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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:54:31 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of La Tête-Plate, by Émile Chevalier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Tête-Plate
+
+Author: Émile Chevalier
+
+Release Date: July 30, 2006 [EBook #18944]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TÊTE-PLATE ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+ A MON AMI
+
+ CAMILLE DE LA BOULIE
+
+ Directeur du Syndicat administratif de France.
+
+ M. E.-CHEVALIER
+
+
+
+ LA
+ TÊTE-PLATE
+
+ PAR
+
+ ÉMILE CHEVALIER
+
+
+
+ NOUVELLE ÉDITION
+
+
+
+ PARIS
+ CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+ ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
+ 3, RUE AUBER, 3
+
+ 1890
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ CHAPITRE Ier. Les Captifs.
+ II. La Colombie
+ III. Poignet-d'Acier?
+ IV. Pad
+ V. L'Enlèvement
+ VI. Tonnerre
+ VII. Ouaskèma.
+ VIII. Merellum
+ IX. La Caverne de la Roche-Rouge
+ X. Combat
+ XI. Le Fort
+ XII. Trappeurs libres et de la Compagnie de la baie d'Hudson
+ XIII. La Fuite
+ XIV. Nick Whiffles et les Dompteur de Buffles.
+ XV. Pauvre Jacques
+ XVI. Pauvre Jacques (suite)
+ XVII. Le roi des mustangs
+ XVIII. L'amour d'une Clallome
+ XIX. La Chasse à la baleine
+ XX. Le Carcajou.
+
+
+
+
+
+ LA TÊTE PLATE
+
+
+
+
+ CHAPITRE PREMIER
+
+ LES CAPTIFS
+
+
+--Les Chinouks sont des femmelettes. Ils ne savent pas plus vaincre
+leurs ennemis que les torturer. Moi, j'ai tué deux fois quatre de leurs
+guerriers.
+
+--Tu as menti, Queue-de-Serpent, répliqua un des chefs, en frappant le
+prisonnier de son tomahawk.
+
+Un flot de sang jaillit de la blessure que celui-ci avait reçue au
+visage. Sans pousser une plainte, il continua:
+
+--Oui, dans ma cabane, pendent les chevelures de deux fois quatre de
+ceux que les Chinooks appellent leurs braves sont morts en pleurant
+comme des daims timides.
+
+Un nouveau coup de tomahawk l'atteignit à la poitrine. Les muscles
+frémirent, ses dents grincèrent et des gouttes de sueur perlèrent son
+front, mais la douleur ne lui arracha aucun cri, aucun mouvement
+convulsif.
+
+--Les Chinouks, poursuivit-il stoïquement, ont le bras aussi faible que
+l'esprit. C'est du sang de lièvre qui gonfle leur coeur. Comment
+pourraient-ils triompher des vaillants Clallomes, eux qui ne peuvent les
+renverser quand les Clallomes sont attachés? J'ai enlevé ta femme,
+Oeil-de-Carcajou, et elle m'a servi comme esclave.
+
+A ces mots, l'indien qu'il interpellait bondit de fureur. Tirant de sa
+gaine un long couteau, il se précipita sur le captif pour l'en percer.
+Un de ses compagnons l'arrêta.
+
+--Non, ne le tue pas encore, lui dit-il; nous lui montrerons comment les
+Chinooks traitent les hiboux de son espèce.
+
+Et, saisissant un bâton enflammé qui se consumait sur un brasier voisin,
+il flamba les jambes de sa victime, tandis que Oeil-de-Carcajou lui
+faisait de larges entailles dans le ventre en vociférant:
+
+--Si tu as rendu ma femme esclave, je rendrai la tienne veuve, et je
+mangerai ta chair pour en jeter le reste aux chiens.
+
+--Mange-la donc; car tu en as besoin pour te donner le courage qui te
+manque, reprit froidement le Clallome.
+
+Oeil-de-Carcajou lui enlevait, pendant ce temps, une large portion de la
+cuisse et la dévorait sanglante.
+
+Toujours insensible à ses horribles souffrances, le captif apostrophait
+ses bourreaux.
+
+--Dent-de-Loup, c'est moi qui ai tué ton père à la rivière Taouleh;
+Griffe-de-Panthère, regarde ton dos, quand tu passeras près d'un
+ruisseau, et tu y admireras la cicatrice qu'y ont laissée mes flèches à
+la plaine des Buttes; Jambe-Croche, tu portes sur tes membres les
+marques de mon casse-tête. Tous, je vous ai battus; tous, vous êtes des
+lâches. Votre _jeesukaïn_ [1] est un fourbe qui ne connaît rien des
+secrets de _Hias-soch-a-la-ti-yah_ [2]. Je vous méprise.
+
+[Note 1: Sorcier.]
+
+[Note 2: Le Chef suprême ou Grand Esprit.]
+
+Pendant qu'il les invectivait de la sorte, les Chinouks lacéraient le
+prisonnier, qui avec des haches, qui avec des lances, qui avec des
+tisons ardents. Son corps ne présenta bientôt plus qu'une plaie hideuse,
+que creusaient sans cesse de leurs ongles, et même de leurs dents, les
+tourmenteurs sans réussir pourtant à arracher un gémissement à
+l'infortuné Clallome. A leurs hurlements, il répondait par des insultes;
+à leurs monstrueuses persécutions, par des sarcasmes.
+
+Enfin, comme s'il eût voulu porter à son comble la rage des Chinouks, il
+se tourna vers un guerrier accroupi sur une robe de buffle, et cria:
+
+--Est-ce que vous ne voyez pas que vous êtes poltrons comme des loups?
+Qui est-ce qui vous commande? Un misérable Bois-Brûlé! J'ai pris sa
+mère, je l'ai emmené dans mon wigwam; elle a été l'esclave de mes
+squaws, la femme de mes esclaves...
+
+Cette injure fit tressaillir le Bois-Brûlé; il se leva brusquement,
+s'élança sur le supplicié et lui asséna un coup de massue qui mit
+immédiatement fin à ses peines terrestres.
+
+Sa vengeance accomplie, le métis revint s'asseoir sur la peau de buffle,
+alluma son calumet et examina silencieusement une jeune Indienne, fixée,
+les mains derrière le dos, à un poteau, non loin de celui ou avait péri
+le guerrier clallome.
+
+--A moi la chevelure du chef! dit un Chinouk en détachant le cadavre.
+
+--Elle appartient au Dompteur-de-Buffles, dit un autre.
+
+Non, reprit le premier; elle doit être à moi, puisque c'est moi qui ai
+fait prisonnier ce venimeux Clallome.
+
+Plaçant ses deux pieds sur les épaules du mort, il souleva d'une main la
+tête par ses longs cheveux, de l'autre décrivit, avec un petit couteau
+en silex, une ligne qui, partant, de la nuque, allait la rejoindre en
+faisant le tour du crâne, et tirant vivement la chevelure à lui, il
+arracha la peau ou scalpe, qu'il agita triomphalement en s'arrosant de
+sang et proférant l'exclamation ordinaire de l'Indien victorieux:
+
+--Sasakuon (j'ai vaincu mon ennemi)!
+
+A l'exception du Dompteur-de-Buffles, en apparence étranger à cette
+scène, et du jeesukaïn, qui guignait sournoisement la jeune Indienne, le
+reste de la bande, composée d'une dizaine d'hommes, commença à danser,
+avec d'épouvantables contorsions, autour du corps mutilé du Clallome.
+
+Sauf le premier aussi, tous faisaient partie de la grande famille des
+Têtes-Plates, éparse sur les bords de la Colombie, ou rio Columbia,
+entre la rivière Umqua, le détroit Juan-de-Fuca, près de l'île
+Vancouver, et les montagnes Rocheuses.
+
+Comme leur nom l'indique, ils avaient la tête aplatie en forme de coin.
+Leurs membres, longs et difformes, étaient entièrement nus et bariolés
+de peinture bizarres qui ajoutaient encore à la laideur de leurs faces,
+affreusement défigurées, autant par les tatouages qui les couturaient
+que par la pratique de se malaxer le crâne.
+
+Le Dompteur-de-Buffles était un sang mêlé, fils d'un Canadien-Français
+et d'une femme indienne. Il devait à sa valeur la haute position qu'il
+occupait chez les Chinouks. A la suite d'une défaite qu'il fit essuyer
+aux Clallomes, les premiers l'avaient investi de l'autorité suprême, en
+lui conférant le titre de Hias-soch-a-la-ti-yah, ou grand chef. Il
+comptait, néanmoins, plusieurs ennemis dans la tribu; entre autres, le
+jeesukaïn, qui ne lui pardonnait pas d'avoir la tête ronde, comme les
+Européens, et l'appelait, par dérision, _pasayouk_, ou visage blanc.
+
+Son nom de Dompteur-de-Buffles lui venait d'un magnifique taureau
+sauvage qu'il avait pris au lasso, apprivoisé et dressé si habilement,
+qu'il s'en servait comme d'un cheval de selle. Ce taureau, plus encore
+que sa force extraordinaire et sa bravoure à toute épreuve, l'avait,
+rendu la terreur des Indiens de la Colombie et de la Nouvelle-Calédonie.
+Ils assuraient volontiers que c'était _Scoucoumé_, le Mauvais Génie, et
+le Dompteur-de-Buffles ne manquait pas de profiter de cet effroi
+superstitieux pour accroître sa puissance et ses richesses.
+
+Il était court de taille, trapu, doué d'une charpente robuste, dure et
+flexible comme l'acier, et d'une constitution qui ne redoutait ni les
+tiraillements de la faim, ni les brûlements de la soif, ni les morsures
+du froid boréal, ni les ardeurs d'un soleil tropical.
+
+Un teint cuivré, des pommettes saillantes, des cheveux longs, nattés
+avec soin et ornés de coquillages, une chemise de chasse en peau de
+daim, blanchie à la pierre-ponce, et fantastiquement décorée avec des
+piquants de porc-épic, un long collier de griffes d'ours et de défenses
+de veau marin, des mitas et des mocassins en peau de loutre, lui
+donnaient l'aspect d'un indigène de la Saskatchaouane ou de la rivière
+Rouge, à l'est des Montagnes Rocheuses; mais un anneau passé dans la
+cloison de ses narines eût indiqué sa demi-origine chinouke, si la
+déviation de ses jambes,--vice commun à toute cette race et provenant
+des longues heures qu'elle passe en d'étroits canots,--avait permis le
+moindre doute sur sa naissance. Un chapeau d'écorce de cèdre, tissé en
+forme de ruche à abeilles, et enjolivé par des dessins représentant des
+Indiens à la pêche de la baleine, couvrait sa tête, dont les yeux vifs
+et perçants, profondément encaissés sous des sourcils épais, dénotaient
+une grande pénétration, unie à une opiniâtreté plus grande encore.
+
+Les passions bonnes et mauvaises devaient être soudaines, violentes,
+dans le coeur du Dompteur-de-Buffles, et s'y livrer une lutte
+incessante, acharnée.
+
+Contrairement à l'usage des Chinouks qui ont l'habitude de s'épiler, il
+avait la lèvre supérieure ombragée par une petite moustache noire, fine
+et soyeuse.
+
+A sa ceinture de cuir de boeuf étaient passés des pistolets et un
+coutelas; près de lui gisait une carabine à monture de cuivre, garnie de
+plumes brillantes, et son tomahawk, sorte de massue longue de deux
+pieds, figurant un croissant en os de cachalot, maculé de sang et des
+débris du crâne du malheureux qu'il venait d'égorger.
+
+Dans la matinée du jour où nous les présentons à nos lecteurs, le
+Dompteur-de-Buffles et sa troupe avaient rencontré et battu un parti de
+Clallomes, sur la rive septentrionale de la Colombie. Deux prisonniers
+étaient restés entre leurs mains, un sachem et Ouaskèma, la
+Belle-aux-cheveux-noirs. Le premier était mort en brave. Ouaskèma, fille
+de Tanastic, chef fameux, parmi les Clallomes, attendait fièrement le
+même sort, sachant bien que sa beauté, sa jeunesse et son rang étaient
+plutôt faits pour exaspérer que pour toucher ses ravisseurs.
+
+Le jeesukaïn chinouk, entre les mains de qui elle était tombée, avait
+résolu de la brûler vive, pour se rendre propice à Scoucoumé, l'Esprit
+du Mal.
+
+Dès que les Indiens eurent cessé leurs chants et leurs danses, il
+ordonna de préparer un bûcher.
+
+Mais alors le métis lui dit:
+
+Mon frère veut-il me céder cette squaw?
+
+Le jeesukaïn, qui pétunait gravement, les regards tournés vers le soleil
+couchant, ne répliqua point et le Dompteur-de-Buffles reprit:
+
+--Si mon frère veut me livrer cette squaw, il recevra de moi en échange
+deux fois vingt tiacomoshaks [3], trois fois trois couvertes de peaux de
+cygne, un cornet de poudre et la grande hache dont les Kingors [4] m'ont
+fait présent.
+
+[Note 3: Pour calculer, les Indiens de la Colombie font usage du système
+binaire. La _tiacomoshak_ est use coquille bleu qui sert de monnaie. Sa
+valeur est proportionnée à sa longueur. On la pêche près du rio
+Columbia.]
+
+[Note 4: Corruption de _King Georges_. Les Indiens nomment ainsi; les
+Anglais; les Américains, _Boston ou Longs-Couteaux_; les Canadiens,
+_Franse_ ou _Pasayouk_.]
+
+Le sorcier ne parut pas avoir entendu.
+
+--J'ajouterai, dit Bois-Brûlé, une chaudière en fer et une pièce de drap
+rouge.
+
+--Le bûcher est-il prêt? demanda le devin aux Indiens.
+
+--Il est prêt, répondirent-ils.
+
+--Si mon frère m'abandonne cette squaw, je lui laisserai encore l'usage
+de ma belle carabine pour deux neiges, insista le chef.
+
+A cette nouvelle proposition, l'oeil du jeesukaïn s'alluma. Mais
+l'éclair s'éteignit aussitôt sous le voile de ses paupières.
+
+--Scoucoumé désire la vierge clallome; qu'on mette le feu au bûcher,
+dit-il.
+
+Alors le métis se leva, et faisant signe aux hommes de suspendre les
+préparatifs du sacrifice, il s'approcha du magicien et lui dit:
+
+--Que mon frère, le sage jeesukaïn m'entende! Qu'il dise ce qu'il veut
+pour la femme clallome. Mes oreilles sont ouvertes.
+
+--Chinamus, grand medawin des Chinouks, veut immoler cette vierge à
+Scoucoumé. Ne l'arrête pas davantage, ou redoute le courroux du Mauvais
+Esprit.
+
+Les sourcils du Dompteur-de-Buffles se rapprochèrent. Il ne put
+maîtriser un mouvement de colère.
+
+Ouaskèma, la Belle-aux-cheveux-noirs, semblait tout à fait indifférente
+à ce débat qui avait rassemblé les Chinooks autour de leurs chefs.
+
+--Et si je te donnais cette carabine, plus deux fois deux livres de
+plomb? demanda le Bois-Brûlé.
+
+--Ce ne serait pas assez.
+
+--Que te faudrait-il donc?
+
+--Ce que mon frère ne voudrait pas me donner, repartit le magicien d'un
+ton lent et en étudiant la physionomie de son interlocuteur.
+
+--Chinamus, je t'ai dit que mes oreilles étaient ouvertes, mon esprit
+l'est aussi. Parle.
+
+--Tu promets de m'accorder ce que je te demanderai, en échange de cette
+squaw?
+
+--Si je l'ai, oui; quand ce serait la plus belle de mes femmes.
+
+Tu l'as; mais ce n'est pas la plus belle de tes femmes. Ce que je veux,
+Pasayouk... c'est le Tonnerre!
+
+--Le Tonnerre s'écria le sachem avec un dédain mal déguisé; ah! c'est le
+Tonnerre que tu veux, et tu crois que je le troquerais contre une squaw!
+Une bête que j'ai élevée moi-même, qui devance le vent, qui met en fuite
+nos ennemis, que nul autre que moi ne peut monter! Ah! tu voudrais le
+Tonnerre! Non, jeesukaïn, tu ne l'auras pas!
+
+--Mon frère est libre de garder le Tonnerre, mais moi je suis libre
+aussi de brûler la vierge clallome répondit, froidement Chinamus.
+
+--Elle doit être brûlée, clamèrent quelques Indiens en s'avançant vers
+la captive avec des torches enflammées.
+
+Le métis frappa violemment le sol de son mocassin.
+
+--Je casse la tête à qui la touche! fit-il avec emportement.
+
+Et se ravisant, il dit, d'un ton plus doux, au sorcier:
+
+--Eh bien, mon frère, si tu y consens, je te joue mon Tonnerre contre ta
+captive.
+
+--Ton Tonnerre, la carabine et tout ce que tu avais promis auparavant,
+dit Chinamus avec une expression de cupidité qui se refléta sur son
+visage.
+
+--Tout cela.
+
+--Jouons.
+
+--Au beullome?
+
+--Au beullome.
+
+A l'état primitif, autant sinon plus qu'à l'état civilisé, l'homme est
+impatient d'interroger l'avenir. C'est peut-être la raison pour laquelle
+les peuples sauvages apportent aux jeux de hasard un amour qui va
+jusqu'à la frénésie. Ils y oublient la faim, la soif et le sommeil. Dès
+qu'une partie est engagée, elle peut se prolonger pendant des journées
+et des nuits entières sans que les intéressés et même les spectateurs
+s'aperçoivent de la fuite du temps. Aussi, peine le mot beullome eut-il
+été prononcé, que les Chinouks se rangèrent de chaque côté des deux
+adversaires.
+
+Ceux-ci taillèrent dix petits morceaux de bois, longs d'un pouce
+environ, puis noircirent l'un d'eux à la fumée du feu. Ensuite ils
+découpèrent, en menus filaments, une écorce de cèdre et en firent deux
+bottes pouvant tenir, chacune, dans la paume de la main.
+
+--Commence, mon frère, fit le Dompteur-de-Buffles au jeesukaïn.
+
+--Au troisième coup, dit le sorcier, prenant une botte de chaque main et
+mêlant adroitement les bâtons entre les filaments.
+
+--Comme il te plaira, mon frère, répondit le Bois-Brûlé l'arrêtant et
+ajoutant sur le champ: Le noir est dans ta main droite.
+
+--C'est vrai, répliqua l'autre avec un dépit concentré.
+
+Il ouvrit les doigts, et le morceau de bois noirci se trouva en effet
+dans la paume de sa main droite. Le Dompteur-de-Buffles avait gagné la
+première manche, si je puis me servir de ce terme, un peu bien policé
+pour le pays et les gens dont je parle.
+
+--Mon frère le Dompteur-de-Buffles est un grand chef! il vaincra notre
+frère le medawin, dit Oeil-de-Carcajou, qui gardait une vieille rancune
+au devin.
+
+--Scoucoumé protégera son fidèle Chinamus, riposta Griffe-de-Panthère
+avec un regard obséquieux au sorcier.
+
+--Mêle les _loros_, Pasayouk, dit sèchement ce dernier au Bois-Brûlé. Et
+quand il eut fini.
+
+--Dans la droite, dit-il.
+
+Il ne s'était pas trompé.
+
+Les Indiens, qui ne, souhaitaient rien tant que de brûler Ouaskèma, se
+mirent à entonner de leur voix discordante et gutturale, le
+_he-hui-hie_, chant obligé de tous les jeux, parmi les Chinouks.
+
+La captive ne soufflait mot, n'accordait aucune attention à cette partie
+où sa destinée était en jeu. Elle contemplait mélancoliquement le soleil
+dont les derniers rayons teignaient d'un rouge pourpre les ondes
+paisibles de l'océan Pacifique.
+
+Le sachem lui adressa un regard passionné, en reprenant les loros.
+Ouaskèma ne le remarqua point.
+
+--Dans la gauche, dit Chinamus.
+
+--Non, il est dans la droite, repartit le Bois-Brûlé, en montrant
+l'atout, placé dans sa main droite avec les fibrilles de cèdre.
+
+Suivant les règles du beullome, le coup était nul.
+
+--Donne-moi les paquets, dit le medawin, il mélangea rapidement les
+bâtons et les écorces.
+
+--Dans la droite! s'écria le Dompteur-de-Buffles.
+
+--Non, répondit Chinamus, fermant les poings, et essayant d'escamoter le
+morceau de bois noir.
+
+Son antagoniste ne lui en laissa pas le temps, et, appliquant un coup de
+son tomahawk sur la main droite du devin, il fit tomber le bâton.
+
+Chinamus se releva, poussa un rugissement de rage, saisit une flèche et
+en frappa le Dompteur-de-Buffles, en disant:
+
+--La vierge chinouke est à moi. Elle sera brûlée! Le métis tomba roide
+sur le sol.
+
+Cet acte d'audace avait interdit les Chinouks, qui ne savaient trop
+s'ils devaient approuver ou condamner la conduite du jeesukaïn, quand
+cinq coups de feu, tirés simultanément et qui abattirent quatre des
+leurs, apportèrent une foudroyante diversion dans les pensées de ceux
+qui demeurèrent debout.
+
+
+
+
+ CHAPITRE II
+
+ LA COLOMBIE [5]
+
+[Note 5: Je me fais un vrai plaisir de déclarer ici combien je suis
+redevable, pour cet ouvrage, à l'admirable travail de M. Duflot de
+Mofras, sur l'Orégon.]
+
+Quelques détails topographiques et ethnographiques sur le théâtre de ce
+drame me paraissent indispensables.
+
+La Colombie, située entre les 46° et 50° de latitude, 40° et 47° de
+longitude, est bornée au nord par l'île de Vancouver; au sud par la
+rivière Umqua, découverte, en 1543, par les Espagnols; à l'est, par la
+chaîne des montagnes Rocheuses; à l'ouest, par le Pacifique.
+
+Un fleuve fort important, le rio Columbia, ou rivière Colombie, comme
+l'ont appelé les Canadiens-Français, la partage en deux. Ce fleuve, qui
+prend sa source dans les montagnes Rocheuses, entre les pics Browne et
+Hooker, points culminants de l'Amérique septentrionale, part du 53° de
+latitude environ, pour aller, après un cours de cinq cents lieues, se
+jeter dans l'océan Pacifique par lat. 46° 49' nord.
+
+Chose singulière, unique peut-être dans les annales de l'hydrographie,
+le rio Columbia descend d'un petit lac, nommé lac du _Bol de punch du
+Comité_, lequel donne naissance à un autre cours d'eau considérable,
+l'Arthabasca, qui va se verser dans l'océan Atlantique, par la baie
+d'Hudson...
+
+Ce lac mesure à peine une lieue de circonférence!
+
+Un capitaine espagnol, don Bruno de Heceta, reconnut le premier le
+Columbia, le 17 août 1775. Il l'appela rio de San-Roque, et l'entrée qui
+décrit une pointe très-basse, allongée, couverte de magnifiques
+conifères semblant émerger des eaux, reçut le nom de cap Frondoso.
+Treize ans plus tard, le 7 juillet 1788, le capitaine anglais Meares,
+ayant navigué dans ces parages sans apercevoir le fleuve, déclara qu'il
+ne se trouvait que dans l'imagination de don Bruno de Heceta.
+
+Et, pour mieux le prouver, il baptisa l'endroit cap Désappointement.
+
+Quatre années se passèrent encore sans que l'existence de ce roi des
+eaux fut un fait acquis à la géographie. Enfin, le 13 mai 1792, le
+capitaine américain Gray pénétra dans le fleuve avec le navire marchand
+de Boston, _Columbia_, qui lui laissa son nom.
+
+Le rio Columbia arrose une superficie de 196,500 milles carrés. Il suit
+une marche irrégulière, plongeant vers le sud, pour remonter à l'ouest à
+travers les contrées les plus différentes par leur climat leur sol, leur
+production. Froid et glacial au pied des montagnes Rocheuses, il se
+précipite avec furie entre des rives profondément escarpées, bondit sur
+des roches volcaniques nues, hurle comme une bête fauve contre ses
+inexorables barrières, écume, bouillonne, fait rage pour sortir de sa
+prison, puis tombe avec un redoublement de fracas d'une cascade
+formidable, et promène ensuite ses ondes limpides, bleues comme l'azur
+céleste, au sein d'une prairie luxuriante où la nature a rassemblé, avec
+amour, tous les trésors de sa fécondité. Alors le Columbia se fait
+paisible, majestueux, comme pour admirer cette puissante végétation dont
+il est le père nourricier. Ailleurs, il se recueille, se ramasse et
+s'élance sous les arceaux d'une sombre forêt de pins géants; plus loin,
+le voici qui joue parmi des aiguilles de basalte, hautes comme la nue et
+qui réfléchissent leurs pointes effilées dans son miroir de cristal; au
+delà il déploie impérialement son manteau liquide dans un lac immense,
+enclavé entre des montagnes au front sourcilleux, éternellement drapé de
+neige; ailleurs encore, vous le verrez diviser ses forces, envoyer les
+unes au sud, les autres à l'ouest, puis se tordre, se rouler comme un
+colossal serpent, tantôt entre des rives fleuries, parfumées des plus
+suaves arômes, tantôt sur des masses de laves arides, chenues, ou au
+milieu de marais fangeux, jusqu'à ce qu'il vienne enfin se marier à
+l'océan.
+
+L'estuaire de la Colombie a une largeur de trois lieues. Il est formé
+par deux pointes en bec d'oiseau de proie, dont l'une, au sud, est
+nommée pointe Adams ou cap Frondoso; l'autre, au nord, cap Rochon ou
+Désappointement. Les abords de la pointe Adams sont parsemés d'îlots
+charmants, où la faune et la flore des deux pôles se trouvent confondues
+dans un heureux mélange. Quant au cap Désappointement, c'est une
+montagne arrondie, élevée de cent vingt mètres au-dessus de la mer et
+jadis couronnée de pins de la plus grande espèce. Ils atteignent
+soixante pieds de circonférence et trois cents de hauteur. L'écorce a
+plus d'un pied d'épaisseur. Les Anglais ont abattu les arbres qui
+ombrageaient le cap Désappointement, à l'exception de trois, qui furent
+élagués et conservés pour servir à guider les navires dans la passe,
+extrêmement dangereuse à cause des bancs de sable flottants qui
+l'encombrent sans cesse. Le mugissement des vagues contre la barre se
+fait entendre à plusieurs lieues de distance. Cette barre occupe une
+largeur de quinze cents mètres. Les énormes lames qui la balaient en
+temps de tourmente, montent jusqu'à soixante pieds de hauteur. Aussi
+l'entrée de la Colombie est-elle fort redoutée des marins; dans leur
+langage métaphorique, ils l'ont dénommée _le Trou du Diable_.
+
+A peine l'a-t-on franchie, cependant, que la scène change et prend une
+physionomie ravissante. Des campagnes fertiles, un climat doux et
+tempéré, réjouissent les yeux et le coeur. On sent que ce pays, encore
+aux trois quarts sauvage, est destiné à devenir un des sièges les plus
+florissants de la civilisation.
+
+En 1822, époque de notre récit, les blancs étaient rares sur le littoral
+de la Colombie, principalement habité par les Indiens Têtes-Plates.
+
+Néanmoins, quelques établissements y avaient été fondés par les
+Américains et les Anglais; mais les différends continuels des deux
+nations et l'aversion des Peaux-Rouges pour les Visages-Pâles ne
+permettaient guère à ces établissements de prospérer. Leur histoire est,
+du reste, aussi brève que lugubre.
+
+En 1809, un Américain d'une intelligence peu commune, d'une volonté de
+fer, M. J. Astor fonda une association pour la traite des pelleteries.
+Cette association se proposait de faire concurrence à la Compagnie de la
+bale d'Hudson, dont les empiètements, par delà les montagnes Rocheuses,
+commençaient à inquiéter les Yankees, qui réclamaient, comme leur
+propriété, le territoire de la Colombie. La société de M. Astor prit le
+titre de Compagnie des fourrures du Pacifique. Plusieurs agents de la
+Compagnie canadienne du Nord-Ouest, établie à Montréal, se joignirent M.
+Astor, en haine de la Compagnie anglaise de la baie d'Hudson. De ce
+nombre fut M. Alexandre M'Kay, ancien compagnon du célèbre voyageur sir
+Alexandre M'Kenzie, qui, le premier, chercha et découvrit une route pour
+se rendre, par terre, des côtes occidentales de l'Atlantique à l'océan
+Glacial.
+
+En vertu de l'acte d'association de la nouvelle Compagnie, une seule
+factorerie devait d'abord être établie à l'embouchure du rio Columbia.
+Un navire de New-York porterait annuellement des approvisionnements aux
+facteurs, se chargerait des pelleteries qu'ils auraient recueillies,
+irait ensuite les vendre: à Canton, en Chine, et rapporterait les
+produits au lieu d' embarquement.
+
+Le _Tonquin_ inaugura les voyages. Il partit de New-York pendant
+l'automne de 1810 et arriva à sa destination au milieu de l'hiver. Son
+équipage se composait d'Américains et de Canadiens, tous gens hardis et
+décidés à mener à bonne fin leur périlleuse entreprise.
+
+A quelques lieues de l'embouchure du fleuve, ils élevèrent un fort qui
+fut appelé Astoria.
+
+Le 5 juillet 1811, le _Tonquin_ levait l'ancre avec une cargaison de
+fourrures. Mais s'étant arrêté près de l'île Vancouver pour faire de
+l'eau, il fut attaqué par les indigènes, qui massacrèrent tous ceux qui
+se trouvaient à son bord.
+
+Deux ans après, le 12 décembre 1813, la corvette de guerre anglaise le
+_Racoon_, commandée par le capitaine Black, ruinait l'établissement
+d'Astoria.
+
+Il ne se releva point; mais l'impulsion était donnée. Des bandes ou
+partis d'Américains, de Canadiens et d'Anglais, se livrèrent, soit
+individuellement, soit en société, à la traite des pelleteries, sur les
+côtes du Pacifique, en s'avançant dans l'intérieur des terres, par le
+rio Columbia, jusqu'au moment où un aventurier anglais, le docteur
+McLoughlin jeta, en 1824, les fondements d'une factorerie considérable
+qui prit le nom de fort Vancouver.
+
+Le fort Vancouver, bâti à trente lieues en amont du fleuve, fut compris
+dans les possessions de la Compagnie de la baie d'Hudson, qui, comme je
+l'ai dit dans mes précédents ouvrages [6], monopolisa tout le commerce,
+depuis le 45° de latitude jusqu'au cercle polaire, et de la baie
+d'Hudson jusqu'au Pacifique.
+
+[Note 6: Voir entre autres _la Huronne_ et les _Pieds-Noirs_.]
+
+Dès le commencement du siècle, elle déclarait aux Compagnies rivales et
+aux francs trappeurs une guerre à outrance. Mais, à partir de 1815, elle
+ne recula devant aucun moyen pour les faire disparaître du territoire où
+elle exerçait un pouvoir sans contrôle. Le vol, la dévastation et
+l'assassinat furent impunément perpétrés par ses agents.
+
+Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'elle pressurait et décimait les
+peuplades indiennes.
+
+Ces peuplades étaient et sont encore, sur le versant occidental des
+montagnes Rocheuses, et le long de la rive orientale de la Colombie, les
+Têtes-Plates, proprement dites; les Nez-Percés, les Serpents et les
+Chinouks; le long de la rive septentrionale, les Okanagans, les
+Nesquallys, les Chinamus, les Clallomes.
+
+Ceux qui vivent à la base des montagnes ressemblent assez par leurs
+moeurs, leurs usages, leur langue et leur costume à la grande race
+algonquine répandue entre le versant oriental, le lac Huron et la
+factorerie d'York, sur la baie d'Hudson [7]. Mais les riverains du
+Pacifique en diffèrent totalement. Ils portent peu ou point de
+vêtements, se tatouent le corps, parlent un langage dur et mènent pour
+la plupart une existence misérable.
+
+[Note 7: Voir _la Huronne._]
+
+La famille chinouke reconnaît deux divinités principales,
+Hias-soch-a-la-ti-yah, le Grand Esprit ou chef suprême, et Scoucoumé,
+l'Esprit du Mal. A ce dernier elle fait des sacrifices, lui immole des
+victimes humaines. Sa genèse est étrange. L'homme fut créé par un Dieu,
+Etalapas. Mais, à l'origine, l'homme était parfait. Le souffle de vie ne
+l'animait pas. Sa bouche n'était pas divisée, ses yeux étaient fermés,
+ses pieds et ses mains étaient rigides. C'était, une statue, rien de
+plus. Le feu prométhéen lui manquait. Un autre dieu, non moins puissant,
+mais plus charitable qu'Etalapas, eut pitié de ce triste état de
+l'homme. Il lui ouvrit la bouche et les yeux, insuffla le mouvement dans
+ses bras et ses jambes, puis il lui apprit à s'en servir pour fabriquer
+des armes, des filets et toutes les choses nécessaire à son être.
+
+La cosmogonie des Algonquins, par contre, a une analogie si remarquable
+avec la tradition biblique que, quoiqu'elle s'éloigne de mon sujet, je
+ne puis résister au désir de la citer.
+
+«Au commencement, disent-ils, il y avait six hommes. Les femmes
+n'existaient pas alors et les six hommes craignaient que leur race ne
+s'éteignit avec eux. Ils délibéraient sur les moyens de la perpétuer,
+quand ils apprirent qu'il y en avait une au ciel.
+
+«On prolongea le conseil et il fut convenu que Hougoaho, l'un d'eux,
+monterait.
+
+«Ce qui parut d'abord impossible.
+
+«Mais des oiseaux lui prêtèrent le secours de leurs ailes et le
+portèrent dans les airs.
+
+«Arrivé au ciel, il apprit que la femme avait coutume de venir puiser de
+l'eau auprès d'un arbre, au pied duquel il attendit qu'elle vînt.
+
+«Et la voici venir, en effet. Hougoaho cause avec elle et lui fait un
+présent de graisse d'ours.
+
+«Une femme causeuse qui reçoit des présents n'est pas longtemps
+victorieuse.
+
+«Celle-ci fut faible dans le ciel même.
+
+«Manitou s'en aperçut, et, dans sa colère, la précipita en bas. Mais une
+tortue la reçut sur son dos, où la loutre et d'autres poissons
+apportèrent du limon du fond de la mer et formèrent une petite île qui
+s'étendit peu à peu et finit par constituer tout le globe.»
+
+Cette légende, que j'ai souvent entendu raconter sur les bords du
+Saint-Laurent, je l'abandonne aux commentaires des érudits et reviens
+aux Chinouks.
+
+Ils sont très-superstitieux, et, comme exemple, je citerai ce fait: ils
+enlèvent et enterrent le coeur des saumons qu'ils ont pris; cela,
+probablement, dans le but de se rendre favorable la divinité qui préside
+aux tribus aquatiques.
+
+Les sorciers jeesukaïns exercent une grande influence sur leur esprit.
+Un Chinook tombe-t-il malade, on le place sur des nattes de jonc élevées
+de quatre ou cinq pieds du sol et entourées par une pente en planche.
+Deux jeesukaïns sont mandés. On leur fait force présents pour les
+déterminer venir. Une fois arrivés, ils montent sur les nattes près du
+patient, et commencent à psalmodier d'un ton bas et lent une sorte de
+chant nasal. Chacun d'eux tient à la main un bâton long de quatre à cinq
+pieds, emmailloté dans une peau de serpent, et marque la mesure. Au bout
+de quelques minutes, la gamme hausse et s'accélère. Les magiciens
+s'agitent, se démènent comme des énergumènes.
+
+Bientôt le bruit devient assourdissant, et se continue jusqu'à ce que
+les exorciseurs, trempés de sueur, à court d'haleine, s'affaissent, à
+moitié morts, auprès de leur client.
+
+Pendant tout le temps de l'opération, la famille vaque à ses travaux
+journaliers comme si de rien n'était.
+
+Un enfant meurt-il, le père s'en prend à la mère et la tue, parce que,
+dit-il, elle lui a jeté un sort à sa naissance.
+
+Un touriste canadien, M. Paul Kane, dont la relation a été élégamment
+traduite par M. Edouard Delessert, rapporte la tragédie suivante:
+
+Casanov (chef chinouk) perdit son fils unique et l'enterra dans
+l'enceinte du fort. Il était mort de consomption, maladie très-commune
+chez les Indiens et qui vient sans doute de ce qu'ils sont constamment
+exposés aux vicissitudes des saisons. La bière fut faite assez grande
+pour contenir tous les objets supposés nécessaires pour son confort dans
+le monde des esprits. Le chapelain du fort fit la cérémonie habituelle;
+sur la tombe, et Casanov rentra dans sa case où, le soir même, il
+attenta à la vie de la mère de son enfant....
+
+C'est une opinion répandue parmi les chefs qu'eux et leurs fils ont trop
+d'importance pour mourir d'une manière naturelle; à quelque époque que
+l'évènement arrive, ils l'attribuent à la mauvaise influence exercée par
+quelque autre individu qu'ils désignent souvent de la manière la plus
+capricieuse; le plus souvent ils font tomber leur choix sur les
+personnes qui leur sont les plus chères. Cette fois-là, Casanov prit
+pour victime la mère affligée, quoique, pendant la maladie de son fils,
+elle eut été la plus assidue et la plus dévouée servante, et que, de ses
+diverses femmes, elle fut celle qu'il aimât le plus. Mais c'est la
+croyance générale des Indiens de l'ouest des montagnes que plus la perte
+qu'ils s'infligent à eux-mêmes est grande, plus la manifestation de leur
+douleur est agréable à l'âme du défunt. Casanov me fit connaître la
+raison intime de son désir de tuer sa femme: elle avait été si bien
+l'esclave de son fils, si nécessaire à son bien-être et à son bonheur
+dans ce monde, qu'il devait l'envoyer près de lui pour qu'elle
+l'accompagnât dans son long voyage, néanmoins, la pauvre mère parvint à
+s'enfuir dans les Bois et à se rendre le lendemain au fort Vancouver, où
+elle implora protection. Elle se tint, en conséquence, cachée pendant
+quelques jours jusqu'à ce que ses parents eussent fixé leur résidence et
+la sienne à la pointe Chinouke. En ce même temps, une femme fut trouvée
+assassinée dans les bois; on attribue universellement ce meurtre à
+Casanov ou à quelqu'un de ses émissaires.
+
+Les Chinouks ne brûlent pas leurs morts, mais ils emplissent les narines
+des cadavres d'une espèce de coquillages nommés aïqua, et ils fixent sur
+les paupières des bandelettes de grains de verre ou d'étoffe. Le corps
+est paré de ses vêtements de fête; puis enveloppé dans des peaux
+d'animaux ou des couvertures de laine et enseveli, la face tournée vers
+la terre et la tête suivant le cours d'une rivière, dans un canot formé
+avec des écorces, élevé sur quatre poteaux et soutenu par des barres
+transversales. Des branches d'arbres, lichees autour de ce sépulcre
+aérien, supportent tous les ustensiles dont le défunt a fait usage
+pendant sa vie. Les cérémonies funèbres se font au milieu des chants des
+jeesukaïns et des hurlements des femmes et des parents du mort, qui le
+pleurent pendant plusieurs semaines.
+
+Les tombeaux sont sacrés. Malheur à l'imprudent qui toucherait à l'un
+des objets qu'ils renferment!
+
+Les Chinouks vivent en famille dans de grandes huttes d'écorce de cèdre,
+où les lits sont disposés comme les cadres dans les cabines d'un navire.
+Ils ne se vêtissent guère qu'en hiver; alors ils portent un manteau de
+peaux de rats musqués ou de veau marin.
+
+Une ceinture (kalaquarté) en filaments d'écorce de cèdre compose, pour
+l'été, le costume ordinaire des femmes. Mais, quand la saison est
+rigoureuse, elles se couvrent d'une tunique faite avec des peaux de
+cygnes ou d'oies sauvages.
+
+Le poisson, le gibier et des racines de kamassas (camassa esculenta) et
+de ouappatou (sagitta folia commune), bulbes qui, par la saveur et la
+forme, ressemblent assez à l'oignon, constituent la base de leur
+alimentation. Leurs armes ont assez de rapport avec celles des autres
+tribus sauvages de l'Amérique du Nord pour que je croie inutile de les
+décrire spécialement ici.
+
+Ces particularités données, je reprends, pour ne plus le quitter, le fil
+de ma narration.
+
+
+
+
+ CHAPITRE III
+
+ POIGNET-D'ACIER
+
+
+Le matin du jour où se passait la tragédie rapportée dans le premier
+chapitre de ce livre, un homme se promenait, pensif, devant une cabane
+grossièrement construite, près d'un monceau de ruines, le long de la
+pointe Georges, sur la rive sud de la Colombie, quelques milles de son
+embouchure.
+
+L'homme était connu, dans le désert américain, sous le nom de
+Poignet-d'Acier.
+
+Les ruines étaient celles du fort Astoria.
+
+Poignet-d'Acier avait atteint la maturité de l'âge. Sa taille était
+élancée, sa musculature fine, souple, gracieuse dans son jeu; elle
+annonçait la vigueur unie à l'agilité. Il avait les traits fortement
+accusés, un peu secs, et sa physionomie eût été dure sans une barbe
+noire qui la masquait en partie et en adoucissait les angles. Son oeil,
+fréquemment voilé par quelque pensée amère, s'animait de lueurs
+éblouissantes quand il voulait se fixer sur une personne ou un objet.
+Son éclat devenait alors insoutenable. Il fascinait, faisait froid au
+coeur. A la vue de ce personnage, on se sentait en présence d'une de ces
+existences ravagées par les passions, dont la lave, toujours bouillante
+dans leur sein, menace à tout instant de faire éruption.
+
+Poignet-d'Acier portait le costume habituel des aventuriers du littoral
+du Pacifique: chapeau de racines de cèdre à larges bords, chemise de
+chasse en peau d'élan, une ceinture en cuir de veau marin, d'où
+pendaient des pistolets, une hache et un large couteau de chasse. Des
+culottes fabriquées avec le poil d'un grosses-cornes, et des bottes
+molles, montant au-dessus du genou, lui tenaient lieu de mitas et de
+mocassins, une grande poudrière et un étui de fer-blanc étaient passés
+en sautoir derrière son dos. Un fusil à deux coups reposait négligemment
+sur son avant-bras droit.
+
+Le tableau qui se déroulait aux pieds du promeneur avait une de ces
+magnificences prodigieuses que l'on ne trouve guère dans les pays
+cultivés.
+
+Au premier plan, la Colombie, qui, de l'indigo de ses ondes profondes,
+formait un cadre, saisissant par le contraste, aux îles verdoyantes, aux
+bancs de sable dorés dont elle est marquetée à cet endroit; au deuxième
+plan, des rives escarpées, panachées de pins superbes, puis le mont
+Sainte-Hélène, de forme conique, coiffé de neiges éternelles, et, dans
+les derniers lointains, le ciel mêlant son azur avec l'émeraude des
+incommensurables prairies.
+
+Des phaétons du tropique au cri guttural, de grands albatros bruns, de
+lourds cormorans égayaient le paysage en rasant la surface du fleuve,
+tandis que des nuées de corneilles, planant au-dessus de la grève,
+fondaient, de moment en moment, sur les coquillages que la marée y avait
+apportés, les saisissaient entre leurs grilles, s'élevaient en l'air,
+les laissaient retomber sur les rochers où ils se brisaient et où les
+intelligents oiseaux descendaient pour dévorer le contenu.
+
+Sur cette même grève, on voyait encore jouer ou se chauffer au soleil
+des troupeaux de loups matins au blanc pelage. A quelques pas, des
+souffleurs, sortant des eaux leur grosse tête noirâtre, lançaient dans
+l'espace des guirlandes de pierreries liquides; au milieu d'eux, un banc
+d'aloses faisait miroiter ses écailles diamantées en cherchant à happer
+une proie parmi les essaims de mannes [8], si pressés qu'on eût dit
+qu'une gaze grise était répandue sur les places qu'ils avaient Enfin,
+deux faucons à tête jaune décrivaient des cercles concentriques
+au-dessus du banc d'aloses. A tour de rôle l'un d'eux tombait, avec la
+rapidité de la foudre, sur les poissons, en enlevait un et le portait,
+en poussant des cris aigus, au sommet d'un rocher, sur une île voisine;
+ensuite il revenait et continuait la pêche.
+
+[Note 8: Sorte de grosse mouche grisâtre, très-abondante, qui suit bancs
+d'aloses.]
+
+Sur la côte où se tenait Poignet-d'Acier, le spectacle n'était pas moins
+attrayant.
+
+Une riche verdure émaillée de violettes, d'oeillets, de dents-de-lion,
+d'angélique, la tapissait. Autour des décombres du fort, des sureaux et
+des merisiers en fleurs remplissaient l'atmosphère de pénétrants parfums
+tandis que des colibris, des oiseaux-mouches, empennés d'émeraudes et de
+rubis, voltigeaient à la cime, mêlant leur pépiement aux notes
+argentines de la fauvette et au cri aigrelet du goguelu.
+
+Si captivants quo fussent ces charmes naturels, ils ne parlaient
+toutefois ni à l'esprit ni au coeur de Poignet-d'Acier.
+
+Il marchait distraitement, par mouvements saccadés, et ses yeux
+demeuraient attachés au sol.
+
+Des lambeaux de phrases s'échappaient par intervalle de ses lèvres.
+
+Oui, disait-il, avec de l'or, quelques grains de cette poussière jaune
+qu'on estime tant, je sauverais mon pays! Je l'arracherais à ces
+misérables Anglais, dont l'implacable cruauté seule égale la perfidie...
+Et après un instant de silence:
+
+--A quoi bon cette ambition! Les hommes valent-ils la peine qu'on
+s'occupe d'eux!... Non. Mais ma vengeance! Oh! ma vengeance, elle ne
+sera assouvie que quand j'aurai chassé du Canada les usurpateurs qui
+l'oppriment, qui portent le déshonneur...
+
+Ses traits se contractèrent, sa main droite se crispa au canon de son
+fusil.
+
+Mais de l'or reprit-il au bout d'une minute, de l'or qui m'en donnera?
+Où en trouver? Depuis six ans que je fais ici la traite des pelleteries,
+à mes risques et périls, persécuté par les agents de cette infâme
+Compagnie de la baie d'Hudson, traqué nuit et jour par les Indiens,
+depuis six ans, qu'ai-je amassé?... rien, ou presque rien... On dit
+cependant qu'il y a par-là, vers le nord, des mines aurifères! Ce
+Chinouk m'avait promis de m'y conduire. La pépite qu'il m'a donnée est
+bien en or... en or fin... Et cet Indien a disparu à l'heure de
+partir!... Oh! la destinée, l'implacable destinée me poursuivra donc
+toujours et partout... Oui, il est des hommes condamnés au malheur, du
+berceau à la tombe, peut-être même au delà!... Si j'avais de l'or,
+pourtant! Avec l'or, pas d'obstacles: la fatalité est vaincue!
+
+Poignet-d'Acier s'arrêta, tira de son étui un grain d'or brut pesant
+environ deux onces, l'examina, et, étendant sa main dans la direction du
+mont Sainte-Hélène, il s'écria, avec l'accent d'une inébranlable
+volonté:
+
+--C'est là, là qu'est la mine. J'irai, je la découvrirai, ou... il
+s'interrompit tout à coup, à l'aspect d'un trappeur qui sortait de la
+cabane.
+
+--Ah! tu viens me dire que le repas est prêt, mon bon Jacques; mais je
+n'ai pas faim, fit-il en s'avançant vers le trappeur, vieillard blanchi
+par les ans, quoique d'une apparence robuste et alerte.
+
+--Voilà encore la tristesse qui vous prend, monsieur Villefranche...
+
+--Jacques, répondit Poignet-d'Acier d'un ton qui voulait être sévère,
+mais qui n'était que mélancolique, je t'ai déjà défendu de m'appeler par
+ce nom.
+
+--L'habitude, mon cher maître...
+
+--N'en parlons plus. Pour te faire plaisir, je déjeunerai.
+
+Ils entrèrent dans la cabane.
+
+C'était une habitation primitive s'il en fut.
+
+Elle ne différait de celle des Indiens chinouks que parce que le foyer
+était placé dans un coin, au lieu d'être établi au centre. Des armes et
+des filets étaient appendus aux parois de la muraille. Çà et là des
+paquets de pelleterie servaient de siège on étaient empilés les uns sur
+les autres. A des perches transversales, qui reliaient les quatre murs
+de la hutte, on avait accroché des quartiers de venaison, des chapelets
+de poissons boucanés et des bottes de plantes légumineuses.
+
+Une table grossière occupait le milieu.
+
+--Je vous ai, dit Jacques à Poignet-d'Acier, préparé un gâteau de
+kamassas nouvelles. Il est aussi friand que s'il était fait avec de la
+farine de froment. Goûtez-y, monsieur...
+
+--Encore! tu es incorrigible!
+
+--Puis-je oublier, monsieur Villefranche... Il s'arrêta court, et
+l'aventurier se mit à rire.
+
+--Continue, mon bon Jacques; tu n'as pas ton pareil ici-bas. Ah! si tous
+les hommes étaient comme toi, ils ne feraient pas long séjour sur cette
+terre.
+
+--Vous servirai-je une tranche de saumon?
+
+--Assieds-toi, d'abord, à côté de moi.
+
+Jacques obéit en se découvrant respectueusement.
+
+--Excellente nature, murmura Poignet-d'Acier. Puis il ajouta en aparté:
+
+--Excellente, oui, mais sans initiative, bonne pour servir, voilà tout!
+
+--Vous savez, monsieur, dit le domestique, que le navire ancré
+au-dessous du cap Frondoso met à la voile demain matin pour New-York.
+
+--Ah! fit l'aventurier en fronçant légèrement les sourcils, et il te
+faut de l'argent pour ton protégé.
+
+--Si monsieur...
+
+--Oui, dit Poignet-d'Acier en tirant une bourse de cuir, voilà cent
+piastres.
+
+--Merci, monsieur, dit Jacques avec une expression de reconnaissance
+intraduisible. On m'a écrit qu'il était si beau, qu'il vous ressemblait,
+le petit Alfred!
+
+--Jacques, s'écria le maître, pour la millième fois, je t'enjoins de ne
+plus prononcer ce nom-là devant moi!
+
+--Pardon, mon....
+
+--Qu'il n'en soit plus question! Voudrais-tu donc me faire mourir? Ne
+sais-tu pas que le remords me poursuit? Cette femme m'avait trahi? Mais
+étais-je en droit de la faire périr de chagrin, lentement, à petit
+feu... Et ma fille, car c'était ma fille Adèle, j'en suis sûr, mais ne
+suis-je pas la cause de son empoisonnement? Elle s'est suicidée après sa
+faute, parce qu'elle redoutait ma sévérité, parce que, peut-être, je
+l'aurais tuée comme j'ai tué son amant, cet Hermisson [9].
+
+[Note 9: Voir la _Huronne_.]
+
+--Mais si monsieur voulait revoir les pauvres jumeaux, ses
+petits-enfants? hasarda le vieux serviteur.
+
+--Ses petits-enfants! tonna Poignet-d'Acier; ses petits-enfants! Que
+veux-tu dire? Est-ce à moi que tu parles? Les enfants sont les enfants
+d'un Anglais. Je nie qu'ils aient du sang français dans les veines! Ma
+fille était une misérable!... une maudite, comme sa mère!
+
+Après ces mots, articulés d'une voix strangulée, Villefranche se leva,
+les yeux injectés de sang, le visage en feu et arpenta la cabane à
+grands pas.
+
+Ayant fait cinq ou six tours, il recomposa son visage, en homme habitué
+depuis longtemps à refouler ses émotions les plus violentes, et,
+s'asseyant de nouveau à la table, il tendit la main au vieillard, en lui
+disant:
+
+--Excuse mon emportement, Jacques. Tu enverras l'argent pour cet enfant;
+qu'il soit bien soigné; je le reverrai... un jour... oui... Quant à la
+fille, sa soeur, elle a été abandonnée, n'est-ce pas? Tu me l'as assuré.
+
+Jacques baissa la tête sur sa poitrine sans répondre.
+
+Villefranche prit, sans doute, ce signe pour une affirmation, car il
+s'écria d'un ton dur:
+
+--Tu es incapable de me mentir; mais si j'apprenais que cette fille
+reçût, ne fût-ce qu'un schelling de moi, tu ne recevrais plus un sou,
+plus un seul pour l'autre! Appuyant ses coudes sur la table, il
+ensevelit son visage dans ses mains, en murmurant:
+
+--Horrible destinée! Ma mère trompa mon père, ma femme m'a trompé! ma
+fille était séduite à seize ans. Elle donnait le jour à deux enfants, un
+garçon, une fille! Quelle malédiction pèse donc sur notre famille! Mais
+cette petite fille, oh! je ne la verrai plus; j'aurais du l'étouffer de
+mes propres mains! N'est-ce pas, Jacques, que tu l'as exposée sur la
+voie publique?
+
+Le domestique balbutia une réponse inintelligible. Il parut même si
+embarrassé, que Poignet-d'Acier remarqua son trouble, et il allait le
+questionner, quand on frappa à la porte.
+
+--Faut-il ouvrir? demanda Jacques.
+
+--Attends un peu.
+
+L'aventurier remit sa bourse dans une poche de sa chemise de chasse,
+tira ses pistolets de sa ceinture, examina l'amorce, les plaça sur la
+table et dit:
+
+--Ouvre!
+
+Jacques, qui avait intérieurement fermé la porte avec une lourde barre
+de bois, précaution très-utile à cette époque, s'en approcha; mais,
+avant de tirer la barre, il demanda:
+
+--Qui est là?
+
+--Merellum, la Petite-Hirondelle, répliqua du dehors une voix enfantine.
+
+--Merellum, dit Poignet-d'Acier, qu'elle entre! Je suis bien aise de la
+voir!
