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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:55:04 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le journal d'une pensionnaire en vacances + +Author: Noémie Dondel Du Faouëdic + +Release Date: August 31, 2006 [EBook #19152] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN VACANCES *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreading Team of Europe. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +Mme DONDEL DU FAOUËDIC + +LE JOURNAL D'UNE PENSIONNAIRE EN VACANCES + +VANNES + +IMPRIMERIE LAFOYLE FRÈRES + +1906 + + Ce sont les livres qui nous donnent nos plus grands plaisirs et les + hommes qui nous causent nos plus grandes douleurs. Quelquefois même + les pensées consolent des choses et les livres consolent des + hommes. + + JOUBERT + + + + +_Le 1er août._ + + +Les vacances! que de brillantes promesses, de douces espérances ce seul +mot-là renferme! Les vacances, ce sont les courses folles à travers bois +et plaines, les pieds dans la rosée et le front au vent; ce sont les +promenades charmantes sur la mer verte et sous le ciel bleu, ce sont les +jeux bruyants dans les prairies et les interminables causeries sans +cloches, à l'ombre des grands bois. On se lève avec le soleil ou +seulement pour déjeuner, suivant la couleur de son esprit ou les +caprices de sa volonté. Beaucoup de mouvement ou beaucoup de repos, de +la paresse si le cÅ“ur vous en dit; en un mot, les vacances, c'est le +règne de la liberté! + +Les chevaux piaffent, les grelots carillonnent, le fouet retentit, +caisses et voyageurs remplissent l'omnibus. Nous partons, laissant +l'agréable et tranquille quartier des horticulteurs d'Angers. N'a-t-on +pas dit que l'Anjou, comme la Touraine, est le jardin de la France, le +pays des parfums et des fleurs, la terre promise des beaux fruits? Nous +entrons en gare... La locomotive, cette machine infernale et bénie, qui +traverse l'espace comme le monstre de l'Apocalypse, ébranle les échos de +ses mugissements auxquels le mécanicien, sans égard pour les oreilles, +ajoute les coups stridents et précipités de son sifflet aigu. Tout un +monde s'ébranle... Adieu, Angers! Déjà nous n'apercevons plus que ses +clochers dont les flèches percent le ciel, et le panache enfumé de ses +fabriques. Nous voyons fuir les pimpantes villas et les élégants +châteaux qui entourent la cité de sa plus coquette ceinture. Bientôt +nous allons côtoyer continuellement les belles rives de la Loire et +saluer les villes et les bourgs gentiment couchés à ses pieds. +Regardons-les; les plus remarquables sont: Ingrande, avec les hautes +cheminées de son importante verrerie; Saint-Florent, couronné de la +statue du marquis de Bonchamp; ce héros, après avoir servi en Amérique, +fut choisi en 1793, avec d'Elbée, pour commander l'armée vendéenne, dont +il marqua les premiers succès; mais, blessé mortellement peu de mois +après devant Cholet, il mourut le 17 octobre 1793. Si son existence ne +fut qu'un long acte de bravoure et de courage, sa mort est une belle +page de générosité. Avant d'expirer, il fit grâce à cinq mille +prisonniers républicains que la loi cruelle des représailles condamnait +à une mort certaine. Voici Ancenis, qui s'honore d'avoir vu signer en +ses murs un traité entre le roi de France et le duc de Bretagne, l'an +1468. Cette ville garde encore un souvenir des temps les plus reculés: +une pierre druidique, connue sous le nom de la Souvretière. + +Champtoceaux, qui ne se souvient plus de ses fortifications, rasées en +1420. + +Oudon dont la grande tour carrée prend auprès des autres maisons les +proportions d'un géant. + +Non loin de ces belles rives, que nous parcourons si rapidement, +s'élevait jadis Champtocé, la forteresse où Gilles de Laval, maréchal de +Retz, après s'être signalé par sa bravoure au siège d'Orléans et aux +guerres du règne de Charles VII, vint acquérir la triste célébrité du +crime. La légende, en s'emparant de ce personnage historique, en a fait +un être presque fabuleux et, d'âge en âge, on racontera la terrible +histoire de Barbe-Bleue qui, finalement, fut pendu et brûlé à Nantes en +1440, sous le duc Jean V de Bretagne. Champtocé, maudit et abandonné à +la mort du maître, résista des siècles encore aux assauts du temps. +L'empereur Joseph II, venu en France pour voir sa sÅ“ur Marie-Antoinette, +en fit le croquis; mais aujourd'hui, ses tours branlantes ne sont plus +qu'une masse informe de ruines, dépendant de la terre de Serrant. + +Voici Nantes, nous devons y poser le pied quelques heures. Toujours le +mouvement, l'animation, le commerce enfin, qui caractérise cette grande +cité. Quelle immense ruche et quel bourdonnement continuel! J'en suis +tout étourdie. Quelle différence entre ce brouhaha et le calme de mon +couvent, si bien nommé la _Retraite_. + +Nous avons admiré l'hôtel de nos aimables hôtes et amis, M. et Mme B... +À l'intérieur, toutes les fantaisies raffinées que le luxe moderne peut +inventer; à l'extérieur, de riches sculptures, des colonnes, des +balustres, et tout à l'entour de grands arbres ombreux tamisant la +lumière qui se joue sur les gazons souples comme des tapis de velours; +des ruisseaux limpides où nagent des ondes bleues et des poissons +rouges, et enfin un jardin d'hiver, ou plutôt une grotte merveilleuse +faisant rêver le soir, lorsqu'elle est illuminée, aux descriptions +enchantées des _Mille et une nuits_. Comme contraste nous sommes allées +visiter le Temple protestant, dont la sévérité ne dit rien du tout à +l'âme. On a bien tort de reprocher au catholicisme la pompe de son +culte; ses riches autels, ses statues, ses madones, ses beaux tableaux, +retraçant la vie du Sauveur et celle des saints, nous parlent bien mieux +du Ciel que toutes ces sentences de la Bible incrustées sur les parois +du Temple; sentences éternelles comme la pierre qui les garde, mais +aussi froides qu'elle. + +Maman m'a également menée à son ancienne pension. Il y avait bien +longtemps qu'elle n'y était retournée, et elle a cherché en vain les +personnes et les choses de son temps. L'immutabilité n'est pas de ce +monde! Elle n'a pu retrouver aucune de ses maîtresses, les unes appelées +ailleurs, les autres parties pour le grand voyage... Et cependant toutes +ces bonnes religieuses l'ont reçue comme l'enfant de la maison, et maman +à son tour semblait se trouver à l'aise, comme si elle les avait +toujours connues. + +Nous avons tout visité: la chapelle, les dortoirs, les classes. Ici +était mon pupitre, là mon lit, disait maman; mais partout des +métamorphoses! L'eau, la lumière, la chaleur sont maintenant dispensées +dans toute la maison par des procédés savants et ingénieux, mais non +pratiqués autrefois. + +Maman cherchait aussi partout les beaux arbres gravés dans sa mémoire, +et surtout les belles charmilles impénétrables aux rayons et aux brumes. +Plus rien de tout cela! Des massifs, des pelouses, des allées +tournantes, enfin, ces jardins à la mode du jour qu'on est convenu +d'appeler jardins anglais. + +En nous en allant, maman me disait: + +«Ainsi va le monde, chaque génération passe son temps à détruire et à +refaire les travaux de la génération précédente, et à préparer ainsi de +l'ouvrage pour celle qui vient. Vois comme le luxe gagne et s'introduit +partout. Crois-tu que nos grosses lampes à l'huile ne valaient pas le +gaz? Elles étaient infiniment meilleures, et ne fatiguaient pas la vue. +Crois-tu que l'eau vive, tirée du puits, ne valait pas autant que celle +qui a circulé longtemps dans des canaux et séjourné ensuite dans de +vastes réservoirs? Crois-tu que nous avions besoin alors de calorifères +pour nous réchauffer? Non; je t'assure que toutes ces délicatesses de +confort ne font pas les robustes santés. Je veux bien croire que +l'anémie ne soit pas seulement une maladie à la mode; cependant, +autrefois personne n'en parlait. On s'ingénie à raffiner les besoins de +la vie; les exigences du bien-être, et l'on appelle cela progrès, +civilisation; mais ne se trompe-t-on pas sur la portée de ces mots, et +surtout sur la valeur de ce bien-être matériel dont toutes les classes +sont devenues si avides? Faire fortune par n'importe quel moyen et +jouir, n'est-ce pas le principal résultat du luxe et des appétits +insatiables? Il est reconnu que tous les peuples ont été vaincus par les +délices de la fortune avant de l'être par leurs conquérants. Les hommes +sobres, qui se lèvent matin, dorment à cheval, et n'accordent rien aux +superfluités de l'existence, ont le secret des races fortes. Tant que +Rome chercha ses sénateurs et ses conseillers dans le calme et la +simplicité des champs, elle eut des hommes si grands qu'elle aurait pu +conquérir le monde. Plus tard, elle s'effémina et s'amollit en prenant +aux peuples vaincus par elle leur luxe et leurs plaisirs, et fut, à son +tour, vaincue par leurs vices devenus les siens propres.» + +Maman était en verve, et sa tirade tournait au discours, lorsque nous +sommes rentrées; mais nos petits préparatifs de toilette pour le dîner, +assez nombreux ce jour-là , ont mis fin à son éloquence, ce dont je n'ai +point été fâchée, je le confesse tout bas, et l'ajustement de ma jolie +robe bleue, succédant à ma sombre robe d'uniforme, m'intéressait +beaucoup plus en ce moment que l'histoire de tous les peuples du monde. + + + + +_Le 3 août._ + + +Nous avons quitté Nantes l'après-midi, et nous sommes descendues à +Savenay, maman voulant me faire visiter une de ses propriétés. Nous y +sommes arrivées par une pluie torrentielle, ce qui a singulièrement +refroidi et rembruni nos idées. Une flamme brillante a séché nos +vêtements et doré les crêpes qu'on nous préparait, et que nous avons +trouvées excellentes, arrosées d'une jatte de lait mousseux. + +Après ce repas champêtre et charmant, nous eussions affronté toutes les +cataractes du ciel; mais le char-à -bancs du fermier nous attendait, et, +dix minutes après, nous rentrions en gare. À huit heures et demie les +formes imposantes et grandioses de la Tour de Redon se dessinaient dans +l'obscurité transparente d'une soirée d'été... + +Salut, mon cher manoir! salut, mes jeunes sapins et mes vieilles +tourelles! comme vous me semblez grands! Car c'est le propre de l'ombre +de laisser seulement entrevoir les contours, deviner les lignes et +d'agrandir les formes indécises de tout ce qu'elle enveloppe de ses +voiles mystérieux. Salut aussi, hôtes nocturnes des bois, qui versez +dans l'espace vos chants plaintifs, auxquels se mêle, l'hiver, dans une +harmonie lugubre, le cri aigu des girouettes que le vent fait grincer +sur leurs gonds rouillés? Que de fois je suis restée à vous entendre, +trouvant je ne sais quelle rêveuse et mélancolique poésie dans la +profondeur des ténèbres et les hurlements de la nuit? Demain, je +saluerai le soleil, les oiseaux, les fleurs, la gent laitière et +l'espèce emplumée: les belles poules aux Å“ufs frais et les canards +soyeux. J'irai dans la serre cueillir quelques raisins dorés. Dans ma +petite enfance on m'y surprenait toujours; j'aimais tant les suaves +parfums, les brillantes couleurs, les fruits exquis! Je croyais que +toutes ces belles grappes vermeilles allaient d'elles-mêmes me tomber +sur les lèvres et je restais à les attendre... + +Que de fois maman ou ma bonne m'ont trouvée les conjurant du regard et +les appelant de la voix: «Petites belles, petites belles, leur +disais-je, venez donc je vous attends.» J'admirais aussi les fleurs, les +camélias surtout, et lorsque je les voyais s'effeuiller, je disais, dans +ma naïve simplicité: «Mais, pourquoi donc toutes les fleurs se +déshabillent-elles ainsi? Est-ce qu'elles ne pourront plus reprendre +leur jolie robe!--Non, me disait maman; quand tu vois leur fraîche +corolle pâlir et leur tête se pencher, quand tu vois toutes ces fleurs +endolories sourire tristement, c'est qu'elles vont mourir? Mais c'est la +loi de la nature, rien ne meurt tout à fait... Et comme les jeunes +filles plus tard doivent remplacer leurs mères, de même les jolies +bengales d'avril font oublier les dernières roses d'automne. Regarde +partout la végétation, et vois combien de nouveaux boutons se +préparent...» Alors, je regardais les sèves pleines d'espérances, et +cependant je n'étais pas consolée, et le raisonnement de ma chère maman, +que j'aime tant, me faisait bien de la peine en pensant à elle. + +Je les aime toujours les fleurs, aujourd'hui comme jadis, et les oiseaux +aussi. Ah! si j'habite jamais la campagne, j'aurai une volière pleine +des musiciens de la forêt; j'aurai un grand jardin où j'entendrai encore +le suave concert de la brise se jouant dans le feuillage et caressant de +son haleine légère la tête embaumée des fleurs; ces belles fleurs +rouges, roses, jaunes, violettes, azurées et tigrées comme des peaux de +panthères, ou fourmillantes et brillantes comme les pierreries de la +reine de Saba. Des oiseaux quelque part et des fleurs partout, voilà mon +ambition et mon rêve! + + + + +_Le 12 août._ + + +Hélas! nous venons de traverser trois jours de torrents, de tourbillons, +de tempêtes à ne pas mettre le pied dehors. Quelle vilaine inauguration +des vacances! + +Nous allons cependant à la rencontre de mon frère, et nous revenons +trempés comme des canards; aussi, maman n'étant pas de la race des +palmipèdes, ne trouve-t-elle aucun agrément dans ce qui fait leur joie. + + + + +_Le 16 août._ + + +Enfin, la calotte du ciel a repris ses teintes azurées; le soleil a +quitté son bonnet de nuit et salué de ses plus beaux rayons notre +arrivée dans la capitale des Venètes. + +Mon amie Augustine est du voyage, en sorte que maman se trouve le Mentor +de deux charmantes filles et d'un garçonnet. En quelques heures nous +avons visité la cathédrale, qu'une intelligente restauration rendra +bientôt complète. On y remarque beaucoup de tableaux donnés par le roi +Louis-Philippe, et la chapelle Saint-Vincent Ferrier, dont le tombeau en +marbre est surmonté de son buste qu'on porte en grande pompe à toutes +les processions. + +Saint Vincent Ferrier est le patron, l'honneur et la gloire de la ville +de Vannes. Cet ardent apôtre, arrivé au terme de sa vie, disait à nos +pères ces belles paroles: «Le moment est venu où mon Seigneur +Jésus-Christ veut me conduire par sa miséricorde dans son paradis. Vous +le voyez, je suis vieux, il est bien temps que je paye la dette de la +nature humaine: gardez et observez fidèlement ce que j'ai prêché jusqu'à +ce jour. Vous n'ignorez pas à quels vices j'ai trouvé que votre province +était sujette; de mon côté, je n'ai rien épargné pour vous ramener dans +le bon chemin. Rendez grâces à Dieu avec moi, de ce qu'après m'avoir +donné le talent de la parole, il a rendu vos cÅ“urs capables d'être +touchés et portés au bien. Il ne vous reste plus qu'à persévérer dans la +pratique des vertus et à ne pas oublier ce que vous avez appris de moi. +Quand je serai mort, mon corps restera avec vous, et mon esprit sera +votre intercesseur là où Dieu le placera, et il ne cessera jamais de +vous faire tout le bien qui sera en son pouvoir. Je vous le promets, +pourvu que vous ne vous écartiez pas de ce que je vous ai enseigné.» + +Ces paroles étaient prononcées le 25 mars 1419; dix jours après, le 5 +avril, saint Vincent Ferrier rendait son âme à Dieu. Son corps fut +solennellement déposé dans le chÅ“ur de l'église cathédrale de Vannes, où +il fit un si grand nombre de miracles, que le pape Calixte III n'hésita +pas à le mettre au nombre des saints dès le 19 juin de l'année 1455; +cependant la bulle de la canonisation ne fut expédiée que sous le +pontificat de Pie II, son successeur, l'an 1458, le 7 octobre. + +Les habitants de Vannes se sont vus plus d'une fois exposés au danger de +perdre le corps de saint Vincent. Vers le milieu du seizième siècle, des +troupes espagnoles, envoyées par Philippe II, ayant protégé efficacement +la ville contre les efforts des hérétiques, le Chapitre de la cathédrale +voulut témoigner au chef don Juan d'Aguilar sa reconnaissance, et lui +offrit un fragment considérable des reliques de son compatriote. Mais +les soldats formèrent le complot d'enlever le corps tout entier. +Heureusement les chanoines furent avertis à temps; ils cachèrent donc +eux-mêmes, pendant la nuit, la châsse qui contenait le corps de saint +Vincent, et ils le firent avec tant de secret que cette châsse demeura +inconnue et comme ensevelie dans l'oubli depuis l'an 1590 jusqu'en 1637. +À cette époque, elle fut découverte par l'évêque de Vannes, Sébastien de +Rosmadec. Les saintes reliques furent vérifiées très exactement, et l'on +en fit une seconde translation le 6 septembre, jour dès lors consacré +pour en renouveler la mémoire tous les ans. Ce grand saint, qui a fait +plus de huit cents miracles authentiques, rapportés au procès de sa +canonisation, était né à Valence en 1357. + +Dès l'âge de dix-sept ans il entra dans l'ordre des Dominicains et se +fit une telle réputation qu'on venait pour l'entendre de tous les points +de l'Espagne. Plusieurs princes étrangers l'appelèrent à eux, et c'est +ainsi qu'il vint en France, en Angleterre, en Allemagne et enfin en +Bretagne sur les instances du duc Jean V, qui lui mandait de venir en +hâte dans ses États, jeter les semences de la divine parole, qu'il avait +déjà portée en tant d'autres lieux. Il y vint, en effet, vivant +d'austérités et de mortifications et convertissant les peuples, il y +demeura jusqu'au jour où il rendit son esprit à Dieu, assisté de son +évêque, Amaury de la Motte, et entouré des hauts dignitaires du pays. Sa +mort fut un deuil général: grands et petits, riches et pauvres, tout le +monde pleurait. On visite encore aujourd'hui l'appartement où il a vécu, +transformé en modeste oratoire, et où l'on a toutes les peines du monde +à pénétrer[1]. + +La clef de ce simple réduit se trouve chez un pâtissier, ce qui lui fait +vendre ses gâteaux et le verre d'eau sucrée qui les accompagne, +autrement cela ne lui arriverait pas souvent, j'en réponds. Il vous sert +de l'eau chaude et trouble dans des verres douteux, et ses pâtisseries +sont assiégées de mouches, on y découvre même des fourmis, et pendant le +premier moment d'hésitation qui détourne votre main de ces gâteaux si +peu engageants, l'honnête marchand vous dit de l'air le plus tranquille: +«Faites pas attention, ce n'est rien, faites comme moi, soufflez +dessus», et son haleine plus ou moins fraîche se promène en éventant +tout le comptoir. Trop primitif vraiment, ce bon indigène vannetais[2]. + +J'ai visité plusieurs églises, qui ne m'ont rien dit de particulier, +mais je me suis arrêtée à Saint-Patern, un vieux monument où l'on ne +prêche qu'en breton, et à la chapelle de Monseigneur, style grec pur, +dont la sévérité, tempérée par quelques beaux tableaux, me plaît +beaucoup. + +Nous avons ensuite fait un tour sur la Rabine, promenade qui longe la +rivière, et où les élégantes se donnent rendez-vous les jours de +musique. + +Vannes était jadis une ville forte, entourée de fossés profonds et de +hautes murailles dont il reste encore quelques vestiges. L'intérieur de +cette vieille cité, que les Bretons nomment toujours _Gwened_, garde +encore aujourd'hui des rues rappelant l'ancienne Rome que l'empereur de +monstrueuse mémoire fit brûler pendant une fête. On a prétendu que ces +ordres furent donnés par lui sous prétexte de salubrité publique; l'air +et le soleil ne pénétrant plus dans les rues de Rome bâties en +encorbellement, elles étaient devenues presque inhabitables. C'est égal, +ce n'était pas une raison pour l'incendier, et les forfaits de +l'exécrable Néron, malgré ses apologistes, feront toujours frissonner +d'horreur. Il est certain qu'à Vannes il y a quelques rues où l'on peut +se parler à voix basse du rez-de-chaussée, se prendre la main du +premier, et s'embrasser du second. + +La capitale des Venètes s'enorgueillit aussi de deux affreuses têtes +sculptées en bois, à l'angle d'une vieille maison, et qu'on ne manque +jamais de faire remarquer aux étrangers. Ces deux vilaines figures +s'appellent Vannes et sa femme. Y a-t-il une légende, je l'ignore; en +tous cas, je ne vois rien d'intéressant ni dans l'ancienneté de ces +bustes informes, ni dans la cicatrice plus récente qui traverse leur +visage balafré une nuit par le sabre de jeunes officiers en trop belle +humeur. Cela fit grand bruit (on s'en souvient encore), et les bons +Vannetais, habitués à vénérer leurs magots, furent fort scandalisés de +ce procédé trop leste... L'édilité elle-même s'inquiéta de quelques +réverbères cassés par les mêmes sabres oisifs, et les arrêts de rigueur +furent la digne récompense de ces joyeusetés. + +On voit encore quelques vieilles portes du temps des fortifications, +entre autres la porte Saint-Vincent, dans le couronnement de laquelle on +a niché le saint. Celui-ci le bras étendu et la main levée comme pour +imposer silence, semble commander aux flots débordés qui menacent +d'engloutir la ville. La mer se retira bientôt, et c'est pour perpétuer +le souvenir de ce miracle que l'on a placé la statue de Ferrier à la +grande porte qui ouvre devant le port même. Sans doute, l'intention +était bonne, le sujet bien choisi, fait pour inspirer, et cependant +l'art n'a rien à revoir ici, car l'artiste étant détestable s'est montré +bien au-dessous de son sujet dans cette grossière sculpture, enluminée +et bariolée des couleurs les plus criardes et du plus mauvais goût. + +Revenons aux Å“uvres de la belle nature: nous avons traversé la Garenne, +charmante promenade en terrasses, dont chacune est plantée d'arbres +d'essences différentes, et qui domine à gauche les hauts murs +d'autrefois. À leurs pieds serpente un frais ruisseau qui murmure sa +douce chanson et remplace avantageusement l'eau noire des fossés +profonds. Il serait ravissant, s'il n'était le rendez-vous des +lavandières qui, l'émaillant un peu trop de leur parole et de leur +linge, lui ôtent tout charme et toute poésie. De là , nous nous sommes +dirigés vers la préfecture, qu'on nous a autorisés à visiter. C'est un +bel édifice qui coûte cher, les contribuables en savent quelque chose; +mais ce qu'on va admirer, c'est moins le monument en lui-même que le +parc qui l'entoure où l'art et la nature, rivalisent à qui mieux mieux; +ou plutôt l'art a trouvé à son service une nature riche, féconde, +pittoresque, qu'il a façonnée sans peine à tous ses élégants caprices, à +toutes ses heureuses inspirations. Nous avons commencé par la serre, +vrai palais de cristal, temple de fleurs à faire rêver des tropiques, +garni de divans, de nattes, qui permettent aux élus de ce lieu charmant +de s'enivrer tout à l'aise de parfums et de soleil. + +Nous avons ensuite circulé dans de vastes allées bordées de grands +arbres, de massifs de fleurs ou d'arbustes, et découpant gracieusement +la croupe vallonnée des pelouses. Une rivière, décrivant mille +arabesques, ici ruisseau qui soupire, là torrent qui gronde, enchâsse +dans son écrin liquide les joyaux de Flore. Des ponts suspendus, des +passerelles légères, brillant de loin comme des rubans d'or, enlacent +ces rives fleuries... Ouf! quel lyrisme, j'en suis tout étonnée; +serais-je une descendante de l'hôtel de Rambouillet? Assurément la belle +Julie d'Angennes n'eût pas mieux dit. + +Enfin, un bois majestueux couronne ce beau domaine, comme un diadème +posé sur la tête d'un roi. Le temps change tout ce qu'il ne détruit pas. +Jadis ces vastes jardins dépendaient d'une abbaye, et l'on découvre +encore aujourd'hui, cachés dans l'herbe, à l'ombre des chênes +séculaires, des granits longs et étroits, ayant toute l'apparence de +pierres tombales, des caractères dévorés par les mousses s'y devinent +aussi. Sans doute, de pieux abbés, les supérieurs peut-être, ont voulu +demeurer après la mort dans le saint asile qui les avait abrités pendant +la vie. Ce bois ombreux surplombe une grotte légendaire, un chaos où +l'on voit à cent pieds de haut des rochers s'escaladant les uns les +autres à faire rêver à l'ascension des géants de la Fable. Tous ces +blocs sont revêtus d'arbres, de plantes folles, de lianes flexibles, +s'enlaçant de la base à la cime, dans un fouillis inextricable. Au pied +de ce mamelon désordonné, deux fontaines mystérieuses épandent leurs +eaux limpides qui semblent sortir du rocher même; oui, mystérieuses, car +ces quartiers de granit, qui paraissent à peine dégrossis, sont mobiles. +La paroi intérieure du milieu de chaque fontaine tourne sur un pivot de +fer et donne accès à une grotte, insondable aux regards, d'en haut comme +d'en bas. C'est là que la charité de quelques fidèles sut cacher et +nourrir plusieurs prêtres proscrits par la Terreur, car alors, la vertu +s'isolait dans l'ombre, et le vice s'étalait au grand jour. C'est aussi +de l'autre côté du haut mur qui ferme cet enclos et le sépare du grand +escalier de la Garenne, qu'eurent lieu les fusillades républicaines, et +malgré les années écoulées, malgré la splendeur du lieu, la pensée +s'assombrit profondément aux souvenirs de tant de jeunes victimes, +venues une à une présenter leur cÅ“ur noble et généreux aux balles +fratricides, et écrire avec leur sang la dernière page de ce drame +affreux, qu'on nomme la déroute de Quiberon. + +Un de mes grands oncles fut aussi fusillé ici, peut-être à cette même +place où je me promène insoucieuse et tranquille... + +L'établissement des Jésuites, masqué par de vieilles bicoques du temps +passé, n'a aucune apparence extérieure, mais, dès qu'on a pénétré _intra +muros_, comme dit mon frère Henri, l'impression change complètement. + +La chapelle, vaste comme une église, est d'un aspect assez original; +avec ses grandes fenêtres, ses colonnes sveltes et élancées, ses +galeries à jour, elle a quelque chose de particulièrement oriental, qui +ne déplaît pas, mais qui étonne au premier abord; aussi, j'espère que +ces grandes fenêtres s'enrichiront plus tard de vitraux de couleur, ce +qui harmonisera la lumière et tout l'ensemble, un peu trop blanc et +neuf. La tribune réservée aux dames, placée en face du chÅ“ur, garnie de +banquettes en maroquin rouge, est fort élégante et ne laisse rien à +désirer. Tout l'établissement est taillé en grand comme la chapelle. +Vastes les parloirs superbes comme des salles de réceptions; vastes les +dortoirs, où chaque élève a comme sa chambrette à lui; vaste la lingerie +encore, où tous les bons frères besognent de leur mieux, pliant, +repassant et raccommodant les effets de toutes sortes, car pas une seule +femme n'est attachée à cet immense établissement. On parcourt ensuite +des salles appropriées à tous les besoins: salle de théâtre, salle de +gymnase, salle de physique, les études et les classes. Il ne faut pas +non plus oublier le réfectoire où les montagnes de petits pains dorés, +qui se chiffrent par centaines au déjeuner comme au goûter, +allécheraient les plus difficiles. Qu'est-ce alors des robustes appétits +de collégiens? Ils les dévorent. + +Les jardins ne sont pas moins agréables à visiter, renfermant tout ce +qui en fait le charme: serre pimpante, où les oiseaux même viennent +gazouiller; pelouses fines et soyeuses, fleurs embaumées, grands arbres, +pièce d'eau poissonneuse et, enfin, légumes et fruits en abondance, ce +qui n'est point à dédaigner dans ce grand Gargantua de collège. + +Nous avons terminé cette journée, si bien remplie, par le Musée, +peut-être unique en son genre, et qui pique vivement la curiosité des +profanes et l'intérêt des savants. + +C'est dans la tour du Connétable (restée seule debout pour nous rappeler +l'ancienne demeure des ducs de Bretagne à Vannes, le château de +l'Hermine dont elle faisait partie), et le lieu est bien choisi, qu'on a +groupé tant de vestiges des siècles antiques, tant de débris druidiques, +celtiques, gaulois retrouvés à différentes époques dans le sein de cette +terre bretonne, si féconde en souvenirs qu'ils semblent ne devoir jamais +s'épuiser. + +Nous quittons Vannes fort tard. + +À onze heures du soir, nous entrevoyons le château de Kergonano dont +nous allons être les hôtes. Ses ailes avancées, sa grosse tour, carrée +au centre, couronnée d'une horloge et d'un belvédère d'où l'on compte le +jour neuf clochers, et la nuit autant de phares, prennent des +proportions aussi étendues qu'indécises. + +C'est à partir de demain que nous allons commencer la série des +promenades et parties à pied, à cheval, en voiture, en bateau. Tous les +genres de locomotion, enfin. Il ne manque plus qu'un léger ballon captif +pour tenter une petite excursion dans les airs, et mon oncle est si bon, +si aimable, que je suis presque disposée à le lui demander. Nos chers +parents sont infatigables quand il s'agit de nous amuser, et rien ne +leur coûte pour varier nos plaisirs. Nulle part on ne pourrait +rencontrer meilleur accueil. + + + + +_Le 18 août._ + + +Kergonano est une très belle propriété; mon oncle, qui est plus matinal +que ma tante, est venu nous chercher de bonne heure pour nous faire +parcourir ses domaines. Nous avons admiré le jardin potager rempli de +bons légumes et de beaux fruits. C'est le côté pratique du jardinage, +les parterres ne sont que le superflu, a dit mon oncle et il a ajouté: +Les brillantes couleurs et les doux parfums font toujours plaisir aux +dames, et c'est en ma qualité de bon mari que j'ai émaillé le parc de +massifs d'arbustes et de corbeilles de fleurs, pour plaire à votre +tante. + +Le parc est fort grand, composé de bois superbes, de vastes pelouses, +d'une petite pièce d'eau de forme ronde et qu'on nomme pour cela le +Rondeau; nous avons admiré un cèdre, planté le jour même de la naissance +d'une sÅ“ur de mon oncle qui dit en riant: «Ma sÅ“ur Elisa est devenue une +très belle personne, mais son cèdre a autrement prospéré qu'elle». Le +fait est que ses immenses branches s'étendent à je ne sais combien de +mètres autour de son tronc. Nous avons caressé les chiens bondissant +joyeusement auprès de leur maître; nous avons regardé les chevaux et les +nombreuses vaches qui remplissent les étables. + +Nous sommes allés à la serre, un peu dépeuplée en ce moment mais gardant +encore la famille des plantes grasses et de superbes grappes de raisin. +Puis nous avons pénétré dans l'intéressante demeure des volatiles +auxquels mon oncle a jeté quelques poignées de grains; alors sont +accourus, pigeons roucoulant, poules gloussant, poussins piaulant et le +roi de la basse-cour un coq superbe lançant à pleins poumons dans les +airs ses cocoricos prolongés. Mon oncle m'a donné le plaisir d'aller +moi-même dénicher dans les nids les bons Å“ufs frais, dont quelques-uns +encore chauds. Nous n'avons fait qu'entrevoir les lapins en robes +blanches et grises; à notre approche ces farouches quadrupèdes sont +allés se blottir au fond de leur loge où ils ne formaient plus qu'un +monceau de courtes queues et de longues oreilles. + +Après ces différentes visites mon oncle nous a demandé si nous n'étions +pas un peu fatigués de cette longue promenade à travers Kergonano et il +a ajouté: «C'est ce qu'on est convenu d'appeler _subir le +propriétaire_.» + +--Mais non, mon oncle, nous sommes-nous écriés, tout ce que nous voyons +nous intéresse beaucoup. + +--Oui, a renchéri mon frère, d'un ton presque sentencieux. Mon oncle, +nous voulons tout voir! + +--Alors, suivez-moi, venez faire la connaissance de trois nouveaux +élèves que j'entoure de soins... dans une caisse. Devinez si vous +pouvez, je vous donne en cent, en mille, comme la spirituelle marquise. + +--Sont-ce des oiseaux? + +--Des lapins? + +--Des écureuils? + +--Vous n'y êtes pas. + +--Ah! s'écrie Henri, ce sont des petits chiens! + +--Vous n'y êtes pas encore. Ce sont des renards. + +--Ah! mais cela va nous amuser; nous n'en avons jamais vu de vivants. + +Mon oncle a soulevé le couvercle d'une barrique et nous les avons vus +dormant blottis les uns contre les autres. Ils sont très mignons; on +dirait de petits ours en miniature; d'ailleurs, à l'inverse des oiseaux +qui sont si laids en naissant, tous les quadrupèdes sont gentils. +Malheureusement, mon oncle ne pourra pas les garder longtemps, car leur +instinct carnassier se révélera bien vite; et les renards enchaînés en +vieillissant deviennent très méchants et s'ils s'échappaient, mon Dieu! +quelle hécatombe ils feraient de toute la gent emplumée! + +Demain nous commencerons déjà nos excursions. Nous irons entendre la +messe solennelle qu'une fois seulement Mgr l'évêque de Vannes célèbre +chaque année au camp de Meucon. + +Après-demain nous irons nous promener sur les grèves de Larmor, saluer +le vieil océan et visiter la chaloupe de mon oncle _La Protégée de +Marie_, avec laquelle nous devons faire plusieurs promenades en mer. + +Au moment du dîner deux hôtes inattendus sont arrivés. Ma tante les a +accueillis avec son amabilité habituelle tout en s'excusant de n'avoir à +leur offrir que la fortune du pot. + +D'ailleurs dans ce cher domaine de Kergonano, hospitalier par +excellence, on ne s'effarouche pas facilement. L'hiver dernier, un +vendredi soir, vers six heures, quatre chasseurs affamés s'abattent sur +Kergonano pour demander à dîner et même à coucher, le ciel venant +d'ouvrir toutes ses cataractes. Leur offrir un bon gîte ce n'était rien +car Kergonano est grand, mais rassasier ces quatre ogres qui criaient +famine, cela eût pu paraître compliqué à tout autre maître de maison que +mon oncle; il ne s'embarrasse jamais! + +Ma tante et mon cousin étaient absents depuis quinze jours et mon oncle +était seul. Il va trouver sa cuisinière et lui dit: «Marie Jeanne, on +peut manger les Å“ufs à plusieurs sauces. Nous aurons donc un plat d'Å“ufs +au miroir, des Å“ufs durs avec de la salade et une omelette sucrée au +rhum; un plat de pommes de terre frites, à la maître d'hôtel, et +l'excellent riz que je vois mijoter sur le fourneau. Avec cela nous +ouvrirons deux boîtes de conserves: sardines à l'huile, homard, pour +lequel vous ferez une bonne mayonnaise. Voilà le menu. Seulement le +dessert est un peu maigre.» + +--Monsieur, il y a toujours les quatre mendiants traditionnels, amandes, +noisettes, etc... + +--Oui, oui, qui trottent au milieu de quelques gâteaux secs, mais cela +ne suffit pas pour orner la table. Voyons, combinons les choses. Dans la +corbeille de milieu vous mettrez de la verdure: branche de laurier en +fleur, branches de houx à perles rouges, branches de gui à perles +blanches, ce sera un surtout superbe; et pendant que les chasseurs se +chauffent et se sèchent je vais vous faire vos quatre corbeilles de +table. + +--Avec quoi? grand Dieu! murmura Marie Jeanne épouvantée. + +--Envoyez de suite chercher verdure et mousse, et vous, apportez-moi des +carottes, des navets, des oignons et des pommes, ces seuls fruits que +nous ayons maintenant. Il ne reste pas une poire. Lavez comme il faut +carottes et navets; que les carottes soient d'un beau rouge et les +navets blancs comme neige. + +Là dessus, mon oncle installe dans ses coupes une pyramide de carottes +rouges, une pyramide de navets blancs, une pyramide d'oignons en robes +de soie saumon, le tout discrètement voilé de mousse, aussi verte que +fraîche, aussi fraîche que verte. Quant à la pyramide de pommes rosées, +il se contenta de les saupoudrer de mousse. Ah! celles-là se montraient +dans tout leur éclat. + +«Vous mettrez une grosse moche de beurre en face d'un grand pot de +confiture, et le dessert sera complet, le tout arrosé du bon vin de +derrière les fagots et vous verrez que nos convives se lècheront les +doigts jusqu'aux coudes et auront fait un festin des dieux. + +Ce qui fut dit, fut fait. + +Pendant le dîner trois des coupes improvisées intriguèrent fort les +convives qui se demandaient in-petto quels pouvaient bien être ces beaux +fruits qui leur paraissaient tout à fait inconnus. + +Il n'y eut qu'à la fin du repas que mon oncle avoua sa supercherie, ce +qui finit d'achever d'égayer ses hôtes et les obligea à rendre hommage à +son ingéniosité. + +On but à la santé de mon oncle, à la santé des chasseurs et ceux-ci, +savourant devant un bon feu un cigare exquis et un verre de fine +Champagne, déclarèrent qu'ils étaient les plus heureux des hommes et que +tout était pour le mieux, dans le meilleur des mondes. + + + + +_Le 21 août._ + + +La messe au camp de Meucon m'a vivement impressionnée, je n'avais jamais +vu pareil spectacle. Cette cérémonie a été imposante et l'office entendu +en plein air, sur une lande sauvage, avait un cachet grandiose qui +saisissait l'âme plus encore peut-être que tous les offices des plus +belles églises. Les commandements militaires, la fanfare sonore des +trompettes, et la voix profonde du canon répondant seuls à la parole du +prêtre qui s'élevait douce et forte au milieu de ces troupes +silencieuses, inspiraient au plus haut point la Foi et le recueillement. +À l'issue de la messe, les manÅ“uvres ont été parfaitement exécutées et +après force saluts échangés avec les officiers, le général et +Monseigneur, nous avons parcouru le camp. Les tentes des officiers nous +ont semblé suffisamment confortables, et la soupe du soldat, très +appétissante par la bonne odeur qui s'échappait des marmites. + + + + +_Le 22 août._ + + +Nous venons de faire une charmante promenade en mer. D'abord, nous +passons la barre à Port-Navalo et tous les cÅ“urs se comportent bien. +Nous apercevons à gauche les immenses sables de la presqu'île de +Quiberon, dorés par le soleil et qui rayent la mer d'un ruban +étincelant; à droite, les deux îles d'HÅ“dic et de Houat, apparaissant +comme deux points dans l'infini. L'île d'HÅ“dic est de peu d'importance, +mais l'île de Houat, qui appartint jadis aux moines de Rhuys et qui fut +à différentes époques prise par les Anglais, est plus considérable; elle +a un fort pour la défendre. La petite garnison appelée à vivre sur ce +rocher sauvage, loin de toutes les ressources de la civilisation, se +trouve véritablement comme en exil, et cependant l'île de Houat est fort +intéressante à étudier, au moins quelques jours. + +C'est une petite république dans la grande, mais qui pourrait donner le +bon exemple à celle-ci, car elle se gouverne à la mode des abeilles, +toujours soumises à leur reine. Ici, le Roi ou le Président--comme on +voudra--c'est le curé, qui cumule les fonctions de maire, juge de paix, +entreposeur des tabacs et des boissons, et tout n'en va que mieux. +J'engage nos libres-penseurs, qui se croiraient déshonorés de saluer un +prêtre, à venir vivre pendant quinze jours seulement sous +l'administration de cet excellent pasteur; s'ils sont de bonne foi, ils +nous diront ensuite quel est le joug préférable: ou de celui du curé à +l'autorité douce et paternelle, ou de celui des frères et amis aux +fureurs communardes! + +Mon oncle, qui a conduit bien des amis à l'île de Houat, nous a encore +signalé une particularité de ce curieux pays, le débarquement des vaches +qui viennent du continent. Ces quadrupèdes sont enlevés par un palan +muni de fortes sangles emprisonnant leur corps. Pauvres vaches! rien ne +peut rendre leur stupeur lorsqu'elles se sentent soulevées en l'air, +leurs quatre pattes se raidissent, leurs yeux bêtes sortent de leur +orbite, heureusement que l'opération n'est pas longue, elles ne tardent +pas à toucher terre et à reprendre possession de leur _plancher_. + +Après cette petite digression, continuons notre route car nous allons +déjeuner à Méaban, une île inhabitée des hommes, mais toute peuplée de +moutons et de lapins qui se régalent à belles dents du thym sauvage et +du serpolet parfumé qui tapissent ce roc perdu dans les flots. Nous +allions... mais l'homme propose et l'Océan dispose... Soudain, un nuage +noir s'est levé à l'horizon et semble courir vers nous; des troupes de +courlis tourbillonnent sur les vagues, de gros cormorans pêchent +gravement aux creux des rochers, et les goélands, effrayés, agitent +leurs grandes ailes et font retentir l'air de cris aigus. Il n'y a plus +à en douter, un grain se forme et s'avance. Il est plus prudent de +rentrer dans le golfe, maître Océan étant un camarade avec lequel il ne +faut pas toujours badiner. Nous longeons, en regagnant la rivière de +Vannes, l'écueil qu'on appelle communément _le Mouton_, le plus terrible +de tous les courants dont ces parages abondent, et que les marins +experts reconnaissent à la teinte des eaux. Le Mouton est blanc comme +une toison de laine, mais il n'a rien de la douceur ni de la candeur de +son homonyme, et ce sont, sans doute, les vagues blanchissantes et +moutonneuses qui se précipitent tumultueusement dans son gouffre comme +un troupeau indompté, qui lui ont fait donner son nom. + +Telle est sa puissance que tous les bateaux, frêles ou forts, esquifs ou +navires qui s'égarent dans ses courants, sont saisis de vertige et se +mettent à tournoyer sur eux-mêmes comme un toton, s'enfonçant toujours +davantage, jusqu'à ce qu'ils disparaissent complètement... Puis la mer +se referme tout à fait, de nouveaux flots couvrent les anciens, qui +s'adoucissent et se calment en s'éloignant, inconscients du drame +horrible qu'ils viennent de jouer. + +Nous avons fait la cuisine à bord et préparé un repas homérique; toutes +les pattes, blanches ou brunes, ont prêté leur concours au cordon-bleu. +On a épluché les légumes, taillé le pain et la viande: c'était un vrai +plaisir déjà , mais qui s'est doublé lorsque la bonne odeur de la soupe +et le grand air sont venus ouvrir à deux battants les portes de +l'estomac. Après nous être lestés mieux encore que la chaloupe, nous +avons filé sur Vannes, laissant derrière nous le joli bourg d'Arradon et +quantité d'habitations de plaisance, modestes maisons, châteaux +élégants, chalets découpés et dentelés. Ces derniers s'apportent en +caisses, par morceaux, se montent et se démontent presque aussi +facilement que ces jolis joujoux suisses, ces bergeries de carton qui +ont bien amusé mon enfance. Nous avons encore salué Pen-Boc'h, la +campagne des Jésuites, dont les vastes bâtiments et la gracieuse +chapelle se mirent dans les cieux pendant que la pimpante nacelle qui +promène de temps en temps les collégiens se mire dans les flots; +Conleau, une maisonnette blanche, plantée dans le feuillage entre deux +azurs, le ciel et l'Océan; le village de Séné, à moitié caché dans son +nid de verdure; les Trois-Sapins, aujourd'hui représentés par un seul, +et lieu favori où les Vannetais viennent prendre les bains; et enfin +Vannes, encore dans le lointain, et se perdant dans la brume. Plusieurs +chapeaux à l'eau nous donnent les émotions d'un homme à la mer; nous +courons trois bords pour en repêcher un, plein de bonne volonté: quant +aux deux autres, nous les abandonnons pour jeter les fondements de +nouvelles îles. Le grain aperçu en mer s'est évanoui comme par +enchantement; le soleil est merveilleux... cependant, on nous attend +pour souper à Kergonano, et il serait bon de songer au retour; mais le +courant et la brise se sont endormis ensemble, et, de ce train-là , dit +mon oncle, nous pourrions faire quatorze lieues en quinze jours. + +Nous sommes au repos le plus complet, à peine si notre esquif se +balance; c'est le calme plat. Bientôt Phébus (style olympique), entouré +de pourpre et d'or, descend à l'horizon et disparaît dans la mer. La +nuit déploie ses voiles, et nous voyons se lever une à une toutes les +étoiles dans les profondeurs du firmament. Le vent fraîchit mais il a +tourné bout pour bout et nous renvoie en ville, et nous voilà luttant et +courant des bords, dans notre chaloupe à moitié perdue et visible sur la +plaine liquide, comme une noisette dans un bois sauvage. Mais que faire? +Il faut prendre son mal en patience, l'Océan est toujours maître chez +lui, d'ailleurs, il se montre bon prince ce soir, il est admirable et le +ciel aussi, mille feux nous éclairent et la lune, ce doux soleil des +nuits, verse sur nous ses plus tendres rayons. On sommeille d'abord, +puis on cause, puis on chante, et toutes nos voix sonores, s'élevant +dans le silence et le calme de la nuit et des flots, trouvent de +nouvelles vibrations et des échos sans fin dans leurs profondeurs. + +C'était ravissant!... Allons, voilà encore que je m'emballe; ma nature +est enthousiaste, c'est incroyable, je vois tout en beau, en sera-t-il +toujours ainsi?... Dieu le veuille car s'habituer à voir plutôt le bon +que le mauvais côté des choses n'est-ce pas faire l'apprentissage du +bonheur. + +Il était trois heures du matin lorsque nous avons mis pied à terre. Nous +venions de courir cent bords pour faire une lieue; mais c'est comme cela +de toutes les parties de mer, en chaloupe à la voile. On sait à peu près +quand on part, mais jamais quand on revient; et c'est justement cet +imprévu qui devient l'attrait nouveau que j'aime par dessus tout; c'est +un charme ignoré des plaisirs champêtres. + +Vers quatre heures, nous faisions, bien doucement et sans bruit, comme +des criminels, notre entrée à Kergonano, nous ne voulions pas réveiller +les domestiques, la cuisinière surtout qui, pour garder prêt à servir, +le souper cuit et recuit à nous attendre, avait dû, pendant plusieurs +heures, allumer plus encore sa colère que ses fourneaux. Bref, le jour +commençait à poindre, mais bien inutilement pour nous, car malgré les +sourires de l'aurore, Morphée a tout de suite obtenu la permission de +nous jeter ses pavots. Personne n'ira demain à la première messe, nous +serons tous de grand'messe, et le curé sera enchanté de nous voir +écouter avec recueillement son sermon en breton, auquel, hélas! nous ne +comprendrons pas un mot. + + + + +_Le 25 août._ + + +Hier c'était une des grandes foires du pays; pour les paysans, une foire +c'est une fête, c'est un plaisir aussi charmant pour eux, je suppose, +qu'un bal pour nous. Nous sommes donc allés y faire un petit tour et +prendre notre part de la joie générale, en compagnie de notre seigneur +châtelain, et pendant que mon oncle, entouré des jeunes gens, examinait +en bon agriculteur qu'il est, les nombreuses divinités égyptiennes qui +couvraient la place, nous avons pu nous mêler au tohu-bohu des vendeurs, +acheteurs, crieurs, bateleurs et charlatans: c'est un brouhaha +inexprimable! Les uns arrachent les dents sans faire le moindre mal, au +son de la musique qui étouffe les cris du patient; les autres vendent +pour rien leurs orviétans merveilleux; ici l'on prédit l'avenir, là on +fait parade des plus affreuses monstruosités; plus loin, de grands coups +de tam-tam annoncent les vainqueurs du tir à la carabine ou les élus de +la loterie, jeu plein de charmes et d'émotions où, pendant qu'on examine +les beaux vases qu'on peut gagner, et qu'on décide son choix, la fortune +vous adjuge un bâton de sucre d'un sou ou un verre de deux. On +recommence avec rage; c'est le supplice de Tantale, on s'acharne après +la capricieuse déesse qui reste sourde à vos conjurations, et finalement +vide votre bourse sans remplir vos poches. Cependant l'enseigne ne ment +point: on gagne toujours, quand on ne perd pas; le sire de La Palisse +n'eût pas mieux trouvé. Nous en avons fait judicieusement la remarque, +mais bien mal nous en a pris; la tireuse, indignée, se campant sur sa +roulotte comme Hercule sur sa massue, nous a foudroyées du regard et de +la parole par cette virulente apostrophe: «Pour des dames en robe de +soie, vous n'avez pas d'esprit!» Eh bien, nous n'eussions jamais deviné +cela, que de porter une robe de soie était une preuve d'intelligence, +tout au plus une preuve de richesse, et encore... Si bien que nous +n'avons pas été convaincues du tout. L'humanité est ainsi faite, voyant +toujours les choses comme elle les aime et les désire, aussi sommes-nous +restées persuadées que cette aimable marchande nous trouvait beaucoup +trop d'esprit pour nous laisser prendre aux petits manèges de son +industrie, qui consiste à plumer les gens de bonne volonté. Elle se +vengeait par le seul moyen en son pouvoir, l'impertinence. + +Ces messieurs venaient de nous rejoindre. Nous nous sommes amusés +quelques instants encore de l'admiration et de l'ébahissement du bon +peuple breton donnant tête baissée dans tous les pièges, mordant +avidement à tous les hameçons tendus par les mains insatiables du lucre, +et nous sommes partis nous répétant une fois de plus que la crédulité et +la bêtise humaines sont de tous les temps, et que la campagne a ses +badauds plus encore peut-être que la ville. + +Aujourd'hui, après déjeuner, nous sommes allés jeter la seine dans la +baie du Célino; la pêche nous offrait, des mulets exquis et des petits +bars non moins bons, auxquels Dieu n'a pas prêté vie pour qu'ils +devinssent grands. Quand on a senti le filet lourd et chargé, chacun s'y +est mis de tout cÅ“ur, et rien de pittoresque comme de voir tout le monde +à la besogne, les uns en simples costumes de bain, les autres en belles +toilettes, tirer vivement la corde et battre l'eau derrière la seine +pour empêcher les poissons de sauter par dessus et les retenir +prisonniers. Avec l'instinct de la conservation qui caractérise tous les +êtres, ces beaux mulets faisaient de vrais sauts de carpes pour regagner +leur domaine, ou nous filaient entre les doigts comme des anguilles +qu'ils ne sont pas, et ils avaient grandement raison de trouver qu'il +fait meilleur frétiller dans l'eau que de sauter dans la poêle. Après +avoir rempli les paniers d'une cinquantaine de beaux poissons, on a +remis le fretin au large, et les joyeux pêcheurs, très fiers d'un tel +succès, sont rentrés l'appétit bien ouvert, et tout disposés à manger +leur part du butin. + + + + +_Le 27 août._ + + +Nous avons passé hier une charmante journée au Rohello. Nous y sommes +arrivés quinze seulement pour dîner, excusez du peu! Mais il en est de +l'hospitalité bretonne comme de l'hospitalité écossaise: on a beau en +user, les hôtes aimables qui vous reçoivent ne trouvent jamais qu'on en +abuse! + +On a joué à toutes sortes de jeux, on a fait de la musique, mais on a +surtout dansé et le classique quadrille et la polka légère. Maman aux +doigts infatigables, surnommée peut-être un peu irrévérencieusement par +mon petit cousin Jules, madame l'_Orchestre_, ne demandant pas mieux que +de nous amuser, a joué du piano presque tout le temps, aussi la lune +promenait-elle depuis longtemps son char vaporeux, lorsque les mamans +ont donné, au grand regret de la jeunesse, le signal du départ. Notre +nature insatiable est ainsi faite, que plus elle a et plus elle veut +avoir.--Une journée de plaisir ne nous suffisait plus et nous trouvions +la soirée trop courte.--Pour revenir, le temps était admirable fort +heureusement, plein de douceur et de clarté, ce qui nous rassurait un +peu et permettait à nos chevaux de prendre le bon endroit lorsque le +chemin de traverse, qui dure une lieue, ne semblait plus praticable +qu'aux chèvres.--Du reste, dans ce beau Morbihan, la terre classique des +monts et des vaux, du granit et de la bruyère, il y a encore une foule +de chemins où piétons, cavaliers et carrosses, montent et descendent +sans savoir comment. + + + + +_Le 28 août._ + + +Nous avons enfin demandé grâce aujourd'hui, car une fatigue ne chasse +pas l'autre, comme les clous. On s'est doucement promené dans les beaux +bois de Kergonano, restés verts et feuillés comme au printemps. La +chasse aux geais et aux écureuils a entraîné les intrépides; le billard, +le trictrac (encore un jeu qui s'en va), le damier, les cartes et _tutti +quanti_, ont offert leurs distractions aux plus tranquilles; chacun +s'est retiré de bonne heure dans ses appartements et l'horloge du +château a sonné minuit dans le silence. + + + + +_Le 29 août._ + + +Nous avons encore fait aujourd'hui une ravissante promenade en mer, +mais, cette fois, au lieu de visiter des bords fleuris et habités, nous +avons abordé les îlots déserts du Morbihan, dont les monticules foncés +percent faiblement les flots verts et ressemblent de loin à des +taupinières dans un pré. En nous voyant envahir leur domaine, les lapins +qui, sans songer à mal, broutaient leur serpolet au soleil, sont bien +vite rentrés dans leurs garennes; mais les moutons n'ont pu en faire +autant, et le premier qui nous a aperçus a entraîné toute la bande, à la +façon des moutons de Panurge, c'est le cas de le dire, dans une course +folle, c'était une vraie déroute... Pour le coup, ils tournaient dans un +cercle vicieux ces malheureux moutons, car, après avoir fait deux ou +trois fois le tour de l'île, pour nous fuir encore, ils n'ont trouvé +d'autre moyen que de recommencer. + + + + +_Le 31 août._ + + +Aujourd'hui nous savourons tranquillement nos souvenirs. Hier nous avons +fait une excursion aussi pieuse qu'intéressante: notre pèlerinage à +Sainte-Anne. Une véritable basilique a remplacé l'antique chapelle si +modeste par ses proportions, si grande par la Foi et jadis vénérée de +nos Pères. Tout a été transformé sous l'inspiration du Ciel. «Le désert +même a fleuri». + +C'est le 8 août 1877 qu'eut lieu la consécration solennelle, présidée +par sept évêques, un archevêque, et un cardinal, Mgr Saint-Marc, du +nouvel édifice que nous admirons aujourd'hui: une Å“uvre d'art dans les +grandes lignes comme les plus petits détails. Partout sur les chapiteaux +des colonnes, les confessionnaux, les autels jusqu'aux voûtes qui sont à +compartiments et à cinq clefs pendantes, une végétation fantaisiste de +sculpture produit le plus grand effet. + +Les vitraux sont de valeurs inégales, cela dépend des personnes qui les +ont donnés, chacun fait ce qu'il peut et aux yeux de Dieu n'ont-ils pas +la même valeur... Il y en a de superbes et tous retracent les principaux +faits de l'histoire de sainte Anne et du pèlerinage. + +Le grand autel surmonté d'un riche retable est magnifique, les marbres +de cet autel y compris les degrés ont été offerts par Pie IX--c'est un +don unique puisque ces marbres proviennent de l'Emporium où ils avaient +été transportés à l'époque de Titus et de Donatien.--Les ex-voto ne se +comptent plus; que de grâces reçues et que de souvenirs reconnaissants +ils rappellent! + +Après avoir prié devant la statue miraculeuse nous nous sommes rendus à +la fontaine de l'Apparition, ainsi appelée, parce que c'est là que +sainte Anne se montra pour la première fois à Nicolazic et que jaillit +la source miraculeuse contenue aujourd'hui dans un bassin de granit[3]. +Nous aussi nous avons voulu boire quelques gorgées d'eau à cette piscine +salutaire où tant de malheureux sont venus retrouver la santé de l'âme +et du corps. + +Nous avons donc traversé le _Champ de l'Épine_ où le paysan Nicolazic +déterra, en 1625, la statue de sainte Anne et s'arrêta à l'emplacement +même de la _Scala santa_, construite depuis par l'ordre et aux frais de +Louis XIII. La Scala est une chapelle ouverte, située à la hauteur d'un +premier étage au-dessus d'un porche. Des deux côtés montent des galeries +couvertes qui aboutissent à un palier central, duquel s'élève un autel +où l'on dit la messe les jours de grandes solennités. L'escalier nord se +termine par une colonnette de marbre renfermant un fragment de la +colonne de Flagellation; il ne se monte qu'à genoux, en mémoire sans +doute de la _Scala santa_ de Rome, cet escalier de marbre blanc tyrien, +provenant du palais de Pilate et que franchit Notre Seigneur, lorsque le +Gouverneur le fit appeler pour entendre sa sentence; depuis des siècles +ces marches sacrées couronnées d'un autel, ne se montent qu'à genoux. + +Nos dévotions terminées et nos souvenirs achetés nous sommes allés +déjeuner à l'hôtellerie de l'_Ecu de France_. Cette hôtellerie est très +ancienne, elle remonte aux premières années des pèlerinages et a été, +pendant près de deux siècles, le principal hôtel de la localité. + +C'est là , jusqu'à la Révolution, que sont descendus les plus illustres +pèlerins de Sainte-Anne. + +À côté de l'hôtellerie nous avons visité, avec le plus grand intérêt la +maison de Nicolazic. + +C'est dans cette maison que, à différentes reprises, sainte Anne apparut +à son serviteur et lui parla. C'est là qu'eut lieu sa dernière +apparition, dans la nuit du 7 au 8 mars 1625. + +À Sainte-Anne par exemple on est assailli de mendiants mains tendues +pour recevoir un pauvre petit sou, c'est le revers de ce beau +pèlerinage: des haillons et des infirmités. Comme maman en témoignait +son étonnement à mon oncle, celui-ci répondit: «C'est vrai et c'est le +cas de rappeler le mot de Taine: La guenille humaine est ici la plus +hideuse que j'aie jamais vue, disait-il, en parlant des bas quartiers de +Londres.» Eh bien! il en aurait dit autant s'il avait vu le rebut de la +race bretonne à travers les loques de ses miséreux. Ce sont les jours de +fête aux noces, aux pardons qu'on peut encore les voir de près. Aux +pardons ils vous importunent de leurs quémanderies, mais aux noces ils +sont tout à la joie; là ils ont droit de cité, la coutume existe +toujours de les y convier. + +Après le repas des mariés et des invités, la table est de nouveau servie +pour tous les pauvres qui veulent s'y asseoir. On les voit passer par +groupes nombreux, leurs misérables vêtements contrastent singulièrement +avec les riches costumes du pays et le bon peuple breton les accueille, +leur sourit même, donnant ainsi l'exemple de la plus parfaite +confraternité. + +De loin en arrivant au Champ des Martyrs on aperçoit une élégante +colonne dorique de granit bleu que surmontent un globe et une croix. + +Derrière cette colonne s'ouvre une longue avenue de sapins, à +l'extrémité de laquelle se trouve un vaste enclos entouré de deux +rangées d'arbres verts et fermé par des haies. Dans le fond apparaît la +chapelle expiatoire construite dans le style grec. Elle est +rectangulaire et compte quarante-cinq pieds de longueur sur vingt de +large. + +La façade est un portique d'ordre dorique à quatre colonnes monolithes +extraites des carrières de Saint-Malo. On y arrive par quinze marches; +le fronton porte cette inscription: + +_In memoria æterna erunt justi._ +La mémoire des justes est éternelle. + +Au-dessus de la porte d'entrée de la chapelle on lit ces mots: + +_Hic ceciderunt._ +C'est ici qu'il tombèrent. + +La chapelle expiatoire occupe donc l'emplacement même de la fosse où +tombaient les victimes. La chapelle n'a qu'une fenêtre, elle est au fond +de l'édifice. Une grande croix est dessinée dans les vitraux. +L'intérieur n'offre rien de remarquable, on devait en orner les murs de +fresques; de même, à l'extérieur on comptait remplacer les haies par des +grilles mais, dans un pays qui change continuellement de gouvernement, +tous les plans non exécutés de suite restent... en plan. + +Le Champ des Martyrs fait naître un sentiment de recueillement, de +profonde tristesse. Après tant d'années écoulées, son aspect est désolé; +la solitude et le silence qui l'enveloppent pèsent sur les cÅ“urs comme +un linceul. On sent qu'il portera toujours le deuil du passé... Dans le +long frémissement des grands arbres solitaires qui l'entourent, dans ces +voix mélancoliques de l'air, l'âme croit entendre encore les dernières +plaintes de la souffrance, l'adieu suprême des mourants!... Oui, c'est +dans ce champ, sacré pour tous maintenant, qu'une grande partie de la +noblesse bretonne et française est venue expirer et sceller de son sang +sa fidélité à son Dieu et à son Roi. Mais ce n'est pas mourir que de +s'éteindre dans la gloire, et le nom de ces héros s'éternisera sur la +terre comme leur âme s'est immortalisée aux Cieux! + +C'est encore au milieu de cette vallée marécageuse et profonde, que +domine le temple que nous voyons, qu'eut lieu, entre Jean de Montfort, +dit le Vaillant et Charles de Blois, la bataille qui mit fin à la guerre +de succession du duché de Bretagne. Du Guesclin y fut fait prisonnier. +Olivier de Clisson, son frère d'armes, y perdit un Å“il et Charles de +Blois la vie. + +Oui, c'est bien en marchant sur cette terre bretonne pétrie de cendres +et de souvenirs qu'on peut s'écrier: «Nous foulons à nos pieds la +poussière des ancêtres». + +Oui, il s'est battu partout et à tous les âges ce peuple guerroyant, +indomptable et entêté qui pendant si longtemps ne voulut point renoncer +à sa nationalité et se fondre avec la France. + +La Chartreuse s'appelait autrefois Saint-Michel du Champ. Elle avait été +bâtie par Jean de Montfort en reconnaissance de la victoire qu'il avait +remportée sur Charles de Blois dans la vallée de Kerzo, l'an 1364. Cette +église collégiale sous le vocable de Saint-Michel avait été élevée sur +l'emplacement même où Jean de Montfort avait campé et où il avait fait +enterrer ses morts. Huit chapelains et un doyen y furent installés. Ils +avaient pour mission de célébrer à perpétuité des messes pour le repos +de l'âme des victimes de cette terrible guerre. Jean de Montfort fit en +outre bâtir près de l'église Saint-Michel une grande salle où devait se +tenir le jour anniversaire de la bataille qui l'avait rendu seul duc de +Bretagne, l'assemblée générale des chevaliers de l'Hermine, ordre +institué par lui, au lendemain de la victoire, afin de s'attacher les +gentilshommes du parti de Charles de Blois. C'est dans cette salle que +le duc conférait l'ordre aux nouveaux Chevaliers. Après avoir reçu leur +serment de fidélité, il leur passait au cou un riche collier d'or formé +de deux chaînes, réunies à leurs extrémités par des couronnes ducales +qui avaient une hermine passant. Ces colliers, récompense du dévouement +personnel, ne pouvaient être légués. Les héritiers des Chevaliers +décorés de l'ordre de l'Hermine devaient faire remettre les colliers au +doyen des chapelains, afin qu'ils fussent utilisés pour l'ornementation +des autels de l'église collégiale. + +Après avoir été desservi plus d'un siècle par des chapelains séculiers, +Saint-Michel du Champ fut confié aux Chartreux par le duc François II. +Le nombre des religieux fut fixé à treize, par une bulle du pape Sixte +IV en date du 21 octobre 1480. + +Les Chartreux occupèrent ce couvent jusqu'en 1791 époque à laquelle ils +furent obligés de s'exiler; leurs biens furent vendus, leur +bibliothèque, riche de trois mille volumes, fut transportée dans la +ville d'Auray où elle se trouve encore aujourd'hui, aussi bien que les +belles boiseries des stalles de leur chapelle, qui sont à Auray à +l'église des Cordeliers. Tous leurs biens furent vendus +quatre-vingt-quatorze mille livres et rachetés, en 1810 par M. Deshayes, +curé d'Auray, et M. Le Gal, vicaire général du diocèse. On établit alors +dans l'ancien couvent une institution de sourds-muets. Un peu plus tard, +cet établissement fut confié aux SÅ“urs de la Sagesse qui y installèrent +également un pensionnat de jeunes filles et ma grand'mère maternelle y +fut élevée. + +Elle m'a souvent raconté qu'un soir d'hiver par une nuit profonde et +lugubre, quelques instants avant le souper de huit heures, et pendant +qu'on faisait à la chapelle un sermon sur le malheur des réprouvés, un +orage épouvantable éclata tout à coup, et le tonnerre tomba sur la +chapelle qu'on vit instantanément toute en flammes! «Je te laisse à +penser, ajoutait ma grand'mère, la stupeur des élèves, déjà bien saisies +par tout ce qu'on disait d'effrayant. C'était à croire que l'enfer +venait de surgir sur la terre à la parole du prédicateur. Toutes les +élèves s'étaient jetées le visage contre terre. L'incendie était +commencé et le tumulte à son comble. On les fit sortir en toute hâte, +mais plusieurs jeunes filles étaient évanouies, ce qui augmentait encore +la confusion. Ah! quoique bien jeune alors ce souvenir s'est gravé à +jamais dans ma mémoire. Je me rappellerai toujours mes impressions, à ce +moment, les battements précipités de mon cÅ“ur; mon effroi pendant que le +feu, se tordant comme un serpent monstrueux, déroulait ses anneaux tout +autour de nous... On essayait cependant de le comprimer, mais en vain, +il avait déjà dévoré la moitié du clocher, et ses langues ardentes +venaient lécher tout le pensionnat! On n'avait alors que des moyens très +imparfaits: les secours sérieux ne pouvaient venir que d'Auray et l'on +attendit longtemps. + +Bref, le désastre fut grand et devint l'événement de toute la contrée. +Plusieurs élèves des environs retournèrent chez leurs parents pendant +les quelques jours d'horrible désordre qui suivirent, mais je n'eus +point ma part de ces vacances imprévues et nullement annoncées dans le +prospectus. Je n'avais pas ma famille sous la main pour y rentrer et il +fallait plusieurs jours pour se rendre d'Auray à Dinan, pour faire cette +longue route, qui aujourd'hui finit si vite sur l'aile de la vapeur.» + +Jadis, du temps de ma bonne grand'mère, le cloître que nous avons visité +orné, de tableaux racontant la vie de saint Bruno, était l'Å“uvre +originale de Lesueur, mais depuis le Gouvernement a repris ces toiles +d'un grand prix pour les placer dans ses musées, et il a bien fait, car +les copies sont déjà fort endommagées en maints endroits, par +l'humidité. + +Les ossements des nobles victimes de Quiberon demeurèrent enfouis au +Champ des Martyrs jusqu'en 1814, époque à laquelle M. Deshayes les fit +transporter dans un caveau de la Chartreuse. + +Le duc d'Angoulême, étant venu visiter ces lieux remplis de souvenirs et +sacrés par le malheur, conçut le dessein d'élever un monument par +souscription nationale. Cette idée fut acceptée avec enthousiasme, et le +15 octobre 1829 eut lieu l'inauguration du monument comprenant la +chapelle expiatoire au Champ même des Martyrs et la chapelle sépulcrale +de la Chartreuse. Cette solennité eut un grand retentissement, le +ministre des cultes y était représenté par le comte de Chazelles, préfet +du Morbihan. + +On lit sur le fronton du portique d'entrée de la chapelle cette +inscription: + +_Gallia mærens posuit._ +La France en pleurs l'a élevé. + +La chapelle expiatoire de la Chartreuse est un édifice sévère, imposant, +entièrement revêtu, à l'intérieur de marbre blanc et noir, digne enfin +des cendres qu'il renferme. Sur le frontispice de ce temple, où l'on a +gravé: _In memoria æterna erunt justi_, on aurait pu ajouter, comme aux +Thermopyles: _«Passant, va dire à nos neveux que nous sommes morts ici +en défendant leurs saintes lois.»_ + +Le monument intérieur, dessiné par Alexandre Fragonard, long de treize +mètres sur neuf de large, exécuté par M. Caristie, est construit en +marbre blanc. + +Le mausolée est également dû au talent de M. Caristie, il est composé +d'un haut stylobate supportant un cénotaphe qui repose sur un triple +socle de marbre noir. Les tympans du cénotaphe représentent le premier +en face de l'entrée de la chapelle, la Religion déposant une couronne +sur un tombeau, avec cette inscription au-dessus: + +_Quiberon juin M D C C X C V_ + +Le second sur le côté opposé représente Mgr de Hercé en profil dans un +médaillon surmonté d'une croix et soutenu par des anges. On voit encore +la descente des émigrés à Carnac; Mgr le duc d'Angoulême priant sur les +ossements des victimes le 1er juillet 1814 et Mme la duchesse +d'Angoulême posant la première pierre du mausolée le 20 septembre 1823. +Le dais du sarcophage fait ressortir sur deux petites faces les +principaux chefs de l'expédition. Les bustes du comte de Soulanges et du +comte de Sombreuil se trouvent au-dessus de la porte du caveau funèbre. +Les grands côtés du dais du sarcophage sont ornés de bas-reliefs; celui +de droite représente le débarquement de l'armée royale dans la baie de +Carnac, avec cette date XXVII juin M D C C X C V et cette inscription. + +_Perierunt fratres mei omnes propter Israël_. +Tous mes frères sont morts pour Israël. + +Le bas-relief de gauche représente Gesril du Papeu se jetant à la mer +malgré les Anglais pour revenir se constituer prisonnier. + +On lit au-dessus: + +_In Deo speravi, non timebo_. +J'ai espéré en Dieu, je ne craindrai pas. + +Le stylobate dont un côté fournit l'entrée du caveau est couvert sur les +trois autres des noms des victimes au nombre de neuf cent +cinquante-deux; environ deux cents de ces nobles victimes furent tuées +dans les combats. Les autres ont été fusillées à Quiberon, à Vannes et à +Auray. + +Leurs noms sont encadrés dans des guirlandes de cyprès. Au-dessous on +lit ces inscriptions en latin qu'un nouveau bachelier ès-lettres tout +fier de son savoir me traduit: + +Vous recevrez une grande gloire et un nom éternel: Précieuse devant +Dieu est la mort de ses saints. + +Au-dessus de la porte du caveau se trouve leur titre de gloire: + + Pour Dieu et pour le Roi indignement immolés. + +À l'intérieur du stylobate une inscription nous apprend que là est le +tombeau des royalistes et l'ossuaire des martyrs: + + «Courageux défenseurs de l'autel et du Trône, + Ils tombèrent martyrs de leurs nobles efforts. + Quel Français pénétré des droits de la couronne + Ignore ce qu'il doit à ces illustres morts?» + +Les fenêtres sont ornées de vitraux. La voûte est étoilée et +fleurdelisée et porte au centre l'écusson de France. + +Une porte de fer, dont le gardien sourd-muet tient toujours la clef, +s'ouvre au pied du monument... Un caveau profond, immense, est là , +renfermant pêle-mêle, des centaines de morts. On n'entrevoit cet +ensemble lugubre qu'à la lueur vacillante d'une faible lanterne +promenant autant d'ombre que de lumière. On se penche un instant dans le +vide et cela fait frissonner. Ah! mon Dieu, quel horrible spectacle que +cette montagne d'ossements blanchis!... Quel sujet d'épouvante et de +méditation que cet amas de cendres et de poussière!... Quelle affreuse +vision que celle des Å“uvres de la mort!... Ah! c'est assez!... Revenons +à la chapelle et examinons les grandes plaques de marbre du monument où +sont inscrits en lettres d'or tous les noms chers et glorieux qu'on a pu +recueillir. Combien j'en retrouve de parents et d'amis de ma famille!... +Oui, les voilà par centaines, les noms de ces preux dont le sacrifice +fut une offrande et l'échafaud un autel; les noms de ces braves qui se +battirent héroïquement jusqu'à la mort, dans cet abominable piège où les +avaient attirés ennemis et amis, Français et Anglais. Traqués du côté du +continent par les révolutionnaires, qui fermaient tous passages, de +l'autre côté par la mer et les fils de la perfide Albion, qui sous +prétexte de les secourir et de tirer sur les bleus, massacraient les +blancs, toute fuite était impossible. Il fallait se rendre mais personne +ne voulait être pris vivant! On se défendait en désespéré. Pour mettre +fin à ce carnage, le général Hoche promit de faire grâce à ceux qui se +rendraient... + +Nous savons si l'on tint cette promesse et si le Comité du Salut Public +ratifia cette parole! Aussi cette page sanglante du 27 juin 1795 ne +peut-elle s'écrire qu'avec des larmes, puisque toutes les victimes +échappées au combat furent plus tard conduites à la fusillade. Tous les +malheurs comme toutes les gloires se résument dans le souvenir de +Quiberon. Il y eut des faits monstrueux, des horreurs calculées, que la +plume se refuserait de retracer, si l'histoire, juste et vengeresse, ne +commandait la vérité, tout autant pour flétrir le mal que pour couronner +le bien. + +Un trait entre beaucoup. On nous l'a raconté sur les lieux mêmes; mais +il a été rapporté aussi par Nettement, écrivain sincère et vrai, si +jamais il en fut: + +À la sortie de ce désastre sans précédent, le général L. M... (je tais +son nom, quoiqu'on ne l'ait pas oublié) remarqua parmi ces émigrés, +auxquels on avait promis la vie sauve s'ils se rendaient, un jeune homme +plein de douceur, d'intelligence et de talent. Il dessinait +parfaitement. Le général, qui avait besoin d'un bon crayon pour lever +les plans du pays accidenté qu'il parcourait, l'attache à son état +major. Pendant quinze jours, il l'a sans cesse près de lui pour ses +travaux. Ce jeune homme dîne à sa table et fait la conquête de tous les +officiers. Personne ne doute de sa liberté; la vie, d'ailleurs, on la +lui doit. Le seizième jour, à la fin du dîner, le général qui a fini de +lever ses plans, propose lui-même un toast à la santé du jeune artiste; +on n'est pas encore sorti de table, lorsque deux soldats paraissent... + +--C'est pour monsieur, dit le général, qui sourit en désignant l'émigré. + +On le fait descendre, et là , dans la cour, sous les fenêtres de +l'appartement où cet horrible général boit encore, on le fusille!... + +On ne fusillait pas au-dessous de seize ans. Un jeune émigré les avait +depuis quelques jours seulement. + +--N'accusez que quinze ans, lui dit-on, et vous serez gracié. + +--Non, jamais, répondit-il; pas même au prix du plus léger mensonge je +ne voudrais racheter ma vie. + +Et cet héroïque enfant meurt avec le courage que nos immortelles +croyances peuvent seules donner. Oui, pendant cette ère douloureuse, les +plus sublimes vertus côtoyèrent les plus épouvantables crimes; le Bien +et le Mal se tinrent constamment par la main, car il n'y avait plus de +milieu, les hommes devenant, par la force même des choses, des héros ou +des monstres. Cette immense baie de Quiberon, que l'ange des solitudes +habite tout entière, cette plage aride et désolée comme les sables du +Sahara jusqu'à cette époque, but tant de sang alors, que depuis elle se +couvre chaque année, au printemps, d'une moisson toute particulière et +inconnue ailleurs. De son sein fécondé jaillissent des milliers +d'églantiers nains d'un rose pâle et mélancolique comme les dernières +teintes de la vie qui s'échappe, d'un arôme doux et pénétrant comme les +parfums de l'âme qui s'envole aux Cieux! + + + + +_Le 31 août._ + + +Nous venons de faire une longue promenade à cheval, mais il y avait de +la mélancolie dans l'air comme dans les cÅ“urs, on sent que les adieux +sont proches... + + + + +_Le 1er septembre._ + + +Nous parlons cette après-midi, et hier soir nous avons terminé cette +délicieuse moitié des vacances par une saynète à deux personnages: _En +Wagon_. + +Les acteurs ont eu un grand succès, et mon frère Henri, qui s'est donné +beaucoup de mal, à ce qu'il prétend, pour éclairer les coulisses, porter +les costumes et mettre en place les quatre fauteuils qui représentaient +le wagon, a-t-il voulu en avoir sa part.--En regagnant nos chambres, il +m'a glissé à l'oreille, mais d'un ton qui commandait l'éloge: «C'est que +nous avons joliment bien joué notre pièce, qu'en dis-tu?--Comment! toi +aussi? mais tu ressemblais, dans tes évolutions, à la cinquième roue, ou +plutôt, à la mouche du coche.» Il s'est fâché tout rouge de ma réponse, +et je l'ai quitté en songeant au bedeau qui avait sonné l'admirable +sermon de Massillon, sur le petit nombre des élus.--Avons-nous bien +joué! m'a dit orgueilleusement Henri.--C'est moi qui l'ai sonné, +répondait magistralement le bedeau. + + + + +_Le 3 septembre._ + + +Je viens d'avoir la joie d'embrasser mes grands-parents et mon petit +frère après dix mois de séparation! Quelle bonne journée! et n'est-ce +pas la meilleure des vacances pour le cÅ“ur? + +Hélas! voilà déjà la moitié de notre bon temps écoulée, mais un mois +encore de nouveau et d'imprévu, quel horizon!... pour une pensionnaire. +Au couvent, l'année, sous le rapport de la variété, passe comme un jour: +l'aurore ramène les mêmes travaux, le midi les mêmes récréations, la +nuit l'heure régulière du repos.--Après un an de pension on peut dire +qu'on a vécu un jour, et l'on a beau feuilleter sa mémoire, les pages +sont restées blanches; tandis qu'après un mois de vacances seulement, +c'est bien différent, on peut croire qu'on a vécu toute une année, et +par le nombre, la variété des faits accomplis, et par les doux souvenirs +qu'ils laissent. + +Mes chers grands-parents partent demain matin pour Saint-Nazaire, +emmenant leurs petits-fils. Quant à moi, comme je deviens la seconde +ombre de maman pendant les vacances, je vais la suivre à Nantes, où nous +allons rester vingt-quatre heures, le temps de faire nos adieux et de +serrer la main à de bons amis qui quittent la Bretagne, sans espoir +prochain de retour; ils vont se fixer dans le Midi. Nous irons ensuite +passer une semaine à six lieues de Nantes chez des parents dans une +jolie campagne aux environs de Vallet. + +Tout chemin mène à Rome, dit-on, et à Saint-Nazaire aussi, de sorte que +je ne me plains pas du tout de prendre le chemin des écoliers pour +rejoindre mes grands parents et mes frères. + + + + +_Le 6 septembre._ + + +Je connaissais peu les amis de maman, aussi mon cÅ“ur aurait-il dû se +trouver bien libre et presqu'indifférent pendant cette dernière heure +qui précède le départ, alors que les lèvres prononcent les plus tendres +paroles, que les mains se serrent avec tant d'empressement, que les +yeux, brillants de larmes et d'affection, se suivent et se cherchent +encore lorsque la locomotive est déjà en marche: oui, j'aurais dû me +sentir fort dégagée de ces pénibles impressions; point du tout, j'étais +très émue aussi, moi: je comprenais, pour la première fois de ma vie, +que ces adieux sincères, emportant tout un passé pour le cÅ“ur, ne +renfermaient que l'inconnu pour l'avenir. Et l'inconnu, c'est sans doute +l'espérance, mais ça doit être plus souvent la déception... + +Ah! que de tristesses renfermées dans ce seul mot: _Adieu_! Il me semble +le plus amer de tous. + +Nous voici donc arrivées, aux Granges: une vieille propriété de famille, +habitée par mon grand-oncle Benjamin et sa fille Francine, ma tante à la +mode de Bretagne. Il y avait quinze ans que maman ne les avait vus et +moi je ne les connaissais pas. + +Le jour même de notre arrivée nous avons visité la maison et les jardins +et le soir en nous couchant, maman m'a mise au courant de cet intérieur +à part. «Rien ne me paraît changé dans cette antique demeure, m'a-t-elle +dit. Elle passe immuable à travers le temps. Les choses sont donc +restées à peu près telles que je les ai connues. Ce sont toujours les +mêmes meubles, un peu plus usés, les mêmes boiseries, un peu plus +vermoulues, la même vaisselle un peu plus fêlée. Quant aux gens, c'est +différent; ma cousine Francine qui a doublé le cap de la quarantaine, +était alors une grosse réjouie de vingt-cinq ans, fraîche et rose. Ayant +perdu sa mère de bonne heure, ma cousine s'est consacrée à son excellent +père. Elle est, à mes yeux, un modèle accompli de la piété filiale; +quant à mon oncle qui est né aux Granges et qui mourra aux Granges comme +son père, son aïeul et son bisaïeul (ils sont d'une race qui tient à se +figer dans ses domaines), quant à ton grand-oncle, dis-je, qui a 84 ans +passés, il aime à faire parade de ses années, sans omettre le jour, +l'heure et le quantième de sa naissance. C'est par vanité: la +coquetterie est, paraît-il, de tous les âges. Après avoir soufflé aux +jeunes de se rajeunir, elle pousse les vieux à se vieillir; toujours par +pure prétention afin qu'on dise: Ah! qu'il est bien conservé. + +L'an dernier mon oncle reçoit une dame des environs qui vient lui faire +visite, sans le savoir, le jour anniversaire de ses 83 ans. Elle le +félicite sur sa bonne mine, sur sa brillante santé. «J'accepte vos +compliments, chère Madame, répond mon oncle le sourire aux lèvres, car +je suis dans ma 84e année.» Il y était tout juste depuis deux heures +mais il aurait pu y être depuis onze mois et c'était avec le sentiment +d'une orgueilleuse coquetterie qu'il s'était empressé de substituer le 4 +au 3. + +La famille prétend que mon oncle ne vieillit pas, moi au contraire, a +continué maman, je le trouve cette fois aussi changé au physique qu'au +moral; mais c'est toujours la crème des hommes, un brave cÅ“ur, vivant en +paix avec lui-même et avec les autres. Il est la courtoisie et +l'amabilité en personne, c'est le type de l'ancienne politesse française +qui se perd de plus en plus, et à laquelle la génération actuelle ne +comprend pas grand'chose.» + +Comme nous n'avions pas envie de dormir, maman m'a raconté quelques +historiettes très réjouissantes. En voici une qui date de la première +jeunesse de mon grand-oncle: + +À cette époque lointaine, le voisin le plus rapproché des Granges était +un mylord anglais, un original aussi; à eux deux, ils faisaient la +paire. + +Dans ce temps-là , le chien favori de mon oncle s'appelait Mylord et ce +nom il le répétait vingt fois par jour. Mylord avait ses grandes et +petites entrées dans la maison, il était admis à l'honneur de ronger les +os et de lécher les assiettes dans la salle à manger. Il avait également +le droit de s'allonger devant le foyer du salon l'hiver, et de prendre +pour lui le meilleur de la flamme. L'Anglais et mon oncle étaient très +liés alors; et chaque fois que mon oncle sifflait son chien et +l'appelait Mylord, l'Anglais bondissait d'indignation. _Shoking! +Shoking!_ + +Un jour n'y tenant plus il s'écria: «Mylord, toujours Mylord, eh bien, +si vous donnez à votre chien le nom de Mylord, _moa_ appellerai le chien +à _moa_ Charl's X, oui Charl's X.» Et cela arriva ainsi. Donner à un +chien un nom vénéré, le nom du dernier Roi de la Branche Aînée, +n'était-ce pas un crime de lèse Majesté! Mon oncle le pensa et blessé +dans ses plus chères convictions, lui _le défenseur du trône et de +l'autel_, il cessa toute relation avec _l'étranger_. + +Un jour, il est invité à un dîner de cérémonie où une place d'honneur +près de la maîtresse de maison lui avait été réservée. + +On sert un saumon d'une fraîcheur exquise; chacun trouve un compliment +flatteur pour cet excellent mets. La maîtresse de maison, se tournant +vers mon oncle, lui dit en souriant: + +«Est-ce aussi votre avis? + +--Comment donc! Madame, certainement. Poisson délicieux, faisandé à +point.» + +Une autre fois, il va correctement rendre une visite de noces qui lui +avait été faite la semaine précédente. Il est reçu par la mère du jeune +homme et les nouveaux époux, qui doivent habiter avec elle. Il faisait +très froid et un bon feu de chêne brillait dans l'âtre. + +Après les compliments d'usage mon grand-oncle termina ainsi son petit +discours. «Ah! chère Madame, comme je vous félicite d'avoir une +belle-fille, quel charme, quel agrément cela va donnera votre intérieur, +car enfin il faut bien le reconnaître: deux bûches n'ont jamais fait de +feu, mais trois bûches... mais trois bûches, c'est bien différent!» + +La châtelaine et le jeune ménage ont dû être flattés de la visite et de +la comparaison. + +Il y a plusieurs années mon grand-oncle, fut passer une quinzaine à +Nantes chez une de ses nièces. On était en hiver; il se faisait faire +grand feu dans son appartement. Au bout de dix jours il pria sa nièce de +passer dans sa chambre ayant une communication importante à lui faire. +«Ma bonne amie, je vais bientôt partir, dit-il, et depuis plusieurs +jours je me pose un problème que je ne puis arriver à résoudre seul. + +--Quoi donc mon oncle? + +--J'aime à avoir bon feu dans ma chambre, tu le sais, mais ne voulant +pas à chaque instant m'occuper de l'entretenir, je tiens à ce qu'il soit +un peu enterré dans la cendre, la bûche particulièrement; eh bien! ma +chère amie, quand je rentre tous les matins de ma petite promenade, je +trouve bon feu mais pas de cendre et je suis sûr qu'il y en avait la +veille au soir. Voilà une semaine que je creuse cette question.--En ma +qualité de gentilhomme campagnard j'ai examiné le bois.--Il est +excellent, c'est du chêne qui doit faire de la cendre; j'ai examiné le +tuyau de la cheminée, supposant qu'il était peut-être construit de +manière à faire envoler cendre et fumée ensemble par-dessus les toits, +mais non il est coudé. + +J'ai fini par me demander si le soufflet n'était pas le grand coupable +et s'il n'absorbait pas la cendre dans ses replis intérieurs, j'ai tâté +le cuir, sondé le tube, il se gonfle d'air et voilà tout. Et maintenant, +continua mon grand-oncle, peux-tu me donner le mot de cette énigme qui +me met l'esprit à la torture depuis huit jours? + +--Oui, mon oncle, le sphinx va parler. Le mot de l'énigme, demandez-le +tout simplement à ma cuisinière, elle vous le dira. + +--Tu plaisantes. + +--Pas le moins du monde, la cendre, comme la plume et les os, fait +partie de ses petits bénéfices, et voilà pourquoi, chaque matin, en +dressant le feu dans les cheminées elle l'enlève si complètement. Cher +oncle, je regrette que vous n'ayez pas parlé plus tôt, il n'y avait +qu'un mot à dire, mais soyez tranquille, dorénavant votre bûche restera +enfouie dans la cendre. + +Peu de temps après son retour aux Granges mon oncle pria Francine de lui +faire acheter deux ou trois feuilles de papier à lettre grand format, du +papier ministre. + +--Une lettre de cérémonie! À qui voulez-vous l'écrire, cher père? + +--Au préfet de mon département. + +--Et pourquoi? + +--Pourquoi, pourquoi, et voilà je suis tourmenté... je n'ai plus la +conscience tranquille... + +--Ciel! vous m'effrayez, cher père. Qu'arrive-t-il donc? + +--Il arrive que pour arroser ma prairie, tu le sais, j'ai détourné, je +pourrais même dire que j'ai capté le ruisselet qui parcourt notre +propriété. + +--Eh bien, vous en aviez parfaitement le droit. + +--Je ne le crois pas, car enfin, lorsque j'étais à Nantes chez ta +cousine, dans son joli hôtel de la Tenue Camus, j'ai vu coulant au bout +de son jardin un ruisseau d'aussi modeste apparence que le nôtre. + +Eh bien, Francine, apprends cela, c'est de l'histoire; ce ruisseau qui +se nomme encore aujourd'hui la Chésine était jadis une rivière et porta +les flottes de César; de même que la rivière est devenue ruisseau, qui +peut dire que notre ruisseau ne deviendra pas rivière? Et tu vois d'ici +les conséquences... non, je n'ai pas le droit de détourner son cours.» + +Francine, à ce qu'il paraît, haussa légèrement les épaules, ce qui ne +lui arrivait que lorsque son père avait dit ou fait une énormité; elle +eut bien de la peine à obtenir le _statu quo_. + +«Laissons les choses comme elles sont; si la commune est mécontente, +nous le saurons bien, elle fera des réclamations. Attendez-les; mais de +grâce n'écrivez pas au préfet. + +--Tu crois que cela brouillerait les cartes? Eh bien! soit, j'attendrai. + +Et le bon oncle attend encore; on peut même dire, sans crainte de trop +s'avancer, qu'il attendra toujours. + + + + +_Le 9 septembre._ + + +Mon grand-oncle n'a qu'une passion au monde, tout à la fois heureuse et +malheureuse: il se croit poète et versifie chaque jour à dessécher son +encrier, il nous a déjà lu plusieurs de ses élucubrations fantaisistes. +Non, mille fois non, il n'est pas poète, il n'a pas reçu l'étincelle; +rimes pauvres, souffle éteint, vers boiteux, tel est le bilan de ses +Å“uvres. Mais voilà en quoi cette passion devient heureuse: il y trouve +le bonheur. Rimer est pour lui le plus agréable des passe-temps. Cette +douce manie lui rend mille services. La conversation menace-t-elle de +tourner en discussion vite mon oncle bat en retraite, il quitte le salon +et se réfugie dans son cabinet de travail, le sanctuaire de l'ingrate +poésie; a-t-il quelque ennui domestique, les choses marchent-elles de +travers, il court illico vers la Muse, reine de son cÅ“ur, et lui demande +ses plus tendres consolations. Elle lui verse l'Oubli, et alors l'Idéal +remplace quelques instants les mornes réalités de la vie. Il va sans +dire que le lendemain de notre arrivée, mon oncle nous a conduites dans +son _buen retiro_. Ah! c'était pour nous apprendre une grande nouvelle. +J'ai cru qu'il allait nous annoncer le mariage de ma cousine. Il +s'agissait bien de cela: mon oncle nous a fait part du travail colossal +qu'il a entrepris, un travail qui doit mettre le sceau à sa gloire, et +le conduire à l'Immortalité. Mon oncle nous a confié avec force mystères +et avec toute l'humilité qui convient à une âme naïve et pure qu'il a +versifié l'Å“uvre de saint Mathieu, de saint Marc, de saint Luc et de +saint Jean. À l'exemple de Pierre Corneille qui fit paraître jadis +l'_Imitation de Jésus-Christ_ en vers, mon oncle se prépare à faire +paraître ainsi les Saints Evangiles. Il rêve modestement quarante +éditions comme l'ouvrage du grand poète qui eut tant de succès. J'ai vu +le manuscrit, quatre livres volumineux auxquels mon oncle met la +dernière main, d'une écriture fine, correcte, serrée, qui vous donne le +vertige rien qu'à la regarder. + +Je me demande si je ne préférerais pas être condamnée à monter à +l'échafaud que d'être condamnée à le lire; ce serait plus vite fini. Sur +la couverture du premier livre il y aura un ange qui empruntera ses +traits à ma cousine, sur la deuxième un lion; sur la troisième un +taureau, sur la quatrième un aigle. Mon oncle compte aussi mettre son +portrait, ce qui fera cinq gravures. Nous avons été atterrées de cette +révélation inattendue. Nous avons dû subir trois pages du manuscrit. On +dirait que mon oncle porte en lui une source d'eau tiède et insipide +dont il ouvre à perpétuité le robinet, c'est toujours la même chose, +d'une monotonie désespérante. Ça coule, ça coule, à vous donner des +haut-le-cÅ“ur. Cette prose incomparable des saints Évangiles, mon oncle +la dénature sous prétexte de la perfectionner. Ces pensées sublimes, il +les écourte ou il les délaye dans une langue dont lui seul a le secret. +Une langue qui n'est plus de la prose et qui ne sera jamais de la +poésie. + +Enfin j'espère que Francine saura en retarder indéfiniment l'impression, +et détruire ensuite ce manuscrit qui ne doit pas voir le jour. + + + + +_Le 10 septembre._ + + +Nous avons saintement employé notre temps. Grand'messe et vêpres, c'est +la règle inflexible des Granges. + +Mon oncle cependant m'a causé quelques distractions pendant le sermon, +peu attachant, je le reconnais; je le voyais sans cesse compter sur ses +doigts 1, 2, 3, 4, 5. Francine m'a poussé le coude: «Ne faites pas +attention, m'a-t-elle murmuré à l'oreille, mon cher père est aux prises +avec la Muse. Il fait des vers et compte leurs pieds». + +Aux vêpres il a été plus sage et pour cause: il somnolait un tantinet. + +Mon grand-oncle, qui a toujours mangé très vite, s'arrose de sauce de +temps en temps. Hier soir sa belle chemise blanche se couvrait +d'éclaboussures. Soudain, Francine s'est écriée: «Mon père, vous savez +que Guillaume est en ville.» + +Cette phrase a produit sur mon grand-oncle un effet cabalistique. Illico +il a saisi sa serviette à peine dépliée sur ses genoux et s'est mis à +frotter consciencieusement son jabot et les revers de son veston. Après +quoi sans mot dire, fourchette et couteau ont repris leurs fonctions. +Ceci demandait explication. Nous l'avons eue après le dîner, mon +grand-oncle étant sorti sans doute pour retrouver l'Inspiration, ma +cousine nous a dit alors. «Ma phrase: vous savez que Guillaume est en +ville, vous a surprises n'est-ce pas? c'est un mot d'ordre convenu entre +mon père et moi. Quand nous avons du monde c'est comme cela que je +l'avertis qu'il est en train de se tacher. Ce petit subterfuge réussit +quelques mois, mais maintenant c'est le secret de la comédie, il est usé +et je reste forcée de m'en servir, mon père y tenant mordicus.» + +Et cependant ce milieu austère dans lequel je vis depuis quelques jours +prendra place parmi mes joyeux souvenirs. Sans doute le calme champêtre +a du bon, mais il est un peu monotone; la gaieté franche et le gros rire +qui dilate les poumons font du bien. «Il faut rire avant que d'être +heureux, de peur de mourir sans avoir ri», c'est La Bruyère qui a dit +cela et, me fondant sur les conseils de ce grand philosophe, j'ai ri et +je me suis fait plus d'une pinte de bon sang depuis huit jours. + +Somme toute, on est très bien ici pour se mettre au vert, air pur, +nourriture succulente, doux farniente, je voudrais que tous ceux qui ont +besoin de se refaire pussent venir aux Granges. Ils s'en retourneraient +certainement sains de corps et d'esprit. + +Après vêpres, mon oncle nous a entraînées voir ses cultures. Nous avons +cru rêver maman et moi; au lieu de choux et de carottes, nous nous +sommes trouvées en présence d'un semis de deux hectares de réséda. + +«Ah! mon oncle, vous vous occupez d'apiculture, a dit maman, et voilà la +nourriture choisie de vos abeilles? + +--Du _toute_ du _toute_; (mon oncle fait toujours sonner le _t_ comme +s'il y avait un _e_ au bout), _du toute_ cette culture est pour mes +vaches, c'est un essai et j'aurai un beurre exquis que vous goûterez.» + +Le fait est que, si excentrique qu'on puisse être, personne n'a jamais +songé à nourrir ses vaches au réséda. + +Décidément mon grand-oncle n'est point un homme comme les autres et ses +originalités lui sont toutes personnelles. + +Le soir, l'excellent homme nous a régalées d'un peu de littérature moins +embaumée que le fourrage au réséda, j'en réponds. + +«Tu permets, ma nièce, a-t-il dit à maman, tu permets... + +--Comment donc, mon oncle? + +--Je suis tourmenté par la Muse, comme disait Châteaubriand. Et sur +cette comparaison modeste mon grand-oncle s'est mis à déclamer: + +Audacieux mortel, au sommet du Parnasse, +Crois-tu caracoler sur le dos de Pégase; +Cet animal rétif pour venger Apollon, +Te précipitera loin du sacré vallon. +Arrête, audacieux, quel démon te lutine? +Du ciel éprouves-tu la vengeance divine? +Arrête... + +--Mon Dieu, oui, papa, arrêtez-vous-là , a dit Francine, ces déclamations +vous fatiguent toujours. + +--C'est-à -dire qu'elles ne t'intéressent guère. C'est le chagrin de ma +vie, mes chères nièces, ma fille ne me comprend pas. + +--Si, papa, j'admire vos Å“uvres, mais je préfère vos poésies légères qui +sont moins longues. Dites plutôt à mes cousines les jolis vers que vous +avez faits jadis pour moi, quand j'avais seize ans. + +--Oui, mon oncle, dites-les, je vous en prie, d'abord ma cousine que je +trouve charmante est faite pour inspirer les poètes, et le poète ici +s'est doublé du père. + +--Tu veux dire que le cÅ“ur et l'esprit se sont rencontrés ensemble pour +chanter le même objet. + +--C'est cela même, mon oncle. + +--Pas tant de compliments, a murmuré Francine. Et mon grand-oncle moitié +bourru, moitié souriant a repris la parole: Ceci n'est point une poésie +louangeuse; c'est le portrait strict de Francine à seize ans. + +Qu'est-ce donc que Francine? une bonne fillette +Douce, aimable, sensible, agaçante et follette; +Son caractère est gai, son esprit soutenu, +Et bien qu'un peu rieuse elle aime la vertu. +Sans laideur ni beauté, gentille est sa figure, +Elle a le nez au vent et trotte belle allure: +Ainsi qu'un papillon se plaît à voltiger, +La légère Francine aime à se trémousser; +Elle chante fort bien et de même elle glose; +C'est une fleur champêtre encore à peine éclose, +Les talents et les arts n'occupent pas son temps, +Elle a fort peu d'estime, hélas, pour les savants; +Et comme La Fontaine aimant à ne rien faire, +Boire, manger, dormir est sa meilleure affaire. + +--Très bien, mon oncle, très bien, a dit maman, mais vous ne flattez pas +ma cousine. + +--Ma chère, j'ai dit la vérité. Francine, je le reconnais, est une fille +parfaite; elle entend admirablement les soins de la vie, c'est la femme +pratique par excellence; mais elle ne comprend rien à l'idéal, elle n'a +pas un grain de poésie. + +--Cher père, vous en avez trop, il faut bien rétablir l'équilibre. + +--Tu sais bien semer de fleurs tes tapisseries et ton jardin, pourquoi +ne veux-tu pas aussi semer quelques fleurs de rhétorique sur le papier? +Que de fois je t'ai suppliée de t'exercer à la poésie; je t'aurais donné +des leçons, j'aurais corrigé tes essais; non, tu n'as même pas voulu me +donner cette légère satisfaction; les belles campagnes, les grands bois +ne te disent donc rien? Ecoute le langage de la nature; tout parle, la +fleur comme l'étoile, le brin d'herbe comme l'oiseau. Tu n'as donc +jamais écouté la Muse chanter en toi? tu n'as donc jamais senti ces +transports qui m'animent? + +Mon grand-oncle était parti. Cela aurait pu durer deux heures, j'étais +effrayée. + +«Quel lyrisme, s'est écriée maman, quel lyrisme! je suis honteuse de +l'avouer, mais je suis, comme ma cousine, très pratique. Vive la prose! +La poésie, c'est vide, c'est creux je crois même qu'aucune SÅ“ur sur les +neuf n'a rien chanté dans mon âme. + +N'est-ce pas Ronsard qui a dit: Que de choses commencées en poésie qui +se finissent en prose. Moi j'ai tout de suite pris le commencement par +la fin, tandis que vous, mon oncle, vous vous obstinez à ne voir que le +commencement. + +Mon oncle fronçait les sourcils, c'était mauvais signe, à ce qu'il +paraît. Il trouvait maman bien osée de lui tenir tête, d'autant qu'elle +avait beaucoup exagéré ses antipathies littéraires pour faire une malice +à mon grand-oncle. Pourquoi se mêler de combattre sa marotte favorite. + +«Que voulez-vous, reprit vivement Francine pour empêcher l'orage +d'éclater, c'est le seul chapitre sur lequel mon père et moi nous ne +nous entendons pas. Allons, papa, pour vous calmer et pour effacer la +mauvaise impression que vous donnez de moi, j'essaierai de vous faire +une pièce de vers. Cela vous fera-t-il plaisir? + +--Sans doute, sans doute, mais il est bien tard pour commencer. + +--Ah! mon oncle, ne découragez pas le talent naissant. + +--Mon cher père, ne me découragez pas; mon essai poétique, vous l'aurez +après demain soir» a repris Francine le sourire aux lèvres. Et sur cet +engagement plein de promesses chacun est allé se coucher. + +Tout en montant l'escalier, Francine nous disait: + +«Depuis longtemps, mon père s'étant plaint à tous nos voisins de mes +goûts anti-poétiques, ne leur en parle plus, mais, dès qu'il vient +quelqu'un en passant, il recommence ses jérémiades et la dernière fois +cela m'avait fort ennuyée car nos visiteurs n'étaient point des parents, +pas même des amis mais des simples connaissances. Je m'étais bien promis +que, la première fois qu'il reprendrait son thème, je lui servirais une +pièce de vers que je copierais dans Lamartine ou Victor Hugo, et vous +verrez qu'il la critiquera. + +--Mon cher oncle se croit donc le seul fils des Muses? a repris maman en +souriant pendant que je me disais tout bas: «Un fils bien dégénéré par +exemple». + + + + +_Le 11 septembre._ + + +Notre journée ne s'est point passée avec la sérénité habituelle de ses +sÅ“urs aînées.--Avant le déjeuner et pendant que mon grand-oncle était +plongé dans le 22e Evangile après la Pentecôte: «Rendez à César ce qui +est à César et à Dieu ce qui est à Dieu»,--on est venu lui annoncer +l'arrivée d'un marchand de vin en gros. Mon oncle possède des raisins +renommés jusqu'à présent respectés par le phylloxéra, le mildow, le +blanc, enfin par tous ces microbes vignophiles au nombre d'une +trentaine, disent les savants, et qui, depuis quelques années, +s'occupent consciencieusement à dévorer les vignes. «Venez avec nous, +mes chères nièces, a dit notre oncle, vous verrez mes chais.» + +Mon oncle fait goûter ses vins à l'acheteur et garde naturellement le +meilleur pour la fin, et comme il aime par dessus tout à parler le +langage des dieux, il s'écrie en frappant sur un tonneau cerclé de fer +et portant un gros numéro: Celui-là vient de mon grand coteau, un +nectar... Et le gros marchand de vin qui sait que mon oncle a la +réputation d'avoir souvent l'esprit dans les nuages, de riposter +soudain: je ferai observer respectueusement à Monsieur que lorsqu'il +s'agit de liquide on dit un hectolitre et non pas un _hectare_. Après +cette répartie pleine d'à -propos mon oncle et le marchand se sont +regardés également ahuris; mon oncle fronçait encore les sourcils, j'ai +cru que l'affaire allait manquer, mais le marchand a repris le premier +son aplomb, ses offres étaient rémunératrices et le marché a été conclu. + +C'est égal, mon grand-oncle au fond était furieux. Avez-vous entendu, +nous a-t-il dit, ce grossier personnage qui semble me prendre pour un +vulgaire vigneron et qui, incapable de me comprendre, s'arroge le droit +de me donner des leçons de français--c'est trop fort... + +Pour comble de malheur on a servi le beurre au réséda. Jamais je n'ai +rien mangé d'aussi horrible, un beurre à jeter au fumier, d'une saveur à +la fois âcre et miellée. «C'était à prévoir, a dit Francine d'un ton +presque sec, voilà le revenu de deux hectares de nos meilleures terres +perdu pour cette année sans compter le prix de la semence qui nous a +coûté une somme ridicule. + +--J'achèterai des ruches, dit résolument mon grand-oncle. + +--Il n'est plus temps d'ailleurs; ça ne vous a jamais réussi d'empiéter +sur mes domaines. Toutes les fois que j'ai cédé à vos caprices, mal m'en +a pris; souvenez-vous de vos poulains boiteux quand vous faisiez +l'élevage du cheval, et de votre faisanderie déserte lorsque vous vous +occupiez de volatiles. + +--Des essais malheureux, a soupiré mon grand-oncle. + +--Mon Dieu oui, comme celui du réséda. Tenez, mon cher père, retournez à +votre Muse. Vous savez bien que je suis la prose, restez la poésie.» + +Nous sommes sorties avec Francine, et nous avons fait une promenade +ravissante, sa conversation est spirituelle et charmante, je commence à +croire que l'esprit dithyrambique de son cher père coupe les envolées du +sien, car Francine est une fille trop respectueuse pour contredire +ouvertement ce qu'il dit. Le soir lorsque nous sommes rentrées à notre +chambre maman m'a fait part de ses réflexions qui m'ont prouvé que je +voyais assez juste: As-tu remarqué, m'a-t-elle dit, comme Francine est +intéressante dans tout ce qu'elle dit quand elle est seule. À côté des +qualités morales et du bon sens pratique, qui font de ma cousine une +maîtresse femme, et un cÅ“ur d'or, je lui ai découvert en causant +intimement toute à l'heure avec elle un esprit fin, charmant, cultivé +dont je ne me doutais pas. + +Décidément, son père l'éteint avec son éternelle soupape toujours +ouverte. Ah! je comprends qu'elle ait en horreur la poésie! À sa place +il y a longtemps que je l'aurais prise en grippe, et que j'aurais même +déserté toute littérature. + + + + +_Le 13 septembre._ + + +C'est hier que nous avions la soirée mémorable des essais poétiques de +Francine. «Eh bien! ma cousine, lui ai-je dit avant le dîner, avez-vous +songé aux vers que vous devez soumettre ce soir à mon oncle? + +--Certainement ils sont prêts et ne m'ont donné aucune peine. J'ai tout +simplement copié les premières strophes de la quatrième Harmonie +poétique de Lamartine. J'avais songé à prendre une de ses Méditations, +mais ces poésies délicieuses m'ont paru trop belles pour un début. + +--Y pensez-vous! mon oncle reconnaîtra l'auteur! + +--Soyez tranquille, mon père n'admet que les Classiques. Lamartine, +Musset et Victor Hugo, dont il n'a jamais voulu lire une traître ligne, +sont une trinité d'hérétiques en poésie dont on devrait, à défaut de +leur personne, faire brûler toutes les Å“uvres par la main du +bourreau.--Lire Lamartine! le père de Jocelyn, un livre à l'index, y +pensez-vous!» + +En sortant de table nous nous sommes rendus dans le grand salon. L'heure +était solennelle; Francine tenait son manuscrit en main. «C'est fait, a +dit mon grand-oncle Benjamin. + +--Oui, oui, ai-je répondu vivement, et je vous demanderai la permission +de lire l'Å“uvre de ma cousine, l'auteur devant être trop ému. + +Soit, je t'écoute: Et d'une voix forte j'ai déclamé. + +Parle, lampe du Sanctuaire, +Pourquoi dans l'ombre du saint lieu +Inaperçue et solitaire +Te consumes-tu devant Dieu? + +Ce n'est pas pour diriger l'aile +De la prière ou de l'amour, +Pour éclairer, faible étincelle, +L'Å“il de Celui qui fit le jour. + +Ce n'est point pour écarter l'ombre +Des pas de ses adorateurs; +La vaste nef n'est que plus sombre +Devant tes lointaines lueurs. + +Ce n'est pas pour lui faire hommage +Des feux qui sous ses pas ont lui; +Les cieux lui rendent témoignage, +Les soleils brûlent devant lui; + +Et pourtant lampes symboliques, +Vous gardez vos feux immortels +Et la brise des basiliques +Vous berce sur tous les autels. + +Et mon Å“il aime à se suspendre +À ce foyer aérien, +Et je leur dis sans les comprendre: +Flambeaux pieux, vous faites bien. + +--C'est tout? + +--Oui, mon oncle, mais c'est beau. Que dites-vous de la poésie de ma +cousine? + +--C'est un peu court, mais je suis satisfait. + +Francine, quand je te disais que tu tiens de moi, mon enfant, tu le +vois, ça n'est pas plus difficile que cela.--La rime et la mesure y +sont, ce n'est vraiment pas trop mal pour un début, il y aura des +corrections à faire et beaucoup, mais, dame! on n'entre pas comme cela +de plain pied dans le secret des dieux. + +J'aurai sans doute du mal à faire un chef-d'Å“uvre de ton Å“uvre..., mais +lorsque j'y aurai mis la dernière main...» + +Décidément cette dernière main de mon grand-oncle, elle est comme le +doigt de Dieu... infaillible. + + + + +_Le 14 septembre._ + + +Aujourd'hui nous avons pêché toute l'après midi.--_C'est la règle +inflexible des Granges_--tous les jeudis en prévision du vendredi, mon +grand-oncle tend ses lignes quatre heures durant, au bord d'un clair +ruisseau. Jeudi il était rêveur, à plusieurs reprises il a abandonné sa +ligne pour tirer un papier de sa poche et le lire attentivement; c'est +l'Å“uvre de Francine... il y a tant de corrections à faire! + +Mon grand-oncle adore la pêche; pendant que son hameçon se promène dans +l'onde tranquille, sans y rencontrer jamais le plus simple gougeon, sa +pensée s'envole dans l'espace à la recherche de rimes têtues et de vers +introuvables. Quand la provision des vers rampants (ne pas confondre +avec les autres) est épuisée, il revient chez lui heureux de la journée +qu'il a si bien employée. En rentrant il prend la gazette. Comme il le +dit fort judicieusement, tout homme qui se respecte doit recevoir au +moins un journal et connaître les nouvelles du jour. Cependant, il ne +lit jamais la politique--parce que cela lui tourne le sang, _lui le +défenseur du trône et de l'autel_ (cliché rococo). Il se contente de +jeter un coup d'Å“il distrait sur les faits divers, qui révoltent en +général sa nature vertueuse et lui font monter le rouge au front, puis +il ferme le journal avec la visible satisfaction d'avoir accompli un +devoir obligatoire, mais pas amusant du tout. + +Le jour où il est né, mon oncle Benjamin a dû par mégarde mettre un +doigt sur l'aiguille du Temps qui a cessé de marcher pour lui. + +Sa Muse, ses habitudes et sa personne, qui comptent aujourd'hui +quatre-vingt-quatre printemps et quatre-vingt-cinq hivers, c'est +lui-même qui le dit, sont en retard d'un siècle sur l'époque actuelle; +c'est sans doute pour cela qu'il ne fait aucun cas des inventions +nouvelles. Aux Granges on est encore au régime de la chandelle, de la +six à la livre au salon, de la dix à la cuisine, et il n'y a pas encore +bien longtemps que le suif a remplacé la résine. Mon oncle n'a jamais +voulu voyager en chemin de fer, cette vertigineuse locomotion lui +donnerait mal à la tête, il ne connaît que sa berline antique, mais pas +solennelle, un coche antédiluvien. + +Il se fait gloire également de n'avoir jamais _franchi les murs de la +capitale_. C'est un point d'honneur pour lui. Fi donc, de cette Babylone +moderne qui _périra par le feu_. Ils étaient trois vieux amis qui +avaient fait serment de n'y point aller dans ce Paris maudit; l'un d'eux +s'est parjuré, il est même revenu en déclarant qu'il avait fait un +charmant voyage et qu'il était prêt à recommencer. Quelle horreur! s'il +l'osait, mon oncle se signerait avant de prononcer son nom. L'autre ami +est mort. Il n'y a que M. Benjamin qui ait tenu bon, aussi est-il devenu +légendaire dans le pays. Benjamin, en voilà un nom charmant quand on a 4 +ans; mais, quand on en a 84, il est tout simplement ridicule. + +Ah! ce cher oncle! Ma plume trotte toute seule lorsque je parle de lui. +Il y a cinq ans il fut au plus mal d'une fluxion de poitrine. Nous +craignions tous, non sans raison, que ce fût sa dernière maladie. Mon +oncle demanda à voir l'unique ami d'enfance qui lui restât. Un ami avec +lequel il avait été lié toute sa vie et auquel il avait rendu mille +services. C'est singulier, mais il y a des gens qui s'attachent par les +services qu'ils rendent et d'autres qui se détachent par les services +qu'ils reçoivent. Mon oncle était donc très attaché à son ami d'enfance +lequel ne lui témoignait qu'une médiocre reconnaissance. Le bienfait +pèse aux âmes basses. On envoie la fameuse berline chercher l'ami qui +demeure à quelques lieues. Celui-ci en robe de chambre et en pantoufles +se dorlotait au coin du feu en fumant son brûle-gueule et en sirotant +son petit verre. Il s'habille de mauvaise grâce et maugrée fort contre +décembre qui a ouvert l'antre du vent et les cataractes de la pluie +juste le jour où _l'amitié_ l'oblige à sortir. Il part, beaucoup plus +préoccupé de lui-même que du moribond. Du reste j'ai connu bien des gens +qui n'ont pas attendu à être octogénaires pour briser dans leur cÅ“ur les +cordes de la sensibilité. + +Il arrive, ma cousine se précipite. «Ah Monsieur! venez, je vous en +supplie, réconforter mon pauvre père; quelques bonnes paroles de vous +lui feront tant de bien! + +--Mademoiselle, dit l'ami en tirant son pardessus, je compatis à votre +douleur. Je vous remercie d'avoir pensé à moi (la politesse exige +quelquefois qu'on sache mentir). + +Pauvre ami! continua-t-il, à nos âges on ne peut guère espérer... C'est +un pas difficile à franchir, mais tout le monde s'en tire--et comme +Francine le regardait sévèrement: C'est le comte de Guiche qui jadis a +dit cela, Mademoiselle, ce n'est pas moi». Puis entrant dans la chambre +de mon oncle, il lui prend la main, et lui dit d'un air fort dégagé: Eh +bien! mon pauvre Benjamin, nous allons donc mourir!... c'est pas la mer +à boire! c'est pas la mer à boire. Ce fut tout ce que l'excellent ami +trouva dans son cÅ“ur pour consoler le père et la fille. Après ces bonnes +paroles, il fut s'asseoir au coin du feu, et demanda un grog. Ma cousine +était consternée. + +Cette façon leste de l'expédier dans l'autre monde ne pouvait être du +goût de mon oncle. Il se regimba. «Hé! l'ami, je n'ai point encore +bouclé ma malle, répondit-il, et ce n'est peut-être pas moi qui partirai +le premier.» Le fait est que l'ami est mort depuis et que mon oncle, qui +nous racontait l'histoire, a terminé en manière d'oraison funèbre--Mon +Dieu, oui, je me suis fait un dernier devoir d'aller enterrer ce +gaillard-là , mais en vérité, après l'affection qu'il m'avait témoignée, +je n'y étais pas obligé. + +Jeudi soir après souper, mon oncle, reprenant l'Å“uvre de Francine, nous +a fait part de quelques modifications. «Comprends, compare mon enfant, +tu vois comme tous les changements que j'ai apportés sont heureux; ce +n'est qu'un commencement, mais lorsque j'y aurai mis la dernière main... + + + + +_Le 16 septembre._ + + +Hier nous sommes encore allées, à notre grande joie, nous promener avec +Francine pendant que mon oncle restait en tête à tête avec sa Muse. Tout +en marchant, tout en devisant, nous avons été visiter Fanchon, la +protégée favorite de ma cousine; une bonne vieille qui tourne tout le +jour son rouet (ce fil c'est son pain quotidien) et la nuit récite son +chapelet et prie le Bon Dieu pendant les heures qu'elle passe sans +sommeil. À quatre-vingts ans elle veut encore gagner sa vie. Une légende +s'attache à sa chaumière. + +--Une légende, s'est écriée maman, ah! contez-nous-la. Les légendes sont +la poésie du passé; les paillettes et les flonflons, les rubans et les +fleurs enguirlandant les sévérités de l'histoire. + +Et Francine a repris en riant. On pourrait l'appeler; la Légende des +Haricots. + +--Par exemple, a dit maman, comme ces deux mots: légende et haricots +doivent être étonnés de se voir côte à côte. La légende! ce nom éveille +en l'esprit quelque chose de poétique, de suave, un pénétrant parfum +d'antan. + +--C'est vrai, a répondu Francine, pour les Bretons comme vous, la +légende c'est un chant, une mélodie, un souvenir des temps passés qui +vous berce et vous endort sous les ailes de l'imagination. + +Le vulgaire haricot!! quoi de moins poétique! Quoi de plus terre à +terre! la plupart du temps ce nom fait sourire, appelle la plaisanterie +et provoque l'éclat de rire. Mais cette légende-ci s'élève plus haut et +je vais vous la raconter. Un souffle mystique passe sur elle et l'on +oublie le côté prosaïque pour ne voir que le miracle de la Charité. + +«Au temps mauvais de la Révolution, le curé du village qui nous touche +s'en allait un jour dès l'aurore porter à l'un de ses paroissiens malade +les derniers sacrements, la suprême consolation. + +Une forte pluie d'orage avait la veille raviné tous les sentiers et +transformé les chemins en rivières de boue. + +Le bon curé faisait mille détours pour éviter les fossés pleins d'eau et +les fondrières de la route. + +Il était presque arrivé au terme de sa course lorsqu'une mare profonde +s'offre à sa vue, lui barrant complètement le chemin. + +Le curé, craignant moins pour lui que pour le trésor sacré, l'Hostie +Sainte qu'il porte et ne voulant pas retourner sur ses pas, s'arrête un +instant fort embarrassé. Il prête l'oreille et croit percevoir un léger +bruit. En effet, un homme est là qui bêche, c'est Jean, un richard de +l'endroit, le Coq du village. + +Maman a interrompu malicieusement Francine. + +--Mes compliments, le Coq du village! j'ai remarqué, en général, que les +coqs de village sont tous des oies; mais je vous interromps. Continuez. + +--Le bon curé hèle d'une voix forte Jean qui semble absorbé dans son +travail, lui fait part de son embarras, et le prie de vouloir bien le +laisser traverser son champ. + +--Que nenni, Monsieur le Curé, vous m'écraseriez trop de pois, ils +lèvent à peine et la dernière récolte n'était déjà pas si belle. +J'voulons conserver celle-ci. + +Cette réponse péremptoire n'étonna qu'à moitié le bon curé, il +connaissait le mauvais caractère de Jean et ses idées révolutionnaires. +Il n'y avait pas à insister, il restait là , sans trop savoir ce qu'il +ferait, quand de l'autre côté de la haie, une voix franche et joyeuse, +l'appelle: «Monsieur le Curé, revenez un peu sur vos pas, prenez par la +claie (barrière) et passez par mon champ, c'est un grand honneur pour +moi que Notre-Seigneur le traverse; mes haricots ne s'en porteront pas +plus mal, bien au contraire, et vous direz au Bon Dieu de les faire +lever. + +--Oui, Pierre, je dirai au Bon Dieu de les faire lever et aussi de te +bénir toi et ta famille. + +Le curé traversa sans encombre le champ et put administrer à temps le +moribond, propriétaire alors de la chaumière qu'habite maintenant la +bonne vieille. + +Trois mois après, Pierre en cueillant sa récolte de haricots, cette fois +extraordinairement abondante, fut surpris et charmé en voyant que sur +chaque haricot, semé blanc, se voyait un ostensoir parfaitement dessiné +en brun, et depuis tous les haricots provenant de ceux-ci sont marqués +du même cachet. La charité de Pierre lui avait porté bonheur. + +--Oh! oui, elle est charmante, votre légende, j'aurais bien voulu voir +ces haricots-là . + +--C'est très facile, l'espèce en existe toujours; nous en avons à la +maison, m'a répondu Francine, je vous en donnerai un petit sac, vous les +sèmerez dans votre jardin et pourrez à votre tour recoller les haricots +du miracle. + +--J'accepte de grand cÅ“ur et vous me faites bien plaisir. + +Pendant notre sortie, mon grand-oncle, pratiquant les préceptes de +Boileau + +«Sur le métier, remettez votre ouvrage +Polissez-le sans cesse et le repolissez.» + +travaillait la poésie de sa fille. + +De l'Å“uvre de Lamartine il ne reste plus trace. Son ombre a dû +tressaillir de cette horrible mutilation. Nous en avons eu une dernière +lecture après souper. Mon oncle était rayonnant. Les limites de la +bêtise humaine sont introuvables comme autrefois les sources du Nil, et +comme mon oncle voulait recommencer en déclamant du geste et de la voix: +Non, papa, ne parlons plus de _notre travail_, a dit Francine qui +baillait à se décrocher la mâchoire pour ne pas rire, revenons à vos +poésies légères; mes cousines partent demain, c'est la dernière soirée +que nous passons ensemble. Chantez-nous pour finir la ronde que vous +m'avez dédiée sur l'air: «Au pays de Bretagne». Et mon grand-oncle sans +se faire prier, passant avec une désinvolture sans pareille de la +déclamation au chant, a commencé et fini d'une voix chevrotante: + +Bergère aimable et joyeuse, +Chantez-nous donc un couplet. +Si cela ne vous déplaît, +Chantez ma fille, +L'écho des bois redira +Elle est gentille. + +Dans ce séjour agréable +Où croissent d'aimables fleurs +Les Belles charment les cÅ“urs. +Chantez ma fille, +L'écho des bois redira: +Elle est gentille. + +Veuillez pour ma récompense, +Moi qui sais tant vous aimer, +Me donner un bon baiser. +Chantez ma fille. +L'écho des bois redira: +Elle est gentille. + +N'allez pas, chère Francine, +Vous prendre aux jolis filets +De trop louangeux couplets. +Chantez ma fille, +L'écho des bois redira: +Elle est gentille. + +Gardez-vous, bonne fillette, +D'écouter les vains flatteurs +Ils sont souvent fort trompeurs. +Chantez ma fille, +L'écho des bois redira: +Elle est gentille. + +Pour finir ce verbiage, +Ces couplets, doux passe-temps, +Je dirai dansez longtemps, +Chantez ma fille. +L'écho des bois redira: +Elle est gentille. + +Ma cousine et maman ont applaudi, moi je n'ai pas eu ce courage. + +Oui, c'est à perpétuité +Que mon cher oncle à la ronde, +Veut occuper tout le monde +De sa personnalité. + +Cette bonne Francine, elle flatte trop son père, mais elle l'aime tant +qu'elle ne voudrait pas lui connaître la plus petite imperfection. + +Je n'en suis pas là , moi, et je me désopile la rate tout à mon aise en +l'écoutant. Mais je sens qu'il n'est pas trop tôt que ça finisse, de +temps en temps mon oncle raffermit ses lunettes, me regarde en face et +m'apostrophant vivement: «Ah ça! pourrais-tu me dire ce qui provoque ton +hilarité?» et je reste coite. + +Maman, tout en me faisant de gros yeux, vient à mon secours et dit: +«Vous savez bien, cher oncle, que la jeunesse s'amuse de tout et de +rien; d'une fleur qui s'effeuille, d'une mouche qui vole de travers...» + +Au fond je ne voudrais pas lui faire de peine, le pauvre homme; nous +partons demain, c'est fort heureux, car le ridicule a fait une si large +brèche dans le respect que je porte à mon grand-oncle poète, qu'à la +longue je ne pourrais plus le regarder sans rire! + + + + +_Le 17 septembre_. + + +À midi nous étions à Saint-Nazaire, à deux heures nous causions sur nos +grèves de Saint-Hylax, en costume de bain; Henri nage décidément comme +un poisson. Je voudrais bien en faire autant; mais, avant d'arriver sur +nos plages tranquilles, que d'alertes, que d'émotions!... + +Ce matin, nous prenons à Nantes le bateau à vapeur pour descendre la +Loire jusqu'à Saint-Nazaire. Il fait un temps admirable, et le soleil +est encore si brûlant que nous serons infiniment mieux sur le bateau que +dans les wagons, où l'on étouffe. + +Nous allons avoir l'espace, le grand air, le ciel bleu, la brise +caressante, le murmure des roseaux qui assurément ne pourront nous faire +nulle révélation malsonnante, ni trahir aucun secret comme celui, par +exemple, que leur confia jadis l'indiscret barbier du roi Midas. + +Nous arrivons à sept heures sur le quai, le bateau chauffe, quelques +voyageurs diligents arpentent le pont, et une foule de bancs et de +pliants, dressés sous la tente, semblent inviter les dames à s'asseoir. +Comme nous allons être à l'aise, et quelle charmante traversée nous +allons faire!--Nous nous embarquons, mais sans penser, hélas! que tout +le monde a fait le même raisonnement que nous, en sorte que voyageurs et +colis s'entassent bientôt sur le pont avec frénésie. On commence un peu +tard à s'apercevoir qu'il est temps de refuser les gens et les choses. +On n'est même qu'à moitié rassuré, tant la foule est compacte. Quelques +personnes parlent de redescendre et notre bateau, en ce moment, +ressemble assez à une forteresse assiégée; les assiégeants voulant y +entrer et les assiégés en sortir. Jusqu'aux dernières vibrations de la +cloche c'est un tohu-bohu épouvantable; il n'y a plus de place pour +s'asseoir, on se coudoie debout et les caisses qu'on ne cesse d'empiler, +s'escaladant les unes les autres, donnent, à notre modeste bateau +l'apparence d'une montagne flottant sur l'eau. Enfin, un nuage de fumée +noire et épaisse obscurcit le ciel, la vapeur s'échappe en mugissant, la +machine s'ébranle... Mais le navire n'est point équilibré, toute la +charge est sur le pont et ses flancs sont vides; un effroyable roulis se +fait sentir; les sabords embarquent l'eau; le capitaine monte sur un +banc et d'une voix de Stentor commande: «Tout le monde en bas, il faut +remplir les chambres.» Les enfants crient, les femmes pâlissent, les +hommes murmurent, mais personne ne veut obéir. «Je reste sur le pont, +pense chacun.» + +Les plaintes commencent à s'élever. «S'il y a danger, +débarquez-nous!