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+The Project Gutenberg EBook of Le journal d'une pensionnaire en vacances, by
+Noémie Dondel Du Faouëdic
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le journal d'une pensionnaire en vacances
+
+Author: Noémie Dondel Du Faouëdic
+
+Release Date: August 31, 2006 [EBook #19152]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN VACANCES ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreading Team of Europe. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+Mme DONDEL DU FAOUËDIC
+
+LE JOURNAL D'UNE PENSIONNAIRE EN VACANCES
+
+VANNES
+
+IMPRIMERIE LAFOYLE FRÈRES
+
+1906
+
+ Ce sont les livres qui nous donnent nos plus grands plaisirs et les
+ hommes qui nous causent nos plus grandes douleurs. Quelquefois même
+ les pensées consolent des choses et les livres consolent des
+ hommes.
+
+ JOUBERT
+
+
+
+
+_Le 1er août._
+
+
+Les vacances! que de brillantes promesses, de douces espérances ce seul
+mot-là renferme! Les vacances, ce sont les courses folles à travers bois
+et plaines, les pieds dans la rosée et le front au vent; ce sont les
+promenades charmantes sur la mer verte et sous le ciel bleu, ce sont les
+jeux bruyants dans les prairies et les interminables causeries sans
+cloches, à l'ombre des grands bois. On se lève avec le soleil ou
+seulement pour déjeuner, suivant la couleur de son esprit ou les
+caprices de sa volonté. Beaucoup de mouvement ou beaucoup de repos, de
+la paresse si le cœur vous en dit; en un mot, les vacances, c'est le
+règne de la liberté!
+
+Les chevaux piaffent, les grelots carillonnent, le fouet retentit,
+caisses et voyageurs remplissent l'omnibus. Nous partons, laissant
+l'agréable et tranquille quartier des horticulteurs d'Angers. N'a-t-on
+pas dit que l'Anjou, comme la Touraine, est le jardin de la France, le
+pays des parfums et des fleurs, la terre promise des beaux fruits? Nous
+entrons en gare... La locomotive, cette machine infernale et bénie, qui
+traverse l'espace comme le monstre de l'Apocalypse, ébranle les échos de
+ses mugissements auxquels le mécanicien, sans égard pour les oreilles,
+ajoute les coups stridents et précipités de son sifflet aigu. Tout un
+monde s'ébranle... Adieu, Angers! Déjà nous n'apercevons plus que ses
+clochers dont les flèches percent le ciel, et le panache enfumé de ses
+fabriques. Nous voyons fuir les pimpantes villas et les élégants
+châteaux qui entourent la cité de sa plus coquette ceinture. Bientôt
+nous allons côtoyer continuellement les belles rives de la Loire et
+saluer les villes et les bourgs gentiment couchés à ses pieds.
+Regardons-les; les plus remarquables sont: Ingrande, avec les hautes
+cheminées de son importante verrerie; Saint-Florent, couronné de la
+statue du marquis de Bonchamp; ce héros, après avoir servi en Amérique,
+fut choisi en 1793, avec d'Elbée, pour commander l'armée vendéenne, dont
+il marqua les premiers succès; mais, blessé mortellement peu de mois
+après devant Cholet, il mourut le 17 octobre 1793. Si son existence ne
+fut qu'un long acte de bravoure et de courage, sa mort est une belle
+page de générosité. Avant d'expirer, il fit grâce à cinq mille
+prisonniers républicains que la loi cruelle des représailles condamnait
+à une mort certaine. Voici Ancenis, qui s'honore d'avoir vu signer en
+ses murs un traité entre le roi de France et le duc de Bretagne, l'an
+1468. Cette ville garde encore un souvenir des temps les plus reculés:
+une pierre druidique, connue sous le nom de la Souvretière.
+
+Champtoceaux, qui ne se souvient plus de ses fortifications, rasées en
+1420.
+
+Oudon dont la grande tour carrée prend auprès des autres maisons les
+proportions d'un géant.
+
+Non loin de ces belles rives, que nous parcourons si rapidement,
+s'élevait jadis Champtocé, la forteresse où Gilles de Laval, maréchal de
+Retz, après s'être signalé par sa bravoure au siège d'Orléans et aux
+guerres du règne de Charles VII, vint acquérir la triste célébrité du
+crime. La légende, en s'emparant de ce personnage historique, en a fait
+un être presque fabuleux et, d'âge en âge, on racontera la terrible
+histoire de Barbe-Bleue qui, finalement, fut pendu et brûlé à Nantes en
+1440, sous le duc Jean V de Bretagne. Champtocé, maudit et abandonné à
+la mort du maître, résista des siècles encore aux assauts du temps.
+L'empereur Joseph II, venu en France pour voir sa sœur Marie-Antoinette,
+en fit le croquis; mais aujourd'hui, ses tours branlantes ne sont plus
+qu'une masse informe de ruines, dépendant de la terre de Serrant.
+
+Voici Nantes, nous devons y poser le pied quelques heures. Toujours le
+mouvement, l'animation, le commerce enfin, qui caractérise cette grande
+cité. Quelle immense ruche et quel bourdonnement continuel! J'en suis
+tout étourdie. Quelle différence entre ce brouhaha et le calme de mon
+couvent, si bien nommé la _Retraite_.
+
+Nous avons admiré l'hôtel de nos aimables hôtes et amis, M. et Mme B...
+À l'intérieur, toutes les fantaisies raffinées que le luxe moderne peut
+inventer; à l'extérieur, de riches sculptures, des colonnes, des
+balustres, et tout à l'entour de grands arbres ombreux tamisant la
+lumière qui se joue sur les gazons souples comme des tapis de velours;
+des ruisseaux limpides où nagent des ondes bleues et des poissons
+rouges, et enfin un jardin d'hiver, ou plutôt une grotte merveilleuse
+faisant rêver le soir, lorsqu'elle est illuminée, aux descriptions
+enchantées des _Mille et une nuits_. Comme contraste nous sommes allées
+visiter le Temple protestant, dont la sévérité ne dit rien du tout à
+l'âme. On a bien tort de reprocher au catholicisme la pompe de son
+culte; ses riches autels, ses statues, ses madones, ses beaux tableaux,
+retraçant la vie du Sauveur et celle des saints, nous parlent bien mieux
+du Ciel que toutes ces sentences de la Bible incrustées sur les parois
+du Temple; sentences éternelles comme la pierre qui les garde, mais
+aussi froides qu'elle.
+
+Maman m'a également menée à son ancienne pension. Il y avait bien
+longtemps qu'elle n'y était retournée, et elle a cherché en vain les
+personnes et les choses de son temps. L'immutabilité n'est pas de ce
+monde! Elle n'a pu retrouver aucune de ses maîtresses, les unes appelées
+ailleurs, les autres parties pour le grand voyage... Et cependant toutes
+ces bonnes religieuses l'ont reçue comme l'enfant de la maison, et maman
+à son tour semblait se trouver à l'aise, comme si elle les avait
+toujours connues.
+
+Nous avons tout visité: la chapelle, les dortoirs, les classes. Ici
+était mon pupitre, là mon lit, disait maman; mais partout des
+métamorphoses! L'eau, la lumière, la chaleur sont maintenant dispensées
+dans toute la maison par des procédés savants et ingénieux, mais non
+pratiqués autrefois.
+
+Maman cherchait aussi partout les beaux arbres gravés dans sa mémoire,
+et surtout les belles charmilles impénétrables aux rayons et aux brumes.
+Plus rien de tout cela! Des massifs, des pelouses, des allées
+tournantes, enfin, ces jardins à la mode du jour qu'on est convenu
+d'appeler jardins anglais.
+
+En nous en allant, maman me disait:
+
+«Ainsi va le monde, chaque génération passe son temps à détruire et à
+refaire les travaux de la génération précédente, et à préparer ainsi de
+l'ouvrage pour celle qui vient. Vois comme le luxe gagne et s'introduit
+partout. Crois-tu que nos grosses lampes à l'huile ne valaient pas le
+gaz? Elles étaient infiniment meilleures, et ne fatiguaient pas la vue.
+Crois-tu que l'eau vive, tirée du puits, ne valait pas autant que celle
+qui a circulé longtemps dans des canaux et séjourné ensuite dans de
+vastes réservoirs? Crois-tu que nous avions besoin alors de calorifères
+pour nous réchauffer? Non; je t'assure que toutes ces délicatesses de
+confort ne font pas les robustes santés. Je veux bien croire que
+l'anémie ne soit pas seulement une maladie à la mode; cependant,
+autrefois personne n'en parlait. On s'ingénie à raffiner les besoins de
+la vie; les exigences du bien-être, et l'on appelle cela progrès,
+civilisation; mais ne se trompe-t-on pas sur la portée de ces mots, et
+surtout sur la valeur de ce bien-être matériel dont toutes les classes
+sont devenues si avides? Faire fortune par n'importe quel moyen et
+jouir, n'est-ce pas le principal résultat du luxe et des appétits
+insatiables? Il est reconnu que tous les peuples ont été vaincus par les
+délices de la fortune avant de l'être par leurs conquérants. Les hommes
+sobres, qui se lèvent matin, dorment à cheval, et n'accordent rien aux
+superfluités de l'existence, ont le secret des races fortes. Tant que
+Rome chercha ses sénateurs et ses conseillers dans le calme et la
+simplicité des champs, elle eut des hommes si grands qu'elle aurait pu
+conquérir le monde. Plus tard, elle s'effémina et s'amollit en prenant
+aux peuples vaincus par elle leur luxe et leurs plaisirs, et fut, à son
+tour, vaincue par leurs vices devenus les siens propres.»
+
+Maman était en verve, et sa tirade tournait au discours, lorsque nous
+sommes rentrées; mais nos petits préparatifs de toilette pour le dîner,
+assez nombreux ce jour-là, ont mis fin à son éloquence, ce dont je n'ai
+point été fâchée, je le confesse tout bas, et l'ajustement de ma jolie
+robe bleue, succédant à ma sombre robe d'uniforme, m'intéressait
+beaucoup plus en ce moment que l'histoire de tous les peuples du monde.
+
+
+
+
+_Le 3 août._
+
+
+Nous avons quitté Nantes l'après-midi, et nous sommes descendues à
+Savenay, maman voulant me faire visiter une de ses propriétés. Nous y
+sommes arrivées par une pluie torrentielle, ce qui a singulièrement
+refroidi et rembruni nos idées. Une flamme brillante a séché nos
+vêtements et doré les crêpes qu'on nous préparait, et que nous avons
+trouvées excellentes, arrosées d'une jatte de lait mousseux.
+
+Après ce repas champêtre et charmant, nous eussions affronté toutes les
+cataractes du ciel; mais le char-à-bancs du fermier nous attendait, et,
+dix minutes après, nous rentrions en gare. À huit heures et demie les
+formes imposantes et grandioses de la Tour de Redon se dessinaient dans
+l'obscurité transparente d'une soirée d'été...
+
+Salut, mon cher manoir! salut, mes jeunes sapins et mes vieilles
+tourelles! comme vous me semblez grands! Car c'est le propre de l'ombre
+de laisser seulement entrevoir les contours, deviner les lignes et
+d'agrandir les formes indécises de tout ce qu'elle enveloppe de ses
+voiles mystérieux. Salut aussi, hôtes nocturnes des bois, qui versez
+dans l'espace vos chants plaintifs, auxquels se mêle, l'hiver, dans une
+harmonie lugubre, le cri aigu des girouettes que le vent fait grincer
+sur leurs gonds rouillés? Que de fois je suis restée à vous entendre,
+trouvant je ne sais quelle rêveuse et mélancolique poésie dans la
+profondeur des ténèbres et les hurlements de la nuit? Demain, je
+saluerai le soleil, les oiseaux, les fleurs, la gent laitière et
+l'espèce emplumée: les belles poules aux œufs frais et les canards
+soyeux. J'irai dans la serre cueillir quelques raisins dorés. Dans ma
+petite enfance on m'y surprenait toujours; j'aimais tant les suaves
+parfums, les brillantes couleurs, les fruits exquis! Je croyais que
+toutes ces belles grappes vermeilles allaient d'elles-mêmes me tomber
+sur les lèvres et je restais à les attendre...
+
+Que de fois maman ou ma bonne m'ont trouvée les conjurant du regard et
+les appelant de la voix: «Petites belles, petites belles, leur
+disais-je, venez donc je vous attends.» J'admirais aussi les fleurs, les
+camélias surtout, et lorsque je les voyais s'effeuiller, je disais, dans
+ma naïve simplicité: «Mais, pourquoi donc toutes les fleurs se
+déshabillent-elles ainsi? Est-ce qu'elles ne pourront plus reprendre
+leur jolie robe!--Non, me disait maman; quand tu vois leur fraîche
+corolle pâlir et leur tête se pencher, quand tu vois toutes ces fleurs
+endolories sourire tristement, c'est qu'elles vont mourir? Mais c'est la
+loi de la nature, rien ne meurt tout à fait... Et comme les jeunes
+filles plus tard doivent remplacer leurs mères, de même les jolies
+bengales d'avril font oublier les dernières roses d'automne. Regarde
+partout la végétation, et vois combien de nouveaux boutons se
+préparent...» Alors, je regardais les sèves pleines d'espérances, et
+cependant je n'étais pas consolée, et le raisonnement de ma chère maman,
+que j'aime tant, me faisait bien de la peine en pensant à elle.
+
+Je les aime toujours les fleurs, aujourd'hui comme jadis, et les oiseaux
+aussi. Ah! si j'habite jamais la campagne, j'aurai une volière pleine
+des musiciens de la forêt; j'aurai un grand jardin où j'entendrai encore
+le suave concert de la brise se jouant dans le feuillage et caressant de
+son haleine légère la tête embaumée des fleurs; ces belles fleurs
+rouges, roses, jaunes, violettes, azurées et tigrées comme des peaux de
+panthères, ou fourmillantes et brillantes comme les pierreries de la
+reine de Saba. Des oiseaux quelque part et des fleurs partout, voilà mon
+ambition et mon rêve!
+
+
+
+
+_Le 12 août._
+
+
+Hélas! nous venons de traverser trois jours de torrents, de tourbillons,
+de tempêtes à ne pas mettre le pied dehors. Quelle vilaine inauguration
+des vacances!
+
+Nous allons cependant à la rencontre de mon frère, et nous revenons
+trempés comme des canards; aussi, maman n'étant pas de la race des
+palmipèdes, ne trouve-t-elle aucun agrément dans ce qui fait leur joie.
+
+
+
+
+_Le 16 août._
+
+
+Enfin, la calotte du ciel a repris ses teintes azurées; le soleil a
+quitté son bonnet de nuit et salué de ses plus beaux rayons notre
+arrivée dans la capitale des Venètes.
+
+Mon amie Augustine est du voyage, en sorte que maman se trouve le Mentor
+de deux charmantes filles et d'un garçonnet. En quelques heures nous
+avons visité la cathédrale, qu'une intelligente restauration rendra
+bientôt complète. On y remarque beaucoup de tableaux donnés par le roi
+Louis-Philippe, et la chapelle Saint-Vincent Ferrier, dont le tombeau en
+marbre est surmonté de son buste qu'on porte en grande pompe à toutes
+les processions.
+
+Saint Vincent Ferrier est le patron, l'honneur et la gloire de la ville
+de Vannes. Cet ardent apôtre, arrivé au terme de sa vie, disait à nos
+pères ces belles paroles: «Le moment est venu où mon Seigneur
+Jésus-Christ veut me conduire par sa miséricorde dans son paradis. Vous
+le voyez, je suis vieux, il est bien temps que je paye la dette de la
+nature humaine: gardez et observez fidèlement ce que j'ai prêché jusqu'à
+ce jour. Vous n'ignorez pas à quels vices j'ai trouvé que votre province
+était sujette; de mon côté, je n'ai rien épargné pour vous ramener dans
+le bon chemin. Rendez grâces à Dieu avec moi, de ce qu'après m'avoir
+donné le talent de la parole, il a rendu vos cœurs capables d'être
+touchés et portés au bien. Il ne vous reste plus qu'à persévérer dans la
+pratique des vertus et à ne pas oublier ce que vous avez appris de moi.
+Quand je serai mort, mon corps restera avec vous, et mon esprit sera
+votre intercesseur là où Dieu le placera, et il ne cessera jamais de
+vous faire tout le bien qui sera en son pouvoir. Je vous le promets,
+pourvu que vous ne vous écartiez pas de ce que je vous ai enseigné.»
+
+Ces paroles étaient prononcées le 25 mars 1419; dix jours après, le 5
+avril, saint Vincent Ferrier rendait son âme à Dieu. Son corps fut
+solennellement déposé dans le chœur de l'église cathédrale de Vannes, où
+il fit un si grand nombre de miracles, que le pape Calixte III n'hésita
+pas à le mettre au nombre des saints dès le 19 juin de l'année 1455;
+cependant la bulle de la canonisation ne fut expédiée que sous le
+pontificat de Pie II, son successeur, l'an 1458, le 7 octobre.
+
+Les habitants de Vannes se sont vus plus d'une fois exposés au danger de
+perdre le corps de saint Vincent. Vers le milieu du seizième siècle, des
+troupes espagnoles, envoyées par Philippe II, ayant protégé efficacement
+la ville contre les efforts des hérétiques, le Chapitre de la cathédrale
+voulut témoigner au chef don Juan d'Aguilar sa reconnaissance, et lui
+offrit un fragment considérable des reliques de son compatriote. Mais
+les soldats formèrent le complot d'enlever le corps tout entier.
+Heureusement les chanoines furent avertis à temps; ils cachèrent donc
+eux-mêmes, pendant la nuit, la châsse qui contenait le corps de saint
+Vincent, et ils le firent avec tant de secret que cette châsse demeura
+inconnue et comme ensevelie dans l'oubli depuis l'an 1590 jusqu'en 1637.
+À cette époque, elle fut découverte par l'évêque de Vannes, Sébastien de
+Rosmadec. Les saintes reliques furent vérifiées très exactement, et l'on
+en fit une seconde translation le 6 septembre, jour dès lors consacré
+pour en renouveler la mémoire tous les ans. Ce grand saint, qui a fait
+plus de huit cents miracles authentiques, rapportés au procès de sa
+canonisation, était né à Valence en 1357.
+
+Dès l'âge de dix-sept ans il entra dans l'ordre des Dominicains et se
+fit une telle réputation qu'on venait pour l'entendre de tous les points
+de l'Espagne. Plusieurs princes étrangers l'appelèrent à eux, et c'est
+ainsi qu'il vint en France, en Angleterre, en Allemagne et enfin en
+Bretagne sur les instances du duc Jean V, qui lui mandait de venir en
+hâte dans ses États, jeter les semences de la divine parole, qu'il avait
+déjà portée en tant d'autres lieux. Il y vint, en effet, vivant
+d'austérités et de mortifications et convertissant les peuples, il y
+demeura jusqu'au jour où il rendit son esprit à Dieu, assisté de son
+évêque, Amaury de la Motte, et entouré des hauts dignitaires du pays. Sa
+mort fut un deuil général: grands et petits, riches et pauvres, tout le
+monde pleurait. On visite encore aujourd'hui l'appartement où il a vécu,
+transformé en modeste oratoire, et où l'on a toutes les peines du monde
+à pénétrer[1].
+
+La clef de ce simple réduit se trouve chez un pâtissier, ce qui lui fait
+vendre ses gâteaux et le verre d'eau sucrée qui les accompagne,
+autrement cela ne lui arriverait pas souvent, j'en réponds. Il vous sert
+de l'eau chaude et trouble dans des verres douteux, et ses pâtisseries
+sont assiégées de mouches, on y découvre même des fourmis, et pendant le
+premier moment d'hésitation qui détourne votre main de ces gâteaux si
+peu engageants, l'honnête marchand vous dit de l'air le plus tranquille:
+«Faites pas attention, ce n'est rien, faites comme moi, soufflez
+dessus», et son haleine plus ou moins fraîche se promène en éventant
+tout le comptoir. Trop primitif vraiment, ce bon indigène vannetais[2].
+
+J'ai visité plusieurs églises, qui ne m'ont rien dit de particulier,
+mais je me suis arrêtée à Saint-Patern, un vieux monument où l'on ne
+prêche qu'en breton, et à la chapelle de Monseigneur, style grec pur,
+dont la sévérité, tempérée par quelques beaux tableaux, me plaît
+beaucoup.
+
+Nous avons ensuite fait un tour sur la Rabine, promenade qui longe la
+rivière, et où les élégantes se donnent rendez-vous les jours de
+musique.
+
+Vannes était jadis une ville forte, entourée de fossés profonds et de
+hautes murailles dont il reste encore quelques vestiges. L'intérieur de
+cette vieille cité, que les Bretons nomment toujours _Gwened_, garde
+encore aujourd'hui des rues rappelant l'ancienne Rome que l'empereur de
+monstrueuse mémoire fit brûler pendant une fête. On a prétendu que ces
+ordres furent donnés par lui sous prétexte de salubrité publique; l'air
+et le soleil ne pénétrant plus dans les rues de Rome bâties en
+encorbellement, elles étaient devenues presque inhabitables. C'est égal,
+ce n'était pas une raison pour l'incendier, et les forfaits de
+l'exécrable Néron, malgré ses apologistes, feront toujours frissonner
+d'horreur. Il est certain qu'à Vannes il y a quelques rues où l'on peut
+se parler à voix basse du rez-de-chaussée, se prendre la main du
+premier, et s'embrasser du second.
+
+La capitale des Venètes s'enorgueillit aussi de deux affreuses têtes
+sculptées en bois, à l'angle d'une vieille maison, et qu'on ne manque
+jamais de faire remarquer aux étrangers. Ces deux vilaines figures
+s'appellent Vannes et sa femme. Y a-t-il une légende, je l'ignore; en
+tous cas, je ne vois rien d'intéressant ni dans l'ancienneté de ces
+bustes informes, ni dans la cicatrice plus récente qui traverse leur
+visage balafré une nuit par le sabre de jeunes officiers en trop belle
+humeur. Cela fit grand bruit (on s'en souvient encore), et les bons
+Vannetais, habitués à vénérer leurs magots, furent fort scandalisés de
+ce procédé trop leste... L'édilité elle-même s'inquiéta de quelques
+réverbères cassés par les mêmes sabres oisifs, et les arrêts de rigueur
+furent la digne récompense de ces joyeusetés.
+
+On voit encore quelques vieilles portes du temps des fortifications,
+entre autres la porte Saint-Vincent, dans le couronnement de laquelle on
+a niché le saint. Celui-ci le bras étendu et la main levée comme pour
+imposer silence, semble commander aux flots débordés qui menacent
+d'engloutir la ville. La mer se retira bientôt, et c'est pour perpétuer
+le souvenir de ce miracle que l'on a placé la statue de Ferrier à la
+grande porte qui ouvre devant le port même. Sans doute, l'intention
+était bonne, le sujet bien choisi, fait pour inspirer, et cependant
+l'art n'a rien à revoir ici, car l'artiste étant détestable s'est montré
+bien au-dessous de son sujet dans cette grossière sculpture, enluminée
+et bariolée des couleurs les plus criardes et du plus mauvais goût.
+
+Revenons aux œuvres de la belle nature: nous avons traversé la Garenne,
+charmante promenade en terrasses, dont chacune est plantée d'arbres
+d'essences différentes, et qui domine à gauche les hauts murs
+d'autrefois. À leurs pieds serpente un frais ruisseau qui murmure sa
+douce chanson et remplace avantageusement l'eau noire des fossés
+profonds. Il serait ravissant, s'il n'était le rendez-vous des
+lavandières qui, l'émaillant un peu trop de leur parole et de leur
+linge, lui ôtent tout charme et toute poésie. De là, nous nous sommes
+dirigés vers la préfecture, qu'on nous a autorisés à visiter. C'est un
+bel édifice qui coûte cher, les contribuables en savent quelque chose;
+mais ce qu'on va admirer, c'est moins le monument en lui-même que le
+parc qui l'entoure où l'art et la nature, rivalisent à qui mieux mieux;
+ou plutôt l'art a trouvé à son service une nature riche, féconde,
+pittoresque, qu'il a façonnée sans peine à tous ses élégants caprices, à
+toutes ses heureuses inspirations. Nous avons commencé par la serre,
+vrai palais de cristal, temple de fleurs à faire rêver des tropiques,
+garni de divans, de nattes, qui permettent aux élus de ce lieu charmant
+de s'enivrer tout à l'aise de parfums et de soleil.
+
+Nous avons ensuite circulé dans de vastes allées bordées de grands
+arbres, de massifs de fleurs ou d'arbustes, et découpant gracieusement
+la croupe vallonnée des pelouses. Une rivière, décrivant mille
+arabesques, ici ruisseau qui soupire, là torrent qui gronde, enchâsse
+dans son écrin liquide les joyaux de Flore. Des ponts suspendus, des
+passerelles légères, brillant de loin comme des rubans d'or, enlacent
+ces rives fleuries... Ouf! quel lyrisme, j'en suis tout étonnée;
+serais-je une descendante de l'hôtel de Rambouillet? Assurément la belle
+Julie d'Angennes n'eût pas mieux dit.
+
+Enfin, un bois majestueux couronne ce beau domaine, comme un diadème
+posé sur la tête d'un roi. Le temps change tout ce qu'il ne détruit pas.
+Jadis ces vastes jardins dépendaient d'une abbaye, et l'on découvre
+encore aujourd'hui, cachés dans l'herbe, à l'ombre des chênes
+séculaires, des granits longs et étroits, ayant toute l'apparence de
+pierres tombales, des caractères dévorés par les mousses s'y devinent
+aussi. Sans doute, de pieux abbés, les supérieurs peut-être, ont voulu
+demeurer après la mort dans le saint asile qui les avait abrités pendant
+la vie. Ce bois ombreux surplombe une grotte légendaire, un chaos où
+l'on voit à cent pieds de haut des rochers s'escaladant les uns les
+autres à faire rêver à l'ascension des géants de la Fable. Tous ces
+blocs sont revêtus d'arbres, de plantes folles, de lianes flexibles,
+s'enlaçant de la base à la cime, dans un fouillis inextricable. Au pied
+de ce mamelon désordonné, deux fontaines mystérieuses épandent leurs
+eaux limpides qui semblent sortir du rocher même; oui, mystérieuses, car
+ces quartiers de granit, qui paraissent à peine dégrossis, sont mobiles.
+La paroi intérieure du milieu de chaque fontaine tourne sur un pivot de
+fer et donne accès à une grotte, insondable aux regards, d'en haut comme
+d'en bas. C'est là que la charité de quelques fidèles sut cacher et
+nourrir plusieurs prêtres proscrits par la Terreur, car alors, la vertu
+s'isolait dans l'ombre, et le vice s'étalait au grand jour. C'est aussi
+de l'autre côté du haut mur qui ferme cet enclos et le sépare du grand
+escalier de la Garenne, qu'eurent lieu les fusillades républicaines, et
+malgré les années écoulées, malgré la splendeur du lieu, la pensée
+s'assombrit profondément aux souvenirs de tant de jeunes victimes,
+venues une à une présenter leur cœur noble et généreux aux balles
+fratricides, et écrire avec leur sang la dernière page de ce drame
+affreux, qu'on nomme la déroute de Quiberon.
+
+Un de mes grands oncles fut aussi fusillé ici, peut-être à cette même
+place où je me promène insoucieuse et tranquille...
+
+L'établissement des Jésuites, masqué par de vieilles bicoques du temps
+passé, n'a aucune apparence extérieure, mais, dès qu'on a pénétré _intra
+muros_, comme dit mon frère Henri, l'impression change complètement.
+
+La chapelle, vaste comme une église, est d'un aspect assez original;
+avec ses grandes fenêtres, ses colonnes sveltes et élancées, ses
+galeries à jour, elle a quelque chose de particulièrement oriental, qui
+ne déplaît pas, mais qui étonne au premier abord; aussi, j'espère que
+ces grandes fenêtres s'enrichiront plus tard de vitraux de couleur, ce
+qui harmonisera la lumière et tout l'ensemble, un peu trop blanc et
+neuf. La tribune réservée aux dames, placée en face du chœur, garnie de
+banquettes en maroquin rouge, est fort élégante et ne laisse rien à
+désirer. Tout l'établissement est taillé en grand comme la chapelle.
+Vastes les parloirs superbes comme des salles de réceptions; vastes les
+dortoirs, où chaque élève a comme sa chambrette à lui; vaste la lingerie
+encore, où tous les bons frères besognent de leur mieux, pliant,
+repassant et raccommodant les effets de toutes sortes, car pas une seule
+femme n'est attachée à cet immense établissement. On parcourt ensuite
+des salles appropriées à tous les besoins: salle de théâtre, salle de
+gymnase, salle de physique, les études et les classes. Il ne faut pas
+non plus oublier le réfectoire où les montagnes de petits pains dorés,
+qui se chiffrent par centaines au déjeuner comme au goûter,
+allécheraient les plus difficiles. Qu'est-ce alors des robustes appétits
+de collégiens? Ils les dévorent.
+
+Les jardins ne sont pas moins agréables à visiter, renfermant tout ce
+qui en fait le charme: serre pimpante, où les oiseaux même viennent
+gazouiller; pelouses fines et soyeuses, fleurs embaumées, grands arbres,
+pièce d'eau poissonneuse et, enfin, légumes et fruits en abondance, ce
+qui n'est point à dédaigner dans ce grand Gargantua de collège.
+
+Nous avons terminé cette journée, si bien remplie, par le Musée,
+peut-être unique en son genre, et qui pique vivement la curiosité des
+profanes et l'intérêt des savants.
+
+C'est dans la tour du Connétable (restée seule debout pour nous rappeler
+l'ancienne demeure des ducs de Bretagne à Vannes, le château de
+l'Hermine dont elle faisait partie), et le lieu est bien choisi, qu'on a
+groupé tant de vestiges des siècles antiques, tant de débris druidiques,
+celtiques, gaulois retrouvés à différentes époques dans le sein de cette
+terre bretonne, si féconde en souvenirs qu'ils semblent ne devoir jamais
+s'épuiser.
+
+Nous quittons Vannes fort tard.
+
+À onze heures du soir, nous entrevoyons le château de Kergonano dont
+nous allons être les hôtes. Ses ailes avancées, sa grosse tour, carrée
+au centre, couronnée d'une horloge et d'un belvédère d'où l'on compte le
+jour neuf clochers, et la nuit autant de phares, prennent des
+proportions aussi étendues qu'indécises.
+
+C'est à partir de demain que nous allons commencer la série des
+promenades et parties à pied, à cheval, en voiture, en bateau. Tous les
+genres de locomotion, enfin. Il ne manque plus qu'un léger ballon captif
+pour tenter une petite excursion dans les airs, et mon oncle est si bon,
+si aimable, que je suis presque disposée à le lui demander. Nos chers
+parents sont infatigables quand il s'agit de nous amuser, et rien ne
+leur coûte pour varier nos plaisirs. Nulle part on ne pourrait
+rencontrer meilleur accueil.
+
+
+
+
+_Le 18 août._
+
+
+Kergonano est une très belle propriété; mon oncle, qui est plus matinal
+que ma tante, est venu nous chercher de bonne heure pour nous faire
+parcourir ses domaines. Nous avons admiré le jardin potager rempli de
+bons légumes et de beaux fruits. C'est le côté pratique du jardinage,
+les parterres ne sont que le superflu, a dit mon oncle et il a ajouté:
+Les brillantes couleurs et les doux parfums font toujours plaisir aux
+dames, et c'est en ma qualité de bon mari que j'ai émaillé le parc de
+massifs d'arbustes et de corbeilles de fleurs, pour plaire à votre
+tante.
+
+Le parc est fort grand, composé de bois superbes, de vastes pelouses,
+d'une petite pièce d'eau de forme ronde et qu'on nomme pour cela le
+Rondeau; nous avons admiré un cèdre, planté le jour même de la naissance
+d'une sœur de mon oncle qui dit en riant: «Ma sœur Elisa est devenue une
+très belle personne, mais son cèdre a autrement prospéré qu'elle». Le
+fait est que ses immenses branches s'étendent à je ne sais combien de
+mètres autour de son tronc. Nous avons caressé les chiens bondissant
+joyeusement auprès de leur maître; nous avons regardé les chevaux et les
+nombreuses vaches qui remplissent les étables.
+
+Nous sommes allés à la serre, un peu dépeuplée en ce moment mais gardant
+encore la famille des plantes grasses et de superbes grappes de raisin.
+Puis nous avons pénétré dans l'intéressante demeure des volatiles
+auxquels mon oncle a jeté quelques poignées de grains; alors sont
+accourus, pigeons roucoulant, poules gloussant, poussins piaulant et le
+roi de la basse-cour un coq superbe lançant à pleins poumons dans les
+airs ses cocoricos prolongés. Mon oncle m'a donné le plaisir d'aller
+moi-même dénicher dans les nids les bons œufs frais, dont quelques-uns
+encore chauds. Nous n'avons fait qu'entrevoir les lapins en robes
+blanches et grises; à notre approche ces farouches quadrupèdes sont
+allés se blottir au fond de leur loge où ils ne formaient plus qu'un
+monceau de courtes queues et de longues oreilles.
+
+Après ces différentes visites mon oncle nous a demandé si nous n'étions
+pas un peu fatigués de cette longue promenade à travers Kergonano et il
+a ajouté: «C'est ce qu'on est convenu d'appeler _subir le
+propriétaire_.»
+
+--Mais non, mon oncle, nous sommes-nous écriés, tout ce que nous voyons
+nous intéresse beaucoup.
+
+--Oui, a renchéri mon frère, d'un ton presque sentencieux. Mon oncle,
+nous voulons tout voir!
+
+--Alors, suivez-moi, venez faire la connaissance de trois nouveaux
+élèves que j'entoure de soins... dans une caisse. Devinez si vous
+pouvez, je vous donne en cent, en mille, comme la spirituelle marquise.
+
+--Sont-ce des oiseaux?
+
+--Des lapins?
+
+--Des écureuils?
+
+--Vous n'y êtes pas.
+
+--Ah! s'écrie Henri, ce sont des petits chiens!
+
+--Vous n'y êtes pas encore. Ce sont des renards.
+
+--Ah! mais cela va nous amuser; nous n'en avons jamais vu de vivants.
+
+Mon oncle a soulevé le couvercle d'une barrique et nous les avons vus
+dormant blottis les uns contre les autres. Ils sont très mignons; on
+dirait de petits ours en miniature; d'ailleurs, à l'inverse des oiseaux
+qui sont si laids en naissant, tous les quadrupèdes sont gentils.
+Malheureusement, mon oncle ne pourra pas les garder longtemps, car leur
+instinct carnassier se révélera bien vite; et les renards enchaînés en
+vieillissant deviennent très méchants et s'ils s'échappaient, mon Dieu!
+quelle hécatombe ils feraient de toute la gent emplumée!
+
+Demain nous commencerons déjà nos excursions. Nous irons entendre la
+messe solennelle qu'une fois seulement Mgr l'évêque de Vannes célèbre
+chaque année au camp de Meucon.
+
+Après-demain nous irons nous promener sur les grèves de Larmor, saluer
+le vieil océan et visiter la chaloupe de mon oncle _La Protégée de
+Marie_, avec laquelle nous devons faire plusieurs promenades en mer.
+
+Au moment du dîner deux hôtes inattendus sont arrivés. Ma tante les a
+accueillis avec son amabilité habituelle tout en s'excusant de n'avoir à
+leur offrir que la fortune du pot.
+
+D'ailleurs dans ce cher domaine de Kergonano, hospitalier par
+excellence, on ne s'effarouche pas facilement. L'hiver dernier, un
+vendredi soir, vers six heures, quatre chasseurs affamés s'abattent sur
+Kergonano pour demander à dîner et même à coucher, le ciel venant
+d'ouvrir toutes ses cataractes. Leur offrir un bon gîte ce n'était rien
+car Kergonano est grand, mais rassasier ces quatre ogres qui criaient
+famine, cela eût pu paraître compliqué à tout autre maître de maison que
+mon oncle; il ne s'embarrasse jamais!
+
+Ma tante et mon cousin étaient absents depuis quinze jours et mon oncle
+était seul. Il va trouver sa cuisinière et lui dit: «Marie Jeanne, on
+peut manger les œufs à plusieurs sauces. Nous aurons donc un plat d'œufs
+au miroir, des œufs durs avec de la salade et une omelette sucrée au
+rhum; un plat de pommes de terre frites, à la maître d'hôtel, et
+l'excellent riz que je vois mijoter sur le fourneau. Avec cela nous
+ouvrirons deux boîtes de conserves: sardines à l'huile, homard, pour
+lequel vous ferez une bonne mayonnaise. Voilà le menu. Seulement le
+dessert est un peu maigre.»
+
+--Monsieur, il y a toujours les quatre mendiants traditionnels, amandes,
+noisettes, etc...
+
+--Oui, oui, qui trottent au milieu de quelques gâteaux secs, mais cela
+ne suffit pas pour orner la table. Voyons, combinons les choses. Dans la
+corbeille de milieu vous mettrez de la verdure: branche de laurier en
+fleur, branches de houx à perles rouges, branches de gui à perles
+blanches, ce sera un surtout superbe; et pendant que les chasseurs se
+chauffent et se sèchent je vais vous faire vos quatre corbeilles de
+table.
+
+--Avec quoi? grand Dieu! murmura Marie Jeanne épouvantée.
+
+--Envoyez de suite chercher verdure et mousse, et vous, apportez-moi des
+carottes, des navets, des oignons et des pommes, ces seuls fruits que
+nous ayons maintenant. Il ne reste pas une poire. Lavez comme il faut
+carottes et navets; que les carottes soient d'un beau rouge et les
+navets blancs comme neige.
+
+Là dessus, mon oncle installe dans ses coupes une pyramide de carottes
+rouges, une pyramide de navets blancs, une pyramide d'oignons en robes
+de soie saumon, le tout discrètement voilé de mousse, aussi verte que
+fraîche, aussi fraîche que verte. Quant à la pyramide de pommes rosées,
+il se contenta de les saupoudrer de mousse. Ah! celles-là se montraient
+dans tout leur éclat.
+
+«Vous mettrez une grosse moche de beurre en face d'un grand pot de
+confiture, et le dessert sera complet, le tout arrosé du bon vin de
+derrière les fagots et vous verrez que nos convives se lècheront les
+doigts jusqu'aux coudes et auront fait un festin des dieux.
+
+Ce qui fut dit, fut fait.
+
+Pendant le dîner trois des coupes improvisées intriguèrent fort les
+convives qui se demandaient in-petto quels pouvaient bien être ces beaux
+fruits qui leur paraissaient tout à fait inconnus.
+
+Il n'y eut qu'à la fin du repas que mon oncle avoua sa supercherie, ce
+qui finit d'achever d'égayer ses hôtes et les obligea à rendre hommage à
+son ingéniosité.
+
+On but à la santé de mon oncle, à la santé des chasseurs et ceux-ci,
+savourant devant un bon feu un cigare exquis et un verre de fine
+Champagne, déclarèrent qu'ils étaient les plus heureux des hommes et que
+tout était pour le mieux, dans le meilleur des mondes.
+
+
+
+
+_Le 21 août._
+
+
+La messe au camp de Meucon m'a vivement impressionnée, je n'avais jamais
+vu pareil spectacle. Cette cérémonie a été imposante et l'office entendu
+en plein air, sur une lande sauvage, avait un cachet grandiose qui
+saisissait l'âme plus encore peut-être que tous les offices des plus
+belles églises. Les commandements militaires, la fanfare sonore des
+trompettes, et la voix profonde du canon répondant seuls à la parole du
+prêtre qui s'élevait douce et forte au milieu de ces troupes
+silencieuses, inspiraient au plus haut point la Foi et le recueillement.
+À l'issue de la messe, les manœuvres ont été parfaitement exécutées et
+après force saluts échangés avec les officiers, le général et
+Monseigneur, nous avons parcouru le camp. Les tentes des officiers nous
+ont semblé suffisamment confortables, et la soupe du soldat, très
+appétissante par la bonne odeur qui s'échappait des marmites.
+
+
+
+
+_Le 22 août._
+
+
+Nous venons de faire une charmante promenade en mer. D'abord, nous
+passons la barre à Port-Navalo et tous les cœurs se comportent bien.
+Nous apercevons à gauche les immenses sables de la presqu'île de
+Quiberon, dorés par le soleil et qui rayent la mer d'un ruban
+étincelant; à droite, les deux îles d'Hœdic et de Houat, apparaissant
+comme deux points dans l'infini. L'île d'Hœdic est de peu d'importance,
+mais l'île de Houat, qui appartint jadis aux moines de Rhuys et qui fut
+à différentes époques prise par les Anglais, est plus considérable; elle
+a un fort pour la défendre. La petite garnison appelée à vivre sur ce
+rocher sauvage, loin de toutes les ressources de la civilisation, se
+trouve véritablement comme en exil, et cependant l'île de Houat est fort
+intéressante à étudier, au moins quelques jours.
+
+C'est une petite république dans la grande, mais qui pourrait donner le
+bon exemple à celle-ci, car elle se gouverne à la mode des abeilles,
+toujours soumises à leur reine. Ici, le Roi ou le Président--comme on
+voudra--c'est le curé, qui cumule les fonctions de maire, juge de paix,
+entreposeur des tabacs et des boissons, et tout n'en va que mieux.
+J'engage nos libres-penseurs, qui se croiraient déshonorés de saluer un
+prêtre, à venir vivre pendant quinze jours seulement sous
+l'administration de cet excellent pasteur; s'ils sont de bonne foi, ils
+nous diront ensuite quel est le joug préférable: ou de celui du curé à
+l'autorité douce et paternelle, ou de celui des frères et amis aux
+fureurs communardes!
+
+Mon oncle, qui a conduit bien des amis à l'île de Houat, nous a encore
+signalé une particularité de ce curieux pays, le débarquement des vaches
+qui viennent du continent. Ces quadrupèdes sont enlevés par un palan
+muni de fortes sangles emprisonnant leur corps. Pauvres vaches! rien ne
+peut rendre leur stupeur lorsqu'elles se sentent soulevées en l'air,
+leurs quatre pattes se raidissent, leurs yeux bêtes sortent de leur
+orbite, heureusement que l'opération n'est pas longue, elles ne tardent
+pas à toucher terre et à reprendre possession de leur _plancher_.
+
+Après cette petite digression, continuons notre route car nous allons
+déjeuner à Méaban, une île inhabitée des hommes, mais toute peuplée de
+moutons et de lapins qui se régalent à belles dents du thym sauvage et
+du serpolet parfumé qui tapissent ce roc perdu dans les flots. Nous
+allions... mais l'homme propose et l'Océan dispose... Soudain, un nuage
+noir s'est levé à l'horizon et semble courir vers nous; des troupes de
+courlis tourbillonnent sur les vagues, de gros cormorans pêchent
+gravement aux creux des rochers, et les goélands, effrayés, agitent
+leurs grandes ailes et font retentir l'air de cris aigus. Il n'y a plus
+à en douter, un grain se forme et s'avance. Il est plus prudent de
+rentrer dans le golfe, maître Océan étant un camarade avec lequel il ne
+faut pas toujours badiner. Nous longeons, en regagnant la rivière de
+Vannes, l'écueil qu'on appelle communément _le Mouton_, le plus terrible
+de tous les courants dont ces parages abondent, et que les marins
+experts reconnaissent à la teinte des eaux. Le Mouton est blanc comme
+une toison de laine, mais il n'a rien de la douceur ni de la candeur de
+son homonyme, et ce sont, sans doute, les vagues blanchissantes et
+moutonneuses qui se précipitent tumultueusement dans son gouffre comme
+un troupeau indompté, qui lui ont fait donner son nom.
+
+Telle est sa puissance que tous les bateaux, frêles ou forts, esquifs ou
+navires qui s'égarent dans ses courants, sont saisis de vertige et se
+mettent à tournoyer sur eux-mêmes comme un toton, s'enfonçant toujours
+davantage, jusqu'à ce qu'ils disparaissent complètement... Puis la mer
+se referme tout à fait, de nouveaux flots couvrent les anciens, qui
+s'adoucissent et se calment en s'éloignant, inconscients du drame
+horrible qu'ils viennent de jouer.
+
+Nous avons fait la cuisine à bord et préparé un repas homérique; toutes
+les pattes, blanches ou brunes, ont prêté leur concours au cordon-bleu.
+On a épluché les légumes, taillé le pain et la viande: c'était un vrai
+plaisir déjà, mais qui s'est doublé lorsque la bonne odeur de la soupe
+et le grand air sont venus ouvrir à deux battants les portes de
+l'estomac. Après nous être lestés mieux encore que la chaloupe, nous
+avons filé sur Vannes, laissant derrière nous le joli bourg d'Arradon et
+quantité d'habitations de plaisance, modestes maisons, châteaux
+élégants, chalets découpés et dentelés. Ces derniers s'apportent en
+caisses, par morceaux, se montent et se démontent presque aussi
+facilement que ces jolis joujoux suisses, ces bergeries de carton qui
+ont bien amusé mon enfance. Nous avons encore salué Pen-Boc'h, la
+campagne des Jésuites, dont les vastes bâtiments et la gracieuse
+chapelle se mirent dans les cieux pendant que la pimpante nacelle qui
+promène de temps en temps les collégiens se mire dans les flots;
+Conleau, une maisonnette blanche, plantée dans le feuillage entre deux
+azurs, le ciel et l'Océan; le village de Séné, à moitié caché dans son
+nid de verdure; les Trois-Sapins, aujourd'hui représentés par un seul,
+et lieu favori où les Vannetais viennent prendre les bains; et enfin
+Vannes, encore dans le lointain, et se perdant dans la brume. Plusieurs
+chapeaux à l'eau nous donnent les émotions d'un homme à la mer; nous
+courons trois bords pour en repêcher un, plein de bonne volonté: quant
+aux deux autres, nous les abandonnons pour jeter les fondements de
+nouvelles îles. Le grain aperçu en mer s'est évanoui comme par
+enchantement; le soleil est merveilleux... cependant, on nous attend
+pour souper à Kergonano, et il serait bon de songer au retour; mais le
+courant et la brise se sont endormis ensemble, et, de ce train-là, dit
+mon oncle, nous pourrions faire quatorze lieues en quinze jours.
+
+Nous sommes au repos le plus complet, à peine si notre esquif se
+balance; c'est le calme plat. Bientôt Phébus (style olympique), entouré
+de pourpre et d'or, descend à l'horizon et disparaît dans la mer. La
+nuit déploie ses voiles, et nous voyons se lever une à une toutes les
+étoiles dans les profondeurs du firmament. Le vent fraîchit mais il a
+tourné bout pour bout et nous renvoie en ville, et nous voilà luttant et
+courant des bords, dans notre chaloupe à moitié perdue et visible sur la
+plaine liquide, comme une noisette dans un bois sauvage. Mais que faire?
+Il faut prendre son mal en patience, l'Océan est toujours maître chez
+lui, d'ailleurs, il se montre bon prince ce soir, il est admirable et le
+ciel aussi, mille feux nous éclairent et la lune, ce doux soleil des
+nuits, verse sur nous ses plus tendres rayons. On sommeille d'abord,
+puis on cause, puis on chante, et toutes nos voix sonores, s'élevant
+dans le silence et le calme de la nuit et des flots, trouvent de
+nouvelles vibrations et des échos sans fin dans leurs profondeurs.
+
+C'était ravissant!... Allons, voilà encore que je m'emballe; ma nature
+est enthousiaste, c'est incroyable, je vois tout en beau, en sera-t-il
+toujours ainsi?... Dieu le veuille car s'habituer à voir plutôt le bon
+que le mauvais côté des choses n'est-ce pas faire l'apprentissage du
+bonheur.
+
+Il était trois heures du matin lorsque nous avons mis pied à terre. Nous
+venions de courir cent bords pour faire une lieue; mais c'est comme cela
+de toutes les parties de mer, en chaloupe à la voile. On sait à peu près
+quand on part, mais jamais quand on revient; et c'est justement cet
+imprévu qui devient l'attrait nouveau que j'aime par dessus tout; c'est
+un charme ignoré des plaisirs champêtres.
+
+Vers quatre heures, nous faisions, bien doucement et sans bruit, comme
+des criminels, notre entrée à Kergonano, nous ne voulions pas réveiller
+les domestiques, la cuisinière surtout qui, pour garder prêt à servir,
+le souper cuit et recuit à nous attendre, avait dû, pendant plusieurs
+heures, allumer plus encore sa colère que ses fourneaux. Bref, le jour
+commençait à poindre, mais bien inutilement pour nous, car malgré les
+sourires de l'aurore, Morphée a tout de suite obtenu la permission de
+nous jeter ses pavots. Personne n'ira demain à la première messe, nous
+serons tous de grand'messe, et le curé sera enchanté de nous voir
+écouter avec recueillement son sermon en breton, auquel, hélas! nous ne
+comprendrons pas un mot.
+
+
+
+
+_Le 25 août._
+
+
+Hier c'était une des grandes foires du pays; pour les paysans, une foire
+c'est une fête, c'est un plaisir aussi charmant pour eux, je suppose,
+qu'un bal pour nous. Nous sommes donc allés y faire un petit tour et
+prendre notre part de la joie générale, en compagnie de notre seigneur
+châtelain, et pendant que mon oncle, entouré des jeunes gens, examinait
+en bon agriculteur qu'il est, les nombreuses divinités égyptiennes qui
+couvraient la place, nous avons pu nous mêler au tohu-bohu des vendeurs,
+acheteurs, crieurs, bateleurs et charlatans: c'est un brouhaha
+inexprimable! Les uns arrachent les dents sans faire le moindre mal, au
+son de la musique qui étouffe les cris du patient; les autres vendent
+pour rien leurs orviétans merveilleux; ici l'on prédit l'avenir, là on
+fait parade des plus affreuses monstruosités; plus loin, de grands coups
+de tam-tam annoncent les vainqueurs du tir à la carabine ou les élus de
+la loterie, jeu plein de charmes et d'émotions où, pendant qu'on examine
+les beaux vases qu'on peut gagner, et qu'on décide son choix, la fortune
+vous adjuge un bâton de sucre d'un sou ou un verre de deux. On
+recommence avec rage; c'est le supplice de Tantale, on s'acharne après
+la capricieuse déesse qui reste sourde à vos conjurations, et finalement
+vide votre bourse sans remplir vos poches. Cependant l'enseigne ne ment
+point: on gagne toujours, quand on ne perd pas; le sire de La Palisse
+n'eût pas mieux trouvé. Nous en avons fait judicieusement la remarque,
+mais bien mal nous en a pris; la tireuse, indignée, se campant sur sa
+roulotte comme Hercule sur sa massue, nous a foudroyées du regard et de
+la parole par cette virulente apostrophe: «Pour des dames en robe de
+soie, vous n'avez pas d'esprit!» Eh bien, nous n'eussions jamais deviné
+cela, que de porter une robe de soie était une preuve d'intelligence,
+tout au plus une preuve de richesse, et encore... Si bien que nous
+n'avons pas été convaincues du tout. L'humanité est ainsi faite, voyant
+toujours les choses comme elle les aime et les désire, aussi sommes-nous
+restées persuadées que cette aimable marchande nous trouvait beaucoup
+trop d'esprit pour nous laisser prendre aux petits manèges de son
+industrie, qui consiste à plumer les gens de bonne volonté. Elle se
+vengeait par le seul moyen en son pouvoir, l'impertinence.
+
+Ces messieurs venaient de nous rejoindre. Nous nous sommes amusés
+quelques instants encore de l'admiration et de l'ébahissement du bon
+peuple breton donnant tête baissée dans tous les pièges, mordant
+avidement à tous les hameçons tendus par les mains insatiables du lucre,
+et nous sommes partis nous répétant une fois de plus que la crédulité et
+la bêtise humaines sont de tous les temps, et que la campagne a ses
+badauds plus encore peut-être que la ville.
+
+Aujourd'hui, après déjeuner, nous sommes allés jeter la seine dans la
+baie du Célino; la pêche nous offrait, des mulets exquis et des petits
+bars non moins bons, auxquels Dieu n'a pas prêté vie pour qu'ils
+devinssent grands. Quand on a senti le filet lourd et chargé, chacun s'y
+est mis de tout cœur, et rien de pittoresque comme de voir tout le monde
+à la besogne, les uns en simples costumes de bain, les autres en belles
+toilettes, tirer vivement la corde et battre l'eau derrière la seine
+pour empêcher les poissons de sauter par dessus et les retenir
+prisonniers. Avec l'instinct de la conservation qui caractérise tous les
+êtres, ces beaux mulets faisaient de vrais sauts de carpes pour regagner
+leur domaine, ou nous filaient entre les doigts comme des anguilles
+qu'ils ne sont pas, et ils avaient grandement raison de trouver qu'il
+fait meilleur frétiller dans l'eau que de sauter dans la poêle. Après
+avoir rempli les paniers d'une cinquantaine de beaux poissons, on a
+remis le fretin au large, et les joyeux pêcheurs, très fiers d'un tel
+succès, sont rentrés l'appétit bien ouvert, et tout disposés à manger
+leur part du butin.
+
+
+
+
+_Le 27 août._
+
+
+Nous avons passé hier une charmante journée au Rohello. Nous y sommes
+arrivés quinze seulement pour dîner, excusez du peu! Mais il en est de
+l'hospitalité bretonne comme de l'hospitalité écossaise: on a beau en
+user, les hôtes aimables qui vous reçoivent ne trouvent jamais qu'on en
+abuse!
+
+On a joué à toutes sortes de jeux, on a fait de la musique, mais on a
+surtout dansé et le classique quadrille et la polka légère. Maman aux
+doigts infatigables, surnommée peut-être un peu irrévérencieusement par
+mon petit cousin Jules, madame l'_Orchestre_, ne demandant pas mieux que
+de nous amuser, a joué du piano presque tout le temps, aussi la lune
+promenait-elle depuis longtemps son char vaporeux, lorsque les mamans
+ont donné, au grand regret de la jeunesse, le signal du départ. Notre
+nature insatiable est ainsi faite, que plus elle a et plus elle veut
+avoir.--Une journée de plaisir ne nous suffisait plus et nous trouvions
+la soirée trop courte.--Pour revenir, le temps était admirable fort
+heureusement, plein de douceur et de clarté, ce qui nous rassurait un
+peu et permettait à nos chevaux de prendre le bon endroit lorsque le
+chemin de traverse, qui dure une lieue, ne semblait plus praticable
+qu'aux chèvres.--Du reste, dans ce beau Morbihan, la terre classique des
+monts et des vaux, du granit et de la bruyère, il y a encore une foule
+de chemins où piétons, cavaliers et carrosses, montent et descendent
+sans savoir comment.
+
+
+
+
+_Le 28 août._
+
+
+Nous avons enfin demandé grâce aujourd'hui, car une fatigue ne chasse
+pas l'autre, comme les clous. On s'est doucement promené dans les beaux
+bois de Kergonano, restés verts et feuillés comme au printemps. La
+chasse aux geais et aux écureuils a entraîné les intrépides; le billard,
+le trictrac (encore un jeu qui s'en va), le damier, les cartes et _tutti
+quanti_, ont offert leurs distractions aux plus tranquilles; chacun
+s'est retiré de bonne heure dans ses appartements et l'horloge du
+château a sonné minuit dans le silence.
+
+
+
+
+_Le 29 août._
+
+
+Nous avons encore fait aujourd'hui une ravissante promenade en mer,
+mais, cette fois, au lieu de visiter des bords fleuris et habités, nous
+avons abordé les îlots déserts du Morbihan, dont les monticules foncés
+percent faiblement les flots verts et ressemblent de loin à des
+taupinières dans un pré. En nous voyant envahir leur domaine, les lapins
+qui, sans songer à mal, broutaient leur serpolet au soleil, sont bien
+vite rentrés dans leurs garennes; mais les moutons n'ont pu en faire
+autant, et le premier qui nous a aperçus a entraîné toute la bande, à la
+façon des moutons de Panurge, c'est le cas de le dire, dans une course
+folle, c'était une vraie déroute... Pour le coup, ils tournaient dans un
+cercle vicieux ces malheureux moutons, car, après avoir fait deux ou
+trois fois le tour de l'île, pour nous fuir encore, ils n'ont trouvé
+d'autre moyen que de recommencer.
+
+
+
+
+_Le 31 août._
+
+
+Aujourd'hui nous savourons tranquillement nos souvenirs. Hier nous avons
+fait une excursion aussi pieuse qu'intéressante: notre pèlerinage à
+Sainte-Anne. Une véritable basilique a remplacé l'antique chapelle si
+modeste par ses proportions, si grande par la Foi et jadis vénérée de
+nos Pères. Tout a été transformé sous l'inspiration du Ciel. «Le désert
+même a fleuri».
+
+C'est le 8 août 1877 qu'eut lieu la consécration solennelle, présidée
+par sept évêques, un archevêque, et un cardinal, Mgr Saint-Marc, du
+nouvel édifice que nous admirons aujourd'hui: une œuvre d'art dans les
+grandes lignes comme les plus petits détails. Partout sur les chapiteaux
+des colonnes, les confessionnaux, les autels jusqu'aux voûtes qui sont à
+compartiments et à cinq clefs pendantes, une végétation fantaisiste de
+sculpture produit le plus grand effet.
+
+Les vitraux sont de valeurs inégales, cela dépend des personnes qui les
+ont donnés, chacun fait ce qu'il peut et aux yeux de Dieu n'ont-ils pas
+la même valeur... Il y en a de superbes et tous retracent les principaux
+faits de l'histoire de sainte Anne et du pèlerinage.
+
+Le grand autel surmonté d'un riche retable est magnifique, les marbres
+de cet autel y compris les degrés ont été offerts par Pie IX--c'est un
+don unique puisque ces marbres proviennent de l'Emporium où ils avaient
+été transportés à l'époque de Titus et de Donatien.--Les ex-voto ne se
+comptent plus; que de grâces reçues et que de souvenirs reconnaissants
+ils rappellent!
+
+Après avoir prié devant la statue miraculeuse nous nous sommes rendus à
+la fontaine de l'Apparition, ainsi appelée, parce que c'est là que
+sainte Anne se montra pour la première fois à Nicolazic et que jaillit
+la source miraculeuse contenue aujourd'hui dans un bassin de granit[3].
+Nous aussi nous avons voulu boire quelques gorgées d'eau à cette piscine
+salutaire où tant de malheureux sont venus retrouver la santé de l'âme
+et du corps.
+
+Nous avons donc traversé le _Champ de l'Épine_ où le paysan Nicolazic
+déterra, en 1625, la statue de sainte Anne et s'arrêta à l'emplacement
+même de la _Scala santa_, construite depuis par l'ordre et aux frais de
+Louis XIII. La Scala est une chapelle ouverte, située à la hauteur d'un
+premier étage au-dessus d'un porche. Des deux côtés montent des galeries
+couvertes qui aboutissent à un palier central, duquel s'élève un autel
+où l'on dit la messe les jours de grandes solennités. L'escalier nord se
+termine par une colonnette de marbre renfermant un fragment de la
+colonne de Flagellation; il ne se monte qu'à genoux, en mémoire sans
+doute de la _Scala santa_ de Rome, cet escalier de marbre blanc tyrien,
+provenant du palais de Pilate et que franchit Notre Seigneur, lorsque le
+Gouverneur le fit appeler pour entendre sa sentence; depuis des siècles
+ces marches sacrées couronnées d'un autel, ne se montent qu'à genoux.
+
+Nos dévotions terminées et nos souvenirs achetés nous sommes allés
+déjeuner à l'hôtellerie de l'_Ecu de France_. Cette hôtellerie est très
+ancienne, elle remonte aux premières années des pèlerinages et a été,
+pendant près de deux siècles, le principal hôtel de la localité.
+
+C'est là, jusqu'à la Révolution, que sont descendus les plus illustres
+pèlerins de Sainte-Anne.
+
+À côté de l'hôtellerie nous avons visité, avec le plus grand intérêt la
+maison de Nicolazic.
+
+C'est dans cette maison que, à différentes reprises, sainte Anne apparut
+à son serviteur et lui parla. C'est là qu'eut lieu sa dernière
+apparition, dans la nuit du 7 au 8 mars 1625.
+
+À Sainte-Anne par exemple on est assailli de mendiants mains tendues
+pour recevoir un pauvre petit sou, c'est le revers de ce beau
+pèlerinage: des haillons et des infirmités. Comme maman en témoignait
+son étonnement à mon oncle, celui-ci répondit: «C'est vrai et c'est le
+cas de rappeler le mot de Taine: La guenille humaine est ici la plus
+hideuse que j'aie jamais vue, disait-il, en parlant des bas quartiers de
+Londres.» Eh bien! il en aurait dit autant s'il avait vu le rebut de la
+race bretonne à travers les loques de ses miséreux. Ce sont les jours de
+fête aux noces, aux pardons qu'on peut encore les voir de près. Aux
+pardons ils vous importunent de leurs quémanderies, mais aux noces ils
+sont tout à la joie; là ils ont droit de cité, la coutume existe
+toujours de les y convier.
+
+Après le repas des mariés et des invités, la table est de nouveau servie
+pour tous les pauvres qui veulent s'y asseoir. On les voit passer par
+groupes nombreux, leurs misérables vêtements contrastent singulièrement
+avec les riches costumes du pays et le bon peuple breton les accueille,
+leur sourit même, donnant ainsi l'exemple de la plus parfaite
+confraternité.
+
+De loin en arrivant au Champ des Martyrs on aperçoit une élégante
+colonne dorique de granit bleu que surmontent un globe et une croix.
+
+Derrière cette colonne s'ouvre une longue avenue de sapins, à
+l'extrémité de laquelle se trouve un vaste enclos entouré de deux
+rangées d'arbres verts et fermé par des haies. Dans le fond apparaît la
+chapelle expiatoire construite dans le style grec. Elle est
+rectangulaire et compte quarante-cinq pieds de longueur sur vingt de
+large.
+
+La façade est un portique d'ordre dorique à quatre colonnes monolithes
+extraites des carrières de Saint-Malo. On y arrive par quinze marches;
+le fronton porte cette inscription:
+
+_In memoria æterna erunt justi._
+La mémoire des justes est éternelle.
+
+Au-dessus de la porte d'entrée de la chapelle on lit ces mots:
+
+_Hic ceciderunt._
+C'est ici qu'il tombèrent.
+
+La chapelle expiatoire occupe donc l'emplacement même de la fosse où
+tombaient les victimes. La chapelle n'a qu'une fenêtre, elle est au fond
+de l'édifice. Une grande croix est dessinée dans les vitraux.
+L'intérieur n'offre rien de remarquable, on devait en orner les murs de
+fresques; de même, à l'extérieur on comptait remplacer les haies par des
+grilles mais, dans un pays qui change continuellement de gouvernement,
+tous les plans non exécutés de suite restent... en plan.
+
+Le Champ des Martyrs fait naître un sentiment de recueillement, de
+profonde tristesse. Après tant d'années écoulées, son aspect est désolé;
+la solitude et le silence qui l'enveloppent pèsent sur les cœurs comme
+un linceul. On sent qu'il portera toujours le deuil du passé... Dans le
+long frémissement des grands arbres solitaires qui l'entourent, dans ces
+voix mélancoliques de l'air, l'âme croit entendre encore les dernières
+plaintes de la souffrance, l'adieu suprême des mourants!... Oui, c'est
+dans ce champ, sacré pour tous maintenant, qu'une grande partie de la
+noblesse bretonne et française est venue expirer et sceller de son sang
+sa fidélité à son Dieu et à son Roi. Mais ce n'est pas mourir que de
+s'éteindre dans la gloire, et le nom de ces héros s'éternisera sur la
+terre comme leur âme s'est immortalisée aux Cieux!
+
+C'est encore au milieu de cette vallée marécageuse et profonde, que
+domine le temple que nous voyons, qu'eut lieu, entre Jean de Montfort,
+dit le Vaillant et Charles de Blois, la bataille qui mit fin à la guerre
+de succession du duché de Bretagne. Du Guesclin y fut fait prisonnier.
+Olivier de Clisson, son frère d'armes, y perdit un œil et Charles de
+Blois la vie.
+
+Oui, c'est bien en marchant sur cette terre bretonne pétrie de cendres
+et de souvenirs qu'on peut s'écrier: «Nous foulons à nos pieds la
+poussière des ancêtres».
+
+Oui, il s'est battu partout et à tous les âges ce peuple guerroyant,
+indomptable et entêté qui pendant si longtemps ne voulut point renoncer
+à sa nationalité et se fondre avec la France.
+
+La Chartreuse s'appelait autrefois Saint-Michel du Champ. Elle avait été
+bâtie par Jean de Montfort en reconnaissance de la victoire qu'il avait
+remportée sur Charles de Blois dans la vallée de Kerzo, l'an 1364. Cette
+église collégiale sous le vocable de Saint-Michel avait été élevée sur
+l'emplacement même où Jean de Montfort avait campé et où il avait fait
+enterrer ses morts. Huit chapelains et un doyen y furent installés. Ils
+avaient pour mission de célébrer à perpétuité des messes pour le repos
+de l'âme des victimes de cette terrible guerre. Jean de Montfort fit en
+outre bâtir près de l'église Saint-Michel une grande salle où devait se
+tenir le jour anniversaire de la bataille qui l'avait rendu seul duc de
+Bretagne, l'assemblée générale des chevaliers de l'Hermine, ordre
+institué par lui, au lendemain de la victoire, afin de s'attacher les
+gentilshommes du parti de Charles de Blois. C'est dans cette salle que
+le duc conférait l'ordre aux nouveaux Chevaliers. Après avoir reçu leur
+serment de fidélité, il leur passait au cou un riche collier d'or formé
+de deux chaînes, réunies à leurs extrémités par des couronnes ducales
+qui avaient une hermine passant. Ces colliers, récompense du dévouement
+personnel, ne pouvaient être légués. Les héritiers des Chevaliers
+décorés de l'ordre de l'Hermine devaient faire remettre les colliers au
+doyen des chapelains, afin qu'ils fussent utilisés pour l'ornementation
+des autels de l'église collégiale.
+
+Après avoir été desservi plus d'un siècle par des chapelains séculiers,
+Saint-Michel du Champ fut confié aux Chartreux par le duc François II.
+Le nombre des religieux fut fixé à treize, par une bulle du pape Sixte
+IV en date du 21 octobre 1480.
+
+Les Chartreux occupèrent ce couvent jusqu'en 1791 époque à laquelle ils
+furent obligés de s'exiler; leurs biens furent vendus, leur
+bibliothèque, riche de trois mille volumes, fut transportée dans la
+ville d'Auray où elle se trouve encore aujourd'hui, aussi bien que les
+belles boiseries des stalles de leur chapelle, qui sont à Auray à
+l'église des Cordeliers. Tous leurs biens furent vendus
+quatre-vingt-quatorze mille livres et rachetés, en 1810 par M. Deshayes,
+curé d'Auray, et M. Le Gal, vicaire général du diocèse. On établit alors
+dans l'ancien couvent une institution de sourds-muets. Un peu plus tard,
+cet établissement fut confié aux Sœurs de la Sagesse qui y installèrent
+également un pensionnat de jeunes filles et ma grand'mère maternelle y
+fut élevée.
+
+Elle m'a souvent raconté qu'un soir d'hiver par une nuit profonde et
+lugubre, quelques instants avant le souper de huit heures, et pendant
+qu'on faisait à la chapelle un sermon sur le malheur des réprouvés, un
+orage épouvantable éclata tout à coup, et le tonnerre tomba sur la
+chapelle qu'on vit instantanément toute en flammes! «Je te laisse à
+penser, ajoutait ma grand'mère, la stupeur des élèves, déjà bien saisies
+par tout ce qu'on disait d'effrayant. C'était à croire que l'enfer
+venait de surgir sur la terre à la parole du prédicateur. Toutes les
+élèves s'étaient jetées le visage contre terre. L'incendie était
+commencé et le tumulte à son comble. On les fit sortir en toute hâte,
+mais plusieurs jeunes filles étaient évanouies, ce qui augmentait encore
+la confusion. Ah! quoique bien jeune alors ce souvenir s'est gravé à
+jamais dans ma mémoire. Je me rappellerai toujours mes impressions, à ce
+moment, les battements précipités de mon cœur; mon effroi pendant que le
+feu, se tordant comme un serpent monstrueux, déroulait ses anneaux tout
+autour de nous... On essayait cependant de le comprimer, mais en vain,
+il avait déjà dévoré la moitié du clocher, et ses langues ardentes
+venaient lécher tout le pensionnat! On n'avait alors que des moyens très
+imparfaits: les secours sérieux ne pouvaient venir que d'Auray et l'on
+attendit longtemps.
+
+Bref, le désastre fut grand et devint l'événement de toute la contrée.
+Plusieurs élèves des environs retournèrent chez leurs parents pendant
+les quelques jours d'horrible désordre qui suivirent, mais je n'eus
+point ma part de ces vacances imprévues et nullement annoncées dans le
+prospectus. Je n'avais pas ma famille sous la main pour y rentrer et il
+fallait plusieurs jours pour se rendre d'Auray à Dinan, pour faire cette
+longue route, qui aujourd'hui finit si vite sur l'aile de la vapeur.»
+
+Jadis, du temps de ma bonne grand'mère, le cloître que nous avons visité
+orné, de tableaux racontant la vie de saint Bruno, était l'œuvre
+originale de Lesueur, mais depuis le Gouvernement a repris ces toiles
+d'un grand prix pour les placer dans ses musées, et il a bien fait, car
+les copies sont déjà fort endommagées en maints endroits, par
+l'humidité.
+
+Les ossements des nobles victimes de Quiberon demeurèrent enfouis au
+Champ des Martyrs jusqu'en 1814, époque à laquelle M. Deshayes les fit
+transporter dans un caveau de la Chartreuse.
+
+Le duc d'Angoulême, étant venu visiter ces lieux remplis de souvenirs et
+sacrés par le malheur, conçut le dessein d'élever un monument par
+souscription nationale. Cette idée fut acceptée avec enthousiasme, et le
+15 octobre 1829 eut lieu l'inauguration du monument comprenant la
+chapelle expiatoire au Champ même des Martyrs et la chapelle sépulcrale
+de la Chartreuse. Cette solennité eut un grand retentissement, le
+ministre des cultes y était représenté par le comte de Chazelles, préfet
+du Morbihan.
+
+On lit sur le fronton du portique d'entrée de la chapelle cette
+inscription:
+
+_Gallia mærens posuit._
+La France en pleurs l'a élevé.
+
+La chapelle expiatoire de la Chartreuse est un édifice sévère, imposant,
+entièrement revêtu, à l'intérieur de marbre blanc et noir, digne enfin
+des cendres qu'il renferme. Sur le frontispice de ce temple, où l'on a
+gravé: _In memoria æterna erunt justi_, on aurait pu ajouter, comme aux
+Thermopyles: _«Passant, va dire à nos neveux que nous sommes morts ici
+en défendant leurs saintes lois.»_
+
+Le monument intérieur, dessiné par Alexandre Fragonard, long de treize
+mètres sur neuf de large, exécuté par M. Caristie, est construit en
+marbre blanc.
+
+Le mausolée est également dû au talent de M. Caristie, il est composé
+d'un haut stylobate supportant un cénotaphe qui repose sur un triple
+socle de marbre noir. Les tympans du cénotaphe représentent le premier
+en face de l'entrée de la chapelle, la Religion déposant une couronne
+sur un tombeau, avec cette inscription au-dessus:
+
+_Quiberon juin M D C C X C V_
+
+Le second sur le côté opposé représente Mgr de Hercé en profil dans un
+médaillon surmonté d'une croix et soutenu par des anges. On voit encore
+la descente des émigrés à Carnac; Mgr le duc d'Angoulême priant sur les
+ossements des victimes le 1er juillet 1814 et Mme la duchesse
+d'Angoulême posant la première pierre du mausolée le 20 septembre 1823.
+Le dais du sarcophage fait ressortir sur deux petites faces les
+principaux chefs de l'expédition. Les bustes du comte de Soulanges et du
+comte de Sombreuil se trouvent au-dessus de la porte du caveau funèbre.
+Les grands côtés du dais du sarcophage sont ornés de bas-reliefs; celui
+de droite représente le débarquement de l'armée royale dans la baie de
+Carnac, avec cette date XXVII juin M D C C X C V et cette inscription.
+
+_Perierunt fratres mei omnes propter Israël_.
+Tous mes frères sont morts pour Israël.
+
+Le bas-relief de gauche représente Gesril du Papeu se jetant à la mer
+malgré les Anglais pour revenir se constituer prisonnier.
+
+On lit au-dessus:
+
+_In Deo speravi, non timebo_.
+J'ai espéré en Dieu, je ne craindrai pas.
+
+Le stylobate dont un côté fournit l'entrée du caveau est couvert sur les
+trois autres des noms des victimes au nombre de neuf cent
+cinquante-deux; environ deux cents de ces nobles victimes furent tuées
+dans les combats. Les autres ont été fusillées à Quiberon, à Vannes et à
+Auray.
+
+Leurs noms sont encadrés dans des guirlandes de cyprès. Au-dessous on
+lit ces inscriptions en latin qu'un nouveau bachelier ès-lettres tout
+fier de son savoir me traduit:
+
+Vous recevrez une grande gloire et un nom éternel: Précieuse devant
+Dieu est la mort de ses saints.
+
+Au-dessus de la porte du caveau se trouve leur titre de gloire:
+
+ Pour Dieu et pour le Roi indignement immolés.
+
+À l'intérieur du stylobate une inscription nous apprend que là est le
+tombeau des royalistes et l'ossuaire des martyrs:
+
+ «Courageux défenseurs de l'autel et du Trône,
+ Ils tombèrent martyrs de leurs nobles efforts.
+ Quel Français pénétré des droits de la couronne
+ Ignore ce qu'il doit à ces illustres morts?»
+
+Les fenêtres sont ornées de vitraux. La voûte est étoilée et
+fleurdelisée et porte au centre l'écusson de France.
+
+Une porte de fer, dont le gardien sourd-muet tient toujours la clef,
+s'ouvre au pied du monument... Un caveau profond, immense, est là,
+renfermant pêle-mêle, des centaines de morts. On n'entrevoit cet
+ensemble lugubre qu'à la lueur vacillante d'une faible lanterne
+promenant autant d'ombre que de lumière. On se penche un instant dans le
+vide et cela fait frissonner. Ah! mon Dieu, quel horrible spectacle que
+cette montagne d'ossements blanchis!... Quel sujet d'épouvante et de
+méditation que cet amas de cendres et de poussière!... Quelle affreuse
+vision que celle des œuvres de la mort!... Ah! c'est assez!... Revenons
+à la chapelle et examinons les grandes plaques de marbre du monument où
+sont inscrits en lettres d'or tous les noms chers et glorieux qu'on a pu
+recueillir. Combien j'en retrouve de parents et d'amis de ma famille!...
+Oui, les voilà par centaines, les noms de ces preux dont le sacrifice
+fut une offrande et l'échafaud un autel; les noms de ces braves qui se
+battirent héroïquement jusqu'à la mort, dans cet abominable piège où les
+avaient attirés ennemis et amis, Français et Anglais. Traqués du côté du
+continent par les révolutionnaires, qui fermaient tous passages, de
+l'autre côté par la mer et les fils de la perfide Albion, qui sous
+prétexte de les secourir et de tirer sur les bleus, massacraient les
+blancs, toute fuite était impossible. Il fallait se rendre mais personne
+ne voulait être pris vivant! On se défendait en désespéré. Pour mettre
+fin à ce carnage, le général Hoche promit de faire grâce à ceux qui se
+rendraient...
+
+Nous savons si l'on tint cette promesse et si le Comité du Salut Public
+ratifia cette parole! Aussi cette page sanglante du 27 juin 1795 ne
+peut-elle s'écrire qu'avec des larmes, puisque toutes les victimes
+échappées au combat furent plus tard conduites à la fusillade. Tous les
+malheurs comme toutes les gloires se résument dans le souvenir de
+Quiberon. Il y eut des faits monstrueux, des horreurs calculées, que la
+plume se refuserait de retracer, si l'histoire, juste et vengeresse, ne
+commandait la vérité, tout autant pour flétrir le mal que pour couronner
+le bien.
+
+Un trait entre beaucoup. On nous l'a raconté sur les lieux mêmes; mais
+il a été rapporté aussi par Nettement, écrivain sincère et vrai, si
+jamais il en fut:
+
+À la sortie de ce désastre sans précédent, le général L. M... (je tais
+son nom, quoiqu'on ne l'ait pas oublié) remarqua parmi ces émigrés,
+auxquels on avait promis la vie sauve s'ils se rendaient, un jeune homme
+plein de douceur, d'intelligence et de talent. Il dessinait
+parfaitement. Le général, qui avait besoin d'un bon crayon pour lever
+les plans du pays accidenté qu'il parcourait, l'attache à son état
+major. Pendant quinze jours, il l'a sans cesse près de lui pour ses
+travaux. Ce jeune homme dîne à sa table et fait la conquête de tous les
+officiers. Personne ne doute de sa liberté; la vie, d'ailleurs, on la
+lui doit. Le seizième jour, à la fin du dîner, le général qui a fini de
+lever ses plans, propose lui-même un toast à la santé du jeune artiste;
+on n'est pas encore sorti de table, lorsque deux soldats paraissent...
+
+--C'est pour monsieur, dit le général, qui sourit en désignant l'émigré.
+
+On le fait descendre, et là, dans la cour, sous les fenêtres de
+l'appartement où cet horrible général boit encore, on le fusille!...
+
+On ne fusillait pas au-dessous de seize ans. Un jeune émigré les avait
+depuis quelques jours seulement.
+
+--N'accusez que quinze ans, lui dit-on, et vous serez gracié.
+
+--Non, jamais, répondit-il; pas même au prix du plus léger mensonge je
+ne voudrais racheter ma vie.
+
+Et cet héroïque enfant meurt avec le courage que nos immortelles
+croyances peuvent seules donner. Oui, pendant cette ère douloureuse, les
+plus sublimes vertus côtoyèrent les plus épouvantables crimes; le Bien
+et le Mal se tinrent constamment par la main, car il n'y avait plus de
+milieu, les hommes devenant, par la force même des choses, des héros ou
+des monstres. Cette immense baie de Quiberon, que l'ange des solitudes
+habite tout entière, cette plage aride et désolée comme les sables du
+Sahara jusqu'à cette époque, but tant de sang alors, que depuis elle se
+couvre chaque année, au printemps, d'une moisson toute particulière et
+inconnue ailleurs. De son sein fécondé jaillissent des milliers
+d'églantiers nains d'un rose pâle et mélancolique comme les dernières
+teintes de la vie qui s'échappe, d'un arôme doux et pénétrant comme les
+parfums de l'âme qui s'envole aux Cieux!
+
+
+
+
+_Le 31 août._
+
+
+Nous venons de faire une longue promenade à cheval, mais il y avait de
+la mélancolie dans l'air comme dans les cœurs, on sent que les adieux
+sont proches...
+
+
+
+
+_Le 1er septembre._
+
+
+Nous parlons cette après-midi, et hier soir nous avons terminé cette
+délicieuse moitié des vacances par une saynète à deux personnages: _En
+Wagon_.
+
+Les acteurs ont eu un grand succès, et mon frère Henri, qui s'est donné
+beaucoup de mal, à ce qu'il prétend, pour éclairer les coulisses, porter
+les costumes et mettre en place les quatre fauteuils qui représentaient
+le wagon, a-t-il voulu en avoir sa part.--En regagnant nos chambres, il
+m'a glissé à l'oreille, mais d'un ton qui commandait l'éloge: «C'est que
+nous avons joliment bien joué notre pièce, qu'en dis-tu?--Comment! toi
+aussi? mais tu ressemblais, dans tes évolutions, à la cinquième roue, ou
+plutôt, à la mouche du coche.» Il s'est fâché tout rouge de ma réponse,
+et je l'ai quitté en songeant au bedeau qui avait sonné l'admirable
+sermon de Massillon, sur le petit nombre des élus.--Avons-nous bien
+joué! m'a dit orgueilleusement Henri.--C'est moi qui l'ai sonné,
+répondait magistralement le bedeau.
+
+
+
+
+_Le 3 septembre._
+
+
+Je viens d'avoir la joie d'embrasser mes grands-parents et mon petit
+frère après dix mois de séparation! Quelle bonne journée! et n'est-ce
+pas la meilleure des vacances pour le cœur?
+
+Hélas! voilà déjà la moitié de notre bon temps écoulée, mais un mois
+encore de nouveau et d'imprévu, quel horizon!... pour une pensionnaire.
+Au couvent, l'année, sous le rapport de la variété, passe comme un jour:
+l'aurore ramène les mêmes travaux, le midi les mêmes récréations, la
+nuit l'heure régulière du repos.--Après un an de pension on peut dire
+qu'on a vécu un jour, et l'on a beau feuilleter sa mémoire, les pages
+sont restées blanches; tandis qu'après un mois de vacances seulement,
+c'est bien différent, on peut croire qu'on a vécu toute une année, et
+par le nombre, la variété des faits accomplis, et par les doux souvenirs
+qu'ils laissent.
+
+Mes chers grands-parents partent demain matin pour Saint-Nazaire,
+emmenant leurs petits-fils. Quant à moi, comme je deviens la seconde
+ombre de maman pendant les vacances, je vais la suivre à Nantes, où nous
+allons rester vingt-quatre heures, le temps de faire nos adieux et de
+serrer la main à de bons amis qui quittent la Bretagne, sans espoir
+prochain de retour; ils vont se fixer dans le Midi. Nous irons ensuite
+passer une semaine à six lieues de Nantes chez des parents dans une
+jolie campagne aux environs de Vallet.
+
+Tout chemin mène à Rome, dit-on, et à Saint-Nazaire aussi, de sorte que
+je ne me plains pas du tout de prendre le chemin des écoliers pour
+rejoindre mes grands parents et mes frères.
+
+
+
+
+_Le 6 septembre._
+
+
+Je connaissais peu les amis de maman, aussi mon cœur aurait-il dû se
+trouver bien libre et presqu'indifférent pendant cette dernière heure
+qui précède le départ, alors que les lèvres prononcent les plus tendres
+paroles, que les mains se serrent avec tant d'empressement, que les
+yeux, brillants de larmes et d'affection, se suivent et se cherchent
+encore lorsque la locomotive est déjà en marche: oui, j'aurais dû me
+sentir fort dégagée de ces pénibles impressions; point du tout, j'étais
+très émue aussi, moi: je comprenais, pour la première fois de ma vie,
+que ces adieux sincères, emportant tout un passé pour le cœur, ne
+renfermaient que l'inconnu pour l'avenir. Et l'inconnu, c'est sans doute
+l'espérance, mais ça doit être plus souvent la déception...
+
+Ah! que de tristesses renfermées dans ce seul mot: _Adieu_! Il me semble
+le plus amer de tous.
+
+Nous voici donc arrivées, aux Granges: une vieille propriété de famille,
+habitée par mon grand-oncle Benjamin et sa fille Francine, ma tante à la
+mode de Bretagne. Il y avait quinze ans que maman ne les avait vus et
+moi je ne les connaissais pas.
+
+Le jour même de notre arrivée nous avons visité la maison et les jardins
+et le soir en nous couchant, maman m'a mise au courant de cet intérieur
+à part. «Rien ne me paraît changé dans cette antique demeure, m'a-t-elle
+dit. Elle passe immuable à travers le temps. Les choses sont donc
+restées à peu près telles que je les ai connues. Ce sont toujours les
+mêmes meubles, un peu plus usés, les mêmes boiseries, un peu plus
+vermoulues, la même vaisselle un peu plus fêlée. Quant aux gens, c'est
+différent; ma cousine Francine qui a doublé le cap de la quarantaine,
+était alors une grosse réjouie de vingt-cinq ans, fraîche et rose. Ayant
+perdu sa mère de bonne heure, ma cousine s'est consacrée à son excellent
+père. Elle est, à mes yeux, un modèle accompli de la piété filiale;
+quant à mon oncle qui est né aux Granges et qui mourra aux Granges comme
+son père, son aïeul et son bisaïeul (ils sont d'une race qui tient à se
+figer dans ses domaines), quant à ton grand-oncle, dis-je, qui a 84 ans
+passés, il aime à faire parade de ses années, sans omettre le jour,
+l'heure et le quantième de sa naissance. C'est par vanité: la
+coquetterie est, paraît-il, de tous les âges. Après avoir soufflé aux
+jeunes de se rajeunir, elle pousse les vieux à se vieillir; toujours par
+pure prétention afin qu'on dise: Ah! qu'il est bien conservé.
+
+L'an dernier mon oncle reçoit une dame des environs qui vient lui faire
+visite, sans le savoir, le jour anniversaire de ses 83 ans. Elle le
+félicite sur sa bonne mine, sur sa brillante santé. «J'accepte vos
+compliments, chère Madame, répond mon oncle le sourire aux lèvres, car
+je suis dans ma 84e année.» Il y était tout juste depuis deux heures
+mais il aurait pu y être depuis onze mois et c'était avec le sentiment
+d'une orgueilleuse coquetterie qu'il s'était empressé de substituer le 4
+au 3.
+
+La famille prétend que mon oncle ne vieillit pas, moi au contraire, a
+continué maman, je le trouve cette fois aussi changé au physique qu'au
+moral; mais c'est toujours la crème des hommes, un brave cœur, vivant en
+paix avec lui-même et avec les autres. Il est la courtoisie et
+l'amabilité en personne, c'est le type de l'ancienne politesse française
+qui se perd de plus en plus, et à laquelle la génération actuelle ne
+comprend pas grand'chose.»
+
+Comme nous n'avions pas envie de dormir, maman m'a raconté quelques
+historiettes très réjouissantes. En voici une qui date de la première
+jeunesse de mon grand-oncle:
+
+À cette époque lointaine, le voisin le plus rapproché des Granges était
+un mylord anglais, un original aussi; à eux deux, ils faisaient la
+paire.
+
+Dans ce temps-là, le chien favori de mon oncle s'appelait Mylord et ce
+nom il le répétait vingt fois par jour. Mylord avait ses grandes et
+petites entrées dans la maison, il était admis à l'honneur de ronger les
+os et de lécher les assiettes dans la salle à manger. Il avait également
+le droit de s'allonger devant le foyer du salon l'hiver, et de prendre
+pour lui le meilleur de la flamme. L'Anglais et mon oncle étaient très
+liés alors; et chaque fois que mon oncle sifflait son chien et
+l'appelait Mylord, l'Anglais bondissait d'indignation. _Shoking!
+Shoking!_
+
+Un jour n'y tenant plus il s'écria: «Mylord, toujours Mylord, eh bien,
+si vous donnez à votre chien le nom de Mylord, _moa_ appellerai le chien
+à _moa_ Charl's X, oui Charl's X.» Et cela arriva ainsi. Donner à un
+chien un nom vénéré, le nom du dernier Roi de la Branche Aînée,
+n'était-ce pas un crime de lèse Majesté! Mon oncle le pensa et blessé
+dans ses plus chères convictions, lui _le défenseur du trône et de
+l'autel_, il cessa toute relation avec _l'étranger_.
+
+Un jour, il est invité à un dîner de cérémonie où une place d'honneur
+près de la maîtresse de maison lui avait été réservée.
+
+On sert un saumon d'une fraîcheur exquise; chacun trouve un compliment
+flatteur pour cet excellent mets. La maîtresse de maison, se tournant
+vers mon oncle, lui dit en souriant:
+
+«Est-ce aussi votre avis?
+
+--Comment donc! Madame, certainement. Poisson délicieux, faisandé à
+point.»
+
+Une autre fois, il va correctement rendre une visite de noces qui lui
+avait été faite la semaine précédente. Il est reçu par la mère du jeune
+homme et les nouveaux époux, qui doivent habiter avec elle. Il faisait
+très froid et un bon feu de chêne brillait dans l'âtre.
+
+Après les compliments d'usage mon grand-oncle termina ainsi son petit
+discours. «Ah! chère Madame, comme je vous félicite d'avoir une
+belle-fille, quel charme, quel agrément cela va donnera votre intérieur,
+car enfin il faut bien le reconnaître: deux bûches n'ont jamais fait de
+feu, mais trois bûches... mais trois bûches, c'est bien différent!»
+
+La châtelaine et le jeune ménage ont dû être flattés de la visite et de
+la comparaison.
+
+Il y a plusieurs années mon grand-oncle, fut passer une quinzaine à
+Nantes chez une de ses nièces. On était en hiver; il se faisait faire
+grand feu dans son appartement. Au bout de dix jours il pria sa nièce de
+passer dans sa chambre ayant une communication importante à lui faire.
+«Ma bonne amie, je vais bientôt partir, dit-il, et depuis plusieurs
+jours je me pose un problème que je ne puis arriver à résoudre seul.
+
+--Quoi donc mon oncle?
+
+--J'aime à avoir bon feu dans ma chambre, tu le sais, mais ne voulant
+pas à chaque instant m'occuper de l'entretenir, je tiens à ce qu'il soit
+un peu enterré dans la cendre, la bûche particulièrement; eh bien! ma
+chère amie, quand je rentre tous les matins de ma petite promenade, je
+trouve bon feu mais pas de cendre et je suis sûr qu'il y en avait la
+veille au soir. Voilà une semaine que je creuse cette question.--En ma
+qualité de gentilhomme campagnard j'ai examiné le bois.--Il est
+excellent, c'est du chêne qui doit faire de la cendre; j'ai examiné le
+tuyau de la cheminée, supposant qu'il était peut-être construit de
+manière à faire envoler cendre et fumée ensemble par-dessus les toits,
+mais non il est coudé.
+
+J'ai fini par me demander si le soufflet n'était pas le grand coupable
+et s'il n'absorbait pas la cendre dans ses replis intérieurs, j'ai tâté
+le cuir, sondé le tube, il se gonfle d'air et voilà tout. Et maintenant,
+continua mon grand-oncle, peux-tu me donner le mot de cette énigme qui
+me met l'esprit à la torture depuis huit jours?
+
+--Oui, mon oncle, le sphinx va parler. Le mot de l'énigme, demandez-le
+tout simplement à ma cuisinière, elle vous le dira.
+
+--Tu plaisantes.
+
+--Pas le moins du monde, la cendre, comme la plume et les os, fait
+partie de ses petits bénéfices, et voilà pourquoi, chaque matin, en
+dressant le feu dans les cheminées elle l'enlève si complètement. Cher
+oncle, je regrette que vous n'ayez pas parlé plus tôt, il n'y avait
+qu'un mot à dire, mais soyez tranquille, dorénavant votre bûche restera
+enfouie dans la cendre.
+
+Peu de temps après son retour aux Granges mon oncle pria Francine de lui
+faire acheter deux ou trois feuilles de papier à lettre grand format, du
+papier ministre.
+
+--Une lettre de cérémonie! À qui voulez-vous l'écrire, cher père?
+
+--Au préfet de mon département.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Pourquoi, pourquoi, et voilà je suis tourmenté... je n'ai plus la
+conscience tranquille...
+
+--Ciel! vous m'effrayez, cher père. Qu'arrive-t-il donc?
+
+--Il arrive que pour arroser ma prairie, tu le sais, j'ai détourné, je
+pourrais même dire que j'ai capté le ruisselet qui parcourt notre
+propriété.
+
+--Eh bien, vous en aviez parfaitement le droit.
+
+--Je ne le crois pas, car enfin, lorsque j'étais à Nantes chez ta
+cousine, dans son joli hôtel de la Tenue Camus, j'ai vu coulant au bout
+de son jardin un ruisseau d'aussi modeste apparence que le nôtre.
+
+Eh bien, Francine, apprends cela, c'est de l'histoire; ce ruisseau qui
+se nomme encore aujourd'hui la Chésine était jadis une rivière et porta
+les flottes de César; de même que la rivière est devenue ruisseau, qui
+peut dire que notre ruisseau ne deviendra pas rivière? Et tu vois d'ici
+les conséquences... non, je n'ai pas le droit de détourner son cours.»
+
+Francine, à ce qu'il paraît, haussa légèrement les épaules, ce qui ne
+lui arrivait que lorsque son père avait dit ou fait une énormité; elle
+eut bien de la peine à obtenir le _statu quo_.
+
+«Laissons les choses comme elles sont; si la commune est mécontente,
+nous le saurons bien, elle fera des réclamations. Attendez-les; mais de
+grâce n'écrivez pas au préfet.
+
+--Tu crois que cela brouillerait les cartes? Eh bien! soit, j'attendrai.
+
+Et le bon oncle attend encore; on peut même dire, sans crainte de trop
+s'avancer, qu'il attendra toujours.
+
+
+
+
+_Le 9 septembre._
+
+
+Mon grand-oncle n'a qu'une passion au monde, tout à la fois heureuse et
+malheureuse: il se croit poète et versifie chaque jour à dessécher son
+encrier, il nous a déjà lu plusieurs de ses élucubrations fantaisistes.
+Non, mille fois non, il n'est pas poète, il n'a pas reçu l'étincelle;
+rimes pauvres, souffle éteint, vers boiteux, tel est le bilan de ses
+œuvres. Mais voilà en quoi cette passion devient heureuse: il y trouve
+le bonheur. Rimer est pour lui le plus agréable des passe-temps. Cette
+douce manie lui rend mille services. La conversation menace-t-elle de
+tourner en discussion vite mon oncle bat en retraite, il quitte le salon
+et se réfugie dans son cabinet de travail, le sanctuaire de l'ingrate
+poésie; a-t-il quelque ennui domestique, les choses marchent-elles de
+travers, il court illico vers la Muse, reine de son cœur, et lui demande
+ses plus tendres consolations. Elle lui verse l'Oubli, et alors l'Idéal
+remplace quelques instants les mornes réalités de la vie. Il va sans
+dire que le lendemain de notre arrivée, mon oncle nous a conduites dans
+son _buen retiro_. Ah! c'était pour nous apprendre une grande nouvelle.
+J'ai cru qu'il allait nous annoncer le mariage de ma cousine. Il
+s'agissait bien de cela: mon oncle nous a fait part du travail colossal
+qu'il a entrepris, un travail qui doit mettre le sceau à sa gloire, et
+le conduire à l'Immortalité. Mon oncle nous a confié avec force mystères
+et avec toute l'humilité qui convient à une âme naïve et pure qu'il a
+versifié l'œuvre de saint Mathieu, de saint Marc, de saint Luc et de
+saint Jean. À l'exemple de Pierre Corneille qui fit paraître jadis
+l'_Imitation de Jésus-Christ_ en vers, mon oncle se prépare à faire
+paraître ainsi les Saints Evangiles. Il rêve modestement quarante
+éditions comme l'ouvrage du grand poète qui eut tant de succès. J'ai vu
+le manuscrit, quatre livres volumineux auxquels mon oncle met la
+dernière main, d'une écriture fine, correcte, serrée, qui vous donne le
+vertige rien qu'à la regarder.
+
+Je me demande si je ne préférerais pas être condamnée à monter à
+l'échafaud que d'être condamnée à le lire; ce serait plus vite fini. Sur
+la couverture du premier livre il y aura un ange qui empruntera ses
+traits à ma cousine, sur la deuxième un lion; sur la troisième un
+taureau, sur la quatrième un aigle. Mon oncle compte aussi mettre son
+portrait, ce qui fera cinq gravures. Nous avons été atterrées de cette
+révélation inattendue. Nous avons dû subir trois pages du manuscrit. On
+dirait que mon oncle porte en lui une source d'eau tiède et insipide
+dont il ouvre à perpétuité le robinet, c'est toujours la même chose,
+d'une monotonie désespérante. Ça coule, ça coule, à vous donner des
+haut-le-cœur. Cette prose incomparable des saints Évangiles, mon oncle
+la dénature sous prétexte de la perfectionner. Ces pensées sublimes, il
+les écourte ou il les délaye dans une langue dont lui seul a le secret.
+Une langue qui n'est plus de la prose et qui ne sera jamais de la
+poésie.
+
+Enfin j'espère que Francine saura en retarder indéfiniment l'impression,
+et détruire ensuite ce manuscrit qui ne doit pas voir le jour.
+
+
+
+
+_Le 10 septembre._
+
+
+Nous avons saintement employé notre temps. Grand'messe et vêpres, c'est
+la règle inflexible des Granges.
+
+Mon oncle cependant m'a causé quelques distractions pendant le sermon,
+peu attachant, je le reconnais; je le voyais sans cesse compter sur ses
+doigts 1, 2, 3, 4, 5. Francine m'a poussé le coude: «Ne faites pas
+attention, m'a-t-elle murmuré à l'oreille, mon cher père est aux prises
+avec la Muse. Il fait des vers et compte leurs pieds».
+
+Aux vêpres il a été plus sage et pour cause: il somnolait un tantinet.
+
+Mon grand-oncle, qui a toujours mangé très vite, s'arrose de sauce de
+temps en temps. Hier soir sa belle chemise blanche se couvrait
+d'éclaboussures. Soudain, Francine s'est écriée: «Mon père, vous savez
+que Guillaume est en ville.»
+
+Cette phrase a produit sur mon grand-oncle un effet cabalistique. Illico
+il a saisi sa serviette à peine dépliée sur ses genoux et s'est mis à
+frotter consciencieusement son jabot et les revers de son veston. Après
+quoi sans mot dire, fourchette et couteau ont repris leurs fonctions.
+Ceci demandait explication. Nous l'avons eue après le dîner, mon
+grand-oncle étant sorti sans doute pour retrouver l'Inspiration, ma
+cousine nous a dit alors. «Ma phrase: vous savez que Guillaume est en
+ville, vous a surprises n'est-ce pas? c'est un mot d'ordre convenu entre
+mon père et moi. Quand nous avons du monde c'est comme cela que je
+l'avertis qu'il est en train de se tacher. Ce petit subterfuge réussit
+quelques mois, mais maintenant c'est le secret de la comédie, il est usé
+et je reste forcée de m'en servir, mon père y tenant mordicus.»
+
+Et cependant ce milieu austère dans lequel je vis depuis quelques jours
+prendra place parmi mes joyeux souvenirs. Sans doute le calme champêtre
+a du bon, mais il est un peu monotone; la gaieté franche et le gros rire
+qui dilate les poumons font du bien. «Il faut rire avant que d'être
+heureux, de peur de mourir sans avoir ri», c'est La Bruyère qui a dit
+cela et, me fondant sur les conseils de ce grand philosophe, j'ai ri et
+je me suis fait plus d'une pinte de bon sang depuis huit jours.
+
+Somme toute, on est très bien ici pour se mettre au vert, air pur,
+nourriture succulente, doux farniente, je voudrais que tous ceux qui ont
+besoin de se refaire pussent venir aux Granges. Ils s'en retourneraient
+certainement sains de corps et d'esprit.
+
+Après vêpres, mon oncle nous a entraînées voir ses cultures. Nous avons
+cru rêver maman et moi; au lieu de choux et de carottes, nous nous
+sommes trouvées en présence d'un semis de deux hectares de réséda.
+
+«Ah! mon oncle, vous vous occupez d'apiculture, a dit maman, et voilà la
+nourriture choisie de vos abeilles?
+
+--Du _toute_ du _toute_; (mon oncle fait toujours sonner le _t_ comme
+s'il y avait un _e_ au bout), _du toute_ cette culture est pour mes
+vaches, c'est un essai et j'aurai un beurre exquis que vous goûterez.»
+
+Le fait est que, si excentrique qu'on puisse être, personne n'a jamais
+songé à nourrir ses vaches au réséda.
+
+Décidément mon grand-oncle n'est point un homme comme les autres et ses
+originalités lui sont toutes personnelles.
+
+Le soir, l'excellent homme nous a régalées d'un peu de littérature moins
+embaumée que le fourrage au réséda, j'en réponds.
+
+«Tu permets, ma nièce, a-t-il dit à maman, tu permets...
+
+--Comment donc, mon oncle?
+
+--Je suis tourmenté par la Muse, comme disait Châteaubriand. Et sur
+cette comparaison modeste mon grand-oncle s'est mis à déclamer:
+
+Audacieux mortel, au sommet du Parnasse,
+Crois-tu caracoler sur le dos de Pégase;
+Cet animal rétif pour venger Apollon,
+Te précipitera loin du sacré vallon.
+Arrête, audacieux, quel démon te lutine?
+Du ciel éprouves-tu la vengeance divine?
+Arrête...
+
+--Mon Dieu, oui, papa, arrêtez-vous-là, a dit Francine, ces déclamations
+vous fatiguent toujours.
+
+--C'est-à-dire qu'elles ne t'intéressent guère. C'est le chagrin de ma
+vie, mes chères nièces, ma fille ne me comprend pas.
+
+--Si, papa, j'admire vos œuvres, mais je préfère vos poésies légères qui
+sont moins longues. Dites plutôt à mes cousines les jolis vers que vous
+avez faits jadis pour moi, quand j'avais seize ans.
+
+--Oui, mon oncle, dites-les, je vous en prie, d'abord ma cousine que je
+trouve charmante est faite pour inspirer les poètes, et le poète ici
+s'est doublé du père.
+
+--Tu veux dire que le cœur et l'esprit se sont rencontrés ensemble pour
+chanter le même objet.
+
+--C'est cela même, mon oncle.
+
+--Pas tant de compliments, a murmuré Francine. Et mon grand-oncle moitié
+bourru, moitié souriant a repris la parole: Ceci n'est point une poésie
+louangeuse; c'est le portrait strict de Francine à seize ans.
+
+Qu'est-ce donc que Francine? une bonne fillette
+Douce, aimable, sensible, agaçante et follette;
+Son caractère est gai, son esprit soutenu,
+Et bien qu'un peu rieuse elle aime la vertu.
+Sans laideur ni beauté, gentille est sa figure,
+Elle a le nez au vent et trotte belle allure:
+Ainsi qu'un papillon se plaît à voltiger,
+La légère Francine aime à se trémousser;
+Elle chante fort bien et de même elle glose;
+C'est une fleur champêtre encore à peine éclose,
+Les talents et les arts n'occupent pas son temps,
+Elle a fort peu d'estime, hélas, pour les savants;
+Et comme La Fontaine aimant à ne rien faire,
+Boire, manger, dormir est sa meilleure affaire.
+
+--Très bien, mon oncle, très bien, a dit maman, mais vous ne flattez pas
+ma cousine.
+
+--Ma chère, j'ai dit la vérité. Francine, je le reconnais, est une fille
+parfaite; elle entend admirablement les soins de la vie, c'est la femme
+pratique par excellence; mais elle ne comprend rien à l'idéal, elle n'a
+pas un grain de poésie.
+
+--Cher père, vous en avez trop, il faut bien rétablir l'équilibre.
+
+--Tu sais bien semer de fleurs tes tapisseries et ton jardin, pourquoi
+ne veux-tu pas aussi semer quelques fleurs de rhétorique sur le papier?
+Que de fois je t'ai suppliée de t'exercer à la poésie; je t'aurais donné
+des leçons, j'aurais corrigé tes essais; non, tu n'as même pas voulu me
+donner cette légère satisfaction; les belles campagnes, les grands bois
+ne te disent donc rien? Ecoute le langage de la nature; tout parle, la
+fleur comme l'étoile, le brin d'herbe comme l'oiseau. Tu n'as donc
+jamais écouté la Muse chanter en toi? tu n'as donc jamais senti ces
+transports qui m'animent?
+
+Mon grand-oncle était parti. Cela aurait pu durer deux heures, j'étais
+effrayée.
+
+«Quel lyrisme, s'est écriée maman, quel lyrisme! je suis honteuse de
+l'avouer, mais je suis, comme ma cousine, très pratique. Vive la prose!
+La poésie, c'est vide, c'est creux je crois même qu'aucune Sœur sur les
+neuf n'a rien chanté dans mon âme.
+
+N'est-ce pas Ronsard qui a dit: Que de choses commencées en poésie qui
+se finissent en prose. Moi j'ai tout de suite pris le commencement par
+la fin, tandis que vous, mon oncle, vous vous obstinez à ne voir que le
+commencement.
+
+Mon oncle fronçait les sourcils, c'était mauvais signe, à ce qu'il
+paraît. Il trouvait maman bien osée de lui tenir tête, d'autant qu'elle
+avait beaucoup exagéré ses antipathies littéraires pour faire une malice
+à mon grand-oncle. Pourquoi se mêler de combattre sa marotte favorite.
+
+«Que voulez-vous, reprit vivement Francine pour empêcher l'orage
+d'éclater, c'est le seul chapitre sur lequel mon père et moi nous ne
+nous entendons pas. Allons, papa, pour vous calmer et pour effacer la
+mauvaise impression que vous donnez de moi, j'essaierai de vous faire
+une pièce de vers. Cela vous fera-t-il plaisir?
+
+--Sans doute, sans doute, mais il est bien tard pour commencer.
+
+--Ah! mon oncle, ne découragez pas le talent naissant.
+
+--Mon cher père, ne me découragez pas; mon essai poétique, vous l'aurez
+après demain soir» a repris Francine le sourire aux lèvres. Et sur cet
+engagement plein de promesses chacun est allé se coucher.
+
+Tout en montant l'escalier, Francine nous disait:
+
+«Depuis longtemps, mon père s'étant plaint à tous nos voisins de mes
+goûts anti-poétiques, ne leur en parle plus, mais, dès qu'il vient
+quelqu'un en passant, il recommence ses jérémiades et la dernière fois
+cela m'avait fort ennuyée car nos visiteurs n'étaient point des parents,
+pas même des amis mais des simples connaissances. Je m'étais bien promis
+que, la première fois qu'il reprendrait son thème, je lui servirais une
+pièce de vers que je copierais dans Lamartine ou Victor Hugo, et vous
+verrez qu'il la critiquera.
+
+--Mon cher oncle se croit donc le seul fils des Muses? a repris maman en
+souriant pendant que je me disais tout bas: «Un fils bien dégénéré par
+exemple».
+
+
+
+
+_Le 11 septembre._
+
+
+Notre journée ne s'est point passée avec la sérénité habituelle de ses
+sœurs aînées.--Avant le déjeuner et pendant que mon grand-oncle était
+plongé dans le 22e Evangile après la Pentecôte: «Rendez à César ce qui
+est à César et à Dieu ce qui est à Dieu»,--on est venu lui annoncer
+l'arrivée d'un marchand de vin en gros. Mon oncle possède des raisins
+renommés jusqu'à présent respectés par le phylloxéra, le mildow, le
+blanc, enfin par tous ces microbes vignophiles au nombre d'une
+trentaine, disent les savants, et qui, depuis quelques années,
+s'occupent consciencieusement à dévorer les vignes. «Venez avec nous,
+mes chères nièces, a dit notre oncle, vous verrez mes chais.»
+
+Mon oncle fait goûter ses vins à l'acheteur et garde naturellement le
+meilleur pour la fin, et comme il aime par dessus tout à parler le
+langage des dieux, il s'écrie en frappant sur un tonneau cerclé de fer
+et portant un gros numéro: Celui-là vient de mon grand coteau, un
+nectar... Et le gros marchand de vin qui sait que mon oncle a la
+réputation d'avoir souvent l'esprit dans les nuages, de riposter
+soudain: je ferai observer respectueusement à Monsieur que lorsqu'il
+s'agit de liquide on dit un hectolitre et non pas un _hectare_. Après
+cette répartie pleine d'à-propos mon oncle et le marchand se sont
+regardés également ahuris; mon oncle fronçait encore les sourcils, j'ai
+cru que l'affaire allait manquer, mais le marchand a repris le premier
+son aplomb, ses offres étaient rémunératrices et le marché a été conclu.
+
+C'est égal, mon grand-oncle au fond était furieux. Avez-vous entendu,
+nous a-t-il dit, ce grossier personnage qui semble me prendre pour un
+vulgaire vigneron et qui, incapable de me comprendre, s'arroge le droit
+de me donner des leçons de français--c'est trop fort...
+
+Pour comble de malheur on a servi le beurre au réséda. Jamais je n'ai
+rien mangé d'aussi horrible, un beurre à jeter au fumier, d'une saveur à
+la fois âcre et miellée. «C'était à prévoir, a dit Francine d'un ton
+presque sec, voilà le revenu de deux hectares de nos meilleures terres
+perdu pour cette année sans compter le prix de la semence qui nous a
+coûté une somme ridicule.
+
+--J'achèterai des ruches, dit résolument mon grand-oncle.
+
+--Il n'est plus temps d'ailleurs; ça ne vous a jamais réussi d'empiéter
+sur mes domaines. Toutes les fois que j'ai cédé à vos caprices, mal m'en
+a pris; souvenez-vous de vos poulains boiteux quand vous faisiez
+l'élevage du cheval, et de votre faisanderie déserte lorsque vous vous
+occupiez de volatiles.
+
+--Des essais malheureux, a soupiré mon grand-oncle.
+
+--Mon Dieu oui, comme celui du réséda. Tenez, mon cher père, retournez à
+votre Muse. Vous savez bien que je suis la prose, restez la poésie.»
+
+Nous sommes sorties avec Francine, et nous avons fait une promenade
+ravissante, sa conversation est spirituelle et charmante, je commence à
+croire que l'esprit dithyrambique de son cher père coupe les envolées du
+sien, car Francine est une fille trop respectueuse pour contredire
+ouvertement ce qu'il dit. Le soir lorsque nous sommes rentrées à notre
+chambre maman m'a fait part de ses réflexions qui m'ont prouvé que je
+voyais assez juste: As-tu remarqué, m'a-t-elle dit, comme Francine est
+intéressante dans tout ce qu'elle dit quand elle est seule. À côté des
+qualités morales et du bon sens pratique, qui font de ma cousine une
+maîtresse femme, et un cœur d'or, je lui ai découvert en causant
+intimement toute à l'heure avec elle un esprit fin, charmant, cultivé
+dont je ne me doutais pas.
+
+Décidément, son père l'éteint avec son éternelle soupape toujours
+ouverte. Ah! je comprends qu'elle ait en horreur la poésie! À sa place
+il y a longtemps que je l'aurais prise en grippe, et que j'aurais même
+déserté toute littérature.
+
+
+
+
+_Le 13 septembre._
+
+
+C'est hier que nous avions la soirée mémorable des essais poétiques de
+Francine. «Eh bien! ma cousine, lui ai-je dit avant le dîner, avez-vous
+songé aux vers que vous devez soumettre ce soir à mon oncle?
+
+--Certainement ils sont prêts et ne m'ont donné aucune peine. J'ai tout
+simplement copié les premières strophes de la quatrième Harmonie
+poétique de Lamartine. J'avais songé à prendre une de ses Méditations,
+mais ces poésies délicieuses m'ont paru trop belles pour un début.
+
+--Y pensez-vous! mon oncle reconnaîtra l'auteur!
+
+--Soyez tranquille, mon père n'admet que les Classiques. Lamartine,
+Musset et Victor Hugo, dont il n'a jamais voulu lire une traître ligne,
+sont une trinité d'hérétiques en poésie dont on devrait, à défaut de
+leur personne, faire brûler toutes les œuvres par la main du
+bourreau.--Lire Lamartine! le père de Jocelyn, un livre à l'index, y
+pensez-vous!»
+
+En sortant de table nous nous sommes rendus dans le grand salon. L'heure
+était solennelle; Francine tenait son manuscrit en main. «C'est fait, a
+dit mon grand-oncle Benjamin.
+
+--Oui, oui, ai-je répondu vivement, et je vous demanderai la permission
+de lire l'œuvre de ma cousine, l'auteur devant être trop ému.
+
+Soit, je t'écoute: Et d'une voix forte j'ai déclamé.
+
+Parle, lampe du Sanctuaire,
+Pourquoi dans l'ombre du saint lieu
+Inaperçue et solitaire
+Te consumes-tu devant Dieu?
+
+Ce n'est pas pour diriger l'aile
+De la prière ou de l'amour,
+Pour éclairer, faible étincelle,
+L'œil de Celui qui fit le jour.
+
+Ce n'est point pour écarter l'ombre
+Des pas de ses adorateurs;
+La vaste nef n'est que plus sombre
+Devant tes lointaines lueurs.
+
+Ce n'est pas pour lui faire hommage
+Des feux qui sous ses pas ont lui;
+Les cieux lui rendent témoignage,
+Les soleils brûlent devant lui;
+
+Et pourtant lampes symboliques,
+Vous gardez vos feux immortels
+Et la brise des basiliques
+Vous berce sur tous les autels.
+
+Et mon œil aime à se suspendre
+À ce foyer aérien,
+Et je leur dis sans les comprendre:
+Flambeaux pieux, vous faites bien.
+
+--C'est tout?
+
+--Oui, mon oncle, mais c'est beau. Que dites-vous de la poésie de ma
+cousine?
+
+--C'est un peu court, mais je suis satisfait.
+
+Francine, quand je te disais que tu tiens de moi, mon enfant, tu le
+vois, ça n'est pas plus difficile que cela.--La rime et la mesure y
+sont, ce n'est vraiment pas trop mal pour un début, il y aura des
+corrections à faire et beaucoup, mais, dame! on n'entre pas comme cela
+de plain pied dans le secret des dieux.
+
+J'aurai sans doute du mal à faire un chef-d'œuvre de ton œuvre..., mais
+lorsque j'y aurai mis la dernière main...»
+
+Décidément cette dernière main de mon grand-oncle, elle est comme le
+doigt de Dieu... infaillible.
+
+
+
+
+_Le 14 septembre._
+
+
+Aujourd'hui nous avons pêché toute l'après midi.--_C'est la règle
+inflexible des Granges_--tous les jeudis en prévision du vendredi, mon
+grand-oncle tend ses lignes quatre heures durant, au bord d'un clair
+ruisseau. Jeudi il était rêveur, à plusieurs reprises il a abandonné sa
+ligne pour tirer un papier de sa poche et le lire attentivement; c'est
+l'œuvre de Francine... il y a tant de corrections à faire!
+
+Mon grand-oncle adore la pêche; pendant que son hameçon se promène dans
+l'onde tranquille, sans y rencontrer jamais le plus simple gougeon, sa
+pensée s'envole dans l'espace à la recherche de rimes têtues et de vers
+introuvables. Quand la provision des vers rampants (ne pas confondre
+avec les autres) est épuisée, il revient chez lui heureux de la journée
+qu'il a si bien employée. En rentrant il prend la gazette. Comme il le
+dit fort judicieusement, tout homme qui se respecte doit recevoir au
+moins un journal et connaître les nouvelles du jour. Cependant, il ne
+lit jamais la politique--parce que cela lui tourne le sang, _lui le
+défenseur du trône et de l'autel_ (cliché rococo). Il se contente de
+jeter un coup d'œil distrait sur les faits divers, qui révoltent en
+général sa nature vertueuse et lui font monter le rouge au front, puis
+il ferme le journal avec la visible satisfaction d'avoir accompli un
+devoir obligatoire, mais pas amusant du tout.
+
+Le jour où il est né, mon oncle Benjamin a dû par mégarde mettre un
+doigt sur l'aiguille du Temps qui a cessé de marcher pour lui.
+
+Sa Muse, ses habitudes et sa personne, qui comptent aujourd'hui
+quatre-vingt-quatre printemps et quatre-vingt-cinq hivers, c'est
+lui-même qui le dit, sont en retard d'un siècle sur l'époque actuelle;
+c'est sans doute pour cela qu'il ne fait aucun cas des inventions
+nouvelles. Aux Granges on est encore au régime de la chandelle, de la
+six à la livre au salon, de la dix à la cuisine, et il n'y a pas encore
+bien longtemps que le suif a remplacé la résine. Mon oncle n'a jamais
+voulu voyager en chemin de fer, cette vertigineuse locomotion lui
+donnerait mal à la tête, il ne connaît que sa berline antique, mais pas
+solennelle, un coche antédiluvien.
+
+Il se fait gloire également de n'avoir jamais _franchi les murs de la
+capitale_. C'est un point d'honneur pour lui. Fi donc, de cette Babylone
+moderne qui _périra par le feu_. Ils étaient trois vieux amis qui
+avaient fait serment de n'y point aller dans ce Paris maudit; l'un d'eux
+s'est parjuré, il est même revenu en déclarant qu'il avait fait un
+charmant voyage et qu'il était prêt à recommencer. Quelle horreur! s'il
+l'osait, mon oncle se signerait avant de prononcer son nom. L'autre ami
+est mort. Il n'y a que M. Benjamin qui ait tenu bon, aussi est-il devenu
+légendaire dans le pays. Benjamin, en voilà un nom charmant quand on a 4
+ans; mais, quand on en a 84, il est tout simplement ridicule.
+
+Ah! ce cher oncle! Ma plume trotte toute seule lorsque je parle de lui.
+Il y a cinq ans il fut au plus mal d'une fluxion de poitrine. Nous
+craignions tous, non sans raison, que ce fût sa dernière maladie. Mon
+oncle demanda à voir l'unique ami d'enfance qui lui restât. Un ami avec
+lequel il avait été lié toute sa vie et auquel il avait rendu mille
+services. C'est singulier, mais il y a des gens qui s'attachent par les
+services qu'ils rendent et d'autres qui se détachent par les services
+qu'ils reçoivent. Mon oncle était donc très attaché à son ami d'enfance
+lequel ne lui témoignait qu'une médiocre reconnaissance. Le bienfait
+pèse aux âmes basses. On envoie la fameuse berline chercher l'ami qui
+demeure à quelques lieues. Celui-ci en robe de chambre et en pantoufles
+se dorlotait au coin du feu en fumant son brûle-gueule et en sirotant
+son petit verre. Il s'habille de mauvaise grâce et maugrée fort contre
+décembre qui a ouvert l'antre du vent et les cataractes de la pluie
+juste le jour où _l'amitié_ l'oblige à sortir. Il part, beaucoup plus
+préoccupé de lui-même que du moribond. Du reste j'ai connu bien des gens
+qui n'ont pas attendu à être octogénaires pour briser dans leur cœur les
+cordes de la sensibilité.
+
+Il arrive, ma cousine se précipite. «Ah Monsieur! venez, je vous en
+supplie, réconforter mon pauvre père; quelques bonnes paroles de vous
+lui feront tant de bien!
+
+--Mademoiselle, dit l'ami en tirant son pardessus, je compatis à votre
+douleur. Je vous remercie d'avoir pensé à moi (la politesse exige
+quelquefois qu'on sache mentir).
+
+Pauvre ami! continua-t-il, à nos âges on ne peut guère espérer... C'est
+un pas difficile à franchir, mais tout le monde s'en tire--et comme
+Francine le regardait sévèrement: C'est le comte de Guiche qui jadis a
+dit cela, Mademoiselle, ce n'est pas moi». Puis entrant dans la chambre
+de mon oncle, il lui prend la main, et lui dit d'un air fort dégagé: Eh
+bien! mon pauvre Benjamin, nous allons donc mourir!... c'est pas la mer
+à boire! c'est pas la mer à boire. Ce fut tout ce que l'excellent ami
+trouva dans son cœur pour consoler le père et la fille. Après ces bonnes
+paroles, il fut s'asseoir au coin du feu, et demanda un grog. Ma cousine
+était consternée.
+
+Cette façon leste de l'expédier dans l'autre monde ne pouvait être du
+goût de mon oncle. Il se regimba. «Hé! l'ami, je n'ai point encore
+bouclé ma malle, répondit-il, et ce n'est peut-être pas moi qui partirai
+le premier.» Le fait est que l'ami est mort depuis et que mon oncle, qui
+nous racontait l'histoire, a terminé en manière d'oraison funèbre--Mon
+Dieu, oui, je me suis fait un dernier devoir d'aller enterrer ce
+gaillard-là, mais en vérité, après l'affection qu'il m'avait témoignée,
+je n'y étais pas obligé.
+
+Jeudi soir après souper, mon oncle, reprenant l'œuvre de Francine, nous
+a fait part de quelques modifications. «Comprends, compare mon enfant,
+tu vois comme tous les changements que j'ai apportés sont heureux; ce
+n'est qu'un commencement, mais lorsque j'y aurai mis la dernière main...
+
+
+
+
+_Le 16 septembre._
+
+
+Hier nous sommes encore allées, à notre grande joie, nous promener avec
+Francine pendant que mon oncle restait en tête à tête avec sa Muse. Tout
+en marchant, tout en devisant, nous avons été visiter Fanchon, la
+protégée favorite de ma cousine; une bonne vieille qui tourne tout le
+jour son rouet (ce fil c'est son pain quotidien) et la nuit récite son
+chapelet et prie le Bon Dieu pendant les heures qu'elle passe sans
+sommeil. À quatre-vingts ans elle veut encore gagner sa vie. Une légende
+s'attache à sa chaumière.
+
+--Une légende, s'est écriée maman, ah! contez-nous-la. Les légendes sont
+la poésie du passé; les paillettes et les flonflons, les rubans et les
+fleurs enguirlandant les sévérités de l'histoire.
+
+Et Francine a repris en riant. On pourrait l'appeler; la Légende des
+Haricots.
+
+--Par exemple, a dit maman, comme ces deux mots: légende et haricots
+doivent être étonnés de se voir côte à côte. La légende! ce nom éveille
+en l'esprit quelque chose de poétique, de suave, un pénétrant parfum
+d'antan.
+
+--C'est vrai, a répondu Francine, pour les Bretons comme vous, la
+légende c'est un chant, une mélodie, un souvenir des temps passés qui
+vous berce et vous endort sous les ailes de l'imagination.
+
+Le vulgaire haricot!! quoi de moins poétique! Quoi de plus terre à
+terre! la plupart du temps ce nom fait sourire, appelle la plaisanterie
+et provoque l'éclat de rire. Mais cette légende-ci s'élève plus haut et
+je vais vous la raconter. Un souffle mystique passe sur elle et l'on
+oublie le côté prosaïque pour ne voir que le miracle de la Charité.
+
+«Au temps mauvais de la Révolution, le curé du village qui nous touche
+s'en allait un jour dès l'aurore porter à l'un de ses paroissiens malade
+les derniers sacrements, la suprême consolation.
+
+Une forte pluie d'orage avait la veille raviné tous les sentiers et
+transformé les chemins en rivières de boue.
+
+Le bon curé faisait mille détours pour éviter les fossés pleins d'eau et
+les fondrières de la route.
+
+Il était presque arrivé au terme de sa course lorsqu'une mare profonde
+s'offre à sa vue, lui barrant complètement le chemin.
+
+Le curé, craignant moins pour lui que pour le trésor sacré, l'Hostie
+Sainte qu'il porte et ne voulant pas retourner sur ses pas, s'arrête un
+instant fort embarrassé. Il prête l'oreille et croit percevoir un léger
+bruit. En effet, un homme est là qui bêche, c'est Jean, un richard de
+l'endroit, le Coq du village.
+
+Maman a interrompu malicieusement Francine.
+
+--Mes compliments, le Coq du village! j'ai remarqué, en général, que les
+coqs de village sont tous des oies; mais je vous interromps. Continuez.
+
+--Le bon curé hèle d'une voix forte Jean qui semble absorbé dans son
+travail, lui fait part de son embarras, et le prie de vouloir bien le
+laisser traverser son champ.
+
+--Que nenni, Monsieur le Curé, vous m'écraseriez trop de pois, ils
+lèvent à peine et la dernière récolte n'était déjà pas si belle.
+J'voulons conserver celle-ci.
+
+Cette réponse péremptoire n'étonna qu'à moitié le bon curé, il
+connaissait le mauvais caractère de Jean et ses idées révolutionnaires.
+Il n'y avait pas à insister, il restait là, sans trop savoir ce qu'il
+ferait, quand de l'autre côté de la haie, une voix franche et joyeuse,
+l'appelle: «Monsieur le Curé, revenez un peu sur vos pas, prenez par la
+claie (barrière) et passez par mon champ, c'est un grand honneur pour
+moi que Notre-Seigneur le traverse; mes haricots ne s'en porteront pas
+plus mal, bien au contraire, et vous direz au Bon Dieu de les faire
+lever.
+
+--Oui, Pierre, je dirai au Bon Dieu de les faire lever et aussi de te
+bénir toi et ta famille.
+
+Le curé traversa sans encombre le champ et put administrer à temps le
+moribond, propriétaire alors de la chaumière qu'habite maintenant la
+bonne vieille.
+
+Trois mois après, Pierre en cueillant sa récolte de haricots, cette fois
+extraordinairement abondante, fut surpris et charmé en voyant que sur
+chaque haricot, semé blanc, se voyait un ostensoir parfaitement dessiné
+en brun, et depuis tous les haricots provenant de ceux-ci sont marqués
+du même cachet. La charité de Pierre lui avait porté bonheur.
+
+--Oh! oui, elle est charmante, votre légende, j'aurais bien voulu voir
+ces haricots-là.
+
+--C'est très facile, l'espèce en existe toujours; nous en avons à la
+maison, m'a répondu Francine, je vous en donnerai un petit sac, vous les
+sèmerez dans votre jardin et pourrez à votre tour recoller les haricots
+du miracle.
+
+--J'accepte de grand cœur et vous me faites bien plaisir.
+
+Pendant notre sortie, mon grand-oncle, pratiquant les préceptes de
+Boileau
+
+«Sur le métier, remettez votre ouvrage
+Polissez-le sans cesse et le repolissez.»
+
+travaillait la poésie de sa fille.
+
+De l'œuvre de Lamartine il ne reste plus trace. Son ombre a dû
+tressaillir de cette horrible mutilation. Nous en avons eu une dernière
+lecture après souper. Mon oncle était rayonnant. Les limites de la
+bêtise humaine sont introuvables comme autrefois les sources du Nil, et
+comme mon oncle voulait recommencer en déclamant du geste et de la voix:
+Non, papa, ne parlons plus de _notre travail_, a dit Francine qui
+baillait à se décrocher la mâchoire pour ne pas rire, revenons à vos
+poésies légères; mes cousines partent demain, c'est la dernière soirée
+que nous passons ensemble. Chantez-nous pour finir la ronde que vous
+m'avez dédiée sur l'air: «Au pays de Bretagne». Et mon grand-oncle sans
+se faire prier, passant avec une désinvolture sans pareille de la
+déclamation au chant, a commencé et fini d'une voix chevrotante:
+
+Bergère aimable et joyeuse,
+Chantez-nous donc un couplet.
+Si cela ne vous déplaît,
+Chantez ma fille,
+L'écho des bois redira
+Elle est gentille.
+
+Dans ce séjour agréable
+Où croissent d'aimables fleurs
+Les Belles charment les cœurs.
+Chantez ma fille,
+L'écho des bois redira:
+Elle est gentille.
+
+Veuillez pour ma récompense,
+Moi qui sais tant vous aimer,
+Me donner un bon baiser.
+Chantez ma fille.
+L'écho des bois redira:
+Elle est gentille.
+
+N'allez pas, chère Francine,
+Vous prendre aux jolis filets
+De trop louangeux couplets.
+Chantez ma fille,
+L'écho des bois redira:
+Elle est gentille.
+
+Gardez-vous, bonne fillette,
+D'écouter les vains flatteurs
+Ils sont souvent fort trompeurs.
+Chantez ma fille,
+L'écho des bois redira:
+Elle est gentille.
+
+Pour finir ce verbiage,
+Ces couplets, doux passe-temps,
+Je dirai dansez longtemps,
+Chantez ma fille.
+L'écho des bois redira:
+Elle est gentille.
+
+Ma cousine et maman ont applaudi, moi je n'ai pas eu ce courage.
+
+Oui, c'est à perpétuité
+Que mon cher oncle à la ronde,
+Veut occuper tout le monde
+De sa personnalité.
+
+Cette bonne Francine, elle flatte trop son père, mais elle l'aime tant
+qu'elle ne voudrait pas lui connaître la plus petite imperfection.
+
+Je n'en suis pas là, moi, et je me désopile la rate tout à mon aise en
+l'écoutant. Mais je sens qu'il n'est pas trop tôt que ça finisse, de
+temps en temps mon oncle raffermit ses lunettes, me regarde en face et
+m'apostrophant vivement: «Ah ça! pourrais-tu me dire ce qui provoque ton
+hilarité?» et je reste coite.
+
+Maman, tout en me faisant de gros yeux, vient à mon secours et dit:
+«Vous savez bien, cher oncle, que la jeunesse s'amuse de tout et de
+rien; d'une fleur qui s'effeuille, d'une mouche qui vole de travers...»
+
+Au fond je ne voudrais pas lui faire de peine, le pauvre homme; nous
+partons demain, c'est fort heureux, car le ridicule a fait une si large
+brèche dans le respect que je porte à mon grand-oncle poète, qu'à la
+longue je ne pourrais plus le regarder sans rire!
+
+
+
+
+_Le 17 septembre_.
+
+
+À midi nous étions à Saint-Nazaire, à deux heures nous causions sur nos
+grèves de Saint-Hylax, en costume de bain; Henri nage décidément comme
+un poisson. Je voudrais bien en faire autant; mais, avant d'arriver sur
+nos plages tranquilles, que d'alertes, que d'émotions!...
+
+Ce matin, nous prenons à Nantes le bateau à vapeur pour descendre la
+Loire jusqu'à Saint-Nazaire. Il fait un temps admirable, et le soleil
+est encore si brûlant que nous serons infiniment mieux sur le bateau que
+dans les wagons, où l'on étouffe.
+
+Nous allons avoir l'espace, le grand air, le ciel bleu, la brise
+caressante, le murmure des roseaux qui assurément ne pourront nous faire
+nulle révélation malsonnante, ni trahir aucun secret comme celui, par
+exemple, que leur confia jadis l'indiscret barbier du roi Midas.
+
+Nous arrivons à sept heures sur le quai, le bateau chauffe, quelques
+voyageurs diligents arpentent le pont, et une foule de bancs et de
+pliants, dressés sous la tente, semblent inviter les dames à s'asseoir.
+Comme nous allons être à l'aise, et quelle charmante traversée nous
+allons faire!--Nous nous embarquons, mais sans penser, hélas! que tout
+le monde a fait le même raisonnement que nous, en sorte que voyageurs et
+colis s'entassent bientôt sur le pont avec frénésie. On commence un peu
+tard à s'apercevoir qu'il est temps de refuser les gens et les choses.
+On n'est même qu'à moitié rassuré, tant la foule est compacte. Quelques
+personnes parlent de redescendre et notre bateau, en ce moment,
+ressemble assez à une forteresse assiégée; les assiégeants voulant y
+entrer et les assiégés en sortir. Jusqu'aux dernières vibrations de la
+cloche c'est un tohu-bohu épouvantable; il n'y a plus de place pour
+s'asseoir, on se coudoie debout et les caisses qu'on ne cesse d'empiler,
+s'escaladant les unes les autres, donnent, à notre modeste bateau
+l'apparence d'une montagne flottant sur l'eau. Enfin, un nuage de fumée
+noire et épaisse obscurcit le ciel, la vapeur s'échappe en mugissant, la
+machine s'ébranle... Mais le navire n'est point équilibré, toute la
+charge est sur le pont et ses flancs sont vides; un effroyable roulis se
+fait sentir; les sabords embarquent l'eau; le capitaine monte sur un
+banc et d'une voix de Stentor commande: «Tout le monde en bas, il faut
+remplir les chambres.» Les enfants crient, les femmes pâlissent, les
+hommes murmurent, mais personne ne veut obéir. «Je reste sur le pont,
+pense chacun.»
+
+Les plaintes commencent à s'élever. «S'il y a danger,
+débarquez-nous!--Mais il n'y en aurait pas, reprend le capitaine, si
+vous vous rendiez à mes observations, c'est vous qui allez le faire
+naître.»
+
+Personne ne bouge davantage. «Attends un peu, me dit maman, et tu vas
+reconnaître le fond indiscipliné et frondeur du caractère français: on a
+peur, chacun comprend que l'invitation du capitaine est nécessaire et
+juste, et cependant on ne veut pas céder ni obéir à ce commandant qui,
+en définitive, n'a le droit de donner des ordres qu'aux hommes de son
+bord, et tu vas voir qu'on va se mettre à discuter, oubliant que c'est
+l'action et non la parole qui peut sauver.» À ce moment, en effet, un
+monsieur à cheveux blancs, s'écrie d'un air résolu:
+
+«Vous allez me débarquer, capitaine.
