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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/18942-8.txt b/18942-8.txt new file mode 100644 index 0000000..08f945b --- /dev/null +++ b/18942-8.txt @@ -0,0 +1,8153 @@ +The Project Gutenberg EBook of Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, +Ministre de la Police Générale, by Joseph Fouché + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale + Tome I + +Author: Joseph Fouché + +Release Date: July 30, 2006 [EBook #18942] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE JOSEPH FOUCHÉ *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://dp.rastko.net +(Produced from images of the Bibliothèque nationale de +France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +[Note du transcripteur: l'orthographe originale de Fouché est conservée] + + + + +MÉMOIRES DE JOSEPH FOUCHÉ, DUC D'OTRANTE, MINISTRE DE LA POLICE GÉNÉRALE. + +Réimpression de l'édition 1824 + +Osnabrück + +Biblio-Verlag + +1966 + +Gesamtherstellung Proff&Co. KG, Osnabrück + + + + +AVIS DU LIBRAIRE-ÉDITEUR. + + +On verra, par la lecture de l'avertissement de l'auteur, que je pourrais +tirer quelque vanité de ce que ses intentions ont été remplies +relativement à la publication de ses Mémoires. Le choix qui a été fait +de moi pour éditeur, ne l'a point été dans des vues intéressées; et +moi-même j'y ai apporté, j'ose dire, le même désintéressement. Tout +autre aurait brigué une telle publication, et n'y aurait vu que la +source d'un gain peut-être imaginaire. Pour moi, je n'y ai vu qu'un +devoir, et je l'ai rempli, mais non pas sans hésitation. J'avoue même +que dans ma détermination j'ai eu besoin d'être éclairé. Le titre du +livre et les sujets qu'il traite, me paraissaient peu propres à me +tranquilliser. J'ai voulu être sûr de ne blesser ni les lois, ni les +convenances, ni le gouvernement de mon pays. N'osant m'en rapporter à +moi-même, j'ai consulté un homme exercé, et il m'a rassuré complètement. +Si je lui ai demandé quelques notes, c'était plutôt pour constater +l'indépendance de mes opinions, que pour offrir un contraste entre le +texte et les commentaires. Mais quoique les notes soient clair-semées, +elles ont failli me ravir la publication de ces Mémoires posthumes. +Enfin l'intermédiaire chargé de remplir les intentions de l'auteur, +s'est rendu à mes raisons, et je crois pouvoir annoncer au public que je +ne tarderai pas à faire paraître la seconde partie des Mémoires du duc +d'Otrante. Quant à leur immense intérêt et à leur authenticité, je me +bornerai à dire comme l'auteur: LISEZ. + + * * * * * + + + + +AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR. + + +Ce n'est ni par esprit de parti, ni par haine, ni par vengeance, que +j'ai écrit ces Mémoires, et encore moins pour offrir un aliment à la +malignité et au scandale. Tout ce qui doit être honoré dans l'opinion +des hommes, je le respecte. Qu'on me lise, et l'on appréciera mes +intentions, mes vues, mes sentimens, et par quelle politique j'ai été +guidé dans l'exercice des plus hauts emplois; qu'on me lise, et l'on +verra si, dans les conseils de la république et de Napoléon, je n'ai pas +été constant dans le parti d'opposition aux mesures outrées du +gouvernement; qu'on me lise, et on verra si je n'ai pas montré quelque +courage dans mes avertissemens et dans mes remontrances; enfin, en me +lisant, on se convaincra que tout ce que j'ai écrit je me le devais à +moi-même. Le seul moyen de rendre ces Mémoires utiles à ma réputation et +à l'histoire de cette grande époque, c'était de ne les appuyer que sur +la vérité pure et simple; j'y étais porté par caractère et par +conviction; ma position d'ailleurs m'en faisait une loi. N'était-il pas +naturel que je trompasse ainsi l'ennui d'un pouvoir déchu? + +Sous toutes ses formes, la révolution m'avait accoutumé d'ailleurs à une +extrême activité d'esprit et de mémoire; irritée par la solitude, cette +activité avait besoin de s'exhaler encore. Or, c'est avec une sorte +d'abandon et de délices que j'ai écrit cette première partie de mes +souvenirs; je l'ai retouchée, il est vrai, mais je n'y ai rien changé +quant au fond, dans les angoisses même de ma dernière infortune. Quel +plus grand malheur en effet que d'errer dans le bannissement hors de son +pays! France qui me fus si chère, je ne te verrai plus! Hélas! que je +paie cher le pouvoir et les grandeurs! Ceux à qui je tendis la main ne +me la tendront pas. Je le vois, on voudrait me condamner même au silence +de l'avenir. Vain espoir! je saurai tromper l'attente de ceux qui épient +la dépouille de mes souvenirs et de mes révélations; de ceux qui se +disposent à tendre des pièges à mes enfans. Si mes enfans sont trop +jeunes pour se défier de tous les pièges, je les en préserverai en +cherchant, hors de la foule de tant d'ingrats, un ami prudent et fidèle: +l'espèce humaine n'est point encore assez dépravée pour que mes +recherches soient vaines. Que dis-je? cet autre moi-même je l'ai trouvé; +c'est à sa fidélité et à sa discrétion que je confie le dépôt de ces +Mémoires; je le laisse seul juge, après ma mort, de l'opportunité de +leur publication. Il sait ce que je pense à cet égard, et il ne les +remettra, j'en suis sûr, qu'à un éditeur honnête homme, choisi hors des +coteries de la capitale, hors des intrigues et des spéculations +honteuses. Voilà sans aucun doute la seule et meilleure garantie qu'ils +resteront à l'abri des interpolations et des suppressions des ennemis de +toute vérité et de toute franchise. + +C'est dans le même esprit de sincérité que j'en prépare la seconde +partie; je ne me dissimule pas qu'il s'agit de traiter une période plus +délicate et plus épateuse, à cause des temps, des personnages, et des +calamités qu'elle embrasse. Mais la vérité dite sans passion et sans +amertume ne perd aucun de ses droits. + + + + +MÉMOIRES DE JOSEPH FOUCHÉ, DUC D'OTRANTE + + +L'homme qui, dans des temps de troubles et de révolutions, n'a été +redevable des honneurs et du pouvoir dont il a été investi, de sa haute +fortune enfin, qu'à sa prudence et à sa capacité; qui, d'abord élu +représentant de la nation, a été, au retour de l'ordre, ambassadeur, +trois fois ministre, sénateur, duc et l'un des principaux régulateurs de +l'État; cet homme se ravalerait si pour repousser des écrits calomnieux, +il descendait à l'apologie ou à des réfutations captieuses: il lui faut +d'autres armes. + +Eh bien! cet homme, c'est moi. Élevé par la révolution, je ne suis tombé +des grandeurs que par une révolution contraire que j'avais pressentie et +que j'aurais pu conjurer, mais contre laquelle je me trouvai désarmé au +moment de la crise. + +La rechute m'a exposé sans défense aux clameurs des méchans et aux +outrages des ingrats; moi qui long-temps revêtu d'un pouvoir occulte et +terrible, ne m'en servis jamais que pour calmer les passions, dissoudre +les partis et prévenir les complots; moi qui m'efforçai sans cesse de +modérer, d'adoucir le pouvoir, de concilier ou de fondre ensemble les +élémens contraires et les intérêts opposés qui divisaient la France. + +Nul n'oserait nier que telle a été ma conduite tant que j'exerçai +quelque influence dans l'administration et dans les conseils. Qu'ai-je à +opposer, dans ma terre d'exil, à de forcenés antagonistes, à cette +tourbe qui me déchire après avoir mendié à mes pieds? Leur opposerai-je +de froides déclamations, des phrases académiques et alambiquées? Non, +certes. Je veux les confondre par des faits et des preuves, par l'exposé +véridique de mes travaux, de mes pensées, comme ministre et comme homme +d'état; par le récit fidèle des événemens politiques, des incidens +bizarres au milieu desquels j'ai tenu le gouvernail dans des temps de +violence et de tempête. Voilà le but que je me propose. + +Je ne crois pas que la vérité puisse en rien me nuire; et cela serait +encore, que je la dirai, le temps de la produire est venu: je la dirai, +coûte qui coûte, alors que la tombe recélant ma dépouille mortelle, mon +nom sera légué au jugement de l'histoire. Mais il est juste que je +puisse comparaître à son tribunal cet écrit à la main. + +Et d'abord qu'on ne me rende personnellement responsable ni de la +révolution, ni de ses écarts, ni même de sa dictature. Je n'étais rien; +je n'avais aucune autorité quand ses premières secousses, bouleversant +la France, firent trembler le sol de l'Europe. Qu'est-ce d'ailleurs que +la révolution? Il est de fait qu'avant 1789 les présages de la +destruction des Empires inquiétaient la monarchie. Les Empires ne sont +point exempts de cette loi commune qui assujettit tout sur la terre aux +changemens et à la décomposition. En fut-il jamais dont la durée +historique ait dépassé un certain nombre de siècles? En fixant à douze +ou treize cents ans l'âge des États, c'est aller à la dernière borne de +leur longévité. Nous en conclurons qu'une monarchie qui avait vu treize +siècles sans avoir reçu aucune atteinte mortelle, ne devait pas être +loin d'une catastrophe. Que sera-ce si, renaissant de ses cendres et +recomposée à neuf, elle a tenu l'Europe sous le joug et dans la terreur +de ses armes? Mais alors si la puissance lui échappe, de nouveau on la +verra languir et périr. Ne recherchons pas quelles seraient ses +nouvelles destinées de transformation. La configuration géographique de +la France lui assigne toujours un rôle dans les siècles à venir. La +Gaule conquise par les maîtres du Monde ne fut assujettie que trois +cents ans. D'autres envahisseurs aujourd'hui forgent dans le nord les +fers de l'Europe. La révolution avait élevé la digue qui les eût +arrêtés; on la démolit pièce à pièce; elle sera détruite, mais relevée, +car le siècle est bien fort: il entraîne les hommes, les partis et les +gouvernemens. + +Vous qui vous déchaînez contre les prodiges de la révolution; vous qui +l'avez tournée sans oser la regarder en face, vous l'avez subie et +peut-être la subirez-vous encore. + +Qui la provoqua, et d'où l'avons-nous vue surgir? du salon des grands, +du cabinet des ministres: elle a été appelée, provoquée par les +parlemens et les gens du roi, par de jeunes colonels, par les +petites-maîtresses de la cour, par des gens de lettres pensionnés, dont +les duchesses s'érigeaient en protectrices et se faisaient les échos. + +J'ai vu la nation rougir de la dépravation des hautes classes, de la +licence du clergé, des stupides aberrations des ministres, et de l'image +de la dissolution révoltante de la nouvelle Babylone. + +N'est-ce pas ceux qu'on regardait comme l'élite de la France, qui, +pendant quarante ans, érigèrent le culte de Voltaire et de Rousseau? +N'est-ce pas dans les hautes classes que prit faveur cette manie +d'indépendance démocratique, transplantée des États-Unis sur le sol de +la France? On rêvait la république, et la corruption était au comble +dans la monarchie! L'exemple même d'un monarque rigide dans ses moeurs +ne put arrêter le torrent. + +Au milieu de cette décomposition des classes supérieures, la nation +grandissait et mûrissait. A force de s'entendre dire qu'elle devait +s'émanciper, elle finit par le croire. L'histoire est là pour attester +que la nation fut étrangère aux manoeuvres qui préparèrent le +bouleversement. On eût pu la faire cheminer avec le siècle; le roi, les +esprits sages le voulaient. Mais la corruption et l'avarice des grands, +les fautes de la magistrature et de la cour, les bévues du ministère, +creusèrent l'abîme. Il était d'ailleurs si facile aux métreurs de mettre +en émoi une nation pétulante, inflammable, et qui sort des bornes à la +moindre impulsion! Qui mit le feu à la mine? Étaient-ils du tiers-état +l'archevêque de Sens, le genevois Necker, Mirabeau, Lafayette, +d'Orléans, Adrien Duport, Chauderlos-Laclos, les Staël, les +Larochefoucauld, les Beauveau, les Montmorency[1], les Noailles, les +Lameth, les La Tour-du-Pin, les Lefranc de Pompignan, et tant d'autres +moteurs des triomphes de 1789 sur l'autorité royale? Le club breton eût +fait long feu sans les conciliabules du Palais-Royal et de Mont-Rouge. +Il n'y aurait pas eu de 14 juillet, si, le 12, les généraux et les +troupes du roi eussent fait leur devoir. Besenval était une créature de +la reine, et Besenval, au moment décisif, en dépit des ordres formels du +roi, battit en retraite, au lieu d'avancer sur les émeutes. Le maréchal +de Broglie lui-même fut paralysé par son état-major. Ces faits ne +sauraient être contredits. + +[Note 1: Ce nom tout français, déjà si célèbre par son illustration +historique, est devenu plus honorable encore, s'il est possible, depuis +que le duc Mathieu de Montmorency, à la conduite duquel Fouché fait ici +allusion, s'est honoré par l'aveu public de sa faute. Dailleurs, la +franchise et la noblesse de sa conduite comme ministre et homme d'état, +lui ont acquis l'estime universelle. M. Fouché ne peut rien sur la +réputation d'un si haut personnage. Grand protecteur de l'ancienne +noblesse sous le régime impérial, Fouché récrimine ici pour reprocher à +cette même noblesse sa participation à la révolution; c'est parmi les +révolutionnaires une récrimination obligée. Ce qu'il dit peut être vrai +à certains égards; mais la petite minorité d'un ordre n'est pas l'ordre +tout entier; il y aura toujours d'ailleurs une distance immense entre +les prestiges, les imprudences et les fautes de 1789, et les crimes +affreux de 1793. La manière de raisonner artificieuse dont se sert +Fouché pour s'en laver ne nous paraît pas historiquement concluante. +(_Note de l'éditeur_.)] + +On sait par quels prestiges fut soulevée la multitude. La souveraineté +du peuple fut proclamée par la défection de l'armée et de la cour. +Est-il surprenant que les factieux et les meneurs aient pu s'emparer de +la révolution? L'entraînement des innovations, l'exaltation des idées +firent le reste. + +Un prince avait mis tout en feu; il pouvait tout maîtriser par un +changement dynastique: sa lâcheté fit errer la révolution sans but. Au +milieu de cette tourmente, des coeurs généreux, des âmes ardentes et +quelques esprits forts crurent de bonne foi qu'on arriverait à une +régénération sociale. Ils y travaillèrent, se fiant aux protestations et +aux sermens. + +Ce fut dans ces dispositions que nous, hommes obscurs du tiers, hommes +de la province, fûmes entraînés et séduits par le rêve de la liberté, +par l'enivrante fiction de la restauration; de l'État. Nous poursuivions +une chimère avec la fièvre du bien public; nous n'avions alors aucune +arrière-pensée, point d'ambition, aucunes vues d'intérêt sordide. + +Mais bientôt les résistances allumant les passions, l'esprit de parti +fit naître les animosités implacables. Tout fut poussé à l'extrême. Il +n'y eut plus d'autre mobile que celui de la multitude. Par la même +raison que Louis XIV avait dit: «l'État, c'est moi!», le peuple dit: «le +souverain, c'est moi, la nation, c'est l'État!»; et la nation s'avança +toute seule. + +Et ici, remarquons d'abord un fait qui servira de clef aux événemens +qui vont suivre; car ces événemens tiennent du prodige. Les dissidens +royalistes, les contre-révolutionnaires, faute d'élémens disponibles de +guerre civile, se voyant déboutés d'en avoir les honneurs, eurent +recours à l'émigration, ressource des faibles. Ne trouvant aucun appui +au dedans, ils coururent le chercher au dehors. A l'exemple de ce +qu'avaient fait toutes les nations en pareil cas, la nation voulut que +les propriétés des émigrés lui servissent de gage sur le motif qu'ils +s'étaient armés contre elle, et voulaient armer l'Europe. Mais comment +toucher au droit de propriété, fondement de la monarchie, sans saper ses +propres bases? Du sequestre, on en vint à la spoliation: dès lors, tout +s'écroula; car la mutation des propriétés est synonyme de la subversion +de l'ordre établi. Ce n'est pas moi qui ai dit: «Il faut que les +propriétés changent!». Ce mot était plus agraire que tout ce qu'avaient +pu dire les Gracques, et il ne se trouva point un Scipion Nasica. + +Dès lors, la révolution ne fut plus qu'un bouleversement. Il lui +manquait la terrible sanction de la guerre; les cabinets de l'Europe lui +ouvrirent eux-mêmes le temple de Janus. Dès le début de cette grande +lutte, la révolution, toute jeune, toute vivace, triompha de la vieille +politique, d'une coalition pitoyable, des opérations niaises de ses +armées et de leur désaccord. + +Autre fait qu'il faut aussi consigner, pour en tirer une conséquence +grave. La première coalition fut repoussée, battue, humiliée. Supposons +qu'elle eût triomphé de la confédération patriotique de la France; que +la pointe des Prussiens en Champagne n'eût rencontré aucun obstacle +sérieux jusqu'à la capitale, et que la révolution eût été désorganisée +dans son propre foyer; admettons cette hypothèse, et la France sans +aucun doute eût subi le sort de la Pologne, par une première mutilation, +par l'abaissement de son monarque; car tel était alors le thême +politique des cabinets et l'esprit de leur diplomatie copartageante. Le +_progrès des lumières_ n'avait point encore amené la découverte de la +combinaison européenne, de l'occupation militaire avec subsides. En +préservant la France, les patriotes de 1792 l'ont arrachée non seulement +aux griffes de l'étranger, mais encore ils ont travaillé, quoique sans +intention, pour l'avenir de la monarchie. Voilà qui est incontestable. + +On se récrie contre les écarts de cette révolution arrosée de sang. +Pouvait-elle, entourée d'ennemis, exposée à l'invasion, rester calme et +modérée? Beaucoup se sont trompés, il y a peu de coupables. Ne +cherchons, la cause du 10 août que dans la marche en avant des +Autrichiens et des Prussiens. Qu'ils aient marché trop tard, peu +importe. On ne touchait point encore au suicide de la France. + +Oui, la révolution fut violente dans sa marche, cruelle même; tout cela +est historiquement connu, je ne m'y arrêterai pas. Tel n'est pas +d'ailleurs l'objet de cet écrit. C'est de moi que je veux parler, on +plutôt des événemens auxquels j'ai participé comme ministre. Mais il me +fallait entrer en matière et caractériser l'époque. Toutefois, que le +vulgaire des lecteurs n'aille pas s'imaginer que je retracerai +fastidieusement ma vie d'homme privé, de citoyen obscur. Qu'importent +d'ailleurs mes premiers pas dans la carrière! Ces minuties peuvent +intéresser de faméliques faiseurs de Biographies contemporaines et les +badauds qui les lisent; elles ne font rien à l'histoire; c'est jusqu'à +elle que je prétends m'élever. + +Peu importe que je sois le fils d'un armateur, et qu'on m'ait d'abord +destiné à la navigation: ma famille était honorable; peu importe que +j'aie été élevé chez les oratoriens, que j'aie été oratorien moi-même, +que je me sois voué à l'enseignement, que la révolution m'ait trouvé +préfet du collège de Nantes; il en résulte au moins que je n'étais ni un +ignorant ni un sot. Il est d'ailleurs de toute fausseté que j'aie jamais +été prêtre ni engagé dans les ordres; j'en fais ici la remarque pour +qu'on voie qu'il m'était bien permis d'être un esprit fort, un +philosophe, sans renier ma profession première. Ce qu'il y a de certain, +c'est que je quittai l'Oratoire avant d'exercer aucune fonction +publique, et que, sous l'égide des lois, je me mariai à Nantes dans +l'intention d'exercer la profession d'avocat, plus analogue à mes +inclinations et à l'état de la société. J'étais d'ailleurs moralement ce +qu'était le siècle, avec l'avantage de n'avoir été tel ni par imitation +ni par engouement, mais par méditation et par caractère. Avec de pareils +principes, comment ne m'honorerai-je pas d'avoir été nommé par mes +concitoyens, sans captation et sans intrigue, représentant du peuple à +la Convention nationale? + +C'est dans ce défilé que m'attendent mes transfuges d'antichambre. Pas +d'exagérations, pas d'excès, pas de crimes, soit en mission, soit à la +tribune, dont ils n'affublent ma responsabilité historique, prenant les +paroles pour des actions, les discours obligés pour des principes; ne +songeant ni au temps, ni aux lieux, ni aux catastrophes; ne tenant +compte ni du délire universel, ni de la fièvre républicaine dont vingt +millions de Français éprouvaient le redoublement. + +Je m'ensevelis d'abord dans le comité d'instruction publique, où je me +liai avec Condorcet, et par lui avec Vergniaud. Ici je dois retracer une +circonstance qui se rapporte à l'une des crises les plus sérieuses de ma +vie. Par un hasard bizarre, j'avais connu Maximilien Robespierre à +l'époque où je professais la philosophie dans la ville d'Arras. Je lui +avais même prêté de l'argent pour venir s'établir à Paris lorsqu'il fut +nommé député à l'Assemblée nationale. Quand nous nous retrouvâmes à la +Convention, nous nous vîmes d'abord assez souvent; mais la diversité de +nos opinions, et peut-être plus encore de nos caractères, ne tarda pas à +nous diviser. + +Un jour, à l'issue d'un dîner qui avait eu lieu chez moi, Robespierre se +mit à déclamer avec violence contre les Girondins, apostrophant +Vergniaud qui était présent. J'aimais Vergniaud, grand orateur et homme +simple. Je m'approchai de lui; et m'avançant vers Robespierre: «Avec une +pareille violence, lui dis-je, vous gagnerez sûrement les passions, mais +vous n'aurez jamais ni estime ni confiance.» Robespierre piqué se +retira, et l'on verra bientôt jusqu'où cet homme atrabilaire poussa +contre moi l'animosité. + +Pourtant je ne partageais point le système politique du parti de la +Gironde, dont Vergniaud passait pour être le chef. Il me semblait que ce +système tendait à disjoindre la France, en l'ameutant par zones et par +provinces contre Paris. J'apercevais là un grand danger, ne voyant de +salut pour l'État que dans l'unité et l'indivisibilité du corps +politique. Voilà ce qui m'entraîna dans un parti dont je détestais au +fond les excès, et dont les violences marquèrent les progrès de la +révolution. Que d'horreurs dans l'ordre de la morale et de la justice! +mais nous ne voguions pas dans des mers calmes. + +Nous étions en pleine révolution, sans gouvernail, sans gouvernement, +dominés par une assemblée unique, sorte de dictature monstrueuse, +enfantée par la subversion, et qui offrait tour-à-tour l'image de +l'anarchie d'Athènes et du despotisme ottoman. + +C'est donc ici un procès purement politique entre la révolution et la +contre-révolution. Voudrait-on le juger selon la jurisprudence qui règle +les décisions des tribunaux criminels ou de police correctionnelle? La +Convention, malgré ses déchiremens, ses excès, ses décrets forcenés, ou +peut-être à cause même de ses décrets, a sauvé la patrie au-delà de ses +limites intégrales. C'est un fait incontestable, et, sous ce rapport, je +ne récuse point ma participation à ses travaux. Chacun de ses membres, +accusés devant le tribunal de l'histoire, peut se renfermer dans les +limites de la défense de Scipion, et répéter avec ce grand homme: «J'ai +sauvé la république, montons au Capitole en rendre grâces aux Dieux!» + +Il est pourtant un vote qui reste injustifiable, j'avouerai même, sans +honte comme sans faiblesse, qu'il me fait connaître le remords. Mais +j'en prends à témoin le Dieu de la vérité, c'était bien moins le +monarque au fond que j'entendis frapper (il était bon et juste), que le +diadème, alors incompatible avec le nouvel ordre de choses. Et puis, le +dirai-je, car les révélations excluent les réticences, il me paraissait +alors, comme à tant d'autres, que nous ne pourrions inspirer assez +d'énergie à la représentation et à la masse du peuple, pour surmonter la +crise, qu'en outrant toutes les mesures, qu'en dépassant toutes les +bornes, qu'en compromettant toutes les sommités révolutionnaires. Telle +fut la raison d'état qui nous parut exiger cet effrayant sacrifice. En +politique, l'atrocité aurait-elle aussi parfois son point de vue +salutaire? + +L'univers aujourd'hui ne nous en demanderait pas compte, si l'arbre de +la liberté, poussant des racines profondes, eût résisté à la hache de +ceux mêmes qui l'avaient élevé de leurs mains. Que Brutus ait été plus +heureux dans la construction du bel édifice qu'il arrosa du sang de ses +fils, comme penseur je le conçois: il lui fut plus facile de faire +passer les faisceaux de la monarchie dans les mains d'une aristocratie +déjà constituée. Les représentans de 1793, en immolant le représentant +de la royauté, le père de la monarchie, pour élever une république, +n'eurent pas le choix dans les moyens de reconstruction. Le niveau de +l'égalité était déjà si violemment établi dans la nation, qu'il fallut +léguer l'autorité à une démocratie flottante: elle ne sut travailler que +sur un sable mouvant. + +A présent que je me suis condamné comme juge et partie, au moins qu'il +me soit permis de faire valoir, dans l'exercice de mes fonctions +conventionnelles, quelques circonstances atténuantes. Envoyé en mission +dans les départemens, forcé de me rapprocher du langage de l'époque, et +de payer un tribut à la fatalité des circonstances, je me vis contraint +de mettre à exécution la loi contre les suspects. Elle ordonnait +l'emprisonnement en masse des prêtres et des nobles. Voici ce que +j'écrivis, voici ce que j'osai publier dans une proclamation émanée de +moi le 25 août 1793. + +«La loi veut que les hommes suspects soient éloignés du commerce social: +cette loi est commandée par l'intérêt de l'État; mais prendre pour base +de vos opinions des dénonciations vagues, provoquées par des passions +viles, ce serait favoriser un arbitraire qui répugne autant à mon coeur +qu'à l'équité. Il ne faut pas que le glaive se promène au hasard. La loi +commande de sévères punitions, et non des proscriptions aussi immorales +que barbares.» + +Il y avait alors quelque courage à mitiger autant qu'il pouvait dépendre +de soi la rigueur des décrets conventionnels. Je ne fus pas si heureux +dans mes missions en commissariat collectif, par la raison que la +décision des affaires ne pouvait plus appartenir à ma seule volonté. +Mais on trouvera bien moins, dans le cours de mes missions, d'actions +blâmables à relever, que de ces phrases banales dans le langage du +temps, et qui, dans des temps plus calmes, inspirent encore une sorte +d'effroi: ce langage d'ailleurs était, pour ainsi dire, officiel et +consacré. Qu'on ne s'abuse pas non plus sur ma position à cette époque, +j'étais le délégué d'une assemblée frénétique, et j'ai prouvé que +j'avais éludé ou adouci plusieurs de ses mesures acerbes. Mais, du +reste, ces prétendus proconsulats réduisaient le député missionnaire à +n'être que l'homme machine, le commissaire ambulant des Comités de salut +public et de sûreté générale. Jamais je n'ai été membre de ces Comités +de gouvernement; or, je n'ai point tenu pendant la terreur le timon du +pouvoir; au contraire, la terreur a réagi sur moi comme on le verra +bientôt. Par là on peut juger combien ma responsabilité se trouve +restreinte. + +Mais dévidons le fil des événemens, il nous conduira, comme le fil +d'Ariane, hors du labyrinthe, et nous pourrons alors atteindre le but de +ces Mémoires, dont la sphère va s'agrandir. + +Nous touchions au paroxisme de la révolution et de la terreur. On ne +gouvernait plus qu'avec le fer qui tranchait les têtes. Le soupçon et la +défiance rongeaient tous les coeurs; l'effroi planait sur tous. Ceux +mêmes qui tenaient dans leurs mains l'arme de la terreur, en étaient +menacés. Un seul homme, dans la Convention, semblait jouir d'une +popularité inattaquable: c'était l'artésien Robespierre, plein d'astuce +et d'orgueil; être envieux, haineux, vindicatif, ne pouvant se +désaltérer du sang de ses collègues; et qui, par son aptitude, sa +tenue, la suite de ses idées et l'opiniâtreté de son caractère, +s'élevait souvent au niveau des circonstances les plus terribles. Usant +de sa prépondérance au Comité de salut public, il aspirait ouvertement, +non plus à la tyrannie décemvirale, mais au despotisme de la dictature +des Marius et des Sylla. Il n'avait plus qu'un pas à faire pour rester +le maître absolu de la révolution qu'il nourrissait l'ambitieuse audace +de gouverner à son gré; mais il lui fallait encore trente têtes: il les +avait marquées dans la Convention. Il savait que je l'avais deviné; +aussi avais-je l'honneur d'être inscrit sur ses tablettes à la colonne +des morts. J'étais encore en mission quand il m'accusa d'opprimer les +patriotes et de transiger avec l'aristocratie. Rappelé à Paris, j'osai +le sommer, du haut de la tribune, de motiver son accusation. Il me fit +chasser des Jacobins dont il était le grand-prêtre, ce qui, pour moi, +équivalait à un arrêt de proscription[2]. + +[Note 2: Depuis la mort de Danton, de Camille-Desmoulins et autres +députés enlevés pendant la nuit de leur domicile sur un simple ordre des +Comités, traduits au tribunal révolutionnaire, jugés et condamnés sans +pouvoir présenter leurs moyens de défense, Legendre, ami de Danton, +Courtois, Tallien, et plus de trente autres députés, ne couchaient plus +chez eux; ils erraient la nuit d'un endroit à un autre, craignant +d'éprouver le même sort que Danton. Fouché fut plus de deux mois sans +avoir de domicile fixe. C'est ainsi que Robespierre faisait trembler +ceux qui semblaient vouloir s'opposer à ses vues de dictature. +(_Note de l'éditeur_.)] + +Je ne m'amusai point à disputer ma tête, ni à délibérer longuement dans +des réunions clandestines avec ceux de mes collègues menacés comme moi. +Il me suffit de leur dire, entr'autres à Legendre, à Tallien, à Dubois +de Crancé, à Daunou, à Chénier: «Vous êtes sur la liste! vous êtes sur +la liste ainsi que moi, j'en suis sûr!» Tallien, Barras, Bourdon de +l'Oise et Dubois de Crancé montrèrent quelque énergie. Tallien luttait +pour deux existences dont l'une lui était alors plus chère que la vie: +aussi était-il décidé à frapper de son poignard le futur dictateur au +sein même de la Convention. Mais quelle chance hasardeuse! La popularité +de Robespierre lui eût survécu, et on nous aurait immolé sur sa tombe. +Je détournai Tallien d'une entreprise isolée qui eût fait tomber l'homme +et maintenir son système. Convaincu qu'il fallait d'autres ressorts, +j'allai droit à ceux qui partageaient le gouvernement de la terreur avec +Robespierre, et que je savais être envieux ou craintifs de son immense +popularité. Je révélai à Collot-d'Herbois, à Carnot, à Billaud de +Varennes les desseins du moderne Appius, et je leur fis séparément un +tableau si énergique et si vrai du danger de leur position, je les +stimulai avec tant d'adresse et de bonheur, que je fis passer dans leur +âme plus que de la défiance, le courage de s'opposer désormais à ce que +le tyran décimât davantage la Convention. «Comptez les voix, leur +dis-je, dans votre comité, et vous verrez qu'il sera réduit, quand vous +le voudrez fortement, à l'impuissante minorité d'un Couthon et d'un +St.-Just. Refusez-lui le vote, et réduisez-le à l'isolement par votre +force d'inertie.» Mais que de ménagemens, de biais à prendre pour ne pas +effaroucher la Société des Jacobins, pour ne pas aigrir les séides, les +fanatiques de Robespierre! Sûr d'avoir semé, j'eus le courage de le +braver, le 20 prairial (8 juin 1794), jour où, animé de la ridicule +prétention de reconnaître solennellement l'existence de l'Être suprême, +il osa s'en proclamer à la fois l'arbitre et l'intermédiaire, en +présence de tout un peuple assemblé aux Tuileries. Tandis qu'il montait +les marches de sa tribune aérienne, d'où il devait lancer son manifeste +en faveur de Dieu, je lui prédis tout haut (vingt de mes collègues +l'entendirent) que sa chute était prochaine. Cinq jours après, en plein +Comité, il demanda ma tête et celle de huit de mes amis, se réservant +d'en faire abattre plus tard encore une vingtaine au moins. + +Quel fut son étonnement et combien il s'irrita de trouver parmi les +membres du Comité une opposition invincible à ses desseins sanguinaires +contre la représentation nationale! Elle n'a déjà été que trop mutilée, +lui dirent-ils, et il est temps d'arrêter une coupe réglée qui finirait +par nous atteindre. Voyant la majorité du vote lui échapper, il se +retira plein de dépit et de rage, jurant de ne plus mettre les pieds au +Comité tant que sa volonté y serait méconnue. Il rappelle aussitôt à lui +Saint-Just, qui était aux armées; il rallie Couthon sous sa bannière +sanglante, et maîtrisant le tribunal révolutionnaire, il fait encore +trembler la Convention et tous ceux, en grand nombre, qui sacrifient à +la peur. Sûr à la fois de la société des Jacobins, du commandant de la +garde nationale, Henriot, et de tous les comités révolutionnaires de la +capitale, il se flatte qu'avec tant d'adhérens il finira par l'emporter. +En se tenant ainsi éloigné de l'antre du pouvoir, il voulait rejeter sur +ses adversaires l'exécration générale, les faire regarder comme les +auteurs uniques de tant de meurtres, et les livrer à la vengeance d'un +peuple qui commençait à murmurer de voir couler tant de sang. Mais, +lâche, défiant et timide, il ne sut pas agir, laissant écouler cinq +semaines entre cette dissidence clandestine et la crise qui se préparait +en silence. + +Je l'observais, et le voyant réduit à une faction, je pressai +secrètement ses adversaires qui restaient cramponnés au Comité, +d'éloigner au moins les compagnies de canonniers de Paris, toutes +dévouées à Robespierre et à la Commune, et de révoquer ou de suspendre +Henriot. J'obtins la première mesure, grâce à la fermeté de Carnot, qui +allégua la nécessité de renforcer les artilleurs aux armées. Quant à la +révocation d'Henriot, ce coup de parti parut trop fort; Henriot resta et +faillit tout perdre, ou plutôt, l'avouerais-je, ce fut lui qui +compromit, le 9 thermidor (27 juillet), la cause de Robespierre, dont il +eut un moment le triomphe dans sa main. Qu'attendre aussi d'un ancien +laquais ivre et stupide? + +Le reste est trop connu pour que je m'y arrête. On sait comment périt +Maximilien Ier, que certains écrivains voudraient comparer aux +Gracques, dont il n'eut ni l'éloquence ni l'élévation. J'avoue que dans +l'ivresse de la victoire, je dis à ceux qui lui prêtaient des desseins +de dictature: «Vous lui faites bien de l'honneur; il n'avait ni plan ni +vues; loin de disposer de l'avenir, il était entraîné, il obéissait à +une impulsion qu'il ne pouvait ni suspendre ni diriger.» Mais j'étais +alors trop près de l'événement pour être près de l'histoire. + +L'écroulement subit du régime affreux qui tenait toute la nation entre +la vie et la mort fut sans doute une grande époque d'affranchissement; +mais le bien ici bas ne saurait se faire sans mélange. Qu'avons-nous vu +après la chute de Robespierre? ce que nous avons vu depuis après une +chute bien plus mémorable. Ceux qui s'étaient le plus avilis devant le +décemvir ne trouvaient plus, après sa mort, d'expression assez violente +pour peindre leur haine. + +On eut bientôt à regretter qu'une si heureuse crise n'ait pu être +régularisée au profit de la chose publique, au lieu de servir de +prétexte pour assouvir la haine et la vengeance des victimes qu'avait +froissé le char de la révolution dans sa course. On passa de la terreur +à l'anarchie, de l'anarchie aux réactions et aux vengeances. La +révolution fut flétrie dans ses principes et dans son but; les patriotes +restèrent exposés long-temps à la rage des sicaires organisés en +compagnies du Soleil et de Jésus. J'avais échappé aux proscriptions de +Robespierre, je ne pus éviter celles des réacteurs. Ils me poursuivirent +jusque dans la Convention, dont ils me firent expulser par un décret +inique, à force de récriminations et d'accusations mensongères. Je +passai presqu'une année en butte à toutes sortes d'avanies et de +persécutions odieuses. C'est surtout alors que j'appris à méditer sur +les hommes et sur le caractère des factions. Il fallut attendre (car +tout parmi nous est toujours poussé à l'extrême); il fallut attendre que +la mesure fût comblée, que les fureurs de la réaction missent en péril +la révolution même et la Convention en masse. Alors et seulement alors +elle vit l'abîme entr'ouvert sous ses pas. La crise était grave; il +s'agissait d'être ou de ne pas être. La Convention arma; la persécution +des patriotes eut un terme, et le canon d'une seule journée +(13 vendémiaire), fit rentrer dans l'ordre la tourbe des +contre-révolutionnaires qui s'étaient imprudemment soulevés sans chefs +et sans aucun centre d'action et de mouvement. + +Le canon de vendémiaire, dirigé par Bonaparte, m'ayant en quelque sorte +rendu la liberté et l'honneur, j'avoue que je m'intéressai davantage à +la destinée de ce jeune général, se frayant la route qui devait le +conduire bientôt à la plus étonnante renommée des temps modernes. + +J'eus pourtant à me débattre encore contre les rigueurs d'un destin qui +ne semblait pas devoir fléchir de sitôt et m'être propice. +L'établissement du régime directorial à la suite de cette dernière +convulsion, ne fut autre chose que l'essai d'un gouvernement multiple, +appelé comme régulateur d'une république démocratique de quarante +millions d'individus; car le Rhin et les Alpes formaient déjà notre +barrière naturelle. Certes, c'était là un essai d'une grande hardiesse, +en présence des armées d'une coalition renaissante des gouvernemens +ennemis ou perturbateurs. La guerre faisait notre force, il est vrai; +mais elle était mêlée de revers, et l'on ne démêlait pas trop encore qui +des deux systèmes, de l'ancien ou du nouveau, finirait par l'emporter. +On semblait tout attendre plutôt de l'habileté des hommes chargés de la +conduite des affaires que de la force des choses et de l'effervescence +des passions nouvelles: trop de vices se faisaient apercevoir. Notre +intérieur n'était pas d'ailleurs facile à mener. Ce n'était pas sans +peine que le gouvernement directorial cherchait à se frayer une route +sûre entre deux partis actifs et hostiles, celui des démagogues, qui ne +voyait dans nos magistrats temporaires que des oligarques bons à +remplacer, et celui des royalistes auxiliaires du dehors, qui, dans +l'impuissance de frapper fort et juste, entretenait dans les provinces +du midi et de l'ouest des fermens de guerre civile. + +Toutefois le Directoire, comme tout gouvernement neuf, qui presque +toujours a l'avantage d'être doué d'activité et d'énergie, se créa des +ressources et réorganisa la victoire aux armées, en même temps qu'il +parvint à étouffer la guerre intestine. Mais il s'inquiétait trop, +peut-être, des menées des démagogues, et cela parce qu'ils avaient leur +foyer dans Paris, sous ses propres yeux, et qu'ils associaient dans leur +haine pour tout pouvoir coordonné tous les patriotes mécontens. Ce +double écueil, entre lequel on eût pu naviguer pourtant, fit dévier la +politique du Directoire. Il délaissa les hommes de la révolution, du +rang desquels il était sorti lui-même, favorisant de préférence ces +caméléons sans caractère, instrumens du pouvoir tant qu'il est en force, +et ses ennemis dès qu'il chancèle. On vit cinq hommes, investis de +l'autorité suprême, et qui dans la Convention s'étaient fait remarquer +par l'énergie de leurs votes, repousser leurs anciens collègues, +caresser les métis et les royalistes, et adopter un système tout-à-fait +opposé à la condition de leur existence. + +Ainsi, sous le gouvernement de la république dont j'étais un des +fondateurs, je fus, si non proscrit, du moins en disgrâce complète, +n'obtenant ni emploi, ni considération, ni crédit, et partageant cette +inconcevable défaveur, pendant près de trois ans, avec un grand nombre +de mes anciens collègues, d'une capacité et d'un patriotisme éprouvés. + +Si je me fis jour enfin, ce fut à l'aide d'une circonstance particulière +et d'un changement de système amené par la force des choses. Ceci mérite +quelques détails. + +De tous les membres du Directoire, Barras était le seul qui fut +accessible pour ses anciens collègues délaissés; il avait et il méritait +la réputation d'une sorte d'obligeance, de franchise et de loyauté +méridionales. Il n'était pas fort en politique, mais il avait de la +résolution et un certain tact. Le décri exagéré de ses moeurs et de ses +principes moraux était précisément ce qui lui attirait une cour qui +fourmillait d'intrigans, d'intrigantes et de vampires. Il était alors en +rivalité avec Carnot, et ne se soutenait dans l'opinion publique que par +l'idée qu'au besoin on le verrait à cheval, bravant, comme au 13 +vendémiaire, toute tentative hostile; il tranchait d'ailleurs du prince +de la république, allant à la chasse, ayant des meutes dressées, des +courtisans et des maîtresses. Je l'avais connu avant et après la crise +de Robespierre, et j'avais remarqué alors que mes réflexions et mes +pressentimens l'avaient frappé par leur justesse. Je le vis en secret +par l'intermédiaire de Lombard-Taradeau, comme lui méridional, l'un de +ses commensaux et de ses confidens. C'était dans les premiers embarras +du Directoire, alors aux prises avec la faction Baboeuf. Je communiquai +à Barras mes idées; il m'invita de lui-même à les consigner dans un +Mémoire; je le lui remis. La position du Directoire y était considérée +politiquement et ses dangers énumérés avec précision. Je caractérisai la +faction Baboeuf, qui s'était dévoilée à moi, et je fis voir que tout en +rêvant la loi agraire, elle avait pour arrière-pensée de s'emparer +d'assaut et par surprise du Directoire et du pouvoir, ce qui nous eût +ramené à la démagogie par la terreur et le sang. Mon Mémoire fit +impression, et on coupa le mal dans sa racine. Barras m'offrit alors une +place secondaire que je refusai, ne voulant arriver aux emplois que par +la grande route; il m'assura qu'il n'avait point assez de crédit pour +m'élever, ses efforts pour vaincre les préventions de ses collègues +contre moi ayant été infructueux. Le refroidissement s'en mêla, et tout +fut ajourné. + +Dans l'intervalle, une occasion se présenta de songer à me rendre +indépendant sous le rapport de la fortune. J'avais sacrifié à la +révolution mon état et mon existence, et, par l'effet des préventions +les plus injustes, la carrière des emplois m'était fermée. Mes amis me +pressèrent de suivre l'exemple de plusieurs de mes anciens collègues +qui, se trouvant dans le même cas que moi, obtenaient, par la protection +des Directeurs, des intérêts dans les fournitures. + +Une compagnie se présenta, je m'y associai, et j'obtins, par le crédit +de Barras, une partie des fournitures[3]. Je commençai ainsi ma fortune +à l'exemple de Voltaire et je contribuai à celle de mes associés, qui se +distinguèrent par leur exactitude à remplir les clauses de leur marché +avec la république. J'y tenais la main moi-même, et dans cette sphère +nouvelle je me trouvai dans le cas de rendre plus d'un service à des +patriotes délaissés. + +[Note 3: Même dans les aveux de Fouché il y a toujours un certain +artifice. Sachons-lui gré d'avoir été vrai autant qu'il lui était +possible de l'être; c'est déjà quelque chose que d'avoir obtenu de lui +l'aveu qu'il a commencé sa fortune dans le tripotage des fournitures. On +verra d'ailleurs, dans le cours de ses Mémoires, à quelles sources il a +puisé plus tard ses immenses richesses. (_Note de l'éditeur._)] + +Cependant le mal s'aggravait dans l'intérieur. Le Directoire confondait +la masse des hommes de la révolution avec les démagogues et les +anarchistes; il ne portait pas de coups à ces derniers sans que les +autres n'en ressentissent le contre-coup. On laissait à l'opinion +publique la plus fausse direction. Les républicains tenaient les rênes +de l'État, et ils avaient contre eux les passions et les préventions +d'une nation impétueuse et légère qui s'obstinait à ne voir que des +terroristes, des hommes de sang dans tous les zélateurs de la liberté. +Le Directoire lui-même, entraîné par le torrent des préventions, ne +pouvait suivre la marche prévoyante qui l'eût préservé et affermi. +L'opinion publique était faussée et pervertie chaque jour davantage, par +des écrivains serviles, par des folliculaires aux gages de l'émigration +et de l'étranger, prêchant ouvertement la ruine des institutions +nouvelles: leur tâche consistait surtout à avilir les républicains et +les chefs de l'État. En se laissant flétrir et déconsidérer, le +Directoire, dont les membres étaient divisés par un esprit de rivalité +et d'ambition, perdit tous les avantages qu'offre le gouvernement +représentatif à ceux qui ont assez d'habileté pour le maîtriser et le +conduire. Qu'arriva-t-il? Au moment même où nos armées triomphaient de +toutes parts, où, maîtres du cours du Rhin, nous faisions la conquête de +l'Italie au nom de la révolution et de la république, l'esprit +républicain périssait dans l'intérieur, et l'opération des élections +tournait au profit des contre-révolutionnaires et des royalistes. Un +grand déchirement devint inévitable dès que la majorité des deux +conseils se fut déclarée contre la majorité du Directoire. Il s'était +formé une espèce de _triumvirat_ composé de Barras, Rewbel et +Reveillère-Lepaux, trois hommes au-dessous de leurs fonctions dans une +telle crise. Ils s'aperçurent enfin qu'il ne leur restait plus d'autre +appui que celui du canon et des baïonnettes. Au risque de mettre en jeu +l'ambition des généraux, il fallut faire intervenir les armées, autre +danger grave, mais qui, plus éloigné, fut moins prévu. + +Ce fut alors qu'on vit Bonaparte, conquérant de la Lombardie et +vainqueur de l'Autriche, former dans chacune des divisions de son armée +un club, faire délibérer ses soldats, leur signaler les deux Conseils +comme des traîtres vendus aux ennemis de la France, et après avoir fait +jurer à son armée sur l'autel de la patrie, d'exterminer les _brigands +modérés_, envoyer des adresses menaçantes en profusion dans tous les +départemens et dans la capitale. Au nord, l'armée ne se borna point à +délibérer et à signer des adresses. Hoche, général en chef de l'armée de +Sambre-et-Meuse, dirigea sur Paris des armes, des munitions, et fit +marcher ses troupes sur les villes voisines. Par des ressorts secrets, +ce mouvement fut tout-à-coup suspendu, soit qu'on ne pût encore +s'entendre sur les coups à porter aux deux Conseils, soit, ce que j'ai +plus de motifs de croire, qu'on voulût ménager au vainqueur de l'Italie +une influence plus exclusive dans les affaires. Il est sûr que les +intérêts de Bonaparte étaient représentés alors par Barras dans le +triumvirat directorial, et que l'or de l'Italie coulait comme un nouveau +Pactole au milieu du Luxembourg. Des femmes s'en mêlèrent; elles +conduisaient alors toutes les intrigues. + +Le 4 septembre (18 fructidor), un mouvement militaire assujettit la +capitale, sous la direction d'Augereau, lieutenant de Bonaparte, envoyé +tout exprès. De même que dans tous les déchiremens où interviennent les +soldats, la toge fléchit devant les armes. On déporte sans forme +judiciaire deux directeurs, cinquante-trois députés; un grand nombre +d'auteurs et d'imprimeurs de feuilles périodiques qui avaient perverti +l'opinion. Les élections de quarante-neuf départemens sont déclarées +nulles; les autorités administratives sont suspendues pour être +réorganisées dans le sens de la nouvelle révolution. + +C'est ainsi que les royalistes furent vaincus et dispersés sans bataille +par le seul effet de l'appareil militaire; que les sociétés populaires +purent se recomposer; que la réaction contre les républicains eut un +terme; que le titre de républicain et de patriote ne fut plus un motif +d'exclusion pour arriver aux emplois et aux honneurs. Quant au +Directoire, où Merlin de Douai et François de Neufchâteau vinrent +remplacer Carnot et Barthélémy, tous deux compris dans la mesure de +déportation, il acquit d'abord une certaine apparence d'énergie et de +force; mais au fond ce n'était qu'une force factice incapable de +résister aux orages ni aux revers. + +Ainsi ce n'était que par la violence qu'on remédiait au mal, exemple +d'autant plus dangereux qu'il compromettait l'avenir. + +Pendant les préludes du 18 fructidor, journée qui semblait devoir +décider du sort de la révolution, je n'étais pas resté oisif. Mes +avertissemens au directeur Barras, mes aperçus, mes conversations +prophétiques, n'avaient pas peu contribué à donner au triumvirat +directorial l'éveil et le stimulant qu'avaient souvent réclamé ses +tâtonnemens et ses incertitudes. N'était-il pas naturel qu'un dénouement +si favorable aux intérêts de la révolution tournât aussi à l'avantage +des hommes qui l'avaient fondée et soutenue par leurs lumières, leur +énergie[4]? Les patriotes n'avaient marché jusqu'alors que sur des +ronces, il était temps que l'arbre de la liberté portât des fruits plus +doux pour qui devait les cueillir et les savourer; il était temps que +les hauts emplois devinssent le dévolu des hommes forts. + +[Note 4: Aveux précieux, et qui expliquent le mobile de toute +révolution passée, présente et future. (_Note de l'éditeur._)] + +Ne dissimulons rien ici: nous nous étions débarrassés des armes de la +coalition, du fléau de la guerre civile, et des manoeuvres plus +dangereuses encore des caméléons de l'intérieur. Or, par notre énergie +et la force des choses, nous étions les maîtres de l'État et de toutes +les branches du pouvoir. Il ne s'agissait plus que d'une prise de +possession entière dans l'échelle des capacités. Quand on a le pouvoir, +toute l'habileté consiste à maintenir le régime conservateur. Toute +autre théorie à l'issue d'une révolution n'est que niaiserie ou +hypocrisie impudente; cette doctrine, on la trouve dans le fond du coeur +de ceux mêmes qui n'osent l'avouer. J'énonçai, en homme capable, ces +vérités triviales regardées jusqu'alors comme un secret d'état[5]. On +sentit mes raisons; l'application seule embarrassait. L'intrigue fit +beaucoup; le mouvement salutaire fit le reste. + +[Note 5: Aucune des premières têtes de la révolution n'en avait +encore dit autant, que je sache. Fouché est vraiment naïf dans ses +aveux. (_Note de l'éditeur_.)] + +Bientôt une douce rosée de secrétariats-généraux, de porte-feuilles, de +commissariats, de légations, d'ambassades, d'agences secrètes, de +commandemens divisionnaires, vint, comme la manne céleste, désaltérer +l'élite de mes anciens collègues, soit dans le civil, soit dans le +militaire. Les patriotes si long-temps délaissés furent pourvus. J'étais +l'un des premiers en date, et l'on savait ce que je valais. Pourtant je +m'obstinai à refuser les faveurs subalternes qui me furent offertes; +j'étais décidé à n'accepter qu'une mission brillante qui me lançât +tout-à-coup dans la carrière des grandes affaires politiques. J'eus la +patience d'attendre; j'attendis même long-temps, mais je n'attendis pas +en vain. Barras pour cette fois triompha des préventions de ses +collègues, et je fus nommé, au mois de septembre 1798, non sans beaucoup +de démarches et de conférences, ambassadeur de la république française +près la république cisalpine. On le sait, nous étions redevables aux +armes victorieuses de Bonaparte et à sa politique déliée de cette +création nouvelle et sympathique. Il avait fallu faire un pont d'or à +l'Autriche et lui sacrifier Venise. + +Par le traité de paix de Campo-Formio (hameau du Frioul près d'Udine), +l'Autriche avait signé la cession des Pays-Bas à la France; et de Milan, +Mantoue, Modène, à la république cisalpine; elle s'était réservé la plus +grande partie de l'état de Venise, hors les Iles Ioniennes, que la +France retint. On voyait bien que ce n'était pour nous qu'une pierre +d'attente, et on parlait déjà de révolutionner toute l'Italie pour ne +pas s'arrêter en si beau chemin. En attendant, le traité de Campo-Formio +servait à consolider la nouvelle république, dont l'étendue ne laissait +pas que d'être respectable. Elle était formée de la Lombardie +autrichienne, du Modenois, de Massa et Carrara, du Bolonais, du +Ferrarais, de la Romagne, du Bergamasque, du Bressan, du Cremasque, et +d'autres contrées de l'État de Venise en terre ferme. + +Déjà nubile, elle réclamait son émancipation; c'est-à-dire qu'au lieu de +gémir sous la dure tutelle du Directoire français, elle demandait à +vivre sous la protection et sous l'influence de la grande nation. En +effet, c'était moins des serfs qu'il nous fallait que des alliés forts +et sincères. Telle était mon opinion; c'était aussi celle du directeur +Barras, et du général Brune, alors commandant en chef l'armée d'Italie: +de Berne il venait de porter son quartier-général à Milan. Mais un autre +directeur, qui menait la politique et la diplomatie à coups de ruades, à +la manière des chevaux rétifs d'Alsace, prétendait tout subjuguer, amis +et ennemis, par la force et la rudesse: c'était Rewbel, de Colmar, homme +dur et vain; il y voyait de la dignité. Il partageait la prépondérance +des grandes affaires avec son collègue Merlin de Douai, jurisconsulte +excellent, mais chétif homme d'état; tous deux menaient le Directoire, +car Treilhard et Reveillère-Lepaux n'étaient que des acolytes. Si +Barras, qui faisait bande à part, l'emportait parfois, c'était par +dextérité et par l'idée qu'on en avait; on le croyait homme de coeur +toujours prêt à faire un coup de main. + +Mais nous n'étions déjà plus dans l'ivresse de la victoire. Mon +initiation dans les affaires d'état tient à une époque si grave qu'il +convient d'en marquer les traits saillans; c'est d'ailleurs un +préliminaire indispensable pour mieux comprendre tout ce qui va suivre. +En moins d'un an la paix de Campo-Formio, qui avait tant abusé de +crédules, se trouvait déjà sapée dans sa base. Sans nous arrêter, nous +avions horriblement usé du droit de la force en Helvétie, à Rome, en +Orient. A défaut de rois, nous avions fait la guerre aux pâtres de la +Suisse, et nous avions été relancer les mameloucks. Ce fut +particulièrement l'expédition d'Égypte qui rouvrit toutes les plaies. +Elle eut une singulière origine qu'il est bon de noter ici. Bonaparte +avait horreur du gouvernement multiple, et il méprisait le Directoire +qu'il appelait les cinq rois à terme. Enivré de gloire à son retour +d'Italie, accueilli par l'ivresse française, il médita de s'emparer du +gouvernement suprême; mais sa faction n'avait pas encore jeté d'assez +profondes racines. Il s'aperçut, et je me sers de ses expressions, que +_la poire n'était pas mûre_. De son côté, le Directoire qui le +redoutait, trouvait que son généralat nominal de l'expédition +d'Angleterre le tenait trop à portée de Paris; lui-même se souciait peu +d'aller se briser sur la côte d'Albion. A vrai dire on ne savait trop +qu'en faire. Une disgrâce ouverte eût révolté l'opinion publique et +l'eût rendu lui-même plus fort. + +On était à la recherche d'un expédient lorsque l'ancien évêque d'Autun, +si délié, si insinuant, et que venait d'introduire aux affaires +étrangères l'intrigante fille de Necker, imagina le brillant ostracisme +en Égypte. Il en insinua d'abord l'idée à Rewbel, puis à Merlin, se +chargeant de l'adhésion de Barras. Le fond de son plan n'était qu'une +vieillerie trouvée dans la poussière des bureaux. On en fit une affaire +d'état. L'expédient parut d'autant plus heureux qu'il éloignait tout +d'abord l'âpre et audacieux général, en le livrant à des chances +hasardeuses. Le conquérant de l'Italie donna d'abord à plein collier et +avec ardeur dans l'idée d'une expédition qui, ne pouvant manquer +d'ajouter à sa renommée, lui livrait des possessions lointaines; il se +flattait déjà d'y gouverner en sultan ou en prophète. Mais bientôt se +refroidissant, soit qu'il vît le piège, soit qu'il convoitât toujours le +pouvoir suprême, il tergiversa; il eut beau se débattre, susciter +obstacles sur obstacles, tous furent levés; et quand il se vit dans +l'alternative d'une disgrâce ou de rester à la tête d'une armée qui +pouvait révolutionner l'Orient, il ajourna ses desseins sur Paris, et +mit à la voile avec l'élite de nos troupes. + +L'expédition débuta par une sorte de prodige, l'enlèvement subit de +Malte; puis par une catastrophe, la destruction de notre escadre dans +les eaux du Nil. La face des affaires changea aussitôt. L'Angleterre à +son tour fut dans le délire du triomphe. Conjointement avec la Russie +elle devint l'instigatrice d'une nouvelle guerre générale dont le +gouvernement des Deux-Siciles fut le promoteur apparent. + +Elle fut attisée à Palerme et à Naples par la haine, à Constantinople +par la violation du droit de paix, des nations et des gens. Le Turc seul +était dans le bon droit. + +Tant d'incidens graves coup sur coup firent dans Paris une impression +profonde; il semblait que la terre tremblât de nouveau. On fit +ouvertement des préparatifs de guerre, et tout prit un aspect hostile et +sombre. On avait déjà frappé les riches d'un emprunt forcé et progressif +de quatre-vingt millions; on pourvut à faire des levées. De cette époque +date la combinaison et l'établissement de la conscription militaire, +levier immense emprunté à l'Autriche, perfectionné, proposé aux Conseils +par Jourdan, et adopté aussitôt par la mise en activité de deux cent +mille conscrits. On renforça les armées d'Italie et d'Allemagne. + +Tous les préludes de la guerre se révélèrent à la fois: insurrection +dans l'Escaut et dans les Deux-Nèthes, aux portes de Malines et de +Bruxelles; troubles dans le Mantouan et à Voghère; le Piémont à la +veille d'une subversion; Gênes et Milan déchirés par la rivalité des +partis et agités par la fièvre que leur avait inoculée notre révolution. + +Ce fut entouré de ces présages sombres que je me mis en route pour ma +légation de Milan. J'arrivai au moment même où le général Brune allait +opérer, dans le gouvernement de la Cisalpine, sans en altérer l'essence, +un changement de personnes dont j'avais la clef. Il était question de +faire passer le pouvoir à des hommes plus énergiques et à des mains plus +fermes; il s'agissait de commencer l'émancipation de la république +cadette pour qu'elle donnât l'impulsion à toute l'Italie. Nous +préméditâmes ce coup de main avec l'espoir de forcer à l'adhésion la +majorité du Directoire qui siégeait au Luxembourg[6]. + +[Note 6: Fouché ne nous met pas assez au fait de ce plan de tout +révolutionner au dehors, plan alors écarté par la majorité du +Directoire, et dont le général Augereau fut une des premières victimes. +Commandant en chef de l'armée d'Allemagne, après le 16 fructidor, il +allait révolutionner la Souabe quand il fut rappelé et disgracié. +Bonaparte y eut part; il était furieux qu'on voulût déjà démolir son +ouvrage: la paix de Campo-Formio. On va voir, après son départ pour +l'Égypte, Brune et Joubert partager la disgrâce d'Augereau, pour le même +motif. Il paraît que ce plan, renouvelé de la propagande de 1792, +n'avait pour adhérent au Directoire que Barras: c'était un faible appui. +Rewbel et Merlin ne voulaient pas aller si vîte en besogne; effrayés +déjà de leurs violences en Égypte et en Suisse, ils persistaient à se +bercer dans une situation qui n'était ni la paix, ni la guerre. Il faut +avouer que la tentative hardie de tout révolutionner, qu'ils n'osèrent +essayer qu'à demi, eût donné aux révolutionnaires de France une immense +initiative sur les opérations de la campagne de 1799 qui tournèrent +contre eux au dehors et au dedans. La révolution s'arrêta; _elle se fit +homme_. (_Note de l'éditeur_.)] + +Je me concerte avec Brune; je stimule les patriotes lombards les plus +chauds, et nous décidons que le mouvement sera régularisé, qu'il n'y +aura ni proscriptions ni violences. Dans la matinée du 20 octobre se +développe un appareil militaire; les portes de Milan sont fermées, les +directeurs et les députés sont à leur poste. Là, par la seule impulsion +de l'opinion, sous l'égide des forces de la France, et par l'effet des +insinuations du général en chef, cinquante-deux représentans cisalpins +donnent leur démission et sont remplacés par d'autres. En même temps les +trois directeurs Adelasio, Luosi et Soprensi, choisis par +l'ex-ambassadeur Trouvé et confirmés par le Directoire de France, sont +également invités à se démettre, et nous les remplaçons par trois autres +directeurs: Brunetti, Sabatti et Sinancini. Le citoyen Porro, patriote +lombard plein de zèle et de lumières, est nommé ministre de la police. +Cette répétition de notre 18 fructidor, faite à l'eau rose, est +confirmée par les assemblées primaires; nous rendons ainsi hommage à la +souveraineté du peuple en faisant sanctionner par lui ce qui était fait +pour lui. Soprensi l'ex-directeur entraîna vingt-deux députés qui +vinrent déposer leurs protestations dans mes mains; ce que je pus +alléguer pour les faire fléchir resta sans effet. Il fallut donner +l'ordre de faire sortir Soprensi de force de l'appartement qu'il +occupait au palais directorial, et recevoir de lui une nouvelle +protestation portant qu'il déniait au général en chef le droit qu'il +s'arrogeait sur les autorités cisalpines. Là se borna l'opposition. + +Toutes les difficultés nous les surmontâmes sans rumeur et nous évitâmes +toute espèce de déchirement. On sent bien que les courriers ne restèrent +pas immobiles; les déchus et les mécontens eurent recours au Directoire +de Paris, auquel ils en appelèrent. + +Je rendis compte, de mon côté, des changemens du 20 octobre, en +m'étayant de la volonté réfléchie du général en chef, de la justesse de +ses vues, de l'exemple de ce qui s'était passé en France au 18 +fructidor, et de celui plus récent encore puisé dans la nécessité où +s'était trouvé le Directoire de faire casser les élections de plusieurs +départemens, afin d'écarter des députés brouillons, inquiets ou +dangereux. Je m'élevai ensuite à des considérations plus hautes, +invoquant les termes et l'esprit du traité d'alliance entre la +république française et la république cisalpine, traité approuvé par le +Conseil des anciens le 7 mars précédent. On y trouvait explicitement +reconnue la nouvelle république, comme puissance libre et indépendante, +aux seules conditions qu'elle prendrait part à toutes nos guerres; +qu'elle mettrait sur pied toutes ses forces à la réquisition du +Directoire français; qu'elle entretiendrait vingt-cinq mille hommes de +nos troupes, en y employant annuellement dix millions, et enfin que tous +ses armemens seraient sous le commandement de nos généraux. Je +garantissais la stricte et fidèle exécution du traité, en protestant que +le gouvernement et la chose nationale trouveraient un gage plus sûr et +un appui plus véritable dans l'énergie et la bonne foi des hommes à qui +le pouvoir venait d'être confié; enfin, je fis valoir mes instructions +qui m'autorisaient à réformer, sans agitation, sans secousses, les vices +du nouveau gouvernement cisalpin, la multiplicité excessive et +dispendieuse des membres du corps législatif, des administrations +départementales, et qui me recommandaient de veiller à ce que la forme +du régime républicain ne fût pas onéreuse au peuple. Je partais de là +pour garantir aussi l'existence d'immenses ressources, le Corps +législatif de Milan ayant autorisé le Directoire à vendre trente +millions de domaines nationaux, parmi lesquels se trouvaient les biens +des évêques. La dépêche du général en chef, Brune, coïncidait +parfaitement avec la mienne, mais tout fut inutile. L'orgueil et la +vanité s'en mêlèrent, ainsi que les plus basses intrigues, et même les +insinuations étrangères. Il s'agissait d'ailleurs de la solution d'une +des plus hautes questions de politique immédiate, de l'adoption ou du +rejet du système de l'unité de l'Italie divisée en républiques, par le +prompt renversement des vieux gouvernemens pourris qui s'écroulaient et +ne pouvaient plus tenir, système que nous tenions à honneur de faire +triompher[7]. Cette politique tranchante et décisive ne pouvait convenir +au ministre cauteleux qui exploitait alors nos affaires étrangères[8]; +il employa des moyens détournés pour faire échouer notre plan, et il +réussit. Rewbel et Merlin, dont la vanité fut mise en jeu, se +déchaînèrent contre l'opération de Milan; nous n'eûmes pour nous que le +vote isolé de Barras, qui fut bientôt neutralisé. Un arrêté pris _ab +irato_ le 25 octobre, désavoua formellement les changemens opérés par le +général Brune. En même temps le Directoire m'écrivit pour me faire +connaître sa désapprobation, en me témoignant qu'il verrait avec plaisir +rentrer au Directoire et au sénat tous les citoyens que la dernière +révolution en avait fait sortir. + +[Note 7: Très-bien, Monsieur Fouché. L'histoire va prendre acte de +la déclaration de votre système de 1798. Puisque vous êtes si véridique, +vous allez nous donner de nouvelles preuves sans doute que ce système, +qui n'a été que modifié _par la force des circonstances_, s'est perpétué +jusqu'en 1815, époque de votre dernier avénement au pouvoir. _(Note de +l'éditeur.)_] + +[Note 8: Ici la désignation personnelle est inutile. Le lecteur peu +au fait n'a qu'à recourir aux almanachs. Nous devons respecter la +discrétion de M. le duc d'Otrante à l'égard d'un de ses anciens +collègues. _(Note de l'éditeur.)_] + +J'aurais pu aisément me désintéresser dans cette affaire, à laquelle +j'étais censé n'avoir pris aucune part directe, étant arrivé à mon poste +à la naissance des préparatifs dont je pouvais, à la rigueur, ne bien +connaître ni la source ni l'objet. Telle eût été la conduite d'un homme +qui aurait voulu conserver sa légation aux dépens de ses opinions et de +son honneur. Je suivis une marche plus franche et plus ferme. Je +réclamai vivement contre la désapprobation du Directoire; je fis sentir +le danger de rétrograder, le voeu du peuple s'étant d'ailleurs manifesté +dans les assemblées primaires, de manière à ne pouvoir plus revenir sur +ce qui était fait sans risquer de tomber dans une légèreté, dans une +inconséquence blâmables. Je fis sentir aussi combien il serait +impolitique de mécontenter les patriotes cisalpins, et de risquer de +mettre leur république en feu au moment même où les hostilités, à la +veille de commencer contre Naples, ne pouvaient manquer d'être le +prélude d'une guerre générale. J'annonçai que trente mille Autrichiens +allaient se rassembler sur l'Adige; mais je prêchai dans le désert. +Brune, à la réception de l'arrêté du Directoire qui annulait les +destitutions faites le 20 octobre, reçut l'injonction de quitter l'armée +d'Italie pour aller commander en Hollande. Heureusement il fut remplacé +par le brave, modeste et loyal Joubert, bien propre à tout calmer et à +tout réparer. + +Milan fermentait, et les deux partis rivaux se retrouvaient en présence; +l'un plein d'espoir d'être rétabli, l'autre décidé à tenir ferme, quand +un nouvel arrêté me parvint, émané du Directoire, le 7 novembre. Il +refusait de reconnaître le voeu du peuple, et m'ordonnait de cesser +toute relation avec le Directoire cisalpin jusqu'à ce que cette autorité +eût été reconstituée telle qu'elle l'était avant le 20 octobre. Le +Directoire ordonnait en outre une nouvelle convocation des assemblées +primaires. Je fus révolté du mépris des principes républicains sur +lesquels étaient basées nos propres institutions. Le système servile et +vexatoire avec lequel on prétendait gouverner une république alliée, me +parut le comble de l'ineptie. Au milieu des circonstances graves où +allait se trouver la péninsule italique, c'était vouloir ravaler les +hommes et les réduire à n'être que de pures machines; c'était +tout-à-fait contraire d'ailleurs, aux stipulations et à l'esprit du +traité d'alliance. Je m'expliquai; je fis plus, je vengeai en quelque +sorte la majesté des deux nations, en adressant au Directoire cisalpin +le message dont voici les principaux traits: + +«C'est en vain, citoyens Directeurs, qu'on cherche à persuader que votre +existence politique n'est que fugitive, parce qu'elle a été accompagnée +d'un acte justement improuvé et fortement réprimé par mon gouvernement. +(Ici il fallait bien un correctif.) Vos concitoyens, en la sanctionnant +dans vos assemblées primaires, vous ont donné une puissance morale dont +vous devenez responsables devant le peuple cisalpin. + +»Prouvez donc avec fierté son indépendance et la vôtre; maintenez avec +fermeté les rênes du gouvernement qui vous sont confiées, sans vous +embarrasser des perfides sugestions de la calomnie; faites respecter +votre autorité par une police vaste et judicieuse; résistez à la +malignité des passions en développant un grand caractère, et comprimez +toutes les combinaisons de vos ennemis par une inflexible justice. + +...Nous voulons toujours donner la paix à la terre; mais si la vanité et +la soif du sang font prendre les armes contre votre indépendance... +malheur aux traîtres! Les hommes libres fouleront aux pieds leur +poussière. + +»Citoyens Directeurs! élevez vos âmes avec les événemens; soyez plus +grands qu'eux si vous voulez les dominer; n'ayez point d'inquiétude sur +l'avenir; la solidité des républiques est dans la nature des choses; la +victoire et la liberté couvriront le Monde. + +»Réglez l'activité brûlante de vos concitoyens, afin qu'elle soit +féconde.... Qu'ils sachent bien que l'énergie n'est pas le délire, et +qu'être libre ce n'est pas être indépendant pour faire le mal.» + +Mais les âmes, en Italie, étaient peu à la hauteur de ces préceptes. Je +cherchai partout une fermeté tempérée par la constance, et je ne trouvai +que des coeurs incertains ou pusillanimes à peu d'exceptions près. + +Furieux qu'on prît un tel langage devant le public cisalpin, nos +souverains à terme siégeant au Luxembourg expédièrent en toute hâte à +Milan le citoyen Rivaud, en qualité de commissaire extraordinaire; il +était porteur d'un arrêté qui m'enjoignait de sortir de l'Italie. Je +n'en tins aucun compte, persuadé que le Directoire n'avait pas le droit +de m'empêcher de vivre en simple particulier à Milan. Une conformité +sympatique d'opinions et d'idées avec Joubert, qui venait d'y prendre +le commandement à la place de Brune, me portait à y rester pour attendre +les événemens qui se préparaient. A peine fûmes-nous, Joubert et moi, en +relations et en conférences, que nous nous entendîmes. C'était, sans +contredit, le plus intrépide, le plus habile et le plus estimable des +lieutenans de Bonaparte; il avait favorisé, depuis la paix de +Campo-Formio, la cause populaire en Hollande; il venait en Italie, +résolu, malgré la fausse politique du Directoire, de suivre son +inclination et de satisfaire au voeu des peuples qui voulaient la +liberté. Je l'engageai fortement à ne pas se compromettre pour ma cause +et à louvoyer. Le commissaire Rivaud, n'osant rien entreprendre tant que +je resterais à Milan, informa de sa position et de l'état des choses ses +commettans du Luxembourg, qui, par le plus prochain courrier, envoyèrent +des dépêches fulminantes. + +Il fallut que l'autorité militaire agît bon gré mal gré. Dans la nuit du +7 au 8 décembre, la garde du Directoire et du Corps législatif cisalpin +fut désarmée et remplacée par des troupes françaises. On interdit au +peuple l'entrée du lieu d'assemblée du Directoire et des deux Conseils. +Un comité secret fut tenu pendant la nuit, et à son issue on expulsa les +nouveaux fonctionnaires et on rétablit les anciens. Les scellés furent +apposés sur les portes du Cercle constitutionnel, et le commissaire +Rivaud ordonna plusieurs arrestations. Moi-même j'eusse été arrêté, +garotté, je crois, et ramené de brigade en brigade à Paris, si Joubert +ne m'eût averti à temps. Je m'esquivai dans une campagne près de Monza, +où je reçus aussitôt copie de la proclamation adressée par le citoyen +Rivaud au peuple cisalpin. Dans ce honteux monument d'une politique +absurde, on alléguait l'irrégularité et la violence des procédés du 20 +novembre, qu'on anathématisait par la raison qu'ils avaient été +favorisés par le pouvoir militaire; allégation dérisoire, puisqu'elle +condamnait le 18 fructidor, et la dernière et humiliante scène de Milan, +ordonnée de Paris sans connaissance de cause. Le perroquet commissaire +nous taxait, Brune et moi, en termes énigmatiques, d'être des novateurs +et des réformateurs sans caractère et sans mission; enfin il signalait +l'exagération de notre patriotisme, qui, disait-il, faisait calomnier le +gouvernement populaire. + +Tout cela était pitoyable par sa déraison. Averti que j'avais disparu et +me croyant caché dans Milan, le Directoire réexpédia un courrier +extraordinaire, porteur de l'ordre itératif de me faire sortir d'Italie. +«...Si vous aviez connaissance, écrivit immédiatement au Directoire +cisalpin le plat Rivaud, que le citoyen Fouché fût sur votre territoire, +je vous prie de m'en informer.» Je m'amusai de sa perplexité et des +frayeurs des deux Directoires; puis sortant de ma retraite, je pris +tranquillement la route des Alpes que je franchis. J'arrivai à Paris +dans les premiers jours de janvier 1799. Déjà le crédit et la +prépondérance de Rewbel et de Merlin avaient singulièrement déclinés. +Dans les deux Conseils on formait des brigues contre eux, et ils +commençaient à baisser de ton. Aussi, au lieu de m'appeler à leur barre +et de me faire rendre compte de ma conduite, ils se contentèrent +d'annoncer dans leur journal officiel que j'étais de retour de ma +mission près la république cisalpine. Je me crus assez fort pour leur +demander compte moi-même de leurs procédés sauvages à mon égard, +exigeant pour mes déplacemens des indemnités que je reçus, mais avec +l'instante prière de ne point faire d'esclandre. + +J'ai pensé que ces détails sur mon premier naufrage dans ma navigation +des hauts emplois feraient connaître et l'état des esprits à cette +époque et le terrain sur lequel j'eus d'abord à opérer. J'avais +d'ailleurs écrit déjà cet exposé, à la demande de Bonaparte, à la veille +de partir pour Marengo; et j'avoue que j'y ai trouvé, en le relisant, +des souvenirs dans lesquels je me suis complu. + +Je voyais l'autorité directoriale ébranlée, moins par les préludes des +revers publics, que par les menées sourdes des factions mécontentes: +sans se montrer encore à visage découvert, elles préparaient leurs +attaques dans l'ombre. + +On se montrait fatigué généralement de l'esprit étroit et tracassier qui +animait nos cinq rois à terme; on s'indignait surtout que leur autorité +ne se fit connaître que par des exactions, des injustices et des +inepties. En réveillant les passions assoupies, ils provoquèrent les +résistances. Quelques conversations expansives avec des hommes influens +ou attentifs, et mon propre coup-d'oeil suffirent pour me faire juger +sainement de l'état des choses. + +Tout annonçait de grands événemens et une crise prochaine. Les Russes +s'avançaient et allaient entrer en lice. On se lassa d'envoyer notes sur +notes à l'Autriche pour essayer de les arrêter; et dès la fin de février +on donna le signal des batailles sans qu'on fût prêt à faire la guerre. +Le Directoire avait provoqué cette seconde coalition tout en se privant +lui-même de ses meilleurs généraux. Non seulement Bonaparte était +relégué dans les sables de l'Afrique; non seulement Hoche, échappé à +l'expédition d'Irlande, avait fini par le poison, mais Pichegru était +déporté à Sinnamary, mais Moreau était en disgrâce, mais Bernadotte, +retiré de la diplomatie après l'éclat de sa légation de Vienne, venait +de se démettre de son commandement de l'armée d'observation; mais encore +la destitution de Championnet était prononcée, pour avoir voulu mettre +un frein aux rapines des agens du Directoire. Enfin Joubert lui-même, +l'intrépide et vertueux Joubert avait reçu sa démission, pour avoir +voulu établir en Italie une liberté sage qui eût cimenté les liens qui +unissaient deux nations dont les destinées semblaient devoir être +communes. + +Cette seconde guerre continentale dont la Suisse, l'Italie et l'Égypte +n'avaient vu que les préludes, s'ouvrit le 1er de mars; et dès le 21, +Jourdan perdit la bataille de Stockach, ce qui le força de repasser +précipitamment le Rhin: douloureux présage qui fut bientôt suivi de la +rupture du congrès de Rastadt, comédie politique, dont le dernier acte +fut un drame horrible. Nous ne fûmes pas plus heureux en Italie qu'en +Allemagne: Schoerer, le général de prédilection de Rewbel, perdit sur +l'Adige trois batailles, qui nous ravirent en peu de jours, avec les +libertés de l'Italie, des conquêtes qui nous avaient coûté trois +campagnes laborieuses. + +Nous avions jusqu'alors envahi ou tenu ferme: qu'on juge de l'effet que +produisit la nouvelle que partout nous battions en retraite! Tout +gouvernement qui, en révolution, ne sait faire que des mécontens et ne +sait pas vaincre, perd nécessairement le pouvoir: au premier revers, +toutes les ambitions reprennent de droit une attitude hostile. + +J'assistai à différentes réunions de députés et de généraux mécontens, +et je jugeai que les partis n'avaient pas au fond les mêmes intentions, +mais qu'ils se réunissaient dans le but commun de renverser le +Directoire, pour édifier ensuite chacun à sa manière. Je rectifiai à ce +sujet les idées de Barras et je l'engageai à forcer à tout prix +l'expulsion de Rewbel, bien sûr que nous aurions ensuite bon marché de +Treilhard, de Merlin et de Reveillère. On était aigri surtout contre les +deux derniers, comme ayant favorisé le système des scissions +électorales, imaginées pour écarter des Conseils législatifs les plus +ardens républicains. Je savais que Joseph et Lucien, frères de +Bonaparte, chargés de soigner les intérêts de son ambition pendant son +exil belliqueux, manoeuvraient dans le même but. Lucien montrait un +patriotisme exalté; il était à la tête d'un parti de mécontens avec +Boulay de la Meurthe. De son côté, Joseph faisait beaucoup de dépense et +tenait un grand état de maison. Là se réunissaient les députés les plus +influens des Conseils, les plus hauts fonctionnaires, les généraux +marquans et les femmes les plus fertiles en intrigues. + +La coalition formée, Rewbel déconcerté, abandonné par Merlin à qui on le +représenta comme un bouc émissaire qu'il fallait sacrifier, se crut +trop heureux de marchander son élimination, couverte par le sort, à la +condition principale qu'on respecterait sa retraite dans le Conseil des +anciens. Mais qui allait le remplacer au Directoire? Merlin et les +députés ventrus, ses acolytes, décidèrent qu'ils élèveraient à sa place +Duval, de la Seine-Inférieure, homme médiocre et nul, brave homme +d'ailleurs, qui occupait alors le ministère de la police, où sa vue +était trop courte pour y rien voir. On les laissa faire, et toutes leurs +batteries dressées, on, travailla efficacement pour Sieyes, ambassadeur +à Berlin, dont on vantait depuis dix ans la capacité occulte. Je lui +savais réellement quelques idées fortes et positives en révolution; mais +je connaissais aussi son caractère défiant et artificieux; je lui +croyais d'ailleurs des arrière-pensées peu compatibles avec les bases de +nos libertés et de nos institutions. Je n'étais pas pour lui, mais je +tenais à la coterie qui se forma tout-à-coup en sa faveur, sans pouvoir +deviner par quelle impulsion. On alléguait qu'il importait de mettre à +la tête des affaires, au début d'une coalition menaçante, l'homme qui +mieux que tout autre connaissait les moyens de maintenir la Prusse dans +sa neutralité si productive pour elle; on assurait aussi qu'il s'était +montré fin politique, en donnant les premiers, éveils sur la coalition +flagrante. + +On en vint à l'élection: je ris encore du désappointement du subtil +Merlin et du bon Duval, sa créature, qui, pendant que les Conseils +procédaient, ayant établi une ligne télégraphique d'agens depuis l'hôtel +de la police jusqu'à la salle législative, chargés de transmettre au +bien-heureux candidat le premier avis de son exaltation directoriale, en +apprirent qu'une partie du ventre avait fait défection. Ni Merlin, ni +Duval ne pouvaient comprendre comment une majorité _assurée_ peut se +changer tout-à-coup eu minorité. Mais nous, qui savions par quel ressort +on opère, nous en fîmes des gorges chaudes dans d'excellens dîners où se +tamisait la politique. + +Merlin vit dans Sieyes un compétiteur dangereux, et dès ce moment, il se +renfrogna. Quant au bon homme Duval, bientôt remplacé par Bourguignon, +il en devint misantrope. Ces deux médiocres citoyens n'étaient pas plus +faits l'un que l'autre pour manier la police[9]. + +[Note 9: Petite vanité de Fouché qui prépare tout comme dans un +mélodrame, pour entrer lui-même en scène comme seul capable de tenir le +timon de la police, d'exploiter ses ténébreuses intrigues et ses +fertiles émolumens. (_Note de l'éditeur_.)] + +L'oeuvre n'était encore qu'ébauchée. Pour l'accomplir, il se forma deux +coalition législatives. Dans l'une figuraient Boulay de la Meurthe, +Chénier, Français de Nantes, Chalmel, Texier-Olivier, Berlier, Baudin +des Ardennes, Cabanis, Régnier, les frères Bonaparte; dans l'autre on +voyait Bertrand du Calvados, Poulain-Grand-pré, Destrem, Garrau, Arena, +Salicetti, et d'autres ardens athlètes. Dans toutes deux, qui avaient en +dehors leurs auxiliaires, je ménageai à Barras des créatures, et il +manoeuvra lui-même assez bien. On n'agit d'abord que par des voies +souterraines: le temps d'éclater n'était pas encore venu. + +A cet égard, nos revers nous servirent merveilleusement; ils étaient +inévitables. Cent soixante et dix mille hommes épuisés, fatigués, +dégoûtés par vingt défaites, et commandés par des généraux toujours à +la veille d'une disgrâce, pouvaient-ils tenir tête à plus de trois cent +mille ennemis, secondés en Italie et en Allemagne par les peuples, et +portés, soit par l'ardeur de la victoire, soit par le désir de la +vengeance, sur les frontières mêmes de la république? + +Bientôt le déchaînement fut général contre la majorité du Directoire. +«Son autorité, disait-on, ne s'est fait connaître que par des exactions, +des injustices et des inepties; au lieu de signaler sa dictature, il n'a +fait, depuis le 18 fructidor, qu'abuser de son immense pouvoir; il a +creusé le gouffre de nos finances et l'abîme qui menace aujourd'hui +d'engloutir la république.» + +Ce n'était que dans les Conseils où le Directoire trouvait encore des +défenseurs, parmi ses créatures intéressées et ses apologistes +maladroits. L'exaspération fut au comble quand Bailleul écrivit dans une +brochure qu'il craignait plus les Russes au Corps législatif que les +Russes s'approchant des frontières. + +Un message concerté, adressé au Directoire pour avoir des renseignemens +sur la situation extérieure et intérieure de la république, devint le +signal de la bataille. C'était au moment où Sieyes, nouveau Directeur, +vendit de s'installer. La réponse du Luxembourg ne venant pas, les +Conseils, dans la journée du 18 juin (28 prairial), se déclarent en +permanence. De son côté, le Directoire s'y met aussi par représailles; +mais déjà hors d'état de parer les coups qu'on va lui porter. + +On lui enlève d'abord le droit de restreindre la liberté de la presse. +La manifestation de l'opinion n'étant plus comprimée, il n'est plus +possible à des légistes de défendre le terrain. Aussi, à peine a-t-on +contesté et révoqué la nomination de Treilhard, que Treilhard se retire +sans dire mot. + +Toutefois Merlin et Reveillère s'obstinaient et prétendaient tenir bon +dans le fauteuil directorial. Boulay de la Meurthe et les députés de sa +coterie vont au Luxembourg demander impérieusement la démission des deux +Directeurs. En même temps Bertrand du Calvados, au nom d'une commission +des onze dont Lucien faisait partie, monte à la tribune et trouve moyen +d'effrayer les Directeurs par la préface de leur acte d'accusation. + +«Je ne vous parlerai pas, s'écrie-t-il, de vos Rapinat, de vos Rivaud, +de vos Trouvé, de vos Faypoult, qui, non contens d'exaspérer nos alliés +par des concussions de toute nature, ont violé par vos ordres les droits +des peuples, ont proscrit les républicains ou les ont despotiquement +destitués pour les remplacer par des traîtres!...» Je n'étais pas +étranger à cette sortie, où se trouvait une approbation indirecte de ma +conduite, et un blâme tacite de celle qu'avait tenue le Directoire à mon +égard. + +Enfin, le 30 prairial (18 juin), Merlin et Reveillère, sur l'assurance +formelle qu'ils ne seraient pas mis en cause, donnèrent leur démission, +et Sieyes devint le maître du champ de bataille. A l'instant même, toute +la force de la révolution vint se grouper autour de Sieyes et de Barras. + +D'accord avec les meneurs des Conseils, ils firent jouer toutes leurs +batteries, afin de n'admettre au Luxembourg, pour collègues, en +remplacement des Directeurs expulsés, que des hommes tels que +Roger-Ducos, Moulins et Gohier, incapables de leur causer d'ombrage par +leur capacité, ou la force de leur caractère. Cette combinaison tendait +à les rendre maîtres des affaires, Roger-Ducos s'étant associé de vote +et d'intérêt avec Sieyes. + +Le premier fruit du triomphe des Conseils sur le Directoire fut la +nomination de Joubert au commandement de Paris, nomination que Barras +obtint de Sieyes, et à laquelle je ne fus pas non plus étranger. Peu de +jours après je fus nommé à l'ambassade de Hollande: c'était une sorte de +réparation que me devait le nouveau Directoire. J'allai prendre congé de +Sieyes; il me dit que jusque-là on avait gouverné au hasard, sans but +comme sans principes, et qu'il n'en, serait plus de même à l'avenir; il +témoigna de l'inquiétude sur le nouvel essor de l'esprit anarchique avec +lequel, disait-il, on ne pourra jamais gouverner. Je répondis qu'il, +était temps que cette démocratie sans but et sans règle fit place à +l'aristocratie républicaine, ou gouvernement des sages, le seul qui pût +s'établir et se consolider. Oui, sans doute, reprit-il, et si cela était +possible vous en seriez; mais que nous sommes encore loin du but! Je lui +parlai alors de Joubert comme d'un général pur et désintéressé, que +j'avais été à portée de bien connaître en Italie, et auquel on pourrait, +au besoin, donner sans danger une influence forte: il n'y avait à +craindre ni son ambition, ni son épée, qu'il ne tournerait jamais contre +la liberté de sa patrie. Sieyes m'ayant écouté, attentivement jusqu'au +bout, ne me répondit que par un: _C'est bien!_ Je ne pus lire autre +chose dans son regard oblique. + +On voit que je ne fus pas heureux dans mon intention de le sonder et de +provoquer sa confiance. Je savais pourtant qu'il avait eu depuis peu, +avec un ami de M. de Talleyrand, qui est devenu sénateur depuis, une +conversation très-significative; qu'il lui avait avoué, que la +révolution errait sans but en parcourant un cercle vicieux, et qu'on ne +trouverait stabilité et sûreté qu'à la faveur d'une autre organisation +sociale qui nous présenterait l'équivalent de la révolution de 1688, en +Angleterre; ajoutant qu'on voyait là, depuis plus d'un siècle, la +liberté et la couronne coucher ensemble sans satiété et sans divorce. On +lui avait fait l'objection qu'il n'y avait plus de Guillaume. «Cela est +vrai, avait-il répondu, mais il y a dans le nord de l'Allemagne des +princes sages, guerriers, philosophes, et qui gouvernent leur petite +principauté aussi paternellement que Léopold a gouverné la Toscane.» +Voyant qu'il faisait allusion au duc de Brunswick, on lui avait opposé +le manifeste de 1792. «Il n'est pas l'auteur de ce maudit manifeste, +avait-il repris vivement, et il serait facile d'établir qu'il a +conseillé lui-même la retraite de Champagne, se refusant de mettre la +France à feu et à sang, et d'agir pour les émigrés. Du reste, nous ne +devons pas songer au fils du lâche Égalité, continua Sieyes; +non-seulement il n'y a point assez d'étoffe, mais il est certain qu'il +s'est réconcilié avec le prétendant: il n'oserait pas faire un pas de +lui-même. Parmi nos généraux je n'en vois pas un qui soit capable ou en +mesure de se mettre à la tête d'une coalition d'hommes forts pour nous +tirer du gâchis où nous sommes, car il ne faut pas se le dissimuler, +notre puissance et notre constitution croulent de toutes parts.» Cette +conversation n'avait pas besoin de commentaires; je savais aussi que +Sieyes avait tenu, sur notre situation intérieure, à peu près le même +langage à Barras. Ces lueurs suffirent pour m'éclairer sur son compte +et pour fixer mon opinion sur ses arrière-pensées. + +Nul doute qu'il n'eût déjà le projet de nous donner un pacte social de +sa façon. L'orgueilleux prêtre était tourmenté depuis long-temps par +cette ambition de s'ériger en législateur unique. Je partis avec la +persuasion qu'il était parvenu à faire goûter ses vues à quelques hommes +influens, tels que Daunou, Cabanis, Chénier, Garat, et à la plupart des +membres du Conseil des anciens, qui, entraînés depuis, ont dépassé le +but qu'on s'était proposé. Tel fut le germe de la révolution qui se +prépara bientôt, et sans laquelle la France eût inévitablement succombé +dans les convulsions de l'anarchie ou sous les coups répétés de la +coalition européenne. + +J'eus à peine le temps d'aller toucher barre à la Haye, où je remplaçai +Lombard de Langres, sorte d'auteur maniéré, mais d'ailleurs bon homme. +Je trouvai cette autre république cadette divisée dans ses autorités, en +hommes forts et en hommes faibles, en aristocrates et en démagogues, +comme partout ailleurs. Je m'assurai que le parti orangiste ou anglais +n'aurait aucune influence sur les destinées du pays, tant que nos +armées seraient en état de protéger la Hollande. Là je retrouvai Brune, +qui maintenait nos troupes très-fermes, tout en fermant les yeux sur les +opérations d'un commerce illicite, indispensable pour ne pas consommer +la ruine du pays. Je le laissai faire; nous ne pouvions manquer d'être +d'accord; comme moi il se trouvait assez vengé par le renversement des +gouvernans mal habiles qui nous avaient froissés et dépaysés mal à +propos. + +Cependant rien ne prenait une assiette fixe à Paris; tout y était +mobile, et il était à craindre que le triomphe des Conseils sur le +pouvoir exécutif ne finît par l'énerver et amener la désorganisation du +gouvernement; il était à craindre surtout que les anarchistes, outrant +les conséquences de la dernière révolution, ne voulussent tout +bouleverser, afin de se saisir d'un pouvoir qu'ils n'étaient pas en état +de gérer. Ils comptaient sur Bernadotte, qu'ils avaient porté au +ministère de la guerre, et dont l'ambition et le caractère n'étaient pas +sympathiques avec les vues de Sieyes et de son parti. + +Heureusement que les intérêts du parti de Bonaparte, dirigé par ses +deux frères, ayant pour conseil Roederer, Boulay de la Meurthe et +Régnier, se trouvaient d'accord sous le point de vue de la nécessite +d'arrêter l'essor du mouvement législatif. Lucien se chargea des +discours de tribune. En offrant quelques points d'arrêt pour l'avenir, +il groupa autour de son parti les anciens Directeurs et leurs affidés, +qui redoutaient d'être mis en cause. Le danger était pressant; le parti +exagéré demandait l'acte d'accusation des ex-Directeurs, mesure qui +pouvait atteindre ou dévoiler toutes les malversations. Aussi, vit-on +naître aussitôt une forte opposition dans une partie des députés mêmes +qui avaient concouru à renverser la majorité du Directoire, mais +seulement pour changer le système de gouvernement et s'en emparer. Ils +alléguèrent en faveur des accusés qu'on pouvait se tromper en politique, +adopter de faux systèmes et ne pas obtenir de succès, se laisser même +aller à l'ivresse d'un grand pouvoir, et en cela être plus malheureux +que coupables; ils invoquaient surtout la promesse ou plutôt l'assurance +morale donnée et reçue qu'il ne serait fait contre eux aucune poursuite +s'ils en venaient à une démission volontaire; on rappelait enfin que +plus d'une fois les Conseils avaient sanctionné par leurs +applaudissemens l'expédition d'Égypte et la déclaration de guerre contre +les Suisses, objets de tant de déclamations. Ce procès, d'ailleurs, eût +entraîné trop de révélations, ce que Barras voulait éviter; d'un autre +côté, il aurait eu des conséquences nuisibles au pouvoir en lui-même, ce +que Sieyes jugea impolitique. On traîna les discussions en longueur afin +de fatiguer l'attention publique jusqu'à ce que d'autres incidens et la +marche des événemens fissent diversion[10]. + +[Note 10: Tout ceci est fort clair, et nous ne connaissons aucun +écrit aussi lumineux sur les intrigues de cette époque. +(_Note de l'éditeur_.)] + +Mais comment arrêter à la fois les écarts de la presse qui commençait à +dégénérer en licence, et la contagion des sociétés populaires dont on +avait rouvert partout les foyers malfaisans? Sieyes, à la tête de sa +phalange, composée d'une quarantaine de philosophes, de métaphysiciens, +de députés sans autre énergie que celle que donne l'appât des intérêts +matériels, pouvait-il se flatter de terrasser l'anarchie et de +régulariser un ordre social sans bases? Sa coalition avec Barras était +précaire; il n'était sûr, au Directoire, que de Roger-Ducos; à l'égard +de Moulins et de Gohier, il n'avait d'autre garantie que leur extrême +bonne foi et leurs vues bornées en politique. Ces hommes nuls pouvaient +en un jour de crise devenir les instrumens d'une faction entreprenante. +L'ascendant que Sieyes exerçait au Directoire pouvait s'émousser ou +tourner contre lui par la défiance. + +Mais quand il vit qu'en effet il y avait moyen de s'appuyer sur Joubert, +revêtu du commandement de Paris, circonvenu avec habileté, et dont on +allait captiver les penchans par un mariage où il se laisserait +doucement entraîner, Sieyes résolut d'en faire le pivot de sa coalition +réformatrice. En conséquence, le commandement en chef de l'armée +d'Italie lui fut dévolu dans l'espoir qu'il ramenerait la victoire sous +nos drapeaux, et acquerrait ainsi le complément de renommée nécessaire +pour la magie de son rôle. + +Ceci posé, Sieyes s'aperçut que les ressorts d'une police ferme et +habile lui manquaient. La police, telle qu'elle était organisée, +penchait naturellement pour le parti populaire, qui avait introduit dans +son sein quelques-uns de ses coryphées et de ses meneurs. L'honnête +Bourguignon, alors ministre, devait son élévation à Gohier; il était +tout-à-fait au-dessous d'un tel ministère, hérissé de difficultés. On le +sentit; et au moment même où je venais de rédiger pour Barras un mémoire +sur la situation de l'intérieur, et où je traitais en grand la question +de la police générale, Barras s'unit à Sieyes pour révoquer Bourguignon; +puis à Gohier et à Moulins pour écarter Alquier, candidat de Sieyes, et +pour m'appeler au ministère. J'échangeai volontiers mon ambassade pour +le ministère de la police, quoique le sol où j'allais camper me parût +mouvant. Je me hâtai de me rendre à mon poste, et le 1er août je fus +installé. + +La couronne n'avait succombé en 1789, que par la nullité de la haute +police, ceux qui en étaient dépositaires alors n'ayant pas su pénétrer +les complots qui menaçaient la maison royale. Tout gouvernement a besoin +pour premier garant de sa sûreté d'une police vigilante, dont les chefs +soient fermes et éclairés. La tâche de la haute police est immense, +soit qu'elle ait à opérer dans les combinaisons d'un gouvernement +représentatif, incompatible avec l'arbitraire, et laissant aux factieux +des armes légales pour conspirer, soit qu'elle agisse au profit d'un +gouvernement plus concentré, aristocratique, directorial ou despotique. +La tâche est alors encore plus difficile, car rien ne transpire au +dehors: c'est dans l'obscurité et le mystère qu'il faut aller découvrir +des traces qui ne se montrent qu'à des regards investigateurs et +pénétrans. Je me trouvai dans le premier cas, avec la double mission +d'éclairer et de dissoudre les coalitions et les oppositions légales +contre le pouvoir établi, de même que les complots ténébreux des +royalistes et des agens de l'étranger. Ici le danger était bien moins +immédiat. + +Je m'élevai par la pensée au-dessus de mes fonctions, et je ne m'en +épouvantai pas. En deux heures, je fus au fait de mes attributions +administratives; mais je n'eus garde de me fatiguer à considérer le +ministère qui m'était confié sous le point de vue réglementaire. Dans la +situation des choses, je sentis que tout le nerf, toute l'habileté d'un +ministre, homme d'état, devait s'absorber dans la haute police, le reste +pouvant être livré sans inconvénient à des chefs de bureau. Je ne +m'étudiai donc qu'à saisir d'une main sûre tous les ressorts de la +police secrète et tous les élémens qui la constituent. J'exigeai d'abord +que, sous ces rapports essentiels, la police locale de Paris, appelée +Bureau central (la préfecture n'existait pas encore), fût entièrement +subordonnée à mon ministère. Ressorts, élémens, ressources, je trouvai +tout dans un délabrement et une confusion déplorables. La caisse était +vide; et sans argent, point de police. J'eus bientôt de l'argent dans ma +caisse, en rendant le vice, inhérent à toute grande ville, tributaire de +la sûreté de l'État. J'arrêtai d'abord autour de moi la tendance +insubordonnée dans laquelle se complaisaient certains chefs de bureau +appartenant aux factions actives; mais je jugeai qu'il ne fallait ni +brusquer les réformes, ni hâter les améliorations de détail. Je me +bornai seulement à concentrer la haute police dans mon cabinet, à l'aide +d'un secrétaire intime et fidèle. Je sentis que seul je devais être +juge de l'état politique intérieur, et qu'il ne fallait considérer les +observateurs et agens secrets que comme des indicateurs et des +instrumens souvent douteux; je sentis, en un mot, que ce n'était ni avec +des écritures, ni avec des rapports qu'on faisait la haute police; qu'il +y avait des moyens plus efficaces; par exemple, que le ministre lui-même +devait se mette en contact avec les hommes marquans ou influens de +toutes les opinions, de toutes les doctrines, de toutes les classes +supérieures de la société. Ce système m'a toujours réussi, et j'ai mieux +connu la France occulte par des communications orales et +confidentielles, et par des conversations expansives, que par le fatras +d'écriture qui m'est passé sous les yeux. Aussi, rien d'essentiel à la +sûreté de l'État ne m'est jamais échappé: on en verra la preuve plus +tard. + +Ces préliminaires arrêtés, je me rendis compte de l'état politique de +l'intérieur, sorte d'examen déjà tout préparé dans mon esprit. J'avais +scruté tous les vices et sondé toutes les plaies du pacte social de l'an +III qui nous régissait; et, de très-bonne foi, je le regardais comme +inexécutable constitutionnellement. Les deux atteintes qui lui avaient +été portées au 18 fructidor et au 30 prairial, dans un sens contraire, +changeaient l'assertion en fait positif. Du régime purement +constitutionnel, on était passé à la dictature de cinq hommes: elle +n'avait pas réussi. Maintenant que le pouvoir exécutif venait d'être +mutilé et affaibli dans son essence, tout indiquait que du despotisme +multiple, nous passerions dans la tourmente populaire, si une forte +digue ne s'élevait à propos. + +Je savais d'ailleurs que l'homme devenu le plus influent, Sieyes, avait +dès l'origine regardé comme absurde cet établissement politique, et +qu'il avait même refusé d'en prendre le timon. S'il venait de surmonter +sa répugnance, c'est que le temps d'y substituer une organisation plus +raisonnable lui semblait arrivé: il lui avait bien fallu s'approcher du +corps de la place pour en démolir les bastions. Je m'en ouvris à Barras, +qui, tout autant que moi, se défiait de la marche tortueuse de Sieyes. +Mais il avait avec lui des engagemens, et d'ailleurs il redoutait pour +son compte les exagérations et les empiétemens du parti populaire. Ce +parti le ménageait, mais seulement par des vues politiques et dans +l'espoir de s'opposer à Sieyes qui se dévoilait. Barras passait, aux +yeux des républicains ardens, pour un gouvernant usé et taré avec lequel +il était impossible de préserver la chose publique. Il se trouvait +pressé, d'un côté, par la société du _Manége_, qui, prenant le ton et +l'allure des jacobins, déclamait contre les dilapidateurs et les +voleurs; et de l'autre, par Sieyes, qui, usant d'un certain crédit, +avait une arrière-pensée qu'il ne confiait pas toute entière à Barras. + +Nul doute que Sieyes n'eût déjà une constitution toute prête et de sa +façon, pour resserrer et centraliser le pouvoir selon que les événemens +se développeraient; sa coalition était toute formée et il se croyait +assuré de la coopération de Joubert. Une lettre de ce général me le +laissait entrevoir; il nourrissait la noble espérance de revenir fort de +l'ascendant de la victoire pour tout concilier. On avait entendu dire à +Sieyes:»on ne peut rien fonder avec des brouillons et des bavards: il +nous faut deux choses, une tête et une épée.» J'espérais bien que l'épée +sur laquelle il comptait ne se mettrait pas tout-à-fait à sa discrétion. + +Si sa position était délicate, louvoyant avec Barras, ne pouvant +s'appuyer ni sur Gohier ni sur Moulins qui tenaient à l'ordre établi, +toutefois il pouvait compter sur ses collègues dans l'adhésion des +mesures nécessaires pour s'opposer à de nouveaux empiétemens législatifs +et aux tentatives des anarchistes. Sieyes avait dans le Conseil des +anciens une phalange organisée. Il fallut s'assurer de la majorité +numérique du Conseil des jeunes ou des cinq cents, où le parti ardent et +passionné avait son quartier-général. L'union des directoriaux et des +politiques suffit pour le tenir en échec. Sûr de la majorité, le +Directoire résolut d'essayer ses forces. + +Dans cet état de choses, et comme ministre de la police, je n'eus plus +qu'à manoeuvrer avec dextérité et promptitude sur cette ligue +d'opération. Il fallait d'abord rendre impossible toute coalition +dangereuse contre la magistrature exécutive. Je pris sur moi d'arrêter +la licence et le débordement des journaux, et la marche audacieuse des +sociétés politiques qu'on voyait renaître de leurs cendres. Telle fut la +première proposition que je fis au Directoire, en plein conseil, à la +suite d'un rapport motivé pour lequel Barras s'était concerté avec +Sieyes. J'eus carte blanche; je résolus de vaincre d'abord les clubs. + +Je préludai par une espèce de proclamation ou de circulaire où je +déclarai que je venais de prendre l'engagement de veiller pour tous et +sur tous, afin de rétablir la tranquillité intérieure et mettre un terme +aux _massacres_. Cette dernière assurance et le mot qui la terminait +déplurent aux démagogues qui s'étaient flattés de me trouver +complaisant. Ce fut bien pis quand, le 18 thermidor (5 août), quatre +jours après mon installation, le Directoire transmit au Conseil des +anciens, qui le renvoya au Conseil des cinq cents, mon rapport sur les +sociétés politiques. C'était mon travail ostensible. Là, prenant +certains ménagemens d'expressions pour ne pas trop effaroucher la +susceptibilité républicaine, je commençai par établir la nécessité de +protéger les discussions intérieures des clubs, en les contenant au +dehors par toute la puissance de la république; puis, ajoutant que les +premiers pas de ces sociétés avaient été des atteintes à la +constitution, je conclus en sollicitant des mesures qui les fissent +rentrer dans la ligne constitutionnelle. + +La sensation que fit la communication de ce rapport fut très-marquée +dans la salle. Deux députés (que je crois être Delbrel et Clemanceau), +considérèrent ce mode de transmission de la part du Conseil des anciens +comme une initiative qui blessait la constitution. Le député +Grandmaison, après avoir donné à mon rapport les épithètes de faux et de +calomnieux, dit que c'était le signal d'une réaction nouvelle contre les +soutiens les plus ardens de la république. Il y eut ensuite une +discussion très-animée sur la question de savoir si l'on ordonnerait +l'impression du rapport, discussion qui amena une vive sortie de la part +de Briot et de Garrau, qui demandèrent l'appel nominal: il n'eut pas +lieu, et l'impression ne fut point ordonnée. Ainsi, à vrai dire, la +victoire ne resta, dans cette première escarmouche, à aucun parti; mais +j'éprouvai un désavantage; aucune voix ne s'était élevée en ma faveur, +ce qui me fit voir combien, en révolution, il y a peu de fond à faire +sur des esprits froids et calculateurs, quel que soit le stimulant dont +on se serve pour les amorcer. Ils vous donnent ensuite de bonnes raisons +pour justifier leur silence; mais la seule vraie c'est la peur de se +compromettre. Le même jour on m'attaqua avec bien plus de violence +encore à la société du _Manége_. + +Je ne fus ni déconcerté ni effrayé par ce début peu encourageant. +Faiblir, c'eût été me perdre et trahir la fortune dans la carrière +qu'elle m'ouvrait. Je résolus de manoeuvrer avec adresse au milieu même +des passions qui s'allumaient et des intérêts qui se croisaient sans +ménagemens. Sieyes voyant qu'on tergiversait au Directoire, que Barras +n'allait pas encore assez vîte à son gré, fit fermer la salle du Manége +par la commission des inspecteurs de la salle des anciens, qui +siégeaient aux Tuileries. Ce coup d'autorité fit sensation. Je crus +Sieyes bien sûr de son fait, et bien fort surtout quand, à la +commémoration du 10 août qui eut lieu au Champ-de-Mars avec pompe, il +fit dans son discours d'apparat, comme président, les plus violentes +sorties contre les jacobins, déclarant que le Directoire connaissait +tous les ennemis qui conspiraient contre la république, qu'il les +combattrait tous sans faiblesse comme sans relâche, non pas en balançant +les uns par les autres, mais en les comprimant tous également. Comme si +à l'instant même on eût voulu le punir d'avoir lancé ses foudres +oratoires, on entendit, ou l'on crut entendre, au moment où les salves +terminaient la cérémonie, deux ou trois balles siffler autour de Sieyes +et de Barras, et puis quelques vociférations. De retour au Directoire, +où je les suivis de près, je les trouvai l'un et l'autre animés et +courroucés au dernier point. Je dis que s'il y avait eu réellement +complot, l'exécution ne pouvait en avoir été tramée que par des +instigateurs militaires; et craignant d'être devenu moi-même suspect à +Sieyes, qui n'aurait pas manqué d'exiger que je fusse sacrifié, je lui +insinuai, dans un billet au crayon, qu'il fallait écarter le général +Marbot, commandant de Paris. Il était notoire que ce général se montrait +tout-à-fait dévoué au parti des républicains exaltés et opposés à la +politique de Sieyes. Sur la proposition de ce dernier, on prit, dans la +soirée même, sans l'avis de Bernadotte, alors ministre de la guerre, et +sans lui en faire part, un arrêté portant que Marbot serait employé dans +son grade à l'armée active. Le commandement de Paris fut déféré au +général Lefèvre, illustre sergent, dont l'ambition se bornait à n'être +que l'instrument de la majorité du Directoire. + +La diatribe de Sieyes, au Champ-de-Mars, et les _houra_ contre les +jacobins, furent considérés, par une moitié du Conseil des cinq cents, +comme un appel à la contre-révolution; les passions fermentèrent de plus +en plus, et le Directoire lui-même se divisa et s'aigrit. Barras ne +savait trop s'il devait se rapprocher de Gohier et de Moulins, ce qui +eût isolé Sieyes. Ses incertitudes ne pouvaient m'échapper; je sentis +qu'il n'était pas temps encore de s'arrêter, et je le lui dis +franchement. Trois jours après la harangue de Sieyes, je pris sur moi de +faire procéder à la fermeture de la salle des jacobins de la rue du Bac. +J'avais mes vues[11]. Un message du Directoire annonça que la violation +des formes constitutionnelles, par cette société réunie, l'avait +déterminé à en ordonner la clôture. + +[Note 11: Et quelles étaient donc les vues de Fouché en manoeuvrant +ainsi contre ces foyers du gouvernement populaire, ou plutôt contre la +souveraineté du peuple, dogme favori de Fouché? Il nous l'a dit +lui-même; il aspirait à devenir l'une des premières têtes de +l'_aristocratie_ révolutionnaire. (_Note de l'éditeur_.)] + +Ce coup hardi acheva d'irriter une faction ardente qui n'éprouvait plus +que des échecs, soit dans le gouvernement, soit dans les Conseils. Il +fallut montrer aussi qu'on savait agir au besoin contre les royalistes, +qui dans l'Ouest recommençaient à remuer, et qui venaient de faire une +levée de boucliers intempestive dans la Haute-Garonne. Sur mon rapport, +le Directoire demanda et obtint, par un message, l'autorisation de faire +pendant un mois des visites domiciliaires pour découvrir les émigrés, +les embaucheurs, les égorgeurs et les brigands[12]. Il suffit de +quelques mesures militaires pour étouffer, dans la Haute-Garonne, cette +insurrection mal conçue et mal menée. + +[Note 12: Ici ce n'était plus le Fouché de l'aristocratie +révolutionnaires, mais le Fouché de la Convention; sa police d'ailleurs +était comme Janus, elle avait deux visages. (_Note de l'éditeur_.)] + +Quant aux brigandages exercés de nouveau par les chouans, en Bretagne et +dans la Vendée, comme c'était un mal invétéré provenant d'un vaste plan, +le remède n'était pas si facile dans son application. La loi des otages, +qui prescrivait des mesures contre les parens d'émigrés et les nobles, +au lieu de calmer les troubles à leur naissance, ne faisait que les +envenimer. Cette loi, qui ne rappelait que trop le régime de la terreur, +me parut odieuse et très-propre à nous susciter encore plus d'ennemis. +Je me contentai d'en paralyser l'exécution autant que cela pouvait +dépendre de moi, et sans que ma répugnance effarouchât trop le +Directoire et les autorités départementales. Je voyais bien que ces +troubles tenaient à une des plaies de l'État que le cabinet de Londres +s'efforçait d'élargir. J'envoyai dans les départemens de l'Ouest des +émissaires intelligens pour me mettre au fait de l'état des choses; puis +je m'assurai d'un certain nombre d'agens royalistes qui, tombés en notre +pouvoir dans les différens départemens agités, avaient à craindre ou la +condamnation à mort, ou la déportation, ou un emprisonnement indéfini. +La plupart avaient fait offre de servir le gouvernement; je leur fis +ménager des moyens d'évasion pour qu'ils ne fussent pas suspects à leur +propre parti, dont ils allèrent grossir les bandes. Ils rendirent +presque tous des services utiles, et je puis dire même que par eux et +par les données qu'ils me fournirent, j'arrivai plus tard à en finir +avec la guerre civile[13]. + +[Note 13: Ici c'est Fouché précurseur et promoteur du régime +impérial. (_Note de l'éditeur_.)] + +Les plus grands obstacles sortaient de notre sein; ils étaient suscités +par la dissidence des hommes de la révolution, qui se divisaient en +exploiteurs du pouvoir et en aspirans aux places. Ceux-ci, impatiens, +irrités, devenaient de plus en plus exigeans et hostiles. Comment se +flatter de gouverner et de réformer l'État avec la licence de la presse? +Elle était au comble. «Le Directoire, à la royauté près, disait le +Journal des _hommes libres_, a sanctionné ostensiblement le massacre des +républicains par le discours de son président sur le 10 août, et par son +message sur la clôture des sociétés politiques.» + +A mon arrivée au Luxembourg, je trouvai, comme je m'y attendais, Sieyes +et ses collègues exaspérés contre les journaux; je provoquai aussitôt un +message pour demander aux Conseils des mesures répressives applicables +aux journalistes contre-révolutionnaires et aux libellistes. On dressait +le message, quand arriva la première nouvelle de la perte de la +bataille de Novi et de la mort de Joubert. Le Directoire en fut altéré +et découragé. Navré moi-même, je fis sentir pourtant qu'il ne fallait +pas laisser flotter les rênes, mais il n'y eut pas moyen de rien décider +ce jour-là. Dans les circonstances où nous nous trouvions, la perte de +la bataille était un désastre, la mort de Joubert une calamité. Il était +parti avec l'ordre formel de livrer bataille aux Russes. +Malheureusement, le retard d'un mois, occasionné par son mariage avec +Mlle de Montholon, avait donné à l'ennemi le temps de se renforcer et +d'opposer à notre armée des masses plus formidables. La mort de Joubert, +renversé par les premiers coups de fusil, et qui avec raison a été +appelée suspecte, n'a jamais été clairement expliquée. J'ai questionné +des témoins oculaires de l'événement, qui semblaient persuadés que la +balle meurtrière était partie d'une mince _cassine_ (maisonnette de +campagne), par quelqu'un d'aposté, la mousqueterie de l'ennemi n'étant +point à portée du groupe d'état-major au milieu duquel était Joubert, +quand il vint encourager l'avant-garde qui pliait. On a été jusqu'à dire +que le coup était parti d'un chasseur corse de nos troupes légères. +Mais n'essayons pas de percer un mystère affreux, par des conjectures ou +par des faits trop peu éclaircis. _Je vous laisse Joubert_! avait dit, +en partant pour l'Égypte, Bonaparte. Ajoutons que sa valeur était +relevée par la simplicité de ses moeurs, par son désintéressement, et +qu'on trouvait chez lui la justesse du coup-d'oeil unie à la rapidité de +l'exécution, une tête froide avec une âme ardente» Et ce guerrier venait +de nous être enlevé peut-être par la combinaison d'un crime profond, au +moment où il aurait pu relever et sauver la patrie!... + +La marche de la politique du gouvernement en fut suspendue pendant près +de quinze jours; il fallait pourtant ne pas périr. Je stimulai Barras; +et bien sûr que Sieyes méditait un coup d'état, dont il fallait +s'emparer, sur mes excitations, tous deux, réunis à Roger-Ducos, ils +résolurent de reprendre leurs plans en sous-oeuvre: enfin, je pus agir. +Décidé à refréner la licence de la presse, j'en vins à un acte décisif; +je supprimai d'un seul coup onze journaux des plus accrédités parmi les +jacobins et les royalistes; je fis saisir leurs presses et arrêter même +les auteurs, que j'accusai de semer la division parmi les citoyens, de +l'établir à force de la supposer, de déchirer toutes les réputations, de +calomnier toutes les intentions, de ranimer toutes les factions, de +réchauffer toutes les haines....[14] + +[Note 14: Toujours même marche quand on aspire à gouverner sans +contradicteurs et sans contradictions; Fouché ne suit ici que les +errements de la Convention, du Comité de salut public et du Directoire +au 18 fructidor; il fera de même sous Bonaparte, et il _nous prouvera_ +qu'il a raison. (_Note de l'éditeur_.)] + +Par son message, le Directoire se bornait à prévenir les Conseils que la +licence de plusieurs journalistes l'avait déterminé à les faire traduire +devant les tribunaux et à mettre les scellés sur leurs presses. A la +lecture de mon rapport, des murmures se firent entendre; l'agitation +régna dans la salle. Le député Briot déclara qu'il se préparait un _coup +d'état_; et après m'avoir personnellement attaqué, il demanda la +suppression du ministère de la police. Le lendemain, le Directoire fit +insérer dans le _Rédacteur_ et dans le _Moniteur_ l'éloge de mon +administration. + +Nous avions repris nos plans: on s'était assuré de Moreau, républicain +au fond de l'âme, mais détestant l'anarchie. A la vérité, il était +faible en politique, et nous ne trouvions pas un grand fonds de sécurité +dans sa coopération. Insouciant et facile à effaroucher, il fallait +d'ailleurs le stimuler sans cesse. Mais le choix n'était plus à notre +disposition; car, parmi les généraux alors en crédit, il n'y en avait +pas un seul sur qui l'on pût compter. + +Chaque jour l'horizon politique devenait plus sombre. Nous venions de +perdre l'Italie, et nous étions menacés de perdre la Hollande et la +Belgique: une expédition anglo-russe avait débarqué le 27 août dans la +Nord-Hollande. C'est dans les revers que le parti exagéré puisait de +nouvelles forces. Ses conciliabules devinrent plus fréquens et plus +actifs; il se donna pour chefs Jourdain et Augereau, qui siégeaient aux +Cinq-cents, et dans le conseil, Bernadotte, qui tenait le porte-feuille +de la guerre. Près de deux cents députés étaient recrutés dans le même +parti; c'était la minorité, mais une minorité effrayante; elle avait +d'ailleurs pour racines au Directoire les Directeurs Moulins et Gohier, +au moment où Barras, affectant de tenir une sorte de balance, se +croyait, par là même, l'arbitre des affaires. S'il ne se détachait pas +de Sieyes, c'était uniquement dans la crainte qu'un mouvement trop +violent ne l'entraînât hors du pouvoir. J'avais soin de l'entretenir +dans ces dispositions, bien moins pour me maintenir, que par amour pour +mon pays[15]: un déchirement en faveur du parti populaire nous eût +perdus alors. + +[Note 15: Quelle candeur! quel désintéressement dans Fouché! +(_Note de l'éditeur_.)] + +La proposition de déclarer la patrie en danger, émanée de Jourdan, fut +le signal d'un grand effort de la part de nos adversaires. J'en avais +été averti la veille. Aussi toute notre majorité, recrutée, non sans +peine, à la suite d'une réunion chez le député Frégeville, vint à son +poste, décidée à tenir ferme. On déroula d'abord le tableau des dangers +dont nous étions environnés, «L'Italie sous le joug, les barbares du +Nord aux portes de la France, la Hollande envahie, les flottes livrées +par trahison, l'Helvétie ravagée, des bandes de royalistes se livrant à +tous les excès dans un grand nombre de départemens, les républicains +proscrits sous le nom de _terroristes_ et de _jacobins_.» Tels furent +les principaux traits du tableau rembruni que fît Jourdan de notre +situation politique. «Encore un revers sur nos frontières, s'écria-t-il, +et le toscin de la royauté sonnera sur toute la surface du sol français, +comme celui de la liberté sonna le 14 juillet!...» + +Après avoir conjuré le Directoire, du haut de la tribune législative, +d'éloigner les amis tièdes de la république, dans une crise où l'énergie +seule pouvait sauver la France, il termina par un projet tendant à +déclarer la patrie en danger. L'adoption de cette proposition eût +précipité le mouvement que nous voulions arrêter ou du moins +régulariser. Elle excita les plus violens débats. Le parti avait le +projet de l'enlever de haute lutte; mais, soit pudeur, soit faiblesse, +il consentit à renvoyer la discussion au lendemain; ce qui nous donna de +la marge. + +J'étais informé que les patriotes les plus chauds sollicitaient vivement +Bernadotte de monter à cheval et de se déclarer pour eux à la faveur +d'un tumulte à la fois civil et militaire. Déjà, malgré les entraves et +les empêchemens de la police, l'appel était fait aux anciens et aux +nouveaux jacobins, aux anciens et aux nouveaux terroristes. Barras et +moi nous nous chargeâmes de détourner Bernadotte d'un coup de main qui +l'eût amené à être le Marius de la France; ce rôle n'était ni dans son +caractère ni dans ses moeurs. Sans doute l'ambition le dévorait; mais +c'était une ambition utile et noble; et il aimait réellement la liberté. +Nous touchâmes séparément ses cordes sensibles, et nous l'amollîmes. +Mais il n'ignorait pas les projets formés sous l'égide de Joubert, et +depuis, les propositions fuites à Moreau pour changer la nature du +gouvernement. Nous l'assurâmes que c'étaient des idées sans consistance, +des projets éventuels mis en avant par les faiseurs de plans dont les +gouvernemens sont toujours assaillis dans les temps de crise; qu'il n'y +avait à cet égard rien d'arrêté; qu'on respecterait la constitution tant +que nos adversaires ne voudraient pas la démolir eux-mêmes. Barras lui +insinua qu'il serait convenable qu'il optât pour le commandement en chef +d'une armée, attendu qu'avec son porte-feuille de la guerre, il +devenait la pierre d'attente d'un parti actif opposé au gouvernement. Il +évita de s'expliquer sur cette insinuation, et nous quitta. + +Sieyes et Roger-Ducos rédoutaient un égarement, d'autant plus que +j'avais la certitude qu'il y aurait des groupes et des rassemblemens +autour de la salle législative, et que le parti se flattait de +l'emporter par un coup de main, à l'aide des trois généraux ses +coryphées. Sieyes, en sa qualité de président, ayant mandé Bernadotte, +le cajola et l'amena très-adroitement à dire qu'il regarderait le +commandement en chef d'une armée comme une récompense honorable de ses +travaux comme ministre. Là-dessus, Sieyes se proposa d'agir à l'instant +même. Déjà le général Lefèvre avait reçu l'ordre de se concerter avec +moi, de prendre les mesures militaires convenables; et au besoin, de +disperser les rassemblemens par la force, après toutefois s'être assuré +de l'esprit des soldats. Je le vis plein de sécurité, et je crus pouvoir +répondre de son inflexibilité soldatesque. Mes informations secrètes +coïncidant avec d'autres communications confidentielles, Sieyes et +Barras, réunis à Roger-Ducos, révoquèrent Bernadotte, sans en rien dire +à Moulins ni à Gohier. Pour les calmer, il fallut leur donner +l'assurance qu'ils seraient consultés sur le choix d'un nouveau +ministre, choix que Gohier, soutenu par Barras, fit porter quelques +jours après sur Dubois de Crancié. + +La discussion s'ouvrit d'une manière assez imposante sur la proposition +de Jourdan. Deux opinions se manifestèrent: les uns voulaient que le +gouvernement conservât le caractère ministériel et secret; d'autres +qu'il reçût un caractère national et public. C'étaient autant de masques +pour cacher le véritable secret des partis. La motion de Jourdan fut +combattue avec beaucoup de talent et d'adresse par Chénier, par Lucien +Bonaparte, et moins bien par Boulay de la Meurthe. Lucien déclara que +l'unique moyen de surmonter la crise était dans une grande latitude de +pouvoir laissée à l'autorité exécutive. Il crut devoir cependant +combattre l'idée d'une dictature. «Est-il aucun de nous, s'écria-t-il, +(et ceci est remarquable) qui ne s'armât du poignard de Brutus et qui ne +punit le lâche et l'ambitieux ennemi de leur patrie!...» C'était faire à +l'avance le procès au 18 brumaire, journée dont Lucien assura lui-même +le triomphe deux mois après. On voit qu'il songeait moins alors à se +préserver d'une contradiction qu'à écarter toute espèce de dictature; +elle eût renversé l'espoir que nourrissait son frère en Égypte, auquel +on avait expédié aviso sur aviso pour presser son retour. Il importait à +Lucien qu'il trouvât le champ libre, bien sûr qu'on ne verrait en lui ni +hésitation ni tâtonnemens; en cela supérieur à nos généraux timorés qui, +redoutant la responsabilité d'un pouvoir précaire, ne voyaient aucun +autre mode de réforme que dans une nouvelle organisation consentie par +des hommes qui n'en voulaient aucune. + +La discussion fut très-orageuse au Conseil des des cinq cents. Le bruit +de la révocation de Bernadotte l'envenima. Jourdan y vit l'indice +certain d'un coup d'état, et il demanda la permanence des Conseils. +Toutes ses propositions furent rejetées par 245 voix contre 171. Cent +deux députés, les plus ardens, protestèrent. Les rassemblemens et les +groupes autour de la salle furent hideux et les vociférations +menaçantes. La masse de la population parisienne s'en montrait effrayée. +Mais, soit impuissance ou lassitude, soit efficacité dans les mesures +militaires et dans les manoeuvres de mes agens, tous les élémens de +troubles et d'agitation se dissipèrent et le calme parut renaître. + +La victoire remportée par la magistrature exécutive fut complète: le +Conseil des anciens rejeta la résolution qui ôtait au Directoire la +faculté d'introduire des troupes dans le rayon constitutionnel. + +Mais ce n'était là que des moyens évasifs. La patrie était réellement en +danger; des factions aigries déchiraient l'État. La destitution de +Bernadotte, déguisée sous l'apparence d'une démission sollicitée de sa +part, fut un acte de rigueur sans doute, mais qu'on pouvait interprêter +défavorablement pour le Directoire. Dans une lettre rendue publique, +Bernadotte répondit en ces termes à l'annonce officielle de sa retraite: +«Je n'ai pas donné ma démission _que l'on accepte_, et je rétablis ce +fait pour l'honneur de la vérité qui appartient aux contemporains et à +l'histoire....» Puis, annonçant qu'il avait besoin de repos, il +sollicita son traitement de réforme «que je crois avoir mérité, +ajouta-t-il, par vingt années de services non interrompus.» + +Ainsi nous nous replongions dans le chaos par l'effet de cette grande +division d'opinion qui régnait et dans le Corps législatif et au +Directoire. «Le vaisseau de l'État, me disais-je souvent, flottera sans +direction jusqu'à ce qu'il se présente un pilote qui le fasse surgir au +port.»