--Mais il n'y en aurait pas, reprend le capitaine, si +vous vous rendiez à mes observations, c'est vous qui allez le faire +naître.» + +Personne ne bouge davantage. «Attends un peu, me dit maman, et tu vas +reconnaître le fond indiscipliné et frondeur du caractère français: on a +peur, chacun comprend que l'invitation du capitaine est nécessaire et +juste, et cependant on ne veut pas céder ni obéir à ce commandant qui, +en définitive, n'a le droit de donner des ordres qu'aux hommes de son +bord, et tu vas voir qu'on va se mettre à discuter, oubliant que c'est +l'action et non la parole qui peut sauver.» À ce moment, en effet, un +monsieur à cheveux blancs, s'écrie d'un air résolu: + +«Vous allez me débarquer, capitaine. + +--Mais, monsieur, il n'y a nul danger, c'est un moment de désordre. + +--Ça m'est égal, je veux descendre à terre, on ne peut pas me retenir de +force ici. + +--Mais, monsieur, vous allez pousser à l'épouvante, jusqu'à l'émeute, +vous voyez bien que tout le monde reste et moi-même... + +--Ah! par exemple, ceci est trop fort, gronda le monsieur, s'emportant +de plus en plus, votre bateau serait sur le point de sombrer que vous +devriez rester à son bord; et, quand tout l'équipage serait en train de +se sauver, votre devoir vous y enchaînerait encore jusqu'au dernier +homme. C'est comme un général sur le champ de bataille, continue le +monsieur s'échauffant toujours davantage et regardant plusieurs +voyageurs en tenue militaire; c'est comme le mécanicien sur sa +locomotive, il a entrevu le danger, un conflit est inévitable, il +pourrait peut-être sauter, s'échapper il est encore temps... mais +l'honneur le retient à son poste et il doit mourir plutôt que de +déserter. Chacun doit faire son métier, mais je le déclare ici: nous ne +sommes pas chair à canon, ni à wagon, ni à poisson, nous sommes des +passagers qui nous confions à vous et vous répondez de notre vie.» + +Toute cette belle tirade s'était éteinte dans le brouhaha croissant; il +y avait longtemps que le capitaine ne l'écoutait plus. + +Nous descendons dans les chambres, quelques personnes nous suivent; mais +c'était inutile: les hommes du bord avaient reçu l'ordre, à défaut de +voyageurs, de remplir les cabines de la majeur partie des bagages. + +Après quelques mouvements désordonnés, le bateau reprend son aplomb, la +paix se rétablit, chacun se rassure et peut regarder sans inquiétude +cette grande route qui marche, ainsi que Pascal appelle les fleuves. + +Nous n'avons pas eu d'autre incident, sauf l'aventure inverse de deux +voyageurs; l'un plein de sollicitude pour les malles qu'on continue +d'entasser dans les cabines, oublie sa station, et lorsqu'il se +précipite sur le pont pour descendre, il n'est plus temps, le bateau a +repris sa marche; l'autre au contraire ne peut monter à bord, il +accourait au bateau dans une nacelle trop tard pour accoster, il +gesticulait, criait, jurait dans sa coquille de noix comme un vrai +diable dans un bénitier. Nous l'avons entrevu une dernière fois, se +livrant à toutes les marques du plus profond mécontentement; arrivé à +son paroxysme, c'était une tempête... dans un canot. Il a dû s'enfuir en +tourbillon. + +À Saint-Nazaire, on nous a écorchées vives pour transporter notre simple +caisse, du bateau à la voiture. «Saint-Nazaire c'est une petite +Californie, a dit ingénument le commissionnaire, il faut que tout le +monde y passe.» Et nous avons dû passer sous ses fourches caudines et +lui payer un tarif... non tarifé. + + + + +_Le 19 septembre_. + + +Décidément, nous sommes des amphibies et nous vivons presqu'autant dans +l'eau que sur terre. Qu'on en juge. Tous les jours, nous prenons deux +bains qui se prolongent presque indéfiniment et nous pêchons deux ou +trois heures enfoncés dans les flots jusqu'à la ceinture. Aussi +crevettes, moules et coquillages de toutes sortes remplissent-ils nos +paniers de pêche. Autrefois, nous prétendions reconnaître nos crevettes +même après la cuisson. «C'est moi, disais-je, qui ai pris cette +belle-là .--Non, répondait mon frère Henri, elle est sortie de mon filet, +j'en suis sûr, et je vais la manger.--Par exemple! c'est à moi de la +prendre.» Et pendant que nous discutions si vivement, maman saisissait +la crevette en litige, la dépouillait délicatement de son écaille rose +et l'avalait, nous mettant ainsi d'accord, en parodiant la fable des +Voleurs et de l'Ane, ou mieux encore de l'Huître et des Plaideurs. Pour +la cueillette des moules qui tiennent dur au rocher, on s'écorche toutes +les mains, et, malgré les espadrilles, les pieds qui courent sur les +falaises ne sont pas en meilleur état. Mais, bah! quelques égratignures +de plus ou de moins, on n'y regarde pas de si près; avec cela nous +sommes faits comme des Bohémiens en vacances, les pieds pleins de vase +et du sable jusque dans les cheveux. C'est là le plaisir. Tout à l'heure +je voyais Henri assis sur un rocher pointu, tout au bord de la mer, +battant l'eau de ses deux jambes, et je l'ai remercié de me donner ainsi +en miniature la représentation du colosse de Rhodes. + +Ce que j'aime par-dessus tout cette année, c'est de venir le soir +contempler l'infini, c'est de venir, à l'heure où la terre s'endort et +où s'éveille le firmament, lire dans ces deux sublimes pages de la +création, la mer et les cieux! Ce que j'aime, c'est de courir le matin +les cheveux au vent, les pieds nus sur notre plage sablonneuse, ignorant +les semis de galets, et de suivre ma pensée qui vagabonde dans +l'immensité. + +Alors, j'écris sur ce sable, fin et brillant, comme les Romains sur +leurs tablettes, les plus jolies choses du monde, oubliant que la vague +insouciante va bientôt tout effacer. Ah! oui, je passerais mes jours +devant l'Océan à la tunique verte, à la ceinture de roches grises, +agrafée de sable d'or, à suivre son flux et son reflux, à regarder ses +flots qui coupent en deux l'équateur et qui bornent les deux pôles, à +contempler ses vagues désordonnées qui se détachent de l'Amérique et +font 1,800 lieues avant de toucher nos grèves. Ah! c'est comme une +extase qui s'empare de l'esprit, devant cet immense miroir où le temps +n'imprima jamais aucune ride durable, et qui n'est pas encore assez +vaste pour réfléchir la face de Dieu! + +Je voudrais pénétrer cette mer, dont le sein fourmille d'êtres inconnus, +soumis à la grande loi du changement autant que toutes les choses qui +passent et dépendent du domaine actif de la nature, soit dans le règne +animal, soit dans le règne végétal. Je voudrais analyser ses plantes +sans nom, étudier ses animaux sans cesse renaissants et qui viennent se +jouer à la surface des flots, se baigner d'air et de lumière, ces deux +sources de vie! Le naturaliste, qui cherche à pénétrer les ombres +mystérieuses de l'Océan, à découvrir les richesses enfouies dans le fond +de ses abîmes, n'est-il pas comme l'historien qui essaye d'éclairer +l'obscurité des âges écoulés? + +Chacune de ces lames est comme un berceau. La vie se répand de toutes +parts dans les couches supérieures, et, pour ces millions de vies, le +lit de l'abîme est le champ du repos. Et l'on se demande des trois +livres de la création, quel est le plus beau, de la mer immense, du ciel +étoilé ou de la terre en fleurs! + + + + +_Le 20 septembre._ + + +Nos plages se couvrent de plus en plus d'habitations mais, en revanche, +elles se découvrent de plus en plus de bivalves et de coquillages. La +solitude, c'était leur salut; maintenant, tout le monde pêche, aussi les +moules s'en vont. Oui, les moules, qui le croirait, comme les +hirondelles, se donnent le mot pour émigrer tout d'un coup! Pourquoi? on +l'ignore; mais, un beau matin, au moment où l'on arrive pour cueillir +son déjeuner sur un banc couvert encore hier de millions d'individus, on +entend comme un bruissement dans la mer, comme un mouvement d'ailes +battant les flots. Les moules viennent de partir, elles ont ouvert leur +coquille et volent dans le sillon des vagues comme le papillon dans +l'azur des cieux. + +Du reste, elles ne sont pas seules à faire des migrations intelligentes. +Il y a quelques années, les harengs se pêchaient en grande abondance sur +des grèves presque voisines des nôtres. Un industriel s'empresse de +bâtir un vaste établissement, rempli de presses et de machines pour la +conservation du hareng. Hélas! pour lui ce vaste établissement devint le +pot au lait de Perrette; il avait rêvé la fortune et ne trouva que la +ruine. À partir du jour où les machines purent fonctionner, les pêcheurs +ne rencontrèrent plus un traître hareng; ils avaient disparu comme par +magie et onques depuis on n'en a revu. + +Pour preuve de leur séjour sur nos côtes inhospitalières et désertes, il +ne reste qu'une grande maison fermée qui intrigue le voyageur; +naturellement, il s'informe de ce que cela pouvait être, et il apprend +ce que je viens de dire. Cependant nos moules, malgré leur amour de la +tranquillité, et bien que nous les tracassions souvent, n'ont point +toutes déserté nos rives, et aujourd'hui la mer montant très haut et +descendant très bas, nous sommes allés à la pêche aux moules qui ne se +découvrent qu'aux grandes marées; celles-là sont infiniment meilleures +et plus belles que celles des rochers que le flux baigne seulement +quelques heures et qui restent une grande partie du jour exposées aux +rayons du soleil. + +C'est ce qui a fait dire qu'à l'exemple des huîtres, les moules +baillent; et, on effet, elles se tiennent hermétiquement closes pendant +la chaleur, mais, dès qu'elles ont senti les premières vagues, au retour +du flux, lécher leur coquille, elles s'ouvrent tout doucement chaque +fois que l'eau revient, et aspirent ainsi la fraîcheur et la vie. Ces +moules-là vivent donc, mais elles ne s'engraissent pas. Parlez-moi des +autres, de celles qui demeurent accrochées au fond de l'eau; elles sont +presque aussi bonnes que les huîtres. Nous avons donc fait une ample +récolte; nous étions tous là , cueillant, cueillant toujours. Notre grand +panier débordait; sans doute ce n'était pas grand'chose de le remplir, +le difficile c'était de l'emporter. Enfin nous réfléchissons que la mer +est encore bien retirée et qu'en la suivant nous abrégeons notre route +de plus de moitié: pas de sables fatigant à traverser, pas de rochers à +contourner ou à escalader, mais une belle plage unie, toute droite, nous +n'avons qu'à marcher devant nous; c'est ce que nous faisons, je prends +courageusement le panier, puis chacun le porte à son tour. + +Nous nous reposons rarement, mais nous changeons souvent de mains, car +plus le but se rapproche et plus le fardeau semble s'alourdir. C'est +l'effet de la fatigue. Enfin nous sommes devant le port Charlotte et +nous n'avons plus qu'une baie à franchir pour être chez nous, coupons +toujours au plus court et lançons-nous dans les sables vaseux du rivage; +le chemin est si lisse et si blanc!... J'ai au bras le panier qui me +pèse singulièrement; tout à coup le sable cède, j'entre jusqu'à la +cheville, un effort va me dégager; mais, pendant que je retire mon pied +droit, ma jambe gauche enfonce jusqu'au genou. J'abandonne le panier, +espérant plus facilement me sortir de ce mauvais pas; impossible. +J'enfonce de toutes parts... Je suis entourée de cette traîtreuse vase +si douce, si chaude, mais si terrible dans ses enlacements; j'en ai +jusqu'à la taille... chaque mouvement m'engloutit de plus en plus. +Henri, qui voit mon anxiété et n'a pas fait son trou, arrive à mon +secours en prenant mille précautions; grâce à son aide, je puis me +retourner, revenir en arrière, de ce côté seulement est le salut. Je +suis habillée d'une robe de vase collante, épaisse et bien pesante; +mais, en comparaison de tout à l'heure, je me trouve ingambe et leste à +marcher sur une corde raide, comme madame Saqui. Je rentre bénissant les +divinités marines qui ne m'ont point encore cette fois vouée au trépas. +«L'expérience est une lumière qui trop souvent n'éclaire que ceux +qu'elle brûle.» Me voici bien éclairée, j'en conviens, et pas à la +veille de m'aventurer ainsi à la légère dans ces sables mouvants, qu'une +marée suffit pour déplacer. + + + + +_Le 21 septembre._ + + +Hier soir, malgré mon aventure du matin, je suis allée avec maman et mes +frères à une grande pêche organisée par nos voisins.--La pêche de nuit, +une fois en passant, a bien son charme, avec accompagnement de lune au +ciel (l'obscurité est cependant beaucoup plus favorable aux pêcheurs) et +de lanternes sur terre.--Comme Diogène, on cherche, mais ce n'est pas un +homme qu'on désire; fi donc! c'est la moindre des préoccupations, ce +qu'on demande, c'est beaucoup, beaucoup de poissons. À peine les +dernières mailles de la seine sont-elles sorties de l'eau, que chacun se +précipite vers la poche; la main qui tient la lanterne parcourt +fiévreusement tous ses anneaux: les paniers s'ouvrent, les doigts +s'agitent; il faut saisir le poisson, qui lui se glisse, se faufile, +s'élance... loin du traître filet pour retrouver la vie dans son +élément, et dans le premier moment de ce va-et-vient, on pourrait +prendre les pêcheurs cachés dans l'ombre et le mystère, pour tout, +excepté pour ce qu'ils sont. N'apparaissent-ils pas, arpentant cette +plage sans bruit et parlant bas, comme des conspirateurs agités par +leurs débats? Tous ces gens agenouillés autour des rayons tremblants +d'une faible lanterne, ne sont-ce pas des voleurs se partageant le +butin?--Non, non, ne craignez pas, promeneurs nocturnes, voyageurs +attardés, ce groupe se compose des plus honnêtes gens du monde. + +Quand la mer est phosphorescente, c'est un bien autre tableau. Son écume +est de perles, ses vagues de flammes, et la seine, devenue un réseau +d'or, disparaît dans des sillons de feu. C'est la pêche merveilleuse, +mais qui n'en devient pas plus pour cela la pêche miraculeuse, bien au +contraire, et le poisson défiant, loin de se laisser fasciner par ce qui +brille, se tient coi dans ses profondes retraites, et se moque bien des +filets et des pêcheurs. + +Trois beaux Parisiens, venus en villégiature dans nos parages, et +désireux de connaître tous les plaisirs qu'offre la mer, sont apparus à +cette pêche aux flambeaux et qui oblige à se mettre à l'eau, parés de +leurs plus beaux atours, comme pour aller au bal, pantalon gris perle, +habit de gala, chapeau à haute forme, gants frais, souliers vernis! Ils +espéraient sans doute nous éblouir; eh bien! ils n'ont point réussi, et +nous nous sommes bien amusés d'eux et de leur toilette, dans laquelle +ils paraissaient aussi à l'aise que nos poissons dans nos paniers. + +Nous attendons des amis qui doivent venir à bord de leur yacht et depuis +hier nous interrogeons continuellement l'horizon, chaque bateau qui +passe éveille de nouveaux espoirs, suivis de nouvelles déceptions. + +Pourquoi n'arrivent-ils pas? C'est que l'homme n'a point encore +découvert le secret de commander aux vents et aux flots, et que le +voyageur qui prend les grandes routes de l'Océan avec ses voiles au vent +ne peut pas dire, comme celui qui marche par les chemins de la terre: +tel jour et à telle heure j'arriverai! Cela serait vraiment trop commode +si l'on pouvait prendre la rose des vents et tenir la corde du côté +qu'on veut. Un rien dérange l'harmonie, la brise qui tourne, le courant +qui change, la lune qui s'est mal couchée ou le soleil qui ne s'est pas +mieux levé, et crac, il n'en faut pas davantage pour grisonner le ciel, +bouleverser la température si impressionnable des mers et déranger tous +les projets. + + + + +_Le 23 septembre._ + + +Nous tenons enfin tout notre monde. «Se voir est un plaisir, se revoir +un bonheur!» Mais, à peine arrivé, on nous menace de repartir, on est +venu seulement nous serrer la main, nous dire un petit bonjour. Moi, +j'espère beaucoup en l'inconstance des flots, dont cette fois je bénirai +les caprices. Les vents n'ont pas changé et puisqu'ils étaient +favorables à l'arrivée, ils seront très contraires au départ. + + + + +_Le 25 septembre._ + + +Hier soir nos amis nous ont fait de longs adieux, le vent n'était pas +précisément pour eux, mais ils devaient lever l'ancre au premier +courant, entre trois et quatre heures du matin. Dame! je riais sous +cape, bien convaincue que l'embarcation resterait en panne toute la +journée entière et peut-être plusieurs jours encore. C'est ce qui va +arriver, et pendant qu'elle déploie ses grâces sur place, que ses voiles +pendent piteusement, sans un souffle pour les gonfler, ce qui, au fond, +nous est fort agréable, nous allons promener nos hôtes dans nos +environs. Lundi, grande excursion sur le littoral. + + + + +_Le 26 septembre._ + + +Nous projetons d'aller à Pornic; ce sera une jolie excursion, mais, en +attendant, le ciel s'est chargé de nous donner une fête de nuit gratis +et à domicile. D'abord nous avons allumé nos regards aux clartés de la +nature. De grandes lueurs couraient dans le ciel, qui en restait tout +illuminé; ce n'étaient que sillons d'ombres et de lumières jusqu'à +l'horizon; ces lueurs, ces épars comme on voudra, s'étaient surtout +emparés d'un gros nuage blanc qu'elles avaient métamorphosé en feu +d'artifice dont les étincelles, les fusées, les gerbes nous +apparaissaient dans la sérénité et la transparence d'une nuit +tranquille, sans le tapage des artificiers et l'odeur de la poudre. Un +peu plus loin, le gros globe rouge de la lune, (la lune cette amie du +marin) sortant de la mer, semblait un nouveau phare, ou un ballon +gigantesque se promenant à la surface des flots; mais bientôt ce sont de +véritables éclairs précurseurs de la foudre qui court dans le ciel et +secoue l'air et l'Océan de ses violentes détonations. Là , ce sont des +déchirements profonds de l'azur, qui semble labouré par un soc de feu; +ici, ce sont des serpents de flammes qui se tordent et déroulent leurs +anneaux sans fin. Puis, pendant quelques instants tout rentre dans la +nuit, pour revenir ensuite avec plus d'éclat encore. + +Oui, de tous côtés des milliers d'étincelles se croisent, se choquent, +s'allument et s'éteignent à la fois, s'en allant et revenant comme une +folle bande d'insectes lumineux, une troupe de papillons d'or à faire +rêver aux lucioles d'Italie. La nature, qui ne fait jamais les choses à +demi, est admirable dans tous ses phénomènes, surtout aux bords de la +mer, où elle se montre plus grandiose que partout ailleurs. + +Hélas! cette scène magnifique s'affaiblit déjà ; la lune va changer les +décors, calmer la foudre et paraître sur son char triomphant. Puis, pour +lui faire la cour, toutes les étoiles vont se lever sur le passage de +leur reine, et, demain matin, lorsque le soleil, à son tour couronnera +de son nimbe d'or le ciel transparent et pur, nous croirons que ce +violent orage, qui ébranle tout en ce moment encore, n'a passé que dans +nos rêves. + + + + +_Le 28 septembre._ + + +Pornic est un petit port de mer maintenant très fréquenté par les +touristes. On n'y trouve pas le monde mirobolant de Dieppe et de +Trouville, mais on y rencontre l'aristocratie de l'ouest, et aussi une +foule de gens avides de repos; ils viennent demander à la mer son air +vivifiant et réparateur, à la belle nature ses sites verdoyants qui +défatiguent les yeux du sable brillant des grèves et des lames +miroitantes de la mer. + +La ville de Pornic a une histoire. Son origine remonte dans l'antiquité. +Il est même permis de croire, d'après les découvertes faites de tombeaux +romains, d'objets anciens et d'inscriptions multiples, qu'elle avait +autrefois une certaine importance. + +La mer en se retirant n'a plus permis l'entrée du port aux navires de +grande dimension; mais on est autorisé à penser que jadis les vaisseaux +pouvaient trouver dans le port de Pornic un abri spacieux. + +Un vieux château, ancien castel des seigneurs de Retz, domine l'entrée +du port. Au temps des guerres de Vendée, des batailles sanglantes furent +livrées sous ses murs, où les boulets ont laissé leurs traces. Une croix +de pierre, penchée par le temps, couronne un rocher en saillie sur la +mer, lieu de sépulture des chouans. + +Le château de Pornic n'est pas le seul souvenir subsistant des seigneurs +de Retz, dont toute la contrée a porté le nom. À quelques lieues d'ici +se trouve une vieille tour en ruines entourée d'une superbe pièce d'eau +où des carpes séculaires prennent leurs ébats. On l'appelle la tour de +Princé. Elle était reliée jadis par un souterrain à un vaste château, +résidence habituelle des seigneurs de Retz. C'est là que vint souvent le +célèbre Barbe-Bleue, dont aujourd'hui on raconte encore aux enfants, les +cruautés et le juste châtiment. Le gardien de la tour conduit les +visiteurs dans un bois, oui, dans un bois où il montre des îles séparées +les unes des autres par des ponts-levis. Jadis les fossés étaient +remplis d'eau; actuellement ils sont à sec, et les îles, que l'on +appelait les _îles enchantées_, ne se distingueront bientôt plus. La +légende, toute frissonnante, assure que, dans chaque île, Barbe-Bleue +enfermait une de ses femmes. Les vieux du pays racontent que dans leur +enfance les demeures de ces femmes étaient encore debout. + +Mais revenons à Pornic. L'ancienne ville elle-même, propre et +gracieusement plantée sur une colline, s'augmente chaque année de +chalets, villas, cottages de toutes sortes; si cela continue, une pointe +déserte où l'herbe jaunit et où aucun arbre n'a jamais pu pousser, la +pointe de Gourmalon, ne tardera pas à former une sorte de faubourg. + +De Pornic à Sainte-Marie, on rencontre trois plages, celles du Château, +de Noveillard et des Grandes-Vallées, qui sont pendant toute la journée +les lieux où l'on se retrouve et où l'on vient s'asseoir. Une jolie +promenade, sorte de terrasse sur la mer, y conduit en suivant les +détours accidentés de la côte. + +Les environs de Pornic sont très pittoresques. À Paimbeuf, l'embouchure +de la Loire présente un aspect majestueux. Saint-Gildas est l'une des +pointes les plus avancées dans l'Océan. + +Si on va à la Bernerie, on passe devant l'habitation de l'un des +Charette. C'est là , sous des quinconces de tilleuls, que fut décidée la +dernière insurrection vendéenne. La mer en cet endroit se retire à +plusieurs kilomètres au moment de la marée basse. + + + + +_Le 30 septembre._ + + +Hier matin, à six heures, par le plus beau temps du monde, nous avons +gagné la grande route à la Vequerie, où nous devons prendre le véhicule +loué à Saint-Nazaire, pour la course d'aujourd'hui. On entend un +roulement lointain: «C'est notre coche! s'écrient les impatients.» Non +c'est une affreuse carriole. D'ailleurs ce serait arriver trop juste +ensemble, calmons-nous. Mais nos oreilles sont au guet... Ecoutez ce +trot prolongé, ces grelots bruyants: quel est cet équipage encore caché +dans un nuage de poussière? Hélas! c'est la diligence de Pornichet; et, +pour nous faire prendre patience, mon frère Henri, qui a quelquefois un +mot d'à -propos, la mémoire heureuse, nous répète cette jolie fable de +Gaudy: + +Clic, clac, clic, holà , gare, gare! +La foule se rangeait, +Et chacun s'écriait: +Peste! quel tintamarre! +Quelle poussière! Ah! c'est un grand seigneur, +C'est un prince du sang--c'est un ambassadeur! +La voiture s'arrête; on accourt, on s'avance: +C'était... la diligence! +Et... personne dedans. +Du bruit, du vide. Ami, voilà , je pense +Le portrait de beaucoup de gens. + +Sans doute, c'est le portrait de beaucoup de gens, mais ce n'était pas +celui de notre diligence, car elle était pleine de voyageurs; en nous +apercevant ils ont mis leur tête curieuse et inquiète aux portières, +s'imaginant sans doute que nous allions demander place. Enfin, le même +bruit se renouvelle, et cette fois c'est bien notre voiture, un grand +omnibus à douze places au moins.--Nous ne sommes que dix et nous nous +installons à l'aise, bien disposés à voir et à retenir, et je puis +ajouter à rire, en parlant de la jeunesse. + +Nos petits chevaux vont comme le vent. Nous nous arrêtons à Escoublac, +un bourg qui n'a absolument rien à montrer, et dont le nom n'éveille +l'attention du présent qu'en souvenir de son passé, l'ancien Escoublac +ayant été envahi petit à petit par les sables qui ont tout englouti de +leurs vagues montantes jusqu'à l'extrême pointe du clocher. On a pensé +que les plantations et les semis de pins maritimes qui croissent +partout, même sur la roche nue, pourraient seuls les endiguer, et l'on +s'est mis à l'Å“uvre; mais sept cents hectares de dunes ne se +renouvellent pas en un jour. Jusqu'à présent, trois cents hectares +seulement ont été ensemencés, et il faudra le travail constant de la +nature et des années pour transformer ces éternelles plages de sable +mouvant et brûlant en forêts verdoyantes. Il faudra revenir bien des +fois à la charge lorsque les graines n'auront pas levé ou qu'elles +auront été balayées par les rafales; mais, quoi qu'il en soit et malgré +les larges places encore vides çà et là , ces plaines, qui avaient paru +si désolées à maman, il y a vingt ans, lorsqu'elle visitait ce pays pour +la première fois, lui sont apparues aujourd'hui couvertes d'un léger +feuillage; la réverbération du soleil n'éblouit plus les yeux et tous +ces pins chevelus, sans cesse agités, répétant la plainte monotone du +vent, vous bercent de leur douce harmonie et semblent inviter au repos. +Désormais ces lieux ne seront plus un affreux désert, s'avançant +toujours et que l'homme doive fuir, puisqu'on est arrivé au résultat +désiré, celui d'interrompre la montée envahissante des sables que rien +jusqu'alors n'avait pu arrêter. + +À huit heures et demie, au son du fouet et des grelots qui faisaient +accourir tous les gamins, nous franchissions la grande porte de +Guérande. Nous entrons dans cette vieille ville forte, comme il n'en +existe peut-être pas deux en France, et si bien conservée que, sur dix +tours qui formaient sa défense, neuf sont encore intactes. Nous suivons +le chemin de ronde de ses fortifications, une jolie promenade plantée et +toute moderne, mais qui pourrait bien avoir été jadis un premier mur +d'enceinte. La ville de Guérande, position très importante, fortifiée à +plusieurs reprises et principalement par Jean V, duc de Bretagne, fut +fondée au VIe siècle. Elle subit plusieurs sièges; prise en 1342 par +Louis d'Espagne, en 1373 par Duguesclin, elle fut vainement assiégée en +1379 par Olivier de Clisson, et en 1489 par le maréchal de Rieux. Un +célèbre traité y fut conclu, celui par lequel la Maison de Blois cédait +ses droits sur la Bretagne aux comtes de Montfort. La ville de Guérande +eut donc ce grand honneur et elle le dut à une bien petite cause. Oui, +cette ville fut choisie parce que les conférences avaient lieu en mars +1365 pendant le carême et qu'à Guérande on trouvait facilement du +poisson. Le traité fut signé le 12 avril dans l'église Saint-Aubin et +les partis en firent solennellement l'observance sur l'évangile et à +genoux devant le Saint-Sacrement exposé sur l'autel. Le comte de +Montfort jure sur son âme et les députés de Jeanne de Penthièvre sur +l'âme de leur Dame. Oui, cette ville, avec ses maisons tassées dans ses +rues étroites, ses lourdes portes et ses hautes murailles, conserve une +physionomie féodale des plus remarquables, un cachet du temps passé +qu'on ne retrouve plus. Ses fossés, quoiqu'à moitié comblés, sont encore +remplis d'une eau épaisse où mille plantes aquatiques se développent +capricieusement; le lierre, parure des ruines, escalade ses grands murs, +qu'il couronne d'une chevelure brillante et le feston régulier des +créneaux se détache au milieu des broderies légères et charmantes de son +feuillage persistant. Ah! ce beau lierre, toujours vert et qui semble +puiser sa jeunesse dans la vieillesse même de ces sombres remparts +noircis par le temps, me présente une image saisissante de la vie, faite +de mélange, de contraste, de faiblesse et de force. + +Guérande a quatre faubourgs aboutissant à ses quatre portes qui se +nomment les portes Vannetaise, Saint-Michel, Bizienne et Saillé. Nous +avons aperçu dans le faubourg Saint-Michel, celui par lequel nous sommes +arrivés, le petit Séminaire et l'hôpital, deux établissements assez +considérables, mais que nous n'avons pas eu le temps de visiter. + +La bonne ville de Guérande, en tout temps, est très calme, sans commerce +ou à peu près; mais l'été c'est une ville tout à fait morte, les +vieilles familles nobles qui ont continué de l'habiter la quittant à +cette époque pour la campagne ou la mer. + +Nous avons commencé par l'église. N'est-il pas tout naturel, lorsqu'on +parcourt ville et village, de faire la première au Bon Dieu. + +L'église, autrefois collégiale, est fort belle. On y voit dans une +chapelle de bas côté, à moitié souterraine, un tombeau renfermant les +cendres d'un seigneur de Carné de la Touche et de sa femme. Ils sont là , +représentés de grandeur naturelle, et sculptés dans un granit sur lequel +le temps n'a pas de prise; elle, dans sa robe de grands atours, lui, +vêtu d'une armure, car, après avoir été premier maître d'hôtel de +François II, duc de Bretagne, il fut ensuite attaché au service de sa +fille, la duchesse Anne, en qualité de chevalier d'honneur. + +Quelques tableaux nous ont encore intéressés, puis nous sommes montés +dans le clocher, réparé dans le style de l'époque, et d'où la vue +s'étend fort loin. + +En sortant de cette belle église, nous avons aussi remarqué dans un +parfait état de conservation, à droite du grand portail, l'ambon ou +chaire extérieure, du haut de laquelle le clergé, dont le pouvoir +temporel était alors aussi étendu que le pouvoir spirituel, faisait +entendre la parole sainte ou lançait des monitoires à la foule réunie. + +Cette église garde encore un précieux souvenir; elle fut le lieu choisi +pour signer, en présence de hauts et puissants personnages, le célèbre +traité de Guérande, dont je viens de parler. Ce traité termina la guerre +civile dont la Bretagne était déchirée depuis la mort de Jean III par +suites des prétentions de Charles de Blois et de Jean de Montfort à sa +succession. + +Nous avons également visité la chapelle dédiée par ce dernier à +Notre-Dame-la-Blanche. Une plaque de marbre gravée d'or rappelle ce +fait; en face, une madone indique l'époque à laquelle cette chapelle a +été rendue au culte, après la Révolution, et restaurée par les soins du +maire, comte de Pélan. + +On nous a raconté quelques légendes intéressantes pendant que nous +parcourions les rues désertes de la ville, où vraiment nous nous +promenions un peu comme dans le palais de la Belle au Bois dormant, sans +rencontrer personne. Bref, je trouve Guérande beaucoup plus peuplé de +ses morts que de ses vivants, beaucoup plus animé par les souvenirs du +passé que par les événements du présent. + +Nous déjeunons en déclarant le pain de Guérande le meilleur du monde, et +puis, fouette cocher! Nous mettons pied à terre pour visiter l'église de +Saillé; mais, hélas! nous n'y avons pas vu, comme maman à son premier +voyage, une belle noce dans tout le pittoresque et la vérité du costume +national. Non, tout s'en va, les vieilles coutumes et les vieilles +traditions! Les paludiers actuels, oubliant leur origine saxonne et les +habitudes que leurs pères avaient maintenues pendant des siècles, ont +francisé leurs modes. Adieu les larges braies et les guêtres blanches, +les culottes bouffantes et les gilets étagés, les chapeaux et les +souliers à boucles d'argent; la blouse et la casquette sont en train de +tout niveler sous leur forme démocratique, et c'est toujours très mal au +Présent de renier ainsi le Passé. + +Mais revenons à l'église, que nous n'avons point examinée. Hélas! rien +n'y retient, rien n'y charme le regard; les murs sont nus, l'autel à +peine fleuri et le bon Dieu y est bien mal logé, ainsi que dans toutes +les pauvres églises de campagne. Là encore, pendant sa vie, +Notre-Seigneur continue ses leçons d'humilité; il ne vint jamais à la +recherche de la richesse et du luxe. Non, ce qu'il demandait, alors +comme aujourd'hui, c'est l'ample moisson des cÅ“urs. Sur le dernier +pilier, presqu'à la sortie de l'église, nous avons cependant remarqué un +grand tableau, aussi affreux qu'ancien, représentant, d'après +l'historien de Bretagne d'Argentré, le mariage en 3es noces, du duc Jean +V le Vaillant avec Jeanne de Navarre, l'an 1386. L'inscription du +tableau fait encore connaître qu'en deuxièmes noces ce prince breton +avait épousé une Jeanne de Hollande, et en 1res noces Jeanne, fille +d'Edouard III roi d'Angleterre. + +Nous reprenons notre course; à une demi-lieue du bourg de Batz, au +milieu des salines qui répandent les émanations les plus exquises de la +violette, il nous vient par instants des bouffées d'une odeur âcre qui +sent le brûlé. Les plus clairvoyants croient apercevoir un gros nuage de +fumée s'élever du bourg de Batz. Mais n'est-ce pas plutôt l'effet des +brumes de midi qui, par les jours de chaleur, enveloppent d'un voile si +épais l'horizon? Et ces senteurs désagréables ne proviennent-elles pas +des champs d'oignons qu'on récolte en ce moment et qui longent la route +des deux côtés? Cette plante potagère, l'oignon, est, à l'heure +actuelle, l'un des grands produits de ce pays-ci; et lorsqu'on rencontre +par hasard ces caravanes, devenues si rares, de paludiers conduisant de +grandes mules chargées de hauts paniers, il ne faut pas s'imaginer que +ces paniers contiennent du sel ou de la sardine comme autrefois; ils +sont remplis d'oignons qu'on va échanger, tout au fond des campagnes, +contre du blé noir. Jadis l'exploitation du sel enrichissait toute cette +contrée, devenue très pauvre depuis que les sels de mine ont remplacé +les sels marins. Nous nous sommes laissé dire qu'un _Å“illet_, qui valait +300 fr. au temps prospère, s'offre à présent pour 6 francs. C'est à n'y +pas croire; aussi beaucoup de salines sont-elles abandonnées. On +n'aperçoit plus ces blancs monticules à perte de vue, comme les tentes +d'un immense camp, mais çà et là épars, quelques tas de sel coupés à de +longs intervalles par une haute montagne de terre grise, rappelant les +tumulus si nombreux encore dans le Morbihan; cette montagne n'est point +un sarcophage recouvrant l'urne des cendres et les armes du guerrier. +Non, elle renferme tout prosaïquement la récolte de trois ou quatre +années de sel, que le propriétaire ne peut vendre et qu'il recouvre de +terre pour sa conservation. Donc, tous ces braves habitants échelonnés +depuis Saillé jusqu'au Croisic, en passant par Batz, en sont réduits, +pour vivre, à planter de l'oignon, pêcher de la sardine et exploiter les +baigneurs de bonne volonté. + +Hélas! le nuage entrevu n'était point une illusion, mais une triste +réalité; l'incendie dévore une maison au bourg de Batz. On fait la +chaîne, deux pompes jouent et nous voyons tomber pêle-mêle dans la rue +des bottes de foin calciné et les meubles qu'on jette par les fenêtres. +Ne nous arrêtons pas davantage, puisque nous ne pouvons être d'aucun +secours. Ces flammes, qui ne sont pas celles d'un feu de joie, +répandraient beaucoup de sombre sur notre rapide voyage lequel, jusqu'à +présent, tient toutes ses promesses. + +Voici le Croisic; une petite déception nous y attend, le port est à sec. +On peut y descendre et s'y promener à pied. Franchement, rien de plus +affreux! Autant ses nacelles légères, ses jolis bateaux sont élégants +lorsqu'ils se balancent au gré de la vague et du vent qui gonfle leur +voile blanche, autant ils semblent piteux et mal à l'aise, sans toile, +sans cordages et couchés de côté sur le sable jaune ou la vase noire. +Ils ont l'air d'une nichée sans plumes jetée hors du nid. Décidément, la +mer est aussi nécessaire au port que le feuillage à la forêt. Tout le +monde a voulu aller jusqu'au bout de la jetée, longue d'un kilomètre, et +se déployant comme un ruban. À ce moment, la flottille des pêcheurs +apparaissait; bientôt la sardine, si jolie quand elle est fraîche, si +pimpante dans ses écailles d'argent où se jouent toutes les couleurs de +l'arc-en-ciel va tomber par milliers des bateaux dans de minces +corbeilles. On les rangera ensuite, couche de sardine, couche de sel, +dans de grands paniers de voyage. + +Le Croisic est une petite ville assez commerçante; il y a plusieurs +fabriques de conserves et de salaisons. L'air qu'on y respire n'est pas +précisément délicieux; rien ne le purifie complètement, pas même les +grandes brises de mer, qui demeurent insuffisantes à emporter les +émanations combinées de l'huile et du poisson. Nous avons tout visité: +et le confortable établissement de bains installé pour charmer et +retenir tous les âges et les deux promenades plantées qui commencent et +finissent la ville d'un côté, le _Mont Esprit_; de l'autre, par +opposition sans doute, le _Mont des Nigauds_, et bien nigaud, en effet, +celui qui ferait de ce lieu sa promenade favorite, la vue y est tout à +fait bornée, tandis que du _Mont Esprit_ le panorama est très étendu. On +a devant soi la mer infinie, à ses pieds la ville, plus loin les +maisonnettes blanches et les chalets rouges qui s'échelonnent sur le +rivage jusqu'au bourg de Batz et prennent auprès de son clocher les +proportions de châteaux de cartes; enfin, tout à fait dans le lointain +et fermant l'horizon, Guérande avec ses bois sombres et ses crêtes +élevées. Je ne vois rien à dire de particulier sur la vieille église +régulière et bien entretenue du Croisic, si ce n'est que son ancienneté +même est un titre de plus à la vénération des fidèles. + +À quelque distance en mer se trouve le beau phare appelé la _Tour du +Four_. Nul anachorète n'a une vie plus sévère que celle de ses gardiens, +jetés sur un rocher au milieu des flots, seuls, sans communication avec +personne et ne voyant, à l'exception de quelques visiteurs l'été, +d'autres visages humains que celui du douanier qui vient tous les quinze +jours renouveler leurs provisions. + +Le Croisic possède une école d'hydrographie, fondée par l'un de ses +enfants, Pierre Bouguer, né en 1698. Après avoir remporté plusieurs prix +sur des questions scientifiques, il fut choisi, en 1730, avec Godin et +La Condamine, pour aller au Pérou déterminer la figure de la terre. On a +de lui plusieurs ouvrages de mérite, et il fut le créateur de la +photométrie. + +Notre itinéraire marque plus d'une étape encore. En marche donc pour la +plage Valentin, située à moitié route entre le Croisic et le Bourg de +Batz, c'est la plus belle, la plus fréquentée puisque c'est là que, des +deux côtés, on vient se baigner en foule. + +Nous rencontrons les pompes et pompiers qui reviennent en bon ordre, +l'incendie est terminé; mais nous retrouvons bientôt les malheureux +occupés à reconnaître leurs meubles, et nous apprenons des détails bien +tristes. Le brasier a été allumé par des enfants jouant avec des +allumettes dans un grenier à foin; un petit garçon de trois ans a été +brûlé jusqu'à la ceinture et se meurt dans les atroces douleurs d'une +trop lente agonie. Les locataires sont sans gîte et le propriétaire +n'était pas assuré! + +Chacun de nous s'est empressé de remettre son offrande. Sans doute +l'obole du passant est bien peu de chose pour soulager cette infortune, +cependant il ne faut pas oublier que les rivières se font des petits +ruisseaux... il y a tant d'étrangers en ce moment, que les secours ne +pourront se faire attendre longtemps. + +L'antique église de Batz est bâtie dans de belles proportions; je +regrette pourtant l'irrégularité de l'intérieur, la nef principale étant +accompagnée de deux bas-côtés à droite, tandis qu'à gauche il n'en +existe qu'un, ce qui nuit à l'ensemble et choque le regard. On visite +plus loin, et se baignant presque dans l'Océan, une chapelle abandonnée +qui remonte à plusieurs siècles. Elle est du plus pur style gothique; en +contemplant l'élégance de ses colonnes aériennes, la délicatesse de ses +rinceaux fouillés dans un dur granit que l'habileté de l'artiste a su +pétrir comme une cire molle, on se prend à rêver du passé et à regretter +que ce beau monument ne soit plus qu'une ruine. + +Nous eussions voulu voir le costume national dans tout son éclat, +rencontrer quelques beaux paludiers sous le harnais traditionnel. Bah! +on ne les retrouve plus, ces intéressants personnages... qu'en +coquillages ou en photographie. En parcourant les rues irrégulières de +ce bourg, qui ne connut jamais le cordeau, nous passons devant une +chaumière où nous apercevons une belle dame occupée à dessiner une jeune +paludière en costume de mariée. Notre premier mouvement est d'entrer, +beaucoup moins pour voir l'artiste que pour voir le modèle. Mais, au +moment de franchir le seuil, une vieille se précipite à notre rencontre: +«Arrêtez, dit-elle, n'entrez pas, c'est la comtesse de Bretagne qui +peint ma fille!» Comment, il y a encore une souveraine de Bretagne? + +Nous avons cru la bonne femme folle; mais point, elle raisonnait +parfaitement la chose, qu'elle croyait certaine; et le jeune monde +s'animant, ça n'a plus été qu'un chassé-croisé de demandes et de +réponses, d'autant plus amusantes qu'elles étaient plus imprévues. +Vraiment, il n'y a que la langue qui ne s'use pas en marchant. Nous +avons bien vite compris que la vieille n'était pas insensible à +l'argent, et qu'à l'aide de quelques pièces blanches on pouvait +facilement manier ses paroles et ses actions; cela nous refroidit un +peu. D'ailleurs, ce colloque moqueur ne peut se prolonger sans devenir +impertinent pour l'artiste, qui s'est rapprochée et commence à prêter +l'oreille, et les gens bien élevés tiennent toujours à être polis, tout +autant pour eux-mêmes que pour les autres. Au lieu de nous attarder +davantage, songeons que le temps marche. Le soleil, qui n'attend +personne, s'avance grand train, et l'inconnu nous appelle encore. +Bientôt nous allons apercevoir le Pouliguen. La route est charmante, le +grand chemin qui rattache entre elles toutes ces agréables stations de +bains, si rapprochées les unes des autres, se déroule devant nous comme +un long ruban blanc liseré de vert quand il traverse bois et prairies, +festonné de bleu quand il côtoie la mer; cette course rapide et variée +renferme tous les enchantements de la vue. + +Descendons, nous sommes arrivés. Le vieux Pouliguen, avec ses cabanes de +pêcheurs, ne nous retiendra pas! mais ce qui va nous plaire, ce sont les +ravissantes villas semées de tous les côtés, c'est le joli bois sombre +qui s'élève à droite, entre la ville et l'Océan. Allons nous y asseoir. +L'ombre et la fraîcheur nous attendent dans ce bois charmant, un peu +trop encaissé peut-être, puisqu'il n'a aucune vue. Mais ici est-ce +défaut ou qualité? Il me semble que c'est un mérite, et l'on est bien +aise, dans un lieu où l'immensité de la mer vous saisit à chaque pas, de +s'y dérober quelques instants. Les promeneurs ne sont pas très nombreux +au milieu du jour, mais nous rencontrons beaucoup de bonnes et quantités +d'enfants, fervents habitués, partout et toujours, de toutes les +promenades; voici également le marchand de plaisir, qui connaît les bons +endroits et suit les enfants à la piste comme un fin chasseur de gibier. +Il vient nous tenter à notre tour, et chacun veut tirer et gagner bon +nombre de ces petits cornets friables et dorés qui m'ont toujours semblé +découpés dans la feuille légère d'un papier parfumé, mais au demeurant +fort agréables au goût. + +Nous passons sans transition du bois à l'église toute neuve, toute +fraîche, toute parée, qui fait honneur au pays. Saint-Nazaire devrait +être singulièrement humilié de voir ainsi la bourgade donner l'exemple à +la ville; mais, dame! il se montre bien plus préoccupé des richesses de +la terre que de celles du ciel; il se bâtit des bassins, des docks, des +hôtels; les églises viendront plus tard. + +Il est cinq heures. Les estomacs commencent à battre le rappel. En route +pour Pornichet. Nous longeons les dernières dunes plantées d'Escoublac. +Nous traversons deux ou trois villages inconnus, et nous arrivons à la +Baule, station balnéaire qui se fonde sur l'admirable plage s'étendant +du Pouliguen jusqu'à Pornichet. Si la mode s'en empare la Baule +deviendra la ville des villas. + +Nous touchons Pornichet, un port assez mal niché à mon avis. Un bouquet +d'arbres nous invite au repos; arrêtons-nous ici, comme dans le +_Chalet_, et mettons le couvert à l'ombre de ces nombreux sapins si bien +nommés maritimes, puisque ce sont les seuls arbres qui s'acclimatent à +vivre les pieds dans le sable, la tête sous un soleil de plomb, rarement +arrosés et rafraîchis seulement par les grandes brises de l'Océan qui +ébranlent bien plus qu'elles ne caressent. + +Le soleil, qui s'était voilé d'un léger brouillard à la mer montante, +nous fait ses adieux à travers de vrais rayons d'or. La soirée est +délicieuse, le temps calme, pas un souffle, aucun bruit; seul, l'Océan +alangui se mourant sur la grève. La meilleure manière d'allumer +l'esprit, c'est d'éteindre la faim. On mange d'abord en silence, puis +toutes les langues se délient à la fois. Un peu plus on allait chanter +et danser dans ce bois où il est même défendu d'entrer, ce que nous +n'avons lu qu'en le quittant, fort heureusement. Louise, une de mes +amies, s'animait de plus en plus, elle riait à gorge déployée et +bavardait comme l'oiseau blanc et noir. Ne me sentant pas du tout à +l'unisson de cette joie bruyante et sans raison d'être, je me suis +rapprochée de maman qui, elle aussi, m'a trouvée trop raisonnable: «Bah! +m'a-t-elle dit, ne lui reproche pas de rire et de jaser, ne la plains +pas de ne rien voir et de ne rien entendre; crois-moi, assez vite +viendra l'heure de la pensée longuement réfléchie... Laisse-la jouir et +jouis toi-même de cet heureux âge, de la saison printanière où l'on +regarde sans voir, où l'on écoute sans entendre. Que dis-je? on entend +la voix de la jeunesse qui répète au cÅ“ur ses plus brillantes chansons. +Ah! celle-là domine toutes les autres voix, tous les tumultes +extérieurs, tous les bruits de la terre qui viennent à peine effleurer +l'âme... Oh! laisse les lèvres de Louise sourire et chanter, ces lèvres +insouciantes qui, plus tard peut être, se plisseront amèrement. + +Nous remontons en voiture, et cinq minutes après, au grand trot de nos +chevaux, nous faisons notre entrée à Pornichet. Le fouet claque, les +grelots carillonnent, les essieux gémissent, la voiture bourdonne; mais +quel est ce misérable fracas, comparé à celui que nous percevons tout à +coup... + +Il est sept heures: baigneurs et baigneuses, en costumes éclatants, se +promènent au sortir de table et entourent une troupe d'acrobates qui +font une parade assourdissante au son de la caisse, du fifre et du +tambour. Notre bande se sépare en deux; les plus jeunes, mes frères et +leurs amis, grimpent sur le haut de l'omnibus pour mieux dominer la +scène; les autres vont se promener sur la plage et donner un coup d'Å“il +aux habitations. Le château Vauthier, qui les couronne et qui nous +semble très beau, nous attire par l'élégance de son galbe imposant et, +pour l'examiner de plus près, nous abrégeons le chemin en faisant une +vraie course au clocher, à travers des vignes sablonneuses et des +buissons épineux. En effet, ce château est superbe avec ses cinq tours +élancées, et son fronton gracieusement sculpté au milieu de la +principale façade flanquée de deux poivrières. Il semble énorme, et son +aspect deviendrait tout à fait sévère sans la blancheur de sa robe. Il +est tard, il faut partir, le frais et la nuit arrivent comme s'ils se +tenaient par la main. Tout le monde se case à l'intérieur du coche et +plus d'un Å“il se ferme doucement, invité au sommeil par le balancement +régulier d'une rapide locomotion. La route paraît plus longue dans +l'obscurité, on se rend moins compte des lieux et des distances. «Nous +avons dépassé la Vequerie, le conducteur nous amène à Saint-Nazaire, +s'écrie Louise, qui se réveille tout à fait pour nous faire cette belle +révélation. Nous avons un moment d'incertitude et de crainte; mais +rassurons-nous. C'est à peine si nous avons atteint la _Tour +d'Aiguillon_. Voici le _feu tournant du Commerce_, et tout là -bas l'Å“il +rouge du spectre blanc; c'est ainsi que nous appelons le phare +_Ville-ès-Martin_. À mer haute, sur sa pointe avancée, il se trouve si +loin de terre qu'il ressemble à un grand fantôme se promenant sur les +eaux. Nous descendons à point; le ciel nous inonde de ses clartés +pendant que nous regagnons Saint-Hylax. Il est neuf heures, et la +fatigue étant débarquée avec nous, chacun prend son bougeoir et se hâte +de regagner sa chambre avec l'espoir de continuer en rêve les péripéties +d'un jour si bien rempli. + + + + +_Le 2 octobre._ + + +Hier nous nous sommes longuement reposés, et le repos succédant à +beaucoup de mouvement et de bruit, c'est encore du plaisir. Ce matin, je +me suis réveillée après un somme de douze heures; j'avais fait le tour +du cadran sans m'en douter. Mais à seize ans, le sommeil est une +marchandise dont on a toujours à revendre, et l'on est bien loin de se +plaindre comme le financier de La Fontaine: + +Que les soins de la Providence, +N'eussent pas au marché fait vendre le dormir +Comme le manger et le boire. + +J'avais quelque loisir avant le déjeuner et comme je sentais ma plume +toute guillerette et frétillante entre mes doigts, j'ai pris mon cahier +pour y consigner une journée charmante et tout à fait à part que +jusqu'ici je n'avais pas eu le temps d'écrire. Il s'agit des noces d'or +de nos voisins, Monsieur et Madame C..., fête très belle, très touchante +à laquelle nous avons assisté dernièrement. + +Bien des ménages célèbrent leur vingt-cinq ans d'hymen, les noces +d'argent; mais se retrouver ensemble, à cinquante ans de distance pour +recevoir de nouveau la bénédiction du prêtre, c'est bien rare. C'est un +long bail qu'un demi-siècle, même avec la vie, à plus forte raison avec +le mariage. Dieu réservait ce bonheur d'une longue union à M. et Madame +C... Ils étaient là comme au premier jour, l'un près de l'autre, au pied +de l'autel et nous avons admiré leur belle tournure et leur bonne santé. +Je pense qu'ils étaient presque aussi heureux qu'à pareille heure il y a +cinquante ans; alors, sans doute, c'était la jeunesse et l'espérance, +que rien ne remplace; mais c'était aussi l'inconnu, le travail, la lutte +pour la vie. Que d'inquiétudes pouvaient se grouper dans l'azur de leur +ciel bleu! Que de craintes pouvaient apparaître comme un point noir à +l'horizon vermeil de ce jeune couple qui commençait les affaires, riche +seulement de bonne volonté et des dix mille francs de dot que chacun +apportait! Heureusement que dans ce mince bagage, pour une route aussi +longue, la boîte de Pandore avait trouvé place à côté des fortes +qualités qui domptent le sort. Aussi quel contentement intime ils ont dû +éprouver en revenant en arrière jusqu'au point de départ! Que d'actions +de grâce ils ont dû rendre au Seigneur qui a béni leur travail et leur a +accordé la fortune et la santé! Cependant il y a une lacune dans ce +bonheur qui semblerait complet, si le bonheur parfait était de ce monde. +Leurs deux filles sont bien là , mais sans descendance, et quand on a la +joie d'assister à la cinquantaine de ses parents, cela veut dire qu'on +n'est pas précisément de la première jeunesse, et que de ce côté-là il +n'y a plus d'espoir. + +Après la messe, on a chanté le _Te Deum_; le marié et la mariée ont dû +signer à la sacristie avant de quitter la jolie église de l'Immaculée, +qui n'avait jamais vu pareille fête; puis la noce a défilé deux par deux +comme elle était entrée. Cette touchante cérémonie eût été plus +solennelle encore si Mgr de Nantes avait pu arriver à temps pour offrir +le saint sacrifice, comme on l'avait espéré; mais il n'a pu venir que +pour le dîner de famille, très nombreux et très gai, paraît-il. Nous n'y +assistions pas, et pour cause: les seuls membres de la famille étant au +nombre de cinquante. Mais les amis et les connaissances de la côte +avaient tous été conviés pour la fête de nuit, vraiment délicieuse; tout +était de la partie; le ciel étoilé, la mer phosphorescente et le parc +illuminé de flammes multicolores qu'une brise aimable caressait sans les +éteindre. Nous avons eu des moments féeriques à nous croire transportés +dans les jardins d'Armide. Toutes les corbeilles de fleurs étaient +entourées de cordons de feu; les gynériums pleuvaient de l'or, les +marguerites reines s'étoilaient de diamants, les roses et les +héliotropes mêlaient à leurs flots de parfums des flots de lumière. La +pièce d'eau elle-même était lumineuse, et l'on aurait pu croire que, +dans chaque creux de rocher, dans chaque coquille nacrée, un gros ver +luisant avait élu domicile. Puis, tout à coup, une longue traînée de +paillettes rouges a sillonné l'espace: le feu d'artifice commençait. +Toutes ces fusées, lancées presqu'en même temps, ressemblaient à des +comètes chevelues et échevelées qui se poursuivaient quelques instants +dans le ciel pour venir s'éteindre dans la mer. Les feux de Bengale +s'allumaient de tous côtés: ici, comme des nappes d'eau moirée d'argent; +là , comme de petits Vésuves en miniature, lançant de leurs cratères +microscopiques la lave et les étincelles brûlantes. Toutes ces teintes +donnaient aux arbres, aux fleurs, aux gazons, les nuances les plus +suaves, les plus indéfinies et revêtaient soudain des couleurs de +l'arc-en-ciel les groupes assis ou promenant. C'était un éclair, un +rayon, puis tout rentrait dans l'ombre pour en ressortir de nouveau sous +des aspects variés. Le château lui-même a changé de décors; un immense +feu de Bengale a brûlé au faîte de la grande tour, animant la campagne +qui semblait sortir du sommeil aux approches d'une aurore merveilleuse; +puis l'habitation est rentrée dans la nuit, recevant à son tour les +reflets lumineux du jardin, jusqu'au moment où les salons se sont +ouverts à deux battants. Il était dix heures, la brise semblait +fraîchir, les yeux étaient satisfaits et les appartements se sont +remplis des invités, au nombre de cent environ. Bientôt le thé, +accompagné de mille friandises, a été servi avec une recherche, une +élégance généralement inconnues à la campagne, et l'on a terminé par la +_jarretière de la mariée_: un flot de rubans de sucre blanc et rose, qui +s'est déroulé à l'infini et dont chaque convive a pu prendre une large +part. + +Ce soir-là je suis rentrée ravie, j'ai fait des songes d'or, mon sommeil +ayant continué cette belle fête, même aujourd'hui c'est l'imagination +encore tout éblouie de ce que j'ai vu que j'écris ces charmants +souvenirs, bien persuadée cependant qu'ils ne s'échapperont jamais de ma +mémoire. + +Cette après-midi nous sommes allés au bain avec notre voisine et ses +jeunes enfants, qui courent et folâtrent au milieu des vagues, sans peur +aucune, comme ils s'amuseraient sur une pelouse. Ah! quelle différence +avec les enfants qu'on amène des grandes villes, tout les saisit. C'est +à se demander si ces bains dont ils sortent pâles et grelottants leur +sont salutaires. Ici c'est différent et ces jolis enfants avaient l'air +de chérubins, avec leurs cheveux blonds comme les épis, leurs joues +fraîches comme les roses, enveloppés d'un élégant costume de flanelle +blanche liserée de bleu, et je comprenais le regard d'amour de leur mère +suivant toutes ces jeunes têtes rieuses, tous ces petits corps sortis +brûlants de la mer froide. L'air buvait dans un baiser les dernières +perles du bain ruisselant de leurs épaules avec cette fraîcheur +délicieuse et parfumée de la pluie retombant de la corolle d'un lis +après une matinée d'orage. Ils avaient des frissons roses, des +transparences de sang sous une pulpe de fleur, des délicatesses +merveilleuses de tissu, et, à travers l'épiderme souple et satinée de +leurs petits bras potelés, je voyais courir des veines bleuâtres, comme +les pousses inextricables et vigoureuses d'un jeune arbre. + +Pendant qu'ils s'habillaient, je regardais arriver plusieurs beaux +navires rentrant au port. Le plus grand de tous, un transatlantique, +m'était apparu d'abord comme un léger brouillard. Sur la terre, j'en +voyais autant. Une fumée floconneuse sortait des habitations humaines, +déroulant ses spirales dans l'azur; au fond de l'horizon, c'était encore +la même fumée, signalant la trace et la marche de l'homme, cette fumée +image de sa vie! Il naît, il se dresse, il avance, il va, vient, court, +s'élance, passe et repasse avec ses ardeurs, ses volontés, ses passions, +ses espérances, et tout à coup, comme cette fumée, il s'évanouit sans +rien laisser de son fugitif passage!... + +Je n'aurais pas voulu m'arracher à ce spectacle grandiose, mais on +proposait de remonter au jardin et de s'asseoir à l'ombre des vieux +chênes. Là , d'ailleurs, ma rêverie pouvait se continuer. Ne nous +disent-ils pas les plus charmantes choses, les fils et les filles de +l'air; les papillons brillants et les mouches légères butinant à tous +les calices? n'ont-ils pas aussi leur langage joyeux, les parterres +odorants et les vergers pleins de promesses? + +Oui, les grappes vermeilles alourdissent les pampres qui traînent à +terre, les pommiers et les poiriers s'affaissent sous le poids de leurs +fruits, et tous ces beaux plants n'ont guère qu'une quinzaine d'années. +Maman peut dire: «Je les ai plantés, je les ai vus naître,» et moi, je +reste tout étonnée de la rapidité de la végétation, de la diligence de +dame Nature et à faire grandir ici tous ces jeunes arbres. + +Nous buvons le jus de notre vigne, un vin modeste qui, sans doute, ne +vaut pas le lacryma-christi (hélas! le Christ n'a pas versé de ces +larmes-là sur toutes les plages), mais que nous trouvons très agréable +tout de même. D'ailleurs, avec le temps et les soins, notre crû ne peut +aller qu'en s'améliorant, nous l'espérons du moins, et l'espérance c'est +le flambeau de l'avenir. «La Confiance dans l'avenir éclate dans tous +les actes de la vie de l'homme. Il ne plante pas seulement pour +lui-même, il espère donner de l'ombrage à ses enfants. S'il désire être +père, c'est pour perpétuer son nom et revivre dans les rejetons de son +sang rajeuni; s'il allume son génie au feu de la création, aux +merveilles de la terre et des cieux, au souffle de la science et des +arts, c'est afin que sa mémoire, comme une étoile glorieuse s'élevant +au-dessus de son enveloppe mortelle, brille sur le monde et sur son +tombeau. Son âme au Ciel se réjouira alors des bienfaits qu'il aura +répandus sur les hommes.» «Il faut le reconnaître, l'homme vit par ses +espérances autant que par ses souvenirs; portant ses regards de +l'horizon qui se rapproche vers celui qui s'éloigne, il tend sans cesse +une main au passé et l'autre à l'avenir. Il continue son existence par +sa famille et ses labeurs, double lien unissant toutes les générations +entre elles, établissant cette grande loi de la solidarité.» «Si la +pensée de l'homme n'avait pas franchi les bornes de la vie, si elle +s'était renfermée dans le cercle étroit où il s'agite, il n'aurait +entrepris, dans la prévision d'une fin inévitable, que des ouvrages +proportionnés à l'incertitude et à la brièveté du temps; mais il sait +que l'Å“uvre commencée ne restera pas inachevée, qu'une autre main +viendra remplacer sa main absente, et il travaille avec ardeur. Voilà ce +qui constitue la vie indéfinie du genre humain à travers les siècles qui +se succèdent et se déroulent sans cesse vers l'éternité.» + + + + +_Le 3 octobre au soir._ + + +L'Océan gronde sourdement, et pourtant le ciel est beau. Ah! c'est +pendant ces grandes colères, qui viennent se briser contre la falaise ou +s'apaiser sur un sable mouvant, que l'on comprend davantage les sublimes +harmonies de la création, où tout est réglé par l'Intelligence Suprême. + +Nous arrivons de Saint-Marc, un point de grandes roches et de grosse +mer, qui va se peuplant de plus en plus chaque année. Nous avons visité +le beau bateau de sauvetage insubmersible, tout construit en acajou, et +pouvant contenir au moins trente personnes, sans compter l'équipage; +celui-ci se compose de dix marins intrépides dont la conduite en +plusieurs occasions a été admirable. + +Le voilà donc ce grand canot sur son lourd chariot qui doit le conduire +à la mer comme le canon sur son caisson qui doit le conduire à la +bataille. Lui aussi, comme le canon, il est prêt à marcher au champ +d'honneur, à lutter contre tous les éléments déchaînés qui vont livrer +bataille à l'énergique résistance de la force et de la volonté humaines, +souvent trop faibles devant leur aveugle fureur. Son pointeur c'est le +pilote, qui va commander les manÅ“uvres, non pour faire comme l'artilleur +l'Å“uvre de la mort, mais au contraire une Å“uvre de vie et sauver les +victimes déjà aux prises avec l'infernale puissance. Ah! ce combat qui +l'attend me semble le plus terrible de tous, car il va marcher contre +l'inconnu, seul, dans la nuit peut-être, sans se dissimuler que la +retraite est parfois impossible et qu'aucun autre secours ne peut +arriver. + +Nous avons aussi visité la trop modeste chapelle de Saint-Marc et +remarqué en revanche son grand nombre de restaurants et de cabarets. +L'un d'eux s'intitule l'_Entrée de la Loire_. Vraiment, pourquoi se +faire marin d'eau douce devant cette mer orageuse? Pourquoi se faire si +petit devant cet espace si grand? Parler de la Loire, c'est bon à +Nantes, mais pas ici, devant l'infini. Et pourtant j'aime les fleuves, +je m'intéresse à leur histoire, que les flots jaseurs et familiers +racontent en passant. Ils naissent d'une goutte d'eau tombée de la fente +d'un rocher ou sortent d'une humble source cachée sous la mousse verte +et le cresson en fleur. Alors ce sont de petits ruisseaux joyeux qui +courent en gazouillant sur les cailloux polis et le sable argenté, ne +disant pas grand'chose encore, puis leur voix devient douce et +plaintive, chantant maintes idylles écoutées avec recueillement par les +saules au front incliné. Après cela, ces mêmes voix grandissant +deviennent sévères; les flots s'augmentent, s'étendent sur les bords +fleuris, se gonflent entre les rives de granit, mugissent sous les +arches des ponts et viennent se mêler à la vie turbulente des cités; +ensuite, ils quittent la ville, se déploient avec majesté dans de vastes +plaines, les montagnes se sont déchirées pour les laisser passer, et ils +arrivent enfin à la mer, c'est-à -dire à l'immensité, à l'oubli, qui +prend leurs souvenirs avec leurs ondes. Ils se précipitent dans cet +antique abîme où l'Å“il plonge éperdu et plein d'extase, où la pensée +nage dans l'espace et se perd dans les profondeurs infinies de la +contemplation! La vie apparaît comme dans un songe, et le passé toujours +vivace ramène dans le même flot les heures fortunées ou douloureuses de +l'existence. Souvenirs! phares plus brillants que ceux qu'on voit +illuminer la mer et qui, chaque fois qu'on regarde en arrière, se +rallument dans la nuit du passé! Hier après dîner, je suis restée tard +sur la grève, retenue par le charme puissant qui naît de l'approche du +soir, alors que le soleil caresse d'un dernier regard la terre qu'il +semble quitter à regret. Après une journée très chaude encore, il est +délicieux de se reposer dans la nuit, d'aspirer tous les parfums au +souffle de la brise, de suivre du regard les Cieux qui s'éveillent et +d'écouter doucement les harmonies de la terre qui s'endort. C'est le +murmure du flot qui chuchote avec la plage, c'est l'aboiement lointain +du chien qui ramène le troupeau, c'est le dernier frôlement de l'oiseau +qui ploie son aile... + +Joachim le plus vieux pêcheur de la côte qui s'en allait après une pêche +fructueuse, s'est arrêté pour me souhaiter le bonsoir et nous avons fait +un brin de conversation. La mer était phosphorescente: «Eh bien! +Joachim, vous qui aimez tant la mer, vous devez la trouver bien belle +avec toutes ces paillettes d'or. + +--D'abord je la trouve toujours belle. + +--Vous ne trouvez pas étrange cette mer qui semble charrier des flammes +plutôt que des vagues? + +--Si, mademoiselle, mais j'ai vu jadis lorsque j'étais matelot à bord de +la _Marie-Louise_ un grand navire de commerce, j'ai vu quelque chose de +bien plus étrange, j'ai vu un navire aimanté... + +--Joachim, un navire aimanté! mais c'est un phénomène alors que vous +avez vu. + +--Oui, mademoiselle, c'est ce qu'ils disaient tous à bord et le +capitaine appelait ça une série de phénomènes magnétiques. + +--Mais c'est intéressant, contez-moi ça, Joachim, je vous écoute. + +--Mademoiselle, c'était un 1er août, je n'ai point oublié cette date, +notre navire fut complètement enveloppé par un nuage phosphorescent qui +aimanta toutes les parties, tous les objets en fer du bord. + +Le bâtiment, les hommes de l'équipage étaient comme «enduits d'une +couche de feu». + +Les marins à ce moment se précipitèrent à l'habitacle: l'aiguille de la +boussole avait des oscillations de l'amplitude de celle d'un éventail +mécanique! + +Ils voulurent, alors, sur l'ordre du capitaine, changer de place, des +chaînes qui traînaient sur le pont... Impossible de les remuer, bien +qu'elles ne pesassent pas plus de soixante livres chacune. + +Chaînes, boulons, goujons et barreaux, tous les objets en fer du bord, +en un mot, étaient aimantés et adhéraient au pont, comme s'ils y avaient +été vissés. + +Le nuage électrique était si épais, que le navire dut suspendre sa +marche; on ne voyait, en effet, rien au delà du pont, qui paraissait +être une masse étincelante de feu. + +Tout à coup, la phosphorescence commença à décroître, le nuage s'éleva, +puis abandonna le navire, d'où nous le suivîmes de l'Å“il, s'éloignant +sur la mer. + +Ah! je me rappellerai toujours cette chose extraordinaire et le +saisissement de tout l'équipage. + +Le vent fraîchissait beaucoup il était temps de rentrer, mais je suis +restée encore quelques minutes. Joachim venait de reprendre sa marche +lorsqu'une barque silencieuse et que j'entrevoyais à peine glissa devant +moi. Soudain de cette barque légère, de ce frêle esquif, une voix que, +de plus près, au milieu des critiques d'un salon ou des exigences d'un +théâtre, on eût froidement entendue, une voix, dis-je, s'est élevée, +sortant du sein des ondes comme si la mer charriait des flots +harmonieux; c'était quelque chose de vague, d'aérien, d'insaisissable, +comme un écho, un rêve, un soupir; ce chant devenait si suave, si +mystérieux dans cette nuit profonde, que j'ai pensé à des voix +surnaturelles murmurant un langage inconnu, comme celui que soupirent +les sylphes dans l'air, les génies sur les eaux, les fleurs à la +prairie, les feuilles à la forêt, et pendant que la nacelle fuyait et +que la voix s'éteignait, mon âme s'est envolée vers les sphères où +l'harmonie est née, d'où elle est descendue: des Cieux! + +Peut-être est-ce ma dernière soirée passée dans la solitude, à +contempler l'infini, car ces jours-ci de nouvelles excursions nous +appellent encore, et les vacances qui vont prendre fin auront été bien +employées jusqu'au bout. Nous allons voir les forts et les phares qui +nous entourent, visiter un transatlantique à Saint-Nazaire et les +chantiers de la Compagnie. + + + + +_Le 6 octobre_ + + +Les phares nous ont vivement intéressés. Cette lumière qui s'allume dans +l'ombre n'est-elle pas comme l'Å“il vigilant de la Mère-Patrie qui veille +sur ses enfants et leur indique le chemin? cette lumière qui brille dans +la nuit sur la terre n'est-elle pas sÅ“ur de l'étoile qui luit aux Cieux, +et ne devient-elle pas comme elle une étoile de salut? Toutes les deux +dirigent vers le port, l'une les voyageurs de la vie, l'autre les +naufragés de la mort... Oui, tous ces feux de différentes couleurs, +fixes ou tournants, ont été disposés de façon à indiquer, d'une manière +sûre, la voie à suivre et les écueils à éviter aux navires ballottés +dans les ténèbres et l'inconnu. + +Nous avons visité les trois phares de notre voisinage; après avoir gravi +les longues spirales de leur escalier, on nous a introduits dans la +lanterne et l'on a fait mouvoir devant nous, pour les feux mobiles, le +mécanisme ingénieux qui les fait tourner. Cette lanterne circulaire, +haute et large de plusieurs mètres, se compose de panneaux en cristal, +épais comme une planche, sans défaut, sans tache, et si nets que c'est à +se demander s'ils existent vraiment, tant le regard les traverse sans +difficulté; aussi la lumière, se décomposant, se grossissant et se +reflétant dans ces prismes merveilleux, se projette-t-elle à de grandes +distances, à plusieurs lieues en mer. Tout l'intérieur est éblouissant +de propreté, le cuivre reluit comme l'or. L'extérieur est imposant de +solidité. Cependant, telle est la force des ouragans que ces tours, +bâties de blocs de granit et qui semblent inébranlables sur leur roc +profond, oscillent parfois de plusieurs centimètres pendant les +tempêtes. Les gardiens se sentent bercés, comme les marins dans leur +cabine, c'est presque le roulis. Ils sont donc au nombre de deux, les +braves gens attachés aux phares et chargés d'alimenter soigneusement, +chaque nuit, la grosse lampe qui doit brûler depuis le coucher du soleil +jusqu'au matin; ce sont les modernes gardiens des feux sacrés, avec +cette différence des anciens, qu'ici on rencontre des gardiens par +douzaine, c'est une place très enviée, tandis que l'antique Rome avait +bien de la peine à trouver six vestales seulement parmi sa nombreuse +population. + +Du haut de la tour du Commerce, élevée de huit étages, le panorama est +immense et le regard s'étend à perte de vue sur les coteaux accidentés +de Savenay et l'horizon sans limites de l'Océan. + +Le phare Ville-ès-Martin, bien moins haut, a été construit sur l'extrême +pointe d'un amas de récifs où maman a vu un navire talonner et +s'engloutir en quelques minutes. + +Celui d'Aiguillon indique également, des écueils à fleur d'eau et la +baie de la Courance, où il ne fait pas bon s'aventurer. En ce lieu +sauvage, composé de sables mouvants et de rochers terribles, l'Océan +gronde toujours et l'on voit encore à marée très basse les mâts d'un +grand vaisseau qui vint se perdre ici, il y a bien années, par une +sombre nuit d'hiver. + +Ce phare d'Aiguillon, construit d'après les ordres et sous le +gouvernement du duc d'Aiguillon en Bretagne, en a gardé le nom. Il eût +été à désirer que ce duc, qui fut si universellement détesté dans notre +cher pays, n'eût pas laissé d'autres traces de son passage que des +souvenirs de ce genre-là . Malheureusement pour son honneur, l'histoire a +raconté l'accusation portée contre lui devant le Parlement de Bretagne +et ses démêlés avec l'éminent procureur général René de Caradeuc de la +Chalotais. + +Au moment de partir, les gardiens nous ont présenté un grand registre +que l'on fait signer aux visiteurs. Beaucoup de noms sont suivis de +réflexions généralement assez sottes, et cependant ces personnes-là ont +cru bien faire sans doute et se montrer spirituelles. Non, quoi qu'on en +dise, l'esprit ne court les rues nulle part, ni à la campagne, ni à la +ville. Le gardien chef de la tour d'Aiguillon est un demi-sauvage: pris +enfant à l'âge de quatorze ans par une horde africaine, après le +naufrage du Saint-Pol, navire à bord duquel il était mousse, il ne dut +qu'à sa très grande jeunesse d'avoir la vie sauve. Un vieux chef, s'y +étant intéressé, le défendit contre les autres, qui voulaient tout +simplement le manger. Il est resté jusqu'à l'âge de trente-trois ans +dans cet horrible pays, et il raconte les choses les plus étranges sur +les mÅ“urs et les habitudes de cette tribu toute primitive et composée +d'individus n'ayant aucune idée de civilisation. Ils vivent presque +comme des animaux, couchant sur le sable, en plein air, et ne se +nourrissant que de poisson séché au soleil. Ils n'adorent rien, pas même +les astres, et naissent et meurent sans la moindre notion de Dieu, ni de +l'âme. Oui, ce pauvre homme a vécu dix-neuf ans de cette vie +épouvantable! Ses bras sont ornés de tatouages ineffaçables, ses narines +ont été percées pour y suspendre des anneaux, et l'une de ses oreilles, +toute trouée, portait un ornement si lourd qu'elle s'est allongée jusque +sur l'épaule; le plus grave de tout ceci est la blessure qu'il garde à +la jambe et qui ne cicatrisera jamais. C'est pendant son sommeil qu'on +lui a fait cette entaille avec une arête empoisonnée, pour le punir +d'avoir voulu goûter d'un certain poisson réservé aux vieillards. + +Sans doute, il est fort heureux d'avoir été rendu à son pays et à la +civilisation; mais il avait presque oublié sa langue, et il y a une +foule de choses qui l'étonnent au plus haut point, par exemple, de ne +pouvoir prendre ce qui lui convient dans les boutiques et d'être +toujours obligé d'avoir de l'argent en poche pour se procurer ce qu'il +désire. Avec cela, il est d'un appétit féroce: douze sardines crues lui +font six bouchées, et parfois, pour exprimer ses sentiments, surprise, +peine ou plaisir, il pousse des cris qui n'ont rien d'humain. Sa vie a +été écrite, et cette petite brochure se vend à son profit; c'est une +manière honnête de recevoir l'aumône, et nous nous sommes empressés de +l'acheter à ce pauvre diable, qui se hâte de l'offrir. + +Quant aux forts enfouis en terre, suivant les principes de Vauban, +cachés et entourés de talus gazonnés, et qui doivent défendre l'entrée +de la Loire, ils paraissent d'abord de peu d'importance. On a baissé le +pont-levis pour nous faire entrer, et cela m'a fait sourire, aussi bien +que le raisonnement prolixe des gardiens pour démontrer l'utilité de ces +forts, leur nécessité même. Au fond, je crois qu'ils ne parlaient si +bien qu'au point de vue de leur intérêt particulier, car ces braves gens +semblent jouir d'une vraie sinécure dans leur jolie maisonnette entourée +d'un jardin. Ils n'ont d'autre travail que de maintenir en bon ordre les +piles d'obus et de boulets, et de fourbir de temps à autre les canons +paresseusement couchés sur leurs affûts. + +Revenons maintenant à Saint-Nazaire. Tout un monde se meut dans les +ateliers de la Compagnie transatlantique, c'est un brouhaha et un +mouvement perpétuels. Les machines fonctionnent avec rapidité; ici, dans +les fourneaux ardents, divers métaux se fondent; là , le fer rougit et se +tord; partout le marteau et l'enclume font leur besogne. Quant aux +transatlantiques eux-mêmes, ces magnifiques vaisseaux qui connaissent +tous les mondes, ils sont la dernière expression de la science et du +luxe: de la science, lorsqu'on s'arrête devant ces immenses machines +fonctionnant avec une régularité si admirable, et du luxe, lorsqu'on +considère tout le confort que renferment ces villes flottantes. + +Ces grands navires semblent fiers et majestueux, même au repos; mais +lorsqu'ils arrivent au port des contrées lointaines, ils doivent +paraître mille fois plus beaux encore. Ah! quelle doit être l'émotion +des exilés qui saluent le drapeau national de ce navire qui va les +ramener au pays! Quelle doit être leur joie de toucher ce pont qui est +un morceau de la terre natale, de poser le pied sur le sol flottant de +la Patrie! + +En considérant ce vaste port de Saint-Nazaire, encombré de bâtiments +grands et petits, portant les couleurs de tous les pays, en entendant +sur tous les points un langage rappelant celui de la tour de Babel, on +comprend la nécessité qui a fait creuser un second bassin dans cette +ville neuve, si importante déjà , et qui n'était, il y a un demi-siècle +qu'un pauvre village, un nid de pêcheurs perdu dans les flots. En +regagnant le quai, notre attention s'est concentrée quelques instants +sur un beau trois-mâts, coquettement pavoisé, toutes voiles dehors et se +préparant à partir. Deux officiers se promenaient sur le pont, et voici +la jolie petite histoire qu'on nous a racontée à leur sujet: ils sont +marins et cousins, naviguant sur le même bateau, l'un comme capitaine, +l'autre comme second. Il est bon d'ajouter qu'ils sont liés comme des +frères; jeune, d'humeur joyeuse, le second, un farceur s'il en fut, se +trouve toujours prêt, à bord comme à terre, à jouer mille tours. Voici +donc l'un de ses exploits: après une traversée des plus longues et des +plus pénibles, où l'on n'a eu pendant les quinze derniers jours que de +mauvais lard salé à manger, on arrive enfin, il y a quelques semaines, à +Saint-Nazaire, à l'aurore d'un beau jour, d'été. Pendant que le +capitaine s'occupe de régler le déchargement du navire, le second court +dans la famille annoncer l'heureuse arrivée. «Ma tante, dit-il à la mère +du capitaine, faites-nous un repas homérique, un festin de roi; à onze +heures, nous viendrons déjeuner. Votre fils n'a qu'une idée fixe depuis +qu'il approche de terre, c'est de manger du lard, du boudin, de la +saucisse.» La brave femme ne se le fait pas dire deux fois; elle +dévalise la charcuterie voisine. À l'heure dite, le capitaine, au bras +de son cousin, le sourire et le cigare à la bouche, l'Å“il brillant de +plaisir, lui disait en se rendant à la maison: «Nous allons donc nous +mettre sous la dent autre chose que cet affreux lard qui me soulevait le +cÅ“ur; cette viande de porc, je ne pourrai plus la manger d'ici +longtemps, ni même la voir.» + +On se met à table. La bonne mère est radieuse, le potage s'avale +gaiement. À peine la vaste et traditionnelle soupière est-elle emportée, +qu'on voit apparaître sur la nappe blanche une belle andouille noire qui +s'enroule sur sa purée de haricots verts, comme un boa sur l'herbe fine +des prés indiens. Elle est escortée de deux plats enguirlandés de +boudins et de saucisses. «Enfin, pense le fils qui veut se consoler de +ce premier mécompte et qui grignote du bout des lèvres la charcuterie +maternelle, la saucisse a du bon, elle stimule le palais, ouvre +l'appétit et porte à boire, c'est l'usage de commencer ainsi.» Mais, +grands dieux! à ce premier service en succède un second, qui laisse le +marin aussi stupéfait sur sa chaise que si quelque requin de Chine ou +quelque vieux crocodile du Gange venait de faire irruption dans +l'appartement: sur la table, à droite, une magnifique côte de lard sort +d'une ceinture de choux verts, comme un fort entouré de murailles, du +sein d'une forêt; à ses pieds un cordon de saucisson s'arrondit comme le +fossé sombre des remparts, tandis qu'en face d'elle, à gauche, se dresse +en pyramide un gros pâté de cochon. Le centre est occupé par une énorme +_arbelèse_ rôtie, nageant dans son jus: une mer de saindoux. Ceci est le +couronnement du festin. Horreur! le fils recule épouvanté. Un moment, +chacun est anxieux. Le cousin lui-même, qui commence à trouver qu'il est +allé trop loin, et qui ne s'attendait pas à voir son menu si fidèlement +rempli, se sent fort mal à l'aise... Heureusement le trio avait l'esprit +bien fait, le capitaine surtout. On s'est expliqué en riant: «Moi qui +croyais lui faire tant de plaisir!» répétait la bonne mère toute +déconcertée, et qui, dès l'après-midi, retournait aux provisions. À six +heures, un fin dîner, uniquement sorti des mains de la bouchère venait +raccommoder tout le monde, si tant est qu'on fût un peu fâché, l'humeur +et l'estomac, et faisait oublier au milieu de mets recherchés les +désappointements du matin. + +Nos dernières courses aux forts, aux phares et aux transatlantiques se +sont effectuées en nombreuse compagnie, entre autres, les trois beaux +Parisiens venus à notre pêche de nuit. S'ils font fi de la seine et du +filet, ils ne dédaignent pas l'arme à feu, et nous les voyons souvent +partir en guerre, comme défunt Marlborough, avec cette différence que +l'ennemi doux et inoffensif qu'ils poursuivent sont de beaux oiseaux: la +blanche mouette, l'alcyon noir, les goélands timides et les graves +cormorans. Les gros marsouins qui chassent continuellement le mulet sur +nos plages les préoccupent encore beaucoup et ils rêvent d'en tuer au +fusil, oubliant que leurs balles s'aplatiront comme des boulettes de mie +de pain sur le cuir chagriné de ces mammifères. + +Ils ont commencé par dire beaucoup de mal de la mer, par gémir des +brouillards intenses que la Manche et l'Océan tissent à perpétuité comme +un voile épais s'étendant sur la Bretagne, ils se sont plaints des +remous, de cette mer agitée toujours en mouvement, sans repos, sans +trêve et qui ne peut rester un instant tranquille. Ils disent encore: +«On forme des projets; on va excursionner, le temps est superbe. Soudain +un gros nuage arrive de l'Océan; il pleut à torrent. Nous nous +désolons...--Faites pas attention répond un marin presque souriant, +c'est la marée montante qui amène ce nuage-là , ça ne va pas durer. + +--En effet, le soleil reparaît, mais six heures après, voilà le ciel qui +s'obscurcit encore, l'averse recommence et le marin de reprendre du même +ton: «Faites pas attention ce ne sera rien, c'est la mer qui baisse +entraînant à sa suite les nuages du continent. Que voulez-vous, +Messieurs, faut ben en prendre son parti, la Bretagne a le privilège des +douches pluviales... + +--Et continuelles, mon brave, n'est-ce pas?». + +Oui, ces beaux messieurs, qui ne sont pas coutumiers de la mer, se sont +d'abord étonnés de tout; aujourd'hui, ils semblent se familiariser avec +le mugissement des flots, avec le flux capricieux, tantôt s'affaissant +avec mollesse sur le sable d'or, tantôt fouettant de son écume de neige +les sombres rochers. + +Ils découvrent maintenant mille poésies dans «le tapage des vagues +arrondies en croupe, bondissant et se pressant en désordre comme un +troupeau de coursiers indomptés...», ils étudient la flore des mers aux +algues multicolores et s'intéressent même à l'humble coquille si fort +attachée à son rocher. Ils nous font alors des comparaisons, des +citations et des dissertations superbes; leur lyrisme se développe dans +la contemplation de ces spectacles grandioses de la nature. + + + + +_Le 8 octobre._ + + +Hélas! les vacances touchent à leur fin; depuis plusieurs jours les +soirées sont devenues très froides et, la semaine dernière, elles +étaient tout à fait sombres, le soleil se couchant tôt et la lune ne +prenant plus la peine de se lever. Cette belle Phébé, cependant, daigne +reparaître ces jours-ci et nous montrer sa grosse face cuivrée; mais +Borée l'accompagne avec tant de persistance qu'il n'y a plus moyen de +rester longtemps dehors. Nous avons exhibé les cartes, si délaissées +pendant les beaux jours, et que nous sommes trop heureux de reprendre +maintenant pour nous tenir compagnie après dîner. L'agréable +Trente-et-un nous réunit autour du tapis vert où nous nous passionnons +pour nos modestes sous comme pour des louis; nous jouons avec rage à +l'instar des Anglais, la nation la plus joueuse du monde. Henri déclare +sans vergogne qu'il joue pour gagner, et mon petit frère assure qu'on +triche quand il ne gagne pas; il trouve bien, comme Shéridan, que le +premier bonheur est de gagner au jeu, mais il ne reconnaît pas, comme +lui, que le second soit d'y perdre. Moi-même, je ne suis point +indifférente aux faits et gestes des têtes couronnées et des as +vainqueurs, ni maman non plus; il n'y a vraiment que mes grands parents +à prendre philosophiquement leur parti des mauvaises grâces de la +Fortune. Ma bonne maman n'aime pas les cartes; mais elles le lui rendent +bien, car elle perd toujours. + +Hier, au milieu de notre intéressante partie, la cuisinière entre tout +effarée nous demander si la lune s'est cassée dans la mer? Nous courons +voir; en effet, il manquait un morceau à la lune dans son plein; cela +demandait explication, et nous n'avions pas le moindre Nick sous la +main; je cours chercher un vulgaire almanach, que Henri ouvre illico et +où nous trouvons l'éclipse annoncée et prédite depuis longtemps. «Vois, +me dit mon frère, c'est nous-mêmes, c'est notre terre qui s'interpose +entre le Roi du jour et la Reine des nuits...» Mon frère était parti, et +je le voyais déjà escaladant le mont Parnasse ou enfourchant Pégase; +mais je l'ai arrêté court en si beau chemin, en lui rappelant que nos +intérêts étaient en souffrance. En effet, lorsque nous sommes rentrés, +mon petit frère empochait nos sous à l'aide d'un superbe brelan. Ceci a +ramené le sourire sur ses lèvres, car, qui le croirait? il se montre +aujourd'hui rêveur et mélancolique. Il pense au départ, et le départ, +c'est l'adieu à sa vie vagabonde et oisive; le départ, c'est l'adieu aux +bains, aux pêches, aux courses aventureuses à travers les plages, les +champs et les vignes qu'il vendangeait si bien à son profit; le départ, +en un mot, c'est la fin de toutes les parties de plaisir... + +La Liberté va replier son aile et le collège ouvrir toutes grandes ses +portes, et notre Benjamin, pour la première fois depuis deux mois, songe +creux aujourd'hui... + + + + +_Le 9 octobre_ + + +Ce matin, avant le déjeuner, je suis encore allée passer quelques +minutes devant ce grand Océan qui respire d'un pôle à l'autre, et dont +le souffle s'entend des deux hémisphères, comme preuve de sa puissance +et de sa grandeur. Ce spectacle, toujours le même, me semble toujours +nouveau dans sa sublimité. C'est la saisissante image de l'infini! + +Ah! que j'aime à rêver devant l'immense mer +S'étoilant d'or, d'azur comme une souveraine, +Pendant que sous mes pieds s'ouvre le gouffre amer +Où la vague sans fin roule sa longue chaîne. + +Ah! oui, j'ai relu bien des fois cette définition de la mer par +Lamartine. + +«J'ai roulé, des milliers de fois, la pensée de l'infini dans mes yeux +et dans mon esprit, en regardant du haut d'un promontoire ou du pont +d'un vaisseau le soleil se coucher sur la mer, et plus encore en voyant +_l'armée des étoiles_ commencer, sous un beau firmament, sa revue et ses +évolutions devant Dieu. Quand on pense que le télescope d'Herschell a +compté déjà plus de cinq millions d'étoiles, que chacune de ces étoiles +est un monde plus grand et plus important que ce globe de la terre; que +ces cinq millions de mondes ne sont que _les bords_ de cette création, +que si nous parvenions sur _le plus éloigné_, nous apercevrions, de là , +d'autres abîmes d'espace infini comblés d'autres mondes incalculables; +et que ce voyage durerait des myriades de siècles, _sans que nous +puissions atteindre jamais_ les limites entre le néant et Dieu, on ne +compte plus, on ne chante plus; on reste frappé de vertige et de +silence, _on adore et l'on se tait_...» + +Tout en regardant l'espace, je suivais le travail d'un petit brick +tenace, courageux, soutenant une lutte énergique contre vent et marée +qui l'entraînaient en mer au lieu de le pousser au port, tandis qu'un +grand vapeur remontait tranquille et majestueux les courants, comme s'il +ignorait les flots et la tempête... + +Tout en admirant les deux, je pensais à cette merveilleuse découverte de +la vapeur. Je trouve les magnifiques créations du génie humain peut-être +encore moins étonnantes dans leur conception que dans leur réalisation. +Tracer sur le papier des plans superbes, enfanter des chefs-d'Å“uvre du +bout d'une plume mathématique est quelque chose, mais la merveille c'est +de donner une forme réelle et palpable à la pensée, c'est de réduire +toutes les difficultés à néant. + +Au XVIe siècle, un Espagnol proposa, dit-on, à Charles-Quint de faire +marcher un bâtiment sans rames et sans voiles, au moyen d'une chaudière +d'eau bouillante, dont la vapeur faisait agir un piston. Ce procédé +obtint le résultat désiré; mais, à la mort de Charles-Quint, cette +découverte restée sans protecteur, demeura dans l'oubli. En 1663, le +marquis de Wescester publia un ouvrage où la même idée des machines à +vapeur se trouva énoncée. En 1711, Denis Papin, de Blois, fit d'heureux +essais pour appliquer la vapeur à la navigation. Enfin, c'est +l'Américain Fulton qui, en 1767, mit en évidence cette grande et +merveilleuse invention, et lança sur la Seine, en 1805, le premier +bateau à vapeur. L'Anglais Griffits imagina ensuite, en 1812, de faire +mouvoir les voitures par le même procédé. Nous savons s'il réussit. La +vapeur a donc aplani les routes, abrégé les distances, et grâce à elle, +pendant que d'un côté le navire, insoucieux du vent, traverse fièrement +les mers, de l'autre, la locomotive vertigineuse entraîne son sillon de +voitures dans l'espace! + +J'ai bien fait de sortir ce matin. Il n'est que midi, et déjà les nuages +amoncelés crèvent de toutes parts, la pluie fait rage, la mer a des +mugissements terribles, un ouragan se prépare, la nuit va être bien +mauvaise, et le cÅ“ur se serre à la pensée des pauvres marins exposés à +ses fureurs. Ah! mon Dieu, comme l'âme se dégage et s'élève devant le +danger, comme la prière monte fervente vers vous qui pouvez seul les +protéger! Mon Dieu, ayez pitié d'eux!... + +Cinq heures.--La grande voix de la mer résonne de plus en plus +distincte, et je suis de ma fenêtre toutes les péripéties de ce drame +des éléments. Nous sommes ballottés par une affreuse tempête, à croire +que les rochers, les arbres et les maisons, dans un horrible pêle-mêle, +vont s'envoler dans les airs ou s'abîmer dans les flots! Les vagues, +emportées par l'aquilon, se brisent avec des sanglots immenses exprimant +des souffrances inconnues, gonflant leur masse liquide comme des +poitrines soulevées par la douleur; des milliers de larmes amères +ruissellent sur les rochers comme les pleurs sur un visage désespéré, et +les goëlands inquiets poussent des cris d'épouvante. + +Une forme hideuse et noire apparaît par moment, c'est le cadavre d'un +chien; tout à coup une vague monstrueuse le saisit, le tord dans sa +volute capricieuse et l'engloutit à jamais. L'ouragan vient d'éclater +dans toute sa furie. Les lames assaillent la plage en files pressées +comme des guerriers montant à l'assaut, et lancent à cinquante pieds en +l'air leur longue fusée d'écume; les nuages noirs se lézardent comme des +murailles fantastiques, laissant apercevoir par leurs fissures l'ardente +fournaise des éclairs; des lueurs blafardes et aveuglantes illuminent +l'étendue. Les quelques barques amarrées devant nous s'entrechoquent +avec des bruits lugubres, et les cordages, tourmentés par l'humidité, se +plaignent douloureusement. La pluie, fouettée par le vent, tombe en +faisant siffler ses hachures comme des flèches. On dirait que le chaos +veut reprendre la terre et en confondre de nouveau les éléments. Voilà +le spectacle que j'ai devant moi; de l'autre côté, dans la campagne, le +même bouleversement se manifeste: les arbres craquent et se fendent sous +les efforts de l'aquilon, les sentiers se changent en torrents, les +feuilles jonchent le sol, les oiseaux frémissants se cachent dans les +ramées humides, moi-même je grelotte de froid et d'émotion. + +Pourrons-nous partir demain? Je l'ignore; et l'on se demande, devant un +tel bouleversement, si jamais cette grande colère de la nature va +s'apaiser, si les flots rentreront dans leur lit; assurément les arbres +vont se redresser, les feuillages secouer les perles brillantes dont ils +sont surchargés, les oiseaux s'aventurer dans l'espace pour sécher leurs +ailes alourdies par la pluie? Sans doute demain, après une nuit +terrible, l'ouragan fatigué s'éloignera. Du sein des eaux, des bois et +des plaines sortiront des voix frémissantes, laissant échapper un +immense soupir de soulagement. Encore quelques heures et tout rentrera +dans l'ordre. La terre reprendra ses sourires, la mer ses limites, le +soleil ses rayons, et l'on ne s'apercevra plus de cette terrible +secousse qu'à la fraîcheur de l'air et au parfum plus pénétrant de la +brise... + +Nous avons reçu hier après-midi (heureusement qu'il faisait beau) une +visite qui nous a tous bien surpris, la visite de M. Benoit, un monsieur +très correct d'ailleurs, fils de mon premier professeur de piano. Il +venait nous faire ses offres de service, c'est un industriel qui semble +très au courant de sa partie: «Oui, nous a-t-il dit en souriant, le +commerce est plus productif que les arts. Mon pauvre père n'entendait +rien aux choses pratiques de la vie; c'est probablement ce qui m'a rendu +très positif.» + +Nous n'avions jamais vu M. Benoit fils, c'est à peine si nous savions +son existence, son père n'en parlait guère, ce qui était assez +singulier; cet étranger, cet inconnu m'apparaissant comme la vision +rajeunie de mon vieux professeur, m'a rappelé soudain plus d'un souvenir +de mon enfance. + +Je connais une petite fille qui vous dit le plus gentiment du monde: «Je +n'ai pas peur de papa, ni de maman, ni de ma bonne; j'ai seulement un +peu peur de Croquemitaine.» Quand je pense à mon vieux professeur de +musique, je pourrais dire la même chose. À cette époque, je ne craignais +ni papa, ni maman, ni ma bonne, mais j'avais une affreuse peur de mon +maître de piano. + +Je le retrouve dans ma mémoire avec un visage d'ogre, des yeux +dévorants, des dents de requin, une voix de tonnerre. Je croyais à +l'instant voir surgir de ses immenses poches les paquets de verges, dont +il parlait, pour corriger les doigts faibles ou récalcitrants. Il avait +des comparaisons qui alors me terrifiaient. + +«Qu'est-ce que c'est que ça? des doigts flasques comme des asperges +bouillies, attachés à des poignets raides comme du cornouiller.» +Lorsqu'il m'avait lancé ces épithètes malsonnantes, je prenais le parti +héroïque de m'endormir. Dame, je n'avais que six ans! Quand on saura que +ce maître intraitable me donnait une heure de leçon tous les jours, on +conviendra que c'était un peu long. + +Si la leçon s'était bien passée, maman me donnait un sou, pour aller +acheter un chausson aux pommes chez le pâtissier voisin. Ah! ces pommés, +comme ils me paraissaient délicieux! J'ai eu beau chercher, je n'en ai +jamais retrouvé de pareils. Le grand Napoléon demanda vainement toute sa +vie un haricot de mouton, comme ceux qu'il mangeait à l'école de +Brienne; on lui en servit de bien supérieurs sans doute, mais il ne les +trouva jamais aussi bons. Ce qui prouve une fois de plus, que les +souvenirs enfantins demeurent les plus vivaces et souvent les meilleurs. + +Depuis, petit à petit, j'ai appris l'existence pénible de mon +professeur. C'était un artiste dans toute l'acception du mot; le sens +commun, qu'on devrait appeler le sens rare, lui manquait totalement. Il +appartenait à cette race intelligente des bohèmes d'il y a un +demi-siècle, vivant au jour le jour sans penser au lendemain, dépensant +peu ou beaucoup, suivant les circonstances, mais n'ayant jamais un +centime devant eux. Aujourd'hui, les artistes ont fait de grands progrès +sous ce rapport-là , ils sont devenus pratiques; ce n'est pas une poire, +mais des vergers de poires qu'ils savent se ménager pour la soif; s'ils +connaissent à présent l'art de gagner de l'argent, ils connaissent aussi +celui de le garder. + +Mon professeur était fils d'un fonctionnaire ayant économisé une +certaine fortune, et frère d'un compositeur qui a laissé des romances +charmantes qu'on chante encore; ces bons exemples ne lui servirent en +rien. Comme on le voit, c'était un irrégulier, un bohème. À vingt ans il +s'était marié avec une jeune fille de dix-huit, aussi riche que lui +d'insouciance et de gaîté, n'ayant d'autre patrimoine que la jeunesse et +l'espérance. L'espérance! un banquier qui n'aboutit souvent qu'à la +faillite. La pauvre jeune femme mourut un an après, en donnant le jour à +un fils, dont M. Benoît s'occupa tout juste, comme jadis La Fontaine +s'était occupé du sien. + +M. Benoît, ce professeur qui ne passait pas un quart de soupir, ni un +double point, qui raisonnait si exactement en musique, restait toujours +un grand original dans les choses sérieuses de la vie. Je pourrais même +ajouter qu'il avait plus de justesse dans les oreilles que de justice +dans l'esprit. Je me souviens encore de quelques petites histoires qui +en font foi. + +Après les premières études si ingrates du piano, lorsque je commençais à +faire une moue dédaigneuse aux morceaux de Leduc et de Carpentier, on +m'acheta un bel instrument neuf. Dire toute la joie que j'en ressentis +serait impossible. J'étais encore à cet âge heureux où les impressions +sont les plus vives et où l'on ne croit qu'au bonheur. On avait d'abord +décrété que je ferais gammes et exercices sur le vieux piano; mais bah! +au bout de quelques mois je ne voulais plus en entendre parler. Ma mère +songea alors à le vendre et pria mon professeur de s'en occuper. La +caisse était encore belle, l'ivoire des touches pas trop jauni; mais les +sons, hélas! laissaient beaucoup à désirer. Le facteur de la ville +n'estimait plus mon vieux piano, que deux cents francs. Mon professeur +avait justement, à trois ou quatre maisons plus loin que la nôtre, une +nouvelle commençante dont les parents cherchaient un piano d'occasion: +c'était leur affaire. M. Benoit qui donnait cette leçon-là après la +mienne, offre illico mon piano. À deux heures il était proposé; à quatre +heures, il était acheté; à six heures il était emporté. + +Comme on voit, notre intermédiaire ne s'était donné aucune peine, ma +mère cependant comptait lui offrir une petite gratification. Malgré tous +les travers, qu'elle lui connaissait, elle s'intéressait vivement à ce +bon M. Benoit pas riche du tout et elle se disait in petto: «Je le +connais, c'est la délicatesse en personne, il est capable de ne vouloir +rien accepter et moi, certainement, je lui offrirai un louis.» + +En effet, dès le lendemain, après ma leçon, ma mère remercia M. Benoit +de son empressement à lui être agréable; le sourire aux lèvres, songeant +à la joie qu'elle allait lui causer, ma mère lui demanda ce qui lui +était dû pour sa complaisance. + +M. Benoit baissa les yeux et tout rougissant il répondit d'un air +modeste: «Oh! Madame, rien, presque rien; cinquante francs si vous +voulez.» + +Presque rien! cinquante francs! le quart de la vente totale du piano! + +Ma mère crut qu'elle avait mal entendu, cette demande lui paraissant +fort exagérée. Elle lui remit vingt-cinq francs; mais, depuis ce jour, +elle ne parla plus des sentiments délicats de mon professeur. + +À quelque temps de là , il y eut soirée dansante à la maison; ma mère +pensa que le violon de M. Benoit soutiendrait très agréablement les +personnes qui auraient l'amabilité de faire danser, et même au besoin +pourrait les remplacer. Sachant les susceptibilités du bonhomme, mon +père se rendit en personne chez lui pour lui demander son concours, +appuyé d'un salaire rémunérateur. À cette demande M. Benoit fronça les +sourcils... «Monsieur, dit-il, je n'ai jamais joué qu'une seule fois +dans un bal... et ça a mal tourné. + +--Comment? cela a mal tourné! + +--Oui, très mal. + +--Mais enfin, M. Benoit, je ne vois aucun motif pour que cela tourne si +mal chez moi. Vous me rendriez service; je vous en prie. + +--Monsieur, ce serait chez vous, comme chez les autres. + +--Expliquez-vous de grâce. + +--D'abord, moi, quand je joue un quadrille, je le joue correctement, pas +une note de plus que les reprises voulues: tant pis pour les +retardataires. + +Eh bien! au bal dont je vous parle, on voulut me faire jouer les figures +des quadrilles aussi longtemps que cela plaisait aux danseurs, à eux de +me donner le signal de l'arrêt, en frappant dans leurs mains. + +«Ah! par exemple, me disais-je, vous prenez donc mon archet pour la +manivelle d'un orgue de barbarie? Je vais vous prouver que non. Je me +regimbai. De plus, quand je joue, j'entends qu'on m'écoute. + +--Ah! même la musique de danse... + +--Oui, Monsieur, le plaisir des jambes n'a rien à revoir avec celui des +lèvres, autrement dit de la conversation qui ne sert qu'à brouiller les +figures, étouffer la musique, estropier la mesure. Dans ce salon tout le +monde riait, parlait, criait, si bien que je ne m'entendais plus: je +croyais avoir affaire à des sauvages ou à des fous. Dame! ça m'a chauffé +les oreilles. Je me suis arrêté tout court et j'ai refusé net de jouer. +«Dansez maintenant, ai-je dit, comme dame Fourmi à la frivole Cigale; +trémoussez-vous, belles». Et j'ai remis mon violon dans sa boîte. On m'a +supplié d'abord, les plus jolis minois m'ont fait des risettes; mais +stoïque, mais Romain jusqu'au bout, je suis demeuré inflexible. Le +maître de la maison s'est fâché tout rouge, m'a saisi par le bras et m'a +poussé à la porte. + +Oui, on m'a jeté à la porte! s'écria M. Benoit que ce souvenir rendait +encore frémissant.» + +Mon père, tout interloqué de cette confidence, se donna bien garde +d'insister davantage. + +Mon professeur de musique ne vint pas à la soirée. + +Voici du reste la dernière aventure qui mit le comble à ses méfaits. M. +Benoit, ayant travaillé chez un facteur de pianos dans sa jeunesse, +était aussi bon accordeur que bon professeur. Mais ne voulant marcher +sur les brisées de personne, il laissait cette clientèle à l'accordeur +qui passait régulièrement tous les trois mois. + +Il advint cependant qu'une année, au moment des vacances, notre piano +devint faux tout à coup. Nous devions être nombreux à la maison, faire +de la musique et danser de temps en temps. Ma mère demanda à M. Benoit +de lui rendre le léger service d'accorder notre piano. M. Benoit y +consentit de bonne grâce. C'était un simple accord, puisque le piano +était au diapason et qu'il ne lui manquait pas une corde. Après avoir +terminé son accord, M. Benoit demanda plumeau et brosse pour enlever la +poussière qui, disait-il, s'était glissée à l'intérieur du piano. Nous +finissions de déjeuner, on était au dessert, ma mère pria M. Benoit de +venir manger quelques fruits et prendre une tasse de café, additionnée +d'un verre de fine champagne; ce qu'il accepta avec empressement. + +Mon père rencontra M. Benoit le lendemain... + +«Combien vous dois-je, lui dit-il?» M. Benoit sembla éluder la question. + +--Mais rien, presque rien, cela se retrouvera une autre fois. + +--Non, non, vous avez devant vous un débiteur qui ne demande qu'à +s'acquitter, reprit mon père, en souriant. + +--Eh bien, puisque vous le voulez absolument, ce sera vingt-cinq francs. + +Mon père, comme ma mère la première fois, trouva cette réclamation fort +exagérée. Mais M. Benoit tint bon et voulut lui prouver, en termes +techniques que les profanes ne pouvaient guère comprendre, qu'il avait +fait une réparation considérable. + +À son passage à la maison, mon père consulta notre accordeur ordinaire +qui estima l'accord, cinq francs et l'époussetage, cinq autres francs. + +Mon père offrit quinze francs, mais M. Benoit ne voulut pas démordre de +ses prétentions et menaça de l'huissier s'il ne recevait illico ses +vingt-cinq francs. + +Quand on l'entendait jouer de la guitare ou du piano, il vous +empoignait. On s'intéressait à lui, on lui cherchait des positions, on +lui en trouvait: le malheureux ne savait pas les conserver. Lorsque la +Folie avait fait tinter ses grelots et le Plaisir ses flonflons, aucune +considération ne l'arrêtait plus; voici peut-être sa plus jolie +escapade. + +Je l'ai connu vieux, mais il avait été jeune... (Monsieur de La Palisse +n'aurait pas dit mieux). Donc à cette époque, on lui avait fait obtenir +une place dans une ville de province. Avec ses leçons et les concerts +qu'il organisait de temps en temps, on voyait poindre pour lui des jours +heureux. Surcroît de bonheur: il avait été nommé organiste d'une petite +paroisse suburbaine. Ah! bien oui! Y pensez vous! N'avoir jamais eu +d'autre maître que son caprice et soudain dépendre d'un chef de bureau +tous les jours de la semaine et d'un bon curé le dimanche, c'était deux +chaînes au lieu d'une qu'il se rivait à perpétuité. + +Un certain dimanche, les petits camarades avaient organisé une partie de +campagne. Les voitures avaient été commandées pour dix heures et demie +dernière limite, et mon professeur devait les rejoindre aussitôt la +grand'messe finie; mais quand bien même l'organiste l'eût menée à fond +de train en écourtant toutes les antiennes, il lui était impossible +d'arriver à l'heure. Ce retard l'agaçait. Il dormit mal, cherchant un +moyen de concilier son devoir et son plaisir. À la fin de la nuit, il +eut soudain une idée géniale, une idée triomphante; il se leva +promptement et se dirigea vers l'église. Une seule porte donnait accès à +l'escalier de la tribune et à celui de l'horloge. En sa qualité +d'organiste M. Benoit avait une clef de cette porte; vers cinq heures et +demie il se croisa avec le sacristain qui venait de sonner l'Angélus, il +entra à l'église où il n'y avait encore personne, grimpa dans la tour de +l'horloge et avança prestement les aiguilles d'une heure. + +À neuf heures moins un quart, les cloches étaient en branle sonnant la +grand'messe. Chacun chez soi fit la même réflexion, et tout en se +disant: comment se fait-il que ma pendule soit en retard d'une heure? se +hâta de s'apprêter pour courir à la messe. Au sortir de la dite messe, +quand chacun se raconta sa petite histoire, qui était la même, y compris +le clergé, les chantres, le bedeau, les enfants de chÅ“ur et les +paroissiens, on s'aperçut que ce n'était pas toutes les pendules et +montres de la paroisse qui s'étaient détraquées à la fois, mais que +c'était l'horloge seule qui avait avancé d'une heure, et l'on comprit le +coup de pouce donné aux aiguilles par l'organiste. Celui-ci avait tout à +la fois concilié son devoir et son plaisir: il avait tenu l'orgue toute +la grand'messe et il était arrivé juste à l'heure du rendez-vous. +Malheureusement, le curé et les fabriciens ayant éventé le truc +réprouvèrent cette façon d'agir; le pauvre musicien fut remercié et +perdit ainsi la grosse corde de son arc. + +Il lui aurait fallu une vie d'aventures, voire même une roulotte +bariolée pour courir de bourg en ville, parader, recueillir des bravos. +Incapable de se plier aux exigences d'une vie modeste mais assurée, il +eût de beaucoup préféré vivre dans l'imprévu, connaître les jours de +liesse et d'abstinence, le gîte à la belle étoile et les hôtels +somptueux. Chaque soir de cette existence uniforme et de la même +couleur, il se serait volontiers écrié comme je ne sais quel poète. «Me +voilà donc encore débarrassé d'un jour!»... + +Il s'était ensuite rejeté sur les concerts, mais hélas!... + +Le plus mirifique de ses concerts eut un sort aussi désastreux. Il +jouait à ce moment un morceau intitulé _La Retraite_, son triomphe sur +la guitare, instrument grêle et sans ressources s'il en fut, et +cependant, sous ses doigts merveilleux, on croyait entendre les fifres +et les tambours, et l'on voyait, si l'on peut s'exprimer ainsi, la +Retraite se rapprocher, arriver, passer, s'éloigner. Au moment le plus +brillant du morceau, une des cordes casse; il la remet en maugréant. À +peine est-elle remise que deux autres partent à la fois. C'en était +trop; l'artiste furieux pousse un juron formidable et, jetant sa guitare +à terre, trépigne dessus. C'était un instrument de prix, une guitare +parfaite, presque impossible à remplacer... Le public montra son +mécontentement, on entendit à la porte des chut! chut! des bravos +ironiques se croisèrent avec des coups de sifflet, il y eut tumulte. Les +plus raisonnables se levèrent pour s'en aller; les mécontents voulurent +qu'on rendît l'argent. Bref, c'est au milieu de ce brouhaha inexprimable +que les concerts de mon professeur prirent fin. + +Il se rendait au bureau à l'heure de son caprice; au bout d'un mois son +chef savait à quoi s'en tenir sur ses services; au bout de deux mois, il +le remerciait. + +On pouvait considérer ce pauvre M. Benoit comme une épave de la vie. Il +avait essayé de bien des métiers et n'avait réussi à rien. Il revenait à +ses leçons qui lui permettaient de vivoter, mais ne mettaient guère de +beurre sur son pain. Ce sont ses goûts nomades dans sa jeunesse et son +amour de la pêche plus tard qui l'avaient perdu. + +Il s'en allait l'été au milieu des grandes herbes, à l'ombre d'un vieux +saule, jeter sa ligne et suivre d'un regard rêveur la mince ficelle et +sa pensée vagabonde qui toutes les deux s'en allaient à la dérive; +c'était pour lui le _nec plus ultra_ du plaisir solitaire. Comme cela il +manquait beaucoup de leçons. C'est avec la plus parfaite bonhomie qu'il +disait à ses élèves: «Demain, je ne pourrai pas vous donner de leçon, je +vais à la pêche, mais, après-demain, je vous en donnerai deux...» On +reconnaîtra que ce système nouveau ne pouvait convenir ni aux parents, +ni aux enfants: c'était une énormité qu'il proposait là sans l'avoir +jamais comprise. + +D'ailleurs, il s'était toujours énergiquement refusé à donner des leçons +aux jeunes qui travaillaient pour devenir à leur tour professeurs de +musique: «Leur donner des leçons! s'écriait-il. Élever des petits chiens +pour me mordre; jamais!» + + + + +_Le 10 octobre au soir_. + + +J'ai achevé ce matin une robe merveilleuse, qui m'a pris tous mes +moments de loisir pendant les vacances; cette jupe sans pareille, qui +renferme entre ses plis les oracles du Destin, va revêtir une poupée, +que dis-je? une magicienne cabalistique qui doit prédire les temps +présents, futurs et surtout passés. Elle va tirer la bonne aventure à +tous, grands et petits, mais particulièrement aux jeunes filles. Ma +sibylle, ne s'étant jamais occupée de mariage pour son propre compte, +s'intéresse vivement à l'hymen des autres et promet monts et merveilles. +Dorénavant tous les jeunes gens ne rencontreront plus que des perles +pour femmes, et les jeunes filles, des phénix pour maris. + +Hier soir au dîner, ma chère famille a fêté mes seize ans. J'ai reçu de +jolis souvenirs, et mon frère aîné avait préparé un brillant feu +d'artifice qu'on a tiré après avoir mangé le traditionnel gâteau aux +bougies. Cette fois il y en avait seize; un nombre déjà respectable, +comme dit grand-père. + +Après déjeuner, pour nous distraire une dernière fois, nous avons couru +les champs et ramassé des champignons de toute espèce. Vraiment, il est +affreux de penser que dans ces végétations, si variées de formes et de +couleurs, nées de quelques gouttes de rosée et d'un rayon de soleil, se +glissent trop souvent les principes d'une mort terrible. Nous avions +beaucoup de cèpes et beaucoup étaient mauvais; les cèpes qui poussent à +l'ombre des grands bois sont généralement bons, mais ceux qui viennent +dans les prairies sont souvent de la pire espèce, malgré leur apparence +trompeuse. Ils ont la même forme et la même couleur que les autres; +mais, dès qu'on les ouvre, instantanément, au contact de l'air, la +partie intérieure, dure et compacte, qui doit toujours rester blanche, +prend une teinte vert-de-grisée, qui s'étend et se fonce jusqu'au noir. +Il faut, autant que possible, chercher les différentes espèces à la +place qui leur est propre: le cèpe, dans les bois; le champignon rose à +la mine engageante et jamais trompeuse, dans les prairies; le gros +potiron qui sent la farine, aux champs labourés. Rien d'amusant comme la +cueillette de ces énormes cryptogames qui remplissent tout de suite les +paniers. En main, ils ont la forme du parapluie de Robinson Crusoë dans +son île déserte; mais de loin, on dirait le toit pointu d'une cabane en +miniature. Quant aux mousserons, je crois qu'ils se plaisent également à +l'ombre et au soleil; mais je ne me hasarde pas à les ramasser, à cause +des traîtres qui se faufilent si facilement parmi les bons. + +À deux heures, maman nous a rappelés pour voir quelques connaissances +qui venaient nous dire adieu. + +Les deux ou trois premières visites ne m'ont guère amusée, on a d'abord +parlé de la pluie et du beau temps... Ah! vraiment l'on ne saura jamais +ce que cette sempiternelle et monotone lamentation contre le temps rend +de services à la société; cette jérémiade permanente fait les trois +quarts et demi des frais dans les visites banales et tire bien des +personnes d'embarras. + +«Mon Dieu, que vous êtes aimable, dit-on, d'avoir affronté, pour venir +me voir, ce soleil torride (si c'est l'été), ce froid de Sibérie (si +c'est l'hiver), et les doléances vont leur train, la glace et la neige, +la poussière et la boue, le ciel bleu et les nuages, le froid et le +chaud, le vent et la pluie, enfin tous les divers états atmosphériques +alimentent la conversation de ceux qui ne savent que dire. La petite +ville qu'on habite donne aussi matière à la causerie. N'a-t-elle pas le +privilège, peu enviable, d'être tout à la fois ville ou campagne, +suivant l'appréciation de ses habitants? Chacun la juge à sa manière. +L'hiver, c'est une bourgade ouverte à tous les frimas il est vrai, mais +fermée à toute espèce de plaisir, et si l'on tient à s'amuser, il faut +aller chercher la grande ville qui mène joyeuse vie. En revanche, et +chose toute particulière, à peine le printemps est-il de retour, à peine +les rayons ont-ils succédé aux neiges, à peine mai a-t-il fait craquer +l'écorce des pousses nouvelles et bourgeonner tous les arbres que, par +une métamorphose subite, la petite ville, qui n'était tout à l'heure que +la campagne, redevient ville avec tous les inconvénients de l'été: pas +le moindre petit coin d'ombre ou le plus léger zéphyr; on souffre de la +chaleur, la poussière est intolérable, et l'on court au fond des bois ou +au bord de la mer. + +Ma conclusion est qu'il y a beaucoup d'esprits mal faits qui n'aiment +l'hiver que pendant l'été et _vice versa_. + +En revanche la dernière visite m'a fort intéressée. Ah! nous en avons +appris de belles sur la tempête de l'autre jour, elle a fait des +siennes! Le bateau sauveteur de Saint-Marc n'existe plus! Il s'est perdu +en voulant sauver deux navires en détresse! Qui eût pu croire que nous +ne le reverrions pas et qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre, +lorsque ces temps derniers nous allions le visiter et l'admirer. Ce beau +bateau insubmersible, construit dans les grands chantiers de la Seyne, +près Toulon, si bien gréé, si bien préparé à la lutte, nous semblait +toujours devoir être vainqueur. Les courants l'ont entraîné entre deux +rochers où la mer, le menant et le ramenant sans cesse avec furie, l'a +broyé en miettes. Grâce à leur ceinture de liège, les dix marins qui le +montaient ont pu se soutenir sur l'eau plusieurs heures, et attendre +ainsi qu'on vînt les secourir. Il était grand temps pour quelques-uns +d'entre eux, épuisés et presque sans connaissance; enfin, personne n'a +péri, non plus que les deux bâtiments signalés en souffrance secourus +par le _Pouliguen_. + +Quant aux aimables Parisiens déjà nommés, ils ont terminé leur saison +balnéaire par un exploit digne d'eux et qu'ils n'oublieront pas, j'en +suis sûre. Voulant profiter de tous les genres de plaisir que peut +offrir la mer, ils ont rêvé d'emporter les émotions d'un naufrage, sans +cependant courir aucun danger. Pour cela, ils se sont entendus, après +force insistances mêlées d'or, avec le patron de l'un des bateaux +pilotes qui circulent continuellement dans nos parages pour diriger, à +l'entrée comme à la sortie du port de Saint-Nazaire, les grands +vaisseaux ignorant le chenal. Ces bateaux sont d'une solidité à toute +épreuve, montés par des gens aguerris aux emportements de la mer et dont +le métier même ne consiste qu'à les affronter perpétuellement. Donc, le +soir de la dernière tempête, nos trois élégants ont obtenu la permission +de monter à bord de l'un de ces bateaux et d'y passer la nuit. En effet, +l'obscurité profonde, les rugissements de la tempête, les paquets d'eau +qui déferlaient sur le pont, le roulis qui forçait à se cramponner aux +cordages, rien ne manquait au programme. La position était émouvante et +critique, nos Parisiens étaient tranquilles quand même, rassurés par la +solidité du bateau et les capacités de l'équipage. Ils tenaient donc +tout ce que leur imagination fantaisiste avait pu rêver; mais ce qu'ils +n'avaient pas prévu, ils l'ont eu cependant, c'était de faire +véritablement naufrage. Voilà ce qui est arrivé. Vers minuit, la mer est +devenue si mauvaise que le bateau a chassé sur ses ancres, ce qui +n'arrive presque jamais; on cite peu d'exemples de bateaux pilotes +sombrant, cela, cette fois, s'est produit, le bateau a été entraîné à la +dérive vers une pointe de rochers où il n'a pas tardé à talonner et à +faire eau de toutes parts. Tous les malheureux qui le montaient n'ont eu +que le temps de se sauver sur ce rocher, heureusement plus haut que le +flux et de s'y cramponner de leur mieux. Ils ont attendu là , six +mortelles heures, au milieu des flots qui les enveloppaient et les +frappaient de tous côtés, le retour du jour pour sortir de l'abîme... Il +faut avouer que ces beaux messieurs ont été servis trop à souhait; car +ce n'était plus seulement en imagination, mais bien en réalité qu'ils +avaient éprouvé toutes les émotions d'un naufrage. Ils pouvaient périr à +ce jeu dangereux, ils en ont été quittes pour la peur; mais ils ont +rapporté, en plus de leurs souvenirs, un gros rhume et force douleurs +rhumatismales; ce que voyant et ressentant surtout, ils sont partis le +jour même, jurant, un peu tard, comme dans la fable, qu'on ne les y +reprendrait plus. + +À quatre heures, il a fallu terminer les paquets et les malles. Nous +partons tous demain matin. Ah! mon Dieu, qu'il est donc triste de se +quitter! et, quand on y réfléchit, la vie n'est qu'une longue suite +d'adieux. Adieu à la gaieté de l'enfance, adieu aux illusions de la +jeunesse, adieu aux joies plus douces de l'âge mûr, adieu à la santé, au +bonheur, à la vie! La mort, cette grande désenchanteresse de +l'existence, c'est le terme de tout... + +J'ai rangé soigneusement ma chambre, renfermé tous les jolis bibelots de +mes étagères, pris la clef de mon secrétaire et de mon armoire, voilé +mon petit oratoire et abrité d'une mousseline blanche les portraits qui +me sont chers, celui surtout de mon bien-aimé père, si tôt enlevé à +notre affection. Ah! oui, que de tristesses dans un départ! On laisse +toujours une partie de soi-même aux lieux préférés qu'on quitte; le cÅ“ur +anxieux se demande si on les reverra... + +Et puis, j'ai emballé mes livres de classe dans ma grande caisse de +voyage, ces livres que, hélas! je n'ai pas ouverts une seule fois +pendant les vacances, même ceux d'histoire et de géographie que j'aime +tant; ils sont restés oisifs au fond du dernier casier. Mes cahiers sont +immaculés et devant leurs feuillets blancs, le blanc, couleur de +l'innocence et de la sérénité, j'éprouve les troubles du remords; ces +cahiers, je les voudrais noirs, raturés, remplis jusqu'à la dernière +feuille des analyses, narrations, résumés que j'avais à faire et que je +n'ai pas faits. Voilà , j'ai dit bonsoir à tous les devoirs de vacances, +je me suis moquée d'eux et je suis l'attrapée maintenant. Chaque jour, +je les remettais au lendemain, en leur tirant ma plus gracieuse +révérence, et aujourd'hui qu'il est trop tard pour les commencer, je ne +vois rien encore à faire de plus pour eux! Cependant la plume, mon démon +familier, n'a pas chômé. + +Qu'imaginer? Que devenir? Comment rentrer au pensionnat les mains vides +des devoirs à faire et l'esprit vide des leçons à apprendre? Par quel +moyen me tirer de cet embarras? Penser mélancoliquement à toutes ces +choses n'y remédie point... Ah! mon Dieu, quelle heureuse idée +m'arrive... c'est une inspiration du Ciel... Mon journal sera mon +sauveur, et pourtant, j'avais rêvé de le garder pour moi toute seule... +Mais, bah! quand on a fait un mauvais pas par sa propre faute, il faut +tâcher de s'en tirer. Je vais le présenter à mes chères maîtresses, +d'ailleurs si bonnes, si indulgentes, et je suis sûre qu'elles voudront +bien l'accepter. Ce long devoir de littérature va, d'un même coup, +acquitter la dette obligatoire de tous les devoirs de vacances. + +Adieu, mon charmant _home_, je te quitte, la conscience allégée par +cette douce espérance. + +_Signé_: HENRIETTE. + +Voilà comment ce modeste journal a commencé son chemin. Il a été lu en +classe pendant l'ouvrage manuel; puis il a été prêté aux amies +d'Henriette, qui l'ont timidement fait sortir du pensionnat. C'est ainsi +qu'il est arrivé jusqu'à moi. En fermant ce gros cahier, mes yeux se +sont machinalement abaissés sur la couverture, et, comme Henriette, je +l'ai trouvée si jolie que je ne puis m'empêcher, en finissant, de +transcrire ses réflexions à ce sujet; cette couverture est bleue, ayant +en tête la Vierge Marie portant l'enfant Jésus: + +«J'aime tout ce qui parle du Ciel, je t'aime bien, jolie couverture de +mon cahier, tu es bleue et tu me rappelles la céleste couleur. Et +qu'elle est belle, cette Vierge au regard chaste et pur! que j'aime à la +voir, à la contempler! Grâces vous soient rendues, ô vous qui avez placé +au frontispice d'un cahier une madone, alors que tant d'autres nous +arrivent avec une couverture froide, inanimée, gravée de traits +insignifiants ou même de folies. Les enfants de Marie peuvent plus que +l'aimer, cette feuille aux couleurs de la Vierge; il leur est permis de +la presser sur leurs lèvres, car l'effigie est celle de la Reine des +Cieux. Oui, je t'aime, charmante couverture de mon journal, avec ton +Enfant-Dieu, ta Madone, tes étoiles et tes anges. Je voudrais, ô Vierge! +que ton image fût retracée autant de fois qu'il y a de grains de sable +sur les plages, de gouttes d'eau dans l'Océan, d'astres au firmament, +parce que je sais que ton sourire angélique peut toucher tous les cÅ“urs, +parce que je sais que ton amour t'a faite la Mère de tous les hommes, +leur consolation, leur espérance et leur salut!» + +HENRIETTE + + + + +SECONDE PARTIE + +QUELQUES-UNS DES DEVOIRS D'HENRIETTE + + + + +LES DIX COMMANDEMENTS D'UNE PENSIONNAIRE + + +Sitôt que la cloche ouïras, +Saute de ton lit prestement. +Au lavabo tu parleras +Mais tout bas et très rarement. +À la chapelle te rendras +Pour la messe dévotement. +Et puis au réfectoire iras +Pour y manger fort sobrement. +Pendant la classe tu feras +Tes devoirs scrupuleusement. +De tes compagnes souffriras +Les défauts bien patiemment. +Sous la charmille tu feras +Mille et un complots d'agrément. +À l'étude tu rentreras +Pour travailler assidûment. +Et le soir tu te coucheras +L'esprit orné, le cÅ“ur content. +Jusqu'aux vacances passeras +Ainsi chaque jour mêmement. + + + + +PREMIER DEVOIR + +DE LA CONVERSATION DES SALONS D'AUJOURD'HUI ET DE CEUX D'AUTREFOIS + +Avec les gens d'esprit, l'esprit vient de lui-même. +Causer avec les sots, donne une peine extrême. + + +Qu'est ce que la conversation? + +La conversation, c'est le rapprochement de deux âmes, le frottement de +deux intelligences ou simplement l'échange de pensées légères et +frivoles, de menus propos alimentés par les nouvelles du jour et, +faut-il l'avouer, par _les pailles_ du prochain.