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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante,
+Ministre de la Police Générale, by Joseph Fouché
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale
+ Tome I
+
+Author: Joseph Fouché
+
+Release Date: July 30, 2006 [EBook #18942]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE JOSEPH FOUCHÉ ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://dp.rastko.net
+(Produced from images of the Bibliothèque nationale de
+France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
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+
+[Note du transcripteur: l'orthographe originale de Fouché est conservée]
+
+
+
+
+MÉMOIRES DE JOSEPH FOUCHÉ, DUC D'OTRANTE, MINISTRE DE LA POLICE GÉNÉRALE.
+
+Réimpression de l'édition 1824
+
+Osnabrück
+
+Biblio-Verlag
+
+1966
+
+Gesamtherstellung Proff&Co. KG, Osnabrück
+
+
+
+
+AVIS DU LIBRAIRE-ÉDITEUR.
+
+
+On verra, par la lecture de l'avertissement de l'auteur, que je pourrais
+tirer quelque vanité de ce que ses intentions ont été remplies
+relativement à la publication de ses Mémoires. Le choix qui a été fait
+de moi pour éditeur, ne l'a point été dans des vues intéressées; et
+moi-même j'y ai apporté, j'ose dire, le même désintéressement. Tout
+autre aurait brigué une telle publication, et n'y aurait vu que la
+source d'un gain peut-être imaginaire. Pour moi, je n'y ai vu qu'un
+devoir, et je l'ai rempli, mais non pas sans hésitation. J'avoue même
+que dans ma détermination j'ai eu besoin d'être éclairé. Le titre du
+livre et les sujets qu'il traite, me paraissaient peu propres à me
+tranquilliser. J'ai voulu être sûr de ne blesser ni les lois, ni les
+convenances, ni le gouvernement de mon pays. N'osant m'en rapporter à
+moi-même, j'ai consulté un homme exercé, et il m'a rassuré complètement.
+Si je lui ai demandé quelques notes, c'était plutôt pour constater
+l'indépendance de mes opinions, que pour offrir un contraste entre le
+texte et les commentaires. Mais quoique les notes soient clair-semées,
+elles ont failli me ravir la publication de ces Mémoires posthumes.
+Enfin l'intermédiaire chargé de remplir les intentions de l'auteur,
+s'est rendu à mes raisons, et je crois pouvoir annoncer au public que je
+ne tarderai pas à faire paraître la seconde partie des Mémoires du duc
+d'Otrante. Quant à leur immense intérêt et à leur authenticité, je me
+bornerai à dire comme l'auteur: LISEZ.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR.
+
+
+Ce n'est ni par esprit de parti, ni par haine, ni par vengeance, que
+j'ai écrit ces Mémoires, et encore moins pour offrir un aliment à la
+malignité et au scandale. Tout ce qui doit être honoré dans l'opinion
+des hommes, je le respecte. Qu'on me lise, et l'on appréciera mes
+intentions, mes vues, mes sentimens, et par quelle politique j'ai été
+guidé dans l'exercice des plus hauts emplois; qu'on me lise, et l'on
+verra si, dans les conseils de la république et de Napoléon, je n'ai pas
+été constant dans le parti d'opposition aux mesures outrées du
+gouvernement; qu'on me lise, et on verra si je n'ai pas montré quelque
+courage dans mes avertissemens et dans mes remontrances; enfin, en me
+lisant, on se convaincra que tout ce que j'ai écrit je me le devais à
+moi-même. Le seul moyen de rendre ces Mémoires utiles à ma réputation et
+à l'histoire de cette grande époque, c'était de ne les appuyer que sur
+la vérité pure et simple; j'y étais porté par caractère et par
+conviction; ma position d'ailleurs m'en faisait une loi. N'était-il pas
+naturel que je trompasse ainsi l'ennui d'un pouvoir déchu?
+
+Sous toutes ses formes, la révolution m'avait accoutumé d'ailleurs à une
+extrême activité d'esprit et de mémoire; irritée par la solitude, cette
+activité avait besoin de s'exhaler encore. Or, c'est avec une sorte
+d'abandon et de délices que j'ai écrit cette première partie de mes
+souvenirs; je l'ai retouchée, il est vrai, mais je n'y ai rien changé
+quant au fond, dans les angoisses même de ma dernière infortune. Quel
+plus grand malheur en effet que d'errer dans le bannissement hors de son
+pays! France qui me fus si chère, je ne te verrai plus! Hélas! que je
+paie cher le pouvoir et les grandeurs! Ceux à qui je tendis la main ne
+me la tendront pas. Je le vois, on voudrait me condamner même au silence
+de l'avenir. Vain espoir! je saurai tromper l'attente de ceux qui épient
+la dépouille de mes souvenirs et de mes révélations; de ceux qui se
+disposent à tendre des pièges à mes enfans. Si mes enfans sont trop
+jeunes pour se défier de tous les pièges, je les en préserverai en
+cherchant, hors de la foule de tant d'ingrats, un ami prudent et fidèle:
+l'espèce humaine n'est point encore assez dépravée pour que mes
+recherches soient vaines. Que dis-je? cet autre moi-même je l'ai trouvé;
+c'est à sa fidélité et à sa discrétion que je confie le dépôt de ces
+Mémoires; je le laisse seul juge, après ma mort, de l'opportunité de
+leur publication. Il sait ce que je pense à cet égard, et il ne les
+remettra, j'en suis sûr, qu'à un éditeur honnête homme, choisi hors des
+coteries de la capitale, hors des intrigues et des spéculations
+honteuses. Voilà sans aucun doute la seule et meilleure garantie qu'ils
+resteront à l'abri des interpolations et des suppressions des ennemis de
+toute vérité et de toute franchise.
+
+C'est dans le même esprit de sincérité que j'en prépare la seconde
+partie; je ne me dissimule pas qu'il s'agit de traiter une période plus
+délicate et plus épateuse, à cause des temps, des personnages, et des
+calamités qu'elle embrasse. Mais la vérité dite sans passion et sans
+amertume ne perd aucun de ses droits.
+
+
+
+
+MÉMOIRES DE JOSEPH FOUCHÉ, DUC D'OTRANTE
+
+
+L'homme qui, dans des temps de troubles et de révolutions, n'a été
+redevable des honneurs et du pouvoir dont il a été investi, de sa haute
+fortune enfin, qu'à sa prudence et à sa capacité; qui, d'abord élu
+représentant de la nation, a été, au retour de l'ordre, ambassadeur,
+trois fois ministre, sénateur, duc et l'un des principaux régulateurs de
+l'État; cet homme se ravalerait si pour repousser des écrits calomnieux,
+il descendait à l'apologie ou à des réfutations captieuses: il lui faut
+d'autres armes.
+
+Eh bien! cet homme, c'est moi. Élevé par la révolution, je ne suis tombé
+des grandeurs que par une révolution contraire que j'avais pressentie et
+que j'aurais pu conjurer, mais contre laquelle je me trouvai désarmé au
+moment de la crise.
+
+La rechute m'a exposé sans défense aux clameurs des méchans et aux
+outrages des ingrats; moi qui long-temps revêtu d'un pouvoir occulte et
+terrible, ne m'en servis jamais que pour calmer les passions, dissoudre
+les partis et prévenir les complots; moi qui m'efforçai sans cesse de
+modérer, d'adoucir le pouvoir, de concilier ou de fondre ensemble les
+élémens contraires et les intérêts opposés qui divisaient la France.
+
+Nul n'oserait nier que telle a été ma conduite tant que j'exerçai
+quelque influence dans l'administration et dans les conseils. Qu'ai-je à
+opposer, dans ma terre d'exil, à de forcenés antagonistes, à cette
+tourbe qui me déchire après avoir mendié à mes pieds? Leur opposerai-je
+de froides déclamations, des phrases académiques et alambiquées? Non,
+certes. Je veux les confondre par des faits et des preuves, par l'exposé
+véridique de mes travaux, de mes pensées, comme ministre et comme homme
+d'état; par le récit fidèle des événemens politiques, des incidens
+bizarres au milieu desquels j'ai tenu le gouvernail dans des temps de
+violence et de tempête. Voilà le but que je me propose.
+
+Je ne crois pas que la vérité puisse en rien me nuire; et cela serait
+encore, que je la dirai, le temps de la produire est venu: je la dirai,
+coûte qui coûte, alors que la tombe recélant ma dépouille mortelle, mon
+nom sera légué au jugement de l'histoire. Mais il est juste que je
+puisse comparaître à son tribunal cet écrit à la main.
+
+Et d'abord qu'on ne me rende personnellement responsable ni de la
+révolution, ni de ses écarts, ni même de sa dictature. Je n'étais rien;
+je n'avais aucune autorité quand ses premières secousses, bouleversant
+la France, firent trembler le sol de l'Europe. Qu'est-ce d'ailleurs que
+la révolution? Il est de fait qu'avant 1789 les présages de la
+destruction des Empires inquiétaient la monarchie. Les Empires ne sont
+point exempts de cette loi commune qui assujettit tout sur la terre aux
+changemens et à la décomposition. En fut-il jamais dont la durée
+historique ait dépassé un certain nombre de siècles? En fixant à douze
+ou treize cents ans l'âge des États, c'est aller à la dernière borne de
+leur longévité. Nous en conclurons qu'une monarchie qui avait vu treize
+siècles sans avoir reçu aucune atteinte mortelle, ne devait pas être
+loin d'une catastrophe. Que sera-ce si, renaissant de ses cendres et
+recomposée à neuf, elle a tenu l'Europe sous le joug et dans la terreur
+de ses armes? Mais alors si la puissance lui échappe, de nouveau on la
+verra languir et périr. Ne recherchons pas quelles seraient ses
+nouvelles destinées de transformation. La configuration géographique de
+la France lui assigne toujours un rôle dans les siècles à venir. La
+Gaule conquise par les maîtres du Monde ne fut assujettie que trois
+cents ans. D'autres envahisseurs aujourd'hui forgent dans le nord les
+fers de l'Europe. La révolution avait élevé la digue qui les eût
+arrêtés; on la démolit pièce à pièce; elle sera détruite, mais relevée,
+car le siècle est bien fort: il entraîne les hommes, les partis et les
+gouvernemens.
+
+Vous qui vous déchaînez contre les prodiges de la révolution; vous qui
+l'avez tournée sans oser la regarder en face, vous l'avez subie et
+peut-être la subirez-vous encore.
+
+Qui la provoqua, et d'où l'avons-nous vue surgir? du salon des grands,
+du cabinet des ministres: elle a été appelée, provoquée par les
+parlemens et les gens du roi, par de jeunes colonels, par les
+petites-maîtresses de la cour, par des gens de lettres pensionnés, dont
+les duchesses s'érigeaient en protectrices et se faisaient les échos.
+
+J'ai vu la nation rougir de la dépravation des hautes classes, de la
+licence du clergé, des stupides aberrations des ministres, et de l'image
+de la dissolution révoltante de la nouvelle Babylone.
+
+N'est-ce pas ceux qu'on regardait comme l'élite de la France, qui,
+pendant quarante ans, érigèrent le culte de Voltaire et de Rousseau?
+N'est-ce pas dans les hautes classes que prit faveur cette manie
+d'indépendance démocratique, transplantée des États-Unis sur le sol de
+la France? On rêvait la république, et la corruption était au comble
+dans la monarchie! L'exemple même d'un monarque rigide dans ses moeurs
+ne put arrêter le torrent.
+
+Au milieu de cette décomposition des classes supérieures, la nation
+grandissait et mûrissait. A force de s'entendre dire qu'elle devait
+s'émanciper, elle finit par le croire. L'histoire est là pour attester
+que la nation fut étrangère aux manoeuvres qui préparèrent le
+bouleversement. On eût pu la faire cheminer avec le siècle; le roi, les
+esprits sages le voulaient. Mais la corruption et l'avarice des grands,
+les fautes de la magistrature et de la cour, les bévues du ministère,
+creusèrent l'abîme. Il était d'ailleurs si facile aux métreurs de mettre
+en émoi une nation pétulante, inflammable, et qui sort des bornes à la
+moindre impulsion! Qui mit le feu à la mine? Étaient-ils du tiers-état
+l'archevêque de Sens, le genevois Necker, Mirabeau, Lafayette,
+d'Orléans, Adrien Duport, Chauderlos-Laclos, les Staël, les
+Larochefoucauld, les Beauveau, les Montmorency[1], les Noailles, les
+Lameth, les La Tour-du-Pin, les Lefranc de Pompignan, et tant d'autres
+moteurs des triomphes de 1789 sur l'autorité royale? Le club breton eût
+fait long feu sans les conciliabules du Palais-Royal et de Mont-Rouge.
+Il n'y aurait pas eu de 14 juillet, si, le 12, les généraux et les
+troupes du roi eussent fait leur devoir. Besenval était une créature de
+la reine, et Besenval, au moment décisif, en dépit des ordres formels du
+roi, battit en retraite, au lieu d'avancer sur les émeutes. Le maréchal
+de Broglie lui-même fut paralysé par son état-major. Ces faits ne
+sauraient être contredits.
+
+[Note 1: Ce nom tout français, déjà si célèbre par son illustration
+historique, est devenu plus honorable encore, s'il est possible, depuis
+que le duc Mathieu de Montmorency, à la conduite duquel Fouché fait ici
+allusion, s'est honoré par l'aveu public de sa faute. Dailleurs, la
+franchise et la noblesse de sa conduite comme ministre et homme d'état,
+lui ont acquis l'estime universelle. M. Fouché ne peut rien sur la
+réputation d'un si haut personnage. Grand protecteur de l'ancienne
+noblesse sous le régime impérial, Fouché récrimine ici pour reprocher à
+cette même noblesse sa participation à la révolution; c'est parmi les
+révolutionnaires une récrimination obligée. Ce qu'il dit peut être vrai
+à certains égards; mais la petite minorité d'un ordre n'est pas l'ordre
+tout entier; il y aura toujours d'ailleurs une distance immense entre
+les prestiges, les imprudences et les fautes de 1789, et les crimes
+affreux de 1793. La manière de raisonner artificieuse dont se sert
+Fouché pour s'en laver ne nous paraît pas historiquement concluante.
+(_Note de l'éditeur_.)]
+
+On sait par quels prestiges fut soulevée la multitude. La souveraineté
+du peuple fut proclamée par la défection de l'armée et de la cour.
+Est-il surprenant que les factieux et les meneurs aient pu s'emparer de
+la révolution? L'entraînement des innovations, l'exaltation des idées
+firent le reste.
+
+Un prince avait mis tout en feu; il pouvait tout maîtriser par un
+changement dynastique: sa lâcheté fit errer la révolution sans but. Au
+milieu de cette tourmente, des coeurs généreux, des âmes ardentes et
+quelques esprits forts crurent de bonne foi qu'on arriverait à une
+régénération sociale. Ils y travaillèrent, se fiant aux protestations et
+aux sermens.
+
+Ce fut dans ces dispositions que nous, hommes obscurs du tiers, hommes
+de la province, fûmes entraînés et séduits par le rêve de la liberté,
+par l'enivrante fiction de la restauration; de l'État. Nous poursuivions
+une chimère avec la fièvre du bien public; nous n'avions alors aucune
+arrière-pensée, point d'ambition, aucunes vues d'intérêt sordide.
+
+Mais bientôt les résistances allumant les passions, l'esprit de parti
+fit naître les animosités implacables. Tout fut poussé à l'extrême. Il
+n'y eut plus d'autre mobile que celui de la multitude. Par la même
+raison que Louis XIV avait dit: «l'État, c'est moi!», le peuple dit: «le
+souverain, c'est moi, la nation, c'est l'État!»; et la nation s'avança
+toute seule.
+
+Et ici, remarquons d'abord un fait qui servira de clef aux événemens
+qui vont suivre; car ces événemens tiennent du prodige. Les dissidens
+royalistes, les contre-révolutionnaires, faute d'élémens disponibles de
+guerre civile, se voyant déboutés d'en avoir les honneurs, eurent
+recours à l'émigration, ressource des faibles. Ne trouvant aucun appui
+au dedans, ils coururent le chercher au dehors. A l'exemple de ce
+qu'avaient fait toutes les nations en pareil cas, la nation voulut que
+les propriétés des émigrés lui servissent de gage sur le motif qu'ils
+s'étaient armés contre elle, et voulaient armer l'Europe. Mais comment
+toucher au droit de propriété, fondement de la monarchie, sans saper ses
+propres bases? Du sequestre, on en vint à la spoliation: dès lors, tout
+s'écroula; car la mutation des propriétés est synonyme de la subversion
+de l'ordre établi. Ce n'est pas moi qui ai dit: «Il faut que les
+propriétés changent!». Ce mot était plus agraire que tout ce qu'avaient
+pu dire les Gracques, et il ne se trouva point un Scipion Nasica.
+
+Dès lors, la révolution ne fut plus qu'un bouleversement. Il lui
+manquait la terrible sanction de la guerre; les cabinets de l'Europe lui
+ouvrirent eux-mêmes le temple de Janus. Dès le début de cette grande
+lutte, la révolution, toute jeune, toute vivace, triompha de la vieille
+politique, d'une coalition pitoyable, des opérations niaises de ses
+armées et de leur désaccord.
+
+Autre fait qu'il faut aussi consigner, pour en tirer une conséquence
+grave. La première coalition fut repoussée, battue, humiliée. Supposons
+qu'elle eût triomphé de la confédération patriotique de la France; que
+la pointe des Prussiens en Champagne n'eût rencontré aucun obstacle
+sérieux jusqu'à la capitale, et que la révolution eût été désorganisée
+dans son propre foyer; admettons cette hypothèse, et la France sans
+aucun doute eût subi le sort de la Pologne, par une première mutilation,
+par l'abaissement de son monarque; car tel était alors le thême
+politique des cabinets et l'esprit de leur diplomatie copartageante. Le
+_progrès des lumières_ n'avait point encore amené la découverte de la
+combinaison européenne, de l'occupation militaire avec subsides. En
+préservant la France, les patriotes de 1792 l'ont arrachée non seulement
+aux griffes de l'étranger, mais encore ils ont travaillé, quoique sans
+intention, pour l'avenir de la monarchie. Voilà qui est incontestable.
+
+On se récrie contre les écarts de cette révolution arrosée de sang.
+Pouvait-elle, entourée d'ennemis, exposée à l'invasion, rester calme et
+modérée? Beaucoup se sont trompés, il y a peu de coupables. Ne
+cherchons, la cause du 10 août que dans la marche en avant des
+Autrichiens et des Prussiens. Qu'ils aient marché trop tard, peu
+importe. On ne touchait point encore au suicide de la France.
+
+Oui, la révolution fut violente dans sa marche, cruelle même; tout cela
+est historiquement connu, je ne m'y arrêterai pas. Tel n'est pas
+d'ailleurs l'objet de cet écrit. C'est de moi que je veux parler, on
+plutôt des événemens auxquels j'ai participé comme ministre. Mais il me
+fallait entrer en matière et caractériser l'époque. Toutefois, que le
+vulgaire des lecteurs n'aille pas s'imaginer que je retracerai
+fastidieusement ma vie d'homme privé, de citoyen obscur. Qu'importent
+d'ailleurs mes premiers pas dans la carrière! Ces minuties peuvent
+intéresser de faméliques faiseurs de Biographies contemporaines et les
+badauds qui les lisent; elles ne font rien à l'histoire; c'est jusqu'à
+elle que je prétends m'élever.
+
+Peu importe que je sois le fils d'un armateur, et qu'on m'ait d'abord
+destiné à la navigation: ma famille était honorable; peu importe que
+j'aie été élevé chez les oratoriens, que j'aie été oratorien moi-même,
+que je me sois voué à l'enseignement, que la révolution m'ait trouvé
+préfet du collège de Nantes; il en résulte au moins que je n'étais ni un
+ignorant ni un sot. Il est d'ailleurs de toute fausseté que j'aie jamais
+été prêtre ni engagé dans les ordres; j'en fais ici la remarque pour
+qu'on voie qu'il m'était bien permis d'être un esprit fort, un
+philosophe, sans renier ma profession première. Ce qu'il y a de certain,
+c'est que je quittai l'Oratoire avant d'exercer aucune fonction
+publique, et que, sous l'égide des lois, je me mariai à Nantes dans
+l'intention d'exercer la profession d'avocat, plus analogue à mes
+inclinations et à l'état de la société. J'étais d'ailleurs moralement ce
+qu'était le siècle, avec l'avantage de n'avoir été tel ni par imitation
+ni par engouement, mais par méditation et par caractère. Avec de pareils
+principes, comment ne m'honorerai-je pas d'avoir été nommé par mes
+concitoyens, sans captation et sans intrigue, représentant du peuple à
+la Convention nationale?
+
+C'est dans ce défilé que m'attendent mes transfuges d'antichambre. Pas
+d'exagérations, pas d'excès, pas de crimes, soit en mission, soit à la
+tribune, dont ils n'affublent ma responsabilité historique, prenant les
+paroles pour des actions, les discours obligés pour des principes; ne
+songeant ni au temps, ni aux lieux, ni aux catastrophes; ne tenant
+compte ni du délire universel, ni de la fièvre républicaine dont vingt
+millions de Français éprouvaient le redoublement.
+
+Je m'ensevelis d'abord dans le comité d'instruction publique, où je me
+liai avec Condorcet, et par lui avec Vergniaud. Ici je dois retracer une
+circonstance qui se rapporte à l'une des crises les plus sérieuses de ma
+vie. Par un hasard bizarre, j'avais connu Maximilien Robespierre à
+l'époque où je professais la philosophie dans la ville d'Arras. Je lui
+avais même prêté de l'argent pour venir s'établir à Paris lorsqu'il fut
+nommé député à l'Assemblée nationale. Quand nous nous retrouvâmes à la
+Convention, nous nous vîmes d'abord assez souvent; mais la diversité de
+nos opinions, et peut-être plus encore de nos caractères, ne tarda pas à
+nous diviser.
+
+Un jour, à l'issue d'un dîner qui avait eu lieu chez moi, Robespierre se
+mit à déclamer avec violence contre les Girondins, apostrophant
+Vergniaud qui était présent. J'aimais Vergniaud, grand orateur et homme
+simple. Je m'approchai de lui; et m'avançant vers Robespierre: «Avec une
+pareille violence, lui dis-je, vous gagnerez sûrement les passions, mais
+vous n'aurez jamais ni estime ni confiance.» Robespierre piqué se
+retira, et l'on verra bientôt jusqu'où cet homme atrabilaire poussa
+contre moi l'animosité.
+
+Pourtant je ne partageais point le système politique du parti de la
+Gironde, dont Vergniaud passait pour être le chef. Il me semblait que ce
+système tendait à disjoindre la France, en l'ameutant par zones et par
+provinces contre Paris. J'apercevais là un grand danger, ne voyant de
+salut pour l'État que dans l'unité et l'indivisibilité du corps
+politique. Voilà ce qui m'entraîna dans un parti dont je détestais au
+fond les excès, et dont les violences marquèrent les progrès de la
+révolution. Que d'horreurs dans l'ordre de la morale et de la justice!
+mais nous ne voguions pas dans des mers calmes.
+
+Nous étions en pleine révolution, sans gouvernail, sans gouvernement,
+dominés par une assemblée unique, sorte de dictature monstrueuse,
+enfantée par la subversion, et qui offrait tour-à-tour l'image de
+l'anarchie d'Athènes et du despotisme ottoman.
+
+C'est donc ici un procès purement politique entre la révolution et la
+contre-révolution. Voudrait-on le juger selon la jurisprudence qui règle
+les décisions des tribunaux criminels ou de police correctionnelle? La
+Convention, malgré ses déchiremens, ses excès, ses décrets forcenés, ou
+peut-être à cause même de ses décrets, a sauvé la patrie au-delà de ses
+limites intégrales. C'est un fait incontestable, et, sous ce rapport, je
+ne récuse point ma participation à ses travaux. Chacun de ses membres,
+accusés devant le tribunal de l'histoire, peut se renfermer dans les
+limites de la défense de Scipion, et répéter avec ce grand homme: «J'ai
+sauvé la république, montons au Capitole en rendre grâces aux Dieux!»
+
+Il est pourtant un vote qui reste injustifiable, j'avouerai même, sans
+honte comme sans faiblesse, qu'il me fait connaître le remords. Mais
+j'en prends à témoin le Dieu de la vérité, c'était bien moins le
+monarque au fond que j'entendis frapper (il était bon et juste), que le
+diadème, alors incompatible avec le nouvel ordre de choses. Et puis, le
+dirai-je, car les révélations excluent les réticences, il me paraissait
+alors, comme à tant d'autres, que nous ne pourrions inspirer assez
+d'énergie à la représentation et à la masse du peuple, pour surmonter la
+crise, qu'en outrant toutes les mesures, qu'en dépassant toutes les
+bornes, qu'en compromettant toutes les sommités révolutionnaires. Telle
+fut la raison d'état qui nous parut exiger cet effrayant sacrifice. En
+politique, l'atrocité aurait-elle aussi parfois son point de vue
+salutaire?
+
+L'univers aujourd'hui ne nous en demanderait pas compte, si l'arbre de
+la liberté, poussant des racines profondes, eût résisté à la hache de
+ceux mêmes qui l'avaient élevé de leurs mains. Que Brutus ait été plus
+heureux dans la construction du bel édifice qu'il arrosa du sang de ses
+fils, comme penseur je le conçois: il lui fut plus facile de faire
+passer les faisceaux de la monarchie dans les mains d'une aristocratie
+déjà constituée. Les représentans de 1793, en immolant le représentant
+de la royauté, le père de la monarchie, pour élever une république,
+n'eurent pas le choix dans les moyens de reconstruction. Le niveau de
+l'égalité était déjà si violemment établi dans la nation, qu'il fallut
+léguer l'autorité à une démocratie flottante: elle ne sut travailler que
+sur un sable mouvant.
+
+A présent que je me suis condamné comme juge et partie, au moins qu'il
+me soit permis de faire valoir, dans l'exercice de mes fonctions
+conventionnelles, quelques circonstances atténuantes. Envoyé en mission
+dans les départemens, forcé de me rapprocher du langage de l'époque, et
+de payer un tribut à la fatalité des circonstances, je me vis contraint
+de mettre à exécution la loi contre les suspects. Elle ordonnait
+l'emprisonnement en masse des prêtres et des nobles. Voici ce que
+j'écrivis, voici ce que j'osai publier dans une proclamation émanée de
+moi le 25 août 1793.
+
+«La loi veut que les hommes suspects soient éloignés du commerce social:
+cette loi est commandée par l'intérêt de l'État; mais prendre pour base
+de vos opinions des dénonciations vagues, provoquées par des passions
+viles, ce serait favoriser un arbitraire qui répugne autant à mon coeur
+qu'à l'équité. Il ne faut pas que le glaive se promène au hasard. La loi
+commande de sévères punitions, et non des proscriptions aussi immorales
+que barbares.»
+
+Il y avait alors quelque courage à mitiger autant qu'il pouvait dépendre
+de soi la rigueur des décrets conventionnels. Je ne fus pas si heureux
+dans mes missions en commissariat collectif, par la raison que la
+décision des affaires ne pouvait plus appartenir à ma seule volonté.
+Mais on trouvera bien moins, dans le cours de mes missions, d'actions
+blâmables à relever, que de ces phrases banales dans le langage du
+temps, et qui, dans des temps plus calmes, inspirent encore une sorte
+d'effroi: ce langage d'ailleurs était, pour ainsi dire, officiel et
+consacré. Qu'on ne s'abuse pas non plus sur ma position à cette époque,
+j'étais le délégué d'une assemblée frénétique, et j'ai prouvé que
+j'avais éludé ou adouci plusieurs de ses mesures acerbes. Mais, du
+reste, ces prétendus proconsulats réduisaient le député missionnaire à
+n'être que l'homme machine, le commissaire ambulant des Comités de salut
+public et de sûreté générale. Jamais je n'ai été membre de ces Comités
+de gouvernement; or, je n'ai point tenu pendant la terreur le timon du
+pouvoir; au contraire, la terreur a réagi sur moi comme on le verra
+bientôt. Par là on peut juger combien ma responsabilité se trouve
+restreinte.
+
+Mais dévidons le fil des événemens, il nous conduira, comme le fil
+d'Ariane, hors du labyrinthe, et nous pourrons alors atteindre le but de
+ces Mémoires, dont la sphère va s'agrandir.
+
+Nous touchions au paroxisme de la révolution et de la terreur. On ne
+gouvernait plus qu'avec le fer qui tranchait les têtes. Le soupçon et la
+défiance rongeaient tous les coeurs; l'effroi planait sur tous. Ceux
+mêmes qui tenaient dans leurs mains l'arme de la terreur, en étaient
+menacés. Un seul homme, dans la Convention, semblait jouir d'une
+popularité inattaquable: c'était l'artésien Robespierre, plein d'astuce
+et d'orgueil; être envieux, haineux, vindicatif, ne pouvant se
+désaltérer du sang de ses collègues; et qui, par son aptitude, sa
+tenue, la suite de ses idées et l'opiniâtreté de son caractère,
+s'élevait souvent au niveau des circonstances les plus terribles. Usant
+de sa prépondérance au Comité de salut public, il aspirait ouvertement,
+non plus à la tyrannie décemvirale, mais au despotisme de la dictature
+des Marius et des Sylla. Il n'avait plus qu'un pas à faire pour rester
+le maître absolu de la révolution qu'il nourrissait l'ambitieuse audace
+de gouverner à son gré; mais il lui fallait encore trente têtes: il les
+avait marquées dans la Convention. Il savait que je l'avais deviné;
+aussi avais-je l'honneur d'être inscrit sur ses tablettes à la colonne
+des morts. J'étais encore en mission quand il m'accusa d'opprimer les
+patriotes et de transiger avec l'aristocratie. Rappelé à Paris, j'osai
+le sommer, du haut de la tribune, de motiver son accusation. Il me fit
+chasser des Jacobins dont il était le grand-prêtre, ce qui, pour moi,
+équivalait à un arrêt de proscription[2].
+
+[Note 2: Depuis la mort de Danton, de Camille-Desmoulins et autres
+députés enlevés pendant la nuit de leur domicile sur un simple ordre des
+Comités, traduits au tribunal révolutionnaire, jugés et condamnés sans
+pouvoir présenter leurs moyens de défense, Legendre, ami de Danton,
+Courtois, Tallien, et plus de trente autres députés, ne couchaient plus
+chez eux; ils erraient la nuit d'un endroit à un autre, craignant
+d'éprouver le même sort que Danton. Fouché fut plus de deux mois sans
+avoir de domicile fixe. C'est ainsi que Robespierre faisait trembler
+ceux qui semblaient vouloir s'opposer à ses vues de dictature.
+(_Note de l'éditeur_.)]
+
+Je ne m'amusai point à disputer ma tête, ni à délibérer longuement dans
+des réunions clandestines avec ceux de mes collègues menacés comme moi.
+Il me suffit de leur dire, entr'autres à Legendre, à Tallien, à Dubois
+de Crancé, à Daunou, à Chénier: «Vous êtes sur la liste! vous êtes sur
+la liste ainsi que moi, j'en suis sûr!» Tallien, Barras, Bourdon de
+l'Oise et Dubois de Crancé montrèrent quelque énergie. Tallien luttait
+pour deux existences dont l'une lui était alors plus chère que la vie:
+aussi était-il décidé à frapper de son poignard le futur dictateur au
+sein même de la Convention. Mais quelle chance hasardeuse! La popularité
+de Robespierre lui eût survécu, et on nous aurait immolé sur sa tombe.
+Je détournai Tallien d'une entreprise isolée qui eût fait tomber l'homme
+et maintenir son système. Convaincu qu'il fallait d'autres ressorts,
+j'allai droit à ceux qui partageaient le gouvernement de la terreur avec
+Robespierre, et que je savais être envieux ou craintifs de son immense
+popularité. Je révélai à Collot-d'Herbois, à Carnot, à Billaud de
+Varennes les desseins du moderne Appius, et je leur fis séparément un
+tableau si énergique et si vrai du danger de leur position, je les
+stimulai avec tant d'adresse et de bonheur, que je fis passer dans leur
+âme plus que de la défiance, le courage de s'opposer désormais à ce que
+le tyran décimât davantage la Convention. «Comptez les voix, leur
+dis-je, dans votre comité, et vous verrez qu'il sera réduit, quand vous
+le voudrez fortement, à l'impuissante minorité d'un Couthon et d'un
+St.-Just. Refusez-lui le vote, et réduisez-le à l'isolement par votre
+force d'inertie.» Mais que de ménagemens, de biais à prendre pour ne pas
+effaroucher la Société des Jacobins, pour ne pas aigrir les séides, les
+fanatiques de Robespierre! Sûr d'avoir semé, j'eus le courage de le
+braver, le 20 prairial (8 juin 1794), jour où, animé de la ridicule
+prétention de reconnaître solennellement l'existence de l'Être suprême,
+il osa s'en proclamer à la fois l'arbitre et l'intermédiaire, en
+présence de tout un peuple assemblé aux Tuileries. Tandis qu'il montait
+les marches de sa tribune aérienne, d'où il devait lancer son manifeste
+en faveur de Dieu, je lui prédis tout haut (vingt de mes collègues
+l'entendirent) que sa chute était prochaine. Cinq jours après, en plein
+Comité, il demanda ma tête et celle de huit de mes amis, se réservant
+d'en faire abattre plus tard encore une vingtaine au moins.
+
+Quel fut son étonnement et combien il s'irrita de trouver parmi les
+membres du Comité une opposition invincible à ses desseins sanguinaires
+contre la représentation nationale! Elle n'a déjà été que trop mutilée,
+lui dirent-ils, et il est temps d'arrêter une coupe réglée qui finirait
+par nous atteindre. Voyant la majorité du vote lui échapper, il se
+retira plein de dépit et de rage, jurant de ne plus mettre les pieds au
+Comité tant que sa volonté y serait méconnue. Il rappelle aussitôt à lui
+Saint-Just, qui était aux armées; il rallie Couthon sous sa bannière
+sanglante, et maîtrisant le tribunal révolutionnaire, il fait encore
+trembler la Convention et tous ceux, en grand nombre, qui sacrifient à
+la peur. Sûr à la fois de la société des Jacobins, du commandant de la
+garde nationale, Henriot, et de tous les comités révolutionnaires de la
+capitale, il se flatte qu'avec tant d'adhérens il finira par l'emporter.
+En se tenant ainsi éloigné de l'antre du pouvoir, il voulait rejeter sur
+ses adversaires l'exécration générale, les faire regarder comme les
+auteurs uniques de tant de meurtres, et les livrer à la vengeance d'un
+peuple qui commençait à murmurer de voir couler tant de sang. Mais,
+lâche, défiant et timide, il ne sut pas agir, laissant écouler cinq
+semaines entre cette dissidence clandestine et la crise qui se préparait
+en silence.
+
+Je l'observais, et le voyant réduit à une faction, je pressai
+secrètement ses adversaires qui restaient cramponnés au Comité,
+d'éloigner au moins les compagnies de canonniers de Paris, toutes
+dévouées à Robespierre et à la Commune, et de révoquer ou de suspendre
+Henriot. J'obtins la première mesure, grâce à la fermeté de Carnot, qui
+allégua la nécessité de renforcer les artilleurs aux armées. Quant à la
+révocation d'Henriot, ce coup de parti parut trop fort; Henriot resta et
+faillit tout perdre, ou plutôt, l'avouerais-je, ce fut lui qui
+compromit, le 9 thermidor (27 juillet), la cause de Robespierre, dont il
+eut un moment le triomphe dans sa main. Qu'attendre aussi d'un ancien
+laquais ivre et stupide?
+
+Le reste est trop connu pour que je m'y arrête. On sait comment périt
+Maximilien Ier, que certains écrivains voudraient comparer aux
+Gracques, dont il n'eut ni l'éloquence ni l'élévation. J'avoue que dans
+l'ivresse de la victoire, je dis à ceux qui lui prêtaient des desseins
+de dictature: «Vous lui faites bien de l'honneur; il n'avait ni plan ni
+vues; loin de disposer de l'avenir, il était entraîné, il obéissait à
+une impulsion qu'il ne pouvait ni suspendre ni diriger.» Mais j'étais
+alors trop près de l'événement pour être près de l'histoire.
+
+L'écroulement subit du régime affreux qui tenait toute la nation entre
+la vie et la mort fut sans doute une grande époque d'affranchissement;
+mais le bien ici bas ne saurait se faire sans mélange. Qu'avons-nous vu
+après la chute de Robespierre? ce que nous avons vu depuis après une
+chute bien plus mémorable. Ceux qui s'étaient le plus avilis devant le
+décemvir ne trouvaient plus, après sa mort, d'expression assez violente
+pour peindre leur haine.
+
+On eut bientôt à regretter qu'une si heureuse crise n'ait pu être
+régularisée au profit de la chose publique, au lieu de servir de
+prétexte pour assouvir la haine et la vengeance des victimes qu'avait
+froissé le char de la révolution dans sa course. On passa de la terreur
+à l'anarchie, de l'anarchie aux réactions et aux vengeances. La
+révolution fut flétrie dans ses principes et dans son but; les patriotes
+restèrent exposés long-temps à la rage des sicaires organisés en
+compagnies du Soleil et de Jésus. J'avais échappé aux proscriptions de
+Robespierre, je ne pus éviter celles des réacteurs. Ils me poursuivirent
+jusque dans la Convention, dont ils me firent expulser par un décret
+inique, à force de récriminations et d'accusations mensongères. Je
+passai presqu'une année en butte à toutes sortes d'avanies et de
+persécutions odieuses. C'est surtout alors que j'appris à méditer sur
+les hommes et sur le caractère des factions. Il fallut attendre (car
+tout parmi nous est toujours poussé à l'extrême); il fallut attendre que
+la mesure fût comblée, que les fureurs de la réaction missent en péril
+la révolution même et la Convention en masse. Alors et seulement alors
+elle vit l'abîme entr'ouvert sous ses pas. La crise était grave; il
+s'agissait d'être ou de ne pas être. La Convention arma; la persécution
+des patriotes eut un terme, et le canon d'une seule journée
+(13 vendémiaire), fit rentrer dans l'ordre la tourbe des
+contre-révolutionnaires qui s'étaient imprudemment soulevés sans chefs
+et sans aucun centre d'action et de mouvement.
+
+Le canon de vendémiaire, dirigé par Bonaparte, m'ayant en quelque sorte
+rendu la liberté et l'honneur, j'avoue que je m'intéressai davantage à
+la destinée de ce jeune général, se frayant la route qui devait le
+conduire bientôt à la plus étonnante renommée des temps modernes.
+
+J'eus pourtant à me débattre encore contre les rigueurs d'un destin qui
+ne semblait pas devoir fléchir de sitôt et m'être propice.
+L'établissement du régime directorial à la suite de cette dernière
+convulsion, ne fut autre chose que l'essai d'un gouvernement multiple,
+appelé comme régulateur d'une république démocratique de quarante
+millions d'individus; car le Rhin et les Alpes formaient déjà notre
+barrière naturelle. Certes, c'était là un essai d'une grande hardiesse,
+en présence des armées d'une coalition renaissante des gouvernemens
+ennemis ou perturbateurs. La guerre faisait notre force, il est vrai;
+mais elle était mêlée de revers, et l'on ne démêlait pas trop encore qui
+des deux systèmes, de l'ancien ou du nouveau, finirait par l'emporter.
+On semblait tout attendre plutôt de l'habileté des hommes chargés de la
+conduite des affaires que de la force des choses et de l'effervescence
+des passions nouvelles: trop de vices se faisaient apercevoir. Notre
+intérieur n'était pas d'ailleurs facile à mener. Ce n'était pas sans
+peine que le gouvernement directorial cherchait à se frayer une route
+sûre entre deux partis actifs et hostiles, celui des démagogues, qui ne
+voyait dans nos magistrats temporaires que des oligarques bons à
+remplacer, et celui des royalistes auxiliaires du dehors, qui, dans
+l'impuissance de frapper fort et juste, entretenait dans les provinces
+du midi et de l'ouest des fermens de guerre civile.
+
+Toutefois le Directoire, comme tout gouvernement neuf, qui presque
+toujours a l'avantage d'être doué d'activité et d'énergie, se créa des
+ressources et réorganisa la victoire aux armées, en même temps qu'il
+parvint à étouffer la guerre intestine. Mais il s'inquiétait trop,
+peut-être, des menées des démagogues, et cela parce qu'ils avaient leur
+foyer dans Paris, sous ses propres yeux, et qu'ils associaient dans leur
+haine pour tout pouvoir coordonné tous les patriotes mécontens. Ce
+double écueil, entre lequel on eût pu naviguer pourtant, fit dévier la
+politique du Directoire. Il délaissa les hommes de la révolution, du
+rang desquels il était sorti lui-même, favorisant de préférence ces
+caméléons sans caractère, instrumens du pouvoir tant qu'il est en force,
+et ses ennemis dès qu'il chancèle. On vit cinq hommes, investis de
+l'autorité suprême, et qui dans la Convention s'étaient fait remarquer
+par l'énergie de leurs votes, repousser leurs anciens collègues,
+caresser les métis et les royalistes, et adopter un système tout-à-fait
+opposé à la condition de leur existence.
+
+Ainsi, sous le gouvernement de la république dont j'étais un des
+fondateurs, je fus, si non proscrit, du moins en disgrâce complète,
+n'obtenant ni emploi, ni considération, ni crédit, et partageant cette
+inconcevable défaveur, pendant près de trois ans, avec un grand nombre
+de mes anciens collègues, d'une capacité et d'un patriotisme éprouvés.
+
+Si je me fis jour enfin, ce fut à l'aide d'une circonstance particulière
+et d'un changement de système amené par la force des choses. Ceci mérite
+quelques détails.
+
+De tous les membres du Directoire, Barras était le seul qui fut
+accessible pour ses anciens collègues délaissés; il avait et il méritait
+la réputation d'une sorte d'obligeance, de franchise et de loyauté
+méridionales. Il n'était pas fort en politique, mais il avait de la
+résolution et un certain tact. Le décri exagéré de ses moeurs et de ses
+principes moraux était précisément ce qui lui attirait une cour qui
+fourmillait d'intrigans, d'intrigantes et de vampires. Il était alors en
+rivalité avec Carnot, et ne se soutenait dans l'opinion publique que par
+l'idée qu'au besoin on le verrait à cheval, bravant, comme au 13
+vendémiaire, toute tentative hostile; il tranchait d'ailleurs du prince
+de la république, allant à la chasse, ayant des meutes dressées, des
+courtisans et des maîtresses. Je l'avais connu avant et après la crise
+de Robespierre, et j'avais remarqué alors que mes réflexions et mes
+pressentimens l'avaient frappé par leur justesse. Je le vis en secret
+par l'intermédiaire de Lombard-Taradeau, comme lui méridional, l'un de
+ses commensaux et de ses confidens. C'était dans les premiers embarras
+du Directoire, alors aux prises avec la faction Baboeuf. Je communiquai
+à Barras mes idées; il m'invita de lui-même à les consigner dans un
+Mémoire; je le lui remis. La position du Directoire y était considérée
+politiquement et ses dangers énumérés avec précision. Je caractérisai la
+faction Baboeuf, qui s'était dévoilée à moi, et je fis voir que tout en
+rêvant la loi agraire, elle avait pour arrière-pensée de s'emparer
+d'assaut et par surprise du Directoire et du pouvoir, ce qui nous eût
+ramené à la démagogie par la terreur et le sang. Mon Mémoire fit
+impression, et on coupa le mal dans sa racine. Barras m'offrit alors une
+place secondaire que je refusai, ne voulant arriver aux emplois que par
+la grande route; il m'assura qu'il n'avait point assez de crédit pour
+m'élever, ses efforts pour vaincre les préventions de ses collègues
+contre moi ayant été infructueux. Le refroidissement s'en mêla, et tout
+fut ajourné.
+
+Dans l'intervalle, une occasion se présenta de songer à me rendre
+indépendant sous le rapport de la fortune. J'avais sacrifié à la
+révolution mon état et mon existence, et, par l'effet des préventions
+les plus injustes, la carrière des emplois m'était fermée. Mes amis me
+pressèrent de suivre l'exemple de plusieurs de mes anciens collègues
+qui, se trouvant dans le même cas que moi, obtenaient, par la protection
+des Directeurs, des intérêts dans les fournitures.
+
+Une compagnie se présenta, je m'y associai, et j'obtins, par le crédit
+de Barras, une partie des fournitures[3]. Je commençai ainsi ma fortune
+à l'exemple de Voltaire et je contribuai à celle de mes associés, qui se
+distinguèrent par leur exactitude à remplir les clauses de leur marché
+avec la république. J'y tenais la main moi-même, et dans cette sphère
+nouvelle je me trouvai dans le cas de rendre plus d'un service à des
+patriotes délaissés.
+
+[Note 3: Même dans les aveux de Fouché il y a toujours un certain
+artifice. Sachons-lui gré d'avoir été vrai autant qu'il lui était
+possible de l'être; c'est déjà quelque chose que d'avoir obtenu de lui
+l'aveu qu'il a commencé sa fortune dans le tripotage des fournitures. On
+verra d'ailleurs, dans le cours de ses Mémoires, à quelles sources il a
+puisé plus tard ses immenses richesses. (_Note de l'éditeur._)]
+
+Cependant le mal s'aggravait dans l'intérieur. Le Directoire confondait
+la masse des hommes de la révolution avec les démagogues et les
+anarchistes; il ne portait pas de coups à ces derniers sans que les
+autres n'en ressentissent le contre-coup. On laissait à l'opinion
+publique la plus fausse direction. Les républicains tenaient les rênes
+de l'État, et ils avaient contre eux les passions et les préventions
+d'une nation impétueuse et légère qui s'obstinait à ne voir que des
+terroristes, des hommes de sang dans tous les zélateurs de la liberté.
+Le Directoire lui-même, entraîné par le torrent des préventions, ne
+pouvait suivre la marche prévoyante qui l'eût préservé et affermi.
+L'opinion publique était faussée et pervertie chaque jour davantage, par
+des écrivains serviles, par des folliculaires aux gages de l'émigration
+et de l'étranger, prêchant ouvertement la ruine des institutions
+nouvelles: leur tâche consistait surtout à avilir les républicains et
+les chefs de l'État. En se laissant flétrir et déconsidérer, le
+Directoire, dont les membres étaient divisés par un esprit de rivalité
+et d'ambition, perdit tous les avantages qu'offre le gouvernement
+représentatif à ceux qui ont assez d'habileté pour le maîtriser et le
+conduire. Qu'arriva-t-il? Au moment même où nos armées triomphaient de
+toutes parts, où, maîtres du cours du Rhin, nous faisions la conquête de
+l'Italie au nom de la révolution et de la république, l'esprit
+républicain périssait dans l'intérieur, et l'opération des élections
+tournait au profit des contre-révolutionnaires et des royalistes. Un
+grand déchirement devint inévitable dès que la majorité des deux
+conseils se fut déclarée contre la majorité du Directoire. Il s'était
+formé une espèce de _triumvirat_ composé de Barras, Rewbel et
+Reveillère-Lepaux, trois hommes au-dessous de leurs fonctions dans une
+telle crise. Ils s'aperçurent enfin qu'il ne leur restait plus d'autre
+appui que celui du canon et des baïonnettes. Au risque de mettre en jeu
+l'ambition des généraux, il fallut faire intervenir les armées, autre
+danger grave, mais qui, plus éloigné, fut moins prévu.
+
+Ce fut alors qu'on vit Bonaparte, conquérant de la Lombardie et
+vainqueur de l'Autriche, former dans chacune des divisions de son armée
+un club, faire délibérer ses soldats, leur signaler les deux Conseils
+comme des traîtres vendus aux ennemis de la France, et après avoir fait
+jurer à son armée sur l'autel de la patrie, d'exterminer les _brigands
+modérés_, envoyer des adresses menaçantes en profusion dans tous les
+départemens et dans la capitale. Au nord, l'armée ne se borna point à
+délibérer et à signer des adresses. Hoche, général en chef de l'armée de
+Sambre-et-Meuse, dirigea sur Paris des armes, des munitions, et fit
+marcher ses troupes sur les villes voisines. Par des ressorts secrets,
+ce mouvement fut tout-à-coup suspendu, soit qu'on ne pût encore
+s'entendre sur les coups à porter aux deux Conseils, soit, ce que j'ai
+plus de motifs de croire, qu'on voulût ménager au vainqueur de l'Italie
+une influence plus exclusive dans les affaires. Il est sûr que les
+intérêts de Bonaparte étaient représentés alors par Barras dans le
+triumvirat directorial, et que l'or de l'Italie coulait comme un nouveau
+Pactole au milieu du Luxembourg. Des femmes s'en mêlèrent; elles
+conduisaient alors toutes les intrigues.
+
+Le 4 septembre (18 fructidor), un mouvement militaire assujettit la
+capitale, sous la direction d'Augereau, lieutenant de Bonaparte, envoyé
+tout exprès. De même que dans tous les déchiremens où interviennent les
+soldats, la toge fléchit devant les armes. On déporte sans forme
+judiciaire deux directeurs, cinquante-trois députés; un grand nombre
+d'auteurs et d'imprimeurs de feuilles périodiques qui avaient perverti
+l'opinion. Les élections de quarante-neuf départemens sont déclarées
+nulles; les autorités administratives sont suspendues pour être
+réorganisées dans le sens de la nouvelle révolution.
+
+C'est ainsi que les royalistes furent vaincus et dispersés sans bataille
+par le seul effet de l'appareil militaire; que les sociétés populaires
+purent se recomposer; que la réaction contre les républicains eut un
+terme; que le titre de républicain et de patriote ne fut plus un motif
+d'exclusion pour arriver aux emplois et aux honneurs. Quant au
+Directoire, où Merlin de Douai et François de Neufchâteau vinrent
+remplacer Carnot et Barthélémy, tous deux compris dans la mesure de
+déportation, il acquit d'abord une certaine apparence d'énergie et de
+force; mais au fond ce n'était qu'une force factice incapable de
+résister aux orages ni aux revers.
+
+Ainsi ce n'était que par la violence qu'on remédiait au mal, exemple
+d'autant plus dangereux qu'il compromettait l'avenir.
+
+Pendant les préludes du 18 fructidor, journée qui semblait devoir
+décider du sort de la révolution, je n'étais pas resté oisif. Mes
+avertissemens au directeur Barras, mes aperçus, mes conversations
+prophétiques, n'avaient pas peu contribué à donner au triumvirat
+directorial l'éveil et le stimulant qu'avaient souvent réclamé ses
+tâtonnemens et ses incertitudes. N'était-il pas naturel qu'un dénouement
+si favorable aux intérêts de la révolution tournât aussi à l'avantage
+des hommes qui l'avaient fondée et soutenue par leurs lumières, leur
+énergie[4]? Les patriotes n'avaient marché jusqu'alors que sur des
+ronces, il était temps que l'arbre de la liberté portât des fruits plus
+doux pour qui devait les cueillir et les savourer; il était temps que
+les hauts emplois devinssent le dévolu des hommes forts.
+
+[Note 4: Aveux précieux, et qui expliquent le mobile de toute
+révolution passée, présente et future. (_Note de l'éditeur._)]
+
+Ne dissimulons rien ici: nous nous étions débarrassés des armes de la
+coalition, du fléau de la guerre civile, et des manoeuvres plus
+dangereuses encore des caméléons de l'intérieur. Or, par notre énergie
+et la force des choses, nous étions les maîtres de l'État et de toutes
+les branches du pouvoir. Il ne s'agissait plus que d'une prise de
+possession entière dans l'échelle des capacités. Quand on a le pouvoir,
+toute l'habileté consiste à maintenir le régime conservateur. Toute
+autre théorie à l'issue d'une révolution n'est que niaiserie ou
+hypocrisie impudente; cette doctrine, on la trouve dans le fond du coeur
+de ceux mêmes qui n'osent l'avouer. J'énonçai, en homme capable, ces
+vérités triviales regardées jusqu'alors comme un secret d'état[5]. On
+sentit mes raisons; l'application seule embarrassait. L'intrigue fit
+beaucoup; le mouvement salutaire fit le reste.
+
+[Note 5: Aucune des premières têtes de la révolution n'en avait
+encore dit autant, que je sache. Fouché est vraiment naïf dans ses
+aveux. (_Note de l'éditeur_.)]
+
+Bientôt une douce rosée de secrétariats-généraux, de porte-feuilles, de
+commissariats, de légations, d'ambassades, d'agences secrètes, de
+commandemens divisionnaires, vint, comme la manne céleste, désaltérer
+l'élite de mes anciens collègues, soit dans le civil, soit dans le
+militaire. Les patriotes si long-temps délaissés furent pourvus. J'étais
+l'un des premiers en date, et l'on savait ce que je valais. Pourtant je
+m'obstinai à refuser les faveurs subalternes qui me furent offertes;
+j'étais décidé à n'accepter qu'une mission brillante qui me lançât
+tout-à-coup dans la carrière des grandes affaires politiques. J'eus la
+patience d'attendre; j'attendis même long-temps, mais je n'attendis pas
+en vain. Barras pour cette fois triompha des préventions de ses
+collègues, et je fus nommé, au mois de septembre 1798, non sans beaucoup
+de démarches et de conférences, ambassadeur de la république française
+près la république cisalpine. On le sait, nous étions redevables aux
+armes victorieuses de Bonaparte et à sa politique déliée de cette
+création nouvelle et sympathique. Il avait fallu faire un pont d'or à
+l'Autriche et lui sacrifier Venise.
+
+Par le traité de paix de Campo-Formio (hameau du Frioul près d'Udine),
+l'Autriche avait signé la cession des Pays-Bas à la France; et de Milan,
+Mantoue, Modène, à la république cisalpine; elle s'était réservé la plus
+grande partie de l'état de Venise, hors les Iles Ioniennes, que la
+France retint. On voyait bien que ce n'était pour nous qu'une pierre
+d'attente, et on parlait déjà de révolutionner toute l'Italie pour ne
+pas s'arrêter en si beau chemin. En attendant, le traité de Campo-Formio
+servait à consolider la nouvelle république, dont l'étendue ne laissait
+pas que d'être respectable. Elle était formée de la Lombardie
+autrichienne, du Modenois, de Massa et Carrara, du Bolonais, du
+Ferrarais, de la Romagne, du Bergamasque, du Bressan, du Cremasque, et
+d'autres contrées de l'État de Venise en terre ferme.
+
+Déjà nubile, elle réclamait son émancipation; c'est-à-dire qu'au lieu de
+gémir sous la dure tutelle du Directoire français, elle demandait à
+vivre sous la protection et sous l'influence de la grande nation. En
+effet, c'était moins des serfs qu'il nous fallait que des alliés forts
+et sincères. Telle était mon opinion; c'était aussi celle du directeur
+Barras, et du général Brune, alors commandant en chef l'armée d'Italie:
+de Berne il venait de porter son quartier-général à Milan. Mais un autre
+directeur, qui menait la politique et la diplomatie à coups de ruades, à
+la manière des chevaux rétifs d'Alsace, prétendait tout subjuguer, amis
+et ennemis, par la force et la rudesse: c'était Rewbel, de Colmar, homme
+dur et vain; il y voyait de la dignité. Il partageait la prépondérance
+des grandes affaires avec son collègue Merlin de Douai, jurisconsulte
+excellent, mais chétif homme d'état; tous deux menaient le Directoire,
+car Treilhard et Reveillère-Lepaux n'étaient que des acolytes. Si
+Barras, qui faisait bande à part, l'emportait parfois, c'était par
+dextérité et par l'idée qu'on en avait; on le croyait homme de coeur
+toujours prêt à faire un coup de main.
+
+Mais nous n'étions déjà plus dans l'ivresse de la victoire. Mon
+initiation dans les affaires d'état tient à une époque si grave qu'il
+convient d'en marquer les traits saillans; c'est d'ailleurs un
+préliminaire indispensable pour mieux comprendre tout ce qui va suivre.
+En moins d'un an la paix de Campo-Formio, qui avait tant abusé de
+crédules, se trouvait déjà sapée dans sa base. Sans nous arrêter, nous
+avions horriblement usé du droit de la force en Helvétie, à Rome, en
+Orient. A défaut de rois, nous avions fait la guerre aux pâtres de la
+Suisse, et nous avions été relancer les mameloucks. Ce fut
+particulièrement l'expédition d'Égypte qui rouvrit toutes les plaies.
+Elle eut une singulière origine qu'il est bon de noter ici. Bonaparte
+avait horreur du gouvernement multiple, et il méprisait le Directoire
+qu'il appelait les cinq rois à terme. Enivré de gloire à son retour
+d'Italie, accueilli par l'ivresse française, il médita de s'emparer du
+gouvernement suprême; mais sa faction n'avait pas encore jeté d'assez
+profondes racines. Il s'aperçut, et je me sers de ses expressions, que
+_la poire n'était pas mûre_. De son côté, le Directoire qui le
+redoutait, trouvait que son généralat nominal de l'expédition
+d'Angleterre le tenait trop à portée de Paris; lui-même se souciait peu
+d'aller se briser sur la côte d'Albion. A vrai dire on ne savait trop
+qu'en faire. Une disgrâce ouverte eût révolté l'opinion publique et
+l'eût rendu lui-même plus fort.
+
+On était à la recherche d'un expédient lorsque l'ancien évêque d'Autun,
+si délié, si insinuant, et que venait d'introduire aux affaires
+étrangères l'intrigante fille de Necker, imagina le brillant ostracisme
+en Égypte. Il en insinua d'abord l'idée à Rewbel, puis à Merlin, se
+chargeant de l'adhésion de Barras. Le fond de son plan n'était qu'une
+vieillerie trouvée dans la poussière des bureaux. On en fit une affaire
+d'état. L'expédient parut d'autant plus heureux qu'il éloignait tout
+d'abord l'âpre et audacieux général, en le livrant à des chances
+hasardeuses. Le conquérant de l'Italie donna d'abord à plein collier et
+avec ardeur dans l'idée d'une expédition qui, ne pouvant manquer
+d'ajouter à sa renommée, lui livrait des possessions lointaines; il se
+flattait déjà d'y gouverner en sultan ou en prophète. Mais bientôt se
+refroidissant, soit qu'il vît le piège, soit qu'il convoitât toujours le
+pouvoir suprême, il tergiversa; il eut beau se débattre, susciter
+obstacles sur obstacles, tous furent levés; et quand il se vit dans
+l'alternative d'une disgrâce ou de rester à la tête d'une armée qui
+pouvait révolutionner l'Orient, il ajourna ses desseins sur Paris, et
+mit à la voile avec l'élite de nos troupes.
+
+L'expédition débuta par une sorte de prodige, l'enlèvement subit de
+Malte; puis par une catastrophe, la destruction de notre escadre dans
+les eaux du Nil. La face des affaires changea aussitôt. L'Angleterre à
+son tour fut dans le délire du triomphe. Conjointement avec la Russie
+elle devint l'instigatrice d'une nouvelle guerre générale dont le
+gouvernement des Deux-Siciles fut le promoteur apparent.
+
+Elle fut attisée à Palerme et à Naples par la haine, à Constantinople
+par la violation du droit de paix, des nations et des gens. Le Turc seul
+était dans le bon droit.
+
+Tant d'incidens graves coup sur coup firent dans Paris une impression
+profonde; il semblait que la terre tremblât de nouveau. On fit
+ouvertement des préparatifs de guerre, et tout prit un aspect hostile et
+sombre. On avait déjà frappé les riches d'un emprunt forcé et progressif
+de quatre-vingt millions; on pourvut à faire des levées. De cette époque
+date la combinaison et l'établissement de la conscription militaire,
+levier immense emprunté à l'Autriche, perfectionné, proposé aux Conseils
+par Jourdan, et adopté aussitôt par la mise en activité de deux cent
+mille conscrits. On renforça les armées d'Italie et d'Allemagne.
+
+Tous les préludes de la guerre se révélèrent à la fois: insurrection
+dans l'Escaut et dans les Deux-Nèthes, aux portes de Malines et de
+Bruxelles; troubles dans le Mantouan et à Voghère; le Piémont à la
+veille d'une subversion; Gênes et Milan déchirés par la rivalité des
+partis et agités par la fièvre que leur avait inoculée notre révolution.
+
+Ce fut entouré de ces présages sombres que je me mis en route pour ma
+légation de Milan. J'arrivai au moment même où le général Brune allait
+opérer, dans le gouvernement de la Cisalpine, sans en altérer l'essence,
+un changement de personnes dont j'avais la clef. Il était question de
+faire passer le pouvoir à des hommes plus énergiques et à des mains plus
+fermes; il s'agissait de commencer l'émancipation de la république
+cadette pour qu'elle donnât l'impulsion à toute l'Italie. Nous
+préméditâmes ce coup de main avec l'espoir de forcer à l'adhésion la
+majorité du Directoire qui siégeait au Luxembourg[6].
+
+[Note 6: Fouché ne nous met pas assez au fait de ce plan de tout
+révolutionner au dehors, plan alors écarté par la majorité du
+Directoire, et dont le général Augereau fut une des premières victimes.
+Commandant en chef de l'armée d'Allemagne, après le 16 fructidor, il
+allait révolutionner la Souabe quand il fut rappelé et disgracié.
+Bonaparte y eut part; il était furieux qu'on voulût déjà démolir son
+ouvrage: la paix de Campo-Formio. On va voir, après son départ pour
+l'Égypte, Brune et Joubert partager la disgrâce d'Augereau, pour le même
+motif. Il paraît que ce plan, renouvelé de la propagande de 1792,
+n'avait pour adhérent au Directoire que Barras: c'était un faible appui.
+Rewbel et Merlin ne voulaient pas aller si vîte en besogne; effrayés
+déjà de leurs violences en Égypte et en Suisse, ils persistaient à se
+bercer dans une situation qui n'était ni la paix, ni la guerre. Il faut
+avouer que la tentative hardie de tout révolutionner, qu'ils n'osèrent
+essayer qu'à demi, eût donné aux révolutionnaires de France une immense
+initiative sur les opérations de la campagne de 1799 qui tournèrent
+contre eux au dehors et au dedans. La révolution s'arrêta; _elle se fit
+homme_. (_Note de l'éditeur_.)]
+
+Je me concerte avec Brune; je stimule les patriotes lombards les plus
+chauds, et nous décidons que le mouvement sera régularisé, qu'il n'y
+aura ni proscriptions ni violences. Dans la matinée du 20 octobre se
+développe un appareil militaire; les portes de Milan sont fermées, les
+directeurs et les députés sont à leur poste. Là, par la seule impulsion
+de l'opinion, sous l'égide des forces de la France, et par l'effet des
+insinuations du général en chef, cinquante-deux représentans cisalpins
+donnent leur démission et sont remplacés par d'autres. En même temps les
+trois directeurs Adelasio, Luosi et Soprensi, choisis par
+l'ex-ambassadeur Trouvé et confirmés par le Directoire de France, sont
+également invités à se démettre, et nous les remplaçons par trois autres
+directeurs: Brunetti, Sabatti et Sinancini. Le citoyen Porro, patriote
+lombard plein de zèle et de lumières, est nommé ministre de la police.
+Cette répétition de notre 18 fructidor, faite à l'eau rose, est
+confirmée par les assemblées primaires; nous rendons ainsi hommage à la
+souveraineté du peuple en faisant sanctionner par lui ce qui était fait
+pour lui. Soprensi l'ex-directeur entraîna vingt-deux députés qui
+vinrent déposer leurs protestations dans mes mains; ce que je pus
+alléguer pour les faire fléchir resta sans effet. Il fallut donner
+l'ordre de faire sortir Soprensi de force de l'appartement qu'il
+occupait au palais directorial, et recevoir de lui une nouvelle
+protestation portant qu'il déniait au général en chef le droit qu'il
+s'arrogeait sur les autorités cisalpines. Là se borna l'opposition.
+
+Toutes les difficultés nous les surmontâmes sans rumeur et nous évitâmes
+toute espèce de déchirement. On sent bien que les courriers ne restèrent
+pas immobiles; les déchus et les mécontens eurent recours au Directoire
+de Paris, auquel ils en appelèrent.
+
+Je rendis compte, de mon côté, des changemens du 20 octobre, en
+m'étayant de la volonté réfléchie du général en chef, de la justesse de
+ses vues, de l'exemple de ce qui s'était passé en France au 18
+fructidor, et de celui plus récent encore puisé dans la nécessité où
+s'était trouvé le Directoire de faire casser les élections de plusieurs
+départemens, afin d'écarter des députés brouillons, inquiets ou
+dangereux. Je m'élevai ensuite à des considérations plus hautes,
+invoquant les termes et l'esprit du traité d'alliance entre la
+république française et la république cisalpine, traité approuvé par le
+Conseil des anciens le 7 mars précédent. On y trouvait explicitement
+reconnue la nouvelle république, comme puissance libre et indépendante,
+aux seules conditions qu'elle prendrait part à toutes nos guerres;
+qu'elle mettrait sur pied toutes ses forces à la réquisition du
+Directoire français; qu'elle entretiendrait vingt-cinq mille hommes de
+nos troupes, en y employant annuellement dix millions, et enfin que tous
+ses armemens seraient sous le commandement de nos généraux. Je
+garantissais la stricte et fidèle exécution du traité, en protestant que
+le gouvernement et la chose nationale trouveraient un gage plus sûr et
+un appui plus véritable dans l'énergie et la bonne foi des hommes à qui
+le pouvoir venait d'être confié; enfin, je fis valoir mes instructions
+qui m'autorisaient à réformer, sans agitation, sans secousses, les vices
+du nouveau gouvernement cisalpin, la multiplicité excessive et
+dispendieuse des membres du corps législatif, des administrations
+départementales, et qui me recommandaient de veiller à ce que la forme
+du régime républicain ne fût pas onéreuse au peuple. Je partais de là
+pour garantir aussi l'existence d'immenses ressources, le Corps
+législatif de Milan ayant autorisé le Directoire à vendre trente
+millions de domaines nationaux, parmi lesquels se trouvaient les biens
+des évêques. La dépêche du général en chef, Brune, coïncidait
+parfaitement avec la mienne, mais tout fut inutile. L'orgueil et la
+vanité s'en mêlèrent, ainsi que les plus basses intrigues, et même les
+insinuations étrangères. Il s'agissait d'ailleurs de la solution d'une
+des plus hautes questions de politique immédiate, de l'adoption ou du
+rejet du système de l'unité de l'Italie divisée en républiques, par le
+prompt renversement des vieux gouvernemens pourris qui s'écroulaient et
+ne pouvaient plus tenir, système que nous tenions à honneur de faire
+triompher[7]. Cette politique tranchante et décisive ne pouvait convenir
+au ministre cauteleux qui exploitait alors nos affaires étrangères[8];
+il employa des moyens détournés pour faire échouer notre plan, et il
+réussit. Rewbel et Merlin, dont la vanité fut mise en jeu, se
+déchaînèrent contre l'opération de Milan; nous n'eûmes pour nous que le
+vote isolé de Barras, qui fut bientôt neutralisé. Un arrêté pris _ab
+irato_ le 25 octobre, désavoua formellement les changemens opérés par le
+général Brune. En même temps le Directoire m'écrivit pour me faire
+connaître sa désapprobation, en me témoignant qu'il verrait avec plaisir
+rentrer au Directoire et au sénat tous les citoyens que la dernière
+révolution en avait fait sortir.
+
+[Note 7: Très-bien, Monsieur Fouché. L'histoire va prendre acte de
+la déclaration de votre système de 1798. Puisque vous êtes si véridique,
+vous allez nous donner de nouvelles preuves sans doute que ce système,
+qui n'a été que modifié _par la force des circonstances_, s'est perpétué
+jusqu'en 1815, époque de votre dernier avénement au pouvoir. _(Note de
+l'éditeur.)_]
+
+[Note 8: Ici la désignation personnelle est inutile. Le lecteur peu
+au fait n'a qu'à recourir aux almanachs. Nous devons respecter la
+discrétion de M. le duc d'Otrante à l'égard d'un de ses anciens
+collègues. _(Note de l'éditeur.)_]
+
+J'aurais pu aisément me désintéresser dans cette affaire, à laquelle
+j'étais censé n'avoir pris aucune part directe, étant arrivé à mon poste
+à la naissance des préparatifs dont je pouvais, à la rigueur, ne bien
+connaître ni la source ni l'objet. Telle eût été la conduite d'un homme
+qui aurait voulu conserver sa légation aux dépens de ses opinions et de
+son honneur. Je suivis une marche plus franche et plus ferme. Je
+réclamai vivement contre la désapprobation du Directoire; je fis sentir
+le danger de rétrograder, le voeu du peuple s'étant d'ailleurs manifesté
+dans les assemblées primaires, de manière à ne pouvoir plus revenir sur
+ce qui était fait sans risquer de tomber dans une légèreté, dans une
+inconséquence blâmables. Je fis sentir aussi combien il serait
+impolitique de mécontenter les patriotes cisalpins, et de risquer de
+mettre leur république en feu au moment même où les hostilités, à la
+veille de commencer contre Naples, ne pouvaient manquer d'être le
+prélude d'une guerre générale. J'annonçai que trente mille Autrichiens
+allaient se rassembler sur l'Adige; mais je prêchai dans le désert.
+Brune, à la réception de l'arrêté du Directoire qui annulait les
+destitutions faites le 20 octobre, reçut l'injonction de quitter l'armée
+d'Italie pour aller commander en Hollande. Heureusement il fut remplacé
+par le brave, modeste et loyal Joubert, bien propre à tout calmer et à
+tout réparer.
+
+Milan fermentait, et les deux partis rivaux se retrouvaient en présence;
+l'un plein d'espoir d'être rétabli, l'autre décidé à tenir ferme, quand
+un nouvel arrêté me parvint, émané du Directoire, le 7 novembre. Il
+refusait de reconnaître le voeu du peuple, et m'ordonnait de cesser
+toute relation avec le Directoire cisalpin jusqu'à ce que cette autorité
+eût été reconstituée telle qu'elle l'était avant le 20 octobre. Le
+Directoire ordonnait en outre une nouvelle convocation des assemblées
+primaires. Je fus révolté du mépris des principes républicains sur
+lesquels étaient basées nos propres institutions. Le système servile et
+vexatoire avec lequel on prétendait gouverner une république alliée, me
+parut le comble de l'ineptie. Au milieu des circonstances graves où
+allait se trouver la péninsule italique, c'était vouloir ravaler les
+hommes et les réduire à n'être que de pures machines; c'était
+tout-à-fait contraire d'ailleurs, aux stipulations et à l'esprit du
+traité d'alliance. Je m'expliquai; je fis plus, je vengeai en quelque
+sorte la majesté des deux nations, en adressant au Directoire cisalpin
+le message dont voici les principaux traits:
+
+«C'est en vain, citoyens Directeurs, qu'on cherche à persuader que votre
+existence politique n'est que fugitive, parce qu'elle a été accompagnée
+d'un acte justement improuvé et fortement réprimé par mon gouvernement.
+(Ici il fallait bien un correctif.) Vos concitoyens, en la sanctionnant
+dans vos assemblées primaires, vous ont donné une puissance morale dont
+vous devenez responsables devant le peuple cisalpin.
+
+»Prouvez donc avec fierté son indépendance et la vôtre; maintenez avec
+fermeté les rênes du gouvernement qui vous sont confiées, sans vous
+embarrasser des perfides sugestions de la calomnie; faites respecter
+votre autorité par une police vaste et judicieuse; résistez à la
+malignité des passions en développant un grand caractère, et comprimez
+toutes les combinaisons de vos ennemis par une inflexible justice.
+
+...Nous voulons toujours donner la paix à la terre; mais si la vanité et
+la soif du sang font prendre les armes contre votre indépendance...
+malheur aux traîtres! Les hommes libres fouleront aux pieds leur
+poussière.
+
+»Citoyens Directeurs! élevez vos âmes avec les événemens; soyez plus
+grands qu'eux si vous voulez les dominer; n'ayez point d'inquiétude sur
+l'avenir; la solidité des républiques est dans la nature des choses; la
+victoire et la liberté couvriront le Monde.
+
+»Réglez l'activité brûlante de vos concitoyens, afin qu'elle soit
+féconde.... Qu'ils sachent bien que l'énergie n'est pas le délire, et
+qu'être libre ce n'est pas être indépendant pour faire le mal.»
+
+Mais les âmes, en Italie, étaient peu à la hauteur de ces préceptes. Je
+cherchai partout une fermeté tempérée par la constance, et je ne trouvai
+que des coeurs incertains ou pusillanimes à peu d'exceptions près.
+
+Furieux qu'on prît un tel langage devant le public cisalpin, nos
+souverains à terme siégeant au Luxembourg expédièrent en toute hâte à
+Milan le citoyen Rivaud, en qualité de commissaire extraordinaire; il
+était porteur d'un arrêté qui m'enjoignait de sortir de l'Italie. Je
+n'en tins aucun compte, persuadé que le Directoire n'avait pas le droit
+de m'empêcher de vivre en simple particulier à Milan. Une conformité
+sympatique d'opinions et d'idées avec Joubert, qui venait d'y prendre
+le commandement à la place de Brune, me portait à y rester pour attendre
+les événemens qui se préparaient. A peine fûmes-nous, Joubert et moi, en
+relations et en conférences, que nous nous entendîmes. C'était, sans
+contredit, le plus intrépide, le plus habile et le plus estimable des
+lieutenans de Bonaparte; il avait favorisé, depuis la paix de
+Campo-Formio, la cause populaire en Hollande; il venait en Italie,
+résolu, malgré la fausse politique du Directoire, de suivre son
+inclination et de satisfaire au voeu des peuples qui voulaient la
+liberté. Je l'engageai fortement à ne pas se compromettre pour ma cause
+et à louvoyer. Le commissaire Rivaud, n'osant rien entreprendre tant que
+je resterais à Milan, informa de sa position et de l'état des choses ses
+commettans du Luxembourg, qui, par le plus prochain courrier, envoyèrent
+des dépêches fulminantes.
+
+Il fallut que l'autorité militaire agît bon gré mal gré. Dans la nuit du
+7 au 8 décembre, la garde du Directoire et du Corps législatif cisalpin
+fut désarmée et remplacée par des troupes françaises. On interdit au
+peuple l'entrée du lieu d'assemblée du Directoire et des deux Conseils.
+Un comité secret fut tenu pendant la nuit, et à son issue on expulsa les
+nouveaux fonctionnaires et on rétablit les anciens. Les scellés furent
+apposés sur les portes du Cercle constitutionnel, et le commissaire
+Rivaud ordonna plusieurs arrestations. Moi-même j'eusse été arrêté,
+garotté, je crois, et ramené de brigade en brigade à Paris, si Joubert
+ne m'eût averti à temps. Je m'esquivai dans une campagne près de Monza,
+où je reçus aussitôt copie de la proclamation adressée par le citoyen
+Rivaud au peuple cisalpin. Dans ce honteux monument d'une politique
+absurde, on alléguait l'irrégularité et la violence des procédés du 20
+novembre, qu'on anathématisait par la raison qu'ils avaient été
+favorisés par le pouvoir militaire; allégation dérisoire, puisqu'elle
+condamnait le 18 fructidor, et la dernière et humiliante scène de Milan,
+ordonnée de Paris sans connaissance de cause. Le perroquet commissaire
+nous taxait, Brune et moi, en termes énigmatiques, d'être des novateurs
+et des réformateurs sans caractère et sans mission; enfin il signalait
+l'exagération de notre patriotisme, qui, disait-il, faisait calomnier le
+gouvernement populaire.
+
+Tout cela était pitoyable par sa déraison. Averti que j'avais disparu et
+me croyant caché dans Milan, le Directoire réexpédia un courrier
+extraordinaire, porteur de l'ordre itératif de me faire sortir d'Italie.
+«...Si vous aviez connaissance, écrivit immédiatement au Directoire
+cisalpin le plat Rivaud, que le citoyen Fouché fût sur votre territoire,
+je vous prie de m'en informer.» Je m'amusai de sa perplexité et des
+frayeurs des deux Directoires; puis sortant de ma retraite, je pris
+tranquillement la route des Alpes que je franchis. J'arrivai à Paris
+dans les premiers jours de janvier 1799. Déjà le crédit et la
+prépondérance de Rewbel et de Merlin avaient singulièrement déclinés.
+Dans les deux Conseils on formait des brigues contre eux, et ils
+commençaient à baisser de ton. Aussi, au lieu de m'appeler à leur barre
+et de me faire rendre compte de ma conduite, ils se contentèrent
+d'annoncer dans leur journal officiel que j'étais de retour de ma
+mission près la république cisalpine. Je me crus assez fort pour leur
+demander compte moi-même de leurs procédés sauvages à mon égard,
+exigeant pour mes déplacemens des indemnités que je reçus, mais avec
+l'instante prière de ne point faire d'esclandre.
+
+J'ai pensé que ces détails sur mon premier naufrage dans ma navigation
+des hauts emplois feraient connaître et l'état des esprits à cette
+époque et le terrain sur lequel j'eus d'abord à opérer. J'avais
+d'ailleurs écrit déjà cet exposé, à la demande de Bonaparte, à la veille
+de partir pour Marengo; et j'avoue que j'y ai trouvé, en le relisant,
+des souvenirs dans lesquels je me suis complu.
+
+Je voyais l'autorité directoriale ébranlée, moins par les préludes des
+revers publics, que par les menées sourdes des factions mécontentes:
+sans se montrer encore à visage découvert, elles préparaient leurs
+attaques dans l'ombre.
+
+On se montrait fatigué généralement de l'esprit étroit et tracassier qui
+animait nos cinq rois à terme; on s'indignait surtout que leur autorité
+ne se fit connaître que par des exactions, des injustices et des
+inepties. En réveillant les passions assoupies, ils provoquèrent les
+résistances. Quelques conversations expansives avec des hommes influens
+ou attentifs, et mon propre coup-d'oeil suffirent pour me faire juger
+sainement de l'état des choses.
+
+Tout annonçait de grands événemens et une crise prochaine. Les Russes
+s'avançaient et allaient entrer en lice. On se lassa d'envoyer notes sur
+notes à l'Autriche pour essayer de les arrêter; et dès la fin de février
+on donna le signal des batailles sans qu'on fût prêt à faire la guerre.
+Le Directoire avait provoqué cette seconde coalition tout en se privant
+lui-même de ses meilleurs généraux. Non seulement Bonaparte était
+relégué dans les sables de l'Afrique; non seulement Hoche, échappé à
+l'expédition d'Irlande, avait fini par le poison, mais Pichegru était
+déporté à Sinnamary, mais Moreau était en disgrâce, mais Bernadotte,
+retiré de la diplomatie après l'éclat de sa légation de Vienne, venait
+de se démettre de son commandement de l'armée d'observation; mais encore
+la destitution de Championnet était prononcée, pour avoir voulu mettre
+un frein aux rapines des agens du Directoire. Enfin Joubert lui-même,
+l'intrépide et vertueux Joubert avait reçu sa démission, pour avoir
+voulu établir en Italie une liberté sage qui eût cimenté les liens qui
+unissaient deux nations dont les destinées semblaient devoir être
+communes.
+
+Cette seconde guerre continentale dont la Suisse, l'Italie et l'Égypte
+n'avaient vu que les préludes, s'ouvrit le 1er de mars; et dès le 21,
+Jourdan perdit la bataille de Stockach, ce qui le força de repasser
+précipitamment le Rhin: douloureux présage qui fut bientôt suivi de la
+rupture du congrès de Rastadt, comédie politique, dont le dernier acte
+fut un drame horrible. Nous ne fûmes pas plus heureux en Italie qu'en
+Allemagne: Schoerer, le général de prédilection de Rewbel, perdit sur
+l'Adige trois batailles, qui nous ravirent en peu de jours, avec les
+libertés de l'Italie, des conquêtes qui nous avaient coûté trois
+campagnes laborieuses.
+
+Nous avions jusqu'alors envahi ou tenu ferme: qu'on juge de l'effet que
+produisit la nouvelle que partout nous battions en retraite! Tout
+gouvernement qui, en révolution, ne sait faire que des mécontens et ne
+sait pas vaincre, perd nécessairement le pouvoir: au premier revers,
+toutes les ambitions reprennent de droit une attitude hostile.
+
+J'assistai à différentes réunions de députés et de généraux mécontens,
+et je jugeai que les partis n'avaient pas au fond les mêmes intentions,
+mais qu'ils se réunissaient dans le but commun de renverser le
+Directoire, pour édifier ensuite chacun à sa manière. Je rectifiai à ce
+sujet les idées de Barras et je l'engageai à forcer à tout prix
+l'expulsion de Rewbel, bien sûr que nous aurions ensuite bon marché de
+Treilhard, de Merlin et de Reveillère. On était aigri surtout contre les
+deux derniers, comme ayant favorisé le système des scissions
+électorales, imaginées pour écarter des Conseils législatifs les plus
+ardens républicains. Je savais que Joseph et Lucien, frères de
+Bonaparte, chargés de soigner les intérêts de son ambition pendant son
+exil belliqueux, manoeuvraient dans le même but. Lucien montrait un
+patriotisme exalté; il était à la tête d'un parti de mécontens avec
+Boulay de la Meurthe. De son côté, Joseph faisait beaucoup de dépense et
+tenait un grand état de maison. Là se réunissaient les députés les plus
+influens des Conseils, les plus hauts fonctionnaires, les généraux
+marquans et les femmes les plus fertiles en intrigues.
+
+La coalition formée, Rewbel déconcerté, abandonné par Merlin à qui on le
+représenta comme un bouc émissaire qu'il fallait sacrifier, se crut
+trop heureux de marchander son élimination, couverte par le sort, à la
+condition principale qu'on respecterait sa retraite dans le Conseil des
+anciens. Mais qui allait le remplacer au Directoire? Merlin et les
+députés ventrus, ses acolytes, décidèrent qu'ils élèveraient à sa place
+Duval, de la Seine-Inférieure, homme médiocre et nul, brave homme
+d'ailleurs, qui occupait alors le ministère de la police, où sa vue
+était trop courte pour y rien voir. On les laissa faire, et toutes leurs
+batteries dressées, on, travailla efficacement pour Sieyes, ambassadeur
+à Berlin, dont on vantait depuis dix ans la capacité occulte. Je lui
+savais réellement quelques idées fortes et positives en révolution; mais
+je connaissais aussi son caractère défiant et artificieux; je lui
+croyais d'ailleurs des arrière-pensées peu compatibles avec les bases de
+nos libertés et de nos institutions. Je n'étais pas pour lui, mais je
+tenais à la coterie qui se forma tout-à-coup en sa faveur, sans pouvoir
+deviner par quelle impulsion. On alléguait qu'il importait de mettre à
+la tête des affaires, au début d'une coalition menaçante, l'homme qui
+mieux que tout autre connaissait les moyens de maintenir la Prusse dans
+sa neutralité si productive pour elle; on assurait aussi qu'il s'était
+montré fin politique, en donnant les premiers, éveils sur la coalition
+flagrante.
+
+On en vint à l'élection: je ris encore du désappointement du subtil
+Merlin et du bon Duval, sa créature, qui, pendant que les Conseils
+procédaient, ayant établi une ligne télégraphique d'agens depuis l'hôtel
+de la police jusqu'à la salle législative, chargés de transmettre au
+bien-heureux candidat le premier avis de son exaltation directoriale, en
+apprirent qu'une partie du ventre avait fait défection. Ni Merlin, ni
+Duval ne pouvaient comprendre comment une majorité _assurée_ peut se
+changer tout-à-coup eu minorité. Mais nous, qui savions par quel ressort
+on opère, nous en fîmes des gorges chaudes dans d'excellens dîners où se
+tamisait la politique.
+
+Merlin vit dans Sieyes un compétiteur dangereux, et dès ce moment, il se
+renfrogna. Quant au bon homme Duval, bientôt remplacé par Bourguignon,
+il en devint misantrope. Ces deux médiocres citoyens n'étaient pas plus
+faits l'un que l'autre pour manier la police[9].
+
+[Note 9: Petite vanité de Fouché qui prépare tout comme dans un
+mélodrame, pour entrer lui-même en scène comme seul capable de tenir le
+timon de la police, d'exploiter ses ténébreuses intrigues et ses
+fertiles émolumens. (_Note de l'éditeur_.)]
+
+L'oeuvre n'était encore qu'ébauchée. Pour l'accomplir, il se forma deux
+coalition législatives. Dans l'une figuraient Boulay de la Meurthe,
+Chénier, Français de Nantes, Chalmel, Texier-Olivier, Berlier, Baudin
+des Ardennes, Cabanis, Régnier, les frères Bonaparte; dans l'autre on
+voyait Bertrand du Calvados, Poulain-Grand-pré, Destrem, Garrau, Arena,
+Salicetti, et d'autres ardens athlètes. Dans toutes deux, qui avaient en
+dehors leurs auxiliaires, je ménageai à Barras des créatures, et il
+manoeuvra lui-même assez bien. On n'agit d'abord que par des voies
+souterraines: le temps d'éclater n'était pas encore venu.
+
+A cet égard, nos revers nous servirent merveilleusement; ils étaient
+inévitables. Cent soixante et dix mille hommes épuisés, fatigués,
+dégoûtés par vingt défaites, et commandés par des généraux toujours à
+la veille d'une disgrâce, pouvaient-ils tenir tête à plus de trois cent
+mille ennemis, secondés en Italie et en Allemagne par les peuples, et
+portés, soit par l'ardeur de la victoire, soit par le désir de la
+vengeance, sur les frontières mêmes de la république?
+
+Bientôt le déchaînement fut général contre la majorité du Directoire.
+«Son autorité, disait-on, ne s'est fait connaître que par des exactions,
+des injustices et des inepties; au lieu de signaler sa dictature, il n'a
+fait, depuis le 18 fructidor, qu'abuser de son immense pouvoir; il a
+creusé le gouffre de nos finances et l'abîme qui menace aujourd'hui
+d'engloutir la république.»
+
+Ce n'était que dans les Conseils où le Directoire trouvait encore des
+défenseurs, parmi ses créatures intéressées et ses apologistes
+maladroits. L'exaspération fut au comble quand Bailleul écrivit dans une
+brochure qu'il craignait plus les Russes au Corps législatif que les
+Russes s'approchant des frontières.
+
+Un message concerté, adressé au Directoire pour avoir des renseignemens
+sur la situation extérieure et intérieure de la république, devint le
+signal de la bataille. C'était au moment où Sieyes, nouveau Directeur,
+vendit de s'installer. La réponse du Luxembourg ne venant pas, les
+Conseils, dans la journée du 18 juin (28 prairial), se déclarent en
+permanence. De son côté, le Directoire s'y met aussi par représailles;
+mais déjà hors d'état de parer les coups qu'on va lui porter.
+
+On lui enlève d'abord le droit de restreindre la liberté de la presse.
+La manifestation de l'opinion n'étant plus comprimée, il n'est plus
+possible à des légistes de défendre le terrain. Aussi, à peine a-t-on
+contesté et révoqué la nomination de Treilhard, que Treilhard se retire
+sans dire mot.
+
+Toutefois Merlin et Reveillère s'obstinaient et prétendaient tenir bon
+dans le fauteuil directorial. Boulay de la Meurthe et les députés de sa
+coterie vont au Luxembourg demander impérieusement la démission des deux
+Directeurs. En même temps Bertrand du Calvados, au nom d'une commission
+des onze dont Lucien faisait partie, monte à la tribune et trouve moyen
+d'effrayer les Directeurs par la préface de leur acte d'accusation.
+
+«Je ne vous parlerai pas, s'écrie-t-il, de vos Rapinat, de vos Rivaud,
+de vos Trouvé, de vos Faypoult, qui, non contens d'exaspérer nos alliés
+par des concussions de toute nature, ont violé par vos ordres les droits
+des peuples, ont proscrit les républicains ou les ont despotiquement
+destitués pour les remplacer par des traîtres!...» Je n'étais pas
+étranger à cette sortie, où se trouvait une approbation indirecte de ma
+conduite, et un blâme tacite de celle qu'avait tenue le Directoire à mon
+égard.
+
+Enfin, le 30 prairial (18 juin), Merlin et Reveillère, sur l'assurance
+formelle qu'ils ne seraient pas mis en cause, donnèrent leur démission,
+et Sieyes devint le maître du champ de bataille. A l'instant même, toute
+la force de la révolution vint se grouper autour de Sieyes et de Barras.
+
+D'accord avec les meneurs des Conseils, ils firent jouer toutes leurs
+batteries, afin de n'admettre au Luxembourg, pour collègues, en
+remplacement des Directeurs expulsés, que des hommes tels que
+Roger-Ducos, Moulins et Gohier, incapables de leur causer d'ombrage par
+leur capacité, ou la force de leur caractère. Cette combinaison tendait
+à les rendre maîtres des affaires, Roger-Ducos s'étant associé de vote
+et d'intérêt avec Sieyes.
+
+Le premier fruit du triomphe des Conseils sur le Directoire fut la
+nomination de Joubert au commandement de Paris, nomination que Barras
+obtint de Sieyes, et à laquelle je ne fus pas non plus étranger. Peu de
+jours après je fus nommé à l'ambassade de Hollande: c'était une sorte de
+réparation que me devait le nouveau Directoire. J'allai prendre congé de
+Sieyes; il me dit que jusque-là on avait gouverné au hasard, sans but
+comme sans principes, et qu'il n'en, serait plus de même à l'avenir; il
+témoigna de l'inquiétude sur le nouvel essor de l'esprit anarchique avec
+lequel, disait-il, on ne pourra jamais gouverner. Je répondis qu'il,
+était temps que cette démocratie sans but et sans règle fit place à
+l'aristocratie républicaine, ou gouvernement des sages, le seul qui pût
+s'établir et se consolider. Oui, sans doute, reprit-il, et si cela était
+possible vous en seriez; mais que nous sommes encore loin du but! Je lui
+parlai alors de Joubert comme d'un général pur et désintéressé, que
+j'avais été à portée de bien connaître en Italie, et auquel on pourrait,
+au besoin, donner sans danger une influence forte: il n'y avait à
+craindre ni son ambition, ni son épée, qu'il ne tournerait jamais contre
+la liberté de sa patrie. Sieyes m'ayant écouté, attentivement jusqu'au
+bout, ne me répondit que par un: _C'est bien!_ Je ne pus lire autre
+chose dans son regard oblique.
+
+On voit que je ne fus pas heureux dans mon intention de le sonder et de
+provoquer sa confiance. Je savais pourtant qu'il avait eu depuis peu,
+avec un ami de M. de Talleyrand, qui est devenu sénateur depuis, une
+conversation très-significative; qu'il lui avait avoué, que la
+révolution errait sans but en parcourant un cercle vicieux, et qu'on ne
+trouverait stabilité et sûreté qu'à la faveur d'une autre organisation
+sociale qui nous présenterait l'équivalent de la révolution de 1688, en
+Angleterre; ajoutant qu'on voyait là, depuis plus d'un siècle, la
+liberté et la couronne coucher ensemble sans satiété et sans divorce. On
+lui avait fait l'objection qu'il n'y avait plus de Guillaume. «Cela est
+vrai, avait-il répondu, mais il y a dans le nord de l'Allemagne des
+princes sages, guerriers, philosophes, et qui gouvernent leur petite
+principauté aussi paternellement que Léopold a gouverné la Toscane.»
+Voyant qu'il faisait allusion au duc de Brunswick, on lui avait opposé
+le manifeste de 1792. «Il n'est pas l'auteur de ce maudit manifeste,
+avait-il repris vivement, et il serait facile d'établir qu'il a
+conseillé lui-même la retraite de Champagne, se refusant de mettre la
+France à feu et à sang, et d'agir pour les émigrés. Du reste, nous ne
+devons pas songer au fils du lâche Égalité, continua Sieyes;
+non-seulement il n'y a point assez d'étoffe, mais il est certain qu'il
+s'est réconcilié avec le prétendant: il n'oserait pas faire un pas de
+lui-même. Parmi nos généraux je n'en vois pas un qui soit capable ou en
+mesure de se mettre à la tête d'une coalition d'hommes forts pour nous
+tirer du gâchis où nous sommes, car il ne faut pas se le dissimuler,
+notre puissance et notre constitution croulent de toutes parts.» Cette
+conversation n'avait pas besoin de commentaires; je savais aussi que
+Sieyes avait tenu, sur notre situation intérieure, à peu près le même
+langage à Barras. Ces lueurs suffirent pour m'éclairer sur son compte
+et pour fixer mon opinion sur ses arrière-pensées.
+
+Nul doute qu'il n'eût déjà le projet de nous donner un pacte social de
+sa façon. L'orgueilleux prêtre était tourmenté depuis long-temps par
+cette ambition de s'ériger en législateur unique. Je partis avec la
+persuasion qu'il était parvenu à faire goûter ses vues à quelques hommes
+influens, tels que Daunou, Cabanis, Chénier, Garat, et à la plupart des
+membres du Conseil des anciens, qui, entraînés depuis, ont dépassé le
+but qu'on s'était proposé. Tel fut le germe de la révolution qui se
+prépara bientôt, et sans laquelle la France eût inévitablement succombé
+dans les convulsions de l'anarchie ou sous les coups répétés de la
+coalition européenne.
+
+J'eus à peine le temps d'aller toucher barre à la Haye, où je remplaçai
+Lombard de Langres, sorte d'auteur maniéré, mais d'ailleurs bon homme.
+Je trouvai cette autre république cadette divisée dans ses autorités, en
+hommes forts et en hommes faibles, en aristocrates et en démagogues,
+comme partout ailleurs. Je m'assurai que le parti orangiste ou anglais
+n'aurait aucune influence sur les destinées du pays, tant que nos
+armées seraient en état de protéger la Hollande. Là je retrouvai Brune,
+qui maintenait nos troupes très-fermes, tout en fermant les yeux sur les
+opérations d'un commerce illicite, indispensable pour ne pas consommer
+la ruine du pays. Je le laissai faire; nous ne pouvions manquer d'être
+d'accord; comme moi il se trouvait assez vengé par le renversement des
+gouvernans mal habiles qui nous avaient froissés et dépaysés mal à
+propos.
+
+Cependant rien ne prenait une assiette fixe à Paris; tout y était
+mobile, et il était à craindre que le triomphe des Conseils sur le
+pouvoir exécutif ne finît par l'énerver et amener la désorganisation du
+gouvernement; il était à craindre surtout que les anarchistes, outrant
+les conséquences de la dernière révolution, ne voulussent tout
+bouleverser, afin de se saisir d'un pouvoir qu'ils n'étaient pas en état
+de gérer. Ils comptaient sur Bernadotte, qu'ils avaient porté au
+ministère de la guerre, et dont l'ambition et le caractère n'étaient pas
+sympathiques avec les vues de Sieyes et de son parti.
+
+Heureusement que les intérêts du parti de Bonaparte, dirigé par ses
+deux frères, ayant pour conseil Roederer, Boulay de la Meurthe et
+Régnier, se trouvaient d'accord sous le point de vue de la nécessite
+d'arrêter l'essor du mouvement législatif. Lucien se chargea des
+discours de tribune. En offrant quelques points d'arrêt pour l'avenir,
+il groupa autour de son parti les anciens Directeurs et leurs affidés,
+qui redoutaient d'être mis en cause. Le danger était pressant; le parti
+exagéré demandait l'acte d'accusation des ex-Directeurs, mesure qui
+pouvait atteindre ou dévoiler toutes les malversations. Aussi, vit-on
+naître aussitôt une forte opposition dans une partie des députés mêmes
+qui avaient concouru à renverser la majorité du Directoire, mais
+seulement pour changer le système de gouvernement et s'en emparer. Ils
+alléguèrent en faveur des accusés qu'on pouvait se tromper en politique,
+adopter de faux systèmes et ne pas obtenir de succès, se laisser même
+aller à l'ivresse d'un grand pouvoir, et en cela être plus malheureux
+que coupables; ils invoquaient surtout la promesse ou plutôt l'assurance
+morale donnée et reçue qu'il ne serait fait contre eux aucune poursuite
+s'ils en venaient à une démission volontaire; on rappelait enfin que
+plus d'une fois les Conseils avaient sanctionné par leurs
+applaudissemens l'expédition d'Égypte et la déclaration de guerre contre
+les Suisses, objets de tant de déclamations. Ce procès, d'ailleurs, eût
+entraîné trop de révélations, ce que Barras voulait éviter; d'un autre
+côté, il aurait eu des conséquences nuisibles au pouvoir en lui-même, ce
+que Sieyes jugea impolitique. On traîna les discussions en longueur afin
+de fatiguer l'attention publique jusqu'à ce que d'autres incidens et la
+marche des événemens fissent diversion[10].
+
+[Note 10: Tout ceci est fort clair, et nous ne connaissons aucun
+écrit aussi lumineux sur les intrigues de cette époque.
+(_Note de l'éditeur_.)]
+
+Mais comment arrêter à la fois les écarts de la presse qui commençait à
+dégénérer en licence, et la contagion des sociétés populaires dont on
+avait rouvert partout les foyers malfaisans? Sieyes, à la tête de sa
+phalange, composée d'une quarantaine de philosophes, de métaphysiciens,
+de députés sans autre énergie que celle que donne l'appât des intérêts
+matériels, pouvait-il se flatter de terrasser l'anarchie et de
+régulariser un ordre social sans bases? Sa coalition avec Barras était
+précaire; il n'était sûr, au Directoire, que de Roger-Ducos; à l'égard
+de Moulins et de Gohier, il n'avait d'autre garantie que leur extrême
+bonne foi et leurs vues bornées en politique. Ces hommes nuls pouvaient
+en un jour de crise devenir les instrumens d'une faction entreprenante.
+L'ascendant que Sieyes exerçait au Directoire pouvait s'émousser ou
+tourner contre lui par la défiance.
+
+Mais quand il vit qu'en effet il y avait moyen de s'appuyer sur Joubert,
+revêtu du commandement de Paris, circonvenu avec habileté, et dont on
+allait captiver les penchans par un mariage où il se laisserait
+doucement entraîner, Sieyes résolut d'en faire le pivot de sa coalition
+réformatrice. En conséquence, le commandement en chef de l'armée
+d'Italie lui fut dévolu dans l'espoir qu'il ramenerait la victoire sous
+nos drapeaux, et acquerrait ainsi le complément de renommée nécessaire
+pour la magie de son rôle.
+
+Ceci posé, Sieyes s'aperçut que les ressorts d'une police ferme et
+habile lui manquaient. La police, telle qu'elle était organisée,
+penchait naturellement pour le parti populaire, qui avait introduit dans
+son sein quelques-uns de ses coryphées et de ses meneurs. L'honnête
+Bourguignon, alors ministre, devait son élévation à Gohier; il était
+tout-à-fait au-dessous d'un tel ministère, hérissé de difficultés. On le
+sentit; et au moment même où je venais de rédiger pour Barras un mémoire
+sur la situation de l'intérieur, et où je traitais en grand la question
+de la police générale, Barras s'unit à Sieyes pour révoquer Bourguignon;
+puis à Gohier et à Moulins pour écarter Alquier, candidat de Sieyes, et
+pour m'appeler au ministère. J'échangeai volontiers mon ambassade pour
+le ministère de la police, quoique le sol où j'allais camper me parût
+mouvant. Je me hâtai de me rendre à mon poste, et le 1er août je fus
+installé.
+
+La couronne n'avait succombé en 1789, que par la nullité de la haute
+police, ceux qui en étaient dépositaires alors n'ayant pas su pénétrer
+les complots qui menaçaient la maison royale. Tout gouvernement a besoin
+pour premier garant de sa sûreté d'une police vigilante, dont les chefs
+soient fermes et éclairés. La tâche de la haute police est immense,
+soit qu'elle ait à opérer dans les combinaisons d'un gouvernement
+représentatif, incompatible avec l'arbitraire, et laissant aux factieux
+des armes légales pour conspirer, soit qu'elle agisse au profit d'un
+gouvernement plus concentré, aristocratique, directorial ou despotique.
+La tâche est alors encore plus difficile, car rien ne transpire au
+dehors: c'est dans l'obscurité et le mystère qu'il faut aller découvrir
+des traces qui ne se montrent qu'à des regards investigateurs et
+pénétrans. Je me trouvai dans le premier cas, avec la double mission
+d'éclairer et de dissoudre les coalitions et les oppositions légales
+contre le pouvoir établi, de même que les complots ténébreux des
+royalistes et des agens de l'étranger. Ici le danger était bien moins
+immédiat.
+
+Je m'élevai par la pensée au-dessus de mes fonctions, et je ne m'en
+épouvantai pas. En deux heures, je fus au fait de mes attributions
+administratives; mais je n'eus garde de me fatiguer à considérer le
+ministère qui m'était confié sous le point de vue réglementaire. Dans la
+situation des choses, je sentis que tout le nerf, toute l'habileté d'un
+ministre, homme d'état, devait s'absorber dans la haute police, le reste
+pouvant être livré sans inconvénient à des chefs de bureau. Je ne
+m'étudiai donc qu'à saisir d'une main sûre tous les ressorts de la
+police secrète et tous les élémens qui la constituent. J'exigeai d'abord
+que, sous ces rapports essentiels, la police locale de Paris, appelée
+Bureau central (la préfecture n'existait pas encore), fût entièrement
+subordonnée à mon ministère. Ressorts, élémens, ressources, je trouvai
+tout dans un délabrement et une confusion déplorables. La caisse était
+vide; et sans argent, point de police. J'eus bientôt de l'argent dans ma
+caisse, en rendant le vice, inhérent à toute grande ville, tributaire de
+la sûreté de l'État. J'arrêtai d'abord autour de moi la tendance
+insubordonnée dans laquelle se complaisaient certains chefs de bureau
+appartenant aux factions actives; mais je jugeai qu'il ne fallait ni
+brusquer les réformes, ni hâter les améliorations de détail. Je me
+bornai seulement à concentrer la haute police dans mon cabinet, à l'aide
+d'un secrétaire intime et fidèle. Je sentis que seul je devais être
+juge de l'état politique intérieur, et qu'il ne fallait considérer les
+observateurs et agens secrets que comme des indicateurs et des
+instrumens souvent douteux; je sentis, en un mot, que ce n'était ni avec
+des écritures, ni avec des rapports qu'on faisait la haute police; qu'il
+y avait des moyens plus efficaces; par exemple, que le ministre lui-même
+devait se mette en contact avec les hommes marquans ou influens de
+toutes les opinions, de toutes les doctrines, de toutes les classes
+supérieures de la société. Ce système m'a toujours réussi, et j'ai mieux
+connu la France occulte par des communications orales et
+confidentielles, et par des conversations expansives, que par le fatras
+d'écriture qui m'est passé sous les yeux. Aussi, rien d'essentiel à la
+sûreté de l'État ne m'est jamais échappé: on en verra la preuve plus
+tard.
+
+Ces préliminaires arrêtés, je me rendis compte de l'état politique de
+l'intérieur, sorte d'examen déjà tout préparé dans mon esprit. J'avais
+scruté tous les vices et sondé toutes les plaies du pacte social de l'an
+III qui nous régissait; et, de très-bonne foi, je le regardais comme
+inexécutable constitutionnellement. Les deux atteintes qui lui avaient
+été portées au 18 fructidor et au 30 prairial, dans un sens contraire,
+changeaient l'assertion en fait positif. Du régime purement
+constitutionnel, on était passé à la dictature de cinq hommes: elle
+n'avait pas réussi. Maintenant que le pouvoir exécutif venait d'être
+mutilé et affaibli dans son essence, tout indiquait que du despotisme
+multiple, nous passerions dans la tourmente populaire, si une forte
+digue ne s'élevait à propos.
+
+Je savais d'ailleurs que l'homme devenu le plus influent, Sieyes, avait
+dès l'origine regardé comme absurde cet établissement politique, et
+qu'il avait même refusé d'en prendre le timon. S'il venait de surmonter
+sa répugnance, c'est que le temps d'y substituer une organisation plus
+raisonnable lui semblait arrivé: il lui avait bien fallu s'approcher du
+corps de la place pour en démolir les bastions. Je m'en ouvris à Barras,
+qui, tout autant que moi, se défiait de la marche tortueuse de Sieyes.
+Mais il avait avec lui des engagemens, et d'ailleurs il redoutait pour
+son compte les exagérations et les empiétemens du parti populaire. Ce
+parti le ménageait, mais seulement par des vues politiques et dans
+l'espoir de s'opposer à Sieyes qui se dévoilait. Barras passait, aux
+yeux des républicains ardens, pour un gouvernant usé et taré avec lequel
+il était impossible de préserver la chose publique. Il se trouvait
+pressé, d'un côté, par la société du _Manége_, qui, prenant le ton et
+l'allure des jacobins, déclamait contre les dilapidateurs et les
+voleurs; et de l'autre, par Sieyes, qui, usant d'un certain crédit,
+avait une arrière-pensée qu'il ne confiait pas toute entière à Barras.
+
+Nul doute que Sieyes n'eût déjà une constitution toute prête et de sa
+façon, pour resserrer et centraliser le pouvoir selon que les événemens
+se développeraient; sa coalition était toute formée et il se croyait
+assuré de la coopération de Joubert. Une lettre de ce général me le
+laissait entrevoir; il nourrissait la noble espérance de revenir fort de
+l'ascendant de la victoire pour tout concilier. On avait entendu dire à
+Sieyes:»on ne peut rien fonder avec des brouillons et des bavards: il
+nous faut deux choses, une tête et une épée.» J'espérais bien que l'épée
+sur laquelle il comptait ne se mettrait pas tout-à-fait à sa discrétion.
+
+Si sa position était délicate, louvoyant avec Barras, ne pouvant
+s'appuyer ni sur Gohier ni sur Moulins qui tenaient à l'ordre établi,
+toutefois il pouvait compter sur ses collègues dans l'adhésion des
+mesures nécessaires pour s'opposer à de nouveaux empiétemens législatifs
+et aux tentatives des anarchistes. Sieyes avait dans le Conseil des
+anciens une phalange organisée. Il fallut s'assurer de la majorité
+numérique du Conseil des jeunes ou des cinq cents, où le parti ardent et
+passionné avait son quartier-général. L'union des directoriaux et des
+politiques suffit pour le tenir en échec. Sûr de la majorité, le
+Directoire résolut d'essayer ses forces.
+
+Dans cet état de choses, et comme ministre de la police, je n'eus plus
+qu'à manoeuvrer avec dextérité et promptitude sur cette ligue
+d'opération. Il fallait d'abord rendre impossible toute coalition
+dangereuse contre la magistrature exécutive. Je pris sur moi d'arrêter
+la licence et le débordement des journaux, et la marche audacieuse des
+sociétés politiques qu'on voyait renaître de leurs cendres. Telle fut la
+première proposition que je fis au Directoire, en plein conseil, à la
+suite d'un rapport motivé pour lequel Barras s'était concerté avec
+Sieyes. J'eus carte blanche; je résolus de vaincre d'abord les clubs.
+
+Je préludai par une espèce de proclamation ou de circulaire où je
+déclarai que je venais de prendre l'engagement de veiller pour tous et
+sur tous, afin de rétablir la tranquillité intérieure et mettre un terme
+aux _massacres_. Cette dernière assurance et le mot qui la terminait
+déplurent aux démagogues qui s'étaient flattés de me trouver
+complaisant. Ce fut bien pis quand, le 18 thermidor (5 août), quatre
+jours après mon installation, le Directoire transmit au Conseil des
+anciens, qui le renvoya au Conseil des cinq cents, mon rapport sur les
+sociétés politiques. C'était mon travail ostensible. Là, prenant
+certains ménagemens d'expressions pour ne pas trop effaroucher la
+susceptibilité républicaine, je commençai par établir la nécessité de
+protéger les discussions intérieures des clubs, en les contenant au
+dehors par toute la puissance de la république; puis, ajoutant que les
+premiers pas de ces sociétés avaient été des atteintes à la
+constitution, je conclus en sollicitant des mesures qui les fissent
+rentrer dans la ligne constitutionnelle.
+
+La sensation que fit la communication de ce rapport fut très-marquée
+dans la salle. Deux députés (que je crois être Delbrel et Clemanceau),
+considérèrent ce mode de transmission de la part du Conseil des anciens
+comme une initiative qui blessait la constitution. Le député
+Grandmaison, après avoir donné à mon rapport les épithètes de faux et de
+calomnieux, dit que c'était le signal d'une réaction nouvelle contre les
+soutiens les plus ardens de la république. Il y eut ensuite une
+discussion très-animée sur la question de savoir si l'on ordonnerait
+l'impression du rapport, discussion qui amena une vive sortie de la part
+de Briot et de Garrau, qui demandèrent l'appel nominal: il n'eut pas
+lieu, et l'impression ne fut point ordonnée. Ainsi, à vrai dire, la
+victoire ne resta, dans cette première escarmouche, à aucun parti; mais
+j'éprouvai un désavantage; aucune voix ne s'était élevée en ma faveur,
+ce qui me fit voir combien, en révolution, il y a peu de fond à faire
+sur des esprits froids et calculateurs, quel que soit le stimulant dont
+on se serve pour les amorcer. Ils vous donnent ensuite de bonnes raisons
+pour justifier leur silence; mais la seule vraie c'est la peur de se
+compromettre. Le même jour on m'attaqua avec bien plus de violence
+encore à la société du _Manége_.
+
+Je ne fus ni déconcerté ni effrayé par ce début peu encourageant.
+Faiblir, c'eût été me perdre et trahir la fortune dans la carrière
+qu'elle m'ouvrait. Je résolus de manoeuvrer avec adresse au milieu même
+des passions qui s'allumaient et des intérêts qui se croisaient sans
+ménagemens. Sieyes voyant qu'on tergiversait au Directoire, que Barras
+n'allait pas encore assez vîte à son gré, fit fermer la salle du Manége
+par la commission des inspecteurs de la salle des anciens, qui
+siégeaient aux Tuileries. Ce coup d'autorité fit sensation. Je crus
+Sieyes bien sûr de son fait, et bien fort surtout quand, à la
+commémoration du 10 août qui eut lieu au Champ-de-Mars avec pompe, il
+fit dans son discours d'apparat, comme président, les plus violentes
+sorties contre les jacobins, déclarant que le Directoire connaissait
+tous les ennemis qui conspiraient contre la république, qu'il les
+combattrait tous sans faiblesse comme sans relâche, non pas en balançant
+les uns par les autres, mais en les comprimant tous également. Comme si
+à l'instant même on eût voulu le punir d'avoir lancé ses foudres
+oratoires, on entendit, ou l'on crut entendre, au moment où les salves
+terminaient la cérémonie, deux ou trois balles siffler autour de Sieyes
+et de Barras, et puis quelques vociférations. De retour au Directoire,
+où je les suivis de près, je les trouvai l'un et l'autre animés et
+courroucés au dernier point. Je dis que s'il y avait eu réellement
+complot, l'exécution ne pouvait en avoir été tramée que par des
+instigateurs militaires; et craignant d'être devenu moi-même suspect à
+Sieyes, qui n'aurait pas manqué d'exiger que je fusse sacrifié, je lui
+insinuai, dans un billet au crayon, qu'il fallait écarter le général
+Marbot, commandant de Paris. Il était notoire que ce général se montrait
+tout-à-fait dévoué au parti des républicains exaltés et opposés à la
+politique de Sieyes. Sur la proposition de ce dernier, on prit, dans la
+soirée même, sans l'avis de Bernadotte, alors ministre de la guerre, et
+sans lui en faire part, un arrêté portant que Marbot serait employé dans
+son grade à l'armée active. Le commandement de Paris fut déféré au
+général Lefèvre, illustre sergent, dont l'ambition se bornait à n'être
+que l'instrument de la majorité du Directoire.
+
+La diatribe de Sieyes, au Champ-de-Mars, et les _houra_ contre les
+jacobins, furent considérés, par une moitié du Conseil des cinq cents,
+comme un appel à la contre-révolution; les passions fermentèrent de plus
+en plus, et le Directoire lui-même se divisa et s'aigrit. Barras ne
+savait trop s'il devait se rapprocher de Gohier et de Moulins, ce qui
+eût isolé Sieyes. Ses incertitudes ne pouvaient m'échapper; je sentis
+qu'il n'était pas temps encore de s'arrêter, et je le lui dis
+franchement. Trois jours après la harangue de Sieyes, je pris sur moi de
+faire procéder à la fermeture de la salle des jacobins de la rue du Bac.
+J'avais mes vues[11]. Un message du Directoire annonça que la violation
+des formes constitutionnelles, par cette société réunie, l'avait
+déterminé à en ordonner la clôture.
+
+[Note 11: Et quelles étaient donc les vues de Fouché en manoeuvrant
+ainsi contre ces foyers du gouvernement populaire, ou plutôt contre la
+souveraineté du peuple, dogme favori de Fouché? Il nous l'a dit
+lui-même; il aspirait à devenir l'une des premières têtes de
+l'_aristocratie_ révolutionnaire. (_Note de l'éditeur_.)]
+
+Ce coup hardi acheva d'irriter une faction ardente qui n'éprouvait plus
+que des échecs, soit dans le gouvernement, soit dans les Conseils. Il
+fallut montrer aussi qu'on savait agir au besoin contre les royalistes,
+qui dans l'Ouest recommençaient à remuer, et qui venaient de faire une
+levée de boucliers intempestive dans la Haute-Garonne. Sur mon rapport,
+le Directoire demanda et obtint, par un message, l'autorisation de faire
+pendant un mois des visites domiciliaires pour découvrir les émigrés,
+les embaucheurs, les égorgeurs et les brigands[12]. Il suffit de
+quelques mesures militaires pour étouffer, dans la Haute-Garonne, cette
+insurrection mal conçue et mal menée.
+
+[Note 12: Ici ce n'était plus le Fouché de l'aristocratie
+révolutionnaires, mais le Fouché de la Convention; sa police d'ailleurs
+était comme Janus, elle avait deux visages. (_Note de l'éditeur_.)]
+
+Quant aux brigandages exercés de nouveau par les chouans, en Bretagne et
+dans la Vendée, comme c'était un mal invétéré provenant d'un vaste plan,
+le remède n'était pas si facile dans son application. La loi des otages,
+qui prescrivait des mesures contre les parens d'émigrés et les nobles,
+au lieu de calmer les troubles à leur naissance, ne faisait que les
+envenimer. Cette loi, qui ne rappelait que trop le régime de la terreur,
+me parut odieuse et très-propre à nous susciter encore plus d'ennemis.
+Je me contentai d'en paralyser l'exécution autant que cela pouvait
+dépendre de moi, et sans que ma répugnance effarouchât trop le
+Directoire et les autorités départementales. Je voyais bien que ces
+troubles tenaient à une des plaies de l'État que le cabinet de Londres
+s'efforçait d'élargir. J'envoyai dans les départemens de l'Ouest des
+émissaires intelligens pour me mettre au fait de l'état des choses; puis
+je m'assurai d'un certain nombre d'agens royalistes qui, tombés en notre
+pouvoir dans les différens départemens agités, avaient à craindre ou la
+condamnation à mort, ou la déportation, ou un emprisonnement indéfini.
+La plupart avaient fait offre de servir le gouvernement; je leur fis
+ménager des moyens d'évasion pour qu'ils ne fussent pas suspects à leur
+propre parti, dont ils allèrent grossir les bandes. Ils rendirent
+presque tous des services utiles, et je puis dire même que par eux et
+par les données qu'ils me fournirent, j'arrivai plus tard à en finir
+avec la guerre civile[13].
+
+[Note 13: Ici c'est Fouché précurseur et promoteur du régime
+impérial. (_Note de l'éditeur_.)]
+
+Les plus grands obstacles sortaient de notre sein; ils étaient suscités
+par la dissidence des hommes de la révolution, qui se divisaient en
+exploiteurs du pouvoir et en aspirans aux places. Ceux-ci, impatiens,
+irrités, devenaient de plus en plus exigeans et hostiles. Comment se
+flatter de gouverner et de réformer l'État avec la licence de la presse?
+Elle était au comble. «Le Directoire, à la royauté près, disait le
+Journal des _hommes libres_, a sanctionné ostensiblement le massacre des
+républicains par le discours de son président sur le 10 août, et par son
+message sur la clôture des sociétés politiques.»
+
+A mon arrivée au Luxembourg, je trouvai, comme je m'y attendais, Sieyes
+et ses collègues exaspérés contre les journaux; je provoquai aussitôt un
+message pour demander aux Conseils des mesures répressives applicables
+aux journalistes contre-révolutionnaires et aux libellistes. On dressait
+le message, quand arriva la première nouvelle de la perte de la
+bataille de Novi et de la mort de Joubert. Le Directoire en fut altéré
+et découragé. Navré moi-même, je fis sentir pourtant qu'il ne fallait
+pas laisser flotter les rênes, mais il n'y eut pas moyen de rien décider
+ce jour-là. Dans les circonstances où nous nous trouvions, la perte de
+la bataille était un désastre, la mort de Joubert une calamité. Il était
+parti avec l'ordre formel de livrer bataille aux Russes.
+Malheureusement, le retard d'un mois, occasionné par son mariage avec
+Mlle de Montholon, avait donné à l'ennemi le temps de se renforcer et
+d'opposer à notre armée des masses plus formidables. La mort de Joubert,
+renversé par les premiers coups de fusil, et qui avec raison a été
+appelée suspecte, n'a jamais été clairement expliquée. J'ai questionné
+des témoins oculaires de l'événement, qui semblaient persuadés que la
+balle meurtrière était partie d'une mince _cassine_ (maisonnette de
+campagne), par quelqu'un d'aposté, la mousqueterie de l'ennemi n'étant
+point à portée du groupe d'état-major au milieu duquel était Joubert,
+quand il vint encourager l'avant-garde qui pliait. On a été jusqu'à dire
+que le coup était parti d'un chasseur corse de nos troupes légères.
+Mais n'essayons pas de percer un mystère affreux, par des conjectures ou
+par des faits trop peu éclaircis. _Je vous laisse Joubert_! avait dit,
+en partant pour l'Égypte, Bonaparte. Ajoutons que sa valeur était
+relevée par la simplicité de ses moeurs, par son désintéressement, et
+qu'on trouvait chez lui la justesse du coup-d'oeil unie à la rapidité de
+l'exécution, une tête froide avec une âme ardente» Et ce guerrier venait
+de nous être enlevé peut-être par la combinaison d'un crime profond, au
+moment où il aurait pu relever et sauver la patrie!...
+
+La marche de la politique du gouvernement en fut suspendue pendant près
+de quinze jours; il fallait pourtant ne pas périr. Je stimulai Barras;
+et bien sûr que Sieyes méditait un coup d'état, dont il fallait
+s'emparer, sur mes excitations, tous deux, réunis à Roger-Ducos, ils
+résolurent de reprendre leurs plans en sous-oeuvre: enfin, je pus agir.
+Décidé à refréner la licence de la presse, j'en vins à un acte décisif;
+je supprimai d'un seul coup onze journaux des plus accrédités parmi les
+jacobins et les royalistes; je fis saisir leurs presses et arrêter même
+les auteurs, que j'accusai de semer la division parmi les citoyens, de
+l'établir à force de la supposer, de déchirer toutes les réputations, de
+calomnier toutes les intentions, de ranimer toutes les factions, de
+réchauffer toutes les haines....[14]
+
+[Note 14: Toujours même marche quand on aspire à gouverner sans
+contradicteurs et sans contradictions; Fouché ne suit ici que les
+errements de la Convention, du Comité de salut public et du Directoire
+au 18 fructidor; il fera de même sous Bonaparte, et il _nous prouvera_
+qu'il a raison. (_Note de l'éditeur_.)]
+
+Par son message, le Directoire se bornait à prévenir les Conseils que la
+licence de plusieurs journalistes l'avait déterminé à les faire traduire
+devant les tribunaux et à mettre les scellés sur leurs presses. A la
+lecture de mon rapport, des murmures se firent entendre; l'agitation
+régna dans la salle. Le député Briot déclara qu'il se préparait un _coup
+d'état_; et après m'avoir personnellement attaqué, il demanda la
+suppression du ministère de la police. Le lendemain, le Directoire fit
+insérer dans le _Rédacteur_ et dans le _Moniteur_ l'éloge de mon
+administration.
+
+Nous avions repris nos plans: on s'était assuré de Moreau, républicain
+au fond de l'âme, mais détestant l'anarchie. A la vérité, il était
+faible en politique, et nous ne trouvions pas un grand fonds de sécurité
+dans sa coopération. Insouciant et facile à effaroucher, il fallait
+d'ailleurs le stimuler sans cesse. Mais le choix n'était plus à notre
+disposition; car, parmi les généraux alors en crédit, il n'y en avait
+pas un seul sur qui l'on pût compter.
+
+Chaque jour l'horizon politique devenait plus sombre. Nous venions de
+perdre l'Italie, et nous étions menacés de perdre la Hollande et la
+Belgique: une expédition anglo-russe avait débarqué le 27 août dans la
+Nord-Hollande. C'est dans les revers que le parti exagéré puisait de
+nouvelles forces. Ses conciliabules devinrent plus fréquens et plus
+actifs; il se donna pour chefs Jourdain et Augereau, qui siégeaient aux
+Cinq-cents, et dans le conseil, Bernadotte, qui tenait le porte-feuille
+de la guerre. Près de deux cents députés étaient recrutés dans le même
+parti; c'était la minorité, mais une minorité effrayante; elle avait
+d'ailleurs pour racines au Directoire les Directeurs Moulins et Gohier,
+au moment où Barras, affectant de tenir une sorte de balance, se
+croyait, par là même, l'arbitre des affaires. S'il ne se détachait pas
+de Sieyes, c'était uniquement dans la crainte qu'un mouvement trop
+violent ne l'entraînât hors du pouvoir. J'avais soin de l'entretenir
+dans ces dispositions, bien moins pour me maintenir, que par amour pour
+mon pays[15]: un déchirement en faveur du parti populaire nous eût
+perdus alors.
+
+[Note 15: Quelle candeur! quel désintéressement dans Fouché!
+(_Note de l'éditeur_.)]
+
+La proposition de déclarer la patrie en danger, émanée de Jourdan, fut
+le signal d'un grand effort de la part de nos adversaires. J'en avais
+été averti la veille. Aussi toute notre majorité, recrutée, non sans
+peine, à la suite d'une réunion chez le député Frégeville, vint à son
+poste, décidée à tenir ferme. On déroula d'abord le tableau des dangers
+dont nous étions environnés, «L'Italie sous le joug, les barbares du
+Nord aux portes de la France, la Hollande envahie, les flottes livrées
+par trahison, l'Helvétie ravagée, des bandes de royalistes se livrant à
+tous les excès dans un grand nombre de départemens, les républicains
+proscrits sous le nom de _terroristes_ et de _jacobins_.» Tels furent
+les principaux traits du tableau rembruni que fît Jourdan de notre
+situation politique. «Encore un revers sur nos frontières, s'écria-t-il,
+et le toscin de la royauté sonnera sur toute la surface du sol français,
+comme celui de la liberté sonna le 14 juillet!...»
+
+Après avoir conjuré le Directoire, du haut de la tribune législative,
+d'éloigner les amis tièdes de la république, dans une crise où l'énergie
+seule pouvait sauver la France, il termina par un projet tendant à
+déclarer la patrie en danger. L'adoption de cette proposition eût
+précipité le mouvement que nous voulions arrêter ou du moins
+régulariser. Elle excita les plus violens débats. Le parti avait le
+projet de l'enlever de haute lutte; mais, soit pudeur, soit faiblesse,
+il consentit à renvoyer la discussion au lendemain; ce qui nous donna de
+la marge.
+
+J'étais informé que les patriotes les plus chauds sollicitaient vivement
+Bernadotte de monter à cheval et de se déclarer pour eux à la faveur
+d'un tumulte à la fois civil et militaire. Déjà, malgré les entraves et
+les empêchemens de la police, l'appel était fait aux anciens et aux
+nouveaux jacobins, aux anciens et aux nouveaux terroristes. Barras et
+moi nous nous chargeâmes de détourner Bernadotte d'un coup de main qui
+l'eût amené à être le Marius de la France; ce rôle n'était ni dans son
+caractère ni dans ses moeurs. Sans doute l'ambition le dévorait; mais
+c'était une ambition utile et noble; et il aimait réellement la liberté.
+Nous touchâmes séparément ses cordes sensibles, et nous l'amollîmes.
+Mais il n'ignorait pas les projets formés sous l'égide de Joubert, et
+depuis, les propositions fuites à Moreau pour changer la nature du
+gouvernement. Nous l'assurâmes que c'étaient des idées sans consistance,
+des projets éventuels mis en avant par les faiseurs de plans dont les
+gouvernemens sont toujours assaillis dans les temps de crise; qu'il n'y
+avait à cet égard rien d'arrêté; qu'on respecterait la constitution tant
+que nos adversaires ne voudraient pas la démolir eux-mêmes. Barras lui
+insinua qu'il serait convenable qu'il optât pour le commandement en chef
+d'une armée, attendu qu'avec son porte-feuille de la guerre, il
+devenait la pierre d'attente d'un parti actif opposé au gouvernement. Il
+évita de s'expliquer sur cette insinuation, et nous quitta.
+
+Sieyes et Roger-Ducos rédoutaient un égarement, d'autant plus que
+j'avais la certitude qu'il y aurait des groupes et des rassemblemens
+autour de la salle législative, et que le parti se flattait de
+l'emporter par un coup de main, à l'aide des trois généraux ses
+coryphées. Sieyes, en sa qualité de président, ayant mandé Bernadotte,
+le cajola et l'amena très-adroitement à dire qu'il regarderait le
+commandement en chef d'une armée comme une récompense honorable de ses
+travaux comme ministre. Là-dessus, Sieyes se proposa d'agir à l'instant
+même. Déjà le général Lefèvre avait reçu l'ordre de se concerter avec
+moi, de prendre les mesures militaires convenables; et au besoin, de
+disperser les rassemblemens par la force, après toutefois s'être assuré
+de l'esprit des soldats. Je le vis plein de sécurité, et je crus pouvoir
+répondre de son inflexibilité soldatesque. Mes informations secrètes
+coïncidant avec d'autres communications confidentielles, Sieyes et
+Barras, réunis à Roger-Ducos, révoquèrent Bernadotte, sans en rien dire
+à Moulins ni à Gohier. Pour les calmer, il fallut leur donner
+l'assurance qu'ils seraient consultés sur le choix d'un nouveau
+ministre, choix que Gohier, soutenu par Barras, fit porter quelques
+jours après sur Dubois de Crancié.
+
+La discussion s'ouvrit d'une manière assez imposante sur la proposition
+de Jourdan. Deux opinions se manifestèrent: les uns voulaient que le
+gouvernement conservât le caractère ministériel et secret; d'autres
+qu'il reçût un caractère national et public. C'étaient autant de masques
+pour cacher le véritable secret des partis. La motion de Jourdan fut
+combattue avec beaucoup de talent et d'adresse par Chénier, par Lucien
+Bonaparte, et moins bien par Boulay de la Meurthe. Lucien déclara que
+l'unique moyen de surmonter la crise était dans une grande latitude de
+pouvoir laissée à l'autorité exécutive. Il crut devoir cependant
+combattre l'idée d'une dictature. «Est-il aucun de nous, s'écria-t-il,
+(et ceci est remarquable) qui ne s'armât du poignard de Brutus et qui ne
+punit le lâche et l'ambitieux ennemi de leur patrie!...» C'était faire à
+l'avance le procès au 18 brumaire, journée dont Lucien assura lui-même
+le triomphe deux mois après. On voit qu'il songeait moins alors à se
+préserver d'une contradiction qu'à écarter toute espèce de dictature;
+elle eût renversé l'espoir que nourrissait son frère en Égypte, auquel
+on avait expédié aviso sur aviso pour presser son retour. Il importait à
+Lucien qu'il trouvât le champ libre, bien sûr qu'on ne verrait en lui ni
+hésitation ni tâtonnemens; en cela supérieur à nos généraux timorés qui,
+redoutant la responsabilité d'un pouvoir précaire, ne voyaient aucun
+autre mode de réforme que dans une nouvelle organisation consentie par
+des hommes qui n'en voulaient aucune.
+
+La discussion fut très-orageuse au Conseil des des cinq cents. Le bruit
+de la révocation de Bernadotte l'envenima. Jourdan y vit l'indice
+certain d'un coup d'état, et il demanda la permanence des Conseils.
+Toutes ses propositions furent rejetées par 245 voix contre 171. Cent
+deux députés, les plus ardens, protestèrent. Les rassemblemens et les
+groupes autour de la salle furent hideux et les vociférations
+menaçantes. La masse de la population parisienne s'en montrait effrayée.
+Mais, soit impuissance ou lassitude, soit efficacité dans les mesures
+militaires et dans les manoeuvres de mes agens, tous les élémens de
+troubles et d'agitation se dissipèrent et le calme parut renaître.
+
+La victoire remportée par la magistrature exécutive fut complète: le
+Conseil des anciens rejeta la résolution qui ôtait au Directoire la
+faculté d'introduire des troupes dans le rayon constitutionnel.
+
+Mais ce n'était là que des moyens évasifs. La patrie était réellement en
+danger; des factions aigries déchiraient l'État. La destitution de
+Bernadotte, déguisée sous l'apparence d'une démission sollicitée de sa
+part, fut un acte de rigueur sans doute, mais qu'on pouvait interprêter
+défavorablement pour le Directoire. Dans une lettre rendue publique,
+Bernadotte répondit en ces termes à l'annonce officielle de sa retraite:
+«Je n'ai pas donné ma démission _que l'on accepte_, et je rétablis ce
+fait pour l'honneur de la vérité qui appartient aux contemporains et à
+l'histoire....» Puis, annonçant qu'il avait besoin de repos, il
+sollicita son traitement de réforme «que je crois avoir mérité,
+ajouta-t-il, par vingt années de services non interrompus.»
+
+Ainsi nous nous replongions dans le chaos par l'effet de cette grande
+division d'opinion qui régnait et dans le Corps législatif et au
+Directoire. «Le vaisseau de l'État, me disais-je souvent, flottera sans
+direction jusqu'à ce qu'il se présente un pilote qui le fasse surgir au
+port.»[16]
+
+[Note 16: Fouché nous prépare adroitement au 18 brumaire.
+(_Note de l'éditeur_.)]
+
+Deux événemens subits amenèrent notre salut. D'abord la bataille de
+Zurich, gagnée par Masséna, le 25 septembre, qui, en refoulant les
+Russes et en préservant notre frontière, nous permit de nous traîner
+sans crise intérieure jusqu'au 16 octobre, jour où Bonaparte, débarqué à
+Fréjus le 9, fit sa rentrée dans Paris, après avoir violé les lois de la
+quarantaine, préservatrices de la santé publique.
+
+Ici arrêtons-nous un moment. Le cours des événemens humains, sans nul
+doute, est soumis à une impulsion qui dérive de certaines causes dont
+les effets sont inévitables. Inaperçues par le vulgaire, ces causes
+frappent plus ou moins l'homme d'état; il les découvre soit dans
+certains indices, soit dans des incidens fortuits dont les inspirations
+l'éclairent et le guident. Voici ce qui m'était arrivé cinq ou six
+semaines avant le débarquement de Bonaparte. On vint me rapporter que
+deux employés de mes bureaux avaient dit, en discutant l'état des
+affaires, qu'on reverrait bientôt Bonaparte en France. Je fis remonter à
+la source, et je sus que cette espèce de prophétie n'avait d'autre
+fondement qu'un de ces éclairs de l'esprit qui rentrent dans la
+prévision involontaire. Cette idée me frappa.
+
+Je sus bientôt par les alentours de Lucien et de Joseph, ce qu'ils en
+pensaient. Ils étaient persuadés que si leurs lettres et leurs paquets
+parvenaient en Égypte, en dépit des croisières anglaises, Bonaparte
+ferait tout pour revenir; mais les chances leur paraissaient si
+incertaines et si hasardeuses, qu'ils n'osaient s'y confier. Réal, l'un
+des correspondans secrets de Bonaparte, alla plus loin; il m'avoua ses
+espérances. J'en fis part à Barras, et je le trouvai, sans avoir
+là-dessus aucune idée fixe. Tout en dissimulant ce que j'avais pénétré,
+je fis, de mon côté, quelques démarches, soit auprès des deux frères,
+soit auprès de Joséphine, dans la vue de me rendre les deux familles
+favorables: elles étaient divisées. Je trouvai Joséphine bien plus
+accessible. On sait par quelle profusion irréfléchie elle perpétuait le
+désordre et la détresse de sa maison: jamais elle n'avait un écu. Les
+40,000 fr. de revenu que lui avait assurés Bonaparte avant son départ ne
+lui suffisaient pas; et pourtant deux envois extraordinaires d'argent,
+qu'on élevait à pareille somme, lui avaient été faits d'Égypte, en moins
+d'une année. De plus. Barras me l'ayant recommandée, je l'avais comprise
+dans les distributions clandestines provenant du produit des jeux. Je
+lui remis, de la main à la main, mille louis, galanterie ministérielle
+qui acheva de me la rendre favorable[17]. Je savais par elle beaucoup de
+choses, car elle voyait tout Paris, mais Barras avec réserve;
+fréquentant plutôt Gohier, alors président du Directoire, et recevant
+chez elle sa femme; se plaignant beaucoup de ses beaux-frères, Joseph et
+Lucien, avec qui elle était fort mal. Ce que j'apprenais de différens
+côtés finit par me persuader que Bonaparte nous tomberait des nues.
+Aussi étais-je comme préparé à cet événement, au moment même où tout le
+monde en fut frappé de surprise.
+
+[Note 17: Voici réellement l'homme habile, et on sait ce que vent
+dire l'adjectif _habile_ en révolution. (_Note de l'éditeur_.)]
+
+Il n'y aurait pas eu grand mérite à venir s'emparer d'un pouvoir
+immense, offert au plus entreprenant, et à recueillir les fruits d'une
+entreprise où il ne fallait que montrer de l'audace pour réussir: mais
+abandonner son armée victorieuse, traverser les flottes ennemies,
+survenir tout-à-coup en temps opportun, tenir tous les partis en
+suspens, se décider pour le plus sûr, tout peser, tout balancer, tout
+maîtriser au milieu de tant d'intérêts et de passions contraires, et
+tout cela en vingt-cinq jours, suppose une grande habileté, un caractère
+tenace, une décision prompte. Ce court intervalle qui sépara l'arrivée
+de Bonaparte de la journée du 18 brumaire, il faudrait un volume pour en
+décrire les particularités, ou plutôt il faudrait la plume de Tacite.
+
+Par un adroit calcul, Bonaparte s'était fait précéder du bulletin de sa
+victoire d'Aboukir. Il ne m'avait pas échappé que dans certaines
+coteries on le propageait avec complaisance et qu'on y ajoutait
+l'enflure et l'hyperbole. Depuis les dernières dépêches venues d'Égypte,
+on remarquait chez Joséphine et chez ses beaux-frères plus de mouvement
+et d'hilarité. «Ah! s'il allait nous arriver! me dit Joséphine; cela ne
+serait pas impossible; s'il avait reçu à temps la nouvelle de nos
+revers, il brûlerait de venir tout réparer, tout sauver!» Il n'y avait
+pas quinze jours que j'avais entendu ces paroles, et tout-à-coup
+Bonaparte débarque. Il excite le plus vif enthousiasme à son passage à
+Aix, Avignon, Valence, Vienne, et à Lyon surtout: on aurait dit que
+partout on sentait qu'il nous manquait un chef, et que ce chef arrivait
+sous les auspices de la fortune. Annoncée à Paris sur tous les théâtres,
+cette nouvelle produisit une sensation extraordinaire, une ivresse
+générale. Il y eut bien quelque chose de factice, une impulsion occulte;
+mais toute l'opinion ne se commande pas, et certes elle fut
+très-favorable à ce retour inopiné d'un grand homme. Dès-lors, il parut
+se regarder comme un souverain qui était reçu dans ses états. D'abord le
+Directoire en éprouva un secret dépit, et les républicains par instinct,
+beaucoup d'alarmes. Transfuge de l'armée d'Orient et violateur des lois
+sanitaires, Bonaparte eût été brisé devant un gouvernement fort. Mais le
+Directoire, témoin de l'ivresse générale, n'osa pas sévir; il était
+d'ailleurs divisé. Comment eût-il pu s'entendre sur une affaire aussi
+grave, sans unanimité d'intention et de vues? Dès le lendemain,
+Bonaparte vint au Luxembourg rendre compte, en séance particulière, de
+l'état dans lequel il avait laissé l'Égypte. Là, s'efforçant de
+justifier son retour subit par le dessein de partager et de conjurer les
+dangers de la patrie, il jura au Directoire, en mettant la main sur le
+pommeau de son épée, qu'elle ne serait jamais tirée que pour la défense
+de la république et celle de son gouvernement. Le Directoire en parut
+convaincu; tant il était disposé à s'abuser.
+
+Se voyant accueilli et recherché par les gouvernans eux-mêmes,
+Bonaparte, bien résolu de s'emparer de l'autorité, se crut sûr de son
+fait. Tout allait dépendre de l'habileté de ses manoeuvres. Il considéra
+d'abord l'état des partis. Le parti populaire, ou celui du _Manége_,
+dont Jourdan était un des chefs, roulait, comme nous l'avons vu, dans
+le vague d'une révolution interminable. Venaient le parti des
+spéculateurs de révolution, que Bonaparte appelait les _pourris_, et qui
+avaient Barras à leur tête; puis les modérés ou les politiques conduits
+par Sieyes, s'efforçant de fixer les destinées de la révolution, pour en
+être les régulateurs et les arbitres. Bonaparte pouvait-il s'allier aux
+jacobins, quand même ils lui eussent déféré la dictature? Mais après
+avoir vaincu avec eux, il aurait fallu presqu'aussitôt vaincre sans eux.
+Que pouvait lui offrir réellement Barras, autre chose qu'une planche
+_pourrie_, selon l'expression même de Bonaparte? Restait le parti de
+Sieyes, qu'il fallait aussi abuser, l'illustre transfuge ne voulant se
+servir que comme instrument de celui qui prétendait rester maître des
+affaires. Ainsi, au fond, Bonaparte n'avait pour lui aucun parti qui eût
+l'intention de fonder sa fortune sur une usurpation manifeste; et
+pourtant il a réussi, mais en abusant tout le monde, en abusant les
+Directeurs Barras et Sieyes, surtout Moulins et Gohier, qui étaient les
+seuls de bonne foi.
+
+Il se forma d'abord une espèce de conseil privé composé de ses frères,
+de Berthier, Regnault de Saint-Jean d'Angely, Roederer, Réal, Bruix, et
+d'un autre personnage qui bientôt l'emporta sur les autres par sa
+dextérité; je veux parler de M. de Talleyrand, qui, harcelé par le parti
+du manège, et forcé d'abandonner le ministère, s'en faisait alors un
+titre dans les nouvelles intrigues. D'abord il craignit de ne pas être
+accueilli de Bonaparte à cause de l'expédition d'Égypte, ou plutôt pour
+l'avoir conseillée. Toutefois il sonde adroitement le terrain, se
+présente et emploie toutes les ressources de son esprit insinuant et
+souple pour captiver l'homme qui, d'un coup-d'oeil, voit tout le parti
+qu'il peut en tirer. C'est lui qui lui montre à nu les plaies du
+gouvernement, qui le met au fait de l'état des partis et de la portée de
+chaque caractère. Il sait par lui que Sieyes, traînant à sa suite
+Rogers-Ducos, médite un coup d'état; qu'il n'est occupé que du projet de
+substituer à ce qui existe un gouvernement de sa façon; que si d'un côté
+il a contre lui les républicains les plus énergiques, qui se repentent
+de l'avoir élu, de l'autre il a un parti tout formé dont le foyer est au
+Conseil des anciens, avantage que n'offre aucun autre directeur, pas
+même Barras, qui flotte entre Sieyes d'une part, Moulins et Gohier de
+l'autre; que ces deux derniers, attachés aveuglément à l'ordre actuel
+des choses, penchent pour les républicains ardens et même pour les
+jacobins, et qu'avec plus de talent et de caractère ils disposeraient à
+leur gré du Conseil des cinq cents, et même d'une bonne partie de
+l'autre Conseil. Tout ce que lui apprend Talleyrand, ses autres
+conseillers le lui confirment. Quant à lui, rien ne perce encore de ses
+véritables desseins. Il montre en apparance un grand éloignement pour
+Sieyes, peu de confiance en Barras, beaucoup d'épanchement et d'intimité
+pour Gohier et Moulins; il va jusqu'à leur proposer de se défaire de
+Sieyes, à la condition d'être élu à sa place. Mais n'ayant pas l'âge
+voulu pour entrer au Directoire, et les deux Directeurs redoutant
+peut-être son ambition, restent inflexibles sur l'âge. C'est alors sans
+doute que ses entremetteurs le rapprochent de Sieyes. Talleyrand y
+emploie Chénier, et Chénier y emploie Daunou. Dans une première
+conférence entre lui, Daunou, Sieyes et Chénier, il leur donne
+l'assurance de leur laisser la direction du gouvernement, promettant de
+se contenter d'être le premier officier de l'autorité exécutive: je
+tiens ceci de Chénier lui-même.
+
+Ce fut immédiatement après cette conférence que se formèrent les
+premiers conciliabules de députés, tantôt chez Lemercier, tantôt chez
+Frégeville. Qui le croirait? Bonaparte eut d'abord contre lui son propre
+frère Lucien. «Vous ne le connaissez pas; disait-il à ceux qui voulaient
+lui confier toute la direction du mouvement qui se préparait; vous ne le
+connaissez pas; une fois là, il se croira dans son camp; il commandera
+tout, voudra être tout.»
+
+Mais huit jours plus tard la coopération de Lucien fut ardente,
+énergique. Comme chez tant d'autres la défiance républicaine fut
+assoupie par l'appât des honneurs et des richesses.
+
+On a prétendu que je n'avais été pour rien dans ces trames salutaires;
+que j'avais louvoyé, mais que j'en avais recueilli les fruits avec une
+grande souplesse. Certes, le moment où j'écris n'est pas favorable pour
+revendiquer l'honneur d'avoir contribué à élever Bonaparte; mais j'ai
+promis la vérité, et j'éprouve à la dire une satisfaction qui l'emporte
+sur les calculs de l'amour-propre et sur tous les désappointemens de
+l'espoir trompé.
+
+La révolution de Saint-Cloud aurait échoué si je lui avais été
+contraire; je pouvais égarer Sieyes, donner l'éveil à Barras, éclairer
+Gohier et Moulins; je n'avais qu'à seconder Dubois de Crancé, le seul
+ministre opposant, et tout croulait. Mais il y aurait eu stupidité de ma
+part à ne pas préférer un avenir à rien du tout. Mes idées étaient
+fixées. J'avais jugé Bonaparte seul capable d'effectuer les réformes
+politiques impérieusement commandées par nos moeurs, nos vices, nos
+écarts, nos excès, nos revers et nos funestes divisions.
+
+Certes, Bonaparte était trop rusé pour me dévoiler tous ses moyens
+d'exécution et se mettre à la merci d'un seul homme. Mais il m'en dit
+assez, pour amorcer ma confiance, pour me persuader, et je l'étais déjà
+que les destinées de la France étaient dans ses mains.
+
+Dans deux conférences chez Réal, je ne lui dissimulai pas les obstacles
+qu'il avait à vaincre. Ce qui le préoccupait, je le savais: c'était
+d'avoir à combattre l'exaltation républicaine à laquelle il ne pouvait
+opposer que des modérés ou des baïonnettes. Lui-même me parut alors,
+politiquement parlant, au-dessous de Cromwell; il avait d'ailleurs à
+craindre le sort de César, sans en avoir ni le brillant ni le génie.
+
+Mais, d'un autre côté, quelle différence entre lui, Lafayette et
+Dumouriez! Tout ce qui avait manqué à ces deux hommes d'épée de la
+révolution, il le possédait pour la maîtriser ou s'en emparer.
+
+Déjà tous les partis semblaient immobiles et dans l'attente devant lui.
+Son retour, sa présence, sa renommée, la foule de ses adhérens, son
+immense crédit dans l'opinion publique, inspiraient des inquiétudes aux
+amans ombrageux de la liberté et de la république. Les deux Directeurs,
+Gohier et Moulins, devenus leur espoir, s'efforçaient de le captiver à
+force d'égards et de témoignages de confiance. Ils proposèrent à leurs
+collègues de lui déférer le commandement de l'armée d'Italie. Sieyes s'y
+opposa; Barras dit qu'il y avait assez bien fait ses affaires pour
+n'avoir pas besoin d'y retourner. Ce propos, qui lui fut rendu, lui
+donna sujet de venir au Directoire provoquer une explication. Là, son
+ton ferme et élevé fit voir qu'il était au-dessus de la crainte. Gohier,
+président du Directoire, lui laissant le choix d'une armée, il répondit
+froidement à ses instances. Je vis bien qu'il balançait s'il ferait sa
+révolution avec Barras ou avec Sieyes.