[16] + +[Note 16: Fouché nous prépare adroitement au 18 brumaire. +(_Note de l'éditeur_.)] + +Deux événemens subits amenèrent notre salut. D'abord la bataille de +Zurich, gagnée par Masséna, le 25 septembre, qui, en refoulant les +Russes et en préservant notre frontière, nous permit de nous traîner +sans crise intérieure jusqu'au 16 octobre, jour où Bonaparte, débarqué à +Fréjus le 9, fit sa rentrée dans Paris, après avoir violé les lois de la +quarantaine, préservatrices de la santé publique. + +Ici arrêtons-nous un moment. Le cours des événemens humains, sans nul +doute, est soumis à une impulsion qui dérive de certaines causes dont +les effets sont inévitables. Inaperçues par le vulgaire, ces causes +frappent plus ou moins l'homme d'état; il les découvre soit dans +certains indices, soit dans des incidens fortuits dont les inspirations +l'éclairent et le guident. Voici ce qui m'était arrivé cinq ou six +semaines avant le débarquement de Bonaparte. On vint me rapporter que +deux employés de mes bureaux avaient dit, en discutant l'état des +affaires, qu'on reverrait bientôt Bonaparte en France. Je fis remonter à +la source, et je sus que cette espèce de prophétie n'avait d'autre +fondement qu'un de ces éclairs de l'esprit qui rentrent dans la +prévision involontaire. Cette idée me frappa. + +Je sus bientôt par les alentours de Lucien et de Joseph, ce qu'ils en +pensaient. Ils étaient persuadés que si leurs lettres et leurs paquets +parvenaient en Égypte, en dépit des croisières anglaises, Bonaparte +ferait tout pour revenir; mais les chances leur paraissaient si +incertaines et si hasardeuses, qu'ils n'osaient s'y confier. Réal, l'un +des correspondans secrets de Bonaparte, alla plus loin; il m'avoua ses +espérances. J'en fis part à Barras, et je le trouvai, sans avoir +là-dessus aucune idée fixe. Tout en dissimulant ce que j'avais pénétré, +je fis, de mon côté, quelques démarches, soit auprès des deux frères, +soit auprès de Joséphine, dans la vue de me rendre les deux familles +favorables: elles étaient divisées. Je trouvai Joséphine bien plus +accessible. On sait par quelle profusion irréfléchie elle perpétuait le +désordre et la détresse de sa maison: jamais elle n'avait un écu. Les +40,000 fr. de revenu que lui avait assurés Bonaparte avant son départ ne +lui suffisaient pas; et pourtant deux envois extraordinaires d'argent, +qu'on élevait à pareille somme, lui avaient été faits d'Égypte, en moins +d'une année. De plus. Barras me l'ayant recommandée, je l'avais comprise +dans les distributions clandestines provenant du produit des jeux. Je +lui remis, de la main à la main, mille louis, galanterie ministérielle +qui acheva de me la rendre favorable[17]. Je savais par elle beaucoup de +choses, car elle voyait tout Paris, mais Barras avec réserve; +fréquentant plutôt Gohier, alors président du Directoire, et recevant +chez elle sa femme; se plaignant beaucoup de ses beaux-frères, Joseph et +Lucien, avec qui elle était fort mal. Ce que j'apprenais de différens +côtés finit par me persuader que Bonaparte nous tomberait des nues. +Aussi étais-je comme préparé à cet événement, au moment même où tout le +monde en fut frappé de surprise. + +[Note 17: Voici réellement l'homme habile, et on sait ce que vent +dire l'adjectif _habile_ en révolution. (_Note de l'éditeur_.)] + +Il n'y aurait pas eu grand mérite à venir s'emparer d'un pouvoir +immense, offert au plus entreprenant, et à recueillir les fruits d'une +entreprise où il ne fallait que montrer de l'audace pour réussir: mais +abandonner son armée victorieuse, traverser les flottes ennemies, +survenir tout-à-coup en temps opportun, tenir tous les partis en +suspens, se décider pour le plus sûr, tout peser, tout balancer, tout +maîtriser au milieu de tant d'intérêts et de passions contraires, et +tout cela en vingt-cinq jours, suppose une grande habileté, un caractère +tenace, une décision prompte. Ce court intervalle qui sépara l'arrivée +de Bonaparte de la journée du 18 brumaire, il faudrait un volume pour en +décrire les particularités, ou plutôt il faudrait la plume de Tacite. + +Par un adroit calcul, Bonaparte s'était fait précéder du bulletin de sa +victoire d'Aboukir. Il ne m'avait pas échappé que dans certaines +coteries on le propageait avec complaisance et qu'on y ajoutait +l'enflure et l'hyperbole. Depuis les dernières dépêches venues d'Égypte, +on remarquait chez Joséphine et chez ses beaux-frères plus de mouvement +et d'hilarité. «Ah! s'il allait nous arriver! me dit Joséphine; cela ne +serait pas impossible; s'il avait reçu à temps la nouvelle de nos +revers, il brûlerait de venir tout réparer, tout sauver!» Il n'y avait +pas quinze jours que j'avais entendu ces paroles, et tout-à-coup +Bonaparte débarque. Il excite le plus vif enthousiasme à son passage à +Aix, Avignon, Valence, Vienne, et à Lyon surtout: on aurait dit que +partout on sentait qu'il nous manquait un chef, et que ce chef arrivait +sous les auspices de la fortune. Annoncée à Paris sur tous les théâtres, +cette nouvelle produisit une sensation extraordinaire, une ivresse +générale. Il y eut bien quelque chose de factice, une impulsion occulte; +mais toute l'opinion ne se commande pas, et certes elle fut +très-favorable à ce retour inopiné d'un grand homme. Dès-lors, il parut +se regarder comme un souverain qui était reçu dans ses états. D'abord le +Directoire en éprouva un secret dépit, et les républicains par instinct, +beaucoup d'alarmes. Transfuge de l'armée d'Orient et violateur des lois +sanitaires, Bonaparte eût été brisé devant un gouvernement fort. Mais le +Directoire, témoin de l'ivresse générale, n'osa pas sévir; il était +d'ailleurs divisé. Comment eût-il pu s'entendre sur une affaire aussi +grave, sans unanimité d'intention et de vues? Dès le lendemain, +Bonaparte vint au Luxembourg rendre compte, en séance particulière, de +l'état dans lequel il avait laissé l'Égypte. Là, s'efforçant de +justifier son retour subit par le dessein de partager et de conjurer les +dangers de la patrie, il jura au Directoire, en mettant la main sur le +pommeau de son épée, qu'elle ne serait jamais tirée que pour la défense +de la république et celle de son gouvernement. Le Directoire en parut +convaincu; tant il était disposé à s'abuser. + +Se voyant accueilli et recherché par les gouvernans eux-mêmes, +Bonaparte, bien résolu de s'emparer de l'autorité, se crut sûr de son +fait. Tout allait dépendre de l'habileté de ses manoeuvres. Il considéra +d'abord l'état des partis. Le parti populaire, ou celui du _Manége_, +dont Jourdan était un des chefs, roulait, comme nous l'avons vu, dans +le vague d'une révolution interminable. Venaient le parti des +spéculateurs de révolution, que Bonaparte appelait les _pourris_, et qui +avaient Barras à leur tête; puis les modérés ou les politiques conduits +par Sieyes, s'efforçant de fixer les destinées de la révolution, pour en +être les régulateurs et les arbitres. Bonaparte pouvait-il s'allier aux +jacobins, quand même ils lui eussent déféré la dictature? Mais après +avoir vaincu avec eux, il aurait fallu presqu'aussitôt vaincre sans eux. +Que pouvait lui offrir réellement Barras, autre chose qu'une planche +_pourrie_, selon l'expression même de Bonaparte? Restait le parti de +Sieyes, qu'il fallait aussi abuser, l'illustre transfuge ne voulant se +servir que comme instrument de celui qui prétendait rester maître des +affaires. Ainsi, au fond, Bonaparte n'avait pour lui aucun parti qui eût +l'intention de fonder sa fortune sur une usurpation manifeste; et +pourtant il a réussi, mais en abusant tout le monde, en abusant les +Directeurs Barras et Sieyes, surtout Moulins et Gohier, qui étaient les +seuls de bonne foi. + +Il se forma d'abord une espèce de conseil privé composé de ses frères, +de Berthier, Regnault de Saint-Jean d'Angely, Roederer, Réal, Bruix, et +d'un autre personnage qui bientôt l'emporta sur les autres par sa +dextérité; je veux parler de M. de Talleyrand, qui, harcelé par le parti +du manège, et forcé d'abandonner le ministère, s'en faisait alors un +titre dans les nouvelles intrigues. D'abord il craignit de ne pas être +accueilli de Bonaparte à cause de l'expédition d'Égypte, ou plutôt pour +l'avoir conseillée. Toutefois il sonde adroitement le terrain, se +présente et emploie toutes les ressources de son esprit insinuant et +souple pour captiver l'homme qui, d'un coup-d'oeil, voit tout le parti +qu'il peut en tirer. C'est lui qui lui montre à nu les plaies du +gouvernement, qui le met au fait de l'état des partis et de la portée de +chaque caractère. Il sait par lui que Sieyes, traînant à sa suite +Rogers-Ducos, médite un coup d'état; qu'il n'est occupé que du projet de +substituer à ce qui existe un gouvernement de sa façon; que si d'un côté +il a contre lui les républicains les plus énergiques, qui se repentent +de l'avoir élu, de l'autre il a un parti tout formé dont le foyer est au +Conseil des anciens, avantage que n'offre aucun autre directeur, pas +même Barras, qui flotte entre Sieyes d'une part, Moulins et Gohier de +l'autre; que ces deux derniers, attachés aveuglément à l'ordre actuel +des choses, penchent pour les républicains ardens et même pour les +jacobins, et qu'avec plus de talent et de caractère ils disposeraient à +leur gré du Conseil des cinq cents, et même d'une bonne partie de +l'autre Conseil. Tout ce que lui apprend Talleyrand, ses autres +conseillers le lui confirment. Quant à lui, rien ne perce encore de ses +véritables desseins. Il montre en apparance un grand éloignement pour +Sieyes, peu de confiance en Barras, beaucoup d'épanchement et d'intimité +pour Gohier et Moulins; il va jusqu'à leur proposer de se défaire de +Sieyes, à la condition d'être élu à sa place. Mais n'ayant pas l'âge +voulu pour entrer au Directoire, et les deux Directeurs redoutant +peut-être son ambition, restent inflexibles sur l'âge. C'est alors sans +doute que ses entremetteurs le rapprochent de Sieyes. Talleyrand y +emploie Chénier, et Chénier y emploie Daunou. Dans une première +conférence entre lui, Daunou, Sieyes et Chénier, il leur donne +l'assurance de leur laisser la direction du gouvernement, promettant de +se contenter d'être le premier officier de l'autorité exécutive: je +tiens ceci de Chénier lui-même. + +Ce fut immédiatement après cette conférence que se formèrent les +premiers conciliabules de députés, tantôt chez Lemercier, tantôt chez +Frégeville. Qui le croirait? Bonaparte eut d'abord contre lui son propre +frère Lucien. «Vous ne le connaissez pas; disait-il à ceux qui voulaient +lui confier toute la direction du mouvement qui se préparait; vous ne le +connaissez pas; une fois là, il se croira dans son camp; il commandera +tout, voudra être tout.» + +Mais huit jours plus tard la coopération de Lucien fut ardente, +énergique. Comme chez tant d'autres la défiance républicaine fut +assoupie par l'appât des honneurs et des richesses. + +On a prétendu que je n'avais été pour rien dans ces trames salutaires; +que j'avais louvoyé, mais que j'en avais recueilli les fruits avec une +grande souplesse. Certes, le moment où j'écris n'est pas favorable pour +revendiquer l'honneur d'avoir contribué à élever Bonaparte; mais j'ai +promis la vérité, et j'éprouve à la dire une satisfaction qui l'emporte +sur les calculs de l'amour-propre et sur tous les désappointemens de +l'espoir trompé. + +La révolution de Saint-Cloud aurait échoué si je lui avais été +contraire; je pouvais égarer Sieyes, donner l'éveil à Barras, éclairer +Gohier et Moulins; je n'avais qu'à seconder Dubois de Crancé, le seul +ministre opposant, et tout croulait. Mais il y aurait eu stupidité de ma +part à ne pas préférer un avenir à rien du tout. Mes idées étaient +fixées. J'avais jugé Bonaparte seul capable d'effectuer les réformes +politiques impérieusement commandées par nos moeurs, nos vices, nos +écarts, nos excès, nos revers et nos funestes divisions. + +Certes, Bonaparte était trop rusé pour me dévoiler tous ses moyens +d'exécution et se mettre à la merci d'un seul homme. Mais il m'en dit +assez, pour amorcer ma confiance, pour me persuader, et je l'étais déjà +que les destinées de la France étaient dans ses mains. + +Dans deux conférences chez Réal, je ne lui dissimulai pas les obstacles +qu'il avait à vaincre. Ce qui le préoccupait, je le savais: c'était +d'avoir à combattre l'exaltation républicaine à laquelle il ne pouvait +opposer que des modérés ou des baïonnettes. Lui-même me parut alors, +politiquement parlant, au-dessous de Cromwell; il avait d'ailleurs à +craindre le sort de César, sans en avoir ni le brillant ni le génie. + +Mais, d'un autre côté, quelle différence entre lui, Lafayette et +Dumouriez! Tout ce qui avait manqué à ces deux hommes d'épée de la +révolution, il le possédait pour la maîtriser ou s'en emparer. + +Déjà tous les partis semblaient immobiles et dans l'attente devant lui. +Son retour, sa présence, sa renommée, la foule de ses adhérens, son +immense crédit dans l'opinion publique, inspiraient des inquiétudes aux +amans ombrageux de la liberté et de la république. Les deux Directeurs, +Gohier et Moulins, devenus leur espoir, s'efforçaient de le captiver à +force d'égards et de témoignages de confiance. Ils proposèrent à leurs +collègues de lui déférer le commandement de l'armée d'Italie. Sieyes s'y +opposa; Barras dit qu'il y avait assez bien fait ses affaires pour +n'avoir pas besoin d'y retourner. Ce propos, qui lui fut rendu, lui +donna sujet de venir au Directoire provoquer une explication. Là, son +ton ferme et élevé fit voir qu'il était au-dessus de la crainte. Gohier, +président du Directoire, lui laissant le choix d'une armée, il répondit +froidement à ses instances. Je vis bien qu'il balançait s'il ferait sa +révolution avec Barras ou avec Sieyes. + +Ce fut alors que je lui fis sentir la nécessité d'agir au plus vite, en +le portant à se défier de Sieyes et à se rapprocher de Barras, tant +j'aurais voulu qu'il l'associât à sa politique. «Ayez Barras, lui +dis-je; soignez le parti militaire, paralysez Bernadotte, Jourdan, +Augereau, et entraînez Sieyes.» Je crus un moment que mes insinuations +et celles de Réal triompheraient de son éloignement pour Barras; il fut +même jusqu'à nous promettre de lui faire des ouvertures ou d'en +recevoir. Nous avertîmes Barras, qui lui envoya une invitation à dîner +pour le lendemain: c'était le 8 brumaire. Le soir, Réal et moi nous +allâmes attendre Bonaparte chez lui, pour savoir le résultat de sa +conférence avec Barras. Nous y trouvâmes Talleyrand et Roederer. Sa +voiture ne tarde pas à se faire entendre: il paraît. «Eh bien! nous +dit-il, savez-vous ce que veut votre Barras? Il avoue bien qu'il est +impossible de marcher dans le chaos actuel: il veut bien un président de +la république; mais c'est lui qui veut l'être. Quelle ridicule +prétention! Et il masque son désir hypocrite en proposant d'investir de +la magistrature suprême, devinez qui? Hédouville, vraie mâchoire. Cette +seule indication ne vous prouve-t-elle pas que c'est sur lui-même qu'il +veut appeler l'attention? Quelle folie! Il n'y a rien à faire avec un +tel homme.» + +Je convins qu'il n'y avait là rien de faisable; mais je dis que je ne +désespérais pourtant pas de faire sentir à Barras qu'il y aurait moyen +de s'entendre pour sauver la chose publique; que nous irions, Réal et +moi, lui reprocher sa dissimulation et son peu de confiance; que nous +l'amenerions vraisemblablement à des dispositions plus raisonnables, en +lui démontrant qu'ici la ruse était hors de saison, et qu'il ne pourrait +rien faire de mieux que d'associer ses destinées à celles d'un grand +homme. «Nous nous faisions fort, ajoutâmes-nous, de l'amener à notre +suite.» Eh bien! faites, dit-il. En effet; nous courûmes chez Barras. Il +nous dit d'abord qu'il était tout simple qu'il cherchât et voulût des +garanties que Bonaparte éludait sans cesse; nous l'effrayâmes, en lui +faisant le tableau véridique de l'état des choses et de l'ascendant +qu'exerçait déjà le général sur tout le gouvernement. Il en convint et +nous promit d'aller dès le lendemain, de bonne heure, se mettre à sa +disposition. Il tint parole, et parut persuadé, à son retour, qu'on ne +pourrait rien entreprendre sans lui. + +Mais déjà Bonaparte s'était décidé pour Sieyes; il avait pris avec lui +des engagemens; d'ailleurs, nouant des fils de tous côtés, il était le +maître de choisir l'intrigue la plus utile à sa politique et à son +ambition. D'un côté, il circonvenait Gohier et Moulins; de l'autre, il +tenait Barras en suspens, Sieyes et Roger-Ducos enchaînés. Moi-même, je +ne fus plus guères instruit de ses intentions et de ses opérations que +par Réal, qui servait, pour ainsi dire, entre Bonaparte et moi, de +garantie mutuelle. + +A compter du 9 brumaire, la conjuration se développa rapidement: chacun +fit des recrues. Talleyrand donna Sémonville, et, parmi les généraux +marquant, Beurnonville et Macdonald. Parmi les banquiers, on eut Collot; +il prêta deux millions, ce qui fit voguer l'entreprise. On commença +sourdement à pratiquer la garnison de Paris, entre autres deux régimens +de cavalerie qui avaient servi en Italie, sous Bonaparte. Lannes, Murat +et Leclerc furent employés à gagner les chefs des corps, à séduire les +principaux officiers. Indépendamment de ces trois généraux, de Berthier +et de Marmont, on put compter bientôt sur Serrurier et sur Lefèvre; on +s'assura de Moreau et de Moncey. Moreau, avec une abnégation dont il eut +ensuite à se repentir, avoua que Bonaparte était l'homme qu'il fallait +pour réformer l'État; il le désigna, de son propre mouvement, pour jouer +le premier rôle qu'on lui avait destiné, et pour lequel il n'avait +lui-même ni vocation ni assez d'énergie politique. + +De son côté, le plus actif et le plus adroit des conjurés, Lucien, +secondé par Boulay de la Meurthe et par Régnier, se concertait avec les +députés les plus influens dévoués à Sieyes. Dans ces conciliabules +figuraient Chazal, Frégeville, Daunou, Lemercier, Cabanis, Lebrun, +Courtois, Cornet, Fargues, Baraillon, Villetard, Goupil-Préfeln, Vimar, +Bouteville, Cornudet, Herwyn, Delcloy, Rousseau, Le Jarry. + +Les conjurés des deux Conseils délibéraient sur le mode le plus +convenable et le plus sûr d'exécution, quand Dubois de Crancé alla +dénoncer la conjuration aux Directeurs Gohier et Moulins, demandant +qu'on fit arrêter sur-le-champ Bonaparte, et se chargeant de présider +lui-même à l'accomplissement de tout ordre du Directoire à cet effet. +Mais les deux Directeurs se croyaient tellement sûrs de Bonaparte, +qu'ils se refusèrent d'ajouter foi aux informations du ministre de la +guerre. Ils exigèrent de lui des preuves, avant de s'ouvrir à Barras et +de prendre aucune mesure. Ils voulaient des preuves, et l'on conspirait +tout haut, ainsi que cela se pratique en France. On conspirait chez +Sieyes, chez Bonaparte, chez Murat, chez Lannes, chez Berthier; on +conspirait dans les sallons des inspecteurs du Conseil des anciens, et +chez les principaux membres des commissions. Ne pouvant persuader ni +Gohier, ni Moulins, Dubois de Crancé leur dépécha au Luxembourg un agent +de police au fait de la trame, et qui la leur révéla toute entière. +Gohier et Moulins, après l'avoir entendu, le mettent en charte privée, +pour conférer sur ses révélations. Cet homme, inquiet d'un procédé dont +il ne conçoit pas le motif, troublé, assiégé de terreur, s'évade par +une fenêtre et vient me tout divulguer. Son évasion et mes contre-mines +effacent bientôt auprès des deux Directeurs l'impression qu'avait faite +la démarche de Dubois de Crancé, dont j'avertis Bonaparte. + +Aussitôt l'impulsion est donnée. Lucien réunit Boulay, Chazal, Cabanis, +Émile Gaudin, et assigne à chacun son rôle. C'est dans la maison de +campagne de Mme Récamier, près Bagatelle, que Lucien va combiner les +mesures législatives qui doivent coïncider avec l'explosion militaire. +La présidence du Conseil des cinq cents, dont il est investi, est un des +principaux leviers sur lesquels s'appuie la conjuration. Deux fortes +passions agitaient alors Lucien: l'ambition et l'amour. Eperdûment épris +de Mme Récamier, femme pleine de douceur et de charmes, il se croyait +d'autant plus malheureux, qu'ayant touché son coeur, il ne pouvait +soupçonner la cause de ses rigueurs désolantes. Dans le tumulte de ses +sens et dans son délire, il ne perdit rien de son activité et de son +énergie politique. Celle qui possédait son coeur put y tout lire et fut +discrète. + +On avait aussi arrêté que pour mieux couvrir et masquer la trame, on +donnerait à Bonaparte, par souscription, un banquet solennel où seraient +appelés l'élite des autorités premières et des députés pris dans les +deux partis. Le banquet eut lieu; mais dépourvu de gaîté et sans +enthousiasme; il y régna un froid morne, un air de contrainte; les +partis s'observaient. Bonaparte, embarrassé de son rôle, s'éclipsa de +bonne heure, laissant les convives en proie à leurs réflexions. D'accord +avec Lucien, Bonaparte eut, dès le 15 brumaire, avec Sieyes, une +entrevue dans laquelle furent discutées les dispositions pour la journée +du 18. Il s'agissait de faire disparaître le Directoire et de disperser +le Corps législatif, mais sans violences, par des voies en apparence +légales; bien entendu, avec l'emploi de toutes les ressources de la +supercherie et de l'audace. On arrêta d'ouvrir le drame par un décret du +Conseil des anciens, ordonnant la translation du Corps législatif à +Saint-Cloud. Le choix de Saint-Cloud pour la réunion des deux Conseils +avait surtout pour objet d'écarter toute possibilité de mouvement +populaire, et de donner la faculté de pouvoir faire agir les troupes +d'une manière plus sûre, hors du contact de Paris. En conséquence de ce +qui fut arrêté entre Sieyes et Bonaparte, le conseil intime des +principaux conjurés, tenu à l'hôtel de Breteuil, donna, le 16, au +président du Conseil des anciens, Lemercier, ses dernières instructions. +Elles avaient pour objet d'ordonner une convocation extraordinaire dans +la salle des Anciens, aux Tuileries, pour le 18, à dix heures du matin. +Le signal fut donné aussitôt à la commission des inspecteurs du même +Conseil, présidée par le député Cornet. + +L'article 3 de la constitution donnait le pouvoir au Conseil des anciens +de transférer les deux Conseils hors de Paris. C'était un coup d'état +déjà proposé à Sieyes par Baudin des Ardennes avant même l'arrivée de +Bonaparte. Baudin était alors président de la commission des inspecteurs +des Anciens et membre influent du Conseil; il avait eu, en 1795, une +grande part à la rédaction de la constitution; mais, dégoûté de son +ouvrage, il entrait dans les vues de Sieyes. Il s'était aperçu toutefois +qu'il fallait un bras pour agir, c'est-à-dire un général capable de +diriger la partie militaire d'un événement qui pouvait prendre un +caractère grave. On en avait ajourné l'exécution. A la nouvelle du +débarquement du Bonaparte, Baudin, frappé de l'idée que la Providence +envoyait l'homme que lui et son parti cherchaient en vain, mourut dans +la nuit même abîmé dans la joie. Le député Cornet venait de lui succéder +dans la présidence de la commission des inspecteurs des Anciens devenue +le principal foyer de la conjuration: il n'avait ni le talent ni +l'influence de Baudin des Ardennes; mais il y suppléa par un grand zèle +et beaucoup d'activité. + +Ce qu'il importait, c'était de neutraliser Gohier, président du +Directoire. Or, pour le mieux abuser, Bonaparte l'engage à dîner chez +lui le 18, avec sa femme et ses frères. D'un autre côté, il fait inviter +à déjeuner, pour le même jour, à huit heures du matin, les généraux et +les chefs des corps; annonçant aussi qu'il recevra la visite et les +hommages des officiers de la garnison et des adjudans de la garde +nationale qui sollicitaient en vain d'être admis en sa présence depuis +son retour. + +Un seul obstacle inquiétait, c'était l'intégrité du président Gohier, +qui, désabusé à temps, pouvait réunir autour de lui tout le parti +populaire et les généraux opposés à la conjuration. A la vérité, +j'avais les yeux ouverts. Toutefois, pour plus de sûreté, on imagina +d'attirer le président du Directoire dans un piège. A minuit, Mme +Bonaparte lui fait remettre par son fils, Eugène Beauharnais, +l'invitation amicale de venir déjeuner chez elle avec sa femme, à huit +heures du matin. «Elle a, lui écrit-elle, des choses» essentielles à lui +communiquer. «Mais l'heure parait suspecte à Gohier, et, après le départ +d'Eugène, il décide que sa femme se rendra seule à l'invitation. + +Déjà Cornet, qui préside à la commission des Anciens, fait procéder +mystérieusement dans ses bureaux à la convocation clandestine, pour cinq +heures du matin, des membres qui sont dans le secret de la conjuration, +ou sur lesquels, on peut compter. Les deux commissions de l'un et de +l'autre Conseil étaient en permanence. La convocation ostensible des +députés des Anciens fut faite pour dix heures du matin, et la +convocation des députés des Cinq cents pour midi. Ce dernier Conseil +allait se trouver dans l'obligation de lever la séance après la simple +lecture du décret de translation dont le vote était assuré aux Anciens. +J'avais tout disposé pour être averti à temps de ce qui se passerait, +soit aux commissions, soit chez Bonaparte, soit au Directoire. A huit +heures du matin, j'apprends que le président de la commission des +Anciens, après avoir formé, par sa convocation extraordinaire, une +majorité factice, vient, à la suite d'une harangue boursoufflée où il a +représenté la république dans le plus grand péril, de faire la motion de +transférer à Saint-Cloud le Corps législatif, et de déférer à Bonaparte +le commandement en chef des troupes. On m'annonce en même temps que le +décret va passer. Je monte aussitôt dans ma voiture; je vais d'abord aux +Tuileries; là j'apprends que le décret est rendu, et vers les neuf +heures j'arrive à l'hôtel du général Bonaparte, dont la cour était déjà +occupée militairement. Toutes les avenues étaient remplies d'officiers +et de généraux, et l'hôtel n'était point assez vaste pour contenir la +foule des amis et des adhérens. Tous les corps de la garnison de Paris +et de la division avaient envoyé des officiers prendre ses ordres. +J'entrai dans le cabinet ovale où se tenait Bonaparte; il attendait +impatiemment avec Berthier et le général Lefèvre, la résolution du +Conseil des anciens. Je lui annonçai que le décret de translation qui +lui déférait le commandement en chef venait d'être rendu et qu'il allait +lui être apporté à l'instant même. Je lui réitérai mes protestations de +dévouement et de zèle, en le prévenant que je venais de faire fermer les +barrières, d'arrêter le départ des courriers et des diligences. «Tout +cela est inutile, me dit-il, en présence de plusieurs généraux qui +entraient; vous le voyez, l'affluence des citoyens et des braves +accourant autour de moi vous dit assez que c'est avec et pour la nation +que j'agis; je saurai faire respecter le décret du Conseil et maintenir +la tranquillité publique.» A l'instant même, Joséphine survient et lui +annonce d'un air contrarié que le président Gohier envoie sa femme, mais +qu'il ne viendra pas lui-même. «Qu'on lui fasse écrire, par Mme +Gohier, de venir au plus vîte,» s'écrie Bonaparte. Peu de minutes après, +arrive le député Cornet, tout fier de remplir auprès du général les +fonctions de messager d'état. Il lui apportait le décret qui remettait +dans ses mains le sort de la république. + +Bonaparte, sortant aussitôt de son cabinet, fait connaître à ses +adhérens le décret qui l'investit du commandement en chef; puis, se +mettant à la tête des généraux, des officiers supérieurs et de 1,500 +chevaux de la garnison de Paris, que vient de lui amener Murat, il se +met en marche vers les Champs-Élysées, après m'avoir recommandé d'aller +savoir le parti que prendrait le Directoire, en recevant le décret de +translation. + +J'allai d'abord à mon hôtel, où je donnai l'ordre de placarder une +proclamation, signée de moi, dans le sens de la révolution qui venait de +commencer; puis je me dirigeai vers le Luxembourg. + +Il était un peu plus de neuf heures, et je trouvai Barras, Moulins et +Gohier, formant la majorité du Directoire, dans une ignorance complète +de ce qui se passait dans Paris. Mme Tallien, forçant la consigne du +palais, entra chez Barras, qu'elle surprit dans le bain, lui apprit la +première que Bonaparte venait d'agir sans lui. «Que voulez-vous, s'écria +l'indolent épicurien, cet homme-là (désignant Bonaparte par une épithète +grossière) nous a tous mis dedans.» Toutefois, dans l'espoir de +négocier, il lui envoie son secrétaire intime, Botot, pour lui demander +modestement ce qu'il peut attendre de lui. Botot trouve Bonaparte à la +tête des troupes, et, s'acquittant de sa mission, en reçoit cette +réponse dure: «Dites à cet homme que je ne veux plus le voir!» On venait +de lui détacher Talleyrand et Bruix, pour lui arracher sa démission. + +Entré dans les appartemens du Luxembourg, j'annonçai au président le +décret qui transférait les séances du Corps législatif au château de +Saint-Cloud. «--Je suis fort étonné, me dit» Gohier avec humeur, qu'un +ministre du Directoire se transforme ainsi en un messager du Conseil des +anciens.--J'ai pensé, répondis-je, qu'il était de mon devoir de vous +donner connaissance d'une résolution si importante, et en même temps +j'ai cru convenable de venir prendre les ordres du Directoire.--Il était +bien plus de votre devoir, reprit Gohier d'une voix émue, de ne pas nous +laisser ignorer les intrigues criminelles qui ont amené une semblable +résolution: elle n'est sans doute que le prélude de tout ce qu'on s'est +proposé d'attenter contre le gouvernement dans des conciliabules qu'en +votre qualité de ministre de la police vous auriez dû pénétrer et nous +faire connaître.--Mais les rapports n'ont pas manqué au Directoire, lui +dis-je; je me suis même servi de voies détournées, voyant que je n'avais +pas toute sa confiance; le Directoire n'a jamais voulu croire aux +avertissemens; d'ailleurs n'est-ce pas de son sein mènie qu'est parti le +coup? Les Directeurs Sieyes et Roger-Ducos sont déjà réunis à la +commission des inspecteurs des Anciens.--La majorité est au Luxembourg, +reprit vivement Gohier; et si le Directoire a des ordres à donner, il en +confiera l'exécution à des hommes dignes de de sa confiance.» Je me +retirai alors, et Gohier s'empressa de convoquer ses deux collègues +Barras et Moulins. J'étais à peine dans ma voiture, que je vis arriver +le messager des Anciens apportant au président la communication du +décret de translation à Saint-Cloud. Gohier monte aussitôt chez Barras, +et lui fait promettre de se joindre à lui et à Moulins dans la salle des +délibérations, pour aviser à un parti quelconque. + +Mais telle était la perplexité de Barras, qu'il était incapable +d'adopter une résolution énergique. En effet, il ne tarda pas de mettre +en oubli sa promesse à Gohier quand il vit entrer chez lui les deux +envoyés de Bonaparte, Bruix et Talleyrand, chargés de négocier sa +retraite du Directoire. Ils lui déclarent d'abord que Bonaparte est +déterminé à employer contre lui tous les moyens de force qui sont en son +pouvoir, s'il essaie de faire la moindre résistance pour entraver ses +projets. Après l'avoir ainsi effrayé, les deux habiles négociateurs lui +font les plus belles promesses s'il consent à donner sa démission. +Barras se récrie, mais il cède enfin aux argumens de deux hommes adroits +et souples; ils lui réitèrent l'assurance que rien ne lui manquera pour +mener une vie joyeuse et tranquille, hors des embarras d'un pouvoir +qu'il ne saurait retenir. Talleyrand avait une lettre toute rédigée, que +Barras était censé adresser à la législature pour lui notifier sa +résolution de descendre à la vie privée. Placé ainsi entre la crainte et +l'espérance, il finit par signer tout ce qu'on voulut; et s'étant mis +ainsi à la discrétion de Bonaparte, il quitta le Luxembourg, et partit +pour sa terre de Gros-bois, escorté et surveillé par un détachement de +dragons. + +Ainsi, à neuf heures du matin, il n'y avait déjà plus de majorité au +Directoire. Arrive Dubois de Crancé, qui, persistant dans son +opposition, sollicite de Gohier et de Moulins l'ordre de faire arrêter +avec Bonaparte, Talleyrand, Barras et les principaux conjurés, se +chargeant, comme ministre de la guerre, d'arrêter Bonaparte et Murat sur +la route même de Saint-Cloud. Peut-être Moulins et Gohier, désabusés +enfin, eussent-ils cédé aux vives instances de Dubois de Crancé, si +Lagarde, secrétaire général du Directoire, qui était gagné, n'eût +déclaré qu'il se refuserait à contresigner tout arrêté qui ne réunirait +pas la majorité du Directoire. «Au surplus, dit Gohier refroidi par +cette observation, comment voulez-vous qu'il y ait une révolution à +Saint-Cloud? je tiens ici, en ma qualité de président, les sceaux de la +république.» Moulins ajouta que Bonaparte devait dîner avec lui chez +Gohier et qu'il verrait bien ce qu'il avait dans le coeur. + +J'avais jugé depuis long-temps la portée de ces hommes si peu faits +pour gouverner l'État; rien n'était comparable à leur aveuglement et à +leur ineptie; on put dire qu'ils se sont trahis eux-mêmes. + +Déjà les événemens se développaient. Bonaparte à cheval, suivi d'un +nombreux état-major, s'était dirigé d'abord aux Champs-Élysées, où +plusieurs corps étaient en bataille. Après s'être fait reconnaître pour +leur général, il s'était porté au Tuileries. Le temps était magnifique, +et l'on put déployer tout l'appareil militaire soit aux Champs-Élysées, +soit sur les quais, soit dans le jardin national, qui en un instant fut +transformé en parc d'artillerie, et où l'affluence devint excessive. +Bonaparte fut salué aux Tuileries par les acclamations des citoyens et +des soldats. S'étant présenté avec une suite militaire à la barre du +Conseil des anciens, il éluda de prêter le serment constitutionnel; +puis, descendant du château, il vint haranguer les troupes disposées à +lui obéir. Là, il apprend que le Directoire est désorganisé; que Sieyes +et Roger-Ducos sont venus déposer leur démission à la commission des +inspecteurs des Anciens, et que Barras, circonvenu et rompant la +majorité, est à la veille de souscrire aux conditions de sa retraite. +Passant aux commissions des inspecteurs réunies, le général y trouve +Sieyes, Roger-Ducos et plusieurs députés de leur parti. Survient Gohier, +président du Directoire, avec son collègue Moulins, et qui tous deux +refusent leur adhésion à ce qui se passe. Une explication s'engage entre +Gohier et Bonaparte. «Mes projets, lui dit ce dernier, ne sont point +hostiles; la république est en péril... il faut la sauver... _je le +veux!_...» Au même instant, on vint dire que le faubourg Saint-Antoine +remuait excité par Santerre. C'était le parent de Moulins; Bonaparte se +tournant vers lui, et l'interpellant sur ce fait, lui dit: «qu'il +enverrait tuer Santerre par un détachement de cavalerie, s'il osait +bouger.» Moulins rassura Bonaparte, en déclarant que Santerre ne +pourrait plus rassembler autour de lui quatre hommes. En effet, ce +n'était plus là le chef d'insurrection de 1792. Je répétai moi-même +qu'il n'y aurait pas l'ombre d'un mouvement populaire et que je +répondais de la tranquillité de Paris. Gohier et Moulins, voyant que +l'impulsion est donnée, que le mouvement est irrésistible, rentrent au +Luxembourg pour être témoins de la défection de leurs gardes. Tous deux +y sont bientôt assiégés par Moreau, car déjà Bonaparte a prescrit des +dispositions militaires qui mettent en son pouvoir toutes les autorités +et tous les établissemens publics. Il a fait marcher Moreau avec une +colonne pour investir le Luxembourg; il a donné au général Lannes le +commandement des troupes chargées de la garde du Corps législatif; il a +envoyé Murat en toute hâte pour occuper Saint-Cloud, tandis que +Serrurier reste en réserve au Point-du-Jour. Tout chemine sans +obstacles, ou du moins aucune opposition n'éclate dans la capitale où la +révolution semble avoir l'assentiment universel. + +Le soir on tint conseil à la commission des inspecteurs, soit afin de +préparer les esprits aux événemens qui le lendemain devaient éclore, +soit pour régler ce qui devait se passer à Saint-Cloud. J'étais présent, +et là je vis pour la première fois à découvert et en présence les deux +partis unis dans le même but, mais dont l'un semblait déjà s'effrayer de +l'ascendant du parti militaire. On discuta beaucoup d'abord sans trop +s'entendre et sans rien conclure. Tout ce que proposait Bonaparte ou +tout ce qu'il faisait proposer par ses frères sentait la dictature du +sabre. Les hommes de la législature qui s'étaient jetés dans son parti, +venaient me prendre à part et m'en faire la remarque. «Mais, c'est fait, +leur dis-je, le pouvoir militaire est dans les mains du général +Bonaparte, c'est vous-mêmes qui le lui avez déféré, et vous ne pourriez +faire un pas sans sa dictature.» Je vis bientôt que la plupart aurait +voulu rétrograder, mais il n'y avait plus moyen. Les plus timorés se +mirent à l'écart, et quand on fut débarrassé des incertains et des +peureux, on convint de l'établissement de trois consuls provisoires, +savoir: Bonaparte, Sieyes et Roger-Ducos. Sieyes fit ensuite la +proposition de faire arrêter une quarantaine de meneurs opposans ou +supposés tels. Je fis dire à Bonaparte par Réal de n'y point consentir, +et, dans ses premiers pas dans la carrière du pouvoir suprême, de ne pas +se rendre l'instrument des fureurs d'un prêtre haineux. Il me comprit, +et allégua que l'expédient était trop prématuré; qu'il n'y aurait ni +opposition, ni résistance. «Vous verrez demain à Saint-Cloud, lui dit +Sieyes, d'un air piqué.» + +J'avoue que je n'étais pas moi-même très-rassuré sur l'issue de la +journée du lendemain. Tout ce que je venais d'entendre et toutes les +informations qui me parvenaient s'accordaient sur ce point que les +moteurs du mouvement ne pouvaient plus compter sur la majorité parmi les +membres des deux Conseils, presque tous étant frappés de l'idée qu'on +voulait détruire la constitution pour établir le pouvoir militaire. Même +une grande partie des affiliés repoussaient la dictature et se +flattaient de la conjurer. Mais déjà Bonaparte exerçait une influence +immense hors et dans la sphère de ces autorités chancelantes; +Versailles, Paris, Saint-Cloud et Saint-Germain adhéraient à sa +révolution, et son nom parmi les soldats était un vrai talisman. + +Son conseil privé donna pour meneurs aux députés des Anciens, Regnier, +Cornudet, Lemercier et Fargues; et pour guides aux députés du Conseil +des cinq cents, dévoués au parti, Lucien Bonaparte, Boulay de la +Meurthe, Émile Gaudin, Chazal et Cabanis. De leur côté, les membres +opposans des deux Conseils, réunis aux coryphées du _Manége_, passèrent +la nuit en conciliabules. + +Le lendemain de bonne heure, la route de Paris à Saint-Cloud fut +couverte de troupes, d'officiers à cheval, de curieux, de voitures +remplies de députés, de fonctionnaires et de journalistes. Les salles +pour les deux Conseils venaient d'être préparées à la hâte. On s'aperçut +bientôt que le parti militaire dans les deux Conseils était réduit à un +petit nombre de députés plus ou moins ardens pour le nouvel ordre de +choses. + +J'étais resté à Paris, siégeant dans mon cabinet, avec toute ma police +en permanence, ayant l'oeil à tout, recevant et examinant moi-même les +rapports. J'avais détaché à Saint-Cloud un certain nombre d'émissaires +adroits et intelligens pour se mettre en contact avec les personnages +qui leur étaient désignés, et d'autres agens qui, se relevant de +demi-heure en demi-heure, venaient m'informer de l'état des choses. Je +fus tenu ainsi au courant du moindre incident, de la plus petite +circonstance qui pouvait influer sur le dénouement prévu; j'étais fixé +dans l'idée que l'épée seule trancherait le noeud. + +La séance s'ouvrit aux Cinq cents que présidait Lucien Bonaparte, par un +discours insidieux d'Émile Gaudin, tendant à faire nommer une commission +chargée de présenter de suite un rapport sur la situation de la +république. Émile Gaudin, dans sa motion concertée, demandait en outre +qu'on ne prît aucune détermination quelconque avant d'avoir entendu le +rapport de la commission proposée. Boulay de la Meurthe tenait déjà le +rapport tout prêt. + +Mais à peine Émile Gaudin eut-il fait entendre sa proposition, qu'une +effroyable tempête agita toute la salle. Les cris de _vive la +constitution!... point de dictature!... à bas le dictateur!_ se firent +entendre de tous côtés. Sur la motion de Delbrel, appuyée et développée +par Grandmaison, l'assemblée se levant toute entière aux cris de _vive +la république_! décida qu'elle renouvellerait individuellement le +serment de fidélité à la constitution. Ceux mêmes qui étaient venus avec +le projet formé de la détruire, prêtèrent le serment. + +La salle des Anciens était presque aussi agitée; mais là le parti Sieyes +et Bonaparte, qui voulait se hâter d'ériger un gouvernement provisoire, +établit en fait par une fausse déclaration du sieur Lagarde, secrétaire +général du Directoire, que tous les Directeurs avaient donné leur +démission. Aussitôt les opposans demandent qu'on s'occupe du +remplacement des démissionnaires dans les formes prescrites. + +Bonaparte, averti de ce double orage, juge qu'il est temps de se mettre +en scène. Il traverse le salon de Mars, et entre au Conseil des anciens. +Là, dans une harangue verbeuse et entrecoupée, il déclare qu'il n'y a +plus de gouvernement, et que la constitution ne peut plus sauver la +république. Conjurant le Conseil de se presser d'adopter un nouvel ordre +de choses, il proteste qu'il ne veut être, à l'égard de la magistrature +qu'on va nommer, que le bras chargé de la soutenir et de faire exécuter +les ordres du Conseil. + +Cette harangue, dont je ne rapporte que la substance, fut débitée sans +ordre et sans suite; elle attestait le trouble qui agitait le général, +qui tantôt s'adressait aux députés, tantôt se tournait vers les +militaires restés à l'entrée de la salle. Des cris de _vive Bonaparte_! +et l'assentiment de la majorité des Anciens l'ayant rassuré, il sortit +dans l'espoir de faire la même impression sur l'autre Conseil. Il +n'était pas sans appréhension, sachant ce qui s'y était passé et avec +quel enthousiasme on y avait juré fidélité à la constitution +républicaine. Un message au Directoire venait d'y être décrété. On +faisait la motion de demander aux Anciens la communication des motifs de +la translation à Saint-Cloud, lorsqu'on reçut la démission du directeur +Barras transmise par l'autre Conseil. Cette démission, ignorée +jusqu'alors, causa un grand étonnement dans l'assemblée. On la regarda +comme le résultat d'une profonde intrigue. Au moment même où l'on +agitait la question de savoir si la démission était légale et formelle, +arrive Bonaparte suivi d'un peloton de grenadiers. Avec quatre d'entre +eux, il s'avance et laisse le reste à l'entrée de la salle. Enhardi par +la réception des Anciens, il se flattait d'assoupir la fièvre +républicaine qui agitait les Cinq cents. Mais à peine a-t-il pénétré +dans la salle, que le plus grand trouble s'empare de l'assemblée. Tous +les membres debout, font éclater par des cris la profonde impression que +leur cause l'apparition des baïonnettes et du général qui vient +militairement dans le temple de la législature: «Vous violez le +sanctuaire des lois, retirez-vous!... lui disent plusieurs +députés.»--«Que faites-vous, téméraire? lui crie Bigonnet.--«C'est donc +pour cela que tu as vaincu? lui dit Destrem.» En vain Bonaparte arrivé à +la tribune, veut balbutier quelques phrases. De toutes parts il entend +répéter les cris de «_vive la constitution!... vive la république!_ De +tous côtés on l'apostrophe. _A bas le Cromwell! à bas le dictateur! à +bas le tyran! hors la loi le dictateur!_» s'écrient les députés les plus +furieux; quelques-uns s'élancent sur lui et le repoussent. «Tu feras +donc la guerre à ta patrie! lui crie Arena, en lui montrant la pointe de +son poignard.» Les grenadiers, voyant pâlir et chanceler leur général, +traversent la salle pour lui faire un rempart; Bonaparte se jette dans +leurs bras et on l'emporte. Ainsi dégagé, la tête perdue, il remonte à +cheval, prend le galop, et se dirigeant vers le pont de Saint-Cloud, +crie à ses soldats: «Ils m'ont voulu tuer! ils m'ont voulu mettre hors +la loi! ils ne savent donc pas que je suis invulnérable, que je suis le +dieu de la foudre!» + +Murat l'ayant joint sur le pont: «Il n'est pas raisonnable, lui dit-il, +que celui qui a triomphé de tant d'ennemis puissans redoute des +bavards.... Allons, général, du courage et la victoire est à nous!» +Bonaparte alors tourne bride, et se présente de nouveau à ses soldats, +cherchant à exciter les généraux à en finir par un coup de main. Mais +Lannes, Serrurier, Murat lui-même, se montrent peu disposés d'abord à +diriger les baïonnettes contre la législature. + +Cependant le plus effroyable tumulte régnait dans la salle. Ferme au +fauteuil de la présidence, Lucien faisait de vains efforts pour rétablir +le calme, demandant avec instance à ses collègues que son frère fût +rappelé, entendu; et n'obtenant d'autre réponse que des cris: _hors la +loi! aux voix la mise hors la loi contre le général Bonaparte!_ On alla +jusqu'à le sommer de mettre aux voix la mise hors la loi contre son +frère. Lucien indigné quitte le fauteuil, abdique la présidence et en +dépose les marques. Il descendait à peine de la tribune, que des +grenadiers arrivent, l'enlèvent et l'emmènent au dehors. Lucien interdit +apprend que c'est par ordre de son frère, qui l'appelle à son secours, +décidé à employer la force pour dissoudre la législature. Tel était +l'avis de Sieyes; relégué dans une chaise attelée de six chevaux de +poste, il attendait l'issue de l'événement à la grille de Saint-Cloud. +Il n'y avait plus à balancer. Pâles et tremblans, les plus zélés +partisans de Bonaparte étaient pétrifiés, tandis que les plus timides se +déclaraient déjà contre son entreprise. On remarquait Jourdan et +Augereau se tenant à l'écart, épiant l'instant favorable d'entraîner les +grenadiers dans le parti populaire. Mais Sieyes, Bonaparte et +Talleyrand, venus à Saint-Cloud avec Roederer, avaient jugé, ainsi que +moi que, le parti n'avait _ni bras ni tête_. Lucien, inspirant à +Bonaparte toute son énergie, monte à cheval, et, en sa qualité de +président, requiert le concours de la force pour dissoudre l'assemblée. +Il entraîne les grenadiers, qui se portent en colonnes serrées, +conduits par Murat, dans la salle des Cinq cents, tandis que le colonel +Moulins fait battre la charge. La salle envahie au bruit des tambours et +aux cris des soldats, les députés sautent par les fenêtres, jettent leur +toge et se dispersent. + +Tel fut le dénouement de la journée de Saint-Cloud (19 brumaire, 10 +novembre). Bonaparte en fut particulièrement redevable à l'énergie de +son frère Lucien, à la décision de Murat, et peut-être à la faiblesse +des généraux qui, lui étant opposés, n'osèrent se montrer à visage +découvert. + +Mais il fallait rendre nationale une journée anti-populaire, où la force +avait triomphé d'une cohue de représentation qui n'avait montré ni +véritable orateur ni chef. Il fallait sanctionner ce que l'histoire +appellera le triomphe de l'usurpation militaire. + +Sieyes, Talleyrand, Bonaparte, Roederer, Lucien et Boulay de la Meurthe, +qui étaient l'âme de l'entreprise, décident qu'il faut se hâter de +rassembler les députés de leur parti errans dans les appartemens et dans +les corridors de Saint-Cloud. Boulay et Lucien se mettent à leur +recherche, en rassemblent vingt-cinq ou trente et les constituent en +Conseil des cinq cents. De ce conciliabule, sort bientôt un décret +d'urgence portant que le général Bonaparte, les officiers généraux et +les troupes qui l'ont secondé ont bien mérité de la patrie. Les meneurs +arrêtent ensuite qu'on établira en faits, dans les journaux du +lendemain, que plusieurs députés ont voulu assassiner Bonaparte et que +la majorité du Conseil a été dominée par une minorité d'assassins. + +Vint ensuite la promulgation de l'acte du 19 brumaire, concerté aussi +entre les meneurs pour servir de fondement légal à la révolution +nouvelle. Cet acte abolissait le Directoire; instituait une commission +consulaire exécutive composée de Sieyes, de Roger-Ducos et de Bonaparte; +ajournait les deux Conseils et en excluait soixante-deux membres du +parti populaire, parmi lesquels figurait le général Jourdan; il +établissait en outre une commission législative de cinquante membres +pris également dans l'un et l'autre Conseil, à l'effet de préparer un +nouveau travail sur la constitution de l'État. Apporté du conciliabule +des Cinq cents au Conseil des anciens, pour être transformé en loi, cet +acte n'y fut voté que par la minorité, la majorité étant restée morne et +silencieuse. Ainsi l'établissement intermédiaire du nouvel ordre de +choses fut converti en loi par une soixantaine de membres de la +législature, qui d'eux-mêmes se déclarèrent aptes aux emplois de +ministres, d'agens diplomatiques et de délégués de la commission +consulaire. + +Bonaparte, avec ses deux collègues, vint prêter serment dans le sein du +Conseil des anciens, et le 11 novembre, vers les cinq heures du matin, +le nouveau gouvernement quittant Saint-Cloud, alla s'installer au palais +du Luxembourg. + +J'avais pressenti que toute l'autorité de ce triumvirat exécutif +tomberait dans les mains de celui qui était déjà investi du pouvoir +militaire. Il n'y eut plus aucun doute, après la première séance que +tinrent dans la nuit même, les trois consuls. Là, Bonaparte se saisit en +maître du fauteuil du président que Roger-Ducos ni Sieyes n'osèrent lui +disputer. Roger, déjà gagné, déclara que Bonaparte seul pouvait sauver +la chose publique, et qu'il serait désormais de son avis en toute +chose. Sieyes se tut en se mordant les lèvres. Bonaparte le sachant +avide, lui abandonna le trésor privé du Directoire: il contenait 800,000 +francs dont Sieyes se saisit; et faisant le partage du lion, il ne +laissa qu'une centaine de mille francs à son collègue Roger-Ducos. Cette +petite douceur calma un peu son ambition, car il s'attendait que +Bonaparte s'occuperait de la guerre et lui abandonnerait les affaires +civiles. Mais voyant, dès la première séance, Bonaparte disserter sur +les finances, sur l'administration, sur les lois, sur l'armée, sur la +politique, et disserter en homme capable, il dit en rentrant chez lui, +en présence de Talleyrand, de Boulay, de Cabanis, de Roederer et de +Chazal: «Messieurs vous avez un maître!» + +Il était facile de voir qu'un prêtre défiant, avide, gorgé d'or, +n'oserait pas lutter long-temps avec un général actif, jeune, d'une +renommée immense et déjà maître du pouvoir par le fait. Sieyes n'avait +d'ailleurs aucune des qualités qui auraient pu lui assurer une haute +influence sur une nation fière et belliqueuse. Son seul titre de prêtre +eût éloigné de lui l'armée; ici la ruse ne pouvait plus balancer la +force. En voulant en faire l'essai à mon égard, Sieyes échoua. + +On mit en délibération, dès la seconde séance que tinrent les consuls, +le changement de ministère. On nomma d'abord le secrétaire général de la +commission exécutive, et le choix tomba sur Maret. Berthier fut le +premier appelé comme ministre de la guerre; il remplaça Dubois de Crancé +à qui Bonaparte ne pardonna jamais son opposition contre lui; Robert +Lindet céda les finances à Gaudin, ancien premier commis dévoué à +Bonaparte; Cambacérès fut laissé à la justice. Au ministère de la marine +on remplaça Bourdon par Forfait; et à l'intérieur Quinette par le +géomètre Laplace; on réserva _in petto_ les affaires étrangères à +Talleyrand; et par _interim_ le westphalien Reinhard lui servit de +manteau. Quand on en vint à la police, Sieyes, alléguant des motifs +insidieux, proposa de me remplacer par Alquier: c'était son homme. +Bonaparte objecta que je m'étais bien conduit au 18 brumaire, et que +j'avais donné assez de gages. En effet, non-seulement j'avais favorisé +le développement de ses dispositions préliminaires, mais encore, au +moment de la crise, j'étais parvenu à paralyser l'action de plusieurs +députés et de quelques généraux qui auraient pu nuire au succès de la +journée. A peine m'avait-il été connu, que j'avais fais placarder, la +nuit même dans tout Paris, une affiche d'entière adhésion et +d'obéissance pour le sauveur de la chose publique. Je fus maintenu au +ministère le plus important sans doute, malgré Sieyes, et en dépit des +intrigues qu'on avait fait jouer contre moi. + +Bonaparte jugea mieux l'état des choses; il sentit qu'il lui fallait +encore surmonter beaucoup d'obstacles; qu'il ne suffisait pas de +vaincre, mais qu'il fallait dompter; que ce n'était pas trop que d'avoir +sous la main un ministre aguerri contre les anarchistes. Il sentit +également que son intérêt lui commandait de s'appuyer sur l'homme qu'il +croyait le plus capable de le tenir en garde contre un fourbe devenu son +collègue. Le rapport confidentiel que je lui avais remis dans la soirée +même de son installation au Luxembourg l'avait convaincu que la police +voyait bien et voyait juste. + +Cependant Sieyes, qui voulait des proscriptions, ne cessait de se +déchaîner contre ce qu'il appelait les opposans et les anarchistes: il +disait à Bonaparte que l'opinion, empoisonnée par les jacobins, devenait +détestable; que les bulletins de police en faisaient foi et qu'il +fallait sévir. «Voyez, disait-il, sous quelle couleur on s'efforce de +représenter la salutaire journée de Saint-Cloud! A les en croire elle +n'a eu pour ressorts et pour levier que la supercherie, le mensonge et +l'audace. La commission consulaire n'est qu'un triumvirat investi d'une +effrayante dictature, et qui corrompt pour asservir; l'acte du 19 +brumaire est l'oeuvre de quelques transfuges abandonnés de leurs +collègues, et qui, dépourvus de majorité, n'en consacrent pas moins +l'usurpation. Il faut les entendre s'expliquer sur vous, sur moi! Il ne +faut pas qu'on nous traîne ainsi dans la boue, car si nous étions avilis +nous serions perdus. Dans le faubourg Saint-Germain les uns disent que +c'est le parti militaire qui vient d'arracher aux avocats les rênes du +gouvernement; d'autres assurent que le général Bonaparte va jouer le +rôle de Monck. Ainsi les uns nous placent entre les Bourbons, les +autres entre les fureurs des adeptes de Robespierre. Il faut sévir pour +que l'opinion publique ne soit pas laissée à la merci des royalistes et +des anarchistes. Les derniers sont évidemment les plus dangereux, les +plus acharnés contre le gouvernement. C'est eux qu'il faut frapper +d'abord. C'est surtout dans le début qu'un nouveau pouvoir doit montrer +de la force.» A la suite de ce discours artificieux, Sieyes insinua +qu'il fallait exiger du chef de la police une grande mesure de salut +public et de sûreté générale; il entraîna Bonaparte. On avait déclaré, +le 19 brumaire, qu'il n'y aurait plus d'actes oppressifs, plus de listes +de proscription, et le 26 on exigea de moi des nomenclatures pour former +une liste de proscrits. Ce même jour les consuls prirent un arrêté qui +condamnait cinquante-neuf des principaux opposans à la déportation sans +jugement préalable, trente-sept à la Guiane française et vingt-deux à +l'île d'Oléron. Sur ces listes se trouvaient accolés à des noms décriés +et odieux, des noms de citoyens estimés et recommandables. Ce que +j'avais annoncé aux consuls arriva; l'opinion publique désapprouva +hautement, et de la manière la plus forte, cette proscription +impolitique et inutile. + +Il fallut céder; on commença par des exceptions. Je sollicitai et +j'obtins la liberté de plusieurs députés proscrits. Je fis sentir +combien la France et l'armée seraient choquées de voir persécuter, à +cause de ses opinions, Jourdan, par exemple, qui avait gagné la bataille +de Fleurus et dont la probité était intacte. Le proscripteur Sieyes +voyant Bonaparte ébranlé, n'osa plus poursuivre l'exécution d'une mesure +odieuse qu'il avait eu soin de m'imputer. Elle fut rapportée, et l'on se +borna, sur ma proposition, à placer les opposans sous la surveillance de +la haute police. + +Les trois consuls sentirent alors combien il leur était nécessaire de +ménager et de captiver l'opinion; plusieurs de leurs actes furent de +nature à leur mériter la confiance publique. Ils s'empressèrent de +révoquer la loi des otages et l'emprunt forcé si criant. + +Peu de jours suffirent pour ne plus laisser aucun doute que la journée +du 18 brumaire obtenait l'assentiment de la nation. C'est maintenant +une vérité historique; ce fut alors un fait qui décida le procès entre +le gouvernement de plusieurs et le gouvernement d'un seul. + +Les républicains rigides, les amans ombrageux de la liberté virent seuls +avec chagrin l'avénement de Bonaparte à la magistrature suprême. Ils en +tirèrent tout d'abord les conséquences et les présages les plus +sinistres; ils ont fini par avoir raison: nous verrons pourquoi et nous +en assignerons les causes. + +Je m'étais déclaré contre les proscriptions et contre toute mesure +générale; j'avais dit aux consuls toute la vérité. Sûr désormais de mon +crédit, et me voyant affermi dans le ministère, je m'attachais à donner +à la police générale un caractère de dignité, de justice et de +modération, qu'il n'a pas dépendu de moi de rendre plus durable. Sous le +Directoire, les filles publiques étaient employées au vil métier de +l'espionnage; je défendis de se servir de ces honteux instrumens, ne +voulant donner à l'oeil scrutateur de la police que la direction de +l'observation et non celle de la délation. + +Je fis respecter aussi le malheur en obtenant l'adoucissement du sort +des émigrés naufragés sur nos côtes du nord, parmi lesquels figuraient +des noms appartenant à la fleur de l'ancienne noblesse. Je ne me +contentai pas de ce premier essai d'un retour à l'humanité nationale; je +fis aux consuls un rapport où je sollicitai la libération de tous les +émigrés que la tempête avaient jetés sur le sol de la patrie. J'arrachai +ce grand acte de clémence, qui dès-lors me valut la confiance des +royalistes disposés à se soumettre au gouvernement. + +Mes deux instructions aux évêques et aux préfets publiées à cette +époque, firent aussi quelque sensation dans le public. On les remarqua +d'autant plus, que j'y parlais un langage tombé en dessuétude: celui de +la raison et de la tolérance que j'ai toujours cru très-compatible avec +la politique d'un gouvernement assez fort pour être juste. Toutefois ces +deux instructions furent diversement interprêtées. Selon les uns, elles +portaient le cachet de la prévoyance et de cet art profond de remuer le +coeur humain qui est le propre de l'homme d'état; selon d'autres, elles +tendaient à substituer la morale à la religion, et la police à la +justice. Mais ceux qui soutenaient cette dernière opinion ne +réfléchissaient pas à l'époque où nous nous trouvions. Mes deux +circulaires existent; elles sont imprimées; qu'on les relise, et on +verra qu'il fallait quelque courage et des idées positives pour faire +passer alors soit les sentimens, soit les doctrines qui y sont +exprimées. + +Ainsi de salutaires modifications et une tranquillité moins incertaine +furent les premiers gages qu'offrit le nouveau gouvernement à l'attente +des Français. Ils applaudirent à la soudaine élévation de l'illustre +général qui, dans l'administration de l'état, montrait autant de vigueur +que de prudence. Abstraction faite des démagogues, chaque parti se +persuada que cette nouvelle révolution tournerait à son avantage. Tel +fut surtout le rêve des royalistes; ils virent dans Bonaparte le Monck +de la république expirante, et ce rêve favorisa singulièrement les vues +du jeune consul. Fatigué, dégoûté de révolution, le parti modéré +lui-même, confondant ses voeux avec ceux des contre-révolutionnaires, +souhaita ouvertement la modification du régime républicain et sa fusion +avec une monarchie mixte. Mais le temps n'était pas encore venu de +transformer la démocratie en monarchie républicaine; on ne pouvait y +parvenir que par la fusion de tous les partis, et l'on en était loin +encore. La nouvelle administration favorisait au contraire une sorte de +réaction morale contre la révolution et la dureté de ses lois. Les +écrits en vogue avaient une tendance au royalisme; on y marchait à +grands pas selon les clameurs des républicains. Ces clameurs étaient +accréditées par des royalistes imprudens, par des ouvrages qui +rappelaient le souvenir et les malheurs des Bourbons: _Irma_, par +exemple, qui faisait alors fureur dans Paris, parce qu'on croyait y +trouver le récit des touchantes infortunes de Madame royale[18]. + +[Note 18: L'histoire d'_Irma_ parut sous la forme de l'allégorie. +Les scènes se passaient en Asie, et tous les noms étaient changés; mais +il était facile d'en retrouver la clef par leur anagramme. Cette manière +adroite de publier l'histoire des malheurs de la maison de Bourbon, +piqua singulièrement la curiosité et intéressa le public. On dévora cet +ouvrage; en suivant les événemens et arrivant aux catastrophes, chacun +devina les noms. Sous une fausse apparence de liberté, le premier consul +laissa publier sur la révolution tout ce qui tendait à la décrier; alors +parurent successivement les Mémoires du marquis de Bouillé, de Bertrand +de Moleville, de la princesse de Lamballe; les Mémoires de Mesdames de +France, l'Histoire de Madame Elisabeth, le Cimetière de la Madelaine. +Mais cette tolérance cessa dès que le premier consul se crut affermi; +c'est ce qu'on verra dans la suite de ces Mémoires. (_Note de l'éditeur_.)] + +Dans tout autre tems, la police aurait fait saisir une semblable +production; mais il me fallut sacrifier l'opinion publique à la raison +d'état, et la raison d'état voulait qu'on amorçât le royalisme. +Toutefois les maximes et les intérêts de la révolution étaient encore +trop vivaces pour qu'on pût les heurter sans compensation. Je crus de +mon devoir de refroidir les espérances des contre-révolutionnaires, et +de relever le courage des républicains. Je fis observer au consul qu'il +y avait encore bien des ménagemens à garder; qu'ayant manoeuvré avec des +hommes sincèrement attachés aux formes républicaines, aux libertés +publiques, et l'armée elle-même en étant imbue, il ne pouvait s'isoler +sans danger ni de son propre parti ni de l'armée; qu'il lui fallait +d'ailleurs sortir du provisoire et se créer un établissement fixe. + +A cette époque l'attention du gouvernement vint s'absorber dans les +travaux préparatoires des deux commissions législatives intermédiaires. +Celle des Cinq cents était conduite par Lucien, Boulay, Jacqueminot et +Daunou; celle des Anciens l'était par Lemercier, Lebrun et Régnier. +L'homme le plus fort était sans contredit Lebrun; ses avis, Bonaparte +les réclamait et les recevait avec déférence. Il s'agissait de discuter +en grande conférence le nouveau projet d'organisation sociale que Sieyes +désirait présenter pour remplacer la constitution de l'an III, dont il +ambitionnait de faire les funérailles. Sieyes, dont l'arrière-pensée +était connue de Bonaparte, affectait un grand mystère; il disait qu'il +n'avait rien de prêt; qu'il n'avait pas le temps de mettre ses papiers +en ordre. Il jouait le silence, en cela semblable à ces auteurs à la +mode, qui, dévorés du désir de lire leurs écrits, se font d'abord prier +par coquetterie et par ton, avant de céder aux instances d'un public +curieux et souvent moqueur. Je fus chargé de pénétrer ses mystères. +J'employai Réal, qui, usant de beaucoup d'adresse avec une apparence de +bonhomie, découvrit les bases du projet de Sieyes en faisant jaser +Chénier, l'un de ses confidens, au sortir d'un dîner où les vins et +d'autres enivrans n'avaient pas été épargnés. + +Sur ces données, il y eut un conseil secret où je fus appelé. Bonaparte, +Cambacérès, Lebrun, Lucien, Joseph, Berthier, Réal, Regnault et Roederer +étaient présens. Là nous discutâmes un contre-projet et la conduite que +devait tenir Bonaparte dans les conférences générales qu'on attendait +avec impatience. + +Enfin, vers la mi-décembre, les trois consuls et les deux commissions +législatives se réunirent dans l'appartement de Bonaparte. Les +conférences s'ouvraient à neuf heures du soir et se prolongeaient jusque +bien avant dans la nuit. Daunou était chargé de la rédaction. Sieyes à +la première séance ne dit mot; pressé et à force d'instances, il donna +ensuite pièces à pièces ses théories renfermées dans des cahiers +différens. Avec un ton d'oracle, il déroula successivement les bases de +sa constitution chérie. Elle créait un Tribunal composé de cent membres +appelés à discuter les lois; un Corps législatif plus nombreux appelé à +les admettre ou à les rejeter par le vote sans discussion orale; et +enfin un Sénat composé de membres élus à vie, avec la mission plus +importante de veiller à la conservation des lois et des constitutions de +l'État. Toutes ces bases, contre lesquelles Bonaparte ne fit aucune +objection sérieuse, furent successivement adoptées. Quant au +gouvernement, Sieyes lui donnait l'initiative des lois, et créait, à cet +effet, un Conseil d'état chargé de mûrir, de rédiger les projets et les +réglemens de l'administration publique. On savait que le gouvernement de +Sieyes devait se terminer en pointe, en une espèce de sommité +monarchique plantée sur des bases républicaines, idée dont il était +entiché depuis long-temps; on attendait avec une curiosité attentive et +même impatiente qu'il découvrît enfin le chapiteau de son édifice +constitutionnel. Que proposa Sieyes? un _grand électeur_ à vie choisi +par le Sénat conservateur, siégeant à Versailles, représentant la +majorité de la nation, avec six millions de revenus, trois mille hommes +pour sa garde, et n'ayant d'autres fonctions que de nommer deux consuls, +celui de _la paix_ et celui de _la guerre_, tous deux indépendans l'un +de l'autre dans l'exercice de leurs fonctions. + +Et ce _grand électeur_, en cas de mauvais choix, pouvait être _absorbé_ +par le Sénat qui était investi du droit d'appeler dans son sein, sans en +donner les motifs, tout dépositaire de l'autorité publique, les deux +consuls et le grand électeur lui-même; devenu membre du Sénat, ce +dernier n'aurait plus eu aucune part directe à l'action du gouvernement. + +Ici Bonaparte ne put y tenir; se levant et poussant un éclat de rire, il +prit le cahier des mains de Sieyes et sabra d'un trait de plume ce qu'il +appela tout haut des niaiseries métaphysiques. Sieyes, qui d'ordinaire +boudait au lieu de résister aux objections, défendit pourtant son grand +électeur, et dit qu'après tout un roi ne devait pas être autre chose. +Bonaparte répliqua avec vivacité qu'il prenait l'ombre pour le corps, +l'abus pour le principe; qu'il ne pouvait y avoir dans le gouvernement +aucun pouvoir d'action sans une indépendance puisée et définie dans la +prérogative; il fit encore plusieurs objections concertées et préparées, +auxquelles Sieyes répondit mal; et s'échauffant de plus en plus, il +finit par cette apostrophe: «Comment avez-vous pu croire, citoyen +Sieyes, qu'un homme d'honneur, qu'un homme de talent et de quelque +capacité dans les affaires voulût jamais consentir à n'être qu'un cochon +à l'engrais de quelques millions dans le château royal de Versailles?» +Égayés par cette sortie, les membres de la conférence s'étant pris à +rire, Sieyes, qui avait déjà montré de l'indécision, resta confondu et +son _grand électeur_ fut coulé à fond. + +Il est certain que Sieyes cachait des vues profondes dans cette forme +ridicule de gouvernement, et que s'il l'eût fait adopter il en serait +resté l'arbitre. C'est lui vraisemblablement que le Sénat eût nommé +_grand électeur_, et c'est lui qui eût nommé Bonaparte, consul de la +guerre, sauf à l'_absorber_ en temps opportun. Par là tout serait resté +dans ses mains, et il lui eût été facile, en se faisant absorber +lui-même, de faire appeler tel autre personnage à la tête du +gouvernement, et de transformer, par une transition adroitement +préparée, un pouvoir exécutif électif en royauté héréditaire, pour telle +dynastie qu'il lui eût convenu d'établir dans l'intérêt d'une +révolution dont il était le hyérophante. + +Mais sa marche tortueuse et suspecte amena la vive résistance du consul, +à laquelle il aurait dû s'attendre; et de là le renversement de ses +projets. Toutefois il n'avait pas négligé de se ménager, comme on le +verra bientôt, une retraite sûre à l'abri des coups de la fortune. + +Il ne suffisait pas d'écarter le projet de Sieyes; il fallait encore que +les adhérens, les conseillers intimes du général-consul fissent passer +un mode quelconque de gouvernement pour rester les maîtres du pouvoir. +Tout était prêt. Néanmoins, malgré la retraite personnelle de Sieyes, on +vit revenir à la charge le parti qui, attaché à ses conceptions en +désespoir de cause, proposa l'adoption des formes purement +républicaines. On mit alors en avant et on leur opposa la création d'un +président à l'instar des États-Unis, pour dix ans, libre dans le choix +de ses ministres, de son Conseil d'état et de tous les agens de +l'administration. D'autres, aussi appostés, furent d'avis de déguiser la +magistrature unique de président; et, à cet effet, ils offrirent de +concilier les opinions diverses, en composant un gouvernement de trois +consuls, dont deux, ne seraient que des conseillers nécessaires. + +Mais quand on voulut faire décider qu'il y aurait un premier consul +investi du pouvoir suprême, ayant le droit de nomination et de +révocation à tous les emplois, et que les deux autres consuls auraient +voix consultative seulement, les objections s'élevèrent. Chazal, Daunou, +Courtois, Chénier, et d'autres encore y invoquèrent des limites +constitutionnelles; ils représentèrent que si le général Bonaparte +s'emparait de la dignité de magistrat suprême sans élection préalable, +il dénoterait l'ambition d'un usurpateur, et justifierait l'opinion de +ceux qui prétendaient qu'il n'avait fait la journée du 18 brumaire qu'à +son profit. Faisant pour l'écarter un dernier effort, ils lui offrirent +la dignité de généralissime avec le pouvoir de faire la guerre ou la +paix, et de traiter avec les puissances étrangères. «Je veux rester à +Paris, reprit Bonaparte avec vivacité et en se rongeant les ongles; je +veux rester à Paris, je suis consul.» Alors Chénier rompant le silence, +parla de liberté, de république, de la nécessité de mettre un frein au +pouvoir, insistant avec force et courage pour l'adoption de la mesure de +l'_absorption_ au Sénat. «Cela ne sera pas! s'écria Bonaparte en colère +et frappant du pied; il y aura plutôt du sang jusqu'aux genoux!...» A +ces mots qui changeaient en drame une délibération jusqu'alors mesurée, +chacun resta interdit, et la majorité enlevée remit le pouvoir, non à +trois consuls, le deuxième et troisième n'ayant que voix consultative, +mais à un seul nommé pour dix ans, rééligible, promulguant les lois, +nommant et révoquant à volonté tous les agens de la puissance exécutive, +faisant la paix ou la guerre, et enfin, se nommant lui-même. En effet, +Bonaparte, évitant de faire du Sénat une institution préalable, ne +voulut pas même être premier consul par le fait des sénateurs. + +Soit dépit, soit orgueil, Sieyes refusa d'être l'un des consuls +accessoires; on s'y attendait, et le choix qui déjà était fait, _in +petto_, par Bonaparte, tomba sur Cambacérès et sur Lebrun, de nuance +politique différente. L'un conventionnel, ayant voté la mort, avait +embrassé la révolution dans ses principes ainsi que dans ses +conséquences, mais en froid égoïste; l'autre, nourri dans les maximes du +despotisme ministériel, sous le chancelier Maupeou dont il fut le +secrétaire intime, tenant peu aux théories, ne s'attachait guères qu'à +l'action du pouvoir; l'un, impuissant défenseur des principes de la +révolution et de ses intérêts, penchait pour le retour des distinctions, +des honneurs et des abus; l'autre était un avocat plus chaud, plus +intègre, de l'ordre social, des moeurs et de la foi publique. Tous deux +étaient éclairés, et probes quoique avides. + +Quant à Sieyes, nommé sénateur, il concourut avec Cambacérès et Lebrun à +organiser le Sénat, dont il fut le premier président. En récompense de +sa docilité à laisser tomber le timon des affaires dans les mains du +général-consul, on lui décerna la terre de Crosne, don magnifique d'un +million, outre vingt-cinq mille livres de rentes comme sénateur, et +indépendamment de son pot-de-vin directorial de six cent mille francs, +qu'il appelait _sa poire pour la soif_. Déconsidéré dès-lors et anéanti +dans de mystérieuses sensualités, il fut annullé politiquement. + +Un décret du 20 novembre portait que les deux précédens Conseils +législatifs se rassembleraient de plein droit en février 1820. Pour +mieux éluder ce décret dont l'exécution eût compromis le consulat, on +soumit la nouvelle constitution à l'acceptation du peuple français. Il +ne s'agissait plus de le réunir en assemblées primaires, en consacrant +de nouveau le principe de la démocratie, mais d'ouvrir dans toutes les +administrations et chez les officiers publics des registres sur lesquels +les citoyens devaient inscrire leurs votes. Ces votes s'élevèrent à +trois millions et plus, et je puis affirmer qu'il n'y eut dans le +recensement aucune fraude, tant la révolution de brumaire était reçue +favorablement par la grande majorité des Français. + +Neuf fois en moins de sept ans, depuis la chute de l'autorité royale, la +nation avait vu le gouvernail changer de main et le vaisseau de l'État +se jeter sur de nouveaux écueils. Cette fois le pilote inspira +généralement plus de confiance. On le jugeait ferme et habile, et son +gouvernement se rapprochait d'ailleurs des formes de la stabilité. + +Du jour où Bonaparte se déclara premier consul et fut reconnu comme +tel, il jugea que son règne datait réellement de cette époque et il ne +le dissimula point dans l'action intérieure de son gouvernement. On vit +le républicanisme perdre chaque jour de sa sombre austérité, et les +conversions se multiplier en faveur de l'unité du pouvoir. + +Le consul nous persuadait et nous nous persuadions volontiers que cette +unité nécessaire dans le gouvernement ne porterait aucune atteinte à +l'oeuvre républicaine; et, en effet, jusqu'à la bataille de Marengo les +formes de la république subsistèrent; on n'osa pas s'écarter du langage +et de l'esprit de ce gouvernement. Bonaparte, premier consul, +s'astreignit à ne paraître en effet que le magistrat du peuple et le +chef des soldats. + +Il prit les rênes du gouvernement le 25 décembre, et son nom fut +désormais à la tête des actes publics, innovation inconnue depuis la +naissance de la république. Jusqu'alors les chefs de l'État avaient +habité le palais du Luxembourg; nul n'avait encore osé envahir le +domicile des rois. Bonaparte, plus hardi, quitte le Luxembourg et vient +avec pompe et en grand appareil militaire occuper le château des +Tuileries, désormais le séjour du premier consul. Le Sénat siége au +Luxembourg et le Tribunat au Palais-Royal. + +Cette magnificence plut à la nation, qui s'applaudit d'être représentée +d'une manière plus digne d'elle. La splendeur et l'étiquette reprirent +une partie de leur empire. Paris vit renaître les cercles, les bals, les +fêtes somptueuses. Observateur des convenances, rigide même en fait de +décence publique, Bonaparte, rompant les anciennes liaisons de Joséphine +et les siennes mêmes, bannit de son palais les femmes de moeurs +décriées, ou même suspectes, qui avaient figuré dans les cercles les +plus brillans et dans les intrigues du Luxembourg, sous le règne du +Directoire. + +Les commencemens d'un nouveau règne sont presque toujours heureux; il en +fut de même du consulat, signalé par la réforme d'un grand nombre +d'abus, par des actes de sagesse et d'humanité, par le système de +justice et de modération qu'adoptèrent les consuls. Le rappel d'une +partie des députés frappés par les décrets du 19 fructidor, fut un grand +acte de sagesse, de fermeté et d'équité. Il en fut de même de la +clôture de la liste des émigrés. Les consuls accordèrent la radiation +d'un grand nombre de membres distingués de l'Assemblée constituante. +J'eus la satisfaction de faire rentrer et rayer de la liste fatale, le +célèbre Cazalès, de même que son ancien collègue Malouet, homme d'un +vrai talent et d'une probité intacte. Ainsi que moi, l'ex-constituant +Malouet avait professé jadis à l'Oratoire, et je lui portais une +affection extrême. On verra qu'il me paya d'un retour constant et +sincère. + +La réorganisation de l'ordre judiciaire et l'institution des préfectures +marquèrent également les commencemens heureux du consulat, dont se +ressentit la composition des nouvelles autorités. Mais, il faut le dire, +ce tableau consolant fut bientôt rembruni. «Je ne veux pas gouverner en +chef débonnaire, me dit un soir Bonaparte; la pacification de l'Ouest ne +va pas; il y a trop de licence et de jactance dans les écrits!» Le +réveil fut terrible. + +L'exécution du jeune Toustain, celle du comte de Frotté et de ses +compagnons d'armes, la suppression d'une partie des journaux, le style +menaçant des dernières proclamations, en glaçant d'effroi les +républicains et les royalistes, firent évanouir, dans presque toute la +France, les espérances si douces d'un gouvernement équitable et humain. +Je fis sentir au premier consul la nécessité de dissiper ces nuages. Il +s'adoucit, gagna les émigrés par des faveurs et des emplois; il rendit +les églises au culte catholique; tint les républicains en minorité ou à +l'écart, mais sans les persécuter; il se déclara le fléau des traitans. + +Toutes les sources du crédit étaient ou taries ou anéanties à +l'avénement du consul, par l'effet du désordre, des dilapidations et du +gaspillage qui s'étaient glissés dans toutes les branches de +l'administration et des revenus publics. Il fallut créer des ressources +pour faire face à la guerre et à toutes les parties du service. On +emprunta douze millions au commerce de Paris; on s'assura vingt-quatre +millions de la vente des domaines de la maison d'Orange, et enfin on mit +en circulation cent cinquante millions de bons de rescriptions de rachat +de rentes. En décrétant ces opérations, le premier consul vit combien il +lui serait difficile de sortir de la tutelle ruineuse des traitans: il +les avait en horreur. La note suivante dont il me remit une copie plus +tard, le prévint et l'aigrit singulièrement contre nos principaux +banquiers et fournisseurs. Voici cette note: + +«Les individus ci-après dénommés sont maîtres de la fortune publique: +ils donnent l'impulsion au cours des effets publics, et possèdent à eux +tous cent millions de capitaux environ; ils disposent en outre de +quatre-vingt millions de crédit, savoir: Armand Séguin, Vanderberg, +Launoy, Collot, Hinguerlot, Ouvrard, les frères Michel, Bastide, Marion +et Récamier. Les partisans du suisse Haller ont triomphé, parce que ce +Suisse, dont le premier consul ne veut pas adopter les plans de +finances, a prédit la baisse qui a lieu dans ce moment.» + +Bonaparte ne pouvait soutenir l'idée de ces fortunes subites et si +colossales; on eût dit qu'il craignait d'y rester asservi. Il les +regardait généralement comme les fruits honteux des dilapidations et de +l'usure publique. Il n'avait accompli le 18 brumaire qu'avec l'argent +que lui avait prêté Collot, et il en était humilié. Joseph Bonaparte +lui-même ne fit l'acquisition de Morfontaine qu'avec les deux millions +que lui prêta Collot. «Oui, disait-il à son frère, vous voulez faire le +seigneur avec les écus d'autrui; mais c'est sur moi que tombera tout le +poids de l'usure.» + +J'eus beaucoup de peine, ainsi que le consul Lebrun, à calmer ses +emportemens contre les banquiers et les fournisseurs, et à détourner les +mesures acerbes dont il aurait voulu dès-lors les frapper. Il comprenait +peu la théorie du crédit public, et l'on voyait qu'il avait un secret +penchant à traiter parmi nous la partie des finances dans le système +d'avanies adopté en Égypte, en Turquie et dans tout l'Orient. Il lui +fallut pourtant recourir à Vanderberg pour ouvrir la campagne; il lui +confia les fournitures. Ses ombrages s'étendaient sur toutes les parties +occultes du gouvernement. C'était toujours moi qu'il chargeait de +vérifier ou de contrôler les notes secrètes que les intrigans et les +postulans de places ne manquaient pas de lui faire parvenir. Par là on +voit combien mes fonctions étaient délicates; j'étais le seul qui pût +corriger ses préventions ou en triompher, en mettant chaque jour sous +ses yeux, par mes bulletins de police, l'expression de toutes les +opinions, de toutes les pensées, et le relevé des circonstances secrètes +dont la connaissance intéressait la sûreté ou la tranquillité de l'État. +J'eus soin, pour ne pas l'effaroucher, de rédiger à part tout ce qui +aurait pu le choquer dans ses conférences ou ses communications avec les +deux autres consuls. Mes rapports avec lui étaient trop fréquens pour ne +pas être scabreux. Mais je soutins le ton de la vérité et de la +franchise tempéré par le dévouement, et ce dévouement était sincère. Je +trouvai dans cet homme unique, précisément ce qu'il fallait pour régler +et maintenir cette _unité_ de pouvoir dans la puissance exécutive, sans +laquelle tout serait retombé dans le désordre et le chaos. Mais je le +trouvai avec des passions violentes, et une disposition naturelle au +despotisme qui prenait sa source dans son caractère et dans l'habitude +des camps. Je me flattais de lui opposer avec succès la digue de la +prudence et de la raison, et assez souvent je réussis au-delà de mes +espérances. + +A cette époque, Bonaparte n'avait plus à redouter dans l'intérieur +aucune opposition matérielle, que celle de quelques bandes royalistes +qui, dans les départemens de l'Ouest et principalement dans le Morbihan, +avaient encore les armes à la main. En Europe, son pouvoir n'était ni +aussi affermi ni aussi incontesté. Il sentit parfaitement et à l'avance +qu'il ne pourrait jeter de profondes racines que par de nouvelles +victoires. Il en était avide. + +Mais la France sortait d'une crise; ses finances étaient épuisées; si +l'anarchie était vaincue, le royalisme ne l'était point encore, et +l'esprit républicain fermentait sourdement en dehors de la sphère du +pouvoir. Quant aux armées françaises, malgré leurs avantages récens en +Hollande et en Suisse, elles étaient encore hors d'état de reprendre +l'offensive. L'Italie était perdue toute entière; les Apennins +n'arrêtaient même plus les soldats de l'Autriche. + +Que fit Bonaparte? Bien conseillé par son ministre des affaires +étrangères, il mit à profit avec sagacité les passions de l'empereur +Paul Ier pour le détacher tout-à-fait de la coalition; puis il +apparut dans la politique ostensible de l'Europe, en mettant au jour sa +fameuse lettre au roi d'Angleterre; elle contenait des ouvertures dans +une forme insolite. Le premier consul y vit le double avantage de faire +croire à des vues pacifiques de sa part, et de persuader à la France, +après un refus auquel il s'attendait, qu'il fallait pour conquérir la +paix, objet de tous ses voeux, de l'argent, du fer et des soldats. + +Quand un jour, au sortir de son conseil privé, il me dit d'un ton +d'inspiré qu'il était sûr de reconquérir l'Italie avant trois mois, je +vis d'abord un peu de jactance dans ce propos, et pourtant je fus +persuadé. Carnot, appelé depuis peu au ministère de la guerre, s'aperçut +comme moi qu'il était une chose que Bonaparte savait par-dessus tout, et +cette chose, c'était la science pratique de la guerre. Mais quand +Bonaparte m'eut dit positivement qu'il entendait qu'avant son départ +pour l'armée, tous les départemens de l'Ouest fussent tranquilles, et +qu'il en eut indiqué les moyens qui coïncidaient avec mes propres vues, +je vis que ce n'était pas seulement un guerrier, mais un rusé +politique. Je le secondai avec un bonheur dont il me sut gré. + +Toutefois nous ne pûmes amener la dissolution de la ligue royaliste qu'à +la faveur d'un grand mobile: la séduction. A cet égard, le curé Bernier +et deux vicomtesses nous servirent à souhait en accréditant l'opinion +que Bonaparte travaillait pour replacer les Bourbons sur le trône. +L'amorce fut telle, que le roi lui-même, alors à Mittau, abusé par ses +correspondans de Paris, croyant l'instant favorable de réclamer sa +couronne, fit remettre au consul Lebrun, par l'abbé de Montesquiou, son +agent secret, une lettre adressée à Bonaparte, où, dans les termes les +plus nobles, il s'efforçait de lui persuader combien il s'honorerait en +le replaçant sur le trône de ses aïeux. «Je ne puis rien sur la France +sans vous, disait ce prince, et vous-même vous ne pouvez faire le +bonheur de la France sans moi; hâtez-vous donc.... + +En même temps Mgr. le comte d'Artois envoyait de Londres la duchesse +de Guiche, femme pétrie de grâces et d'esprit, pour ouvrir de son côté +une négociation parallèle par la voie de Joséphine, réputée l'ange +tutélaire des royalistes et des émigrés. Elle obtint des entrevues, et +j'en fus instruit par Joséphine elle-même, qui, d'après nos conventions, +cimentées par mille francs par jour, me tenait au courant de ce qui se +passait dans l'intérieur du château. + +J'avoue que je fus piqué de n'avoir reçu de Bonaparte aucune direction +sur des circonstances aussi essentielles. Je me mis en oeuvre, +j'employai les grands moyens, et je sus d'une manière positive la +démarche que l'abbé de Montesquiou avait faite auprès du consul Lebrun. +J'en fis l'objet d'un rapport que j'adressai au premier consul, et où je +parlai également de la mission et des démarches de la duchesse de +Guiche; je lui représentai qu'en tolérant de pareilles négociations, il +faisait soupçonner qu'il cherchait à se ménager, dans les revers, un +moyen brillant de fortune et de sécurité; mais qu'il se méprenait par de +faux calculs, si toutefois un coeur aussi magnanime que le sien pouvait +s'arrêter à une politique si erronée; qu'il était essentiellement +l'homme de la révolution, et ne pouvait être que cela, et que, dans +aucune chance les Bourbons ne pourraient remonter sur le trône qu'en +marchant sur son propre cadavre. + +Ce rapport, que j'eus soin de rédiger et d'écrire moi-même, lui prouva +que rien sur les secrets et la sûreté de l'État ne pouvait m'échapper; +il fit l'effet que j'en attendais, c'est-à-dire, une vive impression sur +l'esprit de Bonaparte. La duchesse de Guiche fut congédiée avec ordre de +repartir sans délai pour Londres, et le consul Lebrun fut tancé pour +s'être chargé, par une voie détournée, d'une lettre du roi. Mon crédit +prit dès-lors l'assiette qui convenait à la hauteur et à l'importance de +mes fonctions. + +D'autres scènes allaient s'ouvrir, mais des scènes de sang et de +carnage, sur de nouveaux champs de bataille. Moreau, qui avait passé le +Rhin le 25 avril, avait déjà défait les Autrichiens dans trois +rencontres avant le 10 mai, quand Bonaparte, du 16 au 20, dans une +entreprise digne d'Annibal, passa le grand Saint-Bernard à la tête du +gros de l'armée de réserve. Surprenant l'ennemi inattentif ou abusé, qui +s'obstinait, sur le Var et vers Gênes à envahir la frontière de France, +il se dirige sur Milan par le val d'Aoste et le Piémont, et vient +couper les communications à l'armée autrichienne commandée par Melas. +L'autrichien déconcerte se concentre pourtant sous le canon +d'Alexandrie, au confluent du Tanaro et de la Bormida, et marche, à la +suite de quelques défaites partielles, courageusement au-devant du +premier consul, qui, de son côté, arrivait sur lui dans la même +direction. + +L'événement décisif se préparait et laissait tous les esprits en +suspens. Les sentimens et les opinions fermentaient dans Paris, +particulièrement dans les deux partis extrêmes, le populaire et le +royaliste. Les républicains modérés n'étaient pas moins émus; ils +voyaient, avec une sorte de défiance à la tête du gouvernement, un +général, plus enclin à se servir du canon et du sabre, que du bonnet de +la liberté et de la balance de la justice. Les mécontens nourrissaient +l'espoir que celui qu'ils appelaient déjà le Cromwell de la France +serait arrêté dans sa course, et qu'élevé par la guerre il périrait par +la guerre. + +On était dans ces dispositions, quand, dans la soirée du 20 juin, +arrivent deux couriers du commerce avec des nouvelles de l'armée +annonçant que le 14, à cinq heures du soir, la bataille livrée près +d'Alexandrie avait tourné au désavantage de l'armée consulaire qui était +en retraite; mais qu'on se battait encore. Cette nouvelle, répandue avec +la rapidité de l'éclair dans toutes les classes intéressées, produisit +sur les esprits l'effet de l'étincelle électrique sur le corps humain. +On se cherche, on se rassemble; on va chez Chénier, chez Courtois, à la +coterie Staël; on va chez Sieyes; on va chez Carnot. Chacun prétend +qu'il faut tirer de la griffe du corse la république qu'il met en péril; +qu'il faut la reconquérir plus libre et plus sage; qu'il faut un premier +magistrat, mais qui ne soit ni dictateur arrogant, ni empereur des +soldats. Tous les regards, toutes les pensées se tournent vers Carnot, +ministre de la guerre. J'apprends à la fois la nouvelle et la +fermentation qu'elle occasionne; je cours à l'instant chez les deux +consuls et je les trouve consternés. Je m'attache à remonter leur moral; +mais en rentrant chez moi, je l'avoue, ma tête eut besoin de toute sa +force. Mon salon était plein; je n'eus garde de me montrer; on vint +assiéger mon cabinet. En vain je ne veux voir que des intimes; les chefs +de file percent jusqu'à moi. Je me tue de dire à tout le monde qu'il y a +de l'exagération dans les nouvelles; que c'est peut-être même une +combinaison d'agiotage; que sur le champ de bataille d'ailleurs +Bonaparte a toujours fait des miracles.»Attendez surtout, point de +légèreté, point d'imprudence, ajoutai-je, point de propos envenimés, et +rien d'ostensible ni d'hostile.» + +Le lendemain, le courrier du premier consul arrive chargé des lauriers +de la victoire; le désenchantement des uns ne peut étouffer l'ivresse +générale. La bataille de Marengo, telle que la bataille d'Actium, +faisait triompher notre jeune triumvir, et l'élevait au faîte du +pouvoir, aussi heureux, mais moins sage que l'Octave de Rome. Il était +parti le premier magistrat d'un peuple encore libre, et il allait +reparaître en conquérant. On eût dit, en effet, qu'à Marengo il avait +moins conquis l'Italie que la France. De cette époque date le premier +essor de cette flatterie dégoûtante et servile dont tous les +magistrats, toutes les autorités l'enivrèrent pendant les quinze années +de sa puissance. On vit un de ses Conseillers d'état, nomme Roederer, +faisant déjà de son nouveau maître une divinité, lui appliquer dans un +journal le vers si connu de Virgile: + + _Deus nobis hæec otia fecit._ + +Je prévis les suites fatales qu'auraient pour la France et pour son chef +cette tendance adulatrice indigne d'un grand peuple. Mais l'ivresse +était au comble et le triomphe complet. Dans la nuit du 2 au 3 juillet +arrive le vainqueur. + +Je remarquai dès l'abord sur ses traits quelque chose de contraint et de +morose. Dans la soirée même, à l'heure du travail, entrant dans son +cabinet, il jette sur moi un regard sombre et se répand en éclats. «Eh +bien! on m'a cru perdu et on voulait essayer encore du Comité de salut +public!... Je sais tout... et c'étaient des hommes que j'ai sauvés, que +j'ai épargnés! Me croient-ils un Louis XVI? qu'ils osent, et ils +verront! Qu'on ne s'y trompe plus. Une bataille perdue est pour moi une +bataille gagnée.... Je ne crains rien; je ferai rentrer tous ces +ingrats, tous ces traîtres dans la poussière.... Je saurai bien sauver +la France en dépit des factieux et des brouillons....» Je lui +représentai qu'il n'y avait eu qu'un accès de fièvre républicaine +excitée par un bruit sinistre, bruit que j'avais démenti et dont j'avais +atténué les effets; que mon rapport aux deux consuls, dont je lui avais +transmis la copie, le mettait à même d'apprécier à sa juste valeur ce +petit mouvement de fermentation et d'égarement; qu'enfin le dénouement +était si magnifique et la satisfaction si générale qu'on pouvait bien +supporter quelques ombres qui faisaient encore mieux ressortir l'éclat +du tableau.--«Mais vous ne me dites pas tout, reprend-il. Ne voulait-on +pas mettre Carnot à la tête du gouvernement? Carnot qui s'est laissé +mystifier au 18 fructidor, incapable de garder deux mois l'autorité, et +qu'on ne manquerait pas d'envoyer périr à Sinnamary!...» J'affirmai que +la conduite de Carnot avait été irréprochable, et j'observai qu'il +serait bien dur de le rendre responsable de projets extravagans enfantés +par des têtes malades, et dont lui, Carnot, n'avait eu aucune idée. + +Il se tut; mais l'impression était profonde. Il ne pardonna point à +Carnot, qui, à quelque temps de là, se vit dans la nécessité de résigner +le porte-feuille de la guerre. Vraisemblablement j'aurai partagé sa +disgrâce anticipée, si Cambacérès et Lebrun n'avaient pas été témoins de +la circonspection de ma conduite et de la sincérité de mon dévouement. + +Plus ombrageux en devenant plus fort, le premier consul s'arma de +précaution et s'entoura d'un appareil plus militaire. Ses préventions et +ses défiances se portaient plus particulièrement sur ceux qu'il appelait +des _obstinés_, soit qu'ils voulussent rester attachés au parti +populaire, soit qu'ils ne s'exhalassent qu'en plaintes à la vue de la +liberté mourante. Je proposai des moyens doux pour ramener au giron du +gouvernement, des hommes aigris; je demandai la faculté de gagner les +chefs de file par des pensions, des largesses ou des places; j'eus carte +blanche pour l'emploi des moyens pécuniaires; mais mon crédit n'alla pas +jusqu'à la distribution des emplois et des faveurs publiques. Je vis +clairement que le premier consul persistait dans le système de +n'admettre qu'en minorité les républicains dans les hauts emplois et +dans ses conseils, et qu'il voulait y maintenir en force les partisans +de la monarchie et du pouvoir absolu. A peine si j'avais eu le crédit de +faire nommer une demi-douzaine de préfets. Bonaparte n'aimait pas le +Tribunat, parce qu'il y avait là un noyau de républicains tenaces. On +savait qu'il redoutait surtout les écervelés et les enragés désignés +sous le nom d'anarchistes, hommes toujours prêts à servir d'instrumens +aux complots et aux révolutions. Ses défiances et ses allarmes étaient +excitées par les hommes qui l'entouraient et qui le poussaient à la +monarchie; tels que Portalis, Lebrun, Cambacérès, Clarke, Champagny, +Fleurieu, Duchâtel, Jollivet, Benezech, Emmery, Roederer, Cretet, +Regnier, Chaptal, Dufresne et tant d'autres. Qu'on y ajoute les rapports +secrets et les correspondances clandestines que lui adressaient, dans le +même sens, des hommes qui en avaient reçu la mission, et qui suivaient +la tendance ou le torrent de l'opinion du jour. Je n'y étais pas +épargné; j'y étais en butte aux insinuations les plus malveillantes; mon +système de police y était souvent décrié et dénoncé. J'avais contre moi +Lucien, alors ministre de l'intérieur, qui avait aussi sa police +particulière. Essuyant parfois des reproches du premier consul sur des +faits qu'il croyait ensevelis dans l'ombre, il me soupçonnait de le +faire épier pour le compromettre dans mes rapports. J'avais l'ordre +formel de ne rien céler, tant sur les bruits populaires, que sur les +bruits de salon. Il en résultait que Lucien, abusant de son crédit et de +sa position, tranchant du _roué_, enlevant des femmes à leurs maris, +trafiquant des licences d'exportation de grains, était souvent l'objet +de ces bruits et de ces rumeurs. Comme chef de la police, je ne devais +pas dissimuler combien il importait que les membres de la famille du +premier consul fussent irréprochables, et ne s'attirassent pas le décri +public. + +On sent dans quel conflit je dus me trouver engagé; j'avais heureusement +dans mes intérêts Joséphine; je n'avais pas Duroc contre moi, et le +secrétaire intime m'était dévoué. Cet homme plein d'habileté et de +talens, mais dont l'âpreté pécuniaire causa bientôt la disgrâce, s'est +toujours montré si cupide qu'il n'est pas besoin de le nommer pour le +désigner. Dépositaire des papiers et des secrets de son maître, il +découvrit que je dépensais cent mille francs par mois, pour veiller +incessamment sur les jours du premier consul. L'idée lui vint de me +faire payer les avis qu'il me donnerait pour me mettre à même de remplir +le but que je me proposais. Il vint me trouver et m'offrit de m'informer +exactement de toutes les démarches de Bonaparte moyennant 25,000 francs +par mois; il me présenta cette offre comme une économie de 900,000 fr. +par année. Je n'eus garde de laisser échapper l'occasion de prendre à +mes gages le secrétaire intime du chef de l'État, qu'il m'importait tant +de suivre à la piste pour connaître ce qu'il avait fait, comme ce qu'il +devait faire. La proposition du secrétaire fut acceptée, et chaque mois +très-exactement il recevait en blanc son mandat de 25,000 francs, pour +faire retirer à la caisse la somme promise. J'eus de mon côté à me louer +de sa dextérité et de son exactitude. Mais je me gardai bien +d'économiser sur les fonds que j'employais à garantir la personne de +Bonaparte de toute attaque imprévue. Le château seul m'absorbait plus +de la moitié de mes cent mille francs disponibles chaque mois. A la +vérité, par là je fus très-exactement informé de ce qu'il m'importait de +savoir, et je pus contrôler mutuellement les informations du secrétaire +par celles de Joséphine, et celles-ci par les rapports du secrétaire. Je +fus plus fort que tous mes ennemis réunis ensemble. Que fit-on alors +pour me perdre? on m'accusa formellement, auprès du premier consul, de +protéger les républicains et les démagogues; on alla jusqu'à désigner le +général Parain, qui m'était personnellement attaché, comme +l'intermédiaire dont je me servais pour endoctriner les anarchistes et +leur distribuer de l'argent. Le fait est que j'usai de toute mon +influence ministérielle pour déjouer les projets des écervelés, pour +calmer leurs ressentimens, pour les détourner de former aucun complot +contre le chef de l'État, et que plusieurs m'étaient redevables de +secours et des avertissemens les plus salutaires. Je n'usai en cela que +de la latitude qui m'était donnée dans mes attributions de haute police; +je pensais, et je pense encore qu'il vaut mieux prévenir les attentats +que d'avoir à les punir. Mais, à force de me rendre suspect, on finit +par exciter la défiance du premier consul. Bientôt, imaginant des +prétextes, il mutila mes attributions, pour que le préfet de police fût +chargé spécialement de la surveillance des enragés. Ce préfet, ancien +avocat, homme avide, aveuglément dévoué au pouvoir; homme de justice +avant la révolution, qui s'étant insinué avec adresse au bureau central, +s'était fait nommer préfet de police après le 18 brumaire, c'était +Dubois. Pour se créer un petit ministère à part, il me suscitait des +tracasseries sur les fonds secrets, et il fallut que je lui fisse, sur +la curée des jeux, sa grosse part, sous prétexte que l'argent était le +nerf de toute police politique. Mais plus tard je parviens à le +confondre dans l'emploi des fonds de son budget prélevés sur les vices +bas et honteux qui déshonorent la capitale. + +Cependant la maxime machiavélique _divide et impera_ ayant prévalu, il y +eut bientôt quatre polices distinctes: la police militaire du château +faite par les aides-de-camp et par Duroc; la police des inspecteurs de +la gendarmerie; la police de la préfecture faite par Dubois; et la +mienne. Quant à la police du ministère de l'intérieur, je ne tardais pas +à l'anéantir comme on le verra bientôt. Ainsi tous les jours le premier +consul recevait quatre bulletins de police séparés, provenant de sources +différentes et qu'il pouvait comparer entre eux, sans compter les +rapports de ses correspondans affidés. C'était ce qu'il appelait tâter +le pouls à la république. On la regardait comme bien malade dans ses +mains. Tout ce que j'aurais pu faire pour la soutenir aurait tourné +contre elle. Mes adversaires travaillaient à me réduire à une simple +police administrative et de théorie; mais je n'étais pas homme à le +souffrir. Le premier consul lui-même, je dois lui rendre cette justice, +sut résister avec fermeté à toutes les tentatives de ce genre. Il dit +qu'en voulant ainsi le priver de mes services, on l'exposerait à rester +désarmé en présence des contre-révolutionnaires; que personne mieux que +moi ne faisait la police des agens de l'Angleterre et des chouans, et +que mon système lui convenait. Je sentis pourtant que je n'étais plus +qu'un contre-poids dans la machine du gouvernement. + +D'ailleurs sa marche était subordonnée plus ou moins au cours des +événemens publics et aux chances de la politique. + +Tout alors semblait présager une paix prochaine. La journée de Marengo +avait fait tomber au pouvoir du consul, par l'effet d'une convention +militaire plus étonnante que l'issue de la bataille elle-même, le +Piémont, la Lombardie, Gênes, les plus fortes places de la haute Italie. +Ce n'était qu'après avoir rétabli la république cisalpine qu'il était +parti de Milan. + +De son côté, Moreau, s'approchant de Vienne après s'être emparé de +Munich, les Autrichiens de ce côté sollicitèrent aussi un armistice, +celui d'Italie ne s'étendant point jusqu'en Allemagne. Moreau y +consentit, et le 15 de juillet des préliminaires de paix furent signés à +Paris, entre l'Autriche et la France. + +Des succès si décisifs, loin de désarmer les républicains mecontens, les +irritaient de plus en plus. Par ses formes absolues et militaires, +Bonaparte s'en faisait des ennemis acharnés. Dans les rangs même de +l'armée on comptait alors un grand nombre d'opposans, que l'esprit +républicain portait à former des associations secrètes. Des officiers +généraux, des colonels en tenaient les fils mystérieux. Ils se +flattaient d'avoir dans leur parti Bernadotte, Augereau, Jourdan, Brune, +et Moreau lui-même qui, déjà se repentait d'avoir aidé à l'élévation de +celui qui s'érigeait en maître. A la vérité, aucun signe visible, aucune +donnée positive n'éclairait le gouvernement sur ces trames; mais +quelques indices et des révélations décousues le portèrent à déplacer +fréquemment, d'un lieu à un autre, les corps et les officiers qui +étaient l'objet de ses soupçons. + +Dans Paris les choses étaient dans un état plus grave, et l'action des +mécontens plus sensible. On tenait les plus ardens éloignés des emplois +et on les surveillait. J'étais instruit que, depuis l'établissement du +gouvernement consulaire, ils avaient des assemblées secrètes et +formaient des complots. C'était à les faire avorter que j'apportais tous +mes soins; par là j'espérais ralentir la tendance naturelle du +gouvernement à réagir sur les hommes de la révolution. J'avais même +obtenu, de la part du premier consul, quelques démonstrations +extérieures favorables aux idées républicaines. Par exemple, à +l'anniversaire du 14 juillet, qui venait d'être célébré sous les +auspices de la Concorde, le premier consul avait porté, au milieu d'un +banquet solennel ce toast remarquable: _Au peuple français notre +souverain!_ J'avais distribué beaucoup de secours aux patriotes indigent +et malheureux; d'un autre côté; par la vigilance de mes agens et par des +avertissemens utiles, je retenais dans l'inaction et dans le silence les +plus ardens de ces boute-feux qui, avant le départ de Bonaparte pour +l'Italie, s'étaient réunis et avaient formé le projet de le faire périr +sur la route, aux environs de la capitale. Depuis son retour et depuis +ses triomphes, les passions devenaient aveugles et implacables. Il y eut +des conciliabules, et l'un des plus furieux, affublé d'un habit de +gendarme, jura d'assassiner Bonaparte à la Comédie française. Mes +dispositions, combinées avec celles du général Lannes, chef de la +contre-police, firent évanouir ce complot. Mais une conspiration +manquée était aussitôt suivie d'une autre. Comment se flatter de +contenir long-temps des hommes d'un caractère turbulent et d'un +fanatisme indomptable, vivant d'ailleurs dans un état de détresse si +propre à les irriter? C'est avec de pareils instrumens qu'on forme et +qu'on entretient les conjurations. + +Je reçus bientôt l'avis que Juvenot, ancien aide-camp d'Henriot, avec +une vingtaine d'enragés, complottait d'attaquer et de tuer le premier +consul à la Malmaison. J'y mis obstacle et je fis arrêter Juvenot. Mais +il était impossible d'obtenir aucun aveu; on ne pouvait pénétrer le +secret de ces trames ni en atteindre les véritables auteurs. Fion, +Dufour et Rossignol passaient pour les principaux agens de la +conspiration; Talot et Laignelot pour ses directeurs invisibles. Ils +avaient un pamphlétaire à eux: c'était Metge, homme résolu, actif, +introuvable. + +Vers la mi-septembre on eut indice d'un complot qui avait pour objet +d'assassiner le premier consul à l'Opéra. Je fis arrêter et conduire à +la prison du Temple Rossignol et quelques hommes obscurs qui étaient +soupçonnés. Les interrogatoires ne donnant aucune lumière, je les fis +mettre en liberté avec ordre de les suivre. Quinze jours après, le même +complot fut repris, du moins le nommé Harel, l'un des complices, dans +l'espoir de grandes récompenses, fit, de concert avec le commissaire des +guerres Lefebvre, des révélations à Bourienne, secrétaire du premier +consul. Harel, appelé lui-même, corrobora ses premières informations et +désigna tous les conjurés. C'étaient, selon lui, Cerrachi et Diana, +réfugiés romains; Arena, frère du député corse qui s'était déclaré +contre le premier consul; le peintre Topino-Lebrun, patriote fanatique, +et Demerville, ancien commis du Comité de salut public, intimement lié +avec Barrère. Cette affaire me valut au château une assez vive sortie +mêlée de reproches et d'aigreur. Heureusement je n'étais pas pris au +dépourvu. «Général consul, répondis-je avec calme, si le dévouement +indiscret du dénonciateur eût été moins intéressé, il serait venu à moi +qui tiens et dois tenir tous les fils de la haute police, et qui +garantis la sûreté de son chef contre toute conspiration organisée, car +il n'y a aucun moyen de répondre de la fureur isolée d'un scélérat +fanatique. Ici, nul doute, il y a complot ou du moins un projet réel +d'attentat. J'en avais moi-même connaissance et je faisais observer les +moteurs insensés qui semblaient s'abuser sur la possibilité de +l'exécution. Je puis produire la preuve de ce que j'avance en faisant +comparaître sur-le-champ l'homme de qui je tenais mes informations.» +C'était Barrère, chargé alors de la partie politique des journaux écrits +sous l'influence ministérielle. «Eh bien! qu'on le fasse venir, répondit +Bonaparte d'un ton animé, et qu'il aille faire sa déclaration au général +Lannes, déjà saisi de cette affaire, avec qui vous vous concerterez.» + +Je vis bientôt que la politique du premier consul le portait à donner un +corps à une ombre, et qu'il voulait feindre d'avoir couru un grand +danger. On arrêta (et ceci me fut étranger) qu'on ferait tomber les +conjurés dans un piège qu'Harel serait chargé de dresser, en leur +procurant, comme il le leur avait promis, quatre hommes armés, disposés +à l'assassinat du premier consul, dans la soirée du 10 octobre, à la +représentation de l'opéra des Horaces. + +Ceci arrêté, le consul, dans un conseil privé où ne fut point appelé le +ministre de la guerre, parla des dangers dont il était environné, des +complots des anarchistes et des démagogues, et de la mauvaise direction +que donnaient à l'esprit public des hommes d'un républicanisme irritable +et farouche; il cita Carnot, en lui reprochant ses liaisons avec les +hommes de la révolution et son humeur sauvage. Lucien parla dans le même +sens et d'une manière plus artificieuse; et il s'en référa (la scène +était concertée) à la prudence et à la sagesse des consuls Cambacérès et +Lebrun, qui, alléguant la raison d'état, dirent qu'il fallait retirer à +Carnot le porte feuille de la guerre. Le fait est que Carnot s'était +permis, plusieurs fois de défendre les libertés publiques, et de faire +des remontrances au premier consul sur les faveurs accordées aux +royalistes, sur la pompe royale de sa cour et sur le penchant qu'avait +Joséphine à jouer le rôle d'une reine, en réunissant autour d'elle des +femmes, dont le nom et le rang flattaient son amour-propre. Le lendemain +Carnot, sur l'avis que j'avais été autorisé à lui donner, envoya sa +démission. + +Le jour suivant eut lieu, à la représentation des Horaces, le simulacre +d'attentat contre la personne du premier consul. Là, des hommes apostés +par la contre-police, et sur le compte desquels les conjurés avaient été +abusés, arrêtèrent eux-mêmes Diana, Cerrachi et leurs complices. + +Cette affaire fit grand bruit; c'est ce qu'on voulait. Toutes les +autorités premières vinrent féliciter le premier consul d'avoir échappé +au danger. Dans sa réponse au Tribunat, il dit qu'il n'en avait pas +réellement couru; qu'indépendamment de l'assistance de tous les citoyens +qui ce jour là se trouvaient à la représentation à laquelle il +assistait, il avait avec lui un piquet de sa brave garde.... «Les +misérables! ajouta-t-il, n'auraient pu supporter ses regards!...» + +Je proposai immédiatement des mesures de surveillance et de précaution +pour l'avenir, entre autres de désarmer tous les villages sur la route +de Paris à la Malmaison, et de faire explorer les maisons isolées sur la +même route. Des instructions particulières furent rédigées pour que les +agens de police redoublassent de surveillance. La contre-police du +château arrêta aussi des mesures extraordinaires; on n'approcha plus +aussi facilement du chef de l'État; tous les abords par lesquels il +arrivait aux salles de spectacle furent garantis d'un attentat +individuel. + +Tout gouvernement qui commence, saisit d'ordinaire l'occasion d'un +danger qu'il a conjuré, soit pour s'affermir, soit pour étendre son +pouvoir; il lui suffit d'échapper à une conspiration pour acquérir plus +de force et de puissance. Par instinct, le premier consul était porté à +suivre cette politique adoptée par tous ses devanciers. Dans cette +dernière circonstance, il y fut plus, particulièrement excité par son +frère Lucien, tout aussi ambitieux que lui, quoique dans d'autres formes +et dans un autre genre. Il n'avait pas échappé à Lucien qu'il gênait et +offusquait son frère, soit en se prévalant avec trop d'orgueil et de +complaisance des succès de la journée du 18 brumaire, soit en voulant +exercer une trop grande prépondérance dans l'action du gouvernement. Il +avait eu d'abord l'arrière-pensée de porter Bonaparte à établir une +sorte de _duumvirat_ consulaire, au moyen duquel il eût retenu dans ses +mains toute la puissance civile, et partagé, ainsi le pouvoir avec un +frère qui n'entendait à aucun partage. Ce plan ayant échoué, il chercha +tous les moyens, de remonter son crédit qui déclinait à cause de ses +exigences et de cette barrière de fer qu'il trouvait devant lui, après +avoir tant contribué lui-même à l'élever. Profitant de l'impression +produite par cette espèce de conjuration républicaine qu'on venait +d'étouffer, exagérant à son frère l'inconvénient de la mobilité de son +pouvoir et les dangers que lui susciterait l'esprit républicain, il +espéra le porter dès-lors à établir une sorte de monarchie +constitutionnelle, dont il eût été lui-même le ministre dirigeant et le +support. J'étais ouvertement opposé à ce plan alors impraticable, et je +savais que le premier consul lui-même, quoique dévoré de la passion de +rendre son autorité inamovible, fondait le succès de ses empiétemens sur +d'autres combinaisons. + +Toutefois Lucien persista dans ses projets, et voulant parachever +l'oeuvre qui selon lui n'était encore qu'ébauchée, se croyant sûr au +moins de l'assentiment tacite de son frère, il fit composer et imprimer +secrètement un écrit ayant pour titre: _Parallèlle de Cromwell, Monck +et Bonaparte_, où la cause et les principes de la monarchie étaient +ouvertement prêches et préconisés. Cette brochure ayant été tirée à +profusion, Lucien en fit faire dans son bureau particulier autant de +paquets sous bande, qu'il y avait de préfectures, et chaque paquet +contenant des exemplaires en nombre égal à celui, des fonctionnaires de +chaque département. Aucun avis officiel n'accompagnait, il est vrai, cet +envoi fait à chaque préfet par la voie de la diligence; mais le +caractère de l'envoi, les adresses portant tous les signes d'une missive +ministérielle et d'autres indices, faisaient assez connaître là source +et l'intention politique d'une pareille publication. J'en eus le même +jour un exemplaire à l'insu de Lucien; et courant à la Malmaison, je le +mis sous les yeux du premier consul, avec un rapport où j'exposai les +inconvénient graves d'une initiative aussi mal déguisée; je la qualifiai +d'intempestive et d'imprudente, et je puisai la force de mes argumens +dans l'état de sourde irritation où se trouvaient les esprits dans +l'armée, principalement parmi les généraux et officiers supérieurs qui, +peu attachés personnellement à Bonaparte, et n'étant redevables de leur +fortune militaire qu'à la révolution, tenaient encore plus qu'on ne +pensait aux principes et aux formes républicaines; je dis qu'on ne +pouvait sans danger y faire succéder brusquement un établissement +monarchique, suspect à tous ceux qui à l'avance criaient à l'usurpation; +je finis enfin par faire sentir combien de pareilles tentatives étaient +prématurées, et j'obtins de suite l'ordre d'arrêter avec éclat la +propagation d'un pareil écrit. + +J'ordonnai de suite qu'on en arrêtât la circulation, et, pour mieux +écarter le soupçon qu'il eût l'attache du gouvernement, je le qualifiai +dans ma lettre ministérielle, d'_oeuvre d'une méprisable et coupable +intrigue_. Lucien, furieux et jugeant que je ne me serais pas servi de +pareilles expressions sans y être autorisé, courut à son, tour à la +Malmaison provoquer une explication qui fut orageuse. A compter de +cette, époque l'opposition entre, les deux frères prit un caractère +d'animosité qui finit par dégénérer en scènes violentes. Il est positif +qu'un jour Lucien, à la suite d'une altercation très-vive, jeta sur le +bureau de son frère, avec humeur, son porte-feuille de ministre, en +s'écriant qu'il se dépouillait d'autant plus volontiers de tout +caractère public, qu'il n'y avait trouvé que supplice avec un pareil +despote, et que de son côté, le frère outragé appela ses aides-de-camp +de service pour faire sortir de son cabinet _ce citoyen_ qui manquait au +premier consul. + +Les convenances et la raison d'état réunies réclamaient la séparation +des deux frères, sans plus d'éclat ni de déchiremens. Nous y +travaillâmes M. de Talleyrand et moi; tout fut politiquement concilié; +bientôt Lucien se mit en route pour Madrid, avec le titre d'ambassadeur +et avec la mission expresse de faire changer les dispositions du roi +d'Espagne et de le porter à la guerre contre le Portugal, royaume que le +premier consul voyait avec dépit rester sous la dépendance de +l'Angleterre. + +Les causes et les circonstances du départ de Lucien ne pouvaient guère +rester secrètes. On ne manqua pas à cette occasion, dans les +correspondances privées et dans les salons de Paris, de me mettre en +scène; de me représenter comme l'ayant emporté dans une lutte de faveur +sur le frère même du premier consul; on prétendit que par là j'avais +fait prévaloir le parti de Joséphine et des Beauharnais sur le parti des +frères Bonaparte. Il est vrai que, dans l'intérêt de la marche et de +l'unité du pouvoir, j'étais intimement persuadé que l'influence douce et +bénigne des Beauharnais était préférable aux empiétemens excessifs et +impérieux d'un Lucien, qui à lui seul aurait voulu régenter l'État et ne +laisser à son frère que la conduite de l'armée. + +A des querelles domestiques du palais, succédèrent au-dehors de +nouvelles trames ourdies par les partis extrêmes. Dès la fin d'octobre, +les enragés avaient renoué leurs projets sinistres; je m'aperçus qu'ils +étaient organisés avec un secret et avec une habileté qui déconcertaient +toutes les polices. Il se forma vers cette époque, par des démagogues et +par des royalistes, deux complots parallèles et presque identiques +contre la vie du premier consul. Comme le dernier, qui fut le plus +dangereux parce qu'il fut tramé tout-à-fait dans l'ombre, m'a paru +depuis se rattacher à la situation politique où se trouvait alors le +chef du gouvernement, je ferai de cette situation le résumé en peu de +mots. + +L'empereur d'Autriche avait reçu la nouvelle des préliminaires de paix +signés en son nom, à Paris, par le comte de Saint-Julien, au moment même +où ce monarque signait avec l'Angleterre un traité de subsides. Placé +ainsi entre la paix et l'or des Anglais, le cabinet de Vienne se décida +courageusement à courir de nouveau le hasard des batailles. M. de +Saint-Julien fut jeté dans une forteresse pour avoir excédé ses +pouvoirs, et l'armistice devant expirer sous peu, on fit de part et +d'autre des préparatifs pour renouveler les hostilités. L'armistice fut +pourtant prorogé jusqu'en décembre. Ainsi, des deux côtés, on flottait +entre la paix et la guerre. Le premier-consul et son gouvernement +désiraient alors la paix, qui allait dépendre uniquement des opérations +de Moreau en Allemagne, de Moreau, dont Bonaparte enviait déjà la gloire +importune. + +Il était le seul dont la renommée pût balancer la sienne sous le point +de vue stratégique. Cette espèce de rivalité militaire, et la position +de Moreau eu égard à l'état de l'opinion, mettait Bonaparte, pour ainsi +dire, à la merci de ses succès, tandis, que dans l'intérieur il était en +butte aux complots des démagogues et des royalistes hostiles. Pour eux, +c'était l'ennemi commun. La vigilance de la police, loin de porter le +découragement dans l'esprit des anarchistes, semblait leur inspirer +encore plus de nerf et d'audace. Leurs coryphées s'assemblaient tantôt +chez le limonadier Chrétien, tantôt à Versailles, tantôt au jardin des +Capucines, organisant l'insurrection et désignant déjà un gouvernement +provisoire. Voulant en finir, ils en vinrent aux résolutions +désespérées. L'un d'eux, nommé Chevalier, d'un républicanisme délirant +et d'un génie atroce, occupé, dans le grand atelier d'artillerie de +Meudon, sous le Comité de salut public, à imaginer des moyens de +destruction calculés sur les effets extraordinaires de la poudre, conçut +la première idée de faire périr Bonaparte à l'aide d'une machine +infernale, qu'on placerait sur son passage. Excité par les encouragemens +de ses complices, et plus encore par son propre penchant, Chevalier, +secondé par le nommé Veycer, construisit une espèce de baril cerclé en +fer et garni de clous, chargé à poudre et à mitrailles, auquel il adapta +une batterie solidement fixée et armée, susceptible de partir à volonté +à l'aide d'une ficelle, ce qui devait mettre l'artilleur à couvert de +l'explosion. L'ouvrage avança; tous les conjurés se montraient impatiens +de faire sauter, au moyen de la _machine infernale_, le _petit caporal_, +nom qu'ils donnaient à Bonaparte. Ceci n'est pas tout: les plus hardis, +Chevalier à leur tête, osent faire entre eux l'essai de la machine +infernale. La nuit du 17 air 18 octobre est choisie; les chefs du +complot vont derrière le couvent de la Salpêtrière, s'y croyant à +couvert par l'isolement. Là, l'explosion est telle que les enragés +eux-mêmes, remplis de terreur, se dispersent. Revenus de leur premier +effroi, ils délibèrent sur les effets de cette horrible invention; les +uns la croient propre à couronner leurs trames; d'autres pensent, et +Chevalier se range de cet avis, qu'il ne s'agit pas de faire périr +plusieurs personnes, mais de s'assurer de la mort d'une seule, et que, +sous ce rapport, l'effet de la _machine infernale_ dépend de trop de +chances hasardeuses. Après de profondes méditations, Chevalier s'arrête +à l'idée de construire une espèce de bombe incendiaire, qui, lancée dans +la voiture du premier consul, soit à son arrivée, soit à sa sortie du +spectacle, le ferait sauter par une explosion inévitable et subite. +Chevalier met de nouveau la main à l'oeuvre. + +Mais déjà l'explosion nocturne avait provoqué mon attention, et les +jactances des conjurés transpirant de proche en proche, ne tardèrent pas +de mettre toute la police à leurs trousses. La plupart des rapports +secrets faisaient mention d'une _machine infernale_ destinée à faire +sauter _le petit caporal_. Je consultai mes notes, et je vis que +Chevalier devait être le principal artisan de cette machination +perverse. Le 8 novembre, on le trouva caché, et il fut arrêté, ainsi que +Veycer, dans la rue des Blancs-Manteaux; tous ceux qu'on, soupçonnait +leurs complices le furent également. On trouva de la poudre et des +balles, les débris de la première machine et l'ébauche de la bombe +incendiaire, enfin tous les élémens du corps de délit. Mais il n'y eut +aucun aveu, ni par menaces ni par séduction. + +On pouvait croire, d'après cette découverte, la vie de Bonaparte en +sûreté contre des moyens si atroces et des attentats si pervers. Mais +déjà l'autre parti hostile, marchant au même but par les mêmes trames; +imaginait de dérober aux démagogues l'invention de la machine infernale. +Rien n'est plus extraordinaire et n'est plus vrai pourtant que ce +changement subit d'acteurs sur la même scène pour y jouer le même drame. +Ceci paraîtrait incroyable, si je n'en retraçais pas moi-même les causes +secrètes qui sont venues successivement se classer dans mon esprit. + +A l'ouverture de la campagne, Georges Cadoudal, le plus décidé et le +plus opiniâtre des chefs insoumis de la Basse-Bretagne, débarqua dans le +Morbihan, venant de Londres, avec la mission de préparer une nouvelle +prise d'armes. Il était investi du commandement en chef de toute la +Bretagne, dont il délégua provisoirement l'action militaire à ses +principaux lieutenans, Mercier la Vendée, de Bar, de Sol de Grisolles et +Guillemot. Ces intrigues se rattachèrent à d'autres, tant dans les +départemens de l'Ouest que dans Paris, parmi les correspondans et les +affidés. J'eus, à cet égard, plus que des indices; j'eus connaissance du +plan d'insurrection qui, à cette époque, (le passage du Saint-Bernard +par le premier consul) fut un grand sujet d'alarme pour les deux autres +consuls Cambacérès et Lebrun. Je fis adopter de fortes mesures. Mes +agens et toute la gendarmerie se mirent en campagne; je fis surveiller +et arrêter d'anciens chefs suspects, entre autres des capitaines de +paroisses très-dangereux. Mais l'action de la police était plus ou moins +subordonnée aux chances de la guerre extérieure. + +Dans un rapport destiné au premier consul et qu'il reçut à Milan, je ne +lui dissimulai pas les symptômes de la crise qui se manifestaient dans +l'intérieur, et je lui dis qu'il fallait absolument revenir victorieux, +et sans délai, pour dissiper ces nouveaux élémens de troubles et +d'orages. + +En effet, comme on l'a vu, la fortune dans les champs de Marengo le +combla de toutes ses faveurs au moment où ses ennemis le croyaient perdu +à jamais. Ce triomphe subit déconcerta tous les plans de l'Angleterre +et renversa les espérances de Georges Cadoudal, sans toutefois dompter +son caractère de fer. Il persiste à rester dans le Morbihan qu'il +regarde comme son domaine, et dont l'organisation royaliste est +maintenue par ses soins. Instruit par ses correspondans de Paris, de +l'irritation et des complots renaissans du parti populaire, il y envoie, +vers la fin d'octobre, ses officiers de confiance les plus décidés, tels +que Limolau, Saint-Régent, Joyaux et la Haie-Saint-Hilaire. Il est +vraisemblable même qu'il avait déjà conçu ou adopté l'idée de dérober +aux jacobins l'invention de la _machine infernale_, dont ses +explorateurs l'avaient tenu au courant. Dans la disposition où se +trouvaient les esprits et même le gouvernement, ce crime, effectué par +des royalistes, ne pouvait manquer d'être imputé aux jacobins; or, les +royalistes se trouveraient en mesure d'en recueillir le fruit. Une si +audacieuse combinaison parut éminemment politique. Telle fut l'origine +de l'attentat du 3 nivôse (24 décembre), mis à exécution par les agens +ou plutôt par les commissaires de Georges. Cette double trame resta +d'abord couverte d'un voile épais, tant les regards, l'attention et les +soupçons se portaient uniquement sur les anarchistes. Une circonstance +se présenta, qui parut favorable pour consommer l'attentat avec une +grande probabilité de succès. On devait donner, le 24 décembre, à +l'Opéra, l'oratorio de la Création du monde, par Haydn; tout Paris +savait que le premier consul y serait avec sa cour. La profonde +perversité de la conjuration fut telle que les agens de Georges +délibérèrent s'il ne serait pas plus sûr de pratiquer la _machine +infernale_ sous les fondemens même de la salle de l'Opéra, de manière à +faire sauter, d'un seul coup, Bonaparte et l'élite de son gouvernement. +Est-ce l'idée d'une si horrible catastrophe qui fit reculer le crime ou +l'incertitude d'atteindre, au milieu d'une si épouvantable +conflagration, l'homme qu'on s'acharnait à vouloir faire périr? Je +frémis de prononcer. Toutefois on arrêta que l'ancien officier de marine +Saint-Régent, aidé du subalterne Carbon, dit le _petit François_, +placerait la fatale machine dans la rue Saint-Nicaise où devait passer +Bonaparte, et qu'il y mettrait le feu à temps pour le faire sauter dans +son carrosse. + +Le brûlement de la mèche, l'effet de la poudre et de l'explosion, tout +fut calculé sur le temps que mettait d'ordinaire le cocher du premier +consul pour venir de la cour des Tuileries dans la rue Saint-Nicaise, à +la hauteur de la borne où allait être placée la machine infernale. + +Le préfet de police et moi nous fûmes informés la veille qu'on +chuchottait dans certaines coteries un grand coup pour le lendemain. Cet +avis était bien vague; chaque jour d'ailleurs il nous en parvenait +d'aussi alarmans. Toutefois le premier consul en eut immédiatement +connaissance par nos bulletins journaliers. Il parut d'abord hésiter le +lendemain; mais, sur le rapport de sa contre-police du château, que la +salle de l'Opéra venait d'être visitée et toutes les mesures de +précautions prises, il demanda son carrosse et partit accompagné de ses +aides-de-camp. Cette fois, comme tant d'autres, c'était César accompagné +de sa fortune. On sait que l'événement ne trompa l'espoir des conjurés +que par l'effet d'un léger incident. Le cocher du premier consul, à +moitié ivre ce jour-là, ayant poussé les chevaux avec plus de +précipitation que de coutume, l'explosion calculée avec une précision +rigoureuse, fut retardée de deux secondes, et il suffit de cette +fraction imperceptible, soustraite au temps préfixe, pour sauver le +consul et pour affermir son pouvoir[19]. + +[Note 19: La machine infernale ne remplit pas son but, qui était +d'atteindre le premier consul; mais elle n'en causa pas moins la mort +d'une vingtaine de personnes et en blessa cinquante-six plus ou moins +grièvement. On vint au secours de tous les malheureux blessés suivant +que les blessures étaient plus ou moins graves. Le _maximum_ des secours +fut de 4500 francs, et le _minimum_ de 25 fr. Les orphelins et les +veuves furent pensionnés, ainsi que les enfans de ceux qui avaient péri; +mais seulement jusqu'à leur majorité; ils devaient toucher à cette +époque 2000 francs pour leur établissement. + +Voici les noms des personnes qui reçurent des secours par ordre du +premier consul, avec le montant des sommes qui leur furent allouées: + +Bataillé (Mme), épicière, rue St-Nicaise 100. +Boiteux (Jean-Marie-Joseph), ci-devant frère de la Charité 50. +Bonnet (Mme), rue Saint-Nicaise 150. +Boulard (veuve), musicienne, rue J.