+
+--Mais, monsieur, il n'y a nul danger, c'est un moment de désordre.
+
+--Ça m'est égal, je veux descendre à terre, on ne peut pas me retenir de
+force ici.
+
+--Mais, monsieur, vous allez pousser à l'épouvante, jusqu'à l'émeute,
+vous voyez bien que tout le monde reste et moi-même...
+
+--Ah! par exemple, ceci est trop fort, gronda le monsieur, s'emportant
+de plus en plus, votre bateau serait sur le point de sombrer que vous
+devriez rester à son bord; et, quand tout l'équipage serait en train de
+se sauver, votre devoir vous y enchaînerait encore jusqu'au dernier
+homme. C'est comme un général sur le champ de bataille, continue le
+monsieur s'échauffant toujours davantage et regardant plusieurs
+voyageurs en tenue militaire; c'est comme le mécanicien sur sa
+locomotive, il a entrevu le danger, un conflit est inévitable, il
+pourrait peut-être sauter, s'échapper il est encore temps... mais
+l'honneur le retient à son poste et il doit mourir plutôt que de
+déserter. Chacun doit faire son métier, mais je le déclare ici: nous ne
+sommes pas chair à canon, ni à wagon, ni à poisson, nous sommes des
+passagers qui nous confions à vous et vous répondez de notre vie.»
+
+Toute cette belle tirade s'était éteinte dans le brouhaha croissant; il
+y avait longtemps que le capitaine ne l'écoutait plus.
+
+Nous descendons dans les chambres, quelques personnes nous suivent; mais
+c'était inutile: les hommes du bord avaient reçu l'ordre, à défaut de
+voyageurs, de remplir les cabines de la majeur partie des bagages.
+
+Après quelques mouvements désordonnés, le bateau reprend son aplomb, la
+paix se rétablit, chacun se rassure et peut regarder sans inquiétude
+cette grande route qui marche, ainsi que Pascal appelle les fleuves.
+
+Nous n'avons pas eu d'autre incident, sauf l'aventure inverse de deux
+voyageurs; l'un plein de sollicitude pour les malles qu'on continue
+d'entasser dans les cabines, oublie sa station, et lorsqu'il se
+précipite sur le pont pour descendre, il n'est plus temps, le bateau a
+repris sa marche; l'autre au contraire ne peut monter à bord, il
+accourait au bateau dans une nacelle trop tard pour accoster, il
+gesticulait, criait, jurait dans sa coquille de noix comme un vrai
+diable dans un bénitier. Nous l'avons entrevu une dernière fois, se
+livrant à toutes les marques du plus profond mécontentement; arrivé à
+son paroxysme, c'était une tempête... dans un canot. Il a dû s'enfuir en
+tourbillon.
+
+À Saint-Nazaire, on nous a écorchées vives pour transporter notre simple
+caisse, du bateau à la voiture. «Saint-Nazaire c'est une petite
+Californie, a dit ingénument le commissionnaire, il faut que tout le
+monde y passe.» Et nous avons dû passer sous ses fourches caudines et
+lui payer un tarif... non tarifé.
+
+
+
+
+_Le 19 septembre_.
+
+
+Décidément, nous sommes des amphibies et nous vivons presqu'autant dans
+l'eau que sur terre. Qu'on en juge. Tous les jours, nous prenons deux
+bains qui se prolongent presque indéfiniment et nous pêchons deux ou
+trois heures enfoncés dans les flots jusqu'à la ceinture. Aussi
+crevettes, moules et coquillages de toutes sortes remplissent-ils nos
+paniers de pêche. Autrefois, nous prétendions reconnaître nos crevettes
+même après la cuisson. «C'est moi, disais-je, qui ai pris cette
+belle-là.--Non, répondait mon frère Henri, elle est sortie de mon filet,
+j'en suis sûr, et je vais la manger.--Par exemple! c'est à moi de la
+prendre.» Et pendant que nous discutions si vivement, maman saisissait
+la crevette en litige, la dépouillait délicatement de son écaille rose
+et l'avalait, nous mettant ainsi d'accord, en parodiant la fable des
+Voleurs et de l'Ane, ou mieux encore de l'Huître et des Plaideurs. Pour
+la cueillette des moules qui tiennent dur au rocher, on s'écorche toutes
+les mains, et, malgré les espadrilles, les pieds qui courent sur les
+falaises ne sont pas en meilleur état. Mais, bah! quelques égratignures
+de plus ou de moins, on n'y regarde pas de si près; avec cela nous
+sommes faits comme des Bohémiens en vacances, les pieds pleins de vase
+et du sable jusque dans les cheveux. C'est là le plaisir. Tout à l'heure
+je voyais Henri assis sur un rocher pointu, tout au bord de la mer,
+battant l'eau de ses deux jambes, et je l'ai remercié de me donner ainsi
+en miniature la représentation du colosse de Rhodes.
+
+Ce que j'aime par-dessus tout cette année, c'est de venir le soir
+contempler l'infini, c'est de venir, à l'heure où la terre s'endort et
+où s'éveille le firmament, lire dans ces deux sublimes pages de la
+création, la mer et les cieux! Ce que j'aime, c'est de courir le matin
+les cheveux au vent, les pieds nus sur notre plage sablonneuse, ignorant
+les semis de galets, et de suivre ma pensée qui vagabonde dans
+l'immensité.
+
+Alors, j'écris sur ce sable, fin et brillant, comme les Romains sur
+leurs tablettes, les plus jolies choses du monde, oubliant que la vague
+insouciante va bientôt tout effacer. Ah! oui, je passerais mes jours
+devant l'Océan à la tunique verte, à la ceinture de roches grises,
+agrafée de sable d'or, à suivre son flux et son reflux, à regarder ses
+flots qui coupent en deux l'équateur et qui bornent les deux pôles, à
+contempler ses vagues désordonnées qui se détachent de l'Amérique et
+font 1,800 lieues avant de toucher nos grèves. Ah! c'est comme une
+extase qui s'empare de l'esprit, devant cet immense miroir où le temps
+n'imprima jamais aucune ride durable, et qui n'est pas encore assez
+vaste pour réfléchir la face de Dieu!
+
+Je voudrais pénétrer cette mer, dont le sein fourmille d'êtres inconnus,
+soumis à la grande loi du changement autant que toutes les choses qui
+passent et dépendent du domaine actif de la nature, soit dans le règne
+animal, soit dans le règne végétal. Je voudrais analyser ses plantes
+sans nom, étudier ses animaux sans cesse renaissants et qui viennent se
+jouer à la surface des flots, se baigner d'air et de lumière, ces deux
+sources de vie! Le naturaliste, qui cherche à pénétrer les ombres
+mystérieuses de l'Océan, à découvrir les richesses enfouies dans le fond
+de ses abîmes, n'est-il pas comme l'historien qui essaye d'éclairer
+l'obscurité des âges écoulés?
+
+Chacune de ces lames est comme un berceau. La vie se répand de toutes
+parts dans les couches supérieures, et, pour ces millions de vies, le
+lit de l'abîme est le champ du repos. Et l'on se demande des trois
+livres de la création, quel est le plus beau, de la mer immense, du ciel
+étoilé ou de la terre en fleurs!
+
+
+
+
+_Le 20 septembre._
+
+
+Nos plages se couvrent de plus en plus d'habitations mais, en revanche,
+elles se découvrent de plus en plus de bivalves et de coquillages. La
+solitude, c'était leur salut; maintenant, tout le monde pêche, aussi les
+moules s'en vont. Oui, les moules, qui le croirait, comme les
+hirondelles, se donnent le mot pour émigrer tout d'un coup! Pourquoi? on
+l'ignore; mais, un beau matin, au moment où l'on arrive pour cueillir
+son déjeuner sur un banc couvert encore hier de millions d'individus, on
+entend comme un bruissement dans la mer, comme un mouvement d'ailes
+battant les flots. Les moules viennent de partir, elles ont ouvert leur
+coquille et volent dans le sillon des vagues comme le papillon dans
+l'azur des cieux.
+
+Du reste, elles ne sont pas seules à faire des migrations intelligentes.
+Il y a quelques années, les harengs se pêchaient en grande abondance sur
+des grèves presque voisines des nôtres. Un industriel s'empresse de
+bâtir un vaste établissement, rempli de presses et de machines pour la
+conservation du hareng. Hélas! pour lui ce vaste établissement devint le
+pot au lait de Perrette; il avait rêvé la fortune et ne trouva que la
+ruine. À partir du jour où les machines purent fonctionner, les pêcheurs
+ne rencontrèrent plus un traître hareng; ils avaient disparu comme par
+magie et onques depuis on n'en a revu.
+
+Pour preuve de leur séjour sur nos côtes inhospitalières et désertes, il
+ne reste qu'une grande maison fermée qui intrigue le voyageur;
+naturellement, il s'informe de ce que cela pouvait être, et il apprend
+ce que je viens de dire. Cependant nos moules, malgré leur amour de la
+tranquillité, et bien que nous les tracassions souvent, n'ont point
+toutes déserté nos rives, et aujourd'hui la mer montant très haut et
+descendant très bas, nous sommes allés à la pêche aux moules qui ne se
+découvrent qu'aux grandes marées; celles-là sont infiniment meilleures
+et plus belles que celles des rochers que le flux baigne seulement
+quelques heures et qui restent une grande partie du jour exposées aux
+rayons du soleil.
+
+C'est ce qui a fait dire qu'à l'exemple des huîtres, les moules
+baillent; et, on effet, elles se tiennent hermétiquement closes pendant
+la chaleur, mais, dès qu'elles ont senti les premières vagues, au retour
+du flux, lécher leur coquille, elles s'ouvrent tout doucement chaque
+fois que l'eau revient, et aspirent ainsi la fraîcheur et la vie. Ces
+moules-là vivent donc, mais elles ne s'engraissent pas. Parlez-moi des
+autres, de celles qui demeurent accrochées au fond de l'eau; elles sont
+presque aussi bonnes que les huîtres. Nous avons donc fait une ample
+récolte; nous étions tous là, cueillant, cueillant toujours. Notre grand
+panier débordait; sans doute ce n'était pas grand'chose de le remplir,
+le difficile c'était de l'emporter. Enfin nous réfléchissons que la mer
+est encore bien retirée et qu'en la suivant nous abrégeons notre route
+de plus de moitié: pas de sables fatigant à traverser, pas de rochers à
+contourner ou à escalader, mais une belle plage unie, toute droite, nous
+n'avons qu'à marcher devant nous; c'est ce que nous faisons, je prends
+courageusement le panier, puis chacun le porte à son tour.
+
+Nous nous reposons rarement, mais nous changeons souvent de mains, car
+plus le but se rapproche et plus le fardeau semble s'alourdir. C'est
+l'effet de la fatigue. Enfin nous sommes devant le port Charlotte et
+nous n'avons plus qu'une baie à franchir pour être chez nous, coupons
+toujours au plus court et lançons-nous dans les sables vaseux du rivage;
+le chemin est si lisse et si blanc!... J'ai au bras le panier qui me
+pèse singulièrement; tout à coup le sable cède, j'entre jusqu'à la
+cheville, un effort va me dégager; mais, pendant que je retire mon pied
+droit, ma jambe gauche enfonce jusqu'au genou. J'abandonne le panier,
+espérant plus facilement me sortir de ce mauvais pas; impossible.
+J'enfonce de toutes parts... Je suis entourée de cette traîtreuse vase
+si douce, si chaude, mais si terrible dans ses enlacements; j'en ai
+jusqu'à la taille... chaque mouvement m'engloutit de plus en plus.
+Henri, qui voit mon anxiété et n'a pas fait son trou, arrive à mon
+secours en prenant mille précautions; grâce à son aide, je puis me
+retourner, revenir en arrière, de ce côté seulement est le salut. Je
+suis habillée d'une robe de vase collante, épaisse et bien pesante;
+mais, en comparaison de tout à l'heure, je me trouve ingambe et leste à
+marcher sur une corde raide, comme madame Saqui. Je rentre bénissant les
+divinités marines qui ne m'ont point encore cette fois vouée au trépas.
+«L'expérience est une lumière qui trop souvent n'éclaire que ceux
+qu'elle brûle.» Me voici bien éclairée, j'en conviens, et pas à la
+veille de m'aventurer ainsi à la légère dans ces sables mouvants, qu'une
+marée suffit pour déplacer.
+
+
+
+
+_Le 21 septembre._
+
+
+Hier soir, malgré mon aventure du matin, je suis allée avec maman et mes
+frères à une grande pêche organisée par nos voisins.--La pêche de nuit,
+une fois en passant, a bien son charme, avec accompagnement de lune au
+ciel (l'obscurité est cependant beaucoup plus favorable aux pêcheurs) et
+de lanternes sur terre.--Comme Diogène, on cherche, mais ce n'est pas un
+homme qu'on désire; fi donc! c'est la moindre des préoccupations, ce
+qu'on demande, c'est beaucoup, beaucoup de poissons. À peine les
+dernières mailles de la seine sont-elles sorties de l'eau, que chacun se
+précipite vers la poche; la main qui tient la lanterne parcourt
+fiévreusement tous ses anneaux: les paniers s'ouvrent, les doigts
+s'agitent; il faut saisir le poisson, qui lui se glisse, se faufile,
+s'élance... loin du traître filet pour retrouver la vie dans son
+élément, et dans le premier moment de ce va-et-vient, on pourrait
+prendre les pêcheurs cachés dans l'ombre et le mystère, pour tout,
+excepté pour ce qu'ils sont. N'apparaissent-ils pas, arpentant cette
+plage sans bruit et parlant bas, comme des conspirateurs agités par
+leurs débats? Tous ces gens agenouillés autour des rayons tremblants
+d'une faible lanterne, ne sont-ce pas des voleurs se partageant le
+butin?--Non, non, ne craignez pas, promeneurs nocturnes, voyageurs
+attardés, ce groupe se compose des plus honnêtes gens du monde.
+
+Quand la mer est phosphorescente, c'est un bien autre tableau. Son écume
+est de perles, ses vagues de flammes, et la seine, devenue un réseau
+d'or, disparaît dans des sillons de feu. C'est la pêche merveilleuse,
+mais qui n'en devient pas plus pour cela la pêche miraculeuse, bien au
+contraire, et le poisson défiant, loin de se laisser fasciner par ce qui
+brille, se tient coi dans ses profondes retraites, et se moque bien des
+filets et des pêcheurs.
+
+Trois beaux Parisiens, venus en villégiature dans nos parages, et
+désireux de connaître tous les plaisirs qu'offre la mer, sont apparus à
+cette pêche aux flambeaux et qui oblige à se mettre à l'eau, parés de
+leurs plus beaux atours, comme pour aller au bal, pantalon gris perle,
+habit de gala, chapeau à haute forme, gants frais, souliers vernis! Ils
+espéraient sans doute nous éblouir; eh bien! ils n'ont point réussi, et
+nous nous sommes bien amusés d'eux et de leur toilette, dans laquelle
+ils paraissaient aussi à l'aise que nos poissons dans nos paniers.
+
+Nous attendons des amis qui doivent venir à bord de leur yacht et depuis
+hier nous interrogeons continuellement l'horizon, chaque bateau qui
+passe éveille de nouveaux espoirs, suivis de nouvelles déceptions.
+
+Pourquoi n'arrivent-ils pas? C'est que l'homme n'a point encore
+découvert le secret de commander aux vents et aux flots, et que le
+voyageur qui prend les grandes routes de l'Océan avec ses voiles au vent
+ne peut pas dire, comme celui qui marche par les chemins de la terre:
+tel jour et à telle heure j'arriverai! Cela serait vraiment trop commode
+si l'on pouvait prendre la rose des vents et tenir la corde du côté
+qu'on veut. Un rien dérange l'harmonie, la brise qui tourne, le courant
+qui change, la lune qui s'est mal couchée ou le soleil qui ne s'est pas
+mieux levé, et crac, il n'en faut pas davantage pour grisonner le ciel,
+bouleverser la température si impressionnable des mers et déranger tous
+les projets.
+
+
+
+
+_Le 23 septembre._
+
+
+Nous tenons enfin tout notre monde. «Se voir est un plaisir, se revoir
+un bonheur!» Mais, à peine arrivé, on nous menace de repartir, on est
+venu seulement nous serrer la main, nous dire un petit bonjour. Moi,
+j'espère beaucoup en l'inconstance des flots, dont cette fois je bénirai
+les caprices. Les vents n'ont pas changé et puisqu'ils étaient
+favorables à l'arrivée, ils seront très contraires au départ.
+
+
+
+
+_Le 25 septembre._
+
+
+Hier soir nos amis nous ont fait de longs adieux, le vent n'était pas
+précisément pour eux, mais ils devaient lever l'ancre au premier
+courant, entre trois et quatre heures du matin. Dame! je riais sous
+cape, bien convaincue que l'embarcation resterait en panne toute la
+journée entière et peut-être plusieurs jours encore. C'est ce qui va
+arriver, et pendant qu'elle déploie ses grâces sur place, que ses voiles
+pendent piteusement, sans un souffle pour les gonfler, ce qui, au fond,
+nous est fort agréable, nous allons promener nos hôtes dans nos
+environs. Lundi, grande excursion sur le littoral.
+
+
+
+
+_Le 26 septembre._
+
+
+Nous projetons d'aller à Pornic; ce sera une jolie excursion, mais, en
+attendant, le ciel s'est chargé de nous donner une fête de nuit gratis
+et à domicile. D'abord nous avons allumé nos regards aux clartés de la
+nature. De grandes lueurs couraient dans le ciel, qui en restait tout
+illuminé; ce n'étaient que sillons d'ombres et de lumières jusqu'à
+l'horizon; ces lueurs, ces épars comme on voudra, s'étaient surtout
+emparés d'un gros nuage blanc qu'elles avaient métamorphosé en feu
+d'artifice dont les étincelles, les fusées, les gerbes nous
+apparaissaient dans la sérénité et la transparence d'une nuit
+tranquille, sans le tapage des artificiers et l'odeur de la poudre. Un
+peu plus loin, le gros globe rouge de la lune, (la lune cette amie du
+marin) sortant de la mer, semblait un nouveau phare, ou un ballon
+gigantesque se promenant à la surface des flots; mais bientôt ce sont de
+véritables éclairs précurseurs de la foudre qui court dans le ciel et
+secoue l'air et l'Océan de ses violentes détonations. Là, ce sont des
+déchirements profonds de l'azur, qui semble labouré par un soc de feu;
+ici, ce sont des serpents de flammes qui se tordent et déroulent leurs
+anneaux sans fin. Puis, pendant quelques instants tout rentre dans la
+nuit, pour revenir ensuite avec plus d'éclat encore.
+
+Oui, de tous côtés des milliers d'étincelles se croisent, se choquent,
+s'allument et s'éteignent à la fois, s'en allant et revenant comme une
+folle bande d'insectes lumineux, une troupe de papillons d'or à faire
+rêver aux lucioles d'Italie. La nature, qui ne fait jamais les choses à
+demi, est admirable dans tous ses phénomènes, surtout aux bords de la
+mer, où elle se montre plus grandiose que partout ailleurs.
+
+Hélas! cette scène magnifique s'affaiblit déjà; la lune va changer les
+décors, calmer la foudre et paraître sur son char triomphant. Puis, pour
+lui faire la cour, toutes les étoiles vont se lever sur le passage de
+leur reine, et, demain matin, lorsque le soleil, à son tour couronnera
+de son nimbe d'or le ciel transparent et pur, nous croirons que ce
+violent orage, qui ébranle tout en ce moment encore, n'a passé que dans
+nos rêves.
+
+
+
+
+_Le 28 septembre._
+
+
+Pornic est un petit port de mer maintenant très fréquenté par les
+touristes. On n'y trouve pas le monde mirobolant de Dieppe et de
+Trouville, mais on y rencontre l'aristocratie de l'ouest, et aussi une
+foule de gens avides de repos; ils viennent demander à la mer son air
+vivifiant et réparateur, à la belle nature ses sites verdoyants qui
+défatiguent les yeux du sable brillant des grèves et des lames
+miroitantes de la mer.
+
+La ville de Pornic a une histoire. Son origine remonte dans l'antiquité.
+Il est même permis de croire, d'après les découvertes faites de tombeaux
+romains, d'objets anciens et d'inscriptions multiples, qu'elle avait
+autrefois une certaine importance.
+
+La mer en se retirant n'a plus permis l'entrée du port aux navires de
+grande dimension; mais on est autorisé à penser que jadis les vaisseaux
+pouvaient trouver dans le port de Pornic un abri spacieux.
+
+Un vieux château, ancien castel des seigneurs de Retz, domine l'entrée
+du port. Au temps des guerres de Vendée, des batailles sanglantes furent
+livrées sous ses murs, où les boulets ont laissé leurs traces. Une croix
+de pierre, penchée par le temps, couronne un rocher en saillie sur la
+mer, lieu de sépulture des chouans.
+
+Le château de Pornic n'est pas le seul souvenir subsistant des seigneurs
+de Retz, dont toute la contrée a porté le nom. À quelques lieues d'ici
+se trouve une vieille tour en ruines entourée d'une superbe pièce d'eau
+où des carpes séculaires prennent leurs ébats. On l'appelle la tour de
+Princé. Elle était reliée jadis par un souterrain à un vaste château,
+résidence habituelle des seigneurs de Retz. C'est là que vint souvent le
+célèbre Barbe-Bleue, dont aujourd'hui on raconte encore aux enfants, les
+cruautés et le juste châtiment. Le gardien de la tour conduit les
+visiteurs dans un bois, oui, dans un bois où il montre des îles séparées
+les unes des autres par des ponts-levis. Jadis les fossés étaient
+remplis d'eau; actuellement ils sont à sec, et les îles, que l'on
+appelait les _îles enchantées_, ne se distingueront bientôt plus. La
+légende, toute frissonnante, assure que, dans chaque île, Barbe-Bleue
+enfermait une de ses femmes. Les vieux du pays racontent que dans leur
+enfance les demeures de ces femmes étaient encore debout.
+
+Mais revenons à Pornic. L'ancienne ville elle-même, propre et
+gracieusement plantée sur une colline, s'augmente chaque année de
+chalets, villas, cottages de toutes sortes; si cela continue, une pointe
+déserte où l'herbe jaunit et où aucun arbre n'a jamais pu pousser, la
+pointe de Gourmalon, ne tardera pas à former une sorte de faubourg.
+
+De Pornic à Sainte-Marie, on rencontre trois plages, celles du Château,
+de Noveillard et des Grandes-Vallées, qui sont pendant toute la journée
+les lieux où l'on se retrouve et où l'on vient s'asseoir. Une jolie
+promenade, sorte de terrasse sur la mer, y conduit en suivant les
+détours accidentés de la côte.
+
+Les environs de Pornic sont très pittoresques. À Paimbeuf, l'embouchure
+de la Loire présente un aspect majestueux. Saint-Gildas est l'une des
+pointes les plus avancées dans l'Océan.
+
+Si on va à la Bernerie, on passe devant l'habitation de l'un des
+Charette. C'est là, sous des quinconces de tilleuls, que fut décidée la
+dernière insurrection vendéenne. La mer en cet endroit se retire à
+plusieurs kilomètres au moment de la marée basse.
+
+
+
+
+_Le 30 septembre._
+
+
+Hier matin, à six heures, par le plus beau temps du monde, nous avons
+gagné la grande route à la Vequerie, où nous devons prendre le véhicule
+loué à Saint-Nazaire, pour la course d'aujourd'hui. On entend un
+roulement lointain: «C'est notre coche! s'écrient les impatients.» Non
+c'est une affreuse carriole. D'ailleurs ce serait arriver trop juste
+ensemble, calmons-nous. Mais nos oreilles sont au guet... Ecoutez ce
+trot prolongé, ces grelots bruyants: quel est cet équipage encore caché
+dans un nuage de poussière? Hélas! c'est la diligence de Pornichet; et,
+pour nous faire prendre patience, mon frère Henri, qui a quelquefois un
+mot d'à-propos, la mémoire heureuse, nous répète cette jolie fable de
+Gaudy:
+
+Clic, clac, clic, holà, gare, gare!
+La foule se rangeait,
+Et chacun s'écriait:
+Peste! quel tintamarre!
+Quelle poussière! Ah! c'est un grand seigneur,
+C'est un prince du sang--c'est un ambassadeur!
+La voiture s'arrête; on accourt, on s'avance:
+C'était... la diligence!
+Et... personne dedans.
+Du bruit, du vide. Ami, voilà, je pense
+Le portrait de beaucoup de gens.
+
+Sans doute, c'est le portrait de beaucoup de gens, mais ce n'était pas
+celui de notre diligence, car elle était pleine de voyageurs; en nous
+apercevant ils ont mis leur tête curieuse et inquiète aux portières,
+s'imaginant sans doute que nous allions demander place. Enfin, le même
+bruit se renouvelle, et cette fois c'est bien notre voiture, un grand
+omnibus à douze places au moins.--Nous ne sommes que dix et nous nous
+installons à l'aise, bien disposés à voir et à retenir, et je puis
+ajouter à rire, en parlant de la jeunesse.
+
+Nos petits chevaux vont comme le vent. Nous nous arrêtons à Escoublac,
+un bourg qui n'a absolument rien à montrer, et dont le nom n'éveille
+l'attention du présent qu'en souvenir de son passé, l'ancien Escoublac
+ayant été envahi petit à petit par les sables qui ont tout englouti de
+leurs vagues montantes jusqu'à l'extrême pointe du clocher. On a pensé
+que les plantations et les semis de pins maritimes qui croissent
+partout, même sur la roche nue, pourraient seuls les endiguer, et l'on
+s'est mis à l'œuvre; mais sept cents hectares de dunes ne se
+renouvellent pas en un jour. Jusqu'à présent, trois cents hectares
+seulement ont été ensemencés, et il faudra le travail constant de la
+nature et des années pour transformer ces éternelles plages de sable
+mouvant et brûlant en forêts verdoyantes. Il faudra revenir bien des
+fois à la charge lorsque les graines n'auront pas levé ou qu'elles
+auront été balayées par les rafales; mais, quoi qu'il en soit et malgré
+les larges places encore vides çà et là, ces plaines, qui avaient paru
+si désolées à maman, il y a vingt ans, lorsqu'elle visitait ce pays pour
+la première fois, lui sont apparues aujourd'hui couvertes d'un léger
+feuillage; la réverbération du soleil n'éblouit plus les yeux et tous
+ces pins chevelus, sans cesse agités, répétant la plainte monotone du
+vent, vous bercent de leur douce harmonie et semblent inviter au repos.
+Désormais ces lieux ne seront plus un affreux désert, s'avançant
+toujours et que l'homme doive fuir, puisqu'on est arrivé au résultat
+désiré, celui d'interrompre la montée envahissante des sables que rien
+jusqu'alors n'avait pu arrêter.
+
+À huit heures et demie, au son du fouet et des grelots qui faisaient
+accourir tous les gamins, nous franchissions la grande porte de
+Guérande. Nous entrons dans cette vieille ville forte, comme il n'en
+existe peut-être pas deux en France, et si bien conservée que, sur dix
+tours qui formaient sa défense, neuf sont encore intactes. Nous suivons
+le chemin de ronde de ses fortifications, une jolie promenade plantée et
+toute moderne, mais qui pourrait bien avoir été jadis un premier mur
+d'enceinte. La ville de Guérande, position très importante, fortifiée à
+plusieurs reprises et principalement par Jean V, duc de Bretagne, fut
+fondée au VIe siècle. Elle subit plusieurs sièges; prise en 1342 par
+Louis d'Espagne, en 1373 par Duguesclin, elle fut vainement assiégée en
+1379 par Olivier de Clisson, et en 1489 par le maréchal de Rieux. Un
+célèbre traité y fut conclu, celui par lequel la Maison de Blois cédait
+ses droits sur la Bretagne aux comtes de Montfort. La ville de Guérande
+eut donc ce grand honneur et elle le dut à une bien petite cause. Oui,
+cette ville fut choisie parce que les conférences avaient lieu en mars
+1365 pendant le carême et qu'à Guérande on trouvait facilement du
+poisson. Le traité fut signé le 12 avril dans l'église Saint-Aubin et
+les partis en firent solennellement l'observance sur l'évangile et à
+genoux devant le Saint-Sacrement exposé sur l'autel. Le comte de
+Montfort jure sur son âme et les députés de Jeanne de Penthièvre sur
+l'âme de leur Dame. Oui, cette ville, avec ses maisons tassées dans ses
+rues étroites, ses lourdes portes et ses hautes murailles, conserve une
+physionomie féodale des plus remarquables, un cachet du temps passé
+qu'on ne retrouve plus. Ses fossés, quoiqu'à moitié comblés, sont encore
+remplis d'une eau épaisse où mille plantes aquatiques se développent
+capricieusement; le lierre, parure des ruines, escalade ses grands murs,
+qu'il couronne d'une chevelure brillante et le feston régulier des
+créneaux se détache au milieu des broderies légères et charmantes de son
+feuillage persistant. Ah! ce beau lierre, toujours vert et qui semble
+puiser sa jeunesse dans la vieillesse même de ces sombres remparts
+noircis par le temps, me présente une image saisissante de la vie, faite
+de mélange, de contraste, de faiblesse et de force.
+
+Guérande a quatre faubourgs aboutissant à ses quatre portes qui se
+nomment les portes Vannetaise, Saint-Michel, Bizienne et Saillé. Nous
+avons aperçu dans le faubourg Saint-Michel, celui par lequel nous sommes
+arrivés, le petit Séminaire et l'hôpital, deux établissements assez
+considérables, mais que nous n'avons pas eu le temps de visiter.
+
+La bonne ville de Guérande, en tout temps, est très calme, sans commerce
+ou à peu près; mais l'été c'est une ville tout à fait morte, les
+vieilles familles nobles qui ont continué de l'habiter la quittant à
+cette époque pour la campagne ou la mer.
+
+Nous avons commencé par l'église. N'est-il pas tout naturel, lorsqu'on
+parcourt ville et village, de faire la première au Bon Dieu.
+
+L'église, autrefois collégiale, est fort belle. On y voit dans une
+chapelle de bas côté, à moitié souterraine, un tombeau renfermant les
+cendres d'un seigneur de Carné de la Touche et de sa femme. Ils sont là,
+représentés de grandeur naturelle, et sculptés dans un granit sur lequel
+le temps n'a pas de prise; elle, dans sa robe de grands atours, lui,
+vêtu d'une armure, car, après avoir été premier maître d'hôtel de
+François II, duc de Bretagne, il fut ensuite attaché au service de sa
+fille, la duchesse Anne, en qualité de chevalier d'honneur.
+
+Quelques tableaux nous ont encore intéressés, puis nous sommes montés
+dans le clocher, réparé dans le style de l'époque, et d'où la vue
+s'étend fort loin.
+
+En sortant de cette belle église, nous avons aussi remarqué dans un
+parfait état de conservation, à droite du grand portail, l'ambon ou
+chaire extérieure, du haut de laquelle le clergé, dont le pouvoir
+temporel était alors aussi étendu que le pouvoir spirituel, faisait
+entendre la parole sainte ou lançait des monitoires à la foule réunie.
+
+Cette église garde encore un précieux souvenir; elle fut le lieu choisi
+pour signer, en présence de hauts et puissants personnages, le célèbre
+traité de Guérande, dont je viens de parler. Ce traité termina la guerre
+civile dont la Bretagne était déchirée depuis la mort de Jean III par
+suites des prétentions de Charles de Blois et de Jean de Montfort à sa
+succession.
+
+Nous avons également visité la chapelle dédiée par ce dernier à
+Notre-Dame-la-Blanche. Une plaque de marbre gravée d'or rappelle ce
+fait; en face, une madone indique l'époque à laquelle cette chapelle a
+été rendue au culte, après la Révolution, et restaurée par les soins du
+maire, comte de Pélan.
+
+On nous a raconté quelques légendes intéressantes pendant que nous
+parcourions les rues désertes de la ville, où vraiment nous nous
+promenions un peu comme dans le palais de la Belle au Bois dormant, sans
+rencontrer personne. Bref, je trouve Guérande beaucoup plus peuplé de
+ses morts que de ses vivants, beaucoup plus animé par les souvenirs du
+passé que par les événements du présent.
+
+Nous déjeunons en déclarant le pain de Guérande le meilleur du monde, et
+puis, fouette cocher! Nous mettons pied à terre pour visiter l'église de
+Saillé; mais, hélas! nous n'y avons pas vu, comme maman à son premier
+voyage, une belle noce dans tout le pittoresque et la vérité du costume
+national. Non, tout s'en va, les vieilles coutumes et les vieilles
+traditions! Les paludiers actuels, oubliant leur origine saxonne et les
+habitudes que leurs pères avaient maintenues pendant des siècles, ont
+francisé leurs modes. Adieu les larges braies et les guêtres blanches,
+les culottes bouffantes et les gilets étagés, les chapeaux et les
+souliers à boucles d'argent; la blouse et la casquette sont en train de
+tout niveler sous leur forme démocratique, et c'est toujours très mal au
+Présent de renier ainsi le Passé.
+
+Mais revenons à l'église, que nous n'avons point examinée. Hélas! rien
+n'y retient, rien n'y charme le regard; les murs sont nus, l'autel à
+peine fleuri et le bon Dieu y est bien mal logé, ainsi que dans toutes
+les pauvres églises de campagne. Là encore, pendant sa vie,
+Notre-Seigneur continue ses leçons d'humilité; il ne vint jamais à la
+recherche de la richesse et du luxe. Non, ce qu'il demandait, alors
+comme aujourd'hui, c'est l'ample moisson des cœurs. Sur le dernier
+pilier, presqu'à la sortie de l'église, nous avons cependant remarqué un
+grand tableau, aussi affreux qu'ancien, représentant, d'après
+l'historien de Bretagne d'Argentré, le mariage en 3es noces, du duc Jean
+V le Vaillant avec Jeanne de Navarre, l'an 1386. L'inscription du
+tableau fait encore connaître qu'en deuxièmes noces ce prince breton
+avait épousé une Jeanne de Hollande, et en 1res noces Jeanne, fille
+d'Edouard III roi d'Angleterre.
+
+Nous reprenons notre course; à une demi-lieue du bourg de Batz, au
+milieu des salines qui répandent les émanations les plus exquises de la
+violette, il nous vient par instants des bouffées d'une odeur âcre qui
+sent le brûlé. Les plus clairvoyants croient apercevoir un gros nuage de
+fumée s'élever du bourg de Batz. Mais n'est-ce pas plutôt l'effet des
+brumes de midi qui, par les jours de chaleur, enveloppent d'un voile si
+épais l'horizon? Et ces senteurs désagréables ne proviennent-elles pas
+des champs d'oignons qu'on récolte en ce moment et qui longent la route
+des deux côtés? Cette plante potagère, l'oignon, est, à l'heure
+actuelle, l'un des grands produits de ce pays-ci; et lorsqu'on rencontre
+par hasard ces caravanes, devenues si rares, de paludiers conduisant de
+grandes mules chargées de hauts paniers, il ne faut pas s'imaginer que
+ces paniers contiennent du sel ou de la sardine comme autrefois; ils
+sont remplis d'oignons qu'on va échanger, tout au fond des campagnes,
+contre du blé noir. Jadis l'exploitation du sel enrichissait toute cette
+contrée, devenue très pauvre depuis que les sels de mine ont remplacé
+les sels marins. Nous nous sommes laissé dire qu'un _œillet_, qui valait
+300 fr. au temps prospère, s'offre à présent pour 6 francs. C'est à n'y
+pas croire; aussi beaucoup de salines sont-elles abandonnées. On
+n'aperçoit plus ces blancs monticules à perte de vue, comme les tentes
+d'un immense camp, mais çà et là épars, quelques tas de sel coupés à de
+longs intervalles par une haute montagne de terre grise, rappelant les
+tumulus si nombreux encore dans le Morbihan; cette montagne n'est point
+un sarcophage recouvrant l'urne des cendres et les armes du guerrier.
+Non, elle renferme tout prosaïquement la récolte de trois ou quatre
+années de sel, que le propriétaire ne peut vendre et qu'il recouvre de
+terre pour sa conservation. Donc, tous ces braves habitants échelonnés
+depuis Saillé jusqu'au Croisic, en passant par Batz, en sont réduits,
+pour vivre, à planter de l'oignon, pêcher de la sardine et exploiter les
+baigneurs de bonne volonté.
+
+Hélas! le nuage entrevu n'était point une illusion, mais une triste
+réalité; l'incendie dévore une maison au bourg de Batz. On fait la
+chaîne, deux pompes jouent et nous voyons tomber pêle-mêle dans la rue
+des bottes de foin calciné et les meubles qu'on jette par les fenêtres.
+Ne nous arrêtons pas davantage, puisque nous ne pouvons être d'aucun
+secours. Ces flammes, qui ne sont pas celles d'un feu de joie,
+répandraient beaucoup de sombre sur notre rapide voyage lequel, jusqu'à
+présent, tient toutes ses promesses.
+
+Voici le Croisic; une petite déception nous y attend, le port est à sec.
+On peut y descendre et s'y promener à pied. Franchement, rien de plus
+affreux! Autant ses nacelles légères, ses jolis bateaux sont élégants
+lorsqu'ils se balancent au gré de la vague et du vent qui gonfle leur
+voile blanche, autant ils semblent piteux et mal à l'aise, sans toile,
+sans cordages et couchés de côté sur le sable jaune ou la vase noire.
+Ils ont l'air d'une nichée sans plumes jetée hors du nid. Décidément, la
+mer est aussi nécessaire au port que le feuillage à la forêt. Tout le
+monde a voulu aller jusqu'au bout de la jetée, longue d'un kilomètre, et
+se déployant comme un ruban. À ce moment, la flottille des pêcheurs
+apparaissait; bientôt la sardine, si jolie quand elle est fraîche, si
+pimpante dans ses écailles d'argent où se jouent toutes les couleurs de
+l'arc-en-ciel va tomber par milliers des bateaux dans de minces
+corbeilles. On les rangera ensuite, couche de sardine, couche de sel,
+dans de grands paniers de voyage.
+
+Le Croisic est une petite ville assez commerçante; il y a plusieurs
+fabriques de conserves et de salaisons. L'air qu'on y respire n'est pas
+précisément délicieux; rien ne le purifie complètement, pas même les
+grandes brises de mer, qui demeurent insuffisantes à emporter les
+émanations combinées de l'huile et du poisson. Nous avons tout visité:
+et le confortable établissement de bains installé pour charmer et
+retenir tous les âges et les deux promenades plantées qui commencent et
+finissent la ville d'un côté, le _Mont Esprit_; de l'autre, par
+opposition sans doute, le _Mont des Nigauds_, et bien nigaud, en effet,
+celui qui ferait de ce lieu sa promenade favorite, la vue y est tout à
+fait bornée, tandis que du _Mont Esprit_ le panorama est très étendu. On
+a devant soi la mer infinie, à ses pieds la ville, plus loin les
+maisonnettes blanches et les chalets rouges qui s'échelonnent sur le
+rivage jusqu'au bourg de Batz et prennent auprès de son clocher les
+proportions de châteaux de cartes; enfin, tout à fait dans le lointain
+et fermant l'horizon, Guérande avec ses bois sombres et ses crêtes
+élevées. Je ne vois rien à dire de particulier sur la vieille église
+régulière et bien entretenue du Croisic, si ce n'est que son ancienneté
+même est un titre de plus à la vénération des fidèles.
+
+À quelque distance en mer se trouve le beau phare appelé la _Tour du
+Four_. Nul anachorète n'a une vie plus sévère que celle de ses gardiens,
+jetés sur un rocher au milieu des flots, seuls, sans communication avec
+personne et ne voyant, à l'exception de quelques visiteurs l'été,
+d'autres visages humains que celui du douanier qui vient tous les quinze
+jours renouveler leurs provisions.
+
+Le Croisic possède une école d'hydrographie, fondée par l'un de ses
+enfants, Pierre Bouguer, né en 1698. Après avoir remporté plusieurs prix
+sur des questions scientifiques, il fut choisi, en 1730, avec Godin et
+La Condamine, pour aller au Pérou déterminer la figure de la terre. On a
+de lui plusieurs ouvrages de mérite, et il fut le créateur de la
+photométrie.
+
+Notre itinéraire marque plus d'une étape encore. En marche donc pour la
+plage Valentin, située à moitié route entre le Croisic et le Bourg de
+Batz, c'est la plus belle, la plus fréquentée puisque c'est là que, des
+deux côtés, on vient se baigner en foule.
+
+Nous rencontrons les pompes et pompiers qui reviennent en bon ordre,
+l'incendie est terminé; mais nous retrouvons bientôt les malheureux
+occupés à reconnaître leurs meubles, et nous apprenons des détails bien
+tristes. Le brasier a été allumé par des enfants jouant avec des
+allumettes dans un grenier à foin; un petit garçon de trois ans a été
+brûlé jusqu'à la ceinture et se meurt dans les atroces douleurs d'une
+trop lente agonie. Les locataires sont sans gîte et le propriétaire
+n'était pas assuré!
+
+Chacun de nous s'est empressé de remettre son offrande. Sans doute
+l'obole du passant est bien peu de chose pour soulager cette infortune,
+cependant il ne faut pas oublier que les rivières se font des petits
+ruisseaux... il y a tant d'étrangers en ce moment, que les secours ne
+pourront se faire attendre longtemps.
+
+L'antique église de Batz est bâtie dans de belles proportions; je
+regrette pourtant l'irrégularité de l'intérieur, la nef principale étant
+accompagnée de deux bas-côtés à droite, tandis qu'à gauche il n'en
+existe qu'un, ce qui nuit à l'ensemble et choque le regard. On visite
+plus loin, et se baignant presque dans l'Océan, une chapelle abandonnée
+qui remonte à plusieurs siècles. Elle est du plus pur style gothique; en
+contemplant l'élégance de ses colonnes aériennes, la délicatesse de ses
+rinceaux fouillés dans un dur granit que l'habileté de l'artiste a su
+pétrir comme une cire molle, on se prend à rêver du passé et à regretter
+que ce beau monument ne soit plus qu'une ruine.
+
+Nous eussions voulu voir le costume national dans tout son éclat,
+rencontrer quelques beaux paludiers sous le harnais traditionnel. Bah!
+on ne les retrouve plus, ces intéressants personnages... qu'en
+coquillages ou en photographie. En parcourant les rues irrégulières de
+ce bourg, qui ne connut jamais le cordeau, nous passons devant une
+chaumière où nous apercevons une belle dame occupée à dessiner une jeune
+paludière en costume de mariée. Notre premier mouvement est d'entrer,
+beaucoup moins pour voir l'artiste que pour voir le modèle. Mais, au
+moment de franchir le seuil, une vieille se précipite à notre rencontre:
+«Arrêtez, dit-elle, n'entrez pas, c'est la comtesse de Bretagne qui
+peint ma fille!» Comment, il y a encore une souveraine de Bretagne?
+
+Nous avons cru la bonne femme folle; mais point, elle raisonnait
+parfaitement la chose, qu'elle croyait certaine; et le jeune monde
+s'animant, ça n'a plus été qu'un chassé-croisé de demandes et de
+réponses, d'autant plus amusantes qu'elles étaient plus imprévues.
+Vraiment, il n'y a que la langue qui ne s'use pas en marchant. Nous
+avons bien vite compris que la vieille n'était pas insensible à
+l'argent, et qu'à l'aide de quelques pièces blanches on pouvait
+facilement manier ses paroles et ses actions; cela nous refroidit un
+peu. D'ailleurs, ce colloque moqueur ne peut se prolonger sans devenir
+impertinent pour l'artiste, qui s'est rapprochée et commence à prêter
+l'oreille, et les gens bien élevés tiennent toujours à être polis, tout
+autant pour eux-mêmes que pour les autres. Au lieu de nous attarder
+davantage, songeons que le temps marche. Le soleil, qui n'attend
+personne, s'avance grand train, et l'inconnu nous appelle encore.
+Bientôt nous allons apercevoir le Pouliguen. La route est charmante, le
+grand chemin qui rattache entre elles toutes ces agréables stations de
+bains, si rapprochées les unes des autres, se déroule devant nous comme
+un long ruban blanc liseré de vert quand il traverse bois et prairies,
+festonné de bleu quand il côtoie la mer; cette course rapide et variée
+renferme tous les enchantements de la vue.
+
+Descendons, nous sommes arrivés. Le vieux Pouliguen, avec ses cabanes de
+pêcheurs, ne nous retiendra pas! mais ce qui va nous plaire, ce sont les
+ravissantes villas semées de tous les côtés, c'est le joli bois sombre
+qui s'élève à droite, entre la ville et l'Océan. Allons nous y asseoir.
+L'ombre et la fraîcheur nous attendent dans ce bois charmant, un peu
+trop encaissé peut-être, puisqu'il n'a aucune vue. Mais ici est-ce
+défaut ou qualité? Il me semble que c'est un mérite, et l'on est bien
+aise, dans un lieu où l'immensité de la mer vous saisit à chaque pas, de
+s'y dérober quelques instants. Les promeneurs ne sont pas très nombreux
+au milieu du jour, mais nous rencontrons beaucoup de bonnes et quantités
+d'enfants, fervents habitués, partout et toujours, de toutes les
+promenades; voici également le marchand de plaisir, qui connaît les bons
+endroits et suit les enfants à la piste comme un fin chasseur de gibier.
+Il vient nous tenter à notre tour, et chacun veut tirer et gagner bon
+nombre de ces petits cornets friables et dorés qui m'ont toujours semblé
+découpés dans la feuille légère d'un papier parfumé, mais au demeurant
+fort agréables au goût.
+
+Nous passons sans transition du bois à l'église toute neuve, toute
+fraîche, toute parée, qui fait honneur au pays. Saint-Nazaire devrait
+être singulièrement humilié de voir ainsi la bourgade donner l'exemple à
+la ville; mais, dame! il se montre bien plus préoccupé des richesses de
+la terre que de celles du ciel; il se bâtit des bassins, des docks, des
+hôtels; les églises viendront plus tard.
+
+Il est cinq heures. Les estomacs commencent à battre le rappel. En route
+pour Pornichet. Nous longeons les dernières dunes plantées d'Escoublac.
+Nous traversons deux ou trois villages inconnus, et nous arrivons à la
+Baule, station balnéaire qui se fonde sur l'admirable plage s'étendant
+du Pouliguen jusqu'à Pornichet. Si la mode s'en empare la Baule
+deviendra la ville des villas.
+
+Nous touchons Pornichet, un port assez mal niché à mon avis. Un bouquet
+d'arbres nous invite au repos; arrêtons-nous ici, comme dans le
+_Chalet_, et mettons le couvert à l'ombre de ces nombreux sapins si bien
+nommés maritimes, puisque ce sont les seuls arbres qui s'acclimatent à
+vivre les pieds dans le sable, la tête sous un soleil de plomb, rarement
+arrosés et rafraîchis seulement par les grandes brises de l'Océan qui
+ébranlent bien plus qu'elles ne caressent.
+
+Le soleil, qui s'était voilé d'un léger brouillard à la mer montante,
+nous fait ses adieux à travers de vrais rayons d'or. La soirée est
+délicieuse, le temps calme, pas un souffle, aucun bruit; seul, l'Océan
+alangui se mourant sur la grève. La meilleure manière d'allumer
+l'esprit, c'est d'éteindre la faim. On mange d'abord en silence, puis
+toutes les langues se délient à la fois. Un peu plus on allait chanter
+et danser dans ce bois où il est même défendu d'entrer, ce que nous
+n'avons lu qu'en le quittant, fort heureusement. Louise, une de mes
+amies, s'animait de plus en plus, elle riait à gorge déployée et
+bavardait comme l'oiseau blanc et noir. Ne me sentant pas du tout à
+l'unisson de cette joie bruyante et sans raison d'être, je me suis
+rapprochée de maman qui, elle aussi, m'a trouvée trop raisonnable: «Bah!
+m'a-t-elle dit, ne lui reproche pas de rire et de jaser, ne la plains
+pas de ne rien voir et de ne rien entendre; crois-moi, assez vite
+viendra l'heure de la pensée longuement réfléchie... Laisse-la jouir et
+jouis toi-même de cet heureux âge, de la saison printanière où l'on
+regarde sans voir, où l'on écoute sans entendre. Que dis-je? on entend
+la voix de la jeunesse qui répète au cœur ses plus brillantes chansons.
+Ah! celle-là domine toutes les autres voix, tous les tumultes
+extérieurs, tous les bruits de la terre qui viennent à peine effleurer
+l'âme... Oh! laisse les lèvres de Louise sourire et chanter, ces lèvres
+insouciantes qui, plus tard peut être, se plisseront amèrement.
+
+Nous remontons en voiture, et cinq minutes après, au grand trot de nos
+chevaux, nous faisons notre entrée à Pornichet. Le fouet claque, les
+grelots carillonnent, les essieux gémissent, la voiture bourdonne; mais
+quel est ce misérable fracas, comparé à celui que nous percevons tout à
+coup...
+
+Il est sept heures: baigneurs et baigneuses, en costumes éclatants, se
+promènent au sortir de table et entourent une troupe d'acrobates qui
+font une parade assourdissante au son de la caisse, du fifre et du
+tambour. Notre bande se sépare en deux; les plus jeunes, mes frères et
+leurs amis, grimpent sur le haut de l'omnibus pour mieux dominer la
+scène; les autres vont se promener sur la plage et donner un coup d'œil
+aux habitations. Le château Vauthier, qui les couronne et qui nous
+semble très beau, nous attire par l'élégance de son galbe imposant et,
+pour l'examiner de plus près, nous abrégeons le chemin en faisant une
+vraie course au clocher, à travers des vignes sablonneuses et des
+buissons épineux. En effet, ce château est superbe avec ses cinq tours
+élancées, et son fronton gracieusement sculpté au milieu de la
+principale façade flanquée de deux poivrières. Il semble énorme, et son
+aspect deviendrait tout à fait sévère sans la blancheur de sa robe. Il
+est tard, il faut partir, le frais et la nuit arrivent comme s'ils se
+tenaient par la main. Tout le monde se case à l'intérieur du coche et
+plus d'un œil se ferme doucement, invité au sommeil par le balancement
+régulier d'une rapide locomotion. La route paraît plus longue dans
+l'obscurité, on se rend moins compte des lieux et des distances. «Nous
+avons dépassé la Vequerie, le conducteur nous amène à Saint-Nazaire,
+s'écrie Louise, qui se réveille tout à fait pour nous faire cette belle
+révélation. Nous avons un moment d'incertitude et de crainte; mais
+rassurons-nous. C'est à peine si nous avons atteint la _Tour
+d'Aiguillon_. Voici le _feu tournant du Commerce_, et tout là-bas l'œil
+rouge du spectre blanc; c'est ainsi que nous appelons le phare
+_Ville-ès-Martin_. À mer haute, sur sa pointe avancée, il se trouve si
+loin de terre qu'il ressemble à un grand fantôme se promenant sur les
+eaux. Nous descendons à point; le ciel nous inonde de ses clartés
+pendant que nous regagnons Saint-Hylax. Il est neuf heures, et la
+fatigue étant débarquée avec nous, chacun prend son bougeoir et se hâte
+de regagner sa chambre avec l'espoir de continuer en rêve les péripéties
+d'un jour si bien rempli.
+
+
+
+
+_Le 2 octobre._
+
+
+Hier nous nous sommes longuement reposés, et le repos succédant à
+beaucoup de mouvement et de bruit, c'est encore du plaisir. Ce matin, je
+me suis réveillée après un somme de douze heures; j'avais fait le tour
+du cadran sans m'en douter. Mais à seize ans, le sommeil est une
+marchandise dont on a toujours à revendre, et l'on est bien loin de se
+plaindre comme le financier de La Fontaine:
+
+Que les soins de la Providence,
+N'eussent pas au marché fait vendre le dormir
+Comme le manger et le boire.
+
+J'avais quelque loisir avant le déjeuner et comme je sentais ma plume
+toute guillerette et frétillante entre mes doigts, j'ai pris mon cahier
+pour y consigner une journée charmante et tout à fait à part que
+jusqu'ici je n'avais pas eu le temps d'écrire. Il s'agit des noces d'or
+de nos voisins, Monsieur et Madame C..., fête très belle, très touchante
+à laquelle nous avons assisté dernièrement.
+
+Bien des ménages célèbrent leur vingt-cinq ans d'hymen, les noces
+d'argent; mais se retrouver ensemble, à cinquante ans de distance pour
+recevoir de nouveau la bénédiction du prêtre, c'est bien rare. C'est un
+long bail qu'un demi-siècle, même avec la vie, à plus forte raison avec
+le mariage. Dieu réservait ce bonheur d'une longue union à M. et Madame
+C... Ils étaient là comme au premier jour, l'un près de l'autre, au pied
+de l'autel et nous avons admiré leur belle tournure et leur bonne santé.
+Je pense qu'ils étaient presque aussi heureux qu'à pareille heure il y a
+cinquante ans; alors, sans doute, c'était la jeunesse et l'espérance,
+que rien ne remplace; mais c'était aussi l'inconnu, le travail, la lutte
+pour la vie. Que d'inquiétudes pouvaient se grouper dans l'azur de leur
+ciel bleu! Que de craintes pouvaient apparaître comme un point noir à
+l'horizon vermeil de ce jeune couple qui commençait les affaires, riche
+seulement de bonne volonté et des dix mille francs de dot que chacun
+apportait! Heureusement que dans ce mince bagage, pour une route aussi
+longue, la boîte de Pandore avait trouvé place à côté des fortes
+qualités qui domptent le sort. Aussi quel contentement intime ils ont dû
+éprouver en revenant en arrière jusqu'au point de départ! Que d'actions
+de grâce ils ont dû rendre au Seigneur qui a béni leur travail et leur a
+accordé la fortune et la santé! Cependant il y a une lacune dans ce
+bonheur qui semblerait complet, si le bonheur parfait était de ce monde.
+Leurs deux filles sont bien là, mais sans descendance, et quand on a la
+joie d'assister à la cinquantaine de ses parents, cela veut dire qu'on
+n'est pas précisément de la première jeunesse, et que de ce côté-là il
+n'y a plus d'espoir.
+
+Après la messe, on a chanté le _Te Deum_; le marié et la mariée ont dû
+signer à la sacristie avant de quitter la jolie église de l'Immaculée,
+qui n'avait jamais vu pareille fête; puis la noce a défilé deux par deux
+comme elle était entrée. Cette touchante cérémonie eût été plus
+solennelle encore si Mgr de Nantes avait pu arriver à temps pour offrir
+le saint sacrifice, comme on l'avait espéré; mais il n'a pu venir que
+pour le dîner de famille, très nombreux et très gai, paraît-il. Nous n'y
+assistions pas, et pour cause: les seuls membres de la famille étant au
+nombre de cinquante. Mais les amis et les connaissances de la côte
+avaient tous été conviés pour la fête de nuit, vraiment délicieuse; tout
+était de la partie; le ciel étoilé, la mer phosphorescente et le parc
+illuminé de flammes multicolores qu'une brise aimable caressait sans les
+éteindre. Nous avons eu des moments féeriques à nous croire transportés
+dans les jardins d'Armide. Toutes les corbeilles de fleurs étaient
+entourées de cordons de feu; les gynériums pleuvaient de l'or, les
+marguerites reines s'étoilaient de diamants, les roses et les
+héliotropes mêlaient à leurs flots de parfums des flots de lumière. La
+pièce d'eau elle-même était lumineuse, et l'on aurait pu croire que,
+dans chaque creux de rocher, dans chaque coquille nacrée, un gros ver
+luisant avait élu domicile. Puis, tout à coup, une longue traînée de
+paillettes rouges a sillonné l'espace: le feu d'artifice commençait.
+Toutes ces fusées, lancées presqu'en même temps, ressemblaient à des
+comètes chevelues et échevelées qui se poursuivaient quelques instants
+dans le ciel pour venir s'éteindre dans la mer. Les feux de Bengale
+s'allumaient de tous côtés: ici, comme des nappes d'eau moirée d'argent;
+là, comme de petits Vésuves en miniature, lançant de leurs cratères
+microscopiques la lave et les étincelles brûlantes. Toutes ces teintes
+donnaient aux arbres, aux fleurs, aux gazons, les nuances les plus
+suaves, les plus indéfinies et revêtaient soudain des couleurs de
+l'arc-en-ciel les groupes assis ou promenant. C'était un éclair, un
+rayon, puis tout rentrait dans l'ombre pour en ressortir de nouveau sous
+des aspects variés. Le château lui-même a changé de décors; un immense
+feu de Bengale a brûlé au faîte de la grande tour, animant la campagne
+qui semblait sortir du sommeil aux approches d'une aurore merveilleuse;
+puis l'habitation est rentrée dans la nuit, recevant à son tour les
+reflets lumineux du jardin, jusqu'au moment où les salons se sont
+ouverts à deux battants. Il était dix heures, la brise semblait
+fraîchir, les yeux étaient satisfaits et les appartements se sont
+remplis des invités, au nombre de cent environ. Bientôt le thé,
+accompagné de mille friandises, a été servi avec une recherche, une
+élégance généralement inconnues à la campagne, et l'on a terminé par la
+_jarretière de la mariée_: un flot de rubans de sucre blanc et rose, qui
+s'est déroulé à l'infini et dont chaque convive a pu prendre une large
+part.
+
+Ce soir-là je suis rentrée ravie, j'ai fait des songes d'or, mon sommeil
+ayant continué cette belle fête, même aujourd'hui c'est l'imagination
+encore tout éblouie de ce que j'ai vu que j'écris ces charmants
+souvenirs, bien persuadée cependant qu'ils ne s'échapperont jamais de ma
+mémoire.
+
+Cette après-midi nous sommes allés au bain avec notre voisine et ses
+jeunes enfants, qui courent et folâtrent au milieu des vagues, sans peur
+aucune, comme ils s'amuseraient sur une pelouse. Ah! quelle différence
+avec les enfants qu'on amène des grandes villes, tout les saisit. C'est
+à se demander si ces bains dont ils sortent pâles et grelottants leur
+sont salutaires. Ici c'est différent et ces jolis enfants avaient l'air
+de chérubins, avec leurs cheveux blonds comme les épis, leurs joues
+fraîches comme les roses, enveloppés d'un élégant costume de flanelle
+blanche liserée de bleu, et je comprenais le regard d'amour de leur mère
+suivant toutes ces jeunes têtes rieuses, tous ces petits corps sortis
+brûlants de la mer froide. L'air buvait dans un baiser les dernières
+perles du bain ruisselant de leurs épaules avec cette fraîcheur
+délicieuse et parfumée de la pluie retombant de la corolle d'un lis
+après une matinée d'orage. Ils avaient des frissons roses, des
+transparences de sang sous une pulpe de fleur, des délicatesses
+merveilleuses de tissu, et, à travers l'épiderme souple et satinée de
+leurs petits bras potelés, je voyais courir des veines bleuâtres, comme
+les pousses inextricables et vigoureuses d'un jeune arbre.
+
+Pendant qu'ils s'habillaient, je regardais arriver plusieurs beaux
+navires rentrant au port. Le plus grand de tous, un transatlantique,
+m'était apparu d'abord comme un léger brouillard. Sur la terre, j'en
+voyais autant. Une fumée floconneuse sortait des habitations humaines,
+déroulant ses spirales dans l'azur; au fond de l'horizon, c'était encore
+la même fumée, signalant la trace et la marche de l'homme, cette fumée
+image de sa vie! Il naît, il se dresse, il avance, il va, vient, court,
+s'élance, passe et repasse avec ses ardeurs, ses volontés, ses passions,
+ses espérances, et tout à coup, comme cette fumée, il s'évanouit sans
+rien laisser de son fugitif passage!...
+
+Je n'aurais pas voulu m'arracher à ce spectacle grandiose, mais on
+proposait de remonter au jardin et de s'asseoir à l'ombre des vieux
+chênes. Là, d'ailleurs, ma rêverie pouvait se continuer. Ne nous
+disent-ils pas les plus charmantes choses, les fils et les filles de
+l'air; les papillons brillants et les mouches légères butinant à tous
+les calices? n'ont-ils pas aussi leur langage joyeux, les parterres
+odorants et les vergers pleins de promesses?
+
+Oui, les grappes vermeilles alourdissent les pampres qui traînent à
+terre, les pommiers et les poiriers s'affaissent sous le poids de leurs
+fruits, et tous ces beaux plants n'ont guère qu'une quinzaine d'années.
+Maman peut dire: «Je les ai plantés, je les ai vus naître,» et moi, je
+reste tout étonnée de la rapidité de la végétation, de la diligence de
+dame Nature et à faire grandir ici tous ces jeunes arbres.
+
+Nous buvons le jus de notre vigne, un vin modeste qui, sans doute, ne
+vaut pas le lacryma-christi (hélas! le Christ n'a pas versé de ces
+larmes-là sur toutes les plages), mais que nous trouvons très agréable
+tout de même. D'ailleurs, avec le temps et les soins, notre crû ne peut
+aller qu'en s'améliorant, nous l'espérons du moins, et l'espérance c'est
+le flambeau de l'avenir. «La Confiance dans l'avenir éclate dans tous
+les actes de la vie de l'homme. Il ne plante pas seulement pour
+lui-même, il espère donner de l'ombrage à ses enfants. S'il désire être
+père, c'est pour perpétuer son nom et revivre dans les rejetons de son
+sang rajeuni; s'il allume son génie au feu de la création, aux
+merveilles de la terre et des cieux, au souffle de la science et des
+arts, c'est afin que sa mémoire, comme une étoile glorieuse s'élevant
+au-dessus de son enveloppe mortelle, brille sur le monde et sur son
+tombeau. Son âme au Ciel se réjouira alors des bienfaits qu'il aura
+répandus sur les hommes.» «Il faut le reconnaître, l'homme vit par ses
+espérances autant que par ses souvenirs; portant ses regards de
+l'horizon qui se rapproche vers celui qui s'éloigne, il tend sans cesse
+une main au passé et l'autre à l'avenir. Il continue son existence par
+sa famille et ses labeurs, double lien unissant toutes les générations
+entre elles, établissant cette grande loi de la solidarité.» «Si la
+pensée de l'homme n'avait pas franchi les bornes de la vie, si elle
+s'était renfermée dans le cercle étroit où il s'agite, il n'aurait
+entrepris, dans la prévision d'une fin inévitable, que des ouvrages
+proportionnés à l'incertitude et à la brièveté du temps; mais il sait
+que l'œuvre commencée ne restera pas inachevée, qu'une autre main
+viendra remplacer sa main absente, et il travaille avec ardeur. Voilà ce
+qui constitue la vie indéfinie du genre humain à travers les siècles qui
+se succèdent et se déroulent sans cesse vers l'éternité.»
+
+
+
+
+_Le 3 octobre au soir._
+
+
+L'Océan gronde sourdement, et pourtant le ciel est beau. Ah! c'est
+pendant ces grandes colères, qui viennent se briser contre la falaise ou
+s'apaiser sur un sable mouvant, que l'on comprend davantage les sublimes
+harmonies de la création, où tout est réglé par l'Intelligence Suprême.
+
+Nous arrivons de Saint-Marc, un point de grandes roches et de grosse
+mer, qui va se peuplant de plus en plus chaque année. Nous avons visité
+le beau bateau de sauvetage insubmersible, tout construit en acajou, et
+pouvant contenir au moins trente personnes, sans compter l'équipage;
+celui-ci se compose de dix marins intrépides dont la conduite en
+plusieurs occasions a été admirable.
+
+Le voilà donc ce grand canot sur son lourd chariot qui doit le conduire
+à la mer comme le canon sur son caisson qui doit le conduire à la
+bataille. Lui aussi, comme le canon, il est prêt à marcher au champ
+d'honneur, à lutter contre tous les éléments déchaînés qui vont livrer
+bataille à l'énergique résistance de la force et de la volonté humaines,
+souvent trop faibles devant leur aveugle fureur. Son pointeur c'est le
+pilote, qui va commander les manœuvres, non pour faire comme l'artilleur
+l'œuvre de la mort, mais au contraire une œuvre de vie et sauver les
+victimes déjà aux prises avec l'infernale puissance. Ah! ce combat qui
+l'attend me semble le plus terrible de tous, car il va marcher contre
+l'inconnu, seul, dans la nuit peut-être, sans se dissimuler que la
+retraite est parfois impossible et qu'aucun autre secours ne peut
+arriver.
+
+Nous avons aussi visité la trop modeste chapelle de Saint-Marc et
+remarqué en revanche son grand nombre de restaurants et de cabarets.
+L'un d'eux s'intitule l'_Entrée de la Loire_. Vraiment, pourquoi se
+faire marin d'eau douce devant cette mer orageuse? Pourquoi se faire si
+petit devant cet espace si grand? Parler de la Loire, c'est bon à
+Nantes, mais pas ici, devant l'infini. Et pourtant j'aime les fleuves,
+je m'intéresse à leur histoire, que les flots jaseurs et familiers
+racontent en passant. Ils naissent d'une goutte d'eau tombée de la fente
+d'un rocher ou sortent d'une humble source cachée sous la mousse verte
+et le cresson en fleur. Alors ce sont de petits ruisseaux joyeux qui
+courent en gazouillant sur les cailloux polis et le sable argenté, ne
+disant pas grand'chose encore, puis leur voix devient douce et
+plaintive, chantant maintes idylles écoutées avec recueillement par les
+saules au front incliné. Après cela, ces mêmes voix grandissant
+deviennent sévères; les flots s'augmentent, s'étendent sur les bords
+fleuris, se gonflent entre les rives de granit, mugissent sous les
+arches des ponts et viennent se mêler à la vie turbulente des cités;
+ensuite, ils quittent la ville, se déploient avec majesté dans de vastes
+plaines, les montagnes se sont déchirées pour les laisser passer, et ils
+arrivent enfin à la mer, c'est-à-dire à l'immensité, à l'oubli, qui
+prend leurs souvenirs avec leurs ondes. Ils se précipitent dans cet
+antique abîme où l'œil plonge éperdu et plein d'extase, où la pensée
+nage dans l'espace et se perd dans les profondeurs infinies de la
+contemplation! La vie apparaît comme dans un songe, et le passé toujours
+vivace ramène dans le même flot les heures fortunées ou douloureuses de
+l'existence. Souvenirs! phares plus brillants que ceux qu'on voit
+illuminer la mer et qui, chaque fois qu'on regarde en arrière, se
+rallument dans la nuit du passé! Hier après dîner, je suis restée tard
+sur la grève, retenue par le charme puissant qui naît de l'approche du
+soir, alors que le soleil caresse d'un dernier regard la terre qu'il
+semble quitter à regret. Après une journée très chaude encore, il est
+délicieux de se reposer dans la nuit, d'aspirer tous les parfums au
+souffle de la brise, de suivre du regard les Cieux qui s'éveillent et
+d'écouter doucement les harmonies de la terre qui s'endort. C'est le
+murmure du flot qui chuchote avec la plage, c'est l'aboiement lointain
+du chien qui ramène le troupeau, c'est le dernier frôlement de l'oiseau
+qui ploie son aile...
+
+Joachim le plus vieux pêcheur de la côte qui s'en allait après une pêche
+fructueuse, s'est arrêté pour me souhaiter le bonsoir et nous avons fait
+un brin de conversation. La mer était phosphorescente: «Eh bien!
+Joachim, vous qui aimez tant la mer, vous devez la trouver bien belle
+avec toutes ces paillettes d'or.
+
+--D'abord je la trouve toujours belle.
+
+--Vous ne trouvez pas étrange cette mer qui semble charrier des flammes
+plutôt que des vagues?
+
+--Si, mademoiselle, mais j'ai vu jadis lorsque j'étais matelot à bord de
+la _Marie-Louise_ un grand navire de commerce, j'ai vu quelque chose de
+bien plus étrange, j'ai vu un navire aimanté...
+
+--Joachim, un navire aimanté! mais c'est un phénomène alors que vous
+avez vu.
+
+--Oui, mademoiselle, c'est ce qu'ils disaient tous à bord et le
+capitaine appelait ça une série de phénomènes magnétiques.
+
+--Mais c'est intéressant, contez-moi ça, Joachim, je vous écoute.
+
+--Mademoiselle, c'était un 1er août, je n'ai point oublié cette date,
+notre navire fut complètement enveloppé par un nuage phosphorescent qui
+aimanta toutes les parties, tous les objets en fer du bord.
+
+Le bâtiment, les hommes de l'équipage étaient comme «enduits d'une
+couche de feu».
+
+Les marins à ce moment se précipitèrent à l'habitacle: l'aiguille de la
+boussole avait des oscillations de l'amplitude de celle d'un éventail
+mécanique!
+
+Ils voulurent, alors, sur l'ordre du capitaine, changer de place, des
+chaînes qui traînaient sur le pont... Impossible de les remuer, bien
+qu'elles ne pesassent pas plus de soixante livres chacune.
+
+Chaînes, boulons, goujons et barreaux, tous les objets en fer du bord,
+en un mot, étaient aimantés et adhéraient au pont, comme s'ils y avaient
+été vissés.
+
+Le nuage électrique était si épais, que le navire dut suspendre sa
+marche; on ne voyait, en effet, rien au delà du pont, qui paraissait
+être une masse étincelante de feu.
+
+Tout à coup, la phosphorescence commença à décroître, le nuage s'éleva,
+puis abandonna le navire, d'où nous le suivîmes de l'œil, s'éloignant
+sur la mer.
+
+Ah! je me rappellerai toujours cette chose extraordinaire et le
+saisissement de tout l'équipage.
+
+Le vent fraîchissait beaucoup il était temps de rentrer, mais je suis
+restée encore quelques minutes. Joachim venait de reprendre sa marche
+lorsqu'une barque silencieuse et que j'entrevoyais à peine glissa devant
+moi. Soudain de cette barque légère, de ce frêle esquif, une voix que,
+de plus près, au milieu des critiques d'un salon ou des exigences d'un
+théâtre, on eût froidement entendue, une voix, dis-je, s'est élevée,
+sortant du sein des ondes comme si la mer charriait des flots
+harmonieux; c'était quelque chose de vague, d'aérien, d'insaisissable,
+comme un écho, un rêve, un soupir; ce chant devenait si suave, si
+mystérieux dans cette nuit profonde, que j'ai pensé à des voix
+surnaturelles murmurant un langage inconnu, comme celui que soupirent
+les sylphes dans l'air, les génies sur les eaux, les fleurs à la
+prairie, les feuilles à la forêt, et pendant que la nacelle fuyait et
+que la voix s'éteignait, mon âme s'est envolée vers les sphères où
+l'harmonie est née, d'où elle est descendue: des Cieux!
+
+Peut-être est-ce ma dernière soirée passée dans la solitude, à
+contempler l'infini, car ces jours-ci de nouvelles excursions nous
+appellent encore, et les vacances qui vont prendre fin auront été bien
+employées jusqu'au bout. Nous allons voir les forts et les phares qui
+nous entourent, visiter un transatlantique à Saint-Nazaire et les
+chantiers de la Compagnie.
+
+
+
+
+_Le 6 octobre_
+
+
+Les phares nous ont vivement intéressés. Cette lumière qui s'allume dans
+l'ombre n'est-elle pas comme l'œil vigilant de la Mère-Patrie qui veille
+sur ses enfants et leur indique le chemin? cette lumière qui brille dans
+la nuit sur la terre n'est-elle pas sœur de l'étoile qui luit aux Cieux,
+et ne devient-elle pas comme elle une étoile de salut? Toutes les deux
+dirigent vers le port, l'une les voyageurs de la vie, l'autre les
+naufragés de la mort... Oui, tous ces feux de différentes couleurs,
+fixes ou tournants, ont été disposés de façon à indiquer, d'une manière
+sûre, la voie à suivre et les écueils à éviter aux navires ballottés
+dans les ténèbres et l'inconnu.
+
+Nous avons visité les trois phares de notre voisinage; après avoir gravi
+les longues spirales de leur escalier, on nous a introduits dans la
+lanterne et l'on a fait mouvoir devant nous, pour les feux mobiles, le
+mécanisme ingénieux qui les fait tourner. Cette lanterne circulaire,
+haute et large de plusieurs mètres, se compose de panneaux en cristal,
+épais comme une planche, sans défaut, sans tache, et si nets que c'est à
+se demander s'ils existent vraiment, tant le regard les traverse sans
+difficulté; aussi la lumière, se décomposant, se grossissant et se
+reflétant dans ces prismes merveilleux, se projette-t-elle à de grandes
+distances, à plusieurs lieues en mer. Tout l'intérieur est éblouissant
+de propreté, le cuivre reluit comme l'or. L'extérieur est imposant de
+solidité. Cependant, telle est la force des ouragans que ces tours,
+bâties de blocs de granit et qui semblent inébranlables sur leur roc
+profond, oscillent parfois de plusieurs centimètres pendant les
+tempêtes. Les gardiens se sentent bercés, comme les marins dans leur
+cabine, c'est presque le roulis. Ils sont donc au nombre de deux, les
+braves gens attachés aux phares et chargés d'alimenter soigneusement,
+chaque nuit, la grosse lampe qui doit brûler depuis le coucher du soleil
+jusqu'au matin; ce sont les modernes gardiens des feux sacrés, avec
+cette différence des anciens, qu'ici on rencontre des gardiens par
+douzaine, c'est une place très enviée, tandis que l'antique Rome avait
+bien de la peine à trouver six vestales seulement parmi sa nombreuse
+population.
+
+Du haut de la tour du Commerce, élevée de huit étages, le panorama est
+immense et le regard s'étend à perte de vue sur les coteaux accidentés
+de Savenay et l'horizon sans limites de l'Océan.
+
+Le phare Ville-ès-Martin, bien moins haut, a été construit sur l'extrême
+pointe d'un amas de récifs où maman a vu un navire talonner et
+s'engloutir en quelques minutes.
+
+Celui d'Aiguillon indique également, des écueils à fleur d'eau et la
+baie de la Courance, où il ne fait pas bon s'aventurer. En ce lieu
+sauvage, composé de sables mouvants et de rochers terribles, l'Océan
+gronde toujours et l'on voit encore à marée très basse les mâts d'un
+grand vaisseau qui vint se perdre ici, il y a bien années, par une
+sombre nuit d'hiver.
+
+Ce phare d'Aiguillon, construit d'après les ordres et sous le
+gouvernement du duc d'Aiguillon en Bretagne, en a gardé le nom. Il eût
+été à désirer que ce duc, qui fut si universellement détesté dans notre
+cher pays, n'eût pas laissé d'autres traces de son passage que des
+souvenirs de ce genre-là. Malheureusement pour son honneur, l'histoire a
+raconté l'accusation portée contre lui devant le Parlement de Bretagne
+et ses démêlés avec l'éminent procureur général René de Caradeuc de la
+Chalotais.
+
+Au moment de partir, les gardiens nous ont présenté un grand registre
+que l'on fait signer aux visiteurs. Beaucoup de noms sont suivis de
+réflexions généralement assez sottes, et cependant ces personnes-là ont
+cru bien faire sans doute et se montrer spirituelles. Non, quoi qu'on en
+dise, l'esprit ne court les rues nulle part, ni à la campagne, ni à la
+ville. Le gardien chef de la tour d'Aiguillon est un demi-sauvage: pris
+enfant à l'âge de quatorze ans par une horde africaine, après le
+naufrage du Saint-Pol, navire à bord duquel il était mousse, il ne dut
+qu'à sa très grande jeunesse d'avoir la vie sauve. Un vieux chef, s'y
+étant intéressé, le défendit contre les autres, qui voulaient tout
+simplement le manger. Il est resté jusqu'à l'âge de trente-trois ans
+dans cet horrible pays, et il raconte les choses les plus étranges sur
+les mœurs et les habitudes de cette tribu toute primitive et composée
+d'individus n'ayant aucune idée de civilisation. Ils vivent presque
+comme des animaux, couchant sur le sable, en plein air, et ne se
+nourrissant que de poisson séché au soleil. Ils n'adorent rien, pas même
+les astres, et naissent et meurent sans la moindre notion de Dieu, ni de
+l'âme. Oui, ce pauvre homme a vécu dix-neuf ans de cette vie
+épouvantable! Ses bras sont ornés de tatouages ineffaçables, ses narines
+ont été percées pour y suspendre des anneaux, et l'une de ses oreilles,
+toute trouée, portait un ornement si lourd qu'elle s'est allongée jusque
+sur l'épaule; le plus grave de tout ceci est la blessure qu'il garde à
+la jambe et qui ne cicatrisera jamais. C'est pendant son sommeil qu'on
+lui a fait cette entaille avec une arête empoisonnée, pour le punir
+d'avoir voulu goûter d'un certain poisson réservé aux vieillards.
+
+Sans doute, il est fort heureux d'avoir été rendu à son pays et à la
+civilisation; mais il avait presque oublié sa langue, et il y a une
+foule de choses qui l'étonnent au plus haut point, par exemple, de ne
+pouvoir prendre ce qui lui convient dans les boutiques et d'être
+toujours obligé d'avoir de l'argent en poche pour se procurer ce qu'il
+désire. Avec cela, il est d'un appétit féroce: douze sardines crues lui
+font six bouchées, et parfois, pour exprimer ses sentiments, surprise,
+peine ou plaisir, il pousse des cris qui n'ont rien d'humain. Sa vie a
+été écrite, et cette petite brochure se vend à son profit; c'est une
+manière honnête de recevoir l'aumône, et nous nous sommes empressés de
+l'acheter à ce pauvre diable, qui se hâte de l'offrir.
+
+Quant aux forts enfouis en terre, suivant les principes de Vauban,
+cachés et entourés de talus gazonnés, et qui doivent défendre l'entrée
+de la Loire, ils paraissent d'abord de peu d'importance. On a baissé le
+pont-levis pour nous faire entrer, et cela m'a fait sourire, aussi bien
+que le raisonnement prolixe des gardiens pour démontrer l'utilité de ces
+forts, leur nécessité même. Au fond, je crois qu'ils ne parlaient si
+bien qu'au point de vue de leur intérêt particulier, car ces braves gens
+semblent jouir d'une vraie sinécure dans leur jolie maisonnette entourée
+d'un jardin. Ils n'ont d'autre travail que de maintenir en bon ordre les
+piles d'obus et de boulets, et de fourbir de temps à autre les canons
+paresseusement couchés sur leurs affûts.
+
+Revenons maintenant à Saint-Nazaire. Tout un monde se meut dans les
+ateliers de la Compagnie transatlantique, c'est un brouhaha et un
+mouvement perpétuels. Les machines fonctionnent avec rapidité; ici, dans
+les fourneaux ardents, divers métaux se fondent; là, le fer rougit et se
+tord; partout le marteau et l'enclume font leur besogne. Quant aux
+transatlantiques eux-mêmes, ces magnifiques vaisseaux qui connaissent
+tous les mondes, ils sont la dernière expression de la science et du
+luxe: de la science, lorsqu'on s'arrête devant ces immenses machines
+fonctionnant avec une régularité si admirable, et du luxe, lorsqu'on
+considère tout le confort que renferment ces villes flottantes.
+
+Ces grands navires semblent fiers et majestueux, même au repos; mais
+lorsqu'ils arrivent au port des contrées lointaines, ils doivent
+paraître mille fois plus beaux encore. Ah! quelle doit être l'émotion
+des exilés qui saluent le drapeau national de ce navire qui va les
+ramener au pays! Quelle doit être leur joie de toucher ce pont qui est
+un morceau de la terre natale, de poser le pied sur le sol flottant de
+la Patrie!
+
+En considérant ce vaste port de Saint-Nazaire, encombré de bâtiments
+grands et petits, portant les couleurs de tous les pays, en entendant
+sur tous les points un langage rappelant celui de la tour de Babel, on
+comprend la nécessité qui a fait creuser un second bassin dans cette
+ville neuve, si importante déjà, et qui n'était, il y a un demi-siècle
+qu'un pauvre village, un nid de pêcheurs perdu dans les flots. En
+regagnant le quai, notre attention s'est concentrée quelques instants
+sur un beau trois-mâts, coquettement pavoisé, toutes voiles dehors et se
+préparant à partir. Deux officiers se promenaient sur le pont, et voici
+la jolie petite histoire qu'on nous a racontée à leur sujet: ils sont
+marins et cousins, naviguant sur le même bateau, l'un comme capitaine,
+l'autre comme second. Il est bon d'ajouter qu'ils sont liés comme des
+frères; jeune, d'humeur joyeuse, le second, un farceur s'il en fut, se
+trouve toujours prêt, à bord comme à terre, à jouer mille tours. Voici
+donc l'un de ses exploits: après une traversée des plus longues et des
+plus pénibles, où l'on n'a eu pendant les quinze derniers jours que de
+mauvais lard salé à manger, on arrive enfin, il y a quelques semaines, à
+Saint-Nazaire, à l'aurore d'un beau jour, d'été. Pendant que le
+capitaine s'occupe de régler le déchargement du navire, le second court
+dans la famille annoncer l'heureuse arrivée. «Ma tante, dit-il à la mère
+du capitaine, faites-nous un repas homérique, un festin de roi; à onze
+heures, nous viendrons déjeuner. Votre fils n'a qu'une idée fixe depuis
+qu'il approche de terre, c'est de manger du lard, du boudin, de la
+saucisse.» La brave femme ne se le fait pas dire deux fois; elle
+dévalise la charcuterie voisine. À l'heure dite, le capitaine, au bras
+de son cousin, le sourire et le cigare à la bouche, l'œil brillant de
+plaisir, lui disait en se rendant à la maison: «Nous allons donc nous
+mettre sous la dent autre chose que cet affreux lard qui me soulevait le
+cœur; cette viande de porc, je ne pourrai plus la manger d'ici
+longtemps, ni même la voir.»
+
+On se met à table. La bonne mère est radieuse, le potage s'avale
+gaiement. À peine la vaste et traditionnelle soupière est-elle emportée,
+qu'on voit apparaître sur la nappe blanche une belle andouille noire qui
+s'enroule sur sa purée de haricots verts, comme un boa sur l'herbe fine
+des prés indiens. Elle est escortée de deux plats enguirlandés de
+boudins et de saucisses. «Enfin, pense le fils qui veut se consoler de
+ce premier mécompte et qui grignote du bout des lèvres la charcuterie
+maternelle, la saucisse a du bon, elle stimule le palais, ouvre
+l'appétit et porte à boire, c'est l'usage de commencer ainsi.» Mais,
+grands dieux! à ce premier service en succède un second, qui laisse le
+marin aussi stupéfait sur sa chaise que si quelque requin de Chine ou
+quelque vieux crocodile du Gange venait de faire irruption dans
+l'appartement: sur la table, à droite, une magnifique côte de lard sort
+d'une ceinture de choux verts, comme un fort entouré de murailles, du
+sein d'une forêt; à ses pieds un cordon de saucisson s'arrondit comme le
+fossé sombre des remparts, tandis qu'en face d'elle, à gauche, se dresse
+en pyramide un gros pâté de cochon. Le centre est occupé par une énorme
+_arbelèse_ rôtie, nageant dans son jus: une mer de saindoux. Ceci est le
+couronnement du festin. Horreur! le fils recule épouvanté. Un moment,
+chacun est anxieux. Le cousin lui-même, qui commence à trouver qu'il est
+allé trop loin, et qui ne s'attendait pas à voir son menu si fidèlement
+rempli, se sent fort mal à l'aise... Heureusement le trio avait l'esprit
+bien fait, le capitaine surtout. On s'est expliqué en riant: «Moi qui
+croyais lui faire tant de plaisir!» répétait la bonne mère toute
+déconcertée, et qui, dès l'après-midi, retournait aux provisions. À six
+heures, un fin dîner, uniquement sorti des mains de la bouchère venait
+raccommoder tout le monde, si tant est qu'on fût un peu fâché, l'humeur
+et l'estomac, et faisait oublier au milieu de mets recherchés les
+désappointements du matin.
+
+Nos dernières courses aux forts, aux phares et aux transatlantiques se
+sont effectuées en nombreuse compagnie, entre autres, les trois beaux
+Parisiens venus à notre pêche de nuit. S'ils font fi de la seine et du
+filet, ils ne dédaignent pas l'arme à feu, et nous les voyons souvent
+partir en guerre, comme défunt Marlborough, avec cette différence que
+l'ennemi doux et inoffensif qu'ils poursuivent sont de beaux oiseaux: la
+blanche mouette, l'alcyon noir, les goélands timides et les graves
+cormorans. Les gros marsouins qui chassent continuellement le mulet sur
+nos plages les préoccupent encore beaucoup et ils rêvent d'en tuer au
+fusil, oubliant que leurs balles s'aplatiront comme des boulettes de mie
+de pain sur le cuir chagriné de ces mammifères.
+
+Ils ont commencé par dire beaucoup de mal de la mer, par gémir des
+brouillards intenses que la Manche et l'Océan tissent à perpétuité comme
+un voile épais s'étendant sur la Bretagne, ils se sont plaints des
+remous, de cette mer agitée toujours en mouvement, sans repos, sans
+trêve et qui ne peut rester un instant tranquille. Ils disent encore:
+«On forme des projets; on va excursionner, le temps est superbe. Soudain
+un gros nuage arrive de l'Océan; il pleut à torrent. Nous nous
+désolons...--Faites pas attention répond un marin presque souriant,
+c'est la marée montante qui amène ce nuage-là, ça ne va pas durer.
+
+--En effet, le soleil reparaît, mais six heures après, voilà le ciel qui
+s'obscurcit encore, l'averse recommence et le marin de reprendre du même
+ton: «Faites pas attention ce ne sera rien, c'est la mer qui baisse
+entraînant à sa suite les nuages du continent. Que voulez-vous,
+Messieurs, faut ben en prendre son parti, la Bretagne a le privilège des
+douches pluviales...
+
+--Et continuelles, mon brave, n'est-ce pas?».
+
+Oui, ces beaux messieurs, qui ne sont pas coutumiers de la mer, se sont
+d'abord étonnés de tout; aujourd'hui, ils semblent se familiariser avec
+le mugissement des flots, avec le flux capricieux, tantôt s'affaissant
+avec mollesse sur le sable d'or, tantôt fouettant de son écume de neige
+les sombres rochers.
+
+Ils découvrent maintenant mille poésies dans «le tapage des vagues
+arrondies en croupe, bondissant et se pressant en désordre comme un
+troupeau de coursiers indomptés...», ils étudient la flore des mers aux
+algues multicolores et s'intéressent même à l'humble coquille si fort
+attachée à son rocher. Ils nous font alors des comparaisons, des
+citations et des dissertations superbes; leur lyrisme se développe dans
+la contemplation de ces spectacles grandioses de la nature.
+
+
+
+
+_Le 8 octobre._
+
+
+Hélas! les vacances touchent à leur fin; depuis plusieurs jours les
+soirées sont devenues très froides et, la semaine dernière, elles
+étaient tout à fait sombres, le soleil se couchant tôt et la lune ne
+prenant plus la peine de se lever. Cette belle Phébé, cependant, daigne
+reparaître ces jours-ci et nous montrer sa grosse face cuivrée; mais
+Borée l'accompagne avec tant de persistance qu'il n'y a plus moyen de
+rester longtemps dehors. Nous avons exhibé les cartes, si délaissées
+pendant les beaux jours, et que nous sommes trop heureux de reprendre
+maintenant pour nous tenir compagnie après dîner. L'agréable
+Trente-et-un nous réunit autour du tapis vert où nous nous passionnons
+pour nos modestes sous comme pour des louis; nous jouons avec rage à
+l'instar des Anglais, la nation la plus joueuse du monde. Henri déclare
+sans vergogne qu'il joue pour gagner, et mon petit frère assure qu'on
+triche quand il ne gagne pas; il trouve bien, comme Shéridan, que le
+premier bonheur est de gagner au jeu, mais il ne reconnaît pas, comme
+lui, que le second soit d'y perdre. Moi-même, je ne suis point
+indifférente aux faits et gestes des têtes couronnées et des as
+vainqueurs, ni maman non plus; il n'y a vraiment que mes grands parents
+à prendre philosophiquement leur parti des mauvaises grâces de la
+Fortune. Ma bonne maman n'aime pas les cartes; mais elles le lui rendent
+bien, car elle perd toujours.
+
+Hier, au milieu de notre intéressante partie, la cuisinière entre tout
+effarée nous demander si la lune s'est cassée dans la mer? Nous courons
+voir; en effet, il manquait un morceau à la lune dans son plein; cela
+demandait explication, et nous n'avions pas le moindre Nick sous la
+main; je cours chercher un vulgaire almanach, que Henri ouvre illico et
+où nous trouvons l'éclipse annoncée et prédite depuis longtemps. «Vois,
+me dit mon frère, c'est nous-mêmes, c'est notre terre qui s'interpose
+entre le Roi du jour et la Reine des nuits...» Mon frère était parti, et
+je le voyais déjà escaladant le mont Parnasse ou enfourchant Pégase;
+mais je l'ai arrêté court en si beau chemin, en lui rappelant que nos
+intérêts étaient en souffrance. En effet, lorsque nous sommes rentrés,
+mon petit frère empochait nos sous à l'aide d'un superbe brelan. Ceci a
+ramené le sourire sur ses lèvres, car, qui le croirait? il se montre
+aujourd'hui rêveur et mélancolique. Il pense au départ, et le départ,
+c'est l'adieu à sa vie vagabonde et oisive; le départ, c'est l'adieu aux
+bains, aux pêches, aux courses aventureuses à travers les plages, les
+champs et les vignes qu'il vendangeait si bien à son profit; le départ,
+en un mot, c'est la fin de toutes les parties de plaisir...
+
+La Liberté va replier son aile et le collège ouvrir toutes grandes ses
+portes, et notre Benjamin, pour la première fois depuis deux mois, songe
+creux aujourd'hui...
+
+
+
+
+_Le 9 octobre_
+
+
+Ce matin, avant le déjeuner, je suis encore allée passer quelques
+minutes devant ce grand Océan qui respire d'un pôle à l'autre, et dont
+le souffle s'entend des deux hémisphères, comme preuve de sa puissance
+et de sa grandeur. Ce spectacle, toujours le même, me semble toujours
+nouveau dans sa sublimité. C'est la saisissante image de l'infini!
+
+Ah! que j'aime à rêver devant l'immense mer
+S'étoilant d'or, d'azur comme une souveraine,
+Pendant que sous mes pieds s'ouvre le gouffre amer
+Où la vague sans fin roule sa longue chaîne.
+
+Ah! oui, j'ai relu bien des fois cette définition de la mer par
+Lamartine.
+
+«J'ai roulé, des milliers de fois, la pensée de l'infini dans mes yeux
+et dans mon esprit, en regardant du haut d'un promontoire ou du pont
+d'un vaisseau le soleil se coucher sur la mer, et plus encore en voyant
+_l'armée des étoiles_ commencer, sous un beau firmament, sa revue et ses
+évolutions devant Dieu. Quand on pense que le télescope d'Herschell a
+compté déjà plus de cinq millions d'étoiles, que chacune de ces étoiles
+est un monde plus grand et plus important que ce globe de la terre; que
+ces cinq millions de mondes ne sont que _les bords_ de cette création,
+que si nous parvenions sur _le plus éloigné_, nous apercevrions, de là,
+d'autres abîmes d'espace infini comblés d'autres mondes incalculables;
+et que ce voyage durerait des myriades de siècles, _sans que nous
+puissions atteindre jamais_ les limites entre le néant et Dieu, on ne
+compte plus, on ne chante plus; on reste frappé de vertige et de
+silence, _on adore et l'on se tait_...»
+
+Tout en regardant l'espace, je suivais le travail d'un petit brick
+tenace, courageux, soutenant une lutte énergique contre vent et marée
+qui l'entraînaient en mer au lieu de le pousser au port, tandis qu'un
+grand vapeur remontait tranquille et majestueux les courants, comme s'il
+ignorait les flots et la tempête...
+
+Tout en admirant les deux, je pensais à cette merveilleuse découverte de
+la vapeur. Je trouve les magnifiques créations du génie humain peut-être
+encore moins étonnantes dans leur conception que dans leur réalisation.
+Tracer sur le papier des plans superbes, enfanter des chefs-d'œuvre du
+bout d'une plume mathématique est quelque chose, mais la merveille c'est
+de donner une forme réelle et palpable à la pensée, c'est de réduire
+toutes les difficultés à néant.
+
+Au XVIe siècle, un Espagnol proposa, dit-on, à Charles-Quint de faire
+marcher un bâtiment sans rames et sans voiles, au moyen d'une chaudière
+d'eau bouillante, dont la vapeur faisait agir un piston. Ce procédé
+obtint le résultat désiré; mais, à la mort de Charles-Quint, cette
+découverte restée sans protecteur, demeura dans l'oubli. En 1663, le
+marquis de Wescester publia un ouvrage où la même idée des machines à
+vapeur se trouva énoncée. En 1711, Denis Papin, de Blois, fit d'heureux
+essais pour appliquer la vapeur à la navigation. Enfin, c'est
+l'Américain Fulton qui, en 1767, mit en évidence cette grande et
+merveilleuse invention, et lança sur la Seine, en 1805, le premier
+bateau à vapeur. L'Anglais Griffits imagina ensuite, en 1812, de faire
+mouvoir les voitures par le même procédé. Nous savons s'il réussit. La
+vapeur a donc aplani les routes, abrégé les distances, et grâce à elle,
+pendant que d'un côté le navire, insoucieux du vent, traverse fièrement
+les mers, de l'autre, la locomotive vertigineuse entraîne son sillon de
+voitures dans l'espace!
+
+J'ai bien fait de sortir ce matin. Il n'est que midi, et déjà les nuages
+amoncelés crèvent de toutes parts, la pluie fait rage, la mer a des
+mugissements terribles, un ouragan se prépare, la nuit va être bien
+mauvaise, et le cœur se serre à la pensée des pauvres marins exposés à
+ses fureurs. Ah! mon Dieu, comme l'âme se dégage et s'élève devant le
+danger, comme la prière monte fervente vers vous qui pouvez seul les
+protéger! Mon Dieu, ayez pitié d'eux!...
+
+Cinq heures.--La grande voix de la mer résonne de plus en plus
+distincte, et je suis de ma fenêtre toutes les péripéties de ce drame
+des éléments. Nous sommes ballottés par une affreuse tempête, à croire
+que les rochers, les arbres et les maisons, dans un horrible pêle-mêle,
+vont s'envoler dans les airs ou s'abîmer dans les flots! Les vagues,
+emportées par l'aquilon, se brisent avec des sanglots immenses exprimant
+des souffrances inconnues, gonflant leur masse liquide comme des
+poitrines soulevées par la douleur; des milliers de larmes amères
+ruissellent sur les rochers comme les pleurs sur un visage désespéré, et
+les goëlands inquiets poussent des cris d'épouvante.
+
+Une forme hideuse et noire apparaît par moment, c'est le cadavre d'un
+chien; tout à coup une vague monstrueuse le saisit, le tord dans sa
+volute capricieuse et l'engloutit à jamais. L'ouragan vient d'éclater
+dans toute sa furie. Les lames assaillent la plage en files pressées
+comme des guerriers montant à l'assaut, et lancent à cinquante pieds en
+l'air leur longue fusée d'écume; les nuages noirs se lézardent comme des
+murailles fantastiques, laissant apercevoir par leurs fissures l'ardente
+fournaise des éclairs; des lueurs blafardes et aveuglantes illuminent
+l'étendue. Les quelques barques amarrées devant nous s'entrechoquent
+avec des bruits lugubres, et les cordages, tourmentés par l'humidité, se
+plaignent douloureusement. La pluie, fouettée par le vent, tombe en
+faisant siffler ses hachures comme des flèches. On dirait que le chaos
+veut reprendre la terre et en confondre de nouveau les éléments. Voilà
+le spectacle que j'ai devant moi; de l'autre côté, dans la campagne, le
+même bouleversement se manifeste: les arbres craquent et se fendent sous
+les efforts de l'aquilon, les sentiers se changent en torrents, les
+feuilles jonchent le sol, les oiseaux frémissants se cachent dans les
+ramées humides, moi-même je grelotte de froid et d'émotion.
+
+Pourrons-nous partir demain? Je l'ignore; et l'on se demande, devant un
+tel bouleversement, si jamais cette grande colère de la nature va
+s'apaiser, si les flots rentreront dans leur lit; assurément les arbres
+vont se redresser, les feuillages secouer les perles brillantes dont ils
+sont surchargés, les oiseaux s'aventurer dans l'espace pour sécher leurs
+ailes alourdies par la pluie? Sans doute demain, après une nuit
+terrible, l'ouragan fatigué s'éloignera. Du sein des eaux, des bois et
+des plaines sortiront des voix frémissantes, laissant échapper un
+immense soupir de soulagement. Encore quelques heures et tout rentrera
+dans l'ordre. La terre reprendra ses sourires, la mer ses limites, le
+soleil ses rayons, et l'on ne s'apercevra plus de cette terrible
+secousse qu'à la fraîcheur de l'air et au parfum plus pénétrant de la
+brise...
+
+Nous avons reçu hier après-midi (heureusement qu'il faisait beau) une
+visite qui nous a tous bien surpris, la visite de M. Benoit, un monsieur
+très correct d'ailleurs, fils de mon premier professeur de piano. Il
+venait nous faire ses offres de service, c'est un industriel qui semble
+très au courant de sa partie: «Oui, nous a-t-il dit en souriant, le
+commerce est plus productif que les arts. Mon pauvre père n'entendait
+rien aux choses pratiques de la vie; c'est probablement ce qui m'a rendu
+très positif.»
+
+Nous n'avions jamais vu M. Benoit fils, c'est à peine si nous savions
+son existence, son père n'en parlait guère, ce qui était assez
+singulier; cet étranger, cet inconnu m'apparaissant comme la vision
+rajeunie de mon vieux professeur, m'a rappelé soudain plus d'un souvenir
+de mon enfance.
+
+Je connais une petite fille qui vous dit le plus gentiment du monde: «Je
+n'ai pas peur de papa, ni de maman, ni de ma bonne; j'ai seulement un
+peu peur de Croquemitaine.» Quand je pense à mon vieux professeur de
+musique, je pourrais dire la même chose. À cette époque, je ne craignais
+ni papa, ni maman, ni ma bonne, mais j'avais une affreuse peur de mon
+maître de piano.
+
+Je le retrouve dans ma mémoire avec un visage d'ogre, des yeux
+dévorants, des dents de requin, une voix de tonnerre. Je croyais à
+l'instant voir surgir de ses immenses poches les paquets de verges, dont
+il parlait, pour corriger les doigts faibles ou récalcitrants. Il avait
+des comparaisons qui alors me terrifiaient.
+
+«Qu'est-ce que c'est que ça? des doigts flasques comme des asperges
+bouillies, attachés à des poignets raides comme du cornouiller.»
+Lorsqu'il m'avait lancé ces épithètes malsonnantes, je prenais le parti
+héroïque de m'endormir. Dame, je n'avais que six ans! Quand on saura que
+ce maître intraitable me donnait une heure de leçon tous les jours, on
+conviendra que c'était un peu long.
+
+Si la leçon s'était bien passée, maman me donnait un sou, pour aller
+acheter un chausson aux pommes chez le pâtissier voisin. Ah! ces pommés,
+comme ils me paraissaient délicieux! J'ai eu beau chercher, je n'en ai
+jamais retrouvé de pareils. Le grand Napoléon demanda vainement toute sa
+vie un haricot de mouton, comme ceux qu'il mangeait à l'école de
+Brienne; on lui en servit de bien supérieurs sans doute, mais il ne les
+trouva jamais aussi bons. Ce qui prouve une fois de plus, que les
+souvenirs enfantins demeurent les plus vivaces et souvent les meilleurs.
+
+Depuis, petit à petit, j'ai appris l'existence pénible de mon
+professeur. C'était un artiste dans toute l'acception du mot; le sens
+commun, qu'on devrait appeler le sens rare, lui manquait totalement. Il
+appartenait à cette race intelligente des bohèmes d'il y a un
+demi-siècle, vivant au jour le jour sans penser au lendemain, dépensant
+peu ou beaucoup, suivant les circonstances, mais n'ayant jamais un
+centime devant eux. Aujourd'hui, les artistes ont fait de grands progrès
+sous ce rapport-là, ils sont devenus pratiques; ce n'est pas une poire,
+mais des vergers de poires qu'ils savent se ménager pour la soif; s'ils
+connaissent à présent l'art de gagner de l'argent, ils connaissent aussi
+celui de le garder.
+
+Mon professeur était fils d'un fonctionnaire ayant économisé une
+certaine fortune, et frère d'un compositeur qui a laissé des romances
+charmantes qu'on chante encore; ces bons exemples ne lui servirent en
+rien. Comme on le voit, c'était un irrégulier, un bohème. À vingt ans il
+s'était marié avec une jeune fille de dix-huit, aussi riche que lui
+d'insouciance et de gaîté, n'ayant d'autre patrimoine que la jeunesse et
+l'espérance. L'espérance! un banquier qui n'aboutit souvent qu'à la
+faillite. La pauvre jeune femme mourut un an après, en donnant le jour à
+un fils, dont M. Benoît s'occupa tout juste, comme jadis La Fontaine
+s'était occupé du sien.
+
+M. Benoît, ce professeur qui ne passait pas un quart de soupir, ni un
+double point, qui raisonnait si exactement en musique, restait toujours
+un grand original dans les choses sérieuses de la vie. Je pourrais même
+ajouter qu'il avait plus de justesse dans les oreilles que de justice
+dans l'esprit. Je me souviens encore de quelques petites histoires qui
+en font foi.
+
+Après les premières études si ingrates du piano, lorsque je commençais à
+faire une moue dédaigneuse aux morceaux de Leduc et de Carpentier, on
+m'acheta un bel instrument neuf. Dire toute la joie que j'en ressentis
+serait impossible. J'étais encore à cet âge heureux où les impressions
+sont les plus vives et où l'on ne croit qu'au bonheur. On avait d'abord
+décrété que je ferais gammes et exercices sur le vieux piano; mais bah!
+au bout de quelques mois je ne voulais plus en entendre parler. Ma mère
+songea alors à le vendre et pria mon professeur de s'en occuper. La
+caisse était encore belle, l'ivoire des touches pas trop jauni; mais les
+sons, hélas! laissaient beaucoup à désirer. Le facteur de la ville
+n'estimait plus mon vieux piano, que deux cents francs. Mon professeur
+avait justement, à trois ou quatre maisons plus loin que la nôtre, une
+nouvelle commençante dont les parents cherchaient un piano d'occasion:
+c'était leur affaire. M. Benoit qui donnait cette leçon-là après la
+mienne, offre illico mon piano. À deux heures il était proposé; à quatre
+heures, il était acheté; à six heures il était emporté.
+
+Comme on voit, notre intermédiaire ne s'était donné aucune peine, ma
+mère cependant comptait lui offrir une petite gratification. Malgré tous
+les travers, qu'elle lui connaissait, elle s'intéressait vivement à ce
+bon M. Benoit pas riche du tout et elle se disait in petto: «Je le
+connais, c'est la délicatesse en personne, il est capable de ne vouloir
+rien accepter et moi, certainement, je lui offrirai un louis.»
+
+En effet, dès le lendemain, après ma leçon, ma mère remercia M. Benoit
+de son empressement à lui être agréable; le sourire aux lèvres, songeant
+à la joie qu'elle allait lui causer, ma mère lui demanda ce qui lui
+était dû pour sa complaisance.
+
+M. Benoit baissa les yeux et tout rougissant il répondit d'un air
+modeste: «Oh! Madame, rien, presque rien; cinquante francs si vous
+voulez.»
+
+Presque rien! cinquante francs! le quart de la vente totale du piano!
+
+Ma mère crut qu'elle avait mal entendu, cette demande lui paraissant
+fort exagérée. Elle lui remit vingt-cinq francs; mais, depuis ce jour,
+elle ne parla plus des sentiments délicats de mon professeur.
+
+À quelque temps de là, il y eut soirée dansante à la maison; ma mère
+pensa que le violon de M. Benoit soutiendrait très agréablement les
+personnes qui auraient l'amabilité de faire danser, et même au besoin
+pourrait les remplacer. Sachant les susceptibilités du bonhomme, mon
+père se rendit en personne chez lui pour lui demander son concours,
+appuyé d'un salaire rémunérateur. À cette demande M. Benoit fronça les
+sourcils... «Monsieur, dit-il, je n'ai jamais joué qu'une seule fois
+dans un bal... et ça a mal tourné.
+
+--Comment? cela a mal tourné!
+
+--Oui, très mal.
+
+--Mais enfin, M. Benoit, je ne vois aucun motif pour que cela tourne si
+mal chez moi. Vous me rendriez service; je vous en prie.
+
+--Monsieur, ce serait chez vous, comme chez les autres.
+
+--Expliquez-vous de grâce.
+
+--D'abord, moi, quand je joue un quadrille, je le joue correctement, pas
+une note de plus que les reprises voulues: tant pis pour les
+retardataires.
+
+Eh bien! au bal dont je vous parle, on voulut me faire jouer les figures
+des quadrilles aussi longtemps que cela plaisait aux danseurs, à eux de
+me donner le signal de l'arrêt, en frappant dans leurs mains.
+
+«Ah! par exemple, me disais-je, vous prenez donc mon archet pour la
+manivelle d'un orgue de barbarie? Je vais vous prouver que non. Je me
+regimbai. De plus, quand je joue, j'entends qu'on m'écoute.
+
+--Ah! même la musique de danse...
+
+--Oui, Monsieur, le plaisir des jambes n'a rien à revoir avec celui des
+lèvres, autrement dit de la conversation qui ne sert qu'à brouiller les
+figures, étouffer la musique, estropier la mesure. Dans ce salon tout le
+monde riait, parlait, criait, si bien que je ne m'entendais plus: je
+croyais avoir affaire à des sauvages ou à des fous. Dame! ça m'a chauffé
+les oreilles. Je me suis arrêté tout court et j'ai refusé net de jouer.
+«Dansez maintenant, ai-je dit, comme dame Fourmi à la frivole Cigale;
+trémoussez-vous, belles». Et j'ai remis mon violon dans sa boîte. On m'a
+supplié d'abord, les plus jolis minois m'ont fait des risettes; mais
+stoïque, mais Romain jusqu'au bout, je suis demeuré inflexible. Le
+maître de la maison s'est fâché tout rouge, m'a saisi par le bras et m'a
+poussé à la porte.
+
+Oui, on m'a jeté à la porte! s'écria M. Benoit que ce souvenir rendait
+encore frémissant.»
+
+Mon père, tout interloqué de cette confidence, se donna bien garde
+d'insister davantage.
+
+Mon professeur de musique ne vint pas à la soirée.
+
+Voici du reste la dernière aventure qui mit le comble à ses méfaits. M.
+Benoit, ayant travaillé chez un facteur de pianos dans sa jeunesse,
+était aussi bon accordeur que bon professeur. Mais ne voulant marcher
+sur les brisées de personne, il laissait cette clientèle à l'accordeur
+qui passait régulièrement tous les trois mois.
+
+Il advint cependant qu'une année, au moment des vacances, notre piano
+devint faux tout à coup. Nous devions être nombreux à la maison, faire
+de la musique et danser de temps en temps. Ma mère demanda à M. Benoit
+de lui rendre le léger service d'accorder notre piano. M. Benoit y
+consentit de bonne grâce. C'était un simple accord, puisque le piano
+était au diapason et qu'il ne lui manquait pas une corde. Après avoir
+terminé son accord, M. Benoit demanda plumeau et brosse pour enlever la
+poussière qui, disait-il, s'était glissée à l'intérieur du piano. Nous
+finissions de déjeuner, on était au dessert, ma mère pria M. Benoit de
+venir manger quelques fruits et prendre une tasse de café, additionnée
+d'un verre de fine champagne; ce qu'il accepta avec empressement.
+
+Mon père rencontra M. Benoit le lendemain...
+
+«Combien vous dois-je, lui dit-il?» M. Benoit sembla éluder la question.
+
+--Mais rien, presque rien, cela se retrouvera une autre fois.
+
+--Non, non, vous avez devant vous un débiteur qui ne demande qu'à
+s'acquitter, reprit mon père, en souriant.
+
+--Eh bien, puisque vous le voulez absolument, ce sera vingt-cinq francs.
+
+Mon père, comme ma mère la première fois, trouva cette réclamation fort
+exagérée. Mais M. Benoit tint bon et voulut lui prouver, en termes
+techniques que les profanes ne pouvaient guère comprendre, qu'il avait
+fait une réparation considérable.
+
+À son passage à la maison, mon père consulta notre accordeur ordinaire
+qui estima l'accord, cinq francs et l'époussetage, cinq autres francs.
+
+Mon père offrit quinze francs, mais M. Benoit ne voulut pas démordre de
+ses prétentions et menaça de l'huissier s'il ne recevait illico ses
+vingt-cinq francs.
+
+Quand on l'entendait jouer de la guitare ou du piano, il vous
+empoignait. On s'intéressait à lui, on lui cherchait des positions, on
+lui en trouvait: le malheureux ne savait pas les conserver. Lorsque la
+Folie avait fait tinter ses grelots et le Plaisir ses flonflons, aucune
+considération ne l'arrêtait plus; voici peut-être sa plus jolie
+escapade.
+
+Je l'ai connu vieux, mais il avait été jeune... (Monsieur de La Palisse
+n'aurait pas dit mieux). Donc à cette époque, on lui avait fait obtenir
+une place dans une ville de province. Avec ses leçons et les concerts
+qu'il organisait de temps en temps, on voyait poindre pour lui des jours
+heureux. Surcroît de bonheur: il avait été nommé organiste d'une petite
+paroisse suburbaine. Ah! bien oui! Y pensez vous! N'avoir jamais eu
+d'autre maître que son caprice et soudain dépendre d'un chef de bureau
+tous les jours de la semaine et d'un bon curé le dimanche, c'était deux
+chaînes au lieu d'une qu'il se rivait à perpétuité.
+
+Un certain dimanche, les petits camarades avaient organisé une partie de
+campagne. Les voitures avaient été commandées pour dix heures et demie
+dernière limite, et mon professeur devait les rejoindre aussitôt la
+grand'messe finie; mais quand bien même l'organiste l'eût menée à fond
+de train en écourtant toutes les antiennes, il lui était impossible
+d'arriver à l'heure. Ce retard l'agaçait. Il dormit mal, cherchant un
+moyen de concilier son devoir et son plaisir. À la fin de la nuit, il
+eut soudain une idée géniale, une idée triomphante; il se leva
+promptement et se dirigea vers l'église. Une seule porte donnait accès à
+l'escalier de la tribune et à celui de l'horloge. En sa qualité
+d'organiste M. Benoit avait une clef de cette porte; vers cinq heures et
+demie il se croisa avec le sacristain qui venait de sonner l'Angélus, il
+entra à l'église où il n'y avait encore personne, grimpa dans la tour de
+l'horloge et avança prestement les aiguilles d'une heure.
+
+À neuf heures moins un quart, les cloches étaient en branle sonnant la
+grand'messe. Chacun chez soi fit la même réflexion, et tout en se
+disant: comment se fait-il que ma pendule soit en retard d'une heure? se
+hâta de s'apprêter pour courir à la messe. Au sortir de la dite messe,
+quand chacun se raconta sa petite histoire, qui était la même, y compris
+le clergé, les chantres, le bedeau, les enfants de chœur et les
+paroissiens, on s'aperçut que ce n'était pas toutes les pendules et
+montres de la paroisse qui s'étaient détraquées à la fois, mais que
+c'était l'horloge seule qui avait avancé d'une heure, et l'on comprit le
+coup de pouce donné aux aiguilles par l'organiste. Celui-ci avait tout à
+la fois concilié son devoir et son plaisir: il avait tenu l'orgue toute
+la grand'messe et il était arrivé juste à l'heure du rendez-vous.
+Malheureusement, le curé et les fabriciens ayant éventé le truc
+réprouvèrent cette façon d'agir; le pauvre musicien fut remercié et
+perdit ainsi la grosse corde de son arc.
+
+Il lui aurait fallu une vie d'aventures, voire même une roulotte
+bariolée pour courir de bourg en ville, parader, recueillir des bravos.
+Incapable de se plier aux exigences d'une vie modeste mais assurée, il
+eût de beaucoup préféré vivre dans l'imprévu, connaître les jours de
+liesse et d'abstinence, le gîte à la belle étoile et les hôtels
+somptueux. Chaque soir de cette existence uniforme et de la même
+couleur, il se serait volontiers écrié comme je ne sais quel poète. «Me
+voilà donc encore débarrassé d'un jour!»...
+
+Il s'était ensuite rejeté sur les concerts, mais hélas!...
+
+Le plus mirifique de ses concerts eut un sort aussi désastreux. Il
+jouait à ce moment un morceau intitulé _La Retraite_, son triomphe sur
+la guitare, instrument grêle et sans ressources s'il en fut, et
+cependant, sous ses doigts merveilleux, on croyait entendre les fifres
+et les tambours, et l'on voyait, si l'on peut s'exprimer ainsi, la
+Retraite se rapprocher, arriver, passer, s'éloigner. Au moment le plus
+brillant du morceau, une des cordes casse; il la remet en maugréant. À
+peine est-elle remise que deux autres partent à la fois. C'en était
+trop; l'artiste furieux pousse un juron formidable et, jetant sa guitare
+à terre, trépigne dessus. C'était un instrument de prix, une guitare
+parfaite, presque impossible à remplacer... Le public montra son
+mécontentement, on entendit à la porte des chut! chut! des bravos
+ironiques se croisèrent avec des coups de sifflet, il y eut tumulte. Les
+plus raisonnables se levèrent pour s'en aller; les mécontents voulurent
+qu'on rendît l'argent. Bref, c'est au milieu de ce brouhaha inexprimable
+que les concerts de mon professeur prirent fin.
+
+Il se rendait au bureau à l'heure de son caprice; au bout d'un mois son
+chef savait à quoi s'en tenir sur ses services; au bout de deux mois, il
+le remerciait.
+
+On pouvait considérer ce pauvre M. Benoit comme une épave de la vie. Il
+avait essayé de bien des métiers et n'avait réussi à rien. Il revenait à
+ses leçons qui lui permettaient de vivoter, mais ne mettaient guère de
+beurre sur son pain. Ce sont ses goûts nomades dans sa jeunesse et son
+amour de la pêche plus tard qui l'avaient perdu.
+
+Il s'en allait l'été au milieu des grandes herbes, à l'ombre d'un vieux
+saule, jeter sa ligne et suivre d'un regard rêveur la mince ficelle et
+sa pensée vagabonde qui toutes les deux s'en allaient à la dérive;
+c'était pour lui le _nec plus ultra_ du plaisir solitaire. Comme cela il
+manquait beaucoup de leçons. C'est avec la plus parfaite bonhomie qu'il
+disait à ses élèves: «Demain, je ne pourrai pas vous donner de leçon, je
+vais à la pêche, mais, après-demain, je vous en donnerai deux...» On
+reconnaîtra que ce système nouveau ne pouvait convenir ni aux parents,
+ni aux enfants: c'était une énormité qu'il proposait là sans l'avoir
+jamais comprise.
+
+D'ailleurs, il s'était toujours énergiquement refusé à donner des leçons
+aux jeunes qui travaillaient pour devenir à leur tour professeurs de
+musique: «Leur donner des leçons! s'écriait-il. Élever des petits chiens
+pour me mordre; jamais!»
+
+
+
+
+_Le 10 octobre au soir_.
+
+
+J'ai achevé ce matin une robe merveilleuse, qui m'a pris tous mes
+moments de loisir pendant les vacances; cette jupe sans pareille, qui
+renferme entre ses plis les oracles du Destin, va revêtir une poupée,
+que dis-je? une magicienne cabalistique qui doit prédire les temps
+présents, futurs et surtout passés. Elle va tirer la bonne aventure à
+tous, grands et petits, mais particulièrement aux jeunes filles. Ma
+sibylle, ne s'étant jamais occupée de mariage pour son propre compte,
+s'intéresse vivement à l'hymen des autres et promet monts et merveilles.
+Dorénavant tous les jeunes gens ne rencontreront plus que des perles
+pour femmes, et les jeunes filles, des phénix pour maris.
+
+Hier soir au dîner, ma chère famille a fêté mes seize ans. J'ai reçu de
+jolis souvenirs, et mon frère aîné avait préparé un brillant feu
+d'artifice qu'on a tiré après avoir mangé le traditionnel gâteau aux
+bougies. Cette fois il y en avait seize; un nombre déjà respectable,
+comme dit grand-père.
+
+Après déjeuner, pour nous distraire une dernière fois, nous avons couru
+les champs et ramassé des champignons de toute espèce. Vraiment, il est
+affreux de penser que dans ces végétations, si variées de formes et de
+couleurs, nées de quelques gouttes de rosée et d'un rayon de soleil, se
+glissent trop souvent les principes d'une mort terrible. Nous avions
+beaucoup de cèpes et beaucoup étaient mauvais; les cèpes qui poussent à
+l'ombre des grands bois sont généralement bons, mais ceux qui viennent
+dans les prairies sont souvent de la pire espèce, malgré leur apparence
+trompeuse. Ils ont la même forme et la même couleur que les autres;
+mais, dès qu'on les ouvre, instantanément, au contact de l'air, la
+partie intérieure, dure et compacte, qui doit toujours rester blanche,
+prend une teinte vert-de-grisée, qui s'étend et se fonce jusqu'au noir.
+Il faut, autant que possible, chercher les différentes espèces à la
+place qui leur est propre: le cèpe, dans les bois; le champignon rose à
+la mine engageante et jamais trompeuse, dans les prairies; le gros
+potiron qui sent la farine, aux champs labourés. Rien d'amusant comme la
+cueillette de ces énormes cryptogames qui remplissent tout de suite les
+paniers. En main, ils ont la forme du parapluie de Robinson Crusoë dans
+son île déserte; mais de loin, on dirait le toit pointu d'une cabane en
+miniature. Quant aux mousserons, je crois qu'ils se plaisent également à
+l'ombre et au soleil; mais je ne me hasarde pas à les ramasser, à cause
+des traîtres qui se faufilent si facilement parmi les bons.
+
+À deux heures, maman nous a rappelés pour voir quelques connaissances
+qui venaient nous dire adieu.
+
+Les deux ou trois premières visites ne m'ont guère amusée, on a d'abord
+parlé de la pluie et du beau temps... Ah! vraiment l'on ne saura jamais
+ce que cette sempiternelle et monotone lamentation contre le temps rend
+de services à la société; cette jérémiade permanente fait les trois
+quarts et demi des frais dans les visites banales et tire bien des
+personnes d'embarras.
+
+«Mon Dieu, que vous êtes aimable, dit-on, d'avoir affronté, pour venir
+me voir, ce soleil torride (si c'est l'été), ce froid de Sibérie (si
+c'est l'hiver), et les doléances vont leur train, la glace et la neige,
+la poussière et la boue, le ciel bleu et les nuages, le froid et le
+chaud, le vent et la pluie, enfin tous les divers états atmosphériques
+alimentent la conversation de ceux qui ne savent que dire. La petite
+ville qu'on habite donne aussi matière à la causerie. N'a-t-elle pas le
+privilège, peu enviable, d'être tout à la fois ville ou campagne,
+suivant l'appréciation de ses habitants? Chacun la juge à sa manière.
+L'hiver, c'est une bourgade ouverte à tous les frimas il est vrai, mais
+fermée à toute espèce de plaisir, et si l'on tient à s'amuser, il faut
+aller chercher la grande ville qui mène joyeuse vie. En revanche, et
+chose toute particulière, à peine le printemps est-il de retour, à peine
+les rayons ont-ils succédé aux neiges, à peine mai a-t-il fait craquer
+l'écorce des pousses nouvelles et bourgeonner tous les arbres que, par
+une métamorphose subite, la petite ville, qui n'était tout à l'heure que
+la campagne, redevient ville avec tous les inconvénients de l'été: pas
+le moindre petit coin d'ombre ou le plus léger zéphyr; on souffre de la
+chaleur, la poussière est intolérable, et l'on court au fond des bois ou
+au bord de la mer.
+
+Ma conclusion est qu'il y a beaucoup d'esprits mal faits qui n'aiment
+l'hiver que pendant l'été et _vice versa_.
+
+En revanche la dernière visite m'a fort intéressée. Ah! nous en avons
+appris de belles sur la tempête de l'autre jour, elle a fait des
+siennes! Le bateau sauveteur de Saint-Marc n'existe plus! Il s'est perdu
+en voulant sauver deux navires en détresse! Qui eût pu croire que nous
+ne le reverrions pas et qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre,
+lorsque ces temps derniers nous allions le visiter et l'admirer. Ce beau
+bateau insubmersible, construit dans les grands chantiers de la Seyne,
+près Toulon, si bien gréé, si bien préparé à la lutte, nous semblait
+toujours devoir être vainqueur. Les courants l'ont entraîné entre deux
+rochers où la mer, le menant et le ramenant sans cesse avec furie, l'a
+broyé en miettes. Grâce à leur ceinture de liège, les dix marins qui le
+montaient ont pu se soutenir sur l'eau plusieurs heures, et attendre
+ainsi qu'on vînt les secourir. Il était grand temps pour quelques-uns
+d'entre eux, épuisés et presque sans connaissance; enfin, personne n'a
+péri, non plus que les deux bâtiments signalés en souffrance secourus
+par le _Pouliguen_.
+
+Quant aux aimables Parisiens déjà nommés, ils ont terminé leur saison
+balnéaire par un exploit digne d'eux et qu'ils n'oublieront pas, j'en
+suis sûre. Voulant profiter de tous les genres de plaisir que peut
+offrir la mer, ils ont rêvé d'emporter les émotions d'un naufrage, sans
+cependant courir aucun danger. Pour cela, ils se sont entendus, après
+force insistances mêlées d'or, avec le patron de l'un des bateaux
+pilotes qui circulent continuellement dans nos parages pour diriger, à
+l'entrée comme à la sortie du port de Saint-Nazaire, les grands
+vaisseaux ignorant le chenal. Ces bateaux sont d'une solidité à toute
+épreuve, montés par des gens aguerris aux emportements de la mer et dont
+le métier même ne consiste qu'à les affronter perpétuellement. Donc, le
+soir de la dernière tempête, nos trois élégants ont obtenu la permission
+de monter à bord de l'un de ces bateaux et d'y passer la nuit. En effet,
+l'obscurité profonde, les rugissements de la tempête, les paquets d'eau
+qui déferlaient sur le pont, le roulis qui forçait à se cramponner aux
+cordages, rien ne manquait au programme. La position était émouvante et
+critique, nos Parisiens étaient tranquilles quand même, rassurés par la
+solidité du bateau et les capacités de l'équipage. Ils tenaient donc
+tout ce que leur imagination fantaisiste avait pu rêver; mais ce qu'ils
+n'avaient pas prévu, ils l'ont eu cependant, c'était de faire
+véritablement naufrage. Voilà ce qui est arrivé. Vers minuit, la mer est
+devenue si mauvaise que le bateau a chassé sur ses ancres, ce qui
+n'arrive presque jamais; on cite peu d'exemples de bateaux pilotes
+sombrant, cela, cette fois, s'est produit, le bateau a été entraîné à la
+dérive vers une pointe de rochers où il n'a pas tardé à talonner et à
+faire eau de toutes parts. Tous les malheureux qui le montaient n'ont eu
+que le temps de se sauver sur ce rocher, heureusement plus haut que le
+flux et de s'y cramponner de leur mieux. Ils ont attendu là, six
+mortelles heures, au milieu des flots qui les enveloppaient et les
+frappaient de tous côtés, le retour du jour pour sortir de l'abîme... Il
+faut avouer que ces beaux messieurs ont été servis trop à souhait; car
+ce n'était plus seulement en imagination, mais bien en réalité qu'ils
+avaient éprouvé toutes les émotions d'un naufrage. Ils pouvaient périr à
+ce jeu dangereux, ils en ont été quittes pour la peur; mais ils ont
+rapporté, en plus de leurs souvenirs, un gros rhume et force douleurs
+rhumatismales; ce que voyant et ressentant surtout, ils sont partis le
+jour même, jurant, un peu tard, comme dans la fable, qu'on ne les y
+reprendrait plus.
+
+À quatre heures, il a fallu terminer les paquets et les malles. Nous
+partons tous demain matin. Ah! mon Dieu, qu'il est donc triste de se
+quitter! et, quand on y réfléchit, la vie n'est qu'une longue suite
+d'adieux. Adieu à la gaieté de l'enfance, adieu aux illusions de la
+jeunesse, adieu aux joies plus douces de l'âge mûr, adieu à la santé, au
+bonheur, à la vie! La mort, cette grande désenchanteresse de
+l'existence, c'est le terme de tout...
+
+J'ai rangé soigneusement ma chambre, renfermé tous les jolis bibelots de
+mes étagères, pris la clef de mon secrétaire et de mon armoire, voilé
+mon petit oratoire et abrité d'une mousseline blanche les portraits qui
+me sont chers, celui surtout de mon bien-aimé père, si tôt enlevé à
+notre affection. Ah! oui, que de tristesses dans un départ! On laisse
+toujours une partie de soi-même aux lieux préférés qu'on quitte; le cœur
+anxieux se demande si on les reverra...
+
+Et puis, j'ai emballé mes livres de classe dans ma grande caisse de
+voyage, ces livres que, hélas! je n'ai pas ouverts une seule fois
+pendant les vacances, même ceux d'histoire et de géographie que j'aime
+tant; ils sont restés oisifs au fond du dernier casier. Mes cahiers sont
+immaculés et devant leurs feuillets blancs, le blanc, couleur de
+l'innocence et de la sérénité, j'éprouve les troubles du remords; ces
+cahiers, je les voudrais noirs, raturés, remplis jusqu'à la dernière
+feuille des analyses, narrations, résumés que j'avais à faire et que je
+n'ai pas faits. Voilà, j'ai dit bonsoir à tous les devoirs de vacances,
+je me suis moquée d'eux et je suis l'attrapée maintenant. Chaque jour,
+je les remettais au lendemain, en leur tirant ma plus gracieuse
+révérence, et aujourd'hui qu'il est trop tard pour les commencer, je ne
+vois rien encore à faire de plus pour eux! Cependant la plume, mon démon
+familier, n'a pas chômé.
+
+Qu'imaginer? Que devenir? Comment rentrer au pensionnat les mains vides
+des devoirs à faire et l'esprit vide des leçons à apprendre? Par quel
+moyen me tirer de cet embarras? Penser mélancoliquement à toutes ces
+choses n'y remédie point... Ah! mon Dieu, quelle heureuse idée
+m'arrive... c'est une inspiration du Ciel... Mon journal sera mon
+sauveur, et pourtant, j'avais rêvé de le garder pour moi toute seule...
+Mais, bah! quand on a fait un mauvais pas par sa propre faute, il faut
+tâcher de s'en tirer. Je vais le présenter à mes chères maîtresses,
+d'ailleurs si bonnes, si indulgentes, et je suis sûre qu'elles voudront
+bien l'accepter. Ce long devoir de littérature va, d'un même coup,
+acquitter la dette obligatoire de tous les devoirs de vacances.
+
+Adieu, mon charmant _home_, je te quitte, la conscience allégée par
+cette douce espérance.
+
+_Signé_: HENRIETTE.
+
+Voilà comment ce modeste journal a commencé son chemin. Il a été lu en
+classe pendant l'ouvrage manuel; puis il a été prêté aux amies
+d'Henriette, qui l'ont timidement fait sortir du pensionnat. C'est ainsi
+qu'il est arrivé jusqu'à moi. En fermant ce gros cahier, mes yeux se
+sont machinalement abaissés sur la couverture, et, comme Henriette, je
+l'ai trouvée si jolie que je ne puis m'empêcher, en finissant, de
+transcrire ses réflexions à ce sujet; cette couverture est bleue, ayant
+en tête la Vierge Marie portant l'enfant Jésus:
+
+«J'aime tout ce qui parle du Ciel, je t'aime bien, jolie couverture de
+mon cahier, tu es bleue et tu me rappelles la céleste couleur. Et
+qu'elle est belle, cette Vierge au regard chaste et pur! que j'aime à la
+voir, à la contempler! Grâces vous soient rendues, ô vous qui avez placé
+au frontispice d'un cahier une madone, alors que tant d'autres nous
+arrivent avec une couverture froide, inanimée, gravée de traits
+insignifiants ou même de folies. Les enfants de Marie peuvent plus que
+l'aimer, cette feuille aux couleurs de la Vierge; il leur est permis de
+la presser sur leurs lèvres, car l'effigie est celle de la Reine des
+Cieux. Oui, je t'aime, charmante couverture de mon journal, avec ton
+Enfant-Dieu, ta Madone, tes étoiles et tes anges. Je voudrais, ô Vierge!
+que ton image fût retracée autant de fois qu'il y a de grains de sable
+sur les plages, de gouttes d'eau dans l'Océan, d'astres au firmament,
+parce que je sais que ton sourire angélique peut toucher tous les cœurs,
+parce que je sais que ton amour t'a faite la Mère de tous les hommes,
+leur consolation, leur espérance et leur salut!»
+
+HENRIETTE
+
+
+
+
+SECONDE PARTIE
+
+QUELQUES-UNS DES DEVOIRS D'HENRIETTE
+
+
+
+
+LES DIX COMMANDEMENTS D'UNE PENSIONNAIRE
+
+
+Sitôt que la cloche ouïras,
+Saute de ton lit prestement.
+Au lavabo tu parleras
+Mais tout bas et très rarement.
+À la chapelle te rendras
+Pour la messe dévotement.
+Et puis au réfectoire iras
+Pour y manger fort sobrement.
+Pendant la classe tu feras
+Tes devoirs scrupuleusement.
+De tes compagnes souffriras
+Les défauts bien patiemment.
+Sous la charmille tu feras
+Mille et un complots d'agrément.
+À l'étude tu rentreras
+Pour travailler assidûment.
+Et le soir tu te coucheras
+L'esprit orné, le cœur content.
+Jusqu'aux vacances passeras
+Ainsi chaque jour mêmement.
+
+
+
+
+PREMIER DEVOIR
+
+DE LA CONVERSATION DES SALONS D'AUJOURD'HUI ET DE CEUX D'AUTREFOIS
+
+Avec les gens d'esprit, l'esprit vient de lui-même.
+Causer avec les sots, donne une peine extrême.
+
+
+Qu'est ce que la conversation?
+
+La conversation, c'est le rapprochement de deux âmes, le frottement de
+deux intelligences ou simplement l'échange de pensées légères et
+frivoles, de menus propos alimentés par les nouvelles du jour et,
+faut-il l'avouer, par _les pailles_ du prochain.--La conversation est
+l'une des principales récréations de l'esprit; son charme se compose de
+tout et de rien, de nuances délicates et de couleurs vives, de mots
+emporte-pièce et de douces joyeusetés, d'expressions hardies et de
+phrases mélodieuses.
+
+Dans ce duo où l'esprit et le cœur sont appelés à faire leur partie, si
+l'esprit doit régner, le cœur seul doit gouverner; et ici, je ne parle
+pas du tête à tête qui à lui seul renferme toutes les attractions, non
+seulement, quand c'est l'amour qui préside, mais même aussi l'amitié. Je
+parle de la conversation en général. Oui, il faut que le cœur gouverne
+l'esprit pour l'empêcher d'être méchant, s'il il en est autrement, cela
+ne s'appelle plus causer, mais médire, calomnier.
