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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:54:31 -0700 |
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E.-CHEVALIER + + + + LA + TÊTE-PLATE + + PAR + + ÉMILE CHEVALIER + + + + NOUVELLE ÉDITION + + + + PARIS + CALMANN LÉVY, ÉDITEUR + ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES + 3, RUE AUBER, 3 + + 1890 + + + + + TABLE DES MATIÈRES + + + CHAPITRE Ier. Les Captifs. + II. La Colombie + III. Poignet-d'Acier? + IV. Pad + V. L'Enlèvement + VI. Tonnerre + VII. Ouaskèma. + VIII. Merellum + IX. La Caverne de la Roche-Rouge + X. Combat + XI. Le Fort + XII. Trappeurs libres et de la Compagnie de la baie d'Hudson + XIII. La Fuite + XIV. Nick Whiffles et les Dompteur de Buffles. + XV. Pauvre Jacques + XVI. Pauvre Jacques (suite) + XVII. Le roi des mustangs + XVIII. L'amour d'une Clallome + XIX. La Chasse à la baleine + XX. Le Carcajou. + + + + + + LA TÊTE PLATE + + + + + CHAPITRE PREMIER + + LES CAPTIFS + + +--Les Chinouks sont des femmelettes. Ils ne savent pas plus vaincre +leurs ennemis que les torturer. Moi, j'ai tué deux fois quatre de leurs +guerriers. + +--Tu as menti, Queue-de-Serpent, répliqua un des chefs, en frappant le +prisonnier de son tomahawk. + +Un flot de sang jaillit de la blessure que celui-ci avait reçue au +visage. Sans pousser une plainte, il continua: + +--Oui, dans ma cabane, pendent les chevelures de deux fois quatre de +ceux que les Chinooks appellent leurs braves sont morts en pleurant +comme des daims timides. + +Un nouveau coup de tomahawk l'atteignit à la poitrine. Les muscles +frémirent, ses dents grincèrent et des gouttes de sueur perlèrent son +front, mais la douleur ne lui arracha aucun cri, aucun mouvement +convulsif. + +--Les Chinouks, poursuivit-il stoïquement, ont le bras aussi faible que +l'esprit. C'est du sang de lièvre qui gonfle leur coeur. Comment +pourraient-ils triompher des vaillants Clallomes, eux qui ne peuvent les +renverser quand les Clallomes sont attachés? J'ai enlevé ta femme, +Oeil-de-Carcajou, et elle m'a servi comme esclave. + +A ces mots, l'indien qu'il interpellait bondit de fureur. Tirant de sa +gaine un long couteau, il se précipita sur le captif pour l'en percer. +Un de ses compagnons l'arrêta. + +--Non, ne le tue pas encore, lui dit-il; nous lui montrerons comment les +Chinooks traitent les hiboux de son espèce. + +Et, saisissant un bâton enflammé qui se consumait sur un brasier voisin, +il flamba les jambes de sa victime, tandis que Oeil-de-Carcajou lui +faisait de larges entailles dans le ventre en vociférant: + +--Si tu as rendu ma femme esclave, je rendrai la tienne veuve, et je +mangerai ta chair pour en jeter le reste aux chiens. + +--Mange-la donc; car tu en as besoin pour te donner le courage qui te +manque, reprit froidement le Clallome. + +Oeil-de-Carcajou lui enlevait, pendant ce temps, une large portion de la +cuisse et la dévorait sanglante. + +Toujours insensible à ses horribles souffrances, le captif apostrophait +ses bourreaux. + +--Dent-de-Loup, c'est moi qui ai tué ton père à la rivière Taouleh; +Griffe-de-Panthère, regarde ton dos, quand tu passeras près d'un +ruisseau, et tu y admireras la cicatrice qu'y ont laissée mes flèches à +la plaine des Buttes; Jambe-Croche, tu portes sur tes membres les +marques de mon casse-tête. Tous, je vous ai battus; tous, vous êtes des +lâches. Votre _jeesukaïn_ [1] est un fourbe qui ne connaît rien des +secrets de _Hias-soch-a-la-ti-yah_ [2]. Je vous méprise. + +[Note 1: Sorcier.] + +[Note 2: Le Chef suprême ou Grand Esprit.] + +Pendant qu'il les invectivait de la sorte, les Chinouks lacéraient le +prisonnier, qui avec des haches, qui avec des lances, qui avec des +tisons ardents. Son corps ne présenta bientôt plus qu'une plaie hideuse, +que creusaient sans cesse de leurs ongles, et même de leurs dents, les +tourmenteurs sans réussir pourtant à arracher un gémissement à +l'infortuné Clallome. A leurs hurlements, il répondait par des insultes; +à leurs monstrueuses persécutions, par des sarcasmes. + +Enfin, comme s'il eût voulu porter à son comble la rage des Chinouks, il +se tourna vers un guerrier accroupi sur une robe de buffle, et cria: + +--Est-ce que vous ne voyez pas que vous êtes poltrons comme des loups? +Qui est-ce qui vous commande? Un misérable Bois-Brûlé! J'ai pris sa +mère, je l'ai emmené dans mon wigwam; elle a été l'esclave de mes +squaws, la femme de mes esclaves... + +Cette injure fit tressaillir le Bois-Brûlé; il se leva brusquement, +s'élança sur le supplicié et lui asséna un coup de massue qui mit +immédiatement fin à ses peines terrestres. + +Sa vengeance accomplie, le métis revint s'asseoir sur la peau de buffle, +alluma son calumet et examina silencieusement une jeune Indienne, fixée, +les mains derrière le dos, à un poteau, non loin de celui ou avait péri +le guerrier clallome. + +--A moi la chevelure du chef! dit un Chinouk en détachant le cadavre. + +--Elle appartient au Dompteur-de-Buffles, dit un autre. + +Non, reprit le premier; elle doit être à moi, puisque c'est moi qui ai +fait prisonnier ce venimeux Clallome. + +Plaçant ses deux pieds sur les épaules du mort, il souleva d'une main la +tête par ses longs cheveux, de l'autre décrivit, avec un petit couteau +en silex, une ligne qui, partant, de la nuque, allait la rejoindre en +faisant le tour du crâne, et tirant vivement la chevelure à lui, il +arracha la peau ou scalpe, qu'il agita triomphalement en s'arrosant de +sang et proférant l'exclamation ordinaire de l'Indien victorieux: + +--Sasakuon (j'ai vaincu mon ennemi)! + +A l'exception du Dompteur-de-Buffles, en apparence étranger à cette +scène, et du jeesukaïn, qui guignait sournoisement la jeune Indienne, le +reste de la bande, composée d'une dizaine d'hommes, commença à danser, +avec d'épouvantables contorsions, autour du corps mutilé du Clallome. + +Sauf le premier aussi, tous faisaient partie de la grande famille des +Têtes-Plates, éparse sur les bords de la Colombie, ou rio Columbia, +entre la rivière Umqua, le détroit Juan-de-Fuca, près de l'île +Vancouver, et les montagnes Rocheuses. + +Comme leur nom l'indique, ils avaient la tête aplatie en forme de coin. +Leurs membres, longs et difformes, étaient entièrement nus et bariolés +de peinture bizarres qui ajoutaient encore à la laideur de leurs faces, +affreusement défigurées, autant par les tatouages qui les couturaient +que par la pratique de se malaxer le crâne. + +Le Dompteur-de-Buffles était un sang mêlé, fils d'un Canadien-Français +et d'une femme indienne. Il devait à sa valeur la haute position qu'il +occupait chez les Chinouks. A la suite d'une défaite qu'il fit essuyer +aux Clallomes, les premiers l'avaient investi de l'autorité suprême, en +lui conférant le titre de Hias-soch-a-la-ti-yah, ou grand chef. Il +comptait, néanmoins, plusieurs ennemis dans la tribu; entre autres, le +jeesukaïn, qui ne lui pardonnait pas d'avoir la tête ronde, comme les +Européens, et l'appelait, par dérision, _pasayouk_, ou visage blanc. + +Son nom de Dompteur-de-Buffles lui venait d'un magnifique taureau +sauvage qu'il avait pris au lasso, apprivoisé et dressé si habilement, +qu'il s'en servait comme d'un cheval de selle. Ce taureau, plus encore +que sa force extraordinaire et sa bravoure à toute épreuve, l'avait, +rendu la terreur des Indiens de la Colombie et de la Nouvelle-Calédonie. +Ils assuraient volontiers que c'était _Scoucoumé_, le Mauvais Génie, et +le Dompteur-de-Buffles ne manquait pas de profiter de cet effroi +superstitieux pour accroître sa puissance et ses richesses. + +Il était court de taille, trapu, doué d'une charpente robuste, dure et +flexible comme l'acier, et d'une constitution qui ne redoutait ni les +tiraillements de la faim, ni les brûlements de la soif, ni les morsures +du froid boréal, ni les ardeurs d'un soleil tropical. + +Un teint cuivré, des pommettes saillantes, des cheveux longs, nattés +avec soin et ornés de coquillages, une chemise de chasse en peau de +daim, blanchie à la pierre-ponce, et fantastiquement décorée avec des +piquants de porc-épic, un long collier de griffes d'ours et de défenses +de veau marin, des mitas et des mocassins en peau de loutre, lui +donnaient l'aspect d'un indigène de la Saskatchaouane ou de la rivière +Rouge, à l'est des Montagnes Rocheuses; mais un anneau passé dans la +cloison de ses narines eût indiqué sa demi-origine chinouke, si la +déviation de ses jambes,--vice commun à toute cette race et provenant +des longues heures qu'elle passe en d'étroits canots,--avait permis le +moindre doute sur sa naissance. Un chapeau d'écorce de cèdre, tissé en +forme de ruche à abeilles, et enjolivé par des dessins représentant des +Indiens à la pêche de la baleine, couvrait sa tête, dont les yeux vifs +et perçants, profondément encaissés sous des sourcils épais, dénotaient +une grande pénétration, unie à une opiniâtreté plus grande encore. + +Les passions bonnes et mauvaises devaient être soudaines, violentes, +dans le coeur du Dompteur-de-Buffles, et s'y livrer une lutte +incessante, acharnée. + +Contrairement à l'usage des Chinouks qui ont l'habitude de s'épiler, il +avait la lèvre supérieure ombragée par une petite moustache noire, fine +et soyeuse. + +A sa ceinture de cuir de boeuf étaient passés des pistolets et un +coutelas; près de lui gisait une carabine à monture de cuivre, garnie de +plumes brillantes, et son tomahawk, sorte de massue longue de deux +pieds, figurant un croissant en os de cachalot, maculé de sang et des +débris du crâne du malheureux qu'il venait d'égorger. + +Dans la matinée du jour où nous les présentons à nos lecteurs, le +Dompteur-de-Buffles et sa troupe avaient rencontré et battu un parti de +Clallomes, sur la rive septentrionale de la Colombie. Deux prisonniers +étaient restés entre leurs mains, un sachem et Ouaskèma, la +Belle-aux-cheveux-noirs. Le premier était mort en brave. Ouaskèma, fille +de Tanastic, chef fameux, parmi les Clallomes, attendait fièrement le +même sort, sachant bien que sa beauté, sa jeunesse et son rang étaient +plutôt faits pour exaspérer que pour toucher ses ravisseurs. + +Le jeesukaïn chinouk, entre les mains de qui elle était tombée, avait +résolu de la brûler vive, pour se rendre propice à Scoucoumé, l'Esprit +du Mal. + +Dès que les Indiens eurent cessé leurs chants et leurs danses, il +ordonna de préparer un bûcher. + +Mais alors le métis lui dit: + +Mon frère veut-il me céder cette squaw? + +Le jeesukaïn, qui pétunait gravement, les regards tournés vers le soleil +couchant, ne répliqua point et le Dompteur-de-Buffles reprit: + +--Si mon frère veut me livrer cette squaw, il recevra de moi en échange +deux fois vingt tiacomoshaks [3], trois fois trois couvertes de peaux de +cygne, un cornet de poudre et la grande hache dont les Kingors [4] m'ont +fait présent. + +[Note 3: Pour calculer, les Indiens de la Colombie font usage du système +binaire. La _tiacomoshak_ est use coquille bleu qui sert de monnaie. Sa +valeur est proportionnée à sa longueur. On la pêche près du rio +Columbia.] + +[Note 4: Corruption de _King Georges_. Les Indiens nomment ainsi; les +Anglais; les Américains, _Boston ou Longs-Couteaux_; les Canadiens, +_Franse_ ou _Pasayouk_.] + +Le sorcier ne parut pas avoir entendu. + +--J'ajouterai, dit Bois-Brûlé, une chaudière en fer et une pièce de drap +rouge. + +--Le bûcher est-il prêt? demanda le devin aux Indiens. + +--Il est prêt, répondirent-ils. + +--Si mon frère m'abandonne cette squaw, je lui laisserai encore l'usage +de ma belle carabine pour deux neiges, insista le chef. + +A cette nouvelle proposition, l'oeil du jeesukaïn s'alluma. Mais +l'éclair s'éteignit aussitôt sous le voile de ses paupières. + +--Scoucoumé désire la vierge clallome; qu'on mette le feu au bûcher, +dit-il. + +Alors le métis se leva, et faisant signe aux hommes de suspendre les +préparatifs du sacrifice, il s'approcha du magicien et lui dit: + +--Que mon frère, le sage jeesukaïn m'entende! Qu'il dise ce qu'il veut +pour la femme clallome. Mes oreilles sont ouvertes. + +--Chinamus, grand medawin des Chinouks, veut immoler cette vierge à +Scoucoumé. Ne l'arrête pas davantage, ou redoute le courroux du Mauvais +Esprit. + +Les sourcils du Dompteur-de-Buffles se rapprochèrent. Il ne put +maîtriser un mouvement de colère. + +Ouaskèma, la Belle-aux-cheveux-noirs, semblait tout à fait indifférente +à ce débat qui avait rassemblé les Chinooks autour de leurs chefs. + +--Et si je te donnais cette carabine, plus deux fois deux livres de +plomb? demanda le Bois-Brûlé. + +--Ce ne serait pas assez. + +--Que te faudrait-il donc? + +--Ce que mon frère ne voudrait pas me donner, repartit le magicien d'un +ton lent et en étudiant la physionomie de son interlocuteur. + +--Chinamus, je t'ai dit que mes oreilles étaient ouvertes, mon esprit +l'est aussi. Parle. + +--Tu promets de m'accorder ce que je te demanderai, en échange de cette +squaw? + +--Si je l'ai, oui; quand ce serait la plus belle de mes femmes. + +Tu l'as; mais ce n'est pas la plus belle de tes femmes. Ce que je veux, +Pasayouk... c'est le Tonnerre! + +--Le Tonnerre s'écria le sachem avec un dédain mal déguisé; ah! c'est le +Tonnerre que tu veux, et tu crois que je le troquerais contre une squaw! +Une bête que j'ai élevée moi-même, qui devance le vent, qui met en fuite +nos ennemis, que nul autre que moi ne peut monter! Ah! tu voudrais le +Tonnerre! Non, jeesukaïn, tu ne l'auras pas! + +--Mon frère est libre de garder le Tonnerre, mais moi je suis libre +aussi de brûler la vierge clallome répondit, froidement Chinamus. + +--Elle doit être brûlée, clamèrent quelques Indiens en s'avançant vers +la captive avec des torches enflammées. + +Le métis frappa violemment le sol de son mocassin. + +--Je casse la tête à qui la touche! fit-il avec emportement. + +Et se ravisant, il dit, d'un ton plus doux, au sorcier: + +--Eh bien, mon frère, si tu y consens, je te joue mon Tonnerre contre ta +captive. + +--Ton Tonnerre, la carabine et tout ce que tu avais promis auparavant, +dit Chinamus avec une expression de cupidité qui se refléta sur son +visage. + +--Tout cela. + +--Jouons. + +--Au beullome? + +--Au beullome. + +A l'état primitif, autant sinon plus qu'à l'état civilisé, l'homme est +impatient d'interroger l'avenir. C'est peut-être la raison pour laquelle +les peuples sauvages apportent aux jeux de hasard un amour qui va +jusqu'à la frénésie. Ils y oublient la faim, la soif et le sommeil. Dès +qu'une partie est engagée, elle peut se prolonger pendant des journées +et des nuits entières sans que les intéressés et même les spectateurs +s'aperçoivent de la fuite du temps. Aussi, peine le mot beullome eut-il +été prononcé, que les Chinouks se rangèrent de chaque côté des deux +adversaires. + +Ceux-ci taillèrent dix petits morceaux de bois, longs d'un pouce +environ, puis noircirent l'un d'eux à la fumée du feu. Ensuite ils +découpèrent, en menus filaments, une écorce de cèdre et en firent deux +bottes pouvant tenir, chacune, dans la paume de la main. + +--Commence, mon frère, fit le Dompteur-de-Buffles au jeesukaïn. + +--Au troisième coup, dit le sorcier, prenant une botte de chaque main et +mêlant adroitement les bâtons entre les filaments. + +--Comme il te plaira, mon frère, répondit le Bois-Brûlé l'arrêtant et +ajoutant sur le champ: Le noir est dans ta main droite. + +--C'est vrai, répliqua l'autre avec un dépit concentré. + +Il ouvrit les doigts, et le morceau de bois noirci se trouva en effet +dans la paume de sa main droite. Le Dompteur-de-Buffles avait gagné la +première manche, si je puis me servir de ce terme, un peu bien policé +pour le pays et les gens dont je parle. + +--Mon frère le Dompteur-de-Buffles est un grand chef! il vaincra notre +frère le medawin, dit Oeil-de-Carcajou, qui gardait une vieille rancune +au devin. + +--Scoucoumé protégera son fidèle Chinamus, riposta Griffe-de-Panthère +avec un regard obséquieux au sorcier. + +--Mêle les _loros_, Pasayouk, dit sèchement ce dernier au Bois-Brûlé. Et +quand il eut fini. + +--Dans la droite, dit-il. + +Il ne s'était pas trompé. + +Les Indiens, qui ne, souhaitaient rien tant que de brûler Ouaskèma, se +mirent à entonner de leur voix discordante et gutturale, le +_he-hui-hie_, chant obligé de tous les jeux, parmi les Chinouks. + +La captive ne soufflait mot, n'accordait aucune attention à cette partie +où sa destinée était en jeu. Elle contemplait mélancoliquement le soleil +dont les derniers rayons teignaient d'un rouge pourpre les ondes +paisibles de l'océan Pacifique. + +Le sachem lui adressa un regard passionné, en reprenant les loros. +Ouaskèma ne le remarqua point. + +--Dans la gauche, dit Chinamus. + +--Non, il est dans la droite, repartit le Bois-Brûlé, en montrant +l'atout, placé dans sa main droite avec les fibrilles de cèdre. + +Suivant les règles du beullome, le coup était nul. + +--Donne-moi les paquets, dit le medawin, il mélangea rapidement les +bâtons et les écorces. + +--Dans la droite! s'écria le Dompteur-de-Buffles. + +--Non, répondit Chinamus, fermant les poings, et essayant d'escamoter le +morceau de bois noir. + +Son antagoniste ne lui en laissa pas le temps, et, appliquant un coup de +son tomahawk sur la main droite du devin, il fit tomber le bâton. + +Chinamus se releva, poussa un rugissement de rage, saisit une flèche et +en frappa le Dompteur-de-Buffles, en disant: + +--La vierge chinouke est à moi. Elle sera brûlée! Le métis tomba roide +sur le sol. + +Cet acte d'audace avait interdit les Chinouks, qui ne savaient trop +s'ils devaient approuver ou condamner la conduite du jeesukaïn, quand +cinq coups de feu, tirés simultanément et qui abattirent quatre des +leurs, apportèrent une foudroyante diversion dans les pensées de ceux +qui demeurèrent debout. + + + + + CHAPITRE II + + LA COLOMBIE [5] + +[Note 5: Je me fais un vrai plaisir de déclarer ici combien je suis +redevable, pour cet ouvrage, à l'admirable travail de M. Duflot de +Mofras, sur l'Orégon.] + +Quelques détails topographiques et ethnographiques sur le théâtre de ce +drame me paraissent indispensables. + +La Colombie, située entre les 46° et 50° de latitude, 40° et 47° de +longitude, est bornée au nord par l'île de Vancouver; au sud par la +rivière Umqua, découverte, en 1543, par les Espagnols; à l'est, par la +chaîne des montagnes Rocheuses; à l'ouest, par le Pacifique. + +Un fleuve fort important, le rio Columbia, ou rivière Colombie, comme +l'ont appelé les Canadiens-Français, la partage en deux. Ce fleuve, qui +prend sa source dans les montagnes Rocheuses, entre les pics Browne et +Hooker, points culminants de l'Amérique septentrionale, part du 53° de +latitude environ, pour aller, après un cours de cinq cents lieues, se +jeter dans l'océan Pacifique par lat. 46° 49' nord. + +Chose singulière, unique peut-être dans les annales de l'hydrographie, +le rio Columbia descend d'un petit lac, nommé lac du _Bol de punch du +Comité_, lequel donne naissance à un autre cours d'eau considérable, +l'Arthabasca, qui va se verser dans l'océan Atlantique, par la baie +d'Hudson... + +Ce lac mesure à peine une lieue de circonférence! + +Un capitaine espagnol, don Bruno de Heceta, reconnut le premier le +Columbia, le 17 août 1775. Il l'appela rio de San-Roque, et l'entrée qui +décrit une pointe très-basse, allongée, couverte de magnifiques +conifères semblant émerger des eaux, reçut le nom de cap Frondoso. +Treize ans plus tard, le 7 juillet 1788, le capitaine anglais Meares, +ayant navigué dans ces parages sans apercevoir le fleuve, déclara qu'il +ne se trouvait que dans l'imagination de don Bruno de Heceta. + +Et, pour mieux le prouver, il baptisa l'endroit cap Désappointement. + +Quatre années se passèrent encore sans que l'existence de ce roi des +eaux fut un fait acquis à la géographie. Enfin, le 13 mai 1792, le +capitaine américain Gray pénétra dans le fleuve avec le navire marchand +de Boston, _Columbia_, qui lui laissa son nom. + +Le rio Columbia arrose une superficie de 196,500 milles carrés. Il suit +une marche irrégulière, plongeant vers le sud, pour remonter à l'ouest à +travers les contrées les plus différentes par leur climat leur sol, leur +production. Froid et glacial au pied des montagnes Rocheuses, il se +précipite avec furie entre des rives profondément escarpées, bondit sur +des roches volcaniques nues, hurle comme une bête fauve contre ses +inexorables barrières, écume, bouillonne, fait rage pour sortir de sa +prison, puis tombe avec un redoublement de fracas d'une cascade +formidable, et promène ensuite ses ondes limpides, bleues comme l'azur +céleste, au sein d'une prairie luxuriante où la nature a rassemblé, avec +amour, tous les trésors de sa fécondité. Alors le Columbia se fait +paisible, majestueux, comme pour admirer cette puissante végétation dont +il est le père nourricier. Ailleurs, il se recueille, se ramasse et +s'élance sous les arceaux d'une sombre forêt de pins géants; plus loin, +le voici qui joue parmi des aiguilles de basalte, hautes comme la nue et +qui réfléchissent leurs pointes effilées dans son miroir de cristal; au +delà il déploie impérialement son manteau liquide dans un lac immense, +enclavé entre des montagnes au front sourcilleux, éternellement drapé de +neige; ailleurs encore, vous le verrez diviser ses forces, envoyer les +unes au sud, les autres à l'ouest, puis se tordre, se rouler comme un +colossal serpent, tantôt entre des rives fleuries, parfumées des plus +suaves arômes, tantôt sur des masses de laves arides, chenues, ou au +milieu de marais fangeux, jusqu'à ce qu'il vienne enfin se marier à +l'océan. + +L'estuaire de la Colombie a une largeur de trois lieues. Il est formé +par deux pointes en bec d'oiseau de proie, dont l'une, au sud, est +nommée pointe Adams ou cap Frondoso; l'autre, au nord, cap Rochon ou +Désappointement. Les abords de la pointe Adams sont parsemés d'îlots +charmants, où la faune et la flore des deux pôles se trouvent confondues +dans un heureux mélange. Quant au cap Désappointement, c'est une +montagne arrondie, élevée de cent vingt mètres au-dessus de la mer et +jadis couronnée de pins de la plus grande espèce. Ils atteignent +soixante pieds de circonférence et trois cents de hauteur. L'écorce a +plus d'un pied d'épaisseur. Les Anglais ont abattu les arbres qui +ombrageaient le cap Désappointement, à l'exception de trois, qui furent +élagués et conservés pour servir à guider les navires dans la passe, +extrêmement dangereuse à cause des bancs de sable flottants qui +l'encombrent sans cesse. Le mugissement des vagues contre la barre se +fait entendre à plusieurs lieues de distance. Cette barre occupe une +largeur de quinze cents mètres. Les énormes lames qui la balaient en +temps de tourmente, montent jusqu'à soixante pieds de hauteur. Aussi +l'entrée de la Colombie est-elle fort redoutée des marins; dans leur +langage métaphorique, ils l'ont dénommée _le Trou du Diable_. + +A peine l'a-t-on franchie, cependant, que la scène change et prend une +physionomie ravissante. Des campagnes fertiles, un climat doux et +tempéré, réjouissent les yeux et le coeur. On sent que ce pays, encore +aux trois quarts sauvage, est destiné à devenir un des sièges les plus +florissants de la civilisation. + +En 1822, époque de notre récit, les blancs étaient rares sur le littoral +de la Colombie, principalement habité par les Indiens Têtes-Plates. + +Néanmoins, quelques établissements y avaient été fondés par les +Américains et les Anglais; mais les différends continuels des deux +nations et l'aversion des Peaux-Rouges pour les Visages-Pâles ne +permettaient guère à ces établissements de prospérer. Leur histoire est, +du reste, aussi brève que lugubre. + +En 1809, un Américain d'une intelligence peu commune, d'une volonté de +fer, M. J. Astor fonda une association pour la traite des pelleteries. +Cette association se proposait de faire concurrence à la Compagnie de la +bale d'Hudson, dont les empiètements, par delà les montagnes Rocheuses, +commençaient à inquiéter les Yankees, qui réclamaient, comme leur +propriété, le territoire de la Colombie. La société de M. Astor prit le +titre de Compagnie des fourrures du Pacifique. Plusieurs agents de la +Compagnie canadienne du Nord-Ouest, établie à Montréal, se joignirent M. +Astor, en haine de la Compagnie anglaise de la baie d'Hudson. De ce +nombre fut M. Alexandre M'Kay, ancien compagnon du célèbre voyageur sir +Alexandre M'Kenzie, qui, le premier, chercha et découvrit une route pour +se rendre, par terre, des côtes occidentales de l'Atlantique à l'océan +Glacial. + +En vertu de l'acte d'association de la nouvelle Compagnie, une seule +factorerie devait d'abord être établie à l'embouchure du rio Columbia. +Un navire de New-York porterait annuellement des approvisionnements aux +facteurs, se chargerait des pelleteries qu'ils auraient recueillies, +irait ensuite les vendre: à Canton, en Chine, et rapporterait les +produits au lieu d' embarquement. + +Le _Tonquin_ inaugura les voyages. Il partit de New-York pendant +l'automne de 1810 et arriva à sa destination au milieu de l'hiver. Son +équipage se composait d'Américains et de Canadiens, tous gens hardis et +décidés à mener à bonne fin leur périlleuse entreprise. + +A quelques lieues de l'embouchure du fleuve, ils élevèrent un fort qui +fut appelé Astoria. + +Le 5 juillet 1811, le _Tonquin_ levait l'ancre avec une cargaison de +fourrures. Mais s'étant arrêté près de l'île Vancouver pour faire de +l'eau, il fut attaqué par les indigènes, qui massacrèrent tous ceux qui +se trouvaient à son bord. + +Deux ans après, le 12 décembre 1813, la corvette de guerre anglaise le +_Racoon_, commandée par le capitaine Black, ruinait l'établissement +d'Astoria. + +Il ne se releva point; mais l'impulsion était donnée. Des bandes ou +partis d'Américains, de Canadiens et d'Anglais, se livrèrent, soit +individuellement, soit en société, à la traite des pelleteries, sur les +côtes du Pacifique, en s'avançant dans l'intérieur des terres, par le +rio Columbia, jusqu'au moment où un aventurier anglais, le docteur +McLoughlin jeta, en 1824, les fondements d'une factorerie considérable +qui prit le nom de fort Vancouver. + +Le fort Vancouver, bâti à trente lieues en amont du fleuve, fut compris +dans les possessions de la Compagnie de la baie d'Hudson, qui, comme je +l'ai dit dans mes précédents ouvrages [6], monopolisa tout le commerce, +depuis le 45° de latitude jusqu'au cercle polaire, et de la baie +d'Hudson jusqu'au Pacifique. + +[Note 6: Voir entre autres _la Huronne_ et les _Pieds-Noirs_.] + +Dès le commencement du siècle, elle déclarait aux Compagnies rivales et +aux francs trappeurs une guerre à outrance. Mais, à partir de 1815, elle +ne recula devant aucun moyen pour les faire disparaître du territoire où +elle exerçait un pouvoir sans contrôle. Le vol, la dévastation et +l'assassinat furent impunément perpétrés par ses agents. + +Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'elle pressurait et décimait les +peuplades indiennes. + +Ces peuplades étaient et sont encore, sur le versant occidental des +montagnes Rocheuses, et le long de la rive orientale de la Colombie, les +Têtes-Plates, proprement dites; les Nez-Percés, les Serpents et les +Chinouks; le long de la rive septentrionale, les Okanagans, les +Nesquallys, les Chinamus, les Clallomes. + +Ceux qui vivent à la base des montagnes ressemblent assez par leurs +moeurs, leurs usages, leur langue et leur costume à la grande race +algonquine répandue entre le versant oriental, le lac Huron et la +factorerie d'York, sur la baie d'Hudson [7]. Mais les riverains du +Pacifique en diffèrent totalement. Ils portent peu ou point de +vêtements, se tatouent le corps, parlent un langage dur et mènent pour +la plupart une existence misérable. + +[Note 7: Voir _la Huronne._] + +La famille chinouke reconnaît deux divinités principales, +Hias-soch-a-la-ti-yah, le Grand Esprit ou chef suprême, et Scoucoumé, +l'Esprit du Mal. A ce dernier elle fait des sacrifices, lui immole des +victimes humaines. Sa genèse est étrange. L'homme fut créé par un Dieu, +Etalapas. Mais, à l'origine, l'homme était parfait. Le souffle de vie ne +l'animait pas. Sa bouche n'était pas divisée, ses yeux étaient fermés, +ses pieds et ses mains étaient rigides. C'était, une statue, rien de +plus. Le feu prométhéen lui manquait. Un autre dieu, non moins puissant, +mais plus charitable qu'Etalapas, eut pitié de ce triste état de +l'homme. Il lui ouvrit la bouche et les yeux, insuffla le mouvement dans +ses bras et ses jambes, puis il lui apprit à s'en servir pour fabriquer +des armes, des filets et toutes les choses nécessaire à son être. + +La cosmogonie des Algonquins, par contre, a une analogie si remarquable +avec la tradition biblique que, quoiqu'elle s'éloigne de mon sujet, je +ne puis résister au désir de la citer. + +«Au commencement, disent-ils, il y avait six hommes. Les femmes +n'existaient pas alors et les six hommes craignaient que leur race ne +s'éteignit avec eux. Ils délibéraient sur les moyens de la perpétuer, +quand ils apprirent qu'il y en avait une au ciel. + +«On prolongea le conseil et il fut convenu que Hougoaho, l'un d'eux, +monterait. + +«Ce qui parut d'abord impossible. + +«Mais des oiseaux lui prêtèrent le secours de leurs ailes et le +portèrent dans les airs. + +«Arrivé au ciel, il apprit que la femme avait coutume de venir puiser de +l'eau auprès d'un arbre, au pied duquel il attendit qu'elle vînt. + +«Et la voici venir, en effet. Hougoaho cause avec elle et lui fait un +présent de graisse d'ours. + +«Une femme causeuse qui reçoit des présents n'est pas longtemps +victorieuse. + +«Celle-ci fut faible dans le ciel même. + +«Manitou s'en aperçut, et, dans sa colère, la précipita en bas. Mais une +tortue la reçut sur son dos, où la loutre et d'autres poissons +apportèrent du limon du fond de la mer et formèrent une petite île qui +s'étendit peu à peu et finit par constituer tout le globe.» + +Cette légende, que j'ai souvent entendu raconter sur les bords du +Saint-Laurent, je l'abandonne aux commentaires des érudits et reviens +aux Chinouks. + +Ils sont très-superstitieux, et, comme exemple, je citerai ce fait: ils +enlèvent et enterrent le coeur des saumons qu'ils ont pris; cela, +probablement, dans le but de se rendre favorable la divinité qui préside +aux tribus aquatiques. + +Les sorciers jeesukaïns exercent une grande influence sur leur esprit. +Un Chinook tombe-t-il malade, on le place sur des nattes de jonc élevées +de quatre ou cinq pieds du sol et entourées par une pente en planche. +Deux jeesukaïns sont mandés. On leur fait force présents pour les +déterminer venir. Une fois arrivés, ils montent sur les nattes près du +patient, et commencent à psalmodier d'un ton bas et lent une sorte de +chant nasal. Chacun d'eux tient à la main un bâton long de quatre à cinq +pieds, emmailloté dans une peau de serpent, et marque la mesure. Au bout +de quelques minutes, la gamme hausse et s'accélère. Les magiciens +s'agitent, se démènent comme des énergumènes. + +Bientôt le bruit devient assourdissant, et se continue jusqu'à ce que +les exorciseurs, trempés de sueur, à court d'haleine, s'affaissent, à +moitié morts, auprès de leur client. + +Pendant tout le temps de l'opération, la famille vaque à ses travaux +journaliers comme si de rien n'était. + +Un enfant meurt-il, le père s'en prend à la mère et la tue, parce que, +dit-il, elle lui a jeté un sort à sa naissance. + +Un touriste canadien, M. Paul Kane, dont la relation a été élégamment +traduite par M. Edouard Delessert, rapporte la tragédie suivante: + +Casanov (chef chinouk) perdit son fils unique et l'enterra dans +l'enceinte du fort. Il était mort de consomption, maladie très-commune +chez les Indiens et qui vient sans doute de ce qu'ils sont constamment +exposés aux vicissitudes des saisons. La bière fut faite assez grande +pour contenir tous les objets supposés nécessaires pour son confort dans +le monde des esprits. Le chapelain du fort fit la cérémonie habituelle; +sur la tombe, et Casanov rentra dans sa case où, le soir même, il +attenta à la vie de la mère de son enfant.... + +C'est une opinion répandue parmi les chefs qu'eux et leurs fils ont trop +d'importance pour mourir d'une manière naturelle; à quelque époque que +l'évènement arrive, ils l'attribuent à la mauvaise influence exercée par +quelque autre individu qu'ils désignent souvent de la manière la plus +capricieuse; le plus souvent ils font tomber leur choix sur les +personnes qui leur sont les plus chères. Cette fois-là, Casanov prit +pour victime la mère affligée, quoique, pendant la maladie de son fils, +elle eut été la plus assidue et la plus dévouée servante, et que, de ses +diverses femmes, elle fut celle qu'il aimât le plus. Mais c'est la +croyance générale des Indiens de l'ouest des montagnes que plus la perte +qu'ils s'infligent à eux-mêmes est grande, plus la manifestation de leur +douleur est agréable à l'âme du défunt. Casanov me fit connaître la +raison intime de son désir de tuer sa femme: elle avait été si bien +l'esclave de son fils, si nécessaire à son bien-être et à son bonheur +dans ce monde, qu'il devait l'envoyer près de lui pour qu'elle +l'accompagnât dans son long voyage, néanmoins, la pauvre mère parvint à +s'enfuir dans les Bois et à se rendre le lendemain au fort Vancouver, où +elle implora protection. Elle se tint, en conséquence, cachée pendant +quelques jours jusqu'à ce que ses parents eussent fixé leur résidence et +la sienne à la pointe Chinouke. En ce même temps, une femme fut trouvée +assassinée dans les bois; on attribue universellement ce meurtre à +Casanov ou à quelqu'un de ses émissaires. + +Les Chinouks ne brûlent pas leurs morts, mais ils emplissent les narines +des cadavres d'une espèce de coquillages nommés aïqua, et ils fixent sur +les paupières des bandelettes de grains de verre ou d'étoffe. Le corps +est paré de ses vêtements de fête; puis enveloppé dans des peaux +d'animaux ou des couvertures de laine et enseveli, la face tournée vers +la terre et la tête suivant le cours d'une rivière, dans un canot formé +avec des écorces, élevé sur quatre poteaux et soutenu par des barres +transversales. Des branches d'arbres, lichees autour de ce sépulcre +aérien, supportent tous les ustensiles dont le défunt a fait usage +pendant sa vie. Les cérémonies funèbres se font au milieu des chants des +jeesukaïns et des hurlements des femmes et des parents du mort, qui le +pleurent pendant plusieurs semaines. + +Les tombeaux sont sacrés. Malheur à l'imprudent qui toucherait à l'un +des objets qu'ils renferment! + +Les Chinouks vivent en famille dans de grandes huttes d'écorce de cèdre, +où les lits sont disposés comme les cadres dans les cabines d'un navire. +Ils ne se vêtissent guère qu'en hiver; alors ils portent un manteau de +peaux de rats musqués ou de veau marin. + +Une ceinture (kalaquarté) en filaments d'écorce de cèdre compose, pour +l'été, le costume ordinaire des femmes. Mais, quand la saison est +rigoureuse, elles se couvrent d'une tunique faite avec des peaux de +cygnes ou d'oies sauvages. + +Le poisson, le gibier et des racines de kamassas (camassa esculenta) et +de ouappatou (sagitta folia commune), bulbes qui, par la saveur et la +forme, ressemblent assez à l'oignon, constituent la base de leur +alimentation. Leurs armes ont assez de rapport avec celles des autres +tribus sauvages de l'Amérique du Nord pour que je croie inutile de les +décrire spécialement ici. + +Ces particularités données, je reprends, pour ne plus le quitter, le fil +de ma narration. + + + + + CHAPITRE III + + POIGNET-D'ACIER + + +Le matin du jour où se passait la tragédie rapportée dans le premier +chapitre de ce livre, un homme se promenait, pensif, devant une cabane +grossièrement construite, près d'un monceau de ruines, le long de la +pointe Georges, sur la rive sud de la Colombie, quelques milles de son +embouchure. + +L'homme était connu, dans le désert américain, sous le nom de +Poignet-d'Acier. + +Les ruines étaient celles du fort Astoria. + +Poignet-d'Acier avait atteint la maturité de l'âge. Sa taille était +élancée, sa musculature fine, souple, gracieuse dans son jeu; elle +annonçait la vigueur unie à l'agilité. Il avait les traits fortement +accusés, un peu secs, et sa physionomie eût été dure sans une barbe +noire qui la masquait en partie et en adoucissait les angles. Son oeil, +fréquemment voilé par quelque pensée amère, s'animait de lueurs +éblouissantes quand il voulait se fixer sur une personne ou un objet. +Son éclat devenait alors insoutenable. Il fascinait, faisait froid au +coeur. A la vue de ce personnage, on se sentait en présence d'une de ces +existences ravagées par les passions, dont la lave, toujours bouillante +dans leur sein, menace à tout instant de faire éruption. + +Poignet-d'Acier portait le costume habituel des aventuriers du littoral +du Pacifique: chapeau de racines de cèdre à larges bords, chemise de +chasse en peau d'élan, une ceinture en cuir de veau marin, d'où +pendaient des pistolets, une hache et un large couteau de chasse. Des +culottes fabriquées avec le poil d'un grosses-cornes, et des bottes +molles, montant au-dessus du genou, lui tenaient lieu de mitas et de +mocassins, une grande poudrière et un étui de fer-blanc étaient passés +en sautoir derrière son dos. Un fusil à deux coups reposait négligemment +sur son avant-bras droit. + +Le tableau qui se déroulait aux pieds du promeneur avait une de ces +magnificences prodigieuses que l'on ne trouve guère dans les pays +cultivés. + +Au premier plan, la Colombie, qui, de l'indigo de ses ondes profondes, +formait un cadre, saisissant par le contraste, aux îles verdoyantes, aux +bancs de sable dorés dont elle est marquetée à cet endroit; au deuxième +plan, des rives escarpées, panachées de pins superbes, puis le mont +Sainte-Hélène, de forme conique, coiffé de neiges éternelles, et, dans +les derniers lointains, le ciel mêlant son azur avec l'émeraude des +incommensurables prairies. + +Des phaétons du tropique au cri guttural, de grands albatros bruns, de +lourds cormorans égayaient le paysage en rasant la surface du fleuve, +tandis que des nuées de corneilles, planant au-dessus de la grève, +fondaient, de moment en moment, sur les coquillages que la marée y avait +apportés, les saisissaient entre leurs grilles, s'élevaient en l'air, +les laissaient retomber sur les rochers où ils se brisaient et où les +intelligents oiseaux descendaient pour dévorer le contenu. + +Sur cette même grève, on voyait encore jouer ou se chauffer au soleil +des troupeaux de loups matins au blanc pelage. A quelques pas, des +souffleurs, sortant des eaux leur grosse tête noirâtre, lançaient dans +l'espace des guirlandes de pierreries liquides; au milieu d'eux, un banc +d'aloses faisait miroiter ses écailles diamantées en cherchant à happer +une proie parmi les essaims de mannes [8], si pressés qu'on eût dit +qu'une gaze grise était répandue sur les places qu'ils avaient Enfin, +deux faucons à tête jaune décrivaient des cercles concentriques +au-dessus du banc d'aloses. A tour de rôle l'un d'eux tombait, avec la +rapidité de la foudre, sur les poissons, en enlevait un et le portait, +en poussant des cris aigus, au sommet d'un rocher, sur une île voisine; +ensuite il revenait et continuait la pêche. + +[Note 8: Sorte de grosse mouche grisâtre, très-abondante, qui suit bancs +d'aloses.] + +Sur la côte où se tenait Poignet-d'Acier, le spectacle n'était pas moins +attrayant. + +Une riche verdure émaillée de violettes, d'oeillets, de dents-de-lion, +d'angélique, la tapissait. Autour des décombres du fort, des sureaux et +des merisiers en fleurs remplissaient l'atmosphère de pénétrants parfums +tandis que des colibris, des oiseaux-mouches, empennés d'émeraudes et de +rubis, voltigeaient à la cime, mêlant leur pépiement aux notes +argentines de la fauvette et au cri aigrelet du goguelu. + +Si captivants quo fussent ces charmes naturels, ils ne parlaient +toutefois ni à l'esprit ni au coeur de Poignet-d'Acier. + +Il marchait distraitement, par mouvements saccadés, et ses yeux +demeuraient attachés au sol. + +Des lambeaux de phrases s'échappaient par intervalle de ses lèvres. + +Oui, disait-il, avec de l'or, quelques grains de cette poussière jaune +qu'on estime tant, je sauverais mon pays! Je l'arracherais à ces +misérables Anglais, dont l'implacable cruauté seule égale la perfidie... +Et après un instant de silence: + +--A quoi bon cette ambition! Les hommes valent-ils la peine qu'on +s'occupe d'eux!... Non. Mais ma vengeance! Oh! ma vengeance, elle ne +sera assouvie que quand j'aurai chassé du Canada les usurpateurs qui +l'oppriment, qui portent le déshonneur... + +Ses traits se contractèrent, sa main droite se crispa au canon de son +fusil. + +Mais de l'or reprit-il au bout d'une minute, de l'or qui m'en donnera? +Où en trouver? Depuis six ans que je fais ici la traite des pelleteries, +à mes risques et périls, persécuté par les agents de cette infâme +Compagnie de la baie d'Hudson, traqué nuit et jour par les Indiens, +depuis six ans, qu'ai-je amassé?... rien, ou presque rien... On dit +cependant qu'il y a par-là, vers le nord, des mines aurifères! Ce +Chinouk m'avait promis de m'y conduire. La pépite qu'il m'a donnée est +bien en or... en or fin... Et cet Indien a disparu à l'heure de +partir!... Oh! la destinée, l'implacable destinée me poursuivra donc +toujours et partout... Oui, il est des hommes condamnés au malheur, du +berceau à la tombe, peut-être même au delà!... Si j'avais de l'or, +pourtant! Avec l'or, pas d'obstacles: la fatalité est vaincue! + +Poignet-d'Acier s'arrêta, tira de son étui un grain d'or brut pesant +environ deux onces, l'examina, et, étendant sa main dans la direction du +mont Sainte-Hélène, il s'écria, avec l'accent d'une inébranlable +volonté: + +--C'est là, là qu'est la mine. J'irai, je la découvrirai, ou... il +s'interrompit tout à coup, à l'aspect d'un trappeur qui sortait de la +cabane. + +--Ah! tu viens me dire que le repas est prêt, mon bon Jacques; mais je +n'ai pas faim, fit-il en s'avançant vers le trappeur, vieillard blanchi +par les ans, quoique d'une apparence robuste et alerte. + +--Voilà encore la tristesse qui vous prend, monsieur Villefranche... + +--Jacques, répondit Poignet-d'Acier d'un ton qui voulait être sévère, +mais qui n'était que mélancolique, je t'ai déjà défendu de m'appeler par +ce nom. + +--L'habitude, mon cher maître... + +--N'en parlons plus. Pour te faire plaisir, je déjeunerai. + +Ils entrèrent dans la cabane. + +C'était une habitation primitive s'il en fut. + +Elle ne différait de celle des Indiens chinouks que parce que le foyer +était placé dans un coin, au lieu d'être établi au centre. Des armes et +des filets étaient appendus aux parois de la muraille. Çà et là des +paquets de pelleterie servaient de siège on étaient empilés les uns sur +les autres. A des perches transversales, qui reliaient les quatre murs +de la hutte, on avait accroché des quartiers de venaison, des chapelets +de poissons boucanés et des bottes de plantes légumineuses. + +Une table grossière occupait le milieu. + +--Je vous ai, dit Jacques à Poignet-d'Acier, préparé un gâteau de +kamassas nouvelles. Il est aussi friand que s'il était fait avec de la +farine de froment. Goûtez-y, monsieur... + +--Encore! tu es incorrigible! + +--Puis-je oublier, monsieur Villefranche... Il s'arrêta court, et +l'aventurier se mit à rire. + +--Continue, mon bon Jacques; tu n'as pas ton pareil ici-bas. Ah! si tous +les hommes étaient comme toi, ils ne feraient pas long séjour sur cette +terre. + +--Vous servirai-je une tranche de saumon? + +--Assieds-toi, d'abord, à côté de moi. + +Jacques obéit en se découvrant respectueusement. + +--Excellente nature, murmura Poignet-d'Acier. Puis il ajouta en aparté: + +--Excellente, oui, mais sans initiative, bonne pour servir, voilà tout! + +--Vous savez, monsieur, dit le domestique, que le navire ancré +au-dessous du cap Frondoso met à la voile demain matin pour New-York. + +--Ah! fit l'aventurier en fronçant légèrement les sourcils, et il te +faut de l'argent pour ton protégé. + +--Si monsieur... + +--Oui, dit Poignet-d'Acier en tirant une bourse de cuir, voilà cent +piastres. + +--Merci, monsieur, dit Jacques avec une expression de reconnaissance +intraduisible. On m'a écrit qu'il était si beau, qu'il vous ressemblait, +le petit Alfred! + +--Jacques, s'écria le maître, pour la millième fois, je t'enjoins de ne +plus prononcer ce nom-là devant moi! + +--Pardon, mon.... + +--Qu'il n'en soit plus question! Voudrais-tu donc me faire mourir? Ne +sais-tu pas que le remords me poursuit? Cette femme m'avait trahi? Mais +étais-je en droit de la faire périr de chagrin, lentement, à petit +feu... Et ma fille, car c'était ma fille Adèle, j'en suis sûr, mais ne +suis-je pas la cause de son empoisonnement? Elle s'est suicidée après sa +faute, parce qu'elle redoutait ma sévérité, parce que, peut-être, je +l'aurais tuée comme j'ai tué son amant, cet Hermisson [9]. + +[Note 9: Voir la _Huronne_.] + +--Mais si monsieur voulait revoir les pauvres jumeaux, ses +petits-enfants? hasarda le vieux serviteur. + +--Ses petits-enfants! tonna Poignet-d'Acier; ses petits-enfants! Que +veux-tu dire? Est-ce à moi que tu parles? Les enfants sont les enfants +d'un Anglais. Je nie qu'ils aient du sang français dans les veines! Ma +fille était une misérable!... une maudite, comme sa mère! + +Après ces mots, articulés d'une voix strangulée, Villefranche se leva, +les yeux injectés de sang, le visage en feu et arpenta la cabane à +grands pas. + +Ayant fait cinq ou six tours, il recomposa son visage, en homme habitué +depuis longtemps à refouler ses émotions les plus violentes, et, +s'asseyant de nouveau à la table, il tendit la main au vieillard, en lui +disant: + +--Excuse mon emportement, Jacques. Tu enverras l'argent pour cet enfant; +qu'il soit bien soigné; je le reverrai... un jour... oui... Quant à la +fille, sa soeur, elle a été abandonnée, n'est-ce pas? Tu me l'as assuré. + +Jacques baissa la tête sur sa poitrine sans répondre. + +Villefranche prit, sans doute, ce signe pour une affirmation, car il +s'écria d'un ton dur: + +--Tu es incapable de me mentir; mais si j'apprenais que cette fille +reçût, ne fût-ce qu'un schelling de moi, tu ne recevrais plus un sou, +plus un seul pour l'autre! Appuyant ses coudes sur la table, il +ensevelit son visage dans ses mains, en murmurant: + +--Horrible destinée! Ma mère trompa mon père, ma femme m'a trompé! ma +fille était séduite à seize ans. Elle donnait le jour à deux enfants, un +garçon, une fille! Quelle malédiction pèse donc sur notre famille! Mais +cette petite fille, oh! je ne la verrai plus; j'aurais du l'étouffer de +mes propres mains! N'est-ce pas, Jacques, que tu l'as exposée sur la +voie publique? + +Le domestique balbutia une réponse inintelligible. Il parut même si +embarrassé, que Poignet-d'Acier remarqua son trouble, et il allait le +questionner, quand on frappa à la porte. + +--Faut-il ouvrir? demanda Jacques. + +--Attends un peu. + +L'aventurier remit sa bourse dans une poche de sa chemise de chasse, +tira ses pistolets de sa ceinture, examina l'amorce, les plaça sur la +table et dit: + +--Ouvre! + +Jacques, qui avait intérieurement fermé la porte avec une lourde barre +de bois, précaution très-utile à cette époque, s'en approcha; mais, +avant de tirer la barre, il demanda: + +--Qui est là? + +--Merellum, la Petite-Hirondelle, répliqua du dehors une voix enfantine. + +--Merellum, dit