-J.-Rousseau 4000. + Un second suplément lui fut accordé à cause de ses blessures, + il fut de 3000. +Bourdin (Françoise Louvrier, femme) portière, rue Saint-Nicaise 50. +Buchener (Louis), tailleur, rue St-Nicaise 25. +Chapuy (Gilbert), officier-civil de la Marine, rue du Bac 800. +Charles (Jean-Etienne), imprimeur, rue Saint-Nicaise 400. +Clément, garçon maréchal, rue du Petit-Carrousel 50. +Cléreaux (Marie-Joséphine Lehodey), épicière, rue Neuve-de-l'Egalité 3800. +Colinet (Marie-Jeanne-Cécile), revendeuse à la halle 200. +Corbet (Nicolas-Alexandre), employé par l'état-major de la 17e + division, rue St.-Honoré 240. +Couteux, vermicellier, rue des Prouvaires 150. +Duverne (Louis), ouvrier serrurier, rue du Harlay 1000. +Fleury, (Catherine Lenoir, veuve), rue de Malte 50. +Fostier (Louis-Philippe), remplaçant au poste de la rue Saint-Nicaise 25. +Fridzery (Alexandre-Marie-Antoine), musicien aveugle, rue St-Nicaise 750. +Gauthier (Marie Poncette, fille), rue de Chaillot 100. +Harel (Antoine), garçon limonadier, rue de Malte 3000. +Hiblot, (Marie-Anne, fille), rue de Malte 240. +Honoré (Marie-Thérèse Larne, veuve), rue Marceau 100. +Honoré (Thérèse, fille), ouvrière 50. +Huguet (Louis), cuisinier aux Champs-Élysées 50. +Jardy (Julien), remplaçant au poste Saint-Nicaise 100. +Kalbert (Jean-Antoine), apprenti menuisier 100. +Lambert (Marie-Jacqueline Gillot, femme), rue Fromenteau 100. +Leclerc, élève en peinture, mort à l'hospice 200. +Lefèvre (Simon-François), garçon tapissier, rue de la Verrerie 200. +Léger (madame), limonadière, rue St.-Nicaise 1500. +Lepape (Elisabeth Satabin, femme), portière, rue Saint-Nicaise 300. +Lemière (Nicolas), rue de Malte, tenant maison garnie 400. +Lion (Pierre-Nicolas), domestique, allée d'Antin 600. +Masse (Jean-François), garçon marchand de vin, rue des Saints-Pères 150. +Mercier (Jean-Baptiste), rentier, rue Saint-Honoré 4000. +Orilliard, (Stéphanie-Madeleine, fille) couturière, rue de Lille 900. +Palluel, portier, rue Saint-Nicaise 50. +Preville (Claude-Barthelemi), tapissier, rue des Saints-Pères 4500. +Proverbi (Antoine), homme de confiance, rue des Filles-Saint-Thomas 750. +Regnault (femme), ouvrière, rue de Grenelle-Saint-Honoré 200. +Saint-Gilles (Louis, femme), ouvrière en linge, galerie des Innocens 400. +Selleque (veuve), rue Saint-Denis 200. +Thirion (Jean), cordonnier en vieux, rue Saint-Nicaise 25. +Trepsat, architecte, rue de Bourgogne 4500. +Varlet, rue Saint-Louis, remplaçant au poste Saint-Nicaise 25. +Warmé, marchand de vin, rue Saint-Nicaise 100. +Vitriée (Elisabeth, femme), cuisinière, rue Saint-Nicaise 100. +Vitry, perruquier, rue Saint-Nicaise 50. +Wolff (Arnoult), tailleur, rue de Malte 150. +Zambrini (Félix), garçon glacier chez Corazza 600. +Banny (Jean-Frédéric), garçon traiteur, rue des Grands-Augustins 1000. +Barbier (Marie-Geneviève Viel, veuve), rue Saint-Honoré 1000. +Beirlé (Alexandre), marchand gantier-peaussier, rue Saint-Nicaise 800. +Boyeldieu (Marie-Louise Chevalier, veuve), rue Sainte-Placide 1000. +Orphelins: Lister (Agnès, Adélaïde) 1200. +Mitaine (Jeanne Prévost, veuve), rue de Malte 450. +Platel (Jeanne Smith, veuve) 1000. + +La recette générale fut de 77,601 fr.; le surplus fut placé au +Mont-de-Piété pour payer les pensions. (_Note de l'éditeur_.)] + +Sans s'étonner de l'événement, il s'était écrié au bruit de l'effroyable +détonation: «C'est la «machine infernale!» et ne voulant ni rétrograder +ni fuir, il parut à l'Opéra. Mais aussi avec quel visage courroucé, avec +quel air terrible! Que de pensées vinrent assiéger son esprit +soupçonneux! Le bruit de cet attentat circulant bientôt de loges en +loges, l'indignation fut vive, la sensation profonde, parmi les +ministres, les courtisans, les proches du consul; parmi tous les hommes +attachés au char de sa fortune. Devançant la fin du spectacle, tous +suivirent son carrosse, et de retour au château des Tuileries, là +s'ouvrit une scène ou plutôt une orgie de passions aveugles et +furieuses. En y arrivant, car je m'empressai d'accourir, je jugeai par +l'irritation des esprits, par l'accueil glacé des adhérens et des +conseillers, qu'il se formait contre moi un orage et que les plus +injustes soupçons planaient sur la police. Je m'y attendais et j'étais +résolu de ne me laisser intimider ni par les clameurs des courtisans, ni +par les apostrophes du consul. «Eh bien! me dit-il en s'avançant vers +moi le visage enflammé de colère; eh bien! direz-vous encore que ce sont +les royalistes?»--«Sans doute, je le dirai, répondis-je comme par +inspiration et avec sang-froid; et, qui plus est, je le prouverai.» Ma +réponse causa d'abord un étonnement général; mais, le premier consul +répétant avec plus d'aigreur encore et avec une incrédulité opiniâtre, +que l'horrible attentat qui venait d'être dirigé contre lui était +l'oeuvre d'un parti trop protégé, point assez contenu par la police, des +jacobins, en un mot; «Non, m'écriai-je, c'est l'oeuvre des royalistes, +des chouans, et je ne demande que huit jours pour en apporter la +preuve!» Alors, obtenant quelque attention, résumant les indices et les +faits récens, je justifiai la police en général, arguant toutefois de sa +subdivision en différens centres, pour récuser toute responsabilité +personnelle. J'allai plus loin, je récriminai contre cette tendance des +esprits, qui, dans l'atmosphère du gouvernement, les portrait à tout +imputer aux jacobins ou aux hommes de la révolution. J'attribuai à cette +direction fausse, d'avoir concentré la vigilance de la contre-police sur +des hommes, dangereux sans doute, mais qui se trouvaient paralysés et +désarmés; tandis que les émigrés, les chouans, les agens de +l'Angleterre, si l'on eût écouté mes avertissemens, n'auraient pas +frappé la capitale d'épouvante et rempli nos coeurs d'indignation. Je +rangeai à mon avis le général Lannes, Réal, Regnault, Joséphine; et, +fort d'un répit de huit jours, je ne doutai nullement que les preuves +ne vinssent incessamment à l'appui de mes conjectures. + +J'eus bientôt, en effet, par la seule amorce d'une récompense de deux +mille louis, tous les secrets des agens de Georges, et je fus mis sur +leurs traces; je sus que le jour et le lendemain de l'explosion, plus de +quatre-vingts chefs de chouans étaient arrivés clandestinement à Paris +par des routes détournées et de différens côtés; que si tous n'étaient +pas dans le secret du crime, tous s'attendaient à un grand événement, et +avaient reçu le mot d'ordre; enfin le véritable auteur et l'instrument +de l'attentat me furent révélés, et en peu de jours les preuves +s'accumulant, je finis par triompher de l'envie, de l'incrédulité et des +préventions. + +Je n'avais pas tardé à m'apercevoir que cette dernière entreprise tentée +contre la vie du premier consul, avait irrité son âme sombre et altière, +et que, résolu de comprimer ses ennemis, il voulait des pouvoirs qui le +rendissent le maître. On ne le seconda que trop dans toutes les +hiérarchies de son gouvernement. + +Son premier essai de dictature militaire fut un acte de déportation +au-delà des mers, contre des individus pris parmi les démagogues et les +anarchistes les plus décriés de la capitale, et dont il me fallut encore +dresser moi-même la liste. Le Sénat, excité par le déchaînement public, +et faisant toutes les concessions qui lui furent demandées, n'hésita +point à donner sa sanction à cet acte extrajudiciaire. Je parvins, non +sans peine, à sauver une quarantaine de proscrits que je fis rayer, +avant la rédaction du sénatus-consulte de déportation en Afrique. Je fis +réduire ainsi à une simple mesure d'exil et de surveillance hors de +Paris, cette cruelle déportation d'abord prononcée contre Charles de +Hesse, Félix Lepelletier, Choudieu, Talot, Destrem, et d'autres +soupçonnés d'être les chefs des complots qui donnaient tant d'inquiétude +à Bonaparte. Les mesures ne se bornèrent pas au bannissement des plus +furieux d'entre les jacobins. Le premier consul trouvait les formes des +tribunaux constitutionnels trop lentes; il réclamait une justice active, +inexorable; il voulait distraire les prévenus de leurs juges naturels. +On délibéra dans le Conseil d'état, qu'on solliciterait du Corps +législatif, comme loi d'exception, l'établissement des tribunaux +spéciaux sans jury, sans appel, sans révision. + +Je fis sentir qu'il fallait au moins préciser l'objet pour ne distraire +de la jurisdiction des tribunaux que les prévenus de conspirations, et +les hommes qui, sur les grandes routes, attaquaient et pillaient les +diligences. Je représentai que les routes étaient infestées de brigands; +aussitôt un arrêté pris par les consuls le 7 janvier, ordonna qu'aucune +diligence ne partirait de Paris, qu'elle n'eût sur l'impériale quatre +soldats commandés par un sergent ou un caporal, et qu'elle ne fût +escortée de nuit. Les diligences furent encore attaquées: tel était le +système de petite guerre adopté par les chouans. A la même époque, des +scélérats connus sous le nom de _Chauffeurs_, désolaient les campagnes. +Il fallait des mesures fortes, car le gouvernement ressentait plus +d'alarmes qu'il n'en faisait paraître. Les prévenus de conspirations +furent frappés sans pitié. + +On érigea deux commissions militaire, l'une prononça la peine de mort, +et fit exécuter Chevalier et Veycer, accusés d'avoir fabriqué la +première machine infernale; l'autre prononça la même peine contre +Metge, Humbert et Chapelle, prévenus d'avoir conspiré contre le +gouvernement. De même que Chevalier et Veycer, ils furent passés par les +armes dans la plaine de Grenelle. En même temps, Arena, Cerrachi, +Demerville et Topino-Lebrun, comparurent devant le tribunal criminel, où +ils jouirent du bienfait de la procédure par jurés; mais l'époque était +sinistre, et la prépotence décisive. Ils furent condamnés à mort, et +leurs quatre complices absous. Avant l'attentat contre la vie du premier +consul, aucun tribunal ne les eût condamnés sur la seule déposition +d'Harel, accusateur à gages. + +Le procès relatif à l'explosion du 3 nivôse commença plus tard. Je +tenais à en compléter l'instruction, ainsi que je l'avais annoncé; +toutes les preuves furent acquises. Plus de doute de quel côté venait le +crime. Il fut prouvé que Carbon avait acheté le cheval et la charrette +sur laquelle avait posé la machine infernale; il le fut également que +Saint-Régent et lui avaient remisé cette même charrette, fait préparer +des tonneaux, apporté des paniers et des caisses remplies de mitraille, +et enfin que Saint-Régent ayant mis le feu à la machine, avait été +blessé par l'effet de l'explosion. Tous deux furent condamnés et +exécutés. + +L'analogie qu'on remarqua dans ces divers attentats, fit présumer qu'il +avait existé des relations entre leurs auteurs, quoiqu'ils fussent de +partis différens. Il n'y eut d'analogie que celle d'une haine commune +qui les portait à conspirer contre le même obstacle, ni d'autres +rapports, que ceux d'une exploration clandestine, qui fit connaître aux +royalistes le terrible instrument dont voulaient se servir les jacobins +pour faire périr Bonaparte. + +Sans doute assez de sang venait d'être versé pour porter la terreur dans +l'âme de ses ennemis, et désormais on pouvait le regarder comme affermi +dans sa puissance. Il avait pour lui tous ceux qui l'entouraient. La +fortune d'ailleurs, tout en veillant sur lui, acheva de le combler de +ses faveurs dans les jeux de la guerre. Ses armées d'Allemagne, +commandées par Moreau, avaient repris les armes à l'expiration de +l'armistice, et Moreau poursuivant ses succès, venait de gagner la +bataille d'Hohenlinden. Là, sur le théâtre de sa gloire, il s'était +écrié en s'adressant à ses généraux: «Mes amis, nous avons conquis la +paix!» Eu effet, en moins de vingt jours, il s'empare de quatre-vingts +lieues de terrain fortement disputé; franchit les lignes formidables de +l'Inn, de la Salza, de la Traun, de l'Ens, pousse ses avant-postes à +vingt lieues de Vienne, disperse les seules troupes qui pouvaient en +défendre les approches; et, arrêté par la politique ou par l'envie, +conclut à Steyer un nouvel armistice. Convaincu de la nécessité des +circonstances, le cabinet de Londres consentit à ce que l'Autriche, se +désistant des conditions de l'alliance, ouvrit des négociations pour une +paix séparée; ce qui fit dire que Bonaparte avait triomphé pour lui +seul, et Moreau pour la paix. Tels furent les premiers germes de +rivalité, semés entre ces deux grands capitaines. La différence de +caractère et les restes de l'esprit républicain, devaient les amener tôt +ou tard à une opposition ouverte. + +Cet esprit se décela dans la capitale et y causa une sorte de +fermentation au sujet du projet de loi portant établissement d'un +tribunal criminel spécial partout où cette institution serait jugée +nécessaire. A vrai dire, il s'agissait d'une commission, indéfinie, +mi-partie de juges et de militaires. Ce projet, présenté au Tribunat, +effaroucha tous les tribuns qui aimaient la liberté; dans leur idée, ils +assimilèrent cette mesure à la justice prévôtale de l'ancien régime. + +Les orateurs du gouvernement alléguaient que l'ordre social était +attaqué dans ses fondemens par une organisation du crime, plus +puissante, plus étendue que les lois; les lois, disaient-ils, ne sont +plus en rapport avec cette fange de la société qui ne veut aucune +justice et qui combat à outrance le système social. La discussion fut +savante et animée; elle remplit sept séances: Isnard, Benjamin Constant, +Daunou, Chénier, Ginguené, Bailleul, s'y montrèrent comme +l'arrière-garde de la république, combattant avec force, mais avec +mesure et décence, la proposition du gouvernement. Elle ne passa qu'à la +majorité d'un petit nombre de voix, et à l'aide de l'influence du +cabinet. Le projet était terminé par la faculté laissée aux consuls +d'éloigner de la ville où siégeaient les autorités premières, et même +de toute autre ville, les personnes dont la présence pouvait devenir +suspecte. Ceci forma la dictature de la police, et l'on ne manqua pas de +dire que j'allais devenir le Séjan du nouveau Tibère. Tout ce que +demanda le premier consul lui fut accordé. + +Revêtu d'une dictature légale, armé du pouvoir de frapper de mort ou +d'exil ses ennemis, le premier consul faisait appréhender que son +gouvernement n'eût bientôt plus d'autre mobile que la force. Mais il +donna la paix au Monde, talisman qui dissipa bien des nuages en offrant +un port tranquille après les tempêtes. + +Le congrès de Lunéville amena, au bout de quarante jours, le traité de +paix définitif, signé le 9 février 1801, entre la France et l'Autriche. +La possession de toute la rive gauche du Rhin, depuis le point où il +quitte le territoire helvétique jusqu'à celui où il entre dans le +territoire batave, fut confirmée à la France. L'Autriche resta en Italie +avec l'ancien territoire vénitien; l'Adige lui servit de limites. +L'indépendance des républiques batave, helvétique, cisalpine et +ligurienne fut mutuellement garantie. + +Le premier consul avait pris tellement d'ombrage de l'opposition qui +s'était déclarée dans le Tribunat contre la marche de son gouvernement, +qu'il l'en punit en ne faisant à l'orateur du Tribunat aucune réponse à +l'occasion de la paix de Lunéville. + +Il restait d'autres points à régler en Italie, d'où Masséna avait été +rappelé pour suspicion de républicanisme. Depuis le mois d'août +précédent, il était remplace par Brune, d'abord suspect lui-même au camp +du dépôt de Dijon, et que j'étais parvenu à faire rentrer en grâce, en +atténuant de certaines révélations, car chaque état-major était épié. + +Quoi qu'il en soit, Brune s'était emparé de la Toscane, avait confisqué +Livourne et toutes les propriétés anglaises. + +Sur les instances de l'empereur Paul, et par déférence pour sa +médiation, Bonaparte, qui méditait dès-lors la conquête des +Deux-Siciles, arrêta la marche de Murat sur Naples, et ménagea le +Saint-Siège. Survint bientôt un traité de paix avec Naples, en vertu +duquel, jusqu'à la paix définitive entre la France, la Grande-Bretagne +et la Porte-Ottomane, quatre mille Français occupèrent l'Abruzze +septentrionale et douze mille la péninsule d'Otrante. C'était moi qui en +avais donné la première idée dans un conseil privé. Ces stipulations +restèrent secrètes. Par cette occupation de l'Abruzze, de Tarente et des +forts, la France faisait entretenir, aux frais du royaume de Naples, un +corps d'armée qui, selon l'occasion, pouvait passer en Égypte, dans la +Dalmatie ou en Grèce. + +Le traité de Lunéville avait stipulé pour l'Autriche et pour l'empire +germanique; il fut ratifié par la diète, et c'est ainsi que la paix fut +rétablie sur le continent européen. Dans toute cette affaire, le premier +consul parut charmé de la dextérité de son ministre des affairés +étrangères, Talleyrand-Périgord. Mais au fond il commençait à être +fatigué de ce que les gazetiers de Londres le représentaient lui-même +comme étant sous la tutelle diplomatique de M. de Talleyrand; et, en +fait de gouvernement, sous la mienne, ne pouvant faire un pas sans nous, +dont on exagérait à dessein l'habileté, afin, de nous rendre odieux ou +suspects. Je le fatiguai moi-même en ne cessant de lui dire que lorsque +les gouvernemens ne sont pas justes, leur prospérité n'est que +passagère; que, dans, la sphère élevée où l'avait placé la fortune, il +lui fallait noyer dans les torrens de sa gloire les passions haineuses +qu'une longue révolution avait mises en fermentation, et ramener ainsi +la nation à des dispositions généreuses et bienveillantes, vraie source +de prospérité et de bonheur public. + +Mais comment se flatter, au sortir d'une longue tourmente, d'avoir à la +tête d'une immense république, transformée en dictature militaire, un +chef à la fois juste, fort et modéré? Le coeur de Bonaparte n'était pas +étranger à la vengeance et à la haine, ni son esprit à la prévention, et +l'on apercevait aisément, à travers les voiles dont il se couvrait, un +penchant décidé à la tyrannie. C'était précisément cette disposition que +je m'efforçai d'adoucir ou de combattre, et je n'y employai jamais que +l'ascendant de la vérité ou de la raison. J'étais sincèrement attaché à +cet homme, persuadé que nul dans la carrière des armes ni dans l'ordre +civil, n'avait un caractère si ferme, si persévérant, tel enfin qu'il +le fallait pour régir l'État et comprimer les factions. J'osai même +alors, me flatter de mitiger ce grand caractère, en ce qu'il avait de +trop violent et de trop dur. D'autres avaient compté sur l'amour des +femmes, car Bonaparte n'était point insensible à leurs charmes; +d'ailleurs on pouvait être sûr que les femmes ne prendraient jamais sur +lui un ascendant nuisible aux affaires. Le premier essai dans ce genre +ne fut pas heureux. Frappé, à son dernier passage à Milan, de la beauté +théâtrale de la cantatrice G...., et plus encore des sublimes accens de +sa voix, il lui fit de riches présens et voulut se l'attacher. Il +chargea Berthier de conclure avec elle un traité sur de larges bases, et +de la lui amener à Paris; elle fit le voyage dans la voiture même de +Berthier. Assez richement dotée, à quinze mille francs par mois, on la +vit briller au théâtre et aux concerts des Tuileries, où sa voix fit +merveille. Mais alors le chef de l'État évitait tout scandale, et ne +voulant donner à Joséphine, jalouse à l'excès, aucun sujet d'ombrage, il +ne faisait à la belle cantatrice que des visites brusques et furtives. +Des amours sans soins et sans charmes ne pouvaient satisfaire une femme +altière et passionnée, qui avait dans l'esprit quelque chose de viril. +La G.... eut recours à l'antidote infaillible; elle s'emflamma vivement +pour le célèbre violon Rode. Épris lui-même, il ne sut pas garder de +mesure; bravant la surveillance de Junot et de Berthier. Un jour que, +dans ces entrefaites, Bonaparte me dit qu'il s'étonnait qu'avec mon +habileté reconnue, je ne fisse pas mieux la police, et qu'il y avait des +choses que j'ignorais.--«Oui, répondis-je, il y a des choses que +j'ignorais, mais que je sais maintenant, par exemple: un homme d'une +petite taille, couvert d'une redingotte grise, sort assez souvent par +une porte secrète des Tuileries, à la nuit noire, et accompagné d'un +seul domestique, il monte dans une voilure borgne, et va furetant la +signora G....; ce petit homme, c'est vous, à qui la bizarre cantatrice +fait des infidélités en faveur de Rode, le violon.» A ces mots, le +consul tournant le dos et gardant le silence, sonna et je me retirai. Un +aide-de-camp fut chargé de faire l'eunuque _noir_ auprès de l'infidèle +qui, indignée, refusa de se soumettre au régime du sérail. On la priva +d'abord de son traitement et de ses pensions, croyant la réduire ainsi +par famine; mais, éprise de Rode, elle resta inflexible, et rejeta les +offres les plus brillantes de _Pylade_ Berthier. On la força de sortir +de Paris; elle se réfugia d'abord à la campagne avec son amant, puis +tout deux s'évadèrent, et allèrent retrouver la fortune en Russie. + +Comme on prétendait que la guerre était l'unique élément du premier +consul, je le poussais à montrer au Monde, qu'il saurait au besoin +gouverner un Empire dans le calme et au milieu de toutes les jouissances +des arts de la paix. Mais il ne lui suffisait pas de pacifier le +continent, il lui fallait désarmer l'Angleterre. Ancienne rivale de la +France, elle était notre ennemie acharnée depuis que l'élan de la +révolution nous avait donné des formes colossales. Vu l'état de +l'Europe, la puissance, la prospérité des deux pays rapprochés par les +liens de la paix, semblaient deux choses incompatibles. La politique du +premier consul et de son conseil privé rechercha d'abord la solution de +cette question grave: faut-il forcer l'Angleterre à la paix, avant +d'établir au dedans et au dehors, un système pacifique? L'affirmative +fut décidée par la nécessité et par la raison. Sans la paix générale, +toute autre paix devait être regardée comme une suspension d'armes. + +On en vint comme après Campo-Formio à menacer le Royaume-Uni d'une +invasion, ce qui préoccupa nos imaginations mobiles et variables. Des +camps furent formés, et occupés par de nombreuses troupes d'élite, sur +nos côtes opposées à l'Angleterre. Une flotte combinée fut réunie à +Brest, sous pavillon français et espagnol; on s'efforça de rétablir +notre marine, et le port de Boulogne devint le principal rendez-vous de +la flotille destinée à effectuer la descente. Telle fut notre chimère. + +De son côté, l'Angleterre fit les plus grands préparatifs, surveillant +tous nos mouvemens, bloquant nos ports, nos rades et hérissant ses +côtes. Elle avait alors un sujet d'alarme. Je veux parler de la ligue du +Nord formée contre sa prépotence maritime, et dont l'empereur Paul +s'était déclaré le chef. Son objet direct, hautement annoncé, était +d'annuller le code naval soutenu par l'Angleterre et en vertu duquel +cette puissance s'arrogeait l'empire des mers. + +On sent combien le premier consul dut se complaire à imprimer à sa +politique toute son activité et son jeu, pour tâcher de donner de la vie +à cette ligue maritime dont Paul Ier était l'âme; tous les mobiles du +cabinet furent mis en mouvement, soit pour captiver Paul, soit pour +engager la Prusse, soit pour exaspérer le Danemarck et amener la Suède +sur le champ de bataille. + +La Prusse mise en mouvement ferma les embouchures de l'Elbe, du Weser et +de l'Ems; elle prit possession du territoire hanovrien. L'Angleterre +comprit que l'objet de la querelle ne pouvait plus se décider que par +les armes. Tout à-coup les amiraux Hyde-Parker et Nelson, partent pour +la Baltique avec une armée navale formidable. En vain le Danemarck et la +Suède font des préparatifs pour garder le passage du Sund et défendre +les approches de Copenhague. Le 2 avril se livre la terrible bataille de +Copenhague, où l'Angleterre triomphe de tous les obstacles maritimes +qu'on lui oppose. + +Onze jours auparavant, le palais impérial de Saint-Pétersbourg avait été +le théâtre d'une catastrophe, qui, à elle seule, eût changé la face des +affaires dans le Nord. Le 22 mars, l'empereur Paul, monarque capricieux +et violent, parfois d'un despotisme poussé jusqu'à la démence, fut +précipité du trône par le seul mode de déposition praticable dans une +monarchie despotique. + +Je reçus par estafette, d'un banquier étranger, la première nouvelle de +ce tragique événement; je courus aux Tuileries et je trouvai le premier +consul, dont le courrier du Nord venait aussi d'arriver, tenant et +tordant sa dépêche en se promenant par soubre-sauts d'un air hagard. +«Quoi! s'écria-t-il, un empereur n'est pas même en sûreté au milieu de +ses gardes!» Pour tâcher de le calmer, quelques-uns de mes collègues, +moi et le consul Cambacérès lui dîmes que si tel était le mode de +déposition adopté en Russie, heureusement le midi de l'Europe était +étranger à des habitudes et à des attentats si perfides. Mais aucun de +nos raisonnemens ne parut le toucher; sa perspicacité en aperçut le +vide, eu égard à sa position et au danger qu'il avait couru en +décembre. Il s'exhalait en cris; en trépignemens, en courts accès de +fureur. Jamais je ne vis scène plus frappante. Au chagrin que lui avait +causé l'issue de la bataille de Copenhague, se joignait la douleur +poignante que lui faisait ressentir le meurtre inopiné du puissant +potentat dont il s'était fait un allié et un ami. Ainsi le +désappointement politique ajoutait encore à ses angoisses. C'en était +fait de la ligue du Nord contre l'Angleterre. + +La mort tragique de Paul Ier inspira des idées sombres à Bonaparte; +et accrut ses dispositions soupçonneuses et défiantes. Il ne rêva que +complots dans l'armée, destitua et fit arrêter plusieurs officiers +généraux, entre autres Humbert, que j'eus quelque peine à soustraire à +des rigueurs inflexibles. Dans le même tems, un délateur rendit +suspectes les intentions de Bernadotte et le compromit gravement. Depuis +près d'un an Bernadotte commandait l'armée de l'Ouest et tenait son +quartier-général à Rennes. Il n'y avait eu rien à dire sur ses +opérations toujours sages et mesurées. L'année précédente, pendant la +campagne de Marengo, il avait empêché un débarquement à Quiberon, et +les départemens de l'Ouest continuaient à montrer la soumission la plus +complète. A plusieurs reprises, on avait pris occasion de quelques +propos républicains échappés dans son état-major, pour exciter contre +lui la défiance du premier consul. Tout-à-coup il fut inopinément +rappelé, et tomba dans la disgrâce. Tout ce qu'on put démêler, car la +dénonciation arriva directement au cabinet du premier consul, c'est que +le délateur signala le colonel Simon, comme ayant divulgué par +imprudence un plan d'insurrection militaire contre le chef du +gouvernement; plan chimérique, puisqu'il s'agissait de marcher sur Paris +pour renverser le premier consul. On supposa qu'il y avait quelque chose +de vrai dans ce prétendu complot, et qu'il n'était pas isolé, qu'il +tenait à une conjuration républicaine à la tête de laquelle on plaçait +naturellement Barnadotte, et qui étendait ses ramifications dans toute +l'armée. Il y eut plusieurs arrestations, et tout l'état-major de +Bernadotte fut désorganisé, mais sans trop d'éclat; par dessus tout +Bonaparte voulait éviter la publicité: «l'Europe, me dit-il, doit +savoir qu'on ne conspire plus contre moi.» Je mis une grande réserve +dans tout ce qui me fut renvoyé au sujet de cette affaire, plus +militaire que civile, et ne tenant à mes attributions que par de faibles +points de contact. Mais je fis donner à Bernadotte, que je m'abstins de +voir, des directions utiles et dont il me sut gré. Peu de tems après, +Joseph Bonaparte, son beau frère, ménagea sa réconciliation avec le +premier consul (c'était la seconde depuis le 18 brumaire). D'après mes +conseils, Bonaparte s'efforça de se l'attacher par des faveurs et des +récompenses bien méritées de la part d'un homme d'État si distingué, et +d'un général si habile. + +Le tourbillon des affaires et la marche de la politique extérieure +firent heureusement diversion à toutes ces tracasseries de l'intérieur. +Le nouvel empereur de Russie, se déclarant pour un autre système, fit +d'abord mettre en liberté tous les marins anglais prisonniers; et une +convention signée à Saint-Pétersbourg entre lord Saint-Helens et les +ministres russes, ajusta bientôt tous les différens. + +En même temps le czar donna au comte de Marckof des pleins pouvoirs pour +négocier la paix avec le premier consul et ses alliés. On voyait +clairement que les cabinets inclinaient à un système pacifique. + +Déjà l'Angleterre, qui, vers la fin de 1800 et au commencement de 1801, +s'était vue engagée dans une nouvelle querelle pour le maintien de ses +droits maritimes, tout en ayant à combattre à elle seule la puissance de +la France, semblait abjurer son système de guerre perpétuelle contre +notre révolution. Cette transition politique s'était en quelque sorte +opérée par la retraite du célèbre Pitt, et par la dissolution de son +ministère belligérant. Dès-lors on considéra comme possible la paix +entre le cabinet de Saint-James et celui des Tuileries. Elle fut +accélérée par les résultats de deux expéditions rivales en Portugal et +en Égypte. + +La mission de Lucien à Madrid avait eu aussi un but politique: la +déclaration de guerre au Portugal par l'Espagne, à l'instigation du +premier consul qui regardait avec raison le Portugal comme une colonie +anglaise. L'ascendant de son frère sur l'esprit de Charles IV et de la +reine d'Espagne fut sans bornes. Tout marcha dans les intérêts de notre +politique. Au moment où une armée espagnole s'emparait de l'Alentejo, +une armée française sous les ordres de Leclerc, beau-frère de Napoléon, +entrait en Portugal par Salamanque. Dans sa détresse, la cour de +Lisbonne crut trouver son salut en prodiguant ses trésors aux +envahisseurs. Elle ouvrit des négociations directes avec Lucien, et le 6 +juin les préliminaires de paix furent signés à Badajoz, moyennant un +subside secret de 30 millions qui furent partagés entre le frère du +premier consul et le prince de la Paix. Telle fut la source de l'immense +fortune de Lucien. Le premier consul, qui voulait occuper Lisbonne, fut +d'abord outré, menaçant de rappeler son frère et de ne pas reconnaître +la stipulation de Badajoz. Talleyrand et moi nous lui fîmes sentir les +inconvéniens qui résulteraient d'un pareil éclat. Talleyrand puisa ses +motifs en faveur des bases du traité dans l'intérêt de notre alliance +avec l'Espagne, dans la position heureuse où nous nous placions pour en +venir à un rapprochement avec l'Angleterre, qui, exclue des ports du +Portugal, serait empressée d'y rentrer; il proposa très-adroitement des +modifications au traité. Enfin le sacrifice des diamans de la princesse +du Brésil et l'envoi fait au premier consul, de dix millions pour sa +caisse particulière, fléchirent sa rigidité, au point qu'il laissa +conclure à Madrid le traité définitif. + +De leur côté, les Anglais venaient d'opérer un débarquement en Égypte +pour nous arracher cette possession, et, dès le 20 mars, le général +Menou avait perdu la bataille d'Alexandrie. Le Caire et les principales +villes d'Égypte étaient tombées successivement au pouvoir des +anglo-turcs. Enfin Menou lui-même capitula le 7 août et se vit forcé +d'évacuer Alexandrie. Ainsi s'évanouit le magnifique projet du +Directoire de faire de l'Égypte une colonie française, et le projet +encore plus romanesque de Bonaparte de recommencer par là un empire +d'Orient. + +La guerre entre l'Angleterre et la France étant dès-lors sans objet qui +valut la peine de prolonger la lutte, et chacun des deux pays étant +assez fort dans ses bases pour que l'un eût à lui seul la puissance +d'effectuer aucun changement essentiel dans la condition de l'autre, +des préliminaires de paix furent signés à Londres, le 1er octobre, entre +M. Otto et lord Hawkesbury. La nouvelle en fut reçue avec des signes +extraordinaires de joie par chacune des deux nations. + +Il n'existait plus aussi de mésintelligence entre la France et la +Russie, le premier consul n'ayant rien négligé pour captiver le fils et +le successeur de Paul Ier. Le plénipotentiaire russe, M. de Marckof, +usant de ses pleins pouvoirs, immédiatement après les préliminaires de +Londres, signa la paix définitive entre le czar et le consul, en +attendant la conclusion d'un nouveau traité de commerce. + +Ce rapprochement opéré entre la France et la Russie, fut un coup de +parti pour le premier consul. A dater de cette époque heureuse, commença +au-dedans et au-dehors, cette extension de puissance dont il n'abusa que +trop depuis. Ce ne fut pas néanmoins sans éprouver, au sujet de son +traité avec la Russie, quelques contrariétés dans l'intérieur. + +Communiqué au Tribunat où siégeaient les républicains les plus +prononcés, ce traité fut renvoyé à une commission chargée de l'examiner +et d'en rendre compte. Dans son rapport elle déclara que le mot _sujet_ +qu'on y employait, avait excité la surprise, en ce qu'il ne s'accordait +pas avec l'idée qu'on avait conçue de la dignité de citoyens français. +Il fallut débattre le traité dans des conférences particulières, et les +tribuns n'en persistèrent pas moins à trouver le mot _sujet_ +inconvenant, sans prétendre toutefois que ce fût un motif suffisant pour +rejeter le traité. + +Dans le conseil privé qui eut lieu le soir même, nous eûmes beaucoup de +peine à calmer le premier consul, qui, dans cette difficulté suscitée +par le Tribunat, vit l'intention de le dépopulariser et de porter +atteinte à son pouvoir. Je lui représentai avec quelque énergie, après +avoir résumé l'état de l'opinion dans la capitale, qu'il importait de +ménager encore les restes de l'esprit républicain par une déférence +apparente. Il finit par se rendre à mes raisons. + +Le conseiller d'état Fleurieu alla donner au Tribunat des explications +par une note sortie du cabinet même du premier consul, dans laquelle il +déclarait que dès long-temps le gouvernement français avait abjuré le +principe de dicter aucun traité, et que la Russie ayant paru désirer la +garantie réciproque des deux gouvernemens contre les troubles extérieurs +et intérieurs, il avait été convenu que ni l'un ni l'autre n'accorderait +aucune espèce de protection aux ennemis de l'autre État; et que c'était +pour arriver à ce but qu'avaient été rédigés les articles où le mot +_sujet_ était employé. Tout parut aplani et le traité fut approuvé par +le Corps législatif. + +Il donna lieu, dans le cabinet, à un incident plus grave, qui excita au +plus haut degré le courroux du premier consul. Dans les articles secrets +du traité, les deux puissances contractantes se faisaient réciproquement +la promesse d'_arranger d'un commun accord les affaires d'Allemagne et +d'Italie_. + +On sent combien il importait à l'Angleterre d'avoir promptement à sa +connaissance la preuve certaine de l'existence de ce premier chaînon de +la diplomatie continentale, qui rapprochait, à son détriment, les +intérêts politiques des deux plus puissans empires de l'Europe, qui par +là en devenaient tous deux les arbitres à son exclusion. Aussi les +articles secrets lui furent-ils vendus au poids de l'or, et son +cabinet, très-généreux pour ces sortes de confidences, paya aux +infidèles révélateurs la somme de 60,000 livres sterling. Instruit +bientôt de ce brigandage diplomatique, le premier consul me mande aux +Tuileries, et commence par accuser à la fois la police et son ministère +des relations extérieures: la police comme incapable d'empêcher ou de +découvrir les communications criminelles avec l'étranger; le ministère +de M. de Talleyrand comme trafiquant des secrets de l'État. Je m'appuyai +dans ma défense sur les intrigues de tous les temps, qu'aucun pouvoir au +monde ne pouvait se flatter d'empêcher; et quand je vis que les soupçons +du premier consul se portaient trop haut, je n'hésitai pas de lui dire +que j'avais lieu de croire, d'après mes informations, que le secret de +l'État avait été éventé par M. R.... L...., homme de confiance de M. de +Talleyrand, et ensuite livré et envoyé, soit directement en Angleterre, +soit à M. le comte d'Antraigues, agent de Louis XVIII, par M. B.... +l'aîné, l'un des propriétaires du Journal des débats, ami particulier de +M. R.... L.... J'ajoutai que j'avais de fortes raisons de croire que cet +individu servait d'intermédiaire à la correspondance de l'étranger; +mais que dans tous les temps il était difficile à la police d'échanger +des données ou de simples indices en preuves matérielles; qu'elle ne +pouvait que mettre sur la voie. Le premier mouvement du consul fut +d'ordonner la traduction des deux prévenus devant une commission +militaire; je fis des représentations; de son côté, M. de Talleyrand +allégua qu'on pouvait tout aussi bien soupçonner de cette infidélité le +secrétaire de M. de Marckof, ou, peut-être même, quelque commis de la +chancellerie russe; mais il n'y avait pas un assez long intervalle +depuis la signature jusqu'à la divulgation, pour qu'on pût supposer que +le document eût passé à Saint-Pétersbourg, avant d'arriver à Londres. +Quoi qu'il en soit M. R... L... reçut un ordre de bannissement et fut à +Hambourg; M. B... l'aîné fut plus maltraité en apparence; des gendarmes +le déportèrent de brigade en brigade à l'île d'Elbe. Là, son exil fut +singulièrement adouci. + +Je ne manquai pas, dans le cours de cette affaire, de rappeler au +premier consul qu'autrefois dans la haute diplomatie, il était passé en +maxime qu'après quarante jours il n'y avait plus aucun secret en Europe, +pour des cabinets dirigés par des hommes d'État. Ce fut sur cette base +que depuis il voulut monter sa chancellerie diplomatique. + +Dans l'intervalle, le marquis de Cornwalis vint en France comme +ambassadeur plénipotentiaire pour négocier la paix définitive. Il se +rendit à Amiens, lieu fixé pour y tenir les conférences; mais le traité +éprouva des lenteurs inattendues, ce qui n'empêcha pas le premier consul +de suivre assiduement deux projets d'une haute importance, l'un sur +l'Italie, l'autre sur Saint-Domingue. J'aurai occasion de parler du +premier; quant au second, dont Bonaparte regardait l'exécution comme la +plus urgente, il avait pour objet de reconquérir la colonie de +Saint-Domingue que les nègres armés occupaient en maîtres. + +Je ne partageais pas à cet égard les vues du conseil privé ni du Conseil +d'état, où vint siéger mon ancien collègue et ami M. Malouet, homme d'un +caractère honorable; mais il voyait cette grande affaire de +Saint-Domingue avec des préventions qui nuisaient à la rectitude de son +jugement. Ses plans principalement dirigés contre la liberté et la +puissance des nègres, prévalurent en partie, et encore furent-ils gâtés +par la maladresse et l'impéritie de nos états-majors. Je recevais de +Santhonax, jadis si fameux à Saint-Domingue, sur les moyens d'y +reprendre notre influence, des Mémoires très-bien faits et appuyés sur +des raisonnemens solides; mais Santhonax était lui-même dans une telle +défaveur qu'il n'y eut pas moyen de faire goûter ses idées au premier +consul; il me donna même l'ordre formel de l'exiler de Paris. Fleurieu, +Malouet et tout le parti des colons l'emportèrent. On décida qu'après la +conquête on _maintiendrait l'esclavage_, conformément aux lois et +réglemens antérieurs à 1789; et que la traite des noirs et leur +importation auraient lieu suivant les lois existantes à cette époque. On +sait ce qui en est résulté: la perte de notre armement et l'humiliation +de nos armes. Mais c'était au fond du coeur du premier consul qu'il +fallait aller chercher la véritable cause de cette expédition +désastreuse; à cet égard, Berthier et Duroc en savaient plus que le +ministre de la police. Mais pouvais-je un instant me méprendre? Le +premier consul saisit avec ardeur l'_heureuse_ occasion d'éloigner un +grand nombre de régimens et d'officiers généraux formés à l'école de +Moreau dont la réputation le blessait et dont l'influence dans l'armée +était pour lui, sinon un sujet d'alarme, au moins de gêne et +d'inquiétude. Il y comprit également les officiers généraux qu'il +jugeait ne pas être assez dévoués à sa personne et à ses intérêts, ou +qu'il supposait encore attachés aux institutions républicaines. Les +mécontens, qui ont toujours plus ou moins d'accès dans l'opinion +publique, ne gardèrent plus aucunes mesures dans leurs propos à ce +sujet, et telles furent les rumeurs que mes bulletins de police en +devinrent effrayans de vérité. «Eh bien! me dit un jour Bonaparte, vos +jacobins prétendent méchamment que ce sont les soldats et les amis de +Moreau que j'envoie périr à Saint-Domingue; ce sont des fous hargneux! +Laissons-les jabotter. On ne gouvernerait pas si l'on se laissait +entraver par les diffamations et par les calomnies. Tâchez seulement de +me faire un meilleur esprit public.--Ce miracle, répondis-je, vous est +réservé, et ce ne serait pas votre coup d'essai dans ce genre...» + +Quand tout fut prêt, l'expédition, forte de ving-trois vaisseaux de +ligne et portant vingt-deux mille hommes de débarquement, mit à la voile +de Brest pour aller réduire la colonie. On s'était assuré de +l'assentiment de l'Angleterre, car la paix n'était pas encore conclue. + +Avant la signature du traité définitif, Bonaparte mit à exécution le +second projet qui le préoccupait; il était relatif à la république +cisalpine. Une consulte de _Cisalpins_ à Lyon ayant été convoquée, il +s'y rend lui-même en janvier 1802, est reçu avec beaucoup de pompe, +tient la consulte et se fait élire président, non de la république +cisalpine, mais de la république _italienne_; dévoilant ainsi ses vues +ultérieures sur toute l'Italie. D'un autre côté, cette même république +dont les traités avaient stipulé l'indépendance, voit les troupes +françaises s'établir sur son territoire au lieu de l'évacuer; elle +devient ainsi une annexe de la France, ou plutôt de la puissance de +Bonaparte. + +En s'arrogeant la présidence de l'Italie, il avait autorisé la rupture +des négociations; mais il était à cet égard sans aucune crainte, +sachant bien que le ministère anglais n'était pas en mesure, et +s'appuyant d'ailleurs sur les stipulations secrètes consenties par la +Russie. On était si généralement persuadé de la nécessité de la paix en +Angleterre et de l'impossibilité d'obtenir de meilleures conditions par +une lutte prolongée, que le 25 mars, lord Cornwalis prit sur lui de +signer le traité définitif, connu sous le nom de paix d'Amiens, qui +termina une guerre de neuf années aussi sanglante que destructive. + +Il paraissait évident pour tout homme d'État, que la situation dans +laquelle on laissait Malte, était la partie faible du traité. Je m'en +étais expliqué sans détour dans le conseil; mais les esprits y étaient +dans une telle ivresse depuis la signature des préliminaires, qu'on +trouvait ma prévoyance intempestive et ombrageuse. Je vis pourtant, dans +les débats du Parlement de la Grande-Bretagne, que l'un des hommes de +cabinet les plus forts de ce pays, envisageait sous le même point de vue +que moi les stipulations relatives à la possession de Malte. En général, +la nouvelle opposition des anciens ministres et de leurs amis, +regardait la paix comme une trève armée dont la durée était incompatible +avec l'honneur et la prospérité de la Grande-Bretagne. En effet, de +toutes ses conquêtes elle ne gardait que la Trinité et Ceylan, tandis +que la France gardait toutes les siennes. De notre côté d'ailleurs, la +paix faisait triompher les principes de notre révolution qui se trouvait +affermie par l'éclat et l'attrait des succès. Or, c'était véritablement +un coup de fortune pour Bonaparte. + +Mais pouvait-on se flatter qu'il n'en userait que pour le bonheur de la +France? J'en voyais et j'en savais assez, pour croire qu'il ne s'en +servirait que pour perpétuer et fortifier son autorité. Il était clair +aussi pour moi, qu'en Angleterre la classe éclairée de la nation, et en +France les amis de la liberté, ne voyaient qu'avec peine un événement +qui semblait consolider à jamais le pouvoir du sabre. + +Je partis de cette ère nouvelle pour communiquer à Bonaparte un Mémoire +que j'avais eu soin de me faire demander par lui, au sujet de +l'établissement de paix dans l'intérieur. Après y avoir marqué les +nuances, les vicissitudes de l'opinion et les dernières agitations des +différens partis, je représentai qu'en peu d'années la France pouvait +obtenir, sur l'Europe pacifiée, cette même prépondérance que ses +victoires lui avaient donnée sur l'Europe en armes; que les voeux et la +soumission de la France s'adressaient moins encore au guerrier qu'au +restaurateur de l'ordre social; qu'appelé à présider aux destinées de +trente millions de Français, il devait s'attacher à en devenir le +bienfaiteur et le père, plutôt que de se considérer comme un dictateur +et un chef d'armé; que, décidé à protéger désormais la religion, les +bonnes moeurs, les arts, les sciences, tout ce qui perfectionne la +société, il était sûr de porter par son exemple tous les Français à +l'observation des lois, des convenances et des vertus domestiques; +qu'enfin, à l'égard des rapports extérieurs de la France, il y avait +toute sécurité, la France n'ayant jamais été ni aussi grande, ni aussi +forte depuis Charlemagne; qu'elle venait de fonder un ordre durable en +Allemagne et en Italie; qu'elle disposait de l'Espagne; qu'elle +retrouvait enfin chez les Turcs cet ancien penchant qui les entraînait +vers les Français; qu'en outre, les États auxiliaires formés au-delà du +Rhin et des Alpes, pour nous servir de barrière, n'attendaient plus que +des modifications de sa main et des réformes salutaires; qu'en un mot, +sa gloire et l'intérêt du Monde réclamaient l'affermissement d'un état +de paix, nécessaire au bonheur de la république. + +Je savais que nous touchions au développement de ses vues secrètes. +Depuis près d'un an, il était excité, par les avis des consuls Lebrun et +Cambacérès, et du Conseiller d'état Portalis, qui lui inspiraient le +dessein de relever la religion, et de rappeler tous les émigrés dans le +giron de la patrie. Plusieurs projets à ce sujet avaient été lus dans le +conseil. Consulté personnellement sur ces deux grandes mesures, je +convins d'abord que la chose religieuse n'était pas à négliger pour le +gouvernement du premier consul, et que, rétablie de sa main, elle +pouvait lui prêter le plus solide appui. Mais je ne partageais pas +l'avis d'en venir à un concordat avec la cour de Rome, ainsi qu'on en +manifestait le projet. Je représentai que c'était une grande erreur +politique d'introduire au sein d'un État où les principes de la +révolution avaient prévalu, un pouvoir étranger, susceptible d'y causer +du trouble; que l'intervention du chef de l'église romaine était au +moins superflue; qu'elle finirait par causer de l'embarras, et même des +contestations; que d'ailleurs c'était ramener dans l'État ce mélange, à +la fois bizarre et funeste, du spirituel et du temporel; qu'il suffisait +de proclamer le libre exercice des cultes, en affectant des revenus ou +des salaires à celui que professait la pluralité des Français. + +Je m'aperçus bientôt que ce projet n'était qu'un acheminement à un autre +projet d'une bien plus haute importance, et dont le poëte Fontanes avait +donné l'idée. Il avait fait remettre au premier consul, par sa soeur +Élisa dont il était l'amant, un Mémoire fort travaillé, et qui avait +pour objet de le porter à suivre Charlemagne pour modèle, en s'étayant +des grands et des prêtres pour le rétablissement de son Empire; et à cet +effet de s'aider de la cour de Rome, ainsi que Pépin et Charlemagne en +avaient donné l'exemple. + +Le rétablissement de l'empire de Charlemagne entrait aussi dans mes +idées, avec la différence que le poëte Fontanes et son parti voulaient +se servir, pour cette résurrection, des élémens de l'ancien régime, +tandis que je soutenais qu'il fallait s'étayer des hommes et des +principes de la révolution. Je ne prétendais pas exclure de la +participation au gouvernement les anciens royalistes, mais dans une +proportion telle qu'ils y fussent toujours en minorité. Ce plan +d'ailleurs, et c'était celui qui souriait le plus à Bonaparte, me +paraissait prématuré quant à son exécution; il demandait à être mûri, +préparé et amené avec de grands ménagemens. Je le fis ajourner. + +Mais, quant au reste, mon système de prudence et de lenteur s'accordait +peu avec cette impatience et cette décision de volonté qui +caractérisaient le premier consul. Dès le mois de juin de l'année +précédente (1801), le cardinal Gonsalvi, secrétaire d'état de la cour de +Rome, s'était rendu à Paris sur son invitation, et y avait posé les +bases d'une convention dont le premier consul fit part à son Conseil +d'état le 10 août suivant. + +Le parti philosophique dont je passais pour être le protecteur et +l'appui, s'était regimbé, et dans le Conseil même avait représenté +qu'il convenait, quelque puissant que fût déjà le premier consul, de +prendre certaines précautions pour opérer le rétablissement du culte +catholique, attendu qu'on avait à redouter l'opposition, non seulement +des anciens partisans des idées philosophiques et républicaines qui +étaient en grand nombre dans les autorités, mais celle encore des +principaux militaires de l'armée qui se montraient eux-mêmes +très-contraires aux idées religieuses. Cédant au besoin de ne pas perdre +une partie de sa popularité en choquant d'une manière trop brusque des +préventions qui avaient leur source dans l'état de la société, le +premier consul, d'accord avec son conseil, consentit à différer et à +faire précéder, par la publication de la paix maritime, le +rétablissement de la paix de l'Église. + +Cette même opportunité, je l'obtins plus facilement encore au sujet de +la mesure relative aux émigrés. Ici mes attributions me mettaient à +portée d'exercer une plus grande influence; aussi, mes vues consignées +dans deux Mémoires, prévalurent-elles à quelques légères modifications +près. + +La liste des émigrés, qui formait neuf volumes, présentait une +nomenclature d'environ cent cinquante mille individus, sur lesquels il +n'y avait plus à régler le sort que de quatre-vingt mille au plus. Le +reste était successivement rentré ou avait péri. J'obtins que les +émigrés ne seraient rayés en masse définitivement que par un _acte +d'amnistie_, et qu'ils resteraient pendant dix ans sous la surveillance +de la haute police, me réservant aussi la disposition facultative de les +éloigner du lieu de leur résidence habituelle. Plusieurs catégories +d'émigrés attachés aux princes français et restés ennemis du +gouvernement, furent maintenues définitivement sur la liste au nombre de +mille personnes, dont cinq cents devaient être désignées dans l'année +courante. A la restitution des biens non vendus des émigrés rayés, il y +eut une exception importante, celle des bois et forêts d'une contenance +de quatre cents arpens; mais cette exception était presque illusoire +pour les anciennes familles; le premier consul de son propre mouvement +autorisait de fréquentes restitutions de bois pour se faire des +créatures parmi les émigrés rentrés. + +On avait également arrêté que la promulgation de cette loi d'amnistie +serait différée jusqu'à la paix générale, de même que le projet de loi +portant établissement d'une légion d'honneur. Nous touchions enfin à +l'époque si impatiemment attendue pour faire éclore ces grandes mesures. +Dès le 6 avril (1802), le concordat sur les affaires ecclésiastiques, +signé le 15 juillet précédent, fut envoyé à l'approbation du Corps +législatif extraordinairement assemblé. Il reçut le voeu du Tribunat, +par l'organe de Lucien Bonaparte, qui, revenu de Madrid, avait pris +place parmi les tribuns. A cette occasion, il prononça avec emphase un +discours éloquent retouché par le poète Fontanes, dont la plume s'était +vouée au torrent du nouveau pouvoir qui allait devenir pour lui le +Pactole. + +Le jour de Pâques fut choisi pour la promulgation solennelle du +concordat, qui, faite d'abord aux Tuileries par le premier consul en +personne, fut répétée dans tout Paris par les douze maires de la +capitale. Une cérémonie religieuse était préparée à Notre-Dame pour +rendre grâce au ciel, tant de la conclusion du traité d'Amiens que de +celle du concordat. J'avais informé les consuls qu'ils n'auraient à +leur suite que les généraux et officiers de service, une espèce de ligue +s'étant formée parmi les officiers supérieurs qui se trouvaient à Paris +pour ne point assister à la solennité. On imagina aussitôt un expédient, +car on n'osait pas encore employer la contrainte. Berthier, comme +ministre de la guerre, invite tous les généraux et officiers supérieurs +à un déjeuner militaire splendide, à la suite duquel il se met à leur +tête et les engage à se rendre aux Tuileries, pour faire la cour au +premier consul. Là, Bonaparte, dont le cortège était prêt, leur dit de +les suivre à la métropole, et aucun d'eux n'ose refuser. Dans toute sa +marche il fut salué par des acclamations publiques. + +Le rétablissement du catholicisme fut suivi de près du sénatus-consulte +accordant amnistie pour fait d'émigration. Cet acte, qui fut prôné, +alarma singulièrement les acquéreurs de biens nationaux. Il fallut toute +la fermeté de l'administration et toute la vigilance de mon ministère +pour obvier aux graves inconvéniens qui auraient pu résulter des +conflits entre les anciens et les nouveaux propriétaires. Je fus +secondé par mes collègues de l'intérieur et des finances, et par le +Conseil d'état, qui régla la jurisprudence de la matière en faveur des +intérêts de la révolution. + +On voit que la révolution était sur la défensive et la république sans +garantie ni sécurité. Tous les projets du premier consul tendaient à +transformer le gouvernement en monarchie. L'institution de la légion +d'honneur fut aussi, à cette époque, un sujet d'inquiétude et d'alarme +pour les anciens amis de la liberté; elle fut regardée généralement +comme un hochet monarchique qui blessait les principes d'égalité qui +s'étaient si aisément emparés de tous les coeurs. Cette disposition de +l'opinion, que je ne laissai point ignorer, ne fit aucune impression ni +sur l'esprit du premier consul ni sur celui de son frère Lucien, grand +promoteur du projet. On poussa la dérision jusqu'à le faire présenter au +nom du gouvernement, par Roederer, orateur privé, comme une institution +auxiliaire de toutes les lois républicaines. On trouva une opposition +forte et raisonnée au Tribunat; la loi y fut signalée comme attaquant +les fondemens de la liberté publique. Mais le gouvernement avait déjà +dans ses mains tant d'élémens de puissance qu'il était sûr de réduire +toute opposition à une minorité impuissante. + +Je m'apercevais chaque jour combien il était plus facile de s'emparer +des sources de l'opinion dans la hiérarchie civile que dans l'ordre +militaire, où l'opposition, pour être plus sourde, n'en était souvent +que plus grave. La contre-police du château était très-active et +très-vigilante à cet égard; les officiers qu'on appelait mauvaises têtes +étaient écartés, exilés ou emprisonnés. Mais le mécontentement dégénéra +bientôt en irritation parmi les généraux et les colonels, qui, imbus +d'idées républicaines, voyaient clairement que Bonaparte ne foulait aux +pieds nos institutions que pour marcher plus librement vers l'autorité +absolue. + +Depuis long-temps il était public qu'il concertait avec ses affidés les +moyens d'envahir, avec une apparence légale, la perpétuité du pouvoir. +J'avais beau représenter dans le conseil que le temps n'était pas encore +venu, que les idées n'étaient pas assez mûres pour apprécier tous les +avantages de la stabilité monarchique; qu'il y aurait même du danger à +choquer à la fois l'élite de l'armée et les hommes de qui le premier +consul tenait son pouvoir temporaire; que, s'il l'avait exercée +jusqu'ici à la satisfaction générale, parce qu'il s'était montré à la +fois gouvernant modéré et général habile, il fallait prendre garde de +lui faire perdre les avantages d'une si magnifique position, en le +plaçant, ou sur un défilé trop escarpé, ou sur une pente trop rapide. +Mais je fis peu d'impression; je ne fus même pas long-temps à +m'apercevoir qu'on mettait avec moi une sorte de réserve, et qu'outre +les délibérations du conseil privé, il se tenait chez le consul +Cambacérès des conférences mystérieuses. + +J'en pénétrai le secret, et voulant agir dans l'intérêt du premier +consul comme dans celui de l'État, je donnai avec beaucoup de prudence, +à mes amis qui siégeaient au Sénat, une impulsion particulière. J'avais +en vue de contre-carrer ou de faire évanouir les plans concertés chez +Cambacérès, et dont j'augurai mal. + +Nos amis se répandirent le même jour chez les sénateurs les plus +influens ou les plus accrédités. Là, exaltant Bonaparte qui, après +avoir donné la paix générale, venait de relever les autels et d'essayer +de fermer les dernières plaies de nos discordes civiles, les sages +organes ajoutèrent que le premier consul tenait d'une main ferme les +rênes du gouvernement; que son administration était exempte de +reproches, et qu'il appartenait au Sénat de remplir le voeu public, en +prorogeant le pouvoir du magistrat suprême au-delà des dix années de sa +magistrature; que cet acte de gratitude nationale aurait le double +avantage de donner plus de poids au Sénat et plus de stabilité au +gouvernement. Nos amis eurent soin de paraître insinuer qu'ils étaient +les organes des désirs du premier consul; aussi le succès dépassa +d'abord nos espérances. + +Le 8 mai, le Sénat-conservateur s'assemble, et voulant, au nom du peuple +français, témoigner sa reconnaissance aux consuls de la république, il +donne un sénatus-consulte qui réélit le citoyen Bonaparte premier consul +pour dix ans au-delà des dix années fixées par l'article 34 de l'acte +constitutionnel du 13 décembre 1799. Un message communique aussitôt ce +décret au premier consul, au Corps législatif et au Tribunat. + +Il faudrait avoir vu comme moi tous les signes de dépit et de contrainte +du premier consul, pour s'en faire une idée; ses familiers étaient dans +la consternation. La réponse au message fut en termes ambigus; on y +insinuait au Sénat qu'il distribuait d'une main trop avare la récompense +nationale; un ton de sensibilité hypocrite y régnait, et on y remarqua +cette phrase prophétique.... «La fortune a souri à la république, mais +la fortune est inconstante; et combien d'hommes qu'elle avait comblés de +ses faveurs, ont vécu trop de quelques années!... + +C'était à peu près le même langage qu'avait tenu Auguste dans une +circonstance pareille.... Mais les dix années de surcroît de pouvoir +ajoutées par le Sénat au pouvoir actuel, ne pouvaient satisfaire +l'impatiente ambition du premier consul; il ne vit dans cet acte de +prorogation qu'un premier degré pour s'élever plus rapidement au faîte +de la puissance. Décidé à l'emporter avec la même ardeur que dans +l'événement d'une bataille, il pousse deux jours après (le 10 mai) les +deux autres consuls, que la constitution n'investissait d'aucune +autorité à prendre un arrêté portant que le peuple français serait +consulté sur cette question: «Napoléon Bonaparte sera-t-il consul à +vie?...» On faisait, au conseil privé, lecture de ce décret et de la +lettre du premier consul au Sénat, quand j'y vins prendre place. J'avoue +qu'à mon tour il me fallut recueillir toutes les forces de mon âme, pour +renfermer en moi les sentimens qui m'agitèrent pendant cette lecture. Je +vis que c'en était fait, mais qu'il fallait encore tenir ferme pour +modérer, s'il était possible, la rapide invasion d'un pouvoir désormais +sans contre-poids. + +Cet acte d'intrusion frauduleuse fit d'abord, dans les autorités +premières, une impression peu favorable. Mais déjà les ressorts étaient +préparés. En peu de temps, le Sénat, le Corps législatif et le Tribunat +furent travaillés avec un succès vénal. Il fut démontré au Sénat qu'il +était resté fort en arrière de ce qu'on attendait de lui; au Corps +législatif et au Tribunat, que le premier consul, en désirant que le +peuple français fût consulté, ne faisait que rendre hommage à la +souveraineté du peuple français, à ce grand principe que la révolution +avait si solennellement reconnu et qui survivait à tous les orages +politiques. Les raisonnemens captieux mis en avant par les affidés et les +pensionnés entraînèrent l'adhésion de la majorité. Aux récalcitrans on +se contentait de dire: attendons, c'est la nation qui en définitive +décidera. + +Tandis que les registres destinés à recevoir les suffrages étaient +dérisoirement ouverts aux secrétariats de toutes les administrations, +aux greffes de tous les tribunaux, chez tous les maires, chez tous les +officiers publics, il survint un incident grave qui transpira malgré les +soins qui furent apportés à en étouffer les circonstances. Dans un dîner +où se réunirent, avec une vingtaine d'officiers mécontens, d'anciens +republicains et patriotes chauds, on mit sur le tapis sans ménagemens +les projets ambitieux du premier consul. Une fois les esprits échauffés, +dans les fumées du vin, on alla jusqu'à dire qu'il fallait faire +partager au nouveau. César les destinées de l'ancien, non au Sénat où il +n'y avait plus que des âmes subjuguées, asservies, mais au milieu même +des soldats, dans une grande parade aux Tuileries. L'exaltation fut +telle que le colonel du 12e régiment de hussards, Fournier Sarlovèse, +fameux alors pour son habileté à tirer le pistolet, affirma qu'il se +faisait fort, à cinquante pas, de ne pas manquer Bonaparte. Tel fut du +moins le propos imprudent que le soir même, L...., autre convive, +soutint avoir entendu, et alla dénoncer au général Menou, son ami, dans +la vue d'arriver par son intermédiaire jusqu'au premier consul; car +Menou était, depuis son retour d'Égypte, en très-grande faveur. En +effet, il conduit lui-même le délateur aux Tuileries et y arrive au +moment où Bonaparte allait monter en voiture pour se rendre à l'Opéra. +Le premier consul reçoit la dénonciation, donne des ordres à sa police +militaire, et court ensuite au spectacle dans sa loge. Là, on lui +apprend que le colonel Fournier est dans la salle même. L'ordre est +donné à l'instant à l'aide-de-camp Junot de l'arrêter et de le conduire +devant moi comme prévenu de conspiration contre la sûreté extérieure et +intérieure de l'État. + +Averti à l'avance de l'imprudente et blâmable intempérance de langue de +cinq à six mauvaises têtes échauffées par le vin, par les souvenirs de +la liberté, par l'approbation ouverte ou tacite d'une vingtaine de +convives, j'interroge, je réprimande le colonel; je reçois l'expression +de son repentir, en ne lui dissimulant pas que son affaire peut devenir +extrêmement grave par suite de l'examen de ses papiers. Il m'assure +qu'il ne redoute rien à cet égard. Je songe alors à tout assoupir en +faisant réduire la rigueur du premier consul en une simple correction +militaire. Mais voilà qu'un incident vient tout aggraver. Le colonel +passe la nuit à la préfecture, et le lendemain des agens de police le +conduisent chez lui pour assister à l'enlèvement de ses papiers. +Quoiqu'il ne s'y trouvât aucun indice d'attentat médité, l'idée qu'on y +verrait des vers, des couplets dirigés contre Bonaparte, lui monte la +tête. Que fait-il? Sans rien laisser pénétrer de son dessein, il enferme +ses gardiens dans sa chambre et s'évade. Qu'on juge de la colère du +premier consul! Heureusement qu'elle eut d'abord à s'exhaler contre la +niaiserie des agens de la préfecture, et qu'en mesure, de mon côté, je +lui avais adressé à lui-même, dès la veille, la preuve irréfragable que +l'incartade du repas militaire était parvenue à ma connaissance. Rien +n'aurait pu m'excuser si d'aussi coupables propos, tenus devant un grand +nombre de personnes réunies, eussent été révélés au chef de l'État sans +que le chef de la police n'en eût aucun indice. Je lui portai les +papiers du colonel dont je pris l'engagement de retrouver la trace; et +je le conjurai, après l'examen, de ne point donner à cette affaire +l'importance d'une conjuration, ce qui serait doublement impolitique et +à l'égard de l'armée et à l'égard de la position du premier consul, +vis-à-vis de la nation appelée à donner son suffrage sur son consulat à +vie. Comme je l'avais annoncé, le colonel fut découvert et arrêté, mais +avec un appareil militaire que je trouvai ridicule. Impliqué dans la +même affaire, le chef d'escadron Donnadieu, devenu depuis général, et le +même qu'on dit célèbre aujourd'hui, fut également arrêté et envoyé comme +le colonel Fournier, au Temple, dans un cachot. Grâce à mes +représentations, le dénouement ne fut point tragique; il ne fut marqué +que par des destitutions, des exils, des disgrâces et par des +récompenses au délateur. + +Le premier consul n'en poursuivit que plus vivement l'objet de son +ambition. Toute la sollicitude ministérielle se tourna, pendant six +semaines, à recueillir et à dépouiller les registres où étaient portés +les suffrages pour le consulat à vie. Dressé par une commission +spéciale, le procès-verbal offrit 3,568,185 votes affirmatifs et +seulement 9,074 votes négatifs. Le 2 août un sénatus-consulte dit +organique conféra au premier consul Bonaparte le pouvoir perpétuel. On +s'inquiéta peu en général de la manière dont on venait de procéder. La +plupart des citoyens qui avaient voté pour lui déférer à vie la +magistrature suprême, crurent ramener en France le système monarchique, +et avec lui le repos et la stabilité. Le Sénat crut ou feignit de croire +que Napoléon obéissait à la volonté du peuple, et qu'on trouvait des +garanties suffisantes dans sa réponse au message du premier corps de +l'État. «...La liberté, avait dit le premier consul, l'égalité, la +prospérité de la France seront assurées.... Content, ajoutait-il avec un +ton d'inspiré, d'avoir été appelé par l'ordre de celui de qui tout +émane, a ramener sur la terre l'ordre, la justice et l'égalité...» + +Rien que par ces dernières paroles, le vulgaire pouvait le croire né +réellement pour commander à l'univers, tant sa fortune était arrivée, +par des voies singulières, au plus haut point d'élévation, et tant il se +montrait capable le gouverner les hommes avec un grand éclat. Peut-être, +plus heureux qu'Alexandre et que César, eût-il atteint et embrassé la +grande chimère du pouvoir universel, si ses passions n'avaient obscurci +ses vues, et si la soif d'une domination tyrannique n'avait fini par +choquer les peuples. + +Tout n'était pas consommé dans l'escamotage du consulat à vie; et le 6 +août l'on vit paraître un long sénatus-consulte organique de la +constitution de l'an XIII, sorti de l'atelier des deux consuls +satellites, élaboré par les familiers du cabinet, et proposé _au nom du +gouvernement_. + +Puisque les Français adoptaient d'enthousiasme le gouvernement renfermé +désormais dans la personne du premier consul, il n'avait garde lui, de +leur laisser le temps de se refroidir; il était d'ailleurs persuadé que +son autorité ne serait pas entièrement affermie tant qu'il resterait +dans l'État un pouvoir qui n'émanerait pas directement de lui-même. + +Tel fut l'esprit du sénatus-consulte du 6 août imposé au Sénat. Où peut +le considérer comme une cinquième constitution, par laquelle Bonaparte +devint maître de la pluralité des suffrages dans le Sénat, tant pour les +élections, que pour les délibérations, réservant aux Sénateurs, +désormais dans sa main, le droit d'échanger les institutions au moyen de +_sénatus-consultes organiques_; réduisant le Tribunat à la nullité, en +diminuant de moitié ses membres par l'élimination, enlevant au Corps +législatif le droit de sanctionner les traités; et enfin ramenant à sa +volonté unique toute l'action du gouvernement. En outre, on reconnut le +Conseil d'état comme autorité constituée; finalement le consul à vie se +fit déférer la plus belle prérogative de souverain: le droit de faire +grâce. Il récompensa les services et la docilité des deux consuls, ses +acolytes, en faisant aussi déclarer à vie leurs fonctions consulaires. +Telle fut la cinquième constitution jetée sur un peuple aussi léger +qu'irréfléchi, n'ayant que très-peu d'idées justes sur l'organisation +politique et sociale, et qui passait, sans s'en douter, de la république +à l'empire. Un pas restait encore à faire; mais qui aurait pu +l'empêcher? + +Au fond du coeur, je ne vis là qu'un informe et dangereux ouvrage; et je +m'en expliquai sans déguisement. Je dis au premier consul lui-même qu'il +venait de se déclarer le chef d'une monarchie viagère qui, selon moi, +n'avait d'autres bases que son épée et ses victoires. + +Le 15 août, jour anniversaire de sa naissance, on rendit à Dieu de +solennelles actions de grâce, d'avoir, dans son ineffable bonté, donné à +la France un homme qui avait bien voulu consentir à exercer toute sa vie +le pouvoir suprême. + +Le sénatus-consulte du 6 août conférait aussi au premier consul la +faculté de présider le Sénat; pressé d'en user et plus encore de faire +l'essai de la disposition de l'opinion publique à son égard, Bonaparte +se rendit en grande pompe, le 21, au Luxembourg, accompagné de ses deux +collègues, de ses ministres, du Conseil d'état et du plus brillant +cortège. Les troupes, sous les armes et en belle tenue, bordaient la +haie depuis les Tuileries jusqu'au palais du Luxembourg. Ayant pris +place, le premier consul reçut le serment de tous les sénateurs, puis M. +de Talleyrand lut un rapport sur les indemnités accordées à différens +princes d'Allemagne, et, en outre, présenta plusieurs projets de +sénatus-consulte, ent'autres celui qui réunissait à la France l'île +d'Elbe, depuis si fameuse comme premier lieu d'exil de celui même qui +alors était réputé l'homme du Destin. Quel souvenir! quel rapprochement! + +Le cortège, allant et venant, ne fut salué ni par des acclamations ni +par aucun signe d'approbation de la part du peuple, malgré les +démonstrations et les salutations du premier consul, et particulièrement +de ses frères devant la foule assemblée derrière le cordon des soldats +bordant la haie. Ce morne silence, et l'espèce d'affectation que mirent +la plupart des citoyens à ne pas même vouloir se découvrir au passage de +leur magistrat suprême, blessèrent vivement le premier consul. Peut-être +se rappela-t-il, à cette occasion, la maxime si connue: «Le silence des +peuples est la leçon des rois!» maxime qui fut placardée le soir même, +et lue le lendemain aux Tuileries et dans quelques carrefours. + +Comme il ne manqua pas d'imputer cet accueil glacé à la maladresse de +l'administration et au peu d'élan de ses amis, je lui rappelai qu'il +m'avait prescrit de ne rien préparer de factice, et j'ajoutai: «Malgré +la fusion des Gaulois et des Francs? nous sommes toujours le même +peuple; nous sommes toujours ces anciens Gaulois qu'on représentait +comme ne pouvant supporter ni la liberté ni l'oppression!...--Que +voulez-vous dire? répliqua-t-il vivement.--Que les Parisiens ont cru +voir, dans les dernières dispositions du gouvernement, la perte totale +de la liberté et une tendance trop visible au pouvoir absolu.--Je ne +gouvernerais pas six semaines dans ce vide de la paix, reprit-il, si, au +lieu d'être le maître, je n'étais qu'un simulacre d'autorité.--Mais +soyez à la fois paternel, affable, fort et juste, et vous reconquerrez +aisément ce que vous semblez avoir perdu.--Il y a de la bizarrerie et du +caprice dans ce qu'on appelle l'opinion publique; je saurai la rendre +meilleure, dit-il en me tournant le dos.» + +J'avais un secret pressentiment que je ne tarderais pas à être éloigné +des affaires; je n'en doutai plus après ce dernier entretien. D'ailleurs +la connaissance des manoeuvres de mes ennemis y n'avaient pu m'échapper; +j'en avais de puissans qui épiaient l'occasion de me renverser. Mon +opposition aux dernières mesures leur servit de prétexte. Non seulement +j'avais contre moi Lucien et Joseph, mais encore leur soeur Élisa, femme +hautaine, nerveuse, passionnée, dissolue, dévorée par le double hochet +de l'amour et de l'ambition. Elle était menée, comme on l'a vu, par le +poëte Fontanes dont elle s'était engouée, et à qui elle ouvrait alors +toutes les portes de la faveur et de la fortune. Timide et avisé en +politique, Fontanes n'agissait lui-même que sous l'influence d'une +coterie soi-disant religieuse et monarchique, coterie qui, remaniant une +partie des journaux, avait aussi à elle son auteur romantique, faisant +du christianisme un poëme, et de notre langue un jargon. Fier de ses +succès, de sa faveur et de sa petite cour littéraire, Fontanes était +tout glorieux d'amener aux pieds de son illustre émule de Charlemagne, +les écrivains novices dont il dirigeait les essais, et qui se croyaient, +ainsi que lui, appelés à reconstituer la société avec des vieilleries +monarchiques. + +Ce céladon de la littérature, auteur élégant et pur, n'osait pas trop +m'attaquer en face; mais, dans des Mémoires clandestins qu'il faisait +remettre au premier consul, il dénigrait toutes les doctrines, toutes +les institutions libérales, cherchant à rendre suspect les hommes +marquans de la révolution, qu'il représentait comme des ennemis +invétérés de l'unité du pouvoir. Son thême, sa conclusion obligée était +de faire recommencer Charlemagne par Napoléon, afin que la révolution +pût se reposer et se perdre dans un grand et puissant empire. C'était la +chimère du jour, ou plutôt on savait que telle était la marotte du +premier consul et de ses intimes. Aussi tous les aspirans aux places, +aux faveurs, à la fortune, ne manquaient pas de donner leurs plans, +leurs vues, dans ce sens, avec plus on moins d'exagération et +d'extravagance. Vers cette époque aussi apparut, dans la fabrication des +écritures occultes, le pamphlétaire F...., d'abord agent des agens de +Louis XVIII, puis agent de Lucien à Londres, lors des préliminaires, +d'où il avait écrit d'un ton tranchant et suffisant, force pauvretés sur +les ressorts et le jeu d'un gouvernement qu'il était hors d'état de +comprendre. Mis à la gratification pour quelques rapports qui, du +cabinet, me parvinrent anonymes, il s'enhardit, et, profitant de la +faveur de Lavalette, qui régissait les postes, il fit arriver au chef de +l'État les premiers essais d'une correspondance devenue ensuite plus +régulière. Épiant l'air du bureau, il dissertait à tort et à travers sur +Charlemagne, sur Louis XIV, sur l'ordre social, parlant de +reconstruction, d'unité de pouvoir, de monarchie, toutes choses +incompatibles, bien entendu, avec les jacobins, même avec ce qu'il +appelait, d'un air capable, les hommes forts de la révolution. Tout en +recueillant les bruits de salons et de cafés, le correspondant officieux +forgeait mille historiettes contre moi et contre la police générale, +dont il faisait un épouvantail: c'était le mot d'ordre. + +Enfin tous les ressorts étant prêts, et le moment opportun (on avait +sondé adroitement Duroc et Savary), on arrêta, dans une réunion à +Morfontaine, chez Joseph, que dans un prochain conseil de famille, où +assisteraient Cambacérès et Lebrun, on ferait lecture d'un Mémoire où, +sans m'attaquer personnellement, on s'efforcerait d'établir que, depuis +l'établissement du consulat à vie et de la paix générale, le ministère +de la police était un pouvoir inutile et dangereux: inutile contre les +royalistes, qui, désarmés et soumis, ne demandaient qu'à se rallier au +gouvernement; dangereux comme étant d'institution républicaine et le +paratonnerre des anarchistes incurables qui y trouvaient protection et +salaire. On en concluait qu'il serait impolitique de laisser un si grand +pouvoir dans les mains d'un seul homme; que c'était mettre à sa merci +toute la machine du gouvernement. Venait ensuite un plan rédigé par +Roederer, le faiseur de Joseph, qui avait pour objet à réunir la police +au ministère de la justice, dans les mains de Regnier, sous le nom de +grand-juge. + +Quand j'appris ce tripotage, et avant même que l'arrêté des consuls ne +fût signé, je ne pus m'empêcher de dire à mes amis, que j'étais +remplacé par une _grosse bête_, et c'était vrai. On ne désigna plus +depuis l'épais et lourd Regnier que sous le nom de _gros juge_. + +Je ne fis rien pour parer le coup, tant j'y étais préparé. Aussi mon +assurance et mon calme étonnèrent le premier consul, quand, au dernier +travail, il me dit: «M. Fouché, vous avez très-bien servi le +gouvernement, qui ne se bornera point aux récompenses qu'il vient de +vous décerner, car dès aujourd'hui vous faites partie du premier corps +de l'État. C'est avec regret que je me sépare d'un homme de votre +mérite; mais il a bien fallu prouver à l'Europe que je m'enfonçais +franchement dans le système pacifique, et que je me reposais sur l'amour +des Français. Dans les nouveaux arrangemens que je viens d'arrêter, la +police n'est plus qu'une branche du ministère de la justice, et vous ne +pouviez y figurer convenablement. Mais soyez sûr que je ne renonce ni à +vos conseils ni à vos services; il ne s'agit pas du tout ici d'une +disgrâce, et n'allez pas prêter l'oreille aux bavardages des salons du +faubourg Saint-Germain, ni à ceux des tabagies où se rassemblent les +vieux orateurs de clubs dont vous vous êtes si souvent moqué avec moi.» + +Après l'avoir remercié des témoignages de satisfaction qu'il daignait me +donner, je ne lui dissimulai pas que les changemens qu'il avait jugé à +propos de déterminer ne m'avaient nullement pris au dépourvu.--«Quoi! +vous vous en doutiez? s'écria-t-il.--Sans en être sûr précisément, +répondis-je, je m'y étais préparé d'après quelques indices et certains +chuchottemens parvenus jusqu'à moi.» + +Je le suppliai de croire qu'il n'entrait dans mes regrets aucune vue +personnelle; que j'étais mu seulement par l'extrême sollicitude que +m'inspireraient toujours la sûreté de sa personne et de son +gouvernement; que ces sentimens me portaient à le prier de me permettre +de lui présenter par écrit mes dernières réflexions sur la situation +présente.--«Communiquez-moi tout ce que vous vous voudrez, citoyen +sénateur, me dit-il; tout ce qui me viendra de vous attirera toujours +mon attention.» + +Je demandai et j'obtins pour le lendemain une audience dans laquelle je +me proposai de lui rendre un compte détaillé de l'emploi des fonds +secrets de mon ministère. + +J'allai rédiger mon rapport de clôture pour lequel j'avais déjà pris des +notes; il était court et nerveux. Je représentai d'abord au premier +consul que rien n'était moins assuré à mes yeux que l'état de paix, ce +que je rendis sensible en indiquant les germes de plus d'une guerre à +venir; j'ajoutai que dans un tel état de choses, et l'opinion publique +étant peu favorable aux empiétemens du pouvoir, il serait impolitique de +dépouiller la magistrature suprême des garanties d'une police vigilante; +que loin de s'endormir dans le système d'une imprudente sécurité, au +moment où l'on venait de fonder brusquement la permanence de l'autorité +exécutive, il fallait qu'elle se conciliât l'opinion publique et +rattachât tous les partis au nouvel ordre de choses; qu'on n'y +parviendrait qu'en abjurant toute espèce de préventions et de répugnance +pour tels ou tels hommes; que tout en désapprouvant le système qui avait +prévalu dans le Conseil, je m'étais toujours expliqué dans l'intérêt du +premier consul, comme auraient pu le faire ceux de ses serviteurs les +plus dévoués et les plus intimes; que nos intentions étaient les mêmes à +tous, mais nos vues et nos moyens différens; que si l'on persistait +dans des vues erronées on marcherait, sans le vouloir, à une oppression +intolérable ou à la contre-révolution; qu'il fallait surtout éviter de +mettre la chose publique à la merci de mains imprudentes ou d'une +coterie d'eunuques politiques qui, au premier ébranlement, livreraient +l'État aux royalistes et à l'étranger; que c'était dans les opinions +fortes et dans les intérêts nouveaux qu'on devait chercher un appui +solide; que celui de l'armée ne suffirait pas à un pouvoir trop colossal +pour ne pas exciter les plus vives alarmes en Europe; qu'on ne saurait +trop s'étudier à ne pas commettre les destinées de la France aux chances +de nouvelles guerres qui découleraient nécessairement de la trève armée +dans laquelle se reposaient les forces respectives; qu'avant de rentrer +dans l'arène il fallait s'assurer de l'affection de l'intérieur et +grouper autour du gouvernement, non des brouillons, des anarchistes ou +des contre-révolutionnaires, mais des hommes droits et à caractère, qui +ne verraient pour eux de sécurité ni de bien-être que dans son maintien; +qu'on les trouverait parmi les hommes de 1789, et de tous les amis sages +de la liberté, qui, détestant les excès de la révolution, tenaient à +l'établissement d'un gouvernement fort et modéré; et enfin que, dans la +situation précaire où se trouvaient la France et l'Europe, le chef de +l'État ne devait tenir l'épée dans le fourreau et s'abandonner à une +douce sécurité qu'entouré de ses amis et préservé par eux. Venait +ensuite l'application de mes vues et de mon système aux différens partis +qui divisaient l'État, partis dont les passions et les couleurs +s'affaiblissaient, il est vrai, de plus en plus; mais qu'un choc, une +imprudence, des fautes répétées, et une nouvelle guerre, pouvaient +réveiller et mettre aux prises. + +Le lendemain je lui remis ce Mémoire qui était, en quelque sorte, mon +testament politique; il le prit de mes mains avec une affabilité +affectée. Je mis ensuite sous ses yeux le compte détaillé de ma gestion +secrète; et voyant avec surprise que j'avais une énorme réserve de près +de deux millions quatre cent mille francs: «Citoyen sénateur, me dit-il, +je serai plus généreux et plus équitable que ne le fut Sieyes, à l'égard +de ce pauvre Roger-Ducos, en se partageant le gras de caisse du +Directoire expirant; gardez la moitié de la somme que vous me remettez; +ce n'est pas trop comme marque de ma satisfaction personnelle et privée; +l'autre moitié entrera dans la caisse de ma police particulière, qui, +d'après vos sages avis, prendra un nouvel essor, et sur laquelle je vous +prierai de me donner souvent vos idées.» + +Touché de ce procédé, je remerciai le premier consul de m'élever ainsi +au niveau des hommes les plus récompensés de son gouvernement (il venait +aussi de me conférer la sénatorerie d'Aix), et je lui protestai d'être à +jamais dévoué aux intérêts de sa gloire. + +J'étais de bonne foi, persuadé alors comme je le suis encore +aujourd'hui, qu'en supprimant la police générale il n'avait eu en vue +que de se défaire d'une institution qui, n'ayant pu sauver ce qu'il +avait renversé lui-même, lui parut plus redoutable qu'utile; c'était +l'instrument qu'il redoutait alors plus que les mains qui en avaient la +direction. Il n'en avait pas moins cédé à une intrigue, en s'abusant sur +les motifs qu'avaient allégués mes adversaires. En un mot, Bonaparte, +rassuré par la paix générale contre les tentatives des royalistes, +s'imagina qu'il n'avait plus d'autres ennemis que dans les hommes de la +révolution; et comme on ne cessait de lui dire que ces hommes +s'attachaient à un ministère qui, né de la révolution, protégeait ses +intérêts et défendait ses doctrines, il le brisa, croyant par là rester +l'arbitre du mode avec lequel il lui plairait d'exercer le pouvoir. + +Je rentrai dans la vie privée avec une sorte de contentement et de +bonheur domestique, dont je m'étais accoutumé à goûter la douceur au +milieu même des plus grandes affaires. D'un autre côté, je me retrouvai +avec un tel surcroît de fortune et de considération que je ne me sentis +ni frappé ni déchu. Mes ennemis en furent déconcertés. J'acquis même +dans le Sénat, sur ceux de mes collègues les plus honorables, une +influence marquée: mais je ne fus rien moins que tenté d'en abuser; je +m'abstins même d'en tirer aucun avantage, car je savais qu'on avait les +yeux sur moi. Je passais des jours heureux et tranquilles dans ma terre +de Pont-Carré, ne venant à Paris que rarement, dans l'automne de 1802, +quand il plut au premier consul de me donner un témoignage public de +faveur et de confiance. Je fus appelé à faire partie d'une commission +chargée de conférer avec les députés des différens cantons de la Suisse, +pays trop voisin de la France pour qu'elle n'y exerçât pas une +intervention puissante. Par sa position géographique, la Suisse semblait +destinée à être le boulevard de cette partie de la France la plus +accessible, qui n'a, pour ainsi dire, d'autres frontières militaires que +ses gorges, ni d'autres sentinelles que ses pâtres. Sous ce point de +vue, la situation politique de la Suisse devait d'autant plus intéresser +le premier consul, qu'il n'avait pas peu contribué, après la paix de +Campo-Formio, à porter le Directoire à l'envahir et à l'occuper +militairement. Son expérience et la hauteur de ses vues lui firent +comprendre que cette fois il fallait éviter les mêmes fautes et les +mêmes excès. Sa marche fut bien plus adroite et plus habile. + +L'indépendance de la Suisse venait d'être reconnue par le traité de +Lunéville; ce traité lui assurait le droit de se donner le gouvernement +qui lui conviendrait. Elle se crut redevable de son indépendance au +premier consul, qui s'attendait bien que les Suisses abuseraient de +leur émancipation. En effet, ils étaient déchirés par deux factions +opposées, savoir: le parti unitaire ou démocratique qui voulait la +république une et indivisible, et le parti fédéraliste ou des hommes de +la vieille aristocratie qui réclamaient les anciennes institutions. Le +parti unitaire était né de la révolution française; l'autre était celui +de l'ancien régime, et il penchait secrètement pour l'Autriche; entre +ces deux factions flottait le parti modéré ou neutre. Abandonnés à +eux-mêmes pendant toute l'année 1802, les unitaires et les fédéralistes +en vinrent aux déchiremens et à la guerre civile, tour-à-tour +secrètement encouragés par notre ministre Verninac, d'après l'impulsion +du cabinet des Tuileries, dont la politique visait à un dénouement +calculé avec art et par cela même inévitable. Le parti fédéraliste ayant +pris le dessus, les unitaires se jetèrent dans les bras de la France. +C'est ce qu'attendait le premier consul. Tout-à-coup il fait apparaître +son aide-de-camp Rapp, porteur d'une proclamation où il parlait en +maître plutôt qu'en médiateur, ordonnant à tous les partis de poser les +armes, faisant occuper militairement la Suisse par un corps d'armée +sous les ordres du général Ney. En cédant à la force, la dernière diète +fédérative ne céda rien de ses droits. Aussi les cantons confédérés +furent-ils traités en pays conquis; et l'on vit Bonaparte procéder à sa +médiation comme à une conquête qui eût été le prix de la valeur. Ainsi +s'évanouirent les derniers efforts des Suisses pour recouvrer leurs +anciennes lois et leur ancien gouvernement. + +Les délégués des deux parus eurent rendez-vous à Paris, pour venir y +implorer la puissante protection du médiateur. Trente-six députés des +unitaires y accoururent. Les fédéralistes furent plus lents, tant ils +répugnaient à une démarche qu'ils regardaient comme une humiliation; +leurs délégués vinrent pourtant, au nombre de quinze, et tous se +trouvèrent réunis à Paris au mois de décembre. Ce fut alors que le +premier consul nomma la commission chargée de conférer avec eux et de +préparer l'acte de médiation qui devait mettre un terme aux troubles de +la Suisse. Cette commission, présidée par le sénateur Barthélémy, se +composait de deux sénateurs, le président et moi compris, et des deux +Conseillers d'état, Roederer et Demeunier. Le choix du président ne +pouvait être plus heureux. De même que le sénateur Barthélémy, je fus +assailli par ces bons Suisses qui avaient recours à nous comme à un +aréopage. J'avais beau leur dire que toute décision ultérieure +dépendrait de la volonté du premier consul, dont nous n'étions que les +rapporteurs, ils s'obstinaient à me croire en particulier une grande +influence: mon cabinet et mon salon ne désemplissaient pas. + +Les conférences s'ouvrirent, et dans une première séance, tenue le 10 +décembre, notre président donna lecture aux délégués d'une lettre par +laquelle le premier consul leur manifestait ses intentions. «La nature, +leur disait-il, a fait votre état fédératif; vouloir le vaincre ne peut +être d'un homme sage.» Cet oracle fut un coup de foudre pour le parti +unitaire; il en fut terrassé. Toutefois, pour modérer le triomphe des +fédéralistes qui s'imaginaient déjà voir renaître l'ancien ordre de +choses, la lettre consulaire ajoutait: «La renonciation à tous les +priviléges est votre premier besoin et votre premier droit.» Ainsi plus +d'ancienne aristocratie. La lettre contenait à la fin la déclaration +expresse que la France et la république italienne ne permettraient +jamais qu'il s'établît en Suisse un système de nature à favoriser les +intérêts des ennemis de l'Italie et de la France. + +Je proposai aussitôt que la consulte nommât une commission de cinq +membres avec lesquels la commission consulaire et le premier consul +lui-même pussent conférer. Dès le surlendemain, 12 décembre, Bonaparte +eut, avec la commission de la consulte, nous présens, une conférence où +ses intentions furent plus clairement exprimées. Un tiers parti se forma +presque aussitôt, qui finit par supplanter les unitaires et les +fédéralistes que nous avions résolus de neutraliser. Une assez forte +opposition de vues et d'intérêts donna lieu à des discussions +très-animées qui, interrompues et reprises, se prolongèrent jusqu'au 24 +janvier 1803. Ce jour-là le premier consul y mit un terme en faisant +requérir la consulte de nommer des commissaires qui recevraient de sa +main l'acte de médiation qu'il venait de faire dresser (sur nos rapports +et nos vues), acte sur lequel il leur serait permis de communiquer +leurs observations. Appelés à une nouvelle conférence qui dura près de +huit heures, les commissaires suisses obtinrent différentes +modifications au projet de constitution; et le 19 février ils reçurent +de la main du premier consul, dans une séance solennelle, l'_acte de +médiation_ qui devait régir leur pays. Cet acte imposait à la Suisse un +nouveau pacte fédératif, et déterminait en outre la constitution +particulière de chaque canton. Le surlendemain la consulte ayant été +congédiée, la commission consulaire dont je faisais partie, fit la +clôture de ses séances et de ses procès-verbaux. + +Ainsi se termina l'intervention du gouvernement français dans les +affaires intérieures de la Suisse. Il eût été difficile, je crois, +d'imaginer un régime transitoire plus conforme aux vrais besoins de ses +habitans. Jamais d'ailleurs Bonaparte n'abusa moins de son énorme +prépondérance; et la Suisse est, sans contredit, de tous les États +voisins ou éloignés sur lesquels il a influé, celui qu'il a le plus +ménagé pendant les quinze années de son ascendant et de sa gloire. Pour +rendre hommage à la vérité, j'ajouterai que l'acte de médiation de la +Suisse fut imprégné, autant que possible, de l'esprit conciliant et +modérateur par essence de mon collègue Barthélémy; et j'ose dire que, de +mon côté, je l'ai secondé de toutes mes forces et de tous mes moyens. +J'eus, à ce sujet, plusieurs conférences particulières avec le premier +consul. + +Mais que sa conduite à l'égard du reste de l'Europe ressembla peu à sa +politique modérée envers nos voisins les Suisses! + +Tout avait été préparé aussi, afin de porter des coups sensibles à la +confédération germanique dont on voulait commencer la démolition. On +avait renvoyé à une députation extraordinaire de l'Empire, l'affaire des +indemnités à donner à ceux des membres du corps germanique qui, en tout +ou en partie, avaient été dépouillés de leur état et possession, tant +par les diverses cessions que par la réunion de la rive gauche du Rhin à +la France. La commission extraordinaire s'était constituée à Ratisbonne +dans l'été de 1801, sous la médiation de la France et de la Russie. Ses +opérations mirent en éveil tous nos intrigans en diplomatie; ils en +firent une mine qu'ils exploitèrent avec une impudeur qui d'abord +révolta le chef de l'État, mais qu'il ne put réprimer tant il y eut de +personnages élevés qui s'en mélèrent. Il était d'ailleurs naturellement +indulgent pour toutes les exactions qui pesaient sur les étrangers. Dans +cette grande affaire, notre influence domina l'influence russe. La +commission extraordinaire ne donna son recez, après sa quarante-sixième +séance, que le 23 février 1803, à l'époque même où se terminait +l'affaire de la médiation de la Suisse. Qu'on juge de l'activité des +intrigues; et que de marchés honteux eurent lieu dans ce long +intervalle, surtout à mesure qu'on approchait du dénouement! Quand les +plaintes arrivaient, que de grandes friponneries étaient dévoilées, on +rejetait tout sur les manèges des bureaux, où il n'y avait que des +entremetteurs, tandis que tout partait de certains cabinets, de certains +boudoirs, où l'on vendait les indemnités et les principautés. Quoique +n'étant plus dans les affaires, c'était toujours à moi que s'adressaient +les plaintes et les révélations dans les dénis de justice; on +s'obstinait à me croire influent et à portée de l'oreille du maître. + +Mais ce ne fut pas du côté de l'Allemagne, déjà dans une décadence +visible, que se forma la tempête qui devait nous ramener les fléaux de +la guerre et des révolutions; ce fut au-delà du Pas-de-Calais. Ce que +j'avais prévu se réalisa par une suite de causes irrésistibles. +L'enthousiasme que la paix d'Amiens avait excité en Angleterre n'avait +pas été de longue durée. Le cabinet anglais, sur ses gardes et croyant +peu à la sincérité du premier consul, différait sous certains prétextes +de se dessaisir du Cap de Bonne-Espérance, de Malte et d'Alexandrie en +Égypte. Mais ceci ne touchait que les relations politiques; Bonaparte y +était moins sensible qu'au maintien de son autorité personnelle qui, +dans les papiers anglais, continuait d'être attaquée avec une virulence +à laquelle il ne pouvait s'accoutumer. Sa police était alors si débile, +qu'on le vit bientôt se débattre lui-même sans dignité et sans succès +contre la presse et les intrigues anglaises. A chaque note contre les +invectives des journalistes de Londres, les ministres de la +Grande-Bretagne répondaient que c'était une conséquence de la liberté +de la presse, qu'ils y étaient eux-mêmes exposés et qu'il n'y avait, +contre un tel abus, d'autre recours que celui des lois. Aveuglé par sa +colère, le premier consul, mal conseillé, donna dans le piége; il se +commit avec le pamphlétaire Peltier[20], qui ne fut condamné à une +amende que pour mieux triompher de la puissance de son adversaire. Une +riche souscription, bientôt remplie par l'élite de l'Angleterre, le mit +en état de faire à Bonaparte une guerre de plume, devant laquelle +pâlirent le _Moniteur_ et l'_Argus_. + +[Note 20: Auteur de l'_Ambigu_ et d'une foule de pamphlets +très-spirituels contre Bonaparte et sa famille. (_Note de l'éditeur_.)] + +De là le ressentiment que Bonaparte éprouva contre l'Angleterre. «Chaque +vent qui en souffle, disait-il, n'apporte rien qu'inimitié et que haine +contre ma personne.» Il jugea dès-lors que la paix ne pouvait lui +convenir; qu'elle ne lui laisserait pas assez de facilité pour agrandir +sa domination au dehors et gênerait l'extension de sa puissance +intérieure; que d'ailleurs nos relations journalières avec l'Angleterre +modifiaient nos idées politiques et réveillaient nos idées de liberté. +Dès lors il résolut de nous priver de tout rapport avec un peuple libre. +Les plus grossières invectives contre le gouvernement et les +institutions des Anglais salirent nos journaux qui prirent un ton rogue +et furibond. N'ayant plus ni haute police ni esprit public, le premier +consul eut recours aux artifices de son ministre des relations +extérieures pour fausser les idées des Français. D'épais nuages +obscurcirent une paix devenue problématique, mais à laquelle Bonaparte +tenait encore malgré lui par une sorte d'effroi intérieur qui lui +faisait présager des catastrophes. + +Au-delà de la Manche tout devenait hostile, et les griefs contre le +premier consul étaient clairement articulés. On lui reprochait d'avoir +incorporé le Piémont et l'île d'Elbe; d'avoir disposé de la Toscane et +gardé Parme; d'imposer de nouvelles lois aux républiques ligurienne et +helvétique; de réunir dans sa main le gouvernement de la république +italienne; de traiter la Hollande comme une province française; de +rassembler des forces considérables sur les côtes de Bretagne, sous +prétexte d'une nouvelle expédition contre Saint-Domingue, de faire +stationner à l'embouchure de la Meuse un autre corps dont l'importance +était hors de proportion avec son objet avoué, celui de prendre +possession de la Louisiane; enfin d'envoyer des officiers d'artillerie +et du génie comme agens commerciaux, explorer les ports et les rades de +la Grande-Bretagne, pour se disposer ainsi au sein de la paix à une +invasion furtive sur les côtes d'Angleterre. + +Le seul grief que le premier consul pût élever contre les Anglais, se +renfermait dans leur refus de rendre Malte. Mais ils répondaient que les +changemens politiques survenus depuis le traité d'Amiens, rendaient +cette restitution impossible sans quelques arrangemens préalables. + +Il est certain qu'on ne mit pas assez de circonspection dans les +opérations politiques dirigées contre l'Angleterre. Si Bonaparte eût +voulu le maintien de la paix, il aurait soigneusement évité de donner à +cette puissance de l'ombrage et des inquiétudes sur ses possessions de +l'Inde, et il se fut abstenu d'applaudir aux fanfaronnades de la mission +de Sébastiani en Syrie et en Turquie. Son entretien imprudent avec lord +Whitworth accéléra la rupture; ce fut là l'instant critique de la vie +politique de Bonaparte. Je jugeai dès-lors qu'il passerait bientôt d'une +certaine modération, comme chef de gouvernement, à des actes +d'exagération, d'emportement et même de fureur. + +Tel fut son décret du 22 mai 1803, ordonnant d'arrêter tous les Anglais +qui commerçaient ou voyageaient en France. Il n'y avait point encore eu +d'exemple d'une pareille atteinte au droit des gens. Comment M. de +Talleyrand put-il se prêter à devenir le principal instrument d'un acte +si sauvage, lui qui avait donné l'assurance expresse aux Anglais +résidant à Paris qu'ils jouiraient, après le départ de leur ambassadeur, +de la protection du gouvernement _avec autant d'étendue que durant son +séjour_? S'il avait eu le courage de se retirer, que serait devenu +Napoléon, sans haute police et sans ministre capable de balancer la +politique de l'Europe? Que nous aurions d'autres griefs à articuler; +d'autres accusations à porter au sujet de coopérations plus +monstrueuses! Je me crus heureux alors de n'être plus pour rien dans les +affaires. Qui sait? j'aurais peut-être fléchi tout comme un autre; mais +au moins aurais-je constaté ma résistance et pris acte de ma +désapprobation. + +Sans plus de délai Bonaparte se mit en possession de l'électorat +d'Hanovre, et ordonna le blocus de l'Elbe et du Weser. Toutes ses +pensées se dirigèrent vers l'exécution du grand projet de descente sur +la côte ennemie. On couvrit de camps les falaises d'Ostende, de +Dunkerque et de Boulogne; on fit armer des escadres à Toulon, à +Rochefort et à Brest; on fit couvrir nos chantiers de péniches, de +prames, de chaloupes et de bateaux canonniers. De son côté, l'Angleterre +prit toutes ses mesures de défense; sa marine fut portée à quatre cent +soixante-neuf vaisseaux de guerre, et une flotille de huit cents +bâtimens garda ses côtes; toute sa population nationale courut aux +armes; des camps s'élevèrent sur les dunes de Douvres, des comtés de +Sussex et de Kent; les deux armées n'étaient plus séparées que par le +détroit, et les flotilles ennemies venaient insulter les nôtres que +protégeait une côte hérissée de canons. + +Ainsi des préparatifs formidables marquèrent des deux côtés le +renouvellement de la guerre maritime, prélude plus ou moins prochain +d'une guerre générale. De la part de l'Angleterre un motif politique +plus grave avait accéléré la rupture. Le cabinet de Londres avait eu de +bonne heure avis que Bonaparte préparait, dans le silence du cabinet, +tous les ressorts nécessaires pour être proclamé empereur et faire +revivre l'Empire de Charlemagne. Depuis mon éloignement des affaires, il +était persuadé que l'opposition qu'il éprouverait à mettre la couronne +sur sa tête, ne serait que très-faible, les idées républicaines ayant +cessé d'être en crédit. Tous les rapports qui venaient de Paris +s'accordaient sur ce point qu'il ceindrait bientôt le bandeau des rois. +Ce qui donna surtout l'éveil au cabinet de Londres, ce fut la +proposition qu'on fit aux princes de la maison de Bourbon de transférer +au premier consul leurs droits à la couronne de France. N'osant en faire +directement la proposition lui-même, il se servit, pour cette +négociation délicate, du cabinet prussien dont il disposait à son gré. +Le ministre Haugwitz employa M. de Meyer, président de la régence de +Varsovie, qui offrit à Louis XVIII des indemnités en Italie et une +existence magnifique. Mais, noblement inspiré, le roi fit cette belle +réponse connue: «J'ignore quels sont les desseins de Dieu sur ma race et +sur moi; mais je connais les obligations qu'il lui a imposées par le +rang où il lui a plu de me faire naître. Chrétien, je remplirai ces +obligations jusqu'au dernier soupir; fils de Saint-Louis, je saurai, à +son exemple, me respecter jusque dans les fers; successeur de François +Ier, je veux du moins pouvoir dire comme lui: nous avons tout perdu, +hors l'honneur.» Tous les princes français adhérèrent à cette noble +déclaration. Je me suis étendu sur ce fait parce qu'il sert à expliquer +ce que j'ai à dire sur la conspiration de Georges et de Moreau, et sur +le meurtre du duc d'Enghien. Le mauvais succès de la démarche faite +auprès des princes ayant retardé le développement du plan de Bonaparte, +le reste de l'année 1803 se passa dans l'attente. On n'eut l'air de +s'occuper que des préparatifs de l'invasion. Mais un double danger parut +imminent à Londres, et alors s'ourdit la conspiration de Georges +Cadoudal, sur le seul fondement du mécontentement de Moreau, qu'on +savait être opposé à Bonaparte. Il n'était question de rien moins que +de rapprocher et de coaliser les deux partis extrêmes, les royalistes +armés d'une part et les patriotes indépendans de l'autre. Cimenter une +telle réunion était au-dessus des moyens des agens qui s'y +entremêlèrent. Des intrigans ne pouvaient qu'arriver à un faux résultat. +La découverte d'une branche isolée de la conspiration la fit avorter. +Quand Réal eut reçu les premières révélations de Querelle, condamné à +mort, et qu'il en eut rendu compte, le premier consul refusa d'abord d'y +croire. Je fus consulté, et je vis un complot qu'il fallait pénétrer et +suivre. J'aurais pu faire rétablir dès ce moment le ministère de la +police et en reprendre les rênes; mais je n'eus garde et j'éludai; je ne +voyais encore rien de clair dans l'horizon. J'avouai sans peine que le +_gros juge_ était incapable de démêler et de conduire une affaire si +importante; mais je vantai Desmarets, chef de la division secrète, et +Réal, Conseiller d'état, comme deux excellens limiers et parfaits +explorateurs; je dis que Réal ayant eu le bonheur de la découverte, il +fallait lui donner la mission de confiance d'achever son ouvrage. Il fut +mis à la tête d'une commission extraordinaire avec carte blanche, et il +put s'appuyer sur le pouvoir militaire, Murat ayant été nommé gouverneur +de Paris. De découverte en découverte, on se saisit de Pichegru, de +Moreau et de Georges. Bonaparte vit au fond de cette conspiration et +dans la complicité de Moreau un coup de fortune qui lui assurait +l'Empire; il crut qu'il suffirait de qualifier Moreau de brigand pour le +dénationaliser. Ce mécompte et l'assassinat du duc d'Enghien faillirent +tout perdre. + +J'eus un des premiers connaissance de la mission de Caulaincourt et +d'Ordener sur les bords du Rhin; mais quand je sus que le télégraphe +venait d'annoncer l'arrestation du prince, et que l'ordre de le +transférer de Strasbourg à Paris était donné, je pressentis la +catastrophe et je frémis pour la noble victime. Je courus à la +Malmaison, où était alors le premier consul; c'était le 29 ventôse (20 +mars 1804). J'y arrivai à neuf heures du matin, et je le trouvai agité, +se promenant seul dans le parc. Je lui demandai la permission de +l'entretenir du grand événement du jour. «Je vois, dit-il, ce qui vous +amène; je frappe aujourd'hui un grand coup qui est nécessaire.» Je lui +représentai alors qu'il soulèverait la France et l'Europe, s'il +n'administrait pas la preuve irrécusable que le duc conspirait contre sa +personne à Etteinheim. «Qu'est-il besoin de preuves? s'écria-t-il; +n'est-ce pas un Bourbon, et de tous le plus dangereux?» J'insistai en +exposant des raisons politiques propres à faire taire la raison d'état; +ce fut en vain; il finit par me dire avec humeur: «Vous et les vôtres +n'avez-vous pas dit cent fois que je finirais par être le Monck de la +France, et par rétablir les Bourbons? eh bien! il n'y aura plus moyen de +reculer. Quelle plus forte garantie puis-je donner à la révolution que +vous avez cimentée du sang d'un roi? Il faut d'ailleurs en finir: je +suis environné de complots; il faut imprimer la terreur ou périr.» En +proférant ces dernières paroles qui ne laissaient plus d'espoir, il +s'était rapproché du château; j'y vis arriver M. de Talleyrand, et un +instant après, les deux consuls Cambacérès et Lebrun. Je regagnai ma +voiture, et rentrai chez moi consterné. + +Je sus le lendemain qu'après mon départ on avait tenu conseil, et que, +dans la nuit, Savary avait procédé à l'exécution du malheureux prince; +on citait des circonstances atroces. Savary s'était dédommagé, +disait-on, d'avoir manqué sa proie en Normandie, où il s'était flatté +d'attirer dans le piège, au moyen des fils de la conspiration de +Georges, le duc de Berri et le comte d'Artois, qu'il eût sacrifiés plus +volontiers que le duc d'Enghien[21]. Réal m'assura qu'il s'était si peu +attendu à l'exécution nocturne, qu'il était parti le matin pour aller +chercher le prince à Vincennes, croyant le conduire à la Malmaison, et +s'imaginant que le premier consul finirait cette grande affaire d'une +manière magnanime. Mais, dit-il, un coup d'état lui parut indispensable +pour frapper l'Europe de terreur et pour détruire tous les germes de +conspiration contre sa personne. + +[Note 21: Sans chercher à innocenter M. le duc de Rovigo qui s'est +si mal justifié lui-même de sa participation au meurtre du duc +d'Enghien, nous ferons observer que Fouché est ici un peu suspect de +partialité; il n'aimait pas M. de Rovigo qui fut chargé plus tard de le +remplacer au ministère de la police. (_Note de l'éditeur_.)] + +L'indignation que j'avais prévue éclata de la manière la plus sanglante. +Je ne fus pas celui qui osa s'exprimer avec le moins de ménagement sur +cet attentat contre le droit des nations et de l'humanité. «C'est plus +qu'un crime, dis-je, c'est une faute!» paroles que je rapporte, parce +qu'elles ont été répétées et attribuées à d'autres. + +Le procès de Moreau fit un moment diversion; mais en faisant naître un +danger plus réel, par suite de l'irritation et de l'indignation +publiques. Moreau paraissait à tous les yeux une victime de la jalousie +et de l'ambition de Bonaparte. La disposition générale des esprits +faisait craindre que sa condamnation n'entraînât un soulèvement et la +défection des troupes. Sa cause devenait celle de la plupart des +généraux. Lecourbe, Dessoles, Macdonald, Masséna et beaucoup d'autres se +prononçaient avec une loyauté et une énergie menaçantes. Moncey déclara +ne pouvoir pas même répondre de la gendarmerie. On touchait à une crise, +et Bonaparte se tenait renfermé dans son château de Saint-Cloud, comme +dans une forteresse. Je m'y présentai deux jours après lui avoir écrit, +afin de lui montrer l'abîme entrouvert sous ses pas. Il affecta une +fermeté qu'il n'avait pas au fond de l'âme. + +«Je ne suis pas d'avis, lui dis-je, de sacrifier Moreau, et ici je +n'approuve pas du tout les moyens extrêmes; il faut temporiser, car la +violence approche trop de la faiblesse, et un acte de clémence de votre +part en imposera plus que les échafauds.» + +M'ayant écouté attentivement dans l'exposé du danger de sa position, il +me promit de faire grâce à Moreau, en commuant la peine de mort en un +simple exil. Était-il lui-même sincère? Je savais qu'on poussait Moreau +à se soustraire à la justice, en faisant un appel aux soldats, dont on +lui exagérait les dispositions. Mais de meilleurs conseils et son propre +instinct prévalurent en le retenant dans de justes bornes. Tous les +efforts de Bonaparte et de ses affidés pour le faire condamner à mort +échouèrent. L'issue du procès ayant déconcerté le premier consul, il me +fit appeler à Saint-Cloud, et là je fus chargé directement par lui de +m'entremettre dans cette affaire délicate et d'amener un dénouement +paisible. Je vis d'abord la femme de Moreau, et je m'efforçai de calmer +des passions bien profondes et bien vives. Je vis ensuite Moreau, et il +me fut aisé de le faire consentir à son ostracisme, en lui montrant la +perspective du danger d'une détention de deux ans qui le mettrait, pour +ainsi dire, à la merci de son ennemi. A vrai dire, il y avait autant de +danger pour l'un que pour l'autre: Moreau pouvait être assassiné ou +délivré. Il suivit mes conseils, et prit la route de Cadix, pour de là +passer aux États-Unis. Le lendemain, je fus accueilli et remercié à +Saint-Cloud dans des termes qui me firent présager le retour prochain +d'une éclatante faveur. + +J'avais aussi donné à Bonaparte le conseil de se rendre maître de la +crise et de se faire proclamer empereur, afin de mettre fin à nos +incertitudes, en fondant sa dynastie. Je savais que son parti était +pris. N'eût-il pas été absurde de la part des hommes de la révolution, +de tout compromettre pour défendre des principes, tandis que nous +n'avions plus qu'à jouir de la réalité? Bonaparte était alors le seul +homme en position de nous maintenir dans nos biens, dans nos dignités, +dans nos emplois. Il profita de tous ses avantages, et avant même le +dénouement de l'affaire de Moreau, un tribun aposté[22] fit la motion de +conférer le titre d'empereur et le pouvoir impérial héréditaire à +Napoléon Bonaparte, et d'apporter dans l'organisation des autorités +constituées les modifications que pourraient exiger l'établissement de +l'Empire, sauf à conserver dans leur intégrité l'égalité, la liberté et +les droits du peuple. + +[Note 22: Le tribun Curée.] + +Les membres du Corps législatif se réunirent, M. de Fontanes à leur +tête, pour adhérer au voeu du Tribunat. Le 16 mai, trois orateurs du +Conseil d'état ayant porté au Sénat un projet de sénatus-consulte, le +rapport fut renvoyé à une commission et adopté le même jour. Ainsi ce +fut Napoléon lui-même qui, en vertu de l'initiative qu'on lui avait +déférée, proposa au Sénat sa promotion à la dignité impériale. Le Sénat, +dont je faisais partie, se rendit en corps à Saint-Cloud, et le +sénatus-consulte fut proclamé à l'instant même par Napoléon en personne. +Il s'engageait, dans les deux années qui suivraient son avènement, de +prêter, en présence des grands de l'Empire et de ses ministres, serment +de respecter et de faire respecter l'égalité des droits, la liberté +politique et civile, l'irrévocabilité des biens nationaux; de ne lever +aucun impôt et de n'établir aucune taxe qu'en vertu de la loi. De qui +la faute, si, dès l'origine, l'Empire ne fut pas une véritable monarchie +constitutionnelle? Je ne prétends pas m'élever ici contre le corps dont +je faisais partie à cette époque; mais j'y trouvai alors bien peu de +dispositions à une opposition nationale. + +Le titre d'empereur et le pouvoir impérial fut héréditaire dans la +famille de Bonaparte, de mâle en mâle, et par ordre de primogéniture. +N'ayant point d'enfant mâle, Napoléon pouvait adopter les enfans ou +petits-enfans de ses frères, et, dans ce cas, ses fils adoptifs +entraient dans la ligne de sa descendance directe. + +Cette disposition avait un but qui ne pouvait échapper à quiconque était +au fait de la situation domestique de Napoléon. Elle était singulière, +et il faudrait la plume d'un Suétone pour la décrire. Je ne l'essaierai +pas; mais il me faudra pourtant l'indiquer, pour la vérité et l'utilité +de l'histoire. + +Depuis long-temps Napoléon avait la certitude, malgré les artifices de +Joséphine, qu'elle ne lui donnerait jamais de progéniture. Cette +situation tôt ou tard devait lasser le fondateur d'un grand Empire, dans +toute la force de l'âge. Joséphine se trouvait entre deux écueils: +l'infidélité et le divorce. Aussi ses inquiétudes et ses alarmes +s'étaient-elles accrues depuis l'avènement au consulat, qu'elle savait +n'être qu'un acheminement à l'Empire. Dans l'intervalle, désolée de sa +stérilité, elle imagina de substituer sa fille Hortense dans l'affection +de son époux, qui déjà, sous le rapport des sens, lui échappait, et qui, +dans l'espoir de se voir renaître, pouvait rompre le noeud qui +l'unissait à elle: ce n'eût pas été sans peine. D'une part, l'habitude, +de l'autre, l'amabilité de Joséphine et une sorte de superstition +semblaient lui assurer à jamais l'attachement ou du moins les procédés +de Napoléon; mais de grands sujets de transes et d'inquiétudes n'en +existaient pas moins. Le préservatif se présenta naturellement à +l'esprit de Joséphine; elle fut même peu contrariée dans l'exécution de +son plan. Toute jeune, Hortense avait éprouvé un grand éloignement pour +le mari de sa mère: elle le détestait; mais insensiblement le temps, +l'âge, l'auréole de gloire qui environnait Napoléon, et ses procédés +pour Joséphine firent passer Hortense d'une sorte d'antipathie à +l'adoration. Sans être jolie, elle était spirituelle, sémillante, +pleine de grâces et de talens. Elle plut, et les penchans devinrent si +vifs de part et d'autre, qu'il suffit à Joséphine d'avoir l'air de s'y +complaire maternellement et ensuite de fermer les yeux, pour assurer son +triomphe domestique. La mère et la fille régnèrent à la fois dans le +coeur de cet homme altier. Quand, d'après le conseil de la mère, l'arbre +porta son fruit, il fallut songer à masquer, par un mariage subit, une +intrigue qui déjà se décelait aux yeux des courtisans. Hortense eût +donné volontiers sa main à Duroc; mais Napoléon, songeant à l'avenir et +calculant dès lors la possibilité d'une adoption, voulut concentrer dans +sa propre famille, par un double inceste, l'intrigue à laquelle il +allait devoir tous les charmes de la paternité. De là l'union de son +frère Louis et d'Hortense, union malheureuse, et qui acheva de déchirer +tous les voiles. + +Pourtant tous les voeux, à l'exception de ceux du nouvel époux, furent +d'abord exaucés. Hortense donna le jour à un fils qui prit le nom de +Napoléon, et à qui Napoléon prodigua des marques de tendresse dont on ne +le croyait pas susceptible. Cet enfant se développait d'une manière +charmante, et par ses traits même intéressait doublement Napoléon, à +l'époque de son avènement à l'Empire. Nul doute que dès lors il ne l'ait +désigné dans son coeur comme son enfant adoptif. + +Mais sa proclamation à la dignité impériale reçut partout l'accueil le +plus glacial; il y eut des fêtes publiques sans élans et sans gaîté. + +Napoléon n'avait pas attendu que la formalité de la sanction du peuple +fût remplie, pour s'entendre saluer du nom d'empereur et pour recevoir +le serment du Sénat, qui n'était déjà plus que l'instrument passif de sa +volonté. C'était dans l'armée seule qu'il semblait vouloir jeter les +racines de son gouvernement: aussi le vit-on se hâter de conférer la +dignité de maréchal de l'Empire soit à ceux des généraux qui lui étaient +le plus dévoués, soit à ceux qui lui avaient été opposés, mais qu'il lui +eût été impolitique d'exclure. A côté des noms de Berthier, Murat, +Lannes, Bessières, Davoust, Soult, Lefèvre, sur lesquels il pouvait le +plus compter, on voyait les noms de Jourdan, Masséna, Bernadotte, Ney, +Brune et Augereau, plus républicains que monarchiques. Quant à +Pérignon, Serrurier, Kellermann et Mortier, ils n'étaient là que pour +faire nombre et pour compléter les dix-huit colonnes de l'Empire, dont +l'opinion ratifia le choix. + +Il y eut plus de difficultés pour monter