+
+«L'Allemand disserte avec profondeur, l'Anglais discute avec flegme,
+l'Espagnol s'exprime avec emphase, l'Italien pérore avec volubilité, le
+Français seul sait causer». Causer, c'est aborder tous les sujets sans
+avoir l'air de les prendre corps à corps, c'est mêler l'enjouement à la
+sagesse, c'est habiller le simple bon sens de cette courtoisie et de
+cette politesse qui le rendent séduisant; c'est glisser l'avis judicieux
+au milieu d'une phrase légère ou plaisante; causer, c'est savoir allier
+la raison sans rien de vulgaire à la finesse, à l'élégance sans
+négligence ou prétention; causer, c'est avoir sa manière de dire, son
+esprit à soi, tout en gardant le désir de faire valoir celui des autres.
+Avoir de l'esprit et faire de l'esprit sont deux choses bien
+différentes. Il arrive trop souvent que l'esprit qu'on veut avoir gâte
+celui qu'on a.
+
+Causer avec facilité et grâce ce n'est pas dire beaucoup, mais bien
+dire; cet amour excessif du toujours parler, de trop parler, entraîne à
+beaucoup de sottises. Il y a des personnes qui ne connaissent ni point,
+ni virgule dans leur causerie et dont la langue marche comme les
+baguettes d'un tambour. Elles voient tout, savent tout, connaissent
+tout, elles éclaireraient le soleil, et en attendant elles sont le
+catéchisme ambulant de la conversation, avec demandes et réponses
+toujours prêtes. Il n'y a rien de fatigant comme ces relations-là. Ah!
+si l'on osait comme on leur réciterait la fable de l'abbé Reyrac:
+
+«Naguère un grand parleur tant jasait, tant jasait
+Qu'enfin las de l'entendre et ne pouvant le suivre
+Un aveugle attentif, estimant qu'il lisait
+Lui dit: «Monsieur, pour Dieu, brûlez ce mauvais livre!»
+
+Et puis dans ces intempérances de langage; ces excès de paroles qui
+sortent des lèvres comme un flot mal contenu, il est difficile de rester
+bon, indulgent, généreux, de ne pas exercer sa langue contre le
+prochain. Combien d'ennemis on se fait ainsi sans y prendre garde? Une
+saillie amère est le poison de l'amitié. Heureuses les natures d'élite
+qui ont tant et tant d'esprit à leur service qu'elles restent toujours
+spirituelles sans jamais être méchantes...
+
+La conversation a deux écueils qu'il faut éviter avec un égal soin, le
+pédantisme et la négligence. Pour éviter le pédantisme, il faut parler
+en bons termes, mais toujours avec naturel et simplicité. Fuyons cette
+faiseuse de couronnes et de pompons, la Prétention comme l'appelle un
+vieil auteur qui nous la dépeint: dorée, parée, coquette et ennuyeuse à
+faire mourir. Évitons la faiblesse de vouloir répéter un bon mot passé
+inaperçu, c'est gâter un trait heureux que de forcer les autres à
+l'admirer; mêlons les fruits aux fleurs, l'utile à l'agréable et au lieu
+de nous appesantir sur les choses, effleurons-les avec grâce, suivant le
+précepte du naïf La Fontaine:
+
+«Qu'il faut de tout aux entretiens
+C'est un parterre où Flore épand ses biens,
+Sur différentes fleurs l'abeille se repose
+Et fait du miel de toute chose»
+
+Ces deux derniers vers sont charmants, ils se prêtent à une comparaison
+toute chrétienne, dont l'honneur appartient au bon saint François de
+Salle qui l'a employée fréquemment.
+
+Sans doute, il ne faut pas être aussi puriste, qu'un prince de Beauvau
+qui eût préféré se casser le bras, que de donner une entorse à ses
+phrases; cependant, il faut éviter avec attention la négligence.
+Celle-ci, laisse la phrase incorrecte, inachevée, obscure, se contente
+de comparaisons douteuses, remplace les expressions choisies par des
+expressions vulgaires, les mots propres par des mots vicieux et de
+terroir si l'on peut s'exprimer ainsi. Elle ôte enfin la clarté, la
+beauté et l'élégance à notre langue.
+
+Boufflers disait que les hommes sont aussi jaloux sur le chapitre de
+l'esprit, que les femmes sur celui de la beauté. Il est certain que,
+pour tout le monde, hommes ou femmes, la conversation est le trône de
+l'esprit; la beauté éclipsée s'incline devant cette supériorité et n'est
+plus que sa vassale. La matière cède à l'intelligence car la beauté sans
+esprit, c'est une fleur sans parfum, c'est la statue superbe à laquelle
+manque l'étincelle de vie. La beauté séduit, mais c'est l'esprit qui
+retient--voilà pourquoi les femmes spirituelles, sans être jolies,
+inspirent des affections beaucoup plus durables que les femmes très
+belles seulement. La beauté reste une, elle est toujours la même,
+«l'ennui naquit dit-on de l'uniformité», tandis que l'esprit sait se
+multiplier à l'infini, se plier à toutes les exigences, prendre toutes
+les formes et, comme le phénix, renaître de ses cendres pour paraître
+toujours jeune et nouveau. Quelle cruelle déception, lorsque, sous ses
+dehors enchanteurs qui semblent tant promettre, on ne trouve qu'une tête
+creuse, un cœur vide, une âme languissante, rien enfin.
+
+Les personnes distinguées par l'esprit et le cœur, toutes déshéritées
+qu'elles puissent être des biens physiques, trouvent un grand
+dédommagement dans la conversation; les qualités morales se traduisent
+toujours par quelque côté, l'âme se révèle alors dans ses plus nobles
+aspects. Que de fois nous avons entendu dire: C'est incroyable! cette
+personne est laide et cependant, dès qu'elle parle, elle devient presque
+jolie. On pourrait répéter ce que Mme de Sévigné avec sa grâce
+habituelle disait du visage de la Princesse Henriette d'Orléans: «Sa
+figure ne lui sied point, mais son esprit lui sied à ravir.» La
+physionomie reflète l'âme, les yeux parlent avec les lèvres, les
+imperfections des traits disparaissent sous le feu du regard. La chaleur
+de la parole, l'animation du visage et cette transfiguration qui vous
+étonne et vous charme tout à la fois: c'est l'œuvre de l'esprit.
+
+Savoir tenir un salon n'est pas chose aussi commode qu'on pourrait le
+croire. Il n'y a pas de culture plus difficile ni plus délicate que
+celle des personnes. Pour les fréquenter, souvent les réunir et les
+grouper, autour de soi, il faut, non seulement de l'esprit, mais surtout
+beaucoup de tact et une connaissance approfondie du cœur humain. Ce rôle
+qui incombe à la maîtresse de maison, consiste à maintenir la
+conversation dans de justes bornes, la rendre agréable et intéressante
+en détournant les discussions amères. C'est encore à elle de ménager les
+susceptibilités de tous, en retenant les antagonistes sur un terrain
+impartial, en conciliant par un mot heureux les natures les plus
+contraires et les idées les plus opposées; en adoucissant, en calmant
+l'ardeur des polémiques religieuses et des controverses politiques; et,
+tout cela sans trop retenir le dé pour elle-même. On le sait les
+causeurs aiment à causer. Ils aiment à parler de ce qui les intéresse, à
+faire valoir leurs connaissances, à semer leurs bons mots, à raconter
+leurs anecdotes. Ce va-et-vient de la pensée, ces joutes pacifiques de
+l'esprit font naître des entretiens aussi faciles qu'agréables, aussi
+éloignés de la banalité que du commérage. Quelle moisson charmante peut
+alors cueillir une maîtresse de maison. Parmi tous les bouquets apportés
+par chacun, parmi toutes ces couronnes effeuillées dans son salon ne
+peut-elle pas, abeille industrieuse, choisir et conserver les fleurs et
+les parfums qui lui conviennent le mieux.
+
+Sans doute il y a encore quelques salons où l'on sait causer, où l'on
+sait apprécier toutes les jouissances de l'esprit, où la conversation
+demeure attachante et variée, vive et spirituelle. Dans ces milieux
+intelligents et sympathiques, où des personnes faites pour s'entendre et
+se comprendre se doivent mutuellement la moitié de leur esprit, les
+heures s'échappent comme en un songe d'or. Cependant nous sommes loin
+des brillants salons du XVIIIe siècle. Toutes les illustrations du
+moment s'y donnaient rendez-vous, accourant avec empressement auprès des
+femmes vraiment supérieures, qui régnaient alors par la grâce et le
+charme de leur esprit. Elles avaient fait de la conversation un art
+véritable. Que nous sommes loin de cette exquise politesse, (la
+politesse est sœur de la charité), de cette gracieuse urbanité, de ce
+tact parfait des convenances, qualités typiques des salons d'autrefois.
+
+Les salons des XVIIIe et XVIIe siècles, inaugurés à l'Hôtel Rambouillet
+sont restés célèbres. Sous le Directoire Mme de Staël et plus tard Mme
+Récamier à l'Abbaye-au-Bois, comme deux astres radieux, attirèrent
+autour d'elles une pléiade de beaux esprits et d'hommes distingués.
+C'est à cette époque que La Harpe, toujours prétentieux, prononça ce mot
+resté inoublié. Il se trouvait à table entre Mme de Staël et Mme
+Récamier. «Ah! s'écria-t-il, sentencieusement, ma place est la
+meilleure, je suis assis entre l'esprit et la beauté.» Phrase assez
+malheureuse, au demeurant, puisqu'elle enlevait à l'une ce qu'elle
+donnait à l'autre.--À quoi Mme de Staël répondit avec sa vivacité
+ordinaire. «Je suis très flattée, voilà la première fois qu'on fait ce
+compliment à mon visage»--ce qui laissait ainsi, autant d'esprit que de
+beauté à Mme Récamier.
+
+Le salon de Mme Tallien fut aussi très suivi, et quoique Napoléon n'ait
+jamais voulu l'admettre, à la cour elle n'en donnait pas moins le ton et
+avait une grande influence sur la société parisienne.
+
+Sous la Restauration, on savait encore causer et se réunir pour goûter
+les plaisirs délicats de l'esprit, mais à l'heure présente qui s'occupe
+de ces plaisirs-là?... La politique qui se glisse partout, escortée de
+passions mesquines, a tout désuni. Les esprits les plus élevés ne
+sauraient rien semer sur cette terre aride, dans ce domaine dont ils ne
+peuvent même pas sortir, puisque la conversation revient par une pente
+presqu'involontaire, vers ce qui préoccupe le plus.
+
+Lorsqu'il y a divergence d'idées, la contrainte toujours, l'antagonisme
+souvent, refroidissent les mieux disposés et ôtent toute espèce de
+charme aux entretiens; ici, on peut dire: qui n'est pas avec moi est
+contre moi.
+
+Bien plus, ces questions brûlantes passionnent les adversaires, on ne
+dit plus ce que l'on pense sans éclat, sans tapage, avec mitaines et
+patins, suivant l'expression de Saint-Simon; on s'échauffe, on s'emporte
+même pour faire valoir ses arguments; on s'entête de plus en plus dans
+sa manière de voir et finalement, on se quitte, sans s'être converti le
+moins du monde et fort mécontent les uns des autres, chacun plus
+convaincu que jamais, que lui seul a raison. Tout s'apaise en ce monde,
+sauf les querelles politiques, car, à peine éteintes, le moindre souffle
+les fait renaître de leurs cendres et flamber de plus belle.
+
+Les relations ébranlées par toutes sortes de tiraillements politiques,
+en face d'un présent qui n'est pas gai et d'un avenir plus sombre
+encore, les relations dis-je deviennent de jour en jour plus rares et
+plus difficiles; d'ailleurs qui a le temps de causer, le télégraphe, le
+téléphone et surtout les cartes postales ont remplacé la jolie lettre
+des épistolières du temps jadis, dont Mme de Sévigné reste la reine. La
+vie enfiévrée qu'on mène maintenant nous dévore, c'est à peine si on a
+le temps de penser, et former un salon qui rappelât ceux dont nous
+venons de parler, reste aujourd'hui un rêve à peu près irréalisable.
+Notre époque troublée ne les reverra pas.
+
+
+
+
+SECOND DEVOIR
+
+LE FACTEUR DES POSTES
+
+
+L'univers est l'immense scène où chacun est appelé à remplir son rôle.
+Il y a longtemps qu'on a dit cela pour la première fois et que Rabelais
+se sentant mourir ajoutait: «Tirez le rideau, la comédie est jouée.»
+
+Eh bien! parmi tous ces acteurs du monde civilisé, combien y en a-t-il
+dans la grande machine administrative, dont les services quotidiens
+passent presqu'inaperçus?
+
+Je n'en citerai qu'un exemple, le Facteur des Postes. Avons-nous jamais
+pensé que cet agent d'un service si parfaitement fait aujourd'hui, que
+cet agent modeste, exact, discret, dont personne ne s'occupe, est
+cependant le grand distributeur de tous les événements, le porteur de
+toutes les joies et de toutes les douleurs de ce monde? À la ville, où
+l'existence se dévore si vite, où l'on ne sait même pas l'heure à
+laquelle vient le facteur, c'est à peine si l'on a le temps de songer à
+son arrivée, car à coup sûr on n'a jamais celui de l'attendre. Le
+courrier est remis au concierge ou dans la boîte appendue au bas de
+l'escalier, cette petite boîte froide, rangée au milieu de plusieurs
+autres ne dirait rien sans le nom qui l'étiquète. À la campagne, c'est
+tout différent; à la campagne où l'on a le loisir, si l'on peut
+s'exprimer ainsi, de s'écouter penser, de se sentir vivre, on connaît
+l'heure exacte de l'arrivée du facteur.
+
+L'hiver, la lecture qu'il apporte tient compagnie au coin du feu et fait
+passer agréablement les longues soirées; l'été, on aime à aller à sa
+rencontre, à faire une petite promenade sur la route qui doit l'amener,
+ou à l'attendre tranquillement assis à l'ombre du grand bois qu'il
+traversera bientôt. On est aise alors de prendre son courrier, le jour
+surtout où il apporte les journaux favoris, où l'on attend la _Mode_ par
+exemple. Ah! ce jour-là combien de belles châtelaines se montrent
+impatientes d'effleurer de leurs doigts mignons, de tenir dans leurs
+petites mains aristocratiques, ce code de l'élégance et du bon goût. On
+est donc charmée de recevoir soi-même son courrier, catalogues,
+journaux, revues, faire-part: ici un simple coup d'œil suffit pour
+reconnaître la nature de ces derniers. Le pli tout blanc, c'est
+l'annonce d'un mariage, liseré de noir il est, hélas! le triste signe du
+deuil; autrefois un filet, bleu ou rose encadrant une jolie lettre
+satinée annonçait l'arrivée d'un cher bébé peut-être ardemment désiré
+depuis longtemps.
+
+Puis, vient enfin le tour des lettres que le facteur tire d'une case à
+part. Elles sont généralement la meilleure partie du courrier, le côté
+intime, car la correspondance tient une grande place dans la vie; elle
+anime la solitude, rapproche même les antipodes en reliant tous les
+peuples et tous les pays, mais elle unit surtout ceux qui s'aiment et,
+par la plus douce des illusions, fait, pendant quelques minutes,
+disparaître l'éloignement. Oui, dans ce petit carré de papier, dans ce
+chiffon blanc, saupoudré de noir qu'un souffle emporterait et qu'on
+appelle une lettre, il y a la pensée toujours, et parfois le sentiment,
+le cœur, l'âme tout entière de la personne qui l'a écrite. Qui de nous
+n'a pas attendu, au moins, une fois dans sa vie, avec désir ou crainte,
+l'arrivée du courrier? Qui de nous n'a pas tendu une main anxieuse au
+porteur de notre secret, à ce facteur qui, chaque jour en tient tant
+d'autres entre ses mains.
+
+«Jamais roi, peut-être, dans toute la pompe de son cortège n'est désiré
+comme ce voyageur obscur, poudreux ou mouillé, toujours en route,
+toujours pressé.»
+
+Sait-on qu'un facteur rural fait en moins de quatre ans le tour du
+monde?[4]
+
+Pour le bon paysan de la campagne, le facteur rural est le messager
+fidèle qui s'intéresse aux événements; il est même quelquefois prié de
+lire la lettre qu'il apporte, et après avoir accepté le verre de vin ou
+la _bolée_ de cidre, qui doit le réconforter l'hiver et le rafraîchir
+l'été, il décachète solennellement l'enveloppe, pendant que toute la
+maison se groupe autour de lui pour l'entendre. Si les nouvelles sont
+heureuses, les yeux brillent, le sourire dénoue toutes les lèvres et le
+facteur prend sa part à la joie générale; si au contraire la lettre ne
+contient que des tristesses, si elle annonce que le fils qui fait son
+tour de France est tombé malade, oh! alors, le facteur trouve de bonnes
+paroles pour les rassurer; c'est lui qui apportera, il en est certain,
+la lettre de la convalescence, et, un peu plus tard, celle de la
+guérison. Comment ne s'identifierait-il pas à l'existence de tous ces
+braves gens? Il les connaît par leur nom, les rencontre souvent, fait
+leurs petites commissions à la ville et, après s'être occupé de leurs
+affaires, consent à engager, pendant deux ou trois minutes, un brin de
+conversation pour leur apprendre les nouvelles du pays. Il est aussi le
+porteur consciencieux de l'épargne péniblement amassée par la tendresse
+filiale ou maternelle et qui doit secourir l'enfant resté au loin sans
+travail, ou la mère souffrante à son foyer. C'est encore lui, qui remet
+directement à la jeune fille rougissante, la lettre de son fiancé que le
+sort a pris, mais qui reviendra fidèle..., et cette dernière lettre
+d'amour, toute rayonnante d'espoir et de bonheur, cette dernière lettre
+qui doit annoncer le retour, le facteur la prendra encore dans sa boîte,
+plus vaste que celle de Pandore qui ne contenait que l'Espérance. Oui,
+plus vaste, puisque la sienne contient tout..., la mort et la vie, le
+bien et le mal, l'espérance et les regrets, l'amour et la haine, tous
+les sentiments qui remplissent les âmes, toutes les pensées qui, après
+avoir circulé dans l'esprit, viennent circuler dans l'espace. Oui, cette
+boite contient tous les fils qui font mouvoir les plus illustres comme
+les plus simples acteurs du théâtre de la vie, tous les événements
+grands et petits, toutes les nouvelles politiques, où la raison cherche
+en vain à découvrir la vérité.
+
+Honneur donc au facteur qui remplit scrupuleusement ses fonctions,
+modestes sans doute, et cependant si nécessaires. Moderne juif-errant,
+il reprend à chaque aurore, sans murmure, de bonne grâce et pour un bien
+faible salaire, sa course fatigante que rien n'arrête, ni les frimas de
+l'hiver, ni les soleils de l'été.
+
+ * * * * *
+
+Il est impossible d'assigner une date certaine à l'origine de la Poste:
+elle remonte, au moins, à l'époque des conquêtes d'Alexandre.
+
+L'institution _des Postes_, telle que nous la comprenons de nos jours,
+ne paraît pas avoir été connue des Anciens, mais ils employèrent les
+oiseaux et les chiens comme messagers et _Bergier_, dans son Histoire
+des grands chemins de l'Empire romain, dit que Cyrus introduisit l'usage
+des chars à quatre roues, attelés de quatre chevaux pour transporter les
+dépêches du gouvernement et que, de la mer Egée jusqu'à la ville de
+Suze, capitale du royaume des Perses, on comptait cent onze gîtes ou
+maisons de l'une desquelles à l'autre il y avait une journée de chemin.
+Sous les Romains, ce fut au temps d'Auguste, dit Suétone, qu'on employa
+les relais pour la rapidité des communications. Les Empereurs envoyaient
+leurs lettres par la voie des Postes Assises sur les routes militaires,
+si bien réglées et policées, qu'il n'était pas besoin au prince
+souverain de courir par les parties de son empire sans sortir de la
+ville de Rome, celui-ci pouvait gouverner la terre par ses lettres,
+missives, édits, ordonnances et mandements; lesquels n'étaient pas
+plutôt écrits, qu'ils étaient, par la voie des Postes, emportés aussi
+promptement que si des oiseaux en eussent été les messagers.
+
+Dès ce temps-là, on employait la cryptographie, c'est-à-dire l'art
+d'écrire en signes conventionnels et particuliers, connus seulement de
+ceux qui s'en servaient, à l'aide d'une clef en permettant la lecture.
+
+Lorsque deux personnes ont un intérêt majeur à cacher le contenu des
+lettres qu'elles s'adressent, les moyens employés, ordinairement, pour
+s'écrire, ne peuvent plus servir. Aussi pour arriver à correspondre
+d'une manière plus ou moins sûre, capable de déjouer les investigations
+d'une personne étrangère ou d'un ennemi, se sert-on alors de la
+cryptographie.
+
+Donc, la science cryptographique remonte à la plus haute antiquité;
+l'histoire nous apprend, qu'en plusieurs occasions, le prophète Jérémie
+se servit de caractères secrets pour sa correspondance, et on sait que
+les Romains, les Grecs, les Carthaginois, les Perses et les Phéniciens
+usèrent de ces moyens, et parfois très utilement. Polybe, Plutarque,
+Suétone, Aulu-Gelle, Jules l'Africain nous ont laissé de précieux
+renseignements à ce sujet.
+
+Pour correspondre secrètement, les Anciens se servaient de planchettes
+ou de dés percés de vingt-quatre trous, (représentant les lettres de
+l'alphabet) au travers desquels, un fil passait dans un certain ordre et
+aidait à deviner la signification du texte qui s'y trouvait caché; il
+suffisait, en effet, que le correspondant, recevant la dépêche, sût à
+l'avance la lettre convenue pour chaque trou. Connaissant cette clé, il
+lui était alors facile d'opérer le déchiffrement.
+
+Ce procédé a été inventé par Tenéas, le tacticien, qui en parle dans ses
+commentaires, sur la défense des places (IVe siècle avant Jésus-Christ).
+Il est loin d'être inviolable et fait partie de la catégorie des
+systèmes, dits de substitution simple, dans lesquels la même lettre est
+toujours remplacée par le même signe.
+
+Tenéas indique aussi divers autres moyens que l'on employait de son
+temps.
+
+Les États chinois et quelques autres pays lointains n'ont pas de postes
+régulières, l'État n'a pas là-bas le monopole et aucune entreprise n'est
+chargée de ce service.
+
+Chacun est libre d'ouvrir des «boutiques pour lettres» et d'essayer à
+ses risques et périls du transport des correspondances.
+
+Cela ne veut pas dire que le service postal y soit plus mal fait
+qu'ailleurs.
+
+À Shang-Haï, par exemple, il n'y a pas moins de 200 boutiques pour
+lettres où l'on rivalise de zèle pour être agréable au public.
+
+La taxe de chaque lettre varie suivant la distance à parcourir. Cette
+taxe varie aussi suivant que l'enveloppe contient ou ne contient pas de
+valeurs.
+
+On croit généralement en France que l'institution des Postes ne remonte
+qu'à Louis XI, c'est une erreur; Charlemagne est le premier souverain
+qui se soit occupé de cet important service. Il institua pour les
+besoins de l'empire un corps de courriers qui se nommaient _Cursores_ et
+il permit à l'Université d'entretenir un certain nombre de messagers
+pour faire communiquer les étudiants avec leurs familles. Pendant les
+guerres qui suivirent la mort du grand empereur, le service des Postes
+fut interrompu et même abandonné et ce fut en effet Louis XI qui procéda
+à la réorganisation des Postes par l'édit qu'il rendit à Doulens au mois
+de juin de Tannée 1464. Ses successeurs continuèrent l'œuvre commencée.
+Les rois Charles VIII, Charles IX, Henri III s'en occupèrent
+particulièrement. Louis XIII créa les charges de _Maîtres des courriers
+et contrôleurs généraux des postes et des relais_. Ces maîtres coureurs,
+nos maîtres de postes, reçurent des rois de nombreux privilèges qu'ils
+conservèrent jusqu'en 1790. Sous Louis XI, les Postes n'avaient été
+établies que pour le service du roi, et ce n'est que plus tard que les
+particuliers obtinrent la permission de faire porter leurs lettres par
+les courriers du gouvernement. Jusque-là, et pendant des siècles, les
+Français ne correspondaient entre eux que par l'entremise des messagers
+que l'Université de Paris expédiait à des époques indéterminées et à son
+profit, dans les principales villes du royaume. Sous Louis XIV, ceux qui
+étaient chargés de distribuer les lettres en fixaient le prix à leur gré
+et le percevaient à leur profit. À partir de 1676, sous le ministère de
+Louvois, les Postes furent affermées; en 1791, l'État se chargea
+lui-même de l'exploitation. La taxe régulière des lettres date du
+commencement du siècle, mais elle variait suivant la distance qu'elles
+avaient à parcourir. C'est à partir de 1848 seulement que
+l'affranchissement des lettres devint uniforme par toute la France. La
+petite poste de Paris fut inventée en 1759 par M. de Chamousset,
+conseiller d'État. On commença le service le 1er juin 1760 au grand
+ébahissement des Parisiens, et le premier jour, M. de Chamousset suivit
+en chaise à porteurs les distributeurs de lettres pour voir s'ils
+faisaient bien leur nouveau métier. Oh! si M. de Chamousset pouvait
+revenir, c'est lui à son tour qui serait ébahi, non seulement, du
+service si complet des postes actuelles, mais surtout des merveilles du
+service télégraphique et téléphonique.
+
+Pendant longtemps le transport des lettres se fit dans une malle
+attachée sur le dos d'un cheval, car les routes étaient alors à peu près
+impraticables aux voitures; c'est en souvenir de cet usage que la
+voiture des courriers fut appelée _la malle_. En 1818 on remplaça les
+anciennes malles-postes par de nouvelles, plus nombreuses, moins lourdes
+et mieux aménagées et en 1828 un service spécial fut créé pour les
+campagnes. Jusqu'à cette époque, les lettres restaient quelquefois huit
+et dix jours dans un bureau par suite de la lenteur des communications.
+À partir de cette année 1828, cinq mille facteurs ruraux furent chargés
+de parcourir les trente mille communes ne possédant pas encore de
+bureaux de poste. Depuis les améliorations ont été continuelles; ils
+sont légions maintenant les facteurs qui portent en France bon an, mal
+an 500 millions de lettres, sans compter les journaux, les cartes de
+visite, les circulaires, catalogues et imprimés de toutes sortes et les
+cartes postales! Ah! les cartes postales c'est par milliards qu'elles
+parcourent le monde, l'Allemagne à elle seule en expédie chaque année 1
+milliard, accompagné de plusieurs millions.
+
+La législation des postes fut d'abord très sévère. En 1471 un employé
+fut pendu pour avoir intercepté deux lettres. Un décret de 1742 formula
+la peine de mort, contre tout employé qui décachèterait une lettre pour
+s'en approprier les valeurs. Comme on le voit, on n'y allait pas de
+main-morte dans ce temps-là. Aujourd'hui les peines se sont fort
+adoucies et l'on n'a plus besoin de ces menaces pour obtenir la probité
+et l'exactitude des employés.
+
+Le budget des postes est un des rares budgets qui rapporte plus qu'il ne
+coûte, quoique les dépenses s'élèvent à plus de 150 millions. Cela se
+comprend, quand on pense au nombre de lettres qui s'expédient toute
+l'année et particulièrement pendant le mois de janvier. Et les cartes de
+visite donc! elles tombent en avalanches, c'est le cas de le dire, car
+ces petits cartons glacés qui s'envoient par millions sont trop souvent
+à l'unisson du cœur des recevants et des envoyants.
+
+On avait entrepris une campagne contre l'usage des cartes de visite.
+
+--Vieux jeu, disaient les uns.
+
+--Mauvais ton, ajoutaient les autres.
+
+Mais, on a eu beau dire et beau faire, cet usage prévaut toujours.
+
+C'est par milliards que s'expédient lettres, cartes de visite, cartes
+postales, catalogues, et échantillons, revues et journaux, puisqu'on
+évalue au moins à douze milliards le nombre d'objets transportés
+annuellement par le service des postes sur toute la surface du globe. On
+ne compte pas les cartes de visite, bien entendu, ce serait un travail
+de Romains on les pèse; on a reconnu qu'il faut environ 275 cartes pour
+1 kilog.
+
+Celui qui, de tous les souverains, reçoit le plus de lettres, c'est le
+Pape.
+
+Il arrive au Vatican quotidiennement plusieurs milliers de lettres et
+journaux. Pour l'expédition de ces affaires on emploie dans le palais
+papal 35 secrétaires et scribes. Sa Sainteté ne lit que les lettres les
+plus importantes.
+
+Le Président des États-Unis reçoit à peu près 1,400 lettres et de 3 à
+4.000 journaux et livres par jour.
+
+Le roi d'Angleterre a également un courrier important: environ 1.000
+lettres et 2 à 3.000 journaux et livres par jour.
+
+L'empereur d'Allemagne reçoit quotidiennement 1.000 lettres et de 3 à
+4.000 journaux et livres. Guillaume II n'ouvre que les lettres
+recommandées qu'il classe lui-même. Il dicte ses réponses
+personnellement à ses secrétaires et signe chaque lettre de sa main.
+
+La correspondance du Czar est moins importante. Elle se compose à peu
+près de 600 lettres par jour, et celle du roi d'Italie en compte 300.
+
+La reine Wilhelmine reçoit de 100 à 150 lettres par jour.
+
+
+
+
+TROISIÈME DEVOIR
+
+LES TIMBRES-POSTE
+
+
+«Mesdemoiselles, nous a dit ce matin notre maîtresse, il est tout
+naturel qu'après avoir parlé du facteur des postes, vous parliez aussi
+des timbres-poste. Voilà le sujet de votre prochain devoir trouvé;
+cherchez, furetez, à vous de le rendre à la fois instructif et
+intéressant.»
+
+Après ce préambule, nous nous sommes toutes mises à piocher. Voici notre
+devoir collectif. Chacune de nous ayant apporté son petit bagage de
+renseignements, notre maîtresse nous a engagées à les réunir pour faire
+un travail plus complet.
+
+On nomme philatélistes les collectionneurs de timbres-poste et
+philatélie leur douce manie. Ce mot rébarbatif vient du grec:
+
+_Philos_, ami, amateur, et _atelès_ (en parlant d'un objet), franc,
+libre de charge ou d'impôt, affranchi. Substantif _ateleia_. Philatélie
+signifie donc: amour de l'étude de tout ce qui se rapporte à
+l'affranchissement.
+
+C'est un peu tiré par les cheveux, mais il en est souvent ainsi avec les
+mots qui sont formés de racines grecques.
+
+La première origine des timbres-poste en France est très curieuse.
+
+L'histoire de ces petits carrés de papier, dont plus d'un a fait le tour
+du monde, remonte au XVIIe siècle ainsi que le prouve l'extrait
+ci-dessous de la _Gazette de Loret_.
+
+En France, sous Louis XIV, quand le roi était éloigné du lieu où la cour
+résidait, les personnes de sa suite se procuraient des marques qu'elles
+apposaient sur les lettres destinées à Paris, pour les faire recevoir et
+porter par les courriers de Sa Majesté.
+
+Un collectionneur, M. Feullet de Conches, possède une lettre envoyée à
+Paris, écrite à Mlle de Scudéry par Pélisson Fontanier et sur laquelle
+se trouve ce genre de timbre-poste.
+
+Voici d'ailleurs le règlement du 18 août de 1654:
+
+«On fait assavoir à tous ceux qui voudront escrire d'un quartier de
+Paris à un autre que leurs lettres, billets ou mémoires seront portés et
+diligemment rendus à leur adresse, et qu'ils en auront promptement
+réponse, pourvu que lorsqu'ils escriront, ils mettent à leurs lettres un
+billet qui portera port payé, parce que l'on ne prendra d'argent; lequel
+billet sera attaché à la dite lettre, ou en toute autre manière qu'ils
+trouveront à propos, de telle sorte néanmoins que le commis puisse voir
+et l'oster aysément.»
+
+Ainsi que le dit Loret, le prix de ce billet d'affranchissement était
+d'un _sou tapé_. Le règlement se termine ainsi: «Les commis commenceront
+à porter les lettres le dix-huit août 1654. On donne ce temps afin que
+chacun ay le loisir d'acheter des billets.»
+
+La _Gazette de Voss_ nous apprend qu'en 1650 déjà, mais seulement
+pendant très peu de temps, la poste anglaise mit à la disposition du
+public des enveloppes timbrées, idée qui fut ensuite, en 1818, remise en
+pratique dans l'île de Sardaigne, mais aussi seulement pendant peu de
+temps. Ces enveloppes sardes devenues rarissimes, sont payées par les
+collectionneurs au poids du diamant.
+
+C'est à partir de 1840, que l'usage des timbres-poste s'est introduit
+d'une façon générale d'abord en Angleterre (1840), au Brésil (1843), à
+Genève (1844), aux États-Unis (1846), en Russie (1848), en France
+(1849), en Prusse (1850), etc.
+
+Avant 1866, il existait à l'usage des différents États de l'Allemagne
+jusqu'à 177 timbres-poste; aujourd'hui en dehors des timbres de l'empire
+il n'y a plus que la Bavière et le Wurtemberg où l'on se serve de
+timbres particuliers; la Bavière spécialement tient à conserver ce
+privilège en mémoire de ce fait que cet État a le premier en Allemagne
+adopté, en 1849, l'usage des timbres-poste.
+
+C'est donc en 1849 qu'eut lieu la première émission de deux timbres chez
+nous. Ces deux timbres étaient à l'effigie de la République, l'un de 20
+centimes pour l'intérieur, il était noir. L'autre de 1 fr. pour
+l'étranger, il était rouge.
+
+En 1852, nouveaux timbres-poste de 10 centimes (bistre) et de 25
+centimes (bleu) avec la tête de Louis Napoléon Bonaparte. En 1853, on
+vit apparaître le timbre de 40 centimes. En 1855, on nous donna celui de
+5 centimes, et en 1860, celui de 1 centime.
+
+Un changement s'opéra dans les timbres français en 1863: Napoléon III y
+fut représenté la tête couronnée de lauriers. Vint, hélas! le 4
+septembre de 1870, on remit en usage le timbre de 1849 à l'effigie de la
+République et jusqu'en 1876 il ne subit que de petites variations,
+depuis il a été créé plusieurs types nouveaux. On assure que pour la
+Semeuse, dernier modèle, 700 concurrents se sont présentés et 3 modèles
+seulement ont obtenu des prix.
+
+C'est en Amérique que l'on trouve la plus grande variété de timbres. Ils
+représentent habituellement le portrait d'un des grands hommes des
+_United States_. Selon la valeur, le portrait varie: avec le timbre d'un
+centime, on a l'effigie de Franklin; avec un autre, celui de Washington;
+avec un autre encore, celui de Jefferson, et ainsi de suite. Il n'en
+faudrait pas conclure cependant que les Américains estiment leurs
+gloires nationales à la valeur de leurs timbres.
+
+D'autres timbres des États-Unis représentent l'image de Christophe
+Colomb sur sa Caravelle la _Santa Maria_; tous les timbres commerciaux,
+en nombre incalculable, sont aux effigies variées.
+
+Les États-Unis, lors de l'exposition de Buffalo, ont émis une série de
+timbres donnant les divers modes de locomotion à l'aurore du XXe siècle.
+
+Le 1 centime vert, représente un bateau à vapeur des grands lacs de
+l'Amérique du Nord. Dans le timbre de 2 centimes rose, nous voyons un
+train express aux longues et confortables voitures filer à toute vapeur
+à travers une plaine à perte de vue. Voici le 4 centimes brun-rouge,
+avec un coupé automobile, arrêté devant le capitole de Washington. Le 5
+centimes bleu ciel, nous présente un magnifique pont d'une seule arche,
+jeté sur les chutes du Niagara; tandis que le 8 centimes violet nous
+fait assister au passage d'un grand vapeur à travers une écluse.
+
+Enfin, dans le 10 centimes brun clair nous voyons un transatlantique,
+dont les deux grosses cheminées lancent des torrents de fumée, fendre
+les vagues furieuses de l'Océan.
+
+Cette puissante République révèle qu'elle émet chaque année 4 milliards
+et demi de timbres-poste, et un mathématicien (les mathématiques se
+fourrent partout) constate que ce nombre colossal de timbres collés bout
+à bout sur la ligne de l'équateur, formeraient un ruban faisant sept
+fois le tour du monde, et, capable peut-être d'affranchir le poids total
+de la terre, si on pouvait la faire entrer en une boîte aux lettres.
+
+Aucune souveraine n'a été autant collée en effigie sur les enveloppes
+que _Her gracious Majesty Victoria_. En effet, il n'est point de colonie
+anglaise qui n'ait donné à l'indigène le portrait de la Reine Victoria,
+comme signe d'affranchissement... de ses lettres.
+
+Ces États qui pendant 60 ans, depuis 1840 ne connurent que des timbres
+de la reine Victoria, les gravent aujourd'hui à l'effigie de son fils et
+successeur, le roi Edouard VII.
+
+L'Angleterre, ayant à célébrer le cinquantenaire de Rowland Hill,
+l'inventeur du timbre-poste, lui en consacra un.
+
+Avant que sir Rowland Hill inventât la poste à 2 sous, on se servait peu
+d'enveloppes, car un papier enfermé dans un autre, si mince qu'il fût
+entraînait doubles frais.
+
+L'emploi des enveloppes ne se répandit qu'à partir de la taxe uniforme.
+
+La première machine à les fabriquer a été imaginée par Edwin Hill, frère
+de Rowland Hill, et c'est à elle que succéda, plus tard, la machine de
+la Rue pour les plier.
+
+L'Amérique du Sud tient le premier rang pour la beauté de ses timbres.
+Ceux du Pérou représentent soit un lama, soit un soleil aux rayons
+resplendissants, soit encore les armes du pays. Le Guatemala a deux bien
+jolies figures de timbres gravées avec une finesse qu'on ne s'attendrait
+guère à rencontrer chez des peuples aussi commerçants: une tête
+d'Indienne empreinte de tristesse, mais non sans charme, et un
+magnifique ara perché sur une colonne à demi-brisée.
+
+La Nouvelle-Galles du Sud a frappé aussi un timbre pour faire connaître
+au monde le centenaire de sa fondation; Hong-Kong et Shang-Haï, le
+cinquantenaire de la leur; le Monténégro, pour rappeler l'anniversaire
+de l'introduction de l'imprimerie dans la principauté, a fait un timbre.
+
+Le Portugal a frappé un timbre à la gloire de Christophe Colomb;
+l'Espagne, à propos du troisième centenaire de Velasquez, reproduisit
+sur les siens les chefs-d'œuvre du maître. La Belgique, à l'occasion de
+la grande exposition d'Anvers, fit également un timbre.
+
+Le portrait du Shah, que nous donnent les timbres de Perse, prouve
+qu'avec le Coran, comme avec le Ciel, il est des accommodements; on sait
+que la loi musulmane défend aux Croyants de faire représenter leur
+image.
+
+Dans les États de l'Hindoustan et au Japon, les timbres ne portent que
+des inscriptions sur papier de couleur.
+
+Cependant Mut-Suhito, l'empereur du Japon, lors de la célébration de ses
+noces d'argent avec l'impératrice Haruko, émit un timbre-poste spécial,
+valable seulement ce jour-là. Ces timbres peu nombreux puisqu'il n'y en
+eut qu'une seule émission ont une largeur de 3 centimètres 1/2. Leur
+valeur est de 2 et de 3 _sen_. Les uns sont rouges, les autres bleus. Au
+milieu, il y a le soleil, emblème de Louis XIV, entouré de l'exergue
+anglais: _Impérial Wedding 25 anniversary_ (25e anniversaire des noces
+impériales.) À droite et à gauche du soleil se tiennent deux flamants,
+et en haut et en bas, on lit en anglais et en japonais les mots: _Empire
+de Japon_. Ces premiers timbres, lors de leur apparition en Europe, ont
+été, tout de suite, cotés très haut par les amateurs.
+
+L'Égypte, elle-même avec son timbre au Sphinx et à la Pyramide, nous
+offre un pittoresque que la France n'a plus.
+
+Nos colonies ont depuis quelques années sur leurs timbres une allégorie
+plus gracieuse que celle des timbres de la métropole: une femme, tenant
+un drapeau déployé, s'appuie sur l'écusson portant pour inscription la
+Valeur, tandis qu'on aperçoit un vaisseau filant à l'horizon.
+
+Nous avons encore un autre timbre artistique, mais toujours pour nos
+colonies; c'est celui de la toute petite colonie d'Obock. Il représente
+au premier plan, un chameau monté par un indigène près duquel se trouve
+un autre indigène, armé d'un bouclier. Un troupeau de chameaux
+s'aperçoit à l'horizon.
+
+Ce timbre pittoresque, destiné à affranchir les lettres pour les
+endroits périlleux, coûte 10, 25 et 50 francs.
+
+En aucun pays, croyons-nous, le sens artistique ne produirait mieux que
+la France, dont les graveurs sont renommés.
+
+Comme on vient de le voir, dans beaucoup de pays les timbres rappellent
+des faits importants de leur histoire. Il n'en est pas de même chez
+nous. L'État païen, que nous subissons, a préféré nous donner un Mercure
+ou une Minerve rococos qui n'ont rien de national.
+
+Quand aurons-nous donc une série de timbres, nous donnant soit l'effigie
+de Jeanne d'Arc, soit les principaux faits de l'histoire de France?
+Mais, hélas! cela viendra-t-il? Saint Michel ferait aussi très bien sur
+un timbre.
+
+En excluant l'idée religieuse, on exclut forcément ce qui est le plus
+élevé, et l'on est réduit à de plates allégories, à de grosses femmes au
+type banal représentant la Loi, la Justice, la Vertu même, ou à des
+emblèmes formant bric à brac: des bonnets de Mercure avec des ailes et
+des serpents, des épis, des coqs ou des canons.
+
+Les faits historiques qui montreraient une victoire ne conviendraient
+pas aux relations internationales; il serait intolérable que la Prusse
+nous envoyât Sedan gravé sur ses timbres-poste.
+
+Ici encore, la solution est du côté des choses de Dieu; mais, peut-être
+préférera-t-on toujours, à cette radieuse vérité, les vieilles ornières
+de la routine.
+
+D'abord, par respect pour les planches actuelles et la forme des
+roulettes, on a rendu le format des timbres obligatoire, et il ne se
+prête guère aux conceptions des artistes.
+
+En définitive, les timbres beaux ou laids, aux jolies figurines, comme
+aux modèles les plus insignifiants ne coûtent rien, comparativement à ce
+qu'ils rapportent.
+
+Voici quelques détails sur la fabrication des timbres-poste.
+
+L'impression se fait au moyen de plaques d'acier gravées, dont chacune
+porte 200 empreintes. On emploie un papier d'un grain particulier.
+
+Deux hommes garnissent les plaques d'encre de couleur et les passent à
+un troisième qui, aidé par une ouvrière, imprime les feuilles au moyen
+d'une grande presse à main. Trois de ces petites équipes travaillent
+constamment et l'on peut faire fonctionner 10 presses si c'est
+nécessaire.
+
+Quand les feuilles imprimées sont sèches, on les porte dans un autre
+atelier pour être gommées. La gomme dont on fait usage, s'obtient en
+délayant dans de l'eau de la poudre de pommes de terre, ou autres
+végétaux, que l'on a fait sécher. Il faut rejeter la gomme arabique, à
+cause de son action sur le papier.
+
+On enduit les feuilles une à une en les plaçant sur une tablette et en
+appliquant la gomme avec une grande brosse. Un châssis métallique sert à
+préserver les bords de la feuille. Cela fait, on opère un second séchage
+au moyen d'un courant d'air, et après avoir mis les feuilles de timbres
+entre des feuilles de carton, on les soumet à l'action de la presse
+hydraulique. Une ouvrière partage alors les feuilles avec des ciseaux en
+deux moitiés, contenant chacune cent timbres. L'usage des ciseaux est
+préférable à celui d'une machine qui pourrait endommager les timbres.
+Les feuilles passent enfin à la perforatrice, qui entoure chaque timbre
+d'une ceinture de petits trous très rapprochés, Pour cela, l'ouvrière
+prend une machine se composant de deux cylindres dont le supérieur est
+garni de pointes, qui jouent le rôle de poinçon et correspondent à des
+trous pratiqués dans le cylindre inférieur.
+
+On commence par faire les rangées de trous séparant les timbres dans le
+sens de la longueur, puis, avec une seconde perforatrice, on fait les
+rangées transversales.
+
+En dernier lieu, les feuilles achevées sont mises en paquets, étiquetées
+et emmagasinées. Si un paquet est défectueux, on le brûle immédiatement.
+Le comptage est répété onze fois pendant la durée des opérations, et
+avec tant de soin, qu'on a rarement à constater la perte d'une seule
+feuille.
+
+Les souverains ne sont point indemnes des petites manies du commun des
+mortels, entre autres, de celle des collections.
+
+Ainsi, l'empereur d'Allemagne collectionne des autographes de grands
+capitaines. Les rois de Suède et de Roumanie collectionnent également
+des autographes. Le czar Alexandre III avait l'une des plus belles
+collections connues de timbres-poste. Le roi de Serbie rassemble aussi
+des timbres, tandis que le prince de Galles s'était formé un vrai musée
+de pipes, et sa mère, la reine Victoria, une étonnante collection de dés
+à coudre. La reine Marguerite d'Italie a des collections de gants et de
+souliers portés par des souveraines.
+
+Après tout, puisqu'on collectionne des tableaux, des émaux, des ivoires,
+des cannes, des pipes, de vieux chapeaux, de vieux souliers, des boutons
+et même de vieux tessons que leur antiquité rend vénérables, pourquoi ne
+collectionnerait-on pas aussi de vieux timbres-poste?
+
+Modeste et timide d'abord, la philatélie prit naissance vers 1856; mais
+deux ans après, son extension s'affermissait; collectionner des timbres
+devenait à la mode, et, dès 1858, les Parisiens, à leur suite nombre de
+Français, se mirent à réserver les timbres qu'ils recevaient de
+l'étranger, à les coller sur des livres géographiquement divisés, et
+ensuite, à en faire l'échange, puis la vente et la revente.
+
+Alors, on ne trouvait point à acheter comme aujourd'hui de _mirifiques_
+albums classés, étiquetés, comme on en rencontre partout, on collait de
+son mieux les timbres recueillis sur des pages blanches qu'on
+calligraphiait ensuite.
+
+Vint, hélas! la guerre terrible de 70 qui arrêta net, chez nous, l'essor
+de la philatélie, comme elle arrêta tant de choses. En 1876-77, la
+collectionnomanie des timbres-poste reparut. Elle a beaucoup prospéré
+depuis. On fait des échanges, et les jeunes gens, et jeunes filles
+assaillent de demandes tous les amis des amis de leurs amis, pour que
+ceux-ci mettent de côté, à leur intention, les timbres qui ornent leur
+correspondance.
+
+Certains timbres, sont naturellement plus rares les uns que les autres.
+Ceux-ci sont épuisés, ceux-là n'ont pas été recueillis à temps et ont
+disparu, il n'en reste que quelques rares exemplaires dans le monde
+entier. Il advient alors ce qu'il advint jadis des tulipes en Hollande:
+on les payait à prix d'or. De sorte que s'il y a des timbres qui se
+vendent entre 5 et 10 centimes à la poignée, il s'en rencontre aussi,
+dont la valeur atteint, du fait de leur rareté, 500, 1 000, 2.000,
+3.000, 10.000 francs!
+
+Les timbres ont leur bourse comme l'or et les billets de banque.
+
+La bourse des timbres se tient au carré Marigny.
+
+On évalue à 12 millions le chiffre des transactions, auxquelles donne
+lieu annuellement la philatélie. Paris compte pour 2 millions à lui
+seul.
+
+Deux sociétés de philatélistes existaient d'abord à Paris.
+
+L'une se composait surtout d'amateurs, c'était la _Société Française de
+Timbrologie_; l'autre était formée de marchands, c'était la _Société
+Philatélique_. Elles ont fusionné depuis, font très bon ménage et
+comptent, au moins, cinq cents membres.
+
+En France, les marchands de timbres furent longtemps imposés pour des
+sommes minimes, comme débitants de _vieux papiers_. Depuis, le fisc a
+ouvert l'œil sur leurs florissantes affaires et les a imposés comme
+marchands de curiosités en boutique. Ceux-ci se sont récriés. Mais le
+fisc a riposté par un argument irrésistible: chez un marchand de vieux
+papiers ordinaires, plus le papier est vieux, moins il est cher; chez
+vous, c'est tout le contraire, son prix augmente à mesure qu'il est plus
+vieux... Donc vous vendez bien réellement de la curiosité.
+
+Et les marchands de timbres paient à présent un impôt... imposant.
+
+Le timbre-poste est un personnage important, en raison de la place que
+lui font les collectionneurs, en nombre considérable, même, en ne
+comprenant que les gens sérieux.
+
+La France compte actuellement 60.000 collectionneurs. C'est le pays du
+monde civilisé où il y en a le moins. En Allemagne, on évalue à 100.000
+le nombre des philatélistes; en Angleterre, ils sont 150.000; en
+Amérique, plus de 500.000.
+
+Le nombre des timbres rares diffère à l'infini, variant suivant la
+valeur que leur donnent les collectionneurs, et du désir qu'ils ont de
+les posséder.
+
+Les timbres les plus rares, les plus chers, sont nécessairement les
+timbres anciens, qu'on ne retrouve plus: ceux de l'Ile Maurice, d'Hawaï,
+de Moldo Valachie. Deux timbres de Maurice, le bleu et le rouge au
+millésime de 1847, ont été payés, marché conclu d'avance, 45.000 francs.
+
+À côté de ces timbres précieux, on trouve acheteurs, au prix de 1000 à
+1500 francs, pour ceux de la Réunion, 1852 et 1853. Viennent ensuite
+parmi les plus rares et les plus précieux de nos timbres français, celui
+de un franc, orangé, non oblitéré de 1849, qui vaut 250 francs; oblitéré
+il ne vaut plus que 60 francs. Pourquoi? Un autre timbre, celui de 15
+centimes, teinté bistre sur rose par erreur, au lieu d'être teinté
+bistre sur blanc vaut 75 francs couramment. Les timbres fabriqués en
+province pendant la guerre et qui furent simplement lithographiés,
+valent de 75 à 100 francs; ceux de la Guyane anglaise, 1848, sont cotés
+de 100 et 800 francs, suivant la couleur. Ne sont déjà plus rares, ceux
+dont le cours varie entre 20 et 100 francs.
+
+Peut-être que le plus rarissime de tous les timbres et le plus cher est
+celui de la Guyane anglaise de 1856, carmin. On n'en connaît qu'un
+exemplaire. Il est chez M. Tapling, en Angleterre, et vaut net 40,000
+francs[5]. Ce n'est pas moi qui l'achèterai.
+
+L'Ile Maurice a la gloire d'exercer la patience et d'exciter la cupidité
+des timbrophiles qui recherchent son timbre, émission de 1850, avec
+_Post-office_ comme légende. Sa valeur courante dépasse 1,500 francs à
+l'heure actuelle.
+
+Le _Hawaï_ première émission, avec chiffres au lieu de dessins, vaut
+mille francs s'il est bien conservé.
+
+La magnifique collection de M. Philippe de Ferrary, duc de Galliéra,
+président respecté à la Société Française des Timbrologues est estimée 2
+millions 500.000 fr.
+
+Le duc de Galliéra est donc le premier philatéliste du monde et la
+Providence des marchands de timbres-poste. Il augmente, et renouvelle
+incessamment de merveilleuses collections, à la mise en ordre desquelles
+sont employés deux secrétaires compétents, dont le traitement, le
+logement, l'entretien lui reviennent à 20,000 francs par an.
+
+Il a environ 15,000 types de timbres dont la valeur varie de 0 fr. 01 à
+15.000 francs:
+
+--Et, ajouterait Galino, ils ont tous servi! Que serait-ce s'ils étaient
+neufs?
+
+Détail typique: s'ils étaient neufs, ils vaudraient beaucoup moins!
+
+La collection Tapling, léguée au Musée Britannique aurait, dit-on, une
+valeur de plus d'un million.
+
+La collection du roi d'Angleterre, Edouard VII vaut environ 1 million.
+
+Le tsar Nicolas II cherche, à grand prix, la conquête des rares timbres
+qui manquent à son musée; jusqu'à présent il n'a pu se procurer celui de
+l'Ile Maurice, tiré en rouge et bleu, dont il n'existe que 200
+exemplaires. La collection du tsar de Russie vaudrait environ 750.000
+fr.
+
+Les prix payés pour une collection sont parfois surprenants. Certaines
+sont évaluées de 3 à 400.000 francs.
+
+Un M. Donatis qui collectionnait, avec la même passion, les tableaux de
+maîtres et les timbres-poste, a vendu cette dernière collection 65000
+fr.
+
+MM. Caillebotte ont retiré en Angleterre de leur collection, la somme de
+200.000 fr.
+
+Le directeur de la Compagnie d'assurances la «Providence» a vendu la
+sienne cinquante et quelques mille francs. Celle de M. Arthur de
+Rothschild est aujourd'hui vendue: elle valait environ 150.000 francs.
+
+Quant à M. Sharpe, un Anglais, il a tout simplement bâti un palais pour
+loger ses timbres; aussi, l'appelle-t-on le Palais des Timbres. Ces
+timbres ne sont pas renfermés dans des albums, comme il est d'usage, M.
+Sharpe, lui, a eu l'idée assez originale, d'en tapisser les murs, les
+plafonds et les portes de sa maison.
+
+Bien plus, il en a collé sur les différents meubles de son salon: la
+table du milieu, la bibliothèque, le canapé et toutes les chaises sont
+recouverts de timbres provenant à peu près de tous les pays du globe.
+Dans cette pièce, le plafond est orné des portraits de la reine Victoria
+et du prince de Galles, deux fois grands comme nature, en timbres de
+diverses couleurs. Là aussi se trouve une reproduction de la tour
+Eiffel.
+
+Le propriétaire a mis un quart de siècle à recueillir cette collection,
+aujourd'hui évaluée à 40.000 livres sterling ne comprenant pas moins de
+7 millions de timbres, sinon très rares, du moins fort curieux dans leur
+ensemble.
+
+C'est le cas de parler ici de la robe de bal d'une élégante Américaine
+(on sait que les Américains ont l'esprit inventif et qu'ils sont passés
+maîtres en excentricité.) Donc, cette dame s'était fait faire une robe
+en mousseline toute simple, tout unie, qu'elle a fait ensuite
+entièrement recouvrir de timbres-poste collés avec art. En graduant les
+nuances et variant les couleurs, on est arrivé à dessiner des festons,
+des guirlandes, des arabesques d'un effet tout nouveau et d'une
+saisissante originalité. Cette robe inédite était un véritable
+chef-d'œuvre, qu'on a d'autant plus admiré, qu'elle ne devait plus
+reparaître et pour cause; valses et polkas, pendant la durée du bal, lui
+ayant enlevé quelques douzaines de timbres-poste.
+
+Les timbres-poste n'ont qu'à bien se tenir, depuis quelques années, ils
+ont rencontré sur leur route une rivale redoutable: la carte postale
+illustrée. J'avoue que cette dernière me paraît mille fois plus
+séduisante, le timbre-poste ne m'a jamais dit grand chose, mais la carte
+postale, quelle différence! N'est-ce pas charmant, l'été, à l'ombre des
+grands arbres, l'hiver, au coin du feu, de pouvoir parcourir, sans
+fatigue aucune, le monde entier, connaître les admirables beautés de la
+nature, ses glaciers et ses torrents, ses montagnes altières, ses océans
+et ses grands lacs, ses bois profonds et ses forêts inextricables
+peuplés d'oiseaux merveilleux et de fauves rugissants, en un mot tous
+ses sites enchanteurs. Voir les plus beaux palais, les cathédrales, les
+mosquées, se rendre compte des plus grandes et des plus belles villes du
+monde; n'est-ce pas le rêve le plus séduisant auquel l'imagination
+puisse s'abandonner?
+
+Ce dessin, qu'on reçoit sur la carte fragile,
+Rappelant un pays, rappelant une ville
+Pour moi me semble encor augmenter de valeur,
+Par son mot d'amitié, le souvenir du cœur.
+
+C'est par millions, chaque année, que les cartes illustrées voyagent.
+Comme on a fait des expositions de timbres, on est arrivé à faire des
+expositions de cartes postales illustrées provenant du monde entier.
+
+En France, comme ailleurs, les collectionneurs deviennent légions.
+
+En attendant que la jolie carte postale détrône le timbre-poste, ce qui
+n'arrivera probablement jamais, voici une excellente méthode pour
+posséder une collection de timbres sans bourse délier. Ce moyen
+ingénieux nous vient d'un Anglais; toujours pratiques nos voisins.
+
+Ce bon bourgeois de Londres avait promis à son neveu, dans un jour de
+générosité, de lui donner ce qu'il voudrait pour le récompenser de ses
+succès scolaires, espérant qu'il lui eut demandé un objet sans grande
+valeur: une montre d'argent, une épingle de cravate ou une boîte de
+peinture. Le neveu, plus ambitieux, demanda une collection de timbres et
+une belle, tant qu'à faire.
+
+L'oncle qui comptait faire un cadeau de quelques schellings, une guinée
+au plus, fut un moment fort perplexe. Soudain, il répondit, tu l'auras.
+
+Le lendemain il se rendait au bureau du _Times_ et faisait insérer
+l'annonce suivante: _Mariage_. Une jeune personne âgée de 25 ans, brune,
+jolie, ayant 800,000 francs de dot et 2 millions à revenir, épouserait
+un honnête homme, même sans fortune. Les lettres seront reçues, jusqu'à
+la fin du mois, à l'adresse H-C Million au bureau du journal. Dès le
+lendemain les lettres commencent à pleuvoir à l'adresse indiquée, on
+était au 2 du mois, elles continuèrent ainsi pendant 30 jours; il en
+arriva plus de 25 000 et de toutes les parties du monde.
+
+Voilà comment, pour le prix d'une simple annonce, notre Anglais put
+réunir une des plus jolies et des plus complètes collections de timbres.
+
+Avis aux amateurs.
+
+
+
+
+QUATRIÈME DEVOIR
+
+NOS RÉCRÉATIONS CET HIVER
+
+
+Pour nous réchauffer, nous dansons nos rondes, sur de nouvelles chansons
+empruntées à la troisième classe. Une de nos maîtresses a eu
+l'ingénieuse idée d'arranger sur des airs connus soit un trait
+d'histoire, soit une leçon de géographie. C'est vraiment n'est-ce pas,
+une façon tout à fait commode de s'inoculer la science en chantant et
+dansant. Voici quelques spécimens de ces chansons... nouveau genre;
+elles sont loin d'être de la poésie, mais marquent le rythme et font
+sauter en mesure.
+
+Nous avons un professeur _(bis)_
+Toujours de joyeuse humeur, _(bis)_
+Il aime beaucoup l'histoire;
+Pour charmer son auditoire,
+Il nous traduit ses leçons
+En de joyeuses chansons.
+
+REFRAIN
+
+_Et les enfants de son temps,
+Sans travailler sont savants (bis)_
+
+Avec un tel professeur _(bis)_
+Tout va donc à la vapeur; _(bis)_
+On se lance dans l'espace
+Sans même quitter sa place,
+Et du pôle à l'équateur
+Nous apprenons tout par cœur.
+
+À la classe de français _(bis)_
+Il a le plus grand succès, _(bis)_
+En expliquant les principes,
+Et l'accord des participes,
+Par mille aimables propos
+Il charme tous nos travaux.
+
+L'arithmétique, à son tour, _(bis)_
+A des droits à notre amour; _(bis)_
+Le calcul joue un grand rôle,
+Du méridien jusqu'au pôle,
+On mesure la longueur
+Sans faire un trop grand labeur.
+
+Des beaux arts ce professeur _(bis)_
+Est un grand admirateur; _(bis)_
+Quant à la littérature,
+Sa mémoire toujours sûre,
+Lui souffle fort à propos
+Des sujets toujours nouveaux.
+
+De même l'Anglais nous plaît, _(bis)_
+Et chacun le reconnaît; _(bis)_
+Dame! il traduit à merveille
+Shakespeare et le grand Corneille,
+Et parle si bien français,
+Qu'il s'étonne d'être Anglais...
+
+Puis, chaque jeudi matin, _(bis)_
+Après le cours de dessin, _(bis)_
+Il explique la physique
+Et la machine électrique,
+Quand il permet d'approcher
+Toutes brûlent d'y toucher.
+
+ * * * * *
+
+LE TOUR DU MONDE
+
+AIR: _Oui le temps, le temps
+Met les crinolines à la mode:_
+
+REFRAIN.
+
+_Oui le temps, le temps, le temps,
+C'est le trésor de l'enfance:
+Employons tous ses instants,
+Oui, profitons du temps._
+
+1
+
+On nous a dit qu'à la Retraite
+L'on peut s'instruire en s'amusant,
+Vraiment, la méthode est parfaite,
+Chacun peut devenir savant;
+ En dansant une ronde,
+ Nous pouvons parcourir
+ Tous les pays du monde
+ Dans un train de plaisir.
+
+2
+
+L'Europe, l'Asie et l'Afrique
+Composent l'Ancien Continent,
+Colomb découvrit l'Amérique,
+En navigant vers l'Occident;
+ Quant à l'Océanie
+ L'illustre Magellan
+ Fut y perdre la vie;
+ Honneur au dévouement!
+
+3
+
+Commençons donc le tour du monde
+Comme ce grand navigateur,
+Voyageons sur terre et sur l'onde,
+Du pôle jusqu'à l'Equateur:
+ L'Europe la première
+ Doit fixer nos esprits,
+ Par elle la lumière
+ Vient aux autres pays.
+
+4
+
+En Europe, voyez la France
+Dont la capitale est Paris,
+Cent fois plus belle que Florence,
+Elle charme nos yeux ravis;
+ Rome est en Italie,
+ Lisbonne en Portugal,
+ Pétersbourg en Russie,
+ Très loin du mont Oural.
+
+5
+
+Londres se voit en Angleterre,
+En Irlande, voyez Dublin;
+Munich, Augsbourg sont en Bavière;
+En Prusse, visitez Berlin;
+ Stockholm est en Norvège,
+ Copenhague aux Danois;
+ Dans ce pays de neige,
+ L'hiver a bien six mois.
+
+6
+
+En Belgique voyez Bruxelles
+Et les chefs-d'œuvre des Flamands;
+Admirez ses belles dentelles
+Et ses superbes monuments.
+ Si vous aimez l'Histoire,
+ En Grèce il faut courir:
+ Athènes de sa gloire
+ Garde le souvenir.
+
+7
+
+Madrid, la reine des Espagnes,
+Nous offre ses riches palais;
+Si vous préférez les montagnes:
+Voyez la Suisse et ses chalets,
+ Le beau lac de Genève
+ Nous arrête un instant;
+ Un doux zéphir se lève,
+ Nous voguons en chantant.
+
+8
+
+Constantinople nous rappelle
+Le Turc esclave des Sultans;
+Vienne, en Autriche, nous appelle;
+Consacrons-lui quelques instants.
+ La fidèle Hongrie
+ Réclame enfin son tour,
+ Avec la Roumanie,
+ Ce royaume d'un jour.
+
+
+
+
+COURS DES FLEUVES
+
+LA SEINE
+
+AIR: _Un jour maître Corbeau:_
+
+1
+
+La Seine comme on sait naît dans la Côte-d'Or,
+À Chatillon ce fleuve est bien petit encor,
+Il arrose en passant Bar, Troyes, Nogent, Méry,
+Melun, Corbeil, Paris, Mantes et les Andelys.
+
+REFRAIN
+
+_Sur l'air du Tra, la la la (bis)
+Sur l'air du tra, deri, dera tra la la._
+
+2
+
+Il passe par Elbœuf, puis il arrose Rouen,
+Ensuite Caudebec, dans un pays charmant,
+Le Havre sur la droite un port très commerçant;
+À Honfleur il se perd dans la Manche en courant.
+
+3
+
+L'Aube, la Marne, l'Oise, sont les affluents
+De la Seine et vraiment ils sont très importants;
+À gauche, voyez l'Eure et si vous remontez,
+Le Loing et puis l'Yonne vous rencontrerez.
+
+LE RHONE
+
+MEME AIR
+
+1
+
+Le Rhône prend sa source, en Suisse au mont Furca,
+Genève en son beau lac, bientôt le recevra,
+Il arrose Seyssel, Lyon, Vienne, puis Tournon,
+Valence, puis Viviers et la ville du Pont.
+
+(_Sur l'air du Tra_)
+
+2
+
+Le Rhône baigne aussi la ville d'Avignon,
+Puis il voit sur ses bords Beaucaire et Tarascon,
+Arles lui dit adieu, car il finit son cours,
+Et le golfe du Lion l'engloutit pour toujours.
+
+3
+
+Le Rhône, dans sa course, a plus d'un affluent;
+La Saône à mon avis est le plus important.
+L'Ain, l'Ardèche, le Gard, l'Arve, l'Isère aussi,
+La Drôme et la Durance et nous aurons tout dit.
+
+
+La Loire et la Garonne ont aussi leur chanson maintenant passons à un
+spécimen d'histoire.
+
+
+
+GUERRE DE CENT ANS
+
+1
+
+Je vais vous conter l'histoire
+De la guerre de Cent ans:
+Sous nos drapeaux la victoire
+Était bien rare en ce temps;
+Sur l'Anglais nos chevaliers
+L'emportaient par la vaillance,
+Mais ils manquaient de prudence,
+Tous ces valeureux guerriers.
+
+2
+
+La cause de cette guerre,
+Fut qu'un vassal trop puissant
+Avait conquis l'Angleterre,
+Pour nous c'était menaçant,
+Ce redoutable voisin,
+Oui, ce terrible Guillaume,
+Non content de son royaume,
+Voulait encore le Vexin.
+
+3
+
+Léonore de Guyenne
+Mécontenta son époux,
+Qui renvoya la vilaine,
+Dans son trop juste courroux;
+Avec elle, elle emporta
+Son beau duché d'Aquitaine,
+La Gascogne et la Guyenne;
+Et Louis VII le regretta.
+
+4
+
+Léonore épouse ensuite
+Un Plantagenet d'Anjou,
+Qui devint roi par la suite,
+Et lui porte le Poitou;
+Lui qui possédait déjà
+Tout le beau pays du Maine,
+Avec la riche Touraine.
+Quel vassal nous aurons là!
+
+5
+
+Sur la couronne de France
+L'Anglais croit avoir des droits:
+Bientôt la guerre commence
+Sous le premier des Valois.
+À l'Écluse, il est battu,
+À Crécy, désastre immense,
+À Calais pas plus de chance,
+À Poitiers tout est perdu.
+
+6
+
+Ce temps ne fut pas sans gloire,
+Car dans le pays Breton,
+Beaumanoir eut la victoire
+Sur trente Anglais de renom.
+Ah! ce combat glorieux,
+Dans les malheurs de la France,
+Fut un signe d'espérance;
+Honneur à ces trente preux.
+
+7
+
+Jean II malgré sa bravoure,
+Dut se rendre au Prince Noir.
+Mais de respect il l'entoure,
+Le félicitant d'avoir
+Si vaillamment combattu,
+Dans la terrible mêlée.
+Honneur, en cette journée,
+Au vainqueur, comme au vaincu.
+
+8
+
+L'Anglais fort de nos défaites
+Envahit notre pays,
+Avec tambours et trompettes
+Il vient menacer Paris;
+Mais il en fut pour ses frais,
+Car le sage roi de France
+Lui fit forte résistance,
+Sans sortir de son palais.
+
+9
+
+Alors un grand capitaine,
+Aussi brave que malin,
+Bientôt nous tire de peine:
+C'est l'illustre Duguesclin.
+Il fait reculer l'Anglais,
+Et punit son insolence
+Trois ports lui restent en France,
+Bordeaux, Bayonne et Calais.
+
+10
+
+Hélas! il meurt dans sa gloire,
+En assiégeant un château,
+Mais avec lui la victoire
+Semble descendre au tombeau:
+Les Anglais vont de nouveau
+Souiller le sol de la France,
+Charles six est en démence,
+Et la Reine est Isabeau!
+
+11
+
+Après un affreux désastre,
+Par un indigne traité,
+On voit Henri de Lancastre
+Roi de France proclamé;
+Mais le Ciel vient au secours
+Du jeune Dauphin de France:
+Jeanne d'Arc enfin s'avance
+Et l'Anglais fuit pour toujours.
+
+12
+
+Qu'il est beau de voir en guerre,
+Cette humble fille des champs,
+Entrer avec sa bannière,
+Dans la cité d'Orléans;
+À Patay, l'on voit plier
+Talbot, l'Anglais intrépide;
+Et la bergère timide,
+Fait le guerrier prisonnier.
+
+13
+
+Mais la perfide Angleterre,
+À Compiègne, peut saisir
+Notre héroïque bergère,
+Et la condamne à périr.
+Ah! devant un tel malheur,
+Faut-il que le roi de France
+Ait gardé lâche silence!
+Était-ce d'un noble cœur?
+
+14
+
+Enfin s'achève la guerre,
+Par deux combats glorieux.
+Nous lançons sur l'Angleterre
+Cent autres guerriers fameux;
+Le combat de Formigny,
+Grâce à notre artillerie,
+Nous rendit la Normandie,
+Et fit oublier Crécy.
+
+15
+
+De Castillon la victoire
+Rend la Guyenne aux Français,
+C'est là que tombe avec gloire
+Le célèbre Achille Anglais,
+Enfin nous avons la paix.
+Après cette affreuse guerre,
+Il ne reste à l'Angleterre
+Que la ville de Calais.
+
+
+
+
+CINQUIÈME DEVOIR
+
+UNE LETTRE DE NOUVEL AN
+
+
+Le 30 décembre au matin, une charmante personne venait d'entrer dans un
+compartiment de seconde classe; c'était Mademoiselle La Lettre.
+
+Qui eut vu ce beau matin de décembre Mademoiselle La Lettre l'eut
+trouvée charmante, elle était vraiment gentille avec sa robe rose; une
+fine pensée d'un joli dessin fermait son enveloppe satinée et perlée.
+Dans un compartiment de seconde classe, du chemin de fer de l'Ouest,
+elle avait été confiée, aux soins d'un vieux Monsieur en habit vert, qui
+portait brodé en lettres d'argent sur sa casquette le mot «Postes»; il
+lui plaisait sans doute médiocrement car Mademoiselle La Lettre se
+renfonça dans son coin et se mit à rêver.
+
+Que pensait-elle? Elle se disait: Où je vais, comme je serai bien reçue!
+Quels transports, quelle folle joie à mon arrivée; lorsqu'on reconnaîtra
+l'écriture qui me recouvre, quel empressement à me décacheter! et que
+d'heureux je vais faire avec ce petit chiffon bleu, qu'on appelle billet
+de banque, caché dans les plis de ma robe. Il doit acheter l'établi de
+menuisier du petit Henri, la belle poupée que convoite Marie et les
+jouets mignons de la petite Margot; j'irai de main en main, jusque dans
+la menotte rose de Bébé, qui voudra aussi toucher ma précieuse personne.
+
+Mademoiselle La Lettre fut tirée de ses douces pensées par le brusque
+arrêt du train, on la fit descendre, puis on la plaça dans une grande
+voiture qui la conduisit au meilleur hôtel, sans doute, elle vit écrit
+sur la façade «Hôtel des Postes».
+
+Un grand nombre de personnes remplissaient les couloirs et les salles;
+on la dirigea vers un compartiment où beaucoup de sa race étaient déjà
+réunies; une foule de freluquets, cartons de visite, quelques-uns
+parfumés, tous plus brillants les uns que les autres sous leurs
+cache-poussière, rivalisaient de banalité et de sotte fierté. Des notes
+et factures, des traites à l'air rébarbatif, des journaux hardis et
+bavards, des annonces, des catalogues s'entassaient dans un compartiment
+voisin.
+
+Mademoiselle La Lettre ennuyée de leur babil se tourna d'un autre côté,
+un bruit sec et cadencé s'y faisait entendre. Il était produit par
+l'arrivée d'un long Monsieur maigre, couvert d'un pardessus bleu,
+traversé de longues bandes grises; il vint se placer devant Mademoiselle
+La Lettre qu'il devait trouver à son goût; puis tournant la tête à
+droite et à gauche, sans doute pour se faire présenter, et ne trouvant
+personne il prit le parti de le faire lui-même. «Sir Télégraph morse,
+esquire, dit-il, après avoir incliné et relevé la tête, ainsi qu'un
+loquet de porte, sioujet de la graciouse Queen Victoria». À ce nom il
+souleva son chapeau, et s'assit auprès de notre gentille connaissance.
+
+Mademoiselle La Lettre, une petite babillarde, (un défaut bien commun à
+presque toutes les jeunes personnes) lui demanda s'il venait de loin, et
+quelles nouvelles il apportait. «Je venais du ville de London, lui
+répondit l'Anglais, je étais bieaucoup en retard, une stioupide employé
+avait retardé moi, six minoutes à Calais, je annonçais à oune Company,
+que lé caissier il avait emporté lé caisse.» Puis plus gourmé que jamais
+il tira son chronomètre et compta les secondes. Mademoiselle La Lettre
+ne savait plus comment reprendre la conversation, quand un employé vint
+chercher Sir Télégraph morse, esquire, et le fit partir brusquement pour
+des quartiers lointains.
+
+Mademoiselle La Lettre réfléchissait; quelle différence entre les
+nouvelles qu'elle apportait et celles de cet Anglais! Le malheur, se
+disait-elle, frappe brusquement, tandis que la joie est expansive, il
+lui faut de longues lignes pour s'exprimer.
+
+Elle fut de nouveau arrachée à ses pensées par un bourdonnement
+nasillard, précédé de coups de sonnette; c'était un mélange confus de
+paroles, parmi lesquelles elle entendit s'engager un marché: «500
+buffles, disait une voix.--10000 dollars, répondait une autre.--Vendez,
+payez 50 actions Central américain vermont Company. Vite, plus vite.»
+Mademoiselle La Lettre apprit que c'était un Américain, sir Téléphone
+qui était en conversation. Or, comme elle était curieuse, nous l'avons
+déjà dit, elle lui adressa la parole. «Sir Téléphone, quelles nouvelles
+d'Amérique?» Le Yankee se détourna brusquement, la regarda de haut en
+bas: «Rien, dit-il, time is money», puis il disparut dans un
+bourdonnement.
+
+Ah! se dit encore Mademoiselle La Lettre, tous ces gens-là sont absorbés
+par les affaires; ils ne pensent qu'à l'argent et ne servent que la
+cause de l'intérêt, il n'y a rien qui vienne du cœur sous l'enveloppe de
+cet Anglais, pas plus que dans la voix de cet Américain; moi au
+contraire, je suis l'interprète de l'âme, je porte tantôt la joie,
+tantôt la consolation où je me rends. À moi seule sont confiés les
+chères pensées et le souvenir.»
+
+Toute joyeuse, Mademoiselle La Lettre conduite par un nouvel employé,
+partit pour sa destination, pour le Sweet-home où elle se savait
+impatiemment attendue. Comme elle l'avait espéré, elle apportait, dans
+les plis de sa robe soyeuse, la joie qui bientôt se refléta dans tous
+les yeux.
+
+
+
+
+SIXIÈME DEVOIR
+
+L'ÉRECTION D'UN CALVAIRE
+
+
+Je viens d'assister à une belle et touchante cérémonie qui me laissera
+les impressions les plus fortes et les plus durables: l'érection d'un
+calvaire.
+
+À l'époque tourmentée où nous vivons, où la guerre à Dieu est hautement
+déclarée, où une secte impie voudrait faire de la France, qui
+s'intitulait jadis la Fille aînée de l'Église, un foyer d'athéisme,
+cette consécration de la Croix nous est apparue comme une grande
+manifestation de Foi.
+
+Honneur donc à tous ceux qui ont concouru à cette fête religieuse;
+honneur aux cent soixante porteurs, à ces médaillés du Christ, se
+faisant gloire de la livrée sacrée et du précieux fardeau qui leur était
+confié; honneur aux chefs qui ont dirigé les chants et les beaux
+morceaux de musique, dont l'exécution a concouru à l'éclat de cette
+belle fête; honneur à tous ceux qui composaient le cortège, depuis les
+fabriciens, les dignitaires entourant le brancard de pourpre frangé d'or
+où reposait le christ, jusqu'aux plus humbles et aux plus petits qui
+l'accompagnaient processionnellement à travers les rues pavoisées et
+fleuries.
+
+Honneur à l'artiste bas-breton, Yves Hernot, de Lannion, dont le ciseau
+a su tracer sur le granit les traits douloureux de Jésus mourant. Il
+faut croire pour être inspiré! c'est le secret des innombrables
+chefs-d'œuvre du moyen-âge; les plus incrédules sont bien forcés de le
+reconnaître, la Religion, dans tous les temps, a été la grande
+inspiratrice des Arts.
+
+Honneur enfin à ce magnifique élan religieux de notre ville, elle
+s'abrite avec fierté sous l'étendard de la croix. Hélas! trop de cités,
+aveuglées par l'esprit de parti, par une haine impie, insensée, oubliant
+que seul le Christ est venu apporter au monde la Liberté, l'Égalité et
+la Fraternité, arrachent la Croix protectrice, partout où elle se
+trouve: dans les écoles, dans les tribunaux, dans les hôpitaux, aux
+carrefours des chemins.--Non, la Bretagne n'est ni matérialisée, ni
+déchristianisée; la preuve en est dans cette foule immense de plus de
+4.000 personnes venues de toutes parts, de la ville et des environs, et
+qui ont écouté dans le silence et le recueillement la parole
+chaleureuse, pénétrante du missionnaire.--Devant ce nouveau monument de
+nos immortelles croyances, il a parlé avec cette éloquence de la Foi qui
+remue tous les cœurs. Dans un langage noble, élevé, s'inspirant des
+sublimes pensées de saint Chrysostome et de sainte Thérèse, il nous a
+dépeint les ineffables mystères de la Croix et l'inépuisable amour du
+Fils de Dieu pour les hommes. Tous les saints rendent un suprême hommage
+à ce Signe sacré du salut.
+
+«La croix, dit saint Damascène, est notre bouclier, notre défense et
+notre trophée contre le Prince des ténèbres; elle est le signe dont nous
+sommes marqués, afin que l'ange exterminateur ne nous frappe point. Elle
+relève ceux qui sont tombés, elle soutient ceux qui sont debout, elle
+fortifie les faibles, elle gouverne les pasteurs, elle est le guide de
+ceux qui commencent, et la perfection de ceux qui achèvent; la santé de
+l'âme et le salut du corps, la destruction de tous les maux, la cause et
+l'origine de tous les biens, la mort du péché, l'arbre de la vie, et la
+racine de notre félicité.»
+
+«Gravons, dit saint Ephrem, au-dessus de nos portes, comme sur nos
+fronts, sur notre bouche, sur notre poitrine, le signe vivifiant de la
+Croix; revêtons-nous de cette impénétrable armure des chrétiens, car la
+Croix est la victoire de la mort, l'espérance des fidèles, la lumière du
+monde, la clef du Ciel.»
+
+Saint Jean Chrysostome en termes admirables dit encore: «La Croix est
+l'espérance des chrétiens, la résurrection des morts, le bâton des
+aveugles, l'appui des boiteux, la consolation des pauvres, le frein des
+riches, la confusion des orgueilleux, le tourment des méchants, le
+bouclier contre l'enfer, l'instruction des jeunes, le gouvernail des
+pilotes, le port de ceux qui font naufrage et le mur des assiégés. Elle
+est la mère des orphelins, la défense des veuves, le conseil des justes,
+le repos des affligés, la garde des petits, la lumière de ceux qui
+habitent dans les ténèbres, la magnificence des rois, le secours de ceux
+qui sont dans l'indigence, la liberté des esclaves, la sagesse des
+simples et la philosophie des sages. La Croix est la prédiction des
+prophètes, la prédication des apôtres, la gloire des martyrs,
+l'abstinence des religieux, la chasteté des vierges, et la joie des
+prêtres.
+
+«Elle est le fondement de l'Église, la destruction des idoles, le
+scandale des Juifs, la ruine des impies, la force des faibles, la
+médecine des malades, le pain de ceux qui ont faim, la fontaine de ceux
+qui sont altérés et le refuge de ceux qui sont dépouillés.»
+
+Voici ce qu'est la Croix: la plus haute expression d'une volonté
+surnaturelle avide de sacrifice. Ah! cette égalité que tant de gens
+réclament à grands cris, le christianisme la leur montre chaque jour.
+Qu'ils viennent à ses fêtes religieuses et ils la trouveront au pied des
+autels, au pied de la croix, c'est là seulement que se rencontre la
+véritable égalité, celle des âmes qui, oubliant les rangs qu'elles
+occupent dans le monde viennent s'agenouiller devant le même Dieu,
+attendant avec la même Foi, la même soumission, les mêmes espérances, la
+récompense de leurs actions ici-bas: cette part de l'Éternité
+bienheureuse promise à ceux qui combattent le bon combat.
+
+La Croix, c'est l'autel de l'immolation par excellence, c'est la rançon
+du genre humain, c'est la source de toutes les grâces. Élevons donc nos
+regards vers le divin Crucifié au lieu de les laisser errer sur les
+choses passagères de la vie; ne prenons pas l'exil pour la patrie,
+l'envers du ciel pour le beau côté, la terre pour le paradis. Le calice
+de l'existence est un mélange de déceptions et de regrets, d'amertumes
+et de souffrances; la joie parfume ses bords à peine quelques instants.
+Eh bien! lorsque, épuisés de cette bataille de la vie qui recommence à
+chaque aurore, nous nous sentons sans force et sans armes, ne nous
+décourageons pas, laissons-nous doucement aller à la dérive de la
+Providence, nos soucis, nos agitations, nos inquiétudes se calmeront et
+nous retrouverons la paix.
+
+Désormais tous les chrétiens qui passeront auprès de cette croix superbe
+inclineront leur front. Elle mesure, avec le piédestal, environ 8 mètres
+de hauteur; le christ un peu plus grand que nature, est taillé dans un
+seul bloc de ce beau granit, de Kersanton, qui défie le temps. Qu'elle
+reste là, toujours, comme un enseignement. Elle dira dans son éloquence
+muette aux générations futures qui viendront la saluer à leur tour:
+«Gardez la Foi de vos Pères.» Et je termine ma narration en répétant le
+cri poussé par la multitude enthousiasmée lorsque l'image du Sauveur
+s'est élevée dans l'espace:
+
+«Vive! Vive le Christ! Vive la Croix!»
+
+
+
+
+SEPTIÈME DEVOIR
+
+QUELQUES PENSÉES D'HENRIETTE
+
+
+La vie est comme le rosier, qui, offrant ses fleurs l'été, n'a plus
+l'hiver que des épines.
+
+Hélas! nous mourons moralement bien des fois dans la vie, mais n'est-ce
+pas la manière que Dieu prend pour nous en détacher petit à petit;
+autrement la secousse serait trop brutale; si nous étions parfaitement
+heureux ici-bas nous ne penserions pas au bonheur du Ciel et ne
+voudrions plus mourir!...
+
+La vieillesse, n'ayant plus d'avenir, se réfugie dans le passé; elle vit
+de ses souvenirs, comme la jeunesse vit de ses espérances.
+
+Croire, c'est opposer la conviction au doute, c'est arracher le
+désespoir au cœur et y planter l'espérance.
+
+Chaque jour est un pas fait vers l'Éternité.
+
+Que notre Charité s'inspire des préceptes du Maître plein de douceur et
+de bonté; accompagnons nos aumônes d'un regard bienveillant, d'une
+parole amie. Ne soyons pas comme ces gens généreux qui répandent leurs
+bienfaits de la plus mauvaise grâce du monde.
+
+Qu'est-ce que le temps? C'est l'étoffe dont la vie est faite.
+Travaillons, employons bien notre temps, utilisons cette vie de la terre
+que Dieu nous prête, afin d'acquérir cette vie ineffable, que Dieu donne
+pour toujours au Ciel.
+
+La mort de ceux qu'on aime et le chagrin usent plus que les années.
+
+La mort, ce grand inconnu de l'au-delà, le terme suprême, est la fin de
+tout, l'empoisonnement à petit feu, à petites doses des joies de la vie.
+
+Sans les espérances infinies d'une vie meilleure, d'une vie supérieure
+en Dieu, celle-ci ne vaudrait pas la peine d'être vécue. Mais Dieu est
+là, et comme l'a dit Mme Craven: la vie est toujours belle pour
+quiconque y cherche autre chose que son propre bonheur.
+
+Il n'y a plus de respect humain, c'est fini de cette chose bête. On se
+montre ce qu'on est. Le chrétien ne rougit plus, mais se glorifie du
+Christ. Oui, le respect humain est mort et bien mort, Dieu merci. Le
+respect mondain existe encore et existera toujours, mais il ne s'occupe
+guère que des usages et de la mode et cela est de médiocre importance,
+au point de vue de l'âme et de l'Éternité.
+
+La mémoire, «ce portefeuille de l'intelligence», comme l'appelle
+Montaigne, est avant tout un don naturel.
+
+La vie est un beau et doux rêve qui n'aboutit trop souvent qu'à d'amères
+et décevantes réalités.
+
+Une femme sans esprit est une fleur sans parfum.
+
+La vie, hélas! n'est pour personne une moisson de roses.
+
+Le bonheur est comme une liqueur exquise, deux ou trois gouttes de
+vinaigre suffisent à la corrompre, de même deux ou trois gouttes
+d'amertumes suffisent pour empoisonner les félicités de l'existence.
+
+Vouloir traverser la vie sans s'appuyer sur Dieu, c'est faire fausse
+route et prendre le chemin qui conduit à l'abîme.
+
+La Vie en elle-même est une belle personne; le fâcheux est qu'elle soit
+trop souvent mal costumée, si mal fagotée même, qu'elle finit par
+devenir tout à fait désagréable.
+
+L'obéissance est une grande qualité très rare chez les petits enfants et
+peut-être, plus rare encore, chez les grands enfants, devenus hommes.
+
+Le monde n'a de stable que son instabilité.
+
+Vouloir expliquer les mystères de la vie et de la mort, vouloir pénétrer
+les secrets de la création, vouloir comprendre l'éternité et sonder
+l'infini, vouloir creuser le passé où se sont ensevelies tant de
+générations humaines, tant de civilisations évanouies, c'est commencer
+la grande étude des problèmes qui n'ont pas de solution ici-bas.
+
+Croire, c'est chasser la haine du cœur pour la remplacer par l'amour;
+c'est mettre dans sa coupe, le baume à la place du fiel; c'est déposer
+ses désirs dans la main de son père et soumettre son âme à sa volonté
+sainte et parfaite. Croire, c'est apaiser le tumulte des passions, dans
+une paix profonde; c'est mettre la consolation à côté du chagrin et
+l'espérance amie, auprès du désespoir. Croire, c'est voir, au delà de la
+mort, l'indestructible vie et remplacer le doute par la certitude et la
+confiance. C'est opposer la saine et consolante doctrine du Christ, aux
+philosophies babeliennes de l'antiquité et aux théories aussi fausses
+que décevantes du rationalisme moderne. C'est porter la lumière au
+milieu des ténèbres.
+
+Croyons! Aimons! Prions!
+
+
+
+
+HUITIÈME DEVOIR
+
+AVE MARIA
+
+
+Il est une fleur bien aimée de Marie, originaire des Cieux, mais
+cependant acclimatée sur la terre. Ce fut un ange qui le premier
+l'offrit à la Vierge de Nazareth, _Ave Maria_, fleur mystérieuse, nul
+soleil de la terre ne pouvait t'épanouir, et nul aquilon ne pourra te
+faner. Je t'ai cueillie lorsque je bégayais à peine, _Ave Maria_, et
+chaque jour encore je t'effeuille; _Ave Maria_ c'est le salut de
+bienvenue, le cantique des Anges et des hommes. _Ave Maria_, fleur
+durable des divins jardins, les chœurs angéliques en tressent à jamais
+d'éternelles couronnes, et lorsque Gabriel, l'offrit à Marie, il lui
+annonçait l'Enfant-Dieu, cette rose mystique de grâce et de bénédiction
+qui devait fleurir d'abord et mourir ensuite pour nous. _Ave Maria_.
+
+Ah! quand viendra-t-il ce jour, où dépouillant son enveloppe mortelle,
+notre âme s'ouvrira à l'éternelle lumière? Quand viendra-t-il ce jour,
+où, délivrés des tentations, des inquiétudes, des misères de cette vie,
+nous pourrons franchir ton enceinte, ô Jérusalem céleste! Quand nous
+mêlerons-nous à la foule bienheureuse des élus? Nous croyons et elle
+voit, nous espérons et elle possède, nous sommes dans la tristesse, elle
+est dans la joie, nous souffrons, elle jouit, nous craignons, elle est
+dans l'assurance, nous combattons, elle triomphe.
+
+Ah! quand viendra-t-il ce jour de l'éternel repos! _Ave Maria_.
+
+
+
+
+NEUVIÈME DEVOIR
+
+LA TOUSSAINT ET LE 2 NOVEMBRE
+
+
+Au moment où j'écris ce devoir les cloches font retentir leur carillon
+joyeux; c'est aujourd'hui la Toussaint, l'une des quatre grandes fêtes
+reconnues par le Concordat.
+
+Le Christianisme, en triomphant des faux dieux, ferma leurs temples et
+brisa leurs idoles.
+
+Vers l'an 608, le pape Boniface IV fit ouvrir et purifier le Panthéon
+que Marcus Agrippa, favori d'Auguste, avait bâti à Jupiter Vengeur. Il
+voulait par là, suivant Pline, faire sa cour à l'empereur qui venait de
+remporter la victoire d'Actium, sur Antoine et Cléopâtre. On nomma ce
+monument Panthéon parce que, suivant Dion, la figure arrondie de ce
+temple représentait _les Cieux_, appelés par les païens: _Résidence de
+tous les dieux_, et c'est là l'étymologie du mot grec _Panthéon_.
+
+Le pape dédia donc ce nouveau temple chrétien à la sainte Vierge et à
+tous les martyrs, après y avoir fait transporter vingt-huit chariots de
+leurs ossements. Puis, il ordonna que tous les ans, au jour de cette
+dédicace, on fît à Rome une grande solennité en l'honneur de la Mère de
+Dieu et des glorieux confesseurs qui avaient rendu témoignage, au milieu
+des supplices, de la divinité de son Fils.
+
+Telle fut la première origine de la fête de tous les Saints.--Le pape
+Grégoire IV, étant venu en France l'an 837, sous le règne de Louis le
+Débonnaire, la fête de tous les Saints s'y introduisit et fut bientôt
+presque universellement adoptée.--Le pape, Sixte IV, en 1580, lui donna
+une octave, ce qui la rendit encore plus importante.
+
+L'Église a été portée à l'institution de cette fête pour plusieurs
+raisons: d'abord, pour glorifier tous les Saints, surtout ceux restés
+inconnus; ensuite, pour les présenter comme un modèle et un
+encouragement à tous les fidèles qu'elle invite à leur rendre hommage le
+même jour. C'est le tribut de respects, de louanges, d'invocations et de
+prières que l'Église militante de la terre rend à l'Église triomphante
+du Ciel. Le Ciel, c'est donc le but où doivent tendre tous les désirs,
+c'est le bonheur parfait et éternel; aucune langue ne peut exprimer la
+douceur de ses béatitudes. Le Roi Prophète n'en parle qu'avec
+étonnement: O Seigneur! O mon Dieu! que les délices que vous avez
+réservées à ceux qui vous craignent sont abondantes et excessives! Saint
+Paul, après Isaïe, assure que ces biens sont si éminents, que l'œil n'a
+jamais rien vu, que l'oreille n'a jamais rien entendu et que le cœur de
+l'homme n'a jamais rien conçu qui leur soit comparable. Saint Augustin
+dit, dans le même sens, que cette splendeur, cette beauté, cet éclat
+sont au-dessus de tous les discours et de toutes les pensées des hommes.
+Aucune parole humaine ne peut répondre à Son excellence. Sainte
+Catherine sortant d'une extase où elle avait entrevu le Ciel, s'écriait:
+
+«J'ai vu des merveilles! j'ai vu des merveilles!»
+
+Sainte Thérèse après ses ravissements, n'écrit-elle pas dans le Livre de
+sa Vie: «Les choses que je contemplais étaient si grandes, si
+admirables, que la moindre suffirait pour transporter une âme et lui
+inspirer un suprême mépris, pour tout ce qui se voit ici-bas. La vue de
+ces choses délicieuses me causait un plaisir si exquis et embaumait mes
+sens d'un contentement si suave, que je n'ai point de paroles pour les
+exprimer.»
+
+La Toussaint, cette solennité instituée pour rappeler la félicité et la
+gloire des bienheureux, semble cependant toujours voilée de tristesse et
+de regrets. L'Église, tout à l'heure, va songer à la commémoration des
+défunts; elle va quitter ses vêtements blancs de fête et revêtir ses
+habits de deuil; ses autels vont se draper de noir, ses cloches vont
+tinter lentement le glas funèbre! elle va commencer l'office des Morts.
+Ce matin, elle implorait pour elle-même le secours des saints; ce soir,
+elle offre ses supplications et ses vœux pour les âmes du Purgatoire. Ce
+matin, elle prenait part à l'allégresse des élus; ce soir, elle pleure
+et s'afflige, en pensant à ceux qui souffrent. Il est bien naturel
+qu'après avoir reconnu les délices ineffables dont les saints jouissent
+dans le paradis, elle fasse tous ses efforts pour en augmenter le
+nombre.
+
+Le culte des Morts est le culte de l'âme.
+
+N'est-ce pas Lamennais qui a dit: La prière rend l'affliction moins
+douloureuse et la joie plus pure; elle mêle à l'une je ne sais quoi de
+fortifiant et de doux, et à l'autre, un parfum céleste.
+
+La mort n'est-ce pas la fin de toutes les choses terrestres et finies.
+Sur ces tombes, image du néant, la Religion plane, la Foi se lève pour
+nous parler de Résurrection, l'Espérance infinie nous montre l'Éternité.
+Ah! la douleur qui ne croit pas, est sans consolation.
+
+Car ici, tous doivent arriver un jour, héros du sacrifice et de la
+Charité, héros de l'amour et du devoir, génies sublimes, grands
+artistes, hommes d'État, grands capitaines, écrivains, poètes, tous un
+jour viennent au cimetière, dormir leur dernier sommeil; c'est là le
+rendez-vous général.
+
+«Ils ont passé sur cette terre; ils ont descendu le fleuve du temps; on
+entendit leur voix sur les bords et puis l'on n'entendit plus rien. Où
+sont-ils? qui nous le dira? Heureux les morts qui meurent dans le
+Seigneur.» Ainsi s'exprimait dans son admirable page intitulée: _Les
+Morts_, le célèbre et malheureux auteur des _Pages d'un Croyant_. Oui,
+le culte des Morts est sacré; les honorer, c'est faire acte de foi en la
+vie éternelle. Aussi est-ce une grande douceur et un grand soulagement
+pour ceux qui croient, qui aiment et qui espèrent, de prier pour les
+morts.
+
+Le protestantisme s'est retranché cette consolation, il ne reconnaît pas
+cette communion des âmes qui nous rattache et nous unit encore après la
+mort à ceux que nous avons aimés pendant la vie; rien n'est cependant
+plus suave au cœur que ces preuves d'affection qui vont les rechercher
+au-delà des mondes, rien n'est plus doux, plus consolant que ce culte
+pieux, que tous les chrétiens en général et chaque famille en
+particulier rend à la mémoire de ceux qui ne sont plus!
+
+Nous voyons dans le livre IIe des Machabées que cela se faisait dans la
+loi ancienne. Judas Machabée, après une sanglante bataille, envoya douze
+mille drachmes d'argent à Jérusalem, afin que l'on y fît des sacrifices,
+pour le soulagement de ceux qui avaient péri dans le combat. L'auteur de
+ce livre, qui vivait environ deux cents ans avant Jésus-Christ, fait
+cette réflexion:
+
+«C'est donc une pensée sainte et salutaire de prier pour les Morts, afin
+qu'ils soient absous de leurs péchés.»
+
+Toutes les liturgies des Apôtres prescrivent cet office de piété. Saint
+Clément, pape, saint Denis l'Aréopagite, saint Irénée, Tertullien, saint
+Cyprien, et presque tous les autres pères qui les ont suivis en parlent
+fort clairement. Saint Augustin, en maints endroits de ses écrits,
+traite expressément de la prière pour les morts.
+
+Cependant l'Église est restée plusieurs siècles sans avoir fixé un jour
+destiné à secourir en général les âmes du Purgatoire. On priait bien
+pour elles en commun à chaque messe, en songeant aux plus délaissées,
+celles pour lesquelles on n'offrait point d'oblations particulières,
+mais il n'y avait rien d'arrêté pour cela. On trouve dans Amolarius
+Fortunatus, qui a si excellemment écrit sur les offices du temps de
+Louis le Débonnaire, un Office entier des Défunts, d'où l'on a conclu
+que leur mémoire annuelle était établie dès cette époque. Mais cela
+n'est nullement prouvé et l'on incline à penser que cet office ne se
+disait qu'en particulier aux obsèques de chacun. C'est à saint Odilon,
+abbé de Cluny, que l'Église est redevable de cette institution; il ne
+l'avait établie que pour les monastères de son Ordre, mais les
+Souverains Pontifes approuvèrent tellement une si juste dévotion, qu'ils
+jugèrent à propos de l'étendre à toute l'Église; c'est de là qu'est
+venue la lugubre solennité du 2 novembre. Dans tout l'univers
+catholique, elle se célèbre avec une piété touchante. La capitale de
+l'Autriche, Vienne, la ville du plaisir par excellence, fait trêve ce
+jour-là à sa gaieté habituelle. Dans tous les cimetières, les tombes
+sont illuminées et ornées de fleurs nouvelles, couronnes et bouquets.
+Dans le peuple, on est convaincu que toute personne assez hardie pour
+traverser ce jour-là un cimetière, à minuit, y rencontrerait une longue
+procession de fantômes, à la suite desquels marchent toutes les
+personnes qui doivent mourir dans l'année. Un drame, intitulé _Le
+Meunier et sa Fille_, représente tous les ans à Vienne, la veille de la
+Toussaint, cette légende populaire: le long cortège funèbre parcourt
+continuellement la scène et pendant toute la représentation ce ne sont
+que larmes, soupirs et sanglots. L'Espagne et l'Italie ne sont pas moins
+empressées à rendre hommage à leurs morts. En Italie, ce sont les
+illuminations qui dominent dans l'ornementation des tombes. Les
+cimetières italiens sont la dernière expression des pompes humaines. Ils
+se composent de vastes galeries, encombrées de monuments remarquables,
+la plupart en marbre blanc. Les pauvres sont déposés en lignes
+régulières dans le champ attenant aux galeries. Chaque mort est marqué
+d'une pierre ou stèle (toutes sont semblables) hexagonale, en marbre
+gris, haute de deux pieds et précédée de lanternes au même niveau. Le
+jour de la Toussaint, des milliers de bougies sont allumées par des
+mains amies et placées dans ces lanternes; personne ne voudrait manquer
+à cette pieuse tradition. Pauvres morts, cela veut dire que les vivants
+veillent et ne vous oublient pas. Dans toutes les villes de France comme
+dans les plus simples hameaux, même spectacle touchant. À Paris, dès le
+matin, les cimetières se remplissent de monde, et le soir, lorsque les
+grilles se sont fermées sur le vide et le silence, il reste derrière la
+foule comme une vague traînée de parfums et une longue jonchée de
+fleurs.
+
+Les Parisiens, riches ou pauvres, viennent visiter leurs morts.
+
+Oui, le Parisien léger, sceptique, frondeur, qui a tout chansonné ou
+plaisanté, a gardé, intact et respecté, le culte des morts. C'est par
+centaines de mille que se comptent, dans la capitale, les visiteurs du
+1er et du 2 novembre. Toute tombe a ses souvenirs et, si quelqu'une
+reste oubliée, la brise lui apporte ses soupirs, les herbes folles et
+libres un manteau de verdure, l'oiseau, son ramage, prière au Créateur.
+
+Ce néant, ces cendres, cette poussière parlent un langage très éloquent,
+mais, hélas! qui n'est pas toujours écouté, car si l'égalité règne
+dessous la terre, l'orgueil vit quand même dessus.
+
+Les grands et les riches de ce monde, veulent encore rester grands et
+riches dans la mort et l'attester par le faste et l'élégance de leurs
+tombeaux.
+
+Le jour de la Toussaint, la foule nombreuse qui circule toute la journée
+dans ces champs de l'éternel repos, fait preuve de respect et de
+recueillement. Sans doute, il y a bien des promeneurs, des curieux
+cherchant là les émotions d'un spectacle nouveau, mais l'ensemble des
+visiteurs accomplit un pieux pèlerinage. Les toilettes sombres, les
+robes noires et les voiles de crêpe rappellent que le 2 novembre, est le
+grand anniversaire du deuil et de l'affliction.
+
+Bien des femmes aux visages pâles, aux yeux rougis par les larmes, les
+mains jointes, agenouillées sur la terre humide, s'absorbent dans une
+muette et douloureuse méditation.
+
+Bien des âmes désolées viennent là, se souvenir et prier, pendant que le
+ciel d'hiver gris et morne, comme s'il s'associait à l'angoisse
+générale, répand une glaciale tristesse sur ce jour qui fait saigner les
+cœurs, en mêlant tout à la fois aux peines présentes de la vie, les
+regrets du passé!
+
+Ah! c'est à la porte de tous les cimetières qu'on devrait inscrire cette
+épitaphe lue sur une tombe. «Ici le repos, là-haut le bonheur».
+
+
+
+
+DIXIÈME DEVOIR
+
+LE CULTE DES MORTS
+
+
+M. Félix Duquesnel écrit à ce sujet:
+
+Tous les peuples, depuis l'antiquité la plus profonde, ont eu le culte
+des morts.
+
+Tous, il est vrai, ne l'ont pas pratiqué de même manière, car les rites
+des funérailles sont divers, et empruntent leurs caractères particuliers
+aux croyances religieuses du peuple qui les accomplit. Mais partout,
+sous les formes différentes, se retrouvent toujours deux sentiments
+dominateurs, le respect de la mort et la notion de l'immortalité de
+l'âme.
+
+Qu'il s'agisse du premier ou du dernier de la nation, du plus illustre
+ou du plus humble, l'attitude de la foule reste semblable, parce que la
+sensation est toujours la même, et se traduit par le recueillement
+instinctif, le retour sur le passé, et l'appréhension de l'au-delà.
+
+C'est, d'ailleurs, une recherche curieuse à faire que celle de la forme
+des funérailles en général, et, en particulier, des funérailles
+solennelles, aussi bien chez les peuples de l'antiquité, que dans le
+monde moderne, avec les usages et les particularités symboliques qui les
+accompagnent.
+
+ * * * * *
+
+Chez les Égyptiens, les corps étaient embaumés. L'embaumement était,
+dans la vieille Égypte, un art merveilleux; les prêtres le pratiquaient
+avec une si étonnante habileté que leurs «momies» ont traversé des
+milliers d'années, et sont parvenues intactes jusqu'à nous. Tout le
+monde n'avait pas droit à ce privilège de conservation. Il fallait être
+un mort irréprochable pour entrer dans le laboratoire des prêtres et,
+d'abord, sortir victorieux du préalable jugement hiératique. Tous
+avaient le droit de déposer contre le mort, et celui-ci jugé criminel,
+son corps nu était abandonné en pâture aux fauves, tandis qu'absous, il
+avait droit aux solennelles funérailles.
+
+Les Hébreux pratiquaient aussi l'embaumement; mais chez eux,--moins
+habiles que les Égyptiens, qui avaient été leurs maîtres,--l'embaumement
+était l'exception réservée aux seuls riches et puissants. Les corps des
+citoyens pauvres ou de classes moyennes étaient mis en terre après avoir
+été enveloppés d'une toile, qu'on appelait le «lin vif»
+vraisemblablement un tissage d'amiante.
+
+La cérémonie funèbre, précédant l'enterrement, consistait surtout en
+chants mortuaires, hymnes et psaumes, dont s'accompagnaient les
+lamentations des parents. L'usage de pleureurs et pleureuses payés, qui
+d'ailleurs, s'est continué jusqu'à nous, au moins chez certains peuples
+et dans certaines provinces, date des Hébreux, qui le transmirent aux
+Romains.
+
+Chez les Hébreux,--bien que très grand fût le respect des morts--ceux
+qui avaient assisté à l'enterrement étaient considérés comme «impurs»,
+et tenus, comme tels, de se purifier par des ablutions. Il ne faut pas,
+d'ailleurs, voir dans ce rite, qui paraît singulier, une irrévérence
+vis-à-vis de la mort, mais simplement une de ces nombreuses précautions
+hygiéniques, très en usage dans le monde israélite, dont le culte à la
+fois paternel et préservateur avait souci, non seulement du salut de
+l'âme, mais aussi de la préservation sanitaire du corps.
+
+En Perse, où la notion de l'immortalité de l'âme est dogmatique, le
+corps était considéré comme une dépouille impure et méprisable; comme
+elle ne devait pas souiller de son contact, un des «éléments» qui
+étaient la base de la religion de Zoroastre,--l'eau, la terre, le feu,
+et l'air,--elle n'était donc ni noyée, ni enterrée, ni brûlée, mais
+abandonnée à la voracité des animaux sauvages, qui se chargeaient de la
+faire disparaître.
+
+Aujourd'hui encore les prières des prêtres ayant ouvert, à l'âme, les
+portes dorées du Paradis, le rite funèbre devient une réjouissance, et
+les parents et amis célèbrent, par des repas, des chants et des danses,
+la délivrance de l'esprit, vainqueur de la matière.
+
+En Grèce, le culte des morts et la cérémonie des funérailles prenaient
+une grâce singulière. Chez ce peuple élégant, la poésie dominait le rite
+et s'en emparait. Avant même que la mort eut donné la froide rigidité au
+cadavre, déjà les femmes lavaient le défunt, l'oignaient d'huile
+parfumée, le couronnaient de fleurs, le revêtaient de la robe de lin
+blanc, et l'exposaient sur le lit funèbre, paré de branches de
+laurier-thym, de laurier-rose et de myrte. La famille en pleurs veillait
+auprès du défunt, que les amis venaient visiter, jusqu'au moment où,
+enlevé par des porteurs, il était conduit au bûcher, s'il était brûlé,
+au champ de repos, s'il était enterré.
+
+S'il y avait incinération, les cendres étaient recueillies dans une
+urne, que conservait précieusement la famille;--si on confiait la
+dépouille à la terre, on la déposait dans une sorte de tombe, formée de
+briques ou carreaux de terre cuite. On y plaçait des gâteaux de miel,
+pour attendrir Cerbère, le chien à trois, têtes, gardien de l'enfer, et
+le rendre favorable; dans la bouche du mort, on mettait une pièce
+d'argent destinée à payer le passage du Styx, au batelier Caron, avare
+et farouche, qui ne travaillait pas gratis, et laissait errer les
+ombres, sur les bords du fleuve sacré si elles n'acquittaient pas le
+péage.
+
+Plus solennelles, plus compliquées encore, étaient les funérailles
+romaines, avec leur cortège de musiciens, d'histrions, de bouffons,
+ayant pour mission de distraire l'assemblée, de lui faire paraître le
+temps moins long, et d'empêcher qu'elle ne s'ennuyât à suivre le convoi.
+
+Les cérémonies duraient plusieurs jours, elles donnaient lieu à des
+sacrifices, et aussi à des repas, voire à des jeux et à des combats de
+gladiateurs. Là aussi, la mort était considérée comme une douleur pour
+ceux qui restaient, mais comme une délivrance pour celui qui abandonnait
+la vie.
+
+Pour avoir une idée de ce que pouvait être la magnificence des grandes
+funérailles romaines, il faut lire le récit de celles de César, elles se
+prolongèrent pendant plus de dix jours!
+
+ * * * * *
+
+Dans l'ancienne Gaule, les funérailles des chefs, sans avoir une pompe
+égale à celles des imperators romains, présentaient aussi une grande
+magnificence; la coutume était d'ensevelir le défunt, avec ses armes et
+ses bijoux, dans un cercueil de pierre, ainsi que parfois nous le
+révèlent les fouilles.
+
+Le repas de famille et d'amis qui suivait les funérailles était alors
+d'obligation et on vidait des coupes au «souvenir» et au «salut» du
+défunt. Cette coutume existe encore, en France, dans les campagnes et
+surtout dans le nord et l'ouest. Elle a, d'ailleurs, sa raison d'être,
+puisque c'est un réconfort pour les amis, parents et voisins, venus de
+loin, pour accompagner le défunt à sa demeure dernière.
+
+À partir de Clovis, premier roi chrétien, les funérailles royales
+devinrent conformes à la liturgie chrétienne, mais furent toujours
+entourées d'un grand luxe et se ressentirent encore des coutumes de
+l'antiquité.
+
+Il y avait même un usage des plus singuliers qui s'est continué jusque
+vers le douzième siècle, celui d'exposer, pendant quarante jours, dans
+le palais, couchée sur un lit de parade, l'effigie en cire du roi
+défunt, revêtue des habits royaux les plus riches, sceptre en main et
+couronne en tête.
+
+Pendant la période carlovingienne, les funérailles royales atteignirent
+le maximum de leurs richesses; on cite, entre autres, celles de Lothaire
+II, mort en 986. S'il faut en croire les chroniqueurs, elles coûtèrent
+plusieurs millions: «On éleva au fils de Louis d'Outremer,--dit l'un
+d'eux,--un lit magnifique, en or massif; son corps fut enveloppé d'un
+vêtement de soie, recouvert d'une robe de pourpre, ornée de pierres
+précieuses et brodée en or fin. Le lit, porté par les grands du royaume,
+était précédé des évêques et du clergé, tenant les évangiles et la
+croix. Au milieu d'eux, marchaient, poussant des gémissements, ceux qui
+portaient la couronne royale, le glaive, le globe et le sceptre. Les
+chevaliers suivaient chacun à leurs rangs, et le défilé dura plusieurs
+heures.»
+
+Les chroniques ont conservé et nous ont transmis le détail des
+funérailles royales. Il en est, comme on le voit, dont le luxe fut
+inouï, d'autres sont plus curieuses encore, par les combinaisons
+symboliques dont elles furent le prétexte, par la complication des
+cérémonies qui les accompagnèrent. Certaines eurent les allures d'un
+véritable spectacle, témoin celles du roi Charles IX, qui coûtèrent un
+million, dont moitié fut payée par le trésor royal, moitié par celui de
+la ville de Paris.
+
+ * * * * *
+
+Les dernières funérailles officielles de grand apparat furent celles du
+roi Louis XVIII, célébrées à Paris, ou mieux à Saint-Denis, le 23
+septembre 1824.
+
+Un cérémonial très compliqué, qui semble d'un autre âge, y fut réglé et
+mis en œuvre par le protocole de la maison royale; on vit les hérauts
+d'armes, les grands officiers de la maison jeter dans le caveau, où
+avait été descendu le cercueil, les insignes de leurs offices: épées,
+gantelets, et aussi la main de justice, le sceptre, la couronne; le roi
+d'armes prononça les traditionnelles paroles de succession: «Le roi est
+mort. Vive le roi!»
+
+Depuis, aucune occasion d'obsèques royales ne s'est présentée en France,
+puisque les divers souverains qui se sont succédé aux Tuileries n'y
+moururent pas, ni Charles X, ni Louis-Philippe, ni Napoléon III, morts
+en exil.
+
+
+
+
+ONZIÈME DEVOIR
+
+NOËL
+
+
+Noël est la fête des fêtes. La fête qui rappelle les légendes les plus
+exquises et des coutumes ravissantes, les plus poétiques de toutes.
+
+Heureux les enfants, heureux ceux qui croient à toutes ces légendes
+naïves!--N'est-ce pas Jean-Jacques Rousseau lui-même qui a dit, en
+parlant des petits: «Ils ne savent qu'aimer, ils refusent de croire aux
+vérités désolantes, leur erreur vaut mieux que le savoir des sages.»
+
+L'année touche à sa fin, et le sombre hiver accompagne ses derniers
+jours...
+
+La nuit est descendue depuis plusieurs heures sur la terre enveloppée de
+frimas. La neige immaculée recouvre les champs de son immense tapis, le
+givre habille de brillantes dentelles les arbres dépouillés de leur
+parure d'été. Le ruisseau, alourdi d'un épais manteau de glace, ne
+murmure plus sa douce chanson. Les oiseaux eux-mêmes sont sans voix et
+les fleurs sans parfums. La nature sommeille et semble engager, par son
+exemple, toutes les créatures au repos. Il est bientôt minuit... Au
+loin, l'âpre rafale du nord pousse vers l'horizon de grands nuages noirs
+qui s'agitent comme des géants, et les étoiles se détachent des sombres
+profondeurs du firmament, avec cette scintillation particulière aux pays
+froids. Il est bientôt minuit et cependant on veille; dans les maisons
+éclairées les oreilles attentives écoutent les bruits extérieurs; encore
+quelques instants, et le gai carillon des églises va se faire entendre.
+Dans les cités opulentes, comme dans les plus modestes bourgs, partout,
+à la ville et à la campagne la voix solennelle des cloches va inviter
+l'univers chrétien à la fête des fêtes qui se prépare... La grande nuit
+de Noël est commencée... cette nuit à jamais sainte et bénie, où le Ciel
+est venu faire alliance avec la terre, où Dieu, publiant ses splendeurs
+et sa gloire, est descendu pour sauver le monde.
+
+Cette nouvelle a mis la joie sur tous les fronts et dans tous les cœurs.
+Palais et chaumières ont fraternisé du même bonheur et des mêmes
+espoirs. Ce soir, au moment du souper, l'aïeul des humbles toits a mis
+dans l'âtre la bûche traditionnelle qui doit pendant plusieurs jours
+réjouir les regards de tous, et réchauffer ses membres fatigués. Les
+jeunes filles, pour célébrer cette belle fête, ont retrouvé les chants
+naïfs, les joyeux noëls du vieux temps, et le petit enfant de toutes les
+demeures, avant de regagner sa couchette, a furtivement caché dans la
+cheminée son joli soulier ou son modeste sabot, se doutant bien d'avance
+que le petit Jésus, son frère, viendrait y loger quelques douceurs. Il
+s'est endormi plein d'espérance, voyant en rêve le bel arbre de Noël
+tout couvert de feuillages et de fleurs, de jouets et de bonbons, et qui
+doit demain faire tant d'heureux.
+
+Ah! ce petit enfant s'endormant dans la nuit, le cœur rayonnant d'une
+douce attente, n'est-il pas l'image du monde enseveli dans les ténèbres
+depuis des siècles, et qui tressaille d'impatience à la venue du Messie
+promis? Tous ces beaux présents accompagnés de souhaits heureux et de
+bonnes paroles qu'apporte l'arbre de Noël, ne sont-ils pas un touchant
+symbole des présents que le Ciel veut faire à la terre et que le Christ
+apporte aux hommes? Il ne veut pas leur offrir des biens passagers, ni
+des joies éphémères, non, ses dons sont plus élevés que tout cela; il
+vient leur offrir son amour et sa vie qui doivent régénérer les âmes. Il
+vient apporter à tous, grands et petits, riches et pauvres, heureux et
+malheureux, les grâces de la vie éternelle. Il y a dix-neuf siècles que
+ce miracle d'amour s'accomplissait.
+
+Revenons maintenant aux grandes traditions du Christianisme et écoutons
+ce qu'elles nous apprennent sur cet ineffable mystère.
+
+Nous sommes à Bethléem, ville très peuplée de la Judée, et, de plus,
+encombrée, en ce moment d'étrangers amenés par l'édit de César-Auguste,
+ayant commandé le dénombrement de ses sujets.
+
+Joseph, charpentier à Nazareth, de la tribu de Juda, se voit donc forcé
+de venir à Bethléem pour obéir aux ordres de l'empereur. Il est
+accompagné de son épouse Marie, et tous deux, n'ayant pu trouver de
+place dans les hôtelleries de la ville, à cause de leur peu de
+ressources, sont obligés de chercher un refuge en dehors de l'enceinte
+de ses murs.
+
+Mille ans auparavant, David, roi, avait construit une forteresse à
+Bethléem, qui avait été son berceau; c'est là qu'il avait mené paître
+les troupeaux de son père et que Samuel l'avait sacré roi. Cette
+forteresse, tombée en ruines, servait d'asile aux voyageurs et à leurs
+bêtes de somme. Les bergers s'y mettaient aussi quelquefois à couvert
+avec leurs animaux. C'est dans cette grotte souterraine que Joseph et
+Marie (exténuée de lassitude, elle n'avait que quatorze ans) trouvèrent
+un abri contre les rigueurs de la saison.
+
+«Les renards ont leurs trous et les oiseaux du ciel, qui sont les
+familles les plus vagabondes, ont leurs nids»; seul, le Fils de Dieu, le
+Roi des rois, n'aura pas un lieu où reposer sa tête; «car il est dit que
+tout ce qui peut confondre l'orgueil humain sera rassemblé dans le
+spectacle de sa naissance.»
+
+L'heure solennelle est arrivée, il naît.
+
+La grotte sombre, qui sert d'étable, échappe à la rayonnante clarté du
+ciel d'Orient. Une poutre mal équarrie supporte comme une colonne la
+voûte naturelle. Dans cette obscurité l'enfant brille comme un astre,
+cette lumière manifeste sa divinité: c'est lui qui éclairera le monde.
+Un long voile effleure son visage, c'est celui de sa mère, masquée
+jusqu'aux yeux à la façon des Juives. Hélas! sa pauvre mère n'a ni douce
+laine, ni fin duvet pour recevoir son fils bien-aimé, il aura pour
+berceau une crèche garnie d'un peu de paille et de foin. Ses membres
+délicats vont être réchauffés par l'haleine des animaux, suivant ce
+passage d'Isaïe: «Le bœuf a reconnu son Maître, et l'âne, la crèche de
+son Seigneur.»
+
+Il y avait aux environs de Bethléem des bergers qui veillaient la nuit
+pour garder leurs troupeaux; ils demeuraient à mille pas de la ville,
+dans la tour d'Ader, bâtie au milieu des champs où Jacob conduisait ses
+bestiaux. Soudain, ils se virent entourés d'une éclatante lumière, ce
+qui les remplit de crainte; mais un ange parut aussitôt et leur dit: «Ne
+craignez point; je viens vous annoncer une nouvelle qui donnera de la
+joie à tout le peuple; Notre Sauveur est né aujourd'hui, et voilà la
+marque à laquelle vous le reconnaîtrez: un enfant revêtu de langes et
+couché dans une crèche.» Les bergers dociles furent à la crèche et
+adorèrent Dieu[6].
+
+Dans le même temps, des Mages, c'est-à-dire des savants, des grands du
+monde, des rois, partis de l'Extrême-Orient pour venir en Judée,
+quittèrent leurs États sans que rien les arrêtât, ni les longueurs de la
+route, ni les fatigues du voyage. Ils suivaient une étoile mystérieuse
+qui, les guidant, les amena à la grotte de Bethléem où les bergers
+venaient de s'agenouiller, là aussi, sans délibérer, sans raisonner,
+devant ce faible enfant, ils croient et ils adorent à leur tour.
+
+Ah! c'est que ce faible enfant, qui naît humble, pauvre, ignoré, vient
+accomplir des choses merveilleuses parmi les hommes. Il sera la lumière
+véritable qui doit éclairer le monde, et sera appelé le Soleil de
+justice et de vérité.
+
+C'est que ce pauvre enfant qui vient se revêtir de toutes les infirmités
+de la nature humaine, c'est Dieu, c'est le Sauveur qui va commencer le
+grand ouvrage de la Rédemption. C'est que cet humble enfant, qui sera
+nommé le Prince de la paix, et qui choisit pour naître le règne de
+César-Auguste, le plus tranquille de tous les règnes, vient pour écraser
+l'orgueil qui a perdu les anges et égaré le monde, l'orgueil, une
+perverse imitation de la nature divine, ainsi que le définit saint
+Augustin. Il vient inaugurer le règne de l'humilité, de la charité, du
+renoncement à soi-même et apprendre aux hommes à devenir doux et humbles
+de cœur.
+
+Cette morale est le renversement de toutes les croyances païennes et la
+régénération du genre humain. Oui, c'est Dieu qui vient s'attendrir et
+pleurer, non sur ses misères, mais sur les nôtres, et qui se fait petit
+enfant, parce qu'il veut être aimé, dit saint Pierre Chrysologue, et par
+sa faiblesse, solliciter nos cœurs; il nous engage, par cette touchante
+invitation, à venir à lui, comme les bergers et les mages allèrent à
+Bethléem, l'âme remplie de foi, d'adoration et d'amour.
+
+Au commencement du sixième siècle, saint Hormisdas, pape, du haut de la
+chaire de saint Pierre, disait aux fidèles: «Le voilà celui qui est Dieu
+et homme, c'est-à-dire la force et la faiblesse, la bassesse et la
+majesté; celui qui, étant couché dans une crèche, paraît au Ciel dans sa
+gloire. Il est dans le maillot, et les mages l'adorent; il naît parmi
+les animaux, et les anges publient sa naissance, la terre le rebute, et
+le Ciel le déclare par une étoile; il a été vendu, et il nous rachète.
+Attaché à la croix, il donne le royaume éternel; infirme qui cède à la
+mort, puissant que la mort ne peut retenir, couvert de blessures et
+médecin infaillible de nos maladies, rangé parmi les morts et qui donne
+la vie aux morts, qui naît pour mourir et qui meurt pour ressusciter, et
+qui par sa naissance et sa mort est venu délivrer les hommes de la
+tyrannie du démon.»
+
+Du reste, pour faire connaître cette naissance divine, prédite depuis
+tant de siècles, et qui était l'accomplissement de toutes les promesses
+faites par Dieu à nos pères, aux patriarches, aux prophètes, à Noé, à
+Abraham, à Jacob, à Moïse, à David, à Isaïe, le Ciel ne fit pas
+seulement des prodiges à Bethléem et en Judée, saint Pierre Damien
+rapporte que le roi Romulus, ayant dit, en bâtissant la ville, qu'un
+palais qu'il faisait construire ne tomberait point qu'une vierge
+n'enfantât, cet édifice s'écroula la nuit même où Jésus-Christ parut au
+monde. Vers le même temps le célèbre Apollon de Delphes, au rapport de
+Snidas, devint muet et cessa de rendre des oracles.
+
+Auguste l'ayant pressé de déclarer la raison de son silence, il répondit
+qu'un enfant hébreu, maître des dieux, lui fermait la bouche et le
+forçait de se confiner dans les enfers. Nicéphore ajoute que ce prince,
+étant retourné à Rome, fit dresser, à cause de cela, un autel dans le
+Capitole, avec cette inscription: «Autel du premier-né de Dieu.»
+D'autres auteurs écrivent que le même empereur aperçut, dans les nues,
+une vierge tenant un enfant entre ses bras.
+
+Quant à la grotte sacrée de Bethléem, quoi qu'aient pu tenter les
+infidèles et les païens, elle a traversé les siècles en faisant leur
+étonnement et leur admiration.
+
+Cette grotte nue, obscure, froide; cette caverne plutôt, au sol inégal,
+aux parois raboteuses, mais sanctifiée par la plus éclatante des
+merveilles, Châteaubriand nous la décrit ainsi dans son _Itinéraire de
+Paris à Jérusalem_:
+
+«La sainte grotte, dit-il, est irrégulière, parce qu'elle occupe
+l'emplacement irrégulier de l'étable et de la crèche. Elle a trente-sept
+pieds et demi de long (environ 12 mètres 37), onze pieds trois pouces de
+large (environ 3 mètres 78) et neuf pieds de haut (environ 2 mètres 97).
+
+«Les parois de ce roc sont revêtues de marbre et le pavé est également
+d'un marbre précieux. Ces embellissements sont attribués à l'impératrice
+sainte Hélène. Ce sanctuaire ne tire aucun jour du dehors et se trouve
+éclairé par la lumière de trente-deux lampes envoyées par différents
+chrétiens.
+
+Au fond de la grotte, du côté de l'orient, est la place où naquit le
+Rédempteur des hommes. Cette place est marquée par un marbre blanc,
+incrusté de jaspe et entouré d'un cercle d'argent radié en forme de
+soleil. On lit ces mots alentour: _Hic de Virgine Maria Jesu Christus
+natus est_ (c'est ici que Jésus-Christ est né de la Vierge Marie).
+
+Une table de marbre qui sert d'autel est fixée au flanc du rocher et
+s'élève au-dessus de l'endroit où le Messie naquit. Cet autel est
+éclairé par trois lampes dont la plus belle a été donnée par notre roi
+Louis XIII.»
+
+La crèche n'est pas de niveau avec le reste de la grotte et on y descend
+par deux degrés. C'est un enfoncement creusé dans la paroi du rocher; sa
+longueur est de quatre pieds, sa largeur, de deux; la voûte en est peu
+élevée et le bas est soutenu par une colonne de marbre qui remplace
+plusieurs pierres données à certaines églises. L'une d'elles, assez
+considérable, fut transportée à Rome, et de nos jours encore, on la
+vénère dans la basilique de Sainte-Marie-Majeure; elle est encastrée
+dans l'autel de la crypte de la magnifique chapelle du Saint-Sacrement.
+
+Mais revenons à la crèche creusée dans le rocher. Elle était revêtue de
+petites planches en bois formant la mangeoire proprement dite.
+Soigneusement recueillies, ces planches, berceau de l'Enfant-Dieu,
+furent apportées à Rome au VIIe siècle. La châsse qui les contient, en
+cristal monté sur un cadre d'argent incrusté d'or et de pierres
+précieuses, est due à la générosité de Philippe IV, roi d'Espagne. Cette
+châsse splendide reste renfermée dans un coffre de bronze, à trois
+serrures différentes et n'est exposée qu'une fois par an à la vénération
+publique, le jour de Noël.
+
+Jadis, l'empereur Adrien, en haine du christianisme, fit élever
+au-dessus de la grotte un temple à Adonis, espérant que cette
+profanation en abolirait le souvenir; mais les païens eux-mêmes
+montraient ce lieu avec respect, disant: «C'est ici que le Dieu des
+chrétiens a voulu naître.» Plus tard, les persécutions ayant cessé, on
+bâtit à la place du temple impie une magnifique église, autour de
+laquelle se groupèrent plusieurs couvents, saint Jérôme peut être
+regardé comme le fondateur de ces pieux établissements. Il invitait tout
+le monde à faire ce pèlerinage et à y choisir sa demeure. Il y attira
+sainte Paule et sainte Eustochie, qui assemblèrent des religieuses
+autour d'elles, comme lui avait assemblé des religieux. C'est alors que
+sainte Paule, remplie de dévotion, s'écriait devant cette caverne
+précieuse: «C'est ici le lieu de mon repos, parce que c'est la patrie de
+mon Dieu.»
+
+Pendant deux siècles, depuis la première croisade, si chaleureusement
+prêchée par Pierre l'Ermite, l'an 1096, jusqu'à la huitième et dernière,
+en 1270, et où saint Louis, roi de France, mourut sous les murs de
+Tunis, les saints lieux furent continuellement conquis par les Croisés
+et repris par les infidèles, finalement restés maîtres de la Palestine,
+tout en respectant l'objet de notre foi.
+
+Il est à remarquer qu'on célèbre trois messes en la solennité de Noël
+(dont le nom vient ou de l'abréviation d'_Emmanuel_, Dieu avec nous, ou
+de la corruption de _natalis dies_, jour natal), ainsi que l'explique le
+pape saint Grégoire: «L'une à minuit, par rapport à la naissance
+temporelle de Jésus-Christ en l'étable de Bethléem, qui s'est faite
+selon un prophète, lorsque toute la nature était dans un profond silence
+et que la nuit était au milieu de sa course; l'autre au point du jour,
+par rapport à sa résurrection, qui s'est faite vers le lever du soleil;
+la troisième en plein jour, par rapport à sa naissance éternelle, qui a
+été sans ténèbres et dans une splendeur inaccessible.»
+
+L'usage des trois messes prit d'abord naissance à Rome à cause des 3
+stations indiquées par les papes pour le service divin. La première à
+Sainte-Marie Majeure pour la nuit, la deuxième à Saint-Athanase pour le
+point du jour et la troisième à Saint-Pierre pour la messe du jour.
+
+À notre tour anéantissons-nous devant le Verbe éternel, humilions nos
+fronts; nous n'avons point pour chanter sa grandeur et ses perfections
+infinies la harpe d'or des séraphins, les actes d'amour des anges ou les
+adorations des saints; notre langage borné ne pourrait traduire les
+extases du paradis.
+
+Louange à Marie, dont la divine maternité est le principe de notre
+salut! Gloire à Dieu, au plus haut des Cieux, et paix sur la terre aux
+hommes de bonne volonté, l'éternité bienheureuse sera leur récompense!
+
+ * * * * *
+
+Les réjouissances de la fête de Noël remontent aux temps les plus
+reculés de l'Église. C'est une des fêtes les plus anciennes du
+christianisme. Les historiens religieux ne sont pas absolument d'accord
+sur la date exacte de son institution. Suivant les uns, c'est l'évêque
+Télesphore qui l'établit en l'année 138; mais on célébrait alors
+l'anniversaire de la naissance du Christ à des époques variables, tantôt
+au mois de janvier, tantôt au mois de mai. C'est dans le cours du
+quatrième siècle que Cyrille, évêque de Jérusalem, demanda au pape Jules
+Ier d'ordonner une enquête parmi les docteurs d'Orient et d'Occident sur
+le véritable jour de la nativité de Jésus-Christ. Les théologiens
+consultés s'accordèrent pour désigner, le 25 décembre, ou plutôt le jour
+correspondant, car le calendrier grégorien n'existait pas encore, et
+c'est depuis lors que la fête de Noël est restée fixée à cette époque.
+
+L'Église a conservé cette coutume; mais les cérémonies de Noël ont subi,
+suivant les temps et les pays, de notables modifications, le seul trait
+qui leur soit resté commun, c'est qu'elles ont toujours exprimé la
+réjouissance; toutefois, cette gaieté s'est traduite d'une façon plus ou
+moins originale.
+
+Au moyen-âge, dans l'Église d'Occident, la fête était représentée par
+des jeux scéniques; des personnages récitaient des compositions
+religieuses autour de la crèche où reposait l'Enfant Jésus. Joseph et
+Marie, assis à ses côtés, jouissaient en silence de la gloire de leur
+divin fils. Ce spectacle, innocent d'abord, ne tarda pas à dégénérer en
+des bouffonneries qui rappelaient d'assez près la fête des fous; c'est
+alors que l'autorité ecclésiastique le supprima. Cependant quelques
+églises en conservèrent les traces dans un office appelé l'office des
+pasteurs. Le peuple chantait les _noëls_, cantiques versifiés en patois
+ou en langue vulgaire, dont quelques-uns étaient remarquables à force de
+simplicité et de naïveté. Il y a à peine un siècle, à Valladolid, dans
+la dévote et catholique Espagne, on représentait encore, au milieu des
+églises les mystères de la Nativité.
+
+Les personnages qui étaient en scène portaient des masques grotesques et
+des habits d'un goût douteux. Ils étaient accompagnés par les
+castagnettes, les tambours de basque, les guitares et les violons. Puis
+tout à coup, les femmes et les jeunes filles entraient en danse, portant
+à la main des cierges allumés. En quelques endroits, on faisait
+collation pour être mieux en état de supporter les fatigues de la nuit.
+
+C'est de là que sont venus les réveillons dont l'habitude subsiste
+encore, quoique bien amoindrie, aujourd'hui.