Poignet-d'Acier, qu'elle entre! Je suis bien aise de la +voir! + +Jacques avait déjà ouvert la porte; une petite fille de dix à douze ans +s'élança aussitôt vers Poignet-d'Acier, qui la prit dans ses bras, la +baisa au front et l'assit sur ses genoux. + +Son teint avait une blancheur qui devait la faire considérer comme une +merveille dans les solitudes du Nord-Ouest, et qu'on eût remarquée même +en Europe. Elle n'était pas jolie, mais une intelligence vive et +précoce, éloquemment peinte, dans tous ses traits, suppléait à la beauté +qui lui manquait. Sa robe de peau d'antilope était déchirée, et ses +longs cheveux épars. + +--Petit oncle [10], dit-elle à Poignet-d'Acier, grand, grand malheur! + +[Note 10: «Mon frère», «mon cousin», «mon oncle», «ma tante» sont des +termes d'amitié fort usités par les Canadiens dans le désert américain. +Ils n'impliquent pas toujours une idée de parenté.] + +--Un malheur! ma Petite-Hirondelle, comment cela? répliqua-t-il avec +intérêt, en s'apercevant du désordre de la toilette de l'enfant. + +--Ma tante, Ouaskèma... + +Et Merellum fondit en larmes. + +--Eh bien, ta tante Ouaskèma? + +La petite fille voulut parler, les sanglots l'en empêchèrent. + +--Calme-toi, chère, dit le Vieux Jacques qui, après avoir refermé la +porte, était venu se rasseoir à la table. + +--Allons, raconte-nous ce qui est arrivé à ta tante Ouaskèma, dit +Poignet-d'Acier. + +Mais Merellum» tremblait de tous ses membres, en se serrant contre la +poitrine de l'aventurier, et balbutiant: + +--Les Chinouks! les Chinouks!... J'ai peur... Défends-moi, défends-moi, +petit oncle! + +--Donne-lui quelques gouttes de tafia, dans un gobelet d'eau et de sirop +d'érable, dit Poignet-d'Acier à son domestique. + +Jacques eut bien vite préparé la potion qui réconforta Merellum. Alors, +elle raconta qu'étant allée le matin, avec Ouaskèma et quelques Indiens +Clallomes, récolter des racines de ouappatou dans une île de la +Grande-Rivière (le rio Columbia), ils avaient été surpris par une troupe +de Chinouks. Ouaskèma et un chef, Queue-de-Serpent, étaient tombés entre +les mains de ces deniers; les autres avaient été tués. Quant à Merellum, +elle avait réussi à s'échapper en se cachant dans une touffe de joncs; +puis, les Chinouks partis de l'île avec leurs prisonniers, elle avait +sauté dans un canot, traversé le fleuve et cherché une retraite chez son +petit oncle. + +--Combien étaient les Chinouks? demanda Poignet d'Acier, après avoir +écouté avec une profonde attention, le récit de l'enfant. + +--Dix, répondit-elle en comptant sur ses doigts. + +--Et quelle direction ont-ils prise? + +--Le soleil couchant, répliqua Merellum. + +--Ouaskèma est une brave créature, dit alors l'aventurier en s'adressant +Jacques. Elle m'a rendu plus d'un service et même, sauvé la vie, quoique +je ne sache trop d'où lui vient cette amitié pour moi. Il faut lui +porter secours. + +--Oh! petit oncle, comme tu es bon! s'écria Merellum en essuyant ses +lames et l'embrassant sur les deux joues. Petite tante aussi m'aime +bien, va! + +--Voyons, Jacques, dit Poignet-d'Acier, remettant doucement l'enfant à +terre, selle un cheval, tu courras à la pointe de la Langue, tu y +déposeras Merellum chez nos amis et tu prieras trois d'entre eux de +t'accompagner ici. A cinq, nous aurons facilement raison de dix coquins +de Peaux-Rouges. Seulement hâte-toi. Il n'y a pas une minute à perdre. +Pendant ton absence, je préparerai les armes et le grand canot. + +Jacques s'éloigna immédiatement, en emmenant la petite fille. + +--C'est étrange! dit Poignet-d'Acier dès qu'ils eurent disparu, c'est +étrange! moi qui abhorre les femmes et tout leur sexe, je ne sais ce que +j'éprouve à la vue de cet enfant! Je me sens mollir... Oui, c'est bien +étrange! répéta-t-il en se grattant le front. + +Une heure ne s'était pas écoulée, que Jacques revint accompagné de trois +trappeurs. + +Ils échangèrent une poignée de main avec l'aventurier, qui leur dit: + +--Eh bien, mes cousins, vous êtes prêts à donner la chasse aux Chinouks? + +--Tout disposés, répondirent-ils. Ces vermines nous ont pillé une +fumerie de saumon, et, baptême! nous nous paierons sur leur peau. + +Un long bateau, creusé dans un tronc d'arbre, fut poussé à l'eau, et les +cinq hommes, parfaitement armés, s'y embarquèrent. Poignet-d'Acier +s'assit au gouvernail, les trappeurs ramèrent. + +Le temps était toujours beau, le ciel pur et sans nuages. + +Au moment où le soleil se penchait à l'horizon, l'embarcation arriva +près du cap Désappointement. + +--Ne distinguez-vous pas une colonne de fumée, au-dessus de la falaise +dit Jacques à son maître. + +--Je la vois depuis une dizaine de minutes. Ce sont nos Chinouks sans +doute. Nous aborderons dans cette anse, sur la droite. + +Et il indiquait du doigt une étroite baie, plantée de roseaux. + +Ils attérirent, cachèrent le bateau dans les roseaux, renouvelèrent +l'amorce de leurs carabines et se mirent à grimper en silence le long de +la côte. L'escalade était difficile, mais tous étaient exercés ces +sortes d'ascensions. Bientôt, ils atteignirent le faîte du cap +Désappointement. + +--Halte! fit Poignet-d'Acier qui rampait en avant. Ses compagnons +s'arrêtèrent. + +--Avancez-vous derrière ces broussailles, reprit-il en montrant des +buissons qui hérissaient la crête de la falaise. J'aperçois les +Peaux-Rouges. Ils ne soupçonnent pas notre présence; au mot feu! tirons +tous ensemble. + +Moins d'une minute après, cinq coups de carabine faisaient résonner les +échos de la côte. + +Quatre Chinouks tombèrent; les autres prirent la fuite en poussant des +hurlements épouvantables. + +Cependant Chinamus, le sorcier, qui n'avait été que blessé, se jeta sur +Ouaskèma, en s'écriant et brandissant son tomahawk: + +--La vierge clallome doit mourir en l'honneur de Scoucoumé, le grand +Esprit du Mal, elle mourra! + +La redoutable massue frappa la captive, et, à ce moment, à ce moment +suprême, une nouvelle détonation retentit: le jeesukaïn roula, en se +tordant dans les convulsions de l'agonie, à côté des quatre victimes que +venaient de faire les balles des trappeurs. + + + + + CHAPITRE IV + + PAD + + +Les scènes précédentes avaient eu un témoin qui n'appartenait ni aux +tribus de Peaux-Rouges, ni à la bande de trappeurs compagnons de +Poignet-d'Acier. Tapi dans un massif de jeunes merisiers, cet homme, +qui, par la figure et l'accoutrement, avait l'air d'un indien +tête-plate, n'eut pas plutôt vu frapper Ouaskèma et tomber Chinamus, +qu'il sortit sans bruit de sa cachette et se glissa lestement au bas du +cap Désappointement, en prenant grand soin de ne pas être observé. Dans +les joncs, sur le bord du fleuve, il trouva un canot, sauta dedans, fit +force de pagaie et aborda au bout de trois heures à une île vis-à-vis de +la pointe de la Langue. + +En débarquant, il fut reçu par un trappeur blanc qui lui dit: + +--Eh bien, Pad, as-tu de bonnes nouvelles? + +--Excellentes, excellentes, camarade, répondit l'autre en anglais. + +--Par le tonnerre! voyons, reprit le premier dans cet idiome, voyons, +tirons le canot sur la grève pour que la marée ne l'entraîne pas; +ensuite tu me conteras ça en mangeant un morceau d'esturgeon. + +L'embarcation fut traînée sur le sable un quart de mille environ du +rivage, et les deux hommes entrèrent dans une cabane fabriquée avec des +lianes et des joncs, dans un petit bois, au milieu de l'île. + +--Je meurs de soif, by the Holy Virgin [11], dit Pad en se laissant +tomber sur une botte de fougères qui servait de lit. As-tu une goutte de +whiskey à me donner? + +[Note 11: Par la Sainte Vierge!] + +Le trappeur blanc lui passa une outre, dont l'Indien avala deux ou trois +copieuses gorgées, en faisant claquer voluptueusement sa longue contre +son palais. + +--J'avais besoin de ça pour me remettre, dit-il en rendant la gourde à +son hôte; les dames Chinouks n'en finissaient pas. J'ai même vu le +moment où j'en serais pour mes frais de course et d'attente. Fichu +métier que le nôtre! + +--Tu disais que la journée avait été bonne, Pad? + +--Bonne, oui, by Jesus-Christ! très-bonne, Joe, très-bonne. Si on nous +payait en raison de ce que rapportera aux autres, encore! + +--Tu dois avoir faim? + +--Une faim de coyote en plein hiver, Joe. Tu m'as parlé d'un morceau +d'esturgeon? + +--Oui, que j'ai accommodé avec des kamassas. Le voici. Régale-toi. + +Le blanc, appelé Joe, avait ranimé le feu en y jetant des branches de +sapin, car la nuit était venue depuis longtemps déjà. Il servit à Pad +une tranche de poisson sur un plat d'écorce de cèdre. + +Quand celui-ci eut satisfait son appétit avec une voracité bestiale, il +lui demanda: + +--Et ton histoire maintenant? + +--J'allume le tabac, je bois un coup, et je te réponds, dit. Pad. + +Joe se plaça sur les fougères à côté de l'Indien, qui fumait lentement, +en homme bien repu, sachant apprécier la valeur d'une pipe après un +copieux repas. + +Mais il ne se pressait pas de parler. + +--Par le tonnerre! tu vas commencer? dit le trappeur blanc que son +silence impatientait. + +--Tout de suite. Mais, d'abord, tu connais le Dompteur-de-Buffles. + +--Ce chien, de métis? + +--Lui-même, que les Chinooks avaient pris pour chef. + +--Je ne le connais que trop, car il m'a presque assommé dans notre +dernière rencontre avec les Peaux-Rouges. + +--S'il a failli t'assommer, il ne le fera plus, mon camarade. Tu es +vengé. Le Dompteur-de-Buffles chasse maintenant chez le diable. + +--Tu dis? + +--Je dis que ce crapaud de métis est mort, et pas enterré, ajouta Pad en +riant d'un gros rire niais. + +--Comment ça? fit Joe surpris. + +--Un tour à moi, voilà tout, by the Holy Virgin! On n'est pas Irlandais +pour rien. Ce Bois-Brûlé donnait sur les nerfs. Je l'ai fait tuer par +une vermine de son espèce, Chinamus, ou sorcier des Clallomes, tu sais? + +--Tu m'étonnes; ils étaient amis. + +--Oui, ainsi que chien et chat, comme on dit dans vos vieux pays. Mais +ce qu'il y a de mieux, c'est que Chinamus a aussi rendu l'âme, s'il +avait une âme, car ça ne doit pas avoir d'âme, ces brutes-là! + +Là-dessus, il aspira une longue bouffée qu'il souffla, petit à petit, +entre ses lèvres pincées, et en regardant philosophiquement le nuage +bleuâtre monter vers le plafond de la cabane. + +--Par le tonnerre! poursuis donc, lui cria Joe. + +--Oui, dit tranquillement Pad, Chinamus n'est plus qu'une carcasse que +les corbeaux font présentement servir à leur souper. On ne dira pas +qu'il n'était pas bons quelque chose, au moins! + +--De quelle manière cela s'est-il passé? + +--Patience, patience, mon camarade. D'abord je te dirai que Ouaskèma... + +--Ah! cette sauvagesse qui s'est amourachée de Poignet-d'Acier? + +--Tout juste. + +--Alors, Ouaskèma... + +--Est aussi, à cette heure, dans le monde des esprits. + +--Je ne te comprends pas bien, repartit Joe en toisant l'Indien avec, +une expression de doute. + +--Ah! tu ne me comprends pas! tu ne me comprends pas! Mon langage est +pourtant bien facile à comprendre. Ouaskèma est morte! Chinamus est +mort, Dompteur-de-Buffles est mort, Queue-de-Serpent est mort, beaucoup +d'autres Indiens sont morts, et beaucoup plus d'autres mourront d'ici à +demain soir; est-ce que tu comprends ça, là? + +--Enfin, explique-toi. + +--Ce matin, en rôdant près de l'île de Sable, j'ai vu arriver Ouaskèma, +Queue-de-Serpent et deux ou trois Clallomes. Ils se sont mis à arracher +des: racines de ouappatou. Je savais qu'un parti de Chinouks était campé +dans l'île voisine. Dompteur-de-Buffles les commandait. Comme il est +épris de Ouaskèma qui, par contre, le déteste de tout son coeur, j'étais +sûr d'être le bien venu en lui annonçant qu'il pouvait aisément +s'emparer d'elle. + +--Sans compter que tu servais les intérêts de la Compagnie de la baie +d'Hudson, car plus les tribus seront divisées et meilleur marché nous en +aurons. + +--A qui le dis-tu, Joe! Mais ce n'était que la moitié de mon plan. Je ne +fais pas les choses à demi, moi! Ces imbéciles d'Indiens me croient un +grand jeesukaïn, à cause de ma double couleur. Alors, après avoir causé +avec Dompteur-de-Buffles, j'ai pris Chinamus à l'écart et lui ai dit que +j'avais en une vision où un de leurs dieux, Scoucoumé, m'avait révélé +que le jeesukaïn qui lui immolerait Ouaskèma acquerrait une puissance +absolue sur tous les Peaux-Rouges la Colombie. + +--Alors, tu as opposé l'amour du métis au fanatisme du sorcier; c'est +très-adroit, dit Joe. + +--Est-ce que mon père n'était pas Irlandais, la nation la plus fine de +la terre? s'écria Pad avec orgueil. + +--Par le tonnerre! la plus fourbe et la plus hypocrite! murmura le +trappeur blanc. + +--Tu dis? fit Pad se dressant et portant la main à son couteau. + +--Moi! répondit Joe, feignant de n'avoir pas remarqué cette disposition +hostile; moi, je dis que les Irlandais sont braves, courageux et +très-malins. + +--Je croyais avoir entendu autre chose, grommela son interlocuteur. + +--Tu avais mal entendu, c'est là tout ce que je disais; mais continue +donc, mon diable de Pad! La flatterie radoucit ce dernier, qui reprit: + +--Par l'enfer! où en étais-je? + +--Tu disais que tu avais engagé Chinamus à sacrifier Ouaskèma. + +--Oui, c'est ça. Mes trappes dressées, je traversai l'eau et montai sur +le cap Désappointement pour assister au spectacle. Ça ne fut pas long. +Dompteur-de-Buffles tomba sur les Clallomes et fit prisonnier. +Queue-de-Serpent, tandis que Chinamus, plus subtil, s'emparait de +Ouaskèma. Trois autres furent tués sur place. Après leur victoire, les +Chinouks passèrent aussi le fleuve, et, comme je m'y attendais, +gravirent la falaise, sur le plateau de laquelle ils aiment à faire +leurs petites cérémonies religieuses. Je me blottis dans un hallier, +d'où je les vis torturer ce pauvre Queue-de-Serpent, qui mourut comme un +brave, by Jesus-Christ! Puis Chinamus voulut brûler Ouaskèma. +Dompteur-de-Buffles s'y opposa. Ça ne faisait pas son affaire, tu +conçois, Joe. Après une dispute, le sorcier proposa au métis de la jouer +au beullum contre le Tonnerre, son fameux bison apprivoisé. Ils se +mirent à la partie. Chinamus perdit, mais il tenait à son enjeu. C'est +pourquoi, au lieu de payer sa dette, il saisit une flèche et la planta +dans la poitrine du Bois-Brûlé. Je comptais bien un peu sur cette +conclusion, mais il y en avait une autre que je ne prévoyais pas. +Figure-toi qu'au moment où le devin allait mettre le feu au bûcher, +voilà Poignet-d'Acier qui arrive avec sa bande. + +--Poignet-d'Acier! + +--En personne. + +--Par le tonnerre! on le trouvera donc partout, ce maudit! s'écria Joe +en frappant avec fureur son poing sur la muraille. + +--Bon, bon, ne te fâche pas. Tant pis pour lui d'être venu se mêler de +ce qui ne le regardait pas, car cette fois-ci nous le tenons. Ah! si la +Compagnie m'avait laissé faire, il y a beau jour... + +--Oui, dit Joe en voyant lorgnait sa carabine; oui, ce n'était pas +difficile de s'en débarrasser. Mais les chefs ont leurs projets, que +veux-tu! Ils ne permettent pas qu'on le tue. C'est bête, ça! Finis ton +histoire. + +--Encore deux mots et j'aurai fait. Poignet-d'Acier et ses gens abattent +quatre Chinouks. Chinamus est blessé. Le reste des Peaux-Rouges se +sauve, et je m'imaginais que ça allait se terminer par la délivrance +d'Ouaskèma. Pas du tout. + +--Qu'advint-il? + +--Donne-moi d'abord la gourde, car je suis altéré comme un banc de +sable. + +Ayant bu une nouvelle gorgée de whiskey, Pad s'écria: + +--Tu ne te douterais jamais de ce qui se passa alors! non, by the Holy +Virgin! + +--Dis. + +--Eh Bien! le vieux Chinamus, tout blessé qu'il était, prit son tomahawk +et, paf! vous le planta sur la tête de Ouaskèma! + +Le trappeur Blanc fit un geste d'horreur. + +--C'est comme j'ai l'avantage de te l'assurer, dit Pad en riant. +Maintenant, sais-tu mon idée? Je m'en vas trouver les Clallomes postés +sur l'autre rive de la Colombie, je leur dis que Poignet-d'Acier a +assassiné Ouaskèma, et le voilà pris entre deux feux: les Chinouks qui +ne manqueront pas de revenir en nombre pour venger leur sorcier, et les +Clallomes qui lui demanderont compte de Ouaskèma et de Queue-de-Serpent. +Que penses-tu de cette trame? Est-elle un peu bien tissée, hein l'ami +Joe? + +En terminant Pad se frotta bruyamment les mains. + +--Tout cela est bel et bien pour la Compagnie, dit son compagnon après +un moment de silence; mais ça ne fait pas nos affaires! + +--Nous recevrons des marchandises pour au moins deux cents piastres. + +--Peuh! qu'est-ce que, deux cents piastres, comparé à ce que nous +aurions en découvrant la cache où Poignet-d'Acier enfouit ses +pelleteries et son or! + +--C'est vrai, dit Pad en réfléchissant. + +--Alors, reprit Joe, nous serions riches, plus riches que des chefs de +comptoirs. Tu pourrais faire ce voyage dans les vieux pays... + +--Je le désire depuis bien des années! + +--Tu aurais des palais, des domestiques pour te servir, des femmes +blanches autant que tu en voudrais... + +--Ne me parle pas de ça, tu me fais tourner la tête, s'écria Pad dont le +sang s'échauffait à ces enivrantes visions, car si la vie d'aventure +dans les pays sauvages séduit les Européens, l'existence douce et +paisible que nous menons séduit davantage encore les trappeurs du désert +américain. + +Joe se leva pour attiser le feu, et dit négligemment: + +--Il ne faudrait pourtant que faire jaser Merellum. + +--Cette orpheline que Ouaskèma avait adoptée. Est-ce qu'elle sait +quelque chose? + +--C'est mon opinion. Poignet-d'Acier l'adore. S'il était depuis plus +longtemps ici, j'affirmerais en est le père. En tous cas, il n'a pas de +secrets pour elle. + +--Cela se peut, répliqua Pad en bâillant; mais j'ai fait une rude +journée. Le sommeil me gagne. Demain matin j'irai au camp des Clallomes. +En rentrant, nous reparlerons de ça... oui, tu dois avoir raison, cette +petite... Il ne sera guère malaisé de la prendre, à présent... bonsoir, +Joe! + +L'Irlandais s'endormit, roulé dans une couverte de peau de buffle, et +son camarade ne tarda pas à en faire autant. + +Avant que l'aurore parut, tous deux se levèrent, déjeunèrent solidement +d'un morceau de venaison et transportèrent leur canot de l'autre côté de +l'île. + +Pad s'embarqua seul, en disant à Joe: + +--Tu m'attendras ici; je reviendrai probablement ce soir. + +--Oui; mais souviens-toi de ce que je t'ai dit propos de Merellum. Par +le tonnerre! si tu réussis à t'en emparer, conduis-la à la caverne du +Chêne-Vert. Sois tranquille, je saurai bien la confesser. + +Pad s'éloigna du rivage. Le temps était beau; la marée le favorisait: en +une demi-heure, il atteignit la Pointe de la Langue, où il mit pied à +terre après avoir amarré son canot à une roche. + +Le soleil sortait des brumes du matin et plaquait d'or les vastes +plaines de la Colombie; l'Indien s'achemina, la carabine sur l'épaule, +vers une fumerie établie à une centaine de mètres du rivage. + +Des rets en fil d'écorce, des lignes faites avec des algues marines, qui +poussent en abondance à l'embouchure du rio Columbia, et dont +quelques-unes ont jusqu'à cent cinquante pieds de long, des hameçons en +racine de pin ou en corne de mouton des montagnes, des tridents et des +fouènes d'une espèce toute particulière étaient pendus autour de la +fumerie. + +Ces fouènes méritent une description. + +La tête ou le piquant est en os, de deux à deux pieds et demi de long, +en forme de large fer de lance. On y adapte une petite ligne près du +milieu. Cette ligne se rattache à un manche, à deux pieds environ du +bout, qui est enfoncé dans un trou, situé près de la pointe de la tête. +Quoique assez solidement maintenu dans l'oeillet de l'instrument, le +manche n'y est pas demeure fixe; de sorte que, quand un poisson a été +dardé, la tête de la fouène se détache par le retrait du bois, et reste +dans le corps de la victime, qu'à du manche et de la corde le harponneur +ramène doucement à lui. Si le poisson est trop gros et menace, par ses +efforts, de faire chavirer le canot, on abandonne le banche, qui fait +alors l'office de bouée, et sert à reconnaître l'endroit où s'est arrêté +la proie, lorsqu'elle est morte ou fatiguée de la lutte. + +Pad allait passer devant la fumerie sans s'arrêter, car, comme elle +appartenait à Poignet-d'Acier, il ne se souciait pas de rencontrer ses +gens; mais alors qu'il tournait près de la cour où séchaient d'énormes +quantités de saumons et d'esturgeons partagés en deux et étendus au +soleil sur des claies d'osier, il entendit de joyeux et frais éclats de +rire. + +--C'est drôle, pensa-t-il, ça ressemble à une voix de femme et même à +une voix d'enfant. + +Il prêta l'oreille. + +Les rires retentissaient toujours sonores et perlés comme les ricochets +d'une cascatelle. + +--By the Holy Virgin! se dit-il, il y a une créature dans la fumerie. Il +faut que je voie qui ça peut être. + +S'approchant avec précaution d'une fente que la négligence avait laissée +entre les nattes de joncs qui composaient la muraille, Pad plongea ses +regards à l'intérieur. + +D'abord, l'épaisse vapeur qui s'échappait lourdement en nuages compactes +d'un feu de sapinage, au dessus duquel boucanaient des poissons de toute +sorte, de toute grosseur, ne lui permit pas de distinguer les objets. Il +fut même obligé de se retirer pour reprendre haleine, car la fumée +l'étouffait; mais peu à peu ses yeux s'habituèrent à l'obscurité, et il +aperçut une petite fille que deux vigoureux trappeurs faisaient sauter +sur leurs genoux. + +--Merellum! s'écria-t-il, by Jesus-Christ! la chance me favorise! A ce +soir! + +Il reprit le sentier, un instant abandonné, et remonta d'un pas rapide +le cours de la Colombie. + +La distance qui le séparait de l'i-e-nush ou cantonnement des Clallomes +n'était pas considérable. Pad l'eut bientôt franchie. + +Une animation inusitée se faisait remarquer dans village quand il y +entra, les Indiens étant sur le point de partir pour une chasse à +l'orignal. Les hommes, entièrement nus, fabriquaient ou réparaient leurs +armes. Celui-ci aiguisait des têtes de flèches en obsidiane, celui-là +les empennait avec des piquants de porc-épic, un troisième épissait, +avec de la colle d'esturgeon, les deux parties d'un arc en corne de +bélier; un quatrième faisait chauffer des cornes pour leur donner la +convexité voulue; un autre les raclait avec des cailloux de silex, afin +de les rendre élastiques; quelques-uns polissaient avec du sable des +traits en bois de buisson-graisse, sorte de groseillier sauvage, tandis +que les femmes, sans autre vêtement que le kalaquarté ou jupon d'écorce, +préparaient en boulettes le frai de hareng, qu'elles avaient recueilli +sur des branches de sapin, ou, plongées dans l'eau jusqu'à la ceinture, +arrachaient avec leurs pieds les racines de kamassas pour les piler et +en faire des galettes. La plupart étaient affreusement laides, avec +leurs crânes déprimés et leurs mamelles pendantes jusque sur l'abdomen. + +Mais toutes étaient actives et besogneuses. Des nuées d'enfants sales et +de chiens décharnés, grouillant pêle-mêle sur le gazon, complétaient le +tableau. + +Pad s'approcha de deux jeunes filles qui tressaient un vase en racines +de cèdre, s'assit sur un quartier de roche, bourra son calumet avec des +feuilles de sac-à-commis [12], et se mit à fumer sans mot dire. + +[Note 12: Feuilles d'un arbuste dont le fruit est estimé des Indiens. +Les Canadiens appellent ces feuilles sac-à-commis parce que les employés +de la Compagnie de la baie d'Hudson, qui s'en servent pour fumer, en +guise de tabac, les portent habituellement dans un petit sac.] + +Les jeunes filles ne lui adressèrent point la parole. Elles +travaillaient en silence à leur vaisseau. Ces vaisseaux se font ainsi: +on prend de grandes racines flexibles ou des filaments d'écorce. On les +contourne autour d'un centre, en réduisant insensiblement la +circonférence des plis intérieurs, de façon à former comme une ruche +retournée. Les plis sont retenus ensemble par une petite racine +très-souple, passée à travers un espace pratiqué en introduisant un +poinçon, en os ou en épine, entre les deux deniers, puis en tournant la +racine sous le dernier et sur celui qu'on doit ajouter en avançant dans +la confection du vase. Entre les deux derniers plis, on glisse assez de +ces racines, semblables à des fils, pour le rendre étanche. + +Les Peaux-Rouges se servent de ces vaisseaux pour boire, aussi bien que +pour faire bouillir de l'eau et cuire les aliments avec les cailloux +rougis au feu que l'on y plonge. + +Ils tiennent encore lieu de coiffure aux squaws quand elles changent de +campement. + +Après avoir pétuné gravement pendant une heure, Pad se leva et marcha +droit à un Clallome qui, accroupi devant la porte d'une cabane, +contemplait le soleil. + +Un sac à médecine, en peau de castor, zébré d'hiéroglyphes rouges et +noirs, indiquait qu'il occupait dans la tribu le poste de jeesukaïn. + +--Mon frère connaît Langue-de-Vipère? lui dit-il dans le dialecte +indien. + +--Langue-de-Vipère est connu, répliqua laconiquement le devin. + +--Langue-de-Vipère veut faire entendre sa parole au conseil des +vaillants chefs clallomes. + +--Quelles paroles mon frère veut-il faire entendre au conseil des +vaillants chefs clallomes? + +--Langue-de-Vipère le dira à leurs oreilles dans la loge du conseil. + +--Si les paroles de mon frère sont des paroles de vérité, il sera le +bien venu, si ses paroles sont des paroles de mensonge, que mon frère +reprenne le chemin de son wigwam. + +--Les paroles de Langue-de-Vipère sont des paroles de vérité, repartit +Pad sans s'irriter du soupçon dont il était l'objet. + +--Quand le soleil tombera droit sur la tête de mon frère, le conseil des +Clallomes sera assemblé. Mon frère y assistera. + +Cela dit, le jeesukaïn tourna le dos à l'étranger et reprit sa +contemplation. + + + + + CHAPITRE V + + L'ENLÈVEMENT + + +A l'heure où le soleil touche son méridien, Pad fut introduit dans une +loge en écorce, couverte de joncs et qui ne différait des autres huttes +du village que par sa rotondité. + +Cinq chefs étaient assis en cercle sur des peaux d'antilope. Des +colliers de griffes d'ours ou de panthère, de longs pendants d'oreilles +en aïqua et des plumes d'aigle plantées droites dans leurs cheveux +étaient les symboles de leur puissance. + +Lorsque Pad entra dans la case, un guerrier se leva et arrangea un petit +feu au centre du conseil. C'était le feu magique. + +Le guerrier ordonna de tirer les pipes, puis il alluma la sienne au +foyer, fit quelques pas en arrière, et dit: + +--Mes frères les intrépides Clallomes se sont assemblés pour chanter le +chant de la chasse aux moz [13]; mais, avant, ils entendront la parole +d'un étranger. + +[Note 13: Caribou] + +--Ils l'entendront, répondirent les Clallomes. + +Le guerrier fit alors signe à Pad de venir prendre place dans le cercle. +Ensuite, du bout de son calumet, il indiqua les quatre points cardinaux, +en commençant par l'est et finissant par le nord. Cela fait, il présenta +trois fois la pipe à Pad, et trois fois la retira, montra le ciel, le +feu, tira trois bouffées, les exhala vers le levant et offrit +définitivement la pipe à son hôte, qui, après avoir fumé un peu, la +passa aux autres assistants. Cette cérémonie terminée, le guerrier +reprit: + +--Les oreilles des chefs clallomes sont ouvertes aux paroles de leur +frère Langue-de-Vipère. + +L'irlandais éleva la voix. + +--Le sang des nobles Clallomes s'échauffera, leur coeur se gonflera +d'une juste colère quand ils auront entendu mon discours, car les +ossements de leurs pères crient vengeance, et la mort de Ouaskèma ne +peut rester impunie. + +Un murmure de surprise et d'indignation accueilli ce début. Pad, content +de l'effet qu'avait produit son exorde, continua: + +--Poignet-d'Acier et sa bande ont tué la vierge clallome et le parti qui +l'accompagnait. + +--Comment mon frère l'a-t-il appris? demanda un chef. + +--Langue-de-Vipère a vu, répliqua Pad. + +Et il raconta que les trappeurs, commandés par Poignet-d'Acier s'étaient +joints aux Chinouks pour attaquer et mettre à mort Ouaskèma, avec la +petite troupe qui l'aidait à faire une provision de ouappatous dans +l'île de Sable. + +Ce mensonge fut débité avec une impudence dont les Indiens furent dupes. +L'absence prolongée de la jeune Tête-Plate donnait au surplus du poids +aux assertions de Pad. On le questionna. Il répondit sans hésiter, +fournissant des détails sur cette affaire, indiquant le lieu de +l'engagement et proposant aux Peaux-Rouges de les y conduire. Mais +ceux-ci craignirent un piège et déclinèrent sa proposition. + +Un des chefs prit la parole: + +--Mes frères Clallomes ont eu tort de faire alliance avec les +visages-pâles. Le courroux de Scoucoumé s'appesantit sur la valeureuse +tribu des Clallomes. Il faut l'apaiser. Pour l'apaiser, mes frères +doivent déterrer la hache de guerre, et ne rentrer dans leurs loges que +quand ils auront la chevelure du dernier des blancs qui trappent sur la +Grande-Rivière. J'ai dit. + +--Mon frère le Petit-Nuage a sagement parlé, fit un autre. J'ai dit. + +--Que la hache de guerre soit donc immédiatement déterrée, ajouta le +troisième. J'ai dit. + +--Nous livrerons Poignet-d'Acier à nos squaws pour qu'elles le brûlent +lentement avec des tisons ardents. J'ai dit. + +--Et nos esclaves mangeront sa chair. J'ai dit. + +Les cinq chefs poussèrent un hurlement affreux, après quoi, le premier +reprit: + +«Il y a dix hivers, alors que la première corne de la septième lune +pendait sur les vertex forêts des montagnes Bleues, moi et cinq autres +nous avons élevé une loge pour Hias-soch-a-la-ti-yah, sur les neiges de +la butte Blanche [14], et nous y avons porté nos aïquas, nos peaux de +loutre et le cuir d'un buffle blanc. + +[Note 14: Le mont Sainte-Hélène, non loin du rio Columbia.] + +«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma. + +«Nous les avons portés dans la loge de Hias-soch-a-la-ti-yah, et nous +nous sommes assis en silence jusqu'à ce que la lune ait descendu +derrière les montagnes de l'est, et nous avons songé au sang de nos +pères que les visages-pâles ont tués quand la lune était ronde et +penchée sur les plaines de l'ouest. + +«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma. + +«Mon père fut tué et les pères des cinq autres furent tués, et leurs +coeurs saignants furent dévorés par le loup. + +«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma. + +«Nous ne pouvions vivre, tandis que les loges de nos pères étaient +vides, et que les scalpes de leurs meurtriers n'étaient pas dans les +loges de nos mères. + +«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma. + +«Nos coeurs nous ont dit de faire des présents à Hias-soch-a-la-ti-yah +qui les a nourris sur les montagnes, et quand la lune fut basse, et +quand les ombres de la butte Blanche furent aussi sombres que le pelage +d'un ours, nous dîmes à Hias-soch-a-la-ti-yah: Nul homme ne peut faire +la guerre avec les flèches du carquois de tes tempêtes; nulle parole +d'homme ne peut être entendue quand ta voix parle dans les nuages; nulle +main d'homme n'est forte quand ta main déchaîne les vents. Le loup a +mangé la tête de nos pères et les scalpes des meurtriers ne pendent +point dans les loges de nos mères. + +«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma. + +«Hias-soch-a-la-ti-yah, ne lâche pas ta colère, tiens dans ta main les +vents; que ta grande voix n'étouffe pas le hurlement des morts quand +nous chassons les meurtriers de nos pères. + +«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma. + +«Moi et les cinq autres nous établîmes alors dans la loge un feu, et, +par sa lumière brillante, vit les aïquas et la peau du buffle. + +«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma. + +«Cinq jours et cinq nuits, moi et les cinq autres nous avons dansé et +fumé, la médecine, et battu le sol avec des bâtons, et charmé le pouvoir +de Scoucoumé, afin qu'il ne soit pas mauvais pour nous, et ne nous +envoie pas la maladie dans nos os. + +«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma. + +«Alors, quand les étoiles furent brillantes dans le ciel clair, nous +avons juré, (je ne dois pas dire quoi car nos paroles sont allées dans +l'oreille de Hias-soch-a-la-ti-yah), et nous sommes partis de la loge +avec nos poitrines grosses de ressentiment contre les meurtriers de nos +pères dont les os étaient dans les griffes du loup. + +«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma. + +«Nous sommes allés chercher leurs scalpes pour les pendre dans les loges +de nos mères. + +«Je commande les Clallomes je vengerai la mort de Ouaskèma. + +«Voyez-moi frapper ce poteau, encore, encore et encore, deux fois six. + +«Je commande les Clallomes je vengerai la mort de Ouaskèma. + +«Deux fois six j'ai frappé; autant de visages-pâles j'ai tué, les +meurtriers de notre père! avant que la lune fût de nouveau ronde et +penchât sur la plaine occidentale. + +«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.» + +En récitant cette mélopée, du ton traînard et nasal particulier aux +Indiens, le chef s'accompagnait tambourin en peau d'elk, sur lequel il +frappait avec un petit bâton. A chaque strophe, il se livrait à des +contorsions frénétiques, que les autres imitaient en poussant des cris +assourdissants; à la dernière, les cris et les contorsions redoublèrent +pendant une demi-heure, puis ils cessèrent tout d'un coup, chaque +guerrier prit un tison dans le feu et sortit de la hutte en se dirigeant +vers un grand poteau dressé au milieu du village. Au pied du poteau, le +jeesukaïn qui avait reçu Pad se tenait agenouillé, réduisant en poudre +fine des écorces sèches dont il entourait le piquet. + +L'un après l'autre, les chefs déposèrent leur tison sur cette poussière +et le sorcier souffla sur les charbons. La poussière s'étant enflammée, +celui-ci se releva et se joignit aux guerriers qui dansaient et +vociféraient autour du poteau, lequel bientôt prit feu, craqua et +s'abattit au milieu des hurlements de la foule attirée par ce spectacle. + +Comme, dans sa chute, l'arbre n'avait atteint personne, les Clallomes en +conclurent que leur expédition contre les visages-pâles serait +favorable. + +Le poteau à bas, les guerriers se jetèrent à l'envi sur les charbons, +qui, dans leurs croyances, devaient les rendre invincibles. + +Tandis qu'ils se disputaient ces amulettes, leur jeesukaïn, déchaussant +avec un couteau sacré le tronçon du poteau resté dans le sol, enlevait +ce tronçon et retirait de dessous une hache en pierre. + +Cette hache était la hache de guerre. + +Il la remit au sachem principal des Clallomes, et ceux-ci se préparèrent +aussitôt à entrer en campagne. + +Pad avait profité de la confusion qui accompagna l'exhumation de la +hache de guerre pour s'esquiver, et sortir de l'i-e-nush. + +Son plan réussissait à souhait, aussi s'applaudissait-il de l'avoir mis +à exécution. + +--Que je tire maintenant le secret de Merellum, et me voici riche, +murmurait-il en marchant à grands pas sur le bord de la Colombie. Et cet +imbécile de Joe qui s'imagine que, quand je connaîtrai le trésor, je +viendrai le chercher pour partager! Le plus souvent, by Jesus-Christ! +Pad n'est pas assez nigaud pour donner ce qu'il a gagné. L'affaire, +faite, je m'embarque et m'en vas dans les vieux pays, où les femmes sont +belles comme les anges du paradis dont me parlait mon père quand j'étais +petit. Seulement il y a une chose qui me contrarie, c'est cette poire +qui me sert de tête, non qu'elle ait moins d'esprit qu'une autre, Pad +n'est pas un sot; mais enfin ce n'est pas beau une boule aplatie comme +la mienne. Si je tenais cette sorcière de squaw qui m'a élevé et rendu +le mauvais service de me presser le crâne entre deux planches, je lui +ferais payer cher ses soins de nourrice! Mais bast! avec de la fortune, +avec de l'or, on se fait aisément pardonner les infirmités de la nature +ou autres; mon père me l'a dit. Tâchons seulement d'enlever la petite. +Voyons... voyons... ça n'est pas facile... Ah! j'y suis... Oui, c'est +cela. J'ai une cache près d'ici. Changeons de figure. + +Le sentier que suivait Pad serpentait sur des rochers à pic, dominant le +fleuve d'une hauteur de vingt mètres au moins. Ces rochers étaient +tourmentés, coupés çà et là par d'effrayantes déchirures, des abîmes +insondables, dans lesquels les eaux de la Colombie se ruaient, +tournoyaient, et écumaient avec fracas. + +Le faux Indien détacha une corde roulée sous son jupon autour de ses +reins, en fixa solidement un bout à une racine, au-dessus d'une +fondrière, et s'affala le long de la corde. + +Parvenu à l'autre extrémité du câble, il mit le pied sur une saillie de +la roche et disparut dans un enfoncement. + +Un quart d'heure après, il ressortait du gouffre, mais complètement +transformé. Il avait le visage et les mains blanches comme un Européen, +et un costume de trappeur dont le chapeau dissimulait parfaitement la +difformité de sa tête. + +Seulement ce costume était lacéré en plusieurs places et ses doigts +ensanglantés portaient les traces de nombreuses éraflures. + +--Voilà! dit-il en se remettant en marche. Du diable si les gens de +Poignet-d'Acier se doutent de mon stratagème! Heureusement que j'ai +comme ça, de côté et d'autre, des caches pour serrer mes petites +affaires! Si la fillette m'échappe, ce ne sera pas faute d'avoir fait +toilette et peau neuve pour la séduire. + +Et il se prit à rire. + +Un moment après il s'arrêta et se frappa le front. + +--Bêta! j'oubliais l'essentiel. + +Puis il déchargea sa carabine; la recharges, la déchargea encore, +enfouit dans une poche sa corne à poudre et se mit courir de toutes ses +forces. + +Une heure avant le soleil couchant il arriva à la fumerie de la pointe +de la Langue. + +Pad était essoufflé, trempé de sueur. + +Il frappa résolument à la porte de la loge. + +--Entrez! cria une voix forte de l'intérieur. + +Pad entra et se trouva devant cinq trappeurs canadiens vigoureux et de +bonne mine, qui jouaient avec Merellum. + +--Sois le bien venu, mon cousin, dit un des trappeurs à l'Irlandais. +Est-ce toi qui as tiré tout à l'heure? As-tu fait chasse? + +--Non, répliqua Pad en mauvais français. J'ai rencontré, à deux milles +d'ici, une ourse avec ses oursons. Je l'ai blessée deux fois, mais la +poudre m'a manqué, et un peu plus l'ourse ne m'aurait pas manqué, elle! + +Ce disant il montra ses mains saignantes. + +--Combien d'oursons? dit le trappeur. + +--Deux. + +--Est-elle grosse? + +--Elle pèse bien cinq cents livres, et les petits cent à cent cinquante. + +--Baptême! ce serait un joli coup de fusil. Elle est à deux milles +d'ici, dis-tu, mon cousin? + +--Un peu plus, un peu moins. Ah! si j'avais eu de la poudre! + +--Ma foi, ça vaut la peine de se déranger. Qu'en pensez-vous, mes +frères? + +--Bateau! faut y aller, répondit-on unanimement. + +--Mais Merellum?... + +--Oh! dit l'enfant, je resterai bien toute seule, je n'ai pas peur. +Pendant que vous serez là-bas je préparerai le souper, à une condition, +père Baptiste. + +--Quoi donc? + +--Vous me donnerez la peau de l'ourse pour m'en faire une couverte, +comme celle de ma bonne tante Ouaskèma. + +--On te la donnera, chère, répliqua Baptiste en lui tapotant amicalement +la joue. + +Et s'adressant aux autres: + +--Allons! en route! + +Ils quittèrent la fumerie en emmenant quatre chiens énormes. + +Pad allait en tête. + +Ils firent deux milles sans rien découvrir. Le crépuscule +s'épaississait. Mais tout à coup, par un de ces hasards communs dans la +vie, les chiens tombèrent sur une piste et s'élancèrent en aboyant +furieusement dans un fourré de mesquites. + +--Ils ont flairé mon ourse, s'écria l'Irlandais en se précipitant après +eux. + +Les trappeurs l'eurent bientôt perdu de vue. Pad alors opéra une +contre-marche et revint toutes jambes à la fumerie. + +La porte était close. + +--Ouvre! cria-t-il à Merellum. + +--Que voulez-vous? demanda la petite fille. + +--Un fusil Baptiste en a besoin. Il a cassé la crosse du sien. + +L'enfant hésitait. + +--Mais dépêche donc! lui cria Pad. Dépêche, si tu ne veux pas que +l'ourse dévore Baptiste. + +L'imprudente ouvrit malgré les recommandations que lui avaient faites +les trappeurs en partant. + +A peine la porte fut-elle entre-bâillée, que Pad se jeta dans la +fumerie, saisit brutalement Merellum, lui appliqua un morceau de +couverte sur la bouche pour l'empêcher de crier, et, l'enlevant comme +une plume dans ses bras, la transporta dans son canot, au fond duquel il +la déposa, avec cette menace: + +--Si tu fais un mouvement, je te tue! + +La pauvre petite, épouvantée, demeura immobile. L'irlandais s'éloigna de +la grève avec la plus grande célérité. + +La nuit était venue, noire et sans souffle. On n'entendait que le son +lointain et assourdi des vagues de la Colombie sur la barre et les +ruissellements de la marée, semblables à des explosions de fusée. + +Sans mot dire, Pad conduisit d'abord sa proie sur une île où il la +débarqua, après lui avoir ôté son bâillon. + +--Maintenant, lui cria-t-il d'une voix tonnante, tu vas desserrer les +dents, la belle. Où est la cache de Poignet-d'Acier? + +Merellum, toute glacée de frayeur, ne répliqua pas. + +--Parleras-tu, petite louve? ajouta rudement l'Irlandais en la secouant +par le bras. + +Et comme elle se taisait toujours: + +--Si tu ne parles pas, je te brûle toute vive! + +--Je ne sais pas où est la cache, balbutia la Petite-Hirondelle. + +--Tu ne sais pas, tu ne sais pas! riposta Pad avec fureur. Ah! tu ne +sais pas! je t'apprendrai à ne pas savoir! + +Il la souffleta violemment. + +Merellum poussa un cri. + +--Par le tonnerre! qui peut piailler comme ça? dit soudain quelqu'un +dans l'obscurité. + +--By the Holy Virgin! marmotta l'Irlandais, ce que je redoutais arrive. +Joe a entendu cette poison. Il faudra partager! + +--Est-ce toi, Pad? + +--Oui, c'est moi, répondit celui-ci d'un accent dépité. + +--Par le tonnerre! où es-tu? Je t'attends depuis trois heures au moins +sur la berge... Et les affaires? + +--Elles vont bien, repartit sèchement Pad. + +--Ah! tu es un fin matois! fit Joe en apparaissant dans l'ombre. + +--Plus fin que toi, car j'ai, du même coup, lancé les Clallomes sur la +piste de Poignet-d'Acier et enlevé la petite. + +--Merellum? + +--Oui, by Jesus-Christ! + +--Tu l'as amenée avec toi? + +--Est-ce que tu ne la vois pas? + +--Par le tonnerre, non! + +--Tu as la berlue, dit dédaigneusement Pad en haussant les épaules. + +Il se retourna pour montrer l'enfant qui était restée derrière lui. Mais +elle s'était éclipsée. + +Au même instant, le bruit d'un corps qui tombe à l'eau troubla le calme +de la nuit. + + + + + CHAPITRE VI + + LE TONNERRE + + +Au moment où il saisit son tomahawk pour en frapper Ouaskèma, Chinamus, +déjà blessé par la balle d'un des assaillants, n'avait plus l'oeil juste +ni la main sûre. + +Le coup destiné à fracasser le crâne atteignit l'épaule gauche. + +La jeune Indienne frissonna sous l'étreinte de la douleur; son visage +pâlit, ses traits s'altérèrent, deux larmes jaillirent de ses yeux +démesurément tendus. Puis sa tête s'affaissa sur sa poitrine; mais elle +ne laissa échapper aucun gémissement. + +Poignet-d'Acier s'élança vers elle, trancha d'un coup de hache les liens +qui l'attachaient au poteau et la reçut insensible dans ses bras. + +Il la déposa doucement sur le gazon en criant + +--De l'eau! qu'on m'en aille chercher, tout de suite! + +Un des trappeurs descendit vivement le cap, tandis que Villefranche +versait quelques gouttes de spiritueux sur la paume de sa main pour en +fruiter les tempes de Ouaskèma. + +Avant le retour du trappeur elle avait repris connaissance. + +A la vue de Poignet-d'Acier penché sur elle et la soignant avec une +sollicitude paternelle, la jeune Clallome eut un éclair de joie +indicible. + +--Le chef blanc, est un grand chef; Ouaskèma l'aime! dit-elle. Elle +voulut faire un mouvement pour se lever, mais la souffrance l'en +empêcha. Sa main droite se porta instinctivement à son épaule gauche, +celle qui avait été frappée par la massue du sorcier. + +Contrairement aux usages de sa tribu, Ouaskèma, fille d'un grand chef et +jouissant elle-même du privilège rare de présider le conseil des sachems +Ouaskèma portait une tunique de peau qui couvrait sa gorge et descendait +jusqu'à ses genoux. Elle avait aussi les mitas et les mocassins des +Indiens de l'autre côté des montagnes Rocheuses. + +--Tu as bien mal à ton épaule, ma soeur? lui dit Poignet-d'Acier avec un +accent sympathique. + +La jeune Clallome ne répondit pas. Elle le regardait attentivement. + +--Veux-tu que je panse ta blessure? reprit-il sans remarquer la fixité +avec laquelle la Tête-Plate le considérait. + +--Ouaskèma veut tout ce que veut son frère blanc, répondit-elle +dolemment. + +A cet instant le trappeur parti pour puiser de l'eau au fleuve revint +avec son casque de pelleterie plein jusqu'au bord. + +--Diablesse de route pour monter de l'eau! fit-il. J'ai manqué de tout +renverser... + +--Donne, donne, bavard de Baptiste! tu causeras demain, lui dit +Poignet-d'Acier. + +--Voilà, bourgeois, dit celui-ci en déposant le vase improvisé près de +la patiente. + +L'aventurier coupa la tunique de Ouaskèma, et, découvrant une épaule +d'un galbe parfait, séduisante au possible, malgré sa couleur rougeâtre. +Il examina la blessure. + +L'inflammation commençait et envahissait déjà toute la jointure +supérieure du bras à l'omoplate. Une luxation ou tout au moins un +déboîtement des parties était à craindre. + +Poignet-d'Acier avait certaines notions chirurgicales, comme tout homme +qui a passé plusieurs années de sa vie dans le désert. Il palpa les +chairs, et, après une étude de quelques minutes, il reconnut avec +plaisir que le coup n'avait heureusement produit qu'une contusion assez +forte et froissé les muscles. + +Il se contenta donc de baigner d'eau de mer les meurtrissures et d'y +appliquer une compresse qu'il lia avec des racines de ouatap. + +--Ah! tu me soulages, mon frère! dit Ouaskèma se sentant mieux. + +--Baptême! dit un des trappeurs, poussant du pied le corps du +Dompteur-de-Buffles, une de ces vermines qui grouille encore! je m'en +vais l'achever. + +--Achever qui? répliqua Baptiste; il est plus mort que ton dernier +grand-père, Jean. Laisse-le donc. Tu vois bien qu'il ne remue pas plus +qu'une pierre. + +--Allez préparer le bateau, cria Poignet-d'Acier. Il est temps de +démarrer Voici la nuit qui tombe et les Chinouks pourraient bien arriver +avec elle. + +--Oh les maudits, on ne les craint pas, nous autres, dit Baptiste. + +--Va toujours, et dépêche-toi, répliqua l'aventurier. + +--C'est bon, capitaine; nous y sommes. + +--Toi, reprit-il en s'adressant à Jacques, tu m'aideras à transporter +cette jeune fille. + +--Oui, monsieur Ville... + +--Chut! + +Pour se punir de son oubli, le vieux serviteur se donna un grand coup de +poing dans la poitrine. + +--Ma soeur veut-elle venir avec moi dans ma cabane? demanda +Poignet-d'Acier à l'Indienne. Ouaskèma ira où son frère désire la +conduire! + +--Nous allons te transporter au canot. + +--Non, non, mon bon frère, Ouaskèma est forte. Elle peut marcher. + +Elle fit un effort pour se dresser, mais ses membres étaient rigides, et +elle retomba. + +Alors Villefranche, la prenant dans ses bras, l'enleva de terre, comme +il eût fait d'un enfant, et la descendit dans l'embarcation. + +Jacques le suivit par derrière, en portant sa carabine. + +Pendant le trajet, le coeur de la jeune fille battait si vivement, son +haleine exhalait des souffles si brûlants au visage de Poignet-d'Acier, +qu'il s'imagina que sa