une cour, rétablir les levers +et les couchers, les présentations spéciales; pour former une maison +d'honneur de personnes que la révolution avait élevées, et d'autres +prises dans les familles anciennes qu'elle avait dépouillées. On n'eut +pas tort d'y employer des nobles et des émigrés; la domesticité du +palais leur fut dévolue. Le ridicule s'attacha d'abord à ces +travestissemens; mais on s'y accoutuma bientôt. + +On voyait pourtant que tout était contraint et forcé, et qu'on était +plus habile à organiser le gouvernement militaire; le gouvernement civil +n'était encore qu'ébauché. L'élévation de Cambacérès et de Lebrun, le +premier comme archichancelier, le second comme architrésorier, +n'ajoutait rien au contre-poids des conseils. L'institution du Conseil +d'état, comme partie intégrante et autorité supérieure de l'État, parut +aussi plutôt un moyen de centralisation que d'élaboration de discussion +et de lumières. Parmi les ministres, M. de Talleyrand seul se montrait +en état d'exercer l'influence de la perspicacité, mais seulement au +dehors. Au dedans, un grand ressort manquait, celui de la police +générale, qui pouvait rallier le passé au présent, et garantir la +sécurité de l'Empire. Napoléon sentit lui-même le vide, et, par décret +impérial du 10 juillet, il me rétablit à la tête de la police, en +m'investissant d'attributions plus fortes que celles que j'avais eues +avant l'absurde réunion de la police à la justice. + +Ici je sens qu'il me faut presser ma marche et mes récits; car il me +reste encore à parcourir un laps de six années fertiles en événemens +mémorables; ce cadre est immense. Raison de plus pour laisser de côté +tout ce qui est indigne de l'histoire; pour n'indiquer ou ne révéler que +ce qui mérite d'occuper son burin: mais rien d'essentiel ne sera omis. + +Deux jours avant le décret qui me rappelait, j'avais été mandé à +Saint-Cloud, en conférence particulière dans le cabinet de Napoléon. Là, +j'avais établi, pour ainsi dire, mes conditions, en faisant revêtir de +l'approbation impériale les bases qui complétaient l'organisation +nouvelle de mon ministère. + +Réal y avait aspiré, en récompense de son zèle dans la poursuite de la +conspiration de Georges; mais, habile explorateur et bon chef de +division, il n'était ni de force ni de taille à faire mouvoir une +pareille machine. S'il n'eut pas le ministère, il fut largement +récompensé en espèces sonnantes, auxquelles il n'était pas insensible; +et de plus, il fut un des quatre Conseillers d'état qui me furent +adjoints dans la partie administrative, pour correspondre avec les +préfets des départemens. Les trois autres Conseillers furent Pelet de la +Lozère, créature de Cambacérès; Miot, créature de Joseph Bonaparte, et +Dubois, préfet de police. Ces quatre Conseillers s'assemblaient une fois +par semaine dans mon cabinet, pour me rendre compte de toutes les +affaires de leurs ressorts et prendre ma décision. Je me débarrassai par +là d'une foule de détails fastidieux, me réservant de planer seul sur la +haute police, dont la division secrète était restée sous la direction de +Desmarets, homme souple et rusé, mais à vues courtes. C'était dans mon +cabinet que venaient aboutir les hautes affaires dont je tenais moi-même +les fils. Nul doute que je n'eusse des observateurs soudoyés dans tous +les rangs et dans tous les ordres; j'en avais dans les deux sexes, +rétribués à mille et à deux mille francs par mois, selon leur importance +et leurs services. Je recevais directement leurs rapports par écrit, +avec une signature de convention. Tous les trois mois, je communiquai ma +liste à l'empereur, pour qu'il n'y eût aucun double emploi, et aussi +pour que la nature des services tantôt permanens, souvent temporaires, +pût être récompensée soit par des places, soit par des gratifications. + +Quant à la police dans l'étranger, elle avait deux objets essentiels, +savoir: de surveiller les puissances amies et de travailler les +gouvernemens ennemis. Dans l'un et l'autre cas, elle se composait +d'individus achetés ou pensionnés près de chaque gouvernement et dans +chaque ville importante, indépendamment de nombreux agens secrets +envoyés dans tous les pays, soit par le ministre des relations +extérieures, soit par l'empereur lui-même. + +J'avais aussi mes observateurs au dehors. C'était, en outre, dans mon +cabinet que venaient s'amasser les gazettes étrangères interdites aux +regards de la France, et dont on me faisait le dépouillement. Par là je +tenais les fils les plus importans de la politique extérieure, et je +faisais, avec le chef du gouvernement, un travail qui pouvait contrôler +ou balancer celui du ministre chargé des relations extérieures. + +Ainsi j'étais loin de me borner à l'espionnage pour attributions. Toutes +les prisons d'état étaient à mes ordres, de même que la gendarmerie. La +délivrance et le visa des passe-ports m'appartenait; j'étais chargé de +la surveillance des étrangers, des amnistiés, des émigrés. Dans les +principales villes du royaume, j'établis des commissariats généraux qui +étendirent sur toute la France, et principalement sur nos frontières, le +réseau de la police. + +La mienne acquit un tel crédit que, dans le monde, on alla jusqu'à +prétendre que j'avais parmi mes agens secrets trois seigneurs de +l'ancien régime, titrés de princes[23], et qui, chaque jour, venaient me +donner le résultat de leurs observations. + +[Note 23: Le prince de L..., le prince de C...., et le prince de +M...] + +J'avoue qu'un pareil établissement était dispendieux; il engloutissait +plusieurs millions, dont les fonds étaient faits secrètement par des +taxes levées sur les jeux, les lieux de prostitution et la délivrance +des passe-ports. Tout a été dit contre les jeux; mais, d'un autre côté, +les esprits sages et positifs sont forcés de convenir que, dans l'état +actuel de la société, l'exploitation légale du vice est une amère +nécessité. La preuve qu'on ne doit point en attribuer tout l'odieux aux +gouvernemens de la révolution, c'est qu'aujourd'hui encore les jeux font +partie du budjet de l'ancien gouvernement rétabli. + +Puisque c'était un mal inévitable, il fallut bien le régulariser, afin +de maîtriser au moins le désordre. Sous l'Empire, dont l'établissement +coûta près de quatre cent millions, puisqu'il y eut trente maisons à +équiper en majestés et en altesses, il fallut organiser les jeux sur une +plus grande échelle, car leurs produits n'étaient pas seulement destinés +à rétribuer mes phalanges mobiles d'observateurs. Je nommai +administrateur général des jeux de France, Perrein l'aîné, qui en avait +déjà la ferme, et qui, après le sacre, étendit son privilège sur toutes +les grandes villes de l'Empire, moyennant une rétribution de quatorze +millions, et de trois mille francs par jour au ministre de la police. +Mais tout ne restait pas dans les mains du ministre. + +Tous ces élémens d'un immense pouvoir ne vinrent point expirer +inutilement dans mon cabinet. Comme j'étais instruit de tout, je devais +réunir en moi la plainte publique pour signaler au chef du gouvernement +le malaise et les souffrances de l'État. + +Aussi je ne dissimulerai pas que je pouvais agir sur la crainte ou la +terreur qui assiégeait plus ou moins constamment l'arbitre d'un pouvoir +sans bornes. Grand explorateur de l'État, je pouvais réclamer, censurer, +déclamer pour toute la France. Sous ce point de vue, que de maux n'ai-je +pas empêché? S'il m'a été impossible de réduire, comme je l'aurais +voulu, la police générale à un simple épouvantail, à une magistrature de +bienveillance, j'ai au moins la satisfaction de pouvoir affirmer que +j'ai fait plus de bien que de mal, c'est-à-dire que j'ai évité plus de +mal qu'il ne m'a été permis de bien faire, ayant presque toujours eu à +lutter contre les préventions, les passions et les emportemens du chef +de l'État. + +Dans mon second ministère, j'administrai bien plus par l'empire des +représentations et de l'appréhension que par la compression et l'emploi +des moyens coërcitifs; j'avais fait revivre l'ancienne maxime de la +police, savoir: que trois hommes ne pouvaient se réunir et parler +indiscrètement des affaires publiques, sans que le lendemain le ministre +de la police n'en fût informé. Il est certain que j'eus l'adresse de +répandre et de faire croire que partout où quatre personnes se +réunissaient, il s'y trouvait, à ma solde, des yeux pour voir et des +oreilles pour entendre. Sans doute une telle croyance tenait aussi à la +corruption et à l'avilissement général; mais, d'un autre côté, que de +maux, de regrets et de larmes n'a-t-elle pas épargnés! + +Ainsi la voilà connue cette grande et effrayante machine appelée police +générale de l'Empire. On s'imagine bien que, sans en négliger les +détails, je m'occupai bien plus de son ensemble et de ses résultats. + +L'Empire venait d'être improvisé sous de si affreux auspices, et +l'esprit public était si mal disposé, si récalcitrant, que je crus +devoir conseiller à l'empereur de faire diversion, de voyager, de +rompre enfin ces dispositions malveillantes et dénigrantes contre sa +personne, sa famille et sa nouvelle cour, plus que jamais en butte aux +brocards des Parisiens. Il adopta mes idées et se rendit d'abord à +Boulogne, où il se fit élever, pour ainsi dire, sur le pavois par les +troupes campées aux environs. De Boulogne il se dirigea sur +Aix-la-Chapelle, et là il reçut les ambassadeurs de plusieurs +puissances, qui toutes, à l'exception de l'Angleterre, de la Russie et +de la Suède, s'empressaient de le reconnaître. + +Parcourant ensuite les départemens réunis, et arrivant à Mayence, il y +fut visité par un grand nombre de princes d'Allemagne; il revint à +Saint-Cloud à la fin de l'automne. + +L'état politique de l'Europe exigeait plus de ménagemens que de roideur. +Un acte d'emportement et de colère, de la part de l'empereur, faillit +tout compromettre. Il fit enlever à Hambourg, par un détachement de +soldats, sir Georges Rumboldt, ministre d'Angleterre; on prit ses +papiers et on le conduisit à Paris, au Temple. Cette nouvelle violation +du droit des gens souleva toute l'Europe. M. de Talleyrand et moi nous +tremblions que le sort du duc d'Enghien ne fût réservé à sir Georges; +nous mîmes tout en oeuvre pour le soustraire à une condamnation +prévôtale. Les papiers de sir Georges m'étant tombés dans les mains, +j'eus soin de pallier tout ce qui aurait pu le charger d'une manière +grave. L'intervention de la Prusse, que nous excitâmes secrètement, +acheva ce que nous avions si bien commencé. Le ministre Rumboldt fut mis +en liberté, sous la condition de ne plus mettre les pieds à Hambourg, et +de se tenir désormais à cinquante lieues du territoire français, +conditions que je proposai moi-même. + +Je ne pouvais rien contre les résolutions brusques et inopinées, et il +ne me restait alors aucun moyen d'éluder ou de conjurer les actes +ténébreux qui, foulant aux pieds les formes de la justice, étaient +exercés par un ordre direct émané du cabinet, et commis à des +subalternes hors de mes attributions spéciales. J'étais moi-même plus ou +moins en butte à la malveillance du préfet de police. A l'époque de la +première affaire du général Mallet, il me dénonça directement à +l'empereur comme protégeant Mallet sous main, et de plus, comme ayant +averti Masséna de certaines charges qui pesaient sur lui, et fait +disparaître certains papiers qui le compromettaient. Il s'agissait, +disait-on, d'intrigues qui avaient des ramifications dans l'armée et +dans la haute police. Je démontrai à l'empereur que tout ceci se bornait +à avoir prémuni Masséna contre les menées de certains brouillons et +intrigans dangereux. + +A Saint-Cloud eurent lieu plusieurs conseils privés importans. Il +s'agissait à la fois d'attirer le pape au couronnement de l'empereur, et +de détourner la Russie de s'allier à l'Angleterre, ce qui eût pu former +le noyau d'une troisième coalition dont nous apercevions les germes dans +l'horizon de la diplomatie. + +Le pape mordit un des premiers à l'ameçon, tant l'intérêt de la religion +lui parut puissant, et tant lui parut frappante la conformité du temps +présent avec les temps des Léon, des Etienne, de Pépin et de +Charlemagne. On savait que le roi de Suède, depuis le meurtre du duc +d'Enghien, parcourait l'Allemagne pour nous susciter des ennemis; on +sema sur ses pas toutes sortes d'embûches, et il faillit être enlevé à +Munich. Ramener la Russie me parut présenter de plus grands obstacles. + +La Russie avait offert vainement sa médiation pour le maintien de la +paix entre la France et la Grande-Bretagne. A son refroidissement, le +meurtre du duc d'Enghien fit succéder une vive indignation. Dès le 7 mai +le ministre russe avait remis à la diète de Ratisbonne une note par +laquelle l'Empire était invité à réclamer des réparations convenables +pour la violation de son territoire. Le cabinet de Saint-Pétersbourg +venait de reconnaître la fausseté des assertions, d'après lesquelles +l'empereur d'Allemagne et le roi de Prusse auraient suffisamment +autorisé le gouvernement français à faire saisir, en Allemagne, les +rebelles qui se seraient mis eux-mêmes hors du droit des gens. En un +mot, le czar se montrait mal disposé, inclinant pour la guerre, ce qui +pouvait renverser toutes les combinaisons de l'empereur contre la +Grande-Bretagne. On proposa, pour ramener la Russie, des intrigues de +courtisans et de femmes galantes; ce choix de moyens me parut ridicule, +et je dis, dans le conseil, que le succès en était impossible. + +«Quoi! me dit l'empereur, c'est un vétéran de la révolution qui emprunte +une expression si pusillanime! Ah monsieur! est-ce à vous d'avancer +qu'il est quelque chose d'impossible! à vous qui, depuis quinze ans, +avez vu se réaliser des événemens qui, avec raison, pouvaient être jugés +impossibles? L'homme qui a vu Louis XVI baisser sa tête sous le fer d'un +bourreau; qui a vu l'archiduchesse d'Autriche, reine de France, +raccommoder ses bas et ses souliers en attendant l'échafaud; celui enfin +qui se voit ministre quand je suis empereur des Français, un tel homme +devrait n'avoir jamais le mot impossible à la bouche.» Je vis bien que +je devais cette brusque sortie à ma censure du meurtre du duc d'Enghien, +dont on n'avait pas manqué d'instruire l'empereur, et je lui répondis, +sans me déconcerter: «En effet, j'aurais dû me rappeler que Votre +Majesté nous a appris que le mot _impossible_ n'est pas français.» + +Il nous le prouvait alors d'une manière frappante en arrachant de sa +résidence, dans la saison la plus rigoureuse, pour en recevoir l'onction +sacrée, le souverain pontife des chrétiens. Pie VII arriva le 25 +novembre à Fontainebleau; et huit jours après, veille du couronnement, +le Sénat vint présenter à l'empereur 3,500,000 votes en faveur de son +élévation à l'Empire. Dans son discours, le vice-président, François de +Neufchâteau, parla encore de république, ce qui parut une amère +dérision. + +A la cérémonie du couronnement (Napoléon se posa lui-même la couronne), +les acclamations, d'abord d'une extrême rareté, furent renforcées enfin +par cette multitude de fonctionnaires appelés de toutes les parties de +la France pour être présens à l'onction et au serment. + +Mais au retour dans son palais, Napoléon trouva des spectateurs muets et +froids, comme lorsqu'il s'était-rendu à la métropole. Soit dans mes +bulletins, soit dans mes conférences particulières, je lui fis sentir +combien il avait encore besoin d'amis dans la capitale et d'y faire +oublier les actions qu'on lui imputait. + +Bientôt nous nous aperçûmes qu'il méditait une grande diversion. Quand +il mit sur le tapis au conseil d'aller se faire couronner roi d'Italie, +nous lui dîmes qu'il provoquerait une nouvelle guerre sur le continent. +«Il me faut des batailles et des triomphes, répliqua-t-il.» Et cependant +rien n'était ralenti dans les préparatifs de descente. Un jour que je +lui objectai qu'il ne pourrait guerroyer à la fois et contre +l'Angleterre et contre toute l'Europe, il me répondit: «La mer peut me +manquer, mais pas la terre; d'ailleurs je serai en mesure sur la côte +avant que les vieilles machines à coalition soient prêtes. Les têtes à +perruque n'y entendent rien, et les rois n'ont ni activité ni caractère. +Je ne crains pas la vieille Europe.» + +Son couronnement à Milan fut la répétition de son couronnement en +France. Pour se montrer à ses nouveaux sujets, il parcourut son royaume +d'Italie. A la vue de Gênes la superbe et de ses environs pittoresques, +il s'écria: «Cela vaut bien une guerre.» Il se conduisit bien partout, +ménageant singulièrement le Piémont, surtout la noblesse piémontaise, +pour laquelle il avait une prédilection marquée. + +A son retour sur la côte de Boulogne, redoublant ses préparatifs, il +tint son armée toute prête à franchir le détroit. Mais le succès était +subordonné à l'exécution d'un plan si vaste, qu'on ne croyait pas +possible qu'il ne fût dérangé, soit par des incidens, soit par des +chances imprévues. Faire concourir les flottes françaises de haut bord à +la descente de l'armée de terre, n'était pas chose aisée. C'était sous +la protection de cinquante vaisseaux de ligne sortis de Brest, +Rochefort, Lorient, Toulon, Cadix, puis réunis à la Martinique, et +venant de là sur Boulogne à toutes voiles, que devait s'opérer le +débarquement de cent quarante mille soldats et de dix mille chevaux. Le +débarquement opéré, la prise de Londres paraissait infaillible. Napoléon +était persuadé que, maître de cette capitale, l'armée anglaise battue et +disséminée, il se serait élevé à Londres même un parti populaire qui eût +renversé l'olygarchie et détruit le gouvernement. Toute la +correspondance secrète en montrait la possibilité. + +Hélas! il s'abîma dans ses combinaisons maritimes, croyant faire mouvoir +nos divisions navales avec la même précision que mettraient ses armées +de terre à manoeuvrer devant lui. D'un autre côté, ni lui ni son +ministre de la marine, Decrès, qui était en possession de toute sa +confiance, ne surent former ni démêler le marin assez intrépide pour +conduire une si prodigieuse opération. Decrès se persuada que l'amiral +Villeneuve, son ami, en supporterait tout le poids, et il fut cause de +la catastrophe qui acheva la destruction de notre marine. + +Il ne s'agissait de rien moins pour Villeneuve que de réunir à ses vingt +vaisseaux les escadres du Ferrol et de Vigo, pour aller débloquer la +rade de Brest; là, se joignant aux vingt-un vaisseaux de la flotte de +Gantheaume, ce qui lui eût fait soixante-trois vaisseaux de haut bord, +tant français qu'espagnols, il aurait fait voile sur Boulogne, comme le +portaient ses instructions. + +Quand on sut qu'il venait de rentrer à Cadix au lieu d'accomplir sa +glorieuse mission, l'empereur en éprouva la plus violente contrariété; +pendant plusieurs jours, ne se possédant plus, il ordonna au ministre de +faire passer Villeneuve à un conseil d'enquête, et nomma Rosily pour lui +succéder; ensuite il voulut faire embarquer l'armée sur la flotille, +malgré l'opposition de Bruix, maltraitant ce brave amiral au point de le +pousser à mettre la main sur la garde de son épée, scène déplorable qui +causa la disgrâce de Bruix, et ne laissa plus aucun espoir de rien +entreprendre. + +Mais on eût dit que la fortune, tout en interdisant à Napoléon de +triompher sur un élément qui lui était contraire, lui ménageait sur le +continent de plus grands triomphes, en lui ouvrant une immense carrière +de gloire pour lui et d'humiliation pour l'Europe. C'était +principalement dans les lenteurs et dans les fautes des cabinets qu'il +allait puiser toute sa force. + +Aucun des avertissemens de sa diplomatie et de mes agens au dehors +n'avaient pu le détourner jusque-là de son idée fixe contre +l'Angleterre. Il savait pourtant que, dès le mois de janvier 1804, le +ministre autrichien, comte de Stadion, s'était efforcé de réveiller le +démon des coalitions dans un Mémoire adressé au cabinet de Londres, et +dont on s'était procuré la copie. Napoléon n'ignorait pas non plus que +Pitt avait donné aussitôt à la légation anglaise en Russie l'ordre de +pressentir le cabinet de Saint-Pétersbourg, qui, depuis l'affaire des +sécularisations allemandes, était en froideur avec la France. Le meurtre +du duc d'Enghien était venu attiser le feu qui couvait sous la cendre. A +la note du ministre russe à Ratisbonne, Napoléon avait opposé une note +choquante remise au chargé d'affaires d'Oubril, où l'on rappelait la +mort tragique d'un père à la sensibilité de son auguste fils; d'Oubril +avait été désapprouvé de sa cour pour l'avoir reçue. Je venais de +rentrer au ministère quand survint la note en réponse de la part de la +Russie: elle demandait l'évacuation du royaume de Naples, une indemnité +au roi de Sardaigne, et l'évacuation du nord de l'Allemagne. «Voilà, +dis-je à l'empereur, qui équivaut à une déclaration de guerre.--Non, me +répondit-il, pas encore; ils n'y entendent rien; il n'y a que ce fou de +roi de Suède qui s'entende réellement avec l'Angleterre contre moi; +d'ailleurs ils ne peuvent rien faire sans l'Autriche, et vous savez que +j'ai à Vienne un parti plus fort que le parti anglais.--Mais ne +craignez-vous pas, lui dis-je, que ce parti ne vous échappe?...»--Avec +l'aide de Dieu et de mes armées, reprit-il, je ne suis dans le cas de +craindre personne!» Paroles qu'il eut soin de consigner plus tard dans +le _Moniteur_. Soit que les mystères du cabinet aient dérobé les +transactions subséquentes, soit que Napoléon ait gardé à dessein le +silence avec ses ministres, nous n'eûmes connaissance qu'au mois de +juillet du _traité de concert_ signé à Saint-Pétersbourg le 11 avril. +Déjà l'archiduc Charles quittait la direction des affaires à Vienne, et +l'Autriche faisait des préparatifs. On le savait, et pourtant la bonne +intelligence entre elle et la France ne paraissait pas troublée. M. de +Talleyrand s'efforçait, auprès du comte de Cobenzel, de dissiper les +craintes qu'inspirait la prépondérance de l'empereur en Italie. +L'Autriche se présenta d'abord comme médiatrice entre les cours de +Saint-Pétersbourg et de Paris; mais l'empereur déclina sa médiation. + +Instruit néanmoins qu'on poussait avec ardeur les préparatifs militaires +à Vienne, il fait signifier, le 15 août, qu'il les considère comme +formant une diversion en faveur de la Grande-Bretagne, ce qui le force à +remettre à un autre temps l'exécution de son projet contre les Anglais, +et il demande impérieusement que l'Autriche remette ses troupes sur le +pied de paix. La cour de Vienne, ne pouvant dissimuler plus long-temps, +publie, le 18, une ordonnance qui met, au contraire, ses troupes sur le +pied de guerre. Par sa note du 13 septembre elle développa une suite de +plaintes sur les atteintes portées aux traités, sur la dépendance des +républiques italiennes suisse et batave; elle s'éleva surtout contre la +réunion des couronnes d'Italie et de France sur la tête de Napoléon. + +Toutes ces communications restèrent enveloppées des voiles d'une +discrète diplomatie; et le public, qui n'était occupé uniquement que du +projet de descente en Angleterre, vit avec étonnement le _Moniteur_ du +21 septembre annoncer que l'Autriche, sans rupture ni déclaration +préalable, venait d'envahir la Bavière. + +Quelle heureuse diversion pour l'empereur des Français! elle mettait à +couvert son honneur maritime, et vraisemblablement le préservait d'un +désastre qui l'eût englouti avec son empire naissant. + +L'armée se hâta d'abandonner les côtes de Boulogne. Elle était +magnifique, et dans le ravissement de quitter un séjour d'inaction et +d'ennui, pour marcher vers le Rhin. + +La ligue européenne avait pour objet de réunir contre la France cinq +cent mille hommes, ou au moins quatre cent mille; savoir: deux cent +cinquante mille Autrichiens, cent quinze mille Russes et trente-cinq +mille soldats de la Grande-Bretagne. C'est avec ces forces réunies que +les cabinets se flattaient d'obtenir l'évacuation du pays d'Hanovre et +du nord de l'Allemagne, l'indépendance de la Hollande et de la Suisse, +le rétablissement du roi de Sardaigne et l'évacuation de l'Italie. + +Au fond, c'était le renversement du nouvel Empire qu'on voulait, avant +qu'il n'eût acquis toute sa force. + +Il faut l'avouer, Napoléon ne crut pas devoir se reposer uniquement sur +ses excellentes troupes. Il se rappela ce que dit Machiavel: qu'un +prince bien avisé doit être à la fois renard et lion[24]. Après avoir +bien étudié son nouveau champ de bataille (car c'était la première fois +qu'il guerroyait en Allemagne), il nous dit qu'on verrait incessamment +que les campagnes de Moreau n'étaient rien auprès des siennes. En effet +il s'y prit à merveille pour désorganiser Mack, qui se laissa pétrifier +dans sa position d'Ulm. Tous ses espions furent achetés plus aisément +qu'on ne pense, la plupart s'étant déjà laissé suborner en Italie, où +ils n'avaient pas peu contribué aux désastres d'Alvenzi et de Wurmser. +Ici on opéra plus en grand, et presque tous les états-majors autrichiens +furent moralement _enfoncés_. J'avais remis à Savary, chargé de la +direction de l'espionnage au grand quartier-genéral, toutes mes notes +secrètes sur l'Allemagne, et, les mains pleines, il l'exploita vîte et +avec succès, à l'aide du fameux Schulmeister, vrai protée d'exploration +et de subornation. Une fois toutes les brêches faites, ce devint un jeu +à la bravoure de nos soldats et à l'habileté de nos manoeuvres +d'accomplir les prodiges d'Ulm, du pont de Vienne et d'Austerlitz. Aux +approches de cette grande bataille, l'empereur Alexandre donna tête +baissée dans le piége: s'il l'eût différée de quinze jours, la Prusse +stimulée entrait en ligne. + +[Note 24: Dans son livre _du Prince_, chap. XVIII. (_Note de l'éditeur_.)] + +Ainsi Napoléon, d'un seul coup, détruisit le concert des puissances; +mais cette belle campagne eut pourtant son revers de médaille; je veux +parler du désastre de Trafalgar, qui acheva de ruiner notre marine et de +fonder la sécurité insulaire. Ce fut peu de jours après la capitulation +d'Ulm, et sur la route de Vienne, que Napoléon reçut le paquet contenant +le premier avis de la catastrophe. Berthier me raconta depuis que, +lisant la dépêche fatale, assis à la même table que Napoléon, et n'osant +la lui présenter, il la poussa insensiblement sous ses yeux, avec son +coude. A peine Napoléon en eut-il pris connaissance, que se relevant +courroucé, il s'écria: «Je ne puis être partout!...» Son agitation fut +extrême, et Berthier désespéra de le calmer. Napoléon se vengea de +l'Angleterre dans les champs d'Austerlitz, écartant ainsi les Russes, +paralysant les Prussiens et dictant des lois dures à l'Autriche. + +Occupé de la guerre et d'intrigues diplomatiques, il ne lui était guère +possible, au milieu de ses soldats, de suivre tous les détails de +l'administration de l'Empire. C'était le Conseil qui gouvernait pendant +son absence; et, par la hauteur de mes fonctions, je me trouvais, en +quelque sorte, premier ministre; du moins personne n'éludait mon +influence. Mais il entrait dans les vues de l'empereur de faire croire +que, dans son camp même, il savait tout, voyait tout et faisait tout. +Ses correspondans officieux de Paris s'empressaient de lui adresser, +entortillés dans de belles phrases, tous les menus faits qu'ils +glanaient à la suite de mes bulletins de police. Napoléon voulait +surtout qu'on eût la bonhommie de croire que dans l'intérieur on +jouissait d'un régime doux et d'une libéralité touchante. Ce fut +d'après ce motif que, pendant la même campagne, il affecta de me tancer, +par la voie du _Moniteur_ et dans ses bulletins, pour avoir refusé à +Collin-d'Harleville l'autorisation d'imprimer une de ses pièces. «Où en +serions-nous, s'écria-t-il hypocritement, s'il fallait avoir la +permission d'un censeur en France pour imprimer sa pensée?» Moi qui le +connaissais, je ne vis dans cette boutade qu'un avis indirect pour me +hâter de régulariser la censure et de nommer des censeurs. + +Une autre boutade plus grave signala sa rentrée dans Paris, le 26 +janvier, après la paix de Presbourg. Il débuta aux Tuileries par une +explosion de mécontentement qui rejaillit sur quelques fonctionnaires et +notamment sur le vénérable Barbé-Marbois, au sujet d'un embarras dans +les paiemens de la Banque, au commencement des hostilités. Cet embarras, +il l'avait occasionné lui-même par l'enlèvement, dans les caves de la +Banque, de cinquante millions. Mis sur le dos des mulets du roi +Philippe, ces millions contribuèrent puissamment aux succès prodigieux +de cette campagne improvisée. Mais ne sommes-nous pas encore trop près +des événemens, pour qu'on puisse, sans inconvénient, déchirer tous les +voiles? + +La paix de Presbourg rendit Bonaparte maître de l'Allemagne et de +l'Italie entière, où il s'empara du royaume de Naples. En dissidence +avec la cour de Rome, il commençait dès lors à tourmenter le pape, qui +naguère était accouru dans sa capitale pour lui donner l'onction sacrée. +Cette paix si glorieuse amena un autre résultat très-important, +l'érection des électorats de Bavière et de Wurtemberg en royaumes, et le +mariage de la fille du roi de Bavière avec Eugène Beauharnais, fils +adoptif de Napoléon. Tel fut le premier chaînon de ces alliances qui à +la fin perdirent Bonaparte, déjà moins touché de sa propre gloire, +qu'enivré de distribuer des couronnes, et de mêler son sang à celui des +vieilles dynasties contre lesquelles il s'armait sans cesse. + +Dans l'intérieur, la bataille d'Austerlitz et le traité de paix +réconcilièrent Napoléon avec l'opinion publique: son auréole de gloire +commençait à éblouir tous les yeux. Je lui vantai cette heureuse +amélioration de l'esprit public. «Sire, lui dis-je, Austerlitz a ébranlé +la vieille aristocratie; le faubourg Saint-Germain ne conspire plus.» +Il en fut enchanté et m'avoua que dans les batailles, dans les plus +grands périls, au milieu des déserts même, il avait toujours eu en vue +l'opinion de Paris, et surtout celle du faubourg St.-Germain. C'était +Alexandre-le-Grand tournant sans cesse ses regards vers la ville +d'Athènes. + +Aussi vîmes-nous l'ancienne noblesse affluer aux Tuileries, comme dans +mon salon, et venir solliciter, postuler des places. Les vieux +républicains me reprochaient de protéger les nobles. Je n'en changeai +pourtant pas pour cela mes habitudes; j'avais d'ailleurs un grand but, +celui d'éteindre et de fondre tous les partis dans le seul intérêt du +gouvernement. + +Beaucoup de sévérité, mêlée d'indulgence, avait pacifié les départemens +de l'Ouest, si long-temps déchirés par la guerre civile. Nous pouvions +dire qu'il n'y avait plus ni Vendée ni chouannerie. Les récalcitrans +erraient en Angleterre, en petite minorité, comme l'émigration. Beaucoup +d'anciens chefs s'étaient soumis de bonne foi; peu s'obstinaient. Il n'y +avait plus ni organisation ni intrigues dangereuses. L'association +royaliste de Bordeaux, l'une des plus compactes, était dissoute. Tous +les agens des Bourbons, dans l'intérieur, avaient été successivement +pénétrés ou connus, depuis M. Hyde de Neuville et le chevalier de +Coigny, jusqu'à Talon et M. Royer-Colard. On avait traité durement +quelques émissaires, soupçonnés d'entreprises hostiles, tels que le +baron de Larochefoucauld, qui mourut dans une prison d'état. Quant au +vieillard Talon, arrêté par Savary dans sa terre du Gâtinais, à la suite +d'une délation _officieuse_, il éprouva d'abord un traitement si brutal, +que j'en référai à l'empereur. Savary fut tancé. La fille de Talon, +très-intéressante personne[25], toucha tout le monde et contribua +beaucoup à l'adoucissement du sort de son père; elle sauva même des +papiers importans. Je me prêtais de tout mon coeur à l'allègement des +victimes du royalisme, de même qu'au soulagement des martyrs des +opinions républicaines. De ma part, ce système étonna d'abord; il me fit +ensuite une foule de partisans. Je parus réellement sur la voie d'ériger +la police, ministère d'inquisition et de sévérité, en un ministère de +douceur et d'indulgence. + +[Note 25: Aujourd'hui Mme la comtesse du Cayla. _(N. de +l'éd.)_] + +Mais un mauvais génie s'en mêla; je fus sans cesse contrarié par la +jalousie, l'envie et l'intrigue, d'une part; et de l'autre par la +défiance et les ombrages du maître. + +Se sentant appuyée, la faction contre-révolutionnaire, couverte du +masque d'une coterie religieuse et anti-philosophique, se fit un système +de dénigrer, d'écarter les hommes de la révolution et de circonvenir +l'empereur. A cet effet, elle envahit les journaux et la littérature, +voulant par là maîtriser l'opinion publique. Tout en ayant l'air de +défendre le goût et la bonne littérature, elle faisait à la révolution +une guerre à mort, soit dans les feuilletons de Geoffroi, soit dans le +_Mercure_. Tout en invoquant le grand siècle de la monarchie tempérée, +elle travaillait pour un pouvoir sans frein et sans limites. Quant à +Napoléon, il n'attachait d'importance politique, comme organe, qu'au +_Moniteur_, croyant en avoir fait la force et l'âme de son gouvernement, +ainsi que son intermédiaire avec l'opinion publique du dedans et du +dehors. Se voyant imité plus ou moins, sous ce point de vue, par les +autres gouvernemens, il se crut sûr de la solidité de ce mobile moral. + +J'étais censé le régulateur de l'esprit public et des journaux qui en +étaient les organes, et j'avais même des bureaux où l'on s'en occupait. +Mais on ne manqua pas de représenter que c'était me donner trop de force +et de puissance. On mit hors de ma tutelle le _journal des Débats_, qui +eut pour censeur et pour directeur un de mes ennemis personnels[26]. On +crut me donner une fiche de consolation en me laissant arracher le +_Mercure_ à la coterie qui l'exploitait au profit de la +contre-révolution. Mais le système de me ravir les journaux n'en +prévalut pas moins dans le cabinet, et je fus bientôt réduit au +_Publiciste_ de Suard et à la _Décade philosophique_ de Ginguené. + +[Note 26: Sans doute M. Fiévée. (_Note de l'éditeur_.)] + +Le crédit de Fontanes n'ayant fait que s'accroître depuis son avènement +à la présidence du Corps législatif, il poussa tant qu'il put ses amis +dans les avenues du pouvoir. M. Molé, son adepte, héritier d'un nom +parlementaire illustre, donna ses _Essais de morale et de politique_. +C'était l'apologie la plus inconvenante du despotisme, tel qu'on +l'exerce à Maroc. Fontanes fit le plus grand éloge de cet écrit dans le +_journal des Débats_; je m'en plaignis. L'empereur blâma publiquement +Fontanes, qui s'excusa sur le désir d'encourager un _si beau talent dans +un si beau nom_. Ce fut à ce sujet que l'empereur lui dit: «Pour Dieu! +M. de Fontanes, laissez-nous au moins la république des lettres.» + +Mais c'était un jeu joué; le jeune adepte de l'orateur impérial fut +nommé presqu'immédiatement auditeur au Conseil d'état, puis maître des +requêtes et ministre _in petto_. + +Il faut convenir aussi que l'empereur se laissait prendre volontiers à +l'amorce du prestige des noms de l'ancien régime, de même qu'il se +laissait séduire par la magie de l'éloquence de Fontanes, qui le louait +avec noblesse, lorsque tant d'autres ne lui offraient qu'un encens +grossier. + +On se fera une idée de la disposition de l'esprit public d'alors et de +la direction de la littérature, quand on saura que cette même année +parut une histoire de la Vendée, où les Vendéens étaient représentés +comme des héros, et les républicains comme des incendiaires et des +brigands; ce n'est pas tout: cette histoire, regardée comme impartiale, +fut préconisée, enlevée, et fit fureur dans le monde. Tous les hommes de +la révolution en furent indignés. Il me fallut intervenir pour faire +mettre au jour un antidote capable de corriger les récits de l'historien +des détrousseurs de diligences[27]. + +[Note 27: Fouché veut sans doute parler de la brochure de M. de +Vauban, qui fut publiée alors par la police pour balancer l'effet +produit par l'histoire de la guerre de la Vendée. (_Note de l'éditeur_.)] + +Cependant ils allaient être immenses les résultats et les avantages +politiques d'Austerlitz et de Presbourg. D'abord Joseph Bonaparte fut, +par décret impérial, proclamé roi des Deux-Siciles, le Moniteur ayant +annoncé préalablement que la dynastie qui occupait ce trône avait _cessé +de régner_. Presqu'aussitôt Louis Bonaparte fut proclamé roi de +Hollande, couronne à envier sans doute, mais qui, pour lui, ne put le +dédommager de ses ennuis domestiques. Murat eut le grand duché de Berg. +Les principautés de Lucques et de Guastalla furent données, en cadeau, +l'une à Elisa, l'autre à Pauline. Le duché de Plaisance échut à Lebrun; +celui de Parme à Cambacérès, et plus tard la principauté de Neuchâtel +fut donnée à Berthier. + +Dans un conseil privé, Napoléon nous avait annoncé qu'il prétendait +disposer souverainement de ses conquêtes pour créer des grands de +l'Empire et une nouvelle noblesse. L'avouerai-je? lorsque, dans un +conseil plus nombreux, il proposa la question de savoir si +l'établissement des titres héréditaires était contraire aux principes de +l'égalité que nous professions presque tous, nous répondîmes +négativement. En effet, l'Empire étant une nouvelle monarchie, la +création de grands officiers, de grands dignitaires, et le renfort d'une +nouvelle noblesse nous parurent indispensables. Il s'agissait, +d'ailleurs, de réconcilier la France ancienne avec la France nouvelle, +et de faire disparaître les restes de la féodalité, en rattachant les +idées de noblesse aux services rendus à l'État. + +Dès le 30 mars, parut un décret impérial, que Napoléon se contenta de +faire communiquer au Sénat, et qui érigeait en duchés, grands fiefs de +l'Empire, la Dalmatie, l'Istrie, le Frioul, Cadore, Bellune, Conegliano, +Trévise, Feltre, Bassano, Vicence, Padoue et Rovigo; Napoléon se +réservant d'en donner l'investiture à titre héréditaire. C'est aux +contemporains à juger ceux qui furent du petit nombre des élus. + +Créé prince de Bénévent, le ministre Talleyrand posséda cette +principauté comme _fief_ immédiat de la couronne impériale. J'eus aussi +un assez bon billet dans cette loterie; je ne tardai pas à prendre rang, +sous le titre de duc d'Otrante, parmi les principaux feudataires de +l'Empire. + +Jusque-là, toute fusion ou amalgame de l'ancienne noblesse avec les +chefs de la révolution eût été frappée de réprobation par l'opinion +publique. Mais la création de nouveaux titres et d'une noblesse +nationale effaça la démarcation et fit naître de nouvelles moeurs dans +les hautes classes. + +Une affaire plus importante, la dissolution du corps germanique, fut +aussi la conséquence de l'extension prodigieuse de l'Empire. En juillet +parut le traité de la confédération du Rhin. Quatorze princes allemands +déclarèrent leur séparation du corps germanique et leur nouvelle +confédération, sous le protectorat de l'empereur des Français. Ce +nouvel acte fédératif, préparé avec adresse, avait surtout pour objet +d'isoler la Prusse, et de resserrer le joug imposé aux Allemands. + +Ceci et les nuages qui s'élevaient entre la France et la Prusse firent +démasquer la Russie, dont la diplomatie avait paru équivoque. Elle +refusa de ratifier le traité de paix conclu récemment, d'après le motif +que son envoyé s'était écarté de ses instructions. Dans ses +tergiversations, nous ne vîmes qu'une ruse pour gagner du temps. + +Depuis la mort de Williams Pitt, conduit au tombeau par le chagrin des +désastres de la dernière coalition, l'Angleterre négociait sous les +auspices de Charles Fox, qui avait repris le timon des affaires. On +croyait pouvoir tout attendre d'un ministère improbateur des coalitions +formées pour rétablir en France l'ancien gouvernement. + +Dans ces entrefaites vint à éclater la guerre de Prusse, guerre mitonnée +depuis Austerlitz, et moins provoquée par les conseils du cabinet que +par les faiseurs de Mémoires clandestins. D'avance ils avaient +représenté la monarchie prussienne prête à tomber d'un souffle comme un +château de cartes. J'ai lu plusieurs de ces Mémoires, un entr'autres +artificieusement rédigé par Montgaillard, alors aux grands gages. Je +puis dire que, pendant les trois derniers mois, cette guerre fut +préparée comme un coup de théâtre; toutes les chances, toutes les +vicissitudes en furent exactement pesées et calculées. + +Je trouvai triste, pour la dignité des couronnes, de voir un cabinet si +mal tenu. La monarchie prussienne, dont il aurait dû être la sauvegarde, +dépendait de l'astuce de quelques intrigans et du mouvement de quelques +subsides, avec lesquels nous jouions à la hausse et à la baisse à +volonté. Jéna! l'histoire dévoilera un jour tes causes secrètes. Le +délire causé par le résultat prodigieux de la campagne de Prusse acheva +d'enivrer la France. Elle s'enorgueillit d'avoir été saluée du nom de +grande nation par son empereur, triomphant du génie de Frédéric et de +son ouvrage. + +Napoléon se crut le fils du Destin, appelé pour briser tous les +sceptres. Plus de paix ni trève avec l'Angleterre; rupture des +négociations; mort de Charles Fox; départ de lord Lauderdale; arrogance +du triomphateur. L'idée de détruire la puissance anglaise comme seul +obstacle à la monarchie universelle, devint son idée fixe. C'est dans ce +but qu'il fonda le _système continental_, dont le premier décret fut +daté de Berlin. Napoléon était convaincu qu'en tarissant à l'Angleterre +tous ses débouchés, il la réduirait à la phthisie et à subir la +catastrophe. Il pensait non-seulement à la soumettre, mais encore à la +détruire. + +Peu susceptible d'illusion, et à portée de tout voir et de tout savoir, +je pressentis les malheurs des peuples et leur réaction plus ou moins +prochaine. Ce fut bien pis quand il n'y eut plus de doute qu'il fallait +aller se mesurer avec les Russes. La bataille d'Eylau, sur laquelle +j'eus des détails particuliers, me fit frémir. Là, tout avait été +disputé et balancé. Ce n'étaient plus des capucins de cartes qui +tombaient comme à Ulm, à Austerlitz, à Jéna. Le spectacle était aussi +imposant que terrible; il fallait se battre corps à corps, à trois cents +lieues du Rhin. Je pris la plume et j'écrivis à Napoléon à peu près dans +les mêmes termes dont je m'étais servi avant Marengo, mais avec plus de +développemens, car la situation était plus compliquée. Je lui dis que +nous étions sûrs de maintenir la tranquillité dans Paris et dans toute +la France; que l'Autriche ne bougerait pas; que l'Angleterre hésitait de +s'engager avec la Russie, dont le cabinet lui paraissait chanceux; mais +que la perte d'une bataille entre la Vistule et le Niémen pouvait tout +compromettre; que le décret de Berlin froissait beaucoup trop +d'intérêts, et qu'en faisant la guerre aux rois il fallait se garder de +la faire aux peuples pour ne pas les irriter. Je le suppliai, dans les +termes les plus pressans, d'employer tout son génie, tous ses élémens de +destruction et de captation, pour amener une paix prompte et glorieuse +comme toutes celles dont nous avions été redevables à sa fortune. Il me +comprit; mais il lui fallait gagner encore une bataille. + +Là, et à compter d'Eylau, il fut vraiment avisé et habile; fort de +conception, fort de caractère, poursuivant son but avec constance: celui +de dominer le cabinet russe. Rien d'essentiel ne lui échappait; il +surveillait l'intérieur, et avait l'oeil à tout. Beaucoup d'intrigues +furent nouées contre lui sur le continent, mais sans succès. On vint de +Londres tâter Paris; on vint me tâter moi-même. + +Qu'on se figure le cabinet anglais donnant dans le panneau de notre +police, même après les mystifications de Dracke et de Spencer-Smith; +qu'on se figure lord Howick, ministre des affaires étrangères, me +dépêchant un émissaire chargé d'instructions secrètes, et porteur d'une +lettre pour moi renfermée dans les noeuds d'une canne. Ce ministre me +faisait demander deux passe-ports en blanc, pour deux négociateurs +chargés d'ouvrir avec moi une négociation mystérieuse. Mais son +émissaire s'étant ouvert imprudemment à l'agent de la préfecture, +Perlet, vil instrument de toute cette machination, le bambou de Vitel +fut ouvert, et une fois la mission connue avec le secret, ce malheureux +jeune homme ne put éviter la peine de mort. + +Il était impossible qu'une telle affaire ne laissât pas quelqu'ombrage +dans l'esprit de Napoléon; il devait en inférer au moins qu'on avait +l'idée, dans l'étranger, qu'il était possible d'essayer d'intriguer +auprès de moi, et que j'étais homme à tout écouter, à tout recueillir, +sauf à me décider selon les temps. Ce ne fut pas d'ailleurs la dernière +ouverture de ce genre qu'on crut pouvoir tenter, car tel était +l'aveuglement des hommes qui circonvenaient le cabinet de Saint-James, +dans l'intérêt de la contre-révolution, qu'ils se persuadèrent que je +n'étais pas éloigné de travailler dans l'intérêt des Bourbons et de +trahir Bonaparte. Ceci était uniquement fondé sur l'opinion généralement +répandue qu'au lieu de persécuter les royalistes dans l'intérieur, je +cherchais, au contraire, à les garantir et à les protéger; qu'en outre, +on était toujours le bien venu quand on s'adressait directement à moi, +pour toutes espèces de révélations et de confidences. + +Ce fut au point que peu de mois après la mort de Vitel, ayant pris sur +mon bureau une lettre cachetée, adressée à _moi seul_, je l'ouvris et je +la trouvai si pressante, que j'accordai l'audience particulière qu'on me +demandait pour le lendemain. Cette lettre était souscrite d'un nom +emprunté, mais très-connu dans l'émigration, et je crus réellement que +le signataire était la personne qui voulait s'ouvrir à moi. Mais quelle +fut ma surprise, quand cet homme plein d'audace, doué d'un langage +persuasif, étalant les formes les plus distinguées, m'avoua sa +supercherie et osa se déclarer devant moi l'agent des Bourbons et +l'envoyé du cabinet anglais. Dans un exposé chaud et rapide, il établit +la fragilité de la puissance de Napoléon, sa prochaine décadence +(c'était au commencement de la guerre d'Espagne) et sa chute inévitable! +Partant de là, il finit par me conjurer, dans l'intérêt de la France et +de la paix du monde, de me joindre à la bonne cause, pour détourner la +nation de l'abîme...; toutes les garanties qu'il était possible +d'imaginer me furent offertes. Et qui était cet homme? le comte Daché, +ancien capitaine de la marine royale. «Malheureux! lui dis-je, c'est à +la faveur d'un subterfuge que vous vous êtes introduit dans mon +cabinet...--Oui, s'écria-t-il, ma vie est dans vos mains, et, s'il le +faut, j'en ferai volontiers le sacrifice pour mon Dieu et pour mon +roi!--Non, repris-je; vous êtes assis sur mon foyer, et je ne violerai +pas l'hospitalité du malheur; car, comme homme, et non comme magistrat, +je puis pardonner à l'excès de votre égarement et à votre démarche +insensée. Je vous accorde vingt-quatre heures pour vous éloigner de +Paris; mais je vous déclare que des ordres sévères seront donnés pour +que, passé ce terme, vous soyez arrêté partout où l'on pourra vous +découvrir et vous saisir. Je sais d'où vous venez; je connais votre +ligne de correspondance; ainsi souvenez-vous bien que ceci n'est qu'une +trève de vingt-quatre heures; et encore ne pourrais-je pas vous sauver +dans ce court espace de temps, si d'autres que moi ont eu connaissance +de votre secret et de votre démarche.» Il me protesta que personne au +monde n'en avait la moindre idée, ni dans l'étranger ni en France; et +que ceux mêmes qui l'avaient reçu sur la côte ignoraient qu'il se fût +hasardé jusqu'à Paris. «Eh bien, lui dis-je, je vous donne vingt-quatre +heures: partez. + +J'eusse manqué à mes devoirs, en ne rendant pas compte à l'empereur de +ce qui venait de se passer. La seule variante que je me permis fut la +supposition d'un court sauf-conduit qu'aurait préalablement obtenu de +moi le comte Daché, sous prétexte de révélations importantes qu'il ne +voulait faire qu'à moi seul. Cette variante était indispensable; car +j'étais sûr que Napoléon aurait désapprouvé ma générosité et y aurait +même vu quelque chose de louche. Indépendamment des ordres de la police, +il en donna lui-même, de son cabinet, de très-rigoureux, tant il +redoutait, dans ses ennemis, l'énergie et le caractère. Toutes les +polices furent mises aux trousses du malheureux comte, et l'on s'acharna +tellement, qu'au moment de se rembarquer pour Londres, sur la côte du +Calvados, il périt d'une mort affreuse, trahi par une femme dont le nom +est aujourd'hui en exécration dans son ancien parti. + +On sent bien qu'une mission si hasardée et si périlleuse n'eût été ni +donnée, ni remplie immédiatement après les négociations et le traité de +Tilsitt, glorieux résultat de la victoire de Friedland. + +Il me reste à caractériser cette grande époque de la vie politique de +Napoléon. L'événement était de nature à fasciner tous les esprits. La +vieille aristocratie en fut subjuguée. _Que n'est-il légitime_? +disait-on dans le faubourg Saint-Germain. «Alexandre et Napoléon se +rapprochent, la guerre cesse, et cent millions d'hommes sont en repos.» +On crut à cette niaiserie et l'on ne vit pas que le _duumvirat_ de +Tilsitt n'était qu'un traité simulé de partage du monde entre deux +potentats et deux Empires qui, une fois en point de contact, finiraient +par s'entrechoquer. + +Dans le traité secret, Alexandre et Napoléon se partageaient le monde +continental: tout le midi de l'Europe était abandonné à Napoléon, déjà +maître de l'Italie et arbitre de l'Allemagne, poussant ses avant-postes +jusqu'à la Vistule, et élevant Dantzick comme l'une de ses places +d'armes les plus formidables. + +De retour à Saint-Cloud, le 27 juillet, il y fut l'objet des plus fades +et des plus extravagantes adulations, de la part de tous les organes des +autorités premières. Je voyais chaque jour le progrès de l'enivrement +altérer ce grand caractère; il devenait bien plus réservé avec ses +ministres. Huit jours après son retour, il fit des changemens +remarquables dans le ministère. Il donna le porte-feuille de la guerre +au général Clarke, depuis duc de Feltre, et celui de l'intérieur à +Cretet, alors simple conseiller d'état; Berthier fut fait +vice-connétable. Mais ce qui étonna le plus, ce fut de voir passer le +porte-feuille des relations extérieures à Champagny, depuis duc de +Cadore. Ôter à M. de Talleyrand ce département, c'était un signe de +disgrâce, mais qui fut colorée par de nouvelles faveurs purement +honorifiques. M. de Talleyrand fut promu vice-grand-électeur; ce qui ne +laissa pas de prêter aux quolibets. Il est sûr qu'un dissentiment +d'opinion sur les projets relatifs à l'Espagne fut la principale cause +de sa disgrâce; mais cet important objet n'avait encore été traité que +d'une manière confidentielle entre l'empereur et lui. A cette époque, il +n'en avait pas encore été question au conseil, du moins en ma présence. +Mais j'en pénétrai le mystère avant même le traité secret de +Fontainebleau, qui n'eut lieu qu'à la fin d'octobre. De même que celui +de Presbourg, le traité de Tilsitt fut marqué d'abord par l'érection +d'un nouveau royaume dévolu à Jérôme, au sein de l'Allemagne. On y +installa ce roi écolier sous la tutelle des précepteurs que lui assigna +son frère, qui se réserva la haute main dans la direction politique du +nouveau roi tributaire. + +Vers cette époque on apprit le succès de l'attaque de Copenhague par les +Anglais, ce qui fut un premier dérangement aux stipulations secrètes de +Tilsitt, en vertu desquelles la marine du Danemarck devait être mise à +la disposition de la France. Depuis la catastrophe de Paul Ier, je +n'avais pas revu Napoléon s'abandonner à de plus violens transports. Ce +qui le frappa le plus dans ce vigoureux coup de main, ce fut la +promptitude de la résolution du ministère anglais. Il soupçonna une +nouvelle infidélité dans le secret de son cabinet, et me chargea de +vérifier si cela tenait au dépit d'une récente disgrâce. Je lui +représentai de nouveau combien il était difficile, dans un si ténébreux +dédale, de rien pénétrer autrement que par instinct et par conjecture: +«Il faudrait, lui dis-je, que les traîtres voulussent se trahir +eux-mêmes, car la police ne sait jamais que ce qu'on lui dit, et ce que +le hasard lui découvre est peu de chose.» J'eus à ce sujet une +conférence curieuse et véritablement historique avec un personnage qui a +survécu et qui survit à tout; mais ma position actuelle ne me permet pas +d'en révéler les détails. + +Les affaires de l'intérieur marchèrent dans le système des plans +relatifs au dehors, et qui commençaient à se développer. Le 18 +septembre, furent supprimés enfin les restes du Tribunat, non que la +troupe réduite des tribuns eût rien d'hostile, mais parce qu'il entrait +dans les desseins de l'empereur de supprimer la discussion préalable des +lois; elle ne devait plus avoir lieu que par commissaires. + +Ici va s'ouvrir la mémorable année 1808, époque d'une nouvelle ère, où +commence à pâlir l'étoile de Napoléon. J'eus enfin une connaissance +confidentielle de l'arrière-pensée qui venait de dicter le traité secret +de Fontainebleau et l'invasion du Portugal. Napoléon m'avoua que les +Bourbons d'Espagne et la maison de Bragance allaient cesser de régner. +«Passe pour le Portugal, lui dis-je, qui est bien réellement une colonie +anglaise; mais quant à l'Espagne, vous n'avez point à vous en plaindre; +ces Bourbons-là sont et seront tant que vous voudrez vos très-humbles +préfets. Ne vous méprenez-vous pas d'ailleurs sur les dispositions des +peuples de la Péninsule? Prenez garde; vous y avez beaucoup de +partisans, il est vrai; mais parce qu'on vous y regarde comme un grand +et puissant potentat, comme un ami et un allié. Si vous vous déclarez +sans motif contre la maison régnante; si, à la faveur de ses dissensions +domestiques, vous renouvelez la fable de l'huître et des plaideurs, il +faudra vous déclarer contre la plus grande partie de la population. Et, +vous ne devez pas l'ignorer, l'Espagnol n'est pas un peuple flegmatique +comme l'Allemand; il tient à ses moeurs, à son gouvernement, à ses +vieilles habitudes; il ne faut pas juger de la masse de la nation par +les sommités de la société, qui sont là, comme partout ailleurs, +corrompues et peu patriotiques. Encore une fois, prenez garde de +transformer un royaume tributaire en une nouvelle Vendée.--Que +dites-vous? reprit-il; tout ce qui est raisonnable en Espagne méprise le +gouvernement; le prince de la Paix, véritable maire du palais, est en +horreur à la nation; c'est un gredin qui m'ouvrira lui-même les portes +de l'Espagne. Quant à ce ramas de canaille dont vous me parlez, qui est +encore sous l'influence des moines et des prêtres, une volée de coups de +canon la dispersera. Vous avez vu cette Prusse militaire, cet héritage +du grand Frédéric, tomber devant mes armées comme une vieille masure; +eh bien, vous verrez l'Espagne entrer dans ma main sans s'en douter, et +s'en applaudir ensuite; j'y ai un parti immense. J'ai résolu de +continuer dans ma propre dynastie le système de famille de Louis XIV, et +d'unir l'Espagne aux destinées de la France; je veux saisir l'occasion +unique que me présente la fortune de régénérer l'Espagne, de l'enlever à +l'Angleterre et de l'unir intimement à mon système. Songez que le soleil +ne se couche jamais dans l'immense héritage de Charles-Quint, et que +j'aurai l'Empire des deux Mondes.» + +Je vis que c'était un dessein arrêté, que tous les conseils de la raison +n'y feraient rien, et qu'il n'y avait plus qu'à laisser aller le +torrent. Toutefois, je crus devoir ajouter que je suppliai Sa Majesté de +bien examiner dans sa sagesse si tout ce qui se passait n'était pas un +jeu joué; si le Nord ne cherchait pas à le précipiter sur le Midi, comme +diversion utile, et dans l'arrière-pensée de renouer en temps opportun +avec l'Angleterre, afin de prendre l'Empire entre deux feux. «Voilà bien +un ministre de la police, s'écria-t-il, qui se défie de tout, qui ne +croit à rien de bon ni à rien de bien! Je suis sûr d'Alexandre, qui est +de très-bonne foi; j'exerce maintenant sur lui une sorte de charme, +indépendamment de la garantie que m'offrent ses entours, dont je suis +également sûr.» Ici Napoléon me répéta tout ce que j'avais entendu dire +de futile par sa suite sur l'abouchement de Tilsitt et sur le subit +amour de la cour de Russie pour l'empereur et les siens; il n'oublia pas +les cajoleries au moyen desquelles il croyait avoir captivé le grand-duc +Constantin lui-même, qui, disait-on, n'y avait pas tenu de s'entendre +dire qu'il était le prince le mieux habillé de l'Europe, et qu'il avait +les plus belles cuisses du monde. + +Ces épanchemens ne me furent pas inutiles. Voyant Napoléon en bonne +humeur, je lui reparlai en faveur de plusieurs personnes pour lesquelles +je m'intéressai particulièrement, et qui toutes furent placées d'une +manière avantageuse. Il commençait à être plus content du faubourg +St.-Germain, et tout en approuvant ma manière large de faire la police +avec l'ancienne aristocratie, il me dit qu'il y avait, du côté de +Bordeaux, deux familles[28] que je regardais comme récalcitrantes et +dangereuses, mais qu'il voulait qu'on les laissât tranquilles, +c'est-à-dire qu'on les surveillât sans inquisition. «Vous m'avez dit +souvent que vous deviez être comme moi le médiateur entre l'ancien et le +nouvel ordre de choses: c'est votre mission; car voilà, en effet, ma +politique dans l'intérieur. Mais quant au dehors, ne vous en mêlez pas; +laissez-moi faire, et surtout n'allez pas vouloir défendre le pape; ce +serait par trop ridicule de votre part; laissez-en le soin à M. de +Talleyrand qui lui a l'obligation d'être aujourd'hui séculier et de +posséder une belle femme en légitime mariage.» Je me mis à rire, et, +reprenant mon porte-feuille, je fis place au ministre de la marine. + +[Note 28: Apparemment les familles Donnissan et Larochejaquelein, +unies par le mariage du marquis de Larochejaquelein, mort en 1815, avec +la veuve du marquis de Lescure, fille de la marquise de Donnissan; ils +habitaient alors le château de Citran, dans le Médoc. (_Note de +l'éditeur_.)] + +Ce que Napoléon venait de me dire sur le pape, faisait allusion à ses +différends avec le Saint-Siège, qui remontaient en 1805 et +s'aggravaient tous les jours. L'entrée de nos troupes dans Rome vint +coïncider avec l'invasion de la Péninsule. Pie VII lança presqu'aussitôt +un bref par lequel il menaçait Napoléon de diriger contre lui ses armes +spirituelles: sans doute elles étaient bien émoussées, mais ne +laissaient pas que de remuer encore bien des consciences. A mes yeux ces +différends paraissaient d'autant plus impolitiques, qu'ils ne pouvaient +manquer d'aliéner une grande partie des peuples de l'Italie, et, parmi +nous, de favoriser la _petite église_ qui nous avait tourmentés +long-temps; elle commençait à s'en prévaloir pour faire cause commune +avec le pape contre le gouvernement. Mais Napoléon ne poussait tout à +l'extrême envers le chef de l'Église, que pour avoir le prétexte de +s'emparer de Rome, et de le dépouiller de tout son temporel: c'était une +des branches de son vaste plan de monarchie universelle et de +reconstruction de l'Europe. J'y aurais donné les mains volontiers; mais +je voyais à regret qu'il partait d'une base fausse, et que l'opinion +commençait à se gendarmer. Comment, en effet, vouloir procéder ainsi à +la conquête de tous les États, sans avoir au moins pour soi les +peuples? Avant de dire imprudemment que sa propre dynastie, qui était la +dynastie de la veille, serait bientôt la plus ancienne de l'Europe, il +aurait fallu connaître l'art d'isoler les rois de leurs peuples, et, +pour cela, ne pas abandonner les principes sans lesquels on ne pouvait +soi-même exister. + +Cette affaire de Rome était alors étouffée par tout ce qui se passait à +Madrid et à Baïonne, où Napoléon était arrivé le 15 avril, avec sa cour +et sa suite. Déjà l'Espagne était envahie, et, sous les dehors de +l'amitié, on venait de s'emparer de ses principales forteresses du nord. +Plein d'espérance et ravisseur de l'Espagne, Napoléon s'apprêtait à +saisir les trésors du Nouveau-Monde, que cinq ou six aventuriers étaient +venus lui offrir comme le résultat infaillible de leurs intrigues. Tous +les ressorts de cette vaste machination étaient montés; ils s'étendaient +du château de Marrac à Madrid, à Lisbonne, à Cadix, à Buenos-Ayres et au +Mexique. Napoléon avait à sa suite son établissement particulier de +fourberies politiques: son duc de Rovigo, Savary; son archevêque de +Malines, abbé de Pradt; son prince Pignatelli, et tant d'autres +instrumens plus ou moins actifs de ses fraudes diplomatiques. +L'ex-ministre Talleyrand le suivait aussi, mais plutôt comme patient que +comme acteur. + +J'avais averti Napoléon, au moment de son départ, que l'opinion publique +s'irritait dans une attente pénible; et que les causeries de salon +prenaient un essor que mes trois cents régulateurs de Paris ne pouvaient +déjà plus maîtriser. + +Ce fut bien pis, quand les événemens se développèrent; quand, par la +ruse et la perfidie, toute la maison d'Espagne se trouva prise dans les +filets de Baïonne; quand Madrid eut subi le massacre du 2 mai; et quand +le soulèvement de presque toute une nation eut embrâsé la presque +totalité de la Péninsule. Tout fut connu et avéré dans Paris, malgré les +efforts incroyables de toutes les polices, de toutes les administrations +pour intercepter et dérober la connaissance des événemens publics. +Jamais, dans le cours de mes deux ministères, je ne vis un pareil +déchaînement contre l'insatiable ambition et le machiavélisme du chef de +l'État. Je pus m'assurer alors que, dans les grandes crises, la vérité +reprend tous ses droits et tout son empire. Je reçus de Baïonne deux ou +trois lettres assez dures, sur le mauvais état de l'esprit public, dont +on semblait me rendre, en quelque sorte, responsable: mes bulletins +répondaient à tout. Vers la fin de juillet, après la capitulation de +Baylen, il n'y eut plus moyen d'y tenir. La contre-police et les +correspondans particuliers de l'empereur prirent l'alarme; ils se +méprirent jusqu'à donner l'éveil sur de prétendus indices d'une +conspiration dans Paris, tout-à-fait imaginaire. L'empereur s'éloigna de +Baïonne en toute hâte, après plusieurs accès d'emportement, transformés, +dans les salons de la Chaussée d'Antin et du faubourg Saint-Germain, en +accès de fièvre chaude. Traversant la Vendée, il revint à Saint-Cloud, +par la Loire. Je m'attendais à un coup de boutoir à mon premier +travail, et je me tenais sur mes gardes. «Vous avez été trop +indulgent, duc d'Otrante, furent ses premières paroles. Comment +avez-vous pu laisser établir dans Paris tant de foyers de bavardage et de +malveillance?--Sire, quand tout le monde s'en mêle, il n'y a plus moyen +de sévir; la police n'a point accès d'ailleurs dans l'intérieur des +familles et dans les épanchemens de l'intimité.--Mais l'étranger a remué +Paris?--Non, Sire; le mécontentement public s'est exhalé tout seul; de +vieilles passions se sont réveillées; et, dans ce sens, il y a eu +malveillance. Mais on ne remue pas les nations, sans remuer les +passions. Il serait impolitique, imprudent même, d'aigrir et d'exaspérer +les esprits par des rigueurs hors de saison. Du reste, on a exagéré à +Votre Majesté cette turbulence, qui s'apaisera comme tant d'autres; tout +va dépendre de l'issue de cette affaire d'Espagne et de l'attitude que +prendra l'Europe continentale. Votre Majesté a surmonté des difficultés +plus ardues et vaincu des crises plus fortes.» Ce fut alors que, +parcourant à grands pas son cabinet, il me reparla de la guerre +d'Espagne comme d'une échauffourée qui méritait à peine une volée de +coups de canon, s'emportant et se déchaînant contre Murat, contre +Moncey, surtout contre Dupont, et qualifiant sa capitulation d'infamie, +bien résolu de faire dans l'armée un exemple. «Cette guerre de paysans +et de moines, reprit-il, je la ferai moi-même, et j'espère y étriller +les Anglais. Je vais m'entendre avec l'empereur Alexandre, pour que les +traités s'accomplissent et pour que l'Europe ne soit pas agitée. Dans +trois mois, je ramènerai mon frère dans Madrid, et dans quatre mois +j'entrerai moi-même dans Lisbonne, si les Anglais osent y aborder. Je +punirai ce ramassis de canaille et je chasserai les Anglais.» + +Tout fut désormais dirigé sur ce plan d'opérations. Des agens +confidentiels et des courriers étaient partis pour Saint-Pétersbourg. La +réponse favorable ne se fit pas attendre. La ville d'Erfurt fut choisie +pour l'entrevue des deux empereurs. Rien de plus heureux que cette +entrevue, où, à la fin de septembre, le czar vint fraterniser avec +Napoléon. Ces deux arbitres formidables du continent passèrent dix-huit +jours ensemble dans l'intimité, au milieu des fêtes et des délices. On +eut encore recours à une momerie diplomatique collective auprès du roi +d'Angleterre, dans le but apparent d'obtenir son adhésion à la paix +générale. J'avais donné à l'empereur, avant son départ, des informations +qui auraient dû le désabuser; mais, que dis-je? il ne croyait pas plus +que moi peut-être à la possibilité d'une paix dont il n'aurait su que +faire. + +Erfurt ramena l'opinion. A l'ouverture du Corps législatif, le 26 +octobre, Napoléon, de retour, se déclara d'accord et invariablement uni +avec l'empereur Alexandre pour la paix comme pour la guerre.... +_Bientôt_, dit-il, _mes aigles planeront sur les tours de Lisbonne_. + +Mais ceci révélait aux penseurs sa faiblesse dans une guerre nationale +qu'il n'osait poursuivre sans un appui européen qui pouvait lui +échapper. Ce n'était plus Napoléon faisant tout par lui-même. Ses +embarras étaient sensibles depuis qu'il déclarait la guerre aux peuples. + +Cette Espagne où allait s'enfoncer Napoléon, m'assiégeait de noirs +pressentimens; j'y voyais un foyer de résistance alimenté par +l'Angleterre et qui pouvait offrir à nos adversaires du continent, des +chances favorables pour attenter de nouveau à notre existence politique. +Il était triste d'avoir, par une entreprise imprudente, tout remis en +question, et la solidité de nos conquêtes et même notre avenir. En +affrontant sans cesse de nouveaux dangers, Napoléon, notre fondateur, +pouvait tomber frappé d'une balle ou atteint par un boulet, ou sous le +fer d'un fanatique. Il n'était que trop vrai, toute notre puissance ne +résidait que dans un seul homme, qui, sans postérité, sans avenir +certain, réclamait de la Providence vingt années encore pour achever son +ouvrage. S'il nous était enlevé avant ce terme, il n'aurait pas même, +comme Alexandre le Macédonien, ses propres lieutenans pour héritiers de +son pouvoir et de sa gloire, ni pour garanties de nos existences. Ainsi +ce vaste et formidable Empire créé comme par enchantement, n'avait +qu'une base fragile qui pouvait s'évanouir sur les ailes de la mort. Les +mains qui avaient aidé à l'élever étaient trop faibles pour le soutenir +sans un appui vivant. Si les graves circonstances où nous nous trouvions +faisaient naître ces réflexions dans mon esprit, la situation +particulière de l'empereur y ajoutait un plus haut degré de sollicitude. + +Le charme de ses habitudes domestiques s'était rompu; la mort dans ses +rigueurs était venue planer sur cet enfant qui, à la fois son neveu et +son fils adoptif, avait par sa naissance tant resserré le noeud qui +l'attachait à Joséphine par Hortense, et à Hortense par Joséphine. «Je +me reconnais, disait-il, dans cet enfant!» Et il caressait déjà la +chimère qu'il pourrait lui succéder. Combien de fois sur la terrasse de +Saint-Cloud, après ses déjeuners, ne l'avait-on pas vu contempler avec +délices ce rejeton dont les manières et les dispositions étaient si +heureuses, et se délassant des soins de l'Empire, se mêler à ses jeux +enfantins! Pour peu qu'il montrât de l'opiniâtreté, du penchant pour le +bruit du tambour, pour les armes et le simulacre de la guerre, Napoléon +s'écriait avec enthousiasme: «Celui-là sera digne de me succéder, il +pourra me surpasser encore!» Au moment même où il lui préparait de si +hautes destinées, ce bel enfant, atteint du croup, lui fut enlevé. Ainsi +fut brisé le roseau sur lequel voulait s'appuyer un grand homme. + +Jamais je ne vis Napoléon en proie à un chagrin plus concentré et plus +profond; jamais je n'avais vu Joséphine et sa fille dans une affliction +plus déchirante: elles semblaient y puiser le sentiment douloureux d'un +avenir désormais sans bonheur et sans espérances. Les courtisans +eux-mêmes eurent pitié d'une si haute infortune; je crus voir briser le +chaînon de la perpétuité de l'Empire. + +Je ne devais pas renfermer en moi-même les réflexions que me suggérait +ma prévoyance; mais j'attendis pour les présenter à Napoléon que sa +douleur ne laissât plus d'autres traces que des cicatrices. Pour lui +d'ailleurs les peines du coeur étaient subordonnées aux soins de +l'Empire, aux plus hautes combinaisons de la politique et de la guerre. +Quelles plus grandes diversions! Déjà même des distractions d'un autre +genre, des consolations plus efficaces avaient trompé ses regrets et +rompu la monotonie de ses habitudes: officieusement secondé par son +confident Duroc, il s'était jeté, non dans l'amour des femmes, mais dans +la possession physique de leurs charmes. On citait deux dames de sa cour +honorées de ses hommages furtifs, et qui venaient d'être remplacées par +la belle italienne, Charlotte Gaz... née Brind.... Napoléon, frappé de +sa beauté, la comblait d'une faveur récente. + +On savait d'ailleurs qu'affranchi de l'assujettissement d'un ménage +bourgeois, il n'avait plus ni la même chambre ni le même lit que +Joséphine. Cette espèce de séparation nuptiale avait eu lieu à la suite +d'une scène violente excitée par la jalousie de sa femme[29], et depuis +lors il s'était refusé à reprendre aucune chaîne domestique. Du côté de +Joséphine, les tourmens étaient bien moins occasionnés par les blessures +du coeur que par les épines d'une appréhension inquiétante. Elle était +effrayée des suites de la perte subite du fils d'Hortense, du +délaissement de sa fille et de son propre abandon. Elle pressentait +l'avenir et se désolait de sa stérilité. + +[Note 29: Depuis 1805, au camp de Boulogne, selon le _Mémorial de +Sainte-Hélène_. (_Note de l'éditeur_.)] + +Le concours de ces circonstances à la fois politiques et domestiques, et +la crainte de voir un jour l'empereur en vieillissant se traîner sur les +traces d'un sardanapale, me suggérèrent l'idée de travailler à donner un +avenir au magnifique Empire dont j'étais l'un des principaux gardiens. +Dans un mémoire confidentiel dont je lui fis moi-même la lecture, je lui +représentait nécessité de dissoudre son mariage, de former +immédiatement, comme empereur, un nouveau noeud plus assorti et plus +doux, et de donner un héritier au trône sur lequel la Providence +l'avait fait monter. Ma conclusion était la conséquence naturelle des +considérations et des argumens les plus forts et les plus solides que +pussent suggérer les besoins de la politique et les nécessités de +l'État. + +Sans me rien manifester de positif sur ce sujet grave et pressant, +Napoléon me laissa entrevoir que, sous le point de vue politique, la +dissolution de son mariage était arrêtée déjà dans son esprit; mais +qu'il n'en était pas de même du noeud qu'il serait à propos de former; +que, d'un autre côté, il tenait singulièrement, par ses habitudes autant +que par une sorte de superstition, à Joséphine; et que la démarche qui +lui coûterait le plus serait de lui signifier le divorce. Je m'en tins +aux monosyllabes significatifs et aux deux ou trois phrases +presqu'énigmatiques, mais pour moi faciles à deviner. Poussé par un +excès de zèle, je résolus d'ouvrir la brèche et d'amener Joséphine sur +le terrain de ce grand sacrifice que réclamaient la solidité de l'Empire +et la félicité de l'empereur. + +Une telle ouverture exigeait quelques préliminaires; j'épiai l'occasion. +Elle se présenta un dimanche à Fontainebleau, à la rentrée de la messe. +Là, tenant Joséphine dans l'embrasure d'une fenêtre, je lui donnai, avec +toutes les précautions oratoires, tous tes ménagemens possibles, la +première atteinte d'une séparation que je lui présentai comme le plus +sublime et en même temps le plus inévitable des sacrifices. Son teint se +colora d'abord; elle pâlit ensuite; ses lèvres se tuméfièrent, et +j'aperçus dans tout son être des signes qui me firent redouter une +attaque de nerfs, ou toute autre explosion. Ce ne fut qu'en balbutiant +qu'elle m'interpella, pour savoir si j'avais l'ordre de lui faire une si +triste insinuation. Je lui dis que je n'avais aucun ordre, mais que je +pressentais les nécessités de l'avenir; et me hâtant, par une réflexion +générale, de rompre un si pénible entretien, je feignis d'avoir à +conférer avec un de mes collègues, et je m'éloignai. Je sus, le +lendemain, qu'il y avait eu beaucoup de chagrins et de troubles dans +l'intérieur; qu'une explication, à la fois vive et touchante, s'était +engagée entre Joséphine et Napoléon, qui m'avait désavoué; et que cette +femme, naturellement si douce, si bonne, m'ayant d'ailleurs plus d'un +genre d'obligations, avait sollicité en grâce et avec instance mon +renvoi, pour avoir préféré le bien de la France à son intérêt personnel +et aux jouissances de sa vanité. Tout en protestant que j'avais parlé +sans mission, l'empereur se refusa de me _chasser_, car ce fut là le +mot, et il calma tant bien que mal Joséphine, en alléguant à mon égard +des prétextes politiques. Il était, pour moi, évident que si déjà il +n'eût arrêté secrètement son divorce, il m'eût sacrifié, au lieu de se +borner à un simple désaveu de ma démarche. Mais Joséphine en fut la +dupe; elle n'avait point assez d'esprit pour ne pas se bercer +d'illusion; elle crut obvier à tout par de misérables artifices. Qui le +croirait? elle mit l'empereur sur la voie d'une de ces fraudes +politiques, qui eussent été la dérision de toute l'Europe, s'offrant de +supposer une grossesse factice, osant même le proposer formellement à +l'empereur. Sur qu'elle en viendrait là, j'avais fait ébruiter la +possibilité de cette supercherie par mes limiers, de sorte que +l'empereur n'eut qu'à lui montrer ses bulletins de police se débarrasser +de ses obsessions. + +De plus grands événemens firent une diversion éclatante. Le 4 novembre, +Napoléon en personne ouvrit cette seconde campagne de la Péninsule, +après avoir retiré de l'Allemagne quatre-vingt mille vieux soldats. Il +avait allumé un vaste incendie, et il courut l'éteindre avec des flots +de sang. Mais que pourra-t-il contre des peuples soulevés et en +révolution? Tout d'ailleurs va lui inspirer le soupçon et l'inquiétude; +il ira jusqu'à se persuader qu'il se forme dans Paris un foyer de +résistance, dont M. de Talleyrand et moi sommes les deux mobiles +invisibles. + +Ayant appris que cent vingt-cinq boules noires, un tiers d'opposans à +ses volontés, venaient d'étonner le Corps législatif, il en fut si +choqué, si alarmé, qu'il crut devoir lancer, de Valladolid, le 4 +décembre, une note officielle explicative de l'essence du gouvernement +impérial, et de la place qu'il lui plaisait d'y assigner aux +législateurs. «Nos malheurs, dit-il, sont venus, en partie, de ces +exagérations d'idées qui ont porté un corps à se croire le représentant +de la nation: ce serait une prétention chimérique et même criminelle, de +vouloir représenter la nation avant l'empereur. Le Corps législatif +devrait être appelé Conseil législatif, puisqu'il n'a pas la faculté de +faire des lois, n'en ayant point la proposition. Dans l'ordre de la +hiérarchie constitutionnelle, le premier représentant de la nation, +c'est l'empereur et ses ministres, organes de ses décisions. Tout +rentrerait dans le désordre, si d'autres idées constitutionnelles +venaient à pervertir les idées de nos constitutions monarchiques.» + +Ces oracles du pouvoir absolu n'auraient fait qu'aigrir les esprits, +sous un prince faible et capricieux; mais Napoléon avait sans cesse +l'épée à la main, et la victoire marchait encore sur ses pas. Aussi tout +s'inclinait encore; et le seul ascendant de sa puissance suffisait pour +dissiper tout germe d'opposition légale. + +Quand on sut qu'il venait d'entrer à Madrid en vainqueur irrité, et +qu'il était résolu de surprendre et de chasser l'armée anglaise, on crut +la guerre finie, et j'endoctrinai dans ce sens tous mes organes mobiles. +Mais tout-à-coup, laissant les Anglais et abandonnant cette guerre à ses +lieutenans, l'empereur nous revint d'une manière subite et inattendue; +soit, comme ses entours me l'ont assuré, qu'il ait été frappé de l'avis +qu'une bande de fanatiques espagnols s'était organisée pour +l'assassiner; (j'y avais cru, et j'avais donné, de mon côté, le même +avis); soit qu'il fût encore dominé par l'idée fixe de l'existence d'une +coalition, dans Paris, contre son autorité. Je croirais assez à l'un et +à l'autre motifs réunis, mais qui furent masqués par l'annonce de +l'urgence de ce retour subit, d'après les préparatifs de l'Autriche. +Napoléon eut encore trois ou quatre mois devant lui, et il savait tout +aussi bien que moi que si l'Autriche remuait, elle n'était pas encore +prête. + +A mon premier travail, il me souda sur l'affaire du Corps législatif et +sur son admonition impériale. Je le vis venir et je répondis que c'était +très-bien; que c'était ainsi qu'il fallait gouverner; que si un corps +quelconque s'arrogeait le droit de représenter, à lui seul, le +souverain, il n'y aurait d'autre parti à prendre que de le dissoudre; et +que si Louis XVI eût agi ainsi, ce malheureux prince vivrait et +régnerait encore. Me fixant alors avec des yeux étonnés: «Mais quoi! duc +d'Otrante, me dit-il après un instant de silence, il me semble pourtant +que vous êtes un de ceux qui ont envoyé Louis XVI à l'échafaud?--Oui, +Sire, répondis-je sans hésitation, et c'est le premier service que j'ai +eu le bonheur de rendre à Votre Majesté.» + +Rappelant à lui toute la force de son génie et de son caractère pour +surmonter l'agression de l'Autriche, il combina son plan et se hâta d'en +venir à une prompte exécution. Il était à craindre qu'il ne fût poussé +ou surpris aux défilés des Montagnes Noires, car ses forces étaient +faibles, et on l'eût réduit à la défensive s'il eût laissé opérer la +concentration des masses autrichiennes. Tann, Abensberg, Eckmülh, +Ratisbonne, virent le rapide triomphe de nos armes et signalèrent +l'heureux début d'une campagne d'autant plus grave, que nous faisions, +contre les règles d'une saine politique, deux guerres à la fois. + +La levée de boucliers de Schill, en Prusse, nous révéla tout le danger. +Ce major prussien, arborant l'étendard de la révolte, venait d'être +lancé par les Schneider, les Stein, chefs des illuminés; c'était un +timide essai que faisait la Prusse. Il tint à peu de chose que les +peuples de l'Allemagne septentrionale ne vinssent dès lors, par +imitation, à s'insurger comme les peuples de la Péninsule. Pressé entre +deux guerres nationales, Napoléon eût succombé quatre ans plutôt. Ceci +me fit faire de sérieuses réflexions sur la fragilité d'un Empire qui +n'avait d'autre appui que les armes, et d'autre mobile qu'une ambition +effrénée. + +Nous respirâmes après l'occupation de Vienne; mais Schill courait encore +en Saxe, et les Viennois se montraient irrités et exaltés. Il y eut +plusieurs émeutes dans cette capitale de l'Autriche. Bientôt les +premiers bruits sur la bataille d'Essling vinrent renouveler nos transes +et aggraver nos inquiétudes. A ces bruits succédèrent les informations +confidentielles, presque toutes désolantes. Non-seulement Lannes, le +seul ami de Napoléon qui fût resté en possession de lui dire la vérité, +avait péri glorieusement, mais on complaît huit mille morts, dix-huit +mille blessés, parmi lesquels trois généraux et au-delà de cinq cents +officiers, de tout grade. Si, après tant de pertes, l'armée fut sauvée, +elle m'en fut pas redevable à Napoléon, mais au sang-froid de Masséna. +Qu'on juge de notre perplexité dans Paris, et combien il nous fallut +d'efforts et d'adresse pour jeter un voile sur ce grand échec, qui +pouvait être suivi de plus d'un désastre! Quant à Napoléon, il se +proclamait victorieux dans ses bulletins, et, s'il n'avait pas profité +de la victoire, il en accusait, d'une manière assez triviale, le +_général Danube_, le meilleur officier de l'Autriche. En effet, on ne +pouvait s'expliquer l'immobilité de l'archiduc, après tant de pertes de +notre part, et après que nous n'avions pu trouver de refuge que dans +l'île de Lobau. Plus le bulletin était impudent, plus on faisait des +commentaires. + +Les nombreux ennemis que Napoléon avait en France, soit parmi les +républicains, soit parmi les royalistes, se réveillèrent; le faubourg +St.-Germain redevint hostile, et il y eut même quelques menées dans la +Vendée. On se flattait déjà tout haut que la journée d'Essling porterait +un coup fatal à l'empereur. + +On était si préoccupé des événemens du Danube, qu'à peine fit-on alors +attention aux événemens de Rome. Il nous était réservé, à nous +philosophes, enfans du dix-huitième siècle et adeptes de l'incrédulité; +il nous était réservé, dis-je, de déplorer, comme impolitique, +l'usurpation du patrimoine de Saint-Pierre et la persécution du chef de +l'Église, par celui même que nous avions élu notre dictateur perpétuel. +Un décret de Napoléon, de la fin de mai, avait ordonné la réunion des +États romains à l'Empire français. Qu'arriva-t-il? Le vénérable pontife, +cramponné sur le siège de Rome, se voyant désarmé, dépouillé, n'ayant à +sa disposition que ses armes spirituelles, lança des bulles +d'excommunication contre Napoléon et ses coopérateurs. Tout cela n'eût +été que ridicule, si les peuples y fussent restés indifférens; si +l'indignation publique n'eût pas ravivé la foi presqu'éteinte, en faveur +de l'opiniâtre pontife des chrétiens. Ce fut alors que, soutenant une +espèce de siège dans son palais, Pie VII en fut arraché par la force, et +enlevé de Rome pour être confiné à Savone. Napoléon savait combien je +répugnais à de pareilles violences; aussi n'eut-il garde de m'en donner +la direction. Ce fut la police de Naples qui s'en chargea. Les +principaux instrumens contre le pape furent Murat, Salicetti, Miollis et +Radet. + +Il me fallut prendre beaucoup sur moi, quand le pape eut gagné le +Piémont, pour qu'on ne lui fît pas franchir les Alpes; c'eût été sur +moi qu'on aurait fait peser volontiers la responsabilité des dernières +scènes de cette persécution, qui parut généralement odieuse et déloyale. +En dépit de la réserve de l'administration et du silence de ses organes, +tout l'intérêt se porta sur Pie VII, qui, aux yeux de l'Europe, fut +considéré comme une illustre et touchante victime de l'avide ambition de +l'empereur. Prisonnier à Savone, Pie vu fut dépouillé de ses honneurs +extérieurs et privé de toute communication avec les cardinaux, ainsi que +de tous les moyens de publier des bulles ou de convoquer un concile. +Quel aliment pour la petite église, pour la turbulence de quelques +prêtres et pour la haine de quelques dévots! Je prévis dès lors que de +tous ces levains se reformeraient les secrètes associations que nous +avions eu tant de peine à dissoudre. En effet, Napoléon, en défaisant +tout ce qu'il avait fait jadis pour calmer et concilier l'esprit des +peuples, les disposait, de longue main, à s'isoler de sa puissance, et +même à s'allier à ses ennemis, dès qu'ils auraient le courage de se +montrer en force. + +Mais cet homme extraordinaire n'avait encore rien perdu de sa vigueur +belliqueuse; son courage et son génie relevèrent bientôt au-dessus de +ses fautes. Ma correspondance et mes bulletins, qu'il recevait tous les +jours à Vienne, ne lui dissimulaient pas le fond des choses ni le +fâcheux état de l'esprit public. «Tout cela changera dans un mois, +m'écrivait-il.» Une autre fois, en parlant de l'intérieur: «Je suis bien +tranquille, vous y êtes,» furent ses propres expressions. Jamais je +n'avais accumula sur ma tête tant de pouvoirs et autant de +responsabilité. Je réunissais à la fois dans mes mains le ministère +colossal de la police, et par _intérim_ le porte-feuille de l'intérieur. +Mais j'étais rassuré, parce que jamais les encouragemens de l'empereur +n'avaient été aussi positifs, ni sa confiance aussi étendue. Je touchais +à l'apogée du pouvoir ministériel; mais, en politique, l'apogée conduit +souvent à la roche Tarpéienne. + +L'horizon changea presque subitement. La bataille de Wagram livrée et +gagnée quarante-cinq jours après la perte de la bataille d'Essling, +l'armistice de Znaïm consenti six jours après la bataille de Wagram, et +la mort de Schill, nous ramenèrent des jours sereins. + +Mais, dans l'intervalle, les Anglais apparurent dans l'Escaut avec une +formidable expédition, qui, plus habilement conduite, aurait pu amener +des chances heureuses pour nos ennemis et donner le temps à l'Autriche +de se rallier. + +J'appréciai le danger. Investi dans l'absence de l'empereur d'une grande +partie de son pouvoir, par le concours de deux ministères, je donnai +l'impulsion au conseil dont j'étais l'âme et j'y fis passer des mesures +fortes. + +Il n'y avait pas de temps à perdre, il fallait sauver la Belgique. Les +troupes disponibles n'auraient pas suffi à préserver cette partie si +importante de l'Empire. Je fis décider, sans le concours de l'empereur, +qu'à Paris et dans plusieurs départemens du Nord, une levée +extraordinaire de gardes nationaux aurait lieu immédiatement. + +J'adressai, à cette occasion, à tous les maires de Paris une circulaire +qui contenait la phrase suivante: «Prouvons à l'Europe que si le génie +de Napoléon peut donner de l'éclat à la France, sa présence n'est pas +nécessaire pour repousser les ennemis.» + +Qui le croirait? La phrase et la mesure firent ombrage à Napoléon, qui, +par une lettre adressée à Cambacérès, ordonna de suspendre la levée dans +Paris, où tout se borna pour le moment à la nomination des officiers. + +Je ne soupçonnai pas d'abord le vrai motif de cette suspension pour la +capitale, d'autant plus que partout ailleurs la levée s'opérant sans +obstacle et avec rapidité, nous donna une quarantaine de mille hommes +tous équipés et pleins d'ardeur. Rien n'entrava plus les mesures que +j'avais fait adopter, et à l'exécution desquelles je présidais avec +autant de soins que de zèle. Il y avait long-temps que la France n'avait +donné le spectacle d'un pareil élan de patriotisme. Dans son voyage aux +eaux de Spa, la mère de l'empereur en fut tellement frappée, qu'à son +retour elle m'en félicita elle-même. + +Mais il fallait un commandant général à cette force nationale auxiliaire +qui allait se réunir sous les murs d'Anvers. Je ne savais trop sur qui +faire tomber le choix, quand Bernadotte arriva inopinément de Wagram. Le +jour même, à peine eus-je appris son retour, que je le proposai au +ministre de la guerre, duc de Feltre, qui se hâta de lui expédier sa +commission. + +Quelle fut ma surprise, le lendemain, quand Bernadotte m'apprit, dans +l'épanchement de l'intimité et de la confiance, qu'ayant tenu la gauche +à Wagram, et les Saxons qui en faisaient partie s'étant mis en déroute, +l'empereur, sous ce prétexte, lui avait ôté le commandement, et l'avait +renvoyé à Paris; que pourtant son aîle s'était à la fin bien comportée; +mais qu'on ne l'avait pas moins blâmé au quartier-général d'avoir, dans +un ordre du jour, adressé à ses soldats une espèce de proclamation +approbative; qu'il imputait cette nouvelle disgrâce à des rapports +malveillans faits à l'empereur; qu'on se plaignait beaucoup de Savary, +chargé de la police secrète de l'armée; que Lannes ayant eu avec lui les +scènes les plus violentes, avait pu seul le réprimer; mais que depuis la +mort de ce brave des braves, le crédit de Savary n'avait plus de bornes; +qu'il épiait les occasions d'aigrir l'empereur contre certains généraux +sur lesquels planaient des préventions; qu'il allait même jusqu'à leur +imputer des connexions avec la société secrète des _Philadelphes_ dont +on faisait un épouvantait à l'empereur, en supposant, sur les plus +vagues indices, qu'elle avait dans l'armée des ramifications +dangereuses. + +D'après ces motifs, Bernadotte montrait de la répugnance à se charger de +la commission d'aller commander la levée des gardes nationaux de +l'Empire, appelés pour la défense d'Anvers. Je lui représentai que +c'était le moment, au contraire, de se rétablir dans l'esprit de +l'empereur; que j'avais déjà contribué plusieurs fois à les rapprocher +et à dissiper entre eux plus d'un nuage; que, dans le haut rang qu'il +occupait, s'il refusait de remplir la commission que venait de lui +conférer le ministre de la guerre, il aurait l'air de prendre l'attitude +d'un mécontent et de fuir l'occasion de rendre de nouveaux services à sa +patrie; qu'au besoin, il fallait servir l'empereur malgré lui-même, et +qu'en faisant ainsi son devoir, c'était pour la patrie qu'on se +dévouait. Il me comprit, et, après d'autres épanchemens mutuels, il se +mit en route pour Anvers. + +On sait avec quel succès le mouvement s'opéra; il fut général dans nos +provinces du Nord, et les Anglais n'osèrent tenter le débarquement. Un +si heureux résultat et la conduite sage de Bernadotte contraignirent +Napoléon de renfermer en lui-même ses soupçons et son mécontentement; +mais au fond, il ne pardonna jamais, ni à Bernadotte ni à moi, cet +éminent service; et notre liaison lui devint plus que jamais suspecte. + +D'autres informations particulières qui me vinrent de l'armée, +coïncidèrent parfaitement avec ce que m'avait dit Bernadotte, au sujet +des _Philadelphes_, dont l'organisation secrète remontait au consulat à +vie. Les associés ne s'en cachaient pas; leur but était de rendre au +peuple français la liberté que Napoléon lui avait ravie par le +rétablissement de la noblesse et par son concordat. Ils regrettaient +Bonaparte premier consul, et regardaient comme insupportable le +despotisme de Napoléon comme empereur. L'existence présumée de cette +association avait déjà donné lieu à l'arrestation et à la détention +prolongée de Mallet, Guidal, Gindre, Picquerel et Lahorie. Dans ces +derniers temps, on soupçonna le brave Oudet, colonel du 9e régiment +de ligne, d'avoir été porté à la présidence des _Philadelphes_. Une +lâche délation l'ayant signalé comme tel, voici quelle fut la +malheureuse destinée de cet officier. Nommé général de brigade la veille +de la journée de Wagram, on l'attira, le soir même qui suivit la +bataille, dans un guet-apens, à quelques lieues de là, dans l'obscurité +de la nuit, où il tomba sous le feu d'une troupe, qu'on supposa être des +gendarmes; le lendemain, il fut trouvé étendu, sans vie, avec vingt-deux +officiers de son parti, tués autour de son corps. Cet événement fit +grand bruit à Schoenbrunn, à Vienne et dans tous les états-majors de +l'armée, sans qu'on eût aucun moyen de percer ou d'éclaircir un si +horrible mystère. + +Cependant, depuis l'armistice, les difficultés s'aplanissaient +lentement; on ne voyait point arriver la conclusion du nouveau traité de +paix avec l'Autriche; mais toutes les lettres présentaient la paix comme +infaillible. Nous en attendions la nouvelle d'un moment à l'autre, quand +j'appris que l'empereur, passant la revue de sa garde à Schoenbrunn, +avait failli tomber sous le fer d'un assassin. Rapp n'eut que le temps +de le faire saisir, Berthier s'étant mis devant l'empereur. C'était un +jeune homme d'Erfurt, à peine âgé de dix-sept ans, et poussé uniquement +par un fanatisme patriotique; on trouva sur lui un long couteau bien +affilé, avec lequel il allait commettre son crime. Il avoua son dessein +et fut passé par les armes. + +Le traité de Vienne fut signé peu de jours après (15 octobre). Napoléon, +vainqueur et pacificateur, revint presqu'aussitôt dans sa capitale. Ce +fut de sa bouche même que nous apprîmes combien il avait eu de +difficultés à surmonter dans cette pénible campagne, et combien +l'Autriche s'était montrée forte et menaçante. + +J'eus avec Napoléon plusieurs conférences à Fontainebleau, avant sa +rentrée dans Paris; je le trouvai très-aigri contre le faubourg +Saint-Germain qui avait repris ses habitudes satiriques et mordantes. Je +n'avais pu me dispenser d'informer l'empereur qu'après la journée +d'Essling, comme après Baïonne; les beaux-esprits du faubourg avaient +répandu le bruit ridicule qu'il était frappé d'une aliénation mentale. +Napoléon en fut singulièrement offensé, et il me parla de sévir contre +des êtres qui, disait-il, le déchiraient d'une main et le sollicitaient +de l'autre. Je l'en dissuadai. «C'est de tradition, lui dis-je; la Seine +coule; le faubourg intrigue, demande, consomme et calomnie; c'est dans +l'ordre: chacun a ses attributions. Qui a été plus calomnié que +Jules-César? Je réponds d'ailleurs à Votre Majesté que, parmi cette +troupe, il ne se trouvera ni des Cassius ni des Brutus. Du reste, les +plus mauvais bruits ne sortent-ils pas des antichambres de Votre +Majesté; ne sont-ils pas propagés par des personnes qui font partie de +sa maison et de son gouvernement? Avant de sévir, il faudrait établir un +Conseil des dix, aller aux écoutes, interroger les portes, les +murailles, les cheminées. Il est d'un grand homme de mépriser les +caquetages insolens, et de les étouffer sous une masse de gloire.» Il se +rendit. + +Je savais qu'après la journée de Wagram il avait balancé s'il ne +démembrerait pas la monarchie autrichienne; qu'il avait plusieurs plans +à ce sujet; qu'il s'était même vanté de distribuer bientôt des couronnes +à des archiducs qu'il supposait mécontens ou aveuglés par l'ambition; +mais qu'arrêté par la crainte d'éveiller les soupçons de la Russie et de +soulever les peuples de l'Autriche, dont l'affection pour François II ne +pouvait être révoquée en doute, il avait eu le temps d'apprécier une +autre difficulté dans l'exécution de son plan. Il exigeait l'occupation +militaire de toute l'Allemagne; ce qui ne lui eût pas permis d'éteindre +la guerre de la Péninsule, qui réclamait toute son attention. + +Le moment me parut favorable pour lui montrer la vérité toute entière; +je lui représentai, dans un rapport confidentiel sur notre situation +présente, combien il devenait urgent de mettre un terme à un système +politique qui tendait à nous aliéner tous les peuples; et d'abord je le +suppliai d'accomplir l'oeuvre de la paix, soit en faisant sonder +l'Angleterre, soit en lui adressant des propositions raisonnables, +ajoutant que jamais il n'avait été plus en mesure de se faire écouter; +que rien n'égalait le pouvoir de ses armes, et qu'il n'y avait +maintenant plus de doute sur la solidité de ses transactions avec les +deux plus puissans potentats de l'Europe après lui-même; qu'en se +montrant peu exigeant relativement au Portugal et disposé d'un autre +côté à évacuer la Prusse, il ne pouvait manquer d'arriver à la paix et +au maintien de sa dynastie en Italie, à Madrid, en Westphalie et en +Hollande; que là devaient être posées les bornes de son ambition et +d'une gloire durable; que c'était déjà une assez brillante destinée +d'avoir fait renaître l'Empire de Charlemagne, mais qu'il fallait donner +à cet Empire des garanties pour l'avenir; qu'à cet effet il devenait +pressant, comme je le lui avais déjà représenté, de dissoudre son +mariage avec Joséphine et de former un autre noeud réclamé autant par la +raison d'État que par les considérations politiques les plus décisives; +car, en se voyant revivre, il assurait en même temps la vie à l'Empire, +que lui seul pouvait déterminer s'il était préférable de former une +alliance de famille avec l'une des deux grandes cours du nord, soit la +Russie, soit l'Autriche, ou de s'isoler dans sa puissance, et d'honorer +sa propre patrie en partageant le diadème avec une française toujours +assez riche de sa fécondité et de ses vertus. Mais qu'au total le plan +inspiré par le besoin de la fixité sociale et de la permanence +monarchique, croulerait dans sa base si la paix générale n'en devenait +pas le complément nécessaire; que j'insistai fortement sur ce point, le +suppliant de me faire connaître ses intentions sur les deux vues +principales de mon rapport et de mes conclusions. + +Je n'obtins qu'un assentiment tacite, le seul qu'on m'eût accoutumé +d'espérer dans les matières graves qui étaient censées hors de mes +attributions. Mais je vis que la dissolution du mariage était arrêtée +pour une époque prochaine, Cambacérès ayant été autorisé à en conférer +avec moi. J'en fis répercuter aussitôt la rumeur dans les salons, et on +en chuchottait partout que Joséphine, plongée dans la sécurité, n'en +avait aucun éveil, tant on la ménageait et on la plaignait. + +Je vis également que l'empereur, soit par orgueil, soit par politique, +penchait à serrer son nouveau noeud dans une des vieilles cours de +l'Europe, et que la dissolution préalable avait surtout pour objet de +les stimuler à faire des ouvertures ou de les préparer à en recevoir. + +Cependant l'appareil de la puissance ne fut pas négligé. Napoléon, +tenant sous sa dépendance absolue les rois qu'il avait fait, les mande à +sa cour, et, le 3 décembre, exige qu'ils assistent dans la métropole au +_Te Deum_ chanté pour ses victoires et pour l'anniversaire de son +couronnement. + +A sa sortie de Notre-Dame, il court faire l'ouverture du Corps +législatif; là, dans un discours présomptueux, il s'exprime en ces +termes «Lorsque je reparaîtrai au-delà des Pyrénées le léopard épouvanté +cherchera l'Océan pour éviter la honte, la défaite ou la mort.» + +C'était avec ces grandes images qu'il cherchait à pallier les +difficultés de la guerre d'Espagne, s'abusant lui-même peut-être, car il +n'avait, sur la nature de cette guerre, que des idées incomplètes. + +Le surlendemain, dînant tête-à-tête avec Joséphine, il lui fit part de +sa résolution. Joséphine s'évanouit. Il fallut toute la rhétorique de +Cambacérès et toute la tendresse de son fils, Eugène, soit pour la +calmer, soit pour la disposer à la résignation. + +Le 15 décembre, on procéda cérémonieusement à la dissolution du mariage. +Tout s'étant terminé dans les formes, un officier de la garde fut chargé +d'escorter Joséphine à la Malmaison, tandis que, de son côté, +l'empereur se rendait au Grand-Trianon, pour y passer quelques jours en +retraite. + +Tout était déjà monté dans le mystère de la chancellerie pour ouvrir une +négociation parallèle auprès des deux cours de Saint-Pétersbourg et de +Vienne; dans la première, on voulait obtenir la grande-duchesse, soeur +du czar; et en Autriche, il s'agissait de l'archiduchesse Marie-Louise, +fille de l'empereur François. On tâta d'abord la Russie. L'empereur +Alexandre se montrait favorable, disait-on, dans le conseil, mais il y +avait dissentiment d'opinion dans la famille impériale russe. + +Ce qui eut lieu à Vienne presqu'en même temps, mérite de ma part +quelques préliminaires auxquels je ne suis pas tout-à-fait étranger. + +Un des hommes les plus marquans dans les fastes de la politesse et de la +galanterie de la cour de Louis XVI, était sans contredit le comte Louis +de Narbonne; on s'était complu à le rendre célèbre en tirant, de ses +traits frappans de ressemblance avec Louis XV, une induction qui +supposait un auguste mystère à sa naissance. Il avait aussi travaillé +lui-même à sa célébrité, par son amabilité parfaite, par sa liaison +intime avec la femme la plus extraordinaire du siècle, Mme de Staël, +et enfin par la manière facile et chevaleresque avec laquelle il avait +exercé, dans le département de la guerre, un ministère constitutionnel +au déclin de la monarchie. Forcé d'émigrer, en butte aux traits des +républicains exaltés et des royalistes extrêmes, il avait d'abord été +délaissé à sa rentrée en France; plus tard je l'accueillis avec tout +l'intérêt que m'inspiraient les patriotes de 1789, qui avaient voulu +concilier la royauté et la liberté. Aux grâces des manières il joignait +les traits saillans de l'esprit, et souvent même la justesse et la +profondeur des vues. J'avais fini par le recevoir tous les jours; et tel +était le charme de sa conversation, qu'au milieu de mes travaux +fatigans, j'y trouvais le délassement le plus doux. Tout ce que me +demandait M. de Narbonne dans l'intérêt de ses amis et de ses +connaissances, je le lui accordais. Je parlai de lui à l'empereur; j'eus +d'abord de la peine à le lui faire goûter; il redoutait ses anciens +rapports avec Mme de Staël, en qui Napoléon voyait une ennemie +implacable. J'insistai, et l'empereur finit par se le faire présenter. +L'engouement s'en suivit, et Napoléon se l'attacha d'abord comme +officier d'ordonnance. Le général Narbonne le suivit dans la campagne +d'Autriche, où il fut nommé gouverneur de Trieste, avec une mission +politique dont j'avais connaissance. + +Au retour de l'empereur, et quand l'affaire du mariage fut entamée, je +le lui désignai comme le personnage le plus capable de sonder +adroitement les intentions de la cour d'Autriche. Il était hors des +convenances et des usages que Napoléon fît aucune démarche directe avant +de connaître positivement les dispositions de l'empereur Alexandre; or, +les instructions envoyées au comte de Narbonne se bornèrent à +l'autorisation d'agir en son propre et privé nom, avec tout le +ménagement et la dextérité que comportait une affaire si délicate et si +majeure. Il se rendit à Vienne au mois de janvier (1810), dans le seul +but apparent d'y passer pour rentrer en France par l'Allemagne. Là, +dressant bientôt ses batteries, il vit d'abord M. de Metternich, et fut +ensuite admis auprès de l'empereur François. La question du mariage +occupait alors toute l'Europe, et ce fut naturellement un des sujets de +son entretien avec l'empereur d'Autriche. M. de Narbonne ne manqua pas +de jeter en avant que les plus grands souverains de l'Europe briguaient +l'alliance de Napoléon. L'empereur d'Autriche témoigna aussitôt sa +surprise de ce que la cour des Tuileries ne songeât point à sa maison, +et il en dit assez pour que M. de Narbonne sût à quoi s'en tenir. Il +m'écrivit le même jour, et en me faisant part des insinuations de la +cour de Vienne, il crut pouvoir en conclure qu'une alliance avec une +archiduchesse entrerait dans les vues de l'Autriche. A l'arrivée du +courrier, je courus communiquer sa dépêche à l'empereur. Jamais je ne le +vis si radieux, ni si satisfait. Il fit sonder le prince de +Schwartzemberg, ambassadeur d'Autriche à Paris, ordonnant que cette +négociation particulière fût conduite avec une telle circonspection que +l'ambassadeur se trouvât engagé sans qu'il le fût lui-même. Il +s'agissait de ne pas choquer l'empereur Alexandre en lui faisant +soupçonner qu'on avait ouvert une double négociation, et de faire +supposer à l'Europe qu'on avait eu le choix entre une grande-duchesse et +une archiduchesse, car, pour la princesse de Saxe, il n'en avait été +question que pour la forme. + +Le 1er février, Napoléon convoqua aux Tuileries un grand conseil +privé composé des grands dignitaires, grands officiers, tous les +ministres, le président du Sénat, celui du Corps législatif et les +ministres d'état, présidens des sections du Conseil d'état. Nous étions +en tout vingt-cinq personnes. Le conseil assemblé et la délibération +ouverte, le ministre Champagny communiqua d'abord les dépêches de +Caulaincourt, ambassadeur en Russie, et il les présenta comme si le +mariage avec une princesse russe n'eût tenu qu'à l'accord de l'exercice +public de son culte, et à l'érection, à son usage, d'une chapelle du rit +grec. Il fit connaître ensuite les insinuations et les désirs de la cour +de Vienne: ainsi on paraissait n'être que dans l'embarras du choix. Il y +eut partage d'opinions. Comme j'étais dans le secret, je m'abstins +d'émettre la mienne; je m'esquivai même à dessein avant la fin de la +délibération. Au lever de la séance, le prince Eugène fut chargé par +l'empereur de faire au prince de Schwartzemberg l'ouverture +diplomatique. L'ambassadeur avait reçu ses instructions, et tout fut +consenti sans difficulté. Ainsi le mariage de Napoléon avec +Marie-Louise fut proposé, discuté, décidé dans le conseil et stipulé +dans les vingt-quatre heures. + +Le lendemain de la tenue du conseil, un sénateur de mes amis, toujours +très au fait des nouvelles[30], vint m'informer que l'empereur s'était +décidé pour une archiduchesse; je jouai la surprise et en même temps le +regret de ce qu'on n'avait pas choisi une princesse russe. «En ce cas, +m'écriai-je, je n'ai plus qu'à faire mon paquet!» saisissant ainsi un +prétexte pour donner à mes amis l'éveil sur ma prochaine disgrâce. + +[Note 30: Un recueil d'anecdotes, où cette circonstance est +rapportée, désigne M. de Sémonville; mais Fouché se tait sur le nom. +(_Note de l'éditeur_.)] + +Doué de ce qu'on appelle tact, j'avais un secret pressentiment que mon +pouvoir ministériel survivrait peu au nouvel ordre de choses qui allait +altérer, sans aucun doute, les habitudes et le caractère de Napoléon. Je +ne doutais nullement que, devenu l'allié de la maison de Lorraine, se +croyant sûr désormais du cabinet d'Autriche, et, par conséquent, d'être +en mesure d'assujettir la vieille Europe à sa volonté, il ne se crût en +état de se débarrasser de son ministre de la police, ainsi qu'il avait +déjà cru pouvoir s'en passer après la paix d'Amiens. Je savais +d'ailleurs, d'une manière certaine, qu'il ne me pardonnerait jamais +d'avoir levé, tout seul, une armée, fait rembarquer les Anglais et sauvé +la Belgique; je savais enfin que, depuis cette époque, ma liaison avec +Bernadotte lui était devenue suspecte. Plus il concentrait en lui-même +ses dispositions peu favorables à mon égard, plus je les devinais. + +Elles se décelèrent, quand je lui proposai de mettre en liberté, à la +prochaine occasion de la solennité de son mariage, une partie des +prisonniers d'état et de lever un grand nombre de surveillances. Au lieu +d'adhérer à ma proposition, il s'éleva avec une feinte humanité contre +le déplorable arbitraire qu'exerçait la police, me disant qu'il avait +songé à y mettre un terme. Deux jours après, il m'envoya un projet de +rapport, fait en mon nom, et de décret impérial, qui, au lieu d'une +prison d'état, en établissait six[31], statuant en outre que désormais +nul ne pourrait être détenu qu'en vertu d'une décision du conseil privé. +C'était une amère dérision, le conseil privé n'étant pas autre chose que +la volonté de l'empereur. Le tout était si artificieusement présenté, +qu'il me fallut consentir à produire le projet au Conseil d'état où il +fut délibéré et adopté le 3 mars. Voilà comment Napoléon éluda de mettre +un ternie aux arrestations illégales, et comment il voulut faire +rejaillir sur la police tout l'odieux des détentions arbitraires. Il +m'astreignit aussi à lui présenter le tableau des individus mis en +surveillance. + +[Note 31: Vincennes, Saumur, Ham, Landskaone, Pierre-Châtel et +Fénestrelles. (_Note de l'éditeur_.)] + +La surveillance était une mesure de police très-supportable, que j'avais +imaginée précisément pour soustraire aux rigueurs de la détention +arbitraire, les nombreuses victimes que signalaient et poursuivaient +chaque jour les délateurs à gages, que j'avais bien de la peine à +contenir dans de certaines bornes. Cette odieuse milice occulte était +inhérente au système monté et maintenu par l'homme le plus ombrageux et +le plus défiant qui peut-être ait jamais existé. C'était une des plaies +de l'État. + +J'avais parfois la faiblesse de croire qu'une fois affermi et +tranquille, Napoléon adopterait un système de gouvernement plus paternel +et en même temps plus conforme à nos moeurs. Sous ce point de vue, le +mariage avec une archiduchesse donnait des espérances; mais je sentais +de plus en plus qu'il lui fallait la sanction de la paix générale. Ne +pouvais-je pas moi-même contribuer à la paix, comme j'avais coopéré, par +mon impulsion, à la dissolution d'un noeud stérile et à l'alliance avec +l'Autriche? Si je parvenais à ce but, je pouvais, par l'importance d'un +pareil service, triompher des préventions de l'empereur et reconquérir +toute sa confiance; mais il fallait d'abord pressentir l'Angleterre. +J'hésitais d'autant moins que le changement survenu dans la composition +du ministère anglais me donnait de justes motifs d'espoir. + +Le mauvais succès de la plupart de ses opérations dans cette dernière +campagne, avait excité le mécontentement de la nation anglaise et amené +de graves dissensions parmi les ministres. Deux d'entre eux, lord +Castlereagh et M. Canning, en étaient même venus à un combat singulier, +après avoir donné leur démission. Le cabinet s'était hâté de rappeler de +son ambassade d'Espagne le marquis de Wellesley, pour succéder à M. +Canning dans la place de secrétaire d'état des affaires étrangères, et +de mettre à la tête du secrétariat de la guerre le comte de Liverpool, +ci-devant lord Hawkesbury. Je savais que ces deux nouveaux ministres +avaient des vues hautes, mais conciliantes. D'ailleurs la cause de +l'indépendance espagnole étant alors presque désespérée, par suite de la +victoire d'Ocana et de l'occupation de l'Andalousie, je m'imaginais que +je retrouverais le marquis de Wellesley plus accessible à des ouvertures +raisonnables: or, je me déterminai à sonder le terrain, et cela en vertu +des pouvoirs dont j'avais usé fréquemment, d'envoyer des agens au +dehors. + +J'y employai M. Ouvrard, par deux raisons: d'abord, parce qu'une +ouverture politique, à Londres, ne pouvait guère être entamée que sous +le masque d'opérations commerciales, et ensuite parce qu'il était +impossible de confier une mission aussi délicate à un homme plus rompu +aux affaires, d'un caractère plus insinuant et plus entraînant. Mais +comme M. Ouvrard n'aurait pu se mettre sans inconvénient en rapport +direct avec le marquis de Wellesley, je lui adjoignis M. Fagan, ancien +officier irlandais, qui, chargé des premières démarches, devait lui +ouvrir, pour ainsi dire, les voies de la chancellerie britannique. + +Je résolus de ne faire partir M. Ouvrard qu'après les fêtes du mariage. +L'entrée de la jeune archiduchesse dans Paris eut lieu le 1er avril: +rien de plus magnifique et de plus touchant. Quelle belle journée! +quelle hilarité dans une si prodigieuse affluence! La cour repartit +aussitôt pour Saint-Cloud, où se fit l'acte civil, et le lendemain la +bénédiction nuptiale fut donnée à Napoléon et à Marie-Louise, par le +cardinal Fesch, dans une des salles du Louvre garnies de femmes +resplendissantes de parures et de pierreries. Les fêtes furent +splendides. Mais celle que donna le prince de Schwartzemberg, au nom de +son maître, offrit un présage sinistre. Le feu prit à la salle de bal +construite dans le jardin de son hôtel, et en un instant la salle fut +embrasée; plusieurs personnes périrent, entr'autres la princesse de +Schwartzemberg, femme du frère de l'ambassadeur. On ne manqua pas de +comparer l'issue malheureuse de cette fête donnée pour célébrer +l'alliance des deux nations, à la catastrophe qui avait marqué les fêtes +du mariage de Louis XVI et de Marie-Antoinette: on en tira les plus +fâcheux présages; Napoléon lui-même en fut frappé. Comme j'avais donné à +la préfecture tous les ordres convenables, et qu'elle était spécialement +chargée de cette partie de la surveillance publique, ce fut sur elle, ou +du moins sur le préfet de police, que vint éclater la colère de +l'empereur. Il destitua Dubois, et malheureusement il fallut un désastre +public pour être débarrassé de cet homme qui avait tant de fois dénaturé +le but moral de la police. + +A la cour et à la ville, le mot d'ordre fut désormais de complaire à la +jeune impératrice qui, sans aucun partage, captivait Napoléon: c'était +même de sa part une sorte d'enfantillage. Je savais qu'on épiait +l'occasion de prendre la police en défaut au sujet de la vente de +certains ouvrages sur la révolution, qui auraient pu choquer +l'impératrice. Je donnai des ordres pour en faire la saisie[32]; mais +telle était la cupidité des agens de la préfecture que ces mêmes +ouvrages étaient vendus clandestinement par ceux mêmes qu'on chargeait +de les mettre au pilon. + +[Note 32: La police, en vertu d'un ordre du duc d'Otrante, fit les +perquisitions les plus sévères, défendit et saisit tous les ouvrages sur +la révolution qui étaient rédigés dans un esprit royaliste. L'éditeur +d'_Irma_ ayant publié une grande partie de ces ouvrages qui rappelaient +aux Français la famille royale des Bourbons, fut principalement l'objet +des recherches inquisitoriales de la police. Aussi cette dernière +perquisition dans ses magasins dura-t-elle deux jours; presque touts ses +livres furent confisqués; il fut arrêté lui-même et conduit à la +préfecture. Un seul ouvrage fut cause, en partie, de cette excessive +rigueur, et il avait paru depuis long-temps: c'était l'histoire des +procès iniques faits à Louis XVI, à la Reine, à Madame Elisabeth et au +duc d'Orléans. L'ouvrage contenait des pièces de la plus haute +importance, telles que des interrogatoires secrets, des déclarations +secrètes, des arrêtés et autres pièces inconnues tirées des cartons du +tribunal révolutionnaire, et qui n'avaient jamais vu le jour. A lui seul +il avait valu à l'éditeur plus de trente visites domiciliaires, sans +qu'on pût jamais saisir l'édition entière, mais seulement quelques +exemplaires isolés. Malgré tant d'inquisitions et de perquisitions, +l'ouvrage se vendait toujours; on se cachait pour le lire. +(_Note de l'éditeur_.)] + +Vers la fin d'avril, l'empereur partit avec l'impératrice, pour visiter +Middlebourg et Flessingues; il se rendit aussi à Breda. Ce voyage me fut +fatal. L'empereur, frappé de mes réflexions sur le besoin de la paix +générale, avait essayé, sans me mettre dans le secret, d'ouvrir des +négociations secrètes avec le nouveau ministère anglais, par l'entremise +d'une maison de commerce d'Amsterdam. Il en résulta une double +négociation et de doubles propositions, ce qui choqua singulièrement le +marquis de Wellesley. Les agens de l'empereur et les miens, devenus +également suspects, furent également éconduits. + +L'empereur, surpris d'une conclusion si brusque et si inattendue, +employa, pour en découvrir la cause, sa contre-police et ses limiers des +affaires étrangères. D'abord il n'eut que des informations vagues; mais +il put juger bientôt que sa négociation avait été traversée par d'autres +agens dont il ignorait la mission. Ses soupçons se portèrent d'abord sur +M. de Talleyrand; mais, à son retour, ayant reçu de nouvelles pièces et +s'étant fait faire un rapport circonstancié, il reconnut que M. Ouvrard +avait dirigé des ouvertures faites à son insçu au marquis de Wellesley; +et comme on savait M. Ouvrard en rapport avec moi, on en inféra que je +lui avais donné des instructions. Le 2 juin, étant à Saint-Cloud, +l'empereur me demanda, en plein conseil, ce que M. Ouvrard était allé +faire en Angleterre. «Connaître de ma part, lui dis-je, les dispositions +du nouveau ministère, relativement à la paix, d'après les vues que j'ai +eu l'honneur de soumettre à Votre Majesté, avant son mariage.--Ainsi, +reprend l'empereur, vous faites la guerre et la paix sans ma +participation.» Il sortit et donna l'ordre à Savary d'aller arrêter M. +Ouvrard et de le conduire à Vincennes. En même temps, je reçus la +défense de communiquer avec le prisonnier. Le lendemain, le +porte-feuille de la police fut donné à Savary. Pour cette fois, c'était +une véritable disgrâce. + +J'eusse fait, sans doute, une prédiction trop pressante, en rappelant +les paroles du prophète: «Dans quarante jours, Ninive sera détruite»; +mais j'aurais pu prédire, sans me tromper, que dans moins de quatre ans +l'Empire de Napoléon n'existerait plus. + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Joseph Fouché, Duc +d'Otrante, Ministre de la Police Générale, by Joseph Fouché + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE JOSEPH FOUCHÉ *** + +***** This file should be named 18942-8.txt or 18942-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/9/4/18942/ + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://dp.rastko.net +(Produced from images of the Bibliothèque nationale de +France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/18942-8.zip b/18942-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b563a7e --- /dev/null +++ b/18942-8.zip diff --git a/18942-h.zip b/18942-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d1d2d8d --- /dev/null +++ b/18942-h.zip diff --git a/18942-h/18942-h.htm b/18942-h/18942-h.htm new file mode 100644 index 0000000..179a09b --- /dev/null +++ b/18942-h/18942-h.htm @@ -0,0 +1,8316 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Mémoires, by Joseph Fouché + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2% + } + h1,h2,h3,h4 { + text-align: center; + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + color:black; + font-family: "Times New Roman", serif; + font-size: large; + } + .footnotes {border: dashed 1px;} + .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .8em; text-decoration: none;} + a:link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {background-color: #ffffff; color: red; text-decoration:underline; } + .center {text-align: center;} + .smcap {font-variant: small-caps;} + .poem {margin-left: 20%; margin-right:10%; text-align: left;} + .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + .poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, +Ministre de la Police Générale, by Joseph Fouché + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale + Tome I + +Author: Joseph Fouché + +Release Date: July 30, 2006 [EBook #18942] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE JOSEPH FOUCHÉ *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://dp.rastko.net +(Produced from images of the Bibliothèque nationale de +France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<pre>[Note du transcripteur: l'orthographe originale de Fouché est conservée] +</pre> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>MÉMOIRES</h2> +<h3>DE</h3> +<h1>JOSEPH FOUCHÉ,</h1> +<h2>DUC D'OTRANTE,</h2> +<h3>MINISTRE DE LA POLICE GÉNÉRALE.</h3> + +<h4>Réimpression de l'édition 1824</h4> + +<h4>Osnabrück</h4> + +<h4>Biblio-Verlag</h4> + +<h4>1966</h4> + +<h4>Gesamtherstellung Proff&Co. KG, Osnabrück</h4> +<hr style="width: 10%;" /> + +<h4><a href="#AVIS_DU_LIBRAIRE-EDITEUR"><b>AVIS DU LIBRAIRE-ÉDITEUR.</b></a><br /> +<a href="#AVERTISSEMENT_DE_LAUTEUR"><b>AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR.</b></a><br /> +<a href="#MEMOIRES"><b>MÉMOIRES</b></a><br /> +</h4> +<hr style="width: 10%;" /> + +<h2><a name="AVIS_DU_LIBRAIRE-EDITEUR" id="AVIS_DU_LIBRAIRE-EDITEUR"></a>AVIS DU LIBRAIRE-ÉDITEUR.</h2> + + +<p>On verra, par la lecture de l'avertissement de l'auteur, que je pourrais +tirer quelque vanité de ce que ses intentions ont été remplies +relativement à la publication de ses Mémoires. Le choix qui a été fait +de moi pour éditeur, ne l'a point été dans des vues intéressées; et +moi-même j'y ai apporté, j'ose dire, le même désintéressement. Tout +autre aurait brigué une telle publication, et n'y aurait vu que la +source d'un gain peut-être imaginaire. Pour moi, je n'y ai vu qu'un +devoir, et je l'ai rempli, mais non pas sans hésitation. J'avoue même +que dans ma détermination j'ai eu besoin d'être éclairé. Le titre du +livre et les sujets qu'il traite, me paraissaient peu propres à me +tranquilliser. J'ai voulu être sûr de ne blesser ni les lois, ni les +convenances, ni le gouvernement de mon pays. N'osant m'en rapporter à +moi-même, j'ai consulté un homme exercé, et il m'a rassuré complètement. +Si je lui ai demandé quelques notes, c'était plutôt pour constater +l'indépendance de mes opinions, que pour offrir un contraste entre le +texte et les commentaires. Mais quoique les notes soient clair-semées, +elles ont failli me ravir la publication de ces Mémoires posthumes. +Enfin l'intermédiaire chargé de remplir les intentions de l'auteur, +s'est rendu à mes raisons, et je crois pouvoir annoncer au public que je +ne tarderai pas à faire paraître la seconde partie des Mémoires du duc +d'Otrante. Quant à leur immense intérêt et à leur authenticité, je me +bornerai à dire comme l'auteur: LISEZ.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="AVERTISSEMENT_DE_LAUTEUR" id="AVERTISSEMENT_DE_LAUTEUR"></a>AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR.</h2> + + +<p>Ce n'est ni par esprit de parti, ni par haine, ni par vengeance, que +j'ai écrit ces Mémoires, et encore moins pour offrir un aliment à la +malignité et au scandale. Tout ce qui doit être honoré dans l'opinion +des hommes, je le respecte. Qu'on me lise, et l'on appréciera mes +intentions, mes vues, mes sentimens, et par quelle politique j'ai été +guidé dans l'exercice des plus hauts emplois; qu'on me lise, et l'on +verra si, dans les conseils de la république et de Napoléon, je n'ai pas +été constant dans le parti d'opposition aux mesures outrées du +gouvernement; qu'on me lise, et on verra si je n'ai pas montré quelque +courage dans mes avertissemens et dans mes remontrances; enfin, en me +lisant, on se convaincra que tout ce que j'ai écrit je me le devais à +moi-même. Le seul moyen de rendre ces Mémoires utiles à ma réputation et +à l'histoire de cette grande époque, c'était de ne les appuyer que sur +la vérité pure et simple; j'y étais porté par caractère et par +conviction; ma position d'ailleurs m'en faisait une loi. N'était-il pas +naturel que je trompasse ainsi l'ennui d'un pouvoir déchu?</p> + +<p>Sous toutes ses formes, la révolution m'avait accoutumé d'ailleurs à une +extrême activité d'esprit et de mémoire; irritée par la solitude, cette +activité avait besoin de s'exhaler encore. Or, c'est avec une sorte +d'abandon et de délices que j'ai écrit cette première partie de mes +souvenirs; je l'ai retouchée, il est vrai, mais je n'y ai rien changé +quant au fond, dans les angoisses même de ma dernière infortune. Quel +plus grand malheur en effet que d'errer dans le bannissement hors de son +pays! France qui me fus si chère, je ne te verrai plus! Hélas! que je +paie cher le pouvoir et les grandeurs! Ceux à qui je tendis la main ne +me la tendront pas. Je le vois, on voudrait me condamner même au silence +de l'avenir. Vain espoir! je saurai tromper l'attente de ceux qui épient +la dépouille de mes souvenirs et de mes révélations; de ceux qui se +disposent à tendre des pièges à mes enfans. Si mes enfans sont trop +jeunes pour se défier de tous les pièges, je les en préserverai en +cherchant, hors de la foule de tant d'ingrats, un ami prudent et fidèle: +l'espèce humaine n'est point encore assez dépravée pour que mes +recherches soient vaines. Que dis-je? cet autre moi-même je l'ai trouvé; +c'est à sa fidélité et à sa discrétion que je confie le dépôt de ces +Mémoires; je le laisse seul juge, après ma mort, de l'opportunité de +leur publication. Il sait ce que je pense à cet égard, et il ne les +remettra, j'en suis sûr, qu'à un éditeur honnête homme, choisi hors des +coteries de la capitale, hors des intrigues et des spéculations +honteuses. Voilà sans aucun doute la seule et meilleure garantie qu'ils +resteront à l'abri des interpolations et des suppressions des ennemis de +toute vérité et de toute franchise.