+
+Ils commencèrent au moyen-âge. Dans ce repas, la gaieté, jusqu'alors
+contenue, se donnait un libre cours; si _Noël_ tombait un vendredi, le
+pape autorisait l'usage de la viande en signe d'allégresse et aussi,
+prétendent quelques théologiens, parce qu'en ce jour «le Verbe s'est
+fait chair». Dans les familles on bénissait la bûche de Noël, que l'on
+arrosait de vin et autour de laquelle on se livrait à des libations.
+C'est dans cette coutume sans doute qu'il faut voir l'origine de l'arbre
+de Noël, si fêté en Alsace et dont on retrouve l'usage en la plupart des
+pays chrétiens.
+
+Au treizième siècle, d'après les plus vieilles chroniques françaises, on
+donnait à ses amis, pour les fêtes de Noël, des gâteaux appelés
+_niueles_ et un poulet rôti; on chantait, dit sainte Palaye, des
+cantiques appelés _noëls_, où la naissance du Christ, l'adoration des
+mages et des bergers, étaient célébrées dans un langage naïf.
+
+Chaque province avait ses _noëls_. Ceux de La Monnoye, en patois
+bourguignon, ont beaucoup de réputation. Leur auteur, un poète et un
+érudit, mort au commencement du siècle dernier, avait recueilli ces
+poésies populaires pour se délasser de travaux plus sérieux. Elles
+forment aujourd'hui la meilleure part, sans contredit, de son bagage
+littéraire. Lorsque les noëls de La Monnoye parurent en 1701, ils
+acquirent promptement une célébrité telle qu'on chantait les refrains
+partout, même à la cour où les beaux seigneurs s'amusaient à parler le
+patois bourguignon. Comme les couplets étaient spirituels et assez
+malins, en dépit de leur apparente naïveté, l'autorité ecclésiastique
+s'émut; elle crut voir dans le succès de ces noëls une raillerie des
+choses saintes et une tendance à l'impiété.
+
+Le recueil de La Monnoye fut déféré à la censure de la Sorbonne, qui eut
+le bon esprit de l'absoudre.
+
+La _bûche de Noël_ ou _tréfoir_ donnait lieu à une fête de famille; on
+appelait la bénédiction du ciel sur la maison. La distribution du _pain
+de Calandre_ avait le même but.
+
+Cette fête marquait si bien l'allégresse universelle que le mot de Noël
+devint synonyme de réjouissance. Aux entrées des rois et dans toutes les
+solennités, le cri de _Noël! Noël!_ retentissait sur les places
+publiques.
+
+Dans le midi de la France, la fête de _Noël_ est l'objet de
+manifestations spéciales rappelant le souvenir de certains usages
+païens. La veille de Noël, au lieu de jeûne et de mortifications, on
+ouvre la fête par un grand souper. La table est dressée devant le foyer
+où pétille, couronné de lauriers, le _cariguié_, vieux tronc d'olivier
+desséché que l'on a conservé toute l'année avec soin pour cette
+solennité. Avant de s'asseoir à table, on procède à la bénédiction du
+feu, pratique qui sent terriblement l'idolâtrie. Le plus jeune enfant de
+la famille s'agenouille devant le feu et le supplie, en répétant les
+paroles consacrées que lui souffle son père ou un des anciens du
+village, «de bien réchauffer pendant l'hiver les pieds frileux des
+petits orphelins et des vieillards infirmes, de répandre sa clarté et sa
+chaleur dans toutes les mansardes prolétaires, de ne jamais dévorer
+l'éteule du pauvre laboureur, ni le navire qui porte les marins dans les
+mers lointaines.» Puis il bénit le feu, c'est-à-dire qu'il l'arrose
+d'une libation de vin cuit, à laquelle le cariguié incandescent répond
+par des crépitations joyeuses. Puis on se met à table. Après le souper,
+on se réunit en cercle autour du cariguié et l'on chante des noëls
+jusqu'à minuit, l'heure à laquelle on se rend en masse à la première
+messe.
+
+Les protestants ne fêtent pas moins la _Noël_ que les catholiques.
+Calvin cependant, par réaction contre la multiplicité des fêtes, avait
+voulu qu'à Genève celle de Noël fût remise au dimanche suivant. Mais
+l'antique usage a prévalu, et c'est peut-être en Angleterre dans un pays
+protestant, que la fête de Noël a le plus de solennité, sous le nom de
+fête de «Christmas».
+
+
+
+
+DOUZIÈME DEVOIR
+
+LA FÊTE DES ROIS
+
+«De grand matin
+J'ai rencontré le train
+De trois grands rois qui partaient en voyage;
+De grand matin
+J'ai rencontré le train
+De trois grands rois le long du grand chemin».
+
+
+Parlons de cette fève souveraine qui donne la royauté pendant quelques
+heures, et apporte des instants de plaisir et de douce joie à la famille
+et aux amis, réunis autour du gâteau.
+
+La fête des Rois se célèbre avec plus d'enthousiasme depuis quelques
+années; le Français à l'esprit toujours frondeur, aime à crier: Vive le
+Roi! en République.
+
+Dans toutes les familles on achète le traditionnel gâteau ou la modeste
+galette à la fève. Riches et pauvres, petits et grands tiennent à se
+donner un reflet de royauté, l'espace d'une soirée au moins--car le
+titre de Roi a conservé tout son prestige.
+
+Aussi a-t-on vu de temps en temps parmi les bijoux les plus en vogue de
+nouvel an, tantôt l'épingle _petit Pierre_ en souvenir de Mme la
+duchesse de Berry; le _cœur vendéen_ de Charette, tantôt l'Étendard
+_Jeanne d'Arc_, la broche _Blanche de Castille_ et le collier _François
+Ier_. Après cela on a fabriqué un bijou royaliste d'un nouveau genre,
+une fève en or émaillé, fleurdelisé s'ouvrant en breloque sur le
+portrait l'un des membres de la famille royale.
+
+Vraiment la Mode, qui ne craint pas, elle, d'être détrônée, est une
+maligne souveraine se glissant partout, que vous en semble? Mais
+revenons à la fête qui nous occupe.
+
+Certains écrivains prétendent que la cérémonie du Roi de la Fève tire
+son origine des Saturnales se célébrant à Rome aux calendes de janvier.
+En ce jour, les maîtres du monde, ces vertueux pères conscrits,
+voulaient bien admettre à leur table sur le pied d'égalité, image
+fortunée de l'âge d'or, disaient leurs poètes parasites, les esclaves,
+pâture habituelle des lions de l'amphithéâtre. Caprice dérisoire,
+gentillesse féroce, car le cirque et les mines se rouvraient le
+lendemain.
+
+Dans ces repas romains, on portait un gâteau divisé en autant de parts
+qu'il y avait de convives; un enfant, représentant Apollon et caché sous
+la table, était consulté par ces mots; _Phœbe Domine?_ par corruption de
+_Fabæ Domine_, seigneur de la fève; et chacun des assistants désignés
+par lui recevait sa part des mains de l'amphitryon.
+
+Le Roi du festin était, chez les Romains, un convive ayant autorité sur
+les autres pour animer la fête; parfois cette royauté se tirait au sort
+avec les dés.
+
+Les ordonnances de l'élu du festin consistaient à commander de boire
+plus ou moins, de chanter, d'improviser ou de réciter des vers, de jouer
+à tel ou tel jeu.
+
+Les Romains eux-mêmes tenaient cet usage des Grecs, qui en usaient de la
+sorte pour l'élection de leurs magistrats. C'est par allusion à cette
+coutume que Pythagore disait: _A Fabis abstine_ (ne vous mêlez pas du
+gouvernement). Ses disciples, après sa mort, ayant altéré sa doctrine,
+traduisirent sans plus de façon: _Ne mangez pas de fèves_. C'est sans
+doute dans ce sens qu'Horace, continuant leur erreur, dit: _Faba
+Pythagoris amica_.
+
+Il est possible que la religion, tout en s'emparant des temples païens,
+se soit aussi assimilé, en les épurant, les usages druidiques,
+scandinaves et romains enracinés dans les populations; mais cependant
+tout porte à croire que la Fête des Rois a une origine essentiellement
+religieuse. Les Pères de l'Église et les grandes traditions bibliques
+sont là pour nous le rappeler.
+
+À la naissance du Christ, trois Rois Mages, guidés par une étoile
+mystérieuse, vinrent à la crèche de Bethléem adorer l'Enfant-Dieu[7].
+
+Ils étaient trois sans compter leur suite, Gaspard, Balthazar et
+Melchior, représentant, au pied du Messie, les trois branches de
+l'humanité: Melchior, les descendants de Sem; Gaspard, ceux de Cham, et
+Balthazar, ceux de Japhet; ils venaient de l'Orient de la partie qu'on
+nomme Arabie Heureuse, Ces trois souverains qui s'agenouillent aux pieds
+de l'Enfant divin, c'est la richesse inclinée devant la pauvreté; la
+force devant la faiblesse; et c'est aussi le symbole de la barbarie qui
+se soumet à la puissance nouvelle, à l'idée de justice et de fraternité.
+
+Ces hommes illustres sont appelés Mages dans l'Évangile, non qu'ils
+fussent des enchanteurs ou des magiciens suivant une signification du
+mot mage, mais parce qu'ils étaient très savants dans les choses
+naturelles et doués d'une grande sagesse. Mage, était le nom que les
+Perses et la plupart des peuples d'Orient donnaient à leurs docteurs,
+comme les Hébreux les appelaient scribes; les Égyptiens, prophètes; les
+Grecs, philosophes; et, les Latins, sages. L'Église leur donne aussi le
+titre de Roi, qui semble fondé sur ces paroles: _Les Rois de Tharse et
+des Îles offriront des présents. Les Rois d'Arabie et de Saba
+apporteront des dons_.
+
+Ces Mages franchissent donc les obstacles à la lueur d'une étoile
+mystérieuse qui les guident. Cette étoile disparaît lorsqu'ils entrent à
+Jérusalem, la cité où règne le tout-puissant Hérode, mais elle se
+rallume à la porte de la ville pour les diriger vers Bethléem. Rien de
+plus bref que ce texte, mais sur ce canevas l'imagination populaire va
+exécuter des broderies merveilleuses.
+
+C'est ici le cas de rappeler ce qu'on lit à ce sujet dans la _Légende
+Dorée_: d'après ce récit, le voyage dura 12 jours, du 25 décembre au 6
+janvier, et pendant ce laps de temps les voyageurs ne prirent ni repos,
+ni nourriture ils n'en éprouvèrent pas une seule fois le besoin. Plus
+ils approchaient, plus l'étoile brillait, elle avait la figure d'un
+enfant, et c'était la même, aperçue par les bergers. L'astre, sa mission
+terminée, disparut dans un puits, où la Vierge Marie allait puiser de
+l'eau. La légende ajoute que lorsque les fidèles approchent et se
+penchent sur l'orifice du puits, on leur couvre la tête d'un linge,
+alors, celui qui est digne de voir aperçoit l'étoile se promener à fleur
+d'eau d'une paroi à l'autre du puits, selon le mouvement dont les astres
+accomplissent leurs cours célestes; mais le miracle ne s'opère que pour
+ceux qui ont le cœur pur.
+
+À peine entrés dans la grotte, les Rois Mages se prosternèrent devant
+l'enfant jusqu'à terre; ils le reconnurent pour le vrai Dieu,
+l'adorèrent avec respect et lui offrirent leurs trésors: de l'or pour
+honorer sa royauté, de l'encens pour faire hommage à sa divinité; de la
+myrrhe pour rendre témoignage de sa vie passible et mortelle.
+
+Le premier des Mages, Melchior, était un vieillard ayant de longs
+cheveux blancs et une longue barbe, il offrit au nouveau-né l'or,
+symbole de la royauté. Cet or n'était autre que les trente pièces
+frappées par Terah, père d'Abraham; Joseph les avait passées au
+trésorier de la reine de Saba pour le prix des parfums qui servirent à
+embaumer le corps de Jacob, et la reine de Saba en fit présent à
+Salomon.
+
+Le second Mage, Gaspard, était un jeune homme imberbe, aux fraîches
+joues: il présenta l'encens, offrande qui signifiait que Jésus était
+Dieu.
+
+Le troisième Balthazar, était un homme de quarante ans, portant toute sa
+barbe; il offrit la myrrhe, signe que le Fils de l'homme devait mourir.
+
+En échange de ces présents, les Mages reçurent un des langes de Jésus,
+que la Vierge leur donna pour qu'il leur servît à attester les prodiges
+qu'ils conteraient de leur voyage. Les Égyptiens ayant mis en doute leur
+parole, les Mages leur proposèrent une épreuve. On apprêta un grand feu,
+où les infidèles jetèrent leurs livres qui furent aussitôt dévorés; mais
+les Mages y ayant jeté à leur tour le lange de Jésus, on le vit s'élever
+doucement sur les flammes et, quand elles se furent éteintes, retomber
+intact sur les cendres.
+
+Les Mages partirent laissant leur âme et leur cœur dans cette étable, où
+ils avaient compris la voie, la vérité et la vie.
+
+Il leur fallut bien des mois pour faire au retour le chemin qu'à l'aller
+ils avaient fait en 12 jours tant leurs pays étaient lointains et tant
+avait été grand le miracle de leur voyage. Rentrés chez eux dans les
+Indes, ils se firent apôtres et renversèrent les idoles de Mithra. Ils
+ne furent toutefois baptisés que plus tard par saint Thomas, apôtre des
+Indes.
+
+Après la mort et la résurrection de Notre-Seigneur, étant allé dans le
+pays des Mages saint Thomas les trouva encore pleins de santé. Il leur
+apprit tout ce qui s'était passé en Judée, concernant le Messie, les
+instruisit des mystères de la Religion, les baptisa et les fit prêtres,
+afin qu'ils pussent à leur tour évangéliser les nations; ils firent
+alors vœu de pauvreté et furent consacrés évêques des pays dont ils
+étaient rois.
+
+Dieu leur fit la grâce de les rappeler à lui presque en même temps. Le
+jour de Noël de l'année 69, les saints personnages connurent qu'ils
+allaient bientôt mourir, et cette nouvelle leur vint de leur étoile. Le
+matin du 1er janvier, Melchior, âgé de 130 ans, s'éteignit le premier et
+fut enseveli par les deux survivants. Six jours après, Balthazar, âgé de
+109 ans, pendant qu'il célébrait l'office de l'Épiphanie, fut tué à
+l'autel d'un coup de lance par un païen. Comme on plaçait son corps dans
+la tombe de Melchior, le mort fit un mouvement pour donner place auprès
+de lui à son compagnon de sépulture. Six jours se passèrent; ce fut au
+tour de Gaspard de mourir quoiqu'il n'eût environ que 90 ans.
+
+Quand le cortège funèbre eut conduit le dernier Mage au mausolée où
+dormaient les premiers, on vit les portes s'ouvrir et les deux morts se
+lever debout de chaque côté pour accueillir leur frère. Leurs saintes
+dépouilles furent plus tard transportées de la Perse à Constantinople,
+par les soins de l'impératrice Hélène et déposées dans l'auguste
+basilique de Sainte-Sophie. Elles furent ensuite apportées à Milan où
+elles restèrent plus de 600 ans dans l'église Eustorgienne; l'an 1163,
+l'empereur Frédéric Barberousse ayant pris et saccagé la ville de Milan,
+les reliques des Rois Mages furent emportées par de pieuses mains en
+Allemagne, à Cologne, où, depuis lors, elles sont conservées
+précieusement[8]. L'Église Grecque donne à la fête des Rois Mages le
+vénérable et mystérieux nom de _Théophanie_ qui signifie _apparition
+divine_. Les Orientaux appellent encore cette solennité les _Saintes
+Lumières_, en mémoire du baptême que, dans les premiers temps du
+christianisme, on conférait ce jour et aussi en mémoire du baptême de
+N.-S. dans le Jourdain. On sait que le baptême est appelé dans les
+Pères: _illumination_, et ceux qui l'ont reçu: _illuminés_.
+
+La fête de l'Épiphanie, instituée pour perpétuer le souvenir de la venue
+des Mages à Bethléem, était célébrée autrefois avec beaucoup de
+solennité.
+
+On regardait comme une heureuse chance d'être roi de la fève, et suivant
+Montluc, il était d'usage de s'aborder au début de l'année par ces mots:
+«Je suis aussi ravi de vous avoir rencontré que si j'étais roi de la
+fève.»
+
+À toutes les époques de la monarchie française les Empereurs, les Rois,
+les Princes se faisaient un devoir d'assister à cette fête solennelle.
+En ce jour, le roi très chrétien de France venant à l'offrande déposait
+de l'or, de l'encens et de la myrrhe, comme un tribut à Notre-Seigneur.
+
+Au moyen-âge, les fidèles présentaient les mêmes dons et quelquefois des
+fèves; bénites par le prêtre ils les remportaient ensuite dans leurs
+maisons comme un gage de bonheur pour eux et leurs familles. Cet usage a
+disparu depuis longtemps, seule la coutume du gâteau, inspirée aussi par
+la piété naïve des âges de foi, a survécu.--«Pour honorer la royauté des
+Mages, on élisait au sort, dans chaque famille, un roi pour cette fête
+de l'_Épiphanie_. Dans un festin animé d'une joie pure et qui rappelait
+celui des noces de Galilée, on rompait un gâteau et l'une des parts,
+celle qui recelait une fève, servait à désigner le convive, auquel était
+échue cette royauté d'un moment. Deux portions du gâteau étaient
+détachées pour être offertes à l'Enfant Jésus et à Marie en la personne
+des indigents qui se réjouissaient aussi, en ce jour du triomphe du Roi
+humble et pauvre. Les joies de la famille se confondaient encore une
+fois avec celles de la religion. Les liens de la nature, de l'amitié, du
+voisinage se resserraient autour de cette table des Rois, et si la
+faiblesse humaine pouvait apparaître quelquefois dans l'abandon du
+festin, l'idée chrétienne n'était pas loin et veillait au fond des
+cœurs.
+
+Heureuses encore aujourd'hui les familles au sein desquelles la fête des
+Rois se célèbre avec une pensée chrétienne!» Au sens absolu du mot,
+c'était une fête morale, dont le but devait être de ramener les fidèles
+à des pensées d'humilité; il était à coup sûr dans le vrai ce vieux
+chroniqueur du temps de saint Louis disant, qu'on avait institué cette
+fête «pour faire une leçon annuelle aux Roys de la terre de recognoistre
+Dieu comme plus grand et plus puissant Roy qu'ils ne le sont».
+
+Vers le XVe siècle, en France chaque maison avait son gâteau et son roi,
+et pour imiter en tout les us de la cour on donnait à ce roi, auquel
+toute la famille était tenue d'obéir, des officiers. Rien d'ailleurs,
+sauf le cri de: _le Roi boit_, poussé simultanément chaque fois qu'il
+portait la coupe à ses lèvres, ne le distinguait des autres convives,
+ses sujets. L'oubli de ce cri sacramentel était immédiatement puni. On
+barbouillait de noir la face du délinquant, sans doute en mémoire du
+page éthiopien figurant à la suite du roi Balthazar à l'adoration de la
+crèche.
+
+Au siècle suivant, au lieu d'un _Roi_, on créait à la Cour de France une
+_Reine_, la veille de l'Épiphanie au souper, et le lendemain, le
+monarque en personne menait cette reine en grande pompe à la messe.
+L'Estoile, dans son _Journal de Henri III_, raconte le fait avec une
+naïveté qui ravit: «Le roi, en souvenir des présents des rois mages,
+apportait à l'offrande trois boules, deux de cire, l'une recouverte
+d'une feuille d'or, l'autre saupoudrée d'encens, et la troisième faite
+de cette gomme odorante que l'on nomme myrrhe.
+
+La _Reine_ de la fève allait à son tour à l'offrande immédiatement après
+Sa Majesté à qui elle faisait la révérence en allant à l'autel et en
+revenant.
+
+La messe finie, cette reine éphémère, superbement vêtue, revenait au
+Louvre accompagnée du roi et de la reine et au bruit des fanfares.
+
+On raconte que le valet de chambre du cardinal Fleury, par une délicate
+flatterie, réunit, le jour des rois à la table de son maître, onze
+convives plus âgés que le cardinal qui était nonagénaire, de sorte que
+ce fut au ministre qu'échut l'honneur de tirer le gâteau comme étant le
+plus jeune.
+
+Voilà comment le cardinal Fleury à 92 ans remplit les fonctions de
+l'enfant du festin.
+
+La Révolution qui ne se contentait pas de détruire les grandes choses et
+s'occupait aussi des petites, la Révolution, qui avait aboli les rois et
+les reines sur les jeux de cartes et décrété, en date du 22 vendémiaire
+an II, de faire retourner les plaques de cheminées ayant des armes, des
+couronnes ou des fleurs de lis, s'imagina également de faire interdire
+le gâteau des Rois. En cette ère de démence 1793, on dénonça et on
+poursuivit les pâtissiers qui firent et vendirent des gâteaux des rois
+cette année-là.
+
+Voici le curieux compte-rendu de la délibération de la Commune à ce
+sujet.
+
+«Le président ayant montré un gâteau confisqué, on applaudit et aussitôt
+un arrêté est pris contre les _confectionneurs_ et les _mangeurs_; il
+commence ainsi:
+
+«Considérant que les pâtissiers qui font des gâteaux à la _fève_ ne
+peuvent avoir de bonnes intentions, que même plusieurs particuliers en
+ont commandé sans doute dans l'intention de conserver l'usage
+superstitieux de la fête des ci-devant rois (mages), nous, réunis au
+conseil, interdisons, sous peine de _haute trahison_, la confection et
+la vente des dits gâteaux.»
+
+Partout en Europe, du nord au midi, on célèbre les Rois.--En Allemagne
+particulièrement cette fête donne lieu à une foule de scènes
+semi-religieuses dont le peuple, protestant ou catholique, est très
+friand, et rappelant un peu nos représentations des _mystères_, au
+moyen-âge.
+
+Ce sont généralement les enfants pauvres qui jouent le rôle des Rois
+mages; c'est la misère qui met entre leurs mains un sceptre en bois et
+qui attache à leurs fronts une couronne de papier d'argent. L'un d'eux
+porte toujours au bout d'un bâton une grande étoile dorée qu'il fait
+scintiller de son mieux en l'agitant continuellement. Ainsi équipés,
+aussi pittoresquement que possible et prenant leur rôle au sérieux, ils
+s'en vont à plusieurs lieues à la ronde pendant toute une semaine donner
+leur représentation et recueillir des offrandes.
+
+Partout ils sont bien reçus. À peine entrés dans la demeure, les
+habitants se groupent autour d'eux. Ils chantent alors quelque ballade,
+quelque légende naïve, et terminent par leurs vœux à l'assemblée.
+
+«Aux maîtres et maîtresses de la maison, nous souhaitons une belle table
+en or, avec un beau plat d'argent dessus et un bon poisson frit dedans.
+
+Nous souhaitons à l'aïeul de longs jours; à l'enfant, des jouets, des
+bonbons et qu'il soit sage; à la jeune fille, un fiancé fidèle et à la
+jeune femme un berceau de soie où sera couché un beau petit enfant comme
+Jésus dans sa crèche.»
+
+Au bout de ces récits ils disent _Amen_. Chacun leur remet son obole,
+puis, ils tirent une longue révérence pleine de dignité, comme il
+convient à des rois qui prennent congé et s'en vont sous d'autres toits
+chercher de nouveaux _Kreutzers_.
+
+En France, dans quelques provinces, ces antiques traditions se sont
+aussi conservées. Nous lisons:
+
+«Encore en Normandie, en plein dix-neuvième siècle, le voyageur qui
+traverse à minuit, la veille des _Rois_, ces riches campagnes, voit
+danser et courir dans les ténèbres, aussi loin que sa vue peut
+s'étendre, des milliers de feux; c'est le moment, en effet, où chaque
+fermier, suivi de sa famille ou de sa _mesnie_, comme on disait au vieux
+temps, chacun armé d'une _gouline_, ou torche de paille enflammée au
+bout d'une perche, secoue en courant autour des pommiers une pluie
+d'étincelles sur les branches, afin de les rendre fertiles. Des tronçons
+des goulines entassés, on fait un feu de joie, autour duquel on danse;
+puis la cérémonie s'achève à table, en face de l'âtre pétillant, autour
+d'un énorme gâteau et de force brocs de cidre.
+
+Dans certaines parties de la Beauce, la fête des _Rois_ a conservé le
+caractère religieux et naïf des âges écoulés. Là, les habitants n'ont
+presque rien changé à leur cérémonial d'autrefois, relativement au
+gâteau, et le Parisien du boulevard Montmartre qui assisterait à une de
+ces réunions se croirait transporté en plein moyen-âge.
+
+Au commencement du souper, on nomme un président, c'est presque toujours
+la personne la plus âgée et la plus respectée parmi les convives. Avant
+d'entamer le gâteau traditionnel, un enfant, le plus jeune garçon de la
+famille, monte sur la table. Puis le président coupe une première
+tranche de gâteau et demande à l'enfant: «Pour qui ce morceau?» L'enfant
+répond: «Pour le bon Dieu.» Cette part, en effet, est mise de côté et
+sera donnée au premier pauvre qui se présentera. D'habitude, il ne se
+fait pas attendre, presque toujours ils sont trois ou quatre au dehors,
+hommes et femmes, épiant à travers les fentes de la porte et attendant
+l'occasion d'exprimer leur demande. Quand le moment est venu, l'un d'eux
+chante sur un ton dolent:
+
+«Honneur à la compagnie
+De cette maison;
+Nous souhaitons année jolie
+Et biens en saison,
+Nous sommes d'un pays étrange,
+Venus en ce lieu,
+Pour demander à qui mange
+La part du bon Dieu.»
+
+Il s'interrompt alors pour crier: «La part à Dieu, s'il vous plaît!»
+Puis tous chantent en chœur:
+
+«Les Rois! les Rois! Dieu vous conserve.
+À l'entrée de votre souper
+S'il y a quelque part de galette,
+Je vous prie de nous la donner.
+Puis nous accorderons nos voix
+Bergers, bergerettes.
+Puis nous accorderons nos voix,
+Sur nos hautbois.»
+
+L'enfant apporte alors aux pauvres la tranche de gâteau réservée en
+disant: «Voilà la part à Dieu.»
+
+Mais cet usage ne se borne pas à la seule Normandie et à la seule
+Beauce; dans l'Angoumois, par exemple, on fait dans les campagnes la
+même cérémonie avec de légères variantes. Il est même probable que les
+habitants du littoral jusqu'à Bayonne, se livraient aussi autrefois à
+des danses nocturnes, remplacées depuis par le gâteau des rois. En fait
+de joie, les Aquitains et les Gascons ne le cèdent à peuple qui vive.»
+
+Eh bien! nous aussi, Bretons fidèles aux vieilles coutumes, prenons part
+à la joie générale. Le gâteau est servi, la fève s'est révélée,
+trinquons ensemble: Le Roi boit.
+
+Vive le Roi!
+
+
+
+
+TREIZIÈME DEVOIR
+
+LE CARÊME ET LE MERCREDI DES CENDRES
+
+
+Parlerons-nous du carnaval? Non.
+
+Les Quarante Heures qui commencent le dimanche gras pour finir le mardi
+soir auraient suffi pour le mettre en fuite: d'ailleurs, le carnaval, ce
+fringant cavalier, que jadis on nous représentait poudré d'or, habillé
+de soie, pimpant et souriant, ce carnaval dont les échos bruyants
+retentissaient dans presque toutes les villes de France est bien déchu
+de ses antiques splendeurs. Ses paillettes frétillantes et ses flonflons
+légers, ses grelots carillonnants et ses masques mystérieux, tout cela a
+fait à peu près son temps.
+
+Nous avons encore les batailles de fleurs et de confettis, projectiles
+inoffensifs que la mode protège, mais nous n'avons plus comme nos pères
+la folie du plaisir--la lutte pour la vie a tué l'insouciance--de plus,
+nous sommes piqués de la tarentule politique et cette vilaine bête-là
+nous a joué et nous jouera bien des mauvais tours que l'aimable carnaval
+n'a jamais connus. Ajoutons à cela la fièvre de l'or et des jouissances,
+une maladie tout à fait fin de siècle qui ne nous ramènera pas à l'âge
+d'or, cette ère de bonheur n'a dû exister précisément que parce qu'on
+n'avait pas besoin d'or pour vivre heureux--et l'on comprendra pourquoi
+le caractère des Français, nés gais et spirituels, a fini par devenir
+morose.
+
+La cérémonie des cendres attire toujours une grande affluence de pieux
+fidèles--chacun vient, s'identifiant à l'esprit de l'Église et aux
+prières du prêtre, incliner son front et recevoir les cendres de la
+pénitence.
+
+C'est aujourd'hui, suivant l'expression de saint Bernard, que commence
+le saint temps de carême, temps de combat et de victoire pour les
+chrétiens, par les armes du jeûne et de la pénitence. Saint Augustin dit
+que le jeûne établi dans l'Église est autorisé et par le Nouveau et par
+l'Ancien Testament. Dans le Nouveau, Jésus-Christ a jeûné 40 jours et 40
+nuits. Dans l'Ancien, Moïse et Elie ont jeûné un pareil nombre de jours
+de suite. C'est pour cela sans doute, ajoute ce saint docteur, que
+Jésus-Christ parut entre Moïse et Elie à la transfiguration, afin de
+marquer plus authentiquement ce que l'apôtre dit au Sauveur: que la loi
+et les prophètes lui rendent témoignage. On ne pouvait prendre dans
+toute l'année un temps plus convenable pour le jeûne de Carême que celui
+aboutissant à la passion de Notre-Seigneur. De plus, l'Église, mère
+prévoyante, s'occupant aussi bien des intérêts temporels que spirituels
+de ses enfants, a pensé avec raison qu'à l'époque du printemps une
+nourriture moins succulente et plus mesurée, ne pouvait être que très
+favorable à la santé.
+
+Pendant ce saint temps de Carême, le chrétien doit travailler plus
+consciencieusement encore à la réforme de lui-même, mener une vie plus
+régulière et plus remplie de bonnes œuvres. Il doit s'abstenir des
+danses, des festins, des spectacles, et en général de tous les plaisirs
+bruyants.
+
+Les anciens, pendant les jours de deuil et de jeûne, n'usaient ni de
+bains, ni de parfums; ils entendaient beaucoup plus sévèrement que nous
+les austérités de la pénitence. Notre-Seigneur ne veut d'exagération en
+rien, il recommande avant tout la pureté et la simplicité d'intention.
+
+«Prenez, chrétiens, dit saint Ambroise, des manières aisées, ouvertes,
+une expression gaie et contente. Dieu demande que vous agissiez sans
+affectation, sans vanité, sans fard, sans hypocrisie, afin que vous ne
+paraissiez pas vendre votre jeûne pour ainsi dire. Il ne faut pas que ce
+soit une tristesse et un chagrin de travailler à votre salut en prenant
+un air sombre et pleureur, qui dise que vous jeûnez et faites
+pénitence.»
+
+La délicatesse des constitutions ne permet plus aujourd'hui les jeûnes
+rigoureux suivis dans la primitive Église, mais la mortification se
+présente sous tant de formes, dans l'ordre moral surtout, qu'il est aisé
+pour l'âme pieuse de la mettre continuellement en pratique. Renoncer à
+un désir très permis, réprimer une impatience, pardonner une offense du
+fond du cœur, retenir un bon mot, qui ferait preuve d'esprit mais
+blesserait le prochain, sont des actes de mortification très agréables
+au Ciel.--Que de gens sont obligés de vivre en dehors de leurs goûts. Eh
+bien, qu'ils se donnent le mérite du renoncement à eux-mêmes, et d'un
+parfait abandon aux desseins de Dieu, ils en trouveront leur récompense
+dès ici bas, dans la paix et la sécurité que cette soumission volontaire
+leur procurera en attendant les récompenses éternelles.
+
+Depuis des siècles, les Cendres sont regardées comme le symbole de la
+pénitence et la preuve sensible des regrets et de l'affliction: Je
+m'accuse moi-même, dit Job parlant au Seigneur, et je fais pénitence
+dans la poussière et dans la cendre. Thamar, voulant témoigner sa
+douleur, met de la cendre sur sa tête. Les Israélites, effrayés à
+l'approche d'Holopherne, offrent des sacrifices à Dieu, la tête couverte
+de cendre, Mardochée consterné à la nouvelle du malheur qui menace toute
+sa nation, se revêt d'un sac et se couvre la tête de cendre. Jérémie
+dans ses lamentations parle des vieillards qui par esprit de pénitence
+se sont couvert la tête de cendre. Daniel joint au jeûne et à la prière,
+la cendre pour apaiser le Seigneur irrité contre son peuple. Le roi de
+Ninive, craignant les châtiments du Ciel, descend de son trône, se
+couvre d'un sac et s'asseoit sur la cendre. Les Machabées accompagnent
+leurs jeûnes solennels de la cérémonie des cendres, et ils s'en couvrent
+la tête.
+
+Les théologiens chrétiens de l'Égypte recommandaient dès les premiers
+temps la pratique du jeûne: saint Clément d'Alexandrie croit que le
+démon, qui persécute ceux vivant dans la bonne chair, inquiète moins les
+gens maigres et vivant dans l'abstinence.
+
+Le jeûne par motif de religion est de toute antiquité. On l'observait
+dans l'Inde, en Assyrie, en Phénicie, en Égypte. Dans ce dernier pays,
+suivant Hérodote, pendant les jours de jeûne et pendant les sacrifices
+offerts aux dieux, les assistants se flagellaient mutuellement. Les
+Grecs et les Romains avaient prescrit des jeûnes solennels en l'honneur
+de certaines divinités. La pratique du jeûne était très répandue parmi
+les anciens peuples de l'Amérique. Des habitants de Saint-Domingue se
+préparaient par des jeûnes solennels à la récolte de l'or. Les mandarins
+chinois prescrivent des jeûnes publics pour obtenir la pluie et le beau
+temps. On défend alors aux bouchers de débiter de la viande; ces jeûnes
+s'observent scrupuleusement. Les mahométans de toutes les sectes jeûnent
+pendant la lune du Ramazan, parce qu'ils prétendent que le livre du
+Coran fut dicté à Mahomet à cette époque. De brillantes illuminations
+ornent les minarets des mosquées pendant toutes les nuits de cette lune.
+
+En 789 l'empereur Charlemagne prononça la peine de mort contre quiconque
+n'observerait pas les austérités du carême. Les temps sont bien changés
+aujourd'hui, il est avec le ciel des accommodements et les austérités du
+carême sont bien légères, grâce à quelques redevances imposées au profit
+de l'Église.
+
+Dans la nouvelle loi, la cérémonie des Cendres n'a pas été moins en
+usage que dans l'ancienne: Jésus-Christ, reprochant à ceux de Corozaïm
+et de Berzaïde leur endurcissement et leur indocilité, dit que, si les
+miracles qui ont été faits chez eux avaient eu lieu à Tyr et à Sidon,
+ces villes eussent fait pénitence avec le sac et la cendre. Les anciens
+conciles ont toujours joint les cendres à la pénitence. Saint Ambroise
+dit que la cendre doit distinguer le pénitent et saint Isidore, évoque
+de Séville, dit que ceux qui entrent en pénitence reçoivent des cendres
+sur leur tête pour connaître qu'en suite du péché ils ne sont que
+poussière et que cendre, suivant l'expression même de Dieu.
+
+À l'époque des pénitences publiques, les grands coupables se
+présentaient à la porte de l'église, le mercredi des Cendres ou les
+premiers jours de carême, revêtus d'un sac, les pieds nus, attendant les
+cendres dans la douleur et la contrition. Jadis aussi, nos rois très
+chrétiens, les reins ceints d'une corde et la tête couverte de cendres,
+s'en allaient processionnellement dans les différentes églises de la
+capitale, pour demander à Dieu le succès de leurs armes ou la cessation
+d'un fléau.
+
+Aujourd'hui malheureusement cette loi de la pénitence est bien oubliée
+dans certaines grandes villes où l'on attend le carême pour commencer le
+Carnaval. Quel relâchement! Comme le dit saint Augustin, les hommes,
+étant tous pécheurs, doivent tous être pénitents. C'est ce sentiment
+d'humilité qui porte tous les fidèles, même les plus innocents, à
+recevoir les cendres: les princes, comme leurs sujets, les prêtres, les
+évêques, les cardinaux, comme le pape lui-même. La seule distinction
+respectueuse que l'on fasse pour Sa Sainteté, c'est de lui imposer les
+cendres en silence, et sans lui rappeler les mémorables paroles que Dieu
+adressa à Adam au moment de sa désobéissance, et par lesquelles le
+prêtre commence la cérémonie des Cendres. «Souvenez-vous, hommes, que
+vous êtes poussière et que vous retournerez en poussière.» Après cela,
+les paroles de l'Église sont toutes de pardon et de bénédiction «parce
+que Dieu a plus de miséricorde encore que l'homme n'a de méchanceté».
+L'Église termine en exhortant tous les chrétiens d'une manière
+pathétique et dans le sens du prophète Joël, à rendre utile et salutaire
+la cérémonie des Cendres.
+
+Ne vous réformez pas seulement au dehors, disent les Pères de l'Église;
+c'était un usage fort ordinaire autrefois de déchirer ses habits dans
+les transports du deuil et de la douleur. On en voit cent exemples dans
+l'Écriture sainte, mais cela au demeurant ne remonte pas les âmes, non
+plus que de se frapper la poitrine et de se jeter le front dans la
+poussière. Dieu ne se contente pas des marques extérieures de pénitence.
+Il faut les accomplir avec l'esprit de foi qui les rend efficaces. La
+réception des cendres est un acte d'humilité, conformez-vous y, mais
+pensez que Dieu exige, avant tout, une confession sincère, des regrets
+intérieurs, un cœur contrit et repentant.
+
+Nous empruntons aux Anciens Conciles la manière dont on mettait en
+pénitence les grands pécheurs à la cérémonie du mercredi des Cendres.
+«Tous les pénitents se présentaient à la porte de l'église couverts d'un
+sac, les pieds nus et avec toutes les marques d'un cœur contrit et
+humilié. L'évêque ou le pénitencier leur imposait une pénitence
+proportionnée à leurs péchés. Puis ayant récité les psaumes de la
+pénitence on leur imposait les mains, on les arrosait d'eau bénite et on
+couvrait leurs têtes de cendres.» Voilà quelle était la cérémonie du
+jour des Cendres pour les pécheurs publics dont les fautes énormes
+avaient eu du retentissement et causé du scandale.
+
+Les cendres qu'on distribue aux fidèles à l'ouverture de la
+Sainte-Quarantaine sont le résidu, par la combustion, des rameaux,
+bénits et portés processionnellement l'année précédente, le jour de
+Pâques Fleuries, et dont les restes ont été soigneusement conservés.
+
+Quelques écrivains disent que cette cérémonie fut instituée au concile
+de Bénévent l'an 1091; d'autres, au contraire, font remonter cette
+institution au pape saint Grégoire le Grand.
+
+
+
+
+QUATORZIÈME DEVOIR
+
+LE RAMEAU BÉNIT
+
+
+Que je t'aime déjà, petit rameau bénit. Ce matin, lorsque je t'ai
+détaché de la forêt de verdure qui encombrait les abords de l'église, tu
+m'étais encore indifférent; mais à présent tu m'es cher, parce que le
+prêtre a fait descendre sur toi les bénédictions du Ciel, et que je t'ai
+porté à la suite des fidèles sur les voies triomphales du clergé.
+
+Au jour des Rameaux, la procession se fait hors de l'église, qui reste
+fermée, pendant ce temps-là, pour figurer le Ciel, fermé à l'homme
+pécheur, jusqu'à la mort de Jésus-Christ. Avant de rentrer dans
+l'église, on s'arrête à la porte, pour chanter l'hymne _Gloria laus_,
+chant de joie en l'honneur de Jésus-Christ, à l'occasion de son entrée
+triomphante dans Jérusalem.
+
+Cette hymne paraît avoir été composée pour la cérémonie de ce jour, par
+Théodulphe, évêque d'Orléans, au IXe siècle. L'histoire rapporte même
+que Louis le Débonnaire, assistant à la procession, à Angers, le
+dimanche des Rameaux, entendant chanter cette hymne, en fut si touché,
+qu'il fit mettre en liberté et rétablir dans son siège l'évêque
+d'Orléans, ayant encouru sa disgrâce. Chaque strophe de cette hymne est
+chantée, par des enfants ou par des clercs, en dedans de l'église, qui
+est, en ce moment surtout, la figure du Ciel, dont le péché nous a
+exclus; après chacune des strophes suivantes, la première est répétée,
+en dehors de l'église, par le clergé et par le peuple; figure de
+l'Église militante, qui semble vouloir mêler sa voix à celle de l'Église
+triomphante, pour chanter les louanges de Jésus-Christ, son Roi et son
+Sauveur.
+
+Après le chant de cette hymne, le sous-diacre, et en plusieurs endroits
+le célébrant lui-même, frappe à la porte de l'église, avec le bâton de
+la croix, pour signifier que le Ciel, fermé aux hommes par le péché,
+leur a été ouvert par la croix et la mort de Jésus-Christ. C'est pour
+rendre cette allégorie plus sensible, que le célébrant, en frappant à la
+porte de l'église, chante en latin les paroles d'un Psaume exprimant le
+désir de voir la porte du temple s'ouvrir, pour laisser entrer le Roi de
+gloire. Après cette cérémonie, les portes de l'église s'ouvrent; et la
+procession rentre, en chantant une antienne contenant le récit de
+l'entrée triomphante de Jésus-Christ dans Jérusalem.
+
+Le dimanche des Rameaux est donc l'un des plus solennels de l'année.
+
+«Dites à la fille de Sion (c'est-à-dire à la ville de Jérusalem, dont la
+montagne de Sion fait partie--les Hébreux donnant souvent aux villes le
+nom de fille), dites-lui: voici votre Roi qui vient à vous, dans un
+esprit de douceur et de conciliation.»
+
+Et la multitude prodigieuse, accourue à Jérusalem pour célébrer la fête
+de Pâques, sortit pour aller au-devant du divin Maître, l'accompagnant
+de ses hommages et de ses bénédictions. Les uns étendaient leurs
+vêtements sur son passage, les autres jonchaient de feuillages les rues
+qu'il devait parcourir pour se rendre au Temple. Ni Salomon, qui en fut
+le fondateur, ni les pontifes, qui y officiaient avec tant d'éclat, nul
+autre avant Jésus n'avait jamais reçu pareil honneur. Toute la foule,
+portant des palmes et des branches d'olivier à la main, criait: «Hosanna
+au fils de David; béni soit celui qui vient au nom du Seigneur.» Car
+Jésus-Christ avait accompli un miracle, dont les habitants de Jérusalem
+avaient été les témoins, et qui s'était répandu dans toute la Judée. Il
+avait ressuscité Lazare, cet homme mort et descendu au tombeau depuis
+quatre jours. Voilà le prodige que le peuple avait admiré et qui lui
+avait donné une si haute idée de la puissance du Christ. Ce n'étaient
+que transports de joie et acclamations de toutes parts, et personne, à
+cet instant n'aurait pu croire que, cinq jours après, ces chants
+d'allégresse se changeraient en cris de mort!
+
+Voilà cependant bien le peuple, toujours le même, mobile, changeant,
+alors, comme aujourd'hui. Oui, un souffle suffit pour faire déborder la
+marée du flot populaire... et détourner son cours... les masses sans
+réflexion, sans raisonnement suivant l'impression du moment, s'élevant
+et s'abaissant avec la même facilité, se laissent entraîner presque à la
+même heure dans les directions les plus contraires.
+
+Mais les prophéties faites depuis quatre mille ans devaient s'accomplir,
+et il fallait que le Fils de Dieu mourût pour racheter le monde.
+
+Dans la primitive Église, le dimanche des Rameaux porta différents noms.
+On l'appela souvent le dimanche d'indulgence, à cause de la
+réconciliation solennelle des pénitents publics et le baptême des
+catéchumènes ayant lieu ce jour-là; actuellement il n'en a conservé que
+deux, qui sont le dimanche des Rameaux et celui de Pâques Fleuries «à
+cause des fleurs dont on faisait autrefois des bouquets qu'on portait
+sur de hautes tiges à la procession et que l'Église avait bénites avec
+les rameaux d'arbres.»
+
+_Pascha floridum_, d'où les Espagnols ont donné le nom de Floride à
+cette contrée de l'Amérique, parce qu'ils l'avaient découverte le jour
+de Pâques Fleuries, l'an 1543.
+
+Tout le monde connaît la légende de Pâques fleuries qui commence à Noël.
+Ce jour-là ou plutôt ce soir-là, dans certaines localités de Bretagne et
+de Normandie, des jeunes filles en quête d'un mari s'en vont, en secret,
+couper en revenant de la messe de minuit, un petit rameau de pommier, à
+cette époque bien gris, bien desséché, qu'elles placent, avec toutes
+sortes de précautions, dans une fiole pleine d'eau et qu'elles
+suspendent devant la fenêtre de leur chambrette, pour que le rameau
+précieux et mystérieux reçoivent le plus possible d'air et de soleil
+pouvant lui rendre quelques instants la vie. Si un seul bouton vient à
+poindre et à s'épanouir sur la tige avant Pâques, la jeune fille à
+laquelle la branche appartient est certaine d'entrer en ménage avant la
+fin de l'année; si la floraison est générale, ce qui est excessivement
+rare, l'heureuse propriétaire jouira en ce monde d'un bonheur parfait,
+et cueillera sur sa route une abondante floraison de joie et de plaisir.
+C'est ce qui s'appelle une pâque fleurie. Il va sans dire que les
+partisanes de sainte Catherine n'ont jamais vu verdir le moindre
+bourgeon.
+
+Dans certaines villes, on ne se contente pas, pour la solennité des
+Rameaux, de quelques brins de buis, d'une tige de romarin ou d'une
+branche de laurier. À Paris, ces simples rameaux rapportent environ six
+cent mille francs chaque année; ils donnent, pendant quelques jours un
+aspect particulier aux halles que le buis et le romarin, expédiés de la
+Normandie, de la Bretagne et des Cévennes, remplissent de leurs amères
+senteurs. Pour parler comme le chemin de fer qui les apporte il en passe
+là, de 50 à 60 tonnes chaque année et il n'y en a jamais assez. Tous les
+petits camelots de la rue se transforment en marguilliers installés à la
+porte des églises. Le métier est bon, car la botte de 50 centimes
+débitée brin par brin rapporte 2 à 3 francs; et c'est ainsi que ces
+rameaux vendus aux halles de Paris produisent environ 600.000 francs par
+an.
+
+À Rome surtout, la fabrication des palmes, faites avec art, devient
+pendant une semaine un commerce important; s'il y a des rameaux depuis
+10 centimes, pour que chacun puisse avoir le sien, il y a aussi des
+palmes qui se vendent jusqu'à 20 francs et même plus. À Saint-Pierre de
+Rome, les palmes du clergé sont conservées jusqu'au carême suivant; on
+les brûle alors et leur résidu sert à la cérémonie des Cendres, présidée
+solennellement par le Saint-Père, à la chapelle Sixtine.
+
+Une seule famille a le droit, dans la ville éternelle, de fabriquer ces
+rameaux, si nombreux pendant la semaine sainte, et voici à quel
+événement elle doit ce privilège:
+
+Lorsque Sixte V fit élever par l'architecte Fontana l'obélisque de
+porphyre rouge sans hiéroglyphe et d'un seul morceau (c'est le plus
+grand travail de cette pierre qu'on connaisse), dont le fils de
+Sésostris avait orné en Égypte le temple du Soleil, et qui, enlevé
+d'Héliopolis par Caligula, était venu ensuite embellir les jardins de
+Néron, lorsque le pape dis-je, fit élever ce magnifique obélisque sur la
+place Saint-Pierre, défense formelle, sous peine de mort, fut faite au
+peuple de prononcer un seul mot. On craignait que ses exclamations
+n'eussent troublé les ingénieurs ou empêché leurs ordres d'arriver
+jusqu'aux ouvriers.
+
+Tout à coup, au moment décisif, quand le monument est presque dressé,
+les cordes se relâchent, elles mollissent et menacent, en s'allongeant,
+de laisser retomber cette aiguille, haute de 24 mètres et du poids de
+500,000 kilogrammes; elle va se briser sur le pavé et broyer de ses
+éclats des centaines de personnes.
+
+Tous les yeux sont fixes et les poitrines haletantes; l'anxiété est à
+son comble... Soudain, au milieu du silence général, une voix puissante
+s'écrie: «_Acqua, acqua alle funi_. De l'eau, de l'eau aux cordes.»
+Cette idée, émise par un jeune marin est un trait de lumière; les cordes
+sont inondées, elles se raffermissent, elles se resserrent, le travail
+peut être continué, et quelques minutes après, l'obélisque triomphant
+vient s'asseoir sur ses quatre lions d'airain, au milieu de cette place
+superbe où tant de siècles doivent le contempler.
+
+Ce jeune marin de San Remo, près Gênes, s'appelait Guillemo Bresca; le
+pape le fit appeler et lui demanda quelle récompense il désirait pour
+l'immense service qu'il venait de rendre. Bresca n'en voulut pas
+d'autres que celle de pouvoir fabriquer seul, à Rome, les palmes des
+Rameaux. Depuis cette époque, lui et ses descendants ont toujours joui
+de ce monopole.
+
+Rameaux verdoyants où le palmier et l'olivier se mêlent à tant d'autres
+feuillages, soyez vénérés. Que chaque fidèle vous emporte dans sa
+chambre et vous place au fond de son lit, près du bénitier que vos
+fleurs délicates parfumeront d'une odeur toute suave et céleste!
+
+Cher petit rameau que je tiens entre mes mains, ta vue fait naître dans
+mon cœur les plus douces pensées; viens, rameau bénit, faire alliance de
+protection avec le bénitier qui contient la goutte d'eau sainte qui,
+soir et matin, descend sur nos fronts pour purifier nos âmes... Toujours
+tu as porté bonheur, et en ce moment même, tu me rappelles cette branche
+d'olivier que la colombe rapporta autrefois vers l'arche, en signe de
+paix. Tu me fais souvenir encore de ces palmiers superbes qui
+ombrageaient Jérusalem et demeurèrent sacrés; selon la remarque d'un
+Père de l'Église, le palmier s'éleva pendant plusieurs siècles sur les
+ruines de la cité déicide, et, par un trait de la Providence, échappa
+seul aux ravages des Romains.
+
+Dans bien des pays existe encore cette pieuse coutume de suspendre aux
+petits lits des enfants, comme un talisman de bonheur, le rameau bénit
+qui appelle sur eux la protection du Ciel, et nous apparaît comme un
+abrégé de toutes nos croyances.
+
+Rameaux précieux, tes branches embaumées sont un appel à nos âmes qui
+doivent aussi fleurir pour la vertu et s'épanouir en bonnes œuvres. Il
+est rapporté, dans une touchante et pieuse légende, que les rameaux des
+prédestinés reverdissent dans leur tombe. Oui, leur fraîche verdure
+parle du Ciel; elle symbolise à nos regards l'espérance des chrétiens,
+appelés à conquérir la vie éternelle.
+
+
+
+
+QUINZIÈME DEVOIR
+
+LE VENDREDI SAINT
+
+
+Hier, Jeudi Saint, nous avons eu sortie l'après midi, toutes les élèves
+sont allées visiter les sépulcres, généralement très beaux. En voyant
+l'affluence des fidèles dans les chapelles et dans les églises on se
+dit, avec une profonde joie au cœur, que la Foi n'est pas morte dans
+notre douce France, et cependant que ne tente-t-on pas pour l'affaiblir,
+l'ébranler, l'arracher même des consciences? Voilà plusieurs années
+qu'on a commencé et l'œuvre néfaste se continue toujours. Aujourd'hui,
+hélas! d'après l'odieux arrêté du ministre de la marine, on a proscrit
+l'hommage rendu à Dieu le Vendredi-Saint, à bord de tous nos navires.
+
+On sait que, le jour du Vendredi-Saint, les bâtiments de nos escadres
+mettaient leurs pavillons en berne. Cette tradition n'était pas spéciale
+à la marine de guerre, elle est générale dans la marine de commerce et
+même de plaisance. Mais à présent, les francs-maçons ont découvert que
+cet usage hautement clérical, constitue, non seulement une insulte à la
+liberté de conscience, mais encore un outrage à la République. Non, il y
+avait point danger pour la République parce que, un jour par an, le
+pavillon était amené à mi-mât sur nos navires de guerre, et cet usage,
+loin d'offenser la conscience de nos marins, était, au contraire,
+absolument conforme à leurs sentiments religieux et à leurs aspirations
+de croyants.
+
+C'est égal, les sectaires auront beau faire et dire, ils passeront avec
+leurs stupides théories et nous verrons un jour cette tradition
+séculaire reprendre ses droits.
+
+Le Vendredi-Saint me rappelle une petite historiette que j'ai entendu
+quelquefois raconter à mon vieil oncle Edmond, qui, jadis, sillonna les
+mers, quand il était capitaine au long cours. Alors il était fort jeune
+et débutait dans la carrière comme second à bord d'un grand navire de
+commerce du Havre, naviguant en ce moment aux confins de l'Atlantique.
+
+Je laisse parler mon oncle.
+
+«Le Jeudi-Saint, je fus trouver mon capitaine et lui demandai quel genre
+de vivres il faudrait distribuer le lendemain à l'équipage en ce jour
+anniversaire de la mort de Notre-Seigneur, jour que tous les chrétiens
+respectent; parfois même, ceux qui se posent en libres-penseurs.
+
+Mon capitaine était franc-maçon. À cette époque les FF [symbole
+franc-maçon: trois points] n'avaient pas pour but de déchristianiser la
+France.
+
+La franc-maçonnerie était alors une société de secours mutuels, une
+association philanthropique consistant à l'exercice de la bienfaisance,
+l'étude de la morale universelle et la pratique de toutes les vertus.
+Les adeptes devaient donc se reconnaître comme frères et s'entr'aider en
+quelque lieu qu'ils se trouvassent, à quelque nation, à quelque rang
+qu'ils appartinssent. On comprend que beaucoup de marins faisaient
+partie de la franc-maçonnerie qui leur rendait tant de services à
+l'étranger, particulièrement en cas de naufrage.
+
+À ma question le capitaine me répondit. Nous ne pouvons pas forcer à
+faire maigre les hommes dont le service en mer est toujours pénible,
+n'ayant d'ailleurs rien de passable à leur offrir.
+
+--Cependant, capitaine...
+
+Le capitaine m'interrompit. «Oui, oui, je sais que vous êtes un fervent
+catholique. Eh bien! soit; consultez les hommes, et que chacun dise s'il
+veut faire gras ou maigre.
+
+Je me rendis donc au gaillard d'avant où nos hommes prenaient leurs
+repas du soir: «Matelots, leur dis-je, vous savez que demain est un
+grand jour de deuil pour tous les chrétiens. Moi, je vous engage à faire
+maigre, mais vous êtes absolument libres de manger ce que vous voudrez.»
+
+Tous répondirent sans hésitation: «Nous ferons maigre.»
+
+Cette réponse me fit plaisir, je la portai de suite à mon capitaine et
+lui demandai ce qu'on servirait aux officiers.
+
+«Les officiers seront libres aussi, répondit-il, quant à moi je
+reconnais que cela m'est un peu indifférent, mais n'importe, faisons un
+petit arrangement. Voilà bien des jours que nous ne pêchons rien qui
+vaille; eh bien! tendez vos grosses ligne d'arrière et, si vous prenez
+un beau poisson je m'engage à faire maigre toute la journée...
+
+J'avoue que, le soir en jetant hameçons et harpons, je dis tout bas et
+bien dévotement une petite prière à Marie, l'Étoile des mers, la
+Protectrice des marins.
+
+Le lendemain j'étais de quart de 4 heures à 8 heures du matin. Vers 6
+heures, j'entends soudain un bruit insolite, je regarde et j'aperçois un
+gros poisson qui se débattait et frappait fortement le navire de sa
+queue. Je cris, comme c'est l'habitude dans ces agréables circonstances:
+«Bonne pêche! bonne pêche!» Les hommes du quart arrivent en courant l'un
+d'eux armé d'une longue gaffe dont le crochet était très aigu. Le
+poisson faisait force résistance. Il fallut six hommes pour le haler à
+bord. Le capitaine, entendant tout ce mouvement et persuadé que nous
+avions fait une belle capture, arrive à son tour. En effet, c'était un
+poisson appelé par les marins tazar, nom nullement scientifique, l'un
+des meilleurs de la haute mer; sa longueur était de 1m 60.
+
+Il y avait de quoi régaler tout l'équipage, officiers et marins:
+
+«Que dites-vous de ma pêche? dis-je au capitaine qui souriait.
+
+--Que je vous félicite, et que je n'ai qu'une parole.
+
+--C'est très bien, mon capitaine, mais, ce qui serait encore mieux, ce
+serait de reconnaître que ce beau poisson, qui, pour nous, est monté du
+fond de l'abîme, comme la manne en Égypte tombait du haut du ciel, nous
+vient aussi de Dieu.
+
+C'est la récompense qu'il nous envoie pour n'avoir pas voulu enfreindre
+sa loi et avoir respecté le grand deuil du Vendredi Saint.»
+
+Et mon oncle termine toujours sa petite narration, en se frottant les
+mains d'un air de conviction satisfaite, et ajoute: «Voilà comment
+l'équipage de notre navire, notre navire ce point perdu dans l'immensité
+des mers, sut rendre à notre Sauveur, ce jour-là, les honneurs qui lui
+sont dus.»
+
+
+
+
+SEIZIÈME DEVOIR
+
+LA PREMIÈRE COMMUNION
+
+
+Je viens de passer une semaine bien agréable à la maison. Notre
+excellente supérieure, à la demande de maman venue me chercher, m'a
+octroyé la permission d'assister à la première communion de mon jeune
+frère. Le temps a favorisé ces grandes solennités, et demain, sous
+l'égide d'une bonne religieuse, je retournerai à mon cher couvent.
+
+J'ai donc assisté à la première communion et à la confirmation du
+collège Saint-Sauveur, et le dimanche suivant à la paroisse, aux
+hommages rendus à Jeanne d'Arc.
+
+La première communion, c'est la fête par excellence de l'enfance. Comme
+elle émeut délicieusement les âmes. Elle apporte comme un parfum de
+pureté et d'innocence charmant tous les âges, l'âge mûr et même la
+vieillesse. Chers enfants, on aime à vous contempler, votre lèvre est
+souriante, votre regard radieux. Le bonheur s'épanouit sur tous ces
+frais visages, que les soucis de l'existence, le poids des années n'ont
+point encore flétris.
+
+La parole du Seigneur leur appartient aussi:
+
+«Laissez venir à moi les petits enfants»; et plus tard, à toutes les
+étapes de la vie, la vision de ce beau jour évoque les plus suaves
+pensées. On se rappelle cette félicité sans mélange, à laquelle ne
+s'ajouta jamais l'arrière-goût d'amertume qui se retrouve au fond de
+toutes les joies humaines. Ce souvenir est plus doux qu'aucun autre.
+
+Les pompes religieuses du collège Saint-Sauveur sont particulièrement
+belles et recueillies. La procession de la première communion, qui est
+en même temps celle du Très Saint-Sacrement, puisqu'elle a toujours lieu
+le jeudi de la Fête-Dieu, se déroule le soir, à la lueur des étoiles et
+à la lumière des cordons de feux, étincelant de tous les côtés. La
+procession serpentant sous les grands cloîtres, souvenir d'un passé
+lointain, a quelque chose de particulièrement imposant et grandiose.
+
+Chaque année, sans se répéter jamais, maîtres et élèves savent varier
+les décors et leur donner un nouvel attrait. Une magnifique mosaïque,
+tapis de fleurs et de flammes, revêtait cette fois la cour d'honneur.
+Les reposoirs étaient fort beaux, celui des grands surtout. C'était un
+monument donnant l'illusion complète d'un vaste portique de cathédrale.
+
+La rentrée solennelle de la procession est d'un effet saisissant. La
+chapelle constellée de lumières ressemble à un firmament d'étoiles. Les
+chants se mêlent à la voix majestueuse de l'orgue, et la dernière
+bénédiction, descendant sur tous les fronts inclinés, retentit dans le
+cœur comme un écho tombé des Cieux.
+
+Après la première communion au collège, nous avons eu la confirmation à
+la paroisse. Monseigneur a dû être satisfait. Une grande partie de la
+population s'était rendue à sa rencontre pour lui souhaiter la
+bienvenue. La petite cité Redonnaise, cette fille de l'antique abbaye
+fondée sur les bords de la Vilaine, par saint Conwoïon il y a mille ans,
+cette petite ville, hameau d'abord, qui grandit sous l'égide protectrice
+des moines et dont les développements suivirent ceux du monastère, avait
+bien fait les choses.
+
+L'église était décorée avec goût et élégance. Le groupement des
+oriflammes militantes, le jeu des lumières réfléchies dans le cristal
+des lustres, les fleurs et les verdures formaient un ensemble charmant.
+Le soleil, un peu voilé le matin, s'est éclairci dans l'après-midi; et
+la procession, cette longue file de robes blanches et de pantalons
+noirs, avec ses oriflammes et ses bannières, s'est déroulée à travers
+les rues, sous un ciel rayonnant.
+
+Enfin, hier dimanche, M. le Curé nous avait convié à rendre nos hommages
+à Jeanne d'Arc. L'église avait gardé ses belles décorations, faisceaux
+de drapeaux, guirlandes de verdure, lustres éblouissants. Les chants et
+l'excellente musique des Frères rehaussaient encore l'éclat de cette
+fête.
+
+Oui, la France a senti passer le souffle des grands, des sublimes
+dévoûments, à l'évocation de cette jeune bergère, inspirée par Dieu.
+Elle accomplit, l'humble fille des champs, des prodiges qui étonnèrent
+ses contemporains et qui nous étonnent encore.
+
+Oui, la vraie France de Clotilde et de Clovis, de Geneviève et de
+Charlemagne, de Louis IX, de Blanche de Castille, la France, fille aînée
+de l'Église, se lève pour acclamer l'héroïque libératrice du pays.
+
+Autour de cette vaillante et chrétienne figure devraient se grouper tous
+les Français. Les plis de son étendard victorieux ne devraient abriter
+qu'un parti, celui de la Patrie. Les anti-patriotes qu'on nomme juifs et
+francs-maçons ne l'entendent pas ainsi. Ils ne veulent pas s'incliner
+devant cette gloire si pure!
+
+Victor Hugo a dit: «Tout homme qui écrit un livre, ce livre c'est lui;
+qu'il le sache ou non, qu'il le veuille ou non, cela est. De toute œuvre
+quelle qu'elle soit, chétive ou illustre se détache une figure, celle de
+l'écrivain. C'est sa punition s'il est petit, c'est sa récompense s'il
+est grand.» L'homme est comme l'écrivain, il écrit sa propre histoire
+par la voie qu'il suit et par la vie qu'il mène. Ah! se sont-ils fait
+assez chétifs, assez petits tous ces hommes qui nient les vertus et les
+gloires de Jeanne d'Arc, uniquement parce qu'elle fut chrétienne, parce
+qu'elle fut grande aussi, par sa foi et par sa fidélité à cette religion
+du Christ, qui seule relève et ennoblit l'humanité.
+
+Jeanne, la France entière a gardé ta mémoire;
+Dans la gloire, apparais sur un trône immortel.
+Jeanne, nous t'acclamons, c'est un chant de victoire
+Qui passe frémissant aux quatre coins du ciel!
+Ton âme est avec nous, le sublime génie
+Qui t'inspira nous reste, et ce précieux legs,
+À travers le temps plane encor sur la Patrie,
+Vierge de Domrémy, patronne des Français.
+Puis après le triomphe et les apothéoses,
+Où la gloire à ton front met l'auréole d'or,
+L'Église t'a donné, sacrant toutes ces choses,
+La palme de ses saints pour te grandir encore!
+
+
+
+
+DIX-SEPTIÈME DEVOIR
+
+LES PROCESSIONS
+
+
+Ces belles pompes religieuses du catholicisme observées par les uns,
+honorées par les autres et toujours respectées, datent d'une très haute
+antiquité. On peut les faire remonter à la cérémonie de la translation
+de _l'Arche d'Alliance_, célébrée en grandes pompes parmi le peuple
+d'Israël. La bible cite encore la procession de Josué autour des murs de
+Jéricho et celle, pendant laquelle le roi David dansa devant l'Arche.
+Ces solennités n'étaient que la figure des manifestations extérieures et
+pieuses que nous appelons aujourd'hui: processions.
+
+Nous ne parlerons pas ici des processions païennes des Grecs et des
+Romains; en l'honneur des dieux de l'Olympe ils en faisaient de très
+solennelles à diverses époques de l'année.
+
+En France, les processions religieuses du Moyen-Age étaient plus
+nombreuses que de nos jours, mais beaucoup, ayant alors dégénérées en
+mascarades grotesques, l'Église dut en supprimer un grand nombre.
+
+Elles sont encore fréquentes en Italie, en Espagne, en Portugal et en
+Belgique.
+
+On distingue les processions commémoratives, votives, de bénédictions,
+d'intercessions, d'honneur, à stations, d'actions de grâce, de
+pèlerinages, de translation et enfin de pénitence. À ce propos, on peut
+rappeler le trait suivant. Un de nos rois, faisant un jour une
+procession de ce genre à travers sa bonne ville de Paris, pieds nus et
+les reins ceints d'une corde, rencontra le bourreau emmenant un pauvre
+diable à Montfaucon. «Sire, s'écria le malheureux, ayez pitié de moi!
+
+--Soit, dit le roi en s'arrêtant, il faut donner aux coupables le temps
+de se repentir; bourreau, tu ne pendras cet homme, que lorsqu'il aura
+dit, à haute voix, son acte de contrition.» Et le roi continua sa
+marche.
+
+Une demi-heure après, l'aide du bourreau accourait à toutes jambes.
+«Sire, le condamné a déclaré qu'il ne dira jamais tout haut son acte de
+contrition et comme on ne peut le pendre qu'après; le bourreau est fort
+embarrassé. Que faire?»
+
+Le roi réfléchit un instant, puis souriant répondit: «Un roi n'a que sa
+parole, je fais grâce au condamné.»
+
+La fête des Rogations vient du mot _rogare_, prier, elle fut instituée
+en 474 par saint Mamert, évêque de Vienne, en Dauphiné, dans le but
+d'attirer la protection de Dieu sur les biens de la terre; elle consiste
+en processions autour des champs, pendant lesquelles le prêtre bénit la
+terre, en appelant sur elle les grâces du Ciel. On la célèbre pendant
+les trois jours qui précèdent l'Ascension.
+
+Ce fut le pape saint Grégoire le Grand qui institua la grande litanie ou
+procession de saint Marc, l'an 590 lorsque la colère de Dieu se faisait
+sentir dans Rome où la peste[9] jetait partout le deuil. Ce grand saint,
+voulant apaiser le Seigneur, justement irrité, ordonna des processions
+générales ou prières publiques, durant trois jours. C'est ce qu'on
+appelle litanies septénaires, parce que le saint pape ayant rangé tous
+les fidèles en sept chœurs différents, les fit partir en même temps de
+sept églises, comme autant de processions. La confiance que ce grand
+pape avait en la puissante protection de la sainte Vierge, et, en
+l'intercession des saints ne fut pas vaine; le saint pasteur portait
+l'image de la sainte Vierge, celle que l'on croit communément avoir été
+peinte par saint Luc. Lorsqu'il fut près du môle d'Adrien, on vit un
+Ange qui mettait l'épée dans le fourreau, et dès lors le fléau de Dieu
+cessa; le château bâti à la place où se fit l'apparition a été nommé, en
+mémoire de cet événement, le Château Saint-Ange. L'on croit que ces
+processions ou litanies furent instituées le 25 avril, jour de la saint
+Marc, c'est pourquoi l'Église en fait l'anniversaire tous les ans en ce
+jour.
+
+La fête de l'Assomption a été fondée en l'honneur de l'élévation de la
+sainte Vierge au Ciel. On la célèbre le 15 août. Cette fête existait dès
+le Ve siècle mais le vœu de Louis XIII ajouta beaucoup en France à sa
+solennité.
+
+Autrefois, la Fête-Dieu, cette belle fête de l'institution de
+l'Eucharistie, longtemps continuée sous le nom de Pâques, en mémoire du
+grand Sacrifice de la Croix, comprenait les trois mystères de
+l'Eucharistie, de la Passion et de la Résurrection; le Jeudi Saint lui
+demeura consacré.
+
+Ecoutons ce que dit le P. Eymard à ce sujet: «Les autres fêtes célèbrent
+un mystère de la vie de Notre-Seigneur, elles honorent Dieu, elles sont
+belles et fécondes en grâces pour nous. Mais enfin, elles ne sont qu'un
+souvenir, qu'un anniversaire d'un passé déjà lointain, qui ne revit que
+dans notre piété. Ici c'est un mystère actuel: la fête s'adresse à la
+personne vivante et présente parmi nous de Notre-Seigneur. On n'y expose
+pas des reliques ou des emblèmes du passé, mais, l'objet même de la fête
+qui est vivant. Aussi, dans le pays où Dieu est libre, voyez comme tout
+le monde proclame sa présence, comme on se prosterne devant lui. Les
+impies même tremblent et s'inclinent: Dieu est là.»
+
+
+
+
+DIX-HUITIÈME DEVOIR
+
+LA FÊTE DIEU
+
+
+I
+
+
+Cette fête si attrayante n'apparut qu'assez tard, dans le cycle
+liturgique.
+
+La grande fête du Saint-Sacrement, que tout le monde catholique célèbre
+avec tant de solennité, remonte seulement au XIIIe siècle.
+
+Jusqu'au XIe siècle on portait bien à la procession des Rameaux et dans
+plusieurs églises d'Angleterre et de Normandie, la Sainte Eucharistie
+renfermée dans un ciboire; mais ce rite n'avait d'autre but que de
+reproduire la scène de Jésus entrant à Jérusalem, au jour des Palmes et
+non à rendre à Jésus, considéré dans son sacrement, les honneurs publics
+et éclatants de nos processions modernes.
+
+«C'est une sainte fille, âgée de seize ans, la bienheureuse Julienne du
+Mont Cornillon, religieuse hospitalière près de la ville de Liège, qui
+fut choisie par Dieu pour provoquer l'institution d'une fête annuelle en
+l'honneur du Très Saint-Sacrement. Dans sa cellule, l'amour de
+Jésus-Christ la tourmente et l'embrase; elle pleure sur l'aveuglement
+des hommes qui le méconnaissent, et rien ne peut la consoler, parce
+qu'elle voit le Dieu qu'elle adore outragé sur les autels où sa bonté le
+fait habiter... Dans ses saints regrets, dans ses ardentes prières, des
+extases la ravissent au-dessus de la terre. Elle a alors une singulière
+vision s'offrant à elle en chacune de ses oraisons. Il lui semble voir
+la lune pleine dans tout son éclat, mais avec une petite échancrure.
+Cette vision étrange la poursuit partout, elle la retrouve dans son
+sommeil comme dans sa prière. Pendant deux ans, elle fait de vains
+efforts pour chasser cette image; elle craint même que ce ne soit une
+tentation et adresse à Dieu beaucoup de prières pour en être délivrée.
+
+Enfin le Ciel daigne lui découvrir la signification de ce mystère: un
+jour qu'elle priait avec une angélique ferveur, il lui fut dit
+intérieurement que cette lune représentait l'Église et que cette petite
+échancrure marquée sur son disque désignait l'absence d'une solennité
+dans le cycle de la liturgie, celle du Saint-Sacrement.
+
+«Je veux, dit Notre-Seigneur à Julienne, qu'une fête spéciale soit
+établie en l'honneur du Sacrement de mon Corps et de mon Sang. Et c'est
+toi, ajouta-t-il, que je choisis pour faire connaître la nécessité de
+cette fête et pour t'en occuper la première.
+
+--Seigneur, répondit la pauvre fille, moi, la dernière de vos créatures,
+que puis-je pour une pareille œuvre? Daignez vous adresser à des saints,
+à des savants et me délivrer de cette inquiétude.
+
+--C'est toi qui commenceras, reprit le Sauveur, et des personnes humbles
+continueront.»
+
+La jeune fille encouragée, fortifiée par le Dieu qu'elle aime et qu'elle
+adore, se sent tout autre; sa timidité s'est évanouie, elle élèvera sa
+voix jusqu'au souverain Pontife.
+
+Trop longtemps son humilité a retenu ses révélations. Son cœur, sa
+conscience lui disent qu'il ne faut plus hésiter. Elle s'adresse d'abord
+à Jean de Lausanne, chanoine de Saint-Martin, homme d'une grande vertu
+et le prie de consulter lui-même sur ce point les docteurs les plus
+éclairés. Plusieurs théologiens sont bientôt mis au courant de ces
+visions; parmi eux se trouve, un archidiacre de Liège, Jacques Pantaléon
+de Troyes qui fut depuis évoque de Verdun, patriarche de Jérusalem, et
+enfin pape sous le nom d'Urbain IV; puis l'évoque de Cambrai, le
+chancelier de l'église de Paris et un provincial des Jacobins de Liège,
+Hugues, nommé cardinal à cause de sa haute piété et de son profond
+savoir. Tous ces saints et savants personnages entendirent la recluse
+leur redire ses extases et ses révélations; ils appuyèrent fortement sa
+pensée et son constant désir, pendant qu'ils agissaient auprès de la
+cour de Rome. Julienne était si convaincue qu'une fête solennelle serait
+instituée en l'honneur du Saint-Sacrement qu'elle donna elle-même le
+plan de l'office de cette solennité.
+
+Le Pontife Urbain IV déjà disposé à entrer dans ses vues y fut
+principalement déterminé par un miracle arrivé à Bolsena, dans le
+patrimoine de Saint-Pierre, près d'Orvieto, où il avait sa résidence.
+
+Un prêtre, assailli de doutes sur la présence réelle de Jésus dans
+l'Hostie, célébrait la messe dans l'église de Sainte-Christine à
+Bolsena. Au moment de rompre l'Hostie sainte, il la vit, ô prodige,
+prendre l'aspect d'une chair vive d'où le sang s'échappait goutte à
+goutte. Bientôt l'abondance du sang fut telle, que le corporal en fut
+tout empourpré; plusieurs purificatoires, avec lesquels le prêtre
+essayait d'étancher cet écoulement mystérieux, se remplirent
+instantanément de taches de sang.
+
+Le prêtre, qui maintenant ne doutait plus, ne put dans sa terreur,
+achever le saint sacrifice. Il enveloppa, dans le corporal ensanglanté,
+l'Hostie changée en chair, quitta l'autel et se rendit à la sacristie.
+Durant le trajet de grosses gouttes de sang s'échappaient encore des
+linges sacrés et tombaient aux yeux des fidèles sur le pavé du
+sanctuaire.
+
+Le Souverain Pontife, Urbain IV, se trouvait alors à Orviéto, à 6 milles
+de Bolsena. Le prêtre fut sans délai se prosterner à ses pieds, confessa
+ses doutes, et le miracle éclatant qu'ils avaient provoqué. Urbain
+députa aussitôt à Bolsena deux grandes lumières de l'Église se trouvant
+en ce moment près de lui, saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure.
+
+La vérité du miracle ayant été attestée, le Pontife chargea l'évêque
+d'Orviéto d'aller chercher solennellement à l'Église de Sainte-Christine
+l'adorable Hostie, le corporal et les autres linges imbibés du sang
+précieux. Lui-même, avec tout le cortège des cardinaux, des prélats et
+une foule immense vint au-devant du Très Saint-Sacrement, jusqu'à un
+quart de mille environ de la ville. Les enfants et les jeunes gens
+portaient des palmes et des branches d'olivier, on chantait des hymnes
+et des cantiques; le pape reçut à genoux le trésor sacré et le porta
+triomphalement jusqu'à la cathédrale de Sainte-Marie d'Orviéto. Ce fut
+la première procession solennelle du Très Saint-Sacrement. C'est alors
+que le pape fit paraître la bulle qui instituait la fête du Très
+Saint-Sacrement, ordonnant qu'elle fut célébrée avec la solennité des
+fêtes de premier ordre.
+
+L'office de cette fête, composé sur l'inspiration de Julienne, est resté
+propre au diocèse de Liège et à quelques églises limitrophes. L'office
+universel, rédigé sur l'ordre d'Urbain IV, est un chef-d'œuvre écrit par
+l'un des plus grands génies que la terre ait portés, saint Thomas
+d'Aquin.
+
+On doit placer ici, le poétique récit de Denys le Chartreux: «Urbain IV,
+nous dit-il, aurait fait venir à ses pieds saint Thomas et saint
+Bonaventure, les deux gloires de l'école du moyen-âge et leur aurait
+enjoint de composer chacun de son côté un office du Saint-Sacrement. Au
+jour indiqué, les deux religieux viennent soumettre leur œuvre au
+jugement du Pontife. Frère Thomas commence: à mesure qu'il déroule ses
+merveilleux cantiques, ses leçons et ses répons, frère Bonaventure, les
+mains cachées sous son habit, déchire page par page le manuscrit qui
+contient son travail. Quand vint son tour de parler il dit au pape:
+«Très Saint Père, tandis que j'écoutais frère Thomas, il me semblait
+entendre le Saint-Esprit. Dieu seul peut avoir inspiré d'aussi belles
+pensées et j'aurais cru commettre un sacrilège, si j'avais laissé
+subsister mon faible ouvrage à côté de beautés si merveilleuses. Voici
+ce qu'il en reste.» Et entr'ouvrant sa robe de bure il laissa tomber à
+ses pieds les fragments du manuscrit qu'il venait de mettre en pièces.
+
+Le pape ne sut ce qu'il devait le plus admirer, ou du chef-d'œuvre de
+prières de Thomas, ou du chef-d'œuvre d'humilité de Bonaventure.
+
+Plus tard, nous avons vu Santeuil, poète latin, compositeur de plusieurs
+hymnes, assurément très pénétré du mérite de ses œuvres, déclarer qu'il
+les aurait données toutes pour une seule des strophes de saint Thomas
+d'Aquin.
+
+Urbain IV étant mort l'année qui suivit la publication de sa bulle, les
+luttes intestines des Guelfes et des Gibelins absorbèrent en grande
+partie ses successeurs. Quarante ans se passèrent ainsi.
+
+Nous voyons cependant, dès 1246, Robert de Torote, évêque de Liège,
+ordonner à son clergé de célébrer dans tout le diocèse une fête du
+Saint-Sacrement, le jeudi après l'octave de la Pentecôte.
+
+Il n'eut ni le temps, ni la joie de voir l'exécution de son décret, il
+mourut cette année même; mais, en 1247, les chanoines de Liège
+organisèrent, pour la première fois, la célébration de cette fête.
+Pendant plus d'un demi-siècle la fête du Très Saint-Sacrement ne dépassa
+guère les limites du diocèse de Liège. Dieu éprouve ses saints; la
+pieuse recluse du Mont Cornilion ne fut pas plus heureuse que l'évêque
+de Liège, elle mourut avant d'avoir vu réalisé le désir de toute sa vie.
+
+La volonté du pontife Urbain IV est aujourd'hui bien remplie; le
+catholicisme n'a pas de fêtes plus chères aux cœurs des peuples que la
+Fête-Dieu. Cette fête, conçue par une des humbles de la terre,
+entraînera les rois, les magistrats, les guerriers pour assister à ses
+pompes et le jour que l'humble fille aura appelé de ses vœux deviendra
+l'un des plus beaux de l'année chrétienne.
+
+
+
+
+
+II
+
+
+Quelle fête charmante et superbe à la fois! c'est le propre des pompes
+de l'Église catholique de charmer le regard en touchant le cœur.
+
+L'âme, se sentant apaisée, reposée, s'épanouit au souffle de la foi et
+de l'amour, c'est si bon de croire à la grande et longue vie de
+l'éternité.
+
+C'est pendant ce mois de juin, radieux et ensoleillé, que l'Église
+célèbre la Fête-Dieu. Tout ce qui chante et sourit, tout ce qui brille
+et embaume dans la nature semblent s'unira l'homme pour rendre hommage
+au Maître Souverain. La piété embaume les âmes comme les fleurs
+parfument les airs.
+
+Est-il plus beau spectacle que celui de la créature, faisant escorte à
+son Créateur, du chrétien suivant son Dieu, qui traverse les rues et les
+places au milieu de son peuple assemblé qu'il vient bénir?
+
+Les villes et les hameaux sont en liesse et préparent avec ardeur la
+grande solennité. Les bourgs ont les arches de verdure et les rustiques
+autels, les jonchées de feuillage et de fleurs champêtres embellissant
+les chemins. Les villes ont les riches tentures aux crépines d'or
+enguirlandant les maisons, les tapis de mousse et de fleurs recouvrant
+les rues, les envolées de roses effeuillées se mêlant aux flots d'encens
+qui montent devant le Saint-Sacrement. Les cloches carillonnent à
+travers l'espace, rappelant à tous que c'est le bon Dieu qui vient
+répandre ses grâces. Les musiques se font entendre et alternent avec les
+pieux cantiques que chantent de leurs voix fraîches et pures les longues
+théories des jeunes garçonnets en habits du dimanche et les jeunes
+filles en blanches toilettes. Le suisse apparaît à son tour avec son
+habit chamarré de broderies, sa hallebarde, son tricorne et ses mollets
+des fêtes carillonnées...
+
+Les bannières rutilantes des saints et les reliques précieuses sont
+portées avec respect par les hommes, la statue et les images de la
+Vierge, par les jeunes filles. Toutes les oriflammes sont déployées et
+les effets de lumière dans ce fouillis, où le métal chatoie dans le
+velours et le satin, éblouissent le regard.
+
+Enfin, le Très Saint-Sacrement paraît dans son ostensoir d'or,
+ruisselant de pierreries, porté sous un dais de drap d'or, empanaché de
+plumes blanches, et qu'accompagnent de gros cierges lumineux, tenus par
+les membres de la fabrique.
+
+Les angelots, couronnés de roses, vêtus de soie et de dentelle, les
+enfants de chœur en soutanes violettes et rouges revêtues d'aubes
+transparentes et brodées, les diacres en dalmatiques et le clergé dans
+ses chapes d'apparat, les magistrats en robes rouges, fourrées
+d'hermine, les facultés dans leurs costumes chamarrés, l'armée avec ses
+uniformes galonnés présentent un imposant cortège[10].
+
+Le peuple recueilli suit en foule pendant que toutes les fenêtres
+ouvertes se remplissent de fidèles respectueux, agenouillés, jetant
+aussi des fleurs pour prendre part à cette grande manifestation en
+l'honneur du Christ.
+
+Oui, on peut le dire, les rues pavoisées, enguirlandées, plantées
+d'arbres verts et de colonnes de mousseline blanche, se sont
+métamorphosées en voies triomphales.
+
+Les reposoirs sont là, attendant la divine Eucharistie. En général ils
+sont faits avec beaucoup de goût, pieuse concurrence bien permise,
+n'est-ce pas? et de tous ces beaux autels élevés par la piété, on ne
+sait auquel donner la préférence. Ils sont attrayants puisque tous sont
+appelés à recevoir pendant quelques instants le Dieu d'amour qui veut
+bien résider parmi nous.
+
+C'est un éblouissement, c'est une fête pour les yeux que ces cortèges,
+que ces autels où dominent la pourpre et l'or.
+
+«L'or qui est la lumière...
+La pourpre qui est le sang et la vie!»
+
+La Religion n'a-t-elle pas été à tous les âges la grande inspiratrice du
+beau.
+
+Ici, ce sont des temples de verdure et de fleurs, des autels richement
+décorés de vases magnifiques, de candélabres dorés, d'anges adorateurs
+inclinés sur les degrés de l'autel éblouissant de lumières, Là, le décor
+est plus simple et peut-être plus grandiose, c'est un amoncellement de
+rochers qui s'escaladent les uns les autres, étoiles de la sombre
+verdure des sapins recouvrant une modeste grotte, comme celle de
+Bethléem, où le Seigneur s'arrêtera un instant.
+
+Je revois encore dans ma pensée un reposoir qui m'avait vivement
+frappée; sévère dans ses grandes lignes, il évoquait le passé païen,
+évanoui sous la main toute puissante du Christ, et la croix sainte
+s'élevant à la place des idoles. Il représentait un coin aride des
+landes bretonnes; des pierres debout ou couchées sur la bruyère
+éternelle, la croix plantée sur des rocs sauvages; et l'autel, s'élevant
+sur cette terre druidique, avait quelque chose de saisissant. De chaque
+côté, trois grands menhirs se dressaient comme les gardiens du
+sanctuaire, précédé d'un grand dolmen très réussi.
+
+Chateaubriand dépeint ainsi la belle cérémonie de la Fête-Dieu:
+
+«Quel chrétien ne s'est surpris un jour à contempler comme dans un rêve
+le beau et consolant spectacle d'une procession se déroulant lentement
+solennellement à travers les rues enguirlandées et fleuries?
+
+Où va-t il, ce Dieu dont les puissances de la terre proclament ainsi la
+majesté?
+
+Il va reposer sous des tentes de lin, sous des arches de feuillages, sur
+des autels de fleurs qui lui représentent, comme aux jours de l'ancienne
+alliance, des temples innocents et des retraites champêtres.»
+
+La Bretagne, toujours croyante, tient à ses processions qu'elle nomme
+encore «la fête du _Sacre_», et pour cette fête elle déploie toute la
+magnificence du culte catholique, dans l'exaltation suprême d'une
+Toute-Puissance voilée par l'immensité du mystère qui fait rêver,
+sourire ou pleurer.
+
+«Rêve, pour l'esprit humain qui se heurte devant l'incompréhensible,
+tant la sublimité nous frappe tant l'inconnu nous étreint.
+
+«Pleurs, pour le croyant, pour celui que saisit un attendrissement
+immense, souffle venu de l'invisible, quand, au milieu d'un profond
+silence, une bénédiction descend d'en haut dans le geste auguste de la
+croix, tracé par l'ostensoir d'or.
+
+«Sourire... pour l'incrédule et pour l'impie qui ne veulent admettre que
+ce que saisit la pauvre raison humaine dans son étroitesse de vue et de
+jugement.
+
+«Enlever le mystère à l'homme, c'est mettre des bornes à ce qu'il a de
+plus noble et de plus beau: l'âme.
+
+«La Fête-Dieu, c'est l'apothéose, d'une religion immuable et forte dans
+son éternelle sécurité.»
+
+Les athées et les ennemis du Christ, les sans-Dieu n'arriveront pas à
+détruire l'usage déclaré par le saint Concile de Trente «tout-à-fait
+conforme à la piété» de porter avec une religieuse solennité la divine
+Hostie dans les rues et les places publiques.
+
+Depuis deux mille ans bientôt, ils ont usé leurs dents et leurs ongles
+sans entamer le bois sacré de la croix, et ceux qui les suivront dans
+cette triste besogne ne réussiront pas davantage!
+
+
+
+
+III
+
+NOTES SUR LES PROCESSIONS
+
+
+Les modernes athées et francs-maçons sont plus intransigeants que les
+révolutionnaires du siècle dernier: voici à ce sujet quelques détails
+curieux. On verra que les _ancêtres_, dont se réclament les jacobins
+contemporains, n'avaient pas osé braver les justes revendications des
+catholiques parisiens, qui, en pleine Révolution, s'autorisaient des
+maximes de liberté religieuse inscrite dans les Droits de l'homme pour
+affirmer leur foi.
+
+Ces notes, exhumées naguère des archives de la police secrète de Paris
+(Archives Nationales de la Seine F. I. C.), ont été rédigées par le
+citoyen Dutard, avocat, et adressées au célèbre Garat, ministre de
+l'Intérieur de mars à août 1793. Ce Dutard était un partisan résolu du
+nouveau régime, mais son exaltation révolutionnaire ne lui avait pas
+enlevé une certaine probité politique, et il était intelligent.
+
+Dès le 25 mai, Dutard écrivait au ministre: «La Fête-Dieu approche.
+Rappelez-vous, citoyen ministre, qu'à cette époque, l'an passé, Pethion,
+_le dieu du peuple_, fut accueilli à coups de pierres par les
+sans-culottes de la section des Arcs pour avoir déclaré dans une
+ordonnance (Pethion était en 1792 maire de Paris), qu'on serait libre de
+travailler ou de ne pas travailler... Rappelez-vous que ce jour-là, des
+hommes qui, par opiniâtreté ou irréligion n'avaient pas tapissé leurs
+maisons, reçurent de bons coups de bâton... Je ne sais si ce n'est pas
+une _infamie stupide et aveugle_ de la part des représentants de ce même
+peuple qui contrarient absolument tous les goûts et les penchants dont
+cent années de révolution ne sauraient le délivrer.»
+
+Les processions dont le citoyen Dutard, agent principal de la police
+secrète, se faisait le défenseur, eurent, donc lieu dans la plupart des
+paroisses sans trouble aucun, ni sans manifestations hostiles, et cela
+le _jeudi_ 30 mai, ne l'oublions pas, la veille même de la terrible
+insurrection du 31 mai 1793, qui faillit anéantir la Convention sous les
+canons du fameux Henriot, commandant de la garde nationale et des
+sections.
+
+Le 31 mai, le citoyen Dutard adressait à Garat le rapport suivant dont
+le style ne vise certes pas à l'élégance, mais qui du moins laisse
+entrevoir une parfaite sincérité:
+
+«Mes premiers regards se sont portés, en ce jour de la Fête-Dieu, vers
+les processions et cérémonies de ce jour. Dans plusieurs églises j'ai vu
+_beaucoup de peuple et surtout les épouses des sans-culottes_. On avait
+la procession _intra muros_. Mais, ailleurs, la cérémonie se fit comme
+de coutume au dehors.
+
+«J'arrive dans la rue Saint-Martin, près de Saint-Merry; j'entends un
+tambour et j'aperçois une bannière. Déjà dans tout le quartier on savait
+que la paroisse Saint-Leu allait sortir en procession.
+
+«J'accourus au-devant; tout y était modeste. Une douzaine de prêtres à la
+tête desquels était un vieillard respectable, le doyen, qui portait le
+_rayon_ sous le dais[11]. Un suisse de bonne mine précédait le cortège;
+une force armée de douze volontaires à peu près, sur deux rangs, devant
+et derrière. Une populace nombreuse suivait dévotement.
+
+«Tout le long de la rue, tout le monde s'est prosterné. Je n'ai pas vu un
+seul homme qui n'ait ôté son chapeau. Lorsqu'on a passé devant le poste
+de la section Bon-Conseil, toute la force armée s'est mise sous les
+armes.
+
+«Quand le tambour qui précédait et les gens qui suivaient ont annoncé la
+procession, quel a été l'embarras de nos citoyennes de la halle! Elles
+se sont concertées à l'instant pour voir s'il n'y avait pas moyen de
+tapisser avant que la procession passât. Une partie se sont prosternées
+d'avance à genoux, et enfin, lorsque le bon Dieu a passé, toutes, à peu
+près, se sont prosternées. Les hommes ont fait de même. Des marchands
+ont tiré des coups de fusil en l'air. Plus de cent coups ont été tirés.
+Tout le monde approuvait la cérémonie et aucun que j'ai entendu ne l'a
+désapprouvée.
+
+«C'est un tableau bien frappant que celui-là. J'ai vu dans des
+physionomies les images parlantes des impressions qui se sont fait si
+vivement sentir au fond de l'âme des assistants. J'y ai vu le repentir,
+le parallèle que chacun fait forcément de l'état actuel des choses avec
+celui d'autrefois. J'ai vu la privation qu'éprouvait le peuple par
+l'abolition d'une cérémonie qui fut jadis la plus belle de l'Église. J'y
+ai vu aussi les regrets sur la perte des profits que cette fête et
+autres valaient à des milliers d'ouvriers. Quelques personnes avaient
+les larmes aux yeux. Les prêtres et le cortège m'ont paru fort contents
+de l'accueil qu'on leur a fait partout.
+
+«J'espère, citoyen ministre, que vous ne laisserez pas cet article sur
+votre cheminée.»
+
+Les gens de la Révolution avaient si bien compris les magnificences du
+culte catholique et l'attachement des foules pour cette mise en scène
+des pompes chrétiennes qu'ils s'ingéniaient à les imiter sous forme de
+«fêtes civiques», dont ils confiaient à David le soin de dessiner
+l'ordonnance, et à Méhul, celui de composer la musique.
+
+Qu'étaient-ce ces promenades de la déesse Raison à travers Paris--avec
+hymnes, bannières, thuriféraires, enfants semant des roses, «jeunes
+vierges» drapées de blanc,--sinon de véritables processions laïques,
+avec stations sur des reposoirs qui s'appelaient _l'autel de la Nature_,
+_l'autel de la Patrie_, ou _l'autel de la Liberté_? Postiches honteux
+des esprits dévoyés d'alors.
+
+Le philosophe Diderot, l'ami des d'Alembert, des Jean-Jacques Rousseau
+et des Voltaire qui par leurs théories mensongères et désolantes
+préparèrent en sourdine la Révolution, Diderot disait: «Je n'ai jamais
+vu cette longue file de prêtres en habits sacerdotaux, ces jeunes
+acolytes vêtus de leurs aubes blanches, ceints de leurs larges ceintures
+bleues et jetant des fleurs devant le Saint-Sacrement, cette foule qui
+les précède et qui les suit dans un silence religieux, tant d'hommes le
+front prosterné contre terre, je n'ai jamais entendu ce chant grave et
+pathétique entonné par les prêtres et répondu affectueusement par une
+infinité de voix d'hommes, de femmes, de jeunes filles et d'enfants sans
+que mes entrailles en aient été émues, en aient tressailli et que les
+larmes m'en soient venues aux yeux.»
+
+Napoléon Ier, lui aussi, savait ce qu'il faisait quand il rétablissait
+les processions de la Fête-Dieu, et qu'il décidait que l'armée y
+figurerait dans une large mesure.
+
+Certes, ce ne devait pas être un spectacle ordinaire que celui de ces
+grognards, escortant _le Bon Dieu_--comme ils disaient--avec leurs
+lourds shakos à grands plumets, avec leurs vieilles moustaches roussies
+au feu des batailles, leur teint qu'avait bronzé le hâle des marches du
+Caire à Berlin, leurs glorieux uniformes «troués, usés par la victoire».
+Voici ce que le journal le _Moniteur_ imprimait le 15 juin 1805:
+
+«Hier, pour la première fois depuis la Révolution, a eu lieu la
+procession de la Fête-Dieu, avec le concours d'une partie de la garnison
+de Paris et la présence de représentants de tous les corps constitués et
+de toutes les administrations de l'État.
+
+«On évalue à plus de trois cent mille le nombre des curieux qui se sont
+pressés sur son passage.
+
+«Aucun désordre ne s'est produit.
+
+«Partout régnaient un recueillement et une joie universels.»
+
+Charles X se faisait un devoir et un honneur, entouré des princes du
+sang, des officiers de sa maison, des ministres et de tous les
+dignitaires de la cour en grande tenue, en frac écrasé de broderies de
+suivre à pied et tête nue, le très Saint-Sacrement pendant toute la
+durée de la procession. Cet exemple du souverain et de la famille
+royale, suivi par tout le peuple, donnait à cette imposante
+manifestation de la Foi un éclat ignoré de nos jours.
+
+Et lorsque, du haut d'un reposoir le _Benedicat vos omnipotens Deus!_
+tombait des lèvres du prêtre sur les soldats qui présentaient les armes
+et sur la foule agenouillée, un doux frémissement agitait tous les
+cœurs, et la Foi remplissait les âmes, courbées sous la bénédiction du
+Ciel.
+
+Les personnes qui assistèrent jadis à ces fêtes magnifiques n'en ont
+jamais perdu le souvenir.
+
+On n'en est plus là actuellement! hélas! cette guerre à la Religion est
+insensée et misérable.
+
+Depuis qu'on a arraché le Christ des écoles, des hôpitaux et des
+prétoires, on a trouvé aussi que la sortie du Très Saint-Sacrement à
+travers les rues, même une seule fois par an, gênait la circulation et
+que le Bon Dieu n'avait plus qu'une chose à faire, c'était de se
+renfermer dans ses églises comme dans une prison et de n'en plus sortir.
+
+Oui, c'est en temps de République, c'est-à-dire de Liberté, d'Égalité et
+de Fraternité, qu'on défend de suivre Celui qui est venu inaugurer
+ici-bas le règne des petits et des pauvres, et apprendre à tous les
+hommes la fraternité évangélique, la seule possible.
+
+Des pygmées s'insurgeant contre leur Créateur! Quelle satanique démence!
+Aujourd'hui il faut aller chez les Musulmans et même chez les sauvages
+pour voir la Fête-Dieu et se réconforter le cœur.
+
+Dans les villes turques où se trouve un grand établissement catholique
+tel que sœurs religieuses hospitalières, sœurs de Saint Vincent de Paul,
+école des Frères, la procession a le droit de sortir et le peuple
+musulman la respecte. À Brousse, la Fête Dieu s'appelle Gul-Baïram, la
+Fête des Roses et les Broussiottes s'empressent, sinon de la suivre, du
+moins de la contempler avec admiration.
+
+Ce qui les frappe surtout, ce sont les couronnes de roses que portent
+les jeunes filles de l'école des Sœurs de Saint-Vincent de Paul et la
+profusion de fleurs qu'elles jettent sur le parcours de la procession,
+d'où le nom de _fête des roses: Gul-Baïram_.
+
+Un missionnaire, qui enseigne la religion du Christ chez les peuples
+lointains, racontait ainsi la dernière Fête-Dieu à laquelle il a
+assisté. «J'ai dit qu'on ne voit rien de précieux à cette procession, la
+simple nature y prête toutes ses beautés, car sur les fleurs et les
+branches des arbres qui composent les arcs de triomphe sous lesquels le
+Saint-Sacrement passe, on voit voltiger des oiseaux de toutes couleurs,
+attachés par les pattes à des fils si longs qu'ils paraissent avoir
+toute leur liberté et être venus d'eux-mêmes pour mêler leur
+gazouillement aux chants des musiciens et de tout le peuple.
+
+D'espace en espace, on voit des tigres et des lions enchaînés, afin
+qu'ils ne troublent point la fête et de très beaux poissons qui se
+jouent dans de grands bassins remplis d'eau; en un mot toutes les
+espèces de créatures vivantes y assistent comme par députation pour y
+rendre hommage à l'Homme-Dieu dans son auguste Sacrement.
+
+On fait aussi entrer dans cette décoration les choses dont on se régale
+dans les grandes réjouissances, les prémices de toutes les récoltes pour
+les offrir au Seigneur et le grain qu'on doit semer afin qu'il lui donne
+sa bénédiction. Le chant des oiseaux, le rugissement des lions, le
+frémissement des tigres, tout s'y fait entendre sans confusion et forme
+un concert unique...
+
+Dès que le Saint Sacrement est rentré dans l'église, on présente aux
+missionnaires les choses comestibles qui ont été exposées. Ils en font
+porter aux malades ce qu'il y a de meilleur, le reste est partagé à tous
+les habitants de la bourgade...
+
+Ces simples apprêts plaisent au divin Maître aussi bien que les
+magnificences déployées dans nos contrées civilisées, parce que c'est la
+même foi, le même amour, qui inspirent les uns et les autres.
+
+
+
+
+DIX-NEUVIÈME DEVOIR
+
+L'ASSOMPTION
+
+
+
+
+I
+
+L'esprit humain se trouble au nom de Vierge-Mère,
+L'orgueil de la raison en demeure ébloui;
+De la vertu d'En-Haut, ce chef-d'œuvre inouï,
+Pour leurs vaines clartés, est toujours un mystère:
+La foi, dont l'humble vol perce au-delà des cieux,
+Pour cette vérité trouve seule des yeux;
+Seule, en dépit des sens, la connaît, la confesse;
+Et le cœur, éclairé par cette aveugle foi,
+Voit avec certitude et soutient sans faiblesse
+Qu'un Dieu, pour nous sauver, voulut naître de toi!
+
+P. CORNEILLE (1665.)
+
+
+La fête de l'Assomption, célébrée depuis le Ve siècle, prit une grande
+solennité, à partir du jour où Louis XIII consacra par un vœu solennel
+sa personne, son royaume et ses sujets, à la très Sainte Vierge en 1637.
+
+La procession eut lieu pour la première fois le 15 août 1638 à l'issue
+des vêpres dans toutes les églises de France. Le roi qui se trouvait ce
+jour-là à Abbeville assista à cette procession à l'église des Minimes,
+où il avait reçu le matin même la sainte Communion. Depuis cette époque
+la _déclaration_ de Louis XIII fut plusieurs fois renouvelée par ses
+successeurs et la procession, en dépit des impies, a continué de se
+faire chaque année.
+
+Le sépulcre où la Vierge ne passa que quelques instants, puisque son
+corps ne connut jamais les corruptions du tombeau, était au bourg de
+Gethsémani, en la vallée de Josaphat. Mais sous les empereurs Vespasien
+et Tite, ce lieu fut tellement saccagé par les armées de ces princes qui
+prirent Jérusalem, que les fidèles de cette époque ne purent retrouver
+ensuite le sépulcre de Marie. C'est pourquoi saint Jérôme fait mention
+des tombeaux des patriarches et des prophètes visités par sainte Paule
+et sainte Eustochée, et ne parle nullement de celui de la Vierge. Il ne
+fut découvert que longtemps après, mais, alors, il était si chargé de
+ruines, qu'il fallait descendre soixante degrés pour y parvenir. Bède
+écrit aussi que, de son temps, les pèlerins de Terre Sainte pouvaient
+aller le voir entaillé dans le roc.
+
+La mort de la Vierge Marie est la consommation de tous les mystères de
+sa vie. C'est sa véritable Pâque, après avoir satisfait aux nécessités
+de la nature humaine, par sa mort elle entre dans la vie glorieuse et
+immortelle, devenant ainsi semblable à Jésus ressuscité.
+
+L'auguste Marie, après l'Ascension de son Fils et la descente du Saint
+Esprit, demeura encore 23 ans et quelques mois sur la terre,
+c'est-à-dire jusqu'à la 72e année de son âge et la 57e année du Sauveur.
+
+«On s'est demandé pourquoi Jésus-Christ qui avait tant de respect et
+d'amour pour sa mère ne l'emmena pas avec lui, lorsqu'il monta au Ciel
+et pourquoi il la laissa au milieu des calamités d'ici-bas.
+
+«C'est que Marie avait une grande mission à remplir dans le monde. Elle
+devait devenir pour l'Église naissante la mère qui élève, la maîtresse
+qui instruit, le modèle qui forme et sert d'exemple, elle devait devenir
+enfin la reine qui soutiendra l'Église contre les persécutions des Juifs
+et des Gentils. C'est elle qui encouragera les Apôtres, découvrira aux
+Evangélistes tous les détails de la vie cachée de son Fils, qui
+fortifiera les premiers Martyrs, inspirera aux Vierges et aux Veuves
+l'amour de la pureté. On ne saurait croire combien sa présence a aidé
+les Evangélistes dans l'érection de ce merveilleux et éternel monument
+qu'est le Christianisme.»
+
+Quelques Pères de l'Église, par respect, n'ont donné au décès de Marie
+que le nom de sommeil, tant sa mort fut douce, mais il est reconnu
+qu'elle est morte suivant les conditions de la chair.
+
+De même que Jésus donna l'exemple de la plus héroïque et généreuse des
+morts violentes, Marie donna l'exemple de la plus sainte et la plus
+douce des morts naturelles.
+
+Les traditions rapportent que Notre-Seigneur lui envoya quelque temps
+auparavant un des premiers anges de sa Cour pour lui annoncer que le
+moment de sa récompense était proche. On croit que ce fut l'ange
+Gabriel; celui qui lui avait déjà annoncé l'incarnation du Verbe divin
+et à qui, selon saint Ildefonse «la charge de tout ce qui lui
+appartenait avait été donnée». Comme depuis l'Ascension du Sauveur la
+Vierge Marie soupirait après le bonheur de lui être réunie, on
+comprendra avec quelle joie elle accueillit ce Messager du Ciel. Elle
+était alors à Jérusalem dans la maison du Cénacle où tant de mystères de
+notre religion se sont accomplis et qu'on a depuis érigée en église sous
+le nom de Sainte Sion.
+
+La Vierge y priait à son oratoire comme dans l'humble maison de Nazareth
+et l'on croit que sa réponse fut la même qu'au jour de l'Annonciation.
+«Voici la Servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole.»
+Marie avertit ensuite saint Jean de ce qui arriverait bientôt et, cette
+triste nouvelle s'étant répandue, les apôtres, les patriarches, les
+saints, les disciples, les convertis au Christ vinrent en foule à
+Jérusalem, pour voir une dernière fois la Mère de leur Dieu. Les fidèles
+pieux étaient accourus portant des flambeaux allumés, des parfums de
+grand prix et mêlèrent leurs larmes et leurs regrets à ceux de la troupe
+apostolique. Marie les consola par un discours admirable, leur promit
+son assistance et sa protection, les assurant que jamais elle
+n'abandonnerait ceux qui, dans la sincérité de leur âme, se confieraient
+à elle. C'était le testament de son âme. Pour ce qui était des choses de
+la terre, s'en étant détachée depuis longtemps ou même ne les ayant
+jamais possédées, elle léguait à deux saintes filles qui l'assistaient
+les quelques vêtements qu'elle portait. Le jour annoncé arriva bientôt.
+Marie n'était nullement malade et, quoi qu'elle eût 72 ans, son visage
+ne portait aucun signe de vieillesse et avait conservé son ancienne
+beauté; «on y voyait même un nouvel éclat qui prouvait bien que l'âme
+qui y logeait se ressentait déjà de l'approche de l'Éternité». Il ne
+faut donc point croire qu'elle fut alitée et qu'on l'entoura des soins
+qu'on rend ordinairement aux malades.
+
+Le moment de son passage étant arrivé, Jésus-Christ, son Fils Bien-Aimé,
+selon les témoignages de saint Jean Damascène, de Métaplisaste et de
+Nicéphore, descendit du Ciel sur terre avec sa Cour céleste pour
+recevoir son Esprit bienheureux. La Sainte Vierge lui rendit alors la
+plus parfaite adoration qu'il ait jamais reçue sur la terre. «Que votre
+volonté soit faite, dit-elle, il y a longtemps, mon Fils et mon Dieu,
+que je soupire après vous; mon bonheur est de vous suivre et d'être où
+vous êtes, pour toute l'Éternité.»
+
+Les anges entonnent alors un cantique céleste qui fut entendu de tous
+les assistants quoique tous ne vissent pas Notre-Seigneur.
+
+Durant cette mélodie divine, l'humble Marie s'incline modestement sur sa
+couche, dans la position où elle voulait être ensevelie répétant ces
+mots: «Qu'il me soit fait selon votre parole», auxquels elle ajouta,
+ceux que son Fils avait prononcés sur la croix:
+
+«Je remets, Seigneur, mon esprit entre vos mains.»
+
+Ainsi, les mains jointes, les yeux élevés vers son Bien-Aimé, le visage
+tout embrasé d'amour, elle lui remet son âme pour être transportée au
+Paradis.
+
+L'assemblée, qui avait assisté à la mort de la Sainte Vierge, gardait un
+religieux silence. Le chagrin oppressait tous les cœurs, les larmes,
+coulaient; après les premiers moments donnés à une légitime douleur, les
+apôtres entonnèrent des hymnes et des cantiques en l'honneur de Dieu et
+de sa divine Mère.
+
+Des malades ayant obtenu la faveur de baiser les membres de Marie se
+relevèrent guéris: des aveugles recouvraient la vue, des sourds, l'ouïe;
+des muets, la parole; des boiteux, l'usage de leurs jambes.
+
+Les apôtres et les saintes femmes s'occupèrent ensuite de la sépulture.
+
+Les deux saintes filles, qui s'étaient attachées à Marie étant venues
+pour embaumer le corps de leur reine, furent prises d'un grand
+saisissement en voyant des rayons de flammes sortir de son cœur. Sa
+couche était si lumineuse, qu'elles ne purent entrevoir son corps. Elles
+coururent vers les apôtres pour leur dire ce qui se passait, ceux-ci
+comprirent par là que ce corps sacré ne devait être ni découvert, ni
+touché par personne; on l'enveloppa dans un linceul sans avoir ôté ses
+vêtements et on l'emporta au bourg de Géthsémani, dans la vallée de
+Josaphat.
+
+Jamais pompes funèbres ne furent aussi saintes. Les apôtres portaient
+eux-mêmes le cercueil. Les fidèles les accompagnaient en procession,
+tenant des flambeaux à la main. Les Juifs, quoique très montés contre
+les Chrétiens, ressentirent une telle impression de crainte et de
+respect, qu'ils ne songèrent point à troubler cette cérémonie.
+
+Les Saints Pères sont unanimes à reconnaître que les anges
+accompagnaient de leurs harmonies célestes ce cortège sacré; une odeur
+délicieuse embaumait les lieux par où il passait. Les malades rencontrés
+sur la route furent guéris instantanément et plusieurs juifs se
+convertirent en voyant tant de prodiges. Enfin, le corps de Marie, ce
+trésor inestimable, fut déposé avec un profond respect dans le sépulcre
+qui lui avait été préparé et on le recouvrit d'une grosse pierre afin
+que celle, qui avait si bien imité les vertus de Jésus-Christ, lui
+ressemblât encore dans l'humilité de sa sépulture. Après la cérémonie,
+les fidèles retournèrent à Jérusalem, mais les apôtres, se relevant l'un
+l'autre, ne quittèrent pas le chevet sacré de leur Reine, près duquel
+les Anges veillaient aussi. Juvenal, patriarche de Jérusalem, nous
+apprend en son discours à l'empereur Marcien et à l'impératrice
+Pulchérie son épouse, qu'ils y demeurèrent encore trois jours. Au bout
+de trois jours, saint Thomas, le seul des Apôtres, qui n'eût pas été
+présent aux obsèques sacrées de la Vierge, arriva de l'Ethiopie, où son
+zèle ardent pour la conversion des âmes l'avait conduit. Ayant appris ce
+qui s'était passé, il désira encore une fois revoir le visage de son
+auguste Reine. Les autres Apôtres trouvèrent fort à propos de lui donner
+cette consolation ne doutant pas que ce retard ne fût mystérieux et
+ménagé par Dieu pour quelque grand motif, encore inconnu. Ils
+s'assemblèrent donc autour du sépulcre et, après quelques prières,
+enlevèrent la pierre; mais leur étonnement fut grand: un parfum
+incomparable s'échappait du tombeau vide, ne contenant plus que le
+linceul et les vêtements de la Vierge. Ils virent bien que personne sur
+la terre ne pouvait avoir enlevé ces pieux restes, la pierre n'avait pas
+été touchée et eux-mêmes étaient restés là, veillant à sa garde. Marie
+était ressuscitée, son âme avait repris sa dépouille mortelle pour
+remonter aux Cieux. Ce tombeau était donc vide comme celui de
+Notre-Seigneur, trois jours après sa mort, c'est pourquoi l'Église
+célèbre la fête de l'Assomption qui signifie élévation en corps et en
+âme de la Vierge au Ciel.
+
+
+
+
+II
+
+O toi qu'un regard touche
+Laisse descendre de ta bouche
+Un langage délicieux.
+O Rose entr'ouvre tes corolles,
+Et tes parfums et tes paroles
+Nous feront respirer les Cieux.
+
+
+Quelle plume pourrait rendre dignement le triomphe de Marie entrant au
+Ciel. Nous en avons une belle et sensible figure dans
+l'arche-d'alliance; cette arche sainte et figurée qui renfermait les
+tables de la loi, faite d'un bois incorruptible, et revêtue d'or très
+pur. David la fit transporter dans la ville de Jérusalem entourée des
+prêtres, des lévites, de tout le peuple, faisant résonner l'air de leurs
+musiques, de leurs chants d'allégresse, de leurs acclamations de joie.
+Nous en avons encore une autre figure dans la magnificence avec laquelle
+la reine de Saba vint visiter Salomon. Il est dit qu'elle arriva à
+Jérusalem, au milieu d'un nombreux cortège avec des richesses infinies
+en pierres précieuses et parfums. Marie aussi n'est-elle pas entrée au
+Ciel, entourée du brillant cortège des anges et chargée de richesses
+infinies, c'est-à-dire du trésor inestimable de ses vertus.
+
+«Qu'est-ce qui pourra jamais déclarer les merveilles de l'Assomption de
+Marie? car autant elle a reçu de grâces sur la terre au-dessus de toutes
+les créatures, autant elle a reçu dans le Ciel de gloire particulière
+au-dessus de tout ce qu'il y a de créé.»
+
+Ne peut-on appliquer à Marie ces magnifiques louanges du Cantique des
+Cantiques. «Qui est celle-ci qui s'élève, répandant partout des parfums
+de myrrhe, d'encens, de cinname et de toutes sortes de senteurs
+exquises»; ces parfums, ne sont-ce pas ceux de son âme: son humilité, sa
+modestie, sa dévotion, sa ferveur, sa persévérance, sa miséricorde?
+
+«Quelle est celle-ci qui voit germer sous ses pieds des étoiles?
+
+«Quelle est celle qui s'avance comme l'aurore qui commence à poindre,
+belle comme la lune, resplendissante comme le soleil, terrible comme une
+armée rangée en bataille.»
+
+Dans cette comparaison nous voyons l'éclat de sa pureté, l'éminence de
+sa science et de sa sagesse, la grandeur de son amour pour Dieu, et
+l'ardeur de son zèle pour le salut des âmes, qui la rend redoutable à
+toutes les puissances du monde et de l'enfer.
+
+«Qui est celle-ci qui monte du désert toute comblée de délices et
+appuyée sur son Bien-Aimé?» Il nous explique par là sa parfaite
+ressemblance avec son fils et les douceurs ineffables de leur union.
+
+Dans les livres saints et en suivant l'interprétation des docteurs de
+l'Église, ce doux nom de Marie est comparé à l'huile répandue, parce
+que, de même que l'huile adoucit les plaies et guérit les blessures du
+corps, de même le nom si doux de Marie guérit les plaies de l'âme,
+adoucit les angoisses du cœur, calme toutes les tristesses de
+l'existence.
+
+Plusieurs filles ont amassé de grandes richesses, ô Marie, mais vous les
+avez toutes surpassées parce que vous avez été humble et cachée comme un
+jardin fermé, comme une fontaine scellée. Vous serez appelée la cité de
+Dieu, la Sainte Sion, la Jérusalem céleste, la Reine du Ciel et de la
+terre. Votre demeure est dans la plénitude des Saints et comme s'écriait
+un éloquent prédicateur, ne trouvant plus d'expressions pour peindre vos
+vertus surhumaines: «À vous seule, vous résumez tout le Paradis!»
+
+Le catholicisme, ami des pompes religieuses, de tout ce qui charme les
+yeux et touche le cœur, a consacré à Marie le mois de mai, ce gracieux
+mois de mai que fleurit le printemps.
+
+C'est dans le plus beau règne de la nature, dans le règne brillant et
+embaumé des fleurs, que l'on a trouvé ses emblèmes.
+
+C'est pourquoi les jeunes filles ornent avec joie ses autels et courent
+en foule à ses fêtes. Elles recherchent son amour, racontent sa gloire
+et chantent son nom si doux.
+
+Marie! quel nom suave et délicieux. Ne renferme-t-il pas l'anagramme du
+doux mot aimer?
+
+Doux est le murmure du ruisseau, traversant la prairie.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Douce est la plainte de la vague harmonieuse, bercée par le zéphir.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Doux est l'accord de la lyre éolienne, à travers le feuillage.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Douce est la rosée du Ciel qui se répand sur la terre et fait naître la
+fleur.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Doux est le parfum du lis immaculé et de l'humble violette.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Douce est l'exquise senteur de la rose de Jéricho.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Douce est la plainte de la brise, caressant le palmier verdoyant de
+Cadès.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Douce et immaculée est la cime des neiges éternelles.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Doux est au fond des bois les gazouillements de l'oiseau.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Douce est au cerf altéré l'onde claire de la source.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Doux est le chant de la colombe gémissant au bord de son nid.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Douce, était aux Israélites, la Manne du désert!
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Doux est aux lèvres altérées le fruit de la vigne.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Doux est au prisonnier le rayon de soleil éclairant son cachot.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Douce est au cœur du marin l'étoile qui le guide sur la mer orageuse.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Douce est la voix de la femme égrainant les notes perlées de son gosier
+d'or.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Douce est la contemplation du ciel semé d'astres lumineux.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Douce est au cœur de la mère la voix de l'enfant qui l'appelle.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Douce est l'espérance, au cœur du voyageur dans le désert.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Douce est à l'âme l'extase que fait naître ton amour.
+
+Aussi doux est ton nom, ô Marie!
+
+Marie, ô nom divin, étoile du Pécheur.
+
+Rose du paradis, baume plein de fraîcheur,
+
+Qui parfume le monde et qui révèle aux âmes,
+
+La femme la plus sainte entre toutes les femmes!
+
+
+
+
+III
+
+
+«Marie, dit sainte Brigitte[12], est la fleur des fleurs. Cette fleur
+incomparable qui était éclose à Nazareth, couvrit le Liban de ses grâces
+et de ses parfums. Elle s'est élevée au-dessus de toute hauteur, parce
+que la Reine du Ciel surpasse en dignité, en pouvoir et en beauté toutes
+les créatures.»
+
+«Marie, dit encore Auguste Nicolas, est la fleur de grâce de toute la
+création. C'est en cette fleur virginale qu'a pris naissance le Fruit
+divin. Sans elle, le Fils de Dieu et le genre humain ne se rencontraient
+pas, et toute l'économie du plan divin était rompue.»
+
+Marie a su inspirer tous les arts: les musiciens et les poètes ont
+accordé leurs lyres, l'éloquence et l'architecture y ont puisé leurs
+meilleures inspirations, les sculpteurs ont transformé la pierre et le
+marbre, le peintre, emporté sur l'aile de son génie est arrivé au faîte
+des plus admirables conceptions.
+
+«Poètes, peintres et sculpteurs, s'écrie un pieux écrivain, Marie est
+pour nous le bel idéal de la virginité, de la maternité, le bel idéal de
+la femme, le type parfait et divin de la beauté créée.» C'est elle que
+Raphaël et Michel Ange, Fra Angelico, Titien et tant d'autres ont
+méditée et contemplée avec le génie de la foi; artistes modernes, prenez
+aussi vos palettes, vos ciseaux et vos lyres en l'honneur de la Mère de
+Dieu, l'étude de sa beauté a inspiré dans le passé bien des
+chefs-d'œuvre et doit en inspirer encore jusqu'à la consommation des
+siècles. Ce sujet est inépuisable.
+
+HYMNE À LA VIERGE
+
+Oui, pour toi, divine Merveille
+Qui nous donna le Créateur,
+La terre joyeuse et vermeille
+S'éveille et chante en ton honneur:
+
+Le lis superbe des vallées
+Dans son éclatante blancheur,
+L'eau claire des sources voilées
+Cachant dans l'herbe sa fraîcheur,
+
+La rose entrouvrant ses corolles,
+Le soleil brillant dans l'air pur,
+Le flot berçant nefs et gondoles
+Mollement, sur son sein d'azur,
+
+L'oiseau dans son tendre ramage
+Chantant un hymne au Créateur,
+La brise ondulant le feuillage.
+Cueillant les parfums de la fleur;
+
+La fraîche oasis qui se cache
+Dans les déserts mystérieux;
+L'éclair perçant qui se détache
+Lançant ses traits capricieux,
+
+Le Ciel, dans ses nuits les plus belles,
+Roulant des milliers d'univers
+Qui reflètent leurs étincelles
+Aux centuples miroirs des mers;
+
+L'hiver, au long manteau d'hermine
+Pressant le sol entre ses bras,
+L'ornant de la dentelle fine
+De son givre et de ses frimas;
+
+Le printemps accordant sa lyre,
+Habillant la fleur, l'arbrisseau,
+Partout envoyant son sourire
+Pour saluer le renouveau;
+
+Secouant sa blanche fourrure,
+La terre prenant à la fois,
+Et sa verdoyante ceinture,
+Et sa couronne de grands bois;
+
+L'été, la campagne féconde,
+Ouvrant l'écrin de son trésor,
+Semant sur sa tunique blonde,
+Bluets coquets et boutons d'or;
+
+L'automne apportant ses corbeilles
+Riches de fleurs, de fruits dorés,
+De pampres aux grappes vermeilles,
+De feuillage aux reflets pourprés;
+
+Les merveilles de la nature,
+Œuvre de la divinité
+Ne sont qu'une faible peinture
+De ton adorable beauté!
+
+O Marie, ô reine divine,
+Devant l'éclat de tes grandeurs
+Si la terre humblement s'incline
+Pleins d'espoir s'élèvent les cœurs
+
+Car ta bonté plus grande encore
+Toujours présente à notre appel,
+Sait, dans les âmes, faire éclore
+Les roses des jardins du ciel;
+
+L'humilité, la patience
+La Foi, l'Espoir, la Charité:
+Voilà, dans leur sublime essence,
+Les fleurs de l'immortalité!
+
+O toi qui comptes sur la terre
+Les pleurs qui tombent de nos yeux;
+Vierge, sois toujours notre mère,
+Ouvre-nous la porte des Cieux.
+
+Qu'à l'heure suprême, notre âme,
+Entrant dans l'immortalité
+Près de toi, comme un trait de flamme,
+S'envole pour l'Éternité!
+
+
+[1: Saint Vincent Ferrier, donnant une mission à Rennes, fit élever sur
+la place principale un trône à la sainte Vierge autour duquel il
+convoquait, chaque jour, tous les enfants de la cité. Après des chants
+et des prières adressés par ces petits anges de la terre à la Reine du
+Ciel en faveur des pauvres pécheurs, il les renvoyait comme autant
+d'apôtres, à la conquête des âmes de leurs parents. L'histoire rapporte
+que, de tous les habitants de la ville, pas un ne résista à la grâce,
+obtenue, sans doute, en grande partie, par la prière des enfants.]
+
+[2: Aujourd'hui les comptoirs de pâtisserie de Vannes sont aussi propres
+qu'élégants et les gâteaux excellents.]
+
+[3: Depuis que ces lignes ont été écrites, cette fontaine, composée
+aujourd'hui de trois magnifiques bassins, est devenue monumentale.
+
+Ces trois vasques, avec toutes les pierres qui forment la base du
+monument, ont été détachées d'un _même bloc de granit_ trouvé isolé dans
+un repli de terrain, sur la lande de Sainte-Anne. C'est un granit bleu,
+veiné de blanc comme du marbre, et d'une dureté extraordinaire.
+
+Chaque vasque a près de deux mètres de diamètre et le poids total
+dépasse 7000 kilog. Elles ont été travaillées sur place, dans la
+carrière qui se trouve à un quart de lieue de la basilique. Aussi
+l'embarras a-t-il été grand lorsqu'il a fallu les transporter jusqu'à la
+fontaine.
+
+Un camion qu'on avait fait venir ad hoc a cédé sous le poids, et s'est
+trouvé hors de service dès le premier effort. On a chargé ensuite la
+première vasque sur un second camion beaucoup plus solide. Mais, quand
+il s'est agi d'ébranler la masse, les sept chevaux attelés ont pu la
+remuer à peine. Alors sont arrivés les élèves du Petit Séminaire. On
+attache de longs câbles au lourd chariot, et 200 jeunes gens, s'alignant
+le long des cordes, entraînent la masse sans effort et comme en se
+jouant.
+
+Les trois vasques sont ainsi traînées tour à tour hors de la carrière,
+et les élèves ont voulu les amener eux-mêmes jusqu'à la fontaine
+miraculeuse, les uns faisant cortège, les autres attelés en grappes aux
+câbles immenses, tous rythmant leur marche sur le chant des cantiques.
+
+C'était une entrée vraiment triomphale.]
+
+[4: En voici la preuve:
+
+Un facteur rural, faisant en moyenne 30 kilomètres par jour,
+accordons-lui un jour de repos par mois et huit jours de congé par an,
+marche donc pendant 345 jours.
+
+Ce qui fait, à 30 kilomètres par jour, 10.350 kilomètres par an. Or, le
+grand cercle de la terre étant de 40.000 kilomètres, il en résulte que
+le pauvre piéton a fait en quatre ans, avec toutes ses charges, un peu
+plus que le tour de la terre.
+
+Faire le tour de la terre à pied pour moins de 3000 fr., ce n'est pas
+cher!]
+
+[5: Il y a malheureusement dans la philatélie une ivraie nouvelle
+poussant parmi le bon grain. Signe incontestable de succès! À côté des
+marchands en boutique, sont sortis de terre des courtiers marrons qui
+vendent de faux timbres. Ceux-là n'ont pas de domicile légal. Ils
+trompent sciemment la naïveté publique et, détail bien français, alors
+que dans les autres pays, les tribunaux les châtient lorsque leur
+escroquerie est surprise en flagrant délit, la loi française se déclare
+impuissante à exercer contre eux la moindre poursuite.
+
+En Angleterre, en Allemagne, un monsieur qui vous vendrait un timbre
+faux pour un timbre authentique serait condamné, comme s'il s'agissait
+d'un tableau faussement attribué à un peintre qui n'en serait nullement
+l'auteur. En France, le parquet se refuse à instruire. Cet escroc n'a
+pas commis de délit, il a simplement mis dedans son client. Il paraît
+que la loi française ne dit pas que mettre dedans son client constitue
+une escroquerie. Elle a bien tort.]
+
+[6: Ces trois bergers devaient représenter auprès du Messie les trois
+rois descendus des trois fils de Noé. Ils sont honorés comme saints sous
+les noms de Jacob, Isaac et Joseph. Jusqu'au milieu du IXe siècle, leurs
+corps reposèrent dans l'église que sainte Hélène avait fait construire
+sur l'emplacement même de la tour d'Ader. Mais à ce moment l'église
+tombait en ruines et leurs précieuses reliques furent transférées à
+Jérusalem et y restèrent jusqu'en 960.
+
+À cette époque, un chevalier espagnol les obtint et les rapporta dans
+son pays. Depuis lors, elles sont vénérées à l'église Saint-Pierre et
+Saint-Ferdinand, dans la ville de Ledesma.
+
+Perpétuée d'âge en âge par les monuments écrits ou sculptés, la
+tradition des trois bergers ressuscite, pour ainsi dire, chaque année
+dans Rome la ville par excellence des traditions. Au commencement de
+l'Avent, les _pifferari_ ou bergers de la Sabine descendent de leurs
+montagnes et viennent, dans leur pauvre mais pittoresque costume de
+bergers italiens, annoncer dans la Ville Éternelle, au son d'une musique
+champêtre, la prochaine naissance de l'Enfant de Bethléem. Quoiqu'en
+nombre considérable, ils marchent toujours trois de compagnie, jamais
+plus: un vieillard, un homme fait, un adolescent qui représentent les
+trois races humaines et les trois âges de la vie.]
+
+[7: Le docteur Sepp qui au lieu d'isoler la vie de Jésus-Christ, comme
+on le fait trop souvent, la rattache ou plutôt démontre qu'elle tient à
+l'histoire de l'univers, qu'elle a laissé des traces ineffaçables dans
+le ciel et sur la terre, le docteur Sepp donne sur la nature de l'étoile
+des Mages l'explication scientifique d'après Kléber et les meilleurs
+astronomes des temps modernes.]
+
+[8: Une légende raconte que l'étoile merveilleuse qui guida les Mages
+reparaît dans sa course à travers l'infini tous les 800 ans.
+
+En 1604, les astronomes observèrent la conjonction des trois planètes
+Saturne, Jupiter et Mars. Une nouvelle étoile apparut tout-à-coup entre
+Mars et Saturne au pied du Serpentaire. Cette étoile avait la grandeur
+des étoiles fixes, presque, celle de Saturne, de Jupiter ou de Mars.
+Elle brillait d'un feu extraordinaire et semblait inonder le Ciel d'une
+lumière colorée. Cette conjonction présentait un magnifique spectacle:
+aucun astre ne donnait un éclat pareil à celui de ces deux planètes, si
+rapprochées l'une de l'autre que leurs lumières paraissaient n'en faire
+qu'une. Leur conjonction s'était faite l'an 1603, dans le signe des
+Poissons, dans le trigone de l'eau. Puis quand elle passa dans le
+trigone de feu du Bélier; au printemps suivant, Mars approcha à son
+tour, puis le Soleil, Mercure et Vénus, et au mois de septembre, ce
+nouveau corps lumineux avait acquis un éclat vraiment incomparable. Il
+brillait comme une étoile de première classe avec les trois planètes
+Saturne, Jupiter et Mars.
+
+Saturne et Jupiter mettant 794 ans, 4 mois et 12 jours à parcourir le
+zodiaque, ces conjonctions dans le trigone de feu ont donc lieu à peu
+près tous les huit cents ans. Six périodes de huit cents ans se sont
+ainsi écoulées depuis la création de l'homme; ce sont comme six jours
+climatériques de l'humanité. Il n'en reste plus qu'un à parcourir.
+
+Le premier jour, d'Adam à Enoch (3200 ans avant J.-C.); le second,
+d'Enoch au déluge (2490 ans avant J.-C.); le troisième jour, du déluge à
+Moïse (1600 avant J.-C.); le quatrième, de Moïse à l'ère des Grecs, des
+Babyloniens, des Romains au temps d'Isaïe (800 ans avant J.-C.); le
+cinquième jour s'étend de Jésus-Christ à Charlemagne (808 ans après
+J.-C.); le sixième, pendant lequel a vécu Kepler, qui a observé la
+conjonction de 1604, de Charlemagne à la prétendue Réforme (1600 après
+J.-C.); le septième jour, qui est le nôtre, finit en 2400 après J.-C.
+
+Dieu mit six jours ou six périodes à l'œuvre de la création et le 7e
+jour il se reposa. L'homme vivra aussi 7 époques ou 7 jours
+climatériques après quoi il se reposera à son tour dans l'éternité.»]
+
+[9: On tombait mort en éternuant; de là ces paroles: Dieu vous bénisse,
+c'est-à-dire, Dieu vous garde.]
+
+[10: Aujourd'hui la magistrature, les facultés, l'armée, les
+fonctionnaires de tout ordre n'ont plus le droit d'assister en corps aux
+processions du culte catholique; c'est à peine s'ils peuvent les suivre
+comme simples particuliers.]
+
+[11: _Archives Nationales, F. I. C., Seine, 1793_.]
+
+[12: On sait qu'au Ve siècle sainte Brigitte eut l'idée de composer un
+chapelet de dix dizaines d'_Ave Maria_, reliées entre elles par le
+_Credo_. Ce chapelet, à la portée de tout le monde, était destiné à
+remplacer le chapelet qu'au IVe siècle saint Grégoire de Nazianze avait
+eu l'idée d'offrir à la Vierge; c'était une couronne de fleurs
+mystiques, composée de prières savantes, extraites des Pères de
+l'Église, mais un peu trop savantes pour le peuple.
+
+Il y a différents chapelets, par exemple le chapelet apostolique,
+c'est-à-dire le chapelet du Pape qui n'a qu'une dizaine. Le chapelet le
+plus répandu est celui de saint Dominique composé de cinq dizaines
+d'_Ave Maria_, précédée chacune du _Pater_ et suivie du _Gloria_. La
+récitation de trois de ces chapelets forme ce qu'on est convenu
+d'appeler le rosaire.]