--La conversation est +l'une des principales récréations de l'esprit; son charme se compose de +tout et de rien, de nuances délicates et de couleurs vives, de mots +emporte-pièce et de douces joyeusetés, d'expressions hardies et de +phrases mélodieuses. + +Dans ce duo où l'esprit et le cÅ“ur sont appelés à faire leur partie, si +l'esprit doit régner, le cÅ“ur seul doit gouverner; et ici, je ne parle +pas du tête à tête qui à lui seul renferme toutes les attractions, non +seulement, quand c'est l'amour qui préside, mais même aussi l'amitié. Je +parle de la conversation en général. Oui, il faut que le cÅ“ur gouverne +l'esprit pour l'empêcher d'être méchant, s'il il en est autrement, cela +ne s'appelle plus causer, mais médire, calomnier. + +«L'Allemand disserte avec profondeur, l'Anglais discute avec flegme, +l'Espagnol s'exprime avec emphase, l'Italien pérore avec volubilité, le +Français seul sait causer». Causer, c'est aborder tous les sujets sans +avoir l'air de les prendre corps à corps, c'est mêler l'enjouement à la +sagesse, c'est habiller le simple bon sens de cette courtoisie et de +cette politesse qui le rendent séduisant; c'est glisser l'avis judicieux +au milieu d'une phrase légère ou plaisante; causer, c'est savoir allier +la raison sans rien de vulgaire à la finesse, à l'élégance sans +négligence ou prétention; causer, c'est avoir sa manière de dire, son +esprit à soi, tout en gardant le désir de faire valoir celui des autres. +Avoir de l'esprit et faire de l'esprit sont deux choses bien +différentes. Il arrive trop souvent que l'esprit qu'on veut avoir gâte +celui qu'on a. + +Causer avec facilité et grâce ce n'est pas dire beaucoup, mais bien +dire; cet amour excessif du toujours parler, de trop parler, entraîne à +beaucoup de sottises. Il y a des personnes qui ne connaissent ni point, +ni virgule dans leur causerie et dont la langue marche comme les +baguettes d'un tambour. Elles voient tout, savent tout, connaissent +tout, elles éclaireraient le soleil, et en attendant elles sont le +catéchisme ambulant de la conversation, avec demandes et réponses +toujours prêtes. Il n'y a rien de fatigant comme ces relations-là . Ah! +si l'on osait comme on leur réciterait la fable de l'abbé Reyrac: + +«Naguère un grand parleur tant jasait, tant jasait +Qu'enfin las de l'entendre et ne pouvant le suivre +Un aveugle attentif, estimant qu'il lisait +Lui dit: «Monsieur, pour Dieu, brûlez ce mauvais livre!» + +Et puis dans ces intempérances de langage; ces excès de paroles qui +sortent des lèvres comme un flot mal contenu, il est difficile de rester +bon, indulgent, généreux, de ne pas exercer sa langue contre le +prochain. Combien d'ennemis on se fait ainsi sans y prendre garde? Une +saillie amère est le poison de l'amitié. Heureuses les natures d'élite +qui ont tant et tant d'esprit à leur service qu'elles restent toujours +spirituelles sans jamais être méchantes... + +La conversation a deux écueils qu'il faut éviter avec un égal soin, le +pédantisme et la négligence. Pour éviter le pédantisme, il faut parler +en bons termes, mais toujours avec naturel et simplicité. Fuyons cette +faiseuse de couronnes et de pompons, la Prétention comme l'appelle un +vieil auteur qui nous la dépeint: dorée, parée, coquette et ennuyeuse à +faire mourir. Évitons la faiblesse de vouloir répéter un bon mot passé +inaperçu, c'est gâter un trait heureux que de forcer les autres à +l'admirer; mêlons les fruits aux fleurs, l'utile à l'agréable et au lieu +de nous appesantir sur les choses, effleurons-les avec grâce, suivant le +précepte du naïf La Fontaine: + +«Qu'il faut de tout aux entretiens +C'est un parterre où Flore épand ses biens, +Sur différentes fleurs l'abeille se repose +Et fait du miel de toute chose» + +Ces deux derniers vers sont charmants, ils se prêtent à une comparaison +toute chrétienne, dont l'honneur appartient au bon saint François de +Salle qui l'a employée fréquemment. + +Sans doute, il ne faut pas être aussi puriste, qu'un prince de Beauvau +qui eût préféré se casser le bras, que de donner une entorse à ses +phrases; cependant, il faut éviter avec attention la négligence. +Celle-ci, laisse la phrase incorrecte, inachevée, obscure, se contente +de comparaisons douteuses, remplace les expressions choisies par des +expressions vulgaires, les mots propres par des mots vicieux et de +terroir si l'on peut s'exprimer ainsi. Elle ôte enfin la clarté, la +beauté et l'élégance à notre langue. + +Boufflers disait que les hommes sont aussi jaloux sur le chapitre de +l'esprit, que les femmes sur celui de la beauté. Il est certain que, +pour tout le monde, hommes ou femmes, la conversation est le trône de +l'esprit; la beauté éclipsée s'incline devant cette supériorité et n'est +plus que sa vassale. La matière cède à l'intelligence car la beauté sans +esprit, c'est une fleur sans parfum, c'est la statue superbe à laquelle +manque l'étincelle de vie. La beauté séduit, mais c'est l'esprit qui +retient--voilà pourquoi les femmes spirituelles, sans être jolies, +inspirent des affections beaucoup plus durables que les femmes très +belles seulement. La beauté reste une, elle est toujours la même, +«l'ennui naquit dit-on de l'uniformité», tandis que l'esprit sait se +multiplier à l'infini, se plier à toutes les exigences, prendre toutes +les formes et, comme le phénix, renaître de ses cendres pour paraître +toujours jeune et nouveau. Quelle cruelle déception, lorsque, sous ses +dehors enchanteurs qui semblent tant promettre, on ne trouve qu'une tête +creuse, un cÅ“ur vide, une âme languissante, rien enfin. + +Les personnes distinguées par l'esprit et le cÅ“ur, toutes déshéritées +qu'elles puissent être des biens physiques, trouvent un grand +dédommagement dans la conversation; les qualités morales se traduisent +toujours par quelque côté, l'âme se révèle alors dans ses plus nobles +aspects. Que de fois nous avons entendu dire: C'est incroyable! cette +personne est laide et cependant, dès qu'elle parle, elle devient presque +jolie. On pourrait répéter ce que Mme de Sévigné avec sa grâce +habituelle disait du visage de la Princesse Henriette d'Orléans: «Sa +figure ne lui sied point, mais son esprit lui sied à ravir.» La +physionomie reflète l'âme, les yeux parlent avec les lèvres, les +imperfections des traits disparaissent sous le feu du regard. La chaleur +de la parole, l'animation du visage et cette transfiguration qui vous +étonne et vous charme tout à la fois: c'est l'Å“uvre de l'esprit. + +Savoir tenir un salon n'est pas chose aussi commode qu'on pourrait le +croire. Il n'y a pas de culture plus difficile ni plus délicate que +celle des personnes. Pour les fréquenter, souvent les réunir et les +grouper, autour de soi, il faut, non seulement de l'esprit, mais surtout +beaucoup de tact et une connaissance approfondie du cÅ“ur humain. Ce rôle +qui incombe à la maîtresse de maison, consiste à maintenir la +conversation dans de justes bornes, la rendre agréable et intéressante +en détournant les discussions amères. C'est encore à elle de ménager les +susceptibilités de tous, en retenant les antagonistes sur un terrain +impartial, en conciliant par un mot heureux les natures les plus +contraires et les idées les plus opposées; en adoucissant, en calmant +l'ardeur des polémiques religieuses et des controverses politiques; et, +tout cela sans trop retenir le dé pour elle-même. On le sait les +causeurs aiment à causer. Ils aiment à parler de ce qui les intéresse, à +faire valoir leurs connaissances, à semer leurs bons mots, à raconter +leurs anecdotes. Ce va-et-vient de la pensée, ces joutes pacifiques de +l'esprit font naître des entretiens aussi faciles qu'agréables, aussi +éloignés de la banalité que du commérage. Quelle moisson charmante peut +alors cueillir une maîtresse de maison. Parmi tous les bouquets apportés +par chacun, parmi toutes ces couronnes effeuillées dans son salon ne +peut-elle pas, abeille industrieuse, choisir et conserver les fleurs et +les parfums qui lui conviennent le mieux. + +Sans doute il y a encore quelques salons où l'on sait causer, où l'on +sait apprécier toutes les jouissances de l'esprit, où la conversation +demeure attachante et variée, vive et spirituelle. Dans ces milieux +intelligents et sympathiques, où des personnes faites pour s'entendre et +se comprendre se doivent mutuellement la moitié de leur esprit, les +heures s'échappent comme en un songe d'or. Cependant nous sommes loin +des brillants salons du XVIIIe siècle. Toutes les illustrations du +moment s'y donnaient rendez-vous, accourant avec empressement auprès des +femmes vraiment supérieures, qui régnaient alors par la grâce et le +charme de leur esprit. Elles avaient fait de la conversation un art +véritable. Que nous sommes loin de cette exquise politesse, (la +politesse est sÅ“ur de la charité), de cette gracieuse urbanité, de ce +tact parfait des convenances, qualités typiques des salons d'autrefois. + +Les salons des XVIIIe et XVIIe siècles, inaugurés à l'Hôtel Rambouillet +sont restés célèbres. Sous le Directoire Mme de Staël et plus tard Mme +Récamier à l'Abbaye-au-Bois, comme deux astres radieux, attirèrent +autour d'elles une pléiade de beaux esprits et d'hommes distingués. +C'est à cette époque que La Harpe, toujours prétentieux, prononça ce mot +resté inoublié. Il se trouvait à table entre Mme de Staël et Mme +Récamier. «Ah! s'écria-t-il, sentencieusement, ma place est la +meilleure, je suis assis entre l'esprit et la beauté.» Phrase assez +malheureuse, au demeurant, puisqu'elle enlevait à l'une ce qu'elle +donnait à l'autre.--À quoi Mme de Staël répondit avec sa vivacité +ordinaire. «Je suis très flattée, voilà la première fois qu'on fait ce +compliment à mon visage»--ce qui laissait ainsi, autant d'esprit que de +beauté à Mme Récamier. + +Le salon de Mme Tallien fut aussi très suivi, et quoique Napoléon n'ait +jamais voulu l'admettre, à la cour elle n'en donnait pas moins le ton et +avait une grande influence sur la société parisienne. + +Sous la Restauration, on savait encore causer et se réunir pour goûter +les plaisirs délicats de l'esprit, mais à l'heure présente qui s'occupe +de ces plaisirs-là ?... La politique qui se glisse partout, escortée de +passions mesquines, a tout désuni. Les esprits les plus élevés ne +sauraient rien semer sur cette terre aride, dans ce domaine dont ils ne +peuvent même pas sortir, puisque la conversation revient par une pente +presqu'involontaire, vers ce qui préoccupe le plus. + +Lorsqu'il y a divergence d'idées, la contrainte toujours, l'antagonisme +souvent, refroidissent les mieux disposés et ôtent toute espèce de +charme aux entretiens; ici, on peut dire: qui n'est pas avec moi est +contre moi. + +Bien plus, ces questions brûlantes passionnent les adversaires, on ne +dit plus ce que l'on pense sans éclat, sans tapage, avec mitaines et +patins, suivant l'expression de Saint-Simon; on s'échauffe, on s'emporte +même pour faire valoir ses arguments; on s'entête de plus en plus dans +sa manière de voir et finalement, on se quitte, sans s'être converti le +moins du monde et fort mécontent les uns des autres, chacun plus +convaincu que jamais, que lui seul a raison. Tout s'apaise en ce monde, +sauf les querelles politiques, car, à peine éteintes, le moindre souffle +les fait renaître de leurs cendres et flamber de plus belle. + +Les relations ébranlées par toutes sortes de tiraillements politiques, +en face d'un présent qui n'est pas gai et d'un avenir plus sombre +encore, les relations dis-je deviennent de jour en jour plus rares et +plus difficiles; d'ailleurs qui a le temps de causer, le télégraphe, le +téléphone et surtout les cartes postales ont remplacé la jolie lettre +des épistolières du temps jadis, dont Mme de Sévigné reste la reine. La +vie enfiévrée qu'on mène maintenant nous dévore, c'est à peine si on a +le temps de penser, et former un salon qui rappelât ceux dont nous +venons de parler, reste aujourd'hui un rêve à peu près irréalisable. +Notre époque troublée ne les reverra pas. + + + + +SECOND DEVOIR + +LE FACTEUR DES POSTES + + +L'univers est l'immense scène où chacun est appelé à remplir son rôle. +Il y a longtemps qu'on a dit cela pour la première fois et que Rabelais +se sentant mourir ajoutait: «Tirez le rideau, la comédie est jouée.» + +Eh bien! parmi tous ces acteurs du monde civilisé, combien y en a-t-il +dans la grande machine administrative, dont les services quotidiens +passent presqu'inaperçus? + +Je n'en citerai qu'un exemple, le Facteur des Postes. Avons-nous jamais +pensé que cet agent d'un service si parfaitement fait aujourd'hui, que +cet agent modeste, exact, discret, dont personne ne s'occupe, est +cependant le grand distributeur de tous les événements, le porteur de +toutes les joies et de toutes les douleurs de ce monde? À la ville, où +l'existence se dévore si vite, où l'on ne sait même pas l'heure à +laquelle vient le facteur, c'est à peine si l'on a le temps de songer à +son arrivée, car à coup sûr on n'a jamais celui de l'attendre. Le +courrier est remis au concierge ou dans la boîte appendue au bas de +l'escalier, cette petite boîte froide, rangée au milieu de plusieurs +autres ne dirait rien sans le nom qui l'étiquète. À la campagne, c'est +tout différent; à la campagne où l'on a le loisir, si l'on peut +s'exprimer ainsi, de s'écouter penser, de se sentir vivre, on connaît +l'heure exacte de l'arrivée du facteur. + +L'hiver, la lecture qu'il apporte tient compagnie au coin du feu et fait +passer agréablement les longues soirées; l'été, on aime à aller à sa +rencontre, à faire une petite promenade sur la route qui doit l'amener, +ou à l'attendre tranquillement assis à l'ombre du grand bois qu'il +traversera bientôt. On est aise alors de prendre son courrier, le jour +surtout où il apporte les journaux favoris, où l'on attend la _Mode_ par +exemple. Ah! ce jour-là combien de belles châtelaines se montrent +impatientes d'effleurer de leurs doigts mignons, de tenir dans leurs +petites mains aristocratiques, ce code de l'élégance et du bon goût. On +est donc charmée de recevoir soi-même son courrier, catalogues, +journaux, revues, faire-part: ici un simple coup d'Å“il suffit pour +reconnaître la nature de ces derniers. Le pli tout blanc, c'est +l'annonce d'un mariage, liseré de noir il est, hélas! le triste signe du +deuil; autrefois un filet, bleu ou rose encadrant une jolie lettre +satinée annonçait l'arrivée d'un cher bébé peut-être ardemment désiré +depuis longtemps. + +Puis, vient enfin le tour des lettres que le facteur tire d'une case à +part. Elles sont généralement la meilleure partie du courrier, le côté +intime, car la correspondance tient une grande place dans la vie; elle +anime la solitude, rapproche même les antipodes en reliant tous les +peuples et tous les pays, mais elle unit surtout ceux qui s'aiment et, +par la plus douce des illusions, fait, pendant quelques minutes, +disparaître l'éloignement. Oui, dans ce petit carré de papier, dans ce +chiffon blanc, saupoudré de noir qu'un souffle emporterait et qu'on +appelle une lettre, il y a la pensée toujours, et parfois le sentiment, +le cÅ“ur, l'âme tout entière de la personne qui l'a écrite. Qui de nous +n'a pas attendu, au moins, une fois dans sa vie, avec désir ou crainte, +l'arrivée du courrier? Qui de nous n'a pas tendu une main anxieuse au +porteur de notre secret, à ce facteur qui, chaque jour en tient tant +d'autres entre ses mains. + +«Jamais roi, peut-être, dans toute la pompe de son cortège n'est désiré +comme ce voyageur obscur, poudreux ou mouillé, toujours en route, +toujours pressé.» + +Sait-on qu'un facteur rural fait en moins de quatre ans le tour du +monde?[4] + +Pour le bon paysan de la campagne, le facteur rural est le messager +fidèle qui s'intéresse aux événements; il est même quelquefois prié de +lire la lettre qu'il apporte, et après avoir accepté le verre de vin ou +la _bolée_ de cidre, qui doit le réconforter l'hiver et le rafraîchir +l'été, il décachète solennellement l'enveloppe, pendant que toute la +maison se groupe autour de lui pour l'entendre. Si les nouvelles sont +heureuses, les yeux brillent, le sourire dénoue toutes les lèvres et le +facteur prend sa part à la joie générale; si au contraire la lettre ne +contient que des tristesses, si elle annonce que le fils qui fait son +tour de France est tombé malade, oh! alors, le facteur trouve de bonnes +paroles pour les rassurer; c'est lui qui apportera, il en est certain, +la lettre de la convalescence, et, un peu plus tard, celle de la +guérison. Comment ne s'identifierait-il pas à l'existence de tous ces +braves gens? Il les connaît par leur nom, les rencontre souvent, fait +leurs petites commissions à la ville et, après s'être occupé de leurs +affaires, consent à engager, pendant deux ou trois minutes, un brin de +conversation pour leur apprendre les nouvelles du pays. Il est aussi le +porteur consciencieux de l'épargne péniblement amassée par la tendresse +filiale ou maternelle et qui doit secourir l'enfant resté au loin sans +travail, ou la mère souffrante à son foyer. C'est encore lui, qui remet +directement à la jeune fille rougissante, la lettre de son fiancé que le +sort a pris, mais qui reviendra fidèle..., et cette dernière lettre +d'amour, toute rayonnante d'espoir et de bonheur, cette dernière lettre +qui doit annoncer le retour, le facteur la prendra encore dans sa boîte, +plus vaste que celle de Pandore qui ne contenait que l'Espérance. Oui, +plus vaste, puisque la sienne contient tout..., la mort et la vie, le +bien et le mal, l'espérance et les regrets, l'amour et la haine, tous +les sentiments qui remplissent les âmes, toutes les pensées qui, après +avoir circulé dans l'esprit, viennent circuler dans l'espace. Oui, cette +boite contient tous les fils qui font mouvoir les plus illustres comme +les plus simples acteurs du théâtre de la vie, tous les événements +grands et petits, toutes les nouvelles politiques, où la raison cherche +en vain à découvrir la vérité. + +Honneur donc au facteur qui remplit scrupuleusement ses fonctions, +modestes sans doute, et cependant si nécessaires. Moderne juif-errant, +il reprend à chaque aurore, sans murmure, de bonne grâce et pour un bien +faible salaire, sa course fatigante que rien n'arrête, ni les frimas de +l'hiver, ni les soleils de l'été. + + * * * * * + +Il est impossible d'assigner une date certaine à l'origine de la Poste: +elle remonte, au moins, à l'époque des conquêtes d'Alexandre. + +L'institution _des Postes_, telle que nous la comprenons de nos jours, +ne paraît pas avoir été connue des Anciens, mais ils employèrent les +oiseaux et les chiens comme messagers et _Bergier_, dans son Histoire +des grands chemins de l'Empire romain, dit que Cyrus introduisit l'usage +des chars à quatre roues, attelés de quatre chevaux pour transporter les +dépêches du gouvernement et que, de la mer Egée jusqu'à la ville de +Suze, capitale du royaume des Perses, on comptait cent onze gîtes ou +maisons de l'une desquelles à l'autre il y avait une journée de chemin. +Sous les Romains, ce fut au temps d'Auguste, dit Suétone, qu'on employa +les relais pour la rapidité des communications. Les Empereurs envoyaient +leurs lettres par la voie des Postes Assises sur les routes militaires, +si bien réglées et policées, qu'il n'était pas besoin au prince +souverain de courir par les parties de son empire sans sortir de la +ville de Rome, celui-ci pouvait gouverner la terre par ses lettres, +missives, édits, ordonnances et mandements; lesquels n'étaient pas +plutôt écrits, qu'ils étaient, par la voie des Postes, emportés aussi +promptement que si des oiseaux en eussent été les messagers. + +Dès ce temps-là , on employait la cryptographie, c'est-à -dire l'art +d'écrire en signes conventionnels et particuliers, connus seulement de +ceux qui s'en servaient, à l'aide d'une clef en permettant la lecture. + +Lorsque deux personnes ont un intérêt majeur à cacher le contenu des +lettres qu'elles s'adressent, les moyens employés, ordinairement, pour +s'écrire, ne peuvent plus servir. Aussi pour arriver à correspondre +d'une manière plus ou moins sûre, capable de déjouer les investigations +d'une personne étrangère ou d'un ennemi, se sert-on alors de la +cryptographie. + +Donc, la science cryptographique remonte à la plus haute antiquité; +l'histoire nous apprend, qu'en plusieurs occasions, le prophète Jérémie +se servit de caractères secrets pour sa correspondance, et on sait que +les Romains, les Grecs, les Carthaginois, les Perses et les Phéniciens +usèrent de ces moyens, et parfois très utilement. Polybe, Plutarque, +Suétone, Aulu-Gelle, Jules l'Africain nous ont laissé de précieux +renseignements à ce sujet. + +Pour correspondre secrètement, les Anciens se servaient de planchettes +ou de dés percés de vingt-quatre trous, (représentant les lettres de +l'alphabet) au travers desquels, un fil passait dans un certain ordre et +aidait à deviner la signification du texte qui s'y trouvait caché; il +suffisait, en effet, que le correspondant, recevant la dépêche, sût à +l'avance la lettre convenue pour chaque trou. Connaissant cette clé, il +lui était alors facile d'opérer le déchiffrement. + +Ce procédé a été inventé par Tenéas, le tacticien, qui en parle dans ses +commentaires, sur la défense des places (IVe siècle avant Jésus-Christ). +Il est loin d'être inviolable et fait partie de la catégorie des +systèmes, dits de substitution simple, dans lesquels la même lettre est +toujours remplacée par le même signe. + +Tenéas indique aussi divers autres moyens que l'on employait de son +temps. + +Les États chinois et quelques autres pays lointains n'ont pas de postes +régulières, l'État n'a pas là -bas le monopole et aucune entreprise n'est +chargée de ce service. + +Chacun est libre d'ouvrir des «boutiques pour lettres» et d'essayer à +ses risques et périls du transport des correspondances. + +Cela ne veut pas dire que le service postal y soit plus mal fait +qu'ailleurs. + +À Shang-Haï, par exemple, il n'y a pas moins de 200 boutiques pour +lettres où l'on rivalise de zèle pour être agréable au public. + +La taxe de chaque lettre varie suivant la distance à parcourir. Cette +taxe varie aussi suivant que l'enveloppe contient ou ne contient pas de +valeurs. + +On croit généralement en France que l'institution des Postes ne remonte +qu'à Louis XI, c'est une erreur; Charlemagne est le premier souverain +qui se soit occupé de cet important service. Il institua pour les +besoins de l'empire un corps de courriers qui se nommaient _Cursores_ et +il permit à l'Université d'entretenir un certain nombre de messagers +pour faire communiquer les étudiants avec leurs familles. Pendant les +guerres qui suivirent la mort du grand empereur, le service des Postes +fut interrompu et même abandonné et ce fut en effet Louis XI qui procéda +à la réorganisation des Postes par l'édit qu'il rendit à Doulens au mois +de juin de Tannée 1464. Ses successeurs continuèrent l'Å“uvre commencée. +Les rois Charles VIII, Charles IX, Henri III s'en occupèrent +particulièrement. Louis XIII créa les charges de _Maîtres des courriers +et contrôleurs généraux des postes et des relais_. Ces maîtres coureurs, +nos maîtres de postes, reçurent des rois de nombreux privilèges qu'ils +conservèrent jusqu'en 1790. Sous Louis XI, les Postes n'avaient été +établies que pour le service du roi, et ce n'est que plus tard que les +particuliers obtinrent la permission de faire porter leurs lettres par +les courriers du gouvernement. Jusque-là , et pendant des siècles, les +Français ne correspondaient entre eux que par l'entremise des messagers +que l'Université de Paris expédiait à des époques indéterminées et à son +profit, dans les principales villes du royaume. Sous Louis XIV, ceux qui +étaient chargés de distribuer les lettres en fixaient le prix à leur gré +et le percevaient à leur profit. À partir de 1676, sous le ministère de +Louvois, les Postes furent affermées; en 1791, l'État se chargea +lui-même de l'exploitation. La taxe régulière des lettres date du +commencement du siècle, mais elle variait suivant la distance qu'elles +avaient à parcourir. C'est à partir de 1848 seulement que +l'affranchissement des lettres devint uniforme par toute la France. La +petite poste de Paris fut inventée en 1759 par M. de Chamousset, +conseiller d'État. On commença le service le 1er juin 1760 au grand +ébahissement des Parisiens, et le premier jour, M. de Chamousset suivit +en chaise à porteurs les distributeurs de lettres pour voir s'ils +faisaient bien leur nouveau métier. Oh! si M. de Chamousset pouvait +revenir, c'est lui à son tour qui serait ébahi, non seulement, du +service si complet des postes actuelles, mais surtout des merveilles du +service télégraphique et téléphonique. + +Pendant longtemps le transport des lettres se fit dans une malle +attachée sur le dos d'un cheval, car les routes étaient alors à peu près +impraticables aux voitures; c'est en souvenir de cet usage que la +voiture des courriers fut appelée _la malle_. En 1818 on remplaça les +anciennes malles-postes par de nouvelles, plus nombreuses, moins lourdes +et mieux aménagées et en 1828 un service spécial fut créé pour les +campagnes. Jusqu'à cette époque, les lettres restaient quelquefois huit +et dix jours dans un bureau par suite de la lenteur des communications. +À partir de cette année 1828, cinq mille facteurs ruraux furent chargés +de parcourir les trente mille communes ne possédant pas encore de +bureaux de poste. Depuis les améliorations ont été continuelles; ils +sont légions maintenant les facteurs qui portent en France bon an, mal +an 500 millions de lettres, sans compter les journaux, les cartes de +visite, les circulaires, catalogues et imprimés de toutes sortes et les +cartes postales! Ah! les cartes postales c'est par milliards qu'elles +parcourent le monde, l'Allemagne à elle seule en expédie chaque année 1 +milliard, accompagné de plusieurs millions. + +La législation des postes fut d'abord très sévère. En 1471 un employé +fut pendu pour avoir intercepté deux lettres. Un décret de 1742 formula +la peine de mort, contre tout employé qui décachèterait une lettre pour +s'en approprier les valeurs. Comme on le voit, on n'y allait pas de +main-morte dans ce temps-là . Aujourd'hui les peines se sont fort +adoucies et l'on n'a plus besoin de ces menaces pour obtenir la probité +et l'exactitude des employés. + +Le budget des postes est un des rares budgets qui rapporte plus qu'il ne +coûte, quoique les dépenses s'élèvent à plus de 150 millions. Cela se +comprend, quand on pense au nombre de lettres qui s'expédient toute +l'année et particulièrement pendant le mois de janvier. Et les cartes de +visite donc! elles tombent en avalanches, c'est le cas de le dire, car +ces petits cartons glacés qui s'envoient par millions sont trop souvent +à l'unisson du cÅ“ur des recevants et des envoyants. + +On avait entrepris une campagne contre l'usage des cartes de visite. + +--Vieux jeu, disaient les uns. + +--Mauvais ton, ajoutaient les autres. + +Mais, on a eu beau dire et beau faire, cet usage prévaut toujours. + +C'est par milliards que s'expédient lettres, cartes de visite, cartes +postales, catalogues, et échantillons, revues et journaux, puisqu'on +évalue au moins à douze milliards le nombre d'objets transportés +annuellement par le service des postes sur toute la surface du globe. On +ne compte pas les cartes de visite, bien entendu, ce serait un travail +de Romains on les pèse; on a reconnu qu'il faut environ 275 cartes pour +1 kilog. + +Celui qui, de tous les souverains, reçoit le plus de lettres, c'est le +Pape. + +Il arrive au Vatican quotidiennement plusieurs milliers de lettres et +journaux. Pour l'expédition de ces affaires on emploie dans le palais +papal 35 secrétaires et scribes. Sa Sainteté ne lit que les lettres les +plus importantes. + +Le Président des États-Unis reçoit à peu près 1,400 lettres et de 3 à +4.000 journaux et livres par jour. + +Le roi d'Angleterre a également un courrier important: environ 1.000 +lettres et 2 à 3.000 journaux et livres par jour. + +L'empereur d'Allemagne reçoit quotidiennement 1.000 lettres et de 3 à +4.000 journaux et livres. Guillaume II n'ouvre que les lettres +recommandées qu'il classe lui-même. Il dicte ses réponses +personnellement à ses secrétaires et signe chaque lettre de sa main. + +La correspondance du Czar est moins importante. Elle se compose à peu +près de 600 lettres par jour, et celle du roi d'Italie en compte 300. + +La reine Wilhelmine reçoit de 100 à 150 lettres par jour. + + + + +TROISIÈME DEVOIR + +LES TIMBRES-POSTE + + +«Mesdemoiselles, nous a dit ce matin notre maîtresse, il est tout +naturel qu'après avoir parlé du facteur des postes, vous parliez aussi +des timbres-poste. Voilà le sujet de votre prochain devoir trouvé; +cherchez, furetez, à vous de le rendre à la fois instructif et +intéressant.» + +Après ce préambule, nous nous sommes toutes mises à piocher. Voici notre +devoir collectif. Chacune de nous ayant apporté son petit bagage de +renseignements, notre maîtresse nous a engagées à les réunir pour faire +un travail plus complet. + +On nomme philatélistes les collectionneurs de timbres-poste et +philatélie leur douce manie. Ce mot rébarbatif vient du grec: + +_Philos_, ami, amateur, et _atelès_ (en parlant d'un objet), franc, +libre de charge ou d'impôt, affranchi. Substantif _ateleia_. Philatélie +signifie donc: amour de l'étude de tout ce qui se rapporte à +l'affranchissement. + +C'est un peu tiré par les cheveux, mais il en est souvent ainsi avec les +mots qui sont formés de racines grecques. + +La première origine des timbres-poste en France est très curieuse. + +L'histoire de ces petits carrés de papier, dont plus d'un a fait le tour +du monde, remonte au XVIIe siècle ainsi que le prouve l'extrait +ci-dessous de la _Gazette de Loret_. + +En France, sous Louis XIV, quand le roi était éloigné du lieu où la cour +résidait, les personnes de sa suite se procuraient des marques qu'elles +apposaient sur les lettres destinées à Paris, pour les faire recevoir et +porter par les courriers de Sa Majesté. + +Un collectionneur, M. Feullet de Conches, possède une lettre envoyée à +Paris, écrite à Mlle de Scudéry par Pélisson Fontanier et sur laquelle +se trouve ce genre de timbre-poste. + +Voici d'ailleurs le règlement du 18 août de 1654: + +«On fait assavoir à tous ceux qui voudront escrire d'un quartier de +Paris à un autre que leurs lettres, billets ou mémoires seront portés et +diligemment rendus à leur adresse, et qu'ils en auront promptement +réponse, pourvu que lorsqu'ils escriront, ils mettent à leurs lettres un +billet qui portera port payé, parce que l'on ne prendra d'argent; lequel +billet sera attaché à la dite lettre, ou en toute autre manière qu'ils +trouveront à propos, de telle sorte néanmoins que le commis puisse voir +et l'oster aysément.» + +Ainsi que le dit Loret, le prix de ce billet d'affranchissement était +d'un _sou tapé_. Le règlement se termine ainsi: «Les commis commenceront +à porter les lettres le dix-huit août 1654. On donne ce temps afin que +chacun ay le loisir d'acheter des billets.» + +La _Gazette de Voss_ nous apprend qu'en 1650 déjà , mais seulement +pendant très peu de temps, la poste anglaise mit à la disposition du +public des enveloppes timbrées, idée qui fut ensuite, en 1818, remise en +pratique dans l'île de Sardaigne, mais aussi seulement pendant peu de +temps. Ces enveloppes sardes devenues rarissimes, sont payées par les +collectionneurs au poids du diamant. + +C'est à partir de 1840, que l'usage des timbres-poste s'est introduit +d'une façon générale d'abord en Angleterre (1840), au Brésil (1843), à +Genève (1844), aux États-Unis (1846), en Russie (1848), en France +(1849), en Prusse (1850), etc. + +Avant 1866, il existait à l'usage des différents États de l'Allemagne +jusqu'à 177 timbres-poste; aujourd'hui en dehors des timbres de l'empire +il n'y a plus que la Bavière et le Wurtemberg où l'on se serve de +timbres particuliers; la Bavière spécialement tient à conserver ce +privilège en mémoire de ce fait que cet État a le premier en Allemagne +adopté, en 1849, l'usage des timbres-poste. + +C'est donc en 1849 qu'eut lieu la première émission de deux timbres chez +nous. Ces deux timbres étaient à l'effigie de la République, l'un de 20 +centimes pour l'intérieur, il était noir. L'autre de 1 fr. pour +l'étranger, il était rouge. + +En 1852, nouveaux timbres-poste de 10 centimes (bistre) et de 25 +centimes (bleu) avec la tête de Louis Napoléon Bonaparte. En 1853, on +vit apparaître le timbre de 40 centimes. En 1855, on nous donna celui de +5 centimes, et en 1860, celui de 1 centime. + +Un changement s'opéra dans les timbres français en 1863: Napoléon III y +fut représenté la tête couronnée de lauriers. Vint, hélas! le 4 +septembre de 1870, on remit en usage le timbre de 1849 à l'effigie de la +République et jusqu'en 1876 il ne subit que de petites variations, +depuis il a été créé plusieurs types nouveaux. On assure que pour la +Semeuse, dernier modèle, 700 concurrents se sont présentés et 3 modèles +seulement ont obtenu des prix. + +C'est en Amérique que l'on trouve la plus grande variété de timbres. Ils +représentent habituellement le portrait d'un des grands hommes des +_United States_. Selon la valeur, le portrait varie: avec le timbre d'un +centime, on a l'effigie de Franklin; avec un autre, celui de Washington; +avec un autre encore, celui de Jefferson, et ainsi de suite. Il n'en +faudrait pas conclure cependant que les Américains estiment leurs +gloires nationales à la valeur de leurs timbres. + +D'autres timbres des États-Unis représentent l'image de Christophe +Colomb sur sa Caravelle la _Santa Maria_; tous les timbres commerciaux, +en nombre incalculable, sont aux effigies variées. + +Les États-Unis, lors de l'exposition de Buffalo, ont émis une série de +timbres donnant les divers modes de locomotion à l'aurore du XXe siècle. + +Le 1 centime vert, représente un bateau à vapeur des grands lacs de +l'Amérique du Nord. Dans le timbre de 2 centimes rose, nous voyons un +train express aux longues et confortables voitures filer à toute vapeur +à travers une plaine à perte de vue. Voici le 4 centimes brun-rouge, +avec un coupé automobile, arrêté devant le capitole de Washington. Le 5 +centimes bleu ciel, nous présente un magnifique pont d'une seule arche, +jeté sur les chutes du Niagara; tandis que le 8 centimes violet nous +fait assister au passage d'un grand vapeur à travers une écluse. + +Enfin, dans le 10 centimes brun clair nous voyons un transatlantique, +dont les deux grosses cheminées lancent des torrents de fumée, fendre +les vagues furieuses de l'Océan. + +Cette puissante République révèle qu'elle émet chaque année 4 milliards +et demi de timbres-poste, et un mathématicien (les mathématiques se +fourrent partout) constate que ce nombre colossal de timbres collés bout +à bout sur la ligne de l'équateur, formeraient un ruban faisant sept +fois le tour du monde, et, capable peut-être d'affranchir le poids total +de la terre, si on pouvait la faire entrer en une boîte aux lettres. + +Aucune souveraine n'a été autant collée en effigie sur les enveloppes +que _Her gracious Majesty Victoria_. En effet, il n'est point de colonie +anglaise qui n'ait donné à l'indigène le portrait de la Reine Victoria, +comme signe d'affranchissement... de ses lettres. + +Ces États qui pendant 60 ans, depuis 1840 ne connurent que des timbres +de la reine Victoria, les gravent aujourd'hui à l'effigie de son fils et +successeur, le roi Edouard VII. + +L'Angleterre, ayant à célébrer le cinquantenaire de Rowland Hill, +l'inventeur du timbre-poste, lui en consacra un. + +Avant que sir Rowland Hill inventât la poste à 2 sous, on se servait peu +d'enveloppes, car un papier enfermé dans un autre, si mince qu'il fût +entraînait doubles frais. + +L'emploi des enveloppes ne se répandit qu'à partir de la taxe uniforme. + +La première machine à les fabriquer a été imaginée par Edwin Hill, frère +de Rowland Hill, et c'est à elle que succéda, plus tard, la machine de +la Rue pour les plier. + +L'Amérique du Sud tient le premier rang pour la beauté de ses timbres. +Ceux du Pérou représentent soit un lama, soit un soleil aux rayons +resplendissants, soit encore les armes du pays. Le Guatemala a deux bien +jolies figures de timbres gravées avec une finesse qu'on ne s'attendrait +guère à rencontrer chez des peuples aussi commerçants: une tête +d'Indienne empreinte de tristesse, mais non sans charme, et un +magnifique ara perché sur une colonne à demi-brisée. + +La Nouvelle-Galles du Sud a frappé aussi un timbre pour faire connaître +au monde le centenaire de sa fondation; Hong-Kong et Shang-Haï, le +cinquantenaire de la leur; le Monténégro, pour rappeler l'anniversaire +de l'introduction de l'imprimerie dans la principauté, a fait un timbre. + +Le Portugal a frappé un timbre à la gloire de Christophe Colomb; +l'Espagne, à propos du troisième centenaire de Velasquez, reproduisit +sur les siens les chefs-d'Å“uvre du maître. La Belgique, à l'occasion de +la grande exposition d'Anvers, fit également un timbre. + +Le portrait du Shah, que nous donnent les timbres de Perse, prouve +qu'avec le Coran, comme avec le Ciel, il est des accommodements; on sait +que la loi musulmane défend aux Croyants de faire représenter leur +image. + +Dans les États de l'Hindoustan et au Japon, les timbres ne portent que +des inscriptions sur papier de couleur. + +Cependant Mut-Suhito, l'empereur du Japon, lors de la célébration de ses +noces d'argent avec l'impératrice Haruko, émit un timbre-poste spécial, +valable seulement ce jour-là . Ces timbres peu nombreux puisqu'il n'y en +eut qu'une seule émission ont une largeur de 3 centimètres 1/2. Leur +valeur est de 2 et de 3 _sen_. Les uns sont rouges, les autres bleus. Au +milieu, il y a le soleil, emblème de Louis XIV, entouré de l'exergue +anglais: _Impérial Wedding 25 anniversary_ (25e anniversaire des noces +impériales.) À droite et à gauche du soleil se tiennent deux flamants, +et en haut et en bas, on lit en anglais et en japonais les mots: _Empire +de Japon_. Ces premiers timbres, lors de leur apparition en Europe, ont +été, tout de suite, cotés très haut par les amateurs. + +L'Égypte, elle-même avec son timbre au Sphinx et à la Pyramide, nous +offre un pittoresque que la France n'a plus. + +Nos colonies ont depuis quelques années sur leurs timbres une allégorie +plus gracieuse que celle des timbres de la métropole: une femme, tenant +un drapeau déployé, s'appuie sur l'écusson portant pour inscription la +Valeur, tandis qu'on aperçoit un vaisseau filant à l'horizon. + +Nous avons encore un autre timbre artistique, mais toujours pour nos +colonies; c'est celui de la toute petite colonie d'Obock. Il représente +au premier plan, un chameau monté par un indigène près duquel se trouve +un autre indigène, armé d'un bouclier. Un troupeau de chameaux +s'aperçoit à l'horizon. + +Ce timbre pittoresque, destiné à affranchir les lettres pour les +endroits périlleux, coûte 10, 25 et 50 francs. + +En aucun pays, croyons-nous, le sens artistique ne produirait mieux que +la France, dont les graveurs sont renommés. + +Comme on vient de le voir, dans beaucoup de pays les timbres rappellent +des faits importants de leur histoire. Il n'en est pas de même chez +nous. L'État païen, que nous subissons, a préféré nous donner un Mercure +ou une Minerve rococos qui n'ont rien de national. + +Quand aurons-nous donc une série de timbres, nous donnant soit l'effigie +de Jeanne d'Arc, soit les principaux faits de l'histoire de France? +Mais, hélas! cela viendra-t-il? Saint Michel ferait aussi très bien sur +un timbre. + +En excluant l'idée religieuse, on exclut forcément ce qui est le plus +élevé, et l'on est réduit à de plates allégories, à de grosses femmes au +type banal représentant la Loi, la Justice, la Vertu même, ou à des +emblèmes formant bric à brac: des bonnets de Mercure avec des ailes et +des serpents, des épis, des coqs ou des canons. + +Les faits historiques qui montreraient une victoire ne conviendraient +pas aux relations internationales; il serait intolérable que la Prusse +nous envoyât Sedan gravé sur ses timbres-poste. + +Ici encore, la solution est du côté des choses de Dieu; mais, peut-être +préférera-t-on toujours, à cette radieuse vérité, les vieilles ornières +de la routine. + +D'abord, par respect pour les planches actuelles et la forme des +roulettes, on a rendu le format des timbres obligatoire, et il ne se +prête guère aux conceptions des artistes. + +En définitive, les timbres beaux ou laids, aux jolies figurines, comme +aux modèles les plus insignifiants ne coûtent rien, comparativement à ce +qu'ils rapportent. + +Voici quelques détails sur la fabrication des timbres-poste. + +L'impression se fait au moyen de plaques d'acier gravées, dont chacune +porte 200 empreintes. On emploie un papier d'un grain particulier. + +Deux hommes garnissent les plaques d'encre de couleur et les passent à +un troisième qui, aidé par une ouvrière, imprime les feuilles au moyen +d'une grande presse à main. Trois de ces petites équipes travaillent +constamment et l'on peut faire fonctionner 10 presses si c'est +nécessaire. + +Quand les feuilles imprimées sont sèches, on les porte dans un autre +atelier pour être gommées. La gomme dont on fait usage, s'obtient en +délayant dans de l'eau de la poudre de pommes de terre, ou autres +végétaux, que l'on a fait sécher. Il faut rejeter la gomme arabique, à +cause de son action sur le papier. + +On enduit les feuilles une à une en les plaçant sur une tablette et en +appliquant la gomme avec une grande brosse. Un châssis métallique sert à +préserver les bords de la feuille. Cela fait, on opère un second séchage +au moyen d'un courant d'air, et après avoir mis les feuilles de timbres +entre des feuilles de carton, on les soumet à l'action de la presse +hydraulique. Une ouvrière partage alors les feuilles avec des ciseaux en +deux moitiés, contenant chacune cent timbres. L'usage des ciseaux est +préférable à celui d'une machine qui pourrait endommager les timbres. +Les feuilles passent enfin à la perforatrice, qui entoure chaque timbre +d'une ceinture de petits trous très rapprochés, Pour cela, l'ouvrière +prend une machine se composant de deux cylindres dont le supérieur est +garni de pointes, qui jouent le rôle de poinçon et correspondent à des +trous pratiqués dans le cylindre inférieur. + +On commence par faire les rangées de trous séparant les timbres dans le +sens de la longueur, puis, avec une seconde perforatrice, on fait les +rangées transversales. + +En dernier lieu, les feuilles achevées sont mises en paquets, étiquetées +et emmagasinées. Si un paquet est défectueux, on le brûle immédiatement. +Le comptage est répété onze fois pendant la durée des opérations, et +avec tant de soin, qu'on a rarement à constater la perte d'une seule +feuille. + +Les souverains ne sont point indemnes des petites manies du commun des +mortels, entre autres, de celle des collections. + +Ainsi, l'empereur d'Allemagne collectionne des autographes de grands +capitaines. Les rois de Suède et de Roumanie collectionnent également +des autographes. Le czar Alexandre III avait l'une des plus belles +collections connues de timbres-poste. Le roi de Serbie rassemble aussi +des timbres, tandis que le prince de Galles s'était formé un vrai musée +de pipes, et sa mère, la reine Victoria, une étonnante collection de dés +à coudre. La reine Marguerite d'Italie a des collections de gants et de +souliers portés par des souveraines. + +Après tout, puisqu'on collectionne des tableaux, des émaux, des ivoires, +des cannes, des pipes, de vieux chapeaux, de vieux souliers, des boutons +et même de vieux tessons que leur antiquité rend vénérables, pourquoi ne +collectionnerait-on pas aussi de vieux timbres-poste? + +Modeste et timide d'abord, la philatélie prit naissance vers 1856; mais +deux ans après, son extension s'affermissait; collectionner des timbres +devenait à la mode, et, dès 1858, les Parisiens, à leur suite nombre de +Français, se mirent à réserver les timbres qu'ils recevaient de +l'étranger, à les coller sur des livres géographiquement divisés, et +ensuite, à en faire l'échange, puis la vente et la revente. + +Alors, on ne trouvait point à acheter comme aujourd'hui de _mirifiques_ +albums classés, étiquetés, comme on en rencontre partout, on collait de +son mieux les timbres recueillis sur des pages blanches qu'on +calligraphiait ensuite. + +Vint, hélas! la guerre terrible de 70 qui arrêta net, chez nous, l'essor +de la philatélie, comme elle arrêta tant de choses. En 1876-77, la +collectionnomanie des timbres-poste reparut. Elle a beaucoup prospéré +depuis. On fait des échanges, et les jeunes gens, et jeunes filles +assaillent de demandes tous les amis des amis de leurs amis, pour que +ceux-ci mettent de côté, à leur intention, les timbres qui ornent leur +correspondance. + +Certains timbres, sont naturellement plus rares les uns que les autres. +Ceux-ci sont épuisés, ceux-là n'ont pas été recueillis à temps et ont +disparu, il n'en reste que quelques rares exemplaires dans le monde +entier. Il advient alors ce qu'il advint jadis des tulipes en Hollande: +on les payait à prix d'or. De sorte que s'il y a des timbres qui se +vendent entre 5 et 10 centimes à la poignée, il s'en rencontre aussi, +dont la valeur atteint, du fait de leur rareté, 500, 1 000, 2.000, +3.000, 10.000 francs! + +Les timbres ont leur bourse comme l'or et les billets de banque. + +La bourse des timbres se tient au carré Marigny. + +On évalue à 12 millions le chiffre des transactions, auxquelles donne +lieu annuellement la philatélie. Paris compte pour 2 millions à lui +seul. + +Deux sociétés de philatélistes existaient d'abord à Paris. + +L'une se composait surtout d'amateurs, c'était la _Société Française de +Timbrologie_; l'autre était formée de marchands, c'était la _Société +Philatélique_. Elles ont fusionné depuis, font très bon ménage et +comptent, au moins, cinq cents membres. + +En France, les marchands de timbres furent longtemps imposés pour des +sommes minimes, comme débitants de _vieux papiers_. Depuis, le fisc a +ouvert l'Å“il sur leurs florissantes affaires et les a imposés comme +marchands de curiosités en boutique. Ceux-ci se sont récriés. Mais le +fisc a riposté par un argument irrésistible: chez un marchand de vieux +papiers ordinaires, plus le papier est vieux, moins il est cher; chez +vous, c'est tout le contraire, son prix augmente à mesure qu'il est plus +vieux... Donc vous vendez bien réellement de la curiosité. + +Et les marchands de timbres paient à présent un impôt... imposant. + +Le timbre-poste est un personnage important, en raison de la place que +lui font les collectionneurs, en nombre considérable, même, en ne +comprenant que les gens sérieux. + +La France compte actuellement 60.000 collectionneurs. C'est le pays du +monde civilisé où il y en a le moins. En Allemagne, on évalue à 100.000 +le nombre des philatélistes; en Angleterre, ils sont 150.000; en +Amérique, plus de 500.000. + +Le nombre des timbres rares diffère à l'infini, variant suivant la +valeur que leur donnent les collectionneurs, et du désir qu'ils ont de +les posséder. + +Les timbres les plus rares, les plus chers, sont nécessairement les +timbres anciens, qu'on ne retrouve plus: ceux de l'Ile Maurice, d'Hawaï, +de Moldo Valachie. Deux timbres de Maurice, le bleu et le rouge au +millésime de 1847, ont été payés, marché conclu d'avance, 45.000 francs. + +À côté de ces timbres précieux, on trouve acheteurs, au prix de 1000 à +1500 francs, pour ceux de la Réunion, 1852 et 1853. Viennent ensuite +parmi les plus rares et les plus précieux de nos timbres français, celui +de un franc, orangé, non oblitéré de 1849, qui vaut 250 francs; oblitéré +il ne vaut plus que 60 francs. Pourquoi? Un autre timbre, celui de 15 +centimes, teinté bistre sur rose par erreur, au lieu d'être teinté +bistre sur blanc vaut 75 francs couramment. Les timbres fabriqués en +province pendant la guerre et qui furent simplement lithographiés, +valent de 75 à 100 francs; ceux de la Guyane anglaise, 1848, sont cotés +de 100 et 800 francs, suivant la couleur. Ne sont déjà plus rares, ceux +dont le cours varie entre 20 et 100 francs. + +Peut-être que le plus rarissime de tous les timbres et le plus cher est +celui de la Guyane anglaise de 1856, carmin. On n'en connaît qu'un +exemplaire. Il est chez M. Tapling, en Angleterre, et vaut net 40,000 +francs[5]. Ce n'est pas moi qui l'achèterai. + +L'Ile Maurice a la gloire d'exercer la patience et d'exciter la cupidité +des timbrophiles qui recherchent son timbre, émission de 1850, avec +_Post-office_ comme légende. Sa valeur courante dépasse 1,500 francs à +l'heure actuelle. + +Le _Hawaï_ première émission, avec chiffres au lieu de dessins, vaut +mille francs s'il est bien conservé. + +La magnifique collection de M. Philippe de Ferrary, duc de Galliéra, +président respecté à la Société Française des Timbrologues est estimée 2 +millions 500.000 fr. + +Le duc de Galliéra est donc le premier philatéliste du monde et la +Providence des marchands de timbres-poste. Il augmente, et renouvelle +incessamment de merveilleuses collections, à la mise en ordre desquelles +sont employés deux secrétaires compétents, dont le traitement, le +logement, l'entretien lui reviennent à 20,000 francs par an. + +Il a environ 15,000 types de timbres dont la valeur varie de 0 fr. 01 à +15.000 francs: + +--Et, ajouterait Galino, ils ont tous servi! Que serait-ce s'ils étaient +neufs? + +Détail typique: s'ils étaient neufs, ils vaudraient beaucoup moins! + +La collection Tapling, léguée au Musée Britannique aurait, dit-on, une +valeur de plus d'un million. + +La collection du roi d'Angleterre, Edouard VII vaut environ 1 million. + +Le tsar Nicolas II cherche, à grand prix, la conquête des rares timbres +qui manquent à son musée; jusqu'à présent il n'a pu se procurer celui de +l'Ile Maurice, tiré en rouge et bleu, dont il n'existe que 200 +exemplaires. La collection du tsar de Russie vaudrait environ 750.000 +fr. + +Les prix payés pour une collection sont parfois surprenants. Certaines +sont évaluées de 3 à 400.000 francs. + +Un M. Donatis qui collectionnait, avec la même passion, les tableaux de +maîtres et les timbres-poste, a vendu cette dernière collection 65000 +fr. + +MM. Caillebotte ont retiré en Angleterre de leur collection, la somme de +200.000 fr. + +Le directeur de la Compagnie d'assurances la «Providence» a vendu la +sienne cinquante et quelques mille francs. Celle de M. Arthur de +Rothschild est aujourd'hui vendue: elle valait environ 150.000 francs. + +Quant à M. Sharpe, un Anglais, il a tout simplement bâti un palais pour +loger ses timbres; aussi, l'appelle-t-on le Palais des Timbres. Ces +timbres ne sont pas renfermés dans des albums, comme il est d'usage, M. +Sharpe, lui, a eu l'idée assez originale, d'en tapisser les murs, les +plafonds et les portes de sa maison. + +Bien plus, il en a collé sur les différents meubles de son salon: la +table du milieu, la bibliothèque, le canapé et toutes les chaises sont +recouverts de timbres provenant à peu près de tous les pays du globe. +Dans cette pièce, le plafond est orné des portraits de la reine Victoria +et du prince de Galles, deux fois grands comme nature, en timbres de +diverses couleurs. Là aussi se trouve une reproduction de la tour +Eiffel. + +Le propriétaire a mis un quart de siècle à recueillir cette collection, +aujourd'hui évaluée à 40.000 livres sterling ne comprenant pas moins de +7 millions de timbres, sinon très rares, du moins fort curieux dans leur +ensemble. + +C'est le cas de parler ici de la robe de bal d'une élégante Américaine +(on sait que les Américains ont l'esprit inventif et qu'ils sont passés +maîtres en excentricité.) Donc, cette dame s'était fait faire une robe +en mousseline toute simple, tout unie, qu'elle a fait ensuite +entièrement recouvrir de timbres-poste collés avec art. En graduant les +nuances et variant les couleurs, on est arrivé à dessiner des festons, +des guirlandes, des arabesques d'un effet tout nouveau et d'une +saisissante originalité. Cette robe inédite était un véritable +chef-d'Å“uvre, qu'on a d'autant plus admiré, qu'elle ne devait plus +reparaître et pour cause; valses et polkas, pendant la durée du bal, lui +ayant enlevé quelques douzaines de timbres-poste. + +Les timbres-poste n'ont qu'à bien se tenir, depuis quelques années, ils +ont rencontré sur leur route une rivale redoutable: la carte postale +illustrée. J'avoue que cette dernière me paraît mille fois plus +séduisante, le timbre-poste ne m'a jamais dit grand chose, mais la carte +postale, quelle différence! N'est-ce pas charmant, l'été, à l'ombre des +grands arbres, l'hiver, au coin du feu, de pouvoir parcourir, sans +fatigue aucune, le monde entier, connaître les admirables beautés de la +nature, ses glaciers et ses torrents, ses montagnes altières, ses océans +et ses grands lacs, ses bois profonds et ses forêts inextricables +peuplés d'oiseaux merveilleux et de fauves rugissants, en un mot tous +ses sites enchanteurs. Voir les plus beaux palais, les cathédrales, les +mosquées, se rendre compte des plus grandes et des plus belles villes du +monde; n'est-ce pas le rêve le plus séduisant auquel l'imagination +puisse s'abandonner? + +Ce dessin, qu'on reçoit sur la carte fragile, +Rappelant un pays, rappelant une ville +Pour moi me semble encor augmenter de valeur, +Par son mot d'amitié, le souvenir du cÅ“ur. + +C'est par millions, chaque année, que les cartes illustrées voyagent. +Comme on a fait des expositions de timbres, on est arrivé à faire des +expositions de cartes postales illustrées provenant du monde entier. + +En France, comme ailleurs, les collectionneurs deviennent légions. + +En attendant que la jolie carte postale détrône le timbre-poste, ce qui +n'arrivera probablement jamais, voici une excellente méthode pour +posséder une collection de timbres sans bourse délier. Ce moyen +ingénieux nous vient d'un Anglais; toujours pratiques nos voisins. + +Ce bon bourgeois de Londres avait promis à son neveu, dans un jour de +générosité, de lui donner ce qu'il voudrait pour le récompenser de ses +succès scolaires, espérant qu'il lui eut demandé un objet sans grande +valeur: une montre d'argent, une épingle de cravate ou une boîte de +peinture. Le neveu, plus ambitieux, demanda une collection de timbres et +une belle, tant qu'à faire. + +L'oncle qui comptait faire un cadeau de quelques schellings, une guinée +au plus, fut un moment fort perplexe. Soudain, il répondit, tu l'auras. + +Le lendemain il se rendait au bureau du _Times_ et faisait insérer +l'annonce suivante: _Mariage_. Une jeune personne âgée de 25 ans, brune, +jolie, ayant 800,000 francs de dot et 2 millions à revenir, épouserait +un honnête homme, même sans fortune. Les lettres seront reçues, jusqu'à +la fin du mois, à l'adresse H-C Million au bureau du journal. Dès le +lendemain les lettres commencent à pleuvoir à l'adresse indiquée, on +était au 2 du mois, elles continuèrent ainsi pendant 30 jours; il en +arriva plus de 25 000 et de toutes les parties du monde. + +Voilà comment, pour le prix d'une simple annonce, notre Anglais put +réunir une des plus jolies et des plus complètes collections de timbres. + +Avis aux amateurs. + + + + +QUATRIÈME DEVOIR + +NOS RÉCRÉATIONS CET HIVER + + +Pour nous réchauffer, nous dansons nos rondes, sur de nouvelles chansons +empruntées à la troisième classe. Une de nos maîtresses a eu +l'ingénieuse idée d'arranger sur des airs connus soit un trait +d'histoire, soit une leçon de géographie. C'est vraiment n'est-ce pas, +une façon tout à fait commode de s'inoculer la science en chantant et +dansant. Voici quelques spécimens de ces chansons... nouveau genre; +elles sont loin d'être de la poésie, mais marquent le rythme et font +sauter en mesure. + +Nous avons un professeur _(bis)_ +Toujours de joyeuse humeur, _(bis)_ +Il aime beaucoup l'histoire; +Pour charmer son auditoire, +Il nous traduit ses leçons +En de joyeuses chansons. + +REFRAIN + +_Et les enfants de son temps, +Sans travailler sont savants (bis)_ + +Avec un tel professeur _(bis)_ +Tout va donc à la vapeur; _(bis)_ +On se lance dans l'espace +Sans même quitter sa place, +Et du pôle à l'équateur +Nous apprenons tout par cÅ“ur. + +À la classe de français _(bis)_ +Il a le plus grand succès, _(bis)_ +En expliquant les principes, +Et l'accord des participes, +Par mille aimables propos +Il charme tous nos travaux. + +L'arithmétique, à son tour, _(bis)_ +A des droits à notre amour; _(bis)_ +Le calcul joue un grand rôle, +Du méridien jusqu'au pôle, +On mesure la longueur +Sans faire un trop grand labeur. + +Des beaux arts ce professeur _(bis)_ +Est un grand admirateur; _(bis)_ +Quant à la littérature, +Sa mémoire toujours sûre, +Lui souffle fort à propos +Des sujets toujours nouveaux. + +De même l'Anglais nous plaît, _(bis)_ +Et chacun le reconnaît; _(bis)_ +Dame! il traduit à merveille +Shakespeare et le grand Corneille, +Et parle si bien français, +Qu'il s'étonne d'être Anglais... + +Puis, chaque jeudi matin, _(bis)_ +Après le cours de dessin, _(bis)_ +Il explique la physique +Et la machine électrique, +Quand il permet d'approcher +Toutes brûlent d'y toucher. + + * * * * * + +LE TOUR DU MONDE + +AIR: _Oui le temps, le temps +Met les crinolines à la mode:_ + +REFRAIN. + +_Oui le temps, le temps, le temps, +C'est le trésor de l'enfance: +Employons tous ses instants, +Oui, profitons du temps._ + +1 + +On nous a dit qu'à la Retraite +L'on peut s'instruire en s'amusant, +Vraiment, la méthode est parfaite, +Chacun peut devenir savant; + En dansant une ronde, + Nous pouvons parcourir + Tous les pays du monde + Dans un train de plaisir. + +2 + +L'Europe, l'Asie et l'Afrique +Composent l'Ancien Continent, +Colomb découvrit l'Amérique, +En navigant vers l'Occident; + Quant à l'Océanie + L'illustre Magellan + Fut y perdre la vie; + Honneur au dévouement! + +3 + +Commençons donc le tour du monde +Comme ce grand navigateur, +Voyageons sur terre et sur l'onde, +Du pôle jusqu'à l'Equateur: + L'Europe la première + Doit fixer nos esprits, + Par elle la lumière + Vient aux autres pays. + +4 + +En Europe, voyez la France +Dont la capitale est Paris, +Cent fois plus belle que Florence, +Elle charme nos yeux ravis; + Rome est en Italie, + Lisbonne en Portugal, + Pétersbourg en Russie, + Très loin du mont Oural. + +5 + +Londres se voit en Angleterre, +En Irlande, voyez Dublin; +Munich, Augsbourg sont en Bavière; +En Prusse, visitez Berlin; + Stockholm est en Norvège, + Copenhague aux Danois; + Dans ce pays de neige, + L'hiver a bien six mois. + +6 + +En Belgique voyez Bruxelles +Et les chefs-d'Å“uvre des Flamands; +Admirez ses belles dentelles +Et ses superbes monuments. + Si vous aimez l'Histoire, + En Grèce il faut courir: + Athènes de sa gloire + Garde le souvenir. + +7 + +Madrid, la reine des Espagnes, +Nous offre ses riches palais; +Si vous préférez les montagnes: +Voyez la Suisse et ses chalets, + Le beau lac de Genève + Nous arrête un instant; + Un doux zéphir se lève, + Nous voguons en chantant. + +8 + +Constantinople nous rappelle +Le Turc esclave des Sultans; +Vienne, en Autriche, nous appelle; +Consacrons-lui quelques instants. + La fidèle Hongrie + Réclame enfin son tour, + Avec la Roumanie, + Ce royaume d'un jour. + + + + +COURS DES FLEUVES + +LA SEINE + +AIR: _Un jour maître Corbeau:_ + +1 + +La Seine comme on sait naît dans la Côte-d'Or, +À Chatillon ce fleuve est bien petit encor, +Il arrose en passant Bar, Troyes, Nogent, Méry, +Melun, Corbeil, Paris, Mantes et les Andelys. + +REFRAIN + +_Sur l'air du Tra, la la la (bis) +Sur l'air du tra, deri, dera tra la la._ + +2 + +Il passe par ElbÅ“uf, puis il arrose Rouen, +Ensuite Caudebec, dans un pays charmant, +Le Havre sur la droite un port très commerçant; +À Honfleur il se perd dans la Manche en courant. + +3 + +L'Aube, la Marne, l'Oise, sont les affluents +De la Seine et vraiment ils sont très importants; +À gauche, voyez l'Eure et si vous remontez, +Le Loing et puis l'Yonne vous rencontrerez. + +LE RHONE + +MEME AIR + +1 + +Le Rhône prend sa source, en Suisse au mont Furca, +Genève en son beau lac, bientôt le recevra, +Il arrose Seyssel, Lyon, Vienne, puis Tournon, +Valence, puis Viviers et la ville du Pont. + +(_Sur l'air du Tra_) + +2 + +Le Rhône baigne aussi la ville d'Avignon, +Puis il voit sur ses bords Beaucaire et Tarascon, +Arles lui dit adieu, car il finit son cours, +Et le golfe du Lion l'engloutit pour toujours. + +3 + +Le Rhône, dans sa course, a plus d'un affluent; +La Saône à mon avis est le plus important. +L'Ain, l'Ardèche, le Gard, l'Arve, l'Isère aussi, +La Drôme et la Durance et nous aurons tout dit. + + +La Loire et la Garonne ont aussi leur chanson maintenant passons à un +spécimen d'histoire. + + + +GUERRE DE CENT ANS + +1 + +Je vais vous conter l'histoire +De la guerre de Cent ans: +Sous nos drapeaux la victoire +Était bien rare en ce temps; +Sur l'Anglais nos chevaliers +L'emportaient par la vaillance, +Mais ils manquaient de prudence, +Tous ces valeureux guerriers. + +2 + +La cause de cette guerre, +Fut qu'un vassal trop puissant +Avait conquis l'Angleterre, +Pour nous c'était menaçant, +Ce redoutable voisin, +Oui, ce terrible Guillaume, +Non content de son royaume, +Voulait encore le Vexin. + +3 + +Léonore de Guyenne +Mécontenta son époux, +Qui renvoya la vilaine, +Dans son trop juste courroux; +Avec elle, elle emporta +Son beau duché d'Aquitaine, +La Gascogne et la Guyenne; +Et Louis VII le regretta. + +4 + +Léonore épouse ensuite +Un Plantagenet d'Anjou, +Qui devint roi par la suite, +Et lui porte le Poitou; +Lui qui possédait déjà +Tout le beau pays du Maine, +Avec la riche Touraine. +Quel vassal nous aurons là ! + +5 + +Sur la couronne de France +L'Anglais croit avoir des droits: +Bientôt la guerre commence +Sous le premier des Valois. +À l'Écluse, il est battu, +À Crécy, désastre immense, +À Calais pas plus de chance, +À Poitiers tout est perdu. + +6 + +Ce temps ne fut pas sans gloire, +Car dans le pays Breton, +Beaumanoir eut la victoire +Sur trente Anglais de renom. +Ah! ce combat glorieux, +Dans les malheurs de la France, +Fut un signe d'espérance; +Honneur à ces trente preux. + +7 + +Jean II malgré sa bravoure, +Dut se rendre au Prince Noir. +Mais de respect il l'entoure, +Le félicitant d'avoir +Si vaillamment combattu, +Dans la terrible mêlée. +Honneur, en cette journée, +Au vainqueur, comme au vaincu. + +8 + +L'Anglais fort de nos défaites +Envahit notre pays, +Avec tambours et trompettes +Il vient menacer Paris; +Mais il en fut pour ses frais, +Car le sage roi de France +Lui fit forte résistance, +Sans sortir de son palais. + +9 + +Alors un grand capitaine, +Aussi brave que malin, +Bientôt nous tire de peine: +C'est l'illustre Duguesclin. +Il fait reculer l'Anglais, +Et punit son insolence +Trois ports lui restent en France, +Bordeaux, Bayonne et Calais. + +10 + +Hélas! il meurt dans sa gloire, +En assiégeant un château, +Mais avec lui la victoire +Semble descendre au tombeau: +Les Anglais vont de nouveau +Souiller le sol de la France, +Charles six est en démence, +Et la Reine est Isabeau! + +11 + +Après un affreux désastre, +Par un indigne traité, +On voit Henri de Lancastre +Roi de France proclamé; +Mais le Ciel vient au secours +Du jeune Dauphin de France: +Jeanne d'Arc enfin s'avance +Et l'Anglais fuit pour toujours. + +12 + +Qu'il est beau de voir en guerre, +Cette humble fille des champs, +Entrer avec sa bannière, +Dans la cité d'Orléans; +À Patay, l'on voit plier +Talbot, l'Anglais intrépide; +Et la bergère timide, +Fait le guerrier prisonnier. + +13 + +Mais la perfide Angleterre, +À Compiègne, peut saisir +Notre héroïque bergère, +Et la condamne à périr. +Ah! devant un tel malheur, +Faut-il que le roi de France +Ait gardé lâche silence! +Était-ce d'un noble cÅ“ur? + +14 + +Enfin s'achève la guerre, +Par deux combats glorieux. +Nous lançons sur l'Angleterre +Cent autres guerriers fameux; +Le combat de Formigny, +Grâce à notre artillerie, +Nous rendit la Normandie, +Et fit oublier Crécy. + +15 + +De Castillon la victoire +Rend la Guyenne aux Français, +C'est là que tombe avec gloire +Le célèbre Achille Anglais, +Enfin nous avons la paix. +Après cette affreuse guerre, +Il ne reste à l'Angleterre +Que la ville de Calais. + + + + +CINQUIÈME DEVOIR + +UNE LETTRE DE NOUVEL AN + + +Le 30 décembre au matin, une charmante personne venait d'entrer dans un +compartiment de seconde classe; c'était Mademoiselle La Lettre. + +Qui eut vu ce beau matin de décembre Mademoiselle La Lettre l'eut +trouvée charmante, elle était vraiment gentille avec sa robe rose; une +fine pensée d'un joli dessin fermait son enveloppe satinée et perlée. +Dans un compartiment de seconde classe, du chemin de fer de l'Ouest, +elle avait été confiée, aux soins d'un vieux Monsieur en habit vert, qui +portait brodé en lettres d'argent sur sa casquette le mot «Postes»; il +lui plaisait sans doute médiocrement car Mademoiselle La Lettre se +renfonça dans son coin et se mit à rêver. + +Que pensait-elle? Elle se disait: Où je vais, comme je serai bien reçue! +Quels transports, quelle folle joie à mon arrivée; lorsqu'on reconnaîtra +l'écriture qui me recouvre, quel empressement à me décacheter! et que +d'heureux je vais faire avec ce petit chiffon bleu, qu'on appelle billet +de banque, caché dans les plis de ma robe. Il doit acheter l'établi de +menuisier du petit Henri, la belle poupée que convoite Marie et les +jouets mignons de la petite Margot; j'irai de main en main, jusque dans +la menotte rose de Bébé, qui voudra aussi toucher ma précieuse personne. + +Mademoiselle La Lettre fut tirée de ses douces pensées par le brusque +arrêt du train, on la fit descendre, puis on la plaça dans une grande +voiture qui la conduisit au meilleur hôtel, sans doute, elle vit écrit +sur la façade «Hôtel des Postes». + +Un grand nombre de personnes remplissaient les couloirs et les salles; +on la dirigea vers un compartiment où beaucoup de sa race étaient déjà +réunies; une foule de freluquets, cartons de visite, quelques-uns +parfumés, tous plus brillants les uns que les autres sous leurs +cache-poussière, rivalisaient de banalité et de sotte fierté. Des notes +et factures, des traites à l'air rébarbatif, des journaux hardis et +bavards, des annonces, des catalogues s'entassaient dans un compartiment +voisin. + +Mademoiselle La Lettre ennuyée de leur babil se tourna d'un autre côté, +un bruit sec et cadencé s'y faisait entendre. Il était produit par +l'arrivée d'un long Monsieur maigre, couvert d'un pardessus bleu, +traversé de longues bandes grises; il vint se placer devant Mademoiselle +La Lettre qu'il devait trouver à son goût; puis tournant la tête à +droite et à gauche, sans doute pour se faire présenter, et ne trouvant +personne il prit le parti de le faire lui-même. «Sir Télégraph morse, +esquire, dit-il, après avoir incliné et relevé la tête, ainsi qu'un +loquet de porte, sioujet de la graciouse Queen Victoria». À ce nom il +souleva son chapeau, et s'assit auprès de notre gentille connaissance. + +Mademoiselle La Lettre, une petite babillarde, (un défaut bien commun à +presque toutes les jeunes personnes) lui demanda s'il venait de loin, et +quelles nouvelles il apportait. «Je venais du ville de London, lui +répondit l'Anglais, je étais bieaucoup en retard, une stioupide employé +avait retardé moi, six minoutes à Calais, je annonçais à oune Company, +que lé caissier il avait emporté lé caisse.» Puis plus gourmé que jamais +il tira son chronomètre et compta les secondes. Mademoiselle La Lettre +ne savait plus comment reprendre la conversation, quand un employé vint +chercher Sir Télégraph morse, esquire, et le fit partir brusquement pour +des quartiers lointains. + +Mademoiselle La Lettre réfléchissait; quelle différence entre les +nouvelles qu'elle apportait et celles de cet Anglais! Le malheur, se +disait-elle, frappe brusquement, tandis que la joie est expansive, il +lui faut de longues lignes pour s'exprimer. + +Elle fut de nouveau arrachée à ses pensées par un bourdonnement +nasillard, précédé de coups de sonnette; c'était un mélange confus de +paroles, parmi lesquelles elle entendit s'engager un marché: «500 +buffles, disait une voix.--10000 dollars, répondait une autre.--Vendez, +payez 50 actions Central américain vermont Company. Vite, plus vite.» +Mademoiselle La Lettre apprit que c'était un Américain, sir Téléphone +qui était en conversation. Or, comme elle était curieuse, nous l'avons +déjà dit, elle lui adressa la parole. «Sir Téléphone, quelles nouvelles +d'Amérique?» Le Yankee se détourna brusquement, la regarda de haut en +bas: «Rien, dit-il, time is money», puis il disparut dans un +bourdonnement. + +Ah! se dit encore Mademoiselle La Lettre, tous ces gens-là sont absorbés +par les affaires; ils ne pensent qu'à l'argent et ne servent que la +cause de l'intérêt, il n'y a rien qui vienne du cÅ“ur sous l'enveloppe de +cet Anglais, pas plus que dans la voix de cet Américain; moi au +contraire, je suis l'interprète de l'âme, je porte tantôt la joie, +tantôt la consolation où je me rends. À moi seule sont confiés les +chères pensées et le souvenir.» + +Toute joyeuse, Mademoiselle La Lettre conduite par un nouvel employé, +partit pour sa destination, pour le Sweet-home où elle se savait +impatiemment attendue. Comme elle l'avait espéré, elle apportait, dans +les plis de sa robe soyeuse, la joie qui bientôt se refléta dans tous +les yeux. + + + + +SIXIÈME DEVOIR + +L'ÉRECTION D'UN CALVAIRE + + +Je viens d'assister à une belle et touchante cérémonie qui me laissera +les impressions les plus fortes et les plus durables: l'érection d'un +calvaire. + +À l'époque tourmentée où nous vivons, où la guerre à Dieu est hautement +déclarée, où une secte impie voudrait faire de la France, qui +s'intitulait jadis la Fille aînée de l'Église, un foyer d'athéisme, +cette consécration de la Croix nous est apparue comme une grande +manifestation de Foi. + +Honneur donc à tous ceux qui ont concouru à cette fête religieuse; +honneur aux cent soixante porteurs, à ces médaillés du Christ, se +faisant gloire de la livrée sacrée et du précieux fardeau qui leur était +confié; honneur aux chefs qui ont dirigé les chants et les beaux +morceaux de musique, dont l'exécution a concouru à l'éclat de cette +belle fête; honneur à tous ceux qui composaient le cortège, depuis les +fabriciens, les dignitaires entourant le brancard de pourpre frangé d'or +où reposait le christ, jusqu'aux plus humbles et aux plus petits qui +l'accompagnaient processionnellement à travers les rues pavoisées et +fleuries. + +Honneur à l'artiste bas-breton, Yves Hernot, de Lannion, dont le ciseau +a su tracer sur le granit les traits douloureux de Jésus mourant. Il +faut croire pour être inspiré! c'est le secret des innombrables +chefs-d'Å“uvre du moyen-âge; les plus incrédules sont bien forcés de le +reconnaître, la Religion, dans tous les temps, a été la grande +inspiratrice des Arts. + +Honneur enfin à ce magnifique élan religieux de notre ville, elle +s'abrite avec fierté sous l'étendard de la croix. Hélas! trop de cités, +aveuglées par l'esprit de parti, par une haine impie, insensée, oubliant +que seul le Christ est venu apporter au monde la Liberté, l'Égalité et +la Fraternité, arrachent la Croix protectrice, partout où elle se +trouve: dans les écoles, dans les tribunaux, dans les hôpitaux, aux +carrefours des chemins.--Non, la Bretagne n'est ni matérialisée, ni +déchristianisée; la preuve en est dans cette foule immense de plus de +4.000 personnes venues de toutes parts, de la ville et des environs, et +qui ont écouté dans le silence et le recueillement la parole +chaleureuse, pénétrante du missionnaire.--Devant ce nouveau monument de +nos immortelles croyances, il a parlé avec cette éloquence de la Foi qui +remue tous les cÅ“urs. Dans un langage noble, élevé, s'inspirant des +sublimes pensées de saint Chrysostome et de sainte Thérèse, il nous a +dépeint les ineffables mystères de la Croix et l'inépuisable amour du +Fils de Dieu pour les hommes. Tous les saints rendent un suprême hommage +à ce Signe sacré du salut. + +«La croix, dit saint Damascène, est notre bouclier, notre défense et +notre trophée contre le Prince des ténèbres; elle est le signe dont nous +sommes marqués, afin que l'ange exterminateur ne nous frappe point. Elle +relève ceux qui sont tombés, elle soutient ceux qui sont debout, elle +fortifie les faibles, elle gouverne les pasteurs, elle est le guide de +ceux qui commencent, et la perfection de ceux qui achèvent; la santé de +l'âme et le salut du corps, la destruction de tous les maux, la cause et +l'origine de tous les biens, la mort du péché, l'arbre de la vie, et la +racine de notre félicité.» + +«Gravons, dit saint Ephrem, au-dessus de nos portes, comme sur nos +fronts, sur notre bouche, sur notre poitrine, le signe vivifiant de la +Croix; revêtons-nous de cette impénétrable armure des chrétiens, car la +Croix est la victoire de la mort, l'espérance des fidèles, la lumière du +monde, la clef du Ciel.» + +Saint Jean Chrysostome en termes admirables dit encore: «La Croix est +l'espérance des chrétiens, la résurrection des morts, le bâton des +aveugles, l'appui des boiteux, la consolation des pauvres, le frein des +riches, la confusion des orgueilleux, le tourment des méchants, le +bouclier contre l'enfer, l'instruction des jeunes, le gouvernail des +pilotes, le port de ceux qui font naufrage et le mur des assiégés. Elle +est la mère des orphelins, la défense des veuves, le conseil des justes, +le repos des affligés, la garde des petits, la lumière de ceux qui +habitent dans les ténèbres, la magnificence des rois, le secours de ceux +qui sont dans l'indigence, la liberté des esclaves, la sagesse des +simples et la philosophie des sages. La Croix est la prédiction des +prophètes, la prédication des apôtres, la gloire des martyrs, +l'abstinence des religieux, la chasteté des vierges, et la joie des +prêtres. + +«Elle est le fondement de l'Église, la destruction des idoles, le +scandale des Juifs, la ruine des impies, la force des faibles, la +médecine des malades, le pain de ceux qui ont faim, la fontaine de ceux +qui sont altérés et le refuge de ceux qui sont dépouillés.» + +Voici ce qu'est la Croix: la plus haute expression d'une volonté +surnaturelle avide de sacrifice. Ah! cette égalité que tant de gens +réclament à grands cris, le christianisme la leur montre chaque jour. +Qu'ils viennent à ses fêtes religieuses et ils la trouveront au pied des +autels, au pied de la croix, c'est là seulement que se rencontre la +véritable égalité, celle des âmes qui, oubliant les rangs qu'elles +occupent dans le monde viennent s'agenouiller devant le même Dieu, +attendant avec la même Foi, la même soumission, les mêmes espérances, la +récompense de leurs actions ici-bas: cette part de l'Éternité +bienheureuse promise à ceux qui combattent le bon combat. + +La Croix, c'est l'autel de l'immolation par excellence, c'est la rançon +du genre humain, c'est la source de toutes les grâces. Élevons donc nos +regards vers le divin Crucifié au lieu de les laisser errer sur les +choses passagères de la vie; ne prenons pas l'exil pour la patrie, +l'envers du ciel pour le beau côté, la terre pour le paradis. Le calice +de l'existence est un mélange de déceptions et de regrets, d'amertumes +et de souffrances; la joie parfume ses bords à peine quelques instants. +Eh bien! lorsque, épuisés de cette bataille de la vie qui recommence à +chaque aurore, nous nous sentons sans force et sans armes, ne nous +décourageons pas, laissons-nous doucement aller à la dérive de la +Providence, nos soucis, nos agitations, nos inquiétudes se calmeront et +nous retrouverons la paix. + +Désormais tous les chrétiens qui passeront auprès de cette croix superbe +inclineront leur front. Elle mesure, avec le piédestal, environ 8 mètres +de hauteur; le christ un peu plus grand que nature, est taillé dans un +seul bloc de ce beau granit, de Kersanton, qui défie le temps. Qu'elle +reste là , toujours, comme un enseignement. Elle dira dans son éloquence +muette aux générations futures qui viendront la saluer à leur tour: +«Gardez la Foi de vos Pères.» Et je termine ma narration en répétant le +cri poussé par la multitude enthousiasmée lorsque l'image du Sauveur +s'est élevée dans l'espace: + +«Vive! Vive le Christ! Vive la Croix!» + + + + +SEPTIÈME DEVOIR + +QUELQUES PENSÉES D'HENRIETTE + + +La vie est comme le rosier, qui, offrant ses fleurs l'été, n'a plus +l'hiver que des épines. + +Hélas! nous mourons moralement bien des fois dans la vie, mais n'est-ce +pas la manière que Dieu prend pour nous en détacher petit à petit; +autrement la secousse serait trop brutale; si nous étions parfaitement +heureux ici-bas nous ne penserions pas au bonheur du Ciel et ne +voudrions plus mourir!... + +La vieillesse, n'ayant plus d'avenir, se réfugie dans le passé; elle vit +de ses souvenirs, comme la jeunesse vit de ses espérances. + +Croire, c'est opposer la conviction au doute, c'est arracher le +désespoir au cÅ“ur et y planter l'espérance. + +Chaque jour est un pas fait vers l'Éternité. + +Que notre Charité s'inspire des préceptes du Maître plein de douceur et +de bonté; accompagnons nos aumônes d'un regard bienveillant, d'une +parole amie. Ne soyons pas comme ces gens généreux qui répandent leurs +bienfaits de la plus mauvaise grâce du monde. + +Qu'est-ce que le temps? C'est l'étoffe dont la vie est faite. +Travaillons, employons bien notre temps, utilisons cette vie de la terre +que Dieu nous prête, afin d'acquérir cette vie ineffable, que Dieu donne +pour toujours au Ciel. + +La mort de ceux qu'on aime et le chagrin usent plus que les années. + +La mort, ce grand inconnu de l'au-delà , le terme suprême, est la fin de +tout, l'empoisonnement à petit feu, à petites doses des joies de la vie. + +Sans les espérances infinies d'une vie meilleure, d'une vie supérieure +en Dieu, celle-ci ne vaudrait pas la peine d'être vécue. Mais Dieu est +là , et comme l'a dit Mme Craven: la vie est toujours belle pour +quiconque y cherche autre chose que son propre bonheur. + +Il n'y a plus de respect humain, c'est fini de cette chose bête. On se +montre ce qu'on est. Le chrétien ne rougit plus, mais se glorifie du +Christ. Oui, le respect humain est mort et bien mort, Dieu merci. Le +respect mondain existe encore et existera toujours, mais il ne s'occupe +guère que des usages et de la mode et cela est de médiocre importance, +au point de vue de l'âme et de l'Éternité. + +La mémoire, «ce portefeuille de l'intelligence», comme l'appelle +Montaigne, est avant tout un don naturel. + +La vie est un beau et doux rêve qui n'aboutit trop souvent qu'à d'amères +et décevantes réalités. + +Une femme sans esprit est une fleur sans parfum. + +La vie, hélas! n'est pour personne une moisson de roses. + +Le bonheur est comme une liqueur exquise, deux ou trois gouttes de +vinaigre suffisent à la corrompre, de même deux ou trois gouttes +d'amertumes suffisent pour empoisonner les félicités de l'existence. + +Vouloir traverser la vie sans s'appuyer sur Dieu, c'est faire fausse +route et prendre le chemin qui conduit à l'abîme. + +La Vie en elle-même est une belle personne; le fâcheux est qu'elle soit +trop souvent mal costumée, si mal fagotée même, qu'elle finit par +devenir tout à fait désagréable. + +L'obéissance est une grande qualité très rare chez les petits enfants et +peut-être, plus rare encore, chez les grands enfants, devenus hommes. + +Le monde n'a de stable que son instabilité. + +Vouloir expliquer les mystères de la vie et de la mort, vouloir pénétrer +les secrets de la création, vouloir comprendre l'éternité et sonder +l'infini, vouloir creuser le passé où se sont ensevelies tant de +générations humaines, tant de civilisations évanouies, c'est commencer +la grande étude des problèmes qui n'ont pas de solution ici-bas. + +Croire, c'est chasser la haine du cÅ“ur pour la remplacer par l'amour; +c'est mettre dans sa coupe, le baume à la place du fiel; c'est déposer +ses désirs dans la main de son père et soumettre son âme à sa volonté +sainte et parfaite. Croire, c'est apaiser le tumulte des passions, dans +une paix profonde; c'est mettre la consolation à côté du chagrin et +l'espérance amie, auprès du désespoir. Croire, c'est voir, au delà de la +mort, l'indestructible vie et remplacer le doute par la certitude et la +confiance. C'est opposer la saine et consolante doctrine du Christ, aux +philosophies babeliennes de l'antiquité et aux théories aussi fausses +que décevantes du rationalisme moderne. C'est porter la lumière au +milieu des ténèbres. + +Croyons! Aimons! Prions! + + + + +HUITIÈME DEVOIR + +AVE MARIA + + +Il est une fleur bien aimée de Marie, originaire des Cieux, mais +cependant acclimatée sur la terre. Ce fut un ange qui le premier +l'offrit à la Vierge de Nazareth, _Ave Maria_, fleur mystérieuse, nul +soleil de la terre ne pouvait t'épanouir, et nul aquilon ne pourra te +faner. Je t'ai cueillie lorsque je bégayais à peine, _Ave Maria_, et +chaque jour encore je t'effeuille; _Ave Maria_ c'est le salut de +bienvenue, le cantique des Anges et des hommes. _Ave Maria_, fleur +durable des divins jardins, les chÅ“urs angéliques en tressent à jamais +d'éternelles couronnes, et lorsque Gabriel, l'offrit à Marie, il lui +annonçait l'Enfant-Dieu, cette rose mystique de grâce et de bénédiction +qui devait fleurir d'abord et mourir ensuite pour nous. _Ave Maria_. + +Ah! quand viendra-t-il ce jour, où dépouillant son enveloppe mortelle, +notre âme s'ouvrira à l'éternelle lumière? Quand viendra-t-il ce jour, +où, délivrés des tentations, des inquiétudes, des misères de cette vie, +nous pourrons franchir ton enceinte, ô Jérusalem céleste! Quand nous +mêlerons-nous à la foule bienheureuse des élus? Nous croyons et elle +voit, nous espérons et elle possède, nous sommes dans la tristesse, elle +est dans la joie, nous souffrons, elle jouit, nous craignons, elle est +dans l'assurance, nous combattons, elle triomphe. + +Ah! quand viendra-t-il ce jour de l'éternel repos! _Ave Maria_. + + + + +NEUVIÈME DEVOIR + +LA TOUSSAINT ET LE 2 NOVEMBRE + + +Au moment où j'écris ce devoir les cloches font retentir leur carillon +joyeux; c'est aujourd'hui la Toussaint, l'une des quatre grandes fêtes +reconnues par le Concordat. + +Le Christianisme, en triomphant des faux dieux, ferma leurs temples et +brisa leurs idoles. + +Vers l'an 608, le pape Boniface IV fit ouvrir et purifier le Panthéon +que Marcus Agrippa, favori d'Auguste, avait bâti à Jupiter Vengeur. Il +voulait par là , suivant Pline, faire sa cour à l'empereur qui venait de +remporter la victoire d'Actium, sur Antoine et Cléopâtre. On nomma ce +monument Panthéon parce que, suivant Dion, la figure arrondie de ce +temple représentait _les Cieux_, appelés par les païens: _Résidence de +tous les dieux_, et c'est là l'étymologie du mot grec _Panthéon_. + +Le pape dédia donc ce nouveau temple chrétien à la sainte Vierge et à +tous les martyrs, après y avoir fait transporter vingt-huit chariots de +leurs ossements. Puis, il ordonna que tous les ans, au jour de cette +dédicace, on fît à Rome une grande solennité en l'honneur de la Mère de +Dieu et des glorieux confesseurs qui avaient rendu témoignage, au milieu +des supplices, de la divinité de son Fils. + +Telle fut la première origine de la fête de tous les Saints.--Le pape +Grégoire IV, étant venu en France l'an 837, sous le règne de Louis le +Débonnaire, la fête de tous les Saints s'y introduisit et fut bientôt +presque universellement adoptée.--Le pape, Sixte IV, en 1580, lui donna +une octave, ce qui la rendit encore plus importante. + +L'Église a été portée à l'institution de cette fête pour plusieurs +raisons: d'abord, pour glorifier tous les Saints, surtout ceux restés +inconnus; ensuite, pour les présenter comme un modèle et un +encouragement à tous les fidèles qu'elle invite à leur rendre hommage le +même jour. C'est le tribut de respects, de louanges, d'invocations et de +prières que l'Église militante de la terre rend à l'Église triomphante +du Ciel. Le Ciel, c'est donc le but où doivent tendre tous les désirs, +c'est le bonheur parfait et éternel; aucune langue ne peut exprimer la +douceur de ses béatitudes. Le Roi Prophète n'en parle qu'avec +étonnement: O Seigneur! O mon Dieu! que les délices que vous avez +réservées à ceux qui vous craignent sont abondantes et excessives! Saint +Paul, après Isaïe, assure que ces biens sont si éminents, que l'Å“il n'a +jamais rien vu, que l'oreille n'a jamais rien entendu et que le cÅ“ur de +l'homme n'a jamais rien conçu qui leur soit comparable. Saint Augustin +dit, dans le même sens, que cette splendeur, cette beauté, cet éclat +sont au-dessus de tous les discours et de toutes les pensées des hommes. +Aucune parole humaine ne peut répondre à Son excellence. Sainte +Catherine sortant d'une extase où elle avait entrevu le Ciel, s'écriait: + +«J'ai vu des merveilles! j'ai vu des merveilles!» + +Sainte Thérèse après ses ravissements, n'écrit-elle pas dans le Livre de +sa Vie: «Les choses que je contemplais étaient si grandes, si +admirables, que la moindre suffirait pour transporter une âme et lui +inspirer un suprême mépris, pour tout ce qui se voit ici-bas. La vue de +ces choses délicieuses me causait un plaisir si exquis et embaumait mes +sens d'un contentement si suave, que je n'ai point de paroles pour les +exprimer.» + +La Toussaint, cette solennité instituée pour rappeler la félicité et la +gloire des bienheureux, semble cependant toujours voilée de tristesse et +de regrets. L'Église, tout à l'heure, va songer à la commémoration des +défunts; elle va quitter ses vêtements blancs de fête et revêtir ses +habits de deuil; ses autels vont se draper de noir, ses cloches vont +tinter lentement le glas funèbre! elle va commencer l'office des Morts. +Ce matin, elle implorait pour elle-même le secours des saints; ce soir, +elle offre ses supplications et ses vÅ“ux pour les âmes du Purgatoire. Ce +matin, elle prenait part à l'allégresse des élus; ce soir, elle pleure +et s'afflige, en pensant à ceux qui souffrent. Il est bien naturel +qu'après avoir reconnu les délices ineffables dont les saints jouissent +dans le paradis, elle fasse tous ses efforts pour en augmenter le +nombre. + +Le culte des Morts est le culte de l'âme. + +N'est-ce pas Lamennais qui a dit: La prière rend l'affliction moins +douloureuse et la joie plus pure; elle mêle à l'une je ne sais quoi de +fortifiant et de doux, et à l'autre, un parfum céleste. + +La mort n'est-ce pas la fin de toutes les choses terrestres et finies. +Sur ces tombes, image du néant, la Religion plane, la Foi se lève pour +nous parler de Résurrection, l'Espérance infinie nous montre l'Éternité. +Ah! la douleur qui ne croit pas, est sans consolation. + +Car ici, tous doivent arriver un jour, héros du sacrifice et de la +Charité, héros de l'amour et du devoir, génies sublimes, grands +artistes, hommes d'État, grands capitaines, écrivains, poètes, tous un +jour viennent au cimetière, dormir leur dernier sommeil; c'est là le +rendez-vous général. + +«Ils ont passé sur cette terre; ils ont descendu le fleuve du temps; on +entendit leur voix sur les bords et puis l'on n'entendit plus rien. Où +sont-ils? qui nous le dira? Heureux les morts qui meurent dans le +Seigneur.» Ainsi s'exprimait dans son admirable page intitulée: _Les +Morts_, le célèbre et malheureux auteur des _Pages d'un Croyant_. Oui, +le culte des Morts est sacré; les honorer, c'est faire acte de foi en la +vie éternelle. Aussi est-ce une grande douceur et un grand soulagement +pour ceux qui croient, qui aiment et qui espèrent, de prier pour les +morts. + +Le protestantisme s'est retranché cette consolation, il ne reconnaît pas +cette communion des âmes qui nous rattache et nous unit encore après la +mort à ceux que nous avons aimés pendant la vie; rien n'est cependant +plus suave au cÅ“ur que ces preuves d'affection qui vont les rechercher +au-delà des mondes, rien n'est plus doux, plus consolant que ce culte +pieux, que tous les chrétiens en général et chaque famille en +particulier rend à la mémoire de ceux qui ne sont plus! + +Nous voyons dans le livre IIe des Machabées que cela se faisait dans la +loi ancienne. Judas Machabée, après une sanglante bataille, envoya douze +mille drachmes d'argent à Jérusalem, afin que l'on y fît des sacrifices, +pour le soulagement de ceux qui avaient péri dans le combat. L'auteur de +ce livre, qui vivait environ deux cents ans avant Jésus-Christ, fait +cette réflexion: + +«C'est donc une pensée sainte et salutaire de prier pour les Morts, afin +qu'ils soient absous de leurs péchés.» + +Toutes les liturgies des Apôtres prescrivent cet office de piété. Saint +Clément, pape, saint Denis l'Aréopagite, saint Irénée, Tertullien, saint +Cyprien, et presque tous les autres pères qui les ont suivis en parlent +fort clairement. Saint Augustin, en maints endroits de ses écrits, +traite expressément de la prière pour les morts. + +Cependant l'Église est restée plusieurs siècles sans avoir fixé un jour +destiné à secourir en général les âmes du Purgatoire. On priait bien +pour elles en commun à chaque messe, en songeant aux plus délaissées, +celles pour lesquelles on n'offrait point d'oblations particulières, +mais il n'y avait rien d'arrêté pour cela. On trouve dans Amolarius +Fortunatus, qui a si excellemment écrit sur les offices du temps de +Louis le Débonnaire, un Office entier des Défunts, d'où l'on a conclu +que leur mémoire annuelle était établie dès cette époque. Mais cela +n'est nullement prouvé et l'on incline à penser que cet office ne se +disait qu'en particulier aux obsèques de chacun. C'est à saint Odilon, +abbé de Cluny, que l'Église est redevable de cette institution; il ne +l'avait établie que pour les monastères de son Ordre, mais les +Souverains Pontifes approuvèrent tellement une si juste dévotion, qu'ils +jugèrent à propos de l'étendre à toute l'Église; c'est de là qu'est +venue la lugubre solennité du 2 novembre. Dans tout l'univers +catholique, elle se célèbre avec une piété touchante. La capitale de +l'Autriche, Vienne, la ville du plaisir par excellence, fait trêve ce +jour-là à sa gaieté habituelle. Dans tous les cimetières, les tombes +sont illuminées et ornées de fleurs nouvelles, couronnes et bouquets. +Dans le peuple, on est convaincu que toute personne assez hardie pour +traverser ce jour-là un cimetière, à minuit, y rencontrerait une longue +procession de fantômes, à la suite desquels marchent toutes les +personnes qui doivent mourir dans l'année. Un drame, intitulé _Le +Meunier et sa Fille_, représente tous les ans à Vienne, la veille de la +Toussaint, cette légende populaire: le long cortège funèbre parcourt +continuellement la scène et pendant toute la représentation ce ne sont +que larmes, soupirs et sanglots. L'Espagne et l'Italie ne sont pas moins +empressées à rendre hommage à leurs morts. En Italie, ce sont les +illuminations qui dominent dans l'ornementation des tombes. Les +cimetières italiens sont la dernière expression des pompes humaines. Ils +se composent de vastes galeries, encombrées de monuments remarquables, +la plupart en marbre blanc. Les pauvres sont déposés en lignes +régulières dans le champ attenant aux galeries. Chaque mort est marqué +d'une pierre ou stèle (toutes sont semblables) hexagonale, en marbre +gris, haute de deux pieds et précédée de lanternes au même niveau. Le +jour de la Toussaint, des milliers de bougies sont allumées par des +mains amies et placées dans ces lanternes; personne ne voudrait manquer +à cette pieuse tradition. Pauvres morts, cela veut dire que les vivants +veillent et ne vous oublient pas. Dans toutes les villes de France comme +dans les plus simples hameaux, même spectacle touchant. À Paris, dès le +matin, les cimetières se remplissent de monde, et le soir, lorsque les +grilles se sont fermées sur le vide et le silence, il reste derrière la +foule comme une vague traînée de parfums et une longue jonchée de +fleurs. + +Les Parisiens, riches ou pauvres, viennent visiter leurs morts. + +Oui, le Parisien léger, sceptique, frondeur, qui a tout chansonné ou +plaisanté, a gardé, intact et respecté, le culte des morts. C'est par +centaines de mille que se comptent, dans la capitale, les visiteurs du +1er et du 2 novembre. Toute tombe a ses souvenirs et, si quelqu'une +reste oubliée, la brise lui apporte ses soupirs, les herbes folles et +libres un manteau de verdure, l'oiseau, son ramage, prière au Créateur. + +Ce néant, ces cendres, cette poussière parlent un langage très éloquent, +mais, hélas! qui n'est pas toujours écouté, car si l'égalité règne +dessous la terre, l'orgueil vit quand même dessus. + +Les grands et les riches de ce monde, veulent encore rester grands et +riches dans la mort et l'attester par le faste et l'élégance de leurs +tombeaux. + +Le jour de la Toussaint, la foule nombreuse qui circule toute la journée +dans ces champs de l'éternel repos, fait preuve de respect et de +recueillement. Sans doute, il y a bien des promeneurs, des curieux +cherchant là les émotions d'un spectacle nouveau, mais l'ensemble des +visiteurs accomplit un pieux pèlerinage. Les toilettes sombres, les +robes noires et les voiles de crêpe rappellent que le 2 novembre, est le +grand anniversaire du deuil et de l'affliction. + +Bien des femmes aux visages pâles, aux yeux rougis par les larmes, les +mains jointes, agenouillées sur la terre humide, s'absorbent dans une +muette et douloureuse méditation. + +Bien des âmes désolées viennent là , se souvenir et prier, pendant que le +ciel d'hiver gris et morne, comme s'il s'associait à l'angoisse +générale, répand une glaciale tristesse sur ce jour qui fait saigner les +cÅ“urs, en mêlant tout à la fois aux peines présentes de la vie, les +regrets du passé! + +Ah! c'est à la porte de tous les cimetières qu'on devrait inscrire cette +épitaphe lue sur une tombe. «Ici le repos, là -haut le bonheur». + + + + +DIXIÈME DEVOIR + +LE CULTE DES MORTS + + +M. Félix Duquesnel écrit à ce sujet: + +Tous les peuples, depuis l'antiquité la plus profonde, ont eu le culte +des morts. + +Tous, il est vrai, ne l'ont pas pratiqué de même manière, car les rites +des funérailles sont divers, et empruntent leurs caractères particuliers +aux croyances religieuses du peuple qui les accomplit. Mais partout, +sous les formes différentes, se retrouvent toujours deux sentiments +dominateurs, le respect de la mort et la notion de l'immortalité de +l'âme. + +Qu'il s'agisse du premier ou du dernier de la nation, du plus illustre +ou du plus humble, l'attitude de la foule reste semblable, parce que la +sensation est toujours la même, et se traduit par le recueillement +instinctif, le retour sur le passé, et l'appréhension de l'au-delà . + +C'est, d'ailleurs, une recherche curieuse à faire que celle de la forme +des funérailles en général, et, en particulier, des funérailles +solennelles, aussi bien chez les peuples de l'antiquité, que dans le +monde moderne, avec les usages et les particularités symboliques qui les +accompagnent. + + * * * * * + +Chez les Égyptiens, les corps étaient embaumés. L'embaumement était, +dans la vieille Égypte, un art merveilleux; les prêtres le pratiquaient +avec une si étonnante habileté que leurs «momies» ont traversé des +milliers d'années, et sont parvenues intactes jusqu'à nous. Tout le +monde n'avait pas droit à ce privilège de conservation. Il fallait être +un mort irréprochable pour entrer dans le laboratoire des prêtres et, +d'abord, sortir victorieux du préalable jugement hiératique. Tous +avaient le droit de déposer contre le mort, et celui-ci jugé criminel, +son corps nu était abandonné en pâture aux fauves, tandis qu'absous, il +avait droit aux solennelles funérailles. + +Les Hébreux pratiquaient aussi l'embaumement; mais chez eux,--moins +habiles que les Égyptiens, qui avaient été leurs maîtres,--l'embaumement +était l'exception réservée aux seuls riches et puissants. Les corps des +citoyens pauvres ou de classes moyennes étaient mis en terre après avoir +été enveloppés d'une toile, qu'on appelait le «lin vif» +vraisemblablement un tissage d'amiante. + +La cérémonie funèbre, précédant l'enterrement, consistait surtout en +chants mortuaires, hymnes et psaumes, dont s'accompagnaient les +lamentations des parents. L'usage de pleureurs et pleureuses payés, qui +d'ailleurs, s'est continué jusqu'à nous, au moins chez certains peuples +et dans certaines provinces, date des Hébreux, qui le transmirent aux +Romains. + +Chez les Hébreux,--bien que très grand fût le respect des morts--ceux +qui avaient assisté à l'enterrement étaient considérés comme «impurs», +et tenus, comme tels, de se purifier par des ablutions. Il ne faut pas, +d'ailleurs, voir dans ce rite, qui paraît singulier, une irrévérence +vis-à -vis de la mort, mais simplement une de ces nombreuses précautions +hygiéniques, très en usage dans le monde israélite, dont le culte à la +fois paternel et préservateur avait souci, non seulement du salut de +l'âme, mais aussi de la préservation sanitaire du corps. + +En Perse, où la notion de l'immortalité de l'âme est dogmatique, le +corps était considéré comme une dépouille impure et méprisable; comme +elle ne devait pas souiller de son contact, un des «éléments» qui +étaient la base de la religion de Zoroastre,--l'eau, la terre, le feu, +et l'air,--elle n'était donc ni noyée, ni enterrée, ni brûlée, mais +abandonnée à la voracité des animaux sauvages, qui se chargeaient de la +faire disparaître. + +Aujourd'hui encore les prières des prêtres ayant ouvert, à l'âme, les +portes dorées du Paradis, le rite funèbre devient une réjouissance, et +les parents et amis célèbrent, par des repas, des chants et des danses, +la délivrance de l'esprit, vainqueur de la matière. + +En Grèce, le culte des morts et la cérémonie des funérailles prenaient +une grâce singulière. Chez ce peuple élégant, la poésie dominait le rite +et s'en emparait. Avant même que la mort eut donné la froide rigidité au +cadavre, déjà les femmes lavaient le défunt, l'oignaient d'huile +parfumée, le couronnaient de fleurs, le revêtaient de la robe de lin +blanc, et l'exposaient sur le lit funèbre, paré de branches de +laurier-thym, de laurier-rose et de myrte. La famille en pleurs veillait +auprès du défunt, que les amis venaient visiter, jusqu'au moment où, +enlevé par des porteurs, il était conduit au bûcher, s'il était brûlé, +au champ de repos, s'il était enterré. + +S'il y avait incinération, les cendres étaient recueillies dans une +urne, que conservait précieusement la famille;--si on confiait la +dépouille à la terre, on la déposait dans une sorte de tombe, formée de +briques ou carreaux de terre cuite. On y plaçait des gâteaux de miel, +pour attendrir Cerbère, le chien à trois, têtes, gardien de l'enfer, et +le rendre favorable; dans la bouche du mort, on mettait une pièce +d'argent destinée à payer le passage du Styx, au batelier Caron, avare +et farouche, qui ne travaillait pas gratis, et laissait errer les +ombres, sur les bords du fleuve sacré si elles n'acquittaient pas le +péage. + +Plus solennelles, plus compliquées encore, étaient les funérailles +romaines, avec leur cortège de musiciens, d'histrions, de bouffons, +ayant pour mission de distraire l'assemblée, de lui faire paraître le +temps moins long, et d'empêcher qu'elle ne s'ennuyât à suivre le convoi. + +Les cérémonies duraient plusieurs jours, elles donnaient lieu à des +sacrifices, et aussi à des repas, voire à des jeux et à des combats de +gladiateurs. Là aussi, la mort était considérée comme une douleur pour +ceux qui restaient, mais comme une délivrance pour celui qui abandonnait +la vie. + +Pour avoir une idée de ce que pouvait être la magnificence des grandes +funérailles romaines, il faut lire le récit de celles de César, elles se +prolongèrent pendant plus de dix jours! + + * * * * * + +Dans l'ancienne Gaule, les funérailles des chefs, sans avoir une pompe +égale à celles des imperators romains, présentaient aussi une grande +magnificence; la coutume était d'ensevelir le défunt, avec ses armes et +ses bijoux, dans un cercueil de pierre, ainsi que parfois nous le +révèlent les fouilles. + +Le repas de famille et d'amis qui suivait les funérailles était alors +d'obligation et on vidait des coupes au «souvenir» et au «salut» du +défunt. Cette coutume existe encore, en France, dans les campagnes et +surtout dans le nord et l'ouest. Elle a, d'ailleurs, sa raison d'être, +puisque c'est un réconfort pour les amis, parents et voisins, venus de +loin, pour accompagner le défunt à sa demeure dernière. + +À partir de Clovis, premier roi chrétien, les funérailles royales +devinrent conformes à la liturgie chrétienne, mais furent toujours +entourées d'un grand luxe et se ressentirent encore des coutumes de +l'antiquité. + +Il y avait même un usage des plus singuliers qui s'est continué jusque +vers le douzième siècle, celui d'exposer, pendant quarante jours, dans +le palais, couchée sur un lit de parade, l'effigie en cire du roi +défunt, revêtue des habits royaux les plus riches, sceptre en main et +couronne en tête. + +Pendant la période carlovingienne, les funérailles royales atteignirent +le maximum de leurs richesses; on cite, entre autres, celles de Lothaire +II, mort en 986. S'il faut en croire les chroniqueurs, elles coûtèrent +plusieurs millions: «On éleva au fils de Louis d'Outremer,--dit l'un +d'eux,--un lit magnifique, en or massif; son corps fut enveloppé d'un +vêtement de soie, recouvert d'une robe de pourpre, ornée de pierres +précieuses et brodée en or fin. Le lit, porté par les grands du royaume, +était précédé des évêques et du clergé, tenant les évangiles et la +croix. Au milieu d'eux, marchaient, poussant des gémissements, ceux qui +portaient la couronne royale, le glaive, le globe et le sceptre. Les +chevaliers suivaient chacun à leurs rangs, et le défilé dura plusieurs +heures.» + +Les chroniques ont conservé et nous ont transmis le détail des +funérailles royales. Il en est, comme on le voit, dont le luxe fut +inouï, d'autres sont plus curieuses encore, par les combinaisons +symboliques dont elles furent le prétexte, par la complication des +cérémonies qui les accompagnèrent. Certaines eurent les allures d'un +véritable spectacle, témoin celles du roi Charles IX, qui coûtèrent un +million, dont moitié fut payée par le trésor royal, moitié par celui de +la ville de Paris. + + * * * * * + +Les dernières funérailles officielles de grand apparat furent celles du +roi Louis XVIII, célébrées à Paris, ou mieux à Saint-Denis, le 23 +septembre 1824. + +Un cérémonial très compliqué, qui semble d'un autre âge, y fut réglé et +mis en Å“uvre par le protocole de la maison royale; on vit les hérauts +d'armes, les grands officiers de la maison jeter dans le caveau, où +avait été descendu le cercueil, les insignes de leurs offices: épées, +gantelets, et aussi la main de justice, le sceptre, la couronne; le roi +d'armes prononça les traditionnelles paroles de succession: «Le roi est +mort. Vive le roi!» + +Depuis, aucune occasion d'obsèques royales ne s'est présentée en France, +puisque les divers souverains qui se sont succédé aux Tuileries n'y +moururent pas, ni Charles X, ni Louis-Philippe, ni Napoléon III, morts +en exil. + + + + +ONZIÈME DEVOIR + +NOËL + + +Noël est la fête des fêtes. La fête qui rappelle les légendes les plus +exquises et des coutumes ravissantes, les plus poétiques de toutes. + +Heureux les enfants, heureux ceux qui croient à toutes ces légendes +naïves!--N'est-ce pas Jean-Jacques Rousseau lui-même qui a dit, en +parlant des petits: «Ils ne savent qu'aimer, ils refusent de croire aux +vérités désolantes, leur erreur vaut mieux que le savoir des sages.» + +L'année touche à sa fin, et le sombre hiver accompagne ses derniers +jours... + +La nuit est descendue depuis plusieurs heures sur la terre enveloppée de +frimas. La neige immaculée recouvre les champs de son immense tapis, le +givre habille de brillantes dentelles les arbres dépouillés de leur +parure d'été. Le ruisseau, alourdi d'un épais manteau de glace, ne +murmure plus sa douce chanson. Les oiseaux eux-mêmes sont sans voix et +les fleurs sans parfums. La nature sommeille et semble engager, par son +exemple, toutes les créatures au repos. Il est bientôt minuit... Au +loin, l'âpre rafale du nord pousse vers l'horizon de grands nuages noirs +qui s'agitent comme des géants, et les étoiles se détachent des sombres +profondeurs du firmament, avec cette scintillation particulière aux pays +froids. Il est bientôt minuit et cependant on veille; dans les maisons +éclairées les oreilles attentives écoutent les bruits extérieurs; encore +quelques instants, et le gai carillon des églises va se faire entendre. +Dans les cités opulentes, comme dans les plus modestes bourgs, partout, +à la ville et à la campagne la voix solennelle des cloches va inviter +l'univers chrétien à la fête des fêtes qui se prépare... La grande nuit +de Noël est commencée... cette nuit à jamais sainte et bénie, où le Ciel +est venu faire alliance avec la terre, où Dieu, publiant ses splendeurs +et sa gloire, est descendu pour sauver le monde. + +Cette nouvelle a mis la joie sur tous les fronts et dans tous les cÅ“urs. +Palais et chaumières ont fraternisé du même bonheur et des mêmes +espoirs. Ce soir, au moment du souper, l'aïeul des humbles toits a mis +dans l'âtre la bûche traditionnelle qui doit pendant plusieurs jours +réjouir les regards de tous, et réchauffer ses membres fatigués. Les +jeunes filles, pour célébrer cette belle fête, ont retrouvé les chants +naïfs, les joyeux noëls du vieux temps, et le petit enfant de toutes les +demeures, avant de regagner sa couchette, a furtivement caché dans la +cheminée son joli soulier ou son modeste sabot, se doutant bien d'avance +que le petit Jésus, son frère, viendrait y loger quelques douceurs. Il +s'est endormi plein d'espérance, voyant en rêve le bel arbre de Noël +tout couvert de feuillages et de fleurs, de jouets et de bonbons, et qui +doit demain faire tant d'heureux. + +Ah! ce petit enfant s'endormant dans la nuit, le cÅ“ur rayonnant d'une +douce attente, n'est-il pas l'image du monde enseveli dans les ténèbres +depuis des siècles, et qui tressaille d'impatience à la venue du Messie +promis? Tous ces beaux présents accompagnés de souhaits heureux et de +bonnes paroles qu'apporte l'arbre de Noël, ne sont-ils pas un touchant +symbole des présents que le Ciel veut faire à la terre et que le Christ +apporte aux hommes? Il ne veut pas leur offrir des biens passagers, ni +des joies éphémères, non, ses dons sont plus élevés que tout cela; il +vient leur offrir son amour et sa vie qui doivent régénérer les âmes. Il +vient apporter à tous, grands et petits, riches et pauvres, heureux et +malheureux, les grâces de la vie éternelle. Il y a dix-neuf siècles que +ce miracle d'amour s'accomplissait. + +Revenons maintenant aux grandes traditions du Christianisme et écoutons +ce qu'elles nous apprennent sur cet ineffable mystère. + +Nous sommes à Bethléem, ville très peuplée de la Judée, et, de plus, +encombrée, en ce moment d'étrangers amenés par l'édit de César-Auguste, +ayant commandé le dénombrement de ses sujets. + +Joseph, charpentier à Nazareth, de la tribu de Juda, se voit donc forcé +de venir à Bethléem pour obéir aux ordres de l'empereur. Il est +accompagné de son épouse Marie, et tous deux, n'ayant pu trouver de +place dans les hôtelleries de la ville, à cause de leur peu de +ressources, sont obligés de chercher un refuge en dehors de l'enceinte +de ses murs. + +Mille ans auparavant, David, roi, avait construit une forteresse à +Bethléem, qui avait été son berceau; c'est là qu'il avait mené paître +les troupeaux de son père et que Samuel l'avait sacré roi. Cette +forteresse, tombée en ruines, servait d'asile aux voyageurs et à leurs +bêtes de somme. Les bergers s'y mettaient aussi quelquefois à couvert +avec leurs animaux. C'est dans cette grotte souterraine que Joseph et +Marie (exténuée de lassitude, elle n'avait que quatorze ans) trouvèrent +un abri contre les rigueurs de la saison. + +«Les renards ont leurs trous et les oiseaux du ciel, qui sont les +familles les plus vagabondes, ont leurs nids»; seul, le Fils de Dieu, le +Roi des rois, n'aura pas un lieu où reposer sa tête; «car il est dit que +tout ce qui peut confondre l'orgueil humain sera rassemblé dans le +spectacle de sa naissance.» + +L'heure solennelle est arrivée, il naît. + +La grotte sombre, qui sert d'étable, échappe à la rayonnante clarté du +ciel d'Orient. Une poutre mal équarrie supporte comme une colonne la +voûte naturelle. Dans cette obscurité l'enfant brille comme un astre, +cette lumière manifeste sa divinité: c'est lui qui éclairera le monde. +Un long voile effleure son visage, c'est celui de sa mère, masquée +jusqu'aux yeux à la façon des Juives. Hélas! sa pauvre mère n'a ni douce +laine, ni fin duvet pour recevoir son fils bien-aimé, il aura pour +berceau une crèche garnie d'un peu de paille et de foin. Ses membres +délicats vont être réchauffés par l'haleine des animaux, suivant ce +passage d'Isaïe: «Le bÅ“uf a reconnu son Maître, et l'âne, la crèche de +son Seigneur.» + +Il y avait aux environs de Bethléem des bergers qui veillaient la nuit +pour garder leurs troupeaux; ils demeuraient à mille pas de la ville, +dans la tour d'Ader, bâtie au milieu des champs où Jacob conduisait ses +bestiaux. Soudain, ils se virent entourés d'une éclatante lumière, ce +qui les remplit de crainte; mais un ange parut aussitôt et leur dit: «Ne +craignez point; je viens vous annoncer une nouvelle qui donnera de la +joie à tout le peuple; Notre Sauveur est né aujourd'hui, et voilà la +marque à laquelle vous le reconnaîtrez: un enfant revêtu de langes et +couché dans une crèche.» Les bergers dociles furent à la crèche et +adorèrent Dieu[6]. + +Dans le même temps, des Mages, c'est-à -dire des savants, des grands du +monde, des rois, partis de l'Extrême-Orient pour venir en Judée, +quittèrent leurs États sans que rien les arrêtât, ni les longueurs de la +route, ni les fatigues du voyage. Ils suivaient une étoile mystérieuse +qui, les guidant, les amena à la grotte de Bethléem où les bergers +venaient de s'agenouiller, là aussi, sans délibérer, sans raisonner, +devant ce faible enfant, ils croient et ils adorent à leur tour. + +Ah! c'est que ce faible enfant, qui naît humble, pauvre, ignoré, vient +accomplir des choses merveilleuses parmi les hommes. Il sera la lumière +véritable qui doit éclairer le monde, et sera appelé le Soleil de +justice et de vérité. + +C'est que ce pauvre enfant qui vient se revêtir de toutes les infirmités +de la nature humaine, c'est Dieu, c'est le Sauveur qui va commencer le +grand ouvrage de la Rédemption. C'est que cet humble enfant, qui sera +nommé le Prince de la paix, et qui choisit pour naître le règne de +César-Auguste, le plus tranquille de tous les règnes, vient pour écraser +l'orgueil qui a perdu les anges et égaré le monde, l'orgueil, une +perverse imitation de la nature divine, ainsi que le définit saint +Augustin. Il vient inaugurer le règne de l'humilité, de la charité, du +renoncement à soi-même et apprendre aux hommes à devenir doux et humbles +de cÅ“ur. + +Cette morale est le renversement de toutes les croyances païennes et la +régénération du genre humain. Oui, c'est Dieu qui vient s'attendrir et +pleurer, non sur ses misères, mais sur les nôtres, et qui se fait petit +enfant, parce qu'il veut être aimé, dit saint Pierre Chrysologue, et par +sa faiblesse, solliciter nos cÅ“urs; il nous engage, par cette touchante +invitation, à venir à lui, comme les bergers et les mages allèrent à +Bethléem, l'âme remplie de foi, d'adoration et d'amour. + +Au commencement du sixième siècle, saint Hormisdas, pape, du haut de la +chaire de saint Pierre, disait aux fidèles: «Le voilà celui qui est Dieu +et homme, c'est-à -dire la force et la faiblesse, la bassesse et la +majesté; celui qui, étant couché dans une crèche, paraît au Ciel dans sa +gloire. Il est dans le maillot, et les mages l'adorent; il naît parmi +les animaux, et les anges publient sa naissance, la terre le rebute, et +le Ciel le déclare par une étoile; il a été vendu, et il nous rachète. +Attaché à la croix, il donne le royaume éternel; infirme qui cède à la +mort, puissant que la mort ne peut retenir, couvert de blessures et +médecin infaillible de nos maladies, rangé parmi les morts et qui donne +la vie aux morts, qui naît pour mourir et qui meurt pour ressusciter, et +qui par sa naissance et sa mort est venu délivrer les hommes de la +tyrannie du démon.» + +Du reste, pour faire connaître cette naissance divine, prédite depuis +tant de siècles, et qui était l'accomplissement de toutes les promesses +faites par Dieu à nos pères, aux patriarches, aux prophètes, à Noé, à +Abraham, à Jacob, à Moïse, à David, à Isaïe, le Ciel ne fit pas +seulement des prodiges à Bethléem et en Judée, saint Pierre Damien +rapporte que le roi Romulus, ayant dit, en bâtissant la ville, qu'un +palais qu'il faisait construire ne tomberait point qu'une vierge +n'enfantât, cet édifice s'écroula la nuit même où Jésus-Christ parut au +monde. Vers le même temps le célèbre Apollon de Delphes, au rapport de +Snidas, devint muet et cessa de rendre des oracles. + +Auguste l'ayant pressé de déclarer la raison de son silence, il répondit +qu'un enfant hébreu, maître des dieux, lui fermait la bouche et le +forçait de se confiner dans les enfers. Nicéphore ajoute que ce prince, +étant retourné à Rome, fit dresser, à cause de cela, un autel dans le +Capitole, avec cette inscription: «Autel du premier-né de Dieu.» +D'autres auteurs écrivent que le même empereur aperçut, dans les nues, +une vierge tenant un enfant entre ses bras. + +Quant à la grotte sacrée de Bethléem, quoi qu'aient pu tenter les +infidèles et les païens, elle a traversé les siècles en faisant leur +étonnement et leur admiration. + +Cette grotte nue, obscure, froide; cette caverne plutôt, au sol inégal, +aux parois raboteuses, mais sanctifiée par la plus éclatante des +merveilles, Châteaubriand nous la décrit ainsi dans son _Itinéraire de +Paris à Jérusalem_: + +«La sainte grotte, dit-il, est irrégulière, parce qu'elle occupe +l'emplacement irrégulier de l'étable et de la crèche. Elle a trente-sept +pieds et demi de long (environ 12 mètres 37), onze pieds trois pouces de +large (environ 3 mètres 78) et neuf pieds de haut (environ 2 mètres 97). + +«Les parois de ce roc sont revêtues de marbre et le pavé est également +d'un marbre précieux. Ces embellissements sont attribués à l'impératrice +sainte Hélène. Ce sanctuaire ne tire aucun jour du dehors et se trouve +éclairé par la lumière de trente-deux lampes envoyées par différents +chrétiens. + +Au fond de la grotte, du côté de l'orient, est la place où naquit le +Rédempteur des hommes. Cette place est marquée par un marbre blanc, +incrusté de jaspe et entouré d'un cercle d'argent radié en forme de +soleil. On lit ces mots alentour: _Hic de Virgine Maria Jesu Christus +natus est_ (c'est ici que Jésus-Christ est né de la Vierge Marie). + +Une table de marbre qui sert d'autel est fixée au flanc du rocher et +s'élève au-dessus de l'endroit où le Messie naquit. Cet autel est +éclairé par trois lampes dont la plus belle a été donnée par notre roi +Louis XIII.» + +La crèche n'est pas de niveau avec le reste de la grotte et on y descend +par deux degrés. C'est un enfoncement creusé dans la paroi du rocher; sa +longueur est de quatre pieds, sa largeur, de deux; la voûte en est peu +élevée et le bas est soutenu par une colonne de marbre qui remplace +plusieurs pierres données à certaines églises. L'une d'elles, assez +considérable, fut transportée à Rome, et de nos jours encore, on la +vénère dans la basilique de Sainte-Marie-Majeure; elle est encastrée +dans l'autel de la crypte de la magnifique chapelle du Saint-Sacrement. + +Mais revenons à la crèche creusée dans le rocher. Elle était revêtue de +petites planches en bois formant la mangeoire proprement dite. +Soigneusement recueillies, ces planches, berceau de l'Enfant-Dieu, +furent apportées à Rome au VIIe siècle. La châsse qui les contient, en +cristal monté sur un cadre d'argent incrusté d'or et de pierres +précieuses, est due à la générosité de Philippe IV, roi d'Espagne. Cette +châsse splendide reste renfermée dans un coffre de bronze, à trois +serrures différentes et n'est exposée qu'une fois par an à la vénération +publique, le jour de Noël. + +Jadis, l'empereur Adrien, en haine du christianisme, fit élever +au-dessus de la grotte un temple à Adonis, espérant que cette +profanation en abolirait le souvenir; mais les païens eux-mêmes +montraient ce lieu avec respect, disant: «C'est ici que le Dieu des +chrétiens a voulu naître.» Plus tard, les persécutions ayant cessé, on +bâtit à la place du temple impie une magnifique église, autour de +laquelle se groupèrent plusieurs couvents, saint Jérôme peut être +regardé comme le fondateur de ces pieux établissements. Il invitait tout +le monde à faire ce pèlerinage et à y choisir sa demeure. Il y attira +sainte Paule et sainte Eustochie, qui assemblèrent des religieuses +autour d'elles, comme lui avait assemblé des religieux. C'est alors que +sainte Paule, remplie de dévotion, s'écriait devant cette caverne +précieuse: «C'est ici le lieu de mon repos, parce que c'est la patrie de +mon Dieu.» + +Pendant deux siècles, depuis la première croisade, si chaleureusement +prêchée par Pierre l'Ermite, l'an 1096, jusqu'à la huitième et dernière, +en 1270, et où saint Louis, roi de France, mourut sous les murs de +Tunis, les saints lieux furent continuellement conquis par les Croisés +et repris par les infidèles, finalement restés maîtres de la Palestine, +tout en respectant l'objet de notre foi. + +Il est à remarquer qu'on célèbre trois messes en la solennité de Noël +(dont le nom vient ou de l'abréviation d'_Emmanuel_, Dieu avec nous, ou +de la corruption de _natalis dies_, jour natal), ainsi que l'explique le +pape saint Grégoire: «L'une à minuit, par rapport à la naissance +temporelle de Jésus-Christ en l'étable de Bethléem, qui s'est faite +selon un prophète, lorsque toute la nature était dans un profond silence +et que la nuit était au milieu de sa course; l'autre au point du jour, +par rapport à sa résurrection, qui s'est faite vers le lever du soleil; +la troisième en plein jour, par rapport à sa naissance éternelle, qui a +été sans ténèbres et dans une splendeur inaccessible.» + +L'usage des trois messes prit d'abord naissance à Rome à cause des 3 +stations indiquées par les papes pour le service divin. La première à +Sainte-Marie Majeure pour la nuit, la deuxième à Saint-Athanase pour le +point du jour et la troisième à Saint-Pierre pour la messe du jour. + +À notre tour anéantissons-nous devant le Verbe éternel, humilions nos +fronts; nous n'avons point pour chanter sa grandeur et ses perfections +infinies la harpe d'or des séraphins, les actes d'amour des anges ou les +adorations des saints; notre langage borné ne pourrait traduire les +extases du paradis. + +Louange à Marie, dont la divine maternité est le principe de notre +salut! Gloire à Dieu, au plus haut des Cieux, et paix sur la terre aux +hommes de bonne volonté, l'éternité bienheureuse sera leur récompense! + + * * * * * + +Les réjouissances de la fête de Noël remontent aux temps les plus +reculés de l'Église. C'est une des fêtes les plus anciennes du +christianisme. Les historiens religieux ne sont pas absolument d'accord +sur la date exacte de son institution. Suivant les uns, c'est l'évêque +Télesphore qui l'établit en l'année 138; mais on célébrait alors +l'anniversaire de la naissance du Christ à des époques variables, tantôt +au mois de janvier, tantôt au mois de mai. C'est dans le cours du +quatrième siècle que Cyrille, évêque de Jérusalem, demanda au pape Jules +Ier d'ordonner une enquête parmi les docteurs d'Orient et d'Occident sur +le véritable jour de la nativité de Jésus-Christ. Les théologiens +consultés s'accordèrent pour désigner, le 25 décembre, ou plutôt le jour +correspondant, car le calendrier grégorien n'existait pas encore, et +c'est depuis lors que la fête de Noël est restée fixée à cette époque. + +L'Église a conservé cette coutume; mais les cérémonies de Noël ont subi, +suivant les temps et les pays, de notables modifications, le seul trait +qui leur soit resté commun, c'est qu'elles ont toujours exprimé la +réjouissance; toutefois, cette gaieté s'est traduite d'une façon plus ou +moins originale. + +Au moyen-âge, dans l'Église d'Occident, la fête était représentée par +des jeux scéniques; des personnages récitaient des compositions +religieuses autour de la crèche où reposait l'Enfant Jésus. Joseph et +Marie, assis à ses côtés, jouissaient en silence de la gloire de leur +divin fils. Ce spectacle, innocent d'abord, ne tarda pas à dégénérer en +des bouffonneries qui rappelaient d'assez près la fête des fous; c'est +alors que l'autorité ecclésiastique le supprima. Cependant quelques +églises en conservèrent les traces dans un office appelé l'office des +pasteurs. Le peuple chantait les _noëls_, cantiques versifiés en patois +ou en langue vulgaire, dont quelques-uns étaient remarquables à force de +simplicité et de naïveté. Il y a à peine un siècle, à Valladolid, dans +la dévote et catholique Espagne, on représentait encore, au milieu des +églises les mystères de la Nativité. + +Les personnages qui étaient en scène portaient des masques grotesques et +des habits d'un goût douteux. Ils étaient accompagnés par les +castagnettes, les tambours de basque, les guitares et les violons. Puis +tout à coup, les femmes et les jeunes filles entraient en danse, portant +à la main des cierges allumés. En quelques endroits, on faisait +collation pour être mieux en état de supporter les fatigues de la nuit. + +C'est de là que sont venus les réveillons dont l'habitude subsiste +encore, quoique bien amoindrie, aujourd'hui. + +Ils commencèrent au moyen-âge. Dans ce repas, la gaieté, jusqu'alors +contenue, se donnait un libre cours; si _Noël_ tombait un vendredi, le +pape autorisait l'usage de la viande en signe d'allégresse et aussi, +prétendent quelques théologiens, parce qu'en ce jour «le Verbe s'est +fait chair». Dans les familles on bénissait la bûche de Noël, que l'on +arrosait de vin et autour de laquelle on se livrait à des libations. +C'est dans cette coutume sans doute qu'il faut voir l'origine de l'arbre +de Noël, si fêté en Alsace et dont on retrouve l'usage en la plupart des +pays chrétiens. + +Au treizième siècle, d'après les plus vieilles chroniques françaises, on +donnait à ses amis, pour les fêtes de Noël, des gâteaux appelés +_niueles_ et un poulet rôti; on chantait, dit sainte Palaye, des +cantiques appelés _noëls_, où la naissance du Christ, l'adoration des +mages et des bergers, étaient célébrées dans un langage naïf. + +Chaque province avait ses _noëls_. Ceux de La Monnoye, en patois +bourguignon, ont beaucoup de réputation. Leur auteur, un poète et un +érudit, mort au commencement du siècle dernier, avait recueilli ces +poésies populaires pour se délasser de travaux plus sérieux. Elles +forment aujourd'hui la meilleure part, sans contredit, de son bagage +littéraire. Lorsque les noëls de La Monnoye parurent en 1701, ils +acquirent promptement une célébrité telle qu'on chantait les refrains +partout, même à la cour où les beaux seigneurs s'amusaient à parler le +patois bourguignon. Comme les couplets étaient spirituels et assez +malins, en dépit de leur apparente naïveté, l'autorité ecclésiastique +s'émut; elle crut voir dans le succès de ces noëls une raillerie des +choses saintes et une tendance à l'impiété. + +Le recueil de La Monnoye fut déféré à la censure de la Sorbonne, qui eut +le bon esprit de l'absoudre. + +La _bûche de Noël_ ou _tréfoir_ donnait lieu à une fête de famille; on +appelait la bénédiction du ciel sur la maison. La distribution du _pain +de Calandre_ avait le même but. + +Cette fête marquait si bien l'allégresse universelle que le mot de Noël +devint synonyme de réjouissance. Aux entrées des rois et dans toutes les +solennités, le cri de _Noël! Noël!