</p> + +<p>C'est dans le même esprit de sincérité que j'en prépare la seconde +partie; je ne me dissimule pas qu'il s'agit de traiter une période plus +délicate et plus épateuse, à cause des temps, des personnages, et des +calamités qu'elle embrasse. Mais la vérité dite sans passion et sans +amertume ne perd aucun de ses droits.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="MEMOIRES" id="MEMOIRES"></a>MÉMOIRES</h2> + +<h3>DE JOSEPH FOUCHÉ,</h3> + +<h3>DUC D'OTRANTE</h3> + + +<p>L'homme qui, dans des temps de troubles et de révolutions, n'a été +redevable des honneurs et du pouvoir dont il a été investi, de sa haute +fortune enfin, qu'à sa prudence et à sa capacité; qui, d'abord élu +représentant de la nation, a été, au retour de l'ordre, ambassadeur, +trois fois ministre, sénateur, duc et l'un des principaux régulateurs de +l'État; cet homme se ravalerait si pour repousser des écrits calomnieux, +il descendait à l'apologie ou à des réfutations captieuses: il lui faut +d'autres armes.</p> + +<p>Eh bien! cet homme, c'est moi. Élevé par la révolution, je ne suis tombé +des grandeurs que par une révolution contraire que j'avais pressentie et +que j'aurais pu conjurer, mais contre laquelle je me trouvai désarmé au +moment de la crise.</p> + +<p>La rechute m'a exposé sans défense aux clameurs des méchans et aux +outrages des ingrats; moi qui long-temps revêtu d'un pouvoir occulte et +terrible, ne m'en servis jamais que pour calmer les passions, dissoudre +les partis et prévenir les complots; moi qui m'efforçai sans cesse de +modérer, d'adoucir le pouvoir, de concilier ou de fondre ensemble les +élémens contraires et les intérêts opposés qui divisaient la France.</p> + +<p>Nul n'oserait nier que telle a été ma conduite tant que j'exerçai +quelque influence dans l'administration et dans les conseils. Qu'ai-je à +opposer, dans ma terre d'exil, à de forcenés antagonistes, à cette +tourbe qui me déchire après avoir mendié à mes pieds? Leur opposerai-je +de froides déclamations, des phrases académiques et alambiquées? Non, +certes. Je veux les confondre par des faits et des preuves, par l'exposé +véridique de mes travaux, de mes pensées, comme ministre et comme homme +d'état; par le récit fidèle des événemens politiques, des incidens +bizarres au milieu desquels j'ai tenu le gouvernail dans des temps de +violence et de tempête. Voilà le but que je me propose.</p> + +<p>Je ne crois pas que la vérité puisse en rien me nuire; et cela serait +encore, que je la dirai, le temps de la produire est venu: je la dirai, +coûte qui coûte, alors que la tombe recélant ma dépouille mortelle, mon +nom sera légué au jugement de l'histoire. Mais il est juste que je +puisse comparaître à son tribunal cet écrit à la main.</p> + +<p>Et d'abord qu'on ne me rende personnellement responsable ni de la +révolution, ni de ses écarts, ni même de sa dictature. Je n'étais rien; +je n'avais aucune autorité quand ses premières secousses, bouleversant +la France, firent trembler le sol de l'Europe. Qu'est-ce d'ailleurs que +la révolution? Il est de fait qu'avant 1789 les présages de la +destruction des Empires inquiétaient la monarchie. Les Empires ne sont +point exempts de cette loi commune qui assujettit tout sur la terre aux +changemens et à la décomposition. En fut-il jamais dont la durée +historique ait dépassé un certain nombre de siècles? En fixant à douze +ou treize cents ans l'âge des États, c'est aller à la dernière borne de +leur longévité. Nous en conclurons qu'une monarchie qui avait vu treize +siècles sans avoir reçu aucune atteinte mortelle, ne devait pas être +loin d'une catastrophe. Que sera-ce si, renaissant de ses cendres et +recomposée à neuf, elle a tenu l'Europe sous le joug et dans la terreur +de ses armes? Mais alors si la puissance lui échappe, de nouveau on la +verra languir et périr. Ne recherchons pas quelles seraient ses +nouvelles destinées de transformation. La configuration géographique de +la France lui assigne toujours un rôle dans les siècles à venir. La +Gaule conquise par les maîtres du Monde ne fut assujettie que trois +cents ans. D'autres envahisseurs aujourd'hui forgent dans le nord les +fers de l'Europe. La révolution avait élevé la digue qui les eût +arrêtés; on la démolit pièce à pièce; elle sera détruite, mais relevée, +car le siècle est bien fort: il entraîne les hommes, les partis et les +gouvernemens.</p> + +<p>Vous qui vous déchaînez contre les prodiges de la révolution; vous qui +l'avez tournée sans oser la regarder en face, vous l'avez subie et +peut-être la subirez-vous encore.</p> + +<p>Qui la provoqua, et d'où l'avons-nous vue surgir? du salon des grands, +du cabinet des ministres: elle a été appelée, provoquée par les +parlemens et les gens du roi, par de jeunes colonels, par les +petites-maîtresses de la cour, par des gens de lettres pensionnés, dont +les duchesses s'érigeaient en protectrices et se faisaient les échos.</p> + +<p>J'ai vu la nation rougir de la dépravation des hautes classes, de la +licence du clergé, des stupides aberrations des ministres, et de l'image +de la dissolution révoltante de la nouvelle Babylone.</p> + +<p>N'est-ce pas ceux qu'on regardait comme l'élite de la France, qui, +pendant quarante ans, érigèrent le culte de Voltaire et de Rousseau? +N'est-ce pas dans les hautes classes que prit faveur cette manie +d'indépendance démocratique, transplantée des États-Unis sur le sol de +la France? On rêvait la république, et la corruption était au comble +dans la monarchie! L'exemple même d'un monarque rigide dans ses mœurs +ne put arrêter le torrent.</p> + +<p>Au milieu de cette décomposition des classes supérieures, la nation +grandissait et mûrissait. A force de s'entendre dire qu'elle devait +s'émanciper, elle finit par le croire. L'histoire est là pour attester +que la nation fut étrangère aux manœuvres qui préparèrent le +bouleversement. On eût pu la faire cheminer avec le siècle; le roi, les +esprits sages le voulaient. Mais la corruption et l'avarice des grands, +les fautes de la magistrature et de la cour, les bévues du ministère, +creusèrent l'abîme. Il était d'ailleurs si facile aux métreurs de mettre +en émoi une nation pétulante, inflammable, et qui sort des bornes à la +moindre impulsion! Qui mit le feu à la mine? Étaient-ils du tiers-état +l'archevêque de Sens, le genevois Necker, Mirabeau, Lafayette, +d'Orléans, Adrien Duport, Chauderlos-Laclos, les Staël, les +Larochefoucauld, les Beauveau, les Montmorency +<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, les Noailles, les +Lameth, les La Tour-du-Pin, les Lefranc de Pompignan, et tant d'autres +moteurs des triomphes de 1789 sur l'autorité royale? Le club breton eût +fait long feu sans les conciliabules du Palais-Royal et de Mont-Rouge. +Il n'y aurait pas eu de 14 juillet, si, le 12, les généraux et les +troupes du roi eussent fait leur devoir. Besenval était une créature de +la reine, et Besenval, au moment décisif, en dépit des ordres formels du +roi, battit en retraite, au lieu d'avancer sur les émeutes. Le maréchal +de Broglie lui-même fut paralysé par son état-major. Ces faits ne +sauraient être contredits.</p> + +<p>On sait par quels prestiges fut soulevée la multitude. La souveraineté +du peuple fut proclamée par la défection de l'armée et de la cour. +Est-il surprenant que les factieux et les meneurs aient pu s'emparer de +la révolution? L'entraînement des innovations, l'exaltation des idées +firent le reste.</p> + +<p>Un prince avait mis tout en feu; il pouvait tout maîtriser par un +changement dynastique: sa lâcheté fit errer la révolution sans but. Au +milieu de cette tourmente, des cœurs généreux, des âmes ardentes et +quelques esprits forts crurent de bonne foi qu'on arriverait à une +régénération sociale. Ils y travaillèrent, se fiant aux protestations et +aux sermens.</p> + +<p>Ce fut dans ces dispositions que nous, hommes obscurs du tiers, hommes +de la province, fûmes entraînés et séduits par le rêve de la liberté, +par l'enivrante fiction de la restauration; de l'État. Nous poursuivions +une chimère avec la fièvre du bien public; nous n'avions alors aucune +arrière-pensée, point d'ambition, aucunes vues d'intérêt sordide.</p> + +<p>Mais bientôt les résistances allumant les passions, l'esprit de parti +fit naître les animosités implacables. Tout fut poussé à l'extrême. Il +n'y eut plus d'autre mobile que celui de la multitude. Par la même +raison que Louis <span class="smcap">xiv</span> avait dit: «l'État, c'est moi!», le peuple dit: «le +souverain, c'est moi, la nation, c'est l'État!»; et la nation s'avança +toute seule.</p> + +<p>Et ici, remarquons d'abord un fait qui servira de clef aux événemens +qui vont suivre; car ces événemens tiennent du prodige. Les dissidens +royalistes, les contre-révolutionnaires, faute d'élémens disponibles de +guerre civile, se voyant déboutés d'en avoir les honneurs, eurent +recours à l'émigration, ressource des faibles. Ne trouvant aucun appui +au dedans, ils coururent le chercher au dehors. A l'exemple de ce +qu'avaient fait toutes les nations en pareil cas, la nation voulut que +les propriétés des émigrés lui servissent de gage sur le motif qu'ils +s'étaient armés contre elle, et voulaient armer l'Europe. Mais comment +toucher au droit de propriété, fondement de la monarchie, sans saper ses +propres bases? Du sequestre, on en vint à la spoliation: dès lors, tout +s'écroula; car la mutation des propriétés est synonyme de la subversion +de l'ordre établi. Ce n'est pas moi qui ai dit: «Il faut que les +propriétés changent!». Ce mot était plus agraire que tout ce qu'avaient +pu dire les Gracques, et il ne se trouva point un Scipion Nasica.</p> + +<p>Dès lors, la révolution ne fut plus qu'un bouleversement. Il lui +manquait la terrible sanction de la guerre; les cabinets de l'Europe lui +ouvrirent eux-mêmes le temple de Janus. Dès le début de cette grande +lutte, la révolution, toute jeune, toute vivace, triompha de la vieille +politique, d'une coalition pitoyable, des opérations niaises de ses +armées et de leur désaccord.</p> + +<p>Autre fait qu'il faut aussi consigner, pour en tirer une conséquence +grave. La première coalition fut repoussée, battue, humiliée. Supposons +qu'elle eût triomphé de la confédération patriotique de la France; que +la pointe des Prussiens en Champagne n'eût rencontré aucun obstacle +sérieux jusqu'à la capitale, et que la révolution eût été désorganisée +dans son propre foyer; admettons cette hypothèse, et la France sans +aucun doute eût subi le sort de la Pologne, par une première mutilation, +par l'abaissement de son monarque; car tel était alors le thême +politique des cabinets et l'esprit de leur diplomatie copartageante. Le +<i>progrès des lumières</i> n'avait point encore amené la découverte de la +combinaison européenne, de l'occupation militaire avec subsides. En +préservant la France, les patriotes de 1792 l'ont arrachée non seulement +aux griffes de l'étranger, mais encore ils ont travaillé, quoique sans +intention, pour l'avenir de la monarchie. Voilà qui est incontestable.</p> + +<p>On se récrie contre les écarts de cette révolution arrosée de sang. +Pouvait-elle, entourée d'ennemis, exposée à l'invasion, rester calme et +modérée? Beaucoup se sont trompés, il y a peu de coupables. Ne +cherchons, la cause du 10 août que dans la marche en avant des +Autrichiens et des Prussiens. Qu'ils aient marché trop tard, peu +importe. On ne touchait point encore au suicide de la France.</p> + +<p>Oui, la révolution fut violente dans sa marche, cruelle même; tout cela +est historiquement connu, je ne m'y arrêterai pas. Tel n'est pas +d'ailleurs l'objet de cet écrit. C'est de moi que je veux parler, on +plutôt des événemens auxquels j'ai participé comme ministre. Mais il me +fallait entrer en matière et caractériser l'époque. Toutefois, que le +vulgaire des lecteurs n'aille pas s'imaginer que je retracerai +fastidieusement ma vie d'homme privé, de citoyen obscur. Qu'importent +d'ailleurs mes premiers pas dans la carrière! Ces minuties peuvent +intéresser de faméliques faiseurs de Biographies contemporaines et les +badauds qui les lisent; elles ne font rien à l'histoire; c'est jusqu'à +elle que je prétends m'élever.</p> + +<p>Peu importe que je sois le fils d'un armateur, et qu'on m'ait d'abord +destiné à la navigation: ma famille était honorable; peu importe que +j'aie été élevé chez les oratoriens, que j'aie été oratorien moi-même, +que je me sois voué à l'enseignement, que la révolution m'ait trouvé +préfet du collège de Nantes; il en résulte au moins que je n'étais ni un +ignorant ni un sot. Il est d'ailleurs de toute fausseté que j'aie jamais +été prêtre ni engagé dans les ordres; j'en fais ici la remarque pour +qu'on voie qu'il m'était bien permis d'être un esprit fort, un +philosophe, sans renier ma profession première. Ce qu'il y a de certain, +c'est que je quittai l'Oratoire avant d'exercer aucune fonction +publique, et que, sous l'égide des lois, je me mariai à Nantes dans +l'intention d'exercer la profession d'avocat, plus analogue à mes +inclinations et à l'état de la société. J'étais d'ailleurs moralement ce +qu'était le siècle, avec l'avantage de n'avoir été tel ni par imitation +ni par engouement, mais par méditation et par caractère. Avec de pareils +principes, comment ne m'honorerai-je pas d'avoir été nommé par mes +concitoyens, sans captation et sans intrigue, représentant du peuple à +la Convention nationale?</p> + +<p>C'est dans ce défilé que m'attendent mes transfuges d'antichambre. Pas +d'exagérations, pas d'excès, pas de crimes, soit en mission, soit à la +tribune, dont ils n'affublent ma responsabilité historique, prenant les +paroles pour des actions, les discours obligés pour des principes; ne +songeant ni au temps, ni aux lieux, ni aux catastrophes; ne tenant +compte ni du délire universel, ni de la fièvre républicaine dont vingt +millions de Français éprouvaient le redoublement.</p> + +<p>Je m'ensevelis d'abord dans le comité d'instruction publique, où je me +liai avec Condorcet, et par lui avec Vergniaud. Ici je dois retracer une +circonstance qui se rapporte à l'une des crises les plus sérieuses de ma +vie. Par un hasard bizarre, j'avais connu Maximilien Robespierre à +l'époque où je professais la philosophie dans la ville d'Arras. Je lui +avais même prêté de l'argent pour venir s'établir à Paris lorsqu'il fut +nommé député à l'Assemblée nationale. Quand nous nous retrouvâmes à la +Convention, nous nous vîmes d'abord assez souvent; mais la diversité de +nos opinions, et peut-être plus encore de nos caractères, ne tarda pas à +nous diviser.</p> + +<p>Un jour, à l'issue d'un dîner qui avait eu lieu chez moi, Robespierre se +mit à déclamer avec violence contre les Girondins, apostrophant +Vergniaud qui était présent. J'aimais Vergniaud, grand orateur et homme +simple. Je m'approchai de lui; et m'avançant vers Robespierre: «Avec une +pareille violence, lui dis-je, vous gagnerez sûrement les passions, mais +vous n'aurez jamais ni estime ni confiance.» Robespierre piqué se +retira, et l'on verra bientôt jusqu'où cet homme atrabilaire poussa +contre moi l'animosité.</p> + +<p>Pourtant je ne partageais point le système politique du parti de la +Gironde, dont Vergniaud passait pour être le chef. Il me semblait que ce +système tendait à disjoindre la France, en l'ameutant par zones et par +provinces contre Paris. J'apercevais là un grand danger, ne voyant de +salut pour l'État que dans l'unité et l'indivisibilité du corps +politique. Voilà ce qui m'entraîna dans un parti dont je détestais au +fond les excès, et dont les violences marquèrent les progrès de la +révolution. Que d'horreurs dans l'ordre de la morale et de la justice! +mais nous ne voguions pas dans des mers calmes.</p> + +<p>Nous étions en pleine révolution, sans gouvernail, sans gouvernement, +dominés par une assemblée unique, sorte de dictature monstrueuse, +enfantée par la subversion, et qui offrait tour-à-tour l'image de +l'anarchie d'Athènes et du despotisme ottoman.</p> + +<p>C'est donc ici un procès purement politique entre la révolution et la +contre-révolution. Voudrait-on le juger selon la jurisprudence qui règle +les décisions des tribunaux criminels ou de police correctionnelle? La +Convention, malgré ses déchiremens, ses excès, ses décrets forcenés, ou +peut-être à cause même de ses décrets, a sauvé la patrie au-delà de ses +limites intégrales. C'est un fait incontestable, et, sous ce rapport, je +ne récuse point ma participation à ses travaux. Chacun de ses membres, +accusés devant le tribunal de l'histoire, peut se renfermer dans les +limites de la défense de Scipion, et répéter avec ce grand homme: «J'ai +sauvé la république, montons au Capitole en rendre grâces aux Dieux!»</p> + +<p>Il est pourtant un vote qui reste injustifiable, j'avouerai même, sans +honte comme sans faiblesse, qu'il me fait connaître le remords. Mais +j'en prends à témoin le Dieu de la vérité, c'était bien moins le +monarque au fond que j'entendis frapper (il était bon et juste), que le +diadème, alors incompatible avec le nouvel ordre de choses. Et puis, le +dirai-je, car les révélations excluent les réticences, il me paraissait +alors, comme à tant d'autres, que nous ne pourrions inspirer assez +d'énergie à la représentation et à la masse du peuple, pour surmonter la +crise, qu'en outrant toutes les mesures, qu'en dépassant toutes les +bornes, qu'en compromettant toutes les sommités révolutionnaires. Telle +fut la raison d'état qui nous parut exiger cet effrayant sacrifice. En +politique, l'atrocité aurait-elle aussi parfois son point de vue +salutaire?</p> + +<p>L'univers aujourd'hui ne nous en demanderait pas compte, si l'arbre de +la liberté, poussant des racines profondes, eût résisté à la hache de +ceux mêmes qui l'avaient élevé de leurs mains. Que Brutus ait été plus +heureux dans la construction du bel édifice qu'il arrosa du sang de ses +fils, comme penseur je le conçois: il lui fut plus facile de faire +passer les faisceaux de la monarchie dans les mains d'une aristocratie +déjà constituée. Les représentans de 1793, en immolant le représentant +de la royauté, le père de la monarchie, pour élever une république, +n'eurent pas le choix dans les moyens de reconstruction. Le niveau de +l'égalité était déjà si violemment établi dans la nation, qu'il fallut +léguer l'autorité à une démocratie flottante: elle ne sut travailler que +sur un sable mouvant.</p> + +<p>A présent que je me suis condamné comme juge et partie, au moins qu'il +me soit permis de faire valoir, dans l'exercice de mes fonctions +conventionnelles, quelques circonstances atténuantes. Envoyé en mission +dans les départemens, forcé de me rapprocher du langage de l'époque, et +de payer un tribut à la fatalité des circonstances, je me vis contraint +de mettre à exécution la loi contre les suspects. Elle ordonnait +l'emprisonnement en masse des prêtres et des nobles. Voici ce que +j'écrivis, voici ce que j'osai publier dans une proclamation émanée de +moi le 25 août 1793.</p> + +<p>«La loi veut que les hommes suspects soient éloignés du commerce social: +cette loi est commandée par l'intérêt de l'État; mais prendre pour base +de vos opinions des dénonciations vagues, provoquées par des passions +viles, ce serait favoriser un arbitraire qui répugne autant à mon cœur +qu'à l'équité. Il ne faut pas que le glaive se promène au hasard. La loi +commande de sévères punitions, et non des proscriptions aussi immorales +que barbares.»</p> + +<p>Il y avait alors quelque courage à mitiger autant qu'il pouvait dépendre +de soi la rigueur des décrets conventionnels. Je ne fus pas si heureux +dans mes missions en commissariat collectif, par la raison que la +décision des affaires ne pouvait plus appartenir à ma seule volonté. +Mais on trouvera bien moins, dans le cours de mes missions, d'actions +blâmables à relever, que de ces phrases banales dans le langage du +temps, et qui, dans des temps plus calmes, inspirent encore une sorte +d'effroi: ce langage d'ailleurs était, pour ainsi dire, officiel et +consacré. Qu'on ne s'abuse pas non plus sur ma position à cette époque, +j'étais le délégué d'une assemblée frénétique, et j'ai prouvé que +j'avais éludé ou adouci plusieurs de ses mesures acerbes. Mais, du +reste, ces prétendus proconsulats réduisaient le député missionnaire à +n'être que l'homme machine, le commissaire ambulant des Comités de salut +public et de sûreté générale. Jamais je n'ai été membre de ces Comités +de gouvernement; or, je n'ai point tenu pendant la terreur le timon du +pouvoir; au contraire, la terreur a réagi sur moi comme on le verra +bientôt. Par là on peut juger combien ma responsabilité se trouve +restreinte.</p> + +<p>Mais dévidons le fil des événemens, il nous conduira, comme le fil +d'Ariane, hors du labyrinthe, et nous pourrons alors atteindre le but de +ces Mémoires, dont la sphère va s'agrandir.</p> + +<p>Nous touchions au paroxisme de la révolution et de la terreur. On ne +gouvernait plus qu'avec le fer qui tranchait les têtes. Le soupçon et la +défiance rongeaient tous les cœurs; l'effroi planait sur tous. Ceux +mêmes qui tenaient dans leurs mains l'arme de la terreur, en étaient +menacés. Un seul homme, dans la Convention, semblait jouir d'une +popularité inattaquable: c'était l'artésien Robespierre, plein d'astuce +et d'orgueil; être envieux, haineux, vindicatif, ne pouvant se +désaltérer du sang de ses collègues; et qui, par son aptitude, sa +tenue, la suite de ses idées et l'opiniâtreté de son caractère, +s'élevait souvent au niveau des circonstances les plus terribles. Usant +de sa prépondérance au Comité de salut public, il aspirait ouvertement, +non plus à la tyrannie décemvirale, mais au despotisme de la dictature +des Marius et des Sylla. Il n'avait plus qu'un pas à faire pour rester +le maître absolu de la révolution qu'il nourrissait l'ambitieuse audace +de gouverner à son gré; mais il lui fallait encore trente têtes: il les +avait marquées dans la Convention. Il savait que je l'avais deviné; +aussi avais-je l'honneur d'être inscrit sur ses tablettes à la colonne +des morts. J'étais encore en mission quand il m'accusa d'opprimer les +patriotes et de transiger avec l'aristocratie. Rappelé à Paris, j'osai +le sommer, du haut de la tribune, de motiver son accusation. Il me fit +chasser des Jacobins dont il était le grand-prêtre, ce qui, pour moi, +équivalait à un arrêt de proscription<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p> + +<p>Je ne m'amusai point à disputer ma tête, ni à délibérer longuement dans +des réunions clandestines avec ceux de mes collègues menacés comme moi. +Il me suffit de leur dire, entr'autres à Legendre, à Tallien, à Dubois +de Crancé, à Daunou, à Chénier: «Vous êtes sur la liste! vous êtes sur +la liste ainsi que moi, j'en suis sûr!» Tallien, Barras, Bourdon de +l'Oise et Dubois de Crancé montrèrent quelque énergie. Tallien luttait +pour deux existences dont l'une lui était alors plus chère que la vie: +aussi était-il décidé à frapper de son poignard le futur dictateur au +sein même de la Convention. Mais quelle chance hasardeuse! La popularité +de Robespierre lui eût survécu, et on nous aurait immolé sur sa tombe. +Je détournai Tallien d'une entreprise isolée qui eût fait tomber l'homme +et maintenir son système. Convaincu qu'il fallait d'autres ressorts, +j'allai droit à ceux qui partageaient le gouvernement de la terreur avec +Robespierre, et que je savais être envieux ou craintifs de son immense +popularité. Je révélai à Collot-d'Herbois, à Carnot, à Billaud de +Varennes les desseins du moderne Appius, et je leur fis séparément un +tableau si énergique et si vrai du danger de leur position, je les +stimulai avec tant d'adresse et de bonheur, que je fis passer dans leur +âme plus que de la défiance, le courage de s'opposer désormais à ce que +le tyran décimât davantage la Convention. «Comptez les voix, leur +dis-je, dans votre comité, et vous verrez qu'il sera réduit, quand vous +le voudrez fortement, à l'impuissante minorité d'un Couthon et d'un +St.-Just. Refusez-lui le vote, et réduisez-le à l'isolement par votre +force d'inertie.» Mais que de ménagemens, de biais à prendre pour ne pas +effaroucher la Société des Jacobins, pour ne pas aigrir les séides, les +fanatiques de Robespierre! Sûr d'avoir semé, j'eus le courage de le +braver, le 20 prairial (8 juin 1794), jour où, animé de la ridicule +prétention de reconnaître solennellement l'existence de l'Être suprême, +il osa s'en proclamer à la fois l'arbitre et l'intermédiaire, en +présence de tout un peuple assemblé aux Tuileries. Tandis qu'il montait +les marches de sa tribune aérienne, d'où il devait lancer son manifeste +en faveur de Dieu, je lui prédis tout haut (vingt de mes collègues +l'entendirent) que sa chute était prochaine. Cinq jours après, en plein +Comité, il demanda ma tête et celle de huit de mes amis, se réservant +d'en faire abattre plus tard encore une vingtaine au moins.</p> + +<p>Quel fut son étonnement et combien il s'irrita de trouver parmi les +membres du Comité une opposition invincible à ses desseins sanguinaires +contre la représentation nationale! Elle n'a déjà été que trop mutilée, +lui dirent-ils, et il est temps d'arrêter une coupe réglée qui finirait +par nous atteindre. Voyant la majorité du vote lui échapper, il se +retira plein de dépit et de rage, jurant de ne plus mettre les pieds au +Comité tant que sa volonté y serait méconnue. Il rappelle aussitôt à lui +Saint-Just, qui était aux armées; il rallie Couthon sous sa bannière +sanglante, et maîtrisant le tribunal révolutionnaire, il fait encore +trembler la Convention et tous ceux, en grand nombre, qui sacrifient à +la peur. Sûr à la fois de la société des Jacobins, du commandant de la +garde nationale, Henriot, et de tous les comités révolutionnaires de la +capitale, il se flatte qu'avec tant d'adhérens il finira par l'emporter. +En se tenant ainsi éloigné de l'antre du pouvoir, il voulait rejeter sur +ses adversaires l'exécration générale, les faire regarder comme les +auteurs uniques de tant de meurtres, et les livrer à la vengeance d'un +peuple qui commençait à murmurer de voir couler tant de sang. Mais, +lâche, défiant et timide, il ne sut pas agir, laissant écouler cinq +semaines entre cette dissidence clandestine et la crise qui se préparait +en silence.</p> + +<p>Je l'observais, et le voyant réduit à une faction, je pressai +secrètement ses adversaires qui restaient cramponnés au Comité, +d'éloigner au moins les compagnies de canonniers de Paris, toutes +dévouées à Robespierre et à la Commune, et de révoquer ou de suspendre +Henriot. J'obtins la première mesure, grâce à la fermeté de Carnot, qui +allégua la nécessité de renforcer les artilleurs aux armées. Quant à la +révocation d'Henriot, ce coup de parti parut trop fort; Henriot resta et +faillit tout perdre, ou plutôt, l'avouerais-je, ce fut lui qui +compromit, le 9 thermidor (27 juillet), la cause de Robespierre, dont il +eut un moment le triomphe dans sa main. Qu'attendre aussi d'un ancien +laquais ivre et stupide?</p> + +<p>Le reste est trop connu pour que je m'y arrête. On sait comment périt +Maximilien I<sup>er</sup>, que certains écrivains voudraient comparer aux +Gracques, dont il n'eut ni l'éloquence ni l'élévation. J'avoue que dans +l'ivresse de la victoire, je dis à ceux qui lui prêtaient des desseins +de dictature: «Vous lui faites bien de l'honneur; il n'avait ni plan ni +vues; loin de disposer de l'avenir, il était entraîné, il obéissait à +une impulsion qu'il ne pouvait ni suspendre ni diriger.» Mais j'étais +alors trop près de l'événement pour être près de l'histoire.</p> + +<p>L'écroulement subit du régime affreux qui tenait toute la nation entre +la vie et la mort fut sans doute une grande époque d'affranchissement; +mais le bien ici bas ne saurait se faire sans mélange. Qu'avons-nous vu +après la chute de Robespierre? ce que nous avons vu depuis après une +chute bien plus mémorable. Ceux qui s'étaient le plus avilis devant le +décemvir ne trouvaient plus, après sa mort, d'expression assez violente +pour peindre leur haine.</p> + +<p>On eut bientôt à regretter qu'une si heureuse crise n'ait pu être +régularisée au profit de la chose publique, au lieu de servir de +prétexte pour assouvir la haine et la vengeance des victimes qu'avait +froissé le char de la révolution dans sa course. On passa de la terreur +à l'anarchie, de l'anarchie aux réactions et aux vengeances. La +révolution fut flétrie dans ses principes et dans son but; les patriotes +restèrent exposés long-temps à la rage des sicaires organisés en +compagnies du Soleil et de Jésus. J'avais échappé aux proscriptions de +Robespierre, je ne pus éviter celles des réacteurs. Ils me poursuivirent +jusque dans la Convention, dont ils me firent expulser par un décret +inique, à force de récriminations et d'accusations mensongères. Je +passai presqu'une année en butte à toutes sortes d'avanies et de +persécutions odieuses. C'est surtout alors que j'appris à méditer sur +les hommes et sur le caractère des factions. Il fallut attendre (car +tout parmi nous est toujours poussé à l'extrême); il fallut attendre que +la mesure fût comblée, que les fureurs de la réaction missent en péril +la révolution même et la Convention en masse. Alors et seulement alors +elle vit l'abîme entr'ouvert sous ses pas. La crise était grave; il +s'agissait d'être ou de ne pas être. La Convention arma; la persécution +des patriotes eut un terme, et le canon d'une seule journée (13 +vendémiaire), fit rentrer dans l'ordre la tourbe des +contre-révolutionnaires qui s'étaient imprudemment soulevés sans chefs +et sans aucun centre d'action et de mouvement.</p> + +<p>Le canon de vendémiaire, dirigé par Bonaparte, m'ayant en quelque sorte +rendu la liberté et l'honneur, j'avoue que je m'intéressai davantage à +la destinée de ce jeune général, se frayant la route qui devait le +conduire bientôt à la plus étonnante renommée des temps modernes.</p> + +<p>J'eus pourtant à me débattre encore contre les rigueurs d'un destin qui +ne semblait pas devoir fléchir de sitôt et m'être propice. +L'établissement du régime directorial à la suite de cette dernière +convulsion, ne fut autre chose que l'essai d'un gouvernement multiple, +appelé comme régulateur d'une république démocratique de quarante +millions d'individus; car le Rhin et les Alpes formaient déjà notre +barrière naturelle. Certes, c'était là un essai d'une grande hardiesse, +en présence des armées d'une coalition renaissante des gouvernemens +ennemis ou perturbateurs. La guerre faisait notre force, il est vrai; +mais elle était mêlée de revers, et l'on ne démêlait pas trop encore qui +des deux systèmes, de l'ancien ou du nouveau, finirait par l'emporter. +On semblait tout attendre plutôt de l'habileté des hommes chargés de la +conduite des affaires que de la force des choses et de l'effervescence +des passions nouvelles: trop de vices se faisaient apercevoir. Notre +intérieur n'était pas d'ailleurs facile à mener. Ce n'était pas sans +peine que le gouvernement directorial cherchait à se frayer une route +sûre entre deux partis actifs et hostiles, celui des démagogues, qui ne +voyait dans nos magistrats temporaires que des oligarques bons à +remplacer, et celui des royalistes auxiliaires du dehors, qui, dans +l'impuissance de frapper fort et juste, entretenait dans les provinces +du midi et de l'ouest des fermens de guerre civile.</p> + +<p>Toutefois le Directoire, comme tout gouvernement neuf, qui presque +toujours a l'avantage d'être doué d'activité et d'énergie, se créa des +ressources et réorganisa la victoire aux armées, en même temps qu'il +parvint à étouffer la guerre intestine. Mais il s'inquiétait trop, +peut-être, des menées des démagogues, et cela parce qu'ils avaient leur +foyer dans Paris, sous ses propres yeux, et qu'ils associaient dans leur +haine pour tout pouvoir coordonné tous les patriotes mécontens. Ce +double écueil, entre lequel on eût pu naviguer pourtant, fit dévier la +politique du Directoire. Il délaissa les hommes de la révolution, du +rang desquels il était sorti lui-même, favorisant de préférence ces +caméléons sans caractère, instrumens du pouvoir tant qu'il est en force, +et ses ennemis dès qu'il chancèle. On vit cinq hommes, investis de +l'autorité suprême, et qui dans la Convention s'étaient fait remarquer +par l'énergie de leurs votes, repousser leurs anciens collègues, +caresser les métis et les royalistes, et adopter un système tout-à-fait +opposé à la condition de leur existence.</p> + +<p>Ainsi, sous le gouvernement de la république dont j'étais un des +fondateurs, je fus, si non proscrit, du moins en disgrâce complète, +n'obtenant ni emploi, ni considération, ni crédit, et partageant cette +inconcevable défaveur, pendant près de trois ans, avec un grand nombre +de mes anciens collègues, d'une capacité et d'un patriotisme éprouvés.</p> + +<p>Si je me fis jour enfin, ce fut à l'aide d'une circonstance particulière +et d'un changement de système amené par la force des choses. Ceci mérite +quelques détails.</p> + +<p>De tous les membres du Directoire, Barras était le seul qui fut +accessible pour ses anciens collègues délaissés; il avait et il méritait +la réputation d'une sorte d'obligeance, de franchise et de loyauté +méridionales. Il n'était pas fort en politique, mais il avait de la +résolution et un certain tact. Le décri exagéré de ses mœurs et de ses +principes moraux était précisément ce qui lui attirait une cour qui +fourmillait d'intrigans, d'intrigantes et de vampires. Il était alors en +rivalité avec Carnot, et ne se soutenait dans l'opinion publique que par +l'idée qu'au besoin on le verrait à cheval, bravant, comme au 13 +vendémiaire, toute tentative hostile; il tranchait d'ailleurs du prince +de la république, allant à la chasse, ayant des meutes dressées, des +courtisans et des maîtresses. Je l'avais connu avant et après la crise +de Robespierre, et j'avais remarqué alors que mes réflexions et mes +pressentimens l'avaient frappé par leur justesse. Je le vis en secret +par l'intermédiaire de Lombard-Taradeau, comme lui méridional, l'un de +ses commensaux et de ses confidens. C'était dans les premiers embarras +du Directoire, alors aux prises avec la faction Babœuf. Je communiquai +à Barras mes idées; il m'invita de lui-même à les consigner dans un +Mémoire; je le lui remis. La position du Directoire y était considérée +politiquement et ses dangers énumérés avec précision. Je caractérisai la +faction Babœuf, qui s'était dévoilée à moi, et je fis voir que tout en +rêvant la loi agraire, elle avait pour arrière-pensée de s'emparer +d'assaut et par surprise du Directoire et du pouvoir, ce qui nous eût +ramené à la démagogie par la terreur et le sang. Mon Mémoire fit +impression, et on coupa le mal dans sa racine. Barras m'offrit alors une +place secondaire que je refusai, ne voulant arriver aux emplois que par +la grande route; il m'assura qu'il n'avait point assez de crédit pour +m'élever, ses efforts pour vaincre les préventions de ses collègues +contre moi ayant été infructueux. Le refroidissement s'en mêla, et tout +fut ajourné.</p> + +<p>Dans l'intervalle, une occasion se présenta de songer à me rendre +indépendant sous le rapport de la fortune. J'avais sacrifié à la +révolution mon état et mon existence, et, par l'effet des préventions +les plus injustes, la carrière des emplois m'était fermée. Mes amis me +pressèrent de suivre l'exemple de plusieurs de mes anciens collègues +qui, se trouvant dans le même cas que moi, obtenaient, par la protection +des Directeurs, des intérêts dans les fournitures.</p> + +<p>Une compagnie se présenta, je m'y associai, et j'obtins, par le crédit +de Barras, une partie des fournitures<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. Je commençai ainsi ma fortune +à l'exemple de Voltaire et je contribuai à celle de mes associés, qui se +distinguèrent par leur exactitude à remplir les clauses de leur marché +avec la république. J'y tenais la main moi-même, et dans cette sphère +nouvelle je me trouvai dans le cas de rendre plus d'un service à des +patriotes délaissés.</p> + +<p>Cependant le mal s'aggravait dans l'intérieur. Le Directoire confondait +la masse des hommes de la révolution avec les démagogues et les +anarchistes; il ne portait pas de coups à ces derniers sans que les +autres n'en ressentissent le contre-coup. On laissait à l'opinion +publique la plus fausse direction. Les républicains tenaient les rênes +de l'État, et ils avaient contre eux les passions et les préventions +d'une nation impétueuse et légère qui s'obstinait à ne voir que des +terroristes, des hommes de sang dans tous les zélateurs de la liberté. +Le Directoire lui-même, entraîné par le torrent des préventions, ne +pouvait suivre la marche prévoyante qui l'eût préservé et affermi. +L'opinion publique était faussée et pervertie chaque jour davantage, par +des écrivains serviles, par des folliculaires aux gages de l'émigration +et de l'étranger, prêchant ouvertement la ruine des institutions +nouvelles: leur tâche consistait surtout à avilir les républicains et +les chefs de l'État. En se laissant flétrir et déconsidérer, le +Directoire, dont les membres étaient divisés par un esprit de rivalité +et d'ambition, perdit tous les avantages qu'offre le gouvernement +représentatif à ceux qui ont assez d'habileté pour le maîtriser et le +conduire. Qu'arriva-t-il? Au moment même où nos armées triomphaient de +toutes parts, où, maîtres du cours du Rhin, nous faisions la conquête de +l'Italie au nom de la révolution et de la république, l'esprit +républicain périssait dans l'intérieur, et l'opération des élections +tournait au profit des contre-révolutionnaires et des royalistes. Un +grand déchirement devint inévitable dès que la majorité des deux +conseils se fut déclarée contre la majorité du Directoire. Il s'était +formé une espèce de <i>triumvirat</i> composé de Barras, Rewbel et +Reveillère-Lepaux, trois hommes au-dessous de leurs fonctions dans une +telle crise. Ils s'aperçurent enfin qu'il ne leur restait plus d'autre +appui que celui du canon et des baïonnettes. Au risque de mettre en jeu +l'ambition des généraux, il fallut faire intervenir les armées, autre +danger grave, mais qui, plus éloigné, fut moins prévu.</p> + +<p>Ce fut alors qu'on vit Bonaparte, conquérant de la Lombardie et +vainqueur de l'Autriche, former dans chacune des divisions de son armée +un club, faire délibérer ses soldats, leur signaler les deux Conseils +comme des traîtres vendus aux ennemis de la France, et après avoir fait +jurer à son armée sur l'autel de la patrie, d'exterminer les <i>brigands +modérés</i>, envoyer des adresses menaçantes en profusion dans tous les +départemens et dans la capitale. Au nord, l'armée ne se borna point à +délibérer et à signer des adresses. Hoche, général en chef de l'armée de +Sambre-et-Meuse, dirigea sur Paris des armes, des munitions, et fit +marcher ses troupes sur les villes voisines. Par des ressorts secrets, +ce mouvement fut tout-à-coup suspendu, soit qu'on ne pût encore +s'entendre sur les coups à porter aux deux Conseils, soit, ce que j'ai +plus de motifs de croire, qu'on voulût ménager au vainqueur de l'Italie +une influence plus exclusive dans les affaires. Il est sûr que les +intérêts de Bonaparte étaient représentés alors par Barras dans le +triumvirat directorial, et que l'or de l'Italie coulait comme un nouveau +Pactole au milieu du Luxembourg. Des femmes s'en mêlèrent; elles +conduisaient alors toutes les intrigues.</p> + +<p>Le 4 septembre (18 fructidor), un mouvement militaire assujettit la +capitale, sous la direction d'Augereau, lieutenant de Bonaparte, envoyé +tout exprès. De même que dans tous les déchiremens où interviennent les +soldats, la toge fléchit devant les armes. On déporte sans forme +judiciaire deux directeurs, cinquante-trois députés; un grand nombre +d'auteurs et d'imprimeurs de feuilles périodiques qui avaient perverti +l'opinion. Les élections de quarante-neuf départemens sont déclarées +nulles; les autorités administratives sont suspendues pour être +réorganisées dans le sens de la nouvelle révolution.</p> + +<p>C'est ainsi que les royalistes furent vaincus et dispersés sans bataille +par le seul effet de l'appareil militaire; que les sociétés populaires +purent se recomposer; que la réaction contre les républicains eut un +terme; que le titre de républicain et de patriote ne fut plus un motif +d'exclusion pour arriver aux emplois et aux honneurs. Quant au +Directoire, où Merlin de Douai et François de Neufchâteau vinrent +remplacer Carnot et Barthélémy, tous deux compris dans la mesure de +déportation, il acquit d'abord une certaine apparence d'énergie et de +force; mais au fond ce n'était qu'une force factice incapable de +résister aux orages ni aux revers.</p> + +<p>Ainsi ce n'était que par la violence qu'on remédiait au mal, exemple +d'autant plus dangereux qu'il compromettait l'avenir.</p> + +<p>Pendant les préludes du 18 fructidor, journée qui semblait devoir +décider du sort de la révolution, je n'étais pas resté oisif. Mes +avertissemens au directeur Barras, mes aperçus, mes conversations +prophétiques, n'avaient pas peu contribué à donner au triumvirat +directorial l'éveil et le stimulant qu'avaient souvent réclamé ses +tâtonnemens et ses incertitudes. N'était-il pas naturel qu'un dénouement +si favorable aux intérêts de la révolution tournât aussi à l'avantage +des hommes qui l'avaient fondée et soutenue par leurs lumières, leur +énergie<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>? Les patriotes n'avaient marché jusqu'alors que sur des +ronces, il était temps que l'arbre de la liberté portât des fruits plus +doux pour qui devait les cueillir et les savourer; il était temps que +les hauts emplois devinssent le dévolu des hommes forts.</p> + +<p>Ne dissimulons rien ici: nous nous étions débarrassés des armes de la +coalition, du fléau de la guerre civile, et des manœuvres plus +dangereuses encore des caméléons de l'intérieur. Or, par notre énergie +et la force des choses, nous étions les maîtres de l'État et de toutes +les branches du pouvoir. Il ne s'agissait plus que d'une prise de +possession entière dans l'échelle des capacités. Quand on a le pouvoir, +toute l'habileté consiste à maintenir le régime conservateur. Toute +autre théorie à l'issue d'une révolution n'est que niaiserie ou +hypocrisie impudente; cette doctrine, on la trouve dans le fond du cœur +de ceux mêmes qui n'osent l'avouer. J'énonçai, en homme capable, ces +vérités triviales regardées jusqu'alors comme un secret d'état<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. On +sentit mes raisons; l'application seule embarrassait. L'intrigue fit +beaucoup; le mouvement salutaire fit le reste.</p> + +<p>Bientôt une douce rosée de secrétariats-généraux, de porte-feuilles, de +commissariats, de légations, d'ambassades, d'agences secrètes, de +commandemens divisionnaires, vint, comme la manne céleste, désaltérer +l'élite de mes anciens collègues, soit dans le civil, soit dans le +militaire. Les patriotes si long-temps délaissés furent pourvus. J'étais +l'un des premiers en date, et l'on savait ce que je valais. Pourtant je +m'obstinai à refuser les faveurs subalternes qui me furent offertes; +j'étais décidé à n'accepter qu'une mission brillante qui me lançât +tout-à-coup dans la carrière des grandes affaires politiques. J'eus la +patience d'attendre; j'attendis même long-temps, mais je n'attendis pas +en vain. Barras pour cette fois triompha des préventions de ses +collègues, et je fus nommé, au mois de septembre 1798, non sans beaucoup +de démarches et de conférences, ambassadeur de la république française +près la république cisalpine. On le sait, nous étions redevables aux +armes victorieuses de Bonaparte et à sa politique déliée de cette +création nouvelle et sympathique. Il avait fallu faire un pont d'or à +l'Autriche et lui sacrifier Venise.</p> + +<p>Par le traité de paix de Campo-Formio (hameau du Frioul près d'Udine), +l'Autriche avait signé la cession des Pays-Bas à la France; et de Milan, +Mantoue, Modène, à la république cisalpine; elle s'était réservé la plus +grande partie de l'état de Venise, hors les Iles Ioniennes, que la +France retint. On voyait bien que ce n'était pour nous qu'une pierre +d'attente, et on parlait déjà de révolutionner toute l'Italie pour ne +pas s'arrêter en si beau chemin. En attendant, le traité de Campo-Formio +servait à consolider la nouvelle république, dont l'étendue ne laissait +pas que d'être respectable. Elle était formée de la Lombardie +autrichienne, du Modenois, de Massa et Carrara, du Bolonais, du +Ferrarais, de la Romagne, du Bergamasque, du Bressan, du Cremasque, et +d'autres contrées de l'État de Venise en terre ferme.</p> + +<p>Déjà nubile, elle réclamait son émancipation; c'est-à-dire qu'au lieu de +gémir sous la dure tutelle du Directoire français, elle demandait à +vivre sous la protection et sous l'influence de la grande nation. En +effet, c'était moins des serfs qu'il nous fallait que des alliés forts +et sincères. Telle était mon opinion; c'était aussi celle du directeur +Barras, et du général Brune, alors commandant en chef l'armée d'Italie: +de Berne il venait de porter son quartier-général à Milan. Mais un autre +directeur, qui menait la politique et la diplomatie à coups de ruades, à +la manière des chevaux rétifs d'Alsace, prétendait tout subjuguer, amis +et ennemis, par la force et la rudesse: c'était Rewbel, de Colmar, homme +dur et vain; il y voyait de la dignité. Il partageait la prépondérance +des grandes affaires avec son collègue Merlin de Douai, jurisconsulte +excellent, mais chétif homme d'état; tous deux menaient le Directoire, +car Treilhard et Reveillère-Lepaux n'étaient que des acolytes. Si +Barras, qui faisait bande à part, l'emportait parfois, c'était par +dextérité et par l'idée qu'on en avait; on le croyait homme de cœur +toujours prêt à faire un coup de main.</p> + +<p>Mais nous n'étions déjà plus dans l'ivresse de la victoire. Mon +initiation dans les affaires d'état tient à une époque si grave qu'il +convient d'en marquer les traits saillans; c'est d'ailleurs un +préliminaire indispensable pour mieux comprendre tout ce qui va suivre. +En moins d'un an la paix de Campo-Formio, qui avait tant abusé de +crédules, se trouvait déjà sapée dans sa base. Sans nous arrêter, nous +avions horriblement usé du droit de la force en Helvétie, à Rome, en +Orient. A défaut de rois, nous avions fait la guerre aux pâtres de la +Suisse, et nous avions été relancer les mameloucks. Ce fut +particulièrement l'expédition d'Égypte qui rouvrit toutes les plaies. +Elle eut une singulière origine qu'il est bon de noter ici. Bonaparte +avait horreur du gouvernement multiple, et il méprisait le Directoire +qu'il appelait les cinq rois à terme. Enivré de gloire à son retour +d'Italie, accueilli par l'ivresse française, il médita de s'emparer du +gouvernement suprême; mais sa faction n'avait pas encore jeté d'assez +profondes racines. Il s'aperçut, et je me sers de ses expressions, que +<i>la poire n'était pas mûre</i>. De son côté, le Directoire qui le +redoutait, trouvait que son généralat nominal de l'expédition +d'Angleterre le tenait trop à portée de Paris; lui-même se souciait peu +d'aller se briser sur la côte d'Albion. A vrai dire on ne savait trop +qu'en faire. Une disgrâce ouverte eût révolté l'opinion publique et +l'eût rendu lui-même plus fort.</p> + +<p>On était à la recherche d'un expédient lorsque l'ancien évêque d'Autun, +si délié, si insinuant, et que venait d'introduire aux affaires +étrangères l'intrigante fille de Necker, imagina le brillant ostracisme +en Égypte. Il en insinua d'abord l'idée à Rewbel, puis à Merlin, se +chargeant de l'adhésion de Barras. Le fond de son plan n'était qu'une +vieillerie trouvée dans la poussière des bureaux. On en fit une affaire +d'état. L'expédient parut d'autant plus heureux qu'il éloignait tout +d'abord l'âpre et audacieux général, en le livrant à des chances +hasardeuses. Le conquérant de l'Italie donna d'abord à plein collier et +avec ardeur dans l'idée d'une expédition qui, ne pouvant manquer +d'ajouter à sa renommée, lui livrait des possessions lointaines; il se +flattait déjà d'y gouverner en sultan ou en prophète. Mais bientôt se +refroidissant, soit qu'il vît le piège, soit qu'il convoitât toujours le +pouvoir suprême, il tergiversa; il eut beau se débattre, susciter +obstacles sur obstacles, tous furent levés; et quand il se vit dans +l'alternative d'une disgrâce ou de rester à la tête d'une armée qui +pouvait révolutionner l'Orient, il ajourna ses desseins sur Paris, et +mit à la voile avec l'élite de nos troupes.</p> + +<p>L'expédition débuta par une sorte de prodige, l'enlèvement subit de +Malte; puis par une catastrophe, la destruction de notre escadre dans +les eaux du Nil. La face des affaires changea aussitôt. L'Angleterre à +son tour fut dans le délire du triomphe. Conjointement avec la Russie +elle devint l'instigatrice d'une nouvelle guerre générale dont le +gouvernement des Deux-Siciles fut le promoteur apparent.</p> + +<p>Elle fut attisée à Palerme et à Naples par la haine, à Constantinople +par la violation du droit de paix, des nations et des gens. Le Turc seul +était dans le bon droit.</p> + +<p>Tant d'incidens graves coup sur coup firent dans Paris une impression +profonde; il semblait que la terre tremblât de nouveau. On fit +ouvertement des préparatifs de guerre, et tout prit un aspect hostile et +sombre. On avait déjà frappé les riches d'un emprunt forcé et progressif +de quatre-vingt millions; on pourvut à faire des levées. De cette époque +date la combinaison et l'établissement de la conscription militaire, +levier immense emprunté à l'Autriche, perfectionné, proposé aux Conseils +par Jourdan, et adopté aussitôt par la mise en activité de deux cent +mille conscrits. On renforça les armées d'Italie et d'Allemagne.</p> + +<p>Tous les préludes de la guerre se révélèrent à la fois: insurrection +dans l'Escaut et dans les Deux-Nèthes, aux portes de Malines et de +Bruxelles; troubles dans le Mantouan et à Voghère; le Piémont à la +veille d'une subversion; Gênes et Milan déchirés par la rivalité des +partis et agités par la fièvre que leur avait inoculée notre révolution.</p> + +<p>Ce fut entouré de ces présages sombres que je me mis en route pour ma +légation de Milan. J'arrivai au moment même où le général Brune allait +opérer, dans le gouvernement de la Cisalpine, sans en altérer l'essence, +un changement de personnes dont j'avais la clef. Il était question de +faire passer le pouvoir à des hommes plus énergiques et à des mains plus +fermes; il s'agissait de commencer l'émancipation de la république +cadette pour qu'elle donnât l'impulsion à toute l'Italie. Nous +préméditâmes ce coup de main avec l'espoir de forcer à l'adhésion la +majorité du Directoire qui siégeait au Luxembourg<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p> + +<p>Je me concerte avec Brune; je stimule les patriotes lombards les plus +chauds, et nous décidons que le mouvement sera régularisé, qu'il n'y +aura ni proscriptions ni violences. Dans la matinée du 20 octobre se +développe un appareil militaire; les portes de Milan sont fermées, les +directeurs et les députés sont à leur poste. Là, par la seule impulsion +de l'opinion, sous l'égide des forces de la France, et par l'effet des +insinuations du général en chef, cinquante-deux représentans cisalpins +donnent leur démission et sont remplacés par d'autres. En même temps les +trois directeurs Adelasio, Luosi et Soprensi, choisis par +l'ex-ambassadeur Trouvé et confirmés par le Directoire de France, sont +également invités à se démettre, et nous les remplaçons par trois autres +directeurs: Brunetti, Sabatti et Sinancini. Le citoyen Porro, patriote +lombard plein de zèle et de lumières, est nommé ministre de la police. +Cette répétition de notre 18 fructidor, faite à l'eau rose, est +confirmée par les assemblées primaires; nous rendons ainsi hommage à la +souveraineté du peuple en faisant sanctionner par lui ce qui était fait +pour lui. Soprensi l'ex-directeur entraîna vingt-deux députés qui +vinrent déposer leurs protestations dans mes mains; ce que je pus +alléguer pour les faire fléchir resta sans effet. Il fallut donner +l'ordre de faire sortir Soprensi de force de l'appartement qu'il +occupait au palais directorial, et recevoir de lui une nouvelle +protestation portant qu'il déniait au général en chef le droit qu'il +s'arrogeait sur les autorités cisalpines. Là se borna l'opposition.</p> + +<p>Toutes les difficultés nous les surmontâmes sans rumeur et nous évitâmes +toute espèce de déchirement. On sent bien que les courriers ne restèrent +pas immobiles; les déchus et les mécontens eurent recours au Directoire +de Paris, auquel ils en appelèrent.</p> + +<p>Je rendis compte, de mon côté, des changemens du 20 octobre, en +m'étayant de la volonté réfléchie du général en chef, de la justesse de +ses vues, de l'exemple de ce qui s'était passé en France au 18 +fructidor, et de celui plus récent encore puisé dans la nécessité où +s'était trouvé le Directoire de faire casser les élections de plusieurs +départemens, afin d'écarter des députés brouillons, inquiets ou +dangereux. Je m'élevai ensuite à des considérations plus hautes, +invoquant les termes et l'esprit du traité d'alliance entre la +république française et la république cisalpine, traité approuvé par le +Conseil des anciens le 7 mars précédent. On y trouvait explicitement +reconnue la nouvelle république, comme puissance libre et indépendante, +aux seules conditions qu'elle prendrait part à toutes nos guerres; +qu'elle mettrait sur pied toutes ses forces à la réquisition du +Directoire français; qu'elle entretiendrait vingt-cinq mille hommes de +nos troupes, en y employant annuellement dix millions, et enfin que tous +ses armemens seraient sous le commandement de nos généraux. Je +garantissais la stricte et fidèle exécution du traité, en protestant que +le gouvernement et la chose nationale trouveraient un gage plus sûr et +un appui plus véritable dans l'énergie et la bonne foi des hommes à qui +le pouvoir venait d'être confié; enfin, je fis valoir mes instructions +qui m'autorisaient à réformer, sans agitation, sans secousses, les vices +du nouveau gouvernement cisalpin, la multiplicité excessive et +dispendieuse des membres du corps législatif, des administrations +départementales, et qui me recommandaient de veiller à ce que la forme +du régime républicain ne fût pas onéreuse au peuple. Je partais de là +pour garantir aussi l'existence d'immenses ressources, le Corps +législatif de Milan ayant autorisé le Directoire à vendre trente +millions de domaines nationaux, parmi lesquels se trouvaient les biens +des évêques. La dépêche du général en chef, Brune, coïncidait +parfaitement avec la mienne, mais tout fut inutile. L'orgueil et la +vanité s'en mêlèrent, ainsi que les plus basses intrigues, et même les +insinuations étrangères. Il s'agissait d'ailleurs de la solution d'une +des plus hautes questions de politique immédiate, de l'adoption ou du +rejet du système de l'unité de l'Italie divisée en républiques, par le +prompt renversement des vieux gouvernemens pourris qui s'écroulaient et +ne pouvaient plus tenir, système que nous tenions à honneur de faire +triompher<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>. Cette politique tranchante et décisive ne pouvait convenir +au ministre cauteleux qui exploitait alors nos affaires étrangères<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>; +il employa des moyens détournés pour faire échouer notre plan, et il +réussit. Rewbel et Merlin, dont la vanité fut mise en jeu, se +déchaînèrent contre l'opération de Milan; nous n'eûmes pour nous que le +vote isolé de Barras, qui fut bientôt neutralisé. Un arrêté pris <i>ab +irato</i> le 25 octobre, désavoua formellement les changemens opérés par le +général Brune. En même temps le Directoire m'écrivit pour me faire +connaître sa désapprobation, en me témoignant qu'il verrait avec plaisir +rentrer au Directoire et au sénat tous les citoyens que la dernière +révolution en avait fait sortir.</p> + +<p>J'aurais pu aisément me désintéresser dans cette affaire, à laquelle +j'étais censé n'avoir pris aucune part directe, étant arrivé à mon poste +à la naissance des préparatifs dont je pouvais, à la rigueur, ne bien +connaître ni la source ni l'objet. Telle eût été la conduite d'un homme +qui aurait voulu conserver sa légation aux dépens de ses opinions et de +son honneur. Je suivis une marche plus franche et plus ferme. Je +réclamai vivement contre la désapprobation du Directoire; je fis sentir +le danger de rétrograder, le vœu du peuple s'étant d'ailleurs manifesté +dans les assemblées primaires, de manière à ne pouvoir plus revenir sur +ce qui était fait sans risquer de tomber dans une légèreté, dans une +inconséquence blâmables. Je fis sentir aussi combien il serait +impolitique de mécontenter les patriotes cisalpins, et de risquer de +mettre leur république en feu au moment même où les hostilités, à la +veille de commencer contre Naples, ne pouvaient manquer d'être le +prélude d'une guerre générale. J'annonçai que trente mille Autrichiens +allaient se rassembler sur l'Adige; mais je prêchai dans le désert. +Brune, à la réception de l'arrêté du Directoire qui annulait les +destitutions faites le 20 octobre, reçut l'injonction de quitter l'armée +d'Italie pour aller commander en Hollande. Heureusement il fut remplacé +par le brave, modeste et loyal Joubert, bien propre à tout calmer et à +tout réparer.</p> + +<p>Milan fermentait, et les deux partis rivaux se retrouvaient en présence; +l'un plein d'espoir d'être rétabli, l'autre décidé à tenir ferme, quand +un nouvel arrêté me parvint, émané du Directoire, le 7 novembre. Il +refusait de reconnaître le vœu du peuple, et m'ordonnait de cesser +toute relation avec le Directoire cisalpin jusqu'à ce que cette autorité +eût été reconstituée telle qu'elle l'était avant le 20 octobre. Le +Directoire ordonnait en outre une nouvelle convocation des assemblées +primaires. Je fus révolté du mépris des principes républicains sur +lesquels étaient basées nos propres institutions. Le système servile et +vexatoire avec lequel on prétendait gouverner une république alliée, me +parut le comble de l'ineptie. Au milieu des circonstances graves où +allait se trouver la péninsule italique, c'était vouloir ravaler les +hommes et les réduire à n'être que de pures machines; c'était +tout-à-fait contraire d'ailleurs, aux stipulations et à l'esprit du +traité d'alliance. Je m'expliquai; je fis plus, je vengeai en quelque +sorte la majesté des deux nations, en adressant au Directoire cisalpin +le message dont voici les principaux traits:</p> + +<p>«C'est en vain, citoyens Directeurs, qu'on cherche à persuader que votre +existence politique n'est que fugitive, parce qu'elle a été accompagnée +d'un acte justement improuvé et fortement réprimé par mon gouvernement. +(Ici il fallait bien un correctif.) Vos concitoyens, en la sanctionnant +dans vos assemblées primaires, vous ont donné une puissance morale dont +vous devenez responsables devant le peuple cisalpin.</p> + +<p>»Prouvez donc avec fierté son indépendance et la vôtre; maintenez avec +fermeté les rênes du gouvernement qui vous sont confiées, sans vous +embarrasser des perfides sugestions de la calomnie; faites respecter +votre autorité par une police vaste et judicieuse; résistez à la +malignité des passions en développant un grand caractère, et comprimez +toutes les combinaisons de vos ennemis par une inflexible justice.</p> + +<p>...Nous voulons toujours donner la paix à la terre; mais si la vanité et +la soif du sang font prendre les armes contre votre indépendance... +malheur aux traîtres! Les hommes libres fouleront aux pieds leur +poussière.</p> + +<p>»Citoyens Directeurs! élevez vos âmes avec les événemens; soyez plus +grands qu'eux si vous voulez les dominer; n'ayez point d'inquiétude sur +l'avenir; la solidité des républiques est dans la nature des choses; la +victoire et la liberté couvriront le Monde.</p> + +<p>»Réglez l'activité brûlante de vos concitoyens, afin qu'elle soit +féconde.... Qu'ils sachent bien que l'énergie n'est pas le délire, et +qu'être libre ce n'est pas être indépendant pour faire le mal.»</p> + +<p>Mais les âmes, en Italie, étaient peu à la hauteur de ces préceptes. Je +cherchai partout une fermeté tempérée par la constance, et je ne trouvai +que des cœurs incertains ou pusillanimes à peu d'exceptions près.</p> + +<p>Furieux qu'on prît un tel langage devant le public cisalpin, nos +souverains à terme siégeant au Luxembourg expédièrent en toute hâte à +Milan le citoyen Rivaud, en qualité de commissaire extraordinaire; il +était porteur d'un arrêté qui m'enjoignait de sortir de l'Italie. Je +n'en tins aucun compte, persuadé que le Directoire n'avait pas le droit +de m'empêcher de vivre en simple particulier à Milan. Une conformité +sympatique d'opinions et d'idées avec Joubert, qui venait d'y prendre +le commandement à la place de Brune, me portait à y rester pour attendre +les événemens qui se préparaient. A peine fûmes-nous, Joubert et moi, en +relations et en conférences, que nous nous entendîmes. C'était, sans +contredit, le plus intrépide, le plus habile et le plus estimable des +lieutenans de Bonaparte; il avait favorisé, depuis la paix de +Campo-Formio, la cause populaire en Hollande; il venait en Italie, +résolu, malgré la fausse politique du Directoire, de suivre son +inclination et de satisfaire au vœu des peuples qui voulaient la +liberté. Je l'engageai fortement à ne pas se compromettre pour ma cause +et à louvoyer. Le commissaire Rivaud, n'osant rien entreprendre tant que +je resterais à Milan, informa de sa position et de l'état des choses ses +commettans du Luxembourg, qui, par le plus prochain courrier, envoyèrent +des dépêches fulminantes.</p> + +<p>Il fallut que l'autorité militaire agît bon gré mal gré. Dans la nuit du +7 au 8 décembre, la garde du Directoire et du Corps législatif cisalpin +fut désarmée et remplacée par des troupes françaises. On interdit au +peuple l'entrée du lieu d'assemblée du Directoire et des deux Conseils. +Un comité secret fut tenu pendant la nuit, et à son issue on expulsa les +nouveaux fonctionnaires et on rétablit les anciens. Les scellés furent +apposés sur les portes du Cercle constitutionnel, et le commissaire +Rivaud ordonna plusieurs arrestations. Moi-même j'eusse été arrêté, +garotté, je crois, et ramené de brigade en brigade à Paris, si Joubert +ne m'eût averti à temps. Je m'esquivai dans une campagne près de Monza, +où je reçus aussitôt copie de la proclamation adressée par le citoyen +Rivaud au peuple cisalpin. Dans ce honteux monument d'une politique +absurde, on alléguait l'irrégularité et la violence des procédés du 20 +novembre, qu'on anathématisait par la raison qu'ils avaient été +favorisés par le pouvoir militaire; allégation dérisoire, puisqu'elle +condamnait le 18 fructidor, et la dernière et humiliante scène de Milan, +ordonnée de Paris sans connaissance de cause. Le perroquet commissaire +nous taxait, Brune et moi, en termes énigmatiques, d'être des novateurs +et des réformateurs sans caractère et sans mission; enfin il signalait +l'exagération de notre patriotisme, qui, disait-il, faisait calomnier le +gouvernement populaire.</p> + +<p>Tout cela était pitoyable par sa déraison. Averti que j'avais disparu et +me croyant caché dans Milan, le Directoire réexpédia un courrier +extraordinaire, porteur de l'ordre itératif de me faire sortir d'Italie. +«...Si vous aviez connaissance, écrivit immédiatement au Directoire +cisalpin le plat Rivaud, que le citoyen Fouché fût sur votre territoire, +je vous prie de m'en informer.» Je m'amusai de sa perplexité et des +frayeurs des deux Directoires; puis sortant de ma retraite, je pris +tranquillement la route des Alpes que je franchis. J'arrivai à Paris +dans les premiers jours de janvier 1799. Déjà le crédit et la +prépondérance de Rewbel et de Merlin avaient singulièrement déclinés. +Dans les deux Conseils on formait des brigues contre eux, et ils +commençaient à baisser de ton. Aussi, au lieu de m'appeler à leur barre +et de me faire rendre compte de ma conduite, ils se contentèrent +d'annoncer dans leur journal officiel que j'étais de retour de ma +mission près la république cisalpine. Je me crus assez fort pour leur +demander compte moi-même de leurs procédés sauvages à mon égard, +exigeant pour mes déplacemens des indemnités que je reçus, mais avec +l'instante prière de ne point faire d'esclandre.</p> + +<p>J'ai pensé que ces détails sur mon premier naufrage dans ma navigation +des hauts emplois feraient connaître et l'état des esprits à cette +époque et le terrain sur lequel j'eus d'abord à opérer. J'avais +d'ailleurs écrit déjà cet exposé, à la demande de Bonaparte, à la veille +de partir pour Marengo; et j'avoue que j'y ai trouvé, en le relisant, +des souvenirs dans lesquels je me suis complu.</p> + +<p>Je voyais l'autorité directoriale ébranlée, moins par les préludes des +revers publics, que par les menées sourdes des factions mécontentes: +sans se montrer encore à visage découvert, elles préparaient leurs +attaques dans l'ombre.</p> + +<p>On se montrait fatigué généralement de l'esprit étroit et tracassier qui +animait nos cinq rois à terme; on s'indignait surtout que leur autorité +ne se fit connaître que par des exactions, des injustices et des +inepties. En réveillant les passions assoupies, ils provoquèrent les +résistances. Quelques conversations expansives avec des hommes influens +ou attentifs, et mon propre coup-d'œil suffirent pour me faire juger +sainement de l'état des choses.</p> + +<p>Tout annonçait de grands événemens et une crise prochaine. Les Russes +s'avançaient et allaient entrer en lice. On se lassa d'envoyer notes sur +notes à l'Autriche pour essayer de les arrêter; et dès la fin de février +on donna le signal des batailles sans qu'on fût prêt à faire la guerre. +Le Directoire avait provoqué cette seconde coalition tout en se privant +lui-même de ses meilleurs généraux. Non seulement Bonaparte était +relégué dans les sables de l'Afrique; non seulement Hoche, échappé à +l'expédition d'Irlande, avait fini par le poison, mais Pichegru était +déporté à Sinnamary, mais Moreau était en disgrâce, mais Bernadotte, +retiré de la diplomatie après l'éclat de sa légation de Vienne, venait +de se démettre de son commandement de l'armée d'observation; mais encore +la destitution de Championnet était prononcée, pour avoir voulu mettre +un frein aux rapines des agens du Directoire. Enfin Joubert lui-même, +l'intrépide et vertueux Joubert avait reçu sa démission, pour avoir +voulu établir en Italie une liberté sage qui eût cimenté les liens qui +unissaient deux nations dont les destinées semblaient devoir être +communes.</p> + +<p>Cette seconde guerre continentale dont la Suisse, l'Italie et l'Égypte +n'avaient vu que les préludes, s'ouvrit le 1<sup>er</sup> de mars; et dès le 21, +Jourdan perdit la bataille de Stockach, ce qui le força de repasser +précipitamment le Rhin: douloureux présage qui fut bientôt suivi de la +rupture du congrès de Rastadt, comédie politique, dont le dernier acte +fut un drame horrible. Nous ne fûmes pas plus heureux en Italie qu'en +Allemagne: Schoerer, le général de prédilection de Rewbel, perdit sur +l'Adige trois batailles, qui nous ravirent en peu de jours, avec les +libertés de l'Italie, des conquêtes qui nous avaient coûté trois +campagnes laborieuses.</p> + +<p>Nous avions jusqu'alors envahi ou tenu ferme: qu'on juge de l'effet que +produisit la nouvelle que partout nous battions en retraite! Tout +gouvernement qui, en révolution, ne sait faire que des mécontens et ne +sait pas vaincre, perd nécessairement le pouvoir: au premier revers, +toutes les ambitions reprennent de droit une attitude hostile.</p> + +<p>J'assistai à différentes réunions de députés et de généraux mécontens, +et je jugeai que les partis n'avaient pas au fond les mêmes intentions, +mais qu'ils se réunissaient dans le but commun de renverser le +Directoire, pour édifier ensuite chacun à sa manière. Je rectifiai à ce +sujet les idées de Barras et je l'engageai à forcer à tout prix +l'expulsion de Rewbel, bien sûr que nous aurions ensuite bon marché de +Treilhard, de Merlin et de Reveillère. On était aigri surtout contre les +deux derniers, comme ayant favorisé le système des scissions +électorales, imaginées pour écarter des Conseils législatifs les plus +ardens républicains. Je savais que Joseph et Lucien, frères de +Bonaparte, chargés de soigner les intérêts de son ambition pendant son +exil belliqueux, manœuvraient dans le même but. Lucien montrait un +patriotisme exalté; il était à la tête d'un parti de mécontens avec +Boulay de la Meurthe. De son côté, Joseph faisait beaucoup de dépense et +tenait un grand état de maison. Là se réunissaient les députés les plus +influens des Conseils, les plus hauts fonctionnaires, les généraux +marquans et les femmes les plus fertiles en intrigues.</p> + +<p>La coalition formée, Rewbel déconcerté, abandonné par Merlin à qui on le +représenta comme un bouc émissaire qu'il fallait sacrifier, se crut +trop heureux de marchander son élimination, couverte par le sort, à la +condition principale qu'on respecterait sa retraite dans le Conseil des +anciens. Mais qui allait le remplacer au Directoire? Merlin et les +députés ventrus, ses acolytes, décidèrent qu'ils élèveraient à sa place +Duval, de la Seine-Inférieure, homme médiocre et nul, brave homme +d'ailleurs, qui occupait alors le ministère de la police, où sa vue +était trop courte pour y rien voir. On les laissa faire, et toutes leurs +batteries dressées, on, travailla efficacement pour Sieyes, ambassadeur +à Berlin, dont on vantait depuis dix ans la capacité occulte. Je lui +savais réellement quelques idées fortes et positives en révolution; mais +je connaissais aussi son caractère défiant et artificieux; je lui +croyais d'ailleurs des arrière-pensées peu compatibles avec les bases de +nos libertés et de nos institutions. Je n'étais pas pour lui, mais je +tenais à la coterie qui se forma tout-à-coup en sa faveur, sans pouvoir +deviner par quelle impulsion. On alléguait qu'il importait de mettre à +la tête des affaires, au début d'une coalition menaçante, l'homme qui +mieux que tout autre connaissait les moyens de maintenir la Prusse dans +sa neutralité si productive pour elle; on assurait aussi qu'il s'était +montré fin politique, en donnant les premiers, éveils sur la coalition +flagrante.</p> + +<p>On en vint à l'élection: je ris encore du désappointement du subtil +Merlin et du bon Duval, sa créature, qui, pendant que les Conseils +procédaient, ayant établi une ligne télégraphique d'agens depuis l'hôtel +de la police jusqu'à la salle législative, chargés de transmettre au +bien-heureux candidat le premier avis de son exaltation directoriale, en +apprirent qu'une partie du ventre avait fait défection. Ni Merlin, ni +Duval ne pouvaient comprendre comment une majorité <i>assurée</i> peut se +changer tout-à-coup eu minorité. Mais nous, qui savions par quel ressort +on opère, nous en fîmes des gorges chaudes dans d'excellens dîners où se +tamisait la politique.</p> + +<p>Merlin vit dans Sieyes un compétiteur dangereux, et dès ce moment, il se +renfrogna. Quant au bon homme Duval, bientôt remplacé par Bourguignon, +il en devint misantrope. Ces deux médiocres citoyens n'étaient pas plus +faits l'un que l'autre pour manier la police<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p> + +<p>L'œuvre n'était encore qu'ébauchée. Pour l'accomplir, il se forma deux +coalition législatives. Dans l'une figuraient Boulay de la Meurthe, +Chénier, Français de Nantes, Chalmel, Texier-Olivier, Berlier, Baudin +des Ardennes, Cabanis, Régnier, les frères Bonaparte; dans l'autre on +voyait Bertrand du Calvados, Poulain-Grand-pré, Destrem, Garrau, Arena, +Salicetti, et d'autres ardens athlètes. Dans toutes deux, qui avaient en +dehors leurs auxiliaires, je ménageai à Barras des créatures, et il +manœuvra lui-même assez bien. On n'agit d'abord que par des voies +souterraines: le temps d'éclater n'était pas encore venu.</p> + +<p>A cet égard, nos revers nous servirent merveilleusement; ils étaient +inévitables. Cent soixante et dix mille hommes épuisés, fatigués, +dégoûtés par vingt défaites, et commandés par des généraux toujours à +la veille d'une disgrâce, pouvaient-ils tenir tête à plus de trois cent +mille ennemis, secondés en Italie et en Allemagne par les peuples, et +portés, soit par l'ardeur de la victoire, soit par le désir de la +vengeance, sur les frontières mêmes de la république?</p> + +<p>Bientôt le déchaînement fut général contre la majorité du Directoire. +«Son autorité, disait-on, ne s'est fait connaître que par des exactions, +des injustices et des inepties; au lieu de signaler sa dictature, il n'a +fait, depuis le 18 fructidor, qu'abuser de son immense pouvoir; il a +creusé le gouffre de nos finances et l'abîme qui menace aujourd'hui +d'engloutir la république.»</p> + +<p>Ce n'était que dans les Conseils où le Directoire trouvait encore des +défenseurs, parmi ses créatures intéressées et ses apologistes +maladroits. L'exaspération fut au comble quand Bailleul écrivit dans une +brochure qu'il craignait plus les Russes au Corps législatif que les +Russes s'approchant des frontières.</p> + +<p>Un message concerté, adressé au Directoire pour avoir des renseignemens +sur la situation extérieure et intérieure de la république, devint le +signal de la bataille. C'était au moment où Sieyes, nouveau Directeur, +vendit de s'installer. La réponse du Luxembourg ne venant pas, les +Conseils, dans la journée du 18 juin (28 prairial), se déclarent en +permanence. De son côté, le Directoire s'y met aussi par représailles; +mais déjà hors d'état de parer les coups qu'on va lui porter.</p> + +<p>On lui enlève d'abord le droit de restreindre la liberté de la presse. +La manifestation de l'opinion n'étant plus comprimée, il n'est plus +possible à des légistes de défendre le terrain. Aussi, à peine a-t-on +contesté et révoqué la nomination de Treilhard, que Treilhard se retire +sans dire mot.</p> + +<p>Toutefois Merlin et Reveillère s'obstinaient et prétendaient tenir bon +dans le fauteuil directorial. Boulay de la Meurthe et les députés de sa +coterie vont au Luxembourg demander impérieusement la démission des deux +Directeurs. En même temps Bertrand du Calvados, au nom d'une commission +des onze dont Lucien faisait partie, monte à la tribune et trouve moyen +d'effrayer les Directeurs par la préface de leur acte d'accusation.</p> + +<p>«Je ne vous parlerai pas, s'écrie-t-il, de vos Rapinat, de vos Rivaud, +de vos Trouvé, de vos Faypoult, qui, non contens d'exaspérer nos alliés +par des concussions de toute nature, ont violé par vos ordres les droits +des peuples, ont proscrit les républicains ou les ont despotiquement +destitués pour les remplacer par des traîtres!...» Je n'étais pas +étranger à cette sortie, où se trouvait une approbation indirecte de ma +conduite, et un blâme tacite de celle qu'avait tenue le Directoire à mon +égard.</p> + +<p>Enfin, le 30 prairial (18 juin), Merlin et Reveillère, sur l'assurance +formelle qu'ils ne seraient pas mis en cause, donnèrent leur démission, +et Sieyes devint le maître du champ de bataille. A l'instant même, toute +la force de la révolution vint se grouper autour de Sieyes et de Barras.</p> + +<p>D'accord avec les meneurs des Conseils, ils firent jouer toutes leurs +batteries, afin de n'admettre au Luxembourg, pour collègues, en +remplacement des Directeurs expulsés, que des hommes tels que +Roger-Ducos, Moulins et Gohier, incapables de leur causer d'ombrage par +leur capacité, ou la force de leur caractère. Cette combinaison tendait +à les rendre maîtres des affaires, Roger-Ducos s'étant associé de vote +et d'intérêt avec Sieyes.</p> + +<p>Le premier fruit du triomphe des Conseils sur le Directoire fut la +nomination de Joubert au commandement de Paris, nomination que Barras +obtint de Sieyes, et à laquelle je ne fus pas non plus étranger. Peu de +jours après je fus nommé à l'ambassade de Hollande: c'était une sorte de +réparation que me devait le nouveau Directoire. J'allai prendre congé de +Sieyes; il me dit que jusque-là on avait gouverné au hasard, sans but +comme sans principes, et qu'il n'en, serait plus de même à l'avenir; il +témoigna de l'inquiétude sur le nouvel essor de l'esprit anarchique avec +lequel, disait-il, on ne pourra jamais gouverner. Je répondis qu'il, +était temps que cette démocratie sans but et sans règle fit place à +l'aristocratie républicaine, ou gouvernement des sages, le seul qui pût +s'établir et se consolider. Oui, sans doute, reprit-il, et si cela était +possible vous en seriez; mais que nous sommes encore loin du but! Je lui +parlai alors de Joubert comme d'un général pur et désintéressé, que +j'avais été à portée de bien connaître en Italie, et auquel on pourrait, +au besoin, donner sans danger une influence forte: il n'y avait à +craindre ni son ambition, ni son épée, qu'il ne tournerait jamais contre +la liberté de sa patrie. Sieyes m'ayant écouté, attentivement jusqu'au +bout, ne me répondit que par un: <i>C'est bien!</i> Je ne pus lire autre +chose dans son regard oblique.</p> + +<p>On voit que je ne fus pas heureux dans mon intention de le sonder et de +provoquer sa confiance. Je savais pourtant qu'il avait eu depuis peu, +avec un ami de M. de Talleyrand, qui est devenu sénateur depuis, une +conversation très-significative; qu'il lui avait avoué, que la +révolution errait sans but en parcourant un cercle vicieux, et qu'on ne +trouverait stabilité et sûreté qu'à la faveur d'une autre organisation +sociale qui nous présenterait l'équivalent de la révolution de 1688, en +Angleterre; ajoutant qu'on voyait là, depuis plus d'un siècle, la +liberté et la couronne coucher ensemble sans satiété et sans divorce. On +lui avait fait l'objection qu'il n'y avait plus de Guillaume. «Cela est +vrai, avait-il répondu, mais il y a dans le nord de l'Allemagne des +princes sages, guerriers, philosophes, et qui gouvernent leur petite +principauté aussi paternellement que Léopold a gouverné la Toscane.» +Voyant qu'il faisait allusion au duc de Brunswick, on lui avait opposé +le manifeste de 1792. «Il n'est pas l'auteur de ce maudit manifeste, +avait-il repris vivement, et il serait facile d'établir qu'il a +conseillé lui-même la retraite de Champagne, se refusant de mettre la +France à feu et à sang, et d'agir pour les émigrés. Du reste, nous ne +devons pas songer au fils du lâche Égalité, continua Sieyes; +non-seulement il n'y a point assez d'étoffe, mais il est certain qu'il +s'est réconcilié avec le prétendant: il n'oserait pas faire un pas de +lui-même. Parmi nos généraux je n'en vois pas un qui soit capable ou en +mesure de se mettre à la tête d'une coalition d'hommes forts pour nous +tirer du gâchis où nous sommes, car il ne faut pas se le dissimuler, +notre puissance et notre constitution croulent de toutes parts.» Cette +conversation n'avait pas besoin de commentaires; je savais aussi que +Sieyes avait tenu, sur notre situation intérieure, à peu près le même +langage à Barras. Ces lueurs suffirent pour m'éclairer sur son compte +et pour fixer mon opinion sur ses arrière-pensées.</p> + +<p>Nul doute qu'il n'eût déjà le projet de nous donner un pacte social de +sa façon. L'orgueilleux prêtre était tourmenté depuis long-temps par +cette ambition de s'ériger en législateur unique. Je partis avec la +persuasion qu'il était parvenu à faire goûter ses vues à quelques hommes +influens, tels que Daunou, Cabanis, Chénier, Garat, et à la plupart des +membres du Conseil des anciens, qui, entraînés depuis, ont dépassé le +but qu'on s'était proposé. Tel fut le germe de la révolution qui se +prépara bientôt, et sans laquelle la France eût inévitablement succombé +dans les convulsions de l'anarchie ou sous les coups répétés de la +coalition européenne.</p> + +<p>J'eus à peine le temps d'aller toucher barre à la Haye, où je remplaçai +Lombard de Langres, sorte d'auteur maniéré, mais d'ailleurs bon homme. +Je trouvai cette autre république cadette divisée dans ses autorités, en +hommes forts et en hommes faibles, en aristocrates et en démagogues, +comme partout ailleurs. Je m'assurai que le parti orangiste ou anglais +n'aurait aucune influence sur les destinées du pays, tant que nos +armées seraient en état de protéger la Hollande. Là je retrouvai Brune, +qui maintenait nos troupes très-fermes, tout en fermant les yeux sur les +opérations d'un commerce illicite, indispensable pour ne pas consommer +la ruine du pays. Je le laissai faire; nous ne pouvions manquer d'être +d'accord; comme moi il se trouvait assez vengé par le renversement des +gouvernans mal habiles qui nous avaient froissés et dépaysés mal à +propos.</p> + +<p>Cependant rien ne prenait une assiette fixe à Paris; tout y était +mobile, et il était à craindre que le triomphe des Conseils sur le +pouvoir exécutif ne finît par l'énerver et amener la désorganisation du +gouvernement; il était à craindre surtout que les anarchistes, outrant +les conséquences de la dernière révolution, ne voulussent tout +bouleverser, afin de se saisir d'un pouvoir qu'ils n'étaient pas en état +de gérer. Ils comptaient sur Bernadotte, qu'ils avaient porté au +ministère de la guerre, et dont l'ambition et le caractère n'étaient pas +sympathiques avec les vues de Sieyes et de son parti.</p> + +<p>Heureusement que les intérêts du parti de Bonaparte, dirigé par ses +deux frères, ayant pour conseil Roederer, Boulay de la Meurthe et +Régnier, se trouvaient d'accord sous le point de vue de la nécessite +d'arrêter l'essor du mouvement législatif. Lucien se chargea des +discours de tribune. En offrant quelques points d'arrêt pour l'avenir, +il groupa autour de son parti les anciens Directeurs et leurs affidés, +qui redoutaient d'être mis en cause. Le danger était pressant; le parti +exagéré demandait l'acte d'accusation des ex-Directeurs, mesure qui +pouvait atteindre ou dévoiler toutes les malversations. Aussi, vit-on +naître aussitôt une forte opposition dans une partie des députés mêmes +qui avaient concouru à renverser la majorité du Directoire, mais +seulement pour changer le système de gouvernement et s'en emparer. Ils +alléguèrent en faveur des accusés qu'on pouvait se tromper en politique, +adopter de faux systèmes et ne pas obtenir de succès, se laisser même +aller à l'ivresse d'un grand pouvoir, et en cela être plus malheureux +que coupables; ils invoquaient surtout la promesse ou plutôt l'assurance +morale donnée et reçue qu'il ne serait fait contre eux aucune poursuite +s'ils en venaient à une démission volontaire; on rappelait enfin que +plus d'une fois les Conseils avaient sanctionné par leurs +applaudissemens l'expédition d'Égypte et la déclaration de guerre contre +les Suisses, objets de tant de déclamations. Ce procès, d'ailleurs, eût +entraîné trop de révélations, ce que Barras voulait éviter; d'un autre +côté, il aurait eu des conséquences nuisibles au pouvoir en lui-même, ce +que Sieyes jugea impolitique. On traîna les discussions en longueur afin +de fatiguer l'attention publique jusqu'à ce que d'autres incidens et la +marche des événemens fissent diversion<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p> + +<p>Mais comment arrêter à la fois les écarts de la presse qui commençait à +dégénérer en licence, et la contagion des sociétés populaires dont on +avait rouvert partout les foyers malfaisans? Sieyes, à la tête de sa +phalange, composée d'une quarantaine de philosophes, de métaphysiciens, +de députés sans autre énergie que celle que donne l'appât des intérêts +matériels, pouvait-il se flatter de terrasser l'anarchie et de +régulariser un ordre social sans bases? Sa coalition avec Barras était +précaire; il n'était sûr, au Directoire, que de Roger-Ducos; à l'égard +de Moulins et de Gohier, il n'avait d'autre garantie que leur extrême +bonne foi et leurs vues bornées en politique. Ces hommes nuls pouvaient +en un jour de crise devenir les instrumens d'une faction entreprenante. +L'ascendant que Sieyes exerçait au Directoire pouvait s'émousser ou +tourner contre lui par la défiance.</p> + +<p>Mais quand il vit qu'en effet il y avait moyen de s'appuyer sur Joubert, +revêtu du commandement de Paris, circonvenu avec habileté, et dont on +allait captiver les penchans par un mariage où il se laisserait +doucement entraîner, Sieyes résolut d'en faire le pivot de sa coalition +réformatrice. En conséquence, le commandement en chef de l'armée +d'Italie lui fut dévolu dans l'espoir qu'il ramenerait la victoire sous +nos drapeaux, et acquerrait ainsi le complément de renommée nécessaire +pour la magie de son rôle.</p> + +<p>Ceci posé, Sieyes s'aperçut que les ressorts d'une police ferme et +habile lui manquaient. La police, telle qu'elle était organisée, +penchait naturellement pour le parti populaire, qui avait introduit dans +son sein quelques-uns de ses coryphées et de ses meneurs. L'honnête +Bourguignon, alors ministre, devait son élévation à Gohier; il était +tout-à-fait au-dessous d'un tel ministère, hérissé de difficultés. On le +sentit; et au moment même où je venais de rédiger pour Barras un mémoire +sur la situation de l'intérieur, et où je traitais en grand la question +de la police générale, Barras s'unit à Sieyes pour révoquer Bourguignon; +puis à Gohier et à Moulins pour écarter Alquier, candidat de Sieyes, et +pour m'appeler au ministère. J'échangeai volontiers mon ambassade pour +le ministère de la police, quoique le sol où j'allais camper me parût +mouvant. Je me hâtai de me rendre à mon poste, et le 1<sup>er</sup> août je fus +installé.</p> + +<p>La couronne n'avait succombé en 1789, que par la nullité de la haute +police, ceux qui en étaient dépositaires alors n'ayant pas su pénétrer +les complots qui menaçaient la maison royale. Tout gouvernement a besoin +pour premier garant de sa sûreté d'une police vigilante, dont les chefs +soient fermes et éclairés. La tâche de la haute police est immense, +soit qu'elle ait à opérer dans les combinaisons d'un gouvernement +représentatif, incompatible avec l'arbitraire, et laissant aux factieux +des armes légales pour conspirer, soit qu'elle agisse au profit d'un +gouvernement plus concentré, aristocratique, directorial ou despotique. +La tâche est alors encore plus difficile, car rien ne transpire au +dehors: c'est dans l'obscurité et le mystère qu'il faut aller découvrir +des traces qui ne se montrent qu'à des regards investigateurs et +pénétrans. Je me trouvai dans le premier cas, avec la double mission +d'éclairer et de dissoudre les coalitions et les oppositions légales +contre le pouvoir établi, de même que les complots ténébreux des +royalistes et des agens de l'étranger. Ici le danger était bien moins +immédiat.</p> + +<p>Je m'élevai par la pensée au-dessus de mes fonctions, et je ne m'en +épouvantai pas. En deux heures, je fus au fait de mes attributions +administratives; mais je n'eus garde de me fatiguer à considérer le +ministère qui m'était confié sous le point de vue réglementaire. Dans la +situation des choses, je sentis que tout le nerf, toute l'habileté d'un +ministre, homme d'état, devait s'absorber dans la haute police, le reste +pouvant être livré sans inconvénient à des chefs de bureau. Je ne +m'étudiai donc qu'à saisir d'une main sûre tous les ressorts de la +police secrète et tous les élémens qui la constituent. J'exigeai d'abord +que, sous ces rapports essentiels, la police locale de Paris, appelée +Bureau central (la préfecture n'existait pas encore), fût entièrement +subordonnée à mon ministère. Ressorts, élémens, ressources, je trouvai +tout dans un délabrement et une confusion déplorables. La caisse était +vide; et sans argent, point de police. J'eus bientôt de l'argent dans ma +caisse, en rendant le vice, inhérent à toute grande ville, tributaire de +la sûreté de l'État. J'arrêtai d'abord autour de moi la tendance +insubordonnée dans laquelle se complaisaient certains chefs de bureau +appartenant aux factions actives; mais je jugeai qu'il ne fallait ni +brusquer les réformes, ni hâter les améliorations de détail. Je me +bornai seulement à concentrer la haute police dans mon cabinet, à l'aide +d'un secrétaire intime et fidèle. Je sentis que seul je devais être +juge de l'état politique intérieur, et qu'il ne fallait considérer les +observateurs et agens secrets que comme des indicateurs et des +instrumens souvent douteux; je sentis, en un mot, que ce n'était ni avec +des écritures, ni avec des rapports qu'on faisait la haute police; qu'il +y avait des moyens plus efficaces; par exemple, que le ministre lui-même +devait se mette en contact avec les hommes marquans ou influens de +toutes les opinions, de toutes les doctrines, de toutes les classes +supérieures de la société. Ce système m'a toujours réussi, et j'ai mieux +connu la France occulte par des communications orales et +confidentielles, et par des conversations expansives, que par le fatras +d'écriture qui m'est passé sous les yeux. Aussi, rien d'essentiel à la +sûreté de l'État ne m'est jamais échappé: on en verra la preuve plus +tard.</p> + +<p>Ces préliminaires arrêtés, je me rendis compte de l'état politique de +l'intérieur, sorte d'examen déjà tout préparé dans mon esprit. J'avais +scruté tous les vices et sondé toutes les plaies du pacte social de l'an +III qui nous régissait; et, de très-bonne foi, je le regardais comme +inexécutable constitutionnellement. Les deux atteintes qui lui avaient +été portées au 18 fructidor et au 30 prairial, dans un sens contraire, +changeaient l'assertion en fait positif. Du régime purement +constitutionnel, on était passé à la dictature de cinq hommes: elle +n'avait pas réussi. Maintenant que le pouvoir exécutif venait d'être +mutilé et affaibli dans son essence, tout indiquait que du despotisme +multiple, nous passerions dans la tourmente populaire, si une forte +digue ne s'élevait à propos.</p> + +<p>Je savais d'ailleurs que l'homme devenu le plus influent, Sieyes, avait +dès l'origine regardé comme absurde cet établissement politique, et +qu'il avait même refusé d'en prendre le timon. S'il venait de surmonter +sa répugnance, c'est que le temps d'y substituer une organisation plus +raisonnable lui semblait arrivé: il lui avait bien fallu s'approcher du +corps de la place pour en démolir les bastions. Je m'en ouvris à Barras, +qui, tout autant que moi, se défiait de la marche tortueuse de Sieyes. +Mais il avait avec lui des engagemens, et d'ailleurs il redoutait pour +son compte les exagérations et les empiétemens du parti populaire. Ce +parti le ménageait, mais seulement par des vues politiques et dans +l'espoir de s'opposer à Sieyes qui se dévoilait. Barras passait, aux +yeux des républicains ardens, pour un gouvernant usé et taré avec lequel +il était impossible de préserver la chose publique. Il se trouvait +pressé, d'un côté, par la société du <i>Manége</i>, qui, prenant le ton et +l'allure des jacobins, déclamait contre les dilapidateurs et les +voleurs; et de l'autre, par Sieyes, qui, usant d'un certain crédit, +avait une arrière-pensée qu'il ne confiait pas toute entière à Barras.</p> + +<p>Nul doute que Sieyes n'eût déjà une constitution toute prête et de sa +façon, pour resserrer et centraliser le pouvoir selon que les événemens +se développeraient; sa coalition était toute formée et il se croyait +assuré de la coopération de Joubert. Une lettre de ce général me le +laissait entrevoir; il nourrissait la noble espérance de revenir fort de +l'ascendant de la victoire pour tout concilier. On avait entendu dire à +Sieyes:»on ne peut rien fonder avec des brouillons et des bavards: il +nous faut deux choses, une tête et une épée.» J'espérais bien que l'épée +sur laquelle il comptait ne se mettrait pas tout-à-fait à sa discrétion.</p> + +<p>Si sa position était délicate, louvoyant avec Barras, ne pouvant +s'appuyer ni sur Gohier ni sur Moulins qui tenaient à l'ordre établi, +toutefois il pouvait compter sur ses collègues dans l'adhésion des +mesures nécessaires pour s'opposer à de nouveaux empiétemens législatifs +et aux tentatives des anarchistes. Sieyes avait dans le Conseil des +anciens une phalange organisée. Il fallut s'assurer de la majorité +numérique du Conseil des jeunes ou des cinq cents, où le parti ardent et +passionné avait son quartier-général. L'union des directoriaux et des +politiques suffit pour le tenir en échec. Sûr de la majorité, le +Directoire résolut d'essayer ses forces.</p> + +<p>Dans cet état de choses, et comme ministre de la police, je n'eus plus +qu'à manœuvrer avec dextérité et promptitude sur cette ligue +d'opération. Il fallait d'abord rendre impossible toute coalition +dangereuse contre la magistrature exécutive. Je pris sur moi d'arrêter +la licence et le débordement des journaux, et la marche audacieuse des +sociétés politiques qu'on voyait renaître de leurs cendres. Telle fut la +première proposition que je fis au Directoire, en plein conseil, à la +suite d'un rapport motivé pour lequel Barras s'était concerté avec +Sieyes. J'eus carte blanche; je résolus de vaincre d'abord les clubs.</p> + +<p>Je préludai par une espèce de proclamation ou de circulaire où je +déclarai que je venais de prendre l'engagement de veiller pour tous et +sur tous, afin de rétablir la tranquillité intérieure et mettre un terme +aux <i>massacres</i>. Cette dernière assurance et le mot qui la terminait +déplurent aux démagogues qui s'étaient flattés de me trouver +complaisant. Ce fut bien pis quand, le 18 thermidor (5 août), quatre +jours après mon installation, le Directoire transmit au Conseil des +anciens, qui le renvoya au Conseil des cinq cents, mon rapport sur les +sociétés politiques. C'était mon travail ostensible. Là, prenant +certains ménagemens d'expressions pour ne pas trop effaroucher la +susceptibilité républicaine, je commençai par établir la nécessité de +protéger les discussions intérieures des clubs, en les contenant au +dehors par toute la puissance de la république; puis, ajoutant que les +premiers pas de ces sociétés avaient été des atteintes à la +constitution, je conclus en sollicitant des mesures qui les fissent +rentrer dans la ligne constitutionnelle.</p> + +<p>La sensation que fit la communication de ce rapport fut très-marquée +dans la salle. Deux députés (que je crois être Delbrel et Clemanceau), +considérèrent ce mode de transmission de la part du Conseil des anciens +comme une initiative qui blessait la constitution. Le député +Grandmaison, après avoir donné à mon rapport les épithètes de faux et de +calomnieux, dit que c'était le signal d'une réaction nouvelle contre les +soutiens les plus ardens de la république. Il y eut ensuite une +discussion très-animée sur la question de savoir si l'on ordonnerait +l'impression du rapport, discussion qui amena une vive sortie de la part +de Briot et de Garrau, qui demandèrent l'appel nominal: il n'eut pas +lieu, et l'impression ne fut point ordonnée. Ainsi, à vrai dire, la +victoire ne resta, dans cette première escarmouche, à aucun parti; mais +j'éprouvai un désavantage; aucune voix ne s'était élevée en ma faveur, +ce qui me fit voir combien, en révolution, il y a peu de fond à faire +sur des esprits froids et calculateurs, quel que soit le stimulant dont +on se serve pour les amorcer. Ils vous donnent ensuite de bonnes raisons +pour justifier leur silence; mais la seule vraie c'est la peur de se +compromettre. Le même jour on m'attaqua avec bien plus de violence +encore à la société du <i>Manége</i>.</p> + +<p>Je ne fus ni déconcerté ni effrayé par ce début peu encourageant. +Faiblir, c'eût été me perdre et trahir la fortune dans la carrière +qu'elle m'ouvrait. Je résolus de manœuvrer avec adresse au milieu même +des passions qui s'allumaient et des intérêts qui se croisaient sans +ménagemens. Sieyes voyant qu'on tergiversait au Directoire, que Barras +n'allait pas encore assez vîte à son gré, fit fermer la salle du Manége +par la commission des inspecteurs de la salle des anciens, qui +siégeaient aux Tuileries. Ce coup d'autorité fit sensation. Je crus +Sieyes bien sûr de son fait, et bien fort surtout quand, à la +commémoration du 10 août qui eut lieu au Champ-de-Mars avec pompe, il +fit dans son discours d'apparat, comme président, les plus violentes +sorties contre les jacobins, déclarant que le Directoire connaissait +tous les ennemis qui conspiraient contre la république, qu'il les +combattrait tous sans faiblesse comme sans relâche, non pas en balançant +les uns par les autres, mais en les comprimant tous également. Comme si +à l'instant même on eût voulu le punir d'avoir lancé ses foudres +oratoires, on entendit, ou l'on crut entendre, au moment où les salves +terminaient la cérémonie, deux ou trois balles siffler autour de Sieyes +et de Barras, et puis quelques vociférations. De retour au Directoire, +où je les suivis de près, je les trouvai l'un et l'autre animés et +courroucés au dernier point. Je dis que s'il y avait eu réellement +complot, l'exécution ne pouvait en avoir été tramée que par des +instigateurs militaires; et craignant d'être devenu moi-même suspect à +Sieyes, qui n'aurait pas manqué d'exiger que je fusse sacrifié, je lui +insinuai, dans un billet au crayon, qu'il fallait écarter le général +Marbot, commandant de Paris. Il était notoire que ce général se montrait +tout-à-fait dévoué au parti des républicains exaltés et opposés à la +politique de Sieyes. Sur la proposition de ce dernier, on prit, dans la +soirée même, sans l'avis de Bernadotte, alors ministre de la guerre, et +sans lui en faire part, un arrêté portant que Marbot serait employé dans +son grade à l'armée active. Le commandement de Paris fut déféré au +général Lefèvre, illustre sergent, dont l'ambition se bornait à n'être +que l'instrument de la majorité du Directoire.</p> + +<p>La diatribe de Sieyes, au Champ-de-Mars, et les <i>houra</i> contre les +jacobins, furent considérés, par une moitié du Conseil des cinq cents, +comme un appel à la contre-révolution; les passions fermentèrent de plus +en plus, et le Directoire lui-même se divisa et s'aigrit. Barras ne +savait trop s'il devait se rapprocher de Gohier et de Moulins, ce qui +eût isolé Sieyes. Ses incertitudes ne pouvaient m'échapper; je sentis +qu'il n'était pas temps encore de s'arrêter, et je le lui dis +franchement. Trois jours après la harangue de Sieyes, je pris sur moi de +faire procéder à la fermeture de la salle des jacobins de la rue du Bac. +J'avais mes vues<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>. Un message du Directoire annonça que la violation +des formes constitutionnelles, par cette société réunie, l'avait +déterminé à en ordonner la clôture.</p> + +<p>Ce coup hardi acheva d'irriter une faction ardente qui n'éprouvait plus +que des échecs, soit dans le gouvernement, soit dans les Conseils. Il +fallut montrer aussi qu'on savait agir au besoin contre les royalistes, +qui dans l'Ouest recommençaient à remuer, et qui venaient de faire une +levée de boucliers intempestive dans la Haute-Garonne. Sur mon rapport, +le Directoire demanda et obtint, par un message, l'autorisation de faire +pendant un mois des visites domiciliaires pour découvrir les émigrés, +les embaucheurs, les égorgeurs et les brigands<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>. Il suffit de +quelques mesures militaires pour étouffer, dans la Haute-Garonne, cette +insurrection mal conçue et mal menée.</p> + +<p>Quant aux brigandages exercés de nouveau par les chouans, en Bretagne et +dans la Vendée, comme c'était un mal invétéré provenant d'un vaste plan, +le remède n'était pas si facile dans son application. La loi des otages, +qui prescrivait des mesures contre les parens d'émigrés et les nobles, +au lieu de calmer les troubles à leur naissance, ne faisait que les +envenimer. Cette loi, qui ne rappelait que trop le régime de la terreur, +me parut odieuse et très-propre à nous susciter encore plus d'ennemis. +Je me contentai d'en paralyser l'exécution autant que cela pouvait +dépendre de moi, et sans que ma répugnance effarouchât trop le +Directoire et les autorités départementales. Je voyais bien que ces +troubles tenaient à une des plaies de l'État que le cabinet de Londres +s'efforçait d'élargir. J'envoyai dans les départemens de l'Ouest des +émissaires intelligens pour me mettre au fait de l'état des choses; puis +je m'assurai d'un certain nombre d'agens royalistes qui, tombés en notre +pouvoir dans les différens départemens agités, avaient à craindre ou la +condamnation à mort, ou la déportation, ou un emprisonnement indéfini. +La plupart avaient fait offre de servir le gouvernement; je leur fis +ménager des moyens d'évasion pour qu'ils ne fussent pas suspects à leur +propre parti, dont ils allèrent grossir les bandes. Ils rendirent +presque tous des services utiles, et je puis dire même que par eux et +par les données qu'ils me fournirent, j'arrivai plus tard à en finir +avec la guerre civile<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>.</p> + +<p>Les plus grands obstacles sortaient de notre sein; ils étaient suscités +par la dissidence des hommes de la révolution, qui se divisaient en +exploiteurs du pouvoir et en aspirans aux places. Ceux-ci, impatiens, +irrités, devenaient de plus en plus exigeans et hostiles. Comment se +flatter de gouverner et de réformer l'État avec la licence de la presse? +Elle était au comble. «Le Directoire, à la royauté près, disait le +Journal des <i>hommes libres</i>, a sanctionné ostensiblement le massacre des +républicains par le discours de son président sur le 10 août, et par son +message sur la clôture des sociétés politiques.»</p> + +<p>A mon arrivée au Luxembourg, je trouvai, comme je m'y attendais, Sieyes +et ses collègues exaspérés contre les journaux; je provoquai aussitôt un +message pour demander aux Conseils des mesures répressives applicables +aux journalistes contre-révolutionnaires et aux libellistes. On dressait +le message, quand arriva la première nouvelle de la perte de la +bataille de Novi et de la mort de Joubert. Le Directoire en fut altéré +et découragé. Navré moi-même, je fis sentir pourtant qu'il ne fallait +pas laisser flotter les rênes, mais il n'y eut pas moyen de rien décider +ce jour-là. Dans les circonstances où nous nous trouvions, la perte de +la bataille était un désastre, la mort de Joubert une calamité. Il était +parti avec l'ordre formel de livrer bataille aux Russes. +Malheureusement, le retard d'un mois, occasionné par son mariage avec +M<sup>lle</sup> de Montholon, avait donné à l'ennemi le temps de se renforcer et +d'opposer à notre armée des masses plus formidables. La mort de Joubert, +renversé par les premiers coups de fusil, et qui avec raison a été +appelée suspecte, n'a jamais été clairement expliquée. J'ai questionné +des témoins oculaires de l'événement, qui semblaient persuadés que la +balle meurtrière était partie d'une mince <i>cassine</i> (maisonnette de +campagne), par quelqu'un d'aposté, la mousqueterie de l'ennemi n'étant +point à portée du groupe d'état-major au milieu duquel était Joubert, +quand il vint encourager l'avant-garde qui pliait. On a été jusqu'à dire +que le coup était parti d'un chasseur corse de nos troupes légères. +Mais n'essayons pas de percer un mystère affreux, par des conjectures ou +par des faits trop peu éclaircis. <i>Je vous laisse Joubert</i>! avait dit, +en partant pour l'Égypte, Bonaparte. Ajoutons que sa valeur était +relevée par la simplicité de ses mœurs, par son désintéressement, et +qu'on trouvait chez lui la justesse du coup-d'œil unie à la rapidité de +l'exécution, une tête froide avec une âme ardente» Et ce guerrier venait +de nous être enlevé peut-être par la combinaison d'un crime profond, au +moment où il aurait pu relever et sauver la patrie!...</p> + +<p>La marche de la politique du gouvernement en fut suspendue pendant près +de quinze jours; il fallait pourtant ne pas périr. Je stimulai Barras; +et bien sûr que Sieyes méditait un coup d'état, dont il fallait +s'emparer, sur mes excitations, tous deux, réunis à Roger-Ducos, ils +résolurent de reprendre leurs plans en sous-œuvre: enfin, je pus agir. +Décidé à refréner la licence de la presse, j'en vins à un acte décisif; +je supprimai d'un seul coup onze journaux des plus accrédités parmi les +jacobins et les royalistes; je fis saisir leurs presses et arrêter même +les auteurs, que j'accusai de semer la division parmi les citoyens, de +l'établir à force de la supposer, de déchirer toutes les réputations, de +calomnier toutes les intentions, de ranimer toutes les factions, de +réchauffer toutes les haines....<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a></p> + +<p>Par son message, le Directoire se bornait à prévenir les Conseils que la +licence de plusieurs journalistes l'avait déterminé à les faire traduire +devant les tribunaux et à mettre les scellés sur leurs presses. A la +lecture de mon rapport, des murmures se firent entendre; l'agitation +régna dans la salle. Le député Briot déclara qu'il se préparait un <i>coup +d'état</i>; et après m'avoir personnellement attaqué, il demanda la +suppression du ministère de la police. Le lendemain, le Directoire fit +insérer dans le <i>Rédacteur</i> et dans le <i>Moniteur</i> l'éloge de mon +administration.</p> + +<p>Nous avions repris nos plans: on s'était assuré de Moreau, républicain +au fond de l'âme, mais détestant l'anarchie. A la vérité, il était +faible en politique, et nous ne trouvions pas un grand fonds de sécurité +dans sa coopération. Insouciant et facile à effaroucher, il fallait +d'ailleurs le stimuler sans cesse. Mais le choix n'était plus à notre +disposition; car, parmi les généraux alors en crédit, il n'y en avait +pas un seul sur qui l'on pût compter.</p> + +<p>Chaque jour l'horizon politique devenait plus sombre. Nous venions de +perdre l'Italie, et nous étions menacés de perdre la Hollande et la +Belgique: une expédition anglo-russe avait débarqué le 27 août dans la +Nord-Hollande. C'est dans les revers que le parti exagéré puisait de +nouvelles forces. Ses conciliabules devinrent plus fréquens et plus +actifs; il se donna pour chefs Jourdain et Augereau, qui siégeaient aux +Cinq-cents, et dans le conseil, Bernadotte, qui tenait le porte-feuille +de la guerre. Près de deux cents députés étaient recrutés dans le même +parti; c'était la minorité, mais une minorité effrayante; elle avait +d'ailleurs pour racines au Directoire les Directeurs Moulins et Gohier, +au moment où Barras, affectant de tenir une sorte de balance, se +croyait, par là même, l'arbitre des affaires. S'il ne se détachait pas +de Sieyes, c'était uniquement dans la crainte qu'un mouvement trop +violent ne l'entraînât hors du pouvoir. J'avais soin de l'entretenir +dans ces dispositions, bien moins pour me maintenir, que par amour pour +mon pays<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>: un déchirement en faveur du parti populaire nous eût +perdus alors.</p> + +<p>La proposition de déclarer la patrie en danger, émanée de Jourdan, fut +le signal d'un grand effort de la part de nos adversaires. J'en avais +été averti la veille. Aussi toute notre majorité, recrutée, non sans +peine, à la suite d'une réunion chez le député Frégeville, vint à son +poste, décidée à tenir ferme. On déroula d'abord le tableau des dangers +dont nous étions environnés, «L'Italie sous le joug, les barbares du +Nord aux portes de la France, la Hollande envahie, les flottes livrées +par trahison, l'Helvétie ravagée, des bandes de royalistes se livrant à +tous les excès dans un grand nombre de départemens, les républicains +proscrits sous le nom de <i>terroristes</i> et de <i>jacobins</i>.» Tels furent +les principaux traits du tableau rembruni que fît Jourdan de notre +situation politique. «Encore un revers sur nos frontières, s'écria-t-il, +et le toscin de la royauté sonnera sur toute la surface du sol français, +comme celui de la liberté sonna le 14 juillet!...»</p> + +<p>Après avoir conjuré le Directoire, du haut de la tribune législative, +d'éloigner les amis tièdes de la république, dans une crise où l'énergie +seule pouvait sauver la France, il termina par un projet tendant à +déclarer la patrie en danger. L'adoption de cette proposition eût +précipité le mouvement que nous voulions arrêter ou du moins +régulariser. Elle excita les plus violens débats. Le parti avait le +projet de l'enlever de haute lutte; mais, soit pudeur, soit faiblesse, +il consentit à renvoyer la discussion au lendemain; ce qui nous donna de +la marge.</p> + +<p>J'étais informé que les patriotes les plus chauds sollicitaient vivement +Bernadotte de monter à cheval et de se déclarer pour eux à la faveur +d'un tumulte à la fois civil et militaire. Déjà, malgré les entraves et +les empêchemens de la police, l'appel était fait aux anciens et aux +nouveaux jacobins, aux anciens et aux nouveaux terroristes. Barras et +moi nous nous chargeâmes de détourner Bernadotte d'un coup de main qui +l'eût amené à être le Marius de la France; ce rôle n'était ni dans son +caractère ni dans ses mœurs. Sans doute l'ambition le dévorait; mais +c'était une ambition utile et noble; et il aimait réellement la liberté. +Nous touchâmes séparément ses cordes sensibles, et nous l'amollîmes. +Mais il n'ignorait pas les projets formés sous l'égide de Joubert, et +depuis, les propositions fuites à Moreau pour changer la nature du +gouvernement. Nous l'assurâmes que c'étaient des idées sans consistance, +des projets éventuels mis en avant par les faiseurs de plans dont les +gouvernemens sont toujours assaillis dans les temps de crise; qu'il n'y +avait à cet égard rien d'arrêté; qu'on respecterait la constitution tant +que nos adversaires ne voudraient pas la démolir eux-mêmes. Barras lui +insinua qu'il serait convenable qu'il optât pour le commandement en chef +d'une armée, attendu qu'avec son porte-feuille de la guerre, il +devenait la pierre d'attente d'un parti actif opposé au gouvernement. Il +évita de s'expliquer sur cette insinuation, et nous quitta.</p> + +<p>Sieyes et Roger-Ducos rédoutaient un égarement, d'autant plus que +j'avais la certitude qu'il y aurait des groupes et des rassemblemens +autour de la salle législative, et que le parti se flattait de +l'emporter par un coup de main, à l'aide des trois généraux ses +coryphées. Sieyes, en sa qualité de président, ayant mandé Bernadotte, +le cajola et l'amena très-adroitement à dire qu'il regarderait le +commandement en chef d'une armée comme une récompense honorable de ses +travaux comme ministre. Là-dessus, Sieyes se proposa d'agir à l'instant +même. Déjà le général Lefèvre avait reçu l'ordre de se concerter avec +moi, de prendre les mesures militaires convenables; et au besoin, de +disperser les rassemblemens par la force, après toutefois s'être assuré +de l'esprit des soldats. Je le vis plein de sécurité, et je crus pouvoir +répondre de son inflexibilité soldatesque. Mes informations secrètes +coïncidant avec d'autres communications confidentielles, Sieyes et +Barras, réunis à Roger-Ducos, révoquèrent Bernadotte, sans en rien dire +à Moulins ni à Gohier. Pour les calmer, il fallut leur donner +l'assurance qu'ils seraient consultés sur le choix d'un nouveau +ministre, choix que Gohier, soutenu par Barras, fit porter quelques +jours après sur Dubois de Crancié.</p> + +<p>La discussion s'ouvrit d'une manière assez imposante sur la proposition +de Jourdan. Deux opinions se manifestèrent: les uns voulaient que le +gouvernement conservât le caractère ministériel et secret; d'autres +qu'il reçût un caractère national et public. C'étaient autant de masques +pour cacher le véritable secret des partis. La motion de Jourdan fut +combattue avec beaucoup de talent et d'adresse par Chénier, par Lucien +Bonaparte, et moins bien par Boulay de la Meurthe. Lucien déclara que +l'unique moyen de surmonter la crise était dans une grande latitude de +pouvoir laissée à l'autorité exécutive. Il crut devoir cependant +combattre l'idée d'une dictature. «Est-il aucun de nous, s'écria-t-il, +(et ceci est remarquable) qui ne s'armât du poignard de Brutus et qui ne +punit le lâche et l'ambitieux ennemi de leur patrie!...» C'était faire à +l'avance le procès au 18 brumaire, journée dont Lucien assura lui-même +le triomphe deux mois après. On voit qu'il songeait moins alors à se +préserver d'une contradiction qu'à écarter toute espèce de dictature; +elle eût renversé l'espoir que nourrissait son frère en Égypte, auquel +on avait expédié aviso sur aviso pour presser son retour. Il importait à +Lucien qu'il trouvât le champ libre, bien sûr qu'on ne verrait en lui ni +hésitation ni tâtonnemens; en cela supérieur à nos généraux timorés qui, +redoutant la responsabilité d'un pouvoir précaire, ne voyaient aucun +autre mode de réforme que dans une nouvelle organisation consentie par +des hommes qui n'en voulaient aucune.</p> + +<p>La discussion fut très-orageuse au Conseil des des cinq cents. Le bruit +de la révocation de Bernadotte l'envenima. Jourdan y vit l'indice +certain d'un coup d'état, et il demanda la permanence des Conseils. +Toutes ses propositions furent rejetées par 245 voix contre 171. Cent +deux députés, les plus ardens, protestèrent. Les rassemblemens et les +groupes autour de la salle furent hideux et les vociférations +menaçantes. La masse de la population parisienne s'en montrait effrayée. +Mais, soit impuissance ou lassitude, soit efficacité dans les mesures +militaires et dans les manœuvres de mes agens, tous les élémens de +troubles et d'agitation se dissipèrent et le calme parut renaître.</p> + +<p>La victoire remportée par la magistrature exécutive fut complète: le +Conseil des anciens rejeta la résolution qui ôtait au Directoire la +faculté d'introduire des troupes dans le rayon constitutionnel.</p> + +<p>Mais ce n'était là que des moyens évasifs. La patrie était réellement en +danger; des factions aigries déchiraient l'État. La destitution de +Bernadotte, déguisée sous l'apparence d'une démission sollicitée de sa +part, fut un acte de rigueur sans doute, mais qu'on pouvait interprêter +défavorablement pour le Directoire. Dans une lettre rendue publique, +Bernadotte répondit en ces termes à l'annonce officielle de sa retraite: +«Je n'ai pas donné ma démission <i>que l'on accepte</i>, et je rétablis ce +fait pour l'honneur de la vérité qui appartient aux contemporains et à +l'histoire....» Puis, annonçant qu'il avait besoin de repos, il +sollicita son traitement de réforme «que je crois avoir mérité, +ajouta-t-il, par vingt années de services non interrompus.»</p> + +<p>Ainsi nous nous replongions dans le chaos par l'effet de cette grande +division d'opinion qui régnait et dans le Corps législatif et au +Directoire. «Le vaisseau de l'État, me disais-je souvent, flottera sans +direction jusqu'à ce qu'il se présente un pilote qui le fasse surgir au +port.»<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a></p> + +<p>Deux événemens subits amenèrent notre salut. D'abord la bataille de +Zurich, gagnée par Masséna, le 25 septembre, qui, en refoulant les +Russes et en préservant notre frontière, nous permit de nous traîner +sans crise intérieure jusqu'au 16 octobre, jour où Bonaparte, débarqué à +Fréjus le 9, fit sa rentrée dans Paris, après avoir violé les lois de la +quarantaine, préservatrices de la santé publique.</p> + +<p>Ici arrêtons-nous un moment. Le cours des événemens humains, sans nul +doute, est soumis à une impulsion qui dérive de certaines causes dont +les effets sont inévitables. Inaperçues par le vulgaire, ces causes +frappent plus ou moins l'homme d'état; il les découvre soit dans +certains indices, soit dans des incidens fortuits dont les inspirations +l'éclairent et le guident. Voici ce qui m'était arrivé cinq ou six +semaines avant le débarquement de Bonaparte. On vint me rapporter que +deux employés de mes bureaux avaient dit, en discutant l'état des +affaires, qu'on reverrait bientôt Bonaparte en France. Je fis remonter à +la source, et je sus que cette espèce de prophétie n'avait d'autre +fondement qu'un de ces éclairs de l'esprit qui rentrent dans la +prévision involontaire. Cette idée me frappa.</p> + +<p>Je sus bientôt par les alentours de Lucien et de Joseph, ce qu'ils en +pensaient. Ils étaient persuadés que si leurs lettres et leurs paquets +parvenaient en Égypte, en dépit des croisières anglaises, Bonaparte +ferait tout pour revenir; mais les chances leur paraissaient si +incertaines et si hasardeuses, qu'ils n'osaient s'y confier. Réal, l'un +des correspondans secrets de Bonaparte, alla plus loin; il m'avoua ses +espérances. J'en fis part à Barras, et je le trouvai, sans avoir +là-dessus aucune idée fixe. Tout en dissimulant ce que j'avais pénétré, +je fis, de mon côté, quelques démarches, soit auprès des deux frères, +soit auprès de Joséphine, dans la vue de me rendre les deux familles +favorables: elles étaient divisées. Je trouvai Joséphine bien plus +accessible. On sait par quelle profusion irréfléchie elle perpétuait le +désordre et la détresse de sa maison: jamais elle n'avait un écu. Les +40,000 fr. de revenu que lui avait assurés Bonaparte avant son départ ne +lui suffisaient pas; et pourtant deux envois extraordinaires d'argent, +qu'on élevait à pareille somme, lui avaient été faits d'Égypte, en moins +d'une année. De plus. Barras me l'ayant recommandée, je l'avais comprise +dans les distributions clandestines provenant du produit des jeux. Je +lui remis, de la main à la main, mille louis, galanterie ministérielle +qui acheva de me la rendre favorable<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>. Je savais par elle beaucoup de +choses, car elle voyait tout Paris, mais Barras avec réserve; +fréquentant plutôt Gohier, alors président du Directoire, et recevant +chez elle sa femme; se plaignant beaucoup de ses beaux-frères, Joseph et +Lucien, avec qui elle était fort mal. Ce que j'apprenais de différens +côtés finit par me persuader que Bonaparte nous tomberait des nues. +Aussi étais-je comme préparé à cet événement, au moment même où tout le +monde en fut frappé de surprise.</p> + +<p>Il n'y aurait pas eu grand mérite à venir s'emparer d'un pouvoir +immense, offert au plus entreprenant, et à recueillir les fruits d'une +entreprise où il ne fallait que montrer de l'audace pour réussir: mais +abandonner son armée victorieuse, traverser les flottes ennemies, +survenir tout-à-coup en temps opportun, tenir tous les partis en +suspens, se décider pour le plus sûr, tout peser, tout balancer, tout +maîtriser au milieu de tant d'intérêts et de passions contraires, et +tout cela en vingt-cinq jours, suppose une grande habileté, un caractère +tenace, une décision prompte. Ce court intervalle qui sépara l'arrivée +de Bonaparte de la journée du 18 brumaire, il faudrait un volume pour en +décrire les particularités, ou plutôt il faudrait la plume de Tacite.</p> + +<p>Par un adroit calcul, Bonaparte s'était fait précéder du bulletin de sa +victoire d'Aboukir. Il ne m'avait pas échappé que dans certaines +coteries on le propageait avec complaisance et qu'on y ajoutait +l'enflure et l'hyperbole. Depuis les dernières dépêches venues d'Égypte, +on remarquait chez Joséphine et chez ses beaux-frères plus de mouvement +et d'hilarité. «Ah! s'il allait nous arriver! me dit Joséphine; cela ne +serait pas impossible; s'il avait reçu à temps la nouvelle de nos +revers, il brûlerait de venir tout réparer, tout sauver!» Il n'y avait +pas quinze jours que j'avais entendu ces paroles, et tout-à-coup +Bonaparte débarque. Il excite le plus vif enthousiasme à son passage à +Aix, Avignon, Valence, Vienne, et à Lyon surtout: on aurait dit que +partout on sentait qu'il nous manquait un chef, et que ce chef arrivait +sous les auspices de la fortune. Annoncée à Paris sur tous les théâtres, +cette nouvelle produisit une sensation extraordinaire, une ivresse +générale. Il y eut bien quelque chose de factice, une impulsion occulte; +mais toute l'opinion ne se commande pas, et certes elle fut +très-favorable à ce retour inopiné d'un grand homme. Dès-lors, il parut +se regarder comme un souverain qui était reçu dans ses états. D'abord le +Directoire en éprouva un secret dépit, et les républicains par instinct, +beaucoup d'alarmes. Transfuge de l'armée d'Orient et violateur des lois +sanitaires, Bonaparte eût été brisé devant un gouvernement fort. Mais le +Directoire, témoin de l'ivresse générale, n'osa pas sévir; il était +d'ailleurs divisé. Comment eût-il pu s'entendre sur une affaire aussi +grave, sans unanimité d'intention et de vues? Dès le lendemain, +Bonaparte vint au Luxembourg rendre compte, en séance particulière, de +l'état dans lequel il avait laissé l'Égypte. Là, s'efforçant de +justifier son retour subit par le dessein de partager et de conjurer les +dangers de la patrie, il jura au Directoire, en mettant la main sur le +pommeau de son épée, qu'elle ne serait jamais tirée que pour la défense +de la république et celle de son gouvernement. Le Directoire en parut +convaincu; tant il était disposé à s'abuser.</p> + +<p>Se voyant accueilli et recherché par les gouvernans eux-mêmes, +Bonaparte, bien résolu de s'emparer de l'autorité, se crut sûr de son +fait. Tout allait dépendre de l'habileté de ses manœuvres. Il considéra +d'abord l'état des partis. Le parti populaire, ou celui du <i>Manége</i>, +dont Jourdan était un des chefs, roulait, comme nous l'avons vu, dans +le vague d'une révolution interminable. Venaient le parti des +spéculateurs de révolution, que Bonaparte appelait les <i>pourris</i>, et qui +avaient Barras à leur tête; puis les modérés ou les politiques conduits +par Sieyes, s'efforçant de fixer les destinées de la révolution, pour en +être les régulateurs et les arbitres. Bonaparte pouvait-il s'allier aux +jacobins, quand même ils lui eussent déféré la dictature? Mais après +avoir vaincu avec eux, il aurait fallu presqu'aussitôt vaincre sans eux. +Que pouvait lui offrir réellement Barras, autre chose qu'une planche +<i>pourrie</i>, selon l'expression même de Bonaparte? Restait le parti de +Sieyes, qu'il fallait aussi abuser, l'illustre transfuge ne voulant se +servir que comme instrument de celui qui prétendait rester maître des +affaires. Ainsi, au fond, Bonaparte n'avait pour lui aucun parti qui eût +l'intention de fonder sa fortune sur une usurpation manifeste; et +pourtant il a réussi, mais en abusant tout le monde, en abusant les +Directeurs Barras et Sieyes, surtout Moulins et Gohier, qui étaient les +seuls de bonne foi.