+
+Jacques avait déjà ouvert la porte; une petite fille de dix à douze ans
+s'élança aussitôt vers Poignet-d'Acier, qui la prit dans ses bras, la
+baisa au front et l'assit sur ses genoux.
+
+Son teint avait une blancheur qui devait la faire considérer comme une
+merveille dans les solitudes du Nord-Ouest, et qu'on eût remarquée même
+en Europe. Elle n'était pas jolie, mais une intelligence vive et
+précoce, éloquemment peinte, dans tous ses traits, suppléait à la beauté
+qui lui manquait. Sa robe de peau d'antilope était déchirée, et ses
+longs cheveux épars.
+
+--Petit oncle [10], dit-elle à Poignet-d'Acier, grand, grand malheur!
+
+[Note 10: «Mon frère», «mon cousin», «mon oncle», «ma tante» sont des
+termes d'amitié fort usités par les Canadiens dans le désert américain.
+Ils n'impliquent pas toujours une idée de parenté.]
+
+--Un malheur! ma Petite-Hirondelle, comment cela? répliqua-t-il avec
+intérêt, en s'apercevant du désordre de la toilette de l'enfant.
+
+--Ma tante, Ouaskèma...
+
+Et Merellum fondit en larmes.
+
+--Eh bien, ta tante Ouaskèma?
+
+La petite fille voulut parler, les sanglots l'en empêchèrent.
+
+--Calme-toi, chère, dit le Vieux Jacques qui, après avoir refermé la
+porte, était venu se rasseoir à la table.
+
+--Allons, raconte-nous ce qui est arrivé à ta tante Ouaskèma, dit
+Poignet-d'Acier.
+
+Mais Merellum» tremblait de tous ses membres, en se serrant contre la
+poitrine de l'aventurier, et balbutiant:
+
+--Les Chinouks! les Chinouks!... J'ai peur... Défends-moi, défends-moi,
+petit oncle!
+
+--Donne-lui quelques gouttes de tafia, dans un gobelet d'eau et de sirop
+d'érable, dit Poignet-d'Acier à son domestique.
+
+Jacques eut bien vite préparé la potion qui réconforta Merellum. Alors,
+elle raconta qu'étant allée le matin, avec Ouaskèma et quelques Indiens
+Clallomes, récolter des racines de ouappatou dans une île de la
+Grande-Rivière (le rio Columbia), ils avaient été surpris par une troupe
+de Chinouks. Ouaskèma et un chef, Queue-de-Serpent, étaient tombés entre
+les mains de ces deniers; les autres avaient été tués. Quant à Merellum,
+elle avait réussi à s'échapper en se cachant dans une touffe de joncs;
+puis, les Chinouks partis de l'île avec leurs prisonniers, elle avait
+sauté dans un canot, traversé le fleuve et cherché une retraite chez son
+petit oncle.
+
+--Combien étaient les Chinouks? demanda Poignet d'Acier, après avoir
+écouté avec une profonde attention, le récit de l'enfant.
+
+--Dix, répondit-elle en comptant sur ses doigts.
+
+--Et quelle direction ont-ils prise?
+
+--Le soleil couchant, répliqua Merellum.
+
+--Ouaskèma est une brave créature, dit alors l'aventurier en s'adressant
+Jacques. Elle m'a rendu plus d'un service et même, sauvé la vie, quoique
+je ne sache trop d'où lui vient cette amitié pour moi. Il faut lui
+porter secours.
+
+--Oh! petit oncle, comme tu es bon! s'écria Merellum en essuyant ses
+lames et l'embrassant sur les deux joues. Petite tante aussi m'aime
+bien, va!
+
+--Voyons, Jacques, dit Poignet-d'Acier, remettant doucement l'enfant à
+terre, selle un cheval, tu courras à la pointe de la Langue, tu y
+déposeras Merellum chez nos amis et tu prieras trois d'entre eux de
+t'accompagner ici. A cinq, nous aurons facilement raison de dix coquins
+de Peaux-Rouges. Seulement hâte-toi. Il n'y a pas une minute à perdre.
+Pendant ton absence, je préparerai les armes et le grand canot.
+
+Jacques s'éloigna immédiatement, en emmenant la petite fille.
+
+--C'est étrange! dit Poignet-d'Acier dès qu'ils eurent disparu, c'est
+étrange! moi qui abhorre les femmes et tout leur sexe, je ne sais ce que
+j'éprouve à la vue de cet enfant! Je me sens mollir... Oui, c'est bien
+étrange! répéta-t-il en se grattant le front.
+
+Une heure ne s'était pas écoulée, que Jacques revint accompagné de trois
+trappeurs.
+
+Ils échangèrent une poignée de main avec l'aventurier, qui leur dit:
+
+--Eh bien, mes cousins, vous êtes prêts à donner la chasse aux Chinouks?
+
+--Tout disposés, répondirent-ils. Ces vermines nous ont pillé une
+fumerie de saumon, et, baptême! nous nous paierons sur leur peau.
+
+Un long bateau, creusé dans un tronc d'arbre, fut poussé à l'eau, et les
+cinq hommes, parfaitement armés, s'y embarquèrent. Poignet-d'Acier
+s'assit au gouvernail, les trappeurs ramèrent.
+
+Le temps était toujours beau, le ciel pur et sans nuages.
+
+Au moment où le soleil se penchait à l'horizon, l'embarcation arriva
+près du cap Désappointement.
+
+--Ne distinguez-vous pas une colonne de fumée, au-dessus de la falaise
+dit Jacques à son maître.
+
+--Je la vois depuis une dizaine de minutes. Ce sont nos Chinouks sans
+doute. Nous aborderons dans cette anse, sur la droite.
+
+Et il indiquait du doigt une étroite baie, plantée de roseaux.
+
+Ils attérirent, cachèrent le bateau dans les roseaux, renouvelèrent
+l'amorce de leurs carabines et se mirent à grimper en silence le long de
+la côte. L'escalade était difficile, mais tous étaient exercés ces
+sortes d'ascensions. Bientôt, ils atteignirent le faîte du cap
+Désappointement.
+
+--Halte! fit Poignet-d'Acier qui rampait en avant. Ses compagnons
+s'arrêtèrent.
+
+--Avancez-vous derrière ces broussailles, reprit-il en montrant des
+buissons qui hérissaient la crête de la falaise. J'aperçois les
+Peaux-Rouges. Ils ne soupçonnent pas notre présence; au mot feu! tirons
+tous ensemble.
+
+Moins d'une minute après, cinq coups de carabine faisaient résonner les
+échos de la côte.
+
+Quatre Chinouks tombèrent; les autres prirent la fuite en poussant des
+hurlements épouvantables.
+
+Cependant Chinamus, le sorcier, qui n'avait été que blessé, se jeta sur
+Ouaskèma, en s'écriant et brandissant son tomahawk:
+
+--La vierge clallome doit mourir en l'honneur de Scoucoumé, le grand
+Esprit du Mal, elle mourra!
+
+La redoutable massue frappa la captive, et, à ce moment, à ce moment
+suprême, une nouvelle détonation retentit: le jeesukaïn roula, en se
+tordant dans les convulsions de l'agonie, à côté des quatre victimes que
+venaient de faire les balles des trappeurs.
+
+
+
+
+ CHAPITRE IV
+
+ PAD
+
+
+Les scènes précédentes avaient eu un témoin qui n'appartenait ni aux
+tribus de Peaux-Rouges, ni à la bande de trappeurs compagnons de
+Poignet-d'Acier. Tapi dans un massif de jeunes merisiers, cet homme,
+qui, par la figure et l'accoutrement, avait l'air d'un indien
+tête-plate, n'eut pas plutôt vu frapper Ouaskèma et tomber Chinamus,
+qu'il sortit sans bruit de sa cachette et se glissa lestement au bas du
+cap Désappointement, en prenant grand soin de ne pas être observé. Dans
+les joncs, sur le bord du fleuve, il trouva un canot, sauta dedans, fit
+force de pagaie et aborda au bout de trois heures à une île vis-à-vis de
+la pointe de la Langue.
+
+En débarquant, il fut reçu par un trappeur blanc qui lui dit:
+
+--Eh bien, Pad, as-tu de bonnes nouvelles?
+
+--Excellentes, excellentes, camarade, répondit l'autre en anglais.
+
+--Par le tonnerre! voyons, reprit le premier dans cet idiome, voyons,
+tirons le canot sur la grève pour que la marée ne l'entraîne pas;
+ensuite tu me conteras ça en mangeant un morceau d'esturgeon.
+
+L'embarcation fut traînée sur le sable un quart de mille environ du
+rivage, et les deux hommes entrèrent dans une cabane fabriquée avec des
+lianes et des joncs, dans un petit bois, au milieu de l'île.
+
+--Je meurs de soif, by the Holy Virgin [11], dit Pad en se laissant
+tomber sur une botte de fougères qui servait de lit. As-tu une goutte de
+whiskey à me donner?
+
+[Note 11: Par la Sainte Vierge!]
+
+Le trappeur blanc lui passa une outre, dont l'Indien avala deux ou trois
+copieuses gorgées, en faisant claquer voluptueusement sa longue contre
+son palais.
+
+--J'avais besoin de ça pour me remettre, dit-il en rendant la gourde à
+son hôte; les dames Chinouks n'en finissaient pas. J'ai même vu le
+moment où j'en serais pour mes frais de course et d'attente. Fichu
+métier que le nôtre!
+
+--Tu disais que la journée avait été bonne, Pad?
+
+--Bonne, oui, by Jesus-Christ! très-bonne, Joe, très-bonne. Si on nous
+payait en raison de ce que rapportera aux autres, encore!
+
+--Tu dois avoir faim?
+
+--Une faim de coyote en plein hiver, Joe. Tu m'as parlé d'un morceau
+d'esturgeon?
+
+--Oui, que j'ai accommodé avec des kamassas. Le voici. Régale-toi.
+
+Le blanc, appelé Joe, avait ranimé le feu en y jetant des branches de
+sapin, car la nuit était venue depuis longtemps déjà. Il servit à Pad
+une tranche de poisson sur un plat d'écorce de cèdre.
+
+Quand celui-ci eut satisfait son appétit avec une voracité bestiale, il
+lui demanda:
+
+--Et ton histoire maintenant?
+
+--J'allume le tabac, je bois un coup, et je te réponds, dit. Pad.
+
+Joe se plaça sur les fougères à côté de l'Indien, qui fumait lentement,
+en homme bien repu, sachant apprécier la valeur d'une pipe après un
+copieux repas.
+
+Mais il ne se pressait pas de parler.
+
+--Par le tonnerre! tu vas commencer? dit le trappeur blanc que son
+silence impatientait.
+
+--Tout de suite. Mais, d'abord, tu connais le Dompteur-de-Buffles.
+
+--Ce chien, de métis?
+
+--Lui-même, que les Chinooks avaient pris pour chef.
+
+--Je ne le connais que trop, car il m'a presque assommé dans notre
+dernière rencontre avec les Peaux-Rouges.
+
+--S'il a failli t'assommer, il ne le fera plus, mon camarade. Tu es
+vengé. Le Dompteur-de-Buffles chasse maintenant chez le diable.
+
+--Tu dis?
+
+--Je dis que ce crapaud de métis est mort, et pas enterré, ajouta Pad en
+riant d'un gros rire niais.
+
+--Comment ça? fit Joe surpris.
+
+--Un tour à moi, voilà tout, by the Holy Virgin! On n'est pas Irlandais
+pour rien. Ce Bois-Brûlé donnait sur les nerfs. Je l'ai fait tuer par
+une vermine de son espèce, Chinamus, ou sorcier des Clallomes, tu sais?
+
+--Tu m'étonnes; ils étaient amis.
+
+--Oui, ainsi que chien et chat, comme on dit dans vos vieux pays. Mais
+ce qu'il y a de mieux, c'est que Chinamus a aussi rendu l'âme, s'il
+avait une âme, car ça ne doit pas avoir d'âme, ces brutes-là!
+
+Là-dessus, il aspira une longue bouffée qu'il souffla, petit à petit,
+entre ses lèvres pincées, et en regardant philosophiquement le nuage
+bleuâtre monter vers le plafond de la cabane.
+
+--Par le tonnerre! poursuis donc, lui cria Joe.
+
+--Oui, dit tranquillement Pad, Chinamus n'est plus qu'une carcasse que
+les corbeaux font présentement servir à leur souper. On ne dira pas
+qu'il n'était pas bons quelque chose, au moins!
+
+--De quelle manière cela s'est-il passé?
+
+--Patience, patience, mon camarade. D'abord je te dirai que Ouaskèma...
+
+--Ah! cette sauvagesse qui s'est amourachée de Poignet-d'Acier?
+
+--Tout juste.
+
+--Alors, Ouaskèma...
+
+--Est aussi, à cette heure, dans le monde des esprits.
+
+--Je ne te comprends pas bien, repartit Joe en toisant l'Indien avec,
+une expression de doute.
+
+--Ah! tu ne me comprends pas! tu ne me comprends pas! Mon langage est
+pourtant bien facile à comprendre. Ouaskèma est morte! Chinamus est
+mort, Dompteur-de-Buffles est mort, Queue-de-Serpent est mort, beaucoup
+d'autres Indiens sont morts, et beaucoup plus d'autres mourront d'ici à
+demain soir; est-ce que tu comprends ça, là?
+
+--Enfin, explique-toi.
+
+--Ce matin, en rôdant près de l'île de Sable, j'ai vu arriver Ouaskèma,
+Queue-de-Serpent et deux ou trois Clallomes. Ils se sont mis à arracher
+des: racines de ouappatou. Je savais qu'un parti de Chinouks était campé
+dans l'île voisine. Dompteur-de-Buffles les commandait. Comme il est
+épris de Ouaskèma qui, par contre, le déteste de tout son coeur, j'étais
+sûr d'être le bien venu en lui annonçant qu'il pouvait aisément
+s'emparer d'elle.
+
+--Sans compter que tu servais les intérêts de la Compagnie de la baie
+d'Hudson, car plus les tribus seront divisées et meilleur marché nous en
+aurons.
+
+--A qui le dis-tu, Joe! Mais ce n'était que la moitié de mon plan. Je ne
+fais pas les choses à demi, moi! Ces imbéciles d'Indiens me croient un
+grand jeesukaïn, à cause de ma double couleur. Alors, après avoir causé
+avec Dompteur-de-Buffles, j'ai pris Chinamus à l'écart et lui ai dit que
+j'avais en une vision où un de leurs dieux, Scoucoumé, m'avait révélé
+que le jeesukaïn qui lui immolerait Ouaskèma acquerrait une puissance
+absolue sur tous les Peaux-Rouges la Colombie.
+
+--Alors, tu as opposé l'amour du métis au fanatisme du sorcier; c'est
+très-adroit, dit Joe.
+
+--Est-ce que mon père n'était pas Irlandais, la nation la plus fine de
+la terre? s'écria Pad avec orgueil.
+
+--Par le tonnerre! la plus fourbe et la plus hypocrite! murmura le
+trappeur blanc.
+
+--Tu dis? fit Pad se dressant et portant la main à son couteau.
+
+--Moi! répondit Joe, feignant de n'avoir pas remarqué cette disposition
+hostile; moi, je dis que les Irlandais sont braves, courageux et
+très-malins.
+
+--Je croyais avoir entendu autre chose, grommela son interlocuteur.
+
+--Tu avais mal entendu, c'est là tout ce que je disais; mais continue
+donc, mon diable de Pad! La flatterie radoucit ce dernier, qui reprit:
+
+--Par l'enfer! où en étais-je?
+
+--Tu disais que tu avais engagé Chinamus à sacrifier Ouaskèma.
+
+--Oui, c'est ça. Mes trappes dressées, je traversai l'eau et montai sur
+le cap Désappointement pour assister au spectacle. Ça ne fut pas long.
+Dompteur-de-Buffles tomba sur les Clallomes et fit prisonnier.
+Queue-de-Serpent, tandis que Chinamus, plus subtil, s'emparait de
+Ouaskèma. Trois autres furent tués sur place. Après leur victoire, les
+Chinouks passèrent aussi le fleuve, et, comme je m'y attendais,
+gravirent la falaise, sur le plateau de laquelle ils aiment à faire
+leurs petites cérémonies religieuses. Je me blottis dans un hallier,
+d'où je les vis torturer ce pauvre Queue-de-Serpent, qui mourut comme un
+brave, by Jesus-Christ! Puis Chinamus voulut brûler Ouaskèma.
+Dompteur-de-Buffles s'y opposa. Ça ne faisait pas son affaire, tu
+conçois, Joe. Après une dispute, le sorcier proposa au métis de la jouer
+au beullum contre le Tonnerre, son fameux bison apprivoisé. Ils se
+mirent à la partie. Chinamus perdit, mais il tenait à son enjeu. C'est
+pourquoi, au lieu de payer sa dette, il saisit une flèche et la planta
+dans la poitrine du Bois-Brûlé. Je comptais bien un peu sur cette
+conclusion, mais il y en avait une autre que je ne prévoyais pas.
+Figure-toi qu'au moment où le devin allait mettre le feu au bûcher,
+voilà Poignet-d'Acier qui arrive avec sa bande.
+
+--Poignet-d'Acier!
+
+--En personne.
+
+--Par le tonnerre! on le trouvera donc partout, ce maudit! s'écria Joe
+en frappant avec fureur son poing sur la muraille.
+
+--Bon, bon, ne te fâche pas. Tant pis pour lui d'être venu se mêler de
+ce qui ne le regardait pas, car cette fois-ci nous le tenons. Ah! si la
+Compagnie m'avait laissé faire, il y a beau jour...
+
+--Oui, dit Joe en voyant lorgnait sa carabine; oui, ce n'était pas
+difficile de s'en débarrasser. Mais les chefs ont leurs projets, que
+veux-tu! Ils ne permettent pas qu'on le tue. C'est bête, ça! Finis ton
+histoire.
+
+--Encore deux mots et j'aurai fait. Poignet-d'Acier et ses gens abattent
+quatre Chinouks. Chinamus est blessé. Le reste des Peaux-Rouges se
+sauve, et je m'imaginais que ça allait se terminer par la délivrance
+d'Ouaskèma. Pas du tout.
+
+--Qu'advint-il?
+
+--Donne-moi d'abord la gourde, car je suis altéré comme un banc de
+sable.
+
+Ayant bu une nouvelle gorgée de whiskey, Pad s'écria:
+
+--Tu ne te douterais jamais de ce qui se passa alors! non, by the Holy
+Virgin!
+
+--Dis.
+
+--Eh Bien! le vieux Chinamus, tout blessé qu'il était, prit son tomahawk
+et, paf! vous le planta sur la tête de Ouaskèma!
+
+Le trappeur Blanc fit un geste d'horreur.
+
+--C'est comme j'ai l'avantage de te l'assurer, dit Pad en riant.
+Maintenant, sais-tu mon idée? Je m'en vas trouver les Clallomes postés
+sur l'autre rive de la Colombie, je leur dis que Poignet-d'Acier a
+assassiné Ouaskèma, et le voilà pris entre deux feux: les Chinouks qui
+ne manqueront pas de revenir en nombre pour venger leur sorcier, et les
+Clallomes qui lui demanderont compte de Ouaskèma et de Queue-de-Serpent.
+Que penses-tu de cette trame? Est-elle un peu bien tissée, hein l'ami
+Joe?
+
+En terminant Pad se frotta bruyamment les mains.
+
+--Tout cela est bel et bien pour la Compagnie, dit son compagnon après
+un moment de silence; mais ça ne fait pas nos affaires!
+
+--Nous recevrons des marchandises pour au moins deux cents piastres.
+
+--Peuh! qu'est-ce que, deux cents piastres, comparé à ce que nous
+aurions en découvrant la cache où Poignet-d'Acier enfouit ses
+pelleteries et son or!
+
+--C'est vrai, dit Pad en réfléchissant.
+
+--Alors, reprit Joe, nous serions riches, plus riches que des chefs de
+comptoirs. Tu pourrais faire ce voyage dans les vieux pays...
+
+--Je le désire depuis bien des années!
+
+--Tu aurais des palais, des domestiques pour te servir, des femmes
+blanches autant que tu en voudrais...
+
+--Ne me parle pas de ça, tu me fais tourner la tête, s'écria Pad dont le
+sang s'échauffait à ces enivrantes visions, car si la vie d'aventure
+dans les pays sauvages séduit les Européens, l'existence douce et
+paisible que nous menons séduit davantage encore les trappeurs du désert
+américain.
+
+Joe se leva pour attiser le feu, et dit négligemment:
+
+--Il ne faudrait pourtant que faire jaser Merellum.
+
+--Cette orpheline que Ouaskèma avait adoptée. Est-ce qu'elle sait
+quelque chose?
+
+--C'est mon opinion. Poignet-d'Acier l'adore. S'il était depuis plus
+longtemps ici, j'affirmerais en est le père. En tous cas, il n'a pas de
+secrets pour elle.
+
+--Cela se peut, répliqua Pad en bâillant; mais j'ai fait une rude
+journée. Le sommeil me gagne. Demain matin j'irai au camp des Clallomes.
+En rentrant, nous reparlerons de ça... oui, tu dois avoir raison, cette
+petite... Il ne sera guère malaisé de la prendre, à présent... bonsoir,
+Joe!
+
+L'Irlandais s'endormit, roulé dans une couverte de peau de buffle, et
+son camarade ne tarda pas à en faire autant.
+
+Avant que l'aurore parut, tous deux se levèrent, déjeunèrent solidement
+d'un morceau de venaison et transportèrent leur canot de l'autre côté de
+l'île.
+
+Pad s'embarqua seul, en disant à Joe:
+
+--Tu m'attendras ici; je reviendrai probablement ce soir.
+
+--Oui; mais souviens-toi de ce que je t'ai dit propos de Merellum. Par
+le tonnerre! si tu réussis à t'en emparer, conduis-la à la caverne du
+Chêne-Vert. Sois tranquille, je saurai bien la confesser.
+
+Pad s'éloigna du rivage. Le temps était beau; la marée le favorisait: en
+une demi-heure, il atteignit la Pointe de la Langue, où il mit pied à
+terre après avoir amarré son canot à une roche.
+
+Le soleil sortait des brumes du matin et plaquait d'or les vastes
+plaines de la Colombie; l'Indien s'achemina, la carabine sur l'épaule,
+vers une fumerie établie à une centaine de mètres du rivage.
+
+Des rets en fil d'écorce, des lignes faites avec des algues marines, qui
+poussent en abondance à l'embouchure du rio Columbia, et dont
+quelques-unes ont jusqu'à cent cinquante pieds de long, des hameçons en
+racine de pin ou en corne de mouton des montagnes, des tridents et des
+fouènes d'une espèce toute particulière étaient pendus autour de la
+fumerie.
+
+Ces fouènes méritent une description.
+
+La tête ou le piquant est en os, de deux à deux pieds et demi de long,
+en forme de large fer de lance. On y adapte une petite ligne près du
+milieu. Cette ligne se rattache à un manche, à deux pieds environ du
+bout, qui est enfoncé dans un trou, situé près de la pointe de la tête.
+Quoique assez solidement maintenu dans l'oeillet de l'instrument, le
+manche n'y est pas demeure fixe; de sorte que, quand un poisson a été
+dardé, la tête de la fouène se détache par le retrait du bois, et reste
+dans le corps de la victime, qu'à du manche et de la corde le harponneur
+ramène doucement à lui. Si le poisson est trop gros et menace, par ses
+efforts, de faire chavirer le canot, on abandonne le banche, qui fait
+alors l'office de bouée, et sert à reconnaître l'endroit où s'est arrêté
+la proie, lorsqu'elle est morte ou fatiguée de la lutte.
+
+Pad allait passer devant la fumerie sans s'arrêter, car, comme elle
+appartenait à Poignet-d'Acier, il ne se souciait pas de rencontrer ses
+gens; mais alors qu'il tournait près de la cour où séchaient d'énormes
+quantités de saumons et d'esturgeons partagés en deux et étendus au
+soleil sur des claies d'osier, il entendit de joyeux et frais éclats de
+rire.
+
+--C'est drôle, pensa-t-il, ça ressemble à une voix de femme et même à
+une voix d'enfant.
+
+Il prêta l'oreille.
+
+Les rires retentissaient toujours sonores et perlés comme les ricochets
+d'une cascatelle.
+
+--By the Holy Virgin! se dit-il, il y a une créature dans la fumerie. Il
+faut que je voie qui ça peut être.
+
+S'approchant avec précaution d'une fente que la négligence avait laissée
+entre les nattes de joncs qui composaient la muraille, Pad plongea ses
+regards à l'intérieur.
+
+D'abord, l'épaisse vapeur qui s'échappait lourdement en nuages compactes
+d'un feu de sapinage, au dessus duquel boucanaient des poissons de toute
+sorte, de toute grosseur, ne lui permit pas de distinguer les objets. Il
+fut même obligé de se retirer pour reprendre haleine, car la fumée
+l'étouffait; mais peu à peu ses yeux s'habituèrent à l'obscurité, et il
+aperçut une petite fille que deux vigoureux trappeurs faisaient sauter
+sur leurs genoux.
+
+--Merellum! s'écria-t-il, by Jesus-Christ! la chance me favorise! A ce
+soir!
+
+Il reprit le sentier, un instant abandonné, et remonta d'un pas rapide
+le cours de la Colombie.
+
+La distance qui le séparait de l'i-e-nush ou cantonnement des Clallomes
+n'était pas considérable. Pad l'eut bientôt franchie.
+
+Une animation inusitée se faisait remarquer dans village quand il y
+entra, les Indiens étant sur le point de partir pour une chasse à
+l'orignal. Les hommes, entièrement nus, fabriquaient ou réparaient leurs
+armes. Celui-ci aiguisait des têtes de flèches en obsidiane, celui-là
+les empennait avec des piquants de porc-épic, un troisième épissait,
+avec de la colle d'esturgeon, les deux parties d'un arc en corne de
+bélier; un quatrième faisait chauffer des cornes pour leur donner la
+convexité voulue; un autre les raclait avec des cailloux de silex, afin
+de les rendre élastiques; quelques-uns polissaient avec du sable des
+traits en bois de buisson-graisse, sorte de groseillier sauvage, tandis
+que les femmes, sans autre vêtement que le kalaquarté ou jupon d'écorce,
+préparaient en boulettes le frai de hareng, qu'elles avaient recueilli
+sur des branches de sapin, ou, plongées dans l'eau jusqu'à la ceinture,
+arrachaient avec leurs pieds les racines de kamassas pour les piler et
+en faire des galettes. La plupart étaient affreusement laides, avec
+leurs crânes déprimés et leurs mamelles pendantes jusque sur l'abdomen.
+
+Mais toutes étaient actives et besogneuses. Des nuées d'enfants sales et
+de chiens décharnés, grouillant pêle-mêle sur le gazon, complétaient le
+tableau.
+
+Pad s'approcha de deux jeunes filles qui tressaient un vase en racines
+de cèdre, s'assit sur un quartier de roche, bourra son calumet avec des
+feuilles de sac-à-commis [12], et se mit à fumer sans mot dire.
+
+[Note 12: Feuilles d'un arbuste dont le fruit est estimé des Indiens.
+Les Canadiens appellent ces feuilles sac-à-commis parce que les employés
+de la Compagnie de la baie d'Hudson, qui s'en servent pour fumer, en
+guise de tabac, les portent habituellement dans un petit sac.]
+
+Les jeunes filles ne lui adressèrent point la parole. Elles
+travaillaient en silence à leur vaisseau. Ces vaisseaux se font ainsi:
+on prend de grandes racines flexibles ou des filaments d'écorce. On les
+contourne autour d'un centre, en réduisant insensiblement la
+circonférence des plis intérieurs, de façon à former comme une ruche
+retournée. Les plis sont retenus ensemble par une petite racine
+très-souple, passée à travers un espace pratiqué en introduisant un
+poinçon, en os ou en épine, entre les deux deniers, puis en tournant la
+racine sous le dernier et sur celui qu'on doit ajouter en avançant dans
+la confection du vase. Entre les deux derniers plis, on glisse assez de
+ces racines, semblables à des fils, pour le rendre étanche.
+
+Les Peaux-Rouges se servent de ces vaisseaux pour boire, aussi bien que
+pour faire bouillir de l'eau et cuire les aliments avec les cailloux
+rougis au feu que l'on y plonge.
+
+Ils tiennent encore lieu de coiffure aux squaws quand elles changent de
+campement.
+
+Après avoir pétuné gravement pendant une heure, Pad se leva et marcha
+droit à un Clallome qui, accroupi devant la porte d'une cabane,
+contemplait le soleil.
+
+Un sac à médecine, en peau de castor, zébré d'hiéroglyphes rouges et
+noirs, indiquait qu'il occupait dans la tribu le poste de jeesukaïn.
+
+--Mon frère connaît Langue-de-Vipère? lui dit-il dans le dialecte
+indien.
+
+--Langue-de-Vipère est connu, répliqua laconiquement le devin.
+
+--Langue-de-Vipère veut faire entendre sa parole au conseil des
+vaillants chefs clallomes.
+
+--Quelles paroles mon frère veut-il faire entendre au conseil des
+vaillants chefs clallomes?
+
+--Langue-de-Vipère le dira à leurs oreilles dans la loge du conseil.
+
+--Si les paroles de mon frère sont des paroles de vérité, il sera le
+bien venu, si ses paroles sont des paroles de mensonge, que mon frère
+reprenne le chemin de son wigwam.
+
+--Les paroles de Langue-de-Vipère sont des paroles de vérité, repartit
+Pad sans s'irriter du soupçon dont il était l'objet.
+
+--Quand le soleil tombera droit sur la tête de mon frère, le conseil des
+Clallomes sera assemblé. Mon frère y assistera.
+
+Cela dit, le jeesukaïn tourna le dos à l'étranger et reprit sa
+contemplation.
+
+
+
+
+ CHAPITRE V
+
+ L'ENLÈVEMENT
+
+
+A l'heure où le soleil touche son méridien, Pad fut introduit dans une
+loge en écorce, couverte de joncs et qui ne différait des autres huttes
+du village que par sa rotondité.
+
+Cinq chefs étaient assis en cercle sur des peaux d'antilope. Des
+colliers de griffes d'ours ou de panthère, de longs pendants d'oreilles
+en aïqua et des plumes d'aigle plantées droites dans leurs cheveux
+étaient les symboles de leur puissance.
+
+Lorsque Pad entra dans la case, un guerrier se leva et arrangea un petit
+feu au centre du conseil. C'était le feu magique.
+
+Le guerrier ordonna de tirer les pipes, puis il alluma la sienne au
+foyer, fit quelques pas en arrière, et dit:
+
+--Mes frères les intrépides Clallomes se sont assemblés pour chanter le
+chant de la chasse aux moz [13]; mais, avant, ils entendront la parole
+d'un étranger.
+
+[Note 13: Caribou]
+
+--Ils l'entendront, répondirent les Clallomes.
+
+Le guerrier fit alors signe à Pad de venir prendre place dans le cercle.
+Ensuite, du bout de son calumet, il indiqua les quatre points cardinaux,
+en commençant par l'est et finissant par le nord. Cela fait, il présenta
+trois fois la pipe à Pad, et trois fois la retira, montra le ciel, le
+feu, tira trois bouffées, les exhala vers le levant et offrit
+définitivement la pipe à son hôte, qui, après avoir fumé un peu, la
+passa aux autres assistants. Cette cérémonie terminée, le guerrier
+reprit:
+
+--Les oreilles des chefs clallomes sont ouvertes aux paroles de leur
+frère Langue-de-Vipère.
+
+L'irlandais éleva la voix.
+
+--Le sang des nobles Clallomes s'échauffera, leur coeur se gonflera
+d'une juste colère quand ils auront entendu mon discours, car les
+ossements de leurs pères crient vengeance, et la mort de Ouaskèma ne
+peut rester impunie.
+
+Un murmure de surprise et d'indignation accueilli ce début. Pad, content
+de l'effet qu'avait produit son exorde, continua:
+
+--Poignet-d'Acier et sa bande ont tué la vierge clallome et le parti qui
+l'accompagnait.
+
+--Comment mon frère l'a-t-il appris? demanda un chef.
+
+--Langue-de-Vipère a vu, répliqua Pad.
+
+Et il raconta que les trappeurs, commandés par Poignet-d'Acier s'étaient
+joints aux Chinouks pour attaquer et mettre à mort Ouaskèma, avec la
+petite troupe qui l'aidait à faire une provision de ouappatous dans
+l'île de Sable.
+
+Ce mensonge fut débité avec une impudence dont les Indiens furent dupes.
+L'absence prolongée de la jeune Tête-Plate donnait au surplus du poids
+aux assertions de Pad. On le questionna. Il répondit sans hésiter,
+fournissant des détails sur cette affaire, indiquant le lieu de
+l'engagement et proposant aux Peaux-Rouges de les y conduire. Mais
+ceux-ci craignirent un piège et déclinèrent sa proposition.
+
+Un des chefs prit la parole:
+
+--Mes frères Clallomes ont eu tort de faire alliance avec les
+visages-pâles. Le courroux de Scoucoumé s'appesantit sur la valeureuse
+tribu des Clallomes. Il faut l'apaiser. Pour l'apaiser, mes frères
+doivent déterrer la hache de guerre, et ne rentrer dans leurs loges que
+quand ils auront la chevelure du dernier des blancs qui trappent sur la
+Grande-Rivière. J'ai dit.
+
+--Mon frère le Petit-Nuage a sagement parlé, fit un autre. J'ai dit.
+
+--Que la hache de guerre soit donc immédiatement déterrée, ajouta le
+troisième. J'ai dit.
+
+--Nous livrerons Poignet-d'Acier à nos squaws pour qu'elles le brûlent
+lentement avec des tisons ardents. J'ai dit.
+
+--Et nos esclaves mangeront sa chair. J'ai dit.
+
+Les cinq chefs poussèrent un hurlement affreux, après quoi, le premier
+reprit:
+
+«Il y a dix hivers, alors que la première corne de la septième lune
+pendait sur les vertex forêts des montagnes Bleues, moi et cinq autres
+nous avons élevé une loge pour Hias-soch-a-la-ti-yah, sur les neiges de
+la butte Blanche [14], et nous y avons porté nos aïquas, nos peaux de
+loutre et le cuir d'un buffle blanc.
+
+[Note 14: Le mont Sainte-Hélène, non loin du rio Columbia.]
+
+«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.
+
+«Nous les avons portés dans la loge de Hias-soch-a-la-ti-yah, et nous
+nous sommes assis en silence jusqu'à ce que la lune ait descendu
+derrière les montagnes de l'est, et nous avons songé au sang de nos
+pères que les visages-pâles ont tués quand la lune était ronde et
+penchée sur les plaines de l'ouest.
+
+«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.
+
+«Mon père fut tué et les pères des cinq autres furent tués, et leurs
+coeurs saignants furent dévorés par le loup.
+
+«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.
+
+«Nous ne pouvions vivre, tandis que les loges de nos pères étaient
+vides, et que les scalpes de leurs meurtriers n'étaient pas dans les
+loges de nos mères.
+
+«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.
+
+«Nos coeurs nous ont dit de faire des présents à Hias-soch-a-la-ti-yah
+qui les a nourris sur les montagnes, et quand la lune fut basse, et
+quand les ombres de la butte Blanche furent aussi sombres que le pelage
+d'un ours, nous dîmes à Hias-soch-a-la-ti-yah: Nul homme ne peut faire
+la guerre avec les flèches du carquois de tes tempêtes; nulle parole
+d'homme ne peut être entendue quand ta voix parle dans les nuages; nulle
+main d'homme n'est forte quand ta main déchaîne les vents. Le loup a
+mangé la tête de nos pères et les scalpes des meurtriers ne pendent
+point dans les loges de nos mères.
+
+«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.
+
+«Hias-soch-a-la-ti-yah, ne lâche pas ta colère, tiens dans ta main les
+vents; que ta grande voix n'étouffe pas le hurlement des morts quand
+nous chassons les meurtriers de nos pères.
+
+«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.
+
+«Moi et les cinq autres nous établîmes alors dans la loge un feu, et,
+par sa lumière brillante, vit les aïquas et la peau du buffle.
+
+«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.
+
+«Cinq jours et cinq nuits, moi et les cinq autres nous avons dansé et
+fumé, la médecine, et battu le sol avec des bâtons, et charmé le pouvoir
+de Scoucoumé, afin qu'il ne soit pas mauvais pour nous, et ne nous
+envoie pas la maladie dans nos os.
+
+«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.
+
+«Alors, quand les étoiles furent brillantes dans le ciel clair, nous
+avons juré, (je ne dois pas dire quoi car nos paroles sont allées dans
+l'oreille de Hias-soch-a-la-ti-yah), et nous sommes partis de la loge
+avec nos poitrines grosses de ressentiment contre les meurtriers de nos
+pères dont les os étaient dans les griffes du loup.
+
+«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.
+
+«Nous sommes allés chercher leurs scalpes pour les pendre dans les loges
+de nos mères.
+
+«Je commande les Clallomes je vengerai la mort de Ouaskèma.
+
+«Voyez-moi frapper ce poteau, encore, encore et encore, deux fois six.
+
+«Je commande les Clallomes je vengerai la mort de Ouaskèma.
+
+«Deux fois six j'ai frappé; autant de visages-pâles j'ai tué, les
+meurtriers de notre père! avant que la lune fût de nouveau ronde et
+penchât sur la plaine occidentale.
+
+«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.»
+
+En récitant cette mélopée, du ton traînard et nasal particulier aux
+Indiens, le chef s'accompagnait tambourin en peau d'elk, sur lequel il
+frappait avec un petit bâton. A chaque strophe, il se livrait à des
+contorsions frénétiques, que les autres imitaient en poussant des cris
+assourdissants; à la dernière, les cris et les contorsions redoublèrent
+pendant une demi-heure, puis ils cessèrent tout d'un coup, chaque
+guerrier prit un tison dans le feu et sortit de la hutte en se dirigeant
+vers un grand poteau dressé au milieu du village. Au pied du poteau, le
+jeesukaïn qui avait reçu Pad se tenait agenouillé, réduisant en poudre
+fine des écorces sèches dont il entourait le piquet.
+
+L'un après l'autre, les chefs déposèrent leur tison sur cette poussière
+et le sorcier souffla sur les charbons. La poussière s'étant enflammée,
+celui-ci se releva et se joignit aux guerriers qui dansaient et
+vociféraient autour du poteau, lequel bientôt prit feu, craqua et
+s'abattit au milieu des hurlements de la foule attirée par ce spectacle.
+
+Comme, dans sa chute, l'arbre n'avait atteint personne, les Clallomes en
+conclurent que leur expédition contre les visages-pâles serait
+favorable.
+
+Le poteau à bas, les guerriers se jetèrent à l'envi sur les charbons,
+qui, dans leurs croyances, devaient les rendre invincibles.
+
+Tandis qu'ils se disputaient ces amulettes, leur jeesukaïn, déchaussant
+avec un couteau sacré le tronçon du poteau resté dans le sol, enlevait
+ce tronçon et retirait de dessous une hache en pierre.
+
+Cette hache était la hache de guerre.
+
+Il la remit au sachem principal des Clallomes, et ceux-ci se préparèrent
+aussitôt à entrer en campagne.
+
+Pad avait profité de la confusion qui accompagna l'exhumation de la
+hache de guerre pour s'esquiver, et sortir de l'i-e-nush.
+
+Son plan réussissait à souhait, aussi s'applaudissait-il de l'avoir mis
+à exécution.
+
+--Que je tire maintenant le secret de Merellum, et me voici riche,
+murmurait-il en marchant à grands pas sur le bord de la Colombie. Et cet
+imbécile de Joe qui s'imagine que, quand je connaîtrai le trésor, je
+viendrai le chercher pour partager! Le plus souvent, by Jesus-Christ!
+Pad n'est pas assez nigaud pour donner ce qu'il a gagné. L'affaire,
+faite, je m'embarque et m'en vas dans les vieux pays, où les femmes sont
+belles comme les anges du paradis dont me parlait mon père quand j'étais
+petit. Seulement il y a une chose qui me contrarie, c'est cette poire
+qui me sert de tête, non qu'elle ait moins d'esprit qu'une autre, Pad
+n'est pas un sot; mais enfin ce n'est pas beau une boule aplatie comme
+la mienne. Si je tenais cette sorcière de squaw qui m'a élevé et rendu
+le mauvais service de me presser le crâne entre deux planches, je lui
+ferais payer cher ses soins de nourrice! Mais bast! avec de la fortune,
+avec de l'or, on se fait aisément pardonner les infirmités de la nature
+ou autres; mon père me l'a dit. Tâchons seulement d'enlever la petite.
+Voyons... voyons... ça n'est pas facile... Ah! j'y suis... Oui, c'est
+cela. J'ai une cache près d'ici. Changeons de figure.
+
+Le sentier que suivait Pad serpentait sur des rochers à pic, dominant le
+fleuve d'une hauteur de vingt mètres au moins. Ces rochers étaient
+tourmentés, coupés çà et là par d'effrayantes déchirures, des abîmes
+insondables, dans lesquels les eaux de la Colombie se ruaient,
+tournoyaient, et écumaient avec fracas.
+
+Le faux Indien détacha une corde roulée sous son jupon autour de ses
+reins, en fixa solidement un bout à une racine, au-dessus d'une
+fondrière, et s'affala le long de la corde.
+
+Parvenu à l'autre extrémité du câble, il mit le pied sur une saillie de
+la roche et disparut dans un enfoncement.
+
+Un quart d'heure après, il ressortait du gouffre, mais complètement
+transformé. Il avait le visage et les mains blanches comme un Européen,
+et un costume de trappeur dont le chapeau dissimulait parfaitement la
+difformité de sa tête.
+
+Seulement ce costume était lacéré en plusieurs places et ses doigts
+ensanglantés portaient les traces de nombreuses éraflures.
+
+--Voilà! dit-il en se remettant en marche. Du diable si les gens de
+Poignet-d'Acier se doutent de mon stratagème! Heureusement que j'ai
+comme ça, de côté et d'autre, des caches pour serrer mes petites
+affaires! Si la fillette m'échappe, ce ne sera pas faute d'avoir fait
+toilette et peau neuve pour la séduire.
+
+Et il se prit à rire.
+
+Un moment après il s'arrêta et se frappa le front.
+
+--Bêta! j'oubliais l'essentiel.
+
+Puis il déchargea sa carabine; la recharges, la déchargea encore,
+enfouit dans une poche sa corne à poudre et se mit courir de toutes ses
+forces.
+
+Une heure avant le soleil couchant il arriva à la fumerie de la pointe
+de la Langue.
+
+Pad était essoufflé, trempé de sueur.
+
+Il frappa résolument à la porte de la loge.
+
+--Entrez! cria une voix forte de l'intérieur.
+
+Pad entra et se trouva devant cinq trappeurs canadiens vigoureux et de
+bonne mine, qui jouaient avec Merellum.
+
+--Sois le bien venu, mon cousin, dit un des trappeurs à l'Irlandais.
+Est-ce toi qui as tiré tout à l'heure? As-tu fait chasse?
+
+--Non, répliqua Pad en mauvais français. J'ai rencontré, à deux milles
+d'ici, une ourse avec ses oursons. Je l'ai blessée deux fois, mais la
+poudre m'a manqué, et un peu plus l'ourse ne m'aurait pas manqué, elle!
+
+Ce disant il montra ses mains saignantes.
+
+--Combien d'oursons? dit le trappeur.
+
+--Deux.
+
+--Est-elle grosse?
+
+--Elle pèse bien cinq cents livres, et les petits cent à cent cinquante.
+
+--Baptême! ce serait un joli coup de fusil. Elle est à deux milles
+d'ici, dis-tu, mon cousin?
+
+--Un peu plus, un peu moins. Ah! si j'avais eu de la poudre!
+
+--Ma foi, ça vaut la peine de se déranger. Qu'en pensez-vous, mes
+frères?
+
+--Bateau! faut y aller, répondit-on unanimement.
+
+--Mais Merellum?...
+
+--Oh! dit l'enfant, je resterai bien toute seule, je n'ai pas peur.
+Pendant que vous serez là-bas je préparerai le souper, à une condition,
+père Baptiste.
+
+--Quoi donc?
+
+--Vous me donnerez la peau de l'ourse pour m'en faire une couverte,
+comme celle de ma bonne tante Ouaskèma.
+
+--On te la donnera, chère, répliqua Baptiste en lui tapotant amicalement
+la joue.
+
+Et s'adressant aux autres:
+
+--Allons! en route!
+
+Ils quittèrent la fumerie en emmenant quatre chiens énormes.
+
+Pad allait en tête.
+
+Ils firent deux milles sans rien découvrir. Le crépuscule
+s'épaississait. Mais tout à coup, par un de ces hasards communs dans la
+vie, les chiens tombèrent sur une piste et s'élancèrent en aboyant
+furieusement dans un fourré de mesquites.
+
+--Ils ont flairé mon ourse, s'écria l'Irlandais en se précipitant après
+eux.
+
+Les trappeurs l'eurent bientôt perdu de vue. Pad alors opéra une
+contre-marche et revint toutes jambes à la fumerie.
+
+La porte était close.
+
+--Ouvre! cria-t-il à Merellum.
+
+--Que voulez-vous? demanda la petite fille.
+
+--Un fusil Baptiste en a besoin. Il a cassé la crosse du sien.
+
+L'enfant hésitait.
+
+--Mais dépêche donc! lui cria Pad. Dépêche, si tu ne veux pas que
+l'ourse dévore Baptiste.
+
+L'imprudente ouvrit malgré les recommandations que lui avaient faites
+les trappeurs en partant.
+
+A peine la porte fut-elle entre-bâillée, que Pad se jeta dans la
+fumerie, saisit brutalement Merellum, lui appliqua un morceau de
+couverte sur la bouche pour l'empêcher de crier, et, l'enlevant comme
+une plume dans ses bras, la transporta dans son canot, au fond duquel il
+la déposa, avec cette menace:
+
+--Si tu fais un mouvement, je te tue!
+
+La pauvre petite, épouvantée, demeura immobile. L'irlandais s'éloigna de
+la grève avec la plus grande célérité.
+
+La nuit était venue, noire et sans souffle. On n'entendait que le son
+lointain et assourdi des vagues de la Colombie sur la barre et les
+ruissellements de la marée, semblables à des explosions de fusée.
+
+Sans mot dire, Pad conduisit d'abord sa proie sur une île où il la
+débarqua, après lui avoir ôté son bâillon.
+
+--Maintenant, lui cria-t-il d'une voix tonnante, tu vas desserrer les
+dents, la belle. Où est la cache de Poignet-d'Acier?
+
+Merellum, toute glacée de frayeur, ne répliqua pas.
+
+--Parleras-tu, petite louve? ajouta rudement l'Irlandais en la secouant
+par le bras.
+
+Et comme elle se taisait toujours:
+
+--Si tu ne parles pas, je te brûle toute vive!
+
+--Je ne sais pas où est la cache, balbutia la Petite-Hirondelle.
+
+--Tu ne sais pas, tu ne sais pas! riposta Pad avec fureur. Ah! tu ne
+sais pas! je t'apprendrai à ne pas savoir!
+
+Il la souffleta violemment.
+
+Merellum poussa un cri.
+
+--Par le tonnerre! qui peut piailler comme ça? dit soudain quelqu'un
+dans l'obscurité.
+
+--By the Holy Virgin! marmotta l'Irlandais, ce que je redoutais arrive.
+Joe a entendu cette poison. Il faudra partager!
+
+--Est-ce toi, Pad?
+
+--Oui, c'est moi, répondit celui-ci d'un accent dépité.
+
+--Par le tonnerre! où es-tu? Je t'attends depuis trois heures au moins
+sur la berge... Et les affaires?
+
+--Elles vont bien, repartit sèchement Pad.
+
+--Ah! tu es un fin matois! fit Joe en apparaissant dans l'ombre.
+
+--Plus fin que toi, car j'ai, du même coup, lancé les Clallomes sur la
+piste de Poignet-d'Acier et enlevé la petite.
+
+--Merellum?
+
+--Oui, by Jesus-Christ!
+
+--Tu l'as amenée avec toi?
+
+--Est-ce que tu ne la vois pas?
+
+--Par le tonnerre, non!
+
+--Tu as la berlue, dit dédaigneusement Pad en haussant les épaules.
+
+Il se retourna pour montrer l'enfant qui était restée derrière lui. Mais
+elle s'était éclipsée.
+
+Au même instant, le bruit d'un corps qui tombe à l'eau troubla le calme
+de la nuit.
+
+
+
+
+ CHAPITRE VI
+
+ LE TONNERRE
+
+
+Au moment où il saisit son tomahawk pour en frapper Ouaskèma, Chinamus,
+déjà blessé par la balle d'un des assaillants, n'avait plus l'oeil juste
+ni la main sûre.
+
+Le coup destiné à fracasser le crâne atteignit l'épaule gauche.
+
+La jeune Indienne frissonna sous l'étreinte de la douleur; son visage
+pâlit, ses traits s'altérèrent, deux larmes jaillirent de ses yeux
+démesurément tendus. Puis sa tête s'affaissa sur sa poitrine; mais elle
+ne laissa échapper aucun gémissement.
+
+Poignet-d'Acier s'élança vers elle, trancha d'un coup de hache les liens
+qui l'attachaient au poteau et la reçut insensible dans ses bras.
+
+Il la déposa doucement sur le gazon en criant
+
+--De l'eau! qu'on m'en aille chercher, tout de suite!
+
+Un des trappeurs descendit vivement le cap, tandis que Villefranche
+versait quelques gouttes de spiritueux sur la paume de sa main pour en
+fruiter les tempes de Ouaskèma.
+
+Avant le retour du trappeur elle avait repris connaissance.
+
+A la vue de Poignet-d'Acier penché sur elle et la soignant avec une
+sollicitude paternelle, la jeune Clallome eut un éclair de joie
+indicible.
+
+--Le chef blanc, est un grand chef; Ouaskèma l'aime! dit-elle. Elle
+voulut faire un mouvement pour se lever, mais la souffrance l'en
+empêcha. Sa main droite se porta instinctivement à son épaule gauche,
+celle qui avait été frappée par la massue du sorcier.
+
+Contrairement aux usages de sa tribu, Ouaskèma, fille d'un grand chef et
+jouissant elle-même du privilège rare de présider le conseil des sachems
+Ouaskèma portait une tunique de peau qui couvrait sa gorge et descendait
+jusqu'à ses genoux. Elle avait aussi les mitas et les mocassins des
+Indiens de l'autre côté des montagnes Rocheuses.
+
+--Tu as bien mal à ton épaule, ma soeur? lui dit Poignet-d'Acier avec un
+accent sympathique.
+
+La jeune Clallome ne répondit pas. Elle le regardait attentivement.
+
+--Veux-tu que je panse ta blessure? reprit-il sans remarquer la fixité
+avec laquelle la Tête-Plate le considérait.
+
+--Ouaskèma veut tout ce que veut son frère blanc, répondit-elle
+dolemment.
+
+A cet instant le trappeur parti pour puiser de l'eau au fleuve revint
+avec son casque de pelleterie plein jusqu'au bord.
+
+--Diablesse de route pour monter de l'eau! fit-il. J'ai manqué de tout
+renverser...
+
+--Donne, donne, bavard de Baptiste! tu causeras demain, lui dit
+Poignet-d'Acier.
+
+--Voilà, bourgeois, dit celui-ci en déposant le vase improvisé près de
+la patiente.
+
+L'aventurier coupa la tunique de Ouaskèma, et, découvrant une épaule
+d'un galbe parfait, séduisante au possible, malgré sa couleur rougeâtre.
+Il examina la blessure.
+
+L'inflammation commençait et envahissait déjà toute la jointure
+supérieure du bras à l'omoplate. Une luxation ou tout au moins un
+déboîtement des parties était à craindre.
+
+Poignet-d'Acier avait certaines notions chirurgicales, comme tout homme
+qui a passé plusieurs années de sa vie dans le désert. Il palpa les
+chairs, et, après une étude de quelques minutes, il reconnut avec
+plaisir que le coup n'avait heureusement produit qu'une contusion assez
+forte et froissé les muscles.
+
+Il se contenta donc de baigner d'eau de mer les meurtrissures et d'y
+appliquer une compresse qu'il lia avec des racines de ouatap.
+
+--Ah! tu me soulages, mon frère! dit Ouaskèma se sentant mieux.
+
+--Baptême! dit un des trappeurs, poussant du pied le corps du
+Dompteur-de-Buffles, une de ces vermines qui grouille encore! je m'en
+vais l'achever.
+
+--Achever qui? répliqua Baptiste; il est plus mort que ton dernier
+grand-père, Jean. Laisse-le donc. Tu vois bien qu'il ne remue pas plus
+qu'une pierre.
+
+--Allez préparer le bateau, cria Poignet-d'Acier. Il est temps de
+démarrer Voici la nuit qui tombe et les Chinouks pourraient bien arriver
+avec elle.
+
+--Oh les maudits, on ne les craint pas, nous autres, dit Baptiste.
+
+--Va toujours, et dépêche-toi, répliqua l'aventurier.
+
+--C'est bon, capitaine; nous y sommes.
+
+--Toi, reprit-il en s'adressant à Jacques, tu m'aideras à transporter
+cette jeune fille.
+
+--Oui, monsieur Ville...
+
+--Chut!
+
+Pour se punir de son oubli, le vieux serviteur se donna un grand coup de
+poing dans la poitrine.
+
+--Ma soeur veut-elle venir avec moi dans ma cabane? demanda
+Poignet-d'Acier à l'Indienne. Ouaskèma ira où son frère désire la
+conduire!
+
+--Nous allons te transporter au canot.
+
+--Non, non, mon bon frère, Ouaskèma est forte. Elle peut marcher.
+
+Elle fit un effort pour se dresser, mais ses membres étaient rigides, et
+elle retomba.