_ retentissait sur les places +publiques. + +Dans le midi de la France, la fête de _Noël_ est l'objet de +manifestations spéciales rappelant le souvenir de certains usages +païens. La veille de Noël, au lieu de jeûne et de mortifications, on +ouvre la fête par un grand souper. La table est dressée devant le foyer +où pétille, couronné de lauriers, le _cariguié_, vieux tronc d'olivier +desséché que l'on a conservé toute l'année avec soin pour cette +solennité. Avant de s'asseoir à table, on procède à la bénédiction du +feu, pratique qui sent terriblement l'idolâtrie. Le plus jeune enfant de +la famille s'agenouille devant le feu et le supplie, en répétant les +paroles consacrées que lui souffle son père ou un des anciens du +village, «de bien réchauffer pendant l'hiver les pieds frileux des +petits orphelins et des vieillards infirmes, de répandre sa clarté et sa +chaleur dans toutes les mansardes prolétaires, de ne jamais dévorer +l'éteule du pauvre laboureur, ni le navire qui porte les marins dans les +mers lointaines.» Puis il bénit le feu, c'est-à -dire qu'il l'arrose +d'une libation de vin cuit, à laquelle le cariguié incandescent répond +par des crépitations joyeuses. Puis on se met à table. Après le souper, +on se réunit en cercle autour du cariguié et l'on chante des noëls +jusqu'à minuit, l'heure à laquelle on se rend en masse à la première +messe. + +Les protestants ne fêtent pas moins la _Noël_ que les catholiques. +Calvin cependant, par réaction contre la multiplicité des fêtes, avait +voulu qu'à Genève celle de Noël fût remise au dimanche suivant. Mais +l'antique usage a prévalu, et c'est peut-être en Angleterre dans un pays +protestant, que la fête de Noël a le plus de solennité, sous le nom de +fête de «Christmas». + + + + +DOUZIÈME DEVOIR + +LA FÊTE DES ROIS + +«De grand matin +J'ai rencontré le train +De trois grands rois qui partaient en voyage; +De grand matin +J'ai rencontré le train +De trois grands rois le long du grand chemin». + + +Parlons de cette fève souveraine qui donne la royauté pendant quelques +heures, et apporte des instants de plaisir et de douce joie à la famille +et aux amis, réunis autour du gâteau. + +La fête des Rois se célèbre avec plus d'enthousiasme depuis quelques +années; le Français à l'esprit toujours frondeur, aime à crier: Vive le +Roi! en République. + +Dans toutes les familles on achète le traditionnel gâteau ou la modeste +galette à la fève. Riches et pauvres, petits et grands tiennent à se +donner un reflet de royauté, l'espace d'une soirée au moins--car le +titre de Roi a conservé tout son prestige. + +Aussi a-t-on vu de temps en temps parmi les bijoux les plus en vogue de +nouvel an, tantôt l'épingle _petit Pierre_ en souvenir de Mme la +duchesse de Berry; le _cÅ“ur vendéen_ de Charette, tantôt l'Étendard +_Jeanne d'Arc_, la broche _Blanche de Castille_ et le collier _François +Ier_. Après cela on a fabriqué un bijou royaliste d'un nouveau genre, +une fève en or émaillé, fleurdelisé s'ouvrant en breloque sur le +portrait l'un des membres de la famille royale. + +Vraiment la Mode, qui ne craint pas, elle, d'être détrônée, est une +maligne souveraine se glissant partout, que vous en semble? Mais +revenons à la fête qui nous occupe. + +Certains écrivains prétendent que la cérémonie du Roi de la Fève tire +son origine des Saturnales se célébrant à Rome aux calendes de janvier. +En ce jour, les maîtres du monde, ces vertueux pères conscrits, +voulaient bien admettre à leur table sur le pied d'égalité, image +fortunée de l'âge d'or, disaient leurs poètes parasites, les esclaves, +pâture habituelle des lions de l'amphithéâtre. Caprice dérisoire, +gentillesse féroce, car le cirque et les mines se rouvraient le +lendemain. + +Dans ces repas romains, on portait un gâteau divisé en autant de parts +qu'il y avait de convives; un enfant, représentant Apollon et caché sous +la table, était consulté par ces mots; _PhÅ“be Domine?_ par corruption de +_Fabæ Domine_, seigneur de la fève; et chacun des assistants désignés +par lui recevait sa part des mains de l'amphitryon. + +Le Roi du festin était, chez les Romains, un convive ayant autorité sur +les autres pour animer la fête; parfois cette royauté se tirait au sort +avec les dés. + +Les ordonnances de l'élu du festin consistaient à commander de boire +plus ou moins, de chanter, d'improviser ou de réciter des vers, de jouer +à tel ou tel jeu. + +Les Romains eux-mêmes tenaient cet usage des Grecs, qui en usaient de la +sorte pour l'élection de leurs magistrats. C'est par allusion à cette +coutume que Pythagore disait: _A Fabis abstine_ (ne vous mêlez pas du +gouvernement). Ses disciples, après sa mort, ayant altéré sa doctrine, +traduisirent sans plus de façon: _Ne mangez pas de fèves_. C'est sans +doute dans ce sens qu'Horace, continuant leur erreur, dit: _Faba +Pythagoris amica_. + +Il est possible que la religion, tout en s'emparant des temples païens, +se soit aussi assimilé, en les épurant, les usages druidiques, +scandinaves et romains enracinés dans les populations; mais cependant +tout porte à croire que la Fête des Rois a une origine essentiellement +religieuse. Les Pères de l'Église et les grandes traditions bibliques +sont là pour nous le rappeler. + +À la naissance du Christ, trois Rois Mages, guidés par une étoile +mystérieuse, vinrent à la crèche de Bethléem adorer l'Enfant-Dieu[7]. + +Ils étaient trois sans compter leur suite, Gaspard, Balthazar et +Melchior, représentant, au pied du Messie, les trois branches de +l'humanité: Melchior, les descendants de Sem; Gaspard, ceux de Cham, et +Balthazar, ceux de Japhet; ils venaient de l'Orient de la partie qu'on +nomme Arabie Heureuse, Ces trois souverains qui s'agenouillent aux pieds +de l'Enfant divin, c'est la richesse inclinée devant la pauvreté; la +force devant la faiblesse; et c'est aussi le symbole de la barbarie qui +se soumet à la puissance nouvelle, à l'idée de justice et de fraternité. + +Ces hommes illustres sont appelés Mages dans l'Évangile, non qu'ils +fussent des enchanteurs ou des magiciens suivant une signification du +mot mage, mais parce qu'ils étaient très savants dans les choses +naturelles et doués d'une grande sagesse. Mage, était le nom que les +Perses et la plupart des peuples d'Orient donnaient à leurs docteurs, +comme les Hébreux les appelaient scribes; les Égyptiens, prophètes; les +Grecs, philosophes; et, les Latins, sages. L'Église leur donne aussi le +titre de Roi, qui semble fondé sur ces paroles: _Les Rois de Tharse et +des ÃŽles offriront des présents. Les Rois d'Arabie et de Saba +apporteront des dons_. + +Ces Mages franchissent donc les obstacles à la lueur d'une étoile +mystérieuse qui les guident. Cette étoile disparaît lorsqu'ils entrent à +Jérusalem, la cité où règne le tout-puissant Hérode, mais elle se +rallume à la porte de la ville pour les diriger vers Bethléem. Rien de +plus bref que ce texte, mais sur ce canevas l'imagination populaire va +exécuter des broderies merveilleuses. + +C'est ici le cas de rappeler ce qu'on lit à ce sujet dans la _Légende +Dorée_: d'après ce récit, le voyage dura 12 jours, du 25 décembre au 6 +janvier, et pendant ce laps de temps les voyageurs ne prirent ni repos, +ni nourriture ils n'en éprouvèrent pas une seule fois le besoin. Plus +ils approchaient, plus l'étoile brillait, elle avait la figure d'un +enfant, et c'était la même, aperçue par les bergers. L'astre, sa mission +terminée, disparut dans un puits, où la Vierge Marie allait puiser de +l'eau. La légende ajoute que lorsque les fidèles approchent et se +penchent sur l'orifice du puits, on leur couvre la tête d'un linge, +alors, celui qui est digne de voir aperçoit l'étoile se promener à fleur +d'eau d'une paroi à l'autre du puits, selon le mouvement dont les astres +accomplissent leurs cours célestes; mais le miracle ne s'opère que pour +ceux qui ont le cÅ“ur pur. + +À peine entrés dans la grotte, les Rois Mages se prosternèrent devant +l'enfant jusqu'à terre; ils le reconnurent pour le vrai Dieu, +l'adorèrent avec respect et lui offrirent leurs trésors: de l'or pour +honorer sa royauté, de l'encens pour faire hommage à sa divinité; de la +myrrhe pour rendre témoignage de sa vie passible et mortelle. + +Le premier des Mages, Melchior, était un vieillard ayant de longs +cheveux blancs et une longue barbe, il offrit au nouveau-né l'or, +symbole de la royauté. Cet or n'était autre que les trente pièces +frappées par Terah, père d'Abraham; Joseph les avait passées au +trésorier de la reine de Saba pour le prix des parfums qui servirent à +embaumer le corps de Jacob, et la reine de Saba en fit présent à +Salomon. + +Le second Mage, Gaspard, était un jeune homme imberbe, aux fraîches +joues: il présenta l'encens, offrande qui signifiait que Jésus était +Dieu. + +Le troisième Balthazar, était un homme de quarante ans, portant toute sa +barbe; il offrit la myrrhe, signe que le Fils de l'homme devait mourir. + +En échange de ces présents, les Mages reçurent un des langes de Jésus, +que la Vierge leur donna pour qu'il leur servît à attester les prodiges +qu'ils conteraient de leur voyage. Les Égyptiens ayant mis en doute leur +parole, les Mages leur proposèrent une épreuve. On apprêta un grand feu, +où les infidèles jetèrent leurs livres qui furent aussitôt dévorés; mais +les Mages y ayant jeté à leur tour le lange de Jésus, on le vit s'élever +doucement sur les flammes et, quand elles se furent éteintes, retomber +intact sur les cendres. + +Les Mages partirent laissant leur âme et leur cÅ“ur dans cette étable, où +ils avaient compris la voie, la vérité et la vie. + +Il leur fallut bien des mois pour faire au retour le chemin qu'à l'aller +ils avaient fait en 12 jours tant leurs pays étaient lointains et tant +avait été grand le miracle de leur voyage. Rentrés chez eux dans les +Indes, ils se firent apôtres et renversèrent les idoles de Mithra. Ils +ne furent toutefois baptisés que plus tard par saint Thomas, apôtre des +Indes. + +Après la mort et la résurrection de Notre-Seigneur, étant allé dans le +pays des Mages saint Thomas les trouva encore pleins de santé. Il leur +apprit tout ce qui s'était passé en Judée, concernant le Messie, les +instruisit des mystères de la Religion, les baptisa et les fit prêtres, +afin qu'ils pussent à leur tour évangéliser les nations; ils firent +alors vÅ“u de pauvreté et furent consacrés évêques des pays dont ils +étaient rois. + +Dieu leur fit la grâce de les rappeler à lui presque en même temps. Le +jour de Noël de l'année 69, les saints personnages connurent qu'ils +allaient bientôt mourir, et cette nouvelle leur vint de leur étoile. Le +matin du 1er janvier, Melchior, âgé de 130 ans, s'éteignit le premier et +fut enseveli par les deux survivants. Six jours après, Balthazar, âgé de +109 ans, pendant qu'il célébrait l'office de l'Épiphanie, fut tué à +l'autel d'un coup de lance par un païen. Comme on plaçait son corps dans +la tombe de Melchior, le mort fit un mouvement pour donner place auprès +de lui à son compagnon de sépulture. Six jours se passèrent; ce fut au +tour de Gaspard de mourir quoiqu'il n'eût environ que 90 ans. + +Quand le cortège funèbre eut conduit le dernier Mage au mausolée où +dormaient les premiers, on vit les portes s'ouvrir et les deux morts se +lever debout de chaque côté pour accueillir leur frère. Leurs saintes +dépouilles furent plus tard transportées de la Perse à Constantinople, +par les soins de l'impératrice Hélène et déposées dans l'auguste +basilique de Sainte-Sophie. Elles furent ensuite apportées à Milan où +elles restèrent plus de 600 ans dans l'église Eustorgienne; l'an 1163, +l'empereur Frédéric Barberousse ayant pris et saccagé la ville de Milan, +les reliques des Rois Mages furent emportées par de pieuses mains en +Allemagne, à Cologne, où, depuis lors, elles sont conservées +précieusement[8]. L'Église Grecque donne à la fête des Rois Mages le +vénérable et mystérieux nom de _Théophanie_ qui signifie _apparition +divine_. Les Orientaux appellent encore cette solennité les _Saintes +Lumières_, en mémoire du baptême que, dans les premiers temps du +christianisme, on conférait ce jour et aussi en mémoire du baptême de +N.-S. dans le Jourdain. On sait que le baptême est appelé dans les +Pères: _illumination_, et ceux qui l'ont reçu: _illuminés_. + +La fête de l'Épiphanie, instituée pour perpétuer le souvenir de la venue +des Mages à Bethléem, était célébrée autrefois avec beaucoup de +solennité. + +On regardait comme une heureuse chance d'être roi de la fève, et suivant +Montluc, il était d'usage de s'aborder au début de l'année par ces mots: +«Je suis aussi ravi de vous avoir rencontré que si j'étais roi de la +fève.» + +À toutes les époques de la monarchie française les Empereurs, les Rois, +les Princes se faisaient un devoir d'assister à cette fête solennelle. +En ce jour, le roi très chrétien de France venant à l'offrande déposait +de l'or, de l'encens et de la myrrhe, comme un tribut à Notre-Seigneur. + +Au moyen-âge, les fidèles présentaient les mêmes dons et quelquefois des +fèves; bénites par le prêtre ils les remportaient ensuite dans leurs +maisons comme un gage de bonheur pour eux et leurs familles. Cet usage a +disparu depuis longtemps, seule la coutume du gâteau, inspirée aussi par +la piété naïve des âges de foi, a survécu.--«Pour honorer la royauté des +Mages, on élisait au sort, dans chaque famille, un roi pour cette fête +de l'_Épiphanie_. Dans un festin animé d'une joie pure et qui rappelait +celui des noces de Galilée, on rompait un gâteau et l'une des parts, +celle qui recelait une fève, servait à désigner le convive, auquel était +échue cette royauté d'un moment. Deux portions du gâteau étaient +détachées pour être offertes à l'Enfant Jésus et à Marie en la personne +des indigents qui se réjouissaient aussi, en ce jour du triomphe du Roi +humble et pauvre. Les joies de la famille se confondaient encore une +fois avec celles de la religion. Les liens de la nature, de l'amitié, du +voisinage se resserraient autour de cette table des Rois, et si la +faiblesse humaine pouvait apparaître quelquefois dans l'abandon du +festin, l'idée chrétienne n'était pas loin et veillait au fond des +cÅ“urs. + +Heureuses encore aujourd'hui les familles au sein desquelles la fête des +Rois se célèbre avec une pensée chrétienne!» Au sens absolu du mot, +c'était une fête morale, dont le but devait être de ramener les fidèles +à des pensées d'humilité; il était à coup sûr dans le vrai ce vieux +chroniqueur du temps de saint Louis disant, qu'on avait institué cette +fête «pour faire une leçon annuelle aux Roys de la terre de recognoistre +Dieu comme plus grand et plus puissant Roy qu'ils ne le sont». + +Vers le XVe siècle, en France chaque maison avait son gâteau et son roi, +et pour imiter en tout les us de la cour on donnait à ce roi, auquel +toute la famille était tenue d'obéir, des officiers. Rien d'ailleurs, +sauf le cri de: _le Roi boit_, poussé simultanément chaque fois qu'il +portait la coupe à ses lèvres, ne le distinguait des autres convives, +ses sujets. L'oubli de ce cri sacramentel était immédiatement puni. On +barbouillait de noir la face du délinquant, sans doute en mémoire du +page éthiopien figurant à la suite du roi Balthazar à l'adoration de la +crèche. + +Au siècle suivant, au lieu d'un _Roi_, on créait à la Cour de France une +_Reine_, la veille de l'Épiphanie au souper, et le lendemain, le +monarque en personne menait cette reine en grande pompe à la messe. +L'Estoile, dans son _Journal de Henri III_, raconte le fait avec une +naïveté qui ravit: «Le roi, en souvenir des présents des rois mages, +apportait à l'offrande trois boules, deux de cire, l'une recouverte +d'une feuille d'or, l'autre saupoudrée d'encens, et la troisième faite +de cette gomme odorante que l'on nomme myrrhe. + +La _Reine_ de la fève allait à son tour à l'offrande immédiatement après +Sa Majesté à qui elle faisait la révérence en allant à l'autel et en +revenant. + +La messe finie, cette reine éphémère, superbement vêtue, revenait au +Louvre accompagnée du roi et de la reine et au bruit des fanfares. + +On raconte que le valet de chambre du cardinal Fleury, par une délicate +flatterie, réunit, le jour des rois à la table de son maître, onze +convives plus âgés que le cardinal qui était nonagénaire, de sorte que +ce fut au ministre qu'échut l'honneur de tirer le gâteau comme étant le +plus jeune. + +Voilà comment le cardinal Fleury à 92 ans remplit les fonctions de +l'enfant du festin. + +La Révolution qui ne se contentait pas de détruire les grandes choses et +s'occupait aussi des petites, la Révolution, qui avait aboli les rois et +les reines sur les jeux de cartes et décrété, en date du 22 vendémiaire +an II, de faire retourner les plaques de cheminées ayant des armes, des +couronnes ou des fleurs de lis, s'imagina également de faire interdire +le gâteau des Rois. En cette ère de démence 1793, on dénonça et on +poursuivit les pâtissiers qui firent et vendirent des gâteaux des rois +cette année-là . + +Voici le curieux compte-rendu de la délibération de la Commune à ce +sujet. + +«Le président ayant montré un gâteau confisqué, on applaudit et aussitôt +un arrêté est pris contre les _confectionneurs_ et les _mangeurs_; il +commence ainsi: + +«Considérant que les pâtissiers qui font des gâteaux à la _fève_ ne +peuvent avoir de bonnes intentions, que même plusieurs particuliers en +ont commandé sans doute dans l'intention de conserver l'usage +superstitieux de la fête des ci-devant rois (mages), nous, réunis au +conseil, interdisons, sous peine de _haute trahison_, la confection et +la vente des dits gâteaux.» + +Partout en Europe, du nord au midi, on célèbre les Rois.--En Allemagne +particulièrement cette fête donne lieu à une foule de scènes +semi-religieuses dont le peuple, protestant ou catholique, est très +friand, et rappelant un peu nos représentations des _mystères_, au +moyen-âge. + +Ce sont généralement les enfants pauvres qui jouent le rôle des Rois +mages; c'est la misère qui met entre leurs mains un sceptre en bois et +qui attache à leurs fronts une couronne de papier d'argent. L'un d'eux +porte toujours au bout d'un bâton une grande étoile dorée qu'il fait +scintiller de son mieux en l'agitant continuellement. Ainsi équipés, +aussi pittoresquement que possible et prenant leur rôle au sérieux, ils +s'en vont à plusieurs lieues à la ronde pendant toute une semaine donner +leur représentation et recueillir des offrandes. + +Partout ils sont bien reçus. À peine entrés dans la demeure, les +habitants se groupent autour d'eux. Ils chantent alors quelque ballade, +quelque légende naïve, et terminent par leurs vÅ“ux à l'assemblée. + +«Aux maîtres et maîtresses de la maison, nous souhaitons une belle table +en or, avec un beau plat d'argent dessus et un bon poisson frit dedans. + +Nous souhaitons à l'aïeul de longs jours; à l'enfant, des jouets, des +bonbons et qu'il soit sage; à la jeune fille, un fiancé fidèle et à la +jeune femme un berceau de soie où sera couché un beau petit enfant comme +Jésus dans sa crèche.» + +Au bout de ces récits ils disent _Amen_. Chacun leur remet son obole, +puis, ils tirent une longue révérence pleine de dignité, comme il +convient à des rois qui prennent congé et s'en vont sous d'autres toits +chercher de nouveaux _Kreutzers_. + +En France, dans quelques provinces, ces antiques traditions se sont +aussi conservées. Nous lisons: + +«Encore en Normandie, en plein dix-neuvième siècle, le voyageur qui +traverse à minuit, la veille des _Rois_, ces riches campagnes, voit +danser et courir dans les ténèbres, aussi loin que sa vue peut +s'étendre, des milliers de feux; c'est le moment, en effet, où chaque +fermier, suivi de sa famille ou de sa _mesnie_, comme on disait au vieux +temps, chacun armé d'une _gouline_, ou torche de paille enflammée au +bout d'une perche, secoue en courant autour des pommiers une pluie +d'étincelles sur les branches, afin de les rendre fertiles. Des tronçons +des goulines entassés, on fait un feu de joie, autour duquel on danse; +puis la cérémonie s'achève à table, en face de l'âtre pétillant, autour +d'un énorme gâteau et de force brocs de cidre. + +Dans certaines parties de la Beauce, la fête des _Rois_ a conservé le +caractère religieux et naïf des âges écoulés. Là , les habitants n'ont +presque rien changé à leur cérémonial d'autrefois, relativement au +gâteau, et le Parisien du boulevard Montmartre qui assisterait à une de +ces réunions se croirait transporté en plein moyen-âge. + +Au commencement du souper, on nomme un président, c'est presque toujours +la personne la plus âgée et la plus respectée parmi les convives. Avant +d'entamer le gâteau traditionnel, un enfant, le plus jeune garçon de la +famille, monte sur la table. Puis le président coupe une première +tranche de gâteau et demande à l'enfant: «Pour qui ce morceau?» L'enfant +répond: «Pour le bon Dieu.» Cette part, en effet, est mise de côté et +sera donnée au premier pauvre qui se présentera. D'habitude, il ne se +fait pas attendre, presque toujours ils sont trois ou quatre au dehors, +hommes et femmes, épiant à travers les fentes de la porte et attendant +l'occasion d'exprimer leur demande. Quand le moment est venu, l'un d'eux +chante sur un ton dolent: + +«Honneur à la compagnie +De cette maison; +Nous souhaitons année jolie +Et biens en saison, +Nous sommes d'un pays étrange, +Venus en ce lieu, +Pour demander à qui mange +La part du bon Dieu.» + +Il s'interrompt alors pour crier: «La part à Dieu, s'il vous plaît!» +Puis tous chantent en chÅ“ur: + +«Les Rois! les Rois! Dieu vous conserve. +À l'entrée de votre souper +S'il y a quelque part de galette, +Je vous prie de nous la donner. +Puis nous accorderons nos voix +Bergers, bergerettes. +Puis nous accorderons nos voix, +Sur nos hautbois.» + +L'enfant apporte alors aux pauvres la tranche de gâteau réservée en +disant: «Voilà la part à Dieu.» + +Mais cet usage ne se borne pas à la seule Normandie et à la seule +Beauce; dans l'Angoumois, par exemple, on fait dans les campagnes la +même cérémonie avec de légères variantes. Il est même probable que les +habitants du littoral jusqu'à Bayonne, se livraient aussi autrefois à +des danses nocturnes, remplacées depuis par le gâteau des rois. En fait +de joie, les Aquitains et les Gascons ne le cèdent à peuple qui vive.» + +Eh bien! nous aussi, Bretons fidèles aux vieilles coutumes, prenons part +à la joie générale. Le gâteau est servi, la fève s'est révélée, +trinquons ensemble: Le Roi boit. + +Vive le Roi! + + + + +TREIZIÈME DEVOIR + +LE CARÊME ET LE MERCREDI DES CENDRES + + +Parlerons-nous du carnaval? Non. + +Les Quarante Heures qui commencent le dimanche gras pour finir le mardi +soir auraient suffi pour le mettre en fuite: d'ailleurs, le carnaval, ce +fringant cavalier, que jadis on nous représentait poudré d'or, habillé +de soie, pimpant et souriant, ce carnaval dont les échos bruyants +retentissaient dans presque toutes les villes de France est bien déchu +de ses antiques splendeurs. Ses paillettes frétillantes et ses flonflons +légers, ses grelots carillonnants et ses masques mystérieux, tout cela a +fait à peu près son temps. + +Nous avons encore les batailles de fleurs et de confettis, projectiles +inoffensifs que la mode protège, mais nous n'avons plus comme nos pères +la folie du plaisir--la lutte pour la vie a tué l'insouciance--de plus, +nous sommes piqués de la tarentule politique et cette vilaine bête-là +nous a joué et nous jouera bien des mauvais tours que l'aimable carnaval +n'a jamais connus. Ajoutons à cela la fièvre de l'or et des jouissances, +une maladie tout à fait fin de siècle qui ne nous ramènera pas à l'âge +d'or, cette ère de bonheur n'a dû exister précisément que parce qu'on +n'avait pas besoin d'or pour vivre heureux--et l'on comprendra pourquoi +le caractère des Français, nés gais et spirituels, a fini par devenir +morose. + +La cérémonie des cendres attire toujours une grande affluence de pieux +fidèles--chacun vient, s'identifiant à l'esprit de l'Église et aux +prières du prêtre, incliner son front et recevoir les cendres de la +pénitence. + +C'est aujourd'hui, suivant l'expression de saint Bernard, que commence +le saint temps de carême, temps de combat et de victoire pour les +chrétiens, par les armes du jeûne et de la pénitence. Saint Augustin dit +que le jeûne établi dans l'Église est autorisé et par le Nouveau et par +l'Ancien Testament. Dans le Nouveau, Jésus-Christ a jeûné 40 jours et 40 +nuits. Dans l'Ancien, Moïse et Elie ont jeûné un pareil nombre de jours +de suite. C'est pour cela sans doute, ajoute ce saint docteur, que +Jésus-Christ parut entre Moïse et Elie à la transfiguration, afin de +marquer plus authentiquement ce que l'apôtre dit au Sauveur: que la loi +et les prophètes lui rendent témoignage. On ne pouvait prendre dans +toute l'année un temps plus convenable pour le jeûne de Carême que celui +aboutissant à la passion de Notre-Seigneur. De plus, l'Église, mère +prévoyante, s'occupant aussi bien des intérêts temporels que spirituels +de ses enfants, a pensé avec raison qu'à l'époque du printemps une +nourriture moins succulente et plus mesurée, ne pouvait être que très +favorable à la santé. + +Pendant ce saint temps de Carême, le chrétien doit travailler plus +consciencieusement encore à la réforme de lui-même, mener une vie plus +régulière et plus remplie de bonnes Å“uvres. Il doit s'abstenir des +danses, des festins, des spectacles, et en général de tous les plaisirs +bruyants. + +Les anciens, pendant les jours de deuil et de jeûne, n'usaient ni de +bains, ni de parfums; ils entendaient beaucoup plus sévèrement que nous +les austérités de la pénitence. Notre-Seigneur ne veut d'exagération en +rien, il recommande avant tout la pureté et la simplicité d'intention. + +«Prenez, chrétiens, dit saint Ambroise, des manières aisées, ouvertes, +une expression gaie et contente. Dieu demande que vous agissiez sans +affectation, sans vanité, sans fard, sans hypocrisie, afin que vous ne +paraissiez pas vendre votre jeûne pour ainsi dire. Il ne faut pas que ce +soit une tristesse et un chagrin de travailler à votre salut en prenant +un air sombre et pleureur, qui dise que vous jeûnez et faites +pénitence.» + +La délicatesse des constitutions ne permet plus aujourd'hui les jeûnes +rigoureux suivis dans la primitive Église, mais la mortification se +présente sous tant de formes, dans l'ordre moral surtout, qu'il est aisé +pour l'âme pieuse de la mettre continuellement en pratique. Renoncer à +un désir très permis, réprimer une impatience, pardonner une offense du +fond du cÅ“ur, retenir un bon mot, qui ferait preuve d'esprit mais +blesserait le prochain, sont des actes de mortification très agréables +au Ciel.--Que de gens sont obligés de vivre en dehors de leurs goûts. Eh +bien, qu'ils se donnent le mérite du renoncement à eux-mêmes, et d'un +parfait abandon aux desseins de Dieu, ils en trouveront leur récompense +dès ici bas, dans la paix et la sécurité que cette soumission volontaire +leur procurera en attendant les récompenses éternelles. + +Depuis des siècles, les Cendres sont regardées comme le symbole de la +pénitence et la preuve sensible des regrets et de l'affliction: Je +m'accuse moi-même, dit Job parlant au Seigneur, et je fais pénitence +dans la poussière et dans la cendre. Thamar, voulant témoigner sa +douleur, met de la cendre sur sa tête. Les Israélites, effrayés à +l'approche d'Holopherne, offrent des sacrifices à Dieu, la tête couverte +de cendre, Mardochée consterné à la nouvelle du malheur qui menace toute +sa nation, se revêt d'un sac et se couvre la tête de cendre. Jérémie +dans ses lamentations parle des vieillards qui par esprit de pénitence +se sont couvert la tête de cendre. Daniel joint au jeûne et à la prière, +la cendre pour apaiser le Seigneur irrité contre son peuple. Le roi de +Ninive, craignant les châtiments du Ciel, descend de son trône, se +couvre d'un sac et s'asseoit sur la cendre. Les Machabées accompagnent +leurs jeûnes solennels de la cérémonie des cendres, et ils s'en couvrent +la tête. + +Les théologiens chrétiens de l'Égypte recommandaient dès les premiers +temps la pratique du jeûne: saint Clément d'Alexandrie croit que le +démon, qui persécute ceux vivant dans la bonne chair, inquiète moins les +gens maigres et vivant dans l'abstinence. + +Le jeûne par motif de religion est de toute antiquité. On l'observait +dans l'Inde, en Assyrie, en Phénicie, en Égypte. Dans ce dernier pays, +suivant Hérodote, pendant les jours de jeûne et pendant les sacrifices +offerts aux dieux, les assistants se flagellaient mutuellement. Les +Grecs et les Romains avaient prescrit des jeûnes solennels en l'honneur +de certaines divinités. La pratique du jeûne était très répandue parmi +les anciens peuples de l'Amérique. Des habitants de Saint-Domingue se +préparaient par des jeûnes solennels à la récolte de l'or. Les mandarins +chinois prescrivent des jeûnes publics pour obtenir la pluie et le beau +temps. On défend alors aux bouchers de débiter de la viande; ces jeûnes +s'observent scrupuleusement. Les mahométans de toutes les sectes jeûnent +pendant la lune du Ramazan, parce qu'ils prétendent que le livre du +Coran fut dicté à Mahomet à cette époque. De brillantes illuminations +ornent les minarets des mosquées pendant toutes les nuits de cette lune. + +En 789 l'empereur Charlemagne prononça la peine de mort contre quiconque +n'observerait pas les austérités du carême. Les temps sont bien changés +aujourd'hui, il est avec le ciel des accommodements et les austérités du +carême sont bien légères, grâce à quelques redevances imposées au profit +de l'Église. + +Dans la nouvelle loi, la cérémonie des Cendres n'a pas été moins en +usage que dans l'ancienne: Jésus-Christ, reprochant à ceux de Corozaïm +et de Berzaïde leur endurcissement et leur indocilité, dit que, si les +miracles qui ont été faits chez eux avaient eu lieu à Tyr et à Sidon, +ces villes eussent fait pénitence avec le sac et la cendre. Les anciens +conciles ont toujours joint les cendres à la pénitence. Saint Ambroise +dit que la cendre doit distinguer le pénitent et saint Isidore, évoque +de Séville, dit que ceux qui entrent en pénitence reçoivent des cendres +sur leur tête pour connaître qu'en suite du péché ils ne sont que +poussière et que cendre, suivant l'expression même de Dieu. + +À l'époque des pénitences publiques, les grands coupables se +présentaient à la porte de l'église, le mercredi des Cendres ou les +premiers jours de carême, revêtus d'un sac, les pieds nus, attendant les +cendres dans la douleur et la contrition. Jadis aussi, nos rois très +chrétiens, les reins ceints d'une corde et la tête couverte de cendres, +s'en allaient processionnellement dans les différentes églises de la +capitale, pour demander à Dieu le succès de leurs armes ou la cessation +d'un fléau. + +Aujourd'hui malheureusement cette loi de la pénitence est bien oubliée +dans certaines grandes villes où l'on attend le carême pour commencer le +Carnaval. Quel relâchement! Comme le dit saint Augustin, les hommes, +étant tous pécheurs, doivent tous être pénitents. C'est ce sentiment +d'humilité qui porte tous les fidèles, même les plus innocents, à +recevoir les cendres: les princes, comme leurs sujets, les prêtres, les +évêques, les cardinaux, comme le pape lui-même. La seule distinction +respectueuse que l'on fasse pour Sa Sainteté, c'est de lui imposer les +cendres en silence, et sans lui rappeler les mémorables paroles que Dieu +adressa à Adam au moment de sa désobéissance, et par lesquelles le +prêtre commence la cérémonie des Cendres. «Souvenez-vous, hommes, que +vous êtes poussière et que vous retournerez en poussière.» Après cela, +les paroles de l'Église sont toutes de pardon et de bénédiction «parce +que Dieu a plus de miséricorde encore que l'homme n'a de méchanceté». +L'Église termine en exhortant tous les chrétiens d'une manière +pathétique et dans le sens du prophète Joël, à rendre utile et salutaire +la cérémonie des Cendres. + +Ne vous réformez pas seulement au dehors, disent les Pères de l'Église; +c'était un usage fort ordinaire autrefois de déchirer ses habits dans +les transports du deuil et de la douleur. On en voit cent exemples dans +l'Écriture sainte, mais cela au demeurant ne remonte pas les âmes, non +plus que de se frapper la poitrine et de se jeter le front dans la +poussière. Dieu ne se contente pas des marques extérieures de pénitence. +Il faut les accomplir avec l'esprit de foi qui les rend efficaces. La +réception des cendres est un acte d'humilité, conformez-vous y, mais +pensez que Dieu exige, avant tout, une confession sincère, des regrets +intérieurs, un cÅ“ur contrit et repentant. + +Nous empruntons aux Anciens Conciles la manière dont on mettait en +pénitence les grands pécheurs à la cérémonie du mercredi des Cendres. +«Tous les pénitents se présentaient à la porte de l'église couverts d'un +sac, les pieds nus et avec toutes les marques d'un cÅ“ur contrit et +humilié. L'évêque ou le pénitencier leur imposait une pénitence +proportionnée à leurs péchés. Puis ayant récité les psaumes de la +pénitence on leur imposait les mains, on les arrosait d'eau bénite et on +couvrait leurs têtes de cendres.» Voilà quelle était la cérémonie du +jour des Cendres pour les pécheurs publics dont les fautes énormes +avaient eu du retentissement et causé du scandale. + +Les cendres qu'on distribue aux fidèles à l'ouverture de la +Sainte-Quarantaine sont le résidu, par la combustion, des rameaux, +bénits et portés processionnellement l'année précédente, le jour de +Pâques Fleuries, et dont les restes ont été soigneusement conservés. + +Quelques écrivains disent que cette cérémonie fut instituée au concile +de Bénévent l'an 1091; d'autres, au contraire, font remonter cette +institution au pape saint Grégoire le Grand. + + + + +QUATORZIÈME DEVOIR + +LE RAMEAU BÉNIT + + +Que je t'aime déjà , petit rameau bénit. Ce matin, lorsque je t'ai +détaché de la forêt de verdure qui encombrait les abords de l'église, tu +m'étais encore indifférent; mais à présent tu m'es cher, parce que le +prêtre a fait descendre sur toi les bénédictions du Ciel, et que je t'ai +porté à la suite des fidèles sur les voies triomphales du clergé. + +Au jour des Rameaux, la procession se fait hors de l'église, qui reste +fermée, pendant ce temps-là , pour figurer le Ciel, fermé à l'homme +pécheur, jusqu'à la mort de Jésus-Christ. Avant de rentrer dans +l'église, on s'arrête à la porte, pour chanter l'hymne _Gloria laus_, +chant de joie en l'honneur de Jésus-Christ, à l'occasion de son entrée +triomphante dans Jérusalem. + +Cette hymne paraît avoir été composée pour la cérémonie de ce jour, par +Théodulphe, évêque d'Orléans, au IXe siècle. L'histoire rapporte même +que Louis le Débonnaire, assistant à la procession, à Angers, le +dimanche des Rameaux, entendant chanter cette hymne, en fut si touché, +qu'il fit mettre en liberté et rétablir dans son siège l'évêque +d'Orléans, ayant encouru sa disgrâce. Chaque strophe de cette hymne est +chantée, par des enfants ou par des clercs, en dedans de l'église, qui +est, en ce moment surtout, la figure du Ciel, dont le péché nous a +exclus; après chacune des strophes suivantes, la première est répétée, +en dehors de l'église, par le clergé et par le peuple; figure de +l'Église militante, qui semble vouloir mêler sa voix à celle de l'Église +triomphante, pour chanter les louanges de Jésus-Christ, son Roi et son +Sauveur. + +Après le chant de cette hymne, le sous-diacre, et en plusieurs endroits +le célébrant lui-même, frappe à la porte de l'église, avec le bâton de +la croix, pour signifier que le Ciel, fermé aux hommes par le péché, +leur a été ouvert par la croix et la mort de Jésus-Christ. C'est pour +rendre cette allégorie plus sensible, que le célébrant, en frappant à la +porte de l'église, chante en latin les paroles d'un Psaume exprimant le +désir de voir la porte du temple s'ouvrir, pour laisser entrer le Roi de +gloire. Après cette cérémonie, les portes de l'église s'ouvrent; et la +procession rentre, en chantant une antienne contenant le récit de +l'entrée triomphante de Jésus-Christ dans Jérusalem. + +Le dimanche des Rameaux est donc l'un des plus solennels de l'année. + +«Dites à la fille de Sion (c'est-à -dire à la ville de Jérusalem, dont la +montagne de Sion fait partie--les Hébreux donnant souvent aux villes le +nom de fille), dites-lui: voici votre Roi qui vient à vous, dans un +esprit de douceur et de conciliation.» + +Et la multitude prodigieuse, accourue à Jérusalem pour célébrer la fête +de Pâques, sortit pour aller au-devant du divin Maître, l'accompagnant +de ses hommages et de ses bénédictions. Les uns étendaient leurs +vêtements sur son passage, les autres jonchaient de feuillages les rues +qu'il devait parcourir pour se rendre au Temple. Ni Salomon, qui en fut +le fondateur, ni les pontifes, qui y officiaient avec tant d'éclat, nul +autre avant Jésus n'avait jamais reçu pareil honneur. Toute la foule, +portant des palmes et des branches d'olivier à la main, criait: «Hosanna +au fils de David; béni soit celui qui vient au nom du Seigneur.» Car +Jésus-Christ avait accompli un miracle, dont les habitants de Jérusalem +avaient été les témoins, et qui s'était répandu dans toute la Judée. Il +avait ressuscité Lazare, cet homme mort et descendu au tombeau depuis +quatre jours. Voilà le prodige que le peuple avait admiré et qui lui +avait donné une si haute idée de la puissance du Christ. Ce n'étaient +que transports de joie et acclamations de toutes parts, et personne, à +cet instant n'aurait pu croire que, cinq jours après, ces chants +d'allégresse se changeraient en cris de mort! + +Voilà cependant bien le peuple, toujours le même, mobile, changeant, +alors, comme aujourd'hui. Oui, un souffle suffit pour faire déborder la +marée du flot populaire... et détourner son cours... les masses sans +réflexion, sans raisonnement suivant l'impression du moment, s'élevant +et s'abaissant avec la même facilité, se laissent entraîner presque à la +même heure dans les directions les plus contraires. + +Mais les prophéties faites depuis quatre mille ans devaient s'accomplir, +et il fallait que le Fils de Dieu mourût pour racheter le monde. + +Dans la primitive Église, le dimanche des Rameaux porta différents noms. +On l'appela souvent le dimanche d'indulgence, à cause de la +réconciliation solennelle des pénitents publics et le baptême des +catéchumènes ayant lieu ce jour-là ; actuellement il n'en a conservé que +deux, qui sont le dimanche des Rameaux et celui de Pâques Fleuries «à +cause des fleurs dont on faisait autrefois des bouquets qu'on portait +sur de hautes tiges à la procession et que l'Église avait bénites avec +les rameaux d'arbres.» + +_Pascha floridum_, d'où les Espagnols ont donné le nom de Floride à +cette contrée de l'Amérique, parce qu'ils l'avaient découverte le jour +de Pâques Fleuries, l'an 1543. + +Tout le monde connaît la légende de Pâques fleuries qui commence à Noël. +Ce jour-là ou plutôt ce soir-là , dans certaines localités de Bretagne et +de Normandie, des jeunes filles en quête d'un mari s'en vont, en secret, +couper en revenant de la messe de minuit, un petit rameau de pommier, à +cette époque bien gris, bien desséché, qu'elles placent, avec toutes +sortes de précautions, dans une fiole pleine d'eau et qu'elles +suspendent devant la fenêtre de leur chambrette, pour que le rameau +précieux et mystérieux reçoivent le plus possible d'air et de soleil +pouvant lui rendre quelques instants la vie. Si un seul bouton vient à +poindre et à s'épanouir sur la tige avant Pâques, la jeune fille à +laquelle la branche appartient est certaine d'entrer en ménage avant la +fin de l'année; si la floraison est générale, ce qui est excessivement +rare, l'heureuse propriétaire jouira en ce monde d'un bonheur parfait, +et cueillera sur sa route une abondante floraison de joie et de plaisir. +C'est ce qui s'appelle une pâque fleurie. Il va sans dire que les +partisanes de sainte Catherine n'ont jamais vu verdir le moindre +bourgeon. + +Dans certaines villes, on ne se contente pas, pour la solennité des +Rameaux, de quelques brins de buis, d'une tige de romarin ou d'une +branche de laurier. À Paris, ces simples rameaux rapportent environ six +cent mille francs chaque année; ils donnent, pendant quelques jours un +aspect particulier aux halles que le buis et le romarin, expédiés de la +Normandie, de la Bretagne et des Cévennes, remplissent de leurs amères +senteurs. Pour parler comme le chemin de fer qui les apporte il en passe +là , de 50 à 60 tonnes chaque année et il n'y en a jamais assez. Tous les +petits camelots de la rue se transforment en marguilliers installés à la +porte des églises. Le métier est bon, car la botte de 50 centimes +débitée brin par brin rapporte 2 à 3 francs; et c'est ainsi que ces +rameaux vendus aux halles de Paris produisent environ 600.000 francs par +an. + +À Rome surtout, la fabrication des palmes, faites avec art, devient +pendant une semaine un commerce important; s'il y a des rameaux depuis +10 centimes, pour que chacun puisse avoir le sien, il y a aussi des +palmes qui se vendent jusqu'à 20 francs et même plus. À Saint-Pierre de +Rome, les palmes du clergé sont conservées jusqu'au carême suivant; on +les brûle alors et leur résidu sert à la cérémonie des Cendres, présidée +solennellement par le Saint-Père, à la chapelle Sixtine. + +Une seule famille a le droit, dans la ville éternelle, de fabriquer ces +rameaux, si nombreux pendant la semaine sainte, et voici à quel +événement elle doit ce privilège: + +Lorsque Sixte V fit élever par l'architecte Fontana l'obélisque de +porphyre rouge sans hiéroglyphe et d'un seul morceau (c'est le plus +grand travail de cette pierre qu'on connaisse), dont le fils de +Sésostris avait orné en Égypte le temple du Soleil, et qui, enlevé +d'Héliopolis par Caligula, était venu ensuite embellir les jardins de +Néron, lorsque le pape dis-je, fit élever ce magnifique obélisque sur la +place Saint-Pierre, défense formelle, sous peine de mort, fut faite au +peuple de prononcer un seul mot. On craignait que ses exclamations +n'eussent troublé les ingénieurs ou empêché leurs ordres d'arriver +jusqu'aux ouvriers. + +Tout à coup, au moment décisif, quand le monument est presque dressé, +les cordes se relâchent, elles mollissent et menacent, en s'allongeant, +de laisser retomber cette aiguille, haute de 24 mètres et du poids de +500,000 kilogrammes; elle va se briser sur le pavé et broyer de ses +éclats des centaines de personnes. + +Tous les yeux sont fixes et les poitrines haletantes; l'anxiété est à +son comble... Soudain, au milieu du silence général, une voix puissante +s'écrie: «_Acqua, acqua alle funi_. De l'eau, de l'eau aux cordes.» +Cette idée, émise par un jeune marin est un trait de lumière; les cordes +sont inondées, elles se raffermissent, elles se resserrent, le travail +peut être continué, et quelques minutes après, l'obélisque triomphant +vient s'asseoir sur ses quatre lions d'airain, au milieu de cette place +superbe où tant de siècles doivent le contempler. + +Ce jeune marin de San Remo, près Gênes, s'appelait Guillemo Bresca; le +pape le fit appeler et lui demanda quelle récompense il désirait pour +l'immense service qu'il venait de rendre. Bresca n'en voulut pas +d'autres que celle de pouvoir fabriquer seul, à Rome, les palmes des +Rameaux. Depuis cette époque, lui et ses descendants ont toujours joui +de ce monopole. + +Rameaux verdoyants où le palmier et l'olivier se mêlent à tant d'autres +feuillages, soyez vénérés. Que chaque fidèle vous emporte dans sa +chambre et vous place au fond de son lit, près du bénitier que vos +fleurs délicates parfumeront d'une odeur toute suave et céleste! + +Cher petit rameau que je tiens entre mes mains, ta vue fait naître dans +mon cÅ“ur les plus douces pensées; viens, rameau bénit, faire alliance de +protection avec le bénitier qui contient la goutte d'eau sainte qui, +soir et matin, descend sur nos fronts pour purifier nos âmes... Toujours +tu as porté bonheur, et en ce moment même, tu me rappelles cette branche +d'olivier que la colombe rapporta autrefois vers l'arche, en signe de +paix. Tu me fais souvenir encore de ces palmiers superbes qui +ombrageaient Jérusalem et demeurèrent sacrés; selon la remarque d'un +Père de l'Église, le palmier s'éleva pendant plusieurs siècles sur les +ruines de la cité déicide, et, par un trait de la Providence, échappa +seul aux ravages des Romains. + +Dans bien des pays existe encore cette pieuse coutume de suspendre aux +petits lits des enfants, comme un talisman de bonheur, le rameau bénit +qui appelle sur eux la protection du Ciel, et nous apparaît comme un +abrégé de toutes nos croyances. + +Rameaux précieux, tes branches embaumées sont un appel à nos âmes qui +doivent aussi fleurir pour la vertu et s'épanouir en bonnes Å“uvres. Il +est rapporté, dans une touchante et pieuse légende, que les rameaux des +prédestinés reverdissent dans leur tombe. Oui, leur fraîche verdure +parle du Ciel; elle symbolise à nos regards l'espérance des chrétiens, +appelés à conquérir la vie éternelle. + + + + +QUINZIÈME DEVOIR + +LE VENDREDI SAINT + + +Hier, Jeudi Saint, nous avons eu sortie l'après midi, toutes les élèves +sont allées visiter les sépulcres, généralement très beaux. En voyant +l'affluence des fidèles dans les chapelles et dans les églises on se +dit, avec une profonde joie au cÅ“ur, que la Foi n'est pas morte dans +notre douce France, et cependant que ne tente-t-on pas pour l'affaiblir, +l'ébranler, l'arracher même des consciences? Voilà plusieurs années +qu'on a commencé et l'Å“uvre néfaste se continue toujours. Aujourd'hui, +hélas! d'après l'odieux arrêté du ministre de la marine, on a proscrit +l'hommage rendu à Dieu le Vendredi-Saint, à bord de tous nos navires. + +On sait que, le jour du Vendredi-Saint, les bâtiments de nos escadres +mettaient leurs pavillons en berne. Cette tradition n'était pas spéciale +à la marine de guerre, elle est générale dans la marine de commerce et +même de plaisance. Mais à présent, les francs-maçons ont découvert que +cet usage hautement clérical, constitue, non seulement une insulte à la +liberté de conscience, mais encore un outrage à la République. Non, il y +avait point danger pour la République parce que, un jour par an, le +pavillon était amené à mi-mât sur nos navires de guerre, et cet usage, +loin d'offenser la conscience de nos marins, était, au contraire, +absolument conforme à leurs sentiments religieux et à leurs aspirations +de croyants. + +C'est égal, les sectaires auront beau faire et dire, ils passeront avec +leurs stupides théories et nous verrons un jour cette tradition +séculaire reprendre ses droits. + +Le Vendredi-Saint me rappelle une petite historiette que j'ai entendu +quelquefois raconter à mon vieil oncle Edmond, qui, jadis, sillonna les +mers, quand il était capitaine au long cours. Alors il était fort jeune +et débutait dans la carrière comme second à bord d'un grand navire de +commerce du Havre, naviguant en ce moment aux confins de l'Atlantique. + +Je laisse parler mon oncle. + +«Le Jeudi-Saint, je fus trouver mon capitaine et lui demandai quel genre +de vivres il faudrait distribuer le lendemain à l'équipage en ce jour +anniversaire de la mort de Notre-Seigneur, jour que tous les chrétiens +respectent; parfois même, ceux qui se posent en libres-penseurs. + +Mon capitaine était franc-maçon. À cette époque les FF [symbole +franc-maçon: trois points] n'avaient pas pour but de déchristianiser la +France. + +La franc-maçonnerie était alors une société de secours mutuels, une +association philanthropique consistant à l'exercice de la bienfaisance, +l'étude de la morale universelle et la pratique de toutes les vertus. +Les adeptes devaient donc se reconnaître comme frères et s'entr'aider en +quelque lieu qu'ils se trouvassent, à quelque nation, à quelque rang +qu'ils appartinssent. On comprend que beaucoup de marins faisaient +partie de la franc-maçonnerie qui leur rendait tant de services à +l'étranger, particulièrement en cas de naufrage. + +À ma question le capitaine me répondit. Nous ne pouvons pas forcer à +faire maigre les hommes dont le service en mer est toujours pénible, +n'ayant d'ailleurs rien de passable à leur offrir. + +--Cependant, capitaine... + +Le capitaine m'interrompit. «Oui, oui, je sais que vous êtes un fervent +catholique. Eh bien! soit; consultez les hommes, et que chacun dise s'il +veut faire gras ou maigre. + +Je me rendis donc au gaillard d'avant où nos hommes prenaient leurs +repas du soir: «Matelots, leur dis-je, vous savez que demain est un +grand jour de deuil pour tous les chrétiens. Moi, je vous engage à faire +maigre, mais vous êtes absolument libres de manger ce que vous voudrez.» + +Tous répondirent sans hésitation: «Nous ferons maigre.» + +Cette réponse me fit plaisir, je la portai de suite à mon capitaine et +lui demandai ce qu'on servirait aux officiers. + +«Les officiers seront libres aussi, répondit-il, quant à moi je +reconnais que cela m'est un peu indifférent, mais n'importe, faisons un +petit arrangement. Voilà bien des jours que nous ne pêchons rien qui +vaille; eh bien! tendez vos grosses ligne d'arrière et, si vous prenez +un beau poisson je m'engage à faire maigre toute la journée... + +J'avoue que, le soir en jetant hameçons et harpons, je dis tout bas et +bien dévotement une petite prière à Marie, l'Étoile des mers, la +Protectrice des marins. + +Le lendemain j'étais de quart de 4 heures à 8 heures du matin. Vers 6 +heures, j'entends soudain un bruit insolite, je regarde et j'aperçois un +gros poisson qui se débattait et frappait fortement le navire de sa +queue. Je cris, comme c'est l'habitude dans ces agréables circonstances: +«Bonne pêche! bonne pêche!» Les hommes du quart arrivent en courant l'un +d'eux armé d'une longue gaffe dont le crochet était très aigu. Le +poisson faisait force résistance. Il fallut six hommes pour le haler à +bord. Le capitaine, entendant tout ce mouvement et persuadé que nous +avions fait une belle capture, arrive à son tour. En effet, c'était un +poisson appelé par les marins tazar, nom nullement scientifique, l'un +des meilleurs de la haute mer; sa longueur était de 1m 60. + +Il y avait de quoi régaler tout l'équipage, officiers et marins: + +«Que dites-vous de ma pêche? dis-je au capitaine qui souriait. + +--Que je vous félicite, et que je n'ai qu'une parole. + +--C'est très bien, mon capitaine, mais, ce qui serait encore mieux, ce +serait de reconnaître que ce beau poisson, qui, pour nous, est monté du +fond de l'abîme, comme la manne en Égypte tombait du haut du ciel, nous +vient aussi de Dieu. + +C'est la récompense qu'il nous envoie pour n'avoir pas voulu enfreindre +sa loi et avoir respecté le grand deuil du Vendredi Saint.» + +Et mon oncle termine toujours sa petite narration, en se frottant les +mains d'un air de conviction satisfaite, et ajoute: «Voilà comment +l'équipage de notre navire, notre navire ce point perdu dans l'immensité +des mers, sut rendre à notre Sauveur, ce jour-là , les honneurs qui lui +sont dus.» + + + + +SEIZIÈME DEVOIR + +LA PREMIÈRE COMMUNION + + +Je viens de passer une semaine bien agréable à la maison. Notre +excellente supérieure, à la demande de maman venue me chercher, m'a +octroyé la permission d'assister à la première communion de mon jeune +frère. Le temps a favorisé ces grandes solennités, et demain, sous +l'égide d'une bonne religieuse, je retournerai à mon cher couvent. + +J'ai donc assisté à la première communion et à la confirmation du +collège Saint-Sauveur, et le dimanche suivant à la paroisse, aux +hommages rendus à Jeanne d'Arc. + +La première communion, c'est la fête par excellence de l'enfance. Comme +elle émeut délicieusement les âmes. Elle apporte comme un parfum de +pureté et d'innocence charmant tous les âges, l'âge mûr et même la +vieillesse. Chers enfants, on aime à vous contempler, votre lèvre est +souriante, votre regard radieux. Le bonheur s'épanouit sur tous ces +frais visages, que les soucis de l'existence, le poids des années n'ont +point encore flétris. + +La parole du Seigneur leur appartient aussi: + +«Laissez venir à moi les petits enfants»; et plus tard, à toutes les +étapes de la vie, la vision de ce beau jour évoque les plus suaves +pensées. On se rappelle cette félicité sans mélange, à laquelle ne +s'ajouta jamais l'arrière-goût d'amertume qui se retrouve au fond de +toutes les joies humaines. Ce souvenir est plus doux qu'aucun autre. + +Les pompes religieuses du collège Saint-Sauveur sont particulièrement +belles et recueillies. La procession de la première communion, qui est +en même temps celle du Très Saint-Sacrement, puisqu'elle a toujours lieu +le jeudi de la Fête-Dieu, se déroule le soir, à la lueur des étoiles et +à la lumière des cordons de feux, étincelant de tous les côtés. La +procession serpentant sous les grands cloîtres, souvenir d'un passé +lointain, a quelque chose de particulièrement imposant et grandiose. + +Chaque année, sans se répéter jamais, maîtres et élèves savent varier +les décors et leur donner un nouvel attrait. Une magnifique mosaïque, +tapis de fleurs et de flammes, revêtait cette fois la cour d'honneur. +Les reposoirs étaient fort beaux, celui des grands surtout. C'était un +monument donnant l'illusion complète d'un vaste portique de cathédrale. + +La rentrée solennelle de la procession est d'un effet saisissant. La +chapelle constellée de lumières ressemble à un firmament d'étoiles. Les +chants se mêlent à la voix majestueuse de l'orgue, et la dernière +bénédiction, descendant sur tous les fronts inclinés, retentit dans le +cÅ“ur comme un écho tombé des Cieux. + +Après la première communion au collège, nous avons eu la confirmation à +la paroisse. Monseigneur a dû être satisfait. Une grande partie de la +population s'était rendue à sa rencontre pour lui souhaiter la +bienvenue. La petite cité Redonnaise, cette fille de l'antique abbaye +fondée sur les bords de la Vilaine, par saint Conwoïon il y a mille ans, +cette petite ville, hameau d'abord, qui grandit sous l'égide protectrice +des moines et dont les développements suivirent ceux du monastère, avait +bien fait les choses. + +L'église était décorée avec goût et élégance. Le groupement des +oriflammes militantes, le jeu des lumières réfléchies dans le cristal +des lustres, les fleurs et les verdures formaient un ensemble charmant. +Le soleil, un peu voilé le matin, s'est éclairci dans l'après-midi; et +la procession, cette longue file de robes blanches et de pantalons +noirs, avec ses oriflammes et ses bannières, s'est déroulée à travers +les rues, sous un ciel rayonnant. + +Enfin, hier dimanche, M. le Curé nous avait convié à rendre nos hommages +à Jeanne d'Arc. L'église avait gardé ses belles décorations, faisceaux +de drapeaux, guirlandes de verdure, lustres éblouissants. Les chants et +l'excellente musique des Frères rehaussaient encore l'éclat de cette +fête. + +Oui, la France a senti passer le souffle des grands, des sublimes +dévoûments, à l'évocation de cette jeune bergère, inspirée par Dieu. +Elle accomplit, l'humble fille des champs, des prodiges qui étonnèrent +ses contemporains et qui nous étonnent encore. + +Oui, la vraie France de Clotilde et de Clovis, de Geneviève et de +Charlemagne, de Louis IX, de Blanche de Castille, la France, fille aînée +de l'Église, se lève pour acclamer l'héroïque libératrice du pays. + +Autour de cette vaillante et chrétienne figure devraient se grouper tous +les Français. Les plis de son étendard victorieux ne devraient abriter +qu'un parti, celui de la Patrie. Les anti-patriotes qu'on nomme juifs et +francs-maçons ne l'entendent pas ainsi. Ils ne veulent pas s'incliner +devant cette gloire si pure! + +Victor Hugo a dit: «Tout homme qui écrit un livre, ce livre c'est lui; +qu'il le sache ou non, qu'il le veuille ou non, cela est. De toute Å“uvre +quelle qu'elle soit, chétive ou illustre se détache une figure, celle de +l'écrivain. C'est sa punition s'il est petit, c'est sa récompense s'il +est grand.» L'homme est comme l'écrivain, il écrit sa propre histoire +par la voie qu'il suit et par la vie qu'il mène. Ah! se sont-ils fait +assez chétifs, assez petits tous ces hommes qui nient les vertus et les +gloires de Jeanne d'Arc, uniquement parce qu'elle fut chrétienne, parce +qu'elle fut grande aussi, par sa foi et par sa fidélité à cette religion +du Christ, qui seule relève et ennoblit l'humanité. + +Jeanne, la France entière a gardé ta mémoire; +Dans la gloire, apparais sur un trône immortel. +Jeanne, nous t'acclamons, c'est un chant de victoire +Qui passe frémissant aux quatre coins du ciel! +Ton âme est avec nous, le sublime génie +Qui t'inspira nous reste, et ce précieux legs, +À travers le temps plane encor sur la Patrie, +Vierge de Domrémy, patronne des Français. +Puis après le triomphe et les apothéoses, +Où la gloire à ton front met l'auréole d'or, +L'Église t'a donné, sacrant toutes ces choses, +La palme de ses saints pour te grandir encore! + + + + +DIX-SEPTIÈME DEVOIR + +LES PROCESSIONS + + +Ces belles pompes religieuses du catholicisme observées par les uns, +honorées par les autres et toujours respectées, datent d'une très haute +antiquité. On peut les faire remonter à la cérémonie de la translation +de _l'Arche d'Alliance_, célébrée en grandes pompes parmi le peuple +d'Israël. La bible cite encore la procession de Josué autour des murs de +Jéricho et celle, pendant laquelle le roi David dansa devant l'Arche. +Ces solennités n'étaient que la figure des manifestations extérieures et +pieuses que nous appelons aujourd'hui: processions. + +Nous ne parlerons pas ici des processions païennes des Grecs et des +Romains; en l'honneur des dieux de l'Olympe ils en faisaient de très +solennelles à diverses époques de l'année. + +En France, les processions religieuses du Moyen-Age étaient plus +nombreuses que de nos jours, mais beaucoup, ayant alors dégénérées en +mascarades grotesques, l'Église dut en supprimer un grand nombre. + +Elles sont encore fréquentes en Italie, en Espagne, en Portugal et en +Belgique. + +On distingue les processions commémoratives, votives, de bénédictions, +d'intercessions, d'honneur, à stations, d'actions de grâce, de +pèlerinages, de translation et enfin de pénitence. À ce propos, on peut +rappeler le trait suivant. Un de nos rois, faisant un jour une +procession de ce genre à travers sa bonne ville de Paris, pieds nus et +les reins ceints d'une corde, rencontra le bourreau emmenant un pauvre +diable à Montfaucon. «Sire, s'écria le malheureux, ayez pitié de moi! + +--Soit, dit le roi en s'arrêtant, il faut donner aux coupables le temps +de se repentir; bourreau, tu ne pendras cet homme, que lorsqu'il aura +dit, à haute voix, son acte de contrition.» Et le roi continua sa +marche. + +Une demi-heure après, l'aide du bourreau accourait à toutes jambes. +«Sire, le condamné a déclaré qu'il ne dira jamais tout haut son acte de +contrition et comme on ne peut le pendre qu'après; le bourreau est fort +embarrassé. Que faire?» + +Le roi réfléchit un instant, puis souriant répondit: «Un roi n'a que sa +parole, je fais grâce au condamné.» + +La fête des Rogations vient du mot _rogare_, prier, elle fut instituée +en 474 par saint Mamert, évêque de Vienne, en Dauphiné, dans le but +d'attirer la protection de Dieu sur les biens de la terre; elle consiste +en processions autour des champs, pendant lesquelles le prêtre bénit la +terre, en appelant sur elle les grâces du Ciel. On la célèbre pendant +les trois jours qui précèdent l'Ascension. + +Ce fut le pape saint Grégoire le Grand qui institua la grande litanie ou +procession de saint Marc, l'an 590 lorsque la colère de Dieu se faisait +sentir dans Rome où la peste[9] jetait partout le deuil. Ce grand saint, +voulant apaiser le Seigneur, justement irrité, ordonna des processions +générales ou prières publiques, durant trois jours. C'est ce qu'on +appelle litanies septénaires, parce que le saint pape ayant rangé tous +les fidèles en sept chÅ“urs différents, les fit partir en même temps de +sept églises, comme autant de processions. La confiance que ce grand +pape avait en la puissante protection de la sainte Vierge, et, en +l'intercession des saints ne fut pas vaine; le saint pasteur portait +l'image de la sainte Vierge, celle que l'on croit communément avoir été +peinte par saint Luc. Lorsqu'il fut près du môle d'Adrien, on vit un +Ange qui mettait l'épée dans le fourreau, et dès lors le fléau de Dieu +cessa; le château bâti à la place où se fit l'apparition a été nommé, en +mémoire de cet événement, le Château Saint-Ange. L'on croit que ces +processions ou litanies furent instituées le 25 avril, jour de la saint +Marc, c'est pourquoi l'Église en fait l'anniversaire tous les ans en ce +jour. + +La fête de l'Assomption a été fondée en l'honneur de l'élévation de la +sainte Vierge au Ciel. On la célèbre le 15 août. Cette fête existait dès +le Ve siècle mais le vÅ“u de Louis XIII ajouta beaucoup en France à sa +solennité. + +Autrefois, la Fête-Dieu, cette belle fête de l'institution de +l'Eucharistie, longtemps continuée sous le nom de Pâques, en mémoire du +grand Sacrifice de la Croix, comprenait les trois mystères de +l'Eucharistie, de la Passion et de la Résurrection; le Jeudi Saint lui +demeura consacré. + +Ecoutons ce que dit le P. Eymard à ce sujet: «Les autres fêtes célèbrent +un mystère de la vie de Notre-Seigneur, elles honorent Dieu, elles sont +belles et fécondes en grâces pour nous. Mais enfin, elles ne sont qu'un +souvenir, qu'un anniversaire d'un passé déjà lointain, qui ne revit que +dans notre piété. Ici c'est un mystère actuel: la fête s'adresse à la +personne vivante et présente parmi nous de Notre-Seigneur. On n'y expose +pas des reliques ou des emblèmes du passé, mais, l'objet même de la fête +qui est vivant. Aussi, dans le pays où Dieu est libre, voyez comme tout +le monde proclame sa présence, comme on se prosterne devant lui. Les +impies même tremblent et s'inclinent: Dieu est là .» + + + + +DIX-HUITIÈME DEVOIR + +LA FÊTE DIEU + + +I + + +Cette fête si attrayante n'apparut qu'assez tard, dans le cycle +liturgique. + +La grande fête du Saint-Sacrement, que tout le monde catholique célèbre +avec tant de solennité, remonte seulement au XIIIe siècle. + +Jusqu'au XIe siècle on portait bien à la procession des Rameaux et dans +plusieurs églises d'Angleterre et de Normandie, la Sainte Eucharistie +renfermée dans un ciboire; mais ce rite n'avait d'autre but que de +reproduire la scène de Jésus entrant à Jérusalem, au jour des Palmes et +non à rendre à Jésus, considéré dans son sacrement, les honneurs publics +et éclatants de nos processions modernes. + +«C'est une sainte fille, âgée de seize ans, la bienheureuse Julienne du +Mont Cornillon, religieuse hospitalière près de la ville de Liège, qui +fut choisie par Dieu pour provoquer l'institution d'une fête annuelle en +l'honneur du Très Saint-Sacrement. Dans sa cellule, l'amour de +Jésus-Christ la tourmente et l'embrase; elle pleure sur l'aveuglement +des hommes qui le méconnaissent, et rien ne peut la consoler, parce +qu'elle voit le Dieu qu'elle adore outragé sur les autels où sa bonté le +fait habiter... Dans ses saints regrets, dans ses ardentes prières, des +extases la ravissent au-dessus de la terre. Elle a alors une singulière +vision s'offrant à elle en chacune de ses oraisons. Il lui semble voir +la lune pleine dans tout son éclat, mais avec une petite échancrure. +Cette vision étrange la poursuit partout, elle la retrouve dans son +sommeil comme dans sa prière. Pendant deux ans, elle fait de vains +efforts pour chasser cette image; elle craint même que ce ne soit une +tentation et adresse à Dieu beaucoup de prières pour en être délivrée. + +Enfin le Ciel daigne lui découvrir la signification de ce mystère: un +jour qu'elle priait avec une angélique ferveur, il lui fut dit +intérieurement que cette lune représentait l'Église et que cette petite +échancrure marquée sur son disque désignait l'absence d'une solennité +dans le cycle de la liturgie, celle du Saint-Sacrement. + +«Je veux, dit Notre-Seigneur à Julienne, qu'une fête spéciale soit +établie en l'honneur du Sacrement de mon Corps et de mon Sang. Et c'est +toi, ajouta-t-il, que je choisis pour faire connaître la nécessité de +cette fête et pour t'en occuper la première. + +--Seigneur, répondit la pauvre fille, moi, la dernière de vos créatures, +que puis-je pour une pareille Å“uvre? Daignez vous adresser à des saints, +à des savants et me délivrer de cette inquiétude. + +--C'est toi qui commenceras, reprit le Sauveur, et des personnes humbles +continueront.» + +La jeune fille encouragée, fortifiée par le Dieu qu'elle aime et qu'elle +adore, se sent tout autre; sa timidité s'est évanouie, elle élèvera sa +voix jusqu'au souverain Pontife. + +Trop longtemps son humilité a retenu ses révélations. Son cÅ“ur, sa +conscience lui disent qu'il ne faut plus hésiter. Elle s'adresse d'abord +à Jean de Lausanne, chanoine de Saint-Martin, homme d'une grande vertu +et le prie de consulter lui-même sur ce point les docteurs les plus +éclairés. Plusieurs théologiens sont bientôt mis au courant de ces +visions; parmi eux se trouve, un archidiacre de Liège, Jacques Pantaléon +de Troyes qui fut depuis évoque de Verdun, patriarche de Jérusalem, et +enfin pape sous le nom d'Urbain IV; puis l'évoque de Cambrai, le +chancelier de l'église de Paris et un provincial des Jacobins de Liège, +Hugues, nommé cardinal à cause de sa haute piété et de son profond +savoir. Tous ces saints et savants personnages entendirent la recluse +leur redire ses extases et ses révélations; ils appuyèrent fortement sa +pensée et son constant désir, pendant qu'ils agissaient auprès de la +cour de Rome. Julienne était si convaincue qu'une fête solennelle serait +instituée en l'honneur du Saint-Sacrement qu'elle donna elle-même le +plan de l'office de cette solennité. + +Le Pontife Urbain IV déjà disposé à entrer dans ses vues y fut +principalement déterminé par un miracle arrivé à Bolsena, dans le +patrimoine de Saint-Pierre, près d'Orvieto, où il avait sa résidence. + +Un prêtre, assailli de doutes sur la présence réelle de Jésus dans +l'Hostie, célébrait la messe dans l'église de Sainte-Christine à +Bolsena. Au moment de rompre l'Hostie sainte, il la vit, ô prodige, +prendre l'aspect d'une chair vive d'où le sang s'échappait goutte à +goutte. Bientôt l'abondance du sang fut telle, que le corporal en fut +tout empourpré; plusieurs purificatoires, avec lesquels le prêtre +essayait d'étancher cet écoulement mystérieux, se remplirent +instantanément de taches de sang. + +Le prêtre, qui maintenant ne doutait plus, ne put dans sa terreur, +achever le saint sacrifice. Il enveloppa, dans le corporal ensanglanté, +l'Hostie changée en chair, quitta l'autel et se rendit à la sacristie. +Durant le trajet de grosses gouttes de sang s'échappaient encore des +linges sacrés et tombaient aux yeux des fidèles sur le pavé du +sanctuaire. + +Le Souverain Pontife, Urbain IV, se trouvait alors à Orviéto, à 6 milles +de Bolsena. Le prêtre fut sans délai se prosterner à ses pieds, confessa +ses doutes, et le miracle éclatant qu'ils avaient provoqué. Urbain +députa aussitôt à Bolsena deux grandes lumières de l'Église se trouvant +en ce moment près de lui, saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure. + +La vérité du miracle ayant été attestée, le Pontife chargea l'évêque +d'Orviéto d'aller chercher solennellement à l'Église de Sainte-Christine +l'adorable Hostie, le corporal et les autres linges imbibés du sang +précieux. Lui-même, avec tout le cortège des cardinaux, des prélats et +une foule immense vint au-devant du Très Saint-Sacrement, jusqu'à un +quart de mille environ de la ville. Les enfants et les jeunes gens +portaient des palmes et des branches d'olivier, on chantait des hymnes +et des cantiques; le pape reçut à genoux le trésor sacré et le porta +triomphalement jusqu'à la cathédrale de Sainte-Marie d'Orviéto. Ce fut +la première procession solennelle du Très Saint-Sacrement. C'est alors +que le pape fit paraître la bulle qui instituait la fête du Très +Saint-Sacrement, ordonnant qu'elle fut célébrée avec la solennité des +fêtes de premier ordre. + +L'office de cette fête, composé sur l'inspiration de Julienne, est resté +propre au diocèse de Liège et à quelques églises limitrophes. L'office +universel, rédigé sur l'ordre d'Urbain IV, est un chef-d'Å“uvre écrit par +l'un des plus grands génies que la terre ait portés, saint Thomas +d'Aquin. + +On doit placer ici, le poétique récit de Denys le Chartreux: «Urbain IV, +nous dit-il, aurait fait venir à ses pieds saint Thomas et saint +Bonaventure, les deux gloires de l'école du moyen-âge et leur aurait +enjoint de composer chacun de son côté un office du Saint-Sacrement. Au +jour indiqué, les deux religieux viennent soumettre leur Å“uvre au +jugement du Pontife. Frère Thomas commence: à mesure qu'il déroule ses +merveilleux cantiques, ses leçons et ses répons, frère Bonaventure, les +mains cachées sous son habit, déchire page par page le manuscrit qui +contient son travail. Quand vint son tour de parler il dit au pape: +«Très Saint Père, tandis que j'écoutais frère Thomas, il me semblait +entendre le Saint-Esprit. Dieu seul peut avoir inspiré d'aussi belles +pensées et j'aurais cru commettre un sacrilège, si j'avais laissé +subsister mon faible ouvrage à côté de beautés si merveilleuses. Voici +ce qu'il en reste.» Et entr'ouvrant sa robe de bure il laissa tomber à +ses pieds les fragments du manuscrit qu'il venait de mettre en pièces. + +Le pape ne sut ce qu'il devait le plus admirer, ou du chef-d'Å“uvre de +prières de Thomas, ou du chef-d'Å“uvre d'humilité de Bonaventure. + +Plus tard, nous avons vu Santeuil, poète latin, compositeur de plusieurs +hymnes, assurément très pénétré du mérite de ses Å“uvres, déclarer qu'il +les aurait données toutes pour une seule des strophes de saint Thomas +d'Aquin. + +Urbain IV étant mort l'année qui suivit la publication de sa bulle, les +luttes intestines des Guelfes et des Gibelins absorbèrent en grande +partie ses successeurs. Quarante ans se passèrent ainsi. + +Nous voyons cependant, dès 1246, Robert de Torote, évêque de Liège, +ordonner à son clergé de célébrer dans tout le diocèse une fête du +Saint-Sacrement, le jeudi après l'octave de la Pentecôte. + +Il n'eut ni le temps, ni la joie de voir l'exécution de son décret, il +mourut cette année même; mais, en 1247, les chanoines de Liège +organisèrent, pour la première fois, la célébration de cette fête. +Pendant plus d'un demi-siècle la fête du Très Saint-Sacrement ne dépassa +guère les limites du diocèse de Liège. Dieu éprouve ses saints; la +pieuse recluse du Mont Cornilion ne fut pas plus heureuse que l'évêque +de Liège, elle mourut avant d'avoir vu réalisé le désir de toute sa vie. + +La volonté du pontife Urbain IV est aujourd'hui bien remplie; le +catholicisme n'a pas de fêtes plus chères aux cÅ“urs des peuples que la +Fête-Dieu. Cette fête, conçue par une des humbles de la terre, +entraînera les rois, les magistrats, les guerriers pour assister à ses +pompes et le jour que l'humble fille aura appelé de ses vÅ“ux deviendra +l'un des plus beaux de l'année chrétienne. + + + + + +II + + +Quelle fête charmante et superbe à la fois! c'est le propre des pompes +de l'Église catholique de charmer le regard en touchant le cÅ“ur. + +L'âme, se sentant apaisée, reposée, s'épanouit au souffle de la foi et +de l'amour, c'est si bon de croire à la grande et longue vie de +l'éternité. + +C'est pendant ce mois de juin, radieux et ensoleillé, que l'Église +célèbre la Fête-Dieu. Tout ce qui chante et sourit, tout ce qui brille +et embaume dans la nature semblent s'unira l'homme pour rendre hommage +au Maître Souverain. La piété embaume les âmes comme les fleurs +parfument les airs. + +Est-il plus beau spectacle que celui de la créature, faisant escorte à +son Créateur, du chrétien suivant son Dieu, qui traverse les rues et les +places au milieu de son peuple assemblé qu'il vient bénir? + +Les villes et les hameaux sont en liesse et préparent avec ardeur la +grande solennité. Les bourgs ont les arches de verdure et les rustiques +autels, les jonchées de feuillage et de fleurs champêtres embellissant +les chemins. Les villes ont les riches tentures aux crépines d'or +enguirlandant les maisons, les tapis de mousse et de fleurs recouvrant +les rues, les envolées de roses effeuillées se mêlant aux flots d'encens +qui montent devant le Saint-Sacrement. Les cloches carillonnent à +travers l'espace, rappelant à tous que c'est le bon Dieu qui vient +répandre ses grâces. Les musiques se font entendre et alternent avec les +pieux cantiques que chantent de leurs voix fraîches et pures les longues +théories des jeunes garçonnets en habits du dimanche et les jeunes +filles en blanches toilettes. Le suisse apparaît à son tour avec son +habit chamarré de broderies, sa hallebarde, son tricorne et ses mollets +des fêtes carillonnées... + +Les bannières rutilantes des saints et les reliques précieuses sont +portées avec respect par les hommes, la statue et les images de la +Vierge, par les jeunes filles. Toutes les oriflammes sont déployées et +les effets de lumière dans ce fouillis, où le métal chatoie dans le +velours et le satin, éblouissent le regard. + +Enfin, le Très Saint-Sacrement paraît dans son ostensoir d'or, +ruisselant de pierreries, porté sous un dais de drap d'or, empanaché de +plumes blanches, et qu'accompagnent de gros cierges lumineux, tenus par +les membres de la fabrique. + +Les angelots, couronnés de roses, vêtus de soie et de dentelle, les +enfants de chÅ“ur en soutanes violettes et rouges revêtues d'aubes +transparentes et brodées, les diacres en dalmatiques et le clergé dans +ses chapes d'apparat, les magistrats en robes rouges, fourrées +d'hermine, les facultés dans leurs costumes chamarrés, l'armée avec ses +uniformes galonnés présentent un imposant cortège[10]. + +Le peuple recueilli suit en foule pendant que toutes les fenêtres +ouvertes se remplissent de fidèles respectueux, agenouillés, jetant +aussi des fleurs pour prendre part à cette grande manifestation en +l'honneur du Christ. + +Oui, on peut le dire, les rues pavoisées, enguirlandées, plantées +d'arbres verts et de colonnes de mousseline blanche, se sont +métamorphosées en voies triomphales. + +Les reposoirs sont là , attendant la divine Eucharistie. En général ils +sont faits avec beaucoup de goût, pieuse concurrence bien permise, +n'est-ce pas? et de tous ces beaux autels élevés par la piété, on ne +sait auquel donner la préférence. Ils sont attrayants puisque tous sont +appelés à recevoir pendant quelques instants le Dieu d'amour qui veut +bien résider parmi nous. + +C'est un éblouissement, c'est une fête pour les yeux que ces cortèges, +que ces autels où dominent la pourpre et l'or. + +«L'or qui est la lumière... +La pourpre qui est le sang et la vie!» + +La Religion n'a-t-elle pas été à tous les âges la grande inspiratrice du +beau. + +Ici, ce sont des temples de verdure et de fleurs, des autels richement +décorés de vases magnifiques, de candélabres dorés, d'anges adorateurs +inclinés sur les degrés de l'autel éblouissant de lumières, Là , le décor +est plus simple et peut-être plus grandiose, c'est un amoncellement de +rochers qui s'escaladent les uns les autres, étoiles de la sombre +verdure des sapins recouvrant une modeste grotte, comme celle de +Bethléem, où le Seigneur s'arrêtera un instant. + +Je revois encore dans ma pensée un reposoir qui m'avait vivement +frappée; sévère dans ses grandes lignes, il évoquait le passé païen, +évanoui sous la main toute puissante du Christ, et la croix sainte +s'élevant à la place des idoles. Il représentait un coin aride des +landes bretonnes; des pierres debout ou couchées sur la bruyère +éternelle, la croix plantée sur des rocs sauvages; et l'autel, s'élevant +sur cette terre druidique, avait quelque chose de saisissant. De chaque +côté, trois grands menhirs se dressaient comme les gardiens du +sanctuaire, précédé d'un grand dolmen très réussi. + +Chateaubriand dépeint ainsi la belle cérémonie de la Fête-Dieu: + +«Quel chrétien ne s'est surpris un jour à contempler comme dans un rêve +le beau et consolant spectacle d'une procession se déroulant lentement +solennellement à travers les rues enguirlandées et fleuries? + +Où va-t il, ce Dieu dont les puissances de la terre proclament ainsi la +majesté? + +Il va reposer sous des tentes de lin, sous des arches de feuillages, sur +des autels de fleurs qui lui représentent, comme aux jours de l'ancienne +alliance, des temples innocents et des retraites champêtres.» + +La Bretagne, toujours croyante, tient à ses processions qu'elle nomme +encore «la fête du _Sacre_», et pour cette fête elle déploie toute la +magnificence du culte catholique, dans l'exaltation suprême d'une +Toute-Puissance voilée par l'immensité du mystère qui fait rêver, +sourire ou pleurer. + +«Rêve, pour l'esprit humain qui se heurte devant l'incompréhensible, +tant la sublimité nous frappe tant l'inconnu nous étreint. + +«Pleurs, pour le croyant, pour celui que saisit un attendrissement +immense, souffle venu de l'invisible, quand, au milieu d'un profond +silence, une bénédiction descend d'en haut dans le geste auguste de la +croix, tracé par l'ostensoir d'or. + +«Sourire... pour l'incrédule et pour l'impie qui ne veulent admettre que +ce que saisit la pauvre raison humaine dans son étroitesse de vue et de +jugement. + +«Enlever le mystère à l'homme, c'est mettre des bornes à ce qu'il a de +plus noble et de plus beau: l'âme. + +«La Fête-Dieu, c'est l'apothéose, d'une religion immuable et forte dans +son éternelle sécurité.» + +Les athées et les ennemis du Christ, les sans-Dieu n'arriveront pas à +détruire l'usage déclaré par le saint Concile de Trente «tout-à -fait +conforme à la piété» de porter avec une religieuse solennité la divine +Hostie dans les rues et les places publiques. + +Depuis deux mille ans bientôt, ils ont usé leurs dents et leurs ongles +sans entamer le bois sacré de la croix, et ceux qui les suivront dans +cette triste besogne ne réussiront pas davantage! + + + + +III + +NOTES SUR LES PROCESSIONS + + +Les modernes athées et francs-maçons sont plus intransigeants que les +révolutionnaires du siècle dernier: voici à ce sujet quelques détails +curieux. On verra que les _ancêtres_, dont se réclament les jacobins +contemporains, n'avaient pas osé braver les justes revendications des +catholiques parisiens, qui, en pleine Révolution, s'autorisaient des +maximes de liberté religieuse inscrite dans les Droits de l'homme pour +affirmer leur foi. + +Ces notes, exhumées naguère des archives de la police secrète de Paris +(Archives Nationales de la Seine F. I. C.), ont été rédigées par le +citoyen Dutard, avocat, et adressées au célèbre Garat, ministre de +l'Intérieur de mars à août 1793. Ce Dutard était un partisan résolu du +nouveau régime, mais son exaltation révolutionnaire ne lui avait pas +enlevé une certaine probité politique, et il était intelligent. + +Dès le 25 mai, Dutard écrivait au ministre: «La Fête-Dieu approche. +Rappelez-vous, citoyen ministre, qu'à cette époque, l'an passé, Pethion, +_le dieu du peuple_, fut accueilli à coups de pierres par les +sans-culottes de la section des Arcs pour avoir déclaré dans une +ordonnance (Pethion était en 1792 maire de Paris), qu'on serait libre de +travailler ou de ne pas travailler... Rappelez-vous que ce jour-là , des +hommes qui, par opiniâtreté ou irréligion n'avaient pas tapissé leurs +maisons, reçurent de bons coups de bâton... Je ne sais si ce n'est pas +une _infamie stupide et aveugle_ de la part des représentants de ce même +peuple qui contrarient absolument tous les goûts et les penchants dont +cent années de révolution ne sauraient le délivrer.» + +Les processions dont le citoyen Dutard, agent principal de la police +secrète, se faisait le défenseur, eurent, donc lieu dans la plupart des +paroisses sans trouble aucun, ni sans manifestations hostiles, et cela +le _jeudi_ 30 mai, ne l'oublions pas, la veille même de la terrible +insurrection du 31 mai 1793, qui faillit anéantir la Convention sous les +canons du fameux Henriot, commandant de la garde nationale et des +sections. + +Le 31 mai, le citoyen Dutard adressait à Garat le rapport suivant dont +le style ne vise certes pas à l'élégance, mais qui du moins laisse +entrevoir une parfaite sincérité: + +«Mes premiers regards se sont portés, en ce jour de la Fête-Dieu, vers +les processions et cérémonies de ce jour. Dans plusieurs églises j'ai vu +_beaucoup de peuple et surtout les épouses des sans-culottes_. On avait +la procession _intra muros_. Mais, ailleurs, la cérémonie se fit comme +de coutume au dehors. + +«J'arrive dans la rue Saint-Martin, près de Saint-Merry; j'entends un +tambour et j'aperçois une bannière. Déjà dans tout le quartier on savait +que la paroisse Saint-Leu allait sortir en procession. + +«J'accourus au-devant; tout y était modeste. Une douzaine de prêtres à la +tête desquels était un vieillard respectable, le doyen, qui portait le +_rayon_ sous le dais[11]. Un suisse de bonne mine précédait le cortège; +une force armée de douze volontaires à peu près, sur deux rangs, devant +et derrière. Une populace nombreuse suivait dévotement. + +«Tout le long de la rue, tout le monde s'est prosterné. Je n'ai pas vu un +seul homme qui n'ait ôté son chapeau. Lorsqu'on a passé devant le poste +de la section Bon-Conseil, toute la force armée s'est mise sous les +armes. + +«Quand le tambour qui précédait et les gens qui suivaient ont annoncé la +procession, quel a été l'embarras de nos citoyennes de la halle! Elles +se sont concertées à l'instant pour voir s'il n'y avait pas moyen de +tapisser avant que la procession passât. Une partie se sont prosternées +d'avance à genoux, et enfin, lorsque le bon Dieu a passé, toutes, à peu +près, se sont prosternées. Les hommes ont fait de même. Des marchands +ont tiré des coups de fusil en l'air. Plus de cent coups ont été tirés. +Tout le monde approuvait la cérémonie et aucun que j'ai entendu ne l'a +désapprouvée. + +«C'est un tableau bien frappant que celui-là . J'ai vu dans des +physionomies les images parlantes des impressions qui se sont fait si +vivement sentir au fond de l'âme des assistants. J'y ai vu le repentir, +le parallèle que chacun fait forcément de l'état actuel des choses avec +celui d'autrefois. J'ai vu la privation qu'éprouvait le peuple par +l'abolition d'une cérémonie qui fut jadis la plus belle de l'Église. J'y +ai vu aussi les regrets sur la perte des profits que cette fête et +autres valaient à des milliers d'ouvriers. Quelques personnes avaient +les larmes aux yeux. Les prêtres et le cortège m'ont paru fort contents +de l'accueil qu'on leur a fait partout. + +«J'espère, citoyen ministre, que vous ne laisserez pas cet article sur +votre cheminée.» + +Les gens de la Révolution avaient si bien compris les magnificences du +culte catholique et l'attachement des foules pour cette mise en scène +des pompes chrétiennes qu'ils s'ingéniaient à les imiter sous forme de +«fêtes civiques», dont ils confiaient à David le soin de dessiner +l'ordonnance, et à Méhul, celui de composer la musique. + +Qu'étaient-ce ces promenades de la déesse Raison à travers Paris--avec +hymnes, bannières, thuriféraires, enfants semant des roses, «jeunes +vierges» drapées de blanc,--sinon de véritables processions laïques, +avec stations sur des reposoirs qui s'appelaient _l'autel de la Nature_, +_l'autel de la Patrie_, ou _l'autel de la Liberté_? Postiches honteux +des esprits dévoyés d'alors. + +Le philosophe Diderot, l'ami des d'Alembert, des Jean-Jacques Rousseau +et des Voltaire qui par leurs théories mensongères et désolantes +préparèrent en sourdine la Révolution, Diderot disait: «Je n'ai jamais +vu cette longue file de prêtres en habits sacerdotaux, ces jeunes +acolytes vêtus de leurs aubes blanches, ceints de leurs larges ceintures +bleues et jetant des fleurs devant le Saint-Sacrement, cette foule qui +les précède et qui les suit dans un silence religieux, tant d'hommes le +front prosterné contre terre, je n'ai jamais entendu ce chant grave et +pathétique entonné par les prêtres et répondu affectueusement par une +infinité de voix d'hommes, de femmes, de jeunes filles et d'enfants sans +que mes entrailles en aient été émues, en aient tressailli et que les +larmes m'en soient venues aux yeux.» + +Napoléon Ier, lui aussi, savait ce qu'il faisait quand il rétablissait +les processions de la Fête-Dieu, et qu'il décidait que l'armée y +figurerait dans une large mesure. + +Certes, ce ne devait pas être un spectacle ordinaire que celui de ces +grognards, escortant _le Bon Dieu_--comme ils disaient--avec leurs +lourds shakos à grands plumets, avec leurs vieilles moustaches roussies +au feu des batailles, leur teint qu'avait bronzé le hâle des marches du +Caire à Berlin, leurs glorieux uniformes «troués, usés par la victoire». +Voici ce que le journal le _Moniteur_ imprimait le 15 juin 1805: + +«Hier, pour la première fois depuis la Révolution, a eu lieu la +procession de la Fête-Dieu, avec le concours d'une partie de la garnison +de Paris et la présence de représentants de tous les corps constitués et +de toutes les administrations de l'État. + +«On évalue à plus de trois cent mille le nombre des curieux qui se sont +pressés sur son passage. + +«Aucun désordre ne s'est produit. + +«Partout régnaient un recueillement et une joie universels.» + +Charles X se faisait un devoir et un honneur, entouré des princes du +sang, des officiers de sa maison, des ministres et de tous les +dignitaires de la cour en grande tenue, en frac écrasé de broderies de +suivre à pied et tête nue, le très Saint-Sacrement pendant toute la +durée de la procession. Cet exemple du souverain et de la famille +royale, suivi par tout le peuple, donnait à cette imposante +manifestation de la Foi un éclat ignoré de nos jours. + +Et lorsque, du haut d'un reposoir le _Benedicat vos omnipotens Deus!_ +tombait des lèvres du prêtre sur les soldats qui présentaient les armes +et sur la foule agenouillée, un doux frémissement agitait tous les +cÅ“urs, et la Foi remplissait les âmes, courbées sous la bénédiction du +Ciel. + +Les personnes qui assistèrent jadis à ces fêtes magnifiques n'en ont +jamais perdu le souvenir. + +On n'en est plus là actuellement! hélas! cette guerre à la Religion est +insensée et misérable. + +Depuis qu'on a arraché le Christ des écoles, des hôpitaux et des +prétoires, on a trouvé aussi que la sortie du Très Saint-Sacrement à +travers les rues, même une seule fois par an, gênait la circulation et +que le Bon Dieu n'avait plus qu'une chose à faire, c'était de se +renfermer dans ses églises comme dans une prison et de n'en plus sortir. + +Oui, c'est en temps de République, c'est-à -dire de Liberté, d'Égalité et +de Fraternité, qu'on défend de suivre Celui qui est venu inaugurer +ici-bas le règne des petits et des pauvres, et apprendre à tous les +hommes la fraternité évangélique, la seule possible. + +Des pygmées s'insurgeant contre leur Créateur! Quelle satanique démence! +Aujourd'hui il faut aller chez les Musulmans et même chez les sauvages +pour voir la Fête-Dieu et se réconforter le cÅ“ur. + +Dans les villes turques où se trouve un grand établissement catholique +tel que sÅ“urs religieuses hospitalières, sÅ“urs de Saint Vincent de Paul, +école des Frères, la procession a le droit de sortir et le peuple +musulman la respecte. À Brousse, la Fête Dieu s'appelle Gul-Baïram, la +Fête des Roses et les Broussiottes s'empressent, sinon de la suivre, du +moins de la contempler avec admiration. + +Ce qui les frappe surtout, ce sont les couronnes de roses que portent +les jeunes filles de l'école des SÅ“urs de Saint-Vincent de Paul et la +profusion de fleurs qu'elles jettent sur le parcours de la procession, +d'où le nom de _fête des roses: Gul-Baïram_. + +Un missionnaire, qui enseigne la religion du Christ chez les peuples +lointains, racontait ainsi la dernière Fête-Dieu à laquelle il a +assisté. «J'ai dit qu'on ne voit rien de précieux à cette procession, la +simple nature y prête toutes ses beautés, car sur les fleurs et les +branches des arbres qui composent les arcs de triomphe sous lesquels le +Saint-Sacrement passe, on voit voltiger des oiseaux de toutes couleurs, +attachés par les pattes à des fils si longs qu'ils paraissent avoir +toute leur liberté et être venus d'eux-mêmes pour mêler leur +gazouillement aux chants des musiciens et de tout le peuple. + +D'espace en espace, on voit des tigres et des lions enchaînés, afin +qu'ils ne troublent point la fête et de très beaux poissons qui se +jouent dans de grands bassins remplis d'eau; en un mot toutes les +espèces de créatures vivantes y assistent comme par députation pour y +rendre hommage à l'Homme-Dieu dans son auguste Sacrement. + +On fait aussi entrer dans cette décoration les choses dont on se régale +dans les grandes réjouissances, les prémices de toutes les récoltes pour +les offrir au Seigneur et le grain qu'on doit semer afin qu'il lui donne +sa bénédiction. Le chant des oiseaux, le rugissement des lions, le +frémissement des tigres, tout s'y fait entendre sans confusion et forme +un concert unique... + +Dès que le Saint Sacrement est rentré dans l'église, on présente aux +missionnaires les choses comestibles qui ont été exposées. Ils en font +porter aux malades ce qu'il y a de meilleur, le reste est partagé à tous +les habitants de la bourgade... + +Ces simples apprêts plaisent au divin Maître aussi bien que les +magnificences déployées dans nos contrées civilisées, parce que c'est la +même foi, le même amour, qui inspirent les uns et les autres. + + + + +DIX-NEUVIÈME DEVOIR + +L'ASSOMPTION + + + + +I + +L'esprit humain se trouble au nom de Vierge-Mère, +L'orgueil de la raison en demeure ébloui; +De la vertu d'En-Haut, ce chef-d'Å“uvre inouï, +Pour leurs vaines clartés, est toujours un mystère: +La foi, dont l'humble vol perce au-delà des cieux, +Pour cette vérité trouve seule des yeux; +Seule, en dépit des sens, la connaît, la confesse; +Et le cÅ“ur, éclairé par cette aveugle foi, +Voit avec certitude et soutient sans faiblesse +Qu'un Dieu, pour nous sauver, voulut naître de toi! + +P. CORNEILLE (1665.) + + +La fête de l'Assomption, célébrée depuis le Ve siècle, prit une grande +solennité, à partir du jour où Louis XIII consacra par un vÅ“u solennel +sa personne, son royaume et ses sujets, à la très Sainte Vierge en 1637. + +La procession eut lieu pour la première fois le 15 août 1638 à l'issue +des vêpres dans toutes les églises de France. Le roi qui se trouvait ce +jour-là à Abbeville assista à cette procession à l'église des Minimes, +où il avait reçu le matin même la sainte Communion. Depuis cette époque +la _déclaration_ de Louis XIII fut plusieurs fois renouvelée par ses +successeurs et la procession, en dépit des impies, a continué de se +faire chaque année. + +Le sépulcre où la Vierge ne passa que quelques instants, puisque son +corps ne connut jamais les corruptions du tombeau, était au bourg de +Gethsémani, en la vallée de Josaphat. Mais sous les empereurs Vespasien +et Tite, ce lieu fut tellement saccagé par les armées de ces princes qui +prirent Jérusalem, que les fidèles de cette époque ne purent retrouver +ensuite le sépulcre de Marie. C'est pourquoi saint Jérôme fait mention +des tombeaux des patriarches et des prophètes visités par sainte Paule +et sainte Eustochée, et ne parle nullement de celui de la Vierge. Il ne +fut découvert que longtemps après, mais, alors, il était si chargé de +ruines, qu'il fallait descendre soixante degrés pour y parvenir. Bède +écrit aussi que, de son temps, les pèlerins de Terre Sainte pouvaient +aller le voir entaillé dans le roc. + +La mort de la Vierge Marie est la consommation de tous les mystères de +sa vie. C'est sa véritable Pâque, après avoir satisfait aux nécessités +de la nature humaine, par sa mort elle entre dans la vie glorieuse et +immortelle, devenant ainsi semblable à Jésus ressuscité. + +L'auguste Marie, après l'Ascension de son Fils et la descente du Saint +Esprit, demeura encore 23 ans et quelques mois sur la terre, +c'est-à -dire jusqu'à la 72e année de son âge et la 57e année du Sauveur. + +«On s'est demandé pourquoi Jésus-Christ qui avait tant de respect et +d'amour pour sa mère ne l'emmena pas avec lui, lorsqu'il monta au Ciel +et pourquoi il la laissa au milieu des calamités d'ici-bas. + +«C'est que Marie avait une grande mission à remplir dans le monde. Elle +devait devenir pour l'Église naissante la mère qui élève, la maîtresse +qui instruit, le modèle qui forme et sert d'exemple, elle devait devenir +enfin la reine qui soutiendra l'Église contre les persécutions des Juifs +et des Gentils. C'est elle qui encouragera les Apôtres, découvrira aux +Evangélistes tous les détails de la vie cachée de son Fils, qui +fortifiera les premiers Martyrs, inspirera aux Vierges et aux Veuves +l'amour de la pureté. On ne saurait croire combien sa présence a aidé +les Evangélistes dans l'érection de ce merveilleux et éternel monument +qu'est le Christianisme.» + +Quelques Pères de l'Église, par respect, n'ont donné au décès de Marie +que le nom de sommeil, tant sa mort fut douce, mais il est reconnu +qu'elle est morte suivant les conditions de la chair. + +De même que Jésus donna l'exemple de la plus héroïque et généreuse des +morts violentes, Marie donna l'exemple de la plus sainte et la plus +douce des morts naturelles. + +Les traditions rapportent que Notre-Seigneur lui envoya quelque temps +auparavant un des premiers anges de sa Cour pour lui annoncer que le +moment de sa récompense était proche. On croit que ce fut l'ange +Gabriel; celui qui lui avait déjà annoncé l'incarnation du Verbe divin +et à qui, selon saint Ildefonse «la charge de tout ce qui lui +appartenait avait été donnée». Comme depuis l'Ascension du Sauveur la +Vierge Marie soupirait après le bonheur de lui être réunie, on +comprendra avec quelle joie elle accueillit ce Messager du Ciel. Elle +était alors à Jérusalem dans la maison du Cénacle où tant de mystères de +notre religion se sont accomplis et qu'on a depuis érigée en église sous +le nom de Sainte Sion. + +La Vierge y priait à son oratoire comme dans l'humble maison de Nazareth +et l'on croit que sa réponse fut la même qu'au jour de l'Annonciation. +«Voici la Servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole.» +Marie avertit ensuite saint Jean de ce qui arriverait bientôt et, cette +triste nouvelle s'étant répandue, les apôtres, les patriarches, les +saints, les disciples, les convertis au Christ vinrent en foule à +Jérusalem, pour voir une dernière fois la Mère de leur Dieu. Les fidèles +pieux étaient accourus portant des flambeaux allumés, des parfums de +grand prix et mêlèrent leurs larmes et leurs regrets à ceux de la troupe +apostolique. Marie les consola par un discours admirable, leur promit +son assistance et sa protection, les assurant que jamais elle +n'abandonnerait ceux qui, dans la sincérité de leur âme, se confieraient +à elle. C'était le testament de son âme. Pour ce qui était des choses de +la terre, s'en étant détachée depuis longtemps ou même ne les ayant +jamais possédées, elle léguait à deux saintes filles qui l'assistaient +les quelques vêtements qu'elle portait. Le jour annoncé arriva bientôt. +Marie n'était nullement malade et, quoi qu'elle eût 72 ans, son visage +ne portait aucun signe de vieillesse et avait conservé son ancienne +beauté; «on y voyait même un nouvel éclat qui prouvait bien que l'âme +qui y logeait se ressentait déjà de l'approche de l'Éternité». Il ne +faut donc point croire qu'elle fut alitée et qu'on l'entoura des soins +qu'on rend ordinairement aux malades. + +Le moment de son passage étant arrivé, Jésus-Christ, son Fils Bien-Aimé, +selon les témoignages de saint Jean Damascène, de Métaplisaste et de +Nicéphore, descendit du Ciel sur terre avec sa Cour céleste pour +recevoir son Esprit bienheureux. La Sainte Vierge lui rendit alors la +plus parfaite adoration qu'il ait jamais reçue sur la terre. «Que votre +volonté soit faite, dit-elle, il y a longtemps, mon Fils et mon Dieu, +que je soupire après vous; mon bonheur est de vous suivre et d'être où +vous êtes, pour toute l'Éternité.» + +Les anges entonnent alors un cantique céleste qui fut entendu de tous +les assistants quoique tous ne vissent pas Notre-Seigneur. + +Durant cette mélodie divine, l'humble Marie s'incline modestement sur sa +couche, dans la position où elle voulait être ensevelie répétant ces +mots: «Qu'il me soit fait selon votre parole», auxquels elle ajouta, +ceux que son Fils avait prononcés sur la croix: + +«Je remets, Seigneur, mon esprit entre vos mains.» + +Ainsi, les mains jointes, les yeux élevés vers son Bien-Aimé, le visage +tout embrasé d'amour, elle lui remet son âme pour être transportée au +Paradis. + +L'assemblée, qui avait assisté à la mort de la Sainte Vierge, gardait un +religieux silence. Le chagrin oppressait tous les cÅ“urs, les larmes, +coulaient; après les premiers moments donnés à une légitime douleur, les +apôtres entonnèrent des hymnes et des cantiques en l'honneur de Dieu et +de sa divine Mère. + +Des malades ayant obtenu la faveur de baiser les membres de Marie se +relevèrent guéris: des aveugles recouvraient la vue, des sourds, l'ouïe; +des muets, la parole; des boiteux, l'usage de leurs jambes. + +Les apôtres et les saintes femmes s'occupèrent ensuite de la sépulture. + +Les deux saintes filles, qui s'étaient attachées à Marie étant venues +pour embaumer le corps de leur reine, furent prises d'un grand +saisissement en voyant des rayons de flammes sortir de son cÅ“ur. Sa +couche était si lumineuse, qu'elles ne purent entrevoir son corps. Elles +coururent vers les apôtres pour leur dire ce qui se passait, ceux-ci +comprirent par là que ce corps sacré ne devait être ni découvert, ni +touché par personne; on l'enveloppa dans un linceul sans avoir ôté ses +vêtements et on l'emporta au bourg de Géthsémani, dans la vallée de +Josaphat. + +Jamais pompes funèbres ne furent aussi saintes. Les apôtres portaient +eux-mêmes le cercueil. Les fidèles les accompagnaient en procession, +tenant des flambeaux à la main. Les Juifs, quoique très montés contre +les Chrétiens, ressentirent une telle impression de crainte et de +respect, qu'ils ne songèrent point à troubler cette cérémonie. + +Les Saints Pères sont unanimes à reconnaître que les anges +accompagnaient de leurs harmonies célestes ce cortège sacré; une odeur +délicieuse embaumait les lieux par où il passait. Les malades rencontrés +sur la route furent guéris instantanément et plusieurs juifs se +convertirent en voyant tant de prodiges. Enfin, le corps de Marie, ce +trésor inestimable, fut déposé avec un profond respect dans le sépulcre +qui lui avait été préparé et on le recouvrit d'une grosse pierre afin +que celle, qui avait si bien imité les vertus de Jésus-Christ, lui +ressemblât encore dans l'humilité de sa sépulture. Après la cérémonie, +les fidèles retournèrent à Jérusalem, mais les apôtres, se relevant l'un +l'autre, ne quittèrent pas le chevet sacré de leur Reine, près duquel +les Anges veillaient aussi. Juvenal, patriarche de Jérusalem, nous +apprend en son discours à l'empereur Marcien et à l'impératrice +Pulchérie son épouse, qu'ils y demeurèrent encore trois jours. Au bout +de trois jours, saint Thomas, le seul des Apôtres, qui n'eût pas été +présent aux obsèques sacrées de la Vierge, arriva de l'Ethiopie, où son +zèle ardent pour la conversion des âmes l'avait conduit. Ayant appris ce +qui s'était passé, il désira encore une fois revoir le visage de son +auguste Reine. Les autres Apôtres trouvèrent fort à propos de lui donner +cette consolation ne doutant pas que ce retard ne fût mystérieux et +ménagé par Dieu pour quelque grand motif, encore inconnu. Ils +s'assemblèrent donc autour du sépulcre et, après quelques prières, +enlevèrent la pierre; mais leur étonnement fut grand: un parfum +incomparable s'échappait du tombeau vide, ne contenant plus que le +linceul et les vêtements de la Vierge. Ils virent bien que personne sur +la terre ne pouvait avoir enlevé ces pieux restes, la pierre n'avait pas +été touchée et eux-mêmes étaient restés là , veillant à sa garde. Marie +était ressuscitée, son âme avait repris sa dépouille mortelle pour +remonter aux Cieux. Ce tombeau était donc vide comme celui de +Notre-Seigneur, trois jours après sa mort, c'est pourquoi l'Église +célèbre la fête de l'Assomption qui signifie élévation en corps et en +âme de la Vierge au Ciel. + + + + +II + +O toi qu'un regard touche +Laisse descendre de ta bouche +Un langage délicieux. +O Rose entr'ouvre tes corolles, +Et tes parfums et tes paroles +Nous feront respirer les Cieux. + + +Quelle plume pourrait rendre dignement le triomphe de Marie entrant au +Ciel. Nous en avons une belle et sensible figure dans +l'arche-d'alliance; cette arche sainte et figurée qui renfermait les +tables de la loi, faite d'un bois incorruptible, et revêtue d'or très +pur. David la fit transporter dans la ville de Jérusalem entourée des +prêtres, des lévites, de tout le peuple, faisant résonner l'air de leurs +musiques, de leurs chants d'allégresse, de leurs acclamations de joie. +Nous en avons encore une autre figure dans la magnificence avec laquelle +la reine de Saba vint visiter Salomon. Il est dit qu'elle arriva à +Jérusalem, au milieu d'un nombreux cortège avec des richesses infinies +en pierres précieuses et parfums. Marie aussi n'est-elle pas entrée au +Ciel, entourée du brillant cortège des anges et chargée de richesses +infinies, c'est-à -dire du trésor inestimable de ses vertus. + +«Qu'est-ce qui pourra jamais déclarer les merveilles de l'Assomption de +Marie? car autant elle a reçu de grâces sur la terre au-dessus de toutes +les créatures, autant elle a reçu dans le Ciel de gloire particulière +au-dessus de tout ce qu'il y a de créé.» + +Ne peut-on appliquer à Marie ces magnifiques louanges du Cantique des +Cantiques. «Qui est celle-ci qui s'élève, répandant partout des parfums +de myrrhe, d'encens, de cinname et de toutes sortes de senteurs +exquises»; ces parfums, ne sont-ce pas ceux de son âme: son humilité, sa +modestie, sa dévotion, sa ferveur, sa persévérance, sa miséricorde? + +«Quelle est celle-ci qui voit germer sous ses pieds des étoiles? + +«Quelle est celle qui s'avance comme l'aurore qui commence à poindre, +belle comme la lune, resplendissante comme le soleil, terrible comme une +armée rangée en bataille.» + +Dans cette comparaison nous voyons l'éclat de sa pureté, l'éminence de +sa science et de sa sagesse, la grandeur de son amour pour Dieu, et +l'ardeur de son zèle pour le salut des âmes, qui la rend redoutable à +toutes les puissances du monde et de l'enfer. + +«Qui est celle-ci qui monte du désert toute comblée de délices et +appuyée sur son Bien-Aimé?» Il nous explique par là sa parfaite +ressemblance avec son fils et les douceurs ineffables de leur union. + +Dans les livres saints et en suivant l'interprétation des docteurs de +l'Église, ce doux nom de Marie est comparé à l'huile répandue, parce +que, de même que l'huile adoucit les plaies et guérit les blessures du +corps, de même le nom si doux de Marie guérit les plaies de l'âme, +adoucit les angoisses du cÅ“ur, calme toutes les tristesses de +l'existence. + +Plusieurs filles ont amassé de grandes richesses, ô Marie, mais vous les +avez toutes surpassées parce que vous avez été humble et cachée comme un +jardin fermé, comme une fontaine scellée. Vous serez appelée la cité de +Dieu, la Sainte Sion, la Jérusalem céleste, la Reine du Ciel et de la +terre. Votre demeure est dans la plénitude des Saints et comme s'écriait +un éloquent prédicateur, ne trouvant plus d'expressions pour peindre vos +vertus surhumaines: «À vous seule, vous résumez tout le Paradis!» + +Le catholicisme, ami des pompes religieuses, de tout ce qui charme les +yeux et touche le cÅ“ur, a consacré à Marie le mois de mai, ce gracieux +mois de mai que fleurit le printemps. + +C'est dans le plus beau règne de la nature, dans le règne brillant et +embaumé des fleurs, que l'on a trouvé ses emblèmes. + +C'est pourquoi les jeunes filles ornent avec joie ses autels et courent +en foule à ses fêtes. Elles recherchent son amour, racontent sa gloire +et chantent son nom si doux. + +Marie! quel nom suave et délicieux. Ne renferme-t-il pas l'anagramme du +doux mot aimer? + +Doux est le murmure du ruisseau, traversant la prairie. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Douce est la plainte de la vague harmonieuse, bercée par le zéphir. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Doux est l'accord de la lyre éolienne, à travers le feuillage. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Douce est la rosée du Ciel qui se répand sur la terre et fait naître la +fleur. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Doux est le parfum du lis immaculé et de l'humble violette. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Douce est l'exquise senteur de la rose de Jéricho. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Douce est la plainte de la brise, caressant le palmier verdoyant de +Cadès. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Douce et immaculée est la cime des neiges éternelles. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Doux est au fond des bois les gazouillements de l'oiseau. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Douce est au cerf altéré l'onde claire de la source. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Doux est le chant de la colombe gémissant au bord de son nid. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Douce, était aux Israélites, la Manne du désert! + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Doux est aux lèvres altérées le fruit de la vigne. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Doux est au prisonnier le rayon de soleil éclairant son cachot. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Douce est au cÅ“ur du marin l'étoile qui le guide sur la mer orageuse. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Douce est la voix de la femme égrainant les notes perlées de son gosier +d'or. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Douce est la contemplation du ciel semé d'astres lumineux. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Douce est au cÅ“ur de la mère la voix de l'enfant qui l'appelle. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Douce est l'espérance, au cÅ“ur du voyageur dans le désert. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Douce est à l'âme l'extase que fait naître ton amour. + +Aussi doux est ton nom, ô Marie! + +Marie, ô nom divin, étoile du Pécheur. + +Rose du paradis, baume plein de fraîcheur, + +Qui parfume le monde et qui révèle aux âmes, + +La femme la plus sainte entre toutes les femmes! + + + + +III + + +«Marie, dit sainte Brigitte[12], est la fleur des fleurs. Cette fleur +incomparable qui était éclose à Nazareth, couvrit le Liban de ses grâces +et de ses parfums. Elle s'est élevée au-dessus de toute hauteur, parce +que la Reine du Ciel surpasse en dignité, en pouvoir et en beauté toutes +les créatures.» + +«Marie, dit encore Auguste Nicolas, est la fleur de grâce de toute la +création. C'est en cette fleur virginale qu'a pris naissance le Fruit +divin. Sans elle, le Fils de Dieu et le genre humain ne se rencontraient +pas, et toute l'économie du plan divin était rompue.» + +Marie a su inspirer tous les arts: les musiciens et les poètes ont +accordé leurs lyres, l'éloquence et l'architecture y ont puisé leurs +meilleures inspirations, les sculpteurs ont transformé la pierre et le +marbre, le peintre, emporté sur l'aile de son génie est arrivé au faîte +des plus admirables conceptions. + +«Poètes, peintres et sculpteurs, s'écrie un pieux écrivain, Marie est +pour nous le bel idéal de la virginité, de la maternité, le bel idéal de +la femme, le type parfait et divin de la beauté créée.» C'est elle que +Raphaël et Michel Ange, Fra Angelico, Titien et tant d'autres ont +méditée et contemplée avec le génie de la foi; artistes modernes, prenez +aussi vos palettes, vos ciseaux et vos lyres en l'honneur de la Mère de +Dieu, l'étude de sa beauté a inspiré dans le passé bien des +chefs-d'Å“uvre et doit en inspirer encore jusqu'à la consommation des +siècles. Ce sujet est inépuisable. + +HYMNE À LA VIERGE + +Oui, pour toi, divine Merveille +Qui nous donna le Créateur, +La terre joyeuse et vermeille +S'éveille et chante en ton honneur: + +Le lis superbe des vallées +Dans son éclatante blancheur, +L'eau claire des sources voilées +Cachant dans l'herbe sa fraîcheur, + +La rose entrouvrant ses corolles, +Le soleil brillant dans l'air pur, +Le flot berçant nefs et gondoles +Mollement, sur son sein d'azur, + +L'oiseau dans son tendre ramage +Chantant un hymne au Créateur, +La brise ondulant le feuillage. +Cueillant les parfums de la fleur; + +La fraîche oasis qui se cache +Dans les déserts mystérieux; +L'éclair perçant qui se détache +Lançant ses traits capricieux, + +Le Ciel, dans ses nuits les plus belles, +Roulant des milliers d'univers +Qui reflètent leurs étincelles +Aux centuples miroirs des mers; + +L'hiver, au long manteau d'hermine +Pressant le sol entre ses bras, +L'ornant de la dentelle fine +De son givre et de ses frimas; + +Le printemps accordant sa lyre, +Habillant la fleur, l'arbrisseau, +Partout envoyant son sourire +Pour saluer le renouveau; + +Secouant sa blanche fourrure, +La terre prenant à la fois, +Et sa verdoyante ceinture, +Et sa couronne de grands bois; + +L'été, la campagne féconde, +Ouvrant l'écrin de son trésor, +Semant sur sa tunique blonde, +Bluets coquets et boutons d'or; + +L'automne apportant ses corbeilles +Riches de fleurs, de fruits dorés, +De pampres aux grappes vermeilles, +De feuillage aux reflets pourprés; + +Les merveilles de la nature, +Å’uvre de la divinité +Ne sont qu'une faible peinture +De ton adorable beauté! + +O Marie, ô reine divine, +Devant l'éclat de tes grandeurs +Si la terre humblement s'incline +Pleins d'espoir s'élèvent les cÅ“urs + +Car ta bonté plus grande encore +Toujours présente à notre appel, +Sait, dans les âmes, faire éclore +Les roses des jardins du ciel; + +L'humilité, la patience +La Foi, l'Espoir, la Charité: +Voilà , dans leur sublime essence, +Les fleurs de l'immortalité! + +O toi qui comptes sur la terre +Les pleurs qui tombent de nos yeux; +Vierge, sois toujours notre mère, +Ouvre-nous la porte des Cieux. + +Qu'à l'heure suprême, notre âme, +Entrant dans l'immortalité +Près de toi, comme un trait de flamme, +S'envole pour l'Éternité! + + +[1: Saint Vincent Ferrier, donnant une mission à Rennes, fit élever sur +la place principale un trône à la sainte Vierge autour duquel il +convoquait, chaque jour, tous les enfants de la cité. Après des chants +et des prières adressés par ces petits anges de la terre à la Reine du +Ciel en faveur des pauvres pécheurs, il les renvoyait comme autant +d'apôtres, à la conquête des âmes de leurs parents. L'histoire rapporte +que, de tous les habitants de la ville, pas un ne résista à la grâce, +obtenue, sans doute, en grande partie, par la prière des enfants.] + +[2: Aujourd'hui les comptoirs de pâtisserie de Vannes sont aussi propres +qu'élégants et les gâteaux excellents.] + +[3: Depuis que ces lignes ont été écrites, cette fontaine, composée +aujourd'hui de trois magnifiques bassins, est devenue monumentale. + +Ces trois vasques, avec toutes les pierres qui forment la base du +monument, ont été détachées d'un _même bloc de granit_ trouvé isolé dans +un repli de terrain, sur la lande de Sainte-Anne. C'est un granit bleu, +veiné de blanc comme du marbre, et d'une dureté extraordinaire. + +Chaque vasque a près de deux mètres de diamètre et le poids total +dépasse 7000 kilog. Elles ont été travaillées sur place, dans la +carrière qui se trouve à un quart de lieue de la basilique. Aussi +l'embarras a-t-il été grand lorsqu'il a fallu les transporter jusqu'à la +fontaine. + +Un camion qu'on avait fait venir ad hoc a cédé sous le poids, et s'est +trouvé hors de service dès le premier effort. On a chargé ensuite la +première vasque sur un second camion beaucoup plus solide. Mais, quand +il s'est agi d'ébranler la masse, les sept chevaux attelés ont pu la +remuer à peine. Alors sont arrivés les élèves du Petit Séminaire. On +attache de longs câbles au lourd chariot, et 200 jeunes gens, s'alignant +le long des cordes, entraînent la masse sans effort et comme en se +jouant. + +Les trois vasques sont ainsi traînées tour à tour hors de la carrière, +et les élèves ont voulu les amener eux-mêmes jusqu'à la fontaine +miraculeuse, les uns faisant cortège, les autres attelés en grappes aux +câbles immenses, tous rythmant leur marche sur le chant des cantiques. + +C'était une entrée vraiment triomphale.] + +[4: En voici la preuve: + +Un facteur rural, faisant en moyenne 30 kilomètres par jour, +accordons-lui un jour de repos par mois et huit jours de congé par an, +marche donc pendant 345 jours. + +Ce qui fait, à 30 kilomètres par jour, 10.350 kilomètres par an. Or, le +grand cercle de la terre étant de 40.000 kilomètres, il en résulte que +le pauvre piéton a fait en quatre ans, avec toutes ses charges, un peu +plus que le tour de la terre. + +Faire le tour de la terre à pied pour moins de 3000 fr., ce n'est pas +cher!] + +[5: Il y a malheureusement dans la philatélie une ivraie nouvelle +poussant parmi le bon grain. Signe incontestable de succès! À côté des +marchands en boutique, sont sortis de terre des courtiers marrons qui +vendent de faux timbres. Ceux-là n'ont pas de domicile légal. Ils +trompent sciemment la naïveté publique et, détail bien français, alors +que dans les autres pays, les tribunaux les châtient lorsque leur +escroquerie est surprise en flagrant délit, la loi française se déclare +impuissante à exercer contre eux la moindre poursuite. + +En Angleterre, en Allemagne, un monsieur qui vous vendrait un timbre +faux pour un timbre authentique serait condamné, comme s'il s'agissait +d'un tableau faussement attribué à un peintre qui n'en serait nullement +l'auteur. En France, le parquet se refuse à instruire. Cet escroc n'a +pas commis de délit, il a simplement mis dedans son client. Il paraît +que la loi française ne dit pas que mettre dedans son client constitue +une escroquerie. Elle a bien tort.] + +[6: Ces trois bergers devaient représenter auprès du Messie les trois +rois descendus des trois fils de Noé. Ils sont honorés comme saints sous +les noms de Jacob, Isaac et Joseph. Jusqu'au milieu du IXe siècle, leurs +corps reposèrent dans l'église que sainte Hélène avait fait construire +sur l'emplacement même de la tour d'Ader. Mais à ce moment l'église +tombait en ruines et leurs précieuses reliques furent transférées à +Jérusalem et y restèrent jusqu'en 960. + +À cette époque, un chevalier espagnol les obtint et les rapporta dans +son pays. Depuis lors, elles sont vénérées à l'église Saint-Pierre et +Saint-Ferdinand, dans la ville de Ledesma. + +Perpétuée d'âge en âge par les monuments écrits ou sculptés, la +tradition des trois bergers ressuscite, pour ainsi dire, chaque année +dans Rome la ville par excellence des traditions. Au commencement de +l'Avent, les _pifferari_ ou bergers de la Sabine descendent de leurs +montagnes et viennent, dans leur pauvre mais pittoresque costume de +bergers italiens, annoncer dans la Ville Éternelle, au son d'une musique +champêtre, la prochaine naissance de l'Enfant de Bethléem. Quoiqu'en +nombre considérable, ils marchent toujours trois de compagnie, jamais +plus: un vieillard, un homme fait, un adolescent qui représentent les +trois races humaines et les trois âges de la vie.] + +[7: Le docteur Sepp qui au lieu d'isoler la vie de Jésus-Christ, comme +on le fait trop souvent, la rattache ou plutôt démontre qu'elle tient à +l'histoire de l'univers, qu'elle a laissé des traces ineffaçables dans +le ciel et sur la terre, le docteur Sepp donne sur la nature de l'étoile +des Mages l'explication scientifique d'après Kléber et les meilleurs +astronomes des temps modernes.] + +[8: Une légende raconte que l'étoile merveilleuse qui guida les Mages +reparaît dans sa course à travers l'infini tous les 800 ans. + +En 1604, les astronomes observèrent la conjonction des trois planètes +Saturne, Jupiter et Mars. Une nouvelle étoile apparut tout-à -coup entre +Mars et Saturne au pied du Serpentaire. Cette étoile avait la grandeur +des étoiles fixes, presque, celle de Saturne, de Jupiter ou de Mars. +Elle brillait d'un feu extraordinaire et semblait inonder le Ciel d'une +lumière colorée. Cette conjonction présentait un magnifique spectacle: +aucun astre ne donnait un éclat pareil à celui de ces deux planètes, si +rapprochées l'une de l'autre que leurs lumières paraissaient n'en faire +qu'une. Leur conjonction s'était faite l'an 1603, dans le signe des +Poissons, dans le trigone de l'eau. Puis quand elle passa dans le +trigone de feu du Bélier; au printemps suivant, Mars approcha à son +tour, puis le Soleil, Mercure et Vénus, et au mois de septembre, ce +nouveau corps lumineux avait acquis un éclat vraiment incomparable. Il +brillait comme une étoile de première classe avec les trois planètes +Saturne, Jupiter et Mars. + +Saturne et Jupiter mettant 794 ans, 4 mois et 12 jours à parcourir le +zodiaque, ces conjonctions dans le trigone de feu ont donc lieu à peu +près tous les huit cents ans. Six périodes de huit cents ans se sont +ainsi écoulées depuis la création de l'homme; ce sont comme six jours +climatériques de l'humanité. Il n'en reste plus qu'un à parcourir. + +Le premier jour, d'Adam à Enoch (3200 ans avant J.-C.); le second, +d'Enoch au déluge (2490 ans avant J.-C.); le troisième jour, du déluge à +Moïse (1600 avant J.-C.); le quatrième, de Moïse à l'ère des Grecs, des +Babyloniens, des Romains au temps d'Isaïe (800 ans avant J.-C.); le +cinquième jour s'étend de Jésus-Christ à Charlemagne (808 ans après +J.-C.); le sixième, pendant lequel a vécu Kepler, qui a observé la +conjonction de 1604, de Charlemagne à la prétendue Réforme (1600 après +J.-C.); le septième jour, qui est le nôtre, finit en 2400 après J.-C. + +Dieu mit six jours ou six périodes à l'Å“uvre de la création et le 7e +jour il se reposa. L'homme vivra aussi 7 époques ou 7 jours +climatériques après quoi il se reposera à son tour dans l'éternité.»] + +[9: On tombait mort en éternuant; de là ces paroles: Dieu vous bénisse, +c'est-à -dire, Dieu vous garde.] + +[10: Aujourd'hui la magistrature, les facultés, l'armée, les +fonctionnaires de tout ordre n'ont plus le droit d'assister en corps aux +processions du culte catholique; c'est à peine s'ils peuvent les suivre +comme simples particuliers.] + +[11: _Archives Nationales, F. I. C., Seine, 1793_.] + +[12: On sait qu'au Ve siècle sainte Brigitte eut l'idée de composer un +chapelet de dix dizaines d'_Ave Maria_, reliées entre elles par le +_Credo_. Ce chapelet, à la portée de tout le monde, était destiné à +remplacer le chapelet qu'au IVe siècle saint Grégoire de Nazianze avait +eu l'idée d'offrir à la Vierge; c'était une couronne de fleurs +mystiques, composée de prières savantes, extraites des Pères de +l'Église, mais un peu trop savantes pour le peuple. + +Il y a différents chapelets, par exemple le chapelet apostolique, +c'est-à -dire le chapelet du Pape qui n'a qu'une dizaine. Le chapelet le +plus répandu est celui de saint Dominique composé de cinq dizaines +d'_Ave Maria_, précédée chacune du _Pater_ et suivie du _Gloria_. La +récitation de trois de ces chapelets forme ce qu'on est convenu +d'appeler le rosaire.] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le journal d'une pensionnaire en +vacances, by Noémie Dondel Du Faouëdic + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN VACANCES *** + +***** This file should be named 19152-0.txt or 19152-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/1/5/19152/ + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreading Team of Europe. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le journal d'une pensionnaire en vacances + +Author: Noémie Dondel Du Faouëdic + +Release Date: August 31, 2006 [EBook #19152] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN VACANCES *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreading Team of Europe. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +Mme DONDEL DU FAOUËDIC + +LE JOURNAL D'UNE PENSIONNAIRE EN VACANCES + +VANNES + +IMPRIMERIE LAFOYLE FRÈRES + +1906 + + Ce sont les livres qui nous donnent nos plus grands plaisirs et les + hommes qui nous causent nos plus grandes douleurs. Quelquefois même + les pensées consolent des choses et les livres consolent des + hommes. + + JOUBERT + + + + +_Le 1er août._ + + +Les vacances! que de brillantes promesses, de douces espérances ce seul +mot-là renferme! Les vacances, ce sont les courses folles à travers bois +et plaines, les pieds dans la rosée et le front au vent; ce sont les +promenades charmantes sur la mer verte et sous le ciel bleu, ce sont les +jeux bruyants dans les prairies et les interminables causeries sans +cloches, à l'ombre des grands bois. On se lève avec le soleil ou +seulement pour déjeuner, suivant la couleur de son esprit ou les +caprices de sa volonté. Beaucoup de mouvement ou beaucoup de repos, de +la paresse si le coeur vous en dit; en un mot, les vacances, c'est le +règne de la liberté! + +Les chevaux piaffent, les grelots carillonnent, le fouet retentit, +caisses et voyageurs remplissent l'omnibus. Nous partons, laissant +l'agréable et tranquille quartier des horticulteurs d'Angers. N'a-t-on +pas dit que l'Anjou, comme la Touraine, est le jardin de la France, le +pays des parfums et des fleurs, la terre promise des beaux fruits? Nous +entrons en gare... La locomotive, cette machine infernale et bénie, qui +traverse l'espace comme le monstre de l'Apocalypse, ébranle les échos de +ses mugissements auxquels le mécanicien, sans égard pour les oreilles, +ajoute les coups stridents et précipités de son sifflet aigu. Tout un +monde s'ébranle... Adieu, Angers! Déjà nous n'apercevons plus que ses +clochers dont les flèches percent le ciel, et le panache enfumé de ses +fabriques. Nous voyons fuir les pimpantes villas et les élégants +châteaux qui entourent la cité de sa plus coquette ceinture. Bientôt +nous allons côtoyer continuellement les belles rives de la Loire et +saluer les villes et les bourgs gentiment couchés à ses pieds. +Regardons-les; les plus remarquables sont: Ingrande, avec les hautes +cheminées de son importante verrerie; Saint-Florent, couronné de la +statue du marquis de Bonchamp; ce héros, après avoir servi en Amérique, +fut choisi en 1793, avec d'Elbée, pour commander l'armée vendéenne, dont +il marqua les premiers succès; mais, blessé mortellement peu de mois +après devant Cholet, il mourut le 17 octobre 1793. Si son existence ne +fut qu'un long acte de bravoure et de courage, sa mort est une belle +page de générosité. Avant d'expirer, il fit grâce à cinq mille +prisonniers républicains que la loi cruelle des représailles condamnait +à une mort certaine. Voici Ancenis, qui s'honore d'avoir vu signer en +ses murs un traité entre le roi de France et le duc de Bretagne, l'an +1468. Cette ville garde encore un souvenir des temps les plus reculés: +une pierre druidique, connue sous le nom de la Souvretière. + +Champtoceaux, qui ne se souvient plus de ses fortifications, rasées en +1420. + +Oudon dont la grande tour carrée prend auprès des autres maisons les +proportions d'un géant. + +Non loin de ces belles rives, que nous parcourons si rapidement, +s'élevait jadis Champtocé, la forteresse où Gilles de Laval, maréchal de +Retz, après s'être signalé par sa bravoure au siège d'Orléans et aux +guerres du règne de Charles VII, vint acquérir la triste célébrité du +crime. La légende, en s'emparant de ce personnage historique, en a fait +un être presque fabuleux et, d'âge en âge, on racontera la terrible +histoire de Barbe-Bleue qui, finalement, fut pendu et brûlé à Nantes en +1440, sous le duc Jean V de Bretagne. Champtocé, maudit et abandonné à +la mort du maître, résista des siècles encore aux assauts du temps. +L'empereur Joseph II, venu en France pour voir sa soeur Marie-Antoinette, +en fit le croquis; mais aujourd'hui, ses tours branlantes ne sont plus +qu'une masse informe de ruines, dépendant de la terre de Serrant. + +Voici Nantes, nous devons y poser le pied quelques heures. Toujours le +mouvement, l'animation, le commerce enfin, qui caractérise cette grande +cité. Quelle immense ruche et quel bourdonnement continuel! J'en suis +tout étourdie. Quelle différence entre ce brouhaha et le calme de mon +couvent, si bien nommé la _Retraite_. + +Nous avons admiré l'hôtel de nos aimables hôtes et amis, M. et Mme B... +À l'intérieur, toutes les fantaisies raffinées que le luxe moderne peut +inventer; à l'extérieur, de riches sculptures, des colonnes, des +balustres, et tout à l'entour de grands arbres ombreux tamisant la +lumière qui se joue sur les gazons souples comme des tapis de velours; +des ruisseaux limpides où nagent des ondes bleues et des poissons +rouges, et enfin un jardin d'hiver, ou plutôt une grotte merveilleuse +faisant rêver le soir, lorsqu'elle est illuminée, aux descriptions +enchantées des _Mille et une nuits_. Comme contraste nous sommes allées +visiter le Temple protestant, dont la sévérité ne dit rien du tout à +l'âme. On a bien tort de reprocher au catholicisme la pompe de son +culte; ses riches autels, ses statues, ses madones, ses beaux tableaux, +retraçant la vie du Sauveur et celle des saints, nous parlent bien mieux +du Ciel que toutes ces sentences de la Bible incrustées sur les parois +du Temple; sentences éternelles comme la pierre qui les garde, mais +aussi froides qu'elle. + +Maman m'a également menée à son ancienne pension. Il y avait bien +longtemps qu'elle n'y était retournée, et elle a cherché en vain les +personnes et les choses de son temps. L'immutabilité n'est pas de ce +monde! Elle n'a pu retrouver aucune de ses maîtresses, les unes appelées +ailleurs, les autres parties pour le grand voyage... Et cependant toutes +ces bonnes religieuses l'ont reçue comme l'enfant de la maison, et maman +à son tour semblait se trouver à l'aise, comme si elle les avait +toujours connues. + +Nous avons tout visité: la chapelle, les dortoirs, les classes. Ici +était mon pupitre, là mon lit, disait maman; mais partout des +métamorphoses! L'eau, la lumière, la chaleur sont maintenant dispensées +dans toute la maison par des procédés savants et ingénieux, mais non +pratiqués autrefois. + +Maman cherchait aussi partout les beaux arbres gravés dans sa mémoire, +et surtout les belles charmilles impénétrables aux rayons et aux brumes. +Plus rien de tout cela! Des massifs, des pelouses, des allées +tournantes, enfin, ces jardins à la mode du jour qu'on est convenu +d'appeler jardins anglais. + +En nous en allant, maman me disait: + +«Ainsi va le monde, chaque génération passe son temps à détruire et à +refaire les travaux de la génération précédente, et à préparer ainsi de +l'ouvrage pour celle qui vient. Vois comme le luxe gagne et s'introduit +partout. Crois-tu que nos grosses lampes à l'huile ne valaient pas le +gaz? Elles étaient infiniment meilleures, et ne fatiguaient pas la vue. +Crois-tu que l'eau vive, tirée du puits, ne valait pas autant que celle +qui a circulé longtemps dans des canaux et séjourné ensuite dans de +vastes réservoirs? Crois-tu que nous avions besoin alors de calorifères +pour nous réchauffer? Non; je t'assure que toutes ces délicatesses de +confort ne font pas les robustes santés. Je veux bien croire que +l'anémie ne soit pas seulement une maladie à la mode; cependant, +autrefois personne n'en parlait. On s'ingénie à raffiner les besoins de +la vie; les exigences du bien-être, et l'on appelle cela progrès, +civilisation; mais ne se trompe-t-on pas sur la portée de ces mots, et +surtout sur la valeur de ce bien-être matériel dont toutes les classes +sont devenues si avides? Faire fortune par n'importe quel moyen et +jouir, n'est-ce pas le principal résultat du luxe et des appétits +insatiables? Il est reconnu que tous les peuples ont été vaincus par les +délices de la fortune avant de l'être par leurs conquérants. Les hommes +sobres, qui se lèvent matin, dorment à cheval, et n'accordent rien aux +superfluités de l'existence, ont le secret des races fortes. Tant que +Rome chercha ses sénateurs et ses conseillers dans le calme et la +simplicité des champs, elle eut des hommes si grands qu'elle aurait pu +conquérir le monde. Plus tard, elle s'effémina et s'amollit en prenant +aux peuples vaincus par elle leur luxe et leurs plaisirs, et fut, à son +tour, vaincue par leurs vices devenus les siens propres.» + +Maman était en verve, et sa tirade tournait au discours, lorsque nous +sommes rentrées; mais nos petits préparatifs de toilette pour le dîner, +assez nombreux ce jour-là, ont mis fin à son éloquence, ce dont je n'ai +point été fâchée, je le confesse tout bas, et l'ajustement de ma jolie +robe bleue, succédant à ma sombre robe d'uniforme, m'intéressait +beaucoup plus en ce moment que l'histoire de tous les peuples du monde. + + + + +_Le 3 août._ + + +Nous avons quitté Nantes l'après-midi, et nous sommes descendues à +Savenay, maman voulant me faire visiter une de ses propriétés. Nous y +sommes arrivées par une pluie torrentielle, ce qui a singulièrement +refroidi et rembruni nos idées. Une flamme brillante a séché nos +vêtements et doré les crêpes qu'on nous préparait, et que nous avons +trouvées excellentes, arrosées d'une jatte de lait mousseux. + +Après ce repas champêtre et charmant, nous eussions affronté toutes les +cataractes du ciel; mais le char-à-bancs du fermier nous attendait, et, +dix minutes après, nous rentrions en gare. À huit heures et demie les +formes imposantes et grandioses de la Tour de Redon se dessinaient dans +l'obscurité transparente d'une soirée d'été... + +Salut, mon cher manoir! salut, mes jeunes sapins et mes vieilles +tourelles! comme vous me semblez grands! Car c'est le propre de l'ombre +de laisser seulement entrevoir les contours, deviner les lignes et +d'agrandir les formes indécises de tout ce qu'elle enveloppe de ses +voiles mystérieux. Salut aussi, hôtes nocturnes des bois, qui versez +dans l'espace vos chants plaintifs, auxquels se mêle, l'hiver, dans une +harmonie lugubre, le cri aigu des girouettes que le vent fait grincer +sur leurs gonds rouillés? Que de fois je suis restée à vous entendre, +trouvant je ne sais quelle rêveuse et mélancolique poésie dans la +profondeur des ténèbres et les hurlements de la nuit? Demain, je +saluerai le soleil, les oiseaux, les fleurs, la gent laitière et +l'espèce emplumée: les belles poules aux oeufs frais et les canards +soyeux. J'irai dans la serre cueillir quelques raisins dorés. Dans ma +petite enfance on m'y surprenait toujours; j'aimais tant les suaves +parfums, les brillantes couleurs, les fruits exquis! Je croyais que +toutes ces belles grappes vermeilles allaient d'elles-mêmes me tomber +sur les lèvres et je restais à les attendre... + +Que de fois maman ou ma bonne m'ont trouvée les conjurant du regard et +les appelant de la voix: «Petites belles, petites belles, leur +disais-je, venez donc je vous attends.» J'admirais aussi les fleurs, les +camélias surtout, et lorsque je les voyais s'effeuiller, je disais, dans +ma naïve simplicité: «Mais, pourquoi donc toutes les fleurs se +déshabillent-elles ainsi? Est-ce qu'elles ne pourront plus reprendre +leur jolie robe!--Non, me disait maman; quand tu vois leur fraîche +corolle pâlir et leur tête se pencher, quand tu vois toutes ces fleurs +endolories sourire tristement, c'est qu'elles vont mourir? Mais c'est la +loi de la nature, rien ne meurt tout à fait... Et comme les jeunes +filles plus tard doivent remplacer leurs mères, de même les jolies +bengales d'avril font oublier les dernières roses d'automne. Regarde +partout la végétation, et vois combien de nouveaux boutons se +préparent...» Alors, je regardais les sèves pleines d'espérances, et +cependant je n'étais pas consolée, et le raisonnement de ma chère maman, +que j'aime tant, me faisait bien de la peine en pensant à elle. + +Je les aime toujours les fleurs, aujourd'hui comme jadis, et les oiseaux +aussi. Ah! si j'habite jamais la campagne, j'aurai une volière pleine +des musiciens de la forêt; j'aurai un grand jardin où j'entendrai encore +le suave concert de la brise se jouant dans le feuillage et caressant de +son haleine légère la tête embaumée des fleurs; ces belles fleurs +rouges, roses, jaunes, violettes, azurées et tigrées comme des peaux de +panthères, ou fourmillantes et brillantes comme les pierreries de la +reine de Saba. Des oiseaux quelque part et des fleurs partout, voilà mon +ambition et mon rêve! + + + + +_Le 12 août._ + + +Hélas! nous venons de traverser trois jours de torrents, de tourbillons, +de tempêtes à ne pas mettre le pied dehors. Quelle vilaine inauguration +des vacances! + +Nous allons cependant à la rencontre de mon frère, et nous revenons +trempés comme des canards; aussi, maman n'étant pas de la race des +palmipèdes, ne trouve-t-elle aucun agrément dans ce qui fait leur joie. + + + + +_Le 16 août._ + + +Enfin, la calotte du ciel a repris ses teintes azurées; le soleil a +quitté son bonnet de nuit et salué de ses plus beaux rayons notre +arrivée dans la capitale des Venètes. + +Mon amie Augustine est du voyage, en sorte que maman se trouve le Mentor +de deux charmantes filles et d'un garçonnet. En quelques heures nous +avons visité la cathédrale, qu'une intelligente restauration rendra +bientôt complète. On y remarque beaucoup de tableaux donnés par le roi +Louis-Philippe, et la chapelle Saint-Vincent Ferrier, dont le tombeau en +marbre est surmonté de son buste qu'on porte en grande pompe à toutes +les processions. + +Saint Vincent Ferrier est le patron, l'honneur et la gloire de la ville +de Vannes. Cet ardent apôtre, arrivé au terme de sa vie, disait à nos +pères ces belles paroles: «Le moment est venu où mon Seigneur +Jésus-Christ veut me conduire par sa miséricorde dans son paradis. Vous +le voyez, je suis vieux, il est bien temps que je paye la dette de la +nature humaine: gardez et observez fidèlement ce que j'ai prêché jusqu'à +ce jour. Vous n'ignorez pas à quels vices j'ai trouvé que votre province +était sujette; de mon côté, je n'ai rien épargné pour vous ramener dans +le bon chemin. Rendez grâces à Dieu avec moi, de ce qu'après m'avoir +donné le talent de la parole, il a rendu vos coeurs capables d'être +touchés et portés au bien. Il ne vous reste plus qu'à persévérer dans la +pratique des vertus et à ne pas oublier ce que vous avez appris de moi. +Quand je serai mort, mon corps restera avec vous, et mon esprit sera +votre intercesseur là où Dieu le placera, et il ne cessera jamais de +vous faire tout le bien qui sera en son pouvoir. Je vous le promets, +pourvu que vous ne vous écartiez pas de ce que je vous ai enseigné.» + +Ces paroles étaient prononcées le 25 mars 1419; dix jours après, le 5 +avril, saint Vincent Ferrier rendait son âme à Dieu. Son corps fut +solennellement déposé dans le choeur de l'église cathédrale de Vannes, où +il fit un si grand nombre de miracles, que le pape Calixte III n'hésita +pas à le mettre au nombre des saints dès le 19 juin de l'année 1455; +cependant la bulle de la canonisation ne fut expédiée que sous le +pontificat de Pie II, son successeur, l'an 1458, le 7 octobre. + +Les habitants de Vannes se sont vus plus d'une fois exposés au danger de +perdre le corps de saint Vincent. Vers le milieu du seizième siècle, des +troupes espagnoles, envoyées par Philippe II, ayant protégé efficacement +la ville contre les efforts des hérétiques, le Chapitre de la cathédrale +voulut témoigner au chef don Juan d'Aguilar sa reconnaissance, et lui +offrit un fragment considérable des reliques de son compatriote. Mais +les soldats formèrent le complot d'enlever le corps tout entier. +Heureusement les chanoines furent avertis à temps; ils cachèrent donc +eux-mêmes, pendant la nuit, la châsse qui contenait le corps de saint +Vincent, et ils le firent avec tant de secret que cette châsse demeura +inconnue et comme ensevelie dans l'oubli depuis l'an 1590 jusqu'en 1637. +À cette époque, elle fut découverte par l'évêque de Vannes, Sébastien de +Rosmadec. Les saintes reliques furent vérifiées très exactement, et l'on +en fit une seconde translation le 6 septembre, jour dès lors consacré +pour en renouveler la mémoire tous les ans. Ce grand saint, qui a fait +plus de huit cents miracles authentiques, rapportés au procès de sa +canonisation, était né à Valence en 1357. + +Dès l'âge de dix-sept ans il entra dans l'ordre des Dominicains et se +fit une telle réputation qu'on venait pour l'entendre de tous les points +de l'Espagne. Plusieurs princes étrangers l'appelèrent à eux, et c'est +ainsi qu'il vint en France, en Angleterre, en Allemagne et enfin en +Bretagne sur les instances du duc Jean V, qui lui mandait de venir en +hâte dans ses États, jeter les semences de la divine parole, qu'il avait +déjà portée en tant d'autres lieux. Il y vint, en effet, vivant +d'austérités et de mortifications et convertissant les peuples, il y +demeura jusqu'au jour où il rendit son esprit à Dieu, assisté de son +évêque, Amaury de la Motte, et entouré des hauts dignitaires du pays. Sa +mort fut un deuil général: grands et petits, riches et pauvres, tout le +monde pleurait. On visite encore aujourd'hui l'appartement où il a vécu, +transformé en modeste oratoire, et où l'on a toutes les peines du monde +à pénétrer[1]. + +La clef de ce simple réduit se trouve chez un pâtissier, ce qui lui fait +vendre ses gâteaux et le verre d'eau sucrée qui les accompagne, +autrement cela ne lui arriverait pas souvent, j'en réponds. Il vous sert +de l'eau chaude et trouble dans des verres douteux, et ses pâtisseries +sont assiégées de mouches, on y découvre même des fourmis, et pendant le +premier moment d'hésitation qui détourne votre main de ces gâteaux si +peu engageants, l'honnête marchand vous dit de l'air le plus tranquille: +«Faites pas attention, ce n'est rien, faites comme moi, soufflez +dessus», et son haleine plus ou moins fraîche se promène en éventant +tout le comptoir. Trop primitif vraiment, ce bon indigène vannetais[2]. + +J'ai visité plusieurs églises, qui ne m'ont rien dit de particulier, +mais je me suis arrêtée à Saint-Patern, un vieux monument où l'on ne +prêche qu'en breton, et à la chapelle de Monseigneur, style grec pur, +dont la sévérité, tempérée par quelques beaux tableaux, me plaît +beaucoup. + +Nous avons ensuite fait un tour sur la Rabine, promenade qui longe la +rivière, et où les élégantes se donnent rendez-vous les jours de +musique. + +Vannes était jadis une ville forte, entourée de fossés profonds et de +hautes murailles dont il reste encore quelques vestiges. L'intérieur de +cette vieille cité, que les Bretons nomment toujours _Gwened_, garde +encore aujourd'hui des rues rappelant l'ancienne Rome que l'empereur de +monstrueuse mémoire fit brûler pendant une fête. On a prétendu que ces +ordres furent donnés par lui sous prétexte de salubrité publique; l'air +et le soleil ne pénétrant plus dans les rues de Rome bâties en +encorbellement, elles étaient devenues presque inhabitables. C'est égal, +ce n'était pas une raison pour l'incendier, et les forfaits de +l'exécrable Néron, malgré ses apologistes, feront toujours frissonner +d'horreur. Il est certain qu'à Vannes il y a quelques rues où l'on peut +se parler à voix basse du rez-de-chaussée, se prendre la main du +premier, et s'embrasser du second. + +La capitale des Venètes s'enorgueillit aussi de deux affreuses têtes +sculptées en bois, à l'angle d'une vieille maison, et qu'on ne manque +jamais de faire remarquer aux étrangers. Ces deux vilaines figures +s'appellent Vannes et sa femme. Y a-t-il une légende, je l'ignore; en +tous cas, je ne vois rien d'intéressant ni dans l'ancienneté de ces +bustes informes, ni dans la cicatrice plus récente qui traverse leur +visage balafré une nuit par le sabre de jeunes officiers en trop belle +humeur. Cela fit grand bruit (on s'en souvient encore), et les bons +Vannetais, habitués à vénérer leurs magots, furent fort scandalisés de +ce procédé trop leste... L'édilité elle-même s'inquiéta de quelques +réverbères cassés par les mêmes sabres oisifs, et les arrêts de rigueur +furent la digne récompense de ces joyeusetés. + +On voit encore quelques vieilles portes du temps des fortifications, +entre autres la porte Saint-Vincent, dans le couronnement de laquelle on +a niché le saint. Celui-ci le bras étendu et la main levée comme pour +imposer silence, semble commander aux flots débordés qui menacent +d'engloutir la ville. La mer se retira bientôt, et c'est pour perpétuer +le souvenir de ce miracle que l'on a placé la statue de Ferrier à la +grande porte qui ouvre devant le port même. Sans doute, l'intention +était bonne, le sujet bien choisi, fait pour inspirer, et cependant +l'art n'a rien à revoir ici, car l'artiste étant détestable s'est montré +bien au-dessous de son sujet dans cette grossière sculpture, enluminée +et bariolée des couleurs les plus criardes et du plus mauvais goût. + +Revenons aux oeuvres de la belle nature: nous avons traversé la Garenne, +charmante promenade en terrasses, dont chacune est plantée d'arbres +d'essences différentes, et qui domine à gauche les hauts murs +d'autrefois. À leurs pieds serpente un frais ruisseau qui murmure sa +douce chanson et remplace avantageusement l'eau noire des fossés +profonds. Il serait ravissant, s'il n'était le rendez-vous des +lavandières qui, l'émaillant un peu trop de leur parole et de leur +linge, lui ôtent tout charme et toute poésie. De là, nous nous sommes +dirigés vers la préfecture, qu'on nous a autorisés à visiter. C'est un +bel édifice qui coûte cher, les contribuables en savent quelque chose; +mais ce qu'on va admirer, c'est moins le monument en lui-même que le +parc qui l'entoure où l'art et la nature, rivalisent à qui mieux mieux; +ou plutôt l'art a trouvé à son service une nature riche, féconde, +pittoresque, qu'il a façonnée sans peine à tous ses élégants caprices, à +toutes ses heureuses inspirations. Nous avons commencé par la serre, +vrai palais de cristal, temple de fleurs à faire rêver des tropiques, +garni de divans, de nattes, qui permettent aux élus de ce lieu charmant +de s'enivrer tout à l'aise de parfums et de soleil. + +Nous avons ensuite circulé dans de vastes allées bordées de grands +arbres, de massifs de fleurs ou d'arbustes, et découpant gracieusement +la croupe vallonnée des pelouses. Une rivière, décrivant mille +arabesques, ici ruisseau qui soupire, là torrent qui gronde, enchâsse +dans son écrin liquide les joyaux de Flore. Des ponts suspendus, des +passerelles légères, brillant de loin comme des rubans d'or, enlacent +ces rives fleuries... Ouf! quel lyrisme, j'en suis tout étonnée; +serais-je une descendante de l'hôtel de Rambouillet? Assurément la belle +Julie d'Angennes n'eût pas mieux dit. + +Enfin, un bois majestueux couronne ce beau domaine, comme un diadème +posé sur la tête d'un roi. Le temps change tout ce qu'il ne détruit pas. +Jadis ces vastes jardins dépendaient d'une abbaye, et l'on découvre +encore aujourd'hui, cachés dans l'herbe, à l'ombre des chênes +séculaires, des granits longs et étroits, ayant toute l'apparence de +pierres tombales, des caractères dévorés par les mousses s'y devinent +aussi. Sans doute, de pieux abbés, les supérieurs peut-être, ont voulu +demeurer après la mort dans le saint asile qui les avait abrités pendant +la vie. Ce bois ombreux surplombe une grotte légendaire, un chaos où +l'on voit à cent pieds de haut des rochers s'escaladant les uns les +autres à faire rêver à l'ascension des géants de la Fable. Tous ces +blocs sont revêtus d'arbres, de plantes folles, de lianes flexibles, +s'enlaçant de la base à la cime, dans un fouillis inextricable. Au pied +de ce mamelon désordonné, deux fontaines mystérieuses épandent leurs +eaux limpides qui semblent sortir du rocher même; oui, mystérieuses, car +ces quartiers de granit, qui paraissent à peine dégrossis, sont mobiles. +La paroi intérieure du milieu de chaque fontaine tourne sur un pivot de +fer et donne accès à une grotte, insondable aux regards, d'en haut comme +d'en bas. C'est là que la charité de quelques fidèles sut cacher et +nourrir plusieurs prêtres proscrits par la Terreur, car alors, la vertu +s'isolait dans l'ombre, et le vice s'étalait au grand jour. C'est aussi +de l'autre côté du haut mur qui ferme cet enclos et le sépare du grand +escalier de la Garenne, qu'eurent lieu les fusillades républicaines, et +malgré les années écoulées, malgré la splendeur du lieu, la pensée +s'assombrit profondément aux souvenirs de tant de jeunes victimes, +venues une à une présenter leur coeur noble et généreux aux balles +fratricides, et écrire avec leur sang la dernière page de ce drame +affreux, qu'on nomme la déroute de Quiberon. + +Un de mes grands oncles fut aussi fusillé ici, peut-être à cette même +place où je me promène insoucieuse et tranquille... + +L'établissement des Jésuites, masqué par de vieilles bicoques du temps +passé, n'a aucune apparence extérieure, mais, dès qu'on a pénétré _intra +muros_, comme dit mon frère Henri, l'impression change complètement. + +La chapelle, vaste comme une église, est d'un aspect assez original; +avec ses grandes fenêtres, ses colonnes sveltes et élancées, ses +galeries à jour, elle a quelque chose de particulièrement oriental, qui +ne déplaît pas, mais qui étonne au premier abord; aussi, j'espère que +ces grandes fenêtres s'enrichiront plus tard de vitraux de couleur, ce +qui harmonisera la lumière et tout l'ensemble, un peu trop blanc et +neuf. La tribune réservée aux dames, placée en face du choeur, garnie de +banquettes en maroquin rouge, est fort élégante et ne laisse rien à +désirer. Tout l'établissement est taillé en grand comme la chapelle. +Vastes les parloirs superbes comme des salles de réceptions; vastes les +dortoirs, où chaque élève a comme sa chambrette à lui; vaste la lingerie +encore, où tous les bons frères besognent de leur mieux, pliant, +repassant et raccommodant les effets de toutes sortes, car pas une seule +femme n'est attachée à cet immense établissement. On parcourt ensuite +des salles appropriées à tous les besoins: salle de théâtre, salle de +gymnase, salle de physique, les études et les classes. Il ne faut pas +non plus oublier le réfectoire où les montagnes de petits pains dorés, +qui se chiffrent par centaines au déjeuner comme au goûter, +allécheraient les plus difficiles. Qu'est-ce alors des robustes appétits +de collégiens? Ils les dévorent. + +Les jardins ne sont pas moins agréables à visiter, renfermant tout ce +qui en fait le charme: serre pimpante, où les oiseaux même viennent +gazouiller; pelouses fines et soyeuses, fleurs embaumées, grands arbres, +pièce d'eau poissonneuse et, enfin, légumes et fruits en abondance, ce +qui n'est point à dédaigner dans ce grand Gargantua de collège. + +Nous avons terminé cette journée, si bien remplie, par le Musée, +peut-être unique en son genre, et qui pique vivement la curiosité des +profanes et l'intérêt des savants. + +C'est dans la tour du Connétable (restée seule debout pour nous rappeler +l'ancienne demeure des ducs de Bretagne à Vannes, le château de +l'Hermine dont elle faisait partie), et le lieu est bien choisi, qu'on a +groupé tant de vestiges des siècles antiques, tant de débris druidiques, +celtiques, gaulois retrouvés à différentes époques dans le sein de cette +terre bretonne, si féconde en souvenirs qu'ils semblent ne devoir jamais +s'épuiser. + +Nous quittons Vannes fort tard. + +À onze heures du soir, nous entrevoyons le château de Kergonano dont +nous allons être les hôtes. Ses ailes avancées, sa grosse tour, carrée +au centre, couronnée d'une horloge et d'un belvédère d'où l'on compte le +jour neuf clochers, et la nuit autant de phares, prennent des +proportions aussi étendues qu'indécises. + +C'est à partir de demain que nous allons commencer la série des +promenades et parties à pied, à cheval, en voiture, en bateau. Tous les +genres de locomotion, enfin. Il ne manque plus qu'un léger ballon captif +pour tenter une petite excursion dans les airs, et mon oncle est si bon, +si aimable, que je suis presque disposée à le lui demander. Nos chers +parents sont infatigables quand il s'agit de nous amuser, et rien ne +leur coûte pour varier nos plaisirs. Nulle part on ne pourrait +rencontrer meilleur accueil. + + + + +_Le 18 août._ + + +Kergonano est une très belle propriété; mon oncle, qui est plus matinal +que ma tante, est venu nous chercher de bonne heure pour nous faire +parcourir ses domaines. Nous avons admiré le jardin potager rempli de +bons légumes et de beaux fruits. C'est le côté pratique du jardinage, +les parterres ne sont que le superflu, a dit mon oncle et il a ajouté: +Les brillantes couleurs et les doux parfums font toujours plaisir aux +dames, et c'est en ma qualité de bon mari que j'ai émaillé le parc de +massifs d'arbustes et de corbeilles de fleurs, pour plaire à votre +tante. + +Le parc est fort grand, composé de bois superbes, de vastes pelouses, +d'une petite pièce d'eau de forme ronde et qu'on nomme pour cela le +Rondeau; nous avons admiré un cèdre, planté le jour même de la naissance +d'une soeur de mon oncle qui dit en riant: «Ma soeur Elisa est devenue une +très belle personne, mais son cèdre a autrement prospéré qu'elle». Le +fait est que ses immenses branches s'étendent à je ne sais combien de +mètres autour de son tronc. Nous avons caressé les chiens bondissant +joyeusement auprès de leur maître; nous avons regardé les chevaux et les +nombreuses vaches qui remplissent les étables. + +Nous sommes allés à la serre, un peu dépeuplée en ce moment mais gardant +encore la famille des plantes grasses et de superbes grappes de raisin. +Puis nous avons pénétré dans l'intéressante demeure des volatiles +auxquels mon oncle a jeté quelques poignées de grains; alors sont +accourus, pigeons roucoulant, poules gloussant, poussins piaulant et le +roi de la basse-cour un coq superbe lançant à pleins poumons dans les +airs ses cocoricos prolongés. Mon oncle m'a donné le plaisir d'aller +moi-même dénicher dans les nids les bons oeufs frais, dont quelques-uns +encore chauds. Nous n'avons fait qu'entrevoir les lapins en robes +blanches et grises; à notre approche ces farouches quadrupèdes sont +allés se blottir au fond de leur loge où ils ne formaient plus qu'un +monceau de courtes queues et de longues oreilles. + +Après ces différentes visites mon oncle nous a demandé si nous n'étions +pas un peu fatigués de cette longue promenade à travers Kergonano et il +a ajouté: «C'est ce qu'on est convenu d'appeler _subir le +propriétaire_.» + +--Mais non, mon oncle, nous sommes-nous écriés, tout ce que nous voyons +nous intéresse beaucoup. + +--Oui, a renchéri mon frère, d'un ton presque sentencieux. Mon oncle, +nous voulons tout voir! + +--Alors, suivez-moi, venez faire la connaissance de trois nouveaux +élèves que j'entoure de soins... dans une caisse. Devinez si vous +pouvez, je vous donne en cent, en mille, comme la spirituelle marquise. + +--Sont-ce des oiseaux? + +--Des lapins? + +--Des écureuils? + +--Vous n'y êtes pas. + +--Ah! s'écrie Henri, ce sont des petits chiens! + +--Vous n'y êtes pas encore. Ce sont des renards. + +--Ah! mais cela va nous amuser; nous n'en avons jamais vu de vivants. + +Mon oncle a soulevé le couvercle d'une barrique et nous les avons vus +dormant blottis les uns contre les autres. Ils sont très mignons; on +dirait de petits ours en miniature; d'ailleurs, à l'inverse des oiseaux +qui sont si laids en naissant, tous les quadrupèdes sont gentils. +Malheureusement, mon oncle ne pourra pas les garder longtemps, car leur +instinct carnassier se révélera bien vite; et les renards enchaînés en +vieillissant deviennent très méchants et s'ils s'échappaient, mon Dieu! +quelle hécatombe ils feraient de toute la gent emplumée! + +Demain nous commencerons déjà nos excursions. Nous irons entendre la +messe solennelle qu'une fois seulement Mgr l'évêque de Vannes célèbre +chaque année au camp de Meucon. + +Après-demain nous irons nous promener sur les grèves de Larmor, saluer +le vieil océan et visiter la chaloupe de mon oncle _La Protégée de +Marie_, avec laquelle nous devons faire plusieurs promenades en mer. + +Au moment du dîner deux hôtes inattendus sont arrivés. Ma tante les a +accueillis avec son amabilité habituelle tout en s'excusant de n'avoir à +leur offrir que la fortune du pot. + +D'ailleurs dans ce cher domaine de Kergonano, hospitalier par +excellence, on ne s'effarouche pas facilement. L'hiver dernier, un +vendredi soir, vers six heures, quatre chasseurs affamés s'abattent sur +Kergonano pour demander à dîner et même à coucher, le ciel venant +d'ouvrir toutes ses cataractes. Leur offrir un bon gîte ce n'était rien +car Kergonano est grand, mais rassasier ces quatre ogres qui criaient +famine, cela eût pu paraître compliqué à tout autre maître de maison que +mon oncle; il ne s'embarrasse jamais! + +Ma tante et mon cousin étaient absents depuis quinze jours et mon oncle +était seul. Il va trouver sa cuisinière et lui dit: «Marie Jeanne, on +peut manger les oeufs à plusieurs sauces. Nous aurons donc un plat d'oeufs +au miroir, des oeufs durs avec de la salade et une omelette sucrée au +rhum; un plat de pommes de terre frites, à la maître d'hôtel, et +l'excellent riz que je vois mijoter sur le fourneau. Avec cela nous +ouvrirons deux boîtes de conserves: sardines à l'huile, homard, pour +lequel vous ferez une bonne mayonnaise. Voilà le menu. Seulement le +dessert est un peu maigre.» + +--Monsieur, il y a toujours les quatre mendiants traditionnels, amandes, +noisettes, etc... + +--Oui, oui, qui trottent au milieu de quelques gâteaux secs, mais cela +ne suffit pas pour orner la table. Voyons, combinons les choses. Dans la +corbeille de milieu vous mettrez de la verdure: branche de laurier en +fleur, branches de houx à perles rouges, branches de gui à perles +blanches, ce sera un surtout superbe; et pendant que les chasseurs se +chauffent et se sèchent je vais vous faire vos quatre corbeilles de +table. + +--Avec quoi? grand Dieu! murmura Marie Jeanne épouvantée. + +--Envoyez de suite chercher verdure et mousse, et vous, apportez-moi des +carottes, des navets, des oignons et des pommes, ces seuls fruits que +nous ayons maintenant. Il ne reste pas une poire. Lavez comme il faut +carottes et navets; que les carottes soient d'un beau rouge et les +navets blancs comme neige. + +Là dessus, mon oncle installe dans ses coupes une pyramide de carottes +rouges, une pyramide de navets blancs, une pyramide d'oignons en robes +de soie saumon, le tout discrètement voilé de mousse, aussi verte que +fraîche, aussi fraîche que verte. Quant à la pyramide de pommes rosées, +il se contenta de les saupoudrer de mousse. Ah! celles-là se montraient +dans tout leur éclat. + +«Vous mettrez une grosse moche de beurre en face d'un grand pot de +confiture, et le dessert sera complet, le tout arrosé du bon vin de +derrière les fagots et vous verrez que nos convives se lècheront les +doigts jusqu'aux coudes et auront fait un festin des dieux. + +Ce qui fut dit, fut fait. + +Pendant le dîner trois des coupes improvisées intriguèrent fort les +convives qui se demandaient in-petto quels pouvaient bien être ces beaux +fruits qui leur paraissaient tout à fait inconnus. + +Il n'y eut qu'à la fin du repas que mon oncle avoua sa supercherie, ce +qui finit d'achever d'égayer ses hôtes et les obligea à rendre hommage à +son ingéniosité. + +On but à la santé de mon oncle, à la santé des chasseurs et ceux-ci, +savourant devant un bon feu un cigare exquis et un verre de fine +Champagne, déclarèrent qu'ils étaient les plus heureux des hommes et que +tout était pour le mieux, dans le meilleur des mondes. + + + + +_Le 21 août._ + + +La messe au camp de Meucon m'a vivement impressionnée, je n'avais jamais +vu pareil spectacle. Cette cérémonie a été imposante et l'office entendu +en plein air, sur une lande sauvage, avait un cachet grandiose qui +saisissait l'âme plus encore peut-être que tous les offices des plus +belles églises. Les commandements militaires, la fanfare sonore des +trompettes, et la voix profonde du canon répondant seuls à la parole du +prêtre qui s'élevait douce et forte au milieu de ces troupes +silencieuses, inspiraient au plus haut point la Foi et le recueillement. +À l'issue de la messe, les manoeuvres ont été parfaitement exécutées et +après force saluts échangés avec les officiers, le général et +Monseigneur, nous avons parcouru le camp. Les tentes des officiers nous +ont semblé suffisamment confortables, et la soupe du soldat, très +appétissante par la bonne odeur qui s'échappait des marmites. + + + + +_Le 22 août._ + + +Nous venons de faire une charmante promenade en mer. D'abord, nous +passons la barre à Port-Navalo et tous les coeurs se comportent bien. +Nous apercevons à gauche les immenses sables de la presqu'île de +Quiberon, dorés par le soleil et qui rayent la mer d'un ruban +étincelant; à droite, les deux îles d'Hoedic et de Houat, apparaissant +comme deux points dans l'infini. L'île d'Hoedic est de peu d'importance, +mais l'île de Houat, qui appartint jadis aux moines de Rhuys et qui fut +à différentes époques prise par les Anglais, est plus considérable; elle +a un fort pour la défendre. La petite garnison appelée à vivre sur ce +rocher sauvage, loin de toutes les ressources de la civilisation, se +trouve véritablement comme en exil, et cependant l'île de Houat est fort +intéressante à étudier, au moins quelques jours. + +C'est une petite république dans la grande, mais qui pourrait donner le +bon exemple à celle-ci, car elle se gouverne à la mode des abeilles, +toujours soumises à leur reine. Ici, le Roi ou le Président--comme on +voudra--c'est le curé, qui cumule les fonctions de maire, juge de paix, +entreposeur des tabacs et des boissons, et tout n'en va que mieux. +J'engage nos libres-penseurs, qui se croiraient déshonorés de saluer un +prêtre, à venir vivre pendant quinze jours seulement sous +l'administration de cet excellent pasteur; s'ils sont de bonne foi, ils +nous diront ensuite quel est le joug préférable: ou de celui du curé à +l'autorité douce et paternelle, ou de celui des frères et amis aux +fureurs communardes! + +Mon oncle, qui a conduit bien des amis à l'île de Houat, nous a encore +signalé une particularité de ce curieux pays, le débarquement des vaches +qui viennent du continent. Ces quadrupèdes sont enlevés par un palan +muni de fortes sangles emprisonnant leur corps. Pauvres vaches! rien ne +peut rendre leur stupeur lorsqu'elles se sentent soulevées en l'air, +leurs quatre pattes se raidissent, leurs yeux bêtes sortent de leur +orbite, heureusement que l'opération n'est pas longue, elles ne tardent +pas à toucher terre et à reprendre possession de leur _plancher_. + +Après cette petite digression, continuons notre route car nous allons +déjeuner à Méaban, une île inhabitée des hommes, mais toute peuplée de +moutons et de lapins qui se régalent à belles dents du thym sauvage et +du serpolet parfumé qui tapissent ce roc perdu dans les flots. Nous +allions... mais l'homme propose et l'Océan dispose... Soudain, un nuage +noir s'est levé à l'horizon et semble courir vers nous; des troupes de +courlis tourbillonnent sur les vagues, de gros cormorans pêchent +gravement aux creux des rochers, et les goélands, effrayés, agitent +leurs grandes ailes et font retentir l'air de cris aigus. Il n'y a plus +à en douter, un grain se forme et s'avance. Il est plus prudent de +rentrer dans le golfe, maître Océan étant un camarade avec lequel il ne +faut pas toujours badiner. Nous longeons, en regagnant la rivière de +Vannes, l'écueil qu'on appelle communément _le Mouton_, le plus terrible +de tous les courants dont ces parages abondent, et que les marins +experts reconnaissent à la teinte des eaux. Le Mouton est blanc comme +une toison de laine, mais il n'a rien de la douceur ni de la candeur de +son homonyme, et ce sont, sans doute, les vagues blanchissantes et +moutonneuses qui se précipitent tumultueusement dans son gouffre comme +un troupeau indompté, qui lui ont fait donner son nom. + +Telle est sa puissance que tous les bateaux, frêles ou forts, esquifs ou +navires qui s'égarent dans ses courants, sont saisis de vertige et se +mettent à tournoyer sur eux-mêmes comme un toton, s'enfonçant toujours +davantage, jusqu'à ce qu'ils disparaissent complètement... Puis la mer +se referme tout à fait, de nouveaux flots couvrent les anciens, qui +s'adoucissent et se calment en s'éloignant, inconscients du drame +horrible qu'ils viennent de jouer. + +Nous avons fait la cuisine à bord et préparé un repas homérique; toutes +les pattes, blanches ou brunes, ont prêté leur concours au cordon-bleu. +On a épluché les légumes, taillé le pain et la viande: c'était un vrai +plaisir déjà, mais qui s'est doublé lorsque la bonne odeur de la soupe +et le grand air sont venus ouvrir à deux battants les portes de +l'estomac. Après nous être lestés mieux encore que la chaloupe, nous +avons filé sur Vannes, laissant derrière nous le joli bourg d'Arradon et +quantité d'habitations de plaisance, modestes maisons, châteaux +élégants, chalets découpés et dentelés. Ces derniers s'apportent en +caisses, par morceaux, se montent et se démontent presque aussi +facilement que ces jolis joujoux suisses, ces bergeries de carton qui +ont bien amusé mon enfance. Nous avons encore salué Pen-Boc'h, la +campagne des Jésuites, dont les vastes bâtiments et la gracieuse +chapelle se mirent dans les cieux pendant que la pimpante nacelle qui +promène de temps en temps les collégiens se mire dans les flots; +Conleau, une maisonnette blanche, plantée dans le feuillage entre deux +azurs, le ciel et l'Océan; le village de Séné, à moitié caché dans son +nid de verdure; les Trois-Sapins, aujourd'hui représentés par un seul, +et lieu favori où les Vannetais viennent prendre les bains; et enfin +Vannes, encore dans le lointain, et se perdant dans la brume. Plusieurs +chapeaux à l'eau nous donnent les émotions d'un homme à la mer; nous +courons trois bords pour en repêcher un, plein de bonne volonté: quant +aux deux autres, nous les abandonnons pour jeter les fondements de +nouvelles îles. Le grain aperçu en mer s'est évanoui comme par +enchantement; le soleil est merveilleux... cependant, on nous attend +pour souper à Kergonano, et il serait bon de songer au retour; mais le +courant et la brise se sont endormis ensemble, et, de ce train-là, dit +mon oncle, nous pourrions faire quatorze lieues en quinze jours. + +Nous sommes au repos le plus complet, à peine si notre esquif se +balance; c'est le calme plat. Bientôt Phébus (style olympique), entouré +de pourpre et d'or, descend à l'horizon et disparaît dans la mer. La +nuit déploie ses voiles, et nous voyons se lever une à une toutes les +étoiles dans les profondeurs du firmament. Le vent fraîchit mais il a +tourné bout pour bout et nous renvoie en ville, et nous voilà luttant et +courant des bords, dans notre chaloupe à moitié perdue et visible sur la +plaine liquide, comme une noisette dans un bois sauvage. Mais que faire? +Il faut prendre son mal en patience, l'Océan est toujours maître chez +lui, d'ailleurs, il se montre bon prince ce soir, il est admirable et le +ciel aussi, mille feux nous éclairent et la lune, ce doux soleil des +nuits, verse sur nous ses plus tendres rayons. On sommeille d'abord, +puis on cause, puis on chante, et toutes nos voix sonores, s'élevant +dans le silence et le calme de la nuit et des flots, trouvent de +nouvelles vibrations et des échos sans fin dans leurs profondeurs. + +C'était ravissant!... Allons, voilà encore que je m'emballe; ma nature +est enthousiaste, c'est incroyable, je vois tout en beau, en sera-t-il +toujours ainsi?... Dieu le veuille car s'habituer à voir plutôt le bon +que le mauvais côté des choses n'est-ce pas faire l'apprentissage du +bonheur. + +Il était trois heures du matin lorsque nous avons mis pied à terre. Nous +venions de courir cent bords pour faire une lieue; mais c'est comme cela +de toutes les parties de mer, en chaloupe à la voile. On sait à peu près +quand on part, mais jamais quand on revient; et c'est justement cet +imprévu qui devient l'attrait nouveau que j'aime par dessus tout; c'est +un charme ignoré des plaisirs champêtres. + +Vers quatre heures, nous faisions, bien doucement et sans bruit, comme +des criminels, notre entrée à Kergonano, nous ne voulions pas réveiller +les domestiques, la cuisinière surtout qui, pour garder prêt à servir, +le souper cuit et recuit à nous attendre, avait dû, pendant plusieurs +heures, allumer plus encore sa colère que ses fourneaux. Bref, le jour +commençait à poindre, mais bien inutilement pour nous, car malgré les +sourires de l'aurore, Morphée a tout de suite obtenu la permission de +nous jeter ses pavots. Personne n'ira demain à la première messe, nous +serons tous de grand'messe, et le curé sera enchanté de nous voir +écouter avec recueillement son sermon en breton, auquel, hélas! nous ne +comprendrons pas un mot. + + + + +_Le 25 août._ + + +Hier c'était une des grandes foires du pays; pour les paysans, une foire +c'est une fête, c'est un plaisir aussi charmant pour eux, je suppose, +qu'un bal pour nous. Nous sommes donc allés y faire un petit tour et +prendre notre part de la joie générale, en compagnie de notre seigneur +châtelain, et pendant que mon oncle, entouré des jeunes gens, examinait +en bon agriculteur qu'il est, les nombreuses divinités égyptiennes qui +couvraient la place, nous avons pu nous mêler au tohu-bohu des vendeurs, +acheteurs, crieurs, bateleurs et charlatans: c'est un brouhaha +inexprimable! Les uns arrachent les dents sans faire le moindre mal, au +son de la musique qui étouffe les cris du patient; les autres vendent +pour rien leurs orviétans merveilleux; ici l'on prédit l'avenir, là on +fait parade des plus affreuses monstruosités; plus loin, de grands coups +de tam-tam annoncent les vainqueurs du tir à la carabine ou les élus de +la loterie, jeu plein de charmes et d'émotions où, pendant qu'on examine +les beaux vases qu'on peut gagner, et qu'on décide son choix, la fortune +vous adjuge un bâton de sucre d'un sou ou un verre de deux. On +recommence avec rage; c'est le supplice de Tantale, on s'acharne après +la capricieuse déesse qui reste sourde à vos conjurations, et finalement +vide votre bourse sans remplir vos poches. Cependant l'enseigne ne ment +point: on gagne toujours, quand on ne perd pas; le sire de La Palisse +n'eût pas mieux trouvé. Nous en avons fait judicieusement la remarque, +mais bien mal nous en a pris; la tireuse, indignée, se campant sur sa +roulotte comme Hercule sur sa massue, nous a foudroyées du regard et de +la parole par cette virulente apostrophe: «Pour des dames en robe de +soie, vous n'avez pas d'esprit!» Eh bien, nous n'eussions jamais deviné +cela, que de porter une robe de soie était une preuve d'intelligence, +tout au plus une preuve de richesse, et encore... Si bien que nous +n'avons pas été convaincues du tout. L'humanité est ainsi faite, voyant +toujours les choses comme elle les aime et les désire, aussi sommes-nous +restées persuadées que cette aimable marchande nous trouvait beaucoup +trop d'esprit pour nous laisser prendre aux petits manèges de son +industrie, qui consiste à plumer les gens de bonne volonté. Elle se +vengeait par le seul moyen en son pouvoir, l'impertinence. + +Ces messieurs venaient de nous rejoindre. Nous nous sommes amusés +quelques instants encore de l'admiration et de l'ébahissement du bon +peuple breton donnant tête baissée dans tous les pièges, mordant +avidement à tous les hameçons tendus par les mains insatiables du lucre, +et nous sommes partis nous répétant une fois de plus que la crédulité et +la bêtise humaines sont de tous les temps, et que la campagne a ses +badauds plus encore peut-être que la ville. + +Aujourd'hui, après déjeuner, nous sommes allés jeter la seine dans la +baie du Célino; la pêche nous offrait, des mulets exquis et des petits +bars non moins bons, auxquels Dieu n'a pas prêté vie pour qu'ils +devinssent grands. Quand on a senti le filet lourd et chargé, chacun s'y +est mis de tout coeur, et rien de pittoresque comme de voir tout le monde +à la besogne, les uns en simples costumes de bain, les autres en belles +toilettes, tirer vivement la corde et battre l'eau derrière la seine +pour empêcher les poissons de sauter par dessus et les retenir +prisonniers. Avec l'instinct de la conservation qui caractérise tous les +êtres, ces beaux mulets faisaient de vrais sauts de carpes pour regagner +leur domaine, ou nous filaient entre les doigts comme des anguilles +qu'ils ne sont pas, et ils avaient grandement raison de trouver qu'il +fait meilleur frétiller dans l'eau que de sauter dans la poêle. Après +avoir rempli les paniers d'une cinquantaine de beaux poissons, on a +remis le fretin au large, et les joyeux pêcheurs, très fiers d'un tel +succès, sont rentrés l'appétit bien ouvert, et tout disposés à manger +leur part du butin. + + + + +_Le 27 août._ + + +Nous avons passé hier une charmante journée au Rohello. Nous y sommes +arrivés quinze seulement pour dîner, excusez du peu! Mais il en est de +l'hospitalité bretonne comme de l'hospitalité écossaise: on a beau en +user, les hôtes aimables qui vous reçoivent ne trouvent jamais qu'on en +abuse! + +On a joué à toutes sortes de jeux, on a fait de la musique, mais on a +surtout dansé et le classique quadrille et la polka légère. Maman aux +doigts infatigables, surnommée peut-être un peu irrévérencieusement par +mon petit cousin Jules, madame l'_Orchestre_, ne demandant pas mieux que +de nous amuser, a joué du piano presque tout le temps, aussi la lune +promenait-elle depuis longtemps son char vaporeux, lorsque les mamans +ont donné, au grand regret de la jeunesse, le signal du départ. Notre +nature insatiable est ainsi faite, que plus elle a et plus elle veut +avoir.--Une journée de plaisir ne nous suffisait plus et nous trouvions +la soirée trop courte.--Pour revenir, le temps était admirable fort +heureusement, plein de douceur et de clarté, ce qui nous rassurait un +peu et permettait à nos chevaux de prendre le bon endroit lorsque le +chemin de traverse, qui dure une lieue, ne semblait plus praticable +qu'aux chèvres.--Du reste, dans ce beau Morbihan, la terre classique des +monts et des vaux, du granit et de la bruyère, il y a encore une foule +de chemins où piétons, cavaliers et carrosses, montent et descendent +sans savoir comment. + + + + +_Le 28 août._ + + +Nous avons enfin demandé grâce aujourd'hui, car une fatigue ne chasse +pas l'autre, comme les clous. On s'est doucement promené dans les beaux +bois de Kergonano, restés verts et feuillés comme au printemps. La +chasse aux geais et aux écureuils a entraîné les intrépides; le billard, +le trictrac (encore un jeu qui s'en va), le damier, les cartes et _tutti +quanti_, ont offert leurs distractions aux plus tranquilles; chacun +s'est retiré de bonne heure dans ses appartements et l'horloge du +château a sonné minuit dans le silence. + + + + +_Le 29 août._ + + +Nous avons encore fait aujourd'hui une ravissante promenade en mer, +mais, cette fois, au lieu de visiter des bords fleuris et habités, nous +avons abordé les îlots déserts du Morbihan, dont les monticules foncés +percent faiblement les flots verts et ressemblent de loin à des +taupinières dans un pré. En nous voyant envahir leur domaine, les lapins +qui, sans songer à mal, broutaient leur serpolet au soleil, sont bien +vite rentrés dans leurs garennes; mais les moutons n'ont pu en faire +autant, et le premier qui nous a aperçus a entraîné toute la bande, à la +façon des moutons de Panurge, c'est le cas de le dire, dans une course +folle, c'était une vraie déroute... Pour le coup, ils tournaient dans un +cercle vicieux ces malheureux moutons, car, après avoir fait deux ou +trois fois le tour de l'île, pour nous fuir encore, ils n'ont trouvé +d'autre moyen que de recommencer. + + + + +_Le 31 août._ + + +Aujourd'hui nous savourons tranquillement nos souvenirs. Hier nous avons +fait une excursion aussi pieuse qu'intéressante: notre pèlerinage à +Sainte-Anne. Une véritable basilique a remplacé l'antique chapelle si +modeste par ses proportions, si grande par la Foi et jadis vénérée de +nos Pères. Tout a été transformé sous l'inspiration du Ciel. «Le désert +même a fleuri». + +C'est le 8 août 1877 qu'eut lieu la consécration solennelle, présidée +par sept évêques, un archevêque, et un cardinal, Mgr Saint-Marc, du +nouvel édifice que nous admirons aujourd'hui: une oeuvre d'art dans les +grandes lignes comme les plus petits détails. Partout sur les chapiteaux +des colonnes, les confessionnaux, les autels jusqu'aux voûtes qui sont à +compartiments et à cinq clefs pendantes, une végétation fantaisiste de +sculpture produit le plus grand effet. + +Les vitraux sont de valeurs inégales, cela dépend des personnes qui les +ont donnés, chacun fait ce qu'il peut et aux yeux de Dieu n'ont-ils pas +la même valeur... Il y en a de superbes et tous retracent les principaux +faits de l'histoire de sainte Anne et du pèlerinage. + +Le grand autel surmonté d'un riche retable est magnifique, les marbres +de cet autel y compris les degrés ont été offerts par Pie IX--c'est un +don unique puisque ces marbres proviennent de l'Emporium où ils avaient +été transportés à l'époque de Titus et de Donatien.--Les ex-voto ne se +comptent plus; que de grâces reçues et que de souvenirs reconnaissants +ils rappellent! + +Après avoir prié devant la statue miraculeuse nous nous sommes rendus à +la fontaine de l'Apparition, ainsi appelée, parce que c'est là que +sainte Anne se montra pour la première fois à Nicolazic et que jaillit +la source miraculeuse contenue aujourd'hui dans un bassin de granit[3]. +Nous aussi nous avons voulu boire quelques gorgées d'eau à cette piscine +salutaire où tant de malheureux sont venus retrouver la santé de l'âme +et du corps. + +Nous avons donc traversé le _Champ de l'Épine_ où le paysan Nicolazic +déterra, en 1625, la statue de sainte Anne et s'arrêta à l'emplacement +même de la _Scala santa_, construite depuis par l'ordre et aux frais de +Louis XIII. La Scala est une chapelle ouverte, située à la hauteur d'un +premier étage au-dessus d'un porche. Des deux côtés montent des galeries +couvertes qui aboutissent à un palier central, duquel s'élève un autel +où l'on dit la messe les jours de grandes solennités. L'escalier nord se +termine par une colonnette de marbre renfermant un fragment de la +colonne de Flagellation; il ne se monte qu'à genoux, en mémoire sans +doute de la _Scala santa_ de Rome, cet escalier de marbre blanc tyrien, +provenant du palais de Pilate et que franchit Notre Seigneur, lorsque le +Gouverneur le fit appeler pour entendre sa sentence; depuis des siècles +ces marches sacrées couronnées d'un autel, ne se montent qu'à genoux. + +Nos dévotions terminées et nos souvenirs achetés nous sommes allés +déjeuner à l'hôtellerie de l'_Ecu de France_. Cette hôtellerie est très +ancienne, elle remonte aux premières années des pèlerinages et a été, +pendant près de deux siècles, le principal hôtel de la localité. + +C'est là, jusqu'à la Révolution, que sont descendus les plus illustres +pèlerins de Sainte-Anne. + +À côté de l'hôtellerie nous avons visité, avec le plus grand intérêt la +maison de Nicolazic. + +C'est dans cette maison que, à différentes reprises, sainte Anne apparut +à son serviteur et lui parla. C'est là qu'eut lieu sa dernière +apparition, dans la nuit du 7 au 8 mars 1625. + +À Sainte-Anne par exemple on est assailli de mendiants mains tendues +pour recevoir un pauvre petit sou, c'est le revers de ce beau +pèlerinage: des haillons et des infirmités. Comme maman en témoignait +son étonnement à mon oncle, celui-ci répondit: «C'est vrai et c'est le +cas de rappeler le mot de Taine: La guenille humaine est ici la plus +hideuse que j'aie jamais vue, disait-il, en parlant des bas quartiers de +Londres.» Eh bien! il en aurait dit autant s'il avait vu le rebut de la +race bretonne à travers les loques de ses miséreux. Ce sont les jours de +fête aux noces, aux pardons qu'on peut encore les voir de près. Aux +pardons ils vous importunent de leurs quémanderies, mais aux noces ils +sont tout à la joie; là ils ont droit de cité, la coutume existe +toujours de les y convier. + +Après le repas des mariés et des invités, la table est de nouveau servie +pour tous les pauvres qui veulent s'y asseoir. On les voit passer par +groupes nombreux, leurs misérables vêtements contrastent singulièrement +avec les riches costumes du pays et le bon peuple breton les accueille, +leur sourit même, donnant ainsi l'exemple de la plus parfaite +confraternité. + +De loin en arrivant au Champ des Martyrs on aperçoit une élégante +colonne dorique de granit bleu que surmontent un globe et une croix. + +Derrière cette colonne s'ouvre une longue avenue de sapins, à +l'extrémité de laquelle se trouve un vaste enclos entouré de deux +rangées d'arbres verts et fermé par des haies. Dans le fond apparaît la +chapelle expiatoire construite dans le style grec. Elle est +rectangulaire et compte quarante-cinq pieds de longueur sur vingt de +large. + +La façade est un portique d'ordre dorique à quatre colonnes monolithes +extraites des carrières de Saint-Malo. On y arrive par quinze marches; +le fronton porte cette inscription: + +_In memoria æterna erunt justi._ +La mémoire des justes est éternelle. + +Au-dessus de la porte d'entrée de la chapelle on lit ces mots: + +_Hic ceciderunt._ +C'est ici qu'il tombèrent. + +La chapelle expiatoire occupe donc l'emplacement même de la fosse où +tombaient les victimes. La chapelle n'a qu'une fenêtre, elle est au fond +de l'édifice. Une grande croix est dessinée dans les vitraux. +L'intérieur n'offre rien de remarquable, on devait en orner les murs de +fresques; de même, à l'extérieur on comptait remplacer les haies par des +grilles mais, dans un pays qui change continuellement de gouvernement, +tous les plans non exécutés de suite restent... en plan. + +Le Champ des Martyrs fait naître un sentiment de recueillement, de +profonde tristesse. Après tant d'années écoulées, son aspect est désolé; +la solitude et le silence qui l'enveloppent pèsent sur les coeurs comme +un linceul. On sent qu'il portera toujours le deuil du passé... Dans le +long frémissement des grands arbres solitaires qui l'entourent, dans ces +voix mélancoliques de l'air, l'âme croit entendre encore les dernières +plaintes de la souffrance, l'adieu suprême des mourants!... Oui, c'est +dans ce champ, sacré pour tous maintenant, qu'une grande partie de la +noblesse bretonne et française est venue expirer et sceller de son sang +sa fidélité à son Dieu et à son Roi. Mais ce n'est pas mourir que de +s'éteindre dans la gloire, et le nom de ces héros s'éternisera sur la +terre comme leur âme s'est immortalisée aux Cieux! + +C'est encore au milieu de cette vallée marécageuse et profonde, que +domine le temple que nous voyons, qu'eut lieu, entre Jean de Montfort, +dit le Vaillant et Charles de Blois, la bataille qui mit fin à la guerre +de succession du duché de Bretagne. Du Guesclin y fut fait prisonnier. +Olivier de Clisson, son frère d'armes, y perdit un oeil et Charles de +Blois la vie. + +Oui, c'est bien en marchant sur cette terre bretonne pétrie de cendres +et de souvenirs qu'on peut s'écrier: «Nous foulons à nos pieds la +poussière des ancêtres». + +Oui, il s'est battu partout et à tous les âges ce peuple guerroyant, +indomptable et entêté qui pendant si longtemps ne voulut point renoncer +à sa nationalité et se fondre avec la France. + +La Chartreuse s'appelait autrefois Saint-Michel du Champ. Elle avait été +bâtie par Jean de Montfort en reconnaissance de la victoire qu'il avait +remportée sur Charles de Blois dans la vallée de Kerzo, l'an 1364. Cette +église collégiale sous le vocable de Saint-Michel avait été élevée sur +l'emplacement même où Jean de Montfort avait campé et où il avait fait +enterrer ses morts. Huit chapelains et un doyen y furent installés. Ils +avaient pour mission de célébrer à perpétuité des messes pour le repos +de l'âme des victimes de cette terrible guerre. Jean de Montfort fit en +outre bâtir près de l'église Saint-Michel une grande salle où devait se +tenir le jour anniversaire de la bataille qui l'avait rendu seul duc de +Bretagne, l'assemblée générale des chevaliers de l'Hermine, ordre +institué par lui, au lendemain de la victoire, afin de s'attacher les +gentilshommes du parti de Charles de Blois. C'est dans cette salle que +le duc conférait l'ordre aux nouveaux Chevaliers. Après avoir reçu leur +serment de fidélité, il leur passait au cou un riche collier d'or formé +de deux chaînes, réunies à leurs extrémités par des couronnes ducales +qui avaient une hermine passant. Ces colliers, récompense du dévouement +personnel, ne pouvaient être légués. Les héritiers des Chevaliers +décorés de l'ordre de l'Hermine devaient faire remettre les colliers au +doyen des chapelains, afin qu'ils fussent utilisés pour l'ornementation +des autels de l'église collégiale. + +Après avoir été desservi plus d'un siècle par des chapelains séculiers, +Saint-Michel du Champ fut confié aux Chartreux par le duc François II. +Le nombre des religieux fut fixé à treize, par une bulle du pape Sixte +IV en date du 21 octobre 1480. + +Les Chartreux occupèrent ce couvent jusqu'en 1791 époque à laquelle ils +furent obligés de s'exiler; leurs biens furent vendus, leur +bibliothèque, riche de trois mille volumes, fut transportée dans la +ville d'Auray où elle se trouve encore aujourd'hui, aussi bien que les +belles boiseries des stalles de leur chapelle, qui sont à Auray à +l'église des Cordeliers. Tous leurs biens furent vendus +quatre-vingt-quatorze mille livres et rachetés, en 1810 par M. Deshayes, +curé d'Auray, et M. Le Gal, vicaire général du diocèse. On établit alors +dans l'ancien couvent une institution de sourds-muets. Un peu plus tard, +cet établissement fut confié aux Soeurs de la Sagesse qui y installèrent +également un pensionnat de jeunes filles et ma grand'mère maternelle y +fut élevée. + +Elle m'a souvent raconté qu'un soir d'hiver par une nuit profonde et +lugubre, quelques instants avant le souper de huit heures, et pendant +qu'on faisait à la chapelle un sermon sur le malheur des réprouvés, un +orage épouvantable éclata tout à coup, et le tonnerre tomba sur la +chapelle qu'on vit instantanément toute en flammes! «Je te laisse à +penser, ajoutait ma grand'mère, la stupeur des élèves, déjà bien saisies +par tout ce qu'on disait d'effrayant. C'était à croire que l'enfer +venait de surgir sur la terre à la parole du prédicateur. Toutes les +élèves s'étaient jetées le visage contre terre. L'incendie était +commencé et le tumulte à son comble. On les fit sortir en toute hâte, +mais plusieurs jeunes filles étaient évanouies, ce qui augmentait encore +la confusion. Ah! quoique bien jeune alors ce souvenir s'est gravé à +jamais dans ma mémoire. Je me rappellerai toujours mes impressions, à ce +moment, les battements précipités de mon coeur; mon effroi pendant que le +feu, se tordant comme un serpent monstrueux, déroulait ses anneaux tout +autour de nous... On essayait cependant de le comprimer, mais en vain, +il avait déjà dévoré la moitié du clocher, et ses langues ardentes +venaient lécher tout le pensionnat! On n'avait alors que des moyens très +imparfaits: les secours sérieux ne pouvaient venir que d'Auray et l'on +attendit longtemps. + +Bref, le désastre fut grand et devint l'événement de toute la contrée. +Plusieurs élèves des environs retournèrent chez leurs parents pendant +les quelques jours d'horrible désordre qui suivirent, mais je n'eus +point ma part de ces vacances imprévues et nullement annoncées dans le +prospectus. Je n'avais pas ma famille sous la main pour y rentrer et il +fallait plusieurs jours pour se rendre d'Auray à Dinan, pour faire cette +longue route, qui aujourd'hui finit si vite sur l'aile de la vapeur.» + +Jadis, du temps de ma bonne grand'mère, le cloître que nous avons visité +orné, de tableaux racontant la vie de saint Bruno, était l'oeuvre +originale de Lesueur, mais depuis le Gouvernement a repris ces toiles +d'un grand prix pour les placer dans ses musées, et il a bien fait, car +les copies sont déjà fort endommagées en maints endroits, par +l'humidité. + +Les ossements des nobles victimes de Quiberon demeurèrent enfouis au +Champ des Martyrs jusqu'en 1814, époque à laquelle M. Deshayes les fit +transporter dans un caveau de la Chartreuse. + +Le duc d'Angoulême, étant venu visiter ces lieux remplis de souvenirs et +sacrés par le malheur, conçut le dessein d'élever un monument par +souscription nationale. Cette idée fut acceptée avec enthousiasme, et le +15 octobre 1829 eut lieu l'inauguration du monument comprenant la +chapelle expiatoire au Champ même des Martyrs et la chapelle sépulcrale +de la Chartreuse. Cette solennité eut un grand retentissement, le +ministre des cultes y était représenté par le comte de Chazelles, préfet +du Morbihan. + +On lit sur le fronton du portique d'entrée de la chapelle cette +inscription: + +_Gallia mærens posuit._ +La France en pleurs l'a élevé. + +La chapelle expiatoire de la Chartreuse est un édifice sévère, imposant, +entièrement revêtu, à l'intérieur de marbre blanc et noir, digne enfin +des cendres qu'il renferme. Sur le frontispice de ce temple, où l'on a +gravé: _In memoria æterna erunt justi_, on aurait pu ajouter, comme aux +Thermopyles: _«Passant, va dire à nos neveux que nous sommes morts ici +en défendant leurs saintes lois.»_ + +Le monument intérieur, dessiné par Alexandre Fragonard, long de treize +mètres sur neuf de large, exécuté par M. Caristie, est construit en +marbre blanc. + +Le mausolée est également dû au talent de M. Caristie, il est composé +d'un haut stylobate supportant un cénotaphe qui repose sur un triple +socle de marbre noir. Les tympans du cénotaphe représentent le premier +en face de l'entrée de la chapelle, la Religion déposant une couronne +sur un tombeau, avec cette inscription au-dessus: + +_Quiberon juin M D C C X C V_ + +Le second sur le côté opposé représente Mgr de Hercé en profil dans un +médaillon surmonté d'une croix et soutenu par des anges. On voit encore +la descente des émigrés à Carnac; Mgr le duc d'Angoulême priant sur les +ossements des victimes le 1er juillet 1814 et Mme la duchesse +d'Angoulême posant la première pierre du mausolée le 20 septembre 1823. +Le dais du sarcophage fait ressortir sur deux petites faces les +principaux chefs de l'expédition. Les bustes du comte de Soulanges et du +comte de Sombreuil se trouvent au-dessus de la porte du caveau funèbre. +Les grands côtés du dais du sarcophage sont ornés de bas-reliefs; celui +de droite représente le débarquement de l'armée royale dans la baie de +Carnac, avec cette date XXVII juin M D C C X C V et cette inscription. + +_Perierunt fratres mei omnes propter Israël_. +Tous mes frères sont morts pour Israël. + +Le bas-relief de gauche représente Gesril du Papeu se jetant à la mer +malgré les Anglais pour revenir se constituer prisonnier. + +On lit au-dessus: + +_In Deo speravi, non timebo_. +J'ai espéré en Dieu, je ne craindrai pas. + +Le stylobate dont un côté fournit l'entrée du caveau est couvert sur les +trois autres des noms des victimes au nombre de neuf cent +cinquante-deux; environ deux cents de ces nobles victimes furent tuées +dans les combats. Les autres ont été fusillées à Quiberon, à Vannes et à +Auray. + +Leurs noms sont encadrés dans des guirlandes de cyprès. Au-dessous on +lit ces inscriptions en latin qu'un nouveau bachelier ès-lettres tout +fier de son savoir me traduit: + +Vous recevrez une grande gloire et un nom éternel: Précieuse devant +Dieu est la mort de ses saints. + +Au-dessus de la porte du caveau se trouve leur titre de gloire: + + Pour Dieu et pour le Roi indignement immolés. + +À l'intérieur du stylobate une inscription nous apprend que là est le +tombeau des royalistes et l'ossuaire des martyrs: + + «Courageux défenseurs de l'autel et du Trône, + Ils tombèrent martyrs de leurs nobles efforts. + Quel Français pénétré des droits de la couronne + Ignore ce qu'il doit à ces illustres morts?» + +Les fenêtres sont ornées de vitraux. La voûte est étoilée et +fleurdelisée et porte au centre l'écusson de France. + +Une porte de fer, dont le gardien sourd-muet tient toujours la clef, +s'ouvre au pied du monument... Un caveau profond, immense, est là, +renfermant pêle-mêle, des centaines de morts. On n'entrevoit cet +ensemble lugubre qu'à la lueur vacillante d'une faible lanterne +promenant autant d'ombre que de lumière. On se penche un instant dans le +vide et cela fait frissonner. Ah! mon Dieu, quel horrible spectacle que +cette montagne d'ossements blanchis!... Quel sujet d'épouvante et de +méditation que cet amas de cendres et de poussière!... Quelle affreuse +vision que celle des oeuvres de la mort!... Ah! c'est assez!... Revenons +à la chapelle et examinons les grandes plaques de marbre du monument où +sont inscrits en lettres d'or tous les noms chers et glorieux qu'on a pu +recueillir. Combien j'en retrouve de parents et d'amis de ma famille!... +Oui, les voilà par centaines, les noms de ces preux dont le sacrifice +fut une offrande et l'échafaud un autel; les noms de ces braves qui se +battirent héroïquement jusqu'à la mort, dans cet abominable piège où les +avaient attirés ennemis et amis, Français et Anglais. Traqués du côté du +continent par les révolutionnaires, qui fermaient tous passages, de +l'autre côté par la mer et les fils de la perfide Albion, qui sous +prétexte de les secourir et de tirer sur les bleus, massacraient les +blancs, toute fuite était impossible. Il fallait se rendre mais personne +ne voulait être pris vivant! On se défendait en désespéré. Pour mettre +fin à ce carnage, le général Hoche promit de faire grâce à ceux qui se +rendraient... + +Nous savons si l'on tint cette promesse et si le Comité du Salut Public +ratifia cette parole! Aussi cette page sanglante du 27 juin 1795 ne +peut-elle s'écrire qu'avec des larmes, puisque toutes les victimes +échappées au combat furent plus tard conduites à la fusillade. Tous les +malheurs comme toutes les gloires se résument dans le souvenir de +Quiberon. Il y eut des faits monstrueux, des horreurs calculées, que la +plume se refuserait de retracer, si l'histoire, juste et vengeresse, ne +commandait la vérité, tout autant pour flétrir le mal que pour couronner +le bien. + +Un trait entre beaucoup. On nous l'a raconté sur les lieux mêmes; mais +il a été rapporté aussi par Nettement, écrivain sincère et vrai, si +jamais il en fut: + +À la sortie de ce désastre sans précédent, le général L. M... (je tais +son nom, quoiqu'on ne l'ait pas oublié) remarqua parmi ces émigrés, +auxquels on avait promis la vie sauve s'ils se rendaient, un jeune homme +plein de douceur, d'intelligence et de talent. Il dessinait +parfaitement. Le général, qui avait besoin d'un bon crayon pour lever +les plans du pays accidenté qu'il parcourait, l'attache à son état +major. Pendant quinze jours, il l'a sans cesse près de lui pour ses +travaux. Ce jeune homme dîne à sa table et fait la conquête de tous les +officiers. Personne ne doute de sa liberté; la vie, d'ailleurs, on la +lui doit. Le seizième jour, à la fin du dîner, le général qui a fini de +lever ses plans, propose lui-même un toast à la santé du jeune artiste; +on n'est pas encore sorti de table, lorsque deux soldats paraissent... + +--C'est pour monsieur, dit le général, qui sourit en désignant l'émigré. + +On le fait descendre, et là, dans la cour, sous les fenêtres de +l'appartement où cet horrible général boit encore, on le fusille!... + +On ne fusillait pas au-dessous de seize ans. Un jeune émigré les avait +depuis quelques jours seulement. + +--N'accusez que quinze ans, lui dit-on, et vous serez gracié. + +--Non, jamais, répondit-il; pas même au prix du plus léger mensonge je +ne voudrais racheter ma vie. + +Et cet héroïque enfant meurt avec le courage que nos immortelles +croyances peuvent seules donner. Oui, pendant cette ère douloureuse, les +plus sublimes vertus côtoyèrent les plus épouvantables crimes; le Bien +et le Mal se tinrent constamment par la main, car il n'y avait plus de +milieu, les hommes devenant, par la force même des choses, des héros ou +des monstres. Cette immense baie de Quiberon, que l'ange des solitudes +habite tout entière, cette plage aride et désolée comme les sables du +Sahara jusqu'à cette époque, but tant de sang alors, que depuis elle se +couvre chaque année, au printemps, d'une moisson toute particulière et +inconnue ailleurs. De son sein fécondé jaillissent des milliers +d'églantiers nains d'un rose pâle et mélancolique comme les dernières +teintes de la vie qui s'échappe, d'un arôme doux et pénétrant comme les +parfums de l'âme qui s'envole aux Cieux! + + + + +_Le 31 août._ + + +Nous venons de faire une longue promenade à cheval, mais il y avait de +la mélancolie dans l'air comme dans les coeurs, on sent que les adieux +sont proches... + + + + +_Le 1er septembre._ + + +Nous parlons cette après-midi, et hier soir nous avons terminé cette +délicieuse moitié des vacances par une saynète à deux personnages: _En +Wagon_. + +Les acteurs ont eu un grand succès, et mon frère Henri, qui s'est donné +beaucoup de mal, à ce qu'il prétend, pour éclairer les coulisses, porter +les costumes et mettre en place les quatre fauteuils qui représentaient +le wagon, a-t-il voulu en avoir sa part.--En regagnant nos chambres, il +m'a glissé à l'oreille, mais d'un ton qui commandait l'éloge: «C'est que +nous avons joliment bien joué notre pièce, qu'en dis-tu?--Comment! toi +aussi? mais tu ressemblais, dans tes évolutions, à la cinquième roue, ou +plutôt, à la mouche du coche.» Il s'est fâché tout rouge de ma réponse, +et je l'ai quitté en songeant au bedeau qui avait sonné l'admirable +sermon de Massillon, sur le petit nombre des élus.--Avons-nous bien +joué! m'a dit orgueilleusement Henri.--C'est moi qui l'ai sonné, +répondait magistralement le bedeau. + + + + +_Le 3 septembre._ + + +Je viens d'avoir la joie d'embrasser mes grands-parents et mon petit +frère après dix mois de séparation! Quelle bonne journée! et n'est-ce +pas la meilleure des vacances pour le coeur? + +Hélas! voilà déjà la moitié de notre bon temps écoulée, mais un mois +encore de nouveau et d'imprévu, quel horizon!... pour une pensionnaire. +Au couvent, l'année, sous le rapport de la variété, passe comme un jour: +l'aurore ramène les mêmes travaux, le midi les mêmes récréations, la +nuit l'heure régulière du repos.--Après un an de pension on peut dire +qu'on a vécu un jour, et l'on a beau feuilleter sa mémoire, les pages +sont restées blanches; tandis qu'après un mois de vacances seulement, +c'est bien différent, on peut croire qu'on a vécu toute une année, et +par le nombre, la variété des faits accomplis, et par les doux souvenirs +qu'ils laissent. + +Mes chers grands-parents partent demain matin pour Saint-Nazaire, +emmenant leurs petits-fils. Quant à moi, comme je deviens la seconde +ombre de maman pendant les vacances, je vais la suivre à Nantes, où nous +allons rester vingt-quatre heures, le temps de faire nos adieux et de +serrer la main à de bons amis qui quittent la Bretagne, sans espoir +prochain de retour; ils vont se fixer dans le Midi. Nous irons ensuite +passer une semaine à six lieues de Nantes chez des parents dans une +jolie campagne aux environs de Vallet. + +Tout chemin mène à Rome, dit-on, et à Saint-Nazaire aussi, de sorte que +je ne me plains pas du tout de prendre le chemin des écoliers pour +rejoindre mes grands parents et mes frères. + + + + +_Le 6 septembre._ + + +Je connaissais peu les amis de maman, aussi mon coeur aurait-il dû se +trouver bien libre et presqu'indifférent pendant cette dernière heure +qui précède le départ, alors que les lèvres prononcent les plus tendres +paroles, que les mains se serrent avec tant d'empressement, que les +yeux, brillants de larmes et d'affection, se suivent et se cherchent +encore lorsque la locomotive est déjà en marche: oui, j'aurais dû me +sentir fort dégagée de ces pénibles impressions; point du tout, j'étais +très émue aussi, moi: je comprenais, pour la première fois de ma vie, +que ces adieux sincères, emportant tout un passé pour le coeur, ne +renfermaient que l'inconnu pour l'avenir. Et l'inconnu, c'est sans doute +l'espérance, mais ça doit être plus souvent la déception... + +Ah! que de tristesses renfermées dans ce seul mot: _Adieu_! Il me semble +le plus amer de tous. + +Nous voici donc arrivées, aux Granges: une vieille propriété de famille, +habitée par mon grand-oncle Benjamin et sa fille Francine, ma tante à la +mode de Bretagne. Il y avait quinze ans que maman ne les avait vus et +moi je ne les connaissais pas. + +Le jour même de notre arrivée nous avons visité la maison et les jardins +et le soir en nous couchant, maman m'a mise au courant de cet intérieur +à part. «Rien ne me paraît changé dans cette antique demeure, m'a-t-elle +dit. Elle passe immuable à travers le temps. Les choses sont donc +restées à peu près telles que je les ai connues. Ce sont toujours les +mêmes meubles, un peu plus usés, les mêmes boiseries, un peu plus +vermoulues, la même vaisselle un peu plus fêlée. Quant aux gens, c'est +différent; ma cousine Francine qui a doublé le cap de la quarantaine, +était alors une grosse réjouie de vingt-cinq ans, fraîche et rose. Ayant +perdu sa mère de bonne heure, ma cousine s'est consacrée à son excellent +père. Elle est, à mes yeux, un modèle accompli de la piété filiale; +quant à mon oncle qui est né aux Granges et qui mourra aux Granges comme +son père, son aïeul et son bisaïeul (ils sont d'une race qui tient à se +figer dans ses domaines), quant à ton grand-oncle, dis-je, qui a 84 ans +passés, il aime à faire parade de ses années, sans omettre le jour, +l'heure et le quantième de sa naissance. C'est par vanité: la +coquetterie est, paraît-il, de tous les âges. Après avoir soufflé aux +jeunes de se rajeunir, elle pousse les vieux à se vieillir; toujours par +pure prétention afin qu'on dise: Ah! qu'il est bien conservé. + +L'an dernier mon oncle reçoit une dame des environs qui vient lui faire +visite, sans le savoir, le jour anniversaire de ses 83 ans. Elle le +félicite sur sa bonne mine, sur sa brillante santé. «J'accepte vos +compliments, chère Madame, répond mon oncle le sourire aux lèvres, car +je suis dans ma 84e année.» Il y était tout juste depuis deux heures +mais il aurait pu y être depuis onze mois et c'était avec le sentiment +d'une orgueilleuse coquetterie qu'il s'était empressé de substituer le 4 +au 3. + +La famille prétend que mon oncle ne vieillit pas, moi au contraire, a +continué maman, je le trouve cette fois aussi changé au physique qu'au +moral; mais c'est toujours la crème des hommes, un brave coeur, vivant en +paix avec lui-même et avec les autres. Il est la courtoisie et +l'amabilité en personne, c'est le type de l'ancienne politesse française +qui se perd de plus en plus, et à laquelle la génération actuelle ne +comprend pas grand'chose.» + +Comme nous n'avions pas envie de dormir, maman m'a raconté quelques +historiettes très réjouissantes. En voici une qui date de la première +jeunesse de mon grand-oncle: + +À cette époque lointaine, le voisin le plus rapproché des Granges était +un mylord anglais, un original aussi; à eux deux, ils faisaient la +paire. + +Dans ce temps-là, le chien favori de mon oncle s'appelait Mylord et ce +nom il le répétait vingt fois par jour. Mylord avait ses grandes et +petites entrées dans la maison, il était admis à l'honneur de ronger les +os et de lécher les assiettes dans la salle à manger. Il avait également +le droit de s'allonger devant le foyer du salon l'hiver, et de prendre +pour lui le meilleur de la flamme. L'Anglais et mon oncle étaient très +liés alors; et chaque fois que mon oncle sifflait son chien et +l'appelait Mylord, l'Anglais bondissait d'indignation. _Shoking! +Shoking!_ + +Un jour n'y tenant plus il s'écria: «Mylord, toujours Mylord, eh bien, +si vous donnez à votre chien le nom de Mylord, _moa_ appellerai le chien +à _moa_ Charl's X, oui Charl's X.» Et cela arriva ainsi. Donner à un +chien un nom vénéré, le nom du dernier Roi de la Branche Aînée, +n'était-ce pas un crime de lèse Majesté! Mon oncle le pensa et blessé +dans ses plus chères convictions, lui _le défenseur du trône et de +l'autel_, il cessa toute relation avec _l'étranger_. + +Un jour, il est invité à un dîner de cérémonie où une place d'honneur +près de la maîtresse de maison lui avait été réservée. + +On sert un saumon d'une fraîcheur exquise; chacun trouve un compliment +flatteur pour cet excellent mets. La maîtresse de maison, se tournant +vers mon oncle, lui dit en souriant: + +«Est-ce aussi votre avis? + +--Comment donc! Madame, certainement. Poisson délicieux, faisandé à +point.» + +Une autre fois, il va correctement rendre une visite de noces qui lui +avait été faite la semaine précédente. Il est reçu par la mère du jeune +homme et les nouveaux époux, qui doivent habiter avec elle. Il faisait +très froid et un bon feu de chêne brillait dans l'âtre. + +Après les compliments d'usage mon grand-oncle termina ainsi son petit +discours. «Ah! chère Madame, comme je vous félicite d'avoir une +belle-fille, quel charme, quel agrément cela va donnera votre intérieur, +car enfin il faut bien le reconnaître: deux bûches n'ont jamais fait de +feu, mais trois bûches... mais trois bûches, c'est bien différent!» + +La châtelaine et le jeune ménage ont dû être flattés de la visite et de +la comparaison. + +Il y a plusieurs années mon grand-oncle, fut passer une quinzaine à +Nantes chez une de ses nièces. On était en hiver; il se faisait faire +grand feu dans son appartement. Au bout de dix jours il pria sa nièce de +passer dans sa chambre ayant une communication importante à lui faire. +«Ma bonne amie, je vais bientôt partir, dit-il, et depuis plusieurs +jours je me pose un problème que je ne puis arriver à résoudre seul. + +--Quoi donc mon oncle? + +--J'aime à avoir bon feu dans ma chambre, tu le sais, mais ne voulant +pas à chaque instant m'occuper de l'entretenir, je tiens à ce qu'il soit +un peu enterré dans la cendre, la bûche particulièrement; eh bien! ma +chère amie, quand je rentre tous les matins de ma petite promenade, je +trouve bon feu mais pas de cendre et je suis sûr qu'il y en avait la +veille au soir. Voilà une semaine que je creuse cette question.--En ma +qualité de gentilhomme campagnard j'ai examiné le bois.--Il est +excellent, c'est du chêne qui doit faire de la cendre; j'ai examiné le +tuyau de la cheminée, supposant qu'il était peut-être construit de +manière à faire envoler cendre et fumée ensemble par-dessus les toits, +mais non il est coudé. + +J'ai fini par me demander si le soufflet n'était pas le grand coupable +et s'il n'absorbait pas la cendre dans ses replis intérieurs, j'ai tâté +le cuir, sondé le tube, il se gonfle d'air et voilà tout. Et maintenant, +continua mon grand-oncle, peux-tu me donner le mot de cette énigme qui +me met l'esprit à la torture depuis huit jours? + +--Oui, mon oncle, le sphinx va parler. Le mot de l'énigme, demandez-le +tout simplement à ma cuisinière, elle vous le dira. + +--Tu plaisantes. + +--Pas le moins du monde, la cendre, comme la plume et les os, fait +partie de ses petits bénéfices, et voilà pourquoi, chaque matin, en +dressant le feu dans les cheminées elle l'enlève si complètement. Cher +oncle, je regrette que vous n'ayez pas parlé plus tôt, il n'y avait +qu'un mot à dire, mais soyez tranquille, dorénavant votre bûche restera +enfouie dans la cendre. + +Peu de temps après son retour aux Granges mon oncle pria Francine de lui +faire acheter deux ou trois feuilles de papier à lettre grand format, du +papier ministre. + +--Une lettre de cérémonie! À qui voulez-vous l'écrire, cher père? + +--Au préfet de mon département. + +--Et pourquoi? + +--Pourquoi, pourquoi, et voilà je suis tourmenté... je n'ai plus la +conscience tranquille... + +--Ciel! vous m'effrayez, cher père. Qu'arrive-t-il donc? + +--Il arrive que pour arroser ma prairie, tu le sais, j'ai détourné, je +pourrais même dire que j'ai capté le ruisselet qui parcourt notre +propriété. + +--Eh bien, vous en aviez parfaitement le droit. + +--Je ne le crois pas, car enfin, lorsque j'étais à Nantes chez ta +cousine, dans son joli hôtel de la Tenue Camus, j'ai vu coulant au bout +de son jardin un ruisseau d'aussi modeste apparence que le nôtre. + +Eh bien, Francine, apprends cela, c'est de l'histoire; ce ruisseau qui +se nomme encore aujourd'hui la Chésine était jadis une rivière et porta +les flottes de César; de même que la rivière est devenue ruisseau, qui +peut dire que notre ruisseau ne deviendra pas rivière? Et tu vois d'ici +les conséquences... non, je n'ai pas le droit de détourner son cours.» + +Francine, à ce qu'il paraît, haussa légèrement les épaules, ce qui ne +lui arrivait que lorsque son père avait dit ou fait une énormité; elle +eut bien de la peine à obtenir le _statu quo_. + +«Laissons les choses comme elles sont; si la commune est mécontente, +nous le saurons bien, elle fera des réclamations. Attendez-les; mais de +grâce n'écrivez pas au préfet. + +--Tu crois que cela brouillerait les cartes? Eh bien! soit, j'attendrai. + +Et le bon oncle attend encore; on peut même dire, sans crainte de trop +s'avancer, qu'il attendra toujours. + + + + +_Le 9 septembre._ + + +Mon grand-oncle n'a qu'une passion au monde, tout à la fois heureuse et +malheureuse: il se croit poète et versifie chaque jour à dessécher son +encrier, il nous a déjà lu plusieurs de ses élucubrations fantaisistes. +Non, mille fois non, il n'est pas poète, il n'a pas reçu l'étincelle; +rimes pauvres, souffle éteint, vers boiteux, tel est le bilan de ses +oeuvres. Mais voilà en quoi cette passion devient heureuse: il y trouve +le bonheur. Rimer est pour lui le plus agréable des passe-temps. Cette +douce manie lui rend mille services. La conversation menace-t-elle de +tourner en discussion vite mon oncle bat en retraite, il quitte le salon +et se réfugie dans son cabinet de travail, le sanctuaire de l'ingrate +poésie; a-t-il quelque ennui domestique, les choses marchent-elles de +travers, il court illico vers la Muse, reine de son coeur, et lui demande +ses plus tendres consolations. Elle lui verse l'Oubli, et alors l'Idéal +remplace quelques instants les mornes réalités de la vie. Il va sans +dire que le lendemain de notre arrivée, mon oncle nous a conduites dans +son _buen retiro_. Ah! c'était pour nous apprendre une grande nouvelle. +J'ai cru qu'il allait nous annoncer le mariage de ma cousine. Il +s'agissait bien de cela: mon oncle nous a fait part du travail colossal +qu'il a entrepris, un travail qui doit mettre le sceau à sa gloire, et +le conduire à l'Immortalité. Mon oncle nous a confié avec force mystères +et avec toute l'humilité qui convient à une âme naïve et pure qu'il a +versifié l'oeuvre de saint Mathieu, de saint Marc, de saint Luc et de +saint Jean. À l'exemple de Pierre Corneille qui fit paraître jadis +l'_Imitation de Jésus-Christ_ en vers, mon oncle se prépare à faire +paraître ainsi les Saints Evangiles. Il rêve modestement quarante +éditions comme l'ouvrage du grand poète qui eut tant de succès. J'ai vu +le manuscrit, quatre livres volumineux auxquels mon oncle met la +dernière main, d'une écriture fine, correcte, serrée, qui vous donne le +vertige rien qu'à la regarder. + +Je me demande si je ne préférerais pas être condamnée à monter à +l'échafaud que d'être condamnée à le lire; ce serait plus vite fini. Sur +la couverture du premier livre il y aura un ange qui empruntera ses +traits à ma cousine, sur la deuxième un lion; sur la troisième un +taureau, sur la quatrième un aigle. Mon oncle compte aussi mettre son +portrait, ce qui fera cinq gravures. Nous avons été atterrées de cette +révélation inattendue. Nous avons dû subir trois pages du manuscrit. On +dirait que mon oncle porte en lui une source d'eau tiède et insipide +dont il ouvre à perpétuité le robinet, c'est toujours la même chose, +d'une monotonie désespérante. Ça coule, ça coule, à vous donner des +haut-le-coeur. Cette prose incomparable des saints Évangiles, mon oncle +la dénature sous prétexte de la perfectionner. Ces pensées sublimes, il +les écourte ou il les délaye dans une langue dont lui seul a le secret. +Une langue qui n'est plus de la prose et qui ne sera jamais de la +poésie. + +Enfin j'espère que Francine saura en retarder indéfiniment l'impression, +et détruire ensuite ce manuscrit qui ne doit pas voir le jour. + + + + +_Le 10 septembre._ + + +Nous avons saintement employé notre temps. Grand'messe et vêpres, c'est +la règle inflexible des Granges. + +Mon oncle cependant m'a causé quelques distractions pendant le sermon, +peu attachant, je le reconnais; je le voyais sans cesse compter sur ses +doigts 1, 2, 3, 4, 5. Francine m'a poussé le coude: «Ne faites pas +attention, m'a-t-elle murmuré à l'oreille, mon cher père est aux prises +avec la Muse. Il fait des vers et compte leurs pieds». + +Aux vêpres il a été plus sage et pour cause: il somnolait un tantinet. + +Mon grand-oncle, qui a toujours mangé très vite, s'arrose de sauce de +temps en temps. Hier soir sa belle chemise blanche se couvrait +d'éclaboussures. Soudain, Francine s'est écriée: «Mon père, vous savez +que Guillaume est en ville.» + +Cette phrase a produit sur mon grand-oncle un effet cabalistique. Illico +il a saisi sa serviette à peine dépliée sur ses genoux et s'est mis à +frotter consciencieusement son jabot et les revers de son veston. Après +quoi sans mot dire, fourchette et couteau ont repris leurs fonctions. +Ceci demandait explication. Nous l'avons eue après le dîner, mon +grand-oncle étant sorti sans doute pour retrouver l'Inspiration, ma +cousine nous a dit alors. «Ma phrase: vous savez que Guillaume est en +ville, vous a surprises n'est-ce pas? c'est un mot d'ordre convenu entre +mon père et moi. Quand nous avons du monde c'est comme cela que je +l'avertis qu'il est en train de se tacher. Ce petit subterfuge réussit +quelques mois, mais maintenant c'est le secret de la comédie, il est usé +et je reste forcée de m'en servir, mon père y tenant mordicus.» + +Et cependant ce milieu austère dans lequel je vis depuis quelques jours +prendra place parmi mes joyeux souvenirs. Sans doute le calme champêtre +a du bon, mais il est un peu monotone; la gaieté franche et le gros rire +qui dilate les poumons font du bien. «Il faut rire avant que d'être +heureux, de peur de mourir sans avoir ri», c'est La Bruyère qui a dit +cela et, me fondant sur les conseils de ce grand philosophe, j'ai ri et +je me suis fait plus d'une pinte de bon sang depuis huit jours. + +Somme toute, on est très bien ici pour se mettre au vert, air pur, +nourriture succulente, doux farniente, je voudrais que tous ceux qui ont +besoin de se refaire pussent venir aux Granges. Ils s'en retourneraient +certainement sains de corps et d'esprit. + +Après vêpres, mon oncle nous a entraînées voir ses cultures. Nous avons +cru rêver maman et moi; au lieu de choux et de carottes, nous nous +sommes trouvées en présence d'un semis de deux hectares de réséda. + +«Ah! mon oncle, vous vous occupez d'apiculture, a dit maman, et voilà la +nourriture choisie de vos abeilles? + +--Du _toute_ du _toute_; (mon oncle fait toujours sonner le _t_ comme +s'il y avait un _e_ au bout), _du toute_ cette culture est pour mes +vaches, c'est un essai et j'aurai un beurre exquis que vous goûterez.» + +Le fait est que, si excentrique qu'on puisse être, personne n'a jamais +songé à nourrir ses vaches au réséda. + +Décidément mon grand-oncle n'est point un homme comme les autres et ses +originalités lui sont toutes personnelles. + +Le soir, l'excellent homme nous a régalées d'un peu de littérature moins +embaumée que le fourrage au réséda, j'en réponds. + +«Tu permets, ma nièce, a-t-il dit à maman, tu permets... + +--Comment donc, mon oncle? + +--Je suis tourmenté par la Muse, comme disait Châteaubriand. Et sur +cette comparaison modeste mon grand-oncle s'est mis à déclamer: + +Audacieux mortel, au sommet du Parnasse, +Crois-tu caracoler sur le dos de Pégase; +Cet animal rétif pour venger Apollon, +Te précipitera loin du sacré vallon. +Arrête, audacieux, quel démon te lutine? +Du ciel éprouves-tu la vengeance divine? +Arrête... + +--Mon Dieu, oui, papa, arrêtez-vous-là, a dit Francine, ces déclamations +vous fatiguent toujours. + +--C'est-à-dire qu'elles ne t'intéressent guère. C'est le chagrin de ma +vie, mes chères nièces, ma fille ne me comprend pas. + +--Si, papa, j'admire vos oeuvres, mais je préfère vos poésies légères qui +sont moins longues. Dites plutôt à mes cousines les jolis vers que vous +avez faits jadis pour moi, quand j'avais seize ans. + +--Oui, mon oncle, dites-les, je vous en prie, d'abord ma cousine que je +trouve charmante est faite pour inspirer les poètes, et le poète ici +s'est doublé du père. + +--Tu veux dire que le coeur et l'esprit se sont rencontrés ensemble pour +chanter le même objet. + +--C'est cela même, mon oncle. + +--Pas tant de compliments, a murmuré Francine. Et mon grand-oncle moitié +bourru, moitié souriant a repris la parole: Ceci n'est point une poésie +louangeuse; c'est le portrait strict de Francine à seize ans. + +Qu'est-ce donc que Francine? une bonne fillette +Douce, aimable, sensible, agaçante et follette; +Son caractère est gai, son esprit soutenu, +Et bien qu'un peu rieuse elle aime la vertu. +Sans laideur ni beauté, gentille est sa figure, +Elle a le nez au vent et trotte belle allure: +Ainsi qu'un papillon se plaît à voltiger, +La légère Francine aime à se trémousser; +Elle chante fort bien et de même elle glose; +C'est une fleur champêtre encore à peine éclose, +Les talents et les arts n'occupent pas son temps, +Elle a fort peu d'estime, hélas, pour les savants; +Et comme La Fontaine aimant à ne rien faire, +Boire, manger, dormir est sa meilleure affaire. + +--Très bien, mon oncle, très bien, a dit maman, mais vous ne flattez pas +ma cousine. + +--Ma chère, j'ai dit la vérité. Francine, je le reconnais, est une fille +parfaite; elle entend admirablement les soins de la vie, c'est la femme +pratique par excellence; mais elle ne comprend rien à l'idéal, elle n'a +pas un grain de poésie. + +--Cher père, vous en avez trop, il faut bien rétablir l'équilibre. + +--Tu sais bien semer de fleurs tes tapisseries et ton jardin, pourquoi +ne veux-tu pas aussi semer quelques fleurs de rhétorique sur le papier? +Que de fois je t'ai suppliée de t'exercer à la poésie; je t'aurais donné +des leçons, j'aurais corrigé tes essais; non, tu n'as même pas voulu me +donner cette légère satisfaction; les belles campagnes, les grands bois +ne te disent donc rien? Ecoute le langage de la nature; tout parle, la +fleur comme l'étoile, le brin d'herbe comme l'oiseau. Tu n'as donc +jamais écouté la Muse chanter en toi? tu n'as donc jamais senti ces +transports qui m'animent? + +Mon grand-oncle était parti. Cela aurait pu durer deux heures, j'étais +effrayée. + +«Quel lyrisme, s'est écriée maman, quel lyrisme! je suis honteuse de +l'avouer, mais je suis, comme ma cousine, très pratique. Vive la prose! +La poésie, c'est vide, c'est creux je crois même qu'aucune Soeur sur les +neuf n'a rien chanté dans mon âme. + +N'est-ce pas Ronsard qui a dit: Que de choses commencées en poésie qui +se finissent en prose. Moi j'ai tout de suite pris le commencement par +la fin, tandis que vous, mon oncle, vous vous obstinez à ne voir que le +commencement. + +Mon oncle fronçait les sourcils, c'était mauvais signe, à ce qu'il +paraît. Il trouvait maman bien osée de lui tenir tête, d'autant qu'elle +avait beaucoup exagéré ses antipathies littéraires pour faire une malice +à mon grand-oncle. Pourquoi se mêler de combattre sa marotte favorite. + +«Que voulez-vous, reprit vivement Francine pour empêcher l'orage +d'éclater, c'est le seul chapitre sur lequel mon père et moi nous ne +nous entendons pas. Allons, papa, pour vous calmer et pour effacer la +mauvaise impression que vous donnez de moi, j'essaierai de vous faire +une pièce de vers. Cela vous fera-t-il plaisir? + +--Sans doute, sans doute, mais il est bien tard pour commencer. + +--Ah! mon oncle, ne découragez pas le talent naissant. + +--Mon cher père, ne me découragez pas; mon essai poétique, vous l'aurez +après demain soir» a repris Francine le sourire aux lèvres. Et sur cet +engagement plein de promesses chacun est allé se coucher. + +Tout en montant l'escalier, Francine nous disait: + +«Depuis longtemps, mon père s'étant plaint à tous nos voisins de mes +goûts anti-poétiques, ne leur en parle plus, mais, dès qu'il vient +quelqu'un en passant, il recommence ses jérémiades et la dernière fois +cela m'avait fort ennuyée car nos visiteurs n'étaient point des parents, +pas même des amis mais des simples connaissances. Je m'étais bien promis +que, la première fois qu'il reprendrait son thème, je lui servirais une +pièce de vers que je copierais dans Lamartine ou Victor Hugo, et vous +verrez qu'il la critiquera. + +--Mon cher oncle se croit donc le seul fils des Muses? a repris maman en +souriant pendant que je me disais tout bas: «Un fils bien dégénéré par +exemple». + + + + +_Le 11 septembre._ + + +Notre journée ne s'est point passée avec la sérénité habituelle de ses +soeurs aînées.--Avant le déjeuner et pendant que mon grand-oncle était +plongé dans le 22e Evangile après la Pentecôte: «Rendez à César ce qui +est à César et à Dieu ce qui est à Dieu»,--on est venu lui annoncer +l'arrivée d'un marchand de vin en gros. Mon oncle possède des raisins +renommés jusqu'à présent respectés par le phylloxéra, le mildow, le +blanc, enfin par tous ces microbes vignophiles au nombre d'une +trentaine, disent les savants, et qui, depuis quelques années, +s'occupent consciencieusement à dévorer les vignes. «Venez avec nous, +mes chères nièces, a dit notre oncle, vous verrez mes chais.» + +Mon oncle fait goûter ses vins à l'acheteur et garde naturellement le +meilleur pour la fin, et comme il aime par dessus tout à parler le +langage des dieux, il s'écrie en frappant sur un tonneau cerclé de fer +et portant un gros numéro: Celui-là vient de mon grand coteau, un +nectar... Et le gros marchand de vin qui sait que mon oncle a la +réputation d'avoir souvent l'esprit dans les nuages, de riposter +soudain: je ferai observer respectueusement à Monsieur que lorsqu'il +s'agit de liquide on dit un hectolitre et non pas un _hectare_. Après +cette répartie pleine d'à-propos mon oncle et le marchand se sont +regardés également ahuris; mon oncle fronçait encore les sourcils, j'ai +cru que l'affaire allait manquer, mais le marchand a repris le premier +son aplomb, ses offres étaient rémunératrices et le marché a été conclu. + +C'est égal, mon grand-oncle au fond était furieux. Avez-vous entendu, +nous a-t-il dit, ce grossier personnage qui semble me prendre pour un +vulgaire vigneron et qui, incapable de me comprendre, s'arroge le droit +de me donner des leçons de français--c'est trop fort... + +Pour comble de malheur on a servi le beurre au réséda. Jamais je n'ai +rien mangé d'aussi horrible, un beurre à jeter au fumier, d'une saveur à +la fois âcre et miellée. «C'était à prévoir, a dit Francine d'un ton +presque sec, voilà le revenu de deux hectares de nos meilleures terres +perdu pour cette année sans compter le prix de la semence qui nous a +coûté une somme ridicule. + +--J'achèterai des ruches, dit résolument mon grand-oncle. + +--Il n'est plus temps d'ailleurs; ça ne vous a jamais réussi d'empiéter +sur mes domaines. Toutes les fois que j'ai cédé à vos caprices, mal m'en +a pris; souvenez-vous de vos poulains boiteux quand vous faisiez +l'élevage du cheval, et de votre faisanderie déserte lorsque vous vous +occupiez de volatiles. + +--Des essais malheureux, a soupiré mon grand-oncle. + +--Mon Dieu oui, comme celui du réséda. Tenez, mon cher père, retournez à +votre Muse. Vous savez bien que je suis la prose, restez la poésie.» + +Nous sommes sorties avec Francine, et nous avons fait une promenade +ravissante, sa conversation est spirituelle et charmante, je commence à +croire que l'esprit dithyrambique de son cher père coupe les envolées du +sien, car Francine est une fille trop respectueuse pour contredire +ouvertement ce qu'il dit. Le soir lorsque nous sommes rentrées à notre +chambre maman m'a fait part de ses réflexions qui m'ont prouvé que je +voyais assez juste: As-tu remarqué, m'a-t-elle dit, comme Francine est +intéressante dans tout ce qu'elle dit quand elle est seule. À côté des +qualités morales et du bon sens pratique, qui font de ma cousine une +maîtresse femme, et un coeur d'or, je lui ai découvert en causant +intimement toute à l'heure avec elle un esprit fin, charmant, cultivé +dont je ne me doutais pas. + +Décidément, son père l'éteint avec son éternelle soupape toujours +ouverte. Ah! je comprends qu'elle ait en horreur la poésie! À sa place +il y a longtemps que je l'aurais prise en grippe, et que j'aurais même +déserté toute littérature. + + + + +_Le 13 septembre._ + + +C'est hier que nous avions la soirée mémorable des essais poétiques de +Francine. «Eh bien! ma cousine, lui ai-je dit avant le dîner, avez-vous +songé aux vers que vous devez soumettre ce soir à mon oncle? + +--Certainement ils sont prêts et ne m'ont donné aucune peine. J'ai tout +simplement copié les premières strophes de la quatrième Harmonie +poétique de Lamartine. J'avais songé à prendre une de ses Méditations, +mais ces poésies délicieuses m'ont paru trop belles pour un début. + +--Y pensez-vous! mon oncle reconnaîtra l'auteur! + +--Soyez tranquille, mon père n'admet que les Classiques. Lamartine, +Musset et Victor Hugo, dont il n'a jamais voulu lire une traître ligne, +sont une trinité d'hérétiques en poésie dont on devrait, à défaut de +leur personne, faire brûler toutes les oeuvres par la main du +bourreau.--Lire Lamartine! le père de Jocelyn, un livre à l'index, y +pensez-vous!» + +En sortant de table nous nous sommes rendus dans le grand salon. L'heure +était solennelle; Francine tenait son manuscrit en main. «C'est fait, a +dit mon grand-oncle Benjamin. + +--Oui, oui, ai-je répondu vivement, et je vous demanderai la permission +de lire l'oeuvre de ma cousine, l'auteur devant être trop ému. + +Soit, je t'écoute: Et d'une voix forte j'ai déclamé. + +Parle, lampe du Sanctuaire, +Pourquoi dans l'ombre du saint lieu +Inaperçue et solitaire +Te consumes-tu devant Dieu? + +Ce n'est pas pour diriger l'aile +De la prière ou de l'amour, +Pour éclairer, faible étincelle, +L'oeil de Celui qui fit le jour. + +Ce n'est point pour écarter l'ombre +Des pas de ses adorateurs; +La vaste nef n'est que plus sombre +Devant tes lointaines lueurs. + +Ce n'est pas pour lui faire hommage +Des feux qui sous ses pas ont lui; +Les cieux lui rendent témoignage, +Les soleils brûlent devant lui; + +Et pourtant lampes symboliques, +Vous gardez vos feux immortels +Et la brise des basiliques +Vous berce sur tous les autels. + +Et mon oeil aime à se suspendre +À ce foyer aérien, +Et je leur dis sans les comprendre: +Flambeaux pieux, vous faites bien. + +--C'est tout? + +--Oui, mon oncle, mais c'est beau. Que dites-vous de la poésie de ma +cousine? + +--C'est un peu court, mais je suis satisfait. + +Francine, quand je te disais que tu tiens de moi, mon enfant, tu le +vois, ça n'est pas plus difficile que cela.--La rime et la mesure y +sont, ce n'est vraiment pas trop mal pour un début, il y aura des +corrections à faire et beaucoup, mais, dame! on n'entre pas comme cela +de plain pied dans le secret des dieux. + +J'aurai sans doute du mal à faire un chef-d'oeuvre de ton oeuvre..., mais +lorsque j'y aurai mis la dernière main...» + +Décidément cette dernière main de mon grand-oncle, elle est comme le +doigt de Dieu... infaillible. + + + + +_Le 14 septembre._ + + +Aujourd'hui nous avons pêché toute l'après midi.--_C'est la règle +inflexible des Granges_--tous les jeudis en prévision du vendredi, mon +grand-oncle tend ses lignes quatre heures durant, au bord d'un clair +ruisseau. Jeudi il était rêveur, à plusieurs reprises il a abandonné sa +ligne pour tirer un papier de sa poche et le lire attentivement; c'est +l'oeuvre de Francine... il y a tant de corrections à faire! + +Mon grand-oncle adore la pêche; pendant que son hameçon se promène dans +l'onde tranquille, sans y rencontrer jamais le plus simple gougeon, sa +pensée s'envole dans l'espace à la recherche de rimes têtues et de vers +introuvables. Quand la provision des vers rampants (ne pas confondre +avec les autres) est épuisée, il revient chez lui heureux de la journée +qu'il a si bien employée. En rentrant il prend la gazette. Comme il le +dit fort judicieusement, tout homme qui se respecte doit recevoir au +moins un journal et connaître les nouvelles du jour. Cependant, il ne +lit jamais la politique--parce que cela lui tourne le sang, _lui le +défenseur du trône et de l'autel_ (cliché rococo). Il se contente de +jeter un coup d'oeil distrait sur les faits divers, qui révoltent en +général sa nature vertueuse et lui font monter le rouge au front, puis +il ferme le journal avec la visible satisfaction d'avoir accompli un +devoir obligatoire, mais pas amusant du tout. + +Le jour où il est né, mon oncle Benjamin a dû par mégarde mettre un +doigt sur l'aiguille du Temps qui a cessé de marcher pour lui. + +Sa Muse, ses habitudes et sa personne, qui comptent aujourd'hui +quatre-vingt-quatre printemps et quatre-vingt-cinq hivers, c'est +lui-même qui le dit, sont en retard d'un siècle sur l'époque actuelle; +c'est sans doute pour cela qu'il ne fait aucun cas des inventions +nouvelles. Aux Granges on est encore au régime de la chandelle, de la +six à la livre au salon, de la dix à la cuisine, et il n'y a pas encore +bien longtemps que le suif a remplacé la résine. Mon oncle n'a jamais +voulu voyager en chemin de fer, cette vertigineuse locomotion lui +donnerait mal à la tête, il ne connaît que sa berline antique, mais pas +solennelle, un coche antédiluvien. + +Il se fait gloire également de n'avoir jamais _franchi les murs de la +capitale_. C'est un point d'honneur pour lui. Fi donc, de cette Babylone +moderne qui _périra par le feu_. Ils étaient trois vieux amis qui +avaient fait serment de n'y point aller dans ce Paris maudit; l'un d'eux +s'est parjuré, il est même revenu en déclarant qu'il avait fait un +charmant voyage et qu'il était prêt à recommencer. Quelle horreur! s'il +l'osait, mon oncle se signerait avant de prononcer son nom. L'autre ami +est mort. Il n'y a que M. Benjamin qui ait tenu bon, aussi est-il devenu +légendaire dans le pays. Benjamin, en voilà un nom charmant quand on a 4 +ans; mais, quand on en a 84, il est tout simplement ridicule. + +Ah! ce cher oncle! Ma plume trotte toute seule lorsque je parle de lui. +Il y a cinq ans il fut au plus mal d'une fluxion de poitrine. Nous +craignions tous, non sans raison, que ce fût sa dernière maladie. Mon +oncle demanda à voir l'unique ami d'enfance qui lui restât. Un ami avec +lequel il avait été lié toute sa vie et auquel il avait rendu mille +services. C'est singulier, mais il y a des gens qui s'attachent par les +services qu'ils rendent et d'autres qui se détachent par les services +qu'ils reçoivent. Mon oncle était donc très attaché à son ami d'enfance +lequel ne lui témoignait qu'une médiocre reconnaissance. Le bienfait +pèse aux âmes basses. On envoie la fameuse berline chercher l'ami qui +demeure à quelques lieues. Celui-ci en robe de chambre et en pantoufles +se dorlotait au coin du feu en fumant son brûle-gueule et en sirotant +son petit verre. Il s'habille de mauvaise grâce et maugrée fort contre +décembre qui a ouvert l'antre du vent et les cataractes de la pluie +juste le jour où _l'amitié_ l'oblige à sortir. Il part, beaucoup plus +préoccupé de lui-même que du moribond. Du reste j'ai connu bien des gens +qui n'ont pas attendu à être octogénaires pour briser dans leur coeur les +cordes de la sensibilité. + +Il arrive, ma cousine se précipite. «Ah Monsieur! venez, je vous en +supplie, réconforter mon pauvre père; quelques bonnes paroles de vous +lui feront tant de bien! + +--Mademoiselle, dit l'ami en tirant son pardessus, je compatis à votre +douleur. Je vous remercie d'avoir pensé à moi (la politesse exige +quelquefois qu'on sache mentir). + +Pauvre ami! continua-t-il, à nos âges on ne peut guère espérer... C'est +un pas difficile à franchir, mais tout le monde s'en tire--et comme +Francine le regardait sévèrement: C'est le comte de Guiche qui jadis a +dit cela, Mademoiselle, ce n'est pas moi». Puis entrant dans la chambre +de mon oncle, il lui prend la main, et lui dit d'un air fort dégagé: Eh +bien! mon pauvre Benjamin, nous allons donc mourir!... c'est pas la mer +à boire! c'est pas la mer à boire. Ce fut tout ce que l'excellent ami +trouva dans son coeur pour consoler le père et la fille. Après ces bonnes +paroles, il fut s'asseoir au coin du feu, et demanda un grog. Ma cousine +était consternée. + +Cette façon leste de l'expédier dans l'autre monde ne pouvait être du +goût de mon oncle. Il se regimba. «Hé! l'ami, je n'ai point encore +bouclé ma malle, répondit-il, et ce n'est peut-être pas moi qui partirai +le premier.» Le fait est que l'ami est mort depuis et que mon oncle, qui +nous racontait l'histoire, a terminé en manière d'oraison funèbre--Mon +Dieu, oui, je me suis fait un dernier devoir d'aller enterrer ce +gaillard-là, mais en vérité, après l'affection qu'il m'avait témoignée, +je n'y étais pas obligé. + +Jeudi soir après souper, mon oncle, reprenant l'oeuvre de Francine, nous +a fait part de quelques modifications. «Comprends, compare mon enfant, +tu vois comme tous les changements que j'ai apportés sont heureux; ce +n'est qu'un commencement, mais lorsque j'y aurai mis la dernière main... + + + + +_Le 16 septembre._ + + +Hier nous sommes encore allées, à notre grande joie, nous promener avec +Francine pendant que mon oncle restait en tête à tête avec sa Muse. Tout +en marchant, tout en devisant, nous avons été visiter Fanchon, la +protégée favorite de ma cousine; une bonne vieille qui tourne tout le +jour son rouet (ce fil c'est son pain quotidien) et la nuit récite son +chapelet et prie le Bon Dieu pendant les heures qu'elle passe sans +sommeil. À quatre-vingts ans elle veut encore gagner sa vie. Une légende +s'attache à sa chaumière. + +--Une légende, s'est écriée maman, ah! contez-nous-la. Les légendes sont +la poésie du passé; les paillettes et les flonflons, les rubans et les +fleurs enguirlandant les sévérités de l'histoire. + +Et Francine a repris en riant. On pourrait l'appeler; la Légende des +Haricots. + +--Par exemple, a dit maman, comme ces deux mots: légende et haricots +doivent être étonnés de se voir côte à côte. La légende! ce nom éveille +en l'esprit quelque chose de poétique, de suave, un pénétrant parfum +d'antan. + +--C'est vrai, a répondu Francine, pour les Bretons comme vous, la +légende c'est un chant, une mélodie, un souvenir des temps passés qui +vous berce et vous endort sous les ailes de l'imagination. + +Le vulgaire haricot!! quoi de moins poétique! Quoi de plus terre à +terre! la plupart du temps ce nom fait sourire, appelle la plaisanterie +et provoque l'éclat de rire. Mais cette légende-ci s'élève plus haut et +je vais vous la raconter. Un souffle mystique passe sur elle et l'on +oublie le côté prosaïque pour ne voir que le miracle de la Charité. + +«Au temps mauvais de la Révolution, le curé du village qui nous touche +s'en allait un jour dès l'aurore porter à l'un de ses paroissiens malade +les derniers sacrements, la suprême consolation. + +Une forte pluie d'orage avait la veille raviné tous les sentiers et +transformé les chemins en rivières de boue. + +Le bon curé faisait mille détours pour éviter les fossés pleins d'eau et +les fondrières de la route. + +Il était presque arrivé au terme de sa course lorsqu'une mare profonde +s'offre à sa vue, lui barrant complètement le chemin. + +Le curé, craignant moins pour lui que pour le trésor sacré, l'Hostie +Sainte qu'il porte et ne voulant pas retourner sur ses pas, s'arrête un +instant fort embarrassé. Il prête l'oreille et croit percevoir un léger +bruit. En effet, un homme est là qui bêche, c'est Jean, un richard de +l'endroit, le Coq du village. + +Maman a interrompu malicieusement Francine. + +--Mes compliments, le Coq du village! j'ai remarqué, en général, que les +coqs de village sont tous des oies; mais je vous interromps. Continuez. + +--Le bon curé hèle d'une voix forte Jean qui semble absorbé dans son +travail, lui fait part de son embarras, et le prie de vouloir bien le +laisser traverser son champ. + +--Que nenni, Monsieur le Curé, vous m'écraseriez trop de pois, ils +lèvent à peine et la dernière récolte n'était déjà pas si belle. +J'voulons conserver celle-ci. + +Cette réponse péremptoire n'étonna qu'à moitié le bon curé, il +connaissait le mauvais caractère de Jean et ses idées révolutionnaires. +Il n'y avait pas à insister, il restait là, sans trop savoir ce qu'il +ferait, quand de l'autre côté de la haie, une voix franche et joyeuse, +l'appelle: «Monsieur le Curé, revenez un peu sur vos pas, prenez par la +claie (barrière) et passez par mon champ, c'est un grand honneur pour +moi que Notre-Seigneur le traverse; mes haricots ne s'en porteront pas +plus mal, bien au contraire, et vous direz au Bon Dieu de les faire +lever. + +--Oui, Pierre, je dirai au Bon Dieu de les faire lever et aussi de te +bénir toi et ta famille. + +Le curé traversa sans encombre le champ et put administrer à temps le +moribond, propriétaire alors de la chaumière qu'habite maintenant la +bonne vieille. + +Trois mois après, Pierre en cueillant sa récolte de haricots, cette fois +extraordinairement abondante, fut surpris et charmé en voyant que sur +chaque haricot, semé blanc, se voyait un ostensoir parfaitement dessiné +en brun, et depuis tous les haricots provenant de ceux-ci sont marqués +du même cachet. La charité de Pierre lui avait porté bonheur. + +--Oh! oui, elle est charmante, votre légende, j'aurais bien voulu voir +ces haricots-là. + +--C'est très facile, l'espèce en existe toujours; nous en avons à la +maison, m'a répondu Francine, je vous en donnerai un petit sac, vous les +sèmerez dans votre jardin et pourrez à votre tour recoller les haricots +du miracle. + +--J'accepte de grand coeur et vous me faites bien plaisir. + +Pendant notre sortie, mon grand-oncle, pratiquant les préceptes de +Boileau + +«Sur le métier, remettez votre ouvrage +Polissez-le sans cesse et le repolissez.» + +travaillait la poésie de sa fille. + +De l'oeuvre de Lamartine il ne reste plus trace. Son ombre a dû +tressaillir de cette horrible mutilation. Nous en avons eu une dernière +lecture après souper. Mon oncle était rayonnant. Les limites de la +bêtise humaine sont introuvables comme autrefois les sources du Nil, et +comme mon oncle voulait recommencer en déclamant du geste et de la voix: +Non, papa, ne parlons plus de _notre travail_, a dit Francine qui +baillait à se décrocher la mâchoire pour ne pas rire, revenons à vos +poésies légères; mes cousines partent demain, c'est la dernière soirée +que nous passons ensemble. Chantez-nous pour finir la ronde que vous +m'avez dédiée sur l'air: «Au pays de Bretagne». Et mon grand-oncle sans +se faire prier, passant avec une désinvolture sans pareille de la +déclamation au chant, a commencé et fini d'une voix chevrotante: + +Bergère aimable et joyeuse, +Chantez-nous donc un couplet. +Si cela ne vous déplaît, +Chantez ma fille, +L'écho des bois redira +Elle est gentille. + +Dans ce séjour agréable +Où croissent d'aimables fleurs +Les Belles charment les coeurs. +Chantez ma fille, +L'écho des bois redira: +Elle est gentille. + +Veuillez pour ma récompense, +Moi qui sais tant vous aimer, +Me donner un bon baiser. +Chantez ma fille. +L'écho des bois redira: +Elle est gentille. + +N'allez pas, chère Francine, +Vous prendre aux jolis filets +De trop louangeux couplets. +Chantez ma fille, +L'écho des bois redira: +Elle est gentille. + +Gardez-vous, bonne fillette, +D'écouter les vains flatteurs +Ils sont souvent fort trompeurs. +Chantez ma fille, +L'écho des bois redira: +Elle est gentille. + +Pour finir ce verbiage, +Ces couplets, doux passe-temps, +Je dirai dansez longtemps, +Chantez ma fille. +L'écho des bois redira: +Elle est gentille. + +Ma cousine et maman ont applaudi, moi je n'ai pas eu ce courage. + +Oui, c'est à perpétuité +Que mon cher oncle à la ronde, +Veut occuper tout le monde +De sa personnalité. + +Cette bonne Francine, elle flatte trop son père, mais elle l'aime tant +qu'elle ne voudrait pas lui connaître la plus petite imperfection. + +Je n'en suis pas là, moi, et je me désopile la rate tout à mon aise en +l'écoutant. Mais je sens qu'il n'est pas trop tôt que ça finisse, de +temps en temps mon oncle raffermit ses lunettes, me regarde en face et +m'apostrophant vivement: «Ah ça! pourrais-tu me dire ce qui provoque ton +hilarité?» et je reste coite. + +Maman, tout en me faisant de gros yeux, vient à mon secours et dit: +«Vous savez bien, cher oncle, que la jeunesse s'amuse de tout et de +rien; d'une fleur qui s'effeuille, d'une mouche qui vole de travers...» + +Au fond je ne voudrais pas lui faire de peine, le pauvre homme; nous +partons demain, c'est fort heureux, car le ridicule a fait une si large +brèche dans le respect que je porte à mon grand-oncle poète, qu'à la +longue je ne pourrais plus le regarder sans rire! + + + + +_Le 17 septembre_. + + +À midi nous étions à Saint-Nazaire, à deux heures nous causions sur nos +grèves de Saint-Hylax, en costume de bain; Henri nage décidément comme +un poisson. Je voudrais bien en faire autant; mais, avant d'arriver sur +nos plages tranquilles, que d'alertes, que d'émotions!... + +Ce matin, nous prenons à Nantes le bateau à vapeur pour descendre la +Loire jusqu'à Saint-Nazaire. Il fait un temps admirable, et le soleil +est encore si brûlant que nous serons infiniment mieux sur le bateau que +dans les wagons, où l'on étouffe. + +Nous allons avoir l'espace, le grand air, le ciel bleu, la brise +caressante, le murmure des roseaux qui assurément ne pourront nous faire +nulle révélation malsonnante, ni trahir aucun secret comme celui, par +exemple, que leur confia jadis l'indiscret barbier du roi Midas. + +Nous arrivons à sept heures sur le quai, le bateau chauffe, quelques +voyageurs diligents arpentent le pont, et une foule de bancs et de +pliants, dressés sous la tente, semblent inviter les dames à s'asseoir. +Comme nous allons être à l'aise, et quelle charmante traversée nous +allons faire!--Nous nous embarquons, mais sans penser, hélas! que tout +le monde a fait le même raisonnement que nous, en sorte que voyageurs et +colis s'entassent bientôt sur le pont avec frénésie. On commence un peu +tard à s'apercevoir qu'il est temps de refuser les gens et les choses. +On n'est même qu'à moitié rassuré, tant la foule est compacte. Quelques +personnes parlent de redescendre et notre bateau, en ce moment, +ressemble assez à une forteresse assiégée; les assiégeants voulant y +entrer et les assiégés en sortir. Jusqu'aux dernières vibrations de la +cloche c'est un tohu-bohu épouvantable; il n'y a plus de place pour +s'asseoir, on se coudoie debout et les caisses qu'on ne cesse d'empiler, +s'escaladant les unes les autres, donnent, à notre modeste bateau +l'apparence d'une montagne flottant sur l'eau. Enfin, un nuage de fumée +noire et épaisse obscurcit le ciel, la vapeur s'échappe en mugissant, la +machine s'ébranle... Mais le navire n'est point équilibré, toute la +charge est sur le pont et ses flancs sont vides; un effroyable roulis se +fait sentir; les sabords embarquent l'eau; le capitaine monte sur un +banc et d'une voix de Stentor commande: «Tout le monde en bas, il faut +remplir les chambres.» Les enfants crient, les femmes pâlissent, les +hommes murmurent, mais personne ne veut obéir. «Je reste sur le pont, +pense chacun.» + +Les plaintes commencent à s'élever. «S'il y a danger, +débarquez-nous!