</p> + +<p>Il se forma d'abord une espèce de conseil privé composé de ses frères, +de Berthier, Regnault de Saint-Jean d'Angely, Roederer, Réal, Bruix, et +d'un autre personnage qui bientôt l'emporta sur les autres par sa +dextérité; je veux parler de M. de Talleyrand, qui, harcelé par le parti +du manège, et forcé d'abandonner le ministère, s'en faisait alors un +titre dans les nouvelles intrigues. D'abord il craignit de ne pas être +accueilli de Bonaparte à cause de l'expédition d'Égypte, ou plutôt pour +l'avoir conseillée. Toutefois il sonde adroitement le terrain, se +présente et emploie toutes les ressources de son esprit insinuant et +souple pour captiver l'homme qui, d'un coup-d'œil, voit tout le parti +qu'il peut en tirer. C'est lui qui lui montre à nu les plaies du +gouvernement, qui le met au fait de l'état des partis et de la portée de +chaque caractère. Il sait par lui que Sieyes, traînant à sa suite +Rogers-Ducos, médite un coup d'état; qu'il n'est occupé que du projet de +substituer à ce qui existe un gouvernement de sa façon; que si d'un côté +il a contre lui les républicains les plus énergiques, qui se repentent +de l'avoir élu, de l'autre il a un parti tout formé dont le foyer est au +Conseil des anciens, avantage que n'offre aucun autre directeur, pas +même Barras, qui flotte entre Sieyes d'une part, Moulins et Gohier de +l'autre; que ces deux derniers, attachés aveuglément à l'ordre actuel +des choses, penchent pour les républicains ardens et même pour les +jacobins, et qu'avec plus de talent et de caractère ils disposeraient à +leur gré du Conseil des cinq cents, et même d'une bonne partie de +l'autre Conseil. Tout ce que lui apprend Talleyrand, ses autres +conseillers le lui confirment. Quant à lui, rien ne perce encore de ses +véritables desseins. Il montre en apparance un grand éloignement pour +Sieyes, peu de confiance en Barras, beaucoup d'épanchement et d'intimité +pour Gohier et Moulins; il va jusqu'à leur proposer de se défaire de +Sieyes, à la condition d'être élu à sa place. Mais n'ayant pas l'âge +voulu pour entrer au Directoire, et les deux Directeurs redoutant +peut-être son ambition, restent inflexibles sur l'âge. C'est alors sans +doute que ses entremetteurs le rapprochent de Sieyes. Talleyrand y +emploie Chénier, et Chénier y emploie Daunou. Dans une première +conférence entre lui, Daunou, Sieyes et Chénier, il leur donne +l'assurance de leur laisser la direction du gouvernement, promettant de +se contenter d'être le premier officier de l'autorité exécutive: je +tiens ceci de Chénier lui-même.</p> + +<p>Ce fut immédiatement après cette conférence que se formèrent les +premiers conciliabules de députés, tantôt chez Lemercier, tantôt chez +Frégeville. Qui le croirait? Bonaparte eut d'abord contre lui son propre +frère Lucien. «Vous ne le connaissez pas; disait-il à ceux qui voulaient +lui confier toute la direction du mouvement qui se préparait; vous ne le +connaissez pas; une fois là, il se croira dans son camp; il commandera +tout, voudra être tout.»</p> + +<p>Mais huit jours plus tard la coopération de Lucien fut ardente, +énergique. Comme chez tant d'autres la défiance républicaine fut +assoupie par l'appât des honneurs et des richesses.</p> + +<p>On a prétendu que je n'avais été pour rien dans ces trames salutaires; +que j'avais louvoyé, mais que j'en avais recueilli les fruits avec une +grande souplesse. Certes, le moment où j'écris n'est pas favorable pour +revendiquer l'honneur d'avoir contribué à élever Bonaparte; mais j'ai +promis la vérité, et j'éprouve à la dire une satisfaction qui l'emporte +sur les calculs de l'amour-propre et sur tous les désappointemens de +l'espoir trompé.</p> + +<p>La révolution de Saint-Cloud aurait échoué si je lui avais été +contraire; je pouvais égarer Sieyes, donner l'éveil à Barras, éclairer +Gohier et Moulins; je n'avais qu'à seconder Dubois de Crancé, le seul +ministre opposant, et tout croulait. Mais il y aurait eu stupidité de ma +part à ne pas préférer un avenir à rien du tout. Mes idées étaient +fixées. J'avais jugé Bonaparte seul capable d'effectuer les réformes +politiques impérieusement commandées par nos mœurs, nos vices, nos +écarts, nos excès, nos revers et nos funestes divisions.</p> + +<p>Certes, Bonaparte était trop rusé pour me dévoiler tous ses moyens +d'exécution et se mettre à la merci d'un seul homme. Mais il m'en dit +assez, pour amorcer ma confiance, pour me persuader, et je l'étais déjà +que les destinées de la France étaient dans ses mains.</p> + +<p>Dans deux conférences chez Réal, je ne lui dissimulai pas les obstacles +qu'il avait à vaincre. Ce qui le préoccupait, je le savais: c'était +d'avoir à combattre l'exaltation républicaine à laquelle il ne pouvait +opposer que des modérés ou des baïonnettes. Lui-même me parut alors, +politiquement parlant, au-dessous de Cromwell; il avait d'ailleurs à +craindre le sort de César, sans en avoir ni le brillant ni le génie.</p> + +<p>Mais, d'un autre côté, quelle différence entre lui, Lafayette et +Dumouriez! Tout ce qui avait manqué à ces deux hommes d'épée de la +révolution, il le possédait pour la maîtriser ou s'en emparer.</p> + +<p>Déjà tous les partis semblaient immobiles et dans l'attente devant lui. +Son retour, sa présence, sa renommée, la foule de ses adhérens, son +immense crédit dans l'opinion publique, inspiraient des inquiétudes aux +amans ombrageux de la liberté et de la république. Les deux Directeurs, +Gohier et Moulins, devenus leur espoir, s'efforçaient de le captiver à +force d'égards et de témoignages de confiance. Ils proposèrent à leurs +collègues de lui déférer le commandement de l'armée d'Italie. Sieyes s'y +opposa; Barras dit qu'il y avait assez bien fait ses affaires pour +n'avoir pas besoin d'y retourner. Ce propos, qui lui fut rendu, lui +donna sujet de venir au Directoire provoquer une explication. Là, son +ton ferme et élevé fit voir qu'il était au-dessus de la crainte. Gohier, +président du Directoire, lui laissant le choix d'une armée, il répondit +froidement à ses instances. Je vis bien qu'il balançait s'il ferait sa +révolution avec Barras ou avec Sieyes.</p> + +<p>Ce fut alors que je lui fis sentir la nécessité d'agir au plus vite, en +le portant à se défier de Sieyes et à se rapprocher de Barras, tant +j'aurais voulu qu'il l'associât à sa politique. «Ayez Barras, lui +dis-je; soignez le parti militaire, paralysez Bernadotte, Jourdan, +Augereau, et entraînez Sieyes.» Je crus un moment que mes insinuations +et celles de Réal triompheraient de son éloignement pour Barras; il fut +même jusqu'à nous promettre de lui faire des ouvertures ou d'en +recevoir. Nous avertîmes Barras, qui lui envoya une invitation à dîner +pour le lendemain: c'était le 8 brumaire. Le soir, Réal et moi nous +allâmes attendre Bonaparte chez lui, pour savoir le résultat de sa +conférence avec Barras. Nous y trouvâmes Talleyrand et Roederer. Sa +voiture ne tarde pas à se faire entendre: il paraît. «Eh bien! nous +dit-il, savez-vous ce que veut votre Barras? Il avoue bien qu'il est +impossible de marcher dans le chaos actuel: il veut bien un président de +la république; mais c'est lui qui veut l'être. Quelle ridicule +prétention! Et il masque son désir hypocrite en proposant d'investir de +la magistrature suprême, devinez qui? Hédouville, vraie mâchoire. Cette +seule indication ne vous prouve-t-elle pas que c'est sur lui-même qu'il +veut appeler l'attention? Quelle folie! Il n'y a rien à faire avec un +tel homme.»</p> + +<p>Je convins qu'il n'y avait là rien de faisable; mais je dis que je ne +désespérais pourtant pas de faire sentir à Barras qu'il y aurait moyen +de s'entendre pour sauver la chose publique; que nous irions, Réal et +moi, lui reprocher sa dissimulation et son peu de confiance; que nous +l'amenerions vraisemblablement à des dispositions plus raisonnables, en +lui démontrant qu'ici la ruse était hors de saison, et qu'il ne pourrait +rien faire de mieux que d'associer ses destinées à celles d'un grand +homme. «Nous nous faisions fort, ajoutâmes-nous, de l'amener à notre +suite.» Eh bien! faites, dit-il. En effet; nous courûmes chez Barras. Il +nous dit d'abord qu'il était tout simple qu'il cherchât et voulût des +garanties que Bonaparte éludait sans cesse; nous l'effrayâmes, en lui +faisant le tableau véridique de l'état des choses et de l'ascendant +qu'exerçait déjà le général sur tout le gouvernement. Il en convint et +nous promit d'aller dès le lendemain, de bonne heure, se mettre à sa +disposition. Il tint parole, et parut persuadé, à son retour, qu'on ne +pourrait rien entreprendre sans lui.</p> + +<p>Mais déjà Bonaparte s'était décidé pour Sieyes; il avait pris avec lui +des engagemens; d'ailleurs, nouant des fils de tous côtés, il était le +maître de choisir l'intrigue la plus utile à sa politique et à son +ambition. D'un côté, il circonvenait Gohier et Moulins; de l'autre, il +tenait Barras en suspens, Sieyes et Roger-Ducos enchaînés. Moi-même, je +ne fus plus guères instruit de ses intentions et de ses opérations que +par Réal, qui servait, pour ainsi dire, entre Bonaparte et moi, de +garantie mutuelle.</p> + +<p>A compter du 9 brumaire, la conjuration se développa rapidement: chacun +fit des recrues. Talleyrand donna Sémonville, et, parmi les généraux +marquant, Beurnonville et Macdonald. Parmi les banquiers, on eut Collot; +il prêta deux millions, ce qui fit voguer l'entreprise. On commença +sourdement à pratiquer la garnison de Paris, entre autres deux régimens +de cavalerie qui avaient servi en Italie, sous Bonaparte. Lannes, Murat +et Leclerc furent employés à gagner les chefs des corps, à séduire les +principaux officiers. Indépendamment de ces trois généraux, de Berthier +et de Marmont, on put compter bientôt sur Serrurier et sur Lefèvre; on +s'assura de Moreau et de Moncey. Moreau, avec une abnégation dont il eut +ensuite à se repentir, avoua que Bonaparte était l'homme qu'il fallait +pour réformer l'État; il le désigna, de son propre mouvement, pour jouer +le premier rôle qu'on lui avait destiné, et pour lequel il n'avait +lui-même ni vocation ni assez d'énergie politique.</p> + +<p>De son côté, le plus actif et le plus adroit des conjurés, Lucien, +secondé par Boulay de la Meurthe et par Régnier, se concertait avec les +députés les plus influens dévoués à Sieyes. Dans ces conciliabules +figuraient Chazal, Frégeville, Daunou, Lemercier, Cabanis, Lebrun, +Courtois, Cornet, Fargues, Baraillon, Villetard, Goupil-Préfeln, Vimar, +Bouteville, Cornudet, Herwyn, Delcloy, Rousseau, Le Jarry.</p> + +<p>Les conjurés des deux Conseils délibéraient sur le mode le plus +convenable et le plus sûr d'exécution, quand Dubois de Crancé alla +dénoncer la conjuration aux Directeurs Gohier et Moulins, demandant +qu'on fit arrêter sur-le-champ Bonaparte, et se chargeant de présider +lui-même à l'accomplissement de tout ordre du Directoire à cet effet. +Mais les deux Directeurs se croyaient tellement sûrs de Bonaparte, +qu'ils se refusèrent d'ajouter foi aux informations du ministre de la +guerre. Ils exigèrent de lui des preuves, avant de s'ouvrir à Barras et +de prendre aucune mesure. Ils voulaient des preuves, et l'on conspirait +tout haut, ainsi que cela se pratique en France. On conspirait chez +Sieyes, chez Bonaparte, chez Murat, chez Lannes, chez Berthier; on +conspirait dans les sallons des inspecteurs du Conseil des anciens, et +chez les principaux membres des commissions. Ne pouvant persuader ni +Gohier, ni Moulins, Dubois de Crancé leur dépécha au Luxembourg un agent +de police au fait de la trame, et qui la leur révéla toute entière. +Gohier et Moulins, après l'avoir entendu, le mettent en charte privée, +pour conférer sur ses révélations. Cet homme, inquiet d'un procédé dont +il ne conçoit pas le motif, troublé, assiégé de terreur, s'évade par +une fenêtre et vient me tout divulguer. Son évasion et mes contre-mines +effacent bientôt auprès des deux Directeurs l'impression qu'avait faite +la démarche de Dubois de Crancé, dont j'avertis Bonaparte.</p> + +<p>Aussitôt l'impulsion est donnée. Lucien réunit Boulay, Chazal, Cabanis, +Émile Gaudin, et assigne à chacun son rôle. C'est dans la maison de +campagne de M<sup>me</sup> Récamier, près Bagatelle, que Lucien va combiner les +mesures législatives qui doivent coïncider avec l'explosion militaire. +La présidence du Conseil des cinq cents, dont il est investi, est un des +principaux leviers sur lesquels s'appuie la conjuration. Deux fortes +passions agitaient alors Lucien: l'ambition et l'amour. Eperdûment épris +de M<sup>me</sup> Récamier, femme pleine de douceur et de charmes, il se croyait +d'autant plus malheureux, qu'ayant touché son cœur, il ne pouvait +soupçonner la cause de ses rigueurs désolantes. Dans le tumulte de ses +sens et dans son délire, il ne perdit rien de son activité et de son +énergie politique. Celle qui possédait son cœur put y tout lire et fut +discrète.</p> + +<p>On avait aussi arrêté que pour mieux couvrir et masquer la trame, on +donnerait à Bonaparte, par souscription, un banquet solennel où seraient +appelés l'élite des autorités premières et des députés pris dans les +deux partis. Le banquet eut lieu; mais dépourvu de gaîté et sans +enthousiasme; il y régna un froid morne, un air de contrainte; les +partis s'observaient. Bonaparte, embarrassé de son rôle, s'éclipsa de +bonne heure, laissant les convives en proie à leurs réflexions. D'accord +avec Lucien, Bonaparte eut, dès le 15 brumaire, avec Sieyes, une +entrevue dans laquelle furent discutées les dispositions pour la journée +du 18. Il s'agissait de faire disparaître le Directoire et de disperser +le Corps législatif, mais sans violences, par des voies en apparence +légales; bien entendu, avec l'emploi de toutes les ressources de la +supercherie et de l'audace. On arrêta d'ouvrir le drame par un décret du +Conseil des anciens, ordonnant la translation du Corps législatif à +Saint-Cloud. Le choix de Saint-Cloud pour la réunion des deux Conseils +avait surtout pour objet d'écarter toute possibilité de mouvement +populaire, et de donner la faculté de pouvoir faire agir les troupes +d'une manière plus sûre, hors du contact de Paris. En conséquence de ce +qui fut arrêté entre Sieyes et Bonaparte, le conseil intime des +principaux conjurés, tenu à l'hôtel de Breteuil, donna, le 16, au +président du Conseil des anciens, Lemercier, ses dernières instructions. +Elles avaient pour objet d'ordonner une convocation extraordinaire dans +la salle des Anciens, aux Tuileries, pour le 18, à dix heures du matin. +Le signal fut donné aussitôt à la commission des inspecteurs du même +Conseil, présidée par le député Cornet.</p> + +<p>L'article 3 de la constitution donnait le pouvoir au Conseil des anciens +de transférer les deux Conseils hors de Paris. C'était un coup d'état +déjà proposé à Sieyes par Baudin des Ardennes avant même l'arrivée de +Bonaparte. Baudin était alors président de la commission des inspecteurs +des Anciens et membre influent du Conseil; il avait eu, en 1795, une +grande part à la rédaction de la constitution; mais, dégoûté de son +ouvrage, il entrait dans les vues de Sieyes. Il s'était aperçu toutefois +qu'il fallait un bras pour agir, c'est-à-dire un général capable de +diriger la partie militaire d'un événement qui pouvait prendre un +caractère grave. On en avait ajourné l'exécution. A la nouvelle du +débarquement du Bonaparte, Baudin, frappé de l'idée que la Providence +envoyait l'homme que lui et son parti cherchaient en vain, mourut dans +la nuit même abîmé dans la joie. Le député Cornet venait de lui succéder +dans la présidence de la commission des inspecteurs des Anciens devenue +le principal foyer de la conjuration: il n'avait ni le talent ni +l'influence de Baudin des Ardennes; mais il y suppléa par un grand zèle +et beaucoup d'activité.</p> + +<p>Ce qu'il importait, c'était de neutraliser Gohier, président du +Directoire. Or, pour le mieux abuser, Bonaparte l'engage à dîner chez +lui le 18, avec sa femme et ses frères. D'un autre côté, il fait inviter +à déjeuner, pour le même jour, à huit heures du matin, les généraux et +les chefs des corps; annonçant aussi qu'il recevra la visite et les +hommages des officiers de la garnison et des adjudans de la garde +nationale qui sollicitaient en vain d'être admis en sa présence depuis +son retour.</p> + +<p>Un seul obstacle inquiétait, c'était l'intégrité du président Gohier, +qui, désabusé à temps, pouvait réunir autour de lui tout le parti +populaire et les généraux opposés à la conjuration. A la vérité, +j'avais les yeux ouverts. Toutefois, pour plus de sûreté, on imagina +d'attirer le président du Directoire dans un piège. A minuit, M<sup>me</sup> +Bonaparte lui fait remettre par son fils, Eugène Beauharnais, +l'invitation amicale de venir déjeuner chez elle avec sa femme, à huit +heures du matin. «Elle a, lui écrit-elle, des choses» essentielles à lui +communiquer. «Mais l'heure parait suspecte à Gohier, et, après le départ +d'Eugène, il décide que sa femme se rendra seule à l'invitation.</p> + +<p>Déjà Cornet, qui préside à la commission des Anciens, fait procéder +mystérieusement dans ses bureaux à la convocation clandestine, pour cinq +heures du matin, des membres qui sont dans le secret de la conjuration, +ou sur lesquels, on peut compter. Les deux commissions de l'un et de +l'autre Conseil étaient en permanence. La convocation ostensible des +députés des Anciens fut faite pour dix heures du matin, et la +convocation des députés des Cinq cents pour midi. Ce dernier Conseil +allait se trouver dans l'obligation de lever la séance après la simple +lecture du décret de translation dont le vote était assuré aux Anciens. +J'avais tout disposé pour être averti à temps de ce qui se passerait, +soit aux commissions, soit chez Bonaparte, soit au Directoire. A huit +heures du matin, j'apprends que le président de la commission des +Anciens, après avoir formé, par sa convocation extraordinaire, une +majorité factice, vient, à la suite d'une harangue boursoufflée où il a +représenté la république dans le plus grand péril, de faire la motion de +transférer à Saint-Cloud le Corps législatif, et de déférer à Bonaparte +le commandement en chef des troupes. On m'annonce en même temps que le +décret va passer. Je monte aussitôt dans ma voiture; je vais d'abord aux +Tuileries; là j'apprends que le décret est rendu, et vers les neuf +heures j'arrive à l'hôtel du général Bonaparte, dont la cour était déjà +occupée militairement. Toutes les avenues étaient remplies d'officiers +et de généraux, et l'hôtel n'était point assez vaste pour contenir la +foule des amis et des adhérens. Tous les corps de la garnison de Paris +et de la division avaient envoyé des officiers prendre ses ordres. +J'entrai dans le cabinet ovale où se tenait Bonaparte; il attendait +impatiemment avec Berthier et le général Lefèvre, la résolution du +Conseil des anciens. Je lui annonçai que le décret de translation qui +lui déférait le commandement en chef venait d'être rendu et qu'il allait +lui être apporté à l'instant même. Je lui réitérai mes protestations de +dévouement et de zèle, en le prévenant que je venais de faire fermer les +barrières, d'arrêter le départ des courriers et des diligences. «Tout +cela est inutile, me dit-il, en présence de plusieurs généraux qui +entraient; vous le voyez, l'affluence des citoyens et des braves +accourant autour de moi vous dit assez que c'est avec et pour la nation +que j'agis; je saurai faire respecter le décret du Conseil et maintenir +la tranquillité publique.» A l'instant même, Joséphine survient et lui +annonce d'un air contrarié que le président Gohier envoie sa femme, mais +qu'il ne viendra pas lui-même. «Qu'on lui fasse écrire, par M<sup>me</sup> +Gohier, de venir au plus vîte,» s'écrie Bonaparte. Peu de minutes après, +arrive le député Cornet, tout fier de remplir auprès du général les +fonctions de messager d'état. Il lui apportait le décret qui remettait +dans ses mains le sort de la république.</p> + +<p>Bonaparte, sortant aussitôt de son cabinet, fait connaître à ses +adhérens le décret qui l'investit du commandement en chef; puis, se +mettant à la tête des généraux, des officiers supérieurs et de 1,500 +chevaux de la garnison de Paris, que vient de lui amener Murat, il se +met en marche vers les Champs-Élysées, après m'avoir recommandé d'aller +savoir le parti que prendrait le Directoire, en recevant le décret de +translation.</p> + +<p>J'allai d'abord à mon hôtel, où je donnai l'ordre de placarder une +proclamation, signée de moi, dans le sens de la révolution qui venait de +commencer; puis je me dirigeai vers le Luxembourg.</p> + +<p>Il était un peu plus de neuf heures, et je trouvai Barras, Moulins et +Gohier, formant la majorité du Directoire, dans une ignorance complète +de ce qui se passait dans Paris. M<sup>me</sup> Tallien, forçant la consigne du +palais, entra chez Barras, qu'elle surprit dans le bain, lui apprit la +première que Bonaparte venait d'agir sans lui. «Que voulez-vous, s'écria +l'indolent épicurien, cet homme-là (désignant Bonaparte par une épithète +grossière) nous a tous mis dedans.» Toutefois, dans l'espoir de +négocier, il lui envoie son secrétaire intime, Botot, pour lui demander +modestement ce qu'il peut attendre de lui. Botot trouve Bonaparte à la +tête des troupes, et, s'acquittant de sa mission, en reçoit cette +réponse dure: «Dites à cet homme que je ne veux plus le voir!» On venait +de lui détacher Talleyrand et Bruix, pour lui arracher sa démission.</p> + +<p>Entré dans les appartemens du Luxembourg, j'annonçai au président le +décret qui transférait les séances du Corps législatif au château de +Saint-Cloud. «—Je suis fort étonné, me dit» Gohier avec humeur, qu'un +ministre du Directoire se transforme ainsi en un messager du Conseil des +anciens.—J'ai pensé, répondis-je, qu'il était de mon devoir de vous +donner connaissance d'une résolution si importante, et en même temps +j'ai cru convenable de venir prendre les ordres du Directoire.—Il était +bien plus de votre devoir, reprit Gohier d'une voix émue, de ne pas nous +laisser ignorer les intrigues criminelles qui ont amené une semblable +résolution: elle n'est sans doute que le prélude de tout ce qu'on s'est +proposé d'attenter contre le gouvernement dans des conciliabules qu'en +votre qualité de ministre de la police vous auriez dû pénétrer et nous +faire connaître.—Mais les rapports n'ont pas manqué au Directoire, lui +dis-je; je me suis même servi de voies détournées, voyant que je n'avais +pas toute sa confiance; le Directoire n'a jamais voulu croire aux +avertissemens; d'ailleurs n'est-ce pas de son sein mènie qu'est parti le +coup? Les Directeurs Sieyes et Roger-Ducos sont déjà réunis à la +commission des inspecteurs des Anciens.—La majorité est au Luxembourg, +reprit vivement Gohier; et si le Directoire a des ordres à donner, il en +confiera l'exécution à des hommes dignes de de sa confiance.» Je me +retirai alors, et Gohier s'empressa de convoquer ses deux collègues +Barras et Moulins. J'étais à peine dans ma voiture, que je vis arriver +le messager des Anciens apportant au président la communication du +décret de translation à Saint-Cloud. Gohier monte aussitôt chez Barras, +et lui fait promettre de se joindre à lui et à Moulins dans la salle des +délibérations, pour aviser à un parti quelconque.</p> + +<p>Mais telle était la perplexité de Barras, qu'il était incapable +d'adopter une résolution énergique. En effet, il ne tarda pas de mettre +en oubli sa promesse à Gohier quand il vit entrer chez lui les deux +envoyés de Bonaparte, Bruix et Talleyrand, chargés de négocier sa +retraite du Directoire. Ils lui déclarent d'abord que Bonaparte est +déterminé à employer contre lui tous les moyens de force qui sont en son +pouvoir, s'il essaie de faire la moindre résistance pour entraver ses +projets. Après l'avoir ainsi effrayé, les deux habiles négociateurs lui +font les plus belles promesses s'il consent à donner sa démission. +Barras se récrie, mais il cède enfin aux argumens de deux hommes adroits +et souples; ils lui réitèrent l'assurance que rien ne lui manquera pour +mener une vie joyeuse et tranquille, hors des embarras d'un pouvoir +qu'il ne saurait retenir. Talleyrand avait une lettre toute rédigée, que +Barras était censé adresser à la législature pour lui notifier sa +résolution de descendre à la vie privée. Placé ainsi entre la crainte et +l'espérance, il finit par signer tout ce qu'on voulut; et s'étant mis +ainsi à la discrétion de Bonaparte, il quitta le Luxembourg, et partit +pour sa terre de Gros-bois, escorté et surveillé par un détachement de +dragons.</p> + +<p>Ainsi, à neuf heures du matin, il n'y avait déjà plus de majorité au +Directoire. Arrive Dubois de Crancé, qui, persistant dans son +opposition, sollicite de Gohier et de Moulins l'ordre de faire arrêter +avec Bonaparte, Talleyrand, Barras et les principaux conjurés, se +chargeant, comme ministre de la guerre, d'arrêter Bonaparte et Murat sur +la route même de Saint-Cloud. Peut-être Moulins et Gohier, désabusés +enfin, eussent-ils cédé aux vives instances de Dubois de Crancé, si +Lagarde, secrétaire général du Directoire, qui était gagné, n'eût +déclaré qu'il se refuserait à contresigner tout arrêté qui ne réunirait +pas la majorité du Directoire. «Au surplus, dit Gohier refroidi par +cette observation, comment voulez-vous qu'il y ait une révolution à +Saint-Cloud? je tiens ici, en ma qualité de président, les sceaux de la +république.» Moulins ajouta que Bonaparte devait dîner avec lui chez +Gohier et qu'il verrait bien ce qu'il avait dans le cœur.</p> + +<p>J'avais jugé depuis long-temps la portée de ces hommes si peu faits +pour gouverner l'État; rien n'était comparable à leur aveuglement et à +leur ineptie; on put dire qu'ils se sont trahis eux-mêmes.</p> + +<p>Déjà les événemens se développaient. Bonaparte à cheval, suivi d'un +nombreux état-major, s'était dirigé d'abord aux Champs-Élysées, où +plusieurs corps étaient en bataille. Après s'être fait reconnaître pour +leur général, il s'était porté au Tuileries. Le temps était magnifique, +et l'on put déployer tout l'appareil militaire soit aux Champs-Élysées, +soit sur les quais, soit dans le jardin national, qui en un instant fut +transformé en parc d'artillerie, et où l'affluence devint excessive. +Bonaparte fut salué aux Tuileries par les acclamations des citoyens et +des soldats. S'étant présenté avec une suite militaire à la barre du +Conseil des anciens, il éluda de prêter le serment constitutionnel; +puis, descendant du château, il vint haranguer les troupes disposées à +lui obéir. Là, il apprend que le Directoire est désorganisé; que Sieyes +et Roger-Ducos sont venus déposer leur démission à la commission des +inspecteurs des Anciens, et que Barras, circonvenu et rompant la +majorité, est à la veille de souscrire aux conditions de sa retraite. +Passant aux commissions des inspecteurs réunies, le général y trouve +Sieyes, Roger-Ducos et plusieurs députés de leur parti. Survient Gohier, +président du Directoire, avec son collègue Moulins, et qui tous deux +refusent leur adhésion à ce qui se passe. Une explication s'engage entre +Gohier et Bonaparte. «Mes projets, lui dit ce dernier, ne sont point +hostiles; la république est en péril... il faut la sauver... <i>je le +veux!</i>...» Au même instant, on vint dire que le faubourg Saint-Antoine +remuait excité par Santerre. C'était le parent de Moulins; Bonaparte se +tournant vers lui, et l'interpellant sur ce fait, lui dit: «qu'il +enverrait tuer Santerre par un détachement de cavalerie, s'il osait +bouger.» Moulins rassura Bonaparte, en déclarant que Santerre ne +pourrait plus rassembler autour de lui quatre hommes. En effet, ce +n'était plus là le chef d'insurrection de 1792. Je répétai moi-même +qu'il n'y aurait pas l'ombre d'un mouvement populaire et que je +répondais de la tranquillité de Paris. Gohier et Moulins, voyant que +l'impulsion est donnée, que le mouvement est irrésistible, rentrent au +Luxembourg pour être témoins de la défection de leurs gardes. Tous deux +y sont bientôt assiégés par Moreau, car déjà Bonaparte a prescrit des +dispositions militaires qui mettent en son pouvoir toutes les autorités +et tous les établissemens publics. Il a fait marcher Moreau avec une +colonne pour investir le Luxembourg; il a donné au général Lannes le +commandement des troupes chargées de la garde du Corps législatif; il a +envoyé Murat en toute hâte pour occuper Saint-Cloud, tandis que +Serrurier reste en réserve au Point-du-Jour. Tout chemine sans +obstacles, ou du moins aucune opposition n'éclate dans la capitale où la +révolution semble avoir l'assentiment universel.</p> + +<p>Le soir on tint conseil à la commission des inspecteurs, soit afin de +préparer les esprits aux événemens qui le lendemain devaient éclore, +soit pour régler ce qui devait se passer à Saint-Cloud. J'étais présent, +et là je vis pour la première fois à découvert et en présence les deux +partis unis dans le même but, mais dont l'un semblait déjà s'effrayer de +l'ascendant du parti militaire. On discuta beaucoup d'abord sans trop +s'entendre et sans rien conclure. Tout ce que proposait Bonaparte ou +tout ce qu'il faisait proposer par ses frères sentait la dictature du +sabre. Les hommes de la législature qui s'étaient jetés dans son parti, +venaient me prendre à part et m'en faire la remarque. «Mais, c'est fait, +leur dis-je, le pouvoir militaire est dans les mains du général +Bonaparte, c'est vous-mêmes qui le lui avez déféré, et vous ne pourriez +faire un pas sans sa dictature.» Je vis bientôt que la plupart aurait +voulu rétrograder, mais il n'y avait plus moyen. Les plus timorés se +mirent à l'écart, et quand on fut débarrassé des incertains et des +peureux, on convint de l'établissement de trois consuls provisoires, +savoir: Bonaparte, Sieyes et Roger-Ducos. Sieyes fit ensuite la +proposition de faire arrêter une quarantaine de meneurs opposans ou +supposés tels. Je fis dire à Bonaparte par Réal de n'y point consentir, +et, dans ses premiers pas dans la carrière du pouvoir suprême, de ne pas +se rendre l'instrument des fureurs d'un prêtre haineux. Il me comprit, +et allégua que l'expédient était trop prématuré; qu'il n'y aurait ni +opposition, ni résistance. «Vous verrez demain à Saint-Cloud, lui dit +Sieyes, d'un air piqué.»</p> + +<p>J'avoue que je n'étais pas moi-même très-rassuré sur l'issue de la +journée du lendemain. Tout ce que je venais d'entendre et toutes les +informations qui me parvenaient s'accordaient sur ce point que les +moteurs du mouvement ne pouvaient plus compter sur la majorité parmi les +membres des deux Conseils, presque tous étant frappés de l'idée qu'on +voulait détruire la constitution pour établir le pouvoir militaire. Même +une grande partie des affiliés repoussaient la dictature et se +flattaient de la conjurer. Mais déjà Bonaparte exerçait une influence +immense hors et dans la sphère de ces autorités chancelantes; +Versailles, Paris, Saint-Cloud et Saint-Germain adhéraient à sa +révolution, et son nom parmi les soldats était un vrai talisman.</p> + +<p>Son conseil privé donna pour meneurs aux députés des Anciens, Regnier, +Cornudet, Lemercier et Fargues; et pour guides aux députés du Conseil +des cinq cents, dévoués au parti, Lucien Bonaparte, Boulay de la +Meurthe, Émile Gaudin, Chazal et Cabanis. De leur côté, les membres +opposans des deux Conseils, réunis aux coryphées du <i>Manége</i>, passèrent +la nuit en conciliabules.</p> + +<p>Le lendemain de bonne heure, la route de Paris à Saint-Cloud fut +couverte de troupes, d'officiers à cheval, de curieux, de voitures +remplies de députés, de fonctionnaires et de journalistes. Les salles +pour les deux Conseils venaient d'être préparées à la hâte. On s'aperçut +bientôt que le parti militaire dans les deux Conseils était réduit à un +petit nombre de députés plus ou moins ardens pour le nouvel ordre de +choses.</p> + +<p>J'étais resté à Paris, siégeant dans mon cabinet, avec toute ma police +en permanence, ayant l'œil à tout, recevant et examinant moi-même les +rapports. J'avais détaché à Saint-Cloud un certain nombre d'émissaires +adroits et intelligens pour se mettre en contact avec les personnages +qui leur étaient désignés, et d'autres agens qui, se relevant de +demi-heure en demi-heure, venaient m'informer de l'état des choses. Je +fus tenu ainsi au courant du moindre incident, de la plus petite +circonstance qui pouvait influer sur le dénouement prévu; j'étais fixé +dans l'idée que l'épée seule trancherait le nœud.</p> + +<p>La séance s'ouvrit aux Cinq cents que présidait Lucien Bonaparte, par un +discours insidieux d'Émile Gaudin, tendant à faire nommer une commission +chargée de présenter de suite un rapport sur la situation de la +république. Émile Gaudin, dans sa motion concertée, demandait en outre +qu'on ne prît aucune détermination quelconque avant d'avoir entendu le +rapport de la commission proposée. Boulay de la Meurthe tenait déjà le +rapport tout prêt.</p> + +<p>Mais à peine Émile Gaudin eut-il fait entendre sa proposition, qu'une +effroyable tempête agita toute la salle. Les cris de <i>vive la +constitution!... point de dictature!... à bas le dictateur!</i> se firent +entendre de tous côtés. Sur la motion de Delbrel, appuyée et développée +par Grandmaison, l'assemblée se levant toute entière aux cris de <i>vive +la république</i>! décida qu'elle renouvellerait individuellement le +serment de fidélité à la constitution. Ceux mêmes qui étaient venus avec +le projet formé de la détruire, prêtèrent le serment.</p> + +<p>La salle des Anciens était presque aussi agitée; mais là le parti Sieyes +et Bonaparte, qui voulait se hâter d'ériger un gouvernement provisoire, +établit en fait par une fausse déclaration du sieur Lagarde, secrétaire +général du Directoire, que tous les Directeurs avaient donné leur +démission. Aussitôt les opposans demandent qu'on s'occupe du +remplacement des démissionnaires dans les formes prescrites.</p> + +<p>Bonaparte, averti de ce double orage, juge qu'il est temps de se mettre +en scène. Il traverse le salon de Mars, et entre au Conseil des anciens. +Là, dans une harangue verbeuse et entrecoupée, il déclare qu'il n'y a +plus de gouvernement, et que la constitution ne peut plus sauver la +république. Conjurant le Conseil de se presser d'adopter un nouvel ordre +de choses, il proteste qu'il ne veut être, à l'égard de la magistrature +qu'on va nommer, que le bras chargé de la soutenir et de faire exécuter +les ordres du Conseil.</p> + +<p>Cette harangue, dont je ne rapporte que la substance, fut débitée sans +ordre et sans suite; elle attestait le trouble qui agitait le général, +qui tantôt s'adressait aux députés, tantôt se tournait vers les +militaires restés à l'entrée de la salle. Des cris de <i>vive Bonaparte</i>! +et l'assentiment de la majorité des Anciens l'ayant rassuré, il sortit +dans l'espoir de faire la même impression sur l'autre Conseil. Il +n'était pas sans appréhension, sachant ce qui s'y était passé et avec +quel enthousiasme on y avait juré fidélité à la constitution +républicaine. Un message au Directoire venait d'y être décrété. On +faisait la motion de demander aux Anciens la communication des motifs de +la translation à Saint-Cloud, lorsqu'on reçut la démission du directeur +Barras transmise par l'autre Conseil. Cette démission, ignorée +jusqu'alors, causa un grand étonnement dans l'assemblée. On la regarda +comme le résultat d'une profonde intrigue. Au moment même où l'on +agitait la question de savoir si la démission était légale et formelle, +arrive Bonaparte suivi d'un peloton de grenadiers. Avec quatre d'entre +eux, il s'avance et laisse le reste à l'entrée de la salle. Enhardi par +la réception des Anciens, il se flattait d'assoupir la fièvre +républicaine qui agitait les Cinq cents. Mais à peine a-t-il pénétré +dans la salle, que le plus grand trouble s'empare de l'assemblée. Tous +les membres debout, font éclater par des cris la profonde impression que +leur cause l'apparition des baïonnettes et du général qui vient +militairement dans le temple de la législature: «Vous violez le +sanctuaire des lois, retirez-vous!... lui disent plusieurs +députés.»—«Que faites-vous, téméraire? lui crie Bigonnet.—«C'est donc +pour cela que tu as vaincu? lui dit Destrem.» En vain Bonaparte arrivé à +la tribune, veut balbutier quelques phrases. De toutes parts il entend +répéter les cris de «<i>vive la constitution!... vive la république!</i> De +tous côtés on l'apostrophe. <i>A bas le Cromwell! à bas le dictateur! à +bas le tyran! hors la loi le dictateur!</i>» s'écrient les députés les plus +furieux; quelques-uns s'élancent sur lui et le repoussent. «Tu feras +donc la guerre à ta patrie! lui crie Arena, en lui montrant la pointe de +son poignard.» Les grenadiers, voyant pâlir et chanceler leur général, +traversent la salle pour lui faire un rempart; Bonaparte se jette dans +leurs bras et on l'emporte. Ainsi dégagé, la tête perdue, il remonte à +cheval, prend le galop, et se dirigeant vers le pont de Saint-Cloud, +crie à ses soldats: «Ils m'ont voulu tuer! ils m'ont voulu mettre hors +la loi! ils ne savent donc pas que je suis invulnérable, que je suis le +dieu de la foudre!»</p> + +<p>Murat l'ayant joint sur le pont: «Il n'est pas raisonnable, lui dit-il, +que celui qui a triomphé de tant d'ennemis puissans redoute des +bavards.... Allons, général, du courage et la victoire est à nous!» +Bonaparte alors tourne bride, et se présente de nouveau à ses soldats, +cherchant à exciter les généraux à en finir par un coup de main. Mais +Lannes, Serrurier, Murat lui-même, se montrent peu disposés d'abord à +diriger les baïonnettes contre la législature.</p> + +<p>Cependant le plus effroyable tumulte régnait dans la salle. Ferme au +fauteuil de la présidence, Lucien faisait de vains efforts pour rétablir +le calme, demandant avec instance à ses collègues que son frère fût +rappelé, entendu; et n'obtenant d'autre réponse que des cris: <i>hors la +loi! aux voix la mise hors la loi contre le général Bonaparte!</i> On alla +jusqu'à le sommer de mettre aux voix la mise hors la loi contre son +frère. Lucien indigné quitte le fauteuil, abdique la présidence et en +dépose les marques. Il descendait à peine de la tribune, que des +grenadiers arrivent, l'enlèvent et l'emmènent au dehors. Lucien interdit +apprend que c'est par ordre de son frère, qui l'appelle à son secours, +décidé à employer la force pour dissoudre la législature. Tel était +l'avis de Sieyes; relégué dans une chaise attelée de six chevaux de +poste, il attendait l'issue de l'événement à la grille de Saint-Cloud. +Il n'y avait plus à balancer. Pâles et tremblans, les plus zélés +partisans de Bonaparte étaient pétrifiés, tandis que les plus timides se +déclaraient déjà contre son entreprise. On remarquait Jourdan et +Augereau se tenant à l'écart, épiant l'instant favorable d'entraîner les +grenadiers dans le parti populaire. Mais Sieyes, Bonaparte et +Talleyrand, venus à Saint-Cloud avec Roederer, avaient jugé, ainsi que +moi que, le parti n'avait <i>ni bras ni tête</i>. Lucien, inspirant à +Bonaparte toute son énergie, monte à cheval, et, en sa qualité de +président, requiert le concours de la force pour dissoudre l'assemblée. +Il entraîne les grenadiers, qui se portent en colonnes serrées, +conduits par Murat, dans la salle des Cinq cents, tandis que le colonel +Moulins fait battre la charge. La salle envahie au bruit des tambours et +aux cris des soldats, les députés sautent par les fenêtres, jettent leur +toge et se dispersent.</p> + +<p>Tel fut le dénouement de la journée de Saint-Cloud (19 brumaire, 10 +novembre). Bonaparte en fut particulièrement redevable à l'énergie de +son frère Lucien, à la décision de Murat, et peut-être à la faiblesse +des généraux qui, lui étant opposés, n'osèrent se montrer à visage +découvert.</p> + +<p>Mais il fallait rendre nationale une journée anti-populaire, où la force +avait triomphé d'une cohue de représentation qui n'avait montré ni +véritable orateur ni chef. Il fallait sanctionner ce que l'histoire +appellera le triomphe de l'usurpation militaire.</p> + +<p>Sieyes, Talleyrand, Bonaparte, Roederer, Lucien et Boulay de la Meurthe, +qui étaient l'âme de l'entreprise, décident qu'il faut se hâter de +rassembler les députés de leur parti errans dans les appartemens et dans +les corridors de Saint-Cloud. Boulay et Lucien se mettent à leur +recherche, en rassemblent vingt-cinq ou trente et les constituent en +Conseil des cinq cents. De ce conciliabule, sort bientôt un décret +d'urgence portant que le général Bonaparte, les officiers généraux et +les troupes qui l'ont secondé ont bien mérité de la patrie. Les meneurs +arrêtent ensuite qu'on établira en faits, dans les journaux du +lendemain, que plusieurs députés ont voulu assassiner Bonaparte et que +la majorité du Conseil a été dominée par une minorité d'assassins.</p> + +<p>Vint ensuite la promulgation de l'acte du 19 brumaire, concerté aussi +entre les meneurs pour servir de fondement légal à la révolution +nouvelle. Cet acte abolissait le Directoire; instituait une commission +consulaire exécutive composée de Sieyes, de Roger-Ducos et de Bonaparte; +ajournait les deux Conseils et en excluait soixante-deux membres du +parti populaire, parmi lesquels figurait le général Jourdan; il +établissait en outre une commission législative de cinquante membres +pris également dans l'un et l'autre Conseil, à l'effet de préparer un +nouveau travail sur la constitution de l'État. Apporté du conciliabule +des Cinq cents au Conseil des anciens, pour être transformé en loi, cet +acte n'y fut voté que par la minorité, la majorité étant restée morne et +silencieuse. Ainsi l'établissement intermédiaire du nouvel ordre de +choses fut converti en loi par une soixantaine de membres de la +législature, qui d'eux-mêmes se déclarèrent aptes aux emplois de +ministres, d'agens diplomatiques et de délégués de la commission +consulaire.</p> + +<p>Bonaparte, avec ses deux collègues, vint prêter serment dans le sein du +Conseil des anciens, et le 11 novembre, vers les cinq heures du matin, +le nouveau gouvernement quittant Saint-Cloud, alla s'installer au palais +du Luxembourg.</p> + +<p>J'avais pressenti que toute l'autorité de ce triumvirat exécutif +tomberait dans les mains de celui qui était déjà investi du pouvoir +militaire. Il n'y eut plus aucun doute, après la première séance que +tinrent dans la nuit même, les trois consuls. Là, Bonaparte se saisit en +maître du fauteuil du président que Roger-Ducos ni Sieyes n'osèrent lui +disputer. Roger, déjà gagné, déclara que Bonaparte seul pouvait sauver +la chose publique, et qu'il serait désormais de son avis en toute +chose. Sieyes se tut en se mordant les lèvres. Bonaparte le sachant +avide, lui abandonna le trésor privé du Directoire: il contenait 800,000 +francs dont Sieyes se saisit; et faisant le partage du lion, il ne +laissa qu'une centaine de mille francs à son collègue Roger-Ducos. Cette +petite douceur calma un peu son ambition, car il s'attendait que +Bonaparte s'occuperait de la guerre et lui abandonnerait les affaires +civiles. Mais voyant, dès la première séance, Bonaparte disserter sur +les finances, sur l'administration, sur les lois, sur l'armée, sur la +politique, et disserter en homme capable, il dit en rentrant chez lui, +en présence de Talleyrand, de Boulay, de Cabanis, de Roederer et de +Chazal: «Messieurs vous avez un maître!»</p> + +<p>Il était facile de voir qu'un prêtre défiant, avide, gorgé d'or, +n'oserait pas lutter long-temps avec un général actif, jeune, d'une +renommée immense et déjà maître du pouvoir par le fait. Sieyes n'avait +d'ailleurs aucune des qualités qui auraient pu lui assurer une haute +influence sur une nation fière et belliqueuse. Son seul titre de prêtre +eût éloigné de lui l'armée; ici la ruse ne pouvait plus balancer la +force. En voulant en faire l'essai à mon égard, Sieyes échoua.</p> + +<p>On mit en délibération, dès la seconde séance que tinrent les consuls, +le changement de ministère. On nomma d'abord le secrétaire général de la +commission exécutive, et le choix tomba sur Maret. Berthier fut le +premier appelé comme ministre de la guerre; il remplaça Dubois de Crancé +à qui Bonaparte ne pardonna jamais son opposition contre lui; Robert +Lindet céda les finances à Gaudin, ancien premier commis dévoué à +Bonaparte; Cambacérès fut laissé à la justice. Au ministère de la marine +on remplaça Bourdon par Forfait; et à l'intérieur Quinette par le +géomètre Laplace; on réserva <i>in petto</i> les affaires étrangères à +Talleyrand; et par <i>interim</i> le westphalien Reinhard lui servit de +manteau. Quand on en vint à la police, Sieyes, alléguant des motifs +insidieux, proposa de me remplacer par Alquier: c'était son homme. +Bonaparte objecta que je m'étais bien conduit au 18 brumaire, et que +j'avais donné assez de gages. En effet, non-seulement j'avais favorisé +le développement de ses dispositions préliminaires, mais encore, au +moment de la crise, j'étais parvenu à paralyser l'action de plusieurs +députés et de quelques généraux qui auraient pu nuire au succès de la +journée. A peine m'avait-il été connu, que j'avais fais placarder, la +nuit même dans tout Paris, une affiche d'entière adhésion et +d'obéissance pour le sauveur de la chose publique. Je fus maintenu au +ministère le plus important sans doute, malgré Sieyes, et en dépit des +intrigues qu'on avait fait jouer contre moi.</p> + +<p>Bonaparte jugea mieux l'état des choses; il sentit qu'il lui fallait +encore surmonter beaucoup d'obstacles; qu'il ne suffisait pas de +vaincre, mais qu'il fallait dompter; que ce n'était pas trop que d'avoir +sous la main un ministre aguerri contre les anarchistes. Il sentit +également que son intérêt lui commandait de s'appuyer sur l'homme qu'il +croyait le plus capable de le tenir en garde contre un fourbe devenu son +collègue. Le rapport confidentiel que je lui avais remis dans la soirée +même de son installation au Luxembourg l'avait convaincu que la police +voyait bien et voyait juste.</p> + +<p>Cependant Sieyes, qui voulait des proscriptions, ne cessait de se +déchaîner contre ce qu'il appelait les opposans et les anarchistes: il +disait à Bonaparte que l'opinion, empoisonnée par les jacobins, devenait +détestable; que les bulletins de police en faisaient foi et qu'il +fallait sévir. «Voyez, disait-il, sous quelle couleur on s'efforce de +représenter la salutaire journée de Saint-Cloud! A les en croire elle +n'a eu pour ressorts et pour levier que la supercherie, le mensonge et +l'audace. La commission consulaire n'est qu'un triumvirat investi d'une +effrayante dictature, et qui corrompt pour asservir; l'acte du 19 +brumaire est l'œuvre de quelques transfuges abandonnés de leurs +collègues, et qui, dépourvus de majorité, n'en consacrent pas moins +l'usurpation. Il faut les entendre s'expliquer sur vous, sur moi! Il ne +faut pas qu'on nous traîne ainsi dans la boue, car si nous étions avilis +nous serions perdus. Dans le faubourg Saint-Germain les uns disent que +c'est le parti militaire qui vient d'arracher aux avocats les rênes du +gouvernement; d'autres assurent que le général Bonaparte va jouer le +rôle de Monck. Ainsi les uns nous placent entre les Bourbons, les +autres entre les fureurs des adeptes de Robespierre. Il faut sévir pour +que l'opinion publique ne soit pas laissée à la merci des royalistes et +des anarchistes. Les derniers sont évidemment les plus dangereux, les +plus acharnés contre le gouvernement. C'est eux qu'il faut frapper +d'abord. C'est surtout dans le début qu'un nouveau pouvoir doit montrer +de la force.» A la suite de ce discours artificieux, Sieyes insinua +qu'il fallait exiger du chef de la police une grande mesure de salut +public et de sûreté générale; il entraîna Bonaparte. On avait déclaré, +le 19 brumaire, qu'il n'y aurait plus d'actes oppressifs, plus de listes +de proscription, et le 26 on exigea de moi des nomenclatures pour former +une liste de proscrits. Ce même jour les consuls prirent un arrêté qui +condamnait cinquante-neuf des principaux opposans à la déportation sans +jugement préalable, trente-sept à la Guiane française et vingt-deux à +l'île d'Oléron. Sur ces listes se trouvaient accolés à des noms décriés +et odieux, des noms de citoyens estimés et recommandables. Ce que +j'avais annoncé aux consuls arriva; l'opinion publique désapprouva +hautement, et de la manière la plus forte, cette proscription +impolitique et inutile.</p> + +<p>Il fallut céder; on commença par des exceptions. Je sollicitai et +j'obtins la liberté de plusieurs députés proscrits. Je fis sentir +combien la France et l'armée seraient choquées de voir persécuter, à +cause de ses opinions, Jourdan, par exemple, qui avait gagné la bataille +de Fleurus et dont la probité était intacte. Le proscripteur Sieyes +voyant Bonaparte ébranlé, n'osa plus poursuivre l'exécution d'une mesure +odieuse qu'il avait eu soin de m'imputer. Elle fut rapportée, et l'on se +borna, sur ma proposition, à placer les opposans sous la surveillance de +la haute police.</p> + +<p>Les trois consuls sentirent alors combien il leur était nécessaire de +ménager et de captiver l'opinion; plusieurs de leurs actes furent de +nature à leur mériter la confiance publique. Ils s'empressèrent de +révoquer la loi des otages et l'emprunt forcé si criant.</p> + +<p>Peu de jours suffirent pour ne plus laisser aucun doute que la journée +du 18 brumaire obtenait l'assentiment de la nation. C'est maintenant +une vérité historique; ce fut alors un fait qui décida le procès entre +le gouvernement de plusieurs et le gouvernement d'un seul.</p> + +<p>Les républicains rigides, les amans ombrageux de la liberté virent seuls +avec chagrin l'avénement de Bonaparte à la magistrature suprême. Ils en +tirèrent tout d'abord les conséquences et les présages les plus +sinistres; ils ont fini par avoir raison: nous verrons pourquoi et nous +en assignerons les causes.</p> + +<p>Je m'étais déclaré contre les proscriptions et contre toute mesure +générale; j'avais dit aux consuls toute la vérité. Sûr désormais de mon +crédit, et me voyant affermi dans le ministère, je m'attachais à donner +à la police générale un caractère de dignité, de justice et de +modération, qu'il n'a pas dépendu de moi de rendre plus durable. Sous le +Directoire, les filles publiques étaient employées au vil métier de +l'espionnage; je défendis de se servir de ces honteux instrumens, ne +voulant donner à l'œil scrutateur de la police que la direction de +l'observation et non celle de la délation.</p> + +<p>Je fis respecter aussi le malheur en obtenant l'adoucissement du sort +des émigrés naufragés sur nos côtes du nord, parmi lesquels figuraient +des noms appartenant à la fleur de l'ancienne noblesse. Je ne me +contentai pas de ce premier essai d'un retour à l'humanité nationale; je +fis aux consuls un rapport où je sollicitai la libération de tous les +émigrés que la tempête avaient jetés sur le sol de la patrie. J'arrachai +ce grand acte de clémence, qui dès-lors me valut la confiance des +royalistes disposés à se soumettre au gouvernement.</p> + +<p>Mes deux instructions aux évêques et aux préfets publiées à cette +époque, firent aussi quelque sensation dans le public. On les remarqua +d'autant plus, que j'y parlais un langage tombé en dessuétude: celui de +la raison et de la tolérance que j'ai toujours cru très-compatible avec +la politique d'un gouvernement assez fort pour être juste. Toutefois ces +deux instructions furent diversement interprêtées. Selon les uns, elles +portaient le cachet de la prévoyance et de cet art profond de remuer le +cœur humain qui est le propre de l'homme d'état; selon d'autres, elles +tendaient à substituer la morale à la religion, et la police à la +justice. Mais ceux qui soutenaient cette dernière opinion ne +réfléchissaient pas à l'époque où nous nous trouvions. Mes deux +circulaires existent; elles sont imprimées; qu'on les relise, et on +verra qu'il fallait quelque courage et des idées positives pour faire +passer alors soit les sentimens, soit les doctrines qui y sont +exprimées.</p> + +<p>Ainsi de salutaires modifications et une tranquillité moins incertaine +furent les premiers gages qu'offrit le nouveau gouvernement à l'attente +des Français. Ils applaudirent à la soudaine élévation de l'illustre +général qui, dans l'administration de l'état, montrait autant de vigueur +que de prudence. Abstraction faite des démagogues, chaque parti se +persuada que cette nouvelle révolution tournerait à son avantage. Tel +fut surtout le rêve des royalistes; ils virent dans Bonaparte le Monck +de la république expirante, et ce rêve favorisa singulièrement les vues +du jeune consul. Fatigué, dégoûté de révolution, le parti modéré +lui-même, confondant ses vœux avec ceux des contre-révolutionnaires, +souhaita ouvertement la modification du régime républicain et sa fusion +avec une monarchie mixte. Mais le temps n'était pas encore venu de +transformer la démocratie en monarchie républicaine; on ne pouvait y +parvenir que par la fusion de tous les partis, et l'on en était loin +encore. La nouvelle administration favorisait au contraire une sorte de +réaction morale contre la révolution et la dureté de ses lois. Les +écrits en vogue avaient une tendance au royalisme; on y marchait à +grands pas selon les clameurs des républicains. Ces clameurs étaient +accréditées par des royalistes imprudens, par des ouvrages qui +rappelaient le souvenir et les malheurs des Bourbons: <i>Irma</i>, par +exemple, qui faisait alors fureur dans Paris, parce qu'on croyait y +trouver le récit des touchantes infortunes de Madame royale<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p> + +<p>Dans tout autre tems, la police aurait fait saisir une semblable +production; mais il me fallut sacrifier l'opinion publique à la raison +d'état, et la raison d'état voulait qu'on amorçât le royalisme. +Toutefois les maximes et les intérêts de la révolution étaient encore +trop vivaces pour qu'on pût les heurter sans compensation. Je crus de +mon devoir de refroidir les espérances des contre-révolutionnaires, et +de relever le courage des républicains. Je fis observer au consul qu'il +y avait encore bien des ménagemens à garder; qu'ayant manœuvré avec des +hommes sincèrement attachés aux formes républicaines, aux libertés +publiques, et l'armée elle-même en étant imbue, il ne pouvait s'isoler +sans danger ni de son propre parti ni de l'armée; qu'il lui fallait +d'ailleurs sortir du provisoire et se créer un établissement fixe.</p> + +<p>A cette époque l'attention du gouvernement vint s'absorber dans les +travaux préparatoires des deux commissions législatives intermédiaires. +Celle des Cinq cents était conduite par Lucien, Boulay, Jacqueminot et +Daunou; celle des Anciens l'était par Lemercier, Lebrun et Régnier. +L'homme le plus fort était sans contredit Lebrun; ses avis, Bonaparte +les réclamait et les recevait avec déférence. Il s'agissait de discuter +en grande conférence le nouveau projet d'organisation sociale que Sieyes +désirait présenter pour remplacer la constitution de l'an III, dont il +ambitionnait de faire les funérailles. Sieyes, dont l'arrière-pensée +était connue de Bonaparte, affectait un grand mystère; il disait qu'il +n'avait rien de prêt; qu'il n'avait pas le temps de mettre ses papiers +en ordre. Il jouait le silence, en cela semblable à ces auteurs à la +mode, qui, dévorés du désir de lire leurs écrits, se font d'abord prier +par coquetterie et par ton, avant de céder aux instances d'un public +curieux et souvent moqueur. Je fus chargé de pénétrer ses mystères. +J'employai Réal, qui, usant de beaucoup d'adresse avec une apparence de +bonhomie, découvrit les bases du projet de Sieyes en faisant jaser +Chénier, l'un de ses confidens, au sortir d'un dîner où les vins et +d'autres enivrans n'avaient pas été épargnés.</p> + +<p>Sur ces données, il y eut un conseil secret où je fus appelé. Bonaparte, +Cambacérès, Lebrun, Lucien, Joseph, Berthier, Réal, Regnault et Roederer +étaient présens. Là nous discutâmes un contre-projet et la conduite que +devait tenir Bonaparte dans les conférences générales qu'on attendait +avec impatience.</p> + +<p>Enfin, vers la mi-décembre, les trois consuls et les deux commissions +législatives se réunirent dans l'appartement de Bonaparte. Les +conférences s'ouvraient à neuf heures du soir et se prolongeaient jusque +bien avant dans la nuit. Daunou était chargé de la rédaction. Sieyes à +la première séance ne dit mot; pressé et à force d'instances, il donna +ensuite pièces à pièces ses théories renfermées dans des cahiers +différens. Avec un ton d'oracle, il déroula successivement les bases de +sa constitution chérie. Elle créait un Tribunal composé de cent membres +appelés à discuter les lois; un Corps législatif plus nombreux appelé à +les admettre ou à les rejeter par le vote sans discussion orale; et +enfin un Sénat composé de membres élus à vie, avec la mission plus +importante de veiller à la conservation des lois et des constitutions de +l'État. Toutes ces bases, contre lesquelles Bonaparte ne fit aucune +objection sérieuse, furent successivement adoptées. Quant au +gouvernement, Sieyes lui donnait l'initiative des lois, et créait, à cet +effet, un Conseil d'état chargé de mûrir, de rédiger les projets et les +réglemens de l'administration publique. On savait que le gouvernement de +Sieyes devait se terminer en pointe, en une espèce de sommité +monarchique plantée sur des bases républicaines, idée dont il était +entiché depuis long-temps; on attendait avec une curiosité attentive et +même impatiente qu'il découvrît enfin le chapiteau de son édifice +constitutionnel. Que proposa Sieyes? un <i>grand électeur</i> à vie choisi +par le Sénat conservateur, siégeant à Versailles, représentant la +majorité de la nation, avec six millions de revenus, trois mille hommes +pour sa garde, et n'ayant d'autres fonctions que de nommer deux consuls, +celui de <i>la paix</i> et celui de <i>la guerre</i>, tous deux indépendans l'un +de l'autre dans l'exercice de leurs fonctions.</p> + +<p>Et ce <i>grand électeur</i>, en cas de mauvais choix, pouvait être <i>absorbé</i> +par le Sénat qui était investi du droit d'appeler dans son sein, sans en +donner les motifs, tout dépositaire de l'autorité publique, les deux +consuls et le grand électeur lui-même; devenu membre du Sénat, ce +dernier n'aurait plus eu aucune part directe à l'action du gouvernement.</p> + +<p>Ici Bonaparte ne put y tenir; se levant et poussant un éclat de rire, il +prit le cahier des mains de Sieyes et sabra d'un trait de plume ce qu'il +appela tout haut des niaiseries métaphysiques. Sieyes, qui d'ordinaire +boudait au lieu de résister aux objections, défendit pourtant son grand +électeur, et dit qu'après tout un roi ne devait pas être autre chose. +Bonaparte répliqua avec vivacité qu'il prenait l'ombre pour le corps, +l'abus pour le principe; qu'il ne pouvait y avoir dans le gouvernement +aucun pouvoir d'action sans une indépendance puisée et définie dans la +prérogative; il fit encore plusieurs objections concertées et préparées, +auxquelles Sieyes répondit mal; et s'échauffant de plus en plus, il +finit par cette apostrophe: «Comment avez-vous pu croire, citoyen +Sieyes, qu'un homme d'honneur, qu'un homme de talent et de quelque +capacité dans les affaires voulût jamais consentir à n'être qu'un cochon +à l'engrais de quelques millions dans le château royal de Versailles?» +Égayés par cette sortie, les membres de la conférence s'étant pris à +rire, Sieyes, qui avait déjà montré de l'indécision, resta confondu et +son <i>grand électeur</i> fut coulé à fond.</p> + +<p>Il est certain que Sieyes cachait des vues profondes dans cette forme +ridicule de gouvernement, et que s'il l'eût fait adopter il en serait +resté l'arbitre. C'est lui vraisemblablement que le Sénat eût nommé +<i>grand électeur</i>, et c'est lui qui eût nommé Bonaparte, consul de la +guerre, sauf à l'<i>absorber</i> en temps opportun. Par là tout serait resté +dans ses mains, et il lui eût été facile, en se faisant absorber +lui-même, de faire appeler tel autre personnage à la tête du +gouvernement, et de transformer, par une transition adroitement +préparée, un pouvoir exécutif électif en royauté héréditaire, pour telle +dynastie qu'il lui eût convenu d'établir dans l'intérêt d'une +révolution dont il était le hyérophante.</p> + +<p>Mais sa marche tortueuse et suspecte amena la vive résistance du consul, +à laquelle il aurait dû s'attendre; et de là le renversement de ses +projets. Toutefois il n'avait pas négligé de se ménager, comme on le +verra bientôt, une retraite sûre à l'abri des coups de la fortune.</p> + +<p>Il ne suffisait pas d'écarter le projet de Sieyes; il fallait encore que +les adhérens, les conseillers intimes du général-consul fissent passer +un mode quelconque de gouvernement pour rester les maîtres du pouvoir. +Tout était prêt. Néanmoins, malgré la retraite personnelle de Sieyes, on +vit revenir à la charge le parti qui, attaché à ses conceptions en +désespoir de cause, proposa l'adoption des formes purement +républicaines. On mit alors en avant et on leur opposa la création d'un +président à l'instar des États-Unis, pour dix ans, libre dans le choix +de ses ministres, de son Conseil d'état et de tous les agens de +l'administration. D'autres, aussi appostés, furent d'avis de déguiser la +magistrature unique de président; et, à cet effet, ils offrirent de +concilier les opinions diverses, en composant un gouvernement de trois +consuls, dont deux, ne seraient que des conseillers nécessaires.</p> + +<p>Mais quand on voulut faire décider qu'il y aurait un premier consul +investi du pouvoir suprême, ayant le droit de nomination et de +révocation à tous les emplois, et que les deux autres consuls auraient +voix consultative seulement, les objections s'élevèrent. Chazal, Daunou, +Courtois, Chénier, et d'autres encore y invoquèrent des limites +constitutionnelles; ils représentèrent que si le général Bonaparte +s'emparait de la dignité de magistrat suprême sans élection préalable, +il dénoterait l'ambition d'un usurpateur, et justifierait l'opinion de +ceux qui prétendaient qu'il n'avait fait la journée du 18 brumaire qu'à +son profit. Faisant pour l'écarter un dernier effort, ils lui offrirent +la dignité de généralissime avec le pouvoir de faire la guerre ou la +paix, et de traiter avec les puissances étrangères. «Je veux rester à +Paris, reprit Bonaparte avec vivacité et en se rongeant les ongles; je +veux rester à Paris, je suis consul.» Alors Chénier rompant le silence, +parla de liberté, de république, de la nécessité de mettre un frein au +pouvoir, insistant avec force et courage pour l'adoption de la mesure de +l'<i>absorption</i> au Sénat. «Cela ne sera pas! s'écria Bonaparte en colère +et frappant du pied; il y aura plutôt du sang jusqu'aux genoux!...» A +ces mots qui changeaient en drame une délibération jusqu'alors mesurée, +chacun resta interdit, et la majorité enlevée remit le pouvoir, non à +trois consuls, le deuxième et troisième n'ayant que voix consultative, +mais à un seul nommé pour dix ans, rééligible, promulguant les lois, +nommant et révoquant à volonté tous les agens de la puissance exécutive, +faisant la paix ou la guerre, et enfin, se nommant lui-même. En effet, +Bonaparte, évitant de faire du Sénat une institution préalable, ne +voulut pas même être premier consul par le fait des sénateurs.</p> + +<p>Soit dépit, soit orgueil, Sieyes refusa d'être l'un des consuls +accessoires; on s'y attendait, et le choix qui déjà était fait, <i>in +petto</i>, par Bonaparte, tomba sur Cambacérès et sur Lebrun, de nuance +politique différente. L'un conventionnel, ayant voté la mort, avait +embrassé la révolution dans ses principes ainsi que dans ses +conséquences, mais en froid égoïste; l'autre, nourri dans les maximes du +despotisme ministériel, sous le chancelier Maupeou dont il fut le +secrétaire intime, tenant peu aux théories, ne s'attachait guères qu'à +l'action du pouvoir; l'un, impuissant défenseur des principes de la +révolution et de ses intérêts, penchait pour le retour des distinctions, +des honneurs et des abus; l'autre était un avocat plus chaud, plus +intègre, de l'ordre social, des mœurs et de la foi publique. Tous deux +étaient éclairés, et probes quoique avides.</p> + +<p>Quant à Sieyes, nommé sénateur, il concourut avec Cambacérès et Lebrun à +organiser le Sénat, dont il fut le premier président. En récompense de +sa docilité à laisser tomber le timon des affaires dans les mains du +général-consul, on lui décerna la terre de Crosne, don magnifique d'un +million, outre vingt-cinq mille livres de rentes comme sénateur, et +indépendamment de son pot-de-vin directorial de six cent mille francs, +qu'il appelait <i>sa poire pour la soif</i>. Déconsidéré dès-lors et anéanti +dans de mystérieuses sensualités, il fut annullé politiquement.</p> + +<p>Un décret du 20 novembre portait que les deux précédens Conseils +législatifs se rassembleraient de plein droit en février 1820. Pour +mieux éluder ce décret dont l'exécution eût compromis le consulat, on +soumit la nouvelle constitution à l'acceptation du peuple français. Il +ne s'agissait plus de le réunir en assemblées primaires, en consacrant +de nouveau le principe de la démocratie, mais d'ouvrir dans toutes les +administrations et chez les officiers publics des registres sur lesquels +les citoyens devaient inscrire leurs votes. Ces votes s'élevèrent à +trois millions et plus, et je puis affirmer qu'il n'y eut dans le +recensement aucune fraude, tant la révolution de brumaire était reçue +favorablement par la grande majorité des Français.</p> + +<p>Neuf fois en moins de sept ans, depuis la chute de l'autorité royale, la +nation avait vu le gouvernail changer de main et le vaisseau de l'État +se jeter sur de nouveaux écueils. Cette fois le pilote inspira +généralement plus de confiance. On le jugeait ferme et habile, et son +gouvernement se rapprochait d'ailleurs des formes de la stabilité.</p> + +<p>Du jour où Bonaparte se déclara premier consul et fut reconnu comme +tel, il jugea que son règne datait réellement de cette époque et il ne +le dissimula point dans l'action intérieure de son gouvernement. On vit +le républicanisme perdre chaque jour de sa sombre austérité, et les +conversions se multiplier en faveur de l'unité du pouvoir.</p> + +<p>Le consul nous persuadait et nous nous persuadions volontiers que cette +unité nécessaire dans le gouvernement ne porterait aucune atteinte à +l'œuvre républicaine; et, en effet, jusqu'à la bataille de Marengo les +formes de la république subsistèrent; on n'osa pas s'écarter du langage +et de l'esprit de ce gouvernement. Bonaparte, premier consul, +s'astreignit à ne paraître en effet que le magistrat du peuple et le +chef des soldats.</p> + +<p>Il prit les rênes du gouvernement le 25 décembre, et son nom fut +désormais à la tête des actes publics, innovation inconnue depuis la +naissance de la république. Jusqu'alors les chefs de l'État avaient +habité le palais du Luxembourg; nul n'avait encore osé envahir le +domicile des rois. Bonaparte, plus hardi, quitte le Luxembourg et vient +avec pompe et en grand appareil militaire occuper le château des +Tuileries, désormais le séjour du premier consul. Le Sénat siége au +Luxembourg et le Tribunat au Palais-Royal.</p> + +<p>Cette magnificence plut à la nation, qui s'applaudit d'être représentée +d'une manière plus digne d'elle. La splendeur et l'étiquette reprirent +une partie de leur empire. Paris vit renaître les cercles, les bals, les +fêtes somptueuses. Observateur des convenances, rigide même en fait de +décence publique, Bonaparte, rompant les anciennes liaisons de Joséphine +et les siennes mêmes, bannit de son palais les femmes de mœurs +décriées, ou même suspectes, qui avaient figuré dans les cercles les +plus brillans et dans les intrigues du Luxembourg, sous le règne du +Directoire.</p> + +<p>Les commencemens d'un nouveau règne sont presque toujours heureux; il en +fut de même du consulat, signalé par la réforme d'un grand nombre +d'abus, par des actes de sagesse et d'humanité, par le système de +justice et de modération qu'adoptèrent les consuls. Le rappel d'une +partie des députés frappés par les décrets du 19 fructidor, fut un grand +acte de sagesse, de fermeté et d'équité. Il en fut de même de la +clôture de la liste des émigrés. Les consuls accordèrent la radiation +d'un grand nombre de membres distingués de l'Assemblée constituante. +J'eus la satisfaction de faire rentrer et rayer de la liste fatale, le +célèbre Cazalès, de même que son ancien collègue Malouet, homme d'un +vrai talent et d'une probité intacte. Ainsi que moi, l'ex-constituant +Malouet avait professé jadis à l'Oratoire, et je lui portais une +affection extrême. On verra qu'il me paya d'un retour constant et +sincère.</p> + +<p>La réorganisation de l'ordre judiciaire et l'institution des préfectures +marquèrent également les commencemens heureux du consulat, dont se +ressentit la composition des nouvelles autorités. Mais, il faut le dire, +ce tableau consolant fut bientôt rembruni. «Je ne veux pas gouverner en +chef débonnaire, me dit un soir Bonaparte; la pacification de l'Ouest ne +va pas; il y a trop de licence et de jactance dans les écrits!» Le +réveil fut terrible.</p> + +<p>L'exécution du jeune Toustain, celle du comte de Frotté et de ses +compagnons d'armes, la suppression d'une partie des journaux, le style +menaçant des dernières proclamations, en glaçant d'effroi les +républicains et les royalistes, firent évanouir, dans presque toute la +France, les espérances si douces d'un gouvernement équitable et humain. +Je fis sentir au premier consul la nécessité de dissiper ces nuages. Il +s'adoucit, gagna les émigrés par des faveurs et des emplois; il rendit +les églises au culte catholique; tint les républicains en minorité ou à +l'écart, mais sans les persécuter; il se déclara le fléau des traitans.</p> + +<p>Toutes les sources du crédit étaient ou taries ou anéanties à +l'avénement du consul, par l'effet du désordre, des dilapidations et du +gaspillage qui s'étaient glissés dans toutes les branches de +l'administration et des revenus publics. Il fallut créer des ressources +pour faire face à la guerre et à toutes les parties du service. On +emprunta douze millions au commerce de Paris; on s'assura vingt-quatre +millions de la vente des domaines de la maison d'Orange, et enfin on mit +en circulation cent cinquante millions de bons de rescriptions de rachat +de rentes. En décrétant ces opérations, le premier consul vit combien il +lui serait difficile de sortir de la tutelle ruineuse des traitans: il +les avait en horreur. La note suivante dont il me remit une copie plus +tard, le prévint et l'aigrit singulièrement contre nos principaux +banquiers et fournisseurs. Voici cette note:</p> + +<p>«Les individus ci-après dénommés sont maîtres de la fortune publique: +ils donnent l'impulsion au cours des effets publics, et possèdent à eux +tous cent millions de capitaux environ; ils disposent en outre de +quatre-vingt millions de crédit, savoir: Armand Séguin, Vanderberg, +Launoy, Collot, Hinguerlot, Ouvrard, les frères Michel, Bastide, Marion +et Récamier. Les partisans du suisse Haller ont triomphé, parce que ce +Suisse, dont le premier consul ne veut pas adopter les plans de +finances, a prédit la baisse qui a lieu dans ce moment.»</p> + +<p>Bonaparte ne pouvait soutenir l'idée de ces fortunes subites et si +colossales; on eût dit qu'il craignait d'y rester asservi. Il les +regardait généralement comme les fruits honteux des dilapidations et de +l'usure publique. Il n'avait accompli le 18 brumaire qu'avec l'argent +que lui avait prêté Collot, et il en était humilié. Joseph Bonaparte +lui-même ne fit l'acquisition de Morfontaine qu'avec les deux millions +que lui prêta Collot. «Oui, disait-il à son frère, vous voulez faire le +seigneur avec les écus d'autrui; mais c'est sur moi que tombera tout le +poids de l'usure.»</p> + +<p>J'eus beaucoup de peine, ainsi que le consul Lebrun, à calmer ses +emportemens contre les banquiers et les fournisseurs, et à détourner les +mesures acerbes dont il aurait voulu dès-lors les frapper. Il comprenait +peu la théorie du crédit public, et l'on voyait qu'il avait un secret +penchant à traiter parmi nous la partie des finances dans le système +d'avanies adopté en Égypte, en Turquie et dans tout l'Orient. Il lui +fallut pourtant recourir à Vanderberg pour ouvrir la campagne; il lui +confia les fournitures. Ses ombrages s'étendaient sur toutes les parties +occultes du gouvernement. C'était toujours moi qu'il chargeait de +vérifier ou de contrôler les notes secrètes que les intrigans et les +postulans de places ne manquaient pas de lui faire parvenir. Par là on +voit combien mes fonctions étaient délicates; j'étais le seul qui pût +corriger ses préventions ou en triompher, en mettant chaque jour sous +ses yeux, par mes bulletins de police, l'expression de toutes les +opinions, de toutes les pensées, et le relevé des circonstances secrètes +dont la connaissance intéressait la sûreté ou la tranquillité de l'État. +J'eus soin, pour ne pas l'effaroucher, de rédiger à part tout ce qui +aurait pu le choquer dans ses conférences ou ses communications avec les +deux autres consuls. Mes rapports avec lui étaient trop fréquens pour ne +pas être scabreux. Mais je soutins le ton de la vérité et de la +franchise tempéré par le dévouement, et ce dévouement était sincère. Je +trouvai dans cet homme unique, précisément ce qu'il fallait pour régler +et maintenir cette <i>unité</i> de pouvoir dans la puissance exécutive, sans +laquelle tout serait retombé dans le désordre et le chaos. Mais je le +trouvai avec des passions violentes, et une disposition naturelle au +despotisme qui prenait sa source dans son caractère et dans l'habitude +des camps. Je me flattais de lui opposer avec succès la digue de la +prudence et de la raison, et assez souvent je réussis au-delà de mes +espérances.</p> + +<p>A cette époque, Bonaparte n'avait plus à redouter dans l'intérieur +aucune opposition matérielle, que celle de quelques bandes royalistes +qui, dans les départemens de l'Ouest et principalement dans le Morbihan, +avaient encore les armes à la main. En Europe, son pouvoir n'était ni +aussi affermi ni aussi incontesté. Il sentit parfaitement et à l'avance +qu'il ne pourrait jeter de profondes racines que par de nouvelles +victoires. Il en était avide.</p> + +<p>Mais la France sortait d'une crise; ses finances étaient épuisées; si +l'anarchie était vaincue, le royalisme ne l'était point encore, et +l'esprit républicain fermentait sourdement en dehors de la sphère du +pouvoir. Quant aux armées françaises, malgré leurs avantages récens en +Hollande et en Suisse, elles étaient encore hors d'état de reprendre +l'offensive. L'Italie était perdue toute entière; les Apennins +n'arrêtaient même plus les soldats de l'Autriche.</p> + +<p>Que fit Bonaparte? Bien conseillé par son ministre des affaires +étrangères, il mit à profit avec sagacité les passions de l'empereur +Paul I<sup>er</sup> pour le détacher tout-à-fait de la coalition; puis il +apparut dans la politique ostensible de l'Europe, en mettant au jour sa +fameuse lettre au roi d'Angleterre; elle contenait des ouvertures dans +une forme insolite. Le premier consul y vit le double avantage de faire +croire à des vues pacifiques de sa part, et de persuader à la France, +après un refus auquel il s'attendait, qu'il fallait pour conquérir la +paix, objet de tous ses vœux, de l'argent, du fer et des soldats.</p> + +<p>Quand un jour, au sortir de son conseil privé, il me dit d'un ton +d'inspiré qu'il était sûr de reconquérir l'Italie avant trois mois, je +vis d'abord un peu de jactance dans ce propos, et pourtant je fus +persuadé. Carnot, appelé depuis peu au ministère de la guerre, s'aperçut +comme moi qu'il était une chose que Bonaparte savait par-dessus tout, et +cette chose, c'était la science pratique de la guerre. Mais quand +Bonaparte m'eut dit positivement qu'il entendait qu'avant son départ +pour l'armée, tous les départemens de l'Ouest fussent tranquilles, et +qu'il en eut indiqué les moyens qui coïncidaient avec mes propres vues, +je vis que ce n'était pas seulement un guerrier, mais un rusé +politique. Je le secondai avec un bonheur dont il me sut gré.</p> + +<p>Toutefois nous ne pûmes amener la dissolution de la ligue royaliste qu'à +la faveur d'un grand mobile: la séduction. A cet égard, le curé Bernier +et deux vicomtesses nous servirent à souhait en accréditant l'opinion +que Bonaparte travaillait pour replacer les Bourbons sur le trône. +L'amorce fut telle, que le roi lui-même, alors à Mittau, abusé par ses +correspondans de Paris, croyant l'instant favorable de réclamer sa +couronne, fit remettre au consul Lebrun, par l'abbé de Montesquiou, son +agent secret, une lettre adressée à Bonaparte, où, dans les termes les +plus nobles, il s'efforçait de lui persuader combien il s'honorerait en +le replaçant sur le trône de ses aïeux. «Je ne puis rien sur la France +sans vous, disait ce prince, et vous-même vous ne pouvez faire le +bonheur de la France sans moi; hâtez-vous donc....</p> + +<p>En même temps M<sup>gr</sup>. le comte d'Artois envoyait de Londres la duchesse +de Guiche, femme pétrie de grâces et d'esprit, pour ouvrir de son côté +une négociation parallèle par la voie de Joséphine, réputée l'ange +tutélaire des royalistes et des émigrés. Elle obtint des entrevues, et +j'en fus instruit par Joséphine elle-même, qui, d'après nos conventions, +cimentées par mille francs par jour, me tenait au courant de ce qui se +passait dans l'intérieur du château.</p> + +<p>J'avoue que je fus piqué de n'avoir reçu de Bonaparte aucune direction +sur des circonstances aussi essentielles. Je me mis en œuvre, +j'employai les grands moyens, et je sus d'une manière positive la +démarche que l'abbé de Montesquiou avait faite auprès du consul Lebrun. +J'en fis l'objet d'un rapport que j'adressai au premier consul, et où je +parlai également de la mission et des démarches de la duchesse de +Guiche; je lui représentai qu'en tolérant de pareilles négociations, il +faisait soupçonner qu'il cherchait à se ménager, dans les revers, un +moyen brillant de fortune et de sécurité; mais qu'il se méprenait par de +faux calculs, si toutefois un cœur aussi magnanime que le sien pouvait +s'arrêter à une politique si erronée; qu'il était essentiellement +l'homme de la révolution, et ne pouvait être que cela, et que, dans +aucune chance les Bourbons ne pourraient remonter sur le trône qu'en +marchant sur son propre cadavre.</p> + +<p>Ce rapport, que j'eus soin de rédiger et d'écrire moi-même, lui prouva +que rien sur les secrets et la sûreté de l'État ne pouvait m'échapper; +il fit l'effet que j'en attendais, c'est-à-dire, une vive impression sur +l'esprit de Bonaparte. La duchesse de Guiche fut congédiée avec ordre de +repartir sans délai pour Londres, et le consul Lebrun fut tancé pour +s'être chargé, par une voie détournée, d'une lettre du roi. Mon crédit +prit dès-lors l'assiette qui convenait à la hauteur et à l'importance de +mes fonctions.</p> + +<p>D'autres scènes allaient s'ouvrir, mais des scènes de sang et de +carnage, sur de nouveaux champs de bataille. Moreau, qui avait passé le +Rhin le 25 avril, avait déjà défait les Autrichiens dans trois +rencontres avant le 10 mai, quand Bonaparte, du 16 au 20, dans une +entreprise digne d'Annibal, passa le grand Saint-Bernard à la tête du +gros de l'armée de réserve. Surprenant l'ennemi inattentif ou abusé, qui +s'obstinait, sur le Var et vers Gênes à envahir la frontière de France, +il se dirige sur Milan par le val d'Aoste et le Piémont, et vient +couper les communications à l'armée autrichienne commandée par Melas. +L'autrichien déconcerte se concentre pourtant sous le canon +d'Alexandrie, au confluent du Tanaro et de la Bormida, et marche, à la +suite de quelques défaites partielles, courageusement au-devant du +premier consul, qui, de son côté, arrivait sur lui dans la même +direction.</p> + +<p>L'événement décisif se préparait et laissait tous les esprits en +suspens. Les sentimens et les opinions fermentaient dans Paris, +particulièrement dans les deux partis extrêmes, le populaire et le +royaliste. Les républicains modérés n'étaient pas moins émus; ils +voyaient, avec une sorte de défiance à la tête du gouvernement, un +général, plus enclin à se servir du canon et du sabre, que du bonnet de +la liberté et de la balance de la justice. Les mécontens nourrissaient +l'espoir que celui qu'ils appelaient déjà le Cromwell de la France +serait arrêté dans sa course, et qu'élevé par la guerre il périrait par +la guerre.</p> + +<p>On était dans ces dispositions, quand, dans la soirée du 20 juin, +arrivent deux couriers du commerce avec des nouvelles de l'armée +annonçant que le 14, à cinq heures du soir, la bataille livrée près +d'Alexandrie avait tourné au désavantage de l'armée consulaire qui était +en retraite; mais qu'on se battait encore. Cette nouvelle, répandue avec +la rapidité de l'éclair dans toutes les classes intéressées, produisit +sur les esprits l'effet de l'étincelle électrique sur le corps humain. +On se cherche, on se rassemble; on va chez Chénier, chez Courtois, à la +coterie Staël; on va chez Sieyes; on va chez Carnot. Chacun prétend +qu'il faut tirer de la griffe du corse la république qu'il met en péril; +qu'il faut la reconquérir plus libre et plus sage; qu'il faut un premier +magistrat, mais qui ne soit ni dictateur arrogant, ni empereur des +soldats. Tous les regards, toutes les pensées se tournent vers Carnot, +ministre de la guerre. J'apprends à la fois la nouvelle et la +fermentation qu'elle occasionne; je cours à l'instant chez les deux +consuls et je les trouve consternés. Je m'attache à remonter leur moral; +mais en rentrant chez moi, je l'avoue, ma tête eut besoin de toute sa +force. Mon salon était plein; je n'eus garde de me montrer; on vint +assiéger mon cabinet. En vain je ne veux voir que des intimes; les chefs +de file percent jusqu'à moi. Je me tue de dire à tout le monde qu'il y a +de l'exagération dans les nouvelles; que c'est peut-être même une +combinaison d'agiotage; que sur le champ de bataille d'ailleurs +Bonaparte a toujours fait des miracles.»Attendez surtout, point de +légèreté, point d'imprudence, ajoutai-je, point de propos envenimés, et +rien d'ostensible ni d'hostile.»</p> + +<p>Le lendemain, le courrier du premier consul arrive chargé des lauriers +de la victoire; le désenchantement des uns ne peut étouffer l'ivresse +générale. La bataille de Marengo, telle que la bataille d'Actium, +faisait triompher notre jeune triumvir, et l'élevait au faîte du +pouvoir, aussi heureux, mais moins sage que l'Octave de Rome. Il était +parti le premier magistrat d'un peuple encore libre, et il allait +reparaître en conquérant. On eût dit, en effet, qu'à Marengo il avait +moins conquis l'Italie que la France. De cette époque date le premier +essor de cette flatterie dégoûtante et servile dont tous les +magistrats, toutes les autorités l'enivrèrent pendant les quinze années +de sa puissance. On vit un de ses Conseillers d'état, nomme Roederer, +faisant déjà de son nouveau maître une divinité, lui appliquer dans un +journal le vers si connu de Virgile:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Deus nobis hæec otia fecit.</i><br /></span> +</div></div> + +<p>Je prévis les suites fatales qu'auraient pour la France et pour son chef +cette tendance adulatrice indigne d'un grand peuple. Mais l'ivresse +était au comble et le triomphe complet. Dans la nuit du 2 au 3 juillet +arrive le vainqueur.</p> + +<p>Je remarquai dès l'abord sur ses traits quelque chose de contraint et de +morose. Dans la soirée même, à l'heure du travail, entrant dans son +cabinet, il jette sur moi un regard sombre et se répand en éclats. «Eh +bien! on m'a cru perdu et on voulait essayer encore du Comité de salut +public!... Je sais tout... et c'étaient des hommes que j'ai sauvés, que +j'ai épargnés! Me croient-ils un Louis <span class="smcap">xvi</span>? qu'ils osent, et ils +verront! Qu'on ne s'y trompe plus. Une bataille perdue est pour moi une +bataille gagnée.... Je ne crains rien; je ferai rentrer tous ces +ingrats, tous ces traîtres dans la poussière.... Je saurai bien sauver +la France en dépit des factieux et des brouillons....» Je lui +représentai qu'il n'y avait eu qu'un accès de fièvre républicaine +excitée par un bruit sinistre, bruit que j'avais démenti et dont j'avais +atténué les effets; que mon rapport aux deux consuls, dont je lui avais +transmis la copie, le mettait à même d'apprécier à sa juste valeur ce +petit mouvement de fermentation et d'égarement; qu'enfin le dénouement +était si magnifique et la satisfaction si générale qu'on pouvait bien +supporter quelques ombres qui faisaient encore mieux ressortir l'éclat +du tableau.—«Mais vous ne me dites pas tout, reprend-il. Ne voulait-on +pas mettre Carnot à la tête du gouvernement? Carnot qui s'est laissé +mystifier au 18 fructidor, incapable de garder deux mois l'autorité, et +qu'on ne manquerait pas d'envoyer périr à Sinnamary!...» J'affirmai que +la conduite de Carnot avait été irréprochable, et j'observai qu'il +serait bien dur de le rendre responsable de projets extravagans enfantés +par des têtes malades, et dont lui, Carnot, n'avait eu aucune idée.</p> + +<p>Il se tut; mais l'impression était profonde. Il ne pardonna point à +Carnot, qui, à quelque temps de là, se vit dans la nécessité de résigner +le porte-feuille de la guerre. Vraisemblablement j'aurai partagé sa +disgrâce anticipée, si Cambacérès et Lebrun n'avaient pas été témoins de +la circonspection de ma conduite et de la sincérité de mon dévouement.</p> + +<p>Plus ombrageux en devenant plus fort, le premier consul s'arma de +précaution et s'entoura d'un appareil plus militaire. Ses préventions et +ses défiances se portaient plus particulièrement sur ceux qu'il appelait +des <i>obstinés</i>, soit qu'ils voulussent rester attachés au parti +populaire, soit qu'ils ne s'exhalassent qu'en plaintes à la vue de la +liberté mourante. Je proposai des moyens doux pour ramener au giron du +gouvernement, des hommes aigris; je demandai la faculté de gagner les +chefs de file par des pensions, des largesses ou des places; j'eus carte +blanche pour l'emploi des moyens pécuniaires; mais mon crédit n'alla pas +jusqu'à la distribution des emplois et des faveurs publiques. Je vis +clairement que le premier consul persistait dans le système de +n'admettre qu'en minorité les républicains dans les hauts emplois et +dans ses conseils, et qu'il voulait y maintenir en force les partisans +de la monarchie et du pouvoir absolu. A peine si j'avais eu le crédit de +faire nommer une demi-douzaine de préfets. Bonaparte n'aimait pas le +Tribunat, parce qu'il y avait là un noyau de républicains tenaces. On +savait qu'il redoutait surtout les écervelés et les enragés désignés +sous le nom d'anarchistes, hommes toujours prêts à servir d'instrumens +aux complots et aux révolutions. Ses défiances et ses allarmes étaient +excitées par les hommes qui l'entouraient et qui le poussaient à la +monarchie; tels que Portalis, Lebrun, Cambacérès, Clarke, Champagny, +Fleurieu, Duchâtel, Jollivet, Benezech, Emmery, Roederer, Cretet, +Regnier, Chaptal, Dufresne et tant d'autres. Qu'on y ajoute les rapports +secrets et les correspondances clandestines que lui adressaient, dans le +même sens, des hommes qui en avaient reçu la mission, et qui suivaient +la tendance ou le torrent de l'opinion du jour. Je n'y étais pas +épargné; j'y étais en butte aux insinuations les plus malveillantes; mon +système de police y était souvent décrié et dénoncé. J'avais contre moi +Lucien, alors ministre de l'intérieur, qui avait aussi sa police +particulière. Essuyant parfois des reproches du premier consul sur des +faits qu'il croyait ensevelis dans l'ombre, il me soupçonnait de le +faire épier pour le compromettre dans mes rapports. J'avais l'ordre +formel de ne rien céler, tant sur les bruits populaires, que sur les +bruits de salon. Il en résultait que Lucien, abusant de son crédit et de +sa position, tranchant du <i>roué</i>, enlevant des femmes à leurs maris, +trafiquant des licences d'exportation de grains, était souvent l'objet +de ces bruits et de ces rumeurs. Comme chef de la police, je ne devais +pas dissimuler combien il importait que les membres de la famille du +premier consul fussent irréprochables, et ne s'attirassent pas le décri +public.</p> + +<p>On sent dans quel conflit je dus me trouver engagé; j'avais heureusement +dans mes intérêts Joséphine; je n'avais pas Duroc contre moi, et le +secrétaire intime m'était dévoué. Cet homme plein d'habileté et de +talens, mais dont l'âpreté pécuniaire causa bientôt la disgrâce, s'est +toujours montré si cupide qu'il n'est pas besoin de le nommer pour le +désigner. Dépositaire des papiers et des secrets de son maître, il +découvrit que je dépensais cent mille francs par mois, pour veiller +incessamment sur les jours du premier consul. L'idée lui vint de me +faire payer les avis qu'il me donnerait pour me mettre à même de remplir +le but que je me proposais. Il vint me trouver et m'offrit de m'informer +exactement de toutes les démarches de Bonaparte moyennant 25,000 francs +par mois; il me présenta cette offre comme une économie de 900,000 fr. +par année. Je n'eus garde de laisser échapper l'occasion de prendre à +mes gages le secrétaire intime du chef de l'État, qu'il m'importait tant +de suivre à la piste pour connaître ce qu'il avait fait, comme ce qu'il +devait faire. La proposition du secrétaire fut acceptée, et chaque mois +très-exactement il recevait en blanc son mandat de 25,000 francs, pour +faire retirer à la caisse la somme promise. J'eus de mon côté à me louer +de sa dextérité et de son exactitude. Mais je me gardai bien +d'économiser sur les fonds que j'employais à garantir la personne de +Bonaparte de toute attaque imprévue. Le château seul m'absorbait plus +de la moitié de mes cent mille francs disponibles chaque mois. A la +vérité, par là je fus très-exactement informé de ce qu'il m'importait de +savoir, et je pus contrôler mutuellement les informations du secrétaire +par celles de Joséphine, et celles-ci par les rapports du secrétaire. Je +fus plus fort que tous mes ennemis réunis ensemble. Que fit-on alors +pour me perdre? on m'accusa formellement, auprès du premier consul, de +protéger les républicains et les démagogues; on alla jusqu'à désigner le +général Parain, qui m'était personnellement attaché, comme +l'intermédiaire dont je me servais pour endoctriner les anarchistes et +leur distribuer de l'argent. Le fait est que j'usai de toute mon +influence ministérielle pour déjouer les projets des écervelés, pour +calmer leurs ressentimens, pour les détourner de former aucun complot +contre le chef de l'État, et que plusieurs m'étaient redevables de +secours et des avertissemens les plus salutaires. Je n'usai en cela que +de la latitude qui m'était donnée dans mes attributions de haute police; +je pensais, et je pense encore qu'il vaut mieux prévenir les attentats +que d'avoir à les punir. Mais, à force de me rendre suspect, on finit +par exciter la défiance du premier consul. Bientôt, imaginant des +prétextes, il mutila mes attributions, pour que le préfet de police fût +chargé spécialement de la surveillance des enragés. Ce préfet, ancien +avocat, homme avide, aveuglément dévoué au pouvoir; homme de justice +avant la révolution, qui s'étant insinué avec adresse au bureau central, +s'était fait nommer préfet de police après le 18 brumaire, c'était +Dubois. Pour se créer un petit ministère à part, il me suscitait des +tracasseries sur les fonds secrets, et il fallut que je lui fisse, sur +la curée des jeux, sa grosse part, sous prétexte que l'argent était le +nerf de toute police politique. Mais plus tard je parviens à le +confondre dans l'emploi des fonds de son budget prélevés sur les vices +bas et honteux qui déshonorent la capitale.</p> + +<p>Cependant la maxime machiavélique <i>divide et impera</i> ayant prévalu, il y +eut bientôt quatre polices distinctes: la police militaire du château +faite par les aides-de-camp et par Duroc; la police des inspecteurs de +la gendarmerie; la police de la préfecture faite par Dubois; et la +mienne. Quant à la police du ministère de l'intérieur, je ne tardais pas +à l'anéantir comme on le verra bientôt. Ainsi tous les jours le premier +consul recevait quatre bulletins de police séparés, provenant de sources +différentes et qu'il pouvait comparer entre eux, sans compter les +rapports de ses correspondans affidés. C'était ce qu'il appelait tâter +le pouls à la république. On la regardait comme bien malade dans ses +mains. Tout ce que j'aurais pu faire pour la soutenir aurait tourné +contre elle. Mes adversaires travaillaient à me réduire à une simple +police administrative et de théorie; mais je n'étais pas homme à le +souffrir. Le premier consul lui-même, je dois lui rendre cette justice, +sut résister avec fermeté à toutes les tentatives de ce genre. Il dit +qu'en voulant ainsi le priver de mes services, on l'exposerait à rester +désarmé en présence des contre-révolutionnaires; que personne mieux que +moi ne faisait la police des agens de l'Angleterre et des chouans, et +que mon système lui convenait. Je sentis pourtant que je n'étais plus +qu'un contre-poids dans la machine du gouvernement.</p> + +<p>D'ailleurs sa marche était subordonnée plus ou moins au cours des +événemens publics et aux chances de la politique.</p> + +<p>Tout alors semblait présager une paix prochaine. La journée de Marengo +avait fait tomber au pouvoir du consul, par l'effet d'une convention +militaire plus étonnante que l'issue de la bataille elle-même, le +Piémont, la Lombardie, Gênes, les plus fortes places de la haute Italie. +Ce n'était qu'après avoir rétabli la république cisalpine qu'il était +parti de Milan.</p> + +<p>De son côté, Moreau, s'approchant de Vienne après s'être emparé de +Munich, les Autrichiens de ce côté sollicitèrent aussi un armistice, +celui d'Italie ne s'étendant point jusqu'en Allemagne. Moreau y +consentit, et le 15 de juillet des préliminaires de paix furent signés à +Paris, entre l'Autriche et la France.</p> + +<p>Des succès si décisifs, loin de désarmer les républicains mecontens, les +irritaient de plus en plus. Par ses formes absolues et militaires, +Bonaparte s'en faisait des ennemis acharnés. Dans les rangs même de +l'armée on comptait alors un grand nombre d'opposans, que l'esprit +républicain portait à former des associations secrètes. Des officiers +généraux, des colonels en tenaient les fils mystérieux. Ils se +flattaient d'avoir dans leur parti Bernadotte, Augereau, Jourdan, Brune, +et Moreau lui-même qui, déjà se repentait d'avoir aidé à l'élévation de +celui qui s'érigeait en maître. A la vérité, aucun signe visible, aucune +donnée positive n'éclairait le gouvernement sur ces trames; mais +quelques indices et des révélations décousues le portèrent à déplacer +fréquemment, d'un lieu à un autre, les corps et les officiers qui +étaient l'objet de ses soupçons.</p> + +<p>Dans Paris les choses étaient dans un état plus grave, et l'action des +mécontens plus sensible. On tenait les plus ardens éloignés des emplois +et on les surveillait. J'étais instruit que, depuis l'établissement du +gouvernement consulaire, ils avaient des assemblées secrètes et +formaient des complots. C'était à les faire avorter que j'apportais tous +mes soins; par là j'espérais ralentir la tendance naturelle du +gouvernement à réagir sur les hommes de la révolution. J'avais même +obtenu, de la part du premier consul, quelques démonstrations +extérieures favorables aux idées républicaines. Par exemple, à +l'anniversaire du 14 juillet, qui venait d'être célébré sous les +auspices de la Concorde, le premier consul avait porté, au milieu d'un +banquet solennel ce toast remarquable: <i>Au peuple français notre +souverain!</i> J'avais distribué beaucoup de secours aux patriotes indigent +et malheureux; d'un autre côté; par la vigilance de mes agens et par des +avertissemens utiles, je retenais dans l'inaction et dans le silence les +plus ardens de ces boute-feux qui, avant le départ de Bonaparte pour +l'Italie, s'étaient réunis et avaient formé le projet de le faire périr +sur la route, aux environs de la capitale. Depuis son retour et depuis +ses triomphes, les passions devenaient aveugles et implacables. Il y eut +des conciliabules, et l'un des plus furieux, affublé d'un habit de +gendarme, jura d'assassiner Bonaparte à la Comédie française. Mes +dispositions, combinées avec celles du général Lannes, chef de la +contre-police, firent évanouir ce complot. Mais une conspiration +manquée était aussitôt suivie d'une autre. Comment se flatter de +contenir long-temps des hommes d'un caractère turbulent et d'un +fanatisme indomptable, vivant d'ailleurs dans un état de détresse si +propre à les irriter? C'est avec de pareils instrumens qu'on forme et +qu'on entretient les conjurations.</p> + +<p>Je reçus bientôt l'avis que Juvenot, ancien aide-camp d'Henriot, avec +une vingtaine d'enragés, complottait d'attaquer et de tuer le premier +consul à la Malmaison. J'y mis obstacle et je fis arrêter Juvenot. Mais +il était impossible d'obtenir aucun aveu; on ne pouvait pénétrer le +secret de ces trames ni en atteindre les véritables auteurs. Fion, +Dufour et Rossignol passaient pour les principaux agens de la +conspiration; Talot et Laignelot pour ses directeurs invisibles. Ils +avaient un pamphlétaire à eux: c'était Metge, homme résolu, actif, +introuvable.</p> + +<p>Vers la mi-septembre on eut indice d'un complot qui avait pour objet +d'assassiner le premier consul à l'Opéra. Je fis arrêter et conduire à +la prison du Temple Rossignol et quelques hommes obscurs qui étaient +soupçonnés. Les interrogatoires ne donnant aucune lumière, je les fis +mettre en liberté avec ordre de les suivre. Quinze jours après, le même +complot fut repris, du moins le nommé Harel, l'un des complices, dans +l'espoir de grandes récompenses, fit, de concert avec le commissaire des +guerres Lefebvre, des révélations à Bourienne, secrétaire du premier +consul. Harel, appelé lui-même, corrobora ses premières informations et +désigna tous les conjurés. C'étaient, selon lui, Cerrachi et Diana, +réfugiés romains; Arena, frère du député corse qui s'était déclaré +contre le premier consul; le peintre Topino-Lebrun, patriote fanatique, +et Demerville, ancien commis du Comité de salut public, intimement lié +avec Barrère. Cette affaire me valut au château une assez vive sortie +mêlée de reproches et d'aigreur. Heureusement je n'étais pas pris au +dépourvu. «Général consul, répondis-je avec calme, si le dévouement +indiscret du dénonciateur eût été moins intéressé, il serait venu à moi +qui tiens et dois tenir tous les fils de la haute police, et qui +garantis la sûreté de son chef contre toute conspiration organisée, car +il n'y a aucun moyen de répondre de la fureur isolée d'un scélérat +fanatique. Ici, nul doute, il y a complot ou du moins un projet réel +d'attentat. J'en avais moi-même connaissance et je faisais observer les +moteurs insensés qui semblaient s'abuser sur la possibilité de +l'exécution. Je puis produire la preuve de ce que j'avance en faisant +comparaître sur-le-champ l'homme de qui je tenais mes informations.» +C'était Barrère, chargé alors de la partie politique des journaux écrits +sous l'influence ministérielle. «Eh bien! qu'on le fasse venir, répondit +Bonaparte d'un ton animé, et qu'il aille faire sa déclaration au général +Lannes, déjà saisi de cette affaire, avec qui vous vous concerterez.»</p> + +<p>Je vis bientôt que la politique du premier consul le portait à donner un +corps à une ombre, et qu'il voulait feindre d'avoir couru un grand +danger. On arrêta (et ceci me fut étranger) qu'on ferait tomber les +conjurés dans un piège qu'Harel serait chargé de dresser, en leur +procurant, comme il le leur avait promis, quatre hommes armés, disposés +à l'assassinat du premier consul, dans la soirée du 10 octobre, à la +représentation de l'opéra des Horaces.</p> + +<p>Ceci arrêté, le consul, dans un conseil privé où ne fut point appelé le +ministre de la guerre, parla des dangers dont il était environné, des +complots des anarchistes et des démagogues, et de la mauvaise direction +que donnaient à l'esprit public des hommes d'un républicanisme irritable +et farouche; il cita Carnot, en lui reprochant ses liaisons avec les +hommes de la révolution et son humeur sauvage. Lucien parla dans le même +sens et d'une manière plus artificieuse; et il s'en référa (la scène +était concertée) à la prudence et à la sagesse des consuls Cambacérès et +Lebrun, qui, alléguant la raison d'état, dirent qu'il fallait retirer à +Carnot le porte feuille de la guerre. Le fait est que Carnot s'était +permis, plusieurs fois de défendre les libertés publiques, et de faire +des remontrances au premier consul sur les faveurs accordées aux +royalistes, sur la pompe royale de sa cour et sur le penchant qu'avait +Joséphine à jouer le rôle d'une reine, en réunissant autour d'elle des +femmes, dont le nom et le rang flattaient son amour-propre. Le lendemain +Carnot, sur l'avis que j'avais été autorisé à lui donner, envoya sa +démission.</p> + +<p>Le jour suivant eut lieu, à la représentation des Horaces, le simulacre +d'attentat contre la personne du premier consul. Là, des hommes apostés +par la contre-police, et sur le compte desquels les conjurés avaient été +abusés, arrêtèrent eux-mêmes Diana, Cerrachi et leurs complices.</p> + +<p>Cette affaire fit grand bruit; c'est ce qu'on voulait. Toutes les +autorités premières vinrent féliciter le premier consul d'avoir échappé +au danger. Dans sa réponse au Tribunat, il dit qu'il n'en avait pas +réellement couru; qu'indépendamment de l'assistance de tous les citoyens +qui ce jour là se trouvaient à la représentation à laquelle il +assistait, il avait avec lui un piquet de sa brave garde.... «Les +misérables! ajouta-t-il, n'auraient pu supporter ses regards!...»</p> + +<p>Je proposai immédiatement des mesures de surveillance et de précaution +pour l'avenir, entre autres de désarmer tous les villages sur la route +de Paris à la Malmaison, et de faire explorer les maisons isolées sur la +même route. Des instructions particulières furent rédigées pour que les +agens de police redoublassent de surveillance. La contre-police du +château arrêta aussi des mesures extraordinaires; on n'approcha plus +aussi facilement du chef de l'État; tous les abords par lesquels il +arrivait aux salles de spectacle furent garantis d'un attentat +individuel.</p> + +<p>Tout gouvernement qui commence, saisit d'ordinaire l'occasion d'un +danger qu'il a conjuré, soit pour s'affermir, soit pour étendre son +pouvoir; il lui suffit d'échapper à une conspiration pour acquérir plus +de force et de puissance. Par instinct, le premier consul était porté à +suivre cette politique adoptée par tous ses devanciers. Dans cette +dernière circonstance, il y fut plus, particulièrement excité par son +frère Lucien, tout aussi ambitieux que lui, quoique dans d'autres formes +et dans un autre genre. Il n'avait pas échappé à Lucien qu'il gênait et +offusquait son frère, soit en se prévalant avec trop d'orgueil et de +complaisance des succès de la journée du 18 brumaire, soit en voulant +exercer une trop grande prépondérance dans l'action du gouvernement. Il +avait eu d'abord l'arrière-pensée de porter Bonaparte à établir une +sorte de <i>duumvirat</i> consulaire, au moyen duquel il eût retenu dans ses +mains toute la puissance civile, et partagé, ainsi le pouvoir avec un +frère qui n'entendait à aucun partage. Ce plan ayant échoué, il chercha +tous les moyens, de remonter son crédit qui déclinait à cause de ses +exigences et de cette barrière de fer qu'il trouvait devant lui, après +avoir tant contribué lui-même à l'élever. Profitant de l'impression +produite par cette espèce de conjuration républicaine qu'on venait +d'étouffer, exagérant à son frère l'inconvénient de la mobilité de son +pouvoir et les dangers que lui susciterait l'esprit républicain, il +espéra le porter dès-lors à établir une sorte de monarchie +constitutionnelle, dont il eût été lui-même le ministre dirigeant et le +support. J'étais ouvertement opposé à ce plan alors impraticable, et je +savais que le premier consul lui-même, quoique dévoré de la passion de +rendre son autorité inamovible, fondait le succès de ses empiétemens sur +d'autres combinaisons.</p> + +<p>Toutefois Lucien persista dans ses projets, et voulant parachever +l'œuvre qui selon lui n'était encore qu'ébauchée, se croyant sûr au +moins de l'assentiment tacite de son frère, il fit composer et imprimer +secrètement un écrit ayant pour titre: <i>Parallèlle de Cromwell, Monck +et Bonaparte</i>, où la cause et les principes de la monarchie étaient +ouvertement prêches et préconisés. Cette brochure ayant été tirée à +profusion, Lucien en fit faire dans son bureau particulier autant de +paquets sous bande, qu'il y avait de préfectures, et chaque paquet +contenant des exemplaires en nombre égal à celui, des fonctionnaires de +chaque département. Aucun avis officiel n'accompagnait, il est vrai, cet +envoi fait à chaque préfet par la voie de la diligence; mais le +caractère de l'envoi, les adresses portant tous les signes d'une missive +ministérielle et d'autres indices, faisaient assez connaître là source +et l'intention politique d'une pareille publication. J'en eus le même +jour un exemplaire à l'insu de Lucien; et courant à la Malmaison, je le +mis sous les yeux du premier consul, avec un rapport où j'exposai les +inconvénient graves d'une initiative aussi mal déguisée; je la qualifiai +d'intempestive et d'imprudente, et je puisai la force de mes argumens +dans l'état de sourde irritation où se trouvaient les esprits dans +l'armée, principalement parmi les généraux et officiers supérieurs qui, +peu attachés personnellement à Bonaparte, et n'étant redevables de leur +fortune militaire qu'à la révolution, tenaient encore plus qu'on ne +pensait aux principes et aux formes républicaines; je dis qu'on ne +pouvait sans danger y faire succéder brusquement un établissement +monarchique, suspect à tous ceux qui à l'avance criaient à l'usurpation; +je finis enfin par faire sentir combien de pareilles tentatives étaient +prématurées, et j'obtins de suite l'ordre d'arrêter avec éclat la +propagation d'un pareil écrit.</p> + +<p>J'ordonnai de suite qu'on en arrêtât la circulation, et, pour mieux +écarter le soupçon qu'il eût l'attache du gouvernement, je le qualifiai +dans ma lettre ministérielle, d'<i>œuvre d'une méprisable et coupable +intrigue</i>. Lucien, furieux et jugeant que je ne me serais pas servi de +pareilles expressions sans y être autorisé, courut à son, tour à la +Malmaison provoquer une explication qui fut orageuse. A compter de +cette, époque l'opposition entre, les deux frères prit un caractère +d'animosité qui finit par dégénérer en scènes violentes. Il est positif +qu'un jour Lucien, à la suite d'une altercation très-vive, jeta sur le +bureau de son frère, avec humeur, son porte-feuille de ministre, en +s'écriant qu'il se dépouillait d'autant plus volontiers de tout +caractère public, qu'il n'y avait trouvé que supplice avec un pareil +despote, et que de son côté, le frère outragé appela ses aides-de-camp +de service pour faire sortir de son cabinet <i>ce citoyen</i> qui manquait au +premier consul.</p> + +<p>Les convenances et la raison d'état réunies réclamaient la séparation +des deux frères, sans plus d'éclat ni de déchiremens. Nous y +travaillâmes M. de Talleyrand et moi; tout fut politiquement concilié; +bientôt Lucien se mit en route pour Madrid, avec le titre d'ambassadeur +et avec la mission expresse de faire changer les dispositions du roi +d'Espagne et de le porter à la guerre contre le Portugal, royaume que le +premier consul voyait avec dépit rester sous la dépendance de +l'Angleterre.</p> + +<p>Les causes et les circonstances du départ de Lucien ne pouvaient guère +rester secrètes. On ne manqua pas à cette occasion, dans les +correspondances privées et dans les salons de Paris, de me mettre en +scène; de me représenter comme l'ayant emporté dans une lutte de faveur +sur le frère même du premier consul; on prétendit que par là j'avais +fait prévaloir le parti de Joséphine et des Beauharnais sur le parti des +frères Bonaparte. Il est vrai que, dans l'intérêt de la marche et de +l'unité du pouvoir, j'étais intimement persuadé que l'influence douce et +bénigne des Beauharnais était préférable aux empiétemens excessifs et +impérieux d'un Lucien, qui à lui seul aurait voulu régenter l'État et ne +laisser à son frère que la conduite de l'armée.</p> + +<p>A des querelles domestiques du palais, succédèrent au-dehors de +nouvelles trames ourdies par les partis extrêmes. Dès la fin d'octobre, +les enragés avaient renoué leurs projets sinistres; je m'aperçus qu'ils +étaient organisés avec un secret et avec une habileté qui déconcertaient +toutes les polices. Il se forma vers cette époque, par des démagogues et +par des royalistes, deux complots parallèles et presque identiques +contre la vie du premier consul. Comme le dernier, qui fut le plus +dangereux parce qu'il fut tramé tout-à-fait dans l'ombre, m'a paru +depuis se rattacher à la situation politique où se trouvait alors le +chef du gouvernement, je ferai de cette situation le résumé en peu de +mots.</p> + +<p>L'empereur d'Autriche avait reçu la nouvelle des préliminaires de paix +signés en son nom, à Paris, par le comte de Saint-Julien, au moment même +où ce monarque signait avec l'Angleterre un traité de subsides. Placé +ainsi entre la paix et l'or des Anglais, le cabinet de Vienne se décida +courageusement à courir de nouveau le hasard des batailles. M. de +Saint-Julien fut jeté dans une forteresse pour avoir excédé ses +pouvoirs, et l'armistice devant expirer sous peu, on fit de part et +d'autre des préparatifs pour renouveler les hostilités. L'armistice fut +pourtant prorogé jusqu'en décembre. Ainsi, des deux côtés, on flottait +entre la paix et la guerre. Le premier-consul et son gouvernement +désiraient alors la paix, qui allait dépendre uniquement des opérations +de Moreau en Allemagne, de Moreau, dont Bonaparte enviait déjà la gloire +importune.</p> + +<p>Il était le seul dont la renommée pût balancer la sienne sous le point +de vue stratégique. Cette espèce de rivalité militaire, et la position +de Moreau eu égard à l'état de l'opinion, mettait Bonaparte, pour ainsi +dire, à la merci de ses succès, tandis, que dans l'intérieur il était en +butte aux complots des démagogues et des royalistes hostiles. Pour eux, +c'était l'ennemi commun. La vigilance de la police, loin de porter le +découragement dans l'esprit des anarchistes, semblait leur inspirer +encore plus de nerf et d'audace. Leurs coryphées s'assemblaient tantôt +chez le limonadier Chrétien, tantôt à Versailles, tantôt au jardin des +Capucines, organisant l'insurrection et désignant déjà un gouvernement +provisoire. Voulant en finir, ils en vinrent aux résolutions +désespérées. L'un d'eux, nommé Chevalier, d'un républicanisme délirant +et d'un génie atroce, occupé, dans le grand atelier d'artillerie de +Meudon, sous le Comité de salut public, à imaginer des moyens de +destruction calculés sur les effets extraordinaires de la poudre, conçut +la première idée de faire périr Bonaparte à l'aide d'une machine +infernale, qu'on placerait sur son passage. Excité par les encouragemens +de ses complices, et plus encore par son propre penchant, Chevalier, +secondé par le nommé Veycer, construisit une espèce de baril cerclé en +fer et garni de clous, chargé à poudre et à mitrailles, auquel il adapta +une batterie solidement fixée et armée, susceptible de partir à volonté +à l'aide d'une ficelle, ce qui devait mettre l'artilleur à couvert de +l'explosion. L'ouvrage avança; tous les conjurés se montraient impatiens +de faire sauter, au moyen de la <i>machine infernale</i>, le <i>petit caporal</i>, +nom qu'ils donnaient à Bonaparte. Ceci n'est pas tout: les plus hardis, +Chevalier à leur tête, osent faire entre eux l'essai de la machine +infernale. La nuit du 17 air 18 octobre est choisie; les chefs du +complot vont derrière le couvent de la Salpêtrière, s'y croyant à +couvert par l'isolement. Là, l'explosion est telle que les enragés +eux-mêmes, remplis de terreur, se dispersent. Revenus de leur premier +effroi, ils délibèrent sur les effets de cette horrible invention; les +uns la croient propre à couronner leurs trames; d'autres pensent, et +Chevalier se range de cet avis, qu'il ne s'agit pas de faire périr +plusieurs personnes, mais de s'assurer de la mort d'une seule, et que, +sous ce rapport, l'effet de la <i>machine infernale</i> dépend de trop de +chances hasardeuses. Après de profondes méditations, Chevalier s'arrête +à l'idée de construire une espèce de bombe incendiaire, qui, lancée dans +la voiture du premier consul, soit à son arrivée, soit à sa sortie du +spectacle, le ferait sauter par une explosion inévitable et subite. +Chevalier met de nouveau la main à l'œuvre.</p> + +<p>Mais déjà l'explosion nocturne avait provoqué mon attention, et les +jactances des conjurés transpirant de proche en proche, ne tardèrent pas +de mettre toute la police à leurs trousses. La plupart des rapports +secrets faisaient mention d'une <i>machine infernale</i> destinée à faire +sauter <i>le petit caporal</i>. Je consultai mes notes, et je vis que +Chevalier devait être le principal artisan de cette machination +perverse. Le 8 novembre, on le trouva caché, et il fut arrêté, ainsi que +Veycer, dans la rue des Blancs-Manteaux; tous ceux qu'on, soupçonnait +leurs complices le furent également. On trouva de la poudre et des +balles, les débris de la première machine et l'ébauche de la bombe +incendiaire, enfin tous les élémens du corps de délit. Mais il n'y eut +aucun aveu, ni par menaces ni par séduction.</p> + +<p>On pouvait croire, d'après cette découverte, la vie de Bonaparte en +sûreté contre des moyens si atroces et des attentats si pervers. Mais +déjà l'autre parti hostile, marchant au même but par les mêmes trames; +imaginait de dérober aux démagogues l'invention de la machine infernale. +Rien n'est plus extraordinaire et n'est plus vrai pourtant que ce +changement subit d'acteurs sur la même scène pour y jouer le même drame. +Ceci paraîtrait incroyable, si je n'en retraçais pas moi-même les causes +secrètes qui sont venues successivement se classer dans mon esprit.</p> + +<p>A l'ouverture de la campagne, Georges Cadoudal, le plus décidé et le +plus opiniâtre des chefs insoumis de la Basse-Bretagne, débarqua dans le +Morbihan, venant de Londres, avec la mission de préparer une nouvelle +prise d'armes. Il était investi du commandement en chef de toute la +Bretagne, dont il délégua provisoirement l'action militaire à ses +principaux lieutenans, Mercier la Vendée, de Bar, de Sol de Grisolles et +Guillemot. Ces intrigues se rattachèrent à d'autres, tant dans les +départemens de l'Ouest que dans Paris, parmi les correspondans et les +affidés. J'eus, à cet égard, plus que des indices; j'eus connaissance du +plan d'insurrection qui, à cette époque, (le passage du Saint-Bernard +par le premier consul) fut un grand sujet d'alarme pour les deux autres +consuls Cambacérès et Lebrun. Je fis adopter de fortes mesures. Mes +agens et toute la gendarmerie se mirent en campagne; je fis surveiller +et arrêter d'anciens chefs suspects, entre autres des capitaines de +paroisses très-dangereux. Mais l'action de la police était plus ou moins +subordonnée aux chances de la guerre extérieure.</p> + +<p>Dans un rapport destiné au premier consul et qu'il reçut à Milan, je ne +lui dissimulai pas les symptômes de la crise qui se manifestaient dans +l'intérieur, et je lui dis qu'il fallait absolument revenir victorieux, +et sans délai, pour dissiper ces nouveaux élémens de troubles et +d'orages.</p> + +<p>En effet, comme on l'a vu, la fortune dans les champs de Marengo le +combla de toutes ses faveurs au moment où ses ennemis le croyaient perdu +à jamais. Ce triomphe subit déconcerta tous les plans de l'Angleterre +et renversa les espérances de Georges Cadoudal, sans toutefois dompter +son caractère de fer. Il persiste à rester dans le Morbihan qu'il +regarde comme son domaine, et dont l'organisation royaliste est +maintenue par ses soins. Instruit par ses correspondans de Paris, de +l'irritation et des complots renaissans du parti populaire, il y envoie, +vers la fin d'octobre, ses officiers de confiance les plus décidés, tels +que Limolau, Saint-Régent, Joyaux et la Haie-Saint-Hilaire. Il est +vraisemblable même qu'il avait déjà conçu ou adopté l'idée de dérober +aux jacobins l'invention de la <i>machine infernale</i>, dont ses +explorateurs l'avaient tenu au courant. Dans la disposition où se +trouvaient les esprits et même le gouvernement, ce crime, effectué par +des royalistes, ne pouvait manquer d'être imputé aux jacobins; or, les +royalistes se trouveraient en mesure d'en recueillir le fruit. Une si +audacieuse combinaison parut éminemment politique. Telle fut l'origine +de l'attentat du 3 nivôse (24 décembre), mis à exécution par les agens +ou plutôt par les commissaires de Georges. Cette double trame resta +d'abord couverte d'un voile épais, tant les regards, l'attention et les +soupçons se portaient uniquement sur les anarchistes. Une circonstance +se présenta, qui parut favorable pour consommer l'attentat avec une +grande probabilité de succès. On devait donner, le 24 décembre, à +l'Opéra, l'oratorio de la Création du monde, par Haydn; tout Paris +savait que le premier consul y serait avec sa cour. La profonde +perversité de la conjuration fut telle que les agens de Georges +délibérèrent s'il ne serait pas plus sûr de pratiquer la <i>machine +infernale</i> sous les fondemens même de la salle de l'Opéra, de manière à +faire sauter, d'un seul coup, Bonaparte et l'élite de son gouvernement. +Est-ce l'idée d'une si horrible catastrophe qui fit reculer le crime ou +l'incertitude d'atteindre, au milieu d'une si épouvantable +conflagration, l'homme qu'on s'acharnait à vouloir faire périr? Je +frémis de prononcer. Toutefois on arrêta que l'ancien officier de marine +Saint-Régent, aidé du subalterne Carbon, dit le <i>petit François</i>, +placerait la fatale machine dans la rue Saint-Nicaise où devait passer +Bonaparte, et qu'il y mettrait le feu à temps pour le faire sauter dans +son carrosse.</p> + +<p>Le brûlement de la mèche, l'effet de la poudre et de l'explosion, tout +fut calculé sur le temps que mettait d'ordinaire le cocher du premier +consul pour venir de la cour des Tuileries dans la rue Saint-Nicaise, à +la hauteur de la borne où allait être placée la machine infernale.</p> + +<p>Le préfet de police et moi nous fûmes informés la veille qu'on +chuchottait dans certaines coteries un grand coup pour le lendemain. Cet +avis était bien vague; chaque jour d'ailleurs il nous en parvenait +d'aussi alarmans. Toutefois le premier consul en eut immédiatement +connaissance par nos bulletins journaliers. Il parut d'abord hésiter le +lendemain; mais, sur le rapport de sa contre-police du château, que la +salle de l'Opéra venait d'être visitée et toutes les mesures de +précautions prises, il demanda son carrosse et partit accompagné de ses +aides-de-camp. Cette fois, comme tant d'autres, c'était César accompagné +de sa fortune. On sait que l'événement ne trompa l'espoir des conjurés +que par l'effet d'un léger incident. Le cocher du premier consul, à +moitié ivre ce jour-là, ayant poussé les chevaux avec plus de +précipitation que de coutume, l'explosion calculée avec une précision +rigoureuse, fut retardée de deux secondes, et il suffit de cette +fraction imperceptible, soustraite au temps préfixe, pour sauver le +consul et pour affermir son pouvoir<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p> + +<p>Sans s'étonner de l'événement, il s'était écrié au bruit de l'effroyable +détonation: «C'est la «machine infernale!» et ne voulant ni rétrograder +ni fuir, il parut à l'Opéra. Mais aussi avec quel visage courroucé, avec +quel air terrible! Que de pensées vinrent assiéger son esprit +soupçonneux! Le bruit de cet attentat circulant bientôt de loges en +loges, l'indignation fut vive, la sensation profonde, parmi les +ministres, les courtisans, les proches du consul; parmi tous les hommes +attachés au char de sa fortune. Devançant la fin du spectacle, tous +suivirent son carrosse, et de retour au château des Tuileries, là +s'ouvrit une scène ou plutôt une orgie de passions aveugles et +furieuses. En y arrivant, car je m'empressai d'accourir, je jugeai par +l'irritation des esprits, par l'accueil glacé des adhérens et des +conseillers, qu'il se formait contre moi un orage et que les plus +injustes soupçons planaient sur la police. Je m'y attendais et j'étais +résolu de ne me laisser intimider ni par les clameurs des courtisans, ni +par les apostrophes du consul. «Eh bien! me dit-il en s'avançant vers +moi le visage enflammé de colère; eh bien! direz-vous encore que ce sont +les royalistes?»—«Sans doute, je le dirai, répondis-je comme par +inspiration et avec sang-froid; et, qui plus est, je le prouverai.» Ma +réponse causa d'abord un étonnement général; mais, le premier consul +répétant avec plus d'aigreur encore et avec une incrédulité opiniâtre, +que l'horrible attentat qui venait d'être dirigé contre lui était +l'œuvre d'un parti trop protégé, point assez contenu par la police, des +jacobins, en un mot; «Non, m'écriai-je, c'est l'œuvre des royalistes, +des chouans, et je ne demande que huit jours pour en apporter la +preuve!» Alors, obtenant quelque attention, résumant les indices et les +faits récens, je justifiai la police en général, arguant toutefois de sa +subdivision en différens centres, pour récuser toute responsabilité +personnelle. J'allai plus loin, je récriminai contre cette tendance des +esprits, qui, dans l'atmosphère du gouvernement, les portrait à tout +imputer aux jacobins ou aux hommes de la révolution. J'attribuai à cette +direction fausse, d'avoir concentré la vigilance de la contre-police sur +des hommes, dangereux sans doute, mais qui se trouvaient paralysés et +désarmés; tandis que les émigrés, les chouans, les agens de +l'Angleterre, si l'on eût écouté mes avertissemens, n'auraient pas +frappé la capitale d'épouvante et rempli nos cœurs d'indignation. Je +rangeai à mon avis le général Lannes, Réal, Regnault, Joséphine; et, +fort d'un répit de huit jours, je ne doutai nullement que les preuves +ne vinssent incessamment à l'appui de mes conjectures.</p> + +<p>J'eus bientôt, en effet, par la seule amorce d'une récompense de deux +mille louis, tous les secrets des agens de Georges, et je fus mis sur +leurs traces; je sus que le jour et le lendemain de l'explosion, plus de +quatre-vingts chefs de chouans étaient arrivés clandestinement à Paris +par des routes détournées et de différens côtés; que si tous n'étaient +pas dans le secret du crime, tous s'attendaient à un grand événement, et +avaient reçu le mot d'ordre; enfin le véritable auteur et l'instrument +de l'attentat me furent révélés, et en peu de jours les preuves +s'accumulant, je finis par triompher de l'envie, de l'incrédulité et des +préventions.