+
+Alors Villefranche, la prenant dans ses bras, l'enleva de terre, comme
+il eût fait d'un enfant, et la descendit dans l'embarcation.
+
+Jacques le suivit par derrière, en portant sa carabine.
+
+Pendant le trajet, le coeur de la jeune fille battait si vivement, son
+haleine exhalait des souffles si brûlants au visage de Poignet-d'Acier,
+qu'il s'imagina que sa blessure était plus grave qu'il ne l'avait jugée
+d'abord.
+
+--Tu souffres donc beaucoup, ma soeur? dit-il avec intérêt.
+
+--Oh! non, je suis bien, je voudrais rester toujours ainsi,
+répliqua-t-elle languissamment. Le capitaine attribua cette réponse au
+délire.
+
+--Tu dois avoir soif? dit-il en tâchant de découvrir une source.
+
+--Ouaskèma aime le grand chef blanc, repartit-elle.
+
+Il ne prêta point d'attention à ces paroles, lesquelles, du reste,
+pouvaient n'être qu'un témoignage de reconnaissance conforme aux
+habitudes des Têtes-Plates, qui n'ont pas de mot propre pour exprimer un
+remercîment.
+
+Jacques avait deviné l'intention de Villefranche.
+
+Il s'écarta un peu et revint avec de l'eau fraîche qu'il présenta à
+Ouaskèma qui but avidement et dit:
+
+--Le serviteur du brave chef blanc est bon.
+
+Ils étaient arrivés sur la grève, près du canot, que les trappeurs
+poussaient au large.
+
+La nuit drapait ses ombres sur la campagne. Mais le ciel avait une
+pureté transparente et de nombreuses étoiles scintillaient déjà à son
+dôme.
+
+Le rio Columbia était calme, uni comme une glace, et, malgré le vacarme
+assourdissant que faisaient les vagues sur la barre, à une lieue de là,
+on pouvait espérer une traversée facile jusqu'à l'autre rive du fleuve.
+
+Ouaskèma fut placée sur une couche de joncs, dans le canot.
+
+Poignet-d'Acier allait s'embarquer, quand un puissant mugissement,
+longuement réverbéré par les échos de la côte, retentit en haut du cap
+Désappointement.
+
+Les trappeurs venaient de s'asseoir à leurs bancs pour ramer; ils se
+levèrent surpris.
+
+--Le taureau du Dompteur-de-Buffles, ce sont les Chinouks, filons vite!
+dit le capitaine.
+
+--Mon frère se trompe; le Bois-Brûlé est mort; il voulait m'avoir, et
+Chinamus l'a percé d'une flèche, dit l'Indienne.
+
+--Mais ça ne peut être que son taureau, car les buffles ne s'avancent
+pas si près du littoral de la mer, reprit Villefranche un pied sur le
+bord du canot, l'autre encore à terre.
+
+--Part-on, bourgeois? demanda Baptiste.
+
+--Attendez un peu. Jacques, mon fusil à deux coups.
+
+--Quoi! monsieur...
+
+--Pas de réflexion. Je le répète, c'est sans doute le taureau du métis.
+Si ce dernier est mort, je ne vois pas pourquoi je laisserais aux
+Chinouks la magnifique bête qu'il a domestiquée. Il y a longtemps que
+j'en ai envie, au surplus. Donnez-moi aussi un lasso.
+
+--Mon frère, ne retourne pas sur la montagne! fit Ouaskèma d'un ton
+suppliant.
+
+--Jean, s'écria Poignet-d'Acier, tu es leste, prends ta carabine et
+viens avec moi. Vivant ou mort, nous aurons l'animal.
+
+--Mon frère!... reprit l'Indienne avec un redoublement d'instances.
+
+Mais Poignet-d'Acier ne l'entendait plus. Ses instincts de chasseur, une
+fois éveillés, le dominaient despotiquement. Il était déjà à moitié de
+la falaise qu'il gravissait avec la rapidité d'un daim, et Jean, malgré
+sa réputation d'agilité, avait bien de la peine ne pas se laisser
+distancer.
+
+--Le grand chef blanc est intrépide, mais il est imprudent, murmura
+Ouaskèma en se soulevant sur son coude droit, afin de le suivre des
+yeux.
+
+La lune se montra, pleine, radieuse, dissipant les molles brumes que le
+crépuscule avait épanchées sur la Colombie. Poignet-d'Acier mettait le
+pied sur le sommet du cap Désappointement. Un second mugissement, plus
+formidable que le premier, salua son apparition.
+
+Et alors, au milieu des cadavres des Chinouks, l'aventurier aperçut un
+buffle énorme, au dos blanc comme la neige, mais à la crinière épaisse
+aussi noire que l'ébène, qui, les cornes droites, la tête relevée, les
+pattes de devant tendues roides, le regardait fixement de son grand oeil
+largement dilaté.
+
+Ses beuglements redoublèrent à l'approche du chasseur. Leur intonation
+avait quelque chose de triste, de désespéré, qui frappa Poignet-d'Acier.
+
+Jean arrivait sur le plateau.
+
+--Glisse-toi derrière le buffle, lui dit le capitaine, mais ne tire que
+si, par hasard, ma vie était en danger.
+
+--On vous entend, bourgeois, répliqua le trappeur en se faufilant dans
+les buissons.
+
+Poignet-d'Acier apprêta son lasso et se dirigea vers l'animal, qui,
+après avoir frappé du pied et creusé le sol de son sabot, s'était
+retourné et mis à lécher activement le corps d'un Chinouk, en agitant sa
+longue queue.
+
+Il semblait indifférent à la présence des deux hommes.
+
+--Excellente bête! murmura Poignet-d'Acier, je parie qu'elle est venue
+ici pour son maître!
+
+Le taureau, comme s'il eût compris ces paroles, redressa son muffle et
+mugit de nouveau.
+
+Le chasseur crut remarquer, à ce moment, que le cadavre près duquel
+trépignait l'animal faisait un mouvement.
+
+Cette découverte changea ses projets.
+
+--Est-ce que le Dompteur-de-Buffles vivrait encore pensa-t-il.
+
+Et, laissant de côté son lasso, il s'avança vers le corps.
+
+Loin de s'opposer à ce dessein, le bison se retira, comme pour lui faire
+place.
+
+Poignet-d'Acier s'agenouilla devant la victime de Chinamus et lui mit la
+main sur le coeur. Il battait encore, quoique faiblement.
+
+--Jean! appela l'aventurier.
+
+Son compagnon accourut, tout intrigué de ce qui se passait.
+
+--Jean, fais une torche et allume-la.
+
+Le trappeur coupa une branche de pin, la fendit à une extrémité, en sept
+ou huit fractions, y mit le feu et revint aussitôt près de
+Poignet-d'Acier qui déshabillait le corps du métis en disant:
+
+--Je gagerais à présent que le, sorcier des Chinooks l'a frappé d'une
+flèche empoisonnée. Baisse un peu plus la torche, Jean. Oui, c'est cela,
+ajouta-t-il en apercevant une légère piqûre que le Dompteur-de-Buffles
+avait au-dessous des côtes. C'est cela même, voilà bien les marques de
+l'empoisonnement avec cette terrible substance minérale que les
+Têtes-Plates tirent des montagnes Rocheuses, et qui, en refroidissant le
+sang, abat un homme comme la foudre. Oh! je ne me trompe pas. Les chairs
+autour de la plaie sont verdâtres, tuméfiées. Mais peut-être n'est-il
+pas trop tard pour sauver cet individu, car la vie n'est pas encore
+éteinte chez lui. Ce n'est pas tout à fait un sauvage, et on dit qu'il a
+de grandes qualités. Jean, descends vite jusqu'à mi-côte; sur la droite,
+près d'un bouleau, tu trouveras une source, apporte-moi de l'eau, le
+plus que tu pourras. Hâte-toi!
+
+Pendant que le trappeur s'empressait d'exécuter cet ordre,
+Poignet-d'Acier tirait de son étui de fer-blanc un petit tube en corne
+qu'il appliqua sur la piqûre, en l'appuyant de façon à la boucher
+hermétiquement. Ce tube avait exactement la forme de l'instrument dont
+se servent les médecins pour ausculter, à cette différence près, que le
+bout était plus effilé et l'orifice excessivement étroit.
+
+Dès que l'eau eut été déposée à côté de lui, Poignet-d'Acier se mit à
+aspirer fortement la plaie par l'embouchure de son tube, puis il cracha,
+se rinça la bouche, et recommença sans s'arrêter cette triple opération
+durant un quart d'heure.
+
+Jean l'éclairait sans mot dire.
+
+Le taureau avait suspendu ses mugissements et contemplait cette scène
+d'un air ahuri. L'iris noir de ses grandes prunelles blanches
+s'illuminait de lueurs profondes aux rayons rougeâtres de la torche.
+
+Peu à peu les membres du Dompteur-de-Buffles s'amollirent,
+s'échauffèrent, frémirent. Alors Poignet-d'Acier replaça le tube dans
+son étui de fer-blanc d'où il sortit un onguent dont il frotta la plaie.
+Puis il dit au trappeur:
+
+--Et maintenant, à nous deux, mon camarade!
+
+Jean savait ce que cela signifiait, car aussitôt il déchira en morceaux
+son capot de couverte, déboucha sa gourde, versa du rhum sur un des
+morceaux, le donna au capitaine, en humecta un autre, et tous deux
+frictionnèrent rudement les membres et le corps du métis.
+
+La coagulation du sang ne tarda pas à se dissiper. Les battements du
+coeur augmentèrent. La chaleur rayonna du centre à la périphérie; la
+souplesse, l'élasticité revinrent aux nerfs, la vie enfin circula à
+grands courants dans ce corps naguère presque inerte.
+
+Le Dompteur-de-Buffles étira ses bras, puis ses jambes, puis il secoua
+la tête, puis il ouvrit les yeux.
+
+--Verse-lui quelques gouttes de tafia sur les lèvres, Jean; ça achèvera
+de le ranimer, dit le capitaine.
+
+Jean obéit, et le métis se souleva aussitôt et se mit sur son séant.
+
+Le taureau bondit et mugit tour à tour.
+
+D'abord le Bois-Brûlé promena devant lui des regards effarés, comme une
+personne brusquement arrachée au sommeil. Mais la mémoire lui revint
+bien vite.
+
+Il reconnut le capitaine, qu'il avait plus d'une fois rencontré dans ses
+excursions.
+
+--Si je ne me trompe, tu m'as tiré d'un mauvais pas, Poignet-d'Acier,
+lui dit-il.
+
+--Baptême! ça me fait cet effet, s'écria Jean.
+
+--Oui, reprit le Dompteur-de-Buffles, je me souviens à présent. Le
+coquin de Chinamus m'avait planté une flèche empoisonnée dans le côté.
+Mais qu'est-il devenu? Où est la Belle-aux-cheveux-noirs?
+
+--Chinamus est mort, répondit Poignet-d'Acier. C'est moi qui l'ai tué.
+
+--Le scélérat n'avait pas volé la punition, dit le métis.
+
+--Mes gens, continua le capitaine, ont aussi tué quatre de tes hommes et
+il est assez probable que tu aurais partagé leur sort si tu avais été
+debout. Mais je ne frappe jamais un ennemi à terre.
+
+--Merci, Poignet-d'Acier, je te revaudrai ça. Donne-moi ta main. La
+mienne, je le dis avec orgueil, est celle d'un brave qui n'a jamais
+versé le sang sans y être forcé par la nécessité.
+
+--Je le sais et voilà pourquoi je t'ai sauvé, répliqua le capitaine en
+acceptant la main que lui tendait le métis et la serrant dans la sienne.
+
+--Tu as sucé le venin de ma blessure, je ne l'oublierai jamais, fit ce
+dernier. Mais peux-tu me dire où est Ouaskèma?
+
+--Dans mon canot, répondit Villefranche.
+
+--Dans ton canot? répéta le Dompteur-de-Buffles en tressaillant.
+
+--Oui, dit froidement le capitaine à qui ce mouvement n'avait pas
+échappé. Elle a été blessée par ton jeesukaïn; je vais la reconduire à
+sa tribu.
+
+Tu ne l'emmènes pas chez toi? demanda l'autre sans chercher à déguiser
+la satisfaction que lui causaient les dernières paroles de
+Poignet-d'Acier.
+
+--A moins qu'elle ne veuille s'y arrêter! Le front du métis se plissa.
+
+Il y eut un moment de silence, qui fut rompu par un mugissement du
+buffle.
+
+--Tonnerre ici s'écria le Bois-Brûlé.
+
+--Oui, c'est à ton taureau que tu dois la vie. Je te pensais mort et
+j'allais partir, quand un beuglement de cet animal me ramena sur le cap.
+
+--Ah! c'est une fine bête, dit le métis en s'approchant du buffle et le
+caressant de la main. Je l'avais laissé au pied de la côte pour aller
+pêcher avec les Chinouks dans une île... Mais j'y songe... ils vont
+revenir en nombre et t'attaquer, Poignet-d'Acier.
+
+--S'ils m'attaquent, ils trouveront à qui parler, répliqua le capitaine
+en frappant des doigts le canon de son fusil.
+
+--On est cinq, ajouta Jean, et, bateau! on vaut cinq fois cinq de ces
+vermines; fourre-toi ça dans la boule, mon cousin!
+
+--N'importe! dit le Bois-Brûlé avec emphase, je suis leur chef, comme je
+suis ton obligé, Poignet-d'Acier, et tant que je les commanderai, je ne
+souffrirai pas qu'ils te traitent en ennemi. Encore une fois merci, et
+au revoir! Après ces mots, le métis sauta sur son buffle qui frémit
+d'aise, et s'élança vers le nord avec la célérité d'une antilope.
+
+
+
+
+ CHAPITRE VII
+
+ OUASKÈMA
+
+
+Blanchi par les mates clartés de la lune, le rio Columbia semblait
+rouler des flots de vif-argent.
+
+--A vos avirons! cria Poignet-d'Acier en sautant dans le bateau.
+
+Il s'assit à l'arriére et prit le gouvernail en main. On gagna le large.
+
+--Comme le capitaine a l'air soucieux! Qu'est-ce que vous avez donc
+trouvé là-haut? demanda, d'un ton bas, Baptiste à Jean.
+
+--Le brigand de Bois-Brûlé, qu'ils appellent le Dompteur-de-Buffles. Un
+Chinouk lui avait dardé une flèche dans le flanc, à cause de cette
+créature que nous avons là dans le canot. La flèche était envenimée, et
+le bourgeois a eu la bonté de sucer la plaie de cette vermine de métis,
+qui le paiera sans doute en monnaie de singe!
+
+--C'est donc pour cela que vous avez été si longtemps sur la côte?
+
+--Pas pour autre chose.
+
+Mais qu'est devenu l'homme?
+
+--L'homme! une fois ressuscité, il a enfourché son grand buffle blanc et
+ils sont allés au diable vert.
+
+--Le demi-sang n'est pas mort? demanda Ouaskèma, qui comprenait un peu
+le français et avait entendu cette conversation, car elle tournait le
+dos aux deux trappeurs et faisait face au capitaine.
+
+--Non, répondit-il simplement.
+
+--Mon frère lui a aussi sauvé la vie? Poignet-d'Acier ne répliqua pas et
+l'Indienne poursuivit:
+
+--Mon frère s'en repentira; les Bois-Brûlés sont des ingrats.
+Dompteur-de-Buffles voulait faire de Ouaskèma son esclave, et Chinamus
+voulait la brûler. Ouaskèma aimait mieux être brûlée. Mais mon frère le
+chef blanc est un grand coeur.
+
+Comme elle disait ces mots, Jacques, qui se tenait en avant de l'esquif,
+poussa un cri.
+
+--Qu'y a-t-il? interrogea Poignet-d'Acier.
+
+--A gauche, monsieur! manoeuvrez à gauche, pour l'amour du ciel, ou nous
+sommes perdus!
+
+--Mais enfin qu'est-ce? que vois-tu? dit Villefranche en exécutant le
+mouvement, tandis que les rameurs regardaient de côté et d'autre pour
+découvrir ce qui effrayait le vieux domestique.
+
+A l'exception d'une forte oscillation des vagues en avant de la ligne
+que venait de quitter l'embarcation et qu'on pouvait attribuer à la
+marée, on ne distinguait rien qui parût justifier l'exclamation de
+Jacques.
+
+Mais comme Villefranche allait lui faire de nouvelles questions, le
+fleuve se couvrit à cette place d'écume, de gros bouillons, et une gerbe
+liquide, haute de vingt pieds, jaillit tout à coup de son sein.
+
+Ces signes indiquaient clairement la nature et la proximité du danger;
+aussi les cinq hommes prononcèrent-ils en même temps ce mot:
+
+--Une baleine!
+
+--A vos avirons! tonna la voix de Poignet-d'Acier.
+
+Les trappeurs avaient perdu une demi-minute, ils voulurent la réparer.
+Mais il était trop tard. Les eaux s'élevèrent en montagne, se creusèrent
+en abîme, avec de sourds clapotements. Un corps long, noir, luisant, se
+montra à la surface. Le canot pirouettait comme une toupie au milieu de
+ces remuements en sens contraires. Villefranche essaya cependant de lui
+imprimer une direction; la barre du gouvernail cassa dans sa main. Alors
+les rameurs s'efforcèrent de tenir l'embarcation en équilibre. Leurs
+avirons se brisèrent.
+
+Poignet-d'Acier souriait de ce sourire amer que l'on remarque parfois
+sur les lèvres des hommes qui, dégoûtés de la vie, ne trouvent plus de
+plaisir que dans ses drames les plus poignants.
+
+Ouaskèma tout entière au bonheur de le sentir près d'elle, de le
+contempler, ne songeait pas au péril.
+
+Jacques, le vieux domestique, regardait tristement son maître.
+
+Les trois autres Canadiens marmottaient des lambeaux de prières.
+
+Le monstre rentra dans son humide demeure, les ondes s'abaissèrent,
+revinrent sur elles-mêmes. Il y eut un moment de calme lugubre.
+
+--Vos carabines sur vos épaules, cria Poignet-d'Acier.
+
+Pendant que les trappeurs ramassaient leurs armes au fond du bateau, il
+dit à Ouaskèma:
+
+--Ma soeur, passe cette ceinture autour de ton corps et je te
+soutiendrai.
+
+--Non, dit l'Indienne, Ouaskèma aime le grand chef Blanc, elle l'a vu,
+il a été bon pour elle, il l'a serrée dans ses bras; Ouaskèma ne craint
+pas la mort.
+
+Mais, sans répliquer, Poignet-d'Acier la souleva, lui attacha sa
+ceinture autour de la taille, et, l'asseyant l'arrière du bateau, il
+attendit.
+
+Le fleuve recommençait à monter, à moutonner, autour de l'esquif, un
+deuxième, puis un troisième jet d'eau en sortirent, plus rapprochés que
+le premier. Les cinq hommes étaient debout. Poignet-d'Acier examinait;
+ses gens regardaient tour à tour leur chef et les flots qui
+grossissaient toujours avec des convulsions effroyables.
+
+--Tout le monde à la mer! commanda Villefranche. Direction sud-est.
+J'aperçois une île à un demi-mille environ d'ici.
+
+Il enleva Ouaskèma.
+
+--Lâche-moi et sauve-toi, mon frère, lui dit-elle.
+
+A cet instant, un tourbillon d'eau enveloppa le bateau et ceux qu'il
+contenait.
+
+De l'extrémité de sa queue, la baleine venait d'atteindre la frêle
+embarcation.
+
+Poignet-d'Acier ne quitta point le bout de la ceinture dont il avait
+entouré la jeune Indienne. Après avoir plongé, ils reparurent tous deux
+à la surface du fleuve et se mirent à nager vers une île qu'on
+distinguait dans le lointain.
+
+Malgré sa blessure, Ouaskèma, aidée de l'aventurier, se maintenait assez
+bien au-dessus de l'eau, avec le secours de son bras droit.
+
+Les quatre autres acteurs de cette scène étaient dispersés à quelque
+distance; le canot avait été submergé.
+
+--Avancez vite, car si la baleine se retournait, nous n'échapperions
+pas, cria Poignet-d'Acier.
+
+--Abandonnez la squaw, bourgeois; c'est un fardeau inutile, dit Baptiste
+qui se trouvait le plus près de lui.
+
+--Abandonner un être en danger! Tu mériterais d'être puni de ton mauvais
+coeur, répliqua-t-il sévèrement.
+
+--Mais, si vous le permettez, je l'assisterai aussi bien que vous,
+monsieur, insinua Jacques.
+
+--Non, mon pauvre vieux camarade, tu aurais plutôt besoin de secours
+toi-même, car tu es bien âgé pour faire un demi-mille à la nage.
+
+--Oh! monsieur, je suis aussi robuste que si j'avais vingt ans!
+
+--Tant mieux, tant mieux, dit Villefranche. Allons, obliquons un peu à
+gauche. La baleine a l'air de descendre. Encore quelques brasses, et
+nous n'aurons plus rien à craindre de ses ébats.
+
+Moins d'un quart d'heure après leur accident, les six naufragés
+abordèrent sans encombre à une île plate couverte de roseaux. Ouaskèma
+était fatiguée et souffrait vivement de son épaule. Mais elle ne se
+plaignait pas. On fabriqua à la hâte une cabane avec des roseaux; elle y
+fut déposée; puis Poignet-d'Acier tira de son étui de fer-blanc de
+l'amadou et un briquet, et alluma du feu. L'humidité avait pénétré les
+cornets à poudre. Aussi, quoique l'île abondât en canards sauvages, il
+fallut se contenter pour souper de racines de kamassas cuites sous la
+cendre et de quelques coquilles recueillies sur la grève. L'Indienne
+avait la fièvre. Elle refusa de manger. Une soif brûlante la consumait.
+Mais il n'y avait point d'eau fraîche dans l'île. Les trappeurs lui
+apportèrent des joncs couverts d'aiguail qui calmèrent le feu dont elle
+était dévorée, s'ils ne l'éteignirent pas complètement.
+
+Pour eux, ils se passèrent de boire, et, après s'être séchés au feu, ils
+se couchèrent et s'endormirent promptement autour de la butte.
+
+Le lendemain matin, Poignet-d'Acier fut le premier sur pied. L'aurore se
+levait derrière un voile épais de brouillards.
+
+L'aventurier jeta un coup d'oeil dans la cabane. Ouaskèma reposait après
+une nuit d'insomnie et d'agitation.
+
+Il éveilla ses compagnons, en leur recommandant de ne point parler haut,
+et, s'étant éloignés de la cabane, ils tinrent conseil. Ils se
+trouvaient à plus d'une lieue de la côte sur une île à peu près stérile
+qui ne produisait que quelques arbres nains insuffisants pour construire
+même un radeau.
+
+Baptiste proposait de passer le fleuve à la nage, et d'aller chercher
+une embarcation. C'était le parti le plus acceptable, et à peu près le
+seul qu'il y eût à prendre. Cependant il répugnait au capitaine; car,
+près de son embouchure, la Colombie, est traversée par des courants
+dangereux et jonchés de bancs de sable mouvants, inexorables tombeaux
+pour les êtres ou les choses qu'ils saisissent dans leurs rapides et
+incessantes évolutions.
+
+Poignet-d'Acier réfléchissait encore, lorsque, s'entendant appeler, il
+courut à la butte où Ouaskèma était.
+
+--Mon frère ne sait comment passer la Grande-Rivière, lui dit-elle. Que
+mon frère fasse comme les visages-rouges, construise un canot de
+roseaux.
+
+--Tu as raison, ma soeur, je n'y avais pas songé. Veux-tu que je panse
+ta blessure?
+
+La jeune Indienne ne répondit pas.
+
+Villefranche, prenant son silence pour un acte d'adhésion, s'approcha
+d'elle et leva l'appareil qu'il avait posé le jour précédent. Une
+ecchymose assez grave s'était formée sur l'épaule, et Ouaskèma ne
+pouvait plus faire usage de son bras. Cependant, sa fièvre s'était
+calmée; il y avait du mieux dans son état.
+
+Poignet-d'Acier baigna la partie affectée avec des feuilles couvertes de
+rosée, puis il y appliqua quelques plantes adoucissantes, et revint près
+de ses gens.
+
+--Nous allons faire un canot avec des joncs, leur dit-il.
+
+Ils eurent bientôt coupé une douzaine de bottes de roseaux qu'ils
+réunirent en liant les uns avec les autres leurs petits bouts. Autour de
+cet assemblage, quelques nouveaux paquets de ces plantes furent attaches
+pour figurer les préceintes, et enfin ils tressèrent une grande natte de
+joncs, laquelle, fixée à deux baguettes de fusil, que tiendraient deux
+des trappeurs, devait former voile.
+
+Les naufragés réussirent au gré de leur désir.
+
+On plaça Ouaskèma au fond du canot qui n'avait pas moins de dix pieds de
+long; les trappeurs s'embarquèrent, et, grâce à une bonne brise
+nord-ouest, ils doublèrent vers midi la pointe Georges, derrière
+laquelle, à côté des ruines de l'ancien fort Astoria, s'élevait, on le
+sait, la cabane de Poignet-d'Acier.
+
+Après le débarquement et l'installation de Ouaskèma sur le lit du
+capitaine, on s'occupa du déjeuner. Du poisson rôti et du pain de
+racines de kamassas firent les frais de ce repas. La Clallome se
+contenta d'un peu de bouillon d'esturgeon.
+
+--Jacques, dit Villefranche quand ils eurent satisfait leur appétit,
+Jacques, tu vas aller à la batture de Clarke, dans la baie d'Young; j'y
+ai remarqué une troupe de cygnes; facile de faire bonne chasse, car nous
+commençons à être à court de gibier.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Tu rapporteras aussi de la sauge et des racines de guimauve. Il y en a
+dans le petit Bois à côté du fleuve. Reviens, s'il est possible, avant
+le coucher du soleil.
+
+--Soyez tranquille, on sera de retour, monsieur.
+
+Poignet-d'Acier eut une violente quinte de toux qui rappela au vieux
+serviteur son oubli.
+
+--Quant à vous autres, reprit l'aventurier en cessant de tousser, et en
+s'adressant aux trappeurs, vous retournerez à la fumerie et, demain
+matin, vous amènerez ici Merellum.
+
+--Merellum! exclama Ouaskèma.
+
+--Oui, ma soeur; c'est elle qui m'a appris que tu étais tombée entre les
+mains des Chinouks, et, avant d'aller à ton secours, je l'ai envoyée à
+ma fumerie, où deux de nos hommes en ont soin.
+
+--Mon frère est bon comme Hias-soch-a-la-ti-yah! Ouaskèma aime son frère
+le grand chef blanc, répliqua-t-elle avec un regard de reconnaissance.
+
+Jacques, et les trappeurs sortirent, et Villefranche resta seul avec
+Ouaskèma dans la cabane.
+
+Le chasseur s'assit sur un lot de pelleterie près de l'Indienne.
+
+Le coeur de celle-ci battait fort et soulevait par mouvements saccadés
+la couverte de peaux de loups marins sous laquelle elle était étendue.
+
+Son teint était animé, ses yeux humides et brillants comme une fleur
+sous la rosée aux premiers baisers du soleil.
+
+Poignet-d'Acier se mit à l'examiner attentivement.
+
+Au point de vue de notre sentiment du beau, Ouaskèma, la vierge était
+affreusement laide, car elle avait la marque typique de sa race, le
+crâne aplati et le front fuyant obliquement en arrière. Ses longs et
+magnifiques cheveux noirs faisaient ressortir davantage la hideur de
+cette dépression, regardée cependant comme un signe caractéristique de
+noblesse par ses congénères; car les Clallomes n'aplatissent pas la tête
+de leurs esclaves. Mais, en faisant, s'il est possible, abstraction de
+cette difformité, monstrueuse pour nous (quoique certaines de nos
+prétendues élégances comme la réduction de la taille par le corset, ne
+soient guère plus naturelles et guère plus admissibles), on découvrait
+dans le reste des traits de la jeune fille des charmes séduisants. Ses
+yeux étaient grands, d'un ovale parfait, frangés par de longues
+paupières, sous lesquelles roulaient des prunelles noires comme le jais,
+pleines de feu. Elle avait le nez long, busqué, hardiment dessiné,
+peut-être un peu dur; la bouche bien coupée, les lèvres roses et les
+dents blanches. Son teint était brun, agréablement carminé sur les
+pommettes saillantes de ses joues légèrement creuses. L'ensemble de sa
+physionomie parlait d'intelligence et d'exaltation. Si vous supprimiez
+le front, comme je l'ai souvent fait en contemplant son portrait [15],
+et en plaçant la main sur cette partie de la tête, vous aviez une
+ressemblance étonnante, étrange avec les Bourbons. Le bistre de sa
+carnation et ses pendants d'oreilles en coquilles bleues de tiacomoshak
+seuls alors trahissaient son origine sauvage.
+
+[Note 15: A la bibliothèque du parlement canadien.]
+
+Ouaskèma vingt ans. Son corps harmonieusement proportionné et dans la
+plénitude du développement, possédait des trésors de force, de souplesse
+et de gracieuseté.
+
+Elle se laissait voluptueusement considérer et ses regards enflammés
+mendiaient un regard d'amour. Mais Poignet-d'Acier était froid
+paraissait ignorer la passion qu'il avait allumée dans le coeur de
+l'Indienne.
+
+--Ma soeur est puissante chez les Clallomes? dit-il tout à coup.
+
+--Oui, Ouaskèma est puissante chez les valeureux Clallomes,
+répondit-elle avec fierté.
+
+--C'est ma soeur qui a arrêté leurs bras quand ils allaient me frapper.
+
+--Ouaskèma aime le grand chef blanc. Elle est heureuse de lui avoir été
+utile. Elle voudrait préparer chaque jour la sagamité pour lui.
+Poignet-d'Acier tressaillit.
+
+--Ma soeur, dit-il, est belle et bonne.
+
+La jeune fille se sentit frissonner en entendant cet éloge.
+
+--Les plus illustres des guerriers clallomes désirent avoir Ouaskèma
+pour femme, dit-elle; mais le coeur de Ouaskèma ne bat pas pour eux. Il
+ne se soulève que pour le chasseur blanc.
+
+--Et celui du chasseur blanc est mort à tout jamais, répliqua
+Villefranche en secouant la tête.
+
+--Que mon frère écoute la parole de Ouaskèma et la parole de Ouaskèma le
+ranimera, car elle est inspirée par le Grand Esprit.
+
+--Pauvre enfant, si elle savait! murmura l'aventurier en se levant et se
+promenant à grands pas dans la hutte.
+
+Après un moment, il revint s'asseoir près de l'Indienne et lui dit
+anxieusement:
+
+--On assure, ma soeur, que tu sais ou il y a des cailloux jaunes, qui
+étincellent au soleil.
+
+--Ouaskèma le sait!
+
+--Vrai! tu le saurais?
+
+--Ouaskèma à la langue droite. Quand elle sera guérie, elle conduira son
+frère le chasseur blanc à un endroit ou il y a des cailloux jaunes qui
+étincellent au soleil.
+
+--Oh! si tu faisais cela, je te donnerais...
+
+--Ouaskèma ne demande rien à son frère.
+
+--Mais ne pourrais-tu m'indiquer le lieu?
+
+La Tête-Plate pâlit et poussa un soupir.
+
+--Mon frère, dit-elle d'une voix altérée, aime mieux les cailloux jaunes
+qui étincellent au soleil que Ouaskèma; Ouaskèma le mènera, mais elle ne
+lui dira pas la place, Hias-soch-a-la-ti-yah l'a défendu.
+
+Poignet-d'Acier comprit que son impatience lui avait fait commettre une
+faute. Il saisit la main de la Clallome, la pressa doucement dans la
+sienne et dit:
+
+--Ma soeur est une grande jeesukaine. On rapporte que l'Esprit Suprême
+l'a visitée.
+
+--Oui, repartit Ouaskèma, croyant que Villefranche subissait l'influence
+de ses attraits, oui Hias-soch-a-la-ti-yah m'a visitée quand j'étais
+toute petite et il m'a révélé des secrets.
+
+--Ma soeur consentirait-elle à me raconter cette entrevue? demanda
+Poignet-d'Acier qui espérait par ce moyen arriver à la découverte de la
+mine d'or vers laquelle étaient tournées toutes ses aspirations.
+
+Heureuse de captiver l'attention de celui qu'elle aimait, l'Indienne
+répondit:
+
+Si les oreilles du chasseur blanc sont ouvertes, Ouaskèma parlera.
+
+--Ma soeur veut-elle boire auparavant?
+
+--Non, dit-elle vivement; reste: le contact de ta main est une médecine
+qui rafraîchit les lèvres de Ouaskèma et guérit sa blessure.
+
+Après ces mots prononcés d'une voix émue, elle reprit:
+
+--J'avais douze ou treize ans; ma mère me dit de bien observer ce que je
+verrais, car il m'arriverait quelque chose d'extraordinaire. Je regardai
+donc, et un matin, pendant un grand froid de l'hiver, je vis un signe
+que je n'avais jamais vu. Alors je me pris courir, à courir, tant que je
+pus. A bout de forces, je m'arrêtai et demeurai là, jusqu'à ce que ma
+mère vint m'y trouver. Elle savait ce que voulait dire ma fuite, me
+ramena près de la loge de la famille et m'ordonna de l'aider à faire une
+petite cabane de bouleau. Elle me dit d'y rester, d'éviter la présence
+de tout le monde, et, pour me distraire, de couper du bois. Elle ajouta
+qu'elle m'apporterait des fibres d'écorce de cèdre pour tresser des
+vases, qu'elle me reverrait dans deux jours, et que, durant ce temps, je
+ne devais rien mettre dans ma bouche, pas même de la neige.
+
+Je fis comme elle m'avait dit. Au bout de deux jours, elle vint me voir.
+Je pensais qu'elle m'apporterait quelque chose à manger; mais, à mon
+grand désappointement, elle ne m'apporta rien. Je souffrais plus de la
+soif que de la faim, quoique je sentisse que mon estomac criait. Ma
+mère s'assit tranquillement près de moi, après s'être assurée que je
+n'avais rien pris, comme elle me l'avait commandé, et me dit:
+
+--Ma fille, tu es la plus jeune de tes soeurs, et de mes garçons et
+enfants il ne me reste plus que vous quatre, elle faisait allusion mes
+deux soeurs aînées, à moi et à un petit frère, mort aujourd'hui. Qui,
+continua-t-elle, prendra soin de nous, pauvres femmes? Ma fille,
+écoute-moi et tâche de m'obéir. Noircis ta face et jeune vraiment pour
+que le Maître de la vie ait pitié de moi et de vous et de nous tous. Ne
+manque pas une minute à mes conseils, et, dans deux jours, je reviendrai
+à toi. Le Grand-Esprit t'aidera si tu es disposée à faire ce qui est
+droit. Alors je saurai si tu es ou non favorisée par lui. Si Les visions
+ne sont pas bonnes, rejette-les. Reste toujours fidèle à mes
+instructions, je reviendrai.
+
+Ayant dit, elle partit.
+
+Je pris ma petite hache et coupai beaucoup de bois et tissai la corde
+dont je devais me servir pour coudre des paillassons à l'usage de la
+famille. Peu à peu je commençai à sentir moins d'appétit, mais ma soif
+augmentait. Je n'osais toucher à la neige pour l'étancher, parce que ma
+mère m'avait dit que si je le faisais, même secrètement, le Grand-Esprit
+me verrait et les esprits inférieurs aussi et que mon jeûne ne me serait
+d'aucune utilité. Ainsi je continuai de jeûner jusqu'au quatrième jour.
+Alors ma mère parut portant un petit plat d'étain, et le remplissant de
+neige, elle arriva à ma loge et fut bien aise de voir que je n'avais
+rien pris. Elle fit fondre la neige et me dit de la boire. Je le fis et
+me sentis rafraîchie; mais j'aurais désiré en boire davantage. Elle me
+dit qu'elle ne voulait pas me satisfaire, et je me contentai de ce
+qu'elle m'avait donné. Elle me dit encore de rester et d'attendre une
+vision qui m'arriverait assurément et nous ferait du bien, non-seulement
+à nous, mais à tous les hommes. Elle me quitta alors, et pendant deux
+jours elle ne revint pas, je ne vis aucun être vivant et restai plongée
+dans mes réflexions. La nuit du sixième jour j'entendis une voix qui
+m'appelait et me disait:
+
+--Pauvre petite, j'ai pitié de ton état; viens de ce côté, je t'y
+invite.
+
+Il me sembla que la voix partait d'une certaine distance de la loge. Je
+lui obéis, et allant à l'endroit d'où partait la voix, je trouvai un
+petit sentier luisant comme une corde d'argent. Il était tout droit et
+paraissait monter. Après l'avoir suivi un peu, je m'arrêtai et vis à ma
+main droite la nouvelle lune avec une flamme qui brûlait au sommet comme
+une torche et répandait une grande lumière. A ma main gauche,
+apparaissait le soleil sur le point de se coucher. Je poursuivis ma
+route, et bientôt j'aperçus Kan-ge-bequa, la Femme Immortelle, qui me
+dit son nom et ajouta:
+
+--Je te donne mon nom et tu pourras le donner à un autre. Je te donne
+aussi ce que j'ai, la vie immortelle. Je te donne longue vie sur la
+terre et le pouvoir de sauver la vie des autres. Va, tu es appelée à une
+haute destinée!
+
+Je repris mon chemin, et vis un homme avec un gros corps rond et sur sa
+tête des rayons de feu semblables à des cornes.
+
+Il me dit:
+
+--Ne crains pas; mon nom est Monido-Winins, ou le Petit-Homme-Esprit. Je
+donne ce nom à ton premier fils, qui naîtra d'un blanc...
+
+En disant cela, Ouaskèma balbutia, rougit et baissa les yeux; mais
+Poignet-d'Acier ne remarqua point ses impressions, et bientôt l'Indienne
+continua:
+
+C'est ma vie que je te donne ainsi. Va où l'on t'attend.
+
+Je gravis donc le petit sentier jusqu'à ce que je m'aperçus qu'il
+finissait à une ouverture dans le ciel. Là, une voix se fit entendre; je
+m'arrêtai, et vis, près du sentier, un homme, la tête environnée de
+lumière et la poitrine couverte de plaques.
+
+Il me dit:
+
+--Regarde-moi; mon nom est O-shan-wan-eguy-kaik, ou le
+Brillant-Soleil-Bleu. Je suis le voile qui cache l'entrée du ciel.
+Écoute-moi et ne sois pas effrayée. Je vais te douer des dons de vie et
+te donner le pouvoir de résister et de souffrir.
+
+Aussitôt je fus percée de pointes lumineuses qui étaient fixées à moi
+comme des piquants de porc-épic, mais ne me causaient aucun mal. Les
+pointes tombèrent à mes pieds, puis se rattachèrent à mon corps et
+tombèrent de nouveau, et cela fut répété plusieurs fois.
+
+L'Esprit me dit:
+
+--Attends, et ne crains pas, jusqu'à ce que j'aie fait et dit tout ce
+que je dois dire et faire.
+
+Je sentis alors comme des flèches et des dards qui entraient dans mes
+chairs, mais sans me faire souffrir, et qui, comme les pointes
+lumineuses, tombèrent bientôt à mes pieds.
+
+Il dit alors:
+
+--C'est bien; tu verras de longs jours. Avance un peu.
+
+Je fis comme il m'avait dit et arrivai à l'ouverture du ciel.
+
+--Tu es, me dit-il, parvenue à une limite que tu ne peux franchir. Je te
+donne mon nom, tu pourras le donner à un autre. Retourne-toi maintenant,
+et regarde. Il y a un serpent ailé qui te ramènera. N'aie pas peur de
+monter sur son dos, et quand tu seras rentrée dans ta loge, prends ce
+qui est nécessaire pour soutenir le corps.
+
+--Je me retournai et vis une sorte de serpent qui volait dans l'air; je
+montai dessus. Il partit comme l'éclair, et, comme je rentrais dans ma
+loge, ma vision cessa.
+
+--Mais, dit à cet instant Poignet-d'Acier, cela n'explique pas ta
+puissance sur les Clallomes.
+
+--Ne sois pas pressé, mon frère, répondit Ouaskèma, je vais te le dire,
+ainsi que la vision qui m'a appris à lire dans l'avenir et à voir, plus
+loin que tes yeux et ceux des hommes ne peuvent porter, ces cailloux
+jaunes qui étincellent au soleil.
+
+--Tu dis, ma soeur?... s'écria brusquement le chasseur.
+
+--Écoute.
+
+--Le septième jour, j'étais encore dans ma loge. Alors, je vis descendre
+du ciel un objet qui ressemblait à une pierre ronde et qui pénétra dans
+ma loge. En approchant, je vis que cet objet avait de petits pieds et de
+petites mains comme un corps d'homme. Il me dit:
+
+--Je t'accorde le don de voir dans le futur, afin que tu puisses en
+faire usage pour ton bénéfice, celui des Indiens et d'un chasseur blanc
+que tu rencontreras après quelques hivers, sur les bords de la
+Grande-Rivière, et que tu épouseras.
+
+Cette déclaration naïve, faite avec une franchise passionnée, amena un
+sourire aux lèvres de Poignet-d'Acier.
+
+--Et c'est ce petit homme qui t'a montré l'endroit où sont les cailloux
+jaunes, ma soeur? interrogea-t-il d'un air incrédule.
+
+Ouaskèma allait répondre; mais, à ce moment, on heurta violemment à la
+porte de la hutte.
+
+--Qui est là? exclama Villefranche en sautant sur sa carabine.
+
+
+
+
+ CHAPITRE VIII
+
+ MERELLUM
+
+
+La disparition de Pad passa d'abord inaperçue des trappeurs. Leurs
+chiens aboyaient à pleins gosiers, et les gens de Poignet-d'Acier
+étaient trop bons chasseurs pour songer à autre chose qu'au gibier quand
+ils avaient mis le pied sur une piste.
+
+--Ça doit être un grosses-cornes, dit Pierre en s'arrêtant pour écouter.
+
+--Que non! que non! mon cousin, fit Baptiste. C'est un ours, mais pas
+une femelle, comme l'a prétends cet imbécile d'Irlandais. Et encore cet
+ours est seul.
+
+--Mais comme les chiens font du tapage! reprit Pierre.
+
+--C'est que la bête est remisée, répliqua Jean. Pour ce qui est d'être
+un ours, Baptiste a raison. C'en est un. Regardez-moi ces traces sur le
+bord du marécage.
+
+Elles ont au moins six pouces de long sur cinq de large, non compris le
+talon. Ça doit être un fameux animal! Mais on dirait que nos chiens sont
+tombés en défaut. Baptême! qu'est-ce que ça signifie?
+
+L'ours va peut-être faire tête aux chiens! fit Joseph.
+
+--Pas plus que toi, mon cousin, répliqua Baptiste en secouant la tête.
+Je crois savoir ce que c'est. Doublons le pas.
+
+Les cris des chiens recommencèrent bientôt, et si près des chasseurs
+qu'on entendait les premiers sauter et trépigner sur les branches mortes
+qui se cassaient avec un bruit sec.
+
+--Coulons-nous sous le bois, dit Baptiste.
+
+Tous les cinq alors se mirent à genoux et rampèrent silencieusement vers
+une éclaircie que le soleil couchant empourprait de ses derniers rayons.
+
+Les aboiements discords et forcenés de la meute couvraient les
+harmonieux murmures de la forêt, à cette heure solennelle où la nature
+se recueille ordinairement et envoie, avant de s'endormir, un hymne de
+reconnaissance à l'Éternel.
+
+Au bout de quelques minutes, les trappeurs arrivèrent à la clairière, au
+milieu de laquelle se dressait un énorme chêne plusieurs fois
+centenaire, et dont les rameaux noueux s'entrelaçaient trente pieds du
+sol pour former un dais ombreux de verdure.
+
+Autour des racines de l'arbre, qui sortaient de terre en affectant mille
+formes bizarres, les chiens de la fumerie gambadaient, se bousculaient,
+bondissaient et jappaient à qui plus haut, la tête levée en l'air, la
+gueule ouverte, la langue pantelante et les yeux injectés de sang.
+
+Nul fauve ne se montrait cependant dans la clairière ou sur les branches
+du chêne. Mais de sa cime jaillissaient des essaims compactes d'abeilles
+qui l'enveloppaient en bourdonnant comme d'une gaze grisâtre.
+
+La petite république ailée était en grand émoi; l'irritation la
+possédait, on le voyait facilement; mais sa colère n'avait pas les
+chiens pour objet. Leur présence et leur vacarme ne paraissaient même
+pas l'inquiéter.
+
+--Que diable est-ce que cela veut dire? demanda Pierre à mi-voix.
+
+--Cela, mon cousin, lui répondit Baptiste, veut dire que nous avons une
+chance rare.
+
+--Oui, ajouta Jean; si je ne me trompe, nous ferons ce soir régal de
+viande d'ours et de miel. Je ne comprends pas.
+
+--Tu comprendras tout à l'heure. En attendant, va couper des branches de
+sapin et ramasse une botte de fougères que tu tremperas dans la mare
+près de laquelle nous sommes passés. Dépêche-toi.
+
+Pierre partit sans trop savoir à quoi servirait ce qu'on lui commandait.
+
+--Toi, l'Enrhumé, et toi, le Bossu, continua Baptiste qui avait parlé,
+vous couplerez les chiens; moi et Jean nous arrangerons le bûcher.
+
+Le chêne était creux, et, à la base de son tronc, se montrait une cavité
+ayant plus de quatre pieds de diamètre. Les deux trappeurs, tout en
+tenant leur carabine d'une main et leur couteau de chasse dans les
+dents, remplirent cette cavité de branchages secs, de feuillée, de
+brindilles de sapin et de fougères mouillées que leur apporta Pierre.
+Cela fait, les chiens furent attachés à quelque distance dans le bois,
+puis Jean alluma le bûcher et Baptiste ordonna aux trois autres de se
+tenir devant le trou du chêne et de faire feu au premier signal.
+Lui-même et Jean prirent une position semblable.
+
+--Est-ce que vous pensez qu'il y a un ours là dedans? interrogea Pierre
+en pointant le chêne d'un air incrédule.
+
+--Tu verras, mon garçon.
+
+Une fumée épaisse et âcre se dégageait lentement du foyer et voilait le
+tronc de l'arbre sous ses lourdes spirales d'un gris-bleu terne.
+
+Les bourdonnements et le désordre des abeilles augmentaient. Elles
+tombaient par centaines étourdies, asphyxiées, et mouchetaient le vert
+gazon autour des trappeurs.
+
+Tout à coup on entendit un grondement sourd et prolongé. Il semblait
+venir de dessous terre.
+
+--Attention! dit Baptiste.
+
+Ses compagnons appuyèrent sur la gâchette de leur carabine.
+
+La fumée devenait moins intense, mais le chêne s'était enflammé.
+
+Un nouveau grondement retentit.
+
+--Bon! dit Jean en riant, voilà Sa Majesté Martin qui annonce qu'elle va
+sortir. Soldats, apprêtez... armes!
+
+--Tais-toi donc, maudit bavasseur, tu nous feras manquer notre coup!
+maugréa Baptiste en lui allongeant son coude dans la poitrine.
+
+Le soleil était couché et la nuit descendait brusquement, comme il
+arrive en Amérique; mais les lueurs qui s'irradiaient du chêne, comme
+d'un gigantesque candélabre, illuminaient mieux la clairière que le
+grand jour, en émaillant d'or fluide les hautes plaques de vert sombre
+qui l'encadraient.
+
+--Diable! marmotta Jean, cet ours-là pourrait bien être un canard, comme
+dit la gazette de Montréal.
+
+Mais au moment où il faisait cette réflexion, qui pouvait lui attirer
+une vive gourmade de Baptiste, un bruit singulier parut sortir des
+profondeurs de l'arbre.
+
+Ce bruit fut immédiatement suivi de la chute d'un poids lourd et d'un
+tourbillon de cendres et d'étincelles qui s'élevèrent du foyer et
+dérobèrent les objets.
+
+--Feu! cria Baptiste.
+
+Quatre détonations résonnèrent à la fois.
+
+Et l'on vit alors un corps énorme, couvert de flammes crépitantes,
+s'élancer en hurlant de la cavité du chêne.
+
+Baptiste qui, par prudence, avait gardé son coup, le tira; l'animal,
+frappé au coeur, expira sur le champ.
+
+--Baptême! éteignons le feu qui gâte sa belle robe des dimanches, dit
+Jean d'un ton goguenard.
+
+--Bah! dit l'Enrhumé, pourquoi ne pas le griller comme un habillé de
+soie?
+
+--Parce que, nigaud, sa peau vaut au moins une cinquantaine de piastres,
+répliqua l'autre, en couvrant l'ours de mottes de gazon enlevées avec
+son couteau.
+
+--Ce coquin-là pèse bien cinq cents livres, dit Jean, qui considérait le
+carnassier avec une stupeur mêlée de contentement.
+
+--Oui, dit Baptiste; mais ce n'est ni l'heure ni le lieu de jaboter
+comme des pies. Jean fera la curée, et nous, nous arrêterons le feu qui
+dévore ce chêne pour avoir le miel qu'il renferme.
+
+--Du miel! fit Pierre, comment ça, mon cousin?
+
+--Eh! niais que tu es, est-ce que tu ne sais pas que les ours mangent le
+miel, et que celui-ci ne s'était réfugié dans cet arbre que pour y
+dévorer les rayons fabriqués en haut par un essaim d'abeilles?
+
+--Ah dame! bourgeois, il n'y a pas aussi longtemps que vous que je suis
+dans ce pays, qui est bien drôle tout de même.
+
+--Allons, à l'oeuvre, mes gars! dit Baptiste apprêtant sa hache pour
+mettre un terme au progrès des flammes.
+
+--Mais, s'écria Jean en regardant autour de lui, où diable est passé
+l'Irlandais?
+
+--C'est ma foi vrai!
+
+--On ne le voit nulle part!
+
+--A moins que les chiens ne l'aient avalé.
+
+--Vous m'y faites penser, mes enfants, dit Baptiste soucieux. Où cet
+Irlandais de l'enfer peut-il être? Il a disparu en entrant au bois. Si
+c'était un piège que...
+
+--Nous avons eu tort de laisser la fumerie seule, interrompit Jean.
+
+--Tu as raison, mon frère, reprit Baptiste. Et la Petite-Hirondelle,
+cette pauvre créature que nous aimons tant! Ah! ç'a été une imprudence
+de l'abandonner. L'Irlandais vous la dévisageait... Je me souviens
+maintenant. Partez, vous autres, courez à la fumerie, je vous attendrai
+ici avec Jean; emmenez les chiens et revenez avec la carriole et
+Merellum, s'il n'y a rien de nouveau. Dans une heure au plus vous pouvez
+être de retour.
+
+Quand les trois trappeurs se furent éloignés:
+
+--Tu ne sais pas, mon cousin, dit Jean à Baptiste, je me suis toujours
+défié de cet Irlandais. Il est au service de la Compagnie de la baie
+d'Hudson, et m'est avis qu'il en veut au capitaine.
+
+--Peuh! le capitaine se moque pas mal de lui et des vermines de son
+espèce.
+
+--Ça ne fait rien. Le scorpion n'est pas difficile écraser, mais il vous
+pique quand on y pense le moins.
+
+--Où veux-tu en venir, Jean?
+
+--J'en veux venir que Pad a pour associé un nommé Joe qui rode depuis
+quelque temps avec lui autour de notre établissement, et que je les
+lesterai d'un lingot de plomb si je les rencontre encore sur mon chemin.
+
+--Baptême! tu ne feras pas cela, Jean.
+
+--Comme je te le dis, Baptiste.
+
+--Le capitaine ne te pardonnerait pas. Il nous a défendu d'attaquer les
+gens de la Compagnie de la baie d'Hudson, quoiqu'il ne les aime guère,
+pour le certain, car s'ils pouvaient le pendre, je crois qu'ils
+n'hésiteraient pas. Mais il est si brave et si fort, Poignet-d'Acier!
+Dire qu'à la dernière grande chasse il a saisi avec, la main et arrêté
+un jeune taureau par la patte; quel luron, hein?
+
+--Et ce sauvage dont il a défoncé le crâne d'un coup de poing!
+
+--Oui, c'est un fier homme, aussi bon que brave, ça n'empêche qu'il a
+des chagrins!
+
+--On m'a rapporté, de l'autre côté des montagnes, qu'il avait été
+notaire à Montréal, que sa femme l'avait trompé, et qu'il l'avait fait
+mourir.
+
+--On t'a rapporte ça, Baptiste!
+
+--Et puis que sa fille, une jolie créature, dit-on, avait été débauchée
+par un Anglais qui s'appelait Hermisson, je crois.
+
+--Hermisson, est-ce que ce n'était pas le secrétaire du gouverneur
+général?
+
+--Je ne peux pas te dire; mais Poignet-d'Acier s'est battu en duel avec
+lui et l'a tué dans une des îles de Boucherville.
+
+--Qui est-ce qui t'a raconté ça, Baptiste? s'écria Jean, laissant tomber
+le couteau avec lequel il dépouillait l'ours.
+
+--Pour ça, ah! mon cousin, j'en suis sûr.
+
+--Tu en es sûr?
+
+Cessant de s'occuper à l'extinction du feu qui consumait le chêne,
+Baptiste se rapprocha de son interlocuteur et lui dit à voix basse:
+
+--J'y étais.
+
+
+--Tu y...