blessure était plus grave qu'il ne l'avait jugée +d'abord. + +--Tu souffres donc beaucoup, ma soeur? dit-il avec intérêt. + +--Oh! non, je suis bien, je voudrais rester toujours ainsi, +répliqua-t-elle languissamment. Le capitaine attribua cette réponse au +délire. + +--Tu dois avoir soif? dit-il en tâchant de découvrir une source. + +--Ouaskèma aime le grand chef blanc, repartit-elle. + +Il ne prêta point d'attention à ces paroles, lesquelles, du reste, +pouvaient n'être qu'un témoignage de reconnaissance conforme aux +habitudes des Têtes-Plates, qui n'ont pas de mot propre pour exprimer un +remercîment. + +Jacques avait deviné l'intention de Villefranche. + +Il s'écarta un peu et revint avec de l'eau fraîche qu'il présenta à +Ouaskèma qui but avidement et dit: + +--Le serviteur du brave chef blanc est bon. + +Ils étaient arrivés sur la grève, près du canot, que les trappeurs +poussaient au large. + +La nuit drapait ses ombres sur la campagne. Mais le ciel avait une +pureté transparente et de nombreuses étoiles scintillaient déjà à son +dôme. + +Le rio Columbia était calme, uni comme une glace, et, malgré le vacarme +assourdissant que faisaient les vagues sur la barre, à une lieue de là, +on pouvait espérer une traversée facile jusqu'à l'autre rive du fleuve. + +Ouaskèma fut placée sur une couche de joncs, dans le canot. + +Poignet-d'Acier allait s'embarquer, quand un puissant mugissement, +longuement réverbéré par les échos de la côte, retentit en haut du cap +Désappointement. + +Les trappeurs venaient de s'asseoir à leurs bancs pour ramer; ils se +levèrent surpris. + +--Le taureau du Dompteur-de-Buffles, ce sont les Chinouks, filons vite! +dit le capitaine. + +--Mon frère se trompe; le Bois-Brûlé est mort; il voulait m'avoir, et +Chinamus l'a percé d'une flèche, dit l'Indienne. + +--Mais ça ne peut être que son taureau, car les buffles ne s'avancent +pas si près du littoral de la mer, reprit Villefranche un pied sur le +bord du canot, l'autre encore à terre. + +--Part-on, bourgeois? demanda Baptiste. + +--Attendez un peu. Jacques, mon fusil à deux coups. + +--Quoi! monsieur... + +--Pas de réflexion. Je le répète, c'est sans doute le taureau du métis. +Si ce dernier est mort, je ne vois pas pourquoi je laisserais aux +Chinouks la magnifique bête qu'il a domestiquée. Il y a longtemps que +j'en ai envie, au surplus. Donnez-moi aussi un lasso. + +--Mon frère, ne retourne pas sur la montagne! fit Ouaskèma d'un ton +suppliant. + +--Jean, s'écria Poignet-d'Acier, tu es leste, prends ta carabine et +viens avec moi. Vivant ou mort, nous aurons l'animal. + +--Mon frère!... reprit l'Indienne avec un redoublement d'instances. + +Mais Poignet-d'Acier ne l'entendait plus. Ses instincts de chasseur, une +fois éveillés, le dominaient despotiquement. Il était déjà à moitié de +la falaise qu'il gravissait avec la rapidité d'un daim, et Jean, malgré +sa réputation d'agilité, avait bien de la peine ne pas se laisser +distancer. + +--Le grand chef blanc est intrépide, mais il est imprudent, murmura +Ouaskèma en se soulevant sur son coude droit, afin de le suivre des +yeux. + +La lune se montra, pleine, radieuse, dissipant les molles brumes que le +crépuscule avait épanchées sur la Colombie. Poignet-d'Acier mettait le +pied sur le sommet du cap Désappointement. Un second mugissement, plus +formidable que le premier, salua son apparition. + +Et alors, au milieu des cadavres des Chinouks, l'aventurier aperçut un +buffle énorme, au dos blanc comme la neige, mais à la crinière épaisse +aussi noire que l'ébène, qui, les cornes droites, la tête relevée, les +pattes de devant tendues roides, le regardait fixement de son grand oeil +largement dilaté. + +Ses beuglements redoublèrent à l'approche du chasseur. Leur intonation +avait quelque chose de triste, de désespéré, qui frappa Poignet-d'Acier. + +Jean arrivait sur le plateau. + +--Glisse-toi derrière le buffle, lui dit le capitaine, mais ne tire que +si, par hasard, ma vie était en danger. + +--On vous entend, bourgeois, répliqua le trappeur en se faufilant dans +les buissons. + +Poignet-d'Acier apprêta son lasso et se dirigea vers l'animal, qui, +après avoir frappé du pied et creusé le sol de son sabot, s'était +retourné et mis à lécher activement le corps d'un Chinouk, en agitant sa +longue queue. + +Il semblait indifférent à la présence des deux hommes. + +--Excellente bête! murmura Poignet-d'Acier, je parie qu'elle est venue +ici pour son maître! + +Le taureau, comme s'il eût compris ces paroles, redressa son muffle et +mugit de nouveau. + +Le chasseur crut remarquer, à ce moment, que le cadavre près duquel +trépignait l'animal faisait un mouvement. + +Cette découverte changea ses projets. + +--Est-ce que le Dompteur-de-Buffles vivrait encore pensa-t-il. + +Et, laissant de côté son lasso, il s'avança vers le corps. + +Loin de s'opposer à ce dessein, le bison se retira, comme pour lui faire +place. + +Poignet-d'Acier s'agenouilla devant la victime de Chinamus et lui mit la +main sur le coeur. Il battait encore, quoique faiblement. + +--Jean! appela l'aventurier. + +Son compagnon accourut, tout intrigué de ce qui se passait. + +--Jean, fais une torche et allume-la. + +Le trappeur coupa une branche de pin, la fendit à une extrémité, en sept +ou huit fractions, y mit le feu et revint aussitôt près de +Poignet-d'Acier qui déshabillait le corps du métis en disant: + +--Je gagerais à présent que le, sorcier des Chinooks l'a frappé d'une +flèche empoisonnée. Baisse un peu plus la torche, Jean. Oui, c'est cela, +ajouta-t-il en apercevant une légère piqûre que le Dompteur-de-Buffles +avait au-dessous des côtes. C'est cela même, voilà bien les marques de +l'empoisonnement avec cette terrible substance minérale que les +Têtes-Plates tirent des montagnes Rocheuses, et qui, en refroidissant le +sang, abat un homme comme la foudre. Oh! je ne me trompe pas. Les chairs +autour de la plaie sont verdâtres, tuméfiées. Mais peut-être n'est-il +pas trop tard pour sauver cet individu, car la vie n'est pas encore +éteinte chez lui. Ce n'est pas tout à fait un sauvage, et on dit qu'il a +de grandes qualités. Jean, descends vite jusqu'à mi-côte; sur la droite, +près d'un bouleau, tu trouveras une source, apporte-moi de l'eau, le +plus que tu pourras. Hâte-toi! + +Pendant que le trappeur s'empressait d'exécuter cet ordre, +Poignet-d'Acier tirait de son étui de fer-blanc un petit tube en corne +qu'il appliqua sur la piqûre, en l'appuyant de façon à la boucher +hermétiquement. Ce tube avait exactement la forme de l'instrument dont +se servent les médecins pour ausculter, à cette différence près, que le +bout était plus effilé et l'orifice excessivement étroit. + +Dès que l'eau eut été déposée à côté de lui, Poignet-d'Acier se mit à +aspirer fortement la plaie par l'embouchure de son tube, puis il cracha, +se rinça la bouche, et recommença sans s'arrêter cette triple opération +durant un quart d'heure. + +Jean l'éclairait sans mot dire. + +Le taureau avait suspendu ses mugissements et contemplait cette scène +d'un air ahuri. L'iris noir de ses grandes prunelles blanches +s'illuminait de lueurs profondes aux rayons rougeâtres de la torche. + +Peu à peu les membres du Dompteur-de-Buffles s'amollirent, +s'échauffèrent, frémirent. Alors Poignet-d'Acier replaça le tube dans +son étui de fer-blanc d'où il sortit un onguent dont il frotta la plaie. +Puis il dit au trappeur: + +--Et maintenant, à nous deux, mon camarade! + +Jean savait ce que cela signifiait, car aussitôt il déchira en morceaux +son capot de couverte, déboucha sa gourde, versa du rhum sur un des +morceaux, le donna au capitaine, en humecta un autre, et tous deux +frictionnèrent rudement les membres et le corps du métis. + +La coagulation du sang ne tarda pas à se dissiper. Les battements du +coeur augmentèrent. La chaleur rayonna du centre à la périphérie; la +souplesse, l'élasticité revinrent aux nerfs, la vie enfin circula à +grands courants dans ce corps naguère presque inerte. + +Le Dompteur-de-Buffles étira ses bras, puis ses jambes, puis il secoua +la tête, puis il ouvrit les yeux. + +--Verse-lui quelques gouttes de tafia sur les lèvres, Jean; ça achèvera +de le ranimer, dit le capitaine. + +Jean obéit, et le métis se souleva aussitôt et se mit sur son séant. + +Le taureau bondit et mugit tour à tour. + +D'abord le Bois-Brûlé promena devant lui des regards effarés, comme une +personne brusquement arrachée au sommeil. Mais la mémoire lui revint +bien vite. + +Il reconnut le capitaine, qu'il avait plus d'une fois rencontré dans ses +excursions. + +--Si je ne me trompe, tu m'as tiré d'un mauvais pas, Poignet-d'Acier, +lui dit-il. + +--Baptême! ça me fait cet effet, s'écria Jean. + +--Oui, reprit le Dompteur-de-Buffles, je me souviens à présent. Le +coquin de Chinamus m'avait planté une flèche empoisonnée dans le côté. +Mais qu'est-il devenu? Où est la Belle-aux-cheveux-noirs? + +--Chinamus est mort, répondit Poignet-d'Acier. C'est moi qui l'ai tué. + +--Le scélérat n'avait pas volé la punition, dit le métis. + +--Mes gens, continua le capitaine, ont aussi tué quatre de tes hommes et +il est assez probable que tu aurais partagé leur sort si tu avais été +debout. Mais je ne frappe jamais un ennemi à terre. + +--Merci, Poignet-d'Acier, je te revaudrai ça. Donne-moi ta main. La +mienne, je le dis avec orgueil, est celle d'un brave qui n'a jamais +versé le sang sans y être forcé par la nécessité. + +--Je le sais et voilà pourquoi je t'ai sauvé, répliqua le capitaine en +acceptant la main que lui tendait le métis et la serrant dans la sienne. + +--Tu as sucé le venin de ma blessure, je ne l'oublierai jamais, fit ce +dernier. Mais peux-tu me dire où est Ouaskèma? + +--Dans mon canot, répondit Villefranche. + +--Dans ton canot? répéta le Dompteur-de-Buffles en tressaillant. + +--Oui, dit froidement le capitaine à qui ce mouvement n'avait pas +échappé. Elle a été blessée par ton jeesukaïn; je vais la reconduire à +sa tribu. + +Tu ne l'emmènes pas chez toi? demanda l'autre sans chercher à déguiser +la satisfaction que lui causaient les dernières paroles de +Poignet-d'Acier. + +--A moins qu'elle ne veuille s'y arrêter! Le front du métis se plissa. + +Il y eut un moment de silence, qui fut rompu par un mugissement du +buffle. + +--Tonnerre ici s'écria le Bois-Brûlé. + +--Oui, c'est à ton taureau que tu dois la vie. Je te pensais mort et +j'allais partir, quand un beuglement de cet animal me ramena sur le cap. + +--Ah! c'est une fine bête, dit le métis en s'approchant du buffle et le +caressant de la main. Je l'avais laissé au pied de la côte pour aller +pêcher avec les Chinouks dans une île... Mais j'y songe... ils vont +revenir en nombre et t'attaquer, Poignet-d'Acier. + +--S'ils m'attaquent, ils trouveront à qui parler, répliqua le capitaine +en frappant des doigts le canon de son fusil. + +--On est cinq, ajouta Jean, et, bateau! on vaut cinq fois cinq de ces +vermines; fourre-toi ça dans la boule, mon cousin! + +--N'importe! dit le Bois-Brûlé avec emphase, je suis leur chef, comme je +suis ton obligé, Poignet-d'Acier, et tant que je les commanderai, je ne +souffrirai pas qu'ils te traitent en ennemi. Encore une fois merci, et +au revoir! Après ces mots, le métis sauta sur son buffle qui frémit +d'aise, et s'élança vers le nord avec la célérité d'une antilope. + + + + + CHAPITRE VII + + OUASKÈMA + + +Blanchi par les mates clartés de la lune, le rio Columbia semblait +rouler des flots de vif-argent. + +--A vos avirons! cria Poignet-d'Acier en sautant dans le bateau. + +Il s'assit à l'arriére et prit le gouvernail en main. On gagna le large. + +--Comme le capitaine a l'air soucieux! Qu'est-ce que vous avez donc +trouvé là-haut? demanda, d'un ton bas, Baptiste à Jean. + +--Le brigand de Bois-Brûlé, qu'ils appellent le Dompteur-de-Buffles. Un +Chinouk lui avait dardé une flèche dans le flanc, à cause de cette +créature que nous avons là dans le canot. La flèche était envenimée, et +le bourgeois a eu la bonté de sucer la plaie de cette vermine de métis, +qui le paiera sans doute en monnaie de singe! + +--C'est donc pour cela que vous avez été si longtemps sur la côte? + +--Pas pour autre chose. + +Mais qu'est devenu l'homme? + +--L'homme! une fois ressuscité, il a enfourché son grand buffle blanc et +ils sont allés au diable vert. + +--Le demi-sang n'est pas mort? demanda Ouaskèma, qui comprenait un peu +le français et avait entendu cette conversation, car elle tournait le +dos aux deux trappeurs et faisait face au capitaine. + +--Non, répondit-il simplement. + +--Mon frère lui a aussi sauvé la vie? Poignet-d'Acier ne répliqua pas et +l'Indienne poursuivit: + +--Mon frère s'en repentira; les Bois-Brûlés sont des ingrats. +Dompteur-de-Buffles voulait faire de Ouaskèma son esclave, et Chinamus +voulait la brûler. Ouaskèma aimait mieux être brûlée. Mais mon frère le +chef blanc est un grand coeur. + +Comme elle disait ces mots, Jacques, qui se tenait en avant de l'esquif, +poussa un cri. + +--Qu'y a-t-il? interrogea Poignet-d'Acier. + +--A gauche, monsieur! manoeuvrez à gauche, pour l'amour du ciel, ou nous +sommes perdus! + +--Mais enfin qu'est-ce? que vois-tu? dit Villefranche en exécutant le +mouvement, tandis que les rameurs regardaient de côté et d'autre pour +découvrir ce qui effrayait le vieux domestique. + +A l'exception d'une forte oscillation des vagues en avant de la ligne +que venait de quitter l'embarcation et qu'on pouvait attribuer à la +marée, on ne distinguait rien qui parût justifier l'exclamation de +Jacques. + +Mais comme Villefranche allait lui faire de nouvelles questions, le +fleuve se couvrit à cette place d'écume, de gros bouillons, et une gerbe +liquide, haute de vingt pieds, jaillit tout à coup de son sein. + +Ces signes indiquaient clairement la nature et la proximité du danger; +aussi les cinq hommes prononcèrent-ils en même temps ce mot: + +--Une baleine! + +--A vos avirons! tonna la voix de Poignet-d'Acier. + +Les trappeurs avaient perdu une demi-minute, ils voulurent la réparer. +Mais il était trop tard. Les eaux s'élevèrent en montagne, se creusèrent +en abîme, avec de sourds clapotements. Un corps long, noir, luisant, se +montra à la surface. Le canot pirouettait comme une toupie au milieu de +ces remuements en sens contraires. Villefranche essaya cependant de lui +imprimer une direction; la barre du gouvernail cassa dans sa main. Alors +les rameurs s'efforcèrent de tenir l'embarcation en équilibre. Leurs +avirons se brisèrent. + +Poignet-d'Acier souriait de ce sourire amer que l'on remarque parfois +sur les lèvres des hommes qui, dégoûtés de la vie, ne trouvent plus de +plaisir que dans ses drames les plus poignants. + +Ouaskèma tout entière au bonheur de le sentir près d'elle, de le +contempler, ne songeait pas au péril. + +Jacques, le vieux domestique, regardait tristement son maître. + +Les trois autres Canadiens marmottaient des lambeaux de prières. + +Le monstre rentra dans son humide demeure, les ondes s'abaissèrent, +revinrent sur elles-mêmes. Il y eut un moment de calme lugubre. + +--Vos carabines sur vos épaules, cria Poignet-d'Acier. + +Pendant que les trappeurs ramassaient leurs armes au fond du bateau, il +dit à Ouaskèma: + +--Ma soeur, passe cette ceinture autour de ton corps et je te +soutiendrai. + +--Non, dit l'Indienne, Ouaskèma aime le grand chef Blanc, elle l'a vu, +il a été bon pour elle, il l'a serrée dans ses bras; Ouaskèma ne craint +pas la mort. + +Mais, sans répliquer, Poignet-d'Acier la souleva, lui attacha sa +ceinture autour de la taille, et, l'asseyant l'arrière du bateau, il +attendit. + +Le fleuve recommençait à monter, à moutonner, autour de l'esquif, un +deuxième, puis un troisième jet d'eau en sortirent, plus rapprochés que +le premier. Les cinq hommes étaient debout. Poignet-d'Acier examinait; +ses gens regardaient tour à tour leur chef et les flots qui +grossissaient toujours avec des convulsions effroyables. + +--Tout le monde à la mer! commanda Villefranche. Direction sud-est. +J'aperçois une île à un demi-mille environ d'ici. + +Il enleva Ouaskèma. + +--Lâche-moi et sauve-toi, mon frère, lui dit-elle. + +A cet instant, un tourbillon d'eau enveloppa le bateau et ceux qu'il +contenait. + +De l'extrémité de sa queue, la baleine venait d'atteindre la frêle +embarcation. + +Poignet-d'Acier ne quitta point le bout de la ceinture dont il avait +entouré la jeune Indienne. Après avoir plongé, ils reparurent tous deux +à la surface du fleuve et se mirent à nager vers une île qu'on +distinguait dans le lointain. + +Malgré sa blessure, Ouaskèma, aidée de l'aventurier, se maintenait assez +bien au-dessus de l'eau, avec le secours de son bras droit. + +Les quatre autres acteurs de cette scène étaient dispersés à quelque +distance; le canot avait été submergé. + +--Avancez vite, car si la baleine se retournait, nous n'échapperions +pas, cria Poignet-d'Acier. + +--Abandonnez la squaw, bourgeois; c'est un fardeau inutile, dit Baptiste +qui se trouvait le plus près de lui. + +--Abandonner un être en danger! Tu mériterais d'être puni de ton mauvais +coeur, répliqua-t-il sévèrement. + +--Mais, si vous le permettez, je l'assisterai aussi bien que vous, +monsieur, insinua Jacques. + +--Non, mon pauvre vieux camarade, tu aurais plutôt besoin de secours +toi-même, car tu es bien âgé pour faire un demi-mille à la nage. + +--Oh! monsieur, je suis aussi robuste que si j'avais vingt ans! + +--Tant mieux, tant mieux, dit Villefranche. Allons, obliquons un peu à +gauche. La baleine a l'air de descendre. Encore quelques brasses, et +nous n'aurons plus rien à craindre de ses ébats. + +Moins d'un quart d'heure après leur accident, les six naufragés +abordèrent sans encombre à une île plate couverte de roseaux. Ouaskèma +était fatiguée et souffrait vivement de son épaule. Mais elle ne se +plaignait pas. On fabriqua à la hâte une cabane avec des roseaux; elle y +fut déposée; puis Poignet-d'Acier tira de son étui de fer-blanc de +l'amadou et un briquet, et alluma du feu. L'humidité avait pénétré les +cornets à poudre. Aussi, quoique l'île abondât en canards sauvages, il +fallut se contenter pour souper de racines de kamassas cuites sous la +cendre et de quelques coquilles recueillies sur la grève. L'Indienne +avait la fièvre. Elle refusa de manger. Une soif brûlante la consumait. +Mais il n'y avait point d'eau fraîche dans l'île. Les trappeurs lui +apportèrent des joncs couverts d'aiguail qui calmèrent le feu dont elle +était dévorée, s'ils ne l'éteignirent pas complètement. + +Pour eux, ils se passèrent de boire, et, après s'être séchés au feu, ils +se couchèrent et s'endormirent promptement autour de la butte. + +Le lendemain matin, Poignet-d'Acier fut le premier sur pied. L'aurore se +levait derrière un voile épais de brouillards. + +L'aventurier jeta un coup d'oeil dans la cabane. Ouaskèma reposait après +une nuit d'insomnie et d'agitation. + +Il éveilla ses compagnons, en leur recommandant de ne point parler haut, +et, s'étant éloignés de la cabane, ils tinrent conseil. Ils se +trouvaient à plus d'une lieue de la côte sur une île à peu près stérile +qui ne produisait que quelques arbres nains insuffisants pour construire +même un radeau. + +Baptiste proposait de passer le fleuve à la nage, et d'aller chercher +une embarcation. C'était le parti le plus acceptable, et à peu près le +seul qu'il y eût à prendre. Cependant il répugnait au capitaine; car, +près de son embouchure, la Colombie, est traversée par des courants +dangereux et jonchés de bancs de sable mouvants, inexorables tombeaux +pour les êtres ou les choses qu'ils saisissent dans leurs rapides et +incessantes évolutions. + +Poignet-d'Acier réfléchissait encore, lorsque, s'entendant appeler, il +courut à la butte où Ouaskèma était. + +--Mon frère ne sait comment passer la Grande-Rivière, lui dit-elle. Que +mon frère fasse comme les visages-rouges, construise un canot de +roseaux. + +--Tu as raison, ma soeur, je n'y avais pas songé. Veux-tu que je panse +ta blessure? + +La jeune Indienne ne répondit pas. + +Villefranche, prenant son silence pour un acte d'adhésion, s'approcha +d'elle et leva l'appareil qu'il avait posé le jour précédent. Une +ecchymose assez grave s'était formée sur l'épaule, et Ouaskèma ne +pouvait plus faire usage de son bras. Cependant, sa fièvre s'était +calmée; il y avait du mieux dans son état. + +Poignet-d'Acier baigna la partie affectée avec des feuilles couvertes de +rosée, puis il y appliqua quelques plantes adoucissantes, et revint près +de ses gens. + +--Nous allons faire un canot avec des joncs, leur dit-il. + +Ils eurent bientôt coupé une douzaine de bottes de roseaux qu'ils +réunirent en liant les uns avec les autres leurs petits bouts. Autour de +cet assemblage, quelques nouveaux paquets de ces plantes furent attaches +pour figurer les préceintes, et enfin ils tressèrent une grande natte de +joncs, laquelle, fixée à deux baguettes de fusil, que tiendraient deux +des trappeurs, devait former voile. + +Les naufragés réussirent au gré de leur désir. + +On plaça Ouaskèma au fond du canot qui n'avait pas moins de dix pieds de +long; les trappeurs s'embarquèrent, et, grâce à une bonne brise +nord-ouest, ils doublèrent vers midi la pointe Georges, derrière +laquelle, à côté des ruines de l'ancien fort Astoria, s'élevait, on le +sait, la cabane de Poignet-d'Acier. + +Après le débarquement et l'installation de Ouaskèma sur le lit du +capitaine, on s'occupa du déjeuner. Du poisson rôti et du pain de +racines de kamassas firent les frais de ce repas. La Clallome se +contenta d'un peu de bouillon d'esturgeon. + +--Jacques, dit Villefranche quand ils eurent satisfait leur appétit, +Jacques, tu vas aller à la batture de Clarke, dans la baie d'Young; j'y +ai remarqué une troupe de cygnes; facile de faire bonne chasse, car nous +commençons à être à court de gibier. + +--Oui, monsieur. + +--Tu rapporteras aussi de la sauge et des racines de guimauve. Il y en a +dans le petit Bois à côté du fleuve. Reviens, s'il est possible, avant +le coucher du soleil. + +--Soyez tranquille, on sera de retour, monsieur. + +Poignet-d'Acier eut une violente quinte de toux qui rappela au vieux +serviteur son oubli. + +--Quant à vous autres, reprit l'aventurier en cessant de tousser, et en +s'adressant aux trappeurs, vous retournerez à la fumerie et, demain +matin, vous amènerez ici Merellum. + +--Merellum! exclama Ouaskèma. + +--Oui, ma soeur; c'est elle qui m'a appris que tu étais tombée entre les +mains des Chinouks, et, avant d'aller à ton secours, je l'ai envoyée à +ma fumerie, où deux de nos hommes en ont soin. + +--Mon frère est bon comme Hias-soch-a-la-ti-yah! Ouaskèma aime son frère +le grand chef blanc, répliqua-t-elle avec un regard de reconnaissance. + +Jacques, et les trappeurs sortirent, et Villefranche resta seul avec +Ouaskèma dans la cabane. + +Le chasseur s'assit sur un lot de pelleterie près de l'Indienne. + +Le coeur de celle-ci battait fort et soulevait par mouvements saccadés +la couverte de peaux de loups marins sous laquelle elle était étendue. + +Son teint était animé, ses yeux humides et brillants comme une fleur +sous la rosée aux premiers baisers du soleil. + +Poignet-d'Acier se mit à l'examiner attentivement. + +Au point de vue de notre sentiment du beau, Ouaskèma, la vierge était +affreusement laide, car elle avait la marque typique de sa race, le +crâne aplati et le front fuyant obliquement en arrière. Ses longs et +magnifiques cheveux noirs faisaient ressortir davantage la hideur de +cette dépression, regardée cependant comme un signe caractéristique de +noblesse par ses congénères; car les Clallomes n'aplatissent pas la tête +de leurs esclaves. Mais, en faisant, s'il est possible, abstraction de +cette difformité, monstrueuse pour nous (quoique certaines de nos +prétendues élégances comme la réduction de la taille par le corset, ne +soient guère plus naturelles et guère plus admissibles), on découvrait +dans le reste des traits de la jeune fille des charmes séduisants. Ses +yeux étaient grands, d'un ovale parfait, frangés par de longues +paupières, sous lesquelles roulaient des prunelles noires comme le jais, +pleines de feu. Elle avait le nez long, busqué, hardiment dessiné, +peut-être un peu dur; la bouche bien coupée, les lèvres roses et les +dents blanches. Son teint était brun, agréablement carminé sur les +pommettes saillantes de ses joues légèrement creuses. L'ensemble de sa +physionomie parlait d'intelligence et d'exaltation. Si vous supprimiez +le front, comme je l'ai souvent fait en contemplant son portrait [15], +et en plaçant la main sur cette partie de la tête, vous aviez une +ressemblance étonnante, étrange avec les Bourbons. Le bistre de sa +carnation et ses pendants d'oreilles en coquilles bleues de tiacomoshak +seuls alors trahissaient son origine sauvage. + +[Note 15: A la bibliothèque du parlement canadien.] + +Ouaskèma vingt ans. Son corps harmonieusement proportionné et dans la +plénitude du développement, possédait des trésors de force, de souplesse +et de gracieuseté. + +Elle se laissait voluptueusement considérer et ses regards enflammés +mendiaient un regard d'amour. Mais Poignet-d'Acier était froid +paraissait ignorer la passion qu'il avait allumée dans le coeur de +l'Indienne. + +--Ma soeur est puissante chez les Clallomes? dit-il tout à coup. + +--Oui, Ouaskèma est puissante chez les valeureux Clallomes, +répondit-elle avec fierté. + +--C'est ma soeur qui a arrêté leurs bras quand ils allaient me frapper. + +--Ouaskèma aime le grand chef blanc. Elle est heureuse de lui avoir été +utile. Elle voudrait préparer chaque jour la sagamité pour lui. +Poignet-d'Acier tressaillit. + +--Ma soeur, dit-il, est belle et bonne. + +La jeune fille se sentit frissonner en entendant cet éloge. + +--Les plus illustres des guerriers clallomes désirent avoir Ouaskèma +pour femme, dit-elle; mais le coeur de Ouaskèma ne bat pas pour eux. Il +ne se soulève que pour le chasseur blanc. + +--Et celui du chasseur blanc est mort à tout jamais, répliqua +Villefranche en secouant la tête. + +--Que mon frère écoute la parole de Ouaskèma et la parole de Ouaskèma le +ranimera, car elle est inspirée par le Grand Esprit. + +--Pauvre enfant, si elle savait! murmura l'aventurier en se levant et se +promenant à grands pas dans la hutte. + +Après un moment, il revint s'asseoir près de l'Indienne et lui dit +anxieusement: + +--On assure, ma soeur, que tu sais ou il y a des cailloux jaunes, qui +étincellent au soleil. + +--Ouaskèma le sait! + +--Vrai! tu le saurais? + +--Ouaskèma à la langue droite. Quand elle sera guérie, elle conduira son +frère le chasseur blanc à un endroit ou il y a des cailloux jaunes qui +étincellent au soleil. + +--Oh! si tu faisais cela, je te donnerais... + +--Ouaskèma ne demande rien à son frère. + +--Mais ne pourrais-tu m'indiquer le lieu? + +La Tête-Plate pâlit et poussa un soupir. + +--Mon frère, dit-elle d'une voix altérée, aime mieux les cailloux jaunes +qui étincellent au soleil que Ouaskèma; Ouaskèma le mènera, mais elle ne +lui dira pas la place, Hias-soch-a-la-ti-yah l'a défendu. + +Poignet-d'Acier comprit que son impatience lui avait fait commettre une +faute. Il saisit la main de la Clallome, la pressa doucement dans la +sienne et dit: + +--Ma soeur est une grande jeesukaine. On rapporte que l'Esprit Suprême +l'a visitée. + +--Oui, repartit Ouaskèma, croyant que Villefranche subissait l'influence +de ses attraits, oui Hias-soch-a-la-ti-yah m'a visitée quand j'étais +toute petite et il m'a révélé des secrets. + +--Ma soeur consentirait-elle à me raconter cette entrevue? demanda +Poignet-d'Acier qui espérait par ce moyen arriver à la découverte de la +mine d'or vers laquelle étaient tournées toutes ses aspirations. + +Heureuse de captiver l'attention de celui qu'elle aimait, l'Indienne +répondit: + +Si les oreilles du chasseur blanc sont ouvertes, Ouaskèma parlera. + +--Ma soeur veut-elle boire auparavant? + +--Non, dit-elle vivement; reste: le contact de ta main est une médecine +qui rafraîchit les lèvres de Ouaskèma et guérit sa blessure. + +Après ces mots prononcés d'une voix émue, elle reprit: + +--J'avais douze ou treize ans; ma mère me dit de bien observer ce que je +verrais, car il m'arriverait quelque chose d'extraordinaire. Je regardai +donc, et un matin, pendant un grand froid de l'hiver, je vis un signe +que je n'avais jamais vu. Alors je me pris courir, à courir, tant que je +pus. A bout de forces, je m'arrêtai et demeurai là, jusqu'à ce que ma +mère vint m'y trouver. Elle savait ce que voulait dire ma fuite, me +ramena près de la loge de la famille et m'ordonna de l'aider à faire une +petite cabane de bouleau. Elle me dit d'y rester, d'éviter la présence +de tout le monde, et, pour me distraire, de couper du bois. Elle ajouta +qu'elle m'apporterait des fibres d'écorce de cèdre pour tresser des +vases, qu'elle me reverrait dans deux jours, et que, durant ce temps, je +ne devais rien mettre dans ma bouche, pas même de la neige. + +Je fis comme elle m'avait dit. Au bout de deux jours, elle vint me voir. +Je pensais qu'elle m'apporterait quelque chose à manger; mais, à mon +grand désappointement, elle ne m'apporta rien. Je souffrais plus de la +soif que de la faim, quoique je sentisse que mon estomac criait. Ma +mère s'assit tranquillement près de moi, après s'être assurée que je +n'avais rien pris, comme elle me l'avait commandé, et me dit: + +--Ma fille, tu es la plus jeune de tes soeurs, et de mes garçons et +enfants il ne me reste plus que vous quatre, elle faisait allusion mes +deux soeurs aînées, à moi et à un petit frère, mort aujourd'hui. Qui, +continua-t-elle, prendra soin de nous, pauvres femmes? Ma fille, +écoute-moi et tâche de m'obéir. Noircis ta face et jeune vraiment pour +que le Maître de la vie ait pitié de moi et de vous et de nous tous. Ne +manque pas une minute à mes conseils, et, dans deux jours, je reviendrai +à toi. Le Grand-Esprit t'aidera si tu es disposée à faire ce qui est +droit. Alors je saurai si tu es ou non favorisée par lui. Si Les visions +ne sont pas bonnes, rejette-les. Reste toujours fidèle à mes +instructions, je reviendrai. + +Ayant dit, elle partit. + +Je pris ma petite hache et coupai beaucoup de bois et tissai la corde +dont je devais me servir pour coudre des paillassons à l'usage de la +famille. Peu à peu je commençai à sentir moins d'appétit, mais ma soif +augmentait. Je n'osais toucher à la neige pour l'étancher, parce que ma +mère m'avait dit que si je le faisais, même secrètement, le Grand-Esprit +me verrait et les esprits inférieurs aussi et que mon jeûne ne me serait +d'aucune utilité. Ainsi je continuai de jeûner jusqu'au quatrième jour. +Alors ma mère parut portant un petit plat d'étain, et le remplissant de +neige, elle arriva à ma loge et fut bien aise de voir que je n'avais +rien pris. Elle fit fondre la neige et me dit de la boire. Je le fis et +me sentis rafraîchie; mais j'aurais désiré en boire davantage. Elle me +dit qu'elle ne voulait pas me satisfaire, et je me contentai de ce +qu'elle m'avait donné. Elle me dit encore de rester et d'attendre une +vision qui m'arriverait assurément et nous ferait du bien, non-seulement +à nous, mais à tous les hommes. Elle me quitta alors, et pendant deux +jours elle ne revint pas, je ne vis aucun être vivant et restai plongée +dans mes réflexions. La nuit du sixième jour j'entendis une voix qui +m'appelait et me disait: + +--Pauvre petite, j'ai pitié de ton état; viens de ce côté, je t'y +invite. + +Il me sembla que la voix partait d'une certaine distance de la loge. Je +lui obéis, et allant à l'endroit d'où partait la voix, je trouvai un +petit sentier luisant comme une corde d'argent. Il était tout droit et +paraissait monter. Après l'avoir suivi un peu, je m'arrêtai et vis à ma +main droite la nouvelle lune avec une flamme qui brûlait au sommet comme +une torche et répandait une grande lumière. A ma main gauche, +apparaissait le soleil sur le point de se coucher. Je poursuivis ma +route, et bientôt j'aperçus Kan-ge-bequa, la Femme Immortelle, qui me +dit son nom et ajouta: + +--Je te donne mon nom et tu pourras le donner à un autre. Je te donne +aussi ce que j'ai, la vie immortelle. Je te donne longue vie sur la +terre et le pouvoir de sauver la vie des autres. Va, tu es appelée à une +haute destinée! + +Je repris mon chemin, et vis un homme avec un gros corps rond et sur sa +tête des rayons de feu semblables à des cornes. + +Il me dit: + +--Ne crains pas; mon nom est Monido-Winins, ou le Petit-Homme-Esprit. Je +donne ce nom à ton premier fils, qui naîtra d'un blanc... + +En disant cela, Ouaskèma balbutia, rougit et baissa les yeux; mais +Poignet-d'Acier ne remarqua point ses impressions, et bientôt l'Indienne +continua: + +C'est ma vie que je te donne ainsi. Va où l'on t'attend. + +Je gravis donc le petit sentier jusqu'à ce que je m'aperçus qu'il +finissait à une ouverture dans le ciel. Là, une voix se fit entendre; je +m'arrêtai, et vis, près du sentier, un homme, la tête environnée de +lumière et la poitrine couverte de plaques. + +Il me dit: + +--Regarde-moi; mon nom est O-shan-wan-eguy-kaik, ou le +Brillant-Soleil-Bleu. Je suis le voile qui cache l'entrée du ciel. +Écoute-moi et ne sois pas effrayée. Je vais te douer des dons de vie et +te donner le pouvoir de résister et de souffrir. + +Aussitôt je fus percée de pointes lumineuses qui étaient fixées à moi +comme des piquants de porc-épic, mais ne me causaient aucun mal. Les +pointes tombèrent à mes pieds, puis se rattachèrent à mon corps et +tombèrent de nouveau, et cela fut répété plusieurs fois. + +L'Esprit me dit: + +--Attends, et ne crains pas, jusqu'à ce que j'aie fait et dit tout ce +que je dois dire et faire. + +Je sentis alors comme des flèches et des dards qui entraient dans mes +chairs, mais sans me faire souffrir, et qui, comme les pointes +lumineuses, tombèrent bientôt à mes pieds. + +Il dit alors: + +--C'est bien; tu verras de longs jours. Avance un peu. + +Je fis comme il m'avait dit et arrivai à l'ouverture du ciel. + +--Tu es, me dit-il, parvenue à une limite que tu ne peux franchir. Je te +donne mon nom, tu pourras le donner à un autre. Retourne-toi maintenant, +et regarde. Il y a un serpent ailé qui te ramènera. N'aie pas peur de +monter sur son dos, et quand tu seras rentrée dans ta loge, prends ce +qui est nécessaire pour soutenir le corps. + +--Je me retournai et vis une sorte de serpent qui volait dans l'air; je +montai dessus. Il partit comme l'éclair, et, comme je rentrais dans ma +loge, ma vision cessa. + +--Mais, dit à cet instant Poignet-d'Acier, cela n'explique pas ta +puissance sur les Clallomes. + +--Ne sois pas pressé, mon frère, répondit Ouaskèma, je vais te le dire, +ainsi que la vision qui m'a appris à lire dans l'avenir et à voir, plus +loin que tes yeux et ceux des hommes ne peuvent porter, ces cailloux +jaunes qui étincellent au soleil. + +--Tu dis, ma soeur?... s'écria brusquement le chasseur. + +--Écoute. + +--Le septième jour, j'étais encore dans ma loge. Alors, je vis descendre +du ciel un objet qui ressemblait à une pierre ronde et qui pénétra dans +ma loge. En approchant, je vis que cet objet avait de petits pieds et de +petites mains comme un corps d'homme. Il me dit: + +--Je t'accorde le don de voir dans le futur, afin que tu puisses en +faire usage pour ton bénéfice, celui des Indiens et d'un chasseur blanc +que tu rencontreras après quelques hivers, sur les bords de la +Grande-Rivière, et que tu épouseras. + +Cette déclaration naïve, faite avec une franchise passionnée, amena un +sourire aux lèvres de Poignet-d'Acier. + +--Et c'est ce petit homme qui t'a montré l'endroit où sont les cailloux +jaunes, ma soeur? interrogea-t-il d'un air incrédule. + +Ouaskèma allait répondre; mais, à ce moment, on heurta violemment à la +porte de la hutte. + +--Qui est là? exclama Villefranche en sautant sur sa carabine. + + + + + CHAPITRE VIII + + MERELLUM + + +La disparition de Pad passa d'abord inaperçue des trappeurs. Leurs +chiens aboyaient à pleins gosiers, et les gens de Poignet-d'Acier +étaient trop bons chasseurs pour songer à autre chose qu'au gibier quand +ils avaient mis le pied sur une piste. + +--Ça doit être un grosses-cornes, dit Pierre en s'arrêtant pour écouter. + +--Que non! que non! mon cousin, fit Baptiste. C'est un ours, mais pas +une femelle, comme l'a prétends cet imbécile d'Irlandais. Et encore cet +ours est seul. + +--Mais comme les chiens font du tapage! reprit Pierre. + +--C'est que la bête est remisée, répliqua Jean. Pour ce qui est d'être +un ours, Baptiste a raison. C'en est un. Regardez-moi ces traces sur le +bord du marécage. + +Elles ont au moins six pouces de long sur cinq de large, non compris le +talon. Ça doit être un fameux animal! Mais on dirait que nos chiens sont +tombés en défaut. Baptême! qu'est-ce que ça signifie? + +L'ours va peut-être faire tête aux chiens! fit Joseph. + +--Pas plus que toi, mon cousin, répliqua Baptiste en secouant la tête. +Je crois savoir ce que c'est. Doublons le pas. + +Les cris des chiens recommencèrent bientôt, et si près des chasseurs +qu'on entendait les premiers sauter et trépigner sur les branches mortes +qui se cassaient avec un bruit sec. + +--Coulons-nous sous le bois, dit Baptiste. + +Tous les cinq alors se mirent à genoux et rampèrent silencieusement vers +une éclaircie que le soleil couchant empourprait de ses derniers rayons. + +Les aboiements discords et forcenés de la meute couvraient les +harmonieux murmures de la forêt, à cette heure solennelle où la nature +se recueille ordinairement et envoie, avant de s'endormir, un hymne de +reconnaissance à l'Éternel. + +Au bout de quelques minutes, les trappeurs arrivèrent à la clairière, au +milieu de laquelle se dressait un énorme chêne plusieurs fois +centenaire, et dont les rameaux noueux s'entrelaçaient trente pieds du +sol pour former un dais ombreux de verdure. + +Autour des racines de l'arbre, qui sortaient de terre en affectant mille +formes bizarres, les chiens de la fumerie gambadaient, se bousculaient, +bondissaient et jappaient à qui plus haut, la tête levée en l'air, la +gueule ouverte, la langue pantelante et les yeux injectés de sang. + +Nul fauve ne se montrait cependant dans la clairière ou sur les branches +du chêne. Mais de sa cime jaillissaient des essaims compactes d'abeilles +qui l'enveloppaient en bourdonnant comme d'une gaze grisâtre. + +La petite république ailée était en grand émoi; l'irritation la +possédait, on le voyait facilement; mais sa colère n'avait pas les +chiens pour objet. Leur présence et leur vacarme ne paraissaient même +pas l'inquiéter. + +--Que diable est-ce que cela veut dire? demanda Pierre à mi-voix. + +--Cela, mon cousin, lui répondit Baptiste, veut dire que nous avons une +chance rare. + +--Oui, ajouta Jean; si je ne me trompe, nous ferons ce soir régal de +viande d'ours et de miel. Je ne comprends pas. + +--Tu comprendras tout à l'heure. En attendant, va couper des branches de +sapin et ramasse une botte de fougères que tu tremperas dans la mare +près de laquelle nous sommes passés. Dépêche-toi. + +Pierre partit sans trop savoir à quoi servirait ce qu'on lui commandait. + +--Toi, l'Enrhumé, et toi, le Bossu, continua Baptiste qui avait parlé, +vous couplerez les chiens; moi et Jean nous arrangerons le bûcher. + +Le chêne était creux, et, à la base de son tronc, se montrait une cavité +ayant plus de quatre pieds de diamètre. Les deux trappeurs, tout en +tenant leur carabine d'une main et leur couteau de chasse dans les +dents, remplirent cette cavité de branchages secs, de feuillée, de +brindilles de sapin et de fougères mouillées que leur apporta Pierre. +Cela fait, les chiens furent attachés à quelque distance dans le bois, +puis Jean alluma le bûcher et Baptiste ordonna aux trois autres de se +tenir devant le trou du chêne et de faire feu au premier signal. +Lui-même et Jean prirent une position semblable. + +--Est-ce que vous pensez qu'il y a un ours là dedans? interrogea Pierre +en pointant le chêne d'un air incrédule. + +--Tu verras, mon garçon. + +Une fumée épaisse et âcre se dégageait lentement du foyer et voilait le +tronc de l'arbre sous ses lourdes spirales d'un gris-bleu terne. + +Les bourdonnements et le désordre des abeilles augmentaient. Elles +tombaient par centaines étourdies, asphyxiées, et mouchetaient le vert +gazon autour des trappeurs. + +Tout à coup on entendit un grondement sourd et prolongé. Il semblait +venir de dessous terre. + +--Attention! dit Baptiste. + +Ses compagnons appuyèrent sur la gâchette de leur carabine. + +La fumée devenait moins intense, mais le chêne s'était enflammé. + +Un nouveau grondement retentit. + +--Bon! dit Jean en riant, voilà Sa Majesté Martin qui annonce qu'elle va +sortir. Soldats, apprêtez... armes! + +--Tais-toi donc, maudit bavasseur, tu nous feras manquer notre coup! +maugréa Baptiste en lui allongeant son coude dans la poitrine. + +Le soleil était couché et la nuit descendait brusquement, comme il +arrive en Amérique; mais les lueurs qui s'irradiaient du chêne, comme +d'un gigantesque candélabre, illuminaient mieux la clairière que le +grand jour, en émaillant d'or fluide les hautes plaques de vert sombre +qui l'encadraient. + +--Diable! marmotta Jean, cet ours-là pourrait bien être un canard, comme +dit la gazette de Montréal. + +Mais au moment où il faisait cette réflexion, qui pouvait lui attirer +une vive gourmade de Baptiste, un bruit singulier parut sortir des +profondeurs de l'arbre. + +Ce bruit fut immédiatement suivi de la chute d'un poids lourd et d'un +tourbillon de cendres et d'étincelles qui s'élevèrent du foyer et +dérobèrent les objets. + +--Feu! cria Baptiste. + +Quatre détonations résonnèrent à la fois. + +Et l'on vit alors un corps énorme, couvert de flammes crépitantes, +s'élancer en hurlant de la cavité du chêne. + +Baptiste qui, par prudence, avait gardé son coup, le tira; l'animal, +frappé au coeur, expira sur le champ. + +--Baptême! éteignons le feu qui gâte sa belle robe des dimanches, dit +Jean d'un ton goguenard. + +--Bah! dit l'Enrhumé, pourquoi ne pas le griller comme un habillé de +soie? + +--Parce que, nigaud, sa peau vaut au moins une cinquantaine de piastres, +répliqua l'autre, en couvrant l'ours de mottes de gazon enlevées avec +son couteau. + +--Ce coquin-là pèse bien cinq cents livres, dit Jean, qui considérait le +carnassier avec une stupeur mêlée de contentement. + +--Oui, dit Baptiste; mais ce n'est ni l'heure ni le lieu de jaboter +comme des pies. Jean fera la curée, et nous, nous arrêterons le feu qui +dévore ce chêne pour avoir le miel qu'il renferme. + +--Du miel! fit Pierre, comment ça, mon cousin? + +--Eh! niais que tu es, est-ce que tu ne sais pas que les ours mangent le +miel, et que celui-ci ne s'était réfugié dans cet arbre que pour y +dévorer les rayons fabriqués en haut par un essaim d'abeilles? + +--Ah dame! bourgeois, il n'y a pas aussi longtemps que vous que je suis +dans ce pays, qui est bien drôle tout de même. + +--Allons, à l'oeuvre, mes gars! dit Baptiste apprêtant sa hache pour +mettre un terme au progrès des flammes. + +--Mais, s'écria Jean en regardant autour de lui, où diable est passé +l'Irlandais? + +--C'est ma foi vrai! + +--On ne le voit nulle part! + +--A moins que les chiens ne l'aient avalé. + +--Vous m'y faites penser, mes enfants, dit Baptiste soucieux. Où cet +Irlandais de l'enfer peut-il être? Il a disparu en entrant au bois. Si +c'était un piège que... + +--Nous avons eu tort de laisser la fumerie seule, interrompit Jean. + +--Tu as raison, mon frère, reprit Baptiste. Et la Petite-Hirondelle, +cette pauvre créature que nous aimons tant! Ah! ç'a été une imprudence +de l'abandonner. L'Irlandais vous la dévisageait... Je me souviens +maintenant. Partez, vous autres, courez à la fumerie, je vous attendrai +ici avec Jean; emmenez les chiens et revenez avec la carriole et +Merellum, s'il n'y a rien de nouveau. Dans une heure au plus vous pouvez +être de retour. + +Quand les trois trappeurs se furent éloignés: + +--Tu ne sais pas, mon cousin, dit Jean à Baptiste, je me suis toujours +défié de cet Irlandais. Il est au service de la Compagnie de la baie +d'Hudson, et m'est avis qu'il en veut au capitaine. + +--Peuh! le capitaine se moque pas mal de lui et des vermines de son +espèce. + +--Ça ne fait rien. Le scorpion n'est pas difficile écraser, mais il vous +pique quand on y pense le moins. + +--Où veux-tu en venir, Jean? + +--J'en veux venir que Pad a pour associé un nommé Joe qui rode depuis +quelque temps avec lui autour de notre établissement, et que je les +lesterai d'un lingot de plomb si je les rencontre encore sur mon chemin. + +--Baptême! tu ne feras pas cela, Jean. + +--Comme je te le dis, Baptiste. + +--Le capitaine ne te pardonnerait pas. Il nous a défendu d'attaquer les +gens de la Compagnie de la baie d'Hudson, quoiqu'il ne les aime guère, +pour le certain, car s'ils pouvaient le pendre, je crois qu'ils +n'hésiteraient pas. Mais il est si brave et si fort, Poignet-d'Acier! +Dire qu'à la dernière grande chasse il a saisi avec, la main et arrêté +un jeune taureau par la patte; quel luron, hein? + +--Et ce sauvage dont il a défoncé le crâne d'un coup de poing! + +--Oui, c'est un fier homme, aussi bon que brave, ça n'empêche qu'il a +des chagrins! + +--On m'a rapporté, de l'autre côté des montagnes, qu'il avait été +notaire à Montréal, que sa femme l'avait trompé, et qu'il l'avait fait +mourir. + +--On t'a rapporte ça, Baptiste! + +--Et puis que sa fille, une jolie créature, dit-on, avait été débauchée +par un Anglais qui s'appelait Hermisson, je crois. + +--Hermisson, est-ce que ce n'était pas le secrétaire du gouverneur +général? + +--Je ne peux pas te dire; mais Poignet-d'Acier s'est battu en duel avec +lui et l'a tué dans une des îles de Boucherville. + +--Qui est-ce qui t'a raconté ça, Baptiste? s'écria Jean, laissant tomber +le couteau avec lequel il dépouillait l'ours. + +--Pour ça, ah! mon cousin, j'en suis sûr. + +--Tu en es sûr? + +Cessant de s'occuper à l'extinction du feu qui consumait le chêne, +Baptiste se rapprocha de son interlocuteur et lui dit à voix basse: + +--J'y étais. + + +--Tu y... + +Jean ne put achever; dix doigts nerveux s'étaient noués autour de son +cou et ses lèvres n'articulèrent qu'un son rauque, strangulé. Le +trappeur se débattit en vain. En moins d'une minute son camarade et lui, +surpris à l'improviste par une bande de Peaux-Rouges, étaient garrottés +et attachés à deux arbres voisins. Les Peaux-Rouges, au nombre d'une +vingtaine, appartenaient à la tribu des Clallomes. Ils étaient +entièrement nus, bariolés de peintures hideuses et armés en guerre: le +tomahawk, le couteau d'obsidiane, les flèches, le carquois ouvert sur le +côté, les lances terminées par des arêtes de poisson et le grand +bouclier de peau de buffle, rien ne manquait. + +Contrairement à leurs habitudes, ils effectuèrent leur capture sans +proférer un cri. + +Les deux blancs, mis en sûreté, ils s'assemblèrent autour du chêne qui +flambait toujours avec d'effroyables craquements, et tinrent conseil. + +--Eh bien, père Baptiste, voilà un ours qui va nous coûter au moins les +yeux de la tête, dit Jean à son compagnon d'infortune. + +--Dis plutôt, mon garçon, qu'il nous coûtera la peau de la tête, car les +reptiles nous scalperont immanquablement, répliqua philosophiquement. + +--Et c'est ce maudit Pad qui en est cause! + +--Tu pourrais avoir raison, Jean. Lui ou un autre, après tout, qu'est-ce +que ça fait? Ce qui me gêne, vois-tu, c'est de m'être laissé prendre +comme une dinde