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le journal d'une pensionnaire en
+vacances, by Noémie Dondel Du Faouëdic
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN VACANCES ***
+
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+This and all associated files of various formats will be found in:
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+
+Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreading Team of Europe. This file was
+produced from images generously made available by the
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+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+The Project Gutenberg EBook of Le journal d'une pensionnaire en vacances, by
+Noémie Dondel Du Faouëdic
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le journal d'une pensionnaire en vacances
+
+Author: Noémie Dondel Du Faouëdic
+
+Release Date: August 31, 2006 [EBook #19152]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN VACANCES ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreading Team of Europe. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+Mme DONDEL DU FAOUËDIC
+
+LE JOURNAL D'UNE PENSIONNAIRE EN VACANCES
+
+VANNES
+
+IMPRIMERIE LAFOYLE FRÈRES
+
+1906
+
+ Ce sont les livres qui nous donnent nos plus grands plaisirs et les
+ hommes qui nous causent nos plus grandes douleurs. Quelquefois même
+ les pensées consolent des choses et les livres consolent des
+ hommes.
+
+ JOUBERT
+
+
+
+
+_Le 1er août._
+
+
+Les vacances! que de brillantes promesses, de douces espérances ce seul
+mot-là renferme! Les vacances, ce sont les courses folles à travers bois
+et plaines, les pieds dans la rosée et le front au vent; ce sont les
+promenades charmantes sur la mer verte et sous le ciel bleu, ce sont les
+jeux bruyants dans les prairies et les interminables causeries sans
+cloches, à l'ombre des grands bois. On se lève avec le soleil ou
+seulement pour déjeuner, suivant la couleur de son esprit ou les
+caprices de sa volonté. Beaucoup de mouvement ou beaucoup de repos, de
+la paresse si le coeur vous en dit; en un mot, les vacances, c'est le
+règne de la liberté!
+
+Les chevaux piaffent, les grelots carillonnent, le fouet retentit,
+caisses et voyageurs remplissent l'omnibus. Nous partons, laissant
+l'agréable et tranquille quartier des horticulteurs d'Angers. N'a-t-on
+pas dit que l'Anjou, comme la Touraine, est le jardin de la France, le
+pays des parfums et des fleurs, la terre promise des beaux fruits? Nous
+entrons en gare... La locomotive, cette machine infernale et bénie, qui
+traverse l'espace comme le monstre de l'Apocalypse, ébranle les échos de
+ses mugissements auxquels le mécanicien, sans égard pour les oreilles,
+ajoute les coups stridents et précipités de son sifflet aigu. Tout un
+monde s'ébranle... Adieu, Angers! Déjà nous n'apercevons plus que ses
+clochers dont les flèches percent le ciel, et le panache enfumé de ses
+fabriques. Nous voyons fuir les pimpantes villas et les élégants
+châteaux qui entourent la cité de sa plus coquette ceinture. Bientôt
+nous allons côtoyer continuellement les belles rives de la Loire et
+saluer les villes et les bourgs gentiment couchés à ses pieds.
+Regardons-les; les plus remarquables sont: Ingrande, avec les hautes
+cheminées de son importante verrerie; Saint-Florent, couronné de la
+statue du marquis de Bonchamp; ce héros, après avoir servi en Amérique,
+fut choisi en 1793, avec d'Elbée, pour commander l'armée vendéenne, dont
+il marqua les premiers succès; mais, blessé mortellement peu de mois
+après devant Cholet, il mourut le 17 octobre 1793. Si son existence ne
+fut qu'un long acte de bravoure et de courage, sa mort est une belle
+page de générosité. Avant d'expirer, il fit grâce à cinq mille
+prisonniers républicains que la loi cruelle des représailles condamnait
+à une mort certaine. Voici Ancenis, qui s'honore d'avoir vu signer en
+ses murs un traité entre le roi de France et le duc de Bretagne, l'an
+1468. Cette ville garde encore un souvenir des temps les plus reculés:
+une pierre druidique, connue sous le nom de la Souvretière.
+
+Champtoceaux, qui ne se souvient plus de ses fortifications, rasées en
+1420.
+
+Oudon dont la grande tour carrée prend auprès des autres maisons les
+proportions d'un géant.
+
+Non loin de ces belles rives, que nous parcourons si rapidement,
+s'élevait jadis Champtocé, la forteresse où Gilles de Laval, maréchal de
+Retz, après s'être signalé par sa bravoure au siège d'Orléans et aux
+guerres du règne de Charles VII, vint acquérir la triste célébrité du
+crime. La légende, en s'emparant de ce personnage historique, en a fait
+un être presque fabuleux et, d'âge en âge, on racontera la terrible
+histoire de Barbe-Bleue qui, finalement, fut pendu et brûlé à Nantes en
+1440, sous le duc Jean V de Bretagne. Champtocé, maudit et abandonné à
+la mort du maître, résista des siècles encore aux assauts du temps.
+L'empereur Joseph II, venu en France pour voir sa soeur Marie-Antoinette,
+en fit le croquis; mais aujourd'hui, ses tours branlantes ne sont plus
+qu'une masse informe de ruines, dépendant de la terre de Serrant.
+
+Voici Nantes, nous devons y poser le pied quelques heures. Toujours le
+mouvement, l'animation, le commerce enfin, qui caractérise cette grande
+cité. Quelle immense ruche et quel bourdonnement continuel! J'en suis
+tout étourdie. Quelle différence entre ce brouhaha et le calme de mon
+couvent, si bien nommé la _Retraite_.
+
+Nous avons admiré l'hôtel de nos aimables hôtes et amis, M. et Mme B...
+À l'intérieur, toutes les fantaisies raffinées que le luxe moderne peut
+inventer; à l'extérieur, de riches sculptures, des colonnes, des
+balustres, et tout à l'entour de grands arbres ombreux tamisant la
+lumière qui se joue sur les gazons souples comme des tapis de velours;
+des ruisseaux limpides où nagent des ondes bleues et des poissons
+rouges, et enfin un jardin d'hiver, ou plutôt une grotte merveilleuse
+faisant rêver le soir, lorsqu'elle est illuminée, aux descriptions
+enchantées des _Mille et une nuits_. Comme contraste nous sommes allées
+visiter le Temple protestant, dont la sévérité ne dit rien du tout à
+l'âme. On a bien tort de reprocher au catholicisme la pompe de son
+culte; ses riches autels, ses statues, ses madones, ses beaux tableaux,
+retraçant la vie du Sauveur et celle des saints, nous parlent bien mieux
+du Ciel que toutes ces sentences de la Bible incrustées sur les parois
+du Temple; sentences éternelles comme la pierre qui les garde, mais
+aussi froides qu'elle.
+
+Maman m'a également menée à son ancienne pension. Il y avait bien
+longtemps qu'elle n'y était retournée, et elle a cherché en vain les
+personnes et les choses de son temps. L'immutabilité n'est pas de ce
+monde! Elle n'a pu retrouver aucune de ses maîtresses, les unes appelées
+ailleurs, les autres parties pour le grand voyage... Et cependant toutes
+ces bonnes religieuses l'ont reçue comme l'enfant de la maison, et maman
+à son tour semblait se trouver à l'aise, comme si elle les avait
+toujours connues.
+
+Nous avons tout visité: la chapelle, les dortoirs, les classes. Ici
+était mon pupitre, là mon lit, disait maman; mais partout des
+métamorphoses! L'eau, la lumière, la chaleur sont maintenant dispensées
+dans toute la maison par des procédés savants et ingénieux, mais non
+pratiqués autrefois.
+
+Maman cherchait aussi partout les beaux arbres gravés dans sa mémoire,
+et surtout les belles charmilles impénétrables aux rayons et aux brumes.
+Plus rien de tout cela! Des massifs, des pelouses, des allées
+tournantes, enfin, ces jardins à la mode du jour qu'on est convenu
+d'appeler jardins anglais.
+
+En nous en allant, maman me disait:
+
+«Ainsi va le monde, chaque génération passe son temps à détruire et à
+refaire les travaux de la génération précédente, et à préparer ainsi de
+l'ouvrage pour celle qui vient. Vois comme le luxe gagne et s'introduit
+partout. Crois-tu que nos grosses lampes à l'huile ne valaient pas le
+gaz? Elles étaient infiniment meilleures, et ne fatiguaient pas la vue.
+Crois-tu que l'eau vive, tirée du puits, ne valait pas autant que celle
+qui a circulé longtemps dans des canaux et séjourné ensuite dans de
+vastes réservoirs? Crois-tu que nous avions besoin alors de calorifères
+pour nous réchauffer? Non; je t'assure que toutes ces délicatesses de
+confort ne font pas les robustes santés. Je veux bien croire que
+l'anémie ne soit pas seulement une maladie à la mode; cependant,
+autrefois personne n'en parlait. On s'ingénie à raffiner les besoins de
+la vie; les exigences du bien-être, et l'on appelle cela progrès,
+civilisation; mais ne se trompe-t-on pas sur la portée de ces mots, et
+surtout sur la valeur de ce bien-être matériel dont toutes les classes
+sont devenues si avides? Faire fortune par n'importe quel moyen et
+jouir, n'est-ce pas le principal résultat du luxe et des appétits
+insatiables? Il est reconnu que tous les peuples ont été vaincus par les
+délices de la fortune avant de l'être par leurs conquérants. Les hommes
+sobres, qui se lèvent matin, dorment à cheval, et n'accordent rien aux
+superfluités de l'existence, ont le secret des races fortes. Tant que
+Rome chercha ses sénateurs et ses conseillers dans le calme et la
+simplicité des champs, elle eut des hommes si grands qu'elle aurait pu
+conquérir le monde. Plus tard, elle s'effémina et s'amollit en prenant
+aux peuples vaincus par elle leur luxe et leurs plaisirs, et fut, à son
+tour, vaincue par leurs vices devenus les siens propres.»
+
+Maman était en verve, et sa tirade tournait au discours, lorsque nous
+sommes rentrées; mais nos petits préparatifs de toilette pour le dîner,
+assez nombreux ce jour-là, ont mis fin à son éloquence, ce dont je n'ai
+point été fâchée, je le confesse tout bas, et l'ajustement de ma jolie
+robe bleue, succédant à ma sombre robe d'uniforme, m'intéressait
+beaucoup plus en ce moment que l'histoire de tous les peuples du monde.
+
+
+
+
+_Le 3 août._
+
+
+Nous avons quitté Nantes l'après-midi, et nous sommes descendues à
+Savenay, maman voulant me faire visiter une de ses propriétés. Nous y
+sommes arrivées par une pluie torrentielle, ce qui a singulièrement
+refroidi et rembruni nos idées. Une flamme brillante a séché nos
+vêtements et doré les crêpes qu'on nous préparait, et que nous avons
+trouvées excellentes, arrosées d'une jatte de lait mousseux.
+
+Après ce repas champêtre et charmant, nous eussions affronté toutes les
+cataractes du ciel; mais le char-à-bancs du fermier nous attendait, et,
+dix minutes après, nous rentrions en gare. À huit heures et demie les
+formes imposantes et grandioses de la Tour de Redon se dessinaient dans
+l'obscurité transparente d'une soirée d'été...
+
+Salut, mon cher manoir! salut, mes jeunes sapins et mes vieilles
+tourelles! comme vous me semblez grands! Car c'est le propre de l'ombre
+de laisser seulement entrevoir les contours, deviner les lignes et
+d'agrandir les formes indécises de tout ce qu'elle enveloppe de ses
+voiles mystérieux. Salut aussi, hôtes nocturnes des bois, qui versez
+dans l'espace vos chants plaintifs, auxquels se mêle, l'hiver, dans une
+harmonie lugubre, le cri aigu des girouettes que le vent fait grincer
+sur leurs gonds rouillés? Que de fois je suis restée à vous entendre,
+trouvant je ne sais quelle rêveuse et mélancolique poésie dans la
+profondeur des ténèbres et les hurlements de la nuit? Demain, je
+saluerai le soleil, les oiseaux, les fleurs, la gent laitière et
+l'espèce emplumée: les belles poules aux oeufs frais et les canards
+soyeux. J'irai dans la serre cueillir quelques raisins dorés. Dans ma
+petite enfance on m'y surprenait toujours; j'aimais tant les suaves
+parfums, les brillantes couleurs, les fruits exquis! Je croyais que
+toutes ces belles grappes vermeilles allaient d'elles-mêmes me tomber
+sur les lèvres et je restais à les attendre...
+
+Que de fois maman ou ma bonne m'ont trouvée les conjurant du regard et
+les appelant de la voix: «Petites belles, petites belles, leur
+disais-je, venez donc je vous attends.» J'admirais aussi les fleurs, les
+camélias surtout, et lorsque je les voyais s'effeuiller, je disais, dans
+ma naïve simplicité: «Mais, pourquoi donc toutes les fleurs se
+déshabillent-elles ainsi? Est-ce qu'elles ne pourront plus reprendre
+leur jolie robe!--Non, me disait maman; quand tu vois leur fraîche
+corolle pâlir et leur tête se pencher, quand tu vois toutes ces fleurs
+endolories sourire tristement, c'est qu'elles vont mourir? Mais c'est la
+loi de la nature, rien ne meurt tout à fait... Et comme les jeunes
+filles plus tard doivent remplacer leurs mères, de même les jolies
+bengales d'avril font oublier les dernières roses d'automne. Regarde
+partout la végétation, et vois combien de nouveaux boutons se
+préparent...» Alors, je regardais les sèves pleines d'espérances, et
+cependant je n'étais pas consolée, et le raisonnement de ma chère maman,
+que j'aime tant, me faisait bien de la peine en pensant à elle.
+
+Je les aime toujours les fleurs, aujourd'hui comme jadis, et les oiseaux
+aussi. Ah! si j'habite jamais la campagne, j'aurai une volière pleine
+des musiciens de la forêt; j'aurai un grand jardin où j'entendrai encore
+le suave concert de la brise se jouant dans le feuillage et caressant de
+son haleine légère la tête embaumée des fleurs; ces belles fleurs
+rouges, roses, jaunes, violettes, azurées et tigrées comme des peaux de
+panthères, ou fourmillantes et brillantes comme les pierreries de la
+reine de Saba. Des oiseaux quelque part et des fleurs partout, voilà mon
+ambition et mon rêve!
+
+
+
+
+_Le 12 août._
+
+
+Hélas! nous venons de traverser trois jours de torrents, de tourbillons,
+de tempêtes à ne pas mettre le pied dehors. Quelle vilaine inauguration
+des vacances!
+
+Nous allons cependant à la rencontre de mon frère, et nous revenons
+trempés comme des canards; aussi, maman n'étant pas de la race des
+palmipèdes, ne trouve-t-elle aucun agrément dans ce qui fait leur joie.
+
+
+
+
+_Le 16 août._
+
+
+Enfin, la calotte du ciel a repris ses teintes azurées; le soleil a
+quitté son bonnet de nuit et salué de ses plus beaux rayons notre
+arrivée dans la capitale des Venètes.
+
+Mon amie Augustine est du voyage, en sorte que maman se trouve le Mentor
+de deux charmantes filles et d'un garçonnet. En quelques heures nous
+avons visité la cathédrale, qu'une intelligente restauration rendra
+bientôt complète. On y remarque beaucoup de tableaux donnés par le roi
+Louis-Philippe, et la chapelle Saint-Vincent Ferrier, dont le tombeau en
+marbre est surmonté de son buste qu'on porte en grande pompe à toutes
+les processions.
+
+Saint Vincent Ferrier est le patron, l'honneur et la gloire de la ville
+de Vannes. Cet ardent apôtre, arrivé au terme de sa vie, disait à nos
+pères ces belles paroles: «Le moment est venu où mon Seigneur
+Jésus-Christ veut me conduire par sa miséricorde dans son paradis. Vous
+le voyez, je suis vieux, il est bien temps que je paye la dette de la
+nature humaine: gardez et observez fidèlement ce que j'ai prêché jusqu'à
+ce jour. Vous n'ignorez pas à quels vices j'ai trouvé que votre province
+était sujette; de mon côté, je n'ai rien épargné pour vous ramener dans
+le bon chemin. Rendez grâces à Dieu avec moi, de ce qu'après m'avoir
+donné le talent de la parole, il a rendu vos coeurs capables d'être
+touchés et portés au bien. Il ne vous reste plus qu'à persévérer dans la
+pratique des vertus et à ne pas oublier ce que vous avez appris de moi.
+Quand je serai mort, mon corps restera avec vous, et mon esprit sera
+votre intercesseur là où Dieu le placera, et il ne cessera jamais de
+vous faire tout le bien qui sera en son pouvoir. Je vous le promets,
+pourvu que vous ne vous écartiez pas de ce que je vous ai enseigné.»
+
+Ces paroles étaient prononcées le 25 mars 1419; dix jours après, le 5
+avril, saint Vincent Ferrier rendait son âme à Dieu. Son corps fut
+solennellement déposé dans le choeur de l'église cathédrale de Vannes, où
+il fit un si grand nombre de miracles, que le pape Calixte III n'hésita
+pas à le mettre au nombre des saints dès le 19 juin de l'année 1455;
+cependant la bulle de la canonisation ne fut expédiée que sous le
+pontificat de Pie II, son successeur, l'an 1458, le 7 octobre.
+
+Les habitants de Vannes se sont vus plus d'une fois exposés au danger de
+perdre le corps de saint Vincent. Vers le milieu du seizième siècle, des
+troupes espagnoles, envoyées par Philippe II, ayant protégé efficacement
+la ville contre les efforts des hérétiques, le Chapitre de la cathédrale
+voulut témoigner au chef don Juan d'Aguilar sa reconnaissance, et lui
+offrit un fragment considérable des reliques de son compatriote. Mais
+les soldats formèrent le complot d'enlever le corps tout entier.
+Heureusement les chanoines furent avertis à temps; ils cachèrent donc
+eux-mêmes, pendant la nuit, la châsse qui contenait le corps de saint
+Vincent, et ils le firent avec tant de secret que cette châsse demeura
+inconnue et comme ensevelie dans l'oubli depuis l'an 1590 jusqu'en 1637.
+À cette époque, elle fut découverte par l'évêque de Vannes, Sébastien de
+Rosmadec. Les saintes reliques furent vérifiées très exactement, et l'on
+en fit une seconde translation le 6 septembre, jour dès lors consacré
+pour en renouveler la mémoire tous les ans. Ce grand saint, qui a fait
+plus de huit cents miracles authentiques, rapportés au procès de sa
+canonisation, était né à Valence en 1357.
+
+Dès l'âge de dix-sept ans il entra dans l'ordre des Dominicains et se
+fit une telle réputation qu'on venait pour l'entendre de tous les points
+de l'Espagne. Plusieurs princes étrangers l'appelèrent à eux, et c'est
+ainsi qu'il vint en France, en Angleterre, en Allemagne et enfin en
+Bretagne sur les instances du duc Jean V, qui lui mandait de venir en
+hâte dans ses États, jeter les semences de la divine parole, qu'il avait
+déjà portée en tant d'autres lieux. Il y vint, en effet, vivant
+d'austérités et de mortifications et convertissant les peuples, il y
+demeura jusqu'au jour où il rendit son esprit à Dieu, assisté de son
+évêque, Amaury de la Motte, et entouré des hauts dignitaires du pays. Sa
+mort fut un deuil général: grands et petits, riches et pauvres, tout le
+monde pleurait. On visite encore aujourd'hui l'appartement où il a vécu,
+transformé en modeste oratoire, et où l'on a toutes les peines du monde
+à pénétrer[1].
+
+La clef de ce simple réduit se trouve chez un pâtissier, ce qui lui fait
+vendre ses gâteaux et le verre d'eau sucrée qui les accompagne,
+autrement cela ne lui arriverait pas souvent, j'en réponds. Il vous sert
+de l'eau chaude et trouble dans des verres douteux, et ses pâtisseries
+sont assiégées de mouches, on y découvre même des fourmis, et pendant le
+premier moment d'hésitation qui détourne votre main de ces gâteaux si
+peu engageants, l'honnête marchand vous dit de l'air le plus tranquille:
+«Faites pas attention, ce n'est rien, faites comme moi, soufflez
+dessus», et son haleine plus ou moins fraîche se promène en éventant
+tout le comptoir. Trop primitif vraiment, ce bon indigène vannetais[2].
+
+J'ai visité plusieurs églises, qui ne m'ont rien dit de particulier,
+mais je me suis arrêtée à Saint-Patern, un vieux monument où l'on ne
+prêche qu'en breton, et à la chapelle de Monseigneur, style grec pur,
+dont la sévérité, tempérée par quelques beaux tableaux, me plaît
+beaucoup.
+
+Nous avons ensuite fait un tour sur la Rabine, promenade qui longe la
+rivière, et où les élégantes se donnent rendez-vous les jours de
+musique.
+
+Vannes était jadis une ville forte, entourée de fossés profonds et de
+hautes murailles dont il reste encore quelques vestiges. L'intérieur de
+cette vieille cité, que les Bretons nomment toujours _Gwened_, garde
+encore aujourd'hui des rues rappelant l'ancienne Rome que l'empereur de
+monstrueuse mémoire fit brûler pendant une fête. On a prétendu que ces
+ordres furent donnés par lui sous prétexte de salubrité publique; l'air
+et le soleil ne pénétrant plus dans les rues de Rome bâties en
+encorbellement, elles étaient devenues presque inhabitables. C'est égal,
+ce n'était pas une raison pour l'incendier, et les forfaits de
+l'exécrable Néron, malgré ses apologistes, feront toujours frissonner
+d'horreur. Il est certain qu'à Vannes il y a quelques rues où l'on peut
+se parler à voix basse du rez-de-chaussée, se prendre la main du
+premier, et s'embrasser du second.
+
+La capitale des Venètes s'enorgueillit aussi de deux affreuses têtes
+sculptées en bois, à l'angle d'une vieille maison, et qu'on ne manque
+jamais de faire remarquer aux étrangers. Ces deux vilaines figures
+s'appellent Vannes et sa femme. Y a-t-il une légende, je l'ignore; en
+tous cas, je ne vois rien d'intéressant ni dans l'ancienneté de ces
+bustes informes, ni dans la cicatrice plus récente qui traverse leur
+visage balafré une nuit par le sabre de jeunes officiers en trop belle
+humeur. Cela fit grand bruit (on s'en souvient encore), et les bons
+Vannetais, habitués à vénérer leurs magots, furent fort scandalisés de
+ce procédé trop leste... L'édilité elle-même s'inquiéta de quelques
+réverbères cassés par les mêmes sabres oisifs, et les arrêts de rigueur
+furent la digne récompense de ces joyeusetés.
+
+On voit encore quelques vieilles portes du temps des fortifications,
+entre autres la porte Saint-Vincent, dans le couronnement de laquelle on
+a niché le saint. Celui-ci le bras étendu et la main levée comme pour
+imposer silence, semble commander aux flots débordés qui menacent
+d'engloutir la ville. La mer se retira bientôt, et c'est pour perpétuer
+le souvenir de ce miracle que l'on a placé la statue de Ferrier à la
+grande porte qui ouvre devant le port même. Sans doute, l'intention
+était bonne, le sujet bien choisi, fait pour inspirer, et cependant
+l'art n'a rien à revoir ici, car l'artiste étant détestable s'est montré
+bien au-dessous de son sujet dans cette grossière sculpture, enluminée
+et bariolée des couleurs les plus criardes et du plus mauvais goût.
+
+Revenons aux oeuvres de la belle nature: nous avons traversé la Garenne,
+charmante promenade en terrasses, dont chacune est plantée d'arbres
+d'essences différentes, et qui domine à gauche les hauts murs
+d'autrefois. À leurs pieds serpente un frais ruisseau qui murmure sa
+douce chanson et remplace avantageusement l'eau noire des fossés
+profonds. Il serait ravissant, s'il n'était le rendez-vous des
+lavandières qui, l'émaillant un peu trop de leur parole et de leur
+linge, lui ôtent tout charme et toute poésie. De là, nous nous sommes
+dirigés vers la préfecture, qu'on nous a autorisés à visiter. C'est un
+bel édifice qui coûte cher, les contribuables en savent quelque chose;
+mais ce qu'on va admirer, c'est moins le monument en lui-même que le
+parc qui l'entoure où l'art et la nature, rivalisent à qui mieux mieux;
+ou plutôt l'art a trouvé à son service une nature riche, féconde,
+pittoresque, qu'il a façonnée sans peine à tous ses élégants caprices, à
+toutes ses heureuses inspirations. Nous avons commencé par la serre,
+vrai palais de cristal, temple de fleurs à faire rêver des tropiques,
+garni de divans, de nattes, qui permettent aux élus de ce lieu charmant
+de s'enivrer tout à l'aise de parfums et de soleil.
+
+Nous avons ensuite circulé dans de vastes allées bordées de grands
+arbres, de massifs de fleurs ou d'arbustes, et découpant gracieusement
+la croupe vallonnée des pelouses. Une rivière, décrivant mille
+arabesques, ici ruisseau qui soupire, là torrent qui gronde, enchâsse
+dans son écrin liquide les joyaux de Flore. Des ponts suspendus, des
+passerelles légères, brillant de loin comme des rubans d'or, enlacent
+ces rives fleuries... Ouf! quel lyrisme, j'en suis tout étonnée;
+serais-je une descendante de l'hôtel de Rambouillet? Assurément la belle
+Julie d'Angennes n'eût pas mieux dit.
+
+Enfin, un bois majestueux couronne ce beau domaine, comme un diadème
+posé sur la tête d'un roi. Le temps change tout ce qu'il ne détruit pas.
+Jadis ces vastes jardins dépendaient d'une abbaye, et l'on découvre
+encore aujourd'hui, cachés dans l'herbe, à l'ombre des chênes
+séculaires, des granits longs et étroits, ayant toute l'apparence de
+pierres tombales, des caractères dévorés par les mousses s'y devinent
+aussi. Sans doute, de pieux abbés, les supérieurs peut-être, ont voulu
+demeurer après la mort dans le saint asile qui les avait abrités pendant
+la vie. Ce bois ombreux surplombe une grotte légendaire, un chaos où
+l'on voit à cent pieds de haut des rochers s'escaladant les uns les
+autres à faire rêver à l'ascension des géants de la Fable. Tous ces
+blocs sont revêtus d'arbres, de plantes folles, de lianes flexibles,
+s'enlaçant de la base à la cime, dans un fouillis inextricable. Au pied
+de ce mamelon désordonné, deux fontaines mystérieuses épandent leurs
+eaux limpides qui semblent sortir du rocher même; oui, mystérieuses, car
+ces quartiers de granit, qui paraissent à peine dégrossis, sont mobiles.
+La paroi intérieure du milieu de chaque fontaine tourne sur un pivot de
+fer et donne accès à une grotte, insondable aux regards, d'en haut comme
+d'en bas. C'est là que la charité de quelques fidèles sut cacher et
+nourrir plusieurs prêtres proscrits par la Terreur, car alors, la vertu
+s'isolait dans l'ombre, et le vice s'étalait au grand jour. C'est aussi
+de l'autre côté du haut mur qui ferme cet enclos et le sépare du grand
+escalier de la Garenne, qu'eurent lieu les fusillades républicaines, et
+malgré les années écoulées, malgré la splendeur du lieu, la pensée
+s'assombrit profondément aux souvenirs de tant de jeunes victimes,
+venues une à une présenter leur coeur noble et généreux aux balles
+fratricides, et écrire avec leur sang la dernière page de ce drame
+affreux, qu'on nomme la déroute de Quiberon.
+
+Un de mes grands oncles fut aussi fusillé ici, peut-être à cette même
+place où je me promène insoucieuse et tranquille...
+
+L'établissement des Jésuites, masqué par de vieilles bicoques du temps
+passé, n'a aucune apparence extérieure, mais, dès qu'on a pénétré _intra
+muros_, comme dit mon frère Henri, l'impression change complètement.
+
+La chapelle, vaste comme une église, est d'un aspect assez original;
+avec ses grandes fenêtres, ses colonnes sveltes et élancées, ses
+galeries à jour, elle a quelque chose de particulièrement oriental, qui
+ne déplaît pas, mais qui étonne au premier abord; aussi, j'espère que
+ces grandes fenêtres s'enrichiront plus tard de vitraux de couleur, ce
+qui harmonisera la lumière et tout l'ensemble, un peu trop blanc et
+neuf. La tribune réservée aux dames, placée en face du choeur, garnie de
+banquettes en maroquin rouge, est fort élégante et ne laisse rien à
+désirer. Tout l'établissement est taillé en grand comme la chapelle.
+Vastes les parloirs superbes comme des salles de réceptions; vastes les
+dortoirs, où chaque élève a comme sa chambrette à lui; vaste la lingerie
+encore, où tous les bons frères besognent de leur mieux, pliant,
+repassant et raccommodant les effets de toutes sortes, car pas une seule
+femme n'est attachée à cet immense établissement. On parcourt ensuite
+des salles appropriées à tous les besoins: salle de théâtre, salle de
+gymnase, salle de physique, les études et les classes. Il ne faut pas
+non plus oublier le réfectoire où les montagnes de petits pains dorés,
+qui se chiffrent par centaines au déjeuner comme au goûter,
+allécheraient les plus difficiles. Qu'est-ce alors des robustes appétits
+de collégiens? Ils les dévorent.
+
+Les jardins ne sont pas moins agréables à visiter, renfermant tout ce
+qui en fait le charme: serre pimpante, où les oiseaux même viennent
+gazouiller; pelouses fines et soyeuses, fleurs embaumées, grands arbres,
+pièce d'eau poissonneuse et, enfin, légumes et fruits en abondance, ce
+qui n'est point à dédaigner dans ce grand Gargantua de collège.
+
+Nous avons terminé cette journée, si bien remplie, par le Musée,
+peut-être unique en son genre, et qui pique vivement la curiosité des
+profanes et l'intérêt des savants.
+
+C'est dans la tour du Connétable (restée seule debout pour nous rappeler
+l'ancienne demeure des ducs de Bretagne à Vannes, le château de
+l'Hermine dont elle faisait partie), et le lieu est bien choisi, qu'on a
+groupé tant de vestiges des siècles antiques, tant de débris druidiques,
+celtiques, gaulois retrouvés à différentes époques dans le sein de cette
+terre bretonne, si féconde en souvenirs qu'ils semblent ne devoir jamais
+s'épuiser.
+
+Nous quittons Vannes fort tard.
+
+À onze heures du soir, nous entrevoyons le château de Kergonano dont
+nous allons être les hôtes. Ses ailes avancées, sa grosse tour, carrée
+au centre, couronnée d'une horloge et d'un belvédère d'où l'on compte le
+jour neuf clochers, et la nuit autant de phares, prennent des
+proportions aussi étendues qu'indécises.
+
+C'est à partir de demain que nous allons commencer la série des
+promenades et parties à pied, à cheval, en voiture, en bateau. Tous les
+genres de locomotion, enfin. Il ne manque plus qu'un léger ballon captif
+pour tenter une petite excursion dans les airs, et mon oncle est si bon,
+si aimable, que je suis presque disposée à le lui demander. Nos chers
+parents sont infatigables quand il s'agit de nous amuser, et rien ne
+leur coûte pour varier nos plaisirs. Nulle part on ne pourrait
+rencontrer meilleur accueil.
+
+
+
+
+_Le 18 août._
+
+
+Kergonano est une très belle propriété; mon oncle, qui est plus matinal
+que ma tante, est venu nous chercher de bonne heure pour nous faire
+parcourir ses domaines. Nous avons admiré le jardin potager rempli de
+bons légumes et de beaux fruits. C'est le côté pratique du jardinage,
+les parterres ne sont que le superflu, a dit mon oncle et il a ajouté:
+Les brillantes couleurs et les doux parfums font toujours plaisir aux
+dames, et c'est en ma qualité de bon mari que j'ai émaillé le parc de
+massifs d'arbustes et de corbeilles de fleurs, pour plaire à votre
+tante.
+
+Le parc est fort grand, composé de bois superbes, de vastes pelouses,
+d'une petite pièce d'eau de forme ronde et qu'on nomme pour cela le
+Rondeau; nous avons admiré un cèdre, planté le jour même de la naissance
+d'une soeur de mon oncle qui dit en riant: «Ma soeur Elisa est devenue une
+très belle personne, mais son cèdre a autrement prospéré qu'elle». Le
+fait est que ses immenses branches s'étendent à je ne sais combien de
+mètres autour de son tronc. Nous avons caressé les chiens bondissant
+joyeusement auprès de leur maître; nous avons regardé les chevaux et les
+nombreuses vaches qui remplissent les étables.
+
+Nous sommes allés à la serre, un peu dépeuplée en ce moment mais gardant
+encore la famille des plantes grasses et de superbes grappes de raisin.
+Puis nous avons pénétré dans l'intéressante demeure des volatiles
+auxquels mon oncle a jeté quelques poignées de grains; alors sont
+accourus, pigeons roucoulant, poules gloussant, poussins piaulant et le
+roi de la basse-cour un coq superbe lançant à pleins poumons dans les
+airs ses cocoricos prolongés. Mon oncle m'a donné le plaisir d'aller
+moi-même dénicher dans les nids les bons oeufs frais, dont quelques-uns
+encore chauds. Nous n'avons fait qu'entrevoir les lapins en robes
+blanches et grises; à notre approche ces farouches quadrupèdes sont
+allés se blottir au fond de leur loge où ils ne formaient plus qu'un
+monceau de courtes queues et de longues oreilles.
+
+Après ces différentes visites mon oncle nous a demandé si nous n'étions
+pas un peu fatigués de cette longue promenade à travers Kergonano et il
+a ajouté: «C'est ce qu'on est convenu d'appeler _subir le
+propriétaire_.»
+
+--Mais non, mon oncle, nous sommes-nous écriés, tout ce que nous voyons
+nous intéresse beaucoup.
+
+--Oui, a renchéri mon frère, d'un ton presque sentencieux. Mon oncle,
+nous voulons tout voir!
+
+--Alors, suivez-moi, venez faire la connaissance de trois nouveaux
+élèves que j'entoure de soins... dans une caisse. Devinez si vous
+pouvez, je vous donne en cent, en mille, comme la spirituelle marquise.
+
+--Sont-ce des oiseaux?
+
+--Des lapins?
+
+--Des écureuils?
+
+--Vous n'y êtes pas.
+
+--Ah! s'écrie Henri, ce sont des petits chiens!
+
+--Vous n'y êtes pas encore. Ce sont des renards.
+
+--Ah! mais cela va nous amuser; nous n'en avons jamais vu de vivants.
+
+Mon oncle a soulevé le couvercle d'une barrique et nous les avons vus
+dormant blottis les uns contre les autres. Ils sont très mignons; on
+dirait de petits ours en miniature; d'ailleurs, à l'inverse des oiseaux
+qui sont si laids en naissant, tous les quadrupèdes sont gentils.
+Malheureusement, mon oncle ne pourra pas les garder longtemps, car leur
+instinct carnassier se révélera bien vite; et les renards enchaînés en
+vieillissant deviennent très méchants et s'ils s'échappaient, mon Dieu!
+quelle hécatombe ils feraient de toute la gent emplumée!
+
+Demain nous commencerons déjà nos excursions. Nous irons entendre la
+messe solennelle qu'une fois seulement Mgr l'évêque de Vannes célèbre
+chaque année au camp de Meucon.
+
+Après-demain nous irons nous promener sur les grèves de Larmor, saluer
+le vieil océan et visiter la chaloupe de mon oncle _La Protégée de
+Marie_, avec laquelle nous devons faire plusieurs promenades en mer.
+
+Au moment du dîner deux hôtes inattendus sont arrivés. Ma tante les a
+accueillis avec son amabilité habituelle tout en s'excusant de n'avoir à
+leur offrir que la fortune du pot.
+
+D'ailleurs dans ce cher domaine de Kergonano, hospitalier par
+excellence, on ne s'effarouche pas facilement. L'hiver dernier, un
+vendredi soir, vers six heures, quatre chasseurs affamés s'abattent sur
+Kergonano pour demander à dîner et même à coucher, le ciel venant
+d'ouvrir toutes ses cataractes. Leur offrir un bon gîte ce n'était rien
+car Kergonano est grand, mais rassasier ces quatre ogres qui criaient
+famine, cela eût pu paraître compliqué à tout autre maître de maison que
+mon oncle; il ne s'embarrasse jamais!
+
+Ma tante et mon cousin étaient absents depuis quinze jours et mon oncle
+était seul. Il va trouver sa cuisinière et lui dit: «Marie Jeanne, on
+peut manger les oeufs à plusieurs sauces. Nous aurons donc un plat d'oeufs
+au miroir, des oeufs durs avec de la salade et une omelette sucrée au
+rhum; un plat de pommes de terre frites, à la maître d'hôtel, et
+l'excellent riz que je vois mijoter sur le fourneau. Avec cela nous
+ouvrirons deux boîtes de conserves: sardines à l'huile, homard, pour
+lequel vous ferez une bonne mayonnaise. Voilà le menu. Seulement le
+dessert est un peu maigre.»
+
+--Monsieur, il y a toujours les quatre mendiants traditionnels, amandes,
+noisettes, etc...
+
+--Oui, oui, qui trottent au milieu de quelques gâteaux secs, mais cela
+ne suffit pas pour orner la table. Voyons, combinons les choses. Dans la
+corbeille de milieu vous mettrez de la verdure: branche de laurier en
+fleur, branches de houx à perles rouges, branches de gui à perles
+blanches, ce sera un surtout superbe; et pendant que les chasseurs se
+chauffent et se sèchent je vais vous faire vos quatre corbeilles de
+table.
+
+--Avec quoi? grand Dieu! murmura Marie Jeanne épouvantée.
+
+--Envoyez de suite chercher verdure et mousse, et vous, apportez-moi des
+carottes, des navets, des oignons et des pommes, ces seuls fruits que
+nous ayons maintenant. Il ne reste pas une poire. Lavez comme il faut
+carottes et navets; que les carottes soient d'un beau rouge et les
+navets blancs comme neige.
+
+Là dessus, mon oncle installe dans ses coupes une pyramide de carottes
+rouges, une pyramide de navets blancs, une pyramide d'oignons en robes
+de soie saumon, le tout discrètement voilé de mousse, aussi verte que
+fraîche, aussi fraîche que verte. Quant à la pyramide de pommes rosées,
+il se contenta de les saupoudrer de mousse. Ah! celles-là se montraient
+dans tout leur éclat.
+
+«Vous mettrez une grosse moche de beurre en face d'un grand pot de
+confiture, et le dessert sera complet, le tout arrosé du bon vin de
+derrière les fagots et vous verrez que nos convives se lècheront les
+doigts jusqu'aux coudes et auront fait un festin des dieux.
+
+Ce qui fut dit, fut fait.
+
+Pendant le dîner trois des coupes improvisées intriguèrent fort les
+convives qui se demandaient in-petto quels pouvaient bien être ces beaux
+fruits qui leur paraissaient tout à fait inconnus.
+
+Il n'y eut qu'à la fin du repas que mon oncle avoua sa supercherie, ce
+qui finit d'achever d'égayer ses hôtes et les obligea à rendre hommage à
+son ingéniosité.
+
+On but à la santé de mon oncle, à la santé des chasseurs et ceux-ci,
+savourant devant un bon feu un cigare exquis et un verre de fine
+Champagne, déclarèrent qu'ils étaient les plus heureux des hommes et que
+tout était pour le mieux, dans le meilleur des mondes.
+
+
+
+
+_Le 21 août._
+
+
+La messe au camp de Meucon m'a vivement impressionnée, je n'avais jamais
+vu pareil spectacle. Cette cérémonie a été imposante et l'office entendu
+en plein air, sur une lande sauvage, avait un cachet grandiose qui
+saisissait l'âme plus encore peut-être que tous les offices des plus
+belles églises. Les commandements militaires, la fanfare sonore des
+trompettes, et la voix profonde du canon répondant seuls à la parole du
+prêtre qui s'élevait douce et forte au milieu de ces troupes
+silencieuses, inspiraient au plus haut point la Foi et le recueillement.
+À l'issue de la messe, les manoeuvres ont été parfaitement exécutées et
+après force saluts échangés avec les officiers, le général et
+Monseigneur, nous avons parcouru le camp. Les tentes des officiers nous
+ont semblé suffisamment confortables, et la soupe du soldat, très
+appétissante par la bonne odeur qui s'échappait des marmites.
+
+
+
+
+_Le 22 août._
+
+
+Nous venons de faire une charmante promenade en mer. D'abord, nous
+passons la barre à Port-Navalo et tous les coeurs se comportent bien.
+Nous apercevons à gauche les immenses sables de la presqu'île de
+Quiberon, dorés par le soleil et qui rayent la mer d'un ruban
+étincelant; à droite, les deux îles d'Hoedic et de Houat, apparaissant
+comme deux points dans l'infini. L'île d'Hoedic est de peu d'importance,
+mais l'île de Houat, qui appartint jadis aux moines de Rhuys et qui fut
+à différentes époques prise par les Anglais, est plus considérable; elle
+a un fort pour la défendre. La petite garnison appelée à vivre sur ce
+rocher sauvage, loin de toutes les ressources de la civilisation, se
+trouve véritablement comme en exil, et cependant l'île de Houat est fort
+intéressante à étudier, au moins quelques jours.
+
+C'est une petite république dans la grande, mais qui pourrait donner le
+bon exemple à celle-ci, car elle se gouverne à la mode des abeilles,
+toujours soumises à leur reine. Ici, le Roi ou le Président--comme on
+voudra--c'est le curé, qui cumule les fonctions de maire, juge de paix,
+entreposeur des tabacs et des boissons, et tout n'en va que mieux.
+J'engage nos libres-penseurs, qui se croiraient déshonorés de saluer un
+prêtre, à venir vivre pendant quinze jours seulement sous
+l'administration de cet excellent pasteur; s'ils sont de bonne foi, ils
+nous diront ensuite quel est le joug préférable: ou de celui du curé à
+l'autorité douce et paternelle, ou de celui des frères et amis aux
+fureurs communardes!
+
+Mon oncle, qui a conduit bien des amis à l'île de Houat, nous a encore
+signalé une particularité de ce curieux pays, le débarquement des vaches
+qui viennent du continent. Ces quadrupèdes sont enlevés par un palan
+muni de fortes sangles emprisonnant leur corps. Pauvres vaches! rien ne
+peut rendre leur stupeur lorsqu'elles se sentent soulevées en l'air,
+leurs quatre pattes se raidissent, leurs yeux bêtes sortent de leur
+orbite, heureusement que l'opération n'est pas longue, elles ne tardent
+pas à toucher terre et à reprendre possession de leur _plancher_.
+
+Après cette petite digression, continuons notre route car nous allons
+déjeuner à Méaban, une île inhabitée des hommes, mais toute peuplée de
+moutons et de lapins qui se régalent à belles dents du thym sauvage et
+du serpolet parfumé qui tapissent ce roc perdu dans les flots. Nous
+allions... mais l'homme propose et l'Océan dispose... Soudain, un nuage
+noir s'est levé à l'horizon et semble courir vers nous; des troupes de
+courlis tourbillonnent sur les vagues, de gros cormorans pêchent
+gravement aux creux des rochers, et les goélands, effrayés, agitent
+leurs grandes ailes et font retentir l'air de cris aigus. Il n'y a plus
+à en douter, un grain se forme et s'avance. Il est plus prudent de
+rentrer dans le golfe, maître Océan étant un camarade avec lequel il ne
+faut pas toujours badiner. Nous longeons, en regagnant la rivière de
+Vannes, l'écueil qu'on appelle communément _le Mouton_, le plus terrible
+de tous les courants dont ces parages abondent, et que les marins
+experts reconnaissent à la teinte des eaux. Le Mouton est blanc comme
+une toison de laine, mais il n'a rien de la douceur ni de la candeur de
+son homonyme, et ce sont, sans doute, les vagues blanchissantes et
+moutonneuses qui se précipitent tumultueusement dans son gouffre comme
+un troupeau indompté, qui lui ont fait donner son nom.
+
+Telle est sa puissance que tous les bateaux, frêles ou forts, esquifs ou
+navires qui s'égarent dans ses courants, sont saisis de vertige et se
+mettent à tournoyer sur eux-mêmes comme un toton, s'enfonçant toujours
+davantage, jusqu'à ce qu'ils disparaissent complètement... Puis la mer
+se referme tout à fait, de nouveaux flots couvrent les anciens, qui
+s'adoucissent et se calment en s'éloignant, inconscients du drame
+horrible qu'ils viennent de jouer.
+
+Nous avons fait la cuisine à bord et préparé un repas homérique; toutes
+les pattes, blanches ou brunes, ont prêté leur concours au cordon-bleu.
+On a épluché les légumes, taillé le pain et la viande: c'était un vrai
+plaisir déjà, mais qui s'est doublé lorsque la bonne odeur de la soupe
+et le grand air sont venus ouvrir à deux battants les portes de
+l'estomac. Après nous être lestés mieux encore que la chaloupe, nous
+avons filé sur Vannes, laissant derrière nous le joli bourg d'Arradon et
+quantité d'habitations de plaisance, modestes maisons, châteaux
+élégants, chalets découpés et dentelés. Ces derniers s'apportent en
+caisses, par morceaux, se montent et se démontent presque aussi
+facilement que ces jolis joujoux suisses, ces bergeries de carton qui
+ont bien amusé mon enfance. Nous avons encore salué Pen-Boc'h, la
+campagne des Jésuites, dont les vastes bâtiments et la gracieuse
+chapelle se mirent dans les cieux pendant que la pimpante nacelle qui
+promène de temps en temps les collégiens se mire dans les flots;
+Conleau, une maisonnette blanche, plantée dans le feuillage entre deux
+azurs, le ciel et l'Océan; le village de Séné, à moitié caché dans son
+nid de verdure; les Trois-Sapins, aujourd'hui représentés par un seul,
+et lieu favori où les Vannetais viennent prendre les bains; et enfin
+Vannes, encore dans le lointain, et se perdant dans la brume. Plusieurs
+chapeaux à l'eau nous donnent les émotions d'un homme à la mer; nous
+courons trois bords pour en repêcher un, plein de bonne volonté: quant
+aux deux autres, nous les abandonnons pour jeter les fondements de
+nouvelles îles. Le grain aperçu en mer s'est évanoui comme par
+enchantement; le soleil est merveilleux... cependant, on nous attend
+pour souper à Kergonano, et il serait bon de songer au retour; mais le
+courant et la brise se sont endormis ensemble, et, de ce train-là, dit
+mon oncle, nous pourrions faire quatorze lieues en quinze jours.
+
+Nous sommes au repos le plus complet, à peine si notre esquif se
+balance; c'est le calme plat. Bientôt Phébus (style olympique), entouré
+de pourpre et d'or, descend à l'horizon et disparaît dans la mer. La
+nuit déploie ses voiles, et nous voyons se lever une à une toutes les
+étoiles dans les profondeurs du firmament. Le vent fraîchit mais il a
+tourné bout pour bout et nous renvoie en ville, et nous voilà luttant et
+courant des bords, dans notre chaloupe à moitié perdue et visible sur la
+plaine liquide, comme une noisette dans un bois sauvage. Mais que faire?
+Il faut prendre son mal en patience, l'Océan est toujours maître chez
+lui, d'ailleurs, il se montre bon prince ce soir, il est admirable et le
+ciel aussi, mille feux nous éclairent et la lune, ce doux soleil des
+nuits, verse sur nous ses plus tendres rayons. On sommeille d'abord,
+puis on cause, puis on chante, et toutes nos voix sonores, s'élevant
+dans le silence et le calme de la nuit et des flots, trouvent de
+nouvelles vibrations et des échos sans fin dans leurs profondeurs.
+
+C'était ravissant!... Allons, voilà encore que je m'emballe; ma nature
+est enthousiaste, c'est incroyable, je vois tout en beau, en sera-t-il
+toujours ainsi?... Dieu le veuille car s'habituer à voir plutôt le bon
+que le mauvais côté des choses n'est-ce pas faire l'apprentissage du
+bonheur.
+
+Il était trois heures du matin lorsque nous avons mis pied à terre. Nous
+venions de courir cent bords pour faire une lieue; mais c'est comme cela
+de toutes les parties de mer, en chaloupe à la voile. On sait à peu près
+quand on part, mais jamais quand on revient; et c'est justement cet
+imprévu qui devient l'attrait nouveau que j'aime par dessus tout; c'est
+un charme ignoré des plaisirs champêtres.
+
+Vers quatre heures, nous faisions, bien doucement et sans bruit, comme
+des criminels, notre entrée à Kergonano, nous ne voulions pas réveiller
+les domestiques, la cuisinière surtout qui, pour garder prêt à servir,
+le souper cuit et recuit à nous attendre, avait dû, pendant plusieurs
+heures, allumer plus encore sa colère que ses fourneaux. Bref, le jour
+commençait à poindre, mais bien inutilement pour nous, car malgré les
+sourires de l'aurore, Morphée a tout de suite obtenu la permission de
+nous jeter ses pavots. Personne n'ira demain à la première messe, nous
+serons tous de grand'messe, et le curé sera enchanté de nous voir
+écouter avec recueillement son sermon en breton, auquel, hélas! nous ne
+comprendrons pas un mot.
+
+
+
+
+_Le 25 août._
+
+
+Hier c'était une des grandes foires du pays; pour les paysans, une foire
+c'est une fête, c'est un plaisir aussi charmant pour eux, je suppose,
+qu'un bal pour nous. Nous sommes donc allés y faire un petit tour et
+prendre notre part de la joie générale, en compagnie de notre seigneur
+châtelain, et pendant que mon oncle, entouré des jeunes gens, examinait
+en bon agriculteur qu'il est, les nombreuses divinités égyptiennes qui
+couvraient la place, nous avons pu nous mêler au tohu-bohu des vendeurs,
+acheteurs, crieurs, bateleurs et charlatans: c'est un brouhaha
+inexprimable! Les uns arrachent les dents sans faire le moindre mal, au
+son de la musique qui étouffe les cris du patient; les autres vendent
+pour rien leurs orviétans merveilleux; ici l'on prédit l'avenir, là on
+fait parade des plus affreuses monstruosités; plus loin, de grands coups
+de tam-tam annoncent les vainqueurs du tir à la carabine ou les élus de
+la loterie, jeu plein de charmes et d'émotions où, pendant qu'on examine
+les beaux vases qu'on peut gagner, et qu'on décide son choix, la fortune
+vous adjuge un bâton de sucre d'un sou ou un verre de deux. On
+recommence avec rage; c'est le supplice de Tantale, on s'acharne après
+la capricieuse déesse qui reste sourde à vos conjurations, et finalement
+vide votre bourse sans remplir vos poches. Cependant l'enseigne ne ment
+point: on gagne toujours, quand on ne perd pas; le sire de La Palisse
+n'eût pas mieux trouvé. Nous en avons fait judicieusement la remarque,
+mais bien mal nous en a pris; la tireuse, indignée, se campant sur sa
+roulotte comme Hercule sur sa massue, nous a foudroyées du regard et de
+la parole par cette virulente apostrophe: «Pour des dames en robe de
+soie, vous n'avez pas d'esprit!» Eh bien, nous n'eussions jamais deviné
+cela, que de porter une robe de soie était une preuve d'intelligence,
+tout au plus une preuve de richesse, et encore... Si bien que nous
+n'avons pas été convaincues du tout. L'humanité est ainsi faite, voyant
+toujours les choses comme elle les aime et les désire, aussi sommes-nous
+restées persuadées que cette aimable marchande nous trouvait beaucoup
+trop d'esprit pour nous laisser prendre aux petits manèges de son
+industrie, qui consiste à plumer les gens de bonne volonté. Elle se
+vengeait par le seul moyen en son pouvoir, l'impertinence.
+
+Ces messieurs venaient de nous rejoindre. Nous nous sommes amusés
+quelques instants encore de l'admiration et de l'ébahissement du bon
+peuple breton donnant tête baissée dans tous les pièges, mordant
+avidement à tous les hameçons tendus par les mains insatiables du lucre,
+et nous sommes partis nous répétant une fois de plus que la crédulité et
+la bêtise humaines sont de tous les temps, et que la campagne a ses
+badauds plus encore peut-être que la ville.
+
+Aujourd'hui, après déjeuner, nous sommes allés jeter la seine dans la
+baie du Célino; la pêche nous offrait, des mulets exquis et des petits
+bars non moins bons, auxquels Dieu n'a pas prêté vie pour qu'ils
+devinssent grands. Quand on a senti le filet lourd et chargé, chacun s'y
+est mis de tout coeur, et rien de pittoresque comme de voir tout le monde
+à la besogne, les uns en simples costumes de bain, les autres en belles
+toilettes, tirer vivement la corde et battre l'eau derrière la seine
+pour empêcher les poissons de sauter par dessus et les retenir
+prisonniers. Avec l'instinct de la conservation qui caractérise tous les
+êtres, ces beaux mulets faisaient de vrais sauts de carpes pour regagner
+leur domaine, ou nous filaient entre les doigts comme des anguilles
+qu'ils ne sont pas, et ils avaient grandement raison de trouver qu'il
+fait meilleur frétiller dans l'eau que de sauter dans la poêle. Après
+avoir rempli les paniers d'une cinquantaine de beaux poissons, on a
+remis le fretin au large, et les joyeux pêcheurs, très fiers d'un tel
+succès, sont rentrés l'appétit bien ouvert, et tout disposés à manger
+leur part du butin.
+
+
+
+
+_Le 27 août._
+
+
+Nous avons passé hier une charmante journée au Rohello. Nous y sommes
+arrivés quinze seulement pour dîner, excusez du peu! Mais il en est de
+l'hospitalité bretonne comme de l'hospitalité écossaise: on a beau en
+user, les hôtes aimables qui vous reçoivent ne trouvent jamais qu'on en
+abuse!
+
+On a joué à toutes sortes de jeux, on a fait de la musique, mais on a
+surtout dansé et le classique quadrille et la polka légère. Maman aux
+doigts infatigables, surnommée peut-être un peu irrévérencieusement par
+mon petit cousin Jules, madame l'_Orchestre_, ne demandant pas mieux que
+de nous amuser, a joué du piano presque tout le temps, aussi la lune
+promenait-elle depuis longtemps son char vaporeux, lorsque les mamans
+ont donné, au grand regret de la jeunesse, le signal du départ. Notre
+nature insatiable est ainsi faite, que plus elle a et plus elle veut
+avoir.--Une journée de plaisir ne nous suffisait plus et nous trouvions
+la soirée trop courte.--Pour revenir, le temps était admirable fort
+heureusement, plein de douceur et de clarté, ce qui nous rassurait un
+peu et permettait à nos chevaux de prendre le bon endroit lorsque le
+chemin de traverse, qui dure une lieue, ne semblait plus praticable
+qu'aux chèvres.--Du reste, dans ce beau Morbihan, la terre classique des
+monts et des vaux, du granit et de la bruyère, il y a encore une foule
+de chemins où piétons, cavaliers et carrosses, montent et descendent
+sans savoir comment.
+
+
+
+
+_Le 28 août._
+
+
+Nous avons enfin demandé grâce aujourd'hui, car une fatigue ne chasse
+pas l'autre, comme les clous. On s'est doucement promené dans les beaux
+bois de Kergonano, restés verts et feuillés comme au printemps. La
+chasse aux geais et aux écureuils a entraîné les intrépides; le billard,
+le trictrac (encore un jeu qui s'en va), le damier, les cartes et _tutti
+quanti_, ont offert leurs distractions aux plus tranquilles; chacun
+s'est retiré de bonne heure dans ses appartements et l'horloge du
+château a sonné minuit dans le silence.
+
+
+
+
+_Le 29 août._
+
+
+Nous avons encore fait aujourd'hui une ravissante promenade en mer,
+mais, cette fois, au lieu de visiter des bords fleuris et habités, nous
+avons abordé les îlots déserts du Morbihan, dont les monticules foncés
+percent faiblement les flots verts et ressemblent de loin à des
+taupinières dans un pré. En nous voyant envahir leur domaine, les lapins
+qui, sans songer à mal, broutaient leur serpolet au soleil, sont bien
+vite rentrés dans leurs garennes; mais les moutons n'ont pu en faire
+autant, et le premier qui nous a aperçus a entraîné toute la bande, à la
+façon des moutons de Panurge, c'est le cas de le dire, dans une course
+folle, c'était une vraie déroute... Pour le coup, ils tournaient dans un
+cercle vicieux ces malheureux moutons, car, après avoir fait deux ou
+trois fois le tour de l'île, pour nous fuir encore, ils n'ont trouvé
+d'autre moyen que de recommencer.
+
+
+
+
+_Le 31 août._
+
+
+Aujourd'hui nous savourons tranquillement nos souvenirs. Hier nous avons
+fait une excursion aussi pieuse qu'intéressante: notre pèlerinage à
+Sainte-Anne. Une véritable basilique a remplacé l'antique chapelle si
+modeste par ses proportions, si grande par la Foi et jadis vénérée de
+nos Pères. Tout a été transformé sous l'inspiration du Ciel. «Le désert
+même a fleuri».
+
+C'est le 8 août 1877 qu'eut lieu la consécration solennelle, présidée
+par sept évêques, un archevêque, et un cardinal, Mgr Saint-Marc, du
+nouvel édifice que nous admirons aujourd'hui: une oeuvre d'art dans les
+grandes lignes comme les plus petits détails. Partout sur les chapiteaux
+des colonnes, les confessionnaux, les autels jusqu'aux voûtes qui sont à
+compartiments et à cinq clefs pendantes, une végétation fantaisiste de
+sculpture produit le plus grand effet.
+
+Les vitraux sont de valeurs inégales, cela dépend des personnes qui les
+ont donnés, chacun fait ce qu'il peut et aux yeux de Dieu n'ont-ils pas
+la même valeur... Il y en a de superbes et tous retracent les principaux
+faits de l'histoire de sainte Anne et du pèlerinage.
+
+Le grand autel surmonté d'un riche retable est magnifique, les marbres
+de cet autel y compris les degrés ont été offerts par Pie IX--c'est un
+don unique puisque ces marbres proviennent de l'Emporium où ils avaient
+été transportés à l'époque de Titus et de Donatien.--Les ex-voto ne se
+comptent plus; que de grâces reçues et que de souvenirs reconnaissants
+ils rappellent!
+
+Après avoir prié devant la statue miraculeuse nous nous sommes rendus à
+la fontaine de l'Apparition, ainsi appelée, parce que c'est là que
+sainte Anne se montra pour la première fois à Nicolazic et que jaillit
+la source miraculeuse contenue aujourd'hui dans un bassin de granit[3].
+Nous aussi nous avons voulu boire quelques gorgées d'eau à cette piscine
+salutaire où tant de malheureux sont venus retrouver la santé de l'âme
+et du corps.
+
+Nous avons donc traversé le _Champ de l'Épine_ où le paysan Nicolazic
+déterra, en 1625, la statue de sainte Anne et s'arrêta à l'emplacement
+même de la _Scala santa_, construite depuis par l'ordre et aux frais de
+Louis XIII. La Scala est une chapelle ouverte, située à la hauteur d'un
+premier étage au-dessus d'un porche. Des deux côtés montent des galeries
+couvertes qui aboutissent à un palier central, duquel s'élève un autel
+où l'on dit la messe les jours de grandes solennités. L'escalier nord se
+termine par une colonnette de marbre renfermant un fragment de la
+colonne de Flagellation; il ne se monte qu'à genoux, en mémoire sans
+doute de la _Scala santa_ de Rome, cet escalier de marbre blanc tyrien,
+provenant du palais de Pilate et que franchit Notre Seigneur, lorsque le
+Gouverneur le fit appeler pour entendre sa sentence; depuis des siècles
+ces marches sacrées couronnées d'un autel, ne se montent qu'à genoux.
+
+Nos dévotions terminées et nos souvenirs achetés nous sommes allés
+déjeuner à l'hôtellerie de l'_Ecu de France_. Cette hôtellerie est très
+ancienne, elle remonte aux premières années des pèlerinages et a été,
+pendant près de deux siècles, le principal hôtel de la localité.
+
+C'est là, jusqu'à la Révolution, que sont descendus les plus illustres
+pèlerins de Sainte-Anne.
+
+À côté de l'hôtellerie nous avons visité, avec le plus grand intérêt la
+maison de Nicolazic.
+
+C'est dans cette maison que, à différentes reprises, sainte Anne apparut
+à son serviteur et lui parla. C'est là qu'eut lieu sa dernière
+apparition, dans la nuit du 7 au 8 mars 1625.
+
+À Sainte-Anne par exemple on est assailli de mendiants mains tendues
+pour recevoir un pauvre petit sou, c'est le revers de ce beau
+pèlerinage: des haillons et des infirmités. Comme maman en témoignait
+son étonnement à mon oncle, celui-ci répondit: «C'est vrai et c'est le
+cas de rappeler le mot de Taine: La guenille humaine est ici la plus
+hideuse que j'aie jamais vue, disait-il, en parlant des bas quartiers de
+Londres.» Eh bien! il en aurait dit autant s'il avait vu le rebut de la
+race bretonne à travers les loques de ses miséreux. Ce sont les jours de
+fête aux noces, aux pardons qu'on peut encore les voir de près. Aux
+pardons ils vous importunent de leurs quémanderies, mais aux noces ils
+sont tout à la joie; là ils ont droit de cité, la coutume existe
+toujours de les y convier.
+
+Après le repas des mariés et des invités, la table est de nouveau servie
+pour tous les pauvres qui veulent s'y asseoir. On les voit passer par
+groupes nombreux, leurs misérables vêtements contrastent singulièrement
+avec les riches costumes du pays et le bon peuple breton les accueille,
+leur sourit même, donnant ainsi l'exemple de la plus parfaite
+confraternité.
+
+De loin en arrivant au Champ des Martyrs on aperçoit une élégante
+colonne dorique de granit bleu que surmontent un globe et une croix.
+
+Derrière cette colonne s'ouvre une longue avenue de sapins, à
+l'extrémité de laquelle se trouve un vaste enclos entouré de deux
+rangées d'arbres verts et fermé par des haies. Dans le fond apparaît la
+chapelle expiatoire construite dans le style grec. Elle est
+rectangulaire et compte quarante-cinq pieds de longueur sur vingt de
+large.
+
+La façade est un portique d'ordre dorique à quatre colonnes monolithes
+extraites des carrières de Saint-Malo. On y arrive par quinze marches;
+le fronton porte cette inscription:
+
+_In memoria æterna erunt justi._
+La mémoire des justes est éternelle.
+
+Au-dessus de la porte d'entrée de la chapelle on lit ces mots:
+
+_Hic ceciderunt._
+C'est ici qu'il tombèrent.
+
+La chapelle expiatoire occupe donc l'emplacement même de la fosse où
+tombaient les victimes. La chapelle n'a qu'une fenêtre, elle est au fond
+de l'édifice. Une grande croix est dessinée dans les vitraux.
+L'intérieur n'offre rien de remarquable, on devait en orner les murs de
+fresques; de même, à l'extérieur on comptait remplacer les haies par des
+grilles mais, dans un pays qui change continuellement de gouvernement,
+tous les plans non exécutés de suite restent... en plan.
+
+Le Champ des Martyrs fait naître un sentiment de recueillement, de
+profonde tristesse. Après tant d'années écoulées, son aspect est désolé;
+la solitude et le silence qui l'enveloppent pèsent sur les coeurs comme
+un linceul. On sent qu'il portera toujours le deuil du passé... Dans le
+long frémissement des grands arbres solitaires qui l'entourent, dans ces
+voix mélancoliques de l'air, l'âme croit entendre encore les dernières
+plaintes de la souffrance, l'adieu suprême des mourants!... Oui, c'est
+dans ce champ, sacré pour tous maintenant, qu'une grande partie de la
+noblesse bretonne et française est venue expirer et sceller de son sang
+sa fidélité à son Dieu et à son Roi. Mais ce n'est pas mourir que de
+s'éteindre dans la gloire, et le nom de ces héros s'éternisera sur la
+terre comme leur âme s'est immortalisée aux Cieux!
+
+C'est encore au milieu de cette vallée marécageuse et profonde, que
+domine le temple que nous voyons, qu'eut lieu, entre Jean de Montfort,
+dit le Vaillant et Charles de Blois, la bataille qui mit fin à la guerre
+de succession du duché de Bretagne. Du Guesclin y fut fait prisonnier.
+Olivier de Clisson, son frère d'armes, y perdit un oeil et Charles de
+Blois la vie.
+
+Oui, c'est bien en marchant sur cette terre bretonne pétrie de cendres
+et de souvenirs qu'on peut s'écrier: «Nous foulons à nos pieds la
+poussière des ancêtres».
+
+Oui, il s'est battu partout et à tous les âges ce peuple guerroyant,
+indomptable et entêté qui pendant si longtemps ne voulut point renoncer
+à sa nationalité et se fondre avec la France.
+
+La Chartreuse s'appelait autrefois Saint-Michel du Champ. Elle avait été
+bâtie par Jean de Montfort en reconnaissance de la victoire qu'il avait
+remportée sur Charles de Blois dans la vallée de Kerzo, l'an 1364. Cette
+église collégiale sous le vocable de Saint-Michel avait été élevée sur
+l'emplacement même où Jean de Montfort avait campé et où il avait fait
+enterrer ses morts. Huit chapelains et un doyen y furent installés. Ils
+avaient pour mission de célébrer à perpétuité des messes pour le repos
+de l'âme des victimes de cette terrible guerre. Jean de Montfort fit en
+outre bâtir près de l'église Saint-Michel une grande salle où devait se
+tenir le jour anniversaire de la bataille qui l'avait rendu seul duc de
+Bretagne, l'assemblée générale des chevaliers de l'Hermine, ordre
+institué par lui, au lendemain de la victoire, afin de s'attacher les
+gentilshommes du parti de Charles de Blois. C'est dans cette salle que
+le duc conférait l'ordre aux nouveaux Chevaliers. Après avoir reçu leur
+serment de fidélité, il leur passait au cou un riche collier d'or formé
+de deux chaînes, réunies à leurs extrémités par des couronnes ducales
+qui avaient une hermine passant. Ces colliers, récompense du dévouement
+personnel, ne pouvaient être légués. Les héritiers des Chevaliers
+décorés de l'ordre de l'Hermine devaient faire remettre les colliers au
+doyen des chapelains, afin qu'ils fussent utilisés pour l'ornementation
+des autels de l'église collégiale.
+
+Après avoir été desservi plus d'un siècle par des chapelains séculiers,
+Saint-Michel du Champ fut confié aux Chartreux par le duc François II.
+Le nombre des religieux fut fixé à treize, par une bulle du pape Sixte
+IV en date du 21 octobre 1480.
+
+Les Chartreux occupèrent ce couvent jusqu'en 1791 époque à laquelle ils
+furent obligés de s'exiler; leurs biens furent vendus, leur
+bibliothèque, riche de trois mille volumes, fut transportée dans la
+ville d'Auray où elle se trouve encore aujourd'hui, aussi bien que les
+belles boiseries des stalles de leur chapelle, qui sont à Auray à
+l'église des Cordeliers. Tous leurs biens furent vendus
+quatre-vingt-quatorze mille livres et rachetés, en 1810 par M. Deshayes,
+curé d'Auray, et M. Le Gal, vicaire général du diocèse. On établit alors
+dans l'ancien couvent une institution de sourds-muets. Un peu plus tard,
+cet établissement fut confié aux Soeurs de la Sagesse qui y installèrent
+également un pensionnat de jeunes filles et ma grand'mère maternelle y
+fut élevée.
+
+Elle m'a souvent raconté qu'un soir d'hiver par une nuit profonde et
+lugubre, quelques instants avant le souper de huit heures, et pendant
+qu'on faisait à la chapelle un sermon sur le malheur des réprouvés, un
+orage épouvantable éclata tout à coup, et le tonnerre tomba sur la
+chapelle qu'on vit instantanément toute en flammes! «Je te laisse à
+penser, ajoutait ma grand'mère, la stupeur des élèves, déjà bien saisies
+par tout ce qu'on disait d'effrayant. C'était à croire que l'enfer
+venait de surgir sur la terre à la parole du prédicateur. Toutes les
+élèves s'étaient jetées le visage contre terre. L'incendie était
+commencé et le tumulte à son comble. On les fit sortir en toute hâte,
+mais plusieurs jeunes filles étaient évanouies, ce qui augmentait encore
+la confusion. Ah! quoique bien jeune alors ce souvenir s'est gravé à
+jamais dans ma mémoire. Je me rappellerai toujours mes impressions, à ce
+moment, les battements précipités de mon coeur; mon effroi pendant que le
+feu, se tordant comme un serpent monstrueux, déroulait ses anneaux tout
+autour de nous... On essayait cependant de le comprimer, mais en vain,
+il avait déjà dévoré la moitié du clocher, et ses langues ardentes
+venaient lécher tout le pensionnat! On n'avait alors que des moyens très
+imparfaits: les secours sérieux ne pouvaient venir que d'Auray et l'on
+attendit longtemps.
+
+Bref, le désastre fut grand et devint l'événement de toute la contrée.
+Plusieurs élèves des environs retournèrent chez leurs parents pendant
+les quelques jours d'horrible désordre qui suivirent, mais je n'eus
+point ma part de ces vacances imprévues et nullement annoncées dans le
+prospectus. Je n'avais pas ma famille sous la main pour y rentrer et il
+fallait plusieurs jours pour se rendre d'Auray à Dinan, pour faire cette
+longue route, qui aujourd'hui finit si vite sur l'aile de la vapeur.»
+
+Jadis, du temps de ma bonne grand'mère, le cloître que nous avons visité
+orné, de tableaux racontant la vie de saint Bruno, était l'oeuvre
+originale de Lesueur, mais depuis le Gouvernement a repris ces toiles
+d'un grand prix pour les placer dans ses musées, et il a bien fait, car
+les copies sont déjà fort endommagées en maints endroits, par
+l'humidité.
+
+Les ossements des nobles victimes de Quiberon demeurèrent enfouis au
+Champ des Martyrs jusqu'en 1814, époque à laquelle M. Deshayes les fit
+transporter dans un caveau de la Chartreuse.
+
+Le duc d'Angoulême, étant venu visiter ces lieux remplis de souvenirs et
+sacrés par le malheur, conçut le dessein d'élever un monument par
+souscription nationale. Cette idée fut acceptée avec enthousiasme, et le
+15 octobre 1829 eut lieu l'inauguration du monument comprenant la
+chapelle expiatoire au Champ même des Martyrs et la chapelle sépulcrale
+de la Chartreuse. Cette solennité eut un grand retentissement, le
+ministre des cultes y était représenté par le comte de Chazelles, préfet
+du Morbihan.
+
+On lit sur le fronton du portique d'entrée de la chapelle cette
+inscription:
+
+_Gallia mærens posuit._
+La France en pleurs l'a élevé.
+
+La chapelle expiatoire de la Chartreuse est un édifice sévère, imposant,
+entièrement revêtu, à l'intérieur de marbre blanc et noir, digne enfin
+des cendres qu'il renferme. Sur le frontispice de ce temple, où l'on a
+gravé: _In memoria æterna erunt justi_, on aurait pu ajouter, comme aux
+Thermopyles: _«Passant, va dire à nos neveux que nous sommes morts ici
+en défendant leurs saintes lois.»_
+
+Le monument intérieur, dessiné par Alexandre Fragonard, long de treize
+mètres sur neuf de large, exécuté par M. Caristie, est construit en
+marbre blanc.
+
+Le mausolée est également dû au talent de M. Caristie, il est composé
+d'un haut stylobate supportant un cénotaphe qui repose sur un triple
+socle de marbre noir. Les tympans du cénotaphe représentent le premier
+en face de l'entrée de la chapelle, la Religion déposant une couronne
+sur un tombeau, avec cette inscription au-dessus:
+
+_Quiberon juin M D C C X C V_
+
+Le second sur le côté opposé représente Mgr de Hercé en profil dans un
+médaillon surmonté d'une croix et soutenu par des anges. On voit encore
+la descente des émigrés à Carnac; Mgr le duc d'Angoulême priant sur les
+ossements des victimes le 1er juillet 1814 et Mme la duchesse
+d'Angoulême posant la première pierre du mausolée le 20 septembre 1823.
+Le dais du sarcophage fait ressortir sur deux petites faces les
+principaux chefs de l'expédition. Les bustes du comte de Soulanges et du
+comte de Sombreuil se trouvent au-dessus de la porte du caveau funèbre.
+Les grands côtés du dais du sarcophage sont ornés de bas-reliefs; celui
+de droite représente le débarquement de l'armée royale dans la baie de
+Carnac, avec cette date XXVII juin M D C C X C V et cette inscription.
+
+_Perierunt fratres mei omnes propter Israël_.
+Tous mes frères sont morts pour Israël.
+
+Le bas-relief de gauche représente Gesril du Papeu se jetant à la mer
+malgré les Anglais pour revenir se constituer prisonnier.
+
+On lit au-dessus:
+
+_In Deo speravi, non timebo_.
+J'ai espéré en Dieu, je ne craindrai pas.
+
+Le stylobate dont un côté fournit l'entrée du caveau est couvert sur les
+trois autres des noms des victimes au nombre de neuf cent
+cinquante-deux; environ deux cents de ces nobles victimes furent tuées
+dans les combats. Les autres ont été fusillées à Quiberon, à Vannes et à
+Auray.
+
+Leurs noms sont encadrés dans des guirlandes de cyprès. Au-dessous on
+lit ces inscriptions en latin qu'un nouveau bachelier ès-lettres tout
+fier de son savoir me traduit:
+
+Vous recevrez une grande gloire et un nom éternel: Précieuse devant
+Dieu est la mort de ses saints.
+
+Au-dessus de la porte du caveau se trouve leur titre de gloire:
+
+ Pour Dieu et pour le Roi indignement immolés.
+
+À l'intérieur du stylobate une inscription nous apprend que là est le
+tombeau des royalistes et l'ossuaire des martyrs:
+
+ «Courageux défenseurs de l'autel et du Trône,
+ Ils tombèrent martyrs de leurs nobles efforts.
+ Quel Français pénétré des droits de la couronne
+ Ignore ce qu'il doit à ces illustres morts?»
+
+Les fenêtres sont ornées de vitraux. La voûte est étoilée et
+fleurdelisée et porte au centre l'écusson de France.
+
+Une porte de fer, dont le gardien sourd-muet tient toujours la clef,
+s'ouvre au pied du monument... Un caveau profond, immense, est là,
+renfermant pêle-mêle, des centaines de morts. On n'entrevoit cet
+ensemble lugubre qu'à la lueur vacillante d'une faible lanterne
+promenant autant d'ombre que de lumière. On se penche un instant dans le
+vide et cela fait frissonner. Ah! mon Dieu, quel horrible spectacle que
+cette montagne d'ossements blanchis!... Quel sujet d'épouvante et de
+méditation que cet amas de cendres et de poussière!... Quelle affreuse
+vision que celle des oeuvres de la mort!... Ah! c'est assez!... Revenons
+à la chapelle et examinons les grandes plaques de marbre du monument où
+sont inscrits en lettres d'or tous les noms chers et glorieux qu'on a pu
+recueillir. Combien j'en retrouve de parents et d'amis de ma famille!...
+Oui, les voilà par centaines, les noms de ces preux dont le sacrifice
+fut une offrande et l'échafaud un autel; les noms de ces braves qui se
+battirent héroïquement jusqu'à la mort, dans cet abominable piège où les
+avaient attirés ennemis et amis, Français et Anglais. Traqués du côté du
+continent par les révolutionnaires, qui fermaient tous passages, de
+l'autre côté par la mer et les fils de la perfide Albion, qui sous
+prétexte de les secourir et de tirer sur les bleus, massacraient les
+blancs, toute fuite était impossible. Il fallait se rendre mais personne
+ne voulait être pris vivant! On se défendait en désespéré. Pour mettre
+fin à ce carnage, le général Hoche promit de faire grâce à ceux qui se
+rendraient...
+
+Nous savons si l'on tint cette promesse et si le Comité du Salut Public
+ratifia cette parole! Aussi cette page sanglante du 27 juin 1795 ne
+peut-elle s'écrire qu'avec des larmes, puisque toutes les victimes
+échappées au combat furent plus tard conduites à la fusillade. Tous les
+malheurs comme toutes les gloires se résument dans le souvenir de
+Quiberon. Il y eut des faits monstrueux, des horreurs calculées, que la
+plume se refuserait de retracer, si l'histoire, juste et vengeresse, ne
+commandait la vérité, tout autant pour flétrir le mal que pour couronner
+le bien.
+
+Un trait entre beaucoup. On nous l'a raconté sur les lieux mêmes; mais
+il a été rapporté aussi par Nettement, écrivain sincère et vrai, si
+jamais il en fut:
+
+À la sortie de ce désastre sans précédent, le général L. M... (je tais
+son nom, quoiqu'on ne l'ait pas oublié) remarqua parmi ces émigrés,
+auxquels on avait promis la vie sauve s'ils se rendaient, un jeune homme
+plein de douceur, d'intelligence et de talent. Il dessinait
+parfaitement. Le général, qui avait besoin d'un bon crayon pour lever
+les plans du pays accidenté qu'il parcourait, l'attache à son état
+major. Pendant quinze jours, il l'a sans cesse près de lui pour ses
+travaux. Ce jeune homme dîne à sa table et fait la conquête de tous les
+officiers. Personne ne doute de sa liberté; la vie, d'ailleurs, on la
+lui doit. Le seizième jour, à la fin du dîner, le général qui a fini de
+lever ses plans, propose lui-même un toast à la santé du jeune artiste;
+on n'est pas encore sorti de table, lorsque deux soldats paraissent...
+
+--C'est pour monsieur, dit le général, qui sourit en désignant l'émigré.
+
+On le fait descendre, et là, dans la cour, sous les fenêtres de
+l'appartement où cet horrible général boit encore, on le fusille!...
+
+On ne fusillait pas au-dessous de seize ans. Un jeune émigré les avait
+depuis quelques jours seulement.
+
+--N'accusez que quinze ans, lui dit-on, et vous serez gracié.
+
+--Non, jamais, répondit-il; pas même au prix du plus léger mensonge je
+ne voudrais racheter ma vie.
+
+Et cet héroïque enfant meurt avec le courage que nos immortelles
+croyances peuvent seules donner. Oui, pendant cette ère douloureuse, les
+plus sublimes vertus côtoyèrent les plus épouvantables crimes; le Bien
+et le Mal se tinrent constamment par la main, car il n'y avait plus de
+milieu, les hommes devenant, par la force même des choses, des héros ou
+des monstres. Cette immense baie de Quiberon, que l'ange des solitudes
+habite tout entière, cette plage aride et désolée comme les sables du
+Sahara jusqu'à cette époque, but tant de sang alors, que depuis elle se
+couvre chaque année, au printemps, d'une moisson toute particulière et
+inconnue ailleurs. De son sein fécondé jaillissent des milliers
+d'églantiers nains d'un rose pâle et mélancolique comme les dernières
+teintes de la vie qui s'échappe, d'un arôme doux et pénétrant comme les
+parfums de l'âme qui s'envole aux Cieux!
+
+
+
+
+_Le 31 août._
+
+
+Nous venons de faire une longue promenade à cheval, mais il y avait de
+la mélancolie dans l'air comme dans les coeurs, on sent que les adieux
+sont proches...
+
+
+
+
+_Le 1er septembre._
+
+
+Nous parlons cette après-midi, et hier soir nous avons terminé cette
+délicieuse moitié des vacances par une saynète à deux personnages: _En
+Wagon_.
+
+Les acteurs ont eu un grand succès, et mon frère Henri, qui s'est donné
+beaucoup de mal, à ce qu'il prétend, pour éclairer les coulisses, porter
+les costumes et mettre en place les quatre fauteuils qui représentaient
+le wagon, a-t-il voulu en avoir sa part.--En regagnant nos chambres, il
+m'a glissé à l'oreille, mais d'un ton qui commandait l'éloge: «C'est que
+nous avons joliment bien joué notre pièce, qu'en dis-tu?--Comment! toi
+aussi? mais tu ressemblais, dans tes évolutions, à la cinquième roue, ou
+plutôt, à la mouche du coche.» Il s'est fâché tout rouge de ma réponse,
+et je l'ai quitté en songeant au bedeau qui avait sonné l'admirable
+sermon de Massillon, sur le petit nombre des élus.--Avons-nous bien
+joué! m'a dit orgueilleusement Henri.--C'est moi qui l'ai sonné,
+répondait magistralement le bedeau.
+
+
+
+
+_Le 3 septembre._
+
+
+Je viens d'avoir la joie d'embrasser mes grands-parents et mon petit
+frère après dix mois de séparation! Quelle bonne journée! et n'est-ce
+pas la meilleure des vacances pour le coeur?
+
+Hélas! voilà déjà la moitié de notre bon temps écoulée, mais un mois
+encore de nouveau et d'imprévu, quel horizon!... pour une pensionnaire.
+Au couvent, l'année, sous le rapport de la variété, passe comme un jour:
+l'aurore ramène les mêmes travaux, le midi les mêmes récréations, la
+nuit l'heure régulière du repos.--Après un an de pension on peut dire
+qu'on a vécu un jour, et l'on a beau feuilleter sa mémoire, les pages
+sont restées blanches; tandis qu'après un mois de vacances seulement,
+c'est bien différent, on peut croire qu'on a vécu toute une année, et
+par le nombre, la variété des faits accomplis, et par les doux souvenirs
+qu'ils laissent.
+
+Mes chers grands-parents partent demain matin pour Saint-Nazaire,
+emmenant leurs petits-fils. Quant à moi, comme je deviens la seconde
+ombre de maman pendant les vacances, je vais la suivre à Nantes, où nous
+allons rester vingt-quatre heures, le temps de faire nos adieux et de
+serrer la main à de bons amis qui quittent la Bretagne, sans espoir
+prochain de retour; ils vont se fixer dans le Midi. Nous irons ensuite
+passer une semaine à six lieues de Nantes chez des parents dans une
+jolie campagne aux environs de Vallet.
+
+Tout chemin mène à Rome, dit-on, et à Saint-Nazaire aussi, de sorte que
+je ne me plains pas du tout de prendre le chemin des écoliers pour
+rejoindre mes grands parents et mes frères.
+
+
+
+
+_Le 6 septembre._
+
+
+Je connaissais peu les amis de maman, aussi mon coeur aurait-il dû se
+trouver bien libre et presqu'indifférent pendant cette dernière heure
+qui précède le départ, alors que les lèvres prononcent les plus tendres
+paroles, que les mains se serrent avec tant d'empressement, que les
+yeux, brillants de larmes et d'affection, se suivent et se cherchent
+encore lorsque la locomotive est déjà en marche: oui, j'aurais dû me
+sentir fort dégagée de ces pénibles impressions; point du tout, j'étais
+très émue aussi, moi: je comprenais, pour la première fois de ma vie,
+que ces adieux sincères, emportant tout un passé pour le coeur, ne
+renfermaient que l'inconnu pour l'avenir. Et l'inconnu, c'est sans doute
+l'espérance, mais ça doit être plus souvent la déception...
+
+Ah! que de tristesses renfermées dans ce seul mot: _Adieu_! Il me semble
+le plus amer de tous.
+
+Nous voici donc arrivées, aux Granges: une vieille propriété de famille,
+habitée par mon grand-oncle Benjamin et sa fille Francine, ma tante à la
+mode de Bretagne. Il y avait quinze ans que maman ne les avait vus et
+moi je ne les connaissais pas.
+
+Le jour même de notre arrivée nous avons visité la maison et les jardins
+et le soir en nous couchant, maman m'a mise au courant de cet intérieur
+à part. «Rien ne me paraît changé dans cette antique demeure, m'a-t-elle
+dit. Elle passe immuable à travers le temps. Les choses sont donc
+restées à peu près telles que je les ai connues. Ce sont toujours les
+mêmes meubles, un peu plus usés, les mêmes boiseries, un peu plus
+vermoulues, la même vaisselle un peu plus fêlée. Quant aux gens, c'est
+différent; ma cousine Francine qui a doublé le cap de la quarantaine,
+était alors une grosse réjouie de vingt-cinq ans, fraîche et rose. Ayant
+perdu sa mère de bonne heure, ma cousine s'est consacrée à son excellent
+père. Elle est, à mes yeux, un modèle accompli de la piété filiale;
+quant à mon oncle qui est né aux Granges et qui mourra aux Granges comme
+son père, son aïeul et son bisaïeul (ils sont d'une race qui tient à se
+figer dans ses domaines), quant à ton grand-oncle, dis-je, qui a 84 ans
+passés, il aime à faire parade de ses années, sans omettre le jour,
+l'heure et le quantième de sa naissance. C'est par vanité: la
+coquetterie est, paraît-il, de tous les âges. Après avoir soufflé aux
+jeunes de se rajeunir, elle pousse les vieux à se vieillir; toujours par
+pure prétention afin qu'on dise: Ah! qu'il est bien conservé.
+
+L'an dernier mon oncle reçoit une dame des environs qui vient lui faire
+visite, sans le savoir, le jour anniversaire de ses 83 ans. Elle le
+félicite sur sa bonne mine, sur sa brillante santé. «J'accepte vos
+compliments, chère Madame, répond mon oncle le sourire aux lèvres, car
+je suis dans ma 84e année.» Il y était tout juste depuis deux heures
+mais il aurait pu y être depuis onze mois et c'était avec le sentiment
+d'une orgueilleuse coquetterie qu'il s'était empressé de substituer le 4
+au 3.
+
+La famille prétend que mon oncle ne vieillit pas, moi au contraire, a
+continué maman, je le trouve cette fois aussi changé au physique qu'au
+moral; mais c'est toujours la crème des hommes, un brave coeur, vivant en
+paix avec lui-même et avec les autres. Il est la courtoisie et
+l'amabilité en personne, c'est le type de l'ancienne politesse française
+qui se perd de plus en plus, et à laquelle la génération actuelle ne
+comprend pas grand'chose.»
+
+Comme nous n'avions pas envie de dormir, maman m'a raconté quelques
+historiettes très réjouissantes. En voici une qui date de la première
+jeunesse de mon grand-oncle:
+
+À cette époque lointaine, le voisin le plus rapproché des Granges était
+un mylord anglais, un original aussi; à eux deux, ils faisaient la
+paire.
+
+Dans ce temps-là, le chien favori de mon oncle s'appelait Mylord et ce
+nom il le répétait vingt fois par jour. Mylord avait ses grandes et
+petites entrées dans la maison, il était admis à l'honneur de ronger les
+os et de lécher les assiettes dans la salle à manger. Il avait également
+le droit de s'allonger devant le foyer du salon l'hiver, et de prendre
+pour lui le meilleur de la flamme. L'Anglais et mon oncle étaient très
+liés alors; et chaque fois que mon oncle sifflait son chien et
+l'appelait Mylord, l'Anglais bondissait d'indignation. _Shoking!
+Shoking!_
+
+Un jour n'y tenant plus il s'écria: «Mylord, toujours Mylord, eh bien,
+si vous donnez à votre chien le nom de Mylord, _moa_ appellerai le chien
+à _moa_ Charl's X, oui Charl's X.» Et cela arriva ainsi. Donner à un
+chien un nom vénéré, le nom du dernier Roi de la Branche Aînée,
+n'était-ce pas un crime de lèse Majesté! Mon oncle le pensa et blessé
+dans ses plus chères convictions, lui _le défenseur du trône et de
+l'autel_, il cessa toute relation avec _l'étranger_.
+
+Un jour, il est invité à un dîner de cérémonie où une place d'honneur
+près de la maîtresse de maison lui avait été réservée.
+
+On sert un saumon d'une fraîcheur exquise; chacun trouve un compliment
+flatteur pour cet excellent mets. La maîtresse de maison, se tournant
+vers mon oncle, lui dit en souriant:
+
+«Est-ce aussi votre avis?
+
+--Comment donc! Madame, certainement. Poisson délicieux, faisandé à
+point.»
+
+Une autre fois, il va correctement rendre une visite de noces qui lui
+avait été faite la semaine précédente. Il est reçu par la mère du jeune
+homme et les nouveaux époux, qui doivent habiter avec elle. Il faisait
+très froid et un bon feu de chêne brillait dans l'âtre.
+
+Après les compliments d'usage mon grand-oncle termina ainsi son petit
+discours. «Ah! chère Madame, comme je vous félicite d'avoir une
+belle-fille, quel charme, quel agrément cela va donnera votre intérieur,
+car enfin il faut bien le reconnaître: deux bûches n'ont jamais fait de
+feu, mais trois bûches... mais trois bûches, c'est bien différent!»
+
+La châtelaine et le jeune ménage ont dû être flattés de la visite et de
+la comparaison.
+
+Il y a plusieurs années mon grand-oncle, fut passer une quinzaine à
+Nantes chez une de ses nièces. On était en hiver; il se faisait faire
+grand feu dans son appartement. Au bout de dix jours il pria sa nièce de
+passer dans sa chambre ayant une communication importante à lui faire.
+«Ma bonne amie, je vais bientôt partir, dit-il, et depuis plusieurs
+jours je me pose un problème que je ne puis arriver à résoudre seul.
+
+--Quoi donc mon oncle?
+
+--J'aime à avoir bon feu dans ma chambre, tu le sais, mais ne voulant
+pas à chaque instant m'occuper de l'entretenir, je tiens à ce qu'il soit
+un peu enterré dans la cendre, la bûche particulièrement; eh bien! ma
+chère amie, quand je rentre tous les matins de ma petite promenade, je
+trouve bon feu mais pas de cendre et je suis sûr qu'il y en avait la
+veille au soir. Voilà une semaine que je creuse cette question.--En ma
+qualité de gentilhomme campagnard j'ai examiné le bois.--Il est
+excellent, c'est du chêne qui doit faire de la cendre; j'ai examiné le
+tuyau de la cheminée, supposant qu'il était peut-être construit de
+manière à faire envoler cendre et fumée ensemble par-dessus les toits,
+mais non il est coudé.
+
+J'ai fini par me demander si le soufflet n'était pas le grand coupable
+et s'il n'absorbait pas la cendre dans ses replis intérieurs, j'ai tâté
+le cuir, sondé le tube, il se gonfle d'air et voilà tout. Et maintenant,
+continua mon grand-oncle, peux-tu me donner le mot de cette énigme qui
+me met l'esprit à la torture depuis huit jours?
+
+--Oui, mon oncle, le sphinx va parler. Le mot de l'énigme, demandez-le
+tout simplement à ma cuisinière, elle vous le dira.
+
+--Tu plaisantes.
+
+--Pas le moins du monde, la cendre, comme la plume et les os, fait
+partie de ses petits bénéfices, et voilà pourquoi, chaque matin, en
+dressant le feu dans les cheminées elle l'enlève si complètement. Cher
+oncle, je regrette que vous n'ayez pas parlé plus tôt, il n'y avait
+qu'un mot à dire, mais soyez tranquille, dorénavant votre bûche restera
+enfouie dans la cendre.
+
+Peu de temps après son retour aux Granges mon oncle pria Francine de lui
+faire acheter deux ou trois feuilles de papier à lettre grand format, du
+papier ministre.
+
+--Une lettre de cérémonie! À qui voulez-vous l'écrire, cher père?
+
+--Au préfet de mon département.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Pourquoi, pourquoi, et voilà je suis tourmenté... je n'ai plus la
+conscience tranquille...
+
+--Ciel! vous m'effrayez, cher père. Qu'arrive-t-il donc?
+
+--Il arrive que pour arroser ma prairie, tu le sais, j'ai détourné, je
+pourrais même dire que j'ai capté le ruisselet qui parcourt notre
+propriété.
+
+--Eh bien, vous en aviez parfaitement le droit.
+
+--Je ne le crois pas, car enfin, lorsque j'étais à Nantes chez ta
+cousine, dans son joli hôtel de la Tenue Camus, j'ai vu coulant au bout
+de son jardin un ruisseau d'aussi modeste apparence que le nôtre.
+
+Eh bien, Francine, apprends cela, c'est de l'histoire; ce ruisseau qui
+se nomme encore aujourd'hui la Chésine était jadis une rivière et porta
+les flottes de César; de même que la rivière est devenue ruisseau, qui
+peut dire que notre ruisseau ne deviendra pas rivière? Et tu vois d'ici
+les conséquences... non, je n'ai pas le droit de détourner son cours.»
+
+Francine, à ce qu'il paraît, haussa légèrement les épaules, ce qui ne
+lui arrivait que lorsque son père avait dit ou fait une énormité; elle
+eut bien de la peine à obtenir le _statu quo_.
+
+«Laissons les choses comme elles sont; si la commune est mécontente,
+nous le saurons bien, elle fera des réclamations. Attendez-les; mais de
+grâce n'écrivez pas au préfet.
+
+--Tu crois que cela brouillerait les cartes? Eh bien! soit, j'attendrai.
+
+Et le bon oncle attend encore; on peut même dire, sans crainte de trop
+s'avancer, qu'il attendra toujours.
+
+
+
+
+_Le 9 septembre._
+
+
+Mon grand-oncle n'a qu'une passion au monde, tout à la fois heureuse et
+malheureuse: il se croit poète et versifie chaque jour à dessécher son
+encrier, il nous a déjà lu plusieurs de ses élucubrations fantaisistes.
+Non, mille fois non, il n'est pas poète, il n'a pas reçu l'étincelle;
+rimes pauvres, souffle éteint, vers boiteux, tel est le bilan de ses
+oeuvres. Mais voilà en quoi cette passion devient heureuse: il y trouve
+le bonheur. Rimer est pour lui le plus agréable des passe-temps. Cette
+douce manie lui rend mille services. La conversation menace-t-elle de
+tourner en discussion vite mon oncle bat en retraite, il quitte le salon
+et se réfugie dans son cabinet de travail, le sanctuaire de l'ingrate
+poésie; a-t-il quelque ennui domestique, les choses marchent-elles de
+travers, il court illico vers la Muse, reine de son coeur, et lui demande
+ses plus tendres consolations. Elle lui verse l'Oubli, et alors l'Idéal
+remplace quelques instants les mornes réalités de la vie. Il va sans
+dire que le lendemain de notre arrivée, mon oncle nous a conduites dans
+son _buen retiro_. Ah! c'était pour nous apprendre une grande nouvelle.
+J'ai cru qu'il allait nous annoncer le mariage de ma cousine. Il
+s'agissait bien de cela: mon oncle nous a fait part du travail colossal
+qu'il a entrepris, un travail qui doit mettre le sceau à sa gloire, et
+le conduire à l'Immortalité. Mon oncle nous a confié avec force mystères
+et avec toute l'humilité qui convient à une âme naïve et pure qu'il a
+versifié l'oeuvre de saint Mathieu, de saint Marc, de saint Luc et de
+saint Jean. À l'exemple de Pierre Corneille qui fit paraître jadis
+l'_Imitation de Jésus-Christ_ en vers, mon oncle se prépare à faire
+paraître ainsi les Saints Evangiles. Il rêve modestement quarante
+éditions comme l'ouvrage du grand poète qui eut tant de succès. J'ai vu
+le manuscrit, quatre livres volumineux auxquels mon oncle met la
+dernière main, d'une écriture fine, correcte, serrée, qui vous donne le
+vertige rien qu'à la regarder.
+
+Je me demande si je ne préférerais pas être condamnée à monter à
+l'échafaud que d'être condamnée à le lire; ce serait plus vite fini. Sur
+la couverture du premier livre il y aura un ange qui empruntera ses
+traits à ma cousine, sur la deuxième un lion; sur la troisième un
+taureau, sur la quatrième un aigle. Mon oncle compte aussi mettre son
+portrait, ce qui fera cinq gravures. Nous avons été atterrées de cette
+révélation inattendue. Nous avons dû subir trois pages du manuscrit. On
+dirait que mon oncle porte en lui une source d'eau tiède et insipide
+dont il ouvre à perpétuité le robinet, c'est toujours la même chose,
+d'une monotonie désespérante. Ça coule, ça coule, à vous donner des
+haut-le-coeur. Cette prose incomparable des saints Évangiles, mon oncle
+la dénature sous prétexte de la perfectionner. Ces pensées sublimes, il
+les écourte ou il les délaye dans une langue dont lui seul a le secret.
+Une langue qui n'est plus de la prose et qui ne sera jamais de la
+poésie.
+
+Enfin j'espère que Francine saura en retarder indéfiniment l'impression,
+et détruire ensuite ce manuscrit qui ne doit pas voir le jour.
+
+
+
+
+_Le 10 septembre._
+
+
+Nous avons saintement employé notre temps. Grand'messe et vêpres, c'est
+la règle inflexible des Granges.
+
+Mon oncle cependant m'a causé quelques distractions pendant le sermon,
+peu attachant, je le reconnais; je le voyais sans cesse compter sur ses
+doigts 1, 2, 3, 4, 5. Francine m'a poussé le coude: «Ne faites pas
+attention, m'a-t-elle murmuré à l'oreille, mon cher père est aux prises
+avec la Muse. Il fait des vers et compte leurs pieds».
+
+Aux vêpres il a été plus sage et pour cause: il somnolait un tantinet.
+
+Mon grand-oncle, qui a toujours mangé très vite, s'arrose de sauce de
+temps en temps. Hier soir sa belle chemise blanche se couvrait
+d'éclaboussures. Soudain, Francine s'est écriée: «Mon père, vous savez
+que Guillaume est en ville.»
+
+Cette phrase a produit sur mon grand-oncle un effet cabalistique. Illico
+il a saisi sa serviette à peine dépliée sur ses genoux et s'est mis à
+frotter consciencieusement son jabot et les revers de son veston. Après
+quoi sans mot dire, fourchette et couteau ont repris leurs fonctions.
+Ceci demandait explication. Nous l'avons eue après le dîner, mon
+grand-oncle étant sorti sans doute pour retrouver l'Inspiration, ma
+cousine nous a dit alors. «Ma phrase: vous savez que Guillaume est en
+ville, vous a surprises n'est-ce pas? c'est un mot d'ordre convenu entre
+mon père et moi. Quand nous avons du monde c'est comme cela que je
+l'avertis qu'il est en train de se tacher. Ce petit subterfuge réussit
+quelques mois, mais maintenant c'est le secret de la comédie, il est usé
+et je reste forcée de m'en servir, mon père y tenant mordicus.»
+
+Et cependant ce milieu austère dans lequel je vis depuis quelques jours
+prendra place parmi mes joyeux souvenirs. Sans doute le calme champêtre
+a du bon, mais il est un peu monotone; la gaieté franche et le gros rire
+qui dilate les poumons font du bien. «Il faut rire avant que d'être
+heureux, de peur de mourir sans avoir ri», c'est La Bruyère qui a dit
+cela et, me fondant sur les conseils de ce grand philosophe, j'ai ri et
+je me suis fait plus d'une pinte de bon sang depuis huit jours.
+
+Somme toute, on est très bien ici pour se mettre au vert, air pur,
+nourriture succulente, doux farniente, je voudrais que tous ceux qui ont
+besoin de se refaire pussent venir aux Granges. Ils s'en retourneraient
+certainement sains de corps et d'esprit.
+
+Après vêpres, mon oncle nous a entraînées voir ses cultures. Nous avons
+cru rêver maman et moi; au lieu de choux et de carottes, nous nous
+sommes trouvées en présence d'un semis de deux hectares de réséda.
+
+«Ah! mon oncle, vous vous occupez d'apiculture, a dit maman, et voilà la
+nourriture choisie de vos abeilles?
+
+--Du _toute_ du _toute_; (mon oncle fait toujours sonner le _t_ comme
+s'il y avait un _e_ au bout), _du toute_ cette culture est pour mes
+vaches, c'est un essai et j'aurai un beurre exquis que vous goûterez.»
+
+Le fait est que, si excentrique qu'on puisse être, personne n'a jamais
+songé à nourrir ses vaches au réséda.
+
+Décidément mon grand-oncle n'est point un homme comme les autres et ses
+originalités lui sont toutes personnelles.
+
+Le soir, l'excellent homme nous a régalées d'un peu de littérature moins
+embaumée que le fourrage au réséda, j'en réponds.
+
+«Tu permets, ma nièce, a-t-il dit à maman, tu permets...
+
+--Comment donc, mon oncle?
+
+--Je suis tourmenté par la Muse, comme disait Châteaubriand. Et sur
+cette comparaison modeste mon grand-oncle s'est mis à déclamer:
+
+Audacieux mortel, au sommet du Parnasse,
+Crois-tu caracoler sur le dos de Pégase;
+Cet animal rétif pour venger Apollon,
+Te précipitera loin du sacré vallon.
+Arrête, audacieux, quel démon te lutine?
+Du ciel éprouves-tu la vengeance divine?
+Arrête...
+
+--Mon Dieu, oui, papa, arrêtez-vous-là, a dit Francine, ces déclamations
+vous fatiguent toujours.
+
+--C'est-à-dire qu'elles ne t'intéressent guère. C'est le chagrin de ma
+vie, mes chères nièces, ma fille ne me comprend pas.
+
+--Si, papa, j'admire vos oeuvres, mais je préfère vos poésies légères qui
+sont moins longues. Dites plutôt à mes cousines les jolis vers que vous
+avez faits jadis pour moi, quand j'avais seize ans.
+
+--Oui, mon oncle, dites-les, je vous en prie, d'abord ma cousine que je
+trouve charmante est faite pour inspirer les poètes, et le poète ici
+s'est doublé du père.
+
+--Tu veux dire que le coeur et l'esprit se sont rencontrés ensemble pour
+chanter le même objet.
+
+--C'est cela même, mon oncle.
+
+--Pas tant de compliments, a murmuré Francine. Et mon grand-oncle moitié
+bourru, moitié souriant a repris la parole: Ceci n'est point une poésie
+louangeuse; c'est le portrait strict de Francine à seize ans.
+
+Qu'est-ce donc que Francine? une bonne fillette
+Douce, aimable, sensible, agaçante et follette;
+Son caractère est gai, son esprit soutenu,
+Et bien qu'un peu rieuse elle aime la vertu.
+Sans laideur ni beauté, gentille est sa figure,
+Elle a le nez au vent et trotte belle allure:
+Ainsi qu'un papillon se plaît à voltiger,
+La légère Francine aime à se trémousser;
+Elle chante fort bien et de même elle glose;
+C'est une fleur champêtre encore à peine éclose,
+Les talents et les arts n'occupent pas son temps,
+Elle a fort peu d'estime, hélas, pour les savants;
+Et comme La Fontaine aimant à ne rien faire,
+Boire, manger, dormir est sa meilleure affaire.
+
+--Très bien, mon oncle, très bien, a dit maman, mais vous ne flattez pas
+ma cousine.
+
+--Ma chère, j'ai dit la vérité. Francine, je le reconnais, est une fille
+parfaite; elle entend admirablement les soins de la vie, c'est la femme
+pratique par excellence; mais elle ne comprend rien à l'idéal, elle n'a
+pas un grain de poésie.
+
+--Cher père, vous en avez trop, il faut bien rétablir l'équilibre.
+
+--Tu sais bien semer de fleurs tes tapisseries et ton jardin, pourquoi
+ne veux-tu pas aussi semer quelques fleurs de rhétorique sur le papier?
+Que de fois je t'ai suppliée de t'exercer à la poésie; je t'aurais donné
+des leçons, j'aurais corrigé tes essais; non, tu n'as même pas voulu me
+donner cette légère satisfaction; les belles campagnes, les grands bois
+ne te disent donc rien? Ecoute le langage de la nature; tout parle, la
+fleur comme l'étoile, le brin d'herbe comme l'oiseau. Tu n'as donc
+jamais écouté la Muse chanter en toi? tu n'as donc jamais senti ces
+transports qui m'animent?
+
+Mon grand-oncle était parti. Cela aurait pu durer deux heures, j'étais
+effrayée.
+
+«Quel lyrisme, s'est écriée maman, quel lyrisme! je suis honteuse de
+l'avouer, mais je suis, comme ma cousine, très pratique. Vive la prose!
+La poésie, c'est vide, c'est creux je crois même qu'aucune Soeur sur les
+neuf n'a rien chanté dans mon âme.
+
+N'est-ce pas Ronsard qui a dit: Que de choses commencées en poésie qui
+se finissent en prose. Moi j'ai tout de suite pris le commencement par
+la fin, tandis que vous, mon oncle, vous vous obstinez à ne voir que le
+commencement.
+
+Mon oncle fronçait les sourcils, c'était mauvais signe, à ce qu'il
+paraît. Il trouvait maman bien osée de lui tenir tête, d'autant qu'elle
+avait beaucoup exagéré ses antipathies littéraires pour faire une malice
+à mon grand-oncle. Pourquoi se mêler de combattre sa marotte favorite.
+
+«Que voulez-vous, reprit vivement Francine pour empêcher l'orage
+d'éclater, c'est le seul chapitre sur lequel mon père et moi nous ne
+nous entendons pas. Allons, papa, pour vous calmer et pour effacer la
+mauvaise impression que vous donnez de moi, j'essaierai de vous faire
+une pièce de vers. Cela vous fera-t-il plaisir?
+
+--Sans doute, sans doute, mais il est bien tard pour commencer.
+
+--Ah! mon oncle, ne découragez pas le talent naissant.
+
+--Mon cher père, ne me découragez pas; mon essai poétique, vous l'aurez
+après demain soir» a repris Francine le sourire aux lèvres. Et sur cet
+engagement plein de promesses chacun est allé se coucher.
+
+Tout en montant l'escalier, Francine nous disait:
+
+«Depuis longtemps, mon père s'étant plaint à tous nos voisins de mes
+goûts anti-poétiques, ne leur en parle plus, mais, dès qu'il vient
+quelqu'un en passant, il recommence ses jérémiades et la dernière fois
+cela m'avait fort ennuyée car nos visiteurs n'étaient point des parents,
+pas même des amis mais des simples connaissances. Je m'étais bien promis
+que, la première fois qu'il reprendrait son thème, je lui servirais une
+pièce de vers que je copierais dans Lamartine ou Victor Hugo, et vous
+verrez qu'il la critiquera.
+
+--Mon cher oncle se croit donc le seul fils des Muses? a repris maman en
+souriant pendant que je me disais tout bas: «Un fils bien dégénéré par
+exemple».
+
+
+
+
+_Le 11 septembre._
+
+
+Notre journée ne s'est point passée avec la sérénité habituelle de ses
+soeurs aînées.--Avant le déjeuner et pendant que mon grand-oncle était
+plongé dans le 22e Evangile après la Pentecôte: «Rendez à César ce qui
+est à César et à Dieu ce qui est à Dieu»,--on est venu lui annoncer
+l'arrivée d'un marchand de vin en gros. Mon oncle possède des raisins
+renommés jusqu'à présent respectés par le phylloxéra, le mildow, le
+blanc, enfin par tous ces microbes vignophiles au nombre d'une
+trentaine, disent les savants, et qui, depuis quelques années,
+s'occupent consciencieusement à dévorer les vignes. «Venez avec nous,
+mes chères nièces, a dit notre oncle, vous verrez mes chais.»
+
+Mon oncle fait goûter ses vins à l'acheteur et garde naturellement le
+meilleur pour la fin, et comme il aime par dessus tout à parler le
+langage des dieux, il s'écrie en frappant sur un tonneau cerclé de fer
+et portant un gros numéro: Celui-là vient de mon grand coteau, un
+nectar... Et le gros marchand de vin qui sait que mon oncle a la
+réputation d'avoir souvent l'esprit dans les nuages, de riposter
+soudain: je ferai observer respectueusement à Monsieur que lorsqu'il
+s'agit de liquide on dit un hectolitre et non pas un _hectare_. Après
+cette répartie pleine d'à-propos mon oncle et le marchand se sont
+regardés également ahuris; mon oncle fronçait encore les sourcils, j'ai
+cru que l'affaire allait manquer, mais le marchand a repris le premier
+son aplomb, ses offres étaient rémunératrices et le marché a été conclu.
+
+C'est égal, mon grand-oncle au fond était furieux. Avez-vous entendu,
+nous a-t-il dit, ce grossier personnage qui semble me prendre pour un
+vulgaire vigneron et qui, incapable de me comprendre, s'arroge le droit
+de me donner des leçons de français--c'est trop fort...
+
+Pour comble de malheur on a servi le beurre au réséda. Jamais je n'ai
+rien mangé d'aussi horrible, un beurre à jeter au fumier, d'une saveur à
+la fois âcre et miellée. «C'était à prévoir, a dit Francine d'un ton
+presque sec, voilà le revenu de deux hectares de nos meilleures terres
+perdu pour cette année sans compter le prix de la semence qui nous a
+coûté une somme ridicule.
+
+--J'achèterai des ruches, dit résolument mon grand-oncle.
+
+--Il n'est plus temps d'ailleurs; ça ne vous a jamais réussi d'empiéter
+sur mes domaines. Toutes les fois que j'ai cédé à vos caprices, mal m'en
+a pris; souvenez-vous de vos poulains boiteux quand vous faisiez
+l'élevage du cheval, et de votre faisanderie déserte lorsque vous vous
+occupiez de volatiles.
+
+--Des essais malheureux, a soupiré mon grand-oncle.
+
+--Mon Dieu oui, comme celui du réséda. Tenez, mon cher père, retournez à
+votre Muse. Vous savez bien que je suis la prose, restez la poésie.»
+
+Nous sommes sorties avec Francine, et nous avons fait une promenade
+ravissante, sa conversation est spirituelle et charmante, je commence à
+croire que l'esprit dithyrambique de son cher père coupe les envolées du
+sien, car Francine est une fille trop respectueuse pour contredire
+ouvertement ce qu'il dit. Le soir lorsque nous sommes rentrées à notre
+chambre maman m'a fait part de ses réflexions qui m'ont prouvé que je
+voyais assez juste: As-tu remarqué, m'a-t-elle dit, comme Francine est
+intéressante dans tout ce qu'elle dit quand elle est seule. À côté des
+qualités morales et du bon sens pratique, qui font de ma cousine une
+maîtresse femme, et un coeur d'or, je lui ai découvert en causant
+intimement toute à l'heure avec elle un esprit fin, charmant, cultivé
+dont je ne me doutais pas.
+
+Décidément, son père l'éteint avec son éternelle soupape toujours
+ouverte. Ah! je comprends qu'elle ait en horreur la poésie! À sa place
+il y a longtemps que je l'aurais prise en grippe, et que j'aurais même
+déserté toute littérature.
+
+
+
+
+_Le 13 septembre._
+
+
+C'est hier que nous avions la soirée mémorable des essais poétiques de
+Francine. «Eh bien! ma cousine, lui ai-je dit avant le dîner, avez-vous
+songé aux vers que vous devez soumettre ce soir à mon oncle?
+
+--Certainement ils sont prêts et ne m'ont donné aucune peine. J'ai tout
+simplement copié les premières strophes de la quatrième Harmonie
+poétique de Lamartine. J'avais songé à prendre une de ses Méditations,
+mais ces poésies délicieuses m'ont paru trop belles pour un début.
+
+--Y pensez-vous! mon oncle reconnaîtra l'auteur!
+
+--Soyez tranquille, mon père n'admet que les Classiques. Lamartine,
+Musset et Victor Hugo, dont il n'a jamais voulu lire une traître ligne,
+sont une trinité d'hérétiques en poésie dont on devrait, à défaut de
+leur personne, faire brûler toutes les oeuvres par la main du
+bourreau.--Lire Lamartine! le père de Jocelyn, un livre à l'index, y
+pensez-vous!»
+
+En sortant de table nous nous sommes rendus dans le grand salon. L'heure
+était solennelle; Francine tenait son manuscrit en main. «C'est fait, a
+dit mon grand-oncle Benjamin.
+
+--Oui, oui, ai-je répondu vivement, et je vous demanderai la permission
+de lire l'oeuvre de ma cousine, l'auteur devant être trop ému.
+
+Soit, je t'écoute: Et d'une voix forte j'ai déclamé.
+
+Parle, lampe du Sanctuaire,
+Pourquoi dans l'ombre du saint lieu
+Inaperçue et solitaire
+Te consumes-tu devant Dieu?
+
+Ce n'est pas pour diriger l'aile
+De la prière ou de l'amour,
+Pour éclairer, faible étincelle,
+L'oeil de Celui qui fit le jour.
+
+Ce n'est point pour écarter l'ombre
+Des pas de ses adorateurs;
+La vaste nef n'est que plus sombre
+Devant tes lointaines lueurs.
+
+Ce n'est pas pour lui faire hommage
+Des feux qui sous ses pas ont lui;
+Les cieux lui rendent témoignage,
+Les soleils brûlent devant lui;
+
+Et pourtant lampes symboliques,
+Vous gardez vos feux immortels
+Et la brise des basiliques
+Vous berce sur tous les autels.
+
+Et mon oeil aime à se suspendre
+À ce foyer aérien,
+Et je leur dis sans les comprendre:
+Flambeaux pieux, vous faites bien.
+
+--C'est tout?
+
+--Oui, mon oncle, mais c'est beau. Que dites-vous de la poésie de ma
+cousine?
+
+--C'est un peu court, mais je suis satisfait.
+
+Francine, quand je te disais que tu tiens de moi, mon enfant, tu le
+vois, ça n'est pas plus difficile que cela.--La rime et la mesure y
+sont, ce n'est vraiment pas trop mal pour un début, il y aura des
+corrections à faire et beaucoup, mais, dame! on n'entre pas comme cela
+de plain pied dans le secret des dieux.
+
+J'aurai sans doute du mal à faire un chef-d'oeuvre de ton oeuvre..., mais
+lorsque j'y aurai mis la dernière main...»
+
+Décidément cette dernière main de mon grand-oncle, elle est comme le
+doigt de Dieu... infaillible.
+
+
+
+
+_Le 14 septembre._
+
+
+Aujourd'hui nous avons pêché toute l'après midi.--_C'est la règle
+inflexible des Granges_--tous les jeudis en prévision du vendredi, mon
+grand-oncle tend ses lignes quatre heures durant, au bord d'un clair
+ruisseau. Jeudi il était rêveur, à plusieurs reprises il a abandonné sa
+ligne pour tirer un papier de sa poche et le lire attentivement; c'est
+l'oeuvre de Francine... il y a tant de corrections à faire!
+
+Mon grand-oncle adore la pêche; pendant que son hameçon se promène dans
+l'onde tranquille, sans y rencontrer jamais le plus simple gougeon, sa
+pensée s'envole dans l'espace à la recherche de rimes têtues et de vers
+introuvables. Quand la provision des vers rampants (ne pas confondre
+avec les autres) est épuisée, il revient chez lui heureux de la journée
+qu'il a si bien employée. En rentrant il prend la gazette. Comme il le
+dit fort judicieusement, tout homme qui se respecte doit recevoir au
+moins un journal et connaître les nouvelles du jour. Cependant, il ne
+lit jamais la politique--parce que cela lui tourne le sang, _lui le
+défenseur du trône et de l'autel_ (cliché rococo). Il se contente de
+jeter un coup d'oeil distrait sur les faits divers, qui révoltent en
+général sa nature vertueuse et lui font monter le rouge au front, puis
+il ferme le journal avec la visible satisfaction d'avoir accompli un
+devoir obligatoire, mais pas amusant du tout.
+
+Le jour où il est né, mon oncle Benjamin a dû par mégarde mettre un
+doigt sur l'aiguille du Temps qui a cessé de marcher pour lui.
+
+Sa Muse, ses habitudes et sa personne, qui comptent aujourd'hui
+quatre-vingt-quatre printemps et quatre-vingt-cinq hivers, c'est
+lui-même qui le dit, sont en retard d'un siècle sur l'époque actuelle;
+c'est sans doute pour cela qu'il ne fait aucun cas des inventions
+nouvelles. Aux Granges on est encore au régime de la chandelle, de la
+six à la livre au salon, de la dix à la cuisine, et il n'y a pas encore
+bien longtemps que le suif a remplacé la résine. Mon oncle n'a jamais
+voulu voyager en chemin de fer, cette vertigineuse locomotion lui
+donnerait mal à la tête, il ne connaît que sa berline antique, mais pas
+solennelle, un coche antédiluvien.
+
+Il se fait gloire également de n'avoir jamais _franchi les murs de la
+capitale_. C'est un point d'honneur pour lui. Fi donc, de cette Babylone
+moderne qui _périra par le feu_. Ils étaient trois vieux amis qui
+avaient fait serment de n'y point aller dans ce Paris maudit; l'un d'eux
+s'est parjuré, il est même revenu en déclarant qu'il avait fait un
+charmant voyage et qu'il était prêt à recommencer. Quelle horreur! s'il
+l'osait, mon oncle se signerait avant de prononcer son nom. L'autre ami
+est mort. Il n'y a que M. Benjamin qui ait tenu bon, aussi est-il devenu
+légendaire dans le pays. Benjamin, en voilà un nom charmant quand on a 4
+ans; mais, quand on en a 84, il est tout simplement ridicule.
+
+Ah! ce cher oncle! Ma plume trotte toute seule lorsque je parle de lui.
+Il y a cinq ans il fut au plus mal d'une fluxion de poitrine. Nous
+craignions tous, non sans raison, que ce fût sa dernière maladie. Mon
+oncle demanda à voir l'unique ami d'enfance qui lui restât. Un ami avec
+lequel il avait été lié toute sa vie et auquel il avait rendu mille
+services. C'est singulier, mais il y a des gens qui s'attachent par les
+services qu'ils rendent et d'autres qui se détachent par les services
+qu'ils reçoivent. Mon oncle était donc très attaché à son ami d'enfance
+lequel ne lui témoignait qu'une médiocre reconnaissance. Le bienfait
+pèse aux âmes basses. On envoie la fameuse berline chercher l'ami qui
+demeure à quelques lieues. Celui-ci en robe de chambre et en pantoufles
+se dorlotait au coin du feu en fumant son brûle-gueule et en sirotant
+son petit verre. Il s'habille de mauvaise grâce et maugrée fort contre
+décembre qui a ouvert l'antre du vent et les cataractes de la pluie
+juste le jour où _l'amitié_ l'oblige à sortir. Il part, beaucoup plus
+préoccupé de lui-même que du moribond. Du reste j'ai connu bien des gens
+qui n'ont pas attendu à être octogénaires pour briser dans leur coeur les
+cordes de la sensibilité.
+
+Il arrive, ma cousine se précipite. «Ah Monsieur! venez, je vous en
+supplie, réconforter mon pauvre père; quelques bonnes paroles de vous
+lui feront tant de bien!
+
+--Mademoiselle, dit l'ami en tirant son pardessus, je compatis à votre
+douleur. Je vous remercie d'avoir pensé à moi (la politesse exige
+quelquefois qu'on sache mentir).
+
+Pauvre ami! continua-t-il, à nos âges on ne peut guère espérer... C'est
+un pas difficile à franchir, mais tout le monde s'en tire--et comme
+Francine le regardait sévèrement: C'est le comte de Guiche qui jadis a
+dit cela, Mademoiselle, ce n'est pas moi». Puis entrant dans la chambre
+de mon oncle, il lui prend la main, et lui dit d'un air fort dégagé: Eh
+bien! mon pauvre Benjamin, nous allons donc mourir!... c'est pas la mer
+à boire! c'est pas la mer à boire. Ce fut tout ce que l'excellent ami
+trouva dans son coeur pour consoler le père et la fille. Après ces bonnes
+paroles, il fut s'asseoir au coin du feu, et demanda un grog. Ma cousine
+était consternée.
+
+Cette façon leste de l'expédier dans l'autre monde ne pouvait être du
+goût de mon oncle. Il se regimba. «Hé! l'ami, je n'ai point encore
+bouclé ma malle, répondit-il, et ce n'est peut-être pas moi qui partirai
+le premier.» Le fait est que l'ami est mort depuis et que mon oncle, qui
+nous racontait l'histoire, a terminé en manière d'oraison funèbre--Mon
+Dieu, oui, je me suis fait un dernier devoir d'aller enterrer ce
+gaillard-là, mais en vérité, après l'affection qu'il m'avait témoignée,
+je n'y étais pas obligé.
+
+Jeudi soir après souper, mon oncle, reprenant l'oeuvre de Francine, nous
+a fait part de quelques modifications. «Comprends, compare mon enfant,
+tu vois comme tous les changements que j'ai apportés sont heureux; ce
+n'est qu'un commencement, mais lorsque j'y aurai mis la dernière main...
+
+
+
+
+_Le 16 septembre._
+
+
+Hier nous sommes encore allées, à notre grande joie, nous promener avec
+Francine pendant que mon oncle restait en tête à tête avec sa Muse. Tout
+en marchant, tout en devisant, nous avons été visiter Fanchon, la
+protégée favorite de ma cousine; une bonne vieille qui tourne tout le
+jour son rouet (ce fil c'est son pain quotidien) et la nuit récite son
+chapelet et prie le Bon Dieu pendant les heures qu'elle passe sans
+sommeil. À quatre-vingts ans elle veut encore gagner sa vie. Une légende
+s'attache à sa chaumière.
+
+--Une légende, s'est écriée maman, ah! contez-nous-la. Les légendes sont
+la poésie du passé; les paillettes et les flonflons, les rubans et les
+fleurs enguirlandant les sévérités de l'histoire.
+
+Et Francine a repris en riant. On pourrait l'appeler; la Légende des
+Haricots.
+
+--Par exemple, a dit maman, comme ces deux mots: légende et haricots
+doivent être étonnés de se voir côte à côte. La légende! ce nom éveille
+en l'esprit quelque chose de poétique, de suave, un pénétrant parfum
+d'antan.
+
+--C'est vrai, a répondu Francine, pour les Bretons comme vous, la
+légende c'est un chant, une mélodie, un souvenir des temps passés qui
+vous berce et vous endort sous les ailes de l'imagination.
+
+Le vulgaire haricot!! quoi de moins poétique! Quoi de plus terre à
+terre! la plupart du temps ce nom fait sourire, appelle la plaisanterie
+et provoque l'éclat de rire. Mais cette légende-ci s'élève plus haut et
+je vais vous la raconter. Un souffle mystique passe sur elle et l'on
+oublie le côté prosaïque pour ne voir que le miracle de la Charité.
+
+«Au temps mauvais de la Révolution, le curé du village qui nous touche
+s'en allait un jour dès l'aurore porter à l'un de ses paroissiens malade
+les derniers sacrements, la suprême consolation.
+
+Une forte pluie d'orage avait la veille raviné tous les sentiers et
+transformé les chemins en rivières de boue.
+
+Le bon curé faisait mille détours pour éviter les fossés pleins d'eau et
+les fondrières de la route.
+
+Il était presque arrivé au terme de sa course lorsqu'une mare profonde
+s'offre à sa vue, lui barrant complètement le chemin.
+
+Le curé, craignant moins pour lui que pour le trésor sacré, l'Hostie
+Sainte qu'il porte et ne voulant pas retourner sur ses pas, s'arrête un
+instant fort embarrassé. Il prête l'oreille et croit percevoir un léger
+bruit. En effet, un homme est là qui bêche, c'est Jean, un richard de
+l'endroit, le Coq du village.
+
+Maman a interrompu malicieusement Francine.
+
+--Mes compliments, le Coq du village! j'ai remarqué, en général, que les
+coqs de village sont tous des oies; mais je vous interromps. Continuez.
+
+--Le bon curé hèle d'une voix forte Jean qui semble absorbé dans son
+travail, lui fait part de son embarras, et le prie de vouloir bien le
+laisser traverser son champ.
+
+--Que nenni, Monsieur le Curé, vous m'écraseriez trop de pois, ils
+lèvent à peine et la dernière récolte n'était déjà pas si belle.
+J'voulons conserver celle-ci.
+
+Cette réponse péremptoire n'étonna qu'à moitié le bon curé, il
+connaissait le mauvais caractère de Jean et ses idées révolutionnaires.
+Il n'y avait pas à insister, il restait là, sans trop savoir ce qu'il
+ferait, quand de l'autre côté de la haie, une voix franche et joyeuse,
+l'appelle: «Monsieur le Curé, revenez un peu sur vos pas, prenez par la
+claie (barrière) et passez par mon champ, c'est un grand honneur pour
+moi que Notre-Seigneur le traverse; mes haricots ne s'en porteront pas
+plus mal, bien au contraire, et vous direz au Bon Dieu de les faire
+lever.
+
+--Oui, Pierre, je dirai au Bon Dieu de les faire lever et aussi de te
+bénir toi et ta famille.
+
+Le curé traversa sans encombre le champ et put administrer à temps le
+moribond, propriétaire alors de la chaumière qu'habite maintenant la
+bonne vieille.
+
+Trois mois après, Pierre en cueillant sa récolte de haricots, cette fois
+extraordinairement abondante, fut surpris et charmé en voyant que sur
+chaque haricot, semé blanc, se voyait un ostensoir parfaitement dessiné
+en brun, et depuis tous les haricots provenant de ceux-ci sont marqués
+du même cachet. La charité de Pierre lui avait porté bonheur.
+
+--Oh! oui, elle est charmante, votre légende, j'aurais bien voulu voir
+ces haricots-là.
+
+--C'est très facile, l'espèce en existe toujours; nous en avons à la
+maison, m'a répondu Francine, je vous en donnerai un petit sac, vous les
+sèmerez dans votre jardin et pourrez à votre tour recoller les haricots
+du miracle.
+
+--J'accepte de grand coeur et vous me faites bien plaisir.
+
+Pendant notre sortie, mon grand-oncle, pratiquant les préceptes de
+Boileau
+
+«Sur le métier, remettez votre ouvrage
+Polissez-le sans cesse et le repolissez.»
+
+travaillait la poésie de sa fille.
+
+De l'oeuvre de Lamartine il ne reste plus trace. Son ombre a dû
+tressaillir de cette horrible mutilation. Nous en avons eu une dernière
+lecture après souper. Mon oncle était rayonnant. Les limites de la
+bêtise humaine sont introuvables comme autrefois les sources du Nil, et
+comme mon oncle voulait recommencer en déclamant du geste et de la voix:
+Non, papa, ne parlons plus de _notre travail_, a dit Francine qui
+baillait à se décrocher la mâchoire pour ne pas rire, revenons à vos
+poésies légères; mes cousines partent demain, c'est la dernière soirée
+que nous passons ensemble. Chantez-nous pour finir la ronde que vous
+m'avez dédiée sur l'air: «Au pays de Bretagne». Et mon grand-oncle sans
+se faire prier, passant avec une désinvolture sans pareille de la
+déclamation au chant, a commencé et fini d'une voix chevrotante:
+
+Bergère aimable et joyeuse,
+Chantez-nous donc un couplet.
+Si cela ne vous déplaît,
+Chantez ma fille,
+L'écho des bois redira
+Elle est gentille.
+
+Dans ce séjour agréable
+Où croissent d'aimables fleurs
+Les Belles charment les coeurs.
+Chantez ma fille,
+L'écho des bois redira:
+Elle est gentille.
+
+Veuillez pour ma récompense,
+Moi qui sais tant vous aimer,
+Me donner un bon baiser.
+Chantez ma fille.
+L'écho des bois redira:
+Elle est gentille.
+
+N'allez pas, chère Francine,
+Vous prendre aux jolis filets
+De trop louangeux couplets.
+Chantez ma fille,
+L'écho des bois redira:
+Elle est gentille.
+
+Gardez-vous, bonne fillette,
+D'écouter les vains flatteurs
+Ils sont souvent fort trompeurs.
+Chantez ma fille,
+L'écho des bois redira:
+Elle est gentille.
+
+Pour finir ce verbiage,
+Ces couplets, doux passe-temps,
+Je dirai dansez longtemps,
+Chantez ma fille.
+L'écho des bois redira:
+Elle est gentille.
+
+Ma cousine et maman ont applaudi, moi je n'ai pas eu ce courage.
+
+Oui, c'est à perpétuité
+Que mon cher oncle à la ronde,
+Veut occuper tout le monde
+De sa personnalité.
+
+Cette bonne Francine, elle flatte trop son père, mais elle l'aime tant
+qu'elle ne voudrait pas lui connaître la plus petite imperfection.
+
+Je n'en suis pas là, moi, et je me désopile la rate tout à mon aise en
+l'écoutant. Mais je sens qu'il n'est pas trop tôt que ça finisse, de
+temps en temps mon oncle raffermit ses lunettes, me regarde en face et
+m'apostrophant vivement: «Ah ça! pourrais-tu me dire ce qui provoque ton
+hilarité?» et je reste coite.
+
+Maman, tout en me faisant de gros yeux, vient à mon secours et dit:
+«Vous savez bien, cher oncle, que la jeunesse s'amuse de tout et de
+rien; d'une fleur qui s'effeuille, d'une mouche qui vole de travers...»
+
+Au fond je ne voudrais pas lui faire de peine, le pauvre homme; nous
+partons demain, c'est fort heureux, car le ridicule a fait une si large
+brèche dans le respect que je porte à mon grand-oncle poète, qu'à la
+longue je ne pourrais plus le regarder sans rire!
+
+
+
+
+_Le 17 septembre_.
+
+
+À midi nous étions à Saint-Nazaire, à deux heures nous causions sur nos
+grèves de Saint-Hylax, en costume de bain; Henri nage décidément comme
+un poisson. Je voudrais bien en faire autant; mais, avant d'arriver sur
+nos plages tranquilles, que d'alertes, que d'émotions!...
+
+Ce matin, nous prenons à Nantes le bateau à vapeur pour descendre la
+Loire jusqu'à Saint-Nazaire. Il fait un temps admirable, et le soleil
+est encore si brûlant que nous serons infiniment mieux sur le bateau que
+dans les wagons, où l'on étouffe.
+
+Nous allons avoir l'espace, le grand air, le ciel bleu, la brise
+caressante, le murmure des roseaux qui assurément ne pourront nous faire
+nulle révélation malsonnante, ni trahir aucun secret comme celui, par
+exemple, que leur confia jadis l'indiscret barbier du roi Midas.
+
+Nous arrivons à sept heures sur le quai, le bateau chauffe, quelques
+voyageurs diligents arpentent le pont, et une foule de bancs et de
+pliants, dressés sous la tente, semblent inviter les dames à s'asseoir.
+Comme nous allons être à l'aise, et quelle charmante traversée nous
+allons faire!--Nous nous embarquons, mais sans penser, hélas! que tout
+le monde a fait le même raisonnement que nous, en sorte que voyageurs et
+colis s'entassent bientôt sur le pont avec frénésie. On commence un peu
+tard à s'apercevoir qu'il est temps de refuser les gens et les choses.
+On n'est même qu'à moitié rassuré, tant la foule est compacte. Quelques
+personnes parlent de redescendre et notre bateau, en ce moment,
+ressemble assez à une forteresse assiégée; les assiégeants voulant y
+entrer et les assiégés en sortir. Jusqu'aux dernières vibrations de la
+cloche c'est un tohu-bohu épouvantable; il n'y a plus de place pour
+s'asseoir, on se coudoie debout et les caisses qu'on ne cesse d'empiler,
+s'escaladant les unes les autres, donnent, à notre modeste bateau
+l'apparence d'une montagne flottant sur l'eau. Enfin, un nuage de fumée
+noire et épaisse obscurcit le ciel, la vapeur s'échappe en mugissant, la
+machine s'ébranle... Mais le navire n'est point équilibré, toute la
+charge est sur le pont et ses flancs sont vides; un effroyable roulis se
+fait sentir; les sabords embarquent l'eau; le capitaine monte sur un
+banc et d'une voix de Stentor commande: «Tout le monde en bas, il faut
+remplir les chambres.» Les enfants crient, les femmes pâlissent, les
+hommes murmurent, mais personne ne veut obéir. «Je reste sur le pont,
+pense chacun.»
+
+Les plaintes commencent à s'élever. «S'il y a danger,
+débarquez-nous!--Mais il n'y en aurait pas, reprend le capitaine, si
+vous vous rendiez à mes observations, c'est vous qui allez le faire
+naître.»
+
+Personne ne bouge davantage. «Attends un peu, me dit maman, et tu vas
+reconnaître le fond indiscipliné et frondeur du caractère français: on a
+peur, chacun comprend que l'invitation du capitaine est nécessaire et
+juste, et cependant on ne veut pas céder ni obéir à ce commandant qui,
+en définitive, n'a le droit de donner des ordres qu'aux hommes de son
+bord, et tu vas voir qu'on va se mettre à discuter, oubliant que c'est
+l'action et non la parole qui peut sauver.» À ce moment, en effet, un
+monsieur à cheveux blancs, s'écrie d'un air résolu:
+
+«Vous allez me débarquer, capitaine.