+
+Ce fut alors que je lui fis sentir la nécessité d'agir au plus vite, en
+le portant à se défier de Sieyes et à se rapprocher de Barras, tant
+j'aurais voulu qu'il l'associât à sa politique. «Ayez Barras, lui
+dis-je; soignez le parti militaire, paralysez Bernadotte, Jourdan,
+Augereau, et entraînez Sieyes.» Je crus un moment que mes insinuations
+et celles de Réal triompheraient de son éloignement pour Barras; il fut
+même jusqu'à nous promettre de lui faire des ouvertures ou d'en
+recevoir. Nous avertîmes Barras, qui lui envoya une invitation à dîner
+pour le lendemain: c'était le 8 brumaire. Le soir, Réal et moi nous
+allâmes attendre Bonaparte chez lui, pour savoir le résultat de sa
+conférence avec Barras. Nous y trouvâmes Talleyrand et Roederer. Sa
+voiture ne tarde pas à se faire entendre: il paraît. «Eh bien! nous
+dit-il, savez-vous ce que veut votre Barras? Il avoue bien qu'il est
+impossible de marcher dans le chaos actuel: il veut bien un président de
+la république; mais c'est lui qui veut l'être. Quelle ridicule
+prétention! Et il masque son désir hypocrite en proposant d'investir de
+la magistrature suprême, devinez qui? Hédouville, vraie mâchoire. Cette
+seule indication ne vous prouve-t-elle pas que c'est sur lui-même qu'il
+veut appeler l'attention? Quelle folie! Il n'y a rien à faire avec un
+tel homme.»
+
+Je convins qu'il n'y avait là rien de faisable; mais je dis que je ne
+désespérais pourtant pas de faire sentir à Barras qu'il y aurait moyen
+de s'entendre pour sauver la chose publique; que nous irions, Réal et
+moi, lui reprocher sa dissimulation et son peu de confiance; que nous
+l'amenerions vraisemblablement à des dispositions plus raisonnables, en
+lui démontrant qu'ici la ruse était hors de saison, et qu'il ne pourrait
+rien faire de mieux que d'associer ses destinées à celles d'un grand
+homme. «Nous nous faisions fort, ajoutâmes-nous, de l'amener à notre
+suite.» Eh bien! faites, dit-il. En effet; nous courûmes chez Barras. Il
+nous dit d'abord qu'il était tout simple qu'il cherchât et voulût des
+garanties que Bonaparte éludait sans cesse; nous l'effrayâmes, en lui
+faisant le tableau véridique de l'état des choses et de l'ascendant
+qu'exerçait déjà le général sur tout le gouvernement. Il en convint et
+nous promit d'aller dès le lendemain, de bonne heure, se mettre à sa
+disposition. Il tint parole, et parut persuadé, à son retour, qu'on ne
+pourrait rien entreprendre sans lui.
+
+Mais déjà Bonaparte s'était décidé pour Sieyes; il avait pris avec lui
+des engagemens; d'ailleurs, nouant des fils de tous côtés, il était le
+maître de choisir l'intrigue la plus utile à sa politique et à son
+ambition. D'un côté, il circonvenait Gohier et Moulins; de l'autre, il
+tenait Barras en suspens, Sieyes et Roger-Ducos enchaînés. Moi-même, je
+ne fus plus guères instruit de ses intentions et de ses opérations que
+par Réal, qui servait, pour ainsi dire, entre Bonaparte et moi, de
+garantie mutuelle.
+
+A compter du 9 brumaire, la conjuration se développa rapidement: chacun
+fit des recrues. Talleyrand donna Sémonville, et, parmi les généraux
+marquant, Beurnonville et Macdonald. Parmi les banquiers, on eut Collot;
+il prêta deux millions, ce qui fit voguer l'entreprise. On commença
+sourdement à pratiquer la garnison de Paris, entre autres deux régimens
+de cavalerie qui avaient servi en Italie, sous Bonaparte. Lannes, Murat
+et Leclerc furent employés à gagner les chefs des corps, à séduire les
+principaux officiers. Indépendamment de ces trois généraux, de Berthier
+et de Marmont, on put compter bientôt sur Serrurier et sur Lefèvre; on
+s'assura de Moreau et de Moncey. Moreau, avec une abnégation dont il eut
+ensuite à se repentir, avoua que Bonaparte était l'homme qu'il fallait
+pour réformer l'État; il le désigna, de son propre mouvement, pour jouer
+le premier rôle qu'on lui avait destiné, et pour lequel il n'avait
+lui-même ni vocation ni assez d'énergie politique.
+
+De son côté, le plus actif et le plus adroit des conjurés, Lucien,
+secondé par Boulay de la Meurthe et par Régnier, se concertait avec les
+députés les plus influens dévoués à Sieyes. Dans ces conciliabules
+figuraient Chazal, Frégeville, Daunou, Lemercier, Cabanis, Lebrun,
+Courtois, Cornet, Fargues, Baraillon, Villetard, Goupil-Préfeln, Vimar,
+Bouteville, Cornudet, Herwyn, Delcloy, Rousseau, Le Jarry.
+
+Les conjurés des deux Conseils délibéraient sur le mode le plus
+convenable et le plus sûr d'exécution, quand Dubois de Crancé alla
+dénoncer la conjuration aux Directeurs Gohier et Moulins, demandant
+qu'on fit arrêter sur-le-champ Bonaparte, et se chargeant de présider
+lui-même à l'accomplissement de tout ordre du Directoire à cet effet.
+Mais les deux Directeurs se croyaient tellement sûrs de Bonaparte,
+qu'ils se refusèrent d'ajouter foi aux informations du ministre de la
+guerre. Ils exigèrent de lui des preuves, avant de s'ouvrir à Barras et
+de prendre aucune mesure. Ils voulaient des preuves, et l'on conspirait
+tout haut, ainsi que cela se pratique en France. On conspirait chez
+Sieyes, chez Bonaparte, chez Murat, chez Lannes, chez Berthier; on
+conspirait dans les sallons des inspecteurs du Conseil des anciens, et
+chez les principaux membres des commissions. Ne pouvant persuader ni
+Gohier, ni Moulins, Dubois de Crancé leur dépécha au Luxembourg un agent
+de police au fait de la trame, et qui la leur révéla toute entière.
+Gohier et Moulins, après l'avoir entendu, le mettent en charte privée,
+pour conférer sur ses révélations. Cet homme, inquiet d'un procédé dont
+il ne conçoit pas le motif, troublé, assiégé de terreur, s'évade par
+une fenêtre et vient me tout divulguer. Son évasion et mes contre-mines
+effacent bientôt auprès des deux Directeurs l'impression qu'avait faite
+la démarche de Dubois de Crancé, dont j'avertis Bonaparte.
+
+Aussitôt l'impulsion est donnée. Lucien réunit Boulay, Chazal, Cabanis,
+Émile Gaudin, et assigne à chacun son rôle. C'est dans la maison de
+campagne de Mme Récamier, près Bagatelle, que Lucien va combiner les
+mesures législatives qui doivent coïncider avec l'explosion militaire.
+La présidence du Conseil des cinq cents, dont il est investi, est un des
+principaux leviers sur lesquels s'appuie la conjuration. Deux fortes
+passions agitaient alors Lucien: l'ambition et l'amour. Eperdûment épris
+de Mme Récamier, femme pleine de douceur et de charmes, il se croyait
+d'autant plus malheureux, qu'ayant touché son coeur, il ne pouvait
+soupçonner la cause de ses rigueurs désolantes. Dans le tumulte de ses
+sens et dans son délire, il ne perdit rien de son activité et de son
+énergie politique. Celle qui possédait son coeur put y tout lire et fut
+discrète.
+
+On avait aussi arrêté que pour mieux couvrir et masquer la trame, on
+donnerait à Bonaparte, par souscription, un banquet solennel où seraient
+appelés l'élite des autorités premières et des députés pris dans les
+deux partis. Le banquet eut lieu; mais dépourvu de gaîté et sans
+enthousiasme; il y régna un froid morne, un air de contrainte; les
+partis s'observaient. Bonaparte, embarrassé de son rôle, s'éclipsa de
+bonne heure, laissant les convives en proie à leurs réflexions. D'accord
+avec Lucien, Bonaparte eut, dès le 15 brumaire, avec Sieyes, une
+entrevue dans laquelle furent discutées les dispositions pour la journée
+du 18. Il s'agissait de faire disparaître le Directoire et de disperser
+le Corps législatif, mais sans violences, par des voies en apparence
+légales; bien entendu, avec l'emploi de toutes les ressources de la
+supercherie et de l'audace. On arrêta d'ouvrir le drame par un décret du
+Conseil des anciens, ordonnant la translation du Corps législatif à
+Saint-Cloud. Le choix de Saint-Cloud pour la réunion des deux Conseils
+avait surtout pour objet d'écarter toute possibilité de mouvement
+populaire, et de donner la faculté de pouvoir faire agir les troupes
+d'une manière plus sûre, hors du contact de Paris. En conséquence de ce
+qui fut arrêté entre Sieyes et Bonaparte, le conseil intime des
+principaux conjurés, tenu à l'hôtel de Breteuil, donna, le 16, au
+président du Conseil des anciens, Lemercier, ses dernières instructions.
+Elles avaient pour objet d'ordonner une convocation extraordinaire dans
+la salle des Anciens, aux Tuileries, pour le 18, à dix heures du matin.
+Le signal fut donné aussitôt à la commission des inspecteurs du même
+Conseil, présidée par le député Cornet.
+
+L'article 3 de la constitution donnait le pouvoir au Conseil des anciens
+de transférer les deux Conseils hors de Paris. C'était un coup d'état
+déjà proposé à Sieyes par Baudin des Ardennes avant même l'arrivée de
+Bonaparte. Baudin était alors président de la commission des inspecteurs
+des Anciens et membre influent du Conseil; il avait eu, en 1795, une
+grande part à la rédaction de la constitution; mais, dégoûté de son
+ouvrage, il entrait dans les vues de Sieyes. Il s'était aperçu toutefois
+qu'il fallait un bras pour agir, c'est-à-dire un général capable de
+diriger la partie militaire d'un événement qui pouvait prendre un
+caractère grave. On en avait ajourné l'exécution. A la nouvelle du
+débarquement du Bonaparte, Baudin, frappé de l'idée que la Providence
+envoyait l'homme que lui et son parti cherchaient en vain, mourut dans
+la nuit même abîmé dans la joie. Le député Cornet venait de lui succéder
+dans la présidence de la commission des inspecteurs des Anciens devenue
+le principal foyer de la conjuration: il n'avait ni le talent ni
+l'influence de Baudin des Ardennes; mais il y suppléa par un grand zèle
+et beaucoup d'activité.
+
+Ce qu'il importait, c'était de neutraliser Gohier, président du
+Directoire. Or, pour le mieux abuser, Bonaparte l'engage à dîner chez
+lui le 18, avec sa femme et ses frères. D'un autre côté, il fait inviter
+à déjeuner, pour le même jour, à huit heures du matin, les généraux et
+les chefs des corps; annonçant aussi qu'il recevra la visite et les
+hommages des officiers de la garnison et des adjudans de la garde
+nationale qui sollicitaient en vain d'être admis en sa présence depuis
+son retour.
+
+Un seul obstacle inquiétait, c'était l'intégrité du président Gohier,
+qui, désabusé à temps, pouvait réunir autour de lui tout le parti
+populaire et les généraux opposés à la conjuration. A la vérité,
+j'avais les yeux ouverts. Toutefois, pour plus de sûreté, on imagina
+d'attirer le président du Directoire dans un piège. A minuit, Mme
+Bonaparte lui fait remettre par son fils, Eugène Beauharnais,
+l'invitation amicale de venir déjeuner chez elle avec sa femme, à huit
+heures du matin. «Elle a, lui écrit-elle, des choses» essentielles à lui
+communiquer. «Mais l'heure parait suspecte à Gohier, et, après le départ
+d'Eugène, il décide que sa femme se rendra seule à l'invitation.
+
+Déjà Cornet, qui préside à la commission des Anciens, fait procéder
+mystérieusement dans ses bureaux à la convocation clandestine, pour cinq
+heures du matin, des membres qui sont dans le secret de la conjuration,
+ou sur lesquels, on peut compter. Les deux commissions de l'un et de
+l'autre Conseil étaient en permanence. La convocation ostensible des
+députés des Anciens fut faite pour dix heures du matin, et la
+convocation des députés des Cinq cents pour midi. Ce dernier Conseil
+allait se trouver dans l'obligation de lever la séance après la simple
+lecture du décret de translation dont le vote était assuré aux Anciens.
+J'avais tout disposé pour être averti à temps de ce qui se passerait,
+soit aux commissions, soit chez Bonaparte, soit au Directoire. A huit
+heures du matin, j'apprends que le président de la commission des
+Anciens, après avoir formé, par sa convocation extraordinaire, une
+majorité factice, vient, à la suite d'une harangue boursoufflée où il a
+représenté la république dans le plus grand péril, de faire la motion de
+transférer à Saint-Cloud le Corps législatif, et de déférer à Bonaparte
+le commandement en chef des troupes. On m'annonce en même temps que le
+décret va passer. Je monte aussitôt dans ma voiture; je vais d'abord aux
+Tuileries; là j'apprends que le décret est rendu, et vers les neuf
+heures j'arrive à l'hôtel du général Bonaparte, dont la cour était déjà
+occupée militairement. Toutes les avenues étaient remplies d'officiers
+et de généraux, et l'hôtel n'était point assez vaste pour contenir la
+foule des amis et des adhérens. Tous les corps de la garnison de Paris
+et de la division avaient envoyé des officiers prendre ses ordres.
+J'entrai dans le cabinet ovale où se tenait Bonaparte; il attendait
+impatiemment avec Berthier et le général Lefèvre, la résolution du
+Conseil des anciens. Je lui annonçai que le décret de translation qui
+lui déférait le commandement en chef venait d'être rendu et qu'il allait
+lui être apporté à l'instant même. Je lui réitérai mes protestations de
+dévouement et de zèle, en le prévenant que je venais de faire fermer les
+barrières, d'arrêter le départ des courriers et des diligences. «Tout
+cela est inutile, me dit-il, en présence de plusieurs généraux qui
+entraient; vous le voyez, l'affluence des citoyens et des braves
+accourant autour de moi vous dit assez que c'est avec et pour la nation
+que j'agis; je saurai faire respecter le décret du Conseil et maintenir
+la tranquillité publique.» A l'instant même, Joséphine survient et lui
+annonce d'un air contrarié que le président Gohier envoie sa femme, mais
+qu'il ne viendra pas lui-même. «Qu'on lui fasse écrire, par Mme
+Gohier, de venir au plus vîte,» s'écrie Bonaparte. Peu de minutes après,
+arrive le député Cornet, tout fier de remplir auprès du général les
+fonctions de messager d'état. Il lui apportait le décret qui remettait
+dans ses mains le sort de la république.
+
+Bonaparte, sortant aussitôt de son cabinet, fait connaître à ses
+adhérens le décret qui l'investit du commandement en chef; puis, se
+mettant à la tête des généraux, des officiers supérieurs et de 1,500
+chevaux de la garnison de Paris, que vient de lui amener Murat, il se
+met en marche vers les Champs-Élysées, après m'avoir recommandé d'aller
+savoir le parti que prendrait le Directoire, en recevant le décret de
+translation.
+
+J'allai d'abord à mon hôtel, où je donnai l'ordre de placarder une
+proclamation, signée de moi, dans le sens de la révolution qui venait de
+commencer; puis je me dirigeai vers le Luxembourg.
+
+Il était un peu plus de neuf heures, et je trouvai Barras, Moulins et
+Gohier, formant la majorité du Directoire, dans une ignorance complète
+de ce qui se passait dans Paris. Mme Tallien, forçant la consigne du
+palais, entra chez Barras, qu'elle surprit dans le bain, lui apprit la
+première que Bonaparte venait d'agir sans lui. «Que voulez-vous, s'écria
+l'indolent épicurien, cet homme-là (désignant Bonaparte par une épithète
+grossière) nous a tous mis dedans.» Toutefois, dans l'espoir de
+négocier, il lui envoie son secrétaire intime, Botot, pour lui demander
+modestement ce qu'il peut attendre de lui. Botot trouve Bonaparte à la
+tête des troupes, et, s'acquittant de sa mission, en reçoit cette
+réponse dure: «Dites à cet homme que je ne veux plus le voir!» On venait
+de lui détacher Talleyrand et Bruix, pour lui arracher sa démission.
+
+Entré dans les appartemens du Luxembourg, j'annonçai au président le
+décret qui transférait les séances du Corps législatif au château de
+Saint-Cloud. «--Je suis fort étonné, me dit» Gohier avec humeur, qu'un
+ministre du Directoire se transforme ainsi en un messager du Conseil des
+anciens.--J'ai pensé, répondis-je, qu'il était de mon devoir de vous
+donner connaissance d'une résolution si importante, et en même temps
+j'ai cru convenable de venir prendre les ordres du Directoire.--Il était
+bien plus de votre devoir, reprit Gohier d'une voix émue, de ne pas nous
+laisser ignorer les intrigues criminelles qui ont amené une semblable
+résolution: elle n'est sans doute que le prélude de tout ce qu'on s'est
+proposé d'attenter contre le gouvernement dans des conciliabules qu'en
+votre qualité de ministre de la police vous auriez dû pénétrer et nous
+faire connaître.--Mais les rapports n'ont pas manqué au Directoire, lui
+dis-je; je me suis même servi de voies détournées, voyant que je n'avais
+pas toute sa confiance; le Directoire n'a jamais voulu croire aux
+avertissemens; d'ailleurs n'est-ce pas de son sein mènie qu'est parti le
+coup? Les Directeurs Sieyes et Roger-Ducos sont déjà réunis à la
+commission des inspecteurs des Anciens.--La majorité est au Luxembourg,
+reprit vivement Gohier; et si le Directoire a des ordres à donner, il en
+confiera l'exécution à des hommes dignes de de sa confiance.» Je me
+retirai alors, et Gohier s'empressa de convoquer ses deux collègues
+Barras et Moulins. J'étais à peine dans ma voiture, que je vis arriver
+le messager des Anciens apportant au président la communication du
+décret de translation à Saint-Cloud. Gohier monte aussitôt chez Barras,
+et lui fait promettre de se joindre à lui et à Moulins dans la salle des
+délibérations, pour aviser à un parti quelconque.
+
+Mais telle était la perplexité de Barras, qu'il était incapable
+d'adopter une résolution énergique. En effet, il ne tarda pas de mettre
+en oubli sa promesse à Gohier quand il vit entrer chez lui les deux
+envoyés de Bonaparte, Bruix et Talleyrand, chargés de négocier sa
+retraite du Directoire. Ils lui déclarent d'abord que Bonaparte est
+déterminé à employer contre lui tous les moyens de force qui sont en son
+pouvoir, s'il essaie de faire la moindre résistance pour entraver ses
+projets. Après l'avoir ainsi effrayé, les deux habiles négociateurs lui
+font les plus belles promesses s'il consent à donner sa démission.
+Barras se récrie, mais il cède enfin aux argumens de deux hommes adroits
+et souples; ils lui réitèrent l'assurance que rien ne lui manquera pour
+mener une vie joyeuse et tranquille, hors des embarras d'un pouvoir
+qu'il ne saurait retenir. Talleyrand avait une lettre toute rédigée, que
+Barras était censé adresser à la législature pour lui notifier sa
+résolution de descendre à la vie privée. Placé ainsi entre la crainte et
+l'espérance, il finit par signer tout ce qu'on voulut; et s'étant mis
+ainsi à la discrétion de Bonaparte, il quitta le Luxembourg, et partit
+pour sa terre de Gros-bois, escorté et surveillé par un détachement de
+dragons.
+
+Ainsi, à neuf heures du matin, il n'y avait déjà plus de majorité au
+Directoire. Arrive Dubois de Crancé, qui, persistant dans son
+opposition, sollicite de Gohier et de Moulins l'ordre de faire arrêter
+avec Bonaparte, Talleyrand, Barras et les principaux conjurés, se
+chargeant, comme ministre de la guerre, d'arrêter Bonaparte et Murat sur
+la route même de Saint-Cloud. Peut-être Moulins et Gohier, désabusés
+enfin, eussent-ils cédé aux vives instances de Dubois de Crancé, si
+Lagarde, secrétaire général du Directoire, qui était gagné, n'eût
+déclaré qu'il se refuserait à contresigner tout arrêté qui ne réunirait
+pas la majorité du Directoire. «Au surplus, dit Gohier refroidi par
+cette observation, comment voulez-vous qu'il y ait une révolution à
+Saint-Cloud? je tiens ici, en ma qualité de président, les sceaux de la
+république.» Moulins ajouta que Bonaparte devait dîner avec lui chez
+Gohier et qu'il verrait bien ce qu'il avait dans le coeur.
+
+J'avais jugé depuis long-temps la portée de ces hommes si peu faits
+pour gouverner l'État; rien n'était comparable à leur aveuglement et à
+leur ineptie; on put dire qu'ils se sont trahis eux-mêmes.
+
+Déjà les événemens se développaient. Bonaparte à cheval, suivi d'un
+nombreux état-major, s'était dirigé d'abord aux Champs-Élysées, où
+plusieurs corps étaient en bataille. Après s'être fait reconnaître pour
+leur général, il s'était porté au Tuileries. Le temps était magnifique,
+et l'on put déployer tout l'appareil militaire soit aux Champs-Élysées,
+soit sur les quais, soit dans le jardin national, qui en un instant fut
+transformé en parc d'artillerie, et où l'affluence devint excessive.
+Bonaparte fut salué aux Tuileries par les acclamations des citoyens et
+des soldats. S'étant présenté avec une suite militaire à la barre du
+Conseil des anciens, il éluda de prêter le serment constitutionnel;
+puis, descendant du château, il vint haranguer les troupes disposées à
+lui obéir. Là, il apprend que le Directoire est désorganisé; que Sieyes
+et Roger-Ducos sont venus déposer leur démission à la commission des
+inspecteurs des Anciens, et que Barras, circonvenu et rompant la
+majorité, est à la veille de souscrire aux conditions de sa retraite.
+Passant aux commissions des inspecteurs réunies, le général y trouve
+Sieyes, Roger-Ducos et plusieurs députés de leur parti. Survient Gohier,
+président du Directoire, avec son collègue Moulins, et qui tous deux
+refusent leur adhésion à ce qui se passe. Une explication s'engage entre
+Gohier et Bonaparte. «Mes projets, lui dit ce dernier, ne sont point
+hostiles; la république est en péril... il faut la sauver... _je le
+veux!_...» Au même instant, on vint dire que le faubourg Saint-Antoine
+remuait excité par Santerre. C'était le parent de Moulins; Bonaparte se
+tournant vers lui, et l'interpellant sur ce fait, lui dit: «qu'il
+enverrait tuer Santerre par un détachement de cavalerie, s'il osait
+bouger.» Moulins rassura Bonaparte, en déclarant que Santerre ne
+pourrait plus rassembler autour de lui quatre hommes. En effet, ce
+n'était plus là le chef d'insurrection de 1792. Je répétai moi-même
+qu'il n'y aurait pas l'ombre d'un mouvement populaire et que je
+répondais de la tranquillité de Paris. Gohier et Moulins, voyant que
+l'impulsion est donnée, que le mouvement est irrésistible, rentrent au
+Luxembourg pour être témoins de la défection de leurs gardes. Tous deux
+y sont bientôt assiégés par Moreau, car déjà Bonaparte a prescrit des
+dispositions militaires qui mettent en son pouvoir toutes les autorités
+et tous les établissemens publics. Il a fait marcher Moreau avec une
+colonne pour investir le Luxembourg; il a donné au général Lannes le
+commandement des troupes chargées de la garde du Corps législatif; il a
+envoyé Murat en toute hâte pour occuper Saint-Cloud, tandis que
+Serrurier reste en réserve au Point-du-Jour. Tout chemine sans
+obstacles, ou du moins aucune opposition n'éclate dans la capitale où la
+révolution semble avoir l'assentiment universel.
+
+Le soir on tint conseil à la commission des inspecteurs, soit afin de
+préparer les esprits aux événemens qui le lendemain devaient éclore,
+soit pour régler ce qui devait se passer à Saint-Cloud. J'étais présent,
+et là je vis pour la première fois à découvert et en présence les deux
+partis unis dans le même but, mais dont l'un semblait déjà s'effrayer de
+l'ascendant du parti militaire. On discuta beaucoup d'abord sans trop
+s'entendre et sans rien conclure. Tout ce que proposait Bonaparte ou
+tout ce qu'il faisait proposer par ses frères sentait la dictature du
+sabre. Les hommes de la législature qui s'étaient jetés dans son parti,
+venaient me prendre à part et m'en faire la remarque. «Mais, c'est fait,
+leur dis-je, le pouvoir militaire est dans les mains du général
+Bonaparte, c'est vous-mêmes qui le lui avez déféré, et vous ne pourriez
+faire un pas sans sa dictature.» Je vis bientôt que la plupart aurait
+voulu rétrograder, mais il n'y avait plus moyen. Les plus timorés se
+mirent à l'écart, et quand on fut débarrassé des incertains et des
+peureux, on convint de l'établissement de trois consuls provisoires,
+savoir: Bonaparte, Sieyes et Roger-Ducos. Sieyes fit ensuite la
+proposition de faire arrêter une quarantaine de meneurs opposans ou
+supposés tels. Je fis dire à Bonaparte par Réal de n'y point consentir,
+et, dans ses premiers pas dans la carrière du pouvoir suprême, de ne pas
+se rendre l'instrument des fureurs d'un prêtre haineux. Il me comprit,
+et allégua que l'expédient était trop prématuré; qu'il n'y aurait ni
+opposition, ni résistance. «Vous verrez demain à Saint-Cloud, lui dit
+Sieyes, d'un air piqué.»
+
+J'avoue que je n'étais pas moi-même très-rassuré sur l'issue de la
+journée du lendemain. Tout ce que je venais d'entendre et toutes les
+informations qui me parvenaient s'accordaient sur ce point que les
+moteurs du mouvement ne pouvaient plus compter sur la majorité parmi les
+membres des deux Conseils, presque tous étant frappés de l'idée qu'on
+voulait détruire la constitution pour établir le pouvoir militaire. Même
+une grande partie des affiliés repoussaient la dictature et se
+flattaient de la conjurer. Mais déjà Bonaparte exerçait une influence
+immense hors et dans la sphère de ces autorités chancelantes;
+Versailles, Paris, Saint-Cloud et Saint-Germain adhéraient à sa
+révolution, et son nom parmi les soldats était un vrai talisman.
+
+Son conseil privé donna pour meneurs aux députés des Anciens, Regnier,
+Cornudet, Lemercier et Fargues; et pour guides aux députés du Conseil
+des cinq cents, dévoués au parti, Lucien Bonaparte, Boulay de la
+Meurthe, Émile Gaudin, Chazal et Cabanis. De leur côté, les membres
+opposans des deux Conseils, réunis aux coryphées du _Manége_, passèrent
+la nuit en conciliabules.
+
+Le lendemain de bonne heure, la route de Paris à Saint-Cloud fut
+couverte de troupes, d'officiers à cheval, de curieux, de voitures
+remplies de députés, de fonctionnaires et de journalistes. Les salles
+pour les deux Conseils venaient d'être préparées à la hâte. On s'aperçut
+bientôt que le parti militaire dans les deux Conseils était réduit à un
+petit nombre de députés plus ou moins ardens pour le nouvel ordre de
+choses.
+
+J'étais resté à Paris, siégeant dans mon cabinet, avec toute ma police
+en permanence, ayant l'oeil à tout, recevant et examinant moi-même les
+rapports. J'avais détaché à Saint-Cloud un certain nombre d'émissaires
+adroits et intelligens pour se mettre en contact avec les personnages
+qui leur étaient désignés, et d'autres agens qui, se relevant de
+demi-heure en demi-heure, venaient m'informer de l'état des choses. Je
+fus tenu ainsi au courant du moindre incident, de la plus petite
+circonstance qui pouvait influer sur le dénouement prévu; j'étais fixé
+dans l'idée que l'épée seule trancherait le noeud.
+
+La séance s'ouvrit aux Cinq cents que présidait Lucien Bonaparte, par un
+discours insidieux d'Émile Gaudin, tendant à faire nommer une commission
+chargée de présenter de suite un rapport sur la situation de la
+république. Émile Gaudin, dans sa motion concertée, demandait en outre
+qu'on ne prît aucune détermination quelconque avant d'avoir entendu le
+rapport de la commission proposée. Boulay de la Meurthe tenait déjà le
+rapport tout prêt.
+
+Mais à peine Émile Gaudin eut-il fait entendre sa proposition, qu'une
+effroyable tempête agita toute la salle. Les cris de _vive la
+constitution!... point de dictature!... à bas le dictateur!_ se firent
+entendre de tous côtés. Sur la motion de Delbrel, appuyée et développée
+par Grandmaison, l'assemblée se levant toute entière aux cris de _vive
+la république_! décida qu'elle renouvellerait individuellement le
+serment de fidélité à la constitution. Ceux mêmes qui étaient venus avec
+le projet formé de la détruire, prêtèrent le serment.
+
+La salle des Anciens était presque aussi agitée; mais là le parti Sieyes
+et Bonaparte, qui voulait se hâter d'ériger un gouvernement provisoire,
+établit en fait par une fausse déclaration du sieur Lagarde, secrétaire
+général du Directoire, que tous les Directeurs avaient donné leur
+démission. Aussitôt les opposans demandent qu'on s'occupe du
+remplacement des démissionnaires dans les formes prescrites.
+
+Bonaparte, averti de ce double orage, juge qu'il est temps de se mettre
+en scène. Il traverse le salon de Mars, et entre au Conseil des anciens.
+Là, dans une harangue verbeuse et entrecoupée, il déclare qu'il n'y a
+plus de gouvernement, et que la constitution ne peut plus sauver la
+république. Conjurant le Conseil de se presser d'adopter un nouvel ordre
+de choses, il proteste qu'il ne veut être, à l'égard de la magistrature
+qu'on va nommer, que le bras chargé de la soutenir et de faire exécuter
+les ordres du Conseil.
+
+Cette harangue, dont je ne rapporte que la substance, fut débitée sans
+ordre et sans suite; elle attestait le trouble qui agitait le général,
+qui tantôt s'adressait aux députés, tantôt se tournait vers les
+militaires restés à l'entrée de la salle. Des cris de _vive Bonaparte_!
+et l'assentiment de la majorité des Anciens l'ayant rassuré, il sortit
+dans l'espoir de faire la même impression sur l'autre Conseil. Il
+n'était pas sans appréhension, sachant ce qui s'y était passé et avec
+quel enthousiasme on y avait juré fidélité à la constitution
+républicaine. Un message au Directoire venait d'y être décrété. On
+faisait la motion de demander aux Anciens la communication des motifs de
+la translation à Saint-Cloud, lorsqu'on reçut la démission du directeur
+Barras transmise par l'autre Conseil. Cette démission, ignorée
+jusqu'alors, causa un grand étonnement dans l'assemblée. On la regarda
+comme le résultat d'une profonde intrigue. Au moment même où l'on
+agitait la question de savoir si la démission était légale et formelle,
+arrive Bonaparte suivi d'un peloton de grenadiers. Avec quatre d'entre
+eux, il s'avance et laisse le reste à l'entrée de la salle. Enhardi par
+la réception des Anciens, il se flattait d'assoupir la fièvre
+républicaine qui agitait les Cinq cents. Mais à peine a-t-il pénétré
+dans la salle, que le plus grand trouble s'empare de l'assemblée. Tous
+les membres debout, font éclater par des cris la profonde impression que
+leur cause l'apparition des baïonnettes et du général qui vient
+militairement dans le temple de la législature: «Vous violez le
+sanctuaire des lois, retirez-vous!... lui disent plusieurs
+députés.»--«Que faites-vous, téméraire? lui crie Bigonnet.--«C'est donc
+pour cela que tu as vaincu? lui dit Destrem.» En vain Bonaparte arrivé à
+la tribune, veut balbutier quelques phrases. De toutes parts il entend
+répéter les cris de «_vive la constitution!... vive la république!_ De
+tous côtés on l'apostrophe. _A bas le Cromwell! à bas le dictateur! à
+bas le tyran! hors la loi le dictateur!_» s'écrient les députés les plus
+furieux; quelques-uns s'élancent sur lui et le repoussent. «Tu feras
+donc la guerre à ta patrie! lui crie Arena, en lui montrant la pointe de
+son poignard.» Les grenadiers, voyant pâlir et chanceler leur général,
+traversent la salle pour lui faire un rempart; Bonaparte se jette dans
+leurs bras et on l'emporte. Ainsi dégagé, la tête perdue, il remonte à
+cheval, prend le galop, et se dirigeant vers le pont de Saint-Cloud,
+crie à ses soldats: «Ils m'ont voulu tuer! ils m'ont voulu mettre hors
+la loi! ils ne savent donc pas que je suis invulnérable, que je suis le
+dieu de la foudre!»
+
+Murat l'ayant joint sur le pont: «Il n'est pas raisonnable, lui dit-il,
+que celui qui a triomphé de tant d'ennemis puissans redoute des
+bavards.... Allons, général, du courage et la victoire est à nous!»
+Bonaparte alors tourne bride, et se présente de nouveau à ses soldats,
+cherchant à exciter les généraux à en finir par un coup de main. Mais
+Lannes, Serrurier, Murat lui-même, se montrent peu disposés d'abord à
+diriger les baïonnettes contre la législature.
+
+Cependant le plus effroyable tumulte régnait dans la salle. Ferme au
+fauteuil de la présidence, Lucien faisait de vains efforts pour rétablir
+le calme, demandant avec instance à ses collègues que son frère fût
+rappelé, entendu; et n'obtenant d'autre réponse que des cris: _hors la
+loi! aux voix la mise hors la loi contre le général Bonaparte!_ On alla
+jusqu'à le sommer de mettre aux voix la mise hors la loi contre son
+frère. Lucien indigné quitte le fauteuil, abdique la présidence et en
+dépose les marques. Il descendait à peine de la tribune, que des
+grenadiers arrivent, l'enlèvent et l'emmènent au dehors. Lucien interdit
+apprend que c'est par ordre de son frère, qui l'appelle à son secours,
+décidé à employer la force pour dissoudre la législature. Tel était
+l'avis de Sieyes; relégué dans une chaise attelée de six chevaux de
+poste, il attendait l'issue de l'événement à la grille de Saint-Cloud.
+Il n'y avait plus à balancer. Pâles et tremblans, les plus zélés
+partisans de Bonaparte étaient pétrifiés, tandis que les plus timides se
+déclaraient déjà contre son entreprise. On remarquait Jourdan et
+Augereau se tenant à l'écart, épiant l'instant favorable d'entraîner les
+grenadiers dans le parti populaire. Mais Sieyes, Bonaparte et
+Talleyrand, venus à Saint-Cloud avec Roederer, avaient jugé, ainsi que
+moi que, le parti n'avait _ni bras ni tête_. Lucien, inspirant à
+Bonaparte toute son énergie, monte à cheval, et, en sa qualité de
+président, requiert le concours de la force pour dissoudre l'assemblée.
+Il entraîne les grenadiers, qui se portent en colonnes serrées,
+conduits par Murat, dans la salle des Cinq cents, tandis que le colonel
+Moulins fait battre la charge. La salle envahie au bruit des tambours et
+aux cris des soldats, les députés sautent par les fenêtres, jettent leur
+toge et se dispersent.
+
+Tel fut le dénouement de la journée de Saint-Cloud (19 brumaire, 10
+novembre). Bonaparte en fut particulièrement redevable à l'énergie de
+son frère Lucien, à la décision de Murat, et peut-être à la faiblesse
+des généraux qui, lui étant opposés, n'osèrent se montrer à visage
+découvert.
+
+Mais il fallait rendre nationale une journée anti-populaire, où la force
+avait triomphé d'une cohue de représentation qui n'avait montré ni
+véritable orateur ni chef. Il fallait sanctionner ce que l'histoire
+appellera le triomphe de l'usurpation militaire.
+
+Sieyes, Talleyrand, Bonaparte, Roederer, Lucien et Boulay de la Meurthe,
+qui étaient l'âme de l'entreprise, décident qu'il faut se hâter de
+rassembler les députés de leur parti errans dans les appartemens et dans
+les corridors de Saint-Cloud. Boulay et Lucien se mettent à leur
+recherche, en rassemblent vingt-cinq ou trente et les constituent en
+Conseil des cinq cents. De ce conciliabule, sort bientôt un décret
+d'urgence portant que le général Bonaparte, les officiers généraux et
+les troupes qui l'ont secondé ont bien mérité de la patrie. Les meneurs
+arrêtent ensuite qu'on établira en faits, dans les journaux du
+lendemain, que plusieurs députés ont voulu assassiner Bonaparte et que
+la majorité du Conseil a été dominée par une minorité d'assassins.
+
+Vint ensuite la promulgation de l'acte du 19 brumaire, concerté aussi
+entre les meneurs pour servir de fondement légal à la révolution
+nouvelle. Cet acte abolissait le Directoire; instituait une commission
+consulaire exécutive composée de Sieyes, de Roger-Ducos et de Bonaparte;
+ajournait les deux Conseils et en excluait soixante-deux membres du
+parti populaire, parmi lesquels figurait le général Jourdan; il
+établissait en outre une commission législative de cinquante membres
+pris également dans l'un et l'autre Conseil, à l'effet de préparer un
+nouveau travail sur la constitution de l'État. Apporté du conciliabule
+des Cinq cents au Conseil des anciens, pour être transformé en loi, cet
+acte n'y fut voté que par la minorité, la majorité étant restée morne et
+silencieuse. Ainsi l'établissement intermédiaire du nouvel ordre de
+choses fut converti en loi par une soixantaine de membres de la
+législature, qui d'eux-mêmes se déclarèrent aptes aux emplois de
+ministres, d'agens diplomatiques et de délégués de la commission
+consulaire.
+
+Bonaparte, avec ses deux collègues, vint prêter serment dans le sein du
+Conseil des anciens, et le 11 novembre, vers les cinq heures du matin,
+le nouveau gouvernement quittant Saint-Cloud, alla s'installer au palais
+du Luxembourg.
+
+J'avais pressenti que toute l'autorité de ce triumvirat exécutif
+tomberait dans les mains de celui qui était déjà investi du pouvoir
+militaire. Il n'y eut plus aucun doute, après la première séance que
+tinrent dans la nuit même, les trois consuls. Là, Bonaparte se saisit en
+maître du fauteuil du président que Roger-Ducos ni Sieyes n'osèrent lui
+disputer. Roger, déjà gagné, déclara que Bonaparte seul pouvait sauver
+la chose publique, et qu'il serait désormais de son avis en toute
+chose. Sieyes se tut en se mordant les lèvres. Bonaparte le sachant
+avide, lui abandonna le trésor privé du Directoire: il contenait 800,000
+francs dont Sieyes se saisit; et faisant le partage du lion, il ne
+laissa qu'une centaine de mille francs à son collègue Roger-Ducos. Cette
+petite douceur calma un peu son ambition, car il s'attendait que
+Bonaparte s'occuperait de la guerre et lui abandonnerait les affaires
+civiles. Mais voyant, dès la première séance, Bonaparte disserter sur
+les finances, sur l'administration, sur les lois, sur l'armée, sur la
+politique, et disserter en homme capable, il dit en rentrant chez lui,
+en présence de Talleyrand, de Boulay, de Cabanis, de Roederer et de
+Chazal: «Messieurs vous avez un maître!»
+
+Il était facile de voir qu'un prêtre défiant, avide, gorgé d'or,
+n'oserait pas lutter long-temps avec un général actif, jeune, d'une
+renommée immense et déjà maître du pouvoir par le fait. Sieyes n'avait
+d'ailleurs aucune des qualités qui auraient pu lui assurer une haute
+influence sur une nation fière et belliqueuse. Son seul titre de prêtre
+eût éloigné de lui l'armée; ici la ruse ne pouvait plus balancer la
+force. En voulant en faire l'essai à mon égard, Sieyes échoua.
+
+On mit en délibération, dès la seconde séance que tinrent les consuls,
+le changement de ministère. On nomma d'abord le secrétaire général de la
+commission exécutive, et le choix tomba sur Maret. Berthier fut le
+premier appelé comme ministre de la guerre; il remplaça Dubois de Crancé
+à qui Bonaparte ne pardonna jamais son opposition contre lui; Robert
+Lindet céda les finances à Gaudin, ancien premier commis dévoué à
+Bonaparte; Cambacérès fut laissé à la justice. Au ministère de la marine
+on remplaça Bourdon par Forfait; et à l'intérieur Quinette par le
+géomètre Laplace; on réserva _in petto_ les affaires étrangères à
+Talleyrand; et par _interim_ le westphalien Reinhard lui servit de
+manteau. Quand on en vint à la police, Sieyes, alléguant des motifs
+insidieux, proposa de me remplacer par Alquier: c'était son homme.
+Bonaparte objecta que je m'étais bien conduit au 18 brumaire, et que
+j'avais donné assez de gages. En effet, non-seulement j'avais favorisé
+le développement de ses dispositions préliminaires, mais encore, au
+moment de la crise, j'étais parvenu à paralyser l'action de plusieurs
+députés et de quelques généraux qui auraient pu nuire au succès de la
+journée. A peine m'avait-il été connu, que j'avais fais placarder, la
+nuit même dans tout Paris, une affiche d'entière adhésion et
+d'obéissance pour le sauveur de la chose publique. Je fus maintenu au
+ministère le plus important sans doute, malgré Sieyes, et en dépit des
+intrigues qu'on avait fait jouer contre moi.
+
+Bonaparte jugea mieux l'état des choses; il sentit qu'il lui fallait
+encore surmonter beaucoup d'obstacles; qu'il ne suffisait pas de
+vaincre, mais qu'il fallait dompter; que ce n'était pas trop que d'avoir
+sous la main un ministre aguerri contre les anarchistes. Il sentit
+également que son intérêt lui commandait de s'appuyer sur l'homme qu'il
+croyait le plus capable de le tenir en garde contre un fourbe devenu son
+collègue. Le rapport confidentiel que je lui avais remis dans la soirée
+même de son installation au Luxembourg l'avait convaincu que la police
+voyait bien et voyait juste.
+
+Cependant Sieyes, qui voulait des proscriptions, ne cessait de se
+déchaîner contre ce qu'il appelait les opposans et les anarchistes: il
+disait à Bonaparte que l'opinion, empoisonnée par les jacobins, devenait
+détestable; que les bulletins de police en faisaient foi et qu'il
+fallait sévir. «Voyez, disait-il, sous quelle couleur on s'efforce de
+représenter la salutaire journée de Saint-Cloud! A les en croire elle
+n'a eu pour ressorts et pour levier que la supercherie, le mensonge et
+l'audace. La commission consulaire n'est qu'un triumvirat investi d'une
+effrayante dictature, et qui corrompt pour asservir; l'acte du 19
+brumaire est l'oeuvre de quelques transfuges abandonnés de leurs
+collègues, et qui, dépourvus de majorité, n'en consacrent pas moins
+l'usurpation. Il faut les entendre s'expliquer sur vous, sur moi! Il ne
+faut pas qu'on nous traîne ainsi dans la boue, car si nous étions avilis
+nous serions perdus. Dans le faubourg Saint-Germain les uns disent que
+c'est le parti militaire qui vient d'arracher aux avocats les rênes du
+gouvernement; d'autres assurent que le général Bonaparte va jouer le
+rôle de Monck. Ainsi les uns nous placent entre les Bourbons, les
+autres entre les fureurs des adeptes de Robespierre. Il faut sévir pour
+que l'opinion publique ne soit pas laissée à la merci des royalistes et
+des anarchistes. Les derniers sont évidemment les plus dangereux, les
+plus acharnés contre le gouvernement. C'est eux qu'il faut frapper
+d'abord. C'est surtout dans le début qu'un nouveau pouvoir doit montrer
+de la force.» A la suite de ce discours artificieux, Sieyes insinua
+qu'il fallait exiger du chef de la police une grande mesure de salut
+public et de sûreté générale; il entraîna Bonaparte. On avait déclaré,
+le 19 brumaire, qu'il n'y aurait plus d'actes oppressifs, plus de listes
+de proscription, et le 26 on exigea de moi des nomenclatures pour former
+une liste de proscrits. Ce même jour les consuls prirent un arrêté qui
+condamnait cinquante-neuf des principaux opposans à la déportation sans
+jugement préalable, trente-sept à la Guiane française et vingt-deux à
+l'île d'Oléron. Sur ces listes se trouvaient accolés à des noms décriés
+et odieux, des noms de citoyens estimés et recommandables. Ce que
+j'avais annoncé aux consuls arriva; l'opinion publique désapprouva
+hautement, et de la manière la plus forte, cette proscription
+impolitique et inutile.
+
+Il fallut céder; on commença par des exceptions. Je sollicitai et
+j'obtins la liberté de plusieurs députés proscrits. Je fis sentir
+combien la France et l'armée seraient choquées de voir persécuter, à
+cause de ses opinions, Jourdan, par exemple, qui avait gagné la bataille
+de Fleurus et dont la probité était intacte. Le proscripteur Sieyes
+voyant Bonaparte ébranlé, n'osa plus poursuivre l'exécution d'une mesure
+odieuse qu'il avait eu soin de m'imputer. Elle fut rapportée, et l'on se
+borna, sur ma proposition, à placer les opposans sous la surveillance de
+la haute police.
+
+Les trois consuls sentirent alors combien il leur était nécessaire de
+ménager et de captiver l'opinion; plusieurs de leurs actes furent de
+nature à leur mériter la confiance publique. Ils s'empressèrent de
+révoquer la loi des otages et l'emprunt forcé si criant.
+
+Peu de jours suffirent pour ne plus laisser aucun doute que la journée
+du 18 brumaire obtenait l'assentiment de la nation. C'est maintenant
+une vérité historique; ce fut alors un fait qui décida le procès entre
+le gouvernement de plusieurs et le gouvernement d'un seul.
+
+Les républicains rigides, les amans ombrageux de la liberté virent seuls
+avec chagrin l'avénement de Bonaparte à la magistrature suprême. Ils en
+tirèrent tout d'abord les conséquences et les présages les plus
+sinistres; ils ont fini par avoir raison: nous verrons pourquoi et nous
+en assignerons les causes.
+
+Je m'étais déclaré contre les proscriptions et contre toute mesure
+générale; j'avais dit aux consuls toute la vérité. Sûr désormais de mon
+crédit, et me voyant affermi dans le ministère, je m'attachais à donner
+à la police générale un caractère de dignité, de justice et de
+modération, qu'il n'a pas dépendu de moi de rendre plus durable. Sous le
+Directoire, les filles publiques étaient employées au vil métier de
+l'espionnage; je défendis de se servir de ces honteux instrumens, ne
+voulant donner à l'oeil scrutateur de la police que la direction de
+l'observation et non celle de la délation.
+
+Je fis respecter aussi le malheur en obtenant l'adoucissement du sort
+des émigrés naufragés sur nos côtes du nord, parmi lesquels figuraient
+des noms appartenant à la fleur de l'ancienne noblesse. Je ne me
+contentai pas de ce premier essai d'un retour à l'humanité nationale; je
+fis aux consuls un rapport où je sollicitai la libération de tous les
+émigrés que la tempête avaient jetés sur le sol de la patrie. J'arrachai
+ce grand acte de clémence, qui dès-lors me valut la confiance des
+royalistes disposés à se soumettre au gouvernement.
+
+Mes deux instructions aux évêques et aux préfets publiées à cette
+époque, firent aussi quelque sensation dans le public. On les remarqua
+d'autant plus, que j'y parlais un langage tombé en dessuétude: celui de
+la raison et de la tolérance que j'ai toujours cru très-compatible avec
+la politique d'un gouvernement assez fort pour être juste. Toutefois ces
+deux instructions furent diversement interprêtées. Selon les uns, elles
+portaient le cachet de la prévoyance et de cet art profond de remuer le
+coeur humain qui est le propre de l'homme d'état; selon d'autres, elles
+tendaient à substituer la morale à la religion, et la police à la
+justice. Mais ceux qui soutenaient cette dernière opinion ne
+réfléchissaient pas à l'époque où nous nous trouvions. Mes deux
+circulaires existent; elles sont imprimées; qu'on les relise, et on
+verra qu'il fallait quelque courage et des idées positives pour faire
+passer alors soit les sentimens, soit les doctrines qui y sont
+exprimées.
+
+Ainsi de salutaires modifications et une tranquillité moins incertaine
+furent les premiers gages qu'offrit le nouveau gouvernement à l'attente
+des Français. Ils applaudirent à la soudaine élévation de l'illustre
+général qui, dans l'administration de l'état, montrait autant de vigueur
+que de prudence. Abstraction faite des démagogues, chaque parti se
+persuada que cette nouvelle révolution tournerait à son avantage. Tel
+fut surtout le rêve des royalistes; ils virent dans Bonaparte le Monck
+de la république expirante, et ce rêve favorisa singulièrement les vues
+du jeune consul. Fatigué, dégoûté de révolution, le parti modéré
+lui-même, confondant ses voeux avec ceux des contre-révolutionnaires,
+souhaita ouvertement la modification du régime républicain et sa fusion
+avec une monarchie mixte. Mais le temps n'était pas encore venu de
+transformer la démocratie en monarchie républicaine; on ne pouvait y
+parvenir que par la fusion de tous les partis, et l'on en était loin
+encore. La nouvelle administration favorisait au contraire une sorte de
+réaction morale contre la révolution et la dureté de ses lois. Les
+écrits en vogue avaient une tendance au royalisme; on y marchait à
+grands pas selon les clameurs des républicains. Ces clameurs étaient
+accréditées par des royalistes imprudens, par des ouvrages qui
+rappelaient le souvenir et les malheurs des Bourbons: _Irma_, par
+exemple, qui faisait alors fureur dans Paris, parce qu'on croyait y
+trouver le récit des touchantes infortunes de Madame royale[18].
+
+[Note 18: L'histoire d'_Irma_ parut sous la forme de l'allégorie.
+Les scènes se passaient en Asie, et tous les noms étaient changés; mais
+il était facile d'en retrouver la clef par leur anagramme. Cette manière
+adroite de publier l'histoire des malheurs de la maison de Bourbon,
+piqua singulièrement la curiosité et intéressa le public. On dévora cet
+ouvrage; en suivant les événemens et arrivant aux catastrophes, chacun
+devina les noms. Sous une fausse apparence de liberté, le premier consul
+laissa publier sur la révolution tout ce qui tendait à la décrier; alors
+parurent successivement les Mémoires du marquis de Bouillé, de Bertrand
+de Moleville, de la princesse de Lamballe; les Mémoires de Mesdames de
+France, l'Histoire de Madame Elisabeth, le Cimetière de la Madelaine.
+Mais cette tolérance cessa dès que le premier consul se crut affermi;
+c'est ce qu'on verra dans la suite de ces Mémoires. (_Note de l'éditeur_.)]
+
+Dans tout autre tems, la police aurait fait saisir une semblable
+production; mais il me fallut sacrifier l'opinion publique à la raison
+d'état, et la raison d'état voulait qu'on amorçât le royalisme.
+Toutefois les maximes et les intérêts de la révolution étaient encore
+trop vivaces pour qu'on pût les heurter sans compensation. Je crus de
+mon devoir de refroidir les espérances des contre-révolutionnaires, et
+de relever le courage des républicains. Je fis observer au consul qu'il
+y avait encore bien des ménagemens à garder; qu'ayant manoeuvré avec des
+hommes sincèrement attachés aux formes républicaines, aux libertés
+publiques, et l'armée elle-même en étant imbue, il ne pouvait s'isoler
+sans danger ni de son propre parti ni de l'armée; qu'il lui fallait
+d'ailleurs sortir du provisoire et se créer un établissement fixe.
+
+A cette époque l'attention du gouvernement vint s'absorber dans les
+travaux préparatoires des deux commissions législatives intermédiaires.
+Celle des Cinq cents était conduite par Lucien, Boulay, Jacqueminot et
+Daunou; celle des Anciens l'était par Lemercier, Lebrun et Régnier.
+L'homme le plus fort était sans contredit Lebrun; ses avis, Bonaparte
+les réclamait et les recevait avec déférence. Il s'agissait de discuter
+en grande conférence le nouveau projet d'organisation sociale que Sieyes
+désirait présenter pour remplacer la constitution de l'an III, dont il
+ambitionnait de faire les funérailles. Sieyes, dont l'arrière-pensée
+était connue de Bonaparte, affectait un grand mystère; il disait qu'il
+n'avait rien de prêt; qu'il n'avait pas le temps de mettre ses papiers
+en ordre. Il jouait le silence, en cela semblable à ces auteurs à la
+mode, qui, dévorés du désir de lire leurs écrits, se font d'abord prier
+par coquetterie et par ton, avant de céder aux instances d'un public
+curieux et souvent moqueur. Je fus chargé de pénétrer ses mystères.
+J'employai Réal, qui, usant de beaucoup d'adresse avec une apparence de
+bonhomie, découvrit les bases du projet de Sieyes en faisant jaser
+Chénier, l'un de ses confidens, au sortir d'un dîner où les vins et
+d'autres enivrans n'avaient pas été épargnés.
+
+Sur ces données, il y eut un conseil secret où je fus appelé. Bonaparte,
+Cambacérès, Lebrun, Lucien, Joseph, Berthier, Réal, Regnault et Roederer
+étaient présens. Là nous discutâmes un contre-projet et la conduite que
+devait tenir Bonaparte dans les conférences générales qu'on attendait
+avec impatience.
+
+Enfin, vers la mi-décembre, les trois consuls et les deux commissions
+législatives se réunirent dans l'appartement de Bonaparte. Les
+conférences s'ouvraient à neuf heures du soir et se prolongeaient jusque
+bien avant dans la nuit. Daunou était chargé de la rédaction. Sieyes à
+la première séance ne dit mot; pressé et à force d'instances, il donna
+ensuite pièces à pièces ses théories renfermées dans des cahiers
+différens. Avec un ton d'oracle, il déroula successivement les bases de
+sa constitution chérie. Elle créait un Tribunal composé de cent membres
+appelés à discuter les lois; un Corps législatif plus nombreux appelé à
+les admettre ou à les rejeter par le vote sans discussion orale; et
+enfin un Sénat composé de membres élus à vie, avec la mission plus
+importante de veiller à la conservation des lois et des constitutions de
+l'État. Toutes ces bases, contre lesquelles Bonaparte ne fit aucune
+objection sérieuse, furent successivement adoptées. Quant au
+gouvernement, Sieyes lui donnait l'initiative des lois, et créait, à cet
+effet, un Conseil d'état chargé de mûrir, de rédiger les projets et les
+réglemens de l'administration publique. On savait que le gouvernement de
+Sieyes devait se terminer en pointe, en une espèce de sommité
+monarchique plantée sur des bases républicaines, idée dont il était
+entiché depuis long-temps; on attendait avec une curiosité attentive et
+même impatiente qu'il découvrît enfin le chapiteau de son édifice
+constitutionnel. Que proposa Sieyes? un _grand électeur_ à vie choisi
+par le Sénat conservateur, siégeant à Versailles, représentant la
+majorité de la nation, avec six millions de revenus, trois mille hommes
+pour sa garde, et n'ayant d'autres fonctions que de nommer deux consuls,
+celui de _la paix_ et celui de _la guerre_, tous deux indépendans l'un
+de l'autre dans l'exercice de leurs fonctions.
+
+Et ce _grand électeur_, en cas de mauvais choix, pouvait être _absorbé_
+par le Sénat qui était investi du droit d'appeler dans son sein, sans en
+donner les motifs, tout dépositaire de l'autorité publique, les deux
+consuls et le grand électeur lui-même; devenu membre du Sénat, ce
+dernier n'aurait plus eu aucune part directe à l'action du gouvernement.
+
+Ici Bonaparte ne put y tenir; se levant et poussant un éclat de rire, il
+prit le cahier des mains de Sieyes et sabra d'un trait de plume ce qu'il
+appela tout haut des niaiseries métaphysiques. Sieyes, qui d'ordinaire
+boudait au lieu de résister aux objections, défendit pourtant son grand
+électeur, et dit qu'après tout un roi ne devait pas être autre chose.
+Bonaparte répliqua avec vivacité qu'il prenait l'ombre pour le corps,
+l'abus pour le principe; qu'il ne pouvait y avoir dans le gouvernement
+aucun pouvoir d'action sans une indépendance puisée et définie dans la
+prérogative; il fit encore plusieurs objections concertées et préparées,
+auxquelles Sieyes répondit mal; et s'échauffant de plus en plus, il
+finit par cette apostrophe: «Comment avez-vous pu croire, citoyen
+Sieyes, qu'un homme d'honneur, qu'un homme de talent et de quelque
+capacité dans les affaires voulût jamais consentir à n'être qu'un cochon
+à l'engrais de quelques millions dans le château royal de Versailles?»
+Égayés par cette sortie, les membres de la conférence s'étant pris à
+rire, Sieyes, qui avait déjà montré de l'indécision, resta confondu et
+son _grand électeur_ fut coulé à fond.
+
+Il est certain que Sieyes cachait des vues profondes dans cette forme
+ridicule de gouvernement, et que s'il l'eût fait adopter il en serait
+resté l'arbitre. C'est lui vraisemblablement que le Sénat eût nommé
+_grand électeur_, et c'est lui qui eût nommé Bonaparte, consul de la
+guerre, sauf à l'_absorber_ en temps opportun. Par là tout serait resté
+dans ses mains, et il lui eût été facile, en se faisant absorber
+lui-même, de faire appeler tel autre personnage à la tête du
+gouvernement, et de transformer, par une transition adroitement
+préparée, un pouvoir exécutif électif en royauté héréditaire, pour telle
+dynastie qu'il lui eût convenu d'établir dans l'intérêt d'une
+révolution dont il était le hyérophante.
+
+Mais sa marche tortueuse et suspecte amena la vive résistance du consul,
+à laquelle il aurait dû s'attendre; et de là le renversement de ses
+projets. Toutefois il n'avait pas négligé de se ménager, comme on le
+verra bientôt, une retraite sûre à l'abri des coups de la fortune.
+
+Il ne suffisait pas d'écarter le projet de Sieyes; il fallait encore que
+les adhérens, les conseillers intimes du général-consul fissent passer
+un mode quelconque de gouvernement pour rester les maîtres du pouvoir.
+Tout était prêt. Néanmoins, malgré la retraite personnelle de Sieyes, on
+vit revenir à la charge le parti qui, attaché à ses conceptions en
+désespoir de cause, proposa l'adoption des formes purement
+républicaines. On mit alors en avant et on leur opposa la création d'un
+président à l'instar des États-Unis, pour dix ans, libre dans le choix
+de ses ministres, de son Conseil d'état et de tous les agens de
+l'administration. D'autres, aussi appostés, furent d'avis de déguiser la
+magistrature unique de président; et, à cet effet, ils offrirent de
+concilier les opinions diverses, en composant un gouvernement de trois
+consuls, dont deux, ne seraient que des conseillers nécessaires.
+
+Mais quand on voulut faire décider qu'il y aurait un premier consul
+investi du pouvoir suprême, ayant le droit de nomination et de
+révocation à tous les emplois, et que les deux autres consuls auraient
+voix consultative seulement, les objections s'élevèrent. Chazal, Daunou,
+Courtois, Chénier, et d'autres encore y invoquèrent des limites
+constitutionnelles; ils représentèrent que si le général Bonaparte
+s'emparait de la dignité de magistrat suprême sans élection préalable,
+il dénoterait l'ambition d'un usurpateur, et justifierait l'opinion de
+ceux qui prétendaient qu'il n'avait fait la journée du 18 brumaire qu'à
+son profit. Faisant pour l'écarter un dernier effort, ils lui offrirent
+la dignité de généralissime avec le pouvoir de faire la guerre ou la
+paix, et de traiter avec les puissances étrangères. «Je veux rester à
+Paris, reprit Bonaparte avec vivacité et en se rongeant les ongles; je
+veux rester à Paris, je suis consul.» Alors Chénier rompant le silence,
+parla de liberté, de république, de la nécessité de mettre un frein au
+pouvoir, insistant avec force et courage pour l'adoption de la mesure de
+l'_absorption_ au Sénat. «Cela ne sera pas! s'écria Bonaparte en colère
+et frappant du pied; il y aura plutôt du sang jusqu'aux genoux!...» A
+ces mots qui changeaient en drame une délibération jusqu'alors mesurée,
+chacun resta interdit, et la majorité enlevée remit le pouvoir, non à
+trois consuls, le deuxième et troisième n'ayant que voix consultative,
+mais à un seul nommé pour dix ans, rééligible, promulguant les lois,
+nommant et révoquant à volonté tous les agens de la puissance exécutive,
+faisant la paix ou la guerre, et enfin, se nommant lui-même. En effet,
+Bonaparte, évitant de faire du Sénat une institution préalable, ne
+voulut pas même être premier consul par le fait des sénateurs.
+
+Soit dépit, soit orgueil, Sieyes refusa d'être l'un des consuls
+accessoires; on s'y attendait, et le choix qui déjà était fait, _in
+petto_, par Bonaparte, tomba sur Cambacérès et sur Lebrun, de nuance
+politique différente. L'un conventionnel, ayant voté la mort, avait
+embrassé la révolution dans ses principes ainsi que dans ses
+conséquences, mais en froid égoïste; l'autre, nourri dans les maximes du
+despotisme ministériel, sous le chancelier Maupeou dont il fut le
+secrétaire intime, tenant peu aux théories, ne s'attachait guères qu'à
+l'action du pouvoir; l'un, impuissant défenseur des principes de la
+révolution et de ses intérêts, penchait pour le retour des distinctions,
+des honneurs et des abus; l'autre était un avocat plus chaud, plus
+intègre, de l'ordre social, des moeurs et de la foi publique. Tous deux
+étaient éclairés, et probes quoique avides.
+
+Quant à Sieyes, nommé sénateur, il concourut avec Cambacérès et Lebrun à
+organiser le Sénat, dont il fut le premier président. En récompense de
+sa docilité à laisser tomber le timon des affaires dans les mains du
+général-consul, on lui décerna la terre de Crosne, don magnifique d'un
+million, outre vingt-cinq mille livres de rentes comme sénateur, et
+indépendamment de son pot-de-vin directorial de six cent mille francs,
+qu'il appelait _sa poire pour la soif_. Déconsidéré dès-lors et anéanti
+dans de mystérieuses sensualités, il fut annullé politiquement.
+
+Un décret du 20 novembre portait que les deux précédens Conseils
+législatifs se rassembleraient de plein droit en février 1820. Pour
+mieux éluder ce décret dont l'exécution eût compromis le consulat, on
+soumit la nouvelle constitution à l'acceptation du peuple français. Il
+ne s'agissait plus de le réunir en assemblées primaires, en consacrant
+de nouveau le principe de la démocratie, mais d'ouvrir dans toutes les
+administrations et chez les officiers publics des registres sur lesquels
+les citoyens devaient inscrire leurs votes. Ces votes s'élevèrent à
+trois millions et plus, et je puis affirmer qu'il n'y eut dans le
+recensement aucune fraude, tant la révolution de brumaire était reçue
+favorablement par la grande majorité des Français.
+
+Neuf fois en moins de sept ans, depuis la chute de l'autorité royale, la
+nation avait vu le gouvernail changer de main et le vaisseau de l'État
+se jeter sur de nouveaux écueils. Cette fois le pilote inspira
+généralement plus de confiance. On le jugeait ferme et habile, et son
+gouvernement se rapprochait d'ailleurs des formes de la stabilité.
+
+Du jour où Bonaparte se déclara premier consul et fut reconnu comme
+tel, il jugea que son règne datait réellement de cette époque et il ne
+le dissimula point dans l'action intérieure de son gouvernement. On vit
+le républicanisme perdre chaque jour de sa sombre austérité, et les
+conversions se multiplier en faveur de l'unité du pouvoir.
+
+Le consul nous persuadait et nous nous persuadions volontiers que cette
+unité nécessaire dans le gouvernement ne porterait aucune atteinte à
+l'oeuvre républicaine; et, en effet, jusqu'à la bataille de Marengo les
+formes de la république subsistèrent; on n'osa pas s'écarter du langage
+et de l'esprit de ce gouvernement. Bonaparte, premier consul,
+s'astreignit à ne paraître en effet que le magistrat du peuple et le
+chef des soldats.
+
+Il prit les rênes du gouvernement le 25 décembre, et son nom fut
+désormais à la tête des actes publics, innovation inconnue depuis la
+naissance de la république. Jusqu'alors les chefs de l'État avaient
+habité le palais du Luxembourg; nul n'avait encore osé envahir le
+domicile des rois. Bonaparte, plus hardi, quitte le Luxembourg et vient
+avec pompe et en grand appareil militaire occuper le château des
+Tuileries, désormais le séjour du premier consul. Le Sénat siége au
+Luxembourg et le Tribunat au Palais-Royal.
+
+Cette magnificence plut à la nation, qui s'applaudit d'être représentée
+d'une manière plus digne d'elle. La splendeur et l'étiquette reprirent
+une partie de leur empire. Paris vit renaître les cercles, les bals, les
+fêtes somptueuses. Observateur des convenances, rigide même en fait de
+décence publique, Bonaparte, rompant les anciennes liaisons de Joséphine
+et les siennes mêmes, bannit de son palais les femmes de moeurs
+décriées, ou même suspectes, qui avaient figuré dans les cercles les
+plus brillans et dans les intrigues du Luxembourg, sous le règne du
+Directoire.
+
+Les commencemens d'un nouveau règne sont presque toujours heureux; il en
+fut de même du consulat, signalé par la réforme d'un grand nombre
+d'abus, par des actes de sagesse et d'humanité, par le système de
+justice et de modération qu'adoptèrent les consuls. Le rappel d'une
+partie des députés frappés par les décrets du 19 fructidor, fut un grand
+acte de sagesse, de fermeté et d'équité. Il en fut de même de la
+clôture de la liste des émigrés. Les consuls accordèrent la radiation
+d'un grand nombre de membres distingués de l'Assemblée constituante.
+J'eus la satisfaction de faire rentrer et rayer de la liste fatale, le
+célèbre Cazalès, de même que son ancien collègue Malouet, homme d'un
+vrai talent et d'une probité intacte. Ainsi que moi, l'ex-constituant
+Malouet avait professé jadis à l'Oratoire, et je lui portais une
+affection extrême. On verra qu'il me paya d'un retour constant et
+sincère.
+
+La réorganisation de l'ordre judiciaire et l'institution des préfectures
+marquèrent également les commencemens heureux du consulat, dont se
+ressentit la composition des nouvelles autorités. Mais, il faut le dire,
+ce tableau consolant fut bientôt rembruni. «Je ne veux pas gouverner en
+chef débonnaire, me dit un soir Bonaparte; la pacification de l'Ouest ne
+va pas; il y a trop de licence et de jactance dans les écrits!» Le
+réveil fut terrible.
+
+L'exécution du jeune Toustain, celle du comte de Frotté et de ses
+compagnons d'armes, la suppression d'une partie des journaux, le style
+menaçant des dernières proclamations, en glaçant d'effroi les
+républicains et les royalistes, firent évanouir, dans presque toute la
+France, les espérances si douces d'un gouvernement équitable et humain.
+Je fis sentir au premier consul la nécessité de dissiper ces nuages. Il
+s'adoucit, gagna les émigrés par des faveurs et des emplois; il rendit
+les églises au culte catholique; tint les républicains en minorité ou à
+l'écart, mais sans les persécuter; il se déclara le fléau des traitans.
+
+Toutes les sources du crédit étaient ou taries ou anéanties à
+l'avénement du consul, par l'effet du désordre, des dilapidations et du
+gaspillage qui s'étaient glissés dans toutes les branches de
+l'administration et des revenus publics. Il fallut créer des ressources
+pour faire face à la guerre et à toutes les parties du service. On
+emprunta douze millions au commerce de Paris; on s'assura vingt-quatre
+millions de la vente des domaines de la maison d'Orange, et enfin on mit
+en circulation cent cinquante millions de bons de rescriptions de rachat
+de rentes. En décrétant ces opérations, le premier consul vit combien il
+lui serait difficile de sortir de la tutelle ruineuse des traitans: il
+les avait en horreur. La note suivante dont il me remit une copie plus
+tard, le prévint et l'aigrit singulièrement contre nos principaux
+banquiers et fournisseurs. Voici cette note:
+
+«Les individus ci-après dénommés sont maîtres de la fortune publique:
+ils donnent l'impulsion au cours des effets publics, et possèdent à eux
+tous cent millions de capitaux environ; ils disposent en outre de
+quatre-vingt millions de crédit, savoir: Armand Séguin, Vanderberg,
+Launoy, Collot, Hinguerlot, Ouvrard, les frères Michel, Bastide, Marion
+et Récamier. Les partisans du suisse Haller ont triomphé, parce que ce
+Suisse, dont le premier consul ne veut pas adopter les plans de
+finances, a prédit la baisse qui a lieu dans ce moment.»
+
+Bonaparte ne pouvait soutenir l'idée de ces fortunes subites et si
+colossales; on eût dit qu'il craignait d'y rester asservi. Il les
+regardait généralement comme les fruits honteux des dilapidations et de
+l'usure publique. Il n'avait accompli le 18 brumaire qu'avec l'argent
+que lui avait prêté Collot, et il en était humilié. Joseph Bonaparte
+lui-même ne fit l'acquisition de Morfontaine qu'avec les deux millions
+que lui prêta Collot. «Oui, disait-il à son frère, vous voulez faire le
+seigneur avec les écus d'autrui; mais c'est sur moi que tombera tout le
+poids de l'usure.»
+
+J'eus beaucoup de peine, ainsi que le consul Lebrun, à calmer ses
+emportemens contre les banquiers et les fournisseurs, et à détourner les
+mesures acerbes dont il aurait voulu dès-lors les frapper. Il comprenait
+peu la théorie du crédit public, et l'on voyait qu'il avait un secret
+penchant à traiter parmi nous la partie des finances dans le système
+d'avanies adopté en Égypte, en Turquie et dans tout l'Orient. Il lui
+fallut pourtant recourir à Vanderberg pour ouvrir la campagne; il lui
+confia les fournitures. Ses ombrages s'étendaient sur toutes les parties
+occultes du gouvernement. C'était toujours moi qu'il chargeait de
+vérifier ou de contrôler les notes secrètes que les intrigans et les
+postulans de places ne manquaient pas de lui faire parvenir. Par là on
+voit combien mes fonctions étaient délicates; j'étais le seul qui pût
+corriger ses préventions ou en triompher, en mettant chaque jour sous
+ses yeux, par mes bulletins de police, l'expression de toutes les
+opinions, de toutes les pensées, et le relevé des circonstances secrètes
+dont la connaissance intéressait la sûreté ou la tranquillité de l'État.
+J'eus soin, pour ne pas l'effaroucher, de rédiger à part tout ce qui
+aurait pu le choquer dans ses conférences ou ses communications avec les
+deux autres consuls. Mes rapports avec lui étaient trop fréquens pour ne
+pas être scabreux. Mais je soutins le ton de la vérité et de la
+franchise tempéré par le dévouement, et ce dévouement était sincère. Je
+trouvai dans cet homme unique, précisément ce qu'il fallait pour régler
+et maintenir cette _unité_ de pouvoir dans la puissance exécutive, sans
+laquelle tout serait retombé dans le désordre et le chaos. Mais je le
+trouvai avec des passions violentes, et une disposition naturelle au
+despotisme qui prenait sa source dans son caractère et dans l'habitude
+des camps. Je me flattais de lui opposer avec succès la digue de la
+prudence et de la raison, et assez souvent je réussis au-delà de mes
+espérances.
+
+A cette époque, Bonaparte n'avait plus à redouter dans l'intérieur
+aucune opposition matérielle, que celle de quelques bandes royalistes
+qui, dans les départemens de l'Ouest et principalement dans le Morbihan,
+avaient encore les armes à la main. En Europe, son pouvoir n'était ni
+aussi affermi ni aussi incontesté. Il sentit parfaitement et à l'avance
+qu'il ne pourrait jeter de profondes racines que par de nouvelles
+victoires. Il en était avide.
+
+Mais la France sortait d'une crise; ses finances étaient épuisées; si
+l'anarchie était vaincue, le royalisme ne l'était point encore, et
+l'esprit républicain fermentait sourdement en dehors de la sphère du
+pouvoir. Quant aux armées françaises, malgré leurs avantages récens en
+Hollande et en Suisse, elles étaient encore hors d'état de reprendre
+l'offensive. L'Italie était perdue toute entière; les Apennins
+n'arrêtaient même plus les soldats de l'Autriche.
+
+Que fit Bonaparte? Bien conseillé par son ministre des affaires
+étrangères, il mit à profit avec sagacité les passions de l'empereur
+Paul Ier pour le détacher tout-à-fait de la coalition; puis il
+apparut dans la politique ostensible de l'Europe, en mettant au jour sa
+fameuse lettre au roi d'Angleterre; elle contenait des ouvertures dans
+une forme insolite. Le premier consul y vit le double avantage de faire
+croire à des vues pacifiques de sa part, et de persuader à la France,
+après un refus auquel il s'attendait, qu'il fallait pour conquérir la
+paix, objet de tous ses voeux, de l'argent, du fer et des soldats.
+
+Quand un jour, au sortir de son conseil privé, il me dit d'un ton
+d'inspiré qu'il était sûr de reconquérir l'Italie avant trois mois, je
+vis d'abord un peu de jactance dans ce propos, et pourtant je fus
+persuadé. Carnot, appelé depuis peu au ministère de la guerre, s'aperçut
+comme moi qu'il était une chose que Bonaparte savait par-dessus tout, et
+cette chose, c'était la science pratique de la guerre. Mais quand
+Bonaparte m'eut dit positivement qu'il entendait qu'avant son départ
+pour l'armée, tous les départemens de l'Ouest fussent tranquilles, et
+qu'il en eut indiqué les moyens qui coïncidaient avec mes propres vues,
+je vis que ce n'était pas seulement un guerrier, mais un rusé
+politique. Je le secondai avec un bonheur dont il me sut gré.
+
+Toutefois nous ne pûmes amener la dissolution de la ligue royaliste qu'à
+la faveur d'un grand mobile: la séduction. A cet égard, le curé Bernier
+et deux vicomtesses nous servirent à souhait en accréditant l'opinion
+que Bonaparte travaillait pour replacer les Bourbons sur le trône.
+L'amorce fut telle, que le roi lui-même, alors à Mittau, abusé par ses
+correspondans de Paris, croyant l'instant favorable de réclamer sa
+couronne, fit remettre au consul Lebrun, par l'abbé de Montesquiou, son
+agent secret, une lettre adressée à Bonaparte, où, dans les termes les
+plus nobles, il s'efforçait de lui persuader combien il s'honorerait en
+le replaçant sur le trône de ses aïeux. «Je ne puis rien sur la France
+sans vous, disait ce prince, et vous-même vous ne pouvez faire le
+bonheur de la France sans moi; hâtez-vous donc....
+
+En même temps Mgr. le comte d'Artois envoyait de Londres la duchesse
+de Guiche, femme pétrie de grâces et d'esprit, pour ouvrir de son côté
+une négociation parallèle par la voie de Joséphine, réputée l'ange
+tutélaire des royalistes et des émigrés. Elle obtint des entrevues, et
+j'en fus instruit par Joséphine elle-même, qui, d'après nos conventions,
+cimentées par mille francs par jour, me tenait au courant de ce qui se
+passait dans l'intérieur du château.
+
+J'avoue que je fus piqué de n'avoir reçu de Bonaparte aucune direction
+sur des circonstances aussi essentielles. Je me mis en oeuvre,
+j'employai les grands moyens, et je sus d'une manière positive la
+démarche que l'abbé de Montesquiou avait faite auprès du consul Lebrun.
+J'en fis l'objet d'un rapport que j'adressai au premier consul, et où je
+parlai également de la mission et des démarches de la duchesse de
+Guiche; je lui représentai qu'en tolérant de pareilles négociations, il
+faisait soupçonner qu'il cherchait à se ménager, dans les revers, un
+moyen brillant de fortune et de sécurité; mais qu'il se méprenait par de
+faux calculs, si toutefois un coeur aussi magnanime que le sien pouvait
+s'arrêter à une politique si erronée; qu'il était essentiellement
+l'homme de la révolution, et ne pouvait être que cela, et que, dans
+aucune chance les Bourbons ne pourraient remonter sur le trône qu'en
+marchant sur son propre cadavre.
+
+Ce rapport, que j'eus soin de rédiger et d'écrire moi-même, lui prouva
+que rien sur les secrets et la sûreté de l'État ne pouvait m'échapper;
+il fit l'effet que j'en attendais, c'est-à-dire, une vive impression sur
+l'esprit de Bonaparte. La duchesse de Guiche fut congédiée avec ordre de
+repartir sans délai pour Londres, et le consul Lebrun fut tancé pour
+s'être chargé, par une voie détournée, d'une lettre du roi. Mon crédit
+prit dès-lors l'assiette qui convenait à la hauteur et à l'importance de
+mes fonctions.
+
+D'autres scènes allaient s'ouvrir, mais des scènes de sang et de
+carnage, sur de nouveaux champs de bataille. Moreau, qui avait passé le
+Rhin le 25 avril, avait déjà défait les Autrichiens dans trois
+rencontres avant le 10 mai, quand Bonaparte, du 16 au 20, dans une
+entreprise digne d'Annibal, passa le grand Saint-Bernard à la tête du
+gros de l'armée de réserve. Surprenant l'ennemi inattentif ou abusé, qui
+s'obstinait, sur le Var et vers Gênes à envahir la frontière de France,
+il se dirige sur Milan par le val d'Aoste et le Piémont, et vient
+couper les communications à l'armée autrichienne commandée par Melas.
+L'autrichien déconcerte se concentre pourtant sous le canon
+d'Alexandrie, au confluent du Tanaro et de la Bormida, et marche, à la
+suite de quelques défaites partielles, courageusement au-devant du
+premier consul, qui, de son côté, arrivait sur lui dans la même
+direction.
+
+L'événement décisif se préparait et laissait tous les esprits en
+suspens. Les sentimens et les opinions fermentaient dans Paris,
+particulièrement dans les deux partis extrêmes, le populaire et le
+royaliste. Les républicains modérés n'étaient pas moins émus; ils
+voyaient, avec une sorte de défiance à la tête du gouvernement, un
+général, plus enclin à se servir du canon et du sabre, que du bonnet de
+la liberté et de la balance de la justice. Les mécontens nourrissaient
+l'espoir que celui qu'ils appelaient déjà le Cromwell de la France
+serait arrêté dans sa course, et qu'élevé par la guerre il périrait par
+la guerre.
+
+On était dans ces dispositions, quand, dans la soirée du 20 juin,
+arrivent deux couriers du commerce avec des nouvelles de l'armée
+annonçant que le 14, à cinq heures du soir, la bataille livrée près
+d'Alexandrie avait tourné au désavantage de l'armée consulaire qui était
+en retraite; mais qu'on se battait encore. Cette nouvelle, répandue avec
+la rapidité de l'éclair dans toutes les classes intéressées, produisit
+sur les esprits l'effet de l'étincelle électrique sur le corps humain.
+On se cherche, on se rassemble; on va chez Chénier, chez Courtois, à la
+coterie Staël; on va chez Sieyes; on va chez Carnot. Chacun prétend
+qu'il faut tirer de la griffe du corse la république qu'il met en péril;
+qu'il faut la reconquérir plus libre et plus sage; qu'il faut un premier
+magistrat, mais qui ne soit ni dictateur arrogant, ni empereur des
+soldats. Tous les regards, toutes les pensées se tournent vers Carnot,
+ministre de la guerre. J'apprends à la fois la nouvelle et la
+fermentation qu'elle occasionne; je cours à l'instant chez les deux
+consuls et je les trouve consternés. Je m'attache à remonter leur moral;
+mais en rentrant chez moi, je l'avoue, ma tête eut besoin de toute sa
+force. Mon salon était plein; je n'eus garde de me montrer; on vint
+assiéger mon cabinet. En vain je ne veux voir que des intimes; les chefs
+de file percent jusqu'à moi. Je me tue de dire à tout le monde qu'il y a
+de l'exagération dans les nouvelles; que c'est peut-être même une
+combinaison d'agiotage; que sur le champ de bataille d'ailleurs
+Bonaparte a toujours fait des miracles.»Attendez surtout, point de
+légèreté, point d'imprudence, ajoutai-je, point de propos envenimés, et
+rien d'ostensible ni d'hostile.»
+
+Le lendemain, le courrier du premier consul arrive chargé des lauriers
+de la victoire; le désenchantement des uns ne peut étouffer l'ivresse
+générale. La bataille de Marengo, telle que la bataille d'Actium,
+faisait triompher notre jeune triumvir, et l'élevait au faîte du
+pouvoir, aussi heureux, mais moins sage que l'Octave de Rome. Il était
+parti le premier magistrat d'un peuple encore libre, et il allait
+reparaître en conquérant. On eût dit, en effet, qu'à Marengo il avait
+moins conquis l'Italie que la France. De cette époque date le premier
+essor de cette flatterie dégoûtante et servile dont tous les
+magistrats, toutes les autorités l'enivrèrent pendant les quinze années
+de sa puissance. On vit un de ses Conseillers d'état, nomme Roederer,
+faisant déjà de son nouveau maître une divinité, lui appliquer dans un
+journal le vers si connu de Virgile:
+
+ _Deus nobis hæec otia fecit._
+
+Je prévis les suites fatales qu'auraient pour la France et pour son chef
+cette tendance adulatrice indigne d'un grand peuple. Mais l'ivresse
+était au comble et le triomphe complet. Dans la nuit du 2 au 3 juillet
+arrive le vainqueur.
+
+Je remarquai dès l'abord sur ses traits quelque chose de contraint et de
+morose. Dans la soirée même, à l'heure du travail, entrant dans son
+cabinet, il jette sur moi un regard sombre et se répand en éclats. «Eh
+bien! on m'a cru perdu et on voulait essayer encore du Comité de salut
+public!... Je sais tout... et c'étaient des hommes que j'ai sauvés, que
+j'ai épargnés! Me croient-ils un Louis XVI? qu'ils osent, et ils
+verront! Qu'on ne s'y trompe plus. Une bataille perdue est pour moi une
+bataille gagnée.... Je ne crains rien; je ferai rentrer tous ces
+ingrats, tous ces traîtres dans la poussière.... Je saurai bien sauver
+la France en dépit des factieux et des brouillons....» Je lui
+représentai qu'il n'y avait eu qu'un accès de fièvre républicaine
+excitée par un bruit sinistre, bruit que j'avais démenti et dont j'avais
+atténué les effets; que mon rapport aux deux consuls, dont je lui avais
+transmis la copie, le mettait à même d'apprécier à sa juste valeur ce
+petit mouvement de fermentation et d'égarement; qu'enfin le dénouement
+était si magnifique et la satisfaction si générale qu'on pouvait bien
+supporter quelques ombres qui faisaient encore mieux ressortir l'éclat
+du tableau.--«Mais vous ne me dites pas tout, reprend-il. Ne voulait-on
+pas mettre Carnot à la tête du gouvernement? Carnot qui s'est laissé
+mystifier au 18 fructidor, incapable de garder deux mois l'autorité, et
+qu'on ne manquerait pas d'envoyer périr à Sinnamary!...» J'affirmai que
+la conduite de Carnot avait été irréprochable, et j'observai qu'il
+serait bien dur de le rendre responsable de projets extravagans enfantés
+par des têtes malades, et dont lui, Carnot, n'avait eu aucune idée.
+
+Il se tut; mais l'impression était profonde. Il ne pardonna point à
+Carnot, qui, à quelque temps de là, se vit dans la nécessité de résigner
+le porte-feuille de la guerre. Vraisemblablement j'aurai partagé sa
+disgrâce anticipée, si Cambacérès et Lebrun n'avaient pas été témoins de
+la circonspection de ma conduite et de la sincérité de mon dévouement.
+
+Plus ombrageux en devenant plus fort, le premier consul s'arma de
+précaution et s'entoura d'un appareil plus militaire. Ses préventions et
+ses défiances se portaient plus particulièrement sur ceux qu'il appelait
+des _obstinés_, soit qu'ils voulussent rester attachés au parti
+populaire, soit qu'ils ne s'exhalassent qu'en plaintes à la vue de la
+liberté mourante. Je proposai des moyens doux pour ramener au giron du
+gouvernement, des hommes aigris; je demandai la faculté de gagner les
+chefs de file par des pensions, des largesses ou des places; j'eus carte
+blanche pour l'emploi des moyens pécuniaires; mais mon crédit n'alla pas
+jusqu'à la distribution des emplois et des faveurs publiques. Je vis
+clairement que le premier consul persistait dans le système de
+n'admettre qu'en minorité les républicains dans les hauts emplois et
+dans ses conseils, et qu'il voulait y maintenir en force les partisans
+de la monarchie et du pouvoir absolu. A peine si j'avais eu le crédit de
+faire nommer une demi-douzaine de préfets. Bonaparte n'aimait pas le
+Tribunat, parce qu'il y avait là un noyau de républicains tenaces. On
+savait qu'il redoutait surtout les écervelés et les enragés désignés
+sous le nom d'anarchistes, hommes toujours prêts à servir d'instrumens
+aux complots et aux révolutions. Ses défiances et ses allarmes étaient
+excitées par les hommes qui l'entouraient et qui le poussaient à la
+monarchie; tels que Portalis, Lebrun, Cambacérès, Clarke, Champagny,
+Fleurieu, Duchâtel, Jollivet, Benezech, Emmery, Roederer, Cretet,
+Regnier, Chaptal, Dufresne et tant d'autres. Qu'on y ajoute les rapports
+secrets et les correspondances clandestines que lui adressaient, dans le
+même sens, des hommes qui en avaient reçu la mission, et qui suivaient
+la tendance ou le torrent de l'opinion du jour. Je n'y étais pas
+épargné; j'y étais en butte aux insinuations les plus malveillantes; mon
+système de police y était souvent décrié et dénoncé. J'avais contre moi
+Lucien, alors ministre de l'intérieur, qui avait aussi sa police
+particulière. Essuyant parfois des reproches du premier consul sur des
+faits qu'il croyait ensevelis dans l'ombre, il me soupçonnait de le
+faire épier pour le compromettre dans mes rapports. J'avais l'ordre
+formel de ne rien céler, tant sur les bruits populaires, que sur les
+bruits de salon. Il en résultait que Lucien, abusant de son crédit et de
+sa position, tranchant du _roué_, enlevant des femmes à leurs maris,
+trafiquant des licences d'exportation de grains, était souvent l'objet
+de ces bruits et de ces rumeurs. Comme chef de la police, je ne devais
+pas dissimuler combien il importait que les membres de la famille du
+premier consul fussent irréprochables, et ne s'attirassent pas le décri
+public.
+
+On sent dans quel conflit je dus me trouver engagé; j'avais heureusement
+dans mes intérêts Joséphine; je n'avais pas Duroc contre moi, et le
+secrétaire intime m'était dévoué. Cet homme plein d'habileté et de
+talens, mais dont l'âpreté pécuniaire causa bientôt la disgrâce, s'est
+toujours montré si cupide qu'il n'est pas besoin de le nommer pour le
+désigner. Dépositaire des papiers et des secrets de son maître, il
+découvrit que je dépensais cent mille francs par mois, pour veiller
+incessamment sur les jours du premier consul. L'idée lui vint de me
+faire payer les avis qu'il me donnerait pour me mettre à même de remplir
+le but que je me proposais. Il vint me trouver et m'offrit de m'informer
+exactement de toutes les démarches de Bonaparte moyennant 25,000 francs
+par mois; il me présenta cette offre comme une économie de 900,000 fr.
+par année. Je n'eus garde de laisser échapper l'occasion de prendre à
+mes gages le secrétaire intime du chef de l'État, qu'il m'importait tant
+de suivre à la piste pour connaître ce qu'il avait fait, comme ce qu'il
+devait faire. La proposition du secrétaire fut acceptée, et chaque mois
+très-exactement il recevait en blanc son mandat de 25,000 francs, pour
+faire retirer à la caisse la somme promise. J'eus de mon côté à me louer
+de sa dextérité et de son exactitude. Mais je me gardai bien
+d'économiser sur les fonds que j'employais à garantir la personne de
+Bonaparte de toute attaque imprévue. Le château seul m'absorbait plus
+de la moitié de mes cent mille francs disponibles chaque mois. A la
+vérité, par là je fus très-exactement informé de ce qu'il m'importait de
+savoir, et je pus contrôler mutuellement les informations du secrétaire
+par celles de Joséphine, et celles-ci par les rapports du secrétaire. Je
+fus plus fort que tous mes ennemis réunis ensemble. Que fit-on alors
+pour me perdre? on m'accusa formellement, auprès du premier consul, de
+protéger les républicains et les démagogues; on alla jusqu'à désigner le
+général Parain, qui m'était personnellement attaché, comme
+l'intermédiaire dont je me servais pour endoctriner les anarchistes et
+leur distribuer de l'argent. Le fait est que j'usai de toute mon
+influence ministérielle pour déjouer les projets des écervelés, pour
+calmer leurs ressentimens, pour les détourner de former aucun complot
+contre le chef de l'État, et que plusieurs m'étaient redevables de
+secours et des avertissemens les plus salutaires. Je n'usai en cela que
+de la latitude qui m'était donnée dans mes attributions de haute police;
+je pensais, et je pense encore qu'il vaut mieux prévenir les attentats
+que d'avoir à les punir. Mais, à force de me rendre suspect, on finit
+par exciter la défiance du premier consul. Bientôt, imaginant des
+prétextes, il mutila mes attributions, pour que le préfet de police fût
+chargé spécialement de la surveillance des enragés. Ce préfet, ancien
+avocat, homme avide, aveuglément dévoué au pouvoir; homme de justice
+avant la révolution, qui s'étant insinué avec adresse au bureau central,
+s'était fait nommer préfet de police après le 18 brumaire, c'était
+Dubois. Pour se créer un petit ministère à part, il me suscitait des
+tracasseries sur les fonds secrets, et il fallut que je lui fisse, sur
+la curée des jeux, sa grosse part, sous prétexte que l'argent était le
+nerf de toute police politique. Mais plus tard je parviens à le
+confondre dans l'emploi des fonds de son budget prélevés sur les vices
+bas et honteux qui déshonorent la capitale.
+
+Cependant la maxime machiavélique _divide et impera_ ayant prévalu, il y
+eut bientôt quatre polices distinctes: la police militaire du château
+faite par les aides-de-camp et par Duroc; la police des inspecteurs de
+la gendarmerie; la police de la préfecture faite par Dubois; et la
+mienne. Quant à la police du ministère de l'intérieur, je ne tardais pas
+à l'anéantir comme on le verra bientôt. Ainsi tous les jours le premier
+consul recevait quatre bulletins de police séparés, provenant de sources
+différentes et qu'il pouvait comparer entre eux, sans compter les
+rapports de ses correspondans affidés. C'était ce qu'il appelait tâter
+le pouls à la république. On la regardait comme bien malade dans ses
+mains. Tout ce que j'aurais pu faire pour la soutenir aurait tourné
+contre elle. Mes adversaires travaillaient à me réduire à une simple
+police administrative et de théorie; mais je n'étais pas homme à le
+souffrir. Le premier consul lui-même, je dois lui rendre cette justice,
+sut résister avec fermeté à toutes les tentatives de ce genre. Il dit
+qu'en voulant ainsi le priver de mes services, on l'exposerait à rester
+désarmé en présence des contre-révolutionnaires; que personne mieux que
+moi ne faisait la police des agens de l'Angleterre et des chouans, et
+que mon système lui convenait. Je sentis pourtant que je n'étais plus
+qu'un contre-poids dans la machine du gouvernement.
+
+D'ailleurs sa marche était subordonnée plus ou moins au cours des
+événemens publics et aux chances de la politique.
+
+Tout alors semblait présager une paix prochaine. La journée de Marengo
+avait fait tomber au pouvoir du consul, par l'effet d'une convention
+militaire plus étonnante que l'issue de la bataille elle-même, le
+Piémont, la Lombardie, Gênes, les plus fortes places de la haute Italie.
+Ce n'était qu'après avoir rétabli la république cisalpine qu'il était
+parti de Milan.
+
+De son côté, Moreau, s'approchant de Vienne après s'être emparé de
+Munich, les Autrichiens de ce côté sollicitèrent aussi un armistice,
+celui d'Italie ne s'étendant point jusqu'en Allemagne. Moreau y
+consentit, et le 15 de juillet des préliminaires de paix furent signés à
+Paris, entre l'Autriche et la France.
+
+Des succès si décisifs, loin de désarmer les républicains mecontens, les
+irritaient de plus en plus. Par ses formes absolues et militaires,
+Bonaparte s'en faisait des ennemis acharnés. Dans les rangs même de
+l'armée on comptait alors un grand nombre d'opposans, que l'esprit
+républicain portait à former des associations secrètes. Des officiers
+généraux, des colonels en tenaient les fils mystérieux. Ils se
+flattaient d'avoir dans leur parti Bernadotte, Augereau, Jourdan, Brune,
+et Moreau lui-même qui, déjà se repentait d'avoir aidé à l'élévation de
+celui qui s'érigeait en maître. A la vérité, aucun signe visible, aucune
+donnée positive n'éclairait le gouvernement sur ces trames; mais
+quelques indices et des révélations décousues le portèrent à déplacer
+fréquemment, d'un lieu à un autre, les corps et les officiers qui
+étaient l'objet de ses soupçons.
+
+Dans Paris les choses étaient dans un état plus grave, et l'action des
+mécontens plus sensible. On tenait les plus ardens éloignés des emplois
+et on les surveillait. J'étais instruit que, depuis l'établissement du
+gouvernement consulaire, ils avaient des assemblées secrètes et
+formaient des complots. C'était à les faire avorter que j'apportais tous
+mes soins; par là j'espérais ralentir la tendance naturelle du
+gouvernement à réagir sur les hommes de la révolution. J'avais même
+obtenu, de la part du premier consul, quelques démonstrations
+extérieures favorables aux idées républicaines. Par exemple, à
+l'anniversaire du 14 juillet, qui venait d'être célébré sous les
+auspices de la Concorde, le premier consul avait porté, au milieu d'un
+banquet solennel ce toast remarquable: _Au peuple français notre
+souverain!_ J'avais distribué beaucoup de secours aux patriotes indigent
+et malheureux; d'un autre côté; par la vigilance de mes agens et par des
+avertissemens utiles, je retenais dans l'inaction et dans le silence les
+plus ardens de ces boute-feux qui, avant le départ de Bonaparte pour
+l'Italie, s'étaient réunis et avaient formé le projet de le faire périr
+sur la route, aux environs de la capitale. Depuis son retour et depuis
+ses triomphes, les passions devenaient aveugles et implacables. Il y eut
+des conciliabules, et l'un des plus furieux, affublé d'un habit de
+gendarme, jura d'assassiner Bonaparte à la Comédie française. Mes
+dispositions, combinées avec celles du général Lannes, chef de la
+contre-police, firent évanouir ce complot. Mais une conspiration
+manquée était aussitôt suivie d'une autre. Comment se flatter de
+contenir long-temps des hommes d'un caractère turbulent et d'un
+fanatisme indomptable, vivant d'ailleurs dans un état de détresse si
+propre à les irriter? C'est avec de pareils instrumens qu'on forme et
+qu'on entretient les conjurations.
+
+Je reçus bientôt l'avis que Juvenot, ancien aide-camp d'Henriot, avec
+une vingtaine d'enragés, complottait d'attaquer et de tuer le premier
+consul à la Malmaison. J'y mis obstacle et je fis arrêter Juvenot. Mais
+il était impossible d'obtenir aucun aveu; on ne pouvait pénétrer le
+secret de ces trames ni en atteindre les véritables auteurs. Fion,
+Dufour et Rossignol passaient pour les principaux agens de la
+conspiration; Talot et Laignelot pour ses directeurs invisibles. Ils
+avaient un pamphlétaire à eux: c'était Metge, homme résolu, actif,
+introuvable.
+
+Vers la mi-septembre on eut indice d'un complot qui avait pour objet
+d'assassiner le premier consul à l'Opéra. Je fis arrêter et conduire à
+la prison du Temple Rossignol et quelques hommes obscurs qui étaient
+soupçonnés. Les interrogatoires ne donnant aucune lumière, je les fis
+mettre en liberté avec ordre de les suivre. Quinze jours après, le même
+complot fut repris, du moins le nommé Harel, l'un des complices, dans
+l'espoir de grandes récompenses, fit, de concert avec le commissaire des
+guerres Lefebvre, des révélations à Bourienne, secrétaire du premier
+consul. Harel, appelé lui-même, corrobora ses premières informations et
+désigna tous les conjurés. C'étaient, selon lui, Cerrachi et Diana,
+réfugiés romains; Arena, frère du député corse qui s'était déclaré
+contre le premier consul; le peintre Topino-Lebrun, patriote fanatique,
+et Demerville, ancien commis du Comité de salut public, intimement lié
+avec Barrère. Cette affaire me valut au château une assez vive sortie
+mêlée de reproches et d'aigreur. Heureusement je n'étais pas pris au
+dépourvu. «Général consul, répondis-je avec calme, si le dévouement
+indiscret du dénonciateur eût été moins intéressé, il serait venu à moi
+qui tiens et dois tenir tous les fils de la haute police, et qui
+garantis la sûreté de son chef contre toute conspiration organisée, car
+il n'y a aucun moyen de répondre de la fureur isolée d'un scélérat
+fanatique. Ici, nul doute, il y a complot ou du moins un projet réel
+d'attentat. J'en avais moi-même connaissance et je faisais observer les
+moteurs insensés qui semblaient s'abuser sur la possibilité de
+l'exécution. Je puis produire la preuve de ce que j'avance en faisant
+comparaître sur-le-champ l'homme de qui je tenais mes informations.»
+C'était Barrère, chargé alors de la partie politique des journaux écrits
+sous l'influence ministérielle. «Eh bien! qu'on le fasse venir, répondit
+Bonaparte d'un ton animé, et qu'il aille faire sa déclaration au général
+Lannes, déjà saisi de cette affaire, avec qui vous vous concerterez.»
+
+Je vis bientôt que la politique du premier consul le portait à donner un
+corps à une ombre, et qu'il voulait feindre d'avoir couru un grand
+danger. On arrêta (et ceci me fut étranger) qu'on ferait tomber les
+conjurés dans un piège qu'Harel serait chargé de dresser, en leur
+procurant, comme il le leur avait promis, quatre hommes armés, disposés
+à l'assassinat du premier consul, dans la soirée du 10 octobre, à la
+représentation de l'opéra des Horaces.
+
+Ceci arrêté, le consul, dans un conseil privé où ne fut point appelé le
+ministre de la guerre, parla des dangers dont il était environné, des
+complots des anarchistes et des démagogues, et de la mauvaise direction
+que donnaient à l'esprit public des hommes d'un républicanisme irritable
+et farouche; il cita Carnot, en lui reprochant ses liaisons avec les
+hommes de la révolution et son humeur sauvage. Lucien parla dans le même
+sens et d'une manière plus artificieuse; et il s'en référa (la scène
+était concertée) à la prudence et à la sagesse des consuls Cambacérès et
+Lebrun, qui, alléguant la raison d'état, dirent qu'il fallait retirer à
+Carnot le porte feuille de la guerre. Le fait est que Carnot s'était
+permis, plusieurs fois de défendre les libertés publiques, et de faire
+des remontrances au premier consul sur les faveurs accordées aux
+royalistes, sur la pompe royale de sa cour et sur le penchant qu'avait
+Joséphine à jouer le rôle d'une reine, en réunissant autour d'elle des
+femmes, dont le nom et le rang flattaient son amour-propre. Le lendemain
+Carnot, sur l'avis que j'avais été autorisé à lui donner, envoya sa
+démission.
+
+Le jour suivant eut lieu, à la représentation des Horaces, le simulacre
+d'attentat contre la personne du premier consul. Là, des hommes apostés
+par la contre-police, et sur le compte desquels les conjurés avaient été
+abusés, arrêtèrent eux-mêmes Diana, Cerrachi et leurs complices.
+
+Cette affaire fit grand bruit; c'est ce qu'on voulait. Toutes les
+autorités premières vinrent féliciter le premier consul d'avoir échappé
+au danger. Dans sa réponse au Tribunat, il dit qu'il n'en avait pas
+réellement couru; qu'indépendamment de l'assistance de tous les citoyens
+qui ce jour là se trouvaient à la représentation à laquelle il
+assistait, il avait avec lui un piquet de sa brave garde.... «Les
+misérables! ajouta-t-il, n'auraient pu supporter ses regards!...»
+
+Je proposai immédiatement des mesures de surveillance et de précaution
+pour l'avenir, entre autres de désarmer tous les villages sur la route
+de Paris à la Malmaison, et de faire explorer les maisons isolées sur la
+même route. Des instructions particulières furent rédigées pour que les
+agens de police redoublassent de surveillance. La contre-police du
+château arrêta aussi des mesures extraordinaires; on n'approcha plus
+aussi facilement du chef de l'État; tous les abords par lesquels il
+arrivait aux salles de spectacle furent garantis d'un attentat
+individuel.
+
+Tout gouvernement qui commence, saisit d'ordinaire l'occasion d'un
+danger qu'il a conjuré, soit pour s'affermir, soit pour étendre son
+pouvoir; il lui suffit d'échapper à une conspiration pour acquérir plus
+de force et de puissance. Par instinct, le premier consul était porté à
+suivre cette politique adoptée par tous ses devanciers. Dans cette
+dernière circonstance, il y fut plus, particulièrement excité par son
+frère Lucien, tout aussi ambitieux que lui, quoique dans d'autres formes
+et dans un autre genre. Il n'avait pas échappé à Lucien qu'il gênait et
+offusquait son frère, soit en se prévalant avec trop d'orgueil et de
+complaisance des succès de la journée du 18 brumaire, soit en voulant
+exercer une trop grande prépondérance dans l'action du gouvernement. Il
+avait eu d'abord l'arrière-pensée de porter Bonaparte à établir une
+sorte de _duumvirat_ consulaire, au moyen duquel il eût retenu dans ses
+mains toute la puissance civile, et partagé, ainsi le pouvoir avec un
+frère qui n'entendait à aucun partage. Ce plan ayant échoué, il chercha
+tous les moyens, de remonter son crédit qui déclinait à cause de ses
+exigences et de cette barrière de fer qu'il trouvait devant lui, après
+avoir tant contribué lui-même à l'élever. Profitant de l'impression
+produite par cette espèce de conjuration républicaine qu'on venait
+d'étouffer, exagérant à son frère l'inconvénient de la mobilité de son
+pouvoir et les dangers que lui susciterait l'esprit républicain, il
+espéra le porter dès-lors à établir une sorte de monarchie
+constitutionnelle, dont il eût été lui-même le ministre dirigeant et le
+support. J'étais ouvertement opposé à ce plan alors impraticable, et je
+savais que le premier consul lui-même, quoique dévoré de la passion de
+rendre son autorité inamovible, fondait le succès de ses empiétemens sur
+d'autres combinaisons.
+
+Toutefois Lucien persista dans ses projets, et voulant parachever
+l'oeuvre qui selon lui n'était encore qu'ébauchée, se croyant sûr au
+moins de l'assentiment tacite de son frère, il fit composer et imprimer
+secrètement un écrit ayant pour titre: _Parallèlle de Cromwell, Monck
+et Bonaparte_, où la cause et les principes de la monarchie étaient
+ouvertement prêches et préconisés. Cette brochure ayant été tirée à
+profusion, Lucien en fit faire dans son bureau particulier autant de
+paquets sous bande, qu'il y avait de préfectures, et chaque paquet
+contenant des exemplaires en nombre égal à celui, des fonctionnaires de
+chaque département. Aucun avis officiel n'accompagnait, il est vrai, cet
+envoi fait à chaque préfet par la voie de la diligence; mais le
+caractère de l'envoi, les adresses portant tous les signes d'une missive
+ministérielle et d'autres indices, faisaient assez connaître là source
+et l'intention politique d'une pareille publication. J'en eus le même
+jour un exemplaire à l'insu de Lucien; et courant à la Malmaison, je le
+mis sous les yeux du premier consul, avec un rapport où j'exposai les
+inconvénient graves d'une initiative aussi mal déguisée; je la qualifiai
+d'intempestive et d'imprudente, et je puisai la force de mes argumens
+dans l'état de sourde irritation où se trouvaient les esprits dans
+l'armée, principalement parmi les généraux et officiers supérieurs qui,
+peu attachés personnellement à Bonaparte, et n'étant redevables de leur
+fortune militaire qu'à la révolution, tenaient encore plus qu'on ne
+pensait aux principes et aux formes républicaines; je dis qu'on ne
+pouvait sans danger y faire succéder brusquement un établissement
+monarchique, suspect à tous ceux qui à l'avance criaient à l'usurpation;
+je finis enfin par faire sentir combien de pareilles tentatives étaient
+prématurées, et j'obtins de suite l'ordre d'arrêter avec éclat la
+propagation d'un pareil écrit.
+
+J'ordonnai de suite qu'on en arrêtât la circulation, et, pour mieux
+écarter le soupçon qu'il eût l'attache du gouvernement, je le qualifiai
+dans ma lettre ministérielle, d'_oeuvre d'une méprisable et coupable
+intrigue_. Lucien, furieux et jugeant que je ne me serais pas servi de
+pareilles expressions sans y être autorisé, courut à son, tour à la
+Malmaison provoquer une explication qui fut orageuse. A compter de
+cette, époque l'opposition entre, les deux frères prit un caractère
+d'animosité qui finit par dégénérer en scènes violentes. Il est positif
+qu'un jour Lucien, à la suite d'une altercation très-vive, jeta sur le
+bureau de son frère, avec humeur, son porte-feuille de ministre, en
+s'écriant qu'il se dépouillait d'autant plus volontiers de tout
+caractère public, qu'il n'y avait trouvé que supplice avec un pareil
+despote, et que de son côté, le frère outragé appela ses aides-de-camp
+de service pour faire sortir de son cabinet _ce citoyen_ qui manquait au
+premier consul.
+
+Les convenances et la raison d'état réunies réclamaient la séparation
+des deux frères, sans plus d'éclat ni de déchiremens. Nous y
+travaillâmes M. de Talleyrand et moi; tout fut politiquement concilié;
+bientôt Lucien se mit en route pour Madrid, avec le titre d'ambassadeur
+et avec la mission expresse de faire changer les dispositions du roi
+d'Espagne et de le porter à la guerre contre le Portugal, royaume que le
+premier consul voyait avec dépit rester sous la dépendance de
+l'Angleterre.
+
+Les causes et les circonstances du départ de Lucien ne pouvaient guère
+rester secrètes. On ne manqua pas à cette occasion, dans les
+correspondances privées et dans les salons de Paris, de me mettre en
+scène; de me représenter comme l'ayant emporté dans une lutte de faveur
+sur le frère même du premier consul; on prétendit que par là j'avais
+fait prévaloir le parti de Joséphine et des Beauharnais sur le parti des
+frères Bonaparte. Il est vrai que, dans l'intérêt de la marche et de
+l'unité du pouvoir, j'étais intimement persuadé que l'influence douce et
+bénigne des Beauharnais était préférable aux empiétemens excessifs et
+impérieux d'un Lucien, qui à lui seul aurait voulu régenter l'État et ne
+laisser à son frère que la conduite de l'armée.
+
+A des querelles domestiques du palais, succédèrent au-dehors de
+nouvelles trames ourdies par les partis extrêmes. Dès la fin d'octobre,
+les enragés avaient renoué leurs projets sinistres; je m'aperçus qu'ils
+étaient organisés avec un secret et avec une habileté qui déconcertaient
+toutes les polices. Il se forma vers cette époque, par des démagogues et
+par des royalistes, deux complots parallèles et presque identiques
+contre la vie du premier consul. Comme le dernier, qui fut le plus
+dangereux parce qu'il fut tramé tout-à-fait dans l'ombre, m'a paru
+depuis se rattacher à la situation politique où se trouvait alors le
+chef du gouvernement, je ferai de cette situation le résumé en peu de
+mots.
+
+L'empereur d'Autriche avait reçu la nouvelle des préliminaires de paix
+signés en son nom, à Paris, par le comte de Saint-Julien, au moment même
+où ce monarque signait avec l'Angleterre un traité de subsides. Placé
+ainsi entre la paix et l'or des Anglais, le cabinet de Vienne se décida
+courageusement à courir de nouveau le hasard des batailles. M. de
+Saint-Julien fut jeté dans une forteresse pour avoir excédé ses
+pouvoirs, et l'armistice devant expirer sous peu, on fit de part et
+d'autre des préparatifs pour renouveler les hostilités. L'armistice fut
+pourtant prorogé jusqu'en décembre. Ainsi, des deux côtés, on flottait
+entre la paix et la guerre. Le premier-consul et son gouvernement
+désiraient alors la paix, qui allait dépendre uniquement des opérations
+de Moreau en Allemagne, de Moreau, dont Bonaparte enviait déjà la gloire
+importune.
+
+Il était le seul dont la renommée pût balancer la sienne sous le point
+de vue stratégique. Cette espèce de rivalité militaire, et la position
+de Moreau eu égard à l'état de l'opinion, mettait Bonaparte, pour ainsi
+dire, à la merci de ses succès, tandis, que dans l'intérieur il était en
+butte aux complots des démagogues et des royalistes hostiles. Pour eux,
+c'était l'ennemi commun. La vigilance de la police, loin de porter le
+découragement dans l'esprit des anarchistes, semblait leur inspirer
+encore plus de nerf et d'audace. Leurs coryphées s'assemblaient tantôt
+chez le limonadier Chrétien, tantôt à Versailles, tantôt au jardin des
+Capucines, organisant l'insurrection et désignant déjà un gouvernement
+provisoire. Voulant en finir, ils en vinrent aux résolutions
+désespérées. L'un d'eux, nommé Chevalier, d'un républicanisme délirant
+et d'un génie atroce, occupé, dans le grand atelier d'artillerie de
+Meudon, sous le Comité de salut public, à imaginer des moyens de
+destruction calculés sur les effets extraordinaires de la poudre, conçut
+la première idée de faire périr Bonaparte à l'aide d'une machine
+infernale, qu'on placerait sur son passage. Excité par les encouragemens
+de ses complices, et plus encore par son propre penchant, Chevalier,
+secondé par le nommé Veycer, construisit une espèce de baril cerclé en
+fer et garni de clous, chargé à poudre et à mitrailles, auquel il adapta
+une batterie solidement fixée et armée, susceptible de partir à volonté
+à l'aide d'une ficelle, ce qui devait mettre l'artilleur à couvert de
+l'explosion. L'ouvrage avança; tous les conjurés se montraient impatiens
+de faire sauter, au moyen de la _machine infernale_, le _petit caporal_,
+nom qu'ils donnaient à Bonaparte. Ceci n'est pas tout: les plus hardis,
+Chevalier à leur tête, osent faire entre eux l'essai de la machine
+infernale. La nuit du 17 air 18 octobre est choisie; les chefs du
+complot vont derrière le couvent de la Salpêtrière, s'y croyant à
+couvert par l'isolement. Là, l'explosion est telle que les enragés
+eux-mêmes, remplis de terreur, se dispersent. Revenus de leur premier
+effroi, ils délibèrent sur les effets de cette horrible invention; les
+uns la croient propre à couronner leurs trames; d'autres pensent, et
+Chevalier se range de cet avis, qu'il ne s'agit pas de faire périr
+plusieurs personnes, mais de s'assurer de la mort d'une seule, et que,
+sous ce rapport, l'effet de la _machine infernale_ dépend de trop de
+chances hasardeuses. Après de profondes méditations, Chevalier s'arrête
+à l'idée de construire une espèce de bombe incendiaire, qui, lancée dans
+la voiture du premier consul, soit à son arrivée, soit à sa sortie du
+spectacle, le ferait sauter par une explosion inévitable et subite.
+Chevalier met de nouveau la main à l'oeuvre.
+
+Mais déjà l'explosion nocturne avait provoqué mon attention, et les
+jactances des conjurés transpirant de proche en proche, ne tardèrent pas
+de mettre toute la police à leurs trousses. La plupart des rapports
+secrets faisaient mention d'une _machine infernale_ destinée à faire
+sauter _le petit caporal_. Je consultai mes notes, et je vis que
+Chevalier devait être le principal artisan de cette machination
+perverse. Le 8 novembre, on le trouva caché, et il fut arrêté, ainsi que
+Veycer, dans la rue des Blancs-Manteaux; tous ceux qu'on, soupçonnait
+leurs complices le furent également. On trouva de la poudre et des
+balles, les débris de la première machine et l'ébauche de la bombe
+incendiaire, enfin tous les élémens du corps de délit. Mais il n'y eut
+aucun aveu, ni par menaces ni par séduction.
+
+On pouvait croire, d'après cette découverte, la vie de Bonaparte en
+sûreté contre des moyens si atroces et des attentats si pervers. Mais
+déjà l'autre parti hostile, marchant au même but par les mêmes trames;
+imaginait de dérober aux démagogues l'invention de la machine infernale.
+Rien n'est plus extraordinaire et n'est plus vrai pourtant que ce
+changement subit d'acteurs sur la même scène pour y jouer le même drame.
+Ceci paraîtrait incroyable, si je n'en retraçais pas moi-même les causes
+secrètes qui sont venues successivement se classer dans mon esprit.
+
+A l'ouverture de la campagne, Georges Cadoudal, le plus décidé et le
+plus opiniâtre des chefs insoumis de la Basse-Bretagne, débarqua dans le
+Morbihan, venant de Londres, avec la mission de préparer une nouvelle
+prise d'armes. Il était investi du commandement en chef de toute la
+Bretagne, dont il délégua provisoirement l'action militaire à ses
+principaux lieutenans, Mercier la Vendée, de Bar, de Sol de Grisolles et
+Guillemot. Ces intrigues se rattachèrent à d'autres, tant dans les
+départemens de l'Ouest que dans Paris, parmi les correspondans et les
+affidés. J'eus, à cet égard, plus que des indices; j'eus connaissance du
+plan d'insurrection qui, à cette époque, (le passage du Saint-Bernard
+par le premier consul) fut un grand sujet d'alarme pour les deux autres
+consuls Cambacérès et Lebrun. Je fis adopter de fortes mesures. Mes
+agens et toute la gendarmerie se mirent en campagne; je fis surveiller
+et arrêter d'anciens chefs suspects, entre autres des capitaines de
+paroisses très-dangereux. Mais l'action de la police était plus ou moins
+subordonnée aux chances de la guerre extérieure.
+
+Dans un rapport destiné au premier consul et qu'il reçut à Milan, je ne
+lui dissimulai pas les symptômes de la crise qui se manifestaient dans
+l'intérieur, et je lui dis qu'il fallait absolument revenir victorieux,
+et sans délai, pour dissiper ces nouveaux élémens de troubles et
+d'orages.
+
+En effet, comme on l'a vu, la fortune dans les champs de Marengo le
+combla de toutes ses faveurs au moment où ses ennemis le croyaient perdu
+à jamais. Ce triomphe subit déconcerta tous les plans de l'Angleterre
+et renversa les espérances de Georges Cadoudal, sans toutefois dompter
+son caractère de fer. Il persiste à rester dans le Morbihan qu'il
+regarde comme son domaine, et dont l'organisation royaliste est
+maintenue par ses soins. Instruit par ses correspondans de Paris, de
+l'irritation et des complots renaissans du parti populaire, il y envoie,
+vers la fin d'octobre, ses officiers de confiance les plus décidés, tels
+que Limolau, Saint-Régent, Joyaux et la Haie-Saint-Hilaire. Il est
+vraisemblable même qu'il avait déjà conçu ou adopté l'idée de dérober
+aux jacobins l'invention de la _machine infernale_, dont ses
+explorateurs l'avaient tenu au courant. Dans la disposition où se
+trouvaient les esprits et même le gouvernement, ce crime, effectué par
+des royalistes, ne pouvait manquer d'être imputé aux jacobins; or, les
+royalistes se trouveraient en mesure d'en recueillir le fruit. Une si
+audacieuse combinaison parut éminemment politique. Telle fut l'origine
+de l'attentat du 3 nivôse (24 décembre), mis à exécution par les agens
+ou plutôt par les commissaires de Georges. Cette double trame resta
+d'abord couverte d'un voile épais, tant les regards, l'attention et les
+soupçons se portaient uniquement sur les anarchistes. Une circonstance
+se présenta, qui parut favorable pour consommer l'attentat avec une
+grande probabilité de succès. On devait donner, le 24 décembre, à
+l'Opéra, l'oratorio de la Création du monde, par Haydn; tout Paris
+savait que le premier consul y serait avec sa cour. La profonde
+perversité de la conjuration fut telle que les agens de Georges
+délibérèrent s'il ne serait pas plus sûr de pratiquer la _machine
+infernale_ sous les fondemens même de la salle de l'Opéra, de manière à
+faire sauter, d'un seul coup, Bonaparte et l'élite de son gouvernement.
+Est-ce l'idée d'une si horrible catastrophe qui fit reculer le crime ou
+l'incertitude d'atteindre, au milieu d'une si épouvantable
+conflagration, l'homme qu'on s'acharnait à vouloir faire périr? Je
+frémis de prononcer. Toutefois on arrêta que l'ancien officier de marine
+Saint-Régent, aidé du subalterne Carbon, dit le _petit François_,
+placerait la fatale machine dans la rue Saint-Nicaise où devait passer
+Bonaparte, et qu'il y mettrait le feu à temps pour le faire sauter dans
+son carrosse.
+
+Le brûlement de la mèche, l'effet de la poudre et de l'explosion, tout
+fut calculé sur le temps que mettait d'ordinaire le cocher du premier
+consul pour venir de la cour des Tuileries dans la rue Saint-Nicaise, à
+la hauteur de la borne où allait être placée la machine infernale.
+
+Le préfet de police et moi nous fûmes informés la veille qu'on
+chuchottait dans certaines coteries un grand coup pour le lendemain. Cet
+avis était bien vague; chaque jour d'ailleurs il nous en parvenait
+d'aussi alarmans. Toutefois le premier consul en eut immédiatement
+connaissance par nos bulletins journaliers. Il parut d'abord hésiter le
+lendemain; mais, sur le rapport de sa contre-police du château, que la
+salle de l'Opéra venait d'être visitée et toutes les mesures de
+précautions prises, il demanda son carrosse et partit accompagné de ses
+aides-de-camp. Cette fois, comme tant d'autres, c'était César accompagné
+de sa fortune. On sait que l'événement ne trompa l'espoir des conjurés
+que par l'effet d'un léger incident. Le cocher du premier consul, à
+moitié ivre ce jour-là, ayant poussé les chevaux avec plus de
+précipitation que de coutume, l'explosion calculée avec une précision
+rigoureuse, fut retardée de deux secondes, et il suffit de cette
+fraction imperceptible, soustraite au temps préfixe, pour sauver le
+consul et pour affermir son pouvoir[19].
+
+[Note 19: La machine infernale ne remplit pas son but, qui était
+d'atteindre le premier consul; mais elle n'en causa pas moins la mort
+d'une vingtaine de personnes et en blessa cinquante-six plus ou moins
+grièvement. On vint au secours de tous les malheureux blessés suivant
+que les blessures étaient plus ou moins graves. Le _maximum_ des secours
+fut de 4500 francs, et le _minimum_ de 25 fr. Les orphelins et les
+veuves furent pensionnés, ainsi que les enfans de ceux qui avaient péri;
+mais seulement jusqu'à leur majorité; ils devaient toucher à cette
+époque 2000 francs pour leur établissement.
+
+Voici les noms des personnes qui reçurent des secours par ordre du
+premier consul, avec le montant des sommes qui leur furent allouées:
+
+Bataillé (Mme), épicière, rue St-Nicaise 100.
+Boiteux (Jean-Marie-Joseph), ci-devant frère de la Charité 50.
+Bonnet (Mme), rue Saint-Nicaise 150.
+Boulard (veuve), musicienne, rue J.-J.-Rousseau 4000.
+ Un second suplément lui fut accordé à cause de ses blessures,
+ il fut de 3000.
+Bourdin (Françoise Louvrier, femme) portière, rue Saint-Nicaise 50.
+Buchener (Louis), tailleur, rue St-Nicaise 25.
+Chapuy (Gilbert), officier-civil de la Marine, rue du Bac 800.
+Charles (Jean-Etienne), imprimeur, rue Saint-Nicaise 400.
+Clément, garçon maréchal, rue du Petit-Carrousel 50.
+Cléreaux (Marie-Joséphine Lehodey), épicière, rue Neuve-de-l'Egalité 3800.
+Colinet (Marie-Jeanne-Cécile), revendeuse à la halle 200.
+Corbet (Nicolas-Alexandre), employé par l'état-major de la 17e
+ division, rue St.-Honoré 240.
+Couteux, vermicellier, rue des Prouvaires 150.
+Duverne (Louis), ouvrier serrurier, rue du Harlay 1000.
+Fleury, (Catherine Lenoir, veuve), rue de Malte 50.
+Fostier (Louis-Philippe), remplaçant au poste de la rue Saint-Nicaise 25.
+Fridzery (Alexandre-Marie-Antoine), musicien aveugle, rue St-Nicaise 750.
+Gauthier (Marie Poncette, fille), rue de Chaillot 100.
+Harel (Antoine), garçon limonadier, rue de Malte 3000.
+Hiblot, (Marie-Anne, fille), rue de Malte 240.
+Honoré (Marie-Thérèse Larne, veuve), rue Marceau 100.
+Honoré (Thérèse, fille), ouvrière 50.
+Huguet (Louis), cuisinier aux Champs-Élysées 50.
+Jardy (Julien), remplaçant au poste Saint-Nicaise 100.
+Kalbert (Jean-Antoine), apprenti menuisier 100.
+Lambert (Marie-Jacqueline Gillot, femme), rue Fromenteau 100.
+Leclerc, élève en peinture, mort à l'hospice 200.
+Lefèvre (Simon-François), garçon tapissier, rue de la Verrerie 200.
+Léger (madame), limonadière, rue St.-Nicaise 1500.
+Lepape (Elisabeth Satabin, femme), portière, rue Saint-Nicaise 300.
+Lemière (Nicolas), rue de Malte, tenant maison garnie 400.
+Lion (Pierre-Nicolas), domestique, allée d'Antin 600.
+Masse (Jean-François), garçon marchand de vin, rue des Saints-Pères 150.
+Mercier (Jean-Baptiste), rentier, rue Saint-Honoré 4000.
+Orilliard, (Stéphanie-Madeleine, fille) couturière, rue de Lille 900.
+Palluel, portier, rue Saint-Nicaise 50.
+Preville (Claude-Barthelemi), tapissier, rue des Saints-Pères 4500.
+Proverbi (Antoine), homme de confiance, rue des Filles-Saint-Thomas 750.
+Regnault (femme), ouvrière, rue de Grenelle-Saint-Honoré 200.
+Saint-Gilles (Louis, femme), ouvrière en linge, galerie des Innocens 400.
+Selleque (veuve), rue Saint-Denis 200.
+Thirion (Jean), cordonnier en vieux, rue Saint-Nicaise 25.
+Trepsat, architecte, rue de Bourgogne 4500.
+Varlet, rue Saint-Louis, remplaçant au poste Saint-Nicaise 25.
+Warmé, marchand de vin, rue Saint-Nicaise 100.
+Vitriée (Elisabeth, femme), cuisinière, rue Saint-Nicaise 100.
+Vitry, perruquier, rue Saint-Nicaise 50.
+Wolff (Arnoult), tailleur, rue de Malte 150.
+Zambrini (Félix), garçon glacier chez Corazza 600.
+Banny (Jean-Frédéric), garçon traiteur, rue des Grands-Augustins 1000.
+Barbier (Marie-Geneviève Viel, veuve), rue Saint-Honoré 1000.
+Beirlé (Alexandre), marchand gantier-peaussier, rue Saint-Nicaise 800.
+Boyeldieu (Marie-Louise Chevalier, veuve), rue Sainte-Placide 1000.
+Orphelins: Lister (Agnès, Adélaïde) 1200.
+Mitaine (Jeanne Prévost, veuve), rue de Malte 450.
+Platel (Jeanne Smith, veuve) 1000.
+
+La recette générale fut de 77,601 fr.; le surplus fut placé au
+Mont-de-Piété pour payer les pensions. (_Note de l'éditeur_.)]
+
+Sans s'étonner de l'événement, il s'était écrié au bruit de l'effroyable
+détonation: «C'est la «machine infernale!» et ne voulant ni rétrograder
+ni fuir, il parut à l'Opéra. Mais aussi avec quel visage courroucé, avec
+quel air terrible! Que de pensées vinrent assiéger son esprit
+soupçonneux! Le bruit de cet attentat circulant bientôt de loges en
+loges, l'indignation fut vive, la sensation profonde, parmi les
+ministres, les courtisans, les proches du consul; parmi tous les hommes
+attachés au char de sa fortune. Devançant la fin du spectacle, tous
+suivirent son carrosse, et de retour au château des Tuileries, là
+s'ouvrit une scène ou plutôt une orgie de passions aveugles et
+furieuses. En y arrivant, car je m'empressai d'accourir, je jugeai par
+l'irritation des esprits, par l'accueil glacé des adhérens et des
+conseillers, qu'il se formait contre moi un orage et que les plus
+injustes soupçons planaient sur la police. Je m'y attendais et j'étais
+résolu de ne me laisser intimider ni par les clameurs des courtisans, ni
+par les apostrophes du consul. «Eh bien! me dit-il en s'avançant vers
+moi le visage enflammé de colère; eh bien! direz-vous encore que ce sont
+les royalistes?»--«Sans doute, je le dirai, répondis-je comme par
+inspiration et avec sang-froid; et, qui plus est, je le prouverai.» Ma
+réponse causa d'abord un étonnement général; mais, le premier consul
+répétant avec plus d'aigreur encore et avec une incrédulité opiniâtre,
+que l'horrible attentat qui venait d'être dirigé contre lui était
+l'oeuvre d'un parti trop protégé, point assez contenu par la police, des
+jacobins, en un mot; «Non, m'écriai-je, c'est l'oeuvre des royalistes,
+des chouans, et je ne demande que huit jours pour en apporter la
+preuve!» Alors, obtenant quelque attention, résumant les indices et les
+faits récens, je justifiai la police en général, arguant toutefois de sa
+subdivision en différens centres, pour récuser toute responsabilité
+personnelle. J'allai plus loin, je récriminai contre cette tendance des
+esprits, qui, dans l'atmosphère du gouvernement, les portrait à tout
+imputer aux jacobins ou aux hommes de la révolution. J'attribuai à cette
+direction fausse, d'avoir concentré la vigilance de la contre-police sur
+des hommes, dangereux sans doute, mais qui se trouvaient paralysés et
+désarmés; tandis que les émigrés, les chouans, les agens de
+l'Angleterre, si l'on eût écouté mes avertissemens, n'auraient pas
+frappé la capitale d'épouvante et rempli nos coeurs d'indignation. Je
+rangeai à mon avis le général Lannes, Réal, Regnault, Joséphine; et,
+fort d'un répit de huit jours, je ne doutai nullement que les preuves
+ne vinssent incessamment à l'appui de mes conjectures.
+
+J'eus bientôt, en effet, par la seule amorce d'une récompense de deux
+mille louis, tous les secrets des agens de Georges, et je fus mis sur
+leurs traces; je sus que le jour et le lendemain de l'explosion, plus de
+quatre-vingts chefs de chouans étaient arrivés clandestinement à Paris
+par des routes détournées et de différens côtés; que si tous n'étaient
+pas dans le secret du crime, tous s'attendaient à un grand événement, et
+avaient reçu le mot d'ordre; enfin le véritable auteur et l'instrument
+de l'attentat me furent révélés, et en peu de jours les preuves
+s'accumulant, je finis par triompher de l'envie, de l'incrédulité et des
+préventions.
+
+Je n'avais pas tardé à m'apercevoir que cette dernière entreprise tentée
+contre la vie du premier consul, avait irrité son âme sombre et altière,
+et que, résolu de comprimer ses ennemis, il voulait des pouvoirs qui le
+rendissent le maître. On ne le seconda que trop dans toutes les
+hiérarchies de son gouvernement.
+
+Son premier essai de dictature militaire fut un acte de déportation
+au-delà des mers, contre des individus pris parmi les démagogues et les
+anarchistes les plus décriés de la capitale, et dont il me fallut encore
+dresser moi-même la liste. Le Sénat, excité par le déchaînement public,
+et faisant toutes les concessions qui lui furent demandées, n'hésita
+point à donner sa sanction à cet acte extrajudiciaire. Je parvins, non
+sans peine, à sauver une quarantaine de proscrits que je fis rayer,
+avant la rédaction du sénatus-consulte de déportation en Afrique. Je fis
+réduire ainsi à une simple mesure d'exil et de surveillance hors de
+Paris, cette cruelle déportation d'abord prononcée contre Charles de
+Hesse, Félix Lepelletier, Choudieu, Talot, Destrem, et d'autres
+soupçonnés d'être les chefs des complots qui donnaient tant d'inquiétude
+à Bonaparte. Les mesures ne se bornèrent pas au bannissement des plus
+furieux d'entre les jacobins. Le premier consul trouvait les formes des
+tribunaux constitutionnels trop lentes; il réclamait une justice active,
+inexorable; il voulait distraire les prévenus de leurs juges naturels.
+On délibéra dans le Conseil d'état, qu'on solliciterait du Corps
+législatif, comme loi d'exception, l'établissement des tribunaux
+spéciaux sans jury, sans appel, sans révision.
+
+Je fis sentir qu'il fallait au moins préciser l'objet pour ne distraire
+de la jurisdiction des tribunaux que les prévenus de conspirations, et
+les hommes qui, sur les grandes routes, attaquaient et pillaient les
+diligences. Je représentai que les routes étaient infestées de brigands;
+aussitôt un arrêté pris par les consuls le 7 janvier, ordonna qu'aucune
+diligence ne partirait de Paris, qu'elle n'eût sur l'impériale quatre
+soldats commandés par un sergent ou un caporal, et qu'elle ne fût
+escortée de nuit. Les diligences furent encore attaquées: tel était le
+système de petite guerre adopté par les chouans. A la même époque, des
+scélérats connus sous le nom de _Chauffeurs_, désolaient les campagnes.
+Il fallait des mesures fortes, car le gouvernement ressentait plus
+d'alarmes qu'il n'en faisait paraître. Les prévenus de conspirations
+furent frappés sans pitié.
+
+On érigea deux commissions militaire, l'une prononça la peine de mort,
+et fit exécuter Chevalier et Veycer, accusés d'avoir fabriqué la
+première machine infernale; l'autre prononça la même peine contre
+Metge, Humbert et Chapelle, prévenus d'avoir conspiré contre le
+gouvernement. De même que Chevalier et Veycer, ils furent passés par les
+armes dans la plaine de Grenelle. En même temps, Arena, Cerrachi,
+Demerville et Topino-Lebrun, comparurent devant le tribunal criminel, où
+ils jouirent du bienfait de la procédure par jurés; mais l'époque était
+sinistre, et la prépotence décisive. Ils furent condamnés à mort, et
+leurs quatre complices absous. Avant l'attentat contre la vie du premier
+consul, aucun tribunal ne les eût condamnés sur la seule déposition
+d'Harel, accusateur à gages.
+
+Le procès relatif à l'explosion du 3 nivôse commença plus tard. Je
+tenais à en compléter l'instruction, ainsi que je l'avais annoncé;
+toutes les preuves furent acquises. Plus de doute de quel côté venait le
+crime. Il fut prouvé que Carbon avait acheté le cheval et la charrette
+sur laquelle avait posé la machine infernale; il le fut également que
+Saint-Régent et lui avaient remisé cette même charrette, fait préparer
+des tonneaux, apporté des paniers et des caisses remplies de mitraille,
+et enfin que Saint-Régent ayant mis le feu à la machine, avait été
+blessé par l'effet de l'explosion. Tous deux furent condamnés et
+exécutés.
+
+L'analogie qu'on remarqua dans ces divers attentats, fit présumer qu'il
+avait existé des relations entre leurs auteurs, quoiqu'ils fussent de
+partis différens. Il n'y eut d'analogie que celle d'une haine commune
+qui les portait à conspirer contre le même obstacle, ni d'autres
+rapports, que ceux d'une exploration clandestine, qui fit connaître aux
+royalistes le terrible instrument dont voulaient se servir les jacobins
+pour faire périr Bonaparte.
+
+Sans doute assez de sang venait d'être versé pour porter la terreur dans
+l'âme de ses ennemis, et désormais on pouvait le regarder comme affermi
+dans sa puissance. Il avait pour lui tous ceux qui l'entouraient. La
+fortune d'ailleurs, tout en veillant sur lui, acheva de le combler de
+ses faveurs dans les jeux de la guerre. Ses armées d'Allemagne,
+commandées par Moreau, avaient repris les armes à l'expiration de
+l'armistice, et Moreau poursuivant ses succès, venait de gagner la
+bataille d'Hohenlinden. Là, sur le théâtre de sa gloire, il s'était
+écrié en s'adressant à ses généraux: «Mes amis, nous avons conquis la
+paix!» Eu effet, en moins de vingt jours, il s'empare de quatre-vingts
+lieues de terrain fortement disputé; franchit les lignes formidables de
+l'Inn, de la Salza, de la Traun, de l'Ens, pousse ses avant-postes à
+vingt lieues de Vienne, disperse les seules troupes qui pouvaient en
+défendre les approches; et, arrêté par la politique ou par l'envie,
+conclut à Steyer un nouvel armistice. Convaincu de la nécessité des
+circonstances, le cabinet de Londres consentit à ce que l'Autriche, se
+désistant des conditions de l'alliance, ouvrit des négociations pour une
+paix séparée; ce qui fit dire que Bonaparte avait triomphé pour lui
+seul, et Moreau pour la paix. Tels furent les premiers germes de
+rivalité, semés entre ces deux grands capitaines. La différence de
+caractère et les restes de l'esprit républicain, devaient les amener tôt
+ou tard à une opposition ouverte.
+
+Cet esprit se décela dans la capitale et y causa une sorte de
+fermentation au sujet du projet de loi portant établissement d'un
+tribunal criminel spécial partout où cette institution serait jugée
+nécessaire. A vrai dire, il s'agissait d'une commission, indéfinie,
+mi-partie de juges et de militaires. Ce projet, présenté au Tribunat,
+effaroucha tous les tribuns qui aimaient la liberté; dans leur idée, ils
+assimilèrent cette mesure à la justice prévôtale de l'ancien régime.
+
+Les orateurs du gouvernement alléguaient que l'ordre social était
+attaqué dans ses fondemens par une organisation du crime, plus
+puissante, plus étendue que les lois; les lois, disaient-ils, ne sont
+plus en rapport avec cette fange de la société qui ne veut aucune
+justice et qui combat à outrance le système social. La discussion fut
+savante et animée; elle remplit sept séances: Isnard, Benjamin Constant,
+Daunou, Chénier, Ginguené, Bailleul, s'y montrèrent comme
+l'arrière-garde de la république, combattant avec force, mais avec
+mesure et décence, la proposition du gouvernement. Elle ne passa qu'à la
+majorité d'un petit nombre de voix, et à l'aide de l'influence du
+cabinet. Le projet était terminé par la faculté laissée aux consuls
+d'éloigner de la ville où siégeaient les autorités premières, et même
+de toute autre ville, les personnes dont la présence pouvait devenir
+suspecte. Ceci forma la dictature de la police, et l'on ne manqua pas de
+dire que j'allais devenir le Séjan du nouveau Tibère. Tout ce que
+demanda le premier consul lui fut accordé.
+
+Revêtu d'une dictature légale, armé du pouvoir de frapper de mort ou
+d'exil ses ennemis, le premier consul faisait appréhender que son
+gouvernement n'eût bientôt plus d'autre mobile que la force. Mais il
+donna la paix au Monde, talisman qui dissipa bien des nuages en offrant
+un port tranquille après les tempêtes.
+
+Le congrès de Lunéville amena, au bout de quarante jours, le traité de
+paix définitif, signé le 9 février 1801, entre la France et l'Autriche.
+La possession de toute la rive gauche du Rhin, depuis le point où il
+quitte le territoire helvétique jusqu'à celui où il entre dans le
+territoire batave, fut confirmée à la France. L'Autriche resta en Italie
+avec l'ancien territoire vénitien; l'Adige lui servit de limites.
+L'indépendance des républiques batave, helvétique, cisalpine et
+ligurienne fut mutuellement garantie.
+
+Le premier consul avait pris tellement d'ombrage de l'opposition qui
+s'était déclarée dans le Tribunat contre la marche de son gouvernement,
+qu'il l'en punit en ne faisant à l'orateur du Tribunat aucune réponse à
+l'occasion de la paix de Lunéville.
+
+Il restait d'autres points à régler en Italie, d'où Masséna avait été
+rappelé pour suspicion de républicanisme. Depuis le mois d'août
+précédent, il était remplace par Brune, d'abord suspect lui-même au camp
+du dépôt de Dijon, et que j'étais parvenu à faire rentrer en grâce, en
+atténuant de certaines révélations, car chaque état-major était épié.
+
+Quoi qu'il en soit, Brune s'était emparé de la Toscane, avait confisqué
+Livourne et toutes les propriétés anglaises.
+
+Sur les instances de l'empereur Paul, et par déférence pour sa
+médiation, Bonaparte, qui méditait dès-lors la conquête des
+Deux-Siciles, arrêta la marche de Murat sur Naples, et ménagea le
+Saint-Siège. Survint bientôt un traité de paix avec Naples, en vertu
+duquel, jusqu'à la paix définitive entre la France, la Grande-Bretagne
+et la Porte-Ottomane, quatre mille Français occupèrent l'Abruzze
+septentrionale et douze mille la péninsule d'Otrante. C'était moi qui en
+avais donné la première idée dans un conseil privé. Ces stipulations
+restèrent secrètes. Par cette occupation de l'Abruzze, de Tarente et des
+forts, la France faisait entretenir, aux frais du royaume de Naples, un
+corps d'armée qui, selon l'occasion, pouvait passer en Égypte, dans la
+Dalmatie ou en Grèce.
+
+Le traité de Lunéville avait stipulé pour l'Autriche et pour l'empire
+germanique; il fut ratifié par la diète, et c'est ainsi que la paix fut
+rétablie sur le continent européen. Dans toute cette affaire, le premier
+consul parut charmé de la dextérité de son ministre des affairés
+étrangères, Talleyrand-Périgord. Mais au fond il commençait à être
+fatigué de ce que les gazetiers de Londres le représentaient lui-même
+comme étant sous la tutelle diplomatique de M. de Talleyrand; et, en
+fait de gouvernement, sous la mienne, ne pouvant faire un pas sans nous,
+dont on exagérait à dessein l'habileté, afin, de nous rendre odieux ou
+suspects. Je le fatiguai moi-même en ne cessant de lui dire que lorsque
+les gouvernemens ne sont pas justes, leur prospérité n'est que
+passagère; que, dans, la sphère élevée où l'avait placé la fortune, il
+lui fallait noyer dans les torrens de sa gloire les passions haineuses
+qu'une longue révolution avait mises en fermentation, et ramener ainsi
+la nation à des dispositions généreuses et bienveillantes, vraie source
+de prospérité et de bonheur public.
+
+Mais comment se flatter, au sortir d'une longue tourmente, d'avoir à la
+tête d'une immense république, transformée en dictature militaire, un
+chef à la fois juste, fort et modéré? Le coeur de Bonaparte n'était pas
+étranger à la vengeance et à la haine, ni son esprit à la prévention, et
+l'on apercevait aisément, à travers les voiles dont il se couvrait, un
+penchant décidé à la tyrannie. C'était précisément cette disposition que
+je m'efforçai d'adoucir ou de combattre, et je n'y employai jamais que
+l'ascendant de la vérité ou de la raison. J'étais sincèrement attaché à
+cet homme, persuadé que nul dans la carrière des armes ni dans l'ordre
+civil, n'avait un caractère si ferme, si persévérant, tel enfin qu'il
+le fallait pour régir l'État et comprimer les factions. J'osai même
+alors, me flatter de mitiger ce grand caractère, en ce qu'il avait de
+trop violent et de trop dur. D'autres avaient compté sur l'amour des
+femmes, car Bonaparte n'était point insensible à leurs charmes;
+d'ailleurs on pouvait être sûr que les femmes ne prendraient jamais sur
+lui un ascendant nuisible aux affaires. Le premier essai dans ce genre
+ne fut pas heureux. Frappé, à son dernier passage à Milan, de la beauté
+théâtrale de la cantatrice G...., et plus encore des sublimes accens de
+sa voix, il lui fit de riches présens et voulut se l'attacher. Il
+chargea Berthier de conclure avec elle un traité sur de larges bases, et
+de la lui amener à Paris; elle fit le voyage dans la voiture même de
+Berthier. Assez richement dotée, à quinze mille francs par mois, on la
+vit briller au théâtre et aux concerts des Tuileries, où sa voix fit
+merveille. Mais alors le chef de l'État évitait tout scandale, et ne
+voulant donner à Joséphine, jalouse à l'excès, aucun sujet d'ombrage, il
+ne faisait à la belle cantatrice que des visites brusques et furtives.
+Des amours sans soins et sans charmes ne pouvaient satisfaire une femme
+altière et passionnée, qui avait dans l'esprit quelque chose de viril.
+La G.... eut recours à l'antidote infaillible; elle s'emflamma vivement
+pour le célèbre violon Rode. Épris lui-même, il ne sut pas garder de
+mesure; bravant la surveillance de Junot et de Berthier. Un jour que,
+dans ces entrefaites, Bonaparte me dit qu'il s'étonnait qu'avec mon
+habileté reconnue, je ne fisse pas mieux la police, et qu'il y avait des
+choses que j'ignorais.--«Oui, répondis-je, il y a des choses que
+j'ignorais, mais que je sais maintenant, par exemple: un homme d'une
+petite taille, couvert d'une redingotte grise, sort assez souvent par
+une porte secrète des Tuileries, à la nuit noire, et accompagné d'un
+seul domestique, il monte dans une voilure borgne, et va furetant la
+signora G....; ce petit homme, c'est vous, à qui la bizarre cantatrice
+fait des infidélités en faveur de Rode, le violon.» A ces mots, le
+consul tournant le dos et gardant le silence, sonna et je me retirai. Un
+aide-de-camp fut chargé de faire l'eunuque _noir_ auprès de l'infidèle
+qui, indignée, refusa de se soumettre au régime du sérail. On la priva
+d'abord de son traitement et de ses pensions, croyant la réduire ainsi
+par famine; mais, éprise de Rode, elle resta inflexible, et rejeta les
+offres les plus brillantes de _Pylade_ Berthier. On la força de sortir
+de Paris; elle se réfugia d'abord à la campagne avec son amant, puis
+tout deux s'évadèrent, et allèrent retrouver la fortune en Russie.
+
+Comme on prétendait que la guerre était l'unique élément du premier
+consul, je le poussais à montrer au Monde, qu'il saurait au besoin
+gouverner un Empire dans le calme et au milieu de toutes les jouissances
+des arts de la paix. Mais il ne lui suffisait pas de pacifier le
+continent, il lui fallait désarmer l'Angleterre. Ancienne rivale de la
+France, elle était notre ennemie acharnée depuis que l'élan de la
+révolution nous avait donné des formes colossales. Vu l'état de
+l'Europe, la puissance, la prospérité des deux pays rapprochés par les
+liens de la paix, semblaient deux choses incompatibles. La politique du
+premier consul et de son conseil privé rechercha d'abord la solution de
+cette question grave: faut-il forcer l'Angleterre à la paix, avant
+d'établir au dedans et au dehors, un système pacifique? L'affirmative
+fut décidée par la nécessité et par la raison. Sans la paix générale,
+toute autre paix devait être regardée comme une suspension d'armes.
+
+On en vint comme après Campo-Formio à menacer le Royaume-Uni d'une
+invasion, ce qui préoccupa nos imaginations mobiles et variables. Des
+camps furent formés, et occupés par de nombreuses troupes d'élite, sur
+nos côtes opposées à l'Angleterre. Une flotte combinée fut réunie à
+Brest, sous pavillon français et espagnol; on s'efforça de rétablir
+notre marine, et le port de Boulogne devint le principal rendez-vous de
+la flotille destinée à effectuer la descente. Telle fut notre chimère.
+
+De son côté, l'Angleterre fit les plus grands préparatifs, surveillant
+tous nos mouvemens, bloquant nos ports, nos rades et hérissant ses
+côtes. Elle avait alors un sujet d'alarme. Je veux parler de la ligue du
+Nord formée contre sa prépotence maritime, et dont l'empereur Paul
+s'était déclaré le chef. Son objet direct, hautement annoncé, était
+d'annuller le code naval soutenu par l'Angleterre et en vertu duquel
+cette puissance s'arrogeait l'empire des mers.