par des renards. Pourvu encore que les autres ne +reviennent pas! + +--Je croyais pourtant que les Clallomes étaient alliés au capitaine. +C'était, ma foi, bien la peine de sauver, hier soir, leur satanée +sorcière. + +--Ouaskèma! Poignet-d'Acier a ses vues sur elle. Mais à quoi bon +pleurer? Il faut nous préparer à mourir en braves trappeurs. J'espère +que tu ne faibliras pas, Jean. Un peu plus tôt, un peu plus tard, chacun +de nous doit en arriver là. Et celui qui n'a pas fait le mal pour le +plaisir de faire le mal n'a point peur de la mort. Pour moi, vois-tu, +mon garçon, je crois au bon Dieu. Je sais qu'il ne punit point ceux qui +l'aiment et rendent service à leurs semblables quand ils en trouvent +l'occasion; aussi mon paquet est-il fait, et quoique je n'aie pas jeûné +tel ou tel jour, débité telle ou telle prière en une langue que je ne +comprends pas, à telle ou telle heure, j'ai l'assurance que notre +Créateur souverain me traitera aussi bien là-haut que ceux qui ont passé +une vie inutile, agenouillés sur le pavé des églises ou dans les +cellules des couvents. + +Ces paroles furent prononcées simplement, sans ostentation, comme elles +étaient pensées, et avec un accent naturel qui impressionna fortement +Jean. + +--Votre morale est saine, père Baptiste, lui dit-il; mais j'ai sur la +conscience un poids dont j'aimerais à me débarrasser avant de quitter ce +monde. Voulez-vous écouter ma confession? + +--Volontiers, mon garçon; seulement laisse-moi d'abord holer, afin que +nos gens soient avertis qu'il y a du danger ici. + +Il éleva la voix, mais alors un incident appela son attention vers le +groupe des Clallomes qui délibéraient près du chêne. + +L'arbre, miné à son pied par le feu, oscillait en éclatant bruyamment, +il penchait de l'autre côté des trappeurs; il allait s'abattre, et les +Indiens se retiraient avec précipitation, quand une enfant apparut +soudain sur le lieu même qui devait être le théâtre de sa chute. + +La mort de l'enfant eût été inévitable si un chef des Peaux-Rouges ne se +fût élancé pour la saisir dans ses bras et la transporter loin du +colosse des forêts, qui tomba aussitôt avec un fracas épouvantable. + +--Merellum! s'écria Jean. La pauvre petite! Que vient-elle faire ici? +Elle est perdue! + +--Je crois plutôt que c'est la Providence qui l'envoie, répliqua +Baptiste. + +--Tu badines, mon cousin. + +--Regarde et demeure tranquille. + +La Petite-Hirondelle parlait avec vivacité au sachem, qui l'écoutait +avec une déférence que n'ont point ordinairement les Indiens pour les +enfants, surtout pour les blancs. Mais Merellum était la favorite de +Ouaskèma, la jeesukaine du parti de Clallomes qui s'était emparé de +Baptiste et de Jean. La tribu tout entière craignait Ouaskèma autant +qu'elle la révérait, et Merellum avait part à la considération dont +jouissait sa protectrice. Après avoir narré l'attaque de Ouaskèma par +les Chinouks et sa délivrance par Poignet-d'Acier et ses gens, elle +demanda la liberté des deux captifs. + +Les Clallomes, s'étant consultés, se rendirent à son désir. + +Merellum trancha elle-même les liens des trappeurs qui, on le concevra +aisément, la comblèrent de caresses. + +--Mes frères les visages-pâles viendront avec nous chercher la vierge +clallome dans le wigwam des chefs blancs, leur dit le sachem. Mais, +avant de partir, partageront avec nous la chair de l'ours qu'ils ont tué +et le sucre des mouches du Grand-Esprit. + +Tandis que quelques-uns des sauvages dépeçaient la venaison et que +d'autres coupaient le chêne pour en extraire le miel qu'y avaient déposé +les abeilles, Merellum conta aux trappeurs son enlèvement de la fumerie, +puis la manière dont elle avait échappé aux violences de l'Irlandais. + +--Je me suis jetée à l'eau, dit-elle en terminant; j'ai traversé le +fleuve à la nage et je suis rentrée à la loge au moment où Jean y +arrivait avec les deux autres. Ils ont été joliment contents de me +revoir. + +--Mais o? sont-ils donc? demanda Baptiste. + +--Là, dans le fourré. En revenant près de vous, j'ai aperçu les +Clallomes à la chute du feu. Alors j'ai dit à vos frères de se tenir +cachés pendant que j'irais toute seule parler au chef qui m'aime bien, +parce qu'il aime ma bonne tante Ouaskèma. + +--Chère petite créature! s'écria Baptiste en lui rougissant les joues +sous deux gros baisers. + +Le repas fut bientôt prêt. Il était composé de graisse d'ours, dont les +Indiens sont très-friands, et qu'ils boivent liquide avec des tranches +du même animal qu'ils mangent aux trois quarts crues, et de miel leur +régal par excellence. + +En vrais trappeurs, Baptiste et Jean firent libéralement honneur à ce +festin, auquel prirent aussi part leurs trois camarades, que Merellum +avait appelés. Ensuite toute la bande de Peaux-Rouges et de blancs, +suivis de la Petite-Hirondelle, se mit en marche pour l'établissement de +Poignet-d'Acier, au fort Astoria. + +Ils l'atteignirent une heure avant le lever de l'aurore; mais, hélas! la +cabane et ses dépendances ne présentaient plus qu'un monceau de +décombres fumants. + + + + + CHAPITRE IX + + LA CAVERNE DE LA ROCHE-ROUGE + + +Voici ce qui s'était passé. + +Dans l'après-midi du jour précédent, quand on frappa rudement à la porte +de sa cabane, Poignet-d'Acier saisit sa carabine et demanda: + +--Qui est là? + +--C'est moi, Jacques, votre serviteur, répliqua-t-on du dehors. + +--Ah! c'est toi. Eh! que diable y a-t-il pour que tu heurtes si fort? +repartit Villefranche, contrarié d'avoir été dérangé au moment même où +Ouaskèma allait peut-être lui faire connaître l'emplacement de cette +mine d'or dont il avait déjà entendu parler, et qu'il convoitait de +toutes les ardeurs de sa nature passionnée. + +--Les Chinooks! répondit Jacques d'une voix essoufflée. + +--Les Chinouks! fit le capitaine en refermant la porte qu'il venait +d'ouvrir à son domestique. + +--Oui, monsieur! les Chinouks! ils arrivent sur une vingtaine de grands +canots au moins, pour nous attaquer, j'en suis sûr. + +--Le grand chef blanc n'aurait pas dû secourir le Dompteur-de-Buffles; +les demi-sangs rendent le mal pour le bien, dit la jeune Indienne d'un +ton sentencieux. + +--Mais où et comment as-tu appris cela, Jacques? s'enquit +Poignet-d'Acier en inspectant ses armes. + +--Monsieur m'avait ordonné d'aller à la batture Lewis, afin de chasser +le cygne et de rapporter des racines de guimauve pour la squaw malade, +et monsieur m'avait commandé d'être de retour de bonne heure... + +--Oui, abrège! s'écria Villefranche avec impatience. + +--J'ai donc pris un cheval à l'étable, continua Jacques, et j'ai couru +exécuter les ordres de monsieur. Mais, en longeant la pointe de la baie +d'Young, j'ai aperçu les embarcations des Peaux-Rouges. + +--Et tu es revenu à toute bride? + +--Oh! que non pas, monsieur Ville... + +--Jacques! proféra Poignet-d'Acier en accompagnant ce nom d'un coup +d'oeil sévère. + +--Oui, monsieur, dit humblement le vieillard. Pour finir mon histoire, +en voyant les canots des Chinouks, j'ai voulu savoir ou ils se +dirigeraient, et je suis descendu de mon cheval, que j'ai caché dans les +broussailles. + +--Une imprudence à ton âge! + +--Non, monsieur, c'était sage, car j'avais distingué sur la rive deux de +ces brigands qui faisaient cuire un poisson, et, comme je connais assez +de leur barbare idiome pour le comprendre, je me suis dit que si je +parvenais à m'approcher des deux sauvages, ils me révéleraient +probablement et sans s'en douter le but de leur expédition. + +--C'était justement pensé, mon brave Jacques. + +--Ils étaient, par bonheur, en bas d'une falaise peu élevée et dont le +sommet était garni de buissons. Je me faufilai entre les épines, et +arrivai à portée de leurs voix. J'appris qu'ils avaient déterré la hache +de guerre pour venger la mort de leur devin Chinamus et de leur sagamo +Oli-Tahara. + +--C'est le nom indien du Dompteur-de-Buffles, dit Poignet-d'Acier au +domestique qui s'était arrêté comme pour l'interroger. + +--Je ne savais pas, et je vous remercie, monsieur, fit ce dernier en se +découvrant respectueusement. + +--Poursuis, Jacques, poursuis. Je suis content que ces misérables +croyaient encore à la mort du métis. Cela prouve qu'il est étranger à +leurs dispositions hostiles. Et rien ne m'est plus odieux que +l'ingratitude, la chose du monde pourtant la plus commune parmi les +hommes, ajouta-t-il en manière de réflexion. + +--J'ai terminé, monsieur, car n'ayant plus rien à apprendre, je suis +remonté à cheval. + +--A combien de milles d'ici pouvaient être les Chinouks? + +--Cinq ou six milles au plus. + +--Et ils louvoyaient de notre côté? + +--Oui, monsieur. + +--Diable! nous n'avons pas de temps à perdre. Il faut choisir un parti. + +--Que mon frère blanc prenne la fuite et qu'il laisse ici Ouaskèma, dit +l'Indienne. Mon frère ira trouver les Clallomes, mes frères rouges, il +leur dira ce qu'il a fait pour une fille noble de leur tribu, et ils se +joindront à lui pour chasser les lâches Chinouks. + +Le plan souriait médiocrement à Poignet-d'Acier, qui avait toujours +répugné à immiscer les sauvages dans ses intérêts. + +Il secoua la tête et dit à Jacques: + +--Voyons, as-tu un moyen à me proposer? + +--Celui de cette squaw me paraît, monsieur... + +--Impraticable, répliqua sèchement Villefranche. Et il souffla, d'un ton +imperceptible pour l'Indienne, quelques mots à l'oreille de son +domestique. + +--Je crois, dit celui-ci, que j'ai trouvé un expédient. La nuit est +proche. Dans une heure, il ne fera plus jour. Les Chinouks ne peuvent +doubler la pointe Adams avant ce temps. Profitons de l'heure qui nous +reste pour embarquer dans le grand canot nos effets les plus précieux, +et puis nous sellerons nos deux chevaux qui sont à l'étable; nous +fixerons sur leur dos les bonshommes de paille que j'avais faits, +l'année dernière, pour épouvanter les oiseaux qui s'abattaient sur notre +champ de maïs... + +--Et après? + +--Après, monsieur; vous savez qu'entre la côte et la plaine, au bout de +la pointe Adams, il y a un sentier creux: eh bien! je conduirai les +chevaux dans ce sentier, puis, sous la queue de chacun d'eux, +j'attacherai, quelques branches de houx. Gravissant alors la falaise, je +déchargerai mes armes sur les Indiens qui rangent la rive sud du fleuve; +je redescendrai ensuite et frapperai les chevaux. Ils partiront au galop +en montant vers la plaine... + +--Bien, bien, Jacques, et les Chinouks prendront pour nous les +bonshommes de paille. Ton idée est excellente. Mais nos gens de la +fumerie? + +--J'y ai songé, monsieur. La cabane ici ne vaut pas grand'chose. Nous y +mettrons le feu. Ce signal leur en dira assez. + +--Mon bon Jacques, tu as plus d'esprit dans ta vieille cervelle que dix +chefs facteurs de la Compagnie de la baie d'Hudson! s'écria +Poignet-d'Acier en lui serrant affectueusement la main. En avant donc, +et tâche que les scélérats ne te découvrent pas! + +--N'en ayez souci, monsieur; Jacques est plus fin qu'eux. Ce serait, ma +foi, bien la peine d'être né blanc si on ne pouvait faire la nique à des +Peaux-Rouges. + +Et le vieillard sortit en riant de sa plaisanterie Dès qu'il fut parti, +Ouaskèma dit à Poignet-d'Acier: + +--Mon frère ne veut pas aller chez les Clallomes? + +--C'est impossible. + +--Alors que mon frère agisse à sa volonté, reprit-elle d'un ton triste +mais résigné. Villefranche, qui faisait rapidement quelques paquets, lui +dit: + +--Je ne puis te laisser ici; cependant tu n'es pas en état de retourner +à ta tribu. As-tu un projet? + +--Que mon frère abandonne Ouaskèma s'il ne peut l'emmener! + +--T'emmener avec moi! dit le chasseur en réfléchissant. Et si je le +fais, me conduiras-tu à l'endroit où sont les cailloux qui brillent au +soleil? + +--Ouaskèma est l'esclave du chef blanc. Elle fera ce qu'il voudra. + +--Promets-moi de ne jamais faire connaître à d'autres ce que tu vas voir +ici, et le lieu où je te cacherai. + +--Ouaskèma ne trahira jamais le secret de celui qu'elle aime. Que mon +frère ait confiance en elle. Ouaskèma l'aime. Elle lui sera fidèle. + +Pendant qu'elle parlait, Poignet-d'Acier, qui s'était armé d'une pioche +fouillait activement le sol de la cabane. Il eut bien vite découvert une +grosse dalle dans laquelle était pris un anneau de fer. De sa puissante +main, il souleva cette dalle dont le poids eût défié trois hommes de +force ordinaire. Un large caveau s'offrait au-dessous. Il était rempli +de fourrures, d'armes, de selles, brides, instruments de tout genre et +de provisions. + +Le capitaine lança dans le souterrain les paquets qu'il avait faits, +puis il s'y glissa lui-même avec sa pioche, creusa l'argile qui en +formait le fond, mit à jour une cassette de fer qu'il ouvrit à moitié +pour y introduire, un portefeuille et quelques petits sacs de cuir +gonflés qui rendirent, en tombant à l'intérieur, un son métallique. + +Cela fait, Poignet-d'Acier referma la caisse, la recouvrit d'une couche +de glaise qui la dissimulait entièrement, remonta dans la cabane, scella +de nouveau la dalle et entassa de la terre au-dessus, jusqu'à ce que le +sol eût repris l'apparence qu’il avait avant l'opération. + +Ouaskèma s'était levée, le bras dans une écharpe de cuir de daim. + +Elle était prête à partir. + +Poignet-d'Acier saisit ses armes, un taureau [16] de pemmican et +quelques tranches de saumon fumé, et porta le tout dans un bateau amarré +au pied du cap. + +[Note 16: Voir la _Huronne_.] + +Jacques arrivait à ce moment. + +--C'est fait, monsieur! s'écria-t-il, et le stratagème a +merveilleusement réussi. Quand j'ai eu tiré mes trois coups de feu et +dépêché au diable deux ou trois des leurs, les Peaux-Rouges ont débarqué +en masse sur la grève et se sont mis à courir comme des démons après nos +pauvres chevaux qui, aiguillonnés par les épines, filaient, ma foi, avec +leurs bonshommes, aussi vite que des antilopes effarouchées. + +--Bon, Jacques, bon. A présent le feu à l'établissement. + +Ouaskèma marcha au bateau, appuyée au bras de Villefranche, pendant que +le domestique incendiait la butte qui, durant bien des années déjà, leur +avait servi de résidence principale. + +En accomplissant cet acte nécessaire, Jacques avait le coeur gros, car +non-seulement il nous en coûte toujours de détruire l'oeuvre de nos +mains ou de notre intelligence, mais nous nous sentons péniblement +affectés quand il faut quitter à tout jamais le toit qui nous a abrités +même pendant les années difficiles. L'homme, et surtout l'homme âgé, +s'attache souvent plus aux choses qu'aux êtres. Il semble qu'elles +fassent partie de lui-même, et peut-être sont-elles en effet +indispensables à sa santé, à sa vie. + +Quoi qu'il en soit, le sacrifice fut consommé, car bientôt la +conflagration teignit en rouge les eaux du rio Columbia, et ce fut à ses +lueurs éclatantes que les trois fugitifs quittèrent ces rivages que l'un +d'eux ne devait plus revoir. + +Il était nuit; de grands nuages, noirs comme l'encre à leur centre, +cuivrés à leurs franges, roulaient péniblement d'orient en occident. + +--Il y aura de la tempête ce soir, monsieur, dit Jacques, empoignant un +aviron. + +--Je le crains, murmura Villefranche en étudiant le ciel. + +--Si mon frère le permet, Ouaskèma se mettra au gouvernail, insinua +l'Indienne. + +--Ta blessure t'empêcherait de manoeuvrer, ma soeur, lui répliqua le +capitaine qui sentait néanmoins que le concours de deux hommes robustes +serait à peine suffisant pour traverser le fleuve, dont les flots +glapissaient déjà tumultueusement sur les battures. + +--Non, mon frère, ma blessure ne m'empêchera pas de manoeuvrer, repartit +la pauvre fille en s'asseyant à la Barre. + +--Le cap sur la Roche-Rouge, dit alors Poignet-d'Acier. Il saisit une +paire de rames et, se plaçant sur un banc derrière Jacques, il se mit à +nager vigoureusement. + +Les clartés de l'incendie se rétrécirent peu à peu dans l'obscurité, à +mesure que le bateau gagnait le large. Elles n'apparurent bientôt plus +que comme, le cercle lumineux projeté par la lentille d'un phare, mais +assez sensible pour aider les bateliers à se guider travers les îlots et +les môles de sable qui encombrent la Colombie. + +La Roche-Rouge se trouve presque en ligne directe avec l'ancien fort +Astoria. Malgré l'épaisseur des ténèbres et la violence des eaux, on +espérait gagner sans accident l'autre rive. Jacques et son maître +n'avaient pas encore échangé une parole, quand le premier dit tout à +coup: + +--Il me semble, monsieur, que j'entends derrière nous le bruit d'une +embarcation. + +--Non, répond il Villefranche, c'est le mugissement des lames contre un +récif. + +Je crois même, insista Jacques, avoir entrevu un canot à la cime d'une +vague. + +Est-ce que, par hasard, la peur te troublerait l'esprit, mon vieux +camarade? répliqua le capitaine en souriant. + +Et, s'adressant à l'Indienne, il ajouta: + +--La barre à droite, ma soeur; la barre à droite, nous touchons au port. + +L'esquif ne tarda pas à grincer sur le sable. + +On était arrivé à la Roche-Rouge, masse de porphyre considérable, à +quinze ou vingt milles de l'embouchure de la Colombie, sur la rive +septentrionale. + +--Jacques, dit Villefranche, descends le premier avec Ouaskèma; tu la +conduiras à la caverne, où je vous rejoindrai dès que j'aurai amarré le +bateau. + +Le domestique obéit, et, soutenant l'Indienne par le bras droit, il +commença à monter avec elle la falaise qui est escarpée et d'une +ascension difficultueuse, surtout dans l'obscurité. + +Il faisait froid et le vent soufflait âprement. + +Poignet-d'Acier, qui avait sauté sur la berge, tirait à lui le canot, +par une corde de ouatap, pour l'attacher à une saillie du roc, dans une +petite anse où il serait à l'abri de la tempête. Mais tout d'un coup le +cordage cassa et le canot, entraîné par un paquet d'eau que poussait une +rafale, disparut au milieu des ombres. + +L'aventurier lâcha une exclamation de désappointement. + +Il était, toutefois, trop rompu aux vicissitudes du genre d'existence +qu'il avait adopté pour se laisser décourager par une semblable perte. + +--Avec un tronc d'arbre nous en referons un autre, pensa-t-il. + +Et, à son tour, il gravit la Roche-Rouge. + +A mi-hauteur, derrière un massif d'arbousiers et de plantes saxifrages, +la nature a pratiqué une étroite ouverture par laquelle on pénètre dans +une enfilade de galeries souterraines aussi curieuses par leur étendue +que par la variété des formes qu'elles affectent. + +Ces cryptes, inconnues à cette époque des habitants du rio Columbia, +avaient été découvertes par Poignet-d'Acier, qui les avait explorées en +partie, y emmagasinait des lots de pelleterie et s'y réfugiait aux +heures de péril. Il les eût vraisemblablement toujours habitées sans +leur insalubrité. + +En atteignant l'orifice, le capitaine trouva Jacques qui l'attendait +presque cérémonieusement, une torche à la main. + +Ils traversèrent un couloir resserré et entrèrent dans une salle carrée, +où les rayons de la torche firent flamboyer de mille reflets les +murailles chargées de concrétions cristallines et la voûte, d'où +pendaient, titanesques girandoles, des stalactites façonnées en +figures étonnantes par leur dessin et leurs nuances, qu'on dit échappées +d'un monstrueux écrin de pierreries. + +C'était plus resplendissant qu'une illumination à giorno, merveilleux +comme une féerie des Mille et une Nuits. + +Une table et des bancs recouverts de peau d'élan, au milieu un lit garni +d'une robe d'ours, en un coin des armes, des instruments de chasse et de +pêche disposés çà et là constituaient l'ameublement. + +--Ou as-tu placé l'Indienne? demanda Villefranche, pendant que Jacques, +après avoir allumé une lampe de fer battu, préparait du feu dans une +petite cheminée qui occupait un des angles de la chambre. + +--Dans le compartiment aux Coquilles. + +--Bon; et tu ne lui as pas montré cette salle, car j'avais oublié de te +dire que je ne voulais pas qu'elle la connût. + +--Monsieur sait bien que je devine ses intentions, répondit Jacques avec +un air de respectueux reproche. + +--Mais elle doit avoir faim. Tu lui feras du bouillon de pemmican. + +--Elle m'a dit qu'elle désirerait parler à monsieur avant de se coucher. + +--Je vais y aller; éclaire-moi. Tu nous laisseras seuls et tu apporteras +le souper. + +--Si monsieur voulait, dit le vieux domestique avec timidité, je lui +arrangerais une de ces soupes aux huîtres qu'il aime tant? + +--Ce serait avec plaisir, mon bon Jacques, répliqua Villefranche en +souriant; mais pour faire une soupe aux huîtres, il faut au moins des +huîtres, et nous n'en avons pas ici, que je sache? + +--Il y en a en quantité au bas de la Roche-Rouge; en voici deux que j'ai +ramassées en chemin. + +--Excellent serviteur! il pense toujours à moi! Cependant je ne +profiterai pas de ton obligeance, car il est tard et la nuit est trop +noire pour que tu sortes à présent. + +--Ce serait moi que monsieur obligerait en me permettant d'en aller +chercher, car je ne les déteste pas non plus. + +--Tu as réponse à tout. Fais donc comme tu voudras, dit Villefranche en +lui frappant amicalement sur l'épaule. + +Après l'avoir éclairé dans le compartiment aux Coquilles, ainsi désigné +à cause des innombrables petits testacés qui tapissaient ses parois, +Jacques se retira. + +Ouaskèma était assise sur un lit de pelleteries. Elle se leva, prit la +main de Poignet-d'Acier, l'appuya contre son coeur et dit: + +--O mon frère! le plus vaillant, le plus noble des chefs blancs, comment +la vierge clallome pourra-t-elle jamais te rendre tout ce que tu as fait +pour elle? Tu m'aimes donc? parle! + +--En me menant au lieu où sont les cailloux jaunes qui scintillent au +soleil, tu feras plus pour moi que je n'ai fait pour toi, repartit +Villefranche. + +Ces paroles sèches, jetées comme une onde glaciale sur les +bouillonnements de son amour, firent frissonner l'Indienne. Elle pâlit, +chancela, et serait tombée, à terre si le capitaine ne l'eût retenue +dans ses bras. + +A ce moment, Jacques rentra en criant: + +--Monsieur, monsieur, je viens de voir une lumière au pied de la +Roche-Rouge! + + + + + CHAPITRE X + + COMBAT + + +Une lumière, Jacques! Eh! que diable veux-tu qu'une lumière fasse sur la +grève à pareille heure? + +--Je l'ai vue, monsieur, comme je vous vois. Elle montait de ce côté. + +--Tu auras vu une mouche-à-feu, mon camarade. + +--Une mouche-à-feu!... Pensez-vous, monsieur, que je ne sache pas +reconnaître une torche d'une mouche-à-feu? + +--Mais il fait un vent à ne pas tenir debout; comment veux-tu qu'une +torche reste allumée à l'air? + +L'observation parut décontenancer le vieux domestique. + +--Monsieur peut bien avoir raison, dit-il d'un ton soumis. Cependant, à +moins que mes yeux ne faiblissent, il m'a semblé aussi apercevoir un +homme qui portait la torche. + +--Comme il t'avait aussi semblé apercevoir un canot marchant derrière +nous! + +--Pourtant, objecta encore Jacques, mais avec déférence, si je ne +m'étais pas trompé et si c'étaient les gens de ce canot qui sont +descendus à terre... Monsieur permet-il que j'aille m'en assurer? + +Cette réflexion ébranla l'incrédulité de Poignet-d'Acier. + +--Que tes oreilles, mon frère, lui dit Ouaskèma, soient ouvertes au +discours de ton esclave. Les Chinouks rodent dans ces parages. Il y a +même des visages pâles, tes ennemis. Défie-toi d'eux! + +--Oui, tu as raison, ma soeur, répliqua le capitaine. Je vais aller +reconnaître le terrain. Ne bouge pas d'ici pendant que je serai absent. + +--Ouaskèma attendra le grand chef Mane, répondit l'Indienne. + +--Change l'amorce de tes armes, Jacques, dit Villefranche à son +serviteur, tout en procédant lui-même à cette opération. + +Ils sortirent avec précaution de la caverne. Poignet-d'Acier s'avança +sur une saillie masquée par des arbustes et plongea ses regards au pied +de la Roche-Rouge. + +Le bruit impétueux des flots qui déferlaient sur la plage était +parfaitement distinct. Il se mêlait aux sifflements stridents de la +bise, rabrouait les vagues du fleuve et tordait les pins au sommet de la +côte. Mais la nuit était noire, d'un noir presque impénétrable. +Seulement, à quelques rares déchirures des nuages amoncelés à la voûte +céleste, se montrait çà et là une éclaircie bleuâtre que réfléchissaient +les eaux de la Colombie et qui trouait les ténèbres par des lueurs +miroitantes, indécises. + +--Ta lumière, mon pauvre Jacques, est comme ton canot; elle relève de +l'empire des illusions, dit Villefranche en riant après avoir promené +autour de lui un regard perçant. + +--Je suis pourtant bien convaincu de ce que j'ai déclaré. Elle était là, +monsieur, à gauche, derrière une pointe que la noirceur vous dérobe à +présent. + +--Soit! admit Villefranche pour ne pas blesser la susceptibilité du +vieillard. Mais elle n'y est plus. Nous sommes en sûreté dans la grotte. +J'ai faim et froid, rentrons. + +--Ah! la voyez-vous maintenant, monsieur? s'écria Jacques, arrêtant son +maître par le bras. + +--Où ça? + +--Là, sur votre droite. Elle a changé de direction? + +--En effet, dit Poignet-d'Acier surpris. En effet je distingue une +lumière qu'on dirait venir d'une lanterne. Elle est à un quart de mille +d'ici au plus. Il faut savoir ce que c'est. Tu resteras à cette place et +j'irai à la découverte. + +--Oh! monsieur, je vous accompagnerai, dit Jacques d'un ton suppliant. + +--Mais qui gardera la caverne? + +--Nous en boucherons l'ouverture. + +--C'est juste; car Ouaskèma n'a pas intérêt à nous quitter, et puis deux +vaudront mieux qu'un dans la recherche qu'il est urgent de faire. + +Après avoir murmuré ces mots, Poignet-d'Acier s'arcbouta contre un bloc +de granit posé près de l'orifice du souterrain, et, aidé de Jacques, le +roula contre l'issue, de façon à la fermer complètement. + +Ce n'est pas cinq hommes qui parviendraient remuer cette masse, dit le +domestique avec un sentiment d'orgueil. + +--En marche! en marche! et fais attention aux cailloux qui jonchent le +sentier! + +--Oh! j'ai le pied solide, monsieur. + +La pente était raboteuse, semée, comme l'avait dit Villefranche, de +gravois et de pierrailles qui se détachaient sous le pas et le rendaient +pénible, incertain. Mais peu à peu les trappeurs s'habituèrent à +l'obscurité. Ils franchirent assez aisément les passages dangereux et +atteignirent la base de la Roche-Rouge. + +La lumière était devenue invisible. + +--Voilà qui frise le mystère, dit Villefranche en faisant une halte sur +la grève. Cette clarté était celle d'une lanterne, évidemment, car elle +ne vacillait pas comme celle d'une torche, et, d'ailleurs, quelle torche +aurait résisté à ce vent furieux! Donc, ce ne sont pas des sauvages qui +l'avaient aux mains. Il n'y a que des blancs... Les gens de la Compagnie +de la baie d'Hudson! ajouta-t-il avec mépris. Ils veulent ma vie, +ceux-là et ils n'osent la prendre... Nos prétendus trésors aussi leur +font envie! Que résoudre? J'ai peut-être des ennemis cachés dans ces +rochers, et qui n'attendent qu'un moment favorable pour m'assassiner... + +--Monsieur, fit Jacques qui furetait sur la grève une corne à poudre! + +--Une corne à poudre! Ou l'as-tu trouvée? + +--Ici, dans le sable. Elle n'y est pas depuis bien longtemps, car le +dessus est encore sec, la marée ne l'a pas couverte. + +--Donne. + +Le domestique passa la corne à son maître, qui, ne pouvant l'examiner, +la palpa entre ses doigts. + +--Oh! dit Jacques, elle appartient à un homme de la Compagnie de la baie +d'Hudson. J'ai senti les petits clous de cuivre qui composent sa marque. + +--Je m'en doutais! les misérables!... proféra Poignet-d'Acier avec +colère. Allume ta lanterne, Jacques; puisque nous avons affaire à ces +coquins, la ruse est inutile. Mais malheur à celui que je trouverai au +bout de ma carabine! + +Le vieillard s'était muni d'une lanterne avant de partir pour faire sa +provision d'huîtres. + +Il s'empressa d'obéir à l'injonction de Villefranche. + +--Il doit y avoir des empreintes à l'endroit où était la corne à poudre; +essaye de les suivre, tandis que je veillerai sur nous deux, dit ce +dernier. + +--Oui, voici des traces de mocassins. + +--Par conséquent, elles appartiennent à des blancs, ainsi que cette +corne à poudre. Combien y en a-t-il? + +--Quatre, monsieur, quatre! + +Jacques allait, le corps courbé, sa lanterne rasant le sable, qu'elle +couronnait de nimbes d'or fuyants, et Poignet-d'Acier, la taille droite, +l'oeil et l'oreille au guet, le doigt sur la détente de sa carabine, +fouillait les ombres épaissies, à quelques pieds autour d'eux. + +--Il est étrange qu'on ne voie pas de canot, dit-il. + +--C'est qu'ils ont piétiné sur la battue avant qu'elle ne fût recouverte +par les eaux. Je gagerais que leur canot est amarré à quelque rocher +près de la rive. + +--Cela est bien possible. Mais es-tu toujours sur la piste? + +--Oui, monsieur, les impressions sont profondes. + +Les deux hommes devaient être pesamment chargés. Voici qu'elles +tournent. Ah! je ne les vois plus. + +--Parbleu! nous sommes sur la roche, dit Villefranche avec humour. + +Ils continuèrent leur exploration pendant plus d'une heure, mais +inutilement. + +Les empreintes de mocassins se présentaient dans les parties humides; +elles disparaissaient dans les parties sèches. Parfois cites se +divisaient pour se rejoindre un peu plus loin, se diviser de nouveau et +se rejoindre encore. Et toujours elles montaient vers la grotte. Il +était clair que la perquisition l'avait pour but, quels qu'en fussent, +au reste, les auteurs. A une projection de rocher, les traces cessèrent +tout à fait. + +--J'ai entendu un son de voix, dit Jacques en collant son oreille contre +le roc. + +Une minute après il se releva et dit: + +--C'est une erreur, je crois. + +--Oui, rentrons, dit Villefranche d'un ton brusque. Demain matin, nous +aurons le mot de cette énigme. + +Quoiqu'ils fussent assez près de la caverne, en passant par dessus le +rocher qui barrait le chemin, paraissait si peu probable qu'un être +humain pût l'escalader, que Poignet-d'Acier ne songea même pas à en +faire l'essai. Il reprit, pensif et soucieux, la piste qu'il venait de +parcourir. + +On peut juger de sa stupéfaction quand, en arrivant l'entrée de la +galerie souterraine, il vit que la pierre dont il l'avait close était +dérangée. + +Jacques était consterné. + +Poignet-d'Acier se précipita à la chambre où il avait laissé Ouaskèma. +L'Indienne n'y était plus; un grand désordre régnait dans cette pièce; +le lit était défait, la table renversée, des lambeaux de vêtements +épars. Quelques gouttes de sang maculaient même la roche. + +Le chasseur courut à sa chambre particulière, fermée au moyen d'un +secret que lui seul connaissait. Personne n'y avait mis le pied depuis +son départ. + +--Jacques, dit-il d'une voix sourde, il faudra faire sentinelle cette +nuit; tu m'entends. + +--Monsieur sera obéi, répondit le vieillard en saluant profondément son +maître. + +Sans dire un seul mot de plus, de crainte d'exciter les terribles +passions qui fermentaient à ce moment dans le coeur de Villefranche, il +se retira discrètement sur la pointe du pied et alla se poster à +l'ouverture de la caverne. + +Il mangea une tranche de pemmican, but une gorgée de rhum, s'enveloppa +dans une peau de buffle et s'abandonna à cette somnolence-veille (si je +puis m'exprimer ainsi) qui est particulière aux trappeurs, et qui, tout +en reposant leurs membres et leur esprit, laisse deux de leurs sens au +moins--l'ouïe et la vue--toute leur acuité. + +Poignet-d'Acier passa le reste de la nuit à transporter, de la salle que +nous avons décrite, divers objets dans une autre chambre souterraine, à +plus d'un mille de la première. + +Une demi-heure avant l'aurore, il se rendit près de Jacques. + +--Rien de nouveau? lui demanda-t-il. + +--Rien, monsieur. + +--Déjeunons vite et nous monterons sur le plateau. + +Le repas se fit en silence et ils quittèrent la caverne. + +Une fois au sommet de la Roche-Rouge, Villefranche nettoya les verres +d'un petit télescope qu'il avait dans son étui de fer blanc et se mit à +regarder du côté du fort Astoria. + +Le jour n'était point encore venu, mais déjà une bande blanchâtre qui se +dégradait insensiblement dans le bleu du ciel maintenant libre de +nuages, s'étendait vers les montagnes Rocheuses. L'air était vif; il +ventait violemment de l'est. Tourmentées par les souffles de +l'atmosphère et refoulées par le flux de la mer, les eaux de la +Colombie, bouillonnant, écumant, se heurtaient, s'écrasaient avec des +hurlements indescriptibles. + +--Un mauvais temps, monsieur, hasarda Jacques. + +Poignet-d'Acier ne répondit pas. + +Il cherchait à percer la brume follette qui voltigeait au-dessus du +fleuve et à travers laquelle il entrevoyait, dans le lointain, des +formes tangibles qui se mouvaient dans tous les sens. + +La zone blanche à l'horizon augmenta en largeur, en transparence; elle +envahit l'éther. Une teinte rose la nuança bientôt aux limites de +l'horizon; cette teinte se fonça, se rougit, un cercle plus vif parut au +milieu, il grandit, s'accentua davantage, s'empourpra, et puis ses bords +s'irisèrent, s'allumèrent d'une flamme éblouissante; le cercle entier +s'embrasa comme une fournaise et se fondit en lumineux rayons qui +ruisselèrent obliquement sur le Nouveau Monde. + +Le soleil était levé, dispersant devant lui les grises vapeurs dont le +rio Columbia était vêtu comme d'un léger peignoir du matin. + +Alors, Villefranche fit un mouvement de surprise, en essuyant encore le +verre de sa lunette, de l'air d'un homme qui n'est pas certain de la +réalité de ce qu'il a aperçu. + +--Que diable cela veut-il dire? murmura-t-il entre ses dents après avoir +de nouveau braqué le télescope sur le fort Astoria. + +Jacques brûlait de l'interroger, mais il n'osait. + +--Mes gens avec les Peaux-Rouges! cela me dépasse! Regarde toi-même, +Jacques. + +Il lui tendit son instrument. + +Le vieux serviteur y appliqua son oeil et découvrit, sur la rive +méridionale, une escadrille de quinze à vingt canots, remplis de +Clallomes, parmi lesquels, leur costume, il n'était pas difficile de +reconnaître cinq trappeurs. + +--Je crois bien que c'est Baptiste, Jean et les autres, dit-il en se +tournant vers son maître. + +--Eh! sans doute ce sont eux. Mais que peuvent-ils faire avec les +Chinouks, nos ennemis jurés? Je n'en reviens pas. + +--Oh! ce ne sont pas des Chinouks, monsieur, dit Jacques. Les Chinouks +ont leur bouclier rond et ceux-ci l'ont ovale. Les premiers ont +généralement aussi le nez percé et traversé par des morceaux de nyaquau, +vous savez? + +--Je n'avais pas fait cette remarque. Laisse-moi voir! + +Reprenant la lunette, Villefranche recommença son examen. + +--C'est vrai, dit-il au bout d'un instant. C'est un parti de Clallomes +qui se dispose à marcher au combat. Mais ou vont-ils, et comment se +fait-il que nos Canadiens les accompagnent? + +--Si monsieur m'y autorisait... + +--Parle, Jacques, et pas de ces vaines et ridicule formules entre nous. +Que diable! nous sommes deux camarades, pas plus l'un que l'autre. + +Le vieillard allait protester contre cette maxime égalitaire, +Poignet-d'Acier l'en empêcha brusquement par cette question: + +--Que supposes-tu que fassent nos gens avec ces vermines? + +--M'est avis, monsieur, qu'ayant appris d'une manière ou d'une autre +l'attaque dont nous menaçaient les Chinouks, ils seront allés chercher +du secours chez les Clallomes, au nom de la squaw que vous avez arrachée +aux griffes des premiers. + +--Tu as pardieu raison! et je, suis bien simple de n'avoir pas deviné +cela tout de suite. Voici effectivement une flotte de bateaux Chinouks +qui débouche des îles voisines. Ils vont à la rencontre des Clallomes. +Ce sera une rude bataille. + +--Nous irons aussi, monsieur? + +--Par malheur, non, Jacques. A moins que tu ne puisses nous trouver un +canot, car le courant à entraîné le nôtre hier soir. + +--Notre canot est perdu! + +--Oui. + +--Mais j'en construirai un avec des joncs, comme l'autre jour. Ce sera +l'affaire d'une heure. + +--Impossible; aujourd'hui le fleuve est trop gros. Nous sommes forcés de +rester spectateurs de cette lutte. A présent, on peut presque voir à +l'oeil nu. Monte sur cette éminence, tu seras aux premières places. + +Les deux troupes hostiles s'avançaient rapidement l'une contre l'autre, +malgré la tourmente. Dirigés avec cette habileté extraordinaire qui +caractérise les sauvages du littoral du Pacifique, les canots rasaient +la cime des vagues avec une célérité inouïe. Tantôt, ils apparaissaient +à la crête d'une montagne d'eau, tantôt au fond d'une gorge étroite que +surplombaient, en grondant, des lames hautes de vingt à trente pieds. + +Chaque embarcation était généralement montée par douze hommes; quatre la +manoeuvraient; le reste, armé d'arcs, de flèches et d'épieux, de haches +et de tomahawks, se tenait prêt au combat. De part et d'autre, dans un +canot orné de peintures singulières, portant, celui des Chinouks une +tête de loup à sa proue, celui des Clallomes une tête d'épervier, était +dressé une perche avec le totem ou blason de la tribu. L'élite des +guerriers entourait les emblèmes sacrés. + +Une grêle de flèches et de traits couvrit bientôt le fleuve. Les deux +escadres se rapprochèrent bord à bord, se mêlèrent. Les esquifs furent +choqués les uns contre les autres, pendant que les hommes se frappaient +à coup de massue, se saisissaient à bras le corps, de bateau à bateau, +se lacéraient avec les ongles, avec les dents, et périssaient souvent, +vainqueurs et vaincus, au milieu des eaux ou ils étaient tombés. La +scène était horriblement lugubre. Des cadavres, des débris de canots, +d'armes, flottaient pêle-mêle sur le rio Columbia, que circonvenaient +déjà, dans leurs spirales concentriques, les vautours, les aigles à tête +chauve et toute la bande ailée des hérauts des grandes tueries. + +Longtemps le sort de la journée demeura en suspens. + +De fréquentes détonations d'armes à feu annonçaient au commencement que +les cinq trappeurs faisaient bravement leur devoir. Mais, au bout d'une +heure, les détonations devinrent plus rares, et Villefranche dit +tristement à Jacques: + +--Je crains que nos pauvres amis ne succombent dans ce conflit, car les +Chinouks sont bien plus nombreux que les Clallomes. + +--Est-ce que vous ne voyez plus Baptiste et les autres, monsieur? + +--Plus depuis quelques minutes, ils ont été poussés par la marée sur une +île là-bas. Le feuillage me les cache; mais on ne les entend plus tirer. +C'est mauvais signe. + +--Peut-être leur provision de poudre est-elle épuisée ou mouillée, +monsieur. + +--Dieu le veuille, Jacques! car se sont de braves trappeurs. Il n'en +existe pas dix comme eux dans tout le Nord-Ouest. Mais qu'y a-t-il? Les +Chinouks se sont emparés du totem des Clallomes. C'en est fait de +ceux-ci. Leurs ennemis les poursuivent. Ils viennent de ce côté. Ah si +nous étions seulement tous les sept, je ne lâcherais pas pied ainsi. Il +faut partir Jacques, et changer de campement. + +--Où allons-nous, monsieur? + +--A notre établissement de la roche du Pilier que nous brûlerons comme +celle du fort Astoria, et après... + +Il se frappa le front sans achever d'énoncer sa pensée. + +Mais d'abord, reprit-il d'un ton bref, tu détruiras l'entrée de la +caverne, et, en passant, tu mettras le feu à la mine. + +Jacques répondit par un mouvement de tête affirmatif. + +Il redescendit au souterrain, en sortit presque aussitôt, et +Poignet-d'Acier et lui s'éloignèrent à grands pas en remontant la +Colombie. + +Un quart d'heure ne s'était pas écoulé que la terre tremblait ébranlée +par une explosion formidable avec grand fracas de rochers s'écroulant +les uns sur autres. + + + + + CHAPITRE XI + + LE FORT + + +Chère Petite-Hirondelle, Ouaskèma est bien heureuse de te revoir! +Assieds-toi, sur ses genoux, qu'elle t'embrasse! Il y a si longtemps +qu'elle ne t'a embrassée! + +--Oh! tante, Merellum t'aime aussi! répliqua l'enfant en se pendant au +cou de l'Indienne qu'elle couvrit de caresses. Mais ces méchants qui ont +lié tes mains! Je vais les défaire, tes liens! + +--Tu n'y parviendrais pas, Merellum. Et puis cela serait inutile; nous +sommes enfermées, gardées. Dis plutôt à Ouaskèma comment tu as été +amenée ici. + +--Moi, je les déferai, je les casserai, ces vilaines cordes! s'écria +Merellum d'un ton chagrin et colère. + +Ses faibles doigts essayèrent de dénouer le nerf de buffle avec lequel +on avait garrotté les poignets de Ouaskèma. Vains efforts! Elle se prit +à pleurer en frappant du pied avec impatience. + +--Non, ma Petite-Hirondelle, tu ne réussirais pas, dit la Tête-Plate +souriant tristement. Laisse, et raconte-moi ce qui s'est passé depuis +notre séparation. + +--Les visages-pâles sont des cruels; Merellum aime mieux les +visages-rouges! répétait l'enfant tout en larmes. + +--Pas tous, Merellum; le grand chef blanc est bon, dit doucement la +Clallome. + +--Mais pourquoi fait-on du mal à tante? repartit la petite trépignant et +cachant sa tête dans le sein de l'Indienne. + +--Le grand chef blanc n'a pas fait de mal à Ouaskèma ni à Merellum. + +--Oh! non, il est gentil, lui, pour Merellum et pour tante. + +--N'est-ce pas? fit la tête-plate d'un ton enivré. + +L'enfant répondit en la baisant avec effusion. + +--Tu ne me dis toujours pas qui t'a conduite ici? reprit la première +après un moment de silence. + +--Un grand trappeur bien laid, bien laid, tante, répliqua vivement +Merellum en jetant de côté et d'autre des regards effarés, comme si elle +eût craint d'être entendue. Il me battait, tante... Ce n'est pas comme +oncle blanc. + +--Mais où ce trappeur a-t-il pris ma Petite-Hirondelle? + +L'enfant alors, d'une voix entrecoupée, rapporta l'histoire de sa fuite, +à partir du moment où les Chinouks avaient surpris Ouaskèma, jusqu'à +l'heure où elle était arrivée, avec les trappeurs et les Clallomes, +devant les ruines fumantes de l'établissement de Poignet-d'Acier. + +--Alors, dit-elle, tes frères, tante, furent irrités. Ils dirent que les +trappeurs les avaient trompés, qu'ils avaient la langue croche. Ils +voulaient les scalper, parce qu'ils ne te trouvaient pas. Mais un autre +parti de Clallomes nous rejoignit en bateau. Ils avaient vu des Chinouks +dans les îles voisines, et ils croyaient qu'ils t'avaient tuée avec +oncle. Tes guerriers dirent qu'ils les poursuivraient. Ils montèrent +dans les canots amenés par les autres, eux et les trappeurs, et on me +laissa près du fort Astoria avec un chef qui était malade. Le chef me +dit d'aller lui chercher des coquilles pour manger. Pendant que j'en +ramassais, un grand visage-pâle vint près de moi. Je voulus me sauver, +car il n'était pas beau comme oncle; il me faisait peur! Mais il me prit +dans ses bras, me porta dans un canot et me mena ici. Je suis bien +contente de t'avoir retrouvée, tante! Laisse-moi t'embrasser... +encore... encore! + +--Mais le chef blanc qu'est-il devenu? demanda l'Indienne rendant avec +usure à l'enfant ses marques de tendresse. + +--Oncle Poignet-d'Acier?... je ne sais pas, répondit Merellum, ouvrant +de toute leur largeur ses yeux bruns et regardant Ouaskèma d'un air +surpris. + +--On ne l'a donc pas vu? + +Merellum secoua la tête en signe de négation. + +--Tu n'en as pas entendu parler? + +--Non... si... Attends, tante, que je me rappelle. Le visage-pâle qui +m'a traînée ici disait quelquefois que Poignet-d'Acier était mort. + +--Mort! exclama l'Indienne avec angoisses. + +Un instant après, elle reprit d'un accent plus calme. + +--Non, Merellum, non, le chef blanc n'est pas mort. Le Grand Esprit ne +l'aurait pas voulu. + +--Il disait encore, continua l'enfant, que si Poignet-d'Acier n'était +pas mort, il n'échapperait pas! + +--Lui, il est plus fort qu'eux tous! murmura Ouaskèma. + +--Mais, s'écria soudain la Petite-Hirondelle, changeant d'idée avec +cette légèreté qui est le propre du jeune âge, mais dis donc, tante, +pourquoi es-tu ici, avec tes pieds et tes mains entravés? + +--Les blancs ne sont pas tous bons, vois-tu! et, pourtant, je voudrais +être blanche, blanche comme toi, avoir le front rond et droit comme le +tien! Il m'aimerait alors, lui! + +Ouaskèma prononça ces mots avec une chaleur et un geste passionné qui +effrayèrent Merellum. + +Elle se glissa aux genoux de l'Indienne, et, ses petites mains ramenées +sur sa poitrine, la contempla avec stupeur. + +--Oh! être blanche! être blanche! Pourquoi Hias-soch-a-la-ti-yah ne +m'a-t-il pas faite blanche! poursuivait la Tête-Plate de plus en plus +exaltée; il ne me repousserait pas alors, lui! Il répondrait à ma voix, +il sourirait à ma vue! il aurait des soupirs et des baisers pour la +vierge clallome! + +--Tante, dit l'enfant, mais oncle t'aime bien. Il l'a dit à Merellum! + +--Il t'a dit qu'il m'aimait! Il te l'a dit! Oh! viens, viens ici, que je +t'embrasse! + +--Tu ne me feras pas mal! objecta la petite à demi terrifiée par les +explosions de cette crise nerveuse. + +--Non, chérie, dit Ouaskèma en appuyant mollement sa tête sur l'épaule +de Merellum, qui, remontée sur ses genoux jouait avec la magnifique +chevelure de l'Indienne, masquant et montrant tour à tour son visage +espiègle entre deux touffes épaisses qu'elle avait peine à tenir à +pleines mains. + +Tout à coup elle sauta à terre, en criant: «Ah! ah!» et avant que la +Tête-Plate lui eût demandé le motif de cette joyeuse exclamation, elle +avait tiré un petit couteau de sa poche et tranché les liens de sa mère +adoptive. + +Cette scène avait lieu dans une chambre du fort Caoulis, à l'embouchure +de la rivière du même nom avec le rio Columbia, et à une vingtaine de +lieues en amont de ce dernier. + +Le fort Caoulis appartenait à la Compagnie de la baie d'Hudson. C'était +un de ses meilleurs comptoirs dans le Nord-Ouest, antérieurement à la +construction du fort Columbia, fondé quelques années plus tard, en 1824, +par le docteur Mac Loughlin, à dix lieues au sur la rive opposée, et qui +est devenu l'entrepôt général de la traite des pelleteries pour tout le +district de la Colombie. + +Le fort Caoulis comprenait une enceinte palissadée avec d'épaisses +planches de cèdre, hautes de vingt pieds, dans l'intérieur de laquelle +s'élevaient deux ou trois bâtiments affectés aux logements des commis, +des trappeurs de passage, aux magasins de provisions et de pelleteries. + +Une cinquantaine d'hommes s'y trouvaient ordinairement réunis. + +Ouaskèma et Merellum avaient été enfermées dans une pièce basse, à côté +de la grande salle où on s'assemblait après le repas du soir, pour boire +du tafia et fumer, à défaut de tabac, des feuilles de sac-à-commis. + +La première de ces chambres, qui n'avait qu'une fenêtre solidement +grillée servait de prison. + +Le chef facteur, ou commandant du comptoir, avait la clef de la porte et +ne la livrait que rarement à un de ses subordonnés quand elle contenait +des détenus. + +Le soir du jour où Ouaskèma eut avec Merellum la conversation que nous +venons d'écouter, une foule de trappeurs, d'Indiens et de Bois-Brûlés se +pressait dans la grande salle du fort Caoulis. Quoique le printemps fût +déjà avancé, il faisait froid et on avait allumé du feu dans la vaste +cheminée qui occupait tout un côté de l'appartement. + +Deux pins énormes flambaient en craquant bruyamment dans l'âtre, et, +malgré les nuages de fumée qui s'élevaient des pipes, les lueurs +éclatantes de la flamme donnaient au tableau une physionomie fort +accentuée. Ces sauvages aux visages peinturés, omnicolores, aux corps ou +tout nus ou enveloppés dans des peaux de bêtes fauves; ces blancs +couverts d'accoutrements étranges, dont les couleurs les plus +audacieuses hurlaient de se rencontrer; et ces femmes, les unes rouges, +les autres jaunes, celles-ci jeunes, celles-là vieilles, les narines, +les lèvres et les oreilles chargées d'ornements en os, nyaquau, ou en +coquilles, aïqua, la plupart dans la simple toilette de notre mère Ève +avant sa faute, le petit nombre en jupon d'écorce de six pouces de long, +toutes se disputant le prix de la hideur; une douzaine de marmots, +sortes de momies assujetties sur le dos de leurs mères à la planchette +qui constitue leur berceau et, on peut le dire, leur demeure fixe du +jour de leur naissance jusqu'à l'âge de deux ou trois ans; des chiens, +décharnés comme des loups, plantés sur leur train de derrière et se +chauffant gravement, ou étendus, la tête dans leurs pattes de devant, ou +grondant, aboyant entre les jambes des assistants; tout cela, laid au +physique, pas très-beau au moral, debout, assis, accroupi, armé de tous +les instruments de mort imaginables, pérorant, criant, gesticulant, +formait une de ces peintures originales et caractéristiques qu'on ne +trouve que dans le désert américain et que la plume est malheureusement +impuissante à reproduire. + +Le whiskey, le tafia, l'eau-de-feu en un mot, circulait libéralement +dans des outres de peaux de loups marins, en l'honneur de la fête du +sous-chef facteur. Je vous laisse h penser si la société (pardonnez-moi +le barbarisme, mon Dieu!) était joyeuse et exprimait hautement, +éloquemment sa gaîté. + +Les toasts se succédaient sans interruption, et les speechs, il fallait +les entendre! les comprendre était, il est vrai, autre affaire. Je doute +fort que les orateurs eux-mêmes se comprissent; mais que leur importait, +pourvu qu'ils parlassent! + +--A ta santé, Nick Whiffles [17], dit un trappeur tout bariolé de plumes +et de rubans. + +[Note 17: Voir les _Pieds-Noirs_ et la _Huronne_.] + +--A la tienne, Louis-le-Bon, et à celle de tes femmes, oui Bien, je le +jure, votre serviteur!