+
+--Mais, monsieur, il n'y a nul danger, c'est un moment de désordre.
+
+--Ça m'est égal, je veux descendre à terre, on ne peut pas me retenir de
+force ici.
+
+--Mais, monsieur, vous allez pousser à l'épouvante, jusqu'à l'émeute,
+vous voyez bien que tout le monde reste et moi-même...
+
+--Ah! par exemple, ceci est trop fort, gronda le monsieur, s'emportant
+de plus en plus, votre bateau serait sur le point de sombrer que vous
+devriez rester à son bord; et, quand tout l'équipage serait en train de
+se sauver, votre devoir vous y enchaînerait encore jusqu'au dernier
+homme. C'est comme un général sur le champ de bataille, continue le
+monsieur s'échauffant toujours davantage et regardant plusieurs
+voyageurs en tenue militaire; c'est comme le mécanicien sur sa
+locomotive, il a entrevu le danger, un conflit est inévitable, il
+pourrait peut-être sauter, s'échapper il est encore temps... mais
+l'honneur le retient à son poste et il doit mourir plutôt que de
+déserter. Chacun doit faire son métier, mais je le déclare ici: nous ne
+sommes pas chair à canon, ni à wagon, ni à poisson, nous sommes des
+passagers qui nous confions à vous et vous répondez de notre vie.»
+
+Toute cette belle tirade s'était éteinte dans le brouhaha croissant; il
+y avait longtemps que le capitaine ne l'écoutait plus.
+
+Nous descendons dans les chambres, quelques personnes nous suivent; mais
+c'était inutile: les hommes du bord avaient reçu l'ordre, à défaut de
+voyageurs, de remplir les cabines de la majeur partie des bagages.
+
+Après quelques mouvements désordonnés, le bateau reprend son aplomb, la
+paix se rétablit, chacun se rassure et peut regarder sans inquiétude
+cette grande route qui marche, ainsi que Pascal appelle les fleuves.
+
+Nous n'avons pas eu d'autre incident, sauf l'aventure inverse de deux
+voyageurs; l'un plein de sollicitude pour les malles qu'on continue
+d'entasser dans les cabines, oublie sa station, et lorsqu'il se
+précipite sur le pont pour descendre, il n'est plus temps, le bateau a
+repris sa marche; l'autre au contraire ne peut monter à bord, il
+accourait au bateau dans une nacelle trop tard pour accoster, il
+gesticulait, criait, jurait dans sa coquille de noix comme un vrai
+diable dans un bénitier. Nous l'avons entrevu une dernière fois, se
+livrant à toutes les marques du plus profond mécontentement; arrivé à
+son paroxysme, c'était une tempête... dans un canot. Il a dû s'enfuir en
+tourbillon.
+
+À Saint-Nazaire, on nous a écorchées vives pour transporter notre simple
+caisse, du bateau à la voiture. «Saint-Nazaire c'est une petite
+Californie, a dit ingénument le commissionnaire, il faut que tout le
+monde y passe.» Et nous avons dû passer sous ses fourches caudines et
+lui payer un tarif... non tarifé.
+
+
+
+
+_Le 19 septembre_.
+
+
+Décidément, nous sommes des amphibies et nous vivons presqu'autant dans
+l'eau que sur terre. Qu'on en juge. Tous les jours, nous prenons deux
+bains qui se prolongent presque indéfiniment et nous pêchons deux ou
+trois heures enfoncés dans les flots jusqu'à la ceinture. Aussi
+crevettes, moules et coquillages de toutes sortes remplissent-ils nos
+paniers de pêche. Autrefois, nous prétendions reconnaître nos crevettes
+même après la cuisson. «C'est moi, disais-je, qui ai pris cette
+belle-là.--Non, répondait mon frère Henri, elle est sortie de mon filet,
+j'en suis sûr, et je vais la manger.--Par exemple! c'est à moi de la
+prendre.» Et pendant que nous discutions si vivement, maman saisissait
+la crevette en litige, la dépouillait délicatement de son écaille rose
+et l'avalait, nous mettant ainsi d'accord, en parodiant la fable des
+Voleurs et de l'Ane, ou mieux encore de l'Huître et des Plaideurs. Pour
+la cueillette des moules qui tiennent dur au rocher, on s'écorche toutes
+les mains, et, malgré les espadrilles, les pieds qui courent sur les
+falaises ne sont pas en meilleur état. Mais, bah! quelques égratignures
+de plus ou de moins, on n'y regarde pas de si près; avec cela nous
+sommes faits comme des Bohémiens en vacances, les pieds pleins de vase
+et du sable jusque dans les cheveux. C'est là le plaisir. Tout à l'heure
+je voyais Henri assis sur un rocher pointu, tout au bord de la mer,
+battant l'eau de ses deux jambes, et je l'ai remercié de me donner ainsi
+en miniature la représentation du colosse de Rhodes.
+
+Ce que j'aime par-dessus tout cette année, c'est de venir le soir
+contempler l'infini, c'est de venir, à l'heure où la terre s'endort et
+où s'éveille le firmament, lire dans ces deux sublimes pages de la
+création, la mer et les cieux! Ce que j'aime, c'est de courir le matin
+les cheveux au vent, les pieds nus sur notre plage sablonneuse, ignorant
+les semis de galets, et de suivre ma pensée qui vagabonde dans
+l'immensité.
+
+Alors, j'écris sur ce sable, fin et brillant, comme les Romains sur
+leurs tablettes, les plus jolies choses du monde, oubliant que la vague
+insouciante va bientôt tout effacer. Ah! oui, je passerais mes jours
+devant l'Océan à la tunique verte, à la ceinture de roches grises,
+agrafée de sable d'or, à suivre son flux et son reflux, à regarder ses
+flots qui coupent en deux l'équateur et qui bornent les deux pôles, à
+contempler ses vagues désordonnées qui se détachent de l'Amérique et
+font 1,800 lieues avant de toucher nos grèves. Ah! c'est comme une
+extase qui s'empare de l'esprit, devant cet immense miroir où le temps
+n'imprima jamais aucune ride durable, et qui n'est pas encore assez
+vaste pour réfléchir la face de Dieu!
+
+Je voudrais pénétrer cette mer, dont le sein fourmille d'êtres inconnus,
+soumis à la grande loi du changement autant que toutes les choses qui
+passent et dépendent du domaine actif de la nature, soit dans le règne
+animal, soit dans le règne végétal. Je voudrais analyser ses plantes
+sans nom, étudier ses animaux sans cesse renaissants et qui viennent se
+jouer à la surface des flots, se baigner d'air et de lumière, ces deux
+sources de vie! Le naturaliste, qui cherche à pénétrer les ombres
+mystérieuses de l'Océan, à découvrir les richesses enfouies dans le fond
+de ses abîmes, n'est-il pas comme l'historien qui essaye d'éclairer
+l'obscurité des âges écoulés?
+
+Chacune de ces lames est comme un berceau. La vie se répand de toutes
+parts dans les couches supérieures, et, pour ces millions de vies, le
+lit de l'abîme est le champ du repos. Et l'on se demande des trois
+livres de la création, quel est le plus beau, de la mer immense, du ciel
+étoilé ou de la terre en fleurs!
+
+
+
+
+_Le 20 septembre._
+
+
+Nos plages se couvrent de plus en plus d'habitations mais, en revanche,
+elles se découvrent de plus en plus de bivalves et de coquillages. La
+solitude, c'était leur salut; maintenant, tout le monde pêche, aussi les
+moules s'en vont. Oui, les moules, qui le croirait, comme les
+hirondelles, se donnent le mot pour émigrer tout d'un coup! Pourquoi? on
+l'ignore; mais, un beau matin, au moment où l'on arrive pour cueillir
+son déjeuner sur un banc couvert encore hier de millions d'individus, on
+entend comme un bruissement dans la mer, comme un mouvement d'ailes
+battant les flots. Les moules viennent de partir, elles ont ouvert leur
+coquille et volent dans le sillon des vagues comme le papillon dans
+l'azur des cieux.
+
+Du reste, elles ne sont pas seules à faire des migrations intelligentes.
+Il y a quelques années, les harengs se pêchaient en grande abondance sur
+des grèves presque voisines des nôtres. Un industriel s'empresse de
+bâtir un vaste établissement, rempli de presses et de machines pour la
+conservation du hareng. Hélas! pour lui ce vaste établissement devint le
+pot au lait de Perrette; il avait rêvé la fortune et ne trouva que la
+ruine. À partir du jour où les machines purent fonctionner, les pêcheurs
+ne rencontrèrent plus un traître hareng; ils avaient disparu comme par
+magie et onques depuis on n'en a revu.
+
+Pour preuve de leur séjour sur nos côtes inhospitalières et désertes, il
+ne reste qu'une grande maison fermée qui intrigue le voyageur;
+naturellement, il s'informe de ce que cela pouvait être, et il apprend
+ce que je viens de dire. Cependant nos moules, malgré leur amour de la
+tranquillité, et bien que nous les tracassions souvent, n'ont point
+toutes déserté nos rives, et aujourd'hui la mer montant très haut et
+descendant très bas, nous sommes allés à la pêche aux moules qui ne se
+découvrent qu'aux grandes marées; celles-là sont infiniment meilleures
+et plus belles que celles des rochers que le flux baigne seulement
+quelques heures et qui restent une grande partie du jour exposées aux
+rayons du soleil.
+
+C'est ce qui a fait dire qu'à l'exemple des huîtres, les moules
+baillent; et, on effet, elles se tiennent hermétiquement closes pendant
+la chaleur, mais, dès qu'elles ont senti les premières vagues, au retour
+du flux, lécher leur coquille, elles s'ouvrent tout doucement chaque
+fois que l'eau revient, et aspirent ainsi la fraîcheur et la vie. Ces
+moules-là vivent donc, mais elles ne s'engraissent pas. Parlez-moi des
+autres, de celles qui demeurent accrochées au fond de l'eau; elles sont
+presque aussi bonnes que les huîtres. Nous avons donc fait une ample
+récolte; nous étions tous là, cueillant, cueillant toujours. Notre grand
+panier débordait; sans doute ce n'était pas grand'chose de le remplir,
+le difficile c'était de l'emporter. Enfin nous réfléchissons que la mer
+est encore bien retirée et qu'en la suivant nous abrégeons notre route
+de plus de moitié: pas de sables fatigant à traverser, pas de rochers à
+contourner ou à escalader, mais une belle plage unie, toute droite, nous
+n'avons qu'à marcher devant nous; c'est ce que nous faisons, je prends
+courageusement le panier, puis chacun le porte à son tour.
+
+Nous nous reposons rarement, mais nous changeons souvent de mains, car
+plus le but se rapproche et plus le fardeau semble s'alourdir. C'est
+l'effet de la fatigue. Enfin nous sommes devant le port Charlotte et
+nous n'avons plus qu'une baie à franchir pour être chez nous, coupons
+toujours au plus court et lançons-nous dans les sables vaseux du rivage;
+le chemin est si lisse et si blanc!... J'ai au bras le panier qui me
+pèse singulièrement; tout à coup le sable cède, j'entre jusqu'à la
+cheville, un effort va me dégager; mais, pendant que je retire mon pied
+droit, ma jambe gauche enfonce jusqu'au genou. J'abandonne le panier,
+espérant plus facilement me sortir de ce mauvais pas; impossible.
+J'enfonce de toutes parts... Je suis entourée de cette traîtreuse vase
+si douce, si chaude, mais si terrible dans ses enlacements; j'en ai
+jusqu'à la taille... chaque mouvement m'engloutit de plus en plus.
+Henri, qui voit mon anxiété et n'a pas fait son trou, arrive à mon
+secours en prenant mille précautions; grâce à son aide, je puis me
+retourner, revenir en arrière, de ce côté seulement est le salut. Je
+suis habillée d'une robe de vase collante, épaisse et bien pesante;
+mais, en comparaison de tout à l'heure, je me trouve ingambe et leste à
+marcher sur une corde raide, comme madame Saqui. Je rentre bénissant les
+divinités marines qui ne m'ont point encore cette fois vouée au trépas.
+«L'expérience est une lumière qui trop souvent n'éclaire que ceux
+qu'elle brûle.» Me voici bien éclairée, j'en conviens, et pas à la
+veille de m'aventurer ainsi à la légère dans ces sables mouvants, qu'une
+marée suffit pour déplacer.
+
+
+
+
+_Le 21 septembre._
+
+
+Hier soir, malgré mon aventure du matin, je suis allée avec maman et mes
+frères à une grande pêche organisée par nos voisins.--La pêche de nuit,
+une fois en passant, a bien son charme, avec accompagnement de lune au
+ciel (l'obscurité est cependant beaucoup plus favorable aux pêcheurs) et
+de lanternes sur terre.--Comme Diogène, on cherche, mais ce n'est pas un
+homme qu'on désire; fi donc! c'est la moindre des préoccupations, ce
+qu'on demande, c'est beaucoup, beaucoup de poissons. À peine les
+dernières mailles de la seine sont-elles sorties de l'eau, que chacun se
+précipite vers la poche; la main qui tient la lanterne parcourt
+fiévreusement tous ses anneaux: les paniers s'ouvrent, les doigts
+s'agitent; il faut saisir le poisson, qui lui se glisse, se faufile,
+s'élance... loin du traître filet pour retrouver la vie dans son
+élément, et dans le premier moment de ce va-et-vient, on pourrait
+prendre les pêcheurs cachés dans l'ombre et le mystère, pour tout,
+excepté pour ce qu'ils sont. N'apparaissent-ils pas, arpentant cette
+plage sans bruit et parlant bas, comme des conspirateurs agités par
+leurs débats? Tous ces gens agenouillés autour des rayons tremblants
+d'une faible lanterne, ne sont-ce pas des voleurs se partageant le
+butin?--Non, non, ne craignez pas, promeneurs nocturnes, voyageurs
+attardés, ce groupe se compose des plus honnêtes gens du monde.
+
+Quand la mer est phosphorescente, c'est un bien autre tableau. Son écume
+est de perles, ses vagues de flammes, et la seine, devenue un réseau
+d'or, disparaît dans des sillons de feu. C'est la pêche merveilleuse,
+mais qui n'en devient pas plus pour cela la pêche miraculeuse, bien au
+contraire, et le poisson défiant, loin de se laisser fasciner par ce qui
+brille, se tient coi dans ses profondes retraites, et se moque bien des
+filets et des pêcheurs.
+
+Trois beaux Parisiens, venus en villégiature dans nos parages, et
+désireux de connaître tous les plaisirs qu'offre la mer, sont apparus à
+cette pêche aux flambeaux et qui oblige à se mettre à l'eau, parés de
+leurs plus beaux atours, comme pour aller au bal, pantalon gris perle,
+habit de gala, chapeau à haute forme, gants frais, souliers vernis! Ils
+espéraient sans doute nous éblouir; eh bien! ils n'ont point réussi, et
+nous nous sommes bien amusés d'eux et de leur toilette, dans laquelle
+ils paraissaient aussi à l'aise que nos poissons dans nos paniers.
+
+Nous attendons des amis qui doivent venir à bord de leur yacht et depuis
+hier nous interrogeons continuellement l'horizon, chaque bateau qui
+passe éveille de nouveaux espoirs, suivis de nouvelles déceptions.
+
+Pourquoi n'arrivent-ils pas? C'est que l'homme n'a point encore
+découvert le secret de commander aux vents et aux flots, et que le
+voyageur qui prend les grandes routes de l'Océan avec ses voiles au vent
+ne peut pas dire, comme celui qui marche par les chemins de la terre:
+tel jour et à telle heure j'arriverai! Cela serait vraiment trop commode
+si l'on pouvait prendre la rose des vents et tenir la corde du côté
+qu'on veut. Un rien dérange l'harmonie, la brise qui tourne, le courant
+qui change, la lune qui s'est mal couchée ou le soleil qui ne s'est pas
+mieux levé, et crac, il n'en faut pas davantage pour grisonner le ciel,
+bouleverser la température si impressionnable des mers et déranger tous
+les projets.
+
+
+
+
+_Le 23 septembre._
+
+
+Nous tenons enfin tout notre monde. «Se voir est un plaisir, se revoir
+un bonheur!» Mais, à peine arrivé, on nous menace de repartir, on est
+venu seulement nous serrer la main, nous dire un petit bonjour. Moi,
+j'espère beaucoup en l'inconstance des flots, dont cette fois je bénirai
+les caprices. Les vents n'ont pas changé et puisqu'ils étaient
+favorables à l'arrivée, ils seront très contraires au départ.
+
+
+
+
+_Le 25 septembre._
+
+
+Hier soir nos amis nous ont fait de longs adieux, le vent n'était pas
+précisément pour eux, mais ils devaient lever l'ancre au premier
+courant, entre trois et quatre heures du matin. Dame! je riais sous
+cape, bien convaincue que l'embarcation resterait en panne toute la
+journée entière et peut-être plusieurs jours encore. C'est ce qui va
+arriver, et pendant qu'elle déploie ses grâces sur place, que ses voiles
+pendent piteusement, sans un souffle pour les gonfler, ce qui, au fond,
+nous est fort agréable, nous allons promener nos hôtes dans nos
+environs. Lundi, grande excursion sur le littoral.
+
+
+
+
+_Le 26 septembre._
+
+
+Nous projetons d'aller à Pornic; ce sera une jolie excursion, mais, en
+attendant, le ciel s'est chargé de nous donner une fête de nuit gratis
+et à domicile. D'abord nous avons allumé nos regards aux clartés de la
+nature. De grandes lueurs couraient dans le ciel, qui en restait tout
+illuminé; ce n'étaient que sillons d'ombres et de lumières jusqu'à
+l'horizon; ces lueurs, ces épars comme on voudra, s'étaient surtout
+emparés d'un gros nuage blanc qu'elles avaient métamorphosé en feu
+d'artifice dont les étincelles, les fusées, les gerbes nous
+apparaissaient dans la sérénité et la transparence d'une nuit
+tranquille, sans le tapage des artificiers et l'odeur de la poudre. Un
+peu plus loin, le gros globe rouge de la lune, (la lune cette amie du
+marin) sortant de la mer, semblait un nouveau phare, ou un ballon
+gigantesque se promenant à la surface des flots; mais bientôt ce sont de
+véritables éclairs précurseurs de la foudre qui court dans le ciel et
+secoue l'air et l'Océan de ses violentes détonations. Là, ce sont des
+déchirements profonds de l'azur, qui semble labouré par un soc de feu;
+ici, ce sont des serpents de flammes qui se tordent et déroulent leurs
+anneaux sans fin. Puis, pendant quelques instants tout rentre dans la
+nuit, pour revenir ensuite avec plus d'éclat encore.
+
+Oui, de tous côtés des milliers d'étincelles se croisent, se choquent,
+s'allument et s'éteignent à la fois, s'en allant et revenant comme une
+folle bande d'insectes lumineux, une troupe de papillons d'or à faire
+rêver aux lucioles d'Italie. La nature, qui ne fait jamais les choses à
+demi, est admirable dans tous ses phénomènes, surtout aux bords de la
+mer, où elle se montre plus grandiose que partout ailleurs.
+
+Hélas! cette scène magnifique s'affaiblit déjà; la lune va changer les
+décors, calmer la foudre et paraître sur son char triomphant. Puis, pour
+lui faire la cour, toutes les étoiles vont se lever sur le passage de
+leur reine, et, demain matin, lorsque le soleil, à son tour couronnera
+de son nimbe d'or le ciel transparent et pur, nous croirons que ce
+violent orage, qui ébranle tout en ce moment encore, n'a passé que dans
+nos rêves.
+
+
+
+
+_Le 28 septembre._
+
+
+Pornic est un petit port de mer maintenant très fréquenté par les
+touristes. On n'y trouve pas le monde mirobolant de Dieppe et de
+Trouville, mais on y rencontre l'aristocratie de l'ouest, et aussi une
+foule de gens avides de repos; ils viennent demander à la mer son air
+vivifiant et réparateur, à la belle nature ses sites verdoyants qui
+défatiguent les yeux du sable brillant des grèves et des lames
+miroitantes de la mer.
+
+La ville de Pornic a une histoire. Son origine remonte dans l'antiquité.
+Il est même permis de croire, d'après les découvertes faites de tombeaux
+romains, d'objets anciens et d'inscriptions multiples, qu'elle avait
+autrefois une certaine importance.
+
+La mer en se retirant n'a plus permis l'entrée du port aux navires de
+grande dimension; mais on est autorisé à penser que jadis les vaisseaux
+pouvaient trouver dans le port de Pornic un abri spacieux.
+
+Un vieux château, ancien castel des seigneurs de Retz, domine l'entrée
+du port. Au temps des guerres de Vendée, des batailles sanglantes furent
+livrées sous ses murs, où les boulets ont laissé leurs traces. Une croix
+de pierre, penchée par le temps, couronne un rocher en saillie sur la
+mer, lieu de sépulture des chouans.
+
+Le château de Pornic n'est pas le seul souvenir subsistant des seigneurs
+de Retz, dont toute la contrée a porté le nom. À quelques lieues d'ici
+se trouve une vieille tour en ruines entourée d'une superbe pièce d'eau
+où des carpes séculaires prennent leurs ébats. On l'appelle la tour de
+Princé. Elle était reliée jadis par un souterrain à un vaste château,
+résidence habituelle des seigneurs de Retz. C'est là que vint souvent le
+célèbre Barbe-Bleue, dont aujourd'hui on raconte encore aux enfants, les
+cruautés et le juste châtiment. Le gardien de la tour conduit les
+visiteurs dans un bois, oui, dans un bois où il montre des îles séparées
+les unes des autres par des ponts-levis. Jadis les fossés étaient
+remplis d'eau; actuellement ils sont à sec, et les îles, que l'on
+appelait les _îles enchantées_, ne se distingueront bientôt plus. La
+légende, toute frissonnante, assure que, dans chaque île, Barbe-Bleue
+enfermait une de ses femmes. Les vieux du pays racontent que dans leur
+enfance les demeures de ces femmes étaient encore debout.
+
+Mais revenons à Pornic. L'ancienne ville elle-même, propre et
+gracieusement plantée sur une colline, s'augmente chaque année de
+chalets, villas, cottages de toutes sortes; si cela continue, une pointe
+déserte où l'herbe jaunit et où aucun arbre n'a jamais pu pousser, la
+pointe de Gourmalon, ne tardera pas à former une sorte de faubourg.
+
+De Pornic à Sainte-Marie, on rencontre trois plages, celles du Château,
+de Noveillard et des Grandes-Vallées, qui sont pendant toute la journée
+les lieux où l'on se retrouve et où l'on vient s'asseoir. Une jolie
+promenade, sorte de terrasse sur la mer, y conduit en suivant les
+détours accidentés de la côte.
+
+Les environs de Pornic sont très pittoresques. À Paimbeuf, l'embouchure
+de la Loire présente un aspect majestueux. Saint-Gildas est l'une des
+pointes les plus avancées dans l'Océan.
+
+Si on va à la Bernerie, on passe devant l'habitation de l'un des
+Charette. C'est là, sous des quinconces de tilleuls, que fut décidée la
+dernière insurrection vendéenne. La mer en cet endroit se retire à
+plusieurs kilomètres au moment de la marée basse.
+
+
+
+
+_Le 30 septembre._
+
+
+Hier matin, à six heures, par le plus beau temps du monde, nous avons
+gagné la grande route à la Vequerie, où nous devons prendre le véhicule
+loué à Saint-Nazaire, pour la course d'aujourd'hui. On entend un
+roulement lointain: «C'est notre coche! s'écrient les impatients.» Non
+c'est une affreuse carriole. D'ailleurs ce serait arriver trop juste
+ensemble, calmons-nous. Mais nos oreilles sont au guet... Ecoutez ce
+trot prolongé, ces grelots bruyants: quel est cet équipage encore caché
+dans un nuage de poussière? Hélas! c'est la diligence de Pornichet; et,
+pour nous faire prendre patience, mon frère Henri, qui a quelquefois un
+mot d'à-propos, la mémoire heureuse, nous répète cette jolie fable de
+Gaudy:
+
+Clic, clac, clic, holà, gare, gare!
+La foule se rangeait,
+Et chacun s'écriait:
+Peste! quel tintamarre!
+Quelle poussière! Ah! c'est un grand seigneur,
+C'est un prince du sang--c'est un ambassadeur!
+La voiture s'arrête; on accourt, on s'avance:
+C'était... la diligence!
+Et... personne dedans.
+Du bruit, du vide. Ami, voilà, je pense
+Le portrait de beaucoup de gens.
+
+Sans doute, c'est le portrait de beaucoup de gens, mais ce n'était pas
+celui de notre diligence, car elle était pleine de voyageurs; en nous
+apercevant ils ont mis leur tête curieuse et inquiète aux portières,
+s'imaginant sans doute que nous allions demander place. Enfin, le même
+bruit se renouvelle, et cette fois c'est bien notre voiture, un grand
+omnibus à douze places au moins.--Nous ne sommes que dix et nous nous
+installons à l'aise, bien disposés à voir et à retenir, et je puis
+ajouter à rire, en parlant de la jeunesse.
+
+Nos petits chevaux vont comme le vent. Nous nous arrêtons à Escoublac,
+un bourg qui n'a absolument rien à montrer, et dont le nom n'éveille
+l'attention du présent qu'en souvenir de son passé, l'ancien Escoublac
+ayant été envahi petit à petit par les sables qui ont tout englouti de
+leurs vagues montantes jusqu'à l'extrême pointe du clocher. On a pensé
+que les plantations et les semis de pins maritimes qui croissent
+partout, même sur la roche nue, pourraient seuls les endiguer, et l'on
+s'est mis à l'oeuvre; mais sept cents hectares de dunes ne se
+renouvellent pas en un jour. Jusqu'à présent, trois cents hectares
+seulement ont été ensemencés, et il faudra le travail constant de la
+nature et des années pour transformer ces éternelles plages de sable
+mouvant et brûlant en forêts verdoyantes. Il faudra revenir bien des
+fois à la charge lorsque les graines n'auront pas levé ou qu'elles
+auront été balayées par les rafales; mais, quoi qu'il en soit et malgré
+les larges places encore vides çà et là, ces plaines, qui avaient paru
+si désolées à maman, il y a vingt ans, lorsqu'elle visitait ce pays pour
+la première fois, lui sont apparues aujourd'hui couvertes d'un léger
+feuillage; la réverbération du soleil n'éblouit plus les yeux et tous
+ces pins chevelus, sans cesse agités, répétant la plainte monotone du
+vent, vous bercent de leur douce harmonie et semblent inviter au repos.
+Désormais ces lieux ne seront plus un affreux désert, s'avançant
+toujours et que l'homme doive fuir, puisqu'on est arrivé au résultat
+désiré, celui d'interrompre la montée envahissante des sables que rien
+jusqu'alors n'avait pu arrêter.
+
+À huit heures et demie, au son du fouet et des grelots qui faisaient
+accourir tous les gamins, nous franchissions la grande porte de
+Guérande. Nous entrons dans cette vieille ville forte, comme il n'en
+existe peut-être pas deux en France, et si bien conservée que, sur dix
+tours qui formaient sa défense, neuf sont encore intactes. Nous suivons
+le chemin de ronde de ses fortifications, une jolie promenade plantée et
+toute moderne, mais qui pourrait bien avoir été jadis un premier mur
+d'enceinte. La ville de Guérande, position très importante, fortifiée à
+plusieurs reprises et principalement par Jean V, duc de Bretagne, fut
+fondée au VIe siècle. Elle subit plusieurs sièges; prise en 1342 par
+Louis d'Espagne, en 1373 par Duguesclin, elle fut vainement assiégée en
+1379 par Olivier de Clisson, et en 1489 par le maréchal de Rieux. Un
+célèbre traité y fut conclu, celui par lequel la Maison de Blois cédait
+ses droits sur la Bretagne aux comtes de Montfort. La ville de Guérande
+eut donc ce grand honneur et elle le dut à une bien petite cause. Oui,
+cette ville fut choisie parce que les conférences avaient lieu en mars
+1365 pendant le carême et qu'à Guérande on trouvait facilement du
+poisson. Le traité fut signé le 12 avril dans l'église Saint-Aubin et
+les partis en firent solennellement l'observance sur l'évangile et à
+genoux devant le Saint-Sacrement exposé sur l'autel. Le comte de
+Montfort jure sur son âme et les députés de Jeanne de Penthièvre sur
+l'âme de leur Dame. Oui, cette ville, avec ses maisons tassées dans ses
+rues étroites, ses lourdes portes et ses hautes murailles, conserve une
+physionomie féodale des plus remarquables, un cachet du temps passé
+qu'on ne retrouve plus. Ses fossés, quoiqu'à moitié comblés, sont encore
+remplis d'une eau épaisse où mille plantes aquatiques se développent
+capricieusement; le lierre, parure des ruines, escalade ses grands murs,
+qu'il couronne d'une chevelure brillante et le feston régulier des
+créneaux se détache au milieu des broderies légères et charmantes de son
+feuillage persistant. Ah! ce beau lierre, toujours vert et qui semble
+puiser sa jeunesse dans la vieillesse même de ces sombres remparts
+noircis par le temps, me présente une image saisissante de la vie, faite
+de mélange, de contraste, de faiblesse et de force.
+
+Guérande a quatre faubourgs aboutissant à ses quatre portes qui se
+nomment les portes Vannetaise, Saint-Michel, Bizienne et Saillé. Nous
+avons aperçu dans le faubourg Saint-Michel, celui par lequel nous sommes
+arrivés, le petit Séminaire et l'hôpital, deux établissements assez
+considérables, mais que nous n'avons pas eu le temps de visiter.
+
+La bonne ville de Guérande, en tout temps, est très calme, sans commerce
+ou à peu près; mais l'été c'est une ville tout à fait morte, les
+vieilles familles nobles qui ont continué de l'habiter la quittant à
+cette époque pour la campagne ou la mer.
+
+Nous avons commencé par l'église. N'est-il pas tout naturel, lorsqu'on
+parcourt ville et village, de faire la première au Bon Dieu.
+
+L'église, autrefois collégiale, est fort belle. On y voit dans une
+chapelle de bas côté, à moitié souterraine, un tombeau renfermant les
+cendres d'un seigneur de Carné de la Touche et de sa femme. Ils sont là,
+représentés de grandeur naturelle, et sculptés dans un granit sur lequel
+le temps n'a pas de prise; elle, dans sa robe de grands atours, lui,
+vêtu d'une armure, car, après avoir été premier maître d'hôtel de
+François II, duc de Bretagne, il fut ensuite attaché au service de sa
+fille, la duchesse Anne, en qualité de chevalier d'honneur.
+
+Quelques tableaux nous ont encore intéressés, puis nous sommes montés
+dans le clocher, réparé dans le style de l'époque, et d'où la vue
+s'étend fort loin.
+
+En sortant de cette belle église, nous avons aussi remarqué dans un
+parfait état de conservation, à droite du grand portail, l'ambon ou
+chaire extérieure, du haut de laquelle le clergé, dont le pouvoir
+temporel était alors aussi étendu que le pouvoir spirituel, faisait
+entendre la parole sainte ou lançait des monitoires à la foule réunie.
+
+Cette église garde encore un précieux souvenir; elle fut le lieu choisi
+pour signer, en présence de hauts et puissants personnages, le célèbre
+traité de Guérande, dont je viens de parler. Ce traité termina la guerre
+civile dont la Bretagne était déchirée depuis la mort de Jean III par
+suites des prétentions de Charles de Blois et de Jean de Montfort à sa
+succession.
+
+Nous avons également visité la chapelle dédiée par ce dernier à
+Notre-Dame-la-Blanche. Une plaque de marbre gravée d'or rappelle ce
+fait; en face, une madone indique l'époque à laquelle cette chapelle a
+été rendue au culte, après la Révolution, et restaurée par les soins du
+maire, comte de Pélan.
+
+On nous a raconté quelques légendes intéressantes pendant que nous
+parcourions les rues désertes de la ville, où vraiment nous nous
+promenions un peu comme dans le palais de la Belle au Bois dormant, sans
+rencontrer personne. Bref, je trouve Guérande beaucoup plus peuplé de
+ses morts que de ses vivants, beaucoup plus animé par les souvenirs du
+passé que par les événements du présent.
+
+Nous déjeunons en déclarant le pain de Guérande le meilleur du monde, et
+puis, fouette cocher! Nous mettons pied à terre pour visiter l'église de
+Saillé; mais, hélas! nous n'y avons pas vu, comme maman à son premier
+voyage, une belle noce dans tout le pittoresque et la vérité du costume
+national. Non, tout s'en va, les vieilles coutumes et les vieilles
+traditions! Les paludiers actuels, oubliant leur origine saxonne et les
+habitudes que leurs pères avaient maintenues pendant des siècles, ont
+francisé leurs modes. Adieu les larges braies et les guêtres blanches,
+les culottes bouffantes et les gilets étagés, les chapeaux et les
+souliers à boucles d'argent; la blouse et la casquette sont en train de
+tout niveler sous leur forme démocratique, et c'est toujours très mal au
+Présent de renier ainsi le Passé.
+
+Mais revenons à l'église, que nous n'avons point examinée. Hélas! rien
+n'y retient, rien n'y charme le regard; les murs sont nus, l'autel à
+peine fleuri et le bon Dieu y est bien mal logé, ainsi que dans toutes
+les pauvres églises de campagne. Là encore, pendant sa vie,
+Notre-Seigneur continue ses leçons d'humilité; il ne vint jamais à la
+recherche de la richesse et du luxe. Non, ce qu'il demandait, alors
+comme aujourd'hui, c'est l'ample moisson des coeurs. Sur le dernier
+pilier, presqu'à la sortie de l'église, nous avons cependant remarqué un
+grand tableau, aussi affreux qu'ancien, représentant, d'après
+l'historien de Bretagne d'Argentré, le mariage en 3es noces, du duc Jean
+V le Vaillant avec Jeanne de Navarre, l'an 1386. L'inscription du
+tableau fait encore connaître qu'en deuxièmes noces ce prince breton
+avait épousé une Jeanne de Hollande, et en 1res noces Jeanne, fille
+d'Edouard III roi d'Angleterre.
+
+Nous reprenons notre course; à une demi-lieue du bourg de Batz, au
+milieu des salines qui répandent les émanations les plus exquises de la
+violette, il nous vient par instants des bouffées d'une odeur âcre qui
+sent le brûlé. Les plus clairvoyants croient apercevoir un gros nuage de
+fumée s'élever du bourg de Batz. Mais n'est-ce pas plutôt l'effet des
+brumes de midi qui, par les jours de chaleur, enveloppent d'un voile si
+épais l'horizon? Et ces senteurs désagréables ne proviennent-elles pas
+des champs d'oignons qu'on récolte en ce moment et qui longent la route
+des deux côtés? Cette plante potagère, l'oignon, est, à l'heure
+actuelle, l'un des grands produits de ce pays-ci; et lorsqu'on rencontre
+par hasard ces caravanes, devenues si rares, de paludiers conduisant de
+grandes mules chargées de hauts paniers, il ne faut pas s'imaginer que
+ces paniers contiennent du sel ou de la sardine comme autrefois; ils
+sont remplis d'oignons qu'on va échanger, tout au fond des campagnes,
+contre du blé noir. Jadis l'exploitation du sel enrichissait toute cette
+contrée, devenue très pauvre depuis que les sels de mine ont remplacé
+les sels marins. Nous nous sommes laissé dire qu'un _oeillet_, qui valait
+300 fr. au temps prospère, s'offre à présent pour 6 francs. C'est à n'y
+pas croire; aussi beaucoup de salines sont-elles abandonnées. On
+n'aperçoit plus ces blancs monticules à perte de vue, comme les tentes
+d'un immense camp, mais çà et là épars, quelques tas de sel coupés à de
+longs intervalles par une haute montagne de terre grise, rappelant les
+tumulus si nombreux encore dans le Morbihan; cette montagne n'est point
+un sarcophage recouvrant l'urne des cendres et les armes du guerrier.
+Non, elle renferme tout prosaïquement la récolte de trois ou quatre
+années de sel, que le propriétaire ne peut vendre et qu'il recouvre de
+terre pour sa conservation. Donc, tous ces braves habitants échelonnés
+depuis Saillé jusqu'au Croisic, en passant par Batz, en sont réduits,
+pour vivre, à planter de l'oignon, pêcher de la sardine et exploiter les
+baigneurs de bonne volonté.
+
+Hélas! le nuage entrevu n'était point une illusion, mais une triste
+réalité; l'incendie dévore une maison au bourg de Batz. On fait la
+chaîne, deux pompes jouent et nous voyons tomber pêle-mêle dans la rue
+des bottes de foin calciné et les meubles qu'on jette par les fenêtres.
+Ne nous arrêtons pas davantage, puisque nous ne pouvons être d'aucun
+secours. Ces flammes, qui ne sont pas celles d'un feu de joie,
+répandraient beaucoup de sombre sur notre rapide voyage lequel, jusqu'à
+présent, tient toutes ses promesses.
+
+Voici le Croisic; une petite déception nous y attend, le port est à sec.
+On peut y descendre et s'y promener à pied. Franchement, rien de plus
+affreux! Autant ses nacelles légères, ses jolis bateaux sont élégants
+lorsqu'ils se balancent au gré de la vague et du vent qui gonfle leur
+voile blanche, autant ils semblent piteux et mal à l'aise, sans toile,
+sans cordages et couchés de côté sur le sable jaune ou la vase noire.
+Ils ont l'air d'une nichée sans plumes jetée hors du nid. Décidément, la
+mer est aussi nécessaire au port que le feuillage à la forêt. Tout le
+monde a voulu aller jusqu'au bout de la jetée, longue d'un kilomètre, et
+se déployant comme un ruban. À ce moment, la flottille des pêcheurs
+apparaissait; bientôt la sardine, si jolie quand elle est fraîche, si
+pimpante dans ses écailles d'argent où se jouent toutes les couleurs de
+l'arc-en-ciel va tomber par milliers des bateaux dans de minces
+corbeilles. On les rangera ensuite, couche de sardine, couche de sel,
+dans de grands paniers de voyage.
+
+Le Croisic est une petite ville assez commerçante; il y a plusieurs
+fabriques de conserves et de salaisons. L'air qu'on y respire n'est pas
+précisément délicieux; rien ne le purifie complètement, pas même les
+grandes brises de mer, qui demeurent insuffisantes à emporter les
+émanations combinées de l'huile et du poisson. Nous avons tout visité:
+et le confortable établissement de bains installé pour charmer et
+retenir tous les âges et les deux promenades plantées qui commencent et
+finissent la ville d'un côté, le _Mont Esprit_; de l'autre, par
+opposition sans doute, le _Mont des Nigauds_, et bien nigaud, en effet,
+celui qui ferait de ce lieu sa promenade favorite, la vue y est tout à
+fait bornée, tandis que du _Mont Esprit_ le panorama est très étendu. On
+a devant soi la mer infinie, à ses pieds la ville, plus loin les
+maisonnettes blanches et les chalets rouges qui s'échelonnent sur le
+rivage jusqu'au bourg de Batz et prennent auprès de son clocher les
+proportions de châteaux de cartes; enfin, tout à fait dans le lointain
+et fermant l'horizon, Guérande avec ses bois sombres et ses crêtes
+élevées. Je ne vois rien à dire de particulier sur la vieille église
+régulière et bien entretenue du Croisic, si ce n'est que son ancienneté
+même est un titre de plus à la vénération des fidèles.
+
+À quelque distance en mer se trouve le beau phare appelé la _Tour du
+Four_. Nul anachorète n'a une vie plus sévère que celle de ses gardiens,
+jetés sur un rocher au milieu des flots, seuls, sans communication avec
+personne et ne voyant, à l'exception de quelques visiteurs l'été,
+d'autres visages humains que celui du douanier qui vient tous les quinze
+jours renouveler leurs provisions.
+
+Le Croisic possède une école d'hydrographie, fondée par l'un de ses
+enfants, Pierre Bouguer, né en 1698. Après avoir remporté plusieurs prix
+sur des questions scientifiques, il fut choisi, en 1730, avec Godin et
+La Condamine, pour aller au Pérou déterminer la figure de la terre. On a
+de lui plusieurs ouvrages de mérite, et il fut le créateur de la
+photométrie.
+
+Notre itinéraire marque plus d'une étape encore. En marche donc pour la
+plage Valentin, située à moitié route entre le Croisic et le Bourg de
+Batz, c'est la plus belle, la plus fréquentée puisque c'est là que, des
+deux côtés, on vient se baigner en foule.
+
+Nous rencontrons les pompes et pompiers qui reviennent en bon ordre,
+l'incendie est terminé; mais nous retrouvons bientôt les malheureux
+occupés à reconnaître leurs meubles, et nous apprenons des détails bien
+tristes. Le brasier a été allumé par des enfants jouant avec des
+allumettes dans un grenier à foin; un petit garçon de trois ans a été
+brûlé jusqu'à la ceinture et se meurt dans les atroces douleurs d'une
+trop lente agonie. Les locataires sont sans gîte et le propriétaire
+n'était pas assuré!
+
+Chacun de nous s'est empressé de remettre son offrande. Sans doute
+l'obole du passant est bien peu de chose pour soulager cette infortune,
+cependant il ne faut pas oublier que les rivières se font des petits
+ruisseaux... il y a tant d'étrangers en ce moment, que les secours ne
+pourront se faire attendre longtemps.
+
+L'antique église de Batz est bâtie dans de belles proportions; je
+regrette pourtant l'irrégularité de l'intérieur, la nef principale étant
+accompagnée de deux bas-côtés à droite, tandis qu'à gauche il n'en
+existe qu'un, ce qui nuit à l'ensemble et choque le regard. On visite
+plus loin, et se baignant presque dans l'Océan, une chapelle abandonnée
+qui remonte à plusieurs siècles. Elle est du plus pur style gothique; en
+contemplant l'élégance de ses colonnes aériennes, la délicatesse de ses
+rinceaux fouillés dans un dur granit que l'habileté de l'artiste a su
+pétrir comme une cire molle, on se prend à rêver du passé et à regretter
+que ce beau monument ne soit plus qu'une ruine.
+
+Nous eussions voulu voir le costume national dans tout son éclat,
+rencontrer quelques beaux paludiers sous le harnais traditionnel. Bah!
+on ne les retrouve plus, ces intéressants personnages... qu'en
+coquillages ou en photographie. En parcourant les rues irrégulières de
+ce bourg, qui ne connut jamais le cordeau, nous passons devant une
+chaumière où nous apercevons une belle dame occupée à dessiner une jeune
+paludière en costume de mariée. Notre premier mouvement est d'entrer,
+beaucoup moins pour voir l'artiste que pour voir le modèle. Mais, au
+moment de franchir le seuil, une vieille se précipite à notre rencontre:
+«Arrêtez, dit-elle, n'entrez pas, c'est la comtesse de Bretagne qui
+peint ma fille!» Comment, il y a encore une souveraine de Bretagne?
+
+Nous avons cru la bonne femme folle; mais point, elle raisonnait
+parfaitement la chose, qu'elle croyait certaine; et le jeune monde
+s'animant, ça n'a plus été qu'un chassé-croisé de demandes et de
+réponses, d'autant plus amusantes qu'elles étaient plus imprévues.
+Vraiment, il n'y a que la langue qui ne s'use pas en marchant. Nous
+avons bien vite compris que la vieille n'était pas insensible à
+l'argent, et qu'à l'aide de quelques pièces blanches on pouvait
+facilement manier ses paroles et ses actions; cela nous refroidit un
+peu. D'ailleurs, ce colloque moqueur ne peut se prolonger sans devenir
+impertinent pour l'artiste, qui s'est rapprochée et commence à prêter
+l'oreille, et les gens bien élevés tiennent toujours à être polis, tout
+autant pour eux-mêmes que pour les autres. Au lieu de nous attarder
+davantage, songeons que le temps marche. Le soleil, qui n'attend
+personne, s'avance grand train, et l'inconnu nous appelle encore.
+Bientôt nous allons apercevoir le Pouliguen. La route est charmante, le
+grand chemin qui rattache entre elles toutes ces agréables stations de
+bains, si rapprochées les unes des autres, se déroule devant nous comme
+un long ruban blanc liseré de vert quand il traverse bois et prairies,
+festonné de bleu quand il côtoie la mer; cette course rapide et variée
+renferme tous les enchantements de la vue.
+
+Descendons, nous sommes arrivés. Le vieux Pouliguen, avec ses cabanes de
+pêcheurs, ne nous retiendra pas! mais ce qui va nous plaire, ce sont les
+ravissantes villas semées de tous les côtés, c'est le joli bois sombre
+qui s'élève à droite, entre la ville et l'Océan. Allons nous y asseoir.
+L'ombre et la fraîcheur nous attendent dans ce bois charmant, un peu
+trop encaissé peut-être, puisqu'il n'a aucune vue. Mais ici est-ce
+défaut ou qualité? Il me semble que c'est un mérite, et l'on est bien
+aise, dans un lieu où l'immensité de la mer vous saisit à chaque pas, de
+s'y dérober quelques instants. Les promeneurs ne sont pas très nombreux
+au milieu du jour, mais nous rencontrons beaucoup de bonnes et quantités
+d'enfants, fervents habitués, partout et toujours, de toutes les
+promenades; voici également le marchand de plaisir, qui connaît les bons
+endroits et suit les enfants à la piste comme un fin chasseur de gibier.
+Il vient nous tenter à notre tour, et chacun veut tirer et gagner bon
+nombre de ces petits cornets friables et dorés qui m'ont toujours semblé
+découpés dans la feuille légère d'un papier parfumé, mais au demeurant
+fort agréables au goût.
+
+Nous passons sans transition du bois à l'église toute neuve, toute
+fraîche, toute parée, qui fait honneur au pays. Saint-Nazaire devrait
+être singulièrement humilié de voir ainsi la bourgade donner l'exemple à
+la ville; mais, dame! il se montre bien plus préoccupé des richesses de
+la terre que de celles du ciel; il se bâtit des bassins, des docks, des
+hôtels; les églises viendront plus tard.
+
+Il est cinq heures. Les estomacs commencent à battre le rappel. En route
+pour Pornichet. Nous longeons les dernières dunes plantées d'Escoublac.
+Nous traversons deux ou trois villages inconnus, et nous arrivons à la
+Baule, station balnéaire qui se fonde sur l'admirable plage s'étendant
+du Pouliguen jusqu'à Pornichet. Si la mode s'en empare la Baule
+deviendra la ville des villas.
+
+Nous touchons Pornichet, un port assez mal niché à mon avis. Un bouquet
+d'arbres nous invite au repos; arrêtons-nous ici, comme dans le
+_Chalet_, et mettons le couvert à l'ombre de ces nombreux sapins si bien
+nommés maritimes, puisque ce sont les seuls arbres qui s'acclimatent à
+vivre les pieds dans le sable, la tête sous un soleil de plomb, rarement
+arrosés et rafraîchis seulement par les grandes brises de l'Océan qui
+ébranlent bien plus qu'elles ne caressent.
+
+Le soleil, qui s'était voilé d'un léger brouillard à la mer montante,
+nous fait ses adieux à travers de vrais rayons d'or. La soirée est
+délicieuse, le temps calme, pas un souffle, aucun bruit; seul, l'Océan
+alangui se mourant sur la grève. La meilleure manière d'allumer
+l'esprit, c'est d'éteindre la faim. On mange d'abord en silence, puis
+toutes les langues se délient à la fois. Un peu plus on allait chanter
+et danser dans ce bois où il est même défendu d'entrer, ce que nous
+n'avons lu qu'en le quittant, fort heureusement. Louise, une de mes
+amies, s'animait de plus en plus, elle riait à gorge déployée et
+bavardait comme l'oiseau blanc et noir. Ne me sentant pas du tout à
+l'unisson de cette joie bruyante et sans raison d'être, je me suis
+rapprochée de maman qui, elle aussi, m'a trouvée trop raisonnable: «Bah!
+m'a-t-elle dit, ne lui reproche pas de rire et de jaser, ne la plains
+pas de ne rien voir et de ne rien entendre; crois-moi, assez vite
+viendra l'heure de la pensée longuement réfléchie... Laisse-la jouir et
+jouis toi-même de cet heureux âge, de la saison printanière où l'on
+regarde sans voir, où l'on écoute sans entendre. Que dis-je? on entend
+la voix de la jeunesse qui répète au coeur ses plus brillantes chansons.
+Ah! celle-là domine toutes les autres voix, tous les tumultes
+extérieurs, tous les bruits de la terre qui viennent à peine effleurer
+l'âme... Oh! laisse les lèvres de Louise sourire et chanter, ces lèvres
+insouciantes qui, plus tard peut être, se plisseront amèrement.
+
+Nous remontons en voiture, et cinq minutes après, au grand trot de nos
+chevaux, nous faisons notre entrée à Pornichet. Le fouet claque, les
+grelots carillonnent, les essieux gémissent, la voiture bourdonne; mais
+quel est ce misérable fracas, comparé à celui que nous percevons tout à
+coup...
+
+Il est sept heures: baigneurs et baigneuses, en costumes éclatants, se
+promènent au sortir de table et entourent une troupe d'acrobates qui
+font une parade assourdissante au son de la caisse, du fifre et du
+tambour. Notre bande se sépare en deux; les plus jeunes, mes frères et
+leurs amis, grimpent sur le haut de l'omnibus pour mieux dominer la
+scène; les autres vont se promener sur la plage et donner un coup d'oeil
+aux habitations. Le château Vauthier, qui les couronne et qui nous
+semble très beau, nous attire par l'élégance de son galbe imposant et,
+pour l'examiner de plus près, nous abrégeons le chemin en faisant une
+vraie course au clocher, à travers des vignes sablonneuses et des
+buissons épineux. En effet, ce château est superbe avec ses cinq tours
+élancées, et son fronton gracieusement sculpté au milieu de la
+principale façade flanquée de deux poivrières. Il semble énorme, et son
+aspect deviendrait tout à fait sévère sans la blancheur de sa robe. Il
+est tard, il faut partir, le frais et la nuit arrivent comme s'ils se
+tenaient par la main. Tout le monde se case à l'intérieur du coche et
+plus d'un oeil se ferme doucement, invité au sommeil par le balancement
+régulier d'une rapide locomotion. La route paraît plus longue dans
+l'obscurité, on se rend moins compte des lieux et des distances. «Nous
+avons dépassé la Vequerie, le conducteur nous amène à Saint-Nazaire,
+s'écrie Louise, qui se réveille tout à fait pour nous faire cette belle
+révélation. Nous avons un moment d'incertitude et de crainte; mais
+rassurons-nous. C'est à peine si nous avons atteint la _Tour
+d'Aiguillon_. Voici le _feu tournant du Commerce_, et tout là-bas l'oeil
+rouge du spectre blanc; c'est ainsi que nous appelons le phare
+_Ville-ès-Martin_. À mer haute, sur sa pointe avancée, il se trouve si
+loin de terre qu'il ressemble à un grand fantôme se promenant sur les
+eaux. Nous descendons à point; le ciel nous inonde de ses clartés
+pendant que nous regagnons Saint-Hylax. Il est neuf heures, et la
+fatigue étant débarquée avec nous, chacun prend son bougeoir et se hâte
+de regagner sa chambre avec l'espoir de continuer en rêve les péripéties
+d'un jour si bien rempli.
+
+
+
+
+_Le 2 octobre._
+
+
+Hier nous nous sommes longuement reposés, et le repos succédant à
+beaucoup de mouvement et de bruit, c'est encore du plaisir. Ce matin, je
+me suis réveillée après un somme de douze heures; j'avais fait le tour
+du cadran sans m'en douter. Mais à seize ans, le sommeil est une
+marchandise dont on a toujours à revendre, et l'on est bien loin de se
+plaindre comme le financier de La Fontaine:
+
+Que les soins de la Providence,
+N'eussent pas au marché fait vendre le dormir
+Comme le manger et le boire.
+
+J'avais quelque loisir avant le déjeuner et comme je sentais ma plume
+toute guillerette et frétillante entre mes doigts, j'ai pris mon cahier
+pour y consigner une journée charmante et tout à fait à part que
+jusqu'ici je n'avais pas eu le temps d'écrire. Il s'agit des noces d'or
+de nos voisins, Monsieur et Madame C..., fête très belle, très touchante
+à laquelle nous avons assisté dernièrement.
+
+Bien des ménages célèbrent leur vingt-cinq ans d'hymen, les noces
+d'argent; mais se retrouver ensemble, à cinquante ans de distance pour
+recevoir de nouveau la bénédiction du prêtre, c'est bien rare. C'est un
+long bail qu'un demi-siècle, même avec la vie, à plus forte raison avec
+le mariage. Dieu réservait ce bonheur d'une longue union à M. et Madame
+C... Ils étaient là comme au premier jour, l'un près de l'autre, au pied
+de l'autel et nous avons admiré leur belle tournure et leur bonne santé.
+Je pense qu'ils étaient presque aussi heureux qu'à pareille heure il y a
+cinquante ans; alors, sans doute, c'était la jeunesse et l'espérance,
+que rien ne remplace; mais c'était aussi l'inconnu, le travail, la lutte
+pour la vie. Que d'inquiétudes pouvaient se grouper dans l'azur de leur
+ciel bleu! Que de craintes pouvaient apparaître comme un point noir à
+l'horizon vermeil de ce jeune couple qui commençait les affaires, riche
+seulement de bonne volonté et des dix mille francs de dot que chacun
+apportait! Heureusement que dans ce mince bagage, pour une route aussi
+longue, la boîte de Pandore avait trouvé place à côté des fortes
+qualités qui domptent le sort. Aussi quel contentement intime ils ont dû
+éprouver en revenant en arrière jusqu'au point de départ! Que d'actions
+de grâce ils ont dû rendre au Seigneur qui a béni leur travail et leur a
+accordé la fortune et la santé! Cependant il y a une lacune dans ce
+bonheur qui semblerait complet, si le bonheur parfait était de ce monde.
+Leurs deux filles sont bien là, mais sans descendance, et quand on a la
+joie d'assister à la cinquantaine de ses parents, cela veut dire qu'on
+n'est pas précisément de la première jeunesse, et que de ce côté-là il
+n'y a plus d'espoir.
+
+Après la messe, on a chanté le _Te Deum_; le marié et la mariée ont dû
+signer à la sacristie avant de quitter la jolie église de l'Immaculée,
+qui n'avait jamais vu pareille fête; puis la noce a défilé deux par deux
+comme elle était entrée. Cette touchante cérémonie eût été plus
+solennelle encore si Mgr de Nantes avait pu arriver à temps pour offrir
+le saint sacrifice, comme on l'avait espéré; mais il n'a pu venir que
+pour le dîner de famille, très nombreux et très gai, paraît-il. Nous n'y
+assistions pas, et pour cause: les seuls membres de la famille étant au
+nombre de cinquante. Mais les amis et les connaissances de la côte
+avaient tous été conviés pour la fête de nuit, vraiment délicieuse; tout
+était de la partie; le ciel étoilé, la mer phosphorescente et le parc
+illuminé de flammes multicolores qu'une brise aimable caressait sans les
+éteindre. Nous avons eu des moments féeriques à nous croire transportés
+dans les jardins d'Armide. Toutes les corbeilles de fleurs étaient
+entourées de cordons de feu; les gynériums pleuvaient de l'or, les
+marguerites reines s'étoilaient de diamants, les roses et les
+héliotropes mêlaient à leurs flots de parfums des flots de lumière. La
+pièce d'eau elle-même était lumineuse, et l'on aurait pu croire que,
+dans chaque creux de rocher, dans chaque coquille nacrée, un gros ver
+luisant avait élu domicile. Puis, tout à coup, une longue traînée de
+paillettes rouges a sillonné l'espace: le feu d'artifice commençait.
+Toutes ces fusées, lancées presqu'en même temps, ressemblaient à des
+comètes chevelues et échevelées qui se poursuivaient quelques instants
+dans le ciel pour venir s'éteindre dans la mer. Les feux de Bengale
+s'allumaient de tous côtés: ici, comme des nappes d'eau moirée d'argent;
+là, comme de petits Vésuves en miniature, lançant de leurs cratères
+microscopiques la lave et les étincelles brûlantes. Toutes ces teintes
+donnaient aux arbres, aux fleurs, aux gazons, les nuances les plus
+suaves, les plus indéfinies et revêtaient soudain des couleurs de
+l'arc-en-ciel les groupes assis ou promenant. C'était un éclair, un
+rayon, puis tout rentrait dans l'ombre pour en ressortir de nouveau sous
+des aspects variés. Le château lui-même a changé de décors; un immense
+feu de Bengale a brûlé au faîte de la grande tour, animant la campagne
+qui semblait sortir du sommeil aux approches d'une aurore merveilleuse;
+puis l'habitation est rentrée dans la nuit, recevant à son tour les
+reflets lumineux du jardin, jusqu'au moment où les salons se sont
+ouverts à deux battants. Il était dix heures, la brise semblait
+fraîchir, les yeux étaient satisfaits et les appartements se sont
+remplis des invités, au nombre de cent environ. Bientôt le thé,
+accompagné de mille friandises, a été servi avec une recherche, une
+élégance généralement inconnues à la campagne, et l'on a terminé par la
+_jarretière de la mariée_: un flot de rubans de sucre blanc et rose, qui
+s'est déroulé à l'infini et dont chaque convive a pu prendre une large
+part.
+
+Ce soir-là je suis rentrée ravie, j'ai fait des songes d'or, mon sommeil
+ayant continué cette belle fête, même aujourd'hui c'est l'imagination
+encore tout éblouie de ce que j'ai vu que j'écris ces charmants
+souvenirs, bien persuadée cependant qu'ils ne s'échapperont jamais de ma
+mémoire.
+
+Cette après-midi nous sommes allés au bain avec notre voisine et ses
+jeunes enfants, qui courent et folâtrent au milieu des vagues, sans peur
+aucune, comme ils s'amuseraient sur une pelouse. Ah! quelle différence
+avec les enfants qu'on amène des grandes villes, tout les saisit. C'est
+à se demander si ces bains dont ils sortent pâles et grelottants leur
+sont salutaires. Ici c'est différent et ces jolis enfants avaient l'air
+de chérubins, avec leurs cheveux blonds comme les épis, leurs joues
+fraîches comme les roses, enveloppés d'un élégant costume de flanelle
+blanche liserée de bleu, et je comprenais le regard d'amour de leur mère
+suivant toutes ces jeunes têtes rieuses, tous ces petits corps sortis
+brûlants de la mer froide. L'air buvait dans un baiser les dernières
+perles du bain ruisselant de leurs épaules avec cette fraîcheur
+délicieuse et parfumée de la pluie retombant de la corolle d'un lis
+après une matinée d'orage. Ils avaient des frissons roses, des
+transparences de sang sous une pulpe de fleur, des délicatesses
+merveilleuses de tissu, et, à travers l'épiderme souple et satinée de
+leurs petits bras potelés, je voyais courir des veines bleuâtres, comme
+les pousses inextricables et vigoureuses d'un jeune arbre.
+
+Pendant qu'ils s'habillaient, je regardais arriver plusieurs beaux
+navires rentrant au port. Le plus grand de tous, un transatlantique,
+m'était apparu d'abord comme un léger brouillard. Sur la terre, j'en
+voyais autant. Une fumée floconneuse sortait des habitations humaines,
+déroulant ses spirales dans l'azur; au fond de l'horizon, c'était encore
+la même fumée, signalant la trace et la marche de l'homme, cette fumée
+image de sa vie! Il naît, il se dresse, il avance, il va, vient, court,
+s'élance, passe et repasse avec ses ardeurs, ses volontés, ses passions,
+ses espérances, et tout à coup, comme cette fumée, il s'évanouit sans
+rien laisser de son fugitif passage!...
+
+Je n'aurais pas voulu m'arracher à ce spectacle grandiose, mais on
+proposait de remonter au jardin et de s'asseoir à l'ombre des vieux
+chênes. Là, d'ailleurs, ma rêverie pouvait se continuer. Ne nous
+disent-ils pas les plus charmantes choses, les fils et les filles de
+l'air; les papillons brillants et les mouches légères butinant à tous
+les calices? n'ont-ils pas aussi leur langage joyeux, les parterres
+odorants et les vergers pleins de promesses?
+
+Oui, les grappes vermeilles alourdissent les pampres qui traînent à
+terre, les pommiers et les poiriers s'affaissent sous le poids de leurs
+fruits, et tous ces beaux plants n'ont guère qu'une quinzaine d'années.
+Maman peut dire: «Je les ai plantés, je les ai vus naître,» et moi, je
+reste tout étonnée de la rapidité de la végétation, de la diligence de
+dame Nature et à faire grandir ici tous ces jeunes arbres.
+
+Nous buvons le jus de notre vigne, un vin modeste qui, sans doute, ne
+vaut pas le lacryma-christi (hélas! le Christ n'a pas versé de ces
+larmes-là sur toutes les plages), mais que nous trouvons très agréable
+tout de même. D'ailleurs, avec le temps et les soins, notre crû ne peut
+aller qu'en s'améliorant, nous l'espérons du moins, et l'espérance c'est
+le flambeau de l'avenir. «La Confiance dans l'avenir éclate dans tous
+les actes de la vie de l'homme. Il ne plante pas seulement pour
+lui-même, il espère donner de l'ombrage à ses enfants. S'il désire être
+père, c'est pour perpétuer son nom et revivre dans les rejetons de son
+sang rajeuni; s'il allume son génie au feu de la création, aux
+merveilles de la terre et des cieux, au souffle de la science et des
+arts, c'est afin que sa mémoire, comme une étoile glorieuse s'élevant
+au-dessus de son enveloppe mortelle, brille sur le monde et sur son
+tombeau. Son âme au Ciel se réjouira alors des bienfaits qu'il aura
+répandus sur les hommes.» «Il faut le reconnaître, l'homme vit par ses
+espérances autant que par ses souvenirs; portant ses regards de
+l'horizon qui se rapproche vers celui qui s'éloigne, il tend sans cesse
+une main au passé et l'autre à l'avenir. Il continue son existence par
+sa famille et ses labeurs, double lien unissant toutes les générations
+entre elles, établissant cette grande loi de la solidarité.» «Si la
+pensée de l'homme n'avait pas franchi les bornes de la vie, si elle
+s'était renfermée dans le cercle étroit où il s'agite, il n'aurait
+entrepris, dans la prévision d'une fin inévitable, que des ouvrages
+proportionnés à l'incertitude et à la brièveté du temps; mais il sait
+que l'oeuvre commencée ne restera pas inachevée, qu'une autre main
+viendra remplacer sa main absente, et il travaille avec ardeur. Voilà ce
+qui constitue la vie indéfinie du genre humain à travers les siècles qui
+se succèdent et se déroulent sans cesse vers l'éternité.»
+
+
+
+
+_Le 3 octobre au soir._
+
+
+L'Océan gronde sourdement, et pourtant le ciel est beau. Ah! c'est
+pendant ces grandes colères, qui viennent se briser contre la falaise ou
+s'apaiser sur un sable mouvant, que l'on comprend davantage les sublimes
+harmonies de la création, où tout est réglé par l'Intelligence Suprême.
+
+Nous arrivons de Saint-Marc, un point de grandes roches et de grosse
+mer, qui va se peuplant de plus en plus chaque année. Nous avons visité
+le beau bateau de sauvetage insubmersible, tout construit en acajou, et
+pouvant contenir au moins trente personnes, sans compter l'équipage;
+celui-ci se compose de dix marins intrépides dont la conduite en
+plusieurs occasions a été admirable.
+
+Le voilà donc ce grand canot sur son lourd chariot qui doit le conduire
+à la mer comme le canon sur son caisson qui doit le conduire à la
+bataille. Lui aussi, comme le canon, il est prêt à marcher au champ
+d'honneur, à lutter contre tous les éléments déchaînés qui vont livrer
+bataille à l'énergique résistance de la force et de la volonté humaines,
+souvent trop faibles devant leur aveugle fureur. Son pointeur c'est le
+pilote, qui va commander les manoeuvres, non pour faire comme l'artilleur
+l'oeuvre de la mort, mais au contraire une oeuvre de vie et sauver les
+victimes déjà aux prises avec l'infernale puissance. Ah! ce combat qui
+l'attend me semble le plus terrible de tous, car il va marcher contre
+l'inconnu, seul, dans la nuit peut-être, sans se dissimuler que la
+retraite est parfois impossible et qu'aucun autre secours ne peut
+arriver.
+
+Nous avons aussi visité la trop modeste chapelle de Saint-Marc et
+remarqué en revanche son grand nombre de restaurants et de cabarets.
+L'un d'eux s'intitule l'_Entrée de la Loire_. Vraiment, pourquoi se
+faire marin d'eau douce devant cette mer orageuse? Pourquoi se faire si
+petit devant cet espace si grand? Parler de la Loire, c'est bon à
+Nantes, mais pas ici, devant l'infini. Et pourtant j'aime les fleuves,
+je m'intéresse à leur histoire, que les flots jaseurs et familiers
+racontent en passant. Ils naissent d'une goutte d'eau tombée de la fente
+d'un rocher ou sortent d'une humble source cachée sous la mousse verte
+et le cresson en fleur. Alors ce sont de petits ruisseaux joyeux qui
+courent en gazouillant sur les cailloux polis et le sable argenté, ne
+disant pas grand'chose encore, puis leur voix devient douce et
+plaintive, chantant maintes idylles écoutées avec recueillement par les
+saules au front incliné. Après cela, ces mêmes voix grandissant
+deviennent sévères; les flots s'augmentent, s'étendent sur les bords
+fleuris, se gonflent entre les rives de granit, mugissent sous les
+arches des ponts et viennent se mêler à la vie turbulente des cités;
+ensuite, ils quittent la ville, se déploient avec majesté dans de vastes
+plaines, les montagnes se sont déchirées pour les laisser passer, et ils
+arrivent enfin à la mer, c'est-à-dire à l'immensité, à l'oubli, qui
+prend leurs souvenirs avec leurs ondes. Ils se précipitent dans cet
+antique abîme où l'oeil plonge éperdu et plein d'extase, où la pensée
+nage dans l'espace et se perd dans les profondeurs infinies de la
+contemplation! La vie apparaît comme dans un songe, et le passé toujours
+vivace ramène dans le même flot les heures fortunées ou douloureuses de
+l'existence. Souvenirs! phares plus brillants que ceux qu'on voit
+illuminer la mer et qui, chaque fois qu'on regarde en arrière, se
+rallument dans la nuit du passé! Hier après dîner, je suis restée tard
+sur la grève, retenue par le charme puissant qui naît de l'approche du
+soir, alors que le soleil caresse d'un dernier regard la terre qu'il
+semble quitter à regret. Après une journée très chaude encore, il est
+délicieux de se reposer dans la nuit, d'aspirer tous les parfums au
+souffle de la brise, de suivre du regard les Cieux qui s'éveillent et
+d'écouter doucement les harmonies de la terre qui s'endort. C'est le
+murmure du flot qui chuchote avec la plage, c'est l'aboiement lointain
+du chien qui ramène le troupeau, c'est le dernier frôlement de l'oiseau
+qui ploie son aile...
+
+Joachim le plus vieux pêcheur de la côte qui s'en allait après une pêche
+fructueuse, s'est arrêté pour me souhaiter le bonsoir et nous avons fait
+un brin de conversation. La mer était phosphorescente: «Eh bien!
+Joachim, vous qui aimez tant la mer, vous devez la trouver bien belle
+avec toutes ces paillettes d'or.
+
+--D'abord je la trouve toujours belle.
+
+--Vous ne trouvez pas étrange cette mer qui semble charrier des flammes
+plutôt que des vagues?
+
+--Si, mademoiselle, mais j'ai vu jadis lorsque j'étais matelot à bord de
+la _Marie-Louise_ un grand navire de commerce, j'ai vu quelque chose de
+bien plus étrange, j'ai vu un navire aimanté...
+
+--Joachim, un navire aimanté! mais c'est un phénomène alors que vous
+avez vu.
+
+--Oui, mademoiselle, c'est ce qu'ils disaient tous à bord et le
+capitaine appelait ça une série de phénomènes magnétiques.
+
+--Mais c'est intéressant, contez-moi ça, Joachim, je vous écoute.
+
+--Mademoiselle, c'était un 1er août, je n'ai point oublié cette date,
+notre navire fut complètement enveloppé par un nuage phosphorescent qui
+aimanta toutes les parties, tous les objets en fer du bord.
+
+Le bâtiment, les hommes de l'équipage étaient comme «enduits d'une
+couche de feu».
+
+Les marins à ce moment se précipitèrent à l'habitacle: l'aiguille de la
+boussole avait des oscillations de l'amplitude de celle d'un éventail
+mécanique!
+
+Ils voulurent, alors, sur l'ordre du capitaine, changer de place, des
+chaînes qui traînaient sur le pont... Impossible de les remuer, bien
+qu'elles ne pesassent pas plus de soixante livres chacune.
+
+Chaînes, boulons, goujons et barreaux, tous les objets en fer du bord,
+en un mot, étaient aimantés et adhéraient au pont, comme s'ils y avaient
+été vissés.
+
+Le nuage électrique était si épais, que le navire dut suspendre sa
+marche; on ne voyait, en effet, rien au delà du pont, qui paraissait
+être une masse étincelante de feu.
+
+Tout à coup, la phosphorescence commença à décroître, le nuage s'éleva,
+puis abandonna le navire, d'où nous le suivîmes de l'oeil, s'éloignant
+sur la mer.
+
+Ah! je me rappellerai toujours cette chose extraordinaire et le
+saisissement de tout l'équipage.
+
+Le vent fraîchissait beaucoup il était temps de rentrer, mais je suis
+restée encore quelques minutes. Joachim venait de reprendre sa marche
+lorsqu'une barque silencieuse et que j'entrevoyais à peine glissa devant
+moi. Soudain de cette barque légère, de ce frêle esquif, une voix que,
+de plus près, au milieu des critiques d'un salon ou des exigences d'un
+théâtre, on eût froidement entendue, une voix, dis-je, s'est élevée,
+sortant du sein des ondes comme si la mer charriait des flots
+harmonieux; c'était quelque chose de vague, d'aérien, d'insaisissable,
+comme un écho, un rêve, un soupir; ce chant devenait si suave, si
+mystérieux dans cette nuit profonde, que j'ai pensé à des voix
+surnaturelles murmurant un langage inconnu, comme celui que soupirent
+les sylphes dans l'air, les génies sur les eaux, les fleurs à la
+prairie, les feuilles à la forêt, et pendant que la nacelle fuyait et
+que la voix s'éteignait, mon âme s'est envolée vers les sphères où
+l'harmonie est née, d'où elle est descendue: des Cieux!
+
+Peut-être est-ce ma dernière soirée passée dans la solitude, à
+contempler l'infini, car ces jours-ci de nouvelles excursions nous
+appellent encore, et les vacances qui vont prendre fin auront été bien
+employées jusqu'au bout. Nous allons voir les forts et les phares qui
+nous entourent, visiter un transatlantique à Saint-Nazaire et les
+chantiers de la Compagnie.
+
+
+
+
+_Le 6 octobre_
+
+
+Les phares nous ont vivement intéressés. Cette lumière qui s'allume dans
+l'ombre n'est-elle pas comme l'oeil vigilant de la Mère-Patrie qui veille
+sur ses enfants et leur indique le chemin? cette lumière qui brille dans
+la nuit sur la terre n'est-elle pas soeur de l'étoile qui luit aux Cieux,
+et ne devient-elle pas comme elle une étoile de salut? Toutes les deux
+dirigent vers le port, l'une les voyageurs de la vie, l'autre les
+naufragés de la mort... Oui, tous ces feux de différentes couleurs,
+fixes ou tournants, ont été disposés de façon à indiquer, d'une manière
+sûre, la voie à suivre et les écueils à éviter aux navires ballottés
+dans les ténèbres et l'inconnu.
+
+Nous avons visité les trois phares de notre voisinage; après avoir gravi
+les longues spirales de leur escalier, on nous a introduits dans la
+lanterne et l'on a fait mouvoir devant nous, pour les feux mobiles, le
+mécanisme ingénieux qui les fait tourner. Cette lanterne circulaire,
+haute et large de plusieurs mètres, se compose de panneaux en cristal,
+épais comme une planche, sans défaut, sans tache, et si nets que c'est à
+se demander s'ils existent vraiment, tant le regard les traverse sans
+difficulté; aussi la lumière, se décomposant, se grossissant et se
+reflétant dans ces prismes merveilleux, se projette-t-elle à de grandes
+distances, à plusieurs lieues en mer. Tout l'intérieur est éblouissant
+de propreté, le cuivre reluit comme l'or. L'extérieur est imposant de
+solidité. Cependant, telle est la force des ouragans que ces tours,
+bâties de blocs de granit et qui semblent inébranlables sur leur roc
+profond, oscillent parfois de plusieurs centimètres pendant les
+tempêtes. Les gardiens se sentent bercés, comme les marins dans leur
+cabine, c'est presque le roulis. Ils sont donc au nombre de deux, les
+braves gens attachés aux phares et chargés d'alimenter soigneusement,
+chaque nuit, la grosse lampe qui doit brûler depuis le coucher du soleil
+jusqu'au matin; ce sont les modernes gardiens des feux sacrés, avec
+cette différence des anciens, qu'ici on rencontre des gardiens par
+douzaine, c'est une place très enviée, tandis que l'antique Rome avait
+bien de la peine à trouver six vestales seulement parmi sa nombreuse
+population.
+
+Du haut de la tour du Commerce, élevée de huit étages, le panorama est
+immense et le regard s'étend à perte de vue sur les coteaux accidentés
+de Savenay et l'horizon sans limites de l'Océan.
+
+Le phare Ville-ès-Martin, bien moins haut, a été construit sur l'extrême
+pointe d'un amas de récifs où maman a vu un navire talonner et
+s'engloutir en quelques minutes.
+
+Celui d'Aiguillon indique également, des écueils à fleur d'eau et la
+baie de la Courance, où il ne fait pas bon s'aventurer. En ce lieu
+sauvage, composé de sables mouvants et de rochers terribles, l'Océan
+gronde toujours et l'on voit encore à marée très basse les mâts d'un
+grand vaisseau qui vint se perdre ici, il y a bien années, par une
+sombre nuit d'hiver.
+
+Ce phare d'Aiguillon, construit d'après les ordres et sous le
+gouvernement du duc d'Aiguillon en Bretagne, en a gardé le nom. Il eût
+été à désirer que ce duc, qui fut si universellement détesté dans notre
+cher pays, n'eût pas laissé d'autres traces de son passage que des
+souvenirs de ce genre-là. Malheureusement pour son honneur, l'histoire a
+raconté l'accusation portée contre lui devant le Parlement de Bretagne
+et ses démêlés avec l'éminent procureur général René de Caradeuc de la
+Chalotais.
+
+Au moment de partir, les gardiens nous ont présenté un grand registre
+que l'on fait signer aux visiteurs. Beaucoup de noms sont suivis de
+réflexions généralement assez sottes, et cependant ces personnes-là ont
+cru bien faire sans doute et se montrer spirituelles. Non, quoi qu'on en
+dise, l'esprit ne court les rues nulle part, ni à la campagne, ni à la
+ville. Le gardien chef de la tour d'Aiguillon est un demi-sauvage: pris
+enfant à l'âge de quatorze ans par une horde africaine, après le
+naufrage du Saint-Pol, navire à bord duquel il était mousse, il ne dut
+qu'à sa très grande jeunesse d'avoir la vie sauve. Un vieux chef, s'y
+étant intéressé, le défendit contre les autres, qui voulaient tout
+simplement le manger. Il est resté jusqu'à l'âge de trente-trois ans
+dans cet horrible pays, et il raconte les choses les plus étranges sur
+les moeurs et les habitudes de cette tribu toute primitive et composée
+d'individus n'ayant aucune idée de civilisation. Ils vivent presque
+comme des animaux, couchant sur le sable, en plein air, et ne se
+nourrissant que de poisson séché au soleil. Ils n'adorent rien, pas même
+les astres, et naissent et meurent sans la moindre notion de Dieu, ni de
+l'âme. Oui, ce pauvre homme a vécu dix-neuf ans de cette vie
+épouvantable! Ses bras sont ornés de tatouages ineffaçables, ses narines
+ont été percées pour y suspendre des anneaux, et l'une de ses oreilles,
+toute trouée, portait un ornement si lourd qu'elle s'est allongée jusque
+sur l'épaule; le plus grave de tout ceci est la blessure qu'il garde à
+la jambe et qui ne cicatrisera jamais. C'est pendant son sommeil qu'on
+lui a fait cette entaille avec une arête empoisonnée, pour le punir
+d'avoir voulu goûter d'un certain poisson réservé aux vieillards.
+
+Sans doute, il est fort heureux d'avoir été rendu à son pays et à la
+civilisation; mais il avait presque oublié sa langue, et il y a une
+foule de choses qui l'étonnent au plus haut point, par exemple, de ne
+pouvoir prendre ce qui lui convient dans les boutiques et d'être
+toujours obligé d'avoir de l'argent en poche pour se procurer ce qu'il
+désire. Avec cela, il est d'un appétit féroce: douze sardines crues lui
+font six bouchées, et parfois, pour exprimer ses sentiments, surprise,
+peine ou plaisir, il pousse des cris qui n'ont rien d'humain. Sa vie a
+été écrite, et cette petite brochure se vend à son profit; c'est une
+manière honnête de recevoir l'aumône, et nous nous sommes empressés de
+l'acheter à ce pauvre diable, qui se hâte de l'offrir.
+
+Quant aux forts enfouis en terre, suivant les principes de Vauban,
+cachés et entourés de talus gazonnés, et qui doivent défendre l'entrée
+de la Loire, ils paraissent d'abord de peu d'importance. On a baissé le
+pont-levis pour nous faire entrer, et cela m'a fait sourire, aussi bien
+que le raisonnement prolixe des gardiens pour démontrer l'utilité de ces
+forts, leur nécessité même. Au fond, je crois qu'ils ne parlaient si
+bien qu'au point de vue de leur intérêt particulier, car ces braves gens
+semblent jouir d'une vraie sinécure dans leur jolie maisonnette entourée
+d'un jardin. Ils n'ont d'autre travail que de maintenir en bon ordre les
+piles d'obus et de boulets, et de fourbir de temps à autre les canons
+paresseusement couchés sur leurs affûts.
+
+Revenons maintenant à Saint-Nazaire. Tout un monde se meut dans les
+ateliers de la Compagnie transatlantique, c'est un brouhaha et un
+mouvement perpétuels. Les machines fonctionnent avec rapidité; ici, dans
+les fourneaux ardents, divers métaux se fondent; là, le fer rougit et se
+tord; partout le marteau et l'enclume font leur besogne. Quant aux
+transatlantiques eux-mêmes, ces magnifiques vaisseaux qui connaissent
+tous les mondes, ils sont la dernière expression de la science et du
+luxe: de la science, lorsqu'on s'arrête devant ces immenses machines
+fonctionnant avec une régularité si admirable, et du luxe, lorsqu'on
+considère tout le confort que renferment ces villes flottantes.
+
+Ces grands navires semblent fiers et majestueux, même au repos; mais
+lorsqu'ils arrivent au port des contrées lointaines, ils doivent
+paraître mille fois plus beaux encore. Ah! quelle doit être l'émotion
+des exilés qui saluent le drapeau national de ce navire qui va les
+ramener au pays! Quelle doit être leur joie de toucher ce pont qui est
+un morceau de la terre natale, de poser le pied sur le sol flottant de
+la Patrie!
+
+En considérant ce vaste port de Saint-Nazaire, encombré de bâtiments
+grands et petits, portant les couleurs de tous les pays, en entendant
+sur tous les points un langage rappelant celui de la tour de Babel, on
+comprend la nécessité qui a fait creuser un second bassin dans cette
+ville neuve, si importante déjà, et qui n'était, il y a un demi-siècle
+qu'un pauvre village, un nid de pêcheurs perdu dans les flots. En
+regagnant le quai, notre attention s'est concentrée quelques instants
+sur un beau trois-mâts, coquettement pavoisé, toutes voiles dehors et se
+préparant à partir. Deux officiers se promenaient sur le pont, et voici
+la jolie petite histoire qu'on nous a racontée à leur sujet: ils sont
+marins et cousins, naviguant sur le même bateau, l'un comme capitaine,
+l'autre comme second. Il est bon d'ajouter qu'ils sont liés comme des
+frères; jeune, d'humeur joyeuse, le second, un farceur s'il en fut, se
+trouve toujours prêt, à bord comme à terre, à jouer mille tours. Voici
+donc l'un de ses exploits: après une traversée des plus longues et des
+plus pénibles, où l'on n'a eu pendant les quinze derniers jours que de
+mauvais lard salé à manger, on arrive enfin, il y a quelques semaines, à
+Saint-Nazaire, à l'aurore d'un beau jour, d'été. Pendant que le
+capitaine s'occupe de régler le déchargement du navire, le second court
+dans la famille annoncer l'heureuse arrivée. «Ma tante, dit-il à la mère
+du capitaine, faites-nous un repas homérique, un festin de roi; à onze
+heures, nous viendrons déjeuner. Votre fils n'a qu'une idée fixe depuis
+qu'il approche de terre, c'est de manger du lard, du boudin, de la
+saucisse.» La brave femme ne se le fait pas dire deux fois; elle
+dévalise la charcuterie voisine. À l'heure dite, le capitaine, au bras
+de son cousin, le sourire et le cigare à la bouche, l'oeil brillant de
+plaisir, lui disait en se rendant à la maison: «Nous allons donc nous
+mettre sous la dent autre chose que cet affreux lard qui me soulevait le
+coeur; cette viande de porc, je ne pourrai plus la manger d'ici
+longtemps, ni même la voir.»
+
+On se met à table. La bonne mère est radieuse, le potage s'avale
+gaiement. À peine la vaste et traditionnelle soupière est-elle emportée,
+qu'on voit apparaître sur la nappe blanche une belle andouille noire qui
+s'enroule sur sa purée de haricots verts, comme un boa sur l'herbe fine
+des prés indiens. Elle est escortée de deux plats enguirlandés de
+boudins et de saucisses. «Enfin, pense le fils qui veut se consoler de
+ce premier mécompte et qui grignote du bout des lèvres la charcuterie
+maternelle, la saucisse a du bon, elle stimule le palais, ouvre
+l'appétit et porte à boire, c'est l'usage de commencer ainsi.» Mais,
+grands dieux! à ce premier service en succède un second, qui laisse le
+marin aussi stupéfait sur sa chaise que si quelque requin de Chine ou
+quelque vieux crocodile du Gange venait de faire irruption dans
+l'appartement: sur la table, à droite, une magnifique côte de lard sort
+d'une ceinture de choux verts, comme un fort entouré de murailles, du
+sein d'une forêt; à ses pieds un cordon de saucisson s'arrondit comme le
+fossé sombre des remparts, tandis qu'en face d'elle, à gauche, se dresse
+en pyramide un gros pâté de cochon. Le centre est occupé par une énorme
+_arbelèse_ rôtie, nageant dans son jus: une mer de saindoux. Ceci est le
+couronnement du festin. Horreur! le fils recule épouvanté. Un moment,
+chacun est anxieux. Le cousin lui-même, qui commence à trouver qu'il est
+allé trop loin, et qui ne s'attendait pas à voir son menu si fidèlement
+rempli, se sent fort mal à l'aise... Heureusement le trio avait l'esprit
+bien fait, le capitaine surtout. On s'est expliqué en riant: «Moi qui
+croyais lui faire tant de plaisir!» répétait la bonne mère toute
+déconcertée, et qui, dès l'après-midi, retournait aux provisions. À six
+heures, un fin dîner, uniquement sorti des mains de la bouchère venait
+raccommoder tout le monde, si tant est qu'on fût un peu fâché, l'humeur
+et l'estomac, et faisait oublier au milieu de mets recherchés les
+désappointements du matin.
+
+Nos dernières courses aux forts, aux phares et aux transatlantiques se
+sont effectuées en nombreuse compagnie, entre autres, les trois beaux
+Parisiens venus à notre pêche de nuit. S'ils font fi de la seine et du
+filet, ils ne dédaignent pas l'arme à feu, et nous les voyons souvent
+partir en guerre, comme défunt Marlborough, avec cette différence que
+l'ennemi doux et inoffensif qu'ils poursuivent sont de beaux oiseaux: la
+blanche mouette, l'alcyon noir, les goélands timides et les graves
+cormorans. Les gros marsouins qui chassent continuellement le mulet sur
+nos plages les préoccupent encore beaucoup et ils rêvent d'en tuer au
+fusil, oubliant que leurs balles s'aplatiront comme des boulettes de mie
+de pain sur le cuir chagriné de ces mammifères.
+
+Ils ont commencé par dire beaucoup de mal de la mer, par gémir des
+brouillards intenses que la Manche et l'Océan tissent à perpétuité comme
+un voile épais s'étendant sur la Bretagne, ils se sont plaints des
+remous, de cette mer agitée toujours en mouvement, sans repos, sans
+trêve et qui ne peut rester un instant tranquille. Ils disent encore:
+«On forme des projets; on va excursionner, le temps est superbe. Soudain
+un gros nuage arrive de l'Océan; il pleut à torrent. Nous nous
+désolons...--Faites pas attention répond un marin presque souriant,
+c'est la marée montante qui amène ce nuage-là, ça ne va pas durer.
+
+--En effet, le soleil reparaît, mais six heures après, voilà le ciel qui
+s'obscurcit encore, l'averse recommence et le marin de reprendre du même
+ton: «Faites pas attention ce ne sera rien, c'est la mer qui baisse
+entraînant à sa suite les nuages du continent. Que voulez-vous,
+Messieurs, faut ben en prendre son parti, la Bretagne a le privilège des
+douches pluviales...
+
+--Et continuelles, mon brave, n'est-ce pas?».
+
+Oui, ces beaux messieurs, qui ne sont pas coutumiers de la mer, se sont
+d'abord étonnés de tout; aujourd'hui, ils semblent se familiariser avec
+le mugissement des flots, avec le flux capricieux, tantôt s'affaissant
+avec mollesse sur le sable d'or, tantôt fouettant de son écume de neige
+les sombres rochers.
+
+Ils découvrent maintenant mille poésies dans «le tapage des vagues
+arrondies en croupe, bondissant et se pressant en désordre comme un
+troupeau de coursiers indomptés...», ils étudient la flore des mers aux
+algues multicolores et s'intéressent même à l'humble coquille si fort
+attachée à son rocher. Ils nous font alors des comparaisons, des
+citations et des dissertations superbes; leur lyrisme se développe dans
+la contemplation de ces spectacles grandioses de la nature.
+
+
+
+
+_Le 8 octobre._
+
+
+Hélas! les vacances touchent à leur fin; depuis plusieurs jours les
+soirées sont devenues très froides et, la semaine dernière, elles
+étaient tout à fait sombres, le soleil se couchant tôt et la lune ne
+prenant plus la peine de se lever. Cette belle Phébé, cependant, daigne
+reparaître ces jours-ci et nous montrer sa grosse face cuivrée; mais
+Borée l'accompagne avec tant de persistance qu'il n'y a plus moyen de
+rester longtemps dehors. Nous avons exhibé les cartes, si délaissées
+pendant les beaux jours, et que nous sommes trop heureux de reprendre
+maintenant pour nous tenir compagnie après dîner. L'agréable
+Trente-et-un nous réunit autour du tapis vert où nous nous passionnons
+pour nos modestes sous comme pour des louis; nous jouons avec rage à
+l'instar des Anglais, la nation la plus joueuse du monde. Henri déclare
+sans vergogne qu'il joue pour gagner, et mon petit frère assure qu'on
+triche quand il ne gagne pas; il trouve bien, comme Shéridan, que le
+premier bonheur est de gagner au jeu, mais il ne reconnaît pas, comme
+lui, que le second soit d'y perdre. Moi-même, je ne suis point
+indifférente aux faits et gestes des têtes couronnées et des as
+vainqueurs, ni maman non plus; il n'y a vraiment que mes grands parents
+à prendre philosophiquement leur parti des mauvaises grâces de la
+Fortune. Ma bonne maman n'aime pas les cartes; mais elles le lui rendent
+bien, car elle perd toujours.
+
+Hier, au milieu de notre intéressante partie, la cuisinière entre tout
+effarée nous demander si la lune s'est cassée dans la mer? Nous courons
+voir; en effet, il manquait un morceau à la lune dans son plein; cela
+demandait explication, et nous n'avions pas le moindre Nick sous la
+main; je cours chercher un vulgaire almanach, que Henri ouvre illico et
+où nous trouvons l'éclipse annoncée et prédite depuis longtemps. «Vois,
+me dit mon frère, c'est nous-mêmes, c'est notre terre qui s'interpose
+entre le Roi du jour et la Reine des nuits...» Mon frère était parti, et
+je le voyais déjà escaladant le mont Parnasse ou enfourchant Pégase;
+mais je l'ai arrêté court en si beau chemin, en lui rappelant que nos
+intérêts étaient en souffrance. En effet, lorsque nous sommes rentrés,
+mon petit frère empochait nos sous à l'aide d'un superbe brelan. Ceci a
+ramené le sourire sur ses lèvres, car, qui le croirait? il se montre
+aujourd'hui rêveur et mélancolique. Il pense au départ, et le départ,
+c'est l'adieu à sa vie vagabonde et oisive; le départ, c'est l'adieu aux
+bains, aux pêches, aux courses aventureuses à travers les plages, les
+champs et les vignes qu'il vendangeait si bien à son profit; le départ,
+en un mot, c'est la fin de toutes les parties de plaisir...
+
+La Liberté va replier son aile et le collège ouvrir toutes grandes ses
+portes, et notre Benjamin, pour la première fois depuis deux mois, songe
+creux aujourd'hui...
+
+
+
+
+_Le 9 octobre_
+
+
+Ce matin, avant le déjeuner, je suis encore allée passer quelques
+minutes devant ce grand Océan qui respire d'un pôle à l'autre, et dont
+le souffle s'entend des deux hémisphères, comme preuve de sa puissance
+et de sa grandeur. Ce spectacle, toujours le même, me semble toujours
+nouveau dans sa sublimité. C'est la saisissante image de l'infini!
+
+Ah! que j'aime à rêver devant l'immense mer
+S'étoilant d'or, d'azur comme une souveraine,
+Pendant que sous mes pieds s'ouvre le gouffre amer
+Où la vague sans fin roule sa longue chaîne.
+
+Ah! oui, j'ai relu bien des fois cette définition de la mer par
+Lamartine.
+
+«J'ai roulé, des milliers de fois, la pensée de l'infini dans mes yeux
+et dans mon esprit, en regardant du haut d'un promontoire ou du pont
+d'un vaisseau le soleil se coucher sur la mer, et plus encore en voyant
+_l'armée des étoiles_ commencer, sous un beau firmament, sa revue et ses
+évolutions devant Dieu. Quand on pense que le télescope d'Herschell a
+compté déjà plus de cinq millions d'étoiles, que chacune de ces étoiles
+est un monde plus grand et plus important que ce globe de la terre; que
+ces cinq millions de mondes ne sont que _les bords_ de cette création,
+que si nous parvenions sur _le plus éloigné_, nous apercevrions, de là,
+d'autres abîmes d'espace infini comblés d'autres mondes incalculables;
+et que ce voyage durerait des myriades de siècles, _sans que nous
+puissions atteindre jamais_ les limites entre le néant et Dieu, on ne
+compte plus, on ne chante plus; on reste frappé de vertige et de
+silence, _on adore et l'on se tait_...»
+
+Tout en regardant l'espace, je suivais le travail d'un petit brick
+tenace, courageux, soutenant une lutte énergique contre vent et marée
+qui l'entraînaient en mer au lieu de le pousser au port, tandis qu'un
+grand vapeur remontait tranquille et majestueux les courants, comme s'il
+ignorait les flots et la tempête...
+
+Tout en admirant les deux, je pensais à cette merveilleuse découverte de
+la vapeur. Je trouve les magnifiques créations du génie humain peut-être
+encore moins étonnantes dans leur conception que dans leur réalisation.
+Tracer sur le papier des plans superbes, enfanter des chefs-d'oeuvre du
+bout d'une plume mathématique est quelque chose, mais la merveille c'est
+de donner une forme réelle et palpable à la pensée, c'est de réduire
+toutes les difficultés à néant.
+
+Au XVIe siècle, un Espagnol proposa, dit-on, à Charles-Quint de faire
+marcher un bâtiment sans rames et sans voiles, au moyen d'une chaudière
+d'eau bouillante, dont la vapeur faisait agir un piston. Ce procédé
+obtint le résultat désiré; mais, à la mort de Charles-Quint, cette
+découverte restée sans protecteur, demeura dans l'oubli. En 1663, le
+marquis de Wescester publia un ouvrage où la même idée des machines à
+vapeur se trouva énoncée. En 1711, Denis Papin, de Blois, fit d'heureux
+essais pour appliquer la vapeur à la navigation. Enfin, c'est
+l'Américain Fulton qui, en 1767, mit en évidence cette grande et
+merveilleuse invention, et lança sur la Seine, en 1805, le premier
+bateau à vapeur. L'Anglais Griffits imagina ensuite, en 1812, de faire
+mouvoir les voitures par le même procédé. Nous savons s'il réussit. La
+vapeur a donc aplani les routes, abrégé les distances, et grâce à elle,
+pendant que d'un côté le navire, insoucieux du vent, traverse fièrement
+les mers, de l'autre, la locomotive vertigineuse entraîne son sillon de
+voitures dans l'espace!
+
+J'ai bien fait de sortir ce matin. Il n'est que midi, et déjà les nuages
+amoncelés crèvent de toutes parts, la pluie fait rage, la mer a des
+mugissements terribles, un ouragan se prépare, la nuit va être bien
+mauvaise, et le coeur se serre à la pensée des pauvres marins exposés à
+ses fureurs. Ah! mon Dieu, comme l'âme se dégage et s'élève devant le
+danger, comme la prière monte fervente vers vous qui pouvez seul les
+protéger! Mon Dieu, ayez pitié d'eux!...
+
+Cinq heures.--La grande voix de la mer résonne de plus en plus
+distincte, et je suis de ma fenêtre toutes les péripéties de ce drame
+des éléments. Nous sommes ballottés par une affreuse tempête, à croire
+que les rochers, les arbres et les maisons, dans un horrible pêle-mêle,
+vont s'envoler dans les airs ou s'abîmer dans les flots! Les vagues,
+emportées par l'aquilon, se brisent avec des sanglots immenses exprimant
+des souffrances inconnues, gonflant leur masse liquide comme des
+poitrines soulevées par la douleur; des milliers de larmes amères
+ruissellent sur les rochers comme les pleurs sur un visage désespéré, et
+les goëlands inquiets poussent des cris d'épouvante.
+
+Une forme hideuse et noire apparaît par moment, c'est le cadavre d'un
+chien; tout à coup une vague monstrueuse le saisit, le tord dans sa
+volute capricieuse et l'engloutit à jamais. L'ouragan vient d'éclater
+dans toute sa furie. Les lames assaillent la plage en files pressées
+comme des guerriers montant à l'assaut, et lancent à cinquante pieds en
+l'air leur longue fusée d'écume; les nuages noirs se lézardent comme des
+murailles fantastiques, laissant apercevoir par leurs fissures l'ardente
+fournaise des éclairs; des lueurs blafardes et aveuglantes illuminent
+l'étendue. Les quelques barques amarrées devant nous s'entrechoquent
+avec des bruits lugubres, et les cordages, tourmentés par l'humidité, se
+plaignent douloureusement. La pluie, fouettée par le vent, tombe en
+faisant siffler ses hachures comme des flèches. On dirait que le chaos
+veut reprendre la terre et en confondre de nouveau les éléments. Voilà
+le spectacle que j'ai devant moi; de l'autre côté, dans la campagne, le
+même bouleversement se manifeste: les arbres craquent et se fendent sous
+les efforts de l'aquilon, les sentiers se changent en torrents, les
+feuilles jonchent le sol, les oiseaux frémissants se cachent dans les
+ramées humides, moi-même je grelotte de froid et d'émotion.
+
+Pourrons-nous partir demain? Je l'ignore; et l'on se demande, devant un
+tel bouleversement, si jamais cette grande colère de la nature va
+s'apaiser, si les flots rentreront dans leur lit; assurément les arbres
+vont se redresser, les feuillages secouer les perles brillantes dont ils
+sont surchargés, les oiseaux s'aventurer dans l'espace pour sécher leurs
+ailes alourdies par la pluie? Sans doute demain, après une nuit
+terrible, l'ouragan fatigué s'éloignera. Du sein des eaux, des bois et
+des plaines sortiront des voix frémissantes, laissant échapper un
+immense soupir de soulagement. Encore quelques heures et tout rentrera
+dans l'ordre. La terre reprendra ses sourires, la mer ses limites, le
+soleil ses rayons, et l'on ne s'apercevra plus de cette terrible
+secousse qu'à la fraîcheur de l'air et au parfum plus pénétrant de la
+brise...
+
+Nous avons reçu hier après-midi (heureusement qu'il faisait beau) une
+visite qui nous a tous bien surpris, la visite de M. Benoit, un monsieur
+très correct d'ailleurs, fils de mon premier professeur de piano. Il
+venait nous faire ses offres de service, c'est un industriel qui semble
+très au courant de sa partie: «Oui, nous a-t-il dit en souriant, le
+commerce est plus productif que les arts. Mon pauvre père n'entendait
+rien aux choses pratiques de la vie; c'est probablement ce qui m'a rendu
+très positif.»
+
+Nous n'avions jamais vu M. Benoit fils, c'est à peine si nous savions
+son existence, son père n'en parlait guère, ce qui était assez
+singulier; cet étranger, cet inconnu m'apparaissant comme la vision
+rajeunie de mon vieux professeur, m'a rappelé soudain plus d'un souvenir
+de mon enfance.
+
+Je connais une petite fille qui vous dit le plus gentiment du monde: «Je
+n'ai pas peur de papa, ni de maman, ni de ma bonne; j'ai seulement un
+peu peur de Croquemitaine.» Quand je pense à mon vieux professeur de
+musique, je pourrais dire la même chose. À cette époque, je ne craignais
+ni papa, ni maman, ni ma bonne, mais j'avais une affreuse peur de mon
+maître de piano.
+
+Je le retrouve dans ma mémoire avec un visage d'ogre, des yeux
+dévorants, des dents de requin, une voix de tonnerre. Je croyais à
+l'instant voir surgir de ses immenses poches les paquets de verges, dont
+il parlait, pour corriger les doigts faibles ou récalcitrants. Il avait
+des comparaisons qui alors me terrifiaient.
+
+«Qu'est-ce que c'est que ça? des doigts flasques comme des asperges
+bouillies, attachés à des poignets raides comme du cornouiller.»
+Lorsqu'il m'avait lancé ces épithètes malsonnantes, je prenais le parti
+héroïque de m'endormir. Dame, je n'avais que six ans! Quand on saura que
+ce maître intraitable me donnait une heure de leçon tous les jours, on
+conviendra que c'était un peu long.
+
+Si la leçon s'était bien passée, maman me donnait un sou, pour aller
+acheter un chausson aux pommes chez le pâtissier voisin. Ah! ces pommés,
+comme ils me paraissaient délicieux! J'ai eu beau chercher, je n'en ai
+jamais retrouvé de pareils. Le grand Napoléon demanda vainement toute sa
+vie un haricot de mouton, comme ceux qu'il mangeait à l'école de
+Brienne; on lui en servit de bien supérieurs sans doute, mais il ne les
+trouva jamais aussi bons. Ce qui prouve une fois de plus, que les
+souvenirs enfantins demeurent les plus vivaces et souvent les meilleurs.
+
+Depuis, petit à petit, j'ai appris l'existence pénible de mon
+professeur. C'était un artiste dans toute l'acception du mot; le sens
+commun, qu'on devrait appeler le sens rare, lui manquait totalement. Il
+appartenait à cette race intelligente des bohèmes d'il y a un
+demi-siècle, vivant au jour le jour sans penser au lendemain, dépensant
+peu ou beaucoup, suivant les circonstances, mais n'ayant jamais un
+centime devant eux. Aujourd'hui, les artistes ont fait de grands progrès
+sous ce rapport-là, ils sont devenus pratiques; ce n'est pas une poire,
+mais des vergers de poires qu'ils savent se ménager pour la soif; s'ils
+connaissent à présent l'art de gagner de l'argent, ils connaissent aussi
+celui de le garder.
+
+Mon professeur était fils d'un fonctionnaire ayant économisé une
+certaine fortune, et frère d'un compositeur qui a laissé des romances
+charmantes qu'on chante encore; ces bons exemples ne lui servirent en
+rien. Comme on le voit, c'était un irrégulier, un bohème. À vingt ans il
+s'était marié avec une jeune fille de dix-huit, aussi riche que lui
+d'insouciance et de gaîté, n'ayant d'autre patrimoine que la jeunesse et
+l'espérance. L'espérance! un banquier qui n'aboutit souvent qu'à la
+faillite. La pauvre jeune femme mourut un an après, en donnant le jour à
+un fils, dont M. Benoît s'occupa tout juste, comme jadis La Fontaine
+s'était occupé du sien.
+
+M. Benoît, ce professeur qui ne passait pas un quart de soupir, ni un
+double point, qui raisonnait si exactement en musique, restait toujours
+un grand original dans les choses sérieuses de la vie. Je pourrais même
+ajouter qu'il avait plus de justesse dans les oreilles que de justice
+dans l'esprit. Je me souviens encore de quelques petites histoires qui
+en font foi.
+
+Après les premières études si ingrates du piano, lorsque je commençais à
+faire une moue dédaigneuse aux morceaux de Leduc et de Carpentier, on
+m'acheta un bel instrument neuf. Dire toute la joie que j'en ressentis
+serait impossible. J'étais encore à cet âge heureux où les impressions
+sont les plus vives et où l'on ne croit qu'au bonheur. On avait d'abord
+décrété que je ferais gammes et exercices sur le vieux piano; mais bah!
+au bout de quelques mois je ne voulais plus en entendre parler. Ma mère
+songea alors à le vendre et pria mon professeur de s'en occuper. La
+caisse était encore belle, l'ivoire des touches pas trop jauni; mais les
+sons, hélas! laissaient beaucoup à désirer. Le facteur de la ville
+n'estimait plus mon vieux piano, que deux cents francs. Mon professeur
+avait justement, à trois ou quatre maisons plus loin que la nôtre, une
+nouvelle commençante dont les parents cherchaient un piano d'occasion:
+c'était leur affaire. M. Benoit qui donnait cette leçon-là après la
+mienne, offre illico mon piano. À deux heures il était proposé; à quatre
+heures, il était acheté; à six heures il était emporté.
+
+Comme on voit, notre intermédiaire ne s'était donné aucune peine, ma
+mère cependant comptait lui offrir une petite gratification. Malgré tous
+les travers, qu'elle lui connaissait, elle s'intéressait vivement à ce
+bon M. Benoit pas riche du tout et elle se disait in petto: «Je le
+connais, c'est la délicatesse en personne, il est capable de ne vouloir
+rien accepter et moi, certainement, je lui offrirai un louis.»
+
+En effet, dès le lendemain, après ma leçon, ma mère remercia M. Benoit
+de son empressement à lui être agréable; le sourire aux lèvres, songeant
+à la joie qu'elle allait lui causer, ma mère lui demanda ce qui lui
+était dû pour sa complaisance.
+
+M. Benoit baissa les yeux et tout rougissant il répondit d'un air
+modeste: «Oh! Madame, rien, presque rien; cinquante francs si vous
+voulez.»
+
+Presque rien! cinquante francs! le quart de la vente totale du piano!
+
+Ma mère crut qu'elle avait mal entendu, cette demande lui paraissant
+fort exagérée. Elle lui remit vingt-cinq francs; mais, depuis ce jour,
+elle ne parla plus des sentiments délicats de mon professeur.
+
+À quelque temps de là, il y eut soirée dansante à la maison; ma mère
+pensa que le violon de M. Benoit soutiendrait très agréablement les
+personnes qui auraient l'amabilité de faire danser, et même au besoin
+pourrait les remplacer. Sachant les susceptibilités du bonhomme, mon
+père se rendit en personne chez lui pour lui demander son concours,
+appuyé d'un salaire rémunérateur. À cette demande M. Benoit fronça les
+sourcils... «Monsieur, dit-il, je n'ai jamais joué qu'une seule fois
+dans un bal... et ça a mal tourné.
+
+--Comment? cela a mal tourné!
+
+--Oui, très mal.
+
+--Mais enfin, M. Benoit, je ne vois aucun motif pour que cela tourne si
+mal chez moi. Vous me rendriez service; je vous en prie.
+
+--Monsieur, ce serait chez vous, comme chez les autres.
+
+--Expliquez-vous de grâce.
+
+--D'abord, moi, quand je joue un quadrille, je le joue correctement, pas
+une note de plus que les reprises voulues: tant pis pour les
+retardataires.
+
+Eh bien! au bal dont je vous parle, on voulut me faire jouer les figures
+des quadrilles aussi longtemps que cela plaisait aux danseurs, à eux de
+me donner le signal de l'arrêt, en frappant dans leurs mains.
+
+«Ah! par exemple, me disais-je, vous prenez donc mon archet pour la
+manivelle d'un orgue de barbarie? Je vais vous prouver que non. Je me
+regimbai. De plus, quand je joue, j'entends qu'on m'écoute.
+
+--Ah! même la musique de danse...
+
+--Oui, Monsieur, le plaisir des jambes n'a rien à revoir avec celui des
+lèvres, autrement dit de la conversation qui ne sert qu'à brouiller les
+figures, étouffer la musique, estropier la mesure. Dans ce salon tout le
+monde riait, parlait, criait, si bien que je ne m'entendais plus: je
+croyais avoir affaire à des sauvages ou à des fous. Dame! ça m'a chauffé
+les oreilles. Je me suis arrêté tout court et j'ai refusé net de jouer.
+«Dansez maintenant, ai-je dit, comme dame Fourmi à la frivole Cigale;
+trémoussez-vous, belles». Et j'ai remis mon violon dans sa boîte. On m'a
+supplié d'abord, les plus jolis minois m'ont fait des risettes; mais
+stoïque, mais Romain jusqu'au bout, je suis demeuré inflexible. Le
+maître de la maison s'est fâché tout rouge, m'a saisi par le bras et m'a
+poussé à la porte.
+
+Oui, on m'a jeté à la porte! s'écria M. Benoit que ce souvenir rendait
+encore frémissant.»
+
+Mon père, tout interloqué de cette confidence, se donna bien garde
+d'insister davantage.
+
+Mon professeur de musique ne vint pas à la soirée.
+
+Voici du reste la dernière aventure qui mit le comble à ses méfaits. M.
+Benoit, ayant travaillé chez un facteur de pianos dans sa jeunesse,
+était aussi bon accordeur que bon professeur. Mais ne voulant marcher
+sur les brisées de personne, il laissait cette clientèle à l'accordeur
+qui passait régulièrement tous les trois mois.
+
+Il advint cependant qu'une année, au moment des vacances, notre piano
+devint faux tout à coup. Nous devions être nombreux à la maison, faire
+de la musique et danser de temps en temps. Ma mère demanda à M. Benoit
+de lui rendre le léger service d'accorder notre piano. M. Benoit y
+consentit de bonne grâce. C'était un simple accord, puisque le piano
+était au diapason et qu'il ne lui manquait pas une corde. Après avoir
+terminé son accord, M. Benoit demanda plumeau et brosse pour enlever la
+poussière qui, disait-il, s'était glissée à l'intérieur du piano. Nous
+finissions de déjeuner, on était au dessert, ma mère pria M. Benoit de
+venir manger quelques fruits et prendre une tasse de café, additionnée
+d'un verre de fine champagne; ce qu'il accepta avec empressement.
+
+Mon père rencontra M. Benoit le lendemain...
+
+«Combien vous dois-je, lui dit-il?» M. Benoit sembla éluder la question.
+
+--Mais rien, presque rien, cela se retrouvera une autre fois.
+
+--Non, non, vous avez devant vous un débiteur qui ne demande qu'à
+s'acquitter, reprit mon père, en souriant.
+
+--Eh bien, puisque vous le voulez absolument, ce sera vingt-cinq francs.
+
+Mon père, comme ma mère la première fois, trouva cette réclamation fort
+exagérée. Mais M. Benoit tint bon et voulut lui prouver, en termes
+techniques que les profanes ne pouvaient guère comprendre, qu'il avait
+fait une réparation considérable.
+
+À son passage à la maison, mon père consulta notre accordeur ordinaire
+qui estima l'accord, cinq francs et l'époussetage, cinq autres francs.
+
+Mon père offrit quinze francs, mais M. Benoit ne voulut pas démordre de
+ses prétentions et menaça de l'huissier s'il ne recevait illico ses
+vingt-cinq francs.
+
+Quand on l'entendait jouer de la guitare ou du piano, il vous
+empoignait. On s'intéressait à lui, on lui cherchait des positions, on
+lui en trouvait: le malheureux ne savait pas les conserver. Lorsque la
+Folie avait fait tinter ses grelots et le Plaisir ses flonflons, aucune
+considération ne l'arrêtait plus; voici peut-être sa plus jolie
+escapade.
+
+Je l'ai connu vieux, mais il avait été jeune... (Monsieur de La Palisse
+n'aurait pas dit mieux). Donc à cette époque, on lui avait fait obtenir
+une place dans une ville de province. Avec ses leçons et les concerts
+qu'il organisait de temps en temps, on voyait poindre pour lui des jours
+heureux. Surcroît de bonheur: il avait été nommé organiste d'une petite
+paroisse suburbaine. Ah! bien oui! Y pensez vous! N'avoir jamais eu
+d'autre maître que son caprice et soudain dépendre d'un chef de bureau
+tous les jours de la semaine et d'un bon curé le dimanche, c'était deux
+chaînes au lieu d'une qu'il se rivait à perpétuité.
+
+Un certain dimanche, les petits camarades avaient organisé une partie de
+campagne. Les voitures avaient été commandées pour dix heures et demie
+dernière limite, et mon professeur devait les rejoindre aussitôt la
+grand'messe finie; mais quand bien même l'organiste l'eût menée à fond
+de train en écourtant toutes les antiennes, il lui était impossible
+d'arriver à l'heure. Ce retard l'agaçait. Il dormit mal, cherchant un
+moyen de concilier son devoir et son plaisir. À la fin de la nuit, il
+eut soudain une idée géniale, une idée triomphante; il se leva
+promptement et se dirigea vers l'église. Une seule porte donnait accès à
+l'escalier de la tribune et à celui de l'horloge. En sa qualité
+d'organiste M. Benoit avait une clef de cette porte; vers cinq heures et
+demie il se croisa avec le sacristain qui venait de sonner l'Angélus, il
+entra à l'église où il n'y avait encore personne, grimpa dans la tour de
+l'horloge et avança prestement les aiguilles d'une heure.
+
+À neuf heures moins un quart, les cloches étaient en branle sonnant la
+grand'messe. Chacun chez soi fit la même réflexion, et tout en se
+disant: comment se fait-il que ma pendule soit en retard d'une heure? se
+hâta de s'apprêter pour courir à la messe. Au sortir de la dite messe,
+quand chacun se raconta sa petite histoire, qui était la même, y compris
+le clergé, les chantres, le bedeau, les enfants de choeur et les
+paroissiens, on s'aperçut que ce n'était pas toutes les pendules et
+montres de la paroisse qui s'étaient détraquées à la fois, mais que
+c'était l'horloge seule qui avait avancé d'une heure, et l'on comprit le
+coup de pouce donné aux aiguilles par l'organiste. Celui-ci avait tout à
+la fois concilié son devoir et son plaisir: il avait tenu l'orgue toute
+la grand'messe et il était arrivé juste à l'heure du rendez-vous.
+Malheureusement, le curé et les fabriciens ayant éventé le truc
+réprouvèrent cette façon d'agir; le pauvre musicien fut remercié et
+perdit ainsi la grosse corde de son arc.
+
+Il lui aurait fallu une vie d'aventures, voire même une roulotte
+bariolée pour courir de bourg en ville, parader, recueillir des bravos.
+Incapable de se plier aux exigences d'une vie modeste mais assurée, il
+eût de beaucoup préféré vivre dans l'imprévu, connaître les jours de
+liesse et d'abstinence, le gîte à la belle étoile et les hôtels
+somptueux. Chaque soir de cette existence uniforme et de la même
+couleur, il se serait volontiers écrié comme je ne sais quel poète. «Me
+voilà donc encore débarrassé d'un jour!»...
+
+Il s'était ensuite rejeté sur les concerts, mais hélas!...
+
+Le plus mirifique de ses concerts eut un sort aussi désastreux. Il
+jouait à ce moment un morceau intitulé _La Retraite_, son triomphe sur
+la guitare, instrument grêle et sans ressources s'il en fut, et
+cependant, sous ses doigts merveilleux, on croyait entendre les fifres
+et les tambours, et l'on voyait, si l'on peut s'exprimer ainsi, la
+Retraite se rapprocher, arriver, passer, s'éloigner. Au moment le plus
+brillant du morceau, une des cordes casse; il la remet en maugréant. À
+peine est-elle remise que deux autres partent à la fois. C'en était
+trop; l'artiste furieux pousse un juron formidable et, jetant sa guitare
+à terre, trépigne dessus. C'était un instrument de prix, une guitare
+parfaite, presque impossible à remplacer... Le public montra son
+mécontentement, on entendit à la porte des chut! chut! des bravos
+ironiques se croisèrent avec des coups de sifflet, il y eut tumulte. Les
+plus raisonnables se levèrent pour s'en aller; les mécontents voulurent
+qu'on rendît l'argent. Bref, c'est au milieu de ce brouhaha inexprimable
+que les concerts de mon professeur prirent fin.
+
+Il se rendait au bureau à l'heure de son caprice; au bout d'un mois son
+chef savait à quoi s'en tenir sur ses services; au bout de deux mois, il
+le remerciait.
+
+On pouvait considérer ce pauvre M. Benoit comme une épave de la vie. Il
+avait essayé de bien des métiers et n'avait réussi à rien. Il revenait à
+ses leçons qui lui permettaient de vivoter, mais ne mettaient guère de
+beurre sur son pain. Ce sont ses goûts nomades dans sa jeunesse et son
+amour de la pêche plus tard qui l'avaient perdu.
+
+Il s'en allait l'été au milieu des grandes herbes, à l'ombre d'un vieux
+saule, jeter sa ligne et suivre d'un regard rêveur la mince ficelle et
+sa pensée vagabonde qui toutes les deux s'en allaient à la dérive;
+c'était pour lui le _nec plus ultra_ du plaisir solitaire. Comme cela il
+manquait beaucoup de leçons. C'est avec la plus parfaite bonhomie qu'il
+disait à ses élèves: «Demain, je ne pourrai pas vous donner de leçon, je
+vais à la pêche, mais, après-demain, je vous en donnerai deux...» On
+reconnaîtra que ce système nouveau ne pouvait convenir ni aux parents,
+ni aux enfants: c'était une énormité qu'il proposait là sans l'avoir
+jamais comprise.
+
+D'ailleurs, il s'était toujours énergiquement refusé à donner des leçons
+aux jeunes qui travaillaient pour devenir à leur tour professeurs de
+musique: «Leur donner des leçons! s'écriait-il. Élever des petits chiens
+pour me mordre; jamais!»
+
+
+
+
+_Le 10 octobre au soir_.
+
+
+J'ai achevé ce matin une robe merveilleuse, qui m'a pris tous mes
+moments de loisir pendant les vacances; cette jupe sans pareille, qui
+renferme entre ses plis les oracles du Destin, va revêtir une poupée,
+que dis-je? une magicienne cabalistique qui doit prédire les temps
+présents, futurs et surtout passés. Elle va tirer la bonne aventure à
+tous, grands et petits, mais particulièrement aux jeunes filles. Ma
+sibylle, ne s'étant jamais occupée de mariage pour son propre compte,
+s'intéresse vivement à l'hymen des autres et promet monts et merveilles.
+Dorénavant tous les jeunes gens ne rencontreront plus que des perles
+pour femmes, et les jeunes filles, des phénix pour maris.
+
+Hier soir au dîner, ma chère famille a fêté mes seize ans. J'ai reçu de
+jolis souvenirs, et mon frère aîné avait préparé un brillant feu
+d'artifice qu'on a tiré après avoir mangé le traditionnel gâteau aux
+bougies. Cette fois il y en avait seize; un nombre déjà respectable,
+comme dit grand-père.
+
+Après déjeuner, pour nous distraire une dernière fois, nous avons couru
+les champs et ramassé des champignons de toute espèce. Vraiment, il est
+affreux de penser que dans ces végétations, si variées de formes et de
+couleurs, nées de quelques gouttes de rosée et d'un rayon de soleil, se
+glissent trop souvent les principes d'une mort terrible. Nous avions
+beaucoup de cèpes et beaucoup étaient mauvais; les cèpes qui poussent à
+l'ombre des grands bois sont généralement bons, mais ceux qui viennent
+dans les prairies sont souvent de la pire espèce, malgré leur apparence
+trompeuse. Ils ont la même forme et la même couleur que les autres;
+mais, dès qu'on les ouvre, instantanément, au contact de l'air, la
+partie intérieure, dure et compacte, qui doit toujours rester blanche,
+prend une teinte vert-de-grisée, qui s'étend et se fonce jusqu'au noir.
+Il faut, autant que possible, chercher les différentes espèces à la
+place qui leur est propre: le cèpe, dans les bois; le champignon rose à
+la mine engageante et jamais trompeuse, dans les prairies; le gros
+potiron qui sent la farine, aux champs labourés. Rien d'amusant comme la
+cueillette de ces énormes cryptogames qui remplissent tout de suite les
+paniers. En main, ils ont la forme du parapluie de Robinson Crusoë dans
+son île déserte; mais de loin, on dirait le toit pointu d'une cabane en
+miniature. Quant aux mousserons, je crois qu'ils se plaisent également à
+l'ombre et au soleil; mais je ne me hasarde pas à les ramasser, à cause
+des traîtres qui se faufilent si facilement parmi les bons.
+
+À deux heures, maman nous a rappelés pour voir quelques connaissances
+qui venaient nous dire adieu.
+
+Les deux ou trois premières visites ne m'ont guère amusée, on a d'abord
+parlé de la pluie et du beau temps... Ah! vraiment l'on ne saura jamais
+ce que cette sempiternelle et monotone lamentation contre le temps rend
+de services à la société; cette jérémiade permanente fait les trois
+quarts et demi des frais dans les visites banales et tire bien des
+personnes d'embarras.
+
+«Mon Dieu, que vous êtes aimable, dit-on, d'avoir affronté, pour venir
+me voir, ce soleil torride (si c'est l'été), ce froid de Sibérie (si
+c'est l'hiver), et les doléances vont leur train, la glace et la neige,
+la poussière et la boue, le ciel bleu et les nuages, le froid et le
+chaud, le vent et la pluie, enfin tous les divers états atmosphériques
+alimentent la conversation de ceux qui ne savent que dire. La petite
+ville qu'on habite donne aussi matière à la causerie. N'a-t-elle pas le
+privilège, peu enviable, d'être tout à la fois ville ou campagne,
+suivant l'appréciation de ses habitants? Chacun la juge à sa manière.
+L'hiver, c'est une bourgade ouverte à tous les frimas il est vrai, mais
+fermée à toute espèce de plaisir, et si l'on tient à s'amuser, il faut
+aller chercher la grande ville qui mène joyeuse vie. En revanche, et
+chose toute particulière, à peine le printemps est-il de retour, à peine
+les rayons ont-ils succédé aux neiges, à peine mai a-t-il fait craquer
+l'écorce des pousses nouvelles et bourgeonner tous les arbres que, par
+une métamorphose subite, la petite ville, qui n'était tout à l'heure que
+la campagne, redevient ville avec tous les inconvénients de l'été: pas
+le moindre petit coin d'ombre ou le plus léger zéphyr; on souffre de la
+chaleur, la poussière est intolérable, et l'on court au fond des bois ou
+au bord de la mer.
+
+Ma conclusion est qu'il y a beaucoup d'esprits mal faits qui n'aiment
+l'hiver que pendant l'été et _vice versa_.
+
+En revanche la dernière visite m'a fort intéressée. Ah! nous en avons
+appris de belles sur la tempête de l'autre jour, elle a fait des
+siennes! Le bateau sauveteur de Saint-Marc n'existe plus! Il s'est perdu
+en voulant sauver deux navires en détresse! Qui eût pu croire que nous
+ne le reverrions pas et qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre,
+lorsque ces temps derniers nous allions le visiter et l'admirer. Ce beau
+bateau insubmersible, construit dans les grands chantiers de la Seyne,
+près Toulon, si bien gréé, si bien préparé à la lutte, nous semblait
+toujours devoir être vainqueur. Les courants l'ont entraîné entre deux
+rochers où la mer, le menant et le ramenant sans cesse avec furie, l'a
+broyé en miettes. Grâce à leur ceinture de liège, les dix marins qui le
+montaient ont pu se soutenir sur l'eau plusieurs heures, et attendre
+ainsi qu'on vînt les secourir. Il était grand temps pour quelques-uns
+d'entre eux, épuisés et presque sans connaissance; enfin, personne n'a
+péri, non plus que les deux bâtiments signalés en souffrance secourus
+par le _Pouliguen_.
+
+Quant aux aimables Parisiens déjà nommés, ils ont terminé leur saison
+balnéaire par un exploit digne d'eux et qu'ils n'oublieront pas, j'en
+suis sûre. Voulant profiter de tous les genres de plaisir que peut
+offrir la mer, ils ont rêvé d'emporter les émotions d'un naufrage, sans
+cependant courir aucun danger. Pour cela, ils se sont entendus, après
+force insistances mêlées d'or, avec le patron de l'un des bateaux
+pilotes qui circulent continuellement dans nos parages pour diriger, à
+l'entrée comme à la sortie du port de Saint-Nazaire, les grands
+vaisseaux ignorant le chenal. Ces bateaux sont d'une solidité à toute
+épreuve, montés par des gens aguerris aux emportements de la mer et dont
+le métier même ne consiste qu'à les affronter perpétuellement. Donc, le
+soir de la dernière tempête, nos trois élégants ont obtenu la permission
+de monter à bord de l'un de ces bateaux et d'y passer la nuit. En effet,
+l'obscurité profonde, les rugissements de la tempête, les paquets d'eau
+qui déferlaient sur le pont, le roulis qui forçait à se cramponner aux
+cordages, rien ne manquait au programme. La position était émouvante et
+critique, nos Parisiens étaient tranquilles quand même, rassurés par la
+solidité du bateau et les capacités de l'équipage. Ils tenaient donc
+tout ce que leur imagination fantaisiste avait pu rêver; mais ce qu'ils
+n'avaient pas prévu, ils l'ont eu cependant, c'était de faire
+véritablement naufrage. Voilà ce qui est arrivé. Vers minuit, la mer est
+devenue si mauvaise que le bateau a chassé sur ses ancres, ce qui
+n'arrive presque jamais; on cite peu d'exemples de bateaux pilotes
+sombrant, cela, cette fois, s'est produit, le bateau a été entraîné à la
+dérive vers une pointe de rochers où il n'a pas tardé à talonner et à
+faire eau de toutes parts. Tous les malheureux qui le montaient n'ont eu
+que le temps de se sauver sur ce rocher, heureusement plus haut que le
+flux et de s'y cramponner de leur mieux. Ils ont attendu là, six
+mortelles heures, au milieu des flots qui les enveloppaient et les
+frappaient de tous côtés, le retour du jour pour sortir de l'abîme... Il
+faut avouer que ces beaux messieurs ont été servis trop à souhait; car
+ce n'était plus seulement en imagination, mais bien en réalité qu'ils
+avaient éprouvé toutes les émotions d'un naufrage. Ils pouvaient périr à
+ce jeu dangereux, ils en ont été quittes pour la peur; mais ils ont
+rapporté, en plus de leurs souvenirs, un gros rhume et force douleurs
+rhumatismales; ce que voyant et ressentant surtout, ils sont partis le
+jour même, jurant, un peu tard, comme dans la fable, qu'on ne les y
+reprendrait plus.
+
+À quatre heures, il a fallu terminer les paquets et les malles. Nous
+partons tous demain matin. Ah! mon Dieu, qu'il est donc triste de se
+quitter! et, quand on y réfléchit, la vie n'est qu'une longue suite
+d'adieux. Adieu à la gaieté de l'enfance, adieu aux illusions de la
+jeunesse, adieu aux joies plus douces de l'âge mûr, adieu à la santé, au
+bonheur, à la vie! La mort, cette grande désenchanteresse de
+l'existence, c'est le terme de tout...
+
+J'ai rangé soigneusement ma chambre, renfermé tous les jolis bibelots de
+mes étagères, pris la clef de mon secrétaire et de mon armoire, voilé
+mon petit oratoire et abrité d'une mousseline blanche les portraits qui
+me sont chers, celui surtout de mon bien-aimé père, si tôt enlevé à
+notre affection. Ah! oui, que de tristesses dans un départ! On laisse
+toujours une partie de soi-même aux lieux préférés qu'on quitte; le coeur
+anxieux se demande si on les reverra...
+
+Et puis, j'ai emballé mes livres de classe dans ma grande caisse de
+voyage, ces livres que, hélas! je n'ai pas ouverts une seule fois
+pendant les vacances, même ceux d'histoire et de géographie que j'aime
+tant; ils sont restés oisifs au fond du dernier casier. Mes cahiers sont
+immaculés et devant leurs feuillets blancs, le blanc, couleur de
+l'innocence et de la sérénité, j'éprouve les troubles du remords; ces
+cahiers, je les voudrais noirs, raturés, remplis jusqu'à la dernière
+feuille des analyses, narrations, résumés que j'avais à faire et que je
+n'ai pas faits. Voilà, j'ai dit bonsoir à tous les devoirs de vacances,
+je me suis moquée d'eux et je suis l'attrapée maintenant. Chaque jour,
+je les remettais au lendemain, en leur tirant ma plus gracieuse
+révérence, et aujourd'hui qu'il est trop tard pour les commencer, je ne
+vois rien encore à faire de plus pour eux! Cependant la plume, mon démon
+familier, n'a pas chômé.
+
+Qu'imaginer? Que devenir? Comment rentrer au pensionnat les mains vides
+des devoirs à faire et l'esprit vide des leçons à apprendre? Par quel
+moyen me tirer de cet embarras? Penser mélancoliquement à toutes ces
+choses n'y remédie point... Ah! mon Dieu, quelle heureuse idée
+m'arrive... c'est une inspiration du Ciel... Mon journal sera mon
+sauveur, et pourtant, j'avais rêvé de le garder pour moi toute seule...
+Mais, bah! quand on a fait un mauvais pas par sa propre faute, il faut
+tâcher de s'en tirer. Je vais le présenter à mes chères maîtresses,
+d'ailleurs si bonnes, si indulgentes, et je suis sûre qu'elles voudront
+bien l'accepter. Ce long devoir de littérature va, d'un même coup,
+acquitter la dette obligatoire de tous les devoirs de vacances.
+
+Adieu, mon charmant _home_, je te quitte, la conscience allégée par
+cette douce espérance.
+
+_Signé_: HENRIETTE.
+
+Voilà comment ce modeste journal a commencé son chemin. Il a été lu en
+classe pendant l'ouvrage manuel; puis il a été prêté aux amies
+d'Henriette, qui l'ont timidement fait sortir du pensionnat. C'est ainsi
+qu'il est arrivé jusqu'à moi. En fermant ce gros cahier, mes yeux se
+sont machinalement abaissés sur la couverture, et, comme Henriette, je
+l'ai trouvée si jolie que je ne puis m'empêcher, en finissant, de
+transcrire ses réflexions à ce sujet; cette couverture est bleue, ayant
+en tête la Vierge Marie portant l'enfant Jésus:
+
+«J'aime tout ce qui parle du Ciel, je t'aime bien, jolie couverture de
+mon cahier, tu es bleue et tu me rappelles la céleste couleur. Et
+qu'elle est belle, cette Vierge au regard chaste et pur! que j'aime à la
+voir, à la contempler! Grâces vous soient rendues, ô vous qui avez placé
+au frontispice d'un cahier une madone, alors que tant d'autres nous
+arrivent avec une couverture froide, inanimée, gravée de traits
+insignifiants ou même de folies. Les enfants de Marie peuvent plus que
+l'aimer, cette feuille aux couleurs de la Vierge; il leur est permis de
+la presser sur leurs lèvres, car l'effigie est celle de la Reine des
+Cieux. Oui, je t'aime, charmante couverture de mon journal, avec ton
+Enfant-Dieu, ta Madone, tes étoiles et tes anges. Je voudrais, ô Vierge!
+que ton image fût retracée autant de fois qu'il y a de grains de sable
+sur les plages, de gouttes d'eau dans l'Océan, d'astres au firmament,
+parce que je sais que ton sourire angélique peut toucher tous les coeurs,
+parce que je sais que ton amour t'a faite la Mère de tous les hommes,
+leur consolation, leur espérance et leur salut!»
+
+HENRIETTE
+
+
+
+
+SECONDE PARTIE
+
+QUELQUES-UNS DES DEVOIRS D'HENRIETTE
+
+
+
+
+LES DIX COMMANDEMENTS D'UNE PENSIONNAIRE
+
+
+Sitôt que la cloche ouïras,
+Saute de ton lit prestement.
+Au lavabo tu parleras
+Mais tout bas et très rarement.
+À la chapelle te rendras
+Pour la messe dévotement.
+Et puis au réfectoire iras
+Pour y manger fort sobrement.
+Pendant la classe tu feras
+Tes devoirs scrupuleusement.
+De tes compagnes souffriras
+Les défauts bien patiemment.
+Sous la charmille tu feras
+Mille et un complots d'agrément.
+À l'étude tu rentreras
+Pour travailler assidûment.
+Et le soir tu te coucheras
+L'esprit orné, le coeur content.
+Jusqu'aux vacances passeras
+Ainsi chaque jour mêmement.
+
+
+
+
+PREMIER DEVOIR
+
+DE LA CONVERSATION DES SALONS D'AUJOURD'HUI ET DE CEUX D'AUTREFOIS
+
+Avec les gens d'esprit, l'esprit vient de lui-même.
+Causer avec les sots, donne une peine extrême.
+
+
+Qu'est ce que la conversation?
+
+La conversation, c'est le rapprochement de deux âmes, le frottement de
+deux intelligences ou simplement l'échange de pensées légères et
+frivoles, de menus propos alimentés par les nouvelles du jour et,
+faut-il l'avouer, par _les pailles_ du prochain.--La conversation est
+l'une des principales récréations de l'esprit; son charme se compose de
+tout et de rien, de nuances délicates et de couleurs vives, de mots
+emporte-pièce et de douces joyeusetés, d'expressions hardies et de
+phrases mélodieuses.
+
+Dans ce duo où l'esprit et le coeur sont appelés à faire leur partie, si
+l'esprit doit régner, le coeur seul doit gouverner; et ici, je ne parle
+pas du tête à tête qui à lui seul renferme toutes les attractions, non
+seulement, quand c'est l'amour qui préside, mais même aussi l'amitié. Je
+parle de la conversation en général. Oui, il faut que le coeur gouverne
+l'esprit pour l'empêcher d'être méchant, s'il il en est autrement, cela
+ne s'appelle plus causer, mais médire, calomnier.