--Mais il n'y en aurait pas, reprend le capitaine, si +vous vous rendiez à mes observations, c'est vous qui allez le faire +naître.» + +Personne ne bouge davantage. «Attends un peu, me dit maman, et tu vas +reconnaître le fond indiscipliné et frondeur du caractère français: on a +peur, chacun comprend que l'invitation du capitaine est nécessaire et +juste, et cependant on ne veut pas céder ni obéir à ce commandant qui, +en définitive, n'a le droit de donner des ordres qu'aux hommes de son +bord, et tu vas voir qu'on va se mettre à discuter, oubliant que c'est +l'action et non la parole qui peut sauver.» À ce moment, en effet, un +monsieur à cheveux blancs, s'écrie d'un air résolu: + +«Vous allez me débarquer, capitaine. + +--Mais, monsieur, il n'y a nul danger, c'est un moment de désordre. + +--Ça m'est égal, je veux descendre à terre, on ne peut pas me retenir de +force ici. + +--Mais, monsieur, vous allez pousser à l'épouvante, jusqu'à l'émeute, +vous voyez bien que tout le monde reste et moi-même... + +--Ah! par exemple, ceci est trop fort, gronda le monsieur, s'emportant +de plus en plus, votre bateau serait sur le point de sombrer que vous +devriez rester à son bord; et, quand tout l'équipage serait en train de +se sauver, votre devoir vous y enchaînerait encore jusqu'au dernier +homme. C'est comme un général sur le champ de bataille, continue le +monsieur s'échauffant toujours davantage et regardant plusieurs +voyageurs en tenue militaire; c'est comme le mécanicien sur sa +locomotive, il a entrevu le danger, un conflit est inévitable, il +pourrait peut-être sauter, s'échapper il est encore temps... mais +l'honneur le retient à son poste et il doit mourir plutôt que de +déserter. Chacun doit faire son métier, mais je le déclare ici: nous ne +sommes pas chair à canon, ni à wagon, ni à poisson, nous sommes des +passagers qui nous confions à vous et vous répondez de notre vie.» + +Toute cette belle tirade s'était éteinte dans le brouhaha croissant; il +y avait longtemps que le capitaine ne l'écoutait plus. + +Nous descendons dans les chambres, quelques personnes nous suivent; mais +c'était inutile: les hommes du bord avaient reçu l'ordre, à défaut de +voyageurs, de remplir les cabines de la majeur partie des bagages. + +Après quelques mouvements désordonnés, le bateau reprend son aplomb, la +paix se rétablit, chacun se rassure et peut regarder sans inquiétude +cette grande route qui marche, ainsi que Pascal appelle les fleuves. + +Nous n'avons pas eu d'autre incident, sauf l'aventure inverse de deux +voyageurs; l'un plein de sollicitude pour les malles qu'on continue +d'entasser dans les cabines, oublie sa station, et lorsqu'il se +précipite sur le pont pour descendre, il n'est plus temps, le bateau a +repris sa marche; l'autre au contraire ne peut monter à bord, il +accourait au bateau dans une nacelle trop tard pour accoster, il +gesticulait, criait, jurait dans sa coquille de noix comme un vrai +diable dans un bénitier. Nous l'avons entrevu une dernière fois, se +livrant à toutes les marques du plus profond mécontentement; arrivé à +son paroxysme, c'était une tempête... dans un canot. Il a dû s'enfuir en +tourbillon. + +À Saint-Nazaire, on nous a écorchées vives pour transporter notre simple +caisse, du bateau à la voiture. «Saint-Nazaire c'est une petite +Californie, a dit ingénument le commissionnaire, il faut que tout le +monde y passe.» Et nous avons dû passer sous ses fourches caudines et +lui payer un tarif... non tarifé. + + + + +_Le 19 septembre_. + + +Décidément, nous sommes des amphibies et nous vivons presqu'autant dans +l'eau que sur terre. Qu'on en juge. Tous les jours, nous prenons deux +bains qui se prolongent presque indéfiniment et nous pêchons deux ou +trois heures enfoncés dans les flots jusqu'à la ceinture. Aussi +crevettes, moules et coquillages de toutes sortes remplissent-ils nos +paniers de pêche. Autrefois, nous prétendions reconnaître nos crevettes +même après la cuisson. «C'est moi, disais-je, qui ai pris cette +belle-là.--Non, répondait mon frère Henri, elle est sortie de mon filet, +j'en suis sûr, et je vais la manger.--Par exemple! c'est à moi de la +prendre.» Et pendant que nous discutions si vivement, maman saisissait +la crevette en litige, la dépouillait délicatement de son écaille rose +et l'avalait, nous mettant ainsi d'accord, en parodiant la fable des +Voleurs et de l'Ane, ou mieux encore de l'Huître et des Plaideurs. Pour +la cueillette des moules qui tiennent dur au rocher, on s'écorche toutes +les mains, et, malgré les espadrilles, les pieds qui courent sur les +falaises ne sont pas en meilleur état. Mais, bah! quelques égratignures +de plus ou de moins, on n'y regarde pas de si près; avec cela nous +sommes faits comme des Bohémiens en vacances, les pieds pleins de vase +et du sable jusque dans les cheveux. C'est là le plaisir. Tout à l'heure +je voyais Henri assis sur un rocher pointu, tout au bord de la mer, +battant l'eau de ses deux jambes, et je l'ai remercié de me donner ainsi +en miniature la représentation du colosse de Rhodes. + +Ce que j'aime par-dessus tout cette année, c'est de venir le soir +contempler l'infini, c'est de venir, à l'heure où la terre s'endort et +où s'éveille le firmament, lire dans ces deux sublimes pages de la +création, la mer et les cieux! Ce que j'aime, c'est de courir le matin +les cheveux au vent, les pieds nus sur notre plage sablonneuse, ignorant +les semis de galets, et de suivre ma pensée qui vagabonde dans +l'immensité. + +Alors, j'écris sur ce sable, fin et brillant, comme les Romains sur +leurs tablettes, les plus jolies choses du monde, oubliant que la vague +insouciante va bientôt tout effacer. Ah! oui, je passerais mes jours +devant l'Océan à la tunique verte, à la ceinture de roches grises, +agrafée de sable d'or, à suivre son flux et son reflux, à regarder ses +flots qui coupent en deux l'équateur et qui bornent les deux pôles, à +contempler ses vagues désordonnées qui se détachent de l'Amérique et +font 1,800 lieues avant de toucher nos grèves. Ah! c'est comme une +extase qui s'empare de l'esprit, devant cet immense miroir où le temps +n'imprima jamais aucune ride durable, et qui n'est pas encore assez +vaste pour réfléchir la face de Dieu! + +Je voudrais pénétrer cette mer, dont le sein fourmille d'êtres inconnus, +soumis à la grande loi du changement autant que toutes les choses qui +passent et dépendent du domaine actif de la nature, soit dans le règne +animal, soit dans le règne végétal. Je voudrais analyser ses plantes +sans nom, étudier ses animaux sans cesse renaissants et qui viennent se +jouer à la surface des flots, se baigner d'air et de lumière, ces deux +sources de vie! Le naturaliste, qui cherche à pénétrer les ombres +mystérieuses de l'Océan, à découvrir les richesses enfouies dans le fond +de ses abîmes, n'est-il pas comme l'historien qui essaye d'éclairer +l'obscurité des âges écoulés? + +Chacune de ces lames est comme un berceau. La vie se répand de toutes +parts dans les couches supérieures, et, pour ces millions de vies, le +lit de l'abîme est le champ du repos. Et l'on se demande des trois +livres de la création, quel est le plus beau, de la mer immense, du ciel +étoilé ou de la terre en fleurs! + + + + +_Le 20 septembre._ + + +Nos plages se couvrent de plus en plus d'habitations mais, en revanche, +elles se découvrent de plus en plus de bivalves et de coquillages. La +solitude, c'était leur salut; maintenant, tout le monde pêche, aussi les +moules s'en vont. Oui, les moules, qui le croirait, comme les +hirondelles, se donnent le mot pour émigrer tout d'un coup! Pourquoi? on +l'ignore; mais, un beau matin, au moment où l'on arrive pour cueillir +son déjeuner sur un banc couvert encore hier de millions d'individus, on +entend comme un bruissement dans la mer, comme un mouvement d'ailes +battant les flots. Les moules viennent de partir, elles ont ouvert leur +coquille et volent dans le sillon des vagues comme le papillon dans +l'azur des cieux. + +Du reste, elles ne sont pas seules à faire des migrations intelligentes. +Il y a quelques années, les harengs se pêchaient en grande abondance sur +des grèves presque voisines des nôtres. Un industriel s'empresse de +bâtir un vaste établissement, rempli de presses et de machines pour la +conservation du hareng. Hélas! pour lui ce vaste établissement devint le +pot au lait de Perrette; il avait rêvé la fortune et ne trouva que la +ruine. À partir du jour où les machines purent fonctionner, les pêcheurs +ne rencontrèrent plus un traître hareng; ils avaient disparu comme par +magie et onques depuis on n'en a revu. + +Pour preuve de leur séjour sur nos côtes inhospitalières et désertes, il +ne reste qu'une grande maison fermée qui intrigue le voyageur; +naturellement, il s'informe de ce que cela pouvait être, et il apprend +ce que je viens de dire. Cependant nos moules, malgré leur amour de la +tranquillité, et bien que nous les tracassions souvent, n'ont point +toutes déserté nos rives, et aujourd'hui la mer montant très haut et +descendant très bas, nous sommes allés à la pêche aux moules qui ne se +découvrent qu'aux grandes marées; celles-là sont infiniment meilleures +et plus belles que celles des rochers que le flux baigne seulement +quelques heures et qui restent une grande partie du jour exposées aux +rayons du soleil. + +C'est ce qui a fait dire qu'à l'exemple des huîtres, les moules +baillent; et, on effet, elles se tiennent hermétiquement closes pendant +la chaleur, mais, dès qu'elles ont senti les premières vagues, au retour +du flux, lécher leur coquille, elles s'ouvrent tout doucement chaque +fois que l'eau revient, et aspirent ainsi la fraîcheur et la vie. Ces +moules-là vivent donc, mais elles ne s'engraissent pas. Parlez-moi des +autres, de celles qui demeurent accrochées au fond de l'eau; elles sont +presque aussi bonnes que les huîtres. Nous avons donc fait une ample +récolte; nous étions tous là, cueillant, cueillant toujours. Notre grand +panier débordait; sans doute ce n'était pas grand'chose de le remplir, +le difficile c'était de l'emporter. Enfin nous réfléchissons que la mer +est encore bien retirée et qu'en la suivant nous abrégeons notre route +de plus de moitié: pas de sables fatigant à traverser, pas de rochers à +contourner ou à escalader, mais une belle plage unie, toute droite, nous +n'avons qu'à marcher devant nous; c'est ce que nous faisons, je prends +courageusement le panier, puis chacun le porte à son tour. + +Nous nous reposons rarement, mais nous changeons souvent de mains, car +plus le but se rapproche et plus le fardeau semble s'alourdir. C'est +l'effet de la fatigue. Enfin nous sommes devant le port Charlotte et +nous n'avons plus qu'une baie à franchir pour être chez nous, coupons +toujours au plus court et lançons-nous dans les sables vaseux du rivage; +le chemin est si lisse et si blanc!... J'ai au bras le panier qui me +pèse singulièrement; tout à coup le sable cède, j'entre jusqu'à la +cheville, un effort va me dégager; mais, pendant que je retire mon pied +droit, ma jambe gauche enfonce jusqu'au genou. J'abandonne le panier, +espérant plus facilement me sortir de ce mauvais pas; impossible. +J'enfonce de toutes parts... Je suis entourée de cette traîtreuse vase +si douce, si chaude, mais si terrible dans ses enlacements; j'en ai +jusqu'à la taille... chaque mouvement m'engloutit de plus en plus. +Henri, qui voit mon anxiété et n'a pas fait son trou, arrive à mon +secours en prenant mille précautions; grâce à son aide, je puis me +retourner, revenir en arrière, de ce côté seulement est le salut. Je +suis habillée d'une robe de vase collante, épaisse et bien pesante; +mais, en comparaison de tout à l'heure, je me trouve ingambe et leste à +marcher sur une corde raide, comme madame Saqui. Je rentre bénissant les +divinités marines qui ne m'ont point encore cette fois vouée au trépas. +«L'expérience est une lumière qui trop souvent n'éclaire que ceux +qu'elle brûle.» Me voici bien éclairée, j'en conviens, et pas à la +veille de m'aventurer ainsi à la légère dans ces sables mouvants, qu'une +marée suffit pour déplacer. + + + + +_Le 21 septembre._ + + +Hier soir, malgré mon aventure du matin, je suis allée avec maman et mes +frères à une grande pêche organisée par nos voisins.--La pêche de nuit, +une fois en passant, a bien son charme, avec accompagnement de lune au +ciel (l'obscurité est cependant beaucoup plus favorable aux pêcheurs) et +de lanternes sur terre.--Comme Diogène, on cherche, mais ce n'est pas un +homme qu'on désire; fi donc! c'est la moindre des préoccupations, ce +qu'on demande, c'est beaucoup, beaucoup de poissons. À peine les +dernières mailles de la seine sont-elles sorties de l'eau, que chacun se +précipite vers la poche; la main qui tient la lanterne parcourt +fiévreusement tous ses anneaux: les paniers s'ouvrent, les doigts +s'agitent; il faut saisir le poisson, qui lui se glisse, se faufile, +s'élance... loin du traître filet pour retrouver la vie dans son +élément, et dans le premier moment de ce va-et-vient, on pourrait +prendre les pêcheurs cachés dans l'ombre et le mystère, pour tout, +excepté pour ce qu'ils sont. N'apparaissent-ils pas, arpentant cette +plage sans bruit et parlant bas, comme des conspirateurs agités par +leurs débats? Tous ces gens agenouillés autour des rayons tremblants +d'une faible lanterne, ne sont-ce pas des voleurs se partageant le +butin?--Non, non, ne craignez pas, promeneurs nocturnes, voyageurs +attardés, ce groupe se compose des plus honnêtes gens du monde. + +Quand la mer est phosphorescente, c'est un bien autre tableau. Son écume +est de perles, ses vagues de flammes, et la seine, devenue un réseau +d'or, disparaît dans des sillons de feu. C'est la pêche merveilleuse, +mais qui n'en devient pas plus pour cela la pêche miraculeuse, bien au +contraire, et le poisson défiant, loin de se laisser fasciner par ce qui +brille, se tient coi dans ses profondes retraites, et se moque bien des +filets et des pêcheurs. + +Trois beaux Parisiens, venus en villégiature dans nos parages, et +désireux de connaître tous les plaisirs qu'offre la mer, sont apparus à +cette pêche aux flambeaux et qui oblige à se mettre à l'eau, parés de +leurs plus beaux atours, comme pour aller au bal, pantalon gris perle, +habit de gala, chapeau à haute forme, gants frais, souliers vernis! Ils +espéraient sans doute nous éblouir; eh bien! ils n'ont point réussi, et +nous nous sommes bien amusés d'eux et de leur toilette, dans laquelle +ils paraissaient aussi à l'aise que nos poissons dans nos paniers. + +Nous attendons des amis qui doivent venir à bord de leur yacht et depuis +hier nous interrogeons continuellement l'horizon, chaque bateau qui +passe éveille de nouveaux espoirs, suivis de nouvelles déceptions. + +Pourquoi n'arrivent-ils pas? C'est que l'homme n'a point encore +découvert le secret de commander aux vents et aux flots, et que le +voyageur qui prend les grandes routes de l'Océan avec ses voiles au vent +ne peut pas dire, comme celui qui marche par les chemins de la terre: +tel jour et à telle heure j'arriverai! Cela serait vraiment trop commode +si l'on pouvait prendre la rose des vents et tenir la corde du côté +qu'on veut. Un rien dérange l'harmonie, la brise qui tourne, le courant +qui change, la lune qui s'est mal couchée ou le soleil qui ne s'est pas +mieux levé, et crac, il n'en faut pas davantage pour grisonner le ciel, +bouleverser la température si impressionnable des mers et déranger tous +les projets. + + + + +_Le 23 septembre._ + + +Nous tenons enfin tout notre monde. «Se voir est un plaisir, se revoir +un bonheur!» Mais, à peine arrivé, on nous menace de repartir, on est +venu seulement nous serrer la main, nous dire un petit bonjour. Moi, +j'espère beaucoup en l'inconstance des flots, dont cette fois je bénirai +les caprices. Les vents n'ont pas changé et puisqu'ils étaient +favorables à l'arrivée, ils seront très contraires au départ. + + + + +_Le 25 septembre._ + + +Hier soir nos amis nous ont fait de longs adieux, le vent n'était pas +précisément pour eux, mais ils devaient lever l'ancre au premier +courant, entre trois et quatre heures du matin. Dame! je riais sous +cape, bien convaincue que l'embarcation resterait en panne toute la +journée entière et peut-être plusieurs jours encore. C'est ce qui va +arriver, et pendant qu'elle déploie ses grâces sur place, que ses voiles +pendent piteusement, sans un souffle pour les gonfler, ce qui, au fond, +nous est fort agréable, nous allons promener nos hôtes dans nos +environs. Lundi, grande excursion sur le littoral. + + + + +_Le 26 septembre._ + + +Nous projetons d'aller à Pornic; ce sera une jolie excursion, mais, en +attendant, le ciel s'est chargé de nous donner une fête de nuit gratis +et à domicile. D'abord nous avons allumé nos regards aux clartés de la +nature. De grandes lueurs couraient dans le ciel, qui en restait tout +illuminé; ce n'étaient que sillons d'ombres et de lumières jusqu'à +l'horizon; ces lueurs, ces épars comme on voudra, s'étaient surtout +emparés d'un gros nuage blanc qu'elles avaient métamorphosé en feu +d'artifice dont les étincelles, les fusées, les gerbes nous +apparaissaient dans la sérénité et la transparence d'une nuit +tranquille, sans le tapage des artificiers et l'odeur de la poudre. Un +peu plus loin, le gros globe rouge de la lune, (la lune cette amie du +marin) sortant de la mer, semblait un nouveau phare, ou un ballon +gigantesque se promenant à la surface des flots; mais bientôt ce sont de +véritables éclairs précurseurs de la foudre qui court dans le ciel et +secoue l'air et l'Océan de ses violentes détonations. Là, ce sont des +déchirements profonds de l'azur, qui semble labouré par un soc de feu; +ici, ce sont des serpents de flammes qui se tordent et déroulent leurs +anneaux sans fin. Puis, pendant quelques instants tout rentre dans la +nuit, pour revenir ensuite avec plus d'éclat encore. + +Oui, de tous côtés des milliers d'étincelles se croisent, se choquent, +s'allument et s'éteignent à la fois, s'en allant et revenant comme une +folle bande d'insectes lumineux, une troupe de papillons d'or à faire +rêver aux lucioles d'Italie. La nature, qui ne fait jamais les choses à +demi, est admirable dans tous ses phénomènes, surtout aux bords de la +mer, où elle se montre plus grandiose que partout ailleurs. + +Hélas! cette scène magnifique s'affaiblit déjà; la lune va changer les +décors, calmer la foudre et paraître sur son char triomphant. Puis, pour +lui faire la cour, toutes les étoiles vont se lever sur le passage de +leur reine, et, demain matin, lorsque le soleil, à son tour couronnera +de son nimbe d'or le ciel transparent et pur, nous croirons que ce +violent orage, qui ébranle tout en ce moment encore, n'a passé que dans +nos rêves. + + + + +_Le 28 septembre._ + + +Pornic est un petit port de mer maintenant très fréquenté par les +touristes. On n'y trouve pas le monde mirobolant de Dieppe et de +Trouville, mais on y rencontre l'aristocratie de l'ouest, et aussi une +foule de gens avides de repos; ils viennent demander à la mer son air +vivifiant et réparateur, à la belle nature ses sites verdoyants qui +défatiguent les yeux du sable brillant des grèves et des lames +miroitantes de la mer. + +La ville de Pornic a une histoire. Son origine remonte dans l'antiquité. +Il est même permis de croire, d'après les découvertes faites de tombeaux +romains, d'objets anciens et d'inscriptions multiples, qu'elle avait +autrefois une certaine importance. + +La mer en se retirant n'a plus permis l'entrée du port aux navires de +grande dimension; mais on est autorisé à penser que jadis les vaisseaux +pouvaient trouver dans le port de Pornic un abri spacieux. + +Un vieux château, ancien castel des seigneurs de Retz, domine l'entrée +du port. Au temps des guerres de Vendée, des batailles sanglantes furent +livrées sous ses murs, où les boulets ont laissé leurs traces. Une croix +de pierre, penchée par le temps, couronne un rocher en saillie sur la +mer, lieu de sépulture des chouans. + +Le château de Pornic n'est pas le seul souvenir subsistant des seigneurs +de Retz, dont toute la contrée a porté le nom. À quelques lieues d'ici +se trouve une vieille tour en ruines entourée d'une superbe pièce d'eau +où des carpes séculaires prennent leurs ébats. On l'appelle la tour de +Princé. Elle était reliée jadis par un souterrain à un vaste château, +résidence habituelle des seigneurs de Retz. C'est là que vint souvent le +célèbre Barbe-Bleue, dont aujourd'hui on raconte encore aux enfants, les +cruautés et le juste châtiment. Le gardien de la tour conduit les +visiteurs dans un bois, oui, dans un bois où il montre des îles séparées +les unes des autres par des ponts-levis. Jadis les fossés étaient +remplis d'eau; actuellement ils sont à sec, et les îles, que l'on +appelait les _îles enchantées_, ne se distingueront bientôt plus. La +légende, toute frissonnante, assure que, dans chaque île, Barbe-Bleue +enfermait une de ses femmes. Les vieux du pays racontent que dans leur +enfance les demeures de ces femmes étaient encore debout. + +Mais revenons à Pornic. L'ancienne ville elle-même, propre et +gracieusement plantée sur une colline, s'augmente chaque année de +chalets, villas, cottages de toutes sortes; si cela continue, une pointe +déserte où l'herbe jaunit et où aucun arbre n'a jamais pu pousser, la +pointe de Gourmalon, ne tardera pas à former une sorte de faubourg. + +De Pornic à Sainte-Marie, on rencontre trois plages, celles du Château, +de Noveillard et des Grandes-Vallées, qui sont pendant toute la journée +les lieux où l'on se retrouve et où l'on vient s'asseoir. Une jolie +promenade, sorte de terrasse sur la mer, y conduit en suivant les +détours accidentés de la côte. + +Les environs de Pornic sont très pittoresques. À Paimbeuf, l'embouchure +de la Loire présente un aspect majestueux. Saint-Gildas est l'une des +pointes les plus avancées dans l'Océan. + +Si on va à la Bernerie, on passe devant l'habitation de l'un des +Charette. C'est là, sous des quinconces de tilleuls, que fut décidée la +dernière insurrection vendéenne. La mer en cet endroit se retire à +plusieurs kilomètres au moment de la marée basse. + + + + +_Le 30 septembre._ + + +Hier matin, à six heures, par le plus beau temps du monde, nous avons +gagné la grande route à la Vequerie, où nous devons prendre le véhicule +loué à Saint-Nazaire, pour la course d'aujourd'hui. On entend un +roulement lointain: «C'est notre coche! s'écrient les impatients.» Non +c'est une affreuse carriole. D'ailleurs ce serait arriver trop juste +ensemble, calmons-nous. Mais nos oreilles sont au guet... Ecoutez ce +trot prolongé, ces grelots bruyants: quel est cet équipage encore caché +dans un nuage de poussière? Hélas! c'est la diligence de Pornichet; et, +pour nous faire prendre patience, mon frère Henri, qui a quelquefois un +mot d'à-propos, la mémoire heureuse, nous répète cette jolie fable de +Gaudy: + +Clic, clac, clic, holà, gare, gare! +La foule se rangeait, +Et chacun s'écriait: +Peste! quel tintamarre! +Quelle poussière! Ah! c'est un grand seigneur, +C'est un prince du sang--c'est un ambassadeur! +La voiture s'arrête; on accourt, on s'avance: +C'était... la diligence! +Et... personne dedans. +Du bruit, du vide. Ami, voilà, je pense +Le portrait de beaucoup de gens. + +Sans doute, c'est le portrait de beaucoup de gens, mais ce n'était pas +celui de notre diligence, car elle était pleine de voyageurs; en nous +apercevant ils ont mis leur tête curieuse et inquiète aux portières, +s'imaginant sans doute que nous allions demander place. Enfin, le même +bruit se renouvelle, et cette fois c'est bien notre voiture, un grand +omnibus à douze places au moins.--Nous ne sommes que dix et nous nous +installons à l'aise, bien disposés à voir et à retenir, et je puis +ajouter à rire, en parlant de la jeunesse. + +Nos petits chevaux vont comme le vent. Nous nous arrêtons à Escoublac, +un bourg qui n'a absolument rien à montrer, et dont le nom n'éveille +l'attention du présent qu'en souvenir de son passé, l'ancien Escoublac +ayant été envahi petit à petit par les sables qui ont tout englouti de +leurs vagues montantes jusqu'à l'extrême pointe du clocher. On a pensé +que les plantations et les semis de pins maritimes qui croissent +partout, même sur la roche nue, pourraient seuls les endiguer, et l'on +s'est mis à l'oeuvre; mais sept cents hectares de dunes ne se +renouvellent pas en un jour. Jusqu'à présent, trois cents hectares +seulement ont été ensemencés, et il faudra le travail constant de la +nature et des années pour transformer ces éternelles plages de sable +mouvant et brûlant en forêts verdoyantes. Il faudra revenir bien des +fois à la charge lorsque les graines n'auront pas levé ou qu'elles +auront été balayées par les rafales; mais, quoi qu'il en soit et malgré +les larges places encore vides çà et là, ces plaines, qui avaient paru +si désolées à maman, il y a vingt ans, lorsqu'elle visitait ce pays pour +la première fois, lui sont apparues aujourd'hui couvertes d'un léger +feuillage; la réverbération du soleil n'éblouit plus les yeux et tous +ces pins chevelus, sans cesse agités, répétant la plainte monotone du +vent, vous bercent de leur douce harmonie et semblent inviter au repos. +Désormais ces lieux ne seront plus un affreux désert, s'avançant +toujours et que l'homme doive fuir, puisqu'on est arrivé au résultat +désiré, celui d'interrompre la montée envahissante des sables que rien +jusqu'alors n'avait pu arrêter. + +À huit heures et demie, au son du fouet et des grelots qui faisaient +accourir tous les gamins, nous franchissions la grande porte de +Guérande. Nous entrons dans cette vieille ville forte, comme il n'en +existe peut-être pas deux en France, et si bien conservée que, sur dix +tours qui formaient sa défense, neuf sont encore intactes. Nous suivons +le chemin de ronde de ses fortifications, une jolie promenade plantée et +toute moderne, mais qui pourrait bien avoir été jadis un premier mur +d'enceinte. La ville de Guérande, position très importante, fortifiée à +plusieurs reprises et principalement par Jean V, duc de Bretagne, fut +fondée au VIe siècle. Elle subit plusieurs sièges; prise en 1342 par +Louis d'Espagne, en 1373 par Duguesclin, elle fut vainement assiégée en +1379 par Olivier de Clisson, et en 1489 par le maréchal de Rieux. Un +célèbre traité y fut conclu, celui par lequel la Maison de Blois cédait +ses droits sur la Bretagne aux comtes de Montfort. La ville de Guérande +eut donc ce grand honneur et elle le dut à une bien petite cause. Oui, +cette ville fut choisie parce que les conférences avaient lieu en mars +1365 pendant le carême et qu'à Guérande on trouvait facilement du +poisson. Le traité fut signé le 12 avril dans l'église Saint-Aubin et +les partis en firent solennellement l'observance sur l'évangile et à +genoux devant le Saint-Sacrement exposé sur l'autel. Le comte de +Montfort jure sur son âme et les députés de Jeanne de Penthièvre sur +l'âme de leur Dame. Oui, cette ville, avec ses maisons tassées dans ses +rues étroites, ses lourdes portes et ses hautes murailles, conserve une +physionomie féodale des plus remarquables, un cachet du temps passé +qu'on ne retrouve plus. Ses fossés, quoiqu'à moitié comblés, sont encore +remplis d'une eau épaisse où mille plantes aquatiques se développent +capricieusement; le lierre, parure des ruines, escalade ses grands murs, +qu'il couronne d'une chevelure brillante et le feston régulier des +créneaux se détache au milieu des broderies légères et charmantes de son +feuillage persistant. Ah! ce beau lierre, toujours vert et qui semble +puiser sa jeunesse dans la vieillesse même de ces sombres remparts +noircis par le temps, me présente une image saisissante de la vie, faite +de mélange, de contraste, de faiblesse et de force. + +Guérande a quatre faubourgs aboutissant à ses quatre portes qui se +nomment les portes Vannetaise, Saint-Michel, Bizienne et Saillé. Nous +avons aperçu dans le faubourg Saint-Michel, celui par lequel nous sommes +arrivés, le petit Séminaire et l'hôpital, deux établissements assez +considérables, mais que nous n'avons pas eu le temps de visiter. + +La bonne ville de Guérande, en tout temps, est très calme, sans commerce +ou à peu près; mais l'été c'est une ville tout à fait morte, les +vieilles familles nobles qui ont continué de l'habiter la quittant à +cette époque pour la campagne ou la mer. + +Nous avons commencé par l'église. N'est-il pas tout naturel, lorsqu'on +parcourt ville et village, de faire la première au Bon Dieu. + +L'église, autrefois collégiale, est fort belle. On y voit dans une +chapelle de bas côté, à moitié souterraine, un tombeau renfermant les +cendres d'un seigneur de Carné de la Touche et de sa femme. Ils sont là, +représentés de grandeur naturelle, et sculptés dans un granit sur lequel +le temps n'a pas de prise; elle, dans sa robe de grands atours, lui, +vêtu d'une armure, car, après avoir été premier maître d'hôtel de +François II, duc de Bretagne, il fut ensuite attaché au service de sa +fille, la duchesse Anne, en qualité de chevalier d'honneur. + +Quelques tableaux nous ont encore intéressés, puis nous sommes montés +dans le clocher, réparé dans le style de l'époque, et d'où la vue +s'étend fort loin. + +En sortant de cette belle église, nous avons aussi remarqué dans un +parfait état de conservation, à droite du grand portail, l'ambon ou +chaire extérieure, du haut de laquelle le clergé, dont le pouvoir +temporel était alors aussi étendu que le pouvoir spirituel, faisait +entendre la parole sainte ou lançait des monitoires à la foule réunie. + +Cette église garde encore un précieux souvenir; elle fut le lieu choisi +pour signer, en présence de hauts et puissants personnages, le célèbre +traité de Guérande, dont je viens de parler. Ce traité termina la guerre +civile dont la Bretagne était déchirée depuis la mort de Jean III par +suites des prétentions de Charles de Blois et de Jean de Montfort à sa +succession. + +Nous avons également visité la chapelle dédiée par ce dernier à +Notre-Dame-la-Blanche. Une plaque de marbre gravée d'or rappelle ce +fait; en face, une madone indique l'époque à laquelle cette chapelle a +été rendue au culte, après la Révolution, et restaurée par les soins du +maire, comte de Pélan. + +On nous a raconté quelques légendes intéressantes pendant que nous +parcourions les rues désertes de la ville, où vraiment nous nous +promenions un peu comme dans le palais de la Belle au Bois dormant, sans +rencontrer personne. Bref, je trouve Guérande beaucoup plus peuplé de +ses morts que de ses vivants, beaucoup plus animé par les souvenirs du +passé que par les événements du présent. + +Nous déjeunons en déclarant le pain de Guérande le meilleur du monde, et +puis, fouette cocher! Nous mettons pied à terre pour visiter l'église de +Saillé; mais, hélas! nous n'y avons pas vu, comme maman à son premier +voyage, une belle noce dans tout le pittoresque et la vérité du costume +national. Non, tout s'en va, les vieilles coutumes et les vieilles +traditions! Les paludiers actuels, oubliant leur origine saxonne et les +habitudes que leurs pères avaient maintenues pendant des siècles, ont +francisé leurs modes. Adieu les larges braies et les guêtres blanches, +les culottes bouffantes et les gilets étagés, les chapeaux et les +souliers à boucles d'argent; la blouse et la casquette sont en train de +tout niveler sous leur forme démocratique, et c'est toujours très mal au +Présent de renier ainsi le Passé. + +Mais revenons à l'église, que nous n'avons point examinée. Hélas! rien +n'y retient, rien n'y charme le regard; les murs sont nus, l'autel à +peine fleuri et le bon Dieu y est bien mal logé, ainsi que dans toutes +les pauvres églises de campagne. Là encore, pendant sa vie, +Notre-Seigneur continue ses leçons d'humilité; il ne vint jamais à la +recherche de la richesse et du luxe. Non, ce qu'il demandait, alors +comme aujourd'hui, c'est l'ample moisson des coeurs. Sur le dernier +pilier, presqu'à la sortie de l'église, nous avons cependant remarqué un +grand tableau, aussi affreux qu'ancien, représentant, d'après +l'historien de Bretagne d'Argentré, le mariage en 3es noces, du duc Jean +V le Vaillant avec Jeanne de Navarre, l'an 1386. L'inscription du +tableau fait encore connaître qu'en deuxièmes noces ce prince breton +avait épousé une Jeanne de Hollande, et en 1res noces Jeanne, fille +d'Edouard III roi d'Angleterre. + +Nous reprenons notre course; à une demi-lieue du bourg de Batz, au +milieu des salines qui répandent les émanations les plus exquises de la +violette, il nous vient par instants des bouffées d'une odeur âcre qui +sent le brûlé. Les plus clairvoyants croient apercevoir un gros nuage de +fumée s'élever du bourg de Batz. Mais n'est-ce pas plutôt l'effet des +brumes de midi qui, par les jours de chaleur, enveloppent d'un voile si +épais l'horizon? Et ces senteurs désagréables ne proviennent-elles pas +des champs d'oignons qu'on récolte en ce moment et qui longent la route +des deux côtés? Cette plante potagère, l'oignon, est, à l'heure +actuelle, l'un des grands produits de ce pays-ci; et lorsqu'on rencontre +par hasard ces caravanes, devenues si rares, de paludiers conduisant de +grandes mules chargées de hauts paniers, il ne faut pas s'imaginer que +ces paniers contiennent du sel ou de la sardine comme autrefois; ils +sont remplis d'oignons qu'on va échanger, tout au fond des campagnes, +contre du blé noir. Jadis l'exploitation du sel enrichissait toute cette +contrée, devenue très pauvre depuis que les sels de mine ont remplacé +les sels marins. Nous nous sommes laissé dire qu'un _oeillet_, qui valait +300 fr. au temps prospère, s'offre à présent pour 6 francs. C'est à n'y +pas croire; aussi beaucoup de salines sont-elles abandonnées. On +n'aperçoit plus ces blancs monticules à perte de vue, comme les tentes +d'un immense camp, mais çà et là épars, quelques tas de sel coupés à de +longs intervalles par une haute montagne de terre grise, rappelant les +tumulus si nombreux encore dans le Morbihan; cette montagne n'est point +un sarcophage recouvrant l'urne des cendres et les armes du guerrier. +Non, elle renferme tout prosaïquement la récolte de trois ou quatre +années de sel, que le propriétaire ne peut vendre et qu'il recouvre de +terre pour sa conservation. Donc, tous ces braves habitants échelonnés +depuis Saillé jusqu'au Croisic, en passant par Batz, en sont réduits, +pour vivre, à planter de l'oignon, pêcher de la sardine et exploiter les +baigneurs de bonne volonté. + +Hélas! le nuage entrevu n'était point une illusion, mais une triste +réalité; l'incendie dévore une maison au bourg de Batz. On fait la +chaîne, deux pompes jouent et nous voyons tomber pêle-mêle dans la rue +des bottes de foin calciné et les meubles qu'on jette par les fenêtres. +Ne nous arrêtons pas davantage, puisque nous ne pouvons être d'aucun +secours. Ces flammes, qui ne sont pas celles d'un feu de joie, +répandraient beaucoup de sombre sur notre rapide voyage lequel, jusqu'à +présent, tient toutes ses promesses. + +Voici le Croisic; une petite déception nous y attend, le port est à sec. +On peut y descendre et s'y promener à pied. Franchement, rien de plus +affreux! Autant ses nacelles légères, ses jolis bateaux sont élégants +lorsqu'ils se balancent au gré de la vague et du vent qui gonfle leur +voile blanche, autant ils semblent piteux et mal à l'aise, sans toile, +sans cordages et couchés de côté sur le sable jaune ou la vase noire. +Ils ont l'air d'une nichée sans plumes jetée hors du nid. Décidément, la +mer est aussi nécessaire au port que le feuillage à la forêt. Tout le +monde a voulu aller jusqu'au bout de la jetée, longue d'un kilomètre, et +se déployant comme un ruban. À ce moment, la flottille des pêcheurs +apparaissait; bientôt la sardine, si jolie quand elle est fraîche, si +pimpante dans ses écailles d'argent où se jouent toutes les couleurs de +l'arc-en-ciel va tomber par milliers des bateaux dans de minces +corbeilles. On les rangera ensuite, couche de sardine, couche de sel, +dans de grands paniers de voyage. + +Le Croisic est une petite ville assez commerçante; il y a plusieurs +fabriques de conserves et de salaisons. L'air qu'on y respire n'est pas +précisément délicieux; rien ne le purifie complètement, pas même les +grandes brises de mer, qui demeurent insuffisantes à emporter les +émanations combinées de l'huile et du poisson. Nous avons tout visité: +et le confortable établissement de bains installé pour charmer et +retenir tous les âges et les deux promenades plantées qui commencent et +finissent la ville d'un côté, le _Mont Esprit_; de l'autre, par +opposition sans doute, le _Mont des Nigauds_, et bien nigaud, en effet, +celui qui ferait de ce lieu sa promenade favorite, la vue y est tout à +fait bornée, tandis que du _Mont Esprit_ le panorama est très étendu. On +a devant soi la mer infinie, à ses pieds la ville, plus loin les +maisonnettes blanches et les chalets rouges qui s'échelonnent sur le +rivage jusqu'au bourg de Batz et prennent auprès de son clocher les +proportions de châteaux de cartes; enfin, tout à fait dans le lointain +et fermant l'horizon, Guérande avec ses bois sombres et ses crêtes +élevées. Je ne vois rien à dire de particulier sur la vieille église +régulière et bien entretenue du Croisic, si ce n'est que son ancienneté +même est un titre de plus à la vénération des fidèles. + +À quelque distance en mer se trouve le beau phare appelé la _Tour du +Four_. Nul anachorète n'a une vie plus sévère que celle de ses gardiens, +jetés sur un rocher au milieu des flots, seuls, sans communication avec +personne et ne voyant, à l'exception de quelques visiteurs l'été, +d'autres visages humains que celui du douanier qui vient tous les quinze +jours renouveler leurs provisions. + +Le Croisic possède une école d'hydrographie, fondée par l'un de ses +enfants, Pierre Bouguer, né en 1698. Après avoir remporté plusieurs prix +sur des questions scientifiques, il fut choisi, en 1730, avec Godin et +La Condamine, pour aller au Pérou déterminer la figure de la terre. On a +de lui plusieurs ouvrages de mérite, et il fut le créateur de la +photométrie. + +Notre itinéraire marque plus d'une étape encore. En marche donc pour la +plage Valentin, située à moitié route entre le Croisic et le Bourg de +Batz, c'est la plus belle, la plus fréquentée puisque c'est là que, des +deux côtés, on vient se baigner en foule. + +Nous rencontrons les pompes et pompiers qui reviennent en bon ordre, +l'incendie est terminé; mais nous retrouvons bientôt les malheureux +occupés à reconnaître leurs meubles, et nous apprenons des détails bien +tristes. Le brasier a été allumé par des enfants jouant avec des +allumettes dans un grenier à foin; un petit garçon de trois ans a été +brûlé jusqu'à la ceinture et se meurt dans les atroces douleurs d'une +trop lente agonie. Les locataires sont sans gîte et le propriétaire +n'était pas assuré! + +Chacun de nous s'est empressé de remettre son offrande. Sans doute +l'obole du passant est bien peu de chose pour soulager cette infortune, +cependant il ne faut pas oublier que les rivières se font des petits +ruisseaux... il y a tant d'étrangers en ce moment, que les secours ne +pourront se faire attendre longtemps. + +L'antique église de Batz est bâtie dans de belles proportions; je +regrette pourtant l'irrégularité de l'intérieur, la nef principale étant +accompagnée de deux bas-côtés à droite, tandis qu'à gauche il n'en +existe qu'un, ce qui nuit à l'ensemble et choque le regard. On visite +plus loin, et se baignant presque dans l'Océan, une chapelle abandonnée +qui remonte à plusieurs siècles. Elle est du plus pur style gothique; en +contemplant l'élégance de ses colonnes aériennes, la délicatesse de ses +rinceaux fouillés dans un dur granit que l'habileté de l'artiste a su +pétrir comme une cire molle, on se prend à rêver du passé et à regretter +que ce beau monument ne soit plus qu'une ruine. + +Nous eussions voulu voir le costume national dans tout son éclat, +rencontrer quelques beaux paludiers sous le harnais traditionnel. Bah! +on ne les retrouve plus, ces intéressants personnages... qu'en +coquillages ou en photographie. En parcourant les rues irrégulières de +ce bourg, qui ne connut jamais le cordeau, nous passons devant une +chaumière où nous apercevons une belle dame occupée à dessiner une jeune +paludière en costume de mariée. Notre premier mouvement est d'entrer, +beaucoup moins pour voir l'artiste que pour voir le modèle. Mais, au +moment de franchir le seuil, une vieille se précipite à notre rencontre: +«Arrêtez, dit-elle, n'entrez pas, c'est la comtesse de Bretagne qui +peint ma fille!» Comment, il y a encore une souveraine de Bretagne? + +Nous avons cru la bonne femme folle; mais point, elle raisonnait +parfaitement la chose, qu'elle croyait certaine; et le jeune monde +s'animant, ça n'a plus été qu'un chassé-croisé de demandes et de +réponses, d'autant plus amusantes qu'elles étaient plus imprévues. +Vraiment, il n'y a que la langue qui ne s'use pas en marchant. Nous +avons bien vite compris que la vieille n'était pas insensible à +l'argent, et qu'à l'aide de quelques pièces blanches on pouvait +facilement manier ses paroles et ses actions; cela nous refroidit un +peu. D'ailleurs, ce colloque moqueur ne peut se prolonger sans devenir +impertinent pour l'artiste, qui s'est rapprochée et commence à prêter +l'oreille, et les gens bien élevés tiennent toujours à être polis, tout +autant pour eux-mêmes que pour les autres. Au lieu de nous attarder +davantage, songeons que le temps marche. Le soleil, qui n'attend +personne, s'avance grand train, et l'inconnu nous appelle encore. +Bientôt nous allons apercevoir le Pouliguen. La route est charmante, le +grand chemin qui rattache entre elles toutes ces agréables stations de +bains, si rapprochées les unes des autres, se déroule devant nous comme +un long ruban blanc liseré de vert quand il traverse bois et prairies, +festonné de bleu quand il côtoie la mer; cette course rapide et variée +renferme tous les enchantements de la vue. + +Descendons, nous sommes arrivés. Le vieux Pouliguen, avec ses cabanes de +pêcheurs, ne nous retiendra pas! mais ce qui va nous plaire, ce sont les +ravissantes villas semées de tous les côtés, c'est le joli bois sombre +qui s'élève à droite, entre la ville et l'Océan. Allons nous y asseoir. +L'ombre et la fraîcheur nous attendent dans ce bois charmant, un peu +trop encaissé peut-être, puisqu'il n'a aucune vue. Mais ici est-ce +défaut ou qualité? Il me semble que c'est un mérite, et l'on est bien +aise, dans un lieu où l'immensité de la mer vous saisit à chaque pas, de +s'y dérober quelques instants. Les promeneurs ne sont pas très nombreux +au milieu du jour, mais nous rencontrons beaucoup de bonnes et quantités +d'enfants, fervents habitués, partout et toujours, de toutes les +promenades; voici également le marchand de plaisir, qui connaît les bons +endroits et suit les enfants à la piste comme un fin chasseur de gibier. +Il vient nous tenter à notre tour, et chacun veut tirer et gagner bon +nombre de ces petits cornets friables et dorés qui m'ont toujours semblé +découpés dans la feuille légère d'un papier parfumé, mais au demeurant +fort agréables au goût. + +Nous passons sans transition du bois à l'église toute neuve, toute +fraîche, toute parée, qui fait honneur au pays. Saint-Nazaire devrait +être singulièrement humilié de voir ainsi la bourgade donner l'exemple à +la ville; mais, dame! il se montre bien plus préoccupé des richesses de +la terre que de celles du ciel; il se bâtit des bassins, des docks, des +hôtels; les églises viendront plus tard. + +Il est cinq heures. Les estomacs commencent à battre le rappel. En route +pour Pornichet. Nous longeons les dernières dunes plantées d'Escoublac. +Nous traversons deux ou trois villages inconnus, et nous arrivons à la +Baule, station balnéaire qui se fonde sur l'admirable plage s'étendant +du Pouliguen jusqu'à Pornichet. Si la mode s'en empare la Baule +deviendra la ville des villas. + +Nous touchons Pornichet, un port assez mal niché à mon avis. Un bouquet +d'arbres nous invite au repos; arrêtons-nous ici, comme dans le +_Chalet_, et mettons le couvert à l'ombre de ces nombreux sapins si bien +nommés maritimes, puisque ce sont les seuls arbres qui s'acclimatent à +vivre les pieds dans le sable, la tête sous un soleil de plomb, rarement +arrosés et rafraîchis seulement par les grandes brises de l'Océan qui +ébranlent bien plus qu'elles ne caressent. + +Le soleil, qui s'était voilé d'un léger brouillard à la mer montante, +nous fait ses adieux à travers de vrais rayons d'or. La soirée est +délicieuse, le temps calme, pas un souffle, aucun bruit; seul, l'Océan +alangui se mourant sur la grève. La meilleure manière d'allumer +l'esprit, c'est d'éteindre la faim. On mange d'abord en silence, puis +toutes les langues se délient à la fois. Un peu plus on allait chanter +et danser dans ce bois où il est même défendu d'entrer, ce que nous +n'avons lu qu'en le quittant, fort heureusement. Louise, une de mes +amies, s'animait de plus en plus, elle riait à gorge déployée et +bavardait comme l'oiseau blanc et noir. Ne me sentant pas du tout à +l'unisson de cette joie bruyante et sans raison d'être, je me suis +rapprochée de maman qui, elle aussi, m'a trouvée trop raisonnable: «Bah! +m'a-t-elle dit, ne lui reproche pas de rire et de jaser, ne la plains +pas de ne rien voir et de ne rien entendre; crois-moi, assez vite +viendra l'heure de la pensée longuement réfléchie... Laisse-la jouir et +jouis toi-même de cet heureux âge, de la saison printanière où l'on +regarde sans voir, où l'on écoute sans entendre. Que dis-je? on entend +la voix de la jeunesse qui répète au coeur ses plus brillantes chansons. +Ah! celle-là domine toutes les autres voix, tous les tumultes +extérieurs, tous les bruits de la terre qui viennent à peine effleurer +l'âme... Oh! laisse les lèvres de Louise sourire et chanter, ces lèvres +insouciantes qui, plus tard peut être, se plisseront amèrement. + +Nous remontons en voiture, et cinq minutes après, au grand trot de nos +chevaux, nous faisons notre entrée à Pornichet. Le fouet claque, les +grelots carillonnent, les essieux gémissent, la voiture bourdonne; mais +quel est ce misérable fracas, comparé à celui que nous percevons tout à +coup... + +Il est sept heures: baigneurs et baigneuses, en costumes éclatants, se +promènent au sortir de table et entourent une troupe d'acrobates qui +font une parade assourdissante au son de la caisse, du fifre et du +tambour. Notre bande se sépare en deux; les plus jeunes, mes frères et +leurs amis, grimpent sur le haut de l'omnibus pour mieux dominer la +scène; les autres vont se promener sur la plage et donner un coup d'oeil +aux habitations. Le château Vauthier, qui les couronne et qui nous +semble très beau, nous attire par l'élégance de son galbe imposant et, +pour l'examiner de plus près, nous abrégeons le chemin en faisant une +vraie course au clocher, à travers des vignes sablonneuses et des +buissons épineux. En effet, ce château est superbe avec ses cinq tours +élancées, et son fronton gracieusement sculpté au milieu de la +principale façade flanquée de deux poivrières. Il semble énorme, et son +aspect deviendrait tout à fait sévère sans la blancheur de sa robe. Il +est tard, il faut partir, le frais et la nuit arrivent comme s'ils se +tenaient par la main. Tout le monde se case à l'intérieur du coche et +plus d'un oeil se ferme doucement, invité au sommeil par le balancement +régulier d'une rapide locomotion. La route paraît plus longue dans +l'obscurité, on se rend moins compte des lieux et des distances. «Nous +avons dépassé la Vequerie, le conducteur nous amène à Saint-Nazaire, +s'écrie Louise, qui se réveille tout à fait pour nous faire cette belle +révélation. Nous avons un moment d'incertitude et de crainte; mais +rassurons-nous. C'est à peine si nous avons atteint la _Tour +d'Aiguillon_. Voici le _feu tournant du Commerce_, et tout là-bas l'oeil +rouge du spectre blanc; c'est ainsi que nous appelons le phare +_Ville-ès-Martin_. À mer haute, sur sa pointe avancée, il se trouve si +loin de terre qu'il ressemble à un grand fantôme se promenant sur les +eaux. Nous descendons à point; le ciel nous inonde de ses clartés +pendant que nous regagnons Saint-Hylax. Il est neuf heures, et la +fatigue étant débarquée avec nous, chacun prend son bougeoir et se hâte +de regagner sa chambre avec l'espoir de continuer en rêve les péripéties +d'un jour si bien rempli. + + + + +_Le 2 octobre._ + + +Hier nous nous sommes longuement reposés, et le repos succédant à +beaucoup de mouvement et de bruit, c'est encore du plaisir. Ce matin, je +me suis réveillée après un somme de douze heures; j'avais fait le tour +du cadran sans m'en douter. Mais à seize ans, le sommeil est une +marchandise dont on a toujours à revendre, et l'on est bien loin de se +plaindre comme le financier de La Fontaine: + +Que les soins de la Providence, +N'eussent pas au marché fait vendre le dormir +Comme le manger et le boire. + +J'avais quelque loisir avant le déjeuner et comme je sentais ma plume +toute guillerette et frétillante entre mes doigts, j'ai pris mon cahier +pour y consigner une journée charmante et tout à fait à part que +jusqu'ici je n'avais pas eu le temps d'écrire. Il s'agit des noces d'or +de nos voisins, Monsieur et Madame C..., fête très belle, très touchante +à laquelle nous avons assisté dernièrement. + +Bien des ménages célèbrent leur vingt-cinq ans d'hymen, les noces +d'argent; mais se retrouver ensemble, à cinquante ans de distance pour +recevoir de nouveau la bénédiction du prêtre, c'est bien rare. C'est un +long bail qu'un demi-siècle, même avec la vie, à plus forte raison avec +le mariage. Dieu réservait ce bonheur d'une longue union à M. et Madame +C... Ils étaient là comme au premier jour, l'un près de l'autre, au pied +de l'autel et nous avons admiré leur belle tournure et leur bonne santé. +Je pense qu'ils étaient presque aussi heureux qu'à pareille heure il y a +cinquante ans; alors, sans doute, c'était la jeunesse et l'espérance, +que rien ne remplace; mais c'était aussi l'inconnu, le travail, la lutte +pour la vie. Que d'inquiétudes pouvaient se grouper dans l'azur de leur +ciel bleu! Que de craintes pouvaient apparaître comme un point noir à +l'horizon vermeil de ce jeune couple qui commençait les affaires, riche +seulement de bonne volonté et des dix mille francs de dot que chacun +apportait! Heureusement que dans ce mince bagage, pour une route aussi +longue, la boîte de Pandore avait trouvé place à côté des fortes +qualités qui domptent le sort. Aussi quel contentement intime ils ont dû +éprouver en revenant en arrière jusqu'au point de départ! Que d'actions +de grâce ils ont dû rendre au Seigneur qui a béni leur travail et leur a +accordé la fortune et la santé! Cependant il y a une lacune dans ce +bonheur qui semblerait complet, si le bonheur parfait était de ce monde. +Leurs deux filles sont bien là, mais sans descendance, et quand on a la +joie d'assister à la cinquantaine de ses parents, cela veut dire qu'on +n'est pas précisément de la première jeunesse, et que de ce côté-là il +n'y a plus d'espoir. + +Après la messe, on a chanté le _Te Deum_; le marié et la mariée ont dû +signer à la sacristie avant de quitter la jolie église de l'Immaculée, +qui n'avait jamais vu pareille fête; puis la noce a défilé deux par deux +comme elle était entrée. Cette touchante cérémonie eût été plus +solennelle encore si Mgr de Nantes avait pu arriver à temps pour offrir +le saint sacrifice, comme on l'avait espéré; mais il n'a pu venir que +pour le dîner de famille, très nombreux et très gai, paraît-il. Nous n'y +assistions pas, et pour cause: les seuls membres de la famille étant au +nombre de cinquante. Mais les amis et les connaissances de la côte +avaient tous été conviés pour la fête de nuit, vraiment délicieuse; tout +était de la partie; le ciel étoilé, la mer phosphorescente et le parc +illuminé de flammes multicolores qu'une brise aimable caressait sans les +éteindre. Nous avons eu des moments féeriques à nous croire transportés +dans les jardins d'Armide. Toutes les corbeilles de fleurs étaient +entourées de cordons de feu; les gynériums pleuvaient de l'or, les +marguerites reines s'étoilaient de diamants, les roses et les +héliotropes mêlaient à leurs flots de parfums des flots de lumière. La +pièce d'eau elle-même était lumineuse, et l'on aurait pu croire que, +dans chaque creux de rocher, dans chaque coquille nacrée, un gros ver +luisant avait élu domicile. Puis, tout à coup, une longue traînée de +paillettes rouges a sillonné l'espace: le feu d'artifice commençait. +Toutes ces fusées, lancées presqu'en même temps, ressemblaient à des +comètes chevelues et échevelées qui se poursuivaient quelques instants +dans le ciel pour venir s'éteindre dans la mer. Les feux de Bengale +s'allumaient de tous côtés: ici, comme des nappes d'eau moirée d'argent; +là, comme de petits Vésuves en miniature, lançant de leurs cratères +microscopiques la lave et les étincelles brûlantes. Toutes ces teintes +donnaient aux arbres, aux fleurs, aux gazons, les nuances les plus +suaves, les plus indéfinies et revêtaient soudain des couleurs de +l'arc-en-ciel les groupes assis ou promenant. C'était un éclair, un +rayon, puis tout rentrait dans l'ombre pour en ressortir de nouveau sous +des aspects variés. Le château lui-même a changé de décors; un immense +feu de Bengale a brûlé au faîte de la grande tour, animant la campagne +qui semblait sortir du sommeil aux approches d'une aurore merveilleuse; +puis l'habitation est rentrée dans la nuit, recevant à son tour les +reflets lumineux du jardin, jusqu'au moment où les salons se sont +ouverts à deux battants. Il était dix heures, la brise semblait +fraîchir, les yeux étaient satisfaits et les appartements se sont +remplis des invités, au nombre de cent environ. Bientôt le thé, +accompagné de mille friandises, a été servi avec une recherche, une +élégance généralement inconnues à la campagne, et l'on a terminé par la +_jarretière de la mariée_: un flot de rubans de sucre blanc et rose, qui +s'est déroulé à l'infini et dont chaque convive a pu prendre une large +part. + +Ce soir-là je suis rentrée ravie, j'ai fait des songes d'or, mon sommeil +ayant continué cette belle fête, même aujourd'hui c'est l'imagination +encore tout éblouie de ce que j'ai vu que j'écris ces charmants +souvenirs, bien persuadée cependant qu'ils ne s'échapperont jamais de ma +mémoire. + +Cette après-midi nous sommes allés au bain avec notre voisine et ses +jeunes enfants, qui courent et folâtrent au milieu des vagues, sans peur +aucune, comme ils s'amuseraient sur une pelouse. Ah! quelle différence +avec les enfants qu'on amène des grandes villes, tout les saisit. C'est +à se demander si ces bains dont ils sortent pâles et grelottants leur +sont salutaires. Ici c'est différent et ces jolis enfants avaient l'air +de chérubins, avec leurs cheveux blonds comme les épis, leurs joues +fraîches comme les roses, enveloppés d'un élégant costume de flanelle +blanche liserée de bleu, et je comprenais le regard d'amour de leur mère +suivant toutes ces jeunes têtes rieuses, tous ces petits corps sortis +brûlants de la mer froide. L'air buvait dans un baiser les dernières +perles du bain ruisselant de leurs épaules avec cette fraîcheur +délicieuse et parfumée de la pluie retombant de la corolle d'un lis +après une matinée d'orage. Ils avaient des frissons roses, des +transparences de sang sous une pulpe de fleur, des délicatesses +merveilleuses de tissu, et, à travers l'épiderme souple et satinée de +leurs petits bras potelés, je voyais courir des veines bleuâtres, comme +les pousses inextricables et vigoureuses d'un jeune arbre. + +Pendant qu'ils s'habillaient, je regardais arriver plusieurs beaux +navires rentrant au port. Le plus grand de tous, un transatlantique, +m'était apparu d'abord comme un léger brouillard. Sur la terre, j'en +voyais autant. Une fumée floconneuse sortait des habitations humaines, +déroulant ses spirales dans l'azur; au fond de l'horizon, c'était encore +la même fumée, signalant la trace et la marche de l'homme, cette fumée +image de sa vie! Il naît, il se dresse, il avance, il va, vient, court, +s'élance, passe et repasse avec ses ardeurs, ses volontés, ses passions, +ses espérances, et tout à coup, comme cette fumée, il s'évanouit sans +rien laisser de son fugitif passage!... + +Je n'aurais pas voulu m'arracher à ce spectacle grandiose, mais on +proposait de remonter au jardin et de s'asseoir à l'ombre des vieux +chênes. Là, d'ailleurs, ma rêverie pouvait se continuer. Ne nous +disent-ils pas les plus charmantes choses, les fils et les filles de +l'air; les papillons brillants et les mouches légères butinant à tous +les calices? n'ont-ils pas aussi leur langage joyeux, les parterres +odorants et les vergers pleins de promesses? + +Oui, les grappes vermeilles alourdissent les pampres qui traînent à +terre, les pommiers et les poiriers s'affaissent sous le poids de leurs +fruits, et tous ces beaux plants n'ont guère qu'une quinzaine d'années. +Maman peut dire: «Je les ai plantés, je les ai vus naître,» et moi, je +reste tout étonnée de la rapidité de la végétation, de la diligence de +dame Nature et à faire grandir ici tous ces jeunes arbres. + +Nous buvons le jus de notre vigne, un vin modeste qui, sans doute, ne +vaut pas le lacryma-christi (hélas! le Christ n'a pas versé de ces +larmes-là sur toutes les plages), mais que nous trouvons très agréable +tout de même. D'ailleurs, avec le temps et les soins, notre crû ne peut +aller qu'en s'améliorant, nous l'espérons du moins, et l'espérance c'est +le flambeau de l'avenir. «La Confiance dans l'avenir éclate dans tous +les actes de la vie de l'homme. Il ne plante pas seulement pour +lui-même, il espère donner de l'ombrage à ses enfants. S'il désire être +père, c'est pour perpétuer son nom et revivre dans les rejetons de son +sang rajeuni; s'il allume son génie au feu de la création, aux +merveilles de la terre et des cieux, au souffle de la science et des +arts, c'est afin que sa mémoire, comme une étoile glorieuse s'élevant +au-dessus de son enveloppe mortelle, brille sur le monde et sur son +tombeau. Son âme au Ciel se réjouira alors des bienfaits qu'il aura +répandus sur les hommes.» «Il faut le reconnaître, l'homme vit par ses +espérances autant que par ses souvenirs; portant ses regards de +l'horizon qui se rapproche vers celui qui s'éloigne, il tend sans cesse +une main au passé et l'autre à l'avenir. Il continue son existence par +sa famille et ses labeurs, double lien unissant toutes les générations +entre elles, établissant cette grande loi de la solidarité.» «Si la +pensée de l'homme n'avait pas franchi les bornes de la vie, si elle +s'était renfermée dans le cercle étroit où il s'agite, il n'aurait +entrepris, dans la prévision d'une fin inévitable, que des ouvrages +proportionnés à l'incertitude et à la brièveté du temps; mais il sait +que l'oeuvre commencée ne restera pas inachevée, qu'une autre main +viendra remplacer sa main absente, et il travaille avec ardeur. Voilà ce +qui constitue la vie indéfinie du genre humain à travers les siècles qui +se succèdent et se déroulent sans cesse vers l'éternité.» + + + + +_Le 3 octobre au soir._ + + +L'Océan gronde sourdement, et pourtant le ciel est beau. Ah! c'est +pendant ces grandes colères, qui viennent se briser contre la falaise ou +s'apaiser sur un sable mouvant, que l'on comprend davantage les sublimes +harmonies de la création, où tout est réglé par l'Intelligence Suprême. + +Nous arrivons de Saint-Marc, un point de grandes roches et de grosse +mer, qui va se peuplant de plus en plus chaque année. Nous avons visité +le beau bateau de sauvetage insubmersible, tout construit en acajou, et +pouvant contenir au moins trente personnes, sans compter l'équipage; +celui-ci se compose de dix marins intrépides dont la conduite en +plusieurs occasions a été admirable. + +Le voilà donc ce grand canot sur son lourd chariot qui doit le conduire +à la mer comme le canon sur son caisson qui doit le conduire à la +bataille. Lui aussi, comme le canon, il est prêt à marcher au champ +d'honneur, à lutter contre tous les éléments déchaînés qui vont livrer +bataille à l'énergique résistance de la force et de la volonté humaines, +souvent trop faibles devant leur aveugle fureur. Son pointeur c'est le +pilote, qui va commander les manoeuvres, non pour faire comme l'artilleur +l'oeuvre de la mort, mais au contraire une oeuvre de vie et sauver les +victimes déjà aux prises avec l'infernale puissance. Ah! ce combat qui +l'attend me semble le plus terrible de tous, car il va marcher contre +l'inconnu, seul, dans la nuit peut-être, sans se dissimuler que la +retraite est parfois impossible et qu'aucun autre secours ne peut +arriver. + +Nous avons aussi visité la trop modeste chapelle de Saint-Marc et +remarqué en revanche son grand nombre de restaurants et de cabarets. +L'un d'eux s'intitule l'_Entrée de la Loire_. Vraiment, pourquoi se +faire marin d'eau douce devant cette mer orageuse? Pourquoi se faire si +petit devant cet espace si grand? Parler de la Loire, c'est bon à +Nantes, mais pas ici, devant l'infini. Et pourtant j'aime les fleuves, +je m'intéresse à leur histoire, que les flots jaseurs et familiers +racontent en passant. Ils naissent d'une goutte d'eau tombée de la fente +d'un rocher ou sortent d'une humble source cachée sous la mousse verte +et le cresson en fleur. Alors ce sont de petits ruisseaux joyeux qui +courent en gazouillant sur les cailloux polis et le sable argenté, ne +disant pas grand'chose encore, puis leur voix devient douce et +plaintive, chantant maintes idylles écoutées avec recueillement par les +saules au front incliné. Après cela, ces mêmes voix grandissant +deviennent sévères; les flots s'augmentent, s'étendent sur les bords +fleuris, se gonflent entre les rives de granit, mugissent sous les +arches des ponts et viennent se mêler à la vie turbulente des cités; +ensuite, ils quittent la ville, se déploient avec majesté dans de vastes +plaines, les montagnes se sont déchirées pour les laisser passer, et ils +arrivent enfin à la mer, c'est-à-dire à l'immensité, à l'oubli, qui +prend leurs souvenirs avec leurs ondes. Ils se précipitent dans cet +antique abîme où l'oeil plonge éperdu et plein d'extase, où la pensée +nage dans l'espace et se perd dans les profondeurs infinies de la +contemplation! La vie apparaît comme dans un songe, et le passé toujours +vivace ramène dans le même flot les heures fortunées ou douloureuses de +l'existence. Souvenirs! phares plus brillants que ceux qu'on voit +illuminer la mer et qui, chaque fois qu'on regarde en arrière, se +rallument dans la nuit du passé! Hier après dîner, je suis restée tard +sur la grève, retenue par le charme puissant qui naît de l'approche du +soir, alors que le soleil caresse d'un dernier regard la terre qu'il +semble quitter à regret. Après une journée très chaude encore, il est +délicieux de se reposer dans la nuit, d'aspirer tous les parfums au +souffle de la brise, de suivre du regard les Cieux qui s'éveillent et +d'écouter doucement les harmonies de la terre qui s'endort. C'est le +murmure du flot qui chuchote avec la plage, c'est l'aboiement lointain +du chien qui ramène le troupeau, c'est le dernier frôlement de l'oiseau +qui ploie son aile... + +Joachim le plus vieux pêcheur de la côte qui s'en allait après une pêche +fructueuse, s'est arrêté pour me souhaiter le bonsoir et nous avons fait +un brin de conversation. La mer était phosphorescente: «Eh bien! +Joachim, vous qui aimez tant la mer, vous devez la trouver bien belle +avec toutes ces paillettes d'or. + +--D'abord je la trouve toujours belle. + +--Vous ne trouvez pas étrange cette mer qui semble charrier des flammes +plutôt que des vagues? + +--Si, mademoiselle, mais j'ai vu jadis lorsque j'étais matelot à bord de +la _Marie-Louise_ un grand navire de commerce, j'ai vu quelque chose de +bien plus étrange, j'ai vu un navire aimanté... + +--Joachim, un navire aimanté! mais c'est un phénomène alors que vous +avez vu. + +--Oui, mademoiselle, c'est ce qu'ils disaient tous à bord et le +capitaine appelait ça une série de phénomènes magnétiques. + +--Mais c'est intéressant, contez-moi ça, Joachim, je vous écoute. + +--Mademoiselle, c'était un 1er août, je n'ai point oublié cette date, +notre navire fut complètement enveloppé par un nuage phosphorescent qui +aimanta toutes les parties, tous les objets en fer du bord. + +Le bâtiment, les hommes de l'équipage étaient comme «enduits d'une +couche de feu». + +Les marins à ce moment se précipitèrent à l'habitacle: l'aiguille de la +boussole avait des oscillations de l'amplitude de celle d'un éventail +mécanique! + +Ils voulurent, alors, sur l'ordre du capitaine, changer de place, des +chaînes qui traînaient sur le pont... Impossible de les remuer, bien +qu'elles ne pesassent pas plus de soixante livres chacune. + +Chaînes, boulons, goujons et barreaux, tous les objets en fer du bord, +en un mot, étaient aimantés et adhéraient au pont, comme s'ils y avaient +été vissés. + +Le nuage électrique était si épais, que le navire dut suspendre sa +marche; on ne voyait, en effet, rien au delà du pont, qui paraissait +être une masse étincelante de feu. + +Tout à coup, la phosphorescence commença à décroître, le nuage s'éleva, +puis abandonna le navire, d'où nous le suivîmes de l'oeil, s'éloignant +sur la mer. + +Ah! je me rappellerai toujours cette chose extraordinaire et le +saisissement de tout l'équipage. + +Le vent fraîchissait beaucoup il était temps de rentrer, mais je suis +restée encore quelques minutes. Joachim venait de reprendre sa marche +lorsqu'une barque silencieuse et que j'entrevoyais à peine glissa devant +moi. Soudain de cette barque légère, de ce frêle esquif, une voix que, +de plus près, au milieu des critiques d'un salon ou des exigences d'un +théâtre, on eût froidement entendue, une voix, dis-je, s'est élevée, +sortant du sein des ondes comme si la mer charriait des flots +harmonieux; c'était quelque chose de vague, d'aérien, d'insaisissable, +comme un écho, un rêve, un soupir; ce chant devenait si suave, si +mystérieux dans cette nuit profonde, que j'ai pensé à des voix +surnaturelles murmurant un langage inconnu, comme celui que soupirent +les sylphes dans l'air, les génies sur les eaux, les fleurs à la +prairie, les feuilles à la forêt, et pendant que la nacelle fuyait et +que la voix s'éteignait, mon âme s'est envolée vers les sphères où +l'harmonie est née, d'où elle est descendue: des Cieux! + +Peut-être est-ce ma dernière soirée passée dans la solitude, à +contempler l'infini, car ces jours-ci de nouvelles excursions nous +appellent encore, et les vacances qui vont prendre fin auront été bien +employées jusqu'au bout. Nous allons voir les forts et les phares qui +nous entourent, visiter un transatlantique à Saint-Nazaire et les +chantiers de la Compagnie. + + + + +_Le 6 octobre_ + + +Les phares nous ont vivement intéressés. Cette lumière qui s'allume dans +l'ombre n'est-elle pas comme l'oeil vigilant de la Mère-Patrie qui veille +sur ses enfants et leur indique le chemin? cette lumière qui brille dans +la nuit sur la terre n'est-elle pas soeur de l'étoile qui luit aux Cieux, +et ne devient-elle pas comme elle une étoile de salut? Toutes les deux +dirigent vers le port, l'une les voyageurs de la vie, l'autre les +naufragés de la mort... Oui, tous ces feux de différentes couleurs, +fixes ou tournants, ont été disposés de façon à indiquer, d'une manière +sûre, la voie à suivre et les écueils à éviter aux navires ballottés +dans les ténèbres et l'inconnu. + +Nous avons visité les trois phares de notre voisinage; après avoir gravi +les longues spirales de leur escalier, on nous a introduits dans la +lanterne et l'on a fait mouvoir devant nous, pour les feux mobiles, le +mécanisme ingénieux qui les fait tourner. Cette lanterne circulaire, +haute et large de plusieurs mètres, se compose de panneaux en cristal, +épais comme une planche, sans défaut, sans tache, et si nets que c'est à +se demander s'ils existent vraiment, tant le regard les traverse sans +difficulté; aussi la lumière, se décomposant, se grossissant et se +reflétant dans ces prismes merveilleux, se projette-t-elle à de grandes +distances, à plusieurs lieues en mer. Tout l'intérieur est éblouissant +de propreté, le cuivre reluit comme l'or. L'extérieur est imposant de +solidité. Cependant, telle est la force des ouragans que ces tours, +bâties de blocs de granit et qui semblent inébranlables sur leur roc +profond, oscillent parfois de plusieurs centimètres pendant les +tempêtes. Les gardiens se sentent bercés, comme les marins dans leur +cabine, c'est presque le roulis. Ils sont donc au nombre de deux, les +braves gens attachés aux phares et chargés d'alimenter soigneusement, +chaque nuit, la grosse lampe qui doit brûler depuis le coucher du soleil +jusqu'au matin; ce sont les modernes gardiens des feux sacrés, avec +cette différence des anciens, qu'ici on rencontre des gardiens par +douzaine, c'est une place très enviée, tandis que l'antique Rome avait +bien de la peine à trouver six vestales seulement parmi sa nombreuse +population. + +Du haut de la tour du Commerce, élevée de huit étages, le panorama est +immense et le regard s'étend à perte de vue sur les coteaux accidentés +de Savenay et l'horizon sans limites de l'Océan. + +Le phare Ville-ès-Martin, bien moins haut, a été construit sur l'extrême +pointe d'un amas de récifs où maman a vu un navire talonner et +s'engloutir en quelques minutes. + +Celui d'Aiguillon indique également, des écueils à fleur d'eau et la +baie de la Courance, où il ne fait pas bon s'aventurer. En ce lieu +sauvage, composé de sables mouvants et de rochers terribles, l'Océan +gronde toujours et l'on voit encore à marée très basse les mâts d'un +grand vaisseau qui vint se perdre ici, il y a bien années, par une +sombre nuit d'hiver. + +Ce phare d'Aiguillon, construit d'après les ordres et sous le +gouvernement du duc d'Aiguillon en Bretagne, en a gardé le nom. Il eût +été à désirer que ce duc, qui fut si universellement détesté dans notre +cher pays, n'eût pas laissé d'autres traces de son passage que des +souvenirs de ce genre-là. Malheureusement pour son honneur, l'histoire a +raconté l'accusation portée contre lui devant le Parlement de Bretagne +et ses démêlés avec l'éminent procureur général René de Caradeuc de la +Chalotais. + +Au moment de partir, les gardiens nous ont présenté un grand registre +que l'on fait signer aux visiteurs. Beaucoup de noms sont suivis de +réflexions généralement assez sottes, et cependant ces personnes-là ont +cru bien faire sans doute et se montrer spirituelles. Non, quoi qu'on en +dise, l'esprit ne court les rues nulle part, ni à la campagne, ni à la +ville. Le gardien chef de la tour d'Aiguillon est un demi-sauvage: pris +enfant à l'âge de quatorze ans par une horde africaine, après le +naufrage du Saint-Pol, navire à bord duquel il était mousse, il ne dut +qu'à sa très grande jeunesse d'avoir la vie sauve. Un vieux chef, s'y +étant intéressé, le défendit contre les autres, qui voulaient tout +simplement le manger. Il est resté jusqu'à l'âge de trente-trois ans +dans cet horrible pays, et il raconte les choses les plus étranges sur +les moeurs et les habitudes de cette tribu toute primitive et composée +d'individus n'ayant aucune idée de civilisation. Ils vivent presque +comme des animaux, couchant sur le sable, en plein air, et ne se +nourrissant que de poisson séché au soleil. Ils n'adorent rien, pas même +les astres, et naissent et meurent sans la moindre notion de Dieu, ni de +l'âme. Oui, ce pauvre homme a vécu dix-neuf ans de cette vie +épouvantable! Ses bras sont ornés de tatouages ineffaçables, ses narines +ont été percées pour y suspendre des anneaux, et l'une de ses oreilles, +toute trouée, portait un ornement si lourd qu'elle s'est allongée jusque +sur l'épaule; le plus grave de tout ceci est la blessure qu'il garde à +la jambe et qui ne cicatrisera jamais. C'est pendant son sommeil qu'on +lui a fait cette entaille avec une arête empoisonnée, pour le punir +d'avoir voulu goûter d'un certain poisson réservé aux vieillards. + +Sans doute, il est fort heureux d'avoir été rendu à son pays et à la +civilisation; mais il avait presque oublié sa langue, et il y a une +foule de choses qui l'étonnent au plus haut point, par exemple, de ne +pouvoir prendre ce qui lui convient dans les boutiques et d'être +toujours obligé d'avoir de l'argent en poche pour se procurer ce qu'il +désire. Avec cela, il est d'un appétit féroce: douze sardines crues lui +font six bouchées, et parfois, pour exprimer ses sentiments, surprise, +peine ou plaisir, il pousse des cris qui n'ont rien d'humain. Sa vie a +été écrite, et cette petite brochure se vend à son profit; c'est une +manière honnête de recevoir l'aumône, et nous nous sommes empressés de +l'acheter à ce pauvre diable, qui se hâte de l'offrir. + +Quant aux forts enfouis en terre, suivant les principes de Vauban, +cachés et entourés de talus gazonnés, et qui doivent défendre l'entrée +de la Loire, ils paraissent d'abord de peu d'importance. On a baissé le +pont-levis pour nous faire entrer, et cela m'a fait sourire, aussi bien +que le raisonnement prolixe des gardiens pour démontrer l'utilité de ces +forts, leur nécessité même. Au fond, je crois qu'ils ne parlaient si +bien qu'au point de vue de leur intérêt particulier, car ces braves gens +semblent jouir d'une vraie sinécure dans leur jolie maisonnette entourée +d'un jardin. Ils n'ont d'autre travail que de maintenir en bon ordre les +piles d'obus et de boulets, et de fourbir de temps à autre les canons +paresseusement couchés sur leurs affûts. + +Revenons maintenant à Saint-Nazaire. Tout un monde se meut dans les +ateliers de la Compagnie transatlantique, c'est un brouhaha et un +mouvement perpétuels. Les machines fonctionnent avec rapidité; ici, dans +les fourneaux ardents, divers métaux se fondent; là, le fer rougit et se +tord; partout le marteau et l'enclume font leur besogne. Quant aux +transatlantiques eux-mêmes, ces magnifiques vaisseaux qui connaissent +tous les mondes, ils sont la dernière expression de la science et du +luxe: de la science, lorsqu'on s'arrête devant ces immenses machines +fonctionnant avec une régularité si admirable, et du luxe, lorsqu'on +considère tout le confort que renferment ces villes flottantes. + +Ces grands navires semblent fiers et majestueux, même au repos; mais +lorsqu'ils arrivent au port des contrées lointaines, ils doivent +paraître mille fois plus beaux encore. Ah! quelle doit être l'émotion +des exilés qui saluent le drapeau national de ce navire qui va les +ramener au pays! Quelle doit être leur joie de toucher ce pont qui est +un morceau de la terre natale, de poser le pied sur le sol flottant de +la Patrie! + +En considérant ce vaste port de Saint-Nazaire, encombré de bâtiments +grands et petits, portant les couleurs de tous les pays, en entendant +sur tous les points un langage rappelant celui de la tour de Babel, on +comprend la nécessité qui a fait creuser un second bassin dans cette +ville neuve, si importante déjà, et qui n'était, il y a un demi-siècle +qu'un pauvre village, un nid de pêcheurs perdu dans les flots. En +regagnant le quai, notre attention s'est concentrée quelques instants +sur un beau trois-mâts, coquettement pavoisé, toutes voiles dehors et se +préparant à partir. Deux officiers se promenaient sur le pont, et voici +la jolie petite histoire qu'on nous a racontée à leur sujet: ils sont +marins et cousins, naviguant sur le même bateau, l'un comme capitaine, +l'autre comme second. Il est bon d'ajouter qu'ils sont liés comme des +frères; jeune, d'humeur joyeuse, le second, un farceur s'il en fut, se +trouve toujours prêt, à bord comme à terre, à jouer mille tours. Voici +donc l'un de ses exploits: après une traversée des plus longues et des +plus pénibles, où l'on n'a eu pendant les quinze derniers jours que de +mauvais lard salé à manger, on arrive enfin, il y a quelques semaines, à +Saint-Nazaire, à l'aurore d'un beau jour, d'été. Pendant que le +capitaine s'occupe de régler le déchargement du navire, le second court +dans la famille annoncer l'heureuse arrivée. «Ma tante, dit-il à la mère +du capitaine, faites-nous un repas homérique, un festin de roi; à onze +heures, nous viendrons déjeuner. Votre fils n'a qu'une idée fixe depuis +qu'il approche de terre, c'est de manger du lard, du boudin, de la +saucisse.» La brave femme ne se le fait pas dire deux fois; elle +dévalise la charcuterie voisine. À l'heure dite, le capitaine, au bras +de son cousin, le sourire et le cigare à la bouche, l'oeil brillant de +plaisir, lui disait en se rendant à la maison: «Nous allons donc nous +mettre sous la dent autre chose que cet affreux lard qui me soulevait le +coeur; cette viande de porc, je ne pourrai plus la manger d'ici +longtemps, ni même la voir.» + +On se met à table. La bonne mère est radieuse, le potage s'avale +gaiement. À peine la vaste et traditionnelle soupière est-elle emportée, +qu'on voit apparaître sur la nappe blanche une belle andouille noire qui +s'enroule sur sa purée de haricots verts, comme un boa sur l'herbe fine +des prés indiens. Elle est escortée de deux plats enguirlandés de +boudins et de saucisses. «Enfin, pense le fils qui veut se consoler de +ce premier mécompte et qui grignote du bout des lèvres la charcuterie +maternelle, la saucisse a du bon, elle stimule le palais, ouvre +l'appétit et porte à boire, c'est l'usage de commencer ainsi.» Mais, +grands dieux! à ce premier service en succède un second, qui laisse le +marin aussi stupéfait sur sa chaise que si quelque requin de Chine ou +quelque vieux crocodile du Gange venait de faire irruption dans +l'appartement: sur la table, à droite, une magnifique côte de lard sort +d'une ceinture de choux verts, comme un fort entouré de murailles, du +sein d'une forêt; à ses pieds un cordon de saucisson s'arrondit comme le +fossé sombre des remparts, tandis qu'en face d'elle, à gauche, se dresse +en pyramide un gros pâté de cochon. Le centre est occupé par une énorme +_arbelèse_ rôtie, nageant dans son jus: une mer de saindoux. Ceci est le +couronnement du festin. Horreur! le fils recule épouvanté. Un moment, +chacun est anxieux. Le cousin lui-même, qui commence à trouver qu'il est +allé trop loin, et qui ne s'attendait pas à voir son menu si fidèlement +rempli, se sent fort mal à l'aise... Heureusement le trio avait l'esprit +bien fait, le capitaine surtout. On s'est expliqué en riant: «Moi qui +croyais lui faire tant de plaisir!» répétait la bonne mère toute +déconcertée, et qui, dès l'après-midi, retournait aux provisions. À six +heures, un fin dîner, uniquement sorti des mains de la bouchère venait +raccommoder tout le monde, si tant est qu'on fût un peu fâché, l'humeur +et l'estomac, et faisait oublier au milieu de mets recherchés les +désappointements du matin. + +Nos dernières courses aux forts, aux phares et aux transatlantiques se +sont effectuées en nombreuse compagnie, entre autres, les trois beaux +Parisiens venus à notre pêche de nuit. S'ils font fi de la seine et du +filet, ils ne dédaignent pas l'arme à feu, et nous les voyons souvent +partir en guerre, comme défunt Marlborough, avec cette différence que +l'ennemi doux et inoffensif qu'ils poursuivent sont de beaux oiseaux: la +blanche mouette, l'alcyon noir, les goélands timides et les graves +cormorans. Les gros marsouins qui chassent continuellement le mulet sur +nos plages les préoccupent encore beaucoup et ils rêvent d'en tuer au +fusil, oubliant que leurs balles s'aplatiront comme des boulettes de mie +de pain sur le cuir chagriné de ces mammifères. + +Ils ont commencé par dire beaucoup de mal de la mer, par gémir des +brouillards intenses que la Manche et l'Océan tissent à perpétuité comme +un voile épais s'étendant sur la Bretagne, ils se sont plaints des +remous, de cette mer agitée toujours en mouvement, sans repos, sans +trêve et qui ne peut rester un instant tranquille. Ils disent encore: +«On forme des projets; on va excursionner, le temps est superbe. Soudain +un gros nuage arrive de l'Océan; il pleut à torrent. Nous nous +désolons...--Faites pas attention répond un marin presque souriant, +c'est la marée montante qui amène ce nuage-là, ça ne va pas durer. + +--En effet, le soleil reparaît, mais six heures après, voilà le ciel qui +s'obscurcit encore, l'averse recommence et le marin de reprendre du même +ton: «Faites pas attention ce ne sera rien, c'est la mer qui baisse +entraînant à sa suite les nuages du continent. Que voulez-vous, +Messieurs, faut ben en prendre son parti, la Bretagne a le privilège des +douches pluviales... + +--Et continuelles, mon brave, n'est-ce pas?». + +Oui, ces beaux messieurs, qui ne sont pas coutumiers de la mer, se sont +d'abord étonnés de tout; aujourd'hui, ils semblent se familiariser avec +le mugissement des flots, avec le flux capricieux, tantôt s'affaissant +avec mollesse sur le sable d'or, tantôt fouettant de son écume de neige +les sombres rochers. + +Ils découvrent maintenant mille poésies dans «le tapage des vagues +arrondies en croupe, bondissant et se pressant en désordre comme un +troupeau de coursiers indomptés...», ils étudient la flore des mers aux +algues multicolores et s'intéressent même à l'humble coquille si fort +attachée à son rocher. Ils nous font alors des comparaisons, des +citations et des dissertations superbes; leur lyrisme se développe dans +la contemplation de ces spectacles grandioses de la nature. + + + + +_Le 8 octobre._ + + +Hélas! les vacances touchent à leur fin; depuis plusieurs jours les +soirées sont devenues très froides et, la semaine dernière, elles +étaient tout à fait sombres, le soleil se couchant tôt et la lune ne +prenant plus la peine de se lever. Cette belle Phébé, cependant, daigne +reparaître ces jours-ci et nous montrer sa grosse face cuivrée; mais +Borée l'accompagne avec tant de persistance qu'il n'y a plus moyen de +rester longtemps dehors. Nous avons exhibé les cartes, si délaissées +pendant les beaux jours, et que nous sommes trop heureux de reprendre +maintenant pour nous tenir compagnie après dîner. L'agréable +Trente-et-un nous réunit autour du tapis vert où nous nous passionnons +pour nos modestes sous comme pour des louis; nous jouons avec rage à +l'instar des Anglais, la nation la plus joueuse du monde. Henri déclare +sans vergogne qu'il joue pour gagner, et mon petit frère assure qu'on +triche quand il ne gagne pas; il trouve bien, comme Shéridan, que le +premier bonheur est de gagner au jeu, mais il ne reconnaît pas, comme +lui, que le second soit d'y perdre. Moi-même, je ne suis point +indifférente aux faits et gestes des têtes couronnées et des as +vainqueurs, ni maman non plus; il n'y a vraiment que mes grands parents +à prendre philosophiquement leur parti des mauvaises grâces de la +Fortune. Ma bonne maman n'aime pas les cartes; mais elles le lui rendent +bien, car elle perd toujours. + +Hier, au milieu de notre intéressante partie, la cuisinière entre tout +effarée nous demander si la lune s'est cassée dans la mer? Nous courons +voir; en effet, il manquait un morceau à la lune dans son plein; cela +demandait explication, et nous n'avions pas le moindre Nick sous la +main; je cours chercher un vulgaire almanach, que Henri ouvre illico et +où nous trouvons l'éclipse annoncée et prédite depuis longtemps. «Vois, +me dit mon frère, c'est nous-mêmes, c'est notre terre qui s'interpose +entre le Roi du jour et la Reine des nuits...» Mon frère était parti, et +je le voyais déjà escaladant le mont Parnasse ou enfourchant Pégase; +mais je l'ai arrêté court en si beau chemin, en lui rappelant que nos +intérêts étaient en souffrance. En effet, lorsque nous sommes rentrés, +mon petit frère empochait nos sous à l'aide d'un superbe brelan. Ceci a +ramené le sourire sur ses lèvres, car, qui le croirait? il se montre +aujourd'hui rêveur et mélancolique. Il pense au départ, et le départ, +c'est l'adieu à sa vie vagabonde et oisive; le départ, c'est l'adieu aux +bains, aux pêches, aux courses aventureuses à travers les plages, les +champs et les vignes qu'il vendangeait si bien à son profit; le départ, +en un mot, c'est la fin de toutes les parties de plaisir... + +La Liberté va replier son aile et le collège ouvrir toutes grandes ses +portes, et notre Benjamin, pour la première fois depuis deux mois, songe +creux aujourd'hui... + + + + +_Le 9 octobre_ + + +Ce matin, avant le déjeuner, je suis encore allée passer quelques +minutes devant ce grand Océan qui respire d'un pôle à l'autre, et dont +le souffle s'entend des deux hémisphères, comme preuve de sa puissance +et de sa grandeur. Ce spectacle, toujours le même, me semble toujours +nouveau dans sa sublimité. C'est la saisissante image de l'infini! + +Ah! que j'aime à rêver devant l'immense mer +S'étoilant d'or, d'azur comme une souveraine, +Pendant que sous mes pieds s'ouvre le gouffre amer +Où la vague sans fin roule sa longue chaîne. + +Ah! oui, j'ai relu bien des fois cette définition de la mer par +Lamartine. + +«J'ai roulé, des milliers de fois, la pensée de l'infini dans mes yeux +et dans mon esprit, en regardant du haut d'un promontoire ou du pont +d'un vaisseau le soleil se coucher sur la mer, et plus encore en voyant +_l'armée des étoiles_ commencer, sous un beau firmament, sa revue et ses +évolutions devant Dieu. Quand on pense que le télescope d'Herschell a +compté déjà plus de cinq millions d'étoiles, que chacune de ces étoiles +est un monde plus grand et plus important que ce globe de la terre; que +ces cinq millions de mondes ne sont que _les bords_ de cette création, +que si nous parvenions sur _le plus éloigné_, nous apercevrions, de là, +d'autres abîmes d'espace infini comblés d'autres mondes incalculables; +et que ce voyage durerait des myriades de siècles, _sans que nous +puissions atteindre jamais_ les limites entre le néant et Dieu, on ne +compte plus, on ne chante plus; on reste frappé de vertige et de +silence, _on adore et l'on se tait_...» + +Tout en regardant l'espace, je suivais le travail d'un petit brick +tenace, courageux, soutenant une lutte énergique contre vent et marée +qui l'entraînaient en mer au lieu de le pousser au port, tandis qu'un +grand vapeur remontait tranquille et majestueux les courants, comme s'il +ignorait les flots et la tempête... + +Tout en admirant les deux, je pensais à cette merveilleuse découverte de +la vapeur. Je trouve les magnifiques créations du génie humain peut-être +encore moins étonnantes dans leur conception que dans leur réalisation. +Tracer sur le papier des plans superbes, enfanter des chefs-d'oeuvre du +bout d'une plume mathématique est quelque chose, mais la merveille c'est +de donner une forme réelle et palpable à la pensée, c'est de réduire +toutes les difficultés à néant. + +Au XVIe siècle, un Espagnol proposa, dit-on, à Charles-Quint de faire +marcher un bâtiment sans rames et sans voiles, au moyen d'une chaudière +d'eau bouillante, dont la vapeur faisait agir un piston. Ce procédé +obtint le résultat désiré; mais, à la mort de Charles-Quint, cette +découverte restée sans protecteur, demeura dans l'oubli. En 1663, le +marquis de Wescester publia un ouvrage où la même idée des machines à +vapeur se trouva énoncée. En 1711, Denis Papin, de Blois, fit d'heureux +essais pour appliquer la vapeur à la navigation. Enfin, c'est +l'Américain Fulton qui, en 1767, mit en évidence cette grande et +merveilleuse invention, et lança sur la Seine, en 1805, le premier +bateau à vapeur. L'Anglais Griffits imagina ensuite, en 1812, de faire +mouvoir les voitures par le même procédé. Nous savons s'il réussit. La +vapeur a donc aplani les routes, abrégé les distances, et grâce à elle, +pendant que d'un côté le navire, insoucieux du vent, traverse fièrement +les mers, de l'autre, la locomotive vertigineuse entraîne son sillon de +voitures dans l'espace! + +J'ai bien fait de sortir ce matin. Il n'est que midi, et déjà les nuages +amoncelés crèvent de toutes parts, la pluie fait rage, la mer a des +mugissements terribles, un ouragan se prépare, la nuit va être bien +mauvaise, et le coeur se serre à la pensée des pauvres marins exposés à +ses fureurs. Ah! mon Dieu, comme l'âme se dégage et s'élève devant le +danger, comme la prière monte fervente vers vous qui pouvez seul les +protéger! Mon Dieu, ayez pitié d'eux!... + +Cinq heures.--La grande voix de la mer résonne de plus en plus +distincte, et je suis de ma fenêtre toutes les péripéties de ce drame +des éléments. Nous sommes ballottés par une affreuse tempête, à croire +que les rochers, les arbres et les maisons, dans un horrible pêle-mêle, +vont s'envoler dans les airs ou s'abîmer dans les flots! Les vagues, +emportées par l'aquilon, se brisent avec des sanglots immenses exprimant +des souffrances inconnues, gonflant leur masse liquide comme des +poitrines soulevées par la douleur; des milliers de larmes amères +ruissellent sur les rochers comme les pleurs sur un visage désespéré, et +les goëlands inquiets poussent des cris d'épouvante. + +Une forme hideuse et noire apparaît par moment, c'est le cadavre d'un +chien; tout à coup une vague monstrueuse le saisit, le tord dans sa +volute capricieuse et l'engloutit à jamais. L'ouragan vient d'éclater +dans toute sa furie. Les lames assaillent la plage en files pressées +comme des guerriers montant à l'assaut, et lancent à cinquante pieds en +l'air leur longue fusée d'écume; les nuages noirs se lézardent comme des +murailles fantastiques, laissant apercevoir par leurs fissures l'ardente +fournaise des éclairs; des lueurs blafardes et aveuglantes illuminent +l'étendue. Les quelques barques amarrées devant nous s'entrechoquent +avec des bruits lugubres, et les cordages, tourmentés par l'humidité, se +plaignent douloureusement. La pluie, fouettée par le vent, tombe en +faisant siffler ses hachures comme des flèches. On dirait que le chaos +veut reprendre la terre et en confondre de nouveau les éléments. Voilà +le spectacle que j'ai devant moi; de l'autre côté, dans la campagne, le +même bouleversement se manifeste: les arbres craquent et se fendent sous +les efforts de l'aquilon, les sentiers se changent en torrents, les +feuilles jonchent le sol, les oiseaux frémissants se cachent dans les +ramées humides, moi-même je grelotte de froid et d'émotion. + +Pourrons-nous partir demain? Je l'ignore; et l'on se demande, devant un +tel bouleversement, si jamais cette grande colère de la nature va +s'apaiser, si les flots rentreront dans leur lit; assurément les arbres +vont se redresser, les feuillages secouer les perles brillantes dont ils +sont surchargés, les oiseaux s'aventurer dans l'espace pour sécher leurs +ailes alourdies par la pluie? Sans doute demain, après une nuit +terrible, l'ouragan fatigué s'éloignera. Du sein des eaux, des bois et +des plaines sortiront des voix frémissantes, laissant échapper un +immense soupir de soulagement. Encore quelques heures et tout rentrera +dans l'ordre. La terre reprendra ses sourires, la mer ses limites, le +soleil ses rayons, et l'on ne s'apercevra plus de cette terrible +secousse qu'à la fraîcheur de l'air et au parfum plus pénétrant de la +brise... + +Nous avons reçu hier après-midi (heureusement qu'il faisait beau) une +visite qui nous a tous bien surpris, la visite de M. Benoit, un monsieur +très correct d'ailleurs, fils de mon premier professeur de piano. Il +venait nous faire ses offres de service, c'est un industriel qui semble +très au courant de sa partie: «Oui, nous a-t-il dit en souriant, le +commerce est plus productif que les arts. Mon pauvre père n'entendait +rien aux choses pratiques de la vie; c'est probablement ce qui m'a rendu +très positif.» + +Nous n'avions jamais vu M. Benoit fils, c'est à peine si nous savions +son existence, son père n'en parlait guère, ce qui était assez +singulier; cet étranger, cet inconnu m'apparaissant comme la vision +rajeunie de mon vieux professeur, m'a rappelé soudain plus d'un souvenir +de mon enfance. + +Je connais une petite fille qui vous dit le plus gentiment du monde: «Je +n'ai pas peur de papa, ni de maman, ni de ma bonne; j'ai seulement un +peu peur de Croquemitaine.» Quand je pense à mon vieux professeur de +musique, je pourrais dire la même chose. À cette époque, je ne craignais +ni papa, ni maman, ni ma bonne, mais j'avais une affreuse peur de mon +maître de piano. + +Je le retrouve dans ma mémoire avec un visage d'ogre, des yeux +dévorants, des dents de requin, une voix de tonnerre. Je croyais à +l'instant voir surgir de ses immenses poches les paquets de verges, dont +il parlait, pour corriger les doigts faibles ou récalcitrants. Il avait +des comparaisons qui alors me terrifiaient. + +«Qu'est-ce que c'est que ça? des doigts flasques comme des asperges +bouillies, attachés à des poignets raides comme du cornouiller.» +Lorsqu'il m'avait lancé ces épithètes malsonnantes, je prenais le parti +héroïque de m'endormir. Dame, je n'avais que six ans! Quand on saura que +ce maître intraitable me donnait une heure de leçon tous les jours, on +conviendra que c'était un peu long. + +Si la leçon s'était bien passée, maman me donnait un sou, pour aller +acheter un chausson aux pommes chez le pâtissier voisin. Ah! ces pommés, +comme ils me paraissaient délicieux! J'ai eu beau chercher, je n'en ai +jamais retrouvé de pareils. Le grand Napoléon demanda vainement toute sa +vie un haricot de mouton, comme ceux qu'il mangeait à l'école de +Brienne; on lui en servit de bien supérieurs sans doute, mais il ne les +trouva jamais aussi bons. Ce qui prouve une fois de plus, que les +souvenirs enfantins demeurent les plus vivaces et souvent les meilleurs. + +Depuis, petit à petit, j'ai appris l'existence pénible de mon +professeur. C'était un artiste dans toute l'acception du mot; le sens +commun, qu'on devrait appeler le sens rare, lui manquait totalement. Il +appartenait à cette race intelligente des bohèmes d'il y a un +demi-siècle, vivant au jour le jour sans penser au lendemain, dépensant +peu ou beaucoup, suivant les circonstances, mais n'ayant jamais un +centime devant eux. Aujourd'hui, les artistes ont fait de grands progrès +sous ce rapport-là, ils sont devenus pratiques; ce n'est pas une poire, +mais des vergers de poires qu'ils savent se ménager pour la soif; s'ils +connaissent à présent l'art de gagner de l'argent, ils connaissent aussi +celui de le garder. + +Mon professeur était fils d'un fonctionnaire ayant économisé une +certaine fortune, et frère d'un compositeur qui a laissé des romances +charmantes qu'on chante encore; ces bons exemples ne lui servirent en +rien. Comme on le voit, c'était un irrégulier, un bohème. À vingt ans il +s'était marié avec une jeune fille de dix-huit, aussi riche que lui +d'insouciance et de gaîté, n'ayant d'autre patrimoine que la jeunesse et +l'espérance. L'espérance! un banquier qui n'aboutit souvent qu'à la +faillite. La pauvre jeune femme mourut un an après, en donnant le jour à +un fils, dont M. Benoît s'occupa tout juste, comme jadis La Fontaine +s'était occupé du sien. + +M. Benoît, ce professeur qui ne passait pas un quart de soupir, ni un +double point, qui raisonnait si exactement en musique, restait toujours +un grand original dans les choses sérieuses de la vie. Je pourrais même +ajouter qu'il avait plus de justesse dans les oreilles que de justice +dans l'esprit. Je me souviens encore de quelques petites histoires qui +en font foi. + +Après les premières études si ingrates du piano, lorsque je commençais à +faire une moue dédaigneuse aux morceaux de Leduc et de Carpentier, on +m'acheta un bel instrument neuf. Dire toute la joie que j'en ressentis +serait impossible. J'étais encore à cet âge heureux où les impressions +sont les plus vives et où l'on ne croit qu'au bonheur. On avait d'abord +décrété que je ferais gammes et exercices sur le vieux piano; mais bah! +au bout de quelques mois je ne voulais plus en entendre parler. Ma mère +songea alors à le vendre et pria mon professeur de s'en occuper. La +caisse était encore belle, l'ivoire des touches pas trop jauni; mais les +sons, hélas! laissaient beaucoup à désirer. Le facteur de la ville +n'estimait plus mon vieux piano, que deux cents francs. Mon professeur +avait justement, à trois ou quatre maisons plus loin que la nôtre, une +nouvelle commençante dont les parents cherchaient un piano d'occasion: +c'était leur affaire. M. Benoit qui donnait cette leçon-là après la +mienne, offre illico mon piano. À deux heures il était proposé; à quatre +heures, il était acheté; à six heures il était emporté. + +Comme on voit, notre intermédiaire ne s'était donné aucune peine, ma +mère cependant comptait lui offrir une petite gratification. Malgré tous +les travers, qu'elle lui connaissait, elle s'intéressait vivement à ce +bon M. Benoit pas riche du tout et elle se disait in petto: «Je le +connais, c'est la délicatesse en personne, il est capable de ne vouloir +rien accepter et moi, certainement, je lui offrirai un louis.» + +En effet, dès le lendemain, après ma leçon, ma mère remercia M. Benoit +de son empressement à lui être agréable; le sourire aux lèvres, songeant +à la joie qu'elle allait lui causer, ma mère lui demanda ce qui lui +était dû pour sa complaisance. + +M. Benoit baissa les yeux et tout rougissant il répondit d'un air +modeste: «Oh! Madame, rien, presque rien; cinquante francs si vous +voulez.» + +Presque rien! cinquante francs! le quart de la vente totale du piano! + +Ma mère crut qu'elle avait mal entendu, cette demande lui paraissant +fort exagérée. Elle lui remit vingt-cinq francs; mais, depuis ce jour, +elle ne parla plus des sentiments délicats de mon professeur. + +À quelque temps de là, il y eut soirée dansante à la maison; ma mère +pensa que le violon de M. Benoit soutiendrait très agréablement les +personnes qui auraient l'amabilité de faire danser, et même au besoin +pourrait les remplacer. Sachant les susceptibilités du bonhomme, mon +père se rendit en personne chez lui pour lui demander son concours, +appuyé d'un salaire rémunérateur. À cette demande M. Benoit fronça les +sourcils... «Monsieur, dit-il, je n'ai jamais joué qu'une seule fois +dans un bal... et ça a mal tourné. + +--Comment? cela a mal tourné! + +--Oui, très mal. + +--Mais enfin, M. Benoit, je ne vois aucun motif pour que cela tourne si +mal chez moi. Vous me rendriez service; je vous en prie. + +--Monsieur, ce serait chez vous, comme chez les autres. + +--Expliquez-vous de grâce. + +--D'abord, moi, quand je joue un quadrille, je le joue correctement, pas +une note de plus que les reprises voulues: tant pis pour les +retardataires. + +Eh bien! au bal dont je vous parle, on voulut me faire jouer les figures +des quadrilles aussi longtemps que cela plaisait aux danseurs, à eux de +me donner le signal de l'arrêt, en frappant dans leurs mains. + +«Ah! par exemple, me disais-je, vous prenez donc mon archet pour la +manivelle d'un orgue de barbarie? Je vais vous prouver que non. Je me +regimbai. De plus, quand je joue, j'entends qu'on m'écoute. + +--Ah! même la musique de danse... + +--Oui, Monsieur, le plaisir des jambes n'a rien à revoir avec celui des +lèvres, autrement dit de la conversation qui ne sert qu'à brouiller les +figures, étouffer la musique, estropier la mesure. Dans ce salon tout le +monde riait, parlait, criait, si bien que je ne m'entendais plus: je +croyais avoir affaire à des sauvages ou à des fous. Dame! ça m'a chauffé +les oreilles. Je me suis arrêté tout court et j'ai refusé net de jouer. +«Dansez maintenant, ai-je dit, comme dame Fourmi à la frivole Cigale; +trémoussez-vous, belles». Et j'ai remis mon violon dans sa boîte. On m'a +supplié d'abord, les plus jolis minois m'ont fait des risettes; mais +stoïque, mais Romain jusqu'au bout, je suis demeuré inflexible. Le +maître de la maison s'est fâché tout rouge, m'a saisi par le bras et m'a +poussé à la porte. + +Oui, on m'a jeté à la porte! s'écria M. Benoit que ce souvenir rendait +encore frémissant.» + +Mon père, tout interloqué de cette confidence, se donna bien garde +d'insister davantage. + +Mon professeur de musique ne vint pas à la soirée. + +Voici du reste la dernière aventure qui mit le comble à ses méfaits. M. +Benoit, ayant travaillé chez un facteur de pianos dans sa jeunesse, +était aussi bon accordeur que bon professeur. Mais ne voulant marcher +sur les brisées de personne, il laissait cette clientèle à l'accordeur +qui passait régulièrement tous les trois mois. + +Il advint cependant qu'une année, au moment des vacances, notre piano +devint faux tout à coup. Nous devions être nombreux à la maison, faire +de la musique et danser de temps en temps. Ma mère demanda à M. Benoit +de lui rendre le léger service d'accorder notre piano. M. Benoit y +consentit de bonne grâce. C'était un simple accord, puisque le piano +était au diapason et qu'il ne lui manquait pas une corde. Après avoir +terminé son accord, M. Benoit demanda plumeau et brosse pour enlever la +poussière qui, disait-il, s'était glissée à l'intérieur du piano. Nous +finissions de déjeuner, on était au dessert, ma mère pria M. Benoit de +venir manger quelques fruits et prendre une tasse de café, additionnée +d'un verre de fine champagne; ce qu'il accepta avec empressement. + +Mon père rencontra M. Benoit le lendemain... + +«Combien vous dois-je, lui dit-il?» M. Benoit sembla éluder la question. + +--Mais rien, presque rien, cela se retrouvera une autre fois. + +--Non, non, vous avez devant vous un débiteur qui ne demande qu'à +s'acquitter, reprit mon père, en souriant. + +--Eh bien, puisque vous le voulez absolument, ce sera vingt-cinq francs. + +Mon père, comme ma mère la première fois, trouva cette réclamation fort +exagérée. Mais M. Benoit tint bon et voulut lui prouver, en termes +techniques que les profanes ne pouvaient guère comprendre, qu'il avait +fait une réparation considérable. + +À son passage à la maison, mon père consulta notre accordeur ordinaire +qui estima l'accord, cinq francs et l'époussetage, cinq autres francs. + +Mon père offrit quinze francs, mais M. Benoit ne voulut pas démordre de +ses prétentions et menaça de l'huissier s'il ne recevait illico ses +vingt-cinq francs. + +Quand on l'entendait jouer de la guitare ou du piano, il vous +empoignait. On s'intéressait à lui, on lui cherchait des positions, on +lui en trouvait: le malheureux ne savait pas les conserver. Lorsque la +Folie avait fait tinter ses grelots et le Plaisir ses flonflons, aucune +considération ne l'arrêtait plus; voici peut-être sa plus jolie +escapade. + +Je l'ai connu vieux, mais il avait été jeune... (Monsieur de La Palisse +n'aurait pas dit mieux). Donc à cette époque, on lui avait fait obtenir +une place dans une ville de province. Avec ses leçons et les concerts +qu'il organisait de temps en temps, on voyait poindre pour lui des jours +heureux. Surcroît de bonheur: il avait été nommé organiste d'une petite +paroisse suburbaine. Ah! bien oui! Y pensez vous! N'avoir jamais eu +d'autre maître que son caprice et soudain dépendre d'un chef de bureau +tous les jours de la semaine et d'un bon curé le dimanche, c'était deux +chaînes au lieu d'une qu'il se rivait à perpétuité. + +Un certain dimanche, les petits camarades avaient organisé une partie de +campagne. Les voitures avaient été commandées pour dix heures et demie +dernière limite, et mon professeur devait les rejoindre aussitôt la +grand'messe finie; mais quand bien même l'organiste l'eût menée à fond +de train en écourtant toutes les antiennes, il lui était impossible +d'arriver à l'heure. Ce retard l'agaçait. Il dormit mal, cherchant un +moyen de concilier son devoir et son plaisir. À la fin de la nuit, il +eut soudain une idée géniale, une idée triomphante; il se leva +promptement et se dirigea vers l'église. Une seule porte donnait accès à +l'escalier de la tribune et à celui de l'horloge. En sa qualité +d'organiste M. Benoit avait une clef de cette porte; vers cinq heures et +demie il se croisa avec le sacristain qui venait de sonner l'Angélus, il +entra à l'église où il n'y avait encore personne, grimpa dans la tour de +l'horloge et avança prestement les aiguilles d'une heure. + +À neuf heures moins un quart, les cloches étaient en branle sonnant la +grand'messe. Chacun chez soi fit la même réflexion, et tout en se +disant: comment se fait-il que ma pendule soit en retard d'une heure? se +hâta de s'apprêter pour courir à la messe. Au sortir de la dite messe, +quand chacun se raconta sa petite histoire, qui était la même, y compris +le clergé, les chantres, le bedeau, les enfants de choeur et les +paroissiens, on s'aperçut que ce n'était pas toutes les pendules et +montres de la paroisse qui s'étaient détraquées à la fois, mais que +c'était l'horloge seule qui avait avancé d'une heure, et l'on comprit le +coup de pouce donné aux aiguilles par l'organiste. Celui-ci avait tout à +la fois concilié son devoir et son plaisir: il avait tenu l'orgue toute +la grand'messe et il était arrivé juste à l'heure du rendez-vous. +Malheureusement, le curé et les fabriciens ayant éventé le truc +réprouvèrent cette façon d'agir; le pauvre musicien fut remercié et +perdit ainsi la grosse corde de son arc. + +Il lui aurait fallu une vie d'aventures, voire même une roulotte +bariolée pour courir de bourg en ville, parader, recueillir des bravos. +Incapable de se plier aux exigences d'une vie modeste mais assurée, il +eût de beaucoup préféré vivre dans l'imprévu, connaître les jours de +liesse et d'abstinence, le gîte à la belle étoile et les hôtels +somptueux. Chaque soir de cette existence uniforme et de la même +couleur, il se serait volontiers écrié comme je ne sais quel poète. «Me +voilà donc encore débarrassé d'un jour!»... + +Il s'était ensuite rejeté sur les concerts, mais hélas!... + +Le plus mirifique de ses concerts eut un sort aussi désastreux. Il +jouait à ce moment un morceau intitulé _La Retraite_, son triomphe sur +la guitare, instrument grêle et sans ressources s'il en fut, et +cependant, sous ses doigts merveilleux, on croyait entendre les fifres +et les tambours, et l'on voyait, si l'on peut s'exprimer ainsi, la +Retraite se rapprocher, arriver, passer, s'éloigner. Au moment le plus +brillant du morceau, une des cordes casse; il la remet en maugréant. À +peine est-elle remise que deux autres partent à la fois. C'en était +trop; l'artiste furieux pousse un juron formidable et, jetant sa guitare +à terre, trépigne dessus. C'était un instrument de prix, une guitare +parfaite, presque impossible à remplacer... Le public montra son +mécontentement, on entendit à la porte des chut! chut! des bravos +ironiques se croisèrent avec des coups de sifflet, il y eut tumulte. Les +plus raisonnables se levèrent pour s'en aller; les mécontents voulurent +qu'on rendît l'argent. Bref, c'est au milieu de ce brouhaha inexprimable +que les concerts de mon professeur prirent fin. + +Il se rendait au bureau à l'heure de son caprice; au bout d'un mois son +chef savait à quoi s'en tenir sur ses services; au bout de deux mois, il +le remerciait. + +On pouvait considérer ce pauvre M. Benoit comme une épave de la vie. Il +avait essayé de bien des métiers et n'avait réussi à rien. Il revenait à +ses leçons qui lui permettaient de vivoter, mais ne mettaient guère de +beurre sur son pain. Ce sont ses goûts nomades dans sa jeunesse et son +amour de la pêche plus tard qui l'avaient perdu. + +Il s'en allait l'été au milieu des grandes herbes, à l'ombre d'un vieux +saule, jeter sa ligne et suivre d'un regard rêveur la mince ficelle et +sa pensée vagabonde qui toutes les deux s'en allaient à la dérive; +c'était pour lui le _nec plus ultra_ du plaisir solitaire. Comme cela il +manquait beaucoup de leçons. C'est avec la plus parfaite bonhomie qu'il +disait à ses élèves: «Demain, je ne pourrai pas vous donner de leçon, je +vais à la pêche, mais, après-demain, je vous en donnerai deux...» On +reconnaîtra que ce système nouveau ne pouvait convenir ni aux parents, +ni aux enfants: c'était une énormité qu'il proposait là sans l'avoir +jamais comprise. + +D'ailleurs, il s'était toujours énergiquement refusé à donner des leçons +aux jeunes qui travaillaient pour devenir à leur tour professeurs de +musique: «Leur donner des leçons! s'écriait-il. Élever des petits chiens +pour me mordre; jamais!» + + + + +_Le 10 octobre au soir_. + + +J'ai achevé ce matin une robe merveilleuse, qui m'a pris tous mes +moments de loisir pendant les vacances; cette jupe sans pareille, qui +renferme entre ses plis les oracles du Destin, va revêtir une poupée, +que dis-je? une magicienne cabalistique qui doit prédire les temps +présents, futurs et surtout passés. Elle va tirer la bonne aventure à +tous, grands et petits, mais particulièrement aux jeunes filles. Ma +sibylle, ne s'étant jamais occupée de mariage pour son propre compte, +s'intéresse vivement à l'hymen des autres et promet monts et merveilles. +Dorénavant tous les jeunes gens ne rencontreront plus que des perles +pour femmes, et les jeunes filles, des phénix pour maris. + +Hier soir au dîner, ma chère famille a fêté mes seize ans. J'ai reçu de +jolis souvenirs, et mon frère aîné avait préparé un brillant feu +d'artifice qu'on a tiré après avoir mangé le traditionnel gâteau aux +bougies. Cette fois il y en avait seize; un nombre déjà respectable, +comme dit grand-père. + +Après déjeuner, pour nous distraire une dernière fois, nous avons couru +les champs et ramassé des champignons de toute espèce. Vraiment, il est +affreux de penser que dans ces végétations, si variées de formes et de +couleurs, nées de quelques gouttes de rosée et d'un rayon de soleil, se +glissent trop souvent les principes d'une mort terrible. Nous avions +beaucoup de cèpes et beaucoup étaient mauvais; les cèpes qui poussent à +l'ombre des grands bois sont généralement bons, mais ceux qui viennent +dans les prairies sont souvent de la pire espèce, malgré leur apparence +trompeuse. Ils ont la même forme et la même couleur que les autres; +mais, dès qu'on les ouvre, instantanément, au contact de l'air, la +partie intérieure, dure et compacte, qui doit toujours rester blanche, +prend une teinte vert-de-grisée, qui s'étend et se fonce jusqu'au noir. +Il faut, autant que possible, chercher les différentes espèces à la +place qui leur est propre: le cèpe, dans les bois; le champignon rose à +la mine engageante et jamais trompeuse, dans les prairies; le gros +potiron qui sent la farine, aux champs labourés. Rien d'amusant comme la +cueillette de ces énormes cryptogames qui remplissent tout de suite les +paniers. En main, ils ont la forme du parapluie de Robinson Crusoë dans +son île déserte; mais de loin, on dirait le toit pointu d'une cabane en +miniature. Quant aux mousserons, je crois qu'ils se plaisent également à +l'ombre et au soleil; mais je ne me hasarde pas à les ramasser, à cause +des traîtres qui se faufilent si facilement parmi les bons. + +À deux heures, maman nous a rappelés pour voir quelques connaissances +qui venaient nous dire adieu. + +Les deux ou trois premières visites ne m'ont guère amusée, on a d'abord +parlé de la pluie et du beau temps... Ah! vraiment l'on ne saura jamais +ce que cette sempiternelle et monotone lamentation contre le temps rend +de services à la société; cette jérémiade permanente fait les trois +quarts et demi des frais dans les visites banales et tire bien des +personnes d'embarras. + +«Mon Dieu, que vous êtes aimable, dit-on, d'avoir affronté, pour venir +me voir, ce soleil torride (si c'est l'été), ce froid de Sibérie (si +c'est l'hiver), et les doléances vont leur train, la glace et la neige, +la poussière et la boue, le ciel bleu et les nuages, le froid et le +chaud, le vent et la pluie, enfin tous les divers états atmosphériques +alimentent la conversation de ceux qui ne savent que dire. La petite +ville qu'on habite donne aussi matière à la causerie. N'a-t-elle pas le +privilège, peu enviable, d'être tout à la fois ville ou campagne, +suivant l'appréciation de ses habitants? Chacun la juge à sa manière. +L'hiver, c'est une bourgade ouverte à tous les frimas il est vrai, mais +fermée à toute espèce de plaisir, et si l'on tient à s'amuser, il faut +aller chercher la grande ville qui mène joyeuse vie. En revanche, et +chose toute particulière, à peine le printemps est-il de retour, à peine +les rayons ont-ils succédé aux neiges, à peine mai a-t-il fait craquer +l'écorce des pousses nouvelles et bourgeonner tous les arbres que, par +une métamorphose subite, la petite ville, qui n'était tout à l'heure que +la campagne, redevient ville avec tous les inconvénients de l'été: pas +le moindre petit coin d'ombre ou le plus léger zéphyr; on souffre de la +chaleur, la poussière est intolérable, et l'on court au fond des bois ou +au bord de la mer. + +Ma conclusion est qu'il y a beaucoup d'esprits mal faits qui n'aiment +l'hiver que pendant l'été et _vice versa_. + +En revanche la dernière visite m'a fort intéressée. Ah! nous en avons +appris de belles sur la tempête de l'autre jour, elle a fait des +siennes! Le bateau sauveteur de Saint-Marc n'existe plus! Il s'est perdu +en voulant sauver deux navires en détresse! Qui eût pu croire que nous +ne le reverrions pas et qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre, +lorsque ces temps derniers nous allions le visiter et l'admirer. Ce beau +bateau insubmersible, construit dans les grands chantiers de la Seyne, +près Toulon, si bien gréé, si bien préparé à la lutte, nous semblait +toujours devoir être vainqueur. Les courants l'ont entraîné entre deux +rochers où la mer, le menant et le ramenant sans cesse avec furie, l'a +broyé en miettes. Grâce à leur ceinture de liège, les dix marins qui le +montaient ont pu se soutenir sur l'eau plusieurs heures, et attendre +ainsi qu'on vînt les secourir. Il était grand temps pour quelques-uns +d'entre eux, épuisés et presque sans connaissance; enfin, personne n'a +péri, non plus que les deux bâtiments signalés en souffrance secourus +par le _Pouliguen_. + +Quant aux aimables Parisiens déjà nommés, ils ont terminé leur saison +balnéaire par un exploit digne d'eux et qu'ils n'oublieront pas, j'en +suis sûre. Voulant profiter de tous les genres de plaisir que peut +offrir la mer, ils ont rêvé d'emporter les émotions d'un naufrage, sans +cependant courir aucun danger. Pour cela, ils se sont entendus, après +force insistances mêlées d'or, avec le patron de l'un des bateaux +pilotes qui circulent continuellement dans nos parages pour diriger, à +l'entrée comme à la sortie du port de Saint-Nazaire, les grands +vaisseaux ignorant le chenal. Ces bateaux sont d'une solidité à toute +épreuve, montés par des gens aguerris aux emportements de la mer et dont +le métier même ne consiste qu'à les affronter perpétuellement. Donc, le +soir de la dernière tempête, nos trois élégants ont obtenu la permission +de monter à bord de l'un de ces bateaux et d'y passer la nuit. En effet, +l'obscurité profonde, les rugissements de la tempête, les paquets d'eau +qui déferlaient sur le pont, le roulis qui forçait à se cramponner aux +cordages, rien ne manquait au programme. La position était émouvante et +critique, nos Parisiens étaient tranquilles quand même, rassurés par la +solidité du bateau et les capacités de l'équipage. Ils tenaient donc +tout ce que leur imagination fantaisiste avait pu rêver; mais ce qu'ils +n'avaient pas prévu, ils l'ont eu cependant, c'était de faire +véritablement naufrage. Voilà ce qui est arrivé. Vers minuit, la mer est +devenue si mauvaise que le bateau a chassé sur ses ancres, ce qui +n'arrive presque jamais; on cite peu d'exemples de bateaux pilotes +sombrant, cela, cette fois, s'est produit, le bateau a été entraîné à la +dérive vers une pointe de rochers où il n'a pas tardé à talonner et à +faire eau de toutes parts. Tous les malheureux qui le montaient n'ont eu +que le temps de se sauver sur ce rocher, heureusement plus haut que le +flux et de s'y cramponner de leur mieux. Ils ont attendu là, six +mortelles heures, au milieu des flots qui les enveloppaient et les +frappaient de tous côtés, le retour du jour pour sortir de l'abîme... Il +faut avouer que ces beaux messieurs ont été servis trop à souhait; car +ce n'était plus seulement en imagination, mais bien en réalité qu'ils +avaient éprouvé toutes les émotions d'un naufrage. Ils pouvaient périr à +ce jeu dangereux, ils en ont été quittes pour la peur; mais ils ont +rapporté, en plus de leurs souvenirs, un gros rhume et force douleurs +rhumatismales; ce que voyant et ressentant surtout, ils sont partis le +jour même, jurant, un peu tard, comme dans la fable, qu'on ne les y +reprendrait plus. + +À quatre heures, il a fallu terminer les paquets et les malles. Nous +partons tous demain matin. Ah! mon Dieu, qu'il est donc triste de se +quitter! et, quand on y réfléchit, la vie n'est qu'une longue suite +d'adieux. Adieu à la gaieté de l'enfance, adieu aux illusions de la +jeunesse, adieu aux joies plus douces de l'âge mûr, adieu à la santé, au +bonheur, à la vie! La mort, cette grande désenchanteresse de +l'existence, c'est le terme de tout... + +J'ai rangé soigneusement ma chambre, renfermé tous les jolis bibelots de +mes étagères, pris la clef de mon secrétaire et de mon armoire, voilé +mon petit oratoire et abrité d'une mousseline blanche les portraits qui +me sont chers, celui surtout de mon bien-aimé père, si tôt enlevé à +notre affection. Ah! oui, que de tristesses dans un départ! On laisse +toujours une partie de soi-même aux lieux préférés qu'on quitte; le coeur +anxieux se demande si on les reverra... + +Et puis, j'ai emballé mes livres de classe dans ma grande caisse de +voyage, ces livres que, hélas! je n'ai pas ouverts une seule fois +pendant les vacances, même ceux d'histoire et de géographie que j'aime +tant; ils sont restés oisifs au fond du dernier casier. Mes cahiers sont +immaculés et devant leurs feuillets blancs, le blanc, couleur de +l'innocence et de la sérénité, j'éprouve les troubles du remords; ces +cahiers, je les voudrais noirs, raturés, remplis jusqu'à la dernière +feuille des analyses, narrations, résumés que j'avais à faire et que je +n'ai pas faits. Voilà, j'ai dit bonsoir à tous les devoirs de vacances, +je me suis moquée d'eux et je suis l'attrapée maintenant. Chaque jour, +je les remettais au lendemain, en leur tirant ma plus gracieuse +révérence, et aujourd'hui qu'il est trop tard pour les commencer, je ne +vois rien encore à faire de plus pour eux! Cependant la plume, mon démon +familier, n'a pas chômé. + +Qu'imaginer? Que devenir? Comment rentrer au pensionnat les mains vides +des devoirs à faire et l'esprit vide des leçons à apprendre? Par quel +moyen me tirer de cet embarras? Penser mélancoliquement à toutes ces +choses n'y remédie point... Ah! mon Dieu, quelle heureuse idée +m'arrive... c'est une inspiration du Ciel... Mon journal sera mon +sauveur, et pourtant, j'avais rêvé de le garder pour moi toute seule... +Mais, bah! quand on a fait un mauvais pas par sa propre faute, il faut +tâcher de s'en tirer. Je vais le présenter à mes chères maîtresses, +d'ailleurs si bonnes, si indulgentes, et je suis sûre qu'elles voudront +bien l'accepter. Ce long devoir de littérature va, d'un même coup, +acquitter la dette obligatoire de tous les devoirs de vacances. + +Adieu, mon charmant _home_, je te quitte, la conscience allégée par +cette douce espérance. + +_Signé_: HENRIETTE. + +Voilà comment ce modeste journal a commencé son chemin. Il a été lu en +classe pendant l'ouvrage manuel; puis il a été prêté aux amies +d'Henriette, qui l'ont timidement fait sortir du pensionnat. C'est ainsi +qu'il est arrivé jusqu'à moi. En fermant ce gros cahier, mes yeux se +sont machinalement abaissés sur la couverture, et, comme Henriette, je +l'ai trouvée si jolie que je ne puis m'empêcher, en finissant, de +transcrire ses réflexions à ce sujet; cette couverture est bleue, ayant +en tête la Vierge Marie portant l'enfant Jésus: + +«J'aime tout ce qui parle du Ciel, je t'aime bien, jolie couverture de +mon cahier, tu es bleue et tu me rappelles la céleste couleur. Et +qu'elle est belle, cette Vierge au regard chaste et pur! que j'aime à la +voir, à la contempler! Grâces vous soient rendues, ô vous qui avez placé +au frontispice d'un cahier une madone, alors que tant d'autres nous +arrivent avec une couverture froide, inanimée, gravée de traits +insignifiants ou même de folies. Les enfants de Marie peuvent plus que +l'aimer, cette feuille aux couleurs de la Vierge; il leur est permis de +la presser sur leurs lèvres, car l'effigie est celle de la Reine des +Cieux. Oui, je t'aime, charmante couverture de mon journal, avec ton +Enfant-Dieu, ta Madone, tes étoiles et tes anges. Je voudrais, ô Vierge! +que ton image fût retracée autant de fois qu'il y a de grains de sable +sur les plages, de gouttes d'eau dans l'Océan, d'astres au firmament, +parce que je sais que ton sourire angélique peut toucher tous les coeurs, +parce que je sais que ton amour t'a faite la Mère de tous les hommes, +leur consolation, leur espérance et leur salut!» + +HENRIETTE + + + + +SECONDE PARTIE + +QUELQUES-UNS DES DEVOIRS D'HENRIETTE + + + + +LES DIX COMMANDEMENTS D'UNE PENSIONNAIRE + + +Sitôt que la cloche ouïras, +Saute de ton lit prestement. +Au lavabo tu parleras +Mais tout bas et très rarement. +À la chapelle te rendras +Pour la messe dévotement. +Et puis au réfectoire iras +Pour y manger fort sobrement. +Pendant la classe tu feras +Tes devoirs scrupuleusement. +De tes compagnes souffriras +Les défauts bien patiemment. +Sous la charmille tu feras +Mille et un complots d'agrément. +À l'étude tu rentreras +Pour travailler assidûment. +Et le soir tu te coucheras +L'esprit orné, le coeur content. +Jusqu'aux vacances passeras +Ainsi chaque jour mêmement. + + + + +PREMIER DEVOIR + +DE LA CONVERSATION DES SALONS D'AUJOURD'HUI ET DE CEUX D'AUTREFOIS + +Avec les gens d'esprit, l'esprit vient de lui-même. +Causer avec les sots, donne une peine extrême. + + +Qu'est ce que la conversation? + +La conversation, c'est le rapprochement de deux âmes, le frottement de +deux intelligences ou simplement l'échange de pensées légères et +frivoles, de menus propos alimentés par les nouvelles du jour et, +faut-il l'avouer, par _les pailles_ du prochain.