--Merci, ami Nick! + +--A propos, comment vont-elles, tes femmes? Tu en traînes toujours une +douzaine à tes trousses, toi, Louis-le-Bon. C'est comme mon oncle, le +grand voyageur qui a parcouru l'Afrique centrale, tu sais. Figure-toi +qu'il avait comme ça cinq ou six mille femmes qui l'accompagnaient +partout dans ses excursions. Ça lui coûtait cher, ses huit ou dix mille +fortunes. + +--Cinq mille, ami Nick, tu as dit cinq mille. + +--Cinq mille, six mille, vingt mille, qu'est-ce que ça fait? Il en avait +peut-être bien trente mille des femmes, mon grand-père, ô Dieu, oui! + +Et Nick souffla voluptueusement une bouffée de tabac vers le plafond de +la salle. + +--Mais, dit Louis-le-Bon en riant, il s'agissait de ton oncle et pas de +ton grand-père. + +--Possible! fit le trappeur avec une flegme philosophique, possible! +Buvons un coup! + +--Mais dis-moi donc, reprit son interlocuteur, on dit que M. Mac-Kay est +revenu? + +--M. Mac-Kay, l'armateur du _Tonquin_! + +--Lui-même. + +--Peuh! fit Nick en retroussant sa longue moustache rousse, il est +enterré dans le ventre des requins, oui bien, je le jure, votre +serviteur!... + +--Ma foi, on assurait que Poignet-d'Acier... + +--C'était M. Mac-Kay. Pas plus lui que toi et moi, Louis-le-Bon. +Poignet-d'Acier est lui, comprends-tu? Quant à M. Mac-Kay, voilà son +histoire, comme je m'appelle Nick Whiffles. + +Malgré les bourdes dont il assaisonnait ses récits quand il s'agissait +de sa personne, le trappeur était un conteur assez véridique lorsqu'il +était question de son prochain, ainsi qu'il disait. + +Les blancs firent cercle autour de lui, et, à une intimation de +Louis-le-Bon, suspendirent leur tapageuse cacophonie. + +--Vous vous souvenez, dit Nick en renouvelant sa chique, que M. Astor, +de New-York, avait établi un fort près de la mer. On le nomma Astoria. +Or, le Tonquin devait ravitailler le fort. Il partait chaque année de +New-York avec des provisions qu'il changeait contre des pelleteries. +C'était un beau temps, ô Dieu, oui. La martre, le castor, la loutre et +l'hermine abondaient comme des brins d'herbe. C'était en 1809; mais +voilà que, trois ans après, en 1811, le 5 juillet, par un soleil +superbe, s'il vous plaît, le _Tonquin_ nous quitte pour s'en alter +vendre des lots de fourrure en Chine, oui bien, je le jure, votre +serviteur! On se donne une poignée de main, les camarades qui restaient +au fort et ceux qui partaient, puis largue l'amarre! le navire déploie +ses voiles. M. Mac-Kay, un brave homme, était comme qui dirait le +bourgeois à bord. Il avait pris pour interprète un Peau-Rouge, né au +port de Gray, pas loin d'ici. En passant devant l'île de Noutkalà, en +haut sur la côte de l'Océan, l'interprète conseilla à M. Mac-Kay de +faire des échanges avec des démons d'Indiens qui sont noirs comme le +charbon et plus dégoûtants que cette bande de maudits qui m'écoutent +sans savoir ce que je dis, ô' Dieu, oui Pour lors, pendant deux jours, +le commerce avec les vermines à l'air de marcher. M. Mac-Kay est +content; ses hommes ne disaient pas non, car il y avait des venimeuses +de sauvagesses qui les entortillaient, en veux-tu, en voilà! C'était des +mamours par-ci, des mamours par-là. Ça allait très-bien, oui bien, je le +jure, votre serviteur! + +--Sont-elles accortes, les squaws de ce pays-la? demanda un des +auditeurs. + +--Jolies comme toi, Nez-Coupé! répliqua Nick en éjectant du jus de +tabac. + +La répartie souleva un accès + +Ensuite le trappeur continua: + +--Qu'on ne m'interrompe plus, ou motus, silence, je me tais. + +--Poursuivez, Nick! poursuivez! nous serons muets comme des esturgeons. + +--Ça roulait donc comme sur des roulettes, quand une de ces vermines, un +chef, ils n'en font pas d'autres, s'avise de voler un fusil sur le +navire. Le capitaine l'apprend, fait venir le voleur et lui allonge un +coup de garcette que l'autre en vit trente-six chandelles, Dieu, oui! Ce +n'était pas le compte du Peau-Rouge. Il rassemble sa troupe de brigands +et décide d'attaquer le Tonquin. Le lendemain ils couvrent le pont du +vaisseau comme des fourmis. Le capitaine Thorn leur ordonna de se +retirer. Va-t'en voir s'ils viennent! Les Indiens étaient armés, l'un +d'eux se précipita sur M. Mac-Kay et lui perça le coeur d'une flèche, +après ça, je vous demande un peu si on se battit. Ah ça été une chaude +affaire, ours et buffles! J'aurais voulu y être. Les coups pleuvaient +drus comme grêle. Le pauvre capitaine Thorn eût le crâne fracassé par +une massue. Le sang coulait gros comme la Colombie, quoi. + +Des cris d'horreur éclatèrent dans l'assemblée. + +--Oui, appuya Nick, enchanté de l'effet qu'il produisait, gros comme la +Colombie, quand elle est bien en fureur encore. Mais attendez, mes +cousins, de bons trappeurs ne se laissent pas lâchement assassiner par +des crapauds de sauvages sans se venger! + +--Ah! ah! fit-on en se serrant autour du conteur. + +--Faut vous dire qu'il y avait sur le bâtiment trois gaillards qui +n'avaient pas froid aux yeux. Je les ai connus, moi qui vous parle. +C'était John Anderson, John et Stephen Wickes. Mes lurons, voyant leurs +gens assommés, s'enferment dans une cabine, et font signe aux +Peaux-Rouges qu'ils vont se rendre. Les autres, bêtes comme, des brutes +qu'ils sont, accourent pour se disputer le magot, ô Dieu, oui! Quand le +vaisseau en est chargé au point qu'il enfonçait, mon John Anderson +allume une mèche qui communiquait à la soute aux poudres, puis il +descend avec les deux autres dans un canot, par une écoutille, et vogue +la galère! Dix minutes après, cinq ou six cents sauvages exécutaient +leur dernière cabriole en l'air. Ça devait être beau; j'aurais voulu +voir ça! oui, bien, je le jure, votre serviteur! + +--Et les matelots? dit une voix. + +--Pas de chance, les pauvres diables! repartit Nick en hochant +tristement la tête. Ils méritaient mieux que ca. + +--Que leur est-il arrivé? + +--Ce qui vous arrivera peut-être demain, si ce n'est peut-être ce soir, +à vous ou à moi, car dans cette damnée contrée on n'est jamais sûr de la +minute qui vient. + +--La fin de l'histoire! crièrent plusieurs curieux. Qu'on me passe la +gourde d'abord, dit Nick; j'ai le coeur tendre quand j'y pense. + +Il but une copieuse gorgée, et ajouta: + +--Figurez-vous, mes cousins, que les Indiens crurent d'abord que ce qui +leur advenait était une punition du Maître de vie; mais après ils +donnèrent la chasse à Anderson et à ses deux compagnons. Ceux-ci +s'étaient réfugiés dans une caverne. Ils y furent surpris par leurs +ennemis qui les égorgèrent; et ainsi périt le Tonquin, son équipage et +la société établie par M. Astor pour la traite des fourrures dans la +Colombie, oui bien, je le jure, votre serviteur [18]. + +[Note 18: Historique.] + +Comme Nick achevait, deux hommes entrèrent dans la salle. L'un avait +l'apparence d'un Indien chinouk, et l'autre d'un trappeur. On se rangea +avec une sorte de déférence sur leur passage, pour les laisser approcher +du feu. + +--Cette vermine de Langue-de-Vipère avec ce gueux de Joe, dit Nick assez +haut pour qu'ils l'entendissent. + +--Tu es trop heureux qu'on te donne l'hospitalité! répliqua aigrement +Pad. + +--Je voudrais voir qu'on me la refuse, riposta Whiffles d'un ton +narquois. + +--La Compagnie est bien bonne d'abriter des fainéants de trappeurs +libres comme vous, intervint Joe. + +--Des fainéants qui t'en revendraient, mauvais Anglais! + +--En tous cas, nous avons débarrassé la prairie de son plus dangereux +carcajou. + +--De qui veux-tu parler? + +--De Poignet-d'Acier, by the Holy Virgin! s'écria Langue-de-Vipère, les +yeux étincelants d'or. + +--Toi, tu as tué Poignet-d'Acier! fit Nick avec un sourire ironique. + +--Je te dis qu'il est mort et enterré, sous cent pieds de roche encore, +le gibier de potence. + +Nick Whiffles, tout en haussant les épaules, allait répondre, quand la +porte s'ouvrit. Un nom résonna dans la salle: + +--Poignet-d'Acier! + +Et le capitaine, suivi de son fidèle Jacques, s'avança vers la cheminée. + +A sa vue, Langue-de-Vipère et Joe échangèrent un regard de stupéfaction, +et lui, en apercevant le premier, parut à la fois surpris et satisfait. + + + + + CHAPITRE XII + + TRAPPEURS LIBRES ET EMPLOYÉS DE LA COMPAGNIE DE LA BAIE D'HUDSON + + +L'hospitalité entière, sans restriction, est pratiquée dans le désert +américain. Du moment où vous êtes sous le wigwam de l'Indien, il oublie +qu'il a été votre ennemi mortel, ne pense pas qu'il pourra l'être +aussitôt que vous l'aurez quitté, mais il met tout ce qu'il possède, +souvent même ses femmes ou ses filles, à votre disposition; il vous +défendra contre vos agresseurs, si vous en avez, et se passera de +manger, s'il n'a des provisions que pour vous seul. Enfin, traite son +hôte comme les patriarches israélites traitaient les leurs, et ici, on +me permettra d'ajouter qu'il existe entre les moeurs des Peaux-Rouges du +Nouveau-Monde et celles des anciens Hébreux des analogies frappantes. +Leurs traditions religieuses elles-mêmes ont vraiment de la +ressemblance. Plusieurs fois, dans le tours de mes voyages et de mes +études en Amérique, j'ai retrouvé, au sein des tribus sauvages, l'idée +confuse d'une défense faite par le Grand Esprit aux premières créatures +humaines et enfreinte par elles, l'infraction étant immédiatement suivie +d'un châtiment. Il se peut que ces notions, mieux définies chez les +Indiens cantonnés autour des grands lacs du Canada, que plus avant dans +l'intérieur, soient des souvenirs vagues et altérés des instructions que +quelques un de leurs aïeux ont reçues des missionnaires qui parcoururent +ces contrées au XVIIe siècle; mais il se peut aussi qu'elles soient +particulières aux aborigènes et remontent une date perdue dans la nuit +des temps. Quant à leurs coutumes, elles se rapprochent de celles des +Juifs, surtout en ce qui concerne les rapports de l'homme avec la femme. +Celle-ci est généralement serve, considérée comme bête de somme, estimée +si elle met au monde des mâles, méprisée si elle n'engendre que des +filles. Durant ses ordinaires, elle passe pour impure chez toutes les +tribus sans exception, et, chez plusieurs, il lui est interdit de +s'occuper à la préparation des aliments ou à quoi: que ce soit. Il est +même quelques peuplades qui lui ordonnent de se cacher pendant cette +période. + +Les ablutions fréquentes, les jeûnes, la divination, la croyance aux +songes et plusieurs rites et usages en honneur chez les sectateurs de +Moïse fleurissent encore actuellement parmi les races incivilisées qui +vivent sur le territoire de la baie d'Hudson. + +Pour en revenir à l'hospitalité, les blancs épars sur cette vaste +étendue de terrain l'exercent naturellement comme les Peaux-Rouges. Je +doute, toutefois, qu'ils en remplissent aussi fidèlement les devoirs que +ces derniers, et que l'hôte soit toujours en sûreté dans la cabane de +son adversaire. + +Quoi qu'il en soit, grâce à cette habitude, les trappeurs libres peuvent +aller frapper à la porte des forts de la Compagnie de la baie d'Hudson, +quand le besoin les presse. On ne les aime pas, on les déteste, on les +voudrait voir pendus, mais on les accueille; on leur donne le gîte, la +nourriture, des vivres, quand ils partent, mais ni armes, ni poudre, ni +plomb. + +Il n'est donc pas étonnant de rencontrer, à la factorerie Caoulis, Nick +Whiffles, Louis-le-Bon et d'autres trappeurs libres, francs trappeurs, +comme ils s'intitulent fièrement. Néanmoins, la venue de Poignet-d'Acier +pouvait y causer quelque surprise, car Poignet-d'Acier était à la tête +d'une bande d'hommes déterminés, qu'on disait considérable. Ils avaient +eu maints conflits sanglants avec les gens de la Compagnie de la baie +d'Hudson, et la tête du fameux capitaine était mise à prix. + +Déclaré «pillard, meurtrier, traître et félon, suivant les termes de la +proclamation qui le condamnait, son audace pouvait lui coûter cher. + +Pourtant, seul avec son domestique au milieu de ses ennemis, il était +calme, superbe. + +Les commis et les engagés du fort le regardaient avec une terreur pleine +d'animosité, les Indiens avec une admiration naïve; la plupart des +francs trappeurs ne savaient trop quelle réception lui faire. + +Nick Whiffles alla bravement à lui, ôta respectueusement son vieux +casque de loup marin, témoignage de déférence dont il n'était guère +prodigue, et lui adressant la parole: + +--Bonsoir, capitaine, je suis bien aise de vous voir, et si vous avez +besoin d'un bon coup de main, comptez sur Nick Whiffles, il est là pour +vous le donner, oui bien, je le jure, votre serviteur! + +C'était une sorte de provocation jetée aux employés de la Compagnie, qui +se mirent à causer bas. + +Profitant du trouble occasionné par l'arrivée du chasseur, Pad et Joe +s'étaient esquivés. + +--Bonsoir, ami Nick, et merci cordialement de votre offre, répliqua +Poignet-d'Acier en tendant au vieux trappeur une main que celui-ci serra +avec force. + +--On parlait justement de vous, comme vous êtes entré, capitaine. + +--Ah! + +--O Dieu, oui; n'est-ce pas, Louis-le-Bon? L'interpellé baissa la tête +en signe d'assentiment. + +--Et que disait-on de moi, mon brave Nick? + +--Oh! des choses fabuleuses! Deux vermines, Langue-de-Vipère et Joe, +assuraient que vous étiez mort. Mais où sont-ils donc? + +--Mort! répéta Villefranche en souriant. + +--Ma foi, ils le disaient, oui je le jure, votre serviteur Ils +prétendaient même qu'ils n'étaient pas étrangers... + +--A mon décès? + +--Oui, capitaine, des bêtises, quoi! Voulez-vous prendre, une gobe? + +--Merci, Nick, je n'ai pas soif. + +--Bah! un petit coup, ça ne fait jamais de mal. Mon oncle, le grand +voyageur dans l'Afrique centrale... + +--Savez-vous, interrompit Poignet-d'Acier, qui connaissait les manies du +trappeur et ses ébouriffantes histoires, savez-vous si le chef facteur +est ici? + +--Il est parti ce matin pour l'île Kallamet et ne rentrera que demain +matin, répliqua un des commis. + +Cette réponse parut contrarier Villefranche. Il adressa un coup d'oeil à +Jacques et promena ensuite des regards inquisiteurs sur la réunion. + +Les hommes avaient repris leurs entretiens; mais il était facile de +remarquer, à leur attitude, que la conversation roulait sur le nouveau +venu. Les femmes le guignaient en silence, d'un air curieux et craintif. +C'est que Poignet-d'Acier s'était acquis une réputation rare dans la +Columbia depuis quelques années qu'il l'habitait. On racontait de lui +des prouesses inouïes, des traits de hardiesse qui laissaient loin +derrière eux les actes des plus vaillants sagamos. Son courage, son +habileté, sa pénétration étaient proverbiales. Mais ce qui l'avait +surtout mis en renom, c'était la sûreté de son tir et sa force +incomparable. Nick Whiffles l'estimait comme son supérieur, et cependant +Nick Whiffles, à cent mètres de distance, chassait, avec sa carabine, un +clou planté dans une planche de sapin; le docteur Mac-Loughlin, le +fameux agent de la Compagnie de la baie d'Hudson, soulevait, à la force +du poignet, un poids de deux cents livres, et cependant il se +reconnaissait inférieur à l'aventurier, qui tordait sur son genou un +canon de fusil double et brisait entre ses doigts une corne de buffle. +On l'avait vu traverser à la nage la Colombie, à son embouchure, trois +lieues de large, par une mer grosse à ne pas s'y exposer sur un canot, +puis monter à cheval et fournir une traite de soixante milles sans +s'arrêter pour souffler. Que ne rapportait-on pas de lui encore! et +chaque fait embelli, exagéré par cet amour du merveilleux qui embrase +l'esprit humain plus encore dans les régions incultes que dans les pays +policés! car là rien ne semble improbable, impossible, parce que rien +n'est arrêté par les conventions des hommes, parce que l'Être Suprême, +le Tout-Puissant, le dispensateur absolu, a seul le contrôle de toutes +choses. + +--Nous passerons la nuit Jacques, dit. Villefranche à son domestique, +quand il eut terminé son examen. + +--Voulez-vous partager mon souper, capitaine? demanda Nick. + +--Ce n'est pas de refus, mon brave, car nous sommes un peu à court en ce +moment. + +--Eh bien, si c'était un effet de votre bonté, vous viendriez m'aider à +dépecer une bête que j'ai abattue ce matin, continua le trappeur d'un +ton négligent, mais avec un clignement d'yeux expressif. + +Poignet-d'Acier comprit ce mouvement. + +--Volontiers, Nick, où est votre gibier? + +--A deux pas d'ici. Je l'ai laissé en dehors des piquets.--Louis-le-Bon, +prépare de la braise. + +--Et toi, Jacques, achète-nous une bouteille de bon rhum. Tu diras au +sous-chef facteur que c'est pour moi Poignet-d'Acier; j'espère bien +qu'il ne te la refusera pas. Tu ajouteras que je demande l'hospitalité +pour la nuit; n'est-ce pas, mon vieux camarade? + +Après ces mots, il sortit avec Nick. + +Dès que la porte se fut refermée sur eux, les langues longtemps +contenues par la présence de l'étranger se hâtèrent de rattraper les +minutes perdues. + +--Il a tout de même de l'audace s'écria un commis. Venir nous narguer +jusqu'ici! + +--Quelle impudence! + +--Chut! l'oiseau s'est fourré dans la cage, bien malin s'il s'échappe! + +--Ça n'empêche que c'est un terrible homme! + +--Psit! on l'a fait plus grand qu'il n'est réellement + +--Le docteur Mac-Loughlin lui rendrait des points. + +--Nous allons assister à un drôle de spectacle, car enfin on ne le +laissera pas partir comme ça; c'est impossible. + +--Voulez-vous bien fermer vos becs, tas de commichons! vous n'êtes bons +qu'à jaser par derrière, s'écria tout à coup Louis-le-Bon en se +retournant, rouge de colère, vers le groupe d'employés qui discutait +ainsi de Villefranche. + +--Mais où diable me conduisez-vous donc? disait, pendant ce temps, +Poignet-d'Acier à Nick, en descendant sur le rivage de la Colombia après +avoir quitté le fort. + +--N'ayez pas peur, capitaine, je vous conduis en bon chemin, oui, bien, +je le jure, votre serviteur! + +--On n'y voit goutte, ma parole! savez-vous que votre gibier est +passablement exposé? + +--Comprends pas, dit Nick. + +--J'entends que des voleurs, et il n'en manque pas à la factorerie... + +--Des voleurs! pouh! ils n'auraient garde de s'y frotter; là Infortune +et Calamité,--mes chiens, capitaine, sauf votre respect,--qui ne +laisseraient pas approcher le bon Dieu en personne s'il s'avisait de +vouloir me prendre, mon butin, à plus forte raison le diable, ô Dieu, +non! Tenez, les entendez-vous? Ah! nous avons eu bien des maudites +petites difficultés ensemble! A bas, Calamité! la paix, Infortune! Dans +l'ombre gambadaient, en grondant, deux grands quadrupèdes velus comme +des ours, efflanqués comme des coyotes. Plus loin se tenaient +paisiblement deux autres animaux de haute taille, qui hennirent +l'arrivée des chasseurs. + +--C'est mon cheval Trompe-le-Vent, et celui de Louis-le-Bon, je ne sais +pas son nom, mais deux fins coureurs; ils font quinze milles l'heure, je +vous le garantis, capitaine. + +--Nous sommes seuls ici, n'est-ce pas? dit Poignet-d'Acier. + +--Seuls, je crois bien. Calamité et Infortune font sentinelle, il n'y a +pas de danger que... + +--Vous aviez à me parler... en particulier, ami Nick? + +--C'est-à-dire, attendez, oui et non. Il m'a semblé, j'ai présumé... +C'est difficile à trouver. D'abord, dans notre famille, chez les +Whiffles, capitaine, on n'a jamais eu la bosse de l'éloquence, si ce +n'est, pourtant, le petit cousin de la marraine de la soeur de mon +oncle, le grand voyageur qui... + +--Soit! mais revenons à nos affaires, dit vivement Villefranche. +Qu'est-ce que cet Indien qui s'est sauvé avec un Anglais quand j'ai mis +le pied dans la Salle? + +--Lui, un Indien, comme vous et moi, capitaine. C'est un Irlandais qui +se peint le visage, voilà tout. Les Chinouks l'ont élevé après la mort +de son père et de sa mère; c'est pourquoi il a la boule aplatie comme +une poire tapée. + +--En êtes-vous sûr, Nick? + +--Tout autant que de mon existence, et c'est justement de lui que je +voulais causer avec vous, ô Dieu oui! Il a été aposté par la Compagnie +pour vous épier et faire pis peut-être. Ce matin, il est revenu en +amenant une Indienne, votre maîtresse, excusez capitaine, à ce qu'il +prétend. Il vous l'aurait volée avec un coquin de sa trempe, dans une +caverne d'en-bas de la Colombie, et le chef facteur veut s'en servir +comme d'un otage pour obliger les Clallomes à vous expulser du +territoire; j'ai entendu tout ça de mes propres oreilles, oui bien, je +le jure, votre serviteur! + +--Ouaskèma serait ici! s'écria Villefranche. + +--Ouaskèma! connais pas, dit tranquillement Nick. + +--Mais cette Indienne, l'avez-vous vue? + +--Comme je vous vois, capitaine. Elle est fichûment appétissante +quoiqu'elle souffre de l'épaule. Il y a aussi une petite fille blanche +qu'ils ont logée, avec elle, dans la prison. Celle-là c'est une prise de +Joe, le bras droit de Pad. + +--Merellum! murmura Poignet-d'Acier. + +--Tout juste, capitaine; on l'appelle comme ça. + +--Que diable en veulent-ils faire? + +--Je vous l'ai dit, des otages. On les aurait peut-être relâchées parce +qu'on vous croyait mort, mais maintenant que vous êtes en vie! C'est +comme mon grand-père, quand... + +--Il faut les tirer de là, Nick, dit brusquement Poignet-d'Acier. + +--Avec plaisir, capitaine, mais ça n'est pas facile. + +--Je sommerai le chef facteur de les remettre en liberté. + +--Mauvais moyen, mauvais moyen! On vous coffrera avec elles. D'ailleurs, +le chef facteur est absent. + +--J'attendrai. + +--Dieu bénisse votre simplicité! Ce serait votre ruine, capitaine. +Suivez plutôt mon conseil. + +--Voyons? + +--Vous connaissez Pad? + +--Pad! qu'est-ce que c'est que ca? + +--Eh! mais le Chinouk en question. + +--Oui, je le connais. Il m'a vendu une pépite d'or, en me disant qu'il +avait découvert une mine, qu'il m'y conduirait... Depuis je ne l'ai pas +revu. + +--C'est un piège, pas autre chose. En fait de mines d'or, Pad n'a +découvert que la caisse de la Compagnie. + +--Vous parliez d'un plan, Nick? + +--Oui, capitaine. Le voici. Rentrez à la factorerie. Vous irez trouver +Pad, et, faisant semblant de ne rien savoir, vous lui offrirez une +grosse somme pour vous mener à la mine d'or. Il acceptera, pour le +certain. Ajoutez que vous désireriez vous mettre en route le plus tôt +possible, cette nuit même, et être escorté d'un bon voyageur qu'il +choisirait. Il vous demandera si vous avez des chevaux... + +--Mais je n'en ai pas? + +--C'est précisément le point capital. Comme vous n'avez pas de chevaux, +vous le prierez d'en acheter quatre au sous-chef. + +--Cela coûtera cher... + +--Laissez, capitaine; il n'exigera pas d'argent comptant, espérant que +votre assassinat lui sera payé en belles et bonnes livres par la +Compagnie. Il n'y a pas de chevaux disponibles au fort. Il sera +nécessaire qu'il en aille chercher à la fumerie du Samson, de l'autre +côté de la rivière Caoulis et à dix milles d'ici. Joe le suivra +probablement pour l'aider à ramener les chevaux, et pendant ce temps... + +--Pendant ce temps, Nick? + +--Je cherche capitaine, je cherche, répondit le trappeur du ton traînard +et impatienté d'un homme qui court après le fil de ses idées. Ah! c'est +ça, je reprends la piste, ô Dieu oui! D'abord, je ferai griller une +tranche de venaison. Vous inviterez Pad à en manger un morceau. + +--Cet homme... commença Poignet-d'Acier avec dégoût. + +--Il refusera, capitaine, il refusera. Il n'aime pas assez Nick Whiffles +pour oser dévorer à la barbe de Nick Whiffles le gibier de Nick +Whiffles. Le voilà parti avec Joe. On mange, on boit, on conte des +histoires; vous dites bonsoir à la société, comme si vous étiez fatigué, +et vous vous coulez derrière la grande salle. La, vous remarquez une +petite fenêtre avec une grille de fer. La grille est solide, mais vous +avez un poignet, un poignet capitaine... + +--Si j'arrache la grille, on m'entendra, Nick. + +--Non, car nous ferons un bruit d'enfer dans la salle. Je tâcherai même +de soulever une querelle. Infortune et Calamite vont rentrer dans la +cour avec nous. Je leur dirai un mot. Ils aboieront comme des tonnerres, +mais ne vous mordront pas, tout en empêchant celui-ci ou celui-là de +vous déranger dans votre petite besogne. Après avoir, durant le vacarme, +enlevé un barreau ou deux, vous lèverez le pied avec votre engagé. Je me +charge du reste. + +--On nous poursuivra. + +--Sans doute. Aussi prendrez-vous mon cheval et celui de Louis-le-Bon. + +--Et vous, Nick? + +--Ne vous occupez pas de nous. Nous irons avec ces deux filles visiter +les Clallomes; du reste, pour tout dire, la grande m'accommoderait +assez; c'est une fantaisie que j'ai depuis bien des années, oui bien, je +le jure, votre serviteur. + +Poignet-d'Acier prit une bourse et la tendit au trappeur. + +--Ah! capitaine, s'écria celui-ci d'un ton facile, est-ce que vous +voulez que nous nous brouillions? + +--N'en parlons plus, et à charge de revanche, ami Nick. + +--Trop heureux de vous être agréable une fois dans ma vie, capitaine. + +--Mais, objecta Villefranche, la porte du fort sera fermée. + +--Vous direz au trappeur de garde que vous voulez aller au-devant des +chevaux. Une gorgée de rhum, et vous ouvrira. + +--Et vous? + +--Soyez donc sans inquiétude, puisque je prends tout sur moi. Qui est-ce +qui a jamais vu Nick Whiffles rester dans une maudite petite difficulté? +Au surplus, nous sommes ici une douzaine de francs trappeurs, et si vous +y consentiez, capitaine... + +--Non, non, pas de violence, Nick. + +--Tenez, prenez ce cuissot de daim, moi je prends l'autre, et rentrons. + +Les choses marchèrent au gré de leurs désirs. Pad et Joe tombèrent dans +le piège. Ils partirent pour la fumerie. Une bruyante dispute survint +entre deux trappeurs. Elle détermina une rixe générale; et, tandis qu'on +se battait dans la salle, et que les chiens de Nick hurlaient dans la +cour, Poignet-d'Acier descellait, en un tour de sa puissante main, la +grille de la croisée de la pièce où étaient recluses Ouaskèma et +Merellum. + +Ensuite il se glissa près du trappeur qui gardait l'entrée du fort. +Celui-ci, faisant des difficultés pour livrer le passage, Villefranche +lui offrit une goutte de spiritueux. La sentinelle refusa. Le capitaine, +qui s'était préparé à une résistance, lui appliqua lestement un bâillon +sur la bouche, ouvrit la porte sans quitter le malheureux factionnaire, +l'entraîna au dehors, l'attacha à un arbre à quelques centaines de pas +de la factorerie, et, sautant sur le cheval de Nick, pendant que Jacques +enfourchait celui de Louis-le-Bon, remonta, bride abattue, le cours de +la rivière Caoulis. + + + + + CHAPITRE XIII + + LA FUITE + + +Après deux heures d'une course effrénée, ils ralentirent l'allure de +leurs chevaux, pour les laisser souffler. + +La nuit était froide, mais sereine, resplendissante de clarté. Au +firmament, des milliers de mondes étoilés scintillaient, fixes à leur +poste, ou glissaient dans l'espace, en marquant l'azur céleste d'un +sillon lacté, aussitôt évanoui que tracé. L'air avait une sonorité qui +redisait tous les sons à plusieurs milles à la ronde. C'était la +trompette du ouaouaron, la grosse grenouille américaine; le frétillement +des ondes de la Caoulis sur ses larges battures; plus loin, le bramement +des daims conviant leurs femelles à d'amoureux ébats; et, de temps en +temps, le meuglement d'un taureau sauvage, ou le bêlement d'un +grosses-cornes apportaient des notes, ou puissantes ou plaintives, au +nocturne concert auquel se mêlaient encore le gloussement de la poule +des prairies, le glougloutement de la dinde, et, parfois, sinistre +déchirement, effroyable cacophonie, le cri de fausset aigu, strident du +carcajou, le tigre du désert américain. + +La plaine, à perte de vue, semblait poudrée de poussière de diamant, +tant sa flottante mantille était constellée de lucioles. Venues sur les +ailes de la brise septentrionale, des senteurs pénétrantes de foin en +fleur et de résine saisissaient l'odorat. + +Il y avait dans ces solitudes, dans ces bruits, dans ces parfums, une +forte poésie qui captivait le coeur, le remuait profondément et lui +rappelait, avec un empire irrésistible, qu'il est un Dieu père et +souverain maître de la création entière. + +--Ce que j'éprouve est singulier, murmura Villefranche, s'accoudant sur +le pommeau de sa selle, tandis que sa monture, le cou allongé vers le +gazon, allait d'un pas nonchalant et reniflait les fraîches exhalaisons +du sol ou émondait, çà et là, quelque jeune pousse d'arbousier. + +Jacques chevauchait derrière, d'un air attristé aussi. + +--Il me semble, continua le premier, que ma vie n'a pas été tout à fait +ce qu'elle aurait dû être. Cette femme, après tout, avait été plus +malheureuse que coupable. Qui n'a pas des faiblesses, des égarements, +ici-bas? N'en ai-je pas eu, moi? Quel droit avais-je donc de la faire +mourir, froidement, lentement, à petit feu, en humant les acres odeurs +de ma vengeance! Et ma fille, pauvre enfant innocente, ma victime, +encore! Et mes petits-enfants... + +--Ah! si monsieur voulait? hasarda Jacques qui avait entendu ce +monologue et doucement poussé son cheval côté à côte avec celui de +Poignet-d'Acier. + +--Eh Bien! quoi? plutôt pour chercher une diversion à ses poignantes +réflexions que pour entendre un avis. + +--Je voulais dire à monsieur que nous retournerions au Canada, dit +Jacques intimidé par la sécheresse de la réponse. + +--Au Canada! Oui, nous y retournerons, Jacques, mais quand j'aurai de +l'or! quand j'aurai les moyens de l'arracher aux Anglais, ces misérables +qui nous ont tout volé, notre sol, nos richesses, nos emplois, tout, +jusqu'à notre honneur! + +Il prononça ces paroles avec un accent de haine et d'amertume +indicibles. + +--Alors, jamais Jacques ne reverra sa patrie! dit le vieux serviteur en +hochant mélancoliquement la tête. + +--Et pourquoi pas? + +--Non, monsieur, non. Il y a quelque chose en moi qui me dit que ma +dernière heure ne tardera pas à sonner. + +--Bah! des fantômes; tu es encore vert et vigoureux comme à vingt-cinq +ans! + +--Ça ne fait rien, monsieur, je sens ça là! dit Jacques en frappant sur +son coeur. Et puis j'ai en un rêve, la nuit dernière; j'ai vu... + +--Chimère! chimère Tu serais destiné à vivre comme Mathusalem que tu ne +te porterais pas mieux. Allons, buvons un coup de tafia, ça chassera ces +diables bleus de ton cerveau, mon camarade. Moi aussi, j'ai besoin de +réchauffant, car je me sens tout sens dessus dessous ce soir. + +Et, après avoir avalé quelques gouttes de rhum, il reprit: + +--Ah! ça, dis-moi, comment trouves-tu le tour que j'ai joué aux +commichons de la Compagnie de la baie d'Hudson? Leur ai-je un peu bien +rendu ce qu'ils m'avaient prêté? Les vaniteux! s'imaginer qu'ils en +peuvent remontrer à Poignet-d'Acier! + +--Vous avez eu, monsieur, en entrant au fort, une hardiesse... + +--La hardiesse, Jacques, sois-en persuadé, allât-elle jusqu'à +l'imprudence, est, au milieu des civilisés tout aussi bien que des +sauvages, cent fois préférable à la timidité. Un homme hardi, même quand +on le taxe d'effronterie, finit toujours par arriver à son but; un +poltron, un homme scrupuleux, ne réussit jamais. + +--Mais, monsieur, je ne vois pas quel besoin vous aviez d'entrer à la +factorerie Caoulis. + +--Au contraire, Jacques; nos intérêts me commandaient de m'y arrêter. Ne +te souviens-tu pas que les empreintes laissées au bas de notre caverne +étaient celles de deux blancs, qui nous enlevèrent Ouaskèma pendant que +nous cherchions à découvrir ou ils étaient? + +--Sûrement, monsieur, sûrement, je m'en souviens. + +--Alors qui pouvaient être ces gens, sinon des employés de la Compagnie? + +--Tout juste, monsieur. + +--Quand je me suis aperçu que, non contents de nous ravir l'Indienne, +ils nous avaient volé nos chevaux, j'ai résolu d'aller droit chez eux +pour avoir raison de leur insolence. Oh! je me doutais bien que le coup +partait du fort Caoulis. + +--Vous avez donc retrouvé... + +--Ouaskèma et Merellum, que les coquins avaient prises pour en faire des +otages. Ils les avaient, ma foi, mises en prison! Mais j'espère qu'à +l'heure qu'il est toutes deux ont pris la clef des champs, car j'ai +brisé la grille de leur cachot; Nick Whiffles s'est chargé de les +reconduire chez les Clallomes, et Nick Whiffles n'est pas homme à +manquer à sa parole. + +--Pour cela, non, monsieur. Mais... + +--Oh! elles sont en sûreté! dit Villefranche en rassemblant les rênes de +son poney. + +--Oserais-je, monsieur..., commença Jacques.--Ose, parbleu! + +--Vous demander où nous dirigeons nos pas à présent? + +--C'est plus que je ne pourrais te dire. Mais nous abandonnons, pour +quelque temps au moins, la Colombie. J'ai serré partie dans la cache de +notre cabane incendiée, partie dans les profondeurs de la caverne et +près d'une issue secrète qui débouche à un mille du fleuve, les valeurs +que j'ai gagnées depuis six ans que nous faisons la traite des +pelleteries, ainsi que certains objets et papiers précieux; maintenant +nous monterons vers le détroit de Juan-de-Fuca, entre la terre-ferme et +l'île Vancouver. De ce côté, m'ont dit des sauvages et des voyageurs, +surtout le long de la rivière Frazer, au 490 de latitude environ, on a +trouvé de l'or. Et avec de l'or, vois-tu, Jacques, on fait des hommes ce +qu'on veut, des rois ou des esclaves, on renouvelle la face, la forme +des nations; on change le vice en vertu et réciproquement; nous +délivrerons le Canada du joug anglais, et si nous ne créons pas une +république, nous replanterons chez nous le glorieux drapeau de la +France! + +--Ah! monsieur, ce serait bien beau! Je voudrais bien vivre assez +d'années pour voir ça dit le vieillard avec, enthousiasme. Pas de +république, mais le gouvernement de la France, notre mère-patrie, que +nous chérissons toujours, et tous les enfants du Canada vous béniront, +monsieur! + +--Tu n'es pas fatigué? dit brusquement Villefranche, qui peut-être se +reprochait déjà ce moment d'expansion. + +--Non, monsieur. + +--Bon, nous ferons encore une couple de lieues et mettrons pied à terre +pour passer la unit, car il ne faut pas éreinter nos chevaux, qui auront +probablement une rude traite à fournir demain. On nous donnera la +chasse. + +Ils piquèrent leurs montures, et, après une heure de marche rapide, +firent halte, dans un vallon ombragé par de grands chênes et arrosé par +un ruisseau. Ils dessellèrent et débridèrent les ponies, et les ayant +entravés, de pour qu'ils ne s'égarassent, ils se couchèrent, après avoir +soupé avec des shanatanques, sorte de chardon dont la racine, +très-farineuse, a le goût du sucre. + +Jacques aurait désiré allumer du feu, autant pour cuire les shanatanques +que pour tenir à distance les loups et les animaux dangereux; mais +Poignet-d'Acier s'y opposa en objectant que la flamme ou même la fumée +pourrait révéler leur présence à l'ennemi, si, comme c'était présumable, +les gens de la Compagnie de la baie d'Hudson étaient déjà à leur +poursuite. + +Villefranche avait résolu de faire sentinelle, mais la lassitude +l'emporta sur sa résolution et il s'endormit d'un sommeil lourd et +agité. Des hennissements de terreur et des jappements redoublés, suivis +d'un coup de feu, l'éveillèrent. Il se leva en sursaut. La lune +argentait le vallon. Jacques était debout; il rechargeait sa carabine. + +--Malheureux! qu'as-tu fait? s'écria l'aventurier. + +--Monsieur, ce sont les coyotes! + +--Et quand ce seraient les coyotes? + +--Ne les voyez-vous donc pas qui dévorent nos pauvres chevaux? + +--Jacques, tu as commis une grande imprudence, dit Villefranche avec +plus de calme; si les commis de la Compagnie rôdent, par hasard, dans +les environs, nous sommes perdus. Ton coup de fusil les attirera sur +nous. + +--Mais nos chevaux, monsieur! nos chevaux! + +--Il n'y faut plus penser; cette bande de loups affamés qui s'est jetée +sur eux ne leur fera pas de quartier et ce serait folie de songer à les +secourir. Les coyotes sont trop nombreux. D'ailleurs, ils ont déjà +presque achevé nos bêtes. + +En effet, les ponies, attaqués par une légion de loups blancs, n'avaient +pu fuir à cause de leurs entraves, et, après une courte résistance, ils +tombaient sous les dents des terribles carnassiers, dont les aboiements +précipités couvraient leur râle d'agonie. + +--Qu'allons-nous faire, monsieur? demanda Jacques. + +--Serrer les selles dans quelque trou de rocher sur le lord de la +rivière, prendre les brides avec nous, elles peuvent nous servir, et +décamper au plus vite. + +--Si j' écorchais le coyote que j'ai tué; en mettant les brides dans sa +peau, que je porterais comme une besace derrière mon dos, ça nous +embarrasserait moins. + +L'animal dépouillé et sa robe arrangée en sac, où Jacques plaça les +brides, les fugitifs logèrent les deux selles dans une grotte, autour de +laquelle ils cassèrent quelques épines pour la reconnaître, et +continuèrent leur route vers le nord-est. + +L'aurore commençait à poindre. Le repos qu'avaient pris Villefranche et +Jacques, joint à cette vigueur nouvelle que donne au corps les arômes du +matin, achevèrent de les réconforter. Les douces heures du matin! il n'y +a rien de comparable, comme l'a dit un poète anglais. C'est la jeunesse +du jour et l'enfance de toutes les choses qui sont belles. La fraîcheur, +la fraîcheur immaculée du premier âge colore la nature au moment où +l'aube paraît; l'air semble souffler l'innocence et la vérité; la +lumière elle-même parle d'espérance, de bonheur pur. Où est-il celui +qui, amant de la beauté, de l'éclat, ne jouit pas des premières heures +du matin? + +Poignet-d'Acier était presque gai et Jacques moins sombre que la veille. +Ils marchaient l'un et l'autre d'un pas relevé en foulant aux pieds les +opulents gazons qui ourlent les bords de la Caoulis. + +Le temps ne laissait rien à désirer, le gibier de plume et de poil ne +manquait pas. La journée se passa joyeusement. + +Le lendemain, ils arrivèrent à un embranchement de la rivière qui +descendait du mont Sainte-Hélène, dont le pic altier, éternellement +couronné de neige, se dressait superbement à quelques lieues sur leur +gauche. + +Depuis plusieurs années Poignet-d'Acier se proposait d'explorer les +cours d'eau qui serpentent à sa base. Il pensait avec raison que le +terrain renfermait des strates ou des gangues aurifères. Mais le désir +de bien assurer auparavant sa position dans la Colombia lui avait fait +ajourner jusque-là la réalisation de ce projet. Car ce n'était pas tout +que de découvrir une mine d'or; sur le territoire de la Compagnie de la +baie d'Hudson, et au milieu de bataillons des trappeurs libres qui +sillonnaient incessamment ces contrées, fallait, pour exploiter la +découverte, un nombre d'hommes considérable, dévoués jusqu'à la mort et +prêts à résister à toute espèce d'agression. Poignet-d'Acier, alors +seulement, possédait une bande assez forte, répandue, par petits postes +de quatre ou cinq sur le littoral du Rio Columbia, pour tenter, avec +quelque chance de succès, une pareille entreprise. Canadiens la plupart, +ces gens, sans être initiés à ses secrets, savaient qu'il travaillait à +chasser du pays leurs ennemis jurés, les Anglais, et il n'est pas un +d'eux qui ne se fût laissé torturer plutôt que de le trahir. + +Au point de jonction des deux cours d'eau, la Caoulis a environ un mille +de large. Elle est extrêmement rapide, peu profonde en certaines places, +creusée en gouffres insondables dans d'autres, caillouteuse le plus +souvent et jalonnée de roches aiguës sur toute sa largeur. + +A son aspect, on conçoit qu'elle est le produit d'une révolution +souterraine, et qu'on entre dans une région volcanique dont le mont +Sainte-Hélène est l'Etna. + +--Nous allons traverser ici, dit Villefranche en indiquant du doigt la +bifurcation. + +--Traverser ici, monsieur! répondit Jacques en regardant son maître avec +un étonnement inexprimable. + +--Est-ce que tu aurais peur? + +--Mais... Oh! non, monsieur; mais ça ne me parait guère possible. + +--Il n'y a rien d'impossible à un trappeur Jacques. + +--Je sais bien que monsieur peut tout ce qu'il veut. + +--D'abord, écoute-moi; il n'est pas malaisé d'aborder à cet îlot que tu +vois au milieu de la rivière. On distingue le fond, il y a de l'eau +jusqu'aux aisselles au plus, et, quoique le courant soit impétueux, en +nous soutenant l'un l'autre, nous y arriverons sans encombre. + +--Mais au delà, monsieur, ça ne parait plus guéable? + +--Tu as raison, Jacques. Nous nous mettrons à la nage. + +--A la nage, monsieur! les flots nous entraîneront sur cette chute que +nous avons côtoyée il y a cinq minutes? + +--Sois sans crainte, j'ai un moyen. As-tu les brides? + +--Oui, monsieur, dans le sac. + +--Bon; place ta carabine sur ton épaule gauche pour qu'elle ne se +mouille pas, et, avec ton bras droit, appuie-toi fermement à mon bras +gauche. Tu y es? Bien; comme cela, avançons d'un même pas; nos deux +corps en ligne offriront une double résistance à la vague. Gare à ta +corne à poudre, qu'elle ne trempe pas! + +--Ça va tout seul, murmurait Jacques en marchant dans le lit du fleuve, +serré contre Villefranche, qui, assurant chacun de ses pas, étançonnait, +si je puis m'exprimer ainsi, son compagnon et le remettait en équilibre +toutes les fois que le courant le faisait chanceler ou que son pied +posait à faux sur un caillou glissant. + +L'îlot atteint, ils se trouvèrent devant un de ces trous, véritables +abîmes dont j'ai parlé tout à l'heure. Les eaux s'y engouffraient en +tourbillonnant avec un bruit infernal. + +--Qu'est-ce que je vous disais, monsieur? Nous ne pourrons pas franchir +cet entonnoir-la? fit Jacques d'un air désolé. + +Villefranche sourit. + +--Tu vas voir que si, répliqua-t-il. Donne-moi ton sac. + +De l'autre côté de la fosse, à vingt pieds de distance, s'élevait un +rocher effilé, avec des dents aiguës comme des crochets. + +Le capitaine prit les deux brides dans le sac, les attacha solidement +ensemble, fit un noeud coulant à l'une des extrémités, roula l'autre +autour de son poignet gauche, plia le tout en bandes de deux à trois +pieds de long, et, saisissant légèrement le noeud coulant entre le ponce +et l'index de la main droite, lança ce lasso improvisé dans l'espace. Le +noeud coulant vola par-dessus le gouffre, tomba sur le rocher et +s'accrocha à l'une des arêtes. + +--Maintenant, dit Villefranche à son domestique, jette-toi à la nage; en +t'aidant de cette longe, dont je tiens un bout, tu n'auras pas de peine +à gagner le chicot, où tu m'attendras. + +--Mais vous, monsieur? + +--Sois donc tranquille; je t'aurai rejoint avant cinq minutes. + +Moitié en nageant, moitié en se cramponnant à la corde, Jacques parvint, +quoique avec de grandes difficultés, à franchir la fosse. +Poignet-d'Acier alors assujettit la lanière à une racine de pin, puis il +traversa par le même moyen et avec autant de bonheur que son domestique. + +--Mais à présent comment allons-nous faire, car voici au delà de ce +bas-fond un autre entonnoir non moins dangereux que le premier? dit +Jacques. + +--Attends, dit Villefranche. + +Il arma sa carabine, ajusta le bout du lasso fixe à la racine du sapin, +le coup partit et la corde, coupée, flotta au cours de l'eau. + +Il avait accompli cet acte en quelques secondes. + +--Maintenant, dit-il, retire la bride. S'il nous reste des endroits +périlleux tu sauras en faire usage. + +Une heure après, ils étaient sur la rive méridionale de la branche sud +de la Caoulis. + +Cette rive, formée de roches noirâtres de schiste bitumineux, n'avait ni +le gazon vert, serré, plantureux, ni les bouquets d'arbres feuillus qui +émaillaient et panachaient la contrée qu'ils venaient de parcourir. +Quelques pins rabougris, jaunis par le soleil, étalaient çà et là leurs +rameaux squelettiques sur de grandes touffes d'herbes desséchées ou des +rizières sauvages, déjà brûlées jusqu'à leurs racines. Des collines +abruptes, dominées par le mont Sainte-Hélène et entrecoupées par des +plaines de sable, que marquetaient de larges stratifications de +hornblende et d'ardoises talqueuses, fermaient l'horizon. Un ciel, d'un +rouge pâle, terne et inflexible comme le métal, complétait la désolation +de cette scène dont le tableau serrait le coeur. + +--Fais du feu, Jacques, dit Villefranche en abordant. Pendant ce temps, +j'abattrai quelques pièces de gibier. + +Il descendit la rivière et revint bientôt. + +--Qu'y a-t-il, monsieur? s'enquit le domestique. + +--J'ai aperçu deux bisons dans une coulée; donne-moi la peau du coyote. + +L'ayant reçue, il s'en revêtit et reprit le chemin qu'il avait +précédemment suivi. + +A cinq ou six cents mètres du lieu où ils étaient campés se déroulait +une gorge étroite, humide, tapissée de plantes fourragères. Là, +paissaient indolemment deux buffles, mâle et femelle. Villefranche, +déguisé dans sa peau, se traîna doucement sur les pieds et sur les mains +vers les ruminants, que la vue d'un loup isolé ne pouvait effaroucher. +Ils se contentèrent de le regarder avec leur grand oeil placide et se +remirent à tondre l'herbe. + +Poignet-d'Acier attendit un moment favorable et fit coup double. Les +animaux, atteints au coeur, tombèrent presque en même temps. + +Le chasseur courut aussitôt à eux pour les saigner; mais, en marchant +dans la coulée, il remarqua avec autant de surprise que de chagrin des +empreintes récentes de sabots de chevaux, mêlées à celles des bisons. + +--Les employés de la Compagnie ont passé ici aujourd'hui, murmura-t-il. + +Néanmoins, il résolut de garder cette observation pour lui seul et +d'établir son camp sur un rocher fort élevé d'où l'on