+
+«L'Allemand disserte avec profondeur, l'Anglais discute avec flegme,
+l'Espagnol s'exprime avec emphase, l'Italien pérore avec volubilité, le
+Français seul sait causer». Causer, c'est aborder tous les sujets sans
+avoir l'air de les prendre corps à corps, c'est mêler l'enjouement à la
+sagesse, c'est habiller le simple bon sens de cette courtoisie et de
+cette politesse qui le rendent séduisant; c'est glisser l'avis judicieux
+au milieu d'une phrase légère ou plaisante; causer, c'est savoir allier
+la raison sans rien de vulgaire à la finesse, à l'élégance sans
+négligence ou prétention; causer, c'est avoir sa manière de dire, son
+esprit à soi, tout en gardant le désir de faire valoir celui des autres.
+Avoir de l'esprit et faire de l'esprit sont deux choses bien
+différentes. Il arrive trop souvent que l'esprit qu'on veut avoir gâte
+celui qu'on a.
+
+Causer avec facilité et grâce ce n'est pas dire beaucoup, mais bien
+dire; cet amour excessif du toujours parler, de trop parler, entraîne à
+beaucoup de sottises. Il y a des personnes qui ne connaissent ni point,
+ni virgule dans leur causerie et dont la langue marche comme les
+baguettes d'un tambour. Elles voient tout, savent tout, connaissent
+tout, elles éclaireraient le soleil, et en attendant elles sont le
+catéchisme ambulant de la conversation, avec demandes et réponses
+toujours prêtes. Il n'y a rien de fatigant comme ces relations-là. Ah!
+si l'on osait comme on leur réciterait la fable de l'abbé Reyrac:
+
+«Naguère un grand parleur tant jasait, tant jasait
+Qu'enfin las de l'entendre et ne pouvant le suivre
+Un aveugle attentif, estimant qu'il lisait
+Lui dit: «Monsieur, pour Dieu, brûlez ce mauvais livre!»
+
+Et puis dans ces intempérances de langage; ces excès de paroles qui
+sortent des lèvres comme un flot mal contenu, il est difficile de rester
+bon, indulgent, généreux, de ne pas exercer sa langue contre le
+prochain. Combien d'ennemis on se fait ainsi sans y prendre garde? Une
+saillie amère est le poison de l'amitié. Heureuses les natures d'élite
+qui ont tant et tant d'esprit à leur service qu'elles restent toujours
+spirituelles sans jamais être méchantes...
+
+La conversation a deux écueils qu'il faut éviter avec un égal soin, le
+pédantisme et la négligence. Pour éviter le pédantisme, il faut parler
+en bons termes, mais toujours avec naturel et simplicité. Fuyons cette
+faiseuse de couronnes et de pompons, la Prétention comme l'appelle un
+vieil auteur qui nous la dépeint: dorée, parée, coquette et ennuyeuse à
+faire mourir. Évitons la faiblesse de vouloir répéter un bon mot passé
+inaperçu, c'est gâter un trait heureux que de forcer les autres à
+l'admirer; mêlons les fruits aux fleurs, l'utile à l'agréable et au lieu
+de nous appesantir sur les choses, effleurons-les avec grâce, suivant le
+précepte du naïf La Fontaine:
+
+«Qu'il faut de tout aux entretiens
+C'est un parterre où Flore épand ses biens,
+Sur différentes fleurs l'abeille se repose
+Et fait du miel de toute chose»
+
+Ces deux derniers vers sont charmants, ils se prêtent à une comparaison
+toute chrétienne, dont l'honneur appartient au bon saint François de
+Salle qui l'a employée fréquemment.
+
+Sans doute, il ne faut pas être aussi puriste, qu'un prince de Beauvau
+qui eût préféré se casser le bras, que de donner une entorse à ses
+phrases; cependant, il faut éviter avec attention la négligence.
+Celle-ci, laisse la phrase incorrecte, inachevée, obscure, se contente
+de comparaisons douteuses, remplace les expressions choisies par des
+expressions vulgaires, les mots propres par des mots vicieux et de
+terroir si l'on peut s'exprimer ainsi. Elle ôte enfin la clarté, la
+beauté et l'élégance à notre langue.
+
+Boufflers disait que les hommes sont aussi jaloux sur le chapitre de
+l'esprit, que les femmes sur celui de la beauté. Il est certain que,
+pour tout le monde, hommes ou femmes, la conversation est le trône de
+l'esprit; la beauté éclipsée s'incline devant cette supériorité et n'est
+plus que sa vassale. La matière cède à l'intelligence car la beauté sans
+esprit, c'est une fleur sans parfum, c'est la statue superbe à laquelle
+manque l'étincelle de vie. La beauté séduit, mais c'est l'esprit qui
+retient--voilà pourquoi les femmes spirituelles, sans être jolies,
+inspirent des affections beaucoup plus durables que les femmes très
+belles seulement. La beauté reste une, elle est toujours la même,
+«l'ennui naquit dit-on de l'uniformité», tandis que l'esprit sait se
+multiplier à l'infini, se plier à toutes les exigences, prendre toutes
+les formes et, comme le phénix, renaître de ses cendres pour paraître
+toujours jeune et nouveau. Quelle cruelle déception, lorsque, sous ses
+dehors enchanteurs qui semblent tant promettre, on ne trouve qu'une tête
+creuse, un coeur vide, une âme languissante, rien enfin.
+
+Les personnes distinguées par l'esprit et le coeur, toutes déshéritées
+qu'elles puissent être des biens physiques, trouvent un grand
+dédommagement dans la conversation; les qualités morales se traduisent
+toujours par quelque côté, l'âme se révèle alors dans ses plus nobles
+aspects. Que de fois nous avons entendu dire: C'est incroyable! cette
+personne est laide et cependant, dès qu'elle parle, elle devient presque
+jolie. On pourrait répéter ce que Mme de Sévigné avec sa grâce
+habituelle disait du visage de la Princesse Henriette d'Orléans: «Sa
+figure ne lui sied point, mais son esprit lui sied à ravir.» La
+physionomie reflète l'âme, les yeux parlent avec les lèvres, les
+imperfections des traits disparaissent sous le feu du regard. La chaleur
+de la parole, l'animation du visage et cette transfiguration qui vous
+étonne et vous charme tout à la fois: c'est l'oeuvre de l'esprit.
+
+Savoir tenir un salon n'est pas chose aussi commode qu'on pourrait le
+croire. Il n'y a pas de culture plus difficile ni plus délicate que
+celle des personnes. Pour les fréquenter, souvent les réunir et les
+grouper, autour de soi, il faut, non seulement de l'esprit, mais surtout
+beaucoup de tact et une connaissance approfondie du coeur humain. Ce rôle
+qui incombe à la maîtresse de maison, consiste à maintenir la
+conversation dans de justes bornes, la rendre agréable et intéressante
+en détournant les discussions amères. C'est encore à elle de ménager les
+susceptibilités de tous, en retenant les antagonistes sur un terrain
+impartial, en conciliant par un mot heureux les natures les plus
+contraires et les idées les plus opposées; en adoucissant, en calmant
+l'ardeur des polémiques religieuses et des controverses politiques; et,
+tout cela sans trop retenir le dé pour elle-même. On le sait les
+causeurs aiment à causer. Ils aiment à parler de ce qui les intéresse, à
+faire valoir leurs connaissances, à semer leurs bons mots, à raconter
+leurs anecdotes. Ce va-et-vient de la pensée, ces joutes pacifiques de
+l'esprit font naître des entretiens aussi faciles qu'agréables, aussi
+éloignés de la banalité que du commérage. Quelle moisson charmante peut
+alors cueillir une maîtresse de maison. Parmi tous les bouquets apportés
+par chacun, parmi toutes ces couronnes effeuillées dans son salon ne
+peut-elle pas, abeille industrieuse, choisir et conserver les fleurs et
+les parfums qui lui conviennent le mieux.
+
+Sans doute il y a encore quelques salons où l'on sait causer, où l'on
+sait apprécier toutes les jouissances de l'esprit, où la conversation
+demeure attachante et variée, vive et spirituelle. Dans ces milieux
+intelligents et sympathiques, où des personnes faites pour s'entendre et
+se comprendre se doivent mutuellement la moitié de leur esprit, les
+heures s'échappent comme en un songe d'or. Cependant nous sommes loin
+des brillants salons du XVIIIe siècle. Toutes les illustrations du
+moment s'y donnaient rendez-vous, accourant avec empressement auprès des
+femmes vraiment supérieures, qui régnaient alors par la grâce et le
+charme de leur esprit. Elles avaient fait de la conversation un art
+véritable. Que nous sommes loin de cette exquise politesse, (la
+politesse est soeur de la charité), de cette gracieuse urbanité, de ce
+tact parfait des convenances, qualités typiques des salons d'autrefois.
+
+Les salons des XVIIIe et XVIIe siècles, inaugurés à l'Hôtel Rambouillet
+sont restés célèbres. Sous le Directoire Mme de Staël et plus tard Mme
+Récamier à l'Abbaye-au-Bois, comme deux astres radieux, attirèrent
+autour d'elles une pléiade de beaux esprits et d'hommes distingués.
+C'est à cette époque que La Harpe, toujours prétentieux, prononça ce mot
+resté inoublié. Il se trouvait à table entre Mme de Staël et Mme
+Récamier. «Ah! s'écria-t-il, sentencieusement, ma place est la
+meilleure, je suis assis entre l'esprit et la beauté.» Phrase assez
+malheureuse, au demeurant, puisqu'elle enlevait à l'une ce qu'elle
+donnait à l'autre.--À quoi Mme de Staël répondit avec sa vivacité
+ordinaire. «Je suis très flattée, voilà la première fois qu'on fait ce
+compliment à mon visage»--ce qui laissait ainsi, autant d'esprit que de
+beauté à Mme Récamier.
+
+Le salon de Mme Tallien fut aussi très suivi, et quoique Napoléon n'ait
+jamais voulu l'admettre, à la cour elle n'en donnait pas moins le ton et
+avait une grande influence sur la société parisienne.
+
+Sous la Restauration, on savait encore causer et se réunir pour goûter
+les plaisirs délicats de l'esprit, mais à l'heure présente qui s'occupe
+de ces plaisirs-là?... La politique qui se glisse partout, escortée de
+passions mesquines, a tout désuni. Les esprits les plus élevés ne
+sauraient rien semer sur cette terre aride, dans ce domaine dont ils ne
+peuvent même pas sortir, puisque la conversation revient par une pente
+presqu'involontaire, vers ce qui préoccupe le plus.
+
+Lorsqu'il y a divergence d'idées, la contrainte toujours, l'antagonisme
+souvent, refroidissent les mieux disposés et ôtent toute espèce de
+charme aux entretiens; ici, on peut dire: qui n'est pas avec moi est
+contre moi.
+
+Bien plus, ces questions brûlantes passionnent les adversaires, on ne
+dit plus ce que l'on pense sans éclat, sans tapage, avec mitaines et
+patins, suivant l'expression de Saint-Simon; on s'échauffe, on s'emporte
+même pour faire valoir ses arguments; on s'entête de plus en plus dans
+sa manière de voir et finalement, on se quitte, sans s'être converti le
+moins du monde et fort mécontent les uns des autres, chacun plus
+convaincu que jamais, que lui seul a raison. Tout s'apaise en ce monde,
+sauf les querelles politiques, car, à peine éteintes, le moindre souffle
+les fait renaître de leurs cendres et flamber de plus belle.
+
+Les relations ébranlées par toutes sortes de tiraillements politiques,
+en face d'un présent qui n'est pas gai et d'un avenir plus sombre
+encore, les relations dis-je deviennent de jour en jour plus rares et
+plus difficiles; d'ailleurs qui a le temps de causer, le télégraphe, le
+téléphone et surtout les cartes postales ont remplacé la jolie lettre
+des épistolières du temps jadis, dont Mme de Sévigné reste la reine. La
+vie enfiévrée qu'on mène maintenant nous dévore, c'est à peine si on a
+le temps de penser, et former un salon qui rappelât ceux dont nous
+venons de parler, reste aujourd'hui un rêve à peu près irréalisable.
+Notre époque troublée ne les reverra pas.
+
+
+
+
+SECOND DEVOIR
+
+LE FACTEUR DES POSTES
+
+
+L'univers est l'immense scène où chacun est appelé à remplir son rôle.
+Il y a longtemps qu'on a dit cela pour la première fois et que Rabelais
+se sentant mourir ajoutait: «Tirez le rideau, la comédie est jouée.»
+
+Eh bien! parmi tous ces acteurs du monde civilisé, combien y en a-t-il
+dans la grande machine administrative, dont les services quotidiens
+passent presqu'inaperçus?
+
+Je n'en citerai qu'un exemple, le Facteur des Postes. Avons-nous jamais
+pensé que cet agent d'un service si parfaitement fait aujourd'hui, que
+cet agent modeste, exact, discret, dont personne ne s'occupe, est
+cependant le grand distributeur de tous les événements, le porteur de
+toutes les joies et de toutes les douleurs de ce monde? À la ville, où
+l'existence se dévore si vite, où l'on ne sait même pas l'heure à
+laquelle vient le facteur, c'est à peine si l'on a le temps de songer à
+son arrivée, car à coup sûr on n'a jamais celui de l'attendre. Le
+courrier est remis au concierge ou dans la boîte appendue au bas de
+l'escalier, cette petite boîte froide, rangée au milieu de plusieurs
+autres ne dirait rien sans le nom qui l'étiquète. À la campagne, c'est
+tout différent; à la campagne où l'on a le loisir, si l'on peut
+s'exprimer ainsi, de s'écouter penser, de se sentir vivre, on connaît
+l'heure exacte de l'arrivée du facteur.
+
+L'hiver, la lecture qu'il apporte tient compagnie au coin du feu et fait
+passer agréablement les longues soirées; l'été, on aime à aller à sa
+rencontre, à faire une petite promenade sur la route qui doit l'amener,
+ou à l'attendre tranquillement assis à l'ombre du grand bois qu'il
+traversera bientôt. On est aise alors de prendre son courrier, le jour
+surtout où il apporte les journaux favoris, où l'on attend la _Mode_ par
+exemple. Ah! ce jour-là combien de belles châtelaines se montrent
+impatientes d'effleurer de leurs doigts mignons, de tenir dans leurs
+petites mains aristocratiques, ce code de l'élégance et du bon goût. On
+est donc charmée de recevoir soi-même son courrier, catalogues,
+journaux, revues, faire-part: ici un simple coup d'oeil suffit pour
+reconnaître la nature de ces derniers. Le pli tout blanc, c'est
+l'annonce d'un mariage, liseré de noir il est, hélas! le triste signe du
+deuil; autrefois un filet, bleu ou rose encadrant une jolie lettre
+satinée annonçait l'arrivée d'un cher bébé peut-être ardemment désiré
+depuis longtemps.
+
+Puis, vient enfin le tour des lettres que le facteur tire d'une case à
+part. Elles sont généralement la meilleure partie du courrier, le côté
+intime, car la correspondance tient une grande place dans la vie; elle
+anime la solitude, rapproche même les antipodes en reliant tous les
+peuples et tous les pays, mais elle unit surtout ceux qui s'aiment et,
+par la plus douce des illusions, fait, pendant quelques minutes,
+disparaître l'éloignement. Oui, dans ce petit carré de papier, dans ce
+chiffon blanc, saupoudré de noir qu'un souffle emporterait et qu'on
+appelle une lettre, il y a la pensée toujours, et parfois le sentiment,
+le coeur, l'âme tout entière de la personne qui l'a écrite. Qui de nous
+n'a pas attendu, au moins, une fois dans sa vie, avec désir ou crainte,
+l'arrivée du courrier? Qui de nous n'a pas tendu une main anxieuse au
+porteur de notre secret, à ce facteur qui, chaque jour en tient tant
+d'autres entre ses mains.
+
+«Jamais roi, peut-être, dans toute la pompe de son cortège n'est désiré
+comme ce voyageur obscur, poudreux ou mouillé, toujours en route,
+toujours pressé.»
+
+Sait-on qu'un facteur rural fait en moins de quatre ans le tour du
+monde?[4]
+
+Pour le bon paysan de la campagne, le facteur rural est le messager
+fidèle qui s'intéresse aux événements; il est même quelquefois prié de
+lire la lettre qu'il apporte, et après avoir accepté le verre de vin ou
+la _bolée_ de cidre, qui doit le réconforter l'hiver et le rafraîchir
+l'été, il décachète solennellement l'enveloppe, pendant que toute la
+maison se groupe autour de lui pour l'entendre. Si les nouvelles sont
+heureuses, les yeux brillent, le sourire dénoue toutes les lèvres et le
+facteur prend sa part à la joie générale; si au contraire la lettre ne
+contient que des tristesses, si elle annonce que le fils qui fait son
+tour de France est tombé malade, oh! alors, le facteur trouve de bonnes
+paroles pour les rassurer; c'est lui qui apportera, il en est certain,
+la lettre de la convalescence, et, un peu plus tard, celle de la
+guérison. Comment ne s'identifierait-il pas à l'existence de tous ces
+braves gens? Il les connaît par leur nom, les rencontre souvent, fait
+leurs petites commissions à la ville et, après s'être occupé de leurs
+affaires, consent à engager, pendant deux ou trois minutes, un brin de
+conversation pour leur apprendre les nouvelles du pays. Il est aussi le
+porteur consciencieux de l'épargne péniblement amassée par la tendresse
+filiale ou maternelle et qui doit secourir l'enfant resté au loin sans
+travail, ou la mère souffrante à son foyer. C'est encore lui, qui remet
+directement à la jeune fille rougissante, la lettre de son fiancé que le
+sort a pris, mais qui reviendra fidèle..., et cette dernière lettre
+d'amour, toute rayonnante d'espoir et de bonheur, cette dernière lettre
+qui doit annoncer le retour, le facteur la prendra encore dans sa boîte,
+plus vaste que celle de Pandore qui ne contenait que l'Espérance. Oui,
+plus vaste, puisque la sienne contient tout..., la mort et la vie, le
+bien et le mal, l'espérance et les regrets, l'amour et la haine, tous
+les sentiments qui remplissent les âmes, toutes les pensées qui, après
+avoir circulé dans l'esprit, viennent circuler dans l'espace. Oui, cette
+boite contient tous les fils qui font mouvoir les plus illustres comme
+les plus simples acteurs du théâtre de la vie, tous les événements
+grands et petits, toutes les nouvelles politiques, où la raison cherche
+en vain à découvrir la vérité.
+
+Honneur donc au facteur qui remplit scrupuleusement ses fonctions,
+modestes sans doute, et cependant si nécessaires. Moderne juif-errant,
+il reprend à chaque aurore, sans murmure, de bonne grâce et pour un bien
+faible salaire, sa course fatigante que rien n'arrête, ni les frimas de
+l'hiver, ni les soleils de l'été.
+
+ * * * * *
+
+Il est impossible d'assigner une date certaine à l'origine de la Poste:
+elle remonte, au moins, à l'époque des conquêtes d'Alexandre.
+
+L'institution _des Postes_, telle que nous la comprenons de nos jours,
+ne paraît pas avoir été connue des Anciens, mais ils employèrent les
+oiseaux et les chiens comme messagers et _Bergier_, dans son Histoire
+des grands chemins de l'Empire romain, dit que Cyrus introduisit l'usage
+des chars à quatre roues, attelés de quatre chevaux pour transporter les
+dépêches du gouvernement et que, de la mer Egée jusqu'à la ville de
+Suze, capitale du royaume des Perses, on comptait cent onze gîtes ou
+maisons de l'une desquelles à l'autre il y avait une journée de chemin.
+Sous les Romains, ce fut au temps d'Auguste, dit Suétone, qu'on employa
+les relais pour la rapidité des communications. Les Empereurs envoyaient
+leurs lettres par la voie des Postes Assises sur les routes militaires,
+si bien réglées et policées, qu'il n'était pas besoin au prince
+souverain de courir par les parties de son empire sans sortir de la
+ville de Rome, celui-ci pouvait gouverner la terre par ses lettres,
+missives, édits, ordonnances et mandements; lesquels n'étaient pas
+plutôt écrits, qu'ils étaient, par la voie des Postes, emportés aussi
+promptement que si des oiseaux en eussent été les messagers.
+
+Dès ce temps-là, on employait la cryptographie, c'est-à-dire l'art
+d'écrire en signes conventionnels et particuliers, connus seulement de
+ceux qui s'en servaient, à l'aide d'une clef en permettant la lecture.
+
+Lorsque deux personnes ont un intérêt majeur à cacher le contenu des
+lettres qu'elles s'adressent, les moyens employés, ordinairement, pour
+s'écrire, ne peuvent plus servir. Aussi pour arriver à correspondre
+d'une manière plus ou moins sûre, capable de déjouer les investigations
+d'une personne étrangère ou d'un ennemi, se sert-on alors de la
+cryptographie.
+
+Donc, la science cryptographique remonte à la plus haute antiquité;
+l'histoire nous apprend, qu'en plusieurs occasions, le prophète Jérémie
+se servit de caractères secrets pour sa correspondance, et on sait que
+les Romains, les Grecs, les Carthaginois, les Perses et les Phéniciens
+usèrent de ces moyens, et parfois très utilement. Polybe, Plutarque,
+Suétone, Aulu-Gelle, Jules l'Africain nous ont laissé de précieux
+renseignements à ce sujet.
+
+Pour correspondre secrètement, les Anciens se servaient de planchettes
+ou de dés percés de vingt-quatre trous, (représentant les lettres de
+l'alphabet) au travers desquels, un fil passait dans un certain ordre et
+aidait à deviner la signification du texte qui s'y trouvait caché; il
+suffisait, en effet, que le correspondant, recevant la dépêche, sût à
+l'avance la lettre convenue pour chaque trou. Connaissant cette clé, il
+lui était alors facile d'opérer le déchiffrement.
+
+Ce procédé a été inventé par Tenéas, le tacticien, qui en parle dans ses
+commentaires, sur la défense des places (IVe siècle avant Jésus-Christ).
+Il est loin d'être inviolable et fait partie de la catégorie des
+systèmes, dits de substitution simple, dans lesquels la même lettre est
+toujours remplacée par le même signe.
+
+Tenéas indique aussi divers autres moyens que l'on employait de son
+temps.
+
+Les États chinois et quelques autres pays lointains n'ont pas de postes
+régulières, l'État n'a pas là-bas le monopole et aucune entreprise n'est
+chargée de ce service.
+
+Chacun est libre d'ouvrir des «boutiques pour lettres» et d'essayer à
+ses risques et périls du transport des correspondances.
+
+Cela ne veut pas dire que le service postal y soit plus mal fait
+qu'ailleurs.
+
+À Shang-Haï, par exemple, il n'y a pas moins de 200 boutiques pour
+lettres où l'on rivalise de zèle pour être agréable au public.
+
+La taxe de chaque lettre varie suivant la distance à parcourir. Cette
+taxe varie aussi suivant que l'enveloppe contient ou ne contient pas de
+valeurs.
+
+On croit généralement en France que l'institution des Postes ne remonte
+qu'à Louis XI, c'est une erreur; Charlemagne est le premier souverain
+qui se soit occupé de cet important service. Il institua pour les
+besoins de l'empire un corps de courriers qui se nommaient _Cursores_ et
+il permit à l'Université d'entretenir un certain nombre de messagers
+pour faire communiquer les étudiants avec leurs familles. Pendant les
+guerres qui suivirent la mort du grand empereur, le service des Postes
+fut interrompu et même abandonné et ce fut en effet Louis XI qui procéda
+à la réorganisation des Postes par l'édit qu'il rendit à Doulens au mois
+de juin de Tannée 1464. Ses successeurs continuèrent l'oeuvre commencée.
+Les rois Charles VIII, Charles IX, Henri III s'en occupèrent
+particulièrement. Louis XIII créa les charges de _Maîtres des courriers
+et contrôleurs généraux des postes et des relais_. Ces maîtres coureurs,
+nos maîtres de postes, reçurent des rois de nombreux privilèges qu'ils
+conservèrent jusqu'en 1790. Sous Louis XI, les Postes n'avaient été
+établies que pour le service du roi, et ce n'est que plus tard que les
+particuliers obtinrent la permission de faire porter leurs lettres par
+les courriers du gouvernement. Jusque-là, et pendant des siècles, les
+Français ne correspondaient entre eux que par l'entremise des messagers
+que l'Université de Paris expédiait à des époques indéterminées et à son
+profit, dans les principales villes du royaume. Sous Louis XIV, ceux qui
+étaient chargés de distribuer les lettres en fixaient le prix à leur gré
+et le percevaient à leur profit. À partir de 1676, sous le ministère de
+Louvois, les Postes furent affermées; en 1791, l'État se chargea
+lui-même de l'exploitation. La taxe régulière des lettres date du
+commencement du siècle, mais elle variait suivant la distance qu'elles
+avaient à parcourir. C'est à partir de 1848 seulement que
+l'affranchissement des lettres devint uniforme par toute la France. La
+petite poste de Paris fut inventée en 1759 par M. de Chamousset,
+conseiller d'État. On commença le service le 1er juin 1760 au grand
+ébahissement des Parisiens, et le premier jour, M. de Chamousset suivit
+en chaise à porteurs les distributeurs de lettres pour voir s'ils
+faisaient bien leur nouveau métier. Oh! si M. de Chamousset pouvait
+revenir, c'est lui à son tour qui serait ébahi, non seulement, du
+service si complet des postes actuelles, mais surtout des merveilles du
+service télégraphique et téléphonique.
+
+Pendant longtemps le transport des lettres se fit dans une malle
+attachée sur le dos d'un cheval, car les routes étaient alors à peu près
+impraticables aux voitures; c'est en souvenir de cet usage que la
+voiture des courriers fut appelée _la malle_. En 1818 on remplaça les
+anciennes malles-postes par de nouvelles, plus nombreuses, moins lourdes
+et mieux aménagées et en 1828 un service spécial fut créé pour les
+campagnes. Jusqu'à cette époque, les lettres restaient quelquefois huit
+et dix jours dans un bureau par suite de la lenteur des communications.
+À partir de cette année 1828, cinq mille facteurs ruraux furent chargés
+de parcourir les trente mille communes ne possédant pas encore de
+bureaux de poste. Depuis les améliorations ont été continuelles; ils
+sont légions maintenant les facteurs qui portent en France bon an, mal
+an 500 millions de lettres, sans compter les journaux, les cartes de
+visite, les circulaires, catalogues et imprimés de toutes sortes et les
+cartes postales! Ah! les cartes postales c'est par milliards qu'elles
+parcourent le monde, l'Allemagne à elle seule en expédie chaque année 1
+milliard, accompagné de plusieurs millions.
+
+La législation des postes fut d'abord très sévère. En 1471 un employé
+fut pendu pour avoir intercepté deux lettres. Un décret de 1742 formula
+la peine de mort, contre tout employé qui décachèterait une lettre pour
+s'en approprier les valeurs. Comme on le voit, on n'y allait pas de
+main-morte dans ce temps-là. Aujourd'hui les peines se sont fort
+adoucies et l'on n'a plus besoin de ces menaces pour obtenir la probité
+et l'exactitude des employés.
+
+Le budget des postes est un des rares budgets qui rapporte plus qu'il ne
+coûte, quoique les dépenses s'élèvent à plus de 150 millions. Cela se
+comprend, quand on pense au nombre de lettres qui s'expédient toute
+l'année et particulièrement pendant le mois de janvier. Et les cartes de
+visite donc! elles tombent en avalanches, c'est le cas de le dire, car
+ces petits cartons glacés qui s'envoient par millions sont trop souvent
+à l'unisson du coeur des recevants et des envoyants.
+
+On avait entrepris une campagne contre l'usage des cartes de visite.
+
+--Vieux jeu, disaient les uns.
+
+--Mauvais ton, ajoutaient les autres.
+
+Mais, on a eu beau dire et beau faire, cet usage prévaut toujours.
+
+C'est par milliards que s'expédient lettres, cartes de visite, cartes
+postales, catalogues, et échantillons, revues et journaux, puisqu'on
+évalue au moins à douze milliards le nombre d'objets transportés
+annuellement par le service des postes sur toute la surface du globe. On
+ne compte pas les cartes de visite, bien entendu, ce serait un travail
+de Romains on les pèse; on a reconnu qu'il faut environ 275 cartes pour
+1 kilog.
+
+Celui qui, de tous les souverains, reçoit le plus de lettres, c'est le
+Pape.
+
+Il arrive au Vatican quotidiennement plusieurs milliers de lettres et
+journaux. Pour l'expédition de ces affaires on emploie dans le palais
+papal 35 secrétaires et scribes. Sa Sainteté ne lit que les lettres les
+plus importantes.
+
+Le Président des États-Unis reçoit à peu près 1,400 lettres et de 3 à
+4.000 journaux et livres par jour.
+
+Le roi d'Angleterre a également un courrier important: environ 1.000
+lettres et 2 à 3.000 journaux et livres par jour.
+
+L'empereur d'Allemagne reçoit quotidiennement 1.000 lettres et de 3 à
+4.000 journaux et livres. Guillaume II n'ouvre que les lettres
+recommandées qu'il classe lui-même. Il dicte ses réponses
+personnellement à ses secrétaires et signe chaque lettre de sa main.
+
+La correspondance du Czar est moins importante. Elle se compose à peu
+près de 600 lettres par jour, et celle du roi d'Italie en compte 300.
+
+La reine Wilhelmine reçoit de 100 à 150 lettres par jour.
+
+
+
+
+TROISIÈME DEVOIR
+
+LES TIMBRES-POSTE
+
+
+«Mesdemoiselles, nous a dit ce matin notre maîtresse, il est tout
+naturel qu'après avoir parlé du facteur des postes, vous parliez aussi
+des timbres-poste. Voilà le sujet de votre prochain devoir trouvé;
+cherchez, furetez, à vous de le rendre à la fois instructif et
+intéressant.»
+
+Après ce préambule, nous nous sommes toutes mises à piocher. Voici notre
+devoir collectif. Chacune de nous ayant apporté son petit bagage de
+renseignements, notre maîtresse nous a engagées à les réunir pour faire
+un travail plus complet.
+
+On nomme philatélistes les collectionneurs de timbres-poste et
+philatélie leur douce manie. Ce mot rébarbatif vient du grec:
+
+_Philos_, ami, amateur, et _atelès_ (en parlant d'un objet), franc,
+libre de charge ou d'impôt, affranchi. Substantif _ateleia_. Philatélie
+signifie donc: amour de l'étude de tout ce qui se rapporte à
+l'affranchissement.
+
+C'est un peu tiré par les cheveux, mais il en est souvent ainsi avec les
+mots qui sont formés de racines grecques.
+
+La première origine des timbres-poste en France est très curieuse.
+
+L'histoire de ces petits carrés de papier, dont plus d'un a fait le tour
+du monde, remonte au XVIIe siècle ainsi que le prouve l'extrait
+ci-dessous de la _Gazette de Loret_.
+
+En France, sous Louis XIV, quand le roi était éloigné du lieu où la cour
+résidait, les personnes de sa suite se procuraient des marques qu'elles
+apposaient sur les lettres destinées à Paris, pour les faire recevoir et
+porter par les courriers de Sa Majesté.
+
+Un collectionneur, M. Feullet de Conches, possède une lettre envoyée à
+Paris, écrite à Mlle de Scudéry par Pélisson Fontanier et sur laquelle
+se trouve ce genre de timbre-poste.
+
+Voici d'ailleurs le règlement du 18 août de 1654:
+
+«On fait assavoir à tous ceux qui voudront escrire d'un quartier de
+Paris à un autre que leurs lettres, billets ou mémoires seront portés et
+diligemment rendus à leur adresse, et qu'ils en auront promptement
+réponse, pourvu que lorsqu'ils escriront, ils mettent à leurs lettres un
+billet qui portera port payé, parce que l'on ne prendra d'argent; lequel
+billet sera attaché à la dite lettre, ou en toute autre manière qu'ils
+trouveront à propos, de telle sorte néanmoins que le commis puisse voir
+et l'oster aysément.»
+
+Ainsi que le dit Loret, le prix de ce billet d'affranchissement était
+d'un _sou tapé_. Le règlement se termine ainsi: «Les commis commenceront
+à porter les lettres le dix-huit août 1654. On donne ce temps afin que
+chacun ay le loisir d'acheter des billets.»
+
+La _Gazette de Voss_ nous apprend qu'en 1650 déjà, mais seulement
+pendant très peu de temps, la poste anglaise mit à la disposition du
+public des enveloppes timbrées, idée qui fut ensuite, en 1818, remise en
+pratique dans l'île de Sardaigne, mais aussi seulement pendant peu de
+temps. Ces enveloppes sardes devenues rarissimes, sont payées par les
+collectionneurs au poids du diamant.
+
+C'est à partir de 1840, que l'usage des timbres-poste s'est introduit
+d'une façon générale d'abord en Angleterre (1840), au Brésil (1843), à
+Genève (1844), aux États-Unis (1846), en Russie (1848), en France
+(1849), en Prusse (1850), etc.
+
+Avant 1866, il existait à l'usage des différents États de l'Allemagne
+jusqu'à 177 timbres-poste; aujourd'hui en dehors des timbres de l'empire
+il n'y a plus que la Bavière et le Wurtemberg où l'on se serve de
+timbres particuliers; la Bavière spécialement tient à conserver ce
+privilège en mémoire de ce fait que cet État a le premier en Allemagne
+adopté, en 1849, l'usage des timbres-poste.
+
+C'est donc en 1849 qu'eut lieu la première émission de deux timbres chez
+nous. Ces deux timbres étaient à l'effigie de la République, l'un de 20
+centimes pour l'intérieur, il était noir. L'autre de 1 fr. pour
+l'étranger, il était rouge.
+
+En 1852, nouveaux timbres-poste de 10 centimes (bistre) et de 25
+centimes (bleu) avec la tête de Louis Napoléon Bonaparte. En 1853, on
+vit apparaître le timbre de 40 centimes. En 1855, on nous donna celui de
+5 centimes, et en 1860, celui de 1 centime.
+
+Un changement s'opéra dans les timbres français en 1863: Napoléon III y
+fut représenté la tête couronnée de lauriers. Vint, hélas! le 4
+septembre de 1870, on remit en usage le timbre de 1849 à l'effigie de la
+République et jusqu'en 1876 il ne subit que de petites variations,
+depuis il a été créé plusieurs types nouveaux. On assure que pour la
+Semeuse, dernier modèle, 700 concurrents se sont présentés et 3 modèles
+seulement ont obtenu des prix.
+
+C'est en Amérique que l'on trouve la plus grande variété de timbres. Ils
+représentent habituellement le portrait d'un des grands hommes des
+_United States_. Selon la valeur, le portrait varie: avec le timbre d'un
+centime, on a l'effigie de Franklin; avec un autre, celui de Washington;
+avec un autre encore, celui de Jefferson, et ainsi de suite. Il n'en
+faudrait pas conclure cependant que les Américains estiment leurs
+gloires nationales à la valeur de leurs timbres.
+
+D'autres timbres des États-Unis représentent l'image de Christophe
+Colomb sur sa Caravelle la _Santa Maria_; tous les timbres commerciaux,
+en nombre incalculable, sont aux effigies variées.
+
+Les États-Unis, lors de l'exposition de Buffalo, ont émis une série de
+timbres donnant les divers modes de locomotion à l'aurore du XXe siècle.
+
+Le 1 centime vert, représente un bateau à vapeur des grands lacs de
+l'Amérique du Nord. Dans le timbre de 2 centimes rose, nous voyons un
+train express aux longues et confortables voitures filer à toute vapeur
+à travers une plaine à perte de vue. Voici le 4 centimes brun-rouge,
+avec un coupé automobile, arrêté devant le capitole de Washington. Le 5
+centimes bleu ciel, nous présente un magnifique pont d'une seule arche,
+jeté sur les chutes du Niagara; tandis que le 8 centimes violet nous
+fait assister au passage d'un grand vapeur à travers une écluse.
+
+Enfin, dans le 10 centimes brun clair nous voyons un transatlantique,
+dont les deux grosses cheminées lancent des torrents de fumée, fendre
+les vagues furieuses de l'Océan.
+
+Cette puissante République révèle qu'elle émet chaque année 4 milliards
+et demi de timbres-poste, et un mathématicien (les mathématiques se
+fourrent partout) constate que ce nombre colossal de timbres collés bout
+à bout sur la ligne de l'équateur, formeraient un ruban faisant sept
+fois le tour du monde, et, capable peut-être d'affranchir le poids total
+de la terre, si on pouvait la faire entrer en une boîte aux lettres.
+
+Aucune souveraine n'a été autant collée en effigie sur les enveloppes
+que _Her gracious Majesty Victoria_. En effet, il n'est point de colonie
+anglaise qui n'ait donné à l'indigène le portrait de la Reine Victoria,
+comme signe d'affranchissement... de ses lettres.
+
+Ces États qui pendant 60 ans, depuis 1840 ne connurent que des timbres
+de la reine Victoria, les gravent aujourd'hui à l'effigie de son fils et
+successeur, le roi Edouard VII.
+
+L'Angleterre, ayant à célébrer le cinquantenaire de Rowland Hill,
+l'inventeur du timbre-poste, lui en consacra un.
+
+Avant que sir Rowland Hill inventât la poste à 2 sous, on se servait peu
+d'enveloppes, car un papier enfermé dans un autre, si mince qu'il fût
+entraînait doubles frais.
+
+L'emploi des enveloppes ne se répandit qu'à partir de la taxe uniforme.
+
+La première machine à les fabriquer a été imaginée par Edwin Hill, frère
+de Rowland Hill, et c'est à elle que succéda, plus tard, la machine de
+la Rue pour les plier.
+
+L'Amérique du Sud tient le premier rang pour la beauté de ses timbres.
+Ceux du Pérou représentent soit un lama, soit un soleil aux rayons
+resplendissants, soit encore les armes du pays. Le Guatemala a deux bien
+jolies figures de timbres gravées avec une finesse qu'on ne s'attendrait
+guère à rencontrer chez des peuples aussi commerçants: une tête
+d'Indienne empreinte de tristesse, mais non sans charme, et un
+magnifique ara perché sur une colonne à demi-brisée.
+
+La Nouvelle-Galles du Sud a frappé aussi un timbre pour faire connaître
+au monde le centenaire de sa fondation; Hong-Kong et Shang-Haï, le
+cinquantenaire de la leur; le Monténégro, pour rappeler l'anniversaire
+de l'introduction de l'imprimerie dans la principauté, a fait un timbre.
+
+Le Portugal a frappé un timbre à la gloire de Christophe Colomb;
+l'Espagne, à propos du troisième centenaire de Velasquez, reproduisit
+sur les siens les chefs-d'oeuvre du maître. La Belgique, à l'occasion de
+la grande exposition d'Anvers, fit également un timbre.
+
+Le portrait du Shah, que nous donnent les timbres de Perse, prouve
+qu'avec le Coran, comme avec le Ciel, il est des accommodements; on sait
+que la loi musulmane défend aux Croyants de faire représenter leur
+image.
+
+Dans les États de l'Hindoustan et au Japon, les timbres ne portent que
+des inscriptions sur papier de couleur.
+
+Cependant Mut-Suhito, l'empereur du Japon, lors de la célébration de ses
+noces d'argent avec l'impératrice Haruko, émit un timbre-poste spécial,
+valable seulement ce jour-là. Ces timbres peu nombreux puisqu'il n'y en
+eut qu'une seule émission ont une largeur de 3 centimètres 1/2. Leur
+valeur est de 2 et de 3 _sen_. Les uns sont rouges, les autres bleus. Au
+milieu, il y a le soleil, emblème de Louis XIV, entouré de l'exergue
+anglais: _Impérial Wedding 25 anniversary_ (25e anniversaire des noces
+impériales.) À droite et à gauche du soleil se tiennent deux flamants,
+et en haut et en bas, on lit en anglais et en japonais les mots: _Empire
+de Japon_. Ces premiers timbres, lors de leur apparition en Europe, ont
+été, tout de suite, cotés très haut par les amateurs.
+
+L'Égypte, elle-même avec son timbre au Sphinx et à la Pyramide, nous
+offre un pittoresque que la France n'a plus.
+
+Nos colonies ont depuis quelques années sur leurs timbres une allégorie
+plus gracieuse que celle des timbres de la métropole: une femme, tenant
+un drapeau déployé, s'appuie sur l'écusson portant pour inscription la
+Valeur, tandis qu'on aperçoit un vaisseau filant à l'horizon.
+
+Nous avons encore un autre timbre artistique, mais toujours pour nos
+colonies; c'est celui de la toute petite colonie d'Obock. Il représente
+au premier plan, un chameau monté par un indigène près duquel se trouve
+un autre indigène, armé d'un bouclier. Un troupeau de chameaux
+s'aperçoit à l'horizon.
+
+Ce timbre pittoresque, destiné à affranchir les lettres pour les
+endroits périlleux, coûte 10, 25 et 50 francs.
+
+En aucun pays, croyons-nous, le sens artistique ne produirait mieux que
+la France, dont les graveurs sont renommés.
+
+Comme on vient de le voir, dans beaucoup de pays les timbres rappellent
+des faits importants de leur histoire. Il n'en est pas de même chez
+nous. L'État païen, que nous subissons, a préféré nous donner un Mercure
+ou une Minerve rococos qui n'ont rien de national.
+
+Quand aurons-nous donc une série de timbres, nous donnant soit l'effigie
+de Jeanne d'Arc, soit les principaux faits de l'histoire de France?
+Mais, hélas! cela viendra-t-il? Saint Michel ferait aussi très bien sur
+un timbre.
+
+En excluant l'idée religieuse, on exclut forcément ce qui est le plus
+élevé, et l'on est réduit à de plates allégories, à de grosses femmes au
+type banal représentant la Loi, la Justice, la Vertu même, ou à des
+emblèmes formant bric à brac: des bonnets de Mercure avec des ailes et
+des serpents, des épis, des coqs ou des canons.
+
+Les faits historiques qui montreraient une victoire ne conviendraient
+pas aux relations internationales; il serait intolérable que la Prusse
+nous envoyât Sedan gravé sur ses timbres-poste.
+
+Ici encore, la solution est du côté des choses de Dieu; mais, peut-être
+préférera-t-on toujours, à cette radieuse vérité, les vieilles ornières
+de la routine.
+
+D'abord, par respect pour les planches actuelles et la forme des
+roulettes, on a rendu le format des timbres obligatoire, et il ne se
+prête guère aux conceptions des artistes.
+
+En définitive, les timbres beaux ou laids, aux jolies figurines, comme
+aux modèles les plus insignifiants ne coûtent rien, comparativement à ce
+qu'ils rapportent.
+
+Voici quelques détails sur la fabrication des timbres-poste.
+
+L'impression se fait au moyen de plaques d'acier gravées, dont chacune
+porte 200 empreintes. On emploie un papier d'un grain particulier.
+
+Deux hommes garnissent les plaques d'encre de couleur et les passent à
+un troisième qui, aidé par une ouvrière, imprime les feuilles au moyen
+d'une grande presse à main. Trois de ces petites équipes travaillent
+constamment et l'on peut faire fonctionner 10 presses si c'est
+nécessaire.
+
+Quand les feuilles imprimées sont sèches, on les porte dans un autre
+atelier pour être gommées. La gomme dont on fait usage, s'obtient en
+délayant dans de l'eau de la poudre de pommes de terre, ou autres
+végétaux, que l'on a fait sécher. Il faut rejeter la gomme arabique, à
+cause de son action sur le papier.
+
+On enduit les feuilles une à une en les plaçant sur une tablette et en
+appliquant la gomme avec une grande brosse. Un châssis métallique sert à
+préserver les bords de la feuille. Cela fait, on opère un second séchage
+au moyen d'un courant d'air, et après avoir mis les feuilles de timbres
+entre des feuilles de carton, on les soumet à l'action de la presse
+hydraulique. Une ouvrière partage alors les feuilles avec des ciseaux en
+deux moitiés, contenant chacune cent timbres. L'usage des ciseaux est
+préférable à celui d'une machine qui pourrait endommager les timbres.
+Les feuilles passent enfin à la perforatrice, qui entoure chaque timbre
+d'une ceinture de petits trous très rapprochés, Pour cela, l'ouvrière
+prend une machine se composant de deux cylindres dont le supérieur est
+garni de pointes, qui jouent le rôle de poinçon et correspondent à des
+trous pratiqués dans le cylindre inférieur.
+
+On commence par faire les rangées de trous séparant les timbres dans le
+sens de la longueur, puis, avec une seconde perforatrice, on fait les
+rangées transversales.
+
+En dernier lieu, les feuilles achevées sont mises en paquets, étiquetées
+et emmagasinées. Si un paquet est défectueux, on le brûle immédiatement.
+Le comptage est répété onze fois pendant la durée des opérations, et
+avec tant de soin, qu'on a rarement à constater la perte d'une seule
+feuille.
+
+Les souverains ne sont point indemnes des petites manies du commun des
+mortels, entre autres, de celle des collections.
+
+Ainsi, l'empereur d'Allemagne collectionne des autographes de grands
+capitaines. Les rois de Suède et de Roumanie collectionnent également
+des autographes. Le czar Alexandre III avait l'une des plus belles
+collections connues de timbres-poste. Le roi de Serbie rassemble aussi
+des timbres, tandis que le prince de Galles s'était formé un vrai musée
+de pipes, et sa mère, la reine Victoria, une étonnante collection de dés
+à coudre. La reine Marguerite d'Italie a des collections de gants et de
+souliers portés par des souveraines.
+
+Après tout, puisqu'on collectionne des tableaux, des émaux, des ivoires,
+des cannes, des pipes, de vieux chapeaux, de vieux souliers, des boutons
+et même de vieux tessons que leur antiquité rend vénérables, pourquoi ne
+collectionnerait-on pas aussi de vieux timbres-poste?
+
+Modeste et timide d'abord, la philatélie prit naissance vers 1856; mais
+deux ans après, son extension s'affermissait; collectionner des timbres
+devenait à la mode, et, dès 1858, les Parisiens, à leur suite nombre de
+Français, se mirent à réserver les timbres qu'ils recevaient de
+l'étranger, à les coller sur des livres géographiquement divisés, et
+ensuite, à en faire l'échange, puis la vente et la revente.
+
+Alors, on ne trouvait point à acheter comme aujourd'hui de _mirifiques_
+albums classés, étiquetés, comme on en rencontre partout, on collait de
+son mieux les timbres recueillis sur des pages blanches qu'on
+calligraphiait ensuite.
+
+Vint, hélas! la guerre terrible de 70 qui arrêta net, chez nous, l'essor
+de la philatélie, comme elle arrêta tant de choses. En 1876-77, la
+collectionnomanie des timbres-poste reparut. Elle a beaucoup prospéré
+depuis. On fait des échanges, et les jeunes gens, et jeunes filles
+assaillent de demandes tous les amis des amis de leurs amis, pour que
+ceux-ci mettent de côté, à leur intention, les timbres qui ornent leur
+correspondance.
+
+Certains timbres, sont naturellement plus rares les uns que les autres.
+Ceux-ci sont épuisés, ceux-là n'ont pas été recueillis à temps et ont
+disparu, il n'en reste que quelques rares exemplaires dans le monde
+entier. Il advient alors ce qu'il advint jadis des tulipes en Hollande:
+on les payait à prix d'or. De sorte que s'il y a des timbres qui se
+vendent entre 5 et 10 centimes à la poignée, il s'en rencontre aussi,
+dont la valeur atteint, du fait de leur rareté, 500, 1 000, 2.000,
+3.000, 10.000 francs!
+
+Les timbres ont leur bourse comme l'or et les billets de banque.
+
+La bourse des timbres se tient au carré Marigny.
+
+On évalue à 12 millions le chiffre des transactions, auxquelles donne
+lieu annuellement la philatélie. Paris compte pour 2 millions à lui
+seul.
+
+Deux sociétés de philatélistes existaient d'abord à Paris.
+
+L'une se composait surtout d'amateurs, c'était la _Société Française de
+Timbrologie_; l'autre était formée de marchands, c'était la _Société
+Philatélique_. Elles ont fusionné depuis, font très bon ménage et
+comptent, au moins, cinq cents membres.
+
+En France, les marchands de timbres furent longtemps imposés pour des
+sommes minimes, comme débitants de _vieux papiers_. Depuis, le fisc a
+ouvert l'oeil sur leurs florissantes affaires et les a imposés comme
+marchands de curiosités en boutique. Ceux-ci se sont récriés. Mais le
+fisc a riposté par un argument irrésistible: chez un marchand de vieux
+papiers ordinaires, plus le papier est vieux, moins il est cher; chez
+vous, c'est tout le contraire, son prix augmente à mesure qu'il est plus
+vieux... Donc vous vendez bien réellement de la curiosité.
+
+Et les marchands de timbres paient à présent un impôt... imposant.
+
+Le timbre-poste est un personnage important, en raison de la place que
+lui font les collectionneurs, en nombre considérable, même, en ne
+comprenant que les gens sérieux.
+
+La France compte actuellement 60.000 collectionneurs. C'est le pays du
+monde civilisé où il y en a le moins. En Allemagne, on évalue à 100.000
+le nombre des philatélistes; en Angleterre, ils sont 150.000; en
+Amérique, plus de 500.000.
+
+Le nombre des timbres rares diffère à l'infini, variant suivant la
+valeur que leur donnent les collectionneurs, et du désir qu'ils ont de
+les posséder.
+
+Les timbres les plus rares, les plus chers, sont nécessairement les
+timbres anciens, qu'on ne retrouve plus: ceux de l'Ile Maurice, d'Hawaï,
+de Moldo Valachie. Deux timbres de Maurice, le bleu et le rouge au
+millésime de 1847, ont été payés, marché conclu d'avance, 45.000 francs.
+
+À côté de ces timbres précieux, on trouve acheteurs, au prix de 1000 à
+1500 francs, pour ceux de la Réunion, 1852 et 1853. Viennent ensuite
+parmi les plus rares et les plus précieux de nos timbres français, celui
+de un franc, orangé, non oblitéré de 1849, qui vaut 250 francs; oblitéré
+il ne vaut plus que 60 francs. Pourquoi? Un autre timbre, celui de 15
+centimes, teinté bistre sur rose par erreur, au lieu d'être teinté
+bistre sur blanc vaut 75 francs couramment. Les timbres fabriqués en
+province pendant la guerre et qui furent simplement lithographiés,
+valent de 75 à 100 francs; ceux de la Guyane anglaise, 1848, sont cotés
+de 100 et 800 francs, suivant la couleur. Ne sont déjà plus rares, ceux
+dont le cours varie entre 20 et 100 francs.
+
+Peut-être que le plus rarissime de tous les timbres et le plus cher est
+celui de la Guyane anglaise de 1856, carmin. On n'en connaît qu'un
+exemplaire. Il est chez M. Tapling, en Angleterre, et vaut net 40,000
+francs[5]. Ce n'est pas moi qui l'achèterai.
+
+L'Ile Maurice a la gloire d'exercer la patience et d'exciter la cupidité
+des timbrophiles qui recherchent son timbre, émission de 1850, avec
+_Post-office_ comme légende. Sa valeur courante dépasse 1,500 francs à
+l'heure actuelle.
+
+Le _Hawaï_ première émission, avec chiffres au lieu de dessins, vaut
+mille francs s'il est bien conservé.
+
+La magnifique collection de M. Philippe de Ferrary, duc de Galliéra,
+président respecté à la Société Française des Timbrologues est estimée 2
+millions 500.000 fr.
+
+Le duc de Galliéra est donc le premier philatéliste du monde et la
+Providence des marchands de timbres-poste. Il augmente, et renouvelle
+incessamment de merveilleuses collections, à la mise en ordre desquelles
+sont employés deux secrétaires compétents, dont le traitement, le
+logement, l'entretien lui reviennent à 20,000 francs par an.
+
+Il a environ 15,000 types de timbres dont la valeur varie de 0 fr. 01 à
+15.000 francs:
+
+--Et, ajouterait Galino, ils ont tous servi! Que serait-ce s'ils étaient
+neufs?
+
+Détail typique: s'ils étaient neufs, ils vaudraient beaucoup moins!
+
+La collection Tapling, léguée au Musée Britannique aurait, dit-on, une
+valeur de plus d'un million.
+
+La collection du roi d'Angleterre, Edouard VII vaut environ 1 million.
+
+Le tsar Nicolas II cherche, à grand prix, la conquête des rares timbres
+qui manquent à son musée; jusqu'à présent il n'a pu se procurer celui de
+l'Ile Maurice, tiré en rouge et bleu, dont il n'existe que 200
+exemplaires. La collection du tsar de Russie vaudrait environ 750.000
+fr.
+
+Les prix payés pour une collection sont parfois surprenants. Certaines
+sont évaluées de 3 à 400.000 francs.
+
+Un M. Donatis qui collectionnait, avec la même passion, les tableaux de
+maîtres et les timbres-poste, a vendu cette dernière collection 65000
+fr.
+
+MM. Caillebotte ont retiré en Angleterre de leur collection, la somme de
+200.000 fr.
+
+Le directeur de la Compagnie d'assurances la «Providence» a vendu la
+sienne cinquante et quelques mille francs. Celle de M. Arthur de
+Rothschild est aujourd'hui vendue: elle valait environ 150.000 francs.
+
+Quant à M. Sharpe, un Anglais, il a tout simplement bâti un palais pour
+loger ses timbres; aussi, l'appelle-t-on le Palais des Timbres. Ces
+timbres ne sont pas renfermés dans des albums, comme il est d'usage, M.
+Sharpe, lui, a eu l'idée assez originale, d'en tapisser les murs, les
+plafonds et les portes de sa maison.
+
+Bien plus, il en a collé sur les différents meubles de son salon: la
+table du milieu, la bibliothèque, le canapé et toutes les chaises sont
+recouverts de timbres provenant à peu près de tous les pays du globe.
+Dans cette pièce, le plafond est orné des portraits de la reine Victoria
+et du prince de Galles, deux fois grands comme nature, en timbres de
+diverses couleurs. Là aussi se trouve une reproduction de la tour
+Eiffel.
+
+Le propriétaire a mis un quart de siècle à recueillir cette collection,
+aujourd'hui évaluée à 40.000 livres sterling ne comprenant pas moins de
+7 millions de timbres, sinon très rares, du moins fort curieux dans leur
+ensemble.
+
+C'est le cas de parler ici de la robe de bal d'une élégante Américaine
+(on sait que les Américains ont l'esprit inventif et qu'ils sont passés
+maîtres en excentricité.) Donc, cette dame s'était fait faire une robe
+en mousseline toute simple, tout unie, qu'elle a fait ensuite
+entièrement recouvrir de timbres-poste collés avec art. En graduant les
+nuances et variant les couleurs, on est arrivé à dessiner des festons,
+des guirlandes, des arabesques d'un effet tout nouveau et d'une
+saisissante originalité. Cette robe inédite était un véritable
+chef-d'oeuvre, qu'on a d'autant plus admiré, qu'elle ne devait plus
+reparaître et pour cause; valses et polkas, pendant la durée du bal, lui
+ayant enlevé quelques douzaines de timbres-poste.
+
+Les timbres-poste n'ont qu'à bien se tenir, depuis quelques années, ils
+ont rencontré sur leur route une rivale redoutable: la carte postale
+illustrée. J'avoue que cette dernière me paraît mille fois plus
+séduisante, le timbre-poste ne m'a jamais dit grand chose, mais la carte
+postale, quelle différence! N'est-ce pas charmant, l'été, à l'ombre des
+grands arbres, l'hiver, au coin du feu, de pouvoir parcourir, sans
+fatigue aucune, le monde entier, connaître les admirables beautés de la
+nature, ses glaciers et ses torrents, ses montagnes altières, ses océans
+et ses grands lacs, ses bois profonds et ses forêts inextricables
+peuplés d'oiseaux merveilleux et de fauves rugissants, en un mot tous
+ses sites enchanteurs. Voir les plus beaux palais, les cathédrales, les
+mosquées, se rendre compte des plus grandes et des plus belles villes du
+monde; n'est-ce pas le rêve le plus séduisant auquel l'imagination
+puisse s'abandonner?
+
+Ce dessin, qu'on reçoit sur la carte fragile,
+Rappelant un pays, rappelant une ville
+Pour moi me semble encor augmenter de valeur,
+Par son mot d'amitié, le souvenir du coeur.
+
+C'est par millions, chaque année, que les cartes illustrées voyagent.
+Comme on a fait des expositions de timbres, on est arrivé à faire des
+expositions de cartes postales illustrées provenant du monde entier.
+
+En France, comme ailleurs, les collectionneurs deviennent légions.
+
+En attendant que la jolie carte postale détrône le timbre-poste, ce qui
+n'arrivera probablement jamais, voici une excellente méthode pour
+posséder une collection de timbres sans bourse délier. Ce moyen
+ingénieux nous vient d'un Anglais; toujours pratiques nos voisins.
+
+Ce bon bourgeois de Londres avait promis à son neveu, dans un jour de
+générosité, de lui donner ce qu'il voudrait pour le récompenser de ses
+succès scolaires, espérant qu'il lui eut demandé un objet sans grande
+valeur: une montre d'argent, une épingle de cravate ou une boîte de
+peinture. Le neveu, plus ambitieux, demanda une collection de timbres et
+une belle, tant qu'à faire.
+
+L'oncle qui comptait faire un cadeau de quelques schellings, une guinée
+au plus, fut un moment fort perplexe. Soudain, il répondit, tu l'auras.
+
+Le lendemain il se rendait au bureau du _Times_ et faisait insérer
+l'annonce suivante: _Mariage_. Une jeune personne âgée de 25 ans, brune,
+jolie, ayant 800,000 francs de dot et 2 millions à revenir, épouserait
+un honnête homme, même sans fortune. Les lettres seront reçues, jusqu'à
+la fin du mois, à l'adresse H-C Million au bureau du journal. Dès le
+lendemain les lettres commencent à pleuvoir à l'adresse indiquée, on
+était au 2 du mois, elles continuèrent ainsi pendant 30 jours; il en
+arriva plus de 25 000 et de toutes les parties du monde.
+
+Voilà comment, pour le prix d'une simple annonce, notre Anglais put
+réunir une des plus jolies et des plus complètes collections de timbres.
+
+Avis aux amateurs.
+
+
+
+
+QUATRIÈME DEVOIR
+
+NOS RÉCRÉATIONS CET HIVER
+
+
+Pour nous réchauffer, nous dansons nos rondes, sur de nouvelles chansons
+empruntées à la troisième classe. Une de nos maîtresses a eu
+l'ingénieuse idée d'arranger sur des airs connus soit un trait
+d'histoire, soit une leçon de géographie. C'est vraiment n'est-ce pas,
+une façon tout à fait commode de s'inoculer la science en chantant et
+dansant. Voici quelques spécimens de ces chansons... nouveau genre;
+elles sont loin d'être de la poésie, mais marquent le rythme et font
+sauter en mesure.
+
+Nous avons un professeur _(bis)_
+Toujours de joyeuse humeur, _(bis)_
+Il aime beaucoup l'histoire;
+Pour charmer son auditoire,
+Il nous traduit ses leçons
+En de joyeuses chansons.
+
+REFRAIN
+
+_Et les enfants de son temps,
+Sans travailler sont savants (bis)_
+
+Avec un tel professeur _(bis)_
+Tout va donc à la vapeur; _(bis)_
+On se lance dans l'espace
+Sans même quitter sa place,
+Et du pôle à l'équateur
+Nous apprenons tout par coeur.
+
+À la classe de français _(bis)_
+Il a le plus grand succès, _(bis)_
+En expliquant les principes,
+Et l'accord des participes,
+Par mille aimables propos
+Il charme tous nos travaux.
+
+L'arithmétique, à son tour, _(bis)_
+A des droits à notre amour; _(bis)_
+Le calcul joue un grand rôle,
+Du méridien jusqu'au pôle,
+On mesure la longueur
+Sans faire un trop grand labeur.
+
+Des beaux arts ce professeur _(bis)_
+Est un grand admirateur; _(bis)_
+Quant à la littérature,
+Sa mémoire toujours sûre,
+Lui souffle fort à propos
+Des sujets toujours nouveaux.
+
+De même l'Anglais nous plaît, _(bis)_
+Et chacun le reconnaît; _(bis)_
+Dame! il traduit à merveille
+Shakespeare et le grand Corneille,
+Et parle si bien français,
+Qu'il s'étonne d'être Anglais...
+
+Puis, chaque jeudi matin, _(bis)_
+Après le cours de dessin, _(bis)_
+Il explique la physique
+Et la machine électrique,
+Quand il permet d'approcher
+Toutes brûlent d'y toucher.
+
+ * * * * *
+
+LE TOUR DU MONDE
+
+AIR: _Oui le temps, le temps
+Met les crinolines à la mode:_
+
+REFRAIN.
+
+_Oui le temps, le temps, le temps,
+C'est le trésor de l'enfance:
+Employons tous ses instants,
+Oui, profitons du temps._
+
+1
+
+On nous a dit qu'à la Retraite
+L'on peut s'instruire en s'amusant,
+Vraiment, la méthode est parfaite,
+Chacun peut devenir savant;
+ En dansant une ronde,
+ Nous pouvons parcourir
+ Tous les pays du monde
+ Dans un train de plaisir.
+
+2
+
+L'Europe, l'Asie et l'Afrique
+Composent l'Ancien Continent,
+Colomb découvrit l'Amérique,
+En navigant vers l'Occident;
+ Quant à l'Océanie
+ L'illustre Magellan
+ Fut y perdre la vie;
+ Honneur au dévouement!
+
+3
+
+Commençons donc le tour du monde
+Comme ce grand navigateur,
+Voyageons sur terre et sur l'onde,
+Du pôle jusqu'à l'Equateur:
+ L'Europe la première
+ Doit fixer nos esprits,
+ Par elle la lumière
+ Vient aux autres pays.
+
+4
+
+En Europe, voyez la France
+Dont la capitale est Paris,
+Cent fois plus belle que Florence,
+Elle charme nos yeux ravis;
+ Rome est en Italie,
+ Lisbonne en Portugal,
+ Pétersbourg en Russie,
+ Très loin du mont Oural.
+
+5
+
+Londres se voit en Angleterre,
+En Irlande, voyez Dublin;
+Munich, Augsbourg sont en Bavière;
+En Prusse, visitez Berlin;
+ Stockholm est en Norvège,
+ Copenhague aux Danois;
+ Dans ce pays de neige,
+ L'hiver a bien six mois.
+
+6
+
+En Belgique voyez Bruxelles
+Et les chefs-d'oeuvre des Flamands;
+Admirez ses belles dentelles
+Et ses superbes monuments.
+ Si vous aimez l'Histoire,
+ En Grèce il faut courir:
+ Athènes de sa gloire
+ Garde le souvenir.
+
+7
+
+Madrid, la reine des Espagnes,
+Nous offre ses riches palais;
+Si vous préférez les montagnes:
+Voyez la Suisse et ses chalets,
+ Le beau lac de Genève
+ Nous arrête un instant;
+ Un doux zéphir se lève,
+ Nous voguons en chantant.
+
+8
+
+Constantinople nous rappelle
+Le Turc esclave des Sultans;
+Vienne, en Autriche, nous appelle;
+Consacrons-lui quelques instants.
+ La fidèle Hongrie
+ Réclame enfin son tour,
+ Avec la Roumanie,
+ Ce royaume d'un jour.
+
+
+
+
+COURS DES FLEUVES
+
+LA SEINE
+
+AIR: _Un jour maître Corbeau:_
+
+1
+
+La Seine comme on sait naît dans la Côte-d'Or,
+À Chatillon ce fleuve est bien petit encor,
+Il arrose en passant Bar, Troyes, Nogent, Méry,
+Melun, Corbeil, Paris, Mantes et les Andelys.
+
+REFRAIN
+
+_Sur l'air du Tra, la la la (bis)
+Sur l'air du tra, deri, dera tra la la._
+
+2
+
+Il passe par Elboeuf, puis il arrose Rouen,
+Ensuite Caudebec, dans un pays charmant,
+Le Havre sur la droite un port très commerçant;
+À Honfleur il se perd dans la Manche en courant.
+
+3
+
+L'Aube, la Marne, l'Oise, sont les affluents
+De la Seine et vraiment ils sont très importants;
+À gauche, voyez l'Eure et si vous remontez,
+Le Loing et puis l'Yonne vous rencontrerez.
+
+LE RHONE
+
+MEME AIR
+
+1
+
+Le Rhône prend sa source, en Suisse au mont Furca,
+Genève en son beau lac, bientôt le recevra,
+Il arrose Seyssel, Lyon, Vienne, puis Tournon,
+Valence, puis Viviers et la ville du Pont.
+
+(_Sur l'air du Tra_)
+
+2
+
+Le Rhône baigne aussi la ville d'Avignon,
+Puis il voit sur ses bords Beaucaire et Tarascon,
+Arles lui dit adieu, car il finit son cours,
+Et le golfe du Lion l'engloutit pour toujours.
+
+3
+
+Le Rhône, dans sa course, a plus d'un affluent;
+La Saône à mon avis est le plus important.
+L'Ain, l'Ardèche, le Gard, l'Arve, l'Isère aussi,
+La Drôme et la Durance et nous aurons tout dit.
+
+
+La Loire et la Garonne ont aussi leur chanson maintenant passons à un
+spécimen d'histoire.
+
+
+
+GUERRE DE CENT ANS
+
+1
+
+Je vais vous conter l'histoire
+De la guerre de Cent ans:
+Sous nos drapeaux la victoire
+Était bien rare en ce temps;
+Sur l'Anglais nos chevaliers
+L'emportaient par la vaillance,
+Mais ils manquaient de prudence,
+Tous ces valeureux guerriers.
+
+2
+
+La cause de cette guerre,
+Fut qu'un vassal trop puissant
+Avait conquis l'Angleterre,
+Pour nous c'était menaçant,
+Ce redoutable voisin,
+Oui, ce terrible Guillaume,
+Non content de son royaume,
+Voulait encore le Vexin.
+
+3
+
+Léonore de Guyenne
+Mécontenta son époux,
+Qui renvoya la vilaine,
+Dans son trop juste courroux;
+Avec elle, elle emporta
+Son beau duché d'Aquitaine,
+La Gascogne et la Guyenne;
+Et Louis VII le regretta.
+
+4
+
+Léonore épouse ensuite
+Un Plantagenet d'Anjou,
+Qui devint roi par la suite,
+Et lui porte le Poitou;
+Lui qui possédait déjà
+Tout le beau pays du Maine,
+Avec la riche Touraine.
+Quel vassal nous aurons là!
+
+5
+
+Sur la couronne de France
+L'Anglais croit avoir des droits:
+Bientôt la guerre commence
+Sous le premier des Valois.
+À l'Écluse, il est battu,
+À Crécy, désastre immense,
+À Calais pas plus de chance,
+À Poitiers tout est perdu.
+
+6
+
+Ce temps ne fut pas sans gloire,
+Car dans le pays Breton,
+Beaumanoir eut la victoire
+Sur trente Anglais de renom.
+Ah! ce combat glorieux,
+Dans les malheurs de la France,
+Fut un signe d'espérance;
+Honneur à ces trente preux.
+
+7
+
+Jean II malgré sa bravoure,
+Dut se rendre au Prince Noir.
+Mais de respect il l'entoure,
+Le félicitant d'avoir
+Si vaillamment combattu,
+Dans la terrible mêlée.
+Honneur, en cette journée,
+Au vainqueur, comme au vaincu.
+
+8
+
+L'Anglais fort de nos défaites
+Envahit notre pays,
+Avec tambours et trompettes
+Il vient menacer Paris;
+Mais il en fut pour ses frais,
+Car le sage roi de France
+Lui fit forte résistance,
+Sans sortir de son palais.
+
+9
+
+Alors un grand capitaine,
+Aussi brave que malin,
+Bientôt nous tire de peine:
+C'est l'illustre Duguesclin.
+Il fait reculer l'Anglais,
+Et punit son insolence
+Trois ports lui restent en France,
+Bordeaux, Bayonne et Calais.
+
+10
+
+Hélas! il meurt dans sa gloire,
+En assiégeant un château,
+Mais avec lui la victoire
+Semble descendre au tombeau:
+Les Anglais vont de nouveau
+Souiller le sol de la France,
+Charles six est en démence,
+Et la Reine est Isabeau!
+
+11
+
+Après un affreux désastre,
+Par un indigne traité,
+On voit Henri de Lancastre
+Roi de France proclamé;
+Mais le Ciel vient au secours
+Du jeune Dauphin de France:
+Jeanne d'Arc enfin s'avance
+Et l'Anglais fuit pour toujours.
+
+12
+
+Qu'il est beau de voir en guerre,
+Cette humble fille des champs,
+Entrer avec sa bannière,
+Dans la cité d'Orléans;
+À Patay, l'on voit plier
+Talbot, l'Anglais intrépide;
+Et la bergère timide,
+Fait le guerrier prisonnier.
+
+13
+
+Mais la perfide Angleterre,
+À Compiègne, peut saisir
+Notre héroïque bergère,
+Et la condamne à périr.
+Ah! devant un tel malheur,
+Faut-il que le roi de France
+Ait gardé lâche silence!
+Était-ce d'un noble coeur?
+
+14
+
+Enfin s'achève la guerre,
+Par deux combats glorieux.
+Nous lançons sur l'Angleterre
+Cent autres guerriers fameux;
+Le combat de Formigny,
+Grâce à notre artillerie,
+Nous rendit la Normandie,
+Et fit oublier Crécy.
+
+15
+
+De Castillon la victoire
+Rend la Guyenne aux Français,
+C'est là que tombe avec gloire
+Le célèbre Achille Anglais,
+Enfin nous avons la paix.
+Après cette affreuse guerre,
+Il ne reste à l'Angleterre
+Que la ville de Calais.
+
+
+
+
+CINQUIÈME DEVOIR
+
+UNE LETTRE DE NOUVEL AN
+
+
+Le 30 décembre au matin, une charmante personne venait d'entrer dans un
+compartiment de seconde classe; c'était Mademoiselle La Lettre.
+
+Qui eut vu ce beau matin de décembre Mademoiselle La Lettre l'eut
+trouvée charmante, elle était vraiment gentille avec sa robe rose; une
+fine pensée d'un joli dessin fermait son enveloppe satinée et perlée.
+Dans un compartiment de seconde classe, du chemin de fer de l'Ouest,
+elle avait été confiée, aux soins d'un vieux Monsieur en habit vert, qui
+portait brodé en lettres d'argent sur sa casquette le mot «Postes»; il
+lui plaisait sans doute médiocrement car Mademoiselle La Lettre se
+renfonça dans son coin et se mit à rêver.
+
+Que pensait-elle? Elle se disait: Où je vais, comme je serai bien reçue!
+Quels transports, quelle folle joie à mon arrivée; lorsqu'on reconnaîtra
+l'écriture qui me recouvre, quel empressement à me décacheter! et que
+d'heureux je vais faire avec ce petit chiffon bleu, qu'on appelle billet
+de banque, caché dans les plis de ma robe. Il doit acheter l'établi de
+menuisier du petit Henri, la belle poupée que convoite Marie et les
+jouets mignons de la petite Margot; j'irai de main en main, jusque dans
+la menotte rose de Bébé, qui voudra aussi toucher ma précieuse personne.
+
+Mademoiselle La Lettre fut tirée de ses douces pensées par le brusque
+arrêt du train, on la fit descendre, puis on la plaça dans une grande
+voiture qui la conduisit au meilleur hôtel, sans doute, elle vit écrit
+sur la façade «Hôtel des Postes».
+
+Un grand nombre de personnes remplissaient les couloirs et les salles;
+on la dirigea vers un compartiment où beaucoup de sa race étaient déjà
+réunies; une foule de freluquets, cartons de visite, quelques-uns
+parfumés, tous plus brillants les uns que les autres sous leurs
+cache-poussière, rivalisaient de banalité et de sotte fierté. Des notes
+et factures, des traites à l'air rébarbatif, des journaux hardis et
+bavards, des annonces, des catalogues s'entassaient dans un compartiment
+voisin.
+
+Mademoiselle La Lettre ennuyée de leur babil se tourna d'un autre côté,
+un bruit sec et cadencé s'y faisait entendre. Il était produit par
+l'arrivée d'un long Monsieur maigre, couvert d'un pardessus bleu,
+traversé de longues bandes grises; il vint se placer devant Mademoiselle
+La Lettre qu'il devait trouver à son goût; puis tournant la tête à
+droite et à gauche, sans doute pour se faire présenter, et ne trouvant
+personne il prit le parti de le faire lui-même. «Sir Télégraph morse,
+esquire, dit-il, après avoir incliné et relevé la tête, ainsi qu'un
+loquet de porte, sioujet de la graciouse Queen Victoria». À ce nom il
+souleva son chapeau, et s'assit auprès de notre gentille connaissance.
+
+Mademoiselle La Lettre, une petite babillarde, (un défaut bien commun à
+presque toutes les jeunes personnes) lui demanda s'il venait de loin, et
+quelles nouvelles il apportait. «Je venais du ville de London, lui
+répondit l'Anglais, je étais bieaucoup en retard, une stioupide employé
+avait retardé moi, six minoutes à Calais, je annonçais à oune Company,
+que lé caissier il avait emporté lé caisse.» Puis plus gourmé que jamais
+il tira son chronomètre et compta les secondes. Mademoiselle La Lettre
+ne savait plus comment reprendre la conversation, quand un employé vint
+chercher Sir Télégraph morse, esquire, et le fit partir brusquement pour
+des quartiers lointains.
+
+Mademoiselle La Lettre réfléchissait; quelle différence entre les
+nouvelles qu'elle apportait et celles de cet Anglais! Le malheur, se
+disait-elle, frappe brusquement, tandis que la joie est expansive, il
+lui faut de longues lignes pour s'exprimer.
+
+Elle fut de nouveau arrachée à ses pensées par un bourdonnement
+nasillard, précédé de coups de sonnette; c'était un mélange confus de
+paroles, parmi lesquelles elle entendit s'engager un marché: «500
+buffles, disait une voix.--10000 dollars, répondait une autre.--Vendez,
+payez 50 actions Central américain vermont Company. Vite, plus vite.»
+Mademoiselle La Lettre apprit que c'était un Américain, sir Téléphone
+qui était en conversation. Or, comme elle était curieuse, nous l'avons
+déjà dit, elle lui adressa la parole. «Sir Téléphone, quelles nouvelles
+d'Amérique?» Le Yankee se détourna brusquement, la regarda de haut en
+bas: «Rien, dit-il, time is money», puis il disparut dans un
+bourdonnement.
+
+Ah! se dit encore Mademoiselle La Lettre, tous ces gens-là sont absorbés
+par les affaires; ils ne pensent qu'à l'argent et ne servent que la
+cause de l'intérêt, il n'y a rien qui vienne du coeur sous l'enveloppe de
+cet Anglais, pas plus que dans la voix de cet Américain; moi au
+contraire, je suis l'interprète de l'âme, je porte tantôt la joie,
+tantôt la consolation où je me rends. À moi seule sont confiés les
+chères pensées et le souvenir.»
+
+Toute joyeuse, Mademoiselle La Lettre conduite par un nouvel employé,
+partit pour sa destination, pour le Sweet-home où elle se savait
+impatiemment attendue. Comme elle l'avait espéré, elle apportait, dans
+les plis de sa robe soyeuse, la joie qui bientôt se refléta dans tous
+les yeux.
+
+
+
+
+SIXIÈME DEVOIR
+
+L'ÉRECTION D'UN CALVAIRE
+
+
+Je viens d'assister à une belle et touchante cérémonie qui me laissera
+les impressions les plus fortes et les plus durables: l'érection d'un
+calvaire.
+
+À l'époque tourmentée où nous vivons, où la guerre à Dieu est hautement
+déclarée, où une secte impie voudrait faire de la France, qui
+s'intitulait jadis la Fille aînée de l'Église, un foyer d'athéisme,
+cette consécration de la Croix nous est apparue comme une grande
+manifestation de Foi.
+
+Honneur donc à tous ceux qui ont concouru à cette fête religieuse;
+honneur aux cent soixante porteurs, à ces médaillés du Christ, se
+faisant gloire de la livrée sacrée et du précieux fardeau qui leur était
+confié; honneur aux chefs qui ont dirigé les chants et les beaux
+morceaux de musique, dont l'exécution a concouru à l'éclat de cette
+belle fête; honneur à tous ceux qui composaient le cortège, depuis les
+fabriciens, les dignitaires entourant le brancard de pourpre frangé d'or
+où reposait le christ, jusqu'aux plus humbles et aux plus petits qui
+l'accompagnaient processionnellement à travers les rues pavoisées et
+fleuries.
+
+Honneur à l'artiste bas-breton, Yves Hernot, de Lannion, dont le ciseau
+a su tracer sur le granit les traits douloureux de Jésus mourant. Il
+faut croire pour être inspiré! c'est le secret des innombrables
+chefs-d'oeuvre du moyen-âge; les plus incrédules sont bien forcés de le
+reconnaître, la Religion, dans tous les temps, a été la grande
+inspiratrice des Arts.
+
+Honneur enfin à ce magnifique élan religieux de notre ville, elle
+s'abrite avec fierté sous l'étendard de la croix. Hélas! trop de cités,
+aveuglées par l'esprit de parti, par une haine impie, insensée, oubliant
+que seul le Christ est venu apporter au monde la Liberté, l'Égalité et
+la Fraternité, arrachent la Croix protectrice, partout où elle se
+trouve: dans les écoles, dans les tribunaux, dans les hôpitaux, aux
+carrefours des chemins.--Non, la Bretagne n'est ni matérialisée, ni
+déchristianisée; la preuve en est dans cette foule immense de plus de
+4.000 personnes venues de toutes parts, de la ville et des environs, et
+qui ont écouté dans le silence et le recueillement la parole
+chaleureuse, pénétrante du missionnaire.--Devant ce nouveau monument de
+nos immortelles croyances, il a parlé avec cette éloquence de la Foi qui
+remue tous les coeurs. Dans un langage noble, élevé, s'inspirant des
+sublimes pensées de saint Chrysostome et de sainte Thérèse, il nous a
+dépeint les ineffables mystères de la Croix et l'inépuisable amour du
+Fils de Dieu pour les hommes. Tous les saints rendent un suprême hommage
+à ce Signe sacré du salut.
+
+«La croix, dit saint Damascène, est notre bouclier, notre défense et
+notre trophée contre le Prince des ténèbres; elle est le signe dont nous
+sommes marqués, afin que l'ange exterminateur ne nous frappe point. Elle
+relève ceux qui sont tombés, elle soutient ceux qui sont debout, elle
+fortifie les faibles, elle gouverne les pasteurs, elle est le guide de
+ceux qui commencent, et la perfection de ceux qui achèvent; la santé de
+l'âme et le salut du corps, la destruction de tous les maux, la cause et
+l'origine de tous les biens, la mort du péché, l'arbre de la vie, et la
+racine de notre félicité.»
+
+«Gravons, dit saint Ephrem, au-dessus de nos portes, comme sur nos
+fronts, sur notre bouche, sur notre poitrine, le signe vivifiant de la
+Croix; revêtons-nous de cette impénétrable armure des chrétiens, car la
+Croix est la victoire de la mort, l'espérance des fidèles, la lumière du
+monde, la clef du Ciel.»
+
+Saint Jean Chrysostome en termes admirables dit encore: «La Croix est
+l'espérance des chrétiens, la résurrection des morts, le bâton des
+aveugles, l'appui des boiteux, la consolation des pauvres, le frein des
+riches, la confusion des orgueilleux, le tourment des méchants, le
+bouclier contre l'enfer, l'instruction des jeunes, le gouvernail des
+pilotes, le port de ceux qui font naufrage et le mur des assiégés. Elle
+est la mère des orphelins, la défense des veuves, le conseil des justes,
+le repos des affligés, la garde des petits, la lumière de ceux qui
+habitent dans les ténèbres, la magnificence des rois, le secours de ceux
+qui sont dans l'indigence, la liberté des esclaves, la sagesse des
+simples et la philosophie des sages. La Croix est la prédiction des
+prophètes, la prédication des apôtres, la gloire des martyrs,
+l'abstinence des religieux, la chasteté des vierges, et la joie des
+prêtres.
+
+«Elle est le fondement de l'Église, la destruction des idoles, le
+scandale des Juifs, la ruine des impies, la force des faibles, la
+médecine des malades, le pain de ceux qui ont faim, la fontaine de ceux
+qui sont altérés et le refuge de ceux qui sont dépouillés.»
+
+Voici ce qu'est la Croix: la plus haute expression d'une volonté
+surnaturelle avide de sacrifice. Ah! cette égalité que tant de gens
+réclament à grands cris, le christianisme la leur montre chaque jour.
+Qu'ils viennent à ses fêtes religieuses et ils la trouveront au pied des
+autels, au pied de la croix, c'est là seulement que se rencontre la
+véritable égalité, celle des âmes qui, oubliant les rangs qu'elles
+occupent dans le monde viennent s'agenouiller devant le même Dieu,
+attendant avec la même Foi, la même soumission, les mêmes espérances, la
+récompense de leurs actions ici-bas: cette part de l'Éternité
+bienheureuse promise à ceux qui combattent le bon combat.
+
+La Croix, c'est l'autel de l'immolation par excellence, c'est la rançon
+du genre humain, c'est la source de toutes les grâces. Élevons donc nos
+regards vers le divin Crucifié au lieu de les laisser errer sur les
+choses passagères de la vie; ne prenons pas l'exil pour la patrie,
+l'envers du ciel pour le beau côté, la terre pour le paradis. Le calice
+de l'existence est un mélange de déceptions et de regrets, d'amertumes
+et de souffrances; la joie parfume ses bords à peine quelques instants.
+Eh bien! lorsque, épuisés de cette bataille de la vie qui recommence à
+chaque aurore, nous nous sentons sans force et sans armes, ne nous
+décourageons pas, laissons-nous doucement aller à la dérive de la
+Providence, nos soucis, nos agitations, nos inquiétudes se calmeront et
+nous retrouverons la paix.
+
+Désormais tous les chrétiens qui passeront auprès de cette croix superbe
+inclineront leur front. Elle mesure, avec le piédestal, environ 8 mètres
+de hauteur; le christ un peu plus grand que nature, est taillé dans un
+seul bloc de ce beau granit, de Kersanton, qui défie le temps. Qu'elle
+reste là, toujours, comme un enseignement. Elle dira dans son éloquence
+muette aux générations futures qui viendront la saluer à leur tour:
+«Gardez la Foi de vos Pères.» Et je termine ma narration en répétant le
+cri poussé par la multitude enthousiasmée lorsque l'image du Sauveur
+s'est élevée dans l'espace:
+
+«Vive! Vive le Christ! Vive la Croix!»
+
+
+
+
+SEPTIÈME DEVOIR
+
+QUELQUES PENSÉES D'HENRIETTE
+
+
+La vie est comme le rosier, qui, offrant ses fleurs l'été, n'a plus
+l'hiver que des épines.
+
+Hélas! nous mourons moralement bien des fois dans la vie, mais n'est-ce
+pas la manière que Dieu prend pour nous en détacher petit à petit;
+autrement la secousse serait trop brutale; si nous étions parfaitement
+heureux ici-bas nous ne penserions pas au bonheur du Ciel et ne
+voudrions plus mourir!...
+
+La vieillesse, n'ayant plus d'avenir, se réfugie dans le passé; elle vit
+de ses souvenirs, comme la jeunesse vit de ses espérances.
+
+Croire, c'est opposer la conviction au doute, c'est arracher le
+désespoir au coeur et y planter l'espérance.
+
+Chaque jour est un pas fait vers l'Éternité.
+
+Que notre Charité s'inspire des préceptes du Maître plein de douceur et
+de bonté; accompagnons nos aumônes d'un regard bienveillant, d'une
+parole amie. Ne soyons pas comme ces gens généreux qui répandent leurs
+bienfaits de la plus mauvaise grâce du monde.
+
+Qu'est-ce que le temps? C'est l'étoffe dont la vie est faite.
+Travaillons, employons bien notre temps, utilisons cette vie de la terre
+que Dieu nous prête, afin d'acquérir cette vie ineffable, que Dieu donne
+pour toujours au Ciel.
+
+La mort de ceux qu'on aime et le chagrin usent plus que les années.
+
+La mort, ce grand inconnu de l'au-delà, le terme suprême, est la fin de
+tout, l'empoisonnement à petit feu, à petites doses des joies de la vie.
+
+Sans les espérances infinies d'une vie meilleure, d'une vie supérieure
+en Dieu, celle-ci ne vaudrait pas la peine d'être vécue. Mais Dieu est
+là, et comme l'a dit Mme Craven: la vie est toujours belle pour
+quiconque y cherche autre chose que son propre bonheur.
+
+Il n'y a plus de respect humain, c'est fini de cette chose bête. On se
+montre ce qu'on est. Le chrétien ne rougit plus, mais se glorifie du
+Christ. Oui, le respect humain est mort et bien mort, Dieu merci. Le
+respect mondain existe encore et existera toujours, mais il ne s'occupe
+guère que des usages et de la mode et cela est de médiocre importance,
+au point de vue de l'âme et de l'Éternité.
+
+La mémoire, «ce portefeuille de l'intelligence», comme l'appelle
+Montaigne, est avant tout un don naturel.
+
+La vie est un beau et doux rêve qui n'aboutit trop souvent qu'à d'amères
+et décevantes réalités.
+
+Une femme sans esprit est une fleur sans parfum.
+
+La vie, hélas! n'est pour personne une moisson de roses.
+
+Le bonheur est comme une liqueur exquise, deux ou trois gouttes de
+vinaigre suffisent à la corrompre, de même deux ou trois gouttes
+d'amertumes suffisent pour empoisonner les félicités de l'existence.
+
+Vouloir traverser la vie sans s'appuyer sur Dieu, c'est faire fausse
+route et prendre le chemin qui conduit à l'abîme.
+
+La Vie en elle-même est une belle personne; le fâcheux est qu'elle soit
+trop souvent mal costumée, si mal fagotée même, qu'elle finit par
+devenir tout à fait désagréable.
+
+L'obéissance est une grande qualité très rare chez les petits enfants et
+peut-être, plus rare encore, chez les grands enfants, devenus hommes.
+
+Le monde n'a de stable que son instabilité.
+
+Vouloir expliquer les mystères de la vie et de la mort, vouloir pénétrer
+les secrets de la création, vouloir comprendre l'éternité et sonder
+l'infini, vouloir creuser le passé où se sont ensevelies tant de
+générations humaines, tant de civilisations évanouies, c'est commencer
+la grande étude des problèmes qui n'ont pas de solution ici-bas.
+
+Croire, c'est chasser la haine du coeur pour la remplacer par l'amour;
+c'est mettre dans sa coupe, le baume à la place du fiel; c'est déposer
+ses désirs dans la main de son père et soumettre son âme à sa volonté
+sainte et parfaite. Croire, c'est apaiser le tumulte des passions, dans
+une paix profonde; c'est mettre la consolation à côté du chagrin et
+l'espérance amie, auprès du désespoir. Croire, c'est voir, au delà de la
+mort, l'indestructible vie et remplacer le doute par la certitude et la
+confiance. C'est opposer la saine et consolante doctrine du Christ, aux
+philosophies babeliennes de l'antiquité et aux théories aussi fausses
+que décevantes du rationalisme moderne. C'est porter la lumière au
+milieu des ténèbres.
+
+Croyons! Aimons! Prions!
+
+
+
+
+HUITIÈME DEVOIR
+
+AVE MARIA
+
+
+Il est une fleur bien aimée de Marie, originaire des Cieux, mais
+cependant acclimatée sur la terre. Ce fut un ange qui le premier
+l'offrit à la Vierge de Nazareth, _Ave Maria_, fleur mystérieuse, nul
+soleil de la terre ne pouvait t'épanouir, et nul aquilon ne pourra te
+faner. Je t'ai cueillie lorsque je bégayais à peine, _Ave Maria_, et
+chaque jour encore je t'effeuille; _Ave Maria_ c'est le salut de
+bienvenue, le cantique des Anges et des hommes. _Ave Maria_, fleur
+durable des divins jardins, les choeurs angéliques en tressent à jamais
+d'éternelles couronnes, et lorsque Gabriel, l'offrit à Marie, il lui
+annonçait l'Enfant-Dieu, cette rose mystique de grâce et de bénédiction
+qui devait fleurir d'abord et mourir ensuite pour nous. _Ave Maria_.
+
+Ah! quand viendra-t-il ce jour, où dépouillant son enveloppe mortelle,
+notre âme s'ouvrira à l'éternelle lumière? Quand viendra-t-il ce jour,
+où, délivrés des tentations, des inquiétudes, des misères de cette vie,
+nous pourrons franchir ton enceinte, ô Jérusalem céleste! Quand nous
+mêlerons-nous à la foule bienheureuse des élus? Nous croyons et elle
+voit, nous espérons et elle possède, nous sommes dans la tristesse, elle
+est dans la joie, nous souffrons, elle jouit, nous craignons, elle est
+dans l'assurance, nous combattons, elle triomphe.
+
+Ah! quand viendra-t-il ce jour de l'éternel repos! _Ave Maria_.
+
+
+
+
+NEUVIÈME DEVOIR
+
+LA TOUSSAINT ET LE 2 NOVEMBRE
+
+
+Au moment où j'écris ce devoir les cloches font retentir leur carillon
+joyeux; c'est aujourd'hui la Toussaint, l'une des quatre grandes fêtes
+reconnues par le Concordat.
+
+Le Christianisme, en triomphant des faux dieux, ferma leurs temples et
+brisa leurs idoles.
+
+Vers l'an 608, le pape Boniface IV fit ouvrir et purifier le Panthéon
+que Marcus Agrippa, favori d'Auguste, avait bâti à Jupiter Vengeur. Il
+voulait par là, suivant Pline, faire sa cour à l'empereur qui venait de
+remporter la victoire d'Actium, sur Antoine et Cléopâtre. On nomma ce
+monument Panthéon parce que, suivant Dion, la figure arrondie de ce
+temple représentait _les Cieux_, appelés par les païens: _Résidence de
+tous les dieux_, et c'est là l'étymologie du mot grec _Panthéon_.
+
+Le pape dédia donc ce nouveau temple chrétien à la sainte Vierge et à
+tous les martyrs, après y avoir fait transporter vingt-huit chariots de
+leurs ossements. Puis, il ordonna que tous les ans, au jour de cette
+dédicace, on fît à Rome une grande solennité en l'honneur de la Mère de
+Dieu et des glorieux confesseurs qui avaient rendu témoignage, au milieu
+des supplices, de la divinité de son Fils.
+
+Telle fut la première origine de la fête de tous les Saints.--Le pape
+Grégoire IV, étant venu en France l'an 837, sous le règne de Louis le
+Débonnaire, la fête de tous les Saints s'y introduisit et fut bientôt
+presque universellement adoptée.--Le pape, Sixte IV, en 1580, lui donna
+une octave, ce qui la rendit encore plus importante.
+
+L'Église a été portée à l'institution de cette fête pour plusieurs
+raisons: d'abord, pour glorifier tous les Saints, surtout ceux restés
+inconnus; ensuite, pour les présenter comme un modèle et un
+encouragement à tous les fidèles qu'elle invite à leur rendre hommage le
+même jour. C'est le tribut de respects, de louanges, d'invocations et de
+prières que l'Église militante de la terre rend à l'Église triomphante
+du Ciel. Le Ciel, c'est donc le but où doivent tendre tous les désirs,
+c'est le bonheur parfait et éternel; aucune langue ne peut exprimer la
+douceur de ses béatitudes. Le Roi Prophète n'en parle qu'avec
+étonnement: O Seigneur! O mon Dieu! que les délices que vous avez
+réservées à ceux qui vous craignent sont abondantes et excessives! Saint
+Paul, après Isaïe, assure que ces biens sont si éminents, que l'oeil n'a
+jamais rien vu, que l'oreille n'a jamais rien entendu et que le coeur de
+l'homme n'a jamais rien conçu qui leur soit comparable. Saint Augustin
+dit, dans le même sens, que cette splendeur, cette beauté, cet éclat
+sont au-dessus de tous les discours et de toutes les pensées des hommes.
+Aucune parole humaine ne peut répondre à Son excellence. Sainte
+Catherine sortant d'une extase où elle avait entrevu le Ciel, s'écriait:
+
+«J'ai vu des merveilles! j'ai vu des merveilles!»
+
+Sainte Thérèse après ses ravissements, n'écrit-elle pas dans le Livre de
+sa Vie: «Les choses que je contemplais étaient si grandes, si
+admirables, que la moindre suffirait pour transporter une âme et lui
+inspirer un suprême mépris, pour tout ce qui se voit ici-bas. La vue de
+ces choses délicieuses me causait un plaisir si exquis et embaumait mes
+sens d'un contentement si suave, que je n'ai point de paroles pour les
+exprimer.»
+
+La Toussaint, cette solennité instituée pour rappeler la félicité et la
+gloire des bienheureux, semble cependant toujours voilée de tristesse et
+de regrets. L'Église, tout à l'heure, va songer à la commémoration des
+défunts; elle va quitter ses vêtements blancs de fête et revêtir ses
+habits de deuil; ses autels vont se draper de noir, ses cloches vont
+tinter lentement le glas funèbre! elle va commencer l'office des Morts.
+Ce matin, elle implorait pour elle-même le secours des saints; ce soir,
+elle offre ses supplications et ses voeux pour les âmes du Purgatoire. Ce
+matin, elle prenait part à l'allégresse des élus; ce soir, elle pleure
+et s'afflige, en pensant à ceux qui souffrent. Il est bien naturel
+qu'après avoir reconnu les délices ineffables dont les saints jouissent
+dans le paradis, elle fasse tous ses efforts pour en augmenter le
+nombre.
+
+Le culte des Morts est le culte de l'âme.
+
+N'est-ce pas Lamennais qui a dit: La prière rend l'affliction moins
+douloureuse et la joie plus pure; elle mêle à l'une je ne sais quoi de
+fortifiant et de doux, et à l'autre, un parfum céleste.
+
+La mort n'est-ce pas la fin de toutes les choses terrestres et finies.
+Sur ces tombes, image du néant, la Religion plane, la Foi se lève pour
+nous parler de Résurrection, l'Espérance infinie nous montre l'Éternité.
+Ah! la douleur qui ne croit pas, est sans consolation.
+
+Car ici, tous doivent arriver un jour, héros du sacrifice et de la
+Charité, héros de l'amour et du devoir, génies sublimes, grands
+artistes, hommes d'État, grands capitaines, écrivains, poètes, tous un
+jour viennent au cimetière, dormir leur dernier sommeil; c'est là le
+rendez-vous général.
+
+«Ils ont passé sur cette terre; ils ont descendu le fleuve du temps; on
+entendit leur voix sur les bords et puis l'on n'entendit plus rien. Où
+sont-ils? qui nous le dira? Heureux les morts qui meurent dans le
+Seigneur.» Ainsi s'exprimait dans son admirable page intitulée: _Les
+Morts_, le célèbre et malheureux auteur des _Pages d'un Croyant_. Oui,
+le culte des Morts est sacré; les honorer, c'est faire acte de foi en la
+vie éternelle. Aussi est-ce une grande douceur et un grand soulagement
+pour ceux qui croient, qui aiment et qui espèrent, de prier pour les
+morts.
+
+Le protestantisme s'est retranché cette consolation, il ne reconnaît pas
+cette communion des âmes qui nous rattache et nous unit encore après la
+mort à ceux que nous avons aimés pendant la vie; rien n'est cependant
+plus suave au coeur que ces preuves d'affection qui vont les rechercher
+au-delà des mondes, rien n'est plus doux, plus consolant que ce culte
+pieux, que tous les chrétiens en général et chaque famille en
+particulier rend à la mémoire de ceux qui ne sont plus!
+
+Nous voyons dans le livre IIe des Machabées que cela se faisait dans la
+loi ancienne. Judas Machabée, après une sanglante bataille, envoya douze
+mille drachmes d'argent à Jérusalem, afin que l'on y fît des sacrifices,
+pour le soulagement de ceux qui avaient péri dans le combat. L'auteur de
+ce livre, qui vivait environ deux cents ans avant Jésus-Christ, fait
+cette réflexion:
+
+«C'est donc une pensée sainte et salutaire de prier pour les Morts, afin
+qu'ils soient absous de leurs péchés.»
+
+Toutes les liturgies des Apôtres prescrivent cet office de piété. Saint
+Clément, pape, saint Denis l'Aréopagite, saint Irénée, Tertullien, saint
+Cyprien, et presque tous les autres pères qui les ont suivis en parlent
+fort clairement. Saint Augustin, en maints endroits de ses écrits,
+traite expressément de la prière pour les morts.
+
+Cependant l'Église est restée plusieurs siècles sans avoir fixé un jour
+destiné à secourir en général les âmes du Purgatoire. On priait bien
+pour elles en commun à chaque messe, en songeant aux plus délaissées,
+celles pour lesquelles on n'offrait point d'oblations particulières,
+mais il n'y avait rien d'arrêté pour cela. On trouve dans Amolarius
+Fortunatus, qui a si excellemment écrit sur les offices du temps de
+Louis le Débonnaire, un Office entier des Défunts, d'où l'on a conclu
+que leur mémoire annuelle était établie dès cette époque. Mais cela
+n'est nullement prouvé et l'on incline à penser que cet office ne se
+disait qu'en particulier aux obsèques de chacun. C'est à saint Odilon,
+abbé de Cluny, que l'Église est redevable de cette institution; il ne
+l'avait établie que pour les monastères de son Ordre, mais les
+Souverains Pontifes approuvèrent tellement une si juste dévotion, qu'ils
+jugèrent à propos de l'étendre à toute l'Église; c'est de là qu'est
+venue la lugubre solennité du 2 novembre. Dans tout l'univers
+catholique, elle se célèbre avec une piété touchante. La capitale de
+l'Autriche, Vienne, la ville du plaisir par excellence, fait trêve ce
+jour-là à sa gaieté habituelle. Dans tous les cimetières, les tombes
+sont illuminées et ornées de fleurs nouvelles, couronnes et bouquets.
+Dans le peuple, on est convaincu que toute personne assez hardie pour
+traverser ce jour-là un cimetière, à minuit, y rencontrerait une longue
+procession de fantômes, à la suite desquels marchent toutes les
+personnes qui doivent mourir dans l'année. Un drame, intitulé _Le
+Meunier et sa Fille_, représente tous les ans à Vienne, la veille de la
+Toussaint, cette légende populaire: le long cortège funèbre parcourt
+continuellement la scène et pendant toute la représentation ce ne sont
+que larmes, soupirs et sanglots. L'Espagne et l'Italie ne sont pas moins
+empressées à rendre hommage à leurs morts. En Italie, ce sont les
+illuminations qui dominent dans l'ornementation des tombes. Les
+cimetières italiens sont la dernière expression des pompes humaines. Ils
+se composent de vastes galeries, encombrées de monuments remarquables,
+la plupart en marbre blanc. Les pauvres sont déposés en lignes
+régulières dans le champ attenant aux galeries. Chaque mort est marqué
+d'une pierre ou stèle (toutes sont semblables) hexagonale, en marbre
+gris, haute de deux pieds et précédée de lanternes au même niveau. Le
+jour de la Toussaint, des milliers de bougies sont allumées par des
+mains amies et placées dans ces lanternes; personne ne voudrait manquer
+à cette pieuse tradition. Pauvres morts, cela veut dire que les vivants
+veillent et ne vous oublient pas. Dans toutes les villes de France comme
+dans les plus simples hameaux, même spectacle touchant. À Paris, dès le
+matin, les cimetières se remplissent de monde, et le soir, lorsque les
+grilles se sont fermées sur le vide et le silence, il reste derrière la
+foule comme une vague traînée de parfums et une longue jonchée de
+fleurs.
+
+Les Parisiens, riches ou pauvres, viennent visiter leurs morts.
+
+Oui, le Parisien léger, sceptique, frondeur, qui a tout chansonné ou
+plaisanté, a gardé, intact et respecté, le culte des morts. C'est par
+centaines de mille que se comptent, dans la capitale, les visiteurs du
+1er et du 2 novembre. Toute tombe a ses souvenirs et, si quelqu'une
+reste oubliée, la brise lui apporte ses soupirs, les herbes folles et
+libres un manteau de verdure, l'oiseau, son ramage, prière au Créateur.
+
+Ce néant, ces cendres, cette poussière parlent un langage très éloquent,
+mais, hélas! qui n'est pas toujours écouté, car si l'égalité règne
+dessous la terre, l'orgueil vit quand même dessus.
+
+Les grands et les riches de ce monde, veulent encore rester grands et
+riches dans la mort et l'attester par le faste et l'élégance de leurs
+tombeaux.
+
+Le jour de la Toussaint, la foule nombreuse qui circule toute la journée
+dans ces champs de l'éternel repos, fait preuve de respect et de
+recueillement. Sans doute, il y a bien des promeneurs, des curieux
+cherchant là les émotions d'un spectacle nouveau, mais l'ensemble des
+visiteurs accomplit un pieux pèlerinage. Les toilettes sombres, les
+robes noires et les voiles de crêpe rappellent que le 2 novembre, est le
+grand anniversaire du deuil et de l'affliction.
+
+Bien des femmes aux visages pâles, aux yeux rougis par les larmes, les
+mains jointes, agenouillées sur la terre humide, s'absorbent dans une
+muette et douloureuse méditation.
+
+Bien des âmes désolées viennent là, se souvenir et prier, pendant que le
+ciel d'hiver gris et morne, comme s'il s'associait à l'angoisse
+générale, répand une glaciale tristesse sur ce jour qui fait saigner les
+coeurs, en mêlant tout à la fois aux peines présentes de la vie, les
+regrets du passé!
+
+Ah! c'est à la porte de tous les cimetières qu'on devrait inscrire cette
+épitaphe lue sur une tombe. «Ici le repos, là-haut le bonheur».
+
+
+
+
+DIXIÈME DEVOIR
+
+LE CULTE DES MORTS
+
+
+M. Félix Duquesnel écrit à ce sujet:
+
+Tous les peuples, depuis l'antiquité la plus profonde, ont eu le culte
+des morts.
+
+Tous, il est vrai, ne l'ont pas pratiqué de même manière, car les rites
+des funérailles sont divers, et empruntent leurs caractères particuliers
+aux croyances religieuses du peuple qui les accomplit. Mais partout,
+sous les formes différentes, se retrouvent toujours deux sentiments
+dominateurs, le respect de la mort et la notion de l'immortalité de
+l'âme.
+
+Qu'il s'agisse du premier ou du dernier de la nation, du plus illustre
+ou du plus humble, l'attitude de la foule reste semblable, parce que la
+sensation est toujours la même, et se traduit par le recueillement
+instinctif, le retour sur le passé, et l'appréhension de l'au-delà.
+
+C'est, d'ailleurs, une recherche curieuse à faire que celle de la forme
+des funérailles en général, et, en particulier, des funérailles
+solennelles, aussi bien chez les peuples de l'antiquité, que dans le
+monde moderne, avec les usages et les particularités symboliques qui les
+accompagnent.
+
+ * * * * *
+
+Chez les Égyptiens, les corps étaient embaumés. L'embaumement était,
+dans la vieille Égypte, un art merveilleux; les prêtres le pratiquaient
+avec une si étonnante habileté que leurs «momies» ont traversé des
+milliers d'années, et sont parvenues intactes jusqu'à nous. Tout le
+monde n'avait pas droit à ce privilège de conservation. Il fallait être
+un mort irréprochable pour entrer dans le laboratoire des prêtres et,
+d'abord, sortir victorieux du préalable jugement hiératique. Tous
+avaient le droit de déposer contre le mort, et celui-ci jugé criminel,
+son corps nu était abandonné en pâture aux fauves, tandis qu'absous, il
+avait droit aux solennelles funérailles.
+
+Les Hébreux pratiquaient aussi l'embaumement; mais chez eux,--moins
+habiles que les Égyptiens, qui avaient été leurs maîtres,--l'embaumement
+était l'exception réservée aux seuls riches et puissants. Les corps des
+citoyens pauvres ou de classes moyennes étaient mis en terre après avoir
+été enveloppés d'une toile, qu'on appelait le «lin vif»
+vraisemblablement un tissage d'amiante.
+
+La cérémonie funèbre, précédant l'enterrement, consistait surtout en
+chants mortuaires, hymnes et psaumes, dont s'accompagnaient les
+lamentations des parents. L'usage de pleureurs et pleureuses payés, qui
+d'ailleurs, s'est continué jusqu'à nous, au moins chez certains peuples
+et dans certaines provinces, date des Hébreux, qui le transmirent aux
+Romains.
+
+Chez les Hébreux,--bien que très grand fût le respect des morts--ceux
+qui avaient assisté à l'enterrement étaient considérés comme «impurs»,
+et tenus, comme tels, de se purifier par des ablutions. Il ne faut pas,
+d'ailleurs, voir dans ce rite, qui paraît singulier, une irrévérence
+vis-à-vis de la mort, mais simplement une de ces nombreuses précautions
+hygiéniques, très en usage dans le monde israélite, dont le culte à la
+fois paternel et préservateur avait souci, non seulement du salut de
+l'âme, mais aussi de la préservation sanitaire du corps.
+
+En Perse, où la notion de l'immortalité de l'âme est dogmatique, le
+corps était considéré comme une dépouille impure et méprisable; comme
+elle ne devait pas souiller de son contact, un des «éléments» qui
+étaient la base de la religion de Zoroastre,--l'eau, la terre, le feu,
+et l'air,--elle n'était donc ni noyée, ni enterrée, ni brûlée, mais
+abandonnée à la voracité des animaux sauvages, qui se chargeaient de la
+faire disparaître.
+
+Aujourd'hui encore les prières des prêtres ayant ouvert, à l'âme, les
+portes dorées du Paradis, le rite funèbre devient une réjouissance, et
+les parents et amis célèbrent, par des repas, des chants et des danses,
+la délivrance de l'esprit, vainqueur de la matière.
+
+En Grèce, le culte des morts et la cérémonie des funérailles prenaient
+une grâce singulière. Chez ce peuple élégant, la poésie dominait le rite
+et s'en emparait. Avant même que la mort eut donné la froide rigidité au
+cadavre, déjà les femmes lavaient le défunt, l'oignaient d'huile
+parfumée, le couronnaient de fleurs, le revêtaient de la robe de lin
+blanc, et l'exposaient sur le lit funèbre, paré de branches de
+laurier-thym, de laurier-rose et de myrte. La famille en pleurs veillait
+auprès du défunt, que les amis venaient visiter, jusqu'au moment où,
+enlevé par des porteurs, il était conduit au bûcher, s'il était brûlé,
+au champ de repos, s'il était enterré.
+
+S'il y avait incinération, les cendres étaient recueillies dans une
+urne, que conservait précieusement la famille;--si on confiait la
+dépouille à la terre, on la déposait dans une sorte de tombe, formée de
+briques ou carreaux de terre cuite. On y plaçait des gâteaux de miel,
+pour attendrir Cerbère, le chien à trois, têtes, gardien de l'enfer, et
+le rendre favorable; dans la bouche du mort, on mettait une pièce
+d'argent destinée à payer le passage du Styx, au batelier Caron, avare
+et farouche, qui ne travaillait pas gratis, et laissait errer les
+ombres, sur les bords du fleuve sacré si elles n'acquittaient pas le
+péage.
+
+Plus solennelles, plus compliquées encore, étaient les funérailles
+romaines, avec leur cortège de musiciens, d'histrions, de bouffons,
+ayant pour mission de distraire l'assemblée, de lui faire paraître le
+temps moins long, et d'empêcher qu'elle ne s'ennuyât à suivre le convoi.
+
+Les cérémonies duraient plusieurs jours, elles donnaient lieu à des
+sacrifices, et aussi à des repas, voire à des jeux et à des combats de
+gladiateurs. Là aussi, la mort était considérée comme une douleur pour
+ceux qui restaient, mais comme une délivrance pour celui qui abandonnait
+la vie.
+
+Pour avoir une idée de ce que pouvait être la magnificence des grandes
+funérailles romaines, il faut lire le récit de celles de César, elles se
+prolongèrent pendant plus de dix jours!
+
+ * * * * *
+
+Dans l'ancienne Gaule, les funérailles des chefs, sans avoir une pompe
+égale à celles des imperators romains, présentaient aussi une grande
+magnificence; la coutume était d'ensevelir le défunt, avec ses armes et
+ses bijoux, dans un cercueil de pierre, ainsi que parfois nous le
+révèlent les fouilles.
+
+Le repas de famille et d'amis qui suivait les funérailles était alors
+d'obligation et on vidait des coupes au «souvenir» et au «salut» du
+défunt. Cette coutume existe encore, en France, dans les campagnes et
+surtout dans le nord et l'ouest. Elle a, d'ailleurs, sa raison d'être,
+puisque c'est un réconfort pour les amis, parents et voisins, venus de
+loin, pour accompagner le défunt à sa demeure dernière.
+
+À partir de Clovis, premier roi chrétien, les funérailles royales
+devinrent conformes à la liturgie chrétienne, mais furent toujours
+entourées d'un grand luxe et se ressentirent encore des coutumes de
+l'antiquité.
+
+Il y avait même un usage des plus singuliers qui s'est continué jusque
+vers le douzième siècle, celui d'exposer, pendant quarante jours, dans
+le palais, couchée sur un lit de parade, l'effigie en cire du roi
+défunt, revêtue des habits royaux les plus riches, sceptre en main et
+couronne en tête.
+
+Pendant la période carlovingienne, les funérailles royales atteignirent
+le maximum de leurs richesses; on cite, entre autres, celles de Lothaire
+II, mort en 986. S'il faut en croire les chroniqueurs, elles coûtèrent
+plusieurs millions: «On éleva au fils de Louis d'Outremer,--dit l'un
+d'eux,--un lit magnifique, en or massif; son corps fut enveloppé d'un
+vêtement de soie, recouvert d'une robe de pourpre, ornée de pierres
+précieuses et brodée en or fin. Le lit, porté par les grands du royaume,
+était précédé des évêques et du clergé, tenant les évangiles et la
+croix. Au milieu d'eux, marchaient, poussant des gémissements, ceux qui
+portaient la couronne royale, le glaive, le globe et le sceptre. Les
+chevaliers suivaient chacun à leurs rangs, et le défilé dura plusieurs
+heures.»
+
+Les chroniques ont conservé et nous ont transmis le détail des
+funérailles royales. Il en est, comme on le voit, dont le luxe fut
+inouï, d'autres sont plus curieuses encore, par les combinaisons
+symboliques dont elles furent le prétexte, par la complication des
+cérémonies qui les accompagnèrent. Certaines eurent les allures d'un
+véritable spectacle, témoin celles du roi Charles IX, qui coûtèrent un
+million, dont moitié fut payée par le trésor royal, moitié par celui de
+la ville de Paris.
+
+ * * * * *
+
+Les dernières funérailles officielles de grand apparat furent celles du
+roi Louis XVIII, célébrées à Paris, ou mieux à Saint-Denis, le 23
+septembre 1824.
+
+Un cérémonial très compliqué, qui semble d'un autre âge, y fut réglé et
+mis en oeuvre par le protocole de la maison royale; on vit les hérauts
+d'armes, les grands officiers de la maison jeter dans le caveau, où
+avait été descendu le cercueil, les insignes de leurs offices: épées,
+gantelets, et aussi la main de justice, le sceptre, la couronne; le roi
+d'armes prononça les traditionnelles paroles de succession: «Le roi est
+mort. Vive le roi!»
+
+Depuis, aucune occasion d'obsèques royales ne s'est présentée en France,
+puisque les divers souverains qui se sont succédé aux Tuileries n'y
+moururent pas, ni Charles X, ni Louis-Philippe, ni Napoléon III, morts
+en exil.
+
+
+
+
+ONZIÈME DEVOIR
+
+NOËL
+
+
+Noël est la fête des fêtes. La fête qui rappelle les légendes les plus
+exquises et des coutumes ravissantes, les plus poétiques de toutes.
+
+Heureux les enfants, heureux ceux qui croient à toutes ces légendes
+naïves!--N'est-ce pas Jean-Jacques Rousseau lui-même qui a dit, en
+parlant des petits: «Ils ne savent qu'aimer, ils refusent de croire aux
+vérités désolantes, leur erreur vaut mieux que le savoir des sages.»
+
+L'année touche à sa fin, et le sombre hiver accompagne ses derniers
+jours...
+
+La nuit est descendue depuis plusieurs heures sur la terre enveloppée de
+frimas. La neige immaculée recouvre les champs de son immense tapis, le
+givre habille de brillantes dentelles les arbres dépouillés de leur
+parure d'été. Le ruisseau, alourdi d'un épais manteau de glace, ne
+murmure plus sa douce chanson. Les oiseaux eux-mêmes sont sans voix et
+les fleurs sans parfums. La nature sommeille et semble engager, par son
+exemple, toutes les créatures au repos. Il est bientôt minuit... Au
+loin, l'âpre rafale du nord pousse vers l'horizon de grands nuages noirs
+qui s'agitent comme des géants, et les étoiles se détachent des sombres
+profondeurs du firmament, avec cette scintillation particulière aux pays
+froids. Il est bientôt minuit et cependant on veille; dans les maisons
+éclairées les oreilles attentives écoutent les bruits extérieurs; encore
+quelques instants, et le gai carillon des églises va se faire entendre.
+Dans les cités opulentes, comme dans les plus modestes bourgs, partout,
+à la ville et à la campagne la voix solennelle des cloches va inviter
+l'univers chrétien à la fête des fêtes qui se prépare... La grande nuit
+de Noël est commencée... cette nuit à jamais sainte et bénie, où le Ciel
+est venu faire alliance avec la terre, où Dieu, publiant ses splendeurs
+et sa gloire, est descendu pour sauver le monde.
+
+Cette nouvelle a mis la joie sur tous les fronts et dans tous les coeurs.
+Palais et chaumières ont fraternisé du même bonheur et des mêmes
+espoirs. Ce soir, au moment du souper, l'aïeul des humbles toits a mis
+dans l'âtre la bûche traditionnelle qui doit pendant plusieurs jours
+réjouir les regards de tous, et réchauffer ses membres fatigués. Les
+jeunes filles, pour célébrer cette belle fête, ont retrouvé les chants
+naïfs, les joyeux noëls du vieux temps, et le petit enfant de toutes les
+demeures, avant de regagner sa couchette, a furtivement caché dans la
+cheminée son joli soulier ou son modeste sabot, se doutant bien d'avance
+que le petit Jésus, son frère, viendrait y loger quelques douceurs. Il
+s'est endormi plein d'espérance, voyant en rêve le bel arbre de Noël
+tout couvert de feuillages et de fleurs, de jouets et de bonbons, et qui
+doit demain faire tant d'heureux.
+
+Ah! ce petit enfant s'endormant dans la nuit, le coeur rayonnant d'une
+douce attente, n'est-il pas l'image du monde enseveli dans les ténèbres
+depuis des siècles, et qui tressaille d'impatience à la venue du Messie
+promis? Tous ces beaux présents accompagnés de souhaits heureux et de
+bonnes paroles qu'apporte l'arbre de Noël, ne sont-ils pas un touchant
+symbole des présents que le Ciel veut faire à la terre et que le Christ
+apporte aux hommes? Il ne veut pas leur offrir des biens passagers, ni
+des joies éphémères, non, ses dons sont plus élevés que tout cela; il
+vient leur offrir son amour et sa vie qui doivent régénérer les âmes. Il
+vient apporter à tous, grands et petits, riches et pauvres, heureux et
+malheureux, les grâces de la vie éternelle. Il y a dix-neuf siècles que
+ce miracle d'amour s'accomplissait.
+
+Revenons maintenant aux grandes traditions du Christianisme et écoutons
+ce qu'elles nous apprennent sur cet ineffable mystère.
+
+Nous sommes à Bethléem, ville très peuplée de la Judée, et, de plus,
+encombrée, en ce moment d'étrangers amenés par l'édit de César-Auguste,
+ayant commandé le dénombrement de ses sujets.
+
+Joseph, charpentier à Nazareth, de la tribu de Juda, se voit donc forcé
+de venir à Bethléem pour obéir aux ordres de l'empereur. Il est
+accompagné de son épouse Marie, et tous deux, n'ayant pu trouver de
+place dans les hôtelleries de la ville, à cause de leur peu de
+ressources, sont obligés de chercher un refuge en dehors de l'enceinte
+de ses murs.
+
+Mille ans auparavant, David, roi, avait construit une forteresse à
+Bethléem, qui avait été son berceau; c'est là qu'il avait mené paître
+les troupeaux de son père et que Samuel l'avait sacré roi. Cette
+forteresse, tombée en ruines, servait d'asile aux voyageurs et à leurs
+bêtes de somme. Les bergers s'y mettaient aussi quelquefois à couvert
+avec leurs animaux. C'est dans cette grotte souterraine que Joseph et
+Marie (exténuée de lassitude, elle n'avait que quatorze ans) trouvèrent
+un abri contre les rigueurs de la saison.
+
+«Les renards ont leurs trous et les oiseaux du ciel, qui sont les
+familles les plus vagabondes, ont leurs nids»; seul, le Fils de Dieu, le
+Roi des rois, n'aura pas un lieu où reposer sa tête; «car il est dit que
+tout ce qui peut confondre l'orgueil humain sera rassemblé dans le
+spectacle de sa naissance.»
+
+L'heure solennelle est arrivée, il naît.
+
+La grotte sombre, qui sert d'étable, échappe à la rayonnante clarté du
+ciel d'Orient. Une poutre mal équarrie supporte comme une colonne la
+voûte naturelle. Dans cette obscurité l'enfant brille comme un astre,
+cette lumière manifeste sa divinité: c'est lui qui éclairera le monde.
+Un long voile effleure son visage, c'est celui de sa mère, masquée
+jusqu'aux yeux à la façon des Juives. Hélas! sa pauvre mère n'a ni douce
+laine, ni fin duvet pour recevoir son fils bien-aimé, il aura pour
+berceau une crèche garnie d'un peu de paille et de foin. Ses membres
+délicats vont être réchauffés par l'haleine des animaux, suivant ce
+passage d'Isaïe: «Le boeuf a reconnu son Maître, et l'âne, la crèche de
+son Seigneur.»
+
+Il y avait aux environs de Bethléem des bergers qui veillaient la nuit
+pour garder leurs troupeaux; ils demeuraient à mille pas de la ville,
+dans la tour d'Ader, bâtie au milieu des champs où Jacob conduisait ses
+bestiaux. Soudain, ils se virent entourés d'une éclatante lumière, ce
+qui les remplit de crainte; mais un ange parut aussitôt et leur dit: «Ne
+craignez point; je viens vous annoncer une nouvelle qui donnera de la
+joie à tout le peuple; Notre Sauveur est né aujourd'hui, et voilà la
+marque à laquelle vous le reconnaîtrez: un enfant revêtu de langes et
+couché dans une crèche.» Les bergers dociles furent à la crèche et
+adorèrent Dieu[6].
+
+Dans le même temps, des Mages, c'est-à-dire des savants, des grands du
+monde, des rois, partis de l'Extrême-Orient pour venir en Judée,
+quittèrent leurs États sans que rien les arrêtât, ni les longueurs de la
+route, ni les fatigues du voyage. Ils suivaient une étoile mystérieuse
+qui, les guidant, les amena à la grotte de Bethléem où les bergers
+venaient de s'agenouiller, là aussi, sans délibérer, sans raisonner,
+devant ce faible enfant, ils croient et ils adorent à leur tour.
+
+Ah! c'est que ce faible enfant, qui naît humble, pauvre, ignoré, vient
+accomplir des choses merveilleuses parmi les hommes. Il sera la lumière
+véritable qui doit éclairer le monde, et sera appelé le Soleil de
+justice et de vérité.
+
+C'est que ce pauvre enfant qui vient se revêtir de toutes les infirmités
+de la nature humaine, c'est Dieu, c'est le Sauveur qui va commencer le
+grand ouvrage de la Rédemption. C'est que cet humble enfant, qui sera
+nommé le Prince de la paix, et qui choisit pour naître le règne de
+César-Auguste, le plus tranquille de tous les règnes, vient pour écraser
+l'orgueil qui a perdu les anges et égaré le monde, l'orgueil, une
+perverse imitation de la nature divine, ainsi que le définit saint
+Augustin. Il vient inaugurer le règne de l'humilité, de la charité, du
+renoncement à soi-même et apprendre aux hommes à devenir doux et humbles
+de coeur.
+
+Cette morale est le renversement de toutes les croyances païennes et la
+régénération du genre humain. Oui, c'est Dieu qui vient s'attendrir et
+pleurer, non sur ses misères, mais sur les nôtres, et qui se fait petit
+enfant, parce qu'il veut être aimé, dit saint Pierre Chrysologue, et par
+sa faiblesse, solliciter nos coeurs; il nous engage, par cette touchante
+invitation, à venir à lui, comme les bergers et les mages allèrent à
+Bethléem, l'âme remplie de foi, d'adoration et d'amour.
+
+Au commencement du sixième siècle, saint Hormisdas, pape, du haut de la
+chaire de saint Pierre, disait aux fidèles: «Le voilà celui qui est Dieu
+et homme, c'est-à-dire la force et la faiblesse, la bassesse et la
+majesté; celui qui, étant couché dans une crèche, paraît au Ciel dans sa
+gloire. Il est dans le maillot, et les mages l'adorent; il naît parmi
+les animaux, et les anges publient sa naissance, la terre le rebute, et
+le Ciel le déclare par une étoile; il a été vendu, et il nous rachète.
+Attaché à la croix, il donne le royaume éternel; infirme qui cède à la
+mort, puissant que la mort ne peut retenir, couvert de blessures et
+médecin infaillible de nos maladies, rangé parmi les morts et qui donne
+la vie aux morts, qui naît pour mourir et qui meurt pour ressusciter, et
+qui par sa naissance et sa mort est venu délivrer les hommes de la
+tyrannie du démon.»
+
+Du reste, pour faire connaître cette naissance divine, prédite depuis
+tant de siècles, et qui était l'accomplissement de toutes les promesses
+faites par Dieu à nos pères, aux patriarches, aux prophètes, à Noé, à
+Abraham, à Jacob, à Moïse, à David, à Isaïe, le Ciel ne fit pas
+seulement des prodiges à Bethléem et en Judée, saint Pierre Damien
+rapporte que le roi Romulus, ayant dit, en bâtissant la ville, qu'un
+palais qu'il faisait construire ne tomberait point qu'une vierge
+n'enfantât, cet édifice s'écroula la nuit même où Jésus-Christ parut au
+monde. Vers le même temps le célèbre Apollon de Delphes, au rapport de
+Snidas, devint muet et cessa de rendre des oracles.
+
+Auguste l'ayant pressé de déclarer la raison de son silence, il répondit
+qu'un enfant hébreu, maître des dieux, lui fermait la bouche et le
+forçait de se confiner dans les enfers. Nicéphore ajoute que ce prince,
+étant retourné à Rome, fit dresser, à cause de cela, un autel dans le
+Capitole, avec cette inscription: «Autel du premier-né de Dieu.»
+D'autres auteurs écrivent que le même empereur aperçut, dans les nues,
+une vierge tenant un enfant entre ses bras.
+
+Quant à la grotte sacrée de Bethléem, quoi qu'aient pu tenter les
+infidèles et les païens, elle a traversé les siècles en faisant leur
+étonnement et leur admiration.
+
+Cette grotte nue, obscure, froide; cette caverne plutôt, au sol inégal,
+aux parois raboteuses, mais sanctifiée par la plus éclatante des
+merveilles, Châteaubriand nous la décrit ainsi dans son _Itinéraire de
+Paris à Jérusalem_:
+
+«La sainte grotte, dit-il, est irrégulière, parce qu'elle occupe
+l'emplacement irrégulier de l'étable et de la crèche. Elle a trente-sept
+pieds et demi de long (environ 12 mètres 37), onze pieds trois pouces de
+large (environ 3 mètres 78) et neuf pieds de haut (environ 2 mètres 97).
+
+«Les parois de ce roc sont revêtues de marbre et le pavé est également
+d'un marbre précieux. Ces embellissements sont attribués à l'impératrice
+sainte Hélène. Ce sanctuaire ne tire aucun jour du dehors et se trouve
+éclairé par la lumière de trente-deux lampes envoyées par différents
+chrétiens.
+
+Au fond de la grotte, du côté de l'orient, est la place où naquit le
+Rédempteur des hommes. Cette place est marquée par un marbre blanc,
+incrusté de jaspe et entouré d'un cercle d'argent radié en forme de
+soleil. On lit ces mots alentour: _Hic de Virgine Maria Jesu Christus
+natus est_ (c'est ici que Jésus-Christ est né de la Vierge Marie).
+
+Une table de marbre qui sert d'autel est fixée au flanc du rocher et
+s'élève au-dessus de l'endroit où le Messie naquit. Cet autel est
+éclairé par trois lampes dont la plus belle a été donnée par notre roi
+Louis XIII.»
+
+La crèche n'est pas de niveau avec le reste de la grotte et on y descend
+par deux degrés. C'est un enfoncement creusé dans la paroi du rocher; sa
+longueur est de quatre pieds, sa largeur, de deux; la voûte en est peu
+élevée et le bas est soutenu par une colonne de marbre qui remplace
+plusieurs pierres données à certaines églises. L'une d'elles, assez
+considérable, fut transportée à Rome, et de nos jours encore, on la
+vénère dans la basilique de Sainte-Marie-Majeure; elle est encastrée
+dans l'autel de la crypte de la magnifique chapelle du Saint-Sacrement.
+
+Mais revenons à la crèche creusée dans le rocher. Elle était revêtue de
+petites planches en bois formant la mangeoire proprement dite.
+Soigneusement recueillies, ces planches, berceau de l'Enfant-Dieu,
+furent apportées à Rome au VIIe siècle. La châsse qui les contient, en
+cristal monté sur un cadre d'argent incrusté d'or et de pierres
+précieuses, est due à la générosité de Philippe IV, roi d'Espagne. Cette
+châsse splendide reste renfermée dans un coffre de bronze, à trois
+serrures différentes et n'est exposée qu'une fois par an à la vénération
+publique, le jour de Noël.
+
+Jadis, l'empereur Adrien, en haine du christianisme, fit élever
+au-dessus de la grotte un temple à Adonis, espérant que cette
+profanation en abolirait le souvenir; mais les païens eux-mêmes
+montraient ce lieu avec respect, disant: «C'est ici que le Dieu des
+chrétiens a voulu naître.» Plus tard, les persécutions ayant cessé, on
+bâtit à la place du temple impie une magnifique église, autour de
+laquelle se groupèrent plusieurs couvents, saint Jérôme peut être
+regardé comme le fondateur de ces pieux établissements. Il invitait tout
+le monde à faire ce pèlerinage et à y choisir sa demeure. Il y attira
+sainte Paule et sainte Eustochie, qui assemblèrent des religieuses
+autour d'elles, comme lui avait assemblé des religieux. C'est alors que
+sainte Paule, remplie de dévotion, s'écriait devant cette caverne
+précieuse: «C'est ici le lieu de mon repos, parce que c'est la patrie de
+mon Dieu.»
+
+Pendant deux siècles, depuis la première croisade, si chaleureusement
+prêchée par Pierre l'Ermite, l'an 1096, jusqu'à la huitième et dernière,
+en 1270, et où saint Louis, roi de France, mourut sous les murs de
+Tunis, les saints lieux furent continuellement conquis par les Croisés
+et repris par les infidèles, finalement restés maîtres de la Palestine,
+tout en respectant l'objet de notre foi.
+
+Il est à remarquer qu'on célèbre trois messes en la solennité de Noël
+(dont le nom vient ou de l'abréviation d'_Emmanuel_, Dieu avec nous, ou
+de la corruption de _natalis dies_, jour natal), ainsi que l'explique le
+pape saint Grégoire: «L'une à minuit, par rapport à la naissance
+temporelle de Jésus-Christ en l'étable de Bethléem, qui s'est faite
+selon un prophète, lorsque toute la nature était dans un profond silence
+et que la nuit était au milieu de sa course; l'autre au point du jour,
+par rapport à sa résurrection, qui s'est faite vers le lever du soleil;
+la troisième en plein jour, par rapport à sa naissance éternelle, qui a
+été sans ténèbres et dans une splendeur inaccessible.»
+
+L'usage des trois messes prit d'abord naissance à Rome à cause des 3
+stations indiquées par les papes pour le service divin. La première à
+Sainte-Marie Majeure pour la nuit, la deuxième à Saint-Athanase pour le
+point du jour et la troisième à Saint-Pierre pour la messe du jour.
+
+À notre tour anéantissons-nous devant le Verbe éternel, humilions nos
+fronts; nous n'avons point pour chanter sa grandeur et ses perfections
+infinies la harpe d'or des séraphins, les actes d'amour des anges ou les
+adorations des saints; notre langage borné ne pourrait traduire les
+extases du paradis.
+
+Louange à Marie, dont la divine maternité est le principe de notre
+salut! Gloire à Dieu, au plus haut des Cieux, et paix sur la terre aux
+hommes de bonne volonté, l'éternité bienheureuse sera leur récompense!
+
+ * * * * *
+
+Les réjouissances de la fête de Noël remontent aux temps les plus
+reculés de l'Église. C'est une des fêtes les plus anciennes du
+christianisme. Les historiens religieux ne sont pas absolument d'accord
+sur la date exacte de son institution. Suivant les uns, c'est l'évêque
+Télesphore qui l'établit en l'année 138; mais on célébrait alors
+l'anniversaire de la naissance du Christ à des époques variables, tantôt
+au mois de janvier, tantôt au mois de mai. C'est dans le cours du
+quatrième siècle que Cyrille, évêque de Jérusalem, demanda au pape Jules
+Ier d'ordonner une enquête parmi les docteurs d'Orient et d'Occident sur
+le véritable jour de la nativité de Jésus-Christ. Les théologiens
+consultés s'accordèrent pour désigner, le 25 décembre, ou plutôt le jour
+correspondant, car le calendrier grégorien n'existait pas encore, et
+c'est depuis lors que la fête de Noël est restée fixée à cette époque.
+
+L'Église a conservé cette coutume; mais les cérémonies de Noël ont subi,
+suivant les temps et les pays, de notables modifications, le seul trait
+qui leur soit resté commun, c'est qu'elles ont toujours exprimé la
+réjouissance; toutefois, cette gaieté s'est traduite d'une façon plus ou
+moins originale.
+
+Au moyen-âge, dans l'Église d'Occident, la fête était représentée par
+des jeux scéniques; des personnages récitaient des compositions
+religieuses autour de la crèche où reposait l'Enfant Jésus. Joseph et
+Marie, assis à ses côtés, jouissaient en silence de la gloire de leur
+divin fils. Ce spectacle, innocent d'abord, ne tarda pas à dégénérer en
+des bouffonneries qui rappelaient d'assez près la fête des fous; c'est
+alors que l'autorité ecclésiastique le supprima. Cependant quelques
+églises en conservèrent les traces dans un office appelé l'office des
+pasteurs. Le peuple chantait les _noëls_, cantiques versifiés en patois
+ou en langue vulgaire, dont quelques-uns étaient remarquables à force de
+simplicité et de naïveté. Il y a à peine un siècle, à Valladolid, dans
+la dévote et catholique Espagne, on représentait encore, au milieu des
+églises les mystères de la Nativité.
+
+Les personnages qui étaient en scène portaient des masques grotesques et
+des habits d'un goût douteux. Ils étaient accompagnés par les
+castagnettes, les tambours de basque, les guitares et les violons. Puis
+tout à coup, les femmes et les jeunes filles entraient en danse, portant
+à la main des cierges allumés. En quelques endroits, on faisait
+collation pour être mieux en état de supporter les fatigues de la nuit.
+
+C'est de là que sont venus les réveillons dont l'habitude subsiste
+encore, quoique bien amoindrie, aujourd'hui.