+
+Jean ne put achever; dix doigts nerveux s'étaient noués autour de son
+cou et ses lèvres n'articulèrent qu'un son rauque, strangulé. Le
+trappeur se débattit en vain. En moins d'une minute son camarade et lui,
+surpris à l'improviste par une bande de Peaux-Rouges, étaient garrottés
+et attachés à deux arbres voisins. Les Peaux-Rouges, au nombre d'une
+vingtaine, appartenaient à la tribu des Clallomes. Ils étaient
+entièrement nus, bariolés de peintures hideuses et armés en guerre: le
+tomahawk, le couteau d'obsidiane, les flèches, le carquois ouvert sur le
+côté, les lances terminées par des arêtes de poisson et le grand
+bouclier de peau de buffle, rien ne manquait.
+
+Contrairement à leurs habitudes, ils effectuèrent leur capture sans
+proférer un cri.
+
+Les deux blancs, mis en sûreté, ils s'assemblèrent autour du chêne qui
+flambait toujours avec d'effroyables craquements, et tinrent conseil.
+
+--Eh bien, père Baptiste, voilà un ours qui va nous coûter au moins les
+yeux de la tête, dit Jean à son compagnon d'infortune.
+
+--Dis plutôt, mon garçon, qu'il nous coûtera la peau de la tête, car les
+reptiles nous scalperont immanquablement, répliqua philosophiquement.
+
+--Et c'est ce maudit Pad qui en est cause!
+
+--Tu pourrais avoir raison, Jean. Lui ou un autre, après tout, qu'est-ce
+que ça fait? Ce qui me gêne, vois-tu, c'est de m'être laissé prendre
+comme une dinde par des renards. Pourvu encore que les autres ne
+reviennent pas!
+
+--Je croyais pourtant que les Clallomes étaient alliés au capitaine.
+C'était, ma foi, bien la peine de sauver, hier soir, leur satanée
+sorcière.
+
+--Ouaskèma! Poignet-d'Acier a ses vues sur elle. Mais à quoi bon
+pleurer? Il faut nous préparer à mourir en braves trappeurs. J'espère
+que tu ne faibliras pas, Jean. Un peu plus tôt, un peu plus tard, chacun
+de nous doit en arriver là. Et celui qui n'a pas fait le mal pour le
+plaisir de faire le mal n'a point peur de la mort. Pour moi, vois-tu,
+mon garçon, je crois au bon Dieu. Je sais qu'il ne punit point ceux qui
+l'aiment et rendent service à leurs semblables quand ils en trouvent
+l'occasion; aussi mon paquet est-il fait, et quoique je n'aie pas jeûné
+tel ou tel jour, débité telle ou telle prière en une langue que je ne
+comprends pas, à telle ou telle heure, j'ai l'assurance que notre
+Créateur souverain me traitera aussi bien là-haut que ceux qui ont passé
+une vie inutile, agenouillés sur le pavé des églises ou dans les
+cellules des couvents.
+
+Ces paroles furent prononcées simplement, sans ostentation, comme elles
+étaient pensées, et avec un accent naturel qui impressionna fortement
+Jean.
+
+--Votre morale est saine, père Baptiste, lui dit-il; mais j'ai sur la
+conscience un poids dont j'aimerais à me débarrasser avant de quitter ce
+monde. Voulez-vous écouter ma confession?
+
+--Volontiers, mon garçon; seulement laisse-moi d'abord holer, afin que
+nos gens soient avertis qu'il y a du danger ici.
+
+Il éleva la voix, mais alors un incident appela son attention vers le
+groupe des Clallomes qui délibéraient près du chêne.
+
+L'arbre, miné à son pied par le feu, oscillait en éclatant bruyamment,
+il penchait de l'autre côté des trappeurs; il allait s'abattre, et les
+Indiens se retiraient avec précipitation, quand une enfant apparut
+soudain sur le lieu même qui devait être le théâtre de sa chute.
+
+La mort de l'enfant eût été inévitable si un chef des Peaux-Rouges ne se
+fût élancé pour la saisir dans ses bras et la transporter loin du
+colosse des forêts, qui tomba aussitôt avec un fracas épouvantable.
+
+--Merellum! s'écria Jean. La pauvre petite! Que vient-elle faire ici?
+Elle est perdue!
+
+--Je crois plutôt que c'est la Providence qui l'envoie, répliqua
+Baptiste.
+
+--Tu badines, mon cousin.
+
+--Regarde et demeure tranquille.
+
+La Petite-Hirondelle parlait avec vivacité au sachem, qui l'écoutait
+avec une déférence que n'ont point ordinairement les Indiens pour les
+enfants, surtout pour les blancs. Mais Merellum était la favorite de
+Ouaskèma, la jeesukaine du parti de Clallomes qui s'était emparé de
+Baptiste et de Jean. La tribu tout entière craignait Ouaskèma autant
+qu'elle la révérait, et Merellum avait part à la considération dont
+jouissait sa protectrice. Après avoir narré l'attaque de Ouaskèma par
+les Chinouks et sa délivrance par Poignet-d'Acier et ses gens, elle
+demanda la liberté des deux captifs.
+
+Les Clallomes, s'étant consultés, se rendirent à son désir.
+
+Merellum trancha elle-même les liens des trappeurs qui, on le concevra
+aisément, la comblèrent de caresses.
+
+--Mes frères les visages-pâles viendront avec nous chercher la vierge
+clallome dans le wigwam des chefs blancs, leur dit le sachem. Mais,
+avant de partir, partageront avec nous la chair de l'ours qu'ils ont tué
+et le sucre des mouches du Grand-Esprit.
+
+Tandis que quelques-uns des sauvages dépeçaient la venaison et que
+d'autres coupaient le chêne pour en extraire le miel qu'y avaient déposé
+les abeilles, Merellum conta aux trappeurs son enlèvement de la fumerie,
+puis la manière dont elle avait échappé aux violences de l'Irlandais.
+
+--Je me suis jetée à l'eau, dit-elle en terminant; j'ai traversé le
+fleuve à la nage et je suis rentrée à la loge au moment où Jean y
+arrivait avec les deux autres. Ils ont été joliment contents de me
+revoir.
+
+--Mais o? sont-ils donc? demanda Baptiste.
+
+--Là, dans le fourré. En revenant près de vous, j'ai aperçu les
+Clallomes à la chute du feu. Alors j'ai dit à vos frères de se tenir
+cachés pendant que j'irais toute seule parler au chef qui m'aime bien,
+parce qu'il aime ma bonne tante Ouaskèma.
+
+--Chère petite créature! s'écria Baptiste en lui rougissant les joues
+sous deux gros baisers.
+
+Le repas fut bientôt prêt. Il était composé de graisse d'ours, dont les
+Indiens sont très-friands, et qu'ils boivent liquide avec des tranches
+du même animal qu'ils mangent aux trois quarts crues, et de miel leur
+régal par excellence.
+
+En vrais trappeurs, Baptiste et Jean firent libéralement honneur à ce
+festin, auquel prirent aussi part leurs trois camarades, que Merellum
+avait appelés. Ensuite toute la bande de Peaux-Rouges et de blancs,
+suivis de la Petite-Hirondelle, se mit en marche pour l'établissement de
+Poignet-d'Acier, au fort Astoria.
+
+Ils l'atteignirent une heure avant le lever de l'aurore; mais, hélas! la
+cabane et ses dépendances ne présentaient plus qu'un monceau de
+décombres fumants.
+
+
+
+
+ CHAPITRE IX
+
+ LA CAVERNE DE LA ROCHE-ROUGE
+
+
+Voici ce qui s'était passé.
+
+Dans l'après-midi du jour précédent, quand on frappa rudement à la porte
+de sa cabane, Poignet-d'Acier saisit sa carabine et demanda:
+
+--Qui est là?
+
+--C'est moi, Jacques, votre serviteur, répliqua-t-on du dehors.
+
+--Ah! c'est toi. Eh! que diable y a-t-il pour que tu heurtes si fort?
+repartit Villefranche, contrarié d'avoir été dérangé au moment même où
+Ouaskèma allait peut-être lui faire connaître l'emplacement de cette
+mine d'or dont il avait déjà entendu parler, et qu'il convoitait de
+toutes les ardeurs de sa nature passionnée.
+
+--Les Chinooks! répondit Jacques d'une voix essoufflée.
+
+--Les Chinouks! fit le capitaine en refermant la porte qu'il venait
+d'ouvrir à son domestique.
+
+--Oui, monsieur! les Chinouks! ils arrivent sur une vingtaine de grands
+canots au moins, pour nous attaquer, j'en suis sûr.
+
+--Le grand chef blanc n'aurait pas dû secourir le Dompteur-de-Buffles;
+les demi-sangs rendent le mal pour le bien, dit la jeune Indienne d'un
+ton sentencieux.
+
+--Mais où et comment as-tu appris cela, Jacques? s'enquit
+Poignet-d'Acier en inspectant ses armes.
+
+--Monsieur m'avait ordonné d'aller à la batture Lewis, afin de chasser
+le cygne et de rapporter des racines de guimauve pour la squaw malade,
+et monsieur m'avait commandé d'être de retour de bonne heure...
+
+--Oui, abrège! s'écria Villefranche avec impatience.
+
+--J'ai donc pris un cheval à l'étable, continua Jacques, et j'ai couru
+exécuter les ordres de monsieur. Mais, en longeant la pointe de la baie
+d'Young, j'ai aperçu les embarcations des Peaux-Rouges.
+
+--Et tu es revenu à toute bride?
+
+--Oh! que non pas, monsieur Ville...
+
+--Jacques! proféra Poignet-d'Acier en accompagnant ce nom d'un coup
+d'oeil sévère.
+
+--Oui, monsieur, dit humblement le vieillard. Pour finir mon histoire,
+en voyant les canots des Chinouks, j'ai voulu savoir ou ils se
+dirigeraient, et je suis descendu de mon cheval, que j'ai caché dans les
+broussailles.
+
+--Une imprudence à ton âge!
+
+--Non, monsieur, c'était sage, car j'avais distingué sur la rive deux de
+ces brigands qui faisaient cuire un poisson, et, comme je connais assez
+de leur barbare idiome pour le comprendre, je me suis dit que si je
+parvenais à m'approcher des deux sauvages, ils me révéleraient
+probablement et sans s'en douter le but de leur expédition.
+
+--C'était justement pensé, mon brave Jacques.
+
+--Ils étaient, par bonheur, en bas d'une falaise peu élevée et dont le
+sommet était garni de buissons. Je me faufilai entre les épines, et
+arrivai à portée de leurs voix. J'appris qu'ils avaient déterré la hache
+de guerre pour venger la mort de leur devin Chinamus et de leur sagamo
+Oli-Tahara.
+
+--C'est le nom indien du Dompteur-de-Buffles, dit Poignet-d'Acier au
+domestique qui s'était arrêté comme pour l'interroger.
+
+--Je ne savais pas, et je vous remercie, monsieur, fit ce dernier en se
+découvrant respectueusement.
+
+--Poursuis, Jacques, poursuis. Je suis content que ces misérables
+croyaient encore à la mort du métis. Cela prouve qu'il est étranger à
+leurs dispositions hostiles. Et rien ne m'est plus odieux que
+l'ingratitude, la chose du monde pourtant la plus commune parmi les
+hommes, ajouta-t-il en manière de réflexion.
+
+--J'ai terminé, monsieur, car n'ayant plus rien à apprendre, je suis
+remonté à cheval.
+
+--A combien de milles d'ici pouvaient être les Chinouks?
+
+--Cinq ou six milles au plus.
+
+--Et ils louvoyaient de notre côté?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Diable! nous n'avons pas de temps à perdre. Il faut choisir un parti.
+
+--Que mon frère blanc prenne la fuite et qu'il laisse ici Ouaskèma, dit
+l'Indienne. Mon frère ira trouver les Clallomes, mes frères rouges, il
+leur dira ce qu'il a fait pour une fille noble de leur tribu, et ils se
+joindront à lui pour chasser les lâches Chinouks.
+
+Le plan souriait médiocrement à Poignet-d'Acier, qui avait toujours
+répugné à immiscer les sauvages dans ses intérêts.
+
+Il secoua la tête et dit à Jacques:
+
+--Voyons, as-tu un moyen à me proposer?
+
+--Celui de cette squaw me paraît, monsieur...
+
+--Impraticable, répliqua sèchement Villefranche. Et il souffla, d'un ton
+imperceptible pour l'Indienne, quelques mots à l'oreille de son
+domestique.
+
+--Je crois, dit celui-ci, que j'ai trouvé un expédient. La nuit est
+proche. Dans une heure, il ne fera plus jour. Les Chinouks ne peuvent
+doubler la pointe Adams avant ce temps. Profitons de l'heure qui nous
+reste pour embarquer dans le grand canot nos effets les plus précieux,
+et puis nous sellerons nos deux chevaux qui sont à l'étable; nous
+fixerons sur leur dos les bonshommes de paille que j'avais faits,
+l'année dernière, pour épouvanter les oiseaux qui s'abattaient sur notre
+champ de maïs...
+
+--Et après?
+
+--Après, monsieur; vous savez qu'entre la côte et la plaine, au bout de
+la pointe Adams, il y a un sentier creux: eh bien! je conduirai les
+chevaux dans ce sentier, puis, sous la queue de chacun d'eux,
+j'attacherai, quelques branches de houx. Gravissant alors la falaise, je
+déchargerai mes armes sur les Indiens qui rangent la rive sud du fleuve;
+je redescendrai ensuite et frapperai les chevaux. Ils partiront au galop
+en montant vers la plaine...
+
+--Bien, bien, Jacques, et les Chinouks prendront pour nous les
+bonshommes de paille. Ton idée est excellente. Mais nos gens de la
+fumerie?
+
+--J'y ai songé, monsieur. La cabane ici ne vaut pas grand'chose. Nous y
+mettrons le feu. Ce signal leur en dira assez.
+
+--Mon bon Jacques, tu as plus d'esprit dans ta vieille cervelle que dix
+chefs facteurs de la Compagnie de la baie d'Hudson! s'écria
+Poignet-d'Acier en lui serrant affectueusement la main. En avant donc,
+et tâche que les scélérats ne te découvrent pas!
+
+--N'en ayez souci, monsieur; Jacques est plus fin qu'eux. Ce serait, ma
+foi, bien la peine d'être né blanc si on ne pouvait faire la nique à des
+Peaux-Rouges.
+
+Et le vieillard sortit en riant de sa plaisanterie Dès qu'il fut parti,
+Ouaskèma dit à Poignet-d'Acier:
+
+--Mon frère ne veut pas aller chez les Clallomes?
+
+--C'est impossible.
+
+--Alors que mon frère agisse à sa volonté, reprit-elle d'un ton triste
+mais résigné. Villefranche, qui faisait rapidement quelques paquets, lui
+dit:
+
+--Je ne puis te laisser ici; cependant tu n'es pas en état de retourner
+à ta tribu. As-tu un projet?
+
+--Que mon frère abandonne Ouaskèma s'il ne peut l'emmener!
+
+--T'emmener avec moi! dit le chasseur en réfléchissant. Et si je le
+fais, me conduiras-tu à l'endroit où sont les cailloux qui brillent au
+soleil?
+
+--Ouaskèma est l'esclave du chef blanc. Elle fera ce qu'il voudra.
+
+--Promets-moi de ne jamais faire connaître à d'autres ce que tu vas voir
+ici, et le lieu où je te cacherai.
+
+--Ouaskèma ne trahira jamais le secret de celui qu'elle aime. Que mon
+frère ait confiance en elle. Ouaskèma l'aime. Elle lui sera fidèle.
+
+Pendant qu'elle parlait, Poignet-d'Acier, qui s'était armé d'une pioche
+fouillait activement le sol de la cabane. Il eut bien vite découvert une
+grosse dalle dans laquelle était pris un anneau de fer. De sa puissante
+main, il souleva cette dalle dont le poids eût défié trois hommes de
+force ordinaire. Un large caveau s'offrait au-dessous. Il était rempli
+de fourrures, d'armes, de selles, brides, instruments de tout genre et
+de provisions.
+
+Le capitaine lança dans le souterrain les paquets qu'il avait faits,
+puis il s'y glissa lui-même avec sa pioche, creusa l'argile qui en
+formait le fond, mit à jour une cassette de fer qu'il ouvrit à moitié
+pour y introduire, un portefeuille et quelques petits sacs de cuir
+gonflés qui rendirent, en tombant à l'intérieur, un son métallique.
+
+Cela fait, Poignet-d'Acier referma la caisse, la recouvrit d'une couche
+de glaise qui la dissimulait entièrement, remonta dans la cabane, scella
+de nouveau la dalle et entassa de la terre au-dessus, jusqu'à ce que le
+sol eût repris l'apparence qu’il avait avant l'opération.
+
+Ouaskèma s'était levée, le bras dans une écharpe de cuir de daim.
+
+Elle était prête à partir.
+
+Poignet-d'Acier saisit ses armes, un taureau [16] de pemmican et
+quelques tranches de saumon fumé, et porta le tout dans un bateau amarré
+au pied du cap.
+
+[Note 16: Voir la _Huronne_.]
+
+Jacques arrivait à ce moment.
+
+--C'est fait, monsieur! s'écria-t-il, et le stratagème a
+merveilleusement réussi. Quand j'ai eu tiré mes trois coups de feu et
+dépêché au diable deux ou trois des leurs, les Peaux-Rouges ont débarqué
+en masse sur la grève et se sont mis à courir comme des démons après nos
+pauvres chevaux qui, aiguillonnés par les épines, filaient, ma foi, avec
+leurs bonshommes, aussi vite que des antilopes effarouchées.
+
+--Bon, Jacques, bon. A présent le feu à l'établissement.
+
+Ouaskèma marcha au bateau, appuyée au bras de Villefranche, pendant que
+le domestique incendiait la butte qui, durant bien des années déjà, leur
+avait servi de résidence principale.
+
+En accomplissant cet acte nécessaire, Jacques avait le coeur gros, car
+non-seulement il nous en coûte toujours de détruire l'oeuvre de nos
+mains ou de notre intelligence, mais nous nous sentons péniblement
+affectés quand il faut quitter à tout jamais le toit qui nous a abrités
+même pendant les années difficiles. L'homme, et surtout l'homme âgé,
+s'attache souvent plus aux choses qu'aux êtres. Il semble qu'elles
+fassent partie de lui-même, et peut-être sont-elles en effet
+indispensables à sa santé, à sa vie.
+
+Quoi qu'il en soit, le sacrifice fut consommé, car bientôt la
+conflagration teignit en rouge les eaux du rio Columbia, et ce fut à ses
+lueurs éclatantes que les trois fugitifs quittèrent ces rivages que l'un
+d'eux ne devait plus revoir.
+
+Il était nuit; de grands nuages, noirs comme l'encre à leur centre,
+cuivrés à leurs franges, roulaient péniblement d'orient en occident.
+
+--Il y aura de la tempête ce soir, monsieur, dit Jacques, empoignant un
+aviron.
+
+--Je le crains, murmura Villefranche en étudiant le ciel.
+
+--Si mon frère le permet, Ouaskèma se mettra au gouvernail, insinua
+l'Indienne.
+
+--Ta blessure t'empêcherait de manoeuvrer, ma soeur, lui répliqua le
+capitaine qui sentait néanmoins que le concours de deux hommes robustes
+serait à peine suffisant pour traverser le fleuve, dont les flots
+glapissaient déjà tumultueusement sur les battures.
+
+--Non, mon frère, ma blessure ne m'empêchera pas de manoeuvrer, repartit
+la pauvre fille en s'asseyant à la Barre.
+
+--Le cap sur la Roche-Rouge, dit alors Poignet-d'Acier. Il saisit une
+paire de rames et, se plaçant sur un banc derrière Jacques, il se mit à
+nager vigoureusement.
+
+Les clartés de l'incendie se rétrécirent peu à peu dans l'obscurité, à
+mesure que le bateau gagnait le large. Elles n'apparurent bientôt plus
+que comme, le cercle lumineux projeté par la lentille d'un phare, mais
+assez sensible pour aider les bateliers à se guider travers les îlots et
+les môles de sable qui encombrent la Colombie.
+
+La Roche-Rouge se trouve presque en ligne directe avec l'ancien fort
+Astoria. Malgré l'épaisseur des ténèbres et la violence des eaux, on
+espérait gagner sans accident l'autre rive. Jacques et son maître
+n'avaient pas encore échangé une parole, quand le premier dit tout à
+coup:
+
+--Il me semble, monsieur, que j'entends derrière nous le bruit d'une
+embarcation.
+
+--Non, répond il Villefranche, c'est le mugissement des lames contre un
+récif.
+
+Je crois même, insista Jacques, avoir entrevu un canot à la cime d'une
+vague.
+
+Est-ce que, par hasard, la peur te troublerait l'esprit, mon vieux
+camarade? répliqua le capitaine en souriant.
+
+Et, s'adressant à l'Indienne, il ajouta:
+
+--La barre à droite, ma soeur; la barre à droite, nous touchons au port.
+
+L'esquif ne tarda pas à grincer sur le sable.
+
+On était arrivé à la Roche-Rouge, masse de porphyre considérable, à
+quinze ou vingt milles de l'embouchure de la Colombie, sur la rive
+septentrionale.
+
+--Jacques, dit Villefranche, descends le premier avec Ouaskèma; tu la
+conduiras à la caverne, où je vous rejoindrai dès que j'aurai amarré le
+bateau.
+
+Le domestique obéit, et, soutenant l'Indienne par le bras droit, il
+commença à monter avec elle la falaise qui est escarpée et d'une
+ascension difficultueuse, surtout dans l'obscurité.
+
+Il faisait froid et le vent soufflait âprement.
+
+Poignet-d'Acier, qui avait sauté sur la berge, tirait à lui le canot,
+par une corde de ouatap, pour l'attacher à une saillie du roc, dans une
+petite anse où il serait à l'abri de la tempête. Mais tout d'un coup le
+cordage cassa et le canot, entraîné par un paquet d'eau que poussait une
+rafale, disparut au milieu des ombres.
+
+L'aventurier lâcha une exclamation de désappointement.
+
+Il était, toutefois, trop rompu aux vicissitudes du genre d'existence
+qu'il avait adopté pour se laisser décourager par une semblable perte.
+
+--Avec un tronc d'arbre nous en referons un autre, pensa-t-il.
+
+Et, à son tour, il gravit la Roche-Rouge.
+
+A mi-hauteur, derrière un massif d'arbousiers et de plantes saxifrages,
+la nature a pratiqué une étroite ouverture par laquelle on pénètre dans
+une enfilade de galeries souterraines aussi curieuses par leur étendue
+que par la variété des formes qu'elles affectent.
+
+Ces cryptes, inconnues à cette époque des habitants du rio Columbia,
+avaient été découvertes par Poignet-d'Acier, qui les avait explorées en
+partie, y emmagasinait des lots de pelleterie et s'y réfugiait aux
+heures de péril. Il les eût vraisemblablement toujours habitées sans
+leur insalubrité.
+
+En atteignant l'orifice, le capitaine trouva Jacques qui l'attendait
+presque cérémonieusement, une torche à la main.
+
+Ils traversèrent un couloir resserré et entrèrent dans une salle carrée,
+où les rayons de la torche firent flamboyer de mille reflets les
+murailles chargées de concrétions cristallines et la voûte, d'où
+pendaient, titanesques girandoles, des stalactites façonnées en
+figures étonnantes par leur dessin et leurs nuances, qu'on dit échappées
+d'un monstrueux écrin de pierreries.
+
+C'était plus resplendissant qu'une illumination à giorno, merveilleux
+comme une féerie des Mille et une Nuits.
+
+Une table et des bancs recouverts de peau d'élan, au milieu un lit garni
+d'une robe d'ours, en un coin des armes, des instruments de chasse et de
+pêche disposés çà et là constituaient l'ameublement.
+
+--Ou as-tu placé l'Indienne? demanda Villefranche, pendant que Jacques,
+après avoir allumé une lampe de fer battu, préparait du feu dans une
+petite cheminée qui occupait un des angles de la chambre.
+
+--Dans le compartiment aux Coquilles.
+
+--Bon; et tu ne lui as pas montré cette salle, car j'avais oublié de te
+dire que je ne voulais pas qu'elle la connût.
+
+--Monsieur sait bien que je devine ses intentions, répondit Jacques avec
+un air de respectueux reproche.
+
+--Mais elle doit avoir faim. Tu lui feras du bouillon de pemmican.
+
+--Elle m'a dit qu'elle désirerait parler à monsieur avant de se coucher.
+
+--Je vais y aller; éclaire-moi. Tu nous laisseras seuls et tu apporteras
+le souper.
+
+--Si monsieur voulait, dit le vieux domestique avec timidité, je lui
+arrangerais une de ces soupes aux huîtres qu'il aime tant?
+
+--Ce serait avec plaisir, mon bon Jacques, répliqua Villefranche en
+souriant; mais pour faire une soupe aux huîtres, il faut au moins des
+huîtres, et nous n'en avons pas ici, que je sache?
+
+--Il y en a en quantité au bas de la Roche-Rouge; en voici deux que j'ai
+ramassées en chemin.
+
+--Excellent serviteur! il pense toujours à moi! Cependant je ne
+profiterai pas de ton obligeance, car il est tard et la nuit est trop
+noire pour que tu sortes à présent.
+
+--Ce serait moi que monsieur obligerait en me permettant d'en aller
+chercher, car je ne les déteste pas non plus.
+
+--Tu as réponse à tout. Fais donc comme tu voudras, dit Villefranche en
+lui frappant amicalement sur l'épaule.
+
+Après l'avoir éclairé dans le compartiment aux Coquilles, ainsi désigné
+à cause des innombrables petits testacés qui tapissaient ses parois,
+Jacques se retira.
+
+Ouaskèma était assise sur un lit de pelleteries. Elle se leva, prit la
+main de Poignet-d'Acier, l'appuya contre son coeur et dit:
+
+--O mon frère! le plus vaillant, le plus noble des chefs blancs, comment
+la vierge clallome pourra-t-elle jamais te rendre tout ce que tu as fait
+pour elle? Tu m'aimes donc? parle!
+
+--En me menant au lieu où sont les cailloux jaunes qui scintillent au
+soleil, tu feras plus pour moi que je n'ai fait pour toi, repartit
+Villefranche.
+
+Ces paroles sèches, jetées comme une onde glaciale sur les
+bouillonnements de son amour, firent frissonner l'Indienne. Elle pâlit,
+chancela, et serait tombée, à terre si le capitaine ne l'eût retenue
+dans ses bras.
+
+A ce moment, Jacques rentra en criant:
+
+--Monsieur, monsieur, je viens de voir une lumière au pied de la
+Roche-Rouge!
+
+
+
+
+ CHAPITRE X
+
+ COMBAT
+
+
+Une lumière, Jacques! Eh! que diable veux-tu qu'une lumière fasse sur la
+grève à pareille heure?
+
+--Je l'ai vue, monsieur, comme je vous vois. Elle montait de ce côté.
+
+--Tu auras vu une mouche-à-feu, mon camarade.
+
+--Une mouche-à-feu!... Pensez-vous, monsieur, que je ne sache pas
+reconnaître une torche d'une mouche-à-feu?
+
+--Mais il fait un vent à ne pas tenir debout; comment veux-tu qu'une
+torche reste allumée à l'air?
+
+L'observation parut décontenancer le vieux domestique.
+
+--Monsieur peut bien avoir raison, dit-il d'un ton soumis. Cependant, à
+moins que mes yeux ne faiblissent, il m'a semblé aussi apercevoir un
+homme qui portait la torche.
+
+--Comme il t'avait aussi semblé apercevoir un canot marchant derrière
+nous!
+
+--Pourtant, objecta encore Jacques, mais avec déférence, si je ne
+m'étais pas trompé et si c'étaient les gens de ce canot qui sont
+descendus à terre... Monsieur permet-il que j'aille m'en assurer?
+
+Cette réflexion ébranla l'incrédulité de Poignet-d'Acier.
+
+--Que tes oreilles, mon frère, lui dit Ouaskèma, soient ouvertes au
+discours de ton esclave. Les Chinouks rodent dans ces parages. Il y a
+même des visages pâles, tes ennemis. Défie-toi d'eux!
+
+--Oui, tu as raison, ma soeur, répliqua le capitaine. Je vais aller
+reconnaître le terrain. Ne bouge pas d'ici pendant que je serai absent.
+
+--Ouaskèma attendra le grand chef Mane, répondit l'Indienne.
+
+--Change l'amorce de tes armes, Jacques, dit Villefranche à son
+serviteur, tout en procédant lui-même à cette opération.
+
+Ils sortirent avec précaution de la caverne. Poignet-d'Acier s'avança
+sur une saillie masquée par des arbustes et plongea ses regards au pied
+de la Roche-Rouge.
+
+Le bruit impétueux des flots qui déferlaient sur la plage était
+parfaitement distinct. Il se mêlait aux sifflements stridents de la
+bise, rabrouait les vagues du fleuve et tordait les pins au sommet de la
+côte. Mais la nuit était noire, d'un noir presque impénétrable.
+Seulement, à quelques rares déchirures des nuages amoncelés à la voûte
+céleste, se montrait çà et là une éclaircie bleuâtre que réfléchissaient
+les eaux de la Colombie et qui trouait les ténèbres par des lueurs
+miroitantes, indécises.
+
+--Ta lumière, mon pauvre Jacques, est comme ton canot; elle relève de
+l'empire des illusions, dit Villefranche en riant après avoir promené
+autour de lui un regard perçant.
+
+--Je suis pourtant bien convaincu de ce que j'ai déclaré. Elle était là,
+monsieur, à gauche, derrière une pointe que la noirceur vous dérobe à
+présent.
+
+--Soit! admit Villefranche pour ne pas blesser la susceptibilité du
+vieillard. Mais elle n'y est plus. Nous sommes en sûreté dans la grotte.
+J'ai faim et froid, rentrons.
+
+--Ah! la voyez-vous maintenant, monsieur? s'écria Jacques, arrêtant son
+maître par le bras.
+
+--Où ça?
+
+--Là, sur votre droite. Elle a changé de direction?
+
+--En effet, dit Poignet-d'Acier surpris. En effet je distingue une
+lumière qu'on dirait venir d'une lanterne. Elle est à un quart de mille
+d'ici au plus. Il faut savoir ce que c'est. Tu resteras à cette place et
+j'irai à la découverte.
+
+--Oh! monsieur, je vous accompagnerai, dit Jacques d'un ton suppliant.
+
+--Mais qui gardera la caverne?
+
+--Nous en boucherons l'ouverture.
+
+--C'est juste; car Ouaskèma n'a pas intérêt à nous quitter, et puis deux
+vaudront mieux qu'un dans la recherche qu'il est urgent de faire.
+
+Après avoir murmuré ces mots, Poignet-d'Acier s'arcbouta contre un bloc
+de granit posé près de l'orifice du souterrain, et, aidé de Jacques, le
+roula contre l'issue, de façon à la fermer complètement.
+
+Ce n'est pas cinq hommes qui parviendraient remuer cette masse, dit le
+domestique avec un sentiment d'orgueil.
+
+--En marche! en marche! et fais attention aux cailloux qui jonchent le
+sentier!
+
+--Oh! j'ai le pied solide, monsieur.
+
+La pente était raboteuse, semée, comme l'avait dit Villefranche, de
+gravois et de pierrailles qui se détachaient sous le pas et le rendaient
+pénible, incertain. Mais peu à peu les trappeurs s'habituèrent à
+l'obscurité. Ils franchirent assez aisément les passages dangereux et
+atteignirent la base de la Roche-Rouge.
+
+La lumière était devenue invisible.
+
+--Voilà qui frise le mystère, dit Villefranche en faisant une halte sur
+la grève. Cette clarté était celle d'une lanterne, évidemment, car elle
+ne vacillait pas comme celle d'une torche, et, d'ailleurs, quelle torche
+aurait résisté à ce vent furieux! Donc, ce ne sont pas des sauvages qui
+l'avaient aux mains. Il n'y a que des blancs... Les gens de la Compagnie
+de la baie d'Hudson! ajouta-t-il avec mépris. Ils veulent ma vie,
+ceux-là et ils n'osent la prendre... Nos prétendus trésors aussi leur
+font envie! Que résoudre? J'ai peut-être des ennemis cachés dans ces
+rochers, et qui n'attendent qu'un moment favorable pour m'assassiner...
+
+--Monsieur, fit Jacques qui furetait sur la grève une corne à poudre!
+
+--Une corne à poudre! Ou l'as-tu trouvée?
+
+--Ici, dans le sable. Elle n'y est pas depuis bien longtemps, car le
+dessus est encore sec, la marée ne l'a pas couverte.
+
+--Donne.
+
+Le domestique passa la corne à son maître, qui, ne pouvant l'examiner,
+la palpa entre ses doigts.
+
+--Oh! dit Jacques, elle appartient à un homme de la Compagnie de la baie
+d'Hudson. J'ai senti les petits clous de cuivre qui composent sa marque.
+
+--Je m'en doutais! les misérables!... proféra Poignet-d'Acier avec
+colère. Allume ta lanterne, Jacques; puisque nous avons affaire à ces
+coquins, la ruse est inutile. Mais malheur à celui que je trouverai au
+bout de ma carabine!
+
+Le vieillard s'était muni d'une lanterne avant de partir pour faire sa
+provision d'huîtres.
+
+Il s'empressa d'obéir à l'injonction de Villefranche.
+
+--Il doit y avoir des empreintes à l'endroit où était la corne à poudre;
+essaye de les suivre, tandis que je veillerai sur nous deux, dit ce
+dernier.
+
+--Oui, voici des traces de mocassins.
+
+--Par conséquent, elles appartiennent à des blancs, ainsi que cette
+corne à poudre. Combien y en a-t-il?
+
+--Quatre, monsieur, quatre!
+
+Jacques allait, le corps courbé, sa lanterne rasant le sable, qu'elle
+couronnait de nimbes d'or fuyants, et Poignet-d'Acier, la taille droite,
+l'oeil et l'oreille au guet, le doigt sur la détente de sa carabine,
+fouillait les ombres épaissies, à quelques pieds autour d'eux.
+
+--Il est étrange qu'on ne voie pas de canot, dit-il.
+
+--C'est qu'ils ont piétiné sur la battue avant qu'elle ne fût recouverte
+par les eaux. Je gagerais que leur canot est amarré à quelque rocher
+près de la rive.
+
+--Cela est bien possible. Mais es-tu toujours sur la piste?
+
+--Oui, monsieur, les impressions sont profondes.
+
+Les deux hommes devaient être pesamment chargés. Voici qu'elles
+tournent. Ah! je ne les vois plus.
+
+--Parbleu! nous sommes sur la roche, dit Villefranche avec humour.
+
+Ils continuèrent leur exploration pendant plus d'une heure, mais
+inutilement.
+
+Les empreintes de mocassins se présentaient dans les parties humides;
+elles disparaissaient dans les parties sèches. Parfois cites se
+divisaient pour se rejoindre un peu plus loin, se diviser de nouveau et
+se rejoindre encore. Et toujours elles montaient vers la grotte. Il
+était clair que la perquisition l'avait pour but, quels qu'en fussent,
+au reste, les auteurs. A une projection de rocher, les traces cessèrent
+tout à fait.
+
+--J'ai entendu un son de voix, dit Jacques en collant son oreille contre
+le roc.
+
+Une minute après il se releva et dit:
+
+--C'est une erreur, je crois.
+
+--Oui, rentrons, dit Villefranche d'un ton brusque. Demain matin, nous
+aurons le mot de cette énigme.
+
+Quoiqu'ils fussent assez près de la caverne, en passant par dessus le
+rocher qui barrait le chemin, paraissait si peu probable qu'un être
+humain pût l'escalader, que Poignet-d'Acier ne songea même pas à en
+faire l'essai. Il reprit, pensif et soucieux, la piste qu'il venait de
+parcourir.
+
+On peut juger de sa stupéfaction quand, en arrivant l'entrée de la
+galerie souterraine, il vit que la pierre dont il l'avait close était
+dérangée.
+
+Jacques était consterné.
+
+Poignet-d'Acier se précipita à la chambre où il avait laissé Ouaskèma.
+L'Indienne n'y était plus; un grand désordre régnait dans cette pièce;
+le lit était défait, la table renversée, des lambeaux de vêtements
+épars. Quelques gouttes de sang maculaient même la roche.
+
+Le chasseur courut à sa chambre particulière, fermée au moyen d'un
+secret que lui seul connaissait. Personne n'y avait mis le pied depuis
+son départ.
+
+--Jacques, dit-il d'une voix sourde, il faudra faire sentinelle cette
+nuit; tu m'entends.
+
+--Monsieur sera obéi, répondit le vieillard en saluant profondément son
+maître.
+
+Sans dire un seul mot de plus, de crainte d'exciter les terribles
+passions qui fermentaient à ce moment dans le coeur de Villefranche, il
+se retira discrètement sur la pointe du pied et alla se poster à
+l'ouverture de la caverne.
+
+Il mangea une tranche de pemmican, but une gorgée de rhum, s'enveloppa
+dans une peau de buffle et s'abandonna à cette somnolence-veille (si je
+puis m'exprimer ainsi) qui est particulière aux trappeurs, et qui, tout
+en reposant leurs membres et leur esprit, laisse deux de leurs sens au
+moins--l'ouïe et la vue--toute leur acuité.
+
+Poignet-d'Acier passa le reste de la nuit à transporter, de la salle que
+nous avons décrite, divers objets dans une autre chambre souterraine, à
+plus d'un mille de la première.
+
+Une demi-heure avant l'aurore, il se rendit près de Jacques.
+
+--Rien de nouveau? lui demanda-t-il.
+
+--Rien, monsieur.
+
+--Déjeunons vite et nous monterons sur le plateau.
+
+Le repas se fit en silence et ils quittèrent la caverne.
+
+Une fois au sommet de la Roche-Rouge, Villefranche nettoya les verres
+d'un petit télescope qu'il avait dans son étui de fer blanc et se mit à
+regarder du côté du fort Astoria.
+
+Le jour n'était point encore venu, mais déjà une bande blanchâtre qui se
+dégradait insensiblement dans le bleu du ciel maintenant libre de
+nuages, s'étendait vers les montagnes Rocheuses. L'air était vif; il
+ventait violemment de l'est. Tourmentées par les souffles de
+l'atmosphère et refoulées par le flux de la mer, les eaux de la
+Colombie, bouillonnant, écumant, se heurtaient, s'écrasaient avec des
+hurlements indescriptibles.
+
+--Un mauvais temps, monsieur, hasarda Jacques.
+
+Poignet-d'Acier ne répondit pas.
+
+Il cherchait à percer la brume follette qui voltigeait au-dessus du
+fleuve et à travers laquelle il entrevoyait, dans le lointain, des
+formes tangibles qui se mouvaient dans tous les sens.
+
+La zone blanche à l'horizon augmenta en largeur, en transparence; elle
+envahit l'éther. Une teinte rose la nuança bientôt aux limites de
+l'horizon; cette teinte se fonça, se rougit, un cercle plus vif parut au
+milieu, il grandit, s'accentua davantage, s'empourpra, et puis ses bords
+s'irisèrent, s'allumèrent d'une flamme éblouissante; le cercle entier
+s'embrasa comme une fournaise et se fondit en lumineux rayons qui
+ruisselèrent obliquement sur le Nouveau Monde.
+
+Le soleil était levé, dispersant devant lui les grises vapeurs dont le
+rio Columbia était vêtu comme d'un léger peignoir du matin.
+
+Alors, Villefranche fit un mouvement de surprise, en essuyant encore le
+verre de sa lunette, de l'air d'un homme qui n'est pas certain de la
+réalité de ce qu'il a aperçu.
+
+--Que diable cela veut-il dire? murmura-t-il entre ses dents après avoir
+de nouveau braqué le télescope sur le fort Astoria.
+
+Jacques brûlait de l'interroger, mais il n'osait.
+
+--Mes gens avec les Peaux-Rouges! cela me dépasse! Regarde toi-même,
+Jacques.
+
+Il lui tendit son instrument.
+
+Le vieux serviteur y appliqua son oeil et découvrit, sur la rive
+méridionale, une escadrille de quinze à vingt canots, remplis de
+Clallomes, parmi lesquels, leur costume, il n'était pas difficile de
+reconnaître cinq trappeurs.
+
+--Je crois bien que c'est Baptiste, Jean et les autres, dit-il en se
+tournant vers son maître.
+
+--Eh! sans doute ce sont eux. Mais que peuvent-ils faire avec les
+Chinouks, nos ennemis jurés? Je n'en reviens pas.
+
+--Oh! ce ne sont pas des Chinouks, monsieur, dit Jacques. Les Chinouks
+ont leur bouclier rond et ceux-ci l'ont ovale. Les premiers ont
+généralement aussi le nez percé et traversé par des morceaux de nyaquau,
+vous savez?
+
+--Je n'avais pas fait cette remarque. Laisse-moi voir!
+
+Reprenant la lunette, Villefranche recommença son examen.
+
+--C'est vrai, dit-il au bout d'un instant. C'est un parti de Clallomes
+qui se dispose à marcher au combat. Mais ou vont-ils, et comment se
+fait-il que nos Canadiens les accompagnent?
+
+--Si monsieur m'y autorisait...
+
+--Parle, Jacques, et pas de ces vaines et ridicule formules entre nous.
+Que diable! nous sommes deux camarades, pas plus l'un que l'autre.
+
+Le vieillard allait protester contre cette maxime égalitaire,
+Poignet-d'Acier l'en empêcha brusquement par cette question:
+
+--Que supposes-tu que fassent nos gens avec ces vermines?
+
+--M'est avis, monsieur, qu'ayant appris d'une manière ou d'une autre
+l'attaque dont nous menaçaient les Chinouks, ils seront allés chercher
+du secours chez les Clallomes, au nom de la squaw que vous avez arrachée
+aux griffes des premiers.
+
+--Tu as pardieu raison! et je, suis bien simple de n'avoir pas deviné
+cela tout de suite. Voici effectivement une flotte de bateaux Chinouks
+qui débouche des îles voisines. Ils vont à la rencontre des Clallomes.
+Ce sera une rude bataille.
+
+--Nous irons aussi, monsieur?
+
+--Par malheur, non, Jacques. A moins que tu ne puisses nous trouver un
+canot, car le courant à entraîné le nôtre hier soir.
+
+--Notre canot est perdu!
+
+--Oui.
+
+--Mais j'en construirai un avec des joncs, comme l'autre jour. Ce sera
+l'affaire d'une heure.
+
+--Impossible; aujourd'hui le fleuve est trop gros. Nous sommes forcés de
+rester spectateurs de cette lutte. A présent, on peut presque voir à
+l'oeil nu. Monte sur cette éminence, tu seras aux premières places.
+
+Les deux troupes hostiles s'avançaient rapidement l'une contre l'autre,
+malgré la tourmente. Dirigés avec cette habileté extraordinaire qui
+caractérise les sauvages du littoral du Pacifique, les canots rasaient
+la cime des vagues avec une célérité inouïe. Tantôt, ils apparaissaient
+à la crête d'une montagne d'eau, tantôt au fond d'une gorge étroite que
+surplombaient, en grondant, des lames hautes de vingt à trente pieds.
+
+Chaque embarcation était généralement montée par douze hommes; quatre la
+manoeuvraient; le reste, armé d'arcs, de flèches et d'épieux, de haches
+et de tomahawks, se tenait prêt au combat. De part et d'autre, dans un
+canot orné de peintures singulières, portant, celui des Chinouks une
+tête de loup à sa proue, celui des Clallomes une tête d'épervier, était
+dressé une perche avec le totem ou blason de la tribu. L'élite des
+guerriers entourait les emblèmes sacrés.
+
+Une grêle de flèches et de traits couvrit bientôt le fleuve. Les deux
+escadres se rapprochèrent bord à bord, se mêlèrent. Les esquifs furent
+choqués les uns contre les autres, pendant que les hommes se frappaient
+à coup de massue, se saisissaient à bras le corps, de bateau à bateau,
+se lacéraient avec les ongles, avec les dents, et périssaient souvent,
+vainqueurs et vaincus, au milieu des eaux ou ils étaient tombés. La
+scène était horriblement lugubre. Des cadavres, des débris de canots,
+d'armes, flottaient pêle-mêle sur le rio Columbia, que circonvenaient
+déjà, dans leurs spirales concentriques, les vautours, les aigles à tête
+chauve et toute la bande ailée des hérauts des grandes tueries.
+
+Longtemps le sort de la journée demeura en suspens.
+
+De fréquentes détonations d'armes à feu annonçaient au commencement que
+les cinq trappeurs faisaient bravement leur devoir. Mais, au bout d'une
+heure, les détonations devinrent plus rares, et Villefranche dit
+tristement à Jacques:
+
+--Je crains que nos pauvres amis ne succombent dans ce conflit, car les
+Chinouks sont bien plus nombreux que les Clallomes.
+
+--Est-ce que vous ne voyez plus Baptiste et les autres, monsieur?
+
+--Plus depuis quelques minutes, ils ont été poussés par la marée sur une
+île là-bas. Le feuillage me les cache; mais on ne les entend plus tirer.
+C'est mauvais signe.
+
+--Peut-être leur provision de poudre est-elle épuisée ou mouillée,
+monsieur.
+
+--Dieu le veuille, Jacques! car se sont de braves trappeurs. Il n'en
+existe pas dix comme eux dans tout le Nord-Ouest. Mais qu'y a-t-il? Les
+Chinouks se sont emparés du totem des Clallomes. C'en est fait de
+ceux-ci. Leurs ennemis les poursuivent. Ils viennent de ce côté. Ah si
+nous étions seulement tous les sept, je ne lâcherais pas pied ainsi. Il
+faut partir Jacques, et changer de campement.
+
+--Où allons-nous, monsieur?
+
+--A notre établissement de la roche du Pilier que nous brûlerons comme
+celle du fort Astoria, et après...
+
+Il se frappa le front sans achever d'énoncer sa pensée.
+
+Mais d'abord, reprit-il d'un ton bref, tu détruiras l'entrée de la
+caverne, et, en passant, tu mettras le feu à la mine.
+
+Jacques répondit par un mouvement de tête affirmatif.
+
+Il redescendit au souterrain, en sortit presque aussitôt, et
+Poignet-d'Acier et lui s'éloignèrent à grands pas en remontant la
+Colombie.
+
+Un quart d'heure ne s'était pas écoulé que la terre tremblait ébranlée
+par une explosion formidable avec grand fracas de rochers s'écroulant
+les uns sur autres.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XI
+
+ LE FORT
+
+
+Chère Petite-Hirondelle, Ouaskèma est bien heureuse de te revoir!
+Assieds-toi, sur ses genoux, qu'elle t'embrasse! Il y a si longtemps
+qu'elle ne t'a embrassée!
+
+--Oh! tante, Merellum t'aime aussi! répliqua l'enfant en se pendant au
+cou de l'Indienne qu'elle couvrit de caresses. Mais ces méchants qui ont
+lié tes mains! Je vais les défaire, tes liens!
+
+--Tu n'y parviendrais pas, Merellum. Et puis cela serait inutile; nous
+sommes enfermées, gardées. Dis plutôt à Ouaskèma comment tu as été
+amenée ici.
+
+--Moi, je les déferai, je les casserai, ces vilaines cordes! s'écria
+Merellum d'un ton chagrin et colère.
+
+Ses faibles doigts essayèrent de dénouer le nerf de buffle avec lequel
+on avait garrotté les poignets de Ouaskèma. Vains efforts! Elle se prit
+à pleurer en frappant du pied avec impatience.
+
+--Non, ma Petite-Hirondelle, tu ne réussirais pas, dit la Tête-Plate
+souriant tristement. Laisse, et raconte-moi ce qui s'est passé depuis
+notre séparation.
+
+--Les visages-pâles sont des cruels; Merellum aime mieux les
+visages-rouges! répétait l'enfant tout en larmes.
+
+--Pas tous, Merellum; le grand chef blanc est bon, dit doucement la
+Clallome.
+
+--Mais pourquoi fait-on du mal à tante? repartit la petite trépignant et
+cachant sa tête dans le sein de l'Indienne.
+
+--Le grand chef blanc n'a pas fait de mal à Ouaskèma ni à Merellum.
+
+--Oh! non, il est gentil, lui, pour Merellum et pour tante.
+
+--N'est-ce pas? fit la tête-plate d'un ton enivré.
+
+L'enfant répondit en la baisant avec effusion.
+
+--Tu ne me dis toujours pas qui t'a conduite ici? reprit la première
+après un moment de silence.
+
+--Un grand trappeur bien laid, bien laid, tante, répliqua vivement
+Merellum en jetant de côté et d'autre des regards effarés, comme si elle
+eût craint d'être entendue. Il me battait, tante... Ce n'est pas comme
+oncle blanc.
+
+--Mais où ce trappeur a-t-il pris ma Petite-Hirondelle?
+
+L'enfant alors, d'une voix entrecoupée, rapporta l'histoire de sa fuite,
+à partir du moment où les Chinouks avaient surpris Ouaskèma, jusqu'à
+l'heure où elle était arrivée, avec les trappeurs et les Clallomes,
+devant les ruines fumantes de l'établissement de Poignet-d'Acier.
+
+--Alors, dit-elle, tes frères, tante, furent irrités. Ils dirent que les
+trappeurs les avaient trompés, qu'ils avaient la langue croche. Ils
+voulaient les scalper, parce qu'ils ne te trouvaient pas. Mais un autre
+parti de Clallomes nous rejoignit en bateau. Ils avaient vu des Chinouks
+dans les îles voisines, et ils croyaient qu'ils t'avaient tuée avec
+oncle. Tes guerriers dirent qu'ils les poursuivraient. Ils montèrent
+dans les canots amenés par les autres, eux et les trappeurs, et on me
+laissa près du fort Astoria avec un chef qui était malade. Le chef me
+dit d'aller lui chercher des coquilles pour manger. Pendant que j'en
+ramassais, un grand visage-pâle vint près de moi. Je voulus me sauver,
+car il n'était pas beau comme oncle; il me faisait peur! Mais il me prit
+dans ses bras, me porta dans un canot et me mena ici. Je suis bien
+contente de t'avoir retrouvée, tante! Laisse-moi t'embrasser...
+encore... encore!
+
+--Mais le chef blanc qu'est-il devenu? demanda l'Indienne rendant avec
+usure à l'enfant ses marques de tendresse.
+
+--Oncle Poignet-d'Acier?... je ne sais pas, répondit Merellum, ouvrant
+de toute leur largeur ses yeux bruns et regardant Ouaskèma d'un air
+surpris.
+
+--On ne l'a donc pas vu?
+
+Merellum secoua la tête en signe de négation.
+
+--Tu n'en as pas entendu parler?
+
+--Non... si... Attends, tante, que je me rappelle. Le visage-pâle qui
+m'a traînée ici disait quelquefois que Poignet-d'Acier était mort.
+
+--Mort! exclama l'Indienne avec angoisses.
+
+Un instant après, elle reprit d'un accent plus calme.
+
+--Non, Merellum, non, le chef blanc n'est pas mort. Le Grand Esprit ne
+l'aurait pas voulu.
+
+--Il disait encore, continua l'enfant, que si Poignet-d'Acier n'était
+pas mort, il n'échapperait pas!
+
+--Lui, il est plus fort qu'eux tous! murmura Ouaskèma.
+
+--Mais, s'écria soudain la Petite-Hirondelle, changeant d'idée avec
+cette légèreté qui est le propre du jeune âge, mais dis donc, tante,
+pourquoi es-tu ici, avec tes pieds et tes mains entravés?
+
+--Les blancs ne sont pas tous bons, vois-tu! et, pourtant, je voudrais
+être blanche, blanche comme toi, avoir le front rond et droit comme le
+tien! Il m'aimerait alors, lui!
+
+Ouaskèma prononça ces mots avec une chaleur et un geste passionné qui
+effrayèrent Merellum.
+
+Elle se glissa aux genoux de l'Indienne, et, ses petites mains ramenées
+sur sa poitrine, la contempla avec stupeur.
+
+--Oh! être blanche! être blanche! Pourquoi Hias-soch-a-la-ti-yah ne
+m'a-t-il pas faite blanche! poursuivait la Tête-Plate de plus en plus
+exaltée; il ne me repousserait pas alors, lui! Il répondrait à ma voix,
+il sourirait à ma vue! il aurait des soupirs et des baisers pour la
+vierge clallome!
+
+--Tante, dit l'enfant, mais oncle t'aime bien. Il l'a dit à Merellum!
+
+--Il t'a dit qu'il m'aimait! Il te l'a dit! Oh! viens, viens ici, que je
+t'embrasse!
+
+--Tu ne me feras pas mal! objecta la petite à demi terrifiée par les
+explosions de cette crise nerveuse.
+
+--Non, chérie, dit Ouaskèma en appuyant mollement sa tête sur l'épaule
+de Merellum, qui, remontée sur ses genoux jouait avec la magnifique
+chevelure de l'Indienne, masquant et montrant tour à tour son visage
+espiègle entre deux touffes épaisses qu'elle avait peine à tenir à
+pleines mains.
+
+Tout à coup elle sauta à terre, en criant: «Ah! ah!» et avant que la
+Tête-Plate lui eût demandé le motif de cette joyeuse exclamation, elle
+avait tiré un petit couteau de sa poche et tranché les liens de sa mère
+adoptive.
+
+Cette scène avait lieu dans une chambre du fort Caoulis, à l'embouchure
+de la rivière du même nom avec le rio Columbia, et à une vingtaine de
+lieues en amont de ce dernier.
+
+Le fort Caoulis appartenait à la Compagnie de la baie d'Hudson. C'était
+un de ses meilleurs comptoirs dans le Nord-Ouest, antérieurement à la
+construction du fort Columbia, fondé quelques années plus tard, en 1824,
+par le docteur Mac Loughlin, à dix lieues au sur la rive opposée, et qui
+est devenu l'entrepôt général de la traite des pelleteries pour tout le
+district de la Colombie.
+
+Le fort Caoulis comprenait une enceinte palissadée avec d'épaisses
+planches de cèdre, hautes de vingt pieds, dans l'intérieur de laquelle
+s'élevaient deux ou trois bâtiments affectés aux logements des commis,
+des trappeurs de passage, aux magasins de provisions et de pelleteries.