commandait une +vaste étendue de pays. + +Les buffles furent dépouillés, les meilleurs morceaux de leur chair +coupés en tranches minces, qu'on enterra dans le sable afin de les +conserver fraîches jusqu'au lendemain, où on espérait les fumer et les +enfouir dans une cache pour les besoins à venir, et les deux trappeurs, +après un bon régal de bosse et de fatigue, gravirent le rocher afin d'y +passer la nuit. + +C'était une sorte de promontoire, taillé à pic du côté de la rivière, +couvert d'herbes et de broussailles du côté de la terre. + +Avec sa lunette, Poignet-d'Acier examina le paysage, mais il ne +découvrit rien qui put l'inquiéter. + +Assis avec Jacques à la pointe du rocher, ils regardaient soucieusement +couler l'eau à leurs pieds, quand un pétillement sec et continu les fit +retourner tout à coup. + +--La prairie en feu! s'écria le domestique terrifié en contemplant un +immense incendie qui s'était soudainement, comme par magie, déployé +derrière eux et volait sur le promontoire avec la rapidité de la foudre. + +D'un coup d'oeil Villefranche embrassa l'imminence du péril. + +A traverser les flammes il ne fallait pas songer; sauter dans la +rivière, pas plus; allumer un contre-incendie, comme cela se pratique +souvent, encore moins. + +Le vent soufflait violemment droit à leur face. + +--Jacques, s'écria le capitaine, accroche ta carabine et ta poudrière à +cette saillie, au-dessous de nous; puis, prends une de ces peaux; +place-toi aussi au Nord de la roche que tu le pourras, là où elle est +presque nue, et couvre-toi de la peau, le poil en dedans. + +C'est notre chance unique de salut. + +La conflagration les enveloppait déjà. + + + + + CHAPITRE XIV + + NICK WHIFFLES ET LE DOMPTEUR-DE-BUFFLES + + +Merellum était remontée sur les genoux de Ouaskèma et s'y était +endormie. + +Longtemps l'Indienne contempla l'enfant qui, le bras droit arrondi +autour de son cou, la main gauche encore engagée dans son épaisse +chevelure, avait été surprise par le sommeil, au milieu de ses ébats. + +Et, en voyant ce visage frais, blanc et rose, ce visage qui lui plaisait +à la passion, qu'elle mangeait de baisers, Ouaskèma, la vierge clallome, +sentait d'étranges émotions soulever son sein. Elle adorait Merellum. +Oh! c'était bien sûr; elle l'avait reçue de sa mère mourante, une pauvre +Canadienne, veuve d'un trappeur; elle l'avait adoptée, elle la faisait +respecter des siens comme elle-même. Pourquoi donc Ouaskèma +éprouvait-elle alors ces impressions qui agitaient fiévreusement ses +serfs, allumait, par moments, la colère dans ses yeux, lui crispait les +doigts si fort, que les ongles s'enfonçaient dans la chair de sa main, +et lui faisait lever parfois son poing fermé sur la Petite-Hirondelle? + +C'est que la jalousie était entrée dans le coeur de Ouaskèma, la vierge +clallome, et qu'elle la brûlait comme un fer rouge. Oui, Ouaskèma était +jalouse d'une enfant, de sa fille, de ce qu'elle aimait le mieux au +monde, après lui cependant! + +Elle en était jalouse! Jalousie sombre, désespérante, implacable. +Implacable, d'autant plus qu'elle avait pour aliment un don physique, un +hasard de la nature. Et pourtant, je répète, Ouaskèma chérissait +Merellum avec une tendresse maternelle. Mais n'avez-vous jamais +rencontré des mères jalouses de filles qu'elles idolâtraient? Merellum +était blanche comme le lait, Ouaskèma était rouge comme l'acajou. +Merellum avait le front bombé, en ligne droite avec la face, Ouaskèma +l'avait renversé en arrière, à angle obtus avec le visage, et voilà le +secret de cette jalousie qui la poignait en regardant dormir la petite +fille. + +Si j'étais comme elle, il m'aimerait! + +Que de réflexions voluptueuses ou déchirantes; que d'angoisses et de +félicités; que de cris étouffés derrière ce conditionnel! + +La nuit vint. Nuit froide et sombre, comme je l'ai dit précédemment. + +L'Indienne, chassant les mauvaises idées qui l'oppressaient ainsi qu'un +cauchemar, déposa doucement la Petite-Hirondelle sur un lit de sapinage, +recouvert d'une peau de buffle, et se coucha près d'elle, après l'avoir +baisée au front. + +Ouaskèma souffrait beaucoup moins de sa blessure. Elle ne tarda pas à +s'endormir aussi à côté de Merellum. + +Un violent tumulte dans la pièce voisine l'éveilla. Ouaskèma se mit sur +son séant, prêta l'oreille. On se disputait, on se battait. + +C'était chose trop ordinaire dans un fort de la Compagnie de la baie +d'Hudson, pour que l'Indienne y attachât grande importance. Elle allait +laisser retomber sa tête sur le lit, quand un bruit d'une autre espèce +réexcita son attention. + +La fenêtre de sa prison, dont les carreaux étaient en cuir d'elk séchés +au soleil et aminci à la pierre-ponce, fut enfoncée et deux barreaux de +fer qui composaient la grille, furent arrachés presque au même instant. + +Ouaskèma sauta à bas de sa couche. Elle était surprise, mais non +effrayée. + +Quel était ce mystère? qu'allait-il en surgir? + +Le fracas redoublait dans la grande salle. Au dehors, comme au dedans, +des chiens aboyaient avec fureur. + +L'Indienne s'approcha de Merellum, et la secoua par l'épaule. + +--Debout, petite, lui dit-elle, et silence! + +--Mais, tante, on ne voit pas encore clair, balbutia l'enfant en se +frottant les yeux. + +Ouaskèma l'enleva sur son bras droit et se plaça avec elle en face de la +fenêtre, par laquelle on découvrait un pan du ciel bleu qui commençait à +s'étoiler. + +--Tante, tante, où allons-nous? demandait Merellum, baillant et étirant +ses membres engourdis. + +--Tais-toi! tais-toi! + +Une tête humaine s'encadra dans la baie de la fenêtre et une voix dit en +indien: + +--Ohé! ma soeur! + +--Que veut le visage-pâle? répliqua Ouaskèma d'un ton ferme. + +--Eh! te sauver! + +Pourquoi le visage-pâle veut-il me sauver? + +--Parce que Poignet-d'Acier, qui a brisé cette grille, le lui a +commandé, oui bien, je le... + +Nick Whiffles s'arrêta court au beau milieu de sa locution favorite. + +--Allons! ma soeur, reprit-il d'un ton bas et rapide, dépêchons-nous. Tu +as une enfant avec toi. Donne-la-moi d'abord, que je la passe à mon +cousin Louis-le-Bon, qui attend de l'autre bord. Ensuite je t'aiderai à +sortir. + +Ouaskèma, ne sachant trop si c'était un piège que lui tendaient ses +ennemis, demeurait indécise. Le nom de Poignet-d'Acier ne suffisait pas +même à la convaincre que c'était un ami qui lui parlait. + +Merellum mit fin à son irrésolution. + +--Nick Whiffles! Je le reconnais; n'aie pas peur, tante, s'écria-t-elle +en battant des mains. + +--Nick Whiffles, oui bien, je le jure, votre serviteur! fit alors, de sa +bonne grosse voix, le trappeur tout joyeux de s'entendre nommer. + +Cette imprudence faillit tout perdre. + +Un commis, qui furetait dans la tour, saisit l'exclamation au vol. Il +courut vers l'endroit d'où elle partait. Heureusement, Calamité, et +Infortune faisaient une garde vigilante. Ils se jetèrent, en hurlant, +sur l'employé, qui tourna lestement les talons et appela du secours. + +Mais la rixe était trop chaude, trop enivrante dans la grande salle pour +qu'on l'écoutât. Le sous-chef facteur, descendu de sa chambre afin de +rétablir l'ordre, voyait son autorité méconnue; ses prières et ses +menaces restaient sans effet; lui-même pressé, foulé, entre les +turbulents, songeait plutôt à se tirer sain et sauf de la mêlée qu'à +défendre les intérêts de la Compagnie, lorsqu'un des trappeurs libres +s'avisa d'entonner la Marseillaise. + +Quel avait été le motif et le début de la querelle? + +Nul sans doute, sauf Nick, qui ne s'en souciait guère en cet instant, +n'eût pu le dire. Mais, dès que ce cri: + + Allons, enfants de la patrie... + +eut été lancé, deux camps se formèrent comme par enchantement: les +Canadiens d'un côté avec la plupart des Indiens, de l'autre, les +Anglais, recrutés de quelques sauvages. + +C'est que notre hymne national est encore le chant patriotique de tout +ce qui parle français dans l'Amérique septentrionale entière, qu'on +s'éveille, qu'on s'anime, qu'on s'enflamme à ses brûlants appels et que +le jour où le Canada secouera le joug de la Grande-Bretagne, cc sera en +faisant retentir les échos du Saint-Laurent des notes vibrantes de la +Marseillaise. + +La porte de la grande salle fut aussitôt défoncée avec une partie de la +cloison. Les femmes se ruèrent effarées dans la cour du fort. Les +chiens, foulés aux pieds, hurlaient, mordaient à belles dents Anglais, +Peaux-Rouges et Canadiens. Les hommes vociféraient et apprêtaient leurs +armes. + +Pendant ce temps, Nick saisissait Merellum dans ses bras; puis, grimpant +sur la ridelle d'un fourgon, adossé à la palissade, il la tendait à +Louis-le-Bon, assis à califourchon entre deux piquets. + +Détale vite avec elle; il y a des bateaux sur la grève. Nous nous +rejoindrons à l'île Walker, lui dit Whiffles. + +Louis-le-Bon attacha une lanière de cuir sous les aisselles de l'enfant +et la descendit à terre. Ensuite sauta hors de l'enceinte, prit Merellum +par la main, l'entraîna au bord du rio Columbia, monta avec elle dans un +canot et s'éloigna à force de rames. + +En une minute il avait eu fini. + +--Encore une maudite petite difficulté de moins sur les épaules! +marmottait Nick Whiffles, retournant à la fenêtre. + +Ouaskèma l'avait franchie. Elle se tenait tapie dans l'ombre d'une +encoignure. Infortune et Calamité rivalisaient d'aboiements devant elle. +La cour de la factorerie était pleine de cris et de confusion. + +Un coup de feu retentit. + +--Castors et loutres! ça va chauffer plus dur que je ne le supposais, +ajouta Nick entre ses dents. Sus aux Anglais, mes chiens! sus! + +S'adressant à Ouaskèma. + +--A nous deux maintenant, la belle! C'est un fameux service que Nick +Whiffles va te rendre là; j'espère bien que tu l'en récompenseras, ô +Dieu oui! Mais, j'y pense, impossible que tu puisses escalader ces +pieux, avec ton bras blessé. Diable! c'est un inconvénient. Ah! la porte +du fort est ouverte. Suis-moi de près. Les chiens nous défendront par +derrière. Il faut faire une trouée au milieu de ces tapageurs. Par +bonheur, on n'y voit goutte. Tu ne sera pas reconnue. Ici, Calamité! +Ici, Infortune! et, si on nous touche, jouez des mâchoires, mes +gaillards! Allons! vermines, rangez-vous, ou je vous assomme, c'est Nick +Whiffles qui vous parle, oui bien, je le jure, votre serviteur! + +Tout en monologuant à son habitude, le brave trappeur écartait avec la +crosse de sa carabine les gens, hommes et femmes, Visages-Pâles ou +Peaux-Rouges, Canadiens ou Anglais, qui obstruaient la cour. + +Il n'était plus qu'à dix pas de l'entrée. Encore quelques efforts, et le +succès couronnait son entreprise. + +Mais là un obstacle imprévu l'attendait. + +Un meuglement prolongé se fit subitement entendre. + +--Oli-Tahara! le Dompteur-de-Buffles! les Chinouks! les Chinouks! +clamèrent plusieurs voix dans la foule. + +--Barricadez la porte, cria le sous-chef facteur. + +Aussitôt toute dissension cessa. Chacun redoutait les Chinouks. C'était +l'ennemi commun. Il fallait se réunir pour lui faire face. On obéit à +l'ordre du sous-chef et la porte fut fermée. + +--Tonnerre! maugréa Nick, me voilà pris entre deux feux. Mais il ne sera +pas dit que je moisirai dans cette double maudite petite difficulté! + +Refendant alors la foule accompagné de Ouaskèma et de ses chiens, il se +faufila dans une partie de la cour où il n'y avait personne et commença +un examen attentif de la palissade. + +Il espérait découvrir une échelle, quelque chose qui permit à l'indienne +d'atteindre le faîte. Ses perquisitions n'aboutirent à rien. Il se +grattait le front, ce qui était chez lui d'une profonde contrariété, +quand les deux mâtins se précipitèrent, museau bas, au pied d'un piquet +et se mirent à gratter le sol. + +Une faible lueur filtrait sous ce piquet et s'étalait, en forme +d'éventail, sur le gazon de la cour. + +Un conduit! s'écria Nick avec joie; ah! je savais bien que nous +finirions par sortir de cette double maudite petite difficulté! + +Effectivement, c'était un ancien conduit pour les eaux d'un évier +abandonné. L'herbe avait poussé dans le ruisseau. Elle masquait à demi +l'ouverture qui débouchait hors du fort. + +Du courage, Calamité de l'action, Infortune! Fouillez, fouillez, mes +bons toutous disait le trappeur stimulant les chiens du geste et de la +voix. Lui-même s'agenouilla près d'eux, tira son couteau, et en quelques +instants il eut pratiqué sous les piquets une ouverture d'un pied et +demi de profondeur sur deux de large environ. + +--Passe, ma soeur, dit-il à Ouaskèma en lui montrant l'orifice, tu +fileras vers la berge et là tu m'attendras. Le trou n'est pas encore +assez grand pour moi. Une seconde seulement et je te rattraperai. + +L'Indienne ne se le fit pas répéter. + +Les chiens hurlaient avec rage et voulaient s'élancer derrière elle. +Nick Whiffles les retint. + +--Les chères bêtes! marmottait-il en continuant sa besogne; on dirait +qu'elles flairent quelque chose. + +Un second mugissement s'éleva, comme par exprès, pour lui répondre. + +--Le buffle au Bois-Brûlé! dit le trappeur. Pourvu qu'il n'ait pas +aperçu la squaw! Je l'aurais délivrée de la corde pour la jeter au +bûcher, sans compter les maux que je me suis donné pour elle! Ça ne +ferait pas du tout mon compte, ô Dieu non! + +Un cri déchirant, auquel succéda un hourvari assourdissant, lui fit +suspendre son travail. + +Les employés de la Compagnie de la baie d'Hudson, munis de torches, +s'élançaient en masse hors de la factorerie. + +Mais le premier cri avait été poussé par une femme. Nick Whiffles +l'avait parfaitement reconnue: c'était Ouaskèma. En sortant du conduit, +elle avait été saisie par deux mains vigoureuses. On l'avait brutalement +assise sur le dos d'un taureau, que son ravisseur avait aussitôt +enfourché en poussant l'animal vers le fleuve. + +Sans hésiter, le taureau se jeta à l'eau et se mit nager. + +Nulle parole n'avait été échangée entre les deux acteurs de cette scène. + +Vingt éclairs, vingt coups de feu, accompagnèrent leur fuite. + +--Que ma soeur n'ait aucune crainte, je ne lui veux pas de mal, dit +l'homme à l'Indienne. + +Elle ne répliqua point. + +--Oli-Tahara, avait appris qu'elle était captive chez les Visages-Pâles. +Il était venu pour la sauver. Il remercie le Grand Esprit de l'avoir +assisté dans l'accomplissement de son projet. + +Même silence. + +Talonnant son buffle, qui ne cessait de couper l'eau en ligne directe et +avec rapidité, comme s'il n'eût pas senti le fardeau qu'il portait, le +métis reprit: + +--Je conduirai ma soeur où elle voudra. + +--Ouaskèma, répliqua froidement l'Indienne, peut elle se fier à la +parole d'un demi-sang? + +--Que ma soeur ordonne, elle verra si Oli-Tahara la langue croche. + +--Que mon frère, alors, conduise Ouaskèma au village des Clallomes. + +--Oli-Tahara obéira, répondit le Dompteur-de-Buffles d'un ton soumis. + +Le silence recommença. Ils entendaient les balles siffler et ricocher +dans l'eau, mais ils étaient hors de leur atteinte. + +Devant le fort Caoulis, la Colombie n'a guère qu'un mille de largeur. La +traversée fut courte. En abordant l'autre rive, le Bois-Brûlé arrêta son +taureau et dit l'Indienne: + +--Ma soeur consent-elle à ce que Oli-Tahara lui ouvre son coeur? + +--Ouaskèma consent. + +--J'aime ma soeur. + +--Ouaskèma le sait, dit simplement la Clallome en sautant à bas du +buffle. + +--Ma soeur le sait et elle ne m'aime pas? Ouaskèma ne t'aime pas. + +Le métis réprima un mouvement d'irritation. + +--Elle en aime un autre! dit-il avec amertume. Oui, elle en aime un +autre. + +--Et qui ne l'aime pas! repartit-il d'un ton ironique. + +--S'il ne l'aime pas, il l'aimera; Hias-soch-a-la-ti-yah l'a révélé à la +vierge. + +--Mais, s'écria le Bois-Brûlé mettant aussi pied à terre, si moi +j'aimais ma soeur comme elle veut être aimée; si je lui donnais tous les +présents qu'elle désire. Si je lui assurais l'alliance des vaillants +Chinouks; si je promettais de n'avoir jamais d'autre femme qu'elle; si +je lui offrais ce bison blanc, la terreur et la convoitise de tous ceux +qui--Visages-Pâles et. Peaux-Rouges--habitent les bords de la +Grande-Rivière? + +--Ouaskèma ne t'aimerait pas, dit paisiblement la jeune file. + +Et d'un ton prophétique: + +--Elle en aime un autre! Elle doit être à lui s'il vit. Le Grand Esprit +le lui a prédit. Elle ne fermera pas son oreille au discours du Grand +Esprit. + +Le Dompteur-de-Buffles était superstitieux comme tous les Bois-Brûlés. +Sa fureur tomba devant le maintien calme et imposant de la jeesukaine. + +--Mais s'il mourait? hasarda-t-il. + +--S'il mourait de main humaine, Ouaskèma le vengerait +Hias-soch-a-la-ti-yah le lui a annoncé! repartit l'Indienne sans +abandonner sa pose et son accentuation solennelle. + +Le métis refoula encore son ressentiment, et dit: + +--Ma soeur gardera-t-elle la mémoire de ce je lui ai fait? + +--Ouaskèma oublie toujours le mal pour se rappeler le bien. + +--Mais si, par accident, Poignet-d'Acier venait perdre la vie? + +Elle secoua la tête. + +--Que ferait ma soeur? insista le demi-sang, ne remarquant pas ce geste. + +--Elle attendrait les ordres du Grand Esprit. + +--Et elle ne se donnerait pas à un autre avant d'avoir revu son frère + +Pas avant que le Grand Esprit lui eût parlé. Mais si mon frère veut être +agréable à Ouaskèma, qu'il reprenne la direction du soleil levant et +qu'il porte au chasseur blanc cette médecine que Ouaskèma à préparée +pour lui. + +Il hésitait. + +--Mon frère refuse! s'écria l'Indienne avec mépris; mon frère est un +coeur mou; il n'aime pas la vierge clallome. + +--Je l'aime, et je le prouverai à Ouaskèma! répondit vivement le +Dompteur-de-Buffles, saisissant un petit sac de peau qu'elle tenait à la +main et le serrant dans sa poche. Avant trois nuits; Poignet-d'Acier +aura la médecine. + +--L'Esprit Suprême te protégera! répliqua la Clallome en disparaissant +dans les profondeurs de la nuit. + +Le Bois-Brûlé remonta d'un bond sur son buffle, qui exhala un long +mugissement et se plongea dans le fleuve. + + + + + CHAPITRE XV + + PAUVRE JACQUES + + +Cependant Nick Whiffles était sorti du fort par l'ouverture qu'il avait +pratiquée sous la palissade. A travers l'obscurité, il aperçut le buffle +blanc du métis qui s'éloignait rapidement du rivage. L'animal était +encore à la portée de la carabine du trappeur. Un instant, ce dernier le +coucha en joue; il allait tirer, quand une réflexion l'arrêta. Malgré +toute son adresse, il pouvait manquer la bête et atteindre Ouaskèma. Si +courte qu'eût été cette réflexion, elle suffit pour faire disparaître +dans les ténèbres le ravisseur et sa proie. + +Les gens de la factorerie avaient rouvert la porte d'entrée et se +répandaient aux alentours du poste. Nick eut une idée. Il déchargea son +arme en l'air en criant: + +--Hola! Hé! arrivez donc, fainéants! On enlève vos prisonnières. Cette +vermine de Bois-Brûlé qui commande les Chinouks! Tenez, le voyez-vous, +qui se sauve avec son maudit buffle d'enfer; ô Dieu, oui! Feu dessus! +Allons donc! Dépêchez! + +C'est alors que retentirent les coups de fusil dont nous avons +précédemment parlé. + +Quand l'émoi des employés de la Compagnie se fut un peu calmé, le +sous-chef facteur ordonna à quelques-uns de ses hommes de monter dans +les canots et de poursuivre les fugitifs; puis s'adressant à Nick: + +--Mais êtes-vous bien sûr que ce soit nos prisonnières? + +--Si j'en suis sûr! comme je vous vois, bourgeois, répondit le malin +trappeur, riant sous cape. + +Le sous-chef hocha la tête d'un air à demi incrédule, en murmurant: + +--Comment cela se pourrait-il? + +--Je vais vous le dire, répliqua Nick. Calamité, Infortune et moi... + +--Qu'est-ce que cela, Calamité... Infortune?... + +--Mes chiens, deux bonnes bêtes, pas à votre service, bourgeois, riposta +Nick d'un ton sec. + +--Alors, vos chiens et vous? + +--Nous avions été éveillés par le bruit et nous étions descendus dans la +cour, quand... Mais venez. + +--Où? + +--A deux pas, bourgeois, à deux pas. + +Nick le conduisit près du trou qu'il avait creusé sous la clôture. + +--Regardez-moi ça, dit-il en indiquant le passage. + +--Qui a fait cette, effraction I s'écria le sous-chef, après avoir +examine l'excavation à l'aide d'une torche. + +--Qui a fait ça? pas Nick Whiffles, assurément, repartit le trappeur +avec un accent de bonhomie qui détruisait jusqu'à l'ombre du soupçon. + +--Mais enfin! commença le sous-chef en frappant impatiemment du pied. + +--Vous ne me laissez pas parler, aussi, reprit l'autre. + +--Alors, soyez bref. + +--Je vous disais, reprit Nick que mes chiens se sont mis à flairer +quelque chose dans la cour, et alors je me suis dit: Ils flairent +drôlement ce soir, mes chiens. Qu'est-ce ça peut être? Un Indien, pour +le certain, et un Indien qui fait un mauvais coup, encore, je les +suivis, et tout à coup ils se mirent à courir et à donner de la voix +comme des possédés. Donc ils avaient senti un Peau-Rouge. J'armai ma +carabine, trop tard, hélas! ô Dieu, oui! car j'aperçus une squaw qui +glissait comme une vipère par ce trou. Je passai aussi après elle. Et +qu'est-ce que j'aperçus encore? Oli-Tahara qui emportait Ouaskèma, avec +une petite fille, sur sa peste de buffle, oui bien, je le jure, votre +serviteur! + +--Mais comment les avez-vous reconnus au milieu de la noirceur? demanda +le sous-chef, que cette version satisfaisait pas complètement. + +--Reconnus! reconnus! Comment je les ai reconnus? répliqua le trappeur +avec un aplomb imperturbable, est-ce que vous ne savez pas, bourgeois, +que Nick Whiffles voit aussi clair la nuit que le jour? + +--Alors vous les avez maladroitement manqués, car ils n'étaient qu'à +quelques verges de votre carabine, dit le sous-chef, qui n'était pas +fâché d'humilier devant les employés de la Compagnie un franc trappeur, +réputé un des premiers tireurs du territoire de la baie d'Hudson. + +--Manqués! fit Nick avec indignation et sans perdre son sang-froid, +manqués! allons donc! Quand j'ai miré un objet, est-ce que je le manque +jamais? Regardez-moi un peu ces marques, et dites-moi si c'est du sang +d'homme ou de bête. + +Du bout du pied, il indiquait quelques larges taches de sang provenant +du daim qu'il avait écorché deux ou trois heures auparavant avec +Poignet-d'Acier. + +Cette dernière explication parut d'autant plus plausible au sous-chef +facteur, que les assistants se rangeaient du côté de Nick Whiffles, les +uns par affection pour lui, les autres par la malveillance ordinaire des +subordonnés envers leurs supérieurs. On allait rentrer au fort, car un +commis, dépêché exprès, venait de rapporter l'évasion des deux captives, +quand des employés amenèrent la sentinelle que Villefranche avait, on +s'en souvient, bâillonnée et attachée à un arbre, hors de l'enceinte. + +--Comment! ce flibustier s'est aussi échappé? s'écria le sous-chef avec +colère. + +--C'est tel que je vous le dis, bourgeois, répondit la sentinelle +effrayée. + +--Eh bien, tu paieras pour tous! reprit le premier tout courroucé. Tu +seras pendu, et pas plus tard que demain. + +Les employés se regardèrent pleins de terreur. + +--Excusez, bourgeois, dit Nick Whiffles, que les airs hautains +n'intimidaient pas plus que, les menaces; excusez, mais si vous aviez +été à la place de ce pauvre diable, je voudrais bien savoir ce que vous +auriez fait contre Poignet-d'Acier, ô Dieu, oui. + +--C'est vrai, ça. Il a raison, dirent quelques-uns des auditeurs. + +--Taisez-vous et remontez à la factorerie! tonna le sous-chef. + +--Taisez-vous! taisez-vous! on dit ça à des esclaves, mais pas à des +francs trappeurs, répliqua hardiment Nick. + +--Vous, si vous dites encore un mot... + +--Voyons, bourgeois, ne vous faites pas plus méchant que vous n'êtes; on +vous connaît, nous autres, interrompit Whiffles en lui tapant +familièrement sur l'épaule. Bonsoir, les camarades; je m'en vas +retourner vers les montagnes Rocheuses, oui bien, je le jure, votre +serviteur! + +Il siffla ses chiens et s'éloigna du côté de la Caoulis, sans que le +sous-chef cherchât s'opposer à son départ. + +Ce dernier revint au fort avec sa bande. Il était dévoré d'inquiétude, +car à son retour de l'île Kallamet, le facteur en chef ne manquerait +pas, le lendemain, de lui demander compte des prisonniers et de punir +sévèrement sa négligence. + +Pad et Joe arrivèrent à une heure du matin, ils amenaient quatre +chevaux. On peut juger de leur déception en apprenant la fuite de +Poignet-d'Acier et de Ouaskèma. Pad, dans sa fureur, accusa le sous-chef +de complicité avec les fugitifs et jura de dénoncer sa conduite aux +directeurs de la Compagnie. Joe, moins irritable et par conséquent +meilleur conseiller, proposa de donner aussitôt la chasse à +Poignet-d'Acier. Quelques renseignements fournis par la sentinelle les +engagèrent à suivre le bord de la Caoulis. Ils se mirent en route, +accompagnés d'une douzaine d'Indiens que leur prêta volontiers le +sous-chef, pour témoigner de sa bonne volonté à les aider dans leurs +recherches. + +Supposant assez naturellement que le capitaine avait traversé la Caoulis +en quittant le fort, Pad, qui commandait l'expédition, franchit la +rivière avec sa troupe et longea la rive méridionale. Il était à cheval +avec Joe et deux chefs peaux-rouges; le reste allait à pied. Leurs +premières explorations furent vaines, puisque Villefranche et Jacques +avaient d'abord suivi le bord septentrional du cours d'eau. + +Au bout de quelques jours, les poursuivants commençaient à se dépiter et +à perde patience, quand une après-midi, comme ils étaient campés dans un +bouquet de mesquites, deux coups de feu successifs attirèrent +l'attention de Pad. + +--Sommes-nous tous ici? demanda-t-il en jetant un coup d'oeil autour de +lui. + +--Tous, répondit Joe. + +--By the Holy Virgin, reprit l'Irlandais avec une joie sauvage; c'est +alors Poignet-d'Acier qui vient de tirer. Ne bougez pas et laissez-moi +faire. + +Il se faufila hors des arbustes, fit un quart de mille environ en +rampant sur les pieds et les mains et découvrit Villefranche en train de +dépouiller les deux buffles qu'il avait abattus. Le capitaine était trop +loin pour que Pad put songer à lui envoyer une balle, et le vallon était +trop uni, à partir de l'endroit ou il se tenait tapi, pour qu'il put +s'approcher davantage sans être remarqué. L'Irlandais ne comptait pas +d'ailleurs la bravoure au nombre de ses très-rares qualités, et, savait +bien que s'il manquait son ennemi, celui-ci ne le manquerait pas. +Attendre et le surprendre à l'improviste lui sembla le meilleur plan. Il +resta donc en observation jusqu'au moment où il vit Villefranche et +Jacques monter sur le promontoire et prendre leurs dispositions pour y +passer la nuit. Alors Pad retourna vers sa troupe et on tint conseil. +L'effroi qu'inspirait Poignet-d'Acier était tel, que ces quatorze hommes +hésitaient, sans se l'avouer, à l'attaquer de front. Les Indiens, au +surplus, l'admiraient franchement et se sentaient peut-être +intérieurement pour lui plus de sympathie que pour ceux qui les +conduisaient, car l'intrépidité et l'audace les attirent toujours. D'un +autre côté si Pad briguait l'honneur de débarrasser lui-même la +Compagnie du terrible aventurier, Joe ambitionnait secrètement cet +honneur. Aussi discutèrent-ils longuement et sans arriver à aucun +résultat. On parla de s'emparer de lui pendant son sommeil; mais ce +n'était pas facile. Poignet-d'Acier ne dormait jamais que d'un oeil. Il +fut question de l'assaillir en masse; mais le capitaine avait un fusil +double qui jamais ne perdait son coup de poudre, et Jacques lui-même +possédait une carabine fameuse dans le Nord-Ouest. En outre, du haut de +leur rocher, ils pouvaient, en s'abritant derrière quelques cailloux, +tenir tête à une quinzaine d'individus, la plupart mal armés. + +Enfin, Pad, qui se tourmentait le cerveau, s'écria soudainement: + +--J'ai notre affaire. + +--Comment cela? fit Joe. + +--Oui, by Jesus-Christ, nous brûlerons vif le brigand et son engagé +[19]. + +[Note 19: J'ai déjà dit que sur le territoire de la baie d'Hudson, comme +au Canada, tous les domestiques sont désignés sous le nom d'engagés.] + +--Les brûler! + +--Oui, by the Holy Virgin, nous mettrons le feu à la prairie. Le rocher +sur lequel ils se trouvent est inaccessible, sauf du côté de la terre; +le vent souffle devant eux; ils n'échapperont pas, à moins de faire un +plongeon dans la rivière, ajouta-t-il en ricanant. + +--Mais qui allumera l'incendie? s'enquit encore Joe. + +--Moi! Vous, vous les regarderez rôtir, ce sera drôle! + +--Et s'ils sautent dans la Caoulis + +--Imbécile! il n'en sera ni plus ni moins. Nous les repêcherons, voilà +tout. + +Ce dialogue, qui avait eu lieu en brogue (patois) irlandais, ne fut pas +compris des Indiens qui pétunaient gravement, accroupis en cercle autour +des deux interlocuteurs. + +--Dès que tu verras les flammes environner ces deux bandits, tu viendras +avec les Peaux-Rouges me rejoindre, continua Pad en se coulant comme un +serpent à travers les hautes touffes d'herbes qui les séparaient du +promontoire, au sommet duquel on distinguait parfaitement Villefranche +et Jacques assis, le visage tourné vers la rivière. + +Un quart d'heure ne s'était pas écoulé, lorsque des lueurs sinistres +envahirent la prairie. + +C'est alors que Poignet-d'Acier, brusquement arraché à sa méditation, et +se voyant entouré par un de ces incendies qui enveloppent parfois les +Plaines du Nord-Ouest avec la célérité de l'éclair, ordonna à Jacques de +pendre sa poudrière et sa carabine à une saillie inférieure de la roche +que le feu ne pourrait atteindre et de se coucher à terre, en se +couvrant avec une peau des buffles qu'il avait tués quelques heures +auparavant. C'était leur seule chance de salut, car la conflagration qui +ratissait et nivelait impitoyablement le sol, ne pouvait mordre le cuir +encore saignant des animaux. Villefranche lui-même l'utilisa. Etendus, +l'un et l'autre au bord de l'abîme, là où la roche était presque nue, la +face projetée sur le vide, afin de pouvoir respirer, ils attendirent +dans un silence lugubre, troublé par le crépitement des flammes et les +hurlements des sauvages, que le fléau eût passé sur leurs corps. + +Au contact de cet embrasement aussi ardent que rapide, les peaux +grésillèrent comme l'huile dans une poêle à frire, et se +recroquevillèrent. Mais sauf une chaleur épouvantable, qui leur causa +des éblouissements aux yeux, des bourdonnements dans les oreilles, et +sauf quelques légères brûlures aux doigts, les deux hommes se levèrent, +au bout d'une minute à peine, sans aucun mal sérieux. + +Une épaisse fumée planait sur le cap. Elle était produite par les herbes +vertes et les racines qui achevaient de se consumer sur la roche +noircie. Au delà de ce rideau opaque, qui montait lentement vers le ciel +déjà voilà par les demi-teintes du crépuscule, les Indiens poussaient +des vociférations stridentes. + +--Vite à nos armes! cria Villefranche en décrochant son fusil. Nous +tombons d'un péril dans un autre. Allons, Jacques, du courage et de la +promptitude, il faut profiter de cette fumée pour passer au milieu de +nos ennemis! + +--Un moment, un moment, Poignet-d'Acier, dit subitement une voix bien +connue; je suis arrivé à temps, oui bien, je le jure, votre serviteur! + +Et Nick Whiffles apparut au milieu des vapeurs qui tourbillonnaient sur +le rocher. + +--Quoi! c'est vous! répliqua Villefranche déjà sur ses gardes et prêt à +faire feu. + +--O Dieu oui, en chair et en os, et surtout en os, capitaine! Mais ce +n'est pas l'heure de jaser comme des pies amoureuses; suivez-moi, je +connais un sentier... A gauche, par ici, capitaine, par ici. Ah! c'était +une maudite petite difficulté que la vôtre. Attention à cette pierre, +elle n'est pas solide. Soutenez-vous à ces seines. La descente n'est pas +tout à fait commode, n'est-ce pas? mais nous y arriverons Mon oncle, le +grand voyageur dans l'Afrique centrale, en a vu bien d'autres. Un +jour... Diable, j'ai failli faire la culbute. Je vous disais donc, +capitaine... Eh! veillez sûr votre engagé. Il n'a pas le pied sûr, votre +engagé! C'est qu'aussi le chemin n'est pas celui du paradis. Ah! les +vermines seront fièrement attrapées quand elles s'apercevront que les +oiseaux ont déniché. Tenez capitaine il y a un mauvais pas. Encore un +petit brin de patience et nous y serons. + +Tout en causant à son habitude, le brave trappeur conduisait +Villefranche et Jacques le long d'une piste étroite qui serpentait +abruptement le long du pic et aboutissait au bord de la Caoulis. Cette +piste sillait une pente tellement roide, qu'elle ne devait ordinairement +être pratiquée que par les chèvres des montagnes et les grosses-cornes. +Mais si difficultueux que fût le passage, il n'était pas impraticable +pour des gens aussi brisés aux exercices du corps que l'étaient nos +aventuriers. + +Quand ils atteignirent le pied du cap, la nuit était venue. + +Au-dessus de leurs têtes, ils entendaient les clameurs des Peaux-Rouges +et la voix de Pad, qui exprimait en termes plus qu'énergiques le +désappointement qu'il éprouvait de la disparition de ses victimes. + +--Maintenant, capitaine, où voulez-vous aller? demanda Nick en mettant +le pied dans un canot amarré à la base du rocher. + +Et comme ses chiens couchés au fond de l'embarcation, grondaient +sourdement: + +--Silence, Calamité! silence, Infortune! ajouta-t-il d'un ton bas. + +--Mon intention, répondit Poignet-d'Acier, serait de remonter la rivière +mais je ne la connais guère et les ténèbres sont bien profondes. Demain, +sinon ce soir, nous serons poursuivis. Il vaudrait peut-être mieux +passer à l'autre rive. + +--Non, dit Nick. Ils croiront que vous vous êtes jetés à!'eau. Mon +opinion est qu'il faut refouler le courant sans bruit et gagner une île, +où j'ai déjà campé plus d'une fois, à huit ou dix mille d'ici. Demain +nous aviserons. Cela vous va-t-il, capitaine? + +--Je me confie à vous, mon brave trappeur. Mais par quel hasard... + +--Plus tard, capitaine, plus tard, je vous conterai ça. Embarquez. + +Jacques et Villefranche s'assirent dans le canot, lequel, habilement +manoeuvré par les trois chasseurs, fut bientôt hors de la portée de Pad +et de sa bande. + +--Et maintenant, dit alors Poignet-d'Acier, je vous écoute Nick +Whiffles. Mais, avant, laissez-moi vous remercier du service... + +--Service, capitaine! Voilà un mot qui sonne toujours mal à mes +oreilles. Si vous voulez que nous restions amis, ne parlez jamais de +service à Nick Whiffles, oui bien, je le jure, votre serviteur! Vous +savez qui vous a joué le tour de ce soir? C'est ce chien de Pad avec +cette vermine de Joe et une douzaine de Peaux-Rouges. Après votre +départ, ils se sont lancés sur votre piste. Je m'en doutais, j'ai +surveillé leurs mouvements. J'ignorais où vous étiez et je me tenais +caché derrière le gros cap, quand la clarté de l'incendie m'a mis sur +votre voie. C'est simple comme vous voyez, capitaine. + +--Merci, néanmoins, ami Nick, merci de tout mon coeur. Mais l'Indienne +Ouaskèma, qu'est-elle devenue? + +--Oh! elle, c'est une autre histoire, répondit le trappeur d'un ton +contrarié.. Je n'ai pu tout à fait la tirer de la maudite petite +difficulté où vous l'aviez laissée. C'est ma faute, je suis une mule, ô +Dieu, oui! + +Il rapporta, non sans s'adresser force reproches, l'enlèvement de +Ouaskèma par le Dompteur-de-Buffles. + +Nul obstacle nouveau ne gêna leur marche jusqu'à l'île où ils devaient +passer la nuit. + +Le lendemain matin, après un substantiel déjeuner dont un +cygne-trompette fit les frais, ils allèrent attérir sur la rive +septentrionale de la Caoulis. + +Villefranche, à qui le caractère de Nick Whiffles plaisait proposa de +l'associer à ses projets. Mais le trappeur était trop indépendant, trop +amoureux de son libre arbitre pour se lier à une entreprise dont le +résultat ne lui paraissait pas valoir les peines que coûterait +l'exécution. Poignet-d'Acier fit miroiter sous ses yeux; l'or, les +richesses, les plaisirs de la vie civilisée, entretenue par une grande +fortune. A toutes ses tentatives pour le séduire, Nick répliqua par son +son sourire moitié narquois, moitié sérieux et en disant: + +--Non, non, capitaine, je ne suis pas fait pour ces sortes de +jouissances. Je m'ennuierais dans les établissements comme une carpe sur +le sable, ô Dieu, oui! Fournissez-moi du gibier abondant, des pêches +copieuses; quelques vermines d'indiens ou d'Indiennes, de temps en +temps, pour me distraire; le gazon pour matelas, le ciel pur pour +édredon, et je suis l'homme le plus heureux du monde. Mais vos villes, +vos règlements, vos conventions, toute la kyrielle de vos préjugés, je +n'en veux pas plus que d'une carcasse de bison. Nick Whiffles a été créé +pour le désert, il y demeurera jusqu'à ce que le Grand Esprit daigne +l'appeler sur ses territoires de chasse, oui bien, je le jure, votre +serviteur! + +--Votre philosophie est peut-être la plus saine, dit Villefranche d'un +ton soucieux. + +--Bah! à chacun sa piste ici-bas, capitaine reprit gaîment le trappeur. +Donnez-moi la main; je vais aller voir ce que font nos Peaux-Rouges. + +Ils échangèrent une poignée de main. + +--Et toi, mon camarade? continua Nick en s'adressant à Jacques. + +--Avec plaisir, mon cousin, répondit le vieux serviteur en serrant +cordialement les doigts du trappeur dons les siens. + +--Si vous aviez besoin du canot? s'enquit encore ce dernier. + +--Non, mon ami, non. Il vous sera plus utile qu'à nous, répondit +Villefranche. + +--Ça m'afflige pourtant, capitaine, de vous quitter comme ça, dit Nick +avec un accent ému. Je vous connaissais plutôt par entendre dire que par +moi-même, et, sur ma parole, j'aimerais à voyager un peu avec vous. + +--Vous êtes un honnête homme, Nick, répliqua gravement Poignet-d'Acier. +Moi aussi je serais content de vous compter parmi les miens. Mais, je +vous l'ai dit, je ne m'appartiens pas; j'appartiens à l'idée dont je +poursuis la réalisation, l'affranchissement de mon pays, et tous ceux +qui m'entourent sont tenus de m'obéir aveuglement. Ils l'ont juré sur +les Saints Évangiles! + +--Et voilà justement où est la petite difficulté, s'écria Nick. Si ce +n'était pas cela, j'irais avec vous tant que ça vous conviendrait; puis, +une fois que vous me trouveriez nécessaire, comme une cinquième roue à +une charrette, je vous ôterais mon casque en vous disant: «Bonsoir, +capitaine!» O Dieu, oui! Mais un serment, non, ça ne me va pas, ça ne +peut pas m'aller. Bah! nous nous reverrons, n'est-ce pas, capitaine? En +tout cas, si vous étiez dans une diablesse de difficulté, n'oubliez pas +que Nick Whiffles... + +La détonation d'une arme à feu lui coupa la parole. + +--Malédiction! Jacques est blessé! s'écria Villefranche en se +précipitant vers son domestique qui pâlissait et portait convulsivement +la main à sa cuisse. + + + + + CHAPITRE XVI + + PAUVRE JACQUES (Suite) + + +Trois autres coups de fusil suivirent presque simultanément la première +détonation. Une balle vint s'enfoncer dans la crosse de la carabine de +Nick Whiffles; une autre érafla la poignée du couteau de chasse de +Villefranche; la troisième lui coupa une mèche de cheveux au-dessus de +l'oreille. + +Infortune et Calamité bondirent hors du canot, le poil hérissé, les yeux +flamboyants, en poussant des hurlements de fureur. + +--En bas de la côte, jetez-vous en bas de la côte, capitaine! cria Nick, +ramassant à la hâte, la carabine que la violence du choc avait fait +tomber de ses mains, et se retranchant derrière une grosse roche +erratique apportée par les eaux sur le rivage. + +Il était environ cinq heures du matin. + +Les trois aventuriers se trouvaient sur la rive septentrionale de la +branche méridionale de la Caoulis vers un de ces endroits appelés cañons +ou barranca, par les Espagnols et coulées par les Canadiens-Français. +Ils semblait que le lit primitif de la rivière eût été desséché après +une révolution terrestre et transporté par cette même révolution à +quelques cents mètres au delà. Maintenant, le premier lit formait une +vallée étroite dont le fond était tapissé par un riche gazon tout +émaillé de petits oeillets roses, d'helianthèmes et de lupin bleu, mais +dont la crête, vers le nouveau cours d'eau, était aride, caillouteuse, +hérissée de ronces et d'épines. + +L'autre bord, au contraire, celui qui regardait la plaine, ondulait +doucement en verte prairie, parquetée de fleurs aussi embaumées que +brillantes et fuyait, par molles boursouflures, plantées de tulipiers, +de tamaracks ou de magnolias, jusqu'aux bornes de l'horizon. + +--Ici, mes chiens! allez-vous pas vous faire assassiner comme des brutes +par ces carcajoux? Nick, tandis que Villefranche aidait Jacques à +s'asseoir à quelques pas du trappeur sur la déclivité de la coulée. + +--Ce n'est rien, monsieur, une égratignure disait le vieux domestique. + +--Voyons ça, voyons ça, dit Poignet-d'Acier. + +--Ça n'en vaut pas la peine, monsieur. La balle n'a fait qu'effleurer la +cuisse. + +--N'importe. Je veux panser ta blessure. + +Et Villefranche, déchira le pantalon de Jacques. + +Le plomb, en effet, n'avait pas pénétré à l'intérieur du membre. Il +avait labouré horizontalement les chairs, et, quoique le sang coulât +assez abondamment, il ne paraissait pas qu'il eût lésé un organe +important. + +Heureusement nous en serons quittes pour la peur, mon pauvre camarade! +dit Poignet-d'Acier après un examen attentif de la plaie. + +--Attrape, vermine! s'écria à cet instant Nick du haut de son poste.. + +En même temps l'on entendit le retentissement de sa longue carabine. + +--Les apercevez-vous? demanda Poignet-d'Acier qui avait pris dans son +étui et appliquait sur la cuisse de Jacques un bandage enduit d'un baume +particulier, pour arrêter l'effusion du sang et cicatriser la blessure. + +--Si je les aperçois, capitaine!... C'est-à-dire non, je ne les aperçois +plus. Le seul que j'aie aperçu débrouille maintenant ses comptes chef +mon parrain[20], oui bien, je le jure, votre serviteur! répliqua Nick +Whiffles de son ton goguenard. + +[Note 20: On sait que les Anglais appellent souvent le diable old Nick.] + +--Ce sont des Peaux-Rouges, n'est-ce pas? continua Villefranche. + +--Celui que je viens de dépêcher au diable est un Peau-Rouge. Quant à +ses compagnons... Ah! je distingue un blanc. C'est ce scélérat de Joe... +Je m'en doutais... Ne bougez pas, capitaine, répliqua Nick faisant, +avec, la paume de sa main gauche, signe Poignet-d'Acier de ne pas +approcher. + +Celui-ci, qui avait achevé son pansement, se préparait à rejoindre le +trappeur. + +--Où sont-ils donc? interrogea-t-il en s'allongeant sur la pente du +canon, son fusil en avant. + +--Dans un îlot, à cent verges d'ici. Je ne vois plus Joe à présent; il +s'est caché dans une touffe d'oseraie, avec Pad, sans doute. Qu'il +montre un peu sa tignasse et Nick Whiffles lui plombera les dents, ô +Dieu! oui. + +--Comment tu trouves-tu? dit Villefranche à Jacques. + +--Assez bien pour vous donner un coup de main, monsieur, répliqua-t-il +en se tournant sur le ventre et rampant jusqu'à la hauteur de son +maître. + +--Penses-tu que tu pourras marcher? + +--Que oui, monsieur, que oui; car, à l'exception d'un fourmillement le +long de la cuisse, je me sens aussi ingambe qu'avant l'accident. + +--Tenez-vous tranquilles! dit Nick qui, après avoir rechargé sa +carabine, étendu sur le dos, pour ne pas se découvrir aux ennemis, +s'était remis en position et fouillait du regard un massif d'osiers et +de saules, bordant une petite île distante d'environ cent pas de la +rive. + +Pendant cinq minutes il y eut un silence profond, troublé seulement par +le frémissement de la brise matinale dans le feuillage et le clapotis +des eaux sur la grève. + +Tout à coup le cri aigu d'une orfraie déchira l'espace. Il était assez +éloigné et semblait partir de l'autre côté de la rivière. + +Deux autres cris, semblables au premier, mais plus rapprochés, lui +répondirent. + +--Les bandits qui s'appellent! exclama Nick. Je ne me suis pas trompé. +C'est Pad et Joe qui sont dans l'île. + +Leur bande est encore sur l'autre bord. Nous avons de la chance. Si l'un +de ces deux coquins tendait donc le bec! Ça commence à me tarabuster de +rester ainsi immobile comme un colimaçon dans sa coquille. + +--Combien m'avez-vous dit qu'ils étaient en tout? s'enquit Villefranche. + +--Une quinzaine au plus, capitaine. + +--Alors nous ne saurions résister. Il vaut mieux, à mon avis, nous +glisser tous les trois dans la coulée et filer au plus vite, car les +deux bandes vont se rejoindre et elles nous écraseront par le nombre. + +--Fuir devant ces reptiles quand nous avons de la poudre et des balles! +Je ne vous reconnais plus, capitaine, ô Dieu, non! répliqua Nick +surpris. Est-ce que vous ne pourriez pas creuser, avec votre couteau, un +trou dans lequel vous et votre engagé vous vous mettriez en embuscade +comme moi? A nous trois, nous viendrions facilement à bout de cette +clique? + +--Et s'ils étaient renforcés par un autre parti de la Compagnie? objecta +Villefranche. + +--Je n'y songeais pas, capitaine, et vous pourriez bien avoir raison, +répondit le trappeur en hochant la tête. + +--Voici mon plan, reprit Villefranche. Tenez-vous toujours au guet. Je +descendrai dans le cañon ou je couperai trois branches d'arbres. Nous +les planterons derrière votre roche en les surmontant de nos chapeaux. +Puis nous détalerons. + +--Compris, capitaine, compris; oui bien, je le jure, votre serviteur! +Les vermines ont assez peur de nous deux pour tirer pendant une heure +sur nos casques avant d'oser aborder. + +De nouveau, la plainte lugubre dune orfraie s'éleva par delà l'îlot, et +de nouveau il fut répliqué, en écho, du sein des oseraies. + +Mais, à ce moment, Nick Whiffles affermit sa carabine contre son épaule, +mira une second, pressa la détente et le coup partit. + +Un corps humain sauta en l'air et retomba dans la Caoulis. + +Deux petits jets de fumée, deux éclairs, une double détonation +jaillirent aussitôt et une arête de la roche qui abritait Nick, frappée +de deux balles, fut brisée en fragments qui s'éparpillèrent sur sa +chemise de chasse. + +--Ne dirait-on pas que, pour me punir de leur maladresse, ces chats +sauvages ont envie de m'aveugler? s'écria-t-il plaisamment. Il parait, +cependant, que Pad et Joe ne sont pas seuls dans l'île, car voici encore +un nigaud d'Indien débarrassé des maudites petites difficultés de ce +monde. + +--Vous n'êtes pas blessé, au moins? lui dit Villefranche. + +--Blessé, moi! Qui est-ce qui a jamais blessé, Nick Whiffles? + +--Bon, je cours chercher les branchages. + +--Allons, dit le trappeur à ses chiens, en leur Indiquant le fond de la +coulée, en avant, vous autres! + +Infortune et Calamité s'élancèrent à la suite de Villefranche, en se +tenant, avec un instinct merveilleux, dans la ligne que couvrait la +roche. Poignet-d'Acier revint bientôt avec trois rameaux. Il les tendit +à Nick, qui les ficha en terre, derrière son rempart improvisé, et les +coiffa de son casque de loutre et des chapeaux de Villefranche et de +Jacques, de façon qu'au loin on pouvait s'imaginer que les trois +aventuriers étaient couchés derrière la pierre. Ensuite, il gagna le +versant de la côte à reculons, et, cinq minutes après, il arpentait à +grands pas, la coulée avec, ses deux compagnons. + +Plusieurs coups de fusil, tirés successivement au-dessus du cañon, leur +apprirent que le stratagème avait réussi. + +Quoiqu'il souffrit vivement de sa blessure, Jacques marchait sans se +plaindre. + +Vers midi, on s'arrêta pour se restaurer. Les