</p> + +<p>Je n'avais pas tardé à m'apercevoir que cette dernière entreprise tentée +contre la vie du premier consul, avait irrité son âme sombre et altière, +et que, résolu de comprimer ses ennemis, il voulait des pouvoirs qui le +rendissent le maître. On ne le seconda que trop dans toutes les +hiérarchies de son gouvernement.</p> + +<p>Son premier essai de dictature militaire fut un acte de déportation +au-delà des mers, contre des individus pris parmi les démagogues et les +anarchistes les plus décriés de la capitale, et dont il me fallut encore +dresser moi-même la liste. Le Sénat, excité par le déchaînement public, +et faisant toutes les concessions qui lui furent demandées, n'hésita +point à donner sa sanction à cet acte extrajudiciaire. Je parvins, non +sans peine, à sauver une quarantaine de proscrits que je fis rayer, +avant la rédaction du sénatus-consulte de déportation en Afrique. Je fis +réduire ainsi à une simple mesure d'exil et de surveillance hors de +Paris, cette cruelle déportation d'abord prononcée contre Charles de +Hesse, Félix Lepelletier, Choudieu, Talot, Destrem, et d'autres +soupçonnés d'être les chefs des complots qui donnaient tant d'inquiétude +à Bonaparte. Les mesures ne se bornèrent pas au bannissement des plus +furieux d'entre les jacobins. Le premier consul trouvait les formes des +tribunaux constitutionnels trop lentes; il réclamait une justice active, +inexorable; il voulait distraire les prévenus de leurs juges naturels. +On délibéra dans le Conseil d'état, qu'on solliciterait du Corps +législatif, comme loi d'exception, l'établissement des tribunaux +spéciaux sans jury, sans appel, sans révision.</p> + +<p>Je fis sentir qu'il fallait au moins préciser l'objet pour ne distraire +de la jurisdiction des tribunaux que les prévenus de conspirations, et +les hommes qui, sur les grandes routes, attaquaient et pillaient les +diligences. Je représentai que les routes étaient infestées de brigands; +aussitôt un arrêté pris par les consuls le 7 janvier, ordonna qu'aucune +diligence ne partirait de Paris, qu'elle n'eût sur l'impériale quatre +soldats commandés par un sergent ou un caporal, et qu'elle ne fût +escortée de nuit. Les diligences furent encore attaquées: tel était le +système de petite guerre adopté par les chouans. A la même époque, des +scélérats connus sous le nom de <i>Chauffeurs</i>, désolaient les campagnes. +Il fallait des mesures fortes, car le gouvernement ressentait plus +d'alarmes qu'il n'en faisait paraître. Les prévenus de conspirations +furent frappés sans pitié.</p> + +<p>On érigea deux commissions militaire, l'une prononça la peine de mort, +et fit exécuter Chevalier et Veycer, accusés d'avoir fabriqué la +première machine infernale; l'autre prononça la même peine contre +Metge, Humbert et Chapelle, prévenus d'avoir conspiré contre le +gouvernement. De même que Chevalier et Veycer, ils furent passés par les +armes dans la plaine de Grenelle. En même temps, Arena, Cerrachi, +Demerville et Topino-Lebrun, comparurent devant le tribunal criminel, où +ils jouirent du bienfait de la procédure par jurés; mais l'époque était +sinistre, et la prépotence décisive. Ils furent condamnés à mort, et +leurs quatre complices absous. Avant l'attentat contre la vie du premier +consul, aucun tribunal ne les eût condamnés sur la seule déposition +d'Harel, accusateur à gages.</p> + +<p>Le procès relatif à l'explosion du 3 nivôse commença plus tard. Je +tenais à en compléter l'instruction, ainsi que je l'avais annoncé; +toutes les preuves furent acquises. Plus de doute de quel côté venait le +crime. Il fut prouvé que Carbon avait acheté le cheval et la charrette +sur laquelle avait posé la machine infernale; il le fut également que +Saint-Régent et lui avaient remisé cette même charrette, fait préparer +des tonneaux, apporté des paniers et des caisses remplies de mitraille, +et enfin que Saint-Régent ayant mis le feu à la machine, avait été +blessé par l'effet de l'explosion. Tous deux furent condamnés et +exécutés.</p> + +<p>L'analogie qu'on remarqua dans ces divers attentats, fit présumer qu'il +avait existé des relations entre leurs auteurs, quoiqu'ils fussent de +partis différens. Il n'y eut d'analogie que celle d'une haine commune +qui les portait à conspirer contre le même obstacle, ni d'autres +rapports, que ceux d'une exploration clandestine, qui fit connaître aux +royalistes le terrible instrument dont voulaient se servir les jacobins +pour faire périr Bonaparte.</p> + +<p>Sans doute assez de sang venait d'être versé pour porter la terreur dans +l'âme de ses ennemis, et désormais on pouvait le regarder comme affermi +dans sa puissance. Il avait pour lui tous ceux qui l'entouraient. La +fortune d'ailleurs, tout en veillant sur lui, acheva de le combler de +ses faveurs dans les jeux de la guerre. Ses armées d'Allemagne, +commandées par Moreau, avaient repris les armes à l'expiration de +l'armistice, et Moreau poursuivant ses succès, venait de gagner la +bataille d'Hohenlinden. Là, sur le théâtre de sa gloire, il s'était +écrié en s'adressant à ses généraux: «Mes amis, nous avons conquis la +paix!» Eu effet, en moins de vingt jours, il s'empare de quatre-vingts +lieues de terrain fortement disputé; franchit les lignes formidables de +l'Inn, de la Salza, de la Traun, de l'Ens, pousse ses avant-postes à +vingt lieues de Vienne, disperse les seules troupes qui pouvaient en +défendre les approches; et, arrêté par la politique ou par l'envie, +conclut à Steyer un nouvel armistice. Convaincu de la nécessité des +circonstances, le cabinet de Londres consentit à ce que l'Autriche, se +désistant des conditions de l'alliance, ouvrit des négociations pour une +paix séparée; ce qui fit dire que Bonaparte avait triomphé pour lui +seul, et Moreau pour la paix. Tels furent les premiers germes de +rivalité, semés entre ces deux grands capitaines. La différence de +caractère et les restes de l'esprit républicain, devaient les amener tôt +ou tard à une opposition ouverte.</p> + +<p>Cet esprit se décela dans la capitale et y causa une sorte de +fermentation au sujet du projet de loi portant établissement d'un +tribunal criminel spécial partout où cette institution serait jugée +nécessaire. A vrai dire, il s'agissait d'une commission, indéfinie, +mi-partie de juges et de militaires. Ce projet, présenté au Tribunat, +effaroucha tous les tribuns qui aimaient la liberté; dans leur idée, ils +assimilèrent cette mesure à la justice prévôtale de l'ancien régime.</p> + +<p>Les orateurs du gouvernement alléguaient que l'ordre social était +attaqué dans ses fondemens par une organisation du crime, plus +puissante, plus étendue que les lois; les lois, disaient-ils, ne sont +plus en rapport avec cette fange de la société qui ne veut aucune +justice et qui combat à outrance le système social. La discussion fut +savante et animée; elle remplit sept séances: Isnard, Benjamin Constant, +Daunou, Chénier, Ginguené, Bailleul, s'y montrèrent comme +l'arrière-garde de la république, combattant avec force, mais avec +mesure et décence, la proposition du gouvernement. Elle ne passa qu'à la +majorité d'un petit nombre de voix, et à l'aide de l'influence du +cabinet. Le projet était terminé par la faculté laissée aux consuls +d'éloigner de la ville où siégeaient les autorités premières, et même +de toute autre ville, les personnes dont la présence pouvait devenir +suspecte. Ceci forma la dictature de la police, et l'on ne manqua pas de +dire que j'allais devenir le Séjan du nouveau Tibère. Tout ce que +demanda le premier consul lui fut accordé.</p> + +<p>Revêtu d'une dictature légale, armé du pouvoir de frapper de mort ou +d'exil ses ennemis, le premier consul faisait appréhender que son +gouvernement n'eût bientôt plus d'autre mobile que la force. Mais il +donna la paix au Monde, talisman qui dissipa bien des nuages en offrant +un port tranquille après les tempêtes.</p> + +<p>Le congrès de Lunéville amena, au bout de quarante jours, le traité de +paix définitif, signé le 9 février 1801, entre la France et l'Autriche. +La possession de toute la rive gauche du Rhin, depuis le point où il +quitte le territoire helvétique jusqu'à celui où il entre dans le +territoire batave, fut confirmée à la France. L'Autriche resta en Italie +avec l'ancien territoire vénitien; l'Adige lui servit de limites. +L'indépendance des républiques batave, helvétique, cisalpine et +ligurienne fut mutuellement garantie.</p> + +<p>Le premier consul avait pris tellement d'ombrage de l'opposition qui +s'était déclarée dans le Tribunat contre la marche de son gouvernement, +qu'il l'en punit en ne faisant à l'orateur du Tribunat aucune réponse à +l'occasion de la paix de Lunéville.</p> + +<p>Il restait d'autres points à régler en Italie, d'où Masséna avait été +rappelé pour suspicion de républicanisme. Depuis le mois d'août +précédent, il était remplace par Brune, d'abord suspect lui-même au camp +du dépôt de Dijon, et que j'étais parvenu à faire rentrer en grâce, en +atténuant de certaines révélations, car chaque état-major était épié.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, Brune s'était emparé de la Toscane, avait confisqué +Livourne et toutes les propriétés anglaises.</p> + +<p>Sur les instances de l'empereur Paul, et par déférence pour sa +médiation, Bonaparte, qui méditait dès-lors la conquête des +Deux-Siciles, arrêta la marche de Murat sur Naples, et ménagea le +Saint-Siège. Survint bientôt un traité de paix avec Naples, en vertu +duquel, jusqu'à la paix définitive entre la France, la Grande-Bretagne +et la Porte-Ottomane, quatre mille Français occupèrent l'Abruzze +septentrionale et douze mille la péninsule d'Otrante. C'était moi qui en +avais donné la première idée dans un conseil privé. Ces stipulations +restèrent secrètes. Par cette occupation de l'Abruzze, de Tarente et des +forts, la France faisait entretenir, aux frais du royaume de Naples, un +corps d'armée qui, selon l'occasion, pouvait passer en Égypte, dans la +Dalmatie ou en Grèce.</p> + +<p>Le traité de Lunéville avait stipulé pour l'Autriche et pour l'empire +germanique; il fut ratifié par la diète, et c'est ainsi que la paix fut +rétablie sur le continent européen. Dans toute cette affaire, le premier +consul parut charmé de la dextérité de son ministre des affairés +étrangères, Talleyrand-Périgord. Mais au fond il commençait à être +fatigué de ce que les gazetiers de Londres le représentaient lui-même +comme étant sous la tutelle diplomatique de M. de Talleyrand; et, en +fait de gouvernement, sous la mienne, ne pouvant faire un pas sans nous, +dont on exagérait à dessein l'habileté, afin, de nous rendre odieux ou +suspects. Je le fatiguai moi-même en ne cessant de lui dire que lorsque +les gouvernemens ne sont pas justes, leur prospérité n'est que +passagère; que, dans, la sphère élevée où l'avait placé la fortune, il +lui fallait noyer dans les torrens de sa gloire les passions haineuses +qu'une longue révolution avait mises en fermentation, et ramener ainsi +la nation à des dispositions généreuses et bienveillantes, vraie source +de prospérité et de bonheur public.</p> + +<p>Mais comment se flatter, au sortir d'une longue tourmente, d'avoir à la +tête d'une immense république, transformée en dictature militaire, un +chef à la fois juste, fort et modéré? Le cœur de Bonaparte n'était pas +étranger à la vengeance et à la haine, ni son esprit à la prévention, et +l'on apercevait aisément, à travers les voiles dont il se couvrait, un +penchant décidé à la tyrannie. C'était précisément cette disposition que +je m'efforçai d'adoucir ou de combattre, et je n'y employai jamais que +l'ascendant de la vérité ou de la raison. J'étais sincèrement attaché à +cet homme, persuadé que nul dans la carrière des armes ni dans l'ordre +civil, n'avait un caractère si ferme, si persévérant, tel enfin qu'il +le fallait pour régir l'État et comprimer les factions. J'osai même +alors, me flatter de mitiger ce grand caractère, en ce qu'il avait de +trop violent et de trop dur. D'autres avaient compté sur l'amour des +femmes, car Bonaparte n'était point insensible à leurs charmes; +d'ailleurs on pouvait être sûr que les femmes ne prendraient jamais sur +lui un ascendant nuisible aux affaires. Le premier essai dans ce genre +ne fut pas heureux. Frappé, à son dernier passage à Milan, de la beauté +théâtrale de la cantatrice G...., et plus encore des sublimes accens de +sa voix, il lui fit de riches présens et voulut se l'attacher. Il +chargea Berthier de conclure avec elle un traité sur de larges bases, et +de la lui amener à Paris; elle fit le voyage dans la voiture même de +Berthier. Assez richement dotée, à quinze mille francs par mois, on la +vit briller au théâtre et aux concerts des Tuileries, où sa voix fit +merveille. Mais alors le chef de l'État évitait tout scandale, et ne +voulant donner à Joséphine, jalouse à l'excès, aucun sujet d'ombrage, il +ne faisait à la belle cantatrice que des visites brusques et furtives. +Des amours sans soins et sans charmes ne pouvaient satisfaire une femme +altière et passionnée, qui avait dans l'esprit quelque chose de viril. +La G.... eut recours à l'antidote infaillible; elle s'emflamma vivement +pour le célèbre violon Rode. Épris lui-même, il ne sut pas garder de +mesure; bravant la surveillance de Junot et de Berthier. Un jour que, +dans ces entrefaites, Bonaparte me dit qu'il s'étonnait qu'avec mon +habileté reconnue, je ne fisse pas mieux la police, et qu'il y avait des +choses que j'ignorais.—«Oui, répondis-je, il y a des choses que +j'ignorais, mais que je sais maintenant, par exemple: un homme d'une +petite taille, couvert d'une redingotte grise, sort assez souvent par +une porte secrète des Tuileries, à la nuit noire, et accompagné d'un +seul domestique, il monte dans une voilure borgne, et va furetant la +signora G....; ce petit homme, c'est vous, à qui la bizarre cantatrice +fait des infidélités en faveur de Rode, le violon.» A ces mots, le +consul tournant le dos et gardant le silence, sonna et je me retirai. Un +aide-de-camp fut chargé de faire l'eunuque <i>noir</i> auprès de l'infidèle +qui, indignée, refusa de se soumettre au régime du sérail. On la priva +d'abord de son traitement et de ses pensions, croyant la réduire ainsi +par famine; mais, éprise de Rode, elle resta inflexible, et rejeta les +offres les plus brillantes de <i>Pylade</i> Berthier. On la força de sortir +de Paris; elle se réfugia d'abord à la campagne avec son amant, puis +tout deux s'évadèrent, et allèrent retrouver la fortune en Russie.</p> + +<p>Comme on prétendait que la guerre était l'unique élément du premier +consul, je le poussais à montrer au Monde, qu'il saurait au besoin +gouverner un Empire dans le calme et au milieu de toutes les jouissances +des arts de la paix. Mais il ne lui suffisait pas de pacifier le +continent, il lui fallait désarmer l'Angleterre. Ancienne rivale de la +France, elle était notre ennemie acharnée depuis que l'élan de la +révolution nous avait donné des formes colossales. Vu l'état de +l'Europe, la puissance, la prospérité des deux pays rapprochés par les +liens de la paix, semblaient deux choses incompatibles. La politique du +premier consul et de son conseil privé rechercha d'abord la solution de +cette question grave: faut-il forcer l'Angleterre à la paix, avant +d'établir au dedans et au dehors, un système pacifique? L'affirmative +fut décidée par la nécessité et par la raison. Sans la paix générale, +toute autre paix devait être regardée comme une suspension d'armes.</p> + +<p>On en vint comme après Campo-Formio à menacer le Royaume-Uni d'une +invasion, ce qui préoccupa nos imaginations mobiles et variables. Des +camps furent formés, et occupés par de nombreuses troupes d'élite, sur +nos côtes opposées à l'Angleterre. Une flotte combinée fut réunie à +Brest, sous pavillon français et espagnol; on s'efforça de rétablir +notre marine, et le port de Boulogne devint le principal rendez-vous de +la flotille destinée à effectuer la descente. Telle fut notre chimère.</p> + +<p>De son côté, l'Angleterre fit les plus grands préparatifs, surveillant +tous nos mouvemens, bloquant nos ports, nos rades et hérissant ses +côtes. Elle avait alors un sujet d'alarme. Je veux parler de la ligue du +Nord formée contre sa prépotence maritime, et dont l'empereur Paul +s'était déclaré le chef. Son objet direct, hautement annoncé, était +d'annuller le code naval soutenu par l'Angleterre et en vertu duquel +cette puissance s'arrogeait l'empire des mers.</p> + +<p>On sent combien le premier consul dut se complaire à imprimer à sa +politique toute son activité et son jeu, pour tâcher de donner de la vie +à cette ligue maritime dont Paul I<sup>er</sup> était l'âme; tous les mobiles du +cabinet furent mis en mouvement, soit pour captiver Paul, soit pour +engager la Prusse, soit pour exaspérer le Danemarck et amener la Suède +sur le champ de bataille.</p> + +<p>La Prusse mise en mouvement ferma les embouchures de l'Elbe, du Weser et +de l'Ems; elle prit possession du territoire hanovrien. L'Angleterre +comprit que l'objet de la querelle ne pouvait plus se décider que par +les armes. Tout à-coup les amiraux Hyde-Parker et Nelson, partent pour +la Baltique avec une armée navale formidable. En vain le Danemarck et la +Suède font des préparatifs pour garder le passage du Sund et défendre +les approches de Copenhague. Le 2 avril se livre la terrible bataille de +Copenhague, où l'Angleterre triomphe de tous les obstacles maritimes +qu'on lui oppose.</p> + +<p>Onze jours auparavant, le palais impérial de Saint-Pétersbourg avait été +le théâtre d'une catastrophe, qui, à elle seule, eût changé la face des +affaires dans le Nord. Le 22 mars, l'empereur Paul, monarque capricieux +et violent, parfois d'un despotisme poussé jusqu'à la démence, fut +précipité du trône par le seul mode de déposition praticable dans une +monarchie despotique.</p> + +<p>Je reçus par estafette, d'un banquier étranger, la première nouvelle de +ce tragique événement; je courus aux Tuileries et je trouvai le premier +consul, dont le courrier du Nord venait aussi d'arriver, tenant et +tordant sa dépêche en se promenant par soubre-sauts d'un air hagard. +«Quoi! s'écria-t-il, un empereur n'est pas même en sûreté au milieu de +ses gardes!» Pour tâcher de le calmer, quelques-uns de mes collègues, +moi et le consul Cambacérès lui dîmes que si tel était le mode de +déposition adopté en Russie, heureusement le midi de l'Europe était +étranger à des habitudes et à des attentats si perfides. Mais aucun de +nos raisonnemens ne parut le toucher; sa perspicacité en aperçut le +vide, eu égard à sa position et au danger qu'il avait couru en +décembre. Il s'exhalait en cris; en trépignemens, en courts accès de +fureur. Jamais je ne vis scène plus frappante. Au chagrin que lui avait +causé l'issue de la bataille de Copenhague, se joignait la douleur +poignante que lui faisait ressentir le meurtre inopiné du puissant +potentat dont il s'était fait un allié et un ami. Ainsi le +désappointement politique ajoutait encore à ses angoisses. C'en était +fait de la ligue du Nord contre l'Angleterre.</p> + +<p>La mort tragique de Paul I<sup>er</sup> inspira des idées sombres à Bonaparte; +et accrut ses dispositions soupçonneuses et défiantes. Il ne rêva que +complots dans l'armée, destitua et fit arrêter plusieurs officiers +généraux, entre autres Humbert, que j'eus quelque peine à soustraire à +des rigueurs inflexibles. Dans le même tems, un délateur rendit +suspectes les intentions de Bernadotte et le compromit gravement. Depuis +près d'un an Bernadotte commandait l'armée de l'Ouest et tenait son +quartier-général à Rennes. Il n'y avait eu rien à dire sur ses +opérations toujours sages et mesurées. L'année précédente, pendant la +campagne de Marengo, il avait empêché un débarquement à Quiberon, et +les départemens de l'Ouest continuaient à montrer la soumission la plus +complète. A plusieurs reprises, on avait pris occasion de quelques +propos républicains échappés dans son état-major, pour exciter contre +lui la défiance du premier consul. Tout-à-coup il fut inopinément +rappelé, et tomba dans la disgrâce. Tout ce qu'on put démêler, car la +dénonciation arriva directement au cabinet du premier consul, c'est que +le délateur signala le colonel Simon, comme ayant divulgué par +imprudence un plan d'insurrection militaire contre le chef du +gouvernement; plan chimérique, puisqu'il s'agissait de marcher sur Paris +pour renverser le premier consul. On supposa qu'il y avait quelque chose +de vrai dans ce prétendu complot, et qu'il n'était pas isolé, qu'il +tenait à une conjuration républicaine à la tête de laquelle on plaçait +naturellement Barnadotte, et qui étendait ses ramifications dans toute +l'armée. Il y eut plusieurs arrestations, et tout l'état-major de +Bernadotte fut désorganisé, mais sans trop d'éclat; par dessus tout +Bonaparte voulait éviter la publicité: «l'Europe, me dit-il, doit +savoir qu'on ne conspire plus contre moi.» Je mis une grande réserve +dans tout ce qui me fut renvoyé au sujet de cette affaire, plus +militaire que civile, et ne tenant à mes attributions que par de faibles +points de contact. Mais je fis donner à Bernadotte, que je m'abstins de +voir, des directions utiles et dont il me sut gré. Peu de tems après, +Joseph Bonaparte, son beau frère, ménagea sa réconciliation avec le +premier consul (c'était la seconde depuis le 18 brumaire). D'après mes +conseils, Bonaparte s'efforça de se l'attacher par des faveurs et des +récompenses bien méritées de la part d'un homme d'État si distingué, et +d'un général si habile.</p> + +<p>Le tourbillon des affaires et la marche de la politique extérieure +firent heureusement diversion à toutes ces tracasseries de l'intérieur. +Le nouvel empereur de Russie, se déclarant pour un autre système, fit +d'abord mettre en liberté tous les marins anglais prisonniers; et une +convention signée à Saint-Pétersbourg entre lord Saint-Helens et les +ministres russes, ajusta bientôt tous les différens.</p> + +<p>En même temps le czar donna au comte de Marckof des pleins pouvoirs pour +négocier la paix avec le premier consul et ses alliés. On voyait +clairement que les cabinets inclinaient à un système pacifique.</p> + +<p>Déjà l'Angleterre, qui, vers la fin de 1800 et au commencement de 1801, +s'était vue engagée dans une nouvelle querelle pour le maintien de ses +droits maritimes, tout en ayant à combattre à elle seule la puissance de +la France, semblait abjurer son système de guerre perpétuelle contre +notre révolution. Cette transition politique s'était en quelque sorte +opérée par la retraite du célèbre Pitt, et par la dissolution de son +ministère belligérant. Dès-lors on considéra comme possible la paix +entre le cabinet de Saint-James et celui des Tuileries. Elle fut +accélérée par les résultats de deux expéditions rivales en Portugal et +en Égypte.</p> + +<p>La mission de Lucien à Madrid avait eu aussi un but politique: la +déclaration de guerre au Portugal par l'Espagne, à l'instigation du +premier consul qui regardait avec raison le Portugal comme une colonie +anglaise. L'ascendant de son frère sur l'esprit de Charles <span class="smcap">iv</span> et de la +reine d'Espagne fut sans bornes. Tout marcha dans les intérêts de notre +politique. Au moment où une armée espagnole s'emparait de l'Alentejo, +une armée française sous les ordres de Leclerc, beau-frère de Napoléon, +entrait en Portugal par Salamanque. Dans sa détresse, la cour de +Lisbonne crut trouver son salut en prodiguant ses trésors aux +envahisseurs. Elle ouvrit des négociations directes avec Lucien, et le 6 +juin les préliminaires de paix furent signés à Badajoz, moyennant un +subside secret de 30 millions qui furent partagés entre le frère du +premier consul et le prince de la Paix. Telle fut la source de l'immense +fortune de Lucien. Le premier consul, qui voulait occuper Lisbonne, fut +d'abord outré, menaçant de rappeler son frère et de ne pas reconnaître +la stipulation de Badajoz. Talleyrand et moi nous lui fîmes sentir les +inconvéniens qui résulteraient d'un pareil éclat. Talleyrand puisa ses +motifs en faveur des bases du traité dans l'intérêt de notre alliance +avec l'Espagne, dans la position heureuse où nous nous placions pour en +venir à un rapprochement avec l'Angleterre, qui, exclue des ports du +Portugal, serait empressée d'y rentrer; il proposa très-adroitement des +modifications au traité. Enfin le sacrifice des diamans de la princesse +du Brésil et l'envoi fait au premier consul, de dix millions pour sa +caisse particulière, fléchirent sa rigidité, au point qu'il laissa +conclure à Madrid le traité définitif.</p> + +<p>De leur côté, les Anglais venaient d'opérer un débarquement en Égypte +pour nous arracher cette possession, et, dès le 20 mars, le général +Menou avait perdu la bataille d'Alexandrie. Le Caire et les principales +villes d'Égypte étaient tombées successivement au pouvoir des +anglo-turcs. Enfin Menou lui-même capitula le 7 août et se vit forcé +d'évacuer Alexandrie. Ainsi s'évanouit le magnifique projet du +Directoire de faire de l'Égypte une colonie française, et le projet +encore plus romanesque de Bonaparte de recommencer par là un empire +d'Orient.</p> + +<p>La guerre entre l'Angleterre et la France étant dès-lors sans objet qui +valut la peine de prolonger la lutte, et chacun des deux pays étant +assez fort dans ses bases pour que l'un eût à lui seul la puissance +d'effectuer aucun changement essentiel dans la condition de l'autre, +des préliminaires de paix furent signés à Londres, le 1<sup>er</sup> octobre, entre +M. Otto et lord Hawkesbury. La nouvelle en fut reçue avec des signes +extraordinaires de joie par chacune des deux nations.</p> + +<p>Il n'existait plus aussi de mésintelligence entre la France et la +Russie, le premier consul n'ayant rien négligé pour captiver le fils et +le successeur de Paul I<sup>er</sup>. Le plénipotentiaire russe, M. de Marckof, +usant de ses pleins pouvoirs, immédiatement après les préliminaires de +Londres, signa la paix définitive entre le czar et le consul, en +attendant la conclusion d'un nouveau traité de commerce.</p> + +<p>Ce rapprochement opéré entre la France et la Russie, fut un coup de +parti pour le premier consul. A dater de cette époque heureuse, commença +au-dedans et au-dehors, cette extension de puissance dont il n'abusa que +trop depuis. Ce ne fut pas néanmoins sans éprouver, au sujet de son +traité avec la Russie, quelques contrariétés dans l'intérieur.</p> + +<p>Communiqué au Tribunat où siégeaient les républicains les plus +prononcés, ce traité fut renvoyé à une commission chargée de l'examiner +et d'en rendre compte. Dans son rapport elle déclara que le mot <i>sujet</i> +qu'on y employait, avait excité la surprise, en ce qu'il ne s'accordait +pas avec l'idée qu'on avait conçue de la dignité de citoyens français. +Il fallut débattre le traité dans des conférences particulières, et les +tribuns n'en persistèrent pas moins à trouver le mot <i>sujet</i> +inconvenant, sans prétendre toutefois que ce fût un motif suffisant pour +rejeter le traité.</p> + +<p>Dans le conseil privé qui eut lieu le soir même, nous eûmes beaucoup de +peine à calmer le premier consul, qui, dans cette difficulté suscitée +par le Tribunat, vit l'intention de le dépopulariser et de porter +atteinte à son pouvoir. Je lui représentai avec quelque énergie, après +avoir résumé l'état de l'opinion dans la capitale, qu'il importait de +ménager encore les restes de l'esprit républicain par une déférence +apparente. Il finit par se rendre à mes raisons.</p> + +<p>Le conseiller d'état Fleurieu alla donner au Tribunat des explications +par une note sortie du cabinet même du premier consul, dans laquelle il +déclarait que dès long-temps le gouvernement français avait abjuré le +principe de dicter aucun traité, et que la Russie ayant paru désirer la +garantie réciproque des deux gouvernemens contre les troubles extérieurs +et intérieurs, il avait été convenu que ni l'un ni l'autre n'accorderait +aucune espèce de protection aux ennemis de l'autre État; et que c'était +pour arriver à ce but qu'avaient été rédigés les articles où le mot +<i>sujet</i> était employé. Tout parut aplani et le traité fut approuvé par +le Corps législatif.</p> + +<p>Il donna lieu, dans le cabinet, à un incident plus grave, qui excita au +plus haut degré le courroux du premier consul. Dans les articles secrets +du traité, les deux puissances contractantes se faisaient réciproquement +la promesse d'<i>arranger d'un commun accord les affaires d'Allemagne et +d'Italie</i>.</p> + +<p>On sent combien il importait à l'Angleterre d'avoir promptement à sa +connaissance la preuve certaine de l'existence de ce premier chaînon de +la diplomatie continentale, qui rapprochait, à son détriment, les +intérêts politiques des deux plus puissans empires de l'Europe, qui par +là en devenaient tous deux les arbitres à son exclusion. Aussi les +articles secrets lui furent-ils vendus au poids de l'or, et son +cabinet, très-généreux pour ces sortes de confidences, paya aux +infidèles révélateurs la somme de 60,000 livres sterling. Instruit +bientôt de ce brigandage diplomatique, le premier consul me mande aux +Tuileries, et commence par accuser à la fois la police et son ministère +des relations extérieures: la police comme incapable d'empêcher ou de +découvrir les communications criminelles avec l'étranger; le ministère +de M. de Talleyrand comme trafiquant des secrets de l'État. Je m'appuyai +dans ma défense sur les intrigues de tous les temps, qu'aucun pouvoir au +monde ne pouvait se flatter d'empêcher; et quand je vis que les soupçons +du premier consul se portaient trop haut, je n'hésitai pas de lui dire +que j'avais lieu de croire, d'après mes informations, que le secret de +l'État avait été éventé par M. R.... L...., homme de confiance de M. de +Talleyrand, et ensuite livré et envoyé, soit directement en Angleterre, +soit à M. le comte d'Antraigues, agent de Louis <span class="smcap">xviii</span>, par M. B.... +l'aîné, l'un des propriétaires du Journal des débats, ami particulier de +M. R.... L.... J'ajoutai que j'avais de fortes raisons de croire que cet +individu servait d'intermédiaire à la correspondance de l'étranger; +mais que dans tous les temps il était difficile à la police d'échanger +des données ou de simples indices en preuves matérielles; qu'elle ne +pouvait que mettre sur la voie. Le premier mouvement du consul fut +d'ordonner la traduction des deux prévenus devant une commission +militaire; je fis des représentations; de son côté, M. de Talleyrand +allégua qu'on pouvait tout aussi bien soupçonner de cette infidélité le +secrétaire de M. de Marckof, ou, peut-être même, quelque commis de la +chancellerie russe; mais il n'y avait pas un assez long intervalle +depuis la signature jusqu'à la divulgation, pour qu'on pût supposer que +le document eût passé à Saint-Pétersbourg, avant d'arriver à Londres. +Quoi qu'il en soit M. R... L... reçut un ordre de bannissement et fut à +Hambourg; M. B... l'aîné fut plus maltraité en apparence; des gendarmes +le déportèrent de brigade en brigade à l'île d'Elbe. Là, son exil fut +singulièrement adouci.</p> + +<p>Je ne manquai pas, dans le cours de cette affaire, de rappeler au +premier consul qu'autrefois dans la haute diplomatie, il était passé en +maxime qu'après quarante jours il n'y avait plus aucun secret en Europe, +pour des cabinets dirigés par des hommes d'État. Ce fut sur cette base +que depuis il voulut monter sa chancellerie diplomatique.</p> + +<p>Dans l'intervalle, le marquis de Cornwalis vint en France comme +ambassadeur plénipotentiaire pour négocier la paix définitive. Il se +rendit à Amiens, lieu fixé pour y tenir les conférences; mais le traité +éprouva des lenteurs inattendues, ce qui n'empêcha pas le premier consul +de suivre assiduement deux projets d'une haute importance, l'un sur +l'Italie, l'autre sur Saint-Domingue. J'aurai occasion de parler du +premier; quant au second, dont Bonaparte regardait l'exécution comme la +plus urgente, il avait pour objet de reconquérir la colonie de +Saint-Domingue que les nègres armés occupaient en maîtres.</p> + +<p>Je ne partageais pas à cet égard les vues du conseil privé ni du Conseil +d'état, où vint siéger mon ancien collègue et ami M. Malouet, homme d'un +caractère honorable; mais il voyait cette grande affaire de +Saint-Domingue avec des préventions qui nuisaient à la rectitude de son +jugement. Ses plans principalement dirigés contre la liberté et la +puissance des nègres, prévalurent en partie, et encore furent-ils gâtés +par la maladresse et l'impéritie de nos états-majors. Je recevais de +Santhonax, jadis si fameux à Saint-Domingue, sur les moyens d'y +reprendre notre influence, des Mémoires très-bien faits et appuyés sur +des raisonnemens solides; mais Santhonax était lui-même dans une telle +défaveur qu'il n'y eut pas moyen de faire goûter ses idées au premier +consul; il me donna même l'ordre formel de l'exiler de Paris. Fleurieu, +Malouet et tout le parti des colons l'emportèrent. On décida qu'après la +conquête on <i>maintiendrait l'esclavage</i>, conformément aux lois et +réglemens antérieurs à 1789; et que la traite des noirs et leur +importation auraient lieu suivant les lois existantes à cette époque. On +sait ce qui en est résulté: la perte de notre armement et l'humiliation +de nos armes. Mais c'était au fond du cœur du premier consul qu'il +fallait aller chercher la véritable cause de cette expédition +désastreuse; à cet égard, Berthier et Duroc en savaient plus que le +ministre de la police. Mais pouvais-je un instant me méprendre? Le +premier consul saisit avec ardeur l'<i>heureuse</i> occasion d'éloigner un +grand nombre de régimens et d'officiers généraux formés à l'école de +Moreau dont la réputation le blessait et dont l'influence dans l'armée +était pour lui, sinon un sujet d'alarme, au moins de gêne et +d'inquiétude. Il y comprit également les officiers généraux qu'il +jugeait ne pas être assez dévoués à sa personne et à ses intérêts, ou +qu'il supposait encore attachés aux institutions républicaines. Les +mécontens, qui ont toujours plus ou moins d'accès dans l'opinion +publique, ne gardèrent plus aucunes mesures dans leurs propos à ce +sujet, et telles furent les rumeurs que mes bulletins de police en +devinrent effrayans de vérité. «Eh bien! me dit un jour Bonaparte, vos +jacobins prétendent méchamment que ce sont les soldats et les amis de +Moreau que j'envoie périr à Saint-Domingue; ce sont des fous hargneux! +Laissons-les jabotter. On ne gouvernerait pas si l'on se laissait +entraver par les diffamations et par les calomnies. Tâchez seulement de +me faire un meilleur esprit public.—Ce miracle, répondis-je, vous est +réservé, et ce ne serait pas votre coup d'essai dans ce genre...»</p> + +<p>Quand tout fut prêt, l'expédition, forte de ving-trois vaisseaux de +ligne et portant vingt-deux mille hommes de débarquement, mit à la voile +de Brest pour aller réduire la colonie. On s'était assuré de +l'assentiment de l'Angleterre, car la paix n'était pas encore conclue.</p> + +<p>Avant la signature du traité définitif, Bonaparte mit à exécution le +second projet qui le préoccupait; il était relatif à la république +cisalpine. Une consulte de <i>Cisalpins</i> à Lyon ayant été convoquée, il +s'y rend lui-même en janvier 1802, est reçu avec beaucoup de pompe, +tient la consulte et se fait élire président, non de la république +cisalpine, mais de la république <i>italienne</i>; dévoilant ainsi ses vues +ultérieures sur toute l'Italie. D'un autre côté, cette même république +dont les traités avaient stipulé l'indépendance, voit les troupes +françaises s'établir sur son territoire au lieu de l'évacuer; elle +devient ainsi une annexe de la France, ou plutôt de la puissance de +Bonaparte.</p> + +<p>En s'arrogeant la présidence de l'Italie, il avait autorisé la rupture +des négociations; mais il était à cet égard sans aucune crainte, +sachant bien que le ministère anglais n'était pas en mesure, et +s'appuyant d'ailleurs sur les stipulations secrètes consenties par la +Russie. On était si généralement persuadé de la nécessité de la paix en +Angleterre et de l'impossibilité d'obtenir de meilleures conditions par +une lutte prolongée, que le 25 mars, lord Cornwalis prit sur lui de +signer le traité définitif, connu sous le nom de paix d'Amiens, qui +termina une guerre de neuf années aussi sanglante que destructive.</p> + +<p>Il paraissait évident pour tout homme d'État, que la situation dans +laquelle on laissait Malte, était la partie faible du traité. Je m'en +étais expliqué sans détour dans le conseil; mais les esprits y étaient +dans une telle ivresse depuis la signature des préliminaires, qu'on +trouvait ma prévoyance intempestive et ombrageuse. Je vis pourtant, dans +les débats du Parlement de la Grande-Bretagne, que l'un des hommes de +cabinet les plus forts de ce pays, envisageait sous le même point de vue +que moi les stipulations relatives à la possession de Malte. En général, +la nouvelle opposition des anciens ministres et de leurs amis, +regardait la paix comme une trève armée dont la durée était incompatible +avec l'honneur et la prospérité de la Grande-Bretagne. En effet, de +toutes ses conquêtes elle ne gardait que la Trinité et Ceylan, tandis +que la France gardait toutes les siennes. De notre côté d'ailleurs, la +paix faisait triompher les principes de notre révolution qui se trouvait +affermie par l'éclat et l'attrait des succès. Or, c'était véritablement +un coup de fortune pour Bonaparte.</p> + +<p>Mais pouvait-on se flatter qu'il n'en userait que pour le bonheur de la +France? J'en voyais et j'en savais assez, pour croire qu'il ne s'en +servirait que pour perpétuer et fortifier son autorité. Il était clair +aussi pour moi, qu'en Angleterre la classe éclairée de la nation, et en +France les amis de la liberté, ne voyaient qu'avec peine un événement +qui semblait consolider à jamais le pouvoir du sabre.</p> + +<p>Je partis de cette ère nouvelle pour communiquer à Bonaparte un Mémoire +que j'avais eu soin de me faire demander par lui, au sujet de +l'établissement de paix dans l'intérieur. Après y avoir marqué les +nuances, les vicissitudes de l'opinion et les dernières agitations des +différens partis, je représentai qu'en peu d'années la France pouvait +obtenir, sur l'Europe pacifiée, cette même prépondérance que ses +victoires lui avaient donnée sur l'Europe en armes; que les vœux et la +soumission de la France s'adressaient moins encore au guerrier qu'au +restaurateur de l'ordre social; qu'appelé à présider aux destinées de +trente millions de Français, il devait s'attacher à en devenir le +bienfaiteur et le père, plutôt que de se considérer comme un dictateur +et un chef d'armé; que, décidé à protéger désormais la religion, les +bonnes mœurs, les arts, les sciences, tout ce qui perfectionne la +société, il était sûr de porter par son exemple tous les Français à +l'observation des lois, des convenances et des vertus domestiques; +qu'enfin, à l'égard des rapports extérieurs de la France, il y avait +toute sécurité, la France n'ayant jamais été ni aussi grande, ni aussi +forte depuis Charlemagne; qu'elle venait de fonder un ordre durable en +Allemagne et en Italie; qu'elle disposait de l'Espagne; qu'elle +retrouvait enfin chez les Turcs cet ancien penchant qui les entraînait +vers les Français; qu'en outre, les États auxiliaires formés au-delà du +Rhin et des Alpes, pour nous servir de barrière, n'attendaient plus que +des modifications de sa main et des réformes salutaires; qu'en un mot, +sa gloire et l'intérêt du Monde réclamaient l'affermissement d'un état +de paix, nécessaire au bonheur de la république.</p> + +<p>Je savais que nous touchions au développement de ses vues secrètes. +Depuis près d'un an, il était excité, par les avis des consuls Lebrun et +Cambacérès, et du Conseiller d'état Portalis, qui lui inspiraient le +dessein de relever la religion, et de rappeler tous les émigrés dans le +giron de la patrie. Plusieurs projets à ce sujet avaient été lus dans le +conseil. Consulté personnellement sur ces deux grandes mesures, je +convins d'abord que la chose religieuse n'était pas à négliger pour le +gouvernement du premier consul, et que, rétablie de sa main, elle +pouvait lui prêter le plus solide appui. Mais je ne partageais pas +l'avis d'en venir à un concordat avec la cour de Rome, ainsi qu'on en +manifestait le projet. Je représentai que c'était une grande erreur +politique d'introduire au sein d'un État où les principes de la +révolution avaient prévalu, un pouvoir étranger, susceptible d'y causer +du trouble; que l'intervention du chef de l'église romaine était au +moins superflue; qu'elle finirait par causer de l'embarras, et même des +contestations; que d'ailleurs c'était ramener dans l'État ce mélange, à +la fois bizarre et funeste, du spirituel et du temporel; qu'il suffisait +de proclamer le libre exercice des cultes, en affectant des revenus ou +des salaires à celui que professait la pluralité des Français.</p> + +<p>Je m'aperçus bientôt que ce projet n'était qu'un acheminement à un autre +projet d'une bien plus haute importance, et dont le poëte Fontanes avait +donné l'idée. Il avait fait remettre au premier consul, par sa sœur +Élisa dont il était l'amant, un Mémoire fort travaillé, et qui avait +pour objet de le porter à suivre Charlemagne pour modèle, en s'étayant +des grands et des prêtres pour le rétablissement de son Empire; et à cet +effet de s'aider de la cour de Rome, ainsi que Pépin et Charlemagne en +avaient donné l'exemple.</p> + +<p>Le rétablissement de l'empire de Charlemagne entrait aussi dans mes +idées, avec la différence que le poëte Fontanes et son parti voulaient +se servir, pour cette résurrection, des élémens de l'ancien régime, +tandis que je soutenais qu'il fallait s'étayer des hommes et des +principes de la révolution. Je ne prétendais pas exclure de la +participation au gouvernement les anciens royalistes, mais dans une +proportion telle qu'ils y fussent toujours en minorité. Ce plan +d'ailleurs, et c'était celui qui souriait le plus à Bonaparte, me +paraissait prématuré quant à son exécution; il demandait à être mûri, +préparé et amené avec de grands ménagemens. Je le fis ajourner.</p> + +<p>Mais, quant au reste, mon système de prudence et de lenteur s'accordait +peu avec cette impatience et cette décision de volonté qui +caractérisaient le premier consul. Dès le mois de juin de l'année +précédente (1801), le cardinal Gonsalvi, secrétaire d'état de la cour de +Rome, s'était rendu à Paris sur son invitation, et y avait posé les +bases d'une convention dont le premier consul fit part à son Conseil +d'état le 10 août suivant.</p> + +<p>Le parti philosophique dont je passais pour être le protecteur et +l'appui, s'était regimbé, et dans le Conseil même avait représenté +qu'il convenait, quelque puissant que fût déjà le premier consul, de +prendre certaines précautions pour opérer le rétablissement du culte +catholique, attendu qu'on avait à redouter l'opposition, non seulement +des anciens partisans des idées philosophiques et républicaines qui +étaient en grand nombre dans les autorités, mais celle encore des +principaux militaires de l'armée qui se montraient eux-mêmes +très-contraires aux idées religieuses. Cédant au besoin de ne pas perdre +une partie de sa popularité en choquant d'une manière trop brusque des +préventions qui avaient leur source dans l'état de la société, le +premier consul, d'accord avec son conseil, consentit à différer et à +faire précéder, par la publication de la paix maritime, le +rétablissement de la paix de l'Église.</p> + +<p>Cette même opportunité, je l'obtins plus facilement encore au sujet de +la mesure relative aux émigrés. Ici mes attributions me mettaient à +portée d'exercer une plus grande influence; aussi, mes vues consignées +dans deux Mémoires, prévalurent-elles à quelques légères modifications +près.</p> + +<p>La liste des émigrés, qui formait neuf volumes, présentait une +nomenclature d'environ cent cinquante mille individus, sur lesquels il +n'y avait plus à régler le sort que de quatre-vingt mille au plus. Le +reste était successivement rentré ou avait péri. J'obtins que les +émigrés ne seraient rayés en masse définitivement que par un <i>acte +d'amnistie</i>, et qu'ils resteraient pendant dix ans sous la surveillance +de la haute police, me réservant aussi la disposition facultative de les +éloigner du lieu de leur résidence habituelle. Plusieurs catégories +d'émigrés attachés aux princes français et restés ennemis du +gouvernement, furent maintenues définitivement sur la liste au nombre de +mille personnes, dont cinq cents devaient être désignées dans l'année +courante. A la restitution des biens non vendus des émigrés rayés, il y +eut une exception importante, celle des bois et forêts d'une contenance +de quatre cents arpens; mais cette exception était presque illusoire +pour les anciennes familles; le premier consul de son propre mouvement +autorisait de fréquentes restitutions de bois pour se faire des +créatures parmi les émigrés rentrés.</p> + +<p>On avait également arrêté que la promulgation de cette loi d'amnistie +serait différée jusqu'à la paix générale, de même que le projet de loi +portant établissement d'une légion d'honneur. Nous touchions enfin à +l'époque si impatiemment attendue pour faire éclore ces grandes mesures. +Dès le 6 avril (1802), le concordat sur les affaires ecclésiastiques, +signé le 15 juillet précédent, fut envoyé à l'approbation du Corps +législatif extraordinairement assemblé. Il reçut le vœu du Tribunat, +par l'organe de Lucien Bonaparte, qui, revenu de Madrid, avait pris +place parmi les tribuns. A cette occasion, il prononça avec emphase un +discours éloquent retouché par le poète Fontanes, dont la plume s'était +vouée au torrent du nouveau pouvoir qui allait devenir pour lui le +Pactole.</p> + +<p>Le jour de Pâques fut choisi pour la promulgation solennelle du +concordat, qui, faite d'abord aux Tuileries par le premier consul en +personne, fut répétée dans tout Paris par les douze maires de la +capitale. Une cérémonie religieuse était préparée à Notre-Dame pour +rendre grâce au ciel, tant de la conclusion du traité d'Amiens que de +celle du concordat. J'avais informé les consuls qu'ils n'auraient à +leur suite que les généraux et officiers de service, une espèce de ligue +s'étant formée parmi les officiers supérieurs qui se trouvaient à Paris +pour ne point assister à la solennité. On imagina aussitôt un expédient, +car on n'osait pas encore employer la contrainte. Berthier, comme +ministre de la guerre, invite tous les généraux et officiers supérieurs +à un déjeuner militaire splendide, à la suite duquel il se met à leur +tête et les engage à se rendre aux Tuileries, pour faire la cour au +premier consul. Là, Bonaparte, dont le cortège était prêt, leur dit de +les suivre à la métropole, et aucun d'eux n'ose refuser. Dans toute sa +marche il fut salué par des acclamations publiques.</p> + +<p>Le rétablissement du catholicisme fut suivi de près du sénatus-consulte +accordant amnistie pour fait d'émigration. Cet acte, qui fut prôné, +alarma singulièrement les acquéreurs de biens nationaux. Il fallut toute +la fermeté de l'administration et toute la vigilance de mon ministère +pour obvier aux graves inconvéniens qui auraient pu résulter des +conflits entre les anciens et les nouveaux propriétaires. Je fus +secondé par mes collègues de l'intérieur et des finances, et par le +Conseil d'état, qui régla la jurisprudence de la matière en faveur des +intérêts de la révolution.</p> + +<p>On voit que la révolution était sur la défensive et la république sans +garantie ni sécurité. Tous les projets du premier consul tendaient à +transformer le gouvernement en monarchie. L'institution de la légion +d'honneur fut aussi, à cette époque, un sujet d'inquiétude et d'alarme +pour les anciens amis de la liberté; elle fut regardée généralement +comme un hochet monarchique qui blessait les principes d'égalité qui +s'étaient si aisément emparés de tous les cœurs. Cette disposition de +l'opinion, que je ne laissai point ignorer, ne fit aucune impression ni +sur l'esprit du premier consul ni sur celui de son frère Lucien, grand +promoteur du projet. On poussa la dérision jusqu'à le faire présenter au +nom du gouvernement, par Roederer, orateur privé, comme une institution +auxiliaire de toutes les lois républicaines. On trouva une opposition +forte et raisonnée au Tribunat; la loi y fut signalée comme attaquant +les fondemens de la liberté publique. Mais le gouvernement avait déjà +dans ses mains tant d'élémens de puissance qu'il était sûr de réduire +toute opposition à une minorité impuissante.</p> + +<p>Je m'apercevais chaque jour combien il était plus facile de s'emparer +des sources de l'opinion dans la hiérarchie civile que dans l'ordre +militaire, où l'opposition, pour être plus sourde, n'en était souvent +que plus grave. La contre-police du château était très-active et +très-vigilante à cet égard; les officiers qu'on appelait mauvaises têtes +étaient écartés, exilés ou emprisonnés. Mais le mécontentement dégénéra +bientôt en irritation parmi les généraux et les colonels, qui, imbus +d'idées républicaines, voyaient clairement que Bonaparte ne foulait aux +pieds nos institutions que pour marcher plus librement vers l'autorité +absolue.</p> + +<p>Depuis long-temps il était public qu'il concertait avec ses affidés les +moyens d'envahir, avec une apparence légale, la perpétuité du pouvoir. +J'avais beau représenter dans le conseil que le temps n'était pas encore +venu, que les idées n'étaient pas assez mûres pour apprécier tous les +avantages de la stabilité monarchique; qu'il y aurait même du danger à +choquer à la fois l'élite de l'armée et les hommes de qui le premier +consul tenait son pouvoir temporaire; que, s'il l'avait exercée +jusqu'ici à la satisfaction générale, parce qu'il s'était montré à la +fois gouvernant modéré et général habile, il fallait prendre garde de +lui faire perdre les avantages d'une si magnifique position, en le +plaçant, ou sur un défilé trop escarpé, ou sur une pente trop rapide. +Mais je fis peu d'impression; je ne fus même pas long-temps à +m'apercevoir qu'on mettait avec moi une sorte de réserve, et qu'outre +les délibérations du conseil privé, il se tenait chez le consul +Cambacérès des conférences mystérieuses.</p> + +<p>J'en pénétrai le secret, et voulant agir dans l'intérêt du premier +consul comme dans celui de l'État, je donnai avec beaucoup de prudence, +à mes amis qui siégeaient au Sénat, une impulsion particulière. J'avais +en vue de contre-carrer ou de faire évanouir les plans concertés chez +Cambacérès, et dont j'augurai mal.</p> + +<p>Nos amis se répandirent le même jour chez les sénateurs les plus +influens ou les plus accrédités. Là, exaltant Bonaparte qui, après +avoir donné la paix générale, venait de relever les autels et d'essayer +de fermer les dernières plaies de nos discordes civiles, les sages +organes ajoutèrent que le premier consul tenait d'une main ferme les +rênes du gouvernement; que son administration était exempte de +reproches, et qu'il appartenait au Sénat de remplir le vœu public, en +prorogeant le pouvoir du magistrat suprême au-delà des dix années de sa +magistrature; que cet acte de gratitude nationale aurait le double +avantage de donner plus de poids au Sénat et plus de stabilité au +gouvernement. Nos amis eurent soin de paraître insinuer qu'ils étaient +les organes des désirs du premier consul; aussi le succès dépassa +d'abord nos espérances.</p> + +<p>Le 8 mai, le Sénat-conservateur s'assemble, et voulant, au nom du peuple +français, témoigner sa reconnaissance aux consuls de la république, il +donne un sénatus-consulte qui réélit le citoyen Bonaparte premier consul +pour dix ans au-delà des dix années fixées par l'article 34 de l'acte +constitutionnel du 13 décembre 1799. Un message communique aussitôt ce +décret au premier consul, au Corps législatif et au Tribunat.</p> + +<p>Il faudrait avoir vu comme moi tous les signes de dépit et de contrainte +du premier consul, pour s'en faire une idée; ses familiers étaient dans +la consternation. La réponse au message fut en termes ambigus; on y +insinuait au Sénat qu'il distribuait d'une main trop avare la récompense +nationale; un ton de sensibilité hypocrite y régnait, et on y remarqua +cette phrase prophétique.... «La fortune a souri à la république, mais +la fortune est inconstante; et combien d'hommes qu'elle avait comblés de +ses faveurs, ont vécu trop de quelques années!...</p> + +<p>C'était à peu près le même langage qu'avait tenu Auguste dans une +circonstance pareille.... Mais les dix années de surcroît de pouvoir +ajoutées par le Sénat au pouvoir actuel, ne pouvaient satisfaire +l'impatiente ambition du premier consul; il ne vit dans cet acte de +prorogation qu'un premier degré pour s'élever plus rapidement au faîte +de la puissance. Décidé à l'emporter avec la même ardeur que dans +l'événement d'une bataille, il pousse deux jours après (le 10 mai) les +deux autres consuls, que la constitution n'investissait d'aucune +autorité à prendre un arrêté portant que le peuple français serait +consulté sur cette question: «Napoléon Bonaparte sera-t-il consul à +vie?...» On faisait, au conseil privé, lecture de ce décret et de la +lettre du premier consul au Sénat, quand j'y vins prendre place. J'avoue +qu'à mon tour il me fallut recueillir toutes les forces de mon âme, pour +renfermer en moi les sentimens qui m'agitèrent pendant cette lecture. Je +vis que c'en était fait, mais qu'il fallait encore tenir ferme pour +modérer, s'il était possible, la rapide invasion d'un pouvoir désormais +sans contre-poids.</p> + +<p>Cet acte d'intrusion frauduleuse fit d'abord, dans les autorités +premières, une impression peu favorable. Mais déjà les ressorts étaient +préparés. En peu de temps, le Sénat, le Corps législatif et le Tribunat +furent travaillés avec un succès vénal. Il fut démontré au Sénat qu'il +était resté fort en arrière de ce qu'on attendait de lui; au Corps +législatif et au Tribunat, que le premier consul, en désirant que le +peuple français fût consulté, ne faisait que rendre hommage à la +souveraineté du peuple français, à ce grand principe que la révolution +avait si solennellement reconnu et qui survivait à tous les orages +politiques. Les raisonnemens captieux mis en avant par les affidés et les +pensionnés entraînèrent l'adhésion de la majorité. Aux récalcitrans on +se contentait de dire: attendons, c'est la nation qui en définitive +décidera.</p> + +<p>Tandis que les registres destinés à recevoir les suffrages étaient +dérisoirement ouverts aux secrétariats de toutes les administrations, +aux greffes de tous les tribunaux, chez tous les maires, chez tous les +officiers publics, il survint un incident grave qui transpira malgré les +soins qui furent apportés à en étouffer les circonstances. Dans un dîner +où se réunirent, avec une vingtaine d'officiers mécontens, d'anciens +republicains et patriotes chauds, on mit sur le tapis sans ménagemens +les projets ambitieux du premier consul. Une fois les esprits échauffés, +dans les fumées du vin, on alla jusqu'à dire qu'il fallait faire +partager au nouveau. César les destinées de l'ancien, non au Sénat où il +n'y avait plus que des âmes subjuguées, asservies, mais au milieu même +des soldats, dans une grande parade aux Tuileries. L'exaltation fut +telle que le colonel du 12<sup>e</sup> régiment de hussards, Fournier Sarlovèse, +fameux alors pour son habileté à tirer le pistolet, affirma qu'il se +faisait fort, à cinquante pas, de ne pas manquer Bonaparte. Tel fut du +moins le propos imprudent que le soir même, L...., autre convive, +soutint avoir entendu, et alla dénoncer au général Menou, son ami, dans +la vue d'arriver par son intermédiaire jusqu'au premier consul; car +Menou était, depuis son retour d'Égypte, en très-grande faveur. En +effet, il conduit lui-même le délateur aux Tuileries et y arrive au +moment où Bonaparte allait monter en voiture pour se rendre à l'Opéra. +Le premier consul reçoit la dénonciation, donne des ordres à sa police +militaire, et court ensuite au spectacle dans sa loge. Là, on lui +apprend que le colonel Fournier est dans la salle même. L'ordre est +donné à l'instant à l'aide-de-camp Junot de l'arrêter et de le conduire +devant moi comme prévenu de conspiration contre la sûreté extérieure et +intérieure de l'État.</p> + +<p>Averti à l'avance de l'imprudente et blâmable intempérance de langue de +cinq à six mauvaises têtes échauffées par le vin, par les souvenirs de +la liberté, par l'approbation ouverte ou tacite d'une vingtaine de +convives, j'interroge, je réprimande le colonel; je reçois l'expression +de son repentir, en ne lui dissimulant pas que son affaire peut devenir +extrêmement grave par suite de l'examen de ses papiers. Il m'assure +qu'il ne redoute rien à cet égard. Je songe alors à tout assoupir en +faisant réduire la rigueur du premier consul en une simple correction +militaire. Mais voilà qu'un incident vient tout aggraver. Le colonel +passe la nuit à la préfecture, et le lendemain des agens de police le +conduisent chez lui pour assister à l'enlèvement de ses papiers. +Quoiqu'il ne s'y trouvât aucun indice d'attentat médité, l'idée qu'on y +verrait des vers, des couplets dirigés contre Bonaparte, lui monte la +tête. Que fait-il? Sans rien laisser pénétrer de son dessein, il enferme +ses gardiens dans sa chambre et s'évade. Qu'on juge de la colère du +premier consul! Heureusement qu'elle eut d'abord à s'exhaler contre la +niaiserie des agens de la préfecture, et qu'en mesure, de mon côté, je +lui avais adressé à lui-même, dès la veille, la preuve irréfragable que +l'incartade du repas militaire était parvenue à ma connaissance. Rien +n'aurait pu m'excuser si d'aussi coupables propos, tenus devant un grand +nombre de personnes réunies, eussent été révélés au chef de l'État sans +que le chef de la police n'en eût aucun indice. Je lui portai les +papiers du colonel dont je pris l'engagement de retrouver la trace; et +je le conjurai, après l'examen, de ne point donner à cette affaire +l'importance d'une conjuration, ce qui serait doublement impolitique et +à l'égard de l'armée et à l'égard de la position du premier consul, +vis-à-vis de la nation appelée à donner son suffrage sur son consulat à +vie. Comme je l'avais annoncé, le colonel fut découvert et arrêté, mais +avec un appareil militaire que je trouvai ridicule. Impliqué dans la +même affaire, le chef d'escadron Donnadieu, devenu depuis général, et le +même qu'on dit célèbre aujourd'hui, fut également arrêté et envoyé comme +le colonel Fournier, au Temple, dans un cachot. Grâce à mes +représentations, le dénouement ne fut point tragique; il ne fut marqué +que par des destitutions, des exils, des disgrâces et par des +récompenses au délateur.</p> + +<p>Le premier consul n'en poursuivit que plus vivement l'objet de son +ambition. Toute la sollicitude ministérielle se tourna, pendant six +semaines, à recueillir et à dépouiller les registres où étaient portés +les suffrages pour le consulat à vie. Dressé par une commission +spéciale, le procès-verbal offrit 3,568,185 votes affirmatifs et +seulement 9,074 votes négatifs. Le 2 août un sénatus-consulte dit +organique conféra au premier consul Bonaparte le pouvoir perpétuel. On +s'inquiéta peu en général de la manière dont on venait de procéder. La +plupart des citoyens qui avaient voté pour lui déférer à vie la +magistrature suprême, crurent ramener en France le système monarchique, +et avec lui le repos et la stabilité. Le Sénat crut ou feignit de croire +que Napoléon obéissait à la volonté du peuple, et qu'on trouvait des +garanties suffisantes dans sa réponse au message du premier corps de +l'État. «...La liberté, avait dit le premier consul, l'égalité, la +prospérité de la France seront assurées.... Content, ajoutait-il avec un +ton d'inspiré, d'avoir été appelé par l'ordre de celui de qui tout +émane, a ramener sur la terre l'ordre, la justice et l'égalité...»</p> + +<p>Rien que par ces dernières paroles, le vulgaire pouvait le croire né +réellement pour commander à l'univers, tant sa fortune était arrivée, +par des voies singulières, au plus haut point d'élévation, et tant il se +montrait capable le gouverner les hommes avec un grand éclat. Peut-être, +plus heureux qu'Alexandre et que César, eût-il atteint et embrassé la +grande chimère du pouvoir universel, si ses passions n'avaient obscurci +ses vues, et si la soif d'une domination tyrannique n'avait fini par +choquer les peuples.</p> + +<p>Tout n'était pas consommé dans l'escamotage du consulat à vie; et le 6 +août l'on vit paraître un long sénatus-consulte organique de la +constitution de l'an XIII, sorti de l'atelier des deux consuls +satellites, élaboré par les familiers du cabinet, et proposé <i>au nom du +gouvernement</i>.</p> + +<p>Puisque les Français adoptaient d'enthousiasme le gouvernement renfermé +désormais dans la personne du premier consul, il n'avait garde lui, de +leur laisser le temps de se refroidir; il était d'ailleurs persuadé que +son autorité ne serait pas entièrement affermie tant qu'il resterait +dans l'État un pouvoir qui n'émanerait pas directement de lui-même.</p> + +<p>Tel fut l'esprit du sénatus-consulte du 6 août imposé au Sénat. Où peut +le considérer comme une cinquième constitution, par laquelle Bonaparte +devint maître de la pluralité des suffrages dans le Sénat, tant pour les +élections, que pour les délibérations, réservant aux Sénateurs, +désormais dans sa main, le droit d'échanger les institutions au moyen de +<i>sénatus-consultes organiques</i>; réduisant le Tribunat à la nullité, en +diminuant de moitié ses membres par l'élimination, enlevant au Corps +législatif le droit de sanctionner les traités; et enfin ramenant à sa +volonté unique toute l'action du gouvernement. En outre, on reconnut le +Conseil d'état comme autorité constituée; finalement le consul à vie se +fit déférer la plus belle prérogative de souverain: le droit de faire +grâce. Il récompensa les services et la docilité des deux consuls, ses +acolytes, en faisant aussi déclarer à vie leurs fonctions consulaires. +Telle fut la cinquième constitution jetée sur un peuple aussi léger +qu'irréfléchi, n'ayant que très-peu d'idées justes sur l'organisation +politique et sociale, et qui passait, sans s'en douter, de la république +à l'empire. Un pas restait encore à faire; mais qui aurait pu +l'empêcher?</p> + +<p>Au fond du cœur, je ne vis là qu'un informe et dangereux ouvrage; et je +m'en expliquai sans déguisement. Je dis au premier consul lui-même qu'il +venait de se déclarer le chef d'une monarchie viagère qui, selon moi, +n'avait d'autres bases que son épée et ses victoires.</p> + +<p>Le 15 août, jour anniversaire de sa naissance, on rendit à Dieu de +solennelles actions de grâce, d'avoir, dans son ineffable bonté, donné à +la France un homme qui avait bien voulu consentir à exercer toute sa vie +le pouvoir suprême.</p> + +<p>Le sénatus-consulte du 6 août conférait aussi au premier consul la +faculté de présider le Sénat; pressé d'en user et plus encore de faire +l'essai de la disposition de l'opinion publique à son égard, Bonaparte +se rendit en grande pompe, le 21, au Luxembourg, accompagné de ses deux +collègues, de ses ministres, du Conseil d'état et du plus brillant +cortège. Les troupes, sous les armes et en belle tenue, bordaient la +haie depuis les Tuileries jusqu'au palais du Luxembourg. Ayant pris +place, le premier consul reçut le serment de tous les sénateurs, puis M. +de Talleyrand lut un rapport sur les indemnités accordées à différens +princes d'Allemagne, et, en outre, présenta plusieurs projets de +sénatus-consulte, ent'autres celui qui réunissait à la France l'île +d'Elbe, depuis si fameuse comme premier lieu d'exil de celui même qui +alors était réputé l'homme du Destin. Quel souvenir! quel rapprochement!</p> + +<p>Le cortège, allant et venant, ne fut salué ni par des acclamations ni +par aucun signe d'approbation de la part du peuple, malgré les +démonstrations et les salutations du premier consul, et particulièrement +de ses frères devant la foule assemblée derrière le cordon des soldats +bordant la haie. Ce morne silence, et l'espèce d'affectation que mirent +la plupart des citoyens à ne pas même vouloir se découvrir au passage de +leur magistrat suprême, blessèrent vivement le premier consul. Peut-être +se rappela-t-il, à cette occasion, la maxime si connue: «Le silence des +peuples est la leçon des rois!» maxime qui fut placardée le soir même, +et lue le lendemain aux Tuileries et dans quelques carrefours.</p> + +<p>Comme il ne manqua pas d'imputer cet accueil glacé à la maladresse de +l'administration et au peu d'élan de ses amis, je lui rappelai qu'il +m'avait prescrit de ne rien préparer de factice, et j'ajoutai: «Malgré +la fusion des Gaulois et des Francs? nous sommes toujours le même +peuple; nous sommes toujours ces anciens Gaulois qu'on représentait +comme ne pouvant supporter ni la liberté ni l'oppression!...—Que +voulez-vous dire? répliqua-t-il vivement.—Que les Parisiens ont cru +voir, dans les dernières dispositions du gouvernement, la perte totale +de la liberté et une tendance trop visible au pouvoir absolu.—Je ne +gouvernerais pas six semaines dans ce vide de la paix, reprit-il, si, au +lieu d'être le maître, je n'étais qu'un simulacre d'autorité.—Mais +soyez à la fois paternel, affable, fort et juste, et vous reconquerrez +aisément ce que vous semblez avoir perdu.—Il y a de la bizarrerie et du +caprice dans ce qu'on appelle l'opinion publique; je saurai la rendre +meilleure, dit-il en me tournant le dos.»</p> + +<p>J'avais un secret pressentiment que je ne tarderais pas à être éloigné +des affaires; je n'en doutai plus après ce dernier entretien. D'ailleurs +la connaissance des manœuvres de mes ennemis y n'avaient pu m'échapper; +j'en avais de puissans qui épiaient l'occasion de me renverser. Mon +opposition aux dernières mesures leur servit de prétexte. Non seulement +j'avais contre moi Lucien et Joseph, mais encore leur sœur Élisa, femme +hautaine, nerveuse, passionnée, dissolue, dévorée par le double hochet +de l'amour et de l'ambition. Elle était menée, comme on l'a vu, par le +poëte Fontanes dont elle s'était engouée, et à qui elle ouvrait alors +toutes les portes de la faveur et de la fortune. Timide et avisé en +politique, Fontanes n'agissait lui-même que sous l'influence d'une +coterie soi-disant religieuse et monarchique, coterie qui, remaniant une +partie des journaux, avait aussi à elle son auteur romantique, faisant +du christianisme un poëme, et de notre langue un jargon. Fier de ses +succès, de sa faveur et de sa petite cour littéraire, Fontanes était +tout glorieux d'amener aux pieds de son illustre émule de Charlemagne, +les écrivains novices dont il dirigeait les essais, et qui se croyaient, +ainsi que lui, appelés à reconstituer la société avec des vieilleries +monarchiques.</p> + +<p>Ce céladon de la littérature, auteur élégant et pur, n'osait pas trop +m'attaquer en face; mais, dans des Mémoires clandestins qu'il faisait +remettre au premier consul, il dénigrait toutes les doctrines, toutes +les institutions libérales, cherchant à rendre suspect les hommes +marquans de la révolution, qu'il représentait comme des ennemis +invétérés de l'unité du pouvoir. Son thême, sa conclusion obligée était +de faire recommencer Charlemagne par Napoléon, afin que la révolution +pût se reposer et se perdre dans un grand et puissant empire. C'était la +chimère du jour, ou plutôt on savait que telle était la marotte du +premier consul et de ses intimes. Aussi tous les aspirans aux places, +aux faveurs, à la fortune, ne manquaient pas de donner leurs plans, +leurs vues, dans ce sens, avec plus on moins d'exagération et +d'extravagance. Vers cette époque aussi apparut, dans la fabrication des +écritures occultes, le pamphlétaire F...., d'abord agent des agens de +Louis <span class="smcap">xviii</span>, puis agent de Lucien à Londres, lors des préliminaires, +d'où il avait écrit d'un ton tranchant et suffisant, force pauvretés sur +les ressorts et le jeu d'un gouvernement qu'il était hors d'état de +comprendre. Mis à la gratification pour quelques rapports qui, du +cabinet, me parvinrent anonymes, il s'enhardit, et, profitant de la +faveur de Lavalette, qui régissait les postes, il fit arriver au chef de +l'État les premiers essais d'une correspondance devenue ensuite plus +régulière. Épiant l'air du bureau, il dissertait à tort et à travers sur +Charlemagne, sur Louis <span class="smcap">xiv</span>, sur l'ordre social, parlant de +reconstruction, d'unité de pouvoir, de monarchie, toutes choses +incompatibles, bien entendu, avec les jacobins, même avec ce qu'il +appelait, d'un air capable, les hommes forts de la révolution. Tout en +recueillant les bruits de salons et de cafés, le correspondant officieux +forgeait mille historiettes contre moi et contre la police générale, +dont il faisait un épouvantail: c'était le mot d'ordre.</p> + +<p>Enfin tous les ressorts étant prêts, et le moment opportun (on avait +sondé adroitement Duroc et Savary), on arrêta, dans une réunion à +Morfontaine, chez Joseph, que dans un prochain conseil de famille, où +assisteraient Cambacérès et Lebrun, on ferait lecture d'un Mémoire où, +sans m'attaquer personnellement, on s'efforcerait d'établir que, depuis +l'établissement du consulat à vie et de la paix générale, le ministère +de la police était un pouvoir inutile et dangereux: inutile contre les +royalistes, qui, désarmés et soumis, ne demandaient qu'à se rallier au +gouvernement; dangereux comme étant d'institution républicaine et le +paratonnerre des anarchistes incurables qui y trouvaient protection et +salaire. On en concluait qu'il serait impolitique de laisser un si grand +pouvoir dans les mains d'un seul homme; que c'était mettre à sa merci +toute la machine du gouvernement. Venait ensuite un plan rédigé par +Roederer, le faiseur de Joseph, qui avait pour objet à réunir la police +au ministère de la justice, dans les mains de Regnier, sous le nom de +grand-juge.</p> + +<p>Quand j'appris ce tripotage, et avant même que l'arrêté des consuls ne +fût signé, je ne pus m'empêcher de dire à mes amis, que j'étais +remplacé par une <i>grosse bête</i>, et c'était vrai. On ne désigna plus +depuis l'épais et lourd Regnier que sous le nom de <i>gros juge</i>.</p> + +<p>Je ne fis rien pour parer le coup, tant j'y étais préparé. Aussi mon +assurance et mon calme étonnèrent le premier consul, quand, au dernier +travail, il me dit: «M. Fouché, vous avez très-bien servi le +gouvernement, qui ne se bornera point aux récompenses qu'il vient de +vous décerner, car dès aujourd'hui vous faites partie du premier corps +de l'État. C'est avec regret que je me sépare d'un homme de votre +mérite; mais il a bien fallu prouver à l'Europe que je m'enfonçais +franchement dans le système pacifique, et que je me reposais sur l'amour +des Français. Dans les nouveaux arrangemens que je viens d'arrêter, la +police n'est plus qu'une branche du ministère de la justice, et vous ne +pouviez y figurer convenablement. Mais soyez sûr que je ne renonce ni à +vos conseils ni à vos services; il ne s'agit pas du tout ici d'une +disgrâce, et n'allez pas prêter l'oreille aux bavardages des salons du +faubourg Saint-Germain, ni à ceux des tabagies où se rassemblent les +vieux orateurs de clubs dont vous vous êtes si souvent moqué avec moi.»</p> + +<p>Après l'avoir remercié des témoignages de satisfaction qu'il daignait me +donner, je ne lui dissimulai pas que les changemens qu'il avait jugé à +propos de déterminer ne m'avaient nullement pris au dépourvu.—«Quoi! +vous vous en doutiez? s'écria-t-il.—Sans en être sûr précisément, +répondis-je, je m'y étais préparé d'après quelques indices et certains +chuchottemens parvenus jusqu'à moi.»</p> + +<p>Je le suppliai de croire qu'il n'entrait dans mes regrets aucune vue +personnelle; que j'étais mu seulement par l'extrême sollicitude que +m'inspireraient toujours la sûreté de sa personne et de son +gouvernement; que ces sentimens me portaient à le prier de me permettre +de lui présenter par écrit mes dernières réflexions sur la situation +présente.—«Communiquez-moi tout ce que vous vous voudrez, citoyen +sénateur, me dit-il; tout ce qui me viendra de vous attirera toujours +mon attention.»</p> + +<p>Je demandai et j'obtins pour le lendemain une audience dans laquelle je +me proposai de lui rendre un compte détaillé de l'emploi des fonds +secrets de mon ministère.</p> + +<p>J'allai rédiger mon rapport de clôture pour lequel j'avais déjà pris des +notes; il était court et nerveux. Je représentai d'abord au premier +consul que rien n'était moins assuré à mes yeux que l'état de paix, ce +que je rendis sensible en indiquant les germes de plus d'une guerre à +venir; j'ajoutai que dans un tel état de choses, et l'opinion publique +étant peu favorable aux empiétemens du pouvoir, il serait impolitique de +dépouiller la magistrature suprême des garanties d'une police vigilante; +que loin de s'endormir dans le système d'une imprudente sécurité, au +moment où l'on venait de fonder brusquement la permanence de l'autorité +exécutive, il fallait qu'elle se conciliât l'opinion publique et +rattachât tous les partis au nouvel ordre de choses; qu'on n'y +parviendrait qu'en abjurant toute espèce de préventions et de répugnance +pour tels ou tels hommes; que tout en désapprouvant le système qui avait +prévalu dans le Conseil, je m'étais toujours expliqué dans l'intérêt du +premier consul, comme auraient pu le faire ceux de ses serviteurs les +plus dévoués et les plus intimes; que nos intentions étaient les mêmes à +tous, mais nos vues et nos moyens différens; que si l'on persistait +dans des vues erronées on marcherait, sans le vouloir, à une oppression +intolérable ou à la contre-révolution; qu'il fallait surtout éviter de +mettre la chose publique à la merci de mains imprudentes ou d'une +coterie d'eunuques politiques qui, au premier ébranlement, livreraient +l'État aux royalistes et à l'étranger; que c'était dans les opinions +fortes et dans les intérêts nouveaux qu'on devait chercher un appui +solide; que celui de l'armée ne suffirait pas à un pouvoir trop colossal +pour ne pas exciter les plus vives alarmes en Europe; qu'on ne saurait +trop s'étudier à ne pas commettre les destinées de la France aux chances +de nouvelles guerres qui découleraient nécessairement de la trève armée +dans laquelle se reposaient les forces respectives; qu'avant de rentrer +dans l'arène il fallait s'assurer de l'affection de l'intérieur et +grouper autour du gouvernement, non des brouillons, des anarchistes ou +des contre-révolutionnaires, mais des hommes droits et à caractère, qui +ne verraient pour eux de sécurité ni de bien-être que dans son maintien; +qu'on les trouverait parmi les hommes de 1789, et de tous les amis sages +de la liberté, qui, détestant les excès de la révolution, tenaient à +l'établissement d'un gouvernement fort et modéré; et enfin que, dans la +situation précaire où se trouvaient la France et l'Europe, le chef de +l'État ne devait tenir l'épée dans le fourreau et s'abandonner à une +douce sécurité qu'entouré de ses amis et préservé par eux. Venait +ensuite l'application de mes vues et de mon système aux différens partis +qui divisaient l'État, partis dont les passions et les couleurs +s'affaiblissaient, il est vrai, de plus en plus; mais qu'un choc, une +imprudence, des fautes répétées, et une nouvelle guerre, pouvaient +réveiller et mettre aux prises.</p> + +<p>Le lendemain je lui remis ce Mémoire qui était, en quelque sorte, mon +testament politique; il le prit de mes mains avec une affabilité +affectée. Je mis ensuite sous ses yeux le compte détaillé de ma gestion +secrète; et voyant avec surprise que j'avais une énorme réserve de près +de deux millions quatre cent mille francs: «Citoyen sénateur, me dit-il, +je serai plus généreux et plus équitable que ne le fut Sieyes, à l'égard +de ce pauvre Roger-Ducos, en se partageant le gras de caisse du +Directoire expirant; gardez la moitié de la somme que vous me remettez; +ce n'est pas trop comme marque de ma satisfaction personnelle et privée; +l'autre moitié entrera dans la caisse de ma police particulière, qui, +d'après vos sages avis, prendra un nouvel essor, et sur laquelle je vous +prierai de me donner souvent vos idées.»</p> + +<p>Touché de ce procédé, je remerciai le premier consul de m'élever ainsi +au niveau des hommes les plus récompensés de son gouvernement (il venait +aussi de me conférer la sénatorerie d'Aix), et je lui protestai d'être à +jamais dévoué aux intérêts de sa gloire.</p> + +<p>J'étais de bonne foi, persuadé alors comme je le suis encore +aujourd'hui, qu'en supprimant la police générale il n'avait eu en vue +que de se défaire d'une institution qui, n'ayant pu sauver ce qu'il +avait renversé lui-même, lui parut plus redoutable qu'utile; c'était +l'instrument qu'il redoutait alors plus que les mains qui en avaient la +direction. Il n'en avait pas moins cédé à une intrigue, en s'abusant sur +les motifs qu'avaient allégués mes adversaires. En un mot, Bonaparte, +rassuré par la paix générale contre les tentatives des royalistes, +s'imagina qu'il n'avait plus d'autres ennemis que dans les hommes de la +révolution; et comme on ne cessait de lui dire que ces hommes +s'attachaient à un ministère qui, né de la révolution, protégeait ses +intérêts et défendait ses doctrines, il le brisa, croyant par là rester +l'arbitre du mode avec lequel il lui plairait d'exercer le pouvoir.</p> + +<p>Je rentrai dans la vie privée avec une sorte de contentement et de +bonheur domestique, dont je m'étais accoutumé à goûter la douceur au +milieu même des plus grandes affaires. D'un autre côté, je me retrouvai +avec un tel surcroît de fortune et de considération que je ne me sentis +ni frappé ni déchu. Mes ennemis en furent déconcertés. J'acquis même +dans le Sénat, sur ceux de mes collègues les plus honorables, une +influence marquée: mais je ne fus rien moins que tenté d'en abuser; je +m'abstins même d'en tirer aucun avantage, car je savais qu'on avait les +yeux sur moi. Je passais des jours heureux et tranquilles dans ma terre +de Pont-Carré, ne venant à Paris que rarement, dans l'automne de 1802, +quand il plut au premier consul de me donner un témoignage public de +faveur et de confiance. Je fus appelé à faire partie d'une commission +chargée de conférer avec les députés des différens cantons de la Suisse, +pays trop voisin de la France pour qu'elle n'y exerçât pas une +intervention puissante. Par sa position géographique, la Suisse semblait +destinée à être le boulevard de cette partie de la France la plus +accessible, qui n'a, pour ainsi dire, d'autres frontières militaires que +ses gorges, ni d'autres sentinelles que ses pâtres. Sous ce point de +vue, la situation politique de la Suisse devait d'autant plus intéresser +le premier consul, qu'il n'avait pas peu contribué, après la paix de +Campo-Formio, à porter le Directoire à l'envahir et à l'occuper +militairement. Son expérience et la hauteur de ses vues lui firent +comprendre que cette fois il fallait éviter les mêmes fautes et les +mêmes excès. Sa marche fut bien plus adroite et plus habile.</p> + +<p>L'indépendance de la Suisse venait d'être reconnue par le traité de +Lunéville; ce traité lui assurait le droit de se donner le gouvernement +qui lui conviendrait. Elle se crut redevable de son indépendance au +premier consul, qui s'attendait bien que les Suisses abuseraient de +leur émancipation. En effet, ils étaient déchirés par deux factions +opposées, savoir: le parti unitaire ou démocratique qui voulait la +république une et indivisible, et le parti fédéraliste ou des hommes de +la vieille aristocratie qui réclamaient les anciennes institutions. Le +parti unitaire était né de la révolution française; l'autre était celui +de l'ancien régime, et il penchait secrètement pour l'Autriche; entre +ces deux factions flottait le parti modéré ou neutre. Abandonnés à +eux-mêmes pendant toute l'année 1802, les unitaires et les fédéralistes +en vinrent aux déchiremens et à la guerre civile, tour-à-tour +secrètement encouragés par notre ministre Verninac, d'après l'impulsion +du cabinet des Tuileries, dont la politique visait à un dénouement +calculé avec art et par cela même inévitable. Le parti fédéraliste ayant +pris le dessus, les unitaires se jetèrent dans les bras de la France. +C'est ce qu'attendait le premier consul. Tout-à-coup il fait apparaître +son aide-de-camp Rapp, porteur d'une proclamation où il parlait en +maître plutôt qu'en médiateur, ordonnant à tous les partis de poser les +armes, faisant occuper militairement la Suisse par un corps d'armée +sous les ordres du général Ney. En cédant à la force, la dernière diète +fédérative ne céda rien de ses droits. Aussi les cantons confédérés +furent-ils traités en pays conquis; et l'on vit Bonaparte procéder à sa +médiation comme à une conquête qui eût été le prix de la valeur. Ainsi +s'évanouirent les derniers efforts des Suisses pour recouvrer leurs +anciennes lois et leur ancien gouvernement.</p> + +<p>Les délégués des deux parus eurent rendez-vous à Paris, pour venir y +implorer la puissante protection du médiateur. Trente-six députés des +unitaires y accoururent. Les fédéralistes furent plus lents, tant ils +répugnaient à une démarche qu'ils regardaient comme une humiliation; +leurs délégués vinrent pourtant, au nombre de quinze, et tous se +trouvèrent réunis à Paris au mois de décembre. Ce fut alors que le +premier consul nomma la commission chargée de conférer avec eux et de +préparer l'acte de médiation qui devait mettre un terme aux troubles de +la Suisse. Cette commission, présidée par le sénateur Barthélémy, se +composait de deux sénateurs, le président et moi compris, et des deux +Conseillers d'état, Roederer et Demeunier. Le choix du président ne +pouvait être plus heureux. De même que le sénateur Barthélémy, je fus +assailli par ces bons Suisses qui avaient recours à nous comme à un +aréopage. J'avais beau leur dire que toute décision ultérieure +dépendrait de la volonté du premier consul, dont nous n'étions que les +rapporteurs, ils s'obstinaient à me croire en particulier une grande +influence: mon cabinet et mon salon ne désemplissaient pas.</p> + +<p>Les conférences s'ouvrirent, et dans une première séance, tenue le 10 +décembre, notre président donna lecture aux délégués d'une lettre par +laquelle le premier consul leur manifestait ses intentions. «La nature, +leur disait-il, a fait votre état fédératif; vouloir le vaincre ne peut +être d'un homme sage.» Cet oracle fut un coup de foudre pour le parti +unitaire; il en fut terrassé. Toutefois, pour modérer le triomphe des +fédéralistes qui s'imaginaient déjà voir renaître l'ancien ordre de +choses, la lettre consulaire ajoutait: «La renonciation à tous les +priviléges est votre premier besoin et votre premier droit.» Ainsi plus +d'ancienne aristocratie. La lettre contenait à la fin la déclaration +expresse que la France et la république italienne ne permettraient +jamais qu'il s'établît en Suisse un système de nature à favoriser les +intérêts des ennemis de l'Italie et de la France.</p> + +<p>Je proposai aussitôt que la consulte nommât une commission de cinq +membres avec lesquels la commission consulaire et le premier consul +lui-même pussent conférer. Dès le surlendemain, 12 décembre, Bonaparte +eut, avec la commission de la consulte, nous présens, une conférence où +ses intentions furent plus clairement exprimées. Un tiers parti se forma +presque aussitôt, qui finit par supplanter les unitaires et les +fédéralistes que nous avions résolus de neutraliser. Une assez forte +opposition de vues et d'intérêts donna lieu à des discussions +très-animées qui, interrompues et reprises, se prolongèrent jusqu'au 24 +janvier 1803. Ce jour-là le premier consul y mit un terme en faisant +requérir la consulte de nommer des commissaires qui recevraient de sa +main l'acte de médiation qu'il venait de faire dresser (sur nos rapports +et nos vues), acte sur lequel il leur serait permis de communiquer +leurs observations. Appelés à une nouvelle conférence qui dura près de +huit heures, les commissaires suisses obtinrent différentes +modifications au projet de constitution; et le 19 février ils reçurent +de la main du premier consul, dans une séance solennelle, l'<i>acte de +médiation</i> qui devait régir leur pays. Cet acte imposait à la Suisse un +nouveau pacte fédératif, et déterminait en outre la constitution +particulière de chaque canton. Le surlendemain la consulte ayant été +congédiée, la commission consulaire dont je faisais partie, fit la +clôture de ses séances et de ses procès-verbaux.</p> + +<p>Ainsi se termina l'intervention du gouvernement français dans les +affaires intérieures de la Suisse. Il eût été difficile, je crois, +d'imaginer un régime transitoire plus conforme aux vrais besoins de ses +habitans. Jamais d'ailleurs Bonaparte n'abusa moins de son énorme +prépondérance; et la Suisse est, sans contredit, de tous les États +voisins ou éloignés sur lesquels il a influé, celui qu'il a le plus +ménagé pendant les quinze années de son ascendant et de sa gloire. Pour +rendre hommage à la vérité, j'ajouterai que l'acte de médiation de la +Suisse fut imprégné, autant que possible, de l'esprit conciliant et +modérateur par essence de mon collègue Barthélémy; et j'ose dire que, de +mon côté, je l'ai secondé de toutes mes forces et de tous mes moyens. +J'eus, à ce sujet, plusieurs conférences particulières avec le premier +consul.</p> + +<p>Mais que sa conduite à l'égard du reste de l'Europe ressembla peu à sa +politique modérée envers nos voisins les Suisses!</p> + +<p>Tout avait été préparé aussi, afin de porter des coups sensibles à la +confédération germanique dont on voulait commencer la démolition. On +avait renvoyé à une députation extraordinaire de l'Empire, l'affaire des +indemnités à donner à ceux des membres du corps germanique qui, en tout +ou en partie, avaient été dépouillés de leur état et possession, tant +par les diverses cessions que par la réunion de la rive gauche du Rhin à +la France. La commission extraordinaire s'était constituée à Ratisbonne +dans l'été de 1801, sous la médiation de la France et de la Russie. Ses +opérations mirent en éveil tous nos intrigans en diplomatie; ils en +firent une mine qu'ils exploitèrent avec une impudeur qui d'abord +révolta le chef de l'État, mais qu'il ne put réprimer tant il y eut de +personnages élevés qui s'en mélèrent. Il était d'ailleurs naturellement +indulgent pour toutes les exactions qui pesaient sur les étrangers. Dans +cette grande affaire, notre influence domina l'influence russe. La +commission extraordinaire ne donna son recez, après sa quarante-sixième +séance, que le 23 février 1803, à l'époque même où se terminait +l'affaire de la médiation de la Suisse. Qu'on juge de l'activité des +intrigues; et que de marchés honteux eurent lieu dans ce long +intervalle, surtout à mesure qu'on approchait du dénouement! Quand les +plaintes arrivaient, que de grandes friponneries étaient dévoilées, on +rejetait tout sur les manèges des bureaux, où il n'y avait que des +entremetteurs, tandis que tout partait de certains cabinets, de certains +boudoirs, où l'on vendait les indemnités et les principautés. Quoique +n'étant plus dans les affaires, c'était toujours à moi que s'adressaient +les plaintes et les révélations dans les dénis de justice; on +s'obstinait à me croire influent et à portée de l'oreille du maître.</p> + +<p>Mais ce ne fut pas du côté de l'Allemagne, déjà dans une décadence +visible, que se forma la tempête qui devait nous ramener les fléaux de +la guerre et des révolutions; ce fut au-delà du Pas-de-Calais. Ce que +j'avais prévu se réalisa par une suite de causes irrésistibles. +L'enthousiasme que la paix d'Amiens avait excité en Angleterre n'avait +pas été de longue durée. Le cabinet anglais, sur ses gardes et croyant +peu à la sincérité du premier consul, différait sous certains prétextes +de se dessaisir du Cap de Bonne-Espérance, de Malte et d'Alexandrie en +Égypte. Mais ceci ne touchait que les relations politiques; Bonaparte y +était moins sensible qu'au maintien de son autorité personnelle qui, +dans les papiers anglais, continuait d'être attaquée avec une virulence +à laquelle il ne pouvait s'accoutumer. Sa police était alors si débile, +qu'on le vit bientôt se débattre lui-même sans dignité et sans succès +contre la presse et les intrigues anglaises. A chaque note contre les +invectives des journalistes de Londres, les ministres de la +Grande-Bretagne répondaient que c'était une conséquence de la liberté +de la presse, qu'ils y étaient eux-mêmes exposés et qu'il n'y avait, +contre un tel abus, d'autre recours que celui des lois. Aveuglé par sa +colère, le premier consul, mal conseillé, donna dans le piége; il se +commit avec le pamphlétaire Peltier<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>, +qui ne fut condamné à une +amende que pour mieux triompher de la puissance de son adversaire. Une +riche souscription, bientôt remplie par l'élite de l'Angleterre, le mit +en état de faire à Bonaparte une guerre de plume, devant laquelle +pâlirent le <i>Moniteur</i> et l'<i>Argus</i>.</p> + +<p>De là le ressentiment que Bonaparte éprouva contre l'Angleterre. «Chaque +vent qui en souffle, disait-il, n'apporte rien qu'inimitié et que haine +contre ma personne.» Il jugea dès-lors que la paix ne pouvait lui +convenir; qu'elle ne lui laisserait pas assez de facilité pour agrandir +sa domination au dehors et gênerait l'extension de sa puissance +intérieure; que d'ailleurs nos relations journalières avec l'Angleterre +modifiaient nos idées politiques et réveillaient nos idées de liberté. +Dès lors il résolut de nous priver de tout rapport avec un peuple libre. +Les plus grossières invectives contre le gouvernement et les +institutions des Anglais salirent nos journaux qui prirent un ton rogue +et furibond. N'ayant plus ni haute police ni esprit public, le premier +consul eut recours aux artifices de son ministre des relations +extérieures pour fausser les idées des Français. D'épais nuages +obscurcirent une paix devenue problématique, mais à laquelle Bonaparte +tenait encore malgré lui par une sorte d'effroi intérieur qui lui +faisait présager des catastrophes.</p> + +<p>Au-delà de la Manche tout devenait hostile, et les griefs contre le +premier consul étaient clairement articulés. On lui reprochait d'avoir +incorporé le Piémont et l'île d'Elbe; d'avoir disposé de la Toscane et +gardé Parme; d'imposer de nouvelles lois aux républiques ligurienne et +helvétique; de réunir dans sa main le gouvernement de la république +italienne; de traiter la Hollande comme une province française; de +rassembler des forces considérables sur les côtes de Bretagne, sous +prétexte d'une nouvelle expédition contre Saint-Domingue, de faire +stationner à l'embouchure de la Meuse un autre corps dont l'importance +était hors de proportion avec son objet avoué, celui de prendre +possession de la Louisiane; enfin d'envoyer des officiers d'artillerie +et du génie comme agens commerciaux, explorer les ports et les rades de +la Grande-Bretagne, pour se disposer ainsi au sein de la paix à une +invasion furtive sur les côtes d'Angleterre.</p> + +<p>Le seul grief que le premier consul pût élever contre les Anglais, se +renfermait dans leur refus de rendre Malte. Mais ils répondaient que les +changemens politiques survenus depuis le traité d'Amiens, rendaient +cette restitution impossible sans quelques arrangemens préalables.</p> + +<p>Il est certain qu'on ne mit pas assez de circonspection dans les +opérations politiques dirigées contre l'Angleterre. Si Bonaparte eût +voulu le maintien de la paix, il aurait soigneusement évité de donner à +cette puissance de l'ombrage et des inquiétudes sur ses possessions de +l'Inde, et il se fut abstenu d'applaudir aux fanfaronnades de la mission +de Sébastiani en Syrie et en Turquie. Son entretien imprudent avec lord +Whitworth accéléra la rupture; ce fut là l'instant critique de la vie +politique de Bonaparte. Je jugeai dès-lors qu'il passerait bientôt d'une +certaine modération, comme chef de gouvernement, à des actes +d'exagération, d'emportement et même de fureur.</p> + +<p>Tel fut son décret du 22 mai 1803, ordonnant d'arrêter tous les Anglais +qui commerçaient ou voyageaient en France. Il n'y avait point encore eu +d'exemple d'une pareille atteinte au droit des gens. Comment M. de +Talleyrand put-il se prêter à devenir le principal instrument d'un acte +si sauvage, lui qui avait donné l'assurance expresse aux Anglais +résidant à Paris qu'ils jouiraient, après le départ de leur ambassadeur, +de la protection du gouvernement <i>avec autant d'étendue que durant son +séjour</i>? S'il avait eu le courage de se retirer, que serait devenu +Napoléon, sans haute police et sans ministre capable de balancer la +politique de l'Europe? Que nous aurions d'autres griefs à articuler; +d'autres accusations à porter au sujet de coopérations plus +monstrueuses! Je me crus heureux alors de n'être plus pour rien dans les +affaires. Qui sait? j'aurais peut-être fléchi tout comme un autre; mais +au moins aurais-je constaté ma résistance et pris acte de ma +désapprobation.</p> + +<p>Sans plus de délai Bonaparte se mit en possession de l'électorat +d'Hanovre, et ordonna le blocus de l'Elbe et du Weser. Toutes ses +pensées se dirigèrent vers l'exécution du grand projet de descente sur +la côte ennemie. On couvrit de camps les falaises d'Ostende, de +Dunkerque et de Boulogne; on fit armer des escadres à Toulon, à +Rochefort et à Brest; on fit couvrir nos chantiers de péniches, de +prames, de chaloupes et de bateaux canonniers. De son côté, l'Angleterre +prit toutes ses mesures de défense; sa marine fut portée à quatre cent +soixante-neuf vaisseaux de guerre, et une flotille de huit cents +bâtimens garda ses côtes; toute sa population nationale courut aux +armes; des camps s'élevèrent sur les dunes de Douvres, des comtés de +Sussex et de Kent; les deux armées n'étaient plus séparées que par le +détroit, et les flotilles ennemies venaient insulter les nôtres que +protégeait une côte hérissée de canons.</p> + +<p>Ainsi des préparatifs formidables marquèrent des deux côtés le +renouvellement de la guerre maritime, prélude plus ou moins prochain +d'une guerre générale. De la part de l'Angleterre un motif politique +plus grave avait accéléré la rupture. Le cabinet de Londres avait eu de +bonne heure avis que Bonaparte préparait, dans le silence du cabinet, +tous les ressorts nécessaires pour être proclamé empereur et faire +revivre l'Empire de Charlemagne. Depuis mon éloignement des affaires, il +était persuadé que l'opposition qu'il éprouverait à mettre la couronne +sur sa tête, ne serait que très-faible, les idées républicaines ayant +cessé d'être en crédit. Tous les rapports qui venaient de Paris +s'accordaient sur ce point qu'il ceindrait bientôt le bandeau des rois. +Ce qui donna surtout l'éveil au cabinet de Londres, ce fut la +proposition qu'on fit aux princes de la maison de Bourbon de transférer +au premier consul leurs droits à la couronne de France. N'osant en faire +directement la proposition lui-même, il se servit, pour cette +négociation délicate, du cabinet prussien dont il disposait à son gré. +Le ministre Haugwitz employa M. de Meyer, président de la régence de +Varsovie, qui offrit à Louis <span class="smcap">xviii</span> des indemnités en Italie et une +existence magnifique. Mais, noblement inspiré, le roi fit cette belle +réponse connue: «J'ignore quels sont les desseins de Dieu sur ma race et +sur moi; mais je connais les obligations qu'il lui a imposées par le +rang où il lui a plu de me faire naître. Chrétien, je remplirai ces +obligations jusqu'au dernier soupir; fils de Saint-Louis, je saurai, à +son exemple, me respecter jusque dans les fers; successeur de François +I<sup>er</sup>, je veux du moins pouvoir dire comme lui: nous avons tout perdu, +hors l'honneur.» Tous les princes français adhérèrent à cette noble +déclaration. Je me suis étendu sur ce fait parce qu'il sert à expliquer +ce que j'ai à dire sur la conspiration de Georges et de Moreau, et sur +le meurtre du duc d'Enghien. Le mauvais succès de la démarche faite +auprès des princes ayant retardé le développement du plan de Bonaparte, +le reste de l'année 1803 se passa dans l'attente. On n'eut l'air de +s'occuper que des préparatifs de l'invasion. Mais un double danger parut +imminent à Londres, et alors s'ourdit la conspiration de Georges +Cadoudal, sur le seul fondement du mécontentement de Moreau, qu'on +savait être opposé à Bonaparte. Il n'était question de rien moins que +de rapprocher et de coaliser les deux partis extrêmes, les royalistes +armés d'une part et les patriotes indépendans de l'autre. Cimenter une +telle réunion était au-dessus des moyens des agens qui s'y +entremêlèrent. Des intrigans ne pouvaient qu'arriver à un faux résultat. +La découverte d'une branche isolée de la conspiration la fit avorter. +Quand Réal eut reçu les premières révélations de Querelle, condamné à +mort, et qu'il en eut rendu compte, le premier consul refusa d'abord d'y +croire. Je fus consulté, et je vis un complot qu'il fallait pénétrer et +suivre. J'aurais pu faire rétablir dès ce moment le ministère de la +police et en reprendre les rênes; mais je n'eus garde et j'éludai; je ne +voyais encore rien de clair dans l'horizon. J'avouai sans peine que le +<i>gros juge</i> était incapable de démêler et de conduire une affaire si +importante; mais je vantai Desmarets, chef de la division secrète, et +Réal, Conseiller d'état, comme deux excellens limiers et parfaits +explorateurs; je dis que Réal ayant eu le bonheur de la découverte, il +fallait lui donner la mission de confiance d'achever son ouvrage. Il fut +mis à la tête d'une commission extraordinaire avec carte blanche, et il +put s'appuyer sur le pouvoir militaire, Murat ayant été nommé gouverneur +de Paris. De découverte en découverte, on se saisit de Pichegru, de +Moreau et de Georges. Bonaparte vit au fond de cette conspiration et +dans la complicité de Moreau un coup de fortune qui lui assurait +l'Empire; il crut qu'il suffirait de qualifier Moreau de brigand pour le +dénationaliser. Ce mécompte et l'assassinat du duc d'Enghien faillirent +tout perdre.</p> + +<p>J'eus un des premiers connaissance de la mission de Caulaincourt et +d'Ordener sur les bords du Rhin; mais quand je sus que le télégraphe +venait d'annoncer l'arrestation du prince, et que l'ordre de le +transférer de Strasbourg à Paris était donné, je pressentis la +catastrophe et je frémis pour la noble victime. Je courus à la +Malmaison, où était alors le premier consul; c'était le 29 ventôse (20 +mars 1804). J'y arrivai à neuf heures du matin, et je le trouvai agité, +se promenant seul dans le parc. Je lui demandai la permission de +l'entretenir du grand événement du jour. «Je vois, dit-il, ce qui vous +amène; je frappe aujourd'hui un grand coup qui est nécessaire.» Je lui +représentai alors qu'il soulèverait la France et l'Europe, s'il +n'administrait pas la preuve irrécusable que le duc conspirait contre sa +personne à Etteinheim. «Qu'est-il besoin de preuves? s'écria-t-il; +n'est-ce pas un Bourbon, et de tous le plus dangereux?» J'insistai en +exposant des raisons politiques propres à faire taire la raison d'état; +ce fut en vain; il finit par me dire avec humeur: «Vous et les vôtres +n'avez-vous pas dit cent fois que je finirais par être le Monck de la +France, et par rétablir les Bourbons? eh bien! il n'y aura plus moyen de +reculer. Quelle plus forte garantie puis-je donner à la révolution que +vous avez cimentée du sang d'un roi? Il faut d'ailleurs en finir: je +suis environné de complots; il faut imprimer la terreur ou périr.» En +proférant ces dernières paroles qui ne laissaient plus d'espoir, il +s'était rapproché du château; j'y vis arriver M. de Talleyrand, et un +instant après, les deux consuls Cambacérès et Lebrun. Je regagnai ma +voiture, et rentrai chez moi consterné.</p> + +<p>Je sus le lendemain qu'après mon départ on avait tenu conseil, et que, +dans la nuit, Savary avait procédé à l'exécution du malheureux prince; +on citait des circonstances atroces. Savary s'était dédommagé, +disait-on, d'avoir manqué sa proie en Normandie, où il s'était flatté +d'attirer dans le piège, au moyen des fils de la conspiration de +Georges, le duc de Berri et le comte d'Artois, qu'il eût sacrifiés plus +volontiers que le duc d'Enghien<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>. Réal m'assura qu'il s'était si peu +attendu à l'exécution nocturne, qu'il était parti le matin pour aller +chercher le prince à Vincennes, croyant le conduire à la Malmaison, et +s'imaginant que le premier consul finirait cette grande affaire d'une +manière magnanime. Mais, dit-il, un coup d'état lui parut indispensable +pour frapper l'Europe de terreur et pour détruire tous les germes de +conspiration contre sa personne.</p> + +<p>L'indignation que j'avais prévue éclata de la manière la plus sanglante. +Je ne fus pas celui qui osa s'exprimer avec le moins de ménagement sur +cet attentat contre le droit des nations et de l'humanité. «C'est plus +qu'un crime, dis-je, c'est une faute!» paroles que je rapporte, parce +qu'elles ont été répétées et attribuées à d'autres.</p> + +<p>Le procès de Moreau fit un moment diversion; mais en faisant naître un +danger plus réel, par suite de l'irritation et de l'indignation +publiques. Moreau paraissait à tous les yeux une victime de la jalousie +et de l'ambition de Bonaparte. La disposition générale des esprits +faisait craindre que sa condamnation n'entraînât un soulèvement et la +défection des troupes. Sa cause devenait celle de la plupart des +généraux. Lecourbe, Dessoles, Macdonald, Masséna et beaucoup d'autres se +prononçaient avec une loyauté et une énergie menaçantes. Moncey déclara +ne pouvoir pas même répondre de la gendarmerie. On touchait à une crise, +et Bonaparte se tenait renfermé dans son château de Saint-Cloud, comme +dans une forteresse. Je m'y présentai deux jours après lui avoir écrit, +afin de lui montrer l'abîme entrouvert sous ses pas. Il affecta une +fermeté qu'il n'avait pas au fond de l'âme.</p> + +<p>«Je ne suis pas d'avis, lui dis-je, de sacrifier Moreau, et ici je +n'approuve pas du tout les moyens extrêmes; il faut temporiser, car la +violence approche trop de la faiblesse, et un acte de clémence de votre +part en imposera plus que les échafauds.»</p> + +<p>M'ayant écouté attentivement dans l'exposé du danger de sa position, il +me promit de faire grâce à Moreau, en commuant la peine de mort en un +simple exil. Était-il lui-même sincère? Je savais qu'on poussait Moreau +à se soustraire à la justice, en faisant un appel aux soldats, dont on +lui exagérait les dispositions. Mais de meilleurs conseils et son propre +instinct prévalurent en le retenant dans de justes bornes. Tous les +efforts de Bonaparte et de ses affidés pour le faire condamner à mort +échouèrent. L'issue du procès ayant déconcerté le premier consul, il me +fit appeler à Saint-Cloud, et là je fus chargé directement par lui de +m'entremettre dans cette affaire délicate et d'amener un dénouement +paisible. Je vis d'abord la femme de Moreau, et je m'efforçai de calmer +des passions bien profondes et bien vives. Je vis ensuite Moreau, et il +me fut aisé de le faire consentir à son ostracisme, en lui montrant la +perspective du danger d'une détention de deux ans qui le mettrait, pour +ainsi dire, à la merci de son ennemi. A vrai dire, il y avait autant de +danger pour l'un que pour l'autre: Moreau pouvait être assassiné ou +délivré. Il suivit mes conseils, et prit la route de Cadix, pour de là +passer aux États-Unis. Le lendemain, je fus accueilli et remercié à +Saint-Cloud dans des termes qui me firent présager le retour prochain +d'une éclatante faveur.</p> + +<p>J'avais aussi donné à Bonaparte le conseil de se rendre maître de la +crise et de se faire proclamer empereur, afin de mettre fin à nos +incertitudes, en fondant sa dynastie. Je savais que son parti était +pris. N'eût-il pas été absurde de la part des hommes de la révolution, +de tout compromettre pour défendre des principes, tandis que nous +n'avions plus qu'à jouir de la réalité? Bonaparte était alors le seul +homme en position de nous maintenir dans nos biens, dans nos dignités, +dans nos emplois. Il profita de tous ses avantages, et avant même le +dénouement de l'affaire de Moreau, un tribun aposté<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a> fit la motion de +conférer le titre d'empereur et le pouvoir impérial héréditaire à +Napoléon Bonaparte, et d'apporter dans l'organisation des autorités +constituées les modifications que pourraient exiger l'établissement de +l'Empire, sauf à conserver dans leur intégrité l'égalité, la liberté et +les droits du peuple.</p> + +<p>Les membres du Corps législatif se réunirent, M. de Fontanes à leur +tête, pour adhérer au vœu du Tribunat. Le 16 mai, trois orateurs du +Conseil d'état ayant porté au Sénat un projet de sénatus-consulte, le +rapport fut renvoyé à une commission et adopté le même jour. Ainsi ce +fut Napoléon lui-même qui, en vertu de l'initiative qu'on lui avait +déférée, proposa au Sénat sa promotion à la dignité impériale. Le Sénat, +dont je faisais partie, se rendit en corps à Saint-Cloud, et le +sénatus-consulte fut proclamé à l'instant même par Napoléon en personne. +Il s'engageait, dans les deux années qui suivraient son avènement, de +prêter, en présence des grands de l'Empire et de ses ministres, serment +de respecter et de faire respecter l'égalité des droits, la liberté +politique et civile, l'irrévocabilité des biens nationaux; de ne lever +aucun impôt et de n'établir aucune taxe qu'en vertu de la loi. De qui +la faute, si, dès l'origine, l'Empire ne fut pas une véritable monarchie +constitutionnelle? Je ne prétends pas m'élever ici contre le corps dont +je faisais partie à cette époque; mais j'y trouvai alors bien peu de +dispositions à une opposition nationale.</p> + +<p>Le titre d'empereur et le pouvoir impérial fut héréditaire dans la +famille de Bonaparte, de mâle en mâle, et par ordre de primogéniture. +N'ayant point d'enfant mâle, Napoléon pouvait adopter les enfans ou +petits-enfans de ses frères, et, dans ce cas, ses fils adoptifs +entraient dans la ligne de sa descendance directe.</p> + +<p>Cette disposition avait un but qui ne pouvait échapper à quiconque était +au fait de la situation domestique de Napoléon. Elle était singulière, +et il faudrait la plume d'un Suétone pour la décrire. Je ne l'essaierai +pas; mais il me faudra pourtant l'indiquer, pour la vérité et l'utilité +de l'histoire.</p> + +<p>Depuis long-temps Napoléon avait la certitude, malgré les artifices de +Joséphine, qu'elle ne lui donnerait jamais de progéniture. Cette +situation tôt ou tard devait lasser le fondateur d'un grand Empire, dans +toute la force de l'âge. Joséphine se trouvait entre deux écueils: +l'infidélité et le divorce. Aussi ses inquiétudes et ses alarmes +s'étaient-elles accrues depuis l'avènement au consulat, qu'elle savait +n'être qu'un acheminement à l'Empire. Dans l'intervalle, désolée de sa +stérilité, elle imagina de substituer sa fille Hortense dans l'affection +de son époux, qui déjà, sous le rapport des sens, lui échappait, et qui, +dans l'espoir de se voir renaître, pouvait rompre le nœud qui +l'unissait à elle: ce n'eût pas été sans peine. D'une part, l'habitude, +de l'autre, l'amabilité de Joséphine et une sorte de superstition +semblaient lui assurer à jamais l'attachement ou du moins les procédés +de Napoléon; mais de grands sujets de transes et d'inquiétudes n'en +existaient pas moins. Le préservatif se présenta naturellement à +l'esprit de Joséphine; elle fut même peu contrariée dans l'exécution de +son plan. Toute jeune, Hortense avait éprouvé un grand éloignement pour +le mari de sa mère: elle le détestait; mais insensiblement le temps, +l'âge, l'auréole de gloire qui environnait Napoléon, et ses procédés +pour Joséphine firent passer Hortense d'une sorte d'antipathie à +l'adoration. Sans être jolie, elle était spirituelle, sémillante, +pleine de grâces et de talens. Elle plut, et les penchans devinrent si +vifs de part et d'autre, qu'il suffit à Joséphine d'avoir l'air de s'y +complaire maternellement et ensuite de fermer les yeux, pour assurer son +triomphe domestique. La mère et la fille régnèrent à la fois dans le +cœur de cet homme altier. Quand, d'après le conseil de la mère, l'arbre +porta son fruit, il fallut songer à masquer, par un mariage subit, une +intrigue qui déjà se décelait aux yeux des courtisans. Hortense eût +donné volontiers sa main à Duroc; mais Napoléon, songeant à l'avenir et +calculant dès lors la possibilité d'une adoption, voulut concentrer dans +sa propre famille, par un double inceste, l'intrigue à laquelle il +allait devoir tous les charmes de la paternité. De là l'union de son +frère Louis et d'Hortense, union malheureuse, et qui acheva de déchirer +tous les voiles.</p> + +<p>Pourtant tous les vœux, à l'exception de ceux du nouvel époux, furent +d'abord exaucés. Hortense donna le jour à un fils qui prit le nom de +Napoléon, et à qui Napoléon prodigua des marques de tendresse dont on ne +le croyait pas susceptible. Cet enfant se développait d'une manière +charmante, et par ses traits même intéressait doublement Napoléon, à +l'époque de son avènement à l'Empire. Nul doute que dès lors il ne l'ait +désigné dans son cœur comme son enfant adoptif.</p> + +<p>Mais sa proclamation à la dignité impériale reçut partout l'accueil le +plus glacial; il y eut des fêtes publiques sans élans et sans gaîté.</p> + +<p>Napoléon n'avait pas attendu que la formalité de la sanction du peuple +fût remplie, pour s'entendre saluer du nom d'empereur et pour recevoir +le serment du Sénat, qui n'était déjà plus que l'instrument passif de sa +volonté. C'était dans l'armée seule qu'il semblait vouloir jeter les +racines de son gouvernement: aussi le vit-on se hâter de conférer la +dignité de maréchal de l'Empire soit à ceux des généraux qui lui étaient +le plus dévoués, soit à ceux qui lui avaient été opposés, mais qu'il lui +eût été impolitique d'exclure. A côté des noms de Berthier, Murat, +Lannes, Bessières, Davoust, Soult, Lefèvre, sur lesquels il pouvait le +plus compter, on voyait les noms de Jourdan, Masséna, Bernadotte, Ney, +Brune et Augereau, plus républicains que monarchiques. Quant à +Pérignon, Serrurier, Kellermann et Mortier, ils n'étaient là que pour +faire nombre et pour compléter les dix-huit colonnes de l'Empire, dont +l'opinion ratifia le choix.</p> + +<p>Il y eut plus de difficultés pour monter une cour, rétablir les levers +et les couchers, les présentations spéciales; pour former une maison +d'honneur de personnes que la révolution avait élevées, et d'autres +prises dans les familles anciennes qu'elle avait dépouillées. On n'eut +pas tort d'y employer des nobles et des émigrés; la domesticité du +palais leur fut dévolue. Le ridicule s'attacha d'abord à ces +travestissemens; mais on s'y accoutuma bientôt.</p> + +<p>On voyait pourtant que tout était contraint et forcé, et qu'on était +plus habile à organiser le gouvernement militaire; le gouvernement civil +n'était encore qu'ébauché. L'élévation de Cambacérès et de Lebrun, le +premier comme archichancelier, le second comme architrésorier, +n'ajoutait rien au contre-poids des conseils. L'institution du Conseil +d'état, comme partie intégrante et autorité supérieure de l'État, parut +aussi plutôt un moyen de centralisation que d'élaboration de discussion +et de lumières. Parmi les ministres, M. de Talleyrand seul se montrait +en état d'exercer l'influence de la perspicacité, mais seulement au +dehors. Au dedans, un grand ressort manquait, celui de la police +générale, qui pouvait rallier le passé au présent, et garantir la +sécurité de l'Empire. Napoléon sentit lui-même le vide, et, par décret +impérial du 10 juillet, il me rétablit à la tête de la police, en +m'investissant d'attributions plus fortes que celles que j'avais eues +avant l'absurde réunion de la police à la justice.</p> + +<p>Ici je sens qu'il me faut presser ma marche et mes récits; car il me +reste encore à parcourir un laps de six années fertiles en événemens +mémorables; ce cadre est immense. Raison de plus pour laisser de côté +tout ce qui est indigne de l'histoire; pour n'indiquer ou ne révéler que +ce qui mérite d'occuper son burin: mais rien d'essentiel ne sera omis.</p> + +<p>Deux jours avant le décret qui me rappelait, j'avais été mandé à +Saint-Cloud, en conférence particulière dans le cabinet de Napoléon. Là, +j'avais établi, pour ainsi dire, mes conditions, en faisant revêtir de +l'approbation impériale les bases qui complétaient l'organisation +nouvelle de mon ministère.</p> + +<p>Réal y avait aspiré, en récompense de son zèle dans la poursuite de la +conspiration de Georges; mais, habile explorateur et bon chef de +division, il n'était ni de force ni de taille à faire mouvoir une +pareille machine. S'il n'eut pas le ministère, il fut largement +récompensé en espèces sonnantes, auxquelles il n'était pas insensible; +et de plus, il fut un des quatre Conseillers d'état qui me furent +adjoints dans la partie administrative, pour correspondre avec les +préfets des départemens. Les trois autres Conseillers furent Pelet de la +Lozère, créature de Cambacérès; Miot, créature de Joseph Bonaparte, et +Dubois, préfet de police. Ces quatre Conseillers s'assemblaient une fois +par semaine dans mon cabinet, pour me rendre compte de toutes les +affaires de leurs ressorts et prendre ma décision. Je me débarrassai par +là d'une foule de détails fastidieux, me réservant de planer seul sur la +haute police, dont la division secrète était restée sous la direction de +Desmarets, homme souple et rusé, mais à vues courtes. C'était dans mon +cabinet que venaient aboutir les hautes affaires dont je tenais moi-même +les fils. Nul doute que je n'eusse des observateurs soudoyés dans tous +les rangs et dans tous les ordres; j'en avais dans les deux sexes, +rétribués à mille et à deux mille francs par mois, selon leur importance +et leurs services. Je recevais directement leurs rapports par écrit, +avec une signature de convention. Tous les trois mois, je communiquai ma +liste à l'empereur, pour qu'il n'y eût aucun double emploi, et aussi +pour que la nature des services tantôt permanens, souvent temporaires, +pût être récompensée soit par des places, soit par des gratifications.</p> + +<p>Quant à la police dans l'étranger, elle avait deux objets essentiels, +savoir: de surveiller les puissances amies et de travailler les +gouvernemens ennemis. Dans l'un et l'autre cas, elle se composait +d'individus achetés ou pensionnés près de chaque gouvernement et dans +chaque ville importante, indépendamment de nombreux agens secrets +envoyés dans tous les pays, soit par le ministre des relations +extérieures, soit par l'empereur lui-même.</p> + +<p>J'avais aussi mes observateurs au dehors. C'était, en outre, dans mon +cabinet que venaient s'amasser les gazettes étrangères interdites aux +regards de la France, et dont on me faisait le dépouillement. Par là je +tenais les fils les plus importans de la politique extérieure, et je +faisais, avec le chef du gouvernement, un travail qui pouvait contrôler +ou balancer celui du ministre chargé des relations extérieures.</p> + +<p>Ainsi j'étais loin de me borner à l'espionnage pour attributions. Toutes +les prisons d'état étaient à mes ordres, de même que la gendarmerie. La +délivrance et le visa des passe-ports m'appartenait; j'étais chargé de +la surveillance des étrangers, des amnistiés, des émigrés. Dans les +principales villes du royaume, j'établis des commissariats généraux qui +étendirent sur toute la France, et principalement sur nos frontières, le +réseau de la police.</p> + +<p>La mienne acquit un tel crédit que, dans le monde, on alla jusqu'à +prétendre que j'avais parmi mes agens secrets trois seigneurs de +l'ancien régime, titrés de princes<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>, et qui, chaque jour, venaient me +donner le résultat de leurs observations.</p> + +<p>J'avoue qu'un pareil établissement était dispendieux; il engloutissait +plusieurs millions, dont les fonds étaient faits secrètement par des +taxes levées sur les jeux, les lieux de prostitution et la délivrance +des passe-ports. Tout a été dit contre les jeux; mais, d'un autre côté, +les esprits sages et positifs sont forcés de convenir que, dans l'état +actuel de la société, l'exploitation légale du vice est une amère +nécessité. La preuve qu'on ne doit point en attribuer tout l'odieux aux +gouvernemens de la révolution, c'est qu'aujourd'hui encore les jeux font +partie du budjet de l'ancien gouvernement rétabli.</p> + +<p>Puisque c'était un mal inévitable, il fallut bien le régulariser, afin +de maîtriser au moins le désordre. Sous l'Empire, dont l'établissement +coûta près de quatre cent millions, puisqu'il y eut trente maisons à +équiper en majestés et en altesses, il fallut organiser les jeux sur une +plus grande échelle, car leurs produits n'étaient pas seulement destinés +à rétribuer mes phalanges mobiles d'observateurs. Je nommai +administrateur général des jeux de France, Perrein l'aîné, qui en avait +déjà la ferme, et qui, après le sacre, étendit son privilège sur toutes +les grandes villes de l'Empire, moyennant une rétribution de quatorze +millions, et de trois mille francs par jour au ministre de la police. +Mais tout ne restait pas dans les mains du ministre.</p> + +<p>Tous ces élémens d'un immense pouvoir ne vinrent point expirer +inutilement dans mon cabinet. Comme j'étais instruit de tout, je devais +réunir en moi la plainte publique pour signaler au chef du gouvernement +le malaise et les souffrances de l'État.</p> + +<p>Aussi je ne dissimulerai pas que je pouvais agir sur la crainte ou la +terreur qui assiégeait plus ou moins constamment l'arbitre d'un pouvoir +sans bornes. Grand explorateur de l'État, je pouvais réclamer, censurer, +déclamer pour toute la France. Sous ce point de vue, que de maux n'ai-je +pas empêché? S'il m'a été impossible de réduire, comme je l'aurais +voulu, la police générale à un simple épouvantail, à une magistrature de +bienveillance, j'ai au moins la satisfaction de pouvoir affirmer que +j'ai fait plus de bien que de mal, c'est-à-dire que j'ai évité plus de +mal qu'il ne m'a été permis de bien faire, ayant presque toujours eu à +lutter contre les préventions, les passions et les emportemens du chef +de l'État.</p> + +<p>Dans mon second ministère, j'administrai bien plus par l'empire des +représentations et de l'appréhension que par la compression et l'emploi +des moyens coërcitifs; j'avais fait revivre l'ancienne maxime de la +police, savoir: que trois hommes ne pouvaient se réunir et parler +indiscrètement des affaires publiques, sans que le lendemain le ministre +de la police n'en fût informé. Il est certain que j'eus l'adresse de +répandre et de faire croire que partout où quatre personnes se +réunissaient, il s'y trouvait, à ma solde, des yeux pour voir et des +oreilles pour entendre. Sans doute une telle croyance tenait aussi à la +corruption et à l'avilissement général; mais, d'un autre côté, que de +maux, de regrets et de larmes n'a-t-elle pas épargnés!</p> + +<p>Ainsi la voilà connue cette grande et effrayante machine appelée police +générale de l'Empire. On s'imagine bien que, sans en négliger les +détails, je m'occupai bien plus de son ensemble et de ses résultats.</p> + +<p>L'Empire venait d'être improvisé sous de si affreux auspices, et +l'esprit public était si mal disposé, si récalcitrant, que je crus +devoir conseiller à l'empereur de faire diversion, de voyager, de +rompre enfin ces dispositions malveillantes et dénigrantes contre sa +personne, sa famille et sa nouvelle cour, plus que jamais en butte aux +brocards des Parisiens. Il adopta mes idées et se rendit d'abord à +Boulogne, où il se fit élever, pour ainsi dire, sur le pavois par les +troupes campées aux environs. De Boulogne il se dirigea sur +Aix-la-Chapelle, et là il reçut les ambassadeurs de plusieurs +puissances, qui toutes, à l'exception de l'Angleterre, de la Russie et +de la Suède, s'empressaient de le reconnaître.</p> + +<p>Parcourant ensuite les départemens réunis, et arrivant à Mayence, il y +fut visité par un grand nombre de princes d'Allemagne; il revint à +Saint-Cloud à la fin de l'automne.</p> + +<p>L'état politique de l'Europe exigeait plus de ménagemens que de roideur. +Un acte d'emportement et de colère, de la part de l'empereur, faillit +tout compromettre. Il fit enlever à Hambourg, par un détachement de +soldats, sir Georges Rumboldt, ministre d'Angleterre; on prit ses +papiers et on le conduisit à Paris, au Temple. Cette nouvelle violation +du droit des gens souleva toute l'Europe. M. de Talleyrand et moi nous +tremblions que le sort du duc d'Enghien ne fût réservé à sir Georges; +nous mîmes tout en œuvre pour le soustraire à une condamnation +prévôtale. Les papiers de sir Georges m'étant tombés dans les mains, +j'eus soin de pallier tout ce qui aurait pu le charger d'une manière +grave. L'intervention de la Prusse, que nous excitâmes secrètement, +acheva ce que nous avions si bien commencé. Le ministre Rumboldt fut mis +en liberté, sous la condition de ne plus mettre les pieds à Hambourg, et +de se tenir désormais à cinquante lieues du territoire français, +conditions que je proposai moi-même.</p> + +<p>Je ne pouvais rien contre les résolutions brusques et inopinées, et il +ne me restait alors aucun moyen d'éluder ou de conjurer les actes +ténébreux qui, foulant aux pieds les formes de la justice, étaient +exercés par un ordre direct émané du cabinet, et commis à des +subalternes hors de mes attributions spéciales. J'étais moi-même plus ou +moins en butte à la malveillance du préfet de police. A l'époque de la +première affaire du général Mallet, il me dénonça directement à +l'empereur comme protégeant Mallet sous main, et de plus, comme ayant +averti Masséna de certaines charges qui pesaient sur lui, et fait +disparaître certains papiers qui le compromettaient. Il s'agissait, +disait-on, d'intrigues qui avaient des ramifications dans l'armée et +dans la haute police. Je démontrai à l'empereur que tout ceci se bornait +à avoir prémuni Masséna contre les menées de certains brouillons et +intrigans dangereux.</p> + +<p>A Saint-Cloud eurent lieu plusieurs conseils privés importans. Il +s'agissait à la fois d'attirer le pape au couronnement de l'empereur, et +de détourner la Russie de s'allier à l'Angleterre, ce qui eût pu former +le noyau d'une troisième coalition dont nous apercevions les germes dans +l'horizon de la diplomatie.