+
+On sent combien le premier consul dut se complaire à imprimer à sa
+politique toute son activité et son jeu, pour tâcher de donner de la vie
+à cette ligue maritime dont Paul Ier était l'âme; tous les mobiles du
+cabinet furent mis en mouvement, soit pour captiver Paul, soit pour
+engager la Prusse, soit pour exaspérer le Danemarck et amener la Suède
+sur le champ de bataille.
+
+La Prusse mise en mouvement ferma les embouchures de l'Elbe, du Weser et
+de l'Ems; elle prit possession du territoire hanovrien. L'Angleterre
+comprit que l'objet de la querelle ne pouvait plus se décider que par
+les armes. Tout à-coup les amiraux Hyde-Parker et Nelson, partent pour
+la Baltique avec une armée navale formidable. En vain le Danemarck et la
+Suède font des préparatifs pour garder le passage du Sund et défendre
+les approches de Copenhague. Le 2 avril se livre la terrible bataille de
+Copenhague, où l'Angleterre triomphe de tous les obstacles maritimes
+qu'on lui oppose.
+
+Onze jours auparavant, le palais impérial de Saint-Pétersbourg avait été
+le théâtre d'une catastrophe, qui, à elle seule, eût changé la face des
+affaires dans le Nord. Le 22 mars, l'empereur Paul, monarque capricieux
+et violent, parfois d'un despotisme poussé jusqu'à la démence, fut
+précipité du trône par le seul mode de déposition praticable dans une
+monarchie despotique.
+
+Je reçus par estafette, d'un banquier étranger, la première nouvelle de
+ce tragique événement; je courus aux Tuileries et je trouvai le premier
+consul, dont le courrier du Nord venait aussi d'arriver, tenant et
+tordant sa dépêche en se promenant par soubre-sauts d'un air hagard.
+«Quoi! s'écria-t-il, un empereur n'est pas même en sûreté au milieu de
+ses gardes!» Pour tâcher de le calmer, quelques-uns de mes collègues,
+moi et le consul Cambacérès lui dîmes que si tel était le mode de
+déposition adopté en Russie, heureusement le midi de l'Europe était
+étranger à des habitudes et à des attentats si perfides. Mais aucun de
+nos raisonnemens ne parut le toucher; sa perspicacité en aperçut le
+vide, eu égard à sa position et au danger qu'il avait couru en
+décembre. Il s'exhalait en cris; en trépignemens, en courts accès de
+fureur. Jamais je ne vis scène plus frappante. Au chagrin que lui avait
+causé l'issue de la bataille de Copenhague, se joignait la douleur
+poignante que lui faisait ressentir le meurtre inopiné du puissant
+potentat dont il s'était fait un allié et un ami. Ainsi le
+désappointement politique ajoutait encore à ses angoisses. C'en était
+fait de la ligue du Nord contre l'Angleterre.
+
+La mort tragique de Paul Ier inspira des idées sombres à Bonaparte;
+et accrut ses dispositions soupçonneuses et défiantes. Il ne rêva que
+complots dans l'armée, destitua et fit arrêter plusieurs officiers
+généraux, entre autres Humbert, que j'eus quelque peine à soustraire à
+des rigueurs inflexibles. Dans le même tems, un délateur rendit
+suspectes les intentions de Bernadotte et le compromit gravement. Depuis
+près d'un an Bernadotte commandait l'armée de l'Ouest et tenait son
+quartier-général à Rennes. Il n'y avait eu rien à dire sur ses
+opérations toujours sages et mesurées. L'année précédente, pendant la
+campagne de Marengo, il avait empêché un débarquement à Quiberon, et
+les départemens de l'Ouest continuaient à montrer la soumission la plus
+complète. A plusieurs reprises, on avait pris occasion de quelques
+propos républicains échappés dans son état-major, pour exciter contre
+lui la défiance du premier consul. Tout-à-coup il fut inopinément
+rappelé, et tomba dans la disgrâce. Tout ce qu'on put démêler, car la
+dénonciation arriva directement au cabinet du premier consul, c'est que
+le délateur signala le colonel Simon, comme ayant divulgué par
+imprudence un plan d'insurrection militaire contre le chef du
+gouvernement; plan chimérique, puisqu'il s'agissait de marcher sur Paris
+pour renverser le premier consul. On supposa qu'il y avait quelque chose
+de vrai dans ce prétendu complot, et qu'il n'était pas isolé, qu'il
+tenait à une conjuration républicaine à la tête de laquelle on plaçait
+naturellement Barnadotte, et qui étendait ses ramifications dans toute
+l'armée. Il y eut plusieurs arrestations, et tout l'état-major de
+Bernadotte fut désorganisé, mais sans trop d'éclat; par dessus tout
+Bonaparte voulait éviter la publicité: «l'Europe, me dit-il, doit
+savoir qu'on ne conspire plus contre moi.» Je mis une grande réserve
+dans tout ce qui me fut renvoyé au sujet de cette affaire, plus
+militaire que civile, et ne tenant à mes attributions que par de faibles
+points de contact. Mais je fis donner à Bernadotte, que je m'abstins de
+voir, des directions utiles et dont il me sut gré. Peu de tems après,
+Joseph Bonaparte, son beau frère, ménagea sa réconciliation avec le
+premier consul (c'était la seconde depuis le 18 brumaire). D'après mes
+conseils, Bonaparte s'efforça de se l'attacher par des faveurs et des
+récompenses bien méritées de la part d'un homme d'État si distingué, et
+d'un général si habile.
+
+Le tourbillon des affaires et la marche de la politique extérieure
+firent heureusement diversion à toutes ces tracasseries de l'intérieur.
+Le nouvel empereur de Russie, se déclarant pour un autre système, fit
+d'abord mettre en liberté tous les marins anglais prisonniers; et une
+convention signée à Saint-Pétersbourg entre lord Saint-Helens et les
+ministres russes, ajusta bientôt tous les différens.
+
+En même temps le czar donna au comte de Marckof des pleins pouvoirs pour
+négocier la paix avec le premier consul et ses alliés. On voyait
+clairement que les cabinets inclinaient à un système pacifique.
+
+Déjà l'Angleterre, qui, vers la fin de 1800 et au commencement de 1801,
+s'était vue engagée dans une nouvelle querelle pour le maintien de ses
+droits maritimes, tout en ayant à combattre à elle seule la puissance de
+la France, semblait abjurer son système de guerre perpétuelle contre
+notre révolution. Cette transition politique s'était en quelque sorte
+opérée par la retraite du célèbre Pitt, et par la dissolution de son
+ministère belligérant. Dès-lors on considéra comme possible la paix
+entre le cabinet de Saint-James et celui des Tuileries. Elle fut
+accélérée par les résultats de deux expéditions rivales en Portugal et
+en Égypte.
+
+La mission de Lucien à Madrid avait eu aussi un but politique: la
+déclaration de guerre au Portugal par l'Espagne, à l'instigation du
+premier consul qui regardait avec raison le Portugal comme une colonie
+anglaise. L'ascendant de son frère sur l'esprit de Charles IV et de la
+reine d'Espagne fut sans bornes. Tout marcha dans les intérêts de notre
+politique. Au moment où une armée espagnole s'emparait de l'Alentejo,
+une armée française sous les ordres de Leclerc, beau-frère de Napoléon,
+entrait en Portugal par Salamanque. Dans sa détresse, la cour de
+Lisbonne crut trouver son salut en prodiguant ses trésors aux
+envahisseurs. Elle ouvrit des négociations directes avec Lucien, et le 6
+juin les préliminaires de paix furent signés à Badajoz, moyennant un
+subside secret de 30 millions qui furent partagés entre le frère du
+premier consul et le prince de la Paix. Telle fut la source de l'immense
+fortune de Lucien. Le premier consul, qui voulait occuper Lisbonne, fut
+d'abord outré, menaçant de rappeler son frère et de ne pas reconnaître
+la stipulation de Badajoz. Talleyrand et moi nous lui fîmes sentir les
+inconvéniens qui résulteraient d'un pareil éclat. Talleyrand puisa ses
+motifs en faveur des bases du traité dans l'intérêt de notre alliance
+avec l'Espagne, dans la position heureuse où nous nous placions pour en
+venir à un rapprochement avec l'Angleterre, qui, exclue des ports du
+Portugal, serait empressée d'y rentrer; il proposa très-adroitement des
+modifications au traité. Enfin le sacrifice des diamans de la princesse
+du Brésil et l'envoi fait au premier consul, de dix millions pour sa
+caisse particulière, fléchirent sa rigidité, au point qu'il laissa
+conclure à Madrid le traité définitif.
+
+De leur côté, les Anglais venaient d'opérer un débarquement en Égypte
+pour nous arracher cette possession, et, dès le 20 mars, le général
+Menou avait perdu la bataille d'Alexandrie. Le Caire et les principales
+villes d'Égypte étaient tombées successivement au pouvoir des
+anglo-turcs. Enfin Menou lui-même capitula le 7 août et se vit forcé
+d'évacuer Alexandrie. Ainsi s'évanouit le magnifique projet du
+Directoire de faire de l'Égypte une colonie française, et le projet
+encore plus romanesque de Bonaparte de recommencer par là un empire
+d'Orient.
+
+La guerre entre l'Angleterre et la France étant dès-lors sans objet qui
+valut la peine de prolonger la lutte, et chacun des deux pays étant
+assez fort dans ses bases pour que l'un eût à lui seul la puissance
+d'effectuer aucun changement essentiel dans la condition de l'autre,
+des préliminaires de paix furent signés à Londres, le 1er octobre, entre
+M. Otto et lord Hawkesbury. La nouvelle en fut reçue avec des signes
+extraordinaires de joie par chacune des deux nations.
+
+Il n'existait plus aussi de mésintelligence entre la France et la
+Russie, le premier consul n'ayant rien négligé pour captiver le fils et
+le successeur de Paul Ier. Le plénipotentiaire russe, M. de Marckof,
+usant de ses pleins pouvoirs, immédiatement après les préliminaires de
+Londres, signa la paix définitive entre le czar et le consul, en
+attendant la conclusion d'un nouveau traité de commerce.
+
+Ce rapprochement opéré entre la France et la Russie, fut un coup de
+parti pour le premier consul. A dater de cette époque heureuse, commença
+au-dedans et au-dehors, cette extension de puissance dont il n'abusa que
+trop depuis. Ce ne fut pas néanmoins sans éprouver, au sujet de son
+traité avec la Russie, quelques contrariétés dans l'intérieur.
+
+Communiqué au Tribunat où siégeaient les républicains les plus
+prononcés, ce traité fut renvoyé à une commission chargée de l'examiner
+et d'en rendre compte. Dans son rapport elle déclara que le mot _sujet_
+qu'on y employait, avait excité la surprise, en ce qu'il ne s'accordait
+pas avec l'idée qu'on avait conçue de la dignité de citoyens français.
+Il fallut débattre le traité dans des conférences particulières, et les
+tribuns n'en persistèrent pas moins à trouver le mot _sujet_
+inconvenant, sans prétendre toutefois que ce fût un motif suffisant pour
+rejeter le traité.
+
+Dans le conseil privé qui eut lieu le soir même, nous eûmes beaucoup de
+peine à calmer le premier consul, qui, dans cette difficulté suscitée
+par le Tribunat, vit l'intention de le dépopulariser et de porter
+atteinte à son pouvoir. Je lui représentai avec quelque énergie, après
+avoir résumé l'état de l'opinion dans la capitale, qu'il importait de
+ménager encore les restes de l'esprit républicain par une déférence
+apparente. Il finit par se rendre à mes raisons.
+
+Le conseiller d'état Fleurieu alla donner au Tribunat des explications
+par une note sortie du cabinet même du premier consul, dans laquelle il
+déclarait que dès long-temps le gouvernement français avait abjuré le
+principe de dicter aucun traité, et que la Russie ayant paru désirer la
+garantie réciproque des deux gouvernemens contre les troubles extérieurs
+et intérieurs, il avait été convenu que ni l'un ni l'autre n'accorderait
+aucune espèce de protection aux ennemis de l'autre État; et que c'était
+pour arriver à ce but qu'avaient été rédigés les articles où le mot
+_sujet_ était employé. Tout parut aplani et le traité fut approuvé par
+le Corps législatif.
+
+Il donna lieu, dans le cabinet, à un incident plus grave, qui excita au
+plus haut degré le courroux du premier consul. Dans les articles secrets
+du traité, les deux puissances contractantes se faisaient réciproquement
+la promesse d'_arranger d'un commun accord les affaires d'Allemagne et
+d'Italie_.
+
+On sent combien il importait à l'Angleterre d'avoir promptement à sa
+connaissance la preuve certaine de l'existence de ce premier chaînon de
+la diplomatie continentale, qui rapprochait, à son détriment, les
+intérêts politiques des deux plus puissans empires de l'Europe, qui par
+là en devenaient tous deux les arbitres à son exclusion. Aussi les
+articles secrets lui furent-ils vendus au poids de l'or, et son
+cabinet, très-généreux pour ces sortes de confidences, paya aux
+infidèles révélateurs la somme de 60,000 livres sterling. Instruit
+bientôt de ce brigandage diplomatique, le premier consul me mande aux
+Tuileries, et commence par accuser à la fois la police et son ministère
+des relations extérieures: la police comme incapable d'empêcher ou de
+découvrir les communications criminelles avec l'étranger; le ministère
+de M. de Talleyrand comme trafiquant des secrets de l'État. Je m'appuyai
+dans ma défense sur les intrigues de tous les temps, qu'aucun pouvoir au
+monde ne pouvait se flatter d'empêcher; et quand je vis que les soupçons
+du premier consul se portaient trop haut, je n'hésitai pas de lui dire
+que j'avais lieu de croire, d'après mes informations, que le secret de
+l'État avait été éventé par M. R.... L...., homme de confiance de M. de
+Talleyrand, et ensuite livré et envoyé, soit directement en Angleterre,
+soit à M. le comte d'Antraigues, agent de Louis XVIII, par M. B....
+l'aîné, l'un des propriétaires du Journal des débats, ami particulier de
+M. R.... L.... J'ajoutai que j'avais de fortes raisons de croire que cet
+individu servait d'intermédiaire à la correspondance de l'étranger;
+mais que dans tous les temps il était difficile à la police d'échanger
+des données ou de simples indices en preuves matérielles; qu'elle ne
+pouvait que mettre sur la voie. Le premier mouvement du consul fut
+d'ordonner la traduction des deux prévenus devant une commission
+militaire; je fis des représentations; de son côté, M. de Talleyrand
+allégua qu'on pouvait tout aussi bien soupçonner de cette infidélité le
+secrétaire de M. de Marckof, ou, peut-être même, quelque commis de la
+chancellerie russe; mais il n'y avait pas un assez long intervalle
+depuis la signature jusqu'à la divulgation, pour qu'on pût supposer que
+le document eût passé à Saint-Pétersbourg, avant d'arriver à Londres.
+Quoi qu'il en soit M. R... L... reçut un ordre de bannissement et fut à
+Hambourg; M. B... l'aîné fut plus maltraité en apparence; des gendarmes
+le déportèrent de brigade en brigade à l'île d'Elbe. Là, son exil fut
+singulièrement adouci.
+
+Je ne manquai pas, dans le cours de cette affaire, de rappeler au
+premier consul qu'autrefois dans la haute diplomatie, il était passé en
+maxime qu'après quarante jours il n'y avait plus aucun secret en Europe,
+pour des cabinets dirigés par des hommes d'État. Ce fut sur cette base
+que depuis il voulut monter sa chancellerie diplomatique.
+
+Dans l'intervalle, le marquis de Cornwalis vint en France comme
+ambassadeur plénipotentiaire pour négocier la paix définitive. Il se
+rendit à Amiens, lieu fixé pour y tenir les conférences; mais le traité
+éprouva des lenteurs inattendues, ce qui n'empêcha pas le premier consul
+de suivre assiduement deux projets d'une haute importance, l'un sur
+l'Italie, l'autre sur Saint-Domingue. J'aurai occasion de parler du
+premier; quant au second, dont Bonaparte regardait l'exécution comme la
+plus urgente, il avait pour objet de reconquérir la colonie de
+Saint-Domingue que les nègres armés occupaient en maîtres.
+
+Je ne partageais pas à cet égard les vues du conseil privé ni du Conseil
+d'état, où vint siéger mon ancien collègue et ami M. Malouet, homme d'un
+caractère honorable; mais il voyait cette grande affaire de
+Saint-Domingue avec des préventions qui nuisaient à la rectitude de son
+jugement. Ses plans principalement dirigés contre la liberté et la
+puissance des nègres, prévalurent en partie, et encore furent-ils gâtés
+par la maladresse et l'impéritie de nos états-majors. Je recevais de
+Santhonax, jadis si fameux à Saint-Domingue, sur les moyens d'y
+reprendre notre influence, des Mémoires très-bien faits et appuyés sur
+des raisonnemens solides; mais Santhonax était lui-même dans une telle
+défaveur qu'il n'y eut pas moyen de faire goûter ses idées au premier
+consul; il me donna même l'ordre formel de l'exiler de Paris. Fleurieu,
+Malouet et tout le parti des colons l'emportèrent. On décida qu'après la
+conquête on _maintiendrait l'esclavage_, conformément aux lois et
+réglemens antérieurs à 1789; et que la traite des noirs et leur
+importation auraient lieu suivant les lois existantes à cette époque. On
+sait ce qui en est résulté: la perte de notre armement et l'humiliation
+de nos armes. Mais c'était au fond du coeur du premier consul qu'il
+fallait aller chercher la véritable cause de cette expédition
+désastreuse; à cet égard, Berthier et Duroc en savaient plus que le
+ministre de la police. Mais pouvais-je un instant me méprendre? Le
+premier consul saisit avec ardeur l'_heureuse_ occasion d'éloigner un
+grand nombre de régimens et d'officiers généraux formés à l'école de
+Moreau dont la réputation le blessait et dont l'influence dans l'armée
+était pour lui, sinon un sujet d'alarme, au moins de gêne et
+d'inquiétude. Il y comprit également les officiers généraux qu'il
+jugeait ne pas être assez dévoués à sa personne et à ses intérêts, ou
+qu'il supposait encore attachés aux institutions républicaines. Les
+mécontens, qui ont toujours plus ou moins d'accès dans l'opinion
+publique, ne gardèrent plus aucunes mesures dans leurs propos à ce
+sujet, et telles furent les rumeurs que mes bulletins de police en
+devinrent effrayans de vérité. «Eh bien! me dit un jour Bonaparte, vos
+jacobins prétendent méchamment que ce sont les soldats et les amis de
+Moreau que j'envoie périr à Saint-Domingue; ce sont des fous hargneux!
+Laissons-les jabotter. On ne gouvernerait pas si l'on se laissait
+entraver par les diffamations et par les calomnies. Tâchez seulement de
+me faire un meilleur esprit public.--Ce miracle, répondis-je, vous est
+réservé, et ce ne serait pas votre coup d'essai dans ce genre...»
+
+Quand tout fut prêt, l'expédition, forte de ving-trois vaisseaux de
+ligne et portant vingt-deux mille hommes de débarquement, mit à la voile
+de Brest pour aller réduire la colonie. On s'était assuré de
+l'assentiment de l'Angleterre, car la paix n'était pas encore conclue.
+
+Avant la signature du traité définitif, Bonaparte mit à exécution le
+second projet qui le préoccupait; il était relatif à la république
+cisalpine. Une consulte de _Cisalpins_ à Lyon ayant été convoquée, il
+s'y rend lui-même en janvier 1802, est reçu avec beaucoup de pompe,
+tient la consulte et se fait élire président, non de la république
+cisalpine, mais de la république _italienne_; dévoilant ainsi ses vues
+ultérieures sur toute l'Italie. D'un autre côté, cette même république
+dont les traités avaient stipulé l'indépendance, voit les troupes
+françaises s'établir sur son territoire au lieu de l'évacuer; elle
+devient ainsi une annexe de la France, ou plutôt de la puissance de
+Bonaparte.
+
+En s'arrogeant la présidence de l'Italie, il avait autorisé la rupture
+des négociations; mais il était à cet égard sans aucune crainte,
+sachant bien que le ministère anglais n'était pas en mesure, et
+s'appuyant d'ailleurs sur les stipulations secrètes consenties par la
+Russie. On était si généralement persuadé de la nécessité de la paix en
+Angleterre et de l'impossibilité d'obtenir de meilleures conditions par
+une lutte prolongée, que le 25 mars, lord Cornwalis prit sur lui de
+signer le traité définitif, connu sous le nom de paix d'Amiens, qui
+termina une guerre de neuf années aussi sanglante que destructive.
+
+Il paraissait évident pour tout homme d'État, que la situation dans
+laquelle on laissait Malte, était la partie faible du traité. Je m'en
+étais expliqué sans détour dans le conseil; mais les esprits y étaient
+dans une telle ivresse depuis la signature des préliminaires, qu'on
+trouvait ma prévoyance intempestive et ombrageuse. Je vis pourtant, dans
+les débats du Parlement de la Grande-Bretagne, que l'un des hommes de
+cabinet les plus forts de ce pays, envisageait sous le même point de vue
+que moi les stipulations relatives à la possession de Malte. En général,
+la nouvelle opposition des anciens ministres et de leurs amis,
+regardait la paix comme une trève armée dont la durée était incompatible
+avec l'honneur et la prospérité de la Grande-Bretagne. En effet, de
+toutes ses conquêtes elle ne gardait que la Trinité et Ceylan, tandis
+que la France gardait toutes les siennes. De notre côté d'ailleurs, la
+paix faisait triompher les principes de notre révolution qui se trouvait
+affermie par l'éclat et l'attrait des succès. Or, c'était véritablement
+un coup de fortune pour Bonaparte.
+
+Mais pouvait-on se flatter qu'il n'en userait que pour le bonheur de la
+France? J'en voyais et j'en savais assez, pour croire qu'il ne s'en
+servirait que pour perpétuer et fortifier son autorité. Il était clair
+aussi pour moi, qu'en Angleterre la classe éclairée de la nation, et en
+France les amis de la liberté, ne voyaient qu'avec peine un événement
+qui semblait consolider à jamais le pouvoir du sabre.
+
+Je partis de cette ère nouvelle pour communiquer à Bonaparte un Mémoire
+que j'avais eu soin de me faire demander par lui, au sujet de
+l'établissement de paix dans l'intérieur. Après y avoir marqué les
+nuances, les vicissitudes de l'opinion et les dernières agitations des
+différens partis, je représentai qu'en peu d'années la France pouvait
+obtenir, sur l'Europe pacifiée, cette même prépondérance que ses
+victoires lui avaient donnée sur l'Europe en armes; que les voeux et la
+soumission de la France s'adressaient moins encore au guerrier qu'au
+restaurateur de l'ordre social; qu'appelé à présider aux destinées de
+trente millions de Français, il devait s'attacher à en devenir le
+bienfaiteur et le père, plutôt que de se considérer comme un dictateur
+et un chef d'armé; que, décidé à protéger désormais la religion, les
+bonnes moeurs, les arts, les sciences, tout ce qui perfectionne la
+société, il était sûr de porter par son exemple tous les Français à
+l'observation des lois, des convenances et des vertus domestiques;
+qu'enfin, à l'égard des rapports extérieurs de la France, il y avait
+toute sécurité, la France n'ayant jamais été ni aussi grande, ni aussi
+forte depuis Charlemagne; qu'elle venait de fonder un ordre durable en
+Allemagne et en Italie; qu'elle disposait de l'Espagne; qu'elle
+retrouvait enfin chez les Turcs cet ancien penchant qui les entraînait
+vers les Français; qu'en outre, les États auxiliaires formés au-delà du
+Rhin et des Alpes, pour nous servir de barrière, n'attendaient plus que
+des modifications de sa main et des réformes salutaires; qu'en un mot,
+sa gloire et l'intérêt du Monde réclamaient l'affermissement d'un état
+de paix, nécessaire au bonheur de la république.
+
+Je savais que nous touchions au développement de ses vues secrètes.
+Depuis près d'un an, il était excité, par les avis des consuls Lebrun et
+Cambacérès, et du Conseiller d'état Portalis, qui lui inspiraient le
+dessein de relever la religion, et de rappeler tous les émigrés dans le
+giron de la patrie. Plusieurs projets à ce sujet avaient été lus dans le
+conseil. Consulté personnellement sur ces deux grandes mesures, je
+convins d'abord que la chose religieuse n'était pas à négliger pour le
+gouvernement du premier consul, et que, rétablie de sa main, elle
+pouvait lui prêter le plus solide appui. Mais je ne partageais pas
+l'avis d'en venir à un concordat avec la cour de Rome, ainsi qu'on en
+manifestait le projet. Je représentai que c'était une grande erreur
+politique d'introduire au sein d'un État où les principes de la
+révolution avaient prévalu, un pouvoir étranger, susceptible d'y causer
+du trouble; que l'intervention du chef de l'église romaine était au
+moins superflue; qu'elle finirait par causer de l'embarras, et même des
+contestations; que d'ailleurs c'était ramener dans l'État ce mélange, à
+la fois bizarre et funeste, du spirituel et du temporel; qu'il suffisait
+de proclamer le libre exercice des cultes, en affectant des revenus ou
+des salaires à celui que professait la pluralité des Français.
+
+Je m'aperçus bientôt que ce projet n'était qu'un acheminement à un autre
+projet d'une bien plus haute importance, et dont le poëte Fontanes avait
+donné l'idée. Il avait fait remettre au premier consul, par sa soeur
+Élisa dont il était l'amant, un Mémoire fort travaillé, et qui avait
+pour objet de le porter à suivre Charlemagne pour modèle, en s'étayant
+des grands et des prêtres pour le rétablissement de son Empire; et à cet
+effet de s'aider de la cour de Rome, ainsi que Pépin et Charlemagne en
+avaient donné l'exemple.
+
+Le rétablissement de l'empire de Charlemagne entrait aussi dans mes
+idées, avec la différence que le poëte Fontanes et son parti voulaient
+se servir, pour cette résurrection, des élémens de l'ancien régime,
+tandis que je soutenais qu'il fallait s'étayer des hommes et des
+principes de la révolution. Je ne prétendais pas exclure de la
+participation au gouvernement les anciens royalistes, mais dans une
+proportion telle qu'ils y fussent toujours en minorité. Ce plan
+d'ailleurs, et c'était celui qui souriait le plus à Bonaparte, me
+paraissait prématuré quant à son exécution; il demandait à être mûri,
+préparé et amené avec de grands ménagemens. Je le fis ajourner.
+
+Mais, quant au reste, mon système de prudence et de lenteur s'accordait
+peu avec cette impatience et cette décision de volonté qui
+caractérisaient le premier consul. Dès le mois de juin de l'année
+précédente (1801), le cardinal Gonsalvi, secrétaire d'état de la cour de
+Rome, s'était rendu à Paris sur son invitation, et y avait posé les
+bases d'une convention dont le premier consul fit part à son Conseil
+d'état le 10 août suivant.
+
+Le parti philosophique dont je passais pour être le protecteur et
+l'appui, s'était regimbé, et dans le Conseil même avait représenté
+qu'il convenait, quelque puissant que fût déjà le premier consul, de
+prendre certaines précautions pour opérer le rétablissement du culte
+catholique, attendu qu'on avait à redouter l'opposition, non seulement
+des anciens partisans des idées philosophiques et républicaines qui
+étaient en grand nombre dans les autorités, mais celle encore des
+principaux militaires de l'armée qui se montraient eux-mêmes
+très-contraires aux idées religieuses. Cédant au besoin de ne pas perdre
+une partie de sa popularité en choquant d'une manière trop brusque des
+préventions qui avaient leur source dans l'état de la société, le
+premier consul, d'accord avec son conseil, consentit à différer et à
+faire précéder, par la publication de la paix maritime, le
+rétablissement de la paix de l'Église.
+
+Cette même opportunité, je l'obtins plus facilement encore au sujet de
+la mesure relative aux émigrés. Ici mes attributions me mettaient à
+portée d'exercer une plus grande influence; aussi, mes vues consignées
+dans deux Mémoires, prévalurent-elles à quelques légères modifications
+près.
+
+La liste des émigrés, qui formait neuf volumes, présentait une
+nomenclature d'environ cent cinquante mille individus, sur lesquels il
+n'y avait plus à régler le sort que de quatre-vingt mille au plus. Le
+reste était successivement rentré ou avait péri. J'obtins que les
+émigrés ne seraient rayés en masse définitivement que par un _acte
+d'amnistie_, et qu'ils resteraient pendant dix ans sous la surveillance
+de la haute police, me réservant aussi la disposition facultative de les
+éloigner du lieu de leur résidence habituelle. Plusieurs catégories
+d'émigrés attachés aux princes français et restés ennemis du
+gouvernement, furent maintenues définitivement sur la liste au nombre de
+mille personnes, dont cinq cents devaient être désignées dans l'année
+courante. A la restitution des biens non vendus des émigrés rayés, il y
+eut une exception importante, celle des bois et forêts d'une contenance
+de quatre cents arpens; mais cette exception était presque illusoire
+pour les anciennes familles; le premier consul de son propre mouvement
+autorisait de fréquentes restitutions de bois pour se faire des
+créatures parmi les émigrés rentrés.
+
+On avait également arrêté que la promulgation de cette loi d'amnistie
+serait différée jusqu'à la paix générale, de même que le projet de loi
+portant établissement d'une légion d'honneur. Nous touchions enfin à
+l'époque si impatiemment attendue pour faire éclore ces grandes mesures.
+Dès le 6 avril (1802), le concordat sur les affaires ecclésiastiques,
+signé le 15 juillet précédent, fut envoyé à l'approbation du Corps
+législatif extraordinairement assemblé. Il reçut le voeu du Tribunat,
+par l'organe de Lucien Bonaparte, qui, revenu de Madrid, avait pris
+place parmi les tribuns. A cette occasion, il prononça avec emphase un
+discours éloquent retouché par le poète Fontanes, dont la plume s'était
+vouée au torrent du nouveau pouvoir qui allait devenir pour lui le
+Pactole.
+
+Le jour de Pâques fut choisi pour la promulgation solennelle du
+concordat, qui, faite d'abord aux Tuileries par le premier consul en
+personne, fut répétée dans tout Paris par les douze maires de la
+capitale. Une cérémonie religieuse était préparée à Notre-Dame pour
+rendre grâce au ciel, tant de la conclusion du traité d'Amiens que de
+celle du concordat. J'avais informé les consuls qu'ils n'auraient à
+leur suite que les généraux et officiers de service, une espèce de ligue
+s'étant formée parmi les officiers supérieurs qui se trouvaient à Paris
+pour ne point assister à la solennité. On imagina aussitôt un expédient,
+car on n'osait pas encore employer la contrainte. Berthier, comme
+ministre de la guerre, invite tous les généraux et officiers supérieurs
+à un déjeuner militaire splendide, à la suite duquel il se met à leur
+tête et les engage à se rendre aux Tuileries, pour faire la cour au
+premier consul. Là, Bonaparte, dont le cortège était prêt, leur dit de
+les suivre à la métropole, et aucun d'eux n'ose refuser. Dans toute sa
+marche il fut salué par des acclamations publiques.
+
+Le rétablissement du catholicisme fut suivi de près du sénatus-consulte
+accordant amnistie pour fait d'émigration. Cet acte, qui fut prôné,
+alarma singulièrement les acquéreurs de biens nationaux. Il fallut toute
+la fermeté de l'administration et toute la vigilance de mon ministère
+pour obvier aux graves inconvéniens qui auraient pu résulter des
+conflits entre les anciens et les nouveaux propriétaires. Je fus
+secondé par mes collègues de l'intérieur et des finances, et par le
+Conseil d'état, qui régla la jurisprudence de la matière en faveur des
+intérêts de la révolution.
+
+On voit que la révolution était sur la défensive et la république sans
+garantie ni sécurité. Tous les projets du premier consul tendaient à
+transformer le gouvernement en monarchie. L'institution de la légion
+d'honneur fut aussi, à cette époque, un sujet d'inquiétude et d'alarme
+pour les anciens amis de la liberté; elle fut regardée généralement
+comme un hochet monarchique qui blessait les principes d'égalité qui
+s'étaient si aisément emparés de tous les coeurs. Cette disposition de
+l'opinion, que je ne laissai point ignorer, ne fit aucune impression ni
+sur l'esprit du premier consul ni sur celui de son frère Lucien, grand
+promoteur du projet. On poussa la dérision jusqu'à le faire présenter au
+nom du gouvernement, par Roederer, orateur privé, comme une institution
+auxiliaire de toutes les lois républicaines. On trouva une opposition
+forte et raisonnée au Tribunat; la loi y fut signalée comme attaquant
+les fondemens de la liberté publique. Mais le gouvernement avait déjà
+dans ses mains tant d'élémens de puissance qu'il était sûr de réduire
+toute opposition à une minorité impuissante.
+
+Je m'apercevais chaque jour combien il était plus facile de s'emparer
+des sources de l'opinion dans la hiérarchie civile que dans l'ordre
+militaire, où l'opposition, pour être plus sourde, n'en était souvent
+que plus grave. La contre-police du château était très-active et
+très-vigilante à cet égard; les officiers qu'on appelait mauvaises têtes
+étaient écartés, exilés ou emprisonnés. Mais le mécontentement dégénéra
+bientôt en irritation parmi les généraux et les colonels, qui, imbus
+d'idées républicaines, voyaient clairement que Bonaparte ne foulait aux
+pieds nos institutions que pour marcher plus librement vers l'autorité
+absolue.
+
+Depuis long-temps il était public qu'il concertait avec ses affidés les
+moyens d'envahir, avec une apparence légale, la perpétuité du pouvoir.
+J'avais beau représenter dans le conseil que le temps n'était pas encore
+venu, que les idées n'étaient pas assez mûres pour apprécier tous les
+avantages de la stabilité monarchique; qu'il y aurait même du danger à
+choquer à la fois l'élite de l'armée et les hommes de qui le premier
+consul tenait son pouvoir temporaire; que, s'il l'avait exercée
+jusqu'ici à la satisfaction générale, parce qu'il s'était montré à la
+fois gouvernant modéré et général habile, il fallait prendre garde de
+lui faire perdre les avantages d'une si magnifique position, en le
+plaçant, ou sur un défilé trop escarpé, ou sur une pente trop rapide.
+Mais je fis peu d'impression; je ne fus même pas long-temps à
+m'apercevoir qu'on mettait avec moi une sorte de réserve, et qu'outre
+les délibérations du conseil privé, il se tenait chez le consul
+Cambacérès des conférences mystérieuses.
+
+J'en pénétrai le secret, et voulant agir dans l'intérêt du premier
+consul comme dans celui de l'État, je donnai avec beaucoup de prudence,
+à mes amis qui siégeaient au Sénat, une impulsion particulière. J'avais
+en vue de contre-carrer ou de faire évanouir les plans concertés chez
+Cambacérès, et dont j'augurai mal.
+
+Nos amis se répandirent le même jour chez les sénateurs les plus
+influens ou les plus accrédités. Là, exaltant Bonaparte qui, après
+avoir donné la paix générale, venait de relever les autels et d'essayer
+de fermer les dernières plaies de nos discordes civiles, les sages
+organes ajoutèrent que le premier consul tenait d'une main ferme les
+rênes du gouvernement; que son administration était exempte de
+reproches, et qu'il appartenait au Sénat de remplir le voeu public, en
+prorogeant le pouvoir du magistrat suprême au-delà des dix années de sa
+magistrature; que cet acte de gratitude nationale aurait le double
+avantage de donner plus de poids au Sénat et plus de stabilité au
+gouvernement. Nos amis eurent soin de paraître insinuer qu'ils étaient
+les organes des désirs du premier consul; aussi le succès dépassa
+d'abord nos espérances.
+
+Le 8 mai, le Sénat-conservateur s'assemble, et voulant, au nom du peuple
+français, témoigner sa reconnaissance aux consuls de la république, il
+donne un sénatus-consulte qui réélit le citoyen Bonaparte premier consul
+pour dix ans au-delà des dix années fixées par l'article 34 de l'acte
+constitutionnel du 13 décembre 1799. Un message communique aussitôt ce
+décret au premier consul, au Corps législatif et au Tribunat.
+
+Il faudrait avoir vu comme moi tous les signes de dépit et de contrainte
+du premier consul, pour s'en faire une idée; ses familiers étaient dans
+la consternation. La réponse au message fut en termes ambigus; on y
+insinuait au Sénat qu'il distribuait d'une main trop avare la récompense
+nationale; un ton de sensibilité hypocrite y régnait, et on y remarqua
+cette phrase prophétique.... «La fortune a souri à la république, mais
+la fortune est inconstante; et combien d'hommes qu'elle avait comblés de
+ses faveurs, ont vécu trop de quelques années!...
+
+C'était à peu près le même langage qu'avait tenu Auguste dans une
+circonstance pareille.... Mais les dix années de surcroît de pouvoir
+ajoutées par le Sénat au pouvoir actuel, ne pouvaient satisfaire
+l'impatiente ambition du premier consul; il ne vit dans cet acte de
+prorogation qu'un premier degré pour s'élever plus rapidement au faîte
+de la puissance. Décidé à l'emporter avec la même ardeur que dans
+l'événement d'une bataille, il pousse deux jours après (le 10 mai) les
+deux autres consuls, que la constitution n'investissait d'aucune
+autorité à prendre un arrêté portant que le peuple français serait
+consulté sur cette question: «Napoléon Bonaparte sera-t-il consul à
+vie?...» On faisait, au conseil privé, lecture de ce décret et de la
+lettre du premier consul au Sénat, quand j'y vins prendre place. J'avoue
+qu'à mon tour il me fallut recueillir toutes les forces de mon âme, pour
+renfermer en moi les sentimens qui m'agitèrent pendant cette lecture. Je
+vis que c'en était fait, mais qu'il fallait encore tenir ferme pour
+modérer, s'il était possible, la rapide invasion d'un pouvoir désormais
+sans contre-poids.
+
+Cet acte d'intrusion frauduleuse fit d'abord, dans les autorités
+premières, une impression peu favorable. Mais déjà les ressorts étaient
+préparés. En peu de temps, le Sénat, le Corps législatif et le Tribunat
+furent travaillés avec un succès vénal. Il fut démontré au Sénat qu'il
+était resté fort en arrière de ce qu'on attendait de lui; au Corps
+législatif et au Tribunat, que le premier consul, en désirant que le
+peuple français fût consulté, ne faisait que rendre hommage à la
+souveraineté du peuple français, à ce grand principe que la révolution
+avait si solennellement reconnu et qui survivait à tous les orages
+politiques. Les raisonnemens captieux mis en avant par les affidés et les
+pensionnés entraînèrent l'adhésion de la majorité. Aux récalcitrans on
+se contentait de dire: attendons, c'est la nation qui en définitive
+décidera.
+
+Tandis que les registres destinés à recevoir les suffrages étaient
+dérisoirement ouverts aux secrétariats de toutes les administrations,
+aux greffes de tous les tribunaux, chez tous les maires, chez tous les
+officiers publics, il survint un incident grave qui transpira malgré les
+soins qui furent apportés à en étouffer les circonstances. Dans un dîner
+où se réunirent, avec une vingtaine d'officiers mécontens, d'anciens
+republicains et patriotes chauds, on mit sur le tapis sans ménagemens
+les projets ambitieux du premier consul. Une fois les esprits échauffés,
+dans les fumées du vin, on alla jusqu'à dire qu'il fallait faire
+partager au nouveau. César les destinées de l'ancien, non au Sénat où il
+n'y avait plus que des âmes subjuguées, asservies, mais au milieu même
+des soldats, dans une grande parade aux Tuileries. L'exaltation fut
+telle que le colonel du 12e régiment de hussards, Fournier Sarlovèse,
+fameux alors pour son habileté à tirer le pistolet, affirma qu'il se
+faisait fort, à cinquante pas, de ne pas manquer Bonaparte. Tel fut du
+moins le propos imprudent que le soir même, L...., autre convive,
+soutint avoir entendu, et alla dénoncer au général Menou, son ami, dans
+la vue d'arriver par son intermédiaire jusqu'au premier consul; car
+Menou était, depuis son retour d'Égypte, en très-grande faveur. En
+effet, il conduit lui-même le délateur aux Tuileries et y arrive au
+moment où Bonaparte allait monter en voiture pour se rendre à l'Opéra.
+Le premier consul reçoit la dénonciation, donne des ordres à sa police
+militaire, et court ensuite au spectacle dans sa loge. Là, on lui
+apprend que le colonel Fournier est dans la salle même. L'ordre est
+donné à l'instant à l'aide-de-camp Junot de l'arrêter et de le conduire
+devant moi comme prévenu de conspiration contre la sûreté extérieure et
+intérieure de l'État.
+
+Averti à l'avance de l'imprudente et blâmable intempérance de langue de
+cinq à six mauvaises têtes échauffées par le vin, par les souvenirs de
+la liberté, par l'approbation ouverte ou tacite d'une vingtaine de
+convives, j'interroge, je réprimande le colonel; je reçois l'expression
+de son repentir, en ne lui dissimulant pas que son affaire peut devenir
+extrêmement grave par suite de l'examen de ses papiers. Il m'assure
+qu'il ne redoute rien à cet égard. Je songe alors à tout assoupir en
+faisant réduire la rigueur du premier consul en une simple correction
+militaire. Mais voilà qu'un incident vient tout aggraver. Le colonel
+passe la nuit à la préfecture, et le lendemain des agens de police le
+conduisent chez lui pour assister à l'enlèvement de ses papiers.
+Quoiqu'il ne s'y trouvât aucun indice d'attentat médité, l'idée qu'on y
+verrait des vers, des couplets dirigés contre Bonaparte, lui monte la
+tête. Que fait-il? Sans rien laisser pénétrer de son dessein, il enferme
+ses gardiens dans sa chambre et s'évade. Qu'on juge de la colère du
+premier consul! Heureusement qu'elle eut d'abord à s'exhaler contre la
+niaiserie des agens de la préfecture, et qu'en mesure, de mon côté, je
+lui avais adressé à lui-même, dès la veille, la preuve irréfragable que
+l'incartade du repas militaire était parvenue à ma connaissance. Rien
+n'aurait pu m'excuser si d'aussi coupables propos, tenus devant un grand
+nombre de personnes réunies, eussent été révélés au chef de l'État sans
+que le chef de la police n'en eût aucun indice. Je lui portai les
+papiers du colonel dont je pris l'engagement de retrouver la trace; et
+je le conjurai, après l'examen, de ne point donner à cette affaire
+l'importance d'une conjuration, ce qui serait doublement impolitique et
+à l'égard de l'armée et à l'égard de la position du premier consul,
+vis-à-vis de la nation appelée à donner son suffrage sur son consulat à
+vie. Comme je l'avais annoncé, le colonel fut découvert et arrêté, mais
+avec un appareil militaire que je trouvai ridicule. Impliqué dans la
+même affaire, le chef d'escadron Donnadieu, devenu depuis général, et le
+même qu'on dit célèbre aujourd'hui, fut également arrêté et envoyé comme
+le colonel Fournier, au Temple, dans un cachot. Grâce à mes
+représentations, le dénouement ne fut point tragique; il ne fut marqué
+que par des destitutions, des exils, des disgrâces et par des
+récompenses au délateur.
+
+Le premier consul n'en poursuivit que plus vivement l'objet de son
+ambition. Toute la sollicitude ministérielle se tourna, pendant six
+semaines, à recueillir et à dépouiller les registres où étaient portés
+les suffrages pour le consulat à vie. Dressé par une commission
+spéciale, le procès-verbal offrit 3,568,185 votes affirmatifs et
+seulement 9,074 votes négatifs. Le 2 août un sénatus-consulte dit
+organique conféra au premier consul Bonaparte le pouvoir perpétuel. On
+s'inquiéta peu en général de la manière dont on venait de procéder. La
+plupart des citoyens qui avaient voté pour lui déférer à vie la
+magistrature suprême, crurent ramener en France le système monarchique,
+et avec lui le repos et la stabilité. Le Sénat crut ou feignit de croire
+que Napoléon obéissait à la volonté du peuple, et qu'on trouvait des
+garanties suffisantes dans sa réponse au message du premier corps de
+l'État. «...La liberté, avait dit le premier consul, l'égalité, la
+prospérité de la France seront assurées.... Content, ajoutait-il avec un
+ton d'inspiré, d'avoir été appelé par l'ordre de celui de qui tout
+émane, a ramener sur la terre l'ordre, la justice et l'égalité...»
+
+Rien que par ces dernières paroles, le vulgaire pouvait le croire né
+réellement pour commander à l'univers, tant sa fortune était arrivée,
+par des voies singulières, au plus haut point d'élévation, et tant il se
+montrait capable le gouverner les hommes avec un grand éclat. Peut-être,
+plus heureux qu'Alexandre et que César, eût-il atteint et embrassé la
+grande chimère du pouvoir universel, si ses passions n'avaient obscurci
+ses vues, et si la soif d'une domination tyrannique n'avait fini par
+choquer les peuples.
+
+Tout n'était pas consommé dans l'escamotage du consulat à vie; et le 6
+août l'on vit paraître un long sénatus-consulte organique de la
+constitution de l'an XIII, sorti de l'atelier des deux consuls
+satellites, élaboré par les familiers du cabinet, et proposé _au nom du
+gouvernement_.
+
+Puisque les Français adoptaient d'enthousiasme le gouvernement renfermé
+désormais dans la personne du premier consul, il n'avait garde lui, de
+leur laisser le temps de se refroidir; il était d'ailleurs persuadé que
+son autorité ne serait pas entièrement affermie tant qu'il resterait
+dans l'État un pouvoir qui n'émanerait pas directement de lui-même.
+
+Tel fut l'esprit du sénatus-consulte du 6 août imposé au Sénat. Où peut
+le considérer comme une cinquième constitution, par laquelle Bonaparte
+devint maître de la pluralité des suffrages dans le Sénat, tant pour les
+élections, que pour les délibérations, réservant aux Sénateurs,
+désormais dans sa main, le droit d'échanger les institutions au moyen de
+_sénatus-consultes organiques_; réduisant le Tribunat à la nullité, en
+diminuant de moitié ses membres par l'élimination, enlevant au Corps
+législatif le droit de sanctionner les traités; et enfin ramenant à sa
+volonté unique toute l'action du gouvernement. En outre, on reconnut le
+Conseil d'état comme autorité constituée; finalement le consul à vie se
+fit déférer la plus belle prérogative de souverain: le droit de faire
+grâce. Il récompensa les services et la docilité des deux consuls, ses
+acolytes, en faisant aussi déclarer à vie leurs fonctions consulaires.
+Telle fut la cinquième constitution jetée sur un peuple aussi léger
+qu'irréfléchi, n'ayant que très-peu d'idées justes sur l'organisation
+politique et sociale, et qui passait, sans s'en douter, de la république
+à l'empire. Un pas restait encore à faire; mais qui aurait pu
+l'empêcher?
+
+Au fond du coeur, je ne vis là qu'un informe et dangereux ouvrage; et je
+m'en expliquai sans déguisement. Je dis au premier consul lui-même qu'il
+venait de se déclarer le chef d'une monarchie viagère qui, selon moi,
+n'avait d'autres bases que son épée et ses victoires.
+
+Le 15 août, jour anniversaire de sa naissance, on rendit à Dieu de
+solennelles actions de grâce, d'avoir, dans son ineffable bonté, donné à
+la France un homme qui avait bien voulu consentir à exercer toute sa vie
+le pouvoir suprême.
+
+Le sénatus-consulte du 6 août conférait aussi au premier consul la
+faculté de présider le Sénat; pressé d'en user et plus encore de faire
+l'essai de la disposition de l'opinion publique à son égard, Bonaparte
+se rendit en grande pompe, le 21, au Luxembourg, accompagné de ses deux
+collègues, de ses ministres, du Conseil d'état et du plus brillant
+cortège. Les troupes, sous les armes et en belle tenue, bordaient la
+haie depuis les Tuileries jusqu'au palais du Luxembourg. Ayant pris
+place, le premier consul reçut le serment de tous les sénateurs, puis M.
+de Talleyrand lut un rapport sur les indemnités accordées à différens
+princes d'Allemagne, et, en outre, présenta plusieurs projets de
+sénatus-consulte, ent'autres celui qui réunissait à la France l'île
+d'Elbe, depuis si fameuse comme premier lieu d'exil de celui même qui
+alors était réputé l'homme du Destin. Quel souvenir! quel rapprochement!
+
+Le cortège, allant et venant, ne fut salué ni par des acclamations ni
+par aucun signe d'approbation de la part du peuple, malgré les
+démonstrations et les salutations du premier consul, et particulièrement
+de ses frères devant la foule assemblée derrière le cordon des soldats
+bordant la haie. Ce morne silence, et l'espèce d'affectation que mirent
+la plupart des citoyens à ne pas même vouloir se découvrir au passage de
+leur magistrat suprême, blessèrent vivement le premier consul. Peut-être
+se rappela-t-il, à cette occasion, la maxime si connue: «Le silence des
+peuples est la leçon des rois!» maxime qui fut placardée le soir même,
+et lue le lendemain aux Tuileries et dans quelques carrefours.
+
+Comme il ne manqua pas d'imputer cet accueil glacé à la maladresse de
+l'administration et au peu d'élan de ses amis, je lui rappelai qu'il
+m'avait prescrit de ne rien préparer de factice, et j'ajoutai: «Malgré
+la fusion des Gaulois et des Francs? nous sommes toujours le même
+peuple; nous sommes toujours ces anciens Gaulois qu'on représentait
+comme ne pouvant supporter ni la liberté ni l'oppression!...--Que
+voulez-vous dire? répliqua-t-il vivement.--Que les Parisiens ont cru
+voir, dans les dernières dispositions du gouvernement, la perte totale
+de la liberté et une tendance trop visible au pouvoir absolu.--Je ne
+gouvernerais pas six semaines dans ce vide de la paix, reprit-il, si, au
+lieu d'être le maître, je n'étais qu'un simulacre d'autorité.--Mais
+soyez à la fois paternel, affable, fort et juste, et vous reconquerrez
+aisément ce que vous semblez avoir perdu.--Il y a de la bizarrerie et du
+caprice dans ce qu'on appelle l'opinion publique; je saurai la rendre
+meilleure, dit-il en me tournant le dos.»
+
+J'avais un secret pressentiment que je ne tarderais pas à être éloigné
+des affaires; je n'en doutai plus après ce dernier entretien. D'ailleurs
+la connaissance des manoeuvres de mes ennemis y n'avaient pu m'échapper;
+j'en avais de puissans qui épiaient l'occasion de me renverser. Mon
+opposition aux dernières mesures leur servit de prétexte. Non seulement
+j'avais contre moi Lucien et Joseph, mais encore leur soeur Élisa, femme
+hautaine, nerveuse, passionnée, dissolue, dévorée par le double hochet
+de l'amour et de l'ambition. Elle était menée, comme on l'a vu, par le
+poëte Fontanes dont elle s'était engouée, et à qui elle ouvrait alors
+toutes les portes de la faveur et de la fortune. Timide et avisé en
+politique, Fontanes n'agissait lui-même que sous l'influence d'une
+coterie soi-disant religieuse et monarchique, coterie qui, remaniant une
+partie des journaux, avait aussi à elle son auteur romantique, faisant
+du christianisme un poëme, et de notre langue un jargon. Fier de ses
+succès, de sa faveur et de sa petite cour littéraire, Fontanes était
+tout glorieux d'amener aux pieds de son illustre émule de Charlemagne,
+les écrivains novices dont il dirigeait les essais, et qui se croyaient,
+ainsi que lui, appelés à reconstituer la société avec des vieilleries
+monarchiques.
+
+Ce céladon de la littérature, auteur élégant et pur, n'osait pas trop
+m'attaquer en face; mais, dans des Mémoires clandestins qu'il faisait
+remettre au premier consul, il dénigrait toutes les doctrines, toutes
+les institutions libérales, cherchant à rendre suspect les hommes
+marquans de la révolution, qu'il représentait comme des ennemis
+invétérés de l'unité du pouvoir. Son thême, sa conclusion obligée était
+de faire recommencer Charlemagne par Napoléon, afin que la révolution
+pût se reposer et se perdre dans un grand et puissant empire. C'était la
+chimère du jour, ou plutôt on savait que telle était la marotte du
+premier consul et de ses intimes. Aussi tous les aspirans aux places,
+aux faveurs, à la fortune, ne manquaient pas de donner leurs plans,
+leurs vues, dans ce sens, avec plus on moins d'exagération et
+d'extravagance. Vers cette époque aussi apparut, dans la fabrication des
+écritures occultes, le pamphlétaire F...., d'abord agent des agens de
+Louis XVIII, puis agent de Lucien à Londres, lors des préliminaires,
+d'où il avait écrit d'un ton tranchant et suffisant, force pauvretés sur
+les ressorts et le jeu d'un gouvernement qu'il était hors d'état de
+comprendre. Mis à la gratification pour quelques rapports qui, du
+cabinet, me parvinrent anonymes, il s'enhardit, et, profitant de la
+faveur de Lavalette, qui régissait les postes, il fit arriver au chef de
+l'État les premiers essais d'une correspondance devenue ensuite plus
+régulière. Épiant l'air du bureau, il dissertait à tort et à travers sur
+Charlemagne, sur Louis XIV, sur l'ordre social, parlant de
+reconstruction, d'unité de pouvoir, de monarchie, toutes choses
+incompatibles, bien entendu, avec les jacobins, même avec ce qu'il
+appelait, d'un air capable, les hommes forts de la révolution. Tout en
+recueillant les bruits de salons et de cafés, le correspondant officieux
+forgeait mille historiettes contre moi et contre la police générale,
+dont il faisait un épouvantail: c'était le mot d'ordre.
+
+Enfin tous les ressorts étant prêts, et le moment opportun (on avait
+sondé adroitement Duroc et Savary), on arrêta, dans une réunion à
+Morfontaine, chez Joseph, que dans un prochain conseil de famille, où
+assisteraient Cambacérès et Lebrun, on ferait lecture d'un Mémoire où,
+sans m'attaquer personnellement, on s'efforcerait d'établir que, depuis
+l'établissement du consulat à vie et de la paix générale, le ministère
+de la police était un pouvoir inutile et dangereux: inutile contre les
+royalistes, qui, désarmés et soumis, ne demandaient qu'à se rallier au
+gouvernement; dangereux comme étant d'institution républicaine et le
+paratonnerre des anarchistes incurables qui y trouvaient protection et
+salaire. On en concluait qu'il serait impolitique de laisser un si grand
+pouvoir dans les mains d'un seul homme; que c'était mettre à sa merci
+toute la machine du gouvernement. Venait ensuite un plan rédigé par
+Roederer, le faiseur de Joseph, qui avait pour objet à réunir la police
+au ministère de la justice, dans les mains de Regnier, sous le nom de
+grand-juge.
+
+Quand j'appris ce tripotage, et avant même que l'arrêté des consuls ne
+fût signé, je ne pus m'empêcher de dire à mes amis, que j'étais
+remplacé par une _grosse bête_, et c'était vrai. On ne désigna plus
+depuis l'épais et lourd Regnier que sous le nom de _gros juge_.
+
+Je ne fis rien pour parer le coup, tant j'y étais préparé. Aussi mon
+assurance et mon calme étonnèrent le premier consul, quand, au dernier
+travail, il me dit: «M. Fouché, vous avez très-bien servi le
+gouvernement, qui ne se bornera point aux récompenses qu'il vient de
+vous décerner, car dès aujourd'hui vous faites partie du premier corps
+de l'État. C'est avec regret que je me sépare d'un homme de votre
+mérite; mais il a bien fallu prouver à l'Europe que je m'enfonçais
+franchement dans le système pacifique, et que je me reposais sur l'amour
+des Français. Dans les nouveaux arrangemens que je viens d'arrêter, la
+police n'est plus qu'une branche du ministère de la justice, et vous ne
+pouviez y figurer convenablement. Mais soyez sûr que je ne renonce ni à
+vos conseils ni à vos services; il ne s'agit pas du tout ici d'une
+disgrâce, et n'allez pas prêter l'oreille aux bavardages des salons du
+faubourg Saint-Germain, ni à ceux des tabagies où se rassemblent les
+vieux orateurs de clubs dont vous vous êtes si souvent moqué avec moi.»
+
+Après l'avoir remercié des témoignages de satisfaction qu'il daignait me
+donner, je ne lui dissimulai pas que les changemens qu'il avait jugé à
+propos de déterminer ne m'avaient nullement pris au dépourvu.--«Quoi!
+vous vous en doutiez? s'écria-t-il.--Sans en être sûr précisément,
+répondis-je, je m'y étais préparé d'après quelques indices et certains
+chuchottemens parvenus jusqu'à moi.»
+
+Je le suppliai de croire qu'il n'entrait dans mes regrets aucune vue
+personnelle; que j'étais mu seulement par l'extrême sollicitude que
+m'inspireraient toujours la sûreté de sa personne et de son
+gouvernement; que ces sentimens me portaient à le prier de me permettre
+de lui présenter par écrit mes dernières réflexions sur la situation
+présente.--«Communiquez-moi tout ce que vous vous voudrez, citoyen
+sénateur, me dit-il; tout ce qui me viendra de vous attirera toujours
+mon attention.»
+
+Je demandai et j'obtins pour le lendemain une audience dans laquelle je
+me proposai de lui rendre un compte détaillé de l'emploi des fonds
+secrets de mon ministère.
+
+J'allai rédiger mon rapport de clôture pour lequel j'avais déjà pris des
+notes; il était court et nerveux. Je représentai d'abord au premier
+consul que rien n'était moins assuré à mes yeux que l'état de paix, ce
+que je rendis sensible en indiquant les germes de plus d'une guerre à
+venir; j'ajoutai que dans un tel état de choses, et l'opinion publique
+étant peu favorable aux empiétemens du pouvoir, il serait impolitique de
+dépouiller la magistrature suprême des garanties d'une police vigilante;
+que loin de s'endormir dans le système d'une imprudente sécurité, au
+moment où l'on venait de fonder brusquement la permanence de l'autorité
+exécutive, il fallait qu'elle se conciliât l'opinion publique et
+rattachât tous les partis au nouvel ordre de choses; qu'on n'y
+parviendrait qu'en abjurant toute espèce de préventions et de répugnance
+pour tels ou tels hommes; que tout en désapprouvant le système qui avait
+prévalu dans le Conseil, je m'étais toujours expliqué dans l'intérêt du
+premier consul, comme auraient pu le faire ceux de ses serviteurs les
+plus dévoués et les plus intimes; que nos intentions étaient les mêmes à
+tous, mais nos vues et nos moyens différens; que si l'on persistait
+dans des vues erronées on marcherait, sans le vouloir, à une oppression
+intolérable ou à la contre-révolution; qu'il fallait surtout éviter de
+mettre la chose publique à la merci de mains imprudentes ou d'une
+coterie d'eunuques politiques qui, au premier ébranlement, livreraient
+l'État aux royalistes et à l'étranger; que c'était dans les opinions
+fortes et dans les intérêts nouveaux qu'on devait chercher un appui
+solide; que celui de l'armée ne suffirait pas à un pouvoir trop colossal
+pour ne pas exciter les plus vives alarmes en Europe; qu'on ne saurait
+trop s'étudier à ne pas commettre les destinées de la France aux chances
+de nouvelles guerres qui découleraient nécessairement de la trève armée
+dans laquelle se reposaient les forces respectives; qu'avant de rentrer
+dans l'arène il fallait s'assurer de l'affection de l'intérieur et
+grouper autour du gouvernement, non des brouillons, des anarchistes ou
+des contre-révolutionnaires, mais des hommes droits et à caractère, qui
+ne verraient pour eux de sécurité ni de bien-être que dans son maintien;
+qu'on les trouverait parmi les hommes de 1789, et de tous les amis sages
+de la liberté, qui, détestant les excès de la révolution, tenaient à
+l'établissement d'un gouvernement fort et modéré; et enfin que, dans la
+situation précaire où se trouvaient la France et l'Europe, le chef de
+l'État ne devait tenir l'épée dans le fourreau et s'abandonner à une
+douce sécurité qu'entouré de ses amis et préservé par eux. Venait
+ensuite l'application de mes vues et de mon système aux différens partis
+qui divisaient l'État, partis dont les passions et les couleurs
+s'affaiblissaient, il est vrai, de plus en plus; mais qu'un choc, une
+imprudence, des fautes répétées, et une nouvelle guerre, pouvaient
+réveiller et mettre aux prises.
+
+Le lendemain je lui remis ce Mémoire qui était, en quelque sorte, mon
+testament politique; il le prit de mes mains avec une affabilité
+affectée. Je mis ensuite sous ses yeux le compte détaillé de ma gestion
+secrète; et voyant avec surprise que j'avais une énorme réserve de près
+de deux millions quatre cent mille francs: «Citoyen sénateur, me dit-il,
+je serai plus généreux et plus équitable que ne le fut Sieyes, à l'égard
+de ce pauvre Roger-Ducos, en se partageant le gras de caisse du
+Directoire expirant; gardez la moitié de la somme que vous me remettez;
+ce n'est pas trop comme marque de ma satisfaction personnelle et privée;
+l'autre moitié entrera dans la caisse de ma police particulière, qui,
+d'après vos sages avis, prendra un nouvel essor, et sur laquelle je vous
+prierai de me donner souvent vos idées.»
+
+Touché de ce procédé, je remerciai le premier consul de m'élever ainsi
+au niveau des hommes les plus récompensés de son gouvernement (il venait
+aussi de me conférer la sénatorerie d'Aix), et je lui protestai d'être à
+jamais dévoué aux intérêts de sa gloire.
+
+J'étais de bonne foi, persuadé alors comme je le suis encore
+aujourd'hui, qu'en supprimant la police générale il n'avait eu en vue
+que de se défaire d'une institution qui, n'ayant pu sauver ce qu'il
+avait renversé lui-même, lui parut plus redoutable qu'utile; c'était
+l'instrument qu'il redoutait alors plus que les mains qui en avaient la
+direction. Il n'en avait pas moins cédé à une intrigue, en s'abusant sur
+les motifs qu'avaient allégués mes adversaires. En un mot, Bonaparte,
+rassuré par la paix générale contre les tentatives des royalistes,
+s'imagina qu'il n'avait plus d'autres ennemis que dans les hommes de la
+révolution; et comme on ne cessait de lui dire que ces hommes
+s'attachaient à un ministère qui, né de la révolution, protégeait ses
+intérêts et défendait ses doctrines, il le brisa, croyant par là rester
+l'arbitre du mode avec lequel il lui plairait d'exercer le pouvoir.
+
+Je rentrai dans la vie privée avec une sorte de contentement et de
+bonheur domestique, dont je m'étais accoutumé à goûter la douceur au
+milieu même des plus grandes affaires. D'un autre côté, je me retrouvai
+avec un tel surcroît de fortune et de considération que je ne me sentis
+ni frappé ni déchu. Mes ennemis en furent déconcertés. J'acquis même
+dans le Sénat, sur ceux de mes collègues les plus honorables, une
+influence marquée: mais je ne fus rien moins que tenté d'en abuser; je
+m'abstins même d'en tirer aucun avantage, car je savais qu'on avait les
+yeux sur moi. Je passais des jours heureux et tranquilles dans ma terre
+de Pont-Carré, ne venant à Paris que rarement, dans l'automne de 1802,
+quand il plut au premier consul de me donner un témoignage public de
+faveur et de confiance. Je fus appelé à faire partie d'une commission
+chargée de conférer avec les députés des différens cantons de la Suisse,
+pays trop voisin de la France pour qu'elle n'y exerçât pas une
+intervention puissante. Par sa position géographique, la Suisse semblait
+destinée à être le boulevard de cette partie de la France la plus
+accessible, qui n'a, pour ainsi dire, d'autres frontières militaires que
+ses gorges, ni d'autres sentinelles que ses pâtres. Sous ce point de
+vue, la situation politique de la Suisse devait d'autant plus intéresser
+le premier consul, qu'il n'avait pas peu contribué, après la paix de
+Campo-Formio, à porter le Directoire à l'envahir et à l'occuper
+militairement. Son expérience et la hauteur de ses vues lui firent
+comprendre que cette fois il fallait éviter les mêmes fautes et les
+mêmes excès. Sa marche fut bien plus adroite et plus habile.
+
+L'indépendance de la Suisse venait d'être reconnue par le traité de
+Lunéville; ce traité lui assurait le droit de se donner le gouvernement
+qui lui conviendrait. Elle se crut redevable de son indépendance au
+premier consul, qui s'attendait bien que les Suisses abuseraient de
+leur émancipation. En effet, ils étaient déchirés par deux factions
+opposées, savoir: le parti unitaire ou démocratique qui voulait la
+république une et indivisible, et le parti fédéraliste ou des hommes de
+la vieille aristocratie qui réclamaient les anciennes institutions. Le
+parti unitaire était né de la révolution française; l'autre était celui
+de l'ancien régime, et il penchait secrètement pour l'Autriche; entre
+ces deux factions flottait le parti modéré ou neutre. Abandonnés à
+eux-mêmes pendant toute l'année 1802, les unitaires et les fédéralistes
+en vinrent aux déchiremens et à la guerre civile, tour-à-tour
+secrètement encouragés par notre ministre Verninac, d'après l'impulsion
+du cabinet des Tuileries, dont la politique visait à un dénouement
+calculé avec art et par cela même inévitable. Le parti fédéraliste ayant
+pris le dessus, les unitaires se jetèrent dans les bras de la France.
+C'est ce qu'attendait le premier consul. Tout-à-coup il fait apparaître
+son aide-de-camp Rapp, porteur d'une proclamation où il parlait en
+maître plutôt qu'en médiateur, ordonnant à tous les partis de poser les
+armes, faisant occuper militairement la Suisse par un corps d'armée
+sous les ordres du général Ney. En cédant à la force, la dernière diète
+fédérative ne céda rien de ses droits. Aussi les cantons confédérés
+furent-ils traités en pays conquis; et l'on vit Bonaparte procéder à sa
+médiation comme à une conquête qui eût été le prix de la valeur. Ainsi
+s'évanouirent les derniers efforts des Suisses pour recouvrer leurs
+anciennes lois et leur ancien gouvernement.
+
+Les délégués des deux parus eurent rendez-vous à Paris, pour venir y
+implorer la puissante protection du médiateur. Trente-six députés des
+unitaires y accoururent. Les fédéralistes furent plus lents, tant ils
+répugnaient à une démarche qu'ils regardaient comme une humiliation;
+leurs délégués vinrent pourtant, au nombre de quinze, et tous se
+trouvèrent réunis à Paris au mois de décembre. Ce fut alors que le
+premier consul nomma la commission chargée de conférer avec eux et de
+préparer l'acte de médiation qui devait mettre un terme aux troubles de
+la Suisse. Cette commission, présidée par le sénateur Barthélémy, se
+composait de deux sénateurs, le président et moi compris, et des deux
+Conseillers d'état, Roederer et Demeunier. Le choix du président ne
+pouvait être plus heureux. De même que le sénateur Barthélémy, je fus
+assailli par ces bons Suisses qui avaient recours à nous comme à un
+aréopage. J'avais beau leur dire que toute décision ultérieure
+dépendrait de la volonté du premier consul, dont nous n'étions que les
+rapporteurs, ils s'obstinaient à me croire en particulier une grande
+influence: mon cabinet et mon salon ne désemplissaient pas.
+
+Les conférences s'ouvrirent, et dans une première séance, tenue le 10
+décembre, notre président donna lecture aux délégués d'une lettre par
+laquelle le premier consul leur manifestait ses intentions. «La nature,
+leur disait-il, a fait votre état fédératif; vouloir le vaincre ne peut
+être d'un homme sage.» Cet oracle fut un coup de foudre pour le parti
+unitaire; il en fut terrassé. Toutefois, pour modérer le triomphe des
+fédéralistes qui s'imaginaient déjà voir renaître l'ancien ordre de
+choses, la lettre consulaire ajoutait: «La renonciation à tous les
+priviléges est votre premier besoin et votre premier droit.» Ainsi plus
+d'ancienne aristocratie. La lettre contenait à la fin la déclaration
+expresse que la France et la république italienne ne permettraient
+jamais qu'il s'établît en Suisse un système de nature à favoriser les
+intérêts des ennemis de l'Italie et de la France.
+
+Je proposai aussitôt que la consulte nommât une commission de cinq
+membres avec lesquels la commission consulaire et le premier consul
+lui-même pussent conférer. Dès le surlendemain, 12 décembre, Bonaparte
+eut, avec la commission de la consulte, nous présens, une conférence où
+ses intentions furent plus clairement exprimées. Un tiers parti se forma
+presque aussitôt, qui finit par supplanter les unitaires et les
+fédéralistes que nous avions résolus de neutraliser. Une assez forte
+opposition de vues et d'intérêts donna lieu à des discussions
+très-animées qui, interrompues et reprises, se prolongèrent jusqu'au 24
+janvier 1803. Ce jour-là le premier consul y mit un terme en faisant
+requérir la consulte de nommer des commissaires qui recevraient de sa
+main l'acte de médiation qu'il venait de faire dresser (sur nos rapports
+et nos vues), acte sur lequel il leur serait permis de communiquer
+leurs observations. Appelés à une nouvelle conférence qui dura près de
+huit heures, les commissaires suisses obtinrent différentes
+modifications au projet de constitution; et le 19 février ils reçurent
+de la main du premier consul, dans une séance solennelle, l'_acte de
+médiation_ qui devait régir leur pays. Cet acte imposait à la Suisse un
+nouveau pacte fédératif, et déterminait en outre la constitution
+particulière de chaque canton. Le surlendemain la consulte ayant été
+congédiée, la commission consulaire dont je faisais partie, fit la
+clôture de ses séances et de ses procès-verbaux.
+
+Ainsi se termina l'intervention du gouvernement français dans les
+affaires intérieures de la Suisse. Il eût été difficile, je crois,
+d'imaginer un régime transitoire plus conforme aux vrais besoins de ses
+habitans. Jamais d'ailleurs Bonaparte n'abusa moins de son énorme
+prépondérance; et la Suisse est, sans contredit, de tous les États
+voisins ou éloignés sur lesquels il a influé, celui qu'il a le plus
+ménagé pendant les quinze années de son ascendant et de sa gloire. Pour
+rendre hommage à la vérité, j'ajouterai que l'acte de médiation de la
+Suisse fut imprégné, autant que possible, de l'esprit conciliant et
+modérateur par essence de mon collègue Barthélémy; et j'ose dire que, de
+mon côté, je l'ai secondé de toutes mes forces et de tous mes moyens.
+J'eus, à ce sujet, plusieurs conférences particulières avec le premier
+consul.
+
+Mais que sa conduite à l'égard du reste de l'Europe ressembla peu à sa
+politique modérée envers nos voisins les Suisses!
+
+Tout avait été préparé aussi, afin de porter des coups sensibles à la
+confédération germanique dont on voulait commencer la démolition. On
+avait renvoyé à une députation extraordinaire de l'Empire, l'affaire des
+indemnités à donner à ceux des membres du corps germanique qui, en tout
+ou en partie, avaient été dépouillés de leur état et possession, tant
+par les diverses cessions que par la réunion de la rive gauche du Rhin à
+la France. La commission extraordinaire s'était constituée à Ratisbonne
+dans l'été de 1801, sous la médiation de la France et de la Russie. Ses
+opérations mirent en éveil tous nos intrigans en diplomatie; ils en
+firent une mine qu'ils exploitèrent avec une impudeur qui d'abord
+révolta le chef de l'État, mais qu'il ne put réprimer tant il y eut de
+personnages élevés qui s'en mélèrent. Il était d'ailleurs naturellement
+indulgent pour toutes les exactions qui pesaient sur les étrangers. Dans
+cette grande affaire, notre influence domina l'influence russe. La
+commission extraordinaire ne donna son recez, après sa quarante-sixième
+séance, que le 23 février 1803, à l'époque même où se terminait
+l'affaire de la médiation de la Suisse. Qu'on juge de l'activité des
+intrigues; et que de marchés honteux eurent lieu dans ce long
+intervalle, surtout à mesure qu'on approchait du dénouement! Quand les
+plaintes arrivaient, que de grandes friponneries étaient dévoilées, on
+rejetait tout sur les manèges des bureaux, où il n'y avait que des
+entremetteurs, tandis que tout partait de certains cabinets, de certains
+boudoirs, où l'on vendait les indemnités et les principautés. Quoique
+n'étant plus dans les affaires, c'était toujours à moi que s'adressaient
+les plaintes et les révélations dans les dénis de justice; on
+s'obstinait à me croire influent et à portée de l'oreille du maître.
+
+Mais ce ne fut pas du côté de l'Allemagne, déjà dans une décadence
+visible, que se forma la tempête qui devait nous ramener les fléaux de
+la guerre et des révolutions; ce fut au-delà du Pas-de-Calais. Ce que
+j'avais prévu se réalisa par une suite de causes irrésistibles.
+L'enthousiasme que la paix d'Amiens avait excité en Angleterre n'avait
+pas été de longue durée. Le cabinet anglais, sur ses gardes et croyant
+peu à la sincérité du premier consul, différait sous certains prétextes
+de se dessaisir du Cap de Bonne-Espérance, de Malte et d'Alexandrie en
+Égypte. Mais ceci ne touchait que les relations politiques; Bonaparte y
+était moins sensible qu'au maintien de son autorité personnelle qui,
+dans les papiers anglais, continuait d'être attaquée avec une virulence
+à laquelle il ne pouvait s'accoutumer. Sa police était alors si débile,
+qu'on le vit bientôt se débattre lui-même sans dignité et sans succès
+contre la presse et les intrigues anglaises. A chaque note contre les
+invectives des journalistes de Londres, les ministres de la
+Grande-Bretagne répondaient que c'était une conséquence de la liberté
+de la presse, qu'ils y étaient eux-mêmes exposés et qu'il n'y avait,
+contre un tel abus, d'autre recours que celui des lois. Aveuglé par sa
+colère, le premier consul, mal conseillé, donna dans le piége; il se
+commit avec le pamphlétaire Peltier[20], qui ne fut condamné à une
+amende que pour mieux triompher de la puissance de son adversaire. Une
+riche souscription, bientôt remplie par l'élite de l'Angleterre, le mit
+en état de faire à Bonaparte une guerre de plume, devant laquelle
+pâlirent le _Moniteur_ et l'_Argus_.
+
+[Note 20: Auteur de l'_Ambigu_ et d'une foule de pamphlets
+très-spirituels contre Bonaparte et sa famille. (_Note de l'éditeur_.)]
+
+De là le ressentiment que Bonaparte éprouva contre l'Angleterre. «Chaque
+vent qui en souffle, disait-il, n'apporte rien qu'inimitié et que haine
+contre ma personne.» Il jugea dès-lors que la paix ne pouvait lui
+convenir; qu'elle ne lui laisserait pas assez de facilité pour agrandir
+sa domination au dehors et gênerait l'extension de sa puissance
+intérieure; que d'ailleurs nos relations journalières avec l'Angleterre
+modifiaient nos idées politiques et réveillaient nos idées de liberté.
+Dès lors il résolut de nous priver de tout rapport avec un peuple libre.
+Les plus grossières invectives contre le gouvernement et les
+institutions des Anglais salirent nos journaux qui prirent un ton rogue
+et furibond. N'ayant plus ni haute police ni esprit public, le premier
+consul eut recours aux artifices de son ministre des relations
+extérieures pour fausser les idées des Français. D'épais nuages
+obscurcirent une paix devenue problématique, mais à laquelle Bonaparte
+tenait encore malgré lui par une sorte d'effroi intérieur qui lui
+faisait présager des catastrophes.
+
+Au-delà de la Manche tout devenait hostile, et les griefs contre le
+premier consul étaient clairement articulés. On lui reprochait d'avoir
+incorporé le Piémont et l'île d'Elbe; d'avoir disposé de la Toscane et
+gardé Parme; d'imposer de nouvelles lois aux républiques ligurienne et
+helvétique; de réunir dans sa main le gouvernement de la république
+italienne; de traiter la Hollande comme une province française; de
+rassembler des forces considérables sur les côtes de Bretagne, sous
+prétexte d'une nouvelle expédition contre Saint-Domingue, de faire
+stationner à l'embouchure de la Meuse un autre corps dont l'importance
+était hors de proportion avec son objet avoué, celui de prendre
+possession de la Louisiane; enfin d'envoyer des officiers d'artillerie
+et du génie comme agens commerciaux, explorer les ports et les rades de
+la Grande-Bretagne, pour se disposer ainsi au sein de la paix à une
+invasion furtive sur les côtes d'Angleterre.
+
+Le seul grief que le premier consul pût élever contre les Anglais, se
+renfermait dans leur refus de rendre Malte. Mais ils répondaient que les
+changemens politiques survenus depuis le traité d'Amiens, rendaient
+cette restitution impossible sans quelques arrangemens préalables.
+
+Il est certain qu'on ne mit pas assez de circonspection dans les
+opérations politiques dirigées contre l'Angleterre. Si Bonaparte eût
+voulu le maintien de la paix, il aurait soigneusement évité de donner à
+cette puissance de l'ombrage et des inquiétudes sur ses possessions de
+l'Inde, et il se fut abstenu d'applaudir aux fanfaronnades de la mission
+de Sébastiani en Syrie et en Turquie. Son entretien imprudent avec lord
+Whitworth accéléra la rupture; ce fut là l'instant critique de la vie
+politique de Bonaparte. Je jugeai dès-lors qu'il passerait bientôt d'une
+certaine modération, comme chef de gouvernement, à des actes
+d'exagération, d'emportement et même de fureur.
+
+Tel fut son décret du 22 mai 1803, ordonnant d'arrêter tous les Anglais
+qui commerçaient ou voyageaient en France. Il n'y avait point encore eu
+d'exemple d'une pareille atteinte au droit des gens. Comment M. de
+Talleyrand put-il se prêter à devenir le principal instrument d'un acte
+si sauvage, lui qui avait donné l'assurance expresse aux Anglais
+résidant à Paris qu'ils jouiraient, après le départ de leur ambassadeur,
+de la protection du gouvernement _avec autant d'étendue que durant son
+séjour_? S'il avait eu le courage de se retirer, que serait devenu
+Napoléon, sans haute police et sans ministre capable de balancer la
+politique de l'Europe? Que nous aurions d'autres griefs à articuler;
+d'autres accusations à porter au sujet de coopérations plus
+monstrueuses! Je me crus heureux alors de n'être plus pour rien dans les
+affaires. Qui sait? j'aurais peut-être fléchi tout comme un autre; mais
+au moins aurais-je constaté ma résistance et pris acte de ma
+désapprobation.
+
+Sans plus de délai Bonaparte se mit en possession de l'électorat
+d'Hanovre, et ordonna le blocus de l'Elbe et du Weser. Toutes ses
+pensées se dirigèrent vers l'exécution du grand projet de descente sur
+la côte ennemie. On couvrit de camps les falaises d'Ostende, de
+Dunkerque et de Boulogne; on fit armer des escadres à Toulon, à
+Rochefort et à Brest; on fit couvrir nos chantiers de péniches, de
+prames, de chaloupes et de bateaux canonniers. De son côté, l'Angleterre
+prit toutes ses mesures de défense; sa marine fut portée à quatre cent
+soixante-neuf vaisseaux de guerre, et une flotille de huit cents
+bâtimens garda ses côtes; toute sa population nationale courut aux
+armes; des camps s'élevèrent sur les dunes de Douvres, des comtés de
+Sussex et de Kent; les deux armées n'étaient plus séparées que par le
+détroit, et les flotilles ennemies venaient insulter les nôtres que
+protégeait une côte hérissée de canons.
+
+Ainsi des préparatifs formidables marquèrent des deux côtés le
+renouvellement de la guerre maritime, prélude plus ou moins prochain
+d'une guerre générale. De la part de l'Angleterre un motif politique
+plus grave avait accéléré la rupture. Le cabinet de Londres avait eu de
+bonne heure avis que Bonaparte préparait, dans le silence du cabinet,
+tous les ressorts nécessaires pour être proclamé empereur et faire
+revivre l'Empire de Charlemagne. Depuis mon éloignement des affaires, il
+était persuadé que l'opposition qu'il éprouverait à mettre la couronne
+sur sa tête, ne serait que très-faible, les idées républicaines ayant
+cessé d'être en crédit. Tous les rapports qui venaient de Paris
+s'accordaient sur ce point qu'il ceindrait bientôt le bandeau des rois.
+Ce qui donna surtout l'éveil au cabinet de Londres, ce fut la
+proposition qu'on fit aux princes de la maison de Bourbon de transférer
+au premier consul leurs droits à la couronne de France. N'osant en faire
+directement la proposition lui-même, il se servit, pour cette
+négociation délicate, du cabinet prussien dont il disposait à son gré.
+Le ministre Haugwitz employa M. de Meyer, président de la régence de
+Varsovie, qui offrit à Louis XVIII des indemnités en Italie et une
+existence magnifique. Mais, noblement inspiré, le roi fit cette belle
+réponse connue: «J'ignore quels sont les desseins de Dieu sur ma race et
+sur moi; mais je connais les obligations qu'il lui a imposées par le
+rang où il lui a plu de me faire naître. Chrétien, je remplirai ces
+obligations jusqu'au dernier soupir; fils de Saint-Louis, je saurai, à
+son exemple, me respecter jusque dans les fers; successeur de François
+Ier, je veux du moins pouvoir dire comme lui: nous avons tout perdu,
+hors l'honneur.» Tous les princes français adhérèrent à cette noble
+déclaration. Je me suis étendu sur ce fait parce qu'il sert à expliquer
+ce que j'ai à dire sur la conspiration de Georges et de Moreau, et sur
+le meurtre du duc d'Enghien. Le mauvais succès de la démarche faite
+auprès des princes ayant retardé le développement du plan de Bonaparte,
+le reste de l'année 1803 se passa dans l'attente. On n'eut l'air de
+s'occuper que des préparatifs de l'invasion. Mais un double danger parut
+imminent à Londres, et alors s'ourdit la conspiration de Georges
+Cadoudal, sur le seul fondement du mécontentement de Moreau, qu'on
+savait être opposé à Bonaparte. Il n'était question de rien moins que
+de rapprocher et de coaliser les deux partis extrêmes, les royalistes
+armés d'une part et les patriotes indépendans de l'autre. Cimenter une
+telle réunion était au-dessus des moyens des agens qui s'y
+entremêlèrent. Des intrigans ne pouvaient qu'arriver à un faux résultat.
+La découverte d'une branche isolée de la conspiration la fit avorter.
+Quand Réal eut reçu les premières révélations de Querelle, condamné à
+mort, et qu'il en eut rendu compte, le premier consul refusa d'abord d'y
+croire. Je fus consulté, et je vis un complot qu'il fallait pénétrer et
+suivre. J'aurais pu faire rétablir dès ce moment le ministère de la
+police et en reprendre les rênes; mais je n'eus garde et j'éludai; je ne
+voyais encore rien de clair dans l'horizon. J'avouai sans peine que le
+_gros juge_ était incapable de démêler et de conduire une affaire si
+importante; mais je vantai Desmarets, chef de la division secrète, et
+Réal, Conseiller d'état, comme deux excellens limiers et parfaits
+explorateurs; je dis que Réal ayant eu le bonheur de la découverte, il
+fallait lui donner la mission de confiance d'achever son ouvrage. Il fut
+mis à la tête d'une commission extraordinaire avec carte blanche, et il
+put s'appuyer sur le pouvoir militaire, Murat ayant été nommé gouverneur
+de Paris. De découverte en découverte, on se saisit de Pichegru, de
+Moreau et de Georges. Bonaparte vit au fond de cette conspiration et
+dans la complicité de Moreau un coup de fortune qui lui assurait
+l'Empire; il crut qu'il suffirait de qualifier Moreau de brigand pour le
+dénationaliser. Ce mécompte et l'assassinat du duc d'Enghien faillirent
+tout perdre.
+
+J'eus un des premiers connaissance de la mission de Caulaincourt et
+d'Ordener sur les bords du Rhin; mais quand je sus que le télégraphe
+venait d'annoncer l'arrestation du prince, et que l'ordre de le
+transférer de Strasbourg à Paris était donné, je pressentis la
+catastrophe et je frémis pour la noble victime. Je courus à la
+Malmaison, où était alors le premier consul; c'était le 29 ventôse (20
+mars 1804). J'y arrivai à neuf heures du matin, et je le trouvai agité,
+se promenant seul dans le parc. Je lui demandai la permission de
+l'entretenir du grand événement du jour. «Je vois, dit-il, ce qui vous
+amène; je frappe aujourd'hui un grand coup qui est nécessaire.» Je lui
+représentai alors qu'il soulèverait la France et l'Europe, s'il
+n'administrait pas la preuve irrécusable que le duc conspirait contre sa
+personne à Etteinheim. «Qu'est-il besoin de preuves? s'écria-t-il;
+n'est-ce pas un Bourbon, et de tous le plus dangereux?» J'insistai en
+exposant des raisons politiques propres à faire taire la raison d'état;
+ce fut en vain; il finit par me dire avec humeur: «Vous et les vôtres
+n'avez-vous pas dit cent fois que je finirais par être le Monck de la
+France, et par rétablir les Bourbons? eh bien! il n'y aura plus moyen de
+reculer. Quelle plus forte garantie puis-je donner à la révolution que
+vous avez cimentée du sang d'un roi? Il faut d'ailleurs en finir: je
+suis environné de complots; il faut imprimer la terreur ou périr.» En
+proférant ces dernières paroles qui ne laissaient plus d'espoir, il
+s'était rapproché du château; j'y vis arriver M. de Talleyrand, et un
+instant après, les deux consuls Cambacérès et Lebrun. Je regagnai ma
+voiture, et rentrai chez moi consterné.
+
+Je sus le lendemain qu'après mon départ on avait tenu conseil, et que,
+dans la nuit, Savary avait procédé à l'exécution du malheureux prince;
+on citait des circonstances atroces. Savary s'était dédommagé,
+disait-on, d'avoir manqué sa proie en Normandie, où il s'était flatté
+d'attirer dans le piège, au moyen des fils de la conspiration de
+Georges, le duc de Berri et le comte d'Artois, qu'il eût sacrifiés plus
+volontiers que le duc d'Enghien[21]. Réal m'assura qu'il s'était si peu
+attendu à l'exécution nocturne, qu'il était parti le matin pour aller
+chercher le prince à Vincennes, croyant le conduire à la Malmaison, et
+s'imaginant que le premier consul finirait cette grande affaire d'une
+manière magnanime. Mais, dit-il, un coup d'état lui parut indispensable
+pour frapper l'Europe de terreur et pour détruire tous les germes de
+conspiration contre sa personne.
+
+[Note 21: Sans chercher à innocenter M. le duc de Rovigo qui s'est
+si mal justifié lui-même de sa participation au meurtre du duc
+d'Enghien, nous ferons observer que Fouché est ici un peu suspect de
+partialité; il n'aimait pas M. de Rovigo qui fut chargé plus tard de le
+remplacer au ministère de la police. (_Note de l'éditeur_.)]
+
+L'indignation que j'avais prévue éclata de la manière la plus sanglante.
+Je ne fus pas celui qui osa s'exprimer avec le moins de ménagement sur
+cet attentat contre le droit des nations et de l'humanité. «C'est plus
+qu'un crime, dis-je, c'est une faute!» paroles que je rapporte, parce
+qu'elles ont été répétées et attribuées à d'autres.
+
+Le procès de Moreau fit un moment diversion; mais en faisant naître un
+danger plus réel, par suite de l'irritation et de l'indignation
+publiques. Moreau paraissait à tous les yeux une victime de la jalousie
+et de l'ambition de Bonaparte. La disposition générale des esprits
+faisait craindre que sa condamnation n'entraînât un soulèvement et la
+défection des troupes. Sa cause devenait celle de la plupart des
+généraux. Lecourbe, Dessoles, Macdonald, Masséna et beaucoup d'autres se
+prononçaient avec une loyauté et une énergie menaçantes. Moncey déclara
+ne pouvoir pas même répondre de la gendarmerie. On touchait à une crise,
+et Bonaparte se tenait renfermé dans son château de Saint-Cloud, comme
+dans une forteresse. Je m'y présentai deux jours après lui avoir écrit,
+afin de lui montrer l'abîme entrouvert sous ses pas. Il affecta une
+fermeté qu'il n'avait pas au fond de l'âme.
+
+«Je ne suis pas d'avis, lui dis-je, de sacrifier Moreau, et ici je
+n'approuve pas du tout les moyens extrêmes; il faut temporiser, car la
+violence approche trop de la faiblesse, et un acte de clémence de votre
+part en imposera plus que les échafauds.»
+
+M'ayant écouté attentivement dans l'exposé du danger de sa position, il
+me promit de faire grâce à Moreau, en commuant la peine de mort en un
+simple exil. Était-il lui-même sincère? Je savais qu'on poussait Moreau
+à se soustraire à la justice, en faisant un appel aux soldats, dont on
+lui exagérait les dispositions. Mais de meilleurs conseils et son propre
+instinct prévalurent en le retenant dans de justes bornes. Tous les
+efforts de Bonaparte et de ses affidés pour le faire condamner à mort
+échouèrent. L'issue du procès ayant déconcerté le premier consul, il me
+fit appeler à Saint-Cloud, et là je fus chargé directement par lui de
+m'entremettre dans cette affaire délicate et d'amener un dénouement
+paisible. Je vis d'abord la femme de Moreau, et je m'efforçai de calmer
+des passions bien profondes et bien vives. Je vis ensuite Moreau, et il
+me fut aisé de le faire consentir à son ostracisme, en lui montrant la
+perspective du danger d'une détention de deux ans qui le mettrait, pour
+ainsi dire, à la merci de son ennemi. A vrai dire, il y avait autant de
+danger pour l'un que pour l'autre: Moreau pouvait être assassiné ou
+délivré. Il suivit mes conseils, et prit la route de Cadix, pour de là
+passer aux États-Unis. Le lendemain, je fus accueilli et remercié à
+Saint-Cloud dans des termes qui me firent présager le retour prochain
+d'une éclatante faveur.
+
+J'avais aussi donné à Bonaparte le conseil de se rendre maître de la
+crise et de se faire proclamer empereur, afin de mettre fin à nos
+incertitudes, en fondant sa dynastie. Je savais que son parti était
+pris. N'eût-il pas été absurde de la part des hommes de la révolution,
+de tout compromettre pour défendre des principes, tandis que nous
+n'avions plus qu'à jouir de la réalité? Bonaparte était alors le seul
+homme en position de nous maintenir dans nos biens, dans nos dignités,
+dans nos emplois. Il profita de tous ses avantages, et avant même le
+dénouement de l'affaire de Moreau, un tribun aposté[22] fit la motion de
+conférer le titre d'empereur et le pouvoir impérial héréditaire à
+Napoléon Bonaparte, et d'apporter dans l'organisation des autorités
+constituées les modifications que pourraient exiger l'établissement de
+l'Empire, sauf à conserver dans leur intégrité l'égalité, la liberté et
+les droits du peuple.
+
+[Note 22: Le tribun Curée.]
+
+Les membres du Corps législatif se réunirent, M. de Fontanes à leur
+tête, pour adhérer au voeu du Tribunat. Le 16 mai, trois orateurs du
+Conseil d'état ayant porté au Sénat un projet de sénatus-consulte, le
+rapport fut renvoyé à une commission et adopté le même jour. Ainsi ce
+fut Napoléon lui-même qui, en vertu de l'initiative qu'on lui avait
+déférée, proposa au Sénat sa promotion à la dignité impériale. Le Sénat,
+dont je faisais partie, se rendit en corps à Saint-Cloud, et le
+sénatus-consulte fut proclamé à l'instant même par Napoléon en personne.
+Il s'engageait, dans les deux années qui suivraient son avènement, de
+prêter, en présence des grands de l'Empire et de ses ministres, serment
+de respecter et de faire respecter l'égalité des droits, la liberté
+politique et civile, l'irrévocabilité des biens nationaux; de ne lever
+aucun impôt et de n'établir aucune taxe qu'en vertu de la loi. De qui
+la faute, si, dès l'origine, l'Empire ne fut pas une véritable monarchie
+constitutionnelle? Je ne prétends pas m'élever ici contre le corps dont
+je faisais partie à cette époque; mais j'y trouvai alors bien peu de
+dispositions à une opposition nationale.
+
+Le titre d'empereur et le pouvoir impérial fut héréditaire dans la
+famille de Bonaparte, de mâle en mâle, et par ordre de primogéniture.
+N'ayant point d'enfant mâle, Napoléon pouvait adopter les enfans ou
+petits-enfans de ses frères, et, dans ce cas, ses fils adoptifs
+entraient dans la ligne de sa descendance directe.
+
+Cette disposition avait un but qui ne pouvait échapper à quiconque était
+au fait de la situation domestique de Napoléon. Elle était singulière,
+et il faudrait la plume d'un Suétone pour la décrire. Je ne l'essaierai
+pas; mais il me faudra pourtant l'indiquer, pour la vérité et l'utilité
+de l'histoire.
+
+Depuis long-temps Napoléon avait la certitude, malgré les artifices de
+Joséphine, qu'elle ne lui donnerait jamais de progéniture. Cette
+situation tôt ou tard devait lasser le fondateur d'un grand Empire, dans
+toute la force de l'âge. Joséphine se trouvait entre deux écueils:
+l'infidélité et le divorce. Aussi ses inquiétudes et ses alarmes
+s'étaient-elles accrues depuis l'avènement au consulat, qu'elle savait
+n'être qu'un acheminement à l'Empire. Dans l'intervalle, désolée de sa
+stérilité, elle imagina de substituer sa fille Hortense dans l'affection
+de son époux, qui déjà, sous le rapport des sens, lui échappait, et qui,
+dans l'espoir de se voir renaître, pouvait rompre le noeud qui
+l'unissait à elle: ce n'eût pas été sans peine. D'une part, l'habitude,
+de l'autre, l'amabilité de Joséphine et une sorte de superstition
+semblaient lui assurer à jamais l'attachement ou du moins les procédés
+de Napoléon; mais de grands sujets de transes et d'inquiétudes n'en
+existaient pas moins. Le préservatif se présenta naturellement à
+l'esprit de Joséphine; elle fut même peu contrariée dans l'exécution de
+son plan. Toute jeune, Hortense avait éprouvé un grand éloignement pour
+le mari de sa mère: elle le détestait; mais insensiblement le temps,
+l'âge, l'auréole de gloire qui environnait Napoléon, et ses procédés
+pour Joséphine firent passer Hortense d'une sorte d'antipathie à
+l'adoration. Sans être jolie, elle était spirituelle, sémillante,
+pleine de grâces et de talens. Elle plut, et les penchans devinrent si
+vifs de part et d'autre, qu'il suffit à Joséphine d'avoir l'air de s'y
+complaire maternellement et ensuite de fermer les yeux, pour assurer son
+triomphe domestique. La mère et la fille régnèrent à la fois dans le
+coeur de cet homme altier. Quand, d'après le conseil de la mère, l'arbre
+porta son fruit, il fallut songer à masquer, par un mariage subit, une
+intrigue qui déjà se décelait aux yeux des courtisans. Hortense eût
+donné volontiers sa main à Duroc; mais Napoléon, songeant à l'avenir et
+calculant dès lors la possibilité d'une adoption, voulut concentrer dans
+sa propre famille, par un double inceste, l'intrigue à laquelle il
+allait devoir tous les charmes de la paternité. De là l'union de son
+frère Louis et d'Hortense, union malheureuse, et qui acheva de déchirer
+tous les voiles.
+
+Pourtant tous les voeux, à l'exception de ceux du nouvel époux, furent
+d'abord exaucés. Hortense donna le jour à un fils qui prit le nom de
+Napoléon, et à qui Napoléon prodigua des marques de tendresse dont on ne
+le croyait pas susceptible. Cet enfant se développait d'une manière
+charmante, et par ses traits même intéressait doublement Napoléon, à
+l'époque de son avènement à l'Empire. Nul doute que dès lors il ne l'ait
+désigné dans son coeur comme son enfant adoptif.
+
+Mais sa proclamation à la dignité impériale reçut partout l'accueil le
+plus glacial; il y eut des fêtes publiques sans élans et sans gaîté.
+
+Napoléon n'avait pas attendu que la formalité de la sanction du peuple
+fût remplie, pour s'entendre saluer du nom d'empereur et pour recevoir
+le serment du Sénat, qui n'était déjà plus que l'instrument passif de sa
+volonté. C'était dans l'armée seule qu'il semblait vouloir jeter les
+racines de son gouvernement: aussi le vit-on se hâter de conférer la
+dignité de maréchal de l'Empire soit à ceux des généraux qui lui étaient
+le plus dévoués, soit à ceux qui lui avaient été opposés, mais qu'il lui
+eût été impolitique d'exclure. A côté des noms de Berthier, Murat,
+Lannes, Bessières, Davoust, Soult, Lefèvre, sur lesquels il pouvait le
+plus compter, on voyait les noms de Jourdan, Masséna, Bernadotte, Ney,
+Brune et Augereau, plus républicains que monarchiques. Quant à
+Pérignon, Serrurier, Kellermann et Mortier, ils n'étaient là que pour
+faire nombre et pour compléter les dix-huit colonnes de l'Empire, dont
+l'opinion ratifia le choix.
+
+Il y eut plus de difficultés pour monter une cour, rétablir les levers
+et les couchers, les présentations spéciales; pour former une maison
+d'honneur de personnes que la révolution avait élevées, et d'autres
+prises dans les familles anciennes qu'elle avait dépouillées. On n'eut
+pas tort d'y employer des nobles et des émigrés; la domesticité du
+palais leur fut dévolue. Le ridicule s'attacha d'abord à ces
+travestissemens; mais on s'y accoutuma bientôt.
+
+On voyait pourtant que tout était contraint et forcé, et qu'on était
+plus habile à organiser le gouvernement militaire; le gouvernement civil
+n'était encore qu'ébauché. L'élévation de Cambacérès et de Lebrun, le
+premier comme archichancelier, le second comme architrésorier,
+n'ajoutait rien au contre-poids des conseils. L'institution du Conseil
+d'état, comme partie intégrante et autorité supérieure de l'État, parut
+aussi plutôt un moyen de centralisation que d'élaboration de discussion
+et de lumières. Parmi les ministres, M. de Talleyrand seul se montrait
+en état d'exercer l'influence de la perspicacité, mais seulement au
+dehors. Au dedans, un grand ressort manquait, celui de la police
+générale, qui pouvait rallier le passé au présent, et garantir la
+sécurité de l'Empire. Napoléon sentit lui-même le vide, et, par décret
+impérial du 10 juillet, il me rétablit à la tête de la police, en
+m'investissant d'attributions plus fortes que celles que j'avais eues
+avant l'absurde réunion de la police à la justice.
+
+Ici je sens qu'il me faut presser ma marche et mes récits; car il me
+reste encore à parcourir un laps de six années fertiles en événemens
+mémorables; ce cadre est immense. Raison de plus pour laisser de côté
+tout ce qui est indigne de l'histoire; pour n'indiquer ou ne révéler que
+ce qui mérite d'occuper son burin: mais rien d'essentiel ne sera omis.
+
+Deux jours avant le décret qui me rappelait, j'avais été mandé à
+Saint-Cloud, en conférence particulière dans le cabinet de Napoléon. Là,
+j'avais établi, pour ainsi dire, mes conditions, en faisant revêtir de
+l'approbation impériale les bases qui complétaient l'organisation
+nouvelle de mon ministère.
+
+Réal y avait aspiré, en récompense de son zèle dans la poursuite de la
+conspiration de Georges; mais, habile explorateur et bon chef de
+division, il n'était ni de force ni de taille à faire mouvoir une
+pareille machine. S'il n'eut pas le ministère, il fut largement
+récompensé en espèces sonnantes, auxquelles il n'était pas insensible;
+et de plus, il fut un des quatre Conseillers d'état qui me furent
+adjoints dans la partie administrative, pour correspondre avec les
+préfets des départemens. Les trois autres Conseillers furent Pelet de la
+Lozère, créature de Cambacérès; Miot, créature de Joseph Bonaparte, et
+Dubois, préfet de police. Ces quatre Conseillers s'assemblaient une fois
+par semaine dans mon cabinet, pour me rendre compte de toutes les
+affaires de leurs ressorts et prendre ma décision. Je me débarrassai par
+là d'une foule de détails fastidieux, me réservant de planer seul sur la
+haute police, dont la division secrète était restée sous la direction de
+Desmarets, homme souple et rusé, mais à vues courtes. C'était dans mon
+cabinet que venaient aboutir les hautes affaires dont je tenais moi-même
+les fils. Nul doute que je n'eusse des observateurs soudoyés dans tous
+les rangs et dans tous les ordres; j'en avais dans les deux sexes,
+rétribués à mille et à deux mille francs par mois, selon leur importance
+et leurs services. Je recevais directement leurs rapports par écrit,
+avec une signature de convention. Tous les trois mois, je communiquai ma
+liste à l'empereur, pour qu'il n'y eût aucun double emploi, et aussi
+pour que la nature des services tantôt permanens, souvent temporaires,
+pût être récompensée soit par des places, soit par des gratifications.
+
+Quant à la police dans l'étranger, elle avait deux objets essentiels,
+savoir: de surveiller les puissances amies et de travailler les
+gouvernemens ennemis. Dans l'un et l'autre cas, elle se composait
+d'individus achetés ou pensionnés près de chaque gouvernement et dans
+chaque ville importante, indépendamment de nombreux agens secrets
+envoyés dans tous les pays, soit par le ministre des relations
+extérieures, soit par l'empereur lui-même.
+
+J'avais aussi mes observateurs au dehors. C'était, en outre, dans mon
+cabinet que venaient s'amasser les gazettes étrangères interdites aux
+regards de la France, et dont on me faisait le dépouillement. Par là je
+tenais les fils les plus importans de la politique extérieure, et je
+faisais, avec le chef du gouvernement, un travail qui pouvait contrôler
+ou balancer celui du ministre chargé des relations extérieures.
+
+Ainsi j'étais loin de me borner à l'espionnage pour attributions. Toutes
+les prisons d'état étaient à mes ordres, de même que la gendarmerie. La
+délivrance et le visa des passe-ports m'appartenait; j'étais chargé de
+la surveillance des étrangers, des amnistiés, des émigrés. Dans les
+principales villes du royaume, j'établis des commissariats généraux qui
+étendirent sur toute la France, et principalement sur nos frontières, le
+réseau de la police.
+
+La mienne acquit un tel crédit que, dans le monde, on alla jusqu'à
+prétendre que j'avais parmi mes agens secrets trois seigneurs de
+l'ancien régime, titrés de princes[23], et qui, chaque jour, venaient me
+donner le résultat de leurs observations.
+
+[Note 23: Le prince de L..., le prince de C...., et le prince de
+M...]
+
+J'avoue qu'un pareil établissement était dispendieux; il engloutissait
+plusieurs millions, dont les fonds étaient faits secrètement par des
+taxes levées sur les jeux, les lieux de prostitution et la délivrance
+des passe-ports. Tout a été dit contre les jeux; mais, d'un autre côté,
+les esprits sages et positifs sont forcés de convenir que, dans l'état
+actuel de la société, l'exploitation légale du vice est une amère
+nécessité. La preuve qu'on ne doit point en attribuer tout l'odieux aux
+gouvernemens de la révolution, c'est qu'aujourd'hui encore les jeux font
+partie du budjet de l'ancien gouvernement rétabli.
+
+Puisque c'était un mal inévitable, il fallut bien le régulariser, afin
+de maîtriser au moins le désordre. Sous l'Empire, dont l'établissement
+coûta près de quatre cent millions, puisqu'il y eut trente maisons à
+équiper en majestés et en altesses, il fallut organiser les jeux sur une
+plus grande échelle, car leurs produits n'étaient pas seulement destinés
+à rétribuer mes phalanges mobiles d'observateurs. Je nommai
+administrateur général des jeux de France, Perrein l'aîné, qui en avait
+déjà la ferme, et qui, après le sacre, étendit son privilège sur toutes
+les grandes villes de l'Empire, moyennant une rétribution de quatorze
+millions, et de trois mille francs par jour au ministre de la police.
+Mais tout ne restait pas dans les mains du ministre.
+
+Tous ces élémens d'un immense pouvoir ne vinrent point expirer
+inutilement dans mon cabinet. Comme j'étais instruit de tout, je devais
+réunir en moi la plainte publique pour signaler au chef du gouvernement
+le malaise et les souffrances de l'État.
+
+Aussi je ne dissimulerai pas que je pouvais agir sur la crainte ou la
+terreur qui assiégeait plus ou moins constamment l'arbitre d'un pouvoir
+sans bornes. Grand explorateur de l'État, je pouvais réclamer, censurer,
+déclamer pour toute la France. Sous ce point de vue, que de maux n'ai-je
+pas empêché? S'il m'a été impossible de réduire, comme je l'aurais
+voulu, la police générale à un simple épouvantail, à une magistrature de
+bienveillance, j'ai au moins la satisfaction de pouvoir affirmer que
+j'ai fait plus de bien que de mal, c'est-à-dire que j'ai évité plus de
+mal qu'il ne m'a été permis de bien faire, ayant presque toujours eu à
+lutter contre les préventions, les passions et les emportemens du chef
+de l'État.
+
+Dans mon second ministère, j'administrai bien plus par l'empire des
+représentations et de l'appréhension que par la compression et l'emploi
+des moyens coërcitifs; j'avais fait revivre l'ancienne maxime de la
+police, savoir: que trois hommes ne pouvaient se réunir et parler
+indiscrètement des affaires publiques, sans que le lendemain le ministre
+de la police n'en fût informé. Il est certain que j'eus l'adresse de
+répandre et de faire croire que partout où quatre personnes se
+réunissaient, il s'y trouvait, à ma solde, des yeux pour voir et des
+oreilles pour entendre. Sans doute une telle croyance tenait aussi à la
+corruption et à l'avilissement général; mais, d'un autre côté, que de
+maux, de regrets et de larmes n'a-t-elle pas épargnés!
+
+Ainsi la voilà connue cette grande et effrayante machine appelée police
+générale de l'Empire. On s'imagine bien que, sans en négliger les
+détails, je m'occupai bien plus de son ensemble et de ses résultats.
+
+L'Empire venait d'être improvisé sous de si affreux auspices, et
+l'esprit public était si mal disposé, si récalcitrant, que je crus
+devoir conseiller à l'empereur de faire diversion, de voyager, de
+rompre enfin ces dispositions malveillantes et dénigrantes contre sa
+personne, sa famille et sa nouvelle cour, plus que jamais en butte aux
+brocards des Parisiens. Il adopta mes idées et se rendit d'abord à
+Boulogne, où il se fit élever, pour ainsi dire, sur le pavois par les
+troupes campées aux environs. De Boulogne il se dirigea sur
+Aix-la-Chapelle, et là il reçut les ambassadeurs de plusieurs
+puissances, qui toutes, à l'exception de l'Angleterre, de la Russie et
+de la Suède, s'empressaient de le reconnaître.
+
+Parcourant ensuite les départemens réunis, et arrivant à Mayence, il y
+fut visité par un grand nombre de princes d'Allemagne; il revint à
+Saint-Cloud à la fin de l'automne.
+
+L'état politique de l'Europe exigeait plus de ménagemens que de roideur.
+Un acte d'emportement et de colère, de la part de l'empereur, faillit
+tout compromettre. Il fit enlever à Hambourg, par un détachement de
+soldats, sir Georges Rumboldt, ministre d'Angleterre; on prit ses
+papiers et on le conduisit à Paris, au Temple. Cette nouvelle violation
+du droit des gens souleva toute l'Europe. M. de Talleyrand et moi nous
+tremblions que le sort du duc d'Enghien ne fût réservé à sir Georges;
+nous mîmes tout en oeuvre pour le soustraire à une condamnation
+prévôtale. Les papiers de sir Georges m'étant tombés dans les mains,
+j'eus soin de pallier tout ce qui aurait pu le charger d'une manière
+grave. L'intervention de la Prusse, que nous excitâmes secrètement,
+acheva ce que nous avions si bien commencé. Le ministre Rumboldt fut mis
+en liberté, sous la condition de ne plus mettre les pieds à Hambourg, et
+de se tenir désormais à cinquante lieues du territoire français,
+conditions que je proposai moi-même.
+
+Je ne pouvais rien contre les résolutions brusques et inopinées, et il
+ne me restait alors aucun moyen d'éluder ou de conjurer les actes
+ténébreux qui, foulant aux pieds les formes de la justice, étaient
+exercés par un ordre direct émané du cabinet, et commis à des
+subalternes hors de mes attributions spéciales. J'étais moi-même plus ou
+moins en butte à la malveillance du préfet de police. A l'époque de la
+première affaire du général Mallet, il me dénonça directement à
+l'empereur comme protégeant Mallet sous main, et de plus, comme ayant
+averti Masséna de certaines charges qui pesaient sur lui, et fait
+disparaître certains papiers qui le compromettaient. Il s'agissait,
+disait-on, d'intrigues qui avaient des ramifications dans l'armée et
+dans la haute police. Je démontrai à l'empereur que tout ceci se bornait
+à avoir prémuni Masséna contre les menées de certains brouillons et
+intrigans dangereux.
+
+A Saint-Cloud eurent lieu plusieurs conseils privés importans. Il
+s'agissait à la fois d'attirer le pape au couronnement de l'empereur, et
+de détourner la Russie de s'allier à l'Angleterre, ce qui eût pu former
+le noyau d'une troisième coalition dont nous apercevions les germes dans
+l'horizon de la diplomatie.
+
+Le pape mordit un des premiers à l'ameçon, tant l'intérêt de la religion
+lui parut puissant, et tant lui parut frappante la conformité du temps
+présent avec les temps des Léon, des Etienne, de Pépin et de
+Charlemagne. On savait que le roi de Suède, depuis le meurtre du duc
+d'Enghien, parcourait l'Allemagne pour nous susciter des ennemis; on
+sema sur ses pas toutes sortes d'embûches, et il faillit être enlevé à
+Munich. Ramener la Russie me parut présenter de plus grands obstacles.
+
+La Russie avait offert vainement sa médiation pour le maintien de la
+paix entre la France et la Grande-Bretagne. A son refroidissement, le
+meurtre du duc d'Enghien fit succéder une vive indignation. Dès le 7 mai
+le ministre russe avait remis à la diète de Ratisbonne une note par
+laquelle l'Empire était invité à réclamer des réparations convenables
+pour la violation de son territoire. Le cabinet de Saint-Pétersbourg
+venait de reconnaître la fausseté des assertions, d'après lesquelles
+l'empereur d'Allemagne et le roi de Prusse auraient suffisamment
+autorisé le gouvernement français à faire saisir, en Allemagne, les
+rebelles qui se seraient mis eux-mêmes hors du droit des gens. En un
+mot, le czar se montrait mal disposé, inclinant pour la guerre, ce qui
+pouvait renverser toutes les combinaisons de l'empereur contre la
+Grande-Bretagne. On proposa, pour ramener la Russie, des intrigues de
+courtisans et de femmes galantes; ce choix de moyens me parut ridicule,
+et je dis, dans le conseil, que le succès en était impossible.
+
+«Quoi! me dit l'empereur, c'est un vétéran de la révolution qui emprunte
+une expression si pusillanime! Ah monsieur! est-ce à vous d'avancer
+qu'il est quelque chose d'impossible! à vous qui, depuis quinze ans,
+avez vu se réaliser des événemens qui, avec raison, pouvaient être jugés
+impossibles? L'homme qui a vu Louis XVI baisser sa tête sous le fer d'un
+bourreau; qui a vu l'archiduchesse d'Autriche, reine de France,
+raccommoder ses bas et ses souliers en attendant l'échafaud; celui enfin
+qui se voit ministre quand je suis empereur des Français, un tel homme
+devrait n'avoir jamais le mot impossible à la bouche.» Je vis bien que
+je devais cette brusque sortie à ma censure du meurtre du duc d'Enghien,
+dont on n'avait pas manqué d'instruire l'empereur, et je lui répondis,
+sans me déconcerter: «En effet, j'aurais dû me rappeler que Votre
+Majesté nous a appris que le mot _impossible_ n'est pas français.»
+
+Il nous le prouvait alors d'une manière frappante en arrachant de sa
+résidence, dans la saison la plus rigoureuse, pour en recevoir l'onction
+sacrée, le souverain pontife des chrétiens. Pie VII arriva le 25
+novembre à Fontainebleau; et huit jours après, veille du couronnement,
+le Sénat vint présenter à l'empereur 3,500,000 votes en faveur de son
+élévation à l'Empire. Dans son discours, le vice-président, François de
+Neufchâteau, parla encore de république, ce qui parut une amère
+dérision.
+
+A la cérémonie du couronnement (Napoléon se posa lui-même la couronne),
+les acclamations, d'abord d'une extrême rareté, furent renforcées enfin
+par cette multitude de fonctionnaires appelés de toutes les parties de
+la France pour être présens à l'onction et au serment.
+
+Mais au retour dans son palais, Napoléon trouva des spectateurs muets et
+froids, comme lorsqu'il s'était-rendu à la métropole. Soit dans mes
+bulletins, soit dans mes conférences particulières, je lui fis sentir
+combien il avait encore besoin d'amis dans la capitale et d'y faire
+oublier les actions qu'on lui imputait.
+
+Bientôt nous nous aperçûmes qu'il méditait une grande diversion. Quand
+il mit sur le tapis au conseil d'aller se faire couronner roi d'Italie,
+nous lui dîmes qu'il provoquerait une nouvelle guerre sur le continent.
+«Il me faut des batailles et des triomphes, répliqua-t-il.» Et cependant
+rien n'était ralenti dans les préparatifs de descente. Un jour que je
+lui objectai qu'il ne pourrait guerroyer à la fois et contre
+l'Angleterre et contre toute l'Europe, il me répondit: «La mer peut me
+manquer, mais pas la terre; d'ailleurs je serai en mesure sur la côte
+avant que les vieilles machines à coalition soient prêtes. Les têtes à
+perruque n'y entendent rien, et les rois n'ont ni activité ni caractère.
+Je ne crains pas la vieille Europe.»
+
+Son couronnement à Milan fut la répétition de son couronnement en
+France. Pour se montrer à ses nouveaux sujets, il parcourut son royaume
+d'Italie. A la vue de Gênes la superbe et de ses environs pittoresques,
+il s'écria: «Cela vaut bien une guerre.» Il se conduisit bien partout,
+ménageant singulièrement le Piémont, surtout la noblesse piémontaise,
+pour laquelle il avait une prédilection marquée.
+
+A son retour sur la côte de Boulogne, redoublant ses préparatifs, il
+tint son armée toute prête à franchir le détroit. Mais le succès était
+subordonné à l'exécution d'un plan si vaste, qu'on ne croyait pas
+possible qu'il ne fût dérangé, soit par des incidens, soit par des
+chances imprévues. Faire concourir les flottes françaises de haut bord à
+la descente de l'armée de terre, n'était pas chose aisée. C'était sous
+la protection de cinquante vaisseaux de ligne sortis de Brest,
+Rochefort, Lorient, Toulon, Cadix, puis réunis à la Martinique, et
+venant de là sur Boulogne à toutes voiles, que devait s'opérer le
+débarquement de cent quarante mille soldats et de dix mille chevaux. Le
+débarquement opéré, la prise de Londres paraissait infaillible. Napoléon
+était persuadé que, maître de cette capitale, l'armée anglaise battue et
+disséminée, il se serait élevé à Londres même un parti populaire qui eût
+renversé l'olygarchie et détruit le gouvernement. Toute la
+correspondance secrète en montrait la possibilité.
+
+Hélas! il s'abîma dans ses combinaisons maritimes, croyant faire mouvoir
+nos divisions navales avec la même précision que mettraient ses armées
+de terre à manoeuvrer devant lui. D'un autre côté, ni lui ni son
+ministre de la marine, Decrès, qui était en possession de toute sa
+confiance, ne surent former ni démêler le marin assez intrépide pour
+conduire une si prodigieuse opération. Decrès se persuada que l'amiral
+Villeneuve, son ami, en supporterait tout le poids, et il fut cause de
+la catastrophe qui acheva la destruction de notre marine.
+
+Il ne s'agissait de rien moins pour Villeneuve que de réunir à ses vingt
+vaisseaux les escadres du Ferrol et de Vigo, pour aller débloquer la
+rade de Brest; là, se joignant aux vingt-un vaisseaux de la flotte de
+Gantheaume, ce qui lui eût fait soixante-trois vaisseaux de haut bord,
+tant français qu'espagnols, il aurait fait voile sur Boulogne, comme le
+portaient ses instructions.
+
+Quand on sut qu'il venait de rentrer à Cadix au lieu d'accomplir sa
+glorieuse mission, l'empereur en éprouva la plus violente contrariété;
+pendant plusieurs jours, ne se possédant plus, il ordonna au ministre de
+faire passer Villeneuve à un conseil d'enquête, et nomma Rosily pour lui
+succéder; ensuite il voulut faire embarquer l'armée sur la flotille,
+malgré l'opposition de Bruix, maltraitant ce brave amiral au point de le
+pousser à mettre la main sur la garde de son épée, scène déplorable qui
+causa la disgrâce de Bruix, et ne laissa plus aucun espoir de rien
+entreprendre.
+
+Mais on eût dit que la fortune, tout en interdisant à Napoléon de
+triompher sur un élément qui lui était contraire, lui ménageait sur le
+continent de plus grands triomphes, en lui ouvrant une immense carrière
+de gloire pour lui et d'humiliation pour l'Europe. C'était
+principalement dans les lenteurs et dans les fautes des cabinets qu'il
+allait puiser toute sa force.
+
+Aucun des avertissemens de sa diplomatie et de mes agens au dehors
+n'avaient pu le détourner jusque-là de son idée fixe contre
+l'Angleterre. Il savait pourtant que, dès le mois de janvier 1804, le
+ministre autrichien, comte de Stadion, s'était efforcé de réveiller le
+démon des coalitions dans un Mémoire adressé au cabinet de Londres, et
+dont on s'était procuré la copie. Napoléon n'ignorait pas non plus que
+Pitt avait donné aussitôt à la légation anglaise en Russie l'ordre de
+pressentir le cabinet de Saint-Pétersbourg, qui, depuis l'affaire des
+sécularisations allemandes, était en froideur avec la France. Le meurtre
+du duc d'Enghien était venu attiser le feu qui couvait sous la cendre. A
+la note du ministre russe à Ratisbonne, Napoléon avait opposé une note
+choquante remise au chargé d'affaires d'Oubril, où l'on rappelait la
+mort tragique d'un père à la sensibilité de son auguste fils; d'Oubril
+avait été désapprouvé de sa cour pour l'avoir reçue. Je venais de
+rentrer au ministère quand survint la note en réponse de la part de la
+Russie: elle demandait l'évacuation du royaume de Naples, une indemnité
+au roi de Sardaigne, et l'évacuation du nord de l'Allemagne. «Voilà,
+dis-je à l'empereur, qui équivaut à une déclaration de guerre.--Non, me
+répondit-il, pas encore; ils n'y entendent rien; il n'y a que ce fou de
+roi de Suède qui s'entende réellement avec l'Angleterre contre moi;
+d'ailleurs ils ne peuvent rien faire sans l'Autriche, et vous savez que
+j'ai à Vienne un parti plus fort que le parti anglais.--Mais ne
+craignez-vous pas, lui dis-je, que ce parti ne vous échappe?...»--Avec
+l'aide de Dieu et de mes armées, reprit-il, je ne suis dans le cas de
+craindre personne!» Paroles qu'il eut soin de consigner plus tard dans
+le _Moniteur_. Soit que les mystères du cabinet aient dérobé les
+transactions subséquentes, soit que Napoléon ait gardé à dessein le
+silence avec ses ministres, nous n'eûmes connaissance qu'au mois de
+juillet du _traité de concert_ signé à Saint-Pétersbourg le 11 avril.
+Déjà l'archiduc Charles quittait la direction des affaires à Vienne, et
+l'Autriche faisait des préparatifs. On le savait, et pourtant la bonne
+intelligence entre elle et la France ne paraissait pas troublée. M. de
+Talleyrand s'efforçait, auprès du comte de Cobenzel, de dissiper les
+craintes qu'inspirait la prépondérance de l'empereur en Italie.
+L'Autriche se présenta d'abord comme médiatrice entre les cours de
+Saint-Pétersbourg et de Paris; mais l'empereur déclina sa médiation.
+
+Instruit néanmoins qu'on poussait avec ardeur les préparatifs militaires
+à Vienne, il fait signifier, le 15 août, qu'il les considère comme
+formant une diversion en faveur de la Grande-Bretagne, ce qui le force à
+remettre à un autre temps l'exécution de son projet contre les Anglais,
+et il demande impérieusement que l'Autriche remette ses troupes sur le
+pied de paix. La cour de Vienne, ne pouvant dissimuler plus long-temps,
+publie, le 18, une ordonnance qui met, au contraire, ses troupes sur le
+pied de guerre. Par sa note du 13 septembre elle développa une suite de
+plaintes sur les atteintes portées aux traités, sur la dépendance des
+républiques italiennes suisse et batave; elle s'éleva surtout contre la
+réunion des couronnes d'Italie et de France sur la tête de Napoléon.
+
+Toutes ces communications restèrent enveloppées des voiles d'une
+discrète diplomatie; et le public, qui n'était occupé uniquement que du
+projet de descente en Angleterre, vit avec étonnement le _Moniteur_ du
+21 septembre annoncer que l'Autriche, sans rupture ni déclaration
+préalable, venait d'envahir la Bavière.
+
+Quelle heureuse diversion pour l'empereur des Français! elle mettait à
+couvert son honneur maritime, et vraisemblablement le préservait d'un
+désastre qui l'eût englouti avec son empire naissant.
+
+L'armée se hâta d'abandonner les côtes de Boulogne. Elle était
+magnifique, et dans le ravissement de quitter un séjour d'inaction et
+d'ennui, pour marcher vers le Rhin.
+
+La ligue européenne avait pour objet de réunir contre la France cinq
+cent mille hommes, ou au moins quatre cent mille; savoir: deux cent
+cinquante mille Autrichiens, cent quinze mille Russes et trente-cinq
+mille soldats de la Grande-Bretagne. C'est avec ces forces réunies que
+les cabinets se flattaient d'obtenir l'évacuation du pays d'Hanovre et
+du nord de l'Allemagne, l'indépendance de la Hollande et de la Suisse,
+le rétablissement du roi de Sardaigne et l'évacuation de l'Italie.
+
+Au fond, c'était le renversement du nouvel Empire qu'on voulait, avant
+qu'il n'eût acquis toute sa force.
+
+Il faut l'avouer, Napoléon ne crut pas devoir se reposer uniquement sur
+ses excellentes troupes. Il se rappela ce que dit Machiavel: qu'un
+prince bien avisé doit être à la fois renard et lion[24]. Après avoir
+bien étudié son nouveau champ de bataille (car c'était la première fois
+qu'il guerroyait en Allemagne), il nous dit qu'on verrait incessamment
+que les campagnes de Moreau n'étaient rien auprès des siennes. En effet
+il s'y prit à merveille pour désorganiser Mack, qui se laissa pétrifier
+dans sa position d'Ulm. Tous ses espions furent achetés plus aisément
+qu'on ne pense, la plupart s'étant déjà laissé suborner en Italie, où
+ils n'avaient pas peu contribué aux désastres d'Alvenzi et de Wurmser.
+Ici on opéra plus en grand, et presque tous les états-majors autrichiens
+furent moralement _enfoncés_. J'avais remis à Savary, chargé de la
+direction de l'espionnage au grand quartier-genéral, toutes mes notes
+secrètes sur l'Allemagne, et, les mains pleines, il l'exploita vîte et
+avec succès, à l'aide du fameux Schulmeister, vrai protée d'exploration
+et de subornation. Une fois toutes les brêches faites, ce devint un jeu
+à la bravoure de nos soldats et à l'habileté de nos manoeuvres
+d'accomplir les prodiges d'Ulm, du pont de Vienne et d'Austerlitz. Aux
+approches de cette grande bataille, l'empereur Alexandre donna tête
+baissée dans le piége: s'il l'eût différée de quinze jours, la Prusse
+stimulée entrait en ligne.
+
+[Note 24: Dans son livre _du Prince_, chap. XVIII. (_Note de l'éditeur_.)]
+
+Ainsi Napoléon, d'un seul coup, détruisit le concert des puissances;
+mais cette belle campagne eut pourtant son revers de médaille; je veux
+parler du désastre de Trafalgar, qui acheva de ruiner notre marine et de
+fonder la sécurité insulaire. Ce fut peu de jours après la capitulation
+d'Ulm, et sur la route de Vienne, que Napoléon reçut le paquet contenant
+le premier avis de la catastrophe. Berthier me raconta depuis que,
+lisant la dépêche fatale, assis à la même table que Napoléon, et n'osant
+la lui présenter, il la poussa insensiblement sous ses yeux, avec son
+coude. A peine Napoléon en eut-il pris connaissance, que se relevant
+courroucé, il s'écria: «Je ne puis être partout!...» Son agitation fut
+extrême, et Berthier désespéra de le calmer. Napoléon se vengea de
+l'Angleterre dans les champs d'Austerlitz, écartant ainsi les Russes,
+paralysant les Prussiens et dictant des lois dures à l'Autriche.
+
+Occupé de la guerre et d'intrigues diplomatiques, il ne lui était guère
+possible, au milieu de ses soldats, de suivre tous les détails de
+l'administration de l'Empire. C'était le Conseil qui gouvernait pendant
+son absence; et, par la hauteur de mes fonctions, je me trouvais, en
+quelque sorte, premier ministre; du moins personne n'éludait mon
+influence. Mais il entrait dans les vues de l'empereur de faire croire
+que, dans son camp même, il savait tout, voyait tout et faisait tout.
+Ses correspondans officieux de Paris s'empressaient de lui adresser,
+entortillés dans de belles phrases, tous les menus faits qu'ils
+glanaient à la suite de mes bulletins de police. Napoléon voulait
+surtout qu'on eût la bonhommie de croire que dans l'intérieur on
+jouissait d'un régime doux et d'une libéralité touchante. Ce fut
+d'après ce motif que, pendant la même campagne, il affecta de me tancer,
+par la voie du _Moniteur_ et dans ses bulletins, pour avoir refusé à
+Collin-d'Harleville l'autorisation d'imprimer une de ses pièces. «Où en
+serions-nous, s'écria-t-il hypocritement, s'il fallait avoir la
+permission d'un censeur en France pour imprimer sa pensée?» Moi qui le
+connaissais, je ne vis dans cette boutade qu'un avis indirect pour me
+hâter de régulariser la censure et de nommer des censeurs.
+
+Une autre boutade plus grave signala sa rentrée dans Paris, le 26
+janvier, après la paix de Presbourg. Il débuta aux Tuileries par une
+explosion de mécontentement qui rejaillit sur quelques fonctionnaires et
+notamment sur le vénérable Barbé-Marbois, au sujet d'un embarras dans
+les paiemens de la Banque, au commencement des hostilités. Cet embarras,
+il l'avait occasionné lui-même par l'enlèvement, dans les caves de la
+Banque, de cinquante millions. Mis sur le dos des mulets du roi
+Philippe, ces millions contribuèrent puissamment aux succès prodigieux
+de cette campagne improvisée. Mais ne sommes-nous pas encore trop près
+des événemens, pour qu'on puisse, sans inconvénient, déchirer tous les
+voiles?
+
+La paix de Presbourg rendit Bonaparte maître de l'Allemagne et de
+l'Italie entière, où il s'empara du royaume de Naples. En dissidence
+avec la cour de Rome, il commençait dès lors à tourmenter le pape, qui
+naguère était accouru dans sa capitale pour lui donner l'onction sacrée.
+Cette paix si glorieuse amena un autre résultat très-important,
+l'érection des électorats de Bavière et de Wurtemberg en royaumes, et le
+mariage de la fille du roi de Bavière avec Eugène Beauharnais, fils
+adoptif de Napoléon. Tel fut le premier chaînon de ces alliances qui à
+la fin perdirent Bonaparte, déjà moins touché de sa propre gloire,
+qu'enivré de distribuer des couronnes, et de mêler son sang à celui des
+vieilles dynasties contre lesquelles il s'armait sans cesse.
+
+Dans l'intérieur, la bataille d'Austerlitz et le traité de paix
+réconcilièrent Napoléon avec l'opinion publique: son auréole de gloire
+commençait à éblouir tous les yeux. Je lui vantai cette heureuse
+amélioration de l'esprit public. «Sire, lui dis-je, Austerlitz a ébranlé
+la vieille aristocratie; le faubourg Saint-Germain ne conspire plus.»
+Il en fut enchanté et m'avoua que dans les batailles, dans les plus
+grands périls, au milieu des déserts même, il avait toujours eu en vue
+l'opinion de Paris, et surtout celle du faubourg St.-Germain. C'était
+Alexandre-le-Grand tournant sans cesse ses regards vers la ville
+d'Athènes.
+
+Aussi vîmes-nous l'ancienne noblesse affluer aux Tuileries, comme dans
+mon salon, et venir solliciter, postuler des places. Les vieux
+républicains me reprochaient de protéger les nobles. Je n'en changeai
+pourtant pas pour cela mes habitudes; j'avais d'ailleurs un grand but,
+celui d'éteindre et de fondre tous les partis dans le seul intérêt du
+gouvernement.
+
+Beaucoup de sévérité, mêlée d'indulgence, avait pacifié les départemens
+de l'Ouest, si long-temps déchirés par la guerre civile. Nous pouvions
+dire qu'il n'y avait plus ni Vendée ni chouannerie. Les récalcitrans
+erraient en Angleterre, en petite minorité, comme l'émigration. Beaucoup
+d'anciens chefs s'étaient soumis de bonne foi; peu s'obstinaient. Il n'y
+avait plus ni organisation ni intrigues dangereuses. L'association
+royaliste de Bordeaux, l'une des plus compactes, était dissoute. Tous
+les agens des Bourbons, dans l'intérieur, avaient été successivement
+pénétrés ou connus, depuis M. Hyde de Neuville et le chevalier de
+Coigny, jusqu'à Talon et M. Royer-Colard. On avait traité durement
+quelques émissaires, soupçonnés d'entreprises hostiles, tels que le
+baron de Larochefoucauld, qui mourut dans une prison d'état. Quant au
+vieillard Talon, arrêté par Savary dans sa terre du Gâtinais, à la suite
+d'une délation _officieuse_, il éprouva d'abord un traitement si brutal,
+que j'en référai à l'empereur. Savary fut tancé. La fille de Talon,
+très-intéressante personne[25], toucha tout le monde et contribua
+beaucoup à l'adoucissement du sort de son père; elle sauva même des
+papiers importans. Je me prêtais de tout mon coeur à l'allègement des
+victimes du royalisme, de même qu'au soulagement des martyrs des
+opinions républicaines. De ma part, ce système étonna d'abord; il me fit
+ensuite une foule de partisans. Je parus réellement sur la voie d'ériger
+la police, ministère d'inquisition et de sévérité, en un ministère de
+douceur et d'indulgence.
+
+[Note 25: Aujourd'hui Mme la comtesse du Cayla. _(N. de
+l'éd.)_]
+
+Mais un mauvais génie s'en mêla; je fus sans cesse contrarié par la
+jalousie, l'envie et l'intrigue, d'une part; et de l'autre par la
+défiance et les ombrages du maître.
+
+Se sentant appuyée, la faction contre-révolutionnaire, couverte du
+masque d'une coterie religieuse et anti-philosophique, se fit un système
+de dénigrer, d'écarter les hommes de la révolution et de circonvenir
+l'empereur. A cet effet, elle envahit les journaux et la littérature,
+voulant par là maîtriser l'opinion publique. Tout en ayant l'air de
+défendre le goût et la bonne littérature, elle faisait à la révolution
+une guerre à mort, soit dans les feuilletons de Geoffroi, soit dans le
+_Mercure_. Tout en invoquant le grand siècle de la monarchie tempérée,
+elle travaillait pour un pouvoir sans frein et sans limites. Quant à
+Napoléon, il n'attachait d'importance politique, comme organe, qu'au
+_Moniteur_, croyant en avoir fait la force et l'âme de son gouvernement,
+ainsi que son intermédiaire avec l'opinion publique du dedans et du
+dehors. Se voyant imité plus ou moins, sous ce point de vue, par les
+autres gouvernemens, il se crut sûr de la solidité de ce mobile moral.
+
+J'étais censé le régulateur de l'esprit public et des journaux qui en
+étaient les organes, et j'avais même des bureaux où l'on s'en occupait.
+Mais on ne manqua pas de représenter que c'était me donner trop de force
+et de puissance. On mit hors de ma tutelle le _journal des Débats_, qui
+eut pour censeur et pour directeur un de mes ennemis personnels[26]. On
+crut me donner une fiche de consolation en me laissant arracher le
+_Mercure_ à la coterie qui l'exploitait au profit de la
+contre-révolution. Mais le système de me ravir les journaux n'en
+prévalut pas moins dans le cabinet, et je fus bientôt réduit au
+_Publiciste_ de Suard et à la _Décade philosophique_ de Ginguené.
+
+[Note 26: Sans doute M. Fiévée. (_Note de l'éditeur_.)]
+
+Le crédit de Fontanes n'ayant fait que s'accroître depuis son avènement
+à la présidence du Corps législatif, il poussa tant qu'il put ses amis
+dans les avenues du pouvoir. M. Molé, son adepte, héritier d'un nom
+parlementaire illustre, donna ses _Essais de morale et de politique_.
+C'était l'apologie la plus inconvenante du despotisme, tel qu'on
+l'exerce à Maroc. Fontanes fit le plus grand éloge de cet écrit dans le
+_journal des Débats_; je m'en plaignis. L'empereur blâma publiquement
+Fontanes, qui s'excusa sur le désir d'encourager un _si beau talent dans
+un si beau nom_. Ce fut à ce sujet que l'empereur lui dit: «Pour Dieu!
+M. de Fontanes, laissez-nous au moins la république des lettres.»
+
+Mais c'était un jeu joué; le jeune adepte de l'orateur impérial fut
+nommé presqu'immédiatement auditeur au Conseil d'état, puis maître des
+requêtes et ministre _in petto_.
+
+Il faut convenir aussi que l'empereur se laissait prendre volontiers à
+l'amorce du prestige des noms de l'ancien régime, de même qu'il se
+laissait séduire par la magie de l'éloquence de Fontanes, qui le louait
+avec noblesse, lorsque tant d'autres ne lui offraient qu'un encens
+grossier.
+
+On se fera une idée de la disposition de l'esprit public d'alors et de
+la direction de la littérature, quand on saura que cette même année
+parut une histoire de la Vendée, où les Vendéens étaient représentés
+comme des héros, et les républicains comme des incendiaires et des
+brigands; ce n'est pas tout: cette histoire, regardée comme impartiale,
+fut préconisée, enlevée, et fit fureur dans le monde. Tous les hommes de
+la révolution en furent indignés. Il me fallut intervenir pour faire
+mettre au jour un antidote capable de corriger les récits de l'historien
+des détrousseurs de diligences[27].
+
+[Note 27: Fouché veut sans doute parler de la brochure de M. de
+Vauban, qui fut publiée alors par la police pour balancer l'effet
+produit par l'histoire de la guerre de la Vendée. (_Note de l'éditeur_.)]
+
+Cependant ils allaient être immenses les résultats et les avantages
+politiques d'Austerlitz et de Presbourg. D'abord Joseph Bonaparte fut,
+par décret impérial, proclamé roi des Deux-Siciles, le Moniteur ayant
+annoncé préalablement que la dynastie qui occupait ce trône avait _cessé
+de régner_. Presqu'aussitôt Louis Bonaparte fut proclamé roi de
+Hollande, couronne à envier sans doute, mais qui, pour lui, ne put le
+dédommager de ses ennuis domestiques. Murat eut le grand duché de Berg.
+Les principautés de Lucques et de Guastalla furent données, en cadeau,
+l'une à Elisa, l'autre à Pauline. Le duché de Plaisance échut à Lebrun;
+celui de Parme à Cambacérès, et plus tard la principauté de Neuchâtel
+fut donnée à Berthier.
+
+Dans un conseil privé, Napoléon nous avait annoncé qu'il prétendait
+disposer souverainement de ses conquêtes pour créer des grands de
+l'Empire et une nouvelle noblesse. L'avouerai-je? lorsque, dans un
+conseil plus nombreux, il proposa la question de savoir si
+l'établissement des titres héréditaires était contraire aux principes de
+l'égalité que nous professions presque tous, nous répondîmes
+négativement. En effet, l'Empire étant une nouvelle monarchie, la
+création de grands officiers, de grands dignitaires, et le renfort d'une
+nouvelle noblesse nous parurent indispensables. Il s'agissait,
+d'ailleurs, de réconcilier la France ancienne avec la France nouvelle,
+et de faire disparaître les restes de la féodalité, en rattachant les
+idées de noblesse aux services rendus à l'État.
+
+Dès le 30 mars, parut un décret impérial, que Napoléon se contenta de
+faire communiquer au Sénat, et qui érigeait en duchés, grands fiefs de
+l'Empire, la Dalmatie, l'Istrie, le Frioul, Cadore, Bellune, Conegliano,
+Trévise, Feltre, Bassano, Vicence, Padoue et Rovigo; Napoléon se
+réservant d'en donner l'investiture à titre héréditaire. C'est aux
+contemporains à juger ceux qui furent du petit nombre des élus.
+
+Créé prince de Bénévent, le ministre Talleyrand posséda cette
+principauté comme _fief_ immédiat de la couronne impériale. J'eus aussi
+un assez bon billet dans cette loterie; je ne tardai pas à prendre rang,
+sous le titre de duc d'Otrante, parmi les principaux feudataires de
+l'Empire.
+
+Jusque-là, toute fusion ou amalgame de l'ancienne noblesse avec les
+chefs de la révolution eût été frappée de réprobation par l'opinion
+publique. Mais la création de nouveaux titres et d'une noblesse
+nationale effaça la démarcation et fit naître de nouvelles moeurs dans
+les hautes classes.
+
+Une affaire plus importante, la dissolution du corps germanique, fut
+aussi la conséquence de l'extension prodigieuse de l'Empire. En juillet
+parut le traité de la confédération du Rhin. Quatorze princes allemands
+déclarèrent leur séparation du corps germanique et leur nouvelle
+confédération, sous le protectorat de l'empereur des Français. Ce
+nouvel acte fédératif, préparé avec adresse, avait surtout pour objet
+d'isoler la Prusse, et de resserrer le joug imposé aux Allemands.
+
+Ceci et les nuages qui s'élevaient entre la France et la Prusse firent
+démasquer la Russie, dont la diplomatie avait paru équivoque. Elle
+refusa de ratifier le traité de paix conclu récemment, d'après le motif
+que son envoyé s'était écarté de ses instructions. Dans ses
+tergiversations, nous ne vîmes qu'une ruse pour gagner du temps.
+
+Depuis la mort de Williams Pitt, conduit au tombeau par le chagrin des
+désastres de la dernière coalition, l'Angleterre négociait sous les
+auspices de Charles Fox, qui avait repris le timon des affaires. On
+croyait pouvoir tout attendre d'un ministère improbateur des coalitions
+formées pour rétablir en France l'ancien gouvernement.
+
+Dans ces entrefaites vint à éclater la guerre de Prusse, guerre mitonnée
+depuis Austerlitz, et moins provoquée par les conseils du cabinet que
+par les faiseurs de Mémoires clandestins. D'avance ils avaient
+représenté la monarchie prussienne prête à tomber d'un souffle comme un
+château de cartes. J'ai lu plusieurs de ces Mémoires, un entr'autres
+artificieusement rédigé par Montgaillard, alors aux grands gages. Je
+puis dire que, pendant les trois derniers mois, cette guerre fut
+préparée comme un coup de théâtre; toutes les chances, toutes les
+vicissitudes en furent exactement pesées et calculées.
+
+Je trouvai triste, pour la dignité des couronnes, de voir un cabinet si
+mal tenu. La monarchie prussienne, dont il aurait dû être la sauvegarde,
+dépendait de l'astuce de quelques intrigans et du mouvement de quelques
+subsides, avec lesquels nous jouions à la hausse et à la baisse à
+volonté. Jéna! l'histoire dévoilera un jour tes causes secrètes. Le
+délire causé par le résultat prodigieux de la campagne de Prusse acheva
+d'enivrer la France. Elle s'enorgueillit d'avoir été saluée du nom de
+grande nation par son empereur, triomphant du génie de Frédéric et de
+son ouvrage.
+
+Napoléon se crut le fils du Destin, appelé pour briser tous les
+sceptres. Plus de paix ni trève avec l'Angleterre; rupture des
+négociations; mort de Charles Fox; départ de lord Lauderdale; arrogance
+du triomphateur. L'idée de détruire la puissance anglaise comme seul
+obstacle à la monarchie universelle, devint son idée fixe. C'est dans ce
+but qu'il fonda le _système continental_, dont le premier décret fut
+daté de Berlin. Napoléon était convaincu qu'en tarissant à l'Angleterre
+tous ses débouchés, il la réduirait à la phthisie et à subir la
+catastrophe. Il pensait non-seulement à la soumettre, mais encore à la
+détruire.
+
+Peu susceptible d'illusion, et à portée de tout voir et de tout savoir,
+je pressentis les malheurs des peuples et leur réaction plus ou moins
+prochaine. Ce fut bien pis quand il n'y eut plus de doute qu'il fallait
+aller se mesurer avec les Russes. La bataille d'Eylau, sur laquelle
+j'eus des détails particuliers, me fit frémir. Là, tout avait été
+disputé et balancé. Ce n'étaient plus des capucins de cartes qui
+tombaient comme à Ulm, à Austerlitz, à Jéna. Le spectacle était aussi
+imposant que terrible; il fallait se battre corps à corps, à trois cents
+lieues du Rhin. Je pris la plume et j'écrivis à Napoléon à peu près dans
+les mêmes termes dont je m'étais servi avant Marengo, mais avec plus de
+développemens, car la situation était plus compliquée. Je lui dis que
+nous étions sûrs de maintenir la tranquillité dans Paris et dans toute
+la France; que l'Autriche ne bougerait pas; que l'Angleterre hésitait de
+s'engager avec la Russie, dont le cabinet lui paraissait chanceux; mais
+que la perte d'une bataille entre la Vistule et le Niémen pouvait tout
+compromettre; que le décret de Berlin froissait beaucoup trop
+d'intérêts, et qu'en faisant la guerre aux rois il fallait se garder de
+la faire aux peuples pour ne pas les irriter. Je le suppliai, dans les
+termes les plus pressans, d'employer tout son génie, tous ses élémens de
+destruction et de captation, pour amener une paix prompte et glorieuse
+comme toutes celles dont nous avions été redevables à sa fortune. Il me
+comprit; mais il lui fallait gagner encore une bataille.
+
+Là, et à compter d'Eylau, il fut vraiment avisé et habile; fort de
+conception, fort de caractère, poursuivant son but avec constance: celui
+de dominer le cabinet russe. Rien d'essentiel ne lui échappait; il
+surveillait l'intérieur, et avait l'oeil à tout. Beaucoup d'intrigues
+furent nouées contre lui sur le continent, mais sans succès. On vint de
+Londres tâter Paris; on vint me tâter moi-même.
+
+Qu'on se figure le cabinet anglais donnant dans le panneau de notre
+police, même après les mystifications de Dracke et de Spencer-Smith;
+qu'on se figure lord Howick, ministre des affaires étrangères, me
+dépêchant un émissaire chargé d'instructions secrètes, et porteur d'une
+lettre pour moi renfermée dans les noeuds d'une canne. Ce ministre me
+faisait demander deux passe-ports en blanc, pour deux négociateurs
+chargés d'ouvrir avec moi une négociation mystérieuse. Mais son
+émissaire s'étant ouvert imprudemment à l'agent de la préfecture,
+Perlet, vil instrument de toute cette machination, le bambou de Vitel
+fut ouvert, et une fois la mission connue avec le secret, ce malheureux
+jeune homme ne put éviter la peine de mort.
+
+Il était impossible qu'une telle affaire ne laissât pas quelqu'ombrage
+dans l'esprit de Napoléon; il devait en inférer au moins qu'on avait
+l'idée, dans l'étranger, qu'il était possible d'essayer d'intriguer
+auprès de moi, et que j'étais homme à tout écouter, à tout recueillir,
+sauf à me décider selon les temps. Ce ne fut pas d'ailleurs la dernière
+ouverture de ce genre qu'on crut pouvoir tenter, car tel était
+l'aveuglement des hommes qui circonvenaient le cabinet de Saint-James,
+dans l'intérêt de la contre-révolution, qu'ils se persuadèrent que je
+n'étais pas éloigné de travailler dans l'intérêt des Bourbons et de
+trahir Bonaparte. Ceci était uniquement fondé sur l'opinion généralement
+répandue qu'au lieu de persécuter les royalistes dans l'intérieur, je
+cherchais, au contraire, à les garantir et à les protéger; qu'en outre,
+on était toujours le bien venu quand on s'adressait directement à moi,
+pour toutes espèces de révélations et de confidences.