débris du cygne que Nick +avait emportés dans sa carnassière et quelques gorgées d'eau coupée de +tafia composèrent le repas, puis les trois chasseurs se remirent en +route. + +Poignet-d'Acier remarquait avec satisfaction que la coulée s'enfonçait +dans les terres; et, quoique ses bords devinssent de plus en plus +escarpés, et fussent formés, le plus souvent, par des rochers à pic +infranchissables, il se flattait de trouver, vers la tombée de la nuit, +un passage qui le conduirait aisément au sommet, soit à gauche, soit à +droite. + +Son but était de camper sur une hauteur, derrière des broussailles, afin +de pouvoir surveiller les mouvements de leurs ennemis, si, comme il +était probable, ils les avaient poursuivis dans le cañon. + +Mais la nuit arriva sans qu'il découvrit le passage. La gorge se +creusait davantage; ses murailles s'enhaussaient de chaque côté; elles +avaient plusieurs centaines de pieds d'élévation. On eût dit tantôt que +l'énorme fissure, qui les séparait, avait été tranchée, d'un seul coup, +dans le roc vif, et tantôt qu'elle avait été lacérée par la main de +quelque sombre génie, dans un moment de fureur. Parfois aussi un torrent +fougueux rayait de vif-argent ces falaises noirâtres et tombait dans la +barranca avec des rugissements formidables. Le vacarme était tel que les +voyageurs n'entendaient plus le son de leurs voix. Parfois encore le +précipice se fermait presque par en haut; l'on n'apercevait plus qu'un +étroit ruban de ciel bleu, large de quelques pieds à peine, et il +fallait avancer dans l'obscurité sous des masses de granit surplombant +et dont des quartiers énormes, détachés de la voûte, obstruaient çà et +là la voie, comme pour prévenir nos aventuriers que la mort les menaçait +à chaque pas. + +Ils ne causaient qu'à de rares intervalles. Villefranche était soucieux; +il songeait au but de son expédition Jacques était tourmenté par la +fièvre. Nick Whiffles lui-même semblait avoir perdu la meilleure partie +de sa jovialité habituelle. Il se contentait de siffloter l'air national +des Américains: Yankee Doodle sur un ton impossible, et d'interpeller de +temps en temps ses chiens. + +Vers neuf heures, Poignet-d'Acier renonça à l'espoir de rencontrer +l'issue qu'il désirait tant. + +Ils étaient parvenus à l'extrémité d'un des souterrains dont je viens de +parler, et les ténèbres avaient déjà une intensité qui ne permettait +plus de cheminer sans péril, car la route était interceptée, en +plusieurs points, par des fondrières d'une profondeur incalculable. + +--Nous allons camper ici, dit le capitaine, en désignant une sorte de +niche formée par le retrait de la roche. Avec quelques pierres entassées +les unes sur les autres, devant nous, les Indiens ne nous découvriront +pas, s'ils ont continué leur poursuite jusqu'à cette heure. + +--Ma foi, ça m'arrange, capitaine, dit Nick, car mon estomac est ouvert +à deux battants, et j'ai là, dans notre sac, ce porc-épic que les chiens +ont pris tantôt, qui doit s'ennuyer de n'avoir pas senti encore en air +de feu. + +--Du feu! y pensez-vous? Un vieux trappeur comme vous ignore-t-il que la +moindre clarté...? + +--C'est vrai, capitaine. Ours et buffles! je l'avais oublié. C'est bien +le cas de dire que la faim, est mauvaise conseillère; ô Dieu, oui! Il +faut avouer pourtant que je mangerais volontiers on morceau de cette +bête. + +--Ce sera pour notre déjeuner, ami Nick. Demain nous trouverons +probablement le loisir et le lieu pour la faire cuire. D'ailleurs, dans +le jour, un petit feu nous trahira moins que la nuit. Ce soir, nous +souperons avec ces cônes d'arbre à pain que j'ai ramassés dans la +coulée. Mais toi, mon pauvre Jacques, commet Vas-tu? ajouta-t-il en se +tournant vers son domestique. + +Le vieillard, surmontant les douleurs qu'il endurait, répondit d'une +voix presque assurée: + +--Oh! beaucoup mieux; merci, monsieur, vous êtes bien bon de vous +occuper de moi. + +--Et de qui donc m'occuperais-je, sinon de toi? répondit Villefranche +avec un accent de doux reproche. + +--Le fait est, capitaine, que vous avez là un digne engagé, et, malgré +son âge, plus courageux que ces blancs-becs qui font les fanfarons dans +les forts de la Compagnie, observa Nick en tirant de son carnier un +porc-épic éventra et dont il distribua les entrailles à ses chiens. + +Après ce, le brave trappeur s'assit, déboucha sa gourde, avala +philosophiquement une raisonnable quantité de whiskey et tendit le +flacon à Jacques. + +--Bois une gobe, mon cousin, ça te rafraîchira le sang, lui dit-il. + +Mais le domestique refusa. + +--Ah! je comprends ce que c'est reprit Nick. Nous avons un peu de +fièvre. Une tasse d'eau de source nous irait mieux qu'un coup d'eau de +feu. Eh bien! attends un petit brin, mon cousin, je m'en vas t'en alter +chercher. + +--Non, non, dit Jacques, tu es trop fatigué, mon frère. + +--Fatigué! Ah! la bonne histoire! Nick Whiffles fatigué; je défie qui +que ce soit de dire qu'il a jamais vu Nick Whiffles fatigué, oui bien, +je le jure, votre serviteur! Debout Calamité! nez au vent, Infortune! et +déterrez-moi une belle eau fraîche. + +Là-dessus, il partit aussi hardiment que si le soleil l'eût éclairé de +ses rayons, aussi gaiement que s'il eût fait un bon souper arrosé de +liqueurs généreuses. + +Jacques suça quelques baies sauvages et s'étendit sur le sol, où il ne +tarda pas à s'assoupir. Villefranche, assis contre un quartier de roche, +son fusil entre les jambes, monta la garde. + +Au bout d'une heure, Nick Whiffles reparut. Malgré son amour pour le +whiskey, il avait vidé sa gourde, afin de la remplir d'eau qu'il +destinait à Jacques. L'honnête chasseur avait eu mille peines à se +procurer cette eau. Mais enfin il s'était, comme il disait, tiré d'un +tas de maudites difficultés et avait réussi dans son entreprise. Le +vieux serviteur, agité par un violent accès de fièvre, s'éveilla au +moment où Nick arrivait. Il but avec avidité et se rendormit. +Poignet-d'Acier et Whiffles, après avoir causé un instant, s'étendirent +côte de lui, et se livrèrent paisiblement au sommeil, assurés que la +vigilance des deux chiens les mettait l'abri de toute surprise. + +La nuit se passa sans alerte. + +Le lendemain, aux premières lueurs de l'aurore, Poignet-d'Acier leva +l'appareil qu'il avait mis sur la blessure de Jacques. En l'étudiant, il +remarqua avec inquiétude que les lèvres se gonflaient et prenaient une +teinte séreuse, verdâtre. Néanmoins, il dissimula son anxiété; il lava +la plaie avec soin et posa un nouveau bandage. Du reste, Jacques se +prétendait beaucoup mieux que la veille. On alluma du feu pour cuire le +porc-épic, et, le déjeuner terminé, les fugitifs firent disparaître les +traces du foyer et reprirent leur marche. + +Elle dura jusque dans l'après-midi. + +Le cañon offrait les mêmes accidents de terrain que le jour précédent. +Seulement, au lieu de se diriger toujours vers le Nord, il décrivait une +courbe et replongeait vers le Sud, c'est-à-dire du côte de la rivière +Caoulis. D'ailleurs, nulle part, un point où l'escalade fût possible. +Pour sortir de cette affreuse passe, il eût fallu des ailes. + +La chaleur, dans le gouffre, était accablante; Jacques, épuisé de +souffrances et de fatigues. Plusieurs fois, Villefranche avait voulu +faire halte pour qu'il se reposât; mais toujours l'intrépide vieillard +s'y était refusé. + +Cependant, comme le soleil se penchait à l'horizon, ses forces +l'abandonnèrent et il tomba sur le sol. + +--Tu ne m'aimes pas, Jacques, lui dit Poignet-d'Acier; sans cela tu +m'aurais écouté et nous nous serions arrêtés plus tôt. + +--Mais, monsieur, je ne suis pas malade, balbutia le serviteur d'une +voix affaiblie; c'est cette vilaine jambe qui boude le service. + +--Bois quelques gouttes de ce cordial, reprit Villefranche en lui +mettant dans la main une petite fiole qu'il avait extraite de son étui +de fer-blanc. + +Ensuite il dit à Nick: + +--Si les Indiens ne sont pas à nos trousses, nous coucherons ici. Mais +il faut en avoir la certitude. Aussi, mon camarade, vous rebrousserez +chemin avec vos chiens jusqu'à deux ou trois milles, et moi j'irai en +avant, car je présume que le débouché de la coulée n'est pas bien loin +d'ici. Jacques sommeillera pendant ce temps-là. + +C'était une mesure de prudence trop sage pour que le trappeur s'y +opposât. Ils partirent donc, chacun dans un sens différent. Avant la +chute du crépuscule, ils étaient de retour; et tous deux rapportaient de +mauvaises nouvelles. Nick Whiffles avait aperçu dans le cañon une fumée, +indice manifeste de la présence de leurs ennemis, et Poignet-d'Acier +n'avait pas été médiocrement contrarié en découvrant, après une +demi-heure de marche, que la coulée aboutissait brusquement à la +Caoulis, devant un îlet où il avait aussi distingué la fumée de +plusieurs feux. + +--Quelle est la forme de cet îlet? demanda Nick en recevant la +communication. + +--Il m'a paru avoir la figure d'un triangle. + +--Est-ce que, de chaque côté du cañon, il n'y a pas de grands cèdres +rouges? + +--Oui, et la roche est bleuâtre. + +--C'est cela, c'est cela, pardieu! j'aurais dû m'en douter, s'écria le +trappeur en se frappant le front. + +--Vous connaissez donc... + +--Si je le connais! Y a-t-il dans tout le Nord-Ouest une motte de terre +que Nick Whiffles ne connaisse pas? Savez-vous ce que nous avons fait, +capitaine? Eh bien! nous avons usé les cailloux pendant deux jours, pour +faire dix milles, car nous sommes dix milles à peine de la place on nous +étions hier matin. Le maudit cañon m'a blousé par ses diables de tours +et détours, ô Dieu, oui! + +--En tous cas, nous voici pris entre deux partis de sauvages. La bande +s'est divisée pour mieux nous arrêter. + +--De vrai, nous sommes dans une damnée petite difficulté, répliqua Nick +en mâchonnant laborieusement sa chique, ce qui chez lui dénotait une +vive préoccupation. Si nous n'étions que nous deux, et même si notre +camarade n'était pas dans ce triste état, ça ne serait pas la mer à +boire que de sortir de ce guêpier, marmotta-t-il, avec un regard +compatissant à Jacques qui se désespérait du retard que sa blessure +apportait leur fuite. + +--Sauvez-vous, monsieur, et laissez-moi. Aussi bien, je n'en reviendrai +pas! cria-t-il à Villefranche. + +--Le plus souvent, qu'on t'abandonnera à ces reptiles venimeux, mon +cousin, intervint brusquement Nick. Mais je suis bête comme un opossum. +Capitaine, est-ce que vous n'avez pas une scie dans votre étui à malice? +Poignet-d'Acier ayant répondu affirmativement. + +--Eh bien! reprit Nick, nous allons rire. Vous m'avez dit que l'île +était ovale... + +--Triangulaire. + +--Triangulaire, capitaine; ovale, triangulaire, ne fait rien, au reste. +Elle me connaît, cette île. C'est moi qui l'ai descendue, il y a huit +jours, avec Jean-le-Bon. Nous revenions de trapper au mont +Sainte-Hélène. Nos canots s'étaient perdus. Nous avons remonté l'île qui +se promenait sur la rivière, et, ma foi, nous nous en sommes servis +comme d'un bateau, jusqu'à la gueule de la coulée. Arrivés là, un +peuplier s'est cassé, est tombé à l'eau et a arrêté notre embarcation. +Comme la prairie avait l'air d'être giboyeuse, nous avons aussi stopé +pour chasser... + +--Mais, interrompit. Villefranche, elle doit être à cette heure occupée +par des Peaux-Rouges. + +--C'est bien ainsi que je l'entends, ô Dieu, oui! Dès qu'il fera noir, +je prendrai votre scie, me glisserai dans l'eau et, demain matin, les +vermines s'éveilleront à douze ou quinze milles d'ici. Passage gratis, +capitaine; j'espère que j'aurai droit à leur reconnaissance, oui bien, +je le jure, votre serviteur! + +L'explication du trappeur, tout étrange qu'elle puisse paraître, ne +surprit pas Villefranche, car il savait que les fleuves de l'Amérique +charrient souvent des îles considérables, que le courant pousse ça et +là, jusqu'à ce qu'un barrage ou un bas-fond s'oppose à sa marche. Les +îles sont formées, tantôt par des arbres que le vent a renversés dans +l'eau et qui se sont accumulés les uns contre les autres, puis, en se +pourrissant, ont donné naissance à la végétation, et tantôt par des +lambeaux de terrains que des inondations ou la violence des torrents ont +insensiblement détachés de la terre ferme et finalement emportés aux +caprices des flots. + +On les nomme, pour cette raison, des flottantes. Il en est qui +embrassent un mille et même plus de superficie. + +--Est-ce décidé? demanda Nick en voyant que Poignet-d'Acier +réfléchissait. + +--Oui, et je vous accompagnerai, répondit-il. + +--Oh! pour cela, non, non, non! j'ai dit non, capitaine. Il faut que +quelqu'un veille ici; ce quelqu'un ce sera vous. + +Villefranche essaya de nouvelles objections. Nick Whiffles fit la sourde +oreille. + +Avec deux pins rabougris, qui avaient crû dans les fissures de la roche, +ils dressèrent, à la hâte, une civière, y établirent Jacques et le +transportèrent à une lieue environ au delà. + +Les ombres de la nuit s'épandaient alors sur le district de la Colombie. + +On entendait gronder les eaux de la Caoulis à une faible distance. + +Les deux chasseurs déposèrent leur fardeau sur gazon et s'avancèrent en +silence vers la rivière. A droite et à gauche, les crêtes du cañon +étaient toujours perpendiculaires. Pour sortir du précipice, surtout la +nuit, il fallait nécessairement traverser le murs d'eau. Mais une île +dont la masse, d'un noir impénétrable, estompait plus vigoureusement les +ténèbres, à deux ou trois cents mètres du rivage, barrait le passage. + +--Votre scie, capitaine! dit Nick à voix basse, en plaçant sa carabine +et ses pistolets sur la berge. + +--Soyez prudent, recommanda Poignet-d'Acier, lui remettant une petite +scie d'un pied de long qu'il avait dans son étui. + +Sans se déshabiller et sans faire le plus léger bruit, le trappeur avait +déjà plongé sous l'eau. + +Une demi-heure s'écoula, une demi-heure de pénible attente pour +Villefranche, qui, accoudé à la roche songeait aux terribles +vicissitudes de son existence. + +Des bouffées d'air plus vif, en lui cinglant tout à coup le visage, lui +firent lever les yeux. + +La masse opaque semblait s'être fondue dans la pénombre générale, et le +rayon visuel n'était plus borné, en avant, que par le firmament et +l'onde. + +--Ouf! encore une maudite petite difficulté de moins pour votre +serviteur! s'écria allègrement Nick Whiffles en émergeant de la rivière. +Ça n'a pas été facile de s'en tirer, ô Dieu non! A bas, Calamité Chut, +Infortune! fit-il à ses chiens qui gambadaient et grondaient de plaisir +autour de lui. Je vous disais donc, capitaine, que je ne pouvais +retrouver mon peuplier. Ils étaient bien une dizaine de Peaux-Rouges +dans l'île, couchés comme des veaux sur la litière, ronflant comme des +grenouilles dans un marais. Mais votre scie est fameuse, capitaine! En +deux tours de mains l'arbre était en deux, et l'île s'en allait +bellement à vau l'eau. Vont-ils faire une drôle de mine en s'éveillant +demain, les coquins! Je voudrais, ma foi, bien assister à leur petit +lever, oui bien, je le jure, votre serviteur! + +--Ah! vous êtes un rude compagnon, aussi intelligent que résolu, dit +Villefranche. + +Et il lui serra chaleureusement la main. + +--Merci du compliment, Poignet-d'Acier, répondit Nick lui rendant son +étreinte; d'un homme comme vous il m'honore. Mais nous n'avons pas fini. +Avez-vous, une corde? + +--J'ai les brides de nos chevaux. + +--Bon, alors, très-bon, car je craignais... + +--Qu'en voulez-vous faire? + +--Vous allez voir, capitaine. La rivière a un demi-mille de large. Il +faut, à toute force, la traverser maintenant; et votre domestique... + +--Oh! je le porterai sur mon dos, dit Villefranche d'un ton dégagé. + +--Vous en seriez capable. Mais j'ai un meilleur moyen. Nous attacherons +une bride au corps de Calamité et d'Infortune, en laissant entre eux un +intervalle de trois à quatre pieds. Notre blessé se placera milieu en se +soutenant au cuir de la bride, et, comme cela, il passera aussi +commodément que dans un canot. + +--L'idée est ingénieuse; mais vos chiens... + +--Mes chiens, capitaine, ils nous charrieraient tous les trois. Une +fois, mon oncle, le grand voyageur dans l'Afrique centrale... + +--Allons, ami Nick, à l'oeuvre! s'écria Poignet-d'Acier, qui prévoyait +une histoire interminable. + +La bride fut ajustée comme il avait été dit, sous le poitrail des deux +mâtins, puis on les poussa à l'eau. Jacques se suspendit à la courroie +entre Infortune et Calamité. Nick et Villefranche se mirent à nager +derrière le singulier équipage. + +La traversée était hasardeuse, car il faisait une nuit fort obscure et +la rivière roulait de grosses vagues; mais, grâce à l'énergie des +passagers et à la sagacité des chiens, elle s'effectua heureusement. A +l'inverse de la rive septentrionale, la rive sud de la Caoulis est +presque plate. + +Après avoir abordé, les fugitifs prirent le blessé sur leurs épaules et +allèrent camper à un mille à l'intérieur. + +Le jour suivant, ils résolurent de remonter la Caoulis jusqu'à un gué, +connu de Nick Whiffles, et de la retraverser pour chercher un refuge +dans l'une des cavernes qui trouvent, à chaque place, la base du mont +Sainte-Hélène, géant isolé derrière deux pitons de moindre hauteur et +dont la tête altière étalait superbement, à une courte distance, son +panache de neiges éternelles. + +Jacques était abattu, dévoré par la fièvre. + +En procédant au pansement, Villefranche s'aperçut que la plaie devenait +gangréneuse. L'inflammation gagnait déjà l'aine. A cette vue, Nick +secoua la tête en marmottant: + +--Le compte du pauvre diable est réglé! + +Cependant, Poignet-d'Acier conservait encore quelque espoir de le +sauver. Qu'il pût arriver à un lieu sûr, avant que le délire ne +s'emparât du malade, et peut-être, avec des soins et du repos, +parviendrait-on à le guérir. Mais le salut de tous trois exigeait +impérieusement qu'ils se remissent en route. On fabriqua un brancard, et +Jacques fut porté par ses dévoués compagnons jusqu'à midi. Ils étaient, +revenus sur le bord septentrional de la rivière, qu'ils avaient franchie +presque à pied sec, et commençaient à gravir les premières rampes de la +montagne. Le soleil dardait à plomb ses flèches sur cette contrée +basaltique, aride, grisâtre et convulsionnée comme sont les abords d'un +cratère. + +La petite caravane suivait une ravine profondément encaissée, où se +tordait tristement un mince filet d'eau, alimenté par la fonte des +neiges supérieures. + +Tout à coup Nick s'arrêta. + +--Capitaine, dit-il, voyez-vous ces empreintes fraîches, sur la boue +près du ruisseau? Les Indiens étaient ici ce matin, et voici deux pieds +tournés en dehors. Ce sont ceux d'un blanc... de Joe. Je ne me trompe +pas. Déposons notre homme ici, sous une roche. Il faut que je sache ce +que cela signifie, car dans cette fondrière, on pourrait nous assommer +comme des lapins au gîte. + +--Vous avez, raison, répliqua Poignet-d'Acier. + +Ils placèrent le blessé dans une sorte de grotte, ombragée par un +acacia, tout près du ruisseau; Villefranche s'assit à son côté, et Nick, +sa carabine à la main, grimpa lestement le talus du précipice et +disparut au sommet. + +--Jacques, appela Villefranche en prenant la main de son vieux +serviteur. + +Mais celui-ci ne l'entendait plus. Une congestion cérébrale s'était +emparée de lui. Il parlait de femme séduite et tuée, de petits-enfants +de son maître, d'Alfred et de Mariette, d'un scapulaire qu'il leur avait +attaché au cou pour qu'un jour ils pussent être reconnus. + +--Car, s'écriait-il, il est bon, M. Villefranche,... vous le savez bien, +vous... Il retournera vers ces chers enfants de sa fille, et il les +aimera comme Jacques les aime. Je vous le garantis... Il veut bien +donner une pension à Alfred, pourquoi n'en donnerait-il pas une à +Mariette?... Pourquoi? parce qu'elle est fille et qu'il n'aime pas les +femmes, depuis la triste affaire de madame et de mademoiselle Adèle... +Elle était bien belle, mademoiselle Adèle... Est-ce que vous l'avez vue? +C'est comme madame... une brave dame... J'entends sonner des glas... On +va l'enterrer... Monsieur l'a tuée. Je vous dis qu'il l'a tuée! Et il a +bien fait... n'est-ce pas?... Cet Hermisson avait trompé mademoiselle +Adèle... + + A la claire fontaine, + M'en allant promener, + Je trouvai l'eau si belle, + Que... + +--Ohé! qui est-ce qui vient ici?... Bonjour, petite Merellum...--Veux-tu +un gâteau de maïs, mon enfant?... Les Indiens, monsieur, ils ont +décampé... Les voyez-vous?... Je ne suis pas blessé. Non, monsieur... +non... + +Il continua de divaguer ainsi jusqu'à cinq heures du soir. Puis le râle +commença; à six heures, le brave serviteur rendit son âme à Dieu. + +Villefranche, qui avait suivi cette agonie avec des angoisses +poignantes, quoique son visage demeurât impassible, Villefranche sentit +alors une larme sous sa paupière. + +--Je n'avais qu'une faiblesse, mon affection pour ce pauvre vieillard; +la voilà morte avec lui, murmura-t-il; mais il me reste une grande +passion, ma haine pour l'Angleterre; à nous deux maintenant! + +Un moment après, il ajouta: + +--Je ne veux pourtant pas abandonner son cadavre aux Indiens ou aux +bêtes fauves. Je vais l'enterrer. + +Il chercha un endroit où le sol fût assez mou pour y creuser une fosse, +et, croyant l'avoir trouvé, il se mit à fouiller la terre avec son +couteau. Mais, soudain, la lame s'émoussa contre un corps dur. +Poignet-d'Acier enfonça sa main dans le trou pour en extraire l'objet +qui avait arrêté son instrument. C'était un caillou ovoide, rugueux, +tout constellé de paillettes jaunes, qui étincelaient aux rayons du +soleil, malgré la fange dont il était souillé. La main frissonnante, le +coeur palpitant, le front baigné de sueur, Poignet d'Acier l'approcha de +ses yeux grands ouverts. + +--De l'or! une mine d'or! Je suis sur une mine d'or! s'écria-t-il avec +un accent impossible à traduire, en tressaillant de tous ses membres. + + + + + CHAPITRE XVII + + LE ROI DES MUSTANGS + + +Nick Whiffles ne s'était malheureusement pas trompé! Les empreintes +qu'il avait observées au bord du ruisseau étaient bien celles de Joe et +d'une partie de la bande qui les poursuivait. + +Après avoir constaté l'insuccès de leurs tentatives pour brûler +Poignet-d'Acier, Pad et son complice crurent d'abord qu'ils étaient +tombés ou s'étaient jetés dans la rivière, car la fumée de l'incendie et +le crépuscule les avaient empêchés de remarquer la fuite leurs victimes. + +Mais, le lendemain matin, l'Irlandais, ayant examiné attentivement les +lieux, découvrit les traces qu'ils avaient laissées sur le sentier et +les suivit jusqu'au rivage. Il était trop familier avec les habitudes du +Nord-Ouest pour ne pas reconnaître les impressions. + +--By the Holy Virgin! ce flibustier d'enfer nous a échappé! maugréa-t-il +entre ses dents. Mais il n'ira pas loin, ou je veux perdre mon nom. + +--Par le tonnerre! il n'était pas seul avec son engagé, ajouta Joe; +voici un troisième pas, qui rappelle à s'y méprendre, les larges +mocassins de Nick Whiffles. + +--Eh! je le vois depuis longtemps! nous ferons d'une pierre deux coups, +reprit Pad avec un dépit mal déguisé. + +--Mon frère, voici venir des canots à l'ouest, lui cria un des +Peaux-Rouges du haut du cap. + +--Des canots à l'ouest! répliqua l'Irlandais étonné. + +--Ils sont deux fois cinq, dit l'Indien. + +--Alors ce sont des renforts qui nous arrivent du poste; tant mieux, by +Jesus-Christ! + +Et il s'empressa de retourner avec Joe sur le promontoire. + +C'était effectivement une nouvelle troupe d'employés de la Compagnie de +la baie d'Hudson et d'Indiens, que le chef du fort Caoulis avait, en +rentrant à la factorerie, dépêchée à la poursuite de Poignet-d'Acier. + +Les deux partis furent places sous le commandement de Pad, qui décida +qu'un détachement traverserait la Caoulis, et remonterait la rive +septentrionale, que l'autre longerait le bord opposé, tandis que Joe, +deux Peaux-Rouges et lui exploreraient les îles. + +De cette manière, il n'était guère possible que les fugitifs parvinssent +à se soustraire longtemps à leurs adversaires. Si les gens qui +côtoyaient la partie nord de la rivière n'avaient été arrêtées par un +portage [21] de plusieurs milles, le plan de l'Irlandais n'eût que trop +bien réussi. Mais, au lieu de se maintenir en ligne avec ceux qui +avançaient de l'autre côté ceux-ci restèrent deux heures en retard, et +c'est pourquoi Pad et Joe, après avoir surpris Villefranche et blessé +Jacques, au moment où Nick Whiffles leur faisait ses adieux, demeurèrent +cachés, avec deux Indiens, dans l'île d'où ils avaient tiré. + +[Note 21: Voir la _Huronne_.] + +Ils attendaient leurs auxiliaires et leurs auxiliaires ne se montraient +pas. + +Pad les appela en imitant le cri de l'orfraie, signal convenu. On lui +répondit, mais de la rive, méridionale seulement. Or, il y avait au +moins un mille de distance entre cette rive et l'îlot, et le courant +était si violent que la traversée, en canot, exigeait près d'une +demi-heure. + +Nos francs trappeurs durent, en partie, leur salut à cette circonstance. + +--Ils sont en cage, nous les tenons, by the Holy Virgin! s'écria Pad, +lorsqu'après avoir fusillé pendant un quart d'heure et mis en lambeaux +leurs coiffures, puis les avoir crus morts, et s'être rendu avec une +partie de son monde sur la crête du canon, il découvrit tour que Nick +lui avait joué. + +--Par le tonnerre! c'est comme tu le dis, appuya Joe. Nous irons avec +une dizaine d'hommes les saluer au débouché de la coulée. + +--Pas toi, dit l'Irlandais; dès que le reste de nos gens sera arrivé, tu +leur feras la chasse dans cette gorge, et moi je monterai vers l'entrée +avec trois canots. Nous les prendrons entre deux feux. + +Ayant choisi les plus adroits tireurs de sa troupe, Pad s'éloigna. Il +gagna promptement l'île flottante, et comme elle lui paraissait aussi +bien située pour attaquer ses ennemis que pour ne pas s'exposer aux +coups de la redoutable carabine de Poignet-d'Acier, il s'y mit en +observation. + +Pendant ce temps, Joe pénétrait dans la coulée avec le reste de leurs +forces. + +Le surlendemain, il arriva au bord de la Caoulis sans avoir pu rattraper +les francs-trappeurs. Surpris de n'avoir pas rencontré Pad, il doubla, +en canot, le gros cap qui formait un des angles de la rivière et du +cañon, tourna à gauche et se porta droit vers le mont Sainte-Hélène, +supposant, avec raison, que les fuyards y chercheraient un refuge s'ils +réussissaient à tromper la vigilance de Pad. + +Dans la nuit précédente, celui-ci avait été éveillé en sursaut par un +choc violent. + +C'était l'îlot qui, remis en liberté grâce à Nick Whiffles, venait de se +heurter à un récif. + +L'Irlandais comprit immédiatement qu'il avait manqué son coup, et que +Poignet-d'Acier lui damait le pion une fois de plus. Il se leva en +jurant, sauta en canot avec ses hommes, passa la rivière et se dirigea +aussi vers le mont Sainte-Hélène. Au point du jour, tomba sur la piste +des francs-trappeurs. A midi, traversait le gué qu'ils avaient franchi +dans la matinée, et, à trois heures, il ralliait Joe, à un mille environ +du ravin où le pauvre Jacques terminait douloureusement son existence. + +En atteignant le sommet du précipice, Nick Whiffles les aperçut réunis, +avec vingt-cinq ou trente hommes, au pied de la montagne. + +Il eût été absurde de vouloir lutter contre un pareil bataillon. + +--Les vermines ne scalperont pourtant pas l'engagé de Poignet-d'Acier! +murmura le bon trappeur. Je m'en vas les éloigner d'ici et leur donner +du fil retordre. Et, après avoir longtemps réfléchi, Nick, qui s'était +tapi à l'ombre d'un grand cactus, débucha tout à coup avec ses chiens. + +Quelques sauvages l'aperçurent et se mirent à pousser de grands cris. + +Bientôt une partie de la bande lui donna la chasse. Ce n'était pas là +l'affaire du trappeur. Il voulait entraîner la troupe entière sur ses +talons. Aussi, opérant un détour derrière quelques tronçons de colonnes +basaltiques, il se rapprocha de ceux qui étaient restés en place et +paraissaient tenir conseil. Ceux-ci, en le voyant venir, suspendirent +leur entretien et lui décochèrent des flèches. Mais ils étaient trop +loin pour l'atteindre. Nick alors ajusta un Peau-Rouge et pressa la +gâchette de sa carabine. Puis, sûr d'avoir frappé à mort son homme, il +partit à toutes jambes en s'éloignant toujours du ravin. Pad soupçonna +une ruse, et, laissant aux plus avancés le soin de le poursuivre, +commença, avec le gros de son parti, une minutieuse reconnaissance de la +contrée. + +Nick Whiffles qui grimpait, agile comme une antilope, la croupe du +Sainte-Hélène, les vit marcher vers la fissure. C'était ce qu'il +redoutait par dessus tout; mais il n'était plus en son pouvoir de les en +empêcher. Il n'avait même pas la faculté de prévenir Poignet-d'Acier, +car les Indiens le serraient de si près qu'il n'avait pas encore eu le +temps de recharger son arme. Une idée traversa son cerveau, et, se +tournant dans la direction de la fondrière, il tira ses pistolets en +l'air. + +Villefranche, qui n'avait pas entendu le premier coup de feu, à cause de +l'abaissement du sol, fut frappé par cette double détonation que +réverbérèrent, à diverses reprises, les échos de la montagne. En ce +moment il tenait à la main la gangue aurifère recueillie dans la fosse +destinée à Jacques. Il se hâta de la fourrer dans sa poche, repoussa de +la main, dans le trou une portion de la terre amoncelée sur le bord, et +saisit son fusil, en embrassant la ravine dans un regard rapide comme +l'éclair. + +Il ne distingua rien qui pût l'inquiéter; mais des sons de pas nombreux +arrivèrent à son oreille. + +Aussitôt, il ramassa quelques grosses pierres que trois hommes +ordinaires n'auraient pu soulever et les plaça devant la cavité où +gisait le cadavre de son compagnon puis il gravit le versant de la +fondrière opposé à celui par lequel Nick Whiffles avait passé. + +Comme il arrivait à mi-hauteur, un meuglement retentit sur sa tête. + +--Oli-Tahara! dit mentalement Villefranche en accélérant sa marche. + +Et, presque au même instant, le bruit d'une vive fusillade et cinq on +six balles qui ricochèrent à ses côtés lui firent tourner les yeux. +Alors il aperçut une troupe d'hommes, peaux-rouges et visages-pâles, +qui, échelonnés à deux cents pas au-dessous de lui, de l'autre côté du +ravin, le visaient, ceux-ci avec des carabines, ceux-là avec des arcs, +tandis que l'un d'eux tombait inanimé dans le précipice. + +Poignet-d'Acier redoubla de vitesse. + +En quelques secondes il fut au faîte de la crevasse. Une grêle de +flèches l'accompagna. + +Les sauvages proféraient des hurlements affreux, auxquels se mêlaient, +en assourdissante cacophonie, les mugissements d'un taureau. + +--Ici, mon frère! ici! cria une voix au capitaine: + +C'était Oli-Tahara, monté sur son buffle blanc et déchargeait, pour la +deuxième fois, sa carabine sur les agresseurs. + +Deux bonds et Villefranche fut près de lui. + +--Monte derrière moi, mon frère, lui dit le métis. + +Le capitaine y était déjà. + +Et Tonnerre partit avec la rapidité du fluide dont on lui avait donné le +nom. + +Il courut, courut jusqu'à la nuit en contournant les gradins inférieurs +du mont Sainte-Hélène et en décrivant une courbe qui de l'est le +ramenait insensiblement au nord. Le temps était devenu pesant; +l'atmosphère était chargée d'électricité. Des nuages lourds, aux reflets +violacés, se traînaient péniblement vers l'occident. Nulle brise ne +flottait dans l'air; mais çà et là, des effluves d'une chaleur +intolérable semblaient sourdre du sol et chassaient une fine poudre de +gypse qui blanchissait tous les objets environnants. La foudre éclata +avec tant de violence que les assises de montagne frémirent. Puis, comme +la nuit baissait, de grands éclairs déchirèrent le crépuscule ainsi que +d'énormes pièces d'artifices, et il s'éleva tout à coup, du sud-est, un +vent furieux qui tordit, brisa, avec des accès de rage inouïe, les +maigres acacias et les sapins chétifs cramponnés aux fentes des roches. + +Cependant il ne tomba aucune goutte de pluie. C'était ce que les +Canadiens-Français appellent une orage sèche. + +Depuis leur départ, les deux cavaliers n'avaient pas échangé une parole. + +Oli-Tahara s'était contenté de stimuler l'ardeur de son buffle. +Poignet-d'Acier était absorbé par la pensée de l'or qu'il avait trouvé. +Il eût voulu être seul pour examiner la gangue qu'il serrait +convulsivement dans sa poche avec la main gauche, tandis que, de +l'autre, il se soutenait au métis qui conduisait leur monture. + +Après quatre heures d'une course effrénée, Oli-Tahara suspendit l'allure +de Tonnerre. La tempête grondait toujours. Mais elle paraissait +s'éloigner à mesure qu'ils se portaient vers le nord. + +--Où mon frère veut-il que je le mène? demanda soudain le métis. + +--Mon frère sait-il si on peut revenir, par le sud, au point où il m'a +pris? fit Poignet-d'Acier. + +--On le peut. + +--Eh bien! campons ici. Les gens de la Compagnie nous ont perdus de vue. +Demain je retournerai là-bas, rejoindre un compagnon que j'y ai laissé. +Mon frère sera libre d'aller où ses affaires l'appellent. Je le remercie +du service qu'il m'a rendu. + +--Mon frère m'avait sauvé la vie, nous sommes quittes, répliqua +simplement le Bois-Brûlé en mettant pied à terre. + +Villefranche l'imita. + +--Voici, ajouta le premier, un sac à médecine que la vierge clallome m'a +donné pour lui. + +Poignet-d'Acier sourit en recevant l'amulette confiée par Ouaskèma au +Dompteur-de-Buffles. + +--La jeune squaw est donc libre? dit-il. + +--Oli-Tahara l'a enlevée à ses ennemis les visages-pâles. Et il a tué +son ravisseur, repartit fièrement le métis. + +--Mon frère a tué ce Chinook? + +--Il n'appartenait pas à la vaillante race des Chinouks. C'était un +blanc nommé Pad par les Visages-Pâles, Double-Face par les Peaux-Rouges, +parce qu'il se déguisait. Je l'ai tué comme il s'apprêtait tirer sur mon +frère, ce soir, dans le ravin. + +Poignet-d'Acier se souvint alors de l'homme qu'il avait vu rouler dans +la fondrière. Il tendit la main au Bois-Brûlé. + +Celui-ci refusa ce gage d'amitié. + +--Si la langue de mon frère est droite, dit-il, Oli-Tahara pressera sa +main. A présent, il ne lui doit plus rien. + +--Que mon frère parle, mes oreilles sont ouvertes? + +--Le coeur du chef blanc bat-il pour la vierge clallome? interrogea +l'autre en essayant, malgré l'obscurité, de lire sur les traits du +capitaine. + +--Son coeur ne bat point pour elle, répondit Villefranche d'un ton dont +la franchise ne pouvait être suspectée. + +--Alors, dit le métis, j'accepte la main de mon frère; je partagerai +avec lui mon repas et ma couverte. + +La paix était conclue. Le Dompteur-de-Buffles mettait sans réserve son +dévouement au service de Poignet-d'Acier. Ils mangèrent une tranche de +saumon fumé et s'enroulèrent dans une robe de bison pour passer la nuit +au lieu où ils avaient fait halte. + +Le lendemain, Oli-Tahara dit à Villefranche: + +--Mon frère n'a pas de cheval; je lui en donnerai un avant que le soleil +se penche du côté du grand lac salé. + +Ayant appelé son buffle qui broutait des bourgeons d'arbustes le long +d'un petit ruisseau, ils l'enfourchèrent et prirent une direction +nord-ouest. De bonne heure ils atteignirent une vallée immense, toute +couverte de longues herbes qui ondulaient aux souffles du matin, comme +les vagues de l'Océan. La verdure de ces herbes, brillant comme des +émeraudes liquides aux rayons du soleil, leur agitation continuelle, +produisaient de loin un mirage tel qu'on les eût vraiment prises pour +une mer houleuse. C'était ce que les trappeurs canadiens nomment une +prairie mouvante. A droite, s'étendait une chaîne de collines ou plutôt +de pitons, que dominaient, comme des peupliers dominent une rangée de +saules, les monts Sainte-Hélène, Rainier, et, complètement au nord, +vis-à-vis du détroit de Puget, le pic Baker, haut de dix mille sept +cents pieds anglais. L'espace compris entre les deux premiers s'appelle +plaine des Buttes. Il peut avoir deux cents milles de périphérie, dont +un tiers au moins occupé par des prairies mouvantes, bornées au nord par +la rivière Rockland, au sud par le mont Sainte-Hélène, à l'ouest par les +Buttes, et à l'est par les trois branches de la Eyakema. + +Sur le bord de cette rivière, panachée de beaux acacias en fleurs, +s'étalait un pré, dont le gazon court et touffu regagnait graduellement +en élévation, du côté des Buttes, les grandes herbes de la prairie +mouvante. + +Ce pré était à cinq ou six milles de nos cavaliers. Mais, comme je l'ai +déjà dit, l'air a une pureté et une transparence, telles, sur les hauts +plateaux de l'Amérique septentrionale, que la vue embrasse un horizon +presque double de chez nous. + +Aussi, du sommet d'une éminence où ils se trouvaient, les deux hommes +distinguèrent-ils parfaitement une troupe d'animaux, paraissant gros +comme des chiens, qui jouaient sur le pré. + +--Les chevaux sauvages! s'écria Poignet-d'Acier. + +--Mon frère a raison, dit Oli-Tahara; ce sont les chevaux sauvages. Que +mon frère descende et m'attende ici! + +Villefranche obéit. Le métis déboucla la sangle retenait une couverte +sur le dos de son buffle, et jeta couverte et sangle sur le gazon. +Débarrassant aussi l'animal de la corde de ouatap qui lui servait de +bride, il enroula autour de son bras gauche un lasso long de vingt à +trente verges, et avec une habileté qui laissait bien loin derrière elle +l'adresse de nos Franconi civilisés, il se coucha tout de son long sur +le côté droit du buffle. La partie supérieure de son corps était cachée +par l'épaisse crinière noire de l'animal, laquelle il se soutenait de la +main gauche; la croupe du taureau masquait le reste. + +Dans cette position gênante, impossible à conserver par tout autre que +par un indien, Oli-Tahara partit au petit trot de Tonnerre. + +Le buffle semblait comprendre l'intention de son maître. Il poussa droit +à la rivière. Arrivé à un demi-mile du troupeau, il ralentit son allure +et se mit à paître nonchalamment, en offrant toujours son flanc gauche +aux chevaux et en s'en approchant insensiblement. + +La bande se composait d'une centaine d'individus, de petite taille, mais +d'une beauté, d'une gracieuseté, d'une harmonie de proportions dont le +type arabe peut seul donner l'idée. Ils appartenaient à l'espèce +désignée par les Mexicains sous le nom de mustangs, race qui descend, +assure-t-on, des chevaux amenés en Amérique par les Espagnols, lors de +la découverte de cet hémisphère. + +J'avoue que cette affirmation de certains naturalistes n'a pas mon +approbation et que la grande quantité de chevaux que l'on rencontre dans +le désert du Nouveau-Monde me parait plutôt provenir d'une race +indigène, sinon passée d'Asie en Amérique, par le détroit de Behring, +que de chevaux importés d'Europe par les Hispano-Américains, et qui se +seraient ensuite échappés pour aller vivre dans les solitudes. Quand la +différence totale de leur robe, de leurs allures et de leur port d'avec, +la race maure, alors en usage chez les Espagnols, ne viendrait pas à +l'appui de mon allégation, le genre de vie des mustangs, dont chaque +troupe marche disciplinairement,--le fait est avéré,--sous les ordres +d'un chef, suffirait, suivant moi, à prouver que les chevaux sauvages du +Nouveau-Monde sont d'une espèce particulière, génuine, comme disent les +Anglais, ou _sui generis_. + +Quoi qu'il en soit de cette digression, le troupeau près duquel était +arrivé Oli-Tahara réunissait des chevaux de tout poil: gris, noirs, +pommelés, roux, bais, alezans, aubères, rouans, isabelles, mirouettes, +balzans; mais, à leur tête, se faisait surtout remarquer un superbe +animal, aussi blanc que la neige qui couvrait le mont Sainte-Hélène. +Fièrement campé sur ses jarrets, la tête haute, les oreilles droites, +l'oeil rayonnant, les narines fumantes, la crinière flottant en ondes +épaisses sur son cou nerveux, hardiment découpé, le poitrail large, le +corps souple, la queue longue, bien fournie, tantôt balayant mollement +le sol et tantôt se redressant brusquement pour fouetter les mouches sur +ses flancs, il était vraiment le roi de cette tribu hippique. + +A la vue du buffle, le cheval blanc poussa un hennissement. Tous ses +sujets, qui caracolaient çà et là sur le pré, cessèrent leurs ébats et +vinrent se ranger en ligne droite devant lui. Après avoir examiné +l'alignement avec un air d'orgueilleuse satisfaction, et s'être, en +quelques bonds, transporté d'un bout à l'autre de la colonne, il envoya +un second hennissement. L'escadron commença alors, avec une précision +toute militaire, ce qu'à l'armée on nomme une conversion. + +L'aile marchante était dirigée sur le buffle. Oli-Tahara, qui avait +deviné ce mouvement, fit un signe à sa monture. Celle-ci saisit le signe +et rebroussa chemin vers la rivière. + +Aussitôt, le cheval blanc hennit une troisième fois. + +Ses subordonnés suspendirent la conversion à moitié du cercle. Il donna, +de même un nouveau commandement: l'évolution recommença, mais dans un +autre sens, l'aile marchante devenant pivot et réciproquement. + +Posté derrière ses soldats, le singulier capitaine avait surveillé la +manoeuvre. Dès qu'elle fut terminée, il s'élança vers le cheval de volée +qui, ayant mal mesuré la courbe, avait fait fléchir le pivot, et le +frappa rudement des pieds de derrière. Le fautif ne chercha pas même à +se défendre. Mais, à sa mine basse, confuse, il était facile de voir +qu'il était profondément humilié et repentant. + +Cependant le double manège avait ramené les mustangs sur le bord de la +rivière. Tonnerre n'était plus séparé que de quelques pas de la tête de +leur colonne, c'est-à-dire du cheval puni, et ce dernier n'avait même +raccourci son cercle que pour ne pas heurter le taureau auquel il ne +se souciait probablement pas de se frotter, quoique sa présence seule ne +fût pas suffisante pour l'intimider. + +La correction administrée, le cheval blanc voulut revenir au front du +bataillon. + +Pour cela, il lui fallait effleurer presque le buffle du métis. Sans +hésiter, la noble créature se mit au galop et s'avança vers lui. + +Oli-Tahara, qui s'était glissé jusque sous le ventre du ruminant, +attendait avec impatience une occasion favorable. Plus agile qu'une +panthère, il remonta subitement sur le dos de Tonnerre, et lança son +lasso à l'encolure du mustang. + +L'animal, une seconde stupéfait piaffa, fit ensuite un saut en arrière +et détala à fond de train, avec des hennissements plaintifs, pendant que +sa bande s'éparpillait épouvantée dans la plaine. + +Oli-Tahara le suivit, attaché comme un centaure à son buffle, qui, +quelle que fût la vélocité du cheval, ne perdait pas un pouce de +terrain. Bêtes et cavalier disparurent bientôt derrière un des +monticules dont la prairie était parsemée. D'abord, le mustang n'avait +pas senti le noeud coulant jeté autour de son cou, Oli-Tahara ayant +déployé le lasso dans toute sa longueur. Et c'était un merveilleux +spectacle, une sorte de féerie, que de contempler cette course folle des +deux monarques du désert, franchissant les espaces avec une éblouissante +célérité. Mais quand, par le désaccord du double mouvement, le noeud +commença à se serrer, le cheval proféra un cri et se retourna, haletant, +furieux. Le noeud se serra davantage; le mustang, éperdu, fit un écart +qui augmenta encore l'étreinte et faillit renverser Oli-Tahara. Mais, +accroché par sa main droite à la crinière de Tonnerre, et, de sa gauche, +tenant à la fois son lasso et le garrot de sa monture, il résista +pourtant à la secousse. L'homme et les animaux étaient baignés de sueur. +Les narines des deux deniers fumaient comme des fournaises; ils +ronflaient comme des soufflets de forge. Toutefois le cheval blanc +n'était pas encore rendu. Il reprit sa fuite insensée, effectua un mille +en moins de deux minutes, en secouant sa laisse par des saccades si +violentes que, pour ne pas en échapper le bout, Oli-Tahara enfonçait ses +ongles dans la peau du bison. Enfin coursier broncha et s'abattit sur +les genoux. Son agresseur s'élança aussitôt à terre. L'animal, +pantelant, frémissant de tous ses membres, s'était redressé sur ses +jambes de devant et assis sur son train de derrière. Sans quitter le +lasso, Oli-Tahara s'approcha doucement de sa croupe, la caressa, en +poussant graduellement ses caresses sous le ventre et arrivant peu à peu +au poitrail. Une fois là, il lui entrava les pieds de devant avec des +lanières de cuir. Le mustang, épuisé, faisait peu de résistance. +Oli-Tahara parvint, en usant toujours d'une patience extrême, et prenant +grand soin de ne pas se laisser voir, à passer à la mâchoire inférieure +du coursier, une longe munie d'un noeud coulant, après avoir desserré +celui du lasso. La plus rude partie de sa besogne était accomplie, car +le cheval s'était couché sur le, côté. Pour achever le rompement, il ne +restait plus qu'à renouveler les caresses pendant une heure à peu près, +en s'appuyant de tout le poids de son corps sur la longe, afin +d'empêcher l'animal de ruer et de se blesser en se routant sur le dos. +Oli-Tahara se félicitait intérieurement de son triomphe, et lui, +surnommé le dompteur de buffles, savourait déjà la gloire d'avoir, le +premier, réduit le roi des chevaux sauvages; il étendait ses mains pour +lui couvrir les yeux, quand son haleine échauffée, glissant sur la face +du mustang, celui-ci sortit tout à coup de sa stupeur, renifla avidement +l'air, et fit un bond prodigieux, qui prit Oli-Tahara à l'improviste et +l'envoya rouler à dix pas de là. + +Cet effort suprême avait été tellement puissant, que la lanière qui +enfargeait [22] les jambes du captif en fut brisée. + +[Note 22: Synonyme d'entraver, terme usité par les trappeurs canadiens.] + +Il se releva, lâcha un hennissement, véritable fanfare de victoire, et +fila comme le vent [23]. + +[Note 23: Le cheval blanc, chef d'une bande de mustangs, n'est point un +mythe. Comme une foule d'autres voyageurs, nous l'avons aperçu dans les; +prairies de l'Amérique septentrionale; mais il est notoire que jamais ni +blanc, ni Indien n'a réussi à capturer ce noble animal.] + + + + + CHAPITRE XVIII + + L'AMOUR D'UNE CLALLOME + + +Par une brumeuse matinée du mois de septembre, un homme, vêtu et armé en +trappeur du Nord-Ouest, explorait seul la base du mont Sainte-Hélène. +Ses recherches avaient sans doute un but fort important pour lui, car il +marchait à petits pas, étudiant attentivement tous les plis du terrain, +suivant toutes les sentes, sondant toutes les fondrières, allant en +avant, à droite, à gauche, et revenant même plusieurs fois sur ses pas, +avec la patience et la persistance d'un limier qui quête une piste. +Parfois un éclair de joie brillait dans ses yeux sombres; il s'arrêtait +brusquement ou courait vers une de ces nombreuses et profondes fissures +dont des eaux torrentielles ont labouré les flancs du pic; mais bientôt +l'éclair s'éteignait, un nuage de désappointement passait sur le front +du chasseur et il frappait, avec colère, le sol de son mocassin. + +Après cinq ou six heures de laborieuses et inutiles investigations, il +s'arrêta et s'assit au pied d'une aiguille de basalte, en promenant +autour de lui un regard plus empreint de fatigue que de découragement. + +Bientôt il posa son fusil à son côté droit, croisa les bras sur sa +poitrine et se plongea dans une absorbante rêverie. + +--Ne trouverai-je donc plus cette ravine? pensait-il, plus de deux jours +je fouille la montagne, et