+
+Une cinquantaine d'hommes s'y trouvaient ordinairement réunis.
+
+Ouaskèma et Merellum avaient été enfermées dans une pièce basse, à côté
+de la grande salle où on s'assemblait après le repas du soir, pour boire
+du tafia et fumer, à défaut de tabac, des feuilles de sac-à-commis.
+
+La première de ces chambres, qui n'avait qu'une fenêtre solidement
+grillée servait de prison.
+
+Le chef facteur, ou commandant du comptoir, avait la clef de la porte et
+ne la livrait que rarement à un de ses subordonnés quand elle contenait
+des détenus.
+
+Le soir du jour où Ouaskèma eut avec Merellum la conversation que nous
+venons d'écouter, une foule de trappeurs, d'Indiens et de Bois-Brûlés se
+pressait dans la grande salle du fort Caoulis. Quoique le printemps fût
+déjà avancé, il faisait froid et on avait allumé du feu dans la vaste
+cheminée qui occupait tout un côté de l'appartement.
+
+Deux pins énormes flambaient en craquant bruyamment dans l'âtre, et,
+malgré les nuages de fumée qui s'élevaient des pipes, les lueurs
+éclatantes de la flamme donnaient au tableau une physionomie fort
+accentuée. Ces sauvages aux visages peinturés, omnicolores, aux corps ou
+tout nus ou enveloppés dans des peaux de bêtes fauves; ces blancs
+couverts d'accoutrements étranges, dont les couleurs les plus
+audacieuses hurlaient de se rencontrer; et ces femmes, les unes rouges,
+les autres jaunes, celles-ci jeunes, celles-là vieilles, les narines,
+les lèvres et les oreilles chargées d'ornements en os, nyaquau, ou en
+coquilles, aïqua, la plupart dans la simple toilette de notre mère Ève
+avant sa faute, le petit nombre en jupon d'écorce de six pouces de long,
+toutes se disputant le prix de la hideur; une douzaine de marmots,
+sortes de momies assujetties sur le dos de leurs mères à la planchette
+qui constitue leur berceau et, on peut le dire, leur demeure fixe du
+jour de leur naissance jusqu'à l'âge de deux ou trois ans; des chiens,
+décharnés comme des loups, plantés sur leur train de derrière et se
+chauffant gravement, ou étendus, la tête dans leurs pattes de devant, ou
+grondant, aboyant entre les jambes des assistants; tout cela, laid au
+physique, pas très-beau au moral, debout, assis, accroupi, armé de tous
+les instruments de mort imaginables, pérorant, criant, gesticulant,
+formait une de ces peintures originales et caractéristiques qu'on ne
+trouve que dans le désert américain et que la plume est malheureusement
+impuissante à reproduire.
+
+Le whiskey, le tafia, l'eau-de-feu en un mot, circulait libéralement
+dans des outres de peaux de loups marins, en l'honneur de la fête du
+sous-chef facteur. Je vous laisse h penser si la société (pardonnez-moi
+le barbarisme, mon Dieu!) était joyeuse et exprimait hautement,
+éloquemment sa gaîté.
+
+Les toasts se succédaient sans interruption, et les speechs, il fallait
+les entendre! les comprendre était, il est vrai, autre affaire. Je doute
+fort que les orateurs eux-mêmes se comprissent; mais que leur importait,
+pourvu qu'ils parlassent!
+
+--A ta santé, Nick Whiffles [17], dit un trappeur tout bariolé de plumes
+et de rubans.
+
+[Note 17: Voir les _Pieds-Noirs_ et la _Huronne_.]
+
+--A la tienne, Louis-le-Bon, et à celle de tes femmes, oui Bien, je le
+jure, votre serviteur!--Merci, ami Nick!
+
+--A propos, comment vont-elles, tes femmes? Tu en traînes toujours une
+douzaine à tes trousses, toi, Louis-le-Bon. C'est comme mon oncle, le
+grand voyageur qui a parcouru l'Afrique centrale, tu sais. Figure-toi
+qu'il avait comme ça cinq ou six mille femmes qui l'accompagnaient
+partout dans ses excursions. Ça lui coûtait cher, ses huit ou dix mille
+fortunes.
+
+--Cinq mille, ami Nick, tu as dit cinq mille.
+
+--Cinq mille, six mille, vingt mille, qu'est-ce que ça fait? Il en avait
+peut-être bien trente mille des femmes, mon grand-père, ô Dieu, oui!
+
+Et Nick souffla voluptueusement une bouffée de tabac vers le plafond de
+la salle.
+
+--Mais, dit Louis-le-Bon en riant, il s'agissait de ton oncle et pas de
+ton grand-père.
+
+--Possible! fit le trappeur avec une flegme philosophique, possible!
+Buvons un coup!
+
+--Mais dis-moi donc, reprit son interlocuteur, on dit que M. Mac-Kay est
+revenu?
+
+--M. Mac-Kay, l'armateur du _Tonquin_!
+
+--Lui-même.
+
+--Peuh! fit Nick en retroussant sa longue moustache rousse, il est
+enterré dans le ventre des requins, oui bien, je le jure, votre
+serviteur!...
+
+--Ma foi, on assurait que Poignet-d'Acier...
+
+--C'était M. Mac-Kay. Pas plus lui que toi et moi, Louis-le-Bon.
+Poignet-d'Acier est lui, comprends-tu? Quant à M. Mac-Kay, voilà son
+histoire, comme je m'appelle Nick Whiffles.
+
+Malgré les bourdes dont il assaisonnait ses récits quand il s'agissait
+de sa personne, le trappeur était un conteur assez véridique lorsqu'il
+était question de son prochain, ainsi qu'il disait.
+
+Les blancs firent cercle autour de lui, et, à une intimation de
+Louis-le-Bon, suspendirent leur tapageuse cacophonie.
+
+--Vous vous souvenez, dit Nick en renouvelant sa chique, que M. Astor,
+de New-York, avait établi un fort près de la mer. On le nomma Astoria.
+Or, le Tonquin devait ravitailler le fort. Il partait chaque année de
+New-York avec des provisions qu'il changeait contre des pelleteries.
+C'était un beau temps, ô Dieu, oui. La martre, le castor, la loutre et
+l'hermine abondaient comme des brins d'herbe. C'était en 1809; mais
+voilà que, trois ans après, en 1811, le 5 juillet, par un soleil
+superbe, s'il vous plaît, le _Tonquin_ nous quitte pour s'en alter
+vendre des lots de fourrure en Chine, oui bien, je le jure, votre
+serviteur! On se donne une poignée de main, les camarades qui restaient
+au fort et ceux qui partaient, puis largue l'amarre! le navire déploie
+ses voiles. M. Mac-Kay, un brave homme, était comme qui dirait le
+bourgeois à bord. Il avait pris pour interprète un Peau-Rouge, né au
+port de Gray, pas loin d'ici. En passant devant l'île de Noutkalà, en
+haut sur la côte de l'Océan, l'interprète conseilla à M. Mac-Kay de
+faire des échanges avec des démons d'Indiens qui sont noirs comme le
+charbon et plus dégoûtants que cette bande de maudits qui m'écoutent
+sans savoir ce que je dis, ô' Dieu, oui Pour lors, pendant deux jours,
+le commerce avec les vermines à l'air de marcher. M. Mac-Kay est
+content; ses hommes ne disaient pas non, car il y avait des venimeuses
+de sauvagesses qui les entortillaient, en veux-tu, en voilà! C'était des
+mamours par-ci, des mamours par-là. Ça allait très-bien, oui bien, je le
+jure, votre serviteur!
+
+--Sont-elles accortes, les squaws de ce pays-la? demanda un des
+auditeurs.
+
+--Jolies comme toi, Nez-Coupé! répliqua Nick en éjectant du jus de
+tabac.
+
+La répartie souleva un accès
+
+Ensuite le trappeur continua:
+
+--Qu'on ne m'interrompe plus, ou motus, silence, je me tais.
+
+--Poursuivez, Nick! poursuivez! nous serons muets comme des esturgeons.
+
+--Ça roulait donc comme sur des roulettes, quand une de ces vermines, un
+chef, ils n'en font pas d'autres, s'avise de voler un fusil sur le
+navire. Le capitaine l'apprend, fait venir le voleur et lui allonge un
+coup de garcette que l'autre en vit trente-six chandelles, Dieu, oui! Ce
+n'était pas le compte du Peau-Rouge. Il rassemble sa troupe de brigands
+et décide d'attaquer le Tonquin. Le lendemain ils couvrent le pont du
+vaisseau comme des fourmis. Le capitaine Thorn leur ordonna de se
+retirer. Va-t'en voir s'ils viennent! Les Indiens étaient armés, l'un
+d'eux se précipita sur M. Mac-Kay et lui perça le coeur d'une flèche,
+après ça, je vous demande un peu si on se battit. Ah ça été une chaude
+affaire, ours et buffles! J'aurais voulu y être. Les coups pleuvaient
+drus comme grêle. Le pauvre capitaine Thorn eût le crâne fracassé par
+une massue. Le sang coulait gros comme la Colombie, quoi.
+
+Des cris d'horreur éclatèrent dans l'assemblée.
+
+--Oui, appuya Nick, enchanté de l'effet qu'il produisait, gros comme la
+Colombie, quand elle est bien en fureur encore. Mais attendez, mes
+cousins, de bons trappeurs ne se laissent pas lâchement assassiner par
+des crapauds de sauvages sans se venger!
+
+--Ah! ah! fit-on en se serrant autour du conteur.
+
+--Faut vous dire qu'il y avait sur le bâtiment trois gaillards qui
+n'avaient pas froid aux yeux. Je les ai connus, moi qui vous parle.
+C'était John Anderson, John et Stephen Wickes. Mes lurons, voyant leurs
+gens assommés, s'enferment dans une cabine, et font signe aux
+Peaux-Rouges qu'ils vont se rendre. Les autres, bêtes comme, des brutes
+qu'ils sont, accourent pour se disputer le magot, ô Dieu, oui! Quand le
+vaisseau en est chargé au point qu'il enfonçait, mon John Anderson
+allume une mèche qui communiquait à la soute aux poudres, puis il
+descend avec les deux autres dans un canot, par une écoutille, et vogue
+la galère! Dix minutes après, cinq ou six cents sauvages exécutaient
+leur dernière cabriole en l'air. Ça devait être beau; j'aurais voulu
+voir ça! oui, bien, je le jure, votre serviteur!
+
+--Et les matelots? dit une voix.
+
+--Pas de chance, les pauvres diables! repartit Nick en hochant
+tristement la tête. Ils méritaient mieux que ca.
+
+--Que leur est-il arrivé?
+
+--Ce qui vous arrivera peut-être demain, si ce n'est peut-être ce soir,
+à vous ou à moi, car dans cette damnée contrée on n'est jamais sûr de la
+minute qui vient.
+
+--La fin de l'histoire! crièrent plusieurs curieux. Qu'on me passe la
+gourde d'abord, dit Nick; j'ai le coeur tendre quand j'y pense.
+
+Il but une copieuse gorgée, et ajouta:
+
+--Figurez-vous, mes cousins, que les Indiens crurent d'abord que ce qui
+leur advenait était une punition du Maître de vie; mais après ils
+donnèrent la chasse à Anderson et à ses deux compagnons. Ceux-ci
+s'étaient réfugiés dans une caverne. Ils y furent surpris par leurs
+ennemis qui les égorgèrent; et ainsi périt le Tonquin, son équipage et
+la société établie par M. Astor pour la traite des fourrures dans la
+Colombie, oui bien, je le jure, votre serviteur [18].
+
+[Note 18: Historique.]
+
+Comme Nick achevait, deux hommes entrèrent dans la salle. L'un avait
+l'apparence d'un Indien chinouk, et l'autre d'un trappeur. On se rangea
+avec une sorte de déférence sur leur passage, pour les laisser approcher
+du feu.
+
+--Cette vermine de Langue-de-Vipère avec ce gueux de Joe, dit Nick assez
+haut pour qu'ils l'entendissent.
+
+--Tu es trop heureux qu'on te donne l'hospitalité! répliqua aigrement
+Pad.
+
+--Je voudrais voir qu'on me la refuse, riposta Whiffles d'un ton
+narquois.
+
+--La Compagnie est bien bonne d'abriter des fainéants de trappeurs
+libres comme vous, intervint Joe.
+
+--Des fainéants qui t'en revendraient, mauvais Anglais!
+
+--En tous cas, nous avons débarrassé la prairie de son plus dangereux
+carcajou.
+
+--De qui veux-tu parler?
+
+--De Poignet-d'Acier, by the Holy Virgin! s'écria Langue-de-Vipère, les
+yeux étincelants d'or.
+
+--Toi, tu as tué Poignet-d'Acier! fit Nick avec un sourire ironique.
+
+--Je te dis qu'il est mort et enterré, sous cent pieds de roche encore,
+le gibier de potence.
+
+Nick Whiffles, tout en haussant les épaules, allait répondre, quand la
+porte s'ouvrit. Un nom résonna dans la salle:
+
+--Poignet-d'Acier!
+
+Et le capitaine, suivi de son fidèle Jacques, s'avança vers la cheminée.
+
+A sa vue, Langue-de-Vipère et Joe échangèrent un regard de stupéfaction,
+et lui, en apercevant le premier, parut à la fois surpris et satisfait.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XII
+
+ TRAPPEURS LIBRES ET EMPLOYÉS DE LA COMPAGNIE DE LA BAIE D'HUDSON
+
+
+L'hospitalité entière, sans restriction, est pratiquée dans le désert
+américain. Du moment où vous êtes sous le wigwam de l'Indien, il oublie
+qu'il a été votre ennemi mortel, ne pense pas qu'il pourra l'être
+aussitôt que vous l'aurez quitté, mais il met tout ce qu'il possède,
+souvent même ses femmes ou ses filles, à votre disposition; il vous
+défendra contre vos agresseurs, si vous en avez, et se passera de
+manger, s'il n'a des provisions que pour vous seul. Enfin, traite son
+hôte comme les patriarches israélites traitaient les leurs, et ici, on
+me permettra d'ajouter qu'il existe entre les moeurs des Peaux-Rouges du
+Nouveau-Monde et celles des anciens Hébreux des analogies frappantes.
+Leurs traditions religieuses elles-mêmes ont vraiment de la
+ressemblance. Plusieurs fois, dans le tours de mes voyages et de mes
+études en Amérique, j'ai retrouvé, au sein des tribus sauvages, l'idée
+confuse d'une défense faite par le Grand Esprit aux premières créatures
+humaines et enfreinte par elles, l'infraction étant immédiatement suivie
+d'un châtiment. Il se peut que ces notions, mieux définies chez les
+Indiens cantonnés autour des grands lacs du Canada, que plus avant dans
+l'intérieur, soient des souvenirs vagues et altérés des instructions que
+quelques un de leurs aïeux ont reçues des missionnaires qui parcoururent
+ces contrées au XVIIe siècle; mais il se peut aussi qu'elles soient
+particulières aux aborigènes et remontent une date perdue dans la nuit
+des temps. Quant à leurs coutumes, elles se rapprochent de celles des
+Juifs, surtout en ce qui concerne les rapports de l'homme avec la femme.
+Celle-ci est généralement serve, considérée comme bête de somme, estimée
+si elle met au monde des mâles, méprisée si elle n'engendre que des
+filles. Durant ses ordinaires, elle passe pour impure chez toutes les
+tribus sans exception, et, chez plusieurs, il lui est interdit de
+s'occuper à la préparation des aliments ou à quoi: que ce soit. Il est
+même quelques peuplades qui lui ordonnent de se cacher pendant cette
+période.
+
+Les ablutions fréquentes, les jeûnes, la divination, la croyance aux
+songes et plusieurs rites et usages en honneur chez les sectateurs de
+Moïse fleurissent encore actuellement parmi les races incivilisées qui
+vivent sur le territoire de la baie d'Hudson.
+
+Pour en revenir à l'hospitalité, les blancs épars sur cette vaste
+étendue de terrain l'exercent naturellement comme les Peaux-Rouges. Je
+doute, toutefois, qu'ils en remplissent aussi fidèlement les devoirs que
+ces derniers, et que l'hôte soit toujours en sûreté dans la cabane de
+son adversaire.
+
+Quoi qu'il en soit, grâce à cette habitude, les trappeurs libres peuvent
+aller frapper à la porte des forts de la Compagnie de la baie d'Hudson,
+quand le besoin les presse. On ne les aime pas, on les déteste, on les
+voudrait voir pendus, mais on les accueille; on leur donne le gîte, la
+nourriture, des vivres, quand ils partent, mais ni armes, ni poudre, ni
+plomb.
+
+Il n'est donc pas étonnant de rencontrer, à la factorerie Caoulis, Nick
+Whiffles, Louis-le-Bon et d'autres trappeurs libres, francs trappeurs,
+comme ils s'intitulent fièrement. Néanmoins, la venue de Poignet-d'Acier
+pouvait y causer quelque surprise, car Poignet-d'Acier était à la tête
+d'une bande d'hommes déterminés, qu'on disait considérable. Ils avaient
+eu maints conflits sanglants avec les gens de la Compagnie de la baie
+d'Hudson, et la tête du fameux capitaine était mise à prix.
+
+Déclaré «pillard, meurtrier, traître et félon, suivant les termes de la
+proclamation qui le condamnait, son audace pouvait lui coûter cher.
+
+Pourtant, seul avec son domestique au milieu de ses ennemis, il était
+calme, superbe.
+
+Les commis et les engagés du fort le regardaient avec une terreur pleine
+d'animosité, les Indiens avec une admiration naïve; la plupart des
+francs trappeurs ne savaient trop quelle réception lui faire.
+
+Nick Whiffles alla bravement à lui, ôta respectueusement son vieux
+casque de loup marin, témoignage de déférence dont il n'était guère
+prodigue, et lui adressant la parole:
+
+--Bonsoir, capitaine, je suis bien aise de vous voir, et si vous avez
+besoin d'un bon coup de main, comptez sur Nick Whiffles, il est là pour
+vous le donner, oui bien, je le jure, votre serviteur!
+
+C'était une sorte de provocation jetée aux employés de la Compagnie, qui
+se mirent à causer bas.
+
+Profitant du trouble occasionné par l'arrivée du chasseur, Pad et Joe
+s'étaient esquivés.
+
+--Bonsoir, ami Nick, et merci cordialement de votre offre, répliqua
+Poignet-d'Acier en tendant au vieux trappeur une main que celui-ci serra
+avec force.
+
+--On parlait justement de vous, comme vous êtes entré, capitaine.
+
+--Ah!
+
+--O Dieu, oui; n'est-ce pas, Louis-le-Bon? L'interpellé baissa la tête
+en signe d'assentiment.
+
+--Et que disait-on de moi, mon brave Nick?
+
+--Oh! des choses fabuleuses! Deux vermines, Langue-de-Vipère et Joe,
+assuraient que vous étiez mort. Mais où sont-ils donc?
+
+--Mort! répéta Villefranche en souriant.
+
+--Ma foi, ils le disaient, oui je le jure, votre serviteur Ils
+prétendaient même qu'ils n'étaient pas étrangers...
+
+--A mon décès?
+
+--Oui, capitaine, des bêtises, quoi! Voulez-vous prendre, une gobe?
+
+--Merci, Nick, je n'ai pas soif.
+
+--Bah! un petit coup, ça ne fait jamais de mal. Mon oncle, le grand
+voyageur dans l'Afrique centrale...
+
+--Savez-vous, interrompit Poignet-d'Acier, qui connaissait les manies du
+trappeur et ses ébouriffantes histoires, savez-vous si le chef facteur
+est ici?
+
+--Il est parti ce matin pour l'île Kallamet et ne rentrera que demain
+matin, répliqua un des commis.
+
+Cette réponse parut contrarier Villefranche. Il adressa un coup d'oeil à
+Jacques et promena ensuite des regards inquisiteurs sur la réunion.
+
+Les hommes avaient repris leurs entretiens; mais il était facile de
+remarquer, à leur attitude, que la conversation roulait sur le nouveau
+venu. Les femmes le guignaient en silence, d'un air curieux et craintif.
+C'est que Poignet-d'Acier s'était acquis une réputation rare dans la
+Columbia depuis quelques années qu'il l'habitait. On racontait de lui
+des prouesses inouïes, des traits de hardiesse qui laissaient loin
+derrière eux les actes des plus vaillants sagamos. Son courage, son
+habileté, sa pénétration étaient proverbiales. Mais ce qui l'avait
+surtout mis en renom, c'était la sûreté de son tir et sa force
+incomparable. Nick Whiffles l'estimait comme son supérieur, et cependant
+Nick Whiffles, à cent mètres de distance, chassait, avec sa carabine, un
+clou planté dans une planche de sapin; le docteur Mac-Loughlin, le
+fameux agent de la Compagnie de la baie d'Hudson, soulevait, à la force
+du poignet, un poids de deux cents livres, et cependant il se
+reconnaissait inférieur à l'aventurier, qui tordait sur son genou un
+canon de fusil double et brisait entre ses doigts une corne de buffle.
+On l'avait vu traverser à la nage la Colombie, à son embouchure, trois
+lieues de large, par une mer grosse à ne pas s'y exposer sur un canot,
+puis monter à cheval et fournir une traite de soixante milles sans
+s'arrêter pour souffler. Que ne rapportait-on pas de lui encore! et
+chaque fait embelli, exagéré par cet amour du merveilleux qui embrase
+l'esprit humain plus encore dans les régions incultes que dans les pays
+policés! car là rien ne semble improbable, impossible, parce que rien
+n'est arrêté par les conventions des hommes, parce que l'Être Suprême,
+le Tout-Puissant, le dispensateur absolu, a seul le contrôle de toutes
+choses.
+
+--Nous passerons la nuit Jacques, dit. Villefranche à son domestique,
+quand il eut terminé son examen.
+
+--Voulez-vous partager mon souper, capitaine? demanda Nick.
+
+--Ce n'est pas de refus, mon brave, car nous sommes un peu à court en ce
+moment.
+
+--Eh bien, si c'était un effet de votre bonté, vous viendriez m'aider à
+dépecer une bête que j'ai abattue ce matin, continua le trappeur d'un
+ton négligent, mais avec un clignement d'yeux expressif.
+
+Poignet-d'Acier comprit ce mouvement.
+
+--Volontiers, Nick, où est votre gibier?
+
+--A deux pas d'ici. Je l'ai laissé en dehors des piquets.--Louis-le-Bon,
+prépare de la braise.
+
+--Et toi, Jacques, achète-nous une bouteille de bon rhum. Tu diras au
+sous-chef facteur que c'est pour moi Poignet-d'Acier; j'espère bien
+qu'il ne te la refusera pas. Tu ajouteras que je demande l'hospitalité
+pour la nuit; n'est-ce pas, mon vieux camarade?
+
+Après ces mots, il sortit avec Nick.
+
+Dès que la porte se fut refermée sur eux, les langues longtemps
+contenues par la présence de l'étranger se hâtèrent de rattraper les
+minutes perdues.
+
+--Il a tout de même de l'audace s'écria un commis. Venir nous narguer
+jusqu'ici!
+
+--Quelle impudence!
+
+--Chut! l'oiseau s'est fourré dans la cage, bien malin s'il s'échappe!
+
+--Ça n'empêche que c'est un terrible homme!
+
+--Psit! on l'a fait plus grand qu'il n'est réellement
+
+--Le docteur Mac-Loughlin lui rendrait des points.
+
+--Nous allons assister à un drôle de spectacle, car enfin on ne le
+laissera pas partir comme ça; c'est impossible.
+
+--Voulez-vous bien fermer vos becs, tas de commichons! vous n'êtes bons
+qu'à jaser par derrière, s'écria tout à coup Louis-le-Bon en se
+retournant, rouge de colère, vers le groupe d'employés qui discutait
+ainsi de Villefranche.
+
+--Mais où diable me conduisez-vous donc? disait, pendant ce temps,
+Poignet-d'Acier à Nick, en descendant sur le rivage de la Colombia après
+avoir quitté le fort.
+
+--N'ayez pas peur, capitaine, je vous conduis en bon chemin, oui, bien,
+je le jure, votre serviteur!
+
+--On n'y voit goutte, ma parole! savez-vous que votre gibier est
+passablement exposé?
+
+--Comprends pas, dit Nick.
+
+--J'entends que des voleurs, et il n'en manque pas à la factorerie...
+
+--Des voleurs! pouh! ils n'auraient garde de s'y frotter; là Infortune
+et Calamité,--mes chiens, capitaine, sauf votre respect,--qui ne
+laisseraient pas approcher le bon Dieu en personne s'il s'avisait de
+vouloir me prendre, mon butin, à plus forte raison le diable, ô Dieu,
+non! Tenez, les entendez-vous? Ah! nous avons eu bien des maudites
+petites difficultés ensemble! A bas, Calamité! la paix, Infortune! Dans
+l'ombre gambadaient, en grondant, deux grands quadrupèdes velus comme
+des ours, efflanqués comme des coyotes. Plus loin se tenaient
+paisiblement deux autres animaux de haute taille, qui hennirent
+l'arrivée des chasseurs.
+
+--C'est mon cheval Trompe-le-Vent, et celui de Louis-le-Bon, je ne sais
+pas son nom, mais deux fins coureurs; ils font quinze milles l'heure, je
+vous le garantis, capitaine.
+
+--Nous sommes seuls ici, n'est-ce pas? dit Poignet-d'Acier.
+
+--Seuls, je crois bien. Calamité et Infortune font sentinelle, il n'y a
+pas de danger que...
+
+--Vous aviez à me parler... en particulier, ami Nick?
+
+--C'est-à-dire, attendez, oui et non. Il m'a semblé, j'ai présumé...
+C'est difficile à trouver. D'abord, dans notre famille, chez les
+Whiffles, capitaine, on n'a jamais eu la bosse de l'éloquence, si ce
+n'est, pourtant, le petit cousin de la marraine de la soeur de mon
+oncle, le grand voyageur qui...
+
+--Soit! mais revenons à nos affaires, dit vivement Villefranche.
+Qu'est-ce que cet Indien qui s'est sauvé avec un Anglais quand j'ai mis
+le pied dans la Salle?
+
+--Lui, un Indien, comme vous et moi, capitaine. C'est un Irlandais qui
+se peint le visage, voilà tout. Les Chinouks l'ont élevé après la mort
+de son père et de sa mère; c'est pourquoi il a la boule aplatie comme
+une poire tapée.
+
+--En êtes-vous sûr, Nick?
+
+--Tout autant que de mon existence, et c'est justement de lui que je
+voulais causer avec vous, ô Dieu oui! Il a été aposté par la Compagnie
+pour vous épier et faire pis peut-être. Ce matin, il est revenu en
+amenant une Indienne, votre maîtresse, excusez capitaine, à ce qu'il
+prétend. Il vous l'aurait volée avec un coquin de sa trempe, dans une
+caverne d'en-bas de la Colombie, et le chef facteur veut s'en servir
+comme d'un otage pour obliger les Clallomes à vous expulser du
+territoire; j'ai entendu tout ça de mes propres oreilles, oui bien, je
+le jure, votre serviteur!
+
+--Ouaskèma serait ici! s'écria Villefranche.
+
+--Ouaskèma! connais pas, dit tranquillement Nick.
+
+--Mais cette Indienne, l'avez-vous vue?
+
+--Comme je vous vois, capitaine. Elle est fichûment appétissante
+quoiqu'elle souffre de l'épaule. Il y a aussi une petite fille blanche
+qu'ils ont logée, avec elle, dans la prison. Celle-là c'est une prise de
+Joe, le bras droit de Pad.
+
+--Merellum! murmura Poignet-d'Acier.
+
+--Tout juste, capitaine; on l'appelle comme ça.
+
+--Que diable en veulent-ils faire?
+
+--Je vous l'ai dit, des otages. On les aurait peut-être relâchées parce
+qu'on vous croyait mort, mais maintenant que vous êtes en vie! C'est
+comme mon grand-père, quand...
+
+--Il faut les tirer de là, Nick, dit brusquement Poignet-d'Acier.
+
+--Avec plaisir, capitaine, mais ça n'est pas facile.
+
+--Je sommerai le chef facteur de les remettre en liberté.
+
+--Mauvais moyen, mauvais moyen! On vous coffrera avec elles. D'ailleurs,
+le chef facteur est absent.
+
+--J'attendrai.
+
+--Dieu bénisse votre simplicité! Ce serait votre ruine, capitaine.
+Suivez plutôt mon conseil.
+
+--Voyons?
+
+--Vous connaissez Pad?
+
+--Pad! qu'est-ce que c'est que ca?
+
+--Eh! mais le Chinouk en question.
+
+--Oui, je le connais. Il m'a vendu une pépite d'or, en me disant qu'il
+avait découvert une mine, qu'il m'y conduirait... Depuis je ne l'ai pas
+revu.
+
+--C'est un piège, pas autre chose. En fait de mines d'or, Pad n'a
+découvert que la caisse de la Compagnie.
+
+--Vous parliez d'un plan, Nick?
+
+--Oui, capitaine. Le voici. Rentrez à la factorerie. Vous irez trouver
+Pad, et, faisant semblant de ne rien savoir, vous lui offrirez une
+grosse somme pour vous mener à la mine d'or. Il acceptera, pour le
+certain. Ajoutez que vous désireriez vous mettre en route le plus tôt
+possible, cette nuit même, et être escorté d'un bon voyageur qu'il
+choisirait. Il vous demandera si vous avez des chevaux...
+
+--Mais je n'en ai pas?
+
+--C'est précisément le point capital. Comme vous n'avez pas de chevaux,
+vous le prierez d'en acheter quatre au sous-chef.
+
+--Cela coûtera cher...
+
+--Laissez, capitaine; il n'exigera pas d'argent comptant, espérant que
+votre assassinat lui sera payé en belles et bonnes livres par la
+Compagnie. Il n'y a pas de chevaux disponibles au fort. Il sera
+nécessaire qu'il en aille chercher à la fumerie du Samson, de l'autre
+côté de la rivière Caoulis et à dix milles d'ici. Joe le suivra
+probablement pour l'aider à ramener les chevaux, et pendant ce temps...
+
+--Pendant ce temps, Nick?
+
+--Je cherche capitaine, je cherche, répondit le trappeur du ton traînard
+et impatienté d'un homme qui court après le fil de ses idées. Ah! c'est
+ça, je reprends la piste, ô Dieu oui! D'abord, je ferai griller une
+tranche de venaison. Vous inviterez Pad à en manger un morceau.
+
+--Cet homme... commença Poignet-d'Acier avec dégoût.
+
+--Il refusera, capitaine, il refusera. Il n'aime pas assez Nick Whiffles
+pour oser dévorer à la barbe de Nick Whiffles le gibier de Nick
+Whiffles. Le voilà parti avec Joe. On mange, on boit, on conte des
+histoires; vous dites bonsoir à la société, comme si vous étiez fatigué,
+et vous vous coulez derrière la grande salle. La, vous remarquez une
+petite fenêtre avec une grille de fer. La grille est solide, mais vous
+avez un poignet, un poignet capitaine...
+
+--Si j'arrache la grille, on m'entendra, Nick.
+
+--Non, car nous ferons un bruit d'enfer dans la salle. Je tâcherai même
+de soulever une querelle. Infortune et Calamite vont rentrer dans la
+cour avec nous. Je leur dirai un mot. Ils aboieront comme des tonnerres,
+mais ne vous mordront pas, tout en empêchant celui-ci ou celui-là de
+vous déranger dans votre petite besogne. Après avoir, durant le vacarme,
+enlevé un barreau ou deux, vous lèverez le pied avec votre engagé. Je me
+charge du reste.
+
+--On nous poursuivra.
+
+--Sans doute. Aussi prendrez-vous mon cheval et celui de Louis-le-Bon.
+
+--Et vous, Nick?
+
+--Ne vous occupez pas de nous. Nous irons avec ces deux filles visiter
+les Clallomes; du reste, pour tout dire, la grande m'accommoderait
+assez; c'est une fantaisie que j'ai depuis bien des années, oui bien, je
+le jure, votre serviteur.
+
+Poignet-d'Acier prit une bourse et la tendit au trappeur.
+
+--Ah! capitaine, s'écria celui-ci d'un ton facile, est-ce que vous
+voulez que nous nous brouillions?
+
+--N'en parlons plus, et à charge de revanche, ami Nick.
+
+--Trop heureux de vous être agréable une fois dans ma vie, capitaine.
+
+--Mais, objecta Villefranche, la porte du fort sera fermée.
+
+--Vous direz au trappeur de garde que vous voulez aller au-devant des
+chevaux. Une gorgée de rhum, et vous ouvrira.
+
+--Et vous?
+
+--Soyez donc sans inquiétude, puisque je prends tout sur moi. Qui est-ce
+qui a jamais vu Nick Whiffles rester dans une maudite petite difficulté?
+Au surplus, nous sommes ici une douzaine de francs trappeurs, et si vous
+y consentiez, capitaine...
+
+--Non, non, pas de violence, Nick.
+
+--Tenez, prenez ce cuissot de daim, moi je prends l'autre, et rentrons.
+
+Les choses marchèrent au gré de leurs désirs. Pad et Joe tombèrent dans
+le piège. Ils partirent pour la fumerie. Une bruyante dispute survint
+entre deux trappeurs. Elle détermina une rixe générale; et, tandis qu'on
+se battait dans la salle, et que les chiens de Nick hurlaient dans la
+cour, Poignet-d'Acier descellait, en un tour de sa puissante main, la
+grille de la croisée de la pièce où étaient recluses Ouaskèma et
+Merellum.
+
+Ensuite il se glissa près du trappeur qui gardait l'entrée du fort.
+Celui-ci, faisant des difficultés pour livrer le passage, Villefranche
+lui offrit une goutte de spiritueux. La sentinelle refusa. Le capitaine,
+qui s'était préparé à une résistance, lui appliqua lestement un bâillon
+sur la bouche, ouvrit la porte sans quitter le malheureux factionnaire,
+l'entraîna au dehors, l'attacha à un arbre à quelques centaines de pas
+de la factorerie, et, sautant sur le cheval de Nick, pendant que Jacques
+enfourchait celui de Louis-le-Bon, remonta, bride abattue, le cours de
+la rivière Caoulis.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XIII
+
+ LA FUITE
+
+
+Après deux heures d'une course effrénée, ils ralentirent l'allure de
+leurs chevaux, pour les laisser souffler.
+
+La nuit était froide, mais sereine, resplendissante de clarté. Au
+firmament, des milliers de mondes étoilés scintillaient, fixes à leur
+poste, ou glissaient dans l'espace, en marquant l'azur céleste d'un
+sillon lacté, aussitôt évanoui que tracé. L'air avait une sonorité qui
+redisait tous les sons à plusieurs milles à la ronde. C'était la
+trompette du ouaouaron, la grosse grenouille américaine; le frétillement
+des ondes de la Caoulis sur ses larges battures; plus loin, le bramement
+des daims conviant leurs femelles à d'amoureux ébats; et, de temps en
+temps, le meuglement d'un taureau sauvage, ou le bêlement d'un
+grosses-cornes apportaient des notes, ou puissantes ou plaintives, au
+nocturne concert auquel se mêlaient encore le gloussement de la poule
+des prairies, le glougloutement de la dinde, et, parfois, sinistre
+déchirement, effroyable cacophonie, le cri de fausset aigu, strident du
+carcajou, le tigre du désert américain.
+
+La plaine, à perte de vue, semblait poudrée de poussière de diamant,
+tant sa flottante mantille était constellée de lucioles. Venues sur les
+ailes de la brise septentrionale, des senteurs pénétrantes de foin en
+fleur et de résine saisissaient l'odorat.
+
+Il y avait dans ces solitudes, dans ces bruits, dans ces parfums, une
+forte poésie qui captivait le coeur, le remuait profondément et lui
+rappelait, avec un empire irrésistible, qu'il est un Dieu père et
+souverain maître de la création entière.
+
+--Ce que j'éprouve est singulier, murmura Villefranche, s'accoudant sur
+le pommeau de sa selle, tandis que sa monture, le cou allongé vers le
+gazon, allait d'un pas nonchalant et reniflait les fraîches exhalaisons
+du sol ou émondait, çà et là, quelque jeune pousse d'arbousier.
+
+Jacques chevauchait derrière, d'un air attristé aussi.
+
+--Il me semble, continua le premier, que ma vie n'a pas été tout à fait
+ce qu'elle aurait dû être. Cette femme, après tout, avait été plus
+malheureuse que coupable. Qui n'a pas des faiblesses, des égarements,
+ici-bas? N'en ai-je pas eu, moi? Quel droit avais-je donc de la faire
+mourir, froidement, lentement, à petit feu, en humant les acres odeurs
+de ma vengeance! Et ma fille, pauvre enfant innocente, ma victime,
+encore! Et mes petits-enfants...
+
+--Ah! si monsieur voulait? hasarda Jacques qui avait entendu ce
+monologue et doucement poussé son cheval côté à côte avec celui de
+Poignet-d'Acier.
+
+--Eh Bien! quoi? plutôt pour chercher une diversion à ses poignantes
+réflexions que pour entendre un avis.
+
+--Je voulais dire à monsieur que nous retournerions au Canada, dit
+Jacques intimidé par la sécheresse de la réponse.
+
+--Au Canada! Oui, nous y retournerons, Jacques, mais quand j'aurai de
+l'or! quand j'aurai les moyens de l'arracher aux Anglais, ces misérables
+qui nous ont tout volé, notre sol, nos richesses, nos emplois, tout,
+jusqu'à notre honneur!
+
+Il prononça ces paroles avec un accent de haine et d'amertume
+indicibles.
+
+--Alors, jamais Jacques ne reverra sa patrie! dit le vieux serviteur en
+hochant mélancoliquement la tête.
+
+--Et pourquoi pas?
+
+--Non, monsieur, non. Il y a quelque chose en moi qui me dit que ma
+dernière heure ne tardera pas à sonner.
+
+--Bah! des fantômes; tu es encore vert et vigoureux comme à vingt-cinq
+ans!
+
+--Ça ne fait rien, monsieur, je sens ça là! dit Jacques en frappant sur
+son coeur. Et puis j'ai en un rêve, la nuit dernière; j'ai vu...
+
+--Chimère! chimère Tu serais destiné à vivre comme Mathusalem que tu ne
+te porterais pas mieux. Allons, buvons un coup de tafia, ça chassera ces
+diables bleus de ton cerveau, mon camarade. Moi aussi, j'ai besoin de
+réchauffant, car je me sens tout sens dessus dessous ce soir.
+
+Et, après avoir avalé quelques gouttes de rhum, il reprit:
+
+--Ah! ça, dis-moi, comment trouves-tu le tour que j'ai joué aux
+commichons de la Compagnie de la baie d'Hudson? Leur ai-je un peu bien
+rendu ce qu'ils m'avaient prêté? Les vaniteux! s'imaginer qu'ils en
+peuvent remontrer à Poignet-d'Acier!
+
+--Vous avez eu, monsieur, en entrant au fort, une hardiesse...
+
+--La hardiesse, Jacques, sois-en persuadé, allât-elle jusqu'à
+l'imprudence, est, au milieu des civilisés tout aussi bien que des
+sauvages, cent fois préférable à la timidité. Un homme hardi, même quand
+on le taxe d'effronterie, finit toujours par arriver à son but; un
+poltron, un homme scrupuleux, ne réussit jamais.
+
+--Mais, monsieur, je ne vois pas quel besoin vous aviez d'entrer à la
+factorerie Caoulis.
+
+--Au contraire, Jacques; nos intérêts me commandaient de m'y arrêter. Ne
+te souviens-tu pas que les empreintes laissées au bas de notre caverne
+étaient celles de deux blancs, qui nous enlevèrent Ouaskèma pendant que
+nous cherchions à découvrir ou ils étaient?
+
+--Sûrement, monsieur, sûrement, je m'en souviens.
+
+--Alors qui pouvaient être ces gens, sinon des employés de la Compagnie?
+
+--Tout juste, monsieur.
+
+--Quand je me suis aperçu que, non contents de nous ravir l'Indienne,
+ils nous avaient volé nos chevaux, j'ai résolu d'aller droit chez eux
+pour avoir raison de leur insolence. Oh! je me doutais bien que le coup
+partait du fort Caoulis.
+
+--Vous avez donc retrouvé...
+
+--Ouaskèma et Merellum, que les coquins avaient prises pour en faire des
+otages. Ils les avaient, ma foi, mises en prison! Mais j'espère qu'à
+l'heure qu'il est toutes deux ont pris la clef des champs, car j'ai
+brisé la grille de leur cachot; Nick Whiffles s'est chargé de les
+reconduire chez les Clallomes, et Nick Whiffles n'est pas homme à
+manquer à sa parole.
+
+--Pour cela, non, monsieur. Mais...
+
+--Oh! elles sont en sûreté! dit Villefranche en rassemblant les rênes de
+son poney.
+
+--Oserais-je, monsieur..., commença Jacques.--Ose, parbleu!
+
+--Vous demander où nous dirigeons nos pas à présent?
+
+--C'est plus que je ne pourrais te dire. Mais nous abandonnons, pour
+quelque temps au moins, la Colombie. J'ai serré partie dans la cache de
+notre cabane incendiée, partie dans les profondeurs de la caverne et
+près d'une issue secrète qui débouche à un mille du fleuve, les valeurs
+que j'ai gagnées depuis six ans que nous faisons la traite des
+pelleteries, ainsi que certains objets et papiers précieux; maintenant
+nous monterons vers le détroit de Juan-de-Fuca, entre la terre-ferme et
+l'île Vancouver. De ce côté, m'ont dit des sauvages et des voyageurs,
+surtout le long de la rivière Frazer, au 490 de latitude environ, on a
+trouvé de l'or. Et avec de l'or, vois-tu, Jacques, on fait des hommes ce
+qu'on veut, des rois ou des esclaves, on renouvelle la face, la forme
+des nations; on change le vice en vertu et réciproquement; nous
+délivrerons le Canada du joug anglais, et si nous ne créons pas une
+république, nous replanterons chez nous le glorieux drapeau de la
+France!
+
+--Ah! monsieur, ce serait bien beau! Je voudrais bien vivre assez
+d'années pour voir ça dit le vieillard avec, enthousiasme. Pas de
+république, mais le gouvernement de la France, notre mère-patrie, que
+nous chérissons toujours, et tous les enfants du Canada vous béniront,
+monsieur!
+
+--Tu n'es pas fatigué? dit brusquement Villefranche, qui peut-être se
+reprochait déjà ce moment d'expansion.
+
+--Non, monsieur.
+
+--Bon, nous ferons encore une couple de lieues et mettrons pied à terre
+pour passer la unit, car il ne faut pas éreinter nos chevaux, qui auront
+probablement une rude traite à fournir demain. On nous donnera la
+chasse.
+
+Ils piquèrent leurs montures, et, après une heure de marche rapide,
+firent halte, dans un vallon ombragé par de grands chênes et arrosé par
+un ruisseau. Ils dessellèrent et débridèrent les ponies, et les ayant
+entravés, de pour qu'ils ne s'égarassent, ils se couchèrent, après avoir
+soupé avec des shanatanques, sorte de chardon dont la racine,
+très-farineuse, a le goût du sucre.
+
+Jacques aurait désiré allumer du feu, autant pour cuire les shanatanques
+que pour tenir à distance les loups et les animaux dangereux; mais
+Poignet-d'Acier s'y opposa en objectant que la flamme ou même la fumée
+pourrait révéler leur présence à l'ennemi, si, comme c'était présumable,
+les gens de la Compagnie de la baie d'Hudson étaient déjà à leur
+poursuite.
+
+Villefranche avait résolu de faire sentinelle, mais la lassitude
+l'emporta sur sa résolution et il s'endormit d'un sommeil lourd et
+agité. Des hennissements de terreur et des jappements redoublés, suivis
+d'un coup de feu, l'éveillèrent. Il se leva en sursaut. La lune
+argentait le vallon. Jacques était debout; il rechargeait sa carabine.
+
+--Malheureux! qu'as-tu fait? s'écria l'aventurier.
+
+--Monsieur, ce sont les coyotes!
+
+--Et quand ce seraient les coyotes?
+
+--Ne les voyez-vous donc pas qui dévorent nos pauvres chevaux?
+
+--Jacques, tu as commis une grande imprudence, dit Villefranche avec
+plus de calme; si les commis de la Compagnie rôdent, par hasard, dans
+les environs, nous sommes perdus. Ton coup de fusil les attirera sur
+nous.
+
+--Mais nos chevaux, monsieur! nos chevaux!
+
+--Il n'y faut plus penser; cette bande de loups affamés qui s'est jetée
+sur eux ne leur fera pas de quartier et ce serait folie de songer à les
+secourir. Les coyotes sont trop nombreux. D'ailleurs, ils ont déjà
+presque achevé nos bêtes.
+
+En effet, les ponies, attaqués par une légion de loups blancs, n'avaient
+pu fuir à cause de leurs entraves, et, après une courte résistance, ils
+tombaient sous les dents des terribles carnassiers, dont les aboiements
+précipités couvraient leur râle d'agonie.
+
+--Qu'allons-nous faire, monsieur? demanda Jacques.
+
+--Serrer les selles dans quelque trou de rocher sur le lord de la
+rivière, prendre les brides avec nous, elles peuvent nous servir, et
+décamper au plus vite.
+
+--Si j' écorchais le coyote que j'ai tué; en mettant les brides dans sa
+peau, que je porterais comme une besace derrière mon dos, ça nous
+embarrasserait moins.
+
+L'animal dépouillé et sa robe arrangée en sac, où Jacques plaça les
+brides, les fugitifs logèrent les deux selles dans une grotte, autour de
+laquelle ils cassèrent quelques épines pour la reconnaître, et
+continuèrent leur route vers le nord-est.
+
+L'aurore commençait à poindre. Le repos qu'avaient pris Villefranche et
+Jacques, joint à cette vigueur nouvelle que donne au corps les arômes du
+matin, achevèrent de les réconforter. Les douces heures du matin! il n'y
+a rien de comparable, comme l'a dit un poète anglais. C'est la jeunesse
+du jour et l'enfance de toutes les choses qui sont belles. La fraîcheur,
+la fraîcheur immaculée du premier âge colore la nature au moment où
+l'aube paraît; l'air semble souffler l'innocence et la vérité; la
+lumière elle-même parle d'espérance, de bonheur pur. Où est-il celui
+qui, amant de la beauté, de l'éclat, ne jouit pas des premières heures
+du matin?
+
+Poignet-d'Acier était presque gai et Jacques moins sombre que la veille.
+Ils marchaient l'un et l'autre d'un pas relevé en foulant aux pieds les
+opulents gazons qui ourlent les bords de la Caoulis.
+
+Le temps ne laissait rien à désirer, le gibier de plume et de poil ne
+manquait pas. La journée se passa joyeusement.
+
+Le lendemain, ils arrivèrent à un embranchement de la rivière qui
+descendait du mont Sainte-Hélène, dont le pic altier, éternellement
+couronné de neige, se dressait superbement à quelques lieues sur leur
+gauche.
+
+Depuis plusieurs années Poignet-d'Acier se proposait d'explorer les
+cours d'eau qui serpentent à sa base. Il pensait avec raison que le
+terrain renfermait des strates ou des gangues aurifères. Mais le désir
+de bien assurer auparavant sa position dans la Colombia lui avait fait
+ajourner jusque-là la réalisation de ce projet. Car ce n'était pas tout
+que de découvrir une mine d'or; sur le territoire de la Compagnie de la
+baie d'Hudson, et au milieu de bataillons des trappeurs libres qui
+sillonnaient incessamment ces contrées, fallait, pour exploiter la
+découverte, un nombre d'hommes considérable, dévoués jusqu'à la mort et
+prêts à résister à toute espèce d'agression. Poignet-d'Acier, alors
+seulement, possédait une bande assez forte, répandue, par petits postes
+de quatre ou cinq sur le littoral du Rio Columbia, pour tenter, avec
+quelque chance de succès, une pareille entreprise. Canadiens la plupart,
+ces gens, sans être initiés à ses secrets, savaient qu'il travaillait à
+chasser du pays leurs ennemis jurés, les Anglais, et il n'est pas un
+d'eux qui ne se fût laissé torturer plutôt que de le trahir.
+
+Au point de jonction des deux cours d'eau, la Caoulis a environ un mille
+de large. Elle est extrêmement rapide, peu profonde en certaines places,
+creusée en gouffres insondables dans d'autres, caillouteuse le plus
+souvent et jalonnée de roches aiguës sur toute sa largeur.
+
+A son aspect, on conçoit qu'elle est le produit d'une révolution
+souterraine, et qu'on entre dans une région volcanique dont le mont
+Sainte-Hélène est l'Etna.
+
+--Nous allons traverser ici, dit Villefranche en indiquant du doigt la
+bifurcation.
+
+--Traverser ici, monsieur! répondit Jacques en regardant son maître avec
+un étonnement inexprimable.
+
+--Est-ce que tu aurais peur?
+
+--Mais... Oh! non, monsieur; mais ça ne me parait guère possible.
+
+--Il n'y a rien d'impossible à un trappeur Jacques.
+
+--Je sais bien que monsieur peut tout ce qu'il veut.
+
+--D'abord, écoute-moi; il n'est pas malaisé d'aborder à cet îlot que tu
+vois au milieu de la rivière. On distingue le fond, il y a de l'eau
+jusqu'aux aisselles au plus, et, quoique le courant soit impétueux, en
+nous soutenant l'un l'autre, nous y arriverons sans encombre.
+
+--Mais au delà, monsieur, ça ne parait plus guéable?
+
+--Tu as raison, Jacques. Nous nous mettrons à la nage.
+
+--A la nage, monsieur! les flots nous entraîneront sur cette chute que
+nous avons côtoyée il y a cinq minutes?
+
+--Sois sans crainte, j'ai un moyen. As-tu les brides?
+
+--Oui, monsieur, dans le sac.
+
+--Bon; place ta carabine sur ton épaule gauche pour qu'elle ne se
+mouille pas, et, avec ton bras droit, appuie-toi fermement à mon bras
+gauche. Tu y es? Bien; comme cela, avançons d'un même pas; nos deux
+corps en ligne offriront une double résistance à la vague. Gare à ta
+corne à poudre, qu'elle ne trempe pas!
+
+--Ça va tout seul, murmurait Jacques en marchant dans le lit du fleuve,
+serré contre Villefranche, qui, assurant chacun de ses pas, étançonnait,
+si je puis m'exprimer ainsi, son compagnon et le remettait en équilibre
+toutes les fois que le courant le faisait chanceler ou que son pied
+posait à faux sur un caillou glissant.
+
+L'îlot atteint, ils se trouvèrent devant un de ces trous, véritables
+abîmes dont j'ai parlé tout à l'heure. Les eaux s'y engouffraient en
+tourbillonnant avec un bruit infernal.
+
+--Qu'est-ce que je vous disais, monsieur? Nous ne pourrons pas franchir
+cet entonnoir-la? fit Jacques d'un air désolé.
+
+Villefranche sourit.
+
+--Tu vas voir que si, répliqua-t-il. Donne-moi ton sac.
+
+De l'autre côté de la fosse, à vingt pieds de distance, s'élevait un
+rocher effilé, avec des dents aiguës comme des crochets.
+
+Le capitaine prit les deux brides dans le sac, les attacha solidement
+ensemble, fit un noeud coulant à l'une des extrémités, roula l'autre
+autour de son poignet gauche, plia le tout en bandes de deux à trois
+pieds de long, et, saisissant légèrement le noeud coulant entre le ponce
+et l'index de la main droite, lança ce lasso improvisé dans l'espace. Le
+noeud coulant vola par-dessus le gouffre, tomba sur le rocher et
+s'accrocha à l'une des arêtes.
+
+--Maintenant, dit Villefranche à son domestique, jette-toi à la nage; en
+t'aidant de cette longe, dont je tiens un bout, tu n'auras pas de peine
+à gagner le chicot, où tu m'attendras.
+
+--Mais vous, monsieur?
+
+--Sois donc tranquille; je t'aurai rejoint avant cinq minutes.
+
+Moitié en nageant, moitié en se cramponnant à la corde, Jacques parvint,
+quoique avec de grandes difficultés, à franchir la fosse.
+Poignet-d'Acier alors assujettit la lanière à une racine de pin, puis il
+traversa par le même moyen et avec autant de bonheur que son domestique.
+
+--Mais à présent comment allons-nous faire, car voici au delà de ce
+bas-fond un autre entonnoir non moins dangereux que le premier? dit
+Jacques.
+
+--Attends, dit Villefranche.
+
+Il arma sa carabine, ajusta le bout du lasso fixe à la racine du sapin,
+le coup partit et la corde, coupée, flotta au cours de l'eau.
+
+Il avait accompli cet acte en quelques secondes.
+
+--Maintenant, dit-il, retire la bride. S'il nous reste des endroits
+périlleux tu sauras en faire usage.
+
+Une heure après, ils étaient sur la rive méridionale de la branche sud
+de la Caoulis.
+
+Cette rive, formée de roches noirâtres de schiste bitumineux, n'avait ni
+le gazon vert, serré, plantureux, ni les bouquets d'arbres feuillus qui
+émaillaient et panachaient la contrée qu'ils venaient de parcourir.
+Quelques pins rabougris, jaunis par le soleil, étalaient çà et là leurs
+rameaux squelettiques sur de grandes touffes d'herbes desséchées ou des
+rizières sauvages, déjà brûlées jusqu'à leurs racines. Des collines
+abruptes, dominées par le mont Sainte-Hélène et entrecoupées par des
+plaines de sable, que marquetaient de larges stratifications de
+hornblende et d'ardoises talqueuses, fermaient l'horizon. Un ciel, d'un
+rouge pâle, terne et inflexible comme le métal, complétait la désolation
+de cette scène dont le tableau serrait le coeur.