</p> + +<p>Le pape mordit un des premiers à l'ameçon, tant l'intérêt de la religion +lui parut puissant, et tant lui parut frappante la conformité du temps +présent avec les temps des Léon, des Etienne, de Pépin et de +Charlemagne. On savait que le roi de Suède, depuis le meurtre du duc +d'Enghien, parcourait l'Allemagne pour nous susciter des ennemis; on +sema sur ses pas toutes sortes d'embûches, et il faillit être enlevé à +Munich. Ramener la Russie me parut présenter de plus grands obstacles.</p> + +<p>La Russie avait offert vainement sa médiation pour le maintien de la +paix entre la France et la Grande-Bretagne. A son refroidissement, le +meurtre du duc d'Enghien fit succéder une vive indignation. Dès le 7 mai +le ministre russe avait remis à la diète de Ratisbonne une note par +laquelle l'Empire était invité à réclamer des réparations convenables +pour la violation de son territoire. Le cabinet de Saint-Pétersbourg +venait de reconnaître la fausseté des assertions, d'après lesquelles +l'empereur d'Allemagne et le roi de Prusse auraient suffisamment +autorisé le gouvernement français à faire saisir, en Allemagne, les +rebelles qui se seraient mis eux-mêmes hors du droit des gens. En un +mot, le czar se montrait mal disposé, inclinant pour la guerre, ce qui +pouvait renverser toutes les combinaisons de l'empereur contre la +Grande-Bretagne. On proposa, pour ramener la Russie, des intrigues de +courtisans et de femmes galantes; ce choix de moyens me parut ridicule, +et je dis, dans le conseil, que le succès en était impossible.</p> + +<p>«Quoi! me dit l'empereur, c'est un vétéran de la révolution qui emprunte +une expression si pusillanime! Ah monsieur! est-ce à vous d'avancer +qu'il est quelque chose d'impossible! à vous qui, depuis quinze ans, +avez vu se réaliser des événemens qui, avec raison, pouvaient être jugés +impossibles? L'homme qui a vu Louis <span class="smcap">xvi</span> baisser sa tête sous le fer d'un +bourreau; qui a vu l'archiduchesse d'Autriche, reine de France, +raccommoder ses bas et ses souliers en attendant l'échafaud; celui enfin +qui se voit ministre quand je suis empereur des Français, un tel homme +devrait n'avoir jamais le mot impossible à la bouche.» Je vis bien que +je devais cette brusque sortie à ma censure du meurtre du duc d'Enghien, +dont on n'avait pas manqué d'instruire l'empereur, et je lui répondis, +sans me déconcerter: «En effet, j'aurais dû me rappeler que Votre +Majesté nous a appris que le mot <i>impossible</i> n'est pas français.»</p> + +<p>Il nous le prouvait alors d'une manière frappante en arrachant de sa +résidence, dans la saison la plus rigoureuse, pour en recevoir l'onction +sacrée, le souverain pontife des chrétiens. Pie <span class="smcap">vii</span> arriva le 25 +novembre à Fontainebleau; et huit jours après, veille du couronnement, +le Sénat vint présenter à l'empereur 3,500,000 votes en faveur de son +élévation à l'Empire. Dans son discours, le vice-président, François de +Neufchâteau, parla encore de république, ce qui parut une amère +dérision.</p> + +<p>A la cérémonie du couronnement (Napoléon se posa lui-même la couronne), +les acclamations, d'abord d'une extrême rareté, furent renforcées enfin +par cette multitude de fonctionnaires appelés de toutes les parties de +la France pour être présens à l'onction et au serment.</p> + +<p>Mais au retour dans son palais, Napoléon trouva des spectateurs muets et +froids, comme lorsqu'il s'était-rendu à la métropole. Soit dans mes +bulletins, soit dans mes conférences particulières, je lui fis sentir +combien il avait encore besoin d'amis dans la capitale et d'y faire +oublier les actions qu'on lui imputait.</p> + +<p>Bientôt nous nous aperçûmes qu'il méditait une grande diversion. Quand +il mit sur le tapis au conseil d'aller se faire couronner roi d'Italie, +nous lui dîmes qu'il provoquerait une nouvelle guerre sur le continent. +«Il me faut des batailles et des triomphes, répliqua-t-il.» Et cependant +rien n'était ralenti dans les préparatifs de descente. Un jour que je +lui objectai qu'il ne pourrait guerroyer à la fois et contre +l'Angleterre et contre toute l'Europe, il me répondit: «La mer peut me +manquer, mais pas la terre; d'ailleurs je serai en mesure sur la côte +avant que les vieilles machines à coalition soient prêtes. Les têtes à +perruque n'y entendent rien, et les rois n'ont ni activité ni caractère. +Je ne crains pas la vieille Europe.»</p> + +<p>Son couronnement à Milan fut la répétition de son couronnement en +France. Pour se montrer à ses nouveaux sujets, il parcourut son royaume +d'Italie. A la vue de Gênes la superbe et de ses environs pittoresques, +il s'écria: «Cela vaut bien une guerre.» Il se conduisit bien partout, +ménageant singulièrement le Piémont, surtout la noblesse piémontaise, +pour laquelle il avait une prédilection marquée.</p> + +<p>A son retour sur la côte de Boulogne, redoublant ses préparatifs, il +tint son armée toute prête à franchir le détroit. Mais le succès était +subordonné à l'exécution d'un plan si vaste, qu'on ne croyait pas +possible qu'il ne fût dérangé, soit par des incidens, soit par des +chances imprévues. Faire concourir les flottes françaises de haut bord à +la descente de l'armée de terre, n'était pas chose aisée. C'était sous +la protection de cinquante vaisseaux de ligne sortis de Brest, +Rochefort, Lorient, Toulon, Cadix, puis réunis à la Martinique, et +venant de là sur Boulogne à toutes voiles, que devait s'opérer le +débarquement de cent quarante mille soldats et de dix mille chevaux. Le +débarquement opéré, la prise de Londres paraissait infaillible. Napoléon +était persuadé que, maître de cette capitale, l'armée anglaise battue et +disséminée, il se serait élevé à Londres même un parti populaire qui eût +renversé l'olygarchie et détruit le gouvernement. Toute la +correspondance secrète en montrait la possibilité.</p> + +<p>Hélas! il s'abîma dans ses combinaisons maritimes, croyant faire mouvoir +nos divisions navales avec la même précision que mettraient ses armées +de terre à manœuvrer devant lui. D'un autre côté, ni lui ni son +ministre de la marine, Decrès, qui était en possession de toute sa +confiance, ne surent former ni démêler le marin assez intrépide pour +conduire une si prodigieuse opération. Decrès se persuada que l'amiral +Villeneuve, son ami, en supporterait tout le poids, et il fut cause de +la catastrophe qui acheva la destruction de notre marine.</p> + +<p>Il ne s'agissait de rien moins pour Villeneuve que de réunir à ses vingt +vaisseaux les escadres du Ferrol et de Vigo, pour aller débloquer la +rade de Brest; là, se joignant aux vingt-un vaisseaux de la flotte de +Gantheaume, ce qui lui eût fait soixante-trois vaisseaux de haut bord, +tant français qu'espagnols, il aurait fait voile sur Boulogne, comme le +portaient ses instructions.</p> + +<p>Quand on sut qu'il venait de rentrer à Cadix au lieu d'accomplir sa +glorieuse mission, l'empereur en éprouva la plus violente contrariété; +pendant plusieurs jours, ne se possédant plus, il ordonna au ministre de +faire passer Villeneuve à un conseil d'enquête, et nomma Rosily pour lui +succéder; ensuite il voulut faire embarquer l'armée sur la flotille, +malgré l'opposition de Bruix, maltraitant ce brave amiral au point de le +pousser à mettre la main sur la garde de son épée, scène déplorable qui +causa la disgrâce de Bruix, et ne laissa plus aucun espoir de rien +entreprendre.</p> + +<p>Mais on eût dit que la fortune, tout en interdisant à Napoléon de +triompher sur un élément qui lui était contraire, lui ménageait sur le +continent de plus grands triomphes, en lui ouvrant une immense carrière +de gloire pour lui et d'humiliation pour l'Europe. C'était +principalement dans les lenteurs et dans les fautes des cabinets qu'il +allait puiser toute sa force.</p> + +<p>Aucun des avertissemens de sa diplomatie et de mes agens au dehors +n'avaient pu le détourner jusque-là de son idée fixe contre +l'Angleterre. Il savait pourtant que, dès le mois de janvier 1804, le +ministre autrichien, comte de Stadion, s'était efforcé de réveiller le +démon des coalitions dans un Mémoire adressé au cabinet de Londres, et +dont on s'était procuré la copie. Napoléon n'ignorait pas non plus que +Pitt avait donné aussitôt à la légation anglaise en Russie l'ordre de +pressentir le cabinet de Saint-Pétersbourg, qui, depuis l'affaire des +sécularisations allemandes, était en froideur avec la France. Le meurtre +du duc d'Enghien était venu attiser le feu qui couvait sous la cendre. A +la note du ministre russe à Ratisbonne, Napoléon avait opposé une note +choquante remise au chargé d'affaires d'Oubril, où l'on rappelait la +mort tragique d'un père à la sensibilité de son auguste fils; d'Oubril +avait été désapprouvé de sa cour pour l'avoir reçue. Je venais de +rentrer au ministère quand survint la note en réponse de la part de la +Russie: elle demandait l'évacuation du royaume de Naples, une indemnité +au roi de Sardaigne, et l'évacuation du nord de l'Allemagne. «Voilà, +dis-je à l'empereur, qui équivaut à une déclaration de guerre.—Non, me +répondit-il, pas encore; ils n'y entendent rien; il n'y a que ce fou de +roi de Suède qui s'entende réellement avec l'Angleterre contre moi; +d'ailleurs ils ne peuvent rien faire sans l'Autriche, et vous savez que +j'ai à Vienne un parti plus fort que le parti anglais.—Mais ne +craignez-vous pas, lui dis-je, que ce parti ne vous échappe?...»—Avec +l'aide de Dieu et de mes armées, reprit-il, je ne suis dans le cas de +craindre personne!» Paroles qu'il eut soin de consigner plus tard dans +le <i>Moniteur</i>. Soit que les mystères du cabinet aient dérobé les +transactions subséquentes, soit que Napoléon ait gardé à dessein le +silence avec ses ministres, nous n'eûmes connaissance qu'au mois de +juillet du <i>traité de concert</i> signé à Saint-Pétersbourg le 11 avril. +Déjà l'archiduc Charles quittait la direction des affaires à Vienne, et +l'Autriche faisait des préparatifs. On le savait, et pourtant la bonne +intelligence entre elle et la France ne paraissait pas troublée. M. de +Talleyrand s'efforçait, auprès du comte de Cobenzel, de dissiper les +craintes qu'inspirait la prépondérance de l'empereur en Italie. +L'Autriche se présenta d'abord comme médiatrice entre les cours de +Saint-Pétersbourg et de Paris; mais l'empereur déclina sa médiation.</p> + +<p>Instruit néanmoins qu'on poussait avec ardeur les préparatifs militaires +à Vienne, il fait signifier, le 15 août, qu'il les considère comme +formant une diversion en faveur de la Grande-Bretagne, ce qui le force à +remettre à un autre temps l'exécution de son projet contre les Anglais, +et il demande impérieusement que l'Autriche remette ses troupes sur le +pied de paix. La cour de Vienne, ne pouvant dissimuler plus long-temps, +publie, le 18, une ordonnance qui met, au contraire, ses troupes sur le +pied de guerre. Par sa note du 13 septembre elle développa une suite de +plaintes sur les atteintes portées aux traités, sur la dépendance des +républiques italiennes suisse et batave; elle s'éleva surtout contre la +réunion des couronnes d'Italie et de France sur la tête de Napoléon.</p> + +<p>Toutes ces communications restèrent enveloppées des voiles d'une +discrète diplomatie; et le public, qui n'était occupé uniquement que du +projet de descente en Angleterre, vit avec étonnement le <i>Moniteur</i> du +21 septembre annoncer que l'Autriche, sans rupture ni déclaration +préalable, venait d'envahir la Bavière.</p> + +<p>Quelle heureuse diversion pour l'empereur des Français! elle mettait à +couvert son honneur maritime, et vraisemblablement le préservait d'un +désastre qui l'eût englouti avec son empire naissant.</p> + +<p>L'armée se hâta d'abandonner les côtes de Boulogne. Elle était +magnifique, et dans le ravissement de quitter un séjour d'inaction et +d'ennui, pour marcher vers le Rhin.</p> + +<p>La ligue européenne avait pour objet de réunir contre la France cinq +cent mille hommes, ou au moins quatre cent mille; savoir: deux cent +cinquante mille Autrichiens, cent quinze mille Russes et trente-cinq +mille soldats de la Grande-Bretagne. C'est avec ces forces réunies que +les cabinets se flattaient d'obtenir l'évacuation du pays d'Hanovre et +du nord de l'Allemagne, l'indépendance de la Hollande et de la Suisse, +le rétablissement du roi de Sardaigne et l'évacuation de l'Italie.</p> + +<p>Au fond, c'était le renversement du nouvel Empire qu'on voulait, avant +qu'il n'eût acquis toute sa force.</p> + +<p>Il faut l'avouer, Napoléon ne crut pas devoir se reposer uniquement sur +ses excellentes troupes. Il se rappela ce que dit Machiavel: qu'un +prince bien avisé doit être à la fois renard et lion<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>. Après avoir +bien étudié son nouveau champ de bataille (car c'était la première fois +qu'il guerroyait en Allemagne), il nous dit qu'on verrait incessamment +que les campagnes de Moreau n'étaient rien auprès des siennes. En effet +il s'y prit à merveille pour désorganiser Mack, qui se laissa pétrifier +dans sa position d'Ulm. Tous ses espions furent achetés plus aisément +qu'on ne pense, la plupart s'étant déjà laissé suborner en Italie, où +ils n'avaient pas peu contribué aux désastres d'Alvenzi et de Wurmser. +Ici on opéra plus en grand, et presque tous les états-majors autrichiens +furent moralement <i>enfoncés</i>. J'avais remis à Savary, chargé de la +direction de l'espionnage au grand quartier-genéral, toutes mes notes +secrètes sur l'Allemagne, et, les mains pleines, il l'exploita vîte et +avec succès, à l'aide du fameux Schulmeister, vrai protée d'exploration +et de subornation. Une fois toutes les brêches faites, ce devint un jeu +à la bravoure de nos soldats et à l'habileté de nos manœuvres +d'accomplir les prodiges d'Ulm, du pont de Vienne et d'Austerlitz. Aux +approches de cette grande bataille, l'empereur Alexandre donna tête +baissée dans le piége: s'il l'eût différée de quinze jours, la Prusse +stimulée entrait en ligne.</p> + +<p>Ainsi Napoléon, d'un seul coup, détruisit le concert des puissances; +mais cette belle campagne eut pourtant son revers de médaille; je veux +parler du désastre de Trafalgar, qui acheva de ruiner notre marine et de +fonder la sécurité insulaire. Ce fut peu de jours après la capitulation +d'Ulm, et sur la route de Vienne, que Napoléon reçut le paquet contenant +le premier avis de la catastrophe. Berthier me raconta depuis que, +lisant la dépêche fatale, assis à la même table que Napoléon, et n'osant +la lui présenter, il la poussa insensiblement sous ses yeux, avec son +coude. A peine Napoléon en eut-il pris connaissance, que se relevant +courroucé, il s'écria: «Je ne puis être partout!...» Son agitation fut +extrême, et Berthier désespéra de le calmer. Napoléon se vengea de +l'Angleterre dans les champs d'Austerlitz, écartant ainsi les Russes, +paralysant les Prussiens et dictant des lois dures à l'Autriche.</p> + +<p>Occupé de la guerre et d'intrigues diplomatiques, il ne lui était guère +possible, au milieu de ses soldats, de suivre tous les détails de +l'administration de l'Empire. C'était le Conseil qui gouvernait pendant +son absence; et, par la hauteur de mes fonctions, je me trouvais, en +quelque sorte, premier ministre; du moins personne n'éludait mon +influence. Mais il entrait dans les vues de l'empereur de faire croire +que, dans son camp même, il savait tout, voyait tout et faisait tout. +Ses correspondans officieux de Paris s'empressaient de lui adresser, +entortillés dans de belles phrases, tous les menus faits qu'ils +glanaient à la suite de mes bulletins de police. Napoléon voulait +surtout qu'on eût la bonhommie de croire que dans l'intérieur on +jouissait d'un régime doux et d'une libéralité touchante. Ce fut +d'après ce motif que, pendant la même campagne, il affecta de me tancer, +par la voie du <i>Moniteur</i> et dans ses bulletins, pour avoir refusé à +Collin-d'Harleville l'autorisation d'imprimer une de ses pièces. «Où en +serions-nous, s'écria-t-il hypocritement, s'il fallait avoir la +permission d'un censeur en France pour imprimer sa pensée?» Moi qui le +connaissais, je ne vis dans cette boutade qu'un avis indirect pour me +hâter de régulariser la censure et de nommer des censeurs.</p> + +<p>Une autre boutade plus grave signala sa rentrée dans Paris, le 26 +janvier, après la paix de Presbourg. Il débuta aux Tuileries par une +explosion de mécontentement qui rejaillit sur quelques fonctionnaires et +notamment sur le vénérable Barbé-Marbois, au sujet d'un embarras dans +les paiemens de la Banque, au commencement des hostilités. Cet embarras, +il l'avait occasionné lui-même par l'enlèvement, dans les caves de la +Banque, de cinquante millions. Mis sur le dos des mulets du roi +Philippe, ces millions contribuèrent puissamment aux succès prodigieux +de cette campagne improvisée. Mais ne sommes-nous pas encore trop près +des événemens, pour qu'on puisse, sans inconvénient, déchirer tous les +voiles?</p> + +<p>La paix de Presbourg rendit Bonaparte maître de l'Allemagne et de +l'Italie entière, où il s'empara du royaume de Naples. En dissidence +avec la cour de Rome, il commençait dès lors à tourmenter le pape, qui +naguère était accouru dans sa capitale pour lui donner l'onction sacrée. +Cette paix si glorieuse amena un autre résultat très-important, +l'érection des électorats de Bavière et de Wurtemberg en royaumes, et le +mariage de la fille du roi de Bavière avec Eugène Beauharnais, fils +adoptif de Napoléon. Tel fut le premier chaînon de ces alliances qui à +la fin perdirent Bonaparte, déjà moins touché de sa propre gloire, +qu'enivré de distribuer des couronnes, et de mêler son sang à celui des +vieilles dynasties contre lesquelles il s'armait sans cesse.</p> + +<p>Dans l'intérieur, la bataille d'Austerlitz et le traité de paix +réconcilièrent Napoléon avec l'opinion publique: son auréole de gloire +commençait à éblouir tous les yeux. Je lui vantai cette heureuse +amélioration de l'esprit public. «Sire, lui dis-je, Austerlitz a ébranlé +la vieille aristocratie; le faubourg Saint-Germain ne conspire plus.» +Il en fut enchanté et m'avoua que dans les batailles, dans les plus +grands périls, au milieu des déserts même, il avait toujours eu en vue +l'opinion de Paris, et surtout celle du faubourg St.-Germain. C'était +Alexandre-le-Grand tournant sans cesse ses regards vers la ville +d'Athènes.</p> + +<p>Aussi vîmes-nous l'ancienne noblesse affluer aux Tuileries, comme dans +mon salon, et venir solliciter, postuler des places. Les vieux +républicains me reprochaient de protéger les nobles. Je n'en changeai +pourtant pas pour cela mes habitudes; j'avais d'ailleurs un grand but, +celui d'éteindre et de fondre tous les partis dans le seul intérêt du +gouvernement.</p> + +<p>Beaucoup de sévérité, mêlée d'indulgence, avait pacifié les départemens +de l'Ouest, si long-temps déchirés par la guerre civile. Nous pouvions +dire qu'il n'y avait plus ni Vendée ni chouannerie. Les récalcitrans +erraient en Angleterre, en petite minorité, comme l'émigration. Beaucoup +d'anciens chefs s'étaient soumis de bonne foi; peu s'obstinaient. Il n'y +avait plus ni organisation ni intrigues dangereuses. L'association +royaliste de Bordeaux, l'une des plus compactes, était dissoute. Tous +les agens des Bourbons, dans l'intérieur, avaient été successivement +pénétrés ou connus, depuis M. Hyde de Neuville et le chevalier de +Coigny, jusqu'à Talon et M. Royer-Colard. On avait traité durement +quelques émissaires, soupçonnés d'entreprises hostiles, tels que le +baron de Larochefoucauld, qui mourut dans une prison d'état. Quant au +vieillard Talon, arrêté par Savary dans sa terre du Gâtinais, à la suite +d'une délation <i>officieuse</i>, il éprouva d'abord un traitement si brutal, +que j'en référai à l'empereur. Savary fut tancé. La fille de Talon, +très-intéressante personne<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>, toucha tout le monde et contribua +beaucoup à l'adoucissement du sort de son père; elle sauva même des +papiers importans. Je me prêtais de tout mon cœur à l'allègement des +victimes du royalisme, de même qu'au soulagement des martyrs des +opinions républicaines. De ma part, ce système étonna d'abord; il me fit +ensuite une foule de partisans. Je parus réellement sur la voie d'ériger +la police, ministère d'inquisition et de sévérité, en un ministère de +douceur et d'indulgence.</p> + +<p>Mais un mauvais génie s'en mêla; je fus sans cesse contrarié par la +jalousie, l'envie et l'intrigue, d'une part; et de l'autre par la +défiance et les ombrages du maître.</p> + +<p>Se sentant appuyée, la faction contre-révolutionnaire, couverte du +masque d'une coterie religieuse et anti-philosophique, se fit un système +de dénigrer, d'écarter les hommes de la révolution et de circonvenir +l'empereur. A cet effet, elle envahit les journaux et la littérature, +voulant par là maîtriser l'opinion publique. Tout en ayant l'air de +défendre le goût et la bonne littérature, elle faisait à la révolution +une guerre à mort, soit dans les feuilletons de Geoffroi, soit dans le +<i>Mercure</i>. Tout en invoquant le grand siècle de la monarchie tempérée, +elle travaillait pour un pouvoir sans frein et sans limites. Quant à +Napoléon, il n'attachait d'importance politique, comme organe, qu'au +<i>Moniteur</i>, croyant en avoir fait la force et l'âme de son gouvernement, +ainsi que son intermédiaire avec l'opinion publique du dedans et du +dehors. Se voyant imité plus ou moins, sous ce point de vue, par les +autres gouvernemens, il se crut sûr de la solidité de ce mobile moral.</p> + +<p>J'étais censé le régulateur de l'esprit public et des journaux qui en +étaient les organes, et j'avais même des bureaux où l'on s'en occupait. +Mais on ne manqua pas de représenter que c'était me donner trop de force +et de puissance. On mit hors de ma tutelle le <i>journal des Débats</i>, qui +eut pour censeur et pour directeur un de mes ennemis personnels<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>. On +crut me donner une fiche de consolation en me laissant arracher le +<i>Mercure</i> à la coterie qui l'exploitait au profit de la +contre-révolution. Mais le système de me ravir les journaux n'en +prévalut pas moins dans le cabinet, et je fus bientôt réduit au +<i>Publiciste</i> de Suard et à la <i>Décade philosophique</i> de Ginguené.</p> + +<p>Le crédit de Fontanes n'ayant fait que s'accroître depuis son avènement +à la présidence du Corps législatif, il poussa tant qu'il put ses amis +dans les avenues du pouvoir. M. Molé, son adepte, héritier d'un nom +parlementaire illustre, donna ses <i>Essais de morale et de politique</i>. +C'était l'apologie la plus inconvenante du despotisme, tel qu'on +l'exerce à Maroc. Fontanes fit le plus grand éloge de cet écrit dans le +<i>journal des Débats</i>; je m'en plaignis. L'empereur blâma publiquement +Fontanes, qui s'excusa sur le désir d'encourager un <i>si beau talent dans +un si beau nom</i>. Ce fut à ce sujet que l'empereur lui dit: «Pour Dieu! +M. de Fontanes, laissez-nous au moins la république des lettres.»</p> + +<p>Mais c'était un jeu joué; le jeune adepte de l'orateur impérial fut +nommé presqu'immédiatement auditeur au Conseil d'état, puis maître des +requêtes et ministre <i>in petto</i>.</p> + +<p>Il faut convenir aussi que l'empereur se laissait prendre volontiers à +l'amorce du prestige des noms de l'ancien régime, de même qu'il se +laissait séduire par la magie de l'éloquence de Fontanes, qui le louait +avec noblesse, lorsque tant d'autres ne lui offraient qu'un encens +grossier.</p> + +<p>On se fera une idée de la disposition de l'esprit public d'alors et de +la direction de la littérature, quand on saura que cette même année +parut une histoire de la Vendée, où les Vendéens étaient représentés +comme des héros, et les républicains comme des incendiaires et des +brigands; ce n'est pas tout: cette histoire, regardée comme impartiale, +fut préconisée, enlevée, et fit fureur dans le monde. Tous les hommes de +la révolution en furent indignés. Il me fallut intervenir pour faire +mettre au jour un antidote capable de corriger les récits de l'historien +des détrousseurs de diligences<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p> + +<p>Cependant ils allaient être immenses les résultats et les avantages +politiques d'Austerlitz et de Presbourg. D'abord Joseph Bonaparte fut, +par décret impérial, proclamé roi des Deux-Siciles, le Moniteur ayant +annoncé préalablement que la dynastie qui occupait ce trône avait <i>cessé +de régner</i>. Presqu'aussitôt Louis Bonaparte fut proclamé roi de +Hollande, couronne à envier sans doute, mais qui, pour lui, ne put le +dédommager de ses ennuis domestiques. Murat eut le grand duché de Berg. +Les principautés de Lucques et de Guastalla furent données, en cadeau, +l'une à Elisa, l'autre à Pauline. Le duché de Plaisance échut à Lebrun; +celui de Parme à Cambacérès, et plus tard la principauté de Neuchâtel +fut donnée à Berthier.</p> + +<p>Dans un conseil privé, Napoléon nous avait annoncé qu'il prétendait +disposer souverainement de ses conquêtes pour créer des grands de +l'Empire et une nouvelle noblesse. L'avouerai-je? lorsque, dans un +conseil plus nombreux, il proposa la question de savoir si +l'établissement des titres héréditaires était contraire aux principes de +l'égalité que nous professions presque tous, nous répondîmes +négativement. En effet, l'Empire étant une nouvelle monarchie, la +création de grands officiers, de grands dignitaires, et le renfort d'une +nouvelle noblesse nous parurent indispensables. Il s'agissait, +d'ailleurs, de réconcilier la France ancienne avec la France nouvelle, +et de faire disparaître les restes de la féodalité, en rattachant les +idées de noblesse aux services rendus à l'État.</p> + +<p>Dès le 30 mars, parut un décret impérial, que Napoléon se contenta de +faire communiquer au Sénat, et qui érigeait en duchés, grands fiefs de +l'Empire, la Dalmatie, l'Istrie, le Frioul, Cadore, Bellune, Conegliano, +Trévise, Feltre, Bassano, Vicence, Padoue et Rovigo; Napoléon se +réservant d'en donner l'investiture à titre héréditaire. C'est aux +contemporains à juger ceux qui furent du petit nombre des élus.</p> + +<p>Créé prince de Bénévent, le ministre Talleyrand posséda cette +principauté comme <i>fief</i> immédiat de la couronne impériale. J'eus aussi +un assez bon billet dans cette loterie; je ne tardai pas à prendre rang, +sous le titre de duc d'Otrante, parmi les principaux feudataires de +l'Empire.</p> + +<p>Jusque-là, toute fusion ou amalgame de l'ancienne noblesse avec les +chefs de la révolution eût été frappée de réprobation par l'opinion +publique. Mais la création de nouveaux titres et d'une noblesse +nationale effaça la démarcation et fit naître de nouvelles mœurs dans +les hautes classes.</p> + +<p>Une affaire plus importante, la dissolution du corps germanique, fut +aussi la conséquence de l'extension prodigieuse de l'Empire. En juillet +parut le traité de la confédération du Rhin. Quatorze princes allemands +déclarèrent leur séparation du corps germanique et leur nouvelle +confédération, sous le protectorat de l'empereur des Français. Ce +nouvel acte fédératif, préparé avec adresse, avait surtout pour objet +d'isoler la Prusse, et de resserrer le joug imposé aux Allemands.</p> + +<p>Ceci et les nuages qui s'élevaient entre la France et la Prusse firent +démasquer la Russie, dont la diplomatie avait paru équivoque. Elle +refusa de ratifier le traité de paix conclu récemment, d'après le motif +que son envoyé s'était écarté de ses instructions. Dans ses +tergiversations, nous ne vîmes qu'une ruse pour gagner du temps.</p> + +<p>Depuis la mort de Williams Pitt, conduit au tombeau par le chagrin des +désastres de la dernière coalition, l'Angleterre négociait sous les +auspices de Charles Fox, qui avait repris le timon des affaires. On +croyait pouvoir tout attendre d'un ministère improbateur des coalitions +formées pour rétablir en France l'ancien gouvernement.</p> + +<p>Dans ces entrefaites vint à éclater la guerre de Prusse, guerre mitonnée +depuis Austerlitz, et moins provoquée par les conseils du cabinet que +par les faiseurs de Mémoires clandestins. D'avance ils avaient +représenté la monarchie prussienne prête à tomber d'un souffle comme un +château de cartes. J'ai lu plusieurs de ces Mémoires, un entr'autres +artificieusement rédigé par Montgaillard, alors aux grands gages. Je +puis dire que, pendant les trois derniers mois, cette guerre fut +préparée comme un coup de théâtre; toutes les chances, toutes les +vicissitudes en furent exactement pesées et calculées.</p> + +<p>Je trouvai triste, pour la dignité des couronnes, de voir un cabinet si +mal tenu. La monarchie prussienne, dont il aurait dû être la sauvegarde, +dépendait de l'astuce de quelques intrigans et du mouvement de quelques +subsides, avec lesquels nous jouions à la hausse et à la baisse à +volonté. Jéna! l'histoire dévoilera un jour tes causes secrètes. Le +délire causé par le résultat prodigieux de la campagne de Prusse acheva +d'enivrer la France. Elle s'enorgueillit d'avoir été saluée du nom de +grande nation par son empereur, triomphant du génie de Frédéric et de +son ouvrage.</p> + +<p>Napoléon se crut le fils du Destin, appelé pour briser tous les +sceptres. Plus de paix ni trève avec l'Angleterre; rupture des +négociations; mort de Charles Fox; départ de lord Lauderdale; arrogance +du triomphateur. L'idée de détruire la puissance anglaise comme seul +obstacle à la monarchie universelle, devint son idée fixe. C'est dans ce +but qu'il fonda le <i>système continental</i>, dont le premier décret fut +daté de Berlin. Napoléon était convaincu qu'en tarissant à l'Angleterre +tous ses débouchés, il la réduirait à la phthisie et à subir la +catastrophe. Il pensait non-seulement à la soumettre, mais encore à la +détruire.</p> + +<p>Peu susceptible d'illusion, et à portée de tout voir et de tout savoir, +je pressentis les malheurs des peuples et leur réaction plus ou moins +prochaine. Ce fut bien pis quand il n'y eut plus de doute qu'il fallait +aller se mesurer avec les Russes. La bataille d'Eylau, sur laquelle +j'eus des détails particuliers, me fit frémir. Là, tout avait été +disputé et balancé. Ce n'étaient plus des capucins de cartes qui +tombaient comme à Ulm, à Austerlitz, à Jéna. Le spectacle était aussi +imposant que terrible; il fallait se battre corps à corps, à trois cents +lieues du Rhin. Je pris la plume et j'écrivis à Napoléon à peu près dans +les mêmes termes dont je m'étais servi avant Marengo, mais avec plus de +développemens, car la situation était plus compliquée. Je lui dis que +nous étions sûrs de maintenir la tranquillité dans Paris et dans toute +la France; que l'Autriche ne bougerait pas; que l'Angleterre hésitait de +s'engager avec la Russie, dont le cabinet lui paraissait chanceux; mais +que la perte d'une bataille entre la Vistule et le Niémen pouvait tout +compromettre; que le décret de Berlin froissait beaucoup trop +d'intérêts, et qu'en faisant la guerre aux rois il fallait se garder de +la faire aux peuples pour ne pas les irriter. Je le suppliai, dans les +termes les plus pressans, d'employer tout son génie, tous ses élémens de +destruction et de captation, pour amener une paix prompte et glorieuse +comme toutes celles dont nous avions été redevables à sa fortune. Il me +comprit; mais il lui fallait gagner encore une bataille.</p> + +<p>Là, et à compter d'Eylau, il fut vraiment avisé et habile; fort de +conception, fort de caractère, poursuivant son but avec constance: celui +de dominer le cabinet russe. Rien d'essentiel ne lui échappait; il +surveillait l'intérieur, et avait l'œil à tout. Beaucoup d'intrigues +furent nouées contre lui sur le continent, mais sans succès. On vint de +Londres tâter Paris; on vint me tâter moi-même.</p> + +<p>Qu'on se figure le cabinet anglais donnant dans le panneau de notre +police, même après les mystifications de Dracke et de Spencer-Smith; +qu'on se figure lord Howick, ministre des affaires étrangères, me +dépêchant un émissaire chargé d'instructions secrètes, et porteur d'une +lettre pour moi renfermée dans les nœuds d'une canne. Ce ministre me +faisait demander deux passe-ports en blanc, pour deux négociateurs +chargés d'ouvrir avec moi une négociation mystérieuse. Mais son +émissaire s'étant ouvert imprudemment à l'agent de la préfecture, +Perlet, vil instrument de toute cette machination, le bambou de Vitel +fut ouvert, et une fois la mission connue avec le secret, ce malheureux +jeune homme ne put éviter la peine de mort.</p> + +<p>Il était impossible qu'une telle affaire ne laissât pas quelqu'ombrage +dans l'esprit de Napoléon; il devait en inférer au moins qu'on avait +l'idée, dans l'étranger, qu'il était possible d'essayer d'intriguer +auprès de moi, et que j'étais homme à tout écouter, à tout recueillir, +sauf à me décider selon les temps. Ce ne fut pas d'ailleurs la dernière +ouverture de ce genre qu'on crut pouvoir tenter, car tel était +l'aveuglement des hommes qui circonvenaient le cabinet de Saint-James, +dans l'intérêt de la contre-révolution, qu'ils se persuadèrent que je +n'étais pas éloigné de travailler dans l'intérêt des Bourbons et de +trahir Bonaparte. Ceci était uniquement fondé sur l'opinion généralement +répandue qu'au lieu de persécuter les royalistes dans l'intérieur, je +cherchais, au contraire, à les garantir et à les protéger; qu'en outre, +on était toujours le bien venu quand on s'adressait directement à moi, +pour toutes espèces de révélations et de confidences.</p> + +<p>Ce fut au point que peu de mois après la mort de Vitel, ayant pris sur +mon bureau une lettre cachetée, adressée à <i>moi seul</i>, je l'ouvris et je +la trouvai si pressante, que j'accordai l'audience particulière qu'on me +demandait pour le lendemain. Cette lettre était souscrite d'un nom +emprunté, mais très-connu dans l'émigration, et je crus réellement que +le signataire était la personne qui voulait s'ouvrir à moi. Mais quelle +fut ma surprise, quand cet homme plein d'audace, doué d'un langage +persuasif, étalant les formes les plus distinguées, m'avoua sa +supercherie et osa se déclarer devant moi l'agent des Bourbons et +l'envoyé du cabinet anglais. Dans un exposé chaud et rapide, il établit +la fragilité de la puissance de Napoléon, sa prochaine décadence +(c'était au commencement de la guerre d'Espagne) et sa chute inévitable! +Partant de là, il finit par me conjurer, dans l'intérêt de la France et +de la paix du monde, de me joindre à la bonne cause, pour détourner la +nation de l'abîme...; toutes les garanties qu'il était possible +d'imaginer me furent offertes. Et qui était cet homme? le comte Daché, +ancien capitaine de la marine royale. «Malheureux! lui dis-je, c'est à +la faveur d'un subterfuge que vous vous êtes introduit dans mon +cabinet...—Oui, s'écria-t-il, ma vie est dans vos mains, et, s'il le +faut, j'en ferai volontiers le sacrifice pour mon Dieu et pour mon +roi!—Non, repris-je; vous êtes assis sur mon foyer, et je ne violerai +pas l'hospitalité du malheur; car, comme homme, et non comme magistrat, +je puis pardonner à l'excès de votre égarement et à votre démarche +insensée. Je vous accorde vingt-quatre heures pour vous éloigner de +Paris; mais je vous déclare que des ordres sévères seront donnés pour +que, passé ce terme, vous soyez arrêté partout où l'on pourra vous +découvrir et vous saisir. Je sais d'où vous venez; je connais votre +ligne de correspondance; ainsi souvenez-vous bien que ceci n'est qu'une +trève de vingt-quatre heures; et encore ne pourrais-je pas vous sauver +dans ce court espace de temps, si d'autres que moi ont eu connaissance +de votre secret et de votre démarche.» Il me protesta que personne au +monde n'en avait la moindre idée, ni dans l'étranger ni en France; et +que ceux mêmes qui l'avaient reçu sur la côte ignoraient qu'il se fût +hasardé jusqu'à Paris. «Eh bien, lui dis-je, je vous donne vingt-quatre +heures: partez.</p> + +<p>J'eusse manqué à mes devoirs, en ne rendant pas compte à l'empereur de +ce qui venait de se passer. La seule variante que je me permis fut la +supposition d'un court sauf-conduit qu'aurait préalablement obtenu de +moi le comte Daché, sous prétexte de révélations importantes qu'il ne +voulait faire qu'à moi seul. Cette variante était indispensable; car +j'étais sûr que Napoléon aurait désapprouvé ma générosité et y aurait +même vu quelque chose de louche. Indépendamment des ordres de la police, +il en donna lui-même, de son cabinet, de très-rigoureux, tant il +redoutait, dans ses ennemis, l'énergie et le caractère. Toutes les +polices furent mises aux trousses du malheureux comte, et l'on s'acharna +tellement, qu'au moment de se rembarquer pour Londres, sur la côte du +Calvados, il périt d'une mort affreuse, trahi par une femme dont le nom +est aujourd'hui en exécration dans son ancien parti.</p> + +<p>On sent bien qu'une mission si hasardée et si périlleuse n'eût été ni +donnée, ni remplie immédiatement après les négociations et le traité de +Tilsitt, glorieux résultat de la victoire de Friedland.</p> + +<p>Il me reste à caractériser cette grande époque de la vie politique de +Napoléon. L'événement était de nature à fasciner tous les esprits. La +vieille aristocratie en fut subjuguée. <i>Que n'est-il légitime</i>? +disait-on dans le faubourg Saint-Germain. «Alexandre et Napoléon se +rapprochent, la guerre cesse, et cent millions d'hommes sont en repos.» +On crut à cette niaiserie et l'on ne vit pas que le <i>duumvirat</i> de +Tilsitt n'était qu'un traité simulé de partage du monde entre deux +potentats et deux Empires qui, une fois en point de contact, finiraient +par s'entrechoquer.</p> + +<p>Dans le traité secret, Alexandre et Napoléon se partageaient le monde +continental: tout le midi de l'Europe était abandonné à Napoléon, déjà +maître de l'Italie et arbitre de l'Allemagne, poussant ses avant-postes +jusqu'à la Vistule, et élevant Dantzick comme l'une de ses places +d'armes les plus formidables.</p> + +<p>De retour à Saint-Cloud, le 27 juillet, il y fut l'objet des plus fades +et des plus extravagantes adulations, de la part de tous les organes des +autorités premières. Je voyais chaque jour le progrès de l'enivrement +altérer ce grand caractère; il devenait bien plus réservé avec ses +ministres. Huit jours après son retour, il fit des changemens +remarquables dans le ministère. Il donna le porte-feuille de la guerre +au général Clarke, depuis duc de Feltre, et celui de l'intérieur à +Cretet, alors simple conseiller d'état; Berthier fut fait +vice-connétable. Mais ce qui étonna le plus, ce fut de voir passer le +porte-feuille des relations extérieures à Champagny, depuis duc de +Cadore. Ôter à M. de Talleyrand ce département, c'était un signe de +disgrâce, mais qui fut colorée par de nouvelles faveurs purement +honorifiques. M. de Talleyrand fut promu vice-grand-électeur; ce qui ne +laissa pas de prêter aux quolibets. Il est sûr qu'un dissentiment +d'opinion sur les projets relatifs à l'Espagne fut la principale cause +de sa disgrâce; mais cet important objet n'avait encore été traité que +d'une manière confidentielle entre l'empereur et lui. A cette époque, il +n'en avait pas encore été question au conseil, du moins en ma présence. +Mais j'en pénétrai le mystère avant même le traité secret de +Fontainebleau, qui n'eut lieu qu'à la fin d'octobre. De même que celui +de Presbourg, le traité de Tilsitt fut marqué d'abord par l'érection +d'un nouveau royaume dévolu à Jérôme, au sein de l'Allemagne. On y +installa ce roi écolier sous la tutelle des précepteurs que lui assigna +son frère, qui se réserva la haute main dans la direction politique du +nouveau roi tributaire.</p> + +<p>Vers cette époque on apprit le succès de l'attaque de Copenhague par les +Anglais, ce qui fut un premier dérangement aux stipulations secrètes de +Tilsitt, en vertu desquelles la marine du Danemarck devait être mise à +la disposition de la France. Depuis la catastrophe de Paul I<sup>er</sup>, je +n'avais pas revu Napoléon s'abandonner à de plus violens transports. Ce +qui le frappa le plus dans ce vigoureux coup de main, ce fut la +promptitude de la résolution du ministère anglais. Il soupçonna une +nouvelle infidélité dans le secret de son cabinet, et me chargea de +vérifier si cela tenait au dépit d'une récente disgrâce. Je lui +représentai de nouveau combien il était difficile, dans un si ténébreux +dédale, de rien pénétrer autrement que par instinct et par conjecture: +«Il faudrait, lui dis-je, que les traîtres voulussent se trahir +eux-mêmes, car la police ne sait jamais que ce qu'on lui dit, et ce que +le hasard lui découvre est peu de chose.» J'eus à ce sujet une +conférence curieuse et véritablement historique avec un personnage qui a +survécu et qui survit à tout; mais ma position actuelle ne me permet pas +d'en révéler les détails.</p> + +<p>Les affaires de l'intérieur marchèrent dans le système des plans +relatifs au dehors, et qui commençaient à se développer. Le 18 +septembre, furent supprimés enfin les restes du Tribunat, non que la +troupe réduite des tribuns eût rien d'hostile, mais parce qu'il entrait +dans les desseins de l'empereur de supprimer la discussion préalable des +lois; elle ne devait plus avoir lieu que par commissaires.</p> + +<p>Ici va s'ouvrir la mémorable année 1808, époque d'une nouvelle ère, où +commence à pâlir l'étoile de Napoléon. J'eus enfin une connaissance +confidentielle de l'arrière-pensée qui venait de dicter le traité secret +de Fontainebleau et l'invasion du Portugal. Napoléon m'avoua que les +Bourbons d'Espagne et la maison de Bragance allaient cesser de régner. +«Passe pour le Portugal, lui dis-je, qui est bien réellement une colonie +anglaise; mais quant à l'Espagne, vous n'avez point à vous en plaindre; +ces Bourbons-là sont et seront tant que vous voudrez vos très-humbles +préfets. Ne vous méprenez-vous pas d'ailleurs sur les dispositions des +peuples de la Péninsule? Prenez garde; vous y avez beaucoup de +partisans, il est vrai; mais parce qu'on vous y regarde comme un grand +et puissant potentat, comme un ami et un allié. Si vous vous déclarez +sans motif contre la maison régnante; si, à la faveur de ses dissensions +domestiques, vous renouvelez la fable de l'huître et des plaideurs, il +faudra vous déclarer contre la plus grande partie de la population. Et, +vous ne devez pas l'ignorer, l'Espagnol n'est pas un peuple flegmatique +comme l'Allemand; il tient à ses mœurs, à son gouvernement, à ses +vieilles habitudes; il ne faut pas juger de la masse de la nation par +les sommités de la société, qui sont là, comme partout ailleurs, +corrompues et peu patriotiques. Encore une fois, prenez garde de +transformer un royaume tributaire en une nouvelle Vendée.—Que +dites-vous? reprit-il; tout ce qui est raisonnable en Espagne méprise le +gouvernement; le prince de la Paix, véritable maire du palais, est en +horreur à la nation; c'est un gredin qui m'ouvrira lui-même les portes +de l'Espagne. Quant à ce ramas de canaille dont vous me parlez, qui est +encore sous l'influence des moines et des prêtres, une volée de coups de +canon la dispersera. Vous avez vu cette Prusse militaire, cet héritage +du grand Frédéric, tomber devant mes armées comme une vieille masure; +eh bien, vous verrez l'Espagne entrer dans ma main sans s'en douter, et +s'en applaudir ensuite; j'y ai un parti immense. J'ai résolu de +continuer dans ma propre dynastie le système de famille de Louis <span class="smcap">xiv</span>, et +d'unir l'Espagne aux destinées de la France; je veux saisir l'occasion +unique que me présente la fortune de régénérer l'Espagne, de l'enlever à +l'Angleterre et de l'unir intimement à mon système. Songez que le soleil +ne se couche jamais dans l'immense héritage de Charles-Quint, et que +j'aurai l'Empire des deux Mondes.»</p> + +<p>Je vis que c'était un dessein arrêté, que tous les conseils de la raison +n'y feraient rien, et qu'il n'y avait plus qu'à laisser aller le +torrent. Toutefois, je crus devoir ajouter que je suppliai Sa Majesté de +bien examiner dans sa sagesse si tout ce qui se passait n'était pas un +jeu joué; si le Nord ne cherchait pas à le précipiter sur le Midi, comme +diversion utile, et dans l'arrière-pensée de renouer en temps opportun +avec l'Angleterre, afin de prendre l'Empire entre deux feux. «Voilà bien +un ministre de la police, s'écria-t-il, qui se défie de tout, qui ne +croit à rien de bon ni à rien de bien! Je suis sûr d'Alexandre, qui est +de très-bonne foi; j'exerce maintenant sur lui une sorte de charme, +indépendamment de la garantie que m'offrent ses entours, dont je suis +également sûr.» Ici Napoléon me répéta tout ce que j'avais entendu dire +de futile par sa suite sur l'abouchement de Tilsitt et sur le subit +amour de la cour de Russie pour l'empereur et les siens; il n'oublia pas +les cajoleries au moyen desquelles il croyait avoir captivé le grand-duc +Constantin lui-même, qui, disait-on, n'y avait pas tenu de s'entendre +dire qu'il était le prince le mieux habillé de l'Europe, et qu'il avait +les plus belles cuisses du monde.</p> + +<p>Ces épanchemens ne me furent pas inutiles. Voyant Napoléon en bonne +humeur, je lui reparlai en faveur de plusieurs personnes pour lesquelles +je m'intéressai particulièrement, et qui toutes furent placées d'une +manière avantageuse. Il commençait à être plus content du faubourg +St.-Germain, et tout en approuvant ma manière large de faire la police +avec l'ancienne aristocratie, il me dit qu'il y avait, du côté de +Bordeaux, deux familles<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a> que je regardais comme récalcitrantes et +dangereuses, mais qu'il voulait qu'on les laissât tranquilles, +c'est-à-dire qu'on les surveillât sans inquisition. «Vous m'avez dit +souvent que vous deviez être comme moi le médiateur entre l'ancien et le +nouvel ordre de choses: c'est votre mission; car voilà, en effet, ma +politique dans l'intérieur. Mais quant au dehors, ne vous en mêlez pas; +laissez-moi faire, et surtout n'allez pas vouloir défendre le pape; ce +serait par trop ridicule de votre part; laissez-en le soin à M. de +Talleyrand qui lui a l'obligation d'être aujourd'hui séculier et de +posséder une belle femme en légitime mariage.» Je me mis à rire, et, +reprenant mon porte-feuille, je fis place au ministre de la marine.</p> + +<p>Ce que Napoléon venait de me dire sur le pape, faisait allusion à ses +différends avec le Saint-Siège, qui remontaient en 1805 et +s'aggravaient tous les jours. L'entrée de nos troupes dans Rome vint +coïncider avec l'invasion de la Péninsule. Pie <span class="smcap">vii</span> lança presqu'aussitôt +un bref par lequel il menaçait Napoléon de diriger contre lui ses armes +spirituelles: sans doute elles étaient bien émoussées, mais ne +laissaient pas que de remuer encore bien des consciences. A mes yeux ces +différends paraissaient d'autant plus impolitiques, qu'ils ne pouvaient +manquer d'aliéner une grande partie des peuples de l'Italie, et, parmi +nous, de favoriser la <i>petite église</i> qui nous avait tourmentés +long-temps; elle commençait à s'en prévaloir pour faire cause commune +avec le pape contre le gouvernement. Mais Napoléon ne poussait tout à +l'extrême envers le chef de l'Église, que pour avoir le prétexte de +s'emparer de Rome, et de le dépouiller de tout son temporel: c'était une +des branches de son vaste plan de monarchie universelle et de +reconstruction de l'Europe. J'y aurais donné les mains volontiers; mais +je voyais à regret qu'il partait d'une base fausse, et que l'opinion +commençait à se gendarmer. Comment, en effet, vouloir procéder ainsi à +la conquête de tous les États, sans avoir au moins pour soi les +peuples? Avant de dire imprudemment que sa propre dynastie, qui était la +dynastie de la veille, serait bientôt la plus ancienne de l'Europe, il +aurait fallu connaître l'art d'isoler les rois de leurs peuples, et, +pour cela, ne pas abandonner les principes sans lesquels on ne pouvait +soi-même exister.</p> + +<p>Cette affaire de Rome était alors étouffée par tout ce qui se passait à +Madrid et à Baïonne, où Napoléon était arrivé le 15 avril, avec sa cour +et sa suite. Déjà l'Espagne était envahie, et, sous les dehors de +l'amitié, on venait de s'emparer de ses principales forteresses du nord. +Plein d'espérance et ravisseur de l'Espagne, Napoléon s'apprêtait à +saisir les trésors du Nouveau-Monde, que cinq ou six aventuriers étaient +venus lui offrir comme le résultat infaillible de leurs intrigues. Tous +les ressorts de cette vaste machination étaient montés; ils s'étendaient +du château de Marrac à Madrid, à Lisbonne, à Cadix, à Buenos-Ayres et au +Mexique. Napoléon avait à sa suite son établissement particulier de +fourberies politiques: son duc de Rovigo, Savary; son archevêque de +Malines, abbé de Pradt; son prince Pignatelli, et tant d'autres +instrumens plus ou moins actifs de ses fraudes diplomatiques. +L'ex-ministre Talleyrand le suivait aussi, mais plutôt comme patient que +comme acteur.</p> + +<p>J'avais averti Napoléon, au moment de son départ, que l'opinion publique +s'irritait dans une attente pénible; et que les causeries de salon +prenaient un essor que mes trois cents régulateurs de Paris ne pouvaient +déjà plus maîtriser.</p> + +<p>Ce fut bien pis, quand les événemens se développèrent; quand, par la +ruse et la perfidie, toute la maison d'Espagne se trouva prise dans les +filets de Baïonne; quand Madrid eut subi le massacre du 2 mai; et quand +le soulèvement de presque toute une nation eut embrâsé la presque +totalité de la Péninsule. Tout fut connu et avéré dans Paris, malgré les +efforts incroyables de toutes les polices, de toutes les administrations +pour intercepter et dérober la connaissance des événemens publics. +Jamais, dans le cours de mes deux ministères, je ne vis un pareil +déchaînement contre l'insatiable ambition et le machiavélisme du chef de +l'État. Je pus m'assurer alors que, dans les grandes crises, la vérité +reprend tous ses droits et tout son empire. Je reçus de Baïonne deux ou +trois lettres assez dures, sur le mauvais état de l'esprit public, dont +on semblait me rendre, en quelque sorte, responsable: mes bulletins +répondaient à tout. Vers la fin de juillet, après la capitulation de +Baylen, il n'y eut plus moyen d'y tenir. La contre-police et les +correspondans particuliers de l'empereur prirent l'alarme; ils se +méprirent jusqu'à donner l'éveil sur de prétendus indices d'une +conspiration dans Paris, tout-à-fait imaginaire. L'empereur s'éloigna de +Baïonne en toute hâte, après plusieurs accès d'emportement, transformés, +dans les salons de la Chaussée d'Antin et du faubourg Saint-Germain, en +accès de fièvre chaude. Traversant la Vendée, il revint à Saint-Cloud, +par la Loire. Je m'attendais à un coup de boutoir à mon premier travail, +et je me tenais sur mes gardes. «Vous avez été trop indulgent, duc +d'Otrante, furent ses premières paroles. Comment avez-vous pu laisser +établir dans Paris tant de foyers de bavardage et de +malveillance?—Sire, quand tout le monde s'en mêle, il n'y a plus moyen +de sévir; la police n'a point accès d'ailleurs dans l'intérieur des +familles et dans les épanchemens de l'intimité.—Mais l'étranger a remué +Paris?—Non, Sire; le mécontentement public s'est exhalé tout seul; de +vieilles passions se sont réveillées; et, dans ce sens, il y a eu +malveillance. Mais on ne remue pas les nations, sans remuer les +passions. Il serait impolitique, imprudent même, d'aigrir et d'exaspérer +les esprits par des rigueurs hors de saison. Du reste, on a exagéré à +Votre Majesté cette turbulence, qui s'apaisera comme tant d'autres; tout +va dépendre de l'issue de cette affaire d'Espagne et de l'attitude que +prendra l'Europe continentale. Votre Majesté a surmonté des difficultés +plus ardues et vaincu des crises plus fortes.» Ce fut alors que, +parcourant à grands pas son cabinet, il me reparla de la guerre +d'Espagne comme d'une échauffourée qui méritait à peine une volée de +coups de canon, s'emportant et se déchaînant contre Murat, contre +Moncey, surtout contre Dupont, et qualifiant sa capitulation d'infamie, +bien résolu de faire dans l'armée un exemple. «Cette guerre de paysans +et de moines, reprit-il, je la ferai moi-même, et j'espère y étriller +les Anglais. Je vais m'entendre avec l'empereur Alexandre, pour que les +traités s'accomplissent et pour que l'Europe ne soit pas agitée. Dans +trois mois, je ramènerai mon frère dans Madrid, et dans quatre mois +j'entrerai moi-même dans Lisbonne, si les Anglais osent y aborder. Je +punirai ce ramassis de canaille et je chasserai les Anglais.»</p> + +<p>Tout fut désormais dirigé sur ce plan d'opérations. Des agens +confidentiels et des courriers étaient partis pour Saint-Pétersbourg. La +réponse favorable ne se fit pas attendre. La ville d'Erfurt fut choisie +pour l'entrevue des deux empereurs. Rien de plus heureux que cette +entrevue, où, à la fin de septembre, le czar vint fraterniser avec +Napoléon. Ces deux arbitres formidables du continent passèrent dix-huit +jours ensemble dans l'intimité, au milieu des fêtes et des délices. On +eut encore recours à une momerie diplomatique collective auprès du roi +d'Angleterre, dans le but apparent d'obtenir son adhésion à la paix +générale. J'avais donné à l'empereur, avant son départ, des informations +qui auraient dû le désabuser; mais, que dis-je? il ne croyait pas plus +que moi peut-être à la possibilité d'une paix dont il n'aurait su que +faire.</p> + +<p>Erfurt ramena l'opinion. A l'ouverture du Corps législatif, le 26 +octobre, Napoléon, de retour, se déclara d'accord et invariablement uni +avec l'empereur Alexandre pour la paix comme pour la guerre.... +<i>Bientôt</i>, dit-il, <i>mes aigles planeront sur les tours de Lisbonne</i>.</p> + +<p>Mais ceci révélait aux penseurs sa faiblesse dans une guerre nationale +qu'il n'osait poursuivre sans un appui européen qui pouvait lui +échapper. Ce n'était plus Napoléon faisant tout par lui-même. Ses +embarras étaient sensibles depuis qu'il déclarait la guerre aux peuples.</p> + +<p>Cette Espagne où allait s'enfoncer Napoléon, m'assiégeait de noirs +pressentimens; j'y voyais un foyer de résistance alimenté par +l'Angleterre et qui pouvait offrir à nos adversaires du continent, des +chances favorables pour attenter de nouveau à notre existence politique. +Il était triste d'avoir, par une entreprise imprudente, tout remis en +question, et la solidité de nos conquêtes et même notre avenir. En +affrontant sans cesse de nouveaux dangers, Napoléon, notre fondateur, +pouvait tomber frappé d'une balle ou atteint par un boulet, ou sous le +fer d'un fanatique. Il n'était que trop vrai, toute notre puissance ne +résidait que dans un seul homme, qui, sans postérité, sans avenir +certain, réclamait de la Providence vingt années encore pour achever son +ouvrage. S'il nous était enlevé avant ce terme, il n'aurait pas même, +comme Alexandre le Macédonien, ses propres lieutenans pour héritiers de +son pouvoir et de sa gloire, ni pour garanties de nos existences. Ainsi +ce vaste et formidable Empire créé comme par enchantement, n'avait +qu'une base fragile qui pouvait s'évanouir sur les ailes de la mort. Les +mains qui avaient aidé à l'élever étaient trop faibles pour le soutenir +sans un appui vivant. Si les graves circonstances où nous nous trouvions +faisaient naître ces réflexions dans mon esprit, la situation +particulière de l'empereur y ajoutait un plus haut degré de sollicitude.</p> + +<p>Le charme de ses habitudes domestiques s'était rompu; la mort dans ses +rigueurs était venue planer sur cet enfant qui, à la fois son neveu et +son fils adoptif, avait par sa naissance tant resserré le nœud qui +l'attachait à Joséphine par Hortense, et à Hortense par Joséphine. «Je +me reconnais, disait-il, dans cet enfant!» Et il caressait déjà la +chimère qu'il pourrait lui succéder. Combien de fois sur la terrasse de +Saint-Cloud, après ses déjeuners, ne l'avait-on pas vu contempler avec +délices ce rejeton dont les manières et les dispositions étaient si +heureuses, et se délassant des soins de l'Empire, se mêler à ses jeux +enfantins! Pour peu qu'il montrât de l'opiniâtreté, du penchant pour le +bruit du tambour, pour les armes et le simulacre de la guerre, Napoléon +s'écriait avec enthousiasme: «Celui-là sera digne de me succéder, il +pourra me surpasser encore!» Au moment même où il lui préparait de si +hautes destinées, ce bel enfant, atteint du croup, lui fut enlevé. Ainsi +fut brisé le roseau sur lequel voulait s'appuyer un grand homme.</p> + +<p>Jamais je ne vis Napoléon en proie à un chagrin plus concentré et plus +profond; jamais je n'avais vu Joséphine et sa fille dans une affliction +plus déchirante: elles semblaient y puiser le sentiment douloureux d'un +avenir désormais sans bonheur et sans espérances. Les courtisans +eux-mêmes eurent pitié d'une si haute infortune; je crus voir briser le +chaînon de la perpétuité de l'Empire.</p> + +<p>Je ne devais pas renfermer en moi-même les réflexions que me suggérait +ma prévoyance; mais j'attendis pour les présenter à Napoléon que sa +douleur ne laissât plus d'autres traces que des cicatrices. Pour lui +d'ailleurs les peines du cœur étaient subordonnées aux soins de +l'Empire, aux plus hautes combinaisons de la politique et de la guerre. +Quelles plus grandes diversions! Déjà même des distractions d'un autre +genre, des consolations plus efficaces avaient trompé ses regrets et +rompu la monotonie de ses habitudes: officieusement secondé par son +confident Duroc, il s'était jeté, non dans l'amour des femmes, mais dans +la possession physique de leurs charmes. On citait deux dames de sa cour +honorées de ses hommages furtifs, et qui venaient d'être remplacées par +la belle italienne, Charlotte Gaz... née Brind.... Napoléon, frappé de +sa beauté, la comblait d'une faveur récente.</p> + +<p>On savait d'ailleurs qu'affranchi de l'assujettissement d'un ménage +bourgeois, il n'avait plus ni la même chambre ni le même lit que +Joséphine. Cette espèce de séparation nuptiale avait eu lieu à la suite +d'une scène violente excitée par la jalousie de sa femme<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>, et depuis +lors il s'était refusé à reprendre aucune chaîne domestique. Du côté de +Joséphine, les tourmens étaient bien moins occasionnés par les blessures +du cœur que par les épines d'une appréhension inquiétante. Elle était +effrayée des suites de la perte subite du fils d'Hortense, du +délaissement de sa fille et de son propre abandon. Elle pressentait +l'avenir et se désolait de sa stérilité.</p> + +<p>Le concours de ces circonstances à la fois politiques et domestiques, et +la crainte de voir un jour l'empereur en vieillissant se traîner sur les +traces d'un sardanapale, me suggérèrent l'idée de travailler à donner un +avenir au magnifique Empire dont j'étais l'un des principaux gardiens. +Dans un mémoire confidentiel dont je lui fis moi-même la lecture, je lui +représentait nécessité de dissoudre son mariage, de former +immédiatement, comme empereur, un nouveau nœud plus assorti et plus +doux, et de donner un héritier au trône sur lequel la Providence +l'avait fait monter. Ma conclusion était la conséquence naturelle des +considérations et des argumens les plus forts et les plus solides que +pussent suggérer les besoins de la politique et les nécessités de +l'État.</p> + +<p>Sans me rien manifester de positif sur ce sujet grave et pressant, +Napoléon me laissa entrevoir que, sous le point de vue politique, la +dissolution de son mariage était arrêtée déjà dans son esprit; mais +qu'il n'en était pas de même du nœud qu'il serait à propos de former; +que, d'un autre côté, il tenait singulièrement, par ses habitudes autant +que par une sorte de superstition, à Joséphine; et que la démarche qui +lui coûterait le plus serait de lui signifier le divorce. Je m'en tins +aux monosyllabes significatifs et aux deux ou trois phrases +presqu'énigmatiques, mais pour moi faciles à deviner. Poussé par un +excès de zèle, je résolus d'ouvrir la brèche et d'amener Joséphine sur +le terrain de ce grand sacrifice que réclamaient la solidité de l'Empire +et la félicité de l'empereur.</p> + +<p>Une telle ouverture exigeait quelques préliminaires; j'épiai l'occasion. +Elle se présenta un dimanche à Fontainebleau, à la rentrée de la messe. +Là, tenant Joséphine dans l'embrasure d'une fenêtre, je lui donnai, avec +toutes les précautions oratoires, tous tes ménagemens possibles, la +première atteinte d'une séparation que je lui présentai comme le plus +sublime et en même temps le plus inévitable des sacrifices. Son teint se +colora d'abord; elle pâlit ensuite; ses lèvres se tuméfièrent, et +j'aperçus dans tout son être des signes qui me firent redouter une +attaque de nerfs, ou toute autre explosion. Ce ne fut qu'en balbutiant +qu'elle m'interpella, pour savoir si j'avais l'ordre de lui faire une si +triste insinuation. Je lui dis que je n'avais aucun ordre, mais que je +pressentais les nécessités de l'avenir; et me hâtant, par une réflexion +générale, de rompre un si pénible entretien, je feignis d'avoir à +conférer avec un de mes collègues, et je m'éloignai. Je sus, le +lendemain, qu'il y avait eu beaucoup de chagrins et de troubles dans +l'intérieur; qu'une explication, à la fois vive et touchante, s'était +engagée entre Joséphine et Napoléon, qui m'avait désavoué; et que cette +femme, naturellement si douce, si bonne, m'ayant d'ailleurs plus d'un +genre d'obligations, avait sollicité en grâce et avec instance mon +renvoi, pour avoir préféré le bien de la France à son intérêt personnel +et aux jouissances de sa vanité. Tout en protestant que j'avais parlé +sans mission, l'empereur se refusa de me <i>chasser</i>, car ce fut là le +mot, et il calma tant bien que mal Joséphine, en alléguant à mon égard +des prétextes politiques. Il était, pour moi, évident que si déjà il +n'eût arrêté secrètement son divorce, il m'eût sacrifié, au lieu de se +borner à un simple désaveu de ma démarche. Mais Joséphine en fut la +dupe; elle n'avait point assez d'esprit pour ne pas se bercer +d'illusion; elle crut obvier à tout par de misérables artifices. Qui le +croirait? elle mit l'empereur sur la voie d'une de ces fraudes +politiques, qui eussent été la dérision de toute l'Europe, s'offrant de +supposer une grossesse factice, osant même le proposer formellement à +l'empereur. Sur qu'elle en viendrait là, j'avais fait ébruiter la +possibilité de cette supercherie par mes limiers, de sorte que +l'empereur n'eut qu'à lui montrer ses bulletins de police se débarrasser +de ses obsessions.</p> + +<p>De plus grands événemens firent une diversion éclatante. Le 4 novembre, +Napoléon en personne ouvrit cette seconde campagne de la Péninsule, +après avoir retiré de l'Allemagne quatre-vingt mille vieux soldats. Il +avait allumé un vaste incendie, et il courut l'éteindre avec des flots +de sang. Mais que pourra-t-il contre des peuples soulevés et en +révolution? Tout d'ailleurs va lui inspirer le soupçon et l'inquiétude; +il ira jusqu'à se persuader qu'il se forme dans Paris un foyer de +résistance, dont M. de Talleyrand et moi sommes les deux mobiles +invisibles.</p> + +<p>Ayant appris que cent vingt-cinq boules noires, un tiers d'opposans à +ses volontés, venaient d'étonner le Corps législatif, il en fut si +choqué, si alarmé, qu'il crut devoir lancer, de Valladolid, le 4 +décembre, une note officielle explicative de l'essence du gouvernement +impérial, et de la place qu'il lui plaisait d'y assigner aux +législateurs. «Nos malheurs, dit-il, sont venus, en partie, de ces +exagérations d'idées qui ont porté un corps à se croire le représentant +de la nation: ce serait une prétention chimérique et même criminelle, de +vouloir représenter la nation avant l'empereur. Le Corps législatif +devrait être appelé Conseil législatif, puisqu'il n'a pas la faculté de +faire des lois, n'en ayant point la proposition. Dans l'ordre de la +hiérarchie constitutionnelle, le premier représentant de la nation, +c'est l'empereur et ses ministres, organes de ses décisions. Tout +rentrerait dans le désordre, si d'autres idées constitutionnelles +venaient à pervertir les idées de nos constitutions monarchiques.»</p> + +<p>Ces oracles du pouvoir absolu n'auraient fait qu'aigrir les esprits, +sous un prince faible et capricieux; mais Napoléon avait sans cesse +l'épée à la main, et la victoire marchait encore sur ses pas. Aussi tout +s'inclinait encore; et le seul ascendant de sa puissance suffisait pour +dissiper tout germe d'opposition légale.</p> + +<p>Quand on sut qu'il venait d'entrer à Madrid en vainqueur irrité, et +qu'il était résolu de surprendre et de chasser l'armée anglaise, on crut +la guerre finie, et j'endoctrinai dans ce sens tous mes organes mobiles. +Mais tout-à-coup, laissant les Anglais et abandonnant cette guerre à ses +lieutenans, l'empereur nous revint d'une manière subite et inattendue; +soit, comme ses entours me l'ont assuré, qu'il ait été frappé de l'avis +qu'une bande de fanatiques espagnols s'était organisée pour +l'assassiner; (j'y avais cru, et j'avais donné, de mon côté, le même +avis); soit qu'il fût encore dominé par l'idée fixe de l'existence d'une +coalition, dans Paris, contre son autorité. Je croirais assez à l'un et +à l'autre motifs réunis, mais qui furent masqués par l'annonce de +l'urgence de ce retour subit, d'après les préparatifs de l'Autriche. +Napoléon eut encore trois ou quatre mois devant lui, et il savait tout +aussi bien que moi que si l'Autriche remuait, elle n'était pas encore +prête.</p> + +<p>A mon premier travail, il me souda sur l'affaire du Corps législatif et +sur son admonition impériale. Je le vis venir et je répondis que c'était +très-bien; que c'était ainsi qu'il fallait gouverner; que si un corps +quelconque s'arrogeait le droit de représenter, à lui seul, le +souverain, il n'y aurait d'autre parti à prendre que de le dissoudre; et +que si Louis <span class="smcap">xvi</span> eût agi ainsi, ce malheureux prince vivrait et +régnerait encore. Me fixant alors avec des yeux étonnés: «Mais quoi! duc +d'Otrante, me dit-il après un instant de silence, il me semble pourtant +que vous êtes un de ceux qui ont envoyé Louis <span class="smcap">xvi</span> à l'échafaud?—Oui, +Sire, répondis-je sans hésitation, et c'est le premier service que j'ai +eu le bonheur de rendre à Votre Majesté.»</p> + +<p>Rappelant à lui toute la force de son génie et de son caractère pour +surmonter l'agression de l'Autriche, il combina son plan et se hâta d'en +venir à une prompte exécution. Il était à craindre qu'il ne fût poussé +ou surpris aux défilés des Montagnes Noires, car ses forces étaient +faibles, et on l'eût réduit à la défensive s'il eût laissé opérer la +concentration des masses autrichiennes. Tann, Abensberg, Eckmülh, +Ratisbonne, virent le rapide triomphe de nos armes et signalèrent +l'heureux début d'une campagne d'autant plus grave, que nous faisions, +contre les règles d'une saine politique, deux guerres à la fois.</p> + +<p>La levée de boucliers de Schill, en Prusse, nous révéla tout le danger. +Ce major prussien, arborant l'étendard de la révolte, venait d'être +lancé par les Schneider, les Stein, chefs des illuminés; c'était un +timide essai que faisait la Prusse. Il tint à peu de chose que les +peuples de l'Allemagne septentrionale ne vinssent dès lors, par +imitation, à s'insurger comme les peuples de la Péninsule. Pressé entre +deux guerres nationales, Napoléon eût succombé quatre ans plutôt. Ceci +me fit faire de sérieuses réflexions sur la fragilité d'un Empire qui +n'avait d'autre appui que les armes, et d'autre mobile qu'une ambition +effrénée.</p> + +<p>Nous respirâmes après l'occupation de Vienne; mais Schill courait encore +en Saxe, et les Viennois se montraient irrités et exaltés. Il y eut +plusieurs émeutes dans cette capitale de l'Autriche. Bientôt les +premiers bruits sur la bataille d'Essling vinrent renouveler nos transes +et aggraver nos inquiétudes. A ces bruits succédèrent les informations +confidentielles, presque toutes désolantes. Non-seulement Lannes, le +seul ami de Napoléon qui fût resté en possession de lui dire la vérité, +avait péri glorieusement, mais on complaît huit mille morts, dix-huit +mille blessés, parmi lesquels trois généraux et au-delà de cinq cents +officiers, de tout grade. Si, après tant de pertes, l'armée fut sauvée, +elle m'en fut pas redevable à Napoléon, mais au sang-froid de Masséna. +Qu'on juge de notre perplexité dans Paris, et combien il nous fallut +d'efforts et d'adresse pour jeter un voile sur ce grand échec, qui +pouvait être suivi de plus d'un désastre! Quant à Napoléon, il se +proclamait victorieux dans ses bulletins, et, s'il n'avait pas profité +de la victoire, il en accusait, d'une manière assez triviale, le +<i>général Danube</i>, le meilleur officier de l'Autriche. En effet, on ne +pouvait s'expliquer l'immobilité de l'archiduc, après tant de pertes de +notre part, et après que nous n'avions pu trouver de refuge que dans +l'île de Lobau. Plus le bulletin était impudent, plus on faisait des +commentaires.</p> + +<p>Les nombreux ennemis que Napoléon avait en France, soit parmi les +républicains, soit parmi les royalistes, se réveillèrent; le faubourg +St.-Germain redevint hostile, et il y eut même quelques menées dans la +Vendée. On se flattait déjà tout haut que la journée d'Essling porterait +un coup fatal à l'empereur.</p> + +<p>On était si préoccupé des événemens du Danube, qu'à peine fit-on alors +attention aux événemens de Rome. Il nous était réservé, à nous +philosophes, enfans du dix-huitième siècle et adeptes de l'incrédulité; +il nous était réservé, dis-je, de déplorer, comme impolitique, +l'usurpation du patrimoine de Saint-Pierre et la persécution du chef de +l'Église, par celui même que nous avions élu notre dictateur perpétuel. +Un décret de Napoléon, de la fin de mai, avait ordonné la réunion des +États romains à l'Empire français. Qu'arriva-t-il? Le vénérable pontife, +cramponné sur le siège de Rome, se voyant désarmé, dépouillé, n'ayant à +sa disposition que ses armes spirituelles, lança des bulles +d'excommunication contre Napoléon et ses coopérateurs. Tout cela n'eût +été que ridicule, si les peuples y fussent restés indifférens; si +l'indignation publique n'eût pas ravivé la foi presqu'éteinte, en faveur +de l'opiniâtre pontife des chrétiens. Ce fut alors que, soutenant une +espèce de siège dans son palais, Pie <span class="smcap">vii</span> en fut arraché par la force, et +enlevé de Rome pour être confiné à Savone. Napoléon savait combien je +répugnais à de pareilles violences; aussi n'eut-il garde de m'en donner +la direction. Ce fut la police de Naples qui s'en chargea. Les +principaux instrumens contre le pape furent Murat, Salicetti, Miollis et +Radet.</p> + +<p>Il me fallut prendre beaucoup sur moi, quand le pape eut gagné le +Piémont, pour qu'on ne lui fît pas franchir les Alpes; c'eût été sur +moi qu'on aurait fait peser volontiers la responsabilité des dernières +scènes de cette persécution, qui parut généralement odieuse et déloyale. +En dépit de la réserve de l'administration et du silence de ses organes, +tout l'intérêt se porta sur Pie <span class="smcap">vii</span>, qui, aux yeux de l'Europe, fut +considéré comme une illustre et touchante victime de l'avide ambition de +l'empereur. Prisonnier à Savone, Pie vu fut dépouillé de ses honneurs +extérieurs et privé de toute communication avec les cardinaux, ainsi que +de tous les moyens de publier des bulles ou de convoquer un concile. +Quel aliment pour la petite église, pour la turbulence de quelques +prêtres et pour la haine de quelques dévots! Je prévis dès lors que de +tous ces levains se reformeraient les secrètes associations que nous +avions eu tant de peine à dissoudre. En effet, Napoléon, en défaisant +tout ce qu'il avait fait jadis pour calmer et concilier l'esprit des +peuples, les disposait, de longue main, à s'isoler de sa puissance, et +même à s'allier à ses ennemis, dès qu'ils auraient le courage de se +montrer en force.</p> + +<p>Mais cet homme extraordinaire n'avait encore rien perdu de sa vigueur +belliqueuse; son courage et son génie relevèrent bientôt au-dessus de +ses fautes. Ma correspondance et mes bulletins, qu'il recevait tous les +jours à Vienne, ne lui dissimulaient pas le fond des choses ni le +fâcheux état de l'esprit public. «Tout cela changera dans un mois, +m'écrivait-il.» Une autre fois, en parlant de l'intérieur: «Je suis bien +tranquille, vous y êtes,» furent ses propres expressions. Jamais je +n'avais accumula sur ma tête tant de pouvoirs et autant de +responsabilité. Je réunissais à la fois dans mes mains le ministère +colossal de la police, et par <i>intérim</i> le porte-feuille de l'intérieur. +Mais j'étais rassuré, parce que jamais les encouragemens de l'empereur +n'avaient été aussi positifs, ni sa confiance aussi étendue. Je touchais +à l'apogée du pouvoir ministériel; mais, en politique, l'apogée conduit +souvent à la roche Tarpéienne.</p> + +<p>L'horizon changea presque subitement. La bataille de Wagram livrée et +gagnée quarante-cinq jours après la perte de la bataille d'Essling, +l'armistice de Znaïm consenti six jours après la bataille de Wagram, et +la mort de Schill, nous ramenèrent des jours sereins.</p> + +<p>Mais, dans l'intervalle, les Anglais apparurent dans l'Escaut avec une +formidable expédition, qui, plus habilement conduite, aurait pu amener +des chances heureuses pour nos ennemis et donner le temps à l'Autriche +de se rallier.</p> + +<p>J'appréciai le danger. Investi dans l'absence de l'empereur d'une grande +partie de son pouvoir, par le concours de deux ministères, je donnai +l'impulsion au conseil dont j'étais l'âme et j'y fis passer des mesures +fortes.</p> + +<p>Il n'y avait pas de temps à perdre, il fallait sauver la Belgique. Les +troupes disponibles n'auraient pas suffi à préserver cette partie si +importante de l'Empire. Je fis décider, sans le concours de l'empereur, +qu'à Paris et dans plusieurs départemens du Nord, une levée +extraordinaire de gardes nationaux aurait lieu immédiatement.</p> + +<p>J'adressai, à cette occasion, à tous les maires de Paris une circulaire +qui contenait la phrase suivante: «Prouvons à l'Europe que si le génie +de Napoléon peut donner de l'éclat à la France, sa présence n'est pas +nécessaire pour repousser les ennemis.»</p> + +<p>Qui le croirait? La phrase et la mesure firent ombrage à Napoléon, qui, +par une lettre adressée à Cambacérès, ordonna de suspendre la levée dans +Paris, où tout se borna pour le moment à la nomination des officiers.</p> + +<p>Je ne soupçonnai pas d'abord le vrai motif de cette suspension pour la +capitale, d'autant plus que partout ailleurs la levée s'opérant sans +obstacle et avec rapidité, nous donna une quarantaine de mille hommes +tous équipés et pleins d'ardeur. Rien n'entrava plus les mesures que +j'avais fait adopter, et à l'exécution desquelles je présidais avec +autant de soins que de zèle. Il y avait long-temps que la France n'avait +donné le spectacle d'un pareil élan de patriotisme. Dans son voyage aux +eaux de Spa, la mère de l'empereur en fut tellement frappée, qu'à son +retour elle m'en félicita elle-même.</p> + +<p>Mais il fallait un commandant général à cette force nationale auxiliaire +qui allait se réunir sous les murs d'Anvers. Je ne savais trop sur qui +faire tomber le choix, quand Bernadotte arriva inopinément de Wagram. Le +jour même, à peine eus-je appris son retour, que je le proposai au +ministre de la guerre, duc de Feltre, qui se hâta de lui expédier sa +commission.</p> + +<p>Quelle fut ma surprise, le lendemain, quand Bernadotte m'apprit, dans +l'épanchement de l'intimité et de la confiance, qu'ayant tenu la gauche +à Wagram, et les Saxons qui en faisaient partie s'étant mis en déroute, +l'empereur, sous ce prétexte, lui avait ôté le commandement, et l'avait +renvoyé à Paris; que pourtant son aîle s'était à la fin bien comportée; +mais qu'on ne l'avait pas moins blâmé au quartier-général d'avoir, dans +un ordre du jour, adressé à ses soldats une espèce de proclamation +approbative; qu'il imputait cette nouvelle disgrâce à des rapports +malveillans faits à l'empereur; qu'on se plaignait beaucoup de Savary, +chargé de la police secrète de l'armée; que Lannes ayant eu avec lui les +scènes les plus violentes, avait pu seul le réprimer; mais que depuis la +mort de ce brave des braves, le crédit de Savary n'avait plus de bornes; +qu'il épiait les occasions d'aigrir l'empereur contre certains généraux +sur lesquels planaient des préventions; qu'il allait même jusqu'à leur +imputer des connexions avec la société secrète des <i>Philadelphes</i> dont +on faisait un épouvantait à l'empereur, en supposant, sur les plus +vagues indices, qu'elle avait dans l'armée des ramifications +dangereuses.</p> + +<p>D'après ces motifs, Bernadotte montrait de la répugnance à se charger de +la commission d'aller commander la levée des gardes nationaux de +l'Empire, appelés pour la défense d'Anvers. Je lui représentai que +c'était le moment, au contraire, de se rétablir dans l'esprit de +l'empereur; que j'avais déjà contribué plusieurs fois à les rapprocher +et à dissiper entre eux plus d'un nuage; que, dans le haut rang qu'il +occupait, s'il refusait de remplir la commission que venait de lui +conférer le ministre de la guerre, il aurait l'air de prendre l'attitude +d'un mécontent et de fuir l'occasion de rendre de nouveaux services à sa +patrie; qu'au besoin, il fallait servir l'empereur malgré lui-même, et +qu'en faisant ainsi son devoir, c'était pour la patrie qu'on se +dévouait. Il me comprit, et, après d'autres épanchemens mutuels, il se +mit en route pour Anvers.</p> + +<p>On sait avec quel succès le mouvement s'opéra; il fut général dans nos +provinces du Nord, et les Anglais n'osèrent tenter le débarquement. Un +si heureux résultat et la conduite sage de Bernadotte contraignirent +Napoléon de renfermer en lui-même ses soupçons et son mécontentement; +mais au fond, il ne pardonna jamais, ni à Bernadotte ni à moi, cet +éminent service; et notre liaison lui devint plus que jamais suspecte.</p> + +<p>D'autres informations particulières qui me vinrent de l'armée, +coïncidèrent parfaitement avec ce que m'avait dit Bernadotte, au sujet +des <i>Philadelphes</i>, dont l'organisation secrète remontait au consulat à +vie. Les associés ne s'en cachaient pas; leur but était de rendre au +peuple français la liberté que Napoléon lui avait ravie par le +rétablissement de la noblesse et par son concordat. Ils regrettaient +Bonaparte premier consul, et regardaient comme insupportable le +despotisme de Napoléon comme empereur. L'existence présumée de cette +association avait déjà donné lieu à l'arrestation et à la détention +prolongée de Mallet, Guidal, Gindre, Picquerel et Lahorie. Dans ces +derniers temps, on soupçonna le brave Oudet, colonel du 9<sup>e</sup> régiment +de ligne, d'avoir été porté à la présidence des <i>Philadelphes</i>. Une +lâche délation l'ayant signalé comme tel, voici quelle fut la +malheureuse destinée de cet officier. Nommé général de brigade la veille +de la journée de Wagram, on l'attira, le soir même qui suivit la +bataille, dans un guet-apens, à quelques lieues de là, dans l'obscurité +de la nuit, où il tomba sous le feu d'une troupe, qu'on supposa être des +gendarmes; le lendemain, il fut trouvé étendu, sans vie, avec vingt-deux +officiers de son parti, tués autour de son corps. Cet événement fit +grand bruit à Schoenbrunn, à Vienne et dans tous les états-majors de +l'armée, sans qu'on eût aucun moyen de percer ou d'éclaircir un si +horrible mystère.</p> + +<p>Cependant, depuis l'armistice, les difficultés s'aplanissaient +lentement; on ne voyait point arriver la conclusion du nouveau traité de +paix avec l'Autriche; mais toutes les lettres présentaient la paix comme +infaillible. Nous en attendions la nouvelle d'un moment à l'autre, quand +j'appris que l'empereur, passant la revue de sa garde à Schoenbrunn, +avait failli tomber sous le fer d'un assassin. Rapp n'eut que le temps +de le faire saisir, Berthier s'étant mis devant l'empereur. C'était un +jeune homme d'Erfurt, à peine âgé de dix-sept ans, et poussé uniquement +par un fanatisme patriotique; on trouva sur lui un long couteau bien +affilé, avec lequel il allait commettre son crime. Il avoua son dessein +et fut passé par les armes.</p> + +<p>Le traité de Vienne fut signé peu de jours après (15 octobre). Napoléon, +vainqueur et pacificateur, revint presqu'aussitôt dans sa capitale. Ce +fut de sa bouche même que nous apprîmes combien il avait eu de +difficultés à surmonter dans cette pénible campagne, et combien +l'Autriche s'était montrée forte et menaçante.</p> + +<p>J'eus avec Napoléon plusieurs conférences à Fontainebleau, avant sa +rentrée dans Paris; je le trouvai très-aigri contre le faubourg +Saint-Germain qui avait repris ses habitudes satiriques et mordantes. Je +n'avais pu me dispenser d'informer l'empereur qu'après la journée +d'Essling, comme après Baïonne; les beaux-esprits du faubourg avaient +répandu le bruit ridicule qu'il était frappé d'une aliénation mentale. +Napoléon en fut singulièrement offensé, et il me parla de sévir contre +des êtres qui, disait-il, le déchiraient d'une main et le sollicitaient +de l'autre. Je l'en dissuadai. «C'est de tradition, lui dis-je; la Seine +coule; le faubourg intrigue, demande, consomme et calomnie; c'est dans +l'ordre: chacun a ses attributions. Qui a été plus calomnié que +Jules-César? Je réponds d'ailleurs à Votre Majesté que, parmi cette +troupe, il ne se trouvera ni des Cassius ni des Brutus. Du reste, les +plus mauvais bruits ne sortent-ils pas des antichambres de Votre +Majesté; ne sont-ils pas propagés par des personnes qui font partie de +sa maison et de son gouvernement? Avant de sévir, il faudrait établir un +Conseil des dix, aller aux écoutes, interroger les portes, les +murailles, les cheminées. Il est d'un grand homme de mépriser les +caquetages insolens, et de les étouffer sous une masse de gloire.» Il se +rendit.</p> + +<p>Je savais qu'après la journée de Wagram il avait balancé s'il ne +démembrerait pas la monarchie autrichienne; qu'il avait plusieurs plans +à ce sujet; qu'il s'était même vanté de distribuer bientôt des couronnes +à des archiducs qu'il supposait mécontens ou aveuglés par l'ambition; +mais qu'arrêté par la crainte d'éveiller les soupçons de la Russie et de +soulever les peuples de l'Autriche, dont l'affection pour François II ne +pouvait être révoquée en doute, il avait eu le temps d'apprécier une +autre difficulté dans l'exécution de son plan. Il exigeait l'occupation +militaire de toute l'Allemagne; ce qui ne lui eût pas permis d'éteindre +la guerre de la Péninsule, qui réclamait toute son attention.</p> + +<p>Le moment me parut favorable pour lui montrer la vérité toute entière; +je lui représentai, dans un rapport confidentiel sur notre situation +présente, combien il devenait urgent de mettre un terme à un système +politique qui tendait à nous aliéner tous les peuples; et d'abord je le +suppliai d'accomplir l'œuvre de la paix, soit en faisant sonder +l'Angleterre, soit en lui adressant des propositions raisonnables, +ajoutant que jamais il n'avait été plus en mesure de se faire écouter; +que rien n'égalait le pouvoir de ses armes, et qu'il n'y avait +maintenant plus de doute sur la solidité de ses transactions avec les +deux plus puissans potentats de l'Europe après lui-même; qu'en se +montrant peu exigeant relativement au Portugal et disposé d'un autre +côté à évacuer la Prusse, il ne pouvait manquer d'arriver à la paix et +au maintien de sa dynastie en Italie, à Madrid, en Westphalie et en +Hollande; que là devaient être posées les bornes de son ambition et +d'une gloire durable; que c'était déjà une assez brillante destinée +d'avoir fait renaître l'Empire de Charlemagne, mais qu'il fallait donner +à cet Empire des garanties pour l'avenir; qu'à cet effet il devenait +pressant, comme je le lui avais déjà représenté, de dissoudre son +mariage avec Joséphine et de former un autre nœud réclamé autant par la +raison d'État que par les considérations politiques les plus décisives; +car, en se voyant revivre, il assurait en même temps la vie à l'Empire, +que lui seul pouvait déterminer s'il était préférable de former une +alliance de famille avec l'une des deux grandes cours du nord, soit la +Russie, soit l'Autriche, ou de s'isoler dans sa puissance, et d'honorer +sa propre patrie en partageant le diadème avec une française toujours +assez riche de sa fécondité et de ses vertus. Mais qu'au total le plan +inspiré par le besoin de la fixité sociale et de la permanence +monarchique, croulerait dans sa base si la paix générale n'en devenait +pas le complément nécessaire; que j'insistai fortement sur ce point, le +suppliant de me faire connaître ses intentions sur les deux vues +principales de mon rapport et de mes conclusions.</p> + +<p>Je n'obtins qu'un assentiment tacite, le seul qu'on m'eût accoutumé +d'espérer dans les matières graves qui étaient censées hors de mes +attributions. Mais je vis que la dissolution du mariage était arrêtée +pour une époque prochaine, Cambacérès ayant été autorisé à en conférer +avec moi. J'en fis répercuter aussitôt la rumeur dans les salons, et on +en chuchottait partout que Joséphine, plongée dans la sécurité, n'en +avait aucun éveil, tant on la ménageait et on la plaignait.</p> + +<p>Je vis également que l'empereur, soit par orgueil, soit par politique, +penchait à serrer son nouveau nœud dans une des vieilles cours de +l'Europe, et que la dissolution préalable avait surtout pour objet de +les stimuler à faire des ouvertures ou de les préparer à en recevoir.</p> + +<p>Cependant l'appareil de la puissance ne fut pas négligé. Napoléon, +tenant sous sa dépendance absolue les rois qu'il avait fait, les mande à +sa cour, et, le 3 décembre, exige qu'ils assistent dans la métropole au +<i>Te Deum</i> chanté pour ses victoires et pour l'anniversaire de son +couronnement.</p> + +<p>A sa sortie de Notre-Dame, il court faire l'ouverture du Corps +législatif; là, dans un discours présomptueux, il s'exprime en ces +termes «Lorsque je reparaîtrai au-delà des Pyrénées le léopard épouvanté +cherchera l'Océan pour éviter la honte, la défaite ou la mort.»</p> + +<p>C'était avec ces grandes images qu'il cherchait à pallier les +difficultés de la guerre d'Espagne, s'abusant lui-même peut-être, car il +n'avait, sur la nature de cette guerre, que des idées incomplètes.</p> + +<p>Le surlendemain, dînant tête-à-tête avec Joséphine, il lui fit part de +sa résolution. Joséphine s'évanouit. Il fallut toute la rhétorique de +Cambacérès et toute la tendresse de son fils, Eugène, soit pour la +calmer, soit pour la disposer à la résignation.</p> + +<p>Le 15 décembre, on procéda cérémonieusement à la dissolution du mariage. +Tout s'étant terminé dans les formes, un officier de la garde fut chargé +d'escorter Joséphine à la Malmaison, tandis que, de son côté, +l'empereur se rendait au Grand-Trianon, pour y passer quelques jours en +retraite.</p> + +<p>Tout était déjà monté dans le mystère de la chancellerie pour ouvrir une +négociation parallèle auprès des deux cours de Saint-Pétersbourg et de +Vienne; dans la première, on voulait obtenir la grande-duchesse, sœur +du czar; et en Autriche, il s'agissait de l'archiduchesse Marie-Louise, +fille de l'empereur François. On tâta d'abord la Russie. L'empereur +Alexandre se montrait favorable, disait-on, dans le conseil, mais il y +avait dissentiment d'opinion dans la famille impériale russe.</p> + +<p>Ce qui eut lieu à Vienne presqu'en même temps, mérite de ma part +quelques préliminaires auxquels je ne suis pas tout-à-fait étranger.</p> + +<p>Un des hommes les plus marquans dans les fastes de la politesse et de la +galanterie de la cour de Louis <span class="smcap">xvi</span>, était sans contredit le comte Louis +de Narbonne; on s'était complu à le rendre célèbre en tirant, de ses +traits frappans de ressemblance avec Louis <span class="smcap">xv</span>, une induction qui +supposait un auguste mystère à sa naissance. Il avait aussi travaillé +lui-même à sa célébrité, par son amabilité parfaite, par sa liaison +intime avec la femme la plus extraordinaire du siècle, M<sup>me</sup> de Staël, +et enfin par la manière facile et chevaleresque avec laquelle il avait +exercé, dans le département de la guerre, un ministère constitutionnel +au déclin de la monarchie. Forcé d'émigrer, en butte aux traits des +républicains exaltés et des royalistes extrêmes, il avait d'abord été +délaissé à sa rentrée en France; plus tard je l'accueillis avec tout +l'intérêt que m'inspiraient les patriotes de 1789, qui avaient voulu +concilier la royauté et la liberté. Aux grâces des manières il joignait +les traits saillans de l'esprit, et souvent même la justesse et la +profondeur des vues. J'avais fini par le recevoir tous les jours; et tel +était le charme de sa conversation, qu'au milieu de mes travaux +fatigans, j'y trouvais le délassement le plus doux. Tout ce que me +demandait M. de Narbonne dans l'intérêt de ses amis et de ses +connaissances, je le lui accordais. Je parlai de lui à l'empereur; j'eus +d'abord de la peine à le lui faire goûter; il redoutait ses anciens +rapports avec M<sup>me</sup> de Staël, en qui Napoléon voyait une ennemie +implacable. J'insistai, et l'empereur finit par se le faire présenter. +L'engouement s'en suivit, et Napoléon se l'attacha d'abord comme +officier d'ordonnance. Le général Narbonne le suivit dans la campagne +d'Autriche, où il fut nommé gouverneur de Trieste, avec une mission +politique dont j'avais connaissance.</p> + +<p>Au retour de l'empereur, et quand l'affaire du mariage fut entamée, je +le lui désignai comme le personnage le plus capable de sonder +adroitement les intentions de la cour d'Autriche. Il était hors des +convenances et des usages que Napoléon fît aucune démarche directe avant +de connaître positivement les dispositions de l'empereur Alexandre; or, +les instructions envoyées au comte de Narbonne se bornèrent à +l'autorisation d'agir en son propre et privé nom, avec tout le +ménagement et la dextérité que comportait une affaire si délicate et si +majeure. Il se rendit à Vienne au mois de janvier (1810), dans le seul +but apparent d'y passer pour rentrer en France par l'Allemagne. Là, +dressant bientôt ses batteries, il vit d'abord M. de Metternich, et fut +ensuite admis auprès de l'empereur François. La question du mariage +occupait alors toute l'Europe, et ce fut naturellement un des sujets de +son entretien avec l'empereur d'Autriche. M. de Narbonne ne manqua pas +de jeter en avant que les plus grands souverains de l'Europe briguaient +l'alliance de Napoléon. L'empereur d'Autriche témoigna aussitôt sa +surprise de ce que la cour des Tuileries ne songeât point à sa maison, +et il en dit assez pour que M. de Narbonne sût à quoi s'en tenir. Il +m'écrivit le même jour, et en me faisant part des insinuations de la +cour de Vienne, il crut pouvoir en conclure qu'une alliance avec une +archiduchesse entrerait dans les vues de l'Autriche. A l'arrivée du +courrier, je courus communiquer sa dépêche à l'empereur. Jamais je ne le +vis si radieux, ni si satisfait. Il fit sonder le prince de +Schwartzemberg, ambassadeur d'Autriche à Paris, ordonnant que cette +négociation particulière fût conduite avec une telle circonspection que +l'ambassadeur se trouvât engagé sans qu'il le fût lui-même. Il +s'agissait de ne pas choquer l'empereur Alexandre en lui faisant +soupçonner qu'on avait ouvert une double négociation, et de faire +supposer à l'Europe qu'on avait eu le choix entre une grande-duchesse et +une archiduchesse, car, pour la princesse de Saxe, il n'en avait été +question que pour la forme.</p> + +<p>Le 1<sup>er</sup> février, Napoléon convoqua aux Tuileries un grand conseil +privé composé des grands dignitaires, grands officiers, tous les +ministres, le président du Sénat, celui du Corps législatif et les +ministres d'état, présidens des sections du Conseil d'état. Nous étions +en tout vingt-cinq personnes. Le conseil assemblé et la délibération +ouverte, le ministre Champagny communiqua d'abord les dépêches de +Caulaincourt, ambassadeur en Russie, et il les présenta comme si le +mariage avec une princesse russe n'eût tenu qu'à l'accord de l'exercice +public de son culte, et à l'érection, à son usage, d'une chapelle du rit +grec. Il fit connaître ensuite les insinuations et les désirs de la cour +de Vienne: ainsi on paraissait n'être que dans l'embarras du choix. Il y +eut partage d'opinions. Comme j'étais dans le secret, je m'abstins +d'émettre la mienne; je m'esquivai même à dessein avant la fin de la +délibération. Au lever de la séance, le prince Eugène fut chargé par +l'empereur de faire au prince de Schwartzemberg l'ouverture +diplomatique. L'ambassadeur avait reçu ses instructions, et tout fut +consenti sans difficulté. Ainsi le mariage de Napoléon avec +Marie-Louise fut proposé, discuté, décidé dans le conseil et stipulé +dans les vingt-quatre heures.</p> + +<p>Le lendemain de la tenue du conseil, un sénateur de mes amis, toujours +très au fait des nouvelles<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>, vint m'informer que l'empereur s'était +décidé pour une archiduchesse; je jouai la surprise et en même temps le +regret de ce qu'on n'avait pas choisi une princesse russe. «En ce cas, +m'écriai-je, je n'ai plus qu'à faire mon paquet!» saisissant ainsi un +prétexte pour donner à mes amis l'éveil sur ma prochaine disgrâce.</p> + +<p>Doué de ce qu'on appelle tact, j'avais un secret pressentiment que mon +pouvoir ministériel survivrait peu au nouvel ordre de choses qui allait +altérer, sans aucun doute, les habitudes et le caractère de Napoléon. Je +ne doutais nullement que, devenu l'allié de la maison de Lorraine, se +croyant sûr désormais du cabinet d'Autriche, et, par conséquent, d'être +en mesure d'assujettir la vieille Europe à sa volonté, il ne se crût en +état de se débarrasser de son ministre de la police, ainsi qu'il avait +déjà cru pouvoir s'en passer après la paix d'Amiens. Je savais +d'ailleurs, d'une manière certaine, qu'il ne me pardonnerait jamais +d'avoir levé, tout seul, une armée, fait rembarquer les Anglais et sauvé +la Belgique; je savais enfin que, depuis cette époque, ma liaison avec +Bernadotte lui était devenue suspecte. Plus il concentrait en lui-même +ses dispositions peu favorables à mon égard, plus je les devinais.</p> + +<p>Elles se décelèrent, quand je lui proposai de mettre en liberté, à la +prochaine occasion de la solennité de son mariage, une partie des +prisonniers d'état et de lever un grand nombre de surveillances. Au lieu +d'adhérer à ma proposition, il s'éleva avec une feinte humanité contre +le déplorable arbitraire qu'exerçait la police, me disant qu'il avait +songé à y mettre un terme. Deux jours après, il m'envoya un projet de +rapport, fait en mon nom, et de décret impérial, qui, au lieu d'une +prison d'état, en établissait six<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>, statuant en outre que désormais +nul ne pourrait être détenu qu'en vertu d'une décision du conseil privé. +C'était une amère dérision, le conseil privé n'étant pas autre chose que +la volonté de l'empereur. Le tout était si artificieusement présenté, +qu'il me fallut consentir à produire le projet au Conseil d'état où il +fut délibéré et adopté le 3 mars. Voilà comment Napoléon éluda de mettre +un ternie aux arrestations illégales, et comment il voulut faire +rejaillir sur la police tout l'odieux des détentions arbitraires. Il +m'astreignit aussi à lui présenter le tableau des individus mis en +surveillance.</p> + +<p>La surveillance était une mesure de police très-supportable, que j'avais +imaginée précisément pour soustraire aux rigueurs de la détention +arbitraire, les nombreuses victimes que signalaient et poursuivaient +chaque jour les délateurs à gages, que j'avais bien de la peine à +contenir dans de certaines bornes. Cette odieuse milice occulte était +inhérente au système monté et maintenu par l'homme le plus ombrageux et +le plus défiant qui peut-être ait jamais existé. C'était une des plaies +de l'État.</p> + +<p>J'avais parfois la faiblesse de croire qu'une fois affermi et +tranquille, Napoléon adopterait un système de gouvernement plus paternel +et en même temps plus conforme à nos mœurs. Sous ce point de vue, le +mariage avec une archiduchesse donnait des espérances; mais je sentais +de plus en plus qu'il lui fallait la sanction de la paix générale. Ne +pouvais-je pas moi-même contribuer à la paix, comme j'avais coopéré, par +mon impulsion, à la dissolution d'un nœud stérile et à l'alliance avec +l'Autriche? Si je parvenais à ce but, je pouvais, par l'importance d'un +pareil service, triompher des préventions de l'empereur et reconquérir +toute sa confiance; mais il fallait d'abord pressentir l'Angleterre. +J'hésitais d'autant moins que le changement survenu dans la composition +du ministère anglais me donnait de justes motifs d'espoir.</p> + +<p>Le mauvais succès de la plupart de ses opérations dans cette dernière +campagne, avait excité le mécontentement de la nation anglaise et amené +de graves dissensions parmi les ministres. Deux d'entre eux, lord +Castlereagh et M. Canning, en étaient même venus à un combat singulier, +après avoir donné leur démission. Le cabinet s'était hâté de rappeler de +son ambassade d'Espagne le marquis de Wellesley, pour succéder à M. +Canning dans la place de secrétaire d'état des affaires étrangères, et +de mettre à la tête du secrétariat de la guerre le comte de Liverpool, +ci-devant lord Hawkesbury. Je savais que ces deux nouveaux ministres +avaient des vues hautes, mais conciliantes. D'ailleurs la cause de +l'indépendance espagnole étant alors presque désespérée, par suite de la +victoire d'Ocana et de l'occupation de l'Andalousie, je m'imaginais que +je retrouverais le marquis de Wellesley plus accessible à des ouvertures +raisonnables: or, je me déterminai à sonder le terrain, et cela en vertu +des pouvoirs dont j'avais usé fréquemment, d'envoyer des agens au +dehors.</p> + +<p>J'y employai M. Ouvrard, par deux raisons: d'abord, parce qu'une +ouverture politique, à Londres, ne pouvait guère être entamée que sous +le masque d'opérations commerciales, et ensuite parce qu'il était +impossible de confier une mission aussi délicate à un homme plus rompu +aux affaires, d'un caractère plus insinuant et plus entraînant. Mais +comme M. Ouvrard n'aurait pu se mettre sans inconvénient en rapport +direct avec le marquis de Wellesley, je lui adjoignis M. Fagan, ancien +officier irlandais, qui, chargé des premières démarches, devait lui +ouvrir, pour ainsi dire, les voies de la chancellerie britannique.</p> + +<p>Je résolus de ne faire partir M. Ouvrard qu'après les fêtes du mariage. +L'entrée de la jeune archiduchesse dans Paris eut lieu le 1<sup>er</sup> avril: +rien de plus magnifique et de plus touchant. Quelle belle journée! +quelle hilarité dans une si prodigieuse affluence! La cour repartit +aussitôt pour Saint-Cloud, où se fit l'acte civil, et le lendemain la +bénédiction nuptiale fut donnée à Napoléon et à Marie-Louise, par le +cardinal Fesch, dans une des salles du Louvre garnies de femmes +resplendissantes de parures et de pierreries. Les fêtes furent +splendides. Mais celle que donna le prince de Schwartzemberg, au nom de +son maître, offrit un présage sinistre. Le feu prit à la salle de bal +construite dans le jardin de son hôtel, et en un instant la salle fut +embrasée; plusieurs personnes périrent, entr'autres la princesse de +Schwartzemberg, femme du frère de l'ambassadeur. On ne manqua pas de +comparer l'issue malheureuse de cette fête donnée pour célébrer +l'alliance des deux nations, à la catastrophe qui avait marqué les fêtes +du mariage de Louis <span class="smcap">xvi</span> et de Marie-Antoinette: on en tira les plus +fâcheux présages; Napoléon lui-même en fut frappé. Comme j'avais donné à +la préfecture tous les ordres convenables, et qu'elle était spécialement +chargée de cette partie de la surveillance publique, ce fut sur elle, ou +du moins sur le préfet de police, que vint éclater la colère de +l'empereur. Il destitua Dubois, et malheureusement il fallut un désastre +public pour être débarrassé de cet homme qui avait tant de fois dénaturé +le but moral de la police.</p> + +<p>A la cour et à la ville, le mot d'ordre fut désormais de complaire à la +jeune impératrice qui, sans aucun partage, captivait Napoléon: c'était +même de sa part une sorte d'enfantillage. Je savais qu'on épiait +l'occasion de prendre la police en défaut au sujet de la vente de +certains ouvrages sur la révolution, qui auraient pu choquer +l'impératrice. Je donnai des ordres pour en faire la saisie<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>; mais +telle était la cupidité des agens de la préfecture que ces mêmes +ouvrages étaient vendus clandestinement par ceux mêmes qu'on chargeait +de les mettre au pilon.</p> + +<p>Vers la fin d'avril, l'empereur partit avec l'impératrice, pour visiter +Middlebourg et Flessingues; il se rendit aussi à Breda. Ce voyage me fut +fatal. L'empereur, frappé de mes réflexions sur le besoin de la paix +générale, avait essayé, sans me mettre dans le secret, d'ouvrir des +négociations secrètes avec le nouveau ministère anglais, par l'entremise +d'une maison de commerce d'Amsterdam. Il en résulta une double +négociation et de doubles propositions, ce qui choqua singulièrement le +marquis de Wellesley. Les agens de l'empereur et les miens, devenus +également suspects, furent également éconduits.</p> + +<p>L'empereur, surpris d'une conclusion si brusque et si inattendue, +employa, pour en découvrir la cause, sa contre-police et ses limiers des +affaires étrangères. D'abord il n'eut que des informations vagues; mais +il put juger bientôt que sa négociation avait été traversée par d'autres +agens dont il ignorait la mission. Ses soupçons se portèrent d'abord sur +M. de Talleyrand; mais, à son retour, ayant reçu de nouvelles pièces et +s'étant fait faire un rapport circonstancié, il reconnut que M. Ouvrard +avait dirigé des ouvertures faites à son insçu au marquis de Wellesley; +et comme on savait M. Ouvrard en rapport avec moi, on en inféra que je +lui avais donné des instructions. Le 2 juin, étant à Saint-Cloud, +l'empereur me demanda, en plein conseil, ce que M. Ouvrard était allé +faire en Angleterre. «Connaître de ma part, lui dis-je, les dispositions +du nouveau ministère, relativement à la paix, d'après les vues que j'ai +eu l'honneur de soumettre à Votre Majesté, avant son mariage.—Ainsi, +reprend l'empereur, vous faites la guerre et la paix sans ma +participation.» Il sortit et donna l'ordre à Savary d'aller arrêter M. +Ouvrard et de le conduire à Vincennes. En même temps, je reçus la +défense de communiquer avec le prisonnier. Le lendemain, le +porte-feuille de la police fut donné à Savary. Pour cette fois, c'était +une véritable disgrâce.</p> + +<p>J'eusse fait, sans doute, une prédiction trop pressante, en rappelant +les paroles du prophète: «Dans quarante jours, Ninive sera détruite»; +mais j'aurais pu prédire, sans me tromper, que dans moins de quatre ans +l'Empire de Napoléon n'existerait plus.</p> + +<h3>FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.</h3> +<hr style="width: 65%;" /> + +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Ce nom tout français, déjà si célèbre par son illustration +historique, est devenu plus honorable encore, s'il est possible, depuis +que le duc Mathieu de Montmorency, à la conduite duquel Fouché fait ici +allusion, s'est honoré par l'aveu public de sa faute. Dailleurs, la +franchise et la noblesse de sa conduite comme ministre et homme d'état, +lui ont acquis l'estime universelle. M. Fouché ne peut rien sur la +réputation d'un si haut personnage. Grand protecteur de l'ancienne +noblesse sous le régime impérial, Fouché récrimine ici pour reprocher à +cette même noblesse sa participation à la révolution; c'est parmi les +révolutionnaires une récrimination obligée. Ce qu'il dit peut être vrai +à certains égards; mais la petite minorité d'un ordre n'est pas l'ordre +tout entier; il y aura toujours d'ailleurs une distance immense entre +les prestiges, les imprudences et les fautes de 1789, et les crimes +affreux de 1793. La manière de raisonner artificieuse dont se sert +Fouché pour s'en laver ne nous paraît pas historiquement concluante. +(<i>Note de l'éditeur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Depuis la mort de Danton, de Camille-Desmoulins et autres +députés enlevés pendant la nuit de leur domicile sur un simple ordre des +Comités, traduits au tribunal révolutionnaire, jugés et condamnés sans +pouvoir présenter leurs moyens de défense, Legendre, ami de Danton, +Courtois, Tallien, et plus de trente autres députés, ne couchaient plus +chez eux; ils erraient la nuit d'un endroit à un autre, craignant +d'éprouver le même sort que Danton. Fouché fut plus de deux mois sans +avoir de domicile fixe. C'est ainsi que Robespierre faisait trembler +ceux qui semblaient vouloir s'opposer à ses vues de dictature. +<br />(<i>Note de l'éditeur</i>.)<br /> +</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Même dans les aveux de Fouché il y a toujours un certain +artifice. Sachons-lui gré d'avoir été vrai autant qu'il lui était +possible de l'être; c'est déjà quelque chose que d'avoir obtenu de lui +l'aveu qu'il a commencé sa fortune dans le tripotage des fournitures. On +verra d'ailleurs, dans le cours de ses Mémoires, à quelles sources il a +puisé plus tard ses immenses richesses. <i>(Note de l'éditeur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Aveux précieux, et qui expliquent le mobile de toute +révolution passée, présente et future. <i>(Note de l'éditeur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Aucune des premières têtes de la révolution n'en avait +encore dit autant, que je sache. Fouché est vraiment naïf dans ses +aveux. <i>(Note de l'éditeur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Fouché ne nous met pas assez au fait de ce plan de tout +révolutionner au dehors, plan alors écarté par la majorité du +Directoire, et dont le général Augereau fut une des premières victimes. +Commandant en chef de l'armée d'Allemagne, après le 16 fructidor, il +allait révolutionner la Souabe quand il fut rappelé et disgracié. +Bonaparte y eut part; il était furieux qu'on voulût déjà démolir son +ouvrage: la paix de Campo-Formio. On va voir, après son départ pour +l'Égypte, Brune et Joubert partager la disgrâce d'Augereau, pour le même +motif. Il paraît que ce plan, renouvelé de la propagande de 1792, +n'avait pour adhérent au Directoire que Barras: c'était un faible appui. +Rewbel et Merlin ne voulaient pas aller si vîte en besogne; effrayés +déjà de leurs violences en Égypte et en Suisse, ils persistaient à se +bercer dans une situation qui n'était ni la paix, ni la guerre. Il faut +avouer que la tentative hardie de tout révolutionner, qu'ils n'osèrent +essayer qu'à demi, eût donné aux révolutionnaires de France une immense +initiative sur les opérations de la campagne de 1799 qui tournèrent +contre eux au dehors et au dedans. La révolution s'arrêta; <i>elle se fit +homme</i>. +<i>(Note de l'éditeur.)</i> +</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Très-bien, Monsieur Fouché. L'histoire va prendre acte de +la déclaration de votre système de 1798. Puisque vous êtes si véridique, +vous allez nous donner de nouvelles preuves sans doute que ce système, +qui n'a été que modifié <i>par la force des circonstances</i>, s'est perpétué +jusqu'en 1815, époque de votre dernier avénement au pouvoir. <i>(Note de +l'éditeur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Ici la désignation personnelle est inutile. Le lecteur peu +au fait n'a qu'à recourir aux almanachs. Nous devons respecter la +discrétion de M. le duc d'Otrante à l'égard d'un de ses anciens +collègues. <i>(Note de l'éditeur.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Petite vanité de Fouché qui prépare tout comme dans un +mélodrame, pour entrer lui-même en scène comme seul capable de tenir le +timon de la police, d'exploiter ses ténébreuses intrigues et ses +fertiles émolumens. +<br />(<i>Note de l'éditeur</i>.) +</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Tout ceci est fort clair, et nous ne connaissons aucun +écrit aussi lumineux sur les intrigues de cette époque. +<br />(<i>Note de l'éditeur</i>.) +</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Et quelles étaient donc les vues de Fouché en manœuvrant +ainsi contre ces foyers du gouvernement populaire, ou plutôt contre la +souveraineté du peuple, dogme favori de Fouché? Il nous l'a dit +lui-même; il aspirait à devenir l'une des premières têtes de +l'<i>aristocratie</i> révolutionnaire. + +(<i>Note de l'éditeur</i>.) +</p> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Ici ce n'était plus le Fouché de l'aristocratie +révolutionnaires, mais le Fouché de la Convention; sa police d'ailleurs +était comme Janus, elle avait deux visages. + +(<i>Note de l'éditeur</i>.) +</p> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Ici c'est Fouché précurseur et promoteur du régime +impérial. + +(<i>Note de l'éditeur</i>.) +</p> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Toujours même marche quand on aspire à gouverner sans +contradicteurs et sans contradictions; Fouché ne suit ici que les +errements de la Convention, du Comité de salut public et du Directoire +au 18 fructidor; il fera de même sous Bonaparte, et il <i>nous prouvera</i> +qu'il a raison. + +<i>(Note de l'éditeur.)</i> +</p> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Quelle candeur! quel désintéressement dans Fouché! + +<i>(Note de l'éditeur.)</i> +</p> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Fouché nous prépare adroitement au 18 brumaire. + +(<i>Note de l'éditeur</i>.) +</p> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Voici réellement l'homme habile, et on sait ce que vent +dire l'adjectif <i>habile</i> en révolution. + +(<i>Note de l'éditeur</i>.) +</p> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a> +<a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> +L'histoire d'<i>Irma</i> parut sous la forme de l'allégorie. +Les scènes se passaient en Asie, et tous les noms étaient changés; mais +il était facile d'en retrouver la clef par leur anagramme. Cette manière +adroite de publier l'histoire des malheurs de la maison de Bourbon, +piqua singulièrement la curiosité et intéressa le public. On dévora cet +ouvrage; en suivant les événemens et arrivant aux catastrophes, chacun +devina les noms. Sous une fausse apparence de liberté, le premier consul +laissa publier sur la révolution tout ce qui tendait à la décrier; alors +parurent successivement les Mémoires du marquis de Bouillé, de Bertrand +de Moleville, de la princesse de Lamballe; les Mémoires de Mesdames de +France, l'Histoire de Madame Elisabeth, le Cimetière de la Madelaine. +Mais cette tolérance cessa dès que le premier consul se crut affermi; +c'est ce qu'on verra dans la suite de ces Mémoires. + +(<i>Note de l'éditeur</i>.) +</p> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a> +<a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> +La machine infernale ne remplit pas son but, qui était +d'atteindre le premier consul; mais elle n'en causa pas moins la mort +d'une vingtaine de personnes et en blessa cinquante-six plus ou moins +grièvement. On vint au secours de tous les malheureux blessés suivant +que les blessures étaient plus ou moins graves. Le <i>maximum</i> des secours +fut de 4500 francs, et le <i>minimum</i> de 25 fr. Les orphelins et les +veuves furent pensionnés, ainsi que les enfans de ceux qui avaient péri; +mais seulement jusqu'à leur majorité; ils devaient toucher à cette +époque 2000 francs pour leur établissement. +</p><p> +Voici les noms des personnes qui reçurent des secours par ordre du +premier consul, avec le montant des sommes qui leur furent allouées: +</p> + +<table summary=""> +<tr><td align="left"> </td><td align="right">fr.</td></tr> +<tr><td align="left">Bataillé (M<sup>me</sup>), épicière, rue St-Nicaise </td><td align="right">100.</td></tr> +<tr><td align="left">Boiteux (Jean-Marie-Joseph), ci-devant frère de la Charité </td><td align="right">50.</td></tr> +<tr><td align="left">Bonnet (M<sup>me</sup>), rue Saint-Nicaise </td><td align="right">150.</td></tr> +<tr><td align="left">Boulard (veuve), musicienne, rue J.-J.-Rousseau </td><td align="right">4000.</td></tr> +<tr><td align="left"> Un second suplément lui fut accordé à cause de ses blessures, il fut de</td><td align="right">3000.</td></tr> +<tr><td align="left">Bourdin (Françoise Louvrier, femme) portière, rue Saint-Nicaise </td><td align="right">50.</td></tr> +<tr><td align="left">Buchener (Louis), tailleur, rue St-Nicaise </td><td align="right">25.</td></tr> +<tr><td align="left">Chapuy (Gilbert), officier-civil de la Marine, rue du Bac </td><td align="right">800.</td></tr> +<tr><td align="left">Charles (Jean-Etienne), imprimeur, rue Saint-Nicaise </td><td align="right">400.</td></tr> +<tr><td align="left">Clément, garçon maréchal, rue du Petit-Carrousel </td><td align="right">50.</td></tr> +<tr><td align="left">Cléreaux (Marie-Joséphine Lehodey), épicière, rue Neuve-de-l'Egalité </td><td align="right">3800.</td></tr> +<tr><td align="left">Colinet (Marie-Jeanne-Cécile), revendeuse à la halle </td><td align="right">200.</td></tr> +<tr><td align="left">Corbet (Nicolas-Alexandre), employé par l'état-major de la 17<sup>e</sup>division, rue St.-Honoré </td><td align="right">240.</td></tr> +<tr><td align="left">Couteux, vermicellier, rue des Prouvaires </td><td align="right">150.</td></tr> +<tr><td align="left">Duverne (Louis), ouvrier serrurier, rue du Harlay </td><td align="right">1000.</td></tr> +<tr><td align="left">Fleury, (Catherine Lenoir, veuve), rue de Malte </td><td align="right">50.</td></tr> +<tr><td align="left">Fostier (Louis-Philippe), remplaçant au poste de la rue Saint-Nicaise </td><td align="right">25.</td></tr> +<tr><td align="left">Fridzery (Alexandre-Marie-Antoine), musicien aveugle, rue St-Nicaise </td><td align="right">750.</td></tr> +<tr><td align="left">Gauthier (Marie Poncette, fille), rue de Chaillot </td><td align="right">100.</td></tr> +<tr><td align="left">Harel (Antoine), garçon limonadier, rue de Malte </td><td align="right">3000.</td></tr> +<tr><td align="left">Hiblot, (Marie-Anne, fille), rue de Malte </td><td align="right">240.</td></tr> +<tr><td align="left">Honoré (Marie-Thérèse Larne, veuve), rue Marceau </td><td align="right">100.</td></tr> +<tr><td align="left">Honoré (Thérèse, fille), ouvrière </td><td align="right">50.</td></tr> +<tr><td align="left">Huguet (Louis), cuisinier aux Champs-Élysées </td><td align="right">50.</td></tr> +<tr><td align="left">Jardy (Julien), remplaçant au poste Saint-Nicaise </td><td align="right">100.</td></tr> +<tr><td align="left">Kalbert (Jean-Antoine), apprenti menuisier </td><td align="right">100.</td></tr> +<tr><td align="left">Lambert (Marie-Jacqueline Gillot, femme), rue Fromenteau </td><td align="right">100.</td></tr> +<tr><td align="left">Leclerc, élève en peinture, mort à l'hospice </td><td align="right">200.</td></tr> +<tr><td align="left">Lefèvre (Simon-François), garçon tapissier, rue de la Verrerie </td><td align="right">200.</td></tr> +<tr><td align="left">Léger (madame), limonadière, rue St.-Nicaise </td><td align="right">1500.</td></tr> +<tr><td align="left">Lepape (Elisabeth Satabin, femme), portière, rue Saint-Nicaise </td><td align="right">300.</td></tr> +<tr><td align="left">Lemière (Nicolas), rue de Malte, tenant maison garnie </td><td align="right">400.</td></tr> +<tr><td align="left">Lion (Pierre-Nicolas), domestique, allée d'Antin </td><td align="right">600.</td></tr> +<tr><td align="left">Masse (Jean-François), garçon marchand de vin, rue des Saints-Pères </td><td align="right">150.</td></tr> +<tr><td align="left">Mercier (Jean-Baptiste), rentier, rue Saint-Honoré </td><td align="right">4000.</td></tr> +<tr><td align="left">Orilliard, (Stéphanie-Madeleine, fille) couturière, rue de Lille </td><td align="right">900.</td></tr> +<tr><td align="left">Palluel, portier, rue Saint-Nicaise </td><td align="right">50.</td></tr> +<tr><td align="left">Preville (Claude-Barthelemi), tapissier, rue des Saints-Pères </td><td align="right">4500.</td></tr> +<tr><td align="left">Proverbi (Antoine), homme de confiance, rue des Filles-Saint-Thomas </td><td align="right">750.</td></tr> +<tr><td align="left">Regnault (femme), ouvrière, rue de Grenelle-Saint-Honoré </td><td align="right">200.</td></tr> +<tr><td align="left">Saint-Gilles (Louis, femme), ouvrière en linge, galerie des Innocens </td><td align="right">400.</td></tr> +<tr><td align="left">Selleque (veuve), rue Saint-Denis </td><td align="right">200.</td></tr> +<tr><td align="left">Thirion (Jean), cordonnier en vieux, rue Saint-Nicaise </td><td align="right">25.</td></tr> +<tr><td align="left">Trepsat, architecte, rue de Bourgogne </td><td align="right">4500.</td></tr> +<tr><td align="left">Varlet, rue Saint-Louis, remplaçant au poste Saint-Nicaise </td><td align="right">25.</td></tr> +<tr><td align="left">Warmé, marchand de vin, rue Saint-Nicaise </td><td align="right">100.</td></tr> +<tr><td align="left">Vitriée (Elisabeth, femme), cuisinière, rue Saint-Nicaise </td><td align="right">100.</td></tr> +<tr><td align="left">Vitry, perruquier, rue Saint-Nicaise </td><td align="right">50.</td></tr> +<tr><td align="left">Wolff (Arnoult), tailleur, rue de Malte </td><td align="right">150.</td></tr> +<tr><td align="left">Zambrini (Félix), garçon glacier chez Corazza </td><td align="right">600.</td></tr> +<tr><td align="left">Banny (Jean-Frédéric), garçon traiteur, rue des Grands-Augustins </td><td align="right">1000.</td></tr> +<tr><td align="left">Barbier (Marie-Geneviève Viel, veuve), rue Saint-Honoré </td><td align="right">1000.</td></tr> +<tr><td align="left">Beirlé (Alexandre), marchand gantier-peaussier, rue Saint-Nicaise </td><td align="right">800.</td></tr> +<tr><td align="left">Boyeldieu (Marie-Louise Chevalier, veuve), rue Sainte-Placide </td><td align="right">1000.</td></tr> +<tr><td align="left">Orphelins: Lister (Agnès, Adélaïde) </td><td align="right">1200.</td></tr> +<tr><td align="left">Mitaine (Jeanne Prévost, veuve), rue de Malte </td><td align="right">450.</td></tr> +<tr><td align="left">Platel (Jeanne Smith, veuve) </td><td align="right">1000.</td></tr> +</table> +<p> +La recette générale fut de 77,601 fr.; le surplus fut placé au +Mont-de-Piété pour payer les pensions. + +<i>(Note de l'éditeur.)</i> +</p> +</div> + +<div class="footnote"><p> +<a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Auteur de l'<i>Ambigu</i> et d'une foule de pamphlets +très-spirituels contre Bonaparte et sa famille. + +(<i>Note de l'éditeur</i>.) +</p> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Sans chercher à innocenter M. le duc de Rovigo qui s'est +si mal justifié lui-même de sa participation au meurtre du duc +d'Enghien, nous ferons observer que Fouché est ici un peu suspect de +partialité; il n'aimait pas M. de Rovigo qui fut chargé plus tard de le +remplacer au ministère de la police. + +(<i>Note de l'éditeur</i>.) +</p> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Le tribun Curée.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Le prince de L..., le prince de C...., et le prince de +M...</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Dans son livre <i>du Prince</i>, chap. XVIII. + +(<i>Note de l'éditeur</i>.) +</p> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Aujourd'hui M<sup>me</sup> la comtesse du Cayla. <i>(N. de +l'éd.)</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Sans doute M. Fiévée. + +(<i>Note de l'éditeur</i>.) +</p> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Fouché veut sans doute parler de la brochure de M. de +Vauban, qui fut publiée alors par la police pour balancer l'effet +produit par l'histoire de la guerre de la Vendée. + +(<i>Note de l'éditeur</i>.) +</p> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Apparemment les familles Donnissan et Larochejaquelein, +unies par le mariage du marquis de Larochejaquelein, mort en 1815, avec +la veuve du marquis de Lescure, fille de la marquise de Donnissan; ils +habitaient alors le château de Citran, dans le Médoc. (<i>Note de +l'éditeur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Depuis 1805, au camp de Boulogne, selon le <i>Mémorial de +Sainte-Hélène</i>. + +(<i>Note de l'éditeur</i>.) +</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Un recueil d'anecdotes, où cette circonstance est +rapportée, désigne M. de Sémonville; mais Fouché se tait sur le nom. +(<i>Note de l'éditeur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Vincennes, Saumur, Ham, Landskaone, Pierre-Châtel et +Fénestrelles. (<i>Note de l'éditeur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> La police, en vertu d'un ordre du duc d'Otrante, fit les +perquisitions les plus sévères, défendit et saisit tous les ouvrages sur +la révolution qui étaient rédigés dans un esprit royaliste. L'éditeur +d'<i>Irma</i> ayant publié une grande partie de ces ouvrages qui rappelaient +aux Français la famille royale des Bourbons, fut principalement l'objet +des recherches inquisitoriales de la police. Aussi cette dernière +perquisition dans ses magasins dura-t-elle deux jours; presque touts ses +livres furent confisqués; il fut arrêté lui-même et conduit à la +préfecture. Un seul ouvrage fut cause, en partie, de cette excessive +rigueur, et il avait paru depuis long-temps: c'était l'histoire des +procès iniques faits à Louis <span class="smcap">xvi</span>, à la Reine, à Madame Elisabeth et au +duc d'Orléans. L'ouvrage contenait des pièces de la plus haute +importance, telles que des interrogatoires secrets, des déclarations +secrètes, des arrêtés et autres pièces inconnues tirées des cartons du +tribunal révolutionnaire, et qui n'avaient jamais vu le jour. A lui seul +il avait valu à l'éditeur plus de trente visites domiciliaires, sans +qu'on pût jamais saisir l'édition entière, mais seulement quelques +exemplaires isolés. Malgré tant d'inquisitions et de perquisitions, +l'ouvrage se vendait toujours; on se cachait pour le lire. +<br />(<i>Note de l'éditeur</i>.) +</p> +</div> + +</div> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Joseph Fouché, Duc +d'Otrante, Ministre de la Police Générale, by Joseph Fouché + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE JOSEPH FOUCHÉ *** + +***** This file should be named 18942-h.htm or 18942-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/9/4/18942/ + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://dp.rastko.net +(Produced from images of the Bibliothèque nationale de +France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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