+
+Ils commencèrent au moyen-âge. Dans ce repas, la gaieté, jusqu'alors
+contenue, se donnait un libre cours; si _Noël_ tombait un vendredi, le
+pape autorisait l'usage de la viande en signe d'allégresse et aussi,
+prétendent quelques théologiens, parce qu'en ce jour «le Verbe s'est
+fait chair». Dans les familles on bénissait la bûche de Noël, que l'on
+arrosait de vin et autour de laquelle on se livrait à des libations.
+C'est dans cette coutume sans doute qu'il faut voir l'origine de l'arbre
+de Noël, si fêté en Alsace et dont on retrouve l'usage en la plupart des
+pays chrétiens.
+
+Au treizième siècle, d'après les plus vieilles chroniques françaises, on
+donnait à ses amis, pour les fêtes de Noël, des gâteaux appelés
+_niueles_ et un poulet rôti; on chantait, dit sainte Palaye, des
+cantiques appelés _noëls_, où la naissance du Christ, l'adoration des
+mages et des bergers, étaient célébrées dans un langage naïf.
+
+Chaque province avait ses _noëls_. Ceux de La Monnoye, en patois
+bourguignon, ont beaucoup de réputation. Leur auteur, un poète et un
+érudit, mort au commencement du siècle dernier, avait recueilli ces
+poésies populaires pour se délasser de travaux plus sérieux. Elles
+forment aujourd'hui la meilleure part, sans contredit, de son bagage
+littéraire. Lorsque les noëls de La Monnoye parurent en 1701, ils
+acquirent promptement une célébrité telle qu'on chantait les refrains
+partout, même à la cour où les beaux seigneurs s'amusaient à parler le
+patois bourguignon. Comme les couplets étaient spirituels et assez
+malins, en dépit de leur apparente naïveté, l'autorité ecclésiastique
+s'émut; elle crut voir dans le succès de ces noëls une raillerie des
+choses saintes et une tendance à l'impiété.
+
+Le recueil de La Monnoye fut déféré à la censure de la Sorbonne, qui eut
+le bon esprit de l'absoudre.
+
+La _bûche de Noël_ ou _tréfoir_ donnait lieu à une fête de famille; on
+appelait la bénédiction du ciel sur la maison. La distribution du _pain
+de Calandre_ avait le même but.
+
+Cette fête marquait si bien l'allégresse universelle que le mot de Noël
+devint synonyme de réjouissance. Aux entrées des rois et dans toutes les
+solennités, le cri de _Noël! Noël!_ retentissait sur les places
+publiques.
+
+Dans le midi de la France, la fête de _Noël_ est l'objet de
+manifestations spéciales rappelant le souvenir de certains usages
+païens. La veille de Noël, au lieu de jeûne et de mortifications, on
+ouvre la fête par un grand souper. La table est dressée devant le foyer
+où pétille, couronné de lauriers, le _cariguié_, vieux tronc d'olivier
+desséché que l'on a conservé toute l'année avec soin pour cette
+solennité. Avant de s'asseoir à table, on procède à la bénédiction du
+feu, pratique qui sent terriblement l'idolâtrie. Le plus jeune enfant de
+la famille s'agenouille devant le feu et le supplie, en répétant les
+paroles consacrées que lui souffle son père ou un des anciens du
+village, «de bien réchauffer pendant l'hiver les pieds frileux des
+petits orphelins et des vieillards infirmes, de répandre sa clarté et sa
+chaleur dans toutes les mansardes prolétaires, de ne jamais dévorer
+l'éteule du pauvre laboureur, ni le navire qui porte les marins dans les
+mers lointaines.» Puis il bénit le feu, c'est-à-dire qu'il l'arrose
+d'une libation de vin cuit, à laquelle le cariguié incandescent répond
+par des crépitations joyeuses. Puis on se met à table. Après le souper,
+on se réunit en cercle autour du cariguié et l'on chante des noëls
+jusqu'à minuit, l'heure à laquelle on se rend en masse à la première
+messe.
+
+Les protestants ne fêtent pas moins la _Noël_ que les catholiques.
+Calvin cependant, par réaction contre la multiplicité des fêtes, avait
+voulu qu'à Genève celle de Noël fût remise au dimanche suivant. Mais
+l'antique usage a prévalu, et c'est peut-être en Angleterre dans un pays
+protestant, que la fête de Noël a le plus de solennité, sous le nom de
+fête de «Christmas».
+
+
+
+
+DOUZIÈME DEVOIR
+
+LA FÊTE DES ROIS
+
+«De grand matin
+J'ai rencontré le train
+De trois grands rois qui partaient en voyage;
+De grand matin
+J'ai rencontré le train
+De trois grands rois le long du grand chemin».
+
+
+Parlons de cette fève souveraine qui donne la royauté pendant quelques
+heures, et apporte des instants de plaisir et de douce joie à la famille
+et aux amis, réunis autour du gâteau.
+
+La fête des Rois se célèbre avec plus d'enthousiasme depuis quelques
+années; le Français à l'esprit toujours frondeur, aime à crier: Vive le
+Roi! en République.
+
+Dans toutes les familles on achète le traditionnel gâteau ou la modeste
+galette à la fève. Riches et pauvres, petits et grands tiennent à se
+donner un reflet de royauté, l'espace d'une soirée au moins--car le
+titre de Roi a conservé tout son prestige.
+
+Aussi a-t-on vu de temps en temps parmi les bijoux les plus en vogue de
+nouvel an, tantôt l'épingle _petit Pierre_ en souvenir de Mme la
+duchesse de Berry; le _coeur vendéen_ de Charette, tantôt l'Étendard
+_Jeanne d'Arc_, la broche _Blanche de Castille_ et le collier _François
+Ier_. Après cela on a fabriqué un bijou royaliste d'un nouveau genre,
+une fève en or émaillé, fleurdelisé s'ouvrant en breloque sur le
+portrait l'un des membres de la famille royale.
+
+Vraiment la Mode, qui ne craint pas, elle, d'être détrônée, est une
+maligne souveraine se glissant partout, que vous en semble? Mais
+revenons à la fête qui nous occupe.
+
+Certains écrivains prétendent que la cérémonie du Roi de la Fève tire
+son origine des Saturnales se célébrant à Rome aux calendes de janvier.
+En ce jour, les maîtres du monde, ces vertueux pères conscrits,
+voulaient bien admettre à leur table sur le pied d'égalité, image
+fortunée de l'âge d'or, disaient leurs poètes parasites, les esclaves,
+pâture habituelle des lions de l'amphithéâtre. Caprice dérisoire,
+gentillesse féroce, car le cirque et les mines se rouvraient le
+lendemain.
+
+Dans ces repas romains, on portait un gâteau divisé en autant de parts
+qu'il y avait de convives; un enfant, représentant Apollon et caché sous
+la table, était consulté par ces mots; _Phoebe Domine?_ par corruption de
+_Fabæ Domine_, seigneur de la fève; et chacun des assistants désignés
+par lui recevait sa part des mains de l'amphitryon.
+
+Le Roi du festin était, chez les Romains, un convive ayant autorité sur
+les autres pour animer la fête; parfois cette royauté se tirait au sort
+avec les dés.
+
+Les ordonnances de l'élu du festin consistaient à commander de boire
+plus ou moins, de chanter, d'improviser ou de réciter des vers, de jouer
+à tel ou tel jeu.
+
+Les Romains eux-mêmes tenaient cet usage des Grecs, qui en usaient de la
+sorte pour l'élection de leurs magistrats. C'est par allusion à cette
+coutume que Pythagore disait: _A Fabis abstine_ (ne vous mêlez pas du
+gouvernement). Ses disciples, après sa mort, ayant altéré sa doctrine,
+traduisirent sans plus de façon: _Ne mangez pas de fèves_. C'est sans
+doute dans ce sens qu'Horace, continuant leur erreur, dit: _Faba
+Pythagoris amica_.
+
+Il est possible que la religion, tout en s'emparant des temples païens,
+se soit aussi assimilé, en les épurant, les usages druidiques,
+scandinaves et romains enracinés dans les populations; mais cependant
+tout porte à croire que la Fête des Rois a une origine essentiellement
+religieuse. Les Pères de l'Église et les grandes traditions bibliques
+sont là pour nous le rappeler.
+
+À la naissance du Christ, trois Rois Mages, guidés par une étoile
+mystérieuse, vinrent à la crèche de Bethléem adorer l'Enfant-Dieu[7].
+
+Ils étaient trois sans compter leur suite, Gaspard, Balthazar et
+Melchior, représentant, au pied du Messie, les trois branches de
+l'humanité: Melchior, les descendants de Sem; Gaspard, ceux de Cham, et
+Balthazar, ceux de Japhet; ils venaient de l'Orient de la partie qu'on
+nomme Arabie Heureuse, Ces trois souverains qui s'agenouillent aux pieds
+de l'Enfant divin, c'est la richesse inclinée devant la pauvreté; la
+force devant la faiblesse; et c'est aussi le symbole de la barbarie qui
+se soumet à la puissance nouvelle, à l'idée de justice et de fraternité.
+
+Ces hommes illustres sont appelés Mages dans l'Évangile, non qu'ils
+fussent des enchanteurs ou des magiciens suivant une signification du
+mot mage, mais parce qu'ils étaient très savants dans les choses
+naturelles et doués d'une grande sagesse. Mage, était le nom que les
+Perses et la plupart des peuples d'Orient donnaient à leurs docteurs,
+comme les Hébreux les appelaient scribes; les Égyptiens, prophètes; les
+Grecs, philosophes; et, les Latins, sages. L'Église leur donne aussi le
+titre de Roi, qui semble fondé sur ces paroles: _Les Rois de Tharse et
+des Îles offriront des présents. Les Rois d'Arabie et de Saba
+apporteront des dons_.
+
+Ces Mages franchissent donc les obstacles à la lueur d'une étoile
+mystérieuse qui les guident. Cette étoile disparaît lorsqu'ils entrent à
+Jérusalem, la cité où règne le tout-puissant Hérode, mais elle se
+rallume à la porte de la ville pour les diriger vers Bethléem. Rien de
+plus bref que ce texte, mais sur ce canevas l'imagination populaire va
+exécuter des broderies merveilleuses.
+
+C'est ici le cas de rappeler ce qu'on lit à ce sujet dans la _Légende
+Dorée_: d'après ce récit, le voyage dura 12 jours, du 25 décembre au 6
+janvier, et pendant ce laps de temps les voyageurs ne prirent ni repos,
+ni nourriture ils n'en éprouvèrent pas une seule fois le besoin. Plus
+ils approchaient, plus l'étoile brillait, elle avait la figure d'un
+enfant, et c'était la même, aperçue par les bergers. L'astre, sa mission
+terminée, disparut dans un puits, où la Vierge Marie allait puiser de
+l'eau. La légende ajoute que lorsque les fidèles approchent et se
+penchent sur l'orifice du puits, on leur couvre la tête d'un linge,
+alors, celui qui est digne de voir aperçoit l'étoile se promener à fleur
+d'eau d'une paroi à l'autre du puits, selon le mouvement dont les astres
+accomplissent leurs cours célestes; mais le miracle ne s'opère que pour
+ceux qui ont le coeur pur.
+
+À peine entrés dans la grotte, les Rois Mages se prosternèrent devant
+l'enfant jusqu'à terre; ils le reconnurent pour le vrai Dieu,
+l'adorèrent avec respect et lui offrirent leurs trésors: de l'or pour
+honorer sa royauté, de l'encens pour faire hommage à sa divinité; de la
+myrrhe pour rendre témoignage de sa vie passible et mortelle.
+
+Le premier des Mages, Melchior, était un vieillard ayant de longs
+cheveux blancs et une longue barbe, il offrit au nouveau-né l'or,
+symbole de la royauté. Cet or n'était autre que les trente pièces
+frappées par Terah, père d'Abraham; Joseph les avait passées au
+trésorier de la reine de Saba pour le prix des parfums qui servirent à
+embaumer le corps de Jacob, et la reine de Saba en fit présent à
+Salomon.
+
+Le second Mage, Gaspard, était un jeune homme imberbe, aux fraîches
+joues: il présenta l'encens, offrande qui signifiait que Jésus était
+Dieu.
+
+Le troisième Balthazar, était un homme de quarante ans, portant toute sa
+barbe; il offrit la myrrhe, signe que le Fils de l'homme devait mourir.
+
+En échange de ces présents, les Mages reçurent un des langes de Jésus,
+que la Vierge leur donna pour qu'il leur servît à attester les prodiges
+qu'ils conteraient de leur voyage. Les Égyptiens ayant mis en doute leur
+parole, les Mages leur proposèrent une épreuve. On apprêta un grand feu,
+où les infidèles jetèrent leurs livres qui furent aussitôt dévorés; mais
+les Mages y ayant jeté à leur tour le lange de Jésus, on le vit s'élever
+doucement sur les flammes et, quand elles se furent éteintes, retomber
+intact sur les cendres.
+
+Les Mages partirent laissant leur âme et leur coeur dans cette étable, où
+ils avaient compris la voie, la vérité et la vie.
+
+Il leur fallut bien des mois pour faire au retour le chemin qu'à l'aller
+ils avaient fait en 12 jours tant leurs pays étaient lointains et tant
+avait été grand le miracle de leur voyage. Rentrés chez eux dans les
+Indes, ils se firent apôtres et renversèrent les idoles de Mithra. Ils
+ne furent toutefois baptisés que plus tard par saint Thomas, apôtre des
+Indes.
+
+Après la mort et la résurrection de Notre-Seigneur, étant allé dans le
+pays des Mages saint Thomas les trouva encore pleins de santé. Il leur
+apprit tout ce qui s'était passé en Judée, concernant le Messie, les
+instruisit des mystères de la Religion, les baptisa et les fit prêtres,
+afin qu'ils pussent à leur tour évangéliser les nations; ils firent
+alors voeu de pauvreté et furent consacrés évêques des pays dont ils
+étaient rois.
+
+Dieu leur fit la grâce de les rappeler à lui presque en même temps. Le
+jour de Noël de l'année 69, les saints personnages connurent qu'ils
+allaient bientôt mourir, et cette nouvelle leur vint de leur étoile. Le
+matin du 1er janvier, Melchior, âgé de 130 ans, s'éteignit le premier et
+fut enseveli par les deux survivants. Six jours après, Balthazar, âgé de
+109 ans, pendant qu'il célébrait l'office de l'Épiphanie, fut tué à
+l'autel d'un coup de lance par un païen. Comme on plaçait son corps dans
+la tombe de Melchior, le mort fit un mouvement pour donner place auprès
+de lui à son compagnon de sépulture. Six jours se passèrent; ce fut au
+tour de Gaspard de mourir quoiqu'il n'eût environ que 90 ans.
+
+Quand le cortège funèbre eut conduit le dernier Mage au mausolée où
+dormaient les premiers, on vit les portes s'ouvrir et les deux morts se
+lever debout de chaque côté pour accueillir leur frère. Leurs saintes
+dépouilles furent plus tard transportées de la Perse à Constantinople,
+par les soins de l'impératrice Hélène et déposées dans l'auguste
+basilique de Sainte-Sophie. Elles furent ensuite apportées à Milan où
+elles restèrent plus de 600 ans dans l'église Eustorgienne; l'an 1163,
+l'empereur Frédéric Barberousse ayant pris et saccagé la ville de Milan,
+les reliques des Rois Mages furent emportées par de pieuses mains en
+Allemagne, à Cologne, où, depuis lors, elles sont conservées
+précieusement[8]. L'Église Grecque donne à la fête des Rois Mages le
+vénérable et mystérieux nom de _Théophanie_ qui signifie _apparition
+divine_. Les Orientaux appellent encore cette solennité les _Saintes
+Lumières_, en mémoire du baptême que, dans les premiers temps du
+christianisme, on conférait ce jour et aussi en mémoire du baptême de
+N.-S. dans le Jourdain. On sait que le baptême est appelé dans les
+Pères: _illumination_, et ceux qui l'ont reçu: _illuminés_.
+
+La fête de l'Épiphanie, instituée pour perpétuer le souvenir de la venue
+des Mages à Bethléem, était célébrée autrefois avec beaucoup de
+solennité.
+
+On regardait comme une heureuse chance d'être roi de la fève, et suivant
+Montluc, il était d'usage de s'aborder au début de l'année par ces mots:
+«Je suis aussi ravi de vous avoir rencontré que si j'étais roi de la
+fève.»
+
+À toutes les époques de la monarchie française les Empereurs, les Rois,
+les Princes se faisaient un devoir d'assister à cette fête solennelle.
+En ce jour, le roi très chrétien de France venant à l'offrande déposait
+de l'or, de l'encens et de la myrrhe, comme un tribut à Notre-Seigneur.
+
+Au moyen-âge, les fidèles présentaient les mêmes dons et quelquefois des
+fèves; bénites par le prêtre ils les remportaient ensuite dans leurs
+maisons comme un gage de bonheur pour eux et leurs familles. Cet usage a
+disparu depuis longtemps, seule la coutume du gâteau, inspirée aussi par
+la piété naïve des âges de foi, a survécu.--«Pour honorer la royauté des
+Mages, on élisait au sort, dans chaque famille, un roi pour cette fête
+de l'_Épiphanie_. Dans un festin animé d'une joie pure et qui rappelait
+celui des noces de Galilée, on rompait un gâteau et l'une des parts,
+celle qui recelait une fève, servait à désigner le convive, auquel était
+échue cette royauté d'un moment. Deux portions du gâteau étaient
+détachées pour être offertes à l'Enfant Jésus et à Marie en la personne
+des indigents qui se réjouissaient aussi, en ce jour du triomphe du Roi
+humble et pauvre. Les joies de la famille se confondaient encore une
+fois avec celles de la religion. Les liens de la nature, de l'amitié, du
+voisinage se resserraient autour de cette table des Rois, et si la
+faiblesse humaine pouvait apparaître quelquefois dans l'abandon du
+festin, l'idée chrétienne n'était pas loin et veillait au fond des
+coeurs.
+
+Heureuses encore aujourd'hui les familles au sein desquelles la fête des
+Rois se célèbre avec une pensée chrétienne!» Au sens absolu du mot,
+c'était une fête morale, dont le but devait être de ramener les fidèles
+à des pensées d'humilité; il était à coup sûr dans le vrai ce vieux
+chroniqueur du temps de saint Louis disant, qu'on avait institué cette
+fête «pour faire une leçon annuelle aux Roys de la terre de recognoistre
+Dieu comme plus grand et plus puissant Roy qu'ils ne le sont».
+
+Vers le XVe siècle, en France chaque maison avait son gâteau et son roi,
+et pour imiter en tout les us de la cour on donnait à ce roi, auquel
+toute la famille était tenue d'obéir, des officiers. Rien d'ailleurs,
+sauf le cri de: _le Roi boit_, poussé simultanément chaque fois qu'il
+portait la coupe à ses lèvres, ne le distinguait des autres convives,
+ses sujets. L'oubli de ce cri sacramentel était immédiatement puni. On
+barbouillait de noir la face du délinquant, sans doute en mémoire du
+page éthiopien figurant à la suite du roi Balthazar à l'adoration de la
+crèche.
+
+Au siècle suivant, au lieu d'un _Roi_, on créait à la Cour de France une
+_Reine_, la veille de l'Épiphanie au souper, et le lendemain, le
+monarque en personne menait cette reine en grande pompe à la messe.
+L'Estoile, dans son _Journal de Henri III_, raconte le fait avec une
+naïveté qui ravit: «Le roi, en souvenir des présents des rois mages,
+apportait à l'offrande trois boules, deux de cire, l'une recouverte
+d'une feuille d'or, l'autre saupoudrée d'encens, et la troisième faite
+de cette gomme odorante que l'on nomme myrrhe.
+
+La _Reine_ de la fève allait à son tour à l'offrande immédiatement après
+Sa Majesté à qui elle faisait la révérence en allant à l'autel et en
+revenant.
+
+La messe finie, cette reine éphémère, superbement vêtue, revenait au
+Louvre accompagnée du roi et de la reine et au bruit des fanfares.
+
+On raconte que le valet de chambre du cardinal Fleury, par une délicate
+flatterie, réunit, le jour des rois à la table de son maître, onze
+convives plus âgés que le cardinal qui était nonagénaire, de sorte que
+ce fut au ministre qu'échut l'honneur de tirer le gâteau comme étant le
+plus jeune.
+
+Voilà comment le cardinal Fleury à 92 ans remplit les fonctions de
+l'enfant du festin.
+
+La Révolution qui ne se contentait pas de détruire les grandes choses et
+s'occupait aussi des petites, la Révolution, qui avait aboli les rois et
+les reines sur les jeux de cartes et décrété, en date du 22 vendémiaire
+an II, de faire retourner les plaques de cheminées ayant des armes, des
+couronnes ou des fleurs de lis, s'imagina également de faire interdire
+le gâteau des Rois. En cette ère de démence 1793, on dénonça et on
+poursuivit les pâtissiers qui firent et vendirent des gâteaux des rois
+cette année-là.
+
+Voici le curieux compte-rendu de la délibération de la Commune à ce
+sujet.
+
+«Le président ayant montré un gâteau confisqué, on applaudit et aussitôt
+un arrêté est pris contre les _confectionneurs_ et les _mangeurs_; il
+commence ainsi:
+
+«Considérant que les pâtissiers qui font des gâteaux à la _fève_ ne
+peuvent avoir de bonnes intentions, que même plusieurs particuliers en
+ont commandé sans doute dans l'intention de conserver l'usage
+superstitieux de la fête des ci-devant rois (mages), nous, réunis au
+conseil, interdisons, sous peine de _haute trahison_, la confection et
+la vente des dits gâteaux.»
+
+Partout en Europe, du nord au midi, on célèbre les Rois.--En Allemagne
+particulièrement cette fête donne lieu à une foule de scènes
+semi-religieuses dont le peuple, protestant ou catholique, est très
+friand, et rappelant un peu nos représentations des _mystères_, au
+moyen-âge.
+
+Ce sont généralement les enfants pauvres qui jouent le rôle des Rois
+mages; c'est la misère qui met entre leurs mains un sceptre en bois et
+qui attache à leurs fronts une couronne de papier d'argent. L'un d'eux
+porte toujours au bout d'un bâton une grande étoile dorée qu'il fait
+scintiller de son mieux en l'agitant continuellement. Ainsi équipés,
+aussi pittoresquement que possible et prenant leur rôle au sérieux, ils
+s'en vont à plusieurs lieues à la ronde pendant toute une semaine donner
+leur représentation et recueillir des offrandes.
+
+Partout ils sont bien reçus. À peine entrés dans la demeure, les
+habitants se groupent autour d'eux. Ils chantent alors quelque ballade,
+quelque légende naïve, et terminent par leurs voeux à l'assemblée.
+
+«Aux maîtres et maîtresses de la maison, nous souhaitons une belle table
+en or, avec un beau plat d'argent dessus et un bon poisson frit dedans.
+
+Nous souhaitons à l'aïeul de longs jours; à l'enfant, des jouets, des
+bonbons et qu'il soit sage; à la jeune fille, un fiancé fidèle et à la
+jeune femme un berceau de soie où sera couché un beau petit enfant comme
+Jésus dans sa crèche.»
+
+Au bout de ces récits ils disent _Amen_. Chacun leur remet son obole,
+puis, ils tirent une longue révérence pleine de dignité, comme il
+convient à des rois qui prennent congé et s'en vont sous d'autres toits
+chercher de nouveaux _Kreutzers_.
+
+En France, dans quelques provinces, ces antiques traditions se sont
+aussi conservées. Nous lisons:
+
+«Encore en Normandie, en plein dix-neuvième siècle, le voyageur qui
+traverse à minuit, la veille des _Rois_, ces riches campagnes, voit
+danser et courir dans les ténèbres, aussi loin que sa vue peut
+s'étendre, des milliers de feux; c'est le moment, en effet, où chaque
+fermier, suivi de sa famille ou de sa _mesnie_, comme on disait au vieux
+temps, chacun armé d'une _gouline_, ou torche de paille enflammée au
+bout d'une perche, secoue en courant autour des pommiers une pluie
+d'étincelles sur les branches, afin de les rendre fertiles. Des tronçons
+des goulines entassés, on fait un feu de joie, autour duquel on danse;
+puis la cérémonie s'achève à table, en face de l'âtre pétillant, autour
+d'un énorme gâteau et de force brocs de cidre.
+
+Dans certaines parties de la Beauce, la fête des _Rois_ a conservé le
+caractère religieux et naïf des âges écoulés. Là, les habitants n'ont
+presque rien changé à leur cérémonial d'autrefois, relativement au
+gâteau, et le Parisien du boulevard Montmartre qui assisterait à une de
+ces réunions se croirait transporté en plein moyen-âge.
+
+Au commencement du souper, on nomme un président, c'est presque toujours
+la personne la plus âgée et la plus respectée parmi les convives. Avant
+d'entamer le gâteau traditionnel, un enfant, le plus jeune garçon de la
+famille, monte sur la table. Puis le président coupe une première
+tranche de gâteau et demande à l'enfant: «Pour qui ce morceau?» L'enfant
+répond: «Pour le bon Dieu.» Cette part, en effet, est mise de côté et
+sera donnée au premier pauvre qui se présentera. D'habitude, il ne se
+fait pas attendre, presque toujours ils sont trois ou quatre au dehors,
+hommes et femmes, épiant à travers les fentes de la porte et attendant
+l'occasion d'exprimer leur demande. Quand le moment est venu, l'un d'eux
+chante sur un ton dolent:
+
+«Honneur à la compagnie
+De cette maison;
+Nous souhaitons année jolie
+Et biens en saison,
+Nous sommes d'un pays étrange,
+Venus en ce lieu,
+Pour demander à qui mange
+La part du bon Dieu.»
+
+Il s'interrompt alors pour crier: «La part à Dieu, s'il vous plaît!»
+Puis tous chantent en choeur:
+
+«Les Rois! les Rois! Dieu vous conserve.
+À l'entrée de votre souper
+S'il y a quelque part de galette,
+Je vous prie de nous la donner.
+Puis nous accorderons nos voix
+Bergers, bergerettes.
+Puis nous accorderons nos voix,
+Sur nos hautbois.»
+
+L'enfant apporte alors aux pauvres la tranche de gâteau réservée en
+disant: «Voilà la part à Dieu.»
+
+Mais cet usage ne se borne pas à la seule Normandie et à la seule
+Beauce; dans l'Angoumois, par exemple, on fait dans les campagnes la
+même cérémonie avec de légères variantes. Il est même probable que les
+habitants du littoral jusqu'à Bayonne, se livraient aussi autrefois à
+des danses nocturnes, remplacées depuis par le gâteau des rois. En fait
+de joie, les Aquitains et les Gascons ne le cèdent à peuple qui vive.»
+
+Eh bien! nous aussi, Bretons fidèles aux vieilles coutumes, prenons part
+à la joie générale. Le gâteau est servi, la fève s'est révélée,
+trinquons ensemble: Le Roi boit.
+
+Vive le Roi!
+
+
+
+
+TREIZIÈME DEVOIR
+
+LE CARÊME ET LE MERCREDI DES CENDRES
+
+
+Parlerons-nous du carnaval? Non.
+
+Les Quarante Heures qui commencent le dimanche gras pour finir le mardi
+soir auraient suffi pour le mettre en fuite: d'ailleurs, le carnaval, ce
+fringant cavalier, que jadis on nous représentait poudré d'or, habillé
+de soie, pimpant et souriant, ce carnaval dont les échos bruyants
+retentissaient dans presque toutes les villes de France est bien déchu
+de ses antiques splendeurs. Ses paillettes frétillantes et ses flonflons
+légers, ses grelots carillonnants et ses masques mystérieux, tout cela a
+fait à peu près son temps.
+
+Nous avons encore les batailles de fleurs et de confettis, projectiles
+inoffensifs que la mode protège, mais nous n'avons plus comme nos pères
+la folie du plaisir--la lutte pour la vie a tué l'insouciance--de plus,
+nous sommes piqués de la tarentule politique et cette vilaine bête-là
+nous a joué et nous jouera bien des mauvais tours que l'aimable carnaval
+n'a jamais connus. Ajoutons à cela la fièvre de l'or et des jouissances,
+une maladie tout à fait fin de siècle qui ne nous ramènera pas à l'âge
+d'or, cette ère de bonheur n'a dû exister précisément que parce qu'on
+n'avait pas besoin d'or pour vivre heureux--et l'on comprendra pourquoi
+le caractère des Français, nés gais et spirituels, a fini par devenir
+morose.
+
+La cérémonie des cendres attire toujours une grande affluence de pieux
+fidèles--chacun vient, s'identifiant à l'esprit de l'Église et aux
+prières du prêtre, incliner son front et recevoir les cendres de la
+pénitence.
+
+C'est aujourd'hui, suivant l'expression de saint Bernard, que commence
+le saint temps de carême, temps de combat et de victoire pour les
+chrétiens, par les armes du jeûne et de la pénitence. Saint Augustin dit
+que le jeûne établi dans l'Église est autorisé et par le Nouveau et par
+l'Ancien Testament. Dans le Nouveau, Jésus-Christ a jeûné 40 jours et 40
+nuits. Dans l'Ancien, Moïse et Elie ont jeûné un pareil nombre de jours
+de suite. C'est pour cela sans doute, ajoute ce saint docteur, que
+Jésus-Christ parut entre Moïse et Elie à la transfiguration, afin de
+marquer plus authentiquement ce que l'apôtre dit au Sauveur: que la loi
+et les prophètes lui rendent témoignage. On ne pouvait prendre dans
+toute l'année un temps plus convenable pour le jeûne de Carême que celui
+aboutissant à la passion de Notre-Seigneur. De plus, l'Église, mère
+prévoyante, s'occupant aussi bien des intérêts temporels que spirituels
+de ses enfants, a pensé avec raison qu'à l'époque du printemps une
+nourriture moins succulente et plus mesurée, ne pouvait être que très
+favorable à la santé.
+
+Pendant ce saint temps de Carême, le chrétien doit travailler plus
+consciencieusement encore à la réforme de lui-même, mener une vie plus
+régulière et plus remplie de bonnes oeuvres. Il doit s'abstenir des
+danses, des festins, des spectacles, et en général de tous les plaisirs
+bruyants.
+
+Les anciens, pendant les jours de deuil et de jeûne, n'usaient ni de
+bains, ni de parfums; ils entendaient beaucoup plus sévèrement que nous
+les austérités de la pénitence. Notre-Seigneur ne veut d'exagération en
+rien, il recommande avant tout la pureté et la simplicité d'intention.
+
+«Prenez, chrétiens, dit saint Ambroise, des manières aisées, ouvertes,
+une expression gaie et contente. Dieu demande que vous agissiez sans
+affectation, sans vanité, sans fard, sans hypocrisie, afin que vous ne
+paraissiez pas vendre votre jeûne pour ainsi dire. Il ne faut pas que ce
+soit une tristesse et un chagrin de travailler à votre salut en prenant
+un air sombre et pleureur, qui dise que vous jeûnez et faites
+pénitence.»
+
+La délicatesse des constitutions ne permet plus aujourd'hui les jeûnes
+rigoureux suivis dans la primitive Église, mais la mortification se
+présente sous tant de formes, dans l'ordre moral surtout, qu'il est aisé
+pour l'âme pieuse de la mettre continuellement en pratique. Renoncer à
+un désir très permis, réprimer une impatience, pardonner une offense du
+fond du coeur, retenir un bon mot, qui ferait preuve d'esprit mais
+blesserait le prochain, sont des actes de mortification très agréables
+au Ciel.--Que de gens sont obligés de vivre en dehors de leurs goûts. Eh
+bien, qu'ils se donnent le mérite du renoncement à eux-mêmes, et d'un
+parfait abandon aux desseins de Dieu, ils en trouveront leur récompense
+dès ici bas, dans la paix et la sécurité que cette soumission volontaire
+leur procurera en attendant les récompenses éternelles.
+
+Depuis des siècles, les Cendres sont regardées comme le symbole de la
+pénitence et la preuve sensible des regrets et de l'affliction: Je
+m'accuse moi-même, dit Job parlant au Seigneur, et je fais pénitence
+dans la poussière et dans la cendre. Thamar, voulant témoigner sa
+douleur, met de la cendre sur sa tête. Les Israélites, effrayés à
+l'approche d'Holopherne, offrent des sacrifices à Dieu, la tête couverte
+de cendre, Mardochée consterné à la nouvelle du malheur qui menace toute
+sa nation, se revêt d'un sac et se couvre la tête de cendre. Jérémie
+dans ses lamentations parle des vieillards qui par esprit de pénitence
+se sont couvert la tête de cendre. Daniel joint au jeûne et à la prière,
+la cendre pour apaiser le Seigneur irrité contre son peuple. Le roi de
+Ninive, craignant les châtiments du Ciel, descend de son trône, se
+couvre d'un sac et s'asseoit sur la cendre. Les Machabées accompagnent
+leurs jeûnes solennels de la cérémonie des cendres, et ils s'en couvrent
+la tête.
+
+Les théologiens chrétiens de l'Égypte recommandaient dès les premiers
+temps la pratique du jeûne: saint Clément d'Alexandrie croit que le
+démon, qui persécute ceux vivant dans la bonne chair, inquiète moins les
+gens maigres et vivant dans l'abstinence.
+
+Le jeûne par motif de religion est de toute antiquité. On l'observait
+dans l'Inde, en Assyrie, en Phénicie, en Égypte. Dans ce dernier pays,
+suivant Hérodote, pendant les jours de jeûne et pendant les sacrifices
+offerts aux dieux, les assistants se flagellaient mutuellement. Les
+Grecs et les Romains avaient prescrit des jeûnes solennels en l'honneur
+de certaines divinités. La pratique du jeûne était très répandue parmi
+les anciens peuples de l'Amérique. Des habitants de Saint-Domingue se
+préparaient par des jeûnes solennels à la récolte de l'or. Les mandarins
+chinois prescrivent des jeûnes publics pour obtenir la pluie et le beau
+temps. On défend alors aux bouchers de débiter de la viande; ces jeûnes
+s'observent scrupuleusement. Les mahométans de toutes les sectes jeûnent
+pendant la lune du Ramazan, parce qu'ils prétendent que le livre du
+Coran fut dicté à Mahomet à cette époque. De brillantes illuminations
+ornent les minarets des mosquées pendant toutes les nuits de cette lune.
+
+En 789 l'empereur Charlemagne prononça la peine de mort contre quiconque
+n'observerait pas les austérités du carême. Les temps sont bien changés
+aujourd'hui, il est avec le ciel des accommodements et les austérités du
+carême sont bien légères, grâce à quelques redevances imposées au profit
+de l'Église.
+
+Dans la nouvelle loi, la cérémonie des Cendres n'a pas été moins en
+usage que dans l'ancienne: Jésus-Christ, reprochant à ceux de Corozaïm
+et de Berzaïde leur endurcissement et leur indocilité, dit que, si les
+miracles qui ont été faits chez eux avaient eu lieu à Tyr et à Sidon,
+ces villes eussent fait pénitence avec le sac et la cendre. Les anciens
+conciles ont toujours joint les cendres à la pénitence. Saint Ambroise
+dit que la cendre doit distinguer le pénitent et saint Isidore, évoque
+de Séville, dit que ceux qui entrent en pénitence reçoivent des cendres
+sur leur tête pour connaître qu'en suite du péché ils ne sont que
+poussière et que cendre, suivant l'expression même de Dieu.
+
+À l'époque des pénitences publiques, les grands coupables se
+présentaient à la porte de l'église, le mercredi des Cendres ou les
+premiers jours de carême, revêtus d'un sac, les pieds nus, attendant les
+cendres dans la douleur et la contrition. Jadis aussi, nos rois très
+chrétiens, les reins ceints d'une corde et la tête couverte de cendres,
+s'en allaient processionnellement dans les différentes églises de la
+capitale, pour demander à Dieu le succès de leurs armes ou la cessation
+d'un fléau.
+
+Aujourd'hui malheureusement cette loi de la pénitence est bien oubliée
+dans certaines grandes villes où l'on attend le carême pour commencer le
+Carnaval. Quel relâchement! Comme le dit saint Augustin, les hommes,
+étant tous pécheurs, doivent tous être pénitents. C'est ce sentiment
+d'humilité qui porte tous les fidèles, même les plus innocents, à
+recevoir les cendres: les princes, comme leurs sujets, les prêtres, les
+évêques, les cardinaux, comme le pape lui-même. La seule distinction
+respectueuse que l'on fasse pour Sa Sainteté, c'est de lui imposer les
+cendres en silence, et sans lui rappeler les mémorables paroles que Dieu
+adressa à Adam au moment de sa désobéissance, et par lesquelles le
+prêtre commence la cérémonie des Cendres. «Souvenez-vous, hommes, que
+vous êtes poussière et que vous retournerez en poussière.» Après cela,
+les paroles de l'Église sont toutes de pardon et de bénédiction «parce
+que Dieu a plus de miséricorde encore que l'homme n'a de méchanceté».
+L'Église termine en exhortant tous les chrétiens d'une manière
+pathétique et dans le sens du prophète Joël, à rendre utile et salutaire
+la cérémonie des Cendres.
+
+Ne vous réformez pas seulement au dehors, disent les Pères de l'Église;
+c'était un usage fort ordinaire autrefois de déchirer ses habits dans
+les transports du deuil et de la douleur. On en voit cent exemples dans
+l'Écriture sainte, mais cela au demeurant ne remonte pas les âmes, non
+plus que de se frapper la poitrine et de se jeter le front dans la
+poussière. Dieu ne se contente pas des marques extérieures de pénitence.
+Il faut les accomplir avec l'esprit de foi qui les rend efficaces. La
+réception des cendres est un acte d'humilité, conformez-vous y, mais
+pensez que Dieu exige, avant tout, une confession sincère, des regrets
+intérieurs, un coeur contrit et repentant.
+
+Nous empruntons aux Anciens Conciles la manière dont on mettait en
+pénitence les grands pécheurs à la cérémonie du mercredi des Cendres.
+«Tous les pénitents se présentaient à la porte de l'église couverts d'un
+sac, les pieds nus et avec toutes les marques d'un coeur contrit et
+humilié. L'évêque ou le pénitencier leur imposait une pénitence
+proportionnée à leurs péchés. Puis ayant récité les psaumes de la
+pénitence on leur imposait les mains, on les arrosait d'eau bénite et on
+couvrait leurs têtes de cendres.» Voilà quelle était la cérémonie du
+jour des Cendres pour les pécheurs publics dont les fautes énormes
+avaient eu du retentissement et causé du scandale.
+
+Les cendres qu'on distribue aux fidèles à l'ouverture de la
+Sainte-Quarantaine sont le résidu, par la combustion, des rameaux,
+bénits et portés processionnellement l'année précédente, le jour de
+Pâques Fleuries, et dont les restes ont été soigneusement conservés.
+
+Quelques écrivains disent que cette cérémonie fut instituée au concile
+de Bénévent l'an 1091; d'autres, au contraire, font remonter cette
+institution au pape saint Grégoire le Grand.
+
+
+
+
+QUATORZIÈME DEVOIR
+
+LE RAMEAU BÉNIT
+
+
+Que je t'aime déjà, petit rameau bénit. Ce matin, lorsque je t'ai
+détaché de la forêt de verdure qui encombrait les abords de l'église, tu
+m'étais encore indifférent; mais à présent tu m'es cher, parce que le
+prêtre a fait descendre sur toi les bénédictions du Ciel, et que je t'ai
+porté à la suite des fidèles sur les voies triomphales du clergé.
+
+Au jour des Rameaux, la procession se fait hors de l'église, qui reste
+fermée, pendant ce temps-là, pour figurer le Ciel, fermé à l'homme
+pécheur, jusqu'à la mort de Jésus-Christ. Avant de rentrer dans
+l'église, on s'arrête à la porte, pour chanter l'hymne _Gloria laus_,
+chant de joie en l'honneur de Jésus-Christ, à l'occasion de son entrée
+triomphante dans Jérusalem.
+
+Cette hymne paraît avoir été composée pour la cérémonie de ce jour, par
+Théodulphe, évêque d'Orléans, au IXe siècle. L'histoire rapporte même
+que Louis le Débonnaire, assistant à la procession, à Angers, le
+dimanche des Rameaux, entendant chanter cette hymne, en fut si touché,
+qu'il fit mettre en liberté et rétablir dans son siège l'évêque
+d'Orléans, ayant encouru sa disgrâce. Chaque strophe de cette hymne est
+chantée, par des enfants ou par des clercs, en dedans de l'église, qui
+est, en ce moment surtout, la figure du Ciel, dont le péché nous a
+exclus; après chacune des strophes suivantes, la première est répétée,
+en dehors de l'église, par le clergé et par le peuple; figure de
+l'Église militante, qui semble vouloir mêler sa voix à celle de l'Église
+triomphante, pour chanter les louanges de Jésus-Christ, son Roi et son
+Sauveur.
+
+Après le chant de cette hymne, le sous-diacre, et en plusieurs endroits
+le célébrant lui-même, frappe à la porte de l'église, avec le bâton de
+la croix, pour signifier que le Ciel, fermé aux hommes par le péché,
+leur a été ouvert par la croix et la mort de Jésus-Christ. C'est pour
+rendre cette allégorie plus sensible, que le célébrant, en frappant à la
+porte de l'église, chante en latin les paroles d'un Psaume exprimant le
+désir de voir la porte du temple s'ouvrir, pour laisser entrer le Roi de
+gloire. Après cette cérémonie, les portes de l'église s'ouvrent; et la
+procession rentre, en chantant une antienne contenant le récit de
+l'entrée triomphante de Jésus-Christ dans Jérusalem.
+
+Le dimanche des Rameaux est donc l'un des plus solennels de l'année.
+
+«Dites à la fille de Sion (c'est-à-dire à la ville de Jérusalem, dont la
+montagne de Sion fait partie--les Hébreux donnant souvent aux villes le
+nom de fille), dites-lui: voici votre Roi qui vient à vous, dans un
+esprit de douceur et de conciliation.»
+
+Et la multitude prodigieuse, accourue à Jérusalem pour célébrer la fête
+de Pâques, sortit pour aller au-devant du divin Maître, l'accompagnant
+de ses hommages et de ses bénédictions. Les uns étendaient leurs
+vêtements sur son passage, les autres jonchaient de feuillages les rues
+qu'il devait parcourir pour se rendre au Temple. Ni Salomon, qui en fut
+le fondateur, ni les pontifes, qui y officiaient avec tant d'éclat, nul
+autre avant Jésus n'avait jamais reçu pareil honneur. Toute la foule,
+portant des palmes et des branches d'olivier à la main, criait: «Hosanna
+au fils de David; béni soit celui qui vient au nom du Seigneur.» Car
+Jésus-Christ avait accompli un miracle, dont les habitants de Jérusalem
+avaient été les témoins, et qui s'était répandu dans toute la Judée. Il
+avait ressuscité Lazare, cet homme mort et descendu au tombeau depuis
+quatre jours. Voilà le prodige que le peuple avait admiré et qui lui
+avait donné une si haute idée de la puissance du Christ. Ce n'étaient
+que transports de joie et acclamations de toutes parts, et personne, à
+cet instant n'aurait pu croire que, cinq jours après, ces chants
+d'allégresse se changeraient en cris de mort!
+
+Voilà cependant bien le peuple, toujours le même, mobile, changeant,
+alors, comme aujourd'hui. Oui, un souffle suffit pour faire déborder la
+marée du flot populaire... et détourner son cours... les masses sans
+réflexion, sans raisonnement suivant l'impression du moment, s'élevant
+et s'abaissant avec la même facilité, se laissent entraîner presque à la
+même heure dans les directions les plus contraires.
+
+Mais les prophéties faites depuis quatre mille ans devaient s'accomplir,
+et il fallait que le Fils de Dieu mourût pour racheter le monde.
+
+Dans la primitive Église, le dimanche des Rameaux porta différents noms.
+On l'appela souvent le dimanche d'indulgence, à cause de la
+réconciliation solennelle des pénitents publics et le baptême des
+catéchumènes ayant lieu ce jour-là; actuellement il n'en a conservé que
+deux, qui sont le dimanche des Rameaux et celui de Pâques Fleuries «à
+cause des fleurs dont on faisait autrefois des bouquets qu'on portait
+sur de hautes tiges à la procession et que l'Église avait bénites avec
+les rameaux d'arbres.»
+
+_Pascha floridum_, d'où les Espagnols ont donné le nom de Floride à
+cette contrée de l'Amérique, parce qu'ils l'avaient découverte le jour
+de Pâques Fleuries, l'an 1543.
+
+Tout le monde connaît la légende de Pâques fleuries qui commence à Noël.
+Ce jour-là ou plutôt ce soir-là, dans certaines localités de Bretagne et
+de Normandie, des jeunes filles en quête d'un mari s'en vont, en secret,
+couper en revenant de la messe de minuit, un petit rameau de pommier, à
+cette époque bien gris, bien desséché, qu'elles placent, avec toutes
+sortes de précautions, dans une fiole pleine d'eau et qu'elles
+suspendent devant la fenêtre de leur chambrette, pour que le rameau
+précieux et mystérieux reçoivent le plus possible d'air et de soleil
+pouvant lui rendre quelques instants la vie. Si un seul bouton vient à
+poindre et à s'épanouir sur la tige avant Pâques, la jeune fille à
+laquelle la branche appartient est certaine d'entrer en ménage avant la
+fin de l'année; si la floraison est générale, ce qui est excessivement
+rare, l'heureuse propriétaire jouira en ce monde d'un bonheur parfait,
+et cueillera sur sa route une abondante floraison de joie et de plaisir.
+C'est ce qui s'appelle une pâque fleurie. Il va sans dire que les
+partisanes de sainte Catherine n'ont jamais vu verdir le moindre
+bourgeon.
+
+Dans certaines villes, on ne se contente pas, pour la solennité des
+Rameaux, de quelques brins de buis, d'une tige de romarin ou d'une
+branche de laurier. À Paris, ces simples rameaux rapportent environ six
+cent mille francs chaque année; ils donnent, pendant quelques jours un
+aspect particulier aux halles que le buis et le romarin, expédiés de la
+Normandie, de la Bretagne et des Cévennes, remplissent de leurs amères
+senteurs. Pour parler comme le chemin de fer qui les apporte il en passe
+là, de 50 à 60 tonnes chaque année et il n'y en a jamais assez. Tous les
+petits camelots de la rue se transforment en marguilliers installés à la
+porte des églises. Le métier est bon, car la botte de 50 centimes
+débitée brin par brin rapporte 2 à 3 francs; et c'est ainsi que ces
+rameaux vendus aux halles de Paris produisent environ 600.000 francs par
+an.
+
+À Rome surtout, la fabrication des palmes, faites avec art, devient
+pendant une semaine un commerce important; s'il y a des rameaux depuis
+10 centimes, pour que chacun puisse avoir le sien, il y a aussi des
+palmes qui se vendent jusqu'à 20 francs et même plus. À Saint-Pierre de
+Rome, les palmes du clergé sont conservées jusqu'au carême suivant; on
+les brûle alors et leur résidu sert à la cérémonie des Cendres, présidée
+solennellement par le Saint-Père, à la chapelle Sixtine.
+
+Une seule famille a le droit, dans la ville éternelle, de fabriquer ces
+rameaux, si nombreux pendant la semaine sainte, et voici à quel
+événement elle doit ce privilège:
+
+Lorsque Sixte V fit élever par l'architecte Fontana l'obélisque de
+porphyre rouge sans hiéroglyphe et d'un seul morceau (c'est le plus
+grand travail de cette pierre qu'on connaisse), dont le fils de
+Sésostris avait orné en Égypte le temple du Soleil, et qui, enlevé
+d'Héliopolis par Caligula, était venu ensuite embellir les jardins de
+Néron, lorsque le pape dis-je, fit élever ce magnifique obélisque sur la
+place Saint-Pierre, défense formelle, sous peine de mort, fut faite au
+peuple de prononcer un seul mot. On craignait que ses exclamations
+n'eussent troublé les ingénieurs ou empêché leurs ordres d'arriver
+jusqu'aux ouvriers.
+
+Tout à coup, au moment décisif, quand le monument est presque dressé,
+les cordes se relâchent, elles mollissent et menacent, en s'allongeant,
+de laisser retomber cette aiguille, haute de 24 mètres et du poids de
+500,000 kilogrammes; elle va se briser sur le pavé et broyer de ses
+éclats des centaines de personnes.
+
+Tous les yeux sont fixes et les poitrines haletantes; l'anxiété est à
+son comble... Soudain, au milieu du silence général, une voix puissante
+s'écrie: «_Acqua, acqua alle funi_. De l'eau, de l'eau aux cordes.»
+Cette idée, émise par un jeune marin est un trait de lumière; les cordes
+sont inondées, elles se raffermissent, elles se resserrent, le travail
+peut être continué, et quelques minutes après, l'obélisque triomphant
+vient s'asseoir sur ses quatre lions d'airain, au milieu de cette place
+superbe où tant de siècles doivent le contempler.
+
+Ce jeune marin de San Remo, près Gênes, s'appelait Guillemo Bresca; le
+pape le fit appeler et lui demanda quelle récompense il désirait pour
+l'immense service qu'il venait de rendre. Bresca n'en voulut pas
+d'autres que celle de pouvoir fabriquer seul, à Rome, les palmes des
+Rameaux. Depuis cette époque, lui et ses descendants ont toujours joui
+de ce monopole.
+
+Rameaux verdoyants où le palmier et l'olivier se mêlent à tant d'autres
+feuillages, soyez vénérés. Que chaque fidèle vous emporte dans sa
+chambre et vous place au fond de son lit, près du bénitier que vos
+fleurs délicates parfumeront d'une odeur toute suave et céleste!
+
+Cher petit rameau que je tiens entre mes mains, ta vue fait naître dans
+mon coeur les plus douces pensées; viens, rameau bénit, faire alliance de
+protection avec le bénitier qui contient la goutte d'eau sainte qui,
+soir et matin, descend sur nos fronts pour purifier nos âmes... Toujours
+tu as porté bonheur, et en ce moment même, tu me rappelles cette branche
+d'olivier que la colombe rapporta autrefois vers l'arche, en signe de
+paix. Tu me fais souvenir encore de ces palmiers superbes qui
+ombrageaient Jérusalem et demeurèrent sacrés; selon la remarque d'un
+Père de l'Église, le palmier s'éleva pendant plusieurs siècles sur les
+ruines de la cité déicide, et, par un trait de la Providence, échappa
+seul aux ravages des Romains.
+
+Dans bien des pays existe encore cette pieuse coutume de suspendre aux
+petits lits des enfants, comme un talisman de bonheur, le rameau bénit
+qui appelle sur eux la protection du Ciel, et nous apparaît comme un
+abrégé de toutes nos croyances.
+
+Rameaux précieux, tes branches embaumées sont un appel à nos âmes qui
+doivent aussi fleurir pour la vertu et s'épanouir en bonnes oeuvres. Il
+est rapporté, dans une touchante et pieuse légende, que les rameaux des
+prédestinés reverdissent dans leur tombe. Oui, leur fraîche verdure
+parle du Ciel; elle symbolise à nos regards l'espérance des chrétiens,
+appelés à conquérir la vie éternelle.
+
+
+
+
+QUINZIÈME DEVOIR
+
+LE VENDREDI SAINT
+
+
+Hier, Jeudi Saint, nous avons eu sortie l'après midi, toutes les élèves
+sont allées visiter les sépulcres, généralement très beaux. En voyant
+l'affluence des fidèles dans les chapelles et dans les églises on se
+dit, avec une profonde joie au coeur, que la Foi n'est pas morte dans
+notre douce France, et cependant que ne tente-t-on pas pour l'affaiblir,
+l'ébranler, l'arracher même des consciences? Voilà plusieurs années
+qu'on a commencé et l'oeuvre néfaste se continue toujours. Aujourd'hui,
+hélas! d'après l'odieux arrêté du ministre de la marine, on a proscrit
+l'hommage rendu à Dieu le Vendredi-Saint, à bord de tous nos navires.
+
+On sait que, le jour du Vendredi-Saint, les bâtiments de nos escadres
+mettaient leurs pavillons en berne. Cette tradition n'était pas spéciale
+à la marine de guerre, elle est générale dans la marine de commerce et
+même de plaisance. Mais à présent, les francs-maçons ont découvert que
+cet usage hautement clérical, constitue, non seulement une insulte à la
+liberté de conscience, mais encore un outrage à la République. Non, il y
+avait point danger pour la République parce que, un jour par an, le
+pavillon était amené à mi-mât sur nos navires de guerre, et cet usage,
+loin d'offenser la conscience de nos marins, était, au contraire,
+absolument conforme à leurs sentiments religieux et à leurs aspirations
+de croyants.
+
+C'est égal, les sectaires auront beau faire et dire, ils passeront avec
+leurs stupides théories et nous verrons un jour cette tradition
+séculaire reprendre ses droits.
+
+Le Vendredi-Saint me rappelle une petite historiette que j'ai entendu
+quelquefois raconter à mon vieil oncle Edmond, qui, jadis, sillonna les
+mers, quand il était capitaine au long cours. Alors il était fort jeune
+et débutait dans la carrière comme second à bord d'un grand navire de
+commerce du Havre, naviguant en ce moment aux confins de l'Atlantique.
+
+Je laisse parler mon oncle.
+
+«Le Jeudi-Saint, je fus trouver mon capitaine et lui demandai quel genre
+de vivres il faudrait distribuer le lendemain à l'équipage en ce jour
+anniversaire de la mort de Notre-Seigneur, jour que tous les chrétiens
+respectent; parfois même, ceux qui se posent en libres-penseurs.
+
+Mon capitaine était franc-maçon. À cette époque les FF [symbole
+franc-maçon: trois points] n'avaient pas pour but de déchristianiser la
+France.
+
+La franc-maçonnerie était alors une société de secours mutuels, une
+association philanthropique consistant à l'exercice de la bienfaisance,
+l'étude de la morale universelle et la pratique de toutes les vertus.
+Les adeptes devaient donc se reconnaître comme frères et s'entr'aider en
+quelque lieu qu'ils se trouvassent, à quelque nation, à quelque rang
+qu'ils appartinssent. On comprend que beaucoup de marins faisaient
+partie de la franc-maçonnerie qui leur rendait tant de services à
+l'étranger, particulièrement en cas de naufrage.
+
+À ma question le capitaine me répondit. Nous ne pouvons pas forcer à
+faire maigre les hommes dont le service en mer est toujours pénible,
+n'ayant d'ailleurs rien de passable à leur offrir.
+
+--Cependant, capitaine...
+
+Le capitaine m'interrompit. «Oui, oui, je sais que vous êtes un fervent
+catholique. Eh bien! soit; consultez les hommes, et que chacun dise s'il
+veut faire gras ou maigre.
+
+Je me rendis donc au gaillard d'avant où nos hommes prenaient leurs
+repas du soir: «Matelots, leur dis-je, vous savez que demain est un
+grand jour de deuil pour tous les chrétiens. Moi, je vous engage à faire
+maigre, mais vous êtes absolument libres de manger ce que vous voudrez.»
+
+Tous répondirent sans hésitation: «Nous ferons maigre.»
+
+Cette réponse me fit plaisir, je la portai de suite à mon capitaine et
+lui demandai ce qu'on servirait aux officiers.
+
+«Les officiers seront libres aussi, répondit-il, quant à moi je
+reconnais que cela m'est un peu indifférent, mais n'importe, faisons un
+petit arrangement. Voilà bien des jours que nous ne pêchons rien qui
+vaille; eh bien! tendez vos grosses ligne d'arrière et, si vous prenez
+un beau poisson je m'engage à faire maigre toute la journée...
+
+J'avoue que, le soir en jetant hameçons et harpons, je dis tout bas et
+bien dévotement une petite prière à Marie, l'Étoile des mers, la
+Protectrice des marins.
+
+Le lendemain j'étais de quart de 4 heures à 8 heures du matin. Vers 6
+heures, j'entends soudain un bruit insolite, je regarde et j'aperçois un
+gros poisson qui se débattait et frappait fortement le navire de sa
+queue. Je cris, comme c'est l'habitude dans ces agréables circonstances:
+«Bonne pêche! bonne pêche!» Les hommes du quart arrivent en courant l'un
+d'eux armé d'une longue gaffe dont le crochet était très aigu. Le
+poisson faisait force résistance. Il fallut six hommes pour le haler à
+bord. Le capitaine, entendant tout ce mouvement et persuadé que nous
+avions fait une belle capture, arrive à son tour. En effet, c'était un
+poisson appelé par les marins tazar, nom nullement scientifique, l'un
+des meilleurs de la haute mer; sa longueur était de 1m 60.
+
+Il y avait de quoi régaler tout l'équipage, officiers et marins:
+
+«Que dites-vous de ma pêche? dis-je au capitaine qui souriait.
+
+--Que je vous félicite, et que je n'ai qu'une parole.
+
+--C'est très bien, mon capitaine, mais, ce qui serait encore mieux, ce
+serait de reconnaître que ce beau poisson, qui, pour nous, est monté du
+fond de l'abîme, comme la manne en Égypte tombait du haut du ciel, nous
+vient aussi de Dieu.
+
+C'est la récompense qu'il nous envoie pour n'avoir pas voulu enfreindre
+sa loi et avoir respecté le grand deuil du Vendredi Saint.»
+
+Et mon oncle termine toujours sa petite narration, en se frottant les
+mains d'un air de conviction satisfaite, et ajoute: «Voilà comment
+l'équipage de notre navire, notre navire ce point perdu dans l'immensité
+des mers, sut rendre à notre Sauveur, ce jour-là, les honneurs qui lui
+sont dus.»
+
+
+
+
+SEIZIÈME DEVOIR
+
+LA PREMIÈRE COMMUNION
+
+
+Je viens de passer une semaine bien agréable à la maison. Notre
+excellente supérieure, à la demande de maman venue me chercher, m'a
+octroyé la permission d'assister à la première communion de mon jeune
+frère. Le temps a favorisé ces grandes solennités, et demain, sous
+l'égide d'une bonne religieuse, je retournerai à mon cher couvent.
+
+J'ai donc assisté à la première communion et à la confirmation du
+collège Saint-Sauveur, et le dimanche suivant à la paroisse, aux
+hommages rendus à Jeanne d'Arc.
+
+La première communion, c'est la fête par excellence de l'enfance. Comme
+elle émeut délicieusement les âmes. Elle apporte comme un parfum de
+pureté et d'innocence charmant tous les âges, l'âge mûr et même la
+vieillesse. Chers enfants, on aime à vous contempler, votre lèvre est
+souriante, votre regard radieux. Le bonheur s'épanouit sur tous ces
+frais visages, que les soucis de l'existence, le poids des années n'ont
+point encore flétris.
+
+La parole du Seigneur leur appartient aussi:
+
+«Laissez venir à moi les petits enfants»; et plus tard, à toutes les
+étapes de la vie, la vision de ce beau jour évoque les plus suaves
+pensées. On se rappelle cette félicité sans mélange, à laquelle ne
+s'ajouta jamais l'arrière-goût d'amertume qui se retrouve au fond de
+toutes les joies humaines. Ce souvenir est plus doux qu'aucun autre.
+
+Les pompes religieuses du collège Saint-Sauveur sont particulièrement
+belles et recueillies. La procession de la première communion, qui est
+en même temps celle du Très Saint-Sacrement, puisqu'elle a toujours lieu
+le jeudi de la Fête-Dieu, se déroule le soir, à la lueur des étoiles et
+à la lumière des cordons de feux, étincelant de tous les côtés. La
+procession serpentant sous les grands cloîtres, souvenir d'un passé
+lointain, a quelque chose de particulièrement imposant et grandiose.
+
+Chaque année, sans se répéter jamais, maîtres et élèves savent varier
+les décors et leur donner un nouvel attrait. Une magnifique mosaïque,
+tapis de fleurs et de flammes, revêtait cette fois la cour d'honneur.
+Les reposoirs étaient fort beaux, celui des grands surtout. C'était un
+monument donnant l'illusion complète d'un vaste portique de cathédrale.
+
+La rentrée solennelle de la procession est d'un effet saisissant. La
+chapelle constellée de lumières ressemble à un firmament d'étoiles. Les
+chants se mêlent à la voix majestueuse de l'orgue, et la dernière
+bénédiction, descendant sur tous les fronts inclinés, retentit dans le
+coeur comme un écho tombé des Cieux.
+
+Après la première communion au collège, nous avons eu la confirmation à
+la paroisse. Monseigneur a dû être satisfait. Une grande partie de la
+population s'était rendue à sa rencontre pour lui souhaiter la
+bienvenue. La petite cité Redonnaise, cette fille de l'antique abbaye
+fondée sur les bords de la Vilaine, par saint Conwoïon il y a mille ans,
+cette petite ville, hameau d'abord, qui grandit sous l'égide protectrice
+des moines et dont les développements suivirent ceux du monastère, avait
+bien fait les choses.
+
+L'église était décorée avec goût et élégance. Le groupement des
+oriflammes militantes, le jeu des lumières réfléchies dans le cristal
+des lustres, les fleurs et les verdures formaient un ensemble charmant.
+Le soleil, un peu voilé le matin, s'est éclairci dans l'après-midi; et
+la procession, cette longue file de robes blanches et de pantalons
+noirs, avec ses oriflammes et ses bannières, s'est déroulée à travers
+les rues, sous un ciel rayonnant.
+
+Enfin, hier dimanche, M. le Curé nous avait convié à rendre nos hommages
+à Jeanne d'Arc. L'église avait gardé ses belles décorations, faisceaux
+de drapeaux, guirlandes de verdure, lustres éblouissants. Les chants et
+l'excellente musique des Frères rehaussaient encore l'éclat de cette
+fête.
+
+Oui, la France a senti passer le souffle des grands, des sublimes
+dévoûments, à l'évocation de cette jeune bergère, inspirée par Dieu.
+Elle accomplit, l'humble fille des champs, des prodiges qui étonnèrent
+ses contemporains et qui nous étonnent encore.
+
+Oui, la vraie France de Clotilde et de Clovis, de Geneviève et de
+Charlemagne, de Louis IX, de Blanche de Castille, la France, fille aînée
+de l'Église, se lève pour acclamer l'héroïque libératrice du pays.
+
+Autour de cette vaillante et chrétienne figure devraient se grouper tous
+les Français. Les plis de son étendard victorieux ne devraient abriter
+qu'un parti, celui de la Patrie. Les anti-patriotes qu'on nomme juifs et
+francs-maçons ne l'entendent pas ainsi. Ils ne veulent pas s'incliner
+devant cette gloire si pure!
+
+Victor Hugo a dit: «Tout homme qui écrit un livre, ce livre c'est lui;
+qu'il le sache ou non, qu'il le veuille ou non, cela est. De toute oeuvre
+quelle qu'elle soit, chétive ou illustre se détache une figure, celle de
+l'écrivain. C'est sa punition s'il est petit, c'est sa récompense s'il
+est grand.» L'homme est comme l'écrivain, il écrit sa propre histoire
+par la voie qu'il suit et par la vie qu'il mène. Ah! se sont-ils fait
+assez chétifs, assez petits tous ces hommes qui nient les vertus et les
+gloires de Jeanne d'Arc, uniquement parce qu'elle fut chrétienne, parce
+qu'elle fut grande aussi, par sa foi et par sa fidélité à cette religion
+du Christ, qui seule relève et ennoblit l'humanité.
+
+Jeanne, la France entière a gardé ta mémoire;
+Dans la gloire, apparais sur un trône immortel.
+Jeanne, nous t'acclamons, c'est un chant de victoire
+Qui passe frémissant aux quatre coins du ciel!
+Ton âme est avec nous, le sublime génie
+Qui t'inspira nous reste, et ce précieux legs,
+À travers le temps plane encor sur la Patrie,
+Vierge de Domrémy, patronne des Français.
+Puis après le triomphe et les apothéoses,
+Où la gloire à ton front met l'auréole d'or,
+L'Église t'a donné, sacrant toutes ces choses,
+La palme de ses saints pour te grandir encore!
+
+
+
+
+DIX-SEPTIÈME DEVOIR
+
+LES PROCESSIONS
+
+
+Ces belles pompes religieuses du catholicisme observées par les uns,
+honorées par les autres et toujours respectées, datent d'une très haute
+antiquité. On peut les faire remonter à la cérémonie de la translation
+de _l'Arche d'Alliance_, célébrée en grandes pompes parmi le peuple
+d'Israël. La bible cite encore la procession de Josué autour des murs de
+Jéricho et celle, pendant laquelle le roi David dansa devant l'Arche.
+Ces solennités n'étaient que la figure des manifestations extérieures et
+pieuses que nous appelons aujourd'hui: processions.
+
+Nous ne parlerons pas ici des processions païennes des Grecs et des
+Romains; en l'honneur des dieux de l'Olympe ils en faisaient de très
+solennelles à diverses époques de l'année.
+
+En France, les processions religieuses du Moyen-Age étaient plus
+nombreuses que de nos jours, mais beaucoup, ayant alors dégénérées en
+mascarades grotesques, l'Église dut en supprimer un grand nombre.
+
+Elles sont encore fréquentes en Italie, en Espagne, en Portugal et en
+Belgique.
+
+On distingue les processions commémoratives, votives, de bénédictions,
+d'intercessions, d'honneur, à stations, d'actions de grâce, de
+pèlerinages, de translation et enfin de pénitence. À ce propos, on peut
+rappeler le trait suivant. Un de nos rois, faisant un jour une
+procession de ce genre à travers sa bonne ville de Paris, pieds nus et
+les reins ceints d'une corde, rencontra le bourreau emmenant un pauvre
+diable à Montfaucon. «Sire, s'écria le malheureux, ayez pitié de moi!
+
+--Soit, dit le roi en s'arrêtant, il faut donner aux coupables le temps
+de se repentir; bourreau, tu ne pendras cet homme, que lorsqu'il aura
+dit, à haute voix, son acte de contrition.» Et le roi continua sa
+marche.
+
+Une demi-heure après, l'aide du bourreau accourait à toutes jambes.
+«Sire, le condamné a déclaré qu'il ne dira jamais tout haut son acte de
+contrition et comme on ne peut le pendre qu'après; le bourreau est fort
+embarrassé. Que faire?»
+
+Le roi réfléchit un instant, puis souriant répondit: «Un roi n'a que sa
+parole, je fais grâce au condamné.»
+
+La fête des Rogations vient du mot _rogare_, prier, elle fut instituée
+en 474 par saint Mamert, évêque de Vienne, en Dauphiné, dans le but
+d'attirer la protection de Dieu sur les biens de la terre; elle consiste
+en processions autour des champs, pendant lesquelles le prêtre bénit la
+terre, en appelant sur elle les grâces du Ciel. On la célèbre pendant
+les trois jours qui précèdent l'Ascension.
+
+Ce fut le pape saint Grégoire le Grand qui institua la grande litanie ou
+procession de saint Marc, l'an 590 lorsque la colère de Dieu se faisait
+sentir dans Rome où la peste[9] jetait partout le deuil. Ce grand saint,
+voulant apaiser le Seigneur, justement irrité, ordonna des processions
+générales ou prières publiques, durant trois jours. C'est ce qu'on
+appelle litanies septénaires, parce que le saint pape ayant rangé tous
+les fidèles en sept choeurs différents, les fit partir en même temps de
+sept églises, comme autant de processions. La confiance que ce grand
+pape avait en la puissante protection de la sainte Vierge, et, en
+l'intercession des saints ne fut pas vaine; le saint pasteur portait
+l'image de la sainte Vierge, celle que l'on croit communément avoir été
+peinte par saint Luc. Lorsqu'il fut près du môle d'Adrien, on vit un
+Ange qui mettait l'épée dans le fourreau, et dès lors le fléau de Dieu
+cessa; le château bâti à la place où se fit l'apparition a été nommé, en
+mémoire de cet événement, le Château Saint-Ange. L'on croit que ces
+processions ou litanies furent instituées le 25 avril, jour de la saint
+Marc, c'est pourquoi l'Église en fait l'anniversaire tous les ans en ce
+jour.
+
+La fête de l'Assomption a été fondée en l'honneur de l'élévation de la
+sainte Vierge au Ciel. On la célèbre le 15 août. Cette fête existait dès
+le Ve siècle mais le voeu de Louis XIII ajouta beaucoup en France à sa
+solennité.
+
+Autrefois, la Fête-Dieu, cette belle fête de l'institution de
+l'Eucharistie, longtemps continuée sous le nom de Pâques, en mémoire du
+grand Sacrifice de la Croix, comprenait les trois mystères de
+l'Eucharistie, de la Passion et de la Résurrection; le Jeudi Saint lui
+demeura consacré.
+
+Ecoutons ce que dit le P. Eymard à ce sujet: «Les autres fêtes célèbrent
+un mystère de la vie de Notre-Seigneur, elles honorent Dieu, elles sont
+belles et fécondes en grâces pour nous. Mais enfin, elles ne sont qu'un
+souvenir, qu'un anniversaire d'un passé déjà lointain, qui ne revit que
+dans notre piété. Ici c'est un mystère actuel: la fête s'adresse à la
+personne vivante et présente parmi nous de Notre-Seigneur. On n'y expose
+pas des reliques ou des emblèmes du passé, mais, l'objet même de la fête
+qui est vivant. Aussi, dans le pays où Dieu est libre, voyez comme tout
+le monde proclame sa présence, comme on se prosterne devant lui. Les
+impies même tremblent et s'inclinent: Dieu est là.»
+
+
+
+
+DIX-HUITIÈME DEVOIR
+
+LA FÊTE DIEU
+
+
+I
+
+
+Cette fête si attrayante n'apparut qu'assez tard, dans le cycle
+liturgique.
+
+La grande fête du Saint-Sacrement, que tout le monde catholique célèbre
+avec tant de solennité, remonte seulement au XIIIe siècle.
+
+Jusqu'au XIe siècle on portait bien à la procession des Rameaux et dans
+plusieurs églises d'Angleterre et de Normandie, la Sainte Eucharistie
+renfermée dans un ciboire; mais ce rite n'avait d'autre but que de
+reproduire la scène de Jésus entrant à Jérusalem, au jour des Palmes et
+non à rendre à Jésus, considéré dans son sacrement, les honneurs publics
+et éclatants de nos processions modernes.
+
+«C'est une sainte fille, âgée de seize ans, la bienheureuse Julienne du
+Mont Cornillon, religieuse hospitalière près de la ville de Liège, qui
+fut choisie par Dieu pour provoquer l'institution d'une fête annuelle en
+l'honneur du Très Saint-Sacrement. Dans sa cellule, l'amour de
+Jésus-Christ la tourmente et l'embrase; elle pleure sur l'aveuglement
+des hommes qui le méconnaissent, et rien ne peut la consoler, parce
+qu'elle voit le Dieu qu'elle adore outragé sur les autels où sa bonté le
+fait habiter... Dans ses saints regrets, dans ses ardentes prières, des
+extases la ravissent au-dessus de la terre. Elle a alors une singulière
+vision s'offrant à elle en chacune de ses oraisons. Il lui semble voir
+la lune pleine dans tout son éclat, mais avec une petite échancrure.
+Cette vision étrange la poursuit partout, elle la retrouve dans son
+sommeil comme dans sa prière. Pendant deux ans, elle fait de vains
+efforts pour chasser cette image; elle craint même que ce ne soit une
+tentation et adresse à Dieu beaucoup de prières pour en être délivrée.
+
+Enfin le Ciel daigne lui découvrir la signification de ce mystère: un
+jour qu'elle priait avec une angélique ferveur, il lui fut dit
+intérieurement que cette lune représentait l'Église et que cette petite
+échancrure marquée sur son disque désignait l'absence d'une solennité
+dans le cycle de la liturgie, celle du Saint-Sacrement.
+
+«Je veux, dit Notre-Seigneur à Julienne, qu'une fête spéciale soit
+établie en l'honneur du Sacrement de mon Corps et de mon Sang. Et c'est
+toi, ajouta-t-il, que je choisis pour faire connaître la nécessité de
+cette fête et pour t'en occuper la première.
+
+--Seigneur, répondit la pauvre fille, moi, la dernière de vos créatures,
+que puis-je pour une pareille oeuvre? Daignez vous adresser à des saints,
+à des savants et me délivrer de cette inquiétude.
+
+--C'est toi qui commenceras, reprit le Sauveur, et des personnes humbles
+continueront.»
+
+La jeune fille encouragée, fortifiée par le Dieu qu'elle aime et qu'elle
+adore, se sent tout autre; sa timidité s'est évanouie, elle élèvera sa
+voix jusqu'au souverain Pontife.
+
+Trop longtemps son humilité a retenu ses révélations. Son coeur, sa
+conscience lui disent qu'il ne faut plus hésiter. Elle s'adresse d'abord
+à Jean de Lausanne, chanoine de Saint-Martin, homme d'une grande vertu
+et le prie de consulter lui-même sur ce point les docteurs les plus
+éclairés. Plusieurs théologiens sont bientôt mis au courant de ces
+visions; parmi eux se trouve, un archidiacre de Liège, Jacques Pantaléon
+de Troyes qui fut depuis évoque de Verdun, patriarche de Jérusalem, et
+enfin pape sous le nom d'Urbain IV; puis l'évoque de Cambrai, le
+chancelier de l'église de Paris et un provincial des Jacobins de Liège,
+Hugues, nommé cardinal à cause de sa haute piété et de son profond
+savoir. Tous ces saints et savants personnages entendirent la recluse
+leur redire ses extases et ses révélations; ils appuyèrent fortement sa
+pensée et son constant désir, pendant qu'ils agissaient auprès de la
+cour de Rome. Julienne était si convaincue qu'une fête solennelle serait
+instituée en l'honneur du Saint-Sacrement qu'elle donna elle-même le
+plan de l'office de cette solennité.
+
+Le Pontife Urbain IV déjà disposé à entrer dans ses vues y fut
+principalement déterminé par un miracle arrivé à Bolsena, dans le
+patrimoine de Saint-Pierre, près d'Orvieto, où il avait sa résidence.
+
+Un prêtre, assailli de doutes sur la présence réelle de Jésus dans
+l'Hostie, célébrait la messe dans l'église de Sainte-Christine à
+Bolsena. Au moment de rompre l'Hostie sainte, il la vit, ô prodige,
+prendre l'aspect d'une chair vive d'où le sang s'échappait goutte à
+goutte. Bientôt l'abondance du sang fut telle, que le corporal en fut
+tout empourpré; plusieurs purificatoires, avec lesquels le prêtre
+essayait d'étancher cet écoulement mystérieux, se remplirent
+instantanément de taches de sang.
+
+Le prêtre, qui maintenant ne doutait plus, ne put dans sa terreur,
+achever le saint sacrifice. Il enveloppa, dans le corporal ensanglanté,
+l'Hostie changée en chair, quitta l'autel et se rendit à la sacristie.
+Durant le trajet de grosses gouttes de sang s'échappaient encore des
+linges sacrés et tombaient aux yeux des fidèles sur le pavé du
+sanctuaire.
+
+Le Souverain Pontife, Urbain IV, se trouvait alors à Orviéto, à 6 milles
+de Bolsena. Le prêtre fut sans délai se prosterner à ses pieds, confessa
+ses doutes, et le miracle éclatant qu'ils avaient provoqué. Urbain
+députa aussitôt à Bolsena deux grandes lumières de l'Église se trouvant
+en ce moment près de lui, saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure.
+
+La vérité du miracle ayant été attestée, le Pontife chargea l'évêque
+d'Orviéto d'aller chercher solennellement à l'Église de Sainte-Christine
+l'adorable Hostie, le corporal et les autres linges imbibés du sang
+précieux. Lui-même, avec tout le cortège des cardinaux, des prélats et
+une foule immense vint au-devant du Très Saint-Sacrement, jusqu'à un
+quart de mille environ de la ville. Les enfants et les jeunes gens
+portaient des palmes et des branches d'olivier, on chantait des hymnes
+et des cantiques; le pape reçut à genoux le trésor sacré et le porta
+triomphalement jusqu'à la cathédrale de Sainte-Marie d'Orviéto. Ce fut
+la première procession solennelle du Très Saint-Sacrement. C'est alors
+que le pape fit paraître la bulle qui instituait la fête du Très
+Saint-Sacrement, ordonnant qu'elle fut célébrée avec la solennité des
+fêtes de premier ordre.
+
+L'office de cette fête, composé sur l'inspiration de Julienne, est resté
+propre au diocèse de Liège et à quelques églises limitrophes. L'office
+universel, rédigé sur l'ordre d'Urbain IV, est un chef-d'oeuvre écrit par
+l'un des plus grands génies que la terre ait portés, saint Thomas
+d'Aquin.
+
+On doit placer ici, le poétique récit de Denys le Chartreux: «Urbain IV,
+nous dit-il, aurait fait venir à ses pieds saint Thomas et saint
+Bonaventure, les deux gloires de l'école du moyen-âge et leur aurait
+enjoint de composer chacun de son côté un office du Saint-Sacrement. Au
+jour indiqué, les deux religieux viennent soumettre leur oeuvre au
+jugement du Pontife. Frère Thomas commence: à mesure qu'il déroule ses
+merveilleux cantiques, ses leçons et ses répons, frère Bonaventure, les
+mains cachées sous son habit, déchire page par page le manuscrit qui
+contient son travail. Quand vint son tour de parler il dit au pape:
+«Très Saint Père, tandis que j'écoutais frère Thomas, il me semblait
+entendre le Saint-Esprit. Dieu seul peut avoir inspiré d'aussi belles
+pensées et j'aurais cru commettre un sacrilège, si j'avais laissé
+subsister mon faible ouvrage à côté de beautés si merveilleuses. Voici
+ce qu'il en reste.» Et entr'ouvrant sa robe de bure il laissa tomber à
+ses pieds les fragments du manuscrit qu'il venait de mettre en pièces.
+
+Le pape ne sut ce qu'il devait le plus admirer, ou du chef-d'oeuvre de
+prières de Thomas, ou du chef-d'oeuvre d'humilité de Bonaventure.
+
+Plus tard, nous avons vu Santeuil, poète latin, compositeur de plusieurs
+hymnes, assurément très pénétré du mérite de ses oeuvres, déclarer qu'il
+les aurait données toutes pour une seule des strophes de saint Thomas
+d'Aquin.
+
+Urbain IV étant mort l'année qui suivit la publication de sa bulle, les
+luttes intestines des Guelfes et des Gibelins absorbèrent en grande
+partie ses successeurs. Quarante ans se passèrent ainsi.
+
+Nous voyons cependant, dès 1246, Robert de Torote, évêque de Liège,
+ordonner à son clergé de célébrer dans tout le diocèse une fête du
+Saint-Sacrement, le jeudi après l'octave de la Pentecôte.
+
+Il n'eut ni le temps, ni la joie de voir l'exécution de son décret, il
+mourut cette année même; mais, en 1247, les chanoines de Liège
+organisèrent, pour la première fois, la célébration de cette fête.
+Pendant plus d'un demi-siècle la fête du Très Saint-Sacrement ne dépassa
+guère les limites du diocèse de Liège. Dieu éprouve ses saints; la
+pieuse recluse du Mont Cornilion ne fut pas plus heureuse que l'évêque
+de Liège, elle mourut avant d'avoir vu réalisé le désir de toute sa vie.
+
+La volonté du pontife Urbain IV est aujourd'hui bien remplie; le
+catholicisme n'a pas de fêtes plus chères aux coeurs des peuples que la
+Fête-Dieu. Cette fête, conçue par une des humbles de la terre,
+entraînera les rois, les magistrats, les guerriers pour assister à ses
+pompes et le jour que l'humble fille aura appelé de ses voeux deviendra
+l'un des plus beaux de l'année chrétienne.
+
+
+
+
+
+II
+
+
+Quelle fête charmante et superbe à la fois! c'est le propre des pompes
+de l'Église catholique de charmer le regard en touchant le coeur.
+
+L'âme, se sentant apaisée, reposée, s'épanouit au souffle de la foi et
+de l'amour, c'est si bon de croire à la grande et longue vie de
+l'éternité.
+
+C'est pendant ce mois de juin, radieux et ensoleillé, que l'Église
+célèbre la Fête-Dieu. Tout ce qui chante et sourit, tout ce qui brille
+et embaume dans la nature semblent s'unira l'homme pour rendre hommage
+au Maître Souverain. La piété embaume les âmes comme les fleurs
+parfument les airs.
+
+Est-il plus beau spectacle que celui de la créature, faisant escorte à
+son Créateur, du chrétien suivant son Dieu, qui traverse les rues et les
+places au milieu de son peuple assemblé qu'il vient bénir?
+
+Les villes et les hameaux sont en liesse et préparent avec ardeur la
+grande solennité. Les bourgs ont les arches de verdure et les rustiques
+autels, les jonchées de feuillage et de fleurs champêtres embellissant
+les chemins. Les villes ont les riches tentures aux crépines d'or
+enguirlandant les maisons, les tapis de mousse et de fleurs recouvrant
+les rues, les envolées de roses effeuillées se mêlant aux flots d'encens
+qui montent devant le Saint-Sacrement. Les cloches carillonnent à
+travers l'espace, rappelant à tous que c'est le bon Dieu qui vient
+répandre ses grâces. Les musiques se font entendre et alternent avec les
+pieux cantiques que chantent de leurs voix fraîches et pures les longues
+théories des jeunes garçonnets en habits du dimanche et les jeunes
+filles en blanches toilettes. Le suisse apparaît à son tour avec son
+habit chamarré de broderies, sa hallebarde, son tricorne et ses mollets
+des fêtes carillonnées...
+
+Les bannières rutilantes des saints et les reliques précieuses sont
+portées avec respect par les hommes, la statue et les images de la
+Vierge, par les jeunes filles. Toutes les oriflammes sont déployées et
+les effets de lumière dans ce fouillis, où le métal chatoie dans le
+velours et le satin, éblouissent le regard.
+
+Enfin, le Très Saint-Sacrement paraît dans son ostensoir d'or,
+ruisselant de pierreries, porté sous un dais de drap d'or, empanaché de
+plumes blanches, et qu'accompagnent de gros cierges lumineux, tenus par
+les membres de la fabrique.
+
+Les angelots, couronnés de roses, vêtus de soie et de dentelle, les
+enfants de choeur en soutanes violettes et rouges revêtues d'aubes
+transparentes et brodées, les diacres en dalmatiques et le clergé dans
+ses chapes d'apparat, les magistrats en robes rouges, fourrées
+d'hermine, les facultés dans leurs costumes chamarrés, l'armée avec ses
+uniformes galonnés présentent un imposant cortège[10].
+
+Le peuple recueilli suit en foule pendant que toutes les fenêtres
+ouvertes se remplissent de fidèles respectueux, agenouillés, jetant
+aussi des fleurs pour prendre part à cette grande manifestation en
+l'honneur du Christ.
+
+Oui, on peut le dire, les rues pavoisées, enguirlandées, plantées
+d'arbres verts et de colonnes de mousseline blanche, se sont
+métamorphosées en voies triomphales.
+
+Les reposoirs sont là, attendant la divine Eucharistie. En général ils
+sont faits avec beaucoup de goût, pieuse concurrence bien permise,
+n'est-ce pas? et de tous ces beaux autels élevés par la piété, on ne
+sait auquel donner la préférence. Ils sont attrayants puisque tous sont
+appelés à recevoir pendant quelques instants le Dieu d'amour qui veut
+bien résider parmi nous.
+
+C'est un éblouissement, c'est une fête pour les yeux que ces cortèges,
+que ces autels où dominent la pourpre et l'or.
+
+«L'or qui est la lumière...
+La pourpre qui est le sang et la vie!»
+
+La Religion n'a-t-elle pas été à tous les âges la grande inspiratrice du
+beau.
+
+Ici, ce sont des temples de verdure et de fleurs, des autels richement
+décorés de vases magnifiques, de candélabres dorés, d'anges adorateurs
+inclinés sur les degrés de l'autel éblouissant de lumières, Là, le décor
+est plus simple et peut-être plus grandiose, c'est un amoncellement de
+rochers qui s'escaladent les uns les autres, étoiles de la sombre
+verdure des sapins recouvrant une modeste grotte, comme celle de
+Bethléem, où le Seigneur s'arrêtera un instant.
+
+Je revois encore dans ma pensée un reposoir qui m'avait vivement
+frappée; sévère dans ses grandes lignes, il évoquait le passé païen,
+évanoui sous la main toute puissante du Christ, et la croix sainte
+s'élevant à la place des idoles. Il représentait un coin aride des
+landes bretonnes; des pierres debout ou couchées sur la bruyère
+éternelle, la croix plantée sur des rocs sauvages; et l'autel, s'élevant
+sur cette terre druidique, avait quelque chose de saisissant. De chaque
+côté, trois grands menhirs se dressaient comme les gardiens du
+sanctuaire, précédé d'un grand dolmen très réussi.
+
+Chateaubriand dépeint ainsi la belle cérémonie de la Fête-Dieu:
+
+«Quel chrétien ne s'est surpris un jour à contempler comme dans un rêve
+le beau et consolant spectacle d'une procession se déroulant lentement
+solennellement à travers les rues enguirlandées et fleuries?
+
+Où va-t il, ce Dieu dont les puissances de la terre proclament ainsi la
+majesté?
+
+Il va reposer sous des tentes de lin, sous des arches de feuillages, sur
+des autels de fleurs qui lui représentent, comme aux jours de l'ancienne
+alliance, des temples innocents et des retraites champêtres.»
+
+La Bretagne, toujours croyante, tient à ses processions qu'elle nomme
+encore «la fête du _Sacre_», et pour cette fête elle déploie toute la
+magnificence du culte catholique, dans l'exaltation suprême d'une
+Toute-Puissance voilée par l'immensité du mystère qui fait rêver,
+sourire ou pleurer.
+
+«Rêve, pour l'esprit humain qui se heurte devant l'incompréhensible,
+tant la sublimité nous frappe tant l'inconnu nous étreint.
+
+«Pleurs, pour le croyant, pour celui que saisit un attendrissement
+immense, souffle venu de l'invisible, quand, au milieu d'un profond
+silence, une bénédiction descend d'en haut dans le geste auguste de la
+croix, tracé par l'ostensoir d'or.
+
+«Sourire... pour l'incrédule et pour l'impie qui ne veulent admettre que
+ce que saisit la pauvre raison humaine dans son étroitesse de vue et de
+jugement.
+
+«Enlever le mystère à l'homme, c'est mettre des bornes à ce qu'il a de
+plus noble et de plus beau: l'âme.
+
+«La Fête-Dieu, c'est l'apothéose, d'une religion immuable et forte dans
+son éternelle sécurité.»
+
+Les athées et les ennemis du Christ, les sans-Dieu n'arriveront pas à
+détruire l'usage déclaré par le saint Concile de Trente «tout-à-fait
+conforme à la piété» de porter avec une religieuse solennité la divine
+Hostie dans les rues et les places publiques.
+
+Depuis deux mille ans bientôt, ils ont usé leurs dents et leurs ongles
+sans entamer le bois sacré de la croix, et ceux qui les suivront dans
+cette triste besogne ne réussiront pas davantage!
+
+
+
+
+III
+
+NOTES SUR LES PROCESSIONS
+
+
+Les modernes athées et francs-maçons sont plus intransigeants que les
+révolutionnaires du siècle dernier: voici à ce sujet quelques détails
+curieux. On verra que les _ancêtres_, dont se réclament les jacobins
+contemporains, n'avaient pas osé braver les justes revendications des
+catholiques parisiens, qui, en pleine Révolution, s'autorisaient des
+maximes de liberté religieuse inscrite dans les Droits de l'homme pour
+affirmer leur foi.
+
+Ces notes, exhumées naguère des archives de la police secrète de Paris
+(Archives Nationales de la Seine F. I. C.), ont été rédigées par le
+citoyen Dutard, avocat, et adressées au célèbre Garat, ministre de
+l'Intérieur de mars à août 1793. Ce Dutard était un partisan résolu du
+nouveau régime, mais son exaltation révolutionnaire ne lui avait pas
+enlevé une certaine probité politique, et il était intelligent.
+
+Dès le 25 mai, Dutard écrivait au ministre: «La Fête-Dieu approche.
+Rappelez-vous, citoyen ministre, qu'à cette époque, l'an passé, Pethion,
+_le dieu du peuple_, fut accueilli à coups de pierres par les
+sans-culottes de la section des Arcs pour avoir déclaré dans une
+ordonnance (Pethion était en 1792 maire de Paris), qu'on serait libre de
+travailler ou de ne pas travailler... Rappelez-vous que ce jour-là, des
+hommes qui, par opiniâtreté ou irréligion n'avaient pas tapissé leurs
+maisons, reçurent de bons coups de bâton... Je ne sais si ce n'est pas
+une _infamie stupide et aveugle_ de la part des représentants de ce même
+peuple qui contrarient absolument tous les goûts et les penchants dont
+cent années de révolution ne sauraient le délivrer.»
+
+Les processions dont le citoyen Dutard, agent principal de la police
+secrète, se faisait le défenseur, eurent, donc lieu dans la plupart des
+paroisses sans trouble aucun, ni sans manifestations hostiles, et cela
+le _jeudi_ 30 mai, ne l'oublions pas, la veille même de la terrible
+insurrection du 31 mai 1793, qui faillit anéantir la Convention sous les
+canons du fameux Henriot, commandant de la garde nationale et des
+sections.
+
+Le 31 mai, le citoyen Dutard adressait à Garat le rapport suivant dont
+le style ne vise certes pas à l'élégance, mais qui du moins laisse
+entrevoir une parfaite sincérité:
+
+«Mes premiers regards se sont portés, en ce jour de la Fête-Dieu, vers
+les processions et cérémonies de ce jour. Dans plusieurs églises j'ai vu
+_beaucoup de peuple et surtout les épouses des sans-culottes_. On avait
+la procession _intra muros_. Mais, ailleurs, la cérémonie se fit comme
+de coutume au dehors.
+
+«J'arrive dans la rue Saint-Martin, près de Saint-Merry; j'entends un
+tambour et j'aperçois une bannière. Déjà dans tout le quartier on savait
+que la paroisse Saint-Leu allait sortir en procession.
+
+«J'accourus au-devant; tout y était modeste. Une douzaine de prêtres à la
+tête desquels était un vieillard respectable, le doyen, qui portait le
+_rayon_ sous le dais[11]. Un suisse de bonne mine précédait le cortège;
+une force armée de douze volontaires à peu près, sur deux rangs, devant
+et derrière. Une populace nombreuse suivait dévotement.
+
+«Tout le long de la rue, tout le monde s'est prosterné. Je n'ai pas vu un
+seul homme qui n'ait ôté son chapeau. Lorsqu'on a passé devant le poste
+de la section Bon-Conseil, toute la force armée s'est mise sous les
+armes.
+
+«Quand le tambour qui précédait et les gens qui suivaient ont annoncé la
+procession, quel a été l'embarras de nos citoyennes de la halle! Elles
+se sont concertées à l'instant pour voir s'il n'y avait pas moyen de
+tapisser avant que la procession passât. Une partie se sont prosternées
+d'avance à genoux, et enfin, lorsque le bon Dieu a passé, toutes, à peu
+près, se sont prosternées. Les hommes ont fait de même. Des marchands
+ont tiré des coups de fusil en l'air. Plus de cent coups ont été tirés.
+Tout le monde approuvait la cérémonie et aucun que j'ai entendu ne l'a
+désapprouvée.
+
+«C'est un tableau bien frappant que celui-là. J'ai vu dans des
+physionomies les images parlantes des impressions qui se sont fait si
+vivement sentir au fond de l'âme des assistants. J'y ai vu le repentir,
+le parallèle que chacun fait forcément de l'état actuel des choses avec
+celui d'autrefois. J'ai vu la privation qu'éprouvait le peuple par
+l'abolition d'une cérémonie qui fut jadis la plus belle de l'Église. J'y
+ai vu aussi les regrets sur la perte des profits que cette fête et
+autres valaient à des milliers d'ouvriers. Quelques personnes avaient
+les larmes aux yeux. Les prêtres et le cortège m'ont paru fort contents
+de l'accueil qu'on leur a fait partout.
+
+«J'espère, citoyen ministre, que vous ne laisserez pas cet article sur
+votre cheminée.»
+
+Les gens de la Révolution avaient si bien compris les magnificences du
+culte catholique et l'attachement des foules pour cette mise en scène
+des pompes chrétiennes qu'ils s'ingéniaient à les imiter sous forme de
+«fêtes civiques», dont ils confiaient à David le soin de dessiner
+l'ordonnance, et à Méhul, celui de composer la musique.
+
+Qu'étaient-ce ces promenades de la déesse Raison à travers Paris--avec
+hymnes, bannières, thuriféraires, enfants semant des roses, «jeunes
+vierges» drapées de blanc,--sinon de véritables processions laïques,
+avec stations sur des reposoirs qui s'appelaient _l'autel de la Nature_,
+_l'autel de la Patrie_, ou _l'autel de la Liberté_? Postiches honteux
+des esprits dévoyés d'alors.
+
+Le philosophe Diderot, l'ami des d'Alembert, des Jean-Jacques Rousseau
+et des Voltaire qui par leurs théories mensongères et désolantes
+préparèrent en sourdine la Révolution, Diderot disait: «Je n'ai jamais
+vu cette longue file de prêtres en habits sacerdotaux, ces jeunes
+acolytes vêtus de leurs aubes blanches, ceints de leurs larges ceintures
+bleues et jetant des fleurs devant le Saint-Sacrement, cette foule qui
+les précède et qui les suit dans un silence religieux, tant d'hommes le
+front prosterné contre terre, je n'ai jamais entendu ce chant grave et
+pathétique entonné par les prêtres et répondu affectueusement par une
+infinité de voix d'hommes, de femmes, de jeunes filles et d'enfants sans
+que mes entrailles en aient été émues, en aient tressailli et que les
+larmes m'en soient venues aux yeux.»
+
+Napoléon Ier, lui aussi, savait ce qu'il faisait quand il rétablissait
+les processions de la Fête-Dieu, et qu'il décidait que l'armée y
+figurerait dans une large mesure.
+
+Certes, ce ne devait pas être un spectacle ordinaire que celui de ces
+grognards, escortant _le Bon Dieu_--comme ils disaient--avec leurs
+lourds shakos à grands plumets, avec leurs vieilles moustaches roussies
+au feu des batailles, leur teint qu'avait bronzé le hâle des marches du
+Caire à Berlin, leurs glorieux uniformes «troués, usés par la victoire».
+Voici ce que le journal le _Moniteur_ imprimait le 15 juin 1805:
+
+«Hier, pour la première fois depuis la Révolution, a eu lieu la
+procession de la Fête-Dieu, avec le concours d'une partie de la garnison
+de Paris et la présence de représentants de tous les corps constitués et
+de toutes les administrations de l'État.
+
+«On évalue à plus de trois cent mille le nombre des curieux qui se sont
+pressés sur son passage.
+
+«Aucun désordre ne s'est produit.
+
+«Partout régnaient un recueillement et une joie universels.»
+
+Charles X se faisait un devoir et un honneur, entouré des princes du
+sang, des officiers de sa maison, des ministres et de tous les
+dignitaires de la cour en grande tenue, en frac écrasé de broderies de
+suivre à pied et tête nue, le très Saint-Sacrement pendant toute la
+durée de la procession. Cet exemple du souverain et de la famille
+royale, suivi par tout le peuple, donnait à cette imposante
+manifestation de la Foi un éclat ignoré de nos jours.
+
+Et lorsque, du haut d'un reposoir le _Benedicat vos omnipotens Deus!_
+tombait des lèvres du prêtre sur les soldats qui présentaient les armes
+et sur la foule agenouillée, un doux frémissement agitait tous les
+coeurs, et la Foi remplissait les âmes, courbées sous la bénédiction du
+Ciel.
+
+Les personnes qui assistèrent jadis à ces fêtes magnifiques n'en ont
+jamais perdu le souvenir.
+
+On n'en est plus là actuellement! hélas! cette guerre à la Religion est
+insensée et misérable.
+
+Depuis qu'on a arraché le Christ des écoles, des hôpitaux et des
+prétoires, on a trouvé aussi que la sortie du Très Saint-Sacrement à
+travers les rues, même une seule fois par an, gênait la circulation et
+que le Bon Dieu n'avait plus qu'une chose à faire, c'était de se
+renfermer dans ses églises comme dans une prison et de n'en plus sortir.
+
+Oui, c'est en temps de République, c'est-à-dire de Liberté, d'Égalité et
+de Fraternité, qu'on défend de suivre Celui qui est venu inaugurer
+ici-bas le règne des petits et des pauvres, et apprendre à tous les
+hommes la fraternité évangélique, la seule possible.
+
+Des pygmées s'insurgeant contre leur Créateur! Quelle satanique démence!
+Aujourd'hui il faut aller chez les Musulmans et même chez les sauvages
+pour voir la Fête-Dieu et se réconforter le coeur.
+
+Dans les villes turques où se trouve un grand établissement catholique
+tel que soeurs religieuses hospitalières, soeurs de Saint Vincent de Paul,
+école des Frères, la procession a le droit de sortir et le peuple
+musulman la respecte. À Brousse, la Fête Dieu s'appelle Gul-Baïram, la
+Fête des Roses et les Broussiottes s'empressent, sinon de la suivre, du
+moins de la contempler avec admiration.
+
+Ce qui les frappe surtout, ce sont les couronnes de roses que portent
+les jeunes filles de l'école des Soeurs de Saint-Vincent de Paul et la
+profusion de fleurs qu'elles jettent sur le parcours de la procession,
+d'où le nom de _fête des roses: Gul-Baïram_.
+
+Un missionnaire, qui enseigne la religion du Christ chez les peuples
+lointains, racontait ainsi la dernière Fête-Dieu à laquelle il a
+assisté. «J'ai dit qu'on ne voit rien de précieux à cette procession, la
+simple nature y prête toutes ses beautés, car sur les fleurs et les
+branches des arbres qui composent les arcs de triomphe sous lesquels le
+Saint-Sacrement passe, on voit voltiger des oiseaux de toutes couleurs,
+attachés par les pattes à des fils si longs qu'ils paraissent avoir
+toute leur liberté et être venus d'eux-mêmes pour mêler leur
+gazouillement aux chants des musiciens et de tout le peuple.
+
+D'espace en espace, on voit des tigres et des lions enchaînés, afin
+qu'ils ne troublent point la fête et de très beaux poissons qui se
+jouent dans de grands bassins remplis d'eau; en un mot toutes les
+espèces de créatures vivantes y assistent comme par députation pour y
+rendre hommage à l'Homme-Dieu dans son auguste Sacrement.
+
+On fait aussi entrer dans cette décoration les choses dont on se régale
+dans les grandes réjouissances, les prémices de toutes les récoltes pour
+les offrir au Seigneur et le grain qu'on doit semer afin qu'il lui donne
+sa bénédiction. Le chant des oiseaux, le rugissement des lions, le
+frémissement des tigres, tout s'y fait entendre sans confusion et forme
+un concert unique...
+
+Dès que le Saint Sacrement est rentré dans l'église, on présente aux
+missionnaires les choses comestibles qui ont été exposées. Ils en font
+porter aux malades ce qu'il y a de meilleur, le reste est partagé à tous
+les habitants de la bourgade...
+
+Ces simples apprêts plaisent au divin Maître aussi bien que les
+magnificences déployées dans nos contrées civilisées, parce que c'est la
+même foi, le même amour, qui inspirent les uns et les autres.
+
+
+
+
+DIX-NEUVIÈME DEVOIR
+
+L'ASSOMPTION
+
+
+
+
+I
+
+L'esprit humain se trouble au nom de Vierge-Mère,
+L'orgueil de la raison en demeure ébloui;
+De la vertu d'En-Haut, ce chef-d'oeuvre inouï,
+Pour leurs vaines clartés, est toujours un mystère:
+La foi, dont l'humble vol perce au-delà des cieux,
+Pour cette vérité trouve seule des yeux;
+Seule, en dépit des sens, la connaît, la confesse;
+Et le coeur, éclairé par cette aveugle foi,
+Voit avec certitude et soutient sans faiblesse
+Qu'un Dieu, pour nous sauver, voulut naître de toi!
+
+P. CORNEILLE (1665.)
+
+
+La fête de l'Assomption, célébrée depuis le Ve siècle, prit une grande
+solennité, à partir du jour où Louis XIII consacra par un voeu solennel
+sa personne, son royaume et ses sujets, à la très Sainte Vierge en 1637.
+
+La procession eut lieu pour la première fois le 15 août 1638 à l'issue
+des vêpres dans toutes les églises de France. Le roi qui se trouvait ce
+jour-là à Abbeville assista à cette procession à l'église des Minimes,
+où il avait reçu le matin même la sainte Communion. Depuis cette époque
+la _déclaration_ de Louis XIII fut plusieurs fois renouvelée par ses
+successeurs et la procession, en dépit des impies, a continué de se
+faire chaque année.
+
+Le sépulcre où la Vierge ne passa que quelques instants, puisque son
+corps ne connut jamais les corruptions du tombeau, était au bourg de
+Gethsémani, en la vallée de Josaphat. Mais sous les empereurs Vespasien
+et Tite, ce lieu fut tellement saccagé par les armées de ces princes qui
+prirent Jérusalem, que les fidèles de cette époque ne purent retrouver
+ensuite le sépulcre de Marie. C'est pourquoi saint Jérôme fait mention
+des tombeaux des patriarches et des prophètes visités par sainte Paule
+et sainte Eustochée, et ne parle nullement de celui de la Vierge. Il ne
+fut découvert que longtemps après, mais, alors, il était si chargé de
+ruines, qu'il fallait descendre soixante degrés pour y parvenir. Bède
+écrit aussi que, de son temps, les pèlerins de Terre Sainte pouvaient
+aller le voir entaillé dans le roc.
+
+La mort de la Vierge Marie est la consommation de tous les mystères de
+sa vie. C'est sa véritable Pâque, après avoir satisfait aux nécessités
+de la nature humaine, par sa mort elle entre dans la vie glorieuse et
+immortelle, devenant ainsi semblable à Jésus ressuscité.
+
+L'auguste Marie, après l'Ascension de son Fils et la descente du Saint
+Esprit, demeura encore 23 ans et quelques mois sur la terre,
+c'est-à-dire jusqu'à la 72e année de son âge et la 57e année du Sauveur.
+
+«On s'est demandé pourquoi Jésus-Christ qui avait tant de respect et
+d'amour pour sa mère ne l'emmena pas avec lui, lorsqu'il monta au Ciel
+et pourquoi il la laissa au milieu des calamités d'ici-bas.
+
+«C'est que Marie avait une grande mission à remplir dans le monde. Elle
+devait devenir pour l'Église naissante la mère qui élève, la maîtresse
+qui instruit, le modèle qui forme et sert d'exemple, elle devait devenir
+enfin la reine qui soutiendra l'Église contre les persécutions des Juifs
+et des Gentils. C'est elle qui encouragera les Apôtres, découvrira aux
+Evangélistes tous les détails de la vie cachée de son Fils, qui
+fortifiera les premiers Martyrs, inspirera aux Vierges et aux Veuves
+l'amour de la pureté. On ne saurait croire combien sa présence a aidé
+les Evangélistes dans l'érection de ce merveilleux et éternel monument
+qu'est le Christianisme.»
+
+Quelques Pères de l'Église, par respect, n'ont donné au décès de Marie
+que le nom de sommeil, tant sa mort fut douce, mais il est reconnu
+qu'elle est morte suivant les conditions de la chair.
+
+De même que Jésus donna l'exemple de la plus héroïque et généreuse des
+morts violentes, Marie donna l'exemple de la plus sainte et la plus
+douce des morts naturelles.
+
+Les traditions rapportent que Notre-Seigneur lui envoya quelque temps
+auparavant un des premiers anges de sa Cour pour lui annoncer que le
+moment de sa récompense était proche. On croit que ce fut l'ange
+Gabriel; celui qui lui avait déjà annoncé l'incarnation du Verbe divin
+et à qui, selon saint Ildefonse «la charge de tout ce qui lui
+appartenait avait été donnée». Comme depuis l'Ascension du Sauveur la
+Vierge Marie soupirait après le bonheur de lui être réunie, on
+comprendra avec quelle joie elle accueillit ce Messager du Ciel. Elle
+était alors à Jérusalem dans la maison du Cénacle où tant de mystères de
+notre religion se sont accomplis et qu'on a depuis érigée en église sous
+le nom de Sainte Sion.
+
+La Vierge y priait à son oratoire comme dans l'humble maison de Nazareth
+et l'on croit que sa réponse fut la même qu'au jour de l'Annonciation.
+«Voici la Servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole.»
+Marie avertit ensuite saint Jean de ce qui arriverait bientôt et, cette
+triste nouvelle s'étant répandue, les apôtres, les patriarches, les
+saints, les disciples, les convertis au Christ vinrent en foule à
+Jérusalem, pour voir une dernière fois la Mère de leur Dieu. Les fidèles
+pieux étaient accourus portant des flambeaux allumés, des parfums de
+grand prix et mêlèrent leurs larmes et leurs regrets à ceux de la troupe
+apostolique. Marie les consola par un discours admirable, leur promit
+son assistance et sa protection, les assurant que jamais elle
+n'abandonnerait ceux qui, dans la sincérité de leur âme, se confieraient
+à elle. C'était le testament de son âme. Pour ce qui était des choses de
+la terre, s'en étant détachée depuis longtemps ou même ne les ayant
+jamais possédées, elle léguait à deux saintes filles qui l'assistaient
+les quelques vêtements qu'elle portait. Le jour annoncé arriva bientôt.
+Marie n'était nullement malade et, quoi qu'elle eût 72 ans, son visage
+ne portait aucun signe de vieillesse et avait conservé son ancienne
+beauté; «on y voyait même un nouvel éclat qui prouvait bien que l'âme
+qui y logeait se ressentait déjà de l'approche de l'Éternité». Il ne
+faut donc point croire qu'elle fut alitée et qu'on l'entoura des soins
+qu'on rend ordinairement aux malades.
+
+Le moment de son passage étant arrivé, Jésus-Christ, son Fils Bien-Aimé,
+selon les témoignages de saint Jean Damascène, de Métaplisaste et de
+Nicéphore, descendit du Ciel sur terre avec sa Cour céleste pour
+recevoir son Esprit bienheureux. La Sainte Vierge lui rendit alors la
+plus parfaite adoration qu'il ait jamais reçue sur la terre. «Que votre
+volonté soit faite, dit-elle, il y a longtemps, mon Fils et mon Dieu,
+que je soupire après vous; mon bonheur est de vous suivre et d'être où
+vous êtes, pour toute l'Éternité.»
+
+Les anges entonnent alors un cantique céleste qui fut entendu de tous
+les assistants quoique tous ne vissent pas Notre-Seigneur.
+
+Durant cette mélodie divine, l'humble Marie s'incline modestement sur sa
+couche, dans la position où elle voulait être ensevelie répétant ces
+mots: «Qu'il me soit fait selon votre parole», auxquels elle ajouta,
+ceux que son Fils avait prononcés sur la croix:
+
+«Je remets, Seigneur, mon esprit entre vos mains.»
+
+Ainsi, les mains jointes, les yeux élevés vers son Bien-Aimé, le visage
+tout embrasé d'amour, elle lui remet son âme pour être transportée au
+Paradis.
+
+L'assemblée, qui avait assisté à la mort de la Sainte Vierge, gardait un
+religieux silence. Le chagrin oppressait tous les coeurs, les larmes,
+coulaient; après les premiers moments donnés à une légitime douleur, les
+apôtres entonnèrent des hymnes et des cantiques en l'honneur de Dieu et
+de sa divine Mère.
+
+Des malades ayant obtenu la faveur de baiser les membres de Marie se
+relevèrent guéris: des aveugles recouvraient la vue, des sourds, l'ouïe;
+des muets, la parole; des boiteux, l'usage de leurs jambes.
+
+Les apôtres et les saintes femmes s'occupèrent ensuite de la sépulture.
+
+Les deux saintes filles, qui s'étaient attachées à Marie étant venues
+pour embaumer le corps de leur reine, furent prises d'un grand
+saisissement en voyant des rayons de flammes sortir de son coeur. Sa
+couche était si lumineuse, qu'elles ne purent entrevoir son corps. Elles
+coururent vers les apôtres pour leur dire ce qui se passait, ceux-ci
+comprirent par là que ce corps sacré ne devait être ni découvert, ni
+touché par personne; on l'enveloppa dans un linceul sans avoir ôté ses
+vêtements et on l'emporta au bourg de Géthsémani, dans la vallée de
+Josaphat.
+
+Jamais pompes funèbres ne furent aussi saintes. Les apôtres portaient
+eux-mêmes le cercueil. Les fidèles les accompagnaient en procession,
+tenant des flambeaux à la main. Les Juifs, quoique très montés contre
+les Chrétiens, ressentirent une telle impression de crainte et de
+respect, qu'ils ne songèrent point à troubler cette cérémonie.
+
+Les Saints Pères sont unanimes à reconnaître que les anges
+accompagnaient de leurs harmonies célestes ce cortège sacré; une odeur
+délicieuse embaumait les lieux par où il passait. Les malades rencontrés
+sur la route furent guéris instantanément et plusieurs juifs se
+convertirent en voyant tant de prodiges. Enfin, le corps de Marie, ce
+trésor inestimable, fut déposé avec un profond respect dans le sépulcre
+qui lui avait été préparé et on le recouvrit d'une grosse pierre afin
+que celle, qui avait si bien imité les vertus de Jésus-Christ, lui
+ressemblât encore dans l'humilité de sa sépulture. Après la cérémonie,
+les fidèles retournèrent à Jérusalem, mais les apôtres, se relevant l'un
+l'autre, ne quittèrent pas le chevet sacré de leur Reine, près duquel
+les Anges veillaient aussi. Juvenal, patriarche de Jérusalem, nous
+apprend en son discours à l'empereur Marcien et à l'impératrice
+Pulchérie son épouse, qu'ils y demeurèrent encore trois jours. Au bout
+de trois jours, saint Thomas, le seul des Apôtres, qui n'eût pas été
+présent aux obsèques sacrées de la Vierge, arriva de l'Ethiopie, où son
+zèle ardent pour la conversion des âmes l'avait conduit. Ayant appris ce
+qui s'était passé, il désira encore une fois revoir le visage de son
+auguste Reine. Les autres Apôtres trouvèrent fort à propos de lui donner
+cette consolation ne doutant pas que ce retard ne fût mystérieux et
+ménagé par Dieu pour quelque grand motif, encore inconnu. Ils
+s'assemblèrent donc autour du sépulcre et, après quelques prières,
+enlevèrent la pierre; mais leur étonnement fut grand: un parfum
+incomparable s'échappait du tombeau vide, ne contenant plus que le
+linceul et les vêtements de la Vierge. Ils virent bien que personne sur
+la terre ne pouvait avoir enlevé ces pieux restes, la pierre n'avait pas
+été touchée et eux-mêmes étaient restés là, veillant à sa garde. Marie
+était ressuscitée, son âme avait repris sa dépouille mortelle pour
+remonter aux Cieux. Ce tombeau était donc vide comme celui de
+Notre-Seigneur, trois jours après sa mort, c'est pourquoi l'Église
+célèbre la fête de l'Assomption qui signifie élévation en corps et en
+âme de la Vierge au Ciel.
+
+
+
+
+II
+
+O toi qu'un regard touche
+Laisse descendre de ta bouche
+Un langage délicieux.
+O Rose entr'ouvre tes corolles,
+Et tes parfums et tes paroles
+Nous feront respirer les Cieux.
+
+
+Quelle plume pourrait rendre dignement le triomphe de Marie entrant au
+Ciel. Nous en avons une belle et sensible figure dans
+l'arche-d'alliance; cette arche sainte et figurée qui renfermait les
+tables de la loi, faite d'un bois incorruptible, et revêtue d'or très
+pur. David la fit transporter dans la ville de Jérusalem entourée des
+prêtres, des lévites, de tout le peuple, faisant résonner l'air de leurs
+musiques, de leurs chants d'allégresse, de leurs acclamations de joie.
+Nous en avons encore une autre figure dans la magnificence avec laquelle
+la reine de Saba vint visiter Salomon. Il est dit qu'elle arriva à
+Jérusalem, au milieu d'un nombreux cortège avec des richesses infinies
+en pierres précieuses et parfums. Marie aussi n'est-elle pas entrée au
+Ciel, entourée du brillant cortège des anges et chargée de richesses
+infinies, c'est-à-dire du trésor inestimable de ses vertus.
+
+«Qu'est-ce qui pourra jamais déclarer les merveilles de l'Assomption de
+Marie? car autant elle a reçu de grâces sur la terre au-dessus de toutes
+les créatures, autant elle a reçu dans le Ciel de gloire particulière
+au-dessus de tout ce qu'il y a de créé.»
+
+Ne peut-on appliquer à Marie ces magnifiques louanges du Cantique des
+Cantiques. «Qui est celle-ci qui s'élève, répandant partout des parfums
+de myrrhe, d'encens, de cinname et de toutes sortes de senteurs
+exquises»; ces parfums, ne sont-ce pas ceux de son âme: son humilité, sa
+modestie, sa dévotion, sa ferveur, sa persévérance, sa miséricorde?
+
+«Quelle est celle-ci qui voit germer sous ses pieds des étoiles?
+
+«Quelle est celle qui s'avance comme l'aurore qui commence à poindre,
+belle comme la lune, resplendissante comme le soleil, terrible comme une
+armée rangée en bataille.»
+
+Dans cette comparaison nous voyons l'éclat de sa pureté, l'éminence de
+sa science et de sa sagesse, la grandeur de son amour pour Dieu, et
+l'ardeur de son zèle pour le salut des âmes, qui la rend redoutable à
+toutes les puissances du monde et de l'enfer.
+
+«Qui est celle-ci qui monte du désert toute comblée de délices et
+appuyée sur son Bien-Aimé?» Il nous explique par là sa parfaite
+ressemblance avec son fils et les douceurs ineffables de leur union.
+
+Dans les livres saints et en suivant l'interprétation des docteurs de
+l'Église, ce doux nom de Marie est comparé à l'huile répandue, parce
+que, de même que l'huile adoucit les plaies et guérit les blessures du
+corps, de même le nom si doux de Marie guérit les plaies de l'âme,
+adoucit les angoisses du coeur, calme toutes les tristesses de
+l'existence.
+
+Plusieurs filles ont amassé de grandes richesses, ô Marie, mais vous les
+avez toutes surpassées parce que vous avez été humble et cachée comme un
+jardin fermé, comme une fontaine scellée. Vous serez appelée la cité de
+Dieu, la Sainte Sion, la Jérusalem céleste, la Reine du Ciel et de la
+terre. Votre demeure est dans la plénitude des Saints et comme s'écriait
+un éloquent prédicateur, ne trouvant plus d'expressions pour peindre vos
+vertus surhumaines: «À vous seule, vous résumez tout le Paradis!»
+
+Le catholicisme, ami des pompes religieuses, de tout ce qui charme les
+yeux et touche le coeur, a consacré à Marie le mois de mai, ce gracieux
+mois de mai que fleurit le printemps.
+
+C'est dans le plus beau règne de la nature, dans le règne brillant et
+embaumé des fleurs, que l'on a trouvé ses emblèmes.
+
+C'est pourquoi les jeunes filles ornent avec joie ses autels et courent
+en foule à ses fêtes. Elles recherchent son amour, racontent sa gloire
+et chantent son nom si doux.
+
+Marie! quel nom suave et délicieux. Ne renferme-t-il pas l'anagramme du
+doux mot aimer?
+
+Doux est le murmure du ruisseau, traversant la prairie.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Douce est la plainte de la vague harmonieuse, bercée par le zéphir.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Doux est l'accord de la lyre éolienne, à travers le feuillage.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Douce est la rosée du Ciel qui se répand sur la terre et fait naître la
+fleur.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Doux est le parfum du lis immaculé et de l'humble violette.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Douce est l'exquise senteur de la rose de Jéricho.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Douce est la plainte de la brise, caressant le palmier verdoyant de
+Cadès.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Douce et immaculée est la cime des neiges éternelles.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Doux est au fond des bois les gazouillements de l'oiseau.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Douce est au cerf altéré l'onde claire de la source.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Doux est le chant de la colombe gémissant au bord de son nid.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Douce, était aux Israélites, la Manne du désert!
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Doux est aux lèvres altérées le fruit de la vigne.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Doux est au prisonnier le rayon de soleil éclairant son cachot.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Douce est au coeur du marin l'étoile qui le guide sur la mer orageuse.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Douce est la voix de la femme égrainant les notes perlées de son gosier
+d'or.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Douce est la contemplation du ciel semé d'astres lumineux.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Douce est au coeur de la mère la voix de l'enfant qui l'appelle.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Douce est l'espérance, au coeur du voyageur dans le désert.
+
+Plus doux est ton nom, ô Marie!
+
+Douce est à l'âme l'extase que fait naître ton amour.
+
+Aussi doux est ton nom, ô Marie!
+
+Marie, ô nom divin, étoile du Pécheur.
+
+Rose du paradis, baume plein de fraîcheur,
+
+Qui parfume le monde et qui révèle aux âmes,
+
+La femme la plus sainte entre toutes les femmes!
+
+
+
+
+III
+
+
+«Marie, dit sainte Brigitte[12], est la fleur des fleurs. Cette fleur
+incomparable qui était éclose à Nazareth, couvrit le Liban de ses grâces
+et de ses parfums. Elle s'est élevée au-dessus de toute hauteur, parce
+que la Reine du Ciel surpasse en dignité, en pouvoir et en beauté toutes
+les créatures.»
+
+«Marie, dit encore Auguste Nicolas, est la fleur de grâce de toute la
+création. C'est en cette fleur virginale qu'a pris naissance le Fruit
+divin. Sans elle, le Fils de Dieu et le genre humain ne se rencontraient
+pas, et toute l'économie du plan divin était rompue.»
+
+Marie a su inspirer tous les arts: les musiciens et les poètes ont
+accordé leurs lyres, l'éloquence et l'architecture y ont puisé leurs
+meilleures inspirations, les sculpteurs ont transformé la pierre et le
+marbre, le peintre, emporté sur l'aile de son génie est arrivé au faîte
+des plus admirables conceptions.
+
+«Poètes, peintres et sculpteurs, s'écrie un pieux écrivain, Marie est
+pour nous le bel idéal de la virginité, de la maternité, le bel idéal de
+la femme, le type parfait et divin de la beauté créée.» C'est elle que
+Raphaël et Michel Ange, Fra Angelico, Titien et tant d'autres ont
+méditée et contemplée avec le génie de la foi; artistes modernes, prenez
+aussi vos palettes, vos ciseaux et vos lyres en l'honneur de la Mère de
+Dieu, l'étude de sa beauté a inspiré dans le passé bien des
+chefs-d'oeuvre et doit en inspirer encore jusqu'à la consommation des
+siècles. Ce sujet est inépuisable.
+
+HYMNE À LA VIERGE
+
+Oui, pour toi, divine Merveille
+Qui nous donna le Créateur,
+La terre joyeuse et vermeille
+S'éveille et chante en ton honneur:
+
+Le lis superbe des vallées
+Dans son éclatante blancheur,
+L'eau claire des sources voilées
+Cachant dans l'herbe sa fraîcheur,
+
+La rose entrouvrant ses corolles,
+Le soleil brillant dans l'air pur,
+Le flot berçant nefs et gondoles
+Mollement, sur son sein d'azur,
+
+L'oiseau dans son tendre ramage
+Chantant un hymne au Créateur,
+La brise ondulant le feuillage.
+Cueillant les parfums de la fleur;
+
+La fraîche oasis qui se cache
+Dans les déserts mystérieux;
+L'éclair perçant qui se détache
+Lançant ses traits capricieux,
+
+Le Ciel, dans ses nuits les plus belles,
+Roulant des milliers d'univers
+Qui reflètent leurs étincelles
+Aux centuples miroirs des mers;
+
+L'hiver, au long manteau d'hermine
+Pressant le sol entre ses bras,
+L'ornant de la dentelle fine
+De son givre et de ses frimas;
+
+Le printemps accordant sa lyre,
+Habillant la fleur, l'arbrisseau,
+Partout envoyant son sourire
+Pour saluer le renouveau;
+
+Secouant sa blanche fourrure,
+La terre prenant à la fois,
+Et sa verdoyante ceinture,
+Et sa couronne de grands bois;
+
+L'été, la campagne féconde,
+Ouvrant l'écrin de son trésor,
+Semant sur sa tunique blonde,
+Bluets coquets et boutons d'or;
+
+L'automne apportant ses corbeilles
+Riches de fleurs, de fruits dorés,
+De pampres aux grappes vermeilles,
+De feuillage aux reflets pourprés;
+
+Les merveilles de la nature,
+OEuvre de la divinité
+Ne sont qu'une faible peinture
+De ton adorable beauté!
+
+O Marie, ô reine divine,
+Devant l'éclat de tes grandeurs
+Si la terre humblement s'incline
+Pleins d'espoir s'élèvent les coeurs
+
+Car ta bonté plus grande encore
+Toujours présente à notre appel,
+Sait, dans les âmes, faire éclore
+Les roses des jardins du ciel;
+
+L'humilité, la patience
+La Foi, l'Espoir, la Charité:
+Voilà, dans leur sublime essence,
+Les fleurs de l'immortalité!
+
+O toi qui comptes sur la terre
+Les pleurs qui tombent de nos yeux;
+Vierge, sois toujours notre mère,
+Ouvre-nous la porte des Cieux.
+
+Qu'à l'heure suprême, notre âme,
+Entrant dans l'immortalité
+Près de toi, comme un trait de flamme,
+S'envole pour l'Éternité!
+
+
+[1: Saint Vincent Ferrier, donnant une mission à Rennes, fit élever sur
+la place principale un trône à la sainte Vierge autour duquel il
+convoquait, chaque jour, tous les enfants de la cité. Après des chants
+et des prières adressés par ces petits anges de la terre à la Reine du
+Ciel en faveur des pauvres pécheurs, il les renvoyait comme autant
+d'apôtres, à la conquête des âmes de leurs parents. L'histoire rapporte
+que, de tous les habitants de la ville, pas un ne résista à la grâce,
+obtenue, sans doute, en grande partie, par la prière des enfants.]
+
+[2: Aujourd'hui les comptoirs de pâtisserie de Vannes sont aussi propres
+qu'élégants et les gâteaux excellents.]
+
+[3: Depuis que ces lignes ont été écrites, cette fontaine, composée
+aujourd'hui de trois magnifiques bassins, est devenue monumentale.
+
+Ces trois vasques, avec toutes les pierres qui forment la base du
+monument, ont été détachées d'un _même bloc de granit_ trouvé isolé dans
+un repli de terrain, sur la lande de Sainte-Anne. C'est un granit bleu,
+veiné de blanc comme du marbre, et d'une dureté extraordinaire.
+
+Chaque vasque a près de deux mètres de diamètre et le poids total
+dépasse 7000 kilog. Elles ont été travaillées sur place, dans la
+carrière qui se trouve à un quart de lieue de la basilique. Aussi
+l'embarras a-t-il été grand lorsqu'il a fallu les transporter jusqu'à la
+fontaine.
+
+Un camion qu'on avait fait venir ad hoc a cédé sous le poids, et s'est
+trouvé hors de service dès le premier effort. On a chargé ensuite la
+première vasque sur un second camion beaucoup plus solide. Mais, quand
+il s'est agi d'ébranler la masse, les sept chevaux attelés ont pu la
+remuer à peine. Alors sont arrivés les élèves du Petit Séminaire. On
+attache de longs câbles au lourd chariot, et 200 jeunes gens, s'alignant
+le long des cordes, entraînent la masse sans effort et comme en se
+jouant.
+
+Les trois vasques sont ainsi traînées tour à tour hors de la carrière,
+et les élèves ont voulu les amener eux-mêmes jusqu'à la fontaine
+miraculeuse, les uns faisant cortège, les autres attelés en grappes aux
+câbles immenses, tous rythmant leur marche sur le chant des cantiques.
+
+C'était une entrée vraiment triomphale.]
+
+[4: En voici la preuve:
+
+Un facteur rural, faisant en moyenne 30 kilomètres par jour,
+accordons-lui un jour de repos par mois et huit jours de congé par an,
+marche donc pendant 345 jours.
+
+Ce qui fait, à 30 kilomètres par jour, 10.350 kilomètres par an. Or, le
+grand cercle de la terre étant de 40.000 kilomètres, il en résulte que
+le pauvre piéton a fait en quatre ans, avec toutes ses charges, un peu
+plus que le tour de la terre.
+
+Faire le tour de la terre à pied pour moins de 3000 fr., ce n'est pas
+cher!]
+
+[5: Il y a malheureusement dans la philatélie une ivraie nouvelle
+poussant parmi le bon grain. Signe incontestable de succès! À côté des
+marchands en boutique, sont sortis de terre des courtiers marrons qui
+vendent de faux timbres. Ceux-là n'ont pas de domicile légal. Ils
+trompent sciemment la naïveté publique et, détail bien français, alors
+que dans les autres pays, les tribunaux les châtient lorsque leur
+escroquerie est surprise en flagrant délit, la loi française se déclare
+impuissante à exercer contre eux la moindre poursuite.
+
+En Angleterre, en Allemagne, un monsieur qui vous vendrait un timbre
+faux pour un timbre authentique serait condamné, comme s'il s'agissait
+d'un tableau faussement attribué à un peintre qui n'en serait nullement
+l'auteur. En France, le parquet se refuse à instruire. Cet escroc n'a
+pas commis de délit, il a simplement mis dedans son client. Il paraît
+que la loi française ne dit pas que mettre dedans son client constitue
+une escroquerie. Elle a bien tort.]
+
+[6: Ces trois bergers devaient représenter auprès du Messie les trois
+rois descendus des trois fils de Noé. Ils sont honorés comme saints sous
+les noms de Jacob, Isaac et Joseph. Jusqu'au milieu du IXe siècle, leurs
+corps reposèrent dans l'église que sainte Hélène avait fait construire
+sur l'emplacement même de la tour d'Ader. Mais à ce moment l'église
+tombait en ruines et leurs précieuses reliques furent transférées à
+Jérusalem et y restèrent jusqu'en 960.
+
+À cette époque, un chevalier espagnol les obtint et les rapporta dans
+son pays. Depuis lors, elles sont vénérées à l'église Saint-Pierre et
+Saint-Ferdinand, dans la ville de Ledesma.
+
+Perpétuée d'âge en âge par les monuments écrits ou sculptés, la
+tradition des trois bergers ressuscite, pour ainsi dire, chaque année
+dans Rome la ville par excellence des traditions. Au commencement de
+l'Avent, les _pifferari_ ou bergers de la Sabine descendent de leurs
+montagnes et viennent, dans leur pauvre mais pittoresque costume de
+bergers italiens, annoncer dans la Ville Éternelle, au son d'une musique
+champêtre, la prochaine naissance de l'Enfant de Bethléem. Quoiqu'en
+nombre considérable, ils marchent toujours trois de compagnie, jamais
+plus: un vieillard, un homme fait, un adolescent qui représentent les
+trois races humaines et les trois âges de la vie.]
+
+[7: Le docteur Sepp qui au lieu d'isoler la vie de Jésus-Christ, comme
+on le fait trop souvent, la rattache ou plutôt démontre qu'elle tient à
+l'histoire de l'univers, qu'elle a laissé des traces ineffaçables dans
+le ciel et sur la terre, le docteur Sepp donne sur la nature de l'étoile
+des Mages l'explication scientifique d'après Kléber et les meilleurs
+astronomes des temps modernes.]
+
+[8: Une légende raconte que l'étoile merveilleuse qui guida les Mages
+reparaît dans sa course à travers l'infini tous les 800 ans.
+
+En 1604, les astronomes observèrent la conjonction des trois planètes
+Saturne, Jupiter et Mars. Une nouvelle étoile apparut tout-à-coup entre
+Mars et Saturne au pied du Serpentaire. Cette étoile avait la grandeur
+des étoiles fixes, presque, celle de Saturne, de Jupiter ou de Mars.
+Elle brillait d'un feu extraordinaire et semblait inonder le Ciel d'une
+lumière colorée. Cette conjonction présentait un magnifique spectacle:
+aucun astre ne donnait un éclat pareil à celui de ces deux planètes, si
+rapprochées l'une de l'autre que leurs lumières paraissaient n'en faire
+qu'une. Leur conjonction s'était faite l'an 1603, dans le signe des
+Poissons, dans le trigone de l'eau. Puis quand elle passa dans le
+trigone de feu du Bélier; au printemps suivant, Mars approcha à son
+tour, puis le Soleil, Mercure et Vénus, et au mois de septembre, ce
+nouveau corps lumineux avait acquis un éclat vraiment incomparable. Il
+brillait comme une étoile de première classe avec les trois planètes
+Saturne, Jupiter et Mars.
+
+Saturne et Jupiter mettant 794 ans, 4 mois et 12 jours à parcourir le
+zodiaque, ces conjonctions dans le trigone de feu ont donc lieu à peu
+près tous les huit cents ans. Six périodes de huit cents ans se sont
+ainsi écoulées depuis la création de l'homme; ce sont comme six jours
+climatériques de l'humanité. Il n'en reste plus qu'un à parcourir.
+
+Le premier jour, d'Adam à Enoch (3200 ans avant J.-C.); le second,
+d'Enoch au déluge (2490 ans avant J.-C.); le troisième jour, du déluge à
+Moïse (1600 avant J.-C.); le quatrième, de Moïse à l'ère des Grecs, des
+Babyloniens, des Romains au temps d'Isaïe (800 ans avant J.-C.); le
+cinquième jour s'étend de Jésus-Christ à Charlemagne (808 ans après
+J.-C.); le sixième, pendant lequel a vécu Kepler, qui a observé la
+conjonction de 1604, de Charlemagne à la prétendue Réforme (1600 après
+J.-C.); le septième jour, qui est le nôtre, finit en 2400 après J.-C.
+
+Dieu mit six jours ou six périodes à l'oeuvre de la création et le 7e
+jour il se reposa. L'homme vivra aussi 7 époques ou 7 jours
+climatériques après quoi il se reposera à son tour dans l'éternité.»]
+
+[9: On tombait mort en éternuant; de là ces paroles: Dieu vous bénisse,
+c'est-à-dire, Dieu vous garde.]
+
+[10: Aujourd'hui la magistrature, les facultés, l'armée, les
+fonctionnaires de tout ordre n'ont plus le droit d'assister en corps aux
+processions du culte catholique; c'est à peine s'ils peuvent les suivre
+comme simples particuliers.]
+
+[11: _Archives Nationales, F. I. C., Seine, 1793_.]
+
+[12: On sait qu'au Ve siècle sainte Brigitte eut l'idée de composer un
+chapelet de dix dizaines d'_Ave Maria_, reliées entre elles par le
+_Credo_. Ce chapelet, à la portée de tout le monde, était destiné à
+remplacer le chapelet qu'au IVe siècle saint Grégoire de Nazianze avait
+eu l'idée d'offrir à la Vierge; c'était une couronne de fleurs
+mystiques, composée de prières savantes, extraites des Pères de
+l'Église, mais un peu trop savantes pour le peuple.
+
+Il y a différents chapelets, par exemple le chapelet apostolique,
+c'est-à-dire le chapelet du Pape qui n'a qu'une dizaine. Le chapelet le
+plus répandu est celui de saint Dominique composé de cinq dizaines
+d'_Ave Maria_, précédée chacune du _Pater_ et suivie du _Gloria_. La
+récitation de trois de ces chapelets forme ce qu'on est convenu
+d'appeler le rosaire.]
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le journal d'une pensionnaire en
+vacances, by Noémie Dondel Du Faouëdic
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN VACANCES ***
+
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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