+
+--Fais du feu, Jacques, dit Villefranche en abordant. Pendant ce temps,
+j'abattrai quelques pièces de gibier.
+
+Il descendit la rivière et revint bientôt.
+
+--Qu'y a-t-il, monsieur? s'enquit le domestique.
+
+--J'ai aperçu deux bisons dans une coulée; donne-moi la peau du coyote.
+
+L'ayant reçue, il s'en revêtit et reprit le chemin qu'il avait
+précédemment suivi.
+
+A cinq ou six cents mètres du lieu où ils étaient campés se déroulait
+une gorge étroite, humide, tapissée de plantes fourragères. Là,
+paissaient indolemment deux buffles, mâle et femelle. Villefranche,
+déguisé dans sa peau, se traîna doucement sur les pieds et sur les mains
+vers les ruminants, que la vue d'un loup isolé ne pouvait effaroucher.
+Ils se contentèrent de le regarder avec leur grand oeil placide et se
+remirent à tondre l'herbe.
+
+Poignet-d'Acier attendit un moment favorable et fit coup double. Les
+animaux, atteints au coeur, tombèrent presque en même temps.
+
+Le chasseur courut aussitôt à eux pour les saigner; mais, en marchant
+dans la coulée, il remarqua avec autant de surprise que de chagrin des
+empreintes récentes de sabots de chevaux, mêlées à celles des bisons.
+
+--Les employés de la Compagnie ont passé ici aujourd'hui, murmura-t-il.
+
+Néanmoins, il résolut de garder cette observation pour lui seul et
+d'établir son camp sur un rocher fort élevé d'où l'on commandait une
+vaste étendue de pays.
+
+Les buffles furent dépouillés, les meilleurs morceaux de leur chair
+coupés en tranches minces, qu'on enterra dans le sable afin de les
+conserver fraîches jusqu'au lendemain, où on espérait les fumer et les
+enfouir dans une cache pour les besoins à venir, et les deux trappeurs,
+après un bon régal de bosse et de fatigue, gravirent le rocher afin d'y
+passer la nuit.
+
+C'était une sorte de promontoire, taillé à pic du côté de la rivière,
+couvert d'herbes et de broussailles du côté de la terre.
+
+Avec sa lunette, Poignet-d'Acier examina le paysage, mais il ne
+découvrit rien qui put l'inquiéter.
+
+Assis avec Jacques à la pointe du rocher, ils regardaient soucieusement
+couler l'eau à leurs pieds, quand un pétillement sec et continu les fit
+retourner tout à coup.
+
+--La prairie en feu! s'écria le domestique terrifié en contemplant un
+immense incendie qui s'était soudainement, comme par magie, déployé
+derrière eux et volait sur le promontoire avec la rapidité de la foudre.
+
+D'un coup d'oeil Villefranche embrassa l'imminence du péril.
+
+A traverser les flammes il ne fallait pas songer; sauter dans la
+rivière, pas plus; allumer un contre-incendie, comme cela se pratique
+souvent, encore moins.
+
+Le vent soufflait violemment droit à leur face.
+
+--Jacques, s'écria le capitaine, accroche ta carabine et ta poudrière à
+cette saillie, au-dessous de nous; puis, prends une de ces peaux;
+place-toi aussi au Nord de la roche que tu le pourras, là où elle est
+presque nue, et couvre-toi de la peau, le poil en dedans.
+
+C'est notre chance unique de salut.
+
+La conflagration les enveloppait déjà.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XIV
+
+ NICK WHIFFLES ET LE DOMPTEUR-DE-BUFFLES
+
+
+Merellum était remontée sur les genoux de Ouaskèma et s'y était
+endormie.
+
+Longtemps l'Indienne contempla l'enfant qui, le bras droit arrondi
+autour de son cou, la main gauche encore engagée dans son épaisse
+chevelure, avait été surprise par le sommeil, au milieu de ses ébats.
+
+Et, en voyant ce visage frais, blanc et rose, ce visage qui lui plaisait
+à la passion, qu'elle mangeait de baisers, Ouaskèma, la vierge clallome,
+sentait d'étranges émotions soulever son sein. Elle adorait Merellum.
+Oh! c'était bien sûr; elle l'avait reçue de sa mère mourante, une pauvre
+Canadienne, veuve d'un trappeur; elle l'avait adoptée, elle la faisait
+respecter des siens comme elle-même. Pourquoi donc Ouaskèma
+éprouvait-elle alors ces impressions qui agitaient fiévreusement ses
+serfs, allumait, par moments, la colère dans ses yeux, lui crispait les
+doigts si fort, que les ongles s'enfonçaient dans la chair de sa main,
+et lui faisait lever parfois son poing fermé sur la Petite-Hirondelle?
+
+C'est que la jalousie était entrée dans le coeur de Ouaskèma, la vierge
+clallome, et qu'elle la brûlait comme un fer rouge. Oui, Ouaskèma était
+jalouse d'une enfant, de sa fille, de ce qu'elle aimait le mieux au
+monde, après lui cependant!
+
+Elle en était jalouse! Jalousie sombre, désespérante, implacable.
+Implacable, d'autant plus qu'elle avait pour aliment un don physique, un
+hasard de la nature. Et pourtant, je répète, Ouaskèma chérissait
+Merellum avec une tendresse maternelle. Mais n'avez-vous jamais
+rencontré des mères jalouses de filles qu'elles idolâtraient? Merellum
+était blanche comme le lait, Ouaskèma était rouge comme l'acajou.
+Merellum avait le front bombé, en ligne droite avec la face, Ouaskèma
+l'avait renversé en arrière, à angle obtus avec le visage, et voilà le
+secret de cette jalousie qui la poignait en regardant dormir la petite
+fille.
+
+Si j'étais comme elle, il m'aimerait!
+
+Que de réflexions voluptueuses ou déchirantes; que d'angoisses et de
+félicités; que de cris étouffés derrière ce conditionnel!
+
+La nuit vint. Nuit froide et sombre, comme je l'ai dit précédemment.
+
+L'Indienne, chassant les mauvaises idées qui l'oppressaient ainsi qu'un
+cauchemar, déposa doucement la Petite-Hirondelle sur un lit de sapinage,
+recouvert d'une peau de buffle, et se coucha près d'elle, après l'avoir
+baisée au front.
+
+Ouaskèma souffrait beaucoup moins de sa blessure. Elle ne tarda pas à
+s'endormir aussi à côté de Merellum.
+
+Un violent tumulte dans la pièce voisine l'éveilla. Ouaskèma se mit sur
+son séant, prêta l'oreille. On se disputait, on se battait.
+
+C'était chose trop ordinaire dans un fort de la Compagnie de la baie
+d'Hudson, pour que l'Indienne y attachât grande importance. Elle allait
+laisser retomber sa tête sur le lit, quand un bruit d'une autre espèce
+réexcita son attention.
+
+La fenêtre de sa prison, dont les carreaux étaient en cuir d'elk séchés
+au soleil et aminci à la pierre-ponce, fut enfoncée et deux barreaux de
+fer qui composaient la grille, furent arrachés presque au même instant.
+
+Ouaskèma sauta à bas de sa couche. Elle était surprise, mais non
+effrayée.
+
+Quel était ce mystère? qu'allait-il en surgir?
+
+Le fracas redoublait dans la grande salle. Au dehors, comme au dedans,
+des chiens aboyaient avec fureur.
+
+L'Indienne s'approcha de Merellum, et la secoua par l'épaule.
+
+--Debout, petite, lui dit-elle, et silence!
+
+--Mais, tante, on ne voit pas encore clair, balbutia l'enfant en se
+frottant les yeux.
+
+Ouaskèma l'enleva sur son bras droit et se plaça avec elle en face de la
+fenêtre, par laquelle on découvrait un pan du ciel bleu qui commençait à
+s'étoiler.
+
+--Tante, tante, où allons-nous? demandait Merellum, baillant et étirant
+ses membres engourdis.
+
+--Tais-toi! tais-toi!
+
+Une tête humaine s'encadra dans la baie de la fenêtre et une voix dit en
+indien:
+
+--Ohé! ma soeur!
+
+--Que veut le visage-pâle? répliqua Ouaskèma d'un ton ferme.
+
+--Eh! te sauver!
+
+Pourquoi le visage-pâle veut-il me sauver?
+
+--Parce que Poignet-d'Acier, qui a brisé cette grille, le lui a
+commandé, oui bien, je le...
+
+Nick Whiffles s'arrêta court au beau milieu de sa locution favorite.
+
+--Allons! ma soeur, reprit-il d'un ton bas et rapide, dépêchons-nous. Tu
+as une enfant avec toi. Donne-la-moi d'abord, que je la passe à mon
+cousin Louis-le-Bon, qui attend de l'autre bord. Ensuite je t'aiderai à
+sortir.
+
+Ouaskèma, ne sachant trop si c'était un piège que lui tendaient ses
+ennemis, demeurait indécise. Le nom de Poignet-d'Acier ne suffisait pas
+même à la convaincre que c'était un ami qui lui parlait.
+
+Merellum mit fin à son irrésolution.
+
+--Nick Whiffles! Je le reconnais; n'aie pas peur, tante, s'écria-t-elle
+en battant des mains.
+
+--Nick Whiffles, oui bien, je le jure, votre serviteur! fit alors, de sa
+bonne grosse voix, le trappeur tout joyeux de s'entendre nommer.
+
+Cette imprudence faillit tout perdre.
+
+Un commis, qui furetait dans la tour, saisit l'exclamation au vol. Il
+courut vers l'endroit d'où elle partait. Heureusement, Calamité, et
+Infortune faisaient une garde vigilante. Ils se jetèrent, en hurlant,
+sur l'employé, qui tourna lestement les talons et appela du secours.
+
+Mais la rixe était trop chaude, trop enivrante dans la grande salle pour
+qu'on l'écoutât. Le sous-chef facteur, descendu de sa chambre afin de
+rétablir l'ordre, voyait son autorité méconnue; ses prières et ses
+menaces restaient sans effet; lui-même pressé, foulé, entre les
+turbulents, songeait plutôt à se tirer sain et sauf de la mêlée qu'à
+défendre les intérêts de la Compagnie, lorsqu'un des trappeurs libres
+s'avisa d'entonner la Marseillaise.
+
+Quel avait été le motif et le début de la querelle?
+
+Nul sans doute, sauf Nick, qui ne s'en souciait guère en cet instant,
+n'eût pu le dire. Mais, dès que ce cri:
+
+ Allons, enfants de la patrie...
+
+eut été lancé, deux camps se formèrent comme par enchantement: les
+Canadiens d'un côté avec la plupart des Indiens, de l'autre, les
+Anglais, recrutés de quelques sauvages.
+
+C'est que notre hymne national est encore le chant patriotique de tout
+ce qui parle français dans l'Amérique septentrionale entière, qu'on
+s'éveille, qu'on s'anime, qu'on s'enflamme à ses brûlants appels et que
+le jour où le Canada secouera le joug de la Grande-Bretagne, cc sera en
+faisant retentir les échos du Saint-Laurent des notes vibrantes de la
+Marseillaise.
+
+La porte de la grande salle fut aussitôt défoncée avec une partie de la
+cloison. Les femmes se ruèrent effarées dans la cour du fort. Les
+chiens, foulés aux pieds, hurlaient, mordaient à belles dents Anglais,
+Peaux-Rouges et Canadiens. Les hommes vociféraient et apprêtaient leurs
+armes.
+
+Pendant ce temps, Nick saisissait Merellum dans ses bras; puis, grimpant
+sur la ridelle d'un fourgon, adossé à la palissade, il la tendait à
+Louis-le-Bon, assis à califourchon entre deux piquets.
+
+Détale vite avec elle; il y a des bateaux sur la grève. Nous nous
+rejoindrons à l'île Walker, lui dit Whiffles.
+
+Louis-le-Bon attacha une lanière de cuir sous les aisselles de l'enfant
+et la descendit à terre. Ensuite sauta hors de l'enceinte, prit Merellum
+par la main, l'entraîna au bord du rio Columbia, monta avec elle dans un
+canot et s'éloigna à force de rames.
+
+En une minute il avait eu fini.
+
+--Encore une maudite petite difficulté de moins sur les épaules!
+marmottait Nick Whiffles, retournant à la fenêtre.
+
+Ouaskèma l'avait franchie. Elle se tenait tapie dans l'ombre d'une
+encoignure. Infortune et Calamité rivalisaient d'aboiements devant elle.
+La cour de la factorerie était pleine de cris et de confusion.
+
+Un coup de feu retentit.
+
+--Castors et loutres! ça va chauffer plus dur que je ne le supposais,
+ajouta Nick entre ses dents. Sus aux Anglais, mes chiens! sus!
+
+S'adressant à Ouaskèma.
+
+--A nous deux maintenant, la belle! C'est un fameux service que Nick
+Whiffles va te rendre là; j'espère bien que tu l'en récompenseras, ô
+Dieu oui! Mais, j'y pense, impossible que tu puisses escalader ces
+pieux, avec ton bras blessé. Diable! c'est un inconvénient. Ah! la porte
+du fort est ouverte. Suis-moi de près. Les chiens nous défendront par
+derrière. Il faut faire une trouée au milieu de ces tapageurs. Par
+bonheur, on n'y voit goutte. Tu ne sera pas reconnue. Ici, Calamité!
+Ici, Infortune! et, si on nous touche, jouez des mâchoires, mes
+gaillards! Allons! vermines, rangez-vous, ou je vous assomme, c'est Nick
+Whiffles qui vous parle, oui bien, je le jure, votre serviteur!
+
+Tout en monologuant à son habitude, le brave trappeur écartait avec la
+crosse de sa carabine les gens, hommes et femmes, Visages-Pâles ou
+Peaux-Rouges, Canadiens ou Anglais, qui obstruaient la cour.
+
+Il n'était plus qu'à dix pas de l'entrée. Encore quelques efforts, et le
+succès couronnait son entreprise.
+
+Mais là un obstacle imprévu l'attendait.
+
+Un meuglement prolongé se fit subitement entendre.
+
+--Oli-Tahara! le Dompteur-de-Buffles! les Chinouks! les Chinouks!
+clamèrent plusieurs voix dans la foule.
+
+--Barricadez la porte, cria le sous-chef facteur.
+
+Aussitôt toute dissension cessa. Chacun redoutait les Chinouks. C'était
+l'ennemi commun. Il fallait se réunir pour lui faire face. On obéit à
+l'ordre du sous-chef et la porte fut fermée.
+
+--Tonnerre! maugréa Nick, me voilà pris entre deux feux. Mais il ne sera
+pas dit que je moisirai dans cette double maudite petite difficulté!
+
+Refendant alors la foule accompagné de Ouaskèma et de ses chiens, il se
+faufila dans une partie de la cour où il n'y avait personne et commença
+un examen attentif de la palissade.
+
+Il espérait découvrir une échelle, quelque chose qui permit à l'indienne
+d'atteindre le faîte. Ses perquisitions n'aboutirent à rien. Il se
+grattait le front, ce qui était chez lui d'une profonde contrariété,
+quand les deux mâtins se précipitèrent, museau bas, au pied d'un piquet
+et se mirent à gratter le sol.
+
+Une faible lueur filtrait sous ce piquet et s'étalait, en forme
+d'éventail, sur le gazon de la cour.
+
+Un conduit! s'écria Nick avec joie; ah! je savais bien que nous
+finirions par sortir de cette double maudite petite difficulté!
+
+Effectivement, c'était un ancien conduit pour les eaux d'un évier
+abandonné. L'herbe avait poussé dans le ruisseau. Elle masquait à demi
+l'ouverture qui débouchait hors du fort.
+
+Du courage, Calamité de l'action, Infortune! Fouillez, fouillez, mes
+bons toutous disait le trappeur stimulant les chiens du geste et de la
+voix. Lui-même s'agenouilla près d'eux, tira son couteau, et en quelques
+instants il eut pratiqué sous les piquets une ouverture d'un pied et
+demi de profondeur sur deux de large environ.
+
+--Passe, ma soeur, dit-il à Ouaskèma en lui montrant l'orifice, tu
+fileras vers la berge et là tu m'attendras. Le trou n'est pas encore
+assez grand pour moi. Une seconde seulement et je te rattraperai.
+
+L'Indienne ne se le fit pas répéter.
+
+Les chiens hurlaient avec rage et voulaient s'élancer derrière elle.
+Nick Whiffles les retint.
+
+--Les chères bêtes! marmottait-il en continuant sa besogne; on dirait
+qu'elles flairent quelque chose.
+
+Un second mugissement s'éleva, comme par exprès, pour lui répondre.
+
+--Le buffle au Bois-Brûlé! dit le trappeur. Pourvu qu'il n'ait pas
+aperçu la squaw! Je l'aurais délivrée de la corde pour la jeter au
+bûcher, sans compter les maux que je me suis donné pour elle! Ça ne
+ferait pas du tout mon compte, ô Dieu non!
+
+Un cri déchirant, auquel succéda un hourvari assourdissant, lui fit
+suspendre son travail.
+
+Les employés de la Compagnie de la baie d'Hudson, munis de torches,
+s'élançaient en masse hors de la factorerie.
+
+Mais le premier cri avait été poussé par une femme. Nick Whiffles
+l'avait parfaitement reconnue: c'était Ouaskèma. En sortant du conduit,
+elle avait été saisie par deux mains vigoureuses. On l'avait brutalement
+assise sur le dos d'un taureau, que son ravisseur avait aussitôt
+enfourché en poussant l'animal vers le fleuve.
+
+Sans hésiter, le taureau se jeta à l'eau et se mit nager.
+
+Nulle parole n'avait été échangée entre les deux acteurs de cette scène.
+
+Vingt éclairs, vingt coups de feu, accompagnèrent leur fuite.
+
+--Que ma soeur n'ait aucune crainte, je ne lui veux pas de mal, dit
+l'homme à l'Indienne.
+
+Elle ne répliqua point.
+
+--Oli-Tahara, avait appris qu'elle était captive chez les Visages-Pâles.
+Il était venu pour la sauver. Il remercie le Grand Esprit de l'avoir
+assisté dans l'accomplissement de son projet.
+
+Même silence.
+
+Talonnant son buffle, qui ne cessait de couper l'eau en ligne directe et
+avec rapidité, comme s'il n'eût pas senti le fardeau qu'il portait, le
+métis reprit:
+
+--Je conduirai ma soeur où elle voudra.
+
+--Ouaskèma, répliqua froidement l'Indienne, peut elle se fier à la
+parole d'un demi-sang?
+
+--Que ma soeur ordonne, elle verra si Oli-Tahara la langue croche.
+
+--Que mon frère, alors, conduise Ouaskèma au village des Clallomes.
+
+--Oli-Tahara obéira, répondit le Dompteur-de-Buffles d'un ton soumis.
+
+Le silence recommença. Ils entendaient les balles siffler et ricocher
+dans l'eau, mais ils étaient hors de leur atteinte.
+
+Devant le fort Caoulis, la Colombie n'a guère qu'un mille de largeur. La
+traversée fut courte. En abordant l'autre rive, le Bois-Brûlé arrêta son
+taureau et dit l'Indienne:
+
+--Ma soeur consent-elle à ce que Oli-Tahara lui ouvre son coeur?
+
+--Ouaskèma consent.
+
+--J'aime ma soeur.
+
+--Ouaskèma le sait, dit simplement la Clallome en sautant à bas du
+buffle.
+
+--Ma soeur le sait et elle ne m'aime pas? Ouaskèma ne t'aime pas.
+
+Le métis réprima un mouvement d'irritation.
+
+--Elle en aime un autre! dit-il avec amertume. Oui, elle en aime un
+autre.
+
+--Et qui ne l'aime pas! repartit-il d'un ton ironique.
+
+--S'il ne l'aime pas, il l'aimera; Hias-soch-a-la-ti-yah l'a révélé à la
+vierge.
+
+--Mais, s'écria le Bois-Brûlé mettant aussi pied à terre, si moi
+j'aimais ma soeur comme elle veut être aimée; si je lui donnais tous les
+présents qu'elle désire. Si je lui assurais l'alliance des vaillants
+Chinouks; si je promettais de n'avoir jamais d'autre femme qu'elle; si
+je lui offrais ce bison blanc, la terreur et la convoitise de tous ceux
+qui--Visages-Pâles et. Peaux-Rouges--habitent les bords de la
+Grande-Rivière?
+
+--Ouaskèma ne t'aimerait pas, dit paisiblement la jeune file.
+
+Et d'un ton prophétique:
+
+--Elle en aime un autre! Elle doit être à lui s'il vit. Le Grand Esprit
+le lui a prédit. Elle ne fermera pas son oreille au discours du Grand
+Esprit.
+
+Le Dompteur-de-Buffles était superstitieux comme tous les Bois-Brûlés.
+Sa fureur tomba devant le maintien calme et imposant de la jeesukaine.
+
+--Mais s'il mourait? hasarda-t-il.
+
+--S'il mourait de main humaine, Ouaskèma le vengerait
+Hias-soch-a-la-ti-yah le lui a annoncé! repartit l'Indienne sans
+abandonner sa pose et son accentuation solennelle.
+
+Le métis refoula encore son ressentiment, et dit:
+
+--Ma soeur gardera-t-elle la mémoire de ce je lui ai fait?
+
+--Ouaskèma oublie toujours le mal pour se rappeler le bien.
+
+--Mais si, par accident, Poignet-d'Acier venait perdre la vie?
+
+Elle secoua la tête.
+
+--Que ferait ma soeur? insista le demi-sang, ne remarquant pas ce geste.
+
+--Elle attendrait les ordres du Grand Esprit.
+
+--Et elle ne se donnerait pas à un autre avant d'avoir revu son frère
+
+Pas avant que le Grand Esprit lui eût parlé. Mais si mon frère veut être
+agréable à Ouaskèma, qu'il reprenne la direction du soleil levant et
+qu'il porte au chasseur blanc cette médecine que Ouaskèma à préparée
+pour lui.
+
+Il hésitait.
+
+--Mon frère refuse! s'écria l'Indienne avec mépris; mon frère est un
+coeur mou; il n'aime pas la vierge clallome.
+
+--Je l'aime, et je le prouverai à Ouaskèma! répondit vivement le
+Dompteur-de-Buffles, saisissant un petit sac de peau qu'elle tenait à la
+main et le serrant dans sa poche. Avant trois nuits; Poignet-d'Acier
+aura la médecine.
+
+--L'Esprit Suprême te protégera! répliqua la Clallome en disparaissant
+dans les profondeurs de la nuit.
+
+Le Bois-Brûlé remonta d'un bond sur son buffle, qui exhala un long
+mugissement et se plongea dans le fleuve.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XV
+
+ PAUVRE JACQUES
+
+
+Cependant Nick Whiffles était sorti du fort par l'ouverture qu'il avait
+pratiquée sous la palissade. A travers l'obscurité, il aperçut le buffle
+blanc du métis qui s'éloignait rapidement du rivage. L'animal était
+encore à la portée de la carabine du trappeur. Un instant, ce dernier le
+coucha en joue; il allait tirer, quand une réflexion l'arrêta. Malgré
+toute son adresse, il pouvait manquer la bête et atteindre Ouaskèma. Si
+courte qu'eût été cette réflexion, elle suffit pour faire disparaître
+dans les ténèbres le ravisseur et sa proie.
+
+Les gens de la factorerie avaient rouvert la porte d'entrée et se
+répandaient aux alentours du poste. Nick eut une idée. Il déchargea son
+arme en l'air en criant:
+
+--Hola! Hé! arrivez donc, fainéants! On enlève vos prisonnières. Cette
+vermine de Bois-Brûlé qui commande les Chinouks! Tenez, le voyez-vous,
+qui se sauve avec son maudit buffle d'enfer; ô Dieu, oui! Feu dessus!
+Allons donc! Dépêchez!
+
+C'est alors que retentirent les coups de fusil dont nous avons
+précédemment parlé.
+
+Quand l'émoi des employés de la Compagnie se fut un peu calmé, le
+sous-chef facteur ordonna à quelques-uns de ses hommes de monter dans
+les canots et de poursuivre les fugitifs; puis s'adressant à Nick:
+
+--Mais êtes-vous bien sûr que ce soit nos prisonnières?
+
+--Si j'en suis sûr! comme je vous vois, bourgeois, répondit le malin
+trappeur, riant sous cape.
+
+Le sous-chef hocha la tête d'un air à demi incrédule, en murmurant:
+
+--Comment cela se pourrait-il?
+
+--Je vais vous le dire, répliqua Nick. Calamité, Infortune et moi...
+
+--Qu'est-ce que cela, Calamité... Infortune?...
+
+--Mes chiens, deux bonnes bêtes, pas à votre service, bourgeois, riposta
+Nick d'un ton sec.
+
+--Alors, vos chiens et vous?
+
+--Nous avions été éveillés par le bruit et nous étions descendus dans la
+cour, quand... Mais venez.
+
+--Où?
+
+--A deux pas, bourgeois, à deux pas.
+
+Nick le conduisit près du trou qu'il avait creusé sous la clôture.
+
+--Regardez-moi ça, dit-il en indiquant le passage.
+
+--Qui a fait cette, effraction I s'écria le sous-chef, après avoir
+examine l'excavation à l'aide d'une torche.
+
+--Qui a fait ça? pas Nick Whiffles, assurément, repartit le trappeur
+avec un accent de bonhomie qui détruisait jusqu'à l'ombre du soupçon.
+
+--Mais enfin! commença le sous-chef en frappant impatiemment du pied.
+
+--Vous ne me laissez pas parler, aussi, reprit l'autre.
+
+--Alors, soyez bref.
+
+--Je vous disais, reprit Nick que mes chiens se sont mis à flairer
+quelque chose dans la cour, et alors je me suis dit: Ils flairent
+drôlement ce soir, mes chiens. Qu'est-ce ça peut être? Un Indien, pour
+le certain, et un Indien qui fait un mauvais coup, encore, je les
+suivis, et tout à coup ils se mirent à courir et à donner de la voix
+comme des possédés. Donc ils avaient senti un Peau-Rouge. J'armai ma
+carabine, trop tard, hélas! ô Dieu, oui! car j'aperçus une squaw qui
+glissait comme une vipère par ce trou. Je passai aussi après elle. Et
+qu'est-ce que j'aperçus encore? Oli-Tahara qui emportait Ouaskèma, avec
+une petite fille, sur sa peste de buffle, oui bien, je le jure, votre
+serviteur!
+
+--Mais comment les avez-vous reconnus au milieu de la noirceur? demanda
+le sous-chef, que cette version satisfaisait pas complètement.
+
+--Reconnus! reconnus! Comment je les ai reconnus? répliqua le trappeur
+avec un aplomb imperturbable, est-ce que vous ne savez pas, bourgeois,
+que Nick Whiffles voit aussi clair la nuit que le jour?
+
+--Alors vous les avez maladroitement manqués, car ils n'étaient qu'à
+quelques verges de votre carabine, dit le sous-chef, qui n'était pas
+fâché d'humilier devant les employés de la Compagnie un franc trappeur,
+réputé un des premiers tireurs du territoire de la baie d'Hudson.
+
+--Manqués! fit Nick avec indignation et sans perdre son sang-froid,
+manqués! allons donc! Quand j'ai miré un objet, est-ce que je le manque
+jamais? Regardez-moi un peu ces marques, et dites-moi si c'est du sang
+d'homme ou de bête.
+
+Du bout du pied, il indiquait quelques larges taches de sang provenant
+du daim qu'il avait écorché deux ou trois heures auparavant avec
+Poignet-d'Acier.
+
+Cette dernière explication parut d'autant plus plausible au sous-chef
+facteur, que les assistants se rangeaient du côté de Nick Whiffles, les
+uns par affection pour lui, les autres par la malveillance ordinaire des
+subordonnés envers leurs supérieurs. On allait rentrer au fort, car un
+commis, dépêché exprès, venait de rapporter l'évasion des deux captives,
+quand des employés amenèrent la sentinelle que Villefranche avait, on
+s'en souvient, bâillonnée et attachée à un arbre, hors de l'enceinte.
+
+--Comment! ce flibustier s'est aussi échappé? s'écria le sous-chef avec
+colère.
+
+--C'est tel que je vous le dis, bourgeois, répondit la sentinelle
+effrayée.
+
+--Eh bien, tu paieras pour tous! reprit le premier tout courroucé. Tu
+seras pendu, et pas plus tard que demain.
+
+Les employés se regardèrent pleins de terreur.
+
+--Excusez, bourgeois, dit Nick Whiffles, que les airs hautains
+n'intimidaient pas plus que, les menaces; excusez, mais si vous aviez
+été à la place de ce pauvre diable, je voudrais bien savoir ce que vous
+auriez fait contre Poignet-d'Acier, ô Dieu, oui.
+
+--C'est vrai, ça. Il a raison, dirent quelques-uns des auditeurs.
+
+--Taisez-vous et remontez à la factorerie! tonna le sous-chef.
+
+--Taisez-vous! taisez-vous! on dit ça à des esclaves, mais pas à des
+francs trappeurs, répliqua hardiment Nick.
+
+--Vous, si vous dites encore un mot...
+
+--Voyons, bourgeois, ne vous faites pas plus méchant que vous n'êtes; on
+vous connaît, nous autres, interrompit Whiffles en lui tapant
+familièrement sur l'épaule. Bonsoir, les camarades; je m'en vas
+retourner vers les montagnes Rocheuses, oui bien, je le jure, votre
+serviteur!
+
+Il siffla ses chiens et s'éloigna du côté de la Caoulis, sans que le
+sous-chef cherchât s'opposer à son départ.
+
+Ce dernier revint au fort avec sa bande. Il était dévoré d'inquiétude,
+car à son retour de l'île Kallamet, le facteur en chef ne manquerait
+pas, le lendemain, de lui demander compte des prisonniers et de punir
+sévèrement sa négligence.
+
+Pad et Joe arrivèrent à une heure du matin, ils amenaient quatre
+chevaux. On peut juger de leur déception en apprenant la fuite de
+Poignet-d'Acier et de Ouaskèma. Pad, dans sa fureur, accusa le sous-chef
+de complicité avec les fugitifs et jura de dénoncer sa conduite aux
+directeurs de la Compagnie. Joe, moins irritable et par conséquent
+meilleur conseiller, proposa de donner aussitôt la chasse à
+Poignet-d'Acier. Quelques renseignements fournis par la sentinelle les
+engagèrent à suivre le bord de la Caoulis. Ils se mirent en route,
+accompagnés d'une douzaine d'Indiens que leur prêta volontiers le
+sous-chef, pour témoigner de sa bonne volonté à les aider dans leurs
+recherches.
+
+Supposant assez naturellement que le capitaine avait traversé la Caoulis
+en quittant le fort, Pad, qui commandait l'expédition, franchit la
+rivière avec sa troupe et longea la rive méridionale. Il était à cheval
+avec Joe et deux chefs peaux-rouges; le reste allait à pied. Leurs
+premières explorations furent vaines, puisque Villefranche et Jacques
+avaient d'abord suivi le bord septentrional du cours d'eau.
+
+Au bout de quelques jours, les poursuivants commençaient à se dépiter et
+à perde patience, quand une après-midi, comme ils étaient campés dans un
+bouquet de mesquites, deux coups de feu successifs attirèrent
+l'attention de Pad.
+
+--Sommes-nous tous ici? demanda-t-il en jetant un coup d'oeil autour de
+lui.
+
+--Tous, répondit Joe.
+
+--By the Holy Virgin, reprit l'Irlandais avec une joie sauvage; c'est
+alors Poignet-d'Acier qui vient de tirer. Ne bougez pas et laissez-moi
+faire.
+
+Il se faufila hors des arbustes, fit un quart de mille environ en
+rampant sur les pieds et les mains et découvrit Villefranche en train de
+dépouiller les deux buffles qu'il avait abattus. Le capitaine était trop
+loin pour que Pad put songer à lui envoyer une balle, et le vallon était
+trop uni, à partir de l'endroit ou il se tenait tapi, pour qu'il put
+s'approcher davantage sans être remarqué. L'Irlandais ne comptait pas
+d'ailleurs la bravoure au nombre de ses très-rares qualités, et, savait
+bien que s'il manquait son ennemi, celui-ci ne le manquerait pas.
+Attendre et le surprendre à l'improviste lui sembla le meilleur plan. Il
+resta donc en observation jusqu'au moment où il vit Villefranche et
+Jacques monter sur le promontoire et prendre leurs dispositions pour y
+passer la nuit. Alors Pad retourna vers sa troupe et on tint conseil.
+L'effroi qu'inspirait Poignet-d'Acier était tel, que ces quatorze hommes
+hésitaient, sans se l'avouer, à l'attaquer de front. Les Indiens, au
+surplus, l'admiraient franchement et se sentaient peut-être
+intérieurement pour lui plus de sympathie que pour ceux qui les
+conduisaient, car l'intrépidité et l'audace les attirent toujours. D'un
+autre côté si Pad briguait l'honneur de débarrasser lui-même la
+Compagnie du terrible aventurier, Joe ambitionnait secrètement cet
+honneur. Aussi discutèrent-ils longuement et sans arriver à aucun
+résultat. On parla de s'emparer de lui pendant son sommeil; mais ce
+n'était pas facile. Poignet-d'Acier ne dormait jamais que d'un oeil. Il
+fut question de l'assaillir en masse; mais le capitaine avait un fusil
+double qui jamais ne perdait son coup de poudre, et Jacques lui-même
+possédait une carabine fameuse dans le Nord-Ouest. En outre, du haut de
+leur rocher, ils pouvaient, en s'abritant derrière quelques cailloux,
+tenir tête à une quinzaine d'individus, la plupart mal armés.
+
+Enfin, Pad, qui se tourmentait le cerveau, s'écria soudainement:
+
+--J'ai notre affaire.
+
+--Comment cela? fit Joe.
+
+--Oui, by Jesus-Christ, nous brûlerons vif le brigand et son engagé
+[19].
+
+[Note 19: J'ai déjà dit que sur le territoire de la baie d'Hudson, comme
+au Canada, tous les domestiques sont désignés sous le nom d'engagés.]
+
+--Les brûler!
+
+--Oui, by the Holy Virgin, nous mettrons le feu à la prairie. Le rocher
+sur lequel ils se trouvent est inaccessible, sauf du côté de la terre;
+le vent souffle devant eux; ils n'échapperont pas, à moins de faire un
+plongeon dans la rivière, ajouta-t-il en ricanant.
+
+--Mais qui allumera l'incendie? s'enquit encore Joe.
+
+--Moi! Vous, vous les regarderez rôtir, ce sera drôle!
+
+--Et s'ils sautent dans la Caoulis
+
+--Imbécile! il n'en sera ni plus ni moins. Nous les repêcherons, voilà
+tout.
+
+Ce dialogue, qui avait eu lieu en brogue (patois) irlandais, ne fut pas
+compris des Indiens qui pétunaient gravement, accroupis en cercle autour
+des deux interlocuteurs.
+
+--Dès que tu verras les flammes environner ces deux bandits, tu viendras
+avec les Peaux-Rouges me rejoindre, continua Pad en se coulant comme un
+serpent à travers les hautes touffes d'herbes qui les séparaient du
+promontoire, au sommet duquel on distinguait parfaitement Villefranche
+et Jacques assis, le visage tourné vers la rivière.
+
+Un quart d'heure ne s'était pas écoulé, lorsque des lueurs sinistres
+envahirent la prairie.
+
+C'est alors que Poignet-d'Acier, brusquement arraché à sa méditation, et
+se voyant entouré par un de ces incendies qui enveloppent parfois les
+Plaines du Nord-Ouest avec la célérité de l'éclair, ordonna à Jacques de
+pendre sa poudrière et sa carabine à une saillie inférieure de la roche
+que le feu ne pourrait atteindre et de se coucher à terre, en se
+couvrant avec une peau des buffles qu'il avait tués quelques heures
+auparavant. C'était leur seule chance de salut, car la conflagration qui
+ratissait et nivelait impitoyablement le sol, ne pouvait mordre le cuir
+encore saignant des animaux. Villefranche lui-même l'utilisa. Etendus,
+l'un et l'autre au bord de l'abîme, là où la roche était presque nue, la
+face projetée sur le vide, afin de pouvoir respirer, ils attendirent
+dans un silence lugubre, troublé par le crépitement des flammes et les
+hurlements des sauvages, que le fléau eût passé sur leurs corps.
+
+Au contact de cet embrasement aussi ardent que rapide, les peaux
+grésillèrent comme l'huile dans une poêle à frire, et se
+recroquevillèrent. Mais sauf une chaleur épouvantable, qui leur causa
+des éblouissements aux yeux, des bourdonnements dans les oreilles, et
+sauf quelques légères brûlures aux doigts, les deux hommes se levèrent,
+au bout d'une minute à peine, sans aucun mal sérieux.
+
+Une épaisse fumée planait sur le cap. Elle était produite par les herbes
+vertes et les racines qui achevaient de se consumer sur la roche
+noircie. Au delà de ce rideau opaque, qui montait lentement vers le ciel
+déjà voilà par les demi-teintes du crépuscule, les Indiens poussaient
+des vociférations stridentes.
+
+--Vite à nos armes! cria Villefranche en décrochant son fusil. Nous
+tombons d'un péril dans un autre. Allons, Jacques, du courage et de la
+promptitude, il faut profiter de cette fumée pour passer au milieu de
+nos ennemis!
+
+--Un moment, un moment, Poignet-d'Acier, dit subitement une voix bien
+connue; je suis arrivé à temps, oui bien, je le jure, votre serviteur!
+
+Et Nick Whiffles apparut au milieu des vapeurs qui tourbillonnaient sur
+le rocher.
+
+--Quoi! c'est vous! répliqua Villefranche déjà sur ses gardes et prêt à
+faire feu.
+
+--O Dieu oui, en chair et en os, et surtout en os, capitaine! Mais ce
+n'est pas l'heure de jaser comme des pies amoureuses; suivez-moi, je
+connais un sentier... A gauche, par ici, capitaine, par ici. Ah! c'était
+une maudite petite difficulté que la vôtre. Attention à cette pierre,
+elle n'est pas solide. Soutenez-vous à ces seines. La descente n'est pas
+tout à fait commode, n'est-ce pas? mais nous y arriverons Mon oncle, le
+grand voyageur dans l'Afrique centrale, en a vu bien d'autres. Un
+jour... Diable, j'ai failli faire la culbute. Je vous disais donc,
+capitaine... Eh! veillez sûr votre engagé. Il n'a pas le pied sûr, votre
+engagé! C'est qu'aussi le chemin n'est pas celui du paradis. Ah! les
+vermines seront fièrement attrapées quand elles s'apercevront que les
+oiseaux ont déniché. Tenez capitaine il y a un mauvais pas. Encore un
+petit brin de patience et nous y serons.
+
+Tout en causant à son habitude, le brave trappeur conduisait
+Villefranche et Jacques le long d'une piste étroite qui serpentait
+abruptement le long du pic et aboutissait au bord de la Caoulis. Cette
+piste sillait une pente tellement roide, qu'elle ne devait ordinairement
+être pratiquée que par les chèvres des montagnes et les grosses-cornes.
+Mais si difficultueux que fût le passage, il n'était pas impraticable
+pour des gens aussi brisés aux exercices du corps que l'étaient nos
+aventuriers.
+
+Quand ils atteignirent le pied du cap, la nuit était venue.
+
+Au-dessus de leurs têtes, ils entendaient les clameurs des Peaux-Rouges
+et la voix de Pad, qui exprimait en termes plus qu'énergiques le
+désappointement qu'il éprouvait de la disparition de ses victimes.
+
+--Maintenant, capitaine, où voulez-vous aller? demanda Nick en mettant
+le pied dans un canot amarré à la base du rocher.
+
+Et comme ses chiens couchés au fond de l'embarcation, grondaient
+sourdement:
+
+--Silence, Calamité! silence, Infortune! ajouta-t-il d'un ton bas.
+
+--Mon intention, répondit Poignet-d'Acier, serait de remonter la rivière
+mais je ne la connais guère et les ténèbres sont bien profondes. Demain,
+sinon ce soir, nous serons poursuivis. Il vaudrait peut-être mieux
+passer à l'autre rive.
+
+--Non, dit Nick. Ils croiront que vous vous êtes jetés à!'eau. Mon
+opinion est qu'il faut refouler le courant sans bruit et gagner une île,
+où j'ai déjà campé plus d'une fois, à huit ou dix mille d'ici. Demain
+nous aviserons. Cela vous va-t-il, capitaine?
+
+--Je me confie à vous, mon brave trappeur. Mais par quel hasard...
+
+--Plus tard, capitaine, plus tard, je vous conterai ça. Embarquez.
+
+Jacques et Villefranche s'assirent dans le canot, lequel, habilement
+manoeuvré par les trois chasseurs, fut bientôt hors de la portée de Pad
+et de sa bande.
+
+--Et maintenant, dit alors Poignet-d'Acier, je vous écoute Nick
+Whiffles. Mais, avant, laissez-moi vous remercier du service...
+
+--Service, capitaine! Voilà un mot qui sonne toujours mal à mes
+oreilles. Si vous voulez que nous restions amis, ne parlez jamais de
+service à Nick Whiffles, oui bien, je le jure, votre serviteur! Vous
+savez qui vous a joué le tour de ce soir? C'est ce chien de Pad avec
+cette vermine de Joe et une douzaine de Peaux-Rouges. Après votre
+départ, ils se sont lancés sur votre piste. Je m'en doutais, j'ai
+surveillé leurs mouvements. J'ignorais où vous étiez et je me tenais
+caché derrière le gros cap, quand la clarté de l'incendie m'a mis sur
+votre voie. C'est simple comme vous voyez, capitaine.
+
+--Merci, néanmoins, ami Nick, merci de tout mon coeur. Mais l'Indienne
+Ouaskèma, qu'est-elle devenue?
+
+--Oh! elle, c'est une autre histoire, répondit le trappeur d'un ton
+contrarié.. Je n'ai pu tout à fait la tirer de la maudite petite
+difficulté où vous l'aviez laissée. C'est ma faute, je suis une mule, ô
+Dieu, oui!
+
+Il rapporta, non sans s'adresser force reproches, l'enlèvement de
+Ouaskèma par le Dompteur-de-Buffles.
+
+Nul obstacle nouveau ne gêna leur marche jusqu'à l'île où ils devaient
+passer la nuit.
+
+Le lendemain matin, après un substantiel déjeuner dont un
+cygne-trompette fit les frais, ils allèrent attérir sur la rive
+septentrionale de la Caoulis.
+
+Villefranche, à qui le caractère de Nick Whiffles plaisait proposa de
+l'associer à ses projets. Mais le trappeur était trop indépendant, trop
+amoureux de son libre arbitre pour se lier à une entreprise dont le
+résultat ne lui paraissait pas valoir les peines que coûterait
+l'exécution. Poignet-d'Acier fit miroiter sous ses yeux; l'or, les
+richesses, les plaisirs de la vie civilisée, entretenue par une grande
+fortune. A toutes ses tentatives pour le séduire, Nick répliqua par son
+son sourire moitié narquois, moitié sérieux et en disant:
+
+--Non, non, capitaine, je ne suis pas fait pour ces sortes de
+jouissances. Je m'ennuierais dans les établissements comme une carpe sur
+le sable, ô Dieu, oui! Fournissez-moi du gibier abondant, des pêches
+copieuses; quelques vermines d'indiens ou d'Indiennes, de temps en
+temps, pour me distraire; le gazon pour matelas, le ciel pur pour
+édredon, et je suis l'homme le plus heureux du monde. Mais vos villes,
+vos règlements, vos conventions, toute la kyrielle de vos préjugés, je
+n'en veux pas plus que d'une carcasse de bison. Nick Whiffles a été créé
+pour le désert, il y demeurera jusqu'à ce que le Grand Esprit daigne
+l'appeler sur ses territoires de chasse, oui bien, je le jure, votre
+serviteur!
+
+--Votre philosophie est peut-être la plus saine, dit Villefranche d'un
+ton soucieux.
+
+--Bah! à chacun sa piste ici-bas, capitaine reprit gaîment le trappeur.
+Donnez-moi la main; je vais aller voir ce que font nos Peaux-Rouges.
+
+Ils échangèrent une poignée de main.
+
+--Et toi, mon camarade? continua Nick en s'adressant à Jacques.
+
+--Avec plaisir, mon cousin, répondit le vieux serviteur en serrant
+cordialement les doigts du trappeur dons les siens.
+
+--Si vous aviez besoin du canot? s'enquit encore ce dernier.
+
+--Non, mon ami, non. Il vous sera plus utile qu'à nous, répondit
+Villefranche.
+
+--Ça m'afflige pourtant, capitaine, de vous quitter comme ça, dit Nick
+avec un accent ému. Je vous connaissais plutôt par entendre dire que par
+moi-même, et, sur ma parole, j'aimerais à voyager un peu avec vous.
+
+--Vous êtes un honnête homme, Nick, répliqua gravement Poignet-d'Acier.
+Moi aussi je serais content de vous compter parmi les miens. Mais, je
+vous l'ai dit, je ne m'appartiens pas; j'appartiens à l'idée dont je
+poursuis la réalisation, l'affranchissement de mon pays, et tous ceux
+qui m'entourent sont tenus de m'obéir aveuglement. Ils l'ont juré sur
+les Saints Évangiles!
+
+--Et voilà justement où est la petite difficulté, s'écria Nick. Si ce
+n'était pas cela, j'irais avec vous tant que ça vous conviendrait; puis,
+une fois que vous me trouveriez nécessaire, comme une cinquième roue à
+une charrette, je vous ôterais mon casque en vous disant: «Bonsoir,
+capitaine!» O Dieu, oui! Mais un serment, non, ça ne me va pas, ça ne
+peut pas m'aller. Bah! nous nous reverrons, n'est-ce pas, capitaine? En
+tout cas, si vous étiez dans une diablesse de difficulté, n'oubliez pas
+que Nick Whiffles...
+
+La détonation d'une arme à feu lui coupa la parole.
+
+--Malédiction! Jacques est blessé! s'écria Villefranche en se
+précipitant vers son domestique qui pâlissait et portait convulsivement
+la main à sa cuisse.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XVI
+
+ PAUVRE JACQUES (Suite)
+
+
+Trois autres coups de fusil suivirent presque simultanément la première
+détonation. Une balle vint s'enfoncer dans la crosse de la carabine de
+Nick Whiffles; une autre érafla la poignée du couteau de chasse de
+Villefranche; la troisième lui coupa une mèche de cheveux au-dessus de
+l'oreille.
+
+Infortune et Calamité bondirent hors du canot, le poil hérissé, les yeux
+flamboyants, en poussant des hurlements de fureur.
+
+--En bas de la côte, jetez-vous en bas de la côte, capitaine! cria Nick,
+ramassant à la hâte, la carabine que la violence du choc avait fait
+tomber de ses mains, et se retranchant derrière une grosse roche
+erratique apportée par les eaux sur le rivage.
+
+Il était environ cinq heures du matin.
+
+Les trois aventuriers se trouvaient sur la rive septentrionale de la
+branche méridionale de la Caoulis vers un de ces endroits appelés cañons
+ou barranca, par les Espagnols et coulées par les Canadiens-Français.
+Ils semblait que le lit primitif de la rivière eût été desséché après
+une révolution terrestre et transporté par cette même révolution à
+quelques cents mètres au delà. Maintenant, le premier lit formait une
+vallée étroite dont le fond était tapissé par un riche gazon tout
+émaillé de petits oeillets roses, d'helianthèmes et de lupin bleu, mais
+dont la crête, vers le nouveau cours d'eau, était aride, caillouteuse,
+hérissée de ronces et d'épines.
+
+L'autre bord, au contraire, celui qui regardait la plaine, ondulait
+doucement en verte prairie, parquetée de fleurs aussi embaumées que
+brillantes et fuyait, par molles boursouflures, plantées de tulipiers,
+de tamaracks ou de magnolias, jusqu'aux bornes de l'horizon.
+
+--Ici, mes chiens! allez-vous pas vous faire assassiner comme des brutes
+par ces carcajoux? Nick, tandis que Villefranche aidait Jacques à
+s'asseoir à quelques pas du trappeur sur la déclivité de la coulée.
+
+--Ce n'est rien, monsieur, une égratignure disait le vieux domestique.
+
+--Voyons ça, voyons ça, dit Poignet-d'Acier.
+
+--Ça n'en vaut pas la peine, monsieur. La balle n'a fait qu'effleurer la
+cuisse.
+
+--N'importe. Je veux panser ta blessure.
+
+Et Villefranche, déchira le pantalon de Jacques.
+
+Le plomb, en effet, n'avait pas pénétré à l'intérieur du membre. Il
+avait labouré horizontalement les chairs, et, quoique le sang coulât
+assez abondamment, il ne paraissait pas qu'il eût lésé un organe
+important.
+
+Heureusement nous en serons quittes pour la peur, mon pauvre camarade!
+dit Poignet-d'Acier après un examen attentif de la plaie.
+
+--Attrape, vermine! s'écria à cet instant Nick du haut de son poste..
+
+En même temps l'on entendit le retentissement de sa longue carabine.
+
+--Les apercevez-vous? demanda Poignet-d'Acier qui avait pris dans son
+étui et appliquait sur la cuisse de Jacques un bandage enduit d'un baume
+particulier, pour arrêter l'effusion du sang et cicatriser la blessure.
+
+--Si je les aperçois, capitaine!... C'est-à-dire non, je ne les aperçois
+plus. Le seul que j'aie aperçu débrouille maintenant ses comptes chef
+mon parrain[20], oui bien, je le jure, votre serviteur! répliqua Nick
+Whiffles de son ton goguenard.
+
+[Note 20: On sait que les Anglais appellent souvent le diable old Nick.]
+
+--Ce sont des Peaux-Rouges, n'est-ce pas? continua Villefranche.
+
+--Celui que je viens de dépêcher au diable est un Peau-Rouge. Quant à
+ses compagnons... Ah! je distingue un blanc. C'est ce scélérat de Joe...
+Je m'en doutais... Ne bougez pas, capitaine, répliqua Nick faisant,
+avec, la paume de sa main gauche, signe Poignet-d'Acier de ne pas
+approcher.
+
+Celui-ci, qui avait achevé son pansement, se préparait à rejoindre le
+trappeur.
+
+--Où sont-ils donc? interrogea-t-il en s'allongeant sur la pente du
+canon, son fusil en avant.
+
+--Dans un îlot, à cent verges d'ici. Je ne vois plus Joe à présent; il
+s'est caché dans une touffe d'oseraie, avec Pad, sans doute. Qu'il
+montre un peu sa tignasse et Nick Whiffles lui plombera les dents, ô
+Dieu! oui.
+
+--Comment tu trouves-tu? dit Villefranche à Jacques.
+
+--Assez bien pour vous donner un coup de main, monsieur, répliqua-t-il
+en se tournant sur le ventre et rampant jusqu'à la hauteur de son
+maître.
+
+--Penses-tu que tu pourras marcher?
+
+--Que oui, monsieur, que oui; car, à l'exception d'un fourmillement le
+long de la cuisse, je me sens aussi ingambe qu'avant l'accident.
+
+--Tenez-vous tranquilles! dit Nick qui, après avoir rechargé sa
+carabine, étendu sur le dos, pour ne pas se découvrir aux ennemis,
+s'était remis en position et fouillait du regard un massif d'osiers et
+de saules, bordant une petite île distante d'environ cent pas de la
+rive.
+
+Pendant cinq minutes il y eut un silence profond, troublé seulement par
+le frémissement de la brise matinale dans le feuillage et le clapotis
+des eaux sur la grève.
+
+Tout à coup le cri aigu d'une orfraie déchira l'espace. Il était assez
+éloigné et semblait partir de l'autre côté de la rivière.
+
+Deux autres cris, semblables au premier, mais plus rapprochés, lui
+répondirent.
+
+--Les bandits qui s'appellent! exclama Nick. Je ne me suis pas trompé.
+C'est Pad et Joe qui sont dans l'île.
+
+Leur bande est encore sur l'autre bord. Nous avons de la chance. Si l'un
+de ces deux coquins tendait donc le bec! Ça commence à me tarabuster de
+rester ainsi immobile comme un colimaçon dans sa coquille.
+
+--Combien m'avez-vous dit qu'ils étaient en tout? s'enquit Villefranche.
+
+--Une quinzaine au plus, capitaine.
+
+--Alors nous ne saurions résister. Il vaut mieux, à mon avis, nous
+glisser tous les trois dans la coulée et filer au plus vite, car les
+deux bandes vont se rejoindre et elles nous écraseront par le nombre.
+
+--Fuir devant ces reptiles quand nous avons de la poudre et des balles!
+Je ne vous reconnais plus, capitaine, ô Dieu, non! répliqua Nick
+surpris. Est-ce que vous ne pourriez pas creuser, avec votre couteau, un
+trou dans lequel vous et votre engagé vous vous mettriez en embuscade
+comme moi? A nous trois, nous viendrions facilement à bout de cette
+clique?
+
+--Et s'ils étaient renforcés par un autre parti de la Compagnie? objecta
+Villefranche.
+
+--Je n'y songeais pas, capitaine, et vous pourriez bien avoir raison,
+répondit le trappeur en hochant la tête.
+
+--Voici mon plan, reprit Villefranche. Tenez-vous toujours au guet. Je
+descendrai dans le cañon ou je couperai trois branches d'arbres. Nous
+les planterons derrière votre roche en les surmontant de nos chapeaux.
+Puis nous détalerons.
+
+--Compris, capitaine, compris; oui bien, je le jure, votre serviteur!
+Les vermines ont assez peur de nous deux pour tirer pendant une heure
+sur nos casques avant d'oser aborder.
+
+De nouveau, la plainte lugubre dune orfraie s'éleva par delà l'îlot, et
+de nouveau il fut répliqué, en écho, du sein des oseraies.