+
+Ce fut au point que peu de mois après la mort de Vitel, ayant pris sur
+mon bureau une lettre cachetée, adressée à _moi seul_, je l'ouvris et je
+la trouvai si pressante, que j'accordai l'audience particulière qu'on me
+demandait pour le lendemain. Cette lettre était souscrite d'un nom
+emprunté, mais très-connu dans l'émigration, et je crus réellement que
+le signataire était la personne qui voulait s'ouvrir à moi. Mais quelle
+fut ma surprise, quand cet homme plein d'audace, doué d'un langage
+persuasif, étalant les formes les plus distinguées, m'avoua sa
+supercherie et osa se déclarer devant moi l'agent des Bourbons et
+l'envoyé du cabinet anglais. Dans un exposé chaud et rapide, il établit
+la fragilité de la puissance de Napoléon, sa prochaine décadence
+(c'était au commencement de la guerre d'Espagne) et sa chute inévitable!
+Partant de là, il finit par me conjurer, dans l'intérêt de la France et
+de la paix du monde, de me joindre à la bonne cause, pour détourner la
+nation de l'abîme...; toutes les garanties qu'il était possible
+d'imaginer me furent offertes. Et qui était cet homme? le comte Daché,
+ancien capitaine de la marine royale. «Malheureux! lui dis-je, c'est à
+la faveur d'un subterfuge que vous vous êtes introduit dans mon
+cabinet...--Oui, s'écria-t-il, ma vie est dans vos mains, et, s'il le
+faut, j'en ferai volontiers le sacrifice pour mon Dieu et pour mon
+roi!--Non, repris-je; vous êtes assis sur mon foyer, et je ne violerai
+pas l'hospitalité du malheur; car, comme homme, et non comme magistrat,
+je puis pardonner à l'excès de votre égarement et à votre démarche
+insensée. Je vous accorde vingt-quatre heures pour vous éloigner de
+Paris; mais je vous déclare que des ordres sévères seront donnés pour
+que, passé ce terme, vous soyez arrêté partout où l'on pourra vous
+découvrir et vous saisir. Je sais d'où vous venez; je connais votre
+ligne de correspondance; ainsi souvenez-vous bien que ceci n'est qu'une
+trève de vingt-quatre heures; et encore ne pourrais-je pas vous sauver
+dans ce court espace de temps, si d'autres que moi ont eu connaissance
+de votre secret et de votre démarche.» Il me protesta que personne au
+monde n'en avait la moindre idée, ni dans l'étranger ni en France; et
+que ceux mêmes qui l'avaient reçu sur la côte ignoraient qu'il se fût
+hasardé jusqu'à Paris. «Eh bien, lui dis-je, je vous donne vingt-quatre
+heures: partez.
+
+J'eusse manqué à mes devoirs, en ne rendant pas compte à l'empereur de
+ce qui venait de se passer. La seule variante que je me permis fut la
+supposition d'un court sauf-conduit qu'aurait préalablement obtenu de
+moi le comte Daché, sous prétexte de révélations importantes qu'il ne
+voulait faire qu'à moi seul. Cette variante était indispensable; car
+j'étais sûr que Napoléon aurait désapprouvé ma générosité et y aurait
+même vu quelque chose de louche. Indépendamment des ordres de la police,
+il en donna lui-même, de son cabinet, de très-rigoureux, tant il
+redoutait, dans ses ennemis, l'énergie et le caractère. Toutes les
+polices furent mises aux trousses du malheureux comte, et l'on s'acharna
+tellement, qu'au moment de se rembarquer pour Londres, sur la côte du
+Calvados, il périt d'une mort affreuse, trahi par une femme dont le nom
+est aujourd'hui en exécration dans son ancien parti.
+
+On sent bien qu'une mission si hasardée et si périlleuse n'eût été ni
+donnée, ni remplie immédiatement après les négociations et le traité de
+Tilsitt, glorieux résultat de la victoire de Friedland.
+
+Il me reste à caractériser cette grande époque de la vie politique de
+Napoléon. L'événement était de nature à fasciner tous les esprits. La
+vieille aristocratie en fut subjuguée. _Que n'est-il légitime_?
+disait-on dans le faubourg Saint-Germain. «Alexandre et Napoléon se
+rapprochent, la guerre cesse, et cent millions d'hommes sont en repos.»
+On crut à cette niaiserie et l'on ne vit pas que le _duumvirat_ de
+Tilsitt n'était qu'un traité simulé de partage du monde entre deux
+potentats et deux Empires qui, une fois en point de contact, finiraient
+par s'entrechoquer.
+
+Dans le traité secret, Alexandre et Napoléon se partageaient le monde
+continental: tout le midi de l'Europe était abandonné à Napoléon, déjà
+maître de l'Italie et arbitre de l'Allemagne, poussant ses avant-postes
+jusqu'à la Vistule, et élevant Dantzick comme l'une de ses places
+d'armes les plus formidables.
+
+De retour à Saint-Cloud, le 27 juillet, il y fut l'objet des plus fades
+et des plus extravagantes adulations, de la part de tous les organes des
+autorités premières. Je voyais chaque jour le progrès de l'enivrement
+altérer ce grand caractère; il devenait bien plus réservé avec ses
+ministres. Huit jours après son retour, il fit des changemens
+remarquables dans le ministère. Il donna le porte-feuille de la guerre
+au général Clarke, depuis duc de Feltre, et celui de l'intérieur à
+Cretet, alors simple conseiller d'état; Berthier fut fait
+vice-connétable. Mais ce qui étonna le plus, ce fut de voir passer le
+porte-feuille des relations extérieures à Champagny, depuis duc de
+Cadore. Ôter à M. de Talleyrand ce département, c'était un signe de
+disgrâce, mais qui fut colorée par de nouvelles faveurs purement
+honorifiques. M. de Talleyrand fut promu vice-grand-électeur; ce qui ne
+laissa pas de prêter aux quolibets. Il est sûr qu'un dissentiment
+d'opinion sur les projets relatifs à l'Espagne fut la principale cause
+de sa disgrâce; mais cet important objet n'avait encore été traité que
+d'une manière confidentielle entre l'empereur et lui. A cette époque, il
+n'en avait pas encore été question au conseil, du moins en ma présence.
+Mais j'en pénétrai le mystère avant même le traité secret de
+Fontainebleau, qui n'eut lieu qu'à la fin d'octobre. De même que celui
+de Presbourg, le traité de Tilsitt fut marqué d'abord par l'érection
+d'un nouveau royaume dévolu à Jérôme, au sein de l'Allemagne. On y
+installa ce roi écolier sous la tutelle des précepteurs que lui assigna
+son frère, qui se réserva la haute main dans la direction politique du
+nouveau roi tributaire.
+
+Vers cette époque on apprit le succès de l'attaque de Copenhague par les
+Anglais, ce qui fut un premier dérangement aux stipulations secrètes de
+Tilsitt, en vertu desquelles la marine du Danemarck devait être mise à
+la disposition de la France. Depuis la catastrophe de Paul Ier, je
+n'avais pas revu Napoléon s'abandonner à de plus violens transports. Ce
+qui le frappa le plus dans ce vigoureux coup de main, ce fut la
+promptitude de la résolution du ministère anglais. Il soupçonna une
+nouvelle infidélité dans le secret de son cabinet, et me chargea de
+vérifier si cela tenait au dépit d'une récente disgrâce. Je lui
+représentai de nouveau combien il était difficile, dans un si ténébreux
+dédale, de rien pénétrer autrement que par instinct et par conjecture:
+«Il faudrait, lui dis-je, que les traîtres voulussent se trahir
+eux-mêmes, car la police ne sait jamais que ce qu'on lui dit, et ce que
+le hasard lui découvre est peu de chose.» J'eus à ce sujet une
+conférence curieuse et véritablement historique avec un personnage qui a
+survécu et qui survit à tout; mais ma position actuelle ne me permet pas
+d'en révéler les détails.
+
+Les affaires de l'intérieur marchèrent dans le système des plans
+relatifs au dehors, et qui commençaient à se développer. Le 18
+septembre, furent supprimés enfin les restes du Tribunat, non que la
+troupe réduite des tribuns eût rien d'hostile, mais parce qu'il entrait
+dans les desseins de l'empereur de supprimer la discussion préalable des
+lois; elle ne devait plus avoir lieu que par commissaires.
+
+Ici va s'ouvrir la mémorable année 1808, époque d'une nouvelle ère, où
+commence à pâlir l'étoile de Napoléon. J'eus enfin une connaissance
+confidentielle de l'arrière-pensée qui venait de dicter le traité secret
+de Fontainebleau et l'invasion du Portugal. Napoléon m'avoua que les
+Bourbons d'Espagne et la maison de Bragance allaient cesser de régner.
+«Passe pour le Portugal, lui dis-je, qui est bien réellement une colonie
+anglaise; mais quant à l'Espagne, vous n'avez point à vous en plaindre;
+ces Bourbons-là sont et seront tant que vous voudrez vos très-humbles
+préfets. Ne vous méprenez-vous pas d'ailleurs sur les dispositions des
+peuples de la Péninsule? Prenez garde; vous y avez beaucoup de
+partisans, il est vrai; mais parce qu'on vous y regarde comme un grand
+et puissant potentat, comme un ami et un allié. Si vous vous déclarez
+sans motif contre la maison régnante; si, à la faveur de ses dissensions
+domestiques, vous renouvelez la fable de l'huître et des plaideurs, il
+faudra vous déclarer contre la plus grande partie de la population. Et,
+vous ne devez pas l'ignorer, l'Espagnol n'est pas un peuple flegmatique
+comme l'Allemand; il tient à ses moeurs, à son gouvernement, à ses
+vieilles habitudes; il ne faut pas juger de la masse de la nation par
+les sommités de la société, qui sont là, comme partout ailleurs,
+corrompues et peu patriotiques. Encore une fois, prenez garde de
+transformer un royaume tributaire en une nouvelle Vendée.--Que
+dites-vous? reprit-il; tout ce qui est raisonnable en Espagne méprise le
+gouvernement; le prince de la Paix, véritable maire du palais, est en
+horreur à la nation; c'est un gredin qui m'ouvrira lui-même les portes
+de l'Espagne. Quant à ce ramas de canaille dont vous me parlez, qui est
+encore sous l'influence des moines et des prêtres, une volée de coups de
+canon la dispersera. Vous avez vu cette Prusse militaire, cet héritage
+du grand Frédéric, tomber devant mes armées comme une vieille masure;
+eh bien, vous verrez l'Espagne entrer dans ma main sans s'en douter, et
+s'en applaudir ensuite; j'y ai un parti immense. J'ai résolu de
+continuer dans ma propre dynastie le système de famille de Louis XIV, et
+d'unir l'Espagne aux destinées de la France; je veux saisir l'occasion
+unique que me présente la fortune de régénérer l'Espagne, de l'enlever à
+l'Angleterre et de l'unir intimement à mon système. Songez que le soleil
+ne se couche jamais dans l'immense héritage de Charles-Quint, et que
+j'aurai l'Empire des deux Mondes.»
+
+Je vis que c'était un dessein arrêté, que tous les conseils de la raison
+n'y feraient rien, et qu'il n'y avait plus qu'à laisser aller le
+torrent. Toutefois, je crus devoir ajouter que je suppliai Sa Majesté de
+bien examiner dans sa sagesse si tout ce qui se passait n'était pas un
+jeu joué; si le Nord ne cherchait pas à le précipiter sur le Midi, comme
+diversion utile, et dans l'arrière-pensée de renouer en temps opportun
+avec l'Angleterre, afin de prendre l'Empire entre deux feux. «Voilà bien
+un ministre de la police, s'écria-t-il, qui se défie de tout, qui ne
+croit à rien de bon ni à rien de bien! Je suis sûr d'Alexandre, qui est
+de très-bonne foi; j'exerce maintenant sur lui une sorte de charme,
+indépendamment de la garantie que m'offrent ses entours, dont je suis
+également sûr.» Ici Napoléon me répéta tout ce que j'avais entendu dire
+de futile par sa suite sur l'abouchement de Tilsitt et sur le subit
+amour de la cour de Russie pour l'empereur et les siens; il n'oublia pas
+les cajoleries au moyen desquelles il croyait avoir captivé le grand-duc
+Constantin lui-même, qui, disait-on, n'y avait pas tenu de s'entendre
+dire qu'il était le prince le mieux habillé de l'Europe, et qu'il avait
+les plus belles cuisses du monde.
+
+Ces épanchemens ne me furent pas inutiles. Voyant Napoléon en bonne
+humeur, je lui reparlai en faveur de plusieurs personnes pour lesquelles
+je m'intéressai particulièrement, et qui toutes furent placées d'une
+manière avantageuse. Il commençait à être plus content du faubourg
+St.-Germain, et tout en approuvant ma manière large de faire la police
+avec l'ancienne aristocratie, il me dit qu'il y avait, du côté de
+Bordeaux, deux familles[28] que je regardais comme récalcitrantes et
+dangereuses, mais qu'il voulait qu'on les laissât tranquilles,
+c'est-à-dire qu'on les surveillât sans inquisition. «Vous m'avez dit
+souvent que vous deviez être comme moi le médiateur entre l'ancien et le
+nouvel ordre de choses: c'est votre mission; car voilà, en effet, ma
+politique dans l'intérieur. Mais quant au dehors, ne vous en mêlez pas;
+laissez-moi faire, et surtout n'allez pas vouloir défendre le pape; ce
+serait par trop ridicule de votre part; laissez-en le soin à M. de
+Talleyrand qui lui a l'obligation d'être aujourd'hui séculier et de
+posséder une belle femme en légitime mariage.» Je me mis à rire, et,
+reprenant mon porte-feuille, je fis place au ministre de la marine.
+
+[Note 28: Apparemment les familles Donnissan et Larochejaquelein,
+unies par le mariage du marquis de Larochejaquelein, mort en 1815, avec
+la veuve du marquis de Lescure, fille de la marquise de Donnissan; ils
+habitaient alors le château de Citran, dans le Médoc. (_Note de
+l'éditeur_.)]
+
+Ce que Napoléon venait de me dire sur le pape, faisait allusion à ses
+différends avec le Saint-Siège, qui remontaient en 1805 et
+s'aggravaient tous les jours. L'entrée de nos troupes dans Rome vint
+coïncider avec l'invasion de la Péninsule. Pie VII lança presqu'aussitôt
+un bref par lequel il menaçait Napoléon de diriger contre lui ses armes
+spirituelles: sans doute elles étaient bien émoussées, mais ne
+laissaient pas que de remuer encore bien des consciences. A mes yeux ces
+différends paraissaient d'autant plus impolitiques, qu'ils ne pouvaient
+manquer d'aliéner une grande partie des peuples de l'Italie, et, parmi
+nous, de favoriser la _petite église_ qui nous avait tourmentés
+long-temps; elle commençait à s'en prévaloir pour faire cause commune
+avec le pape contre le gouvernement. Mais Napoléon ne poussait tout à
+l'extrême envers le chef de l'Église, que pour avoir le prétexte de
+s'emparer de Rome, et de le dépouiller de tout son temporel: c'était une
+des branches de son vaste plan de monarchie universelle et de
+reconstruction de l'Europe. J'y aurais donné les mains volontiers; mais
+je voyais à regret qu'il partait d'une base fausse, et que l'opinion
+commençait à se gendarmer. Comment, en effet, vouloir procéder ainsi à
+la conquête de tous les États, sans avoir au moins pour soi les
+peuples? Avant de dire imprudemment que sa propre dynastie, qui était la
+dynastie de la veille, serait bientôt la plus ancienne de l'Europe, il
+aurait fallu connaître l'art d'isoler les rois de leurs peuples, et,
+pour cela, ne pas abandonner les principes sans lesquels on ne pouvait
+soi-même exister.
+
+Cette affaire de Rome était alors étouffée par tout ce qui se passait à
+Madrid et à Baïonne, où Napoléon était arrivé le 15 avril, avec sa cour
+et sa suite. Déjà l'Espagne était envahie, et, sous les dehors de
+l'amitié, on venait de s'emparer de ses principales forteresses du nord.
+Plein d'espérance et ravisseur de l'Espagne, Napoléon s'apprêtait à
+saisir les trésors du Nouveau-Monde, que cinq ou six aventuriers étaient
+venus lui offrir comme le résultat infaillible de leurs intrigues. Tous
+les ressorts de cette vaste machination étaient montés; ils s'étendaient
+du château de Marrac à Madrid, à Lisbonne, à Cadix, à Buenos-Ayres et au
+Mexique. Napoléon avait à sa suite son établissement particulier de
+fourberies politiques: son duc de Rovigo, Savary; son archevêque de
+Malines, abbé de Pradt; son prince Pignatelli, et tant d'autres
+instrumens plus ou moins actifs de ses fraudes diplomatiques.
+L'ex-ministre Talleyrand le suivait aussi, mais plutôt comme patient que
+comme acteur.
+
+J'avais averti Napoléon, au moment de son départ, que l'opinion publique
+s'irritait dans une attente pénible; et que les causeries de salon
+prenaient un essor que mes trois cents régulateurs de Paris ne pouvaient
+déjà plus maîtriser.
+
+Ce fut bien pis, quand les événemens se développèrent; quand, par la
+ruse et la perfidie, toute la maison d'Espagne se trouva prise dans les
+filets de Baïonne; quand Madrid eut subi le massacre du 2 mai; et quand
+le soulèvement de presque toute une nation eut embrâsé la presque
+totalité de la Péninsule. Tout fut connu et avéré dans Paris, malgré les
+efforts incroyables de toutes les polices, de toutes les administrations
+pour intercepter et dérober la connaissance des événemens publics.
+Jamais, dans le cours de mes deux ministères, je ne vis un pareil
+déchaînement contre l'insatiable ambition et le machiavélisme du chef de
+l'État. Je pus m'assurer alors que, dans les grandes crises, la vérité
+reprend tous ses droits et tout son empire. Je reçus de Baïonne deux ou
+trois lettres assez dures, sur le mauvais état de l'esprit public, dont
+on semblait me rendre, en quelque sorte, responsable: mes bulletins
+répondaient à tout. Vers la fin de juillet, après la capitulation de
+Baylen, il n'y eut plus moyen d'y tenir. La contre-police et les
+correspondans particuliers de l'empereur prirent l'alarme; ils se
+méprirent jusqu'à donner l'éveil sur de prétendus indices d'une
+conspiration dans Paris, tout-à-fait imaginaire. L'empereur s'éloigna de
+Baïonne en toute hâte, après plusieurs accès d'emportement, transformés,
+dans les salons de la Chaussée d'Antin et du faubourg Saint-Germain, en
+accès de fièvre chaude. Traversant la Vendée, il revint à Saint-Cloud,
+par la Loire. Je m'attendais à un coup de boutoir à mon premier
+travail, et je me tenais sur mes gardes. «Vous avez été trop
+indulgent, duc d'Otrante, furent ses premières paroles. Comment
+avez-vous pu laisser établir dans Paris tant de foyers de bavardage et de
+malveillance?--Sire, quand tout le monde s'en mêle, il n'y a plus moyen
+de sévir; la police n'a point accès d'ailleurs dans l'intérieur des
+familles et dans les épanchemens de l'intimité.--Mais l'étranger a remué
+Paris?--Non, Sire; le mécontentement public s'est exhalé tout seul; de
+vieilles passions se sont réveillées; et, dans ce sens, il y a eu
+malveillance. Mais on ne remue pas les nations, sans remuer les
+passions. Il serait impolitique, imprudent même, d'aigrir et d'exaspérer
+les esprits par des rigueurs hors de saison. Du reste, on a exagéré à
+Votre Majesté cette turbulence, qui s'apaisera comme tant d'autres; tout
+va dépendre de l'issue de cette affaire d'Espagne et de l'attitude que
+prendra l'Europe continentale. Votre Majesté a surmonté des difficultés
+plus ardues et vaincu des crises plus fortes.» Ce fut alors que,
+parcourant à grands pas son cabinet, il me reparla de la guerre
+d'Espagne comme d'une échauffourée qui méritait à peine une volée de
+coups de canon, s'emportant et se déchaînant contre Murat, contre
+Moncey, surtout contre Dupont, et qualifiant sa capitulation d'infamie,
+bien résolu de faire dans l'armée un exemple. «Cette guerre de paysans
+et de moines, reprit-il, je la ferai moi-même, et j'espère y étriller
+les Anglais. Je vais m'entendre avec l'empereur Alexandre, pour que les
+traités s'accomplissent et pour que l'Europe ne soit pas agitée. Dans
+trois mois, je ramènerai mon frère dans Madrid, et dans quatre mois
+j'entrerai moi-même dans Lisbonne, si les Anglais osent y aborder. Je
+punirai ce ramassis de canaille et je chasserai les Anglais.»
+
+Tout fut désormais dirigé sur ce plan d'opérations. Des agens
+confidentiels et des courriers étaient partis pour Saint-Pétersbourg. La
+réponse favorable ne se fit pas attendre. La ville d'Erfurt fut choisie
+pour l'entrevue des deux empereurs. Rien de plus heureux que cette
+entrevue, où, à la fin de septembre, le czar vint fraterniser avec
+Napoléon. Ces deux arbitres formidables du continent passèrent dix-huit
+jours ensemble dans l'intimité, au milieu des fêtes et des délices. On
+eut encore recours à une momerie diplomatique collective auprès du roi
+d'Angleterre, dans le but apparent d'obtenir son adhésion à la paix
+générale. J'avais donné à l'empereur, avant son départ, des informations
+qui auraient dû le désabuser; mais, que dis-je? il ne croyait pas plus
+que moi peut-être à la possibilité d'une paix dont il n'aurait su que
+faire.
+
+Erfurt ramena l'opinion. A l'ouverture du Corps législatif, le 26
+octobre, Napoléon, de retour, se déclara d'accord et invariablement uni
+avec l'empereur Alexandre pour la paix comme pour la guerre....
+_Bientôt_, dit-il, _mes aigles planeront sur les tours de Lisbonne_.
+
+Mais ceci révélait aux penseurs sa faiblesse dans une guerre nationale
+qu'il n'osait poursuivre sans un appui européen qui pouvait lui
+échapper. Ce n'était plus Napoléon faisant tout par lui-même. Ses
+embarras étaient sensibles depuis qu'il déclarait la guerre aux peuples.
+
+Cette Espagne où allait s'enfoncer Napoléon, m'assiégeait de noirs
+pressentimens; j'y voyais un foyer de résistance alimenté par
+l'Angleterre et qui pouvait offrir à nos adversaires du continent, des
+chances favorables pour attenter de nouveau à notre existence politique.
+Il était triste d'avoir, par une entreprise imprudente, tout remis en
+question, et la solidité de nos conquêtes et même notre avenir. En
+affrontant sans cesse de nouveaux dangers, Napoléon, notre fondateur,
+pouvait tomber frappé d'une balle ou atteint par un boulet, ou sous le
+fer d'un fanatique. Il n'était que trop vrai, toute notre puissance ne
+résidait que dans un seul homme, qui, sans postérité, sans avenir
+certain, réclamait de la Providence vingt années encore pour achever son
+ouvrage. S'il nous était enlevé avant ce terme, il n'aurait pas même,
+comme Alexandre le Macédonien, ses propres lieutenans pour héritiers de
+son pouvoir et de sa gloire, ni pour garanties de nos existences. Ainsi
+ce vaste et formidable Empire créé comme par enchantement, n'avait
+qu'une base fragile qui pouvait s'évanouir sur les ailes de la mort. Les
+mains qui avaient aidé à l'élever étaient trop faibles pour le soutenir
+sans un appui vivant. Si les graves circonstances où nous nous trouvions
+faisaient naître ces réflexions dans mon esprit, la situation
+particulière de l'empereur y ajoutait un plus haut degré de sollicitude.
+
+Le charme de ses habitudes domestiques s'était rompu; la mort dans ses
+rigueurs était venue planer sur cet enfant qui, à la fois son neveu et
+son fils adoptif, avait par sa naissance tant resserré le noeud qui
+l'attachait à Joséphine par Hortense, et à Hortense par Joséphine. «Je
+me reconnais, disait-il, dans cet enfant!» Et il caressait déjà la
+chimère qu'il pourrait lui succéder. Combien de fois sur la terrasse de
+Saint-Cloud, après ses déjeuners, ne l'avait-on pas vu contempler avec
+délices ce rejeton dont les manières et les dispositions étaient si
+heureuses, et se délassant des soins de l'Empire, se mêler à ses jeux
+enfantins! Pour peu qu'il montrât de l'opiniâtreté, du penchant pour le
+bruit du tambour, pour les armes et le simulacre de la guerre, Napoléon
+s'écriait avec enthousiasme: «Celui-là sera digne de me succéder, il
+pourra me surpasser encore!» Au moment même où il lui préparait de si
+hautes destinées, ce bel enfant, atteint du croup, lui fut enlevé. Ainsi
+fut brisé le roseau sur lequel voulait s'appuyer un grand homme.
+
+Jamais je ne vis Napoléon en proie à un chagrin plus concentré et plus
+profond; jamais je n'avais vu Joséphine et sa fille dans une affliction
+plus déchirante: elles semblaient y puiser le sentiment douloureux d'un
+avenir désormais sans bonheur et sans espérances. Les courtisans
+eux-mêmes eurent pitié d'une si haute infortune; je crus voir briser le
+chaînon de la perpétuité de l'Empire.
+
+Je ne devais pas renfermer en moi-même les réflexions que me suggérait
+ma prévoyance; mais j'attendis pour les présenter à Napoléon que sa
+douleur ne laissât plus d'autres traces que des cicatrices. Pour lui
+d'ailleurs les peines du coeur étaient subordonnées aux soins de
+l'Empire, aux plus hautes combinaisons de la politique et de la guerre.
+Quelles plus grandes diversions! Déjà même des distractions d'un autre
+genre, des consolations plus efficaces avaient trompé ses regrets et
+rompu la monotonie de ses habitudes: officieusement secondé par son
+confident Duroc, il s'était jeté, non dans l'amour des femmes, mais dans
+la possession physique de leurs charmes. On citait deux dames de sa cour
+honorées de ses hommages furtifs, et qui venaient d'être remplacées par
+la belle italienne, Charlotte Gaz... née Brind.... Napoléon, frappé de
+sa beauté, la comblait d'une faveur récente.
+
+On savait d'ailleurs qu'affranchi de l'assujettissement d'un ménage
+bourgeois, il n'avait plus ni la même chambre ni le même lit que
+Joséphine. Cette espèce de séparation nuptiale avait eu lieu à la suite
+d'une scène violente excitée par la jalousie de sa femme[29], et depuis
+lors il s'était refusé à reprendre aucune chaîne domestique. Du côté de
+Joséphine, les tourmens étaient bien moins occasionnés par les blessures
+du coeur que par les épines d'une appréhension inquiétante. Elle était
+effrayée des suites de la perte subite du fils d'Hortense, du
+délaissement de sa fille et de son propre abandon. Elle pressentait
+l'avenir et se désolait de sa stérilité.
+
+[Note 29: Depuis 1805, au camp de Boulogne, selon le _Mémorial de
+Sainte-Hélène_. (_Note de l'éditeur_.)]
+
+Le concours de ces circonstances à la fois politiques et domestiques, et
+la crainte de voir un jour l'empereur en vieillissant se traîner sur les
+traces d'un sardanapale, me suggérèrent l'idée de travailler à donner un
+avenir au magnifique Empire dont j'étais l'un des principaux gardiens.
+Dans un mémoire confidentiel dont je lui fis moi-même la lecture, je lui
+représentait nécessité de dissoudre son mariage, de former
+immédiatement, comme empereur, un nouveau noeud plus assorti et plus
+doux, et de donner un héritier au trône sur lequel la Providence
+l'avait fait monter. Ma conclusion était la conséquence naturelle des
+considérations et des argumens les plus forts et les plus solides que
+pussent suggérer les besoins de la politique et les nécessités de
+l'État.
+
+Sans me rien manifester de positif sur ce sujet grave et pressant,
+Napoléon me laissa entrevoir que, sous le point de vue politique, la
+dissolution de son mariage était arrêtée déjà dans son esprit; mais
+qu'il n'en était pas de même du noeud qu'il serait à propos de former;
+que, d'un autre côté, il tenait singulièrement, par ses habitudes autant
+que par une sorte de superstition, à Joséphine; et que la démarche qui
+lui coûterait le plus serait de lui signifier le divorce. Je m'en tins
+aux monosyllabes significatifs et aux deux ou trois phrases
+presqu'énigmatiques, mais pour moi faciles à deviner. Poussé par un
+excès de zèle, je résolus d'ouvrir la brèche et d'amener Joséphine sur
+le terrain de ce grand sacrifice que réclamaient la solidité de l'Empire
+et la félicité de l'empereur.
+
+Une telle ouverture exigeait quelques préliminaires; j'épiai l'occasion.
+Elle se présenta un dimanche à Fontainebleau, à la rentrée de la messe.
+Là, tenant Joséphine dans l'embrasure d'une fenêtre, je lui donnai, avec
+toutes les précautions oratoires, tous tes ménagemens possibles, la
+première atteinte d'une séparation que je lui présentai comme le plus
+sublime et en même temps le plus inévitable des sacrifices. Son teint se
+colora d'abord; elle pâlit ensuite; ses lèvres se tuméfièrent, et
+j'aperçus dans tout son être des signes qui me firent redouter une
+attaque de nerfs, ou toute autre explosion. Ce ne fut qu'en balbutiant
+qu'elle m'interpella, pour savoir si j'avais l'ordre de lui faire une si
+triste insinuation. Je lui dis que je n'avais aucun ordre, mais que je
+pressentais les nécessités de l'avenir; et me hâtant, par une réflexion
+générale, de rompre un si pénible entretien, je feignis d'avoir à
+conférer avec un de mes collègues, et je m'éloignai. Je sus, le
+lendemain, qu'il y avait eu beaucoup de chagrins et de troubles dans
+l'intérieur; qu'une explication, à la fois vive et touchante, s'était
+engagée entre Joséphine et Napoléon, qui m'avait désavoué; et que cette
+femme, naturellement si douce, si bonne, m'ayant d'ailleurs plus d'un
+genre d'obligations, avait sollicité en grâce et avec instance mon
+renvoi, pour avoir préféré le bien de la France à son intérêt personnel
+et aux jouissances de sa vanité. Tout en protestant que j'avais parlé
+sans mission, l'empereur se refusa de me _chasser_, car ce fut là le
+mot, et il calma tant bien que mal Joséphine, en alléguant à mon égard
+des prétextes politiques. Il était, pour moi, évident que si déjà il
+n'eût arrêté secrètement son divorce, il m'eût sacrifié, au lieu de se
+borner à un simple désaveu de ma démarche. Mais Joséphine en fut la
+dupe; elle n'avait point assez d'esprit pour ne pas se bercer
+d'illusion; elle crut obvier à tout par de misérables artifices. Qui le
+croirait? elle mit l'empereur sur la voie d'une de ces fraudes
+politiques, qui eussent été la dérision de toute l'Europe, s'offrant de
+supposer une grossesse factice, osant même le proposer formellement à
+l'empereur. Sur qu'elle en viendrait là, j'avais fait ébruiter la
+possibilité de cette supercherie par mes limiers, de sorte que
+l'empereur n'eut qu'à lui montrer ses bulletins de police se débarrasser
+de ses obsessions.
+
+De plus grands événemens firent une diversion éclatante. Le 4 novembre,
+Napoléon en personne ouvrit cette seconde campagne de la Péninsule,
+après avoir retiré de l'Allemagne quatre-vingt mille vieux soldats. Il
+avait allumé un vaste incendie, et il courut l'éteindre avec des flots
+de sang. Mais que pourra-t-il contre des peuples soulevés et en
+révolution? Tout d'ailleurs va lui inspirer le soupçon et l'inquiétude;
+il ira jusqu'à se persuader qu'il se forme dans Paris un foyer de
+résistance, dont M. de Talleyrand et moi sommes les deux mobiles
+invisibles.
+
+Ayant appris que cent vingt-cinq boules noires, un tiers d'opposans à
+ses volontés, venaient d'étonner le Corps législatif, il en fut si
+choqué, si alarmé, qu'il crut devoir lancer, de Valladolid, le 4
+décembre, une note officielle explicative de l'essence du gouvernement
+impérial, et de la place qu'il lui plaisait d'y assigner aux
+législateurs. «Nos malheurs, dit-il, sont venus, en partie, de ces
+exagérations d'idées qui ont porté un corps à se croire le représentant
+de la nation: ce serait une prétention chimérique et même criminelle, de
+vouloir représenter la nation avant l'empereur. Le Corps législatif
+devrait être appelé Conseil législatif, puisqu'il n'a pas la faculté de
+faire des lois, n'en ayant point la proposition. Dans l'ordre de la
+hiérarchie constitutionnelle, le premier représentant de la nation,
+c'est l'empereur et ses ministres, organes de ses décisions. Tout
+rentrerait dans le désordre, si d'autres idées constitutionnelles
+venaient à pervertir les idées de nos constitutions monarchiques.»
+
+Ces oracles du pouvoir absolu n'auraient fait qu'aigrir les esprits,
+sous un prince faible et capricieux; mais Napoléon avait sans cesse
+l'épée à la main, et la victoire marchait encore sur ses pas. Aussi tout
+s'inclinait encore; et le seul ascendant de sa puissance suffisait pour
+dissiper tout germe d'opposition légale.
+
+Quand on sut qu'il venait d'entrer à Madrid en vainqueur irrité, et
+qu'il était résolu de surprendre et de chasser l'armée anglaise, on crut
+la guerre finie, et j'endoctrinai dans ce sens tous mes organes mobiles.
+Mais tout-à-coup, laissant les Anglais et abandonnant cette guerre à ses
+lieutenans, l'empereur nous revint d'une manière subite et inattendue;
+soit, comme ses entours me l'ont assuré, qu'il ait été frappé de l'avis
+qu'une bande de fanatiques espagnols s'était organisée pour
+l'assassiner; (j'y avais cru, et j'avais donné, de mon côté, le même
+avis); soit qu'il fût encore dominé par l'idée fixe de l'existence d'une
+coalition, dans Paris, contre son autorité. Je croirais assez à l'un et
+à l'autre motifs réunis, mais qui furent masqués par l'annonce de
+l'urgence de ce retour subit, d'après les préparatifs de l'Autriche.
+Napoléon eut encore trois ou quatre mois devant lui, et il savait tout
+aussi bien que moi que si l'Autriche remuait, elle n'était pas encore
+prête.
+
+A mon premier travail, il me souda sur l'affaire du Corps législatif et
+sur son admonition impériale. Je le vis venir et je répondis que c'était
+très-bien; que c'était ainsi qu'il fallait gouverner; que si un corps
+quelconque s'arrogeait le droit de représenter, à lui seul, le
+souverain, il n'y aurait d'autre parti à prendre que de le dissoudre; et
+que si Louis XVI eût agi ainsi, ce malheureux prince vivrait et
+régnerait encore. Me fixant alors avec des yeux étonnés: «Mais quoi! duc
+d'Otrante, me dit-il après un instant de silence, il me semble pourtant
+que vous êtes un de ceux qui ont envoyé Louis XVI à l'échafaud?--Oui,
+Sire, répondis-je sans hésitation, et c'est le premier service que j'ai
+eu le bonheur de rendre à Votre Majesté.»
+
+Rappelant à lui toute la force de son génie et de son caractère pour
+surmonter l'agression de l'Autriche, il combina son plan et se hâta d'en
+venir à une prompte exécution. Il était à craindre qu'il ne fût poussé
+ou surpris aux défilés des Montagnes Noires, car ses forces étaient
+faibles, et on l'eût réduit à la défensive s'il eût laissé opérer la
+concentration des masses autrichiennes. Tann, Abensberg, Eckmülh,
+Ratisbonne, virent le rapide triomphe de nos armes et signalèrent
+l'heureux début d'une campagne d'autant plus grave, que nous faisions,
+contre les règles d'une saine politique, deux guerres à la fois.
+
+La levée de boucliers de Schill, en Prusse, nous révéla tout le danger.
+Ce major prussien, arborant l'étendard de la révolte, venait d'être
+lancé par les Schneider, les Stein, chefs des illuminés; c'était un
+timide essai que faisait la Prusse. Il tint à peu de chose que les
+peuples de l'Allemagne septentrionale ne vinssent dès lors, par
+imitation, à s'insurger comme les peuples de la Péninsule. Pressé entre
+deux guerres nationales, Napoléon eût succombé quatre ans plutôt. Ceci
+me fit faire de sérieuses réflexions sur la fragilité d'un Empire qui
+n'avait d'autre appui que les armes, et d'autre mobile qu'une ambition
+effrénée.
+
+Nous respirâmes après l'occupation de Vienne; mais Schill courait encore
+en Saxe, et les Viennois se montraient irrités et exaltés. Il y eut
+plusieurs émeutes dans cette capitale de l'Autriche. Bientôt les
+premiers bruits sur la bataille d'Essling vinrent renouveler nos transes
+et aggraver nos inquiétudes. A ces bruits succédèrent les informations
+confidentielles, presque toutes désolantes. Non-seulement Lannes, le
+seul ami de Napoléon qui fût resté en possession de lui dire la vérité,
+avait péri glorieusement, mais on complaît huit mille morts, dix-huit
+mille blessés, parmi lesquels trois généraux et au-delà de cinq cents
+officiers, de tout grade. Si, après tant de pertes, l'armée fut sauvée,
+elle m'en fut pas redevable à Napoléon, mais au sang-froid de Masséna.
+Qu'on juge de notre perplexité dans Paris, et combien il nous fallut
+d'efforts et d'adresse pour jeter un voile sur ce grand échec, qui
+pouvait être suivi de plus d'un désastre! Quant à Napoléon, il se
+proclamait victorieux dans ses bulletins, et, s'il n'avait pas profité
+de la victoire, il en accusait, d'une manière assez triviale, le
+_général Danube_, le meilleur officier de l'Autriche. En effet, on ne
+pouvait s'expliquer l'immobilité de l'archiduc, après tant de pertes de
+notre part, et après que nous n'avions pu trouver de refuge que dans
+l'île de Lobau. Plus le bulletin était impudent, plus on faisait des
+commentaires.
+
+Les nombreux ennemis que Napoléon avait en France, soit parmi les
+républicains, soit parmi les royalistes, se réveillèrent; le faubourg
+St.-Germain redevint hostile, et il y eut même quelques menées dans la
+Vendée. On se flattait déjà tout haut que la journée d'Essling porterait
+un coup fatal à l'empereur.
+
+On était si préoccupé des événemens du Danube, qu'à peine fit-on alors
+attention aux événemens de Rome. Il nous était réservé, à nous
+philosophes, enfans du dix-huitième siècle et adeptes de l'incrédulité;
+il nous était réservé, dis-je, de déplorer, comme impolitique,
+l'usurpation du patrimoine de Saint-Pierre et la persécution du chef de
+l'Église, par celui même que nous avions élu notre dictateur perpétuel.
+Un décret de Napoléon, de la fin de mai, avait ordonné la réunion des
+États romains à l'Empire français. Qu'arriva-t-il? Le vénérable pontife,
+cramponné sur le siège de Rome, se voyant désarmé, dépouillé, n'ayant à
+sa disposition que ses armes spirituelles, lança des bulles
+d'excommunication contre Napoléon et ses coopérateurs. Tout cela n'eût
+été que ridicule, si les peuples y fussent restés indifférens; si
+l'indignation publique n'eût pas ravivé la foi presqu'éteinte, en faveur
+de l'opiniâtre pontife des chrétiens. Ce fut alors que, soutenant une
+espèce de siège dans son palais, Pie VII en fut arraché par la force, et
+enlevé de Rome pour être confiné à Savone. Napoléon savait combien je
+répugnais à de pareilles violences; aussi n'eut-il garde de m'en donner
+la direction. Ce fut la police de Naples qui s'en chargea. Les
+principaux instrumens contre le pape furent Murat, Salicetti, Miollis et
+Radet.
+
+Il me fallut prendre beaucoup sur moi, quand le pape eut gagné le
+Piémont, pour qu'on ne lui fît pas franchir les Alpes; c'eût été sur
+moi qu'on aurait fait peser volontiers la responsabilité des dernières
+scènes de cette persécution, qui parut généralement odieuse et déloyale.
+En dépit de la réserve de l'administration et du silence de ses organes,
+tout l'intérêt se porta sur Pie VII, qui, aux yeux de l'Europe, fut
+considéré comme une illustre et touchante victime de l'avide ambition de
+l'empereur. Prisonnier à Savone, Pie vu fut dépouillé de ses honneurs
+extérieurs et privé de toute communication avec les cardinaux, ainsi que
+de tous les moyens de publier des bulles ou de convoquer un concile.
+Quel aliment pour la petite église, pour la turbulence de quelques
+prêtres et pour la haine de quelques dévots! Je prévis dès lors que de
+tous ces levains se reformeraient les secrètes associations que nous
+avions eu tant de peine à dissoudre. En effet, Napoléon, en défaisant
+tout ce qu'il avait fait jadis pour calmer et concilier l'esprit des
+peuples, les disposait, de longue main, à s'isoler de sa puissance, et
+même à s'allier à ses ennemis, dès qu'ils auraient le courage de se
+montrer en force.
+
+Mais cet homme extraordinaire n'avait encore rien perdu de sa vigueur
+belliqueuse; son courage et son génie relevèrent bientôt au-dessus de
+ses fautes. Ma correspondance et mes bulletins, qu'il recevait tous les
+jours à Vienne, ne lui dissimulaient pas le fond des choses ni le
+fâcheux état de l'esprit public. «Tout cela changera dans un mois,
+m'écrivait-il.» Une autre fois, en parlant de l'intérieur: «Je suis bien
+tranquille, vous y êtes,» furent ses propres expressions. Jamais je
+n'avais accumula sur ma tête tant de pouvoirs et autant de
+responsabilité. Je réunissais à la fois dans mes mains le ministère
+colossal de la police, et par _intérim_ le porte-feuille de l'intérieur.
+Mais j'étais rassuré, parce que jamais les encouragemens de l'empereur
+n'avaient été aussi positifs, ni sa confiance aussi étendue. Je touchais
+à l'apogée du pouvoir ministériel; mais, en politique, l'apogée conduit
+souvent à la roche Tarpéienne.
+
+L'horizon changea presque subitement. La bataille de Wagram livrée et
+gagnée quarante-cinq jours après la perte de la bataille d'Essling,
+l'armistice de Znaïm consenti six jours après la bataille de Wagram, et
+la mort de Schill, nous ramenèrent des jours sereins.
+
+Mais, dans l'intervalle, les Anglais apparurent dans l'Escaut avec une
+formidable expédition, qui, plus habilement conduite, aurait pu amener
+des chances heureuses pour nos ennemis et donner le temps à l'Autriche
+de se rallier.
+
+J'appréciai le danger. Investi dans l'absence de l'empereur d'une grande
+partie de son pouvoir, par le concours de deux ministères, je donnai
+l'impulsion au conseil dont j'étais l'âme et j'y fis passer des mesures
+fortes.
+
+Il n'y avait pas de temps à perdre, il fallait sauver la Belgique. Les
+troupes disponibles n'auraient pas suffi à préserver cette partie si
+importante de l'Empire. Je fis décider, sans le concours de l'empereur,
+qu'à Paris et dans plusieurs départemens du Nord, une levée
+extraordinaire de gardes nationaux aurait lieu immédiatement.
+
+J'adressai, à cette occasion, à tous les maires de Paris une circulaire
+qui contenait la phrase suivante: «Prouvons à l'Europe que si le génie
+de Napoléon peut donner de l'éclat à la France, sa présence n'est pas
+nécessaire pour repousser les ennemis.»
+
+Qui le croirait? La phrase et la mesure firent ombrage à Napoléon, qui,
+par une lettre adressée à Cambacérès, ordonna de suspendre la levée dans
+Paris, où tout se borna pour le moment à la nomination des officiers.
+
+Je ne soupçonnai pas d'abord le vrai motif de cette suspension pour la
+capitale, d'autant plus que partout ailleurs la levée s'opérant sans
+obstacle et avec rapidité, nous donna une quarantaine de mille hommes
+tous équipés et pleins d'ardeur. Rien n'entrava plus les mesures que
+j'avais fait adopter, et à l'exécution desquelles je présidais avec
+autant de soins que de zèle. Il y avait long-temps que la France n'avait
+donné le spectacle d'un pareil élan de patriotisme. Dans son voyage aux
+eaux de Spa, la mère de l'empereur en fut tellement frappée, qu'à son
+retour elle m'en félicita elle-même.
+
+Mais il fallait un commandant général à cette force nationale auxiliaire
+qui allait se réunir sous les murs d'Anvers. Je ne savais trop sur qui
+faire tomber le choix, quand Bernadotte arriva inopinément de Wagram. Le
+jour même, à peine eus-je appris son retour, que je le proposai au
+ministre de la guerre, duc de Feltre, qui se hâta de lui expédier sa
+commission.
+
+Quelle fut ma surprise, le lendemain, quand Bernadotte m'apprit, dans
+l'épanchement de l'intimité et de la confiance, qu'ayant tenu la gauche
+à Wagram, et les Saxons qui en faisaient partie s'étant mis en déroute,
+l'empereur, sous ce prétexte, lui avait ôté le commandement, et l'avait
+renvoyé à Paris; que pourtant son aîle s'était à la fin bien comportée;
+mais qu'on ne l'avait pas moins blâmé au quartier-général d'avoir, dans
+un ordre du jour, adressé à ses soldats une espèce de proclamation
+approbative; qu'il imputait cette nouvelle disgrâce à des rapports
+malveillans faits à l'empereur; qu'on se plaignait beaucoup de Savary,
+chargé de la police secrète de l'armée; que Lannes ayant eu avec lui les
+scènes les plus violentes, avait pu seul le réprimer; mais que depuis la
+mort de ce brave des braves, le crédit de Savary n'avait plus de bornes;
+qu'il épiait les occasions d'aigrir l'empereur contre certains généraux
+sur lesquels planaient des préventions; qu'il allait même jusqu'à leur
+imputer des connexions avec la société secrète des _Philadelphes_ dont
+on faisait un épouvantait à l'empereur, en supposant, sur les plus
+vagues indices, qu'elle avait dans l'armée des ramifications
+dangereuses.
+
+D'après ces motifs, Bernadotte montrait de la répugnance à se charger de
+la commission d'aller commander la levée des gardes nationaux de
+l'Empire, appelés pour la défense d'Anvers. Je lui représentai que
+c'était le moment, au contraire, de se rétablir dans l'esprit de
+l'empereur; que j'avais déjà contribué plusieurs fois à les rapprocher
+et à dissiper entre eux plus d'un nuage; que, dans le haut rang qu'il
+occupait, s'il refusait de remplir la commission que venait de lui
+conférer le ministre de la guerre, il aurait l'air de prendre l'attitude
+d'un mécontent et de fuir l'occasion de rendre de nouveaux services à sa
+patrie; qu'au besoin, il fallait servir l'empereur malgré lui-même, et
+qu'en faisant ainsi son devoir, c'était pour la patrie qu'on se
+dévouait. Il me comprit, et, après d'autres épanchemens mutuels, il se
+mit en route pour Anvers.
+
+On sait avec quel succès le mouvement s'opéra; il fut général dans nos
+provinces du Nord, et les Anglais n'osèrent tenter le débarquement. Un
+si heureux résultat et la conduite sage de Bernadotte contraignirent
+Napoléon de renfermer en lui-même ses soupçons et son mécontentement;
+mais au fond, il ne pardonna jamais, ni à Bernadotte ni à moi, cet
+éminent service; et notre liaison lui devint plus que jamais suspecte.
+
+D'autres informations particulières qui me vinrent de l'armée,
+coïncidèrent parfaitement avec ce que m'avait dit Bernadotte, au sujet
+des _Philadelphes_, dont l'organisation secrète remontait au consulat à
+vie. Les associés ne s'en cachaient pas; leur but était de rendre au
+peuple français la liberté que Napoléon lui avait ravie par le
+rétablissement de la noblesse et par son concordat. Ils regrettaient
+Bonaparte premier consul, et regardaient comme insupportable le
+despotisme de Napoléon comme empereur. L'existence présumée de cette
+association avait déjà donné lieu à l'arrestation et à la détention
+prolongée de Mallet, Guidal, Gindre, Picquerel et Lahorie. Dans ces
+derniers temps, on soupçonna le brave Oudet, colonel du 9e régiment
+de ligne, d'avoir été porté à la présidence des _Philadelphes_. Une
+lâche délation l'ayant signalé comme tel, voici quelle fut la
+malheureuse destinée de cet officier. Nommé général de brigade la veille
+de la journée de Wagram, on l'attira, le soir même qui suivit la
+bataille, dans un guet-apens, à quelques lieues de là, dans l'obscurité
+de la nuit, où il tomba sous le feu d'une troupe, qu'on supposa être des
+gendarmes; le lendemain, il fut trouvé étendu, sans vie, avec vingt-deux
+officiers de son parti, tués autour de son corps. Cet événement fit
+grand bruit à Schoenbrunn, à Vienne et dans tous les états-majors de
+l'armée, sans qu'on eût aucun moyen de percer ou d'éclaircir un si
+horrible mystère.
+
+Cependant, depuis l'armistice, les difficultés s'aplanissaient
+lentement; on ne voyait point arriver la conclusion du nouveau traité de
+paix avec l'Autriche; mais toutes les lettres présentaient la paix comme
+infaillible. Nous en attendions la nouvelle d'un moment à l'autre, quand
+j'appris que l'empereur, passant la revue de sa garde à Schoenbrunn,
+avait failli tomber sous le fer d'un assassin. Rapp n'eut que le temps
+de le faire saisir, Berthier s'étant mis devant l'empereur. C'était un
+jeune homme d'Erfurt, à peine âgé de dix-sept ans, et poussé uniquement
+par un fanatisme patriotique; on trouva sur lui un long couteau bien
+affilé, avec lequel il allait commettre son crime. Il avoua son dessein
+et fut passé par les armes.
+
+Le traité de Vienne fut signé peu de jours après (15 octobre). Napoléon,
+vainqueur et pacificateur, revint presqu'aussitôt dans sa capitale. Ce
+fut de sa bouche même que nous apprîmes combien il avait eu de
+difficultés à surmonter dans cette pénible campagne, et combien
+l'Autriche s'était montrée forte et menaçante.
+
+J'eus avec Napoléon plusieurs conférences à Fontainebleau, avant sa
+rentrée dans Paris; je le trouvai très-aigri contre le faubourg
+Saint-Germain qui avait repris ses habitudes satiriques et mordantes. Je
+n'avais pu me dispenser d'informer l'empereur qu'après la journée
+d'Essling, comme après Baïonne; les beaux-esprits du faubourg avaient
+répandu le bruit ridicule qu'il était frappé d'une aliénation mentale.
+Napoléon en fut singulièrement offensé, et il me parla de sévir contre
+des êtres qui, disait-il, le déchiraient d'une main et le sollicitaient
+de l'autre. Je l'en dissuadai. «C'est de tradition, lui dis-je; la Seine
+coule; le faubourg intrigue, demande, consomme et calomnie; c'est dans
+l'ordre: chacun a ses attributions. Qui a été plus calomnié que
+Jules-César? Je réponds d'ailleurs à Votre Majesté que, parmi cette
+troupe, il ne se trouvera ni des Cassius ni des Brutus. Du reste, les
+plus mauvais bruits ne sortent-ils pas des antichambres de Votre
+Majesté; ne sont-ils pas propagés par des personnes qui font partie de
+sa maison et de son gouvernement? Avant de sévir, il faudrait établir un
+Conseil des dix, aller aux écoutes, interroger les portes, les
+murailles, les cheminées. Il est d'un grand homme de mépriser les
+caquetages insolens, et de les étouffer sous une masse de gloire.» Il se
+rendit.
+
+Je savais qu'après la journée de Wagram il avait balancé s'il ne
+démembrerait pas la monarchie autrichienne; qu'il avait plusieurs plans
+à ce sujet; qu'il s'était même vanté de distribuer bientôt des couronnes
+à des archiducs qu'il supposait mécontens ou aveuglés par l'ambition;
+mais qu'arrêté par la crainte d'éveiller les soupçons de la Russie et de
+soulever les peuples de l'Autriche, dont l'affection pour François II ne
+pouvait être révoquée en doute, il avait eu le temps d'apprécier une
+autre difficulté dans l'exécution de son plan. Il exigeait l'occupation
+militaire de toute l'Allemagne; ce qui ne lui eût pas permis d'éteindre
+la guerre de la Péninsule, qui réclamait toute son attention.
+
+Le moment me parut favorable pour lui montrer la vérité toute entière;
+je lui représentai, dans un rapport confidentiel sur notre situation
+présente, combien il devenait urgent de mettre un terme à un système
+politique qui tendait à nous aliéner tous les peuples; et d'abord je le
+suppliai d'accomplir l'oeuvre de la paix, soit en faisant sonder
+l'Angleterre, soit en lui adressant des propositions raisonnables,
+ajoutant que jamais il n'avait été plus en mesure de se faire écouter;
+que rien n'égalait le pouvoir de ses armes, et qu'il n'y avait
+maintenant plus de doute sur la solidité de ses transactions avec les
+deux plus puissans potentats de l'Europe après lui-même; qu'en se
+montrant peu exigeant relativement au Portugal et disposé d'un autre
+côté à évacuer la Prusse, il ne pouvait manquer d'arriver à la paix et
+au maintien de sa dynastie en Italie, à Madrid, en Westphalie et en
+Hollande; que là devaient être posées les bornes de son ambition et
+d'une gloire durable; que c'était déjà une assez brillante destinée
+d'avoir fait renaître l'Empire de Charlemagne, mais qu'il fallait donner
+à cet Empire des garanties pour l'avenir; qu'à cet effet il devenait
+pressant, comme je le lui avais déjà représenté, de dissoudre son
+mariage avec Joséphine et de former un autre noeud réclamé autant par la
+raison d'État que par les considérations politiques les plus décisives;
+car, en se voyant revivre, il assurait en même temps la vie à l'Empire,
+que lui seul pouvait déterminer s'il était préférable de former une
+alliance de famille avec l'une des deux grandes cours du nord, soit la
+Russie, soit l'Autriche, ou de s'isoler dans sa puissance, et d'honorer
+sa propre patrie en partageant le diadème avec une française toujours
+assez riche de sa fécondité et de ses vertus. Mais qu'au total le plan
+inspiré par le besoin de la fixité sociale et de la permanence
+monarchique, croulerait dans sa base si la paix générale n'en devenait
+pas le complément nécessaire; que j'insistai fortement sur ce point, le
+suppliant de me faire connaître ses intentions sur les deux vues
+principales de mon rapport et de mes conclusions.
+
+Je n'obtins qu'un assentiment tacite, le seul qu'on m'eût accoutumé
+d'espérer dans les matières graves qui étaient censées hors de mes
+attributions. Mais je vis que la dissolution du mariage était arrêtée
+pour une époque prochaine, Cambacérès ayant été autorisé à en conférer
+avec moi. J'en fis répercuter aussitôt la rumeur dans les salons, et on
+en chuchottait partout que Joséphine, plongée dans la sécurité, n'en
+avait aucun éveil, tant on la ménageait et on la plaignait.
+
+Je vis également que l'empereur, soit par orgueil, soit par politique,
+penchait à serrer son nouveau noeud dans une des vieilles cours de
+l'Europe, et que la dissolution préalable avait surtout pour objet de
+les stimuler à faire des ouvertures ou de les préparer à en recevoir.
+
+Cependant l'appareil de la puissance ne fut pas négligé. Napoléon,
+tenant sous sa dépendance absolue les rois qu'il avait fait, les mande à
+sa cour, et, le 3 décembre, exige qu'ils assistent dans la métropole au
+_Te Deum_ chanté pour ses victoires et pour l'anniversaire de son
+couronnement.
+
+A sa sortie de Notre-Dame, il court faire l'ouverture du Corps
+législatif; là, dans un discours présomptueux, il s'exprime en ces
+termes «Lorsque je reparaîtrai au-delà des Pyrénées le léopard épouvanté
+cherchera l'Océan pour éviter la honte, la défaite ou la mort.»
+
+C'était avec ces grandes images qu'il cherchait à pallier les
+difficultés de la guerre d'Espagne, s'abusant lui-même peut-être, car il
+n'avait, sur la nature de cette guerre, que des idées incomplètes.
+
+Le surlendemain, dînant tête-à-tête avec Joséphine, il lui fit part de
+sa résolution. Joséphine s'évanouit. Il fallut toute la rhétorique de
+Cambacérès et toute la tendresse de son fils, Eugène, soit pour la
+calmer, soit pour la disposer à la résignation.
+
+Le 15 décembre, on procéda cérémonieusement à la dissolution du mariage.
+Tout s'étant terminé dans les formes, un officier de la garde fut chargé
+d'escorter Joséphine à la Malmaison, tandis que, de son côté,
+l'empereur se rendait au Grand-Trianon, pour y passer quelques jours en
+retraite.
+
+Tout était déjà monté dans le mystère de la chancellerie pour ouvrir une
+négociation parallèle auprès des deux cours de Saint-Pétersbourg et de
+Vienne; dans la première, on voulait obtenir la grande-duchesse, soeur
+du czar; et en Autriche, il s'agissait de l'archiduchesse Marie-Louise,
+fille de l'empereur François. On tâta d'abord la Russie. L'empereur
+Alexandre se montrait favorable, disait-on, dans le conseil, mais il y
+avait dissentiment d'opinion dans la famille impériale russe.
+
+Ce qui eut lieu à Vienne presqu'en même temps, mérite de ma part
+quelques préliminaires auxquels je ne suis pas tout-à-fait étranger.
+
+Un des hommes les plus marquans dans les fastes de la politesse et de la
+galanterie de la cour de Louis XVI, était sans contredit le comte Louis
+de Narbonne; on s'était complu à le rendre célèbre en tirant, de ses
+traits frappans de ressemblance avec Louis XV, une induction qui
+supposait un auguste mystère à sa naissance. Il avait aussi travaillé
+lui-même à sa célébrité, par son amabilité parfaite, par sa liaison
+intime avec la femme la plus extraordinaire du siècle, Mme de Staël,
+et enfin par la manière facile et chevaleresque avec laquelle il avait
+exercé, dans le département de la guerre, un ministère constitutionnel
+au déclin de la monarchie. Forcé d'émigrer, en butte aux traits des
+républicains exaltés et des royalistes extrêmes, il avait d'abord été
+délaissé à sa rentrée en France; plus tard je l'accueillis avec tout
+l'intérêt que m'inspiraient les patriotes de 1789, qui avaient voulu
+concilier la royauté et la liberté. Aux grâces des manières il joignait
+les traits saillans de l'esprit, et souvent même la justesse et la
+profondeur des vues. J'avais fini par le recevoir tous les jours; et tel
+était le charme de sa conversation, qu'au milieu de mes travaux
+fatigans, j'y trouvais le délassement le plus doux. Tout ce que me
+demandait M. de Narbonne dans l'intérêt de ses amis et de ses
+connaissances, je le lui accordais. Je parlai de lui à l'empereur; j'eus
+d'abord de la peine à le lui faire goûter; il redoutait ses anciens
+rapports avec Mme de Staël, en qui Napoléon voyait une ennemie
+implacable. J'insistai, et l'empereur finit par se le faire présenter.
+L'engouement s'en suivit, et Napoléon se l'attacha d'abord comme
+officier d'ordonnance. Le général Narbonne le suivit dans la campagne
+d'Autriche, où il fut nommé gouverneur de Trieste, avec une mission
+politique dont j'avais connaissance.
+
+Au retour de l'empereur, et quand l'affaire du mariage fut entamée, je
+le lui désignai comme le personnage le plus capable de sonder
+adroitement les intentions de la cour d'Autriche. Il était hors des
+convenances et des usages que Napoléon fît aucune démarche directe avant
+de connaître positivement les dispositions de l'empereur Alexandre; or,
+les instructions envoyées au comte de Narbonne se bornèrent à
+l'autorisation d'agir en son propre et privé nom, avec tout le
+ménagement et la dextérité que comportait une affaire si délicate et si
+majeure. Il se rendit à Vienne au mois de janvier (1810), dans le seul
+but apparent d'y passer pour rentrer en France par l'Allemagne. Là,
+dressant bientôt ses batteries, il vit d'abord M. de Metternich, et fut
+ensuite admis auprès de l'empereur François. La question du mariage
+occupait alors toute l'Europe, et ce fut naturellement un des sujets de
+son entretien avec l'empereur d'Autriche. M. de Narbonne ne manqua pas
+de jeter en avant que les plus grands souverains de l'Europe briguaient
+l'alliance de Napoléon. L'empereur d'Autriche témoigna aussitôt sa
+surprise de ce que la cour des Tuileries ne songeât point à sa maison,
+et il en dit assez pour que M. de Narbonne sût à quoi s'en tenir. Il
+m'écrivit le même jour, et en me faisant part des insinuations de la
+cour de Vienne, il crut pouvoir en conclure qu'une alliance avec une
+archiduchesse entrerait dans les vues de l'Autriche. A l'arrivée du
+courrier, je courus communiquer sa dépêche à l'empereur. Jamais je ne le
+vis si radieux, ni si satisfait. Il fit sonder le prince de
+Schwartzemberg, ambassadeur d'Autriche à Paris, ordonnant que cette
+négociation particulière fût conduite avec une telle circonspection que
+l'ambassadeur se trouvât engagé sans qu'il le fût lui-même. Il
+s'agissait de ne pas choquer l'empereur Alexandre en lui faisant
+soupçonner qu'on avait ouvert une double négociation, et de faire
+supposer à l'Europe qu'on avait eu le choix entre une grande-duchesse et
+une archiduchesse, car, pour la princesse de Saxe, il n'en avait été
+question que pour la forme.
+
+Le 1er février, Napoléon convoqua aux Tuileries un grand conseil
+privé composé des grands dignitaires, grands officiers, tous les
+ministres, le président du Sénat, celui du Corps législatif et les
+ministres d'état, présidens des sections du Conseil d'état. Nous étions
+en tout vingt-cinq personnes. Le conseil assemblé et la délibération
+ouverte, le ministre Champagny communiqua d'abord les dépêches de
+Caulaincourt, ambassadeur en Russie, et il les présenta comme si le
+mariage avec une princesse russe n'eût tenu qu'à l'accord de l'exercice
+public de son culte, et à l'érection, à son usage, d'une chapelle du rit
+grec. Il fit connaître ensuite les insinuations et les désirs de la cour
+de Vienne: ainsi on paraissait n'être que dans l'embarras du choix. Il y
+eut partage d'opinions. Comme j'étais dans le secret, je m'abstins
+d'émettre la mienne; je m'esquivai même à dessein avant la fin de la
+délibération. Au lever de la séance, le prince Eugène fut chargé par
+l'empereur de faire au prince de Schwartzemberg l'ouverture
+diplomatique. L'ambassadeur avait reçu ses instructions, et tout fut
+consenti sans difficulté. Ainsi le mariage de Napoléon avec
+Marie-Louise fut proposé, discuté, décidé dans le conseil et stipulé
+dans les vingt-quatre heures.
+
+Le lendemain de la tenue du conseil, un sénateur de mes amis, toujours
+très au fait des nouvelles[30], vint m'informer que l'empereur s'était
+décidé pour une archiduchesse; je jouai la surprise et en même temps le
+regret de ce qu'on n'avait pas choisi une princesse russe. «En ce cas,
+m'écriai-je, je n'ai plus qu'à faire mon paquet!» saisissant ainsi un
+prétexte pour donner à mes amis l'éveil sur ma prochaine disgrâce.
+
+[Note 30: Un recueil d'anecdotes, où cette circonstance est
+rapportée, désigne M. de Sémonville; mais Fouché se tait sur le nom.
+(_Note de l'éditeur_.)]
+
+Doué de ce qu'on appelle tact, j'avais un secret pressentiment que mon
+pouvoir ministériel survivrait peu au nouvel ordre de choses qui allait
+altérer, sans aucun doute, les habitudes et le caractère de Napoléon. Je
+ne doutais nullement que, devenu l'allié de la maison de Lorraine, se
+croyant sûr désormais du cabinet d'Autriche, et, par conséquent, d'être
+en mesure d'assujettir la vieille Europe à sa volonté, il ne se crût en
+état de se débarrasser de son ministre de la police, ainsi qu'il avait
+déjà cru pouvoir s'en passer après la paix d'Amiens. Je savais
+d'ailleurs, d'une manière certaine, qu'il ne me pardonnerait jamais
+d'avoir levé, tout seul, une armée, fait rembarquer les Anglais et sauvé
+la Belgique; je savais enfin que, depuis cette époque, ma liaison avec
+Bernadotte lui était devenue suspecte. Plus il concentrait en lui-même
+ses dispositions peu favorables à mon égard, plus je les devinais.
+
+Elles se décelèrent, quand je lui proposai de mettre en liberté, à la
+prochaine occasion de la solennité de son mariage, une partie des
+prisonniers d'état et de lever un grand nombre de surveillances. Au lieu
+d'adhérer à ma proposition, il s'éleva avec une feinte humanité contre
+le déplorable arbitraire qu'exerçait la police, me disant qu'il avait
+songé à y mettre un terme. Deux jours après, il m'envoya un projet de
+rapport, fait en mon nom, et de décret impérial, qui, au lieu d'une
+prison d'état, en établissait six[31], statuant en outre que désormais
+nul ne pourrait être détenu qu'en vertu d'une décision du conseil privé.
+C'était une amère dérision, le conseil privé n'étant pas autre chose que
+la volonté de l'empereur. Le tout était si artificieusement présenté,
+qu'il me fallut consentir à produire le projet au Conseil d'état où il
+fut délibéré et adopté le 3 mars. Voilà comment Napoléon éluda de mettre
+un ternie aux arrestations illégales, et comment il voulut faire
+rejaillir sur la police tout l'odieux des détentions arbitraires. Il
+m'astreignit aussi à lui présenter le tableau des individus mis en
+surveillance.
+
+[Note 31: Vincennes, Saumur, Ham, Landskaone, Pierre-Châtel et
+Fénestrelles. (_Note de l'éditeur_.)]
+
+La surveillance était une mesure de police très-supportable, que j'avais
+imaginée précisément pour soustraire aux rigueurs de la détention
+arbitraire, les nombreuses victimes que signalaient et poursuivaient
+chaque jour les délateurs à gages, que j'avais bien de la peine à
+contenir dans de certaines bornes. Cette odieuse milice occulte était
+inhérente au système monté et maintenu par l'homme le plus ombrageux et
+le plus défiant qui peut-être ait jamais existé. C'était une des plaies
+de l'État.
+
+J'avais parfois la faiblesse de croire qu'une fois affermi et
+tranquille, Napoléon adopterait un système de gouvernement plus paternel
+et en même temps plus conforme à nos moeurs. Sous ce point de vue, le
+mariage avec une archiduchesse donnait des espérances; mais je sentais
+de plus en plus qu'il lui fallait la sanction de la paix générale. Ne
+pouvais-je pas moi-même contribuer à la paix, comme j'avais coopéré, par
+mon impulsion, à la dissolution d'un noeud stérile et à l'alliance avec
+l'Autriche? Si je parvenais à ce but, je pouvais, par l'importance d'un
+pareil service, triompher des préventions de l'empereur et reconquérir
+toute sa confiance; mais il fallait d'abord pressentir l'Angleterre.
+J'hésitais d'autant moins que le changement survenu dans la composition
+du ministère anglais me donnait de justes motifs d'espoir.
+
+Le mauvais succès de la plupart de ses opérations dans cette dernière
+campagne, avait excité le mécontentement de la nation anglaise et amené
+de graves dissensions parmi les ministres. Deux d'entre eux, lord
+Castlereagh et M. Canning, en étaient même venus à un combat singulier,
+après avoir donné leur démission. Le cabinet s'était hâté de rappeler de
+son ambassade d'Espagne le marquis de Wellesley, pour succéder à M.
+Canning dans la place de secrétaire d'état des affaires étrangères, et
+de mettre à la tête du secrétariat de la guerre le comte de Liverpool,
+ci-devant lord Hawkesbury. Je savais que ces deux nouveaux ministres
+avaient des vues hautes, mais conciliantes. D'ailleurs la cause de
+l'indépendance espagnole étant alors presque désespérée, par suite de la
+victoire d'Ocana et de l'occupation de l'Andalousie, je m'imaginais que
+je retrouverais le marquis de Wellesley plus accessible à des ouvertures
+raisonnables: or, je me déterminai à sonder le terrain, et cela en vertu
+des pouvoirs dont j'avais usé fréquemment, d'envoyer des agens au
+dehors.
+
+J'y employai M. Ouvrard, par deux raisons: d'abord, parce qu'une
+ouverture politique, à Londres, ne pouvait guère être entamée que sous
+le masque d'opérations commerciales, et ensuite parce qu'il était
+impossible de confier une mission aussi délicate à un homme plus rompu
+aux affaires, d'un caractère plus insinuant et plus entraînant. Mais
+comme M. Ouvrard n'aurait pu se mettre sans inconvénient en rapport
+direct avec le marquis de Wellesley, je lui adjoignis M. Fagan, ancien
+officier irlandais, qui, chargé des premières démarches, devait lui
+ouvrir, pour ainsi dire, les voies de la chancellerie britannique.
+
+Je résolus de ne faire partir M. Ouvrard qu'après les fêtes du mariage.
+L'entrée de la jeune archiduchesse dans Paris eut lieu le 1er avril:
+rien de plus magnifique et de plus touchant. Quelle belle journée!
+quelle hilarité dans une si prodigieuse affluence! La cour repartit
+aussitôt pour Saint-Cloud, où se fit l'acte civil, et le lendemain la
+bénédiction nuptiale fut donnée à Napoléon et à Marie-Louise, par le
+cardinal Fesch, dans une des salles du Louvre garnies de femmes
+resplendissantes de parures et de pierreries. Les fêtes furent
+splendides. Mais celle que donna le prince de Schwartzemberg, au nom de
+son maître, offrit un présage sinistre. Le feu prit à la salle de bal
+construite dans le jardin de son hôtel, et en un instant la salle fut
+embrasée; plusieurs personnes périrent, entr'autres la princesse de
+Schwartzemberg, femme du frère de l'ambassadeur. On ne manqua pas de
+comparer l'issue malheureuse de cette fête donnée pour célébrer
+l'alliance des deux nations, à la catastrophe qui avait marqué les fêtes
+du mariage de Louis XVI et de Marie-Antoinette: on en tira les plus
+fâcheux présages; Napoléon lui-même en fut frappé. Comme j'avais donné à
+la préfecture tous les ordres convenables, et qu'elle était spécialement
+chargée de cette partie de la surveillance publique, ce fut sur elle, ou
+du moins sur le préfet de police, que vint éclater la colère de
+l'empereur. Il destitua Dubois, et malheureusement il fallut un désastre
+public pour être débarrassé de cet homme qui avait tant de fois dénaturé
+le but moral de la police.
+
+A la cour et à la ville, le mot d'ordre fut désormais de complaire à la
+jeune impératrice qui, sans aucun partage, captivait Napoléon: c'était
+même de sa part une sorte d'enfantillage. Je savais qu'on épiait
+l'occasion de prendre la police en défaut au sujet de la vente de
+certains ouvrages sur la révolution, qui auraient pu choquer
+l'impératrice. Je donnai des ordres pour en faire la saisie[32]; mais
+telle était la cupidité des agens de la préfecture que ces mêmes
+ouvrages étaient vendus clandestinement par ceux mêmes qu'on chargeait
+de les mettre au pilon.
+
+[Note 32: La police, en vertu d'un ordre du duc d'Otrante, fit les
+perquisitions les plus sévères, défendit et saisit tous les ouvrages sur
+la révolution qui étaient rédigés dans un esprit royaliste. L'éditeur
+d'_Irma_ ayant publié une grande partie de ces ouvrages qui rappelaient
+aux Français la famille royale des Bourbons, fut principalement l'objet
+des recherches inquisitoriales de la police. Aussi cette dernière
+perquisition dans ses magasins dura-t-elle deux jours; presque touts ses
+livres furent confisqués; il fut arrêté lui-même et conduit à la
+préfecture. Un seul ouvrage fut cause, en partie, de cette excessive
+rigueur, et il avait paru depuis long-temps: c'était l'histoire des
+procès iniques faits à Louis XVI, à la Reine, à Madame Elisabeth et au
+duc d'Orléans. L'ouvrage contenait des pièces de la plus haute
+importance, telles que des interrogatoires secrets, des déclarations
+secrètes, des arrêtés et autres pièces inconnues tirées des cartons du
+tribunal révolutionnaire, et qui n'avaient jamais vu le jour. A lui seul
+il avait valu à l'éditeur plus de trente visites domiciliaires, sans
+qu'on pût jamais saisir l'édition entière, mais seulement quelques
+exemplaires isolés. Malgré tant d'inquisitions et de perquisitions,
+l'ouvrage se vendait toujours; on se cachait pour le lire.
+(_Note de l'éditeur_.)]
+
+Vers la fin d'avril, l'empereur partit avec l'impératrice, pour visiter
+Middlebourg et Flessingues; il se rendit aussi à Breda. Ce voyage me fut
+fatal. L'empereur, frappé de mes réflexions sur le besoin de la paix
+générale, avait essayé, sans me mettre dans le secret, d'ouvrir des
+négociations secrètes avec le nouveau ministère anglais, par l'entremise
+d'une maison de commerce d'Amsterdam. Il en résulta une double
+négociation et de doubles propositions, ce qui choqua singulièrement le
+marquis de Wellesley. Les agens de l'empereur et les miens, devenus
+également suspects, furent également éconduits.
+
+L'empereur, surpris d'une conclusion si brusque et si inattendue,
+employa, pour en découvrir la cause, sa contre-police et ses limiers des
+affaires étrangères. D'abord il n'eut que des informations vagues; mais
+il put juger bientôt que sa négociation avait été traversée par d'autres
+agens dont il ignorait la mission. Ses soupçons se portèrent d'abord sur
+M. de Talleyrand; mais, à son retour, ayant reçu de nouvelles pièces et
+s'étant fait faire un rapport circonstancié, il reconnut que M. Ouvrard
+avait dirigé des ouvertures faites à son insçu au marquis de Wellesley;
+et comme on savait M. Ouvrard en rapport avec moi, on en inféra que je
+lui avais donné des instructions. Le 2 juin, étant à Saint-Cloud,
+l'empereur me demanda, en plein conseil, ce que M. Ouvrard était allé
+faire en Angleterre. «Connaître de ma part, lui dis-je, les dispositions
+du nouveau ministère, relativement à la paix, d'après les vues que j'ai
+eu l'honneur de soumettre à Votre Majesté, avant son mariage.--Ainsi,
+reprend l'empereur, vous faites la guerre et la paix sans ma
+participation.» Il sortit et donna l'ordre à Savary d'aller arrêter M.
+Ouvrard et de le conduire à Vincennes. En même temps, je reçus la
+défense de communiquer avec le prisonnier. Le lendemain, le
+porte-feuille de la police fut donné à Savary. Pour cette fois, c'était
+une véritable disgrâce.
+
+J'eusse fait, sans doute, une prédiction trop pressante, en rappelant
+les paroles du prophète: «Dans quarante jours, Ninive sera détruite»;
+mais j'aurais pu prédire, sans me tromper, que dans moins de quatre ans
+l'Empire de Napoléon n'existerait plus.
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+
+
+
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+d'Otrante, Ministre de la Police Générale, by Joseph Fouché
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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diff --git a/18942-h.zip b/18942-h.zip
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--- /dev/null
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Binary files differ
diff --git a/18942-h/18942-h.htm b/18942-h/18942-h.htm
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@@ -0,0 +1,8316 @@
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+ The Project Gutenberg eBook of Mémoires, by Joseph Fouché
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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante,
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale
+ Tome I
+
+Author: Joseph Fouché
+
+Release Date: July 30, 2006 [EBook #18942]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE JOSEPH FOUCHÉ ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://dp.rastko.net
+(Produced from images of the Bibliothèque nationale de
+France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
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+
+
+<pre>[Note du transcripteur: l'orthographe originale de Fouch&eacute; est conserv&eacute;e]
+</pre>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>M&Eacute;MOIRES</h2>
+<h3>DE</h3>
+<h1>JOSEPH FOUCH&Eacute;,</h1>
+<h2>DUC D'OTRANTE,</h2>
+<h3>MINISTRE DE LA POLICE G&Eacute;N&Eacute;RALE.</h3>
+
+<h4>R&eacute;impression de l'&eacute;dition 1824</h4>
+
+<h4>Osnabr&uuml;ck</h4>
+
+<h4>Biblio-Verlag</h4>
+
+<h4>1966</h4>
+
+<h4>Gesamtherstellung Proff&amp;Co. KG, Osnabr&uuml;ck</h4>
+<hr style="width: 10%;" />
+
+<h4><a href="#AVIS_DU_LIBRAIRE-EDITEUR"><b>AVIS DU LIBRAIRE-&Eacute;DITEUR.</b></a><br />
+<a href="#AVERTISSEMENT_DE_LAUTEUR"><b>AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR.</b></a><br />
+<a href="#MEMOIRES"><b>M&Eacute;MOIRES</b></a><br />
+</h4>
+<hr style="width: 10%;" />
+
+<h2><a name="AVIS_DU_LIBRAIRE-EDITEUR" id="AVIS_DU_LIBRAIRE-EDITEUR"></a>AVIS DU LIBRAIRE-&Eacute;DITEUR.</h2>
+
+
+<p>On verra, par la lecture de l'avertissement de l'auteur, que je pourrais
+tirer quelque vanit&eacute; de ce que ses intentions ont &eacute;t&eacute; remplies
+relativement &agrave; la publication de ses M&eacute;moires. Le choix qui a &eacute;t&eacute; fait
+de moi pour &eacute;diteur, ne l'a point &eacute;t&eacute; dans des vues int&eacute;ress&eacute;es; et
+moi-m&ecirc;me j'y ai apport&eacute;, j'ose dire, le m&ecirc;me d&eacute;sint&eacute;ressement. Tout
+autre aurait brigu&eacute; une telle publication, et n'y aurait vu que la
+source d'un gain peut-&ecirc;tre imaginaire. Pour moi, je n'y ai vu qu'un
+devoir, et je l'ai rempli, mais non pas sans h&eacute;sitation. J'avoue m&ecirc;me
+que dans ma d&eacute;termination j'ai eu besoin d'&ecirc;tre &eacute;clair&eacute;. Le titre du
+livre et les sujets qu'il traite, me paraissaient peu propres &agrave; me
+tranquilliser. J'ai voulu &ecirc;tre s&ucirc;r de ne blesser ni les lois, ni les
+convenances, ni le gouvernement de mon pays. N'osant m'en rapporter &agrave;
+moi-m&ecirc;me, j'ai consult&eacute; un homme exerc&eacute;, et il m'a rassur&eacute; compl&egrave;tement.
+Si je lui ai demand&eacute; quelques notes, c'&eacute;tait plut&ocirc;t pour constater
+l'ind&eacute;pendance de mes opinions, que pour offrir un contraste entre le
+texte et les commentaires. Mais quoique les notes soient clair-sem&eacute;es,
+elles ont failli me ravir la publication de ces M&eacute;moires posthumes.
+Enfin l'interm&eacute;diaire charg&eacute; de remplir les intentions de l'auteur,
+s'est rendu &agrave; mes raisons, et je crois pouvoir annoncer au public que je
+ne tarderai pas &agrave; faire para&icirc;tre la seconde partie des M&eacute;moires du duc
+d'Otrante. Quant &agrave; leur immense int&eacute;r&ecirc;t et &agrave; leur authenticit&eacute;, je me
+bornerai &agrave; dire comme l'auteur: LISEZ.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="AVERTISSEMENT_DE_LAUTEUR" id="AVERTISSEMENT_DE_LAUTEUR"></a>AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR.</h2>
+
+
+<p>Ce n'est ni par esprit de parti, ni par haine, ni par vengeance, que
+j'ai &eacute;crit ces M&eacute;moires, et encore moins pour offrir un aliment &agrave; la
+malignit&eacute; et au scandale. Tout ce qui doit &ecirc;tre honor&eacute; dans l'opinion
+des hommes, je le respecte. Qu'on me lise, et l'on appr&eacute;ciera mes
+intentions, mes vues, mes sentimens, et par quelle politique j'ai &eacute;t&eacute;
+guid&eacute; dans l'exercice des plus hauts emplois; qu'on me lise, et l'on
+verra si, dans les conseils de la r&eacute;publique et de Napol&eacute;on, je n'ai pas
+&eacute;t&eacute; constant dans le parti d'opposition aux mesures outr&eacute;es du
+gouvernement; qu'on me lise, et on verra si je n'ai pas montr&eacute; quelque
+courage dans mes avertissemens et dans mes remontrances; enfin, en me
+lisant, on se convaincra que tout ce que j'ai &eacute;crit je me le devais &agrave;
+moi-m&ecirc;me. Le seul moyen de rendre ces M&eacute;moires utiles &agrave; ma r&eacute;putation et
+&agrave; l'histoire de cette grande &eacute;poque, c'&eacute;tait de ne les appuyer que sur
+la v&eacute;rit&eacute; pure et simple; j'y &eacute;tais port&eacute; par caract&egrave;re et par
+conviction; ma position d'ailleurs m'en faisait une loi. N'&eacute;tait-il pas
+naturel que je trompasse ainsi l'ennui d'un pouvoir d&eacute;chu?</p>
+
+<p>Sous toutes ses formes, la r&eacute;volution m'avait accoutum&eacute; d'ailleurs &agrave; une
+extr&ecirc;me activit&eacute; d'esprit et de m&eacute;moire; irrit&eacute;e par la solitude, cette
+activit&eacute; avait besoin de s'exhaler encore. Or, c'est avec une sorte
+d'abandon et de d&eacute;lices que j'ai &eacute;crit cette premi&egrave;re partie de mes
+souvenirs; je l'ai retouch&eacute;e, il est vrai, mais je n'y ai rien chang&eacute;
+quant au fond, dans les angoisses m&ecirc;me de ma derni&egrave;re infortune. Quel
+plus grand malheur en effet que d'errer dans le bannissement hors de son
+pays! France qui me fus si ch&egrave;re, je ne te verrai plus! H&eacute;las! que je
+paie cher le pouvoir et les grandeurs! Ceux &agrave; qui je tendis la main ne
+me la tendront pas. Je le vois, on voudrait me condamner m&ecirc;me au silence
+de l'avenir. Vain espoir! je saurai tromper l'attente de ceux qui &eacute;pient
+la d&eacute;pouille de mes souvenirs et de mes r&eacute;v&eacute;lations; de ceux qui se
+disposent &agrave; tendre des pi&egrave;ges &agrave; mes enfans. Si mes enfans sont trop
+jeunes pour se d&eacute;fier de tous les pi&egrave;ges, je les en pr&eacute;serverai en
+cherchant, hors de la foule de tant d'ingrats, un ami prudent et fid&egrave;le:
+l'esp&egrave;ce humaine n'est point encore assez d&eacute;prav&eacute;e pour que mes
+recherches soient vaines. Que dis-je? cet autre moi-m&ecirc;me je l'ai trouv&eacute;;
+c'est &agrave; sa fid&eacute;lit&eacute; et &agrave; sa discr&eacute;tion que je confie le d&eacute;p&ocirc;t de ces
+M&eacute;moires; je le laisse seul juge, apr&egrave;s ma mort, de l'opportunit&eacute; de
+leur publication. Il sait ce que je pense &agrave; cet &eacute;gard, et il ne les
+remettra, j'en suis s&ucirc;r, qu'&agrave; un &eacute;diteur honn&ecirc;te homme, choisi hors des
+coteries de la capitale, hors des intrigues et des sp&eacute;culations
+honteuses. Voil&agrave; sans aucun doute la seule et meilleure garantie qu'ils
+resteront &agrave; l'abri des interpolations et des suppressions des ennemis de
+toute v&eacute;rit&eacute; et de toute franchise.</p>
+
+<p>C'est dans le m&ecirc;me esprit de sinc&eacute;rit&eacute; que j'en pr&eacute;pare la seconde
+partie; je ne me dissimule pas qu'il s'agit de traiter une p&eacute;riode plus
+d&eacute;licate et plus &eacute;pateuse, &agrave; cause des temps, des personnages, et des
+calamit&eacute;s qu'elle embrasse. Mais la v&eacute;rit&eacute; dite sans passion et sans
+amertume ne perd aucun de ses droits.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="MEMOIRES" id="MEMOIRES"></a>M&Eacute;MOIRES</h2>
+
+<h3>DE JOSEPH FOUCH&Eacute;,</h3>
+
+<h3>DUC D'OTRANTE</h3>
+
+
+<p>L'homme qui, dans des temps de troubles et de r&eacute;volutions, n'a &eacute;t&eacute;
+redevable des honneurs et du pouvoir dont il a &eacute;t&eacute; investi, de sa haute
+fortune enfin, qu'&agrave; sa prudence et &agrave; sa capacit&eacute;; qui, d'abord &eacute;lu
+repr&eacute;sentant de la nation, a &eacute;t&eacute;, au retour de l'ordre, ambassadeur,
+trois fois ministre, s&eacute;nateur, duc et l'un des principaux r&eacute;gulateurs de
+l'&Eacute;tat; cet homme se ravalerait si pour repousser des &eacute;crits calomnieux,
+il descendait &agrave; l'apologie ou &agrave; des r&eacute;futations captieuses: il lui faut
+d'autres armes.</p>
+
+<p>Eh bien! cet homme, c'est moi. &Eacute;lev&eacute; par la r&eacute;volution, je ne suis tomb&eacute;
+des grandeurs que par une r&eacute;volution contraire que j'avais pressentie et
+que j'aurais pu conjurer, mais contre laquelle je me trouvai d&eacute;sarm&eacute; au
+moment de la crise.</p>
+
+<p>La rechute m'a expos&eacute; sans d&eacute;fense aux clameurs des m&eacute;chans et aux
+outrages des ingrats; moi qui long-temps rev&ecirc;tu d'un pouvoir occulte et
+terrible, ne m'en servis jamais que pour calmer les passions, dissoudre
+les partis et pr&eacute;venir les complots; moi qui m'effor&ccedil;ai sans cesse de
+mod&eacute;rer, d'adoucir le pouvoir, de concilier ou de fondre ensemble les
+&eacute;l&eacute;mens contraires et les int&eacute;r&ecirc;ts oppos&eacute;s qui divisaient la France.</p>
+
+<p>Nul n'oserait nier que telle a &eacute;t&eacute; ma conduite tant que j'exer&ccedil;ai
+quelque influence dans l'administration et dans les conseils. Qu'ai-je &agrave;
+opposer, dans ma terre d'exil, &agrave; de forcen&eacute;s antagonistes, &agrave; cette
+tourbe qui me d&eacute;chire apr&egrave;s avoir mendi&eacute; &agrave; mes pieds? Leur opposerai-je
+de froides d&eacute;clamations, des phrases acad&eacute;miques et alambiqu&eacute;es? Non,
+certes. Je veux les confondre par des faits et des preuves, par l'expos&eacute;
+v&eacute;ridique de mes travaux, de mes pens&eacute;es, comme ministre et comme homme
+d'&eacute;tat; par le r&eacute;cit fid&egrave;le des &eacute;v&eacute;nemens politiques, des incidens
+bizarres au milieu desquels j'ai tenu le gouvernail dans des temps de
+violence et de temp&ecirc;te. Voil&agrave; le but que je me propose.</p>
+
+<p>Je ne crois pas que la v&eacute;rit&eacute; puisse en rien me nuire; et cela serait
+encore, que je la dirai, le temps de la produire est venu: je la dirai,
+co&ucirc;te qui co&ucirc;te, alors que la tombe rec&eacute;lant ma d&eacute;pouille mortelle, mon
+nom sera l&eacute;gu&eacute; au jugement de l'histoire. Mais il est juste que je
+puisse compara&icirc;tre &agrave; son tribunal cet &eacute;crit &agrave; la main.</p>
+
+<p>Et d'abord qu'on ne me rende personnellement responsable ni de la
+r&eacute;volution, ni de ses &eacute;carts, ni m&ecirc;me de sa dictature. Je n'&eacute;tais rien;
+je n'avais aucune autorit&eacute; quand ses premi&egrave;res secousses, bouleversant
+la France, firent trembler le sol de l'Europe. Qu'est-ce d'ailleurs que
+la r&eacute;volution? Il est de fait qu'avant 1789 les pr&eacute;sages de la
+destruction des Empires inqui&eacute;taient la monarchie. Les Empires ne sont
+point exempts de cette loi commune qui assujettit tout sur la terre aux
+changemens et &agrave; la d&eacute;composition. En fut-il jamais dont la dur&eacute;e
+historique ait d&eacute;pass&eacute; un certain nombre de si&egrave;cles? En fixant &agrave; douze
+ou treize cents ans l'&acirc;ge des &Eacute;tats, c'est aller &agrave; la derni&egrave;re borne de
+leur long&eacute;vit&eacute;. Nous en conclurons qu'une monarchie qui avait vu treize
+si&egrave;cles sans avoir re&ccedil;u aucune atteinte mortelle, ne devait pas &ecirc;tre
+loin d'une catastrophe. Que sera-ce si, renaissant de ses cendres et
+recompos&eacute;e &agrave; neuf, elle a tenu l'Europe sous le joug et dans la terreur
+de ses armes? Mais alors si la puissance lui &eacute;chappe, de nouveau on la
+verra languir et p&eacute;rir. Ne recherchons pas quelles seraient ses
+nouvelles destin&eacute;es de transformation. La configuration g&eacute;ographique de
+la France lui assigne toujours un r&ocirc;le dans les si&egrave;cles &agrave; venir. La
+Gaule conquise par les ma&icirc;tres du Monde ne fut assujettie que trois
+cents ans. D'autres envahisseurs aujourd'hui forgent dans le nord les
+fers de l'Europe. La r&eacute;volution avait &eacute;lev&eacute; la digue qui les e&ucirc;t
+arr&ecirc;t&eacute;s; on la d&eacute;molit pi&egrave;ce &agrave; pi&egrave;ce; elle sera d&eacute;truite, mais relev&eacute;e,
+car le si&egrave;cle est bien fort: il entra&icirc;ne les hommes, les partis et les
+gouvernemens.</p>
+
+<p>Vous qui vous d&eacute;cha&icirc;nez contre les prodiges de la r&eacute;volution; vous qui
+l'avez tourn&eacute;e sans oser la regarder en face, vous l'avez subie et
+peut-&ecirc;tre la subirez-vous encore.</p>
+
+<p>Qui la provoqua, et d'o&ugrave; l'avons-nous vue surgir? du salon des grands,
+du cabinet des ministres: elle a &eacute;t&eacute; appel&eacute;e, provoqu&eacute;e par les
+parlemens et les gens du roi, par de jeunes colonels, par les
+petites-ma&icirc;tresses de la cour, par des gens de lettres pensionn&eacute;s, dont
+les duchesses s'&eacute;rigeaient en protectrices et se faisaient les &eacute;chos.</p>
+
+<p>J'ai vu la nation rougir de la d&eacute;pravation des hautes classes, de la
+licence du clerg&eacute;, des stupides aberrations des ministres, et de l'image
+de la dissolution r&eacute;voltante de la nouvelle Babylone.</p>
+
+<p>N'est-ce pas ceux qu'on regardait comme l'&eacute;lite de la France, qui,
+pendant quarante ans, &eacute;rig&egrave;rent le culte de Voltaire et de Rousseau?
+N'est-ce pas dans les hautes classes que prit faveur cette manie
+d'ind&eacute;pendance d&eacute;mocratique, transplant&eacute;e des &Eacute;tats-Unis sur le sol de
+la France? On r&ecirc;vait la r&eacute;publique, et la corruption &eacute;tait au comble
+dans la monarchie! L'exemple m&ecirc;me d'un monarque rigide dans ses m&oelig;urs
+ne put arr&ecirc;ter le torrent.</p>
+
+<p>Au milieu de cette d&eacute;composition des classes sup&eacute;rieures, la nation
+grandissait et m&ucirc;rissait. A force de s'entendre dire qu'elle devait
+s'&eacute;manciper, elle finit par le croire. L'histoire est l&agrave; pour attester
+que la nation fut &eacute;trang&egrave;re aux man&oelig;uvres qui pr&eacute;par&egrave;rent le
+bouleversement. On e&ucirc;t pu la faire cheminer avec le si&egrave;cle; le roi, les
+esprits sages le voulaient. Mais la corruption et l'avarice des grands,
+les fautes de la magistrature et de la cour, les b&eacute;vues du minist&egrave;re,
+creus&egrave;rent l'ab&icirc;me. Il &eacute;tait d'ailleurs si facile aux m&eacute;treurs de mettre
+en &eacute;moi une nation p&eacute;tulante, inflammable, et qui sort des bornes &agrave; la
+moindre impulsion! Qui mit le feu &agrave; la mine? &Eacute;taient-ils du tiers-&eacute;tat
+l'archev&ecirc;que de Sens, le genevois Necker, Mirabeau, Lafayette,
+d'Orl&eacute;ans, Adrien Duport, Chauderlos-Laclos, les Sta&euml;l, les
+Larochefoucauld, les Beauveau, les Montmorency
+<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, les Noailles, les
+Lameth, les La Tour-du-Pin, les Lefranc de Pompignan, et tant d'autres
+moteurs des triomphes de 1789 sur l'autorit&eacute; royale? Le club breton e&ucirc;t
+fait long feu sans les conciliabules du Palais-Royal et de Mont-Rouge.
+Il n'y aurait pas eu de 14 juillet, si, le 12, les g&eacute;n&eacute;raux et les
+troupes du roi eussent fait leur devoir. Besenval &eacute;tait une cr&eacute;ature de
+la reine, et Besenval, au moment d&eacute;cisif, en d&eacute;pit des ordres formels du
+roi, battit en retraite, au lieu d'avancer sur les &eacute;meutes. Le mar&eacute;chal
+de Broglie lui-m&ecirc;me fut paralys&eacute; par son &eacute;tat-major. Ces faits ne
+sauraient &ecirc;tre contredits.</p>
+
+<p>On sait par quels prestiges fut soulev&eacute;e la multitude. La souverainet&eacute;
+du peuple fut proclam&eacute;e par la d&eacute;fection de l'arm&eacute;e et de la cour.
+Est-il surprenant que les factieux et les meneurs aient pu s'emparer de
+la r&eacute;volution? L'entra&icirc;nement des innovations, l'exaltation des id&eacute;es
+firent le reste.</p>
+
+<p>Un prince avait mis tout en feu; il pouvait tout ma&icirc;triser par un
+changement dynastique: sa l&acirc;chet&eacute; fit errer la r&eacute;volution sans but. Au
+milieu de cette tourmente, des c&oelig;urs g&eacute;n&eacute;reux, des &acirc;mes ardentes et
+quelques esprits forts crurent de bonne foi qu'on arriverait &agrave; une
+r&eacute;g&eacute;n&eacute;ration sociale. Ils y travaill&egrave;rent, se fiant aux protestations et
+aux sermens.</p>
+
+<p>Ce fut dans ces dispositions que nous, hommes obscurs du tiers, hommes
+de la province, f&ucirc;mes entra&icirc;n&eacute;s et s&eacute;duits par le r&ecirc;ve de la libert&eacute;,
+par l'enivrante fiction de la restauration; de l'&Eacute;tat. Nous poursuivions
+une chim&egrave;re avec la fi&egrave;vre du bien public; nous n'avions alors aucune
+arri&egrave;re-pens&eacute;e, point d'ambition, aucunes vues d'int&eacute;r&ecirc;t sordide.</p>
+
+<p>Mais bient&ocirc;t les r&eacute;sistances allumant les passions, l'esprit de parti
+fit na&icirc;tre les animosit&eacute;s implacables. Tout fut pouss&eacute; &agrave; l'extr&ecirc;me. Il
+n'y eut plus d'autre mobile que celui de la multitude. Par la m&ecirc;me
+raison que Louis <span class="smcap">xiv</span> avait dit: &laquo;l'&Eacute;tat, c'est moi!&raquo;, le peuple dit: &laquo;le
+souverain, c'est moi, la nation, c'est l'&Eacute;tat!&raquo;; et la nation s'avan&ccedil;a
+toute seule.</p>
+
+<p>Et ici, remarquons d'abord un fait qui servira de clef aux &eacute;v&eacute;nemens
+qui vont suivre; car ces &eacute;v&eacute;nemens tiennent du prodige. Les dissidens
+royalistes, les contre-r&eacute;volutionnaires, faute d'&eacute;l&eacute;mens disponibles de
+guerre civile, se voyant d&eacute;bout&eacute;s d'en avoir les honneurs, eurent
+recours &agrave; l'&eacute;migration, ressource des faibles. Ne trouvant aucun appui
+au dedans, ils coururent le chercher au dehors. A l'exemple de ce
+qu'avaient fait toutes les nations en pareil cas, la nation voulut que
+les propri&eacute;t&eacute;s des &eacute;migr&eacute;s lui servissent de gage sur le motif qu'ils
+s'&eacute;taient arm&eacute;s contre elle, et voulaient armer l'Europe. Mais comment
+toucher au droit de propri&eacute;t&eacute;, fondement de la monarchie, sans saper ses
+propres bases? Du sequestre, on en vint &agrave; la spoliation: d&egrave;s lors, tout
+s'&eacute;croula; car la mutation des propri&eacute;t&eacute;s est synonyme de la subversion
+de l'ordre &eacute;tabli. Ce n'est pas moi qui ai dit: &laquo;Il faut que les
+propri&eacute;t&eacute;s changent!&raquo;. Ce mot &eacute;tait plus agraire que tout ce qu'avaient
+pu dire les Gracques, et il ne se trouva point un Scipion Nasica.</p>
+
+<p>D&egrave;s lors, la r&eacute;volution ne fut plus qu'un bouleversement. Il lui
+manquait la terrible sanction de la guerre; les cabinets de l'Europe lui
+ouvrirent eux-m&ecirc;mes le temple de Janus. D&egrave;s le d&eacute;but de cette grande
+lutte, la r&eacute;volution, toute jeune, toute vivace, triompha de la vieille
+politique, d'une coalition pitoyable, des op&eacute;rations niaises de ses
+arm&eacute;es et de leur d&eacute;saccord.</p>
+
+<p>Autre fait qu'il faut aussi consigner, pour en tirer une cons&eacute;quence
+grave. La premi&egrave;re coalition fut repouss&eacute;e, battue, humili&eacute;e. Supposons
+qu'elle e&ucirc;t triomph&eacute; de la conf&eacute;d&eacute;ration patriotique de la France; que
+la pointe des Prussiens en Champagne n'e&ucirc;t rencontr&eacute; aucun obstacle
+s&eacute;rieux jusqu'&agrave; la capitale, et que la r&eacute;volution e&ucirc;t &eacute;t&eacute; d&eacute;sorganis&eacute;e
+dans son propre foyer; admettons cette hypoth&egrave;se, et la France sans
+aucun doute e&ucirc;t subi le sort de la Pologne, par une premi&egrave;re mutilation,
+par l'abaissement de son monarque; car tel &eacute;tait alors le th&ecirc;me
+politique des cabinets et l'esprit de leur diplomatie copartageante. Le
+<i>progr&egrave;s des lumi&egrave;res</i> n'avait point encore amen&eacute; la d&eacute;couverte de la
+combinaison europ&eacute;enne, de l'occupation militaire avec subsides. En
+pr&eacute;servant la France, les patriotes de 1792 l'ont arrach&eacute;e non seulement
+aux griffes de l'&eacute;tranger, mais encore ils ont travaill&eacute;, quoique sans
+intention, pour l'avenir de la monarchie. Voil&agrave; qui est incontestable.</p>
+
+<p>On se r&eacute;crie contre les &eacute;carts de cette r&eacute;volution arros&eacute;e de sang.
+Pouvait-elle, entour&eacute;e d'ennemis, expos&eacute;e &agrave; l'invasion, rester calme et
+mod&eacute;r&eacute;e? Beaucoup se sont tromp&eacute;s, il y a peu de coupables. Ne
+cherchons, la cause du 10 ao&ucirc;t que dans la marche en avant des
+Autrichiens et des Prussiens. Qu'ils aient march&eacute; trop tard, peu
+importe. On ne touchait point encore au suicide de la France.</p>
+
+<p>Oui, la r&eacute;volution fut violente dans sa marche, cruelle m&ecirc;me; tout cela
+est historiquement connu, je ne m'y arr&ecirc;terai pas. Tel n'est pas
+d'ailleurs l'objet de cet &eacute;crit. C'est de moi que je veux parler, on
+plut&ocirc;t des &eacute;v&eacute;nemens auxquels j'ai particip&eacute; comme ministre. Mais il me
+fallait entrer en mati&egrave;re et caract&eacute;riser l'&eacute;poque. Toutefois, que le
+vulgaire des lecteurs n'aille pas s'imaginer que je retracerai
+fastidieusement ma vie d'homme priv&eacute;, de citoyen obscur. Qu'importent
+d'ailleurs mes premiers pas dans la carri&egrave;re! Ces minuties peuvent
+int&eacute;resser de fam&eacute;liques faiseurs de Biographies contemporaines et les
+badauds qui les lisent; elles ne font rien &agrave; l'histoire; c'est jusqu'&agrave;
+elle que je pr&eacute;tends m'&eacute;lever.</p>
+
+<p>Peu importe que je sois le fils d'un armateur, et qu'on m'ait d'abord
+destin&eacute; &agrave; la navigation: ma famille &eacute;tait honorable; peu importe que
+j'aie &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; chez les oratoriens, que j'aie &eacute;t&eacute; oratorien moi-m&ecirc;me,
+que je me sois vou&eacute; &agrave; l'enseignement, que la r&eacute;volution m'ait trouv&eacute;
+pr&eacute;fet du coll&egrave;ge de Nantes; il en r&eacute;sulte au moins que je n'&eacute;tais ni un
+ignorant ni un sot. Il est d'ailleurs de toute fausset&eacute; que j'aie jamais
+&eacute;t&eacute; pr&ecirc;tre ni engag&eacute; dans les ordres; j'en fais ici la remarque pour
+qu'on voie qu'il m'&eacute;tait bien permis d'&ecirc;tre un esprit fort, un
+philosophe, sans renier ma profession premi&egrave;re. Ce qu'il y a de certain,
+c'est que je quittai l'Oratoire avant d'exercer aucune fonction
+publique, et que, sous l'&eacute;gide des lois, je me mariai &agrave; Nantes dans
+l'intention d'exercer la profession d'avocat, plus analogue &agrave; mes
+inclinations et &agrave; l'&eacute;tat de la soci&eacute;t&eacute;. J'&eacute;tais d'ailleurs moralement ce
+qu'&eacute;tait le si&egrave;cle, avec l'avantage de n'avoir &eacute;t&eacute; tel ni par imitation
+ni par engouement, mais par m&eacute;ditation et par caract&egrave;re. Avec de pareils
+principes, comment ne m'honorerai-je pas d'avoir &eacute;t&eacute; nomm&eacute; par mes
+concitoyens, sans captation et sans intrigue, repr&eacute;sentant du peuple &agrave;
+la Convention nationale?</p>
+
+<p>C'est dans ce d&eacute;fil&eacute; que m'attendent mes transfuges d'antichambre. Pas
+d'exag&eacute;rations, pas d'exc&egrave;s, pas de crimes, soit en mission, soit &agrave; la
+tribune, dont ils n'affublent ma responsabilit&eacute; historique, prenant les
+paroles pour des actions, les discours oblig&eacute;s pour des principes; ne
+songeant ni au temps, ni aux lieux, ni aux catastrophes; ne tenant
+compte ni du d&eacute;lire universel, ni de la fi&egrave;vre r&eacute;publicaine dont vingt
+millions de Fran&ccedil;ais &eacute;prouvaient le redoublement.</p>
+
+<p>Je m'ensevelis d'abord dans le comit&eacute; d'instruction publique, o&ugrave; je me
+liai avec Condorcet, et par lui avec Vergniaud. Ici je dois retracer une
+circonstance qui se rapporte &agrave; l'une des crises les plus s&eacute;rieuses de ma
+vie. Par un hasard bizarre, j'avais connu Maximilien Robespierre &agrave;
+l'&eacute;poque o&ugrave; je professais la philosophie dans la ville d'Arras. Je lui
+avais m&ecirc;me pr&ecirc;t&eacute; de l'argent pour venir s'&eacute;tablir &agrave; Paris lorsqu'il fut
+nomm&eacute; d&eacute;put&eacute; &agrave; l'Assembl&eacute;e nationale. Quand nous nous retrouv&acirc;mes &agrave; la
+Convention, nous nous v&icirc;mes d'abord assez souvent; mais la diversit&eacute; de
+nos opinions, et peut-&ecirc;tre plus encore de nos caract&egrave;res, ne tarda pas &agrave;
+nous diviser.</p>
+
+<p>Un jour, &agrave; l'issue d'un d&icirc;ner qui avait eu lieu chez moi, Robespierre se
+mit &agrave; d&eacute;clamer avec violence contre les Girondins, apostrophant
+Vergniaud qui &eacute;tait pr&eacute;sent. J'aimais Vergniaud, grand orateur et homme
+simple. Je m'approchai de lui; et m'avan&ccedil;ant vers Robespierre: &laquo;Avec une
+pareille violence, lui dis-je, vous gagnerez s&ucirc;rement les passions, mais
+vous n'aurez jamais ni estime ni confiance.&raquo; Robespierre piqu&eacute; se
+retira, et l'on verra bient&ocirc;t jusqu'o&ugrave; cet homme atrabilaire poussa
+contre moi l'animosit&eacute;.</p>
+
+<p>Pourtant je ne partageais point le syst&egrave;me politique du parti de la
+Gironde, dont Vergniaud passait pour &ecirc;tre le chef. Il me semblait que ce
+syst&egrave;me tendait &agrave; disjoindre la France, en l'ameutant par zones et par
+provinces contre Paris. J'apercevais l&agrave; un grand danger, ne voyant de
+salut pour l'&Eacute;tat que dans l'unit&eacute; et l'indivisibilit&eacute; du corps
+politique. Voil&agrave; ce qui m'entra&icirc;na dans un parti dont je d&eacute;testais au
+fond les exc&egrave;s, et dont les violences marqu&egrave;rent les progr&egrave;s de la
+r&eacute;volution. Que d'horreurs dans l'ordre de la morale et de la justice!
+mais nous ne voguions pas dans des mers calmes.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions en pleine r&eacute;volution, sans gouvernail, sans gouvernement,
+domin&eacute;s par une assembl&eacute;e unique, sorte de dictature monstrueuse,
+enfant&eacute;e par la subversion, et qui offrait tour-&agrave;-tour l'image de
+l'anarchie d'Ath&egrave;nes et du despotisme ottoman.</p>
+
+<p>C'est donc ici un proc&egrave;s purement politique entre la r&eacute;volution et la
+contre-r&eacute;volution. Voudrait-on le juger selon la jurisprudence qui r&egrave;gle
+les d&eacute;cisions des tribunaux criminels ou de police correctionnelle? La
+Convention, malgr&eacute; ses d&eacute;chiremens, ses exc&egrave;s, ses d&eacute;crets forcen&eacute;s, ou
+peut-&ecirc;tre &agrave; cause m&ecirc;me de ses d&eacute;crets, a sauv&eacute; la patrie au-del&agrave; de ses
+limites int&eacute;grales. C'est un fait incontestable, et, sous ce rapport, je
+ne r&eacute;cuse point ma participation &agrave; ses travaux. Chacun de ses membres,
+accus&eacute;s devant le tribunal de l'histoire, peut se renfermer dans les
+limites de la d&eacute;fense de Scipion, et r&eacute;p&eacute;ter avec ce grand homme: &laquo;J'ai
+sauv&eacute; la r&eacute;publique, montons au Capitole en rendre gr&acirc;ces aux Dieux!&raquo;</p>
+
+<p>Il est pourtant un vote qui reste injustifiable, j'avouerai m&ecirc;me, sans
+honte comme sans faiblesse, qu'il me fait conna&icirc;tre le remords. Mais
+j'en prends &agrave; t&eacute;moin le Dieu de la v&eacute;rit&eacute;, c'&eacute;tait bien moins le
+monarque au fond que j'entendis frapper (il &eacute;tait bon et juste), que le
+diad&egrave;me, alors incompatible avec le nouvel ordre de choses. Et puis, le
+dirai-je, car les r&eacute;v&eacute;lations excluent les r&eacute;ticences, il me paraissait
+alors, comme &agrave; tant d'autres, que nous ne pourrions inspirer assez
+d'&eacute;nergie &agrave; la repr&eacute;sentation et &agrave; la masse du peuple, pour surmonter la
+crise, qu'en outrant toutes les mesures, qu'en d&eacute;passant toutes les
+bornes, qu'en compromettant toutes les sommit&eacute;s r&eacute;volutionnaires. Telle
+fut la raison d'&eacute;tat qui nous parut exiger cet effrayant sacrifice. En
+politique, l'atrocit&eacute; aurait-elle aussi parfois son point de vue
+salutaire?</p>
+
+<p>L'univers aujourd'hui ne nous en demanderait pas compte, si l'arbre de
+la libert&eacute;, poussant des racines profondes, e&ucirc;t r&eacute;sist&eacute; &agrave; la hache de
+ceux m&ecirc;mes qui l'avaient &eacute;lev&eacute; de leurs mains. Que Brutus ait &eacute;t&eacute; plus
+heureux dans la construction du bel &eacute;difice qu'il arrosa du sang de ses
+fils, comme penseur je le con&ccedil;ois: il lui fut plus facile de faire
+passer les faisceaux de la monarchie dans les mains d'une aristocratie
+d&eacute;j&agrave; constitu&eacute;e. Les repr&eacute;sentans de 1793, en immolant le repr&eacute;sentant
+de la royaut&eacute;, le p&egrave;re de la monarchie, pour &eacute;lever une r&eacute;publique,
+n'eurent pas le choix dans les moyens de reconstruction. Le niveau de
+l'&eacute;galit&eacute; &eacute;tait d&eacute;j&agrave; si violemment &eacute;tabli dans la nation, qu'il fallut
+l&eacute;guer l'autorit&eacute; &agrave; une d&eacute;mocratie flottante: elle ne sut travailler que
+sur un sable mouvant.</p>
+
+<p>A pr&eacute;sent que je me suis condamn&eacute; comme juge et partie, au moins qu'il
+me soit permis de faire valoir, dans l'exercice de mes fonctions
+conventionnelles, quelques circonstances att&eacute;nuantes. Envoy&eacute; en mission
+dans les d&eacute;partemens, forc&eacute; de me rapprocher du langage de l'&eacute;poque, et
+de payer un tribut &agrave; la fatalit&eacute; des circonstances, je me vis contraint
+de mettre &agrave; ex&eacute;cution la loi contre les suspects. Elle ordonnait
+l'emprisonnement en masse des pr&ecirc;tres et des nobles. Voici ce que
+j'&eacute;crivis, voici ce que j'osai publier dans une proclamation &eacute;man&eacute;e de
+moi le 25 ao&ucirc;t 1793.</p>
+
+<p>&laquo;La loi veut que les hommes suspects soient &eacute;loign&eacute;s du commerce social:
+cette loi est command&eacute;e par l'int&eacute;r&ecirc;t de l'&Eacute;tat; mais prendre pour base
+de vos opinions des d&eacute;nonciations vagues, provoqu&eacute;es par des passions
+viles, ce serait favoriser un arbitraire qui r&eacute;pugne autant &agrave; mon c&oelig;ur
+qu'&agrave; l'&eacute;quit&eacute;. Il ne faut pas que le glaive se prom&egrave;ne au hasard. La loi
+commande de s&eacute;v&egrave;res punitions, et non des proscriptions aussi immorales
+que barbares.&raquo;</p>
+
+<p>Il y avait alors quelque courage &agrave; mitiger autant qu'il pouvait d&eacute;pendre
+de soi la rigueur des d&eacute;crets conventionnels. Je ne fus pas si heureux
+dans mes missions en commissariat collectif, par la raison que la
+d&eacute;cision des affaires ne pouvait plus appartenir &agrave; ma seule volont&eacute;.
+Mais on trouvera bien moins, dans le cours de mes missions, d'actions
+bl&acirc;mables &agrave; relever, que de ces phrases banales dans le langage du
+temps, et qui, dans des temps plus calmes, inspirent encore une sorte
+d'effroi: ce langage d'ailleurs &eacute;tait, pour ainsi dire, officiel et
+consacr&eacute;. Qu'on ne s'abuse pas non plus sur ma position &agrave; cette &eacute;poque,
+j'&eacute;tais le d&eacute;l&eacute;gu&eacute; d'une assembl&eacute;e fr&eacute;n&eacute;tique, et j'ai prouv&eacute; que
+j'avais &eacute;lud&eacute; ou adouci plusieurs de ses mesures acerbes. Mais, du
+reste, ces pr&eacute;tendus proconsulats r&eacute;duisaient le d&eacute;put&eacute; missionnaire &agrave;
+n'&ecirc;tre que l'homme machine, le commissaire ambulant des Comit&eacute;s de salut
+public et de s&ucirc;ret&eacute; g&eacute;n&eacute;rale. Jamais je n'ai &eacute;t&eacute; membre de ces Comit&eacute;s
+de gouvernement; or, je n'ai point tenu pendant la terreur le timon du
+pouvoir; au contraire, la terreur a r&eacute;agi sur moi comme on le verra
+bient&ocirc;t. Par l&agrave; on peut juger combien ma responsabilit&eacute; se trouve
+restreinte.</p>
+
+<p>Mais d&eacute;vidons le fil des &eacute;v&eacute;nemens, il nous conduira, comme le fil
+d'Ariane, hors du labyrinthe, et nous pourrons alors atteindre le but de
+ces M&eacute;moires, dont la sph&egrave;re va s'agrandir.</p>
+
+<p>Nous touchions au paroxisme de la r&eacute;volution et de la terreur. On ne
+gouvernait plus qu'avec le fer qui tranchait les t&ecirc;tes. Le soup&ccedil;on et la
+d&eacute;fiance rongeaient tous les c&oelig;urs; l'effroi planait sur tous. Ceux
+m&ecirc;mes qui tenaient dans leurs mains l'arme de la terreur, en &eacute;taient
+menac&eacute;s. Un seul homme, dans la Convention, semblait jouir d'une
+popularit&eacute; inattaquable: c'&eacute;tait l'art&eacute;sien Robespierre, plein d'astuce
+et d'orgueil; &ecirc;tre envieux, haineux, vindicatif, ne pouvant se
+d&eacute;salt&eacute;rer du sang de ses coll&egrave;gues; et qui, par son aptitude, sa
+tenue, la suite de ses id&eacute;es et l'opini&acirc;tret&eacute; de son caract&egrave;re,
+s'&eacute;levait souvent au niveau des circonstances les plus terribles. Usant
+de sa pr&eacute;pond&eacute;rance au Comit&eacute; de salut public, il aspirait ouvertement,
+non plus &agrave; la tyrannie d&eacute;cemvirale, mais au despotisme de la dictature
+des Marius et des Sylla. Il n'avait plus qu'un pas &agrave; faire pour rester
+le ma&icirc;tre absolu de la r&eacute;volution qu'il nourrissait l'ambitieuse audace
+de gouverner &agrave; son gr&eacute;; mais il lui fallait encore trente t&ecirc;tes: il les
+avait marqu&eacute;es dans la Convention. Il savait que je l'avais devin&eacute;;
+aussi avais-je l'honneur d'&ecirc;tre inscrit sur ses tablettes &agrave; la colonne
+des morts. J'&eacute;tais encore en mission quand il m'accusa d'opprimer les
+patriotes et de transiger avec l'aristocratie. Rappel&eacute; &agrave; Paris, j'osai
+le sommer, du haut de la tribune, de motiver son accusation. Il me fit
+chasser des Jacobins dont il &eacute;tait le grand-pr&ecirc;tre, ce qui, pour moi,
+&eacute;quivalait &agrave; un arr&ecirc;t de proscription<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
+
+<p>Je ne m'amusai point &agrave; disputer ma t&ecirc;te, ni &agrave; d&eacute;lib&eacute;rer longuement dans
+des r&eacute;unions clandestines avec ceux de mes coll&egrave;gues menac&eacute;s comme moi.
+Il me suffit de leur dire, entr'autres &agrave; Legendre, &agrave; Tallien, &agrave; Dubois
+de Cranc&eacute;, &agrave; Daunou, &agrave; Ch&eacute;nier: &laquo;Vous &ecirc;tes sur la liste! vous &ecirc;tes sur
+la liste ainsi que moi, j'en suis s&ucirc;r!&raquo; Tallien, Barras, Bourdon de
+l'Oise et Dubois de Cranc&eacute; montr&egrave;rent quelque &eacute;nergie. Tallien luttait
+pour deux existences dont l'une lui &eacute;tait alors plus ch&egrave;re que la vie:
+aussi &eacute;tait-il d&eacute;cid&eacute; &agrave; frapper de son poignard le futur dictateur au
+sein m&ecirc;me de la Convention. Mais quelle chance hasardeuse! La popularit&eacute;
+de Robespierre lui e&ucirc;t surv&eacute;cu, et on nous aurait immol&eacute; sur sa tombe.
+Je d&eacute;tournai Tallien d'une entreprise isol&eacute;e qui e&ucirc;t fait tomber l'homme
+et maintenir son syst&egrave;me. Convaincu qu'il fallait d'autres ressorts,
+j'allai droit &agrave; ceux qui partageaient le gouvernement de la terreur avec
+Robespierre, et que je savais &ecirc;tre envieux ou craintifs de son immense
+popularit&eacute;. Je r&eacute;v&eacute;lai &agrave; Collot-d'Herbois, &agrave; Carnot, &agrave; Billaud de
+Varennes les desseins du moderne Appius, et je leur fis s&eacute;par&eacute;ment un
+tableau si &eacute;nergique et si vrai du danger de leur position, je les
+stimulai avec tant d'adresse et de bonheur, que je fis passer dans leur
+&acirc;me plus que de la d&eacute;fiance, le courage de s'opposer d&eacute;sormais &agrave; ce que
+le tyran d&eacute;cim&acirc;t davantage la Convention. &laquo;Comptez les voix, leur
+dis-je, dans votre comit&eacute;, et vous verrez qu'il sera r&eacute;duit, quand vous
+le voudrez fortement, &agrave; l'impuissante minorit&eacute; d'un Couthon et d'un
+St.-Just. Refusez-lui le vote, et r&eacute;duisez-le &agrave; l'isolement par votre
+force d'inertie.&raquo; Mais que de m&eacute;nagemens, de biais &agrave; prendre pour ne pas
+effaroucher la Soci&eacute;t&eacute; des Jacobins, pour ne pas aigrir les s&eacute;ides, les
+fanatiques de Robespierre! S&ucirc;r d'avoir sem&eacute;, j'eus le courage de le
+braver, le 20 prairial (8 juin 1794), jour o&ugrave;, anim&eacute; de la ridicule
+pr&eacute;tention de reconna&icirc;tre solennellement l'existence de l'&Ecirc;tre supr&ecirc;me,
+il osa s'en proclamer &agrave; la fois l'arbitre et l'interm&eacute;diaire, en
+pr&eacute;sence de tout un peuple assembl&eacute; aux Tuileries. Tandis qu'il montait
+les marches de sa tribune a&eacute;rienne, d'o&ugrave; il devait lancer son manifeste
+en faveur de Dieu, je lui pr&eacute;dis tout haut (vingt de mes coll&egrave;gues
+l'entendirent) que sa chute &eacute;tait prochaine. Cinq jours apr&egrave;s, en plein
+Comit&eacute;, il demanda ma t&ecirc;te et celle de huit de mes amis, se r&eacute;servant
+d'en faire abattre plus tard encore une vingtaine au moins.</p>
+
+<p>Quel fut son &eacute;tonnement et combien il s'irrita de trouver parmi les
+membres du Comit&eacute; une opposition invincible &agrave; ses desseins sanguinaires
+contre la repr&eacute;sentation nationale! Elle n'a d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; que trop mutil&eacute;e,
+lui dirent-ils, et il est temps d'arr&ecirc;ter une coupe r&eacute;gl&eacute;e qui finirait
+par nous atteindre. Voyant la majorit&eacute; du vote lui &eacute;chapper, il se
+retira plein de d&eacute;pit et de rage, jurant de ne plus mettre les pieds au
+Comit&eacute; tant que sa volont&eacute; y serait m&eacute;connue. Il rappelle aussit&ocirc;t &agrave; lui
+Saint-Just, qui &eacute;tait aux arm&eacute;es; il rallie Couthon sous sa banni&egrave;re
+sanglante, et ma&icirc;trisant le tribunal r&eacute;volutionnaire, il fait encore
+trembler la Convention et tous ceux, en grand nombre, qui sacrifient &agrave;
+la peur. S&ucirc;r &agrave; la fois de la soci&eacute;t&eacute; des Jacobins, du commandant de la
+garde nationale, Henriot, et de tous les comit&eacute;s r&eacute;volutionnaires de la
+capitale, il se flatte qu'avec tant d'adh&eacute;rens il finira par l'emporter.
+En se tenant ainsi &eacute;loign&eacute; de l'antre du pouvoir, il voulait rejeter sur
+ses adversaires l'ex&eacute;cration g&eacute;n&eacute;rale, les faire regarder comme les
+auteurs uniques de tant de meurtres, et les livrer &agrave; la vengeance d'un
+peuple qui commen&ccedil;ait &agrave; murmurer de voir couler tant de sang. Mais,
+l&acirc;che, d&eacute;fiant et timide, il ne sut pas agir, laissant &eacute;couler cinq
+semaines entre cette dissidence clandestine et la crise qui se pr&eacute;parait
+en silence.</p>
+
+<p>Je l'observais, et le voyant r&eacute;duit &agrave; une faction, je pressai
+secr&egrave;tement ses adversaires qui restaient cramponn&eacute;s au Comit&eacute;,
+d'&eacute;loigner au moins les compagnies de canonniers de Paris, toutes
+d&eacute;vou&eacute;es &agrave; Robespierre et &agrave; la Commune, et de r&eacute;voquer ou de suspendre
+Henriot. J'obtins la premi&egrave;re mesure, gr&acirc;ce &agrave; la fermet&eacute; de Carnot, qui
+all&eacute;gua la n&eacute;cessit&eacute; de renforcer les artilleurs aux arm&eacute;es. Quant &agrave; la
+r&eacute;vocation d'Henriot, ce coup de parti parut trop fort; Henriot resta et
+faillit tout perdre, ou plut&ocirc;t, l'avouerais-je, ce fut lui qui
+compromit, le 9 thermidor (27 juillet), la cause de Robespierre, dont il
+eut un moment le triomphe dans sa main. Qu'attendre aussi d'un ancien
+laquais ivre et stupide?</p>
+
+<p>Le reste est trop connu pour que je m'y arr&ecirc;te. On sait comment p&eacute;rit
+Maximilien I<sup>er</sup>, que certains &eacute;crivains voudraient comparer aux
+Gracques, dont il n'eut ni l'&eacute;loquence ni l'&eacute;l&eacute;vation. J'avoue que dans
+l'ivresse de la victoire, je dis &agrave; ceux qui lui pr&ecirc;taient des desseins
+de dictature: &laquo;Vous lui faites bien de l'honneur; il n'avait ni plan ni
+vues; loin de disposer de l'avenir, il &eacute;tait entra&icirc;n&eacute;, il ob&eacute;issait &agrave;
+une impulsion qu'il ne pouvait ni suspendre ni diriger.&raquo; Mais j'&eacute;tais
+alors trop pr&egrave;s de l'&eacute;v&eacute;nement pour &ecirc;tre pr&egrave;s de l'histoire.</p>
+
+<p>L'&eacute;croulement subit du r&eacute;gime affreux qui tenait toute la nation entre
+la vie et la mort fut sans doute une grande &eacute;poque d'affranchissement;
+mais le bien ici bas ne saurait se faire sans m&eacute;lange. Qu'avons-nous vu
+apr&egrave;s la chute de Robespierre? ce que nous avons vu depuis apr&egrave;s une
+chute bien plus m&eacute;morable. Ceux qui s'&eacute;taient le plus avilis devant le
+d&eacute;cemvir ne trouvaient plus, apr&egrave;s sa mort, d'expression assez violente
+pour peindre leur haine.</p>
+
+<p>On eut bient&ocirc;t &agrave; regretter qu'une si heureuse crise n'ait pu &ecirc;tre
+r&eacute;gularis&eacute;e au profit de la chose publique, au lieu de servir de
+pr&eacute;texte pour assouvir la haine et la vengeance des victimes qu'avait
+froiss&eacute; le char de la r&eacute;volution dans sa course. On passa de la terreur
+&agrave; l'anarchie, de l'anarchie aux r&eacute;actions et aux vengeances. La
+r&eacute;volution fut fl&eacute;trie dans ses principes et dans son but; les patriotes
+rest&egrave;rent expos&eacute;s long-temps &agrave; la rage des sicaires organis&eacute;s en
+compagnies du Soleil et de J&eacute;sus. J'avais &eacute;chapp&eacute; aux proscriptions de
+Robespierre, je ne pus &eacute;viter celles des r&eacute;acteurs. Ils me poursuivirent
+jusque dans la Convention, dont ils me firent expulser par un d&eacute;cret
+inique, &agrave; force de r&eacute;criminations et d'accusations mensong&egrave;res. Je
+passai presqu'une ann&eacute;e en butte &agrave; toutes sortes d'avanies et de
+pers&eacute;cutions odieuses. C'est surtout alors que j'appris &agrave; m&eacute;diter sur
+les hommes et sur le caract&egrave;re des factions. Il fallut attendre (car
+tout parmi nous est toujours pouss&eacute; &agrave; l'extr&ecirc;me); il fallut attendre que
+la mesure f&ucirc;t combl&eacute;e, que les fureurs de la r&eacute;action missent en p&eacute;ril
+la r&eacute;volution m&ecirc;me et la Convention en masse. Alors et seulement alors
+elle vit l'ab&icirc;me entr'ouvert sous ses pas. La crise &eacute;tait grave; il
+s'agissait d'&ecirc;tre ou de ne pas &ecirc;tre. La Convention arma; la pers&eacute;cution
+des patriotes eut un terme, et le canon d'une seule journ&eacute;e (13
+vend&eacute;miaire), fit rentrer dans l'ordre la tourbe des
+contre-r&eacute;volutionnaires qui s'&eacute;taient imprudemment soulev&eacute;s sans chefs
+et sans aucun centre d'action et de mouvement.</p>
+
+<p>Le canon de vend&eacute;miaire, dirig&eacute; par Bonaparte, m'ayant en quelque sorte
+rendu la libert&eacute; et l'honneur, j'avoue que je m'int&eacute;ressai davantage &agrave;
+la destin&eacute;e de ce jeune g&eacute;n&eacute;ral, se frayant la route qui devait le
+conduire bient&ocirc;t &agrave; la plus &eacute;tonnante renomm&eacute;e des temps modernes.</p>
+
+<p>J'eus pourtant &agrave; me d&eacute;battre encore contre les rigueurs d'un destin qui
+ne semblait pas devoir fl&eacute;chir de sit&ocirc;t et m'&ecirc;tre propice.
+L'&eacute;tablissement du r&eacute;gime directorial &agrave; la suite de cette derni&egrave;re
+convulsion, ne fut autre chose que l'essai d'un gouvernement multiple,
+appel&eacute; comme r&eacute;gulateur d'une r&eacute;publique d&eacute;mocratique de quarante
+millions d'individus; car le Rhin et les Alpes formaient d&eacute;j&agrave; notre
+barri&egrave;re naturelle. Certes, c'&eacute;tait l&agrave; un essai d'une grande hardiesse,
+en pr&eacute;sence des arm&eacute;es d'une coalition renaissante des gouvernemens
+ennemis ou perturbateurs. La guerre faisait notre force, il est vrai;
+mais elle &eacute;tait m&ecirc;l&eacute;e de revers, et l'on ne d&eacute;m&ecirc;lait pas trop encore qui
+des deux syst&egrave;mes, de l'ancien ou du nouveau, finirait par l'emporter.
+On semblait tout attendre plut&ocirc;t de l'habilet&eacute; des hommes charg&eacute;s de la
+conduite des affaires que de la force des choses et de l'effervescence
+des passions nouvelles: trop de vices se faisaient apercevoir. Notre
+int&eacute;rieur n'&eacute;tait pas d'ailleurs facile &agrave; mener. Ce n'&eacute;tait pas sans
+peine que le gouvernement directorial cherchait &agrave; se frayer une route
+s&ucirc;re entre deux partis actifs et hostiles, celui des d&eacute;magogues, qui ne
+voyait dans nos magistrats temporaires que des oligarques bons &agrave;
+remplacer, et celui des royalistes auxiliaires du dehors, qui, dans
+l'impuissance de frapper fort et juste, entretenait dans les provinces
+du midi et de l'ouest des fermens de guerre civile.</p>
+
+<p>Toutefois le Directoire, comme tout gouvernement neuf, qui presque
+toujours a l'avantage d'&ecirc;tre dou&eacute; d'activit&eacute; et d'&eacute;nergie, se cr&eacute;a des
+ressources et r&eacute;organisa la victoire aux arm&eacute;es, en m&ecirc;me temps qu'il
+parvint &agrave; &eacute;touffer la guerre intestine. Mais il s'inqui&eacute;tait trop,
+peut-&ecirc;tre, des men&eacute;es des d&eacute;magogues, et cela parce qu'ils avaient leur
+foyer dans Paris, sous ses propres yeux, et qu'ils associaient dans leur
+haine pour tout pouvoir coordonn&eacute; tous les patriotes m&eacute;contens. Ce
+double &eacute;cueil, entre lequel on e&ucirc;t pu naviguer pourtant, fit d&eacute;vier la
+politique du Directoire. Il d&eacute;laissa les hommes de la r&eacute;volution, du
+rang desquels il &eacute;tait sorti lui-m&ecirc;me, favorisant de pr&eacute;f&eacute;rence ces
+cam&eacute;l&eacute;ons sans caract&egrave;re, instrumens du pouvoir tant qu'il est en force,
+et ses ennemis d&egrave;s qu'il chanc&egrave;le. On vit cinq hommes, investis de
+l'autorit&eacute; supr&ecirc;me, et qui dans la Convention s'&eacute;taient fait remarquer
+par l'&eacute;nergie de leurs votes, repousser leurs anciens coll&egrave;gues,
+caresser les m&eacute;tis et les royalistes, et adopter un syst&egrave;me tout-&agrave;-fait
+oppos&eacute; &agrave; la condition de leur existence.</p>
+
+<p>Ainsi, sous le gouvernement de la r&eacute;publique dont j'&eacute;tais un des
+fondateurs, je fus, si non proscrit, du moins en disgr&acirc;ce compl&egrave;te,
+n'obtenant ni emploi, ni consid&eacute;ration, ni cr&eacute;dit, et partageant cette
+inconcevable d&eacute;faveur, pendant pr&egrave;s de trois ans, avec un grand nombre
+de mes anciens coll&egrave;gues, d'une capacit&eacute; et d'un patriotisme &eacute;prouv&eacute;s.</p>
+
+<p>Si je me fis jour enfin, ce fut &agrave; l'aide d'une circonstance particuli&egrave;re
+et d'un changement de syst&egrave;me amen&eacute; par la force des choses. Ceci m&eacute;rite
+quelques d&eacute;tails.</p>
+
+<p>De tous les membres du Directoire, Barras &eacute;tait le seul qui fut
+accessible pour ses anciens coll&egrave;gues d&eacute;laiss&eacute;s; il avait et il m&eacute;ritait
+la r&eacute;putation d'une sorte d'obligeance, de franchise et de loyaut&eacute;
+m&eacute;ridionales. Il n'&eacute;tait pas fort en politique, mais il avait de la
+r&eacute;solution et un certain tact. Le d&eacute;cri exag&eacute;r&eacute; de ses m&oelig;urs et de ses
+principes moraux &eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment ce qui lui attirait une cour qui
+fourmillait d'intrigans, d'intrigantes et de vampires. Il &eacute;tait alors en
+rivalit&eacute; avec Carnot, et ne se soutenait dans l'opinion publique que par
+l'id&eacute;e qu'au besoin on le verrait &agrave; cheval, bravant, comme au 13
+vend&eacute;miaire, toute tentative hostile; il tranchait d'ailleurs du prince
+de la r&eacute;publique, allant &agrave; la chasse, ayant des meutes dress&eacute;es, des
+courtisans et des ma&icirc;tresses. Je l'avais connu avant et apr&egrave;s la crise
+de Robespierre, et j'avais remarqu&eacute; alors que mes r&eacute;flexions et mes
+pressentimens l'avaient frapp&eacute; par leur justesse. Je le vis en secret
+par l'interm&eacute;diaire de Lombard-Taradeau, comme lui m&eacute;ridional, l'un de
+ses commensaux et de ses confidens. C'&eacute;tait dans les premiers embarras
+du Directoire, alors aux prises avec la faction Bab&oelig;uf. Je communiquai
+&agrave; Barras mes id&eacute;es; il m'invita de lui-m&ecirc;me &agrave; les consigner dans un
+M&eacute;moire; je le lui remis. La position du Directoire y &eacute;tait consid&eacute;r&eacute;e
+politiquement et ses dangers &eacute;num&eacute;r&eacute;s avec pr&eacute;cision. Je caract&eacute;risai la
+faction Bab&oelig;uf, qui s'&eacute;tait d&eacute;voil&eacute;e &agrave; moi, et je fis voir que tout en
+r&ecirc;vant la loi agraire, elle avait pour arri&egrave;re-pens&eacute;e de s'emparer
+d'assaut et par surprise du Directoire et du pouvoir, ce qui nous e&ucirc;t
+ramen&eacute; &agrave; la d&eacute;magogie par la terreur et le sang. Mon M&eacute;moire fit
+impression, et on coupa le mal dans sa racine. Barras m'offrit alors une
+place secondaire que je refusai, ne voulant arriver aux emplois que par
+la grande route; il m'assura qu'il n'avait point assez de cr&eacute;dit pour
+m'&eacute;lever, ses efforts pour vaincre les pr&eacute;ventions de ses coll&egrave;gues
+contre moi ayant &eacute;t&eacute; infructueux. Le refroidissement s'en m&ecirc;la, et tout
+fut ajourn&eacute;.</p>
+
+<p>Dans l'intervalle, une occasion se pr&eacute;senta de songer &agrave; me rendre
+ind&eacute;pendant sous le rapport de la fortune. J'avais sacrifi&eacute; &agrave; la
+r&eacute;volution mon &eacute;tat et mon existence, et, par l'effet des pr&eacute;ventions
+les plus injustes, la carri&egrave;re des emplois m'&eacute;tait ferm&eacute;e. Mes amis me
+press&egrave;rent de suivre l'exemple de plusieurs de mes anciens coll&egrave;gues
+qui, se trouvant dans le m&ecirc;me cas que moi, obtenaient, par la protection
+des Directeurs, des int&eacute;r&ecirc;ts dans les fournitures.</p>
+
+<p>Une compagnie se pr&eacute;senta, je m'y associai, et j'obtins, par le cr&eacute;dit
+de Barras, une partie des fournitures<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. Je commen&ccedil;ai ainsi ma fortune
+&agrave; l'exemple de Voltaire et je contribuai &agrave; celle de mes associ&eacute;s, qui se
+distingu&egrave;rent par leur exactitude &agrave; remplir les clauses de leur march&eacute;
+avec la r&eacute;publique. J'y tenais la main moi-m&ecirc;me, et dans cette sph&egrave;re
+nouvelle je me trouvai dans le cas de rendre plus d'un service &agrave; des
+patriotes d&eacute;laiss&eacute;s.</p>
+
+<p>Cependant le mal s'aggravait dans l'int&eacute;rieur. Le Directoire confondait
+la masse des hommes de la r&eacute;volution avec les d&eacute;magogues et les
+anarchistes; il ne portait pas de coups &agrave; ces derniers sans que les
+autres n'en ressentissent le contre-coup. On laissait &agrave; l'opinion
+publique la plus fausse direction. Les r&eacute;publicains tenaient les r&ecirc;nes
+de l'&Eacute;tat, et ils avaient contre eux les passions et les pr&eacute;ventions
+d'une nation imp&eacute;tueuse et l&eacute;g&egrave;re qui s'obstinait &agrave; ne voir que des
+terroristes, des hommes de sang dans tous les z&eacute;lateurs de la libert&eacute;.
+Le Directoire lui-m&ecirc;me, entra&icirc;n&eacute; par le torrent des pr&eacute;ventions, ne
+pouvait suivre la marche pr&eacute;voyante qui l'e&ucirc;t pr&eacute;serv&eacute; et affermi.
+L'opinion publique &eacute;tait fauss&eacute;e et pervertie chaque jour davantage, par
+des &eacute;crivains serviles, par des folliculaires aux gages de l'&eacute;migration
+et de l'&eacute;tranger, pr&ecirc;chant ouvertement la ruine des institutions
+nouvelles: leur t&acirc;che consistait surtout &agrave; avilir les r&eacute;publicains et
+les chefs de l'&Eacute;tat. En se laissant fl&eacute;trir et d&eacute;consid&eacute;rer, le
+Directoire, dont les membres &eacute;taient divis&eacute;s par un esprit de rivalit&eacute;
+et d'ambition, perdit tous les avantages qu'offre le gouvernement
+repr&eacute;sentatif &agrave; ceux qui ont assez d'habilet&eacute; pour le ma&icirc;triser et le
+conduire. Qu'arriva-t-il? Au moment m&ecirc;me o&ugrave; nos arm&eacute;es triomphaient de
+toutes parts, o&ugrave;, ma&icirc;tres du cours du Rhin, nous faisions la conqu&ecirc;te de
+l'Italie au nom de la r&eacute;volution et de la r&eacute;publique, l'esprit
+r&eacute;publicain p&eacute;rissait dans l'int&eacute;rieur, et l'op&eacute;ration des &eacute;lections
+tournait au profit des contre-r&eacute;volutionnaires et des royalistes. Un
+grand d&eacute;chirement devint in&eacute;vitable d&egrave;s que la majorit&eacute; des deux
+conseils se fut d&eacute;clar&eacute;e contre la majorit&eacute; du Directoire. Il s'&eacute;tait
+form&eacute; une esp&egrave;ce de <i>triumvirat</i> compos&eacute; de Barras, Rewbel et
+Reveill&egrave;re-Lepaux, trois hommes au-dessous de leurs fonctions dans une
+telle crise. Ils s'aper&ccedil;urent enfin qu'il ne leur restait plus d'autre
+appui que celui du canon et des ba&iuml;onnettes. Au risque de mettre en jeu
+l'ambition des g&eacute;n&eacute;raux, il fallut faire intervenir les arm&eacute;es, autre
+danger grave, mais qui, plus &eacute;loign&eacute;, fut moins pr&eacute;vu.</p>
+
+<p>Ce fut alors qu'on vit Bonaparte, conqu&eacute;rant de la Lombardie et
+vainqueur de l'Autriche, former dans chacune des divisions de son arm&eacute;e
+un club, faire d&eacute;lib&eacute;rer ses soldats, leur signaler les deux Conseils
+comme des tra&icirc;tres vendus aux ennemis de la France, et apr&egrave;s avoir fait
+jurer &agrave; son arm&eacute;e sur l'autel de la patrie, d'exterminer les <i>brigands
+mod&eacute;r&eacute;s</i>, envoyer des adresses mena&ccedil;antes en profusion dans tous les
+d&eacute;partemens et dans la capitale. Au nord, l'arm&eacute;e ne se borna point &agrave;
+d&eacute;lib&eacute;rer et &agrave; signer des adresses. Hoche, g&eacute;n&eacute;ral en chef de l'arm&eacute;e de
+Sambre-et-Meuse, dirigea sur Paris des armes, des munitions, et fit
+marcher ses troupes sur les villes voisines. Par des ressorts secrets,
+ce mouvement fut tout-&agrave;-coup suspendu, soit qu'on ne p&ucirc;t encore
+s'entendre sur les coups &agrave; porter aux deux Conseils, soit, ce que j'ai
+plus de motifs de croire, qu'on voul&ucirc;t m&eacute;nager au vainqueur de l'Italie
+une influence plus exclusive dans les affaires. Il est s&ucirc;r que les
+int&eacute;r&ecirc;ts de Bonaparte &eacute;taient repr&eacute;sent&eacute;s alors par Barras dans le
+triumvirat directorial, et que l'or de l'Italie coulait comme un nouveau
+Pactole au milieu du Luxembourg. Des femmes s'en m&ecirc;l&egrave;rent; elles
+conduisaient alors toutes les intrigues.</p>
+
+<p>Le 4 septembre (18 fructidor), un mouvement militaire assujettit la
+capitale, sous la direction d'Augereau, lieutenant de Bonaparte, envoy&eacute;
+tout expr&egrave;s. De m&ecirc;me que dans tous les d&eacute;chiremens o&ugrave; interviennent les
+soldats, la toge fl&eacute;chit devant les armes. On d&eacute;porte sans forme
+judiciaire deux directeurs, cinquante-trois d&eacute;put&eacute;s; un grand nombre
+d'auteurs et d'imprimeurs de feuilles p&eacute;riodiques qui avaient perverti
+l'opinion. Les &eacute;lections de quarante-neuf d&eacute;partemens sont d&eacute;clar&eacute;es
+nulles; les autorit&eacute;s administratives sont suspendues pour &ecirc;tre
+r&eacute;organis&eacute;es dans le sens de la nouvelle r&eacute;volution.</p>
+
+<p>C'est ainsi que les royalistes furent vaincus et dispers&eacute;s sans bataille
+par le seul effet de l'appareil militaire; que les soci&eacute;t&eacute;s populaires
+purent se recomposer; que la r&eacute;action contre les r&eacute;publicains eut un
+terme; que le titre de r&eacute;publicain et de patriote ne fut plus un motif
+d'exclusion pour arriver aux emplois et aux honneurs. Quant au
+Directoire, o&ugrave; Merlin de Douai et Fran&ccedil;ois de Neufch&acirc;teau vinrent
+remplacer Carnot et Barth&eacute;l&eacute;my, tous deux compris dans la mesure de
+d&eacute;portation, il acquit d'abord une certaine apparence d'&eacute;nergie et de
+force; mais au fond ce n'&eacute;tait qu'une force factice incapable de
+r&eacute;sister aux orages ni aux revers.</p>
+
+<p>Ainsi ce n'&eacute;tait que par la violence qu'on rem&eacute;diait au mal, exemple
+d'autant plus dangereux qu'il compromettait l'avenir.</p>
+
+<p>Pendant les pr&eacute;ludes du 18 fructidor, journ&eacute;e qui semblait devoir
+d&eacute;cider du sort de la r&eacute;volution, je n'&eacute;tais pas rest&eacute; oisif. Mes
+avertissemens au directeur Barras, mes aper&ccedil;us, mes conversations
+proph&eacute;tiques, n'avaient pas peu contribu&eacute; &agrave; donner au triumvirat
+directorial l'&eacute;veil et le stimulant qu'avaient souvent r&eacute;clam&eacute; ses
+t&acirc;tonnemens et ses incertitudes. N'&eacute;tait-il pas naturel qu'un d&eacute;nouement
+si favorable aux int&eacute;r&ecirc;ts de la r&eacute;volution tourn&acirc;t aussi &agrave; l'avantage
+des hommes qui l'avaient fond&eacute;e et soutenue par leurs lumi&egrave;res, leur
+&eacute;nergie<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>? Les patriotes n'avaient march&eacute; jusqu'alors que sur des
+ronces, il &eacute;tait temps que l'arbre de la libert&eacute; port&acirc;t des fruits plus
+doux pour qui devait les cueillir et les savourer; il &eacute;tait temps que
+les hauts emplois devinssent le d&eacute;volu des hommes forts.</p>
+
+<p>Ne dissimulons rien ici: nous nous &eacute;tions d&eacute;barrass&eacute;s des armes de la
+coalition, du fl&eacute;au de la guerre civile, et des man&oelig;uvres plus
+dangereuses encore des cam&eacute;l&eacute;ons de l'int&eacute;rieur. Or, par notre &eacute;nergie
+et la force des choses, nous &eacute;tions les ma&icirc;tres de l'&Eacute;tat et de toutes
+les branches du pouvoir. Il ne s'agissait plus que d'une prise de
+possession enti&egrave;re dans l'&eacute;chelle des capacit&eacute;s. Quand on a le pouvoir,
+toute l'habilet&eacute; consiste &agrave; maintenir le r&eacute;gime conservateur. Toute
+autre th&eacute;orie &agrave; l'issue d'une r&eacute;volution n'est que niaiserie ou
+hypocrisie impudente; cette doctrine, on la trouve dans le fond du c&oelig;ur
+de ceux m&ecirc;mes qui n'osent l'avouer. J'&eacute;non&ccedil;ai, en homme capable, ces
+v&eacute;rit&eacute;s triviales regard&eacute;es jusqu'alors comme un secret d'&eacute;tat<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. On
+sentit mes raisons; l'application seule embarrassait. L'intrigue fit
+beaucoup; le mouvement salutaire fit le reste.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t une douce ros&eacute;e de secr&eacute;tariats-g&eacute;n&eacute;raux, de porte-feuilles, de
+commissariats, de l&eacute;gations, d'ambassades, d'agences secr&egrave;tes, de
+commandemens divisionnaires, vint, comme la manne c&eacute;leste, d&eacute;salt&eacute;rer
+l'&eacute;lite de mes anciens coll&egrave;gues, soit dans le civil, soit dans le
+militaire. Les patriotes si long-temps d&eacute;laiss&eacute;s furent pourvus. J'&eacute;tais
+l'un des premiers en date, et l'on savait ce que je valais. Pourtant je
+m'obstinai &agrave; refuser les faveurs subalternes qui me furent offertes;
+j'&eacute;tais d&eacute;cid&eacute; &agrave; n'accepter qu'une mission brillante qui me lan&ccedil;&acirc;t
+tout-&agrave;-coup dans la carri&egrave;re des grandes affaires politiques. J'eus la
+patience d'attendre; j'attendis m&ecirc;me long-temps, mais je n'attendis pas
+en vain. Barras pour cette fois triompha des pr&eacute;ventions de ses
+coll&egrave;gues, et je fus nomm&eacute;, au mois de septembre 1798, non sans beaucoup
+de d&eacute;marches et de conf&eacute;rences, ambassadeur de la r&eacute;publique fran&ccedil;aise
+pr&egrave;s la r&eacute;publique cisalpine. On le sait, nous &eacute;tions redevables aux
+armes victorieuses de Bonaparte et &agrave; sa politique d&eacute;li&eacute;e de cette
+cr&eacute;ation nouvelle et sympathique. Il avait fallu faire un pont d'or &agrave;
+l'Autriche et lui sacrifier Venise.</p>
+
+<p>Par le trait&eacute; de paix de Campo-Formio (hameau du Frioul pr&egrave;s d'Udine),
+l'Autriche avait sign&eacute; la cession des Pays-Bas &agrave; la France; et de Milan,
+Mantoue, Mod&egrave;ne, &agrave; la r&eacute;publique cisalpine; elle s'&eacute;tait r&eacute;serv&eacute; la plus
+grande partie de l'&eacute;tat de Venise, hors les Iles Ioniennes, que la
+France retint. On voyait bien que ce n'&eacute;tait pour nous qu'une pierre
+d'attente, et on parlait d&eacute;j&agrave; de r&eacute;volutionner toute l'Italie pour ne
+pas s'arr&ecirc;ter en si beau chemin. En attendant, le trait&eacute; de Campo-Formio
+servait &agrave; consolider la nouvelle r&eacute;publique, dont l'&eacute;tendue ne laissait
+pas que d'&ecirc;tre respectable. Elle &eacute;tait form&eacute;e de la Lombardie
+autrichienne, du Modenois, de Massa et Carrara, du Bolonais, du
+Ferrarais, de la Romagne, du Bergamasque, du Bressan, du Cremasque, et
+d'autres contr&eacute;es de l'&Eacute;tat de Venise en terre ferme.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; nubile, elle r&eacute;clamait son &eacute;mancipation; c'est-&agrave;-dire qu'au lieu de
+g&eacute;mir sous la dure tutelle du Directoire fran&ccedil;ais, elle demandait &agrave;
+vivre sous la protection et sous l'influence de la grande nation. En
+effet, c'&eacute;tait moins des serfs qu'il nous fallait que des alli&eacute;s forts
+et sinc&egrave;res. Telle &eacute;tait mon opinion; c'&eacute;tait aussi celle du directeur
+Barras, et du g&eacute;n&eacute;ral Brune, alors commandant en chef l'arm&eacute;e d'Italie:
+de Berne il venait de porter son quartier-g&eacute;n&eacute;ral &agrave; Milan. Mais un autre
+directeur, qui menait la politique et la diplomatie &agrave; coups de ruades, &agrave;
+la mani&egrave;re des chevaux r&eacute;tifs d'Alsace, pr&eacute;tendait tout subjuguer, amis
+et ennemis, par la force et la rudesse: c'&eacute;tait Rewbel, de Colmar, homme
+dur et vain; il y voyait de la dignit&eacute;. Il partageait la pr&eacute;pond&eacute;rance
+des grandes affaires avec son coll&egrave;gue Merlin de Douai, jurisconsulte
+excellent, mais ch&eacute;tif homme d'&eacute;tat; tous deux menaient le Directoire,
+car Treilhard et Reveill&egrave;re-Lepaux n'&eacute;taient que des acolytes. Si
+Barras, qui faisait bande &agrave; part, l'emportait parfois, c'&eacute;tait par
+dext&eacute;rit&eacute; et par l'id&eacute;e qu'on en avait; on le croyait homme de c&oelig;ur
+toujours pr&ecirc;t &agrave; faire un coup de main.</p>
+
+<p>Mais nous n'&eacute;tions d&eacute;j&agrave; plus dans l'ivresse de la victoire. Mon
+initiation dans les affaires d'&eacute;tat tient &agrave; une &eacute;poque si grave qu'il
+convient d'en marquer les traits saillans; c'est d'ailleurs un
+pr&eacute;liminaire indispensable pour mieux comprendre tout ce qui va suivre.