--La conversation est +l'une des principales récréations de l'esprit; son charme se compose de +tout et de rien, de nuances délicates et de couleurs vives, de mots +emporte-pièce et de douces joyeusetés, d'expressions hardies et de +phrases mélodieuses. + +Dans ce duo où l'esprit et le coeur sont appelés à faire leur partie, si +l'esprit doit régner, le coeur seul doit gouverner; et ici, je ne parle +pas du tête à tête qui à lui seul renferme toutes les attractions, non +seulement, quand c'est l'amour qui préside, mais même aussi l'amitié. Je +parle de la conversation en général. Oui, il faut que le coeur gouverne +l'esprit pour l'empêcher d'être méchant, s'il il en est autrement, cela +ne s'appelle plus causer, mais médire, calomnier. + +«L'Allemand disserte avec profondeur, l'Anglais discute avec flegme, +l'Espagnol s'exprime avec emphase, l'Italien pérore avec volubilité, le +Français seul sait causer». Causer, c'est aborder tous les sujets sans +avoir l'air de les prendre corps à corps, c'est mêler l'enjouement à la +sagesse, c'est habiller le simple bon sens de cette courtoisie et de +cette politesse qui le rendent séduisant; c'est glisser l'avis judicieux +au milieu d'une phrase légère ou plaisante; causer, c'est savoir allier +la raison sans rien de vulgaire à la finesse, à l'élégance sans +négligence ou prétention; causer, c'est avoir sa manière de dire, son +esprit à soi, tout en gardant le désir de faire valoir celui des autres. +Avoir de l'esprit et faire de l'esprit sont deux choses bien +différentes. Il arrive trop souvent que l'esprit qu'on veut avoir gâte +celui qu'on a. + +Causer avec facilité et grâce ce n'est pas dire beaucoup, mais bien +dire; cet amour excessif du toujours parler, de trop parler, entraîne à +beaucoup de sottises. Il y a des personnes qui ne connaissent ni point, +ni virgule dans leur causerie et dont la langue marche comme les +baguettes d'un tambour. Elles voient tout, savent tout, connaissent +tout, elles éclaireraient le soleil, et en attendant elles sont le +catéchisme ambulant de la conversation, avec demandes et réponses +toujours prêtes. Il n'y a rien de fatigant comme ces relations-là. Ah! +si l'on osait comme on leur réciterait la fable de l'abbé Reyrac: + +«Naguère un grand parleur tant jasait, tant jasait +Qu'enfin las de l'entendre et ne pouvant le suivre +Un aveugle attentif, estimant qu'il lisait +Lui dit: «Monsieur, pour Dieu, brûlez ce mauvais livre!» + +Et puis dans ces intempérances de langage; ces excès de paroles qui +sortent des lèvres comme un flot mal contenu, il est difficile de rester +bon, indulgent, généreux, de ne pas exercer sa langue contre le +prochain. Combien d'ennemis on se fait ainsi sans y prendre garde? Une +saillie amère est le poison de l'amitié. Heureuses les natures d'élite +qui ont tant et tant d'esprit à leur service qu'elles restent toujours +spirituelles sans jamais être méchantes... + +La conversation a deux écueils qu'il faut éviter avec un égal soin, le +pédantisme et la négligence. Pour éviter le pédantisme, il faut parler +en bons termes, mais toujours avec naturel et simplicité. Fuyons cette +faiseuse de couronnes et de pompons, la Prétention comme l'appelle un +vieil auteur qui nous la dépeint: dorée, parée, coquette et ennuyeuse à +faire mourir. Évitons la faiblesse de vouloir répéter un bon mot passé +inaperçu, c'est gâter un trait heureux que de forcer les autres à +l'admirer; mêlons les fruits aux fleurs, l'utile à l'agréable et au lieu +de nous appesantir sur les choses, effleurons-les avec grâce, suivant le +précepte du naïf La Fontaine: + +«Qu'il faut de tout aux entretiens +C'est un parterre où Flore épand ses biens, +Sur différentes fleurs l'abeille se repose +Et fait du miel de toute chose» + +Ces deux derniers vers sont charmants, ils se prêtent à une comparaison +toute chrétienne, dont l'honneur appartient au bon saint François de +Salle qui l'a employée fréquemment. + +Sans doute, il ne faut pas être aussi puriste, qu'un prince de Beauvau +qui eût préféré se casser le bras, que de donner une entorse à ses +phrases; cependant, il faut éviter avec attention la négligence. +Celle-ci, laisse la phrase incorrecte, inachevée, obscure, se contente +de comparaisons douteuses, remplace les expressions choisies par des +expressions vulgaires, les mots propres par des mots vicieux et de +terroir si l'on peut s'exprimer ainsi. Elle ôte enfin la clarté, la +beauté et l'élégance à notre langue. + +Boufflers disait que les hommes sont aussi jaloux sur le chapitre de +l'esprit, que les femmes sur celui de la beauté. Il est certain que, +pour tout le monde, hommes ou femmes, la conversation est le trône de +l'esprit; la beauté éclipsée s'incline devant cette supériorité et n'est +plus que sa vassale. La matière cède à l'intelligence car la beauté sans +esprit, c'est une fleur sans parfum, c'est la statue superbe à laquelle +manque l'étincelle de vie. La beauté séduit, mais c'est l'esprit qui +retient--voilà pourquoi les femmes spirituelles, sans être jolies, +inspirent des affections beaucoup plus durables que les femmes très +belles seulement. La beauté reste une, elle est toujours la même, +«l'ennui naquit dit-on de l'uniformité», tandis que l'esprit sait se +multiplier à l'infini, se plier à toutes les exigences, prendre toutes +les formes et, comme le phénix, renaître de ses cendres pour paraître +toujours jeune et nouveau. Quelle cruelle déception, lorsque, sous ses +dehors enchanteurs qui semblent tant promettre, on ne trouve qu'une tête +creuse, un coeur vide, une âme languissante, rien enfin. + +Les personnes distinguées par l'esprit et le coeur, toutes déshéritées +qu'elles puissent être des biens physiques, trouvent un grand +dédommagement dans la conversation; les qualités morales se traduisent +toujours par quelque côté, l'âme se révèle alors dans ses plus nobles +aspects. Que de fois nous avons entendu dire: C'est incroyable! cette +personne est laide et cependant, dès qu'elle parle, elle devient presque +jolie. On pourrait répéter ce que Mme de Sévigné avec sa grâce +habituelle disait du visage de la Princesse Henriette d'Orléans: «Sa +figure ne lui sied point, mais son esprit lui sied à ravir.» La +physionomie reflète l'âme, les yeux parlent avec les lèvres, les +imperfections des traits disparaissent sous le feu du regard. La chaleur +de la parole, l'animation du visage et cette transfiguration qui vous +étonne et vous charme tout à la fois: c'est l'oeuvre de l'esprit. + +Savoir tenir un salon n'est pas chose aussi commode qu'on pourrait le +croire. Il n'y a pas de culture plus difficile ni plus délicate que +celle des personnes. Pour les fréquenter, souvent les réunir et les +grouper, autour de soi, il faut, non seulement de l'esprit, mais surtout +beaucoup de tact et une connaissance approfondie du coeur humain. Ce rôle +qui incombe à la maîtresse de maison, consiste à maintenir la +conversation dans de justes bornes, la rendre agréable et intéressante +en détournant les discussions amères. C'est encore à elle de ménager les +susceptibilités de tous, en retenant les antagonistes sur un terrain +impartial, en conciliant par un mot heureux les natures les plus +contraires et les idées les plus opposées; en adoucissant, en calmant +l'ardeur des polémiques religieuses et des controverses politiques; et, +tout cela sans trop retenir le dé pour elle-même. On le sait les +causeurs aiment à causer. Ils aiment à parler de ce qui les intéresse, à +faire valoir leurs connaissances, à semer leurs bons mots, à raconter +leurs anecdotes. Ce va-et-vient de la pensée, ces joutes pacifiques de +l'esprit font naître des entretiens aussi faciles qu'agréables, aussi +éloignés de la banalité que du commérage. Quelle moisson charmante peut +alors cueillir une maîtresse de maison. Parmi tous les bouquets apportés +par chacun, parmi toutes ces couronnes effeuillées dans son salon ne +peut-elle pas, abeille industrieuse, choisir et conserver les fleurs et +les parfums qui lui conviennent le mieux. + +Sans doute il y a encore quelques salons où l'on sait causer, où l'on +sait apprécier toutes les jouissances de l'esprit, où la conversation +demeure attachante et variée, vive et spirituelle. Dans ces milieux +intelligents et sympathiques, où des personnes faites pour s'entendre et +se comprendre se doivent mutuellement la moitié de leur esprit, les +heures s'échappent comme en un songe d'or. Cependant nous sommes loin +des brillants salons du XVIIIe siècle. Toutes les illustrations du +moment s'y donnaient rendez-vous, accourant avec empressement auprès des +femmes vraiment supérieures, qui régnaient alors par la grâce et le +charme de leur esprit. Elles avaient fait de la conversation un art +véritable. Que nous sommes loin de cette exquise politesse, (la +politesse est soeur de la charité), de cette gracieuse urbanité, de ce +tact parfait des convenances, qualités typiques des salons d'autrefois. + +Les salons des XVIIIe et XVIIe siècles, inaugurés à l'Hôtel Rambouillet +sont restés célèbres. Sous le Directoire Mme de Staël et plus tard Mme +Récamier à l'Abbaye-au-Bois, comme deux astres radieux, attirèrent +autour d'elles une pléiade de beaux esprits et d'hommes distingués. +C'est à cette époque que La Harpe, toujours prétentieux, prononça ce mot +resté inoublié. Il se trouvait à table entre Mme de Staël et Mme +Récamier. «Ah! s'écria-t-il, sentencieusement, ma place est la +meilleure, je suis assis entre l'esprit et la beauté.» Phrase assez +malheureuse, au demeurant, puisqu'elle enlevait à l'une ce qu'elle +donnait à l'autre.--À quoi Mme de Staël répondit avec sa vivacité +ordinaire. «Je suis très flattée, voilà la première fois qu'on fait ce +compliment à mon visage»--ce qui laissait ainsi, autant d'esprit que de +beauté à Mme Récamier. + +Le salon de Mme Tallien fut aussi très suivi, et quoique Napoléon n'ait +jamais voulu l'admettre, à la cour elle n'en donnait pas moins le ton et +avait une grande influence sur la société parisienne. + +Sous la Restauration, on savait encore causer et se réunir pour goûter +les plaisirs délicats de l'esprit, mais à l'heure présente qui s'occupe +de ces plaisirs-là?... La politique qui se glisse partout, escortée de +passions mesquines, a tout désuni. Les esprits les plus élevés ne +sauraient rien semer sur cette terre aride, dans ce domaine dont ils ne +peuvent même pas sortir, puisque la conversation revient par une pente +presqu'involontaire, vers ce qui préoccupe le plus. + +Lorsqu'il y a divergence d'idées, la contrainte toujours, l'antagonisme +souvent, refroidissent les mieux disposés et ôtent toute espèce de +charme aux entretiens; ici, on peut dire: qui n'est pas avec moi est +contre moi. + +Bien plus, ces questions brûlantes passionnent les adversaires, on ne +dit plus ce que l'on pense sans éclat, sans tapage, avec mitaines et +patins, suivant l'expression de Saint-Simon; on s'échauffe, on s'emporte +même pour faire valoir ses arguments; on s'entête de plus en plus dans +sa manière de voir et finalement, on se quitte, sans s'être converti le +moins du monde et fort mécontent les uns des autres, chacun plus +convaincu que jamais, que lui seul a raison. Tout s'apaise en ce monde, +sauf les querelles politiques, car, à peine éteintes, le moindre souffle +les fait renaître de leurs cendres et flamber de plus belle. + +Les relations ébranlées par toutes sortes de tiraillements politiques, +en face d'un présent qui n'est pas gai et d'un avenir plus sombre +encore, les relations dis-je deviennent de jour en jour plus rares et +plus difficiles; d'ailleurs qui a le temps de causer, le télégraphe, le +téléphone et surtout les cartes postales ont remplacé la jolie lettre +des épistolières du temps jadis, dont Mme de Sévigné reste la reine. La +vie enfiévrée qu'on mène maintenant nous dévore, c'est à peine si on a +le temps de penser, et former un salon qui rappelât ceux dont nous +venons de parler, reste aujourd'hui un rêve à peu près irréalisable. +Notre époque troublée ne les reverra pas. + + + + +SECOND DEVOIR + +LE FACTEUR DES POSTES + + +L'univers est l'immense scène où chacun est appelé à remplir son rôle. +Il y a longtemps qu'on a dit cela pour la première fois et que Rabelais +se sentant mourir ajoutait: «Tirez le rideau, la comédie est jouée.» + +Eh bien! parmi tous ces acteurs du monde civilisé, combien y en a-t-il +dans la grande machine administrative, dont les services quotidiens +passent presqu'inaperçus? + +Je n'en citerai qu'un exemple, le Facteur des Postes. Avons-nous jamais +pensé que cet agent d'un service si parfaitement fait aujourd'hui, que +cet agent modeste, exact, discret, dont personne ne s'occupe, est +cependant le grand distributeur de tous les événements, le porteur de +toutes les joies et de toutes les douleurs de ce monde? À la ville, où +l'existence se dévore si vite, où l'on ne sait même pas l'heure à +laquelle vient le facteur, c'est à peine si l'on a le temps de songer à +son arrivée, car à coup sûr on n'a jamais celui de l'attendre. Le +courrier est remis au concierge ou dans la boîte appendue au bas de +l'escalier, cette petite boîte froide, rangée au milieu de plusieurs +autres ne dirait rien sans le nom qui l'étiquète. À la campagne, c'est +tout différent; à la campagne où l'on a le loisir, si l'on peut +s'exprimer ainsi, de s'écouter penser, de se sentir vivre, on connaît +l'heure exacte de l'arrivée du facteur. + +L'hiver, la lecture qu'il apporte tient compagnie au coin du feu et fait +passer agréablement les longues soirées; l'été, on aime à aller à sa +rencontre, à faire une petite promenade sur la route qui doit l'amener, +ou à l'attendre tranquillement assis à l'ombre du grand bois qu'il +traversera bientôt. On est aise alors de prendre son courrier, le jour +surtout où il apporte les journaux favoris, où l'on attend la _Mode_ par +exemple. Ah! ce jour-là combien de belles châtelaines se montrent +impatientes d'effleurer de leurs doigts mignons, de tenir dans leurs +petites mains aristocratiques, ce code de l'élégance et du bon goût. On +est donc charmée de recevoir soi-même son courrier, catalogues, +journaux, revues, faire-part: ici un simple coup d'oeil suffit pour +reconnaître la nature de ces derniers. Le pli tout blanc, c'est +l'annonce d'un mariage, liseré de noir il est, hélas! le triste signe du +deuil; autrefois un filet, bleu ou rose encadrant une jolie lettre +satinée annonçait l'arrivée d'un cher bébé peut-être ardemment désiré +depuis longtemps. + +Puis, vient enfin le tour des lettres que le facteur tire d'une case à +part. Elles sont généralement la meilleure partie du courrier, le côté +intime, car la correspondance tient une grande place dans la vie; elle +anime la solitude, rapproche même les antipodes en reliant tous les +peuples et tous les pays, mais elle unit surtout ceux qui s'aiment et, +par la plus douce des illusions, fait, pendant quelques minutes, +disparaître l'éloignement. Oui, dans ce petit carré de papier, dans ce +chiffon blanc, saupoudré de noir qu'un souffle emporterait et qu'on +appelle une lettre, il y a la pensée toujours, et parfois le sentiment, +le coeur, l'âme tout entière de la personne qui l'a écrite. Qui de nous +n'a pas attendu, au moins, une fois dans sa vie, avec désir ou crainte, +l'arrivée du courrier? Qui de nous n'a pas tendu une main anxieuse au +porteur de notre secret, à ce facteur qui, chaque jour en tient tant +d'autres entre ses mains. + +«Jamais roi, peut-être, dans toute la pompe de son cortège n'est désiré +comme ce voyageur obscur, poudreux ou mouillé, toujours en route, +toujours pressé.» + +Sait-on qu'un facteur rural fait en moins de quatre ans le tour du +monde?[4] + +Pour le bon paysan de la campagne, le facteur rural est le messager +fidèle qui s'intéresse aux événements; il est même quelquefois prié de +lire la lettre qu'il apporte, et après avoir accepté le verre de vin ou +la _bolée_ de cidre, qui doit le réconforter l'hiver et le rafraîchir +l'été, il décachète solennellement l'enveloppe, pendant que toute la +maison se groupe autour de lui pour l'entendre. Si les nouvelles sont +heureuses, les yeux brillent, le sourire dénoue toutes les lèvres et le +facteur prend sa part à la joie générale; si au contraire la lettre ne +contient que des tristesses, si elle annonce que le fils qui fait son +tour de France est tombé malade, oh! alors, le facteur trouve de bonnes +paroles pour les rassurer; c'est lui qui apportera, il en est certain, +la lettre de la convalescence, et, un peu plus tard, celle de la +guérison. Comment ne s'identifierait-il pas à l'existence de tous ces +braves gens? Il les connaît par leur nom, les rencontre souvent, fait +leurs petites commissions à la ville et, après s'être occupé de leurs +affaires, consent à engager, pendant deux ou trois minutes, un brin de +conversation pour leur apprendre les nouvelles du pays. Il est aussi le +porteur consciencieux de l'épargne péniblement amassée par la tendresse +filiale ou maternelle et qui doit secourir l'enfant resté au loin sans +travail, ou la mère souffrante à son foyer. C'est encore lui, qui remet +directement à la jeune fille rougissante, la lettre de son fiancé que le +sort a pris, mais qui reviendra fidèle..., et cette dernière lettre +d'amour, toute rayonnante d'espoir et de bonheur, cette dernière lettre +qui doit annoncer le retour, le facteur la prendra encore dans sa boîte, +plus vaste que celle de Pandore qui ne contenait que l'Espérance. Oui, +plus vaste, puisque la sienne contient tout..., la mort et la vie, le +bien et le mal, l'espérance et les regrets, l'amour et la haine, tous +les sentiments qui remplissent les âmes, toutes les pensées qui, après +avoir circulé dans l'esprit, viennent circuler dans l'espace. Oui, cette +boite contient tous les fils qui font mouvoir les plus illustres comme +les plus simples acteurs du théâtre de la vie, tous les événements +grands et petits, toutes les nouvelles politiques, où la raison cherche +en vain à découvrir la vérité. + +Honneur donc au facteur qui remplit scrupuleusement ses fonctions, +modestes sans doute, et cependant si nécessaires. Moderne juif-errant, +il reprend à chaque aurore, sans murmure, de bonne grâce et pour un bien +faible salaire, sa course fatigante que rien n'arrête, ni les frimas de +l'hiver, ni les soleils de l'été. + + * * * * * + +Il est impossible d'assigner une date certaine à l'origine de la Poste: +elle remonte, au moins, à l'époque des conquêtes d'Alexandre. + +L'institution _des Postes_, telle que nous la comprenons de nos jours, +ne paraît pas avoir été connue des Anciens, mais ils employèrent les +oiseaux et les chiens comme messagers et _Bergier_, dans son Histoire +des grands chemins de l'Empire romain, dit que Cyrus introduisit l'usage +des chars à quatre roues, attelés de quatre chevaux pour transporter les +dépêches du gouvernement et que, de la mer Egée jusqu'à la ville de +Suze, capitale du royaume des Perses, on comptait cent onze gîtes ou +maisons de l'une desquelles à l'autre il y avait une journée de chemin. +Sous les Romains, ce fut au temps d'Auguste, dit Suétone, qu'on employa +les relais pour la rapidité des communications. Les Empereurs envoyaient +leurs lettres par la voie des Postes Assises sur les routes militaires, +si bien réglées et policées, qu'il n'était pas besoin au prince +souverain de courir par les parties de son empire sans sortir de la +ville de Rome, celui-ci pouvait gouverner la terre par ses lettres, +missives, édits, ordonnances et mandements; lesquels n'étaient pas +plutôt écrits, qu'ils étaient, par la voie des Postes, emportés aussi +promptement que si des oiseaux en eussent été les messagers. + +Dès ce temps-là, on employait la cryptographie, c'est-à-dire l'art +d'écrire en signes conventionnels et particuliers, connus seulement de +ceux qui s'en servaient, à l'aide d'une clef en permettant la lecture. + +Lorsque deux personnes ont un intérêt majeur à cacher le contenu des +lettres qu'elles s'adressent, les moyens employés, ordinairement, pour +s'écrire, ne peuvent plus servir. Aussi pour arriver à correspondre +d'une manière plus ou moins sûre, capable de déjouer les investigations +d'une personne étrangère ou d'un ennemi, se sert-on alors de la +cryptographie. + +Donc, la science cryptographique remonte à la plus haute antiquité; +l'histoire nous apprend, qu'en plusieurs occasions, le prophète Jérémie +se servit de caractères secrets pour sa correspondance, et on sait que +les Romains, les Grecs, les Carthaginois, les Perses et les Phéniciens +usèrent de ces moyens, et parfois très utilement. Polybe, Plutarque, +Suétone, Aulu-Gelle, Jules l'Africain nous ont laissé de précieux +renseignements à ce sujet. + +Pour correspondre secrètement, les Anciens se servaient de planchettes +ou de dés percés de vingt-quatre trous, (représentant les lettres de +l'alphabet) au travers desquels, un fil passait dans un certain ordre et +aidait à deviner la signification du texte qui s'y trouvait caché; il +suffisait, en effet, que le correspondant, recevant la dépêche, sût à +l'avance la lettre convenue pour chaque trou. Connaissant cette clé, il +lui était alors facile d'opérer le déchiffrement. + +Ce procédé a été inventé par Tenéas, le tacticien, qui en parle dans ses +commentaires, sur la défense des places (IVe siècle avant Jésus-Christ). +Il est loin d'être inviolable et fait partie de la catégorie des +systèmes, dits de substitution simple, dans lesquels la même lettre est +toujours remplacée par le même signe. + +Tenéas indique aussi divers autres moyens que l'on employait de son +temps. + +Les États chinois et quelques autres pays lointains n'ont pas de postes +régulières, l'État n'a pas là-bas le monopole et aucune entreprise n'est +chargée de ce service. + +Chacun est libre d'ouvrir des «boutiques pour lettres» et d'essayer à +ses risques et périls du transport des correspondances. + +Cela ne veut pas dire que le service postal y soit plus mal fait +qu'ailleurs. + +À Shang-Haï, par exemple, il n'y a pas moins de 200 boutiques pour +lettres où l'on rivalise de zèle pour être agréable au public. + +La taxe de chaque lettre varie suivant la distance à parcourir. Cette +taxe varie aussi suivant que l'enveloppe contient ou ne contient pas de +valeurs. + +On croit généralement en France que l'institution des Postes ne remonte +qu'à Louis XI, c'est une erreur; Charlemagne est le premier souverain +qui se soit occupé de cet important service. Il institua pour les +besoins de l'empire un corps de courriers qui se nommaient _Cursores_ et +il permit à l'Université d'entretenir un certain nombre de messagers +pour faire communiquer les étudiants avec leurs familles. Pendant les +guerres qui suivirent la mort du grand empereur, le service des Postes +fut interrompu et même abandonné et ce fut en effet Louis XI qui procéda +à la réorganisation des Postes par l'édit qu'il rendit à Doulens au mois +de juin de Tannée 1464. Ses successeurs continuèrent l'oeuvre commencée. +Les rois Charles VIII, Charles IX, Henri III s'en occupèrent +particulièrement. Louis XIII créa les charges de _Maîtres des courriers +et contrôleurs généraux des postes et des relais_. Ces maîtres coureurs, +nos maîtres de postes, reçurent des rois de nombreux privilèges qu'ils +conservèrent jusqu'en 1790. Sous Louis XI, les Postes n'avaient été +établies que pour le service du roi, et ce n'est que plus tard que les +particuliers obtinrent la permission de faire porter leurs lettres par +les courriers du gouvernement. Jusque-là, et pendant des siècles, les +Français ne correspondaient entre eux que par l'entremise des messagers +que l'Université de Paris expédiait à des époques indéterminées et à son +profit, dans les principales villes du royaume. Sous Louis XIV, ceux qui +étaient chargés de distribuer les lettres en fixaient le prix à leur gré +et le percevaient à leur profit. À partir de 1676, sous le ministère de +Louvois, les Postes furent affermées; en 1791, l'État se chargea +lui-même de l'exploitation. La taxe régulière des lettres date du +commencement du siècle, mais elle variait suivant la distance qu'elles +avaient à parcourir. C'est à partir de 1848 seulement que +l'affranchissement des lettres devint uniforme par toute la France. La +petite poste de Paris fut inventée en 1759 par M. de Chamousset, +conseiller d'État. On commença le service le 1er juin 1760 au grand +ébahissement des Parisiens, et le premier jour, M. de Chamousset suivit +en chaise à porteurs les distributeurs de lettres pour voir s'ils +faisaient bien leur nouveau métier. Oh! si M. de Chamousset pouvait +revenir, c'est lui à son tour qui serait ébahi, non seulement, du +service si complet des postes actuelles, mais surtout des merveilles du +service télégraphique et téléphonique. + +Pendant longtemps le transport des lettres se fit dans une malle +attachée sur le dos d'un cheval, car les routes étaient alors à peu près +impraticables aux voitures; c'est en souvenir de cet usage que la +voiture des courriers fut appelée _la malle_. En 1818 on remplaça les +anciennes malles-postes par de nouvelles, plus nombreuses, moins lourdes +et mieux aménagées et en 1828 un service spécial fut créé pour les +campagnes. Jusqu'à cette époque, les lettres restaient quelquefois huit +et dix jours dans un bureau par suite de la lenteur des communications. +À partir de cette année 1828, cinq mille facteurs ruraux furent chargés +de parcourir les trente mille communes ne possédant pas encore de +bureaux de poste. Depuis les améliorations ont été continuelles; ils +sont légions maintenant les facteurs qui portent en France bon an, mal +an 500 millions de lettres, sans compter les journaux, les cartes de +visite, les circulaires, catalogues et imprimés de toutes sortes et les +cartes postales! Ah! les cartes postales c'est par milliards qu'elles +parcourent le monde, l'Allemagne à elle seule en expédie chaque année 1 +milliard, accompagné de plusieurs millions. + +La législation des postes fut d'abord très sévère. En 1471 un employé +fut pendu pour avoir intercepté deux lettres. Un décret de 1742 formula +la peine de mort, contre tout employé qui décachèterait une lettre pour +s'en approprier les valeurs. Comme on le voit, on n'y allait pas de +main-morte dans ce temps-là. Aujourd'hui les peines se sont fort +adoucies et l'on n'a plus besoin de ces menaces pour obtenir la probité +et l'exactitude des employés. + +Le budget des postes est un des rares budgets qui rapporte plus qu'il ne +coûte, quoique les dépenses s'élèvent à plus de 150 millions. Cela se +comprend, quand on pense au nombre de lettres qui s'expédient toute +l'année et particulièrement pendant le mois de janvier. Et les cartes de +visite donc! elles tombent en avalanches, c'est le cas de le dire, car +ces petits cartons glacés qui s'envoient par millions sont trop souvent +à l'unisson du coeur des recevants et des envoyants. + +On avait entrepris une campagne contre l'usage des cartes de visite. + +--Vieux jeu, disaient les uns. + +--Mauvais ton, ajoutaient les autres. + +Mais, on a eu beau dire et beau faire, cet usage prévaut toujours. + +C'est par milliards que s'expédient lettres, cartes de visite, cartes +postales, catalogues, et échantillons, revues et journaux, puisqu'on +évalue au moins à douze milliards le nombre d'objets transportés +annuellement par le service des postes sur toute la surface du globe. On +ne compte pas les cartes de visite, bien entendu, ce serait un travail +de Romains on les pèse; on a reconnu qu'il faut environ 275 cartes pour +1 kilog. + +Celui qui, de tous les souverains, reçoit le plus de lettres, c'est le +Pape. + +Il arrive au Vatican quotidiennement plusieurs milliers de lettres et +journaux. Pour l'expédition de ces affaires on emploie dans le palais +papal 35 secrétaires et scribes. Sa Sainteté ne lit que les lettres les +plus importantes. + +Le Président des États-Unis reçoit à peu près 1,400 lettres et de 3 à +4.000 journaux et livres par jour. + +Le roi d'Angleterre a également un courrier important: environ 1.000 +lettres et 2 à 3.000 journaux et livres par jour. + +L'empereur d'Allemagne reçoit quotidiennement 1.000 lettres et de 3 à +4.000 journaux et livres. Guillaume II n'ouvre que les lettres +recommandées qu'il classe lui-même. Il dicte ses réponses +personnellement à ses secrétaires et signe chaque lettre de sa main. + +La correspondance du Czar est moins importante. Elle se compose à peu +près de 600 lettres par jour, et celle du roi d'Italie en compte 300. + +La reine Wilhelmine reçoit de 100 à 150 lettres par jour. + + + + +TROISIÈME DEVOIR + +LES TIMBRES-POSTE + + +«Mesdemoiselles, nous a dit ce matin notre maîtresse, il est tout +naturel qu'après avoir parlé du facteur des postes, vous parliez aussi +des timbres-poste. Voilà le sujet de votre prochain devoir trouvé; +cherchez, furetez, à vous de le rendre à la fois instructif et +intéressant.» + +Après ce préambule, nous nous sommes toutes mises à piocher. Voici notre +devoir collectif. Chacune de nous ayant apporté son petit bagage de +renseignements, notre maîtresse nous a engagées à les réunir pour faire +un travail plus complet. + +On nomme philatélistes les collectionneurs de timbres-poste et +philatélie leur douce manie. Ce mot rébarbatif vient du grec: + +_Philos_, ami, amateur, et _atelès_ (en parlant d'un objet), franc, +libre de charge ou d'impôt, affranchi. Substantif _ateleia_. Philatélie +signifie donc: amour de l'étude de tout ce qui se rapporte à +l'affranchissement. + +C'est un peu tiré par les cheveux, mais il en est souvent ainsi avec les +mots qui sont formés de racines grecques. + +La première origine des timbres-poste en France est très curieuse. + +L'histoire de ces petits carrés de papier, dont plus d'un a fait le tour +du monde, remonte au XVIIe siècle ainsi que le prouve l'extrait +ci-dessous de la _Gazette de Loret_. + +En France, sous Louis XIV, quand le roi était éloigné du lieu où la cour +résidait, les personnes de sa suite se procuraient des marques qu'elles +apposaient sur les lettres destinées à Paris, pour les faire recevoir et +porter par les courriers de Sa Majesté. + +Un collectionneur, M. Feullet de Conches, possède une lettre envoyée à +Paris, écrite à Mlle de Scudéry par Pélisson Fontanier et sur laquelle +se trouve ce genre de timbre-poste. + +Voici d'ailleurs le règlement du 18 août de 1654: + +«On fait assavoir à tous ceux qui voudront escrire d'un quartier de +Paris à un autre que leurs lettres, billets ou mémoires seront portés et +diligemment rendus à leur adresse, et qu'ils en auront promptement +réponse, pourvu que lorsqu'ils escriront, ils mettent à leurs lettres un +billet qui portera port payé, parce que l'on ne prendra d'argent; lequel +billet sera attaché à la dite lettre, ou en toute autre manière qu'ils +trouveront à propos, de telle sorte néanmoins que le commis puisse voir +et l'oster aysément.» + +Ainsi que le dit Loret, le prix de ce billet d'affranchissement était +d'un _sou tapé_. Le règlement se termine ainsi: «Les commis commenceront +à porter les lettres le dix-huit août 1654. On donne ce temps afin que +chacun ay le loisir d'acheter des billets.» + +La _Gazette de Voss_ nous apprend qu'en 1650 déjà, mais seulement +pendant très peu de temps, la poste anglaise mit à la disposition du +public des enveloppes timbrées, idée qui fut ensuite, en 1818, remise en +pratique dans l'île de Sardaigne, mais aussi seulement pendant peu de +temps. Ces enveloppes sardes devenues rarissimes, sont payées par les +collectionneurs au poids du diamant. + +C'est à partir de 1840, que l'usage des timbres-poste s'est introduit +d'une façon générale d'abord en Angleterre (1840), au Brésil (1843), à +Genève (1844), aux États-Unis (1846), en Russie (1848), en France +(1849), en Prusse (1850), etc. + +Avant 1866, il existait à l'usage des différents États de l'Allemagne +jusqu'à 177 timbres-poste; aujourd'hui en dehors des timbres de l'empire +il n'y a plus que la Bavière et le Wurtemberg où l'on se serve de +timbres particuliers; la Bavière spécialement tient à conserver ce +privilège en mémoire de ce fait que cet État a le premier en Allemagne +adopté, en 1849, l'usage des timbres-poste. + +C'est donc en 1849 qu'eut lieu la première émission de deux timbres chez +nous. Ces deux timbres étaient à l'effigie de la République, l'un de 20 +centimes pour l'intérieur, il était noir. L'autre de 1 fr. pour +l'étranger, il était rouge. + +En 1852, nouveaux timbres-poste de 10 centimes (bistre) et de 25 +centimes (bleu) avec la tête de Louis Napoléon Bonaparte. En 1853, on +vit apparaître le timbre de 40 centimes. En 1855, on nous donna celui de +5 centimes, et en 1860, celui de 1 centime. + +Un changement s'opéra dans les timbres français en 1863: Napoléon III y +fut représenté la tête couronnée de lauriers. Vint, hélas! le 4 +septembre de 1870, on remit en usage le timbre de 1849 à l'effigie de la +République et jusqu'en 1876 il ne subit que de petites variations, +depuis il a été créé plusieurs types nouveaux. On assure que pour la +Semeuse, dernier modèle, 700 concurrents se sont présentés et 3 modèles +seulement ont obtenu des prix. + +C'est en Amérique que l'on trouve la plus grande variété de timbres. Ils +représentent habituellement le portrait d'un des grands hommes des +_United States_. Selon la valeur, le portrait varie: avec le timbre d'un +centime, on a l'effigie de Franklin; avec un autre, celui de Washington; +avec un autre encore, celui de Jefferson, et ainsi de suite. Il n'en +faudrait pas conclure cependant que les Américains estiment leurs +gloires nationales à la valeur de leurs timbres. + +D'autres timbres des États-Unis représentent l'image de Christophe +Colomb sur sa Caravelle la _Santa Maria_; tous les timbres commerciaux, +en nombre incalculable, sont aux effigies variées. + +Les États-Unis, lors de l'exposition de Buffalo, ont émis une série de +timbres donnant les divers modes de locomotion à l'aurore du XXe siècle. + +Le 1 centime vert, représente un bateau à vapeur des grands lacs de +l'Amérique du Nord. Dans le timbre de 2 centimes rose, nous voyons un +train express aux longues et confortables voitures filer à toute vapeur +à travers une plaine à perte de vue. Voici le 4 centimes brun-rouge, +avec un coupé automobile, arrêté devant le capitole de Washington. Le 5 +centimes bleu ciel, nous présente un magnifique pont d'une seule arche, +jeté sur les chutes du Niagara; tandis que le 8 centimes violet nous +fait assister au passage d'un grand vapeur à travers une écluse. + +Enfin, dans le 10 centimes brun clair nous voyons un transatlantique, +dont les deux grosses cheminées lancent des torrents de fumée, fendre +les vagues furieuses de l'Océan. + +Cette puissante République révèle qu'elle émet chaque année 4 milliards +et demi de timbres-poste, et un mathématicien (les mathématiques se +fourrent partout) constate que ce nombre colossal de timbres collés bout +à bout sur la ligne de l'équateur, formeraient un ruban faisant sept +fois le tour du monde, et, capable peut-être d'affranchir le poids total +de la terre, si on pouvait la faire entrer en une boîte aux lettres. + +Aucune souveraine n'a été autant collée en effigie sur les enveloppes +que _Her gracious Majesty Victoria_. En effet, il n'est point de colonie +anglaise qui n'ait donné à l'indigène le portrait de la Reine Victoria, +comme signe d'affranchissement... de ses lettres. + +Ces États qui pendant 60 ans, depuis 1840 ne connurent que des timbres +de la reine Victoria, les gravent aujourd'hui à l'effigie de son fils et +successeur, le roi Edouard VII. + +L'Angleterre, ayant à célébrer le cinquantenaire de Rowland Hill, +l'inventeur du timbre-poste, lui en consacra un. + +Avant que sir Rowland Hill inventât la poste à 2 sous, on se servait peu +d'enveloppes, car un papier enfermé dans un autre, si mince qu'il fût +entraînait doubles frais. + +L'emploi des enveloppes ne se répandit qu'à partir de la taxe uniforme. + +La première machine à les fabriquer a été imaginée par Edwin Hill, frère +de Rowland Hill, et c'est à elle que succéda, plus tard, la machine de +la Rue pour les plier. + +L'Amérique du Sud tient le premier rang pour la beauté de ses timbres. +Ceux du Pérou représentent soit un lama, soit un soleil aux rayons +resplendissants, soit encore les armes du pays. Le Guatemala a deux bien +jolies figures de timbres gravées avec une finesse qu'on ne s'attendrait +guère à rencontrer chez des peuples aussi commerçants: une tête +d'Indienne empreinte de tristesse, mais non sans charme, et un +magnifique ara perché sur une colonne à demi-brisée. + +La Nouvelle-Galles du Sud a frappé aussi un timbre pour faire connaître +au monde le centenaire de sa fondation; Hong-Kong et Shang-Haï, le +cinquantenaire de la leur; le Monténégro, pour rappeler l'anniversaire +de l'introduction de l'imprimerie dans la principauté, a fait un timbre. + +Le Portugal a frappé un timbre à la gloire de Christophe Colomb; +l'Espagne, à propos du troisième centenaire de Velasquez, reproduisit +sur les siens les chefs-d'oeuvre du maître. La Belgique, à l'occasion de +la grande exposition d'Anvers, fit également un timbre. + +Le portrait du Shah, que nous donnent les timbres de Perse, prouve +qu'avec le Coran, comme avec le Ciel, il est des accommodements; on sait +que la loi musulmane défend aux Croyants de faire représenter leur +image. + +Dans les États de l'Hindoustan et au Japon, les timbres ne portent que +des inscriptions sur papier de couleur. + +Cependant Mut-Suhito, l'empereur du Japon, lors de la célébration de ses +noces d'argent avec l'impératrice Haruko, émit un timbre-poste spécial, +valable seulement ce jour-là. Ces timbres peu nombreux puisqu'il n'y en +eut qu'une seule émission ont une largeur de 3 centimètres 1/2. Leur +valeur est de 2 et de 3 _sen_. Les uns sont rouges, les autres bleus. Au +milieu, il y a le soleil, emblème de Louis XIV, entouré de l'exergue +anglais: _Impérial Wedding 25 anniversary_ (25e anniversaire des noces +impériales.) À droite et à gauche du soleil se tiennent deux flamants, +et en haut et en bas, on lit en anglais et en japonais les mots: _Empire +de Japon_. Ces premiers timbres, lors de leur apparition en Europe, ont +été, tout de suite, cotés très haut par les amateurs. + +L'Égypte, elle-même avec son timbre au Sphinx et à la Pyramide, nous +offre un pittoresque que la France n'a plus. + +Nos colonies ont depuis quelques années sur leurs timbres une allégorie +plus gracieuse que celle des timbres de la métropole: une femme, tenant +un drapeau déployé, s'appuie sur l'écusson portant pour inscription la +Valeur, tandis qu'on aperçoit un vaisseau filant à l'horizon. + +Nous avons encore un autre timbre artistique, mais toujours pour nos +colonies; c'est celui de la toute petite colonie d'Obock. Il représente +au premier plan, un chameau monté par un indigène près duquel se trouve +un autre indigène, armé d'un bouclier. Un troupeau de chameaux +s'aperçoit à l'horizon. + +Ce timbre pittoresque, destiné à affranchir les lettres pour les +endroits périlleux, coûte 10, 25 et 50 francs. + +En aucun pays, croyons-nous, le sens artistique ne produirait mieux que +la France, dont les graveurs sont renommés. + +Comme on vient de le voir, dans beaucoup de pays les timbres rappellent +des faits importants de leur histoire. Il n'en est pas de même chez +nous. L'État païen, que nous subissons, a préféré nous donner un Mercure +ou une Minerve rococos qui n'ont rien de national. + +Quand aurons-nous donc une série de timbres, nous donnant soit l'effigie +de Jeanne d'Arc, soit les principaux faits de l'histoire de France? +Mais, hélas! cela viendra-t-il? Saint Michel ferait aussi très bien sur +un timbre. + +En excluant l'idée religieuse, on exclut forcément ce qui est le plus +élevé, et l'on est réduit à de plates allégories, à de grosses femmes au +type banal représentant la Loi, la Justice, la Vertu même, ou à des +emblèmes formant bric à brac: des bonnets de Mercure avec des ailes et +des serpents, des épis, des coqs ou des canons. + +Les faits historiques qui montreraient une victoire ne conviendraient +pas aux relations internationales; il serait intolérable que la Prusse +nous envoyât Sedan gravé sur ses timbres-poste. + +Ici encore, la solution est du côté des choses de Dieu; mais, peut-être +préférera-t-on toujours, à cette radieuse vérité, les vieilles ornières +de la routine. + +D'abord, par respect pour les planches actuelles et la forme des +roulettes, on a rendu le format des timbres obligatoire, et il ne se +prête guère aux conceptions des artistes. + +En définitive, les timbres beaux ou laids, aux jolies figurines, comme +aux modèles les plus insignifiants ne coûtent rien, comparativement à ce +qu'ils rapportent. + +Voici quelques détails sur la fabrication des timbres-poste. + +L'impression se fait au moyen de plaques d'acier gravées, dont chacune +porte 200 empreintes. On emploie un papier d'un grain particulier. + +Deux hommes garnissent les plaques d'encre de couleur et les passent à +un troisième qui, aidé par une ouvrière, imprime les feuilles au moyen +d'une grande presse à main. Trois de ces petites équipes travaillent +constamment et l'on peut faire fonctionner 10 presses si c'est +nécessaire. + +Quand les feuilles imprimées sont sèches, on les porte dans un autre +atelier pour être gommées. La gomme dont on fait usage, s'obtient en +délayant dans de l'eau de la poudre de pommes de terre, ou autres +végétaux, que l'on a fait sécher. Il faut rejeter la gomme arabique, à +cause de son action sur le papier. + +On enduit les feuilles une à une en les plaçant sur une tablette et en +appliquant la gomme avec une grande brosse. Un châssis métallique sert à +préserver les bords de la feuille. Cela fait, on opère un second séchage +au moyen d'un courant d'air, et après avoir mis les feuilles de timbres +entre des feuilles de carton, on les soumet à l'action de la presse +hydraulique. Une ouvrière partage alors les feuilles avec des ciseaux en +deux moitiés, contenant chacune cent timbres. L'usage des ciseaux est +préférable à celui d'une machine qui pourrait endommager les timbres. +Les feuilles passent enfin à la perforatrice, qui entoure chaque timbre +d'une ceinture de petits trous très rapprochés, Pour cela, l'ouvrière +prend une machine se composant de deux cylindres dont le supérieur est +garni de pointes, qui jouent le rôle de poinçon et correspondent à des +trous pratiqués dans le cylindre inférieur. + +On commence par faire les rangées de trous séparant les timbres dans le +sens de la longueur, puis, avec une seconde perforatrice, on fait les +rangées transversales. + +En dernier lieu, les feuilles achevées sont mises en paquets, étiquetées +et emmagasinées. Si un paquet est défectueux, on le brûle immédiatement. +Le comptage est répété onze fois pendant la durée des opérations, et +avec tant de soin, qu'on a rarement à constater la perte d'une seule +feuille. + +Les souverains ne sont point indemnes des petites manies du commun des +mortels, entre autres, de celle des collections. + +Ainsi, l'empereur d'Allemagne collectionne des autographes de grands +capitaines. Les rois de Suède et de Roumanie collectionnent également +des autographes. Le czar Alexandre III avait l'une des plus belles +collections connues de timbres-poste. Le roi de Serbie rassemble aussi +des timbres, tandis que le prince de Galles s'était formé un vrai musée +de pipes, et sa mère, la reine Victoria, une étonnante collection de dés +à coudre. La reine Marguerite d'Italie a des collections de gants et de +souliers portés par des souveraines. + +Après tout, puisqu'on collectionne des tableaux, des émaux, des ivoires, +des cannes, des pipes, de vieux chapeaux, de vieux souliers, des boutons +et même de vieux tessons que leur antiquité rend vénérables, pourquoi ne +collectionnerait-on pas aussi de vieux timbres-poste? + +Modeste et timide d'abord, la philatélie prit naissance vers 1856; mais +deux ans après, son extension s'affermissait; collectionner des timbres +devenait à la mode, et, dès 1858, les Parisiens, à leur suite nombre de +Français, se mirent à réserver les timbres qu'ils recevaient de +l'étranger, à les coller sur des livres géographiquement divisés, et +ensuite, à en faire l'échange, puis la vente et la revente. + +Alors, on ne trouvait point à acheter comme aujourd'hui de _mirifiques_ +albums classés, étiquetés, comme on en rencontre partout, on collait de +son mieux les timbres recueillis sur des pages blanches qu'on +calligraphiait ensuite. + +Vint, hélas! la guerre terrible de 70 qui arrêta net, chez nous, l'essor +de la philatélie, comme elle arrêta tant de choses. En 1876-77, la +collectionnomanie des timbres-poste reparut. Elle a beaucoup prospéré +depuis. On fait des échanges, et les jeunes gens, et jeunes filles +assaillent de demandes tous les amis des amis de leurs amis, pour que +ceux-ci mettent de côté, à leur intention, les timbres qui ornent leur +correspondance. + +Certains timbres, sont naturellement plus rares les uns que les autres. +Ceux-ci sont épuisés, ceux-là n'ont pas été recueillis à temps et ont +disparu, il n'en reste que quelques rares exemplaires dans le monde +entier. Il advient alors ce qu'il advint jadis des tulipes en Hollande: +on les payait à prix d'or. De sorte que s'il y a des timbres qui se +vendent entre 5 et 10 centimes à la poignée, il s'en rencontre aussi, +dont la valeur atteint, du fait de leur rareté, 500, 1 000, 2.000, +3.000, 10.000 francs! + +Les timbres ont leur bourse comme l'or et les billets de banque. + +La bourse des timbres se tient au carré Marigny. + +On évalue à 12 millions le chiffre des transactions, auxquelles donne +lieu annuellement la philatélie. Paris compte pour 2 millions à lui +seul. + +Deux sociétés de philatélistes existaient d'abord à Paris. + +L'une se composait surtout d'amateurs, c'était la _Société Française de +Timbrologie_; l'autre était formée de marchands, c'était la _Société +Philatélique_. Elles ont fusionné depuis, font très bon ménage et +comptent, au moins, cinq cents membres. + +En France, les marchands de timbres furent longtemps imposés pour des +sommes minimes, comme débitants de _vieux papiers_. Depuis, le fisc a +ouvert l'oeil sur leurs florissantes affaires et les a imposés comme +marchands de curiosités en boutique. Ceux-ci se sont récriés. Mais le +fisc a riposté par un argument irrésistible: chez un marchand de vieux +papiers ordinaires, plus le papier est vieux, moins il est cher; chez +vous, c'est tout le contraire, son prix augmente à mesure qu'il est plus +vieux... Donc vous vendez bien réellement de la curiosité. + +Et les marchands de timbres paient à présent un impôt... imposant. + +Le timbre-poste est un personnage important, en raison de la place que +lui font les collectionneurs, en nombre considérable, même, en ne +comprenant que les gens sérieux. + +La France compte actuellement 60.000 collectionneurs. C'est le pays du +monde civilisé où il y en a le moins. En Allemagne, on évalue à 100.000 +le nombre des philatélistes; en Angleterre, ils sont 150.000; en +Amérique, plus de 500.000. + +Le nombre des timbres rares diffère à l'infini, variant suivant la +valeur que leur donnent les collectionneurs, et du désir qu'ils ont de +les posséder. + +Les timbres les plus rares, les plus chers, sont nécessairement les +timbres anciens, qu'on ne retrouve plus: ceux de l'Ile Maurice, d'Hawaï, +de Moldo Valachie. Deux timbres de Maurice, le bleu et le rouge au +millésime de 1847, ont été payés, marché conclu d'avance, 45.000 francs. + +À côté de ces timbres précieux, on trouve acheteurs, au prix de 1000 à +1500 francs, pour ceux de la Réunion, 1852 et 1853. Viennent ensuite +parmi les plus rares et les plus précieux de nos timbres français, celui +de un franc, orangé, non oblitéré de 1849, qui vaut 250 francs; oblitéré +il ne vaut plus que 60 francs. Pourquoi? Un autre timbre, celui de 15 +centimes, teinté bistre sur rose par erreur, au lieu d'être teinté +bistre sur blanc vaut 75 francs couramment. Les timbres fabriqués en +province pendant la guerre et qui furent simplement lithographiés, +valent de 75 à 100 francs; ceux de la Guyane anglaise, 1848, sont cotés +de 100 et 800 francs, suivant la couleur. Ne sont déjà plus rares, ceux +dont le cours varie entre 20 et 100 francs. + +Peut-être que le plus rarissime de tous les timbres et le plus cher est +celui de la Guyane anglaise de 1856, carmin. On n'en connaît qu'un +exemplaire. Il est chez M. Tapling, en Angleterre, et vaut net 40,000 +francs[5]. Ce n'est pas moi qui l'achèterai. + +L'Ile Maurice a la gloire d'exercer la patience et d'exciter la cupidité +des timbrophiles qui recherchent son timbre, émission de 1850, avec +_Post-office_ comme légende. Sa valeur courante dépasse 1,500 francs à +l'heure actuelle. + +Le _Hawaï_ première émission, avec chiffres au lieu de dessins, vaut +mille francs s'il est bien conservé. + +La magnifique collection de M. Philippe de Ferrary, duc de Galliéra, +président respecté à la Société Française des Timbrologues est estimée 2 +millions 500.000 fr. + +Le duc de Galliéra est donc le premier philatéliste du monde et la +Providence des marchands de timbres-poste. Il augmente, et renouvelle +incessamment de merveilleuses collections, à la mise en ordre desquelles +sont employés deux secrétaires compétents, dont le traitement, le +logement, l'entretien lui reviennent à 20,000 francs par an. + +Il a environ 15,000 types de timbres dont la valeur varie de 0 fr. 01 à +15.000 francs: + +--Et, ajouterait Galino, ils ont tous servi! Que serait-ce s'ils étaient +neufs? + +Détail typique: s'ils étaient neufs, ils vaudraient beaucoup moins! + +La collection Tapling, léguée au Musée Britannique aurait, dit-on, une +valeur de plus d'un million. + +La collection du roi d'Angleterre, Edouard VII vaut environ 1 million. + +Le tsar Nicolas II cherche, à grand prix, la conquête des rares timbres +qui manquent à son musée; jusqu'à présent il n'a pu se procurer celui de +l'Ile Maurice, tiré en rouge et bleu, dont il n'existe que 200 +exemplaires. La collection du tsar de Russie vaudrait environ 750.000 +fr. + +Les prix payés pour une collection sont parfois surprenants. Certaines +sont évaluées de 3 à 400.000 francs. + +Un M. Donatis qui collectionnait, avec la même passion, les tableaux de +maîtres et les timbres-poste, a vendu cette dernière collection 65000 +fr. + +MM. Caillebotte ont retiré en Angleterre de leur collection, la somme de +200.000 fr. + +Le directeur de la Compagnie d'assurances la «Providence» a vendu la +sienne cinquante et quelques mille francs. Celle de M. Arthur de +Rothschild est aujourd'hui vendue: elle valait environ 150.000 francs. + +Quant à M. Sharpe, un Anglais, il a tout simplement bâti un palais pour +loger ses timbres; aussi, l'appelle-t-on le Palais des Timbres. Ces +timbres ne sont pas renfermés dans des albums, comme il est d'usage, M. +Sharpe, lui, a eu l'idée assez originale, d'en tapisser les murs, les +plafonds et les portes de sa maison. + +Bien plus, il en a collé sur les différents meubles de son salon: la +table du milieu, la bibliothèque, le canapé et toutes les chaises sont +recouverts de timbres provenant à peu près de tous les pays du globe. +Dans cette pièce, le plafond est orné des portraits de la reine Victoria +et du prince de Galles, deux fois grands comme nature, en timbres de +diverses couleurs. Là aussi se trouve une reproduction de la tour +Eiffel. + +Le propriétaire a mis un quart de siècle à recueillir cette collection, +aujourd'hui évaluée à 40.000 livres sterling ne comprenant pas moins de +7 millions de timbres, sinon très rares, du moins fort curieux dans leur +ensemble. + +C'est le cas de parler ici de la robe de bal d'une élégante Américaine +(on sait que les Américains ont l'esprit inventif et qu'ils sont passés +maîtres en excentricité.) Donc, cette dame s'était fait faire une robe +en mousseline toute simple, tout unie, qu'elle a fait ensuite +entièrement recouvrir de timbres-poste collés avec art. En graduant les +nuances et variant les couleurs, on est arrivé à dessiner des festons, +des guirlandes, des arabesques d'un effet tout nouveau et d'une +saisissante originalité. Cette robe inédite était un véritable +chef-d'oeuvre, qu'on a d'autant plus admiré, qu'elle ne devait plus +reparaître et pour cause; valses et polkas, pendant la durée du bal, lui +ayant enlevé quelques douzaines de timbres-poste. + +Les timbres-poste n'ont qu'à bien se tenir, depuis quelques années, ils +ont rencontré sur leur route une rivale redoutable: la carte postale +illustrée. J'avoue que cette dernière me paraît mille fois plus +séduisante, le timbre-poste ne m'a jamais dit grand chose, mais la carte +postale, quelle différence! N'est-ce pas charmant, l'été, à l'ombre des +grands arbres, l'hiver, au coin du feu, de pouvoir parcourir, sans +fatigue aucune, le monde entier, connaître les admirables beautés de la +nature, ses glaciers et ses torrents, ses montagnes altières, ses océans +et ses grands lacs, ses bois profonds et ses forêts inextricables +peuplés d'oiseaux merveilleux et de fauves rugissants, en un mot tous +ses sites enchanteurs. Voir les plus beaux palais, les cathédrales, les +mosquées, se rendre compte des plus grandes et des plus belles villes du +monde; n'est-ce pas le rêve le plus séduisant auquel l'imagination +puisse s'abandonner? + +Ce dessin, qu'on reçoit sur la carte fragile, +Rappelant un pays, rappelant une ville +Pour moi me semble encor augmenter de valeur, +Par son mot d'amitié, le souvenir du coeur. + +C'est par millions, chaque année, que les cartes illustrées voyagent. +Comme on a fait des expositions de timbres, on est arrivé à faire des +expositions de cartes postales illustrées provenant du monde entier. + +En France, comme ailleurs, les collectionneurs deviennent légions. + +En attendant que la jolie carte postale détrône le timbre-poste, ce qui +n'arrivera probablement jamais, voici une excellente méthode pour +posséder une collection de timbres sans bourse délier. Ce moyen +ingénieux nous vient d'un Anglais; toujours pratiques nos voisins. + +Ce bon bourgeois de Londres avait promis à son neveu, dans un jour de +générosité, de lui donner ce qu'il voudrait pour le récompenser de ses +succès scolaires, espérant qu'il lui eut demandé un objet sans grande +valeur: une montre d'argent, une épingle de cravate ou une boîte de +peinture. Le neveu, plus ambitieux, demanda une collection de timbres et +une belle, tant qu'à faire. + +L'oncle qui comptait faire un cadeau de quelques schellings, une guinée +au plus, fut un moment fort perplexe. Soudain, il répondit, tu l'auras. + +Le lendemain il se rendait au bureau du _Times_ et faisait insérer +l'annonce suivante: _Mariage_. Une jeune personne âgée de 25 ans, brune, +jolie, ayant 800,000 francs de dot et 2 millions à revenir, épouserait +un honnête homme, même sans fortune. Les lettres seront reçues, jusqu'à +la fin du mois, à l'adresse H-C Million au bureau du journal. Dès le +lendemain les lettres commencent à pleuvoir à l'adresse indiquée, on +était au 2 du mois, elles continuèrent ainsi pendant 30 jours; il en +arriva plus de 25 000 et de toutes les parties du monde. + +Voilà comment, pour le prix d'une simple annonce, notre Anglais put +réunir une des plus jolies et des plus complètes collections de timbres. + +Avis aux amateurs. + + + + +QUATRIÈME DEVOIR + +NOS RÉCRÉATIONS CET HIVER + + +Pour nous réchauffer, nous dansons nos rondes, sur de nouvelles chansons +empruntées à la troisième classe. Une de nos maîtresses a eu +l'ingénieuse idée d'arranger sur des airs connus soit un trait +d'histoire, soit une leçon de géographie. C'est vraiment n'est-ce pas, +une façon tout à fait commode de s'inoculer la science en chantant et +dansant. Voici quelques spécimens de ces chansons... nouveau genre; +elles sont loin d'être de la poésie, mais marquent le rythme et font +sauter en mesure. + +Nous avons un professeur _(bis)_ +Toujours de joyeuse humeur, _(bis)_ +Il aime beaucoup l'histoire; +Pour charmer son auditoire, +Il nous traduit ses leçons +En de joyeuses chansons. + +REFRAIN + +_Et les enfants de son temps, +Sans travailler sont savants (bis)_ + +Avec un tel professeur _(bis)_ +Tout va donc à la vapeur; _(bis)_ +On se lance dans l'espace +Sans même quitter sa place, +Et du pôle à l'équateur +Nous apprenons tout par coeur. + +À la classe de français _(bis)_ +Il a le plus grand succès, _(bis)_ +En expliquant les principes, +Et l'accord des participes, +Par mille aimables propos +Il charme tous nos travaux. + +L'arithmétique, à son tour, _(bis)_ +A des droits à notre amour; _(bis)_ +Le calcul joue un grand rôle, +Du méridien jusqu'au pôle, +On mesure la longueur +Sans faire un trop grand labeur. + +Des beaux arts ce professeur _(bis)_ +Est un grand admirateur; _(bis)_ +Quant à la littérature, +Sa mémoire toujours sûre, +Lui souffle fort à propos +Des sujets toujours nouveaux. + +De même l'Anglais nous plaît, _(bis)_ +Et chacun le reconnaît; _(bis)_ +Dame! il traduit à merveille +Shakespeare et le grand Corneille, +Et parle si bien français, +Qu'il s'étonne d'être Anglais... + +Puis, chaque jeudi matin, _(bis)_ +Après le cours de dessin, _(bis)_ +Il explique la physique +Et la machine électrique, +Quand il permet d'approcher +Toutes brûlent d'y toucher. + + * * * * * + +LE TOUR DU MONDE + +AIR: _Oui le temps, le temps +Met les crinolines à la mode:_ + +REFRAIN. + +_Oui le temps, le temps, le temps, +C'est le trésor de l'enfance: +Employons tous ses instants, +Oui, profitons du temps._ + +1 + +On nous a dit qu'à la Retraite +L'on peut s'instruire en s'amusant, +Vraiment, la méthode est parfaite, +Chacun peut devenir savant; + En dansant une ronde, + Nous pouvons parcourir + Tous les pays du monde + Dans un train de plaisir. + +2 + +L'Europe, l'Asie et l'Afrique +Composent l'Ancien Continent, +Colomb découvrit l'Amérique, +En navigant vers l'Occident; + Quant à l'Océanie + L'illustre Magellan + Fut y perdre la vie; + Honneur au dévouement! + +3 + +Commençons donc le tour du monde +Comme ce grand navigateur, +Voyageons sur terre et sur l'onde, +Du pôle jusqu'à l'Equateur: + L'Europe la première + Doit fixer nos esprits, + Par elle la lumière + Vient aux autres pays. + +4 + +En Europe, voyez la France +Dont la capitale est Paris, +Cent fois plus belle que Florence, +Elle charme nos yeux ravis; + Rome est en Italie, + Lisbonne en Portugal, + Pétersbourg en Russie, + Très loin du mont Oural. + +5 + +Londres se voit en Angleterre, +En Irlande, voyez Dublin; +Munich, Augsbourg sont en Bavière; +En Prusse, visitez Berlin; + Stockholm est en Norvège, + Copenhague aux Danois; + Dans ce pays de neige, + L'hiver a bien six mois. + +6 + +En Belgique voyez Bruxelles +Et les chefs-d'oeuvre des Flamands; +Admirez ses belles dentelles +Et ses superbes monuments. + Si vous aimez l'Histoire, + En Grèce il faut courir: + Athènes de sa gloire + Garde le souvenir. + +7 + +Madrid, la reine des Espagnes, +Nous offre ses riches palais; +Si vous préférez les montagnes: +Voyez la Suisse et ses chalets, + Le beau lac de Genève + Nous arrête un instant; + Un doux zéphir se lève, + Nous voguons en chantant. + +8 + +Constantinople nous rappelle +Le Turc esclave des Sultans; +Vienne, en Autriche, nous appelle; +Consacrons-lui quelques instants. + La fidèle Hongrie + Réclame enfin son tour, + Avec la Roumanie, + Ce royaume d'un jour. + + + + +COURS DES FLEUVES + +LA SEINE + +AIR: _Un jour maître Corbeau:_ + +1 + +La Seine comme on sait naît dans la Côte-d'Or, +À Chatillon ce fleuve est bien petit encor, +Il arrose en passant Bar, Troyes, Nogent, Méry, +Melun, Corbeil, Paris, Mantes et les Andelys. + +REFRAIN + +_Sur l'air du Tra, la la la (bis) +Sur l'air du tra, deri, dera tra la la._ + +2 + +Il passe par Elboeuf, puis il arrose Rouen, +Ensuite Caudebec, dans un pays charmant, +Le Havre sur la droite un port très commerçant; +À Honfleur il se perd dans la Manche en courant. + +3 + +L'Aube, la Marne, l'Oise, sont les affluents +De la Seine et vraiment ils sont très importants; +À gauche, voyez l'Eure et si vous remontez, +Le Loing et puis l'Yonne vous rencontrerez. + +LE RHONE + +MEME AIR + +1 + +Le Rhône prend sa source, en Suisse au mont Furca, +Genève en son beau lac, bientôt le recevra, +Il arrose Seyssel, Lyon, Vienne, puis Tournon, +Valence, puis Viviers et la ville du Pont. + +(_Sur l'air du Tra_) + +2 + +Le Rhône baigne aussi la ville d'Avignon, +Puis il voit sur ses bords Beaucaire et Tarascon, +Arles lui dit adieu, car il finit son cours, +Et le golfe du Lion l'engloutit pour toujours. + +3 + +Le Rhône, dans sa course, a plus d'un affluent; +La Saône à mon avis est le plus important. +L'Ain, l'Ardèche, le Gard, l'Arve, l'Isère aussi, +La Drôme et la Durance et nous aurons tout dit. + + +La Loire et la Garonne ont aussi leur chanson maintenant passons à un +spécimen d'histoire. + + + +GUERRE DE CENT ANS + +1 + +Je vais vous conter l'histoire +De la guerre de Cent ans: +Sous nos drapeaux la victoire +Était bien rare en ce temps; +Sur l'Anglais nos chevaliers +L'emportaient par la vaillance, +Mais ils manquaient de prudence, +Tous ces valeureux guerriers. + +2 + +La cause de cette guerre, +Fut qu'un vassal trop puissant +Avait conquis l'Angleterre, +Pour nous c'était menaçant, +Ce redoutable voisin, +Oui, ce terrible Guillaume, +Non content de son royaume, +Voulait encore le Vexin. + +3 + +Léonore de Guyenne +Mécontenta son époux, +Qui renvoya la vilaine, +Dans son trop juste courroux; +Avec elle, elle emporta +Son beau duché d'Aquitaine, +La Gascogne et la Guyenne; +Et Louis VII le regretta. + +4 + +Léonore épouse ensuite +Un Plantagenet d'Anjou, +Qui devint roi par la suite, +Et lui porte le Poitou; +Lui qui possédait déjà +Tout le beau pays du Maine, +Avec la riche Touraine. +Quel vassal nous aurons là! + +5 + +Sur la couronne de France +L'Anglais croit avoir des droits: +Bientôt la guerre commence +Sous le premier des Valois. +À l'Écluse, il est battu, +À Crécy, désastre immense, +À Calais pas plus de chance, +À Poitiers tout est perdu. + +6 + +Ce temps ne fut pas sans gloire, +Car dans le pays Breton, +Beaumanoir eut la victoire +Sur trente Anglais de renom. +Ah! ce combat glorieux, +Dans les malheurs de la France, +Fut un signe d'espérance; +Honneur à ces trente preux. + +7 + +Jean II malgré sa bravoure, +Dut se rendre au Prince Noir. +Mais de respect il l'entoure, +Le félicitant d'avoir +Si vaillamment combattu, +Dans la terrible mêlée. +Honneur, en cette journée, +Au vainqueur, comme au vaincu. + +8 + +L'Anglais fort de nos défaites +Envahit notre pays, +Avec tambours et trompettes +Il vient menacer Paris; +Mais il en fut pour ses frais, +Car le sage roi de France +Lui fit forte résistance, +Sans sortir de son palais. + +9 + +Alors un grand capitaine, +Aussi brave que malin, +Bientôt nous tire de peine: +C'est l'illustre Duguesclin. +Il fait reculer l'Anglais, +Et punit son insolence +Trois ports lui restent en France, +Bordeaux, Bayonne et Calais. + +10 + +Hélas! il meurt dans sa gloire, +En assiégeant un château, +Mais avec lui la victoire +Semble descendre au tombeau: +Les Anglais vont de nouveau +Souiller le sol de la France, +Charles six est en démence, +Et la Reine est Isabeau! + +11 + +Après un affreux désastre, +Par un indigne traité, +On voit Henri de Lancastre +Roi de France proclamé; +Mais le Ciel vient au secours +Du jeune Dauphin de France: +Jeanne d'Arc enfin s'avance +Et l'Anglais fuit pour toujours. + +12 + +Qu'il est beau de voir en guerre, +Cette humble fille des champs, +Entrer avec sa bannière, +Dans la cité d'Orléans; +À Patay, l'on voit plier +Talbot, l'Anglais intrépide; +Et la bergère timide, +Fait le guerrier prisonnier. + +13 + +Mais la perfide Angleterre, +À Compiègne, peut saisir +Notre héroïque bergère, +Et la condamne à périr. +Ah! devant un tel malheur, +Faut-il que le roi de France +Ait gardé lâche silence! +Était-ce d'un noble coeur? + +14 + +Enfin s'achève la guerre, +Par deux combats glorieux. +Nous lançons sur l'Angleterre +Cent autres guerriers fameux; +Le combat de Formigny, +Grâce à notre artillerie, +Nous rendit la Normandie, +Et fit oublier Crécy. + +15 + +De Castillon la victoire +Rend la Guyenne aux Français, +C'est là que tombe avec gloire +Le célèbre Achille Anglais, +Enfin nous avons la paix. +Après cette affreuse guerre, +Il ne reste à l'Angleterre +Que la ville de Calais. + + + + +CINQUIÈME DEVOIR + +UNE LETTRE DE NOUVEL AN + + +Le 30 décembre au matin, une charmante personne venait d'entrer dans un +compartiment de seconde classe; c'était Mademoiselle La Lettre. + +Qui eut vu ce beau matin de décembre Mademoiselle La Lettre l'eut +trouvée charmante, elle était vraiment gentille avec sa robe rose; une +fine pensée d'un joli dessin fermait son enveloppe satinée et perlée. +Dans un compartiment de seconde classe, du chemin de fer de l'Ouest, +elle avait été confiée, aux soins d'un vieux Monsieur en habit vert, qui +portait brodé en lettres d'argent sur sa casquette le mot «Postes»; il +lui plaisait sans doute médiocrement car Mademoiselle La Lettre se +renfonça dans son coin et se mit à rêver. + +Que pensait-elle? Elle se disait: Où je vais, comme je serai bien reçue! +Quels transports, quelle folle joie à mon arrivée; lorsqu'on reconnaîtra +l'écriture qui me recouvre, quel empressement à me décacheter! et que +d'heureux je vais faire avec ce petit chiffon bleu, qu'on appelle billet +de banque, caché dans les plis de ma robe. Il doit acheter l'établi de +menuisier du petit Henri, la belle poupée que convoite Marie et les +jouets mignons de la petite Margot; j'irai de main en main, jusque dans +la menotte rose de Bébé, qui voudra aussi toucher ma précieuse personne. + +Mademoiselle La Lettre fut tirée de ses douces pensées par le brusque +arrêt du train, on la fit descendre, puis on la plaça dans une grande +voiture qui la conduisit au meilleur hôtel, sans doute, elle vit écrit +sur la façade «Hôtel des Postes». + +Un grand nombre de personnes remplissaient les couloirs et les salles; +on la dirigea vers un compartiment où beaucoup de sa race étaient déjà +réunies; une foule de freluquets, cartons de visite, quelques-uns +parfumés, tous plus brillants les uns que les autres sous leurs +cache-poussière, rivalisaient de banalité et de sotte fierté. Des notes +et factures, des traites à l'air rébarbatif, des journaux hardis et +bavards, des annonces, des catalogues s'entassaient dans un compartiment +voisin. + +Mademoiselle La Lettre ennuyée de leur babil se tourna d'un autre côté, +un bruit sec et cadencé s'y faisait entendre. Il était produit par +l'arrivée d'un long Monsieur maigre, couvert d'un pardessus bleu, +traversé de longues bandes grises; il vint se placer devant Mademoiselle +La Lettre qu'il devait trouver à son goût; puis tournant la tête à +droite et à gauche, sans doute pour se faire présenter, et ne trouvant +personne il prit le parti de le faire lui-même. «Sir Télégraph morse, +esquire, dit-il, après avoir incliné et relevé la tête, ainsi qu'un +loquet de porte, sioujet de la graciouse Queen Victoria». À ce nom il +souleva son chapeau, et s'assit auprès de notre gentille connaissance. + +Mademoiselle La Lettre, une petite babillarde, (un défaut bien commun à +presque toutes les jeunes personnes) lui demanda s'il venait de loin, et +quelles nouvelles il apportait. «Je venais du ville de London, lui +répondit l'Anglais, je étais bieaucoup en retard, une stioupide employé +avait retardé moi, six minoutes à Calais, je annonçais à oune Company, +que lé caissier il avait emporté lé caisse.» Puis plus gourmé que jamais +il tira son chronomètre et compta les secondes. Mademoiselle La Lettre +ne savait plus comment reprendre la conversation, quand un employé vint +chercher Sir Télégraph morse, esquire, et le fit partir brusquement pour +des quartiers lointains. + +Mademoiselle La Lettre réfléchissait; quelle différence entre les +nouvelles qu'elle apportait et celles de cet Anglais! Le malheur, se +disait-elle, frappe brusquement, tandis que la joie est expansive, il +lui faut de longues lignes pour s'exprimer. + +Elle fut de nouveau arrachée à ses pensées par un bourdonnement +nasillard, précédé de coups de sonnette; c'était un mélange confus de +paroles, parmi lesquelles elle entendit s'engager un marché: «500 +buffles, disait une voix.--10000 dollars, répondait une autre.--Vendez, +payez 50 actions Central américain vermont Company. Vite, plus vite.» +Mademoiselle La Lettre apprit que c'était un Américain, sir Téléphone +qui était en conversation. Or, comme elle était curieuse, nous l'avons +déjà dit, elle lui adressa la parole. «Sir Téléphone, quelles nouvelles +d'Amérique?» Le Yankee se détourna brusquement, la regarda de haut en +bas: «Rien, dit-il, time is money», puis il disparut dans un +bourdonnement. + +Ah! se dit encore Mademoiselle La Lettre, tous ces gens-là sont absorbés +par les affaires; ils ne pensent qu'à l'argent et ne servent que la +cause de l'intérêt, il n'y a rien qui vienne du coeur sous l'enveloppe de +cet Anglais, pas plus que dans la voix de cet Américain; moi au +contraire, je suis l'interprète de l'âme, je porte tantôt la joie, +tantôt la consolation où je me rends. À moi seule sont confiés les +chères pensées et le souvenir.» + +Toute joyeuse, Mademoiselle La Lettre conduite par un nouvel employé, +partit pour sa destination, pour le Sweet-home où elle se savait +impatiemment attendue. Comme elle l'avait espéré, elle apportait, dans +les plis de sa robe soyeuse, la joie qui bientôt se refléta dans tous +les yeux. + + + + +SIXIÈME DEVOIR + +L'ÉRECTION D'UN CALVAIRE + + +Je viens d'assister à une belle et touchante cérémonie qui me laissera +les impressions les plus fortes et les plus durables: l'érection d'un +calvaire. + +À l'époque tourmentée où nous vivons, où la guerre à Dieu est hautement +déclarée, où une secte impie voudrait faire de la France, qui +s'intitulait jadis la Fille aînée de l'Église, un foyer d'athéisme, +cette consécration de la Croix nous est apparue comme une grande +manifestation de Foi. + +Honneur donc à tous ceux qui ont concouru à cette fête religieuse; +honneur aux cent soixante porteurs, à ces médaillés du Christ, se +faisant gloire de la livrée sacrée et du précieux fardeau qui leur était +confié; honneur aux chefs qui ont dirigé les chants et les beaux +morceaux de musique, dont l'exécution a concouru à l'éclat de cette +belle fête; honneur à tous ceux qui composaient le cortège, depuis les +fabriciens, les dignitaires entourant le brancard de pourpre frangé d'or +où reposait le christ, jusqu'aux plus humbles et aux plus petits qui +l'accompagnaient processionnellement à travers les rues pavoisées et +fleuries. + +Honneur à l'artiste bas-breton, Yves Hernot, de Lannion, dont le ciseau +a su tracer sur le granit les traits douloureux de Jésus mourant. Il +faut croire pour être inspiré! c'est le secret des innombrables +chefs-d'oeuvre du moyen-âge; les plus incrédules sont bien forcés de le +reconnaître, la Religion, dans tous les temps, a été la grande +inspiratrice des Arts. + +Honneur enfin à ce magnifique élan religieux de notre ville, elle +s'abrite avec fierté sous l'étendard de la croix. Hélas! trop de cités, +aveuglées par l'esprit de parti, par une haine impie, insensée, oubliant +que seul le Christ est venu apporter au monde la Liberté, l'Égalité et +la Fraternité, arrachent la Croix protectrice, partout où elle se +trouve: dans les écoles, dans les tribunaux, dans les hôpitaux, aux +carrefours des chemins.--Non, la Bretagne n'est ni matérialisée, ni +déchristianisée; la preuve en est dans cette foule immense de plus de +4.000 personnes venues de toutes parts, de la ville et des environs, et +qui ont écouté dans le silence et le recueillement la parole +chaleureuse, pénétrante du missionnaire.--Devant ce nouveau monument de +nos immortelles croyances, il a parlé avec cette éloquence de la Foi qui +remue tous les coeurs. Dans un langage noble, élevé, s'inspirant des +sublimes pensées de saint Chrysostome et de sainte Thérèse, il nous a +dépeint les ineffables mystères de la Croix et l'inépuisable amour du +Fils de Dieu pour les hommes. Tous les saints rendent un suprême hommage +à ce Signe sacré du salut. + +«La croix, dit saint Damascène, est notre bouclier, notre défense et +notre trophée contre le Prince des ténèbres; elle est le signe dont nous +sommes marqués, afin que l'ange exterminateur ne nous frappe point. Elle +relève ceux qui sont tombés, elle soutient ceux qui sont debout, elle +fortifie les faibles, elle gouverne les pasteurs, elle est le guide de +ceux qui commencent, et la perfection de ceux qui achèvent; la santé de +l'âme et le salut du corps, la destruction de tous les maux, la cause et +l'origine de tous les biens, la mort du péché, l'arbre de la vie, et la +racine de notre félicité.» + +«Gravons, dit saint Ephrem, au-dessus de nos portes, comme sur nos +fronts, sur notre bouche, sur notre poitrine, le signe vivifiant de la +Croix; revêtons-nous de cette impénétrable armure des chrétiens, car la +Croix est la victoire de la mort, l'espérance des fidèles, la lumière du +monde, la clef du Ciel.» + +Saint Jean Chrysostome en termes admirables dit encore: «La Croix est +l'espérance des chrétiens, la résurrection des morts, le bâton des +aveugles, l'appui des boiteux, la consolation des pauvres, le frein des +riches, la confusion des orgueilleux, le tourment des méchants, le +bouclier contre l'enfer, l'instruction des jeunes, le gouvernail des +pilotes, le port de ceux qui font naufrage et le mur des assiégés. Elle +est la mère des orphelins, la défense des veuves, le conseil des justes, +le repos des affligés, la garde des petits, la lumière de ceux qui +habitent dans les ténèbres, la magnificence des rois, le secours de ceux +qui sont dans l'indigence, la liberté des esclaves, la sagesse des +simples et la philosophie des sages. La Croix est la prédiction des +prophètes, la prédication des apôtres, la gloire des martyrs, +l'abstinence des religieux, la chasteté des vierges, et la joie des +prêtres. + +«Elle est le fondement de l'Église, la destruction des idoles, le +scandale des Juifs, la ruine des impies, la force des faibles, la +médecine des malades, le pain de ceux qui ont faim, la fontaine de ceux +qui sont altérés et le refuge de ceux qui sont dépouillés.» + +Voici ce qu'est la Croix: la plus haute expression d'une volonté +surnaturelle avide de sacrifice. Ah! cette égalité que tant de gens +réclament à grands cris, le christianisme la leur montre chaque jour. +Qu'ils viennent à ses fêtes religieuses et ils la trouveront au pied des +autels, au pied de la croix, c'est là seulement que se rencontre la +véritable égalité, celle des âmes qui, oubliant les rangs qu'elles +occupent dans le monde viennent s'agenouiller devant le même Dieu, +attendant avec la même Foi, la même soumission, les mêmes espérances, la +récompense de leurs actions ici-bas: cette part de l'Éternité +bienheureuse promise à ceux qui combattent le bon combat. + +La Croix, c'est l'autel de l'immolation par excellence, c'est la rançon +du genre humain, c'est la source de toutes les grâces. Élevons donc nos +regards vers le divin Crucifié au lieu de les laisser errer sur les +choses passagères de la vie; ne prenons pas l'exil pour la patrie, +l'envers du ciel pour le beau côté, la terre pour le paradis. Le calice +de l'existence est un mélange de déceptions et de regrets, d'amertumes +et de souffrances; la joie parfume ses bords à peine quelques instants. +Eh bien! lorsque, épuisés de cette bataille de la vie qui recommence à +chaque aurore, nous nous sentons sans force et sans armes, ne nous +décourageons pas, laissons-nous doucement aller à la dérive de la +Providence, nos soucis, nos agitations, nos inquiétudes se calmeront et +nous retrouverons la paix. + +Désormais tous les chrétiens qui passeront auprès de cette croix superbe +inclineront leur front. Elle mesure, avec le piédestal, environ 8 mètres +de hauteur; le christ un peu plus grand que nature, est taillé dans un +seul bloc de ce beau granit, de Kersanton, qui défie le temps. Qu'elle +reste là, toujours, comme un enseignement. Elle dira dans son éloquence +muette aux générations futures qui viendront la saluer à leur tour: +«Gardez la Foi de vos Pères.» Et je termine ma narration en répétant le +cri poussé par la multitude enthousiasmée lorsque l'image du Sauveur +s'est élevée dans l'espace: + +«Vive! Vive le Christ! Vive la Croix!» + + + + +SEPTIÈME DEVOIR + +QUELQUES PENSÉES D'HENRIETTE + + +La vie est comme le rosier, qui, offrant ses fleurs l'été, n'a plus +l'hiver que des épines. + +Hélas! nous mourons moralement bien des fois dans la vie, mais n'est-ce +pas la manière que Dieu prend pour nous en détacher petit à petit; +autrement la secousse serait trop brutale; si nous étions parfaitement +heureux ici-bas nous ne penserions pas au bonheur du Ciel et ne +voudrions plus mourir!... + +La vieillesse, n'ayant plus d'avenir, se réfugie dans le passé; elle vit +de ses souvenirs, comme la jeunesse vit de ses espérances. + +Croire, c'est opposer la conviction au doute, c'est arracher le +désespoir au coeur et y planter l'espérance. + +Chaque jour est un pas fait vers l'Éternité. + +Que notre Charité s'inspire des préceptes du Maître plein de douceur et +de bonté; accompagnons nos aumônes d'un regard bienveillant, d'une +parole amie. Ne soyons pas comme ces gens généreux qui répandent leurs +bienfaits de la plus mauvaise grâce du monde. + +Qu'est-ce que le temps? C'est l'étoffe dont la vie est faite. +Travaillons, employons bien notre temps, utilisons cette vie de la terre +que Dieu nous prête, afin d'acquérir cette vie ineffable, que Dieu donne +pour toujours au Ciel. + +La mort de ceux qu'on aime et le chagrin usent plus que les années. + +La mort, ce grand inconnu de l'au-delà, le terme suprême, est la fin de +tout, l'empoisonnement à petit feu, à petites doses des joies de la vie. + +Sans les espérances infinies d'une vie meilleure, d'une vie supérieure +en Dieu, celle-ci ne vaudrait pas la peine d'être vécue. Mais Dieu est +là, et comme l'a dit Mme Craven: la vie est toujours belle pour +quiconque y cherche autre chose que son propre bonheur. + +Il n'y a plus de respect humain, c'est fini de cette chose bête. On se +montre ce qu'on est. Le chrétien ne rougit plus, mais se glorifie du +Christ. Oui, le respect humain est mort et bien mort, Dieu merci. Le +respect mondain existe encore et existera toujours, mais il ne s'occupe +guère que des usages et de la mode et cela est de médiocre importance, +au point de vue de l'âme et de l'Éternité. + +La mémoire, «ce portefeuille de l'intelligence», comme l'appelle +Montaigne, est avant tout un don naturel. + +La vie est un beau et doux rêve qui n'aboutit trop souvent qu'à d'amères +et décevantes réalités. + +Une femme sans esprit est une fleur sans parfum. + +La vie, hélas! n'est pour personne une moisson de roses. + +Le bonheur est comme une liqueur exquise, deux ou trois gouttes de +vinaigre suffisent à la corrompre, de même deux ou trois gouttes +d'amertumes suffisent pour empoisonner les félicités de l'existence. + +Vouloir traverser la vie sans s'appuyer sur Dieu, c'est faire fausse +route et prendre le chemin qui conduit à l'abîme. + +La Vie en elle-même est une belle personne; le fâcheux est qu'elle soit +trop souvent mal costumée, si mal fagotée même, qu'elle finit par +devenir tout à fait désagréable. + +L'obéissance est une grande qualité très rare chez les petits enfants et +peut-être, plus rare encore, chez les grands enfants, devenus hommes. + +Le monde n'a de stable que son instabilité. + +Vouloir expliquer les mystères de la vie et de la mort, vouloir pénétrer +les secrets de la création, vouloir comprendre l'éternité et sonder +l'infini, vouloir creuser le passé où se sont ensevelies tant de +générations humaines, tant de civilisations évanouies, c'est commencer +la grande étude des problèmes qui n'ont pas de solution ici-bas. + +Croire, c'est chasser la haine du coeur pour la remplacer par l'amour; +c'est mettre dans sa coupe, le baume à la place du fiel; c'est déposer +ses désirs dans la main de son père et soumettre son âme à sa volonté +sainte et parfaite. Croire, c'est apaiser le tumulte des passions, dans +une paix profonde; c'est mettre la consolation à côté du chagrin et +l'espérance amie, auprès du désespoir. Croire, c'est voir, au delà de la +mort, l'indestructible vie et remplacer le doute par la certitude et la +confiance. C'est opposer la saine et consolante doctrine du Christ, aux +philosophies babeliennes de l'antiquité et aux théories aussi fausses +que décevantes du rationalisme moderne. C'est porter la lumière au +milieu des ténèbres. + +Croyons! Aimons! Prions! + + + + +HUITIÈME DEVOIR + +AVE MARIA + + +Il est une fleur bien aimée de Marie, originaire des Cieux, mais +cependant acclimatée sur la terre. Ce fut un ange qui le premier +l'offrit à la Vierge de Nazareth, _Ave Maria_, fleur mystérieuse, nul +soleil de la terre ne pouvait t'épanouir, et nul aquilon ne pourra te +faner. Je t'ai cueillie lorsque je bégayais à peine, _Ave Maria_, et +chaque jour encore je t'effeuille; _Ave Maria_ c'est le salut de +bienvenue, le cantique des Anges et des hommes. _Ave Maria_, fleur +durable des divins jardins, les choeurs angéliques en tressent à jamais +d'éternelles couronnes, et lorsque Gabriel, l'offrit à Marie, il lui +annonçait l'Enfant-Dieu, cette rose mystique de grâce et de bénédiction +qui devait fleurir d'abord et mourir ensuite pour nous. _Ave Maria_. + +Ah! quand viendra-t-il ce jour, où dépouillant son enveloppe mortelle, +notre âme s'ouvrira à l'éternelle lumière? Quand viendra-t-il ce jour, +où, délivrés des tentations, des inquiétudes, des misères de cette vie, +nous pourrons franchir ton enceinte, ô Jérusalem céleste! Quand nous +mêlerons-nous à la foule bienheureuse des élus? Nous croyons et elle +voit, nous espérons et elle possède, nous sommes dans la tristesse, elle +est dans la joie, nous souffrons, elle jouit, nous craignons, elle est +dans l'assurance, nous combattons, elle triomphe. + +Ah! quand viendra-t-il ce jour de l'éternel repos! _Ave Maria_. + + + + +NEUVIÈME DEVOIR + +LA TOUSSAINT ET LE 2 NOVEMBRE + + +Au moment où j'écris ce devoir les cloches font retentir leur carillon +joyeux; c'est aujourd'hui la Toussaint, l'une des quatre grandes fêtes +reconnues par le Concordat. + +Le Christianisme, en triomphant des faux dieux, ferma leurs temples et +brisa leurs idoles. + +Vers l'an 608, le pape Boniface IV fit ouvrir et purifier le Panthéon +que Marcus Agrippa, favori d'Auguste, avait bâti à Jupiter Vengeur. Il +voulait par là, suivant Pline, faire sa cour à l'empereur qui venait de +remporter la victoire d'Actium, sur Antoine et Cléopâtre. On nomma ce +monument Panthéon parce que, suivant Dion, la figure arrondie de ce +temple représentait _les Cieux_, appelés par les païens: _Résidence de +tous les dieux_, et c'est là l'étymologie du mot grec _Panthéon_. + +Le pape dédia donc ce nouveau temple chrétien à la sainte Vierge et à +tous les martyrs, après y avoir fait transporter vingt-huit chariots de +leurs ossements. Puis, il ordonna que tous les ans, au jour de cette +dédicace, on fît à Rome une grande solennité en l'honneur de la Mère de +Dieu et des glorieux confesseurs qui avaient rendu témoignage, au milieu +des supplices, de la divinité de son Fils. + +Telle fut la première origine de la fête de tous les Saints.--Le pape +Grégoire IV, étant venu en France l'an 837, sous le règne de Louis le +Débonnaire, la fête de tous les Saints s'y introduisit et fut bientôt +presque universellement adoptée.--Le pape, Sixte IV, en 1580, lui donna +une octave, ce qui la rendit encore plus importante. + +L'Église a été portée à l'institution de cette fête pour plusieurs +raisons: d'abord, pour glorifier tous les Saints, surtout ceux restés +inconnus; ensuite, pour les présenter comme un modèle et un +encouragement à tous les fidèles qu'elle invite à leur rendre hommage le +même jour. C'est le tribut de respects, de louanges, d'invocations et de +prières que l'Église militante de la terre rend à l'Église triomphante +du Ciel. Le Ciel, c'est donc le but où doivent tendre tous les désirs, +c'est le bonheur parfait et éternel; aucune langue ne peut exprimer la +douceur de ses béatitudes. Le Roi Prophète n'en parle qu'avec +étonnement: O Seigneur! O mon Dieu! que les délices que vous avez +réservées à ceux qui vous craignent sont abondantes et excessives! Saint +Paul, après Isaïe, assure que ces biens sont si éminents, que l'oeil n'a +jamais rien vu, que l'oreille n'a jamais rien entendu et que le coeur de +l'homme n'a jamais rien conçu qui leur soit comparable. Saint Augustin +dit, dans le même sens, que cette splendeur, cette beauté, cet éclat +sont au-dessus de tous les discours et de toutes les pensées des hommes. +Aucune parole humaine ne peut répondre à Son excellence. Sainte +Catherine sortant d'une extase où elle avait entrevu le Ciel, s'écriait: + +«J'ai vu des merveilles! j'ai vu des merveilles!» + +Sainte Thérèse après ses ravissements, n'écrit-elle pas dans le Livre de +sa Vie: «Les choses que je contemplais étaient si grandes, si +admirables, que la moindre suffirait pour transporter une âme et lui +inspirer un suprême mépris, pour tout ce qui se voit ici-bas. La vue de +ces choses délicieuses me causait un plaisir si exquis et embaumait mes +sens d'un contentement si suave, que je n'ai point de paroles pour les +exprimer.» + +La Toussaint, cette solennité instituée pour rappeler la félicité et la +gloire des bienheureux, semble cependant toujours voilée de tristesse et +de regrets. L'Église, tout à l'heure, va songer à la commémoration des +défunts; elle va quitter ses vêtements blancs de fête et revêtir ses +habits de deuil; ses autels vont se draper de noir, ses cloches vont +tinter lentement le glas funèbre! elle va commencer l'office des Morts. +Ce matin, elle implorait pour elle-même le secours des saints; ce soir, +elle offre ses supplications et ses voeux pour les âmes du Purgatoire. Ce +matin, elle prenait part à l'allégresse des élus; ce soir, elle pleure +et s'afflige, en pensant à ceux qui souffrent. Il est bien naturel +qu'après avoir reconnu les délices ineffables dont les saints jouissent +dans le paradis, elle fasse tous ses efforts pour en augmenter le +nombre. + +Le culte des Morts est le culte de l'âme. + +N'est-ce pas Lamennais qui a dit: La prière rend l'affliction moins +douloureuse et la joie plus pure; elle mêle à l'une je ne sais quoi de +fortifiant et de doux, et à l'autre, un parfum céleste. + +La mort n'est-ce pas la fin de toutes les choses terrestres et finies. +Sur ces tombes, image du néant, la Religion plane, la Foi se lève pour +nous parler de Résurrection, l'Espérance infinie nous montre l'Éternité. +Ah! la douleur qui ne croit pas, est sans consolation. + +Car ici, tous doivent arriver un jour, héros du sacrifice et de la +Charité, héros de l'amour et du devoir, génies sublimes, grands +artistes, hommes d'État, grands capitaines, écrivains, poètes, tous un +jour viennent au cimetière, dormir leur dernier sommeil; c'est là le +rendez-vous général. + +«Ils ont passé sur cette terre; ils ont descendu le fleuve du temps; on +entendit leur voix sur les bords et puis l'on n'entendit plus rien. Où +sont-ils? qui nous le dira? Heureux les morts qui meurent dans le +Seigneur.» Ainsi s'exprimait dans son admirable page intitulée: _Les +Morts_, le célèbre et malheureux auteur des _Pages d'un Croyant_. Oui, +le culte des Morts est sacré; les honorer, c'est faire acte de foi en la +vie éternelle. Aussi est-ce une grande douceur et un grand soulagement +pour ceux qui croient, qui aiment et qui espèrent, de prier pour les +morts. + +Le protestantisme s'est retranché cette consolation, il ne reconnaît pas +cette communion des âmes qui nous rattache et nous unit encore après la +mort à ceux que nous avons aimés pendant la vie; rien n'est cependant +plus suave au coeur que ces preuves d'affection qui vont les rechercher +au-delà des mondes, rien n'est plus doux, plus consolant que ce culte +pieux, que tous les chrétiens en général et chaque famille en +particulier rend à la mémoire de ceux qui ne sont plus! + +Nous voyons dans le livre IIe des Machabées que cela se faisait dans la +loi ancienne. Judas Machabée, après une sanglante bataille, envoya douze +mille drachmes d'argent à Jérusalem, afin que l'on y fît des sacrifices, +pour le soulagement de ceux qui avaient péri dans le combat. L'auteur de +ce livre, qui vivait environ deux cents ans avant Jésus-Christ, fait +cette réflexion: + +«C'est donc une pensée sainte et salutaire de prier pour les Morts, afin +qu'ils soient absous de leurs péchés.» + +Toutes les liturgies des Apôtres prescrivent cet office de piété. Saint +Clément, pape, saint Denis l'Aréopagite, saint Irénée, Tertullien, saint +Cyprien, et presque tous les autres pères qui les ont suivis en parlent +fort clairement. Saint Augustin, en maints endroits de ses écrits, +traite expressément de la prière pour les morts. + +Cependant l'Église est restée plusieurs siècles sans avoir fixé un jour +destiné à secourir en général les âmes du Purgatoire. On priait bien +pour elles en commun à chaque messe, en songeant aux plus délaissées, +celles pour lesquelles on n'offrait point d'oblations particulières, +mais il n'y avait rien d'arrêté pour cela. On trouve dans Amolarius +Fortunatus, qui a si excellemment écrit sur les offices du temps de +Louis le Débonnaire, un Office entier des Défunts, d'où l'on a conclu +que leur mémoire annuelle était établie dès cette époque. Mais cela +n'est nullement prouvé et l'on incline à penser que cet office ne se +disait qu'en particulier aux obsèques de chacun. C'est à saint Odilon, +abbé de Cluny, que l'Église est redevable de cette institution; il ne +l'avait établie que pour les monastères de son Ordre, mais les +Souverains Pontifes approuvèrent tellement une si juste dévotion, qu'ils +jugèrent à propos de l'étendre à toute l'Église; c'est de là qu'est +venue la lugubre solennité du 2 novembre. Dans tout l'univers +catholique, elle se célèbre avec une piété touchante. La capitale de +l'Autriche, Vienne, la ville du plaisir par excellence, fait trêve ce +jour-là à sa gaieté habituelle. Dans tous les cimetières, les tombes +sont illuminées et ornées de fleurs nouvelles, couronnes et bouquets. +Dans le peuple, on est convaincu que toute personne assez hardie pour +traverser ce jour-là un cimetière, à minuit, y rencontrerait une longue +procession de fantômes, à la suite desquels marchent toutes les +personnes qui doivent mourir dans l'année. Un drame, intitulé _Le +Meunier et sa Fille_, représente tous les ans à Vienne, la veille de la +Toussaint, cette légende populaire: le long cortège funèbre parcourt +continuellement la scène et pendant toute la représentation ce ne sont +que larmes, soupirs et sanglots. L'Espagne et l'Italie ne sont pas moins +empressées à rendre hommage à leurs morts. En Italie, ce sont les +illuminations qui dominent dans l'ornementation des tombes. Les +cimetières italiens sont la dernière expression des pompes humaines. Ils +se composent de vastes galeries, encombrées de monuments remarquables, +la plupart en marbre blanc. Les pauvres sont déposés en lignes +régulières dans le champ attenant aux galeries. Chaque mort est marqué +d'une pierre ou stèle (toutes sont semblables) hexagonale, en marbre +gris, haute de deux pieds et précédée de lanternes au même niveau. Le +jour de la Toussaint, des milliers de bougies sont allumées par des +mains amies et placées dans ces lanternes; personne ne voudrait manquer +à cette pieuse tradition. Pauvres morts, cela veut dire que les vivants +veillent et ne vous oublient pas. Dans toutes les villes de France comme +dans les plus simples hameaux, même spectacle touchant. À Paris, dès le +matin, les cimetières se remplissent de monde, et le soir, lorsque les +grilles se sont fermées sur le vide et le silence, il reste derrière la +foule comme une vague traînée de parfums et une longue jonchée de +fleurs. + +Les Parisiens, riches ou pauvres, viennent visiter leurs morts. + +Oui, le Parisien léger, sceptique, frondeur, qui a tout chansonné ou +plaisanté, a gardé, intact et respecté, le culte des morts. C'est par +centaines de mille que se comptent, dans la capitale, les visiteurs du +1er et du 2 novembre. Toute tombe a ses souvenirs et, si quelqu'une +reste oubliée, la brise lui apporte ses soupirs, les herbes folles et +libres un manteau de verdure, l'oiseau, son ramage, prière au Créateur. + +Ce néant, ces cendres, cette poussière parlent un langage très éloquent, +mais, hélas! qui n'est pas toujours écouté, car si l'égalité règne +dessous la terre, l'orgueil vit quand même dessus. + +Les grands et les riches de ce monde, veulent encore rester grands et +riches dans la mort et l'attester par le faste et l'élégance de leurs +tombeaux. + +Le jour de la Toussaint, la foule nombreuse qui circule toute la journée +dans ces champs de l'éternel repos, fait preuve de respect et de +recueillement. Sans doute, il y a bien des promeneurs, des curieux +cherchant là les émotions d'un spectacle nouveau, mais l'ensemble des +visiteurs accomplit un pieux pèlerinage. Les toilettes sombres, les +robes noires et les voiles de crêpe rappellent que le 2 novembre, est le +grand anniversaire du deuil et de l'affliction. + +Bien des femmes aux visages pâles, aux yeux rougis par les larmes, les +mains jointes, agenouillées sur la terre humide, s'absorbent dans une +muette et douloureuse méditation. + +Bien des âmes désolées viennent là, se souvenir et prier, pendant que le +ciel d'hiver gris et morne, comme s'il s'associait à l'angoisse +générale, répand une glaciale tristesse sur ce jour qui fait saigner les +coeurs, en mêlant tout à la fois aux peines présentes de la vie, les +regrets du passé! + +Ah! c'est à la porte de tous les cimetières qu'on devrait inscrire cette +épitaphe lue sur une tombe. «Ici le repos, là-haut le bonheur». + + + + +DIXIÈME DEVOIR + +LE CULTE DES MORTS + + +M. Félix Duquesnel écrit à ce sujet: + +Tous les peuples, depuis l'antiquité la plus profonde, ont eu le culte +des morts. + +Tous, il est vrai, ne l'ont pas pratiqué de même manière, car les rites +des funérailles sont divers, et empruntent leurs caractères particuliers +aux croyances religieuses du peuple qui les accomplit. Mais partout, +sous les formes différentes, se retrouvent toujours deux sentiments +dominateurs, le respect de la mort et la notion de l'immortalité de +l'âme. + +Qu'il s'agisse du premier ou du dernier de la nation, du plus illustre +ou du plus humble, l'attitude de la foule reste semblable, parce que la +sensation est toujours la même, et se traduit par le recueillement +instinctif, le retour sur le passé, et l'appréhension de l'au-delà. + +C'est, d'ailleurs, une recherche curieuse à faire que celle de la forme +des funérailles en général, et, en particulier, des funérailles +solennelles, aussi bien chez les peuples de l'antiquité, que dans le +monde moderne, avec les usages et les particularités symboliques qui les +accompagnent. + + * * * * * + +Chez les Égyptiens, les corps étaient embaumés. L'embaumement était, +dans la vieille Égypte, un art merveilleux; les prêtres le pratiquaient +avec une si étonnante habileté que leurs «momies» ont traversé des +milliers d'années, et sont parvenues intactes jusqu'à nous. Tout le +monde n'avait pas droit à ce privilège de conservation. Il fallait être +un mort irréprochable pour entrer dans le laboratoire des prêtres et, +d'abord, sortir victorieux du préalable jugement hiératique. Tous +avaient le droit de déposer contre le mort, et celui-ci jugé criminel, +son corps nu était abandonné en pâture aux fauves, tandis qu'absous, il +avait droit aux solennelles funérailles. + +Les Hébreux pratiquaient aussi l'embaumement; mais chez eux,--moins +habiles que les Égyptiens, qui avaient été leurs maîtres,--l'embaumement +était l'exception réservée aux seuls riches et puissants. Les corps des +citoyens pauvres ou de classes moyennes étaient mis en terre après avoir +été enveloppés d'une toile, qu'on appelait le «lin vif» +vraisemblablement un tissage d'amiante. + +La cérémonie funèbre, précédant l'enterrement, consistait surtout en +chants mortuaires, hymnes et psaumes, dont s'accompagnaient les +lamentations des parents. L'usage de pleureurs et pleureuses payés, qui +d'ailleurs, s'est continué jusqu'à nous, au moins chez certains peuples +et dans certaines provinces, date des Hébreux, qui le transmirent aux +Romains. + +Chez les Hébreux,--bien que très grand fût le respect des morts--ceux +qui avaient assisté à l'enterrement étaient considérés comme «impurs», +et tenus, comme tels, de se purifier par des ablutions. Il ne faut pas, +d'ailleurs, voir dans ce rite, qui paraît singulier, une irrévérence +vis-à-vis de la mort, mais simplement une de ces nombreuses précautions +hygiéniques, très en usage dans le monde israélite, dont le culte à la +fois paternel et préservateur avait souci, non seulement du salut de +l'âme, mais aussi de la préservation sanitaire du corps. + +En Perse, où la notion de l'immortalité de l'âme est dogmatique, le +corps était considéré comme une dépouille impure et méprisable; comme +elle ne devait pas souiller de son contact, un des «éléments» qui +étaient la base de la religion de Zoroastre,--l'eau, la terre, le feu, +et l'air,--elle n'était donc ni noyée, ni enterrée, ni brûlée, mais +abandonnée à la voracité des animaux sauvages, qui se chargeaient de la +faire disparaître. + +Aujourd'hui encore les prières des prêtres ayant ouvert, à l'âme, les +portes dorées du Paradis, le rite funèbre devient une réjouissance, et +les parents et amis célèbrent, par des repas, des chants et des danses, +la délivrance de l'esprit, vainqueur de la matière. + +En Grèce, le culte des morts et la cérémonie des funérailles prenaient +une grâce singulière. Chez ce peuple élégant, la poésie dominait le rite +et s'en emparait. Avant même que la mort eut donné la froide rigidité au +cadavre, déjà les femmes lavaient le défunt, l'oignaient d'huile +parfumée, le couronnaient de fleurs, le revêtaient de la robe de lin +blanc, et l'exposaient sur le lit funèbre, paré de branches de +laurier-thym, de laurier-rose et de myrte. La famille en pleurs veillait +auprès du défunt, que les amis venaient visiter, jusqu'au moment où, +enlevé par des porteurs, il était conduit au bûcher, s'il était brûlé, +au champ de repos, s'il était enterré. + +S'il y avait incinération, les cendres étaient recueillies dans une +urne, que conservait précieusement la famille;--si on confiait la +dépouille à la terre, on la déposait dans une sorte de tombe, formée de +briques ou carreaux de terre cuite. On y plaçait des gâteaux de miel, +pour attendrir Cerbère, le chien à trois, têtes, gardien de l'enfer, et +le rendre favorable; dans la bouche du mort, on mettait une pièce +d'argent destinée à payer le passage du Styx, au batelier Caron, avare +et farouche, qui ne travaillait pas gratis, et laissait errer les +ombres, sur les bords du fleuve sacré si elles n'acquittaient pas le +péage. + +Plus solennelles, plus compliquées encore, étaient les funérailles +romaines, avec leur cortège de musiciens, d'histrions, de bouffons, +ayant pour mission de distraire l'assemblée, de lui faire paraître le +temps moins long, et d'empêcher qu'elle ne s'ennuyât à suivre le convoi. + +Les cérémonies duraient plusieurs jours, elles donnaient lieu à des +sacrifices, et aussi à des repas, voire à des jeux et à des combats de +gladiateurs. Là aussi, la mort était considérée comme une douleur pour +ceux qui restaient, mais comme une délivrance pour celui qui abandonnait +la vie. + +Pour avoir une idée de ce que pouvait être la magnificence des grandes +funérailles romaines, il faut lire le récit de celles de César, elles se +prolongèrent pendant plus de dix jours! + + * * * * * + +Dans l'ancienne Gaule, les funérailles des chefs, sans avoir une pompe +égale à celles des imperators romains, présentaient aussi une grande +magnificence; la coutume était d'ensevelir le défunt, avec ses armes et +ses bijoux, dans un cercueil de pierre, ainsi que parfois nous le +révèlent les fouilles. + +Le repas de famille et d'amis qui suivait les funérailles était alors +d'obligation et on vidait des coupes au «souvenir» et au «salut» du +défunt. Cette coutume existe encore, en France, dans les campagnes et +surtout dans le nord et l'ouest. Elle a, d'ailleurs, sa raison d'être, +puisque c'est un réconfort pour les amis, parents et voisins, venus de +loin, pour accompagner le défunt à sa demeure dernière. + +À partir de Clovis, premier roi chrétien, les funérailles royales +devinrent conformes à la liturgie chrétienne, mais furent toujours +entourées d'un grand luxe et se ressentirent encore des coutumes de +l'antiquité. + +Il y avait même un usage des plus singuliers qui s'est continué jusque +vers le douzième siècle, celui d'exposer, pendant quarante jours, dans +le palais, couchée sur un lit de parade, l'effigie en cire du roi +défunt, revêtue des habits royaux les plus riches, sceptre en main et +couronne en tête. + +Pendant la période carlovingienne, les funérailles royales atteignirent +le maximum de leurs richesses; on cite, entre autres, celles de Lothaire +II, mort en 986. S'il faut en croire les chroniqueurs, elles coûtèrent +plusieurs millions: «On éleva au fils de Louis d'Outremer,--dit l'un +d'eux,--un lit magnifique, en or massif; son corps fut enveloppé d'un +vêtement de soie, recouvert d'une robe de pourpre, ornée de pierres +précieuses et brodée en or fin. Le lit, porté par les grands du royaume, +était précédé des évêques et du clergé, tenant les évangiles et la +croix. Au milieu d'eux, marchaient, poussant des gémissements, ceux qui +portaient la couronne royale, le glaive, le globe et le sceptre. Les +chevaliers suivaient chacun à leurs rangs, et le défilé dura plusieurs +heures.» + +Les chroniques ont conservé et nous ont transmis le détail des +funérailles royales. Il en est, comme on le voit, dont le luxe fut +inouï, d'autres sont plus curieuses encore, par les combinaisons +symboliques dont elles furent le prétexte, par la complication des +cérémonies qui les accompagnèrent. Certaines eurent les allures d'un +véritable spectacle, témoin celles du roi Charles IX, qui coûtèrent un +million, dont moitié fut payée par le trésor royal, moitié par celui de +la ville de Paris. + + * * * * * + +Les dernières funérailles officielles de grand apparat furent celles du +roi Louis XVIII, célébrées à Paris, ou mieux à Saint-Denis, le 23 +septembre 1824. + +Un cérémonial très compliqué, qui semble d'un autre âge, y fut réglé et +mis en oeuvre par le protocole de la maison royale; on vit les hérauts +d'armes, les grands officiers de la maison jeter dans le caveau, où +avait été descendu le cercueil, les insignes de leurs offices: épées, +gantelets, et aussi la main de justice, le sceptre, la couronne; le roi +d'armes prononça les traditionnelles paroles de succession: «Le roi est +mort. Vive le roi!» + +Depuis, aucune occasion d'obsèques royales ne s'est présentée en France, +puisque les divers souverains qui se sont succédé aux Tuileries n'y +moururent pas, ni Charles X, ni Louis-Philippe, ni Napoléon III, morts +en exil. + + + + +ONZIÈME DEVOIR + +NOËL + + +Noël est la fête des fêtes. La fête qui rappelle les légendes les plus +exquises et des coutumes ravissantes, les plus poétiques de toutes. + +Heureux les enfants, heureux ceux qui croient à toutes ces légendes +naïves!--N'est-ce pas Jean-Jacques Rousseau lui-même qui a dit, en +parlant des petits: «Ils ne savent qu'aimer, ils refusent de croire aux +vérités désolantes, leur erreur vaut mieux que le savoir des sages.» + +L'année touche à sa fin, et le sombre hiver accompagne ses derniers +jours... + +La nuit est descendue depuis plusieurs heures sur la terre enveloppée de +frimas. La neige immaculée recouvre les champs de son immense tapis, le +givre habille de brillantes dentelles les arbres dépouillés de leur +parure d'été. Le ruisseau, alourdi d'un épais manteau de glace, ne +murmure plus sa douce chanson. Les oiseaux eux-mêmes sont sans voix et +les fleurs sans parfums. La nature sommeille et semble engager, par son +exemple, toutes les créatures au repos. Il est bientôt minuit... Au +loin, l'âpre rafale du nord pousse vers l'horizon de grands nuages noirs +qui s'agitent comme des géants, et les étoiles se détachent des sombres +profondeurs du firmament, avec cette scintillation particulière aux pays +froids. Il est bientôt minuit et cependant on veille; dans les maisons +éclairées les oreilles attentives écoutent les bruits extérieurs; encore +quelques instants, et le gai carillon des églises va se faire entendre. +Dans les cités opulentes, comme dans les plus modestes bourgs, partout, +à la ville et à la campagne la voix solennelle des cloches va inviter +l'univers chrétien à la fête des fêtes qui se prépare... La grande nuit +de Noël est commencée... cette nuit à jamais sainte et bénie, où le Ciel +est venu faire alliance avec la terre, où Dieu, publiant ses splendeurs +et sa gloire, est descendu pour sauver le monde. + +Cette nouvelle a mis la joie sur tous les fronts et dans tous les coeurs. +Palais et chaumières ont fraternisé du même bonheur et des mêmes +espoirs. Ce soir, au moment du souper, l'aïeul des humbles toits a mis +dans l'âtre la bûche traditionnelle qui doit pendant plusieurs jours +réjouir les regards de tous, et réchauffer ses membres fatigués. Les +jeunes filles, pour célébrer cette belle fête, ont retrouvé les chants +naïfs, les joyeux noëls du vieux temps, et le petit enfant de toutes les +demeures, avant de regagner sa couchette, a furtivement caché dans la +cheminée son joli soulier ou son modeste sabot, se doutant bien d'avance +que le petit Jésus, son frère, viendrait y loger quelques douceurs. Il +s'est endormi plein d'espérance, voyant en rêve le bel arbre de Noël +tout couvert de feuillages et de fleurs, de jouets et de bonbons, et qui +doit demain faire tant d'heureux. + +Ah! ce petit enfant s'endormant dans la nuit, le coeur rayonnant d'une +douce attente, n'est-il pas l'image du monde enseveli dans les ténèbres +depuis des siècles, et qui tressaille d'impatience à la venue du Messie +promis? Tous ces beaux présents accompagnés de souhaits heureux et de +bonnes paroles qu'apporte l'arbre de Noël, ne sont-ils pas un touchant +symbole des présents que le Ciel veut faire à la terre et que le Christ +apporte aux hommes? Il ne veut pas leur offrir des biens passagers, ni +des joies éphémères, non, ses dons sont plus élevés que tout cela; il +vient leur offrir son amour et sa vie qui doivent régénérer les âmes. Il +vient apporter à tous, grands et petits, riches et pauvres, heureux et +malheureux, les grâces de la vie éternelle. Il y a dix-neuf siècles que +ce miracle d'amour s'accomplissait. + +Revenons maintenant aux grandes traditions du Christianisme et écoutons +ce qu'elles nous apprennent sur cet ineffable mystère. + +Nous sommes à Bethléem, ville très peuplée de la Judée, et, de plus, +encombrée, en ce moment d'étrangers amenés par l'édit de César-Auguste, +ayant commandé le dénombrement de ses sujets. + +Joseph, charpentier à Nazareth, de la tribu de Juda, se voit donc forcé +de venir à Bethléem pour obéir aux ordres de l'empereur. Il est +accompagné de son épouse Marie, et tous deux, n'ayant pu trouver de +place dans les hôtelleries de la ville, à cause de leur peu de +ressources, sont obligés de chercher un refuge en dehors de l'enceinte +de ses murs. + +Mille ans auparavant, David, roi, avait construit une forteresse à +Bethléem, qui avait été son berceau; c'est là qu'il avait mené paître +les troupeaux de son père et que Samuel l'avait sacré roi. Cette +forteresse, tombée en ruines, servait d'asile aux voyageurs et à leurs +bêtes de somme. Les bergers s'y mettaient aussi quelquefois à couvert +avec leurs animaux. C'est dans cette grotte souterraine que Joseph et +Marie (exténuée de lassitude, elle n'avait que quatorze ans) trouvèrent +un abri contre les rigueurs de la saison. + +«Les renards ont leurs trous et les oiseaux du ciel, qui sont les +familles les plus vagabondes, ont leurs nids»; seul, le Fils de Dieu, le +Roi des rois, n'aura pas un lieu où reposer sa tête; «car il est dit que +tout ce qui peut confondre l'orgueil humain sera rassemblé dans le +spectacle de sa naissance.» + +L'heure solennelle est arrivée, il naît. + +La grotte sombre, qui sert d'étable, échappe à la rayonnante clarté du +ciel d'Orient. Une poutre mal équarrie supporte comme une colonne la +voûte naturelle. Dans cette obscurité l'enfant brille comme un astre, +cette lumière manifeste sa divinité: c'est lui qui éclairera le monde. +Un long voile effleure son visage, c'est celui de sa mère, masquée +jusqu'aux yeux à la façon des Juives. Hélas! sa pauvre mère n'a ni douce +laine, ni fin duvet pour recevoir son fils bien-aimé, il aura pour +berceau une crèche garnie d'un peu de paille et de foin. Ses membres +délicats vont être réchauffés par l'haleine des animaux, suivant ce +passage d'Isaïe: «Le boeuf a reconnu son Maître, et l'âne, la crèche de +son Seigneur.» + +Il y avait aux environs de Bethléem des bergers qui veillaient la nuit +pour garder leurs troupeaux; ils demeuraient à mille pas de la ville, +dans la tour d'Ader, bâtie au milieu des champs où Jacob conduisait ses +bestiaux. Soudain, ils se virent entourés d'une éclatante lumière, ce +qui les remplit de crainte; mais un ange parut aussitôt et leur dit: «Ne +craignez point; je viens vous annoncer une nouvelle qui donnera de la +joie à tout le peuple; Notre Sauveur est né aujourd'hui, et voilà la +marque à laquelle vous le reconnaîtrez: un enfant revêtu de langes et +couché dans une crèche.» Les bergers dociles furent à la crèche et +adorèrent Dieu[6]. + +Dans le même temps, des Mages, c'est-à-dire des savants, des grands du +monde, des rois, partis de l'Extrême-Orient pour venir en Judée, +quittèrent leurs États sans que rien les arrêtât, ni les longueurs de la +route, ni les fatigues du voyage. Ils suivaient une étoile mystérieuse +qui, les guidant, les amena à la grotte de Bethléem où les bergers +venaient de s'agenouiller, là aussi, sans délibérer, sans raisonner, +devant ce faible enfant, ils croient et ils adorent à leur tour. + +Ah! c'est que ce faible enfant, qui naît humble, pauvre, ignoré, vient +accomplir des choses merveilleuses parmi les hommes. Il sera la lumière +véritable qui doit éclairer le monde, et sera appelé le Soleil de +justice et de vérité. + +C'est que ce pauvre enfant qui vient se revêtir de toutes les infirmités +de la nature humaine, c'est Dieu, c'est le Sauveur qui va commencer le +grand ouvrage de la Rédemption. C'est que cet humble enfant, qui sera +nommé le Prince de la paix, et qui choisit pour naître le règne de +César-Auguste, le plus tranquille de tous les règnes, vient pour écraser +l'orgueil qui a perdu les anges et égaré le monde, l'orgueil, une +perverse imitation de la nature divine, ainsi que le définit saint +Augustin. Il vient inaugurer le règne de l'humilité, de la charité, du +renoncement à soi-même et apprendre aux hommes à devenir doux et humbles +de coeur. + +Cette morale est le renversement de toutes les croyances païennes et la +régénération du genre humain. Oui, c'est Dieu qui vient s'attendrir et +pleurer, non sur ses misères, mais sur les nôtres, et qui se fait petit +enfant, parce qu'il veut être aimé, dit saint Pierre Chrysologue, et par +sa faiblesse, solliciter nos coeurs; il nous engage, par cette touchante +invitation, à venir à lui, comme les bergers et les mages allèrent à +Bethléem, l'âme remplie de foi, d'adoration et d'amour. + +Au commencement du sixième siècle, saint Hormisdas, pape, du haut de la +chaire de saint Pierre, disait aux fidèles: «Le voilà celui qui est Dieu +et homme, c'est-à-dire la force et la faiblesse, la bassesse et la +majesté; celui qui, étant couché dans une crèche, paraît au Ciel dans sa +gloire. Il est dans le maillot, et les mages l'adorent; il naît parmi +les animaux, et les anges publient sa naissance, la terre le rebute, et +le Ciel le déclare par une étoile; il a été vendu, et il nous rachète. +Attaché à la croix, il donne le royaume éternel; infirme qui cède à la +mort, puissant que la mort ne peut retenir, couvert de blessures et +médecin infaillible de nos maladies, rangé parmi les morts et qui donne +la vie aux morts, qui naît pour mourir et qui meurt pour ressusciter, et +qui par sa naissance et sa mort est venu délivrer les hommes de la +tyrannie du démon.» + +Du reste, pour faire connaître cette naissance divine, prédite depuis +tant de siècles, et qui était l'accomplissement de toutes les promesses +faites par Dieu à nos pères, aux patriarches, aux prophètes, à Noé, à +Abraham, à Jacob, à Moïse, à David, à Isaïe, le Ciel ne fit pas +seulement des prodiges à Bethléem et en Judée, saint Pierre Damien +rapporte que le roi Romulus, ayant dit, en bâtissant la ville, qu'un +palais qu'il faisait construire ne tomberait point qu'une vierge +n'enfantât, cet édifice s'écroula la nuit même où Jésus-Christ parut au +monde. Vers le même temps le célèbre Apollon de Delphes, au rapport de +Snidas, devint muet et cessa de rendre des oracles. + +Auguste l'ayant pressé de déclarer la raison de son silence, il répondit +qu'un enfant hébreu, maître des dieux, lui fermait la bouche et le +forçait de se confiner dans les enfers. Nicéphore ajoute que ce prince, +étant retourné à Rome, fit dresser, à cause de cela, un autel dans le +Capitole, avec cette inscription: «Autel du premier-né de Dieu.» +D'autres auteurs écrivent que le même empereur aperçut, dans les nues, +une vierge tenant un enfant entre ses bras. + +Quant à la grotte sacrée de Bethléem, quoi qu'aient pu tenter les +infidèles et les païens, elle a traversé les siècles en faisant leur +étonnement et leur admiration. + +Cette grotte nue, obscure, froide; cette caverne plutôt, au sol inégal, +aux parois raboteuses, mais sanctifiée par la plus éclatante des +merveilles, Châteaubriand nous la décrit ainsi dans son _Itinéraire de +Paris à Jérusalem_: + +«La sainte grotte, dit-il, est irrégulière, parce qu'elle occupe +l'emplacement irrégulier de l'étable et de la crèche. Elle a trente-sept +pieds et demi de long (environ 12 mètres 37), onze pieds trois pouces de +large (environ 3 mètres 78) et neuf pieds de haut (environ 2 mètres 97). + +«Les parois de ce roc sont revêtues de marbre et le pavé est également +d'un marbre précieux. Ces embellissements sont attribués à l'impératrice +sainte Hélène. Ce sanctuaire ne tire aucun jour du dehors et se trouve +éclairé par la lumière de trente-deux lampes envoyées par différents +chrétiens. + +Au fond de la grotte, du côté de l'orient, est la place où naquit le +Rédempteur des hommes. Cette place est marquée par un marbre blanc, +incrusté de jaspe et entouré d'un cercle d'argent radié en forme de +soleil. On lit ces mots alentour: _Hic de Virgine Maria Jesu Christus +natus est_ (c'est ici que Jésus-Christ est né de la Vierge Marie). + +Une table de marbre qui sert d'autel est fixée au flanc du rocher et +s'élève au-dessus de l'endroit où le Messie naquit. Cet autel est +éclairé par trois lampes dont la plus belle a été donnée par notre roi +Louis XIII.» + +La crèche n'est pas de niveau avec le reste de la grotte et on y descend +par deux degrés. C'est un enfoncement creusé dans la paroi du rocher; sa +longueur est de quatre pieds, sa largeur, de deux; la voûte en est peu +élevée et le bas est soutenu par une colonne de marbre qui remplace +plusieurs pierres données à certaines églises. L'une d'elles, assez +considérable, fut transportée à Rome, et de nos jours encore, on la +vénère dans la basilique de Sainte-Marie-Majeure; elle est encastrée +dans l'autel de la crypte de la magnifique chapelle du Saint-Sacrement. + +Mais revenons à la crèche creusée dans le rocher. Elle était revêtue de +petites planches en bois formant la mangeoire proprement dite. +Soigneusement recueillies, ces planches, berceau de l'Enfant-Dieu, +furent apportées à Rome au VIIe siècle. La châsse qui les contient, en +cristal monté sur un cadre d'argent incrusté d'or et de pierres +précieuses, est due à la générosité de Philippe IV, roi d'Espagne. Cette +châsse splendide reste renfermée dans un coffre de bronze, à trois +serrures différentes et n'est exposée qu'une fois par an à la vénération +publique, le jour de Noël. + +Jadis, l'empereur Adrien, en haine du christianisme, fit élever +au-dessus de la grotte un temple à Adonis, espérant que cette +profanation en abolirait le souvenir; mais les païens eux-mêmes +montraient ce lieu avec respect, disant: «C'est ici que le Dieu des +chrétiens a voulu naître.» Plus tard, les persécutions ayant cessé, on +bâtit à la place du temple impie une magnifique église, autour de +laquelle se groupèrent plusieurs couvents, saint Jérôme peut être +regardé comme le fondateur de ces pieux établissements. Il invitait tout +le monde à faire ce pèlerinage et à y choisir sa demeure. Il y attira +sainte Paule et sainte Eustochie, qui assemblèrent des religieuses +autour d'elles, comme lui avait assemblé des religieux. C'est alors que +sainte Paule, remplie de dévotion, s'écriait devant cette caverne +précieuse: «C'est ici le lieu de mon repos, parce que c'est la patrie de +mon Dieu.» + +Pendant deux siècles, depuis la première croisade, si chaleureusement +prêchée par Pierre l'Ermite, l'an 1096, jusqu'à la huitième et dernière, +en 1270, et où saint Louis, roi de France, mourut sous les murs de +Tunis, les saints lieux furent continuellement conquis par les Croisés +et repris par les infidèles, finalement restés maîtres de la Palestine, +tout en respectant l'objet de notre foi. + +Il est à remarquer qu'on célèbre trois messes en la solennité de Noël +(dont le nom vient ou de l'abréviation d'_Emmanuel_, Dieu avec nous, ou +de la corruption de _natalis dies_, jour natal), ainsi que l'explique le +pape saint Grégoire: «L'une à minuit, par rapport à la naissance +temporelle de Jésus-Christ en l'étable de Bethléem, qui s'est faite +selon un prophète, lorsque toute la nature était dans un profond silence +et que la nuit était au milieu de sa course; l'autre au point du jour, +par rapport à sa résurrection, qui s'est faite vers le lever du soleil; +la troisième en plein jour, par rapport à sa naissance éternelle, qui a +été sans ténèbres et dans une splendeur inaccessible.» + +L'usage des trois messes prit d'abord naissance à Rome à cause des 3 +stations indiquées par les papes pour le service divin. La première à +Sainte-Marie Majeure pour la nuit, la deuxième à Saint-Athanase pour le +point du jour et la troisième à Saint-Pierre pour la messe du jour. + +À notre tour anéantissons-nous devant le Verbe éternel, humilions nos +fronts; nous n'avons point pour chanter sa grandeur et ses perfections +infinies la harpe d'or des séraphins, les actes d'amour des anges ou les +adorations des saints; notre langage borné ne pourrait traduire les +extases du paradis. + +Louange à Marie, dont la divine maternité est le principe de notre +salut! Gloire à Dieu, au plus haut des Cieux, et paix sur la terre aux +hommes de bonne volonté, l'éternité bienheureuse sera leur récompense! + + * * * * * + +Les réjouissances de la fête de Noël remontent aux temps les plus +reculés de l'Église. C'est une des fêtes les plus anciennes du +christianisme. Les historiens religieux ne sont pas absolument d'accord +sur la date exacte de son institution. Suivant les uns, c'est l'évêque +Télesphore qui l'établit en l'année 138; mais on célébrait alors +l'anniversaire de la naissance du Christ à des époques variables, tantôt +au mois de janvier, tantôt au mois de mai. C'est dans le cours du +quatrième siècle que Cyrille, évêque de Jérusalem, demanda au pape Jules +Ier d'ordonner une enquête parmi les docteurs d'Orient et d'Occident sur +le véritable jour de la nativité de Jésus-Christ. Les théologiens +consultés s'accordèrent pour désigner, le 25 décembre, ou plutôt le jour +correspondant, car le calendrier grégorien n'existait pas encore, et +c'est depuis lors que la fête de Noël est restée fixée à cette époque. + +L'Église a conservé cette coutume; mais les cérémonies de Noël ont subi, +suivant les temps et les pays, de notables modifications, le seul trait +qui leur soit resté commun, c'est qu'elles ont toujours exprimé la +réjouissance; toutefois, cette gaieté s'est traduite d'une façon plus ou +moins originale. + +Au moyen-âge, dans l'Église d'Occident, la fête était représentée par +des jeux scéniques; des personnages récitaient des compositions +religieuses autour de la crèche où reposait l'Enfant Jésus. Joseph et +Marie, assis à ses côtés, jouissaient en silence de la gloire de leur +divin fils. Ce spectacle, innocent d'abord, ne tarda pas à dégénérer en +des bouffonneries qui rappelaient d'assez près la fête des fous; c'est +alors que l'autorité ecclésiastique le supprima. Cependant quelques +églises en conservèrent les traces dans un office appelé l'office des +pasteurs. Le peuple chantait les _noëls_, cantiques versifiés en patois +ou en langue vulgaire, dont quelques-uns étaient remarquables à force de +simplicité et de naïveté. Il y a à peine un siècle, à Valladolid, dans +la dévote et catholique Espagne, on représentait encore, au milieu des +églises les mystères de la Nativité. + +Les personnages qui étaient en scène portaient des masques grotesques et +des habits d'un goût douteux. Ils étaient accompagnés par les +castagnettes, les tambours de basque, les guitares et les violons. Puis +tout à coup, les femmes et les jeunes filles entraient en danse, portant +à la main des cierges allumés. En quelques endroits, on faisait +collation pour être mieux en état de supporter les fatigues de la nuit. + +C'est de là que sont venus les réveillons dont l'habitude subsiste +encore, quoique bien amoindrie, aujourd'hui. + +Ils commencèrent au moyen-âge. Dans ce repas, la gaieté, jusqu'alors +contenue, se donnait un libre cours; si _Noël_ tombait un vendredi, le +pape autorisait l'usage de la viande en signe d'allégresse et aussi, +prétendent quelques théologiens, parce qu'en ce jour «le Verbe s'est +fait chair». Dans les familles on bénissait la bûche de Noël, que l'on +arrosait de vin et autour de laquelle on se livrait à des libations. +C'est dans cette coutume sans doute qu'il faut voir l'origine de l'arbre +de Noël, si fêté en Alsace et dont on retrouve l'usage en la plupart des +pays chrétiens. + +Au treizième siècle, d'après les plus vieilles chroniques françaises, on +donnait à ses amis, pour les fêtes de Noël, des gâteaux appelés +_niueles_ et un poulet rôti; on chantait, dit sainte Palaye, des +cantiques appelés _noëls_, où la naissance du Christ, l'adoration des +mages et des bergers, étaient célébrées dans un langage naïf. + +Chaque province avait ses _noëls_. Ceux de La Monnoye, en patois +bourguignon, ont beaucoup de réputation. Leur auteur, un poète et un +érudit, mort au commencement du siècle dernier, avait recueilli ces +poésies populaires pour se délasser de travaux plus sérieux. Elles +forment aujourd'hui la meilleure part, sans contredit, de son bagage +littéraire. Lorsque les noëls de La Monnoye parurent en 1701, ils +acquirent promptement une célébrité telle qu'on chantait les refrains +partout, même à la cour où les beaux seigneurs s'amusaient à parler le +patois bourguignon. Comme les couplets étaient spirituels et assez +malins, en dépit de leur apparente naïveté, l'autorité ecclésiastique +s'émut; elle crut voir dans le succès de ces noëls une raillerie des +choses saintes et une tendance à l'impiété. + +Le recueil de La Monnoye fut déféré à la censure de la Sorbonne, qui eut +le bon esprit de l'absoudre. + +La _bûche de Noël_ ou _tréfoir_ donnait lieu à une fête de famille; on +appelait la bénédiction du ciel sur la maison. La distribution du _pain +de Calandre_ avait le même but. + +Cette fête marquait si bien l'allégresse universelle que le mot de Noël +devint synonyme de réjouissance. Aux entrées des rois et dans toutes les +solennités, le cri de _Noël! Noël!