+
+Mais, à ce moment, Nick Whiffles affermit sa carabine contre son épaule,
+mira une second, pressa la détente et le coup partit.
+
+Un corps humain sauta en l'air et retomba dans la Caoulis.
+
+Deux petits jets de fumée, deux éclairs, une double détonation
+jaillirent aussitôt et une arête de la roche qui abritait Nick, frappée
+de deux balles, fut brisée en fragments qui s'éparpillèrent sur sa
+chemise de chasse.
+
+--Ne dirait-on pas que, pour me punir de leur maladresse, ces chats
+sauvages ont envie de m'aveugler? s'écria-t-il plaisamment. Il parait,
+cependant, que Pad et Joe ne sont pas seuls dans l'île, car voici encore
+un nigaud d'Indien débarrassé des maudites petites difficultés de ce
+monde.
+
+--Vous n'êtes pas blessé, au moins? lui dit Villefranche.
+
+--Blessé, moi! Qui est-ce qui a jamais blessé, Nick Whiffles?
+
+--Bon, je cours chercher les branchages.
+
+--Allons, dit le trappeur à ses chiens, en leur Indiquant le fond de la
+coulée, en avant, vous autres!
+
+Infortune et Calamité s'élancèrent à la suite de Villefranche, en se
+tenant, avec un instinct merveilleux, dans la ligne que couvrait la
+roche. Poignet-d'Acier revint bientôt avec trois rameaux. Il les tendit
+à Nick, qui les ficha en terre, derrière son rempart improvisé, et les
+coiffa de son casque de loutre et des chapeaux de Villefranche et de
+Jacques, de façon qu'au loin on pouvait s'imaginer que les trois
+aventuriers étaient couchés derrière la pierre. Ensuite, il gagna le
+versant de la côte à reculons, et, cinq minutes après, il arpentait à
+grands pas, la coulée avec, ses deux compagnons.
+
+Plusieurs coups de fusil, tirés successivement au-dessus du cañon, leur
+apprirent que le stratagème avait réussi.
+
+Quoiqu'il souffrit vivement de sa blessure, Jacques marchait sans se
+plaindre.
+
+Vers midi, on s'arrêta pour se restaurer. Les débris du cygne que Nick
+avait emportés dans sa carnassière et quelques gorgées d'eau coupée de
+tafia composèrent le repas, puis les trois chasseurs se remirent en
+route.
+
+Poignet-d'Acier remarquait avec satisfaction que la coulée s'enfonçait
+dans les terres; et, quoique ses bords devinssent de plus en plus
+escarpés, et fussent formés, le plus souvent, par des rochers à pic
+infranchissables, il se flattait de trouver, vers la tombée de la nuit,
+un passage qui le conduirait aisément au sommet, soit à gauche, soit à
+droite.
+
+Son but était de camper sur une hauteur, derrière des broussailles, afin
+de pouvoir surveiller les mouvements de leurs ennemis, si, comme il
+était probable, ils les avaient poursuivis dans le cañon.
+
+Mais la nuit arriva sans qu'il découvrit le passage. La gorge se
+creusait davantage; ses murailles s'enhaussaient de chaque côté; elles
+avaient plusieurs centaines de pieds d'élévation. On eût dit tantôt que
+l'énorme fissure, qui les séparait, avait été tranchée, d'un seul coup,
+dans le roc vif, et tantôt qu'elle avait été lacérée par la main de
+quelque sombre génie, dans un moment de fureur. Parfois aussi un torrent
+fougueux rayait de vif-argent ces falaises noirâtres et tombait dans la
+barranca avec des rugissements formidables. Le vacarme était tel que les
+voyageurs n'entendaient plus le son de leurs voix. Parfois encore le
+précipice se fermait presque par en haut; l'on n'apercevait plus qu'un
+étroit ruban de ciel bleu, large de quelques pieds à peine, et il
+fallait avancer dans l'obscurité sous des masses de granit surplombant
+et dont des quartiers énormes, détachés de la voûte, obstruaient çà et
+là la voie, comme pour prévenir nos aventuriers que la mort les menaçait
+à chaque pas.
+
+Ils ne causaient qu'à de rares intervalles. Villefranche était soucieux;
+il songeait au but de son expédition Jacques était tourmenté par la
+fièvre. Nick Whiffles lui-même semblait avoir perdu la meilleure partie
+de sa jovialité habituelle. Il se contentait de siffloter l'air national
+des Américains: Yankee Doodle sur un ton impossible, et d'interpeller de
+temps en temps ses chiens.
+
+Vers neuf heures, Poignet-d'Acier renonça à l'espoir de rencontrer
+l'issue qu'il désirait tant.
+
+Ils étaient parvenus à l'extrémité d'un des souterrains dont je viens de
+parler, et les ténèbres avaient déjà une intensité qui ne permettait
+plus de cheminer sans péril, car la route était interceptée, en
+plusieurs points, par des fondrières d'une profondeur incalculable.
+
+--Nous allons camper ici, dit le capitaine, en désignant une sorte de
+niche formée par le retrait de la roche. Avec quelques pierres entassées
+les unes sur les autres, devant nous, les Indiens ne nous découvriront
+pas, s'ils ont continué leur poursuite jusqu'à cette heure.
+
+--Ma foi, ça m'arrange, capitaine, dit Nick, car mon estomac est ouvert
+à deux battants, et j'ai là, dans notre sac, ce porc-épic que les chiens
+ont pris tantôt, qui doit s'ennuyer de n'avoir pas senti encore en air
+de feu.
+
+--Du feu! y pensez-vous? Un vieux trappeur comme vous ignore-t-il que la
+moindre clarté...?
+
+--C'est vrai, capitaine. Ours et buffles! je l'avais oublié. C'est bien
+le cas de dire que la faim, est mauvaise conseillère; ô Dieu, oui! Il
+faut avouer pourtant que je mangerais volontiers on morceau de cette
+bête.
+
+--Ce sera pour notre déjeuner, ami Nick. Demain nous trouverons
+probablement le loisir et le lieu pour la faire cuire. D'ailleurs, dans
+le jour, un petit feu nous trahira moins que la nuit. Ce soir, nous
+souperons avec ces cônes d'arbre à pain que j'ai ramassés dans la
+coulée. Mais toi, mon pauvre Jacques, commet Vas-tu? ajouta-t-il en se
+tournant vers son domestique.
+
+Le vieillard, surmontant les douleurs qu'il endurait, répondit d'une
+voix presque assurée:
+
+--Oh! beaucoup mieux; merci, monsieur, vous êtes bien bon de vous
+occuper de moi.
+
+--Et de qui donc m'occuperais-je, sinon de toi? répondit Villefranche
+avec un accent de doux reproche.
+
+--Le fait est, capitaine, que vous avez là un digne engagé, et, malgré
+son âge, plus courageux que ces blancs-becs qui font les fanfarons dans
+les forts de la Compagnie, observa Nick en tirant de son carnier un
+porc-épic éventra et dont il distribua les entrailles à ses chiens.
+
+Après ce, le brave trappeur s'assit, déboucha sa gourde, avala
+philosophiquement une raisonnable quantité de whiskey et tendit le
+flacon à Jacques.
+
+--Bois une gobe, mon cousin, ça te rafraîchira le sang, lui dit-il.
+
+Mais le domestique refusa.
+
+--Ah! je comprends ce que c'est reprit Nick. Nous avons un peu de
+fièvre. Une tasse d'eau de source nous irait mieux qu'un coup d'eau de
+feu. Eh bien! attends un petit brin, mon cousin, je m'en vas t'en alter
+chercher.
+
+--Non, non, dit Jacques, tu es trop fatigué, mon frère.
+
+--Fatigué! Ah! la bonne histoire! Nick Whiffles fatigué; je défie qui
+que ce soit de dire qu'il a jamais vu Nick Whiffles fatigué, oui bien,
+je le jure, votre serviteur! Debout Calamité! nez au vent, Infortune! et
+déterrez-moi une belle eau fraîche.
+
+Là-dessus, il partit aussi hardiment que si le soleil l'eût éclairé de
+ses rayons, aussi gaiement que s'il eût fait un bon souper arrosé de
+liqueurs généreuses.
+
+Jacques suça quelques baies sauvages et s'étendit sur le sol, où il ne
+tarda pas à s'assoupir. Villefranche, assis contre un quartier de roche,
+son fusil entre les jambes, monta la garde.
+
+Au bout d'une heure, Nick Whiffles reparut. Malgré son amour pour le
+whiskey, il avait vidé sa gourde, afin de la remplir d'eau qu'il
+destinait à Jacques. L'honnête chasseur avait eu mille peines à se
+procurer cette eau. Mais enfin il s'était, comme il disait, tiré d'un
+tas de maudites difficultés et avait réussi dans son entreprise. Le
+vieux serviteur, agité par un violent accès de fièvre, s'éveilla au
+moment où Nick arrivait. Il but avec avidité et se rendormit.
+Poignet-d'Acier et Whiffles, après avoir causé un instant, s'étendirent
+côte de lui, et se livrèrent paisiblement au sommeil, assurés que la
+vigilance des deux chiens les mettait l'abri de toute surprise.
+
+La nuit se passa sans alerte.
+
+Le lendemain, aux premières lueurs de l'aurore, Poignet-d'Acier leva
+l'appareil qu'il avait mis sur la blessure de Jacques. En l'étudiant, il
+remarqua avec inquiétude que les lèvres se gonflaient et prenaient une
+teinte séreuse, verdâtre. Néanmoins, il dissimula son anxiété; il lava
+la plaie avec soin et posa un nouveau bandage. Du reste, Jacques se
+prétendait beaucoup mieux que la veille. On alluma du feu pour cuire le
+porc-épic, et, le déjeuner terminé, les fugitifs firent disparaître les
+traces du foyer et reprirent leur marche.
+
+Elle dura jusque dans l'après-midi.
+
+Le cañon offrait les mêmes accidents de terrain que le jour précédent.
+Seulement, au lieu de se diriger toujours vers le Nord, il décrivait une
+courbe et replongeait vers le Sud, c'est-à-dire du côte de la rivière
+Caoulis. D'ailleurs, nulle part, un point où l'escalade fût possible.
+Pour sortir de cette affreuse passe, il eût fallu des ailes.
+
+La chaleur, dans le gouffre, était accablante; Jacques, épuisé de
+souffrances et de fatigues. Plusieurs fois, Villefranche avait voulu
+faire halte pour qu'il se reposât; mais toujours l'intrépide vieillard
+s'y était refusé.
+
+Cependant, comme le soleil se penchait à l'horizon, ses forces
+l'abandonnèrent et il tomba sur le sol.
+
+--Tu ne m'aimes pas, Jacques, lui dit Poignet-d'Acier; sans cela tu
+m'aurais écouté et nous nous serions arrêtés plus tôt.
+
+--Mais, monsieur, je ne suis pas malade, balbutia le serviteur d'une
+voix affaiblie; c'est cette vilaine jambe qui boude le service.
+
+--Bois quelques gouttes de ce cordial, reprit Villefranche en lui
+mettant dans la main une petite fiole qu'il avait extraite de son étui
+de fer-blanc.
+
+Ensuite il dit à Nick:
+
+--Si les Indiens ne sont pas à nos trousses, nous coucherons ici. Mais
+il faut en avoir la certitude. Aussi, mon camarade, vous rebrousserez
+chemin avec vos chiens jusqu'à deux ou trois milles, et moi j'irai en
+avant, car je présume que le débouché de la coulée n'est pas bien loin
+d'ici. Jacques sommeillera pendant ce temps-là.
+
+C'était une mesure de prudence trop sage pour que le trappeur s'y
+opposât. Ils partirent donc, chacun dans un sens différent. Avant la
+chute du crépuscule, ils étaient de retour; et tous deux rapportaient de
+mauvaises nouvelles. Nick Whiffles avait aperçu dans le cañon une fumée,
+indice manifeste de la présence de leurs ennemis, et Poignet-d'Acier
+n'avait pas été médiocrement contrarié en découvrant, après une
+demi-heure de marche, que la coulée aboutissait brusquement à la
+Caoulis, devant un îlet où il avait aussi distingué la fumée de
+plusieurs feux.
+
+--Quelle est la forme de cet îlet? demanda Nick en recevant la
+communication.
+
+--Il m'a paru avoir la figure d'un triangle.
+
+--Est-ce que, de chaque côté du cañon, il n'y a pas de grands cèdres
+rouges?
+
+--Oui, et la roche est bleuâtre.
+
+--C'est cela, c'est cela, pardieu! j'aurais dû m'en douter, s'écria le
+trappeur en se frappant le front.
+
+--Vous connaissez donc...
+
+--Si je le connais! Y a-t-il dans tout le Nord-Ouest une motte de terre
+que Nick Whiffles ne connaisse pas? Savez-vous ce que nous avons fait,
+capitaine? Eh bien! nous avons usé les cailloux pendant deux jours, pour
+faire dix milles, car nous sommes dix milles à peine de la place on nous
+étions hier matin. Le maudit cañon m'a blousé par ses diables de tours
+et détours, ô Dieu, oui!
+
+--En tous cas, nous voici pris entre deux partis de sauvages. La bande
+s'est divisée pour mieux nous arrêter.
+
+--De vrai, nous sommes dans une damnée petite difficulté, répliqua Nick
+en mâchonnant laborieusement sa chique, ce qui chez lui dénotait une
+vive préoccupation. Si nous n'étions que nous deux, et même si notre
+camarade n'était pas dans ce triste état, ça ne serait pas la mer à
+boire que de sortir de ce guêpier, marmotta-t-il, avec un regard
+compatissant à Jacques qui se désespérait du retard que sa blessure
+apportait leur fuite.
+
+--Sauvez-vous, monsieur, et laissez-moi. Aussi bien, je n'en reviendrai
+pas! cria-t-il à Villefranche.
+
+--Le plus souvent, qu'on t'abandonnera à ces reptiles venimeux, mon
+cousin, intervint brusquement Nick. Mais je suis bête comme un opossum.
+Capitaine, est-ce que vous n'avez pas une scie dans votre étui à malice?
+Poignet-d'Acier ayant répondu affirmativement.
+
+--Eh bien! reprit Nick, nous allons rire. Vous m'avez dit que l'île
+était ovale...
+
+--Triangulaire.
+
+--Triangulaire, capitaine; ovale, triangulaire, ne fait rien, au reste.
+Elle me connaît, cette île. C'est moi qui l'ai descendue, il y a huit
+jours, avec Jean-le-Bon. Nous revenions de trapper au mont
+Sainte-Hélène. Nos canots s'étaient perdus. Nous avons remonté l'île qui
+se promenait sur la rivière, et, ma foi, nous nous en sommes servis
+comme d'un bateau, jusqu'à la gueule de la coulée. Arrivés là, un
+peuplier s'est cassé, est tombé à l'eau et a arrêté notre embarcation.
+Comme la prairie avait l'air d'être giboyeuse, nous avons aussi stopé
+pour chasser...
+
+--Mais, interrompit. Villefranche, elle doit être à cette heure occupée
+par des Peaux-Rouges.
+
+--C'est bien ainsi que je l'entends, ô Dieu, oui! Dès qu'il fera noir,
+je prendrai votre scie, me glisserai dans l'eau et, demain matin, les
+vermines s'éveilleront à douze ou quinze milles d'ici. Passage gratis,
+capitaine; j'espère que j'aurai droit à leur reconnaissance, oui bien,
+je le jure, votre serviteur!
+
+L'explication du trappeur, tout étrange qu'elle puisse paraître, ne
+surprit pas Villefranche, car il savait que les fleuves de l'Amérique
+charrient souvent des îles considérables, que le courant pousse ça et
+là, jusqu'à ce qu'un barrage ou un bas-fond s'oppose à sa marche. Les
+îles sont formées, tantôt par des arbres que le vent a renversés dans
+l'eau et qui se sont accumulés les uns contre les autres, puis, en se
+pourrissant, ont donné naissance à la végétation, et tantôt par des
+lambeaux de terrains que des inondations ou la violence des torrents ont
+insensiblement détachés de la terre ferme et finalement emportés aux
+caprices des flots.
+
+On les nomme, pour cette raison, des flottantes. Il en est qui
+embrassent un mille et même plus de superficie.
+
+--Est-ce décidé? demanda Nick en voyant que Poignet-d'Acier
+réfléchissait.
+
+--Oui, et je vous accompagnerai, répondit-il.
+
+--Oh! pour cela, non, non, non! j'ai dit non, capitaine. Il faut que
+quelqu'un veille ici; ce quelqu'un ce sera vous.
+
+Villefranche essaya de nouvelles objections. Nick Whiffles fit la sourde
+oreille.
+
+Avec deux pins rabougris, qui avaient crû dans les fissures de la roche,
+ils dressèrent, à la hâte, une civière, y établirent Jacques et le
+transportèrent à une lieue environ au delà.
+
+Les ombres de la nuit s'épandaient alors sur le district de la Colombie.
+
+On entendait gronder les eaux de la Caoulis à une faible distance.
+
+Les deux chasseurs déposèrent leur fardeau sur gazon et s'avancèrent en
+silence vers la rivière. A droite et à gauche, les crêtes du cañon
+étaient toujours perpendiculaires. Pour sortir du précipice, surtout la
+nuit, il fallait nécessairement traverser le murs d'eau. Mais une île
+dont la masse, d'un noir impénétrable, estompait plus vigoureusement les
+ténèbres, à deux ou trois cents mètres du rivage, barrait le passage.
+
+--Votre scie, capitaine! dit Nick à voix basse, en plaçant sa carabine
+et ses pistolets sur la berge.
+
+--Soyez prudent, recommanda Poignet-d'Acier, lui remettant une petite
+scie d'un pied de long qu'il avait dans son étui.
+
+Sans se déshabiller et sans faire le plus léger bruit, le trappeur avait
+déjà plongé sous l'eau.
+
+Une demi-heure s'écoula, une demi-heure de pénible attente pour
+Villefranche, qui, accoudé à la roche songeait aux terribles
+vicissitudes de son existence.
+
+Des bouffées d'air plus vif, en lui cinglant tout à coup le visage, lui
+firent lever les yeux.
+
+La masse opaque semblait s'être fondue dans la pénombre générale, et le
+rayon visuel n'était plus borné, en avant, que par le firmament et
+l'onde.
+
+--Ouf! encore une maudite petite difficulté de moins pour votre
+serviteur! s'écria allègrement Nick Whiffles en émergeant de la rivière.
+Ça n'a pas été facile de s'en tirer, ô Dieu non! A bas, Calamité Chut,
+Infortune! fit-il à ses chiens qui gambadaient et grondaient de plaisir
+autour de lui. Je vous disais donc, capitaine, que je ne pouvais
+retrouver mon peuplier. Ils étaient bien une dizaine de Peaux-Rouges
+dans l'île, couchés comme des veaux sur la litière, ronflant comme des
+grenouilles dans un marais. Mais votre scie est fameuse, capitaine! En
+deux tours de mains l'arbre était en deux, et l'île s'en allait
+bellement à vau l'eau. Vont-ils faire une drôle de mine en s'éveillant
+demain, les coquins! Je voudrais, ma foi, bien assister à leur petit
+lever, oui bien, je le jure, votre serviteur!
+
+--Ah! vous êtes un rude compagnon, aussi intelligent que résolu, dit
+Villefranche.
+
+Et il lui serra chaleureusement la main.
+
+--Merci du compliment, Poignet-d'Acier, répondit Nick lui rendant son
+étreinte; d'un homme comme vous il m'honore. Mais nous n'avons pas fini.
+Avez-vous, une corde?
+
+--J'ai les brides de nos chevaux.
+
+--Bon, alors, très-bon, car je craignais...
+
+--Qu'en voulez-vous faire?
+
+--Vous allez voir, capitaine. La rivière a un demi-mille de large. Il
+faut, à toute force, la traverser maintenant; et votre domestique...
+
+--Oh! je le porterai sur mon dos, dit Villefranche d'un ton dégagé.
+
+--Vous en seriez capable. Mais j'ai un meilleur moyen. Nous attacherons
+une bride au corps de Calamité et d'Infortune, en laissant entre eux un
+intervalle de trois à quatre pieds. Notre blessé se placera milieu en se
+soutenant au cuir de la bride, et, comme cela, il passera aussi
+commodément que dans un canot.
+
+--L'idée est ingénieuse; mais vos chiens...
+
+--Mes chiens, capitaine, ils nous charrieraient tous les trois. Une
+fois, mon oncle, le grand voyageur dans l'Afrique centrale...
+
+--Allons, ami Nick, à l'oeuvre! s'écria Poignet-d'Acier, qui prévoyait
+une histoire interminable.
+
+La bride fut ajustée comme il avait été dit, sous le poitrail des deux
+mâtins, puis on les poussa à l'eau. Jacques se suspendit à la courroie
+entre Infortune et Calamité. Nick et Villefranche se mirent à nager
+derrière le singulier équipage.
+
+La traversée était hasardeuse, car il faisait une nuit fort obscure et
+la rivière roulait de grosses vagues; mais, grâce à l'énergie des
+passagers et à la sagacité des chiens, elle s'effectua heureusement. A
+l'inverse de la rive septentrionale, la rive sud de la Caoulis est
+presque plate.
+
+Après avoir abordé, les fugitifs prirent le blessé sur leurs épaules et
+allèrent camper à un mille à l'intérieur.
+
+Le jour suivant, ils résolurent de remonter la Caoulis jusqu'à un gué,
+connu de Nick Whiffles, et de la retraverser pour chercher un refuge
+dans l'une des cavernes qui trouvent, à chaque place, la base du mont
+Sainte-Hélène, géant isolé derrière deux pitons de moindre hauteur et
+dont la tête altière étalait superbement, à une courte distance, son
+panache de neiges éternelles.
+
+Jacques était abattu, dévoré par la fièvre.
+
+En procédant au pansement, Villefranche s'aperçut que la plaie devenait
+gangréneuse. L'inflammation gagnait déjà l'aine. A cette vue, Nick
+secoua la tête en marmottant:
+
+--Le compte du pauvre diable est réglé!
+
+Cependant, Poignet-d'Acier conservait encore quelque espoir de le
+sauver. Qu'il pût arriver à un lieu sûr, avant que le délire ne
+s'emparât du malade, et peut-être, avec des soins et du repos,
+parviendrait-on à le guérir. Mais le salut de tous trois exigeait
+impérieusement qu'ils se remissent en route. On fabriqua un brancard, et
+Jacques fut porté par ses dévoués compagnons jusqu'à midi. Ils étaient,
+revenus sur le bord septentrional de la rivière, qu'ils avaient franchie
+presque à pied sec, et commençaient à gravir les premières rampes de la
+montagne. Le soleil dardait à plomb ses flèches sur cette contrée
+basaltique, aride, grisâtre et convulsionnée comme sont les abords d'un
+cratère.
+
+La petite caravane suivait une ravine profondément encaissée, où se
+tordait tristement un mince filet d'eau, alimenté par la fonte des
+neiges supérieures.
+
+Tout à coup Nick s'arrêta.
+
+--Capitaine, dit-il, voyez-vous ces empreintes fraîches, sur la boue
+près du ruisseau? Les Indiens étaient ici ce matin, et voici deux pieds
+tournés en dehors. Ce sont ceux d'un blanc... de Joe. Je ne me trompe
+pas. Déposons notre homme ici, sous une roche. Il faut que je sache ce
+que cela signifie, car dans cette fondrière, on pourrait nous assommer
+comme des lapins au gîte.
+
+--Vous avez, raison, répliqua Poignet-d'Acier.
+
+Ils placèrent le blessé dans une sorte de grotte, ombragée par un
+acacia, tout près du ruisseau; Villefranche s'assit à son côté, et Nick,
+sa carabine à la main, grimpa lestement le talus du précipice et
+disparut au sommet.
+
+--Jacques, appela Villefranche en prenant la main de son vieux
+serviteur.
+
+Mais celui-ci ne l'entendait plus. Une congestion cérébrale s'était
+emparée de lui. Il parlait de femme séduite et tuée, de petits-enfants
+de son maître, d'Alfred et de Mariette, d'un scapulaire qu'il leur avait
+attaché au cou pour qu'un jour ils pussent être reconnus.
+
+--Car, s'écriait-il, il est bon, M. Villefranche,... vous le savez bien,
+vous... Il retournera vers ces chers enfants de sa fille, et il les
+aimera comme Jacques les aime. Je vous le garantis... Il veut bien
+donner une pension à Alfred, pourquoi n'en donnerait-il pas une à
+Mariette?... Pourquoi? parce qu'elle est fille et qu'il n'aime pas les
+femmes, depuis la triste affaire de madame et de mademoiselle Adèle...
+Elle était bien belle, mademoiselle Adèle... Est-ce que vous l'avez vue?
+C'est comme madame... une brave dame... J'entends sonner des glas... On
+va l'enterrer... Monsieur l'a tuée. Je vous dis qu'il l'a tuée! Et il a
+bien fait... n'est-ce pas?... Cet Hermisson avait trompé mademoiselle
+Adèle...
+
+ A la claire fontaine,
+ M'en allant promener,
+ Je trouvai l'eau si belle,
+ Que...
+
+--Ohé! qui est-ce qui vient ici?... Bonjour, petite Merellum...--Veux-tu
+un gâteau de maïs, mon enfant?... Les Indiens, monsieur, ils ont
+décampé... Les voyez-vous?... Je ne suis pas blessé. Non, monsieur...
+non...
+
+Il continua de divaguer ainsi jusqu'à cinq heures du soir. Puis le râle
+commença; à six heures, le brave serviteur rendit son âme à Dieu.
+
+Villefranche, qui avait suivi cette agonie avec des angoisses
+poignantes, quoique son visage demeurât impassible, Villefranche sentit
+alors une larme sous sa paupière.
+
+--Je n'avais qu'une faiblesse, mon affection pour ce pauvre vieillard;
+la voilà morte avec lui, murmura-t-il; mais il me reste une grande
+passion, ma haine pour l'Angleterre; à nous deux maintenant!
+
+Un moment après, il ajouta:
+
+--Je ne veux pourtant pas abandonner son cadavre aux Indiens ou aux
+bêtes fauves. Je vais l'enterrer.
+
+Il chercha un endroit où le sol fût assez mou pour y creuser une fosse,
+et, croyant l'avoir trouvé, il se mit à fouiller la terre avec son
+couteau. Mais, soudain, la lame s'émoussa contre un corps dur.
+Poignet-d'Acier enfonça sa main dans le trou pour en extraire l'objet
+qui avait arrêté son instrument. C'était un caillou ovoide, rugueux,
+tout constellé de paillettes jaunes, qui étincelaient aux rayons du
+soleil, malgré la fange dont il était souillé. La main frissonnante, le
+coeur palpitant, le front baigné de sueur, Poignet d'Acier l'approcha de
+ses yeux grands ouverts.
+
+--De l'or! une mine d'or! Je suis sur une mine d'or! s'écria-t-il avec
+un accent impossible à traduire, en tressaillant de tous ses membres.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XVII
+
+ LE ROI DES MUSTANGS
+
+
+Nick Whiffles ne s'était malheureusement pas trompé! Les empreintes
+qu'il avait observées au bord du ruisseau étaient bien celles de Joe et
+d'une partie de la bande qui les poursuivait.
+
+Après avoir constaté l'insuccès de leurs tentatives pour brûler
+Poignet-d'Acier, Pad et son complice crurent d'abord qu'ils étaient
+tombés ou s'étaient jetés dans la rivière, car la fumée de l'incendie et
+le crépuscule les avaient empêchés de remarquer la fuite leurs victimes.
+
+Mais, le lendemain matin, l'Irlandais, ayant examiné attentivement les
+lieux, découvrit les traces qu'ils avaient laissées sur le sentier et
+les suivit jusqu'au rivage. Il était trop familier avec les habitudes du
+Nord-Ouest pour ne pas reconnaître les impressions.
+
+--By the Holy Virgin! ce flibustier d'enfer nous a échappé! maugréa-t-il
+entre ses dents. Mais il n'ira pas loin, ou je veux perdre mon nom.
+
+--Par le tonnerre! il n'était pas seul avec son engagé, ajouta Joe;
+voici un troisième pas, qui rappelle à s'y méprendre, les larges
+mocassins de Nick Whiffles.
+
+--Eh! je le vois depuis longtemps! nous ferons d'une pierre deux coups,
+reprit Pad avec un dépit mal déguisé.
+
+--Mon frère, voici venir des canots à l'ouest, lui cria un des
+Peaux-Rouges du haut du cap.
+
+--Des canots à l'ouest! répliqua l'Irlandais étonné.
+
+--Ils sont deux fois cinq, dit l'Indien.
+
+--Alors ce sont des renforts qui nous arrivent du poste; tant mieux, by
+Jesus-Christ!
+
+Et il s'empressa de retourner avec Joe sur le promontoire.
+
+C'était effectivement une nouvelle troupe d'employés de la Compagnie de
+la baie d'Hudson et d'Indiens, que le chef du fort Caoulis avait, en
+rentrant à la factorerie, dépêchée à la poursuite de Poignet-d'Acier.
+
+Les deux partis furent places sous le commandement de Pad, qui décida
+qu'un détachement traverserait la Caoulis, et remonterait la rive
+septentrionale, que l'autre longerait le bord opposé, tandis que Joe,
+deux Peaux-Rouges et lui exploreraient les îles.
+
+De cette manière, il n'était guère possible que les fugitifs parvinssent
+à se soustraire longtemps à leurs adversaires. Si les gens qui
+côtoyaient la partie nord de la rivière n'avaient été arrêtées par un
+portage [21] de plusieurs milles, le plan de l'Irlandais n'eût que trop
+bien réussi. Mais, au lieu de se maintenir en ligne avec ceux qui
+avançaient de l'autre côté ceux-ci restèrent deux heures en retard, et
+c'est pourquoi Pad et Joe, après avoir surpris Villefranche et blessé
+Jacques, au moment où Nick Whiffles leur faisait ses adieux, demeurèrent
+cachés, avec deux Indiens, dans l'île d'où ils avaient tiré.
+
+[Note 21: Voir la _Huronne_.]
+
+Ils attendaient leurs auxiliaires et leurs auxiliaires ne se montraient
+pas.
+
+Pad les appela en imitant le cri de l'orfraie, signal convenu. On lui
+répondit, mais de la rive, méridionale seulement. Or, il y avait au
+moins un mille de distance entre cette rive et l'îlot, et le courant
+était si violent que la traversée, en canot, exigeait près d'une
+demi-heure.
+
+Nos francs trappeurs durent, en partie, leur salut à cette circonstance.
+
+--Ils sont en cage, nous les tenons, by the Holy Virgin! s'écria Pad,
+lorsqu'après avoir fusillé pendant un quart d'heure et mis en lambeaux
+leurs coiffures, puis les avoir crus morts, et s'être rendu avec une
+partie de son monde sur la crête du canon, il découvrit tour que Nick
+lui avait joué.
+
+--Par le tonnerre! c'est comme tu le dis, appuya Joe. Nous irons avec
+une dizaine d'hommes les saluer au débouché de la coulée.
+
+--Pas toi, dit l'Irlandais; dès que le reste de nos gens sera arrivé, tu
+leur feras la chasse dans cette gorge, et moi je monterai vers l'entrée
+avec trois canots. Nous les prendrons entre deux feux.
+
+Ayant choisi les plus adroits tireurs de sa troupe, Pad s'éloigna. Il
+gagna promptement l'île flottante, et comme elle lui paraissait aussi
+bien située pour attaquer ses ennemis que pour ne pas s'exposer aux
+coups de la redoutable carabine de Poignet-d'Acier, il s'y mit en
+observation.
+
+Pendant ce temps, Joe pénétrait dans la coulée avec le reste de leurs
+forces.
+
+Le surlendemain, il arriva au bord de la Caoulis sans avoir pu rattraper
+les francs-trappeurs. Surpris de n'avoir pas rencontré Pad, il doubla,
+en canot, le gros cap qui formait un des angles de la rivière et du
+cañon, tourna à gauche et se porta droit vers le mont Sainte-Hélène,
+supposant, avec raison, que les fuyards y chercheraient un refuge s'ils
+réussissaient à tromper la vigilance de Pad.
+
+Dans la nuit précédente, celui-ci avait été éveillé en sursaut par un
+choc violent.
+
+C'était l'îlot qui, remis en liberté grâce à Nick Whiffles, venait de se
+heurter à un récif.
+
+L'Irlandais comprit immédiatement qu'il avait manqué son coup, et que
+Poignet-d'Acier lui damait le pion une fois de plus. Il se leva en
+jurant, sauta en canot avec ses hommes, passa la rivière et se dirigea
+aussi vers le mont Sainte-Hélène. Au point du jour, tomba sur la piste
+des francs-trappeurs. A midi, traversait le gué qu'ils avaient franchi
+dans la matinée, et, à trois heures, il ralliait Joe, à un mille environ
+du ravin où le pauvre Jacques terminait douloureusement son existence.
+
+En atteignant le sommet du précipice, Nick Whiffles les aperçut réunis,
+avec vingt-cinq ou trente hommes, au pied de la montagne.
+
+Il eût été absurde de vouloir lutter contre un pareil bataillon.
+
+--Les vermines ne scalperont pourtant pas l'engagé de Poignet-d'Acier!
+murmura le bon trappeur. Je m'en vas les éloigner d'ici et leur donner
+du fil retordre. Et, après avoir longtemps réfléchi, Nick, qui s'était
+tapi à l'ombre d'un grand cactus, débucha tout à coup avec ses chiens.
+
+Quelques sauvages l'aperçurent et se mirent à pousser de grands cris.
+
+Bientôt une partie de la bande lui donna la chasse. Ce n'était pas là
+l'affaire du trappeur. Il voulait entraîner la troupe entière sur ses
+talons. Aussi, opérant un détour derrière quelques tronçons de colonnes
+basaltiques, il se rapprocha de ceux qui étaient restés en place et
+paraissaient tenir conseil. Ceux-ci, en le voyant venir, suspendirent
+leur entretien et lui décochèrent des flèches. Mais ils étaient trop
+loin pour l'atteindre. Nick alors ajusta un Peau-Rouge et pressa la
+gâchette de sa carabine. Puis, sûr d'avoir frappé à mort son homme, il
+partit à toutes jambes en s'éloignant toujours du ravin. Pad soupçonna
+une ruse, et, laissant aux plus avancés le soin de le poursuivre,
+commença, avec le gros de son parti, une minutieuse reconnaissance de la
+contrée.
+
+Nick Whiffles qui grimpait, agile comme une antilope, la croupe du
+Sainte-Hélène, les vit marcher vers la fissure. C'était ce qu'il
+redoutait par dessus tout; mais il n'était plus en son pouvoir de les en
+empêcher. Il n'avait même pas la faculté de prévenir Poignet-d'Acier,
+car les Indiens le serraient de si près qu'il n'avait pas encore eu le
+temps de recharger son arme. Une idée traversa son cerveau, et, se
+tournant dans la direction de la fondrière, il tira ses pistolets en
+l'air.
+
+Villefranche, qui n'avait pas entendu le premier coup de feu, à cause de
+l'abaissement du sol, fut frappé par cette double détonation que
+réverbérèrent, à diverses reprises, les échos de la montagne. En ce
+moment il tenait à la main la gangue aurifère recueillie dans la fosse
+destinée à Jacques. Il se hâta de la fourrer dans sa poche, repoussa de
+la main, dans le trou une portion de la terre amoncelée sur le bord, et
+saisit son fusil, en embrassant la ravine dans un regard rapide comme
+l'éclair.
+
+Il ne distingua rien qui pût l'inquiéter; mais des sons de pas nombreux
+arrivèrent à son oreille.
+
+Aussitôt, il ramassa quelques grosses pierres que trois hommes
+ordinaires n'auraient pu soulever et les plaça devant la cavité où
+gisait le cadavre de son compagnon puis il gravit le versant de la
+fondrière opposé à celui par lequel Nick Whiffles avait passé.
+
+Comme il arrivait à mi-hauteur, un meuglement retentit sur sa tête.
+
+--Oli-Tahara! dit mentalement Villefranche en accélérant sa marche.
+
+Et, presque au même instant, le bruit d'une vive fusillade et cinq on
+six balles qui ricochèrent à ses côtés lui firent tourner les yeux.
+Alors il aperçut une troupe d'hommes, peaux-rouges et visages-pâles,
+qui, échelonnés à deux cents pas au-dessous de lui, de l'autre côté du
+ravin, le visaient, ceux-ci avec des carabines, ceux-là avec des arcs,
+tandis que l'un d'eux tombait inanimé dans le précipice.
+
+Poignet-d'Acier redoubla de vitesse.
+
+En quelques secondes il fut au faîte de la crevasse. Une grêle de
+flèches l'accompagna.
+
+Les sauvages proféraient des hurlements affreux, auxquels se mêlaient,
+en assourdissante cacophonie, les mugissements d'un taureau.
+
+--Ici, mon frère! ici! cria une voix au capitaine:
+
+C'était Oli-Tahara, monté sur son buffle blanc et déchargeait, pour la
+deuxième fois, sa carabine sur les agresseurs.
+
+Deux bonds et Villefranche fut près de lui.
+
+--Monte derrière moi, mon frère, lui dit le métis.
+
+Le capitaine y était déjà.
+
+Et Tonnerre partit avec la rapidité du fluide dont on lui avait donné le
+nom.
+
+Il courut, courut jusqu'à la nuit en contournant les gradins inférieurs
+du mont Sainte-Hélène et en décrivant une courbe qui de l'est le
+ramenait insensiblement au nord. Le temps était devenu pesant;
+l'atmosphère était chargée d'électricité. Des nuages lourds, aux reflets
+violacés, se traînaient péniblement vers l'occident. Nulle brise ne
+flottait dans l'air; mais çà et là, des effluves d'une chaleur
+intolérable semblaient sourdre du sol et chassaient une fine poudre de
+gypse qui blanchissait tous les objets environnants. La foudre éclata
+avec tant de violence que les assises de montagne frémirent. Puis, comme
+la nuit baissait, de grands éclairs déchirèrent le crépuscule ainsi que
+d'énormes pièces d'artifices, et il s'éleva tout à coup, du sud-est, un
+vent furieux qui tordit, brisa, avec des accès de rage inouïe, les
+maigres acacias et les sapins chétifs cramponnés aux fentes des roches.
+
+Cependant il ne tomba aucune goutte de pluie. C'était ce que les
+Canadiens-Français appellent une orage sèche.
+
+Depuis leur départ, les deux cavaliers n'avaient pas échangé une parole.
+
+Oli-Tahara s'était contenté de stimuler l'ardeur de son buffle.
+Poignet-d'Acier était absorbé par la pensée de l'or qu'il avait trouvé.
+Il eût voulu être seul pour examiner la gangue qu'il serrait
+convulsivement dans sa poche avec la main gauche, tandis que, de
+l'autre, il se soutenait au métis qui conduisait leur monture.
+
+Après quatre heures d'une course effrénée, Oli-Tahara suspendit l'allure
+de Tonnerre. La tempête grondait toujours. Mais elle paraissait
+s'éloigner à mesure qu'ils se portaient vers le nord.
+
+--Où mon frère veut-il que je le mène? demanda soudain le métis.
+
+--Mon frère sait-il si on peut revenir, par le sud, au point où il m'a
+pris? fit Poignet-d'Acier.
+
+--On le peut.
+
+--Eh bien! campons ici. Les gens de la Compagnie nous ont perdus de vue.
+Demain je retournerai là-bas, rejoindre un compagnon que j'y ai laissé.
+Mon frère sera libre d'aller où ses affaires l'appellent. Je le remercie
+du service qu'il m'a rendu.
+
+--Mon frère m'avait sauvé la vie, nous sommes quittes, répliqua
+simplement le Bois-Brûlé en mettant pied à terre.
+
+Villefranche l'imita.
+
+--Voici, ajouta le premier, un sac à médecine que la vierge clallome m'a
+donné pour lui.
+
+Poignet-d'Acier sourit en recevant l'amulette confiée par Ouaskèma au
+Dompteur-de-Buffles.
+
+--La jeune squaw est donc libre? dit-il.
+
+--Oli-Tahara l'a enlevée à ses ennemis les visages-pâles. Et il a tué
+son ravisseur, repartit fièrement le métis.
+
+--Mon frère a tué ce Chinook?
+
+--Il n'appartenait pas à la vaillante race des Chinouks. C'était un
+blanc nommé Pad par les Visages-Pâles, Double-Face par les Peaux-Rouges,
+parce qu'il se déguisait. Je l'ai tué comme il s'apprêtait tirer sur mon
+frère, ce soir, dans le ravin.
+
+Poignet-d'Acier se souvint alors de l'homme qu'il avait vu rouler dans
+la fondrière. Il tendit la main au Bois-Brûlé.
+
+Celui-ci refusa ce gage d'amitié.
+
+--Si la langue de mon frère est droite, dit-il, Oli-Tahara pressera sa
+main. A présent, il ne lui doit plus rien.
+
+--Que mon frère parle, mes oreilles sont ouvertes?
+
+--Le coeur du chef blanc bat-il pour la vierge clallome? interrogea
+l'autre en essayant, malgré l'obscurité, de lire sur les traits du
+capitaine.
+
+--Son coeur ne bat point pour elle, répondit Villefranche d'un ton dont
+la franchise ne pouvait être suspectée.
+
+--Alors, dit le métis, j'accepte la main de mon frère; je partagerai
+avec lui mon repas et ma couverte.
+
+La paix était conclue. Le Dompteur-de-Buffles mettait sans réserve son
+dévouement au service de Poignet-d'Acier. Ils mangèrent une tranche de
+saumon fumé et s'enroulèrent dans une robe de bison pour passer la nuit
+au lieu où ils avaient fait halte.
+
+Le lendemain, Oli-Tahara dit à Villefranche:
+
+--Mon frère n'a pas de cheval; je lui en donnerai un avant que le soleil
+se penche du côté du grand lac salé.
+
+Ayant appelé son buffle qui broutait des bourgeons d'arbustes le long
+d'un petit ruisseau, ils l'enfourchèrent et prirent une direction
+nord-ouest. De bonne heure ils atteignirent une vallée immense, toute
+couverte de longues herbes qui ondulaient aux souffles du matin, comme
+les vagues de l'Océan. La verdure de ces herbes, brillant comme des
+émeraudes liquides aux rayons du soleil, leur agitation continuelle,
+produisaient de loin un mirage tel qu'on les eût vraiment prises pour
+une mer houleuse. C'était ce que les trappeurs canadiens nomment une
+prairie mouvante. A droite, s'étendait une chaîne de collines ou plutôt
+de pitons, que dominaient, comme des peupliers dominent une rangée de
+saules, les monts Sainte-Hélène, Rainier, et, complètement au nord,
+vis-à-vis du détroit de Puget, le pic Baker, haut de dix mille sept
+cents pieds anglais. L'espace compris entre les deux premiers s'appelle
+plaine des Buttes. Il peut avoir deux cents milles de périphérie, dont
+un tiers au moins occupé par des prairies mouvantes, bornées au nord par
+la rivière Rockland, au sud par le mont Sainte-Hélène, à l'ouest par les
+Buttes, et à l'est par les trois branches de la Eyakema.
+
+Sur le bord de cette rivière, panachée de beaux acacias en fleurs,
+s'étalait un pré, dont le gazon court et touffu regagnait graduellement
+en élévation, du côté des Buttes, les grandes herbes de la prairie
+mouvante.
+
+Ce pré était à cinq ou six milles de nos cavaliers. Mais, comme je l'ai
+déjà dit, l'air a une pureté et une transparence, telles, sur les hauts
+plateaux de l'Amérique septentrionale, que la vue embrasse un horizon
+presque double de chez nous.
+
+Aussi, du sommet d'une éminence où ils se trouvaient, les deux hommes
+distinguèrent-ils parfaitement une troupe d'animaux, paraissant gros
+comme des chiens, qui jouaient sur le pré.
+
+--Les chevaux sauvages! s'écria Poignet-d'Acier.
+
+--Mon frère a raison, dit Oli-Tahara; ce sont les chevaux sauvages. Que
+mon frère descende et m'attende ici!
+
+Villefranche obéit. Le métis déboucla la sangle retenait une couverte
+sur le dos de son buffle, et jeta couverte et sangle sur le gazon.
+Débarrassant aussi l'animal de la corde de ouatap qui lui servait de
+bride, il enroula autour de son bras gauche un lasso long de vingt à
+trente verges, et avec une habileté qui laissait bien loin derrière elle
+l'adresse de nos Franconi civilisés, il se coucha tout de son long sur
+le côté droit du buffle. La partie supérieure de son corps était cachée
+par l'épaisse crinière noire de l'animal, laquelle il se soutenait de la
+main gauche; la croupe du taureau masquait le reste.
+
+Dans cette position gênante, impossible à conserver par tout autre que
+par un indien, Oli-Tahara partit au petit trot de Tonnerre.
+
+Le buffle semblait comprendre l'intention de son maître. Il poussa droit
+à la rivière. Arrivé à un demi-mile du troupeau, il ralentit son allure
+et se mit à paître nonchalamment, en offrant toujours son flanc gauche
+aux chevaux et en s'en approchant insensiblement.
+
+La bande se composait d'une centaine d'individus, de petite taille, mais
+d'une beauté, d'une gracieuseté, d'une harmonie de proportions dont le
+type arabe peut seul donner l'idée. Ils appartenaient à l'espèce
+désignée par les Mexicains sous le nom de mustangs, race qui descend,
+assure-t-on, des chevaux amenés en Amérique par les Espagnols, lors de
+la découverte de cet hémisphère.
+
+J'avoue que cette affirmation de certains naturalistes n'a pas mon
+approbation et que la grande quantité de chevaux que l'on rencontre dans
+le désert du Nouveau-Monde me parait plutôt provenir d'une race
+indigène, sinon passée d'Asie en Amérique, par le détroit de Behring,
+que de chevaux importés d'Europe par les Hispano-Américains, et qui se
+seraient ensuite échappés pour aller vivre dans les solitudes. Quand la
+différence totale de leur robe, de leurs allures et de leur port d'avec,
+la race maure, alors en usage chez les Espagnols, ne viendrait pas à
+l'appui de mon allégation, le genre de vie des mustangs, dont chaque
+troupe marche disciplinairement,--le fait est avéré,--sous les ordres
+d'un chef, suffirait, suivant moi, à prouver que les chevaux sauvages du
+Nouveau-Monde sont d'une espèce particulière, génuine, comme disent les
+Anglais, ou _sui generis_.
+
+Quoi qu'il en soit de cette digression, le troupeau près duquel était
+arrivé Oli-Tahara réunissait des chevaux de tout poil: gris, noirs,
+pommelés, roux, bais, alezans, aubères, rouans, isabelles, mirouettes,
+balzans; mais, à leur tête, se faisait surtout remarquer un superbe
+animal, aussi blanc que la neige qui couvrait le mont Sainte-Hélène.
+Fièrement campé sur ses jarrets, la tête haute, les oreilles droites,
+l'oeil rayonnant, les narines fumantes, la crinière flottant en ondes
+épaisses sur son cou nerveux, hardiment découpé, le poitrail large, le
+corps souple, la queue longue, bien fournie, tantôt balayant mollement
+le sol et tantôt se redressant brusquement pour fouetter les mouches sur
+ses flancs, il était vraiment le roi de cette tribu hippique.
+
+A la vue du buffle, le cheval blanc poussa un hennissement. Tous ses
+sujets, qui caracolaient çà et là sur le pré, cessèrent leurs ébats et
+vinrent se ranger en ligne droite devant lui. Après avoir examiné
+l'alignement avec un air d'orgueilleuse satisfaction, et s'être, en
+quelques bonds, transporté d'un bout à l'autre de la colonne, il envoya
+un second hennissement. L'escadron commença alors, avec une précision
+toute militaire, ce qu'à l'armée on nomme une conversion.
+
+L'aile marchante était dirigée sur le buffle. Oli-Tahara, qui avait
+deviné ce mouvement, fit un signe à sa monture. Celle-ci saisit le signe
+et rebroussa chemin vers la rivière.
+
+Aussitôt, le cheval blanc hennit une troisième fois.
+
+Ses subordonnés suspendirent la conversion à moitié du cercle. Il donna,
+de même un nouveau commandement: l'évolution recommença, mais dans un
+autre sens, l'aile marchante devenant pivot et réciproquement.
+
+Posté derrière ses soldats, le singulier capitaine avait surveillé la
+manoeuvre. Dès qu'elle fut terminée, il s'élança vers le cheval de volée
+qui, ayant mal mesuré la courbe, avait fait fléchir le pivot, et le
+frappa rudement des pieds de derrière. Le fautif ne chercha pas même à
+se défendre. Mais, à sa mine basse, confuse, il était facile de voir
+qu'il était profondément humilié et repentant.
+
+Cependant le double manège avait ramené les mustangs sur le bord de la
+rivière. Tonnerre n'était plus séparé que de quelques pas de la tête de
+leur colonne, c'est-à-dire du cheval puni, et ce dernier n'avait même
+raccourci son cercle que pour ne pas heurter le taureau auquel il ne
+se souciait probablement pas de se frotter, quoique sa présence seule ne
+fût pas suffisante pour l'intimider.
+
+La correction administrée, le cheval blanc voulut revenir au front du
+bataillon.
+
+Pour cela, il lui fallait effleurer presque le buffle du métis. Sans
+hésiter, la noble créature se mit au galop et s'avança vers lui.
+
+Oli-Tahara, qui s'était glissé jusque sous le ventre du ruminant,
+attendait avec impatience une occasion favorable. Plus agile qu'une
+panthère, il remonta subitement sur le dos de Tonnerre, et lança son
+lasso à l'encolure du mustang.
+
+L'animal, une seconde stupéfait piaffa, fit ensuite un saut en arrière
+et détala à fond de train, avec des hennissements plaintifs, pendant que
+sa bande s'éparpillait épouvantée dans la plaine.
+
+Oli-Tahara le suivit, attaché comme un centaure à son buffle, qui,
+quelle que fût la vélocité du cheval, ne perdait pas un pouce de
+terrain. Bêtes et cavalier disparurent bientôt derrière un des
+monticules dont la prairie était parsemée. D'abord, le mustang n'avait
+pas senti le noeud coulant jeté autour de son cou, Oli-Tahara ayant
+déployé le lasso dans toute sa longueur. Et c'était un merveilleux
+spectacle, une sorte de féerie, que de contempler cette course folle des
+deux monarques du désert, franchissant les espaces avec une éblouissante
+célérité. Mais quand, par le désaccord du double mouvement, le noeud
+commença à se serrer, le cheval proféra un cri et se retourna, haletant,
+furieux. Le noeud se serra davantage; le mustang, éperdu, fit un écart
+qui augmenta encore l'étreinte et faillit renverser Oli-Tahara. Mais,
+accroché par sa main droite à la crinière de Tonnerre, et, de sa gauche,
+tenant à la fois son lasso et le garrot de sa monture, il résista
+pourtant à la secousse. L'homme et les animaux étaient baignés de sueur.
+Les narines des deux deniers fumaient comme des fournaises; ils
+ronflaient comme des soufflets de forge. Toutefois le cheval blanc
+n'était pas encore rendu. Il reprit sa fuite insensée, effectua un mille
+en moins de deux minutes, en secouant sa laisse par des saccades si
+violentes que, pour ne pas en échapper le bout, Oli-Tahara enfonçait ses
+ongles dans la peau du bison. Enfin coursier broncha et s'abattit sur
+les genoux. Son agresseur s'élança aussitôt à terre. L'animal,
+pantelant, frémissant de tous ses membres, s'était redressé sur ses
+jambes de devant et assis sur son train de derrière. Sans quitter le
+lasso, Oli-Tahara s'approcha doucement de sa croupe, la caressa, en
+poussant graduellement ses caresses sous le ventre et arrivant peu à peu
+au poitrail. Une fois là, il lui entrava les pieds de devant avec des
+lanières de cuir. Le mustang, épuisé, faisait peu de résistance.
+Oli-Tahara parvint, en usant toujours d'une patience extrême, et prenant
+grand soin de ne pas se laisser voir, à passer à la mâchoire inférieure
+du coursier, une longe munie d'un noeud coulant, après avoir desserré
+celui du lasso. La plus rude partie de sa besogne était accomplie, car
+le cheval s'était couché sur le, côté. Pour achever le rompement, il ne
+restait plus qu'à renouveler les caresses pendant une heure à peu près,
+en s'appuyant de tout le poids de son corps sur la longe, afin
+d'empêcher l'animal de ruer et de se blesser en se routant sur le dos.
+Oli-Tahara se félicitait intérieurement de son triomphe, et lui,
+surnommé le dompteur de buffles, savourait déjà la gloire d'avoir, le
+premier, réduit le roi des chevaux sauvages; il étendait ses mains pour
+lui couvrir les yeux, quand son haleine échauffée, glissant sur la face
+du mustang, celui-ci sortit tout à coup de sa stupeur, renifla avidement
+l'air, et fit un bond prodigieux, qui prit Oli-Tahara à l'improviste et
+l'envoya rouler à dix pas de là.
+
+Cet effort suprême avait été tellement puissant, que la lanière qui
+enfargeait [22] les jambes du captif en fut brisée.
+
+[Note 22: Synonyme d'entraver, terme usité par les trappeurs canadiens.]
+
+Il se releva, lâcha un hennissement, véritable fanfare de victoire, et
+fila comme le vent [23].
+
+[Note 23: Le cheval blanc, chef d'une bande de mustangs, n'est point un
+mythe. Comme une foule d'autres voyageurs, nous l'avons aperçu dans les;
+prairies de l'Amérique septentrionale; mais il est notoire que jamais ni
+blanc, ni Indien n'a réussi à capturer ce noble animal.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XVIII
+
+ L'AMOUR D'UNE CLALLOME
+
+
+Par une brumeuse matinée du mois de septembre, un homme, vêtu et armé en
+trappeur du Nord-Ouest, explorait seul la base du mont Sainte-Hélène.