+En moins d'un an la paix de Campo-Formio, qui avait tant abus&eacute; de
+cr&eacute;dules, se trouvait d&eacute;j&agrave; sap&eacute;e dans sa base. Sans nous arr&ecirc;ter, nous
+avions horriblement us&eacute; du droit de la force en Helv&eacute;tie, &agrave; Rome, en
+Orient. A d&eacute;faut de rois, nous avions fait la guerre aux p&acirc;tres de la
+Suisse, et nous avions &eacute;t&eacute; relancer les mameloucks. Ce fut
+particuli&egrave;rement l'exp&eacute;dition d'&Eacute;gypte qui rouvrit toutes les plaies.
+Elle eut une singuli&egrave;re origine qu'il est bon de noter ici. Bonaparte
+avait horreur du gouvernement multiple, et il m&eacute;prisait le Directoire
+qu'il appelait les cinq rois &agrave; terme. Enivr&eacute; de gloire &agrave; son retour
+d'Italie, accueilli par l'ivresse fran&ccedil;aise, il m&eacute;dita de s'emparer du
+gouvernement supr&ecirc;me; mais sa faction n'avait pas encore jet&eacute; d'assez
+profondes racines. Il s'aper&ccedil;ut, et je me sers de ses expressions, que
+<i>la poire n'&eacute;tait pas m&ucirc;re</i>. De son c&ocirc;t&eacute;, le Directoire qui le
+redoutait, trouvait que son g&eacute;n&eacute;ralat nominal de l'exp&eacute;dition
+d'Angleterre le tenait trop &agrave; port&eacute;e de Paris; lui-m&ecirc;me se souciait peu
+d'aller se briser sur la c&ocirc;te d'Albion. A vrai dire on ne savait trop
+qu'en faire. Une disgr&acirc;ce ouverte e&ucirc;t r&eacute;volt&eacute; l'opinion publique et
+l'e&ucirc;t rendu lui-m&ecirc;me plus fort.</p>
+
+<p>On &eacute;tait &agrave; la recherche d'un exp&eacute;dient lorsque l'ancien &eacute;v&ecirc;que d'Autun,
+si d&eacute;li&eacute;, si insinuant, et que venait d'introduire aux affaires
+&eacute;trang&egrave;res l'intrigante fille de Necker, imagina le brillant ostracisme
+en &Eacute;gypte. Il en insinua d'abord l'id&eacute;e &agrave; Rewbel, puis &agrave; Merlin, se
+chargeant de l'adh&eacute;sion de Barras. Le fond de son plan n'&eacute;tait qu'une
+vieillerie trouv&eacute;e dans la poussi&egrave;re des bureaux. On en fit une affaire
+d'&eacute;tat. L'exp&eacute;dient parut d'autant plus heureux qu'il &eacute;loignait tout
+d'abord l'&acirc;pre et audacieux g&eacute;n&eacute;ral, en le livrant &agrave; des chances
+hasardeuses. Le conqu&eacute;rant de l'Italie donna d'abord &agrave; plein collier et
+avec ardeur dans l'id&eacute;e d'une exp&eacute;dition qui, ne pouvant manquer
+d'ajouter &agrave; sa renomm&eacute;e, lui livrait des possessions lointaines; il se
+flattait d&eacute;j&agrave; d'y gouverner en sultan ou en proph&egrave;te. Mais bient&ocirc;t se
+refroidissant, soit qu'il v&icirc;t le pi&egrave;ge, soit qu'il convoit&acirc;t toujours le
+pouvoir supr&ecirc;me, il tergiversa; il eut beau se d&eacute;battre, susciter
+obstacles sur obstacles, tous furent lev&eacute;s; et quand il se vit dans
+l'alternative d'une disgr&acirc;ce ou de rester &agrave; la t&ecirc;te d'une arm&eacute;e qui
+pouvait r&eacute;volutionner l'Orient, il ajourna ses desseins sur Paris, et
+mit &agrave; la voile avec l'&eacute;lite de nos troupes.</p>
+
+<p>L'exp&eacute;dition d&eacute;buta par une sorte de prodige, l'enl&egrave;vement subit de
+Malte; puis par une catastrophe, la destruction de notre escadre dans
+les eaux du Nil. La face des affaires changea aussit&ocirc;t. L'Angleterre &agrave;
+son tour fut dans le d&eacute;lire du triomphe. Conjointement avec la Russie
+elle devint l'instigatrice d'une nouvelle guerre g&eacute;n&eacute;rale dont le
+gouvernement des Deux-Siciles fut le promoteur apparent.</p>
+
+<p>Elle fut attis&eacute;e &agrave; Palerme et &agrave; Naples par la haine, &agrave; Constantinople
+par la violation du droit de paix, des nations et des gens. Le Turc seul
+&eacute;tait dans le bon droit.</p>
+
+<p>Tant d'incidens graves coup sur coup firent dans Paris une impression
+profonde; il semblait que la terre trembl&acirc;t de nouveau. On fit
+ouvertement des pr&eacute;paratifs de guerre, et tout prit un aspect hostile et
+sombre. On avait d&eacute;j&agrave; frapp&eacute; les riches d'un emprunt forc&eacute; et progressif
+de quatre-vingt millions; on pourvut &agrave; faire des lev&eacute;es. De cette &eacute;poque
+date la combinaison et l'&eacute;tablissement de la conscription militaire,
+levier immense emprunt&eacute; &agrave; l'Autriche, perfectionn&eacute;, propos&eacute; aux Conseils
+par Jourdan, et adopt&eacute; aussit&ocirc;t par la mise en activit&eacute; de deux cent
+mille conscrits. On renfor&ccedil;a les arm&eacute;es d'Italie et d'Allemagne.</p>
+
+<p>Tous les pr&eacute;ludes de la guerre se r&eacute;v&eacute;l&egrave;rent &agrave; la fois: insurrection
+dans l'Escaut et dans les Deux-N&egrave;thes, aux portes de Malines et de
+Bruxelles; troubles dans le Mantouan et &agrave; Vogh&egrave;re; le Pi&eacute;mont &agrave; la
+veille d'une subversion; G&ecirc;nes et Milan d&eacute;chir&eacute;s par la rivalit&eacute; des
+partis et agit&eacute;s par la fi&egrave;vre que leur avait inocul&eacute;e notre r&eacute;volution.</p>
+
+<p>Ce fut entour&eacute; de ces pr&eacute;sages sombres que je me mis en route pour ma
+l&eacute;gation de Milan. J'arrivai au moment m&ecirc;me o&ugrave; le g&eacute;n&eacute;ral Brune allait
+op&eacute;rer, dans le gouvernement de la Cisalpine, sans en alt&eacute;rer l'essence,
+un changement de personnes dont j'avais la clef. Il &eacute;tait question de
+faire passer le pouvoir &agrave; des hommes plus &eacute;nergiques et &agrave; des mains plus
+fermes; il s'agissait de commencer l'&eacute;mancipation de la r&eacute;publique
+cadette pour qu'elle donn&acirc;t l'impulsion &agrave; toute l'Italie. Nous
+pr&eacute;m&eacute;dit&acirc;mes ce coup de main avec l'espoir de forcer &agrave; l'adh&eacute;sion la
+majorit&eacute; du Directoire qui si&eacute;geait au Luxembourg<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p>
+
+<p>Je me concerte avec Brune; je stimule les patriotes lombards les plus
+chauds, et nous d&eacute;cidons que le mouvement sera r&eacute;gularis&eacute;, qu'il n'y
+aura ni proscriptions ni violences. Dans la matin&eacute;e du 20 octobre se
+d&eacute;veloppe un appareil militaire; les portes de Milan sont ferm&eacute;es, les
+directeurs et les d&eacute;put&eacute;s sont &agrave; leur poste. L&agrave;, par la seule impulsion
+de l'opinion, sous l'&eacute;gide des forces de la France, et par l'effet des
+insinuations du g&eacute;n&eacute;ral en chef, cinquante-deux repr&eacute;sentans cisalpins
+donnent leur d&eacute;mission et sont remplac&eacute;s par d'autres. En m&ecirc;me temps les
+trois directeurs Adelasio, Luosi et Soprensi, choisis par
+l'ex-ambassadeur Trouv&eacute; et confirm&eacute;s par le Directoire de France, sont
+&eacute;galement invit&eacute;s &agrave; se d&eacute;mettre, et nous les rempla&ccedil;ons par trois autres
+directeurs: Brunetti, Sabatti et Sinancini. Le citoyen Porro, patriote
+lombard plein de z&egrave;le et de lumi&egrave;res, est nomm&eacute; ministre de la police.
+Cette r&eacute;p&eacute;tition de notre 18 fructidor, faite &agrave; l'eau rose, est
+confirm&eacute;e par les assembl&eacute;es primaires; nous rendons ainsi hommage &agrave; la
+souverainet&eacute; du peuple en faisant sanctionner par lui ce qui &eacute;tait fait
+pour lui. Soprensi l'ex-directeur entra&icirc;na vingt-deux d&eacute;put&eacute;s qui
+vinrent d&eacute;poser leurs protestations dans mes mains; ce que je pus
+all&eacute;guer pour les faire fl&eacute;chir resta sans effet. Il fallut donner
+l'ordre de faire sortir Soprensi de force de l'appartement qu'il
+occupait au palais directorial, et recevoir de lui une nouvelle
+protestation portant qu'il d&eacute;niait au g&eacute;n&eacute;ral en chef le droit qu'il
+s'arrogeait sur les autorit&eacute;s cisalpines. L&agrave; se borna l'opposition.</p>
+
+<p>Toutes les difficult&eacute;s nous les surmont&acirc;mes sans rumeur et nous &eacute;vit&acirc;mes
+toute esp&egrave;ce de d&eacute;chirement. On sent bien que les courriers ne rest&egrave;rent
+pas immobiles; les d&eacute;chus et les m&eacute;contens eurent recours au Directoire
+de Paris, auquel ils en appel&egrave;rent.</p>
+
+<p>Je rendis compte, de mon c&ocirc;t&eacute;, des changemens du 20 octobre, en
+m'&eacute;tayant de la volont&eacute; r&eacute;fl&eacute;chie du g&eacute;n&eacute;ral en chef, de la justesse de
+ses vues, de l'exemple de ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; en France au 18
+fructidor, et de celui plus r&eacute;cent encore puis&eacute; dans la n&eacute;cessit&eacute; o&ugrave;
+s'&eacute;tait trouv&eacute; le Directoire de faire casser les &eacute;lections de plusieurs
+d&eacute;partemens, afin d'&eacute;carter des d&eacute;put&eacute;s brouillons, inquiets ou
+dangereux. Je m'&eacute;levai ensuite &agrave; des consid&eacute;rations plus hautes,
+invoquant les termes et l'esprit du trait&eacute; d'alliance entre la
+r&eacute;publique fran&ccedil;aise et la r&eacute;publique cisalpine, trait&eacute; approuv&eacute; par le
+Conseil des anciens le 7 mars pr&eacute;c&eacute;dent. On y trouvait explicitement
+reconnue la nouvelle r&eacute;publique, comme puissance libre et ind&eacute;pendante,
+aux seules conditions qu'elle prendrait part &agrave; toutes nos guerres;
+qu'elle mettrait sur pied toutes ses forces &agrave; la r&eacute;quisition du
+Directoire fran&ccedil;ais; qu'elle entretiendrait vingt-cinq mille hommes de
+nos troupes, en y employant annuellement dix millions, et enfin que tous
+ses armemens seraient sous le commandement de nos g&eacute;n&eacute;raux. Je
+garantissais la stricte et fid&egrave;le ex&eacute;cution du trait&eacute;, en protestant que
+le gouvernement et la chose nationale trouveraient un gage plus s&ucirc;r et
+un appui plus v&eacute;ritable dans l'&eacute;nergie et la bonne foi des hommes &agrave; qui
+le pouvoir venait d'&ecirc;tre confi&eacute;; enfin, je fis valoir mes instructions
+qui m'autorisaient &agrave; r&eacute;former, sans agitation, sans secousses, les vices
+du nouveau gouvernement cisalpin, la multiplicit&eacute; excessive et
+dispendieuse des membres du corps l&eacute;gislatif, des administrations
+d&eacute;partementales, et qui me recommandaient de veiller &agrave; ce que la forme
+du r&eacute;gime r&eacute;publicain ne f&ucirc;t pas on&eacute;reuse au peuple. Je partais de l&agrave;
+pour garantir aussi l'existence d'immenses ressources, le Corps
+l&eacute;gislatif de Milan ayant autoris&eacute; le Directoire &agrave; vendre trente
+millions de domaines nationaux, parmi lesquels se trouvaient les biens
+des &eacute;v&ecirc;ques. La d&eacute;p&ecirc;che du g&eacute;n&eacute;ral en chef, Brune, co&iuml;ncidait
+parfaitement avec la mienne, mais tout fut inutile. L'orgueil et la
+vanit&eacute; s'en m&ecirc;l&egrave;rent, ainsi que les plus basses intrigues, et m&ecirc;me les
+insinuations &eacute;trang&egrave;res. Il s'agissait d'ailleurs de la solution d'une
+des plus hautes questions de politique imm&eacute;diate, de l'adoption ou du
+rejet du syst&egrave;me de l'unit&eacute; de l'Italie divis&eacute;e en r&eacute;publiques, par le
+prompt renversement des vieux gouvernemens pourris qui s'&eacute;croulaient et
+ne pouvaient plus tenir, syst&egrave;me que nous tenions &agrave; honneur de faire
+triompher<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>. Cette politique tranchante et d&eacute;cisive ne pouvait convenir
+au ministre cauteleux qui exploitait alors nos affaires &eacute;trang&egrave;res<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>;
+il employa des moyens d&eacute;tourn&eacute;s pour faire &eacute;chouer notre plan, et il
+r&eacute;ussit. Rewbel et Merlin, dont la vanit&eacute; fut mise en jeu, se
+d&eacute;cha&icirc;n&egrave;rent contre l'op&eacute;ration de Milan; nous n'e&ucirc;mes pour nous que le
+vote isol&eacute; de Barras, qui fut bient&ocirc;t neutralis&eacute;. Un arr&ecirc;t&eacute; pris <i>ab
+irato</i> le 25 octobre, d&eacute;savoua formellement les changemens op&eacute;r&eacute;s par le
+g&eacute;n&eacute;ral Brune. En m&ecirc;me temps le Directoire m'&eacute;crivit pour me faire
+conna&icirc;tre sa d&eacute;sapprobation, en me t&eacute;moignant qu'il verrait avec plaisir
+rentrer au Directoire et au s&eacute;nat tous les citoyens que la derni&egrave;re
+r&eacute;volution en avait fait sortir.</p>
+
+<p>J'aurais pu ais&eacute;ment me d&eacute;sint&eacute;resser dans cette affaire, &agrave; laquelle
+j'&eacute;tais cens&eacute; n'avoir pris aucune part directe, &eacute;tant arriv&eacute; &agrave; mon poste
+&agrave; la naissance des pr&eacute;paratifs dont je pouvais, &agrave; la rigueur, ne bien
+conna&icirc;tre ni la source ni l'objet. Telle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; la conduite d'un homme
+qui aurait voulu conserver sa l&eacute;gation aux d&eacute;pens de ses opinions et de
+son honneur. Je suivis une marche plus franche et plus ferme. Je
+r&eacute;clamai vivement contre la d&eacute;sapprobation du Directoire; je fis sentir
+le danger de r&eacute;trograder, le v&oelig;u du peuple s'&eacute;tant d'ailleurs manifest&eacute;
+dans les assembl&eacute;es primaires, de mani&egrave;re &agrave; ne pouvoir plus revenir sur
+ce qui &eacute;tait fait sans risquer de tomber dans une l&eacute;g&egrave;ret&eacute;, dans une
+incons&eacute;quence bl&acirc;mables. Je fis sentir aussi combien il serait
+impolitique de m&eacute;contenter les patriotes cisalpins, et de risquer de
+mettre leur r&eacute;publique en feu au moment m&ecirc;me o&ugrave; les hostilit&eacute;s, &agrave; la
+veille de commencer contre Naples, ne pouvaient manquer d'&ecirc;tre le
+pr&eacute;lude d'une guerre g&eacute;n&eacute;rale. J'annon&ccedil;ai que trente mille Autrichiens
+allaient se rassembler sur l'Adige; mais je pr&ecirc;chai dans le d&eacute;sert.
+Brune, &agrave; la r&eacute;ception de l'arr&ecirc;t&eacute; du Directoire qui annulait les
+destitutions faites le 20 octobre, re&ccedil;ut l'injonction de quitter l'arm&eacute;e
+d'Italie pour aller commander en Hollande. Heureusement il fut remplac&eacute;
+par le brave, modeste et loyal Joubert, bien propre &agrave; tout calmer et &agrave;
+tout r&eacute;parer.</p>
+
+<p>Milan fermentait, et les deux partis rivaux se retrouvaient en pr&eacute;sence;
+l'un plein d'espoir d'&ecirc;tre r&eacute;tabli, l'autre d&eacute;cid&eacute; &agrave; tenir ferme, quand
+un nouvel arr&ecirc;t&eacute; me parvint, &eacute;man&eacute; du Directoire, le 7 novembre. Il
+refusait de reconna&icirc;tre le v&oelig;u du peuple, et m'ordonnait de cesser
+toute relation avec le Directoire cisalpin jusqu'&agrave; ce que cette autorit&eacute;
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; reconstitu&eacute;e telle qu'elle l'&eacute;tait avant le 20 octobre. Le
+Directoire ordonnait en outre une nouvelle convocation des assembl&eacute;es
+primaires. Je fus r&eacute;volt&eacute; du m&eacute;pris des principes r&eacute;publicains sur
+lesquels &eacute;taient bas&eacute;es nos propres institutions. Le syst&egrave;me servile et
+vexatoire avec lequel on pr&eacute;tendait gouverner une r&eacute;publique alli&eacute;e, me
+parut le comble de l'ineptie. Au milieu des circonstances graves o&ugrave;
+allait se trouver la p&eacute;ninsule italique, c'&eacute;tait vouloir ravaler les
+hommes et les r&eacute;duire &agrave; n'&ecirc;tre que de pures machines; c'&eacute;tait
+tout-&agrave;-fait contraire d'ailleurs, aux stipulations et &agrave; l'esprit du
+trait&eacute; d'alliance. Je m'expliquai; je fis plus, je vengeai en quelque
+sorte la majest&eacute; des deux nations, en adressant au Directoire cisalpin
+le message dont voici les principaux traits:</p>
+
+<p>&laquo;C'est en vain, citoyens Directeurs, qu'on cherche &agrave; persuader que votre
+existence politique n'est que fugitive, parce qu'elle a &eacute;t&eacute; accompagn&eacute;e
+d'un acte justement improuv&eacute; et fortement r&eacute;prim&eacute; par mon gouvernement.
+(Ici il fallait bien un correctif.) Vos concitoyens, en la sanctionnant
+dans vos assembl&eacute;es primaires, vous ont donn&eacute; une puissance morale dont
+vous devenez responsables devant le peuple cisalpin.</p>
+
+<p>&raquo;Prouvez donc avec fiert&eacute; son ind&eacute;pendance et la v&ocirc;tre; maintenez avec
+fermet&eacute; les r&ecirc;nes du gouvernement qui vous sont confi&eacute;es, sans vous
+embarrasser des perfides sugestions de la calomnie; faites respecter
+votre autorit&eacute; par une police vaste et judicieuse; r&eacute;sistez &agrave; la
+malignit&eacute; des passions en d&eacute;veloppant un grand caract&egrave;re, et comprimez
+toutes les combinaisons de vos ennemis par une inflexible justice.</p>
+
+<p>...Nous voulons toujours donner la paix &agrave; la terre; mais si la vanit&eacute; et
+la soif du sang font prendre les armes contre votre ind&eacute;pendance...
+malheur aux tra&icirc;tres! Les hommes libres fouleront aux pieds leur
+poussi&egrave;re.</p>
+
+<p>&raquo;Citoyens Directeurs! &eacute;levez vos &acirc;mes avec les &eacute;v&eacute;nemens; soyez plus
+grands qu'eux si vous voulez les dominer; n'ayez point d'inqui&eacute;tude sur
+l'avenir; la solidit&eacute; des r&eacute;publiques est dans la nature des choses; la
+victoire et la libert&eacute; couvriront le Monde.</p>
+
+<p>&raquo;R&eacute;glez l'activit&eacute; br&ucirc;lante de vos concitoyens, afin qu'elle soit
+f&eacute;conde.... Qu'ils sachent bien que l'&eacute;nergie n'est pas le d&eacute;lire, et
+qu'&ecirc;tre libre ce n'est pas &ecirc;tre ind&eacute;pendant pour faire le mal.&raquo;</p>
+
+<p>Mais les &acirc;mes, en Italie, &eacute;taient peu &agrave; la hauteur de ces pr&eacute;ceptes. Je
+cherchai partout une fermet&eacute; temp&eacute;r&eacute;e par la constance, et je ne trouvai
+que des c&oelig;urs incertains ou pusillanimes &agrave; peu d'exceptions pr&egrave;s.</p>
+
+<p>Furieux qu'on pr&icirc;t un tel langage devant le public cisalpin, nos
+souverains &agrave; terme si&eacute;geant au Luxembourg exp&eacute;di&egrave;rent en toute h&acirc;te &agrave;
+Milan le citoyen Rivaud, en qualit&eacute; de commissaire extraordinaire; il
+&eacute;tait porteur d'un arr&ecirc;t&eacute; qui m'enjoignait de sortir de l'Italie. Je
+n'en tins aucun compte, persuad&eacute; que le Directoire n'avait pas le droit
+de m'emp&ecirc;cher de vivre en simple particulier &agrave; Milan. Une conformit&eacute;
+sympatique d'opinions et d'id&eacute;es avec Joubert, qui venait d'y prendre
+le commandement &agrave; la place de Brune, me portait &agrave; y rester pour attendre
+les &eacute;v&eacute;nemens qui se pr&eacute;paraient. A peine f&ucirc;mes-nous, Joubert et moi, en
+relations et en conf&eacute;rences, que nous nous entend&icirc;mes. C'&eacute;tait, sans
+contredit, le plus intr&eacute;pide, le plus habile et le plus estimable des
+lieutenans de Bonaparte; il avait favoris&eacute;, depuis la paix de
+Campo-Formio, la cause populaire en Hollande; il venait en Italie,
+r&eacute;solu, malgr&eacute; la fausse politique du Directoire, de suivre son
+inclination et de satisfaire au v&oelig;u des peuples qui voulaient la
+libert&eacute;. Je l'engageai fortement &agrave; ne pas se compromettre pour ma cause
+et &agrave; louvoyer. Le commissaire Rivaud, n'osant rien entreprendre tant que
+je resterais &agrave; Milan, informa de sa position et de l'&eacute;tat des choses ses
+commettans du Luxembourg, qui, par le plus prochain courrier, envoy&egrave;rent
+des d&eacute;p&ecirc;ches fulminantes.</p>
+
+<p>Il fallut que l'autorit&eacute; militaire ag&icirc;t bon gr&eacute; mal gr&eacute;. Dans la nuit du
+7 au 8 d&eacute;cembre, la garde du Directoire et du Corps l&eacute;gislatif cisalpin
+fut d&eacute;sarm&eacute;e et remplac&eacute;e par des troupes fran&ccedil;aises. On interdit au
+peuple l'entr&eacute;e du lieu d'assembl&eacute;e du Directoire et des deux Conseils.
+Un comit&eacute; secret fut tenu pendant la nuit, et &agrave; son issue on expulsa les
+nouveaux fonctionnaires et on r&eacute;tablit les anciens. Les scell&eacute;s furent
+appos&eacute;s sur les portes du Cercle constitutionnel, et le commissaire
+Rivaud ordonna plusieurs arrestations. Moi-m&ecirc;me j'eusse &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute;,
+garott&eacute;, je crois, et ramen&eacute; de brigade en brigade &agrave; Paris, si Joubert
+ne m'e&ucirc;t averti &agrave; temps. Je m'esquivai dans une campagne pr&egrave;s de Monza,
+o&ugrave; je re&ccedil;us aussit&ocirc;t copie de la proclamation adress&eacute;e par le citoyen
+Rivaud au peuple cisalpin. Dans ce honteux monument d'une politique
+absurde, on all&eacute;guait l'irr&eacute;gularit&eacute; et la violence des proc&eacute;d&eacute;s du 20
+novembre, qu'on anath&eacute;matisait par la raison qu'ils avaient &eacute;t&eacute;
+favoris&eacute;s par le pouvoir militaire; all&eacute;gation d&eacute;risoire, puisqu'elle
+condamnait le 18 fructidor, et la derni&egrave;re et humiliante sc&egrave;ne de Milan,
+ordonn&eacute;e de Paris sans connaissance de cause. Le perroquet commissaire
+nous taxait, Brune et moi, en termes &eacute;nigmatiques, d'&ecirc;tre des novateurs
+et des r&eacute;formateurs sans caract&egrave;re et sans mission; enfin il signalait
+l'exag&eacute;ration de notre patriotisme, qui, disait-il, faisait calomnier le
+gouvernement populaire.</p>
+
+<p>Tout cela &eacute;tait pitoyable par sa d&eacute;raison. Averti que j'avais disparu et
+me croyant cach&eacute; dans Milan, le Directoire r&eacute;exp&eacute;dia un courrier
+extraordinaire, porteur de l'ordre it&eacute;ratif de me faire sortir d'Italie.
+&laquo;...Si vous aviez connaissance, &eacute;crivit imm&eacute;diatement au Directoire
+cisalpin le plat Rivaud, que le citoyen Fouch&eacute; f&ucirc;t sur votre territoire,
+je vous prie de m'en informer.&raquo; Je m'amusai de sa perplexit&eacute; et des
+frayeurs des deux Directoires; puis sortant de ma retraite, je pris
+tranquillement la route des Alpes que je franchis. J'arrivai &agrave; Paris
+dans les premiers jours de janvier 1799. D&eacute;j&agrave; le cr&eacute;dit et la
+pr&eacute;pond&eacute;rance de Rewbel et de Merlin avaient singuli&egrave;rement d&eacute;clin&eacute;s.
+Dans les deux Conseils on formait des brigues contre eux, et ils
+commen&ccedil;aient &agrave; baisser de ton. Aussi, au lieu de m'appeler &agrave; leur barre
+et de me faire rendre compte de ma conduite, ils se content&egrave;rent
+d'annoncer dans leur journal officiel que j'&eacute;tais de retour de ma
+mission pr&egrave;s la r&eacute;publique cisalpine. Je me crus assez fort pour leur
+demander compte moi-m&ecirc;me de leurs proc&eacute;d&eacute;s sauvages &agrave; mon &eacute;gard,
+exigeant pour mes d&eacute;placemens des indemnit&eacute;s que je re&ccedil;us, mais avec
+l'instante pri&egrave;re de ne point faire d'esclandre.</p>
+
+<p>J'ai pens&eacute; que ces d&eacute;tails sur mon premier naufrage dans ma navigation
+des hauts emplois feraient conna&icirc;tre et l'&eacute;tat des esprits &agrave; cette
+&eacute;poque et le terrain sur lequel j'eus d'abord &agrave; op&eacute;rer. J'avais
+d'ailleurs &eacute;crit d&eacute;j&agrave; cet expos&eacute;, &agrave; la demande de Bonaparte, &agrave; la veille
+de partir pour Marengo; et j'avoue que j'y ai trouv&eacute;, en le relisant,
+des souvenirs dans lesquels je me suis complu.</p>
+
+<p>Je voyais l'autorit&eacute; directoriale &eacute;branl&eacute;e, moins par les pr&eacute;ludes des
+revers publics, que par les men&eacute;es sourdes des factions m&eacute;contentes:
+sans se montrer encore &agrave; visage d&eacute;couvert, elles pr&eacute;paraient leurs
+attaques dans l'ombre.</p>
+
+<p>On se montrait fatigu&eacute; g&eacute;n&eacute;ralement de l'esprit &eacute;troit et tracassier qui
+animait nos cinq rois &agrave; terme; on s'indignait surtout que leur autorit&eacute;
+ne se fit conna&icirc;tre que par des exactions, des injustices et des
+inepties. En r&eacute;veillant les passions assoupies, ils provoqu&egrave;rent les
+r&eacute;sistances. Quelques conversations expansives avec des hommes influens
+ou attentifs, et mon propre coup-d'&oelig;il suffirent pour me faire juger
+sainement de l'&eacute;tat des choses.</p>
+
+<p>Tout annon&ccedil;ait de grands &eacute;v&eacute;nemens et une crise prochaine. Les Russes
+s'avan&ccedil;aient et allaient entrer en lice. On se lassa d'envoyer notes sur
+notes &agrave; l'Autriche pour essayer de les arr&ecirc;ter; et d&egrave;s la fin de f&eacute;vrier
+on donna le signal des batailles sans qu'on f&ucirc;t pr&ecirc;t &agrave; faire la guerre.
+Le Directoire avait provoqu&eacute; cette seconde coalition tout en se privant
+lui-m&ecirc;me de ses meilleurs g&eacute;n&eacute;raux. Non seulement Bonaparte &eacute;tait
+rel&eacute;gu&eacute; dans les sables de l'Afrique; non seulement Hoche, &eacute;chapp&eacute; &agrave;
+l'exp&eacute;dition d'Irlande, avait fini par le poison, mais Pichegru &eacute;tait
+d&eacute;port&eacute; &agrave; Sinnamary, mais Moreau &eacute;tait en disgr&acirc;ce, mais Bernadotte,
+retir&eacute; de la diplomatie apr&egrave;s l'&eacute;clat de sa l&eacute;gation de Vienne, venait
+de se d&eacute;mettre de son commandement de l'arm&eacute;e d'observation; mais encore
+la destitution de Championnet &eacute;tait prononc&eacute;e, pour avoir voulu mettre
+un frein aux rapines des agens du Directoire. Enfin Joubert lui-m&ecirc;me,
+l'intr&eacute;pide et vertueux Joubert avait re&ccedil;u sa d&eacute;mission, pour avoir
+voulu &eacute;tablir en Italie une libert&eacute; sage qui e&ucirc;t ciment&eacute; les liens qui
+unissaient deux nations dont les destin&eacute;es semblaient devoir &ecirc;tre
+communes.</p>
+
+<p>Cette seconde guerre continentale dont la Suisse, l'Italie et l'&Eacute;gypte
+n'avaient vu que les pr&eacute;ludes, s'ouvrit le 1<sup>er</sup> de mars; et d&egrave;s le 21,
+Jourdan perdit la bataille de Stockach, ce qui le for&ccedil;a de repasser
+pr&eacute;cipitamment le Rhin: douloureux pr&eacute;sage qui fut bient&ocirc;t suivi de la
+rupture du congr&egrave;s de Rastadt, com&eacute;die politique, dont le dernier acte
+fut un drame horrible. Nous ne f&ucirc;mes pas plus heureux en Italie qu'en
+Allemagne: Schoerer, le g&eacute;n&eacute;ral de pr&eacute;dilection de Rewbel, perdit sur
+l'Adige trois batailles, qui nous ravirent en peu de jours, avec les
+libert&eacute;s de l'Italie, des conqu&ecirc;tes qui nous avaient co&ucirc;t&eacute; trois
+campagnes laborieuses.</p>
+
+<p>Nous avions jusqu'alors envahi ou tenu ferme: qu'on juge de l'effet que
+produisit la nouvelle que partout nous battions en retraite! Tout
+gouvernement qui, en r&eacute;volution, ne sait faire que des m&eacute;contens et ne
+sait pas vaincre, perd n&eacute;cessairement le pouvoir: au premier revers,
+toutes les ambitions reprennent de droit une attitude hostile.</p>
+
+<p>J'assistai &agrave; diff&eacute;rentes r&eacute;unions de d&eacute;put&eacute;s et de g&eacute;n&eacute;raux m&eacute;contens,
+et je jugeai que les partis n'avaient pas au fond les m&ecirc;mes intentions,
+mais qu'ils se r&eacute;unissaient dans le but commun de renverser le
+Directoire, pour &eacute;difier ensuite chacun &agrave; sa mani&egrave;re. Je rectifiai &agrave; ce
+sujet les id&eacute;es de Barras et je l'engageai &agrave; forcer &agrave; tout prix
+l'expulsion de Rewbel, bien s&ucirc;r que nous aurions ensuite bon march&eacute; de
+Treilhard, de Merlin et de Reveill&egrave;re. On &eacute;tait aigri surtout contre les
+deux derniers, comme ayant favoris&eacute; le syst&egrave;me des scissions
+&eacute;lectorales, imagin&eacute;es pour &eacute;carter des Conseils l&eacute;gislatifs les plus
+ardens r&eacute;publicains. Je savais que Joseph et Lucien, fr&egrave;res de
+Bonaparte, charg&eacute;s de soigner les int&eacute;r&ecirc;ts de son ambition pendant son
+exil belliqueux, man&oelig;uvraient dans le m&ecirc;me but. Lucien montrait un
+patriotisme exalt&eacute;; il &eacute;tait &agrave; la t&ecirc;te d'un parti de m&eacute;contens avec
+Boulay de la Meurthe. De son c&ocirc;t&eacute;, Joseph faisait beaucoup de d&eacute;pense et
+tenait un grand &eacute;tat de maison. L&agrave; se r&eacute;unissaient les d&eacute;put&eacute;s les plus
+influens des Conseils, les plus hauts fonctionnaires, les g&eacute;n&eacute;raux
+marquans et les femmes les plus fertiles en intrigues.</p>
+
+<p>La coalition form&eacute;e, Rewbel d&eacute;concert&eacute;, abandonn&eacute; par Merlin &agrave; qui on le
+repr&eacute;senta comme un bouc &eacute;missaire qu'il fallait sacrifier, se crut
+trop heureux de marchander son &eacute;limination, couverte par le sort, &agrave; la
+condition principale qu'on respecterait sa retraite dans le Conseil des
+anciens. Mais qui allait le remplacer au Directoire? Merlin et les
+d&eacute;put&eacute;s ventrus, ses acolytes, d&eacute;cid&egrave;rent qu'ils &eacute;l&egrave;veraient &agrave; sa place
+Duval, de la Seine-Inf&eacute;rieure, homme m&eacute;diocre et nul, brave homme
+d'ailleurs, qui occupait alors le minist&egrave;re de la police, o&ugrave; sa vue
+&eacute;tait trop courte pour y rien voir. On les laissa faire, et toutes leurs
+batteries dress&eacute;es, on, travailla efficacement pour Sieyes, ambassadeur
+&agrave; Berlin, dont on vantait depuis dix ans la capacit&eacute; occulte. Je lui
+savais r&eacute;ellement quelques id&eacute;es fortes et positives en r&eacute;volution; mais
+je connaissais aussi son caract&egrave;re d&eacute;fiant et artificieux; je lui
+croyais d'ailleurs des arri&egrave;re-pens&eacute;es peu compatibles avec les bases de
+nos libert&eacute;s et de nos institutions. Je n'&eacute;tais pas pour lui, mais je
+tenais &agrave; la coterie qui se forma tout-&agrave;-coup en sa faveur, sans pouvoir
+deviner par quelle impulsion. On all&eacute;guait qu'il importait de mettre &agrave;
+la t&ecirc;te des affaires, au d&eacute;but d'une coalition mena&ccedil;ante, l'homme qui
+mieux que tout autre connaissait les moyens de maintenir la Prusse dans
+sa neutralit&eacute; si productive pour elle; on assurait aussi qu'il s'&eacute;tait
+montr&eacute; fin politique, en donnant les premiers, &eacute;veils sur la coalition
+flagrante.</p>
+
+<p>On en vint &agrave; l'&eacute;lection: je ris encore du d&eacute;sappointement du subtil
+Merlin et du bon Duval, sa cr&eacute;ature, qui, pendant que les Conseils
+proc&eacute;daient, ayant &eacute;tabli une ligne t&eacute;l&eacute;graphique d'agens depuis l'h&ocirc;tel
+de la police jusqu'&agrave; la salle l&eacute;gislative, charg&eacute;s de transmettre au
+bien-heureux candidat le premier avis de son exaltation directoriale, en
+apprirent qu'une partie du ventre avait fait d&eacute;fection. Ni Merlin, ni
+Duval ne pouvaient comprendre comment une majorit&eacute; <i>assur&eacute;e</i> peut se
+changer tout-&agrave;-coup eu minorit&eacute;. Mais nous, qui savions par quel ressort
+on op&egrave;re, nous en f&icirc;mes des gorges chaudes dans d'excellens d&icirc;ners o&ugrave; se
+tamisait la politique.</p>
+
+<p>Merlin vit dans Sieyes un comp&eacute;titeur dangereux, et d&egrave;s ce moment, il se
+renfrogna. Quant au bon homme Duval, bient&ocirc;t remplac&eacute; par Bourguignon,
+il en devint misantrope. Ces deux m&eacute;diocres citoyens n'&eacute;taient pas plus
+faits l'un que l'autre pour manier la police<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p>
+
+<p>L'&oelig;uvre n'&eacute;tait encore qu'&eacute;bauch&eacute;e. Pour l'accomplir, il se forma deux
+coalition l&eacute;gislatives. Dans l'une figuraient Boulay de la Meurthe,
+Ch&eacute;nier, Fran&ccedil;ais de Nantes, Chalmel, Texier-Olivier, Berlier, Baudin
+des Ardennes, Cabanis, R&eacute;gnier, les fr&egrave;res Bonaparte; dans l'autre on
+voyait Bertrand du Calvados, Poulain-Grand-pr&eacute;, Destrem, Garrau, Arena,
+Salicetti, et d'autres ardens athl&egrave;tes. Dans toutes deux, qui avaient en
+dehors leurs auxiliaires, je m&eacute;nageai &agrave; Barras des cr&eacute;atures, et il
+man&oelig;uvra lui-m&ecirc;me assez bien. On n'agit d'abord que par des voies
+souterraines: le temps d'&eacute;clater n'&eacute;tait pas encore venu.</p>
+
+<p>A cet &eacute;gard, nos revers nous servirent merveilleusement; ils &eacute;taient
+in&eacute;vitables. Cent soixante et dix mille hommes &eacute;puis&eacute;s, fatigu&eacute;s,
+d&eacute;go&ucirc;t&eacute;s par vingt d&eacute;faites, et command&eacute;s par des g&eacute;n&eacute;raux toujours &agrave;
+la veille d'une disgr&acirc;ce, pouvaient-ils tenir t&ecirc;te &agrave; plus de trois cent
+mille ennemis, second&eacute;s en Italie et en Allemagne par les peuples, et
+port&eacute;s, soit par l'ardeur de la victoire, soit par le d&eacute;sir de la
+vengeance, sur les fronti&egrave;res m&ecirc;mes de la r&eacute;publique?</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t le d&eacute;cha&icirc;nement fut g&eacute;n&eacute;ral contre la majorit&eacute; du Directoire.
+&laquo;Son autorit&eacute;, disait-on, ne s'est fait conna&icirc;tre que par des exactions,
+des injustices et des inepties; au lieu de signaler sa dictature, il n'a
+fait, depuis le 18 fructidor, qu'abuser de son immense pouvoir; il a
+creus&eacute; le gouffre de nos finances et l'ab&icirc;me qui menace aujourd'hui
+d'engloutir la r&eacute;publique.&raquo;</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait que dans les Conseils o&ugrave; le Directoire trouvait encore des
+d&eacute;fenseurs, parmi ses cr&eacute;atures int&eacute;ress&eacute;es et ses apologistes
+maladroits. L'exasp&eacute;ration fut au comble quand Bailleul &eacute;crivit dans une
+brochure qu'il craignait plus les Russes au Corps l&eacute;gislatif que les
+Russes s'approchant des fronti&egrave;res.</p>
+
+<p>Un message concert&eacute;, adress&eacute; au Directoire pour avoir des renseignemens
+sur la situation ext&eacute;rieure et int&eacute;rieure de la r&eacute;publique, devint le
+signal de la bataille. C'&eacute;tait au moment o&ugrave; Sieyes, nouveau Directeur,
+vendit de s'installer. La r&eacute;ponse du Luxembourg ne venant pas, les
+Conseils, dans la journ&eacute;e du 18 juin (28 prairial), se d&eacute;clarent en
+permanence. De son c&ocirc;t&eacute;, le Directoire s'y met aussi par repr&eacute;sailles;
+mais d&eacute;j&agrave; hors d'&eacute;tat de parer les coups qu'on va lui porter.</p>
+
+<p>On lui enl&egrave;ve d'abord le droit de restreindre la libert&eacute; de la presse.
+La manifestation de l'opinion n'&eacute;tant plus comprim&eacute;e, il n'est plus
+possible &agrave; des l&eacute;gistes de d&eacute;fendre le terrain. Aussi, &agrave; peine a-t-on
+contest&eacute; et r&eacute;voqu&eacute; la nomination de Treilhard, que Treilhard se retire
+sans dire mot.</p>
+
+<p>Toutefois Merlin et Reveill&egrave;re s'obstinaient et pr&eacute;tendaient tenir bon
+dans le fauteuil directorial. Boulay de la Meurthe et les d&eacute;put&eacute;s de sa
+coterie vont au Luxembourg demander imp&eacute;rieusement la d&eacute;mission des deux
+Directeurs. En m&ecirc;me temps Bertrand du Calvados, au nom d'une commission
+des onze dont Lucien faisait partie, monte &agrave; la tribune et trouve moyen
+d'effrayer les Directeurs par la pr&eacute;face de leur acte d'accusation.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne vous parlerai pas, s'&eacute;crie-t-il, de vos Rapinat, de vos Rivaud,
+de vos Trouv&eacute;, de vos Faypoult, qui, non contens d'exasp&eacute;rer nos alli&eacute;s
+par des concussions de toute nature, ont viol&eacute; par vos ordres les droits
+des peuples, ont proscrit les r&eacute;publicains ou les ont despotiquement
+destitu&eacute;s pour les remplacer par des tra&icirc;tres!...&raquo; Je n'&eacute;tais pas
+&eacute;tranger &agrave; cette sortie, o&ugrave; se trouvait une approbation indirecte de ma
+conduite, et un bl&acirc;me tacite de celle qu'avait tenue le Directoire &agrave; mon
+&eacute;gard.</p>
+
+<p>Enfin, le 30 prairial (18 juin), Merlin et Reveill&egrave;re, sur l'assurance
+formelle qu'ils ne seraient pas mis en cause, donn&egrave;rent leur d&eacute;mission,
+et Sieyes devint le ma&icirc;tre du champ de bataille. A l'instant m&ecirc;me, toute
+la force de la r&eacute;volution vint se grouper autour de Sieyes et de Barras.</p>
+
+<p>D'accord avec les meneurs des Conseils, ils firent jouer toutes leurs
+batteries, afin de n'admettre au Luxembourg, pour coll&egrave;gues, en
+remplacement des Directeurs expuls&eacute;s, que des hommes tels que
+Roger-Ducos, Moulins et Gohier, incapables de leur causer d'ombrage par
+leur capacit&eacute;, ou la force de leur caract&egrave;re. Cette combinaison tendait
+&agrave; les rendre ma&icirc;tres des affaires, Roger-Ducos s'&eacute;tant associ&eacute; de vote
+et d'int&eacute;r&ecirc;t avec Sieyes.</p>
+
+<p>Le premier fruit du triomphe des Conseils sur le Directoire fut la
+nomination de Joubert au commandement de Paris, nomination que Barras
+obtint de Sieyes, et &agrave; laquelle je ne fus pas non plus &eacute;tranger. Peu de
+jours apr&egrave;s je fus nomm&eacute; &agrave; l'ambassade de Hollande: c'&eacute;tait une sorte de
+r&eacute;paration que me devait le nouveau Directoire. J'allai prendre cong&eacute; de
+Sieyes; il me dit que jusque-l&agrave; on avait gouvern&eacute; au hasard, sans but
+comme sans principes, et qu'il n'en, serait plus de m&ecirc;me &agrave; l'avenir; il
+t&eacute;moigna de l'inqui&eacute;tude sur le nouvel essor de l'esprit anarchique avec
+lequel, disait-il, on ne pourra jamais gouverner. Je r&eacute;pondis qu'il,
+&eacute;tait temps que cette d&eacute;mocratie sans but et sans r&egrave;gle fit place &agrave;
+l'aristocratie r&eacute;publicaine, ou gouvernement des sages, le seul qui p&ucirc;t
+s'&eacute;tablir et se consolider. Oui, sans doute, reprit-il, et si cela &eacute;tait
+possible vous en seriez; mais que nous sommes encore loin du but! Je lui
+parlai alors de Joubert comme d'un g&eacute;n&eacute;ral pur et d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;, que
+j'avais &eacute;t&eacute; &agrave; port&eacute;e de bien conna&icirc;tre en Italie, et auquel on pourrait,
+au besoin, donner sans danger une influence forte: il n'y avait &agrave;
+craindre ni son ambition, ni son &eacute;p&eacute;e, qu'il ne tournerait jamais contre
+la libert&eacute; de sa patrie. Sieyes m'ayant &eacute;cout&eacute;, attentivement jusqu'au
+bout, ne me r&eacute;pondit que par un: <i>C'est bien!</i> Je ne pus lire autre
+chose dans son regard oblique.</p>
+
+<p>On voit que je ne fus pas heureux dans mon intention de le sonder et de
+provoquer sa confiance. Je savais pourtant qu'il avait eu depuis peu,
+avec un ami de M. de Talleyrand, qui est devenu s&eacute;nateur depuis, une
+conversation tr&egrave;s-significative; qu'il lui avait avou&eacute;, que la
+r&eacute;volution errait sans but en parcourant un cercle vicieux, et qu'on ne
+trouverait stabilit&eacute; et s&ucirc;ret&eacute; qu'&agrave; la faveur d'une autre organisation
+sociale qui nous pr&eacute;senterait l'&eacute;quivalent de la r&eacute;volution de 1688, en
+Angleterre; ajoutant qu'on voyait l&agrave;, depuis plus d'un si&egrave;cle, la
+libert&eacute; et la couronne coucher ensemble sans sati&eacute;t&eacute; et sans divorce. On
+lui avait fait l'objection qu'il n'y avait plus de Guillaume. &laquo;Cela est
+vrai, avait-il r&eacute;pondu, mais il y a dans le nord de l'Allemagne des
+princes sages, guerriers, philosophes, et qui gouvernent leur petite
+principaut&eacute; aussi paternellement que L&eacute;opold a gouvern&eacute; la Toscane.&raquo;
+Voyant qu'il faisait allusion au duc de Brunswick, on lui avait oppos&eacute;
+le manifeste de 1792. &laquo;Il n'est pas l'auteur de ce maudit manifeste,
+avait-il repris vivement, et il serait facile d'&eacute;tablir qu'il a
+conseill&eacute; lui-m&ecirc;me la retraite de Champagne, se refusant de mettre la
+France &agrave; feu et &agrave; sang, et d'agir pour les &eacute;migr&eacute;s. Du reste, nous ne
+devons pas songer au fils du l&acirc;che &Eacute;galit&eacute;, continua Sieyes;
+non-seulement il n'y a point assez d'&eacute;toffe, mais il est certain qu'il
+s'est r&eacute;concili&eacute; avec le pr&eacute;tendant: il n'oserait pas faire un pas de
+lui-m&ecirc;me. Parmi nos g&eacute;n&eacute;raux je n'en vois pas un qui soit capable ou en
+mesure de se mettre &agrave; la t&ecirc;te d'une coalition d'hommes forts pour nous
+tirer du g&acirc;chis o&ugrave; nous sommes, car il ne faut pas se le dissimuler,
+notre puissance et notre constitution croulent de toutes parts.&raquo; Cette
+conversation n'avait pas besoin de commentaires; je savais aussi que
+Sieyes avait tenu, sur notre situation int&eacute;rieure, &agrave; peu pr&egrave;s le m&ecirc;me
+langage &agrave; Barras. Ces lueurs suffirent pour m'&eacute;clairer sur son compte
+et pour fixer mon opinion sur ses arri&egrave;re-pens&eacute;es.</p>
+
+<p>Nul doute qu'il n'e&ucirc;t d&eacute;j&agrave; le projet de nous donner un pacte social de
+sa fa&ccedil;on. L'orgueilleux pr&ecirc;tre &eacute;tait tourment&eacute; depuis long-temps par
+cette ambition de s'&eacute;riger en l&eacute;gislateur unique. Je partis avec la
+persuasion qu'il &eacute;tait parvenu &agrave; faire go&ucirc;ter ses vues &agrave; quelques hommes
+influens, tels que Daunou, Cabanis, Ch&eacute;nier, Garat, et &agrave; la plupart des
+membres du Conseil des anciens, qui, entra&icirc;n&eacute;s depuis, ont d&eacute;pass&eacute; le
+but qu'on s'&eacute;tait propos&eacute;. Tel fut le germe de la r&eacute;volution qui se
+pr&eacute;para bient&ocirc;t, et sans laquelle la France e&ucirc;t in&eacute;vitablement succomb&eacute;
+dans les convulsions de l'anarchie ou sous les coups r&eacute;p&eacute;t&eacute;s de la
+coalition europ&eacute;enne.</p>
+
+<p>J'eus &agrave; peine le temps d'aller toucher barre &agrave; la Haye, o&ugrave; je rempla&ccedil;ai
+Lombard de Langres, sorte d'auteur mani&eacute;r&eacute;, mais d'ailleurs bon homme.
+Je trouvai cette autre r&eacute;publique cadette divis&eacute;e dans ses autorit&eacute;s, en
+hommes forts et en hommes faibles, en aristocrates et en d&eacute;magogues,
+comme partout ailleurs. Je m'assurai que le parti orangiste ou anglais
+n'aurait aucune influence sur les destin&eacute;es du pays, tant que nos
+arm&eacute;es seraient en &eacute;tat de prot&eacute;ger la Hollande. L&agrave; je retrouvai Brune,
+qui maintenait nos troupes tr&egrave;s-fermes, tout en fermant les yeux sur les
+op&eacute;rations d'un commerce illicite, indispensable pour ne pas consommer
+la ruine du pays. Je le laissai faire; nous ne pouvions manquer d'&ecirc;tre
+d'accord; comme moi il se trouvait assez veng&eacute; par le renversement des
+gouvernans mal habiles qui nous avaient froiss&eacute;s et d&eacute;pays&eacute;s mal &agrave;
+propos.</p>
+
+<p>Cependant rien ne prenait une assiette fixe &agrave; Paris; tout y &eacute;tait
+mobile, et il &eacute;tait &agrave; craindre que le triomphe des Conseils sur le
+pouvoir ex&eacute;cutif ne fin&icirc;t par l'&eacute;nerver et amener la d&eacute;sorganisation du
+gouvernement; il &eacute;tait &agrave; craindre surtout que les anarchistes, outrant
+les cons&eacute;quences de la derni&egrave;re r&eacute;volution, ne voulussent tout
+bouleverser, afin de se saisir d'un pouvoir qu'ils n'&eacute;taient pas en &eacute;tat
+de g&eacute;rer. Ils comptaient sur Bernadotte, qu'ils avaient port&eacute; au
+minist&egrave;re de la guerre, et dont l'ambition et le caract&egrave;re n'&eacute;taient pas
+sympathiques avec les vues de Sieyes et de son parti.</p>
+
+<p>Heureusement que les int&eacute;r&ecirc;ts du parti de Bonaparte, dirig&eacute; par ses
+deux fr&egrave;res, ayant pour conseil Roederer, Boulay de la Meurthe et
+R&eacute;gnier, se trouvaient d'accord sous le point de vue de la n&eacute;cessite
+d'arr&ecirc;ter l'essor du mouvement l&eacute;gislatif. Lucien se chargea des
+discours de tribune. En offrant quelques points d'arr&ecirc;t pour l'avenir,
+il groupa autour de son parti les anciens Directeurs et leurs affid&eacute;s,
+qui redoutaient d'&ecirc;tre mis en cause. Le danger &eacute;tait pressant; le parti
+exag&eacute;r&eacute; demandait l'acte d'accusation des ex-Directeurs, mesure qui
+pouvait atteindre ou d&eacute;voiler toutes les malversations. Aussi, vit-on
+na&icirc;tre aussit&ocirc;t une forte opposition dans une partie des d&eacute;put&eacute;s m&ecirc;mes
+qui avaient concouru &agrave; renverser la majorit&eacute; du Directoire, mais
+seulement pour changer le syst&egrave;me de gouvernement et s'en emparer. Ils
+all&eacute;gu&egrave;rent en faveur des accus&eacute;s qu'on pouvait se tromper en politique,
+adopter de faux syst&egrave;mes et ne pas obtenir de succ&egrave;s, se laisser m&ecirc;me
+aller &agrave; l'ivresse d'un grand pouvoir, et en cela &ecirc;tre plus malheureux
+que coupables; ils invoquaient surtout la promesse ou plut&ocirc;t l'assurance
+morale donn&eacute;e et re&ccedil;ue qu'il ne serait fait contre eux aucune poursuite
+s'ils en venaient &agrave; une d&eacute;mission volontaire; on rappelait enfin que
+plus d'une fois les Conseils avaient sanctionn&eacute; par leurs
+applaudissemens l'exp&eacute;dition d'&Eacute;gypte et la d&eacute;claration de guerre contre
+les Suisses, objets de tant de d&eacute;clamations. Ce proc&egrave;s, d'ailleurs, e&ucirc;t
+entra&icirc;n&eacute; trop de r&eacute;v&eacute;lations, ce que Barras voulait &eacute;viter; d'un autre
+c&ocirc;t&eacute;, il aurait eu des cons&eacute;quences nuisibles au pouvoir en lui-m&ecirc;me, ce
+que Sieyes jugea impolitique. On tra&icirc;na les discussions en longueur afin
+de fatiguer l'attention publique jusqu'&agrave; ce que d'autres incidens et la
+marche des &eacute;v&eacute;nemens fissent diversion<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p>
+
+<p>Mais comment arr&ecirc;ter &agrave; la fois les &eacute;carts de la presse qui commen&ccedil;ait &agrave;
+d&eacute;g&eacute;n&eacute;rer en licence, et la contagion des soci&eacute;t&eacute;s populaires dont on
+avait rouvert partout les foyers malfaisans? Sieyes, &agrave; la t&ecirc;te de sa
+phalange, compos&eacute;e d'une quarantaine de philosophes, de m&eacute;taphysiciens,
+de d&eacute;put&eacute;s sans autre &eacute;nergie que celle que donne l'app&acirc;t des int&eacute;r&ecirc;ts
+mat&eacute;riels, pouvait-il se flatter de terrasser l'anarchie et de
+r&eacute;gulariser un ordre social sans bases? Sa coalition avec Barras &eacute;tait
+pr&eacute;caire; il n'&eacute;tait s&ucirc;r, au Directoire, que de Roger-Ducos; &agrave; l'&eacute;gard
+de Moulins et de Gohier, il n'avait d'autre garantie que leur extr&ecirc;me
+bonne foi et leurs vues born&eacute;es en politique. Ces hommes nuls pouvaient
+en un jour de crise devenir les instrumens d'une faction entreprenante.
+L'ascendant que Sieyes exer&ccedil;ait au Directoire pouvait s'&eacute;mousser ou
+tourner contre lui par la d&eacute;fiance.</p>
+
+<p>Mais quand il vit qu'en effet il y avait moyen de s'appuyer sur Joubert,
+rev&ecirc;tu du commandement de Paris, circonvenu avec habilet&eacute;, et dont on
+allait captiver les penchans par un mariage o&ugrave; il se laisserait
+doucement entra&icirc;ner, Sieyes r&eacute;solut d'en faire le pivot de sa coalition
+r&eacute;formatrice. En cons&eacute;quence, le commandement en chef de l'arm&eacute;e
+d'Italie lui fut d&eacute;volu dans l'espoir qu'il ramenerait la victoire sous
+nos drapeaux, et acquerrait ainsi le compl&eacute;ment de renomm&eacute;e n&eacute;cessaire
+pour la magie de son r&ocirc;le.</p>
+
+<p>Ceci pos&eacute;, Sieyes s'aper&ccedil;ut que les ressorts d'une police ferme et
+habile lui manquaient. La police, telle qu'elle &eacute;tait organis&eacute;e,
+penchait naturellement pour le parti populaire, qui avait introduit dans
+son sein quelques-uns de ses coryph&eacute;es et de ses meneurs. L'honn&ecirc;te
+Bourguignon, alors ministre, devait son &eacute;l&eacute;vation &agrave; Gohier; il &eacute;tait
+tout-&agrave;-fait au-dessous d'un tel minist&egrave;re, h&eacute;riss&eacute; de difficult&eacute;s. On le
+sentit; et au moment m&ecirc;me o&ugrave; je venais de r&eacute;diger pour Barras un m&eacute;moire
+sur la situation de l'int&eacute;rieur, et o&ugrave; je traitais en grand la question
+de la police g&eacute;n&eacute;rale, Barras s'unit &agrave; Sieyes pour r&eacute;voquer Bourguignon;
+puis &agrave; Gohier et &agrave; Moulins pour &eacute;carter Alquier, candidat de Sieyes, et
+pour m'appeler au minist&egrave;re. J'&eacute;changeai volontiers mon ambassade pour
+le minist&egrave;re de la police, quoique le sol o&ugrave; j'allais camper me par&ucirc;t
+mouvant. Je me h&acirc;tai de me rendre &agrave; mon poste, et le 1<sup>er</sup> ao&ucirc;t je fus
+install&eacute;.</p>
+
+<p>La couronne n'avait succomb&eacute; en 1789, que par la nullit&eacute; de la haute
+police, ceux qui en &eacute;taient d&eacute;positaires alors n'ayant pas su p&eacute;n&eacute;trer
+les complots qui mena&ccedil;aient la maison royale. Tout gouvernement a besoin
+pour premier garant de sa s&ucirc;ret&eacute; d'une police vigilante, dont les chefs
+soient fermes et &eacute;clair&eacute;s. La t&acirc;che de la haute police est immense,
+soit qu'elle ait &agrave; op&eacute;rer dans les combinaisons d'un gouvernement
+repr&eacute;sentatif, incompatible avec l'arbitraire, et laissant aux factieux
+des armes l&eacute;gales pour conspirer, soit qu'elle agisse au profit d'un
+gouvernement plus concentr&eacute;, aristocratique, directorial ou despotique.
+La t&acirc;che est alors encore plus difficile, car rien ne transpire au
+dehors: c'est dans l'obscurit&eacute; et le myst&egrave;re qu'il faut aller d&eacute;couvrir
+des traces qui ne se montrent qu'&agrave; des regards investigateurs et
+p&eacute;n&eacute;trans. Je me trouvai dans le premier cas, avec la double mission
+d'&eacute;clairer et de dissoudre les coalitions et les oppositions l&eacute;gales
+contre le pouvoir &eacute;tabli, de m&ecirc;me que les complots t&eacute;n&eacute;breux des
+royalistes et des agens de l'&eacute;tranger. Ici le danger &eacute;tait bien moins
+imm&eacute;diat.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;levai par la pens&eacute;e au-dessus de mes fonctions, et je ne m'en
+&eacute;pouvantai pas. En deux heures, je fus au fait de mes attributions
+administratives; mais je n'eus garde de me fatiguer &agrave; consid&eacute;rer le
+minist&egrave;re qui m'&eacute;tait confi&eacute; sous le point de vue r&eacute;glementaire. Dans la
+situation des choses, je sentis que tout le nerf, toute l'habilet&eacute; d'un
+ministre, homme d'&eacute;tat, devait s'absorber dans la haute police, le reste
+pouvant &ecirc;tre livr&eacute; sans inconv&eacute;nient &agrave; des chefs de bureau. Je ne
+m'&eacute;tudiai donc qu'&agrave; saisir d'une main s&ucirc;re tous les ressorts de la
+police secr&egrave;te et tous les &eacute;l&eacute;mens qui la constituent. J'exigeai d'abord
+que, sous ces rapports essentiels, la police locale de Paris, appel&eacute;e
+Bureau central (la pr&eacute;fecture n'existait pas encore), f&ucirc;t enti&egrave;rement
+subordonn&eacute;e &agrave; mon minist&egrave;re. Ressorts, &eacute;l&eacute;mens, ressources, je trouvai
+tout dans un d&eacute;labrement et une confusion d&eacute;plorables. La caisse &eacute;tait
+vide; et sans argent, point de police. J'eus bient&ocirc;t de l'argent dans ma
+caisse, en rendant le vice, inh&eacute;rent &agrave; toute grande ville, tributaire de
+la s&ucirc;ret&eacute; de l'&Eacute;tat. J'arr&ecirc;tai d'abord autour de moi la tendance
+insubordonn&eacute;e dans laquelle se complaisaient certains chefs de bureau
+appartenant aux factions actives; mais je jugeai qu'il ne fallait ni
+brusquer les r&eacute;formes, ni h&acirc;ter les am&eacute;liorations de d&eacute;tail. Je me
+bornai seulement &agrave; concentrer la haute police dans mon cabinet, &agrave; l'aide
+d'un secr&eacute;taire intime et fid&egrave;le. Je sentis que seul je devais &ecirc;tre
+juge de l'&eacute;tat politique int&eacute;rieur, et qu'il ne fallait consid&eacute;rer les
+observateurs et agens secrets que comme des indicateurs et des
+instrumens souvent douteux; je sentis, en un mot, que ce n'&eacute;tait ni avec
+des &eacute;critures, ni avec des rapports qu'on faisait la haute police; qu'il
+y avait des moyens plus efficaces; par exemple, que le ministre lui-m&ecirc;me
+devait se mette en contact avec les hommes marquans ou influens de
+toutes les opinions, de toutes les doctrines, de toutes les classes
+sup&eacute;rieures de la soci&eacute;t&eacute;. Ce syst&egrave;me m'a toujours r&eacute;ussi, et j'ai mieux
+connu la France occulte par des communications orales et
+confidentielles, et par des conversations expansives, que par le fatras
+d'&eacute;criture qui m'est pass&eacute; sous les yeux. Aussi, rien d'essentiel &agrave; la
+s&ucirc;ret&eacute; de l'&Eacute;tat ne m'est jamais &eacute;chapp&eacute;: on en verra la preuve plus
+tard.</p>
+
+<p>Ces pr&eacute;liminaires arr&ecirc;t&eacute;s, je me rendis compte de l'&eacute;tat politique de
+l'int&eacute;rieur, sorte d'examen d&eacute;j&agrave; tout pr&eacute;par&eacute; dans mon esprit. J'avais
+scrut&eacute; tous les vices et sond&eacute; toutes les plaies du pacte social de l'an
+III qui nous r&eacute;gissait; et, de tr&egrave;s-bonne foi, je le regardais comme
+inex&eacute;cutable constitutionnellement. Les deux atteintes qui lui avaient
+&eacute;t&eacute; port&eacute;es au 18 fructidor et au 30 prairial, dans un sens contraire,
+changeaient l'assertion en fait positif. Du r&eacute;gime purement
+constitutionnel, on &eacute;tait pass&eacute; &agrave; la dictature de cinq hommes: elle
+n'avait pas r&eacute;ussi. Maintenant que le pouvoir ex&eacute;cutif venait d'&ecirc;tre
+mutil&eacute; et affaibli dans son essence, tout indiquait que du despotisme
+multiple, nous passerions dans la tourmente populaire, si une forte
+digue ne s'&eacute;levait &agrave; propos.</p>
+
+<p>Je savais d'ailleurs que l'homme devenu le plus influent, Sieyes, avait
+d&egrave;s l'origine regard&eacute; comme absurde cet &eacute;tablissement politique, et
+qu'il avait m&ecirc;me refus&eacute; d'en prendre le timon. S'il venait de surmonter
+sa r&eacute;pugnance, c'est que le temps d'y substituer une organisation plus
+raisonnable lui semblait arriv&eacute;: il lui avait bien fallu s'approcher du
+corps de la place pour en d&eacute;molir les bastions. Je m'en ouvris &agrave; Barras,
+qui, tout autant que moi, se d&eacute;fiait de la marche tortueuse de Sieyes.
+Mais il avait avec lui des engagemens, et d'ailleurs il redoutait pour
+son compte les exag&eacute;rations et les empi&eacute;temens du parti populaire. Ce
+parti le m&eacute;nageait, mais seulement par des vues politiques et dans
+l'espoir de s'opposer &agrave; Sieyes qui se d&eacute;voilait. Barras passait, aux
+yeux des r&eacute;publicains ardens, pour un gouvernant us&eacute; et tar&eacute; avec lequel
+il &eacute;tait impossible de pr&eacute;server la chose publique. Il se trouvait
+press&eacute;, d'un c&ocirc;t&eacute;, par la soci&eacute;t&eacute; du <i>Man&eacute;ge</i>, qui, prenant le ton et
+l'allure des jacobins, d&eacute;clamait contre les dilapidateurs et les
+voleurs; et de l'autre, par Sieyes, qui, usant d'un certain cr&eacute;dit,
+avait une arri&egrave;re-pens&eacute;e qu'il ne confiait pas toute enti&egrave;re &agrave; Barras.</p>
+
+<p>Nul doute que Sieyes n'e&ucirc;t d&eacute;j&agrave; une constitution toute pr&ecirc;te et de sa
+fa&ccedil;on, pour resserrer et centraliser le pouvoir selon que les &eacute;v&eacute;nemens
+se d&eacute;velopperaient; sa coalition &eacute;tait toute form&eacute;e et il se croyait
+assur&eacute; de la coop&eacute;ration de Joubert. Une lettre de ce g&eacute;n&eacute;ral me le
+laissait entrevoir; il nourrissait la noble esp&eacute;rance de revenir fort de
+l'ascendant de la victoire pour tout concilier. On avait entendu dire &agrave;
+Sieyes:&raquo;on ne peut rien fonder avec des brouillons et des bavards: il
+nous faut deux choses, une t&ecirc;te et une &eacute;p&eacute;e.&raquo; J'esp&eacute;rais bien que l'&eacute;p&eacute;e
+sur laquelle il comptait ne se mettrait pas tout-&agrave;-fait &agrave; sa discr&eacute;tion.</p>
+
+<p>Si sa position &eacute;tait d&eacute;licate, louvoyant avec Barras, ne pouvant
+s'appuyer ni sur Gohier ni sur Moulins qui tenaient &agrave; l'ordre &eacute;tabli,
+toutefois il pouvait compter sur ses coll&egrave;gues dans l'adh&eacute;sion des
+mesures n&eacute;cessaires pour s'opposer &agrave; de nouveaux empi&eacute;temens l&eacute;gislatifs
+et aux tentatives des anarchistes. Sieyes avait dans le Conseil des
+anciens une phalange organis&eacute;e. Il fallut s'assurer de la majorit&eacute;
+num&eacute;rique du Conseil des jeunes ou des cinq cents, o&ugrave; le parti ardent et
+passionn&eacute; avait son quartier-g&eacute;n&eacute;ral. L'union des directoriaux et des
+politiques suffit pour le tenir en &eacute;chec. S&ucirc;r de la majorit&eacute;, le
+Directoire r&eacute;solut d'essayer ses forces.</p>
+
+<p>Dans cet &eacute;tat de choses, et comme ministre de la police, je n'eus plus
+qu'&agrave; man&oelig;uvrer avec dext&eacute;rit&eacute; et promptitude sur cette ligue
+d'op&eacute;ration. Il fallait d'abord rendre impossible toute coalition
+dangereuse contre la magistrature ex&eacute;cutive. Je pris sur moi d'arr&ecirc;ter
+la licence et le d&eacute;bordement des journaux, et la marche audacieuse des
+soci&eacute;t&eacute;s politiques qu'on voyait rena&icirc;tre de leurs cendres. Telle fut la
+premi&egrave;re proposition que je fis au Directoire, en plein conseil, &agrave; la
+suite d'un rapport motiv&eacute; pour lequel Barras s'&eacute;tait concert&eacute; avec
+Sieyes. J'eus carte blanche; je r&eacute;solus de vaincre d'abord les clubs.</p>
+
+<p>Je pr&eacute;ludai par une esp&egrave;ce de proclamation ou de circulaire o&ugrave; je
+d&eacute;clarai que je venais de prendre l'engagement de veiller pour tous et
+sur tous, afin de r&eacute;tablir la tranquillit&eacute; int&eacute;rieure et mettre un terme
+aux <i>massacres</i>. Cette derni&egrave;re assurance et le mot qui la terminait
+d&eacute;plurent aux d&eacute;magogues qui s'&eacute;taient flatt&eacute;s de me trouver
+complaisant. Ce fut bien pis quand, le 18 thermidor (5 ao&ucirc;t), quatre
+jours apr&egrave;s mon installation, le Directoire transmit au Conseil des
+anciens, qui le renvoya au Conseil des cinq cents, mon rapport sur les
+soci&eacute;t&eacute;s politiques. C'&eacute;tait mon travail ostensible. L&agrave;, prenant
+certains m&eacute;nagemens d'expressions pour ne pas trop effaroucher la
+susceptibilit&eacute; r&eacute;publicaine, je commen&ccedil;ai par &eacute;tablir la n&eacute;cessit&eacute; de
+prot&eacute;ger les discussions int&eacute;rieures des clubs, en les contenant au
+dehors par toute la puissance de la r&eacute;publique; puis, ajoutant que les
+premiers pas de ces soci&eacute;t&eacute;s avaient &eacute;t&eacute; des atteintes &agrave; la
+constitution, je conclus en sollicitant des mesures qui les fissent
+rentrer dans la ligne constitutionnelle.</p>
+
+<p>La sensation que fit la communication de ce rapport fut tr&egrave;s-marqu&eacute;e
+dans la salle. Deux d&eacute;put&eacute;s (que je crois &ecirc;tre Delbrel et Clemanceau),
+consid&eacute;r&egrave;rent ce mode de transmission de la part du Conseil des anciens
+comme une initiative qui blessait la constitution. Le d&eacute;put&eacute;
+Grandmaison, apr&egrave;s avoir donn&eacute; &agrave; mon rapport les &eacute;pith&egrave;tes de faux et de
+calomnieux, dit que c'&eacute;tait le signal d'une r&eacute;action nouvelle contre les
+soutiens les plus ardens de la r&eacute;publique. Il y eut ensuite une
+discussion tr&egrave;s-anim&eacute;e sur la question de savoir si l'on ordonnerait
+l'impression du rapport, discussion qui amena une vive sortie de la part
+de Briot et de Garrau, qui demand&egrave;rent l'appel nominal: il n'eut pas
+lieu, et l'impression ne fut point ordonn&eacute;e. Ainsi, &agrave; vrai dire, la
+victoire ne resta, dans cette premi&egrave;re escarmouche, &agrave; aucun parti; mais
+j'&eacute;prouvai un d&eacute;savantage; aucune voix ne s'&eacute;tait &eacute;lev&eacute;e en ma faveur,
+ce qui me fit voir combien, en r&eacute;volution, il y a peu de fond &agrave; faire
+sur des esprits froids et calculateurs, quel que soit le stimulant dont
+on se serve pour les amorcer. Ils vous donnent ensuite de bonnes raisons
+pour justifier leur silence; mais la seule vraie c'est la peur de se
+compromettre. Le m&ecirc;me jour on m'attaqua avec bien plus de violence
+encore &agrave; la soci&eacute;t&eacute; du <i>Man&eacute;ge</i>.</p>
+
+<p>Je ne fus ni d&eacute;concert&eacute; ni effray&eacute; par ce d&eacute;but peu encourageant.
+Faiblir, c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; me perdre et trahir la fortune dans la carri&egrave;re
+qu'elle m'ouvrait. Je r&eacute;solus de man&oelig;uvrer avec adresse au milieu m&ecirc;me
+des passions qui s'allumaient et des int&eacute;r&ecirc;ts qui se croisaient sans
+m&eacute;nagemens. Sieyes voyant qu'on tergiversait au Directoire, que Barras
+n'allait pas encore assez v&icirc;te &agrave; son gr&eacute;, fit fermer la salle du Man&eacute;ge
+par la commission des inspecteurs de la salle des anciens, qui
+si&eacute;geaient aux Tuileries. Ce coup d'autorit&eacute; fit sensation. Je crus
+Sieyes bien s&ucirc;r de son fait, et bien fort surtout quand, &agrave; la
+comm&eacute;moration du 10 ao&ucirc;t qui eut lieu au Champ-de-Mars avec pompe, il
+fit dans son discours d'apparat, comme pr&eacute;sident, les plus violentes
+sorties contre les jacobins, d&eacute;clarant que le Directoire connaissait
+tous les ennemis qui conspiraient contre la r&eacute;publique, qu'il les
+combattrait tous sans faiblesse comme sans rel&acirc;che, non pas en balan&ccedil;ant
+les uns par les autres, mais en les comprimant tous &eacute;galement. Comme si
+&agrave; l'instant m&ecirc;me on e&ucirc;t voulu le punir d'avoir lanc&eacute; ses foudres
+oratoires, on entendit, ou l'on crut entendre, au moment o&ugrave; les salves
+terminaient la c&eacute;r&eacute;monie, deux ou trois balles siffler autour de Sieyes
+et de Barras, et puis quelques vocif&eacute;rations. De retour au Directoire,
+o&ugrave; je les suivis de pr&egrave;s, je les trouvai l'un et l'autre anim&eacute;s et
+courrouc&eacute;s au dernier point. Je dis que s'il y avait eu r&eacute;ellement
+complot, l'ex&eacute;cution ne pouvait en avoir &eacute;t&eacute; tram&eacute;e que par des
+instigateurs militaires; et craignant d'&ecirc;tre devenu moi-m&ecirc;me suspect &agrave;
+Sieyes, qui n'aurait pas manqu&eacute; d'exiger que je fusse sacrifi&eacute;, je lui
+insinuai, dans un billet au crayon, qu'il fallait &eacute;carter le g&eacute;n&eacute;ral
+Marbot, commandant de Paris. Il &eacute;tait notoire que ce g&eacute;n&eacute;ral se montrait
+tout-&agrave;-fait d&eacute;vou&eacute; au parti des r&eacute;publicains exalt&eacute;s et oppos&eacute;s &agrave; la
+politique de Sieyes. Sur la proposition de ce dernier, on prit, dans la
+soir&eacute;e m&ecirc;me, sans l'avis de Bernadotte, alors ministre de la guerre, et
+sans lui en faire part, un arr&ecirc;t&eacute; portant que Marbot serait employ&eacute; dans
+son grade &agrave; l'arm&eacute;e active. Le commandement de Paris fut d&eacute;f&eacute;r&eacute; au
+g&eacute;n&eacute;ral Lef&egrave;vre, illustre sergent, dont l'ambition se bornait &agrave; n'&ecirc;tre
+que l'instrument de la majorit&eacute; du Directoire.</p>
+
+<p>La diatribe de Sieyes, au Champ-de-Mars, et les <i>houra</i> contre les
+jacobins, furent consid&eacute;r&eacute;s, par une moiti&eacute; du Conseil des cinq cents,
+comme un appel &agrave; la contre-r&eacute;volution; les passions ferment&egrave;rent de plus
+en plus, et le Directoire lui-m&ecirc;me se divisa et s'aigrit. Barras ne
+savait trop s'il devait se rapprocher de Gohier et de Moulins, ce qui
+e&ucirc;t isol&eacute; Sieyes. Ses incertitudes ne pouvaient m'&eacute;chapper; je sentis
+qu'il n'&eacute;tait pas temps encore de s'arr&ecirc;ter, et je le lui dis
+franchement. Trois jours apr&egrave;s la harangue de Sieyes, je pris sur moi de
+faire proc&eacute;der &agrave; la fermeture de la salle des jacobins de la rue du Bac.
+J'avais mes vues<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>. Un message du Directoire annon&ccedil;a que la violation
+des formes constitutionnelles, par cette soci&eacute;t&eacute; r&eacute;unie, l'avait
+d&eacute;termin&eacute; &agrave; en ordonner la cl&ocirc;ture.</p>
+
+<p>Ce coup hardi acheva d'irriter une faction ardente qui n'&eacute;prouvait plus
+que des &eacute;checs, soit dans le gouvernement, soit dans les Conseils. Il
+fallut montrer aussi qu'on savait agir au besoin contre les royalistes,
+qui dans l'Ouest recommen&ccedil;aient &agrave; remuer, et qui venaient de faire une
+lev&eacute;e de boucliers intempestive dans la Haute-Garonne. Sur mon rapport,
+le Directoire demanda et obtint, par un message, l'autorisation de faire
+pendant un mois des visites domiciliaires pour d&eacute;couvrir les &eacute;migr&eacute;s,
+les embaucheurs, les &eacute;gorgeurs et les brigands<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>. Il suffit de
+quelques mesures militaires pour &eacute;touffer, dans la Haute-Garonne, cette
+insurrection mal con&ccedil;ue et mal men&eacute;e.</p>
+
+<p>Quant aux brigandages exerc&eacute;s de nouveau par les chouans, en Bretagne et
+dans la Vend&eacute;e, comme c'&eacute;tait un mal inv&eacute;t&eacute;r&eacute; provenant d'un vaste plan,
+le rem&egrave;de n'&eacute;tait pas si facile dans son application. La loi des otages,
+qui prescrivait des mesures contre les parens d'&eacute;migr&eacute;s et les nobles,
+au lieu de calmer les troubles &agrave; leur naissance, ne faisait que les
+envenimer. Cette loi, qui ne rappelait que trop le r&eacute;gime de la terreur,
+me parut odieuse et tr&egrave;s-propre &agrave; nous susciter encore plus d'ennemis.
+Je me contentai d'en paralyser l'ex&eacute;cution autant que cela pouvait
+d&eacute;pendre de moi, et sans que ma r&eacute;pugnance effarouch&acirc;t trop le
+Directoire et les autorit&eacute;s d&eacute;partementales. Je voyais bien que ces
+troubles tenaient &agrave; une des plaies de l'&Eacute;tat que le cabinet de Londres
+s'effor&ccedil;ait d'&eacute;largir. J'envoyai dans les d&eacute;partemens de l'Ouest des
+&eacute;missaires intelligens pour me mettre au fait de l'&eacute;tat des choses; puis
+je m'assurai d'un certain nombre d'agens royalistes qui, tomb&eacute;s en notre
+pouvoir dans les diff&eacute;rens d&eacute;partemens agit&eacute;s, avaient &agrave; craindre ou la
+condamnation &agrave; mort, ou la d&eacute;portation, ou un emprisonnement ind&eacute;fini.
+La plupart avaient fait offre de servir le gouvernement; je leur fis
+m&eacute;nager des moyens d'&eacute;vasion pour qu'ils ne fussent pas suspects &agrave; leur
+propre parti, dont ils all&egrave;rent grossir les bandes. Ils rendirent
+presque tous des services utiles, et je puis dire m&ecirc;me que par eux et
+par les donn&eacute;es qu'ils me fournirent, j'arrivai plus tard &agrave; en finir
+avec la guerre civile<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>.</p>
+
+<p>Les plus grands obstacles sortaient de notre sein; ils &eacute;taient suscit&eacute;s
+par la dissidence des hommes de la r&eacute;volution, qui se divisaient en
+exploiteurs du pouvoir et en aspirans aux places. Ceux-ci, impatiens,
+irrit&eacute;s, devenaient de plus en plus exigeans et hostiles. Comment se
+flatter de gouverner et de r&eacute;former l'&Eacute;tat avec la licence de la presse?
+Elle &eacute;tait au comble. &laquo;Le Directoire, &agrave; la royaut&eacute; pr&egrave;s, disait le
+Journal des <i>hommes libres</i>, a sanctionn&eacute; ostensiblement le massacre des
+r&eacute;publicains par le discours de son pr&eacute;sident sur le 10 ao&ucirc;t, et par son
+message sur la cl&ocirc;ture des soci&eacute;t&eacute;s politiques.&raquo;</p>
+
+<p>A mon arriv&eacute;e au Luxembourg, je trouvai, comme je m'y attendais, Sieyes
+et ses coll&egrave;gues exasp&eacute;r&eacute;s contre les journaux; je provoquai aussit&ocirc;t un
+message pour demander aux Conseils des mesures r&eacute;pressives applicables
+aux journalistes contre-r&eacute;volutionnaires et aux libellistes. On dressait
+le message, quand arriva la premi&egrave;re nouvelle de la perte de la
+bataille de Novi et de la mort de Joubert. Le Directoire en fut alt&eacute;r&eacute;
+et d&eacute;courag&eacute;. Navr&eacute; moi-m&ecirc;me, je fis sentir pourtant qu'il ne fallait
+pas laisser flotter les r&ecirc;nes, mais il n'y eut pas moyen de rien d&eacute;cider
+ce jour-l&agrave;. Dans les circonstances o&ugrave; nous nous trouvions, la perte de
+la bataille &eacute;tait un d&eacute;sastre, la mort de Joubert une calamit&eacute;. Il &eacute;tait
+parti avec l'ordre formel de livrer bataille aux Russes.
+Malheureusement, le retard d'un mois, occasionn&eacute; par son mariage avec
+M<sup>lle</sup> de Montholon, avait donn&eacute; &agrave; l'ennemi le temps de se renforcer et
+d'opposer &agrave; notre arm&eacute;e des masses plus formidables. La mort de Joubert,
+renvers&eacute; par les premiers coups de fusil, et qui avec raison a &eacute;t&eacute;
+appel&eacute;e suspecte, n'a jamais &eacute;t&eacute; clairement expliqu&eacute;e. J'ai questionn&eacute;
+des t&eacute;moins oculaires de l'&eacute;v&eacute;nement, qui semblaient persuad&eacute;s que la
+balle meurtri&egrave;re &eacute;tait partie d'une mince <i>cassine</i> (maisonnette de
+campagne), par quelqu'un d'apost&eacute;, la mousqueterie de l'ennemi n'&eacute;tant
+point &agrave; port&eacute;e du groupe d'&eacute;tat-major au milieu duquel &eacute;tait Joubert,
+quand il vint encourager l'avant-garde qui pliait. On a &eacute;t&eacute; jusqu'&agrave; dire
+que le coup &eacute;tait parti d'un chasseur corse de nos troupes l&eacute;g&egrave;res.
+Mais n'essayons pas de percer un myst&egrave;re affreux, par des conjectures ou
+par des faits trop peu &eacute;claircis. <i>Je vous laisse Joubert</i>! avait dit,
+en partant pour l'&Eacute;gypte, Bonaparte. Ajoutons que sa valeur &eacute;tait
+relev&eacute;e par la simplicit&eacute; de ses m&oelig;urs, par son d&eacute;sint&eacute;ressement, et
+qu'on trouvait chez lui la justesse du coup-d'&oelig;il unie &agrave; la rapidit&eacute; de
+l'ex&eacute;cution, une t&ecirc;te froide avec une &acirc;me ardente&raquo; Et ce guerrier venait
+de nous &ecirc;tre enlev&eacute; peut-&ecirc;tre par la combinaison d'un crime profond, au
+moment o&ugrave; il aurait pu relever et sauver la patrie!...</p>
+
+<p>La marche de la politique du gouvernement en fut suspendue pendant pr&egrave;s
+de quinze jours; il fallait pourtant ne pas p&eacute;rir. Je stimulai Barras;
+et bien s&ucirc;r que Sieyes m&eacute;ditait un coup d'&eacute;tat, dont il fallait
+s'emparer, sur mes excitations, tous deux, r&eacute;unis &agrave; Roger-Ducos, ils
+r&eacute;solurent de reprendre leurs plans en sous-&oelig;uvre: enfin, je pus agir.
+D&eacute;cid&eacute; &agrave; refr&eacute;ner la licence de la presse, j'en vins &agrave; un acte d&eacute;cisif;
+je supprimai d'un seul coup onze journaux des plus accr&eacute;dit&eacute;s parmi les
+jacobins et les royalistes; je fis saisir leurs presses et arr&ecirc;ter m&ecirc;me
+les auteurs, que j'accusai de semer la division parmi les citoyens, de
+l'&eacute;tablir &agrave; force de la supposer, de d&eacute;chirer toutes les r&eacute;putations, de
+calomnier toutes les intentions, de ranimer toutes les factions, de
+r&eacute;chauffer toutes les haines....<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a></p>
+
+<p>Par son message, le Directoire se bornait &agrave; pr&eacute;venir les Conseils que la
+licence de plusieurs journalistes l'avait d&eacute;termin&eacute; &agrave; les faire traduire
+devant les tribunaux et &agrave; mettre les scell&eacute;s sur leurs presses. A la
+lecture de mon rapport, des murmures se firent entendre; l'agitation
+r&eacute;gna dans la salle. Le d&eacute;put&eacute; Briot d&eacute;clara qu'il se pr&eacute;parait un <i>coup
+d'&eacute;tat</i>; et apr&egrave;s m'avoir personnellement attaqu&eacute;, il demanda la
+suppression du minist&egrave;re de la police. Le lendemain, le Directoire fit
+ins&eacute;rer dans le <i>R&eacute;dacteur</i> et dans le <i>Moniteur</i> l'&eacute;loge de mon
+administration.</p>
+
+<p>Nous avions repris nos plans: on s'&eacute;tait assur&eacute; de Moreau, r&eacute;publicain
+au fond de l'&acirc;me, mais d&eacute;testant l'anarchie. A la v&eacute;rit&eacute;, il &eacute;tait
+faible en politique, et nous ne trouvions pas un grand fonds de s&eacute;curit&eacute;
+dans sa coop&eacute;ration. Insouciant et facile &agrave; effaroucher, il fallait
+d'ailleurs le stimuler sans cesse. Mais le choix n'&eacute;tait plus &agrave; notre
+disposition; car, parmi les g&eacute;n&eacute;raux alors en cr&eacute;dit, il n'y en avait
+pas un seul sur qui l'on p&ucirc;t compter.</p>
+
+<p>Chaque jour l'horizon politique devenait plus sombre. Nous venions de
+perdre l'Italie, et nous &eacute;tions menac&eacute;s de perdre la Hollande et la
+Belgique: une exp&eacute;dition anglo-russe avait d&eacute;barqu&eacute; le 27 ao&ucirc;t dans la
+Nord-Hollande. C'est dans les revers que le parti exag&eacute;r&eacute; puisait de
+nouvelles forces. Ses conciliabules devinrent plus fr&eacute;quens et plus
+actifs; il se donna pour chefs Jourdain et Augereau, qui si&eacute;geaient aux
+Cinq-cents, et dans le conseil, Bernadotte, qui tenait le porte-feuille
+de la guerre. Pr&egrave;s de deux cents d&eacute;put&eacute;s &eacute;taient recrut&eacute;s dans le m&ecirc;me
+parti; c'&eacute;tait la minorit&eacute;, mais une minorit&eacute; effrayante; elle avait
+d'ailleurs pour racines au Directoire les Directeurs Moulins et Gohier,
+au moment o&ugrave; Barras, affectant de tenir une sorte de balance, se
+croyait, par l&agrave; m&ecirc;me, l'arbitre des affaires. S'il ne se d&eacute;tachait pas
+de Sieyes, c'&eacute;tait uniquement dans la crainte qu'un mouvement trop
+violent ne l'entra&icirc;n&acirc;t hors du pouvoir. J'avais soin de l'entretenir
+dans ces dispositions, bien moins pour me maintenir, que par amour pour
+mon pays<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>: un d&eacute;chirement en faveur du parti populaire nous e&ucirc;t
+perdus alors.</p>
+
+<p>La proposition de d&eacute;clarer la patrie en danger, &eacute;man&eacute;e de Jourdan, fut
+le signal d'un grand effort de la part de nos adversaires. J'en avais
+&eacute;t&eacute; averti la veille. Aussi toute notre majorit&eacute;, recrut&eacute;e, non sans
+peine, &agrave; la suite d'une r&eacute;union chez le d&eacute;put&eacute; Fr&eacute;geville, vint &agrave; son
+poste, d&eacute;cid&eacute;e &agrave; tenir ferme. On d&eacute;roula d'abord le tableau des dangers
+dont nous &eacute;tions environn&eacute;s, &laquo;L'Italie sous le joug, les barbares du
+Nord aux portes de la France, la Hollande envahie, les flottes livr&eacute;es
+par trahison, l'Helv&eacute;tie ravag&eacute;e, des bandes de royalistes se livrant &agrave;
+tous les exc&egrave;s dans un grand nombre de d&eacute;partemens, les r&eacute;publicains
+proscrits sous le nom de <i>terroristes</i> et de <i>jacobins</i>.&raquo; Tels furent
+les principaux traits du tableau rembruni que f&icirc;t Jourdan de notre
+situation politique. &laquo;Encore un revers sur nos fronti&egrave;res, s'&eacute;cria-t-il,
+et le toscin de la royaut&eacute; sonnera sur toute la surface du sol fran&ccedil;ais,
+comme celui de la libert&eacute; sonna le 14 juillet!...&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir conjur&eacute; le Directoire, du haut de la tribune l&eacute;gislative,
+d'&eacute;loigner les amis ti&egrave;des de la r&eacute;publique, dans une crise o&ugrave; l'&eacute;nergie
+seule pouvait sauver la France, il termina par un projet tendant &agrave;
+d&eacute;clarer la patrie en danger. L'adoption de cette proposition e&ucirc;t
+pr&eacute;cipit&eacute; le mouvement que nous voulions arr&ecirc;ter ou du moins
+r&eacute;gulariser. Elle excita les plus violens d&eacute;bats. Le parti avait le
+projet de l'enlever de haute lutte; mais, soit pudeur, soit faiblesse,
+il consentit &agrave; renvoyer la discussion au lendemain; ce qui nous donna de
+la marge.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais inform&eacute; que les patriotes les plus chauds sollicitaient vivement
+Bernadotte de monter &agrave; cheval et de se d&eacute;clarer pour eux &agrave; la faveur
+d'un tumulte &agrave; la fois civil et militaire. D&eacute;j&agrave;, malgr&eacute; les entraves et
+les emp&ecirc;chemens de la police, l'appel &eacute;tait fait aux anciens et aux
+nouveaux jacobins, aux anciens et aux nouveaux terroristes. Barras et
+moi nous nous charge&acirc;mes de d&eacute;tourner Bernadotte d'un coup de main qui
+l'e&ucirc;t amen&eacute; &agrave; &ecirc;tre le Marius de la France; ce r&ocirc;le n'&eacute;tait ni dans son
+caract&egrave;re ni dans ses m&oelig;urs. Sans doute l'ambition le d&eacute;vorait; mais
+c'&eacute;tait une ambition utile et noble; et il aimait r&eacute;ellement la libert&eacute;.
+Nous touch&acirc;mes s&eacute;par&eacute;ment ses cordes sensibles, et nous l'amoll&icirc;mes.
+Mais il n'ignorait pas les projets form&eacute;s sous l'&eacute;gide de Joubert, et
+depuis, les propositions fuites &agrave; Moreau pour changer la nature du
+gouvernement. Nous l'assur&acirc;mes que c'&eacute;taient des id&eacute;es sans consistance,
+des projets &eacute;ventuels mis en avant par les faiseurs de plans dont les
+gouvernemens sont toujours assaillis dans les temps de crise; qu'il n'y
+avait &agrave; cet &eacute;gard rien d'arr&ecirc;t&eacute;; qu'on respecterait la constitution tant
+que nos adversaires ne voudraient pas la d&eacute;molir eux-m&ecirc;mes. Barras lui
+insinua qu'il serait convenable qu'il opt&acirc;t pour le commandement en chef
+d'une arm&eacute;e, attendu qu'avec son porte-feuille de la guerre, il
+devenait la pierre d'attente d'un parti actif oppos&eacute; au gouvernement. Il
+&eacute;vita de s'expliquer sur cette insinuation, et nous quitta.</p>
+
+<p>Sieyes et Roger-Ducos r&eacute;doutaient un &eacute;garement, d'autant plus que
+j'avais la certitude qu'il y aurait des groupes et des rassemblemens
+autour de la salle l&eacute;gislative, et que le parti se flattait de
+l'emporter par un coup de main, &agrave; l'aide des trois g&eacute;n&eacute;raux ses
+coryph&eacute;es. Sieyes, en sa qualit&eacute; de pr&eacute;sident, ayant mand&eacute; Bernadotte,
+le cajola et l'amena tr&egrave;s-adroitement &agrave; dire qu'il regarderait le
+commandement en chef d'une arm&eacute;e comme une r&eacute;compense honorable de ses
+travaux comme ministre. L&agrave;-dessus, Sieyes se proposa d'agir &agrave; l'instant
+m&ecirc;me. D&eacute;j&agrave; le g&eacute;n&eacute;ral Lef&egrave;vre avait re&ccedil;u l'ordre de se concerter avec
+moi, de prendre les mesures militaires convenables; et au besoin, de
+disperser les rassemblemens par la force, apr&egrave;s toutefois s'&ecirc;tre assur&eacute;
+de l'esprit des soldats. Je le vis plein de s&eacute;curit&eacute;, et je crus pouvoir
+r&eacute;pondre de son inflexibilit&eacute; soldatesque. Mes informations secr&egrave;tes
+co&iuml;ncidant avec d'autres communications confidentielles, Sieyes et
+Barras, r&eacute;unis &agrave; Roger-Ducos, r&eacute;voqu&egrave;rent Bernadotte, sans en rien dire
+&agrave; Moulins ni &agrave; Gohier. Pour les calmer, il fallut leur donner
+l'assurance qu'ils seraient consult&eacute;s sur le choix d'un nouveau
+ministre, choix que Gohier, soutenu par Barras, fit porter quelques
+jours apr&egrave;s sur Dubois de Cranci&eacute;.</p>
+
+<p>La discussion s'ouvrit d'une mani&egrave;re assez imposante sur la proposition
+de Jourdan. Deux opinions se manifest&egrave;rent: les uns voulaient que le
+gouvernement conserv&acirc;t le caract&egrave;re minist&eacute;riel et secret; d'autres
+qu'il re&ccedil;&ucirc;t un caract&egrave;re national et public. C'&eacute;taient autant de masques
+pour cacher le v&eacute;ritable secret des partis. La motion de Jourdan fut
+combattue avec beaucoup de talent et d'adresse par Ch&eacute;nier, par Lucien
+Bonaparte, et moins bien par Boulay de la Meurthe. Lucien d&eacute;clara que
+l'unique moyen de surmonter la crise &eacute;tait dans une grande latitude de
+pouvoir laiss&eacute;e &agrave; l'autorit&eacute; ex&eacute;cutive. Il crut devoir cependant
+combattre l'id&eacute;e d'une dictature. &laquo;Est-il aucun de nous, s'&eacute;cria-t-il,
+(et ceci est remarquable) qui ne s'arm&acirc;t du poignard de Brutus et qui ne
+punit le l&acirc;che et l'ambitieux ennemi de leur patrie!...&raquo; C'&eacute;tait faire &agrave;
+l'avance le proc&egrave;s au 18 brumaire, journ&eacute;e dont Lucien assura lui-m&ecirc;me
+le triomphe deux mois apr&egrave;s. On voit qu'il songeait moins alors &agrave; se
+pr&eacute;server d'une contradiction qu'&agrave; &eacute;carter toute esp&egrave;ce de dictature;
+elle e&ucirc;t renvers&eacute; l'espoir que nourrissait son fr&egrave;re en &Eacute;gypte, auquel
+on avait exp&eacute;di&eacute; aviso sur aviso pour presser son retour. Il importait &agrave;
+Lucien qu'il trouv&acirc;t le champ libre, bien s&ucirc;r qu'on ne verrait en lui ni
+h&eacute;sitation ni t&acirc;tonnemens; en cela sup&eacute;rieur &agrave; nos g&eacute;n&eacute;raux timor&eacute;s qui,
+redoutant la responsabilit&eacute; d'un pouvoir pr&eacute;caire, ne voyaient aucun
+autre mode de r&eacute;forme que dans une nouvelle organisation consentie par
+des hommes qui n'en voulaient aucune.</p>
+
+<p>La discussion fut tr&egrave;s-orageuse au Conseil des des cinq cents. Le bruit
+de la r&eacute;vocation de Bernadotte l'envenima. Jourdan y vit l'indice
+certain d'un coup d'&eacute;tat, et il demanda la permanence des Conseils.
+Toutes ses propositions furent rejet&eacute;es par 245 voix contre 171. Cent
+deux d&eacute;put&eacute;s, les plus ardens, protest&egrave;rent. Les rassemblemens et les
+groupes autour de la salle furent hideux et les vocif&eacute;rations
+mena&ccedil;antes. La masse de la population parisienne s'en montrait effray&eacute;e.
+Mais, soit impuissance ou lassitude, soit efficacit&eacute; dans les mesures
+militaires et dans les man&oelig;uvres de mes agens, tous les &eacute;l&eacute;mens de
+troubles et d'agitation se dissip&egrave;rent et le calme parut rena&icirc;tre.</p>
+
+<p>La victoire remport&eacute;e par la magistrature ex&eacute;cutive fut compl&egrave;te: le
+Conseil des anciens rejeta la r&eacute;solution qui &ocirc;tait au Directoire la
+facult&eacute; d'introduire des troupes dans le rayon constitutionnel.</p>
+
+<p>Mais ce n'&eacute;tait l&agrave; que des moyens &eacute;vasifs. La patrie &eacute;tait r&eacute;ellement en
+danger; des factions aigries d&eacute;chiraient l'&Eacute;tat. La destitution de
+Bernadotte, d&eacute;guis&eacute;e sous l'apparence d'une d&eacute;mission sollicit&eacute;e de sa
+part, fut un acte de rigueur sans doute, mais qu'on pouvait interpr&ecirc;ter
+d&eacute;favorablement pour le Directoire. Dans une lettre rendue publique,
+Bernadotte r&eacute;pondit en ces termes &agrave; l'annonce officielle de sa retraite:
+&laquo;Je n'ai pas donn&eacute; ma d&eacute;mission <i>que l'on accepte</i>, et je r&eacute;tablis ce
+fait pour l'honneur de la v&eacute;rit&eacute; qui appartient aux contemporains et &agrave;
+l'histoire....&raquo; Puis, annon&ccedil;ant qu'il avait besoin de repos, il
+sollicita son traitement de r&eacute;forme &laquo;que je crois avoir m&eacute;rit&eacute;,
+ajouta-t-il, par vingt ann&eacute;es de services non interrompus.&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi nous nous replongions dans le chaos par l'effet de cette grande
+division d'opinion qui r&eacute;gnait et dans le Corps l&eacute;gislatif et au
+Directoire. &laquo;Le vaisseau de l'&Eacute;tat, me disais-je souvent, flottera sans
+direction jusqu'&agrave; ce qu'il se pr&eacute;sente un pilote qui le fasse surgir au
+port.&raquo;<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a></p>
+
+<p>Deux &eacute;v&eacute;nemens subits amen&egrave;rent notre salut. D'abord la bataille de
+Zurich, gagn&eacute;e par Mass&eacute;na, le 25 septembre, qui, en refoulant les
+Russes et en pr&eacute;servant notre fronti&egrave;re, nous permit de nous tra&icirc;ner
+sans crise int&eacute;rieure jusqu'au 16 octobre, jour o&ugrave; Bonaparte, d&eacute;barqu&eacute; &agrave;
+Fr&eacute;jus le 9, fit sa rentr&eacute;e dans Paris, apr&egrave;s avoir viol&eacute; les lois de la
+quarantaine, pr&eacute;servatrices de la sant&eacute; publique.</p>
+
+<p>Ici arr&ecirc;tons-nous un moment. Le cours des &eacute;v&eacute;nemens humains, sans nul
+doute, est soumis &agrave; une impulsion qui d&eacute;rive de certaines causes dont
+les effets sont in&eacute;vitables. Inaper&ccedil;ues par le vulgaire, ces causes
+frappent plus ou moins l'homme d'&eacute;tat; il les d&eacute;couvre soit dans
+certains indices, soit dans des incidens fortuits dont les inspirations
+l'&eacute;clairent et le guident. Voici ce qui m'&eacute;tait arriv&eacute; cinq ou six
+semaines avant le d&eacute;barquement de Bonaparte. On vint me rapporter que
+deux employ&eacute;s de mes bureaux avaient dit, en discutant l'&eacute;tat des
+affaires, qu'on reverrait bient&ocirc;t Bonaparte en France. Je fis remonter &agrave;
+la source, et je sus que cette esp&egrave;ce de proph&eacute;tie n'avait d'autre
+fondement qu'un de ces &eacute;clairs de l'esprit qui rentrent dans la
+pr&eacute;vision involontaire. Cette id&eacute;e me frappa.</p>
+
+<p>Je sus bient&ocirc;t par les alentours de Lucien et de Joseph, ce qu'ils en
+pensaient. Ils &eacute;taient persuad&eacute;s que si leurs lettres et leurs paquets
+parvenaient en &Eacute;gypte, en d&eacute;pit des croisi&egrave;res anglaises, Bonaparte
+ferait tout pour revenir; mais les chances leur paraissaient si
+incertaines et si hasardeuses, qu'ils n'osaient s'y confier. R&eacute;al, l'un
+des correspondans secrets de Bonaparte, alla plus loin; il m'avoua ses
+esp&eacute;rances. J'en fis part &agrave; Barras, et je le trouvai, sans avoir
+l&agrave;-dessus aucune id&eacute;e fixe. Tout en dissimulant ce que j'avais p&eacute;n&eacute;tr&eacute;,
+je fis, de mon c&ocirc;t&eacute;, quelques d&eacute;marches, soit aupr&egrave;s des deux fr&egrave;res,
+soit aupr&egrave;s de Jos&eacute;phine, dans la vue de me rendre les deux familles
+favorables: elles &eacute;taient divis&eacute;es. Je trouvai Jos&eacute;phine bien plus
+accessible. On sait par quelle profusion irr&eacute;fl&eacute;chie elle perp&eacute;tuait le
+d&eacute;sordre et la d&eacute;tresse de sa maison: jamais elle n'avait un &eacute;cu. Les
+40,000 fr. de revenu que lui avait assur&eacute;s Bonaparte avant son d&eacute;part ne
+lui suffisaient pas; et pourtant deux envois extraordinaires d'argent,
+qu'on &eacute;levait &agrave; pareille somme, lui avaient &eacute;t&eacute; faits d'&Eacute;gypte, en moins
+d'une ann&eacute;e. De plus. Barras me l'ayant recommand&eacute;e, je l'avais comprise
+dans les distributions clandestines provenant du produit des jeux. Je
+lui remis, de la main &agrave; la main, mille louis, galanterie minist&eacute;rielle
+qui acheva de me la rendre favorable<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>. Je savais par elle beaucoup de
+choses, car elle voyait tout Paris, mais Barras avec r&eacute;serve;
+fr&eacute;quentant plut&ocirc;t Gohier, alors pr&eacute;sident du Directoire, et recevant
+chez elle sa femme; se plaignant beaucoup de ses beaux-fr&egrave;res, Joseph et
+Lucien, avec qui elle &eacute;tait fort mal. Ce que j'apprenais de diff&eacute;rens
+c&ocirc;t&eacute;s finit par me persuader que Bonaparte nous tomberait des nues.
+Aussi &eacute;tais-je comme pr&eacute;par&eacute; &agrave; cet &eacute;v&eacute;nement, au moment m&ecirc;me o&ugrave; tout le
+monde en fut frapp&eacute; de surprise.</p>
+
+<p>Il n'y aurait pas eu grand m&eacute;rite &agrave; venir s'emparer d'un pouvoir
+immense, offert au plus entreprenant, et &agrave; recueillir les fruits d'une
+entreprise o&ugrave; il ne fallait que montrer de l'audace pour r&eacute;ussir: mais
+abandonner son arm&eacute;e victorieuse, traverser les flottes ennemies,
+survenir tout-&agrave;-coup en temps opportun, tenir tous les partis en
+suspens, se d&eacute;cider pour le plus s&ucirc;r, tout peser, tout balancer, tout
+ma&icirc;triser au milieu de tant d'int&eacute;r&ecirc;ts et de passions contraires, et
+tout cela en vingt-cinq jours, suppose une grande habilet&eacute;, un caract&egrave;re
+tenace, une d&eacute;cision prompte. Ce court intervalle qui s&eacute;para l'arriv&eacute;e
+de Bonaparte de la journ&eacute;e du 18 brumaire, il faudrait un volume pour en
+d&eacute;crire les particularit&eacute;s, ou plut&ocirc;t il faudrait la plume de Tacite.</p>
+
+<p>Par un adroit calcul, Bonaparte s'&eacute;tait fait pr&eacute;c&eacute;der du bulletin de sa
+victoire d'Aboukir. Il ne m'avait pas &eacute;chapp&eacute; que dans certaines
+coteries on le propageait avec complaisance et qu'on y ajoutait
+l'enflure et l'hyperbole. Depuis les derni&egrave;res d&eacute;p&ecirc;ches venues d'&Eacute;gypte,
+on remarquait chez Jos&eacute;phine et chez ses beaux-fr&egrave;res plus de mouvement
+et d'hilarit&eacute;. &laquo;Ah! s'il allait nous arriver! me dit Jos&eacute;phine; cela ne
+serait pas impossible; s'il avait re&ccedil;u &agrave; temps la nouvelle de nos
+revers, il br&ucirc;lerait de venir tout r&eacute;parer, tout sauver!&raquo; Il n'y avait
+pas quinze jours que j'avais entendu ces paroles, et tout-&agrave;-coup
+Bonaparte d&eacute;barque. Il excite le plus vif enthousiasme &agrave; son passage &agrave;
+Aix, Avignon, Valence, Vienne, et &agrave; Lyon surtout: on aurait dit que
+partout on sentait qu'il nous manquait un chef, et que ce chef arrivait
+sous les auspices de la fortune. Annonc&eacute;e &agrave; Paris sur tous les th&eacute;&acirc;tres,
+cette nouvelle produisit une sensation extraordinaire, une ivresse
+g&eacute;n&eacute;rale. Il y eut bien quelque chose de factice, une impulsion occulte;
+mais toute l'opinion ne se commande pas, et certes elle fut
+tr&egrave;s-favorable &agrave; ce retour inopin&eacute; d'un grand homme. D&egrave;s-lors, il parut
+se regarder comme un souverain qui &eacute;tait re&ccedil;u dans ses &eacute;tats. D'abord le
+Directoire en &eacute;prouva un secret d&eacute;pit, et les r&eacute;publicains par instinct,
+beaucoup d'alarmes. Transfuge de l'arm&eacute;e d'Orient et violateur des lois
+sanitaires, Bonaparte e&ucirc;t &eacute;t&eacute; bris&eacute; devant un gouvernement fort. Mais le
+Directoire, t&eacute;moin de l'ivresse g&eacute;n&eacute;rale, n'osa pas s&eacute;vir; il &eacute;tait
+d'ailleurs divis&eacute;. Comment e&ucirc;t-il pu s'entendre sur une affaire aussi
+grave, sans unanimit&eacute; d'intention et de vues? D&egrave;s le lendemain,
+Bonaparte vint au Luxembourg rendre compte, en s&eacute;ance particuli&egrave;re, de
+l'&eacute;tat dans lequel il avait laiss&eacute; l'&Eacute;gypte. L&agrave;, s'effor&ccedil;ant de
+justifier son retour subit par le dessein de partager et de conjurer les
+dangers de la patrie, il jura au Directoire, en mettant la main sur le
+pommeau de son &eacute;p&eacute;e, qu'elle ne serait jamais tir&eacute;e que pour la d&eacute;fense
+de la r&eacute;publique et celle de son gouvernement. Le Directoire en parut
+convaincu; tant il &eacute;tait dispos&eacute; &agrave; s'abuser.</p>
+
+<p>Se voyant accueilli et recherch&eacute; par les gouvernans eux-m&ecirc;mes,
+Bonaparte, bien r&eacute;solu de s'emparer de l'autorit&eacute;, se crut s&ucirc;r de son
+fait. Tout allait d&eacute;pendre de l'habilet&eacute; de ses man&oelig;uvres. Il consid&eacute;ra
+d'abord l'&eacute;tat des partis. Le parti populaire, ou celui du <i>Man&eacute;ge</i>,
+dont Jourdan &eacute;tait un des chefs, roulait, comme nous l'avons vu, dans
+le vague d'une r&eacute;volution interminable. Venaient le parti des
+sp&eacute;culateurs de r&eacute;volution, que Bonaparte appelait les <i>pourris</i>, et qui
+avaient Barras &agrave; leur t&ecirc;te; puis les mod&eacute;r&eacute;s ou les politiques conduits
+par Sieyes, s'effor&ccedil;ant de fixer les destin&eacute;es de la r&eacute;volution, pour en
+&ecirc;tre les r&eacute;gulateurs et les arbitres. Bonaparte pouvait-il s'allier aux
+jacobins, quand m&ecirc;me ils lui eussent d&eacute;f&eacute;r&eacute; la dictature? Mais apr&egrave;s
+avoir vaincu avec eux, il aurait fallu presqu'aussit&ocirc;t vaincre sans eux.
+Que pouvait lui offrir r&eacute;ellement Barras, autre chose qu'une planche
+<i>pourrie</i>, selon l'expression m&ecirc;me de Bonaparte? Restait le parti de
+Sieyes, qu'il fallait aussi abuser, l'illustre transfuge ne voulant se
+servir que comme instrument de celui qui pr&eacute;tendait rester ma&icirc;tre des
+affaires. Ainsi, au fond, Bonaparte n'avait pour lui aucun parti qui e&ucirc;t
+l'intention de fonder sa fortune sur une usurpation manifeste; et
+pourtant il a r&eacute;ussi, mais en abusant tout le monde, en abusant les
+Directeurs Barras et Sieyes, surtout Moulins et Gohier, qui &eacute;taient les
+seuls de bonne foi.</p>
+
+<p>Il se forma d'abord une esp&egrave;ce de conseil priv&eacute; compos&eacute; de ses fr&egrave;res,
+de Berthier, Regnault de Saint-Jean d'Angely, Roederer, R&eacute;al, Bruix, et
+d'un autre personnage qui bient&ocirc;t l'emporta sur les autres par sa
+dext&eacute;rit&eacute;; je veux parler de M. de Talleyrand, qui, harcel&eacute; par le parti
+du man&egrave;ge, et forc&eacute; d'abandonner le minist&egrave;re, s'en faisait alors un
+titre dans les nouvelles intrigues. D'abord il craignit de ne pas &ecirc;tre
+accueilli de Bonaparte &agrave; cause de l'exp&eacute;dition d'&Eacute;gypte, ou plut&ocirc;t pour
+l'avoir conseill&eacute;e. Toutefois il sonde adroitement le terrain, se
+pr&eacute;sente et emploie toutes les ressources de son esprit insinuant et
+souple pour captiver l'homme qui, d'un coup-d'&oelig;il, voit tout le parti
+qu'il peut en tirer. C'est lui qui lui montre &agrave; nu les plaies du
+gouvernement, qui le met au fait de l'&eacute;tat des partis et de la port&eacute;e de
+chaque caract&egrave;re. Il sait par lui que Sieyes, tra&icirc;nant &agrave; sa suite
+Rogers-Ducos, m&eacute;dite un coup d'&eacute;tat; qu'il n'est occup&eacute; que du projet de
+substituer &agrave; ce qui existe un gouvernement de sa fa&ccedil;on; que si d'un c&ocirc;t&eacute;
+il a contre lui les r&eacute;publicains les plus &eacute;nergiques, qui se repentent
+de l'avoir &eacute;lu, de l'autre il a un parti tout form&eacute; dont le foyer est au
+Conseil des anciens, avantage que n'offre aucun autre directeur, pas
+m&ecirc;me Barras, qui flotte entre Sieyes d'une part, Moulins et Gohier de
+l'autre; que ces deux derniers, attach&eacute;s aveugl&eacute;ment &agrave; l'ordre actuel
+des choses, penchent pour les r&eacute;publicains ardens et m&ecirc;me pour les
+jacobins, et qu'avec plus de talent et de caract&egrave;re ils disposeraient &agrave;
+leur gr&eacute; du Conseil des cinq cents, et m&ecirc;me d'une bonne partie de
+l'autre Conseil. Tout ce que lui apprend Talleyrand, ses autres
+conseillers le lui confirment. Quant &agrave; lui, rien ne perce encore de ses
+v&eacute;ritables desseins. Il montre en apparance un grand &eacute;loignement pour
+Sieyes, peu de confiance en Barras, beaucoup d'&eacute;panchement et d'intimit&eacute;
+pour Gohier et Moulins; il va jusqu'&agrave; leur proposer de se d&eacute;faire de
+Sieyes, &agrave; la condition d'&ecirc;tre &eacute;lu &agrave; sa place. Mais n'ayant pas l'&acirc;ge
+voulu pour entrer au Directoire, et les deux Directeurs redoutant
+peut-&ecirc;tre son ambition, restent inflexibles sur l'&acirc;ge. C'est alors sans
+doute que ses entremetteurs le rapprochent de Sieyes. Talleyrand y
+emploie Ch&eacute;nier, et Ch&eacute;nier y emploie Daunou. Dans une premi&egrave;re
+conf&eacute;rence entre lui, Daunou, Sieyes et Ch&eacute;nier, il leur donne
+l'assurance de leur laisser la direction du gouvernement, promettant de
+se contenter d'&ecirc;tre le premier officier de l'autorit&eacute; ex&eacute;cutive: je
+tiens ceci de Ch&eacute;nier lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Ce fut imm&eacute;diatement apr&egrave;s cette conf&eacute;rence que se form&egrave;rent les
+premiers conciliabules de d&eacute;put&eacute;s, tant&ocirc;t chez Lemercier, tant&ocirc;t chez
+Fr&eacute;geville. Qui le croirait? Bonaparte eut d'abord contre lui son propre
+fr&egrave;re Lucien. &laquo;Vous ne le connaissez pas; disait-il &agrave; ceux qui voulaient
+lui confier toute la direction du mouvement qui se pr&eacute;parait; vous ne le
+connaissez pas; une fois l&agrave;, il se croira dans son camp; il commandera
+tout, voudra &ecirc;tre tout.&raquo;</p>
+
+<p>Mais huit jours plus tard la coop&eacute;ration de Lucien fut ardente,
+&eacute;nergique. Comme chez tant d'autres la d&eacute;fiance r&eacute;publicaine fut
+assoupie par l'app&acirc;t des honneurs et des richesses.</p>
+
+<p>On a pr&eacute;tendu que je n'avais &eacute;t&eacute; pour rien dans ces trames salutaires;
+que j'avais louvoy&eacute;, mais que j'en avais recueilli les fruits avec une
+grande souplesse. Certes, le moment o&ugrave; j'&eacute;cris n'est pas favorable pour
+revendiquer l'honneur d'avoir contribu&eacute; &agrave; &eacute;lever Bonaparte; mais j'ai
+promis la v&eacute;rit&eacute;, et j'&eacute;prouve &agrave; la dire une satisfaction qui l'emporte
+sur les calculs de l'amour-propre et sur tous les d&eacute;sappointemens de
+l'espoir tromp&eacute;.</p>
+
+<p>La r&eacute;volution de Saint-Cloud aurait &eacute;chou&eacute; si je lui avais &eacute;t&eacute;
+contraire; je pouvais &eacute;garer Sieyes, donner l'&eacute;veil &agrave; Barras, &eacute;clairer
+Gohier et Moulins; je n'avais qu'&agrave; seconder Dubois de Cranc&eacute;, le seul
+ministre opposant, et tout croulait. Mais il y aurait eu stupidit&eacute; de ma
+part &agrave; ne pas pr&eacute;f&eacute;rer un avenir &agrave; rien du tout. Mes id&eacute;es &eacute;taient
+fix&eacute;es. J'avais jug&eacute; Bonaparte seul capable d'effectuer les r&eacute;formes
+politiques imp&eacute;rieusement command&eacute;es par nos m&oelig;urs, nos vices, nos
+&eacute;carts, nos exc&egrave;s, nos revers et nos funestes divisions.</p>
+
+<p>Certes, Bonaparte &eacute;tait trop rus&eacute; pour me d&eacute;voiler tous ses moyens
+d'ex&eacute;cution et se mettre &agrave; la merci d'un seul homme. Mais il m'en dit
+assez, pour amorcer ma confiance, pour me persuader, et je l'&eacute;tais d&eacute;j&agrave;
+que les destin&eacute;es de la France &eacute;taient dans ses mains.</p>
+
+<p>Dans deux conf&eacute;rences chez R&eacute;al, je ne lui dissimulai pas les obstacles
+qu'il avait &agrave; vaincre. Ce qui le pr&eacute;occupait, je le savais: c'&eacute;tait
+d'avoir &agrave; combattre l'exaltation r&eacute;publicaine &agrave; laquelle il ne pouvait
+opposer que des mod&eacute;r&eacute;s ou des ba&iuml;onnettes. Lui-m&ecirc;me me parut alors,
+politiquement parlant, au-dessous de Cromwell; il avait d'ailleurs &agrave;
+craindre le sort de C&eacute;sar, sans en avoir ni le brillant ni le g&eacute;nie.</p>
+
+<p>Mais, d'un autre c&ocirc;t&eacute;, quelle diff&eacute;rence entre lui, Lafayette et
+Dumouriez! Tout ce qui avait manqu&eacute; &agrave; ces deux hommes d'&eacute;p&eacute;e de la
+r&eacute;volution, il le poss&eacute;dait pour la ma&icirc;triser ou s'en emparer.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; tous les partis semblaient immobiles et dans l'attente devant lui.
+Son retour, sa pr&eacute;sence, sa renomm&eacute;e, la foule de ses adh&eacute;rens, son
+immense cr&eacute;dit dans l'opinion publique, inspiraient des inqui&eacute;tudes aux
+amans ombrageux de la libert&eacute; et de la r&eacute;publique. Les deux Directeurs,
+Gohier et Moulins, devenus leur espoir, s'effor&ccedil;aient de le captiver &agrave;
+force d'&eacute;gards et de t&eacute;moignages de confiance. Ils propos&egrave;rent &agrave; leurs
+coll&egrave;gues de lui d&eacute;f&eacute;rer le commandement de l'arm&eacute;e d'Italie. Sieyes s'y
+opposa; Barras dit qu'il y avait assez bien fait ses affaires pour
+n'avoir pas besoin d'y retourner. Ce propos, qui lui fut rendu, lui
+donna sujet de venir au Directoire provoquer une explication. L&agrave;, son
+ton ferme et &eacute;lev&eacute; fit voir qu'il &eacute;tait au-dessus de la crainte. Gohier,
+pr&eacute;sident du Directoire, lui laissant le choix d'une arm&eacute;e, il r&eacute;pondit
+froidement &agrave; ses instances. Je vis bien qu'il balan&ccedil;ait s'il ferait sa
+r&eacute;volution avec Barras ou avec Sieyes.</p>
+
+<p>Ce fut alors que je lui fis sentir la n&eacute;cessit&eacute; d'agir au plus vite, en
+le portant &agrave; se d&eacute;fier de Sieyes et &agrave; se rapprocher de Barras, tant
+j'aurais voulu qu'il l'associ&acirc;t &agrave; sa politique. &laquo;Ayez Barras, lui
+dis-je; soignez le parti militaire, paralysez Bernadotte, Jourdan,
+Augereau, et entra&icirc;nez Sieyes.&raquo; Je crus un moment que mes insinuations
+et celles de R&eacute;al triompheraient de son &eacute;loignement pour Barras; il fut
+m&ecirc;me jusqu'&agrave; nous promettre de lui faire des ouvertures ou d'en
+recevoir. Nous avert&icirc;mes Barras, qui lui envoya une invitation &agrave; d&icirc;ner
+pour le lendemain: c'&eacute;tait le 8 brumaire. Le soir, R&eacute;al et moi nous
+all&acirc;mes attendre Bonaparte chez lui, pour savoir le r&eacute;sultat de sa
+conf&eacute;rence avec Barras. Nous y trouv&acirc;mes Talleyrand et Roederer. Sa
+voiture ne tarde pas &agrave; se faire entendre: il para&icirc;t. &laquo;Eh bien! nous
+dit-il, savez-vous ce que veut votre Barras? Il avoue bien qu'il est
+impossible de marcher dans le chaos actuel: il veut bien un pr&eacute;sident de
+la r&eacute;publique; mais c'est lui qui veut l'&ecirc;tre. Quelle ridicule
+pr&eacute;tention! Et il masque son d&eacute;sir hypocrite en proposant d'investir de
+la magistrature supr&ecirc;me, devinez qui? H&eacute;douville, vraie m&acirc;choire. Cette
+seule indication ne vous prouve-t-elle pas que c'est sur lui-m&ecirc;me qu'il
+veut appeler l'attention? Quelle folie! Il n'y a rien &agrave; faire avec un
+tel homme.&raquo;</p>
+
+<p>Je convins qu'il n'y avait l&agrave; rien de faisable; mais je dis que je ne
+d&eacute;sesp&eacute;rais pourtant pas de faire sentir &agrave; Barras qu'il y aurait moyen
+de s'entendre pour sauver la chose publique; que nous irions, R&eacute;al et
+moi, lui reprocher sa dissimulation et son peu de confiance; que nous
+l'amenerions vraisemblablement &agrave; des dispositions plus raisonnables, en
+lui d&eacute;montrant qu'ici la ruse &eacute;tait hors de saison, et qu'il ne pourrait
+rien faire de mieux que d'associer ses destin&eacute;es &agrave; celles d'un grand
+homme. &laquo;Nous nous faisions fort, ajout&acirc;mes-nous, de l'amener &agrave; notre
+suite.&raquo; Eh bien! faites, dit-il. En effet; nous cour&ucirc;mes chez Barras. Il
+nous dit d'abord qu'il &eacute;tait tout simple qu'il cherch&acirc;t et voul&ucirc;t des
+garanties que Bonaparte &eacute;ludait sans cesse; nous l'effray&acirc;mes, en lui
+faisant le tableau v&eacute;ridique de l'&eacute;tat des choses et de l'ascendant
+qu'exer&ccedil;ait d&eacute;j&agrave; le g&eacute;n&eacute;ral sur tout le gouvernement. Il en convint et
+nous promit d'aller d&egrave;s le lendemain, de bonne heure, se mettre &agrave; sa
+disposition. Il tint parole, et parut persuad&eacute;, &agrave; son retour, qu'on ne
+pourrait rien entreprendre sans lui.</p>
+
+<p>Mais d&eacute;j&agrave; Bonaparte s'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute; pour Sieyes; il avait pris avec lui
+des engagemens; d'ailleurs, nouant des fils de tous c&ocirc;t&eacute;s, il &eacute;tait le
+ma&icirc;tre de choisir l'intrigue la plus utile &agrave; sa politique et &agrave; son
+ambition. D'un c&ocirc;t&eacute;, il circonvenait Gohier et Moulins; de l'autre, il
+tenait Barras en suspens, Sieyes et Roger-Ducos encha&icirc;n&eacute;s. Moi-m&ecirc;me, je
+ne fus plus gu&egrave;res instruit de ses intentions et de ses op&eacute;rations que
+par R&eacute;al, qui servait, pour ainsi dire, entre Bonaparte et moi, de
+garantie mutuelle.</p>
+
+<p>A compter du 9 brumaire, la conjuration se d&eacute;veloppa rapidement: chacun
+fit des recrues. Talleyrand donna S&eacute;monville, et, parmi les g&eacute;n&eacute;raux
+marquant, Beurnonville et Macdonald. Parmi les banquiers, on eut Collot;
+il pr&ecirc;ta deux millions, ce qui fit voguer l'entreprise. On commen&ccedil;a
+sourdement &agrave; pratiquer la garnison de Paris, entre autres deux r&eacute;gimens
+de cavalerie qui avaient servi en Italie, sous Bonaparte. Lannes, Murat
+et Leclerc furent employ&eacute;s &agrave; gagner les chefs des corps, &agrave; s&eacute;duire les
+principaux officiers. Ind&eacute;pendamment de ces trois g&eacute;n&eacute;raux, de Berthier
+et de Marmont, on put compter bient&ocirc;t sur Serrurier et sur Lef&egrave;vre; on
+s'assura de Moreau et de Moncey. Moreau, avec une abn&eacute;gation dont il eut
+ensuite &agrave; se repentir, avoua que Bonaparte &eacute;tait l'homme qu'il fallait
+pour r&eacute;former l'&Eacute;tat; il le d&eacute;signa, de son propre mouvement, pour jouer
+le premier r&ocirc;le qu'on lui avait destin&eacute;, et pour lequel il n'avait
+lui-m&ecirc;me ni vocation ni assez d'&eacute;nergie politique.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, le plus actif et le plus adroit des conjur&eacute;s, Lucien,
+second&eacute; par Boulay de la Meurthe et par R&eacute;gnier, se concertait avec les
+d&eacute;put&eacute;s les plus influens d&eacute;vou&eacute;s &agrave; Sieyes. Dans ces conciliabules
+figuraient Chazal, Fr&eacute;geville, Daunou, Lemercier, Cabanis, Lebrun,
+Courtois, Cornet, Fargues, Baraillon, Villetard, Goupil-Pr&eacute;feln, Vimar,
+Bouteville, Cornudet, Herwyn, Delcloy, Rousseau, Le Jarry.</p>
+
+<p>Les conjur&eacute;s des deux Conseils d&eacute;lib&eacute;raient sur le mode le plus
+convenable et le plus s&ucirc;r d'ex&eacute;cution, quand Dubois de Cranc&eacute; alla
+d&eacute;noncer la conjuration aux Directeurs Gohier et Moulins, demandant
+qu'on fit arr&ecirc;ter sur-le-champ Bonaparte, et se chargeant de pr&eacute;sider
+lui-m&ecirc;me &agrave; l'accomplissement de tout ordre du Directoire &agrave; cet effet.
+Mais les deux Directeurs se croyaient tellement s&ucirc;rs de Bonaparte,
+qu'ils se refus&egrave;rent d'ajouter foi aux informations du ministre de la
+guerre. Ils exig&egrave;rent de lui des preuves, avant de s'ouvrir &agrave; Barras et
+de prendre aucune mesure. Ils voulaient des preuves, et l'on conspirait
+tout haut, ainsi que cela se pratique en France. On conspirait chez
+Sieyes, chez Bonaparte, chez Murat, chez Lannes, chez Berthier; on
+conspirait dans les sallons des inspecteurs du Conseil des anciens, et
+chez les principaux membres des commissions. Ne pouvant persuader ni
+Gohier, ni Moulins, Dubois de Cranc&eacute; leur d&eacute;p&eacute;cha au Luxembourg un agent
+de police au fait de la trame, et qui la leur r&eacute;v&eacute;la toute enti&egrave;re.
+Gohier et Moulins, apr&egrave;s l'avoir entendu, le mettent en charte priv&eacute;e,
+pour conf&eacute;rer sur ses r&eacute;v&eacute;lations. Cet homme, inquiet d'un proc&eacute;d&eacute; dont
+il ne con&ccedil;oit pas le motif, troubl&eacute;, assi&eacute;g&eacute; de terreur, s'&eacute;vade par
+une fen&ecirc;tre et vient me tout divulguer. Son &eacute;vasion et mes contre-mines
+effacent bient&ocirc;t aupr&egrave;s des deux Directeurs l'impression qu'avait faite
+la d&eacute;marche de Dubois de Cranc&eacute;, dont j'avertis Bonaparte.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t l'impulsion est donn&eacute;e. Lucien r&eacute;unit Boulay, Chazal, Cabanis,
+&Eacute;mile Gaudin, et assigne &agrave; chacun son r&ocirc;le. C'est dans la maison de
+campagne de M<sup>me</sup> R&eacute;camier, pr&egrave;s Bagatelle, que Lucien va combiner les
+mesures l&eacute;gislatives qui doivent co&iuml;ncider avec l'explosion militaire.
+La pr&eacute;sidence du Conseil des cinq cents, dont il est investi, est un des
+principaux leviers sur lesquels s'appuie la conjuration. Deux fortes
+passions agitaient alors Lucien: l'ambition et l'amour. Eperd&ucirc;ment &eacute;pris
+de M<sup>me</sup> R&eacute;camier, femme pleine de douceur et de charmes, il se croyait
+d'autant plus malheureux, qu'ayant touch&eacute; son c&oelig;ur, il ne pouvait
+soup&ccedil;onner la cause de ses rigueurs d&eacute;solantes. Dans le tumulte de ses
+sens et dans son d&eacute;lire, il ne perdit rien de son activit&eacute; et de son
+&eacute;nergie politique. Celle qui poss&eacute;dait son c&oelig;ur put y tout lire et fut
+discr&egrave;te.</p>
+
+<p>On avait aussi arr&ecirc;t&eacute; que pour mieux couvrir et masquer la trame, on
+donnerait &agrave; Bonaparte, par souscription, un banquet solennel o&ugrave; seraient
+appel&eacute;s l'&eacute;lite des autorit&eacute;s premi&egrave;res et des d&eacute;put&eacute;s pris dans les
+deux partis. Le banquet eut lieu; mais d&eacute;pourvu de ga&icirc;t&eacute; et sans
+enthousiasme; il y r&eacute;gna un froid morne, un air de contrainte; les
+partis s'observaient. Bonaparte, embarrass&eacute; de son r&ocirc;le, s'&eacute;clipsa de
+bonne heure, laissant les convives en proie &agrave; leurs r&eacute;flexions. D'accord
+avec Lucien, Bonaparte eut, d&egrave;s le 15 brumaire, avec Sieyes, une
+entrevue dans laquelle furent discut&eacute;es les dispositions pour la journ&eacute;e
+du 18. Il s'agissait de faire dispara&icirc;tre le Directoire et de disperser
+le Corps l&eacute;gislatif, mais sans violences, par des voies en apparence
+l&eacute;gales; bien entendu, avec l'emploi de toutes les ressources de la
+supercherie et de l'audace. On arr&ecirc;ta d'ouvrir le drame par un d&eacute;cret du
+Conseil des anciens, ordonnant la translation du Corps l&eacute;gislatif &agrave;
+Saint-Cloud. Le choix de Saint-Cloud pour la r&eacute;union des deux Conseils
+avait surtout pour objet d'&eacute;carter toute possibilit&eacute; de mouvement
+populaire, et de donner la facult&eacute; de pouvoir faire agir les troupes
+d'une mani&egrave;re plus s&ucirc;re, hors du contact de Paris. En cons&eacute;quence de ce
+qui fut arr&ecirc;t&eacute; entre Sieyes et Bonaparte, le conseil intime des
+principaux conjur&eacute;s, tenu &agrave; l'h&ocirc;tel de Breteuil, donna, le 16, au
+pr&eacute;sident du Conseil des anciens, Lemercier, ses derni&egrave;res instructions.
+Elles avaient pour objet d'ordonner une convocation extraordinaire dans
+la salle des Anciens, aux Tuileries, pour le 18, &agrave; dix heures du matin.
+Le signal fut donn&eacute; aussit&ocirc;t &agrave; la commission des inspecteurs du m&ecirc;me
+Conseil, pr&eacute;sid&eacute;e par le d&eacute;put&eacute; Cornet.</p>
+
+<p>L'article 3 de la constitution donnait le pouvoir au Conseil des anciens
+de transf&eacute;rer les deux Conseils hors de Paris. C'&eacute;tait un coup d'&eacute;tat
+d&eacute;j&agrave; propos&eacute; &agrave; Sieyes par Baudin des Ardennes avant m&ecirc;me l'arriv&eacute;e de
+Bonaparte. Baudin &eacute;tait alors pr&eacute;sident de la commission des inspecteurs
+des Anciens et membre influent du Conseil; il avait eu, en 1795, une
+grande part &agrave; la r&eacute;daction de la constitution; mais, d&eacute;go&ucirc;t&eacute; de son
+ouvrage, il entrait dans les vues de Sieyes. Il s'&eacute;tait aper&ccedil;u toutefois
+qu'il fallait un bras pour agir, c'est-&agrave;-dire un g&eacute;n&eacute;ral capable de
+diriger la partie militaire d'un &eacute;v&eacute;nement qui pouvait prendre un
+caract&egrave;re grave. On en avait ajourn&eacute; l'ex&eacute;cution. A la nouvelle du
+d&eacute;barquement du Bonaparte, Baudin, frapp&eacute; de l'id&eacute;e que la Providence
+envoyait l'homme que lui et son parti cherchaient en vain, mourut dans
+la nuit m&ecirc;me ab&icirc;m&eacute; dans la joie. Le d&eacute;put&eacute; Cornet venait de lui succ&eacute;der
+dans la pr&eacute;sidence de la commission des inspecteurs des Anciens devenue
+le principal foyer de la conjuration: il n'avait ni le talent ni
+l'influence de Baudin des Ardennes; mais il y suppl&eacute;a par un grand z&egrave;le
+et beaucoup d'activit&eacute;.</p>
+
+<p>Ce qu'il importait, c'&eacute;tait de neutraliser Gohier, pr&eacute;sident du
+Directoire. Or, pour le mieux abuser, Bonaparte l'engage &agrave; d&icirc;ner chez
+lui le 18, avec sa femme et ses fr&egrave;res. D'un autre c&ocirc;t&eacute;, il fait inviter
+&agrave; d&eacute;jeuner, pour le m&ecirc;me jour, &agrave; huit heures du matin, les g&eacute;n&eacute;raux et
+les chefs des corps; annon&ccedil;ant aussi qu'il recevra la visite et les
+hommages des officiers de la garnison et des adjudans de la garde
+nationale qui sollicitaient en vain d'&ecirc;tre admis en sa pr&eacute;sence depuis
+son retour.</p>
+
+<p>Un seul obstacle inqui&eacute;tait, c'&eacute;tait l'int&eacute;grit&eacute; du pr&eacute;sident Gohier,
+qui, d&eacute;sabus&eacute; &agrave; temps, pouvait r&eacute;unir autour de lui tout le parti
+populaire et les g&eacute;n&eacute;raux oppos&eacute;s &agrave; la conjuration. A la v&eacute;rit&eacute;,
+j'avais les yeux ouverts. Toutefois, pour plus de s&ucirc;ret&eacute;, on imagina
+d'attirer le pr&eacute;sident du Directoire dans un pi&egrave;ge. A minuit, M<sup>me</sup>
+Bonaparte lui fait remettre par son fils, Eug&egrave;ne Beauharnais,
+l'invitation amicale de venir d&eacute;jeuner chez elle avec sa femme, &agrave; huit
+heures du matin. &laquo;Elle a, lui &eacute;crit-elle, des choses&raquo; essentielles &agrave; lui
+communiquer. &laquo;Mais l'heure parait suspecte &agrave; Gohier, et, apr&egrave;s le d&eacute;part
+d'Eug&egrave;ne, il d&eacute;cide que sa femme se rendra seule &agrave; l'invitation.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; Cornet, qui pr&eacute;side &agrave; la commission des Anciens, fait proc&eacute;der
+myst&eacute;rieusement dans ses bureaux &agrave; la convocation clandestine, pour cinq
+heures du matin, des membres qui sont dans le secret de la conjuration,
+ou sur lesquels, on peut compter. Les deux commissions de l'un et de
+l'autre Conseil &eacute;taient en permanence. La convocation ostensible des
+d&eacute;put&eacute;s des Anciens fut faite pour dix heures du matin, et la
+convocation des d&eacute;put&eacute;s des Cinq cents pour midi. Ce dernier Conseil
+allait se trouver dans l'obligation de lever la s&eacute;ance apr&egrave;s la simple
+lecture du d&eacute;cret de translation dont le vote &eacute;tait assur&eacute; aux Anciens.
+J'avais tout dispos&eacute; pour &ecirc;tre averti &agrave; temps de ce qui se passerait,
+soit aux commissions, soit chez Bonaparte, soit au Directoire. A huit
+heures du matin, j'apprends que le pr&eacute;sident de la commission des
+Anciens, apr&egrave;s avoir form&eacute;, par sa convocation extraordinaire, une
+majorit&eacute; factice, vient, &agrave; la suite d'une harangue boursouffl&eacute;e o&ugrave; il a
+repr&eacute;sent&eacute; la r&eacute;publique dans le plus grand p&eacute;ril, de faire la motion de
+transf&eacute;rer &agrave; Saint-Cloud le Corps l&eacute;gislatif, et de d&eacute;f&eacute;rer &agrave; Bonaparte
+le commandement en chef des troupes. On m'annonce en m&ecirc;me temps que le
+d&eacute;cret va passer. Je monte aussit&ocirc;t dans ma voiture; je vais d'abord aux
+Tuileries; l&agrave; j'apprends que le d&eacute;cret est rendu, et vers les neuf
+heures j'arrive &agrave; l'h&ocirc;tel du g&eacute;n&eacute;ral Bonaparte, dont la cour &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+occup&eacute;e militairement. Toutes les avenues &eacute;taient remplies d'officiers
+et de g&eacute;n&eacute;raux, et l'h&ocirc;tel n'&eacute;tait point assez vaste pour contenir la
+foule des amis et des adh&eacute;rens. Tous les corps de la garnison de Paris
+et de la division avaient envoy&eacute; des officiers prendre ses ordres.