rien, rien! je ne puis découvrir la crevasse +où j'ai ramassé cette pépite d'or! Encore si un tremblement de terre +l'avait fait disparaître. Mais non, non. En revenant des Montagnes +Rocheuses j'ai interrogé les voyageurs sur ma route. Aucune secousse ne +s'est fait sentir dans ces régions durant mon absence. La crevasse +existe toujours quelque part dans les environs, et avec elle la mine +d'or; car elle renferme assurément un filon aurifère Le caillou que j'ai +recueilli ne pouvait être unique de son espèce. Mes connaissances +géologiques me le disent. Où est son gisement? voilà le problème. Quoi! +je serais allé chercher et j'aurais même avec moi la plupart de mes +hommes depuis le lac Jasper jusqu'à l'embouchure de la Colombie, afin +d'exploiter à la hâte cette mine, et elle échapperait à mes +perquisitions, et il faudrait abandonner mon projet d'expulser les +Anglais du Canada! Oh! non, Dieu ne le permettra pas!... Dieu! quel nom +sur mes lèvres altérées de vengeance! car on ne peut pas toujours se +mentir à soi-même, et c'est plutôt l'assouvissement d'une vengeance +personnelle que l'affranchissement de mon pays que je désire. Mais que +ce soit l'un ou l'autre, je satisferai cette passion. Oui, je le jure! +Deux Anglais ont flétri mon bonheur, détruit mon Repos; l'un à porté +l'adultère dans ma couche, l'autre a suborné ma file; j'ai tué ces deux +misérables, et ma femme et ma fille sont mortes dans les affres du +désespoir, et j'ai abandonné les enfants de cette dernière; mais la race +entière des Anglais paiera pour tous ces crimes qu'elle a provoqués! +C'est Villefranche, l'ex-notaire, l'ex-tabellion de Montréal qui le dit, +c'est Poignet-d'Acier, l'impitoyable franc-trappeur du Nord-Ouest, qui +tiendra cette parole! + +Il se leva, les sourcils contractés, les prunelles en feu, et recommença +son examen de la localité. + +Le succès ne répondit pas davantage à son attente. + +--Encore si j'avais avec moi Nick Whiffles ou Oli-Tahara! murmura-t-il. +Mais ce qu'est devenu le premier après notre séparation, je l'ignore; +quant au second, depuis qu'il s'éloigna pour chasser les chevaux +sauvages, je ne l'ai pas revu non plus. Il a fallu que les vils +émissaires que cette Compagnie de la baie d'Hudson avait lâchés après +moi, à ma sortie du fort. + +Caoulis, vinssent me relancer dans l'endroit où j'attendais le +Dompteur-de-Buffles! Ce n'était pas assez, probablement, de m'avoir +forcé à quitter si brusquement le gisement aurifère dont j'ai oublié de +marquer la place! Les Anglais! les infâmes Anglais partout je les +rencontre, partout ils me barrent la voie, partout ils resserrent le +cercle de fer dans lequel ils voudraient me broyer! Me broyer, moi! Non, +non! Ils n'y réussiront pas! Et l'heure n'est pas éloignée où je +prendrai une éclatante revanche! + +Le temps s'était éclairci, le soleil avait percé les nuages, et ses +rayons torréfiant descendaient perpendiculairement sur la contrée. +Villefranche se réfugia sous un magnolia pour manger un morceau de +pemmican et attendre que la grande chaleur du midi fût passée. Après +avoir satisfait son appétit, il jeta un coup scrutateur autour de lui, +renouvela l'amorce de ses armes et s'étendit l'ombre du magnolia. + +Dans cette position, le sommeil ne tarda guère s'emparer de ses sens. + +Poignet-d'Acier était loin de se douter qu'une nombreuse troupe de +Peaux-Rouges avait surveillé ses derniers mouvements. + +Quand ils le virent endormi, sur l'ordre d'un chef, quatre Indiens se +détachèrent de la bande et se glissèrent, sans plus faire de bruit que +des couleuvres, jusqu'à l'arbre sous lequel reposait paisiblement +Villefranche. Se jeter sur l'aventurier, lui lier les mains et les +pieds, fut ensuite, pour les Peaux-Rouges, l'affaire d'un moment. + +En s'éveillant en sursaut, le capitaine se trouva garrotté, au pouvoir +de ses assaillants, qui poussèrent un hurlement pour annoncer leur +victoire au gros de la troupe. + +Poignet-d'Acier avait l'esprit trop fortement trempé pour manifester +quelque trouble, même dans une situation aussi critique. Il regarda ses +adversaires, et reconnut qu'ils étaient de la famille des Clallomes. +Quoique cette découverte le rassurât, il cacha ses nouvelles impressions +avec autant de soin qu'il avait dissimulé son émoi, si toutefois il en +avait éprouvé, en s'éveillant subitement entre les mains des sauvages. + +Le reste du parti était accouru, il l'entourait, en ayant l'air plus +curieux qu'hostile. + +--Que veulent mes frères, les braves Clallomes, au chef Blanc? +demanda-t-il froidement. + +--Le Visage-Pâle l'apprendra avant que la lune ait renouvelé sa face, +répondit un des Indiens, qu'à ses nombreuses coquilles de aiqua il était +facile de reconnaître pour un sagamo ou sachem. + +--Mon frère consentirait-il à ouvrir ma tunique? reprit Poignet-d'Acier. +Il trouvera sous ma chemise de chasse un gus-ke-pi-ta-gun [24]. + +[Note 24: Amulette, sac à médecine secrète.] + +Le sachem adhéra à sa prière, et, écartant les vêtements qui couvraient +la poitrine de Villefranche, il mit à jour un sachet en peau de requin, +grand comme une pièce d'un franc. + +--Que mon frère regarde dans ce sac à médecine! continua le capitaine. + +L'Indien considéra un instant le sachet avec une attention respectueuse, +puis il desserra le cordon qui le fermait comme une bourse de cuir, et +en retira une coquille aplatie et ronde, avec étoiles concentriques, +alternativement blanches et brunes à la circonférence, blanches et +bleues, bleues et rouges au milieu. + +C'était l'amulette que Ouaskèma avait envoyée à Villefranche par +Oli-Tahara; le sauf-conduit, si je puis me servir de ce terme, sur +lequel il comptait pour se faire rendre la liberté. + +Un moment il put croire à l'autorité de ce symbole révéré chez les +Clallomes, car à sa vue ils parurent frappés de crainte et reculèrent. + +Mais, sans s'émouvoir, le sachem remit la coquille dans le +gus-ke-pi-ta-gun, le replaça au cou de Poignet-d'Acier et dit: + +--Mon frère le visage-pâle est un grand chef, Hias-soch-a-la-ti-yah le +protège. Les braves Clallomes ne lui feront aucun mal. Mais mon frère +doit les accompagner. + +Cette déclaration surprit Villefranche au plus haut degré, tant elle +était en désaccord avec les usages des Clallomes, qui regardent la +coquille étoilée comme la marque de l'omnipotence. + +Il arrêta un regard inquisiteur sur le visage du sagamo. + +--Ouaskèma a commandé à ses guerriers de lui amener le chef blanc, et +ils le lui amèneront, répondit-il. Si mon frère leur promet de les +suivre, ils couperont ses liens. + +Poignet-d'Acier soupçonnait déjà l'Indienne d'avoir ordonné son +arrestation. Elle seule pouvait neutraliser la vertu de la coquille +étoilée. Et, quoique le motif qui l'avait poussée à cet acte ne lui +parût pas bien clair, il se décida aussitôt à obéir, car il se souvenait +qu'elle lui avait dit connaître une mine d'or, et il compta sur la +passion qu'il lui avait inspirée pour se la faire indiquer. + +--Je promets à mes frères de les suivre, répondit-il. + +Les cordes qui l'attachaient furent immédiatement tranchées, et +Villefranche, environné des Clallomes se mit en route vers l'Ouest. + +Ils descendirent la Caoulis en canots, passèrent devant le fort de ce +nom, traversèrent le rio Columbia, près de l'île Walker et abordèrent, +le lendemain, sur la rive méridionale, au pied de la roche des +Cercueils. + +Cette roche a été ainsi appelée parce que son sommet est occupé par un +cimetière clallome. Les morts sont enveloppés dans des nattes de jonc et +déposés au fond des canots qui leur ont appartenu, la tête tournée vers +le cours de l'eau. Les objets dont ils ont usé pendant leur vie, comme +couvertes, écuelles, plats, paniers, étoffes, colliers, coquilles, sont +placés à côté d'eux dans ces canots. Sur la poitrine du défunt on étale +aussi ses armes et le crochet en défense de phoque qui lui servait à +extirper les bulbes de kamassas. La quille des canots est percée de +petits trous pour l'écoulement des eaux pluviales; et ils sont élevés +sur des piquets et recouverts d'écorce de bouleau, afin que les cadavres +soient à l'abri des bêtes fauves et des oiseaux de proie. + +Les Clallomes et Villefranche tournèrent la roche des Cercueils et +entrèrent dans un village indien. + +--Que mon frère attende ici! dit le chef en montrant au capitaine une +hutte ouverte devant laquelle une squaw plaçait dans son berceau un +enfant nouveau-né. + +Le marmot vagissait douloureusement, et, certes, la torture à laquelle +on le soumettait pouvait bien lui arracher des cris. Sa mère l'avait +étendu sur une mince tablette de bois, peinte de couleurs brillantes et +garnie de mousse argentée ou mousse d'Espagne. A cette tablette en +étaient fixée, par deux courroies, une autre beaucoup plus petite. La +squaw rabattit la seconde planchette sur le front de l'enfant au-dessus +des arcades sourcilières et l'assujettit fortement au corps du berceau. +Elle procédait ainsi à l'aplatissement du crâne. Ensuite, sans prendre +garde aux plaintes déchirantes du pauvre petit, elle acheva de fixer ses +membres à la première planchette, l'entoura d'une peau, jeta le tout sur +son dos, comme une hotte, et alla vaquer à d'autres occupations. +L'enfant devait rester trois ans dans cette position, pendant lesquels +on augmenterait graduellement la pression sur sa tête. Au bout de ce +temps, la laideur pour nous, la beauté pour sa tribu serait complète. + +--Ce qui prouve qu'il ne faut pas disputer des goûts et que tout est +affaire de convention dans ce monde, murmura Villefranche qui avait pris +une sorte de plaisir philosophique à examiner les détails de cette +opération. Et, ajouta-t-il, dans son for intérieur, en serait-il du +moral comme du physique? Tel sentiment réputé bon ici est odieux plus +loin. Quel plus grand crime pour nous que le parricide? Pourtant, chez +certaines peuplades, les fils tuent leurs pères quand ces derniers sont +devenus perclus par l'âge. Chez d'autres, ce sont les parents qui tuent +leurs enfants. Ceux-ci vantent la monogamie; ceux-là font de la +polygamie un article de foi religieuse. Il en est pour qui l'adresse à +voler semble une vertu, comme il en est qui la punissent sévèrement. +Enfin, il n'existe peut-être pas dans le genre humain de principe honoré +par une société qui ne trouve sa contre-partie également honoré par une +autre! + +Il en était là de ces désespérantes réflexions, quand Ouaskèma parut. + +D'un mot, elle écarta une foule de squaws et de babouins indiens +curieusement attroupés devant le Visage-Pâle; puis elle pénétra dans la +hutte et la ferma avec le morceau d'écorce tenant lieu de porte. + +Coiffée d'un léger chapeau de fibres de cèdre entrelacées qui cachait la +dépression de son front, et vêtue d'une tunique en peau d'oie sauvage, +retenue sous son cou par une griffe d'ours, et dont l'éclatante +blancheur contrastait vivement avec l'opulente chevelure noire flottant +sur ses épaules, la vierge clallome était vraiment superbe à voir. + +Des bracelets en coquillages ornaient ses bras nus et les chevilles de +ses pieds, chaussés de courts mocassins, élégamment brodés avec de la +rassade. + +Un épervier, dessiné aussi par des broderies en rassade, sur sa +poitrine, indiquait le haut rang qu'elle occupait dans sa tribu. + +Arrivée d'un air fier à la cabane, elle y était entrée presque +timidement, les paupières baissées, le pas mal assuré. Les battements de +son sein, qui soulevait par mouvements irréguliers son vêtement, +disaient assez que Ouaskèma était en proie à une violente émotion. + +L'agitation de la jeune fille n'échappa point à la pénétration de +Poignet-d'Acier. + +Debout dans la hutte, il l'examinait flegmatiquement. Ce n'était pas un +captif qui attend, en tremblant, l'arrêt de son juge, mais un homme, +certain de sa supériorité qui n'a qu'un geste à faire pour être obéi. +Néanmoins, si exempt que Villefranche se crût des petites passions qui +contrôlent nos actes, sa vanité était flattée par l'impression qu'il +produisait sur cette magnifique créature, souveraine d'une puissante +tribu indienne. + +Il y eut une minute de silence; puis la Tête-Plate leva sur le chasseur +ses grands yeux noirs et dit, d'un ton où perçait une certaine +hésitation: + +--Mon frère, le brave chef blanc ne peut être indisposé contre Ouaskèma +car Ouaskèma demande, à chaque soleil, au Grand Esprit de chasser les +ennemis de son chemin et de pousser les plus belles pièces de gibier à +portée de sa vaillante carabine. + +--Et pour me prouver ses bonnes intentions à mon égard, ma soeur me fait +traîner ici par ses guerriers, répliqua le capitaine avec un accent +sarcastique. + +--Mon frère sait que mes guerriers n'ont pas violenté sa volonté! dit la +Clallome. + +--C'est vrai, repartit Villefranche moins amèrement. Mais pourquoi ma +soeur m'a-t-elle fait venir ici? + +La Tête-Plate rougit, rabaissa ses regards vers le sol et répondit par +une interrogation: + +--N'est-ce pas mon frère qui a sauvé une fois de plus la vie à Ouaskèma? + +--La vie! + +--Il l'a tirée, avec Merellum, de la prison du fort Caoulis. Merellum +l'a dit à Ouaskèma. + +--Qui donc le lui avait raconté? + +--Un trappeur blanc. Celui que les Visages-Pâles appellent Louis-le-Bon, +et qui a ramené Merellum au village clallome. + +--La Petite-Hirondelle est ici s'écria Poignet-d'Acier avec une +expression de contentement dont il ne fut pas maître. + +Ouaskèma, la vierge clallome, fronça les sourcils. Sa jalousie venait de +se réveiller et de lui brûler le coeur comme un fer rouge. + +Cependant elle se contint. + +--La Petite-Hirondelle est ici, répliqua-t-elle. + +--Ah! je voudrais la voir dit Villefranche sans s'inquiéter de +l'irritation sourde qui commençait gronder dans le sein de la +Tête-Plate. + +--Mon frère la verra, dit-elle avec aigreur. + +Et, d'un ton radouci, car le capitaine avait fait un geste de mépris: + +--Mais, avant, j'ai à parler à mon frère; que ses oreilles soient +ouvertes à mon discours: + +--J'écoute, dit tranquillement Poignet-d'Acier. + +--J'ai commença l'Indienne d'une voix lente et passionnée en fixant ses +prunelles ardentes sur l'aventurier, j'ai dit au chef blanc que je +l'aimais et le chef blanc a repoussé, mon amour. Cependant je n'aurai +jamais d'autre époux que lui. Hias-soch-a-la-ti-yah me l'a défendu. +Pourquoi donc le chef blanc fuit-il Ouaskèma? N'est-elle pas la plus +belle des vierges qui habitent sur les bords du grand lac salé? +N'a-t-elle pas la puissance qu'aiment les hommes forts et les charmes +que recherchent les hommes faibles? Quatre fois deux cents guerriers lui +obéissent. Ses cabanes sont remplies de ces peaux magnifiques dont les +Visages-Pâles sont avides. Elle possède dans son coeur, d'autres trésors +plus précieux encore, ces trésors qui font la joie des blancs comme des +Peaux-Rouges. Mieux que pas un, elle sait tirer une flèche, darder un +saumon, construire un canot, dresser une tente, préparer la viande +d'animal, la chair de poisson, cuire les racines de kamassas et de +ouappatou. A la guerre, et à la chasse, à la pêche, comme dans le +wigwam, Ouaskèma l'emporte sur toutes les squaws. Mon frère doit-il la +dédaigner? doit-il rejeter ses soupirs, voir, sans en être ému, les +larmes qui coulent sur ses joues? La laissera-t-il, vierge désolée et +solitaire, consumer tristement sa jeunesse dans les larmes et les +gémissements? N'aura-t-il pas pitié de la pauvre Clallome dont le coeur +n'a jamais battu, ne battra jamais que pour lui? Je t'aime, mon frère! +je te le crie! le Grand Esprit te le dit par ma bouche: laisse-toi +toucher! Ouvre tes bras à la fiancée qu'il t'a destinée; accepte sa +tendresse, son pouvoir; commande mon peuple, fais-le servir à tes +desseins quels qu'ils soient; mais, toi, sois mon maître, sois l'époux +de la plus aimante, de la plus dévouée des femmes! + +En prononçant ces mots, avec une exaltation fiévreuse, Ouaskèma, la +vierge clallome, le visage inondé de pleurs, le corps frémissant, était +tombée aux pieds de Poignet-d'Acier et tendait vers lui des mains +suppliantes. + + + + + CHAPITRE XIX + + LA CHASSE A LA BALEINE + + +Pendant que Ouaskèma parlait, des sentiments contraires se croisaient +dans l'esprit de Villefranche, quoique son visage demeurât impassible. +D'abord, je l'ai déjà dit, l'expression éloquente de cet amour naïf et +profond caressait sa vanité. Il n'est pas d'homme qui ne prenne plaisir +à être aimé par une femme jeune, intelligente et forte, et si le coeur +du capitaine n'était plus susceptible d'un retour de tendresse, il +n'était pas complètement fermé aux témoignages de sympathie que sa +personne inspirait. Les propositions de l'indienne avaient d'ailleurs un +caractère sérieux et important, Souveraine d'une tribu de Clallomes qui +comptait sept à huit mille individus, elle transmettait sa puissance à +celui qui l'épouserait. Et cette puissance, habilement exploitée, +pouvait devenir considérable entre les mains d'un chef adroit et redouté +comme l'était Poignet-d'Acier. Qui l'empêcherait d'étendre peu à peu son +empire sur toute la nombreuse famille chinouke? Et qui s'opposerait à ce +qu'il s 'emparât de toute la Colombie et y fondât un puissant royaume où +il appellerait insensiblement l'émigration des blancs? Alors il ferait +la loi aux Anglais; alors il pourrait, à son gré, exercer la vengeance +qu'il couvait depuis si longtemps déjà dans son sein. Une fois éclose, +son ambition prenait des ailes; il s'allierait aux Yankees, déclarerait +ouvertement la guerre à la Grande-Bretagne et proclamerait +l'indépendance des provinces britanniques de l'Amérique Septentrionale. +Ses aspirations n'avaient plus de bornes, car s'il possédait les +passions qui sont les grands ressorts de l'âme et les talents qui sont +les rouages moteurs des actes, il manquait des principes qui, comme des +balanciers, servent à régler les mouvements. Le mariage, même avec une +Tête-Plate, ne l'effrayait pas. La plupart des trappeurs blancs, une +fois dans le désert, n'épousent-ils pas plutôt cinq ou six squaws +qu'une? L'idée d'une telle union l'ennuyait cependant. C'était l'ombre +du tableau. Si Ouaskèma eût été moins enflammée pour lui, peut-être que +non-seulement il eût accepté avec joie ses offres, mais les eût +recherchées. Bizarre contradiction de la nature humaine! la violence de +son amour l'importunait tout en le flattant. Agé de quarante-cinq ans +environ, il n'en portrait pas trente. Bien que son coeur fût desséché et +rongé par de cuisants soucis, il lui répugnait d'associer ses dégoûts, +ses désenchantements aux ivresses, aux fraîches illusions de cette jeune +fille, enthousiaste et confiante, dont il était sûr, quoi qu'il arrivât, +de faire le malheur. Néanmoins, avant de se décider, il résolut de ruser +pour gagner du temps et méditer cette affaire. Composant son visage, il +tendit la main à l'Indienne, la releva et lui dit d'un ton dont la +douceur la trompa complètement: + +--Ma soeur a la beauté et le parfum de la rose des prairies, le courage +et l'agilité de la panthère, la suavité d'un rayon de miel; le chasseur +blanc est son ami, elle le sait; sans cela il ne serait pas ici. Le +chasseur blanc; est fier de l'honneur qu'elle lui fait. Il le prouvera. +Mais ma soeur pense-t-elle que ses braves guerriers accepteraient le +chasseur blanc pour leur chef? + +--Et qui donc oserait résister à Ouaskèma? s'écria-t-elle avec hauteur. +Le Grand Esprit, Hias-soch-a-la-ti-yah n'a-t-il pas déclaré que mon +frère serait l'époux de la vierge clallome? N'est-ce pas lui +ajouta-t-elle avec un éclair de bonheur, qui souffle maintenant à mon +frère ces paroles plus agréables au coeur de Ouaskèma que l'onde d'une +source à ses lèvres, après une longue course dans la vallée des sables? + +--Ma soeur, reprit Villefranche, consentira-t-elle me montrer le lieu où +elle a vu des cailloux jaunes qui reluisent au soleil? + +A cette demande, le front de la Tête-Plate se rembrunit. Son instinct de +femme lui révéla à demi l'intention du capitaine. + +--L'épouse est l'esclave du mari, dit-elle tristement. + +Le ton de cette réponse était si différent du premier, que Villefranche +devina qu'il avait commis une imprudence. Voulant, autant que possible +la réparer, il dit aussitôt: + +--Ma soeur n'ignore pas que je commande un grand nombre de trappeurs +blancs, tous jaloux d'avoir ces cailloux jaunes qui brillent au soleil. +Si la noble Ouaskèma joint sa destinée à la mienne, je devrai me séparer +de ces vieux compagnons. C'est pourquoi je voudrais leur donner en +souvenir de moi. + +La réplique était adroite. Sans doute elle satisfit la jeune fille, car +son visage se rasséréna et elle dit en se penchant nonchalamment vers +Villefranche: + +--Que mon frère me pardonne un doute injurieux! Je le mènerai à +l'endroit ou Il y a des cailloux jaunes qui étincellent au soleil, dès +que nous aurons terminé une chasse à la baleine, que les intrépides +Clallomes ont résolu d'entreprendre. + +Cette promesse comblait les voeux de Poignet d'Acier; dans son +contentement, il attira vivement l'Indienne à lui et la baisa au front. + +Son mouvement avait eu une apparence si spontanée, si chaleureuse, que +Ouaskèma palpita et s'inclina voluptueusement sous l'étreinte en la +prenant pour un gage d'amour passionné. + +--A présent, je suis à mon frère, et nul ne me l'enlèvera! +s'écria-t-elle dans son enivrement. + +Craignant une surprise de ses sens, Poignet d'Acier repoussa doucement +la jeune fille; et, après quelques moments de silence, ils se mirent à +causer avec plus de calme. Ouaskèma désirait que la cérémonie du mariage +fût fixée au lendemain; mais le capitaine avait ses raisons pour en +différer l'accomplissement. Il objecta qu'il serait, auparavant, obligé +de prendre congé de ses gens, et enfin ils convinrent qu'elle aurait +lieu au retour de la mine aurifère. Ces arrangements terminés, +Villefranche voulut voir Merellum, pour laquelle il éprouvait une +affection toute particulière. Les soupçons de Ouaskèma s'étaient +dissipés. Elle courut chercher la petite fille qu'elle élevait, du +reste, comme son enfant propre. Je vous laisse penser si la rencontre +fut touchante. A la vue de Merellum, Villefranche sentit fondre la glace +qui enveloppait son coeur. Ses idées franchirent le temps et l'espace +pour se reporter à ces paisibles mais courtes années de félicité pure, +où, notaire riche et considéré, à Montréal, l'avenir lui apparaissait +sous des couleurs si agréables et si harmonieuses. Les caresses de la +Petite-Hirondelle lui rappelaient les caresses de sa propre fille, son +Adèle, belle, aimante et bonne, et qui s'était donnée misérablement +après avoir été séduite et abandonnée de son suborneur [25]. Chassant ce +terrible souvenir, il revenait au foyer domestique, s'oubliait causer +avec sa femme en surveillant les gracieux ébats de leur enfant, qui +jouait, insoucieuse et babillarde, sur un moelleux tapis, dans un +appartement bien chauffé, par une de ces froides soirées d'hiver, où la +bise siffle âprement au dehors en poussant devant elle d'épais +tourbillons de neige. Il répondait délicieusement aux embrassades +d'Adèle, qui avait brusquement quitté ses joujoux pour sauter à son cou, +et il souriait non moins délicieusement aux perspectives de bonheur +futur que sa femme faisait miroiter à ses yeux. Adèle recevrait une +brillante instruction, elle serait la fleur des salons de Montréal; puis +on lui donnerait un mari, haut placé dans le monde, puis les +petits-enfants... + +[Note 25: Voir la _Huronne_.] + +A ce point, Villefranche tressaillit, son visage s'altéra. Il éloigna +rudement Merellum, qui avait grimpé sur ses genoux, et s'amusait à +natter sa longue barbe. + +--Qu'as-tu donc, petit oncle? demanda l'enfant étonnée de ce changement +soudain dans les manières du capitaine. + +--Rien... laisse-moi, dit-il en se levant. + +La Petite-Hirondelle se prit à pleurer, il sortit de la cabane et alla +rejoindre Ouaskèma, qui les avait laissés seuls pour donner quelques +ordres à ses guerriers. + +L'Indienne vint peu de temps après prévenir Poignet-d'Acier que les +principaux chefs de la tribu l'attendaient pour partager un grand festin +de viande de mouton des montagnes et de chair d'esturgeon. + +Il se rendit aussitôt à l'invitation, car il avait besoin de se +distraire des cruelles préoccupations qui, de nouveau, s'étaient +emparées de son esprit. + +Le banquet avait été préparé sous une hutte oblongue formée avec des +pieux, recouverts d'écorce de bouleau. Quand Villefranche entra, une +quinzaine de Clallomes, nus, sauf un jupon de filaments de cèdre serré +autour des reins, étaient accroupis sur leurs talons, le long des parois +de la butte. Ils avaient le corps hideusement bariolé de peintures. Une +odeur âcre et écoeurante remplissait l'enceinte, envahie par des flots +de vapeur grisâtre. L'odeur et la vapeur provenaient de trois vases en +écorce dans lesquels des squaws jetaient des cailloux, rougis au feu, +pour cuire les mets. + +Poignet-d'Acier fut placé à la droite d'Ouaskèma, qui, plongeant dans un +de ces vases une sorte de poche en bois, la retira pleine d'un liquide +visqueux et la lui présenta avec ces mots: + +--Mon frère, voici ton mets. + +C'était de la graisse d'ours. + +L'estomac de Villefranche était habitué à l'étrange nourriture des +sauvages. Il avala la cuillerée, remplit à son tour la poche, et la +passa à son voisin en lui disant aussi: + +--Mon frère, voici ton mets. + +De la sorte, l'ustensile fit le tour des convives qui se précipitèrent +ensuite sur les autres aliments, gibier et Poisson, et les dévorèrent +avec une gloutonnerie dont les gens civilisés ne sauraient se faire une +idée. Ils ne se servaient ni de fourchettes ni de couteaux; mais chacun +d'eux était armé d'un bâton ou d'un os pointu, avec lequel ils +enlevaient en un clin d'oeil les morceaux à leur convenance et les +portaient à leurs mâchoires, qui ne cessèrent de fonctionner que quand +quantité d'aliments apprêtés pour le repas eut été engloutie. + +Leur goinfrerie suspendue, mais non assouvie, par la disparition totale +des vivres, ils se levèrent et commencèrent à vociférer et à danser +autour de Ouaskèma et de Poignet-d'Acier, en s'accompagnant de +tambourins faits avec des peaux d'élan. + +Puis un autmoin se détacha de la ronde, s'avança au milieu du cercle, et +chanta le chant de la pêche: + + + «Braves Clallomes, aiguisez vos harpons, préparez vos canots, la + baleine vous attend. + + «Et la baleine n'attendra pas longtemps les braves Clallomes. + + «Leurs harpons sont aiguisés, leurs canots sont prêts, ils vont + poursuivre la baleine. + + «Et la baleine fuit déjà devant les braves Clallomes. + + «Mais ils ont fixé des outres aux dards, les voici qui en lancent + la pointe dans le corps de la baleine. + + «Et le sang de la baleine rougit les eaux du lac salé. + + «Deux fois cinq harpons ont percé la baleine qui plonge deux fois + deux fois. + + «Et deux fois deux fois, la baleine revient au-dessus de l'eau. + + «Les braves Clallomes poussent leur cri de victoire; leur sagamo + lance alors son long dard sur le flan de la baleine. + + «Et la baleine beugle de douleur, entraînant derrière elle le chef + et son canot. + + «Les braves Clallomes la suivent, l'entourent et la poussent sur + le rivage en répétant leur chant de triomphe + + «Et la baleine meurt, et les braves Clallomes ont abondance d'huile + et de chair pour leurs provisions d'hiver.» + + +Il cessa sa mélopée; puis les danses recommencèrent de plus belle, et se +prolongèrent fort avant dans la nuit. + +Le lendemain matin, une grande animation régnait dans le village indien: +les hommes réparaient ou fabriquaient des armes; les femmes disposaient +en paquets les ustensiles de ménage ou radoubaient des embarcations; les +enfants eux-mêmes, allaient, venaient de ci de là aidant les uns et les +autres dans la mesure de leurs forces. + +Sur le milieu du jour, une vingtaine de canots, montés par dix ou douze +hommes chaque, quittèrent le rivage, tandis que les squaws +s'acheminaient avec leur progéniture vers l'océan Pacifique. + +Les premiers se rendaient à la pêche à la baleine, les autres devaient +se transporter par terre à l'embouchure de la rivière Nahelem et y +attendre les pêcheurs. Chacun d'eux était muni d'un court harpon, en os +ou silex affilé, au manche duquel était retenue, par une petite corde, +une outre de peau remplie d'air. Des lances, des arcs et des flèches +complétaient l'armement de l'équipage. + +Poignet-d'Acier faisait partie de l'expédition. Ouaskèma aurait voulu +qu'il s'installât dans le canot où elle était elle-même; mais les usages +de la tribu le lui avaient défendu; car les Clallomes n'avaient pas +encore adopté Villefranche, et il n'est point permis chez eux, à un +étranger, de s'asseoir dans le bateau des sagamos. + +A vrai dire, le capitaine se souciait médiocrement de cet honneur. Il +préférait de beaucoup être seul avec de simples Peaux-Rouges, qui lui +laisseraient la liberté de réfléchir tout à son aise sur sa situation et +de prendre une détermination irrévocable. + +Favorisée par une bonne brise d'est, la flottille doubla, le soir même, +le cap Adams, à l'estuaire du rio Columbia. On débarqua sur la grève +pour passer la nuit. + +A l'aurore, la petite flotte remit à la mer. Le temps était beau, et il +ventait du nord-ouest. Les vagues hurlaient, en se pressant +tumultueusement sur la barre de sable qui bouche l'entrée du fleuve. Des +goélands, aux grandes ailes grisâtres, rasaient la cime écumeuse des +lames que le reflux chassait avec des sifflements sourds contre les +canots. Malgré, la sérénité du ciel, la houle était si violente, que +jamais pilote européen n'eût osé affronter l'océan sur une embarcation +même dix fois plus grande que les canots des Clallomes. Et Villefranche, +tout hardi qu'il fût, craignait à chaque minute, de voir chavirer ou se +briser le frêle tronc d'arbre creusé qui le portait-avec dix autres +individus. Ceux-ci, cependant, paraissaient aussi tranquilles que s'ils +eussent été dans leurs wigwams. Ils causaient et riaient, tout en +pagayant avec une dextérité et un ensemble merveilleux. L'impétuosité +des flots, leur grosseur ne les inquiétait point. Au lieu de se +détourner, ils piquaient droit dans le paquet d'eau, le remontant au +moment où on pouvait appréhender qu'il s'abattît sur l'esquif filaient à +la crête aussi vivement que l'alcyon et ne perdaient pas d'une brasse le +rang qu'ils avaient pris dans la disposition de l'escadre, qui figurait, +en avançant, un fer de lance. + +Le bateau de Ouaskèma, ou bateau des sagamos, orné, d'un épervier à la +proue et couvert de peintures emblématiques, marchait en tête; celui de +Villefranche, avec un autre, venait immédiatement derrière; trois les +suivaient; puis quatre, puis cinq, puis six. Toute la journée, ils +serrèrent la côte, à dix ou douze milles au large, mais sans découvrir +une seule baleine. Au crépuscule, ils relâchèrent et campèrent au cap de +la Luz, près de l'embouchure de la rivière Nahelem. Les femmes et les +enfants n'étaient pas:-encore arrivés. Le lendemain, même insuccès. Le +soir en regagnant leur poste de la veille, les Clallomes y trouvèrent +ceux qu'ils attendaient. Mais Villefranche ne fut pas peu surpris +d'apercevoir Nick-Whiffles au milieu des squaws et qui faisait de son +mieux pour enjôler, suivant son expression, une de ces vipères à peau +cuivrée. + +--Eh bonjour, c'est-à-dire non, bonsoir, capitaine, s'écria le jovial +trappeur en s'avançant à la rencontre de Poignet d'Acier. Enchanté de +vous voir, capitaine. Comment ça va-t-il? Vous avez donc échappé aux +vermines? Ça me fait grand plaisir, ô Dieu oui! Moi aussi je leur ai +joué un tour de talons. Mais vous voilà en paix avec les Clallomes. Vous +avez bien fait, capitaine. Ce sont de braves gens, les Clallomes! ils +vous ont des brins de fillettes, hum! L'eau m'en monte à la bouche. On +dit que vous allez vous marier ici, capitaine; ma foi, moi, j'en ferais +bien tout autant, oui bien, je le jure, votre serviteur! + +Villefranche attendit, en souriant, que le moulin paroles de Nick eût +cessé de moudre des interrogations et des réponses pour lui demander le +motif qui l'avait amené. + +--Eh! je vous cherchais, je vous ai cherché partout, sur la butte +Sainte-Hélène, ô Dieu oui! Mais ç'a été comme si je ne m'étais pas +dérangé. Croiriez-vous que je n'ai même pu retrouver le ravin où votre +pauvre diable d'engagé est mort. Est-ce drôle un peu, hein, capitaine? + +Cette déclaration bannit une espérance que la vue du trappeur avait fait +naître dans le cerveau de Poignet-d'Acier. Sans laisser paraître sa +contrariété, lui dit d'un ton négligent: + +--Vous avez quelque chose à me conter, Nick? + +--O Dieu oui, capitaine. Je me suis croisé avec vos gens qui battent le +pays pour vous déterrer, et qui craignent que ces reptiles de +Peaux-Rouges... + +--Alors, interrompit Villefranche, vous vous chargeriez volontiers d'un +message pour le Bossu? + +--Ce diable de petit monstre qui les commande en votre absence? + +--Lui-même. + +--Donnez, capitaine et je repars à l'instant, après avoir émoulu mes +dents contre un morceau de n'importe quoi, car j'ai diantrement faim, et +ces pies-grièches de sauvagesses ne me font pas l'effet d'adorer ma +compagnie, ô Dieu non! + +Poignet-d'Acier avait, dans son étui de fer-Blanc, tout ce qui est +nécessaire pour écrire. Il fit une lettre et la remit à Nick, en lui +disant: + +--Est-ce que maintenant vous seriez des nôtres, mon camarade? + +--Pour cela, non, capitaine, répondit fermement Whiffles. Je vous oblige +parce que cela me fait plaisir. Mais de votre association je ne veux +pas, quand même vous m offririez la première place, après vous. Je suis +toujours assez riche et heureux lorsque j'ai ma liberté. Au revoir, +capitaine. Oh! nous ne nous sommes pas dit notre dernier mot. + +--Au revoir, mon ami! répliqua Villefranche en lui pressant +affectueusement la main. + +Nick Whiffles s'éloigna, le coeur aussi léger que l'esprit. + +Ouaskèma le vit disparaître avec une vive satisfaction, car elle +craignait qu'il n'intervint dans ses projets sur Poignet-d'Acier. + +Le jour suivant, les canots étaient à une lieue du rivage et marchaient +dans l'ordre que j'ai indiqué. Il n'y avait pas un nuage à la voûte +céleste qui s'arrondissait sur l'Océan comme un dais d'azur. Nulle brise +ne folâtrait égarée dans l'atmosphère. Le Pacifique, paisible et poli +comme une glace, réfléchissait amoureusement les tièdes rayons du +soleil. A l'arriére de l'escadre s'ébattaient une troupe de marsouins, +dont les écailles humides miroitaient comme des pierreries. Tout à coup +Ouaskèma se leva droit dans son canot, en étendant les bras en croix. +Aussitôt les conversations cessèrent sur les autres embarcations, qui se +déployèrent sur une seule ligne. Les Indiens pagayaient avec si peu de +bruit qu'ils semblaient voguer par enchantement. En avant du canot des +sagamos, un point noir, semblable à un flot, faisait tache sur la mer. +C'est vers ce point que se dirigeait la flottille, un demi-mille de +distance, elle opéra un quart de conversion, et alors Villefranche, +distinguant parfaitement le point noir, reconnut que c'était le dos +d'une baleine de l'espèce dite jubarte. Une colonne liquide qui ruissela +à trois ou quatre mètres de hauteur de l'endroit où elle se tenait, le +lui aurait prouvé un moment après si ses yeux ne l'eussent déjà averti. +Les canots se divisèrent alors en deux files; l'une prit à droite du +cétacé, l'autre à gauche. Elles s'en approchèrent jusqu'à vingt ou +trente mètres. Puis, dans chaque canot, un tiers des hommes saisit les +harpons munis d'outres, pendant que les autres poussaient toujours +insensiblement l'esquif vers la baleine dont l'échine noirâtre et +saillante, comme l'angle d'un toit était tout à fait visible. Elle +pouvait mesurer cinquante pieds de long et demeurait immobile; à fleur +d'eau, savourant sans doute la chaleur du soleil et bien loin de +soupçonner qu'elle était entourée de mortels ennemis. Ceux-ci n'en +étaient plus séparés que par un intervalle de deux brasses. Ouaskèma, +toujours debout éleva les mains en l'air, les pouces repliés sur la +paume, les autres doigts écartés. Aussitôt quatre harpons lancés de +chaque côté du monstre s'enfoncèrent dans ses flancs. Surpris par cette +attaque imprévue, il poussa une sorte de beuglement et plongea. Tous les +canots se retirèrent immédiatement à force de pagaies, de peur d'être +enveloppées dans le tourbillon occasionné par le plongeon soudain de la +victime, qui fuyait rapidement, en laissant la surface de la mer une +large traînée de sang. Les Clallomes lâchèrent des cris de joie, et, +rompant l'ordre jusqu'alors observé, se mirent à sa poursuite à qui plus +vite. Les traces de sang leur servaient de piste. + +--Que mes frères suivent mon canot, dit Ouaskèma aux Indiens qui +conduisaient l'embarcation de Poignet-d'Acier. + +Et elle gagna le front, de la flottille. + +Au bout d'un quart d'heure, des bouillonnements furieux et des +oscillations successives de l'onde, se soulevant en vagues puissantes, +annoncèrent la prochaine réapparition de la baleine. Les bateaux +s'alignèrent de nouveau; les deux rangs à un intervalle de trente +brasses au plus. Au milieu de cet intervalle bondit une masse d'écume +qui retomba en rosée sur les équipages. Elle était accompagnée d'un +grondement aussi assourdissant que celui d'une cataracte. Les +embarcations furent sur-le-champ dispersées comme par une bourrasque du +nord-est. Mais elles se rallièrent promptement. A travers les +convulsions des flots, se montrèrent quelques outres, puis deux évents +éjectant une bruine ensanglantée, et enfin un mufle gigantesque gueule +épouvantable, garnie de longues barbes noires, qui aspira bruyamment +l'air, se recacha, ressortit et s'engouffra encore, par un mouvement de +bascule qui mettait tour à tour à nu sa tête, ses ailes et sa vaste +queue. Les Indiens profitèrent de ce moment pour revenir sur la reine +des eaux et darder une grêle de traits dans son corps. Elle exhala un +rugissement plaintif et chercha encore à se réfugier au sein de son +empire. Mais les forces l'abandonnaient, et la multitude de sacs gonflés +de gaz dont son dos était chargé paralysait ses tentatives. Elle +s'agita, se démena à droite, à gauche, vira sur elle-même comme sur un +pivot, battit avec ses immenses nageoires les vagues convulsionnée, +mugit de douleur et fila entre deux eaux avec la rapidité de la flèche. +Malgré le calme des éléments, il semblait, sur son passage, que le +Pacifique fut irrité par une violente tempête. Les Clallomes avaient +rebroussé, se tenaient à distance et surveillaient attentivement les +évolutions du colossal poisson. Ils recommencèrent la chasse, +rattrapèrent leur proie alors qu'épuisée par la perte, de son sang, elle +essayait de reprendre haleine, et l'assaillirent avec des vociférations +infernales et un redoublement de vigueur. + +Leur ardeur s'était aussi emparée de Villefranche. Brandissant un +harpon, il arriva, un des premiers, sur la jubarte et voulut la tourner +par derrière pour la frapper sous les ouïes. Mais, à cet instant, elle +recula brusquement en faisant claquer sa queue comme un fouet. + +Le canot de Poignet-d'Acier, touché par l'extrémité, vola en pièces. + +Un cri déchirant s'échappa de la poitrine de Ouaskèma, qui se précipita +à la mer........................................................... + + +Le soir de ce jour, les guerriers clallomes festoyaient, à l'embouchure +de la rivière Nahelem, avec le lard de la baleine qu'ils avaient tuée +dans l'après-midi, puis remorquée à l'aide de la marée montante, près de +leur cantonnement. + +Tandis que les hommes se gorgeaient de ce mets dégoûtant, les femmes +faisaient fondre la graisse dans une grande auge de bois, avec des +cailloux rougis au feu, on emplissaient d'huile la vessie et les +entrailles de la jubarte, on découpaient ses chairs en tranches pour les +sécher et les conserver. + +Et pendant ce temps-là aussi, agenouillée près de Villefranche qui +gisait livide et décomposé sur un lit de branchages et de pelleteries, +Ouaskèma s'occupait, avec l'assistance de deux autmoins, à lui remettre +la cuisse gauche que le monstre marin lui avait cassée en l'atteignant +du bout de sa terrible queue. + + + + + CHAPITRE XX + + LE CARCAJOU + + +Le ciel était splendide, le soleil ardent comme le cratère d'un volcan. + +Ouaskèma et Poignet-d'Acier descendirent d'un canot au pied du mont +Sainte-Hélène. La joie, une joie profonde, sans mélange, rayonnait sur +les traits de l'Indienne; le capitaine avait le visage pâle, amaigri et +portait toutes les marques d'un homme qui relève dune longue et +douloureuse maladie. + +--Mon frère veut-il se soutenir à mon bras? demanda la Tête-Plate en +l'enveloppant d'un regard enivré d'amour. + +--Non, ma chère soeur, répliqua Villefranche d'un ton doux et +mélancolique. Je me sens assez fort pour te suivre. D'ailleurs, cet +endroit qui renferme les cailloux jaunes n'est pas loin, n'est-ce pas? +Nous y serons bientôt? + +--Le temps qu'il faut pour cuire des racines de kamassas, dit-elle. + +--Ah! reprit-il, il me tarde d'être arrivé car après cela... quand +j'aurai enfin cet or... + +Il s'interrompit, craignant peut-être de faire une révélation +inopportune, et ses yeux, qui s'étaient enflammés, se, tournèrent avec +bienveillance sur la jeune fille. + +--Après cela, dit-elle d'une voix palpitante, mon frère deviendra +l'époux de la vierge clallome? + +--Poignet-d'Acier lui doit la vie, s'écria-t-il en éludant la réponse +directe que sollicitait cette question; Ouaskèma l'a arraché aux flots +de la mer; pendant deux fois cent nuits elle l'a soigné et veillé sans +relâche ni repos, avec la sollicitude d'une, femme aimante et dévouée. +C'est à elle que le chef blanc doit d'être guéri de sa blessure. Son +coeur n'est pas ingrat. Il n'oubliera jamais cc que sa soeur a fait pour +lui. + +--Ouaskèma est bien heureuse! dit tristement l'Indienne, à demi +satisfaite par cette protestation équivoque, car, dans les âmes bien +éprises, la passion a le don de seconde vue. + +Ils marchèrent pendant un quart d'heure en silence. + +La Clallome était distraite. Quelque pensée amère la préoccupait, car, +de temps en temps, une larme roulait lentement sur ses joues et tombait +à terre; mais Villefranche ne remarquait pas ces pleurs. Son coup d'oeil +d'aigle ne cessait d'explorer la montagne, depuis son couronnement, +aussi blanc et uni qu'un cône d'albâtre, jusqu'à sa base grisâtre et +déchirée par mille fissures. Cependant, à mesure qu'ils avançaient, sa +physionomie changeait, son teint se colorait, ses regards devenaient +plus intenses. + +--Ah! la ravine! fit-il tout à coup en s'élançant vers une étroite +fondrière qui serpentait à leur droite. + +--C'est là que sont les cailloux jaunes qui brillent au soleil, mon +frère! lui cria Ouaskèma courant après lui. + +Villefranche ne l'entendait pas. Il s'était jeté en bas du précipice. +Son coeur battait violemment, ses tempes étaient baignées de sueur, ses +jambes flageolaient sous lui. + +Il s'appuya contre une pierre pour se remettre un peu. Au-dessus de +cette pierre s'étendait un acacia charge de lianes et de convolvulus, et +que le vent avait courbé de telle sorte que son tronc s'étendait +horizontalement sur le ravin, à quelques pieds seulement du fond. Des +halliers épais hérissaient ses racines. + +Debout, fiévreux et frémissant sous l'arbre, Poignet-d'Acier cherchait à +dompter l'émotion qui l'envahissait, quand sa vue tomba sur des +fragments de pelleterie; puis sur des ossements, sur un crâne humain! + +Il examina les lieux. + +Jacques! dit-il sourdement. C'est ici qu'il est mort! Oui, dans cette +excavation. A l'ombre de cet acacia. Les roches que j'avais amoncelées +autour de son cadavre n'ont pu le préserver de la dent des loups. Voilà +les débris de son squelette! Pauvre homme, bon, fidèle,... mais nul sans +initiative... Qu'est-ce que cela? + +Villefranche, qui venait d'apercevoir sur le sol un petit octangle de +cuir fixé à un cordon, le ramassa. + +Un scapulaire! reprit-il avec un sourire sarcastique. Il croyait à ces +amulettes, lui, Jacques! Peut-être avait-il raison, ajouta-t-il ensuite +d'un ton grave, car au moins ils jouissent du repos ici-bas ceux qui ont +la foi! + +Et après un moment de réflexion: + +--Mais j'y songe, ce sachet, c'est le signe de reconnaissance des +enfants de ma fille, d'Adèle! Jacques me l'a dit; je l'avais oublié... + +--Mon frère c'est près de ce ruisseau, à ta gauche, que tu trouveras les +cailloux jaunes qui brillent au soleil. Tiens, regarde, en voici un, dit +alors une voix à l'oreille du capitaine. + +Il se hâta de serrer dans sa poche le sachet et prit avidement une +grosse pépite que lui tendait Ouaskèma. + +Pour mieux la contempler, il fit quelques pas en avant et la jeune fille +demeura sous l'acacia, dont les rameaux inférieurs effleuraient presque +son chapeau d'écorce. + +A cet instant, un animal étrange se glissait sournoisement à travers le +feuillage. Il avait le corps couvert de poils roux, la tête noire, les +yeux petits, flamboyants comme des émeraudes, les griffes longues, +minces, l'apparence et les allures d'un gros chat. + +Il arriva à deux pieds de Ouaskèma, s'arrêta, se replia sur lui-même, +fit un bond et tomba, avec un rugissement d'une âpreté glaciale, sur de +l'Indienne. + +Elle poussa un cri de douleur que suivit immédiatement un coup de feu. + +Comme s'il eût été mû par un ressort, Poignet-d'Acier tourna sur +lui-même, sa carabine à l'épaule et prêt à tirer. + +Au sommet du ravin, fuyait un homme monté sur un bison blanc, à la +crinière noire comme l'ébène. + +Oli-Tahara! murmura le capitaine en rabaissant son arme. + +--Mon frère! dit une voix faible à côté de lui. + +Villefranche tressaillit, reporta ses yeux sur le ravin. + +Horrible spectacle! + +Ouaskèma, la Vierge clallome, la Belle-aux-cheveux-noirs, était étendue +sur la roche, dans une mare de sang. Près d'elle hurlait, en grinçant +des dents et éraillant la pierre avec ses griffes, un hideux carcajou. +L'animal avait été percé d'outre en outre par une balle, qui avait +ensuite coupé l'artère jugulaire de la Tête-Plate. + +Du bout de sa crosse, Poignet-d'Acier repoussa l'affreuse bête expirante +et se pencha vers la pauvre Indienne, que la mort marquait déjà de son +sceau indélébile. + +--Mon frère, donne-moi ta main! balbutia Ouaskèma. + +Et, quand il eut complu à son désir: + +--Dans le monde des esprits nous nous reverrons, lui dit-elle... +Hias-soch-a-la-ti-yah l'avait dit: Ouaskèma ne pouvait avoir d'autre +époux que le chasseur blanc... La haut il tiendra sa promesse... +Ouaskèma est joyeuse de mourir ainsi... Que mon frère pense à la petite +Merellum... + +Après ces mots, elle rendit l'âme. + +Oli-Tahara, le Dompteur-de-Buffles, l'avait-il tuée sans intention, en +voulant la préserver de la férocité du carcajou, ou bien la jalousie +l'avait-elle poussé au meurtre? + + +FIN + + +Gigny (Yonne), octobre 1861. + + + +________________________________________ +Coulommiers.--Imp. P. Brodard et Gallois + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Tête-Plate, by Émile Chevalier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TÊTE-PLATE *** + +***** This file should be named 18944-8.txt or 18944-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/9/4/18944/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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