_ retentissait sur les places +publiques. + +Dans le midi de la France, la fête de _Noël_ est l'objet de +manifestations spéciales rappelant le souvenir de certains usages +païens. La veille de Noël, au lieu de jeûne et de mortifications, on +ouvre la fête par un grand souper. La table est dressée devant le foyer +où pétille, couronné de lauriers, le _cariguié_, vieux tronc d'olivier +desséché que l'on a conservé toute l'année avec soin pour cette +solennité. Avant de s'asseoir à table, on procède à la bénédiction du +feu, pratique qui sent terriblement l'idolâtrie. Le plus jeune enfant de +la famille s'agenouille devant le feu et le supplie, en répétant les +paroles consacrées que lui souffle son père ou un des anciens du +village, «de bien réchauffer pendant l'hiver les pieds frileux des +petits orphelins et des vieillards infirmes, de répandre sa clarté et sa +chaleur dans toutes les mansardes prolétaires, de ne jamais dévorer +l'éteule du pauvre laboureur, ni le navire qui porte les marins dans les +mers lointaines.» Puis il bénit le feu, c'est-à-dire qu'il l'arrose +d'une libation de vin cuit, à laquelle le cariguié incandescent répond +par des crépitations joyeuses. Puis on se met à table. Après le souper, +on se réunit en cercle autour du cariguié et l'on chante des noëls +jusqu'à minuit, l'heure à laquelle on se rend en masse à la première +messe. + +Les protestants ne fêtent pas moins la _Noël_ que les catholiques. +Calvin cependant, par réaction contre la multiplicité des fêtes, avait +voulu qu'à Genève celle de Noël fût remise au dimanche suivant. Mais +l'antique usage a prévalu, et c'est peut-être en Angleterre dans un pays +protestant, que la fête de Noël a le plus de solennité, sous le nom de +fête de «Christmas». + + + + +DOUZIÈME DEVOIR + +LA FÊTE DES ROIS + +«De grand matin +J'ai rencontré le train +De trois grands rois qui partaient en voyage; +De grand matin +J'ai rencontré le train +De trois grands rois le long du grand chemin». + + +Parlons de cette fève souveraine qui donne la royauté pendant quelques +heures, et apporte des instants de plaisir et de douce joie à la famille +et aux amis, réunis autour du gâteau. + +La fête des Rois se célèbre avec plus d'enthousiasme depuis quelques +années; le Français à l'esprit toujours frondeur, aime à crier: Vive le +Roi! en République. + +Dans toutes les familles on achète le traditionnel gâteau ou la modeste +galette à la fève. Riches et pauvres, petits et grands tiennent à se +donner un reflet de royauté, l'espace d'une soirée au moins--car le +titre de Roi a conservé tout son prestige. + +Aussi a-t-on vu de temps en temps parmi les bijoux les plus en vogue de +nouvel an, tantôt l'épingle _petit Pierre_ en souvenir de Mme la +duchesse de Berry; le _coeur vendéen_ de Charette, tantôt l'Étendard +_Jeanne d'Arc_, la broche _Blanche de Castille_ et le collier _François +Ier_. Après cela on a fabriqué un bijou royaliste d'un nouveau genre, +une fève en or émaillé, fleurdelisé s'ouvrant en breloque sur le +portrait l'un des membres de la famille royale. + +Vraiment la Mode, qui ne craint pas, elle, d'être détrônée, est une +maligne souveraine se glissant partout, que vous en semble? Mais +revenons à la fête qui nous occupe. + +Certains écrivains prétendent que la cérémonie du Roi de la Fève tire +son origine des Saturnales se célébrant à Rome aux calendes de janvier. +En ce jour, les maîtres du monde, ces vertueux pères conscrits, +voulaient bien admettre à leur table sur le pied d'égalité, image +fortunée de l'âge d'or, disaient leurs poètes parasites, les esclaves, +pâture habituelle des lions de l'amphithéâtre. Caprice dérisoire, +gentillesse féroce, car le cirque et les mines se rouvraient le +lendemain. + +Dans ces repas romains, on portait un gâteau divisé en autant de parts +qu'il y avait de convives; un enfant, représentant Apollon et caché sous +la table, était consulté par ces mots; _Phoebe Domine?_ par corruption de +_Fabæ Domine_, seigneur de la fève; et chacun des assistants désignés +par lui recevait sa part des mains de l'amphitryon. + +Le Roi du festin était, chez les Romains, un convive ayant autorité sur +les autres pour animer la fête; parfois cette royauté se tirait au sort +avec les dés. + +Les ordonnances de l'élu du festin consistaient à commander de boire +plus ou moins, de chanter, d'improviser ou de réciter des vers, de jouer +à tel ou tel jeu. + +Les Romains eux-mêmes tenaient cet usage des Grecs, qui en usaient de la +sorte pour l'élection de leurs magistrats. C'est par allusion à cette +coutume que Pythagore disait: _A Fabis abstine_ (ne vous mêlez pas du +gouvernement). Ses disciples, après sa mort, ayant altéré sa doctrine, +traduisirent sans plus de façon: _Ne mangez pas de fèves_. C'est sans +doute dans ce sens qu'Horace, continuant leur erreur, dit: _Faba +Pythagoris amica_. + +Il est possible que la religion, tout en s'emparant des temples païens, +se soit aussi assimilé, en les épurant, les usages druidiques, +scandinaves et romains enracinés dans les populations; mais cependant +tout porte à croire que la Fête des Rois a une origine essentiellement +religieuse. Les Pères de l'Église et les grandes traditions bibliques +sont là pour nous le rappeler. + +À la naissance du Christ, trois Rois Mages, guidés par une étoile +mystérieuse, vinrent à la crèche de Bethléem adorer l'Enfant-Dieu[7]. + +Ils étaient trois sans compter leur suite, Gaspard, Balthazar et +Melchior, représentant, au pied du Messie, les trois branches de +l'humanité: Melchior, les descendants de Sem; Gaspard, ceux de Cham, et +Balthazar, ceux de Japhet; ils venaient de l'Orient de la partie qu'on +nomme Arabie Heureuse, Ces trois souverains qui s'agenouillent aux pieds +de l'Enfant divin, c'est la richesse inclinée devant la pauvreté; la +force devant la faiblesse; et c'est aussi le symbole de la barbarie qui +se soumet à la puissance nouvelle, à l'idée de justice et de fraternité. + +Ces hommes illustres sont appelés Mages dans l'Évangile, non qu'ils +fussent des enchanteurs ou des magiciens suivant une signification du +mot mage, mais parce qu'ils étaient très savants dans les choses +naturelles et doués d'une grande sagesse. Mage, était le nom que les +Perses et la plupart des peuples d'Orient donnaient à leurs docteurs, +comme les Hébreux les appelaient scribes; les Égyptiens, prophètes; les +Grecs, philosophes; et, les Latins, sages. L'Église leur donne aussi le +titre de Roi, qui semble fondé sur ces paroles: _Les Rois de Tharse et +des Îles offriront des présents. Les Rois d'Arabie et de Saba +apporteront des dons_. + +Ces Mages franchissent donc les obstacles à la lueur d'une étoile +mystérieuse qui les guident. Cette étoile disparaît lorsqu'ils entrent à +Jérusalem, la cité où règne le tout-puissant Hérode, mais elle se +rallume à la porte de la ville pour les diriger vers Bethléem. Rien de +plus bref que ce texte, mais sur ce canevas l'imagination populaire va +exécuter des broderies merveilleuses. + +C'est ici le cas de rappeler ce qu'on lit à ce sujet dans la _Légende +Dorée_: d'après ce récit, le voyage dura 12 jours, du 25 décembre au 6 +janvier, et pendant ce laps de temps les voyageurs ne prirent ni repos, +ni nourriture ils n'en éprouvèrent pas une seule fois le besoin. Plus +ils approchaient, plus l'étoile brillait, elle avait la figure d'un +enfant, et c'était la même, aperçue par les bergers. L'astre, sa mission +terminée, disparut dans un puits, où la Vierge Marie allait puiser de +l'eau. La légende ajoute que lorsque les fidèles approchent et se +penchent sur l'orifice du puits, on leur couvre la tête d'un linge, +alors, celui qui est digne de voir aperçoit l'étoile se promener à fleur +d'eau d'une paroi à l'autre du puits, selon le mouvement dont les astres +accomplissent leurs cours célestes; mais le miracle ne s'opère que pour +ceux qui ont le coeur pur. + +À peine entrés dans la grotte, les Rois Mages se prosternèrent devant +l'enfant jusqu'à terre; ils le reconnurent pour le vrai Dieu, +l'adorèrent avec respect et lui offrirent leurs trésors: de l'or pour +honorer sa royauté, de l'encens pour faire hommage à sa divinité; de la +myrrhe pour rendre témoignage de sa vie passible et mortelle. + +Le premier des Mages, Melchior, était un vieillard ayant de longs +cheveux blancs et une longue barbe, il offrit au nouveau-né l'or, +symbole de la royauté. Cet or n'était autre que les trente pièces +frappées par Terah, père d'Abraham; Joseph les avait passées au +trésorier de la reine de Saba pour le prix des parfums qui servirent à +embaumer le corps de Jacob, et la reine de Saba en fit présent à +Salomon. + +Le second Mage, Gaspard, était un jeune homme imberbe, aux fraîches +joues: il présenta l'encens, offrande qui signifiait que Jésus était +Dieu. + +Le troisième Balthazar, était un homme de quarante ans, portant toute sa +barbe; il offrit la myrrhe, signe que le Fils de l'homme devait mourir. + +En échange de ces présents, les Mages reçurent un des langes de Jésus, +que la Vierge leur donna pour qu'il leur servît à attester les prodiges +qu'ils conteraient de leur voyage. Les Égyptiens ayant mis en doute leur +parole, les Mages leur proposèrent une épreuve. On apprêta un grand feu, +où les infidèles jetèrent leurs livres qui furent aussitôt dévorés; mais +les Mages y ayant jeté à leur tour le lange de Jésus, on le vit s'élever +doucement sur les flammes et, quand elles se furent éteintes, retomber +intact sur les cendres. + +Les Mages partirent laissant leur âme et leur coeur dans cette étable, où +ils avaient compris la voie, la vérité et la vie. + +Il leur fallut bien des mois pour faire au retour le chemin qu'à l'aller +ils avaient fait en 12 jours tant leurs pays étaient lointains et tant +avait été grand le miracle de leur voyage. Rentrés chez eux dans les +Indes, ils se firent apôtres et renversèrent les idoles de Mithra. Ils +ne furent toutefois baptisés que plus tard par saint Thomas, apôtre des +Indes. + +Après la mort et la résurrection de Notre-Seigneur, étant allé dans le +pays des Mages saint Thomas les trouva encore pleins de santé. Il leur +apprit tout ce qui s'était passé en Judée, concernant le Messie, les +instruisit des mystères de la Religion, les baptisa et les fit prêtres, +afin qu'ils pussent à leur tour évangéliser les nations; ils firent +alors voeu de pauvreté et furent consacrés évêques des pays dont ils +étaient rois. + +Dieu leur fit la grâce de les rappeler à lui presque en même temps. Le +jour de Noël de l'année 69, les saints personnages connurent qu'ils +allaient bientôt mourir, et cette nouvelle leur vint de leur étoile. Le +matin du 1er janvier, Melchior, âgé de 130 ans, s'éteignit le premier et +fut enseveli par les deux survivants. Six jours après, Balthazar, âgé de +109 ans, pendant qu'il célébrait l'office de l'Épiphanie, fut tué à +l'autel d'un coup de lance par un païen. Comme on plaçait son corps dans +la tombe de Melchior, le mort fit un mouvement pour donner place auprès +de lui à son compagnon de sépulture. Six jours se passèrent; ce fut au +tour de Gaspard de mourir quoiqu'il n'eût environ que 90 ans. + +Quand le cortège funèbre eut conduit le dernier Mage au mausolée où +dormaient les premiers, on vit les portes s'ouvrir et les deux morts se +lever debout de chaque côté pour accueillir leur frère. Leurs saintes +dépouilles furent plus tard transportées de la Perse à Constantinople, +par les soins de l'impératrice Hélène et déposées dans l'auguste +basilique de Sainte-Sophie. Elles furent ensuite apportées à Milan où +elles restèrent plus de 600 ans dans l'église Eustorgienne; l'an 1163, +l'empereur Frédéric Barberousse ayant pris et saccagé la ville de Milan, +les reliques des Rois Mages furent emportées par de pieuses mains en +Allemagne, à Cologne, où, depuis lors, elles sont conservées +précieusement[8]. L'Église Grecque donne à la fête des Rois Mages le +vénérable et mystérieux nom de _Théophanie_ qui signifie _apparition +divine_. Les Orientaux appellent encore cette solennité les _Saintes +Lumières_, en mémoire du baptême que, dans les premiers temps du +christianisme, on conférait ce jour et aussi en mémoire du baptême de +N.-S. dans le Jourdain. On sait que le baptême est appelé dans les +Pères: _illumination_, et ceux qui l'ont reçu: _illuminés_. + +La fête de l'Épiphanie, instituée pour perpétuer le souvenir de la venue +des Mages à Bethléem, était célébrée autrefois avec beaucoup de +solennité. + +On regardait comme une heureuse chance d'être roi de la fève, et suivant +Montluc, il était d'usage de s'aborder au début de l'année par ces mots: +«Je suis aussi ravi de vous avoir rencontré que si j'étais roi de la +fève.» + +À toutes les époques de la monarchie française les Empereurs, les Rois, +les Princes se faisaient un devoir d'assister à cette fête solennelle. +En ce jour, le roi très chrétien de France venant à l'offrande déposait +de l'or, de l'encens et de la myrrhe, comme un tribut à Notre-Seigneur. + +Au moyen-âge, les fidèles présentaient les mêmes dons et quelquefois des +fèves; bénites par le prêtre ils les remportaient ensuite dans leurs +maisons comme un gage de bonheur pour eux et leurs familles. Cet usage a +disparu depuis longtemps, seule la coutume du gâteau, inspirée aussi par +la piété naïve des âges de foi, a survécu.--«Pour honorer la royauté des +Mages, on élisait au sort, dans chaque famille, un roi pour cette fête +de l'_Épiphanie_. Dans un festin animé d'une joie pure et qui rappelait +celui des noces de Galilée, on rompait un gâteau et l'une des parts, +celle qui recelait une fève, servait à désigner le convive, auquel était +échue cette royauté d'un moment. Deux portions du gâteau étaient +détachées pour être offertes à l'Enfant Jésus et à Marie en la personne +des indigents qui se réjouissaient aussi, en ce jour du triomphe du Roi +humble et pauvre. Les joies de la famille se confondaient encore une +fois avec celles de la religion. Les liens de la nature, de l'amitié, du +voisinage se resserraient autour de cette table des Rois, et si la +faiblesse humaine pouvait apparaître quelquefois dans l'abandon du +festin, l'idée chrétienne n'était pas loin et veillait au fond des +coeurs. + +Heureuses encore aujourd'hui les familles au sein desquelles la fête des +Rois se célèbre avec une pensée chrétienne!» Au sens absolu du mot, +c'était une fête morale, dont le but devait être de ramener les fidèles +à des pensées d'humilité; il était à coup sûr dans le vrai ce vieux +chroniqueur du temps de saint Louis disant, qu'on avait institué cette +fête «pour faire une leçon annuelle aux Roys de la terre de recognoistre +Dieu comme plus grand et plus puissant Roy qu'ils ne le sont». + +Vers le XVe siècle, en France chaque maison avait son gâteau et son roi, +et pour imiter en tout les us de la cour on donnait à ce roi, auquel +toute la famille était tenue d'obéir, des officiers. Rien d'ailleurs, +sauf le cri de: _le Roi boit_, poussé simultanément chaque fois qu'il +portait la coupe à ses lèvres, ne le distinguait des autres convives, +ses sujets. L'oubli de ce cri sacramentel était immédiatement puni. On +barbouillait de noir la face du délinquant, sans doute en mémoire du +page éthiopien figurant à la suite du roi Balthazar à l'adoration de la +crèche. + +Au siècle suivant, au lieu d'un _Roi_, on créait à la Cour de France une +_Reine_, la veille de l'Épiphanie au souper, et le lendemain, le +monarque en personne menait cette reine en grande pompe à la messe. +L'Estoile, dans son _Journal de Henri III_, raconte le fait avec une +naïveté qui ravit: «Le roi, en souvenir des présents des rois mages, +apportait à l'offrande trois boules, deux de cire, l'une recouverte +d'une feuille d'or, l'autre saupoudrée d'encens, et la troisième faite +de cette gomme odorante que l'on nomme myrrhe. + +La _Reine_ de la fève allait à son tour à l'offrande immédiatement après +Sa Majesté à qui elle faisait la révérence en allant à l'autel et en +revenant. + +La messe finie, cette reine éphémère, superbement vêtue, revenait au +Louvre accompagnée du roi et de la reine et au bruit des fanfares. + +On raconte que le valet de chambre du cardinal Fleury, par une délicate +flatterie, réunit, le jour des rois à la table de son maître, onze +convives plus âgés que le cardinal qui était nonagénaire, de sorte que +ce fut au ministre qu'échut l'honneur de tirer le gâteau comme étant le +plus jeune. + +Voilà comment le cardinal Fleury à 92 ans remplit les fonctions de +l'enfant du festin. + +La Révolution qui ne se contentait pas de détruire les grandes choses et +s'occupait aussi des petites, la Révolution, qui avait aboli les rois et +les reines sur les jeux de cartes et décrété, en date du 22 vendémiaire +an II, de faire retourner les plaques de cheminées ayant des armes, des +couronnes ou des fleurs de lis, s'imagina également de faire interdire +le gâteau des Rois. En cette ère de démence 1793, on dénonça et on +poursuivit les pâtissiers qui firent et vendirent des gâteaux des rois +cette année-là. + +Voici le curieux compte-rendu de la délibération de la Commune à ce +sujet. + +«Le président ayant montré un gâteau confisqué, on applaudit et aussitôt +un arrêté est pris contre les _confectionneurs_ et les _mangeurs_; il +commence ainsi: + +«Considérant que les pâtissiers qui font des gâteaux à la _fève_ ne +peuvent avoir de bonnes intentions, que même plusieurs particuliers en +ont commandé sans doute dans l'intention de conserver l'usage +superstitieux de la fête des ci-devant rois (mages), nous, réunis au +conseil, interdisons, sous peine de _haute trahison_, la confection et +la vente des dits gâteaux.» + +Partout en Europe, du nord au midi, on célèbre les Rois.--En Allemagne +particulièrement cette fête donne lieu à une foule de scènes +semi-religieuses dont le peuple, protestant ou catholique, est très +friand, et rappelant un peu nos représentations des _mystères_, au +moyen-âge. + +Ce sont généralement les enfants pauvres qui jouent le rôle des Rois +mages; c'est la misère qui met entre leurs mains un sceptre en bois et +qui attache à leurs fronts une couronne de papier d'argent. L'un d'eux +porte toujours au bout d'un bâton une grande étoile dorée qu'il fait +scintiller de son mieux en l'agitant continuellement. Ainsi équipés, +aussi pittoresquement que possible et prenant leur rôle au sérieux, ils +s'en vont à plusieurs lieues à la ronde pendant toute une semaine donner +leur représentation et recueillir des offrandes. + +Partout ils sont bien reçus. À peine entrés dans la demeure, les +habitants se groupent autour d'eux. Ils chantent alors quelque ballade, +quelque légende naïve, et terminent par leurs voeux à l'assemblée. + +«Aux maîtres et maîtresses de la maison, nous souhaitons une belle table +en or, avec un beau plat d'argent dessus et un bon poisson frit dedans. + +Nous souhaitons à l'aïeul de longs jours; à l'enfant, des jouets, des +bonbons et qu'il soit sage; à la jeune fille, un fiancé fidèle et à la +jeune femme un berceau de soie où sera couché un beau petit enfant comme +Jésus dans sa crèche.» + +Au bout de ces récits ils disent _Amen_. Chacun leur remet son obole, +puis, ils tirent une longue révérence pleine de dignité, comme il +convient à des rois qui prennent congé et s'en vont sous d'autres toits +chercher de nouveaux _Kreutzers_. + +En France, dans quelques provinces, ces antiques traditions se sont +aussi conservées. Nous lisons: + +«Encore en Normandie, en plein dix-neuvième siècle, le voyageur qui +traverse à minuit, la veille des _Rois_, ces riches campagnes, voit +danser et courir dans les ténèbres, aussi loin que sa vue peut +s'étendre, des milliers de feux; c'est le moment, en effet, où chaque +fermier, suivi de sa famille ou de sa _mesnie_, comme on disait au vieux +temps, chacun armé d'une _gouline_, ou torche de paille enflammée au +bout d'une perche, secoue en courant autour des pommiers une pluie +d'étincelles sur les branches, afin de les rendre fertiles. Des tronçons +des goulines entassés, on fait un feu de joie, autour duquel on danse; +puis la cérémonie s'achève à table, en face de l'âtre pétillant, autour +d'un énorme gâteau et de force brocs de cidre. + +Dans certaines parties de la Beauce, la fête des _Rois_ a conservé le +caractère religieux et naïf des âges écoulés. Là, les habitants n'ont +presque rien changé à leur cérémonial d'autrefois, relativement au +gâteau, et le Parisien du boulevard Montmartre qui assisterait à une de +ces réunions se croirait transporté en plein moyen-âge. + +Au commencement du souper, on nomme un président, c'est presque toujours +la personne la plus âgée et la plus respectée parmi les convives. Avant +d'entamer le gâteau traditionnel, un enfant, le plus jeune garçon de la +famille, monte sur la table. Puis le président coupe une première +tranche de gâteau et demande à l'enfant: «Pour qui ce morceau?» L'enfant +répond: «Pour le bon Dieu.» Cette part, en effet, est mise de côté et +sera donnée au premier pauvre qui se présentera. D'habitude, il ne se +fait pas attendre, presque toujours ils sont trois ou quatre au dehors, +hommes et femmes, épiant à travers les fentes de la porte et attendant +l'occasion d'exprimer leur demande. Quand le moment est venu, l'un d'eux +chante sur un ton dolent: + +«Honneur à la compagnie +De cette maison; +Nous souhaitons année jolie +Et biens en saison, +Nous sommes d'un pays étrange, +Venus en ce lieu, +Pour demander à qui mange +La part du bon Dieu.» + +Il s'interrompt alors pour crier: «La part à Dieu, s'il vous plaît!» +Puis tous chantent en choeur: + +«Les Rois! les Rois! Dieu vous conserve. +À l'entrée de votre souper +S'il y a quelque part de galette, +Je vous prie de nous la donner. +Puis nous accorderons nos voix +Bergers, bergerettes. +Puis nous accorderons nos voix, +Sur nos hautbois.» + +L'enfant apporte alors aux pauvres la tranche de gâteau réservée en +disant: «Voilà la part à Dieu.» + +Mais cet usage ne se borne pas à la seule Normandie et à la seule +Beauce; dans l'Angoumois, par exemple, on fait dans les campagnes la +même cérémonie avec de légères variantes. Il est même probable que les +habitants du littoral jusqu'à Bayonne, se livraient aussi autrefois à +des danses nocturnes, remplacées depuis par le gâteau des rois. En fait +de joie, les Aquitains et les Gascons ne le cèdent à peuple qui vive.» + +Eh bien! nous aussi, Bretons fidèles aux vieilles coutumes, prenons part +à la joie générale. Le gâteau est servi, la fève s'est révélée, +trinquons ensemble: Le Roi boit. + +Vive le Roi! + + + + +TREIZIÈME DEVOIR + +LE CARÊME ET LE MERCREDI DES CENDRES + + +Parlerons-nous du carnaval? Non. + +Les Quarante Heures qui commencent le dimanche gras pour finir le mardi +soir auraient suffi pour le mettre en fuite: d'ailleurs, le carnaval, ce +fringant cavalier, que jadis on nous représentait poudré d'or, habillé +de soie, pimpant et souriant, ce carnaval dont les échos bruyants +retentissaient dans presque toutes les villes de France est bien déchu +de ses antiques splendeurs. Ses paillettes frétillantes et ses flonflons +légers, ses grelots carillonnants et ses masques mystérieux, tout cela a +fait à peu près son temps. + +Nous avons encore les batailles de fleurs et de confettis, projectiles +inoffensifs que la mode protège, mais nous n'avons plus comme nos pères +la folie du plaisir--la lutte pour la vie a tué l'insouciance--de plus, +nous sommes piqués de la tarentule politique et cette vilaine bête-là +nous a joué et nous jouera bien des mauvais tours que l'aimable carnaval +n'a jamais connus. Ajoutons à cela la fièvre de l'or et des jouissances, +une maladie tout à fait fin de siècle qui ne nous ramènera pas à l'âge +d'or, cette ère de bonheur n'a dû exister précisément que parce qu'on +n'avait pas besoin d'or pour vivre heureux--et l'on comprendra pourquoi +le caractère des Français, nés gais et spirituels, a fini par devenir +morose. + +La cérémonie des cendres attire toujours une grande affluence de pieux +fidèles--chacun vient, s'identifiant à l'esprit de l'Église et aux +prières du prêtre, incliner son front et recevoir les cendres de la +pénitence. + +C'est aujourd'hui, suivant l'expression de saint Bernard, que commence +le saint temps de carême, temps de combat et de victoire pour les +chrétiens, par les armes du jeûne et de la pénitence. Saint Augustin dit +que le jeûne établi dans l'Église est autorisé et par le Nouveau et par +l'Ancien Testament. Dans le Nouveau, Jésus-Christ a jeûné 40 jours et 40 +nuits. Dans l'Ancien, Moïse et Elie ont jeûné un pareil nombre de jours +de suite. C'est pour cela sans doute, ajoute ce saint docteur, que +Jésus-Christ parut entre Moïse et Elie à la transfiguration, afin de +marquer plus authentiquement ce que l'apôtre dit au Sauveur: que la loi +et les prophètes lui rendent témoignage. On ne pouvait prendre dans +toute l'année un temps plus convenable pour le jeûne de Carême que celui +aboutissant à la passion de Notre-Seigneur. De plus, l'Église, mère +prévoyante, s'occupant aussi bien des intérêts temporels que spirituels +de ses enfants, a pensé avec raison qu'à l'époque du printemps une +nourriture moins succulente et plus mesurée, ne pouvait être que très +favorable à la santé. + +Pendant ce saint temps de Carême, le chrétien doit travailler plus +consciencieusement encore à la réforme de lui-même, mener une vie plus +régulière et plus remplie de bonnes oeuvres. Il doit s'abstenir des +danses, des festins, des spectacles, et en général de tous les plaisirs +bruyants. + +Les anciens, pendant les jours de deuil et de jeûne, n'usaient ni de +bains, ni de parfums; ils entendaient beaucoup plus sévèrement que nous +les austérités de la pénitence. Notre-Seigneur ne veut d'exagération en +rien, il recommande avant tout la pureté et la simplicité d'intention. + +«Prenez, chrétiens, dit saint Ambroise, des manières aisées, ouvertes, +une expression gaie et contente. Dieu demande que vous agissiez sans +affectation, sans vanité, sans fard, sans hypocrisie, afin que vous ne +paraissiez pas vendre votre jeûne pour ainsi dire. Il ne faut pas que ce +soit une tristesse et un chagrin de travailler à votre salut en prenant +un air sombre et pleureur, qui dise que vous jeûnez et faites +pénitence.» + +La délicatesse des constitutions ne permet plus aujourd'hui les jeûnes +rigoureux suivis dans la primitive Église, mais la mortification se +présente sous tant de formes, dans l'ordre moral surtout, qu'il est aisé +pour l'âme pieuse de la mettre continuellement en pratique. Renoncer à +un désir très permis, réprimer une impatience, pardonner une offense du +fond du coeur, retenir un bon mot, qui ferait preuve d'esprit mais +blesserait le prochain, sont des actes de mortification très agréables +au Ciel.--Que de gens sont obligés de vivre en dehors de leurs goûts. Eh +bien, qu'ils se donnent le mérite du renoncement à eux-mêmes, et d'un +parfait abandon aux desseins de Dieu, ils en trouveront leur récompense +dès ici bas, dans la paix et la sécurité que cette soumission volontaire +leur procurera en attendant les récompenses éternelles. + +Depuis des siècles, les Cendres sont regardées comme le symbole de la +pénitence et la preuve sensible des regrets et de l'affliction: Je +m'accuse moi-même, dit Job parlant au Seigneur, et je fais pénitence +dans la poussière et dans la cendre. Thamar, voulant témoigner sa +douleur, met de la cendre sur sa tête. Les Israélites, effrayés à +l'approche d'Holopherne, offrent des sacrifices à Dieu, la tête couverte +de cendre, Mardochée consterné à la nouvelle du malheur qui menace toute +sa nation, se revêt d'un sac et se couvre la tête de cendre. Jérémie +dans ses lamentations parle des vieillards qui par esprit de pénitence +se sont couvert la tête de cendre. Daniel joint au jeûne et à la prière, +la cendre pour apaiser le Seigneur irrité contre son peuple. Le roi de +Ninive, craignant les châtiments du Ciel, descend de son trône, se +couvre d'un sac et s'asseoit sur la cendre. Les Machabées accompagnent +leurs jeûnes solennels de la cérémonie des cendres, et ils s'en couvrent +la tête. + +Les théologiens chrétiens de l'Égypte recommandaient dès les premiers +temps la pratique du jeûne: saint Clément d'Alexandrie croit que le +démon, qui persécute ceux vivant dans la bonne chair, inquiète moins les +gens maigres et vivant dans l'abstinence. + +Le jeûne par motif de religion est de toute antiquité. On l'observait +dans l'Inde, en Assyrie, en Phénicie, en Égypte. Dans ce dernier pays, +suivant Hérodote, pendant les jours de jeûne et pendant les sacrifices +offerts aux dieux, les assistants se flagellaient mutuellement. Les +Grecs et les Romains avaient prescrit des jeûnes solennels en l'honneur +de certaines divinités. La pratique du jeûne était très répandue parmi +les anciens peuples de l'Amérique. Des habitants de Saint-Domingue se +préparaient par des jeûnes solennels à la récolte de l'or. Les mandarins +chinois prescrivent des jeûnes publics pour obtenir la pluie et le beau +temps. On défend alors aux bouchers de débiter de la viande; ces jeûnes +s'observent scrupuleusement. Les mahométans de toutes les sectes jeûnent +pendant la lune du Ramazan, parce qu'ils prétendent que le livre du +Coran fut dicté à Mahomet à cette époque. De brillantes illuminations +ornent les minarets des mosquées pendant toutes les nuits de cette lune. + +En 789 l'empereur Charlemagne prononça la peine de mort contre quiconque +n'observerait pas les austérités du carême. Les temps sont bien changés +aujourd'hui, il est avec le ciel des accommodements et les austérités du +carême sont bien légères, grâce à quelques redevances imposées au profit +de l'Église. + +Dans la nouvelle loi, la cérémonie des Cendres n'a pas été moins en +usage que dans l'ancienne: Jésus-Christ, reprochant à ceux de Corozaïm +et de Berzaïde leur endurcissement et leur indocilité, dit que, si les +miracles qui ont été faits chez eux avaient eu lieu à Tyr et à Sidon, +ces villes eussent fait pénitence avec le sac et la cendre. Les anciens +conciles ont toujours joint les cendres à la pénitence. Saint Ambroise +dit que la cendre doit distinguer le pénitent et saint Isidore, évoque +de Séville, dit que ceux qui entrent en pénitence reçoivent des cendres +sur leur tête pour connaître qu'en suite du péché ils ne sont que +poussière et que cendre, suivant l'expression même de Dieu. + +À l'époque des pénitences publiques, les grands coupables se +présentaient à la porte de l'église, le mercredi des Cendres ou les +premiers jours de carême, revêtus d'un sac, les pieds nus, attendant les +cendres dans la douleur et la contrition. Jadis aussi, nos rois très +chrétiens, les reins ceints d'une corde et la tête couverte de cendres, +s'en allaient processionnellement dans les différentes églises de la +capitale, pour demander à Dieu le succès de leurs armes ou la cessation +d'un fléau. + +Aujourd'hui malheureusement cette loi de la pénitence est bien oubliée +dans certaines grandes villes où l'on attend le carême pour commencer le +Carnaval. Quel relâchement! Comme le dit saint Augustin, les hommes, +étant tous pécheurs, doivent tous être pénitents. C'est ce sentiment +d'humilité qui porte tous les fidèles, même les plus innocents, à +recevoir les cendres: les princes, comme leurs sujets, les prêtres, les +évêques, les cardinaux, comme le pape lui-même. La seule distinction +respectueuse que l'on fasse pour Sa Sainteté, c'est de lui imposer les +cendres en silence, et sans lui rappeler les mémorables paroles que Dieu +adressa à Adam au moment de sa désobéissance, et par lesquelles le +prêtre commence la cérémonie des Cendres. «Souvenez-vous, hommes, que +vous êtes poussière et que vous retournerez en poussière.» Après cela, +les paroles de l'Église sont toutes de pardon et de bénédiction «parce +que Dieu a plus de miséricorde encore que l'homme n'a de méchanceté». +L'Église termine en exhortant tous les chrétiens d'une manière +pathétique et dans le sens du prophète Joël, à rendre utile et salutaire +la cérémonie des Cendres. + +Ne vous réformez pas seulement au dehors, disent les Pères de l'Église; +c'était un usage fort ordinaire autrefois de déchirer ses habits dans +les transports du deuil et de la douleur. On en voit cent exemples dans +l'Écriture sainte, mais cela au demeurant ne remonte pas les âmes, non +plus que de se frapper la poitrine et de se jeter le front dans la +poussière. Dieu ne se contente pas des marques extérieures de pénitence. +Il faut les accomplir avec l'esprit de foi qui les rend efficaces. La +réception des cendres est un acte d'humilité, conformez-vous y, mais +pensez que Dieu exige, avant tout, une confession sincère, des regrets +intérieurs, un coeur contrit et repentant. + +Nous empruntons aux Anciens Conciles la manière dont on mettait en +pénitence les grands pécheurs à la cérémonie du mercredi des Cendres. +«Tous les pénitents se présentaient à la porte de l'église couverts d'un +sac, les pieds nus et avec toutes les marques d'un coeur contrit et +humilié. L'évêque ou le pénitencier leur imposait une pénitence +proportionnée à leurs péchés. Puis ayant récité les psaumes de la +pénitence on leur imposait les mains, on les arrosait d'eau bénite et on +couvrait leurs têtes de cendres.» Voilà quelle était la cérémonie du +jour des Cendres pour les pécheurs publics dont les fautes énormes +avaient eu du retentissement et causé du scandale. + +Les cendres qu'on distribue aux fidèles à l'ouverture de la +Sainte-Quarantaine sont le résidu, par la combustion, des rameaux, +bénits et portés processionnellement l'année précédente, le jour de +Pâques Fleuries, et dont les restes ont été soigneusement conservés. + +Quelques écrivains disent que cette cérémonie fut instituée au concile +de Bénévent l'an 1091; d'autres, au contraire, font remonter cette +institution au pape saint Grégoire le Grand. + + + + +QUATORZIÈME DEVOIR + +LE RAMEAU BÉNIT + + +Que je t'aime déjà, petit rameau bénit. Ce matin, lorsque je t'ai +détaché de la forêt de verdure qui encombrait les abords de l'église, tu +m'étais encore indifférent; mais à présent tu m'es cher, parce que le +prêtre a fait descendre sur toi les bénédictions du Ciel, et que je t'ai +porté à la suite des fidèles sur les voies triomphales du clergé. + +Au jour des Rameaux, la procession se fait hors de l'église, qui reste +fermée, pendant ce temps-là, pour figurer le Ciel, fermé à l'homme +pécheur, jusqu'à la mort de Jésus-Christ. Avant de rentrer dans +l'église, on s'arrête à la porte, pour chanter l'hymne _Gloria laus_, +chant de joie en l'honneur de Jésus-Christ, à l'occasion de son entrée +triomphante dans Jérusalem. + +Cette hymne paraît avoir été composée pour la cérémonie de ce jour, par +Théodulphe, évêque d'Orléans, au IXe siècle. L'histoire rapporte même +que Louis le Débonnaire, assistant à la procession, à Angers, le +dimanche des Rameaux, entendant chanter cette hymne, en fut si touché, +qu'il fit mettre en liberté et rétablir dans son siège l'évêque +d'Orléans, ayant encouru sa disgrâce. Chaque strophe de cette hymne est +chantée, par des enfants ou par des clercs, en dedans de l'église, qui +est, en ce moment surtout, la figure du Ciel, dont le péché nous a +exclus; après chacune des strophes suivantes, la première est répétée, +en dehors de l'église, par le clergé et par le peuple; figure de +l'Église militante, qui semble vouloir mêler sa voix à celle de l'Église +triomphante, pour chanter les louanges de Jésus-Christ, son Roi et son +Sauveur. + +Après le chant de cette hymne, le sous-diacre, et en plusieurs endroits +le célébrant lui-même, frappe à la porte de l'église, avec le bâton de +la croix, pour signifier que le Ciel, fermé aux hommes par le péché, +leur a été ouvert par la croix et la mort de Jésus-Christ. C'est pour +rendre cette allégorie plus sensible, que le célébrant, en frappant à la +porte de l'église, chante en latin les paroles d'un Psaume exprimant le +désir de voir la porte du temple s'ouvrir, pour laisser entrer le Roi de +gloire. Après cette cérémonie, les portes de l'église s'ouvrent; et la +procession rentre, en chantant une antienne contenant le récit de +l'entrée triomphante de Jésus-Christ dans Jérusalem. + +Le dimanche des Rameaux est donc l'un des plus solennels de l'année. + +«Dites à la fille de Sion (c'est-à-dire à la ville de Jérusalem, dont la +montagne de Sion fait partie--les Hébreux donnant souvent aux villes le +nom de fille), dites-lui: voici votre Roi qui vient à vous, dans un +esprit de douceur et de conciliation.» + +Et la multitude prodigieuse, accourue à Jérusalem pour célébrer la fête +de Pâques, sortit pour aller au-devant du divin Maître, l'accompagnant +de ses hommages et de ses bénédictions. Les uns étendaient leurs +vêtements sur son passage, les autres jonchaient de feuillages les rues +qu'il devait parcourir pour se rendre au Temple. Ni Salomon, qui en fut +le fondateur, ni les pontifes, qui y officiaient avec tant d'éclat, nul +autre avant Jésus n'avait jamais reçu pareil honneur. Toute la foule, +portant des palmes et des branches d'olivier à la main, criait: «Hosanna +au fils de David; béni soit celui qui vient au nom du Seigneur.» Car +Jésus-Christ avait accompli un miracle, dont les habitants de Jérusalem +avaient été les témoins, et qui s'était répandu dans toute la Judée. Il +avait ressuscité Lazare, cet homme mort et descendu au tombeau depuis +quatre jours. Voilà le prodige que le peuple avait admiré et qui lui +avait donné une si haute idée de la puissance du Christ. Ce n'étaient +que transports de joie et acclamations de toutes parts, et personne, à +cet instant n'aurait pu croire que, cinq jours après, ces chants +d'allégresse se changeraient en cris de mort! + +Voilà cependant bien le peuple, toujours le même, mobile, changeant, +alors, comme aujourd'hui. Oui, un souffle suffit pour faire déborder la +marée du flot populaire... et détourner son cours... les masses sans +réflexion, sans raisonnement suivant l'impression du moment, s'élevant +et s'abaissant avec la même facilité, se laissent entraîner presque à la +même heure dans les directions les plus contraires. + +Mais les prophéties faites depuis quatre mille ans devaient s'accomplir, +et il fallait que le Fils de Dieu mourût pour racheter le monde. + +Dans la primitive Église, le dimanche des Rameaux porta différents noms. +On l'appela souvent le dimanche d'indulgence, à cause de la +réconciliation solennelle des pénitents publics et le baptême des +catéchumènes ayant lieu ce jour-là; actuellement il n'en a conservé que +deux, qui sont le dimanche des Rameaux et celui de Pâques Fleuries «à +cause des fleurs dont on faisait autrefois des bouquets qu'on portait +sur de hautes tiges à la procession et que l'Église avait bénites avec +les rameaux d'arbres.» + +_Pascha floridum_, d'où les Espagnols ont donné le nom de Floride à +cette contrée de l'Amérique, parce qu'ils l'avaient découverte le jour +de Pâques Fleuries, l'an 1543. + +Tout le monde connaît la légende de Pâques fleuries qui commence à Noël. +Ce jour-là ou plutôt ce soir-là, dans certaines localités de Bretagne et +de Normandie, des jeunes filles en quête d'un mari s'en vont, en secret, +couper en revenant de la messe de minuit, un petit rameau de pommier, à +cette époque bien gris, bien desséché, qu'elles placent, avec toutes +sortes de précautions, dans une fiole pleine d'eau et qu'elles +suspendent devant la fenêtre de leur chambrette, pour que le rameau +précieux et mystérieux reçoivent le plus possible d'air et de soleil +pouvant lui rendre quelques instants la vie. Si un seul bouton vient à +poindre et à s'épanouir sur la tige avant Pâques, la jeune fille à +laquelle la branche appartient est certaine d'entrer en ménage avant la +fin de l'année; si la floraison est générale, ce qui est excessivement +rare, l'heureuse propriétaire jouira en ce monde d'un bonheur parfait, +et cueillera sur sa route une abondante floraison de joie et de plaisir. +C'est ce qui s'appelle une pâque fleurie. Il va sans dire que les +partisanes de sainte Catherine n'ont jamais vu verdir le moindre +bourgeon. + +Dans certaines villes, on ne se contente pas, pour la solennité des +Rameaux, de quelques brins de buis, d'une tige de romarin ou d'une +branche de laurier. À Paris, ces simples rameaux rapportent environ six +cent mille francs chaque année; ils donnent, pendant quelques jours un +aspect particulier aux halles que le buis et le romarin, expédiés de la +Normandie, de la Bretagne et des Cévennes, remplissent de leurs amères +senteurs. Pour parler comme le chemin de fer qui les apporte il en passe +là, de 50 à 60 tonnes chaque année et il n'y en a jamais assez. Tous les +petits camelots de la rue se transforment en marguilliers installés à la +porte des églises. Le métier est bon, car la botte de 50 centimes +débitée brin par brin rapporte 2 à 3 francs; et c'est ainsi que ces +rameaux vendus aux halles de Paris produisent environ 600.000 francs par +an. + +À Rome surtout, la fabrication des palmes, faites avec art, devient +pendant une semaine un commerce important; s'il y a des rameaux depuis +10 centimes, pour que chacun puisse avoir le sien, il y a aussi des +palmes qui se vendent jusqu'à 20 francs et même plus. À Saint-Pierre de +Rome, les palmes du clergé sont conservées jusqu'au carême suivant; on +les brûle alors et leur résidu sert à la cérémonie des Cendres, présidée +solennellement par le Saint-Père, à la chapelle Sixtine. + +Une seule famille a le droit, dans la ville éternelle, de fabriquer ces +rameaux, si nombreux pendant la semaine sainte, et voici à quel +événement elle doit ce privilège: + +Lorsque Sixte V fit élever par l'architecte Fontana l'obélisque de +porphyre rouge sans hiéroglyphe et d'un seul morceau (c'est le plus +grand travail de cette pierre qu'on connaisse), dont le fils de +Sésostris avait orné en Égypte le temple du Soleil, et qui, enlevé +d'Héliopolis par Caligula, était venu ensuite embellir les jardins de +Néron, lorsque le pape dis-je, fit élever ce magnifique obélisque sur la +place Saint-Pierre, défense formelle, sous peine de mort, fut faite au +peuple de prononcer un seul mot. On craignait que ses exclamations +n'eussent troublé les ingénieurs ou empêché leurs ordres d'arriver +jusqu'aux ouvriers. + +Tout à coup, au moment décisif, quand le monument est presque dressé, +les cordes se relâchent, elles mollissent et menacent, en s'allongeant, +de laisser retomber cette aiguille, haute de 24 mètres et du poids de +500,000 kilogrammes; elle va se briser sur le pavé et broyer de ses +éclats des centaines de personnes. + +Tous les yeux sont fixes et les poitrines haletantes; l'anxiété est à +son comble... Soudain, au milieu du silence général, une voix puissante +s'écrie: «_Acqua, acqua alle funi_. De l'eau, de l'eau aux cordes.» +Cette idée, émise par un jeune marin est un trait de lumière; les cordes +sont inondées, elles se raffermissent, elles se resserrent, le travail +peut être continué, et quelques minutes après, l'obélisque triomphant +vient s'asseoir sur ses quatre lions d'airain, au milieu de cette place +superbe où tant de siècles doivent le contempler. + +Ce jeune marin de San Remo, près Gênes, s'appelait Guillemo Bresca; le +pape le fit appeler et lui demanda quelle récompense il désirait pour +l'immense service qu'il venait de rendre. Bresca n'en voulut pas +d'autres que celle de pouvoir fabriquer seul, à Rome, les palmes des +Rameaux. Depuis cette époque, lui et ses descendants ont toujours joui +de ce monopole. + +Rameaux verdoyants où le palmier et l'olivier se mêlent à tant d'autres +feuillages, soyez vénérés. Que chaque fidèle vous emporte dans sa +chambre et vous place au fond de son lit, près du bénitier que vos +fleurs délicates parfumeront d'une odeur toute suave et céleste! + +Cher petit rameau que je tiens entre mes mains, ta vue fait naître dans +mon coeur les plus douces pensées; viens, rameau bénit, faire alliance de +protection avec le bénitier qui contient la goutte d'eau sainte qui, +soir et matin, descend sur nos fronts pour purifier nos âmes... Toujours +tu as porté bonheur, et en ce moment même, tu me rappelles cette branche +d'olivier que la colombe rapporta autrefois vers l'arche, en signe de +paix. Tu me fais souvenir encore de ces palmiers superbes qui +ombrageaient Jérusalem et demeurèrent sacrés; selon la remarque d'un +Père de l'Église, le palmier s'éleva pendant plusieurs siècles sur les +ruines de la cité déicide, et, par un trait de la Providence, échappa +seul aux ravages des Romains. + +Dans bien des pays existe encore cette pieuse coutume de suspendre aux +petits lits des enfants, comme un talisman de bonheur, le rameau bénit +qui appelle sur eux la protection du Ciel, et nous apparaît comme un +abrégé de toutes nos croyances. + +Rameaux précieux, tes branches embaumées sont un appel à nos âmes qui +doivent aussi fleurir pour la vertu et s'épanouir en bonnes oeuvres. Il +est rapporté, dans une touchante et pieuse légende, que les rameaux des +prédestinés reverdissent dans leur tombe. Oui, leur fraîche verdure +parle du Ciel; elle symbolise à nos regards l'espérance des chrétiens, +appelés à conquérir la vie éternelle. + + + + +QUINZIÈME DEVOIR + +LE VENDREDI SAINT + + +Hier, Jeudi Saint, nous avons eu sortie l'après midi, toutes les élèves +sont allées visiter les sépulcres, généralement très beaux. En voyant +l'affluence des fidèles dans les chapelles et dans les églises on se +dit, avec une profonde joie au coeur, que la Foi n'est pas morte dans +notre douce France, et cependant que ne tente-t-on pas pour l'affaiblir, +l'ébranler, l'arracher même des consciences? Voilà plusieurs années +qu'on a commencé et l'oeuvre néfaste se continue toujours. Aujourd'hui, +hélas! d'après l'odieux arrêté du ministre de la marine, on a proscrit +l'hommage rendu à Dieu le Vendredi-Saint, à bord de tous nos navires. + +On sait que, le jour du Vendredi-Saint, les bâtiments de nos escadres +mettaient leurs pavillons en berne. Cette tradition n'était pas spéciale +à la marine de guerre, elle est générale dans la marine de commerce et +même de plaisance. Mais à présent, les francs-maçons ont découvert que +cet usage hautement clérical, constitue, non seulement une insulte à la +liberté de conscience, mais encore un outrage à la République. Non, il y +avait point danger pour la République parce que, un jour par an, le +pavillon était amené à mi-mât sur nos navires de guerre, et cet usage, +loin d'offenser la conscience de nos marins, était, au contraire, +absolument conforme à leurs sentiments religieux et à leurs aspirations +de croyants. + +C'est égal, les sectaires auront beau faire et dire, ils passeront avec +leurs stupides théories et nous verrons un jour cette tradition +séculaire reprendre ses droits. + +Le Vendredi-Saint me rappelle une petite historiette que j'ai entendu +quelquefois raconter à mon vieil oncle Edmond, qui, jadis, sillonna les +mers, quand il était capitaine au long cours. Alors il était fort jeune +et débutait dans la carrière comme second à bord d'un grand navire de +commerce du Havre, naviguant en ce moment aux confins de l'Atlantique. + +Je laisse parler mon oncle. + +«Le Jeudi-Saint, je fus trouver mon capitaine et lui demandai quel genre +de vivres il faudrait distribuer le lendemain à l'équipage en ce jour +anniversaire de la mort de Notre-Seigneur, jour que tous les chrétiens +respectent; parfois même, ceux qui se posent en libres-penseurs. + +Mon capitaine était franc-maçon. À cette époque les FF [symbole +franc-maçon: trois points] n'avaient pas pour but de déchristianiser la +France. + +La franc-maçonnerie était alors une société de secours mutuels, une +association philanthropique consistant à l'exercice de la bienfaisance, +l'étude de la morale universelle et la pratique de toutes les vertus. +Les adeptes devaient donc se reconnaître comme frères et s'entr'aider en +quelque lieu qu'ils se trouvassent, à quelque nation, à quelque rang +qu'ils appartinssent. On comprend que beaucoup de marins faisaient +partie de la franc-maçonnerie qui leur rendait tant de services à +l'étranger, particulièrement en cas de naufrage. + +À ma question le capitaine me répondit. Nous ne pouvons pas forcer à +faire maigre les hommes dont le service en mer est toujours pénible, +n'ayant d'ailleurs rien de passable à leur offrir. + +--Cependant, capitaine... + +Le capitaine m'interrompit. «Oui, oui, je sais que vous êtes un fervent +catholique. Eh bien! soit; consultez les hommes, et que chacun dise s'il +veut faire gras ou maigre. + +Je me rendis donc au gaillard d'avant où nos hommes prenaient leurs +repas du soir: «Matelots, leur dis-je, vous savez que demain est un +grand jour de deuil pour tous les chrétiens. Moi, je vous engage à faire +maigre, mais vous êtes absolument libres de manger ce que vous voudrez.» + +Tous répondirent sans hésitation: «Nous ferons maigre.» + +Cette réponse me fit plaisir, je la portai de suite à mon capitaine et +lui demandai ce qu'on servirait aux officiers. + +«Les officiers seront libres aussi, répondit-il, quant à moi je +reconnais que cela m'est un peu indifférent, mais n'importe, faisons un +petit arrangement. Voilà bien des jours que nous ne pêchons rien qui +vaille; eh bien! tendez vos grosses ligne d'arrière et, si vous prenez +un beau poisson je m'engage à faire maigre toute la journée... + +J'avoue que, le soir en jetant hameçons et harpons, je dis tout bas et +bien dévotement une petite prière à Marie, l'Étoile des mers, la +Protectrice des marins. + +Le lendemain j'étais de quart de 4 heures à 8 heures du matin. Vers 6 +heures, j'entends soudain un bruit insolite, je regarde et j'aperçois un +gros poisson qui se débattait et frappait fortement le navire de sa +queue. Je cris, comme c'est l'habitude dans ces agréables circonstances: +«Bonne pêche! bonne pêche!» Les hommes du quart arrivent en courant l'un +d'eux armé d'une longue gaffe dont le crochet était très aigu. Le +poisson faisait force résistance. Il fallut six hommes pour le haler à +bord. Le capitaine, entendant tout ce mouvement et persuadé que nous +avions fait une belle capture, arrive à son tour. En effet, c'était un +poisson appelé par les marins tazar, nom nullement scientifique, l'un +des meilleurs de la haute mer; sa longueur était de 1m 60. + +Il y avait de quoi régaler tout l'équipage, officiers et marins: + +«Que dites-vous de ma pêche? dis-je au capitaine qui souriait. + +--Que je vous félicite, et que je n'ai qu'une parole. + +--C'est très bien, mon capitaine, mais, ce qui serait encore mieux, ce +serait de reconnaître que ce beau poisson, qui, pour nous, est monté du +fond de l'abîme, comme la manne en Égypte tombait du haut du ciel, nous +vient aussi de Dieu. + +C'est la récompense qu'il nous envoie pour n'avoir pas voulu enfreindre +sa loi et avoir respecté le grand deuil du Vendredi Saint.» + +Et mon oncle termine toujours sa petite narration, en se frottant les +mains d'un air de conviction satisfaite, et ajoute: «Voilà comment +l'équipage de notre navire, notre navire ce point perdu dans l'immensité +des mers, sut rendre à notre Sauveur, ce jour-là, les honneurs qui lui +sont dus.» + + + + +SEIZIÈME DEVOIR + +LA PREMIÈRE COMMUNION + + +Je viens de passer une semaine bien agréable à la maison. Notre +excellente supérieure, à la demande de maman venue me chercher, m'a +octroyé la permission d'assister à la première communion de mon jeune +frère. Le temps a favorisé ces grandes solennités, et demain, sous +l'égide d'une bonne religieuse, je retournerai à mon cher couvent. + +J'ai donc assisté à la première communion et à la confirmation du +collège Saint-Sauveur, et le dimanche suivant à la paroisse, aux +hommages rendus à Jeanne d'Arc. + +La première communion, c'est la fête par excellence de l'enfance. Comme +elle émeut délicieusement les âmes. Elle apporte comme un parfum de +pureté et d'innocence charmant tous les âges, l'âge mûr et même la +vieillesse. Chers enfants, on aime à vous contempler, votre lèvre est +souriante, votre regard radieux. Le bonheur s'épanouit sur tous ces +frais visages, que les soucis de l'existence, le poids des années n'ont +point encore flétris. + +La parole du Seigneur leur appartient aussi: + +«Laissez venir à moi les petits enfants»; et plus tard, à toutes les +étapes de la vie, la vision de ce beau jour évoque les plus suaves +pensées. On se rappelle cette félicité sans mélange, à laquelle ne +s'ajouta jamais l'arrière-goût d'amertume qui se retrouve au fond de +toutes les joies humaines. Ce souvenir est plus doux qu'aucun autre. + +Les pompes religieuses du collège Saint-Sauveur sont particulièrement +belles et recueillies. La procession de la première communion, qui est +en même temps celle du Très Saint-Sacrement, puisqu'elle a toujours lieu +le jeudi de la Fête-Dieu, se déroule le soir, à la lueur des étoiles et +à la lumière des cordons de feux, étincelant de tous les côtés. La +procession serpentant sous les grands cloîtres, souvenir d'un passé +lointain, a quelque chose de particulièrement imposant et grandiose. + +Chaque année, sans se répéter jamais, maîtres et élèves savent varier +les décors et leur donner un nouvel attrait. Une magnifique mosaïque, +tapis de fleurs et de flammes, revêtait cette fois la cour d'honneur. +Les reposoirs étaient fort beaux, celui des grands surtout. C'était un +monument donnant l'illusion complète d'un vaste portique de cathédrale. + +La rentrée solennelle de la procession est d'un effet saisissant. La +chapelle constellée de lumières ressemble à un firmament d'étoiles. Les +chants se mêlent à la voix majestueuse de l'orgue, et la dernière +bénédiction, descendant sur tous les fronts inclinés, retentit dans le +coeur comme un écho tombé des Cieux. + +Après la première communion au collège, nous avons eu la confirmation à +la paroisse. Monseigneur a dû être satisfait. Une grande partie de la +population s'était rendue à sa rencontre pour lui souhaiter la +bienvenue. La petite cité Redonnaise, cette fille de l'antique abbaye +fondée sur les bords de la Vilaine, par saint Conwoïon il y a mille ans, +cette petite ville, hameau d'abord, qui grandit sous l'égide protectrice +des moines et dont les développements suivirent ceux du monastère, avait +bien fait les choses. + +L'église était décorée avec goût et élégance. Le groupement des +oriflammes militantes, le jeu des lumières réfléchies dans le cristal +des lustres, les fleurs et les verdures formaient un ensemble charmant. +Le soleil, un peu voilé le matin, s'est éclairci dans l'après-midi; et +la procession, cette longue file de robes blanches et de pantalons +noirs, avec ses oriflammes et ses bannières, s'est déroulée à travers +les rues, sous un ciel rayonnant. + +Enfin, hier dimanche, M. le Curé nous avait convié à rendre nos hommages +à Jeanne d'Arc. L'église avait gardé ses belles décorations, faisceaux +de drapeaux, guirlandes de verdure, lustres éblouissants. Les chants et +l'excellente musique des Frères rehaussaient encore l'éclat de cette +fête. + +Oui, la France a senti passer le souffle des grands, des sublimes +dévoûments, à l'évocation de cette jeune bergère, inspirée par Dieu. +Elle accomplit, l'humble fille des champs, des prodiges qui étonnèrent +ses contemporains et qui nous étonnent encore. + +Oui, la vraie France de Clotilde et de Clovis, de Geneviève et de +Charlemagne, de Louis IX, de Blanche de Castille, la France, fille aînée +de l'Église, se lève pour acclamer l'héroïque libératrice du pays. + +Autour de cette vaillante et chrétienne figure devraient se grouper tous +les Français. Les plis de son étendard victorieux ne devraient abriter +qu'un parti, celui de la Patrie. Les anti-patriotes qu'on nomme juifs et +francs-maçons ne l'entendent pas ainsi. Ils ne veulent pas s'incliner +devant cette gloire si pure! + +Victor Hugo a dit: «Tout homme qui écrit un livre, ce livre c'est lui; +qu'il le sache ou non, qu'il le veuille ou non, cela est. De toute oeuvre +quelle qu'elle soit, chétive ou illustre se détache une figure, celle de +l'écrivain. C'est sa punition s'il est petit, c'est sa récompense s'il +est grand.» L'homme est comme l'écrivain, il écrit sa propre histoire +par la voie qu'il suit et par la vie qu'il mène. Ah! se sont-ils fait +assez chétifs, assez petits tous ces hommes qui nient les vertus et les +gloires de Jeanne d'Arc, uniquement parce qu'elle fut chrétienne, parce +qu'elle fut grande aussi, par sa foi et par sa fidélité à cette religion +du Christ, qui seule relève et ennoblit l'humanité. + +Jeanne, la France entière a gardé ta mémoire; +Dans la gloire, apparais sur un trône immortel. +Jeanne, nous t'acclamons, c'est un chant de victoire +Qui passe frémissant aux quatre coins du ciel! +Ton âme est avec nous, le sublime génie +Qui t'inspira nous reste, et ce précieux legs, +À travers le temps plane encor sur la Patrie, +Vierge de Domrémy, patronne des Français. +Puis après le triomphe et les apothéoses, +Où la gloire à ton front met l'auréole d'or, +L'Église t'a donné, sacrant toutes ces choses, +La palme de ses saints pour te grandir encore! + + + + +DIX-SEPTIÈME DEVOIR + +LES PROCESSIONS + + +Ces belles pompes religieuses du catholicisme observées par les uns, +honorées par les autres et toujours respectées, datent d'une très haute +antiquité. On peut les faire remonter à la cérémonie de la translation +de _l'Arche d'Alliance_, célébrée en grandes pompes parmi le peuple +d'Israël. La bible cite encore la procession de Josué autour des murs de +Jéricho et celle, pendant laquelle le roi David dansa devant l'Arche. +Ces solennités n'étaient que la figure des manifestations extérieures et +pieuses que nous appelons aujourd'hui: processions. + +Nous ne parlerons pas ici des processions païennes des Grecs et des +Romains; en l'honneur des dieux de l'Olympe ils en faisaient de très +solennelles à diverses époques de l'année. + +En France, les processions religieuses du Moyen-Age étaient plus +nombreuses que de nos jours, mais beaucoup, ayant alors dégénérées en +mascarades grotesques, l'Église dut en supprimer un grand nombre. + +Elles sont encore fréquentes en Italie, en Espagne, en Portugal et en +Belgique. + +On distingue les processions commémoratives, votives, de bénédictions, +d'intercessions, d'honneur, à stations, d'actions de grâce, de +pèlerinages, de translation et enfin de pénitence. À ce propos, on peut +rappeler le trait suivant. Un de nos rois, faisant un jour une +procession de ce genre à travers sa bonne ville de Paris, pieds nus et +les reins ceints d'une corde, rencontra le bourreau emmenant un pauvre +diable à Montfaucon. «Sire, s'écria le malheureux, ayez pitié de moi! + +--Soit, dit le roi en s'arrêtant, il faut donner aux coupables le temps +de se repentir; bourreau, tu ne pendras cet homme, que lorsqu'il aura +dit, à haute voix, son acte de contrition.» Et le roi continua sa +marche. + +Une demi-heure après, l'aide du bourreau accourait à toutes jambes. +«Sire, le condamné a déclaré qu'il ne dira jamais tout haut son acte de +contrition et comme on ne peut le pendre qu'après; le bourreau est fort +embarrassé. Que faire?» + +Le roi réfléchit un instant, puis souriant répondit: «Un roi n'a que sa +parole, je fais grâce au condamné.» + +La fête des Rogations vient du mot _rogare_, prier, elle fut instituée +en 474 par saint Mamert, évêque de Vienne, en Dauphiné, dans le but +d'attirer la protection de Dieu sur les biens de la terre; elle consiste +en processions autour des champs, pendant lesquelles le prêtre bénit la +terre, en appelant sur elle les grâces du Ciel. On la célèbre pendant +les trois jours qui précèdent l'Ascension. + +Ce fut le pape saint Grégoire le Grand qui institua la grande litanie ou +procession de saint Marc, l'an 590 lorsque la colère de Dieu se faisait +sentir dans Rome où la peste[9] jetait partout le deuil. Ce grand saint, +voulant apaiser le Seigneur, justement irrité, ordonna des processions +générales ou prières publiques, durant trois jours. C'est ce qu'on +appelle litanies septénaires, parce que le saint pape ayant rangé tous +les fidèles en sept choeurs différents, les fit partir en même temps de +sept églises, comme autant de processions. La confiance que ce grand +pape avait en la puissante protection de la sainte Vierge, et, en +l'intercession des saints ne fut pas vaine; le saint pasteur portait +l'image de la sainte Vierge, celle que l'on croit communément avoir été +peinte par saint Luc. Lorsqu'il fut près du môle d'Adrien, on vit un +Ange qui mettait l'épée dans le fourreau, et dès lors le fléau de Dieu +cessa; le château bâti à la place où se fit l'apparition a été nommé, en +mémoire de cet événement, le Château Saint-Ange. L'on croit que ces +processions ou litanies furent instituées le 25 avril, jour de la saint +Marc, c'est pourquoi l'Église en fait l'anniversaire tous les ans en ce +jour. + +La fête de l'Assomption a été fondée en l'honneur de l'élévation de la +sainte Vierge au Ciel. On la célèbre le 15 août. Cette fête existait dès +le Ve siècle mais le voeu de Louis XIII ajouta beaucoup en France à sa +solennité. + +Autrefois, la Fête-Dieu, cette belle fête de l'institution de +l'Eucharistie, longtemps continuée sous le nom de Pâques, en mémoire du +grand Sacrifice de la Croix, comprenait les trois mystères de +l'Eucharistie, de la Passion et de la Résurrection; le Jeudi Saint lui +demeura consacré. + +Ecoutons ce que dit le P. Eymard à ce sujet: «Les autres fêtes célèbrent +un mystère de la vie de Notre-Seigneur, elles honorent Dieu, elles sont +belles et fécondes en grâces pour nous. Mais enfin, elles ne sont qu'un +souvenir, qu'un anniversaire d'un passé déjà lointain, qui ne revit que +dans notre piété. Ici c'est un mystère actuel: la fête s'adresse à la +personne vivante et présente parmi nous de Notre-Seigneur. On n'y expose +pas des reliques ou des emblèmes du passé, mais, l'objet même de la fête +qui est vivant. Aussi, dans le pays où Dieu est libre, voyez comme tout +le monde proclame sa présence, comme on se prosterne devant lui. Les +impies même tremblent et s'inclinent: Dieu est là.» + + + + +DIX-HUITIÈME DEVOIR + +LA FÊTE DIEU + + +I + + +Cette fête si attrayante n'apparut qu'assez tard, dans le cycle +liturgique. + +La grande fête du Saint-Sacrement, que tout le monde catholique célèbre +avec tant de solennité, remonte seulement au XIIIe siècle. + +Jusqu'au XIe siècle on portait bien à la procession des Rameaux et dans +plusieurs églises d'Angleterre et de Normandie, la Sainte Eucharistie +renfermée dans un ciboire; mais ce rite n'avait d'autre but que de +reproduire la scène de Jésus entrant à Jérusalem, au jour des Palmes et +non à rendre à Jésus, considéré dans son sacrement, les honneurs publics +et éclatants de nos processions modernes. + +«C'est une sainte fille, âgée de seize ans, la bienheureuse Julienne du +Mont Cornillon, religieuse hospitalière près de la ville de Liège, qui +fut choisie par Dieu pour provoquer l'institution d'une fête annuelle en +l'honneur du Très Saint-Sacrement. Dans sa cellule, l'amour de +Jésus-Christ la tourmente et l'embrase; elle pleure sur l'aveuglement +des hommes qui le méconnaissent, et rien ne peut la consoler, parce +qu'elle voit le Dieu qu'elle adore outragé sur les autels où sa bonté le +fait habiter... Dans ses saints regrets, dans ses ardentes prières, des +extases la ravissent au-dessus de la terre. Elle a alors une singulière +vision s'offrant à elle en chacune de ses oraisons. Il lui semble voir +la lune pleine dans tout son éclat, mais avec une petite échancrure. +Cette vision étrange la poursuit partout, elle la retrouve dans son +sommeil comme dans sa prière. Pendant deux ans, elle fait de vains +efforts pour chasser cette image; elle craint même que ce ne soit une +tentation et adresse à Dieu beaucoup de prières pour en être délivrée. + +Enfin le Ciel daigne lui découvrir la signification de ce mystère: un +jour qu'elle priait avec une angélique ferveur, il lui fut dit +intérieurement que cette lune représentait l'Église et que cette petite +échancrure marquée sur son disque désignait l'absence d'une solennité +dans le cycle de la liturgie, celle du Saint-Sacrement. + +«Je veux, dit Notre-Seigneur à Julienne, qu'une fête spéciale soit +établie en l'honneur du Sacrement de mon Corps et de mon Sang. Et c'est +toi, ajouta-t-il, que je choisis pour faire connaître la nécessité de +cette fête et pour t'en occuper la première. + +--Seigneur, répondit la pauvre fille, moi, la dernière de vos créatures, +que puis-je pour une pareille oeuvre? Daignez vous adresser à des saints, +à des savants et me délivrer de cette inquiétude. + +--C'est toi qui commenceras, reprit le Sauveur, et des personnes humbles +continueront.» + +La jeune fille encouragée, fortifiée par le Dieu qu'elle aime et qu'elle +adore, se sent tout autre; sa timidité s'est évanouie, elle élèvera sa +voix jusqu'au souverain Pontife. + +Trop longtemps son humilité a retenu ses révélations. Son coeur, sa +conscience lui disent qu'il ne faut plus hésiter. Elle s'adresse d'abord +à Jean de Lausanne, chanoine de Saint-Martin, homme d'une grande vertu +et le prie de consulter lui-même sur ce point les docteurs les plus +éclairés. Plusieurs théologiens sont bientôt mis au courant de ces +visions; parmi eux se trouve, un archidiacre de Liège, Jacques Pantaléon +de Troyes qui fut depuis évoque de Verdun, patriarche de Jérusalem, et +enfin pape sous le nom d'Urbain IV; puis l'évoque de Cambrai, le +chancelier de l'église de Paris et un provincial des Jacobins de Liège, +Hugues, nommé cardinal à cause de sa haute piété et de son profond +savoir. Tous ces saints et savants personnages entendirent la recluse +leur redire ses extases et ses révélations; ils appuyèrent fortement sa +pensée et son constant désir, pendant qu'ils agissaient auprès de la +cour de Rome. Julienne était si convaincue qu'une fête solennelle serait +instituée en l'honneur du Saint-Sacrement qu'elle donna elle-même le +plan de l'office de cette solennité. + +Le Pontife Urbain IV déjà disposé à entrer dans ses vues y fut +principalement déterminé par un miracle arrivé à Bolsena, dans le +patrimoine de Saint-Pierre, près d'Orvieto, où il avait sa résidence. + +Un prêtre, assailli de doutes sur la présence réelle de Jésus dans +l'Hostie, célébrait la messe dans l'église de Sainte-Christine à +Bolsena. Au moment de rompre l'Hostie sainte, il la vit, ô prodige, +prendre l'aspect d'une chair vive d'où le sang s'échappait goutte à +goutte. Bientôt l'abondance du sang fut telle, que le corporal en fut +tout empourpré; plusieurs purificatoires, avec lesquels le prêtre +essayait d'étancher cet écoulement mystérieux, se remplirent +instantanément de taches de sang. + +Le prêtre, qui maintenant ne doutait plus, ne put dans sa terreur, +achever le saint sacrifice. Il enveloppa, dans le corporal ensanglanté, +l'Hostie changée en chair, quitta l'autel et se rendit à la sacristie. +Durant le trajet de grosses gouttes de sang s'échappaient encore des +linges sacrés et tombaient aux yeux des fidèles sur le pavé du +sanctuaire. + +Le Souverain Pontife, Urbain IV, se trouvait alors à Orviéto, à 6 milles +de Bolsena. Le prêtre fut sans délai se prosterner à ses pieds, confessa +ses doutes, et le miracle éclatant qu'ils avaient provoqué. Urbain +députa aussitôt à Bolsena deux grandes lumières de l'Église se trouvant +en ce moment près de lui, saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure. + +La vérité du miracle ayant été attestée, le Pontife chargea l'évêque +d'Orviéto d'aller chercher solennellement à l'Église de Sainte-Christine +l'adorable Hostie, le corporal et les autres linges imbibés du sang +précieux. Lui-même, avec tout le cortège des cardinaux, des prélats et +une foule immense vint au-devant du Très Saint-Sacrement, jusqu'à un +quart de mille environ de la ville. Les enfants et les jeunes gens +portaient des palmes et des branches d'olivier, on chantait des hymnes +et des cantiques; le pape reçut à genoux le trésor sacré et le porta +triomphalement jusqu'à la cathédrale de Sainte-Marie d'Orviéto. Ce fut +la première procession solennelle du Très Saint-Sacrement. C'est alors +que le pape fit paraître la bulle qui instituait la fête du Très +Saint-Sacrement, ordonnant qu'elle fut célébrée avec la solennité des +fêtes de premier ordre. + +L'office de cette fête, composé sur l'inspiration de Julienne, est resté +propre au diocèse de Liège et à quelques églises limitrophes. L'office +universel, rédigé sur l'ordre d'Urbain IV, est un chef-d'oeuvre écrit par +l'un des plus grands génies que la terre ait portés, saint Thomas +d'Aquin. + +On doit placer ici, le poétique récit de Denys le Chartreux: «Urbain IV, +nous dit-il, aurait fait venir à ses pieds saint Thomas et saint +Bonaventure, les deux gloires de l'école du moyen-âge et leur aurait +enjoint de composer chacun de son côté un office du Saint-Sacrement. Au +jour indiqué, les deux religieux viennent soumettre leur oeuvre au +jugement du Pontife. Frère Thomas commence: à mesure qu'il déroule ses +merveilleux cantiques, ses leçons et ses répons, frère Bonaventure, les +mains cachées sous son habit, déchire page par page le manuscrit qui +contient son travail. Quand vint son tour de parler il dit au pape: +«Très Saint Père, tandis que j'écoutais frère Thomas, il me semblait +entendre le Saint-Esprit. Dieu seul peut avoir inspiré d'aussi belles +pensées et j'aurais cru commettre un sacrilège, si j'avais laissé +subsister mon faible ouvrage à côté de beautés si merveilleuses. Voici +ce qu'il en reste.» Et entr'ouvrant sa robe de bure il laissa tomber à +ses pieds les fragments du manuscrit qu'il venait de mettre en pièces. + +Le pape ne sut ce qu'il devait le plus admirer, ou du chef-d'oeuvre de +prières de Thomas, ou du chef-d'oeuvre d'humilité de Bonaventure. + +Plus tard, nous avons vu Santeuil, poète latin, compositeur de plusieurs +hymnes, assurément très pénétré du mérite de ses oeuvres, déclarer qu'il +les aurait données toutes pour une seule des strophes de saint Thomas +d'Aquin. + +Urbain IV étant mort l'année qui suivit la publication de sa bulle, les +luttes intestines des Guelfes et des Gibelins absorbèrent en grande +partie ses successeurs. Quarante ans se passèrent ainsi. + +Nous voyons cependant, dès 1246, Robert de Torote, évêque de Liège, +ordonner à son clergé de célébrer dans tout le diocèse une fête du +Saint-Sacrement, le jeudi après l'octave de la Pentecôte. + +Il n'eut ni le temps, ni la joie de voir l'exécution de son décret, il +mourut cette année même; mais, en 1247, les chanoines de Liège +organisèrent, pour la première fois, la célébration de cette fête. +Pendant plus d'un demi-siècle la fête du Très Saint-Sacrement ne dépassa +guère les limites du diocèse de Liège. Dieu éprouve ses saints; la +pieuse recluse du Mont Cornilion ne fut pas plus heureuse que l'évêque +de Liège, elle mourut avant d'avoir vu réalisé le désir de toute sa vie. + +La volonté du pontife Urbain IV est aujourd'hui bien remplie; le +catholicisme n'a pas de fêtes plus chères aux coeurs des peuples que la +Fête-Dieu. Cette fête, conçue par une des humbles de la terre, +entraînera les rois, les magistrats, les guerriers pour assister à ses +pompes et le jour que l'humble fille aura appelé de ses voeux deviendra +l'un des plus beaux de l'année chrétienne. + + + + + +II + + +Quelle fête charmante et superbe à la fois! c'est le propre des pompes +de l'Église catholique de charmer le regard en touchant le coeur. + +L'âme, se sentant apaisée, reposée, s'épanouit au souffle de la foi et +de l'amour, c'est si bon de croire à la grande et longue vie de +l'éternité. + +C'est pendant ce mois de juin, radieux et ensoleillé, que l'Église +célèbre la Fête-Dieu. Tout ce qui chante et sourit, tout ce qui brille +et embaume dans la nature semblent s'unira l'homme pour rendre hommage +au Maître Souverain. La piété embaume les âmes comme les fleurs +parfument les airs. + +Est-il plus beau spectacle que celui de la créature, faisant escorte à +son Créateur, du chrétien suivant son Dieu, qui traverse les rues et les +places au milieu de son peuple assemblé qu'il vient bénir? + +Les villes et les hameaux sont en liesse et préparent avec ardeur la +grande solennité. Les bourgs ont les arches de verdure et les rustiques +autels, les jonchées de feuillage et de fleurs champêtres embellissant +les chemins. Les villes ont les riches tentures aux crépines d'or +enguirlandant les maisons, les tapis de mousse et de fleurs recouvrant +les rues, les envolées de roses effeuillées se mêlant aux flots d'encens +qui montent devant le Saint-Sacrement. Les cloches carillonnent à +travers l'espace, rappelant à tous que c'est le bon Dieu qui vient +répandre ses grâces. Les musiques se font entendre et alternent avec les +pieux cantiques que chantent de leurs voix fraîches et pures les longues +théories des jeunes garçonnets en habits du dimanche et les jeunes +filles en blanches toilettes. Le suisse apparaît à son tour avec son +habit chamarré de broderies, sa hallebarde, son tricorne et ses mollets +des fêtes carillonnées... + +Les bannières rutilantes des saints et les reliques précieuses sont +portées avec respect par les hommes, la statue et les images de la +Vierge, par les jeunes filles. Toutes les oriflammes sont déployées et +les effets de lumière dans ce fouillis, où le métal chatoie dans le +velours et le satin, éblouissent le regard. + +Enfin, le Très Saint-Sacrement paraît dans son ostensoir d'or, +ruisselant de pierreries, porté sous un dais de drap d'or, empanaché de +plumes blanches, et qu'accompagnent de gros cierges lumineux, tenus par +les membres de la fabrique. + +Les angelots, couronnés de roses, vêtus de soie et de dentelle, les +enfants de choeur en soutanes violettes et rouges revêtues d'aubes +transparentes et brodées, les diacres en dalmatiques et le clergé dans +ses chapes d'apparat, les magistrats en robes rouges, fourrées +d'hermine, les facultés dans leurs costumes chamarrés, l'armée avec ses +uniformes galonnés présentent un imposant cortège[10]. + +Le peuple recueilli suit en foule pendant que toutes les fenêtres +ouvertes se remplissent de fidèles respectueux, agenouillés, jetant +aussi des fleurs pour prendre part à cette grande manifestation en +l'honneur du Christ. + +Oui, on peut le dire, les rues pavoisées, enguirlandées, plantées +d'arbres verts et de colonnes de mousseline blanche, se sont +métamorphosées en voies triomphales. + +Les reposoirs sont là, attendant la divine Eucharistie. En général ils +sont faits avec beaucoup de goût, pieuse concurrence bien permise, +n'est-ce pas? et de tous ces beaux autels élevés par la piété, on ne +sait auquel donner la préférence. Ils sont attrayants puisque tous sont +appelés à recevoir pendant quelques instants le Dieu d'amour qui veut +bien résider parmi nous. + +C'est un éblouissement, c'est une fête pour les yeux que ces cortèges, +que ces autels où dominent la pourpre et l'or. + +«L'or qui est la lumière... +La pourpre qui est le sang et la vie!» + +La Religion n'a-t-elle pas été à tous les âges la grande inspiratrice du +beau. + +Ici, ce sont des temples de verdure et de fleurs, des autels richement +décorés de vases magnifiques, de candélabres dorés, d'anges adorateurs +inclinés sur les degrés de l'autel éblouissant de lumières, Là, le décor +est plus simple et peut-être plus grandiose, c'est un amoncellement de +rochers qui s'escaladent les uns les autres, étoiles de la sombre +verdure des sapins recouvrant une modeste grotte, comme celle de +Bethléem, où le Seigneur s'arrêtera un instant. + +Je revois encore dans ma pensée un reposoir qui m'avait vivement +frappée; sévère dans ses grandes lignes, il évoquait le passé païen, +évanoui sous la main toute puissante du Christ, et la croix sainte +s'élevant à la place des idoles. Il représentait un coin aride des +landes bretonnes; des pierres debout ou couchées sur la bruyère +éternelle, la croix plantée sur des rocs sauvages; et l'autel, s'élevant +sur cette terre druidique, avait quelque chose de saisissant. De chaque +côté, trois grands menhirs se dressaient comme les gardiens du +sanctuaire, précédé d'un grand dolmen très réussi. + +Chateaubriand dépeint ainsi la belle cérémonie de la Fête-Dieu: + +«Quel chrétien ne s'est surpris un jour à contempler comme dans un rêve +le beau et consolant spectacle d'une procession se déroulant lentement +solennellement à travers les rues enguirlandées et fleuries? + +Où va-t il, ce Dieu dont les puissances de la terre proclament ainsi la +majesté? + +Il va reposer sous des tentes de lin, sous des arches de feuillages, sur +des autels de fleurs qui lui représentent, comme aux jours de l'ancienne +alliance, des temples innocents et des retraites champêtres.» + +La Bretagne, toujours croyante, tient à ses processions qu'elle nomme +encore «la fête du _Sacre_», et pour cette fête elle déploie toute la +magnificence du culte catholique, dans l'exaltation suprême d'une +Toute-Puissance voilée par l'immensité du mystère qui fait rêver, +sourire ou pleurer. + +«Rêve, pour l'esprit humain qui se heurte devant l'incompréhensible, +tant la sublimité nous frappe tant l'inconnu nous étreint. + +«Pleurs, pour le croyant, pour celui que saisit un attendrissement +immense, souffle venu de l'invisible, quand, au milieu d'un profond +silence, une bénédiction descend d'en haut dans le geste auguste de la +croix, tracé par l'ostensoir d'or. + +«Sourire... pour l'incrédule et pour l'impie qui ne veulent admettre que +ce que saisit la pauvre raison humaine dans son étroitesse de vue et de +jugement. + +«Enlever le mystère à l'homme, c'est mettre des bornes à ce qu'il a de +plus noble et de plus beau: l'âme. + +«La Fête-Dieu, c'est l'apothéose, d'une religion immuable et forte dans +son éternelle sécurité.» + +Les athées et les ennemis du Christ, les sans-Dieu n'arriveront pas à +détruire l'usage déclaré par le saint Concile de Trente «tout-à-fait +conforme à la piété» de porter avec une religieuse solennité la divine +Hostie dans les rues et les places publiques. + +Depuis deux mille ans bientôt, ils ont usé leurs dents et leurs ongles +sans entamer le bois sacré de la croix, et ceux qui les suivront dans +cette triste besogne ne réussiront pas davantage! + + + + +III + +NOTES SUR LES PROCESSIONS + + +Les modernes athées et francs-maçons sont plus intransigeants que les +révolutionnaires du siècle dernier: voici à ce sujet quelques détails +curieux. On verra que les _ancêtres_, dont se réclament les jacobins +contemporains, n'avaient pas osé braver les justes revendications des +catholiques parisiens, qui, en pleine Révolution, s'autorisaient des +maximes de liberté religieuse inscrite dans les Droits de l'homme pour +affirmer leur foi. + +Ces notes, exhumées naguère des archives de la police secrète de Paris +(Archives Nationales de la Seine F. I. C.), ont été rédigées par le +citoyen Dutard, avocat, et adressées au célèbre Garat, ministre de +l'Intérieur de mars à août 1793. Ce Dutard était un partisan résolu du +nouveau régime, mais son exaltation révolutionnaire ne lui avait pas +enlevé une certaine probité politique, et il était intelligent. + +Dès le 25 mai, Dutard écrivait au ministre: «La Fête-Dieu approche. +Rappelez-vous, citoyen ministre, qu'à cette époque, l'an passé, Pethion, +_le dieu du peuple_, fut accueilli à coups de pierres par les +sans-culottes de la section des Arcs pour avoir déclaré dans une +ordonnance (Pethion était en 1792 maire de Paris), qu'on serait libre de +travailler ou de ne pas travailler... Rappelez-vous que ce jour-là, des +hommes qui, par opiniâtreté ou irréligion n'avaient pas tapissé leurs +maisons, reçurent de bons coups de bâton... Je ne sais si ce n'est pas +une _infamie stupide et aveugle_ de la part des représentants de ce même +peuple qui contrarient absolument tous les goûts et les penchants dont +cent années de révolution ne sauraient le délivrer.» + +Les processions dont le citoyen Dutard, agent principal de la police +secrète, se faisait le défenseur, eurent, donc lieu dans la plupart des +paroisses sans trouble aucun, ni sans manifestations hostiles, et cela +le _jeudi_ 30 mai, ne l'oublions pas, la veille même de la terrible +insurrection du 31 mai 1793, qui faillit anéantir la Convention sous les +canons du fameux Henriot, commandant de la garde nationale et des +sections. + +Le 31 mai, le citoyen Dutard adressait à Garat le rapport suivant dont +le style ne vise certes pas à l'élégance, mais qui du moins laisse +entrevoir une parfaite sincérité: + +«Mes premiers regards se sont portés, en ce jour de la Fête-Dieu, vers +les processions et cérémonies de ce jour. Dans plusieurs églises j'ai vu +_beaucoup de peuple et surtout les épouses des sans-culottes_. On avait +la procession _intra muros_. Mais, ailleurs, la cérémonie se fit comme +de coutume au dehors. + +«J'arrive dans la rue Saint-Martin, près de Saint-Merry; j'entends un +tambour et j'aperçois une bannière. Déjà dans tout le quartier on savait +que la paroisse Saint-Leu allait sortir en procession. + +«J'accourus au-devant; tout y était modeste. Une douzaine de prêtres à la +tête desquels était un vieillard respectable, le doyen, qui portait le +_rayon_ sous le dais[11]. Un suisse de bonne mine précédait le cortège; +une force armée de douze volontaires à peu près, sur deux rangs, devant +et derrière. Une populace nombreuse suivait dévotement. + +«Tout le long de la rue, tout le monde s'est prosterné. Je n'ai pas vu un +seul homme qui n'ait ôté son chapeau. Lorsqu'on a passé devant le poste +de la section Bon-Conseil, toute la force armée s'est mise sous les +armes. + +«Quand le tambour qui précédait et les gens qui suivaient ont annoncé la +procession, quel a été l'embarras de nos citoyennes de la halle! Elles +se sont concertées à l'instant pour voir s'il n'y avait pas moyen de +tapisser avant que la procession passât. Une partie se sont prosternées +d'avance à genoux, et enfin, lorsque le bon Dieu a passé, toutes, à peu +près, se sont prosternées. Les hommes ont fait de même. Des marchands +ont tiré des coups de fusil en l'air. Plus de cent coups ont été tirés. +Tout le monde approuvait la cérémonie et aucun que j'ai entendu ne l'a +désapprouvée. + +«C'est un tableau bien frappant que celui-là. J'ai vu dans des +physionomies les images parlantes des impressions qui se sont fait si +vivement sentir au fond de l'âme des assistants. J'y ai vu le repentir, +le parallèle que chacun fait forcément de l'état actuel des choses avec +celui d'autrefois. J'ai vu la privation qu'éprouvait le peuple par +l'abolition d'une cérémonie qui fut jadis la plus belle de l'Église. J'y +ai vu aussi les regrets sur la perte des profits que cette fête et +autres valaient à des milliers d'ouvriers. Quelques personnes avaient +les larmes aux yeux. Les prêtres et le cortège m'ont paru fort contents +de l'accueil qu'on leur a fait partout. + +«J'espère, citoyen ministre, que vous ne laisserez pas cet article sur +votre cheminée.» + +Les gens de la Révolution avaient si bien compris les magnificences du +culte catholique et l'attachement des foules pour cette mise en scène +des pompes chrétiennes qu'ils s'ingéniaient à les imiter sous forme de +«fêtes civiques», dont ils confiaient à David le soin de dessiner +l'ordonnance, et à Méhul, celui de composer la musique. + +Qu'étaient-ce ces promenades de la déesse Raison à travers Paris--avec +hymnes, bannières, thuriféraires, enfants semant des roses, «jeunes +vierges» drapées de blanc,--sinon de véritables processions laïques, +avec stations sur des reposoirs qui s'appelaient _l'autel de la Nature_, +_l'autel de la Patrie_, ou _l'autel de la Liberté_? Postiches honteux +des esprits dévoyés d'alors. + +Le philosophe Diderot, l'ami des d'Alembert, des Jean-Jacques Rousseau +et des Voltaire qui par leurs théories mensongères et désolantes +préparèrent en sourdine la Révolution, Diderot disait: «Je n'ai jamais +vu cette longue file de prêtres en habits sacerdotaux, ces jeunes +acolytes vêtus de leurs aubes blanches, ceints de leurs larges ceintures +bleues et jetant des fleurs devant le Saint-Sacrement, cette foule qui +les précède et qui les suit dans un silence religieux, tant d'hommes le +front prosterné contre terre, je n'ai jamais entendu ce chant grave et +pathétique entonné par les prêtres et répondu affectueusement par une +infinité de voix d'hommes, de femmes, de jeunes filles et d'enfants sans +que mes entrailles en aient été émues, en aient tressailli et que les +larmes m'en soient venues aux yeux.» + +Napoléon Ier, lui aussi, savait ce qu'il faisait quand il rétablissait +les processions de la Fête-Dieu, et qu'il décidait que l'armée y +figurerait dans une large mesure. + +Certes, ce ne devait pas être un spectacle ordinaire que celui de ces +grognards, escortant _le Bon Dieu_--comme ils disaient--avec leurs +lourds shakos à grands plumets, avec leurs vieilles moustaches roussies +au feu des batailles, leur teint qu'avait bronzé le hâle des marches du +Caire à Berlin, leurs glorieux uniformes «troués, usés par la victoire». +Voici ce que le journal le _Moniteur_ imprimait le 15 juin 1805: + +«Hier, pour la première fois depuis la Révolution, a eu lieu la +procession de la Fête-Dieu, avec le concours d'une partie de la garnison +de Paris et la présence de représentants de tous les corps constitués et +de toutes les administrations de l'État. + +«On évalue à plus de trois cent mille le nombre des curieux qui se sont +pressés sur son passage. + +«Aucun désordre ne s'est produit. + +«Partout régnaient un recueillement et une joie universels.» + +Charles X se faisait un devoir et un honneur, entouré des princes du +sang, des officiers de sa maison, des ministres et de tous les +dignitaires de la cour en grande tenue, en frac écrasé de broderies de +suivre à pied et tête nue, le très Saint-Sacrement pendant toute la +durée de la procession. Cet exemple du souverain et de la famille +royale, suivi par tout le peuple, donnait à cette imposante +manifestation de la Foi un éclat ignoré de nos jours. + +Et lorsque, du haut d'un reposoir le _Benedicat vos omnipotens Deus!_ +tombait des lèvres du prêtre sur les soldats qui présentaient les armes +et sur la foule agenouillée, un doux frémissement agitait tous les +coeurs, et la Foi remplissait les âmes, courbées sous la bénédiction du +Ciel. + +Les personnes qui assistèrent jadis à ces fêtes magnifiques n'en ont +jamais perdu le souvenir. + +On n'en est plus là actuellement! hélas! cette guerre à la Religion est +insensée et misérable. + +Depuis qu'on a arraché le Christ des écoles, des hôpitaux et des +prétoires, on a trouvé aussi que la sortie du Très Saint-Sacrement à +travers les rues, même une seule fois par an, gênait la circulation et +que le Bon Dieu n'avait plus qu'une chose à faire, c'était de se +renfermer dans ses églises comme dans une prison et de n'en plus sortir. + +Oui, c'est en temps de République, c'est-à-dire de Liberté, d'Égalité et +de Fraternité, qu'on défend de suivre Celui qui est venu inaugurer +ici-bas le règne des petits et des pauvres, et apprendre à tous les +hommes la fraternité évangélique, la seule possible. + +Des pygmées s'insurgeant contre leur Créateur! Quelle satanique démence! +Aujourd'hui il faut aller chez les Musulmans et même chez les sauvages +pour voir la Fête-Dieu et se réconforter le coeur. + +Dans les villes turques où se trouve un grand établissement catholique +tel que soeurs religieuses hospitalières, soeurs de Saint Vincent de Paul, +école des Frères, la procession a le droit de sortir et le peuple +musulman la respecte. À Brousse, la Fête Dieu s'appelle Gul-Baïram, la +Fête des Roses et les Broussiottes s'empressent, sinon de la suivre, du +moins de la contempler avec admiration. + +Ce qui les frappe surtout, ce sont les couronnes de roses que portent +les jeunes filles de l'école des Soeurs de Saint-Vincent de Paul et la +profusion de fleurs qu'elles jettent sur le parcours de la procession, +d'où le nom de _fête des roses: Gul-Baïram_. + +Un missionnaire, qui enseigne la religion du Christ chez les peuples +lointains, racontait ainsi la dernière Fête-Dieu à laquelle il a +assisté. «J'ai dit qu'on ne voit rien de précieux à cette procession, la +simple nature y prête toutes ses beautés, car sur les fleurs et les +branches des arbres qui composent les arcs de triomphe sous lesquels le +Saint-Sacrement passe, on voit voltiger des oiseaux de toutes couleurs, +attachés par les pattes à des fils si longs qu'ils paraissent avoir +toute leur liberté et être venus d'eux-mêmes pour mêler leur +gazouillement aux chants des musiciens et de tout le peuple. + +D'espace en espace, on voit des tigres et des lions enchaînés, afin +qu'ils ne troublent point la fête et de très beaux poissons qui se +jouent dans de grands bassins remplis d'eau; en un mot toutes les +espèces de créatures vivantes y assistent comme par députation pour y +rendre hommage à l'Homme-Dieu dans son auguste Sacrement. + +On fait aussi entrer dans cette décoration les choses dont on se régale +dans les grandes réjouissances, les prémices de toutes les récoltes pour +les offrir au Seigneur et le grain qu'on doit semer afin qu'il lui donne +sa bénédiction. Le chant des oiseaux, le rugissement des lions, le +frémissement des tigres, tout s'y fait entendre sans confusion et forme +un concert unique... + +Dès que le Saint Sacrement est rentré dans l'église, on présente aux +missionnaires les choses comestibles qui ont été exposées. Ils en font +porter aux malades ce qu'il y a de meilleur, le reste est partagé à tous +les habitants de la bourgade... + +Ces simples apprêts plaisent au divin Maître aussi bien que les +magnificences déployées dans nos contrées civilisées, parce que c'est la +même foi, le même amour, qui inspirent les uns et les autres. + + + + +DIX-NEUVIÈME DEVOIR + +L'ASSOMPTION + + + + +I + +L'esprit humain se trouble au nom de Vierge-Mère, +L'orgueil de la raison en demeure ébloui; +De la vertu d'En-Haut, ce chef-d'oeuvre inouï, +Pour leurs vaines clartés, est toujours un mystère: +La foi, dont l'humble vol perce au-delà des cieux, +Pour cette vérité trouve seule des yeux; +Seule, en dépit des sens, la connaît, la confesse; +Et le coeur, éclairé par cette aveugle foi, +Voit avec certitude et soutient sans faiblesse +Qu'un Dieu, pour nous sauver, voulut naître de toi! + +P. CORNEILLE (1665.) + + +La fête de l'Assomption, célébrée depuis le Ve siècle, prit une grande +solennité, à partir du jour où Louis XIII consacra par un voeu solennel +sa personne, son royaume et ses sujets, à la très Sainte Vierge en 1637. + +La procession eut lieu pour la première fois le 15 août 1638 à l'issue +des vêpres dans toutes les églises de France. Le roi qui se trouvait ce +jour-là à Abbeville assista à cette procession à l'église des Minimes, +où il avait reçu le matin même la sainte Communion. Depuis cette époque +la _déclaration_ de Louis XIII fut plusieurs fois renouvelée par ses +successeurs et la procession, en dépit des impies, a continué de se +faire chaque année. + +Le sépulcre où la Vierge ne passa que quelques instants, puisque son +corps ne connut jamais les corruptions du tombeau, était au bourg de +Gethsémani, en la vallée de Josaphat. Mais sous les empereurs Vespasien +et Tite, ce lieu fut tellement saccagé par les armées de ces princes qui +prirent Jérusalem, que les fidèles de cette époque ne purent retrouver +ensuite le sépulcre de Marie. C'est pourquoi saint Jérôme fait mention +des tombeaux des patriarches et des prophètes visités par sainte Paule +et sainte Eustochée, et ne parle nullement de celui de la Vierge. Il ne +fut découvert que longtemps après, mais, alors, il était si chargé de +ruines, qu'il fallait descendre soixante degrés pour y parvenir. Bède +écrit aussi que, de son temps, les pèlerins de Terre Sainte pouvaient +aller le voir entaillé dans le roc. + +La mort de la Vierge Marie est la consommation de tous les mystères de +sa vie. C'est sa véritable Pâque, après avoir satisfait aux nécessités +de la nature humaine, par sa mort elle entre dans la vie glorieuse et +immortelle, devenant ainsi semblable à Jésus ressuscité. + +L'auguste Marie, après l'Ascension de son Fils et la descente du Saint +Esprit, demeura encore 23 ans et quelques mois sur la terre, +c'est-à-dire jusqu'à la 72e année de son âge et la 57e année du Sauveur. + +«On s'est demandé pourquoi Jésus-Christ qui avait tant de respect et +d'amour pour sa mère ne l'emmena pas avec lui, lorsqu'il monta au Ciel +et pourquoi il la laissa au milieu des calamités d'ici-bas. + +«C'est que Marie avait une grande mission à remplir dans le monde. Elle +devait devenir pour l'Église naissante la mère qui élève, la maîtresse +qui instruit, le modèle qui forme et sert d'exemple, elle devait devenir +enfin la reine qui soutiendra l'Église contre les persécutions des Juifs +et des Gentils. C'est elle qui encouragera les Apôtres, découvrira aux +Evangélistes tous les détails de la vie cachée de son Fils, qui +fortifiera les premiers Martyrs, inspirera aux Vierges et aux Veuves +l'amour de la pureté. On ne saurait croire combien sa présence a aidé +les Evangélistes dans l'érection de ce merveilleux et éternel monument +qu'est le Christianisme.» + +Quelques Pères de l'Église, par respect, n'ont donné au décès de Marie +que le nom de sommeil, tant sa mort fut douce, mais il est reconnu +qu'elle est morte suivant les conditions de la chair. + +De même que Jésus donna l'exemple de la plus héroïque et généreuse des +morts violentes, Marie donna l'exemple de la plus sainte et la plus +douce des morts naturelles. + +Les traditions rapportent que Notre-Seigneur lui envoya quelque temps +auparavant un des premiers anges de sa Cour pour lui annoncer que le +moment de sa récompense était proche. On croit que ce fut l'ange +Gabriel; celui qui lui avait déjà annoncé l'incarnation du Verbe divin +et à qui, selon saint Ildefonse «la charge de tout ce qui lui +appartenait avait été donnée». Comme depuis l'Ascension du Sauveur la +Vierge Marie soupirait après le bonheur de lui être réunie, on +comprendra avec quelle joie elle accueillit ce Messager du Ciel. Elle +était alors à Jérusalem dans la maison du Cénacle où tant de mystères de +notre religion se sont accomplis et qu'on a depuis érigée en église sous +le nom de Sainte Sion. + +La Vierge y priait à son oratoire comme dans l'humble maison de Nazareth +et l'on croit que sa réponse fut la même qu'au jour de l'Annonciation. +«Voici la Servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole.» +Marie avertit ensuite saint Jean de ce qui arriverait bientôt et, cette +triste nouvelle s'étant répandue, les apôtres, les patriarches, les +saints, les disciples, les convertis au Christ vinrent en foule à +Jérusalem, pour voir une dernière fois la Mère de leur Dieu. Les fidèles +pieux étaient accourus portant des flambeaux allumés, des parfums de +grand prix et mêlèrent leurs larmes et leurs regrets à ceux de la troupe +apostolique. Marie les consola par un discours admirable, leur promit +son assistance et sa protection, les assurant que jamais elle +n'abandonnerait ceux qui, dans la sincérité de leur âme, se confieraient +à elle. C'était le testament de son âme. Pour ce qui était des choses de +la terre, s'en étant détachée depuis longtemps ou même ne les ayant +jamais possédées, elle léguait à deux saintes filles qui l'assistaient +les quelques vêtements qu'elle portait. Le jour annoncé arriva bientôt. +Marie n'était nullement malade et, quoi qu'elle eût 72 ans, son visage +ne portait aucun signe de vieillesse et avait conservé son ancienne +beauté; «on y voyait même un nouvel éclat qui prouvait bien que l'âme +qui y logeait se ressentait déjà de l'approche de l'Éternité». Il ne +faut donc point croire qu'elle fut alitée et qu'on l'entoura des soins +qu'on rend ordinairement aux malades. + +Le moment de son passage étant arrivé, Jésus-Christ, son Fils Bien-Aimé, +selon les témoignages de saint Jean Damascène, de Métaplisaste et de +Nicéphore, descendit du Ciel sur terre avec sa Cour céleste pour +recevoir son Esprit bienheureux. La Sainte Vierge lui rendit alors la +plus parfaite adoration qu'il ait jamais reçue sur la terre. «Que votre +volonté soit faite, dit-elle, il y a longtemps, mon Fils et mon Dieu, +que je soupire après vous; mon bonheur est de vous suivre et d'être où +vous êtes, pour toute l'Éternité.» + +Les anges entonnent alors un cantique céleste qui fut entendu de tous +les assistants quoique tous ne vissent pas Notre-Seigneur. + +Durant cette mélodie divine, l'humble Marie s'incline modestement sur sa +couche, dans la position où elle voulait être ensevelie répétant ces +mots: «Qu'il me soit fait selon votre parole», auxquels elle ajouta, +ceux que son Fils avait prononcés sur la croix: + +«Je remets, Seigneur, mon esprit entre vos mains.» + +Ainsi, les mains jointes, les yeux élevés vers son Bien-Aimé, le visage +tout embrasé d'amour, elle lui remet son âme pour être transportée au +Paradis. + +L'assemblée, qui avait assisté à la mort de la Sainte Vierge, gardait un +religieux silence. Le chagrin oppressait tous les coeurs, les larmes, +coulaient; après les premiers moments donnés à une légitime douleur, les +apôtres entonnèrent des hymnes et des cantiques en l'honneur de Dieu et +de sa divine Mère. + +Des malades ayant obtenu la faveur de baiser les membres de Marie se +relevèrent guéris: des aveugles recouvraient la vue, des sourds, l'ouïe; +des muets, la parole; des boiteux, l'usage de leurs jambes. + +Les apôtres et les saintes femmes s'occupèrent ensuite de la sépulture. + +Les deux saintes filles, qui s'étaient attachées à Marie étant venues +pour embaumer le corps de leur reine, furent prises d'un grand +saisissement en voyant des rayons de flammes sortir de son coeur. Sa +couche était si lumineuse, qu'elles ne purent entrevoir son corps. Elles +coururent vers les apôtres pour leur dire ce qui se passait, ceux-ci +comprirent par là que ce corps sacré ne devait être ni découvert, ni +touché par personne; on l'enveloppa dans un linceul sans avoir ôté ses +vêtements et on l'emporta au bourg de Géthsémani, dans la vallée de +Josaphat. + +Jamais pompes funèbres ne furent aussi saintes. Les apôtres portaient +eux-mêmes le cercueil. Les fidèles les accompagnaient en procession, +tenant des flambeaux à la main. Les Juifs, quoique très montés contre +les Chrétiens, ressentirent une telle impression de crainte et de +respect, qu'ils ne songèrent point à troubler cette cérémonie. + +Les Saints Pères sont unanimes à reconnaître que les anges +accompagnaient de leurs harmonies célestes ce cortège sacré; une odeur +délicieuse embaumait les lieux par où il passait. Les malades rencontrés +sur la route furent guéris instantanément et plusieurs juifs se +convertirent en voyant tant de prodiges. Enfin, le corps de Marie, ce +trésor inestimable, fut déposé avec un profond respect dans le sépulcre +qui lui avait été préparé et on le recouvrit d'une grosse pierre afin +que celle, qui avait si bien imité les vertus de Jésus-Christ, lui +ressemblât encore dans l'humilité de sa sépulture. Après la cérémonie, +les fidèles retournèrent à Jérusalem, mais les apôtres, se relevant l'un +l'autre, ne quittèrent pas le chevet sacré de leur Reine, près duquel +les Anges veillaient aussi. Juvenal, patriarche de Jérusalem, nous +apprend en son discours à l'empereur Marcien et à l'impératrice +Pulchérie son épouse, qu'ils y demeurèrent encore trois jours. Au bout +de trois jours, saint Thomas, le seul des Apôtres, qui n'eût pas été +présent aux obsèques sacrées de la Vierge, arriva de l'Ethiopie, où son +zèle ardent pour la conversion des âmes l'avait conduit. Ayant appris ce +qui s'était passé, il désira encore une fois revoir le visage de son +auguste Reine. Les autres Apôtres trouvèrent fort à propos de lui donner +cette consolation ne doutant pas que ce retard ne fût mystérieux et +ménagé par Dieu pour quelque grand motif, encore inconnu. Ils +s'assemblèrent donc autour du sépulcre et, après quelques prières, +enlevèrent la pierre; mais leur étonnement fut grand: un parfum +incomparable s'échappait du tombeau vide, ne contenant plus que le +linceul et les vêtements de la Vierge. Ils virent bien que personne sur +la terre ne pouvait avoir enlevé ces pieux restes, la pierre n'avait pas +été touchée et eux-mêmes étaient restés là, veillant à sa garde. Marie +était ressuscitée, son âme avait repris sa dépouille mortelle pour +remonter aux Cieux. Ce tombeau était donc vide comme celui de +Notre-Seigneur, trois jours après sa mort, c'est pourquoi l'Église +célèbre la fête de l'Assomption qui signifie élévation en corps et en +âme de la Vierge au Ciel. + + + + +II + +O toi qu'un regard touche +Laisse descendre de ta bouche +Un langage délicieux. +O Rose entr'ouvre tes corolles, +Et tes parfums et tes paroles +Nous feront respirer les Cieux. + + +Quelle plume pourrait rendre dignement le triomphe de Marie entrant au +Ciel. Nous en avons une belle et sensible figure dans +l'arche-d'alliance; cette arche sainte et figurée qui renfermait les +tables de la loi, faite d'un bois incorruptible, et revêtue d'or très +pur. David la fit transporter dans la ville de Jérusalem entourée des +prêtres, des lévites, de tout le peuple, faisant résonner l'air de leurs +musiques, de leurs chants d'allégresse, de leurs acclamations de joie. +Nous en avons encore une autre figure dans la magnificence avec laquelle +la reine de Saba vint visiter Salomon. Il est dit qu'elle arriva à +Jérusalem, au milieu d'un nombreux cortège avec des richesses infinies +en pierres précieuses et parfums. Marie aussi n'est-elle pas entrée au +Ciel, entourée du brillant cortège des anges et chargée de richesses +infinies, c'est-à-dire du trésor inestimable de ses vertus. + +«Qu'est-ce qui pourra jamais déclarer les merveilles de l'Assomption de +Marie? car autant elle a reçu de grâces sur la terre au-dessus de toutes +les créatures, autant elle a reçu dans le Ciel de gloire particulière +au-dessus de tout ce qu'il y a de créé.» + +Ne peut-on appliquer à Marie ces magnifiques louanges du Cantique des +Cantiques. «Qui est celle-ci qui s'élève, répandant partout des parfums +de myrrhe, d'encens, de cinname et de toutes sortes de senteurs +exquises»; ces parfums, ne sont-ce pas ceux de son âme: son humilité, sa +modestie, sa dévotion, sa ferveur, sa persévérance, sa miséricorde? + +«Quelle est celle-ci qui voit germer sous ses pieds des étoiles? + +«Quelle est celle qui s'avance comme l'aurore qui commence à poindre, +belle comme la lune, resplendissante comme le soleil, terrible comme une +armée rangée en bataille.» + +Dans cette comparaison nous voyons l'éclat de sa pureté, l'éminence de +sa science et de sa sagesse, la grandeur de son amour pour Dieu, et +l'ardeur de son zèle pour le salut des âmes, qui la rend redoutable à +toutes les puissances du monde et de l'enfer. + +«Qui est celle-ci qui monte du désert toute comblée de délices et +appuyée sur son Bien-Aimé?» Il nous explique par là sa parfaite +ressemblance avec son fils et les douceurs ineffables de leur union. + +Dans les livres saints et en suivant l'interprétation des docteurs de +l'Église, ce doux nom de Marie est comparé à l'huile répandue, parce +que, de même que l'huile adoucit les plaies et guérit les blessures du +corps, de même le nom si doux de Marie guérit les plaies de l'âme, +adoucit les angoisses du coeur, calme toutes les tristesses de +l'existence. + +Plusieurs filles ont amassé de grandes richesses, ô Marie, mais vous les +avez toutes surpassées parce que vous avez été humble et cachée comme un +jardin fermé, comme une fontaine scellée. Vous serez appelée la cité de +Dieu, la Sainte Sion, la Jérusalem céleste, la Reine du Ciel et de la +terre. Votre demeure est dans la plénitude des Saints et comme s'écriait +un éloquent prédicateur, ne trouvant plus d'expressions pour peindre vos +vertus surhumaines: «À vous seule, vous résumez tout le Paradis!» + +Le catholicisme, ami des pompes religieuses, de tout ce qui charme les +yeux et touche le coeur, a consacré à Marie le mois de mai, ce gracieux +mois de mai que fleurit le printemps. + +C'est dans le plus beau règne de la nature, dans le règne brillant et +embaumé des fleurs, que l'on a trouvé ses emblèmes. + +C'est pourquoi les jeunes filles ornent avec joie ses autels et courent +en foule à ses fêtes. Elles recherchent son amour, racontent sa gloire +et chantent son nom si doux. + +Marie! quel nom suave et délicieux. Ne renferme-t-il pas l'anagramme du +doux mot aimer? + +Doux est le murmure du ruisseau, traversant la prairie. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Douce est la plainte de la vague harmonieuse, bercée par le zéphir. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Doux est l'accord de la lyre éolienne, à travers le feuillage. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Douce est la rosée du Ciel qui se répand sur la terre et fait naître la +fleur. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Doux est le parfum du lis immaculé et de l'humble violette. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Douce est l'exquise senteur de la rose de Jéricho. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Douce est la plainte de la brise, caressant le palmier verdoyant de +Cadès. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Douce et immaculée est la cime des neiges éternelles. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Doux est au fond des bois les gazouillements de l'oiseau. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Douce est au cerf altéré l'onde claire de la source. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Doux est le chant de la colombe gémissant au bord de son nid. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Douce, était aux Israélites, la Manne du désert! + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Doux est aux lèvres altérées le fruit de la vigne. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Doux est au prisonnier le rayon de soleil éclairant son cachot. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Douce est au coeur du marin l'étoile qui le guide sur la mer orageuse. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Douce est la voix de la femme égrainant les notes perlées de son gosier +d'or. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Douce est la contemplation du ciel semé d'astres lumineux. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Douce est au coeur de la mère la voix de l'enfant qui l'appelle. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Douce est l'espérance, au coeur du voyageur dans le désert. + +Plus doux est ton nom, ô Marie! + +Douce est à l'âme l'extase que fait naître ton amour. + +Aussi doux est ton nom, ô Marie! + +Marie, ô nom divin, étoile du Pécheur. + +Rose du paradis, baume plein de fraîcheur, + +Qui parfume le monde et qui révèle aux âmes, + +La femme la plus sainte entre toutes les femmes! + + + + +III + + +«Marie, dit sainte Brigitte[12], est la fleur des fleurs. Cette fleur +incomparable qui était éclose à Nazareth, couvrit le Liban de ses grâces +et de ses parfums. Elle s'est élevée au-dessus de toute hauteur, parce +que la Reine du Ciel surpasse en dignité, en pouvoir et en beauté toutes +les créatures.» + +«Marie, dit encore Auguste Nicolas, est la fleur de grâce de toute la +création. C'est en cette fleur virginale qu'a pris naissance le Fruit +divin. Sans elle, le Fils de Dieu et le genre humain ne se rencontraient +pas, et toute l'économie du plan divin était rompue.» + +Marie a su inspirer tous les arts: les musiciens et les poètes ont +accordé leurs lyres, l'éloquence et l'architecture y ont puisé leurs +meilleures inspirations, les sculpteurs ont transformé la pierre et le +marbre, le peintre, emporté sur l'aile de son génie est arrivé au faîte +des plus admirables conceptions. + +«Poètes, peintres et sculpteurs, s'écrie un pieux écrivain, Marie est +pour nous le bel idéal de la virginité, de la maternité, le bel idéal de +la femme, le type parfait et divin de la beauté créée.» C'est elle que +Raphaël et Michel Ange, Fra Angelico, Titien et tant d'autres ont +méditée et contemplée avec le génie de la foi; artistes modernes, prenez +aussi vos palettes, vos ciseaux et vos lyres en l'honneur de la Mère de +Dieu, l'étude de sa beauté a inspiré dans le passé bien des +chefs-d'oeuvre et doit en inspirer encore jusqu'à la consommation des +siècles. Ce sujet est inépuisable. + +HYMNE À LA VIERGE + +Oui, pour toi, divine Merveille +Qui nous donna le Créateur, +La terre joyeuse et vermeille +S'éveille et chante en ton honneur: + +Le lis superbe des vallées +Dans son éclatante blancheur, +L'eau claire des sources voilées +Cachant dans l'herbe sa fraîcheur, + +La rose entrouvrant ses corolles, +Le soleil brillant dans l'air pur, +Le flot berçant nefs et gondoles +Mollement, sur son sein d'azur, + +L'oiseau dans son tendre ramage +Chantant un hymne au Créateur, +La brise ondulant le feuillage. +Cueillant les parfums de la fleur; + +La fraîche oasis qui se cache +Dans les déserts mystérieux; +L'éclair perçant qui se détache +Lançant ses traits capricieux, + +Le Ciel, dans ses nuits les plus belles, +Roulant des milliers d'univers +Qui reflètent leurs étincelles +Aux centuples miroirs des mers; + +L'hiver, au long manteau d'hermine +Pressant le sol entre ses bras, +L'ornant de la dentelle fine +De son givre et de ses frimas; + +Le printemps accordant sa lyre, +Habillant la fleur, l'arbrisseau, +Partout envoyant son sourire +Pour saluer le renouveau; + +Secouant sa blanche fourrure, +La terre prenant à la fois, +Et sa verdoyante ceinture, +Et sa couronne de grands bois; + +L'été, la campagne féconde, +Ouvrant l'écrin de son trésor, +Semant sur sa tunique blonde, +Bluets coquets et boutons d'or; + +L'automne apportant ses corbeilles +Riches de fleurs, de fruits dorés, +De pampres aux grappes vermeilles, +De feuillage aux reflets pourprés; + +Les merveilles de la nature, +OEuvre de la divinité +Ne sont qu'une faible peinture +De ton adorable beauté! + +O Marie, ô reine divine, +Devant l'éclat de tes grandeurs +Si la terre humblement s'incline +Pleins d'espoir s'élèvent les coeurs + +Car ta bonté plus grande encore +Toujours présente à notre appel, +Sait, dans les âmes, faire éclore +Les roses des jardins du ciel; + +L'humilité, la patience +La Foi, l'Espoir, la Charité: +Voilà, dans leur sublime essence, +Les fleurs de l'immortalité! + +O toi qui comptes sur la terre +Les pleurs qui tombent de nos yeux; +Vierge, sois toujours notre mère, +Ouvre-nous la porte des Cieux. + +Qu'à l'heure suprême, notre âme, +Entrant dans l'immortalité +Près de toi, comme un trait de flamme, +S'envole pour l'Éternité! + + +[1: Saint Vincent Ferrier, donnant une mission à Rennes, fit élever sur +la place principale un trône à la sainte Vierge autour duquel il +convoquait, chaque jour, tous les enfants de la cité. Après des chants +et des prières adressés par ces petits anges de la terre à la Reine du +Ciel en faveur des pauvres pécheurs, il les renvoyait comme autant +d'apôtres, à la conquête des âmes de leurs parents. L'histoire rapporte +que, de tous les habitants de la ville, pas un ne résista à la grâce, +obtenue, sans doute, en grande partie, par la prière des enfants.] + +[2: Aujourd'hui les comptoirs de pâtisserie de Vannes sont aussi propres +qu'élégants et les gâteaux excellents.] + +[3: Depuis que ces lignes ont été écrites, cette fontaine, composée +aujourd'hui de trois magnifiques bassins, est devenue monumentale. + +Ces trois vasques, avec toutes les pierres qui forment la base du +monument, ont été détachées d'un _même bloc de granit_ trouvé isolé dans +un repli de terrain, sur la lande de Sainte-Anne. C'est un granit bleu, +veiné de blanc comme du marbre, et d'une dureté extraordinaire. + +Chaque vasque a près de deux mètres de diamètre et le poids total +dépasse 7000 kilog. Elles ont été travaillées sur place, dans la +carrière qui se trouve à un quart de lieue de la basilique. Aussi +l'embarras a-t-il été grand lorsqu'il a fallu les transporter jusqu'à la +fontaine. + +Un camion qu'on avait fait venir ad hoc a cédé sous le poids, et s'est +trouvé hors de service dès le premier effort. On a chargé ensuite la +première vasque sur un second camion beaucoup plus solide. Mais, quand +il s'est agi d'ébranler la masse, les sept chevaux attelés ont pu la +remuer à peine. Alors sont arrivés les élèves du Petit Séminaire. On +attache de longs câbles au lourd chariot, et 200 jeunes gens, s'alignant +le long des cordes, entraînent la masse sans effort et comme en se +jouant. + +Les trois vasques sont ainsi traînées tour à tour hors de la carrière, +et les élèves ont voulu les amener eux-mêmes jusqu'à la fontaine +miraculeuse, les uns faisant cortège, les autres attelés en grappes aux +câbles immenses, tous rythmant leur marche sur le chant des cantiques. + +C'était une entrée vraiment triomphale.] + +[4: En voici la preuve: + +Un facteur rural, faisant en moyenne 30 kilomètres par jour, +accordons-lui un jour de repos par mois et huit jours de congé par an, +marche donc pendant 345 jours. + +Ce qui fait, à 30 kilomètres par jour, 10.350 kilomètres par an. Or, le +grand cercle de la terre étant de 40.000 kilomètres, il en résulte que +le pauvre piéton a fait en quatre ans, avec toutes ses charges, un peu +plus que le tour de la terre. + +Faire le tour de la terre à pied pour moins de 3000 fr., ce n'est pas +cher!] + +[5: Il y a malheureusement dans la philatélie une ivraie nouvelle +poussant parmi le bon grain. Signe incontestable de succès! À côté des +marchands en boutique, sont sortis de terre des courtiers marrons qui +vendent de faux timbres. Ceux-là n'ont pas de domicile légal. Ils +trompent sciemment la naïveté publique et, détail bien français, alors +que dans les autres pays, les tribunaux les châtient lorsque leur +escroquerie est surprise en flagrant délit, la loi française se déclare +impuissante à exercer contre eux la moindre poursuite. + +En Angleterre, en Allemagne, un monsieur qui vous vendrait un timbre +faux pour un timbre authentique serait condamné, comme s'il s'agissait +d'un tableau faussement attribué à un peintre qui n'en serait nullement +l'auteur. En France, le parquet se refuse à instruire. Cet escroc n'a +pas commis de délit, il a simplement mis dedans son client. Il paraît +que la loi française ne dit pas que mettre dedans son client constitue +une escroquerie. Elle a bien tort.] + +[6: Ces trois bergers devaient représenter auprès du Messie les trois +rois descendus des trois fils de Noé. Ils sont honorés comme saints sous +les noms de Jacob, Isaac et Joseph. Jusqu'au milieu du IXe siècle, leurs +corps reposèrent dans l'église que sainte Hélène avait fait construire +sur l'emplacement même de la tour d'Ader. Mais à ce moment l'église +tombait en ruines et leurs précieuses reliques furent transférées à +Jérusalem et y restèrent jusqu'en 960. + +À cette époque, un chevalier espagnol les obtint et les rapporta dans +son pays. Depuis lors, elles sont vénérées à l'église Saint-Pierre et +Saint-Ferdinand, dans la ville de Ledesma. + +Perpétuée d'âge en âge par les monuments écrits ou sculptés, la +tradition des trois bergers ressuscite, pour ainsi dire, chaque année +dans Rome la ville par excellence des traditions. Au commencement de +l'Avent, les _pifferari_ ou bergers de la Sabine descendent de leurs +montagnes et viennent, dans leur pauvre mais pittoresque costume de +bergers italiens, annoncer dans la Ville Éternelle, au son d'une musique +champêtre, la prochaine naissance de l'Enfant de Bethléem. Quoiqu'en +nombre considérable, ils marchent toujours trois de compagnie, jamais +plus: un vieillard, un homme fait, un adolescent qui représentent les +trois races humaines et les trois âges de la vie.] + +[7: Le docteur Sepp qui au lieu d'isoler la vie de Jésus-Christ, comme +on le fait trop souvent, la rattache ou plutôt démontre qu'elle tient à +l'histoire de l'univers, qu'elle a laissé des traces ineffaçables dans +le ciel et sur la terre, le docteur Sepp donne sur la nature de l'étoile +des Mages l'explication scientifique d'après Kléber et les meilleurs +astronomes des temps modernes.] + +[8: Une légende raconte que l'étoile merveilleuse qui guida les Mages +reparaît dans sa course à travers l'infini tous les 800 ans. + +En 1604, les astronomes observèrent la conjonction des trois planètes +Saturne, Jupiter et Mars. Une nouvelle étoile apparut tout-à-coup entre +Mars et Saturne au pied du Serpentaire. Cette étoile avait la grandeur +des étoiles fixes, presque, celle de Saturne, de Jupiter ou de Mars. +Elle brillait d'un feu extraordinaire et semblait inonder le Ciel d'une +lumière colorée. Cette conjonction présentait un magnifique spectacle: +aucun astre ne donnait un éclat pareil à celui de ces deux planètes, si +rapprochées l'une de l'autre que leurs lumières paraissaient n'en faire +qu'une. Leur conjonction s'était faite l'an 1603, dans le signe des +Poissons, dans le trigone de l'eau. Puis quand elle passa dans le +trigone de feu du Bélier; au printemps suivant, Mars approcha à son +tour, puis le Soleil, Mercure et Vénus, et au mois de septembre, ce +nouveau corps lumineux avait acquis un éclat vraiment incomparable. Il +brillait comme une étoile de première classe avec les trois planètes +Saturne, Jupiter et Mars. + +Saturne et Jupiter mettant 794 ans, 4 mois et 12 jours à parcourir le +zodiaque, ces conjonctions dans le trigone de feu ont donc lieu à peu +près tous les huit cents ans. Six périodes de huit cents ans se sont +ainsi écoulées depuis la création de l'homme; ce sont comme six jours +climatériques de l'humanité. Il n'en reste plus qu'un à parcourir. + +Le premier jour, d'Adam à Enoch (3200 ans avant J.-C.); le second, +d'Enoch au déluge (2490 ans avant J.-C.); le troisième jour, du déluge à +Moïse (1600 avant J.-C.); le quatrième, de Moïse à l'ère des Grecs, des +Babyloniens, des Romains au temps d'Isaïe (800 ans avant J.-C.); le +cinquième jour s'étend de Jésus-Christ à Charlemagne (808 ans après +J.-C.); le sixième, pendant lequel a vécu Kepler, qui a observé la +conjonction de 1604, de Charlemagne à la prétendue Réforme (1600 après +J.-C.); le septième jour, qui est le nôtre, finit en 2400 après J.-C. + +Dieu mit six jours ou six périodes à l'oeuvre de la création et le 7e +jour il se reposa. L'homme vivra aussi 7 époques ou 7 jours +climatériques après quoi il se reposera à son tour dans l'éternité.»] + +[9: On tombait mort en éternuant; de là ces paroles: Dieu vous bénisse, +c'est-à-dire, Dieu vous garde.] + +[10: Aujourd'hui la magistrature, les facultés, l'armée, les +fonctionnaires de tout ordre n'ont plus le droit d'assister en corps aux +processions du culte catholique; c'est à peine s'ils peuvent les suivre +comme simples particuliers.] + +[11: _Archives Nationales, F. I. C., Seine, 1793_.] + +[12: On sait qu'au Ve siècle sainte Brigitte eut l'idée de composer un +chapelet de dix dizaines d'_Ave Maria_, reliées entre elles par le +_Credo_. Ce chapelet, à la portée de tout le monde, était destiné à +remplacer le chapelet qu'au IVe siècle saint Grégoire de Nazianze avait +eu l'idée d'offrir à la Vierge; c'était une couronne de fleurs +mystiques, composée de prières savantes, extraites des Pères de +l'Église, mais un peu trop savantes pour le peuple. + +Il y a différents chapelets, par exemple le chapelet apostolique, +c'est-à-dire le chapelet du Pape qui n'a qu'une dizaine. Le chapelet le +plus répandu est celui de saint Dominique composé de cinq dizaines +d'_Ave Maria_, précédée chacune du _Pater_ et suivie du _Gloria_. La +récitation de trois de ces chapelets forme ce qu'on est convenu +d'appeler le rosaire.] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le journal d'une pensionnaire en +vacances, by Noémie Dondel Du Faouëdic + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN VACANCES *** + +***** This file should be named 19152-8.txt or 19152-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/1/5/19152/ + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreading Team of Europe. 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