+J'entrai dans le cabinet ovale o&ugrave; se tenait Bonaparte; il attendait
+impatiemment avec Berthier et le g&eacute;n&eacute;ral Lef&egrave;vre, la r&eacute;solution du
+Conseil des anciens. Je lui annon&ccedil;ai que le d&eacute;cret de translation qui
+lui d&eacute;f&eacute;rait le commandement en chef venait d'&ecirc;tre rendu et qu'il allait
+lui &ecirc;tre apport&eacute; &agrave; l'instant m&ecirc;me. Je lui r&eacute;it&eacute;rai mes protestations de
+d&eacute;vouement et de z&egrave;le, en le pr&eacute;venant que je venais de faire fermer les
+barri&egrave;res, d'arr&ecirc;ter le d&eacute;part des courriers et des diligences. &laquo;Tout
+cela est inutile, me dit-il, en pr&eacute;sence de plusieurs g&eacute;n&eacute;raux qui
+entraient; vous le voyez, l'affluence des citoyens et des braves
+accourant autour de moi vous dit assez que c'est avec et pour la nation
+que j'agis; je saurai faire respecter le d&eacute;cret du Conseil et maintenir
+la tranquillit&eacute; publique.&raquo; A l'instant m&ecirc;me, Jos&eacute;phine survient et lui
+annonce d'un air contrari&eacute; que le pr&eacute;sident Gohier envoie sa femme, mais
+qu'il ne viendra pas lui-m&ecirc;me. &laquo;Qu'on lui fasse &eacute;crire, par M<sup>me</sup>
+Gohier, de venir au plus v&icirc;te,&raquo; s'&eacute;crie Bonaparte. Peu de minutes apr&egrave;s,
+arrive le d&eacute;put&eacute; Cornet, tout fier de remplir aupr&egrave;s du g&eacute;n&eacute;ral les
+fonctions de messager d'&eacute;tat. Il lui apportait le d&eacute;cret qui remettait
+dans ses mains le sort de la r&eacute;publique.</p>
+
+<p>Bonaparte, sortant aussit&ocirc;t de son cabinet, fait conna&icirc;tre &agrave; ses
+adh&eacute;rens le d&eacute;cret qui l'investit du commandement en chef; puis, se
+mettant &agrave; la t&ecirc;te des g&eacute;n&eacute;raux, des officiers sup&eacute;rieurs et de 1,500
+chevaux de la garnison de Paris, que vient de lui amener Murat, il se
+met en marche vers les Champs-&Eacute;lys&eacute;es, apr&egrave;s m'avoir recommand&eacute; d'aller
+savoir le parti que prendrait le Directoire, en recevant le d&eacute;cret de
+translation.</p>
+
+<p>J'allai d'abord &agrave; mon h&ocirc;tel, o&ugrave; je donnai l'ordre de placarder une
+proclamation, sign&eacute;e de moi, dans le sens de la r&eacute;volution qui venait de
+commencer; puis je me dirigeai vers le Luxembourg.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait un peu plus de neuf heures, et je trouvai Barras, Moulins et
+Gohier, formant la majorit&eacute; du Directoire, dans une ignorance compl&egrave;te
+de ce qui se passait dans Paris. M<sup>me</sup> Tallien, for&ccedil;ant la consigne du
+palais, entra chez Barras, qu'elle surprit dans le bain, lui apprit la
+premi&egrave;re que Bonaparte venait d'agir sans lui. &laquo;Que voulez-vous, s'&eacute;cria
+l'indolent &eacute;picurien, cet homme-l&agrave; (d&eacute;signant Bonaparte par une &eacute;pith&egrave;te
+grossi&egrave;re) nous a tous mis dedans.&raquo; Toutefois, dans l'espoir de
+n&eacute;gocier, il lui envoie son secr&eacute;taire intime, Botot, pour lui demander
+modestement ce qu'il peut attendre de lui. Botot trouve Bonaparte &agrave; la
+t&ecirc;te des troupes, et, s'acquittant de sa mission, en re&ccedil;oit cette
+r&eacute;ponse dure: &laquo;Dites &agrave; cet homme que je ne veux plus le voir!&raquo; On venait
+de lui d&eacute;tacher Talleyrand et Bruix, pour lui arracher sa d&eacute;mission.</p>
+
+<p>Entr&eacute; dans les appartemens du Luxembourg, j'annon&ccedil;ai au pr&eacute;sident le
+d&eacute;cret qui transf&eacute;rait les s&eacute;ances du Corps l&eacute;gislatif au ch&acirc;teau de
+Saint-Cloud. &laquo;&mdash;Je suis fort &eacute;tonn&eacute;, me dit&raquo; Gohier avec humeur, qu'un
+ministre du Directoire se transforme ainsi en un messager du Conseil des
+anciens.&mdash;J'ai pens&eacute;, r&eacute;pondis-je, qu'il &eacute;tait de mon devoir de vous
+donner connaissance d'une r&eacute;solution si importante, et en m&ecirc;me temps
+j'ai cru convenable de venir prendre les ordres du Directoire.&mdash;Il &eacute;tait
+bien plus de votre devoir, reprit Gohier d'une voix &eacute;mue, de ne pas nous
+laisser ignorer les intrigues criminelles qui ont amen&eacute; une semblable
+r&eacute;solution: elle n'est sans doute que le pr&eacute;lude de tout ce qu'on s'est
+propos&eacute; d'attenter contre le gouvernement dans des conciliabules qu'en
+votre qualit&eacute; de ministre de la police vous auriez d&ucirc; p&eacute;n&eacute;trer et nous
+faire conna&icirc;tre.&mdash;Mais les rapports n'ont pas manqu&eacute; au Directoire, lui
+dis-je; je me suis m&ecirc;me servi de voies d&eacute;tourn&eacute;es, voyant que je n'avais
+pas toute sa confiance; le Directoire n'a jamais voulu croire aux
+avertissemens; d'ailleurs n'est-ce pas de son sein m&egrave;nie qu'est parti le
+coup? Les Directeurs Sieyes et Roger-Ducos sont d&eacute;j&agrave; r&eacute;unis &agrave; la
+commission des inspecteurs des Anciens.&mdash;La majorit&eacute; est au Luxembourg,
+reprit vivement Gohier; et si le Directoire a des ordres &agrave; donner, il en
+confiera l'ex&eacute;cution &agrave; des hommes dignes de de sa confiance.&raquo; Je me
+retirai alors, et Gohier s'empressa de convoquer ses deux coll&egrave;gues
+Barras et Moulins. J'&eacute;tais &agrave; peine dans ma voiture, que je vis arriver
+le messager des Anciens apportant au pr&eacute;sident la communication du
+d&eacute;cret de translation &agrave; Saint-Cloud. Gohier monte aussit&ocirc;t chez Barras,
+et lui fait promettre de se joindre &agrave; lui et &agrave; Moulins dans la salle des
+d&eacute;lib&eacute;rations, pour aviser &agrave; un parti quelconque.</p>
+
+<p>Mais telle &eacute;tait la perplexit&eacute; de Barras, qu'il &eacute;tait incapable
+d'adopter une r&eacute;solution &eacute;nergique. En effet, il ne tarda pas de mettre
+en oubli sa promesse &agrave; Gohier quand il vit entrer chez lui les deux
+envoy&eacute;s de Bonaparte, Bruix et Talleyrand, charg&eacute;s de n&eacute;gocier sa
+retraite du Directoire. Ils lui d&eacute;clarent d'abord que Bonaparte est
+d&eacute;termin&eacute; &agrave; employer contre lui tous les moyens de force qui sont en son
+pouvoir, s'il essaie de faire la moindre r&eacute;sistance pour entraver ses
+projets. Apr&egrave;s l'avoir ainsi effray&eacute;, les deux habiles n&eacute;gociateurs lui
+font les plus belles promesses s'il consent &agrave; donner sa d&eacute;mission.
+Barras se r&eacute;crie, mais il c&egrave;de enfin aux argumens de deux hommes adroits
+et souples; ils lui r&eacute;it&egrave;rent l'assurance que rien ne lui manquera pour
+mener une vie joyeuse et tranquille, hors des embarras d'un pouvoir
+qu'il ne saurait retenir. Talleyrand avait une lettre toute r&eacute;dig&eacute;e, que
+Barras &eacute;tait cens&eacute; adresser &agrave; la l&eacute;gislature pour lui notifier sa
+r&eacute;solution de descendre &agrave; la vie priv&eacute;e. Plac&eacute; ainsi entre la crainte et
+l'esp&eacute;rance, il finit par signer tout ce qu'on voulut; et s'&eacute;tant mis
+ainsi &agrave; la discr&eacute;tion de Bonaparte, il quitta le Luxembourg, et partit
+pour sa terre de Gros-bois, escort&eacute; et surveill&eacute; par un d&eacute;tachement de
+dragons.</p>
+
+<p>Ainsi, &agrave; neuf heures du matin, il n'y avait d&eacute;j&agrave; plus de majorit&eacute; au
+Directoire. Arrive Dubois de Cranc&eacute;, qui, persistant dans son
+opposition, sollicite de Gohier et de Moulins l'ordre de faire arr&ecirc;ter
+avec Bonaparte, Talleyrand, Barras et les principaux conjur&eacute;s, se
+chargeant, comme ministre de la guerre, d'arr&ecirc;ter Bonaparte et Murat sur
+la route m&ecirc;me de Saint-Cloud. Peut-&ecirc;tre Moulins et Gohier, d&eacute;sabus&eacute;s
+enfin, eussent-ils c&eacute;d&eacute; aux vives instances de Dubois de Cranc&eacute;, si
+Lagarde, secr&eacute;taire g&eacute;n&eacute;ral du Directoire, qui &eacute;tait gagn&eacute;, n'e&ucirc;t
+d&eacute;clar&eacute; qu'il se refuserait &agrave; contresigner tout arr&ecirc;t&eacute; qui ne r&eacute;unirait
+pas la majorit&eacute; du Directoire. &laquo;Au surplus, dit Gohier refroidi par
+cette observation, comment voulez-vous qu'il y ait une r&eacute;volution &agrave;
+Saint-Cloud? je tiens ici, en ma qualit&eacute; de pr&eacute;sident, les sceaux de la
+r&eacute;publique.&raquo; Moulins ajouta que Bonaparte devait d&icirc;ner avec lui chez
+Gohier et qu'il verrait bien ce qu'il avait dans le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>J'avais jug&eacute; depuis long-temps la port&eacute;e de ces hommes si peu faits
+pour gouverner l'&Eacute;tat; rien n'&eacute;tait comparable &agrave; leur aveuglement et &agrave;
+leur ineptie; on put dire qu'ils se sont trahis eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; les &eacute;v&eacute;nemens se d&eacute;veloppaient. Bonaparte &agrave; cheval, suivi d'un
+nombreux &eacute;tat-major, s'&eacute;tait dirig&eacute; d'abord aux Champs-&Eacute;lys&eacute;es, o&ugrave;
+plusieurs corps &eacute;taient en bataille. Apr&egrave;s s'&ecirc;tre fait reconna&icirc;tre pour
+leur g&eacute;n&eacute;ral, il s'&eacute;tait port&eacute; au Tuileries. Le temps &eacute;tait magnifique,
+et l'on put d&eacute;ployer tout l'appareil militaire soit aux Champs-&Eacute;lys&eacute;es,
+soit sur les quais, soit dans le jardin national, qui en un instant fut
+transform&eacute; en parc d'artillerie, et o&ugrave; l'affluence devint excessive.
+Bonaparte fut salu&eacute; aux Tuileries par les acclamations des citoyens et
+des soldats. S'&eacute;tant pr&eacute;sent&eacute; avec une suite militaire &agrave; la barre du
+Conseil des anciens, il &eacute;luda de pr&ecirc;ter le serment constitutionnel;
+puis, descendant du ch&acirc;teau, il vint haranguer les troupes dispos&eacute;es &agrave;
+lui ob&eacute;ir. L&agrave;, il apprend que le Directoire est d&eacute;sorganis&eacute;; que Sieyes
+et Roger-Ducos sont venus d&eacute;poser leur d&eacute;mission &agrave; la commission des
+inspecteurs des Anciens, et que Barras, circonvenu et rompant la
+majorit&eacute;, est &agrave; la veille de souscrire aux conditions de sa retraite.
+Passant aux commissions des inspecteurs r&eacute;unies, le g&eacute;n&eacute;ral y trouve
+Sieyes, Roger-Ducos et plusieurs d&eacute;put&eacute;s de leur parti. Survient Gohier,
+pr&eacute;sident du Directoire, avec son coll&egrave;gue Moulins, et qui tous deux
+refusent leur adh&eacute;sion &agrave; ce qui se passe. Une explication s'engage entre
+Gohier et Bonaparte. &laquo;Mes projets, lui dit ce dernier, ne sont point
+hostiles; la r&eacute;publique est en p&eacute;ril... il faut la sauver... <i>je le
+veux!</i>...&raquo; Au m&ecirc;me instant, on vint dire que le faubourg Saint-Antoine
+remuait excit&eacute; par Santerre. C'&eacute;tait le parent de Moulins; Bonaparte se
+tournant vers lui, et l'interpellant sur ce fait, lui dit: &laquo;qu'il
+enverrait tuer Santerre par un d&eacute;tachement de cavalerie, s'il osait
+bouger.&raquo; Moulins rassura Bonaparte, en d&eacute;clarant que Santerre ne
+pourrait plus rassembler autour de lui quatre hommes. En effet, ce
+n'&eacute;tait plus l&agrave; le chef d'insurrection de 1792. Je r&eacute;p&eacute;tai moi-m&ecirc;me
+qu'il n'y aurait pas l'ombre d'un mouvement populaire et que je
+r&eacute;pondais de la tranquillit&eacute; de Paris. Gohier et Moulins, voyant que
+l'impulsion est donn&eacute;e, que le mouvement est irr&eacute;sistible, rentrent au
+Luxembourg pour &ecirc;tre t&eacute;moins de la d&eacute;fection de leurs gardes. Tous deux
+y sont bient&ocirc;t assi&eacute;g&eacute;s par Moreau, car d&eacute;j&agrave; Bonaparte a prescrit des
+dispositions militaires qui mettent en son pouvoir toutes les autorit&eacute;s
+et tous les &eacute;tablissemens publics. Il a fait marcher Moreau avec une
+colonne pour investir le Luxembourg; il a donn&eacute; au g&eacute;n&eacute;ral Lannes le
+commandement des troupes charg&eacute;es de la garde du Corps l&eacute;gislatif; il a
+envoy&eacute; Murat en toute h&acirc;te pour occuper Saint-Cloud, tandis que
+Serrurier reste en r&eacute;serve au Point-du-Jour. Tout chemine sans
+obstacles, ou du moins aucune opposition n'&eacute;clate dans la capitale o&ugrave; la
+r&eacute;volution semble avoir l'assentiment universel.</p>
+
+<p>Le soir on tint conseil &agrave; la commission des inspecteurs, soit afin de
+pr&eacute;parer les esprits aux &eacute;v&eacute;nemens qui le lendemain devaient &eacute;clore,
+soit pour r&eacute;gler ce qui devait se passer &agrave; Saint-Cloud. J'&eacute;tais pr&eacute;sent,
+et l&agrave; je vis pour la premi&egrave;re fois &agrave; d&eacute;couvert et en pr&eacute;sence les deux
+partis unis dans le m&ecirc;me but, mais dont l'un semblait d&eacute;j&agrave; s'effrayer de
+l'ascendant du parti militaire. On discuta beaucoup d'abord sans trop
+s'entendre et sans rien conclure. Tout ce que proposait Bonaparte ou
+tout ce qu'il faisait proposer par ses fr&egrave;res sentait la dictature du
+sabre. Les hommes de la l&eacute;gislature qui s'&eacute;taient jet&eacute;s dans son parti,
+venaient me prendre &agrave; part et m'en faire la remarque. &laquo;Mais, c'est fait,
+leur dis-je, le pouvoir militaire est dans les mains du g&eacute;n&eacute;ral
+Bonaparte, c'est vous-m&ecirc;mes qui le lui avez d&eacute;f&eacute;r&eacute;, et vous ne pourriez
+faire un pas sans sa dictature.&raquo; Je vis bient&ocirc;t que la plupart aurait
+voulu r&eacute;trograder, mais il n'y avait plus moyen. Les plus timor&eacute;s se
+mirent &agrave; l'&eacute;cart, et quand on fut d&eacute;barrass&eacute; des incertains et des
+peureux, on convint de l'&eacute;tablissement de trois consuls provisoires,
+savoir: Bonaparte, Sieyes et Roger-Ducos. Sieyes fit ensuite la
+proposition de faire arr&ecirc;ter une quarantaine de meneurs opposans ou
+suppos&eacute;s tels. Je fis dire &agrave; Bonaparte par R&eacute;al de n'y point consentir,
+et, dans ses premiers pas dans la carri&egrave;re du pouvoir supr&ecirc;me, de ne pas
+se rendre l'instrument des fureurs d'un pr&ecirc;tre haineux. Il me comprit,
+et all&eacute;gua que l'exp&eacute;dient &eacute;tait trop pr&eacute;matur&eacute;; qu'il n'y aurait ni
+opposition, ni r&eacute;sistance. &laquo;Vous verrez demain &agrave; Saint-Cloud, lui dit
+Sieyes, d'un air piqu&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>J'avoue que je n'&eacute;tais pas moi-m&ecirc;me tr&egrave;s-rassur&eacute; sur l'issue de la
+journ&eacute;e du lendemain. Tout ce que je venais d'entendre et toutes les
+informations qui me parvenaient s'accordaient sur ce point que les
+moteurs du mouvement ne pouvaient plus compter sur la majorit&eacute; parmi les
+membres des deux Conseils, presque tous &eacute;tant frapp&eacute;s de l'id&eacute;e qu'on
+voulait d&eacute;truire la constitution pour &eacute;tablir le pouvoir militaire. M&ecirc;me
+une grande partie des affili&eacute;s repoussaient la dictature et se
+flattaient de la conjurer. Mais d&eacute;j&agrave; Bonaparte exer&ccedil;ait une influence
+immense hors et dans la sph&egrave;re de ces autorit&eacute;s chancelantes;
+Versailles, Paris, Saint-Cloud et Saint-Germain adh&eacute;raient &agrave; sa
+r&eacute;volution, et son nom parmi les soldats &eacute;tait un vrai talisman.</p>
+
+<p>Son conseil priv&eacute; donna pour meneurs aux d&eacute;put&eacute;s des Anciens, Regnier,
+Cornudet, Lemercier et Fargues; et pour guides aux d&eacute;put&eacute;s du Conseil
+des cinq cents, d&eacute;vou&eacute;s au parti, Lucien Bonaparte, Boulay de la
+Meurthe, &Eacute;mile Gaudin, Chazal et Cabanis. De leur c&ocirc;t&eacute;, les membres
+opposans des deux Conseils, r&eacute;unis aux coryph&eacute;es du <i>Man&eacute;ge</i>, pass&egrave;rent
+la nuit en conciliabules.</p>
+
+<p>Le lendemain de bonne heure, la route de Paris &agrave; Saint-Cloud fut
+couverte de troupes, d'officiers &agrave; cheval, de curieux, de voitures
+remplies de d&eacute;put&eacute;s, de fonctionnaires et de journalistes. Les salles
+pour les deux Conseils venaient d'&ecirc;tre pr&eacute;par&eacute;es &agrave; la h&acirc;te. On s'aper&ccedil;ut
+bient&ocirc;t que le parti militaire dans les deux Conseils &eacute;tait r&eacute;duit &agrave; un
+petit nombre de d&eacute;put&eacute;s plus ou moins ardens pour le nouvel ordre de
+choses.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais rest&eacute; &agrave; Paris, si&eacute;geant dans mon cabinet, avec toute ma police
+en permanence, ayant l'&oelig;il &agrave; tout, recevant et examinant moi-m&ecirc;me les
+rapports. J'avais d&eacute;tach&eacute; &agrave; Saint-Cloud un certain nombre d'&eacute;missaires
+adroits et intelligens pour se mettre en contact avec les personnages
+qui leur &eacute;taient d&eacute;sign&eacute;s, et d'autres agens qui, se relevant de
+demi-heure en demi-heure, venaient m'informer de l'&eacute;tat des choses. Je
+fus tenu ainsi au courant du moindre incident, de la plus petite
+circonstance qui pouvait influer sur le d&eacute;nouement pr&eacute;vu; j'&eacute;tais fix&eacute;
+dans l'id&eacute;e que l'&eacute;p&eacute;e seule trancherait le n&oelig;ud.</p>
+
+<p>La s&eacute;ance s'ouvrit aux Cinq cents que pr&eacute;sidait Lucien Bonaparte, par un
+discours insidieux d'&Eacute;mile Gaudin, tendant &agrave; faire nommer une commission
+charg&eacute;e de pr&eacute;senter de suite un rapport sur la situation de la
+r&eacute;publique. &Eacute;mile Gaudin, dans sa motion concert&eacute;e, demandait en outre
+qu'on ne pr&icirc;t aucune d&eacute;termination quelconque avant d'avoir entendu le
+rapport de la commission propos&eacute;e. Boulay de la Meurthe tenait d&eacute;j&agrave; le
+rapport tout pr&ecirc;t.</p>
+
+<p>Mais &agrave; peine &Eacute;mile Gaudin eut-il fait entendre sa proposition, qu'une
+effroyable temp&ecirc;te agita toute la salle. Les cris de <i>vive la
+constitution!... point de dictature!... &agrave; bas le dictateur!</i> se firent
+entendre de tous c&ocirc;t&eacute;s. Sur la motion de Delbrel, appuy&eacute;e et d&eacute;velopp&eacute;e
+par Grandmaison, l'assembl&eacute;e se levant toute enti&egrave;re aux cris de <i>vive
+la r&eacute;publique</i>! d&eacute;cida qu'elle renouvellerait individuellement le
+serment de fid&eacute;lit&eacute; &agrave; la constitution. Ceux m&ecirc;mes qui &eacute;taient venus avec
+le projet form&eacute; de la d&eacute;truire, pr&ecirc;t&egrave;rent le serment.</p>
+
+<p>La salle des Anciens &eacute;tait presque aussi agit&eacute;e; mais l&agrave; le parti Sieyes
+et Bonaparte, qui voulait se h&acirc;ter d'&eacute;riger un gouvernement provisoire,
+&eacute;tablit en fait par une fausse d&eacute;claration du sieur Lagarde, secr&eacute;taire
+g&eacute;n&eacute;ral du Directoire, que tous les Directeurs avaient donn&eacute; leur
+d&eacute;mission. Aussit&ocirc;t les opposans demandent qu'on s'occupe du
+remplacement des d&eacute;missionnaires dans les formes prescrites.</p>
+
+<p>Bonaparte, averti de ce double orage, juge qu'il est temps de se mettre
+en sc&egrave;ne. Il traverse le salon de Mars, et entre au Conseil des anciens.
+L&agrave;, dans une harangue verbeuse et entrecoup&eacute;e, il d&eacute;clare qu'il n'y a
+plus de gouvernement, et que la constitution ne peut plus sauver la
+r&eacute;publique. Conjurant le Conseil de se presser d'adopter un nouvel ordre
+de choses, il proteste qu'il ne veut &ecirc;tre, &agrave; l'&eacute;gard de la magistrature
+qu'on va nommer, que le bras charg&eacute; de la soutenir et de faire ex&eacute;cuter
+les ordres du Conseil.</p>
+
+<p>Cette harangue, dont je ne rapporte que la substance, fut d&eacute;bit&eacute;e sans
+ordre et sans suite; elle attestait le trouble qui agitait le g&eacute;n&eacute;ral,
+qui tant&ocirc;t s'adressait aux d&eacute;put&eacute;s, tant&ocirc;t se tournait vers les
+militaires rest&eacute;s &agrave; l'entr&eacute;e de la salle. Des cris de <i>vive Bonaparte</i>!
+et l'assentiment de la majorit&eacute; des Anciens l'ayant rassur&eacute;, il sortit
+dans l'espoir de faire la m&ecirc;me impression sur l'autre Conseil. Il
+n'&eacute;tait pas sans appr&eacute;hension, sachant ce qui s'y &eacute;tait pass&eacute; et avec
+quel enthousiasme on y avait jur&eacute; fid&eacute;lit&eacute; &agrave; la constitution
+r&eacute;publicaine. Un message au Directoire venait d'y &ecirc;tre d&eacute;cr&eacute;t&eacute;. On
+faisait la motion de demander aux Anciens la communication des motifs de
+la translation &agrave; Saint-Cloud, lorsqu'on re&ccedil;ut la d&eacute;mission du directeur
+Barras transmise par l'autre Conseil. Cette d&eacute;mission, ignor&eacute;e
+jusqu'alors, causa un grand &eacute;tonnement dans l'assembl&eacute;e. On la regarda
+comme le r&eacute;sultat d'une profonde intrigue. Au moment m&ecirc;me o&ugrave; l'on
+agitait la question de savoir si la d&eacute;mission &eacute;tait l&eacute;gale et formelle,
+arrive Bonaparte suivi d'un peloton de grenadiers. Avec quatre d'entre
+eux, il s'avance et laisse le reste &agrave; l'entr&eacute;e de la salle. Enhardi par
+la r&eacute;ception des Anciens, il se flattait d'assoupir la fi&egrave;vre
+r&eacute;publicaine qui agitait les Cinq cents. Mais &agrave; peine a-t-il p&eacute;n&eacute;tr&eacute;
+dans la salle, que le plus grand trouble s'empare de l'assembl&eacute;e. Tous
+les membres debout, font &eacute;clater par des cris la profonde impression que
+leur cause l'apparition des ba&iuml;onnettes et du g&eacute;n&eacute;ral qui vient
+militairement dans le temple de la l&eacute;gislature: &laquo;Vous violez le
+sanctuaire des lois, retirez-vous!... lui disent plusieurs
+d&eacute;put&eacute;s.&raquo;&mdash;&laquo;Que faites-vous, t&eacute;m&eacute;raire? lui crie Bigonnet.&mdash;&laquo;C'est donc
+pour cela que tu as vaincu? lui dit Destrem.&raquo; En vain Bonaparte arriv&eacute; &agrave;
+la tribune, veut balbutier quelques phrases. De toutes parts il entend
+r&eacute;p&eacute;ter les cris de &laquo;<i>vive la constitution!... vive la r&eacute;publique!</i> De
+tous c&ocirc;t&eacute;s on l'apostrophe. <i>A bas le Cromwell! &agrave; bas le dictateur! &agrave;
+bas le tyran! hors la loi le dictateur!</i>&raquo; s'&eacute;crient les d&eacute;put&eacute;s les plus
+furieux; quelques-uns s'&eacute;lancent sur lui et le repoussent. &laquo;Tu feras
+donc la guerre &agrave; ta patrie! lui crie Arena, en lui montrant la pointe de
+son poignard.&raquo; Les grenadiers, voyant p&acirc;lir et chanceler leur g&eacute;n&eacute;ral,
+traversent la salle pour lui faire un rempart; Bonaparte se jette dans
+leurs bras et on l'emporte. Ainsi d&eacute;gag&eacute;, la t&ecirc;te perdue, il remonte &agrave;
+cheval, prend le galop, et se dirigeant vers le pont de Saint-Cloud,
+crie &agrave; ses soldats: &laquo;Ils m'ont voulu tuer! ils m'ont voulu mettre hors
+la loi! ils ne savent donc pas que je suis invuln&eacute;rable, que je suis le
+dieu de la foudre!&raquo;</p>
+
+<p>Murat l'ayant joint sur le pont: &laquo;Il n'est pas raisonnable, lui dit-il,
+que celui qui a triomph&eacute; de tant d'ennemis puissans redoute des
+bavards.... Allons, g&eacute;n&eacute;ral, du courage et la victoire est &agrave; nous!&raquo;
+Bonaparte alors tourne bride, et se pr&eacute;sente de nouveau &agrave; ses soldats,
+cherchant &agrave; exciter les g&eacute;n&eacute;raux &agrave; en finir par un coup de main. Mais
+Lannes, Serrurier, Murat lui-m&ecirc;me, se montrent peu dispos&eacute;s d'abord &agrave;
+diriger les ba&iuml;onnettes contre la l&eacute;gislature.</p>
+
+<p>Cependant le plus effroyable tumulte r&eacute;gnait dans la salle. Ferme au
+fauteuil de la pr&eacute;sidence, Lucien faisait de vains efforts pour r&eacute;tablir
+le calme, demandant avec instance &agrave; ses coll&egrave;gues que son fr&egrave;re f&ucirc;t
+rappel&eacute;, entendu; et n'obtenant d'autre r&eacute;ponse que des cris: <i>hors la
+loi! aux voix la mise hors la loi contre le g&eacute;n&eacute;ral Bonaparte!</i> On alla
+jusqu'&agrave; le sommer de mettre aux voix la mise hors la loi contre son
+fr&egrave;re. Lucien indign&eacute; quitte le fauteuil, abdique la pr&eacute;sidence et en
+d&eacute;pose les marques. Il descendait &agrave; peine de la tribune, que des
+grenadiers arrivent, l'enl&egrave;vent et l'emm&egrave;nent au dehors. Lucien interdit
+apprend que c'est par ordre de son fr&egrave;re, qui l'appelle &agrave; son secours,
+d&eacute;cid&eacute; &agrave; employer la force pour dissoudre la l&eacute;gislature. Tel &eacute;tait
+l'avis de Sieyes; rel&eacute;gu&eacute; dans une chaise attel&eacute;e de six chevaux de
+poste, il attendait l'issue de l'&eacute;v&eacute;nement &agrave; la grille de Saint-Cloud.
+Il n'y avait plus &agrave; balancer. P&acirc;les et tremblans, les plus z&eacute;l&eacute;s
+partisans de Bonaparte &eacute;taient p&eacute;trifi&eacute;s, tandis que les plus timides se
+d&eacute;claraient d&eacute;j&agrave; contre son entreprise. On remarquait Jourdan et
+Augereau se tenant &agrave; l'&eacute;cart, &eacute;piant l'instant favorable d'entra&icirc;ner les
+grenadiers dans le parti populaire. Mais Sieyes, Bonaparte et
+Talleyrand, venus &agrave; Saint-Cloud avec Roederer, avaient jug&eacute;, ainsi que
+moi que, le parti n'avait <i>ni bras ni t&ecirc;te</i>. Lucien, inspirant &agrave;
+Bonaparte toute son &eacute;nergie, monte &agrave; cheval, et, en sa qualit&eacute; de
+pr&eacute;sident, requiert le concours de la force pour dissoudre l'assembl&eacute;e.
+Il entra&icirc;ne les grenadiers, qui se portent en colonnes serr&eacute;es,
+conduits par Murat, dans la salle des Cinq cents, tandis que le colonel
+Moulins fait battre la charge. La salle envahie au bruit des tambours et
+aux cris des soldats, les d&eacute;put&eacute;s sautent par les fen&ecirc;tres, jettent leur
+toge et se dispersent.</p>
+
+<p>Tel fut le d&eacute;nouement de la journ&eacute;e de Saint-Cloud (19 brumaire, 10
+novembre). Bonaparte en fut particuli&egrave;rement redevable &agrave; l'&eacute;nergie de
+son fr&egrave;re Lucien, &agrave; la d&eacute;cision de Murat, et peut-&ecirc;tre &agrave; la faiblesse
+des g&eacute;n&eacute;raux qui, lui &eacute;tant oppos&eacute;s, n'os&egrave;rent se montrer &agrave; visage
+d&eacute;couvert.</p>
+
+<p>Mais il fallait rendre nationale une journ&eacute;e anti-populaire, o&ugrave; la force
+avait triomph&eacute; d'une cohue de repr&eacute;sentation qui n'avait montr&eacute; ni
+v&eacute;ritable orateur ni chef. Il fallait sanctionner ce que l'histoire
+appellera le triomphe de l'usurpation militaire.</p>
+
+<p>Sieyes, Talleyrand, Bonaparte, Roederer, Lucien et Boulay de la Meurthe,
+qui &eacute;taient l'&acirc;me de l'entreprise, d&eacute;cident qu'il faut se h&acirc;ter de
+rassembler les d&eacute;put&eacute;s de leur parti errans dans les appartemens et dans
+les corridors de Saint-Cloud. Boulay et Lucien se mettent &agrave; leur
+recherche, en rassemblent vingt-cinq ou trente et les constituent en
+Conseil des cinq cents. De ce conciliabule, sort bient&ocirc;t un d&eacute;cret
+d'urgence portant que le g&eacute;n&eacute;ral Bonaparte, les officiers g&eacute;n&eacute;raux et
+les troupes qui l'ont second&eacute; ont bien m&eacute;rit&eacute; de la patrie. Les meneurs
+arr&ecirc;tent ensuite qu'on &eacute;tablira en faits, dans les journaux du
+lendemain, que plusieurs d&eacute;put&eacute;s ont voulu assassiner Bonaparte et que
+la majorit&eacute; du Conseil a &eacute;t&eacute; domin&eacute;e par une minorit&eacute; d'assassins.</p>
+
+<p>Vint ensuite la promulgation de l'acte du 19 brumaire, concert&eacute; aussi
+entre les meneurs pour servir de fondement l&eacute;gal &agrave; la r&eacute;volution
+nouvelle. Cet acte abolissait le Directoire; instituait une commission
+consulaire ex&eacute;cutive compos&eacute;e de Sieyes, de Roger-Ducos et de Bonaparte;
+ajournait les deux Conseils et en excluait soixante-deux membres du
+parti populaire, parmi lesquels figurait le g&eacute;n&eacute;ral Jourdan; il
+&eacute;tablissait en outre une commission l&eacute;gislative de cinquante membres
+pris &eacute;galement dans l'un et l'autre Conseil, &agrave; l'effet de pr&eacute;parer un
+nouveau travail sur la constitution de l'&Eacute;tat. Apport&eacute; du conciliabule
+des Cinq cents au Conseil des anciens, pour &ecirc;tre transform&eacute; en loi, cet
+acte n'y fut vot&eacute; que par la minorit&eacute;, la majorit&eacute; &eacute;tant rest&eacute;e morne et
+silencieuse. Ainsi l'&eacute;tablissement interm&eacute;diaire du nouvel ordre de
+choses fut converti en loi par une soixantaine de membres de la
+l&eacute;gislature, qui d'eux-m&ecirc;mes se d&eacute;clar&egrave;rent aptes aux emplois de
+ministres, d'agens diplomatiques et de d&eacute;l&eacute;gu&eacute;s de la commission
+consulaire.</p>
+
+<p>Bonaparte, avec ses deux coll&egrave;gues, vint pr&ecirc;ter serment dans le sein du
+Conseil des anciens, et le 11 novembre, vers les cinq heures du matin,
+le nouveau gouvernement quittant Saint-Cloud, alla s'installer au palais
+du Luxembourg.</p>
+
+<p>J'avais pressenti que toute l'autorit&eacute; de ce triumvirat ex&eacute;cutif
+tomberait dans les mains de celui qui &eacute;tait d&eacute;j&agrave; investi du pouvoir
+militaire. Il n'y eut plus aucun doute, apr&egrave;s la premi&egrave;re s&eacute;ance que
+tinrent dans la nuit m&ecirc;me, les trois consuls. L&agrave;, Bonaparte se saisit en
+ma&icirc;tre du fauteuil du pr&eacute;sident que Roger-Ducos ni Sieyes n'os&egrave;rent lui
+disputer. Roger, d&eacute;j&agrave; gagn&eacute;, d&eacute;clara que Bonaparte seul pouvait sauver
+la chose publique, et qu'il serait d&eacute;sormais de son avis en toute
+chose. Sieyes se tut en se mordant les l&egrave;vres. Bonaparte le sachant
+avide, lui abandonna le tr&eacute;sor priv&eacute; du Directoire: il contenait 800,000
+francs dont Sieyes se saisit; et faisant le partage du lion, il ne
+laissa qu'une centaine de mille francs &agrave; son coll&egrave;gue Roger-Ducos. Cette
+petite douceur calma un peu son ambition, car il s'attendait que
+Bonaparte s'occuperait de la guerre et lui abandonnerait les affaires
+civiles. Mais voyant, d&egrave;s la premi&egrave;re s&eacute;ance, Bonaparte disserter sur
+les finances, sur l'administration, sur les lois, sur l'arm&eacute;e, sur la
+politique, et disserter en homme capable, il dit en rentrant chez lui,
+en pr&eacute;sence de Talleyrand, de Boulay, de Cabanis, de Roederer et de
+Chazal: &laquo;Messieurs vous avez un ma&icirc;tre!&raquo;</p>
+
+<p>Il &eacute;tait facile de voir qu'un pr&ecirc;tre d&eacute;fiant, avide, gorg&eacute; d'or,
+n'oserait pas lutter long-temps avec un g&eacute;n&eacute;ral actif, jeune, d'une
+renomm&eacute;e immense et d&eacute;j&agrave; ma&icirc;tre du pouvoir par le fait. Sieyes n'avait
+d'ailleurs aucune des qualit&eacute;s qui auraient pu lui assurer une haute
+influence sur une nation fi&egrave;re et belliqueuse. Son seul titre de pr&ecirc;tre
+e&ucirc;t &eacute;loign&eacute; de lui l'arm&eacute;e; ici la ruse ne pouvait plus balancer la
+force. En voulant en faire l'essai &agrave; mon &eacute;gard, Sieyes &eacute;choua.</p>
+
+<p>On mit en d&eacute;lib&eacute;ration, d&egrave;s la seconde s&eacute;ance que tinrent les consuls,
+le changement de minist&egrave;re. On nomma d'abord le secr&eacute;taire g&eacute;n&eacute;ral de la
+commission ex&eacute;cutive, et le choix tomba sur Maret. Berthier fut le
+premier appel&eacute; comme ministre de la guerre; il rempla&ccedil;a Dubois de Cranc&eacute;
+&agrave; qui Bonaparte ne pardonna jamais son opposition contre lui; Robert
+Lindet c&eacute;da les finances &agrave; Gaudin, ancien premier commis d&eacute;vou&eacute; &agrave;
+Bonaparte; Cambac&eacute;r&egrave;s fut laiss&eacute; &agrave; la justice. Au minist&egrave;re de la marine
+on rempla&ccedil;a Bourdon par Forfait; et &agrave; l'int&eacute;rieur Quinette par le
+g&eacute;om&egrave;tre Laplace; on r&eacute;serva <i>in petto</i> les affaires &eacute;trang&egrave;res &agrave;
+Talleyrand; et par <i>interim</i> le westphalien Reinhard lui servit de
+manteau. Quand on en vint &agrave; la police, Sieyes, all&eacute;guant des motifs
+insidieux, proposa de me remplacer par Alquier: c'&eacute;tait son homme.
+Bonaparte objecta que je m'&eacute;tais bien conduit au 18 brumaire, et que
+j'avais donn&eacute; assez de gages. En effet, non-seulement j'avais favoris&eacute;
+le d&eacute;veloppement de ses dispositions pr&eacute;liminaires, mais encore, au
+moment de la crise, j'&eacute;tais parvenu &agrave; paralyser l'action de plusieurs
+d&eacute;put&eacute;s et de quelques g&eacute;n&eacute;raux qui auraient pu nuire au succ&egrave;s de la
+journ&eacute;e. A peine m'avait-il &eacute;t&eacute; connu, que j'avais fais placarder, la
+nuit m&ecirc;me dans tout Paris, une affiche d'enti&egrave;re adh&eacute;sion et
+d'ob&eacute;issance pour le sauveur de la chose publique. Je fus maintenu au
+minist&egrave;re le plus important sans doute, malgr&eacute; Sieyes, et en d&eacute;pit des
+intrigues qu'on avait fait jouer contre moi.</p>
+
+<p>Bonaparte jugea mieux l'&eacute;tat des choses; il sentit qu'il lui fallait
+encore surmonter beaucoup d'obstacles; qu'il ne suffisait pas de
+vaincre, mais qu'il fallait dompter; que ce n'&eacute;tait pas trop que d'avoir
+sous la main un ministre aguerri contre les anarchistes. Il sentit
+&eacute;galement que son int&eacute;r&ecirc;t lui commandait de s'appuyer sur l'homme qu'il
+croyait le plus capable de le tenir en garde contre un fourbe devenu son
+coll&egrave;gue. Le rapport confidentiel que je lui avais remis dans la soir&eacute;e
+m&ecirc;me de son installation au Luxembourg l'avait convaincu que la police
+voyait bien et voyait juste.</p>
+
+<p>Cependant Sieyes, qui voulait des proscriptions, ne cessait de se
+d&eacute;cha&icirc;ner contre ce qu'il appelait les opposans et les anarchistes: il
+disait &agrave; Bonaparte que l'opinion, empoisonn&eacute;e par les jacobins, devenait
+d&eacute;testable; que les bulletins de police en faisaient foi et qu'il
+fallait s&eacute;vir. &laquo;Voyez, disait-il, sous quelle couleur on s'efforce de
+repr&eacute;senter la salutaire journ&eacute;e de Saint-Cloud! A les en croire elle
+n'a eu pour ressorts et pour levier que la supercherie, le mensonge et
+l'audace. La commission consulaire n'est qu'un triumvirat investi d'une
+effrayante dictature, et qui corrompt pour asservir; l'acte du 19
+brumaire est l'&oelig;uvre de quelques transfuges abandonn&eacute;s de leurs
+coll&egrave;gues, et qui, d&eacute;pourvus de majorit&eacute;, n'en consacrent pas moins
+l'usurpation. Il faut les entendre s'expliquer sur vous, sur moi! Il ne
+faut pas qu'on nous tra&icirc;ne ainsi dans la boue, car si nous &eacute;tions avilis
+nous serions perdus. Dans le faubourg Saint-Germain les uns disent que
+c'est le parti militaire qui vient d'arracher aux avocats les r&ecirc;nes du
+gouvernement; d'autres assurent que le g&eacute;n&eacute;ral Bonaparte va jouer le
+r&ocirc;le de Monck. Ainsi les uns nous placent entre les Bourbons, les
+autres entre les fureurs des adeptes de Robespierre. Il faut s&eacute;vir pour
+que l'opinion publique ne soit pas laiss&eacute;e &agrave; la merci des royalistes et
+des anarchistes. Les derniers sont &eacute;videmment les plus dangereux, les
+plus acharn&eacute;s contre le gouvernement. C'est eux qu'il faut frapper
+d'abord. C'est surtout dans le d&eacute;but qu'un nouveau pouvoir doit montrer
+de la force.&raquo; A la suite de ce discours artificieux, Sieyes insinua
+qu'il fallait exiger du chef de la police une grande mesure de salut
+public et de s&ucirc;ret&eacute; g&eacute;n&eacute;rale; il entra&icirc;na Bonaparte. On avait d&eacute;clar&eacute;,
+le 19 brumaire, qu'il n'y aurait plus d'actes oppressifs, plus de listes
+de proscription, et le 26 on exigea de moi des nomenclatures pour former
+une liste de proscrits. Ce m&ecirc;me jour les consuls prirent un arr&ecirc;t&eacute; qui
+condamnait cinquante-neuf des principaux opposans &agrave; la d&eacute;portation sans
+jugement pr&eacute;alable, trente-sept &agrave; la Guiane fran&ccedil;aise et vingt-deux &agrave;
+l'&icirc;le d'Ol&eacute;ron. Sur ces listes se trouvaient accol&eacute;s &agrave; des noms d&eacute;cri&eacute;s
+et odieux, des noms de citoyens estim&eacute;s et recommandables. Ce que
+j'avais annonc&eacute; aux consuls arriva; l'opinion publique d&eacute;sapprouva
+hautement, et de la mani&egrave;re la plus forte, cette proscription
+impolitique et inutile.</p>
+
+<p>Il fallut c&eacute;der; on commen&ccedil;a par des exceptions. Je sollicitai et
+j'obtins la libert&eacute; de plusieurs d&eacute;put&eacute;s proscrits. Je fis sentir
+combien la France et l'arm&eacute;e seraient choqu&eacute;es de voir pers&eacute;cuter, &agrave;
+cause de ses opinions, Jourdan, par exemple, qui avait gagn&eacute; la bataille
+de Fleurus et dont la probit&eacute; &eacute;tait intacte. Le proscripteur Sieyes
+voyant Bonaparte &eacute;branl&eacute;, n'osa plus poursuivre l'ex&eacute;cution d'une mesure
+odieuse qu'il avait eu soin de m'imputer. Elle fut rapport&eacute;e, et l'on se
+borna, sur ma proposition, &agrave; placer les opposans sous la surveillance de
+la haute police.</p>
+
+<p>Les trois consuls sentirent alors combien il leur &eacute;tait n&eacute;cessaire de
+m&eacute;nager et de captiver l'opinion; plusieurs de leurs actes furent de
+nature &agrave; leur m&eacute;riter la confiance publique. Ils s'empress&egrave;rent de
+r&eacute;voquer la loi des otages et l'emprunt forc&eacute; si criant.</p>
+
+<p>Peu de jours suffirent pour ne plus laisser aucun doute que la journ&eacute;e
+du 18 brumaire obtenait l'assentiment de la nation. C'est maintenant
+une v&eacute;rit&eacute; historique; ce fut alors un fait qui d&eacute;cida le proc&egrave;s entre
+le gouvernement de plusieurs et le gouvernement d'un seul.</p>
+
+<p>Les r&eacute;publicains rigides, les amans ombrageux de la libert&eacute; virent seuls
+avec chagrin l'av&eacute;nement de Bonaparte &agrave; la magistrature supr&ecirc;me. Ils en
+tir&egrave;rent tout d'abord les cons&eacute;quences et les pr&eacute;sages les plus
+sinistres; ils ont fini par avoir raison: nous verrons pourquoi et nous
+en assignerons les causes.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tais d&eacute;clar&eacute; contre les proscriptions et contre toute mesure
+g&eacute;n&eacute;rale; j'avais dit aux consuls toute la v&eacute;rit&eacute;. S&ucirc;r d&eacute;sormais de mon
+cr&eacute;dit, et me voyant affermi dans le minist&egrave;re, je m'attachais &agrave; donner
+&agrave; la police g&eacute;n&eacute;rale un caract&egrave;re de dignit&eacute;, de justice et de
+mod&eacute;ration, qu'il n'a pas d&eacute;pendu de moi de rendre plus durable. Sous le
+Directoire, les filles publiques &eacute;taient employ&eacute;es au vil m&eacute;tier de
+l'espionnage; je d&eacute;fendis de se servir de ces honteux instrumens, ne
+voulant donner &agrave; l'&oelig;il scrutateur de la police que la direction de
+l'observation et non celle de la d&eacute;lation.</p>
+
+<p>Je fis respecter aussi le malheur en obtenant l'adoucissement du sort
+des &eacute;migr&eacute;s naufrag&eacute;s sur nos c&ocirc;tes du nord, parmi lesquels figuraient
+des noms appartenant &agrave; la fleur de l'ancienne noblesse. Je ne me
+contentai pas de ce premier essai d'un retour &agrave; l'humanit&eacute; nationale; je
+fis aux consuls un rapport o&ugrave; je sollicitai la lib&eacute;ration de tous les
+&eacute;migr&eacute;s que la temp&ecirc;te avaient jet&eacute;s sur le sol de la patrie. J'arrachai
+ce grand acte de cl&eacute;mence, qui d&egrave;s-lors me valut la confiance des
+royalistes dispos&eacute;s &agrave; se soumettre au gouvernement.</p>
+
+<p>Mes deux instructions aux &eacute;v&ecirc;ques et aux pr&eacute;fets publi&eacute;es &agrave; cette
+&eacute;poque, firent aussi quelque sensation dans le public. On les remarqua
+d'autant plus, que j'y parlais un langage tomb&eacute; en dessu&eacute;tude: celui de
+la raison et de la tol&eacute;rance que j'ai toujours cru tr&egrave;s-compatible avec
+la politique d'un gouvernement assez fort pour &ecirc;tre juste. Toutefois ces
+deux instructions furent diversement interpr&ecirc;t&eacute;es. Selon les uns, elles
+portaient le cachet de la pr&eacute;voyance et de cet art profond de remuer le
+c&oelig;ur humain qui est le propre de l'homme d'&eacute;tat; selon d'autres, elles
+tendaient &agrave; substituer la morale &agrave; la religion, et la police &agrave; la
+justice. Mais ceux qui soutenaient cette derni&egrave;re opinion ne
+r&eacute;fl&eacute;chissaient pas &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; nous nous trouvions. Mes deux
+circulaires existent; elles sont imprim&eacute;es; qu'on les relise, et on
+verra qu'il fallait quelque courage et des id&eacute;es positives pour faire
+passer alors soit les sentimens, soit les doctrines qui y sont
+exprim&eacute;es.</p>
+
+<p>Ainsi de salutaires modifications et une tranquillit&eacute; moins incertaine
+furent les premiers gages qu'offrit le nouveau gouvernement &agrave; l'attente
+des Fran&ccedil;ais. Ils applaudirent &agrave; la soudaine &eacute;l&eacute;vation de l'illustre
+g&eacute;n&eacute;ral qui, dans l'administration de l'&eacute;tat, montrait autant de vigueur
+que de prudence. Abstraction faite des d&eacute;magogues, chaque parti se
+persuada que cette nouvelle r&eacute;volution tournerait &agrave; son avantage. Tel
+fut surtout le r&ecirc;ve des royalistes; ils virent dans Bonaparte le Monck
+de la r&eacute;publique expirante, et ce r&ecirc;ve favorisa singuli&egrave;rement les vues
+du jeune consul. Fatigu&eacute;, d&eacute;go&ucirc;t&eacute; de r&eacute;volution, le parti mod&eacute;r&eacute;
+lui-m&ecirc;me, confondant ses v&oelig;ux avec ceux des contre-r&eacute;volutionnaires,
+souhaita ouvertement la modification du r&eacute;gime r&eacute;publicain et sa fusion
+avec une monarchie mixte. Mais le temps n'&eacute;tait pas encore venu de
+transformer la d&eacute;mocratie en monarchie r&eacute;publicaine; on ne pouvait y
+parvenir que par la fusion de tous les partis, et l'on en &eacute;tait loin
+encore. La nouvelle administration favorisait au contraire une sorte de
+r&eacute;action morale contre la r&eacute;volution et la duret&eacute; de ses lois. Les
+&eacute;crits en vogue avaient une tendance au royalisme; on y marchait &agrave;
+grands pas selon les clameurs des r&eacute;publicains. Ces clameurs &eacute;taient
+accr&eacute;dit&eacute;es par des royalistes imprudens, par des ouvrages qui
+rappelaient le souvenir et les malheurs des Bourbons: <i>Irma</i>, par
+exemple, qui faisait alors fureur dans Paris, parce qu'on croyait y
+trouver le r&eacute;cit des touchantes infortunes de Madame royale<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p>
+
+<p>Dans tout autre tems, la police aurait fait saisir une semblable
+production; mais il me fallut sacrifier l'opinion publique &agrave; la raison
+d'&eacute;tat, et la raison d'&eacute;tat voulait qu'on amor&ccedil;&acirc;t le royalisme.
+Toutefois les maximes et les int&eacute;r&ecirc;ts de la r&eacute;volution &eacute;taient encore
+trop vivaces pour qu'on p&ucirc;t les heurter sans compensation. Je crus de
+mon devoir de refroidir les esp&eacute;rances des contre-r&eacute;volutionnaires, et
+de relever le courage des r&eacute;publicains. Je fis observer au consul qu'il
+y avait encore bien des m&eacute;nagemens &agrave; garder; qu'ayant man&oelig;uvr&eacute; avec des
+hommes sinc&egrave;rement attach&eacute;s aux formes r&eacute;publicaines, aux libert&eacute;s
+publiques, et l'arm&eacute;e elle-m&ecirc;me en &eacute;tant imbue, il ne pouvait s'isoler
+sans danger ni de son propre parti ni de l'arm&eacute;e; qu'il lui fallait
+d'ailleurs sortir du provisoire et se cr&eacute;er un &eacute;tablissement fixe.</p>
+
+<p>A cette &eacute;poque l'attention du gouvernement vint s'absorber dans les
+travaux pr&eacute;paratoires des deux commissions l&eacute;gislatives interm&eacute;diaires.
+Celle des Cinq cents &eacute;tait conduite par Lucien, Boulay, Jacqueminot et
+Daunou; celle des Anciens l'&eacute;tait par Lemercier, Lebrun et R&eacute;gnier.
+L'homme le plus fort &eacute;tait sans contredit Lebrun; ses avis, Bonaparte
+les r&eacute;clamait et les recevait avec d&eacute;f&eacute;rence. Il s'agissait de discuter
+en grande conf&eacute;rence le nouveau projet d'organisation sociale que Sieyes
+d&eacute;sirait pr&eacute;senter pour remplacer la constitution de l'an III, dont il
+ambitionnait de faire les fun&eacute;railles. Sieyes, dont l'arri&egrave;re-pens&eacute;e
+&eacute;tait connue de Bonaparte, affectait un grand myst&egrave;re; il disait qu'il
+n'avait rien de pr&ecirc;t; qu'il n'avait pas le temps de mettre ses papiers
+en ordre. Il jouait le silence, en cela semblable &agrave; ces auteurs &agrave; la
+mode, qui, d&eacute;vor&eacute;s du d&eacute;sir de lire leurs &eacute;crits, se font d'abord prier
+par coquetterie et par ton, avant de c&eacute;der aux instances d'un public
+curieux et souvent moqueur. Je fus charg&eacute; de p&eacute;n&eacute;trer ses myst&egrave;res.
+J'employai R&eacute;al, qui, usant de beaucoup d'adresse avec une apparence de
+bonhomie, d&eacute;couvrit les bases du projet de Sieyes en faisant jaser
+Ch&eacute;nier, l'un de ses confidens, au sortir d'un d&icirc;ner o&ugrave; les vins et
+d'autres enivrans n'avaient pas &eacute;t&eacute; &eacute;pargn&eacute;s.</p>
+
+<p>Sur ces donn&eacute;es, il y eut un conseil secret o&ugrave; je fus appel&eacute;. Bonaparte,
+Cambac&eacute;r&egrave;s, Lebrun, Lucien, Joseph, Berthier, R&eacute;al, Regnault et Roederer
+&eacute;taient pr&eacute;sens. L&agrave; nous discut&acirc;mes un contre-projet et la conduite que
+devait tenir Bonaparte dans les conf&eacute;rences g&eacute;n&eacute;rales qu'on attendait
+avec impatience.</p>
+
+<p>Enfin, vers la mi-d&eacute;cembre, les trois consuls et les deux commissions
+l&eacute;gislatives se r&eacute;unirent dans l'appartement de Bonaparte. Les
+conf&eacute;rences s'ouvraient &agrave; neuf heures du soir et se prolongeaient jusque
+bien avant dans la nuit. Daunou &eacute;tait charg&eacute; de la r&eacute;daction. Sieyes &agrave;
+la premi&egrave;re s&eacute;ance ne dit mot; press&eacute; et &agrave; force d'instances, il donna
+ensuite pi&egrave;ces &agrave; pi&egrave;ces ses th&eacute;ories renferm&eacute;es dans des cahiers
+diff&eacute;rens. Avec un ton d'oracle, il d&eacute;roula successivement les bases de
+sa constitution ch&eacute;rie. Elle cr&eacute;ait un Tribunal compos&eacute; de cent membres
+appel&eacute;s &agrave; discuter les lois; un Corps l&eacute;gislatif plus nombreux appel&eacute; &agrave;
+les admettre ou &agrave; les rejeter par le vote sans discussion orale; et
+enfin un S&eacute;nat compos&eacute; de membres &eacute;lus &agrave; vie, avec la mission plus
+importante de veiller &agrave; la conservation des lois et des constitutions de
+l'&Eacute;tat. Toutes ces bases, contre lesquelles Bonaparte ne fit aucune
+objection s&eacute;rieuse, furent successivement adopt&eacute;es. Quant au
+gouvernement, Sieyes lui donnait l'initiative des lois, et cr&eacute;ait, &agrave; cet
+effet, un Conseil d'&eacute;tat charg&eacute; de m&ucirc;rir, de r&eacute;diger les projets et les
+r&eacute;glemens de l'administration publique. On savait que le gouvernement de
+Sieyes devait se terminer en pointe, en une esp&egrave;ce de sommit&eacute;
+monarchique plant&eacute;e sur des bases r&eacute;publicaines, id&eacute;e dont il &eacute;tait
+entich&eacute; depuis long-temps; on attendait avec une curiosit&eacute; attentive et
+m&ecirc;me impatiente qu'il d&eacute;couvr&icirc;t enfin le chapiteau de son &eacute;difice
+constitutionnel. Que proposa Sieyes? un <i>grand &eacute;lecteur</i> &agrave; vie choisi
+par le S&eacute;nat conservateur, si&eacute;geant &agrave; Versailles, repr&eacute;sentant la
+majorit&eacute; de la nation, avec six millions de revenus, trois mille hommes
+pour sa garde, et n'ayant d'autres fonctions que de nommer deux consuls,
+celui de <i>la paix</i> et celui de <i>la guerre</i>, tous deux ind&eacute;pendans l'un
+de l'autre dans l'exercice de leurs fonctions.</p>
+
+<p>Et ce <i>grand &eacute;lecteur</i>, en cas de mauvais choix, pouvait &ecirc;tre <i>absorb&eacute;</i>
+par le S&eacute;nat qui &eacute;tait investi du droit d'appeler dans son sein, sans en
+donner les motifs, tout d&eacute;positaire de l'autorit&eacute; publique, les deux
+consuls et le grand &eacute;lecteur lui-m&ecirc;me; devenu membre du S&eacute;nat, ce
+dernier n'aurait plus eu aucune part directe &agrave; l'action du gouvernement.</p>
+
+<p>Ici Bonaparte ne put y tenir; se levant et poussant un &eacute;clat de rire, il
+prit le cahier des mains de Sieyes et sabra d'un trait de plume ce qu'il
+appela tout haut des niaiseries m&eacute;taphysiques. Sieyes, qui d'ordinaire
+boudait au lieu de r&eacute;sister aux objections, d&eacute;fendit pourtant son grand
+&eacute;lecteur, et dit qu'apr&egrave;s tout un roi ne devait pas &ecirc;tre autre chose.
+Bonaparte r&eacute;pliqua avec vivacit&eacute; qu'il prenait l'ombre pour le corps,
+l'abus pour le principe; qu'il ne pouvait y avoir dans le gouvernement
+aucun pouvoir d'action sans une ind&eacute;pendance puis&eacute;e et d&eacute;finie dans la
+pr&eacute;rogative; il fit encore plusieurs objections concert&eacute;es et pr&eacute;par&eacute;es,
+auxquelles Sieyes r&eacute;pondit mal; et s'&eacute;chauffant de plus en plus, il
+finit par cette apostrophe: &laquo;Comment avez-vous pu croire, citoyen
+Sieyes, qu'un homme d'honneur, qu'un homme de talent et de quelque
+capacit&eacute; dans les affaires voul&ucirc;t jamais consentir &agrave; n'&ecirc;tre qu'un cochon
+&agrave; l'engrais de quelques millions dans le ch&acirc;teau royal de Versailles?&raquo;
+&Eacute;gay&eacute;s par cette sortie, les membres de la conf&eacute;rence s'&eacute;tant pris &agrave;
+rire, Sieyes, qui avait d&eacute;j&agrave; montr&eacute; de l'ind&eacute;cision, resta confondu et
+son <i>grand &eacute;lecteur</i> fut coul&eacute; &agrave; fond.</p>
+
+<p>Il est certain que Sieyes cachait des vues profondes dans cette forme
+ridicule de gouvernement, et que s'il l'e&ucirc;t fait adopter il en serait
+rest&eacute; l'arbitre. C'est lui vraisemblablement que le S&eacute;nat e&ucirc;t nomm&eacute;
+<i>grand &eacute;lecteur</i>, et c'est lui qui e&ucirc;t nomm&eacute; Bonaparte, consul de la
+guerre, sauf &agrave; l'<i>absorber</i> en temps opportun. Par l&agrave; tout serait rest&eacute;
+dans ses mains, et il lui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; facile, en se faisant absorber
+lui-m&ecirc;me, de faire appeler tel autre personnage &agrave; la t&ecirc;te du
+gouvernement, et de transformer, par une transition adroitement
+pr&eacute;par&eacute;e, un pouvoir ex&eacute;cutif &eacute;lectif en royaut&eacute; h&eacute;r&eacute;ditaire, pour telle
+dynastie qu'il lui e&ucirc;t convenu d'&eacute;tablir dans l'int&eacute;r&ecirc;t d'une
+r&eacute;volution dont il &eacute;tait le hy&eacute;rophante.</p>
+
+<p>Mais sa marche tortueuse et suspecte amena la vive r&eacute;sistance du consul,
+&agrave; laquelle il aurait d&ucirc; s'attendre; et de l&agrave; le renversement de ses
+projets. Toutefois il n'avait pas n&eacute;glig&eacute; de se m&eacute;nager, comme on le
+verra bient&ocirc;t, une retraite s&ucirc;re &agrave; l'abri des coups de la fortune.</p>
+
+<p>Il ne suffisait pas d'&eacute;carter le projet de Sieyes; il fallait encore que
+les adh&eacute;rens, les conseillers intimes du g&eacute;n&eacute;ral-consul fissent passer
+un mode quelconque de gouvernement pour rester les ma&icirc;tres du pouvoir.
+Tout &eacute;tait pr&ecirc;t. N&eacute;anmoins, malgr&eacute; la retraite personnelle de Sieyes, on
+vit revenir &agrave; la charge le parti qui, attach&eacute; &agrave; ses conceptions en
+d&eacute;sespoir de cause, proposa l'adoption des formes purement
+r&eacute;publicaines. On mit alors en avant et on leur opposa la cr&eacute;ation d'un
+pr&eacute;sident &agrave; l'instar des &Eacute;tats-Unis, pour dix ans, libre dans le choix
+de ses ministres, de son Conseil d'&eacute;tat et de tous les agens de
+l'administration. D'autres, aussi appost&eacute;s, furent d'avis de d&eacute;guiser la
+magistrature unique de pr&eacute;sident; et, &agrave; cet effet, ils offrirent de
+concilier les opinions diverses, en composant un gouvernement de trois
+consuls, dont deux, ne seraient que des conseillers n&eacute;cessaires.</p>
+
+<p>Mais quand on voulut faire d&eacute;cider qu'il y aurait un premier consul
+investi du pouvoir supr&ecirc;me, ayant le droit de nomination et de
+r&eacute;vocation &agrave; tous les emplois, et que les deux autres consuls auraient
+voix consultative seulement, les objections s'&eacute;lev&egrave;rent. Chazal, Daunou,
+Courtois, Ch&eacute;nier, et d'autres encore y invoqu&egrave;rent des limites
+constitutionnelles; ils repr&eacute;sent&egrave;rent que si le g&eacute;n&eacute;ral Bonaparte
+s'emparait de la dignit&eacute; de magistrat supr&ecirc;me sans &eacute;lection pr&eacute;alable,
+il d&eacute;noterait l'ambition d'un usurpateur, et justifierait l'opinion de
+ceux qui pr&eacute;tendaient qu'il n'avait fait la journ&eacute;e du 18 brumaire qu'&agrave;
+son profit. Faisant pour l'&eacute;carter un dernier effort, ils lui offrirent
+la dignit&eacute; de g&eacute;n&eacute;ralissime avec le pouvoir de faire la guerre ou la
+paix, et de traiter avec les puissances &eacute;trang&egrave;res. &laquo;Je veux rester &agrave;
+Paris, reprit Bonaparte avec vivacit&eacute; et en se rongeant les ongles; je
+veux rester &agrave; Paris, je suis consul.&raquo; Alors Ch&eacute;nier rompant le silence,
+parla de libert&eacute;, de r&eacute;publique, de la n&eacute;cessit&eacute; de mettre un frein au
+pouvoir, insistant avec force et courage pour l'adoption de la mesure de
+l'<i>absorption</i> au S&eacute;nat. &laquo;Cela ne sera pas! s'&eacute;cria Bonaparte en col&egrave;re
+et frappant du pied; il y aura plut&ocirc;t du sang jusqu'aux genoux!...&raquo; A
+ces mots qui changeaient en drame une d&eacute;lib&eacute;ration jusqu'alors mesur&eacute;e,
+chacun resta interdit, et la majorit&eacute; enlev&eacute;e remit le pouvoir, non &agrave;
+trois consuls, le deuxi&egrave;me et troisi&egrave;me n'ayant que voix consultative,
+mais &agrave; un seul nomm&eacute; pour dix ans, r&eacute;&eacute;ligible, promulguant les lois,
+nommant et r&eacute;voquant &agrave; volont&eacute; tous les agens de la puissance ex&eacute;cutive,
+faisant la paix ou la guerre, et enfin, se nommant lui-m&ecirc;me. En effet,
+Bonaparte, &eacute;vitant de faire du S&eacute;nat une institution pr&eacute;alable, ne
+voulut pas m&ecirc;me &ecirc;tre premier consul par le fait des s&eacute;nateurs.</p>
+
+<p>Soit d&eacute;pit, soit orgueil, Sieyes refusa d'&ecirc;tre l'un des consuls
+accessoires; on s'y attendait, et le choix qui d&eacute;j&agrave; &eacute;tait fait, <i>in
+petto</i>, par Bonaparte, tomba sur Cambac&eacute;r&egrave;s et sur Lebrun, de nuance
+politique diff&eacute;rente. L'un conventionnel, ayant vot&eacute; la mort, avait
+embrass&eacute; la r&eacute;volution dans ses principes ainsi que dans ses
+cons&eacute;quences, mais en froid &eacute;go&iuml;ste; l'autre, nourri dans les maximes du
+despotisme minist&eacute;riel, sous le chancelier Maupeou dont il fut le
+secr&eacute;taire intime, tenant peu aux th&eacute;ories, ne s'attachait gu&egrave;res qu'&agrave;
+l'action du pouvoir; l'un, impuissant d&eacute;fenseur des principes de la
+r&eacute;volution et de ses int&eacute;r&ecirc;ts, penchait pour le retour des distinctions,
+des honneurs et des abus; l'autre &eacute;tait un avocat plus chaud, plus
+int&egrave;gre, de l'ordre social, des m&oelig;urs et de la foi publique. Tous deux
+&eacute;taient &eacute;clair&eacute;s, et probes quoique avides.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Sieyes, nomm&eacute; s&eacute;nateur, il concourut avec Cambac&eacute;r&egrave;s et Lebrun &agrave;
+organiser le S&eacute;nat, dont il fut le premier pr&eacute;sident. En r&eacute;compense de
+sa docilit&eacute; &agrave; laisser tomber le timon des affaires dans les mains du
+g&eacute;n&eacute;ral-consul, on lui d&eacute;cerna la terre de Crosne, don magnifique d'un
+million, outre vingt-cinq mille livres de rentes comme s&eacute;nateur, et
+ind&eacute;pendamment de son pot-de-vin directorial de six cent mille francs,
+qu'il appelait <i>sa poire pour la soif</i>. D&eacute;consid&eacute;r&eacute; d&egrave;s-lors et an&eacute;anti
+dans de myst&eacute;rieuses sensualit&eacute;s, il fut annull&eacute; politiquement.</p>
+
+<p>Un d&eacute;cret du 20 novembre portait que les deux pr&eacute;c&eacute;dens Conseils
+l&eacute;gislatifs se rassembleraient de plein droit en f&eacute;vrier 1820. Pour
+mieux &eacute;luder ce d&eacute;cret dont l'ex&eacute;cution e&ucirc;t compromis le consulat, on
+soumit la nouvelle constitution &agrave; l'acceptation du peuple fran&ccedil;ais. Il
+ne s'agissait plus de le r&eacute;unir en assembl&eacute;es primaires, en consacrant
+de nouveau le principe de la d&eacute;mocratie, mais d'ouvrir dans toutes les
+administrations et chez les officiers publics des registres sur lesquels
+les citoyens devaient inscrire leurs votes. Ces votes s'&eacute;lev&egrave;rent &agrave;
+trois millions et plus, et je puis affirmer qu'il n'y eut dans le
+recensement aucune fraude, tant la r&eacute;volution de brumaire &eacute;tait re&ccedil;ue
+favorablement par la grande majorit&eacute; des Fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Neuf fois en moins de sept ans, depuis la chute de l'autorit&eacute; royale, la
+nation avait vu le gouvernail changer de main et le vaisseau de l'&Eacute;tat
+se jeter sur de nouveaux &eacute;cueils. Cette fois le pilote inspira
+g&eacute;n&eacute;ralement plus de confiance. On le jugeait ferme et habile, et son
+gouvernement se rapprochait d'ailleurs des formes de la stabilit&eacute;.</p>
+
+<p>Du jour o&ugrave; Bonaparte se d&eacute;clara premier consul et fut reconnu comme
+tel, il jugea que son r&egrave;gne datait r&eacute;ellement de cette &eacute;poque et il ne
+le dissimula point dans l'action int&eacute;rieure de son gouvernement. On vit
+le r&eacute;publicanisme perdre chaque jour de sa sombre aust&eacute;rit&eacute;, et les
+conversions se multiplier en faveur de l'unit&eacute; du pouvoir.</p>
+
+<p>Le consul nous persuadait et nous nous persuadions volontiers que cette
+unit&eacute; n&eacute;cessaire dans le gouvernement ne porterait aucune atteinte &agrave;
+l'&oelig;uvre r&eacute;publicaine; et, en effet, jusqu'&agrave; la bataille de Marengo les
+formes de la r&eacute;publique subsist&egrave;rent; on n'osa pas s'&eacute;carter du langage
+et de l'esprit de ce gouvernement. Bonaparte, premier consul,
+s'astreignit &agrave; ne para&icirc;tre en effet que le magistrat du peuple et le
+chef des soldats.</p>
+
+<p>Il prit les r&ecirc;nes du gouvernement le 25 d&eacute;cembre, et son nom fut
+d&eacute;sormais &agrave; la t&ecirc;te des actes publics, innovation inconnue depuis la
+naissance de la r&eacute;publique. Jusqu'alors les chefs de l'&Eacute;tat avaient
+habit&eacute; le palais du Luxembourg; nul n'avait encore os&eacute; envahir le
+domicile des rois. Bonaparte, plus hardi, quitte le Luxembourg et vient
+avec pompe et en grand appareil militaire occuper le ch&acirc;teau des
+Tuileries, d&eacute;sormais le s&eacute;jour du premier consul. Le S&eacute;nat si&eacute;ge au
+Luxembourg et le Tribunat au Palais-Royal.</p>
+
+<p>Cette magnificence plut &agrave; la nation, qui s'applaudit d'&ecirc;tre repr&eacute;sent&eacute;e
+d'une mani&egrave;re plus digne d'elle. La splendeur et l'&eacute;tiquette reprirent
+une partie de leur empire. Paris vit rena&icirc;tre les cercles, les bals, les
+f&ecirc;tes somptueuses. Observateur des convenances, rigide m&ecirc;me en fait de
+d&eacute;cence publique, Bonaparte, rompant les anciennes liaisons de Jos&eacute;phine
+et les siennes m&ecirc;mes, bannit de son palais les femmes de m&oelig;urs
+d&eacute;cri&eacute;es, ou m&ecirc;me suspectes, qui avaient figur&eacute; dans les cercles les
+plus brillans et dans les intrigues du Luxembourg, sous le r&egrave;gne du
+Directoire.</p>
+
+<p>Les commencemens d'un nouveau r&egrave;gne sont presque toujours heureux; il en
+fut de m&ecirc;me du consulat, signal&eacute; par la r&eacute;forme d'un grand nombre
+d'abus, par des actes de sagesse et d'humanit&eacute;, par le syst&egrave;me de
+justice et de mod&eacute;ration qu'adopt&egrave;rent les consuls. Le rappel d'une
+partie des d&eacute;put&eacute;s frapp&eacute;s par les d&eacute;crets du 19 fructidor, fut un grand
+acte de sagesse, de fermet&eacute; et d'&eacute;quit&eacute;. Il en fut de m&ecirc;me de la
+cl&ocirc;ture de la liste des &eacute;migr&eacute;s. Les consuls accord&egrave;rent la radiation
+d'un grand nombre de membres distingu&eacute;s de l'Assembl&eacute;e constituante.
+J'eus la satisfaction de faire rentrer et rayer de la liste fatale, le
+c&eacute;l&egrave;bre Cazal&egrave;s, de m&ecirc;me que son ancien coll&egrave;gue Malouet, homme d'un
+vrai talent et d'une probit&eacute; intacte. Ainsi que moi, l'ex-constituant
+Malouet avait profess&eacute; jadis &agrave; l'Oratoire, et je lui portais une
+affection extr&ecirc;me. On verra qu'il me paya d'un retour constant et
+sinc&egrave;re.</p>
+
+<p>La r&eacute;organisation de l'ordre judiciaire et l'institution des pr&eacute;fectures
+marqu&egrave;rent &eacute;galement les commencemens heureux du consulat, dont se
+ressentit la composition des nouvelles autorit&eacute;s. Mais, il faut le dire,
+ce tableau consolant fut bient&ocirc;t rembruni. &laquo;Je ne veux pas gouverner en
+chef d&eacute;bonnaire, me dit un soir Bonaparte; la pacification de l'Ouest ne
+va pas; il y a trop de licence et de jactance dans les &eacute;crits!&raquo; Le
+r&eacute;veil fut terrible.</p>
+
+<p>L'ex&eacute;cution du jeune Toustain, celle du comte de Frott&eacute; et de ses
+compagnons d'armes, la suppression d'une partie des journaux, le style
+mena&ccedil;ant des derni&egrave;res proclamations, en gla&ccedil;ant d'effroi les
+r&eacute;publicains et les royalistes, firent &eacute;vanouir, dans presque toute la
+France, les esp&eacute;rances si douces d'un gouvernement &eacute;quitable et humain.
+Je fis sentir au premier consul la n&eacute;cessit&eacute; de dissiper ces nuages. Il
+s'adoucit, gagna les &eacute;migr&eacute;s par des faveurs et des emplois; il rendit
+les &eacute;glises au culte catholique; tint les r&eacute;publicains en minorit&eacute; ou &agrave;
+l'&eacute;cart, mais sans les pers&eacute;cuter; il se d&eacute;clara le fl&eacute;au des traitans.</p>
+
+<p>Toutes les sources du cr&eacute;dit &eacute;taient ou taries ou an&eacute;anties &agrave;
+l'av&eacute;nement du consul, par l'effet du d&eacute;sordre, des dilapidations et du
+gaspillage qui s'&eacute;taient gliss&eacute;s dans toutes les branches de
+l'administration et des revenus publics. Il fallut cr&eacute;er des ressources
+pour faire face &agrave; la guerre et &agrave; toutes les parties du service. On
+emprunta douze millions au commerce de Paris; on s'assura vingt-quatre
+millions de la vente des domaines de la maison d'Orange, et enfin on mit
+en circulation cent cinquante millions de bons de rescriptions de rachat
+de rentes. En d&eacute;cr&eacute;tant ces op&eacute;rations, le premier consul vit combien il
+lui serait difficile de sortir de la tutelle ruineuse des traitans: il
+les avait en horreur. La note suivante dont il me remit une copie plus
+tard, le pr&eacute;vint et l'aigrit singuli&egrave;rement contre nos principaux
+banquiers et fournisseurs. Voici cette note:</p>
+
+<p>&laquo;Les individus ci-apr&egrave;s d&eacute;nomm&eacute;s sont ma&icirc;tres de la fortune publique:
+ils donnent l'impulsion au cours des effets publics, et poss&egrave;dent &agrave; eux
+tous cent millions de capitaux environ; ils disposent en outre de
+quatre-vingt millions de cr&eacute;dit, savoir: Armand S&eacute;guin, Vanderberg,
+Launoy, Collot, Hinguerlot, Ouvrard, les fr&egrave;res Michel, Bastide, Marion
+et R&eacute;camier. Les partisans du suisse Haller ont triomph&eacute;, parce que ce
+Suisse, dont le premier consul ne veut pas adopter les plans de
+finances, a pr&eacute;dit la baisse qui a lieu dans ce moment.&raquo;</p>
+
+<p>Bonaparte ne pouvait soutenir l'id&eacute;e de ces fortunes subites et si
+colossales; on e&ucirc;t dit qu'il craignait d'y rester asservi. Il les
+regardait g&eacute;n&eacute;ralement comme les fruits honteux des dilapidations et de
+l'usure publique. Il n'avait accompli le 18 brumaire qu'avec l'argent
+que lui avait pr&ecirc;t&eacute; Collot, et il en &eacute;tait humili&eacute;. Joseph Bonaparte
+lui-m&ecirc;me ne fit l'acquisition de Morfontaine qu'avec les deux millions
+que lui pr&ecirc;ta Collot. &laquo;Oui, disait-il &agrave; son fr&egrave;re, vous voulez faire le
+seigneur avec les &eacute;cus d'autrui; mais c'est sur moi que tombera tout le
+poids de l'usure.&raquo;</p>
+
+<p>J'eus beaucoup de peine, ainsi que le consul Lebrun, &agrave; calmer ses
+emportemens contre les banquiers et les fournisseurs, et &agrave; d&eacute;tourner les
+mesures acerbes dont il aurait voulu d&egrave;s-lors les frapper. Il comprenait
+peu la th&eacute;orie du cr&eacute;dit public, et l'on voyait qu'il avait un secret
+penchant &agrave; traiter parmi nous la partie des finances dans le syst&egrave;me
+d'avanies adopt&eacute; en &Eacute;gypte, en Turquie et dans tout l'Orient. Il lui
+fallut pourtant recourir &agrave; Vanderberg pour ouvrir la campagne; il lui
+confia les fournitures. Ses ombrages s'&eacute;tendaient sur toutes les parties
+occultes du gouvernement. C'&eacute;tait toujours moi qu'il chargeait de
+v&eacute;rifier ou de contr&ocirc;ler les notes secr&egrave;tes que les intrigans et les
+postulans de places ne manquaient pas de lui faire parvenir. Par l&agrave; on
+voit combien mes fonctions &eacute;taient d&eacute;licates; j'&eacute;tais le seul qui p&ucirc;t
+corriger ses pr&eacute;ventions ou en triompher, en mettant chaque jour sous
+ses yeux, par mes bulletins de police, l'expression de toutes les
+opinions, de toutes les pens&eacute;es, et le relev&eacute; des circonstances secr&egrave;tes
+dont la connaissance int&eacute;ressait la s&ucirc;ret&eacute; ou la tranquillit&eacute; de l'&Eacute;tat.
+J'eus soin, pour ne pas l'effaroucher, de r&eacute;diger &agrave; part tout ce qui
+aurait pu le choquer dans ses conf&eacute;rences ou ses communications avec les
+deux autres consuls. Mes rapports avec lui &eacute;taient trop fr&eacute;quens pour ne
+pas &ecirc;tre scabreux. Mais je soutins le ton de la v&eacute;rit&eacute; et de la
+franchise temp&eacute;r&eacute; par le d&eacute;vouement, et ce d&eacute;vouement &eacute;tait sinc&egrave;re. Je
+trouvai dans cet homme unique, pr&eacute;cis&eacute;ment ce qu'il fallait pour r&eacute;gler
+et maintenir cette <i>unit&eacute;</i> de pouvoir dans la puissance ex&eacute;cutive, sans
+laquelle tout serait retomb&eacute; dans le d&eacute;sordre et le chaos. Mais je le
+trouvai avec des passions violentes, et une disposition naturelle au
+despotisme qui prenait sa source dans son caract&egrave;re et dans l'habitude
+des camps. Je me flattais de lui opposer avec succ&egrave;s la digue de la
+prudence et de la raison, et assez souvent je r&eacute;ussis au-del&agrave; de mes
+esp&eacute;rances.</p>
+
+<p>A cette &eacute;poque, Bonaparte n'avait plus &agrave; redouter dans l'int&eacute;rieur
+aucune opposition mat&eacute;rielle, que celle de quelques bandes royalistes
+qui, dans les d&eacute;partemens de l'Ouest et principalement dans le Morbihan,
+avaient encore les armes &agrave; la main. En Europe, son pouvoir n'&eacute;tait ni
+aussi affermi ni aussi incontest&eacute;. Il sentit parfaitement et &agrave; l'avance
+qu'il ne pourrait jeter de profondes racines que par de nouvelles
+victoires. Il en &eacute;tait avide.</p>
+
+<p>Mais la France sortait d'une crise; ses finances &eacute;taient &eacute;puis&eacute;es; si
+l'anarchie &eacute;tait vaincue, le royalisme ne l'&eacute;tait point encore, et
+l'esprit r&eacute;publicain fermentait sourdement en dehors de la sph&egrave;re du
+pouvoir. Quant aux arm&eacute;es fran&ccedil;aises, malgr&eacute; leurs avantages r&eacute;cens en
+Hollande et en Suisse, elles &eacute;taient encore hors d'&eacute;tat de reprendre
+l'offensive. L'Italie &eacute;tait perdue toute enti&egrave;re; les Apennins
+n'arr&ecirc;taient m&ecirc;me plus les soldats de l'Autriche.</p>
+
+<p>Que fit Bonaparte? Bien conseill&eacute; par son ministre des affaires
+&eacute;trang&egrave;res, il mit &agrave; profit avec sagacit&eacute; les passions de l'empereur
+Paul I<sup>er</sup> pour le d&eacute;tacher tout-&agrave;-fait de la coalition; puis il
+apparut dans la politique ostensible de l'Europe, en mettant au jour sa
+fameuse lettre au roi d'Angleterre; elle contenait des ouvertures dans
+une forme insolite. Le premier consul y vit le double avantage de faire
+croire &agrave; des vues pacifiques de sa part, et de persuader &agrave; la France,
+apr&egrave;s un refus auquel il s'attendait, qu'il fallait pour conqu&eacute;rir la
+paix, objet de tous ses v&oelig;ux, de l'argent, du fer et des soldats.</p>
+
+<p>Quand un jour, au sortir de son conseil priv&eacute;, il me dit d'un ton
+d'inspir&eacute; qu'il &eacute;tait s&ucirc;r de reconqu&eacute;rir l'Italie avant trois mois, je
+vis d'abord un peu de jactance dans ce propos, et pourtant je fus
+persuad&eacute;. Carnot, appel&eacute; depuis peu au minist&egrave;re de la guerre, s'aper&ccedil;ut
+comme moi qu'il &eacute;tait une chose que Bonaparte savait par-dessus tout, et
+cette chose, c'&eacute;tait la science pratique de la guerre. Mais quand
+Bonaparte m'eut dit positivement qu'il entendait qu'avant son d&eacute;part
+pour l'arm&eacute;e, tous les d&eacute;partemens de l'Ouest fussent tranquilles, et
+qu'il en eut indiqu&eacute; les moyens qui co&iuml;ncidaient avec mes propres vues,
+je vis que ce n'&eacute;tait pas seulement un guerrier, mais un rus&eacute;
+politique. Je le secondai avec un bonheur dont il me sut gr&eacute;.</p>
+
+<p>Toutefois nous ne p&ucirc;mes amener la dissolution de la ligue royaliste qu'&agrave;
+la faveur d'un grand mobile: la s&eacute;duction. A cet &eacute;gard, le cur&eacute; Bernier
+et deux vicomtesses nous servirent &agrave; souhait en accr&eacute;ditant l'opinion
+que Bonaparte travaillait pour replacer les Bourbons sur le tr&ocirc;ne.
+L'amorce fut telle, que le roi lui-m&ecirc;me, alors &agrave; Mittau, abus&eacute; par ses
+correspondans de Paris, croyant l'instant favorable de r&eacute;clamer sa
+couronne, fit remettre au consul Lebrun, par l'abb&eacute; de Montesquiou, son
+agent secret, une lettre adress&eacute;e &agrave; Bonaparte, o&ugrave;, dans les termes les
+plus nobles, il s'effor&ccedil;ait de lui persuader combien il s'honorerait en
+le repla&ccedil;ant sur le tr&ocirc;ne de ses a&iuml;eux. &laquo;Je ne puis rien sur la France
+sans vous, disait ce prince, et vous-m&ecirc;me vous ne pouvez faire le
+bonheur de la France sans moi; h&acirc;tez-vous donc....</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps M<sup>gr</sup>. le comte d'Artois envoyait de Londres la duchesse
+de Guiche, femme p&eacute;trie de gr&acirc;ces et d'esprit, pour ouvrir de son c&ocirc;t&eacute;
+une n&eacute;gociation parall&egrave;le par la voie de Jos&eacute;phine, r&eacute;put&eacute;e l'ange
+tut&eacute;laire des royalistes et des &eacute;migr&eacute;s. Elle obtint des entrevues, et
+j'en fus instruit par Jos&eacute;phine elle-m&ecirc;me, qui, d'apr&egrave;s nos conventions,
+ciment&eacute;es par mille francs par jour, me tenait au courant de ce qui se
+passait dans l'int&eacute;rieur du ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>J'avoue que je fus piqu&eacute; de n'avoir re&ccedil;u de Bonaparte aucune direction
+sur des circonstances aussi essentielles. Je me mis en &oelig;uvre,
+j'employai les grands moyens, et je sus d'une mani&egrave;re positive la
+d&eacute;marche que l'abb&eacute; de Montesquiou avait faite aupr&egrave;s du consul Lebrun.
+J'en fis l'objet d'un rapport que j'adressai au premier consul, et o&ugrave; je
+parlai &eacute;galement de la mission et des d&eacute;marches de la duchesse de
+Guiche; je lui repr&eacute;sentai qu'en tol&eacute;rant de pareilles n&eacute;gociations, il
+faisait soup&ccedil;onner qu'il cherchait &agrave; se m&eacute;nager, dans les revers, un
+moyen brillant de fortune et de s&eacute;curit&eacute;; mais qu'il se m&eacute;prenait par de
+faux calculs, si toutefois un c&oelig;ur aussi magnanime que le sien pouvait
+s'arr&ecirc;ter &agrave; une politique si erron&eacute;e; qu'il &eacute;tait essentiellement
+l'homme de la r&eacute;volution, et ne pouvait &ecirc;tre que cela, et que, dans
+aucune chance les Bourbons ne pourraient remonter sur le tr&ocirc;ne qu'en
+marchant sur son propre cadavre.</p>
+
+<p>Ce rapport, que j'eus soin de r&eacute;diger et d'&eacute;crire moi-m&ecirc;me, lui prouva
+que rien sur les secrets et la s&ucirc;ret&eacute; de l'&Eacute;tat ne pouvait m'&eacute;chapper;
+il fit l'effet que j'en attendais, c'est-&agrave;-dire, une vive impression sur
+l'esprit de Bonaparte. La duchesse de Guiche fut cong&eacute;di&eacute;e avec ordre de
+repartir sans d&eacute;lai pour Londres, et le consul Lebrun fut tanc&eacute; pour
+s'&ecirc;tre charg&eacute;, par une voie d&eacute;tourn&eacute;e, d'une lettre du roi. Mon cr&eacute;dit
+prit d&egrave;s-lors l'assiette qui convenait &agrave; la hauteur et &agrave; l'importance de
+mes fonctions.</p>
+
+<p>D'autres sc&egrave;nes allaient s'ouvrir, mais des sc&egrave;nes de sang et de
+carnage, sur de nouveaux champs de bataille. Moreau, qui avait pass&eacute; le
+Rhin le 25 avril, avait d&eacute;j&agrave; d&eacute;fait les Autrichiens dans trois
+rencontres avant le 10 mai, quand Bonaparte, du 16 au 20, dans une
+entreprise digne d'Annibal, passa le grand Saint-Bernard &agrave; la t&ecirc;te du
+gros de l'arm&eacute;e de r&eacute;serve. Surprenant l'ennemi inattentif ou abus&eacute;, qui
+s'obstinait, sur le Var et vers G&ecirc;nes &agrave; envahir la fronti&egrave;re de France,
+il se dirige sur Milan par le val d'Aoste et le Pi&eacute;mont, et vient
+couper les communications &agrave; l'arm&eacute;e autrichienne command&eacute;e par Melas.
+L'autrichien d&eacute;concerte se concentre pourtant sous le canon
+d'Alexandrie, au confluent du Tanaro et de la Bormida, et marche, &agrave; la
+suite de quelques d&eacute;faites partielles, courageusement au-devant du
+premier consul, qui, de son c&ocirc;t&eacute;, arrivait sur lui dans la m&ecirc;me
+direction.</p>
+
+<p>L'&eacute;v&eacute;nement d&eacute;cisif se pr&eacute;parait et laissait tous les esprits en
+suspens. Les sentimens et les opinions fermentaient dans Paris,
+particuli&egrave;rement dans les deux partis extr&ecirc;mes, le populaire et le
+royaliste. Les r&eacute;publicains mod&eacute;r&eacute;s n'&eacute;taient pas moins &eacute;mus; ils
+voyaient, avec une sorte de d&eacute;fiance &agrave; la t&ecirc;te du gouvernement, un
+g&eacute;n&eacute;ral, plus enclin &agrave; se servir du canon et du sabre, que du bonnet de
+la libert&eacute; et de la balance de la justice. Les m&eacute;contens nourrissaient
+l'espoir que celui qu'ils appelaient d&eacute;j&agrave; le Cromwell de la France
+serait arr&ecirc;t&eacute; dans sa course, et qu'&eacute;lev&eacute; par la guerre il p&eacute;rirait par
+la guerre.</p>
+
+<p>On &eacute;tait dans ces dispositions, quand, dans la soir&eacute;e du 20 juin,
+arrivent deux couriers du commerce avec des nouvelles de l'arm&eacute;e
+annon&ccedil;ant que le 14, &agrave; cinq heures du soir, la bataille livr&eacute;e pr&egrave;s
+d'Alexandrie avait tourn&eacute; au d&eacute;savantage de l'arm&eacute;e consulaire qui &eacute;tait
+en retraite; mais qu'on se battait encore. Cette nouvelle, r&eacute;pandue avec
+la rapidit&eacute; de l'&eacute;clair dans toutes les classes int&eacute;ress&eacute;es, produisit
+sur les esprits l'effet de l'&eacute;tincelle &eacute;lectrique sur le corps humain.
+On se cherche, on se rassemble; on va chez Ch&eacute;nier, chez Courtois, &agrave; la
+coterie Sta&euml;l; on va chez Sieyes; on va chez Carnot. Chacun pr&eacute;tend
+qu'il faut tirer de la griffe du corse la r&eacute;publique qu'il met en p&eacute;ril;
+qu'il faut la reconqu&eacute;rir plus libre et plus sage; qu'il faut un premier
+magistrat, mais qui ne soit ni dictateur arrogant, ni empereur des
+soldats. Tous les regards, toutes les pens&eacute;es se tournent vers Carnot,
+ministre de la guerre. J'apprends &agrave; la fois la nouvelle et la
+fermentation qu'elle occasionne; je cours &agrave; l'instant chez les deux
+consuls et je les trouve constern&eacute;s. Je m'attache &agrave; remonter leur moral;
+mais en rentrant chez moi, je l'avoue, ma t&ecirc;te eut besoin de toute sa
+force. Mon salon &eacute;tait plein; je n'eus garde de me montrer; on vint
+assi&eacute;ger mon cabinet. En vain je ne veux voir que des intimes; les chefs
+de file percent jusqu'&agrave; moi. Je me tue de dire &agrave; tout le monde qu'il y a
+de l'exag&eacute;ration dans les nouvelles; que c'est peut-&ecirc;tre m&ecirc;me une
+combinaison d'agiotage; que sur le champ de bataille d'ailleurs
+Bonaparte a toujours fait des miracles.&raquo;Attendez surtout, point de
+l&eacute;g&egrave;ret&eacute;, point d'imprudence, ajoutai-je, point de propos envenim&eacute;s, et
+rien d'ostensible ni d'hostile.&raquo;</p>
+
+<p>Le lendemain, le courrier du premier consul arrive charg&eacute; des lauriers
+de la victoire; le d&eacute;senchantement des uns ne peut &eacute;touffer l'ivresse
+g&eacute;n&eacute;rale. La bataille de Marengo, telle que la bataille d'Actium,
+faisait triompher notre jeune triumvir, et l'&eacute;levait au fa&icirc;te du
+pouvoir, aussi heureux, mais moins sage que l'Octave de Rome. Il &eacute;tait
+parti le premier magistrat d'un peuple encore libre, et il allait
+repara&icirc;tre en conqu&eacute;rant. On e&ucirc;t dit, en effet, qu'&agrave; Marengo il avait
+moins conquis l'Italie que la France. De cette &eacute;poque date le premier
+essor de cette flatterie d&eacute;go&ucirc;tante et servile dont tous les
+magistrats, toutes les autorit&eacute;s l'enivr&egrave;rent pendant les quinze ann&eacute;es
+de sa puissance. On vit un de ses Conseillers d'&eacute;tat, nomme Roederer,
+faisant d&eacute;j&agrave; de son nouveau ma&icirc;tre une divinit&eacute;, lui appliquer dans un
+journal le vers si connu de Virgile:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Deus nobis h&aelig;ec otia fecit.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Je pr&eacute;vis les suites fatales qu'auraient pour la France et pour son chef
+cette tendance adulatrice indigne d'un grand peuple. Mais l'ivresse
+&eacute;tait au comble et le triomphe complet. Dans la nuit du 2 au 3 juillet
+arrive le vainqueur.</p>
+
+<p>Je remarquai d&egrave;s l'abord sur ses traits quelque chose de contraint et de
+morose. Dans la soir&eacute;e m&ecirc;me, &agrave; l'heure du travail, entrant dans son
+cabinet, il jette sur moi un regard sombre et se r&eacute;pand en &eacute;clats. &laquo;Eh
+bien! on m'a cru perdu et on voulait essayer encore du Comit&eacute; de salut
+public!... Je sais tout... et c'&eacute;taient des hommes que j'ai sauv&eacute;s, que
+j'ai &eacute;pargn&eacute;s! Me croient-ils un Louis <span class="smcap">xvi</span>? qu'ils osent, et ils
+verront! Qu'on ne s'y trompe plus. Une bataille perdue est pour moi une
+bataille gagn&eacute;e.... Je ne crains rien; je ferai rentrer tous ces
+ingrats, tous ces tra&icirc;tres dans la poussi&egrave;re.... Je saurai bien sauver
+la France en d&eacute;pit des factieux et des brouillons....&raquo; Je lui
+repr&eacute;sentai qu'il n'y avait eu qu'un acc&egrave;s de fi&egrave;vre r&eacute;publicaine
+excit&eacute;e par un bruit sinistre, bruit que j'avais d&eacute;menti et dont j'avais
+att&eacute;nu&eacute; les effets; que mon rapport aux deux consuls, dont je lui avais
+transmis la copie, le mettait &agrave; m&ecirc;me d'appr&eacute;cier &agrave; sa juste valeur ce
+petit mouvement de fermentation et d'&eacute;garement; qu'enfin le d&eacute;nouement
+&eacute;tait si magnifique et la satisfaction si g&eacute;n&eacute;rale qu'on pouvait bien
+supporter quelques ombres qui faisaient encore mieux ressortir l'&eacute;clat
+du tableau.&mdash;&laquo;Mais vous ne me dites pas tout, reprend-il. Ne voulait-on
+pas mettre Carnot &agrave; la t&ecirc;te du gouvernement? Carnot qui s'est laiss&eacute;
+mystifier au 18 fructidor, incapable de garder deux mois l'autorit&eacute;, et
+qu'on ne manquerait pas d'envoyer p&eacute;rir &agrave; Sinnamary!...&raquo; J'affirmai que
+la conduite de Carnot avait &eacute;t&eacute; irr&eacute;prochable, et j'observai qu'il
+serait bien dur de le rendre responsable de projets extravagans enfant&eacute;s
+par des t&ecirc;tes malades, et dont lui, Carnot, n'avait eu aucune id&eacute;e.</p>
+
+<p>Il se tut; mais l'impression &eacute;tait profonde. Il ne pardonna point &agrave;
+Carnot, qui, &agrave; quelque temps de l&agrave;, se vit dans la n&eacute;cessit&eacute; de r&eacute;signer
+le porte-feuille de la guerre. Vraisemblablement j'aurai partag&eacute; sa
+disgr&acirc;ce anticip&eacute;e, si Cambac&eacute;r&egrave;s et Lebrun n'avaient pas &eacute;t&eacute; t&eacute;moins de
+la circonspection de ma conduite et de la sinc&eacute;rit&eacute; de mon d&eacute;vouement.</p>
+
+<p>Plus ombrageux en devenant plus fort, le premier consul s'arma de
+pr&eacute;caution et s'entoura d'un appareil plus militaire. Ses pr&eacute;ventions et
+ses d&eacute;fiances se portaient plus particuli&egrave;rement sur ceux qu'il appelait
+des <i>obstin&eacute;s</i>, soit qu'ils voulussent rester attach&eacute;s au parti
+populaire, soit qu'ils ne s'exhalassent qu'en plaintes &agrave; la vue de la
+libert&eacute; mourante. Je proposai des moyens doux pour ramener au giron du
+gouvernement, des hommes aigris; je demandai la facult&eacute; de gagner les
+chefs de file par des pensions, des largesses ou des places; j'eus carte
+blanche pour l'emploi des moyens p&eacute;cuniaires; mais mon cr&eacute;dit n'alla pas
+jusqu'&agrave; la distribution des emplois et des faveurs publiques. Je vis
+clairement que le premier consul persistait dans le syst&egrave;me de
+n'admettre qu'en minorit&eacute; les r&eacute;publicains dans les hauts emplois et
+dans ses conseils, et qu'il voulait y maintenir en force les partisans
+de la monarchie et du pouvoir absolu. A peine si j'avais eu le cr&eacute;dit de
+faire nommer une demi-douzaine de pr&eacute;fets. Bonaparte n'aimait pas le
+Tribunat, parce qu'il y avait l&agrave; un noyau de r&eacute;publicains tenaces. On
+savait qu'il redoutait surtout les &eacute;cervel&eacute;s et les enrag&eacute;s d&eacute;sign&eacute;s
+sous le nom d'anarchistes, hommes toujours pr&ecirc;ts &agrave; servir d'instrumens
+aux complots et aux r&eacute;volutions. Ses d&eacute;fiances et ses allarmes &eacute;taient
+excit&eacute;es par les hommes qui l'entouraient et qui le poussaient &agrave; la
+monarchie; tels que Portalis, Lebrun, Cambac&eacute;r&egrave;s, Clarke, Champagny,
+Fleurieu, Duch&acirc;tel, Jollivet, Benezech, Emmery, Roederer, Cretet,
+Regnier, Chaptal, Dufresne et tant d'autres. Qu'on y ajoute les rapports
+secrets et les correspondances clandestines que lui adressaient, dans le
+m&ecirc;me sens, des hommes qui en avaient re&ccedil;u la mission, et qui suivaient
+la tendance ou le torrent de l'opinion du jour. Je n'y &eacute;tais pas
+&eacute;pargn&eacute;; j'y &eacute;tais en butte aux insinuations les plus malveillantes; mon
+syst&egrave;me de police y &eacute;tait souvent d&eacute;cri&eacute; et d&eacute;nonc&eacute;. J'avais contre moi
+Lucien, alors ministre de l'int&eacute;rieur, qui avait aussi sa police
+particuli&egrave;re. Essuyant parfois des reproches du premier consul sur des
+faits qu'il croyait ensevelis dans l'ombre, il me soup&ccedil;onnait de le
+faire &eacute;pier pour le compromettre dans mes rapports. J'avais l'ordre
+formel de ne rien c&eacute;ler, tant sur les bruits populaires, que sur les
+bruits de salon. Il en r&eacute;sultait que Lucien, abusant de son cr&eacute;dit et de
+sa position, tranchant du <i>rou&eacute;</i>, enlevant des femmes &agrave; leurs maris,
+trafiquant des licences d'exportation de grains, &eacute;tait souvent l'objet
+de ces bruits et de ces rumeurs. Comme chef de la police, je ne devais
+pas dissimuler combien il importait que les membres de la famille du
+premier consul fussent irr&eacute;prochables, et ne s'attirassent pas le d&eacute;cri
+public.</p>
+
+<p>On sent dans quel conflit je dus me trouver engag&eacute;; j'avais heureusement
+dans mes int&eacute;r&ecirc;ts Jos&eacute;phine; je n'avais pas Duroc contre moi, et le
+secr&eacute;taire intime m'&eacute;tait d&eacute;vou&eacute;. Cet homme plein d'habilet&eacute; et de
+talens, mais dont l'&acirc;pret&eacute; p&eacute;cuniaire causa bient&ocirc;t la disgr&acirc;ce, s'est
+toujours montr&eacute; si cupide qu'il n'est pas besoin de le nommer pour le
+d&eacute;signer. D&eacute;positaire des papiers et des secrets de son ma&icirc;tre, il
+d&eacute;couvrit que je d&eacute;pensais cent mille francs par mois, pour veiller
+incessamment sur les jours du premier consul. L'id&eacute;e lui vint de me
+faire payer les avis qu'il me donnerait pour me mettre &agrave; m&ecirc;me de remplir
+le but que je me proposais. Il vint me trouver et m'offrit de m'informer
+exactement de toutes les d&eacute;marches de Bonaparte moyennant 25,000 francs
+par mois; il me pr&eacute;senta cette offre comme une &eacute;conomie de 900,000 fr.
+par ann&eacute;e. Je n'eus garde de laisser &eacute;chapper l'occasion de prendre &agrave;
+mes gages le secr&eacute;taire intime du chef de l'&Eacute;tat, qu'il m'importait tant
+de suivre &agrave; la piste pour conna&icirc;tre ce qu'il avait fait, comme ce qu'il
+devait faire. La proposition du secr&eacute;taire fut accept&eacute;e, et chaque mois
+tr&egrave;s-exactement il recevait en blanc son mandat de 25,000 francs, pour
+faire retirer &agrave; la caisse la somme promise. J'eus de mon c&ocirc;t&eacute; &agrave; me louer
+de sa dext&eacute;rit&eacute; et de son exactitude. Mais je me gardai bien
+d'&eacute;conomiser sur les fonds que j'employais &agrave; garantir la personne de
+Bonaparte de toute attaque impr&eacute;vue. Le ch&acirc;teau seul m'absorbait plus
+de la moiti&eacute; de mes cent mille francs disponibles chaque mois. A la
+v&eacute;rit&eacute;, par l&agrave; je fus tr&egrave;s-exactement inform&eacute; de ce qu'il m'importait de
+savoir, et je pus contr&ocirc;ler mutuellement les informations du secr&eacute;taire
+par celles de Jos&eacute;phine, et celles-ci par les rapports du secr&eacute;taire. Je
+fus plus fort que tous mes ennemis r&eacute;unis ensemble. Que fit-on alors
+pour me perdre? on m'accusa formellement, aupr&egrave;s du premier consul, de
+prot&eacute;ger les r&eacute;publicains et les d&eacute;magogues; on alla jusqu'&agrave; d&eacute;signer le
+g&eacute;n&eacute;ral Parain, qui m'&eacute;tait personnellement attach&eacute;, comme
+l'interm&eacute;diaire dont je me servais pour endoctriner les anarchistes et
+leur distribuer de l'argent. Le fait est que j'usai de toute mon
+influence minist&eacute;rielle pour d&eacute;jouer les projets des &eacute;cervel&eacute;s, pour
+calmer leurs ressentimens, pour les d&eacute;tourner de former aucun complot
+contre le chef de l'&Eacute;tat, et que plusieurs m'&eacute;taient redevables de
+secours et des avertissemens les plus salutaires. Je n'usai en cela que
+de la latitude qui m'&eacute;tait donn&eacute;e dans mes attributions de haute police;
+je pensais, et je pense encore qu'il vaut mieux pr&eacute;venir les attentats
+que d'avoir &agrave; les punir. Mais, &agrave; force de me rendre suspect, on finit
+par exciter la d&eacute;fiance du premier consul. Bient&ocirc;t, imaginant des
+pr&eacute;textes, il mutila mes attributions, pour que le pr&eacute;fet de police f&ucirc;t
+charg&eacute; sp&eacute;cialement de la surveillance des enrag&eacute;s. Ce pr&eacute;fet, ancien
+avocat, homme avide, aveugl&eacute;ment d&eacute;vou&eacute; au pouvoir; homme de justice
+avant la r&eacute;volution, qui s'&eacute;tant insinu&eacute; avec adresse au bureau central,
+s'&eacute;tait fait nommer pr&eacute;fet de police apr&egrave;s le 18 brumaire, c'&eacute;tait
+Dubois. Pour se cr&eacute;er un petit minist&egrave;re &agrave; part, il me suscitait des
+tracasseries sur les fonds secrets, et il fallut que je lui fisse, sur
+la cur&eacute;e des jeux, sa grosse part, sous pr&eacute;texte que l'argent &eacute;tait le
+nerf de toute police politique. Mais plus tard je parviens &agrave; le
+confondre dans l'emploi des fonds de son budget pr&eacute;lev&eacute;s sur les vices
+bas et honteux qui d&eacute;shonorent la capitale.</p>
+
+<p>Cependant la maxime machiav&eacute;lique <i>divide et impera</i> ayant pr&eacute;valu, il y
+eut bient&ocirc;t quatre polices distinctes: la police militaire du ch&acirc;teau
+faite par les aides-de-camp et par Duroc; la police des inspecteurs de
+la gendarmerie; la police de la pr&eacute;fecture faite par Dubois; et la
+mienne. Quant &agrave; la police du minist&egrave;re de l'int&eacute;rieur, je ne tardais pas
+&agrave; l'an&eacute;antir comme on le verra bient&ocirc;t. Ainsi tous les jours le premier
+consul recevait quatre bulletins de police s&eacute;par&eacute;s, provenant de sources
+diff&eacute;rentes et qu'il pouvait comparer entre eux, sans compter les
+rapports de ses correspondans affid&eacute;s. C'&eacute;tait ce qu'il appelait t&acirc;ter
+le pouls &agrave; la r&eacute;publique. On la regardait comme bien malade dans ses
+mains. Tout ce que j'aurais pu faire pour la soutenir aurait tourn&eacute;
+contre elle. Mes adversaires travaillaient &agrave; me r&eacute;duire &agrave; une simple
+police administrative et de th&eacute;orie; mais je n'&eacute;tais pas homme &agrave; le
+souffrir. Le premier consul lui-m&ecirc;me, je dois lui rendre cette justice,
+sut r&eacute;sister avec fermet&eacute; &agrave; toutes les tentatives de ce genre. Il dit
+qu'en voulant ainsi le priver de mes services, on l'exposerait &agrave; rester
+d&eacute;sarm&eacute; en pr&eacute;sence des contre-r&eacute;volutionnaires; que personne mieux que
+moi ne faisait la police des agens de l'Angleterre et des chouans, et
+que mon syst&egrave;me lui convenait. Je sentis pourtant que je n'&eacute;tais plus
+qu'un contre-poids dans la machine du gouvernement.</p>
+
+<p>D'ailleurs sa marche &eacute;tait subordonn&eacute;e plus ou moins au cours des
+&eacute;v&eacute;nemens publics et aux chances de la politique.</p>
+
+<p>Tout alors semblait pr&eacute;sager une paix prochaine. La journ&eacute;e de Marengo
+avait fait tomber au pouvoir du consul, par l'effet d'une convention
+militaire plus &eacute;tonnante que l'issue de la bataille elle-m&ecirc;me, le
+Pi&eacute;mont, la Lombardie, G&ecirc;nes, les plus fortes places de la haute Italie.
+Ce n'&eacute;tait qu'apr&egrave;s avoir r&eacute;tabli la r&eacute;publique cisalpine qu'il &eacute;tait
+parti de Milan.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, Moreau, s'approchant de Vienne apr&egrave;s s'&ecirc;tre empar&eacute; de
+Munich, les Autrichiens de ce c&ocirc;t&eacute; sollicit&egrave;rent aussi un armistice,
+celui d'Italie ne s'&eacute;tendant point jusqu'en Allemagne. Moreau y
+consentit, et le 15 de juillet des pr&eacute;liminaires de paix furent sign&eacute;s &agrave;
+Paris, entre l'Autriche et la France.</p>
+
+<p>Des succ&egrave;s si d&eacute;cisifs, loin de d&eacute;sarmer les r&eacute;publicains mecontens, les
+irritaient de plus en plus. Par ses formes absolues et militaires,
+Bonaparte s'en faisait des ennemis acharn&eacute;s. Dans les rangs m&ecirc;me de
+l'arm&eacute;e on comptait alors un grand nombre d'opposans, que l'esprit
+r&eacute;publicain portait &agrave; former des associations secr&egrave;tes. Des officiers
+g&eacute;n&eacute;raux, des colonels en tenaient les fils myst&eacute;rieux. Ils se
+flattaient d'avoir dans leur parti Bernadotte, Augereau, Jourdan, Brune,
+et Moreau lui-m&ecirc;me qui, d&eacute;j&agrave; se repentait d'avoir aid&eacute; &agrave; l'&eacute;l&eacute;vation de
+celui qui s'&eacute;rigeait en ma&icirc;tre. A la v&eacute;rit&eacute;, aucun signe visible, aucune
+donn&eacute;e positive n'&eacute;clairait le gouvernement sur ces trames; mais
+quelques indices et des r&eacute;v&eacute;lations d&eacute;cousues le port&egrave;rent &agrave; d&eacute;placer
+fr&eacute;quemment, d'un lieu &agrave; un autre, les corps et les officiers qui
+&eacute;taient l'objet de ses soup&ccedil;ons.</p>
+
+<p>Dans Paris les choses &eacute;taient dans un &eacute;tat plus grave, et l'action des
+m&eacute;contens plus sensible. On tenait les plus ardens &eacute;loign&eacute;s des emplois
+et on les surveillait. J'&eacute;tais instruit que, depuis l'&eacute;tablissement du
+gouvernement consulaire, ils avaient des assembl&eacute;es secr&egrave;tes et
+formaient des complots. C'&eacute;tait &agrave; les faire avorter que j'apportais tous
+mes soins; par l&agrave; j'esp&eacute;rais ralentir la tendance naturelle du
+gouvernement &agrave; r&eacute;agir sur les hommes de la r&eacute;volution. J'avais m&ecirc;me
+obtenu, de la part du premier consul, quelques d&eacute;monstrations
+ext&eacute;rieures favorables aux id&eacute;es r&eacute;publicaines. Par exemple, &agrave;
+l'anniversaire du 14 juillet, qui venait d'&ecirc;tre c&eacute;l&eacute;br&eacute; sous les
+auspices de la Concorde, le premier consul avait port&eacute;, au milieu d'un
+banquet solennel ce toast remarquable: <i>Au peuple fran&ccedil;ais notre
+souverain!</i> J'avais distribu&eacute; beaucoup de secours aux patriotes indigent
+et malheureux; d'un autre c&ocirc;t&eacute;; par la vigilance de mes agens et par des
+avertissemens utiles, je retenais dans l'inaction et dans le silence les
+plus ardens de ces boute-feux qui, avant le d&eacute;part de Bonaparte pour
+l'Italie, s'&eacute;taient r&eacute;unis et avaient form&eacute; le projet de le faire p&eacute;rir
+sur la route, aux environs de la capitale. Depuis son retour et depuis
+ses triomphes, les passions devenaient aveugles et implacables. Il y eut
+des conciliabules, et l'un des plus furieux, affubl&eacute; d'un habit de
+gendarme, jura d'assassiner Bonaparte &agrave; la Com&eacute;die fran&ccedil;aise. Mes
+dispositions, combin&eacute;es avec celles du g&eacute;n&eacute;ral Lannes, chef de la
+contre-police, firent &eacute;vanouir ce complot. Mais une conspiration
+manqu&eacute;e &eacute;tait aussit&ocirc;t suivie d'une autre. Comment se flatter de
+contenir long-temps des hommes d'un caract&egrave;re turbulent et d'un
+fanatisme indomptable, vivant d'ailleurs dans un &eacute;tat de d&eacute;tresse si
+propre &agrave; les irriter? C'est avec de pareils instrumens qu'on forme et
+qu'on entretient les conjurations.</p>
+
+<p>Je re&ccedil;us bient&ocirc;t l'avis que Juvenot, ancien aide-camp d'Henriot, avec
+une vingtaine d'enrag&eacute;s, complottait d'attaquer et de tuer le premier
+consul &agrave; la Malmaison. J'y mis obstacle et je fis arr&ecirc;ter Juvenot. Mais
+il &eacute;tait impossible d'obtenir aucun aveu; on ne pouvait p&eacute;n&eacute;trer le
+secret de ces trames ni en atteindre les v&eacute;ritables auteurs. Fion,
+Dufour et Rossignol passaient pour les principaux agens de la
+conspiration; Talot et Laignelot pour ses directeurs invisibles. Ils
+avaient un pamphl&eacute;taire &agrave; eux: c'&eacute;tait Metge, homme r&eacute;solu, actif,
+introuvable.</p>
+
+<p>Vers la mi-septembre on eut indice d'un complot qui avait pour objet
+d'assassiner le premier consul &agrave; l'Op&eacute;ra. Je fis arr&ecirc;ter et conduire &agrave;
+la prison du Temple Rossignol et quelques hommes obscurs qui &eacute;taient
+soup&ccedil;onn&eacute;s. Les interrogatoires ne donnant aucune lumi&egrave;re, je les fis
+mettre en libert&eacute; avec ordre de les suivre. Quinze jours apr&egrave;s, le m&ecirc;me
+complot fut repris, du moins le nomm&eacute; Harel, l'un des complices, dans
+l'espoir de grandes r&eacute;compenses, fit, de concert avec le commissaire des
+guerres Lefebvre, des r&eacute;v&eacute;lations &agrave; Bourienne, secr&eacute;taire du premier
+consul. Harel, appel&eacute; lui-m&ecirc;me, corrobora ses premi&egrave;res informations et
+d&eacute;signa tous les conjur&eacute;s. C'&eacute;taient, selon lui, Cerrachi et Diana,
+r&eacute;fugi&eacute;s romains; Arena, fr&egrave;re du d&eacute;put&eacute; corse qui s'&eacute;tait d&eacute;clar&eacute;
+contre le premier consul; le peintre Topino-Lebrun, patriote fanatique,
+et Demerville, ancien commis du Comit&eacute; de salut public, intimement li&eacute;
+avec Barr&egrave;re. Cette affaire me valut au ch&acirc;teau une assez vive sortie
+m&ecirc;l&eacute;e de reproches et d'aigreur. Heureusement je n'&eacute;tais pas pris au
+d&eacute;pourvu. &laquo;G&eacute;n&eacute;ral consul, r&eacute;pondis-je avec calme, si le d&eacute;vouement
+indiscret du d&eacute;nonciateur e&ucirc;t &eacute;t&eacute; moins int&eacute;ress&eacute;, il serait venu &agrave; moi
+qui tiens et dois tenir tous les fils de la haute police, et qui
+garantis la s&ucirc;ret&eacute; de son chef contre toute conspiration organis&eacute;e, car
+il n'y a aucun moyen de r&eacute;pondre de la fureur isol&eacute;e d'un sc&eacute;l&eacute;rat
+fanatique. Ici, nul doute, il y a complot ou du moins un projet r&eacute;el
+d'attentat. J'en avais moi-m&ecirc;me connaissance et je faisais observer les
+moteurs insens&eacute;s qui semblaient s'abuser sur la possibilit&eacute; de
+l'ex&eacute;cution. Je puis produire la preuve de ce que j'avance en faisant
+compara&icirc;tre sur-le-champ l'homme de qui je tenais mes informations.&raquo;
+C'&eacute;tait Barr&egrave;re, charg&eacute; alors de la partie politique des journaux &eacute;crits
+sous l'influence minist&eacute;rielle. &laquo;Eh bien! qu'on le fasse venir, r&eacute;pondit
+Bonaparte d'un ton anim&eacute;, et qu'il aille faire sa d&eacute;claration au g&eacute;n&eacute;ral
+Lannes, d&eacute;j&agrave; saisi de cette affaire, avec qui vous vous concerterez.&raquo;</p>
+
+<p>Je vis bient&ocirc;t que la politique du premier consul le portait &agrave; donner un
+corps &agrave; une ombre, et qu'il voulait feindre d'avoir couru un grand
+danger. On arr&ecirc;ta (et ceci me fut &eacute;tranger) qu'on ferait tomber les
+conjur&eacute;s dans un pi&egrave;ge qu'Harel serait charg&eacute; de dresser, en leur
+procurant, comme il le leur avait promis, quatre hommes arm&eacute;s, dispos&eacute;s
+&agrave; l'assassinat du premier consul, dans la soir&eacute;e du 10 octobre, &agrave; la
+repr&eacute;sentation de l'op&eacute;ra des Horaces.</p>
+
+<p>Ceci arr&ecirc;t&eacute;, le consul, dans un conseil priv&eacute; o&ugrave; ne fut point appel&eacute; le
+ministre de la guerre, parla des dangers dont il &eacute;tait environn&eacute;, des
+complots des anarchistes et des d&eacute;magogues, et de la mauvaise direction
+que donnaient &agrave; l'esprit public des hommes d'un r&eacute;publicanisme irritable
+et farouche; il cita Carnot, en lui reprochant ses liaisons avec les
+hommes de la r&eacute;volution et son humeur sauvage. Lucien parla dans le m&ecirc;me
+sens et d'une mani&egrave;re plus artificieuse; et il s'en r&eacute;f&eacute;ra (la sc&egrave;ne
+&eacute;tait concert&eacute;e) &agrave; la prudence et &agrave; la sagesse des consuls Cambac&eacute;r&egrave;s et
+Lebrun, qui, all&eacute;guant la raison d'&eacute;tat, dirent qu'il fallait retirer &agrave;
+Carnot le porte feuille de la guerre. Le fait est que Carnot s'&eacute;tait
+permis, plusieurs fois de d&eacute;fendre les libert&eacute;s publiques, et de faire
+des remontrances au premier consul sur les faveurs accord&eacute;es aux
+royalistes, sur la pompe royale de sa cour et sur le penchant qu'avait
+Jos&eacute;phine &agrave; jouer le r&ocirc;le d'une reine, en r&eacute;unissant autour d'elle des
+femmes, dont le nom et le rang flattaient son amour-propre. Le lendemain
+Carnot, sur l'avis que j'avais &eacute;t&eacute; autoris&eacute; &agrave; lui donner, envoya sa
+d&eacute;mission.</p>
+
+<p>Le jour suivant eut lieu, &agrave; la repr&eacute;sentation des Horaces, le simulacre
+d'attentat contre la personne du premier consul. L&agrave;, des hommes apost&eacute;s
+par la contre-police, et sur le compte desquels les conjur&eacute;s avaient &eacute;t&eacute;
+abus&eacute;s, arr&ecirc;t&egrave;rent eux-m&ecirc;mes Diana, Cerrachi et leurs complices.</p>
+
+<p>Cette affaire fit grand bruit; c'est ce qu'on voulait. Toutes les
+autorit&eacute;s premi&egrave;res vinrent f&eacute;liciter le premier consul d'avoir &eacute;chapp&eacute;
+au danger. Dans sa r&eacute;ponse au Tribunat, il dit qu'il n'en avait pas
+r&eacute;ellement couru; qu'ind&eacute;pendamment de l'assistance de tous les citoyens
+qui ce jour l&agrave; se trouvaient &agrave; la repr&eacute;sentation &agrave; laquelle il
+assistait, il avait avec lui un piquet de sa brave garde.... &laquo;Les
+mis&eacute;rables! ajouta-t-il, n'auraient pu supporter ses regards!...&raquo;</p>
+
+<p>Je proposai imm&eacute;diatement des mesures de surveillance et de pr&eacute;caution
+pour l'avenir, entre autres de d&eacute;sarmer tous les villages sur la route
+de Paris &agrave; la Malmaison, et de faire explorer les maisons isol&eacute;es sur la
+m&ecirc;me route. Des instructions particuli&egrave;res furent r&eacute;dig&eacute;es pour que les
+agens de police redoublassent de surveillance. La contre-police du
+ch&acirc;teau arr&ecirc;ta aussi des mesures extraordinaires; on n'approcha plus
+aussi facilement du chef de l'&Eacute;tat; tous les abords par lesquels il
+arrivait aux salles de spectacle furent garantis d'un attentat
+individuel.</p>
+
+<p>Tout gouvernement qui commence, saisit d'ordinaire l'occasion d'un
+danger qu'il a conjur&eacute;, soit pour s'affermir, soit pour &eacute;tendre son
+pouvoir; il lui suffit d'&eacute;chapper &agrave; une conspiration pour acqu&eacute;rir plus
+de force et de puissance. Par instinct, le premier consul &eacute;tait port&eacute; &agrave;
+suivre cette politique adopt&eacute;e par tous ses devanciers. Dans cette
+derni&egrave;re circonstance, il y fut plus, particuli&egrave;rement excit&eacute; par son
+fr&egrave;re Lucien, tout aussi ambitieux que lui, quoique dans d'autres formes
+et dans un autre genre. Il n'avait pas &eacute;chapp&eacute; &agrave; Lucien qu'il g&ecirc;nait et
+offusquait son fr&egrave;re, soit en se pr&eacute;valant avec trop d'orgueil et de
+complaisance des succ&egrave;s de la journ&eacute;e du 18 brumaire, soit en voulant
+exercer une trop grande pr&eacute;pond&eacute;rance dans l'action du gouvernement. Il
+avait eu d'abord l'arri&egrave;re-pens&eacute;e de porter Bonaparte &agrave; &eacute;tablir une
+sorte de <i>duumvirat</i> consulaire, au moyen duquel il e&ucirc;t retenu dans ses
+mains toute la puissance civile, et partag&eacute;, ainsi le pouvoir avec un
+fr&egrave;re qui n'entendait &agrave; aucun partage. Ce plan ayant &eacute;chou&eacute;, il chercha
+tous les moyens, de remonter son cr&eacute;dit qui d&eacute;clinait &agrave; cause de ses
+exigences et de cette barri&egrave;re de fer qu'il trouvait devant lui, apr&egrave;s
+avoir tant contribu&eacute; lui-m&ecirc;me &agrave; l'&eacute;lever. Profitant de l'impression
+produite par cette esp&egrave;ce de conjuration r&eacute;publicaine qu'on venait
+d'&eacute;touffer, exag&eacute;rant &agrave; son fr&egrave;re l'inconv&eacute;nient de la mobilit&eacute; de son
+pouvoir et les dangers que lui susciterait l'esprit r&eacute;publicain, il
+esp&eacute;ra le porter d&egrave;s-lors &agrave; &eacute;tablir une sorte de monarchie
+constitutionnelle, dont il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; lui-m&ecirc;me le ministre dirigeant et le
+support. J'&eacute;tais ouvertement oppos&eacute; &agrave; ce plan alors impraticable, et je
+savais que le premier consul lui-m&ecirc;me, quoique d&eacute;vor&eacute; de la passion de
+rendre son autorit&eacute; inamovible, fondait le succ&egrave;s de ses empi&eacute;temens sur
+d'autres combinaisons.</p>
+
+<p>Toutefois Lucien persista dans ses projets, et voulant parachever
+l'&oelig;uvre qui selon lui n'&eacute;tait encore qu'&eacute;bauch&eacute;e, se croyant s&ucirc;r au
+moins de l'assentiment tacite de son fr&egrave;re, il fit composer et imprimer
+secr&egrave;tement un &eacute;crit ayant pour titre: <i>Parall&egrave;lle de Cromwell, Monck
+et Bonaparte</i>, o&ugrave; la cause et les principes de la monarchie &eacute;taient
+ouvertement pr&ecirc;ches et pr&eacute;conis&eacute;s. Cette brochure ayant &eacute;t&eacute; tir&eacute;e &agrave;
+profusion, Lucien en fit faire dans son bureau particulier autant de
+paquets sous bande, qu'il y avait de pr&eacute;fectures, et chaque paquet
+contenant des exemplaires en nombre &eacute;gal &agrave; celui, des fonctionnaires de
+chaque d&eacute;partement. Aucun avis officiel n'accompagnait, il est vrai, cet
+envoi fait &agrave; chaque pr&eacute;fet par la voie de la diligence; mais le
+caract&egrave;re de l'envoi, les adresses portant tous les signes d'une missive
+minist&eacute;rielle et d'autres indices, faisaient assez conna&icirc;tre l&agrave; source
+et l'intention politique d'une pareille publication. J'en eus le m&ecirc;me
+jour un exemplaire &agrave; l'insu de Lucien; et courant &agrave; la Malmaison, je le
+mis sous les yeux du premier consul, avec un rapport o&ugrave; j'exposai les
+inconv&eacute;nient graves d'une initiative aussi mal d&eacute;guis&eacute;e; je la qualifiai
+d'intempestive et d'imprudente, et je puisai la force de mes argumens
+dans l'&eacute;tat de sourde irritation o&ugrave; se trouvaient les esprits dans
+l'arm&eacute;e, principalement parmi les g&eacute;n&eacute;raux et officiers sup&eacute;rieurs qui,
+peu attach&eacute;s personnellement &agrave; Bonaparte, et n'&eacute;tant redevables de leur
+fortune militaire qu'&agrave; la r&eacute;volution, tenaient encore plus qu'on ne
+pensait aux principes et aux formes r&eacute;publicaines; je dis qu'on ne
+pouvait sans danger y faire succ&eacute;der brusquement un &eacute;tablissement
+monarchique, suspect &agrave; tous ceux qui &agrave; l'avance criaient &agrave; l'usurpation;
+je finis enfin par faire sentir combien de pareilles tentatives &eacute;taient
+pr&eacute;matur&eacute;es, et j'obtins de suite l'ordre d'arr&ecirc;ter avec &eacute;clat la
+propagation d'un pareil &eacute;crit.</p>
+
+<p>J'ordonnai de suite qu'on en arr&ecirc;t&acirc;t la circulation, et, pour mieux
+&eacute;carter le soup&ccedil;on qu'il e&ucirc;t l'attache du gouvernement, je le qualifiai
+dans ma lettre minist&eacute;rielle, d'<i>&oelig;uvre d'une m&eacute;prisable et coupable
+intrigue</i>. Lucien, furieux et jugeant que je ne me serais pas servi de
+pareilles expressions sans y &ecirc;tre autoris&eacute;, courut &agrave; son, tour &agrave; la
+Malmaison provoquer une explication qui fut orageuse. A compter de
+cette, &eacute;poque l'opposition entre, les deux fr&egrave;res prit un caract&egrave;re
+d'animosit&eacute; qui finit par d&eacute;g&eacute;n&eacute;rer en sc&egrave;nes violentes. Il est positif
+qu'un jour Lucien, &agrave; la suite d'une altercation tr&egrave;s-vive, jeta sur le
+bureau de son fr&egrave;re, avec humeur, son porte-feuille de ministre, en
+s'&eacute;criant qu'il se d&eacute;pouillait d'autant plus volontiers de tout
+caract&egrave;re public, qu'il n'y avait trouv&eacute; que supplice avec un pareil
+despote, et que de son c&ocirc;t&eacute;, le fr&egrave;re outrag&eacute; appela ses aides-de-camp
+de service pour faire sortir de son cabinet <i>ce citoyen</i> qui manquait au
+premier consul.</p>
+
+<p>Les convenances et la raison d'&eacute;tat r&eacute;unies r&eacute;clamaient la s&eacute;paration
+des deux fr&egrave;res, sans plus d'&eacute;clat ni de d&eacute;chiremens. Nous y
+travaill&acirc;mes M. de Talleyrand et moi; tout fut politiquement concili&eacute;;
+bient&ocirc;t Lucien se mit en route pour Madrid, avec le titre d'ambassadeur
+et avec la mission expresse de faire changer les dispositions du roi
+d'Espagne et de le porter &agrave; la guerre contre le Portugal, royaume que le
+premier consul voyait avec d&eacute;pit rester sous la d&eacute;pendance de
+l'Angleterre.</p>
+
+<p>Les causes et les circonstances du d&eacute;part de Lucien ne pouvaient gu&egrave;re
+rester secr&egrave;tes. On ne manqua pas &agrave; cette occasion, dans les
+correspondances priv&eacute;es et dans les salons de Paris, de me mettre en
+sc&egrave;ne; de me repr&eacute;senter comme l'ayant emport&eacute; dans une lutte de faveur
+sur le fr&egrave;re m&ecirc;me du premier consul; on pr&eacute;tendit que par l&agrave; j'avais
+fait pr&eacute;valoir le parti de Jos&eacute;phine et des Beauharnais sur le parti des
+fr&egrave;res Bonaparte. Il est vrai que, dans l'int&eacute;r&ecirc;t de la marche et de
+l'unit&eacute; du pouvoir, j'&eacute;tais intimement persuad&eacute; que l'influence douce et
+b&eacute;nigne des Beauharnais &eacute;tait pr&eacute;f&eacute;rable aux empi&eacute;temens excessifs et
+imp&eacute;rieux d'un Lucien, qui &agrave; lui seul aurait voulu r&eacute;genter l'&Eacute;tat et ne
+laisser &agrave; son fr&egrave;re que la conduite de l'arm&eacute;e.</p>
+
+<p>A des querelles domestiques du palais, succ&eacute;d&egrave;rent au-dehors de
+nouvelles trames ourdies par les partis extr&ecirc;mes. D&egrave;s la fin d'octobre,
+les enrag&eacute;s avaient renou&eacute; leurs projets sinistres; je m'aper&ccedil;us qu'ils
+&eacute;taient organis&eacute;s avec un secret et avec une habilet&eacute; qui d&eacute;concertaient
+toutes les polices. Il se forma vers cette &eacute;poque, par des d&eacute;magogues et
+par des royalistes, deux complots parall&egrave;les et presque identiques
+contre la vie du premier consul. Comme le dernier, qui fut le plus
+dangereux parce qu'il fut tram&eacute; tout-&agrave;-fait dans l'ombre, m'a paru
+depuis se rattacher &agrave; la situation politique o&ugrave; se trouvait alors le
+chef du gouvernement, je ferai de cette situation le r&eacute;sum&eacute; en peu de
+mots.</p>
+
+<p>L'empereur d'Autriche avait re&ccedil;u la nouvelle des pr&eacute;liminaires de paix
+sign&eacute;s en son nom, &agrave; Paris, par le comte de Saint-Julien, au moment m&ecirc;me
+o&ugrave; ce monarque signait avec l'Angleterre un trait&eacute; de subsides. Plac&eacute;
+ainsi entre la paix et l'or des Anglais, le cabinet de Vienne se d&eacute;cida
+courageusement &agrave; courir de nouveau le hasard des batailles. M. de
+Saint-Julien fut jet&eacute; dans une forteresse pour avoir exc&eacute;d&eacute; ses
+pouvoirs, et l'armistice devant expirer sous peu, on fit de part et
+d'autre des pr&eacute;paratifs pour renouveler les hostilit&eacute;s. L'armistice fut
+pourtant prorog&eacute; jusqu'en d&eacute;cembre. Ainsi, des deux c&ocirc;t&eacute;s, on flottait
+entre la paix et la guerre. Le premier-consul et son gouvernement
+d&eacute;siraient alors la paix, qui allait d&eacute;pendre uniquement des op&eacute;rations
+de Moreau en Allemagne, de Moreau, dont Bonaparte enviait d&eacute;j&agrave; la gloire
+importune.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait le seul dont la renomm&eacute;e p&ucirc;t balancer la sienne sous le point
+de vue strat&eacute;gique. Cette esp&egrave;ce de rivalit&eacute; militaire, et la position
+de Moreau eu &eacute;gard &agrave; l'&eacute;tat de l'opinion, mettait Bonaparte, pour ainsi
+dire, &agrave; la merci de ses succ&egrave;s, tandis, que dans l'int&eacute;rieur il &eacute;tait en
+butte aux complots des d&eacute;magogues et des royalistes hostiles. Pour eux,
+c'&eacute;tait l'ennemi commun. La vigilance de la police, loin de porter le
+d&eacute;couragement dans l'esprit des anarchistes, semblait leur inspirer
+encore plus de nerf et d'audace. Leurs coryph&eacute;es s'assemblaient tant&ocirc;t
+chez le limonadier Chr&eacute;tien, tant&ocirc;t &agrave; Versailles, tant&ocirc;t au jardin des
+Capucines, organisant l'insurrection et d&eacute;signant d&eacute;j&agrave; un gouvernement
+provisoire. Voulant en finir, ils en vinrent aux r&eacute;solutions
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es. L'un d'eux, nomm&eacute; Chevalier, d'un r&eacute;publicanisme d&eacute;lirant
+et d'un g&eacute;nie atroce, occup&eacute;, dans le grand atelier d'artillerie de
+Meudon, sous le Comit&eacute; de salut public, &agrave; imaginer des moyens de
+destruction calcul&eacute;s sur les effets extraordinaires de la poudre, con&ccedil;ut
+la premi&egrave;re id&eacute;e de faire p&eacute;rir Bonaparte &agrave; l'aide d'une machine
+infernale, qu'on placerait sur son passage. Excit&eacute; par les encouragemens
+de ses complices, et plus encore par son propre penchant, Chevalier,
+second&eacute; par le nomm&eacute; Veycer, construisit une esp&egrave;ce de baril cercl&eacute; en
+fer et garni de clous, charg&eacute; &agrave; poudre et &agrave; mitrailles, auquel il adapta
+une batterie solidement fix&eacute;e et arm&eacute;e, susceptible de partir &agrave; volont&eacute;
+&agrave; l'aide d'une ficelle, ce qui devait mettre l'artilleur &agrave; couvert de
+l'explosion. L'ouvrage avan&ccedil;a; tous les conjur&eacute;s se montraient impatiens
+de faire sauter, au moyen de la <i>machine infernale</i>, le <i>petit caporal</i>,
+nom qu'ils donnaient &agrave; Bonaparte. Ceci n'est pas tout: les plus hardis,
+Chevalier &agrave; leur t&ecirc;te, osent faire entre eux l'essai de la machine
+infernale. La nuit du 17 air 18 octobre est choisie; les chefs du
+complot vont derri&egrave;re le couvent de la Salp&ecirc;tri&egrave;re, s'y croyant &agrave;
+couvert par l'isolement. L&agrave;, l'explosion est telle que les enrag&eacute;s
+eux-m&ecirc;mes, remplis de terreur, se dispersent. Revenus de leur premier
+effroi, ils d&eacute;lib&egrave;rent sur les effets de cette horrible invention; les
+uns la croient propre &agrave; couronner leurs trames; d'autres pensent, et
+Chevalier se range de cet avis, qu'il ne s'agit pas de faire p&eacute;rir
+plusieurs personnes, mais de s'assurer de la mort d'une seule, et que,
+sous ce rapport, l'effet de la <i>machine infernale</i> d&eacute;pend de trop de
+chances hasardeuses. Apr&egrave;s de profondes m&eacute;ditations, Chevalier s'arr&ecirc;te
+&agrave; l'id&eacute;e de construire une esp&egrave;ce de bombe incendiaire, qui, lanc&eacute;e dans
+la voiture du premier consul, soit &agrave; son arriv&eacute;e, soit &agrave; sa sortie du
+spectacle, le ferait sauter par une explosion in&eacute;vitable et subite.
+Chevalier met de nouveau la main &agrave; l'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Mais d&eacute;j&agrave; l'explosion nocturne avait provoqu&eacute; mon attention, et les
+jactances des conjur&eacute;s transpirant de proche en proche, ne tard&egrave;rent pas
+de mettre toute la police &agrave; leurs trousses. La plupart des rapports
+secrets faisaient mention d'une <i>machine infernale</i> destin&eacute;e &agrave; faire
+sauter <i>le petit caporal</i>. Je consultai mes notes, et je vis que
+Chevalier devait &ecirc;tre le principal artisan de cette machination
+perverse. Le 8 novembre, on le trouva cach&eacute;, et il fut arr&ecirc;t&eacute;, ainsi que
+Veycer, dans la rue des Blancs-Manteaux; tous ceux qu'on, soup&ccedil;onnait
+leurs complices le furent &eacute;galement. On trouva de la poudre et des
+balles, les d&eacute;bris de la premi&egrave;re machine et l'&eacute;bauche de la bombe
+incendiaire, enfin tous les &eacute;l&eacute;mens du corps de d&eacute;lit. Mais il n'y eut
+aucun aveu, ni par menaces ni par s&eacute;duction.</p>
+
+<p>On pouvait croire, d'apr&egrave;s cette d&eacute;couverte, la vie de Bonaparte en
+s&ucirc;ret&eacute; contre des moyens si atroces et des attentats si pervers. Mais
+d&eacute;j&agrave; l'autre parti hostile, marchant au m&ecirc;me but par les m&ecirc;mes trames;
+imaginait de d&eacute;rober aux d&eacute;magogues l'invention de la machine infernale.
+Rien n'est plus extraordinaire et n'est plus vrai pourtant que ce
+changement subit d'acteurs sur la m&ecirc;me sc&egrave;ne pour y jouer le m&ecirc;me drame.
+Ceci para&icirc;trait incroyable, si je n'en retra&ccedil;ais pas moi-m&ecirc;me les causes
+secr&egrave;tes qui sont venues successivement se classer dans mon esprit.</p>
+
+<p>A l'ouverture de la campagne, Georges Cadoudal, le plus d&eacute;cid&eacute; et le
+plus opini&acirc;tre des chefs insoumis de la Basse-Bretagne, d&eacute;barqua dans le
+Morbihan, venant de Londres, avec la mission de pr&eacute;parer une nouvelle
+prise d'armes. Il &eacute;tait investi du commandement en chef de toute la
+Bretagne, dont il d&eacute;l&eacute;gua provisoirement l'action militaire &agrave; ses
+principaux lieutenans, Mercier la Vend&eacute;e, de Bar, de Sol de Grisolles et
+Guillemot. Ces intrigues se rattach&egrave;rent &agrave; d'autres, tant dans les
+d&eacute;partemens de l'Ouest que dans Paris, parmi les correspondans et les
+affid&eacute;s. J'eus, &agrave; cet &eacute;gard, plus que des indices; j'eus connaissance du
+plan d'insurrection qui, &agrave; cette &eacute;poque, (le passage du Saint-Bernard
+par le premier consul) fut un grand sujet d'alarme pour les deux autres
+consuls Cambac&eacute;r&egrave;s et Lebrun. Je fis adopter de fortes mesures. Mes
+agens et toute la gendarmerie se mirent en campagne; je fis surveiller
+et arr&ecirc;ter d'anciens chefs suspects, entre autres des capitaines de
+paroisses tr&egrave;s-dangereux. Mais l'action de la police &eacute;tait plus ou moins
+subordonn&eacute;e aux chances de la guerre ext&eacute;rieure.</p>
+
+<p>Dans un rapport destin&eacute; au premier consul et qu'il re&ccedil;ut &agrave; Milan, je ne
+lui dissimulai pas les sympt&ocirc;mes de la crise qui se manifestaient dans
+l'int&eacute;rieur, et je lui dis qu'il fallait absolument revenir victorieux,
+et sans d&eacute;lai, pour dissiper ces nouveaux &eacute;l&eacute;mens de troubles et
+d'orages.</p>
+
+<p>En effet, comme on l'a vu, la fortune dans les champs de Marengo le
+combla de toutes ses faveurs au moment o&ugrave; ses ennemis le croyaient perdu
+&agrave; jamais. Ce triomphe subit d&eacute;concerta tous les plans de l'Angleterre
+et renversa les esp&eacute;rances de Georges Cadoudal, sans toutefois dompter
+son caract&egrave;re de fer. Il persiste &agrave; rester dans le Morbihan qu'il
+regarde comme son domaine, et dont l'organisation royaliste est
+maintenue par ses soins. Instruit par ses correspondans de Paris, de
+l'irritation et des complots renaissans du parti populaire, il y envoie,
+vers la fin d'octobre, ses officiers de confiance les plus d&eacute;cid&eacute;s, tels
+que Limolau, Saint-R&eacute;gent, Joyaux et la Haie-Saint-Hilaire. Il est
+vraisemblable m&ecirc;me qu'il avait d&eacute;j&agrave; con&ccedil;u ou adopt&eacute; l'id&eacute;e de d&eacute;rober
+aux jacobins l'invention de la <i>machine infernale</i>, dont ses
+explorateurs l'avaient tenu au courant. Dans la disposition o&ugrave; se
+trouvaient les esprits et m&ecirc;me le gouvernement, ce crime, effectu&eacute; par
+des royalistes, ne pouvait manquer d'&ecirc;tre imput&eacute; aux jacobins; or, les
+royalistes se trouveraient en mesure d'en recueillir le fruit. Une si
+audacieuse combinaison parut &eacute;minemment politique. Telle fut l'origine
+de l'attentat du 3 niv&ocirc;se (24 d&eacute;cembre), mis &agrave; ex&eacute;cution par les agens
+ou plut&ocirc;t par les commissaires de Georges. Cette double trame resta
+d'abord couverte d'un voile &eacute;pais, tant les regards, l'attention et les
+soup&ccedil;ons se portaient uniquement sur les anarchistes. Une circonstance
+se pr&eacute;senta, qui parut favorable pour consommer l'attentat avec une
+grande probabilit&eacute; de succ&egrave;s. On devait donner, le 24 d&eacute;cembre, &agrave;
+l'Op&eacute;ra, l'oratorio de la Cr&eacute;ation du monde, par Haydn; tout Paris
+savait que le premier consul y serait avec sa cour. La profonde
+perversit&eacute; de la conjuration fut telle que les agens de Georges
+d&eacute;lib&eacute;r&egrave;rent s'il ne serait pas plus s&ucirc;r de pratiquer la <i>machine
+infernale</i> sous les fondemens m&ecirc;me de la salle de l'Op&eacute;ra, de mani&egrave;re &agrave;
+faire sauter, d'un seul coup, Bonaparte et l'&eacute;lite de son gouvernement.
+Est-ce l'id&eacute;e d'une si horrible catastrophe qui fit reculer le crime ou
+l'incertitude d'atteindre, au milieu d'une si &eacute;pouvantable
+conflagration, l'homme qu'on s'acharnait &agrave; vouloir faire p&eacute;rir? Je
+fr&eacute;mis de prononcer. Toutefois on arr&ecirc;ta que l'ancien officier de marine
+Saint-R&eacute;gent, aid&eacute; du subalterne Carbon, dit le <i>petit Fran&ccedil;ois</i>,
+placerait la fatale machine dans la rue Saint-Nicaise o&ugrave; devait passer
+Bonaparte, et qu'il y mettrait le feu &agrave; temps pour le faire sauter dans
+son carrosse.</p>
+
+<p>Le br&ucirc;lement de la m&egrave;che, l'effet de la poudre et de l'explosion, tout
+fut calcul&eacute; sur le temps que mettait d'ordinaire le cocher du premier
+consul pour venir de la cour des Tuileries dans la rue Saint-Nicaise, &agrave;
+la hauteur de la borne o&ugrave; allait &ecirc;tre plac&eacute;e la machine infernale.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;fet de police et moi nous f&ucirc;mes inform&eacute;s la veille qu'on
+chuchottait dans certaines coteries un grand coup pour le lendemain. Cet
+avis &eacute;tait bien vague; chaque jour d'ailleurs il nous en parvenait
+d'aussi alarmans. Toutefois le premier consul en eut imm&eacute;diatement
+connaissance par nos bulletins journaliers. Il parut d'abord h&eacute;siter le
+lendemain; mais, sur le rapport de sa contre-police du ch&acirc;teau, que la
+salle de l'Op&eacute;ra venait d'&ecirc;tre visit&eacute;e et toutes les mesures de
+pr&eacute;cautions prises, il demanda son carrosse et partit accompagn&eacute; de ses
+aides-de-camp. Cette fois, comme tant d'autres, c'&eacute;tait C&eacute;sar accompagn&eacute;
+de sa fortune. On sait que l'&eacute;v&eacute;nement ne trompa l'espoir des conjur&eacute;s
+que par l'effet d'un l&eacute;ger incident. Le cocher du premier consul, &agrave;
+moiti&eacute; ivre ce jour-l&agrave;, ayant pouss&eacute; les chevaux avec plus de
+pr&eacute;cipitation que de coutume, l'explosion calcul&eacute;e avec une pr&eacute;cision
+rigoureuse, fut retard&eacute;e de deux secondes, et il suffit de cette
+fraction imperceptible, soustraite au temps pr&eacute;fixe, pour sauver le
+consul et pour affermir son pouvoir<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p>
+
+<p>Sans s'&eacute;tonner de l'&eacute;v&eacute;nement, il s'&eacute;tait &eacute;cri&eacute; au bruit de l'effroyable
+d&eacute;tonation: &laquo;C'est la &laquo;machine infernale!&raquo; et ne voulant ni r&eacute;trograder
+ni fuir, il parut &agrave; l'Op&eacute;ra. Mais aussi avec quel visage courrouc&eacute;, avec
+quel air terrible! Que de pens&eacute;es vinrent assi&eacute;ger son esprit
+soup&ccedil;onneux! Le bruit de cet attentat circulant bient&ocirc;t de loges en
+loges, l'indignation fut vive, la sensation profonde, parmi les
+ministres, les courtisans, les proches du consul; parmi tous les hommes
+attach&eacute;s au char de sa fortune. Devan&ccedil;ant la fin du spectacle, tous
+suivirent son carrosse, et de retour au ch&acirc;teau des Tuileries, l&agrave;
+s'ouvrit une sc&egrave;ne ou plut&ocirc;t une orgie de passions aveugles et
+furieuses. En y arrivant, car je m'empressai d'accourir, je jugeai par
+l'irritation des esprits, par l'accueil glac&eacute; des adh&eacute;rens et des
+conseillers, qu'il se formait contre moi un orage et que les plus
+injustes soup&ccedil;ons planaient sur la police. Je m'y attendais et j'&eacute;tais
+r&eacute;solu de ne me laisser intimider ni par les clameurs des courtisans, ni
+par les apostrophes du consul. &laquo;Eh bien! me dit-il en s'avan&ccedil;ant vers
+moi le visage enflamm&eacute; de col&egrave;re; eh bien! direz-vous encore que ce sont
+les royalistes?&raquo;&mdash;&laquo;Sans doute, je le dirai, r&eacute;pondis-je comme par
+inspiration et avec sang-froid; et, qui plus est, je le prouverai.&raquo; Ma
+r&eacute;ponse causa d'abord un &eacute;tonnement g&eacute;n&eacute;ral; mais, le premier consul
+r&eacute;p&eacute;tant avec plus d'aigreur encore et avec une incr&eacute;dulit&eacute; opini&acirc;tre,
+que l'horrible attentat qui venait d'&ecirc;tre dirig&eacute; contre lui &eacute;tait
+l'&oelig;uvre d'un parti trop prot&eacute;g&eacute;, point assez contenu par la police, des
+jacobins, en un mot; &laquo;Non, m'&eacute;criai-je, c'est l'&oelig;uvre des royalistes,
+des chouans, et je ne demande que huit jours pour en apporter la
+preuve!&raquo; Alors, obtenant quelque attention, r&eacute;sumant les indices et les
+faits r&eacute;cens, je justifiai la police en g&eacute;n&eacute;ral, arguant toutefois de sa
+subdivision en diff&eacute;rens centres, pour r&eacute;cuser toute responsabilit&eacute;
+personnelle. J'allai plus loin, je r&eacute;criminai contre cette tendance des
+esprits, qui, dans l'atmosph&egrave;re du gouvernement, les portrait &agrave; tout
+imputer aux jacobins ou aux hommes de la r&eacute;volution. J'attribuai &agrave; cette
+direction fausse, d'avoir concentr&eacute; la vigilance de la contre-police sur
+des hommes, dangereux sans doute, mais qui se trouvaient paralys&eacute;s et
+d&eacute;sarm&eacute;s; tandis que les &eacute;migr&eacute;s, les chouans, les agens de
+l'Angleterre, si l'on e&ucirc;t &eacute;cout&eacute; mes avertissemens, n'auraient pas
+frapp&eacute; la capitale d'&eacute;pouvante et rempli nos c&oelig;urs d'indignation. Je
+rangeai &agrave; mon avis le g&eacute;n&eacute;ral Lannes, R&eacute;al, Regnault, Jos&eacute;phine; et,
+fort d'un r&eacute;pit de huit jours, je ne doutai nullement que les preuves
+ne vinssent incessamment &agrave; l'appui de mes conjectures.</p>
+
+<p>J'eus bient&ocirc;t, en effet, par la seule amorce d'une r&eacute;compense de deux
+mille louis, tous les secrets des agens de Georges, et je fus mis sur
+leurs traces; je sus que le jour et le lendemain de l'explosion, plus de
+quatre-vingts chefs de chouans &eacute;taient arriv&eacute;s clandestinement &agrave; Paris
+par des routes d&eacute;tourn&eacute;es et de diff&eacute;rens c&ocirc;t&eacute;s; que si tous n'&eacute;taient
+pas dans le secret du crime, tous s'attendaient &agrave; un grand &eacute;v&eacute;nement, et
+avaient re&ccedil;u le mot d'ordre; enfin le v&eacute;ritable auteur et l'instrument
+de l'attentat me furent r&eacute;v&eacute;l&eacute;s, et en peu de jours les preuves
+s'accumulant, je finis par triompher de l'envie, de l'incr&eacute;dulit&eacute; et des
+pr&eacute;ventions.</p>
+
+<p>Je n'avais pas tard&eacute; &agrave; m'apercevoir que cette derni&egrave;re entreprise tent&eacute;e
+contre la vie du premier consul, avait irrit&eacute; son &acirc;me sombre et alti&egrave;re,
+et que, r&eacute;solu de comprimer ses ennemis, il voulait des pouvoirs qui le
+rendissent le ma&icirc;tre. On ne le seconda que trop dans toutes les
+hi&eacute;rarchies de son gouvernement.</p>
+
+<p>Son premier essai de dictature militaire fut un acte de d&eacute;portation
+au-del&agrave; des mers, contre des individus pris parmi les d&eacute;magogues et les
+anarchistes les plus d&eacute;cri&eacute;s de la capitale, et dont il me fallut encore
+dresser moi-m&ecirc;me la liste. Le S&eacute;nat, excit&eacute; par le d&eacute;cha&icirc;nement public,
+et faisant toutes les concessions qui lui furent demand&eacute;es, n'h&eacute;sita
+point &agrave; donner sa sanction &agrave; cet acte extrajudiciaire. Je parvins, non
+sans peine, &agrave; sauver une quarantaine de proscrits que je fis rayer,
+avant la r&eacute;daction du s&eacute;natus-consulte de d&eacute;portation en Afrique. Je fis
+r&eacute;duire ainsi &agrave; une simple mesure d'exil et de surveillance hors de
+Paris, cette cruelle d&eacute;portation d'abord prononc&eacute;e contre Charles de
+Hesse, F&eacute;lix Lepelletier, Choudieu, Talot, Destrem, et d'autres
+soup&ccedil;onn&eacute;s d'&ecirc;tre les chefs des complots qui donnaient tant d'inqui&eacute;tude
+&agrave; Bonaparte. Les mesures ne se born&egrave;rent pas au bannissement des plus
+furieux d'entre les jacobins. Le premier consul trouvait les formes des
+tribunaux constitutionnels trop lentes; il r&eacute;clamait une justice active,
+inexorable; il voulait distraire les pr&eacute;venus de leurs juges naturels.