+Ses recherches avaient sans doute un but fort important pour lui, car il
+marchait à petits pas, étudiant attentivement tous les plis du terrain,
+suivant toutes les sentes, sondant toutes les fondrières, allant en
+avant, à droite, à gauche, et revenant même plusieurs fois sur ses pas,
+avec la patience et la persistance d'un limier qui quête une piste.
+Parfois un éclair de joie brillait dans ses yeux sombres; il s'arrêtait
+brusquement ou courait vers une de ces nombreuses et profondes fissures
+dont des eaux torrentielles ont labouré les flancs du pic; mais bientôt
+l'éclair s'éteignait, un nuage de désappointement passait sur le front
+du chasseur et il frappait, avec colère, le sol de son mocassin.
+
+Après cinq ou six heures de laborieuses et inutiles investigations, il
+s'arrêta et s'assit au pied d'une aiguille de basalte, en promenant
+autour de lui un regard plus empreint de fatigue que de découragement.
+
+Bientôt il posa son fusil à son côté droit, croisa les bras sur sa
+poitrine et se plongea dans une absorbante rêverie.
+
+--Ne trouverai-je donc plus cette ravine? pensait-il, plus de deux jours
+je fouille la montagne, et rien, rien! je ne puis découvrir la crevasse
+où j'ai ramassé cette pépite d'or! Encore si un tremblement de terre
+l'avait fait disparaître. Mais non, non. En revenant des Montagnes
+Rocheuses j'ai interrogé les voyageurs sur ma route. Aucune secousse ne
+s'est fait sentir dans ces régions durant mon absence. La crevasse
+existe toujours quelque part dans les environs, et avec elle la mine
+d'or; car elle renferme assurément un filon aurifère Le caillou que j'ai
+recueilli ne pouvait être unique de son espèce. Mes connaissances
+géologiques me le disent. Où est son gisement? voilà le problème. Quoi!
+je serais allé chercher et j'aurais même avec moi la plupart de mes
+hommes depuis le lac Jasper jusqu'à l'embouchure de la Colombie, afin
+d'exploiter à la hâte cette mine, et elle échapperait à mes
+perquisitions, et il faudrait abandonner mon projet d'expulser les
+Anglais du Canada! Oh! non, Dieu ne le permettra pas!... Dieu! quel nom
+sur mes lèvres altérées de vengeance! car on ne peut pas toujours se
+mentir à soi-même, et c'est plutôt l'assouvissement d'une vengeance
+personnelle que l'affranchissement de mon pays que je désire. Mais que
+ce soit l'un ou l'autre, je satisferai cette passion. Oui, je le jure!
+Deux Anglais ont flétri mon bonheur, détruit mon Repos; l'un à porté
+l'adultère dans ma couche, l'autre a suborné ma file; j'ai tué ces deux
+misérables, et ma femme et ma fille sont mortes dans les affres du
+désespoir, et j'ai abandonné les enfants de cette dernière; mais la race
+entière des Anglais paiera pour tous ces crimes qu'elle a provoqués!
+C'est Villefranche, l'ex-notaire, l'ex-tabellion de Montréal qui le dit,
+c'est Poignet-d'Acier, l'impitoyable franc-trappeur du Nord-Ouest, qui
+tiendra cette parole!
+
+Il se leva, les sourcils contractés, les prunelles en feu, et recommença
+son examen de la localité.
+
+Le succès ne répondit pas davantage à son attente.
+
+--Encore si j'avais avec moi Nick Whiffles ou Oli-Tahara! murmura-t-il.
+Mais ce qu'est devenu le premier après notre séparation, je l'ignore;
+quant au second, depuis qu'il s'éloigna pour chasser les chevaux
+sauvages, je ne l'ai pas revu non plus. Il a fallu que les vils
+émissaires que cette Compagnie de la baie d'Hudson avait lâchés après
+moi, à ma sortie du fort.
+
+Caoulis, vinssent me relancer dans l'endroit où j'attendais le
+Dompteur-de-Buffles! Ce n'était pas assez, probablement, de m'avoir
+forcé à quitter si brusquement le gisement aurifère dont j'ai oublié de
+marquer la place! Les Anglais! les infâmes Anglais partout je les
+rencontre, partout ils me barrent la voie, partout ils resserrent le
+cercle de fer dans lequel ils voudraient me broyer! Me broyer, moi! Non,
+non! Ils n'y réussiront pas! Et l'heure n'est pas éloignée où je
+prendrai une éclatante revanche!
+
+Le temps s'était éclairci, le soleil avait percé les nuages, et ses
+rayons torréfiant descendaient perpendiculairement sur la contrée.
+Villefranche se réfugia sous un magnolia pour manger un morceau de
+pemmican et attendre que la grande chaleur du midi fût passée. Après
+avoir satisfait son appétit, il jeta un coup scrutateur autour de lui,
+renouvela l'amorce de ses armes et s'étendit l'ombre du magnolia.
+
+Dans cette position, le sommeil ne tarda guère s'emparer de ses sens.
+
+Poignet-d'Acier était loin de se douter qu'une nombreuse troupe de
+Peaux-Rouges avait surveillé ses derniers mouvements.
+
+Quand ils le virent endormi, sur l'ordre d'un chef, quatre Indiens se
+détachèrent de la bande et se glissèrent, sans plus faire de bruit que
+des couleuvres, jusqu'à l'arbre sous lequel reposait paisiblement
+Villefranche. Se jeter sur l'aventurier, lui lier les mains et les
+pieds, fut ensuite, pour les Peaux-Rouges, l'affaire d'un moment.
+
+En s'éveillant en sursaut, le capitaine se trouva garrotté, au pouvoir
+de ses assaillants, qui poussèrent un hurlement pour annoncer leur
+victoire au gros de la troupe.
+
+Poignet-d'Acier avait l'esprit trop fortement trempé pour manifester
+quelque trouble, même dans une situation aussi critique. Il regarda ses
+adversaires, et reconnut qu'ils étaient de la famille des Clallomes.
+Quoique cette découverte le rassurât, il cacha ses nouvelles impressions
+avec autant de soin qu'il avait dissimulé son émoi, si toutefois il en
+avait éprouvé, en s'éveillant subitement entre les mains des sauvages.
+
+Le reste du parti était accouru, il l'entourait, en ayant l'air plus
+curieux qu'hostile.
+
+--Que veulent mes frères, les braves Clallomes, au chef Blanc?
+demanda-t-il froidement.
+
+--Le Visage-Pâle l'apprendra avant que la lune ait renouvelé sa face,
+répondit un des Indiens, qu'à ses nombreuses coquilles de aiqua il était
+facile de reconnaître pour un sagamo ou sachem.
+
+--Mon frère consentirait-il à ouvrir ma tunique? reprit Poignet-d'Acier.
+Il trouvera sous ma chemise de chasse un gus-ke-pi-ta-gun [24].
+
+[Note 24: Amulette, sac à médecine secrète.]
+
+Le sachem adhéra à sa prière, et, écartant les vêtements qui couvraient
+la poitrine de Villefranche, il mit à jour un sachet en peau de requin,
+grand comme une pièce d'un franc.
+
+--Que mon frère regarde dans ce sac à médecine! continua le capitaine.
+
+L'Indien considéra un instant le sachet avec une attention respectueuse,
+puis il desserra le cordon qui le fermait comme une bourse de cuir, et
+en retira une coquille aplatie et ronde, avec étoiles concentriques,
+alternativement blanches et brunes à la circonférence, blanches et
+bleues, bleues et rouges au milieu.
+
+C'était l'amulette que Ouaskèma avait envoyée à Villefranche par
+Oli-Tahara; le sauf-conduit, si je puis me servir de ce terme, sur
+lequel il comptait pour se faire rendre la liberté.
+
+Un moment il put croire à l'autorité de ce symbole révéré chez les
+Clallomes, car à sa vue ils parurent frappés de crainte et reculèrent.
+
+Mais, sans s'émouvoir, le sachem remit la coquille dans le
+gus-ke-pi-ta-gun, le replaça au cou de Poignet-d'Acier et dit:
+
+--Mon frère le visage-pâle est un grand chef, Hias-soch-a-la-ti-yah le
+protège. Les braves Clallomes ne lui feront aucun mal. Mais mon frère
+doit les accompagner.
+
+Cette déclaration surprit Villefranche au plus haut degré, tant elle
+était en désaccord avec les usages des Clallomes, qui regardent la
+coquille étoilée comme la marque de l'omnipotence.
+
+Il arrêta un regard inquisiteur sur le visage du sagamo.
+
+--Ouaskèma a commandé à ses guerriers de lui amener le chef blanc, et
+ils le lui amèneront, répondit-il. Si mon frère leur promet de les
+suivre, ils couperont ses liens.
+
+Poignet-d'Acier soupçonnait déjà l'Indienne d'avoir ordonné son
+arrestation. Elle seule pouvait neutraliser la vertu de la coquille
+étoilée. Et, quoique le motif qui l'avait poussée à cet acte ne lui
+parût pas bien clair, il se décida aussitôt à obéir, car il se souvenait
+qu'elle lui avait dit connaître une mine d'or, et il compta sur la
+passion qu'il lui avait inspirée pour se la faire indiquer.
+
+--Je promets à mes frères de les suivre, répondit-il.
+
+Les cordes qui l'attachaient furent immédiatement tranchées, et
+Villefranche, environné des Clallomes se mit en route vers l'Ouest.
+
+Ils descendirent la Caoulis en canots, passèrent devant le fort de ce
+nom, traversèrent le rio Columbia, près de l'île Walker et abordèrent,
+le lendemain, sur la rive méridionale, au pied de la roche des
+Cercueils.
+
+Cette roche a été ainsi appelée parce que son sommet est occupé par un
+cimetière clallome. Les morts sont enveloppés dans des nattes de jonc et
+déposés au fond des canots qui leur ont appartenu, la tête tournée vers
+le cours de l'eau. Les objets dont ils ont usé pendant leur vie, comme
+couvertes, écuelles, plats, paniers, étoffes, colliers, coquilles, sont
+placés à côté d'eux dans ces canots. Sur la poitrine du défunt on étale
+aussi ses armes et le crochet en défense de phoque qui lui servait à
+extirper les bulbes de kamassas. La quille des canots est percée de
+petits trous pour l'écoulement des eaux pluviales; et ils sont élevés
+sur des piquets et recouverts d'écorce de bouleau, afin que les cadavres
+soient à l'abri des bêtes fauves et des oiseaux de proie.
+
+Les Clallomes et Villefranche tournèrent la roche des Cercueils et
+entrèrent dans un village indien.
+
+--Que mon frère attende ici! dit le chef en montrant au capitaine une
+hutte ouverte devant laquelle une squaw plaçait dans son berceau un
+enfant nouveau-né.
+
+Le marmot vagissait douloureusement, et, certes, la torture à laquelle
+on le soumettait pouvait bien lui arracher des cris. Sa mère l'avait
+étendu sur une mince tablette de bois, peinte de couleurs brillantes et
+garnie de mousse argentée ou mousse d'Espagne. A cette tablette en
+étaient fixée, par deux courroies, une autre beaucoup plus petite. La
+squaw rabattit la seconde planchette sur le front de l'enfant au-dessus
+des arcades sourcilières et l'assujettit fortement au corps du berceau.
+Elle procédait ainsi à l'aplatissement du crâne. Ensuite, sans prendre
+garde aux plaintes déchirantes du pauvre petit, elle acheva de fixer ses
+membres à la première planchette, l'entoura d'une peau, jeta le tout sur
+son dos, comme une hotte, et alla vaquer à d'autres occupations.
+L'enfant devait rester trois ans dans cette position, pendant lesquels
+on augmenterait graduellement la pression sur sa tête. Au bout de ce
+temps, la laideur pour nous, la beauté pour sa tribu serait complète.
+
+--Ce qui prouve qu'il ne faut pas disputer des goûts et que tout est
+affaire de convention dans ce monde, murmura Villefranche qui avait pris
+une sorte de plaisir philosophique à examiner les détails de cette
+opération. Et, ajouta-t-il, dans son for intérieur, en serait-il du
+moral comme du physique? Tel sentiment réputé bon ici est odieux plus
+loin. Quel plus grand crime pour nous que le parricide? Pourtant, chez
+certaines peuplades, les fils tuent leurs pères quand ces derniers sont
+devenus perclus par l'âge. Chez d'autres, ce sont les parents qui tuent
+leurs enfants. Ceux-ci vantent la monogamie; ceux-là font de la
+polygamie un article de foi religieuse. Il en est pour qui l'adresse à
+voler semble une vertu, comme il en est qui la punissent sévèrement.
+Enfin, il n'existe peut-être pas dans le genre humain de principe honoré
+par une société qui ne trouve sa contre-partie également honoré par une
+autre!
+
+Il en était là de ces désespérantes réflexions, quand Ouaskèma parut.
+
+D'un mot, elle écarta une foule de squaws et de babouins indiens
+curieusement attroupés devant le Visage-Pâle; puis elle pénétra dans la
+hutte et la ferma avec le morceau d'écorce tenant lieu de porte.
+
+Coiffée d'un léger chapeau de fibres de cèdre entrelacées qui cachait la
+dépression de son front, et vêtue d'une tunique en peau d'oie sauvage,
+retenue sous son cou par une griffe d'ours, et dont l'éclatante
+blancheur contrastait vivement avec l'opulente chevelure noire flottant
+sur ses épaules, la vierge clallome était vraiment superbe à voir.
+
+Des bracelets en coquillages ornaient ses bras nus et les chevilles de
+ses pieds, chaussés de courts mocassins, élégamment brodés avec de la
+rassade.
+
+Un épervier, dessiné aussi par des broderies en rassade, sur sa
+poitrine, indiquait le haut rang qu'elle occupait dans sa tribu.
+
+Arrivée d'un air fier à la cabane, elle y était entrée presque
+timidement, les paupières baissées, le pas mal assuré. Les battements de
+son sein, qui soulevait par mouvements irréguliers son vêtement,
+disaient assez que Ouaskèma était en proie à une violente émotion.
+
+L'agitation de la jeune fille n'échappa point à la pénétration de
+Poignet-d'Acier.
+
+Debout dans la hutte, il l'examinait flegmatiquement. Ce n'était pas un
+captif qui attend, en tremblant, l'arrêt de son juge, mais un homme,
+certain de sa supériorité qui n'a qu'un geste à faire pour être obéi.
+Néanmoins, si exempt que Villefranche se crût des petites passions qui
+contrôlent nos actes, sa vanité était flattée par l'impression qu'il
+produisait sur cette magnifique créature, souveraine d'une puissante
+tribu indienne.
+
+Il y eut une minute de silence; puis la Tête-Plate leva sur le chasseur
+ses grands yeux noirs et dit, d'un ton où perçait une certaine
+hésitation:
+
+--Mon frère, le brave chef blanc ne peut être indisposé contre Ouaskèma
+car Ouaskèma demande, à chaque soleil, au Grand Esprit de chasser les
+ennemis de son chemin et de pousser les plus belles pièces de gibier à
+portée de sa vaillante carabine.
+
+--Et pour me prouver ses bonnes intentions à mon égard, ma soeur me fait
+traîner ici par ses guerriers, répliqua le capitaine avec un accent
+sarcastique.
+
+--Mon frère sait que mes guerriers n'ont pas violenté sa volonté! dit la
+Clallome.
+
+--C'est vrai, repartit Villefranche moins amèrement. Mais pourquoi ma
+soeur m'a-t-elle fait venir ici?
+
+La Tête-Plate rougit, rabaissa ses regards vers le sol et répondit par
+une interrogation:
+
+--N'est-ce pas mon frère qui a sauvé une fois de plus la vie à Ouaskèma?
+
+--La vie!
+
+--Il l'a tirée, avec Merellum, de la prison du fort Caoulis. Merellum
+l'a dit à Ouaskèma.
+
+--Qui donc le lui avait raconté?
+
+--Un trappeur blanc. Celui que les Visages-Pâles appellent Louis-le-Bon,
+et qui a ramené Merellum au village clallome.
+
+--La Petite-Hirondelle est ici s'écria Poignet-d'Acier avec une
+expression de contentement dont il ne fut pas maître.
+
+Ouaskèma, la vierge clallome, fronça les sourcils. Sa jalousie venait de
+se réveiller et de lui brûler le coeur comme un fer rouge.
+
+Cependant elle se contint.
+
+--La Petite-Hirondelle est ici, répliqua-t-elle.
+
+--Ah! je voudrais la voir dit Villefranche sans s'inquiéter de
+l'irritation sourde qui commençait gronder dans le sein de la
+Tête-Plate.
+
+--Mon frère la verra, dit-elle avec aigreur.
+
+Et, d'un ton radouci, car le capitaine avait fait un geste de mépris:
+
+--Mais, avant, j'ai à parler à mon frère; que ses oreilles soient
+ouvertes à mon discours:
+
+--J'écoute, dit tranquillement Poignet-d'Acier.
+
+--J'ai commença l'Indienne d'une voix lente et passionnée en fixant ses
+prunelles ardentes sur l'aventurier, j'ai dit au chef blanc que je
+l'aimais et le chef blanc a repoussé, mon amour. Cependant je n'aurai
+jamais d'autre époux que lui. Hias-soch-a-la-ti-yah me l'a défendu.
+Pourquoi donc le chef blanc fuit-il Ouaskèma? N'est-elle pas la plus
+belle des vierges qui habitent sur les bords du grand lac salé?
+N'a-t-elle pas la puissance qu'aiment les hommes forts et les charmes
+que recherchent les hommes faibles? Quatre fois deux cents guerriers lui
+obéissent. Ses cabanes sont remplies de ces peaux magnifiques dont les
+Visages-Pâles sont avides. Elle possède dans son coeur, d'autres trésors
+plus précieux encore, ces trésors qui font la joie des blancs comme des
+Peaux-Rouges. Mieux que pas un, elle sait tirer une flèche, darder un
+saumon, construire un canot, dresser une tente, préparer la viande
+d'animal, la chair de poisson, cuire les racines de kamassas et de
+ouappatou. A la guerre, et à la chasse, à la pêche, comme dans le
+wigwam, Ouaskèma l'emporte sur toutes les squaws. Mon frère doit-il la
+dédaigner? doit-il rejeter ses soupirs, voir, sans en être ému, les
+larmes qui coulent sur ses joues? La laissera-t-il, vierge désolée et
+solitaire, consumer tristement sa jeunesse dans les larmes et les
+gémissements? N'aura-t-il pas pitié de la pauvre Clallome dont le coeur
+n'a jamais battu, ne battra jamais que pour lui? Je t'aime, mon frère!
+je te le crie! le Grand Esprit te le dit par ma bouche: laisse-toi
+toucher! Ouvre tes bras à la fiancée qu'il t'a destinée; accepte sa
+tendresse, son pouvoir; commande mon peuple, fais-le servir à tes
+desseins quels qu'ils soient; mais, toi, sois mon maître, sois l'époux
+de la plus aimante, de la plus dévouée des femmes!
+
+En prononçant ces mots, avec une exaltation fiévreuse, Ouaskèma, la
+vierge clallome, le visage inondé de pleurs, le corps frémissant, était
+tombée aux pieds de Poignet-d'Acier et tendait vers lui des mains
+suppliantes.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XIX
+
+ LA CHASSE A LA BALEINE
+
+
+Pendant que Ouaskèma parlait, des sentiments contraires se croisaient
+dans l'esprit de Villefranche, quoique son visage demeurât impassible.
+D'abord, je l'ai déjà dit, l'expression éloquente de cet amour naïf et
+profond caressait sa vanité. Il n'est pas d'homme qui ne prenne plaisir
+à être aimé par une femme jeune, intelligente et forte, et si le coeur
+du capitaine n'était plus susceptible d'un retour de tendresse, il
+n'était pas complètement fermé aux témoignages de sympathie que sa
+personne inspirait. Les propositions de l'indienne avaient d'ailleurs un
+caractère sérieux et important, Souveraine d'une tribu de Clallomes qui
+comptait sept à huit mille individus, elle transmettait sa puissance à
+celui qui l'épouserait. Et cette puissance, habilement exploitée,
+pouvait devenir considérable entre les mains d'un chef adroit et redouté
+comme l'était Poignet-d'Acier. Qui l'empêcherait d'étendre peu à peu son
+empire sur toute la nombreuse famille chinouke? Et qui s'opposerait à ce
+qu'il s 'emparât de toute la Colombie et y fondât un puissant royaume où
+il appellerait insensiblement l'émigration des blancs? Alors il ferait
+la loi aux Anglais; alors il pourrait, à son gré, exercer la vengeance
+qu'il couvait depuis si longtemps déjà dans son sein. Une fois éclose,
+son ambition prenait des ailes; il s'allierait aux Yankees, déclarerait
+ouvertement la guerre à la Grande-Bretagne et proclamerait
+l'indépendance des provinces britanniques de l'Amérique Septentrionale.
+Ses aspirations n'avaient plus de bornes, car s'il possédait les
+passions qui sont les grands ressorts de l'âme et les talents qui sont
+les rouages moteurs des actes, il manquait des principes qui, comme des
+balanciers, servent à régler les mouvements. Le mariage, même avec une
+Tête-Plate, ne l'effrayait pas. La plupart des trappeurs blancs, une
+fois dans le désert, n'épousent-ils pas plutôt cinq ou six squaws
+qu'une? L'idée d'une telle union l'ennuyait cependant. C'était l'ombre
+du tableau. Si Ouaskèma eût été moins enflammée pour lui, peut-être que
+non-seulement il eût accepté avec joie ses offres, mais les eût
+recherchées. Bizarre contradiction de la nature humaine! la violence de
+son amour l'importunait tout en le flattant. Agé de quarante-cinq ans
+environ, il n'en portrait pas trente. Bien que son coeur fût desséché et
+rongé par de cuisants soucis, il lui répugnait d'associer ses dégoûts,
+ses désenchantements aux ivresses, aux fraîches illusions de cette jeune
+fille, enthousiaste et confiante, dont il était sûr, quoi qu'il arrivât,
+de faire le malheur. Néanmoins, avant de se décider, il résolut de ruser
+pour gagner du temps et méditer cette affaire. Composant son visage, il
+tendit la main à l'Indienne, la releva et lui dit d'un ton dont la
+douceur la trompa complètement:
+
+--Ma soeur a la beauté et le parfum de la rose des prairies, le courage
+et l'agilité de la panthère, la suavité d'un rayon de miel; le chasseur
+blanc est son ami, elle le sait; sans cela il ne serait pas ici. Le
+chasseur blanc; est fier de l'honneur qu'elle lui fait. Il le prouvera.
+Mais ma soeur pense-t-elle que ses braves guerriers accepteraient le
+chasseur blanc pour leur chef?
+
+--Et qui donc oserait résister à Ouaskèma? s'écria-t-elle avec hauteur.
+Le Grand Esprit, Hias-soch-a-la-ti-yah n'a-t-il pas déclaré que mon
+frère serait l'époux de la vierge clallome? N'est-ce pas lui
+ajouta-t-elle avec un éclair de bonheur, qui souffle maintenant à mon
+frère ces paroles plus agréables au coeur de Ouaskèma que l'onde d'une
+source à ses lèvres, après une longue course dans la vallée des sables?
+
+--Ma soeur, reprit Villefranche, consentira-t-elle me montrer le lieu où
+elle a vu des cailloux jaunes qui reluisent au soleil?
+
+A cette demande, le front de la Tête-Plate se rembrunit. Son instinct de
+femme lui révéla à demi l'intention du capitaine.
+
+--L'épouse est l'esclave du mari, dit-elle tristement.
+
+Le ton de cette réponse était si différent du premier, que Villefranche
+devina qu'il avait commis une imprudence. Voulant, autant que possible
+la réparer, il dit aussitôt:
+
+--Ma soeur n'ignore pas que je commande un grand nombre de trappeurs
+blancs, tous jaloux d'avoir ces cailloux jaunes qui brillent au soleil.
+Si la noble Ouaskèma joint sa destinée à la mienne, je devrai me séparer
+de ces vieux compagnons. C'est pourquoi je voudrais leur donner en
+souvenir de moi.
+
+La réplique était adroite. Sans doute elle satisfit la jeune fille, car
+son visage se rasséréna et elle dit en se penchant nonchalamment vers
+Villefranche:
+
+--Que mon frère me pardonne un doute injurieux! Je le mènerai à
+l'endroit ou Il y a des cailloux jaunes qui étincellent au soleil, dès
+que nous aurons terminé une chasse à la baleine, que les intrépides
+Clallomes ont résolu d'entreprendre.
+
+Cette promesse comblait les voeux de Poignet d'Acier; dans son
+contentement, il attira vivement l'Indienne à lui et la baisa au front.
+
+Son mouvement avait eu une apparence si spontanée, si chaleureuse, que
+Ouaskèma palpita et s'inclina voluptueusement sous l'étreinte en la
+prenant pour un gage d'amour passionné.
+
+--A présent, je suis à mon frère, et nul ne me l'enlèvera!
+s'écria-t-elle dans son enivrement.
+
+Craignant une surprise de ses sens, Poignet d'Acier repoussa doucement
+la jeune fille; et, après quelques moments de silence, ils se mirent à
+causer avec plus de calme. Ouaskèma désirait que la cérémonie du mariage
+fût fixée au lendemain; mais le capitaine avait ses raisons pour en
+différer l'accomplissement. Il objecta qu'il serait, auparavant, obligé
+de prendre congé de ses gens, et enfin ils convinrent qu'elle aurait
+lieu au retour de la mine aurifère. Ces arrangements terminés,
+Villefranche voulut voir Merellum, pour laquelle il éprouvait une
+affection toute particulière. Les soupçons de Ouaskèma s'étaient
+dissipés. Elle courut chercher la petite fille qu'elle élevait, du
+reste, comme son enfant propre. Je vous laisse penser si la rencontre
+fut touchante. A la vue de Merellum, Villefranche sentit fondre la glace
+qui enveloppait son coeur. Ses idées franchirent le temps et l'espace
+pour se reporter à ces paisibles mais courtes années de félicité pure,
+où, notaire riche et considéré, à Montréal, l'avenir lui apparaissait
+sous des couleurs si agréables et si harmonieuses. Les caresses de la
+Petite-Hirondelle lui rappelaient les caresses de sa propre fille, son
+Adèle, belle, aimante et bonne, et qui s'était donnée misérablement
+après avoir été séduite et abandonnée de son suborneur [25]. Chassant ce
+terrible souvenir, il revenait au foyer domestique, s'oubliait causer
+avec sa femme en surveillant les gracieux ébats de leur enfant, qui
+jouait, insoucieuse et babillarde, sur un moelleux tapis, dans un
+appartement bien chauffé, par une de ces froides soirées d'hiver, où la
+bise siffle âprement au dehors en poussant devant elle d'épais
+tourbillons de neige. Il répondait délicieusement aux embrassades
+d'Adèle, qui avait brusquement quitté ses joujoux pour sauter à son cou,
+et il souriait non moins délicieusement aux perspectives de bonheur
+futur que sa femme faisait miroiter à ses yeux. Adèle recevrait une
+brillante instruction, elle serait la fleur des salons de Montréal; puis
+on lui donnerait un mari, haut placé dans le monde, puis les
+petits-enfants...
+
+[Note 25: Voir la _Huronne_.]
+
+A ce point, Villefranche tressaillit, son visage s'altéra. Il éloigna
+rudement Merellum, qui avait grimpé sur ses genoux, et s'amusait à
+natter sa longue barbe.
+
+--Qu'as-tu donc, petit oncle? demanda l'enfant étonnée de ce changement
+soudain dans les manières du capitaine.
+
+--Rien... laisse-moi, dit-il en se levant.
+
+La Petite-Hirondelle se prit à pleurer, il sortit de la cabane et alla
+rejoindre Ouaskèma, qui les avait laissés seuls pour donner quelques
+ordres à ses guerriers.
+
+L'Indienne vint peu de temps après prévenir Poignet-d'Acier que les
+principaux chefs de la tribu l'attendaient pour partager un grand festin
+de viande de mouton des montagnes et de chair d'esturgeon.
+
+Il se rendit aussitôt à l'invitation, car il avait besoin de se
+distraire des cruelles préoccupations qui, de nouveau, s'étaient
+emparées de son esprit.
+
+Le banquet avait été préparé sous une hutte oblongue formée avec des
+pieux, recouverts d'écorce de bouleau. Quand Villefranche entra, une
+quinzaine de Clallomes, nus, sauf un jupon de filaments de cèdre serré
+autour des reins, étaient accroupis sur leurs talons, le long des parois
+de la butte. Ils avaient le corps hideusement bariolé de peintures. Une
+odeur âcre et écoeurante remplissait l'enceinte, envahie par des flots
+de vapeur grisâtre. L'odeur et la vapeur provenaient de trois vases en
+écorce dans lesquels des squaws jetaient des cailloux, rougis au feu,
+pour cuire les mets.
+
+Poignet-d'Acier fut placé à la droite d'Ouaskèma, qui, plongeant dans un
+de ces vases une sorte de poche en bois, la retira pleine d'un liquide
+visqueux et la lui présenta avec ces mots:
+
+--Mon frère, voici ton mets.
+
+C'était de la graisse d'ours.
+
+L'estomac de Villefranche était habitué à l'étrange nourriture des
+sauvages. Il avala la cuillerée, remplit à son tour la poche, et la
+passa à son voisin en lui disant aussi:
+
+--Mon frère, voici ton mets.
+
+De la sorte, l'ustensile fit le tour des convives qui se précipitèrent
+ensuite sur les autres aliments, gibier et Poisson, et les dévorèrent
+avec une gloutonnerie dont les gens civilisés ne sauraient se faire une
+idée. Ils ne se servaient ni de fourchettes ni de couteaux; mais chacun
+d'eux était armé d'un bâton ou d'un os pointu, avec lequel ils
+enlevaient en un clin d'oeil les morceaux à leur convenance et les
+portaient à leurs mâchoires, qui ne cessèrent de fonctionner que quand
+quantité d'aliments apprêtés pour le repas eut été engloutie.
+
+Leur goinfrerie suspendue, mais non assouvie, par la disparition totale
+des vivres, ils se levèrent et commencèrent à vociférer et à danser
+autour de Ouaskèma et de Poignet-d'Acier, en s'accompagnant de
+tambourins faits avec des peaux d'élan.
+
+Puis un autmoin se détacha de la ronde, s'avança au milieu du cercle, et
+chanta le chant de la pêche:
+
+
+ «Braves Clallomes, aiguisez vos harpons, préparez vos canots, la
+ baleine vous attend.
+
+ «Et la baleine n'attendra pas longtemps les braves Clallomes.
+
+ «Leurs harpons sont aiguisés, leurs canots sont prêts, ils vont
+ poursuivre la baleine.
+
+ «Et la baleine fuit déjà devant les braves Clallomes.
+
+ «Mais ils ont fixé des outres aux dards, les voici qui en lancent
+ la pointe dans le corps de la baleine.
+
+ «Et le sang de la baleine rougit les eaux du lac salé.
+
+ «Deux fois cinq harpons ont percé la baleine qui plonge deux fois
+ deux fois.
+
+ «Et deux fois deux fois, la baleine revient au-dessus de l'eau.
+
+ «Les braves Clallomes poussent leur cri de victoire; leur sagamo
+ lance alors son long dard sur le flan de la baleine.
+
+ «Et la baleine beugle de douleur, entraînant derrière elle le chef
+ et son canot.
+
+ «Les braves Clallomes la suivent, l'entourent et la poussent sur
+ le rivage en répétant leur chant de triomphe
+
+ «Et la baleine meurt, et les braves Clallomes ont abondance d'huile
+ et de chair pour leurs provisions d'hiver.»
+
+
+Il cessa sa mélopée; puis les danses recommencèrent de plus belle, et se
+prolongèrent fort avant dans la nuit.
+
+Le lendemain matin, une grande animation régnait dans le village indien:
+les hommes réparaient ou fabriquaient des armes; les femmes disposaient
+en paquets les ustensiles de ménage ou radoubaient des embarcations; les
+enfants eux-mêmes, allaient, venaient de ci de là aidant les uns et les
+autres dans la mesure de leurs forces.
+
+Sur le milieu du jour, une vingtaine de canots, montés par dix ou douze
+hommes chaque, quittèrent le rivage, tandis que les squaws
+s'acheminaient avec leur progéniture vers l'océan Pacifique.
+
+Les premiers se rendaient à la pêche à la baleine, les autres devaient
+se transporter par terre à l'embouchure de la rivière Nahelem et y
+attendre les pêcheurs. Chacun d'eux était muni d'un court harpon, en os
+ou silex affilé, au manche duquel était retenue, par une petite corde,
+une outre de peau remplie d'air. Des lances, des arcs et des flèches
+complétaient l'armement de l'équipage.
+
+Poignet-d'Acier faisait partie de l'expédition. Ouaskèma aurait voulu
+qu'il s'installât dans le canot où elle était elle-même; mais les usages
+de la tribu le lui avaient défendu; car les Clallomes n'avaient pas
+encore adopté Villefranche, et il n'est point permis chez eux, à un
+étranger, de s'asseoir dans le bateau des sagamos.
+
+A vrai dire, le capitaine se souciait médiocrement de cet honneur. Il
+préférait de beaucoup être seul avec de simples Peaux-Rouges, qui lui
+laisseraient la liberté de réfléchir tout à son aise sur sa situation et
+de prendre une détermination irrévocable.
+
+Favorisée par une bonne brise d'est, la flottille doubla, le soir même,
+le cap Adams, à l'estuaire du rio Columbia. On débarqua sur la grève
+pour passer la nuit.
+
+A l'aurore, la petite flotte remit à la mer. Le temps était beau, et il
+ventait du nord-ouest. Les vagues hurlaient, en se pressant
+tumultueusement sur la barre de sable qui bouche l'entrée du fleuve. Des
+goélands, aux grandes ailes grisâtres, rasaient la cime écumeuse des
+lames que le reflux chassait avec des sifflements sourds contre les
+canots. Malgré, la sérénité du ciel, la houle était si violente, que
+jamais pilote européen n'eût osé affronter l'océan sur une embarcation
+même dix fois plus grande que les canots des Clallomes. Et Villefranche,
+tout hardi qu'il fût, craignait à chaque minute, de voir chavirer ou se
+briser le frêle tronc d'arbre creusé qui le portait-avec dix autres
+individus. Ceux-ci, cependant, paraissaient aussi tranquilles que s'ils
+eussent été dans leurs wigwams. Ils causaient et riaient, tout en
+pagayant avec une dextérité et un ensemble merveilleux. L'impétuosité
+des flots, leur grosseur ne les inquiétait point. Au lieu de se
+détourner, ils piquaient droit dans le paquet d'eau, le remontant au
+moment où on pouvait appréhender qu'il s'abattît sur l'esquif filaient à
+la crête aussi vivement que l'alcyon et ne perdaient pas d'une brasse le
+rang qu'ils avaient pris dans la disposition de l'escadre, qui figurait,
+en avançant, un fer de lance.
+
+Le bateau de Ouaskèma, ou bateau des sagamos, orné, d'un épervier à la
+proue et couvert de peintures emblématiques, marchait en tête; celui de
+Villefranche, avec un autre, venait immédiatement derrière; trois les
+suivaient; puis quatre, puis cinq, puis six. Toute la journée, ils
+serrèrent la côte, à dix ou douze milles au large, mais sans découvrir
+une seule baleine. Au crépuscule, ils relâchèrent et campèrent au cap de
+la Luz, près de l'embouchure de la rivière Nahelem. Les femmes et les
+enfants n'étaient pas:-encore arrivés. Le lendemain, même insuccès. Le
+soir en regagnant leur poste de la veille, les Clallomes y trouvèrent
+ceux qu'ils attendaient. Mais Villefranche ne fut pas peu surpris
+d'apercevoir Nick-Whiffles au milieu des squaws et qui faisait de son
+mieux pour enjôler, suivant son expression, une de ces vipères à peau
+cuivrée.
+
+--Eh bonjour, c'est-à-dire non, bonsoir, capitaine, s'écria le jovial
+trappeur en s'avançant à la rencontre de Poignet d'Acier. Enchanté de
+vous voir, capitaine. Comment ça va-t-il? Vous avez donc échappé aux
+vermines? Ça me fait grand plaisir, ô Dieu oui! Moi aussi je leur ai
+joué un tour de talons. Mais vous voilà en paix avec les Clallomes. Vous
+avez bien fait, capitaine. Ce sont de braves gens, les Clallomes! ils
+vous ont des brins de fillettes, hum! L'eau m'en monte à la bouche. On
+dit que vous allez vous marier ici, capitaine; ma foi, moi, j'en ferais
+bien tout autant, oui bien, je le jure, votre serviteur!
+
+Villefranche attendit, en souriant, que le moulin paroles de Nick eût
+cessé de moudre des interrogations et des réponses pour lui demander le
+motif qui l'avait amené.
+
+--Eh! je vous cherchais, je vous ai cherché partout, sur la butte
+Sainte-Hélène, ô Dieu oui! Mais ç'a été comme si je ne m'étais pas
+dérangé. Croiriez-vous que je n'ai même pu retrouver le ravin où votre
+pauvre diable d'engagé est mort. Est-ce drôle un peu, hein, capitaine?
+
+Cette déclaration bannit une espérance que la vue du trappeur avait fait
+naître dans le cerveau de Poignet-d'Acier. Sans laisser paraître sa
+contrariété, lui dit d'un ton négligent:
+
+--Vous avez quelque chose à me conter, Nick?
+
+--O Dieu oui, capitaine. Je me suis croisé avec vos gens qui battent le
+pays pour vous déterrer, et qui craignent que ces reptiles de
+Peaux-Rouges...
+
+--Alors, interrompit Villefranche, vous vous chargeriez volontiers d'un
+message pour le Bossu?
+
+--Ce diable de petit monstre qui les commande en votre absence?
+
+--Lui-même.
+
+--Donnez, capitaine et je repars à l'instant, après avoir émoulu mes
+dents contre un morceau de n'importe quoi, car j'ai diantrement faim, et
+ces pies-grièches de sauvagesses ne me font pas l'effet d'adorer ma
+compagnie, ô Dieu non!
+
+Poignet-d'Acier avait, dans son étui de fer-Blanc, tout ce qui est
+nécessaire pour écrire. Il fit une lettre et la remit à Nick, en lui
+disant:
+
+--Est-ce que maintenant vous seriez des nôtres, mon camarade?
+
+--Pour cela, non, capitaine, répondit fermement Whiffles. Je vous oblige
+parce que cela me fait plaisir. Mais de votre association je ne veux
+pas, quand même vous m offririez la première place, après vous. Je suis
+toujours assez riche et heureux lorsque j'ai ma liberté. Au revoir,
+capitaine. Oh! nous ne nous sommes pas dit notre dernier mot.
+
+--Au revoir, mon ami! répliqua Villefranche en lui pressant
+affectueusement la main.
+
+Nick Whiffles s'éloigna, le coeur aussi léger que l'esprit.
+
+Ouaskèma le vit disparaître avec une vive satisfaction, car elle
+craignait qu'il n'intervint dans ses projets sur Poignet-d'Acier.
+
+Le jour suivant, les canots étaient à une lieue du rivage et marchaient
+dans l'ordre que j'ai indiqué. Il n'y avait pas un nuage à la voûte
+céleste qui s'arrondissait sur l'Océan comme un dais d'azur. Nulle brise
+ne folâtrait égarée dans l'atmosphère. Le Pacifique, paisible et poli
+comme une glace, réfléchissait amoureusement les tièdes rayons du
+soleil. A l'arriére de l'escadre s'ébattaient une troupe de marsouins,
+dont les écailles humides miroitaient comme des pierreries. Tout à coup
+Ouaskèma se leva droit dans son canot, en étendant les bras en croix.
+Aussitôt les conversations cessèrent sur les autres embarcations, qui se
+déployèrent sur une seule ligne. Les Indiens pagayaient avec si peu de
+bruit qu'ils semblaient voguer par enchantement. En avant du canot des
+sagamos, un point noir, semblable à un flot, faisait tache sur la mer.
+C'est vers ce point que se dirigeait la flottille, un demi-mille de
+distance, elle opéra un quart de conversion, et alors Villefranche,
+distinguant parfaitement le point noir, reconnut que c'était le dos
+d'une baleine de l'espèce dite jubarte. Une colonne liquide qui ruissela
+à trois ou quatre mètres de hauteur de l'endroit où elle se tenait, le
+lui aurait prouvé un moment après si ses yeux ne l'eussent déjà averti.
+Les canots se divisèrent alors en deux files; l'une prit à droite du
+cétacé, l'autre à gauche. Elles s'en approchèrent jusqu'à vingt ou
+trente mètres. Puis, dans chaque canot, un tiers des hommes saisit les
+harpons munis d'outres, pendant que les autres poussaient toujours
+insensiblement l'esquif vers la baleine dont l'échine noirâtre et
+saillante, comme l'angle d'un toit était tout à fait visible. Elle
+pouvait mesurer cinquante pieds de long et demeurait immobile; à fleur
+d'eau, savourant sans doute la chaleur du soleil et bien loin de
+soupçonner qu'elle était entourée de mortels ennemis. Ceux-ci n'en
+étaient plus séparés que par un intervalle de deux brasses. Ouaskèma,
+toujours debout éleva les mains en l'air, les pouces repliés sur la
+paume, les autres doigts écartés. Aussitôt quatre harpons lancés de
+chaque côté du monstre s'enfoncèrent dans ses flancs. Surpris par cette
+attaque imprévue, il poussa une sorte de beuglement et plongea. Tous les
+canots se retirèrent immédiatement à force de pagaies, de peur d'être
+enveloppées dans le tourbillon occasionné par le plongeon soudain de la
+victime, qui fuyait rapidement, en laissant la surface de la mer une
+large traînée de sang. Les Clallomes lâchèrent des cris de joie, et,
+rompant l'ordre jusqu'alors observé, se mirent à sa poursuite à qui plus
+vite. Les traces de sang leur servaient de piste.
+
+--Que mes frères suivent mon canot, dit Ouaskèma aux Indiens qui
+conduisaient l'embarcation de Poignet-d'Acier.
+
+Et elle gagna le front, de la flottille.
+
+Au bout d'un quart d'heure, des bouillonnements furieux et des
+oscillations successives de l'onde, se soulevant en vagues puissantes,
+annoncèrent la prochaine réapparition de la baleine. Les bateaux
+s'alignèrent de nouveau; les deux rangs à un intervalle de trente
+brasses au plus. Au milieu de cet intervalle bondit une masse d'écume
+qui retomba en rosée sur les équipages. Elle était accompagnée d'un
+grondement aussi assourdissant que celui d'une cataracte. Les
+embarcations furent sur-le-champ dispersées comme par une bourrasque du
+nord-est. Mais elles se rallièrent promptement. A travers les
+convulsions des flots, se montrèrent quelques outres, puis deux évents
+éjectant une bruine ensanglantée, et enfin un mufle gigantesque gueule
+épouvantable, garnie de longues barbes noires, qui aspira bruyamment
+l'air, se recacha, ressortit et s'engouffra encore, par un mouvement de
+bascule qui mettait tour à tour à nu sa tête, ses ailes et sa vaste
+queue. Les Indiens profitèrent de ce moment pour revenir sur la reine
+des eaux et darder une grêle de traits dans son corps. Elle exhala un
+rugissement plaintif et chercha encore à se réfugier au sein de son
+empire. Mais les forces l'abandonnaient, et la multitude de sacs gonflés
+de gaz dont son dos était chargé paralysait ses tentatives. Elle
+s'agita, se démena à droite, à gauche, vira sur elle-même comme sur un
+pivot, battit avec ses immenses nageoires les vagues convulsionnée,
+mugit de douleur et fila entre deux eaux avec la rapidité de la flèche.
+Malgré le calme des éléments, il semblait, sur son passage, que le
+Pacifique fut irrité par une violente tempête. Les Clallomes avaient
+rebroussé, se tenaient à distance et surveillaient attentivement les
+évolutions du colossal poisson. Ils recommencèrent la chasse,
+rattrapèrent leur proie alors qu'épuisée par la perte, de son sang, elle
+essayait de reprendre haleine, et l'assaillirent avec des vociférations
+infernales et un redoublement de vigueur.
+
+Leur ardeur s'était aussi emparée de Villefranche. Brandissant un
+harpon, il arriva, un des premiers, sur la jubarte et voulut la tourner
+par derrière pour la frapper sous les ouïes. Mais, à cet instant, elle
+recula brusquement en faisant claquer sa queue comme un fouet.
+
+Le canot de Poignet-d'Acier, touché par l'extrémité, vola en pièces.
+
+Un cri déchirant s'échappa de la poitrine de Ouaskèma, qui se précipita
+à la mer...........................................................
+
+
+Le soir de ce jour, les guerriers clallomes festoyaient, à l'embouchure
+de la rivière Nahelem, avec le lard de la baleine qu'ils avaient tuée
+dans l'après-midi, puis remorquée à l'aide de la marée montante, près de
+leur cantonnement.
+
+Tandis que les hommes se gorgeaient de ce mets dégoûtant, les femmes
+faisaient fondre la graisse dans une grande auge de bois, avec des
+cailloux rougis au feu, on emplissaient d'huile la vessie et les
+entrailles de la jubarte, on découpaient ses chairs en tranches pour les
+sécher et les conserver.
+
+Et pendant ce temps-là aussi, agenouillée près de Villefranche qui
+gisait livide et décomposé sur un lit de branchages et de pelleteries,
+Ouaskèma s'occupait, avec l'assistance de deux autmoins, à lui remettre
+la cuisse gauche que le monstre marin lui avait cassée en l'atteignant
+du bout de sa terrible queue.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XX
+
+ LE CARCAJOU
+
+
+Le ciel était splendide, le soleil ardent comme le cratère d'un volcan.
+
+Ouaskèma et Poignet-d'Acier descendirent d'un canot au pied du mont
+Sainte-Hélène. La joie, une joie profonde, sans mélange, rayonnait sur
+les traits de l'Indienne; le capitaine avait le visage pâle, amaigri et
+portait toutes les marques d'un homme qui relève dune longue et
+douloureuse maladie.
+
+--Mon frère veut-il se soutenir à mon bras? demanda la Tête-Plate en
+l'enveloppant d'un regard enivré d'amour.
+
+--Non, ma chère soeur, répliqua Villefranche d'un ton doux et
+mélancolique. Je me sens assez fort pour te suivre. D'ailleurs, cet
+endroit qui renferme les cailloux jaunes n'est pas loin, n'est-ce pas?
+Nous y serons bientôt?
+
+--Le temps qu'il faut pour cuire des racines de kamassas, dit-elle.
+
+--Ah! reprit-il, il me tarde d'être arrivé car après cela... quand
+j'aurai enfin cet or...
+
+Il s'interrompit, craignant peut-être de faire une révélation
+inopportune, et ses yeux, qui s'étaient enflammés, se, tournèrent avec
+bienveillance sur la jeune fille.
+
+--Après cela, dit-elle d'une voix palpitante, mon frère deviendra
+l'époux de la vierge clallome?
+
+--Poignet-d'Acier lui doit la vie, s'écria-t-il en éludant la réponse
+directe que sollicitait cette question; Ouaskèma l'a arraché aux flots
+de la mer; pendant deux fois cent nuits elle l'a soigné et veillé sans
+relâche ni repos, avec la sollicitude d'une, femme aimante et dévouée.
+C'est à elle que le chef blanc doit d'être guéri de sa blessure. Son
+coeur n'est pas ingrat. Il n'oubliera jamais cc que sa soeur a fait pour
+lui.
+
+--Ouaskèma est bien heureuse! dit tristement l'Indienne, à demi
+satisfaite par cette protestation équivoque, car, dans les âmes bien
+éprises, la passion a le don de seconde vue.
+
+Ils marchèrent pendant un quart d'heure en silence.
+
+La Clallome était distraite. Quelque pensée amère la préoccupait, car,
+de temps en temps, une larme roulait lentement sur ses joues et tombait
+à terre; mais Villefranche ne remarquait pas ces pleurs. Son coup d'oeil
+d'aigle ne cessait d'explorer la montagne, depuis son couronnement,
+aussi blanc et uni qu'un cône d'albâtre, jusqu'à sa base grisâtre et
+déchirée par mille fissures. Cependant, à mesure qu'ils avançaient, sa
+physionomie changeait, son teint se colorait, ses regards devenaient
+plus intenses.
+
+--Ah! la ravine! fit-il tout à coup en s'élançant vers une étroite
+fondrière qui serpentait à leur droite.
+
+--C'est là que sont les cailloux jaunes qui brillent au soleil, mon
+frère! lui cria Ouaskèma courant après lui.
+
+Villefranche ne l'entendait pas. Il s'était jeté en bas du précipice.
+Son coeur battait violemment, ses tempes étaient baignées de sueur, ses
+jambes flageolaient sous lui.
+
+Il s'appuya contre une pierre pour se remettre un peu. Au-dessus de
+cette pierre s'étendait un acacia charge de lianes et de convolvulus, et
+que le vent avait courbé de telle sorte que son tronc s'étendait
+horizontalement sur le ravin, à quelques pieds seulement du fond. Des
+halliers épais hérissaient ses racines.
+
+Debout, fiévreux et frémissant sous l'arbre, Poignet-d'Acier cherchait à
+dompter l'émotion qui l'envahissait, quand sa vue tomba sur des
+fragments de pelleterie; puis sur des ossements, sur un crâne humain!
+
+Il examina les lieux.
+
+Jacques! dit-il sourdement. C'est ici qu'il est mort! Oui, dans cette
+excavation. A l'ombre de cet acacia. Les roches que j'avais amoncelées
+autour de son cadavre n'ont pu le préserver de la dent des loups. Voilà
+les débris de son squelette! Pauvre homme, bon, fidèle,... mais nul sans
+initiative... Qu'est-ce que cela?
+
+Villefranche, qui venait d'apercevoir sur le sol un petit octangle de
+cuir fixé à un cordon, le ramassa.
+
+Un scapulaire! reprit-il avec un sourire sarcastique. Il croyait à ces
+amulettes, lui, Jacques! Peut-être avait-il raison, ajouta-t-il ensuite
+d'un ton grave, car au moins ils jouissent du repos ici-bas ceux qui ont
+la foi!
+
+Et après un moment de réflexion:
+
+--Mais j'y songe, ce sachet, c'est le signe de reconnaissance des
+enfants de ma fille, d'Adèle! Jacques me l'a dit; je l'avais oublié...
+
+--Mon frère c'est près de ce ruisseau, à ta gauche, que tu trouveras les
+cailloux jaunes qui brillent au soleil. Tiens, regarde, en voici un, dit
+alors une voix à l'oreille du capitaine.
+
+Il se hâta de serrer dans sa poche le sachet et prit avidement une
+grosse pépite que lui tendait Ouaskèma.
+
+Pour mieux la contempler, il fit quelques pas en avant et la jeune fille
+demeura sous l'acacia, dont les rameaux inférieurs effleuraient presque
+son chapeau d'écorce.
+
+A cet instant, un animal étrange se glissait sournoisement à travers le
+feuillage. Il avait le corps couvert de poils roux, la tête noire, les
+yeux petits, flamboyants comme des émeraudes, les griffes longues,
+minces, l'apparence et les allures d'un gros chat.
+
+Il arriva à deux pieds de Ouaskèma, s'arrêta, se replia sur lui-même,
+fit un bond et tomba, avec un rugissement d'une âpreté glaciale, sur de
+l'Indienne.
+
+Elle poussa un cri de douleur que suivit immédiatement un coup de feu.
+
+Comme s'il eût été mû par un ressort, Poignet-d'Acier tourna sur
+lui-même, sa carabine à l'épaule et prêt à tirer.
+
+Au sommet du ravin, fuyait un homme monté sur un bison blanc, à la
+crinière noire comme l'ébène.
+
+Oli-Tahara! murmura le capitaine en rabaissant son arme.
+
+--Mon frère! dit une voix faible à côté de lui.
+
+Villefranche tressaillit, reporta ses yeux sur le ravin.
+
+Horrible spectacle!
+
+Ouaskèma, la Vierge clallome, la Belle-aux-cheveux-noirs, était étendue
+sur la roche, dans une mare de sang. Près d'elle hurlait, en grinçant
+des dents et éraillant la pierre avec ses griffes, un hideux carcajou.
+L'animal avait été percé d'outre en outre par une balle, qui avait
+ensuite coupé l'artère jugulaire de la Tête-Plate.
+
+Du bout de sa crosse, Poignet-d'Acier repoussa l'affreuse bête expirante
+et se pencha vers la pauvre Indienne, que la mort marquait déjà de son
+sceau indélébile.
+
+--Mon frère, donne-moi ta main! balbutia Ouaskèma.
+
+Et, quand il eut complu à son désir:
+
+--Dans le monde des esprits nous nous reverrons, lui dit-elle...
+Hias-soch-a-la-ti-yah l'avait dit: Ouaskèma ne pouvait avoir d'autre
+époux que le chasseur blanc... La haut il tiendra sa promesse...
+Ouaskèma est joyeuse de mourir ainsi... Que mon frère pense à la petite
+Merellum...
+
+Après ces mots, elle rendit l'âme.
+
+Oli-Tahara, le Dompteur-de-Buffles, l'avait-il tuée sans intention, en
+voulant la préserver de la férocité du carcajou, ou bien la jalousie
+l'avait-elle poussé au meurtre?
+
+
+FIN
+
+
+Gigny (Yonne), octobre 1861.
+
+
+
+________________________________________
+Coulommiers.--Imp. P. Brodard et Gallois
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Tête-Plate, by Émile Chevalier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TÊTE-PLATE ***
+
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+Produced by Rénald Lévesque
+
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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