+On d&eacute;lib&eacute;ra dans le Conseil d'&eacute;tat, qu'on solliciterait du Corps
+l&eacute;gislatif, comme loi d'exception, l'&eacute;tablissement des tribunaux
+sp&eacute;ciaux sans jury, sans appel, sans r&eacute;vision.</p>
+
+<p>Je fis sentir qu'il fallait au moins pr&eacute;ciser l'objet pour ne distraire
+de la jurisdiction des tribunaux que les pr&eacute;venus de conspirations, et
+les hommes qui, sur les grandes routes, attaquaient et pillaient les
+diligences. Je repr&eacute;sentai que les routes &eacute;taient infest&eacute;es de brigands;
+aussit&ocirc;t un arr&ecirc;t&eacute; pris par les consuls le 7 janvier, ordonna qu'aucune
+diligence ne partirait de Paris, qu'elle n'e&ucirc;t sur l'imp&eacute;riale quatre
+soldats command&eacute;s par un sergent ou un caporal, et qu'elle ne f&ucirc;t
+escort&eacute;e de nuit. Les diligences furent encore attaqu&eacute;es: tel &eacute;tait le
+syst&egrave;me de petite guerre adopt&eacute; par les chouans. A la m&ecirc;me &eacute;poque, des
+sc&eacute;l&eacute;rats connus sous le nom de <i>Chauffeurs</i>, d&eacute;solaient les campagnes.
+Il fallait des mesures fortes, car le gouvernement ressentait plus
+d'alarmes qu'il n'en faisait para&icirc;tre. Les pr&eacute;venus de conspirations
+furent frapp&eacute;s sans piti&eacute;.</p>
+
+<p>On &eacute;rigea deux commissions militaire, l'une pronon&ccedil;a la peine de mort,
+et fit ex&eacute;cuter Chevalier et Veycer, accus&eacute;s d'avoir fabriqu&eacute; la
+premi&egrave;re machine infernale; l'autre pronon&ccedil;a la m&ecirc;me peine contre
+Metge, Humbert et Chapelle, pr&eacute;venus d'avoir conspir&eacute; contre le
+gouvernement. De m&ecirc;me que Chevalier et Veycer, ils furent pass&eacute;s par les
+armes dans la plaine de Grenelle. En m&ecirc;me temps, Arena, Cerrachi,
+Demerville et Topino-Lebrun, comparurent devant le tribunal criminel, o&ugrave;
+ils jouirent du bienfait de la proc&eacute;dure par jur&eacute;s; mais l'&eacute;poque &eacute;tait
+sinistre, et la pr&eacute;potence d&eacute;cisive. Ils furent condamn&eacute;s &agrave; mort, et
+leurs quatre complices absous. Avant l'attentat contre la vie du premier
+consul, aucun tribunal ne les e&ucirc;t condamn&eacute;s sur la seule d&eacute;position
+d'Harel, accusateur &agrave; gages.</p>
+
+<p>Le proc&egrave;s relatif &agrave; l'explosion du 3 niv&ocirc;se commen&ccedil;a plus tard. Je
+tenais &agrave; en compl&eacute;ter l'instruction, ainsi que je l'avais annonc&eacute;;
+toutes les preuves furent acquises. Plus de doute de quel c&ocirc;t&eacute; venait le
+crime. Il fut prouv&eacute; que Carbon avait achet&eacute; le cheval et la charrette
+sur laquelle avait pos&eacute; la machine infernale; il le fut &eacute;galement que
+Saint-R&eacute;gent et lui avaient remis&eacute; cette m&ecirc;me charrette, fait pr&eacute;parer
+des tonneaux, apport&eacute; des paniers et des caisses remplies de mitraille,
+et enfin que Saint-R&eacute;gent ayant mis le feu &agrave; la machine, avait &eacute;t&eacute;
+bless&eacute; par l'effet de l'explosion. Tous deux furent condamn&eacute;s et
+ex&eacute;cut&eacute;s.</p>
+
+<p>L'analogie qu'on remarqua dans ces divers attentats, fit pr&eacute;sumer qu'il
+avait exist&eacute; des relations entre leurs auteurs, quoiqu'ils fussent de
+partis diff&eacute;rens. Il n'y eut d'analogie que celle d'une haine commune
+qui les portait &agrave; conspirer contre le m&ecirc;me obstacle, ni d'autres
+rapports, que ceux d'une exploration clandestine, qui fit conna&icirc;tre aux
+royalistes le terrible instrument dont voulaient se servir les jacobins
+pour faire p&eacute;rir Bonaparte.</p>
+
+<p>Sans doute assez de sang venait d'&ecirc;tre vers&eacute; pour porter la terreur dans
+l'&acirc;me de ses ennemis, et d&eacute;sormais on pouvait le regarder comme affermi
+dans sa puissance. Il avait pour lui tous ceux qui l'entouraient. La
+fortune d'ailleurs, tout en veillant sur lui, acheva de le combler de
+ses faveurs dans les jeux de la guerre. Ses arm&eacute;es d'Allemagne,
+command&eacute;es par Moreau, avaient repris les armes &agrave; l'expiration de
+l'armistice, et Moreau poursuivant ses succ&egrave;s, venait de gagner la
+bataille d'Hohenlinden. L&agrave;, sur le th&eacute;&acirc;tre de sa gloire, il s'&eacute;tait
+&eacute;cri&eacute; en s'adressant &agrave; ses g&eacute;n&eacute;raux: &laquo;Mes amis, nous avons conquis la
+paix!&raquo; Eu effet, en moins de vingt jours, il s'empare de quatre-vingts
+lieues de terrain fortement disput&eacute;; franchit les lignes formidables de
+l'Inn, de la Salza, de la Traun, de l'Ens, pousse ses avant-postes &agrave;
+vingt lieues de Vienne, disperse les seules troupes qui pouvaient en
+d&eacute;fendre les approches; et, arr&ecirc;t&eacute; par la politique ou par l'envie,
+conclut &agrave; Steyer un nouvel armistice. Convaincu de la n&eacute;cessit&eacute; des
+circonstances, le cabinet de Londres consentit &agrave; ce que l'Autriche, se
+d&eacute;sistant des conditions de l'alliance, ouvrit des n&eacute;gociations pour une
+paix s&eacute;par&eacute;e; ce qui fit dire que Bonaparte avait triomph&eacute; pour lui
+seul, et Moreau pour la paix. Tels furent les premiers germes de
+rivalit&eacute;, sem&eacute;s entre ces deux grands capitaines. La diff&eacute;rence de
+caract&egrave;re et les restes de l'esprit r&eacute;publicain, devaient les amener t&ocirc;t
+ou tard &agrave; une opposition ouverte.</p>
+
+<p>Cet esprit se d&eacute;cela dans la capitale et y causa une sorte de
+fermentation au sujet du projet de loi portant &eacute;tablissement d'un
+tribunal criminel sp&eacute;cial partout o&ugrave; cette institution serait jug&eacute;e
+n&eacute;cessaire. A vrai dire, il s'agissait d'une commission, ind&eacute;finie,
+mi-partie de juges et de militaires. Ce projet, pr&eacute;sent&eacute; au Tribunat,
+effaroucha tous les tribuns qui aimaient la libert&eacute;; dans leur id&eacute;e, ils
+assimil&egrave;rent cette mesure &agrave; la justice pr&eacute;v&ocirc;tale de l'ancien r&eacute;gime.</p>
+
+<p>Les orateurs du gouvernement all&eacute;guaient que l'ordre social &eacute;tait
+attaqu&eacute; dans ses fondemens par une organisation du crime, plus
+puissante, plus &eacute;tendue que les lois; les lois, disaient-ils, ne sont
+plus en rapport avec cette fange de la soci&eacute;t&eacute; qui ne veut aucune
+justice et qui combat &agrave; outrance le syst&egrave;me social. La discussion fut
+savante et anim&eacute;e; elle remplit sept s&eacute;ances: Isnard, Benjamin Constant,
+Daunou, Ch&eacute;nier, Ginguen&eacute;, Bailleul, s'y montr&egrave;rent comme
+l'arri&egrave;re-garde de la r&eacute;publique, combattant avec force, mais avec
+mesure et d&eacute;cence, la proposition du gouvernement. Elle ne passa qu'&agrave; la
+majorit&eacute; d'un petit nombre de voix, et &agrave; l'aide de l'influence du
+cabinet. Le projet &eacute;tait termin&eacute; par la facult&eacute; laiss&eacute;e aux consuls
+d'&eacute;loigner de la ville o&ugrave; si&eacute;geaient les autorit&eacute;s premi&egrave;res, et m&ecirc;me
+de toute autre ville, les personnes dont la pr&eacute;sence pouvait devenir
+suspecte. Ceci forma la dictature de la police, et l'on ne manqua pas de
+dire que j'allais devenir le S&eacute;jan du nouveau Tib&egrave;re. Tout ce que
+demanda le premier consul lui fut accord&eacute;.</p>
+
+<p>Rev&ecirc;tu d'une dictature l&eacute;gale, arm&eacute; du pouvoir de frapper de mort ou
+d'exil ses ennemis, le premier consul faisait appr&eacute;hender que son
+gouvernement n'e&ucirc;t bient&ocirc;t plus d'autre mobile que la force. Mais il
+donna la paix au Monde, talisman qui dissipa bien des nuages en offrant
+un port tranquille apr&egrave;s les temp&ecirc;tes.</p>
+
+<p>Le congr&egrave;s de Lun&eacute;ville amena, au bout de quarante jours, le trait&eacute; de
+paix d&eacute;finitif, sign&eacute; le 9 f&eacute;vrier 1801, entre la France et l'Autriche.
+La possession de toute la rive gauche du Rhin, depuis le point o&ugrave; il
+quitte le territoire helv&eacute;tique jusqu'&agrave; celui o&ugrave; il entre dans le
+territoire batave, fut confirm&eacute;e &agrave; la France. L'Autriche resta en Italie
+avec l'ancien territoire v&eacute;nitien; l'Adige lui servit de limites.
+L'ind&eacute;pendance des r&eacute;publiques batave, helv&eacute;tique, cisalpine et
+ligurienne fut mutuellement garantie.</p>
+
+<p>Le premier consul avait pris tellement d'ombrage de l'opposition qui
+s'&eacute;tait d&eacute;clar&eacute;e dans le Tribunat contre la marche de son gouvernement,
+qu'il l'en punit en ne faisant &agrave; l'orateur du Tribunat aucune r&eacute;ponse &agrave;
+l'occasion de la paix de Lun&eacute;ville.</p>
+
+<p>Il restait d'autres points &agrave; r&eacute;gler en Italie, d'o&ugrave; Mass&eacute;na avait &eacute;t&eacute;
+rappel&eacute; pour suspicion de r&eacute;publicanisme. Depuis le mois d'ao&ucirc;t
+pr&eacute;c&eacute;dent, il &eacute;tait remplace par Brune, d'abord suspect lui-m&ecirc;me au camp
+du d&eacute;p&ocirc;t de Dijon, et que j'&eacute;tais parvenu &agrave; faire rentrer en gr&acirc;ce, en
+att&eacute;nuant de certaines r&eacute;v&eacute;lations, car chaque &eacute;tat-major &eacute;tait &eacute;pi&eacute;.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, Brune s'&eacute;tait empar&eacute; de la Toscane, avait confisqu&eacute;
+Livourne et toutes les propri&eacute;t&eacute;s anglaises.</p>
+
+<p>Sur les instances de l'empereur Paul, et par d&eacute;f&eacute;rence pour sa
+m&eacute;diation, Bonaparte, qui m&eacute;ditait d&egrave;s-lors la conqu&ecirc;te des
+Deux-Siciles, arr&ecirc;ta la marche de Murat sur Naples, et m&eacute;nagea le
+Saint-Si&egrave;ge. Survint bient&ocirc;t un trait&eacute; de paix avec Naples, en vertu
+duquel, jusqu'&agrave; la paix d&eacute;finitive entre la France, la Grande-Bretagne
+et la Porte-Ottomane, quatre mille Fran&ccedil;ais occup&egrave;rent l'Abruzze
+septentrionale et douze mille la p&eacute;ninsule d'Otrante. C'&eacute;tait moi qui en
+avais donn&eacute; la premi&egrave;re id&eacute;e dans un conseil priv&eacute;. Ces stipulations
+rest&egrave;rent secr&egrave;tes. Par cette occupation de l'Abruzze, de Tarente et des
+forts, la France faisait entretenir, aux frais du royaume de Naples, un
+corps d'arm&eacute;e qui, selon l'occasion, pouvait passer en &Eacute;gypte, dans la
+Dalmatie ou en Gr&egrave;ce.</p>
+
+<p>Le trait&eacute; de Lun&eacute;ville avait stipul&eacute; pour l'Autriche et pour l'empire
+germanique; il fut ratifi&eacute; par la di&egrave;te, et c'est ainsi que la paix fut
+r&eacute;tablie sur le continent europ&eacute;en. Dans toute cette affaire, le premier
+consul parut charm&eacute; de la dext&eacute;rit&eacute; de son ministre des affair&eacute;s
+&eacute;trang&egrave;res, Talleyrand-P&eacute;rigord. Mais au fond il commen&ccedil;ait &agrave; &ecirc;tre
+fatigu&eacute; de ce que les gazetiers de Londres le repr&eacute;sentaient lui-m&ecirc;me
+comme &eacute;tant sous la tutelle diplomatique de M. de Talleyrand; et, en
+fait de gouvernement, sous la mienne, ne pouvant faire un pas sans nous,
+dont on exag&eacute;rait &agrave; dessein l'habilet&eacute;, afin, de nous rendre odieux ou
+suspects. Je le fatiguai moi-m&ecirc;me en ne cessant de lui dire que lorsque
+les gouvernemens ne sont pas justes, leur prosp&eacute;rit&eacute; n'est que
+passag&egrave;re; que, dans, la sph&egrave;re &eacute;lev&eacute;e o&ugrave; l'avait plac&eacute; la fortune, il
+lui fallait noyer dans les torrens de sa gloire les passions haineuses
+qu'une longue r&eacute;volution avait mises en fermentation, et ramener ainsi
+la nation &agrave; des dispositions g&eacute;n&eacute;reuses et bienveillantes, vraie source
+de prosp&eacute;rit&eacute; et de bonheur public.</p>
+
+<p>Mais comment se flatter, au sortir d'une longue tourmente, d'avoir &agrave; la
+t&ecirc;te d'une immense r&eacute;publique, transform&eacute;e en dictature militaire, un
+chef &agrave; la fois juste, fort et mod&eacute;r&eacute;? Le c&oelig;ur de Bonaparte n'&eacute;tait pas
+&eacute;tranger &agrave; la vengeance et &agrave; la haine, ni son esprit &agrave; la pr&eacute;vention, et
+l'on apercevait ais&eacute;ment, &agrave; travers les voiles dont il se couvrait, un
+penchant d&eacute;cid&eacute; &agrave; la tyrannie. C'&eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment cette disposition que
+je m'effor&ccedil;ai d'adoucir ou de combattre, et je n'y employai jamais que
+l'ascendant de la v&eacute;rit&eacute; ou de la raison. J'&eacute;tais sinc&egrave;rement attach&eacute; &agrave;
+cet homme, persuad&eacute; que nul dans la carri&egrave;re des armes ni dans l'ordre
+civil, n'avait un caract&egrave;re si ferme, si pers&eacute;v&eacute;rant, tel enfin qu'il
+le fallait pour r&eacute;gir l'&Eacute;tat et comprimer les factions. J'osai m&ecirc;me
+alors, me flatter de mitiger ce grand caract&egrave;re, en ce qu'il avait de
+trop violent et de trop dur. D'autres avaient compt&eacute; sur l'amour des
+femmes, car Bonaparte n'&eacute;tait point insensible &agrave; leurs charmes;
+d'ailleurs on pouvait &ecirc;tre s&ucirc;r que les femmes ne prendraient jamais sur
+lui un ascendant nuisible aux affaires. Le premier essai dans ce genre
+ne fut pas heureux. Frapp&eacute;, &agrave; son dernier passage &agrave; Milan, de la beaut&eacute;
+th&eacute;&acirc;trale de la cantatrice G...., et plus encore des sublimes accens de
+sa voix, il lui fit de riches pr&eacute;sens et voulut se l'attacher. Il
+chargea Berthier de conclure avec elle un trait&eacute; sur de larges bases, et
+de la lui amener &agrave; Paris; elle fit le voyage dans la voiture m&ecirc;me de
+Berthier. Assez richement dot&eacute;e, &agrave; quinze mille francs par mois, on la
+vit briller au th&eacute;&acirc;tre et aux concerts des Tuileries, o&ugrave; sa voix fit
+merveille. Mais alors le chef de l'&Eacute;tat &eacute;vitait tout scandale, et ne
+voulant donner &agrave; Jos&eacute;phine, jalouse &agrave; l'exc&egrave;s, aucun sujet d'ombrage, il
+ne faisait &agrave; la belle cantatrice que des visites brusques et furtives.
+Des amours sans soins et sans charmes ne pouvaient satisfaire une femme
+alti&egrave;re et passionn&eacute;e, qui avait dans l'esprit quelque chose de viril.
+La G.... eut recours &agrave; l'antidote infaillible; elle s'emflamma vivement
+pour le c&eacute;l&egrave;bre violon Rode. &Eacute;pris lui-m&ecirc;me, il ne sut pas garder de
+mesure; bravant la surveillance de Junot et de Berthier. Un jour que,
+dans ces entrefaites, Bonaparte me dit qu'il s'&eacute;tonnait qu'avec mon
+habilet&eacute; reconnue, je ne fisse pas mieux la police, et qu'il y avait des
+choses que j'ignorais.&mdash;&laquo;Oui, r&eacute;pondis-je, il y a des choses que
+j'ignorais, mais que je sais maintenant, par exemple: un homme d'une
+petite taille, couvert d'une redingotte grise, sort assez souvent par
+une porte secr&egrave;te des Tuileries, &agrave; la nuit noire, et accompagn&eacute; d'un
+seul domestique, il monte dans une voilure borgne, et va furetant la
+signora G....; ce petit homme, c'est vous, &agrave; qui la bizarre cantatrice
+fait des infid&eacute;lit&eacute;s en faveur de Rode, le violon.&raquo; A ces mots, le
+consul tournant le dos et gardant le silence, sonna et je me retirai. Un
+aide-de-camp fut charg&eacute; de faire l'eunuque <i>noir</i> aupr&egrave;s de l'infid&egrave;le
+qui, indign&eacute;e, refusa de se soumettre au r&eacute;gime du s&eacute;rail. On la priva
+d'abord de son traitement et de ses pensions, croyant la r&eacute;duire ainsi
+par famine; mais, &eacute;prise de Rode, elle resta inflexible, et rejeta les
+offres les plus brillantes de <i>Pylade</i> Berthier. On la for&ccedil;a de sortir
+de Paris; elle se r&eacute;fugia d'abord &agrave; la campagne avec son amant, puis
+tout deux s'&eacute;vad&egrave;rent, et all&egrave;rent retrouver la fortune en Russie.</p>
+
+<p>Comme on pr&eacute;tendait que la guerre &eacute;tait l'unique &eacute;l&eacute;ment du premier
+consul, je le poussais &agrave; montrer au Monde, qu'il saurait au besoin
+gouverner un Empire dans le calme et au milieu de toutes les jouissances
+des arts de la paix. Mais il ne lui suffisait pas de pacifier le
+continent, il lui fallait d&eacute;sarmer l'Angleterre. Ancienne rivale de la
+France, elle &eacute;tait notre ennemie acharn&eacute;e depuis que l'&eacute;lan de la
+r&eacute;volution nous avait donn&eacute; des formes colossales. Vu l'&eacute;tat de
+l'Europe, la puissance, la prosp&eacute;rit&eacute; des deux pays rapproch&eacute;s par les
+liens de la paix, semblaient deux choses incompatibles. La politique du
+premier consul et de son conseil priv&eacute; rechercha d'abord la solution de
+cette question grave: faut-il forcer l'Angleterre &agrave; la paix, avant
+d'&eacute;tablir au dedans et au dehors, un syst&egrave;me pacifique? L'affirmative
+fut d&eacute;cid&eacute;e par la n&eacute;cessit&eacute; et par la raison. Sans la paix g&eacute;n&eacute;rale,
+toute autre paix devait &ecirc;tre regard&eacute;e comme une suspension d'armes.</p>
+
+<p>On en vint comme apr&egrave;s Campo-Formio &agrave; menacer le Royaume-Uni d'une
+invasion, ce qui pr&eacute;occupa nos imaginations mobiles et variables. Des
+camps furent form&eacute;s, et occup&eacute;s par de nombreuses troupes d'&eacute;lite, sur
+nos c&ocirc;tes oppos&eacute;es &agrave; l'Angleterre. Une flotte combin&eacute;e fut r&eacute;unie &agrave;
+Brest, sous pavillon fran&ccedil;ais et espagnol; on s'effor&ccedil;a de r&eacute;tablir
+notre marine, et le port de Boulogne devint le principal rendez-vous de
+la flotille destin&eacute;e &agrave; effectuer la descente. Telle fut notre chim&egrave;re.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, l'Angleterre fit les plus grands pr&eacute;paratifs, surveillant
+tous nos mouvemens, bloquant nos ports, nos rades et h&eacute;rissant ses
+c&ocirc;tes. Elle avait alors un sujet d'alarme. Je veux parler de la ligue du
+Nord form&eacute;e contre sa pr&eacute;potence maritime, et dont l'empereur Paul
+s'&eacute;tait d&eacute;clar&eacute; le chef. Son objet direct, hautement annonc&eacute;, &eacute;tait
+d'annuller le code naval soutenu par l'Angleterre et en vertu duquel
+cette puissance s'arrogeait l'empire des mers.</p>
+
+<p>On sent combien le premier consul dut se complaire &agrave; imprimer &agrave; sa
+politique toute son activit&eacute; et son jeu, pour t&acirc;cher de donner de la vie
+&agrave; cette ligue maritime dont Paul I<sup>er</sup> &eacute;tait l'&acirc;me; tous les mobiles du
+cabinet furent mis en mouvement, soit pour captiver Paul, soit pour
+engager la Prusse, soit pour exasp&eacute;rer le Danemarck et amener la Su&egrave;de
+sur le champ de bataille.</p>
+
+<p>La Prusse mise en mouvement ferma les embouchures de l'Elbe, du Weser et
+de l'Ems; elle prit possession du territoire hanovrien. L'Angleterre
+comprit que l'objet de la querelle ne pouvait plus se d&eacute;cider que par
+les armes. Tout &agrave;-coup les amiraux Hyde-Parker et Nelson, partent pour
+la Baltique avec une arm&eacute;e navale formidable. En vain le Danemarck et la
+Su&egrave;de font des pr&eacute;paratifs pour garder le passage du Sund et d&eacute;fendre
+les approches de Copenhague. Le 2 avril se livre la terrible bataille de
+Copenhague, o&ugrave; l'Angleterre triomphe de tous les obstacles maritimes
+qu'on lui oppose.</p>
+
+<p>Onze jours auparavant, le palais imp&eacute;rial de Saint-P&eacute;tersbourg avait &eacute;t&eacute;
+le th&eacute;&acirc;tre d'une catastrophe, qui, &agrave; elle seule, e&ucirc;t chang&eacute; la face des
+affaires dans le Nord. Le 22 mars, l'empereur Paul, monarque capricieux
+et violent, parfois d'un despotisme pouss&eacute; jusqu'&agrave; la d&eacute;mence, fut
+pr&eacute;cipit&eacute; du tr&ocirc;ne par le seul mode de d&eacute;position praticable dans une
+monarchie despotique.</p>
+
+<p>Je re&ccedil;us par estafette, d'un banquier &eacute;tranger, la premi&egrave;re nouvelle de
+ce tragique &eacute;v&eacute;nement; je courus aux Tuileries et je trouvai le premier
+consul, dont le courrier du Nord venait aussi d'arriver, tenant et
+tordant sa d&eacute;p&ecirc;che en se promenant par soubre-sauts d'un air hagard.
+&laquo;Quoi! s'&eacute;cria-t-il, un empereur n'est pas m&ecirc;me en s&ucirc;ret&eacute; au milieu de
+ses gardes!&raquo; Pour t&acirc;cher de le calmer, quelques-uns de mes coll&egrave;gues,
+moi et le consul Cambac&eacute;r&egrave;s lui d&icirc;mes que si tel &eacute;tait le mode de
+d&eacute;position adopt&eacute; en Russie, heureusement le midi de l'Europe &eacute;tait
+&eacute;tranger &agrave; des habitudes et &agrave; des attentats si perfides. Mais aucun de
+nos raisonnemens ne parut le toucher; sa perspicacit&eacute; en aper&ccedil;ut le
+vide, eu &eacute;gard &agrave; sa position et au danger qu'il avait couru en
+d&eacute;cembre. Il s'exhalait en cris; en tr&eacute;pignemens, en courts acc&egrave;s de
+fureur. Jamais je ne vis sc&egrave;ne plus frappante. Au chagrin que lui avait
+caus&eacute; l'issue de la bataille de Copenhague, se joignait la douleur
+poignante que lui faisait ressentir le meurtre inopin&eacute; du puissant
+potentat dont il s'&eacute;tait fait un alli&eacute; et un ami. Ainsi le
+d&eacute;sappointement politique ajoutait encore &agrave; ses angoisses. C'en &eacute;tait
+fait de la ligue du Nord contre l'Angleterre.</p>
+
+<p>La mort tragique de Paul I<sup>er</sup> inspira des id&eacute;es sombres &agrave; Bonaparte;
+et accrut ses dispositions soup&ccedil;onneuses et d&eacute;fiantes. Il ne r&ecirc;va que
+complots dans l'arm&eacute;e, destitua et fit arr&ecirc;ter plusieurs officiers
+g&eacute;n&eacute;raux, entre autres Humbert, que j'eus quelque peine &agrave; soustraire &agrave;
+des rigueurs inflexibles. Dans le m&ecirc;me tems, un d&eacute;lateur rendit
+suspectes les intentions de Bernadotte et le compromit gravement. Depuis
+pr&egrave;s d'un an Bernadotte commandait l'arm&eacute;e de l'Ouest et tenait son
+quartier-g&eacute;n&eacute;ral &agrave; Rennes. Il n'y avait eu rien &agrave; dire sur ses
+op&eacute;rations toujours sages et mesur&eacute;es. L'ann&eacute;e pr&eacute;c&eacute;dente, pendant la
+campagne de Marengo, il avait emp&ecirc;ch&eacute; un d&eacute;barquement &agrave; Quiberon, et
+les d&eacute;partemens de l'Ouest continuaient &agrave; montrer la soumission la plus
+compl&egrave;te. A plusieurs reprises, on avait pris occasion de quelques
+propos r&eacute;publicains &eacute;chapp&eacute;s dans son &eacute;tat-major, pour exciter contre
+lui la d&eacute;fiance du premier consul. Tout-&agrave;-coup il fut inopin&eacute;ment
+rappel&eacute;, et tomba dans la disgr&acirc;ce. Tout ce qu'on put d&eacute;m&ecirc;ler, car la
+d&eacute;nonciation arriva directement au cabinet du premier consul, c'est que
+le d&eacute;lateur signala le colonel Simon, comme ayant divulgu&eacute; par
+imprudence un plan d'insurrection militaire contre le chef du
+gouvernement; plan chim&eacute;rique, puisqu'il s'agissait de marcher sur Paris
+pour renverser le premier consul. On supposa qu'il y avait quelque chose
+de vrai dans ce pr&eacute;tendu complot, et qu'il n'&eacute;tait pas isol&eacute;, qu'il
+tenait &agrave; une conjuration r&eacute;publicaine &agrave; la t&ecirc;te de laquelle on pla&ccedil;ait
+naturellement Barnadotte, et qui &eacute;tendait ses ramifications dans toute
+l'arm&eacute;e. Il y eut plusieurs arrestations, et tout l'&eacute;tat-major de
+Bernadotte fut d&eacute;sorganis&eacute;, mais sans trop d'&eacute;clat; par dessus tout
+Bonaparte voulait &eacute;viter la publicit&eacute;: &laquo;l'Europe, me dit-il, doit
+savoir qu'on ne conspire plus contre moi.&raquo; Je mis une grande r&eacute;serve
+dans tout ce qui me fut renvoy&eacute; au sujet de cette affaire, plus
+militaire que civile, et ne tenant &agrave; mes attributions que par de faibles
+points de contact. Mais je fis donner &agrave; Bernadotte, que je m'abstins de
+voir, des directions utiles et dont il me sut gr&eacute;. Peu de tems apr&egrave;s,
+Joseph Bonaparte, son beau fr&egrave;re, m&eacute;nagea sa r&eacute;conciliation avec le
+premier consul (c'&eacute;tait la seconde depuis le 18 brumaire). D'apr&egrave;s mes
+conseils, Bonaparte s'effor&ccedil;a de se l'attacher par des faveurs et des
+r&eacute;compenses bien m&eacute;rit&eacute;es de la part d'un homme d'&Eacute;tat si distingu&eacute;, et
+d'un g&eacute;n&eacute;ral si habile.</p>
+
+<p>Le tourbillon des affaires et la marche de la politique ext&eacute;rieure
+firent heureusement diversion &agrave; toutes ces tracasseries de l'int&eacute;rieur.
+Le nouvel empereur de Russie, se d&eacute;clarant pour un autre syst&egrave;me, fit
+d'abord mettre en libert&eacute; tous les marins anglais prisonniers; et une
+convention sign&eacute;e &agrave; Saint-P&eacute;tersbourg entre lord Saint-Helens et les
+ministres russes, ajusta bient&ocirc;t tous les diff&eacute;rens.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps le czar donna au comte de Marckof des pleins pouvoirs pour
+n&eacute;gocier la paix avec le premier consul et ses alli&eacute;s. On voyait
+clairement que les cabinets inclinaient &agrave; un syst&egrave;me pacifique.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; l'Angleterre, qui, vers la fin de 1800 et au commencement de 1801,
+s'&eacute;tait vue engag&eacute;e dans une nouvelle querelle pour le maintien de ses
+droits maritimes, tout en ayant &agrave; combattre &agrave; elle seule la puissance de
+la France, semblait abjurer son syst&egrave;me de guerre perp&eacute;tuelle contre
+notre r&eacute;volution. Cette transition politique s'&eacute;tait en quelque sorte
+op&eacute;r&eacute;e par la retraite du c&eacute;l&egrave;bre Pitt, et par la dissolution de son
+minist&egrave;re bellig&eacute;rant. D&egrave;s-lors on consid&eacute;ra comme possible la paix
+entre le cabinet de Saint-James et celui des Tuileries. Elle fut
+acc&eacute;l&eacute;r&eacute;e par les r&eacute;sultats de deux exp&eacute;ditions rivales en Portugal et
+en &Eacute;gypte.</p>
+
+<p>La mission de Lucien &agrave; Madrid avait eu aussi un but politique: la
+d&eacute;claration de guerre au Portugal par l'Espagne, &agrave; l'instigation du
+premier consul qui regardait avec raison le Portugal comme une colonie
+anglaise. L'ascendant de son fr&egrave;re sur l'esprit de Charles <span class="smcap">iv</span> et de la
+reine d'Espagne fut sans bornes. Tout marcha dans les int&eacute;r&ecirc;ts de notre
+politique. Au moment o&ugrave; une arm&eacute;e espagnole s'emparait de l'Alentejo,
+une arm&eacute;e fran&ccedil;aise sous les ordres de Leclerc, beau-fr&egrave;re de Napol&eacute;on,
+entrait en Portugal par Salamanque. Dans sa d&eacute;tresse, la cour de
+Lisbonne crut trouver son salut en prodiguant ses tr&eacute;sors aux
+envahisseurs. Elle ouvrit des n&eacute;gociations directes avec Lucien, et le 6
+juin les pr&eacute;liminaires de paix furent sign&eacute;s &agrave; Badajoz, moyennant un
+subside secret de 30 millions qui furent partag&eacute;s entre le fr&egrave;re du
+premier consul et le prince de la Paix. Telle fut la source de l'immense
+fortune de Lucien. Le premier consul, qui voulait occuper Lisbonne, fut
+d'abord outr&eacute;, mena&ccedil;ant de rappeler son fr&egrave;re et de ne pas reconna&icirc;tre
+la stipulation de Badajoz. Talleyrand et moi nous lui f&icirc;mes sentir les
+inconv&eacute;niens qui r&eacute;sulteraient d'un pareil &eacute;clat. Talleyrand puisa ses
+motifs en faveur des bases du trait&eacute; dans l'int&eacute;r&ecirc;t de notre alliance
+avec l'Espagne, dans la position heureuse o&ugrave; nous nous placions pour en
+venir &agrave; un rapprochement avec l'Angleterre, qui, exclue des ports du
+Portugal, serait empress&eacute;e d'y rentrer; il proposa tr&egrave;s-adroitement des
+modifications au trait&eacute;. Enfin le sacrifice des diamans de la princesse
+du Br&eacute;sil et l'envoi fait au premier consul, de dix millions pour sa
+caisse particuli&egrave;re, fl&eacute;chirent sa rigidit&eacute;, au point qu'il laissa
+conclure &agrave; Madrid le trait&eacute; d&eacute;finitif.</p>
+
+<p>De leur c&ocirc;t&eacute;, les Anglais venaient d'op&eacute;rer un d&eacute;barquement en &Eacute;gypte
+pour nous arracher cette possession, et, d&egrave;s le 20 mars, le g&eacute;n&eacute;ral
+Menou avait perdu la bataille d'Alexandrie. Le Caire et les principales
+villes d'&Eacute;gypte &eacute;taient tomb&eacute;es successivement au pouvoir des
+anglo-turcs. Enfin Menou lui-m&ecirc;me capitula le 7 ao&ucirc;t et se vit forc&eacute;
+d'&eacute;vacuer Alexandrie. Ainsi s'&eacute;vanouit le magnifique projet du
+Directoire de faire de l'&Eacute;gypte une colonie fran&ccedil;aise, et le projet
+encore plus romanesque de Bonaparte de recommencer par l&agrave; un empire
+d'Orient.</p>
+
+<p>La guerre entre l'Angleterre et la France &eacute;tant d&egrave;s-lors sans objet qui
+valut la peine de prolonger la lutte, et chacun des deux pays &eacute;tant
+assez fort dans ses bases pour que l'un e&ucirc;t &agrave; lui seul la puissance
+d'effectuer aucun changement essentiel dans la condition de l'autre,
+des pr&eacute;liminaires de paix furent sign&eacute;s &agrave; Londres, le 1<sup>er</sup> octobre, entre
+M. Otto et lord Hawkesbury. La nouvelle en fut re&ccedil;ue avec des signes
+extraordinaires de joie par chacune des deux nations.</p>
+
+<p>Il n'existait plus aussi de m&eacute;sintelligence entre la France et la
+Russie, le premier consul n'ayant rien n&eacute;glig&eacute; pour captiver le fils et
+le successeur de Paul I<sup>er</sup>. Le pl&eacute;nipotentiaire russe, M. de Marckof,
+usant de ses pleins pouvoirs, imm&eacute;diatement apr&egrave;s les pr&eacute;liminaires de
+Londres, signa la paix d&eacute;finitive entre le czar et le consul, en
+attendant la conclusion d'un nouveau trait&eacute; de commerce.</p>
+
+<p>Ce rapprochement op&eacute;r&eacute; entre la France et la Russie, fut un coup de
+parti pour le premier consul. A dater de cette &eacute;poque heureuse, commen&ccedil;a
+au-dedans et au-dehors, cette extension de puissance dont il n'abusa que
+trop depuis. Ce ne fut pas n&eacute;anmoins sans &eacute;prouver, au sujet de son
+trait&eacute; avec la Russie, quelques contrari&eacute;t&eacute;s dans l'int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Communiqu&eacute; au Tribunat o&ugrave; si&eacute;geaient les r&eacute;publicains les plus
+prononc&eacute;s, ce trait&eacute; fut renvoy&eacute; &agrave; une commission charg&eacute;e de l'examiner
+et d'en rendre compte. Dans son rapport elle d&eacute;clara que le mot <i>sujet</i>
+qu'on y employait, avait excit&eacute; la surprise, en ce qu'il ne s'accordait
+pas avec l'id&eacute;e qu'on avait con&ccedil;ue de la dignit&eacute; de citoyens fran&ccedil;ais.
+Il fallut d&eacute;battre le trait&eacute; dans des conf&eacute;rences particuli&egrave;res, et les
+tribuns n'en persist&egrave;rent pas moins &agrave; trouver le mot <i>sujet</i>
+inconvenant, sans pr&eacute;tendre toutefois que ce f&ucirc;t un motif suffisant pour
+rejeter le trait&eacute;.</p>
+
+<p>Dans le conseil priv&eacute; qui eut lieu le soir m&ecirc;me, nous e&ucirc;mes beaucoup de
+peine &agrave; calmer le premier consul, qui, dans cette difficult&eacute; suscit&eacute;e
+par le Tribunat, vit l'intention de le d&eacute;populariser et de porter
+atteinte &agrave; son pouvoir. Je lui repr&eacute;sentai avec quelque &eacute;nergie, apr&egrave;s
+avoir r&eacute;sum&eacute; l'&eacute;tat de l'opinion dans la capitale, qu'il importait de
+m&eacute;nager encore les restes de l'esprit r&eacute;publicain par une d&eacute;f&eacute;rence
+apparente. Il finit par se rendre &agrave; mes raisons.</p>
+
+<p>Le conseiller d'&eacute;tat Fleurieu alla donner au Tribunat des explications
+par une note sortie du cabinet m&ecirc;me du premier consul, dans laquelle il
+d&eacute;clarait que d&egrave;s long-temps le gouvernement fran&ccedil;ais avait abjur&eacute; le
+principe de dicter aucun trait&eacute;, et que la Russie ayant paru d&eacute;sirer la
+garantie r&eacute;ciproque des deux gouvernemens contre les troubles ext&eacute;rieurs
+et int&eacute;rieurs, il avait &eacute;t&eacute; convenu que ni l'un ni l'autre n'accorderait
+aucune esp&egrave;ce de protection aux ennemis de l'autre &Eacute;tat; et que c'&eacute;tait
+pour arriver &agrave; ce but qu'avaient &eacute;t&eacute; r&eacute;dig&eacute;s les articles o&ugrave; le mot
+<i>sujet</i> &eacute;tait employ&eacute;. Tout parut aplani et le trait&eacute; fut approuv&eacute; par
+le Corps l&eacute;gislatif.</p>
+
+<p>Il donna lieu, dans le cabinet, &agrave; un incident plus grave, qui excita au
+plus haut degr&eacute; le courroux du premier consul. Dans les articles secrets
+du trait&eacute;, les deux puissances contractantes se faisaient r&eacute;ciproquement
+la promesse d'<i>arranger d'un commun accord les affaires d'Allemagne et
+d'Italie</i>.</p>
+
+<p>On sent combien il importait &agrave; l'Angleterre d'avoir promptement &agrave; sa
+connaissance la preuve certaine de l'existence de ce premier cha&icirc;non de
+la diplomatie continentale, qui rapprochait, &agrave; son d&eacute;triment, les
+int&eacute;r&ecirc;ts politiques des deux plus puissans empires de l'Europe, qui par
+l&agrave; en devenaient tous deux les arbitres &agrave; son exclusion. Aussi les
+articles secrets lui furent-ils vendus au poids de l'or, et son
+cabinet, tr&egrave;s-g&eacute;n&eacute;reux pour ces sortes de confidences, paya aux
+infid&egrave;les r&eacute;v&eacute;lateurs la somme de 60,000 livres sterling. Instruit
+bient&ocirc;t de ce brigandage diplomatique, le premier consul me mande aux
+Tuileries, et commence par accuser &agrave; la fois la police et son minist&egrave;re
+des relations ext&eacute;rieures: la police comme incapable d'emp&ecirc;cher ou de
+d&eacute;couvrir les communications criminelles avec l'&eacute;tranger; le minist&egrave;re
+de M. de Talleyrand comme trafiquant des secrets de l'&Eacute;tat. Je m'appuyai
+dans ma d&eacute;fense sur les intrigues de tous les temps, qu'aucun pouvoir au
+monde ne pouvait se flatter d'emp&ecirc;cher; et quand je vis que les soup&ccedil;ons
+du premier consul se portaient trop haut, je n'h&eacute;sitai pas de lui dire
+que j'avais lieu de croire, d'apr&egrave;s mes informations, que le secret de
+l'&Eacute;tat avait &eacute;t&eacute; &eacute;vent&eacute; par M. R.... L...., homme de confiance de M. de
+Talleyrand, et ensuite livr&eacute; et envoy&eacute;, soit directement en Angleterre,
+soit &agrave; M. le comte d'Antraigues, agent de Louis <span class="smcap">xviii</span>, par M. B....
+l'a&icirc;n&eacute;, l'un des propri&eacute;taires du Journal des d&eacute;bats, ami particulier de
+M. R.... L.... J'ajoutai que j'avais de fortes raisons de croire que cet
+individu servait d'interm&eacute;diaire &agrave; la correspondance de l'&eacute;tranger;
+mais que dans tous les temps il &eacute;tait difficile &agrave; la police d'&eacute;changer
+des donn&eacute;es ou de simples indices en preuves mat&eacute;rielles; qu'elle ne
+pouvait que mettre sur la voie. Le premier mouvement du consul fut
+d'ordonner la traduction des deux pr&eacute;venus devant une commission
+militaire; je fis des repr&eacute;sentations; de son c&ocirc;t&eacute;, M. de Talleyrand
+all&eacute;gua qu'on pouvait tout aussi bien soup&ccedil;onner de cette infid&eacute;lit&eacute; le
+secr&eacute;taire de M. de Marckof, ou, peut-&ecirc;tre m&ecirc;me, quelque commis de la
+chancellerie russe; mais il n'y avait pas un assez long intervalle
+depuis la signature jusqu'&agrave; la divulgation, pour qu'on p&ucirc;t supposer que
+le document e&ucirc;t pass&eacute; &agrave; Saint-P&eacute;tersbourg, avant d'arriver &agrave; Londres.
+Quoi qu'il en soit M. R... L... re&ccedil;ut un ordre de bannissement et fut &agrave;
+Hambourg; M. B... l'a&icirc;n&eacute; fut plus maltrait&eacute; en apparence; des gendarmes
+le d&eacute;port&egrave;rent de brigade en brigade &agrave; l'&icirc;le d'Elbe. L&agrave;, son exil fut
+singuli&egrave;rement adouci.</p>
+
+<p>Je ne manquai pas, dans le cours de cette affaire, de rappeler au
+premier consul qu'autrefois dans la haute diplomatie, il &eacute;tait pass&eacute; en
+maxime qu'apr&egrave;s quarante jours il n'y avait plus aucun secret en Europe,
+pour des cabinets dirig&eacute;s par des hommes d'&Eacute;tat. Ce fut sur cette base
+que depuis il voulut monter sa chancellerie diplomatique.</p>
+
+<p>Dans l'intervalle, le marquis de Cornwalis vint en France comme
+ambassadeur pl&eacute;nipotentiaire pour n&eacute;gocier la paix d&eacute;finitive. Il se
+rendit &agrave; Amiens, lieu fix&eacute; pour y tenir les conf&eacute;rences; mais le trait&eacute;
+&eacute;prouva des lenteurs inattendues, ce qui n'emp&ecirc;cha pas le premier consul
+de suivre assiduement deux projets d'une haute importance, l'un sur
+l'Italie, l'autre sur Saint-Domingue. J'aurai occasion de parler du
+premier; quant au second, dont Bonaparte regardait l'ex&eacute;cution comme la
+plus urgente, il avait pour objet de reconqu&eacute;rir la colonie de
+Saint-Domingue que les n&egrave;gres arm&eacute;s occupaient en ma&icirc;tres.</p>
+
+<p>Je ne partageais pas &agrave; cet &eacute;gard les vues du conseil priv&eacute; ni du Conseil
+d'&eacute;tat, o&ugrave; vint si&eacute;ger mon ancien coll&egrave;gue et ami M. Malouet, homme d'un
+caract&egrave;re honorable; mais il voyait cette grande affaire de
+Saint-Domingue avec des pr&eacute;ventions qui nuisaient &agrave; la rectitude de son
+jugement. Ses plans principalement dirig&eacute;s contre la libert&eacute; et la
+puissance des n&egrave;gres, pr&eacute;valurent en partie, et encore furent-ils g&acirc;t&eacute;s
+par la maladresse et l'imp&eacute;ritie de nos &eacute;tats-majors. Je recevais de
+Santhonax, jadis si fameux &agrave; Saint-Domingue, sur les moyens d'y
+reprendre notre influence, des M&eacute;moires tr&egrave;s-bien faits et appuy&eacute;s sur
+des raisonnemens solides; mais Santhonax &eacute;tait lui-m&ecirc;me dans une telle
+d&eacute;faveur qu'il n'y eut pas moyen de faire go&ucirc;ter ses id&eacute;es au premier
+consul; il me donna m&ecirc;me l'ordre formel de l'exiler de Paris. Fleurieu,
+Malouet et tout le parti des colons l'emport&egrave;rent. On d&eacute;cida qu'apr&egrave;s la
+conqu&ecirc;te on <i>maintiendrait l'esclavage</i>, conform&eacute;ment aux lois et
+r&eacute;glemens ant&eacute;rieurs &agrave; 1789; et que la traite des noirs et leur
+importation auraient lieu suivant les lois existantes &agrave; cette &eacute;poque. On
+sait ce qui en est r&eacute;sult&eacute;: la perte de notre armement et l'humiliation
+de nos armes. Mais c'&eacute;tait au fond du c&oelig;ur du premier consul qu'il
+fallait aller chercher la v&eacute;ritable cause de cette exp&eacute;dition
+d&eacute;sastreuse; &agrave; cet &eacute;gard, Berthier et Duroc en savaient plus que le
+ministre de la police. Mais pouvais-je un instant me m&eacute;prendre? Le
+premier consul saisit avec ardeur l'<i>heureuse</i> occasion d'&eacute;loigner un
+grand nombre de r&eacute;gimens et d'officiers g&eacute;n&eacute;raux form&eacute;s &agrave; l'&eacute;cole de
+Moreau dont la r&eacute;putation le blessait et dont l'influence dans l'arm&eacute;e
+&eacute;tait pour lui, sinon un sujet d'alarme, au moins de g&ecirc;ne et
+d'inqui&eacute;tude. Il y comprit &eacute;galement les officiers g&eacute;n&eacute;raux qu'il
+jugeait ne pas &ecirc;tre assez d&eacute;vou&eacute;s &agrave; sa personne et &agrave; ses int&eacute;r&ecirc;ts, ou
+qu'il supposait encore attach&eacute;s aux institutions r&eacute;publicaines. Les
+m&eacute;contens, qui ont toujours plus ou moins d'acc&egrave;s dans l'opinion
+publique, ne gard&egrave;rent plus aucunes mesures dans leurs propos &agrave; ce
+sujet, et telles furent les rumeurs que mes bulletins de police en
+devinrent effrayans de v&eacute;rit&eacute;. &laquo;Eh bien! me dit un jour Bonaparte, vos
+jacobins pr&eacute;tendent m&eacute;chamment que ce sont les soldats et les amis de
+Moreau que j'envoie p&eacute;rir &agrave; Saint-Domingue; ce sont des fous hargneux!
+Laissons-les jabotter. On ne gouvernerait pas si l'on se laissait
+entraver par les diffamations et par les calomnies. T&acirc;chez seulement de
+me faire un meilleur esprit public.&mdash;Ce miracle, r&eacute;pondis-je, vous est
+r&eacute;serv&eacute;, et ce ne serait pas votre coup d'essai dans ce genre...&raquo;</p>
+
+<p>Quand tout fut pr&ecirc;t, l'exp&eacute;dition, forte de ving-trois vaisseaux de
+ligne et portant vingt-deux mille hommes de d&eacute;barquement, mit &agrave; la voile
+de Brest pour aller r&eacute;duire la colonie. On s'&eacute;tait assur&eacute; de
+l'assentiment de l'Angleterre, car la paix n'&eacute;tait pas encore conclue.</p>
+
+<p>Avant la signature du trait&eacute; d&eacute;finitif, Bonaparte mit &agrave; ex&eacute;cution le
+second projet qui le pr&eacute;occupait; il &eacute;tait relatif &agrave; la r&eacute;publique
+cisalpine. Une consulte de <i>Cisalpins</i> &agrave; Lyon ayant &eacute;t&eacute; convoqu&eacute;e, il
+s'y rend lui-m&ecirc;me en janvier 1802, est re&ccedil;u avec beaucoup de pompe,
+tient la consulte et se fait &eacute;lire pr&eacute;sident, non de la r&eacute;publique
+cisalpine, mais de la r&eacute;publique <i>italienne</i>; d&eacute;voilant ainsi ses vues
+ult&eacute;rieures sur toute l'Italie. D'un autre c&ocirc;t&eacute;, cette m&ecirc;me r&eacute;publique
+dont les trait&eacute;s avaient stipul&eacute; l'ind&eacute;pendance, voit les troupes
+fran&ccedil;aises s'&eacute;tablir sur son territoire au lieu de l'&eacute;vacuer; elle
+devient ainsi une annexe de la France, ou plut&ocirc;t de la puissance de
+Bonaparte.</p>
+
+<p>En s'arrogeant la pr&eacute;sidence de l'Italie, il avait autoris&eacute; la rupture
+des n&eacute;gociations; mais il &eacute;tait &agrave; cet &eacute;gard sans aucune crainte,
+sachant bien que le minist&egrave;re anglais n'&eacute;tait pas en mesure, et
+s'appuyant d'ailleurs sur les stipulations secr&egrave;tes consenties par la
+Russie. On &eacute;tait si g&eacute;n&eacute;ralement persuad&eacute; de la n&eacute;cessit&eacute; de la paix en
+Angleterre et de l'impossibilit&eacute; d'obtenir de meilleures conditions par
+une lutte prolong&eacute;e, que le 25 mars, lord Cornwalis prit sur lui de
+signer le trait&eacute; d&eacute;finitif, connu sous le nom de paix d'Amiens, qui
+termina une guerre de neuf ann&eacute;es aussi sanglante que destructive.</p>
+
+<p>Il paraissait &eacute;vident pour tout homme d'&Eacute;tat, que la situation dans
+laquelle on laissait Malte, &eacute;tait la partie faible du trait&eacute;. Je m'en
+&eacute;tais expliqu&eacute; sans d&eacute;tour dans le conseil; mais les esprits y &eacute;taient
+dans une telle ivresse depuis la signature des pr&eacute;liminaires, qu'on
+trouvait ma pr&eacute;voyance intempestive et ombrageuse. Je vis pourtant, dans
+les d&eacute;bats du Parlement de la Grande-Bretagne, que l'un des hommes de
+cabinet les plus forts de ce pays, envisageait sous le m&ecirc;me point de vue
+que moi les stipulations relatives &agrave; la possession de Malte. En g&eacute;n&eacute;ral,
+la nouvelle opposition des anciens ministres et de leurs amis,
+regardait la paix comme une tr&egrave;ve arm&eacute;e dont la dur&eacute;e &eacute;tait incompatible
+avec l'honneur et la prosp&eacute;rit&eacute; de la Grande-Bretagne. En effet, de
+toutes ses conqu&ecirc;tes elle ne gardait que la Trinit&eacute; et Ceylan, tandis
+que la France gardait toutes les siennes. De notre c&ocirc;t&eacute; d'ailleurs, la
+paix faisait triompher les principes de notre r&eacute;volution qui se trouvait
+affermie par l'&eacute;clat et l'attrait des succ&egrave;s. Or, c'&eacute;tait v&eacute;ritablement
+un coup de fortune pour Bonaparte.</p>
+
+<p>Mais pouvait-on se flatter qu'il n'en userait que pour le bonheur de la
+France? J'en voyais et j'en savais assez, pour croire qu'il ne s'en
+servirait que pour perp&eacute;tuer et fortifier son autorit&eacute;. Il &eacute;tait clair
+aussi pour moi, qu'en Angleterre la classe &eacute;clair&eacute;e de la nation, et en
+France les amis de la libert&eacute;, ne voyaient qu'avec peine un &eacute;v&eacute;nement
+qui semblait consolider &agrave; jamais le pouvoir du sabre.</p>
+
+<p>Je partis de cette &egrave;re nouvelle pour communiquer &agrave; Bonaparte un M&eacute;moire
+que j'avais eu soin de me faire demander par lui, au sujet de
+l'&eacute;tablissement de paix dans l'int&eacute;rieur. Apr&egrave;s y avoir marqu&eacute; les
+nuances, les vicissitudes de l'opinion et les derni&egrave;res agitations des
+diff&eacute;rens partis, je repr&eacute;sentai qu'en peu d'ann&eacute;es la France pouvait
+obtenir, sur l'Europe pacifi&eacute;e, cette m&ecirc;me pr&eacute;pond&eacute;rance que ses
+victoires lui avaient donn&eacute;e sur l'Europe en armes; que les v&oelig;ux et la
+soumission de la France s'adressaient moins encore au guerrier qu'au
+restaurateur de l'ordre social; qu'appel&eacute; &agrave; pr&eacute;sider aux destin&eacute;es de
+trente millions de Fran&ccedil;ais, il devait s'attacher &agrave; en devenir le
+bienfaiteur et le p&egrave;re, plut&ocirc;t que de se consid&eacute;rer comme un dictateur
+et un chef d'arm&eacute;; que, d&eacute;cid&eacute; &agrave; prot&eacute;ger d&eacute;sormais la religion, les
+bonnes m&oelig;urs, les arts, les sciences, tout ce qui perfectionne la
+soci&eacute;t&eacute;, il &eacute;tait s&ucirc;r de porter par son exemple tous les Fran&ccedil;ais &agrave;
+l'observation des lois, des convenances et des vertus domestiques;
+qu'enfin, &agrave; l'&eacute;gard des rapports ext&eacute;rieurs de la France, il y avait
+toute s&eacute;curit&eacute;, la France n'ayant jamais &eacute;t&eacute; ni aussi grande, ni aussi
+forte depuis Charlemagne; qu'elle venait de fonder un ordre durable en
+Allemagne et en Italie; qu'elle disposait de l'Espagne; qu'elle
+retrouvait enfin chez les Turcs cet ancien penchant qui les entra&icirc;nait
+vers les Fran&ccedil;ais; qu'en outre, les &Eacute;tats auxiliaires form&eacute;s au-del&agrave; du
+Rhin et des Alpes, pour nous servir de barri&egrave;re, n'attendaient plus que
+des modifications de sa main et des r&eacute;formes salutaires; qu'en un mot,
+sa gloire et l'int&eacute;r&ecirc;t du Monde r&eacute;clamaient l'affermissement d'un &eacute;tat
+de paix, n&eacute;cessaire au bonheur de la r&eacute;publique.</p>
+
+<p>Je savais que nous touchions au d&eacute;veloppement de ses vues secr&egrave;tes.
+Depuis pr&egrave;s d'un an, il &eacute;tait excit&eacute;, par les avis des consuls Lebrun et
+Cambac&eacute;r&egrave;s, et du Conseiller d'&eacute;tat Portalis, qui lui inspiraient le
+dessein de relever la religion, et de rappeler tous les &eacute;migr&eacute;s dans le
+giron de la patrie. Plusieurs projets &agrave; ce sujet avaient &eacute;t&eacute; lus dans le
+conseil. Consult&eacute; personnellement sur ces deux grandes mesures, je
+convins d'abord que la chose religieuse n'&eacute;tait pas &agrave; n&eacute;gliger pour le
+gouvernement du premier consul, et que, r&eacute;tablie de sa main, elle
+pouvait lui pr&ecirc;ter le plus solide appui. Mais je ne partageais pas
+l'avis d'en venir &agrave; un concordat avec la cour de Rome, ainsi qu'on en
+manifestait le projet. Je repr&eacute;sentai que c'&eacute;tait une grande erreur
+politique d'introduire au sein d'un &Eacute;tat o&ugrave; les principes de la
+r&eacute;volution avaient pr&eacute;valu, un pouvoir &eacute;tranger, susceptible d'y causer
+du trouble; que l'intervention du chef de l'&eacute;glise romaine &eacute;tait au
+moins superflue; qu'elle finirait par causer de l'embarras, et m&ecirc;me des
+contestations; que d'ailleurs c'&eacute;tait ramener dans l'&Eacute;tat ce m&eacute;lange, &agrave;
+la fois bizarre et funeste, du spirituel et du temporel; qu'il suffisait
+de proclamer le libre exercice des cultes, en affectant des revenus ou
+des salaires &agrave; celui que professait la pluralit&eacute; des Fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Je m'aper&ccedil;us bient&ocirc;t que ce projet n'&eacute;tait qu'un acheminement &agrave; un autre
+projet d'une bien plus haute importance, et dont le po&euml;te Fontanes avait
+donn&eacute; l'id&eacute;e. Il avait fait remettre au premier consul, par sa s&oelig;ur
+&Eacute;lisa dont il &eacute;tait l'amant, un M&eacute;moire fort travaill&eacute;, et qui avait
+pour objet de le porter &agrave; suivre Charlemagne pour mod&egrave;le, en s'&eacute;tayant
+des grands et des pr&ecirc;tres pour le r&eacute;tablissement de son Empire; et &agrave; cet
+effet de s'aider de la cour de Rome, ainsi que P&eacute;pin et Charlemagne en
+avaient donn&eacute; l'exemple.</p>
+
+<p>Le r&eacute;tablissement de l'empire de Charlemagne entrait aussi dans mes
+id&eacute;es, avec la diff&eacute;rence que le po&euml;te Fontanes et son parti voulaient
+se servir, pour cette r&eacute;surrection, des &eacute;l&eacute;mens de l'ancien r&eacute;gime,
+tandis que je soutenais qu'il fallait s'&eacute;tayer des hommes et des
+principes de la r&eacute;volution. Je ne pr&eacute;tendais pas exclure de la
+participation au gouvernement les anciens royalistes, mais dans une
+proportion telle qu'ils y fussent toujours en minorit&eacute;. Ce plan
+d'ailleurs, et c'&eacute;tait celui qui souriait le plus &agrave; Bonaparte, me
+paraissait pr&eacute;matur&eacute; quant &agrave; son ex&eacute;cution; il demandait &agrave; &ecirc;tre m&ucirc;ri,
+pr&eacute;par&eacute; et amen&eacute; avec de grands m&eacute;nagemens. Je le fis ajourner.</p>
+
+<p>Mais, quant au reste, mon syst&egrave;me de prudence et de lenteur s'accordait
+peu avec cette impatience et cette d&eacute;cision de volont&eacute; qui
+caract&eacute;risaient le premier consul. D&egrave;s le mois de juin de l'ann&eacute;e
+pr&eacute;c&eacute;dente (1801), le cardinal Gonsalvi, secr&eacute;taire d'&eacute;tat de la cour de
+Rome, s'&eacute;tait rendu &agrave; Paris sur son invitation, et y avait pos&eacute; les
+bases d'une convention dont le premier consul fit part &agrave; son Conseil
+d'&eacute;tat le 10 ao&ucirc;t suivant.</p>
+
+<p>Le parti philosophique dont je passais pour &ecirc;tre le protecteur et
+l'appui, s'&eacute;tait regimb&eacute;, et dans le Conseil m&ecirc;me avait repr&eacute;sent&eacute;
+qu'il convenait, quelque puissant que f&ucirc;t d&eacute;j&agrave; le premier consul, de
+prendre certaines pr&eacute;cautions pour op&eacute;rer le r&eacute;tablissement du culte
+catholique, attendu qu'on avait &agrave; redouter l'opposition, non seulement
+des anciens partisans des id&eacute;es philosophiques et r&eacute;publicaines qui
+&eacute;taient en grand nombre dans les autorit&eacute;s, mais celle encore des
+principaux militaires de l'arm&eacute;e qui se montraient eux-m&ecirc;mes
+tr&egrave;s-contraires aux id&eacute;es religieuses. C&eacute;dant au besoin de ne pas perdre
+une partie de sa popularit&eacute; en choquant d'une mani&egrave;re trop brusque des
+pr&eacute;ventions qui avaient leur source dans l'&eacute;tat de la soci&eacute;t&eacute;, le
+premier consul, d'accord avec son conseil, consentit &agrave; diff&eacute;rer et &agrave;
+faire pr&eacute;c&eacute;der, par la publication de la paix maritime, le
+r&eacute;tablissement de la paix de l'&Eacute;glise.</p>
+
+<p>Cette m&ecirc;me opportunit&eacute;, je l'obtins plus facilement encore au sujet de
+la mesure relative aux &eacute;migr&eacute;s. Ici mes attributions me mettaient &agrave;
+port&eacute;e d'exercer une plus grande influence; aussi, mes vues consign&eacute;es
+dans deux M&eacute;moires, pr&eacute;valurent-elles &agrave; quelques l&eacute;g&egrave;res modifications
+pr&egrave;s.</p>
+
+<p>La liste des &eacute;migr&eacute;s, qui formait neuf volumes, pr&eacute;sentait une
+nomenclature d'environ cent cinquante mille individus, sur lesquels il
+n'y avait plus &agrave; r&eacute;gler le sort que de quatre-vingt mille au plus. Le
+reste &eacute;tait successivement rentr&eacute; ou avait p&eacute;ri. J'obtins que les
+&eacute;migr&eacute;s ne seraient ray&eacute;s en masse d&eacute;finitivement que par un <i>acte
+d'amnistie</i>, et qu'ils resteraient pendant dix ans sous la surveillance
+de la haute police, me r&eacute;servant aussi la disposition facultative de les
+&eacute;loigner du lieu de leur r&eacute;sidence habituelle. Plusieurs cat&eacute;gories
+d'&eacute;migr&eacute;s attach&eacute;s aux princes fran&ccedil;ais et rest&eacute;s ennemis du
+gouvernement, furent maintenues d&eacute;finitivement sur la liste au nombre de
+mille personnes, dont cinq cents devaient &ecirc;tre d&eacute;sign&eacute;es dans l'ann&eacute;e
+courante. A la restitution des biens non vendus des &eacute;migr&eacute;s ray&eacute;s, il y
+eut une exception importante, celle des bois et for&ecirc;ts d'une contenance
+de quatre cents arpens; mais cette exception &eacute;tait presque illusoire
+pour les anciennes familles; le premier consul de son propre mouvement
+autorisait de fr&eacute;quentes restitutions de bois pour se faire des
+cr&eacute;atures parmi les &eacute;migr&eacute;s rentr&eacute;s.</p>
+
+<p>On avait &eacute;galement arr&ecirc;t&eacute; que la promulgation de cette loi d'amnistie
+serait diff&eacute;r&eacute;e jusqu'&agrave; la paix g&eacute;n&eacute;rale, de m&ecirc;me que le projet de loi
+portant &eacute;tablissement d'une l&eacute;gion d'honneur. Nous touchions enfin &agrave;
+l'&eacute;poque si impatiemment attendue pour faire &eacute;clore ces grandes mesures.
+D&egrave;s le 6 avril (1802), le concordat sur les affaires eccl&eacute;siastiques,
+sign&eacute; le 15 juillet pr&eacute;c&eacute;dent, fut envoy&eacute; &agrave; l'approbation du Corps
+l&eacute;gislatif extraordinairement assembl&eacute;. Il re&ccedil;ut le v&oelig;u du Tribunat,
+par l'organe de Lucien Bonaparte, qui, revenu de Madrid, avait pris
+place parmi les tribuns. A cette occasion, il pronon&ccedil;a avec emphase un
+discours &eacute;loquent retouch&eacute; par le po&egrave;te Fontanes, dont la plume s'&eacute;tait
+vou&eacute;e au torrent du nouveau pouvoir qui allait devenir pour lui le
+Pactole.</p>
+
+<p>Le jour de P&acirc;ques fut choisi pour la promulgation solennelle du
+concordat, qui, faite d'abord aux Tuileries par le premier consul en
+personne, fut r&eacute;p&eacute;t&eacute;e dans tout Paris par les douze maires de la
+capitale. Une c&eacute;r&eacute;monie religieuse &eacute;tait pr&eacute;par&eacute;e &agrave; Notre-Dame pour
+rendre gr&acirc;ce au ciel, tant de la conclusion du trait&eacute; d'Amiens que de
+celle du concordat. J'avais inform&eacute; les consuls qu'ils n'auraient &agrave;
+leur suite que les g&eacute;n&eacute;raux et officiers de service, une esp&egrave;ce de ligue
+s'&eacute;tant form&eacute;e parmi les officiers sup&eacute;rieurs qui se trouvaient &agrave; Paris
+pour ne point assister &agrave; la solennit&eacute;. On imagina aussit&ocirc;t un exp&eacute;dient,
+car on n'osait pas encore employer la contrainte. Berthier, comme
+ministre de la guerre, invite tous les g&eacute;n&eacute;raux et officiers sup&eacute;rieurs
+&agrave; un d&eacute;jeuner militaire splendide, &agrave; la suite duquel il se met &agrave; leur
+t&ecirc;te et les engage &agrave; se rendre aux Tuileries, pour faire la cour au
+premier consul. L&agrave;, Bonaparte, dont le cort&egrave;ge &eacute;tait pr&ecirc;t, leur dit de
+les suivre &agrave; la m&eacute;tropole, et aucun d'eux n'ose refuser. Dans toute sa
+marche il fut salu&eacute; par des acclamations publiques.</p>
+
+<p>Le r&eacute;tablissement du catholicisme fut suivi de pr&egrave;s du s&eacute;natus-consulte
+accordant amnistie pour fait d'&eacute;migration. Cet acte, qui fut pr&ocirc;n&eacute;,
+alarma singuli&egrave;rement les acqu&eacute;reurs de biens nationaux. Il fallut toute
+la fermet&eacute; de l'administration et toute la vigilance de mon minist&egrave;re
+pour obvier aux graves inconv&eacute;niens qui auraient pu r&eacute;sulter des
+conflits entre les anciens et les nouveaux propri&eacute;taires. Je fus
+second&eacute; par mes coll&egrave;gues de l'int&eacute;rieur et des finances, et par le
+Conseil d'&eacute;tat, qui r&eacute;gla la jurisprudence de la mati&egrave;re en faveur des
+int&eacute;r&ecirc;ts de la r&eacute;volution.</p>
+
+<p>On voit que la r&eacute;volution &eacute;tait sur la d&eacute;fensive et la r&eacute;publique sans
+garantie ni s&eacute;curit&eacute;. Tous les projets du premier consul tendaient &agrave;
+transformer le gouvernement en monarchie. L'institution de la l&eacute;gion
+d'honneur fut aussi, &agrave; cette &eacute;poque, un sujet d'inqui&eacute;tude et d'alarme
+pour les anciens amis de la libert&eacute;; elle fut regard&eacute;e g&eacute;n&eacute;ralement
+comme un hochet monarchique qui blessait les principes d'&eacute;galit&eacute; qui
+s'&eacute;taient si ais&eacute;ment empar&eacute;s de tous les c&oelig;urs. Cette disposition de
+l'opinion, que je ne laissai point ignorer, ne fit aucune impression ni
+sur l'esprit du premier consul ni sur celui de son fr&egrave;re Lucien, grand
+promoteur du projet. On poussa la d&eacute;rision jusqu'&agrave; le faire pr&eacute;senter au
+nom du gouvernement, par Roederer, orateur priv&eacute;, comme une institution
+auxiliaire de toutes les lois r&eacute;publicaines. On trouva une opposition
+forte et raisonn&eacute;e au Tribunat; la loi y fut signal&eacute;e comme attaquant
+les fondemens de la libert&eacute; publique. Mais le gouvernement avait d&eacute;j&agrave;
+dans ses mains tant d'&eacute;l&eacute;mens de puissance qu'il &eacute;tait s&ucirc;r de r&eacute;duire
+toute opposition &agrave; une minorit&eacute; impuissante.</p>
+
+<p>Je m'apercevais chaque jour combien il &eacute;tait plus facile de s'emparer
+des sources de l'opinion dans la hi&eacute;rarchie civile que dans l'ordre
+militaire, o&ugrave; l'opposition, pour &ecirc;tre plus sourde, n'en &eacute;tait souvent
+que plus grave. La contre-police du ch&acirc;teau &eacute;tait tr&egrave;s-active et
+tr&egrave;s-vigilante &agrave; cet &eacute;gard; les officiers qu'on appelait mauvaises t&ecirc;tes
+&eacute;taient &eacute;cart&eacute;s, exil&eacute;s ou emprisonn&eacute;s. Mais le m&eacute;contentement d&eacute;g&eacute;n&eacute;ra
+bient&ocirc;t en irritation parmi les g&eacute;n&eacute;raux et les colonels, qui, imbus
+d'id&eacute;es r&eacute;publicaines, voyaient clairement que Bonaparte ne foulait aux
+pieds nos institutions que pour marcher plus librement vers l'autorit&eacute;
+absolue.</p>
+
+<p>Depuis long-temps il &eacute;tait public qu'il concertait avec ses affid&eacute;s les
+moyens d'envahir, avec une apparence l&eacute;gale, la perp&eacute;tuit&eacute; du pouvoir.
+J'avais beau repr&eacute;senter dans le conseil que le temps n'&eacute;tait pas encore
+venu, que les id&eacute;es n'&eacute;taient pas assez m&ucirc;res pour appr&eacute;cier tous les
+avantages de la stabilit&eacute; monarchique; qu'il y aurait m&ecirc;me du danger &agrave;
+choquer &agrave; la fois l'&eacute;lite de l'arm&eacute;e et les hommes de qui le premier
+consul tenait son pouvoir temporaire; que, s'il l'avait exerc&eacute;e
+jusqu'ici &agrave; la satisfaction g&eacute;n&eacute;rale, parce qu'il s'&eacute;tait montr&eacute; &agrave; la
+fois gouvernant mod&eacute;r&eacute; et g&eacute;n&eacute;ral habile, il fallait prendre garde de
+lui faire perdre les avantages d'une si magnifique position, en le
+pla&ccedil;ant, ou sur un d&eacute;fil&eacute; trop escarp&eacute;, ou sur une pente trop rapide.
+Mais je fis peu d'impression; je ne fus m&ecirc;me pas long-temps &agrave;
+m'apercevoir qu'on mettait avec moi une sorte de r&eacute;serve, et qu'outre
+les d&eacute;lib&eacute;rations du conseil priv&eacute;, il se tenait chez le consul
+Cambac&eacute;r&egrave;s des conf&eacute;rences myst&eacute;rieuses.</p>
+
+<p>J'en p&eacute;n&eacute;trai le secret, et voulant agir dans l'int&eacute;r&ecirc;t du premier
+consul comme dans celui de l'&Eacute;tat, je donnai avec beaucoup de prudence,
+&agrave; mes amis qui si&eacute;geaient au S&eacute;nat, une impulsion particuli&egrave;re. J'avais
+en vue de contre-carrer ou de faire &eacute;vanouir les plans concert&eacute;s chez
+Cambac&eacute;r&egrave;s, et dont j'augurai mal.</p>
+
+<p>Nos amis se r&eacute;pandirent le m&ecirc;me jour chez les s&eacute;nateurs les plus
+influens ou les plus accr&eacute;dit&eacute;s. L&agrave;, exaltant Bonaparte qui, apr&egrave;s
+avoir donn&eacute; la paix g&eacute;n&eacute;rale, venait de relever les autels et d'essayer
+de fermer les derni&egrave;res plaies de nos discordes civiles, les sages
+organes ajout&egrave;rent que le premier consul tenait d'une main ferme les
+r&ecirc;nes du gouvernement; que son administration &eacute;tait exempte de
+reproches, et qu'il appartenait au S&eacute;nat de remplir le v&oelig;u public, en
+prorogeant le pouvoir du magistrat supr&ecirc;me au-del&agrave; des dix ann&eacute;es de sa
+magistrature; que cet acte de gratitude nationale aurait le double
+avantage de donner plus de poids au S&eacute;nat et plus de stabilit&eacute; au
+gouvernement. Nos amis eurent soin de para&icirc;tre insinuer qu'ils &eacute;taient
+les organes des d&eacute;sirs du premier consul; aussi le succ&egrave;s d&eacute;passa
+d'abord nos esp&eacute;rances.</p>
+
+<p>Le 8 mai, le S&eacute;nat-conservateur s'assemble, et voulant, au nom du peuple
+fran&ccedil;ais, t&eacute;moigner sa reconnaissance aux consuls de la r&eacute;publique, il
+donne un s&eacute;natus-consulte qui r&eacute;&eacute;lit le citoyen Bonaparte premier consul
+pour dix ans au-del&agrave; des dix ann&eacute;es fix&eacute;es par l'article 34 de l'acte
+constitutionnel du 13 d&eacute;cembre 1799. Un message communique aussit&ocirc;t ce
+d&eacute;cret au premier consul, au Corps l&eacute;gislatif et au Tribunat.</p>
+
+<p>Il faudrait avoir vu comme moi tous les signes de d&eacute;pit et de contrainte
+du premier consul, pour s'en faire une id&eacute;e; ses familiers &eacute;taient dans
+la consternation. La r&eacute;ponse au message fut en termes ambigus; on y
+insinuait au S&eacute;nat qu'il distribuait d'une main trop avare la r&eacute;compense
+nationale; un ton de sensibilit&eacute; hypocrite y r&eacute;gnait, et on y remarqua
+cette phrase proph&eacute;tique.... &laquo;La fortune a souri &agrave; la r&eacute;publique, mais
+la fortune est inconstante; et combien d'hommes qu'elle avait combl&eacute;s de
+ses faveurs, ont v&eacute;cu trop de quelques ann&eacute;es!...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s le m&ecirc;me langage qu'avait tenu Auguste dans une
+circonstance pareille.... Mais les dix ann&eacute;es de surcro&icirc;t de pouvoir
+ajout&eacute;es par le S&eacute;nat au pouvoir actuel, ne pouvaient satisfaire
+l'impatiente ambition du premier consul; il ne vit dans cet acte de
+prorogation qu'un premier degr&eacute; pour s'&eacute;lever plus rapidement au fa&icirc;te
+de la puissance. D&eacute;cid&eacute; &agrave; l'emporter avec la m&ecirc;me ardeur que dans
+l'&eacute;v&eacute;nement d'une bataille, il pousse deux jours apr&egrave;s (le 10 mai) les
+deux autres consuls, que la constitution n'investissait d'aucune
+autorit&eacute; &agrave; prendre un arr&ecirc;t&eacute; portant que le peuple fran&ccedil;ais serait
+consult&eacute; sur cette question: &laquo;Napol&eacute;on Bonaparte sera-t-il consul &agrave;
+vie?...&raquo; On faisait, au conseil priv&eacute;, lecture de ce d&eacute;cret et de la
+lettre du premier consul au S&eacute;nat, quand j'y vins prendre place. J'avoue
+qu'&agrave; mon tour il me fallut recueillir toutes les forces de mon &acirc;me, pour
+renfermer en moi les sentimens qui m'agit&egrave;rent pendant cette lecture. Je
+vis que c'en &eacute;tait fait, mais qu'il fallait encore tenir ferme pour
+mod&eacute;rer, s'il &eacute;tait possible, la rapide invasion d'un pouvoir d&eacute;sormais
+sans contre-poids.</p>
+
+<p>Cet acte d'intrusion frauduleuse fit d'abord, dans les autorit&eacute;s
+premi&egrave;res, une impression peu favorable. Mais d&eacute;j&agrave; les ressorts &eacute;taient
+pr&eacute;par&eacute;s. En peu de temps, le S&eacute;nat, le Corps l&eacute;gislatif et le Tribunat
+furent travaill&eacute;s avec un succ&egrave;s v&eacute;nal. Il fut d&eacute;montr&eacute; au S&eacute;nat qu'il
+&eacute;tait rest&eacute; fort en arri&egrave;re de ce qu'on attendait de lui; au Corps
+l&eacute;gislatif et au Tribunat, que le premier consul, en d&eacute;sirant que le
+peuple fran&ccedil;ais f&ucirc;t consult&eacute;, ne faisait que rendre hommage &agrave; la
+souverainet&eacute; du peuple fran&ccedil;ais, &agrave; ce grand principe que la r&eacute;volution
+avait si solennellement reconnu et qui survivait &agrave; tous les orages
+politiques. Les raisonnemens captieux mis en avant par les affid&eacute;s et les
+pensionn&eacute;s entra&icirc;n&egrave;rent l'adh&eacute;sion de la majorit&eacute;. Aux r&eacute;calcitrans on
+se contentait de dire: attendons, c'est la nation qui en d&eacute;finitive
+d&eacute;cidera.</p>
+
+<p>Tandis que les registres destin&eacute;s &agrave; recevoir les suffrages &eacute;taient
+d&eacute;risoirement ouverts aux secr&eacute;tariats de toutes les administrations,
+aux greffes de tous les tribunaux, chez tous les maires, chez tous les
+officiers publics, il survint un incident grave qui transpira malgr&eacute; les
+soins qui furent apport&eacute;s &agrave; en &eacute;touffer les circonstances. Dans un d&icirc;ner
+o&ugrave; se r&eacute;unirent, avec une vingtaine d'officiers m&eacute;contens, d'anciens
+republicains et patriotes chauds, on mit sur le tapis sans m&eacute;nagemens
+les projets ambitieux du premier consul. Une fois les esprits &eacute;chauff&eacute;s,
+dans les fum&eacute;es du vin, on alla jusqu'&agrave; dire qu'il fallait faire
+partager au nouveau. C&eacute;sar les destin&eacute;es de l'ancien, non au S&eacute;nat o&ugrave; il
+n'y avait plus que des &acirc;mes subjugu&eacute;es, asservies, mais au milieu m&ecirc;me
+des soldats, dans une grande parade aux Tuileries. L'exaltation fut
+telle que le colonel du 12<sup>e</sup> r&eacute;giment de hussards, Fournier Sarlov&egrave;se,
+fameux alors pour son habilet&eacute; &agrave; tirer le pistolet, affirma qu'il se
+faisait fort, &agrave; cinquante pas, de ne pas manquer Bonaparte. Tel fut du
+moins le propos imprudent que le soir m&ecirc;me, L...., autre convive,
+soutint avoir entendu, et alla d&eacute;noncer au g&eacute;n&eacute;ral Menou, son ami, dans
+la vue d'arriver par son interm&eacute;diaire jusqu'au premier consul; car
+Menou &eacute;tait, depuis son retour d'&Eacute;gypte, en tr&egrave;s-grande faveur. En
+effet, il conduit lui-m&ecirc;me le d&eacute;lateur aux Tuileries et y arrive au
+moment o&ugrave; Bonaparte allait monter en voiture pour se rendre &agrave; l'Op&eacute;ra.
+Le premier consul re&ccedil;oit la d&eacute;nonciation, donne des ordres &agrave; sa police
+militaire, et court ensuite au spectacle dans sa loge. L&agrave;, on lui
+apprend que le colonel Fournier est dans la salle m&ecirc;me. L'ordre est
+donn&eacute; &agrave; l'instant &agrave; l'aide-de-camp Junot de l'arr&ecirc;ter et de le conduire
+devant moi comme pr&eacute;venu de conspiration contre la s&ucirc;ret&eacute; ext&eacute;rieure et
+int&eacute;rieure de l'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>Averti &agrave; l'avance de l'imprudente et bl&acirc;mable intemp&eacute;rance de langue de
+cinq &agrave; six mauvaises t&ecirc;tes &eacute;chauff&eacute;es par le vin, par les souvenirs de
+la libert&eacute;, par l'approbation ouverte ou tacite d'une vingtaine de
+convives, j'interroge, je r&eacute;primande le colonel; je re&ccedil;ois l'expression
+de son repentir, en ne lui dissimulant pas que son affaire peut devenir
+extr&ecirc;mement grave par suite de l'examen de ses papiers. Il m'assure
+qu'il ne redoute rien &agrave; cet &eacute;gard. Je songe alors &agrave; tout assoupir en
+faisant r&eacute;duire la rigueur du premier consul en une simple correction
+militaire. Mais voil&agrave; qu'un incident vient tout aggraver. Le colonel
+passe la nuit &agrave; la pr&eacute;fecture, et le lendemain des agens de police le
+conduisent chez lui pour assister &agrave; l'enl&egrave;vement de ses papiers.
+Quoiqu'il ne s'y trouv&acirc;t aucun indice d'attentat m&eacute;dit&eacute;, l'id&eacute;e qu'on y
+verrait des vers, des couplets dirig&eacute;s contre Bonaparte, lui monte la
+t&ecirc;te. Que fait-il? Sans rien laisser p&eacute;n&eacute;trer de son dessein, il enferme
+ses gardiens dans sa chambre et s'&eacute;vade. Qu'on juge de la col&egrave;re du
+premier consul! Heureusement qu'elle eut d'abord &agrave; s'exhaler contre la
+niaiserie des agens de la pr&eacute;fecture, et qu'en mesure, de mon c&ocirc;t&eacute;, je
+lui avais adress&eacute; &agrave; lui-m&ecirc;me, d&egrave;s la veille, la preuve irr&eacute;fragable que
+l'incartade du repas militaire &eacute;tait parvenue &agrave; ma connaissance. Rien
+n'aurait pu m'excuser si d'aussi coupables propos, tenus devant un grand
+nombre de personnes r&eacute;unies, eussent &eacute;t&eacute; r&eacute;v&eacute;l&eacute;s au chef de l'&Eacute;tat sans
+que le chef de la police n'en e&ucirc;t aucun indice. Je lui portai les
+papiers du colonel dont je pris l'engagement de retrouver la trace; et
+je le conjurai, apr&egrave;s l'examen, de ne point donner &agrave; cette affaire
+l'importance d'une conjuration, ce qui serait doublement impolitique et
+&agrave; l'&eacute;gard de l'arm&eacute;e et &agrave; l'&eacute;gard de la position du premier consul,
+vis-&agrave;-vis de la nation appel&eacute;e &agrave; donner son suffrage sur son consulat &agrave;
+vie. Comme je l'avais annonc&eacute;, le colonel fut d&eacute;couvert et arr&ecirc;t&eacute;, mais
+avec un appareil militaire que je trouvai ridicule. Impliqu&eacute; dans la
+m&ecirc;me affaire, le chef d'escadron Donnadieu, devenu depuis g&eacute;n&eacute;ral, et le
+m&ecirc;me qu'on dit c&eacute;l&egrave;bre aujourd'hui, fut &eacute;galement arr&ecirc;t&eacute; et envoy&eacute; comme
+le colonel Fournier, au Temple, dans un cachot. Gr&acirc;ce &agrave; mes
+repr&eacute;sentations, le d&eacute;nouement ne fut point tragique; il ne fut marqu&eacute;
+que par des destitutions, des exils, des disgr&acirc;ces et par des
+r&eacute;compenses au d&eacute;lateur.</p>
+
+<p>Le premier consul n'en poursuivit que plus vivement l'objet de son
+ambition. Toute la sollicitude minist&eacute;rielle se tourna, pendant six
+semaines, &agrave; recueillir et &agrave; d&eacute;pouiller les registres o&ugrave; &eacute;taient port&eacute;s
+les suffrages pour le consulat &agrave; vie. Dress&eacute; par une commission
+sp&eacute;ciale, le proc&egrave;s-verbal offrit 3,568,185 votes affirmatifs et
+seulement 9,074 votes n&eacute;gatifs. Le 2 ao&ucirc;t un s&eacute;natus-consulte dit
+organique conf&eacute;ra au premier consul Bonaparte le pouvoir perp&eacute;tuel. On
+s'inqui&eacute;ta peu en g&eacute;n&eacute;ral de la mani&egrave;re dont on venait de proc&eacute;der. La
+plupart des citoyens qui avaient vot&eacute; pour lui d&eacute;f&eacute;rer &agrave; vie la
+magistrature supr&ecirc;me, crurent ramener en France le syst&egrave;me monarchique,
+et avec lui le repos et la stabilit&eacute;. Le S&eacute;nat crut ou feignit de croire
+que Napol&eacute;on ob&eacute;issait &agrave; la volont&eacute; du peuple, et qu'on trouvait des
+garanties suffisantes dans sa r&eacute;ponse au message du premier corps de
+l'&Eacute;tat. &laquo;...La libert&eacute;, avait dit le premier consul, l'&eacute;galit&eacute;, la
+prosp&eacute;rit&eacute; de la France seront assur&eacute;es.... Content, ajoutait-il avec un
+ton d'inspir&eacute;, d'avoir &eacute;t&eacute; appel&eacute; par l'ordre de celui de qui tout
+&eacute;mane, a ramener sur la terre l'ordre, la justice et l'&eacute;galit&eacute;...&raquo;</p>
+
+<p>Rien que par ces derni&egrave;res paroles, le vulgaire pouvait le croire n&eacute;
+r&eacute;ellement pour commander &agrave; l'univers, tant sa fortune &eacute;tait arriv&eacute;e,
+par des voies singuli&egrave;res, au plus haut point d'&eacute;l&eacute;vation, et tant il se
+montrait capable le gouverner les hommes avec un grand &eacute;clat. Peut-&ecirc;tre,
+plus heureux qu'Alexandre et que C&eacute;sar, e&ucirc;t-il atteint et embrass&eacute; la
+grande chim&egrave;re du pouvoir universel, si ses passions n'avaient obscurci
+ses vues, et si la soif d'une domination tyrannique n'avait fini par
+choquer les peuples.</p>
+
+<p>Tout n'&eacute;tait pas consomm&eacute; dans l'escamotage du consulat &agrave; vie; et le 6
+ao&ucirc;t l'on vit para&icirc;tre un long s&eacute;natus-consulte organique de la
+constitution de l'an XIII, sorti de l'atelier des deux consuls
+satellites, &eacute;labor&eacute; par les familiers du cabinet, et propos&eacute; <i>au nom du
+gouvernement</i>.</p>
+
+<p>Puisque les Fran&ccedil;ais adoptaient d'enthousiasme le gouvernement renferm&eacute;
+d&eacute;sormais dans la personne du premier consul, il n'avait garde lui, de
+leur laisser le temps de se refroidir; il &eacute;tait d'ailleurs persuad&eacute; que
+son autorit&eacute; ne serait pas enti&egrave;rement affermie tant qu'il resterait
+dans l'&Eacute;tat un pouvoir qui n'&eacute;manerait pas directement de lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Tel fut l'esprit du s&eacute;natus-consulte du 6 ao&ucirc;t impos&eacute; au S&eacute;nat. O&ugrave; peut
+le consid&eacute;rer comme une cinqui&egrave;me constitution, par laquelle Bonaparte
+devint ma&icirc;tre de la pluralit&eacute; des suffrages dans le S&eacute;nat, tant pour les
+&eacute;lections, que pour les d&eacute;lib&eacute;rations, r&eacute;servant aux S&eacute;nateurs,
+d&eacute;sormais dans sa main, le droit d'&eacute;changer les institutions au moyen de
+<i>s&eacute;natus-consultes organiques</i>; r&eacute;duisant le Tribunat &agrave; la nullit&eacute;, en
+diminuant de moiti&eacute; ses membres par l'&eacute;limination, enlevant au Corps
+l&eacute;gislatif le droit de sanctionner les trait&eacute;s; et enfin ramenant &agrave; sa
+volont&eacute; unique toute l'action du gouvernement. En outre, on reconnut le
+Conseil d'&eacute;tat comme autorit&eacute; constitu&eacute;e; finalement le consul &agrave; vie se
+fit d&eacute;f&eacute;rer la plus belle pr&eacute;rogative de souverain: le droit de faire
+gr&acirc;ce. Il r&eacute;compensa les services et la docilit&eacute; des deux consuls, ses
+acolytes, en faisant aussi d&eacute;clarer &agrave; vie leurs fonctions consulaires.
+Telle fut la cinqui&egrave;me constitution jet&eacute;e sur un peuple aussi l&eacute;ger
+qu'irr&eacute;fl&eacute;chi, n'ayant que tr&egrave;s-peu d'id&eacute;es justes sur l'organisation
+politique et sociale, et qui passait, sans s'en douter, de la r&eacute;publique
+&agrave; l'empire. Un pas restait encore &agrave; faire; mais qui aurait pu
+l'emp&ecirc;cher?</p>
+
+<p>Au fond du c&oelig;ur, je ne vis l&agrave; qu'un informe et dangereux ouvrage; et je
+m'en expliquai sans d&eacute;guisement. Je dis au premier consul lui-m&ecirc;me qu'il
+venait de se d&eacute;clarer le chef d'une monarchie viag&egrave;re qui, selon moi,
+n'avait d'autres bases que son &eacute;p&eacute;e et ses victoires.</p>
+
+<p>Le 15 ao&ucirc;t, jour anniversaire de sa naissance, on rendit &agrave; Dieu de
+solennelles actions de gr&acirc;ce, d'avoir, dans son ineffable bont&eacute;, donn&eacute; &agrave;
+la France un homme qui avait bien voulu consentir &agrave; exercer toute sa vie
+le pouvoir supr&ecirc;me.</p>
+
+<p>Le s&eacute;natus-consulte du 6 ao&ucirc;t conf&eacute;rait aussi au premier consul la
+facult&eacute; de pr&eacute;sider le S&eacute;nat; press&eacute; d'en user et plus encore de faire
+l'essai de la disposition de l'opinion publique &agrave; son &eacute;gard, Bonaparte
+se rendit en grande pompe, le 21, au Luxembourg, accompagn&eacute; de ses deux
+coll&egrave;gues, de ses ministres, du Conseil d'&eacute;tat et du plus brillant
+cort&egrave;ge. Les troupes, sous les armes et en belle tenue, bordaient la
+haie depuis les Tuileries jusqu'au palais du Luxembourg. Ayant pris
+place, le premier consul re&ccedil;ut le serment de tous les s&eacute;nateurs, puis M.
+de Talleyrand lut un rapport sur les indemnit&eacute;s accord&eacute;es &agrave; diff&eacute;rens
+princes d'Allemagne, et, en outre, pr&eacute;senta plusieurs projets de
+s&eacute;natus-consulte, ent'autres celui qui r&eacute;unissait &agrave; la France l'&icirc;le
+d'Elbe, depuis si fameuse comme premier lieu d'exil de celui m&ecirc;me qui
+alors &eacute;tait r&eacute;put&eacute; l'homme du Destin. Quel souvenir! quel rapprochement!</p>
+
+<p>Le cort&egrave;ge, allant et venant, ne fut salu&eacute; ni par des acclamations ni
+par aucun signe d'approbation de la part du peuple, malgr&eacute; les
+d&eacute;monstrations et les salutations du premier consul, et particuli&egrave;rement
+de ses fr&egrave;res devant la foule assembl&eacute;e derri&egrave;re le cordon des soldats
+bordant la haie. Ce morne silence, et l'esp&egrave;ce d'affectation que mirent
+la plupart des citoyens &agrave; ne pas m&ecirc;me vouloir se d&eacute;couvrir au passage de
+leur magistrat supr&ecirc;me, bless&egrave;rent vivement le premier consul. Peut-&ecirc;tre
+se rappela-t-il, &agrave; cette occasion, la maxime si connue: &laquo;Le silence des
+peuples est la le&ccedil;on des rois!&raquo; maxime qui fut placard&eacute;e le soir m&ecirc;me,
+et lue le lendemain aux Tuileries et dans quelques carrefours.</p>
+
+<p>Comme il ne manqua pas d'imputer cet accueil glac&eacute; &agrave; la maladresse de
+l'administration et au peu d'&eacute;lan de ses amis, je lui rappelai qu'il
+m'avait prescrit de ne rien pr&eacute;parer de factice, et j'ajoutai: &laquo;Malgr&eacute;
+la fusion des Gaulois et des Francs? nous sommes toujours le m&ecirc;me
+peuple; nous sommes toujours ces anciens Gaulois qu'on repr&eacute;sentait
+comme ne pouvant supporter ni la libert&eacute; ni l'oppression!...&mdash;Que
+voulez-vous dire? r&eacute;pliqua-t-il vivement.&mdash;Que les Parisiens ont cru
+voir, dans les derni&egrave;res dispositions du gouvernement, la perte totale
+de la libert&eacute; et une tendance trop visible au pouvoir absolu.&mdash;Je ne
+gouvernerais pas six semaines dans ce vide de la paix, reprit-il, si, au
+lieu d'&ecirc;tre le ma&icirc;tre, je n'&eacute;tais qu'un simulacre d'autorit&eacute;.&mdash;Mais
+soyez &agrave; la fois paternel, affable, fort et juste, et vous reconquerrez
+ais&eacute;ment ce que vous semblez avoir perdu.&mdash;Il y a de la bizarrerie et du
+caprice dans ce qu'on appelle l'opinion publique; je saurai la rendre
+meilleure, dit-il en me tournant le dos.&raquo;</p>
+
+<p>J'avais un secret pressentiment que je ne tarderais pas &agrave; &ecirc;tre &eacute;loign&eacute;
+des affaires; je n'en doutai plus apr&egrave;s ce dernier entretien. D'ailleurs
+la connaissance des man&oelig;uvres de mes ennemis y n'avaient pu m'&eacute;chapper;
+j'en avais de puissans qui &eacute;piaient l'occasion de me renverser. Mon
+opposition aux derni&egrave;res mesures leur servit de pr&eacute;texte. Non seulement
+j'avais contre moi Lucien et Joseph, mais encore leur s&oelig;ur &Eacute;lisa, femme
+hautaine, nerveuse, passionn&eacute;e, dissolue, d&eacute;vor&eacute;e par le double hochet
+de l'amour et de l'ambition. Elle &eacute;tait men&eacute;e, comme on l'a vu, par le
+po&euml;te Fontanes dont elle s'&eacute;tait engou&eacute;e, et &agrave; qui elle ouvrait alors
+toutes les portes de la faveur et de la fortune. Timide et avis&eacute; en
+politique, Fontanes n'agissait lui-m&ecirc;me que sous l'influence d'une
+coterie soi-disant religieuse et monarchique, coterie qui, remaniant une
+partie des journaux, avait aussi &agrave; elle son auteur romantique, faisant
+du christianisme un po&euml;me, et de notre langue un jargon. Fier de ses
+succ&egrave;s, de sa faveur et de sa petite cour litt&eacute;raire, Fontanes &eacute;tait
+tout glorieux d'amener aux pieds de son illustre &eacute;mule de Charlemagne,
+les &eacute;crivains novices dont il dirigeait les essais, et qui se croyaient,
+ainsi que lui, appel&eacute;s &agrave; reconstituer la soci&eacute;t&eacute; avec des vieilleries
+monarchiques.</p>
+
+<p>Ce c&eacute;ladon de la litt&eacute;rature, auteur &eacute;l&eacute;gant et pur, n'osait pas trop
+m'attaquer en face; mais, dans des M&eacute;moires clandestins qu'il faisait
+remettre au premier consul, il d&eacute;nigrait toutes les doctrines, toutes
+les institutions lib&eacute;rales, cherchant &agrave; rendre suspect les hommes
+marquans de la r&eacute;volution, qu'il repr&eacute;sentait comme des ennemis
+inv&eacute;t&eacute;r&eacute;s de l'unit&eacute; du pouvoir. Son th&ecirc;me, sa conclusion oblig&eacute;e &eacute;tait
+de faire recommencer Charlemagne par Napol&eacute;on, afin que la r&eacute;volution
+p&ucirc;t se reposer et se perdre dans un grand et puissant empire. C'&eacute;tait la
+chim&egrave;re du jour, ou plut&ocirc;t on savait que telle &eacute;tait la marotte du
+premier consul et de ses intimes. Aussi tous les aspirans aux places,
+aux faveurs, &agrave; la fortune, ne manquaient pas de donner leurs plans,
+leurs vues, dans ce sens, avec plus on moins d'exag&eacute;ration et
+d'extravagance. Vers cette &eacute;poque aussi apparut, dans la fabrication des
+&eacute;critures occultes, le pamphl&eacute;taire F...., d'abord agent des agens de
+Louis <span class="smcap">xviii</span>, puis agent de Lucien &agrave; Londres, lors des pr&eacute;liminaires,
+d'o&ugrave; il avait &eacute;crit d'un ton tranchant et suffisant, force pauvret&eacute;s sur
+les ressorts et le jeu d'un gouvernement qu'il &eacute;tait hors d'&eacute;tat de
+comprendre. Mis &agrave; la gratification pour quelques rapports qui, du
+cabinet, me parvinrent anonymes, il s'enhardit, et, profitant de la
+faveur de Lavalette, qui r&eacute;gissait les postes, il fit arriver au chef de
+l'&Eacute;tat les premiers essais d'une correspondance devenue ensuite plus
+r&eacute;guli&egrave;re. &Eacute;piant l'air du bureau, il dissertait &agrave; tort et &agrave; travers sur
+Charlemagne, sur Louis <span class="smcap">xiv</span>, sur l'ordre social, parlant de
+reconstruction, d'unit&eacute; de pouvoir, de monarchie, toutes choses
+incompatibles, bien entendu, avec les jacobins, m&ecirc;me avec ce qu'il
+appelait, d'un air capable, les hommes forts de la r&eacute;volution. Tout en
+recueillant les bruits de salons et de caf&eacute;s, le correspondant officieux
+forgeait mille historiettes contre moi et contre la police g&eacute;n&eacute;rale,
+dont il faisait un &eacute;pouvantail: c'&eacute;tait le mot d'ordre.</p>
+
+<p>Enfin tous les ressorts &eacute;tant pr&ecirc;ts, et le moment opportun (on avait
+sond&eacute; adroitement Duroc et Savary), on arr&ecirc;ta, dans une r&eacute;union &agrave;
+Morfontaine, chez Joseph, que dans un prochain conseil de famille, o&ugrave;
+assisteraient Cambac&eacute;r&egrave;s et Lebrun, on ferait lecture d'un M&eacute;moire o&ugrave;,
+sans m'attaquer personnellement, on s'efforcerait d'&eacute;tablir que, depuis
+l'&eacute;tablissement du consulat &agrave; vie et de la paix g&eacute;n&eacute;rale, le minist&egrave;re
+de la police &eacute;tait un pouvoir inutile et dangereux: inutile contre les
+royalistes, qui, d&eacute;sarm&eacute;s et soumis, ne demandaient qu'&agrave; se rallier au
+gouvernement; dangereux comme &eacute;tant d'institution r&eacute;publicaine et le
+paratonnerre des anarchistes incurables qui y trouvaient protection et
+salaire. On en concluait qu'il serait impolitique de laisser un si grand
+pouvoir dans les mains d'un seul homme; que c'&eacute;tait mettre &agrave; sa merci
+toute la machine du gouvernement. Venait ensuite un plan r&eacute;dig&eacute; par
+Roederer, le faiseur de Joseph, qui avait pour objet &agrave; r&eacute;unir la police
+au minist&egrave;re de la justice, dans les mains de Regnier, sous le nom de
+grand-juge.</p>
+
+<p>Quand j'appris ce tripotage, et avant m&ecirc;me que l'arr&ecirc;t&eacute; des consuls ne
+f&ucirc;t sign&eacute;, je ne pus m'emp&ecirc;cher de dire &agrave; mes amis, que j'&eacute;tais
+remplac&eacute; par une <i>grosse b&ecirc;te</i>, et c'&eacute;tait vrai. On ne d&eacute;signa plus
+depuis l'&eacute;pais et lourd Regnier que sous le nom de <i>gros juge</i>.</p>
+
+<p>Je ne fis rien pour parer le coup, tant j'y &eacute;tais pr&eacute;par&eacute;. Aussi mon
+assurance et mon calme &eacute;tonn&egrave;rent le premier consul, quand, au dernier
+travail, il me dit: &laquo;M. Fouch&eacute;, vous avez tr&egrave;s-bien servi le
+gouvernement, qui ne se bornera point aux r&eacute;compenses qu'il vient de
+vous d&eacute;cerner, car d&egrave;s aujourd'hui vous faites partie du premier corps
+de l'&Eacute;tat. C'est avec regret que je me s&eacute;pare d'un homme de votre
+m&eacute;rite; mais il a bien fallu prouver &agrave; l'Europe que je m'enfon&ccedil;ais
+franchement dans le syst&egrave;me pacifique, et que je me reposais sur l'amour
+des Fran&ccedil;ais. Dans les nouveaux arrangemens que je viens d'arr&ecirc;ter, la
+police n'est plus qu'une branche du minist&egrave;re de la justice, et vous ne
+pouviez y figurer convenablement. Mais soyez s&ucirc;r que je ne renonce ni &agrave;
+vos conseils ni &agrave; vos services; il ne s'agit pas du tout ici d'une
+disgr&acirc;ce, et n'allez pas pr&ecirc;ter l'oreille aux bavardages des salons du
+faubourg Saint-Germain, ni &agrave; ceux des tabagies o&ugrave; se rassemblent les
+vieux orateurs de clubs dont vous vous &ecirc;tes si souvent moqu&eacute; avec moi.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s l'avoir remerci&eacute; des t&eacute;moignages de satisfaction qu'il daignait me
+donner, je ne lui dissimulai pas que les changemens qu'il avait jug&eacute; &agrave;
+propos de d&eacute;terminer ne m'avaient nullement pris au d&eacute;pourvu.&mdash;&laquo;Quoi!
+vous vous en doutiez? s'&eacute;cria-t-il.&mdash;Sans en &ecirc;tre s&ucirc;r pr&eacute;cis&eacute;ment,
+r&eacute;pondis-je, je m'y &eacute;tais pr&eacute;par&eacute; d'apr&egrave;s quelques indices et certains
+chuchottemens parvenus jusqu'&agrave; moi.&raquo;</p>
+
+<p>Je le suppliai de croire qu'il n'entrait dans mes regrets aucune vue
+personnelle; que j'&eacute;tais mu seulement par l'extr&ecirc;me sollicitude que
+m'inspireraient toujours la s&ucirc;ret&eacute; de sa personne et de son
+gouvernement; que ces sentimens me portaient &agrave; le prier de me permettre
+de lui pr&eacute;senter par &eacute;crit mes derni&egrave;res r&eacute;flexions sur la situation
+pr&eacute;sente.&mdash;&laquo;Communiquez-moi tout ce que vous vous voudrez, citoyen
+s&eacute;nateur, me dit-il; tout ce qui me viendra de vous attirera toujours
+mon attention.&raquo;</p>
+
+<p>Je demandai et j'obtins pour le lendemain une audience dans laquelle je
+me proposai de lui rendre un compte d&eacute;taill&eacute; de l'emploi des fonds
+secrets de mon minist&egrave;re.</p>
+
+<p>J'allai r&eacute;diger mon rapport de cl&ocirc;ture pour lequel j'avais d&eacute;j&agrave; pris des
+notes; il &eacute;tait court et nerveux. Je repr&eacute;sentai d'abord au premier
+consul que rien n'&eacute;tait moins assur&eacute; &agrave; mes yeux que l'&eacute;tat de paix, ce
+que je rendis sensible en indiquant les germes de plus d'une guerre &agrave;
+venir; j'ajoutai que dans un tel &eacute;tat de choses, et l'opinion publique
+&eacute;tant peu favorable aux empi&eacute;temens du pouvoir, il serait impolitique de
+d&eacute;pouiller la magistrature supr&ecirc;me des garanties d'une police vigilante;
+que loin de s'endormir dans le syst&egrave;me d'une imprudente s&eacute;curit&eacute;, au
+moment o&ugrave; l'on venait de fonder brusquement la permanence de l'autorit&eacute;
+ex&eacute;cutive, il fallait qu'elle se concili&acirc;t l'opinion publique et
+rattach&acirc;t tous les partis au nouvel ordre de choses; qu'on n'y
+parviendrait qu'en abjurant toute esp&egrave;ce de pr&eacute;ventions et de r&eacute;pugnance
+pour tels ou tels hommes; que tout en d&eacute;sapprouvant le syst&egrave;me qui avait
+pr&eacute;valu dans le Conseil, je m'&eacute;tais toujours expliqu&eacute; dans l'int&eacute;r&ecirc;t du
+premier consul, comme auraient pu le faire ceux de ses serviteurs les
+plus d&eacute;vou&eacute;s et les plus intimes; que nos intentions &eacute;taient les m&ecirc;mes &agrave;
+tous, mais nos vues et nos moyens diff&eacute;rens; que si l'on persistait
+dans des vues erron&eacute;es on marcherait, sans le vouloir, &agrave; une oppression
+intol&eacute;rable ou &agrave; la contre-r&eacute;volution; qu'il fallait surtout &eacute;viter de
+mettre la chose publique &agrave; la merci de mains imprudentes ou d'une
+coterie d'eunuques politiques qui, au premier &eacute;branlement, livreraient
+l'&Eacute;tat aux royalistes et &agrave; l'&eacute;tranger; que c'&eacute;tait dans les opinions
+fortes et dans les int&eacute;r&ecirc;ts nouveaux qu'on devait chercher un appui
+solide; que celui de l'arm&eacute;e ne suffirait pas &agrave; un pouvoir trop colossal
+pour ne pas exciter les plus vives alarmes en Europe; qu'on ne saurait
+trop s'&eacute;tudier &agrave; ne pas commettre les destin&eacute;es de la France aux chances
+de nouvelles guerres qui d&eacute;couleraient n&eacute;cessairement de la tr&egrave;ve arm&eacute;e
+dans laquelle se reposaient les forces respectives; qu'avant de rentrer
+dans l'ar&egrave;ne il fallait s'assurer de l'affection de l'int&eacute;rieur et
+grouper autour du gouvernement, non des brouillons, des anarchistes ou
+des contre-r&eacute;volutionnaires, mais des hommes droits et &agrave; caract&egrave;re, qui
+ne verraient pour eux de s&eacute;curit&eacute; ni de bien-&ecirc;tre que dans son maintien;
+qu'on les trouverait parmi les hommes de 1789, et de tous les amis sages
+de la libert&eacute;, qui, d&eacute;testant les exc&egrave;s de la r&eacute;volution, tenaient &agrave;
+l'&eacute;tablissement d'un gouvernement fort et mod&eacute;r&eacute;; et enfin que, dans la
+situation pr&eacute;caire o&ugrave; se trouvaient la France et l'Europe, le chef de
+l'&Eacute;tat ne devait tenir l'&eacute;p&eacute;e dans le fourreau et s'abandonner &agrave; une
+douce s&eacute;curit&eacute; qu'entour&eacute; de ses amis et pr&eacute;serv&eacute; par eux. Venait
+ensuite l'application de mes vues et de mon syst&egrave;me aux diff&eacute;rens partis
+qui divisaient l'&Eacute;tat, partis dont les passions et les couleurs
+s'affaiblissaient, il est vrai, de plus en plus; mais qu'un choc, une
+imprudence, des fautes r&eacute;p&eacute;t&eacute;es, et une nouvelle guerre, pouvaient
+r&eacute;veiller et mettre aux prises.</p>
+
+<p>Le lendemain je lui remis ce M&eacute;moire qui &eacute;tait, en quelque sorte, mon
+testament politique; il le prit de mes mains avec une affabilit&eacute;
+affect&eacute;e. Je mis ensuite sous ses yeux le compte d&eacute;taill&eacute; de ma gestion
+secr&egrave;te; et voyant avec surprise que j'avais une &eacute;norme r&eacute;serve de pr&egrave;s
+de deux millions quatre cent mille francs: &laquo;Citoyen s&eacute;nateur, me dit-il,
+je serai plus g&eacute;n&eacute;reux et plus &eacute;quitable que ne le fut Sieyes, &agrave; l'&eacute;gard
+de ce pauvre Roger-Ducos, en se partageant le gras de caisse du
+Directoire expirant; gardez la moiti&eacute; de la somme que vous me remettez;
+ce n'est pas trop comme marque de ma satisfaction personnelle et priv&eacute;e;
+l'autre moiti&eacute; entrera dans la caisse de ma police particuli&egrave;re, qui,
+d'apr&egrave;s vos sages avis, prendra un nouvel essor, et sur laquelle je vous
+prierai de me donner souvent vos id&eacute;es.&raquo;</p>
+
+<p>Touch&eacute; de ce proc&eacute;d&eacute;, je remerciai le premier consul de m'&eacute;lever ainsi
+au niveau des hommes les plus r&eacute;compens&eacute;s de son gouvernement (il venait
+aussi de me conf&eacute;rer la s&eacute;natorerie d'Aix), et je lui protestai d'&ecirc;tre &agrave;
+jamais d&eacute;vou&eacute; aux int&eacute;r&ecirc;ts de sa gloire.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais de bonne foi, persuad&eacute; alors comme je le suis encore
+aujourd'hui, qu'en supprimant la police g&eacute;n&eacute;rale il n'avait eu en vue
+que de se d&eacute;faire d'une institution qui, n'ayant pu sauver ce qu'il
+avait renvers&eacute; lui-m&ecirc;me, lui parut plus redoutable qu'utile; c'&eacute;tait
+l'instrument qu'il redoutait alors plus que les mains qui en avaient la
+direction. Il n'en avait pas moins c&eacute;d&eacute; &agrave; une intrigue, en s'abusant sur
+les motifs qu'avaient all&eacute;gu&eacute;s mes adversaires. En un mot, Bonaparte,
+rassur&eacute; par la paix g&eacute;n&eacute;rale contre les tentatives des royalistes,
+s'imagina qu'il n'avait plus d'autres ennemis que dans les hommes de la
+r&eacute;volution; et comme on ne cessait de lui dire que ces hommes
+s'attachaient &agrave; un minist&egrave;re qui, n&eacute; de la r&eacute;volution, prot&eacute;geait ses
+int&eacute;r&ecirc;ts et d&eacute;fendait ses doctrines, il le brisa, croyant par l&agrave; rester
+l'arbitre du mode avec lequel il lui plairait d'exercer le pouvoir.</p>
+
+<p>Je rentrai dans la vie priv&eacute;e avec une sorte de contentement et de
+bonheur domestique, dont je m'&eacute;tais accoutum&eacute; &agrave; go&ucirc;ter la douceur au
+milieu m&ecirc;me des plus grandes affaires. D'un autre c&ocirc;t&eacute;, je me retrouvai
+avec un tel surcro&icirc;t de fortune et de consid&eacute;ration que je ne me sentis
+ni frapp&eacute; ni d&eacute;chu. Mes ennemis en furent d&eacute;concert&eacute;s. J'acquis m&ecirc;me
+dans le S&eacute;nat, sur ceux de mes coll&egrave;gues les plus honorables, une
+influence marqu&eacute;e: mais je ne fus rien moins que tent&eacute; d'en abuser; je
+m'abstins m&ecirc;me d'en tirer aucun avantage, car je savais qu'on avait les
+yeux sur moi. Je passais des jours heureux et tranquilles dans ma terre
+de Pont-Carr&eacute;, ne venant &agrave; Paris que rarement, dans l'automne de 1802,
+quand il plut au premier consul de me donner un t&eacute;moignage public de
+faveur et de confiance. Je fus appel&eacute; &agrave; faire partie d'une commission
+charg&eacute;e de conf&eacute;rer avec les d&eacute;put&eacute;s des diff&eacute;rens cantons de la Suisse,
+pays trop voisin de la France pour qu'elle n'y exer&ccedil;&acirc;t pas une
+intervention puissante. Par sa position g&eacute;ographique, la Suisse semblait
+destin&eacute;e &agrave; &ecirc;tre le boulevard de cette partie de la France la plus
+accessible, qui n'a, pour ainsi dire, d'autres fronti&egrave;res militaires que
+ses gorges, ni d'autres sentinelles que ses p&acirc;tres. Sous ce point de
+vue, la situation politique de la Suisse devait d'autant plus int&eacute;resser
+le premier consul, qu'il n'avait pas peu contribu&eacute;, apr&egrave;s la paix de
+Campo-Formio, &agrave; porter le Directoire &agrave; l'envahir et &agrave; l'occuper
+militairement. Son exp&eacute;rience et la hauteur de ses vues lui firent
+comprendre que cette fois il fallait &eacute;viter les m&ecirc;mes fautes et les
+m&ecirc;mes exc&egrave;s. Sa marche fut bien plus adroite et plus habile.</p>
+
+<p>L'ind&eacute;pendance de la Suisse venait d'&ecirc;tre reconnue par le trait&eacute; de
+Lun&eacute;ville; ce trait&eacute; lui assurait le droit de se donner le gouvernement
+qui lui conviendrait. Elle se crut redevable de son ind&eacute;pendance au
+premier consul, qui s'attendait bien que les Suisses abuseraient de
+leur &eacute;mancipation. En effet, ils &eacute;taient d&eacute;chir&eacute;s par deux factions
+oppos&eacute;es, savoir: le parti unitaire ou d&eacute;mocratique qui voulait la
+r&eacute;publique une et indivisible, et le parti f&eacute;d&eacute;raliste ou des hommes de
+la vieille aristocratie qui r&eacute;clamaient les anciennes institutions. Le
+parti unitaire &eacute;tait n&eacute; de la r&eacute;volution fran&ccedil;aise; l'autre &eacute;tait celui
+de l'ancien r&eacute;gime, et il penchait secr&egrave;tement pour l'Autriche; entre
+ces deux factions flottait le parti mod&eacute;r&eacute; ou neutre. Abandonn&eacute;s &agrave;
+eux-m&ecirc;mes pendant toute l'ann&eacute;e 1802, les unitaires et les f&eacute;d&eacute;ralistes
+en vinrent aux d&eacute;chiremens et &agrave; la guerre civile, tour-&agrave;-tour
+secr&egrave;tement encourag&eacute;s par notre ministre Verninac, d'apr&egrave;s l'impulsion
+du cabinet des Tuileries, dont la politique visait &agrave; un d&eacute;nouement
+calcul&eacute; avec art et par cela m&ecirc;me in&eacute;vitable. Le parti f&eacute;d&eacute;raliste ayant
+pris le dessus, les unitaires se jet&egrave;rent dans les bras de la France.
+C'est ce qu'attendait le premier consul. Tout-&agrave;-coup il fait appara&icirc;tre
+son aide-de-camp Rapp, porteur d'une proclamation o&ugrave; il parlait en
+ma&icirc;tre plut&ocirc;t qu'en m&eacute;diateur, ordonnant &agrave; tous les partis de poser les
+armes, faisant occuper militairement la Suisse par un corps d'arm&eacute;e
+sous les ordres du g&eacute;n&eacute;ral Ney. En c&eacute;dant &agrave; la force, la derni&egrave;re di&egrave;te
+f&eacute;d&eacute;rative ne c&eacute;da rien de ses droits. Aussi les cantons conf&eacute;d&eacute;r&eacute;s
+furent-ils trait&eacute;s en pays conquis; et l'on vit Bonaparte proc&eacute;der &agrave; sa
+m&eacute;diation comme &agrave; une conqu&ecirc;te qui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; le prix de la valeur. Ainsi
+s'&eacute;vanouirent les derniers efforts des Suisses pour recouvrer leurs
+anciennes lois et leur ancien gouvernement.</p>
+
+<p>Les d&eacute;l&eacute;gu&eacute;s des deux parus eurent rendez-vous &agrave; Paris, pour venir y
+implorer la puissante protection du m&eacute;diateur. Trente-six d&eacute;put&eacute;s des
+unitaires y accoururent. Les f&eacute;d&eacute;ralistes furent plus lents, tant ils
+r&eacute;pugnaient &agrave; une d&eacute;marche qu'ils regardaient comme une humiliation;
+leurs d&eacute;l&eacute;gu&eacute;s vinrent pourtant, au nombre de quinze, et tous se
+trouv&egrave;rent r&eacute;unis &agrave; Paris au mois de d&eacute;cembre. Ce fut alors que le
+premier consul nomma la commission charg&eacute;e de conf&eacute;rer avec eux et de
+pr&eacute;parer l'acte de m&eacute;diation qui devait mettre un terme aux troubles de
+la Suisse. Cette commission, pr&eacute;sid&eacute;e par le s&eacute;nateur Barth&eacute;l&eacute;my, se
+composait de deux s&eacute;nateurs, le pr&eacute;sident et moi compris, et des deux
+Conseillers d'&eacute;tat, Roederer et Demeunier. Le choix du pr&eacute;sident ne
+pouvait &ecirc;tre plus heureux. De m&ecirc;me que le s&eacute;nateur Barth&eacute;l&eacute;my, je fus
+assailli par ces bons Suisses qui avaient recours &agrave; nous comme &agrave; un
+ar&eacute;opage. J'avais beau leur dire que toute d&eacute;cision ult&eacute;rieure
+d&eacute;pendrait de la volont&eacute; du premier consul, dont nous n'&eacute;tions que les
+rapporteurs, ils s'obstinaient &agrave; me croire en particulier une grande
+influence: mon cabinet et mon salon ne d&eacute;semplissaient pas.</p>
+
+<p>Les conf&eacute;rences s'ouvrirent, et dans une premi&egrave;re s&eacute;ance, tenue le 10
+d&eacute;cembre, notre pr&eacute;sident donna lecture aux d&eacute;l&eacute;gu&eacute;s d'une lettre par
+laquelle le premier consul leur manifestait ses intentions. &laquo;La nature,
+leur disait-il, a fait votre &eacute;tat f&eacute;d&eacute;ratif; vouloir le vaincre ne peut
+&ecirc;tre d'un homme sage.&raquo; Cet oracle fut un coup de foudre pour le parti
+unitaire; il en fut terrass&eacute;. Toutefois, pour mod&eacute;rer le triomphe des
+f&eacute;d&eacute;ralistes qui s'imaginaient d&eacute;j&agrave; voir rena&icirc;tre l'ancien ordre de
+choses, la lettre consulaire ajoutait: &laquo;La renonciation &agrave; tous les
+privil&eacute;ges est votre premier besoin et votre premier droit.&raquo; Ainsi plus
+d'ancienne aristocratie. La lettre contenait &agrave; la fin la d&eacute;claration
+expresse que la France et la r&eacute;publique italienne ne permettraient
+jamais qu'il s'&eacute;tabl&icirc;t en Suisse un syst&egrave;me de nature &agrave; favoriser les
+int&eacute;r&ecirc;ts des ennemis de l'Italie et de la France.</p>
+
+<p>Je proposai aussit&ocirc;t que la consulte nomm&acirc;t une commission de cinq
+membres avec lesquels la commission consulaire et le premier consul
+lui-m&ecirc;me pussent conf&eacute;rer. D&egrave;s le surlendemain, 12 d&eacute;cembre, Bonaparte
+eut, avec la commission de la consulte, nous pr&eacute;sens, une conf&eacute;rence o&ugrave;
+ses intentions furent plus clairement exprim&eacute;es. Un tiers parti se forma
+presque aussit&ocirc;t, qui finit par supplanter les unitaires et les
+f&eacute;d&eacute;ralistes que nous avions r&eacute;solus de neutraliser. Une assez forte
+opposition de vues et d'int&eacute;r&ecirc;ts donna lieu &agrave; des discussions
+tr&egrave;s-anim&eacute;es qui, interrompues et reprises, se prolong&egrave;rent jusqu'au 24
+janvier 1803. Ce jour-l&agrave; le premier consul y mit un terme en faisant
+requ&eacute;rir la consulte de nommer des commissaires qui recevraient de sa
+main l'acte de m&eacute;diation qu'il venait de faire dresser (sur nos rapports
+et nos vues), acte sur lequel il leur serait permis de communiquer
+leurs observations. Appel&eacute;s &agrave; une nouvelle conf&eacute;rence qui dura pr&egrave;s de
+huit heures, les commissaires suisses obtinrent diff&eacute;rentes
+modifications au projet de constitution; et le 19 f&eacute;vrier ils re&ccedil;urent
+de la main du premier consul, dans une s&eacute;ance solennelle, l'<i>acte de
+m&eacute;diation</i> qui devait r&eacute;gir leur pays. Cet acte imposait &agrave; la Suisse un
+nouveau pacte f&eacute;d&eacute;ratif, et d&eacute;terminait en outre la constitution
+particuli&egrave;re de chaque canton. Le surlendemain la consulte ayant &eacute;t&eacute;
+cong&eacute;di&eacute;e, la commission consulaire dont je faisais partie, fit la
+cl&ocirc;ture de ses s&eacute;ances et de ses proc&egrave;s-verbaux.</p>
+
+<p>Ainsi se termina l'intervention du gouvernement fran&ccedil;ais dans les
+affaires int&eacute;rieures de la Suisse. Il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; difficile, je crois,
+d'imaginer un r&eacute;gime transitoire plus conforme aux vrais besoins de ses
+habitans. Jamais d'ailleurs Bonaparte n'abusa moins de son &eacute;norme
+pr&eacute;pond&eacute;rance; et la Suisse est, sans contredit, de tous les &Eacute;tats
+voisins ou &eacute;loign&eacute;s sur lesquels il a influ&eacute;, celui qu'il a le plus
+m&eacute;nag&eacute; pendant les quinze ann&eacute;es de son ascendant et de sa gloire. Pour
+rendre hommage &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, j'ajouterai que l'acte de m&eacute;diation de la
+Suisse fut impr&eacute;gn&eacute;, autant que possible, de l'esprit conciliant et
+mod&eacute;rateur par essence de mon coll&egrave;gue Barth&eacute;l&eacute;my; et j'ose dire que, de
+mon c&ocirc;t&eacute;, je l'ai second&eacute; de toutes mes forces et de tous mes moyens.
+J'eus, &agrave; ce sujet, plusieurs conf&eacute;rences particuli&egrave;res avec le premier
+consul.</p>
+
+<p>Mais que sa conduite &agrave; l'&eacute;gard du reste de l'Europe ressembla peu &agrave; sa
+politique mod&eacute;r&eacute;e envers nos voisins les Suisses!</p>
+
+<p>Tout avait &eacute;t&eacute; pr&eacute;par&eacute; aussi, afin de porter des coups sensibles &agrave; la
+conf&eacute;d&eacute;ration germanique dont on voulait commencer la d&eacute;molition. On
+avait renvoy&eacute; &agrave; une d&eacute;putation extraordinaire de l'Empire, l'affaire des
+indemnit&eacute;s &agrave; donner &agrave; ceux des membres du corps germanique qui, en tout
+ou en partie, avaient &eacute;t&eacute; d&eacute;pouill&eacute;s de leur &eacute;tat et possession, tant
+par les diverses cessions que par la r&eacute;union de la rive gauche du Rhin &agrave;
+la France. La commission extraordinaire s'&eacute;tait constitu&eacute;e &agrave; Ratisbonne
+dans l'&eacute;t&eacute; de 1801, sous la m&eacute;diation de la France et de la Russie. Ses
+op&eacute;rations mirent en &eacute;veil tous nos intrigans en diplomatie; ils en
+firent une mine qu'ils exploit&egrave;rent avec une impudeur qui d'abord
+r&eacute;volta le chef de l'&Eacute;tat, mais qu'il ne put r&eacute;primer tant il y eut de
+personnages &eacute;lev&eacute;s qui s'en m&eacute;l&egrave;rent. Il &eacute;tait d'ailleurs naturellement
+indulgent pour toutes les exactions qui pesaient sur les &eacute;trangers. Dans
+cette grande affaire, notre influence domina l'influence russe. La
+commission extraordinaire ne donna son recez, apr&egrave;s sa quarante-sixi&egrave;me
+s&eacute;ance, que le 23 f&eacute;vrier 1803, &agrave; l'&eacute;poque m&ecirc;me o&ugrave; se terminait
+l'affaire de la m&eacute;diation de la Suisse. Qu'on juge de l'activit&eacute; des
+intrigues; et que de march&eacute;s honteux eurent lieu dans ce long
+intervalle, surtout &agrave; mesure qu'on approchait du d&eacute;nouement! Quand les
+plaintes arrivaient, que de grandes friponneries &eacute;taient d&eacute;voil&eacute;es, on
+rejetait tout sur les man&egrave;ges des bureaux, o&ugrave; il n'y avait que des
+entremetteurs, tandis que tout partait de certains cabinets, de certains
+boudoirs, o&ugrave; l'on vendait les indemnit&eacute;s et les principaut&eacute;s. Quoique
+n'&eacute;tant plus dans les affaires, c'&eacute;tait toujours &agrave; moi que s'adressaient
+les plaintes et les r&eacute;v&eacute;lations dans les d&eacute;nis de justice; on
+s'obstinait &agrave; me croire influent et &agrave; port&eacute;e de l'oreille du ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Mais ce ne fut pas du c&ocirc;t&eacute; de l'Allemagne, d&eacute;j&agrave; dans une d&eacute;cadence
+visible, que se forma la temp&ecirc;te qui devait nous ramener les fl&eacute;aux de
+la guerre et des r&eacute;volutions; ce fut au-del&agrave; du Pas-de-Calais. Ce que
+j'avais pr&eacute;vu se r&eacute;alisa par une suite de causes irr&eacute;sistibles.
+L'enthousiasme que la paix d'Amiens avait excit&eacute; en Angleterre n'avait
+pas &eacute;t&eacute; de longue dur&eacute;e. Le cabinet anglais, sur ses gardes et croyant
+peu &agrave; la sinc&eacute;rit&eacute; du premier consul, diff&eacute;rait sous certains pr&eacute;textes
+de se dessaisir du Cap de Bonne-Esp&eacute;rance, de Malte et d'Alexandrie en
+&Eacute;gypte. Mais ceci ne touchait que les relations politiques; Bonaparte y
+&eacute;tait moins sensible qu'au maintien de son autorit&eacute; personnelle qui,
+dans les papiers anglais, continuait d'&ecirc;tre attaqu&eacute;e avec une virulence
+&agrave; laquelle il ne pouvait s'accoutumer. Sa police &eacute;tait alors si d&eacute;bile,
+qu'on le vit bient&ocirc;t se d&eacute;battre lui-m&ecirc;me sans dignit&eacute; et sans succ&egrave;s
+contre la presse et les intrigues anglaises. A chaque note contre les
+invectives des journalistes de Londres, les ministres de la
+Grande-Bretagne r&eacute;pondaient que c'&eacute;tait une cons&eacute;quence de la libert&eacute;
+de la presse, qu'ils y &eacute;taient eux-m&ecirc;mes expos&eacute;s et qu'il n'y avait,
+contre un tel abus, d'autre recours que celui des lois. Aveugl&eacute; par sa
+col&egrave;re, le premier consul, mal conseill&eacute;, donna dans le pi&eacute;ge; il se
+commit avec le pamphl&eacute;taire Peltier<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>,
+qui ne fut condamn&eacute; &agrave; une
+amende que pour mieux triompher de la puissance de son adversaire. Une
+riche souscription, bient&ocirc;t remplie par l'&eacute;lite de l'Angleterre, le mit
+en &eacute;tat de faire &agrave; Bonaparte une guerre de plume, devant laquelle
+p&acirc;lirent le <i>Moniteur</i> et l'<i>Argus</i>.</p>
+
+<p>De l&agrave; le ressentiment que Bonaparte &eacute;prouva contre l'Angleterre. &laquo;Chaque
+vent qui en souffle, disait-il, n'apporte rien qu'inimiti&eacute; et que haine
+contre ma personne.&raquo; Il jugea d&egrave;s-lors que la paix ne pouvait lui
+convenir; qu'elle ne lui laisserait pas assez de facilit&eacute; pour agrandir
+sa domination au dehors et g&ecirc;nerait l'extension de sa puissance
+int&eacute;rieure; que d'ailleurs nos relations journali&egrave;res avec l'Angleterre
+modifiaient nos id&eacute;es politiques et r&eacute;veillaient nos id&eacute;es de libert&eacute;.
+D&egrave;s lors il r&eacute;solut de nous priver de tout rapport avec un peuple libre.
+Les plus grossi&egrave;res invectives contre le gouvernement et les
+institutions des Anglais salirent nos journaux qui prirent un ton rogue
+et furibond. N'ayant plus ni haute police ni esprit public, le premier
+consul eut recours aux artifices de son ministre des relations
+ext&eacute;rieures pour fausser les id&eacute;es des Fran&ccedil;ais. D'&eacute;pais nuages
+obscurcirent une paix devenue probl&eacute;matique, mais &agrave; laquelle Bonaparte
+tenait encore malgr&eacute; lui par une sorte d'effroi int&eacute;rieur qui lui
+faisait pr&eacute;sager des catastrophes.</p>
+
+<p>Au-del&agrave; de la Manche tout devenait hostile, et les griefs contre le
+premier consul &eacute;taient clairement articul&eacute;s. On lui reprochait d'avoir
+incorpor&eacute; le Pi&eacute;mont et l'&icirc;le d'Elbe; d'avoir dispos&eacute; de la Toscane et
+gard&eacute; Parme; d'imposer de nouvelles lois aux r&eacute;publiques ligurienne et
+helv&eacute;tique; de r&eacute;unir dans sa main le gouvernement de la r&eacute;publique
+italienne; de traiter la Hollande comme une province fran&ccedil;aise; de
+rassembler des forces consid&eacute;rables sur les c&ocirc;tes de Bretagne, sous
+pr&eacute;texte d'une nouvelle exp&eacute;dition contre Saint-Domingue, de faire
+stationner &agrave; l'embouchure de la Meuse un autre corps dont l'importance
+&eacute;tait hors de proportion avec son objet avou&eacute;, celui de prendre
+possession de la Louisiane; enfin d'envoyer des officiers d'artillerie
+et du g&eacute;nie comme agens commerciaux, explorer les ports et les rades de
+la Grande-Bretagne, pour se disposer ainsi au sein de la paix &agrave; une
+invasion furtive sur les c&ocirc;tes d'Angleterre.</p>
+
+<p>Le seul grief que le premier consul p&ucirc;t &eacute;lever contre les Anglais, se
+renfermait dans leur refus de rendre Malte. Mais ils r&eacute;pondaient que les
+changemens politiques survenus depuis le trait&eacute; d'Amiens, rendaient
+cette restitution impossible sans quelques arrangemens pr&eacute;alables.</p>
+
+<p>Il est certain qu'on ne mit pas assez de circonspection dans les
+op&eacute;rations politiques dirig&eacute;es contre l'Angleterre. Si Bonaparte e&ucirc;t
+voulu le maintien de la paix, il aurait soigneusement &eacute;vit&eacute; de donner &agrave;
+cette puissance de l'ombrage et des inqui&eacute;tudes sur ses possessions de
+l'Inde, et il se fut abstenu d'applaudir aux fanfaronnades de la mission
+de S&eacute;bastiani en Syrie et en Turquie. Son entretien imprudent avec lord
+Whitworth acc&eacute;l&eacute;ra la rupture; ce fut l&agrave; l'instant critique de la vie
+politique de Bonaparte. Je jugeai d&egrave;s-lors qu'il passerait bient&ocirc;t d'une
+certaine mod&eacute;ration, comme chef de gouvernement, &agrave; des actes
+d'exag&eacute;ration, d'emportement et m&ecirc;me de fureur.</p>
+
+<p>Tel fut son d&eacute;cret du 22 mai 1803, ordonnant d'arr&ecirc;ter tous les Anglais
+qui commer&ccedil;aient ou voyageaient en France. Il n'y avait point encore eu
+d'exemple d'une pareille atteinte au droit des gens. Comment M. de
+Talleyrand put-il se pr&ecirc;ter &agrave; devenir le principal instrument d'un acte
+si sauvage, lui qui avait donn&eacute; l'assurance expresse aux Anglais
+r&eacute;sidant &agrave; Paris qu'ils jouiraient, apr&egrave;s le d&eacute;part de leur ambassadeur,
+de la protection du gouvernement <i>avec autant d'&eacute;tendue que durant son
+s&eacute;jour</i>? S'il avait eu le courage de se retirer, que serait devenu
+Napol&eacute;on, sans haute police et sans ministre capable de balancer la
+politique de l'Europe? Que nous aurions d'autres griefs &agrave; articuler;
+d'autres accusations &agrave; porter au sujet de coop&eacute;rations plus
+monstrueuses! Je me crus heureux alors de n'&ecirc;tre plus pour rien dans les
+affaires. Qui sait? j'aurais peut-&ecirc;tre fl&eacute;chi tout comme un autre; mais
+au moins aurais-je constat&eacute; ma r&eacute;sistance et pris acte de ma
+d&eacute;sapprobation.</p>
+
+<p>Sans plus de d&eacute;lai Bonaparte se mit en possession de l'&eacute;lectorat
+d'Hanovre, et ordonna le blocus de l'Elbe et du Weser. Toutes ses
+pens&eacute;es se dirig&egrave;rent vers l'ex&eacute;cution du grand projet de descente sur
+la c&ocirc;te ennemie. On couvrit de camps les falaises d'Ostende, de
+Dunkerque et de Boulogne; on fit armer des escadres &agrave; Toulon, &agrave;
+Rochefort et &agrave; Brest; on fit couvrir nos chantiers de p&eacute;niches, de
+prames, de chaloupes et de bateaux canonniers. De son c&ocirc;t&eacute;, l'Angleterre
+prit toutes ses mesures de d&eacute;fense; sa marine fut port&eacute;e &agrave; quatre cent
+soixante-neuf vaisseaux de guerre, et une flotille de huit cents
+b&acirc;timens garda ses c&ocirc;tes; toute sa population nationale courut aux
+armes; des camps s'&eacute;lev&egrave;rent sur les dunes de Douvres, des comt&eacute;s de
+Sussex et de Kent; les deux arm&eacute;es n'&eacute;taient plus s&eacute;par&eacute;es que par le
+d&eacute;troit, et les flotilles ennemies venaient insulter les n&ocirc;tres que
+prot&eacute;geait une c&ocirc;te h&eacute;riss&eacute;e de canons.</p>
+
+<p>Ainsi des pr&eacute;paratifs formidables marqu&egrave;rent des deux c&ocirc;t&eacute;s le
+renouvellement de la guerre maritime, pr&eacute;lude plus ou moins prochain
+d'une guerre g&eacute;n&eacute;rale. De la part de l'Angleterre un motif politique
+plus grave avait acc&eacute;l&eacute;r&eacute; la rupture. Le cabinet de Londres avait eu de
+bonne heure avis que Bonaparte pr&eacute;parait, dans le silence du cabinet,
+tous les ressorts n&eacute;cessaires pour &ecirc;tre proclam&eacute; empereur et faire
+revivre l'Empire de Charlemagne. Depuis mon &eacute;loignement des affaires, il
+&eacute;tait persuad&eacute; que l'opposition qu'il &eacute;prouverait &agrave; mettre la couronne
+sur sa t&ecirc;te, ne serait que tr&egrave;s-faible, les id&eacute;es r&eacute;publicaines ayant
+cess&eacute; d'&ecirc;tre en cr&eacute;dit. Tous les rapports qui venaient de Paris
+s'accordaient sur ce point qu'il ceindrait bient&ocirc;t le bandeau des rois.
+Ce qui donna surtout l'&eacute;veil au cabinet de Londres, ce fut la
+proposition qu'on fit aux princes de la maison de Bourbon de transf&eacute;rer
+au premier consul leurs droits &agrave; la couronne de France. N'osant en faire
+directement la proposition lui-m&ecirc;me, il se servit, pour cette
+n&eacute;gociation d&eacute;licate, du cabinet prussien dont il disposait &agrave; son gr&eacute;.
+Le ministre Haugwitz employa M. de Meyer, pr&eacute;sident de la r&eacute;gence de
+Varsovie, qui offrit &agrave; Louis <span class="smcap">xviii</span> des indemnit&eacute;s en Italie et une
+existence magnifique. Mais, noblement inspir&eacute;, le roi fit cette belle
+r&eacute;ponse connue: &laquo;J'ignore quels sont les desseins de Dieu sur ma race et
+sur moi; mais je connais les obligations qu'il lui a impos&eacute;es par le
+rang o&ugrave; il lui a plu de me faire na&icirc;tre. Chr&eacute;tien, je remplirai ces
+obligations jusqu'au dernier soupir; fils de Saint-Louis, je saurai, &agrave;
+son exemple, me respecter jusque dans les fers; successeur de Fran&ccedil;ois
+I<sup>er</sup>, je veux du moins pouvoir dire comme lui: nous avons tout perdu,
+hors l'honneur.&raquo; Tous les princes fran&ccedil;ais adh&eacute;r&egrave;rent &agrave; cette noble
+d&eacute;claration. Je me suis &eacute;tendu sur ce fait parce qu'il sert &agrave; expliquer
+ce que j'ai &agrave; dire sur la conspiration de Georges et de Moreau, et sur
+le meurtre du duc d'Enghien. Le mauvais succ&egrave;s de la d&eacute;marche faite
+aupr&egrave;s des princes ayant retard&eacute; le d&eacute;veloppement du plan de Bonaparte,
+le reste de l'ann&eacute;e 1803 se passa dans l'attente. On n'eut l'air de
+s'occuper que des pr&eacute;paratifs de l'invasion. Mais un double danger parut
+imminent &agrave; Londres, et alors s'ourdit la conspiration de Georges
+Cadoudal, sur le seul fondement du m&eacute;contentement de Moreau, qu'on
+savait &ecirc;tre oppos&eacute; &agrave; Bonaparte. Il n'&eacute;tait question de rien moins que
+de rapprocher et de coaliser les deux partis extr&ecirc;mes, les royalistes
+arm&eacute;s d'une part et les patriotes ind&eacute;pendans de l'autre. Cimenter une
+telle r&eacute;union &eacute;tait au-dessus des moyens des agens qui s'y
+entrem&ecirc;l&egrave;rent. Des intrigans ne pouvaient qu'arriver &agrave; un faux r&eacute;sultat.
+La d&eacute;couverte d'une branche isol&eacute;e de la conspiration la fit avorter.
+Quand R&eacute;al eut re&ccedil;u les premi&egrave;res r&eacute;v&eacute;lations de Querelle, condamn&eacute; &agrave;
+mort, et qu'il en eut rendu compte, le premier consul refusa d'abord d'y
+croire. Je fus consult&eacute;, et je vis un complot qu'il fallait p&eacute;n&eacute;trer et
+suivre. J'aurais pu faire r&eacute;tablir d&egrave;s ce moment le minist&egrave;re de la
+police et en reprendre les r&ecirc;nes; mais je n'eus garde et j'&eacute;ludai; je ne
+voyais encore rien de clair dans l'horizon. J'avouai sans peine que le
+<i>gros juge</i> &eacute;tait incapable de d&eacute;m&ecirc;ler et de conduire une affaire si
+importante; mais je vantai Desmarets, chef de la division secr&egrave;te, et
+R&eacute;al, Conseiller d'&eacute;tat, comme deux excellens limiers et parfaits
+explorateurs; je dis que R&eacute;al ayant eu le bonheur de la d&eacute;couverte, il
+fallait lui donner la mission de confiance d'achever son ouvrage. Il fut
+mis &agrave; la t&ecirc;te d'une commission extraordinaire avec carte blanche, et il
+put s'appuyer sur le pouvoir militaire, Murat ayant &eacute;t&eacute; nomm&eacute; gouverneur
+de Paris. De d&eacute;couverte en d&eacute;couverte, on se saisit de Pichegru, de
+Moreau et de Georges. Bonaparte vit au fond de cette conspiration et
+dans la complicit&eacute; de Moreau un coup de fortune qui lui assurait
+l'Empire; il crut qu'il suffirait de qualifier Moreau de brigand pour le
+d&eacute;nationaliser. Ce m&eacute;compte et l'assassinat du duc d'Enghien faillirent
+tout perdre.</p>
+
+<p>J'eus un des premiers connaissance de la mission de Caulaincourt et
+d'Ordener sur les bords du Rhin; mais quand je sus que le t&eacute;l&eacute;graphe
+venait d'annoncer l'arrestation du prince, et que l'ordre de le
+transf&eacute;rer de Strasbourg &agrave; Paris &eacute;tait donn&eacute;, je pressentis la
+catastrophe et je fr&eacute;mis pour la noble victime. Je courus &agrave; la
+Malmaison, o&ugrave; &eacute;tait alors le premier consul; c'&eacute;tait le 29 vent&ocirc;se (20
+mars 1804). J'y arrivai &agrave; neuf heures du matin, et je le trouvai agit&eacute;,
+se promenant seul dans le parc. Je lui demandai la permission de
+l'entretenir du grand &eacute;v&eacute;nement du jour. &laquo;Je vois, dit-il, ce qui vous
+am&egrave;ne; je frappe aujourd'hui un grand coup qui est n&eacute;cessaire.&raquo; Je lui
+repr&eacute;sentai alors qu'il soul&egrave;verait la France et l'Europe, s'il
+n'administrait pas la preuve irr&eacute;cusable que le duc conspirait contre sa
+personne &agrave; Etteinheim. &laquo;Qu'est-il besoin de preuves? s'&eacute;cria-t-il;
+n'est-ce pas un Bourbon, et de tous le plus dangereux?&raquo; J'insistai en
+exposant des raisons politiques propres &agrave; faire taire la raison d'&eacute;tat;
+ce fut en vain; il finit par me dire avec humeur: &laquo;Vous et les v&ocirc;tres
+n'avez-vous pas dit cent fois que je finirais par &ecirc;tre le Monck de la
+France, et par r&eacute;tablir les Bourbons? eh bien! il n'y aura plus moyen de
+reculer. Quelle plus forte garantie puis-je donner &agrave; la r&eacute;volution que
+vous avez ciment&eacute;e du sang d'un roi? Il faut d'ailleurs en finir: je
+suis environn&eacute; de complots; il faut imprimer la terreur ou p&eacute;rir.&raquo; En
+prof&eacute;rant ces derni&egrave;res paroles qui ne laissaient plus d'espoir, il
+s'&eacute;tait rapproch&eacute; du ch&acirc;teau; j'y vis arriver M. de Talleyrand, et un
+instant apr&egrave;s, les deux consuls Cambac&eacute;r&egrave;s et Lebrun. Je regagnai ma
+voiture, et rentrai chez moi constern&eacute;.</p>
+
+<p>Je sus le lendemain qu'apr&egrave;s mon d&eacute;part on avait tenu conseil, et que,
+dans la nuit, Savary avait proc&eacute;d&eacute; &agrave; l'ex&eacute;cution du malheureux prince;
+on citait des circonstances atroces. Savary s'&eacute;tait d&eacute;dommag&eacute;,
+disait-on, d'avoir manqu&eacute; sa proie en Normandie, o&ugrave; il s'&eacute;tait flatt&eacute;
+d'attirer dans le pi&egrave;ge, au moyen des fils de la conspiration de
+Georges, le duc de Berri et le comte d'Artois, qu'il e&ucirc;t sacrifi&eacute;s plus
+volontiers que le duc d'Enghien<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>. R&eacute;al m'assura qu'il s'&eacute;tait si peu
+attendu &agrave; l'ex&eacute;cution nocturne, qu'il &eacute;tait parti le matin pour aller
+chercher le prince &agrave; Vincennes, croyant le conduire &agrave; la Malmaison, et
+s'imaginant que le premier consul finirait cette grande affaire d'une
+mani&egrave;re magnanime. Mais, dit-il, un coup d'&eacute;tat lui parut indispensable
+pour frapper l'Europe de terreur et pour d&eacute;truire tous les germes de
+conspiration contre sa personne.</p>
+
+<p>L'indignation que j'avais pr&eacute;vue &eacute;clata de la mani&egrave;re la plus sanglante.
+Je ne fus pas celui qui osa s'exprimer avec le moins de m&eacute;nagement sur
+cet attentat contre le droit des nations et de l'humanit&eacute;. &laquo;C'est plus
+qu'un crime, dis-je, c'est une faute!&raquo; paroles que je rapporte, parce
+qu'elles ont &eacute;t&eacute; r&eacute;p&eacute;t&eacute;es et attribu&eacute;es &agrave; d'autres.</p>
+
+<p>Le proc&egrave;s de Moreau fit un moment diversion; mais en faisant na&icirc;tre un
+danger plus r&eacute;el, par suite de l'irritation et de l'indignation
+publiques. Moreau paraissait &agrave; tous les yeux une victime de la jalousie
+et de l'ambition de Bonaparte. La disposition g&eacute;n&eacute;rale des esprits
+faisait craindre que sa condamnation n'entra&icirc;n&acirc;t un soul&egrave;vement et la
+d&eacute;fection des troupes. Sa cause devenait celle de la plupart des
+g&eacute;n&eacute;raux. Lecourbe, Dessoles, Macdonald, Mass&eacute;na et beaucoup d'autres se
+pronon&ccedil;aient avec une loyaut&eacute; et une &eacute;nergie mena&ccedil;antes. Moncey d&eacute;clara
+ne pouvoir pas m&ecirc;me r&eacute;pondre de la gendarmerie. On touchait &agrave; une crise,
+et Bonaparte se tenait renferm&eacute; dans son ch&acirc;teau de Saint-Cloud, comme
+dans une forteresse. Je m'y pr&eacute;sentai deux jours apr&egrave;s lui avoir &eacute;crit,
+afin de lui montrer l'ab&icirc;me entrouvert sous ses pas. Il affecta une
+fermet&eacute; qu'il n'avait pas au fond de l'&acirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne suis pas d'avis, lui dis-je, de sacrifier Moreau, et ici je
+n'approuve pas du tout les moyens extr&ecirc;mes; il faut temporiser, car la
+violence approche trop de la faiblesse, et un acte de cl&eacute;mence de votre
+part en imposera plus que les &eacute;chafauds.&raquo;</p>
+
+<p>M'ayant &eacute;cout&eacute; attentivement dans l'expos&eacute; du danger de sa position, il
+me promit de faire gr&acirc;ce &agrave; Moreau, en commuant la peine de mort en un
+simple exil. &Eacute;tait-il lui-m&ecirc;me sinc&egrave;re? Je savais qu'on poussait Moreau
+&agrave; se soustraire &agrave; la justice, en faisant un appel aux soldats, dont on
+lui exag&eacute;rait les dispositions. Mais de meilleurs conseils et son propre
+instinct pr&eacute;valurent en le retenant dans de justes bornes. Tous les
+efforts de Bonaparte et de ses affid&eacute;s pour le faire condamner &agrave; mort
+&eacute;chou&egrave;rent. L'issue du proc&egrave;s ayant d&eacute;concert&eacute; le premier consul, il me
+fit appeler &agrave; Saint-Cloud, et l&agrave; je fus charg&eacute; directement par lui de
+m'entremettre dans cette affaire d&eacute;licate et d'amener un d&eacute;nouement
+paisible. Je vis d'abord la femme de Moreau, et je m'effor&ccedil;ai de calmer
+des passions bien profondes et bien vives. Je vis ensuite Moreau, et il
+me fut ais&eacute; de le faire consentir &agrave; son ostracisme, en lui montrant la
+perspective du danger d'une d&eacute;tention de deux ans qui le mettrait, pour
+ainsi dire, &agrave; la merci de son ennemi. A vrai dire, il y avait autant de
+danger pour l'un que pour l'autre: Moreau pouvait &ecirc;tre assassin&eacute; ou
+d&eacute;livr&eacute;. Il suivit mes conseils, et prit la route de Cadix, pour de l&agrave;
+passer aux &Eacute;tats-Unis. Le lendemain, je fus accueilli et remerci&eacute; &agrave;
+Saint-Cloud dans des termes qui me firent pr&eacute;sager le retour prochain
+d'une &eacute;clatante faveur.</p>
+
+<p>J'avais aussi donn&eacute; &agrave; Bonaparte le conseil de se rendre ma&icirc;tre de la
+crise et de se faire proclamer empereur, afin de mettre fin &agrave; nos
+incertitudes, en fondant sa dynastie. Je savais que son parti &eacute;tait
+pris. N'e&ucirc;t-il pas &eacute;t&eacute; absurde de la part des hommes de la r&eacute;volution,
+de tout compromettre pour d&eacute;fendre des principes, tandis que nous
+n'avions plus qu'&agrave; jouir de la r&eacute;alit&eacute;? Bonaparte &eacute;tait alors le seul
+homme en position de nous maintenir dans nos biens, dans nos dignit&eacute;s,
+dans nos emplois. Il profita de tous ses avantages, et avant m&ecirc;me le
+d&eacute;nouement de l'affaire de Moreau, un tribun apost&eacute;<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a> fit la motion de
+conf&eacute;rer le titre d'empereur et le pouvoir imp&eacute;rial h&eacute;r&eacute;ditaire &agrave;
+Napol&eacute;on Bonaparte, et d'apporter dans l'organisation des autorit&eacute;s
+constitu&eacute;es les modifications que pourraient exiger l'&eacute;tablissement de
+l'Empire, sauf &agrave; conserver dans leur int&eacute;grit&eacute; l'&eacute;galit&eacute;, la libert&eacute; et
+les droits du peuple.</p>
+
+<p>Les membres du Corps l&eacute;gislatif se r&eacute;unirent, M. de Fontanes &agrave; leur
+t&ecirc;te, pour adh&eacute;rer au v&oelig;u du Tribunat. Le 16 mai, trois orateurs du
+Conseil d'&eacute;tat ayant port&eacute; au S&eacute;nat un projet de s&eacute;natus-consulte, le
+rapport fut renvoy&eacute; &agrave; une commission et adopt&eacute; le m&ecirc;me jour. Ainsi ce
+fut Napol&eacute;on lui-m&ecirc;me qui, en vertu de l'initiative qu'on lui avait
+d&eacute;f&eacute;r&eacute;e, proposa au S&eacute;nat sa promotion &agrave; la dignit&eacute; imp&eacute;riale. Le S&eacute;nat,
+dont je faisais partie, se rendit en corps &agrave; Saint-Cloud, et le
+s&eacute;natus-consulte fut proclam&eacute; &agrave; l'instant m&ecirc;me par Napol&eacute;on en personne.
+Il s'engageait, dans les deux ann&eacute;es qui suivraient son av&egrave;nement, de
+pr&ecirc;ter, en pr&eacute;sence des grands de l'Empire et de ses ministres, serment
+de respecter et de faire respecter l'&eacute;galit&eacute; des droits, la libert&eacute;
+politique et civile, l'irr&eacute;vocabilit&eacute; des biens nationaux; de ne lever
+aucun imp&ocirc;t et de n'&eacute;tablir aucune taxe qu'en vertu de la loi. De qui
+la faute, si, d&egrave;s l'origine, l'Empire ne fut pas une v&eacute;ritable monarchie
+constitutionnelle? Je ne pr&eacute;tends pas m'&eacute;lever ici contre le corps dont
+je faisais partie &agrave; cette &eacute;poque; mais j'y trouvai alors bien peu de
+dispositions &agrave; une opposition nationale.</p>
+
+<p>Le titre d'empereur et le pouvoir imp&eacute;rial fut h&eacute;r&eacute;ditaire dans la
+famille de Bonaparte, de m&acirc;le en m&acirc;le, et par ordre de primog&eacute;niture.
+N'ayant point d'enfant m&acirc;le, Napol&eacute;on pouvait adopter les enfans ou
+petits-enfans de ses fr&egrave;res, et, dans ce cas, ses fils adoptifs
+entraient dans la ligne de sa descendance directe.</p>
+
+<p>Cette disposition avait un but qui ne pouvait &eacute;chapper &agrave; quiconque &eacute;tait
+au fait de la situation domestique de Napol&eacute;on. Elle &eacute;tait singuli&egrave;re,
+et il faudrait la plume d'un Su&eacute;tone pour la d&eacute;crire. Je ne l'essaierai
+pas; mais il me faudra pourtant l'indiquer, pour la v&eacute;rit&eacute; et l'utilit&eacute;
+de l'histoire.</p>
+
+<p>Depuis long-temps Napol&eacute;on avait la certitude, malgr&eacute; les artifices de
+Jos&eacute;phine, qu'elle ne lui donnerait jamais de prog&eacute;niture. Cette
+situation t&ocirc;t ou tard devait lasser le fondateur d'un grand Empire, dans
+toute la force de l'&acirc;ge. Jos&eacute;phine se trouvait entre deux &eacute;cueils:
+l'infid&eacute;lit&eacute; et le divorce. Aussi ses inqui&eacute;tudes et ses alarmes
+s'&eacute;taient-elles accrues depuis l'av&egrave;nement au consulat, qu'elle savait
+n'&ecirc;tre qu'un acheminement &agrave; l'Empire. Dans l'intervalle, d&eacute;sol&eacute;e de sa
+st&eacute;rilit&eacute;, elle imagina de substituer sa fille Hortense dans l'affection
+de son &eacute;poux, qui d&eacute;j&agrave;, sous le rapport des sens, lui &eacute;chappait, et qui,
+dans l'espoir de se voir rena&icirc;tre, pouvait rompre le n&oelig;ud qui
+l'unissait &agrave; elle: ce n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; sans peine. D'une part, l'habitude,
+de l'autre, l'amabilit&eacute; de Jos&eacute;phine et une sorte de superstition
+semblaient lui assurer &agrave; jamais l'attachement ou du moins les proc&eacute;d&eacute;s
+de Napol&eacute;on; mais de grands sujets de transes et d'inqui&eacute;tudes n'en
+existaient pas moins. Le pr&eacute;servatif se pr&eacute;senta naturellement &agrave;
+l'esprit de Jos&eacute;phine; elle fut m&ecirc;me peu contrari&eacute;e dans l'ex&eacute;cution de
+son plan. Toute jeune, Hortense avait &eacute;prouv&eacute; un grand &eacute;loignement pour
+le mari de sa m&egrave;re: elle le d&eacute;testait; mais insensiblement le temps,
+l'&acirc;ge, l'aur&eacute;ole de gloire qui environnait Napol&eacute;on, et ses proc&eacute;d&eacute;s
+pour Jos&eacute;phine firent passer Hortense d'une sorte d'antipathie &agrave;
+l'adoration. Sans &ecirc;tre jolie, elle &eacute;tait spirituelle, s&eacute;millante,
+pleine de gr&acirc;ces et de talens. Elle plut, et les penchans devinrent si
+vifs de part et d'autre, qu'il suffit &agrave; Jos&eacute;phine d'avoir l'air de s'y
+complaire maternellement et ensuite de fermer les yeux, pour assurer son
+triomphe domestique. La m&egrave;re et la fille r&eacute;gn&egrave;rent &agrave; la fois dans le
+c&oelig;ur de cet homme altier. Quand, d'apr&egrave;s le conseil de la m&egrave;re, l'arbre
+porta son fruit, il fallut songer &agrave; masquer, par un mariage subit, une
+intrigue qui d&eacute;j&agrave; se d&eacute;celait aux yeux des courtisans. Hortense e&ucirc;t
+donn&eacute; volontiers sa main &agrave; Duroc; mais Napol&eacute;on, songeant &agrave; l'avenir et
+calculant d&egrave;s lors la possibilit&eacute; d'une adoption, voulut concentrer dans
+sa propre famille, par un double inceste, l'intrigue &agrave; laquelle il
+allait devoir tous les charmes de la paternit&eacute;. De l&agrave; l'union de son
+fr&egrave;re Louis et d'Hortense, union malheureuse, et qui acheva de d&eacute;chirer
+tous les voiles.</p>
+
+<p>Pourtant tous les v&oelig;ux, &agrave; l'exception de ceux du nouvel &eacute;poux, furent
+d'abord exauc&eacute;s. Hortense donna le jour &agrave; un fils qui prit le nom de
+Napol&eacute;on, et &agrave; qui Napol&eacute;on prodigua des marques de tendresse dont on ne
+le croyait pas susceptible. Cet enfant se d&eacute;veloppait d'une mani&egrave;re
+charmante, et par ses traits m&ecirc;me int&eacute;ressait doublement Napol&eacute;on, &agrave;
+l'&eacute;poque de son av&egrave;nement &agrave; l'Empire. Nul doute que d&egrave;s lors il ne l'ait
+d&eacute;sign&eacute; dans son c&oelig;ur comme son enfant adoptif.</p>
+
+<p>Mais sa proclamation &agrave; la dignit&eacute; imp&eacute;riale re&ccedil;ut partout l'accueil le
+plus glacial; il y eut des f&ecirc;tes publiques sans &eacute;lans et sans ga&icirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on n'avait pas attendu que la formalit&eacute; de la sanction du peuple
+f&ucirc;t remplie, pour s'entendre saluer du nom d'empereur et pour recevoir
+le serment du S&eacute;nat, qui n'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; plus que l'instrument passif de sa
+volont&eacute;. C'&eacute;tait dans l'arm&eacute;e seule qu'il semblait vouloir jeter les
+racines de son gouvernement: aussi le vit-on se h&acirc;ter de conf&eacute;rer la
+dignit&eacute; de mar&eacute;chal de l'Empire soit &agrave; ceux des g&eacute;n&eacute;raux qui lui &eacute;taient
+le plus d&eacute;vou&eacute;s, soit &agrave; ceux qui lui avaient &eacute;t&eacute; oppos&eacute;s, mais qu'il lui
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; impolitique d'exclure. A c&ocirc;t&eacute; des noms de Berthier, Murat,
+Lannes, Bessi&egrave;res, Davoust, Soult, Lef&egrave;vre, sur lesquels il pouvait le
+plus compter, on voyait les noms de Jourdan, Mass&eacute;na, Bernadotte, Ney,
+Brune et Augereau, plus r&eacute;publicains que monarchiques. Quant &agrave;
+P&eacute;rignon, Serrurier, Kellermann et Mortier, ils n'&eacute;taient l&agrave; que pour
+faire nombre et pour compl&eacute;ter les dix-huit colonnes de l'Empire, dont
+l'opinion ratifia le choix.</p>
+
+<p>Il y eut plus de difficult&eacute;s pour monter une cour, r&eacute;tablir les levers
+et les couchers, les pr&eacute;sentations sp&eacute;ciales; pour former une maison
+d'honneur de personnes que la r&eacute;volution avait &eacute;lev&eacute;es, et d'autres
+prises dans les familles anciennes qu'elle avait d&eacute;pouill&eacute;es. On n'eut
+pas tort d'y employer des nobles et des &eacute;migr&eacute;s; la domesticit&eacute; du
+palais leur fut d&eacute;volue. Le ridicule s'attacha d'abord &agrave; ces
+travestissemens; mais on s'y accoutuma bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>On voyait pourtant que tout &eacute;tait contraint et forc&eacute;, et qu'on &eacute;tait
+plus habile &agrave; organiser le gouvernement militaire; le gouvernement civil
+n'&eacute;tait encore qu'&eacute;bauch&eacute;. L'&eacute;l&eacute;vation de Cambac&eacute;r&egrave;s et de Lebrun, le
+premier comme archichancelier, le second comme architr&eacute;sorier,
+n'ajoutait rien au contre-poids des conseils. L'institution du Conseil
+d'&eacute;tat, comme partie int&eacute;grante et autorit&eacute; sup&eacute;rieure de l'&Eacute;tat, parut
+aussi plut&ocirc;t un moyen de centralisation que d'&eacute;laboration de discussion
+et de lumi&egrave;res. Parmi les ministres, M. de Talleyrand seul se montrait
+en &eacute;tat d'exercer l'influence de la perspicacit&eacute;, mais seulement au
+dehors. Au dedans, un grand ressort manquait, celui de la police
+g&eacute;n&eacute;rale, qui pouvait rallier le pass&eacute; au pr&eacute;sent, et garantir la
+s&eacute;curit&eacute; de l'Empire. Napol&eacute;on sentit lui-m&ecirc;me le vide, et, par d&eacute;cret
+imp&eacute;rial du 10 juillet, il me r&eacute;tablit &agrave; la t&ecirc;te de la police, en
+m'investissant d'attributions plus fortes que celles que j'avais eues
+avant l'absurde r&eacute;union de la police &agrave; la justice.</p>
+
+<p>Ici je sens qu'il me faut presser ma marche et mes r&eacute;cits; car il me
+reste encore &agrave; parcourir un laps de six ann&eacute;es fertiles en &eacute;v&eacute;nemens
+m&eacute;morables; ce cadre est immense. Raison de plus pour laisser de c&ocirc;t&eacute;
+tout ce qui est indigne de l'histoire; pour n'indiquer ou ne r&eacute;v&eacute;ler que
+ce qui m&eacute;rite d'occuper son burin: mais rien d'essentiel ne sera omis.</p>
+
+<p>Deux jours avant le d&eacute;cret qui me rappelait, j'avais &eacute;t&eacute; mand&eacute; &agrave;
+Saint-Cloud, en conf&eacute;rence particuli&egrave;re dans le cabinet de Napol&eacute;on. L&agrave;,
+j'avais &eacute;tabli, pour ainsi dire, mes conditions, en faisant rev&ecirc;tir de
+l'approbation imp&eacute;riale les bases qui compl&eacute;taient l'organisation
+nouvelle de mon minist&egrave;re.</p>
+
+<p>R&eacute;al y avait aspir&eacute;, en r&eacute;compense de son z&egrave;le dans la poursuite de la
+conspiration de Georges; mais, habile explorateur et bon chef de
+division, il n'&eacute;tait ni de force ni de taille &agrave; faire mouvoir une
+pareille machine. S'il n'eut pas le minist&egrave;re, il fut largement
+r&eacute;compens&eacute; en esp&egrave;ces sonnantes, auxquelles il n'&eacute;tait pas insensible;
+et de plus, il fut un des quatre Conseillers d'&eacute;tat qui me furent
+adjoints dans la partie administrative, pour correspondre avec les
+pr&eacute;fets des d&eacute;partemens. Les trois autres Conseillers furent Pelet de la
+Loz&egrave;re, cr&eacute;ature de Cambac&eacute;r&egrave;s; Miot, cr&eacute;ature de Joseph Bonaparte, et
+Dubois, pr&eacute;fet de police. Ces quatre Conseillers s'assemblaient une fois
+par semaine dans mon cabinet, pour me rendre compte de toutes les
+affaires de leurs ressorts et prendre ma d&eacute;cision. Je me d&eacute;barrassai par
+l&agrave; d'une foule de d&eacute;tails fastidieux, me r&eacute;servant de planer seul sur la
+haute police, dont la division secr&egrave;te &eacute;tait rest&eacute;e sous la direction de
+Desmarets, homme souple et rus&eacute;, mais &agrave; vues courtes. C'&eacute;tait dans mon
+cabinet que venaient aboutir les hautes affaires dont je tenais moi-m&ecirc;me
+les fils. Nul doute que je n'eusse des observateurs soudoy&eacute;s dans tous
+les rangs et dans tous les ordres; j'en avais dans les deux sexes,
+r&eacute;tribu&eacute;s &agrave; mille et &agrave; deux mille francs par mois, selon leur importance
+et leurs services. Je recevais directement leurs rapports par &eacute;crit,
+avec une signature de convention. Tous les trois mois, je communiquai ma
+liste &agrave; l'empereur, pour qu'il n'y e&ucirc;t aucun double emploi, et aussi
+pour que la nature des services tant&ocirc;t permanens, souvent temporaires,
+p&ucirc;t &ecirc;tre r&eacute;compens&eacute;e soit par des places, soit par des gratifications.</p>
+
+<p>Quant &agrave; la police dans l'&eacute;tranger, elle avait deux objets essentiels,
+savoir: de surveiller les puissances amies et de travailler les
+gouvernemens ennemis. Dans l'un et l'autre cas, elle se composait
+d'individus achet&eacute;s ou pensionn&eacute;s pr&egrave;s de chaque gouvernement et dans
+chaque ville importante, ind&eacute;pendamment de nombreux agens secrets
+envoy&eacute;s dans tous les pays, soit par le ministre des relations
+ext&eacute;rieures, soit par l'empereur lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>J'avais aussi mes observateurs au dehors. C'&eacute;tait, en outre, dans mon
+cabinet que venaient s'amasser les gazettes &eacute;trang&egrave;res interdites aux
+regards de la France, et dont on me faisait le d&eacute;pouillement. Par l&agrave; je
+tenais les fils les plus importans de la politique ext&eacute;rieure, et je
+faisais, avec le chef du gouvernement, un travail qui pouvait contr&ocirc;ler
+ou balancer celui du ministre charg&eacute; des relations ext&eacute;rieures.</p>
+
+<p>Ainsi j'&eacute;tais loin de me borner &agrave; l'espionnage pour attributions. Toutes
+les prisons d'&eacute;tat &eacute;taient &agrave; mes ordres, de m&ecirc;me que la gendarmerie. La
+d&eacute;livrance et le visa des passe-ports m'appartenait; j'&eacute;tais charg&eacute; de
+la surveillance des &eacute;trangers, des amnisti&eacute;s, des &eacute;migr&eacute;s. Dans les
+principales villes du royaume, j'&eacute;tablis des commissariats g&eacute;n&eacute;raux qui
+&eacute;tendirent sur toute la France, et principalement sur nos fronti&egrave;res, le
+r&eacute;seau de la police.</p>
+
+<p>La mienne acquit un tel cr&eacute;dit que, dans le monde, on alla jusqu'&agrave;
+pr&eacute;tendre que j'avais parmi mes agens secrets trois seigneurs de
+l'ancien r&eacute;gime, titr&eacute;s de princes<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>, et qui, chaque jour, venaient me
+donner le r&eacute;sultat de leurs observations.</p>
+
+<p>J'avoue qu'un pareil &eacute;tablissement &eacute;tait dispendieux; il engloutissait
+plusieurs millions, dont les fonds &eacute;taient faits secr&egrave;tement par des
+taxes lev&eacute;es sur les jeux, les lieux de prostitution et la d&eacute;livrance
+des passe-ports. Tout a &eacute;t&eacute; dit contre les jeux; mais, d'un autre c&ocirc;t&eacute;,
+les esprits sages et positifs sont forc&eacute;s de convenir que, dans l'&eacute;tat
+actuel de la soci&eacute;t&eacute;, l'exploitation l&eacute;gale du vice est une am&egrave;re
+n&eacute;cessit&eacute;. La preuve qu'on ne doit point en attribuer tout l'odieux aux
+gouvernemens de la r&eacute;volution, c'est qu'aujourd'hui encore les jeux font
+partie du budjet de l'ancien gouvernement r&eacute;tabli.</p>
+
+<p>Puisque c'&eacute;tait un mal in&eacute;vitable, il fallut bien le r&eacute;gulariser, afin
+de ma&icirc;triser au moins le d&eacute;sordre. Sous l'Empire, dont l'&eacute;tablissement
+co&ucirc;ta pr&egrave;s de quatre cent millions, puisqu'il y eut trente maisons &agrave;
+&eacute;quiper en majest&eacute;s et en altesses, il fallut organiser les jeux sur une
+plus grande &eacute;chelle, car leurs produits n'&eacute;taient pas seulement destin&eacute;s
+&agrave; r&eacute;tribuer mes phalanges mobiles d'observateurs. Je nommai
+administrateur g&eacute;n&eacute;ral des jeux de France, Perrein l'a&icirc;n&eacute;, qui en avait
+d&eacute;j&agrave; la ferme, et qui, apr&egrave;s le sacre, &eacute;tendit son privil&egrave;ge sur toutes
+les grandes villes de l'Empire, moyennant une r&eacute;tribution de quatorze
+millions, et de trois mille francs par jour au ministre de la police.
+Mais tout ne restait pas dans les mains du ministre.</p>
+
+<p>Tous ces &eacute;l&eacute;mens d'un immense pouvoir ne vinrent point expirer
+inutilement dans mon cabinet. Comme j'&eacute;tais instruit de tout, je devais
+r&eacute;unir en moi la plainte publique pour signaler au chef du gouvernement
+le malaise et les souffrances de l'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>Aussi je ne dissimulerai pas que je pouvais agir sur la crainte ou la
+terreur qui assi&eacute;geait plus ou moins constamment l'arbitre d'un pouvoir
+sans bornes. Grand explorateur de l'&Eacute;tat, je pouvais r&eacute;clamer, censurer,
+d&eacute;clamer pour toute la France. Sous ce point de vue, que de maux n'ai-je
+pas emp&ecirc;ch&eacute;? S'il m'a &eacute;t&eacute; impossible de r&eacute;duire, comme je l'aurais
+voulu, la police g&eacute;n&eacute;rale &agrave; un simple &eacute;pouvantail, &agrave; une magistrature de
+bienveillance, j'ai au moins la satisfaction de pouvoir affirmer que
+j'ai fait plus de bien que de mal, c'est-&agrave;-dire que j'ai &eacute;vit&eacute; plus de
+mal qu'il ne m'a &eacute;t&eacute; permis de bien faire, ayant presque toujours eu &agrave;
+lutter contre les pr&eacute;ventions, les passions et les emportemens du chef
+de l'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>Dans mon second minist&egrave;re, j'administrai bien plus par l'empire des
+repr&eacute;sentations et de l'appr&eacute;hension que par la compression et l'emploi
+des moyens co&euml;rcitifs; j'avais fait revivre l'ancienne maxime de la
+police, savoir: que trois hommes ne pouvaient se r&eacute;unir et parler
+indiscr&egrave;tement des affaires publiques, sans que le lendemain le ministre
+de la police n'en f&ucirc;t inform&eacute;. Il est certain que j'eus l'adresse de
+r&eacute;pandre et de faire croire que partout o&ugrave; quatre personnes se
+r&eacute;unissaient, il s'y trouvait, &agrave; ma solde, des yeux pour voir et des
+oreilles pour entendre. Sans doute une telle croyance tenait aussi &agrave; la
+corruption et &agrave; l'avilissement g&eacute;n&eacute;ral; mais, d'un autre c&ocirc;t&eacute;, que de
+maux, de regrets et de larmes n'a-t-elle pas &eacute;pargn&eacute;s!</p>
+
+<p>Ainsi la voil&agrave; connue cette grande et effrayante machine appel&eacute;e police
+g&eacute;n&eacute;rale de l'Empire. On s'imagine bien que, sans en n&eacute;gliger les
+d&eacute;tails, je m'occupai bien plus de son ensemble et de ses r&eacute;sultats.</p>
+
+<p>L'Empire venait d'&ecirc;tre improvis&eacute; sous de si affreux auspices, et
+l'esprit public &eacute;tait si mal dispos&eacute;, si r&eacute;calcitrant, que je crus
+devoir conseiller &agrave; l'empereur de faire diversion, de voyager, de
+rompre enfin ces dispositions malveillantes et d&eacute;nigrantes contre sa
+personne, sa famille et sa nouvelle cour, plus que jamais en butte aux
+brocards des Parisiens. Il adopta mes id&eacute;es et se rendit d'abord &agrave;
+Boulogne, o&ugrave; il se fit &eacute;lever, pour ainsi dire, sur le pavois par les
+troupes camp&eacute;es aux environs. De Boulogne il se dirigea sur
+Aix-la-Chapelle, et l&agrave; il re&ccedil;ut les ambassadeurs de plusieurs
+puissances, qui toutes, &agrave; l'exception de l'Angleterre, de la Russie et
+de la Su&egrave;de, s'empressaient de le reconna&icirc;tre.</p>
+
+<p>Parcourant ensuite les d&eacute;partemens r&eacute;unis, et arrivant &agrave; Mayence, il y
+fut visit&eacute; par un grand nombre de princes d'Allemagne; il revint &agrave;
+Saint-Cloud &agrave; la fin de l'automne.</p>
+
+<p>L'&eacute;tat politique de l'Europe exigeait plus de m&eacute;nagemens que de roideur.
+Un acte d'emportement et de col&egrave;re, de la part de l'empereur, faillit
+tout compromettre. Il fit enlever &agrave; Hambourg, par un d&eacute;tachement de
+soldats, sir Georges Rumboldt, ministre d'Angleterre; on prit ses
+papiers et on le conduisit &agrave; Paris, au Temple. Cette nouvelle violation
+du droit des gens souleva toute l'Europe. M. de Talleyrand et moi nous
+tremblions que le sort du duc d'Enghien ne f&ucirc;t r&eacute;serv&eacute; &agrave; sir Georges;
+nous m&icirc;mes tout en &oelig;uvre pour le soustraire &agrave; une condamnation
+pr&eacute;v&ocirc;tale. Les papiers de sir Georges m'&eacute;tant tomb&eacute;s dans les mains,
+j'eus soin de pallier tout ce qui aurait pu le charger d'une mani&egrave;re
+grave. L'intervention de la Prusse, que nous excit&acirc;mes secr&egrave;tement,
+acheva ce que nous avions si bien commenc&eacute;. Le ministre Rumboldt fut mis
+en libert&eacute;, sous la condition de ne plus mettre les pieds &agrave; Hambourg, et
+de se tenir d&eacute;sormais &agrave; cinquante lieues du territoire fran&ccedil;ais,
+conditions que je proposai moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Je ne pouvais rien contre les r&eacute;solutions brusques et inopin&eacute;es, et il
+ne me restait alors aucun moyen d'&eacute;luder ou de conjurer les actes
+t&eacute;n&eacute;breux qui, foulant aux pieds les formes de la justice, &eacute;taient
+exerc&eacute;s par un ordre direct &eacute;man&eacute; du cabinet, et commis &agrave; des
+subalternes hors de mes attributions sp&eacute;ciales. J'&eacute;tais moi-m&ecirc;me plus ou
+moins en butte &agrave; la malveillance du pr&eacute;fet de police. A l'&eacute;poque de la
+premi&egrave;re affaire du g&eacute;n&eacute;ral Mallet, il me d&eacute;non&ccedil;a directement &agrave;
+l'empereur comme prot&eacute;geant Mallet sous main, et de plus, comme ayant
+averti Mass&eacute;na de certaines charges qui pesaient sur lui, et fait
+dispara&icirc;tre certains papiers qui le compromettaient. Il s'agissait,
+disait-on, d'intrigues qui avaient des ramifications dans l'arm&eacute;e et
+dans la haute police. Je d&eacute;montrai &agrave; l'empereur que tout ceci se bornait
+&agrave; avoir pr&eacute;muni Mass&eacute;na contre les men&eacute;es de certains brouillons et
+intrigans dangereux.</p>
+
+<p>A Saint-Cloud eurent lieu plusieurs conseils priv&eacute;s importans. Il
+s'agissait &agrave; la fois d'attirer le pape au couronnement de l'empereur, et
+de d&eacute;tourner la Russie de s'allier &agrave; l'Angleterre, ce qui e&ucirc;t pu former
+le noyau d'une troisi&egrave;me coalition dont nous apercevions les germes dans
+l'horizon de la diplomatie.</p>
+
+<p>Le pape mordit un des premiers &agrave; l'ame&ccedil;on, tant l'int&eacute;r&ecirc;t de la religion
+lui parut puissant, et tant lui parut frappante la conformit&eacute; du temps
+pr&eacute;sent avec les temps des L&eacute;on, des Etienne, de P&eacute;pin et de
+Charlemagne. On savait que le roi de Su&egrave;de, depuis le meurtre du duc
+d'Enghien, parcourait l'Allemagne pour nous susciter des ennemis; on
+sema sur ses pas toutes sortes d'emb&ucirc;ches, et il faillit &ecirc;tre enlev&eacute; &agrave;
+Munich. Ramener la Russie me parut pr&eacute;senter de plus grands obstacles.</p>
+
+<p>La Russie avait offert vainement sa m&eacute;diation pour le maintien de la
+paix entre la France et la Grande-Bretagne. A son refroidissement, le
+meurtre du duc d'Enghien fit succ&eacute;der une vive indignation. D&egrave;s le 7 mai
+le ministre russe avait remis &agrave; la di&egrave;te de Ratisbonne une note par
+laquelle l'Empire &eacute;tait invit&eacute; &agrave; r&eacute;clamer des r&eacute;parations convenables
+pour la violation de son territoire. Le cabinet de Saint-P&eacute;tersbourg
+venait de reconna&icirc;tre la fausset&eacute; des assertions, d'apr&egrave;s lesquelles
+l'empereur d'Allemagne et le roi de Prusse auraient suffisamment
+autoris&eacute; le gouvernement fran&ccedil;ais &agrave; faire saisir, en Allemagne, les
+rebelles qui se seraient mis eux-m&ecirc;mes hors du droit des gens. En un
+mot, le czar se montrait mal dispos&eacute;, inclinant pour la guerre, ce qui
+pouvait renverser toutes les combinaisons de l'empereur contre la
+Grande-Bretagne. On proposa, pour ramener la Russie, des intrigues de
+courtisans et de femmes galantes; ce choix de moyens me parut ridicule,
+et je dis, dans le conseil, que le succ&egrave;s en &eacute;tait impossible.</p>
+
+<p>&laquo;Quoi! me dit l'empereur, c'est un v&eacute;t&eacute;ran de la r&eacute;volution qui emprunte
+une expression si pusillanime! Ah monsieur! est-ce &agrave; vous d'avancer
+qu'il est quelque chose d'impossible! &agrave; vous qui, depuis quinze ans,
+avez vu se r&eacute;aliser des &eacute;v&eacute;nemens qui, avec raison, pouvaient &ecirc;tre jug&eacute;s
+impossibles? L'homme qui a vu Louis <span class="smcap">xvi</span> baisser sa t&ecirc;te sous le fer d'un
+bourreau; qui a vu l'archiduchesse d'Autriche, reine de France,
+raccommoder ses bas et ses souliers en attendant l'&eacute;chafaud; celui enfin
+qui se voit ministre quand je suis empereur des Fran&ccedil;ais, un tel homme
+devrait n'avoir jamais le mot impossible &agrave; la bouche.&raquo; Je vis bien que
+je devais cette brusque sortie &agrave; ma censure du meurtre du duc d'Enghien,
+dont on n'avait pas manqu&eacute; d'instruire l'empereur, et je lui r&eacute;pondis,
+sans me d&eacute;concerter: &laquo;En effet, j'aurais d&ucirc; me rappeler que Votre
+Majest&eacute; nous a appris que le mot <i>impossible</i> n'est pas fran&ccedil;ais.&raquo;</p>
+
+<p>Il nous le prouvait alors d'une mani&egrave;re frappante en arrachant de sa
+r&eacute;sidence, dans la saison la plus rigoureuse, pour en recevoir l'onction
+sacr&eacute;e, le souverain pontife des chr&eacute;tiens. Pie <span class="smcap">vii</span> arriva le 25
+novembre &agrave; Fontainebleau; et huit jours apr&egrave;s, veille du couronnement,
+le S&eacute;nat vint pr&eacute;senter &agrave; l'empereur 3,500,000 votes en faveur de son
+&eacute;l&eacute;vation &agrave; l'Empire. Dans son discours, le vice-pr&eacute;sident, Fran&ccedil;ois de
+Neufch&acirc;teau, parla encore de r&eacute;publique, ce qui parut une am&egrave;re
+d&eacute;rision.</p>
+
+<p>A la c&eacute;r&eacute;monie du couronnement (Napol&eacute;on se posa lui-m&ecirc;me la couronne),
+les acclamations, d'abord d'une extr&ecirc;me raret&eacute;, furent renforc&eacute;es enfin
+par cette multitude de fonctionnaires appel&eacute;s de toutes les parties de
+la France pour &ecirc;tre pr&eacute;sens &agrave; l'onction et au serment.</p>
+
+<p>Mais au retour dans son palais, Napol&eacute;on trouva des spectateurs muets et
+froids, comme lorsqu'il s'&eacute;tait-rendu &agrave; la m&eacute;tropole. Soit dans mes
+bulletins, soit dans mes conf&eacute;rences particuli&egrave;res, je lui fis sentir
+combien il avait encore besoin d'amis dans la capitale et d'y faire
+oublier les actions qu'on lui imputait.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t nous nous aper&ccedil;&ucirc;mes qu'il m&eacute;ditait une grande diversion. Quand
+il mit sur le tapis au conseil d'aller se faire couronner roi d'Italie,
+nous lui d&icirc;mes qu'il provoquerait une nouvelle guerre sur le continent.
+&laquo;Il me faut des batailles et des triomphes, r&eacute;pliqua-t-il.&raquo; Et cependant
+rien n'&eacute;tait ralenti dans les pr&eacute;paratifs de descente. Un jour que je
+lui objectai qu'il ne pourrait guerroyer &agrave; la fois et contre
+l'Angleterre et contre toute l'Europe, il me r&eacute;pondit: &laquo;La mer peut me
+manquer, mais pas la terre; d'ailleurs je serai en mesure sur la c&ocirc;te
+avant que les vieilles machines &agrave; coalition soient pr&ecirc;tes. Les t&ecirc;tes &agrave;
+perruque n'y entendent rien, et les rois n'ont ni activit&eacute; ni caract&egrave;re.
+Je ne crains pas la vieille Europe.&raquo;</p>
+
+<p>Son couronnement &agrave; Milan fut la r&eacute;p&eacute;tition de son couronnement en
+France. Pour se montrer &agrave; ses nouveaux sujets, il parcourut son royaume
+d'Italie. A la vue de G&ecirc;nes la superbe et de ses environs pittoresques,
+il s'&eacute;cria: &laquo;Cela vaut bien une guerre.&raquo; Il se conduisit bien partout,
+m&eacute;nageant singuli&egrave;rement le Pi&eacute;mont, surtout la noblesse pi&eacute;montaise,
+pour laquelle il avait une pr&eacute;dilection marqu&eacute;e.</p>
+
+<p>A son retour sur la c&ocirc;te de Boulogne, redoublant ses pr&eacute;paratifs, il
+tint son arm&eacute;e toute pr&ecirc;te &agrave; franchir le d&eacute;troit. Mais le succ&egrave;s &eacute;tait
+subordonn&eacute; &agrave; l'ex&eacute;cution d'un plan si vaste, qu'on ne croyait pas
+possible qu'il ne f&ucirc;t d&eacute;rang&eacute;, soit par des incidens, soit par des
+chances impr&eacute;vues. Faire concourir les flottes fran&ccedil;aises de haut bord &agrave;
+la descente de l'arm&eacute;e de terre, n'&eacute;tait pas chose ais&eacute;e. C'&eacute;tait sous
+la protection de cinquante vaisseaux de ligne sortis de Brest,
+Rochefort, Lorient, Toulon, Cadix, puis r&eacute;unis &agrave; la Martinique, et
+venant de l&agrave; sur Boulogne &agrave; toutes voiles, que devait s'op&eacute;rer le
+d&eacute;barquement de cent quarante mille soldats et de dix mille chevaux. Le
+d&eacute;barquement op&eacute;r&eacute;, la prise de Londres paraissait infaillible. Napol&eacute;on
+&eacute;tait persuad&eacute; que, ma&icirc;tre de cette capitale, l'arm&eacute;e anglaise battue et
+diss&eacute;min&eacute;e, il se serait &eacute;lev&eacute; &agrave; Londres m&ecirc;me un parti populaire qui e&ucirc;t
+renvers&eacute; l'olygarchie et d&eacute;truit le gouvernement. Toute la
+correspondance secr&egrave;te en montrait la possibilit&eacute;.</p>
+
+<p>H&eacute;las! il s'ab&icirc;ma dans ses combinaisons maritimes, croyant faire mouvoir
+nos divisions navales avec la m&ecirc;me pr&eacute;cision que mettraient ses arm&eacute;es
+de terre &agrave; man&oelig;uvrer devant lui. D'un autre c&ocirc;t&eacute;, ni lui ni son
+ministre de la marine, Decr&egrave;s, qui &eacute;tait en possession de toute sa
+confiance, ne surent former ni d&eacute;m&ecirc;ler le marin assez intr&eacute;pide pour
+conduire une si prodigieuse op&eacute;ration. Decr&egrave;s se persuada que l'amiral
+Villeneuve, son ami, en supporterait tout le poids, et il fut cause de
+la catastrophe qui acheva la destruction de notre marine.</p>
+
+<p>Il ne s'agissait de rien moins pour Villeneuve que de r&eacute;unir &agrave; ses vingt
+vaisseaux les escadres du Ferrol et de Vigo, pour aller d&eacute;bloquer la
+rade de Brest; l&agrave;, se joignant aux vingt-un vaisseaux de la flotte de
+Gantheaume, ce qui lui e&ucirc;t fait soixante-trois vaisseaux de haut bord,
+tant fran&ccedil;ais qu'espagnols, il aurait fait voile sur Boulogne, comme le
+portaient ses instructions.</p>
+
+<p>Quand on sut qu'il venait de rentrer &agrave; Cadix au lieu d'accomplir sa
+glorieuse mission, l'empereur en &eacute;prouva la plus violente contrari&eacute;t&eacute;;
+pendant plusieurs jours, ne se poss&eacute;dant plus, il ordonna au ministre de
+faire passer Villeneuve &agrave; un conseil d'enqu&ecirc;te, et nomma Rosily pour lui
+succ&eacute;der; ensuite il voulut faire embarquer l'arm&eacute;e sur la flotille,
+malgr&eacute; l'opposition de Bruix, maltraitant ce brave amiral au point de le
+pousser &agrave; mettre la main sur la garde de son &eacute;p&eacute;e, sc&egrave;ne d&eacute;plorable qui
+causa la disgr&acirc;ce de Bruix, et ne laissa plus aucun espoir de rien
+entreprendre.</p>
+
+<p>Mais on e&ucirc;t dit que la fortune, tout en interdisant &agrave; Napol&eacute;on de
+triompher sur un &eacute;l&eacute;ment qui lui &eacute;tait contraire, lui m&eacute;nageait sur le
+continent de plus grands triomphes, en lui ouvrant une immense carri&egrave;re
+de gloire pour lui et d'humiliation pour l'Europe. C'&eacute;tait
+principalement dans les lenteurs et dans les fautes des cabinets qu'il
+allait puiser toute sa force.</p>
+
+<p>Aucun des avertissemens de sa diplomatie et de mes agens au dehors
+n'avaient pu le d&eacute;tourner jusque-l&agrave; de son id&eacute;e fixe contre
+l'Angleterre. Il savait pourtant que, d&egrave;s le mois de janvier 1804, le
+ministre autrichien, comte de Stadion, s'&eacute;tait efforc&eacute; de r&eacute;veiller le
+d&eacute;mon des coalitions dans un M&eacute;moire adress&eacute; au cabinet de Londres, et
+dont on s'&eacute;tait procur&eacute; la copie. Napol&eacute;on n'ignorait pas non plus que
+Pitt avait donn&eacute; aussit&ocirc;t &agrave; la l&eacute;gation anglaise en Russie l'ordre de
+pressentir le cabinet de Saint-P&eacute;tersbourg, qui, depuis l'affaire des
+s&eacute;cularisations allemandes, &eacute;tait en froideur avec la France. Le meurtre
+du duc d'Enghien &eacute;tait venu attiser le feu qui couvait sous la cendre. A
+la note du ministre russe &agrave; Ratisbonne, Napol&eacute;on avait oppos&eacute; une note
+choquante remise au charg&eacute; d'affaires d'Oubril, o&ugrave; l'on rappelait la
+mort tragique d'un p&egrave;re &agrave; la sensibilit&eacute; de son auguste fils; d'Oubril
+avait &eacute;t&eacute; d&eacute;sapprouv&eacute; de sa cour pour l'avoir re&ccedil;ue. Je venais de
+rentrer au minist&egrave;re quand survint la note en r&eacute;ponse de la part de la
+Russie: elle demandait l'&eacute;vacuation du royaume de Naples, une indemnit&eacute;
+au roi de Sardaigne, et l'&eacute;vacuation du nord de l'Allemagne. &laquo;Voil&agrave;,
+dis-je &agrave; l'empereur, qui &eacute;quivaut &agrave; une d&eacute;claration de guerre.&mdash;Non, me
+r&eacute;pondit-il, pas encore; ils n'y entendent rien; il n'y a que ce fou de
+roi de Su&egrave;de qui s'entende r&eacute;ellement avec l'Angleterre contre moi;
+d'ailleurs ils ne peuvent rien faire sans l'Autriche, et vous savez que
+j'ai &agrave; Vienne un parti plus fort que le parti anglais.&mdash;Mais ne
+craignez-vous pas, lui dis-je, que ce parti ne vous &eacute;chappe?...&raquo;&mdash;Avec
+l'aide de Dieu et de mes arm&eacute;es, reprit-il, je ne suis dans le cas de
+craindre personne!&raquo; Paroles qu'il eut soin de consigner plus tard dans
+le <i>Moniteur</i>. Soit que les myst&egrave;res du cabinet aient d&eacute;rob&eacute; les
+transactions subs&eacute;quentes, soit que Napol&eacute;on ait gard&eacute; &agrave; dessein le
+silence avec ses ministres, nous n'e&ucirc;mes connaissance qu'au mois de
+juillet du <i>trait&eacute; de concert</i> sign&eacute; &agrave; Saint-P&eacute;tersbourg le 11 avril.
+D&eacute;j&agrave; l'archiduc Charles quittait la direction des affaires &agrave; Vienne, et
+l'Autriche faisait des pr&eacute;paratifs. On le savait, et pourtant la bonne
+intelligence entre elle et la France ne paraissait pas troubl&eacute;e. M. de
+Talleyrand s'effor&ccedil;ait, aupr&egrave;s du comte de Cobenzel, de dissiper les
+craintes qu'inspirait la pr&eacute;pond&eacute;rance de l'empereur en Italie.
+L'Autriche se pr&eacute;senta d'abord comme m&eacute;diatrice entre les cours de
+Saint-P&eacute;tersbourg et de Paris; mais l'empereur d&eacute;clina sa m&eacute;diation.</p>
+
+<p>Instruit n&eacute;anmoins qu'on poussait avec ardeur les pr&eacute;paratifs militaires
+&agrave; Vienne, il fait signifier, le 15 ao&ucirc;t, qu'il les consid&egrave;re comme
+formant une diversion en faveur de la Grande-Bretagne, ce qui le force &agrave;
+remettre &agrave; un autre temps l'ex&eacute;cution de son projet contre les Anglais,
+et il demande imp&eacute;rieusement que l'Autriche remette ses troupes sur le
+pied de paix. La cour de Vienne, ne pouvant dissimuler plus long-temps,
+publie, le 18, une ordonnance qui met, au contraire, ses troupes sur le
+pied de guerre. Par sa note du 13 septembre elle d&eacute;veloppa une suite de
+plaintes sur les atteintes port&eacute;es aux trait&eacute;s, sur la d&eacute;pendance des
+r&eacute;publiques italiennes suisse et batave; elle s'&eacute;leva surtout contre la
+r&eacute;union des couronnes d'Italie et de France sur la t&ecirc;te de Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>Toutes ces communications rest&egrave;rent envelopp&eacute;es des voiles d'une
+discr&egrave;te diplomatie; et le public, qui n'&eacute;tait occup&eacute; uniquement que du
+projet de descente en Angleterre, vit avec &eacute;tonnement le <i>Moniteur</i> du
+21 septembre annoncer que l'Autriche, sans rupture ni d&eacute;claration
+pr&eacute;alable, venait d'envahir la Bavi&egrave;re.</p>
+
+<p>Quelle heureuse diversion pour l'empereur des Fran&ccedil;ais! elle mettait &agrave;
+couvert son honneur maritime, et vraisemblablement le pr&eacute;servait d'un
+d&eacute;sastre qui l'e&ucirc;t englouti avec son empire naissant.</p>
+
+<p>L'arm&eacute;e se h&acirc;ta d'abandonner les c&ocirc;tes de Boulogne. Elle &eacute;tait
+magnifique, et dans le ravissement de quitter un s&eacute;jour d'inaction et
+d'ennui, pour marcher vers le Rhin.</p>
+
+<p>La ligue europ&eacute;enne avait pour objet de r&eacute;unir contre la France cinq
+cent mille hommes, ou au moins quatre cent mille; savoir: deux cent
+cinquante mille Autrichiens, cent quinze mille Russes et trente-cinq
+mille soldats de la Grande-Bretagne. C'est avec ces forces r&eacute;unies que
+les cabinets se flattaient d'obtenir l'&eacute;vacuation du pays d'Hanovre et
+du nord de l'Allemagne, l'ind&eacute;pendance de la Hollande et de la Suisse,
+le r&eacute;tablissement du roi de Sardaigne et l'&eacute;vacuation de l'Italie.</p>
+
+<p>Au fond, c'&eacute;tait le renversement du nouvel Empire qu'on voulait, avant
+qu'il n'e&ucirc;t acquis toute sa force.</p>
+
+<p>Il faut l'avouer, Napol&eacute;on ne crut pas devoir se reposer uniquement sur
+ses excellentes troupes. Il se rappela ce que dit Machiavel: qu'un
+prince bien avis&eacute; doit &ecirc;tre &agrave; la fois renard et lion<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>. Apr&egrave;s avoir
+bien &eacute;tudi&eacute; son nouveau champ de bataille (car c'&eacute;tait la premi&egrave;re fois
+qu'il guerroyait en Allemagne), il nous dit qu'on verrait incessamment
+que les campagnes de Moreau n'&eacute;taient rien aupr&egrave;s des siennes. En effet
+il s'y prit &agrave; merveille pour d&eacute;sorganiser Mack, qui se laissa p&eacute;trifier
+dans sa position d'Ulm. Tous ses espions furent achet&eacute;s plus ais&eacute;ment
+qu'on ne pense, la plupart s'&eacute;tant d&eacute;j&agrave; laiss&eacute; suborner en Italie, o&ugrave;
+ils n'avaient pas peu contribu&eacute; aux d&eacute;sastres d'Alvenzi et de Wurmser.
+Ici on op&eacute;ra plus en grand, et presque tous les &eacute;tats-majors autrichiens
+furent moralement <i>enfonc&eacute;s</i>. J'avais remis &agrave; Savary, charg&eacute; de la
+direction de l'espionnage au grand quartier-gen&eacute;ral, toutes mes notes
+secr&egrave;tes sur l'Allemagne, et, les mains pleines, il l'exploita v&icirc;te et
+avec succ&egrave;s, &agrave; l'aide du fameux Schulmeister, vrai prot&eacute;e d'exploration
+et de subornation. Une fois toutes les br&ecirc;ches faites, ce devint un jeu
+&agrave; la bravoure de nos soldats et &agrave; l'habilet&eacute; de nos man&oelig;uvres
+d'accomplir les prodiges d'Ulm, du pont de Vienne et d'Austerlitz. Aux
+approches de cette grande bataille, l'empereur Alexandre donna t&ecirc;te
+baiss&eacute;e dans le pi&eacute;ge: s'il l'e&ucirc;t diff&eacute;r&eacute;e de quinze jours, la Prusse
+stimul&eacute;e entrait en ligne.</p>
+
+<p>Ainsi Napol&eacute;on, d'un seul coup, d&eacute;truisit le concert des puissances;
+mais cette belle campagne eut pourtant son revers de m&eacute;daille; je veux
+parler du d&eacute;sastre de Trafalgar, qui acheva de ruiner notre marine et de
+fonder la s&eacute;curit&eacute; insulaire. Ce fut peu de jours apr&egrave;s la capitulation
+d'Ulm, et sur la route de Vienne, que Napol&eacute;on re&ccedil;ut le paquet contenant
+le premier avis de la catastrophe. Berthier me raconta depuis que,
+lisant la d&eacute;p&ecirc;che fatale, assis &agrave; la m&ecirc;me table que Napol&eacute;on, et n'osant
+la lui pr&eacute;senter, il la poussa insensiblement sous ses yeux, avec son
+coude. A peine Napol&eacute;on en eut-il pris connaissance, que se relevant
+courrouc&eacute;, il s'&eacute;cria: &laquo;Je ne puis &ecirc;tre partout!...&raquo; Son agitation fut
+extr&ecirc;me, et Berthier d&eacute;sesp&eacute;ra de le calmer. Napol&eacute;on se vengea de
+l'Angleterre dans les champs d'Austerlitz, &eacute;cartant ainsi les Russes,
+paralysant les Prussiens et dictant des lois dures &agrave; l'Autriche.</p>
+
+<p>Occup&eacute; de la guerre et d'intrigues diplomatiques, il ne lui &eacute;tait gu&egrave;re
+possible, au milieu de ses soldats, de suivre tous les d&eacute;tails de
+l'administration de l'Empire. C'&eacute;tait le Conseil qui gouvernait pendant
+son absence; et, par la hauteur de mes fonctions, je me trouvais, en
+quelque sorte, premier ministre; du moins personne n'&eacute;ludait mon
+influence. Mais il entrait dans les vues de l'empereur de faire croire
+que, dans son camp m&ecirc;me, il savait tout, voyait tout et faisait tout.
+Ses correspondans officieux de Paris s'empressaient de lui adresser,
+entortill&eacute;s dans de belles phrases, tous les menus faits qu'ils
+glanaient &agrave; la suite de mes bulletins de police. Napol&eacute;on voulait
+surtout qu'on e&ucirc;t la bonhommie de croire que dans l'int&eacute;rieur on
+jouissait d'un r&eacute;gime doux et d'une lib&eacute;ralit&eacute; touchante. Ce fut
+d'apr&egrave;s ce motif que, pendant la m&ecirc;me campagne, il affecta de me tancer,
+par la voie du <i>Moniteur</i> et dans ses bulletins, pour avoir refus&eacute; &agrave;
+Collin-d'Harleville l'autorisation d'imprimer une de ses pi&egrave;ces. &laquo;O&ugrave; en
+serions-nous, s'&eacute;cria-t-il hypocritement, s'il fallait avoir la
+permission d'un censeur en France pour imprimer sa pens&eacute;e?&raquo; Moi qui le
+connaissais, je ne vis dans cette boutade qu'un avis indirect pour me
+h&acirc;ter de r&eacute;gulariser la censure et de nommer des censeurs.</p>
+
+<p>Une autre boutade plus grave signala sa rentr&eacute;e dans Paris, le 26
+janvier, apr&egrave;s la paix de Presbourg. Il d&eacute;buta aux Tuileries par une
+explosion de m&eacute;contentement qui rejaillit sur quelques fonctionnaires et
+notamment sur le v&eacute;n&eacute;rable Barb&eacute;-Marbois, au sujet d'un embarras dans
+les paiemens de la Banque, au commencement des hostilit&eacute;s. Cet embarras,
+il l'avait occasionn&eacute; lui-m&ecirc;me par l'enl&egrave;vement, dans les caves de la
+Banque, de cinquante millions. Mis sur le dos des mulets du roi
+Philippe, ces millions contribu&egrave;rent puissamment aux succ&egrave;s prodigieux
+de cette campagne improvis&eacute;e. Mais ne sommes-nous pas encore trop pr&egrave;s
+des &eacute;v&eacute;nemens, pour qu'on puisse, sans inconv&eacute;nient, d&eacute;chirer tous les
+voiles?</p>
+
+<p>La paix de Presbourg rendit Bonaparte ma&icirc;tre de l'Allemagne et de
+l'Italie enti&egrave;re, o&ugrave; il s'empara du royaume de Naples. En dissidence
+avec la cour de Rome, il commen&ccedil;ait d&egrave;s lors &agrave; tourmenter le pape, qui
+nagu&egrave;re &eacute;tait accouru dans sa capitale pour lui donner l'onction sacr&eacute;e.
+Cette paix si glorieuse amena un autre r&eacute;sultat tr&egrave;s-important,
+l'&eacute;rection des &eacute;lectorats de Bavi&egrave;re et de Wurtemberg en royaumes, et le
+mariage de la fille du roi de Bavi&egrave;re avec Eug&egrave;ne Beauharnais, fils
+adoptif de Napol&eacute;on. Tel fut le premier cha&icirc;non de ces alliances qui &agrave;
+la fin perdirent Bonaparte, d&eacute;j&agrave; moins touch&eacute; de sa propre gloire,
+qu'enivr&eacute; de distribuer des couronnes, et de m&ecirc;ler son sang &agrave; celui des
+vieilles dynasties contre lesquelles il s'armait sans cesse.</p>
+
+<p>Dans l'int&eacute;rieur, la bataille d'Austerlitz et le trait&eacute; de paix
+r&eacute;concili&egrave;rent Napol&eacute;on avec l'opinion publique: son aur&eacute;ole de gloire
+commen&ccedil;ait &agrave; &eacute;blouir tous les yeux. Je lui vantai cette heureuse
+am&eacute;lioration de l'esprit public. &laquo;Sire, lui dis-je, Austerlitz a &eacute;branl&eacute;
+la vieille aristocratie; le faubourg Saint-Germain ne conspire plus.&raquo;
+Il en fut enchant&eacute; et m'avoua que dans les batailles, dans les plus
+grands p&eacute;rils, au milieu des d&eacute;serts m&ecirc;me, il avait toujours eu en vue
+l'opinion de Paris, et surtout celle du faubourg St.-Germain. C'&eacute;tait
+Alexandre-le-Grand tournant sans cesse ses regards vers la ville
+d'Ath&egrave;nes.</p>
+
+<p>Aussi v&icirc;mes-nous l'ancienne noblesse affluer aux Tuileries, comme dans
+mon salon, et venir solliciter, postuler des places. Les vieux
+r&eacute;publicains me reprochaient de prot&eacute;ger les nobles. Je n'en changeai
+pourtant pas pour cela mes habitudes; j'avais d'ailleurs un grand but,
+celui d'&eacute;teindre et de fondre tous les partis dans le seul int&eacute;r&ecirc;t du
+gouvernement.</p>
+
+<p>Beaucoup de s&eacute;v&eacute;rit&eacute;, m&ecirc;l&eacute;e d'indulgence, avait pacifi&eacute; les d&eacute;partemens
+de l'Ouest, si long-temps d&eacute;chir&eacute;s par la guerre civile. Nous pouvions
+dire qu'il n'y avait plus ni Vend&eacute;e ni chouannerie. Les r&eacute;calcitrans
+erraient en Angleterre, en petite minorit&eacute;, comme l'&eacute;migration. Beaucoup
+d'anciens chefs s'&eacute;taient soumis de bonne foi; peu s'obstinaient. Il n'y
+avait plus ni organisation ni intrigues dangereuses. L'association
+royaliste de Bordeaux, l'une des plus compactes, &eacute;tait dissoute. Tous
+les agens des Bourbons, dans l'int&eacute;rieur, avaient &eacute;t&eacute; successivement
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute;s ou connus, depuis M. Hyde de Neuville et le chevalier de
+Coigny, jusqu'&agrave; Talon et M. Royer-Colard. On avait trait&eacute; durement
+quelques &eacute;missaires, soup&ccedil;onn&eacute;s d'entreprises hostiles, tels que le
+baron de Larochefoucauld, qui mourut dans une prison d'&eacute;tat. Quant au
+vieillard Talon, arr&ecirc;t&eacute; par Savary dans sa terre du G&acirc;tinais, &agrave; la suite
+d'une d&eacute;lation <i>officieuse</i>, il &eacute;prouva d'abord un traitement si brutal,
+que j'en r&eacute;f&eacute;rai &agrave; l'empereur. Savary fut tanc&eacute;. La fille de Talon,
+tr&egrave;s-int&eacute;ressante personne<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>, toucha tout le monde et contribua
+beaucoup &agrave; l'adoucissement du sort de son p&egrave;re; elle sauva m&ecirc;me des
+papiers importans. Je me pr&ecirc;tais de tout mon c&oelig;ur &agrave; l'all&egrave;gement des
+victimes du royalisme, de m&ecirc;me qu'au soulagement des martyrs des
+opinions r&eacute;publicaines. De ma part, ce syst&egrave;me &eacute;tonna d'abord; il me fit
+ensuite une foule de partisans. Je parus r&eacute;ellement sur la voie d'&eacute;riger
+la police, minist&egrave;re d'inquisition et de s&eacute;v&eacute;rit&eacute;, en un minist&egrave;re de
+douceur et d'indulgence.</p>
+
+<p>Mais un mauvais g&eacute;nie s'en m&ecirc;la; je fus sans cesse contrari&eacute; par la
+jalousie, l'envie et l'intrigue, d'une part; et de l'autre par la
+d&eacute;fiance et les ombrages du ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Se sentant appuy&eacute;e, la faction contre-r&eacute;volutionnaire, couverte du
+masque d'une coterie religieuse et anti-philosophique, se fit un syst&egrave;me
+de d&eacute;nigrer, d'&eacute;carter les hommes de la r&eacute;volution et de circonvenir
+l'empereur. A cet effet, elle envahit les journaux et la litt&eacute;rature,
+voulant par l&agrave; ma&icirc;triser l'opinion publique. Tout en ayant l'air de
+d&eacute;fendre le go&ucirc;t et la bonne litt&eacute;rature, elle faisait &agrave; la r&eacute;volution
+une guerre &agrave; mort, soit dans les feuilletons de Geoffroi, soit dans le
+<i>Mercure</i>. Tout en invoquant le grand si&egrave;cle de la monarchie temp&eacute;r&eacute;e,
+elle travaillait pour un pouvoir sans frein et sans limites. Quant &agrave;
+Napol&eacute;on, il n'attachait d'importance politique, comme organe, qu'au
+<i>Moniteur</i>, croyant en avoir fait la force et l'&acirc;me de son gouvernement,
+ainsi que son interm&eacute;diaire avec l'opinion publique du dedans et du
+dehors. Se voyant imit&eacute; plus ou moins, sous ce point de vue, par les
+autres gouvernemens, il se crut s&ucirc;r de la solidit&eacute; de ce mobile moral.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais cens&eacute; le r&eacute;gulateur de l'esprit public et des journaux qui en
+&eacute;taient les organes, et j'avais m&ecirc;me des bureaux o&ugrave; l'on s'en occupait.
+Mais on ne manqua pas de repr&eacute;senter que c'&eacute;tait me donner trop de force
+et de puissance. On mit hors de ma tutelle le <i>journal des D&eacute;bats</i>, qui
+eut pour censeur et pour directeur un de mes ennemis personnels<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>. On
+crut me donner une fiche de consolation en me laissant arracher le
+<i>Mercure</i> &agrave; la coterie qui l'exploitait au profit de la
+contre-r&eacute;volution. Mais le syst&egrave;me de me ravir les journaux n'en
+pr&eacute;valut pas moins dans le cabinet, et je fus bient&ocirc;t r&eacute;duit au
+<i>Publiciste</i> de Suard et &agrave; la <i>D&eacute;cade philosophique</i> de Ginguen&eacute;.</p>
+
+<p>Le cr&eacute;dit de Fontanes n'ayant fait que s'accro&icirc;tre depuis son av&egrave;nement
+&agrave; la pr&eacute;sidence du Corps l&eacute;gislatif, il poussa tant qu'il put ses amis
+dans les avenues du pouvoir. M. Mol&eacute;, son adepte, h&eacute;ritier d'un nom
+parlementaire illustre, donna ses <i>Essais de morale et de politique</i>.
+C'&eacute;tait l'apologie la plus inconvenante du despotisme, tel qu'on
+l'exerce &agrave; Maroc. Fontanes fit le plus grand &eacute;loge de cet &eacute;crit dans le
+<i>journal des D&eacute;bats</i>; je m'en plaignis. L'empereur bl&acirc;ma publiquement
+Fontanes, qui s'excusa sur le d&eacute;sir d'encourager un <i>si beau talent dans
+un si beau nom</i>. Ce fut &agrave; ce sujet que l'empereur lui dit: &laquo;Pour Dieu!
+M. de Fontanes, laissez-nous au moins la r&eacute;publique des lettres.&raquo;</p>
+
+<p>Mais c'&eacute;tait un jeu jou&eacute;; le jeune adepte de l'orateur imp&eacute;rial fut
+nomm&eacute; presqu'imm&eacute;diatement auditeur au Conseil d'&eacute;tat, puis ma&icirc;tre des
+requ&ecirc;tes et ministre <i>in petto</i>.</p>
+
+<p>Il faut convenir aussi que l'empereur se laissait prendre volontiers &agrave;
+l'amorce du prestige des noms de l'ancien r&eacute;gime, de m&ecirc;me qu'il se
+laissait s&eacute;duire par la magie de l'&eacute;loquence de Fontanes, qui le louait
+avec noblesse, lorsque tant d'autres ne lui offraient qu'un encens
+grossier.</p>
+
+<p>On se fera une id&eacute;e de la disposition de l'esprit public d'alors et de
+la direction de la litt&eacute;rature, quand on saura que cette m&ecirc;me ann&eacute;e
+parut une histoire de la Vend&eacute;e, o&ugrave; les Vend&eacute;ens &eacute;taient repr&eacute;sent&eacute;s
+comme des h&eacute;ros, et les r&eacute;publicains comme des incendiaires et des
+brigands; ce n'est pas tout: cette histoire, regard&eacute;e comme impartiale,
+fut pr&eacute;conis&eacute;e, enlev&eacute;e, et fit fureur dans le monde. Tous les hommes de
+la r&eacute;volution en furent indign&eacute;s. Il me fallut intervenir pour faire
+mettre au jour un antidote capable de corriger les r&eacute;cits de l'historien
+des d&eacute;trousseurs de diligences<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p>
+
+<p>Cependant ils allaient &ecirc;tre immenses les r&eacute;sultats et les avantages
+politiques d'Austerlitz et de Presbourg. D'abord Joseph Bonaparte fut,
+par d&eacute;cret imp&eacute;rial, proclam&eacute; roi des Deux-Siciles, le Moniteur ayant
+annonc&eacute; pr&eacute;alablement que la dynastie qui occupait ce tr&ocirc;ne avait <i>cess&eacute;
+de r&eacute;gner</i>. Presqu'aussit&ocirc;t Louis Bonaparte fut proclam&eacute; roi de
+Hollande, couronne &agrave; envier sans doute, mais qui, pour lui, ne put le
+d&eacute;dommager de ses ennuis domestiques. Murat eut le grand duch&eacute; de Berg.
+Les principaut&eacute;s de Lucques et de Guastalla furent donn&eacute;es, en cadeau,
+l'une &agrave; Elisa, l'autre &agrave; Pauline. Le duch&eacute; de Plaisance &eacute;chut &agrave; Lebrun;
+celui de Parme &agrave; Cambac&eacute;r&egrave;s, et plus tard la principaut&eacute; de Neuch&acirc;tel
+fut donn&eacute;e &agrave; Berthier.</p>
+
+<p>Dans un conseil priv&eacute;, Napol&eacute;on nous avait annonc&eacute; qu'il pr&eacute;tendait
+disposer souverainement de ses conqu&ecirc;tes pour cr&eacute;er des grands de
+l'Empire et une nouvelle noblesse. L'avouerai-je? lorsque, dans un
+conseil plus nombreux, il proposa la question de savoir si
+l'&eacute;tablissement des titres h&eacute;r&eacute;ditaires &eacute;tait contraire aux principes de
+l'&eacute;galit&eacute; que nous professions presque tous, nous r&eacute;pond&icirc;mes
+n&eacute;gativement. En effet, l'Empire &eacute;tant une nouvelle monarchie, la
+cr&eacute;ation de grands officiers, de grands dignitaires, et le renfort d'une
+nouvelle noblesse nous parurent indispensables. Il s'agissait,
+d'ailleurs, de r&eacute;concilier la France ancienne avec la France nouvelle,
+et de faire dispara&icirc;tre les restes de la f&eacute;odalit&eacute;, en rattachant les
+id&eacute;es de noblesse aux services rendus &agrave; l'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>D&egrave;s le 30 mars, parut un d&eacute;cret imp&eacute;rial, que Napol&eacute;on se contenta de
+faire communiquer au S&eacute;nat, et qui &eacute;rigeait en duch&eacute;s, grands fiefs de
+l'Empire, la Dalmatie, l'Istrie, le Frioul, Cadore, Bellune, Conegliano,
+Tr&eacute;vise, Feltre, Bassano, Vicence, Padoue et Rovigo; Napol&eacute;on se
+r&eacute;servant d'en donner l'investiture &agrave; titre h&eacute;r&eacute;ditaire. C'est aux
+contemporains &agrave; juger ceux qui furent du petit nombre des &eacute;lus.</p>
+
+<p>Cr&eacute;&eacute; prince de B&eacute;n&eacute;vent, le ministre Talleyrand poss&eacute;da cette
+principaut&eacute; comme <i>fief</i> imm&eacute;diat de la couronne imp&eacute;riale. J'eus aussi
+un assez bon billet dans cette loterie; je ne tardai pas &agrave; prendre rang,
+sous le titre de duc d'Otrante, parmi les principaux feudataires de
+l'Empire.</p>
+
+<p>Jusque-l&agrave;, toute fusion ou amalgame de l'ancienne noblesse avec les
+chefs de la r&eacute;volution e&ucirc;t &eacute;t&eacute; frapp&eacute;e de r&eacute;probation par l'opinion
+publique. Mais la cr&eacute;ation de nouveaux titres et d'une noblesse
+nationale effa&ccedil;a la d&eacute;marcation et fit na&icirc;tre de nouvelles m&oelig;urs dans
+les hautes classes.</p>
+
+<p>Une affaire plus importante, la dissolution du corps germanique, fut
+aussi la cons&eacute;quence de l'extension prodigieuse de l'Empire. En juillet
+parut le trait&eacute; de la conf&eacute;d&eacute;ration du Rhin. Quatorze princes allemands
+d&eacute;clar&egrave;rent leur s&eacute;paration du corps germanique et leur nouvelle
+conf&eacute;d&eacute;ration, sous le protectorat de l'empereur des Fran&ccedil;ais. Ce
+nouvel acte f&eacute;d&eacute;ratif, pr&eacute;par&eacute; avec adresse, avait surtout pour objet
+d'isoler la Prusse, et de resserrer le joug impos&eacute; aux Allemands.</p>
+
+<p>Ceci et les nuages qui s'&eacute;levaient entre la France et la Prusse firent
+d&eacute;masquer la Russie, dont la diplomatie avait paru &eacute;quivoque. Elle
+refusa de ratifier le trait&eacute; de paix conclu r&eacute;cemment, d'apr&egrave;s le motif
+que son envoy&eacute; s'&eacute;tait &eacute;cart&eacute; de ses instructions. Dans ses
+tergiversations, nous ne v&icirc;mes qu'une ruse pour gagner du temps.</p>
+
+<p>Depuis la mort de Williams Pitt, conduit au tombeau par le chagrin des
+d&eacute;sastres de la derni&egrave;re coalition, l'Angleterre n&eacute;gociait sous les
+auspices de Charles Fox, qui avait repris le timon des affaires. On
+croyait pouvoir tout attendre d'un minist&egrave;re improbateur des coalitions
+form&eacute;es pour r&eacute;tablir en France l'ancien gouvernement.</p>
+
+<p>Dans ces entrefaites vint &agrave; &eacute;clater la guerre de Prusse, guerre mitonn&eacute;e
+depuis Austerlitz, et moins provoqu&eacute;e par les conseils du cabinet que
+par les faiseurs de M&eacute;moires clandestins. D'avance ils avaient
+repr&eacute;sent&eacute; la monarchie prussienne pr&ecirc;te &agrave; tomber d'un souffle comme un
+ch&acirc;teau de cartes. J'ai lu plusieurs de ces M&eacute;moires, un entr'autres
+artificieusement r&eacute;dig&eacute; par Montgaillard, alors aux grands gages. Je
+puis dire que, pendant les trois derniers mois, cette guerre fut
+pr&eacute;par&eacute;e comme un coup de th&eacute;&acirc;tre; toutes les chances, toutes les
+vicissitudes en furent exactement pes&eacute;es et calcul&eacute;es.</p>
+
+<p>Je trouvai triste, pour la dignit&eacute; des couronnes, de voir un cabinet si
+mal tenu. La monarchie prussienne, dont il aurait d&ucirc; &ecirc;tre la sauvegarde,
+d&eacute;pendait de l'astuce de quelques intrigans et du mouvement de quelques
+subsides, avec lesquels nous jouions &agrave; la hausse et &agrave; la baisse &agrave;
+volont&eacute;. J&eacute;na! l'histoire d&eacute;voilera un jour tes causes secr&egrave;tes. Le
+d&eacute;lire caus&eacute; par le r&eacute;sultat prodigieux de la campagne de Prusse acheva
+d'enivrer la France. Elle s'enorgueillit d'avoir &eacute;t&eacute; salu&eacute;e du nom de
+grande nation par son empereur, triomphant du g&eacute;nie de Fr&eacute;d&eacute;ric et de
+son ouvrage.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on se crut le fils du Destin, appel&eacute; pour briser tous les
+sceptres. Plus de paix ni tr&egrave;ve avec l'Angleterre; rupture des
+n&eacute;gociations; mort de Charles Fox; d&eacute;part de lord Lauderdale; arrogance
+du triomphateur. L'id&eacute;e de d&eacute;truire la puissance anglaise comme seul
+obstacle &agrave; la monarchie universelle, devint son id&eacute;e fixe. C'est dans ce
+but qu'il fonda le <i>syst&egrave;me continental</i>, dont le premier d&eacute;cret fut
+dat&eacute; de Berlin. Napol&eacute;on &eacute;tait convaincu qu'en tarissant &agrave; l'Angleterre
+tous ses d&eacute;bouch&eacute;s, il la r&eacute;duirait &agrave; la phthisie et &agrave; subir la
+catastrophe. Il pensait non-seulement &agrave; la soumettre, mais encore &agrave; la
+d&eacute;truire.</p>
+
+<p>Peu susceptible d'illusion, et &agrave; port&eacute;e de tout voir et de tout savoir,
+je pressentis les malheurs des peuples et leur r&eacute;action plus ou moins
+prochaine. Ce fut bien pis quand il n'y eut plus de doute qu'il fallait
+aller se mesurer avec les Russes. La bataille d'Eylau, sur laquelle
+j'eus des d&eacute;tails particuliers, me fit fr&eacute;mir. L&agrave;, tout avait &eacute;t&eacute;
+disput&eacute; et balanc&eacute;. Ce n'&eacute;taient plus des capucins de cartes qui
+tombaient comme &agrave; Ulm, &agrave; Austerlitz, &agrave; J&eacute;na. Le spectacle &eacute;tait aussi
+imposant que terrible; il fallait se battre corps &agrave; corps, &agrave; trois cents
+lieues du Rhin. Je pris la plume et j'&eacute;crivis &agrave; Napol&eacute;on &agrave; peu pr&egrave;s dans
+les m&ecirc;mes termes dont je m'&eacute;tais servi avant Marengo, mais avec plus de
+d&eacute;veloppemens, car la situation &eacute;tait plus compliqu&eacute;e. Je lui dis que
+nous &eacute;tions s&ucirc;rs de maintenir la tranquillit&eacute; dans Paris et dans toute
+la France; que l'Autriche ne bougerait pas; que l'Angleterre h&eacute;sitait de
+s'engager avec la Russie, dont le cabinet lui paraissait chanceux; mais
+que la perte d'une bataille entre la Vistule et le Ni&eacute;men pouvait tout
+compromettre; que le d&eacute;cret de Berlin froissait beaucoup trop
+d'int&eacute;r&ecirc;ts, et qu'en faisant la guerre aux rois il fallait se garder de
+la faire aux peuples pour ne pas les irriter. Je le suppliai, dans les
+termes les plus pressans, d'employer tout son g&eacute;nie, tous ses &eacute;l&eacute;mens de
+destruction et de captation, pour amener une paix prompte et glorieuse
+comme toutes celles dont nous avions &eacute;t&eacute; redevables &agrave; sa fortune. Il me
+comprit; mais il lui fallait gagner encore une bataille.</p>
+
+<p>L&agrave;, et &agrave; compter d'Eylau, il fut vraiment avis&eacute; et habile; fort de
+conception, fort de caract&egrave;re, poursuivant son but avec constance: celui
+de dominer le cabinet russe. Rien d'essentiel ne lui &eacute;chappait; il
+surveillait l'int&eacute;rieur, et avait l'&oelig;il &agrave; tout. Beaucoup d'intrigues
+furent nou&eacute;es contre lui sur le continent, mais sans succ&egrave;s. On vint de
+Londres t&acirc;ter Paris; on vint me t&acirc;ter moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Qu'on se figure le cabinet anglais donnant dans le panneau de notre
+police, m&ecirc;me apr&egrave;s les mystifications de Dracke et de Spencer-Smith;
+qu'on se figure lord Howick, ministre des affaires &eacute;trang&egrave;res, me
+d&eacute;p&ecirc;chant un &eacute;missaire charg&eacute; d'instructions secr&egrave;tes, et porteur d'une
+lettre pour moi renferm&eacute;e dans les n&oelig;uds d'une canne. Ce ministre me
+faisait demander deux passe-ports en blanc, pour deux n&eacute;gociateurs
+charg&eacute;s d'ouvrir avec moi une n&eacute;gociation myst&eacute;rieuse. Mais son
+&eacute;missaire s'&eacute;tant ouvert imprudemment &agrave; l'agent de la pr&eacute;fecture,
+Perlet, vil instrument de toute cette machination, le bambou de Vitel
+fut ouvert, et une fois la mission connue avec le secret, ce malheureux
+jeune homme ne put &eacute;viter la peine de mort.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait impossible qu'une telle affaire ne laiss&acirc;t pas quelqu'ombrage
+dans l'esprit de Napol&eacute;on; il devait en inf&eacute;rer au moins qu'on avait
+l'id&eacute;e, dans l'&eacute;tranger, qu'il &eacute;tait possible d'essayer d'intriguer
+aupr&egrave;s de moi, et que j'&eacute;tais homme &agrave; tout &eacute;couter, &agrave; tout recueillir,
+sauf &agrave; me d&eacute;cider selon les temps. Ce ne fut pas d'ailleurs la derni&egrave;re
+ouverture de ce genre qu'on crut pouvoir tenter, car tel &eacute;tait
+l'aveuglement des hommes qui circonvenaient le cabinet de Saint-James,
+dans l'int&eacute;r&ecirc;t de la contre-r&eacute;volution, qu'ils se persuad&egrave;rent que je
+n'&eacute;tais pas &eacute;loign&eacute; de travailler dans l'int&eacute;r&ecirc;t des Bourbons et de
+trahir Bonaparte. Ceci &eacute;tait uniquement fond&eacute; sur l'opinion g&eacute;n&eacute;ralement
+r&eacute;pandue qu'au lieu de pers&eacute;cuter les royalistes dans l'int&eacute;rieur, je
+cherchais, au contraire, &agrave; les garantir et &agrave; les prot&eacute;ger; qu'en outre,
+on &eacute;tait toujours le bien venu quand on s'adressait directement &agrave; moi,
+pour toutes esp&egrave;ces de r&eacute;v&eacute;lations et de confidences.</p>
+
+<p>Ce fut au point que peu de mois apr&egrave;s la mort de Vitel, ayant pris sur
+mon bureau une lettre cachet&eacute;e, adress&eacute;e &agrave; <i>moi seul</i>, je l'ouvris et je
+la trouvai si pressante, que j'accordai l'audience particuli&egrave;re qu'on me
+demandait pour le lendemain. Cette lettre &eacute;tait souscrite d'un nom
+emprunt&eacute;, mais tr&egrave;s-connu dans l'&eacute;migration, et je crus r&eacute;ellement que
+le signataire &eacute;tait la personne qui voulait s'ouvrir &agrave; moi. Mais quelle
+fut ma surprise, quand cet homme plein d'audace, dou&eacute; d'un langage
+persuasif, &eacute;talant les formes les plus distingu&eacute;es, m'avoua sa
+supercherie et osa se d&eacute;clarer devant moi l'agent des Bourbons et
+l'envoy&eacute; du cabinet anglais. Dans un expos&eacute; chaud et rapide, il &eacute;tablit
+la fragilit&eacute; de la puissance de Napol&eacute;on, sa prochaine d&eacute;cadence
+(c'&eacute;tait au commencement de la guerre d'Espagne) et sa chute in&eacute;vitable!
+Partant de l&agrave;, il finit par me conjurer, dans l'int&eacute;r&ecirc;t de la France et
+de la paix du monde, de me joindre &agrave; la bonne cause, pour d&eacute;tourner la
+nation de l'ab&icirc;me...; toutes les garanties qu'il &eacute;tait possible
+d'imaginer me furent offertes. Et qui &eacute;tait cet homme? le comte Dach&eacute;,
+ancien capitaine de la marine royale. &laquo;Malheureux! lui dis-je, c'est &agrave;
+la faveur d'un subterfuge que vous vous &ecirc;tes introduit dans mon
+cabinet...&mdash;Oui, s'&eacute;cria-t-il, ma vie est dans vos mains, et, s'il le
+faut, j'en ferai volontiers le sacrifice pour mon Dieu et pour mon
+roi!&mdash;Non, repris-je; vous &ecirc;tes assis sur mon foyer, et je ne violerai
+pas l'hospitalit&eacute; du malheur; car, comme homme, et non comme magistrat,
+je puis pardonner &agrave; l'exc&egrave;s de votre &eacute;garement et &agrave; votre d&eacute;marche
+insens&eacute;e. Je vous accorde vingt-quatre heures pour vous &eacute;loigner de
+Paris; mais je vous d&eacute;clare que des ordres s&eacute;v&egrave;res seront donn&eacute;s pour
+que, pass&eacute; ce terme, vous soyez arr&ecirc;t&eacute; partout o&ugrave; l'on pourra vous
+d&eacute;couvrir et vous saisir. Je sais d'o&ugrave; vous venez; je connais votre
+ligne de correspondance; ainsi souvenez-vous bien que ceci n'est qu'une
+tr&egrave;ve de vingt-quatre heures; et encore ne pourrais-je pas vous sauver
+dans ce court espace de temps, si d'autres que moi ont eu connaissance
+de votre secret et de votre d&eacute;marche.&raquo; Il me protesta que personne au
+monde n'en avait la moindre id&eacute;e, ni dans l'&eacute;tranger ni en France; et
+que ceux m&ecirc;mes qui l'avaient re&ccedil;u sur la c&ocirc;te ignoraient qu'il se f&ucirc;t
+hasard&eacute; jusqu'&agrave; Paris. &laquo;Eh bien, lui dis-je, je vous donne vingt-quatre
+heures: partez.</p>
+
+<p>J'eusse manqu&eacute; &agrave; mes devoirs, en ne rendant pas compte &agrave; l'empereur de
+ce qui venait de se passer. La seule variante que je me permis fut la
+supposition d'un court sauf-conduit qu'aurait pr&eacute;alablement obtenu de
+moi le comte Dach&eacute;, sous pr&eacute;texte de r&eacute;v&eacute;lations importantes qu'il ne
+voulait faire qu'&agrave; moi seul. Cette variante &eacute;tait indispensable; car
+j'&eacute;tais s&ucirc;r que Napol&eacute;on aurait d&eacute;sapprouv&eacute; ma g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; et y aurait
+m&ecirc;me vu quelque chose de louche. Ind&eacute;pendamment des ordres de la police,
+il en donna lui-m&ecirc;me, de son cabinet, de tr&egrave;s-rigoureux, tant il
+redoutait, dans ses ennemis, l'&eacute;nergie et le caract&egrave;re. Toutes les
+polices furent mises aux trousses du malheureux comte, et l'on s'acharna
+tellement, qu'au moment de se rembarquer pour Londres, sur la c&ocirc;te du
+Calvados, il p&eacute;rit d'une mort affreuse, trahi par une femme dont le nom
+est aujourd'hui en ex&eacute;cration dans son ancien parti.</p>
+
+<p>On sent bien qu'une mission si hasard&eacute;e et si p&eacute;rilleuse n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; ni
+donn&eacute;e, ni remplie imm&eacute;diatement apr&egrave;s les n&eacute;gociations et le trait&eacute; de
+Tilsitt, glorieux r&eacute;sultat de la victoire de Friedland.</p>
+
+<p>Il me reste &agrave; caract&eacute;riser cette grande &eacute;poque de la vie politique de
+Napol&eacute;on. L'&eacute;v&eacute;nement &eacute;tait de nature &agrave; fasciner tous les esprits. La
+vieille aristocratie en fut subjugu&eacute;e. <i>Que n'est-il l&eacute;gitime</i>?
+disait-on dans le faubourg Saint-Germain. &laquo;Alexandre et Napol&eacute;on se
+rapprochent, la guerre cesse, et cent millions d'hommes sont en repos.&raquo;
+On crut &agrave; cette niaiserie et l'on ne vit pas que le <i>duumvirat</i> de
+Tilsitt n'&eacute;tait qu'un trait&eacute; simul&eacute; de partage du monde entre deux
+potentats et deux Empires qui, une fois en point de contact, finiraient
+par s'entrechoquer.</p>
+
+<p>Dans le trait&eacute; secret, Alexandre et Napol&eacute;on se partageaient le monde
+continental: tout le midi de l'Europe &eacute;tait abandonn&eacute; &agrave; Napol&eacute;on, d&eacute;j&agrave;
+ma&icirc;tre de l'Italie et arbitre de l'Allemagne, poussant ses avant-postes
+jusqu'&agrave; la Vistule, et &eacute;levant Dantzick comme l'une de ses places
+d'armes les plus formidables.</p>
+
+<p>De retour &agrave; Saint-Cloud, le 27 juillet, il y fut l'objet des plus fades
+et des plus extravagantes adulations, de la part de tous les organes des
+autorit&eacute;s premi&egrave;res. Je voyais chaque jour le progr&egrave;s de l'enivrement
+alt&eacute;rer ce grand caract&egrave;re; il devenait bien plus r&eacute;serv&eacute; avec ses
+ministres. Huit jours apr&egrave;s son retour, il fit des changemens
+remarquables dans le minist&egrave;re. Il donna le porte-feuille de la guerre
+au g&eacute;n&eacute;ral Clarke, depuis duc de Feltre, et celui de l'int&eacute;rieur &agrave;
+Cretet, alors simple conseiller d'&eacute;tat; Berthier fut fait
+vice-conn&eacute;table. Mais ce qui &eacute;tonna le plus, ce fut de voir passer le
+porte-feuille des relations ext&eacute;rieures &agrave; Champagny, depuis duc de
+Cadore. &Ocirc;ter &agrave; M. de Talleyrand ce d&eacute;partement, c'&eacute;tait un signe de
+disgr&acirc;ce, mais qui fut color&eacute;e par de nouvelles faveurs purement
+honorifiques. M. de Talleyrand fut promu vice-grand-&eacute;lecteur; ce qui ne
+laissa pas de pr&ecirc;ter aux quolibets. Il est s&ucirc;r qu'un dissentiment
+d'opinion sur les projets relatifs &agrave; l'Espagne fut la principale cause
+de sa disgr&acirc;ce; mais cet important objet n'avait encore &eacute;t&eacute; trait&eacute; que
+d'une mani&egrave;re confidentielle entre l'empereur et lui. A cette &eacute;poque, il
+n'en avait pas encore &eacute;t&eacute; question au conseil, du moins en ma pr&eacute;sence.
+Mais j'en p&eacute;n&eacute;trai le myst&egrave;re avant m&ecirc;me le trait&eacute; secret de
+Fontainebleau, qui n'eut lieu qu'&agrave; la fin d'octobre. De m&ecirc;me que celui
+de Presbourg, le trait&eacute; de Tilsitt fut marqu&eacute; d'abord par l'&eacute;rection
+d'un nouveau royaume d&eacute;volu &agrave; J&eacute;r&ocirc;me, au sein de l'Allemagne. On y
+installa ce roi &eacute;colier sous la tutelle des pr&eacute;cepteurs que lui assigna
+son fr&egrave;re, qui se r&eacute;serva la haute main dans la direction politique du
+nouveau roi tributaire.</p>
+
+<p>Vers cette &eacute;poque on apprit le succ&egrave;s de l'attaque de Copenhague par les
+Anglais, ce qui fut un premier d&eacute;rangement aux stipulations secr&egrave;tes de
+Tilsitt, en vertu desquelles la marine du Danemarck devait &ecirc;tre mise &agrave;
+la disposition de la France. Depuis la catastrophe de Paul I<sup>er</sup>, je
+n'avais pas revu Napol&eacute;on s'abandonner &agrave; de plus violens transports. Ce
+qui le frappa le plus dans ce vigoureux coup de main, ce fut la
+promptitude de la r&eacute;solution du minist&egrave;re anglais. Il soup&ccedil;onna une
+nouvelle infid&eacute;lit&eacute; dans le secret de son cabinet, et me chargea de
+v&eacute;rifier si cela tenait au d&eacute;pit d'une r&eacute;cente disgr&acirc;ce. Je lui
+repr&eacute;sentai de nouveau combien il &eacute;tait difficile, dans un si t&eacute;n&eacute;breux
+d&eacute;dale, de rien p&eacute;n&eacute;trer autrement que par instinct et par conjecture:
+&laquo;Il faudrait, lui dis-je, que les tra&icirc;tres voulussent se trahir
+eux-m&ecirc;mes, car la police ne sait jamais que ce qu'on lui dit, et ce que
+le hasard lui d&eacute;couvre est peu de chose.&raquo; J'eus &agrave; ce sujet une
+conf&eacute;rence curieuse et v&eacute;ritablement historique avec un personnage qui a
+surv&eacute;cu et qui survit &agrave; tout; mais ma position actuelle ne me permet pas
+d'en r&eacute;v&eacute;ler les d&eacute;tails.</p>
+
+<p>Les affaires de l'int&eacute;rieur march&egrave;rent dans le syst&egrave;me des plans
+relatifs au dehors, et qui commen&ccedil;aient &agrave; se d&eacute;velopper. Le 18
+septembre, furent supprim&eacute;s enfin les restes du Tribunat, non que la
+troupe r&eacute;duite des tribuns e&ucirc;t rien d'hostile, mais parce qu'il entrait
+dans les desseins de l'empereur de supprimer la discussion pr&eacute;alable des
+lois; elle ne devait plus avoir lieu que par commissaires.</p>
+
+<p>Ici va s'ouvrir la m&eacute;morable ann&eacute;e 1808, &eacute;poque d'une nouvelle &egrave;re, o&ugrave;
+commence &agrave; p&acirc;lir l'&eacute;toile de Napol&eacute;on. J'eus enfin une connaissance
+confidentielle de l'arri&egrave;re-pens&eacute;e qui venait de dicter le trait&eacute; secret
+de Fontainebleau et l'invasion du Portugal. Napol&eacute;on m'avoua que les
+Bourbons d'Espagne et la maison de Bragance allaient cesser de r&eacute;gner.
+&laquo;Passe pour le Portugal, lui dis-je, qui est bien r&eacute;ellement une colonie
+anglaise; mais quant &agrave; l'Espagne, vous n'avez point &agrave; vous en plaindre;
+ces Bourbons-l&agrave; sont et seront tant que vous voudrez vos tr&egrave;s-humbles
+pr&eacute;fets. Ne vous m&eacute;prenez-vous pas d'ailleurs sur les dispositions des
+peuples de la P&eacute;ninsule? Prenez garde; vous y avez beaucoup de
+partisans, il est vrai; mais parce qu'on vous y regarde comme un grand
+et puissant potentat, comme un ami et un alli&eacute;. Si vous vous d&eacute;clarez
+sans motif contre la maison r&eacute;gnante; si, &agrave; la faveur de ses dissensions
+domestiques, vous renouvelez la fable de l'hu&icirc;tre et des plaideurs, il
+faudra vous d&eacute;clarer contre la plus grande partie de la population. Et,
+vous ne devez pas l'ignorer, l'Espagnol n'est pas un peuple flegmatique
+comme l'Allemand; il tient &agrave; ses m&oelig;urs, &agrave; son gouvernement, &agrave; ses
+vieilles habitudes; il ne faut pas juger de la masse de la nation par
+les sommit&eacute;s de la soci&eacute;t&eacute;, qui sont l&agrave;, comme partout ailleurs,
+corrompues et peu patriotiques. Encore une fois, prenez garde de
+transformer un royaume tributaire en une nouvelle Vend&eacute;e.&mdash;Que
+dites-vous? reprit-il; tout ce qui est raisonnable en Espagne m&eacute;prise le
+gouvernement; le prince de la Paix, v&eacute;ritable maire du palais, est en
+horreur &agrave; la nation; c'est un gredin qui m'ouvrira lui-m&ecirc;me les portes
+de l'Espagne. Quant &agrave; ce ramas de canaille dont vous me parlez, qui est
+encore sous l'influence des moines et des pr&ecirc;tres, une vol&eacute;e de coups de
+canon la dispersera. Vous avez vu cette Prusse militaire, cet h&eacute;ritage
+du grand Fr&eacute;d&eacute;ric, tomber devant mes arm&eacute;es comme une vieille masure;
+eh bien, vous verrez l'Espagne entrer dans ma main sans s'en douter, et
+s'en applaudir ensuite; j'y ai un parti immense. J'ai r&eacute;solu de
+continuer dans ma propre dynastie le syst&egrave;me de famille de Louis <span class="smcap">xiv</span>, et
+d'unir l'Espagne aux destin&eacute;es de la France; je veux saisir l'occasion
+unique que me pr&eacute;sente la fortune de r&eacute;g&eacute;n&eacute;rer l'Espagne, de l'enlever &agrave;
+l'Angleterre et de l'unir intimement &agrave; mon syst&egrave;me. Songez que le soleil
+ne se couche jamais dans l'immense h&eacute;ritage de Charles-Quint, et que
+j'aurai l'Empire des deux Mondes.&raquo;</p>
+
+<p>Je vis que c'&eacute;tait un dessein arr&ecirc;t&eacute;, que tous les conseils de la raison
+n'y feraient rien, et qu'il n'y avait plus qu'&agrave; laisser aller le
+torrent. Toutefois, je crus devoir ajouter que je suppliai Sa Majest&eacute; de
+bien examiner dans sa sagesse si tout ce qui se passait n'&eacute;tait pas un
+jeu jou&eacute;; si le Nord ne cherchait pas &agrave; le pr&eacute;cipiter sur le Midi, comme
+diversion utile, et dans l'arri&egrave;re-pens&eacute;e de renouer en temps opportun
+avec l'Angleterre, afin de prendre l'Empire entre deux feux. &laquo;Voil&agrave; bien
+un ministre de la police, s'&eacute;cria-t-il, qui se d&eacute;fie de tout, qui ne
+croit &agrave; rien de bon ni &agrave; rien de bien! Je suis s&ucirc;r d'Alexandre, qui est
+de tr&egrave;s-bonne foi; j'exerce maintenant sur lui une sorte de charme,
+ind&eacute;pendamment de la garantie que m'offrent ses entours, dont je suis
+&eacute;galement s&ucirc;r.&raquo; Ici Napol&eacute;on me r&eacute;p&eacute;ta tout ce que j'avais entendu dire
+de futile par sa suite sur l'abouchement de Tilsitt et sur le subit
+amour de la cour de Russie pour l'empereur et les siens; il n'oublia pas
+les cajoleries au moyen desquelles il croyait avoir captiv&eacute; le grand-duc
+Constantin lui-m&ecirc;me, qui, disait-on, n'y avait pas tenu de s'entendre
+dire qu'il &eacute;tait le prince le mieux habill&eacute; de l'Europe, et qu'il avait
+les plus belles cuisses du monde.</p>
+
+<p>Ces &eacute;panchemens ne me furent pas inutiles. Voyant Napol&eacute;on en bonne
+humeur, je lui reparlai en faveur de plusieurs personnes pour lesquelles
+je m'int&eacute;ressai particuli&egrave;rement, et qui toutes furent plac&eacute;es d'une
+mani&egrave;re avantageuse. Il commen&ccedil;ait &agrave; &ecirc;tre plus content du faubourg
+St.-Germain, et tout en approuvant ma mani&egrave;re large de faire la police
+avec l'ancienne aristocratie, il me dit qu'il y avait, du c&ocirc;t&eacute; de
+Bordeaux, deux familles<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a> que je regardais comme r&eacute;calcitrantes et
+dangereuses, mais qu'il voulait qu'on les laiss&acirc;t tranquilles,
+c'est-&agrave;-dire qu'on les surveill&acirc;t sans inquisition. &laquo;Vous m'avez dit
+souvent que vous deviez &ecirc;tre comme moi le m&eacute;diateur entre l'ancien et le
+nouvel ordre de choses: c'est votre mission; car voil&agrave;, en effet, ma
+politique dans l'int&eacute;rieur. Mais quant au dehors, ne vous en m&ecirc;lez pas;
+laissez-moi faire, et surtout n'allez pas vouloir d&eacute;fendre le pape; ce
+serait par trop ridicule de votre part; laissez-en le soin &agrave; M. de
+Talleyrand qui lui a l'obligation d'&ecirc;tre aujourd'hui s&eacute;culier et de
+poss&eacute;der une belle femme en l&eacute;gitime mariage.&raquo; Je me mis &agrave; rire, et,
+reprenant mon porte-feuille, je fis place au ministre de la marine.</p>
+
+<p>Ce que Napol&eacute;on venait de me dire sur le pape, faisait allusion &agrave; ses
+diff&eacute;rends avec le Saint-Si&egrave;ge, qui remontaient en 1805 et
+s'aggravaient tous les jours. L'entr&eacute;e de nos troupes dans Rome vint
+co&iuml;ncider avec l'invasion de la P&eacute;ninsule. Pie <span class="smcap">vii</span> lan&ccedil;a presqu'aussit&ocirc;t
+un bref par lequel il mena&ccedil;ait Napol&eacute;on de diriger contre lui ses armes
+spirituelles: sans doute elles &eacute;taient bien &eacute;mouss&eacute;es, mais ne
+laissaient pas que de remuer encore bien des consciences. A mes yeux ces
+diff&eacute;rends paraissaient d'autant plus impolitiques, qu'ils ne pouvaient
+manquer d'ali&eacute;ner une grande partie des peuples de l'Italie, et, parmi
+nous, de favoriser la <i>petite &eacute;glise</i> qui nous avait tourment&eacute;s
+long-temps; elle commen&ccedil;ait &agrave; s'en pr&eacute;valoir pour faire cause commune
+avec le pape contre le gouvernement. Mais Napol&eacute;on ne poussait tout &agrave;
+l'extr&ecirc;me envers le chef de l'&Eacute;glise, que pour avoir le pr&eacute;texte de
+s'emparer de Rome, et de le d&eacute;pouiller de tout son temporel: c'&eacute;tait une
+des branches de son vaste plan de monarchie universelle et de
+reconstruction de l'Europe. J'y aurais donn&eacute; les mains volontiers; mais
+je voyais &agrave; regret qu'il partait d'une base fausse, et que l'opinion
+commen&ccedil;ait &agrave; se gendarmer. Comment, en effet, vouloir proc&eacute;der ainsi &agrave;
+la conqu&ecirc;te de tous les &Eacute;tats, sans avoir au moins pour soi les
+peuples? Avant de dire imprudemment que sa propre dynastie, qui &eacute;tait la
+dynastie de la veille, serait bient&ocirc;t la plus ancienne de l'Europe, il
+aurait fallu conna&icirc;tre l'art d'isoler les rois de leurs peuples, et,
+pour cela, ne pas abandonner les principes sans lesquels on ne pouvait
+soi-m&ecirc;me exister.</p>
+
+<p>Cette affaire de Rome &eacute;tait alors &eacute;touff&eacute;e par tout ce qui se passait &agrave;
+Madrid et &agrave; Ba&iuml;onne, o&ugrave; Napol&eacute;on &eacute;tait arriv&eacute; le 15 avril, avec sa cour
+et sa suite. D&eacute;j&agrave; l'Espagne &eacute;tait envahie, et, sous les dehors de
+l'amiti&eacute;, on venait de s'emparer de ses principales forteresses du nord.
+Plein d'esp&eacute;rance et ravisseur de l'Espagne, Napol&eacute;on s'appr&ecirc;tait &agrave;
+saisir les tr&eacute;sors du Nouveau-Monde, que cinq ou six aventuriers &eacute;taient
+venus lui offrir comme le r&eacute;sultat infaillible de leurs intrigues. Tous
+les ressorts de cette vaste machination &eacute;taient mont&eacute;s; ils s'&eacute;tendaient
+du ch&acirc;teau de Marrac &agrave; Madrid, &agrave; Lisbonne, &agrave; Cadix, &agrave; Buenos-Ayres et au
+Mexique. Napol&eacute;on avait &agrave; sa suite son &eacute;tablissement particulier de
+fourberies politiques: son duc de Rovigo, Savary; son archev&ecirc;que de
+Malines, abb&eacute; de Pradt; son prince Pignatelli, et tant d'autres
+instrumens plus ou moins actifs de ses fraudes diplomatiques.
+L'ex-ministre Talleyrand le suivait aussi, mais plut&ocirc;t comme patient que
+comme acteur.</p>
+
+<p>J'avais averti Napol&eacute;on, au moment de son d&eacute;part, que l'opinion publique
+s'irritait dans une attente p&eacute;nible; et que les causeries de salon
+prenaient un essor que mes trois cents r&eacute;gulateurs de Paris ne pouvaient
+d&eacute;j&agrave; plus ma&icirc;triser.</p>
+
+<p>Ce fut bien pis, quand les &eacute;v&eacute;nemens se d&eacute;velopp&egrave;rent; quand, par la
+ruse et la perfidie, toute la maison d'Espagne se trouva prise dans les
+filets de Ba&iuml;onne; quand Madrid eut subi le massacre du 2 mai; et quand
+le soul&egrave;vement de presque toute une nation eut embr&acirc;s&eacute; la presque
+totalit&eacute; de la P&eacute;ninsule. Tout fut connu et av&eacute;r&eacute; dans Paris, malgr&eacute; les
+efforts incroyables de toutes les polices, de toutes les administrations
+pour intercepter et d&eacute;rober la connaissance des &eacute;v&eacute;nemens publics.
+Jamais, dans le cours de mes deux minist&egrave;res, je ne vis un pareil
+d&eacute;cha&icirc;nement contre l'insatiable ambition et le machiav&eacute;lisme du chef de
+l'&Eacute;tat. Je pus m'assurer alors que, dans les grandes crises, la v&eacute;rit&eacute;
+reprend tous ses droits et tout son empire. Je re&ccedil;us de Ba&iuml;onne deux ou
+trois lettres assez dures, sur le mauvais &eacute;tat de l'esprit public, dont
+on semblait me rendre, en quelque sorte, responsable: mes bulletins
+r&eacute;pondaient &agrave; tout. Vers la fin de juillet, apr&egrave;s la capitulation de
+Baylen, il n'y eut plus moyen d'y tenir. La contre-police et les
+correspondans particuliers de l'empereur prirent l'alarme; ils se
+m&eacute;prirent jusqu'&agrave; donner l'&eacute;veil sur de pr&eacute;tendus indices d'une
+conspiration dans Paris, tout-&agrave;-fait imaginaire. L'empereur s'&eacute;loigna de
+Ba&iuml;onne en toute h&acirc;te, apr&egrave;s plusieurs acc&egrave;s d'emportement, transform&eacute;s,
+dans les salons de la Chauss&eacute;e d'Antin et du faubourg Saint-Germain, en
+acc&egrave;s de fi&egrave;vre chaude. Traversant la Vend&eacute;e, il revint &agrave; Saint-Cloud,
+par la Loire. Je m'attendais &agrave; un coup de boutoir &agrave; mon premier travail,
+et je me tenais sur mes gardes. &laquo;Vous avez &eacute;t&eacute; trop indulgent, duc
+d'Otrante, furent ses premi&egrave;res paroles. Comment avez-vous pu laisser
+&eacute;tablir dans Paris tant de foyers de bavardage et de
+malveillance?&mdash;Sire, quand tout le monde s'en m&ecirc;le, il n'y a plus moyen
+de s&eacute;vir; la police n'a point acc&egrave;s d'ailleurs dans l'int&eacute;rieur des
+familles et dans les &eacute;panchemens de l'intimit&eacute;.&mdash;Mais l'&eacute;tranger a remu&eacute;
+Paris?&mdash;Non, Sire; le m&eacute;contentement public s'est exhal&eacute; tout seul; de
+vieilles passions se sont r&eacute;veill&eacute;es; et, dans ce sens, il y a eu
+malveillance. Mais on ne remue pas les nations, sans remuer les
+passions. Il serait impolitique, imprudent m&ecirc;me, d'aigrir et d'exasp&eacute;rer
+les esprits par des rigueurs hors de saison. Du reste, on a exag&eacute;r&eacute; &agrave;
+Votre Majest&eacute; cette turbulence, qui s'apaisera comme tant d'autres; tout
+va d&eacute;pendre de l'issue de cette affaire d'Espagne et de l'attitude que
+prendra l'Europe continentale. Votre Majest&eacute; a surmont&eacute; des difficult&eacute;s
+plus ardues et vaincu des crises plus fortes.&raquo; Ce fut alors que,
+parcourant &agrave; grands pas son cabinet, il me reparla de la guerre
+d'Espagne comme d'une &eacute;chauffour&eacute;e qui m&eacute;ritait &agrave; peine une vol&eacute;e de
+coups de canon, s'emportant et se d&eacute;cha&icirc;nant contre Murat, contre
+Moncey, surtout contre Dupont, et qualifiant sa capitulation d'infamie,
+bien r&eacute;solu de faire dans l'arm&eacute;e un exemple. &laquo;Cette guerre de paysans
+et de moines, reprit-il, je la ferai moi-m&ecirc;me, et j'esp&egrave;re y &eacute;triller
+les Anglais. Je vais m'entendre avec l'empereur Alexandre, pour que les
+trait&eacute;s s'accomplissent et pour que l'Europe ne soit pas agit&eacute;e. Dans
+trois mois, je ram&egrave;nerai mon fr&egrave;re dans Madrid, et dans quatre mois
+j'entrerai moi-m&ecirc;me dans Lisbonne, si les Anglais osent y aborder. Je
+punirai ce ramassis de canaille et je chasserai les Anglais.&raquo;</p>
+
+<p>Tout fut d&eacute;sormais dirig&eacute; sur ce plan d'op&eacute;rations. Des agens
+confidentiels et des courriers &eacute;taient partis pour Saint-P&eacute;tersbourg. La
+r&eacute;ponse favorable ne se fit pas attendre. La ville d'Erfurt fut choisie
+pour l'entrevue des deux empereurs. Rien de plus heureux que cette
+entrevue, o&ugrave;, &agrave; la fin de septembre, le czar vint fraterniser avec
+Napol&eacute;on. Ces deux arbitres formidables du continent pass&egrave;rent dix-huit
+jours ensemble dans l'intimit&eacute;, au milieu des f&ecirc;tes et des d&eacute;lices. On
+eut encore recours &agrave; une momerie diplomatique collective aupr&egrave;s du roi
+d'Angleterre, dans le but apparent d'obtenir son adh&eacute;sion &agrave; la paix
+g&eacute;n&eacute;rale. J'avais donn&eacute; &agrave; l'empereur, avant son d&eacute;part, des informations
+qui auraient d&ucirc; le d&eacute;sabuser; mais, que dis-je? il ne croyait pas plus
+que moi peut-&ecirc;tre &agrave; la possibilit&eacute; d'une paix dont il n'aurait su que
+faire.</p>
+
+<p>Erfurt ramena l'opinion. A l'ouverture du Corps l&eacute;gislatif, le 26
+octobre, Napol&eacute;on, de retour, se d&eacute;clara d'accord et invariablement uni
+avec l'empereur Alexandre pour la paix comme pour la guerre....
+<i>Bient&ocirc;t</i>, dit-il, <i>mes aigles planeront sur les tours de Lisbonne</i>.</p>
+
+<p>Mais ceci r&eacute;v&eacute;lait aux penseurs sa faiblesse dans une guerre nationale
+qu'il n'osait poursuivre sans un appui europ&eacute;en qui pouvait lui
+&eacute;chapper. Ce n'&eacute;tait plus Napol&eacute;on faisant tout par lui-m&ecirc;me. Ses
+embarras &eacute;taient sensibles depuis qu'il d&eacute;clarait la guerre aux peuples.</p>
+
+<p>Cette Espagne o&ugrave; allait s'enfoncer Napol&eacute;on, m'assi&eacute;geait de noirs
+pressentimens; j'y voyais un foyer de r&eacute;sistance aliment&eacute; par
+l'Angleterre et qui pouvait offrir &agrave; nos adversaires du continent, des
+chances favorables pour attenter de nouveau &agrave; notre existence politique.
+Il &eacute;tait triste d'avoir, par une entreprise imprudente, tout remis en
+question, et la solidit&eacute; de nos conqu&ecirc;tes et m&ecirc;me notre avenir. En
+affrontant sans cesse de nouveaux dangers, Napol&eacute;on, notre fondateur,
+pouvait tomber frapp&eacute; d'une balle ou atteint par un boulet, ou sous le
+fer d'un fanatique. Il n'&eacute;tait que trop vrai, toute notre puissance ne
+r&eacute;sidait que dans un seul homme, qui, sans post&eacute;rit&eacute;, sans avenir
+certain, r&eacute;clamait de la Providence vingt ann&eacute;es encore pour achever son
+ouvrage. S'il nous &eacute;tait enlev&eacute; avant ce terme, il n'aurait pas m&ecirc;me,
+comme Alexandre le Mac&eacute;donien, ses propres lieutenans pour h&eacute;ritiers de
+son pouvoir et de sa gloire, ni pour garanties de nos existences. Ainsi
+ce vaste et formidable Empire cr&eacute;&eacute; comme par enchantement, n'avait
+qu'une base fragile qui pouvait s'&eacute;vanouir sur les ailes de la mort. Les
+mains qui avaient aid&eacute; &agrave; l'&eacute;lever &eacute;taient trop faibles pour le soutenir
+sans un appui vivant. Si les graves circonstances o&ugrave; nous nous trouvions
+faisaient na&icirc;tre ces r&eacute;flexions dans mon esprit, la situation
+particuli&egrave;re de l'empereur y ajoutait un plus haut degr&eacute; de sollicitude.</p>
+
+<p>Le charme de ses habitudes domestiques s'&eacute;tait rompu; la mort dans ses
+rigueurs &eacute;tait venue planer sur cet enfant qui, &agrave; la fois son neveu et
+son fils adoptif, avait par sa naissance tant resserr&eacute; le n&oelig;ud qui
+l'attachait &agrave; Jos&eacute;phine par Hortense, et &agrave; Hortense par Jos&eacute;phine. &laquo;Je
+me reconnais, disait-il, dans cet enfant!&raquo; Et il caressait d&eacute;j&agrave; la
+chim&egrave;re qu'il pourrait lui succ&eacute;der. Combien de fois sur la terrasse de
+Saint-Cloud, apr&egrave;s ses d&eacute;jeuners, ne l'avait-on pas vu contempler avec
+d&eacute;lices ce rejeton dont les mani&egrave;res et les dispositions &eacute;taient si
+heureuses, et se d&eacute;lassant des soins de l'Empire, se m&ecirc;ler &agrave; ses jeux
+enfantins! Pour peu qu'il montr&acirc;t de l'opini&acirc;tret&eacute;, du penchant pour le
+bruit du tambour, pour les armes et le simulacre de la guerre, Napol&eacute;on
+s'&eacute;criait avec enthousiasme: &laquo;Celui-l&agrave; sera digne de me succ&eacute;der, il
+pourra me surpasser encore!&raquo; Au moment m&ecirc;me o&ugrave; il lui pr&eacute;parait de si
+hautes destin&eacute;es, ce bel enfant, atteint du croup, lui fut enlev&eacute;. Ainsi
+fut bris&eacute; le roseau sur lequel voulait s'appuyer un grand homme.</p>
+
+<p>Jamais je ne vis Napol&eacute;on en proie &agrave; un chagrin plus concentr&eacute; et plus
+profond; jamais je n'avais vu Jos&eacute;phine et sa fille dans une affliction
+plus d&eacute;chirante: elles semblaient y puiser le sentiment douloureux d'un
+avenir d&eacute;sormais sans bonheur et sans esp&eacute;rances. Les courtisans
+eux-m&ecirc;mes eurent piti&eacute; d'une si haute infortune; je crus voir briser le
+cha&icirc;non de la perp&eacute;tuit&eacute; de l'Empire.</p>
+
+<p>Je ne devais pas renfermer en moi-m&ecirc;me les r&eacute;flexions que me sugg&eacute;rait
+ma pr&eacute;voyance; mais j'attendis pour les pr&eacute;senter &agrave; Napol&eacute;on que sa
+douleur ne laiss&acirc;t plus d'autres traces que des cicatrices. Pour lui
+d'ailleurs les peines du c&oelig;ur &eacute;taient subordonn&eacute;es aux soins de
+l'Empire, aux plus hautes combinaisons de la politique et de la guerre.
+Quelles plus grandes diversions! D&eacute;j&agrave; m&ecirc;me des distractions d'un autre
+genre, des consolations plus efficaces avaient tromp&eacute; ses regrets et
+rompu la monotonie de ses habitudes: officieusement second&eacute; par son
+confident Duroc, il s'&eacute;tait jet&eacute;, non dans l'amour des femmes, mais dans
+la possession physique de leurs charmes. On citait deux dames de sa cour
+honor&eacute;es de ses hommages furtifs, et qui venaient d'&ecirc;tre remplac&eacute;es par
+la belle italienne, Charlotte Gaz... n&eacute;e Brind.... Napol&eacute;on, frapp&eacute; de
+sa beaut&eacute;, la comblait d'une faveur r&eacute;cente.</p>
+
+<p>On savait d'ailleurs qu'affranchi de l'assujettissement d'un m&eacute;nage
+bourgeois, il n'avait plus ni la m&ecirc;me chambre ni le m&ecirc;me lit que
+Jos&eacute;phine. Cette esp&egrave;ce de s&eacute;paration nuptiale avait eu lieu &agrave; la suite
+d'une sc&egrave;ne violente excit&eacute;e par la jalousie de sa femme<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>, et depuis
+lors il s'&eacute;tait refus&eacute; &agrave; reprendre aucune cha&icirc;ne domestique. Du c&ocirc;t&eacute; de
+Jos&eacute;phine, les tourmens &eacute;taient bien moins occasionn&eacute;s par les blessures
+du c&oelig;ur que par les &eacute;pines d'une appr&eacute;hension inqui&eacute;tante. Elle &eacute;tait
+effray&eacute;e des suites de la perte subite du fils d'Hortense, du
+d&eacute;laissement de sa fille et de son propre abandon. Elle pressentait
+l'avenir et se d&eacute;solait de sa st&eacute;rilit&eacute;.</p>
+
+<p>Le concours de ces circonstances &agrave; la fois politiques et domestiques, et
+la crainte de voir un jour l'empereur en vieillissant se tra&icirc;ner sur les
+traces d'un sardanapale, me sugg&eacute;r&egrave;rent l'id&eacute;e de travailler &agrave; donner un
+avenir au magnifique Empire dont j'&eacute;tais l'un des principaux gardiens.
+Dans un m&eacute;moire confidentiel dont je lui fis moi-m&ecirc;me la lecture, je lui
+repr&eacute;sentait n&eacute;cessit&eacute; de dissoudre son mariage, de former
+imm&eacute;diatement, comme empereur, un nouveau n&oelig;ud plus assorti et plus
+doux, et de donner un h&eacute;ritier au tr&ocirc;ne sur lequel la Providence
+l'avait fait monter. Ma conclusion &eacute;tait la cons&eacute;quence naturelle des
+consid&eacute;rations et des argumens les plus forts et les plus solides que
+pussent sugg&eacute;rer les besoins de la politique et les n&eacute;cessit&eacute;s de
+l'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>Sans me rien manifester de positif sur ce sujet grave et pressant,
+Napol&eacute;on me laissa entrevoir que, sous le point de vue politique, la
+dissolution de son mariage &eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e d&eacute;j&agrave; dans son esprit; mais
+qu'il n'en &eacute;tait pas de m&ecirc;me du n&oelig;ud qu'il serait &agrave; propos de former;
+que, d'un autre c&ocirc;t&eacute;, il tenait singuli&egrave;rement, par ses habitudes autant
+que par une sorte de superstition, &agrave; Jos&eacute;phine; et que la d&eacute;marche qui
+lui co&ucirc;terait le plus serait de lui signifier le divorce. Je m'en tins
+aux monosyllabes significatifs et aux deux ou trois phrases
+presqu'&eacute;nigmatiques, mais pour moi faciles &agrave; deviner. Pouss&eacute; par un
+exc&egrave;s de z&egrave;le, je r&eacute;solus d'ouvrir la br&egrave;che et d'amener Jos&eacute;phine sur
+le terrain de ce grand sacrifice que r&eacute;clamaient la solidit&eacute; de l'Empire
+et la f&eacute;licit&eacute; de l'empereur.</p>
+
+<p>Une telle ouverture exigeait quelques pr&eacute;liminaires; j'&eacute;piai l'occasion.
+Elle se pr&eacute;senta un dimanche &agrave; Fontainebleau, &agrave; la rentr&eacute;e de la messe.
+L&agrave;, tenant Jos&eacute;phine dans l'embrasure d'une fen&ecirc;tre, je lui donnai, avec
+toutes les pr&eacute;cautions oratoires, tous tes m&eacute;nagemens possibles, la
+premi&egrave;re atteinte d'une s&eacute;paration que je lui pr&eacute;sentai comme le plus
+sublime et en m&ecirc;me temps le plus in&eacute;vitable des sacrifices. Son teint se
+colora d'abord; elle p&acirc;lit ensuite; ses l&egrave;vres se tum&eacute;fi&egrave;rent, et
+j'aper&ccedil;us dans tout son &ecirc;tre des signes qui me firent redouter une
+attaque de nerfs, ou toute autre explosion. Ce ne fut qu'en balbutiant
+qu'elle m'interpella, pour savoir si j'avais l'ordre de lui faire une si
+triste insinuation. Je lui dis que je n'avais aucun ordre, mais que je
+pressentais les n&eacute;cessit&eacute;s de l'avenir; et me h&acirc;tant, par une r&eacute;flexion
+g&eacute;n&eacute;rale, de rompre un si p&eacute;nible entretien, je feignis d'avoir &agrave;
+conf&eacute;rer avec un de mes coll&egrave;gues, et je m'&eacute;loignai. Je sus, le
+lendemain, qu'il y avait eu beaucoup de chagrins et de troubles dans
+l'int&eacute;rieur; qu'une explication, &agrave; la fois vive et touchante, s'&eacute;tait
+engag&eacute;e entre Jos&eacute;phine et Napol&eacute;on, qui m'avait d&eacute;savou&eacute;; et que cette
+femme, naturellement si douce, si bonne, m'ayant d'ailleurs plus d'un
+genre d'obligations, avait sollicit&eacute; en gr&acirc;ce et avec instance mon
+renvoi, pour avoir pr&eacute;f&eacute;r&eacute; le bien de la France &agrave; son int&eacute;r&ecirc;t personnel
+et aux jouissances de sa vanit&eacute;. Tout en protestant que j'avais parl&eacute;
+sans mission, l'empereur se refusa de me <i>chasser</i>, car ce fut l&agrave; le
+mot, et il calma tant bien que mal Jos&eacute;phine, en all&eacute;guant &agrave; mon &eacute;gard
+des pr&eacute;textes politiques. Il &eacute;tait, pour moi, &eacute;vident que si d&eacute;j&agrave; il
+n'e&ucirc;t arr&ecirc;t&eacute; secr&egrave;tement son divorce, il m'e&ucirc;t sacrifi&eacute;, au lieu de se
+borner &agrave; un simple d&eacute;saveu de ma d&eacute;marche. Mais Jos&eacute;phine en fut la
+dupe; elle n'avait point assez d'esprit pour ne pas se bercer
+d'illusion; elle crut obvier &agrave; tout par de mis&eacute;rables artifices. Qui le
+croirait? elle mit l'empereur sur la voie d'une de ces fraudes
+politiques, qui eussent &eacute;t&eacute; la d&eacute;rision de toute l'Europe, s'offrant de
+supposer une grossesse factice, osant m&ecirc;me le proposer formellement &agrave;
+l'empereur. Sur qu'elle en viendrait l&agrave;, j'avais fait &eacute;bruiter la
+possibilit&eacute; de cette supercherie par mes limiers, de sorte que
+l'empereur n'eut qu'&agrave; lui montrer ses bulletins de police se d&eacute;barrasser
+de ses obsessions.</p>
+
+<p>De plus grands &eacute;v&eacute;nemens firent une diversion &eacute;clatante. Le 4 novembre,
+Napol&eacute;on en personne ouvrit cette seconde campagne de la P&eacute;ninsule,
+apr&egrave;s avoir retir&eacute; de l'Allemagne quatre-vingt mille vieux soldats. Il
+avait allum&eacute; un vaste incendie, et il courut l'&eacute;teindre avec des flots
+de sang. Mais que pourra-t-il contre des peuples soulev&eacute;s et en
+r&eacute;volution? Tout d'ailleurs va lui inspirer le soup&ccedil;on et l'inqui&eacute;tude;
+il ira jusqu'&agrave; se persuader qu'il se forme dans Paris un foyer de
+r&eacute;sistance, dont M. de Talleyrand et moi sommes les deux mobiles
+invisibles.</p>
+
+<p>Ayant appris que cent vingt-cinq boules noires, un tiers d'opposans &agrave;
+ses volont&eacute;s, venaient d'&eacute;tonner le Corps l&eacute;gislatif, il en fut si
+choqu&eacute;, si alarm&eacute;, qu'il crut devoir lancer, de Valladolid, le 4
+d&eacute;cembre, une note officielle explicative de l'essence du gouvernement
+imp&eacute;rial, et de la place qu'il lui plaisait d'y assigner aux
+l&eacute;gislateurs. &laquo;Nos malheurs, dit-il, sont venus, en partie, de ces
+exag&eacute;rations d'id&eacute;es qui ont port&eacute; un corps &agrave; se croire le repr&eacute;sentant
+de la nation: ce serait une pr&eacute;tention chim&eacute;rique et m&ecirc;me criminelle, de
+vouloir repr&eacute;senter la nation avant l'empereur. Le Corps l&eacute;gislatif
+devrait &ecirc;tre appel&eacute; Conseil l&eacute;gislatif, puisqu'il n'a pas la facult&eacute; de
+faire des lois, n'en ayant point la proposition. Dans l'ordre de la
+hi&eacute;rarchie constitutionnelle, le premier repr&eacute;sentant de la nation,
+c'est l'empereur et ses ministres, organes de ses d&eacute;cisions. Tout
+rentrerait dans le d&eacute;sordre, si d'autres id&eacute;es constitutionnelles
+venaient &agrave; pervertir les id&eacute;es de nos constitutions monarchiques.&raquo;</p>
+
+<p>Ces oracles du pouvoir absolu n'auraient fait qu'aigrir les esprits,
+sous un prince faible et capricieux; mais Napol&eacute;on avait sans cesse
+l'&eacute;p&eacute;e &agrave; la main, et la victoire marchait encore sur ses pas. Aussi tout
+s'inclinait encore; et le seul ascendant de sa puissance suffisait pour
+dissiper tout germe d'opposition l&eacute;gale.</p>
+
+<p>Quand on sut qu'il venait d'entrer &agrave; Madrid en vainqueur irrit&eacute;, et
+qu'il &eacute;tait r&eacute;solu de surprendre et de chasser l'arm&eacute;e anglaise, on crut
+la guerre finie, et j'endoctrinai dans ce sens tous mes organes mobiles.
+Mais tout-&agrave;-coup, laissant les Anglais et abandonnant cette guerre &agrave; ses
+lieutenans, l'empereur nous revint d'une mani&egrave;re subite et inattendue;
+soit, comme ses entours me l'ont assur&eacute;, qu'il ait &eacute;t&eacute; frapp&eacute; de l'avis
+qu'une bande de fanatiques espagnols s'&eacute;tait organis&eacute;e pour
+l'assassiner; (j'y avais cru, et j'avais donn&eacute;, de mon c&ocirc;t&eacute;, le m&ecirc;me
+avis); soit qu'il f&ucirc;t encore domin&eacute; par l'id&eacute;e fixe de l'existence d'une
+coalition, dans Paris, contre son autorit&eacute;. Je croirais assez &agrave; l'un et
+&agrave; l'autre motifs r&eacute;unis, mais qui furent masqu&eacute;s par l'annonce de
+l'urgence de ce retour subit, d'apr&egrave;s les pr&eacute;paratifs de l'Autriche.
+Napol&eacute;on eut encore trois ou quatre mois devant lui, et il savait tout
+aussi bien que moi que si l'Autriche remuait, elle n'&eacute;tait pas encore
+pr&ecirc;te.</p>
+
+<p>A mon premier travail, il me souda sur l'affaire du Corps l&eacute;gislatif et
+sur son admonition imp&eacute;riale. Je le vis venir et je r&eacute;pondis que c'&eacute;tait
+tr&egrave;s-bien; que c'&eacute;tait ainsi qu'il fallait gouverner; que si un corps
+quelconque s'arrogeait le droit de repr&eacute;senter, &agrave; lui seul, le
+souverain, il n'y aurait d'autre parti &agrave; prendre que de le dissoudre; et
+que si Louis <span class="smcap">xvi</span> e&ucirc;t agi ainsi, ce malheureux prince vivrait et
+r&eacute;gnerait encore. Me fixant alors avec des yeux &eacute;tonn&eacute;s: &laquo;Mais quoi! duc
+d'Otrante, me dit-il apr&egrave;s un instant de silence, il me semble pourtant
+que vous &ecirc;tes un de ceux qui ont envoy&eacute; Louis <span class="smcap">xvi</span> &agrave; l'&eacute;chafaud?&mdash;Oui,
+Sire, r&eacute;pondis-je sans h&eacute;sitation, et c'est le premier service que j'ai
+eu le bonheur de rendre &agrave; Votre Majest&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Rappelant &agrave; lui toute la force de son g&eacute;nie et de son caract&egrave;re pour
+surmonter l'agression de l'Autriche, il combina son plan et se h&acirc;ta d'en
+venir &agrave; une prompte ex&eacute;cution. Il &eacute;tait &agrave; craindre qu'il ne f&ucirc;t pouss&eacute;
+ou surpris aux d&eacute;fil&eacute;s des Montagnes Noires, car ses forces &eacute;taient
+faibles, et on l'e&ucirc;t r&eacute;duit &agrave; la d&eacute;fensive s'il e&ucirc;t laiss&eacute; op&eacute;rer la
+concentration des masses autrichiennes. Tann, Abensberg, Eckm&uuml;lh,
+Ratisbonne, virent le rapide triomphe de nos armes et signal&egrave;rent
+l'heureux d&eacute;but d'une campagne d'autant plus grave, que nous faisions,
+contre les r&egrave;gles d'une saine politique, deux guerres &agrave; la fois.</p>
+
+<p>La lev&eacute;e de boucliers de Schill, en Prusse, nous r&eacute;v&eacute;la tout le danger.
+Ce major prussien, arborant l'&eacute;tendard de la r&eacute;volte, venait d'&ecirc;tre
+lanc&eacute; par les Schneider, les Stein, chefs des illumin&eacute;s; c'&eacute;tait un
+timide essai que faisait la Prusse. Il tint &agrave; peu de chose que les
+peuples de l'Allemagne septentrionale ne vinssent d&egrave;s lors, par
+imitation, &agrave; s'insurger comme les peuples de la P&eacute;ninsule. Press&eacute; entre
+deux guerres nationales, Napol&eacute;on e&ucirc;t succomb&eacute; quatre ans plut&ocirc;t. Ceci
+me fit faire de s&eacute;rieuses r&eacute;flexions sur la fragilit&eacute; d'un Empire qui
+n'avait d'autre appui que les armes, et d'autre mobile qu'une ambition
+effr&eacute;n&eacute;e.</p>
+
+<p>Nous respir&acirc;mes apr&egrave;s l'occupation de Vienne; mais Schill courait encore
+en Saxe, et les Viennois se montraient irrit&eacute;s et exalt&eacute;s. Il y eut
+plusieurs &eacute;meutes dans cette capitale de l'Autriche. Bient&ocirc;t les
+premiers bruits sur la bataille d'Essling vinrent renouveler nos transes
+et aggraver nos inqui&eacute;tudes. A ces bruits succ&eacute;d&egrave;rent les informations
+confidentielles, presque toutes d&eacute;solantes. Non-seulement Lannes, le
+seul ami de Napol&eacute;on qui f&ucirc;t rest&eacute; en possession de lui dire la v&eacute;rit&eacute;,
+avait p&eacute;ri glorieusement, mais on compla&icirc;t huit mille morts, dix-huit
+mille bless&eacute;s, parmi lesquels trois g&eacute;n&eacute;raux et au-del&agrave; de cinq cents
+officiers, de tout grade. Si, apr&egrave;s tant de pertes, l'arm&eacute;e fut sauv&eacute;e,
+elle m'en fut pas redevable &agrave; Napol&eacute;on, mais au sang-froid de Mass&eacute;na.
+Qu'on juge de notre perplexit&eacute; dans Paris, et combien il nous fallut
+d'efforts et d'adresse pour jeter un voile sur ce grand &eacute;chec, qui
+pouvait &ecirc;tre suivi de plus d'un d&eacute;sastre! Quant &agrave; Napol&eacute;on, il se
+proclamait victorieux dans ses bulletins, et, s'il n'avait pas profit&eacute;
+de la victoire, il en accusait, d'une mani&egrave;re assez triviale, le
+<i>g&eacute;n&eacute;ral Danube</i>, le meilleur officier de l'Autriche. En effet, on ne
+pouvait s'expliquer l'immobilit&eacute; de l'archiduc, apr&egrave;s tant de pertes de
+notre part, et apr&egrave;s que nous n'avions pu trouver de refuge que dans
+l'&icirc;le de Lobau. Plus le bulletin &eacute;tait impudent, plus on faisait des
+commentaires.</p>
+
+<p>Les nombreux ennemis que Napol&eacute;on avait en France, soit parmi les
+r&eacute;publicains, soit parmi les royalistes, se r&eacute;veill&egrave;rent; le faubourg
+St.-Germain redevint hostile, et il y eut m&ecirc;me quelques men&eacute;es dans la
+Vend&eacute;e. On se flattait d&eacute;j&agrave; tout haut que la journ&eacute;e d'Essling porterait
+un coup fatal &agrave; l'empereur.</p>
+
+<p>On &eacute;tait si pr&eacute;occup&eacute; des &eacute;v&eacute;nemens du Danube, qu'&agrave; peine fit-on alors
+attention aux &eacute;v&eacute;nemens de Rome. Il nous &eacute;tait r&eacute;serv&eacute;, &agrave; nous
+philosophes, enfans du dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle et adeptes de l'incr&eacute;dulit&eacute;;
+il nous &eacute;tait r&eacute;serv&eacute;, dis-je, de d&eacute;plorer, comme impolitique,
+l'usurpation du patrimoine de Saint-Pierre et la pers&eacute;cution du chef de
+l'&Eacute;glise, par celui m&ecirc;me que nous avions &eacute;lu notre dictateur perp&eacute;tuel.
+Un d&eacute;cret de Napol&eacute;on, de la fin de mai, avait ordonn&eacute; la r&eacute;union des
+&Eacute;tats romains &agrave; l'Empire fran&ccedil;ais. Qu'arriva-t-il? Le v&eacute;n&eacute;rable pontife,
+cramponn&eacute; sur le si&egrave;ge de Rome, se voyant d&eacute;sarm&eacute;, d&eacute;pouill&eacute;, n'ayant &agrave;
+sa disposition que ses armes spirituelles, lan&ccedil;a des bulles
+d'excommunication contre Napol&eacute;on et ses coop&eacute;rateurs. Tout cela n'e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; que ridicule, si les peuples y fussent rest&eacute;s indiff&eacute;rens; si
+l'indignation publique n'e&ucirc;t pas raviv&eacute; la foi presqu'&eacute;teinte, en faveur
+de l'opini&acirc;tre pontife des chr&eacute;tiens. Ce fut alors que, soutenant une
+esp&egrave;ce de si&egrave;ge dans son palais, Pie <span class="smcap">vii</span> en fut arrach&eacute; par la force, et
+enlev&eacute; de Rome pour &ecirc;tre confin&eacute; &agrave; Savone. Napol&eacute;on savait combien je
+r&eacute;pugnais &agrave; de pareilles violences; aussi n'eut-il garde de m'en donner
+la direction. Ce fut la police de Naples qui s'en chargea. Les
+principaux instrumens contre le pape furent Murat, Salicetti, Miollis et
+Radet.</p>
+
+<p>Il me fallut prendre beaucoup sur moi, quand le pape eut gagn&eacute; le
+Pi&eacute;mont, pour qu'on ne lui f&icirc;t pas franchir les Alpes; c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; sur
+moi qu'on aurait fait peser volontiers la responsabilit&eacute; des derni&egrave;res
+sc&egrave;nes de cette pers&eacute;cution, qui parut g&eacute;n&eacute;ralement odieuse et d&eacute;loyale.
+En d&eacute;pit de la r&eacute;serve de l'administration et du silence de ses organes,
+tout l'int&eacute;r&ecirc;t se porta sur Pie <span class="smcap">vii</span>, qui, aux yeux de l'Europe, fut
+consid&eacute;r&eacute; comme une illustre et touchante victime de l'avide ambition de
+l'empereur. Prisonnier &agrave; Savone, Pie vu fut d&eacute;pouill&eacute; de ses honneurs
+ext&eacute;rieurs et priv&eacute; de toute communication avec les cardinaux, ainsi que
+de tous les moyens de publier des bulles ou de convoquer un concile.
+Quel aliment pour la petite &eacute;glise, pour la turbulence de quelques
+pr&ecirc;tres et pour la haine de quelques d&eacute;vots! Je pr&eacute;vis d&egrave;s lors que de
+tous ces levains se reformeraient les secr&egrave;tes associations que nous
+avions eu tant de peine &agrave; dissoudre. En effet, Napol&eacute;on, en d&eacute;faisant
+tout ce qu'il avait fait jadis pour calmer et concilier l'esprit des
+peuples, les disposait, de longue main, &agrave; s'isoler de sa puissance, et
+m&ecirc;me &agrave; s'allier &agrave; ses ennemis, d&egrave;s qu'ils auraient le courage de se
+montrer en force.</p>
+
+<p>Mais cet homme extraordinaire n'avait encore rien perdu de sa vigueur
+belliqueuse; son courage et son g&eacute;nie relev&egrave;rent bient&ocirc;t au-dessus de
+ses fautes. Ma correspondance et mes bulletins, qu'il recevait tous les
+jours &agrave; Vienne, ne lui dissimulaient pas le fond des choses ni le
+f&acirc;cheux &eacute;tat de l'esprit public. &laquo;Tout cela changera dans un mois,
+m'&eacute;crivait-il.&raquo; Une autre fois, en parlant de l'int&eacute;rieur: &laquo;Je suis bien
+tranquille, vous y &ecirc;tes,&raquo; furent ses propres expressions. Jamais je
+n'avais accumula sur ma t&ecirc;te tant de pouvoirs et autant de
+responsabilit&eacute;. Je r&eacute;unissais &agrave; la fois dans mes mains le minist&egrave;re
+colossal de la police, et par <i>int&eacute;rim</i> le porte-feuille de l'int&eacute;rieur.
+Mais j'&eacute;tais rassur&eacute;, parce que jamais les encouragemens de l'empereur
+n'avaient &eacute;t&eacute; aussi positifs, ni sa confiance aussi &eacute;tendue. Je touchais
+&agrave; l'apog&eacute;e du pouvoir minist&eacute;riel; mais, en politique, l'apog&eacute;e conduit
+souvent &agrave; la roche Tarp&eacute;ienne.</p>
+
+<p>L'horizon changea presque subitement. La bataille de Wagram livr&eacute;e et
+gagn&eacute;e quarante-cinq jours apr&egrave;s la perte de la bataille d'Essling,
+l'armistice de Zna&iuml;m consenti six jours apr&egrave;s la bataille de Wagram, et
+la mort de Schill, nous ramen&egrave;rent des jours sereins.</p>
+
+<p>Mais, dans l'intervalle, les Anglais apparurent dans l'Escaut avec une
+formidable exp&eacute;dition, qui, plus habilement conduite, aurait pu amener
+des chances heureuses pour nos ennemis et donner le temps &agrave; l'Autriche
+de se rallier.</p>
+
+<p>J'appr&eacute;ciai le danger. Investi dans l'absence de l'empereur d'une grande
+partie de son pouvoir, par le concours de deux minist&egrave;res, je donnai
+l'impulsion au conseil dont j'&eacute;tais l'&acirc;me et j'y fis passer des mesures
+fortes.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas de temps &agrave; perdre, il fallait sauver la Belgique. Les
+troupes disponibles n'auraient pas suffi &agrave; pr&eacute;server cette partie si
+importante de l'Empire. Je fis d&eacute;cider, sans le concours de l'empereur,
+qu'&agrave; Paris et dans plusieurs d&eacute;partemens du Nord, une lev&eacute;e
+extraordinaire de gardes nationaux aurait lieu imm&eacute;diatement.</p>
+
+<p>J'adressai, &agrave; cette occasion, &agrave; tous les maires de Paris une circulaire
+qui contenait la phrase suivante: &laquo;Prouvons &agrave; l'Europe que si le g&eacute;nie
+de Napol&eacute;on peut donner de l'&eacute;clat &agrave; la France, sa pr&eacute;sence n'est pas
+n&eacute;cessaire pour repousser les ennemis.&raquo;</p>
+
+<p>Qui le croirait? La phrase et la mesure firent ombrage &agrave; Napol&eacute;on, qui,
+par une lettre adress&eacute;e &agrave; Cambac&eacute;r&egrave;s, ordonna de suspendre la lev&eacute;e dans
+Paris, o&ugrave; tout se borna pour le moment &agrave; la nomination des officiers.</p>
+
+<p>Je ne soup&ccedil;onnai pas d'abord le vrai motif de cette suspension pour la
+capitale, d'autant plus que partout ailleurs la lev&eacute;e s'op&eacute;rant sans
+obstacle et avec rapidit&eacute;, nous donna une quarantaine de mille hommes
+tous &eacute;quip&eacute;s et pleins d'ardeur. Rien n'entrava plus les mesures que
+j'avais fait adopter, et &agrave; l'ex&eacute;cution desquelles je pr&eacute;sidais avec
+autant de soins que de z&egrave;le. Il y avait long-temps que la France n'avait
+donn&eacute; le spectacle d'un pareil &eacute;lan de patriotisme. Dans son voyage aux
+eaux de Spa, la m&egrave;re de l'empereur en fut tellement frapp&eacute;e, qu'&agrave; son
+retour elle m'en f&eacute;licita elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Mais il fallait un commandant g&eacute;n&eacute;ral &agrave; cette force nationale auxiliaire
+qui allait se r&eacute;unir sous les murs d'Anvers. Je ne savais trop sur qui
+faire tomber le choix, quand Bernadotte arriva inopin&eacute;ment de Wagram. Le
+jour m&ecirc;me, &agrave; peine eus-je appris son retour, que je le proposai au
+ministre de la guerre, duc de Feltre, qui se h&acirc;ta de lui exp&eacute;dier sa
+commission.</p>
+
+<p>Quelle fut ma surprise, le lendemain, quand Bernadotte m'apprit, dans
+l'&eacute;panchement de l'intimit&eacute; et de la confiance, qu'ayant tenu la gauche
+&agrave; Wagram, et les Saxons qui en faisaient partie s'&eacute;tant mis en d&eacute;route,
+l'empereur, sous ce pr&eacute;texte, lui avait &ocirc;t&eacute; le commandement, et l'avait
+renvoy&eacute; &agrave; Paris; que pourtant son a&icirc;le s'&eacute;tait &agrave; la fin bien comport&eacute;e;
+mais qu'on ne l'avait pas moins bl&acirc;m&eacute; au quartier-g&eacute;n&eacute;ral d'avoir, dans
+un ordre du jour, adress&eacute; &agrave; ses soldats une esp&egrave;ce de proclamation
+approbative; qu'il imputait cette nouvelle disgr&acirc;ce &agrave; des rapports
+malveillans faits &agrave; l'empereur; qu'on se plaignait beaucoup de Savary,
+charg&eacute; de la police secr&egrave;te de l'arm&eacute;e; que Lannes ayant eu avec lui les
+sc&egrave;nes les plus violentes, avait pu seul le r&eacute;primer; mais que depuis la
+mort de ce brave des braves, le cr&eacute;dit de Savary n'avait plus de bornes;
+qu'il &eacute;piait les occasions d'aigrir l'empereur contre certains g&eacute;n&eacute;raux
+sur lesquels planaient des pr&eacute;ventions; qu'il allait m&ecirc;me jusqu'&agrave; leur
+imputer des connexions avec la soci&eacute;t&eacute; secr&egrave;te des <i>Philadelphes</i> dont
+on faisait un &eacute;pouvantait &agrave; l'empereur, en supposant, sur les plus
+vagues indices, qu'elle avait dans l'arm&eacute;e des ramifications
+dangereuses.</p>
+
+<p>D'apr&egrave;s ces motifs, Bernadotte montrait de la r&eacute;pugnance &agrave; se charger de
+la commission d'aller commander la lev&eacute;e des gardes nationaux de
+l'Empire, appel&eacute;s pour la d&eacute;fense d'Anvers. Je lui repr&eacute;sentai que
+c'&eacute;tait le moment, au contraire, de se r&eacute;tablir dans l'esprit de
+l'empereur; que j'avais d&eacute;j&agrave; contribu&eacute; plusieurs fois &agrave; les rapprocher
+et &agrave; dissiper entre eux plus d'un nuage; que, dans le haut rang qu'il
+occupait, s'il refusait de remplir la commission que venait de lui
+conf&eacute;rer le ministre de la guerre, il aurait l'air de prendre l'attitude
+d'un m&eacute;content et de fuir l'occasion de rendre de nouveaux services &agrave; sa
+patrie; qu'au besoin, il fallait servir l'empereur malgr&eacute; lui-m&ecirc;me, et
+qu'en faisant ainsi son devoir, c'&eacute;tait pour la patrie qu'on se
+d&eacute;vouait. Il me comprit, et, apr&egrave;s d'autres &eacute;panchemens mutuels, il se
+mit en route pour Anvers.</p>
+
+<p>On sait avec quel succ&egrave;s le mouvement s'op&eacute;ra; il fut g&eacute;n&eacute;ral dans nos
+provinces du Nord, et les Anglais n'os&egrave;rent tenter le d&eacute;barquement. Un
+si heureux r&eacute;sultat et la conduite sage de Bernadotte contraignirent
+Napol&eacute;on de renfermer en lui-m&ecirc;me ses soup&ccedil;ons et son m&eacute;contentement;
+mais au fond, il ne pardonna jamais, ni &agrave; Bernadotte ni &agrave; moi, cet
+&eacute;minent service; et notre liaison lui devint plus que jamais suspecte.</p>
+
+<p>D'autres informations particuli&egrave;res qui me vinrent de l'arm&eacute;e,
+co&iuml;ncid&egrave;rent parfaitement avec ce que m'avait dit Bernadotte, au sujet
+des <i>Philadelphes</i>, dont l'organisation secr&egrave;te remontait au consulat &agrave;
+vie. Les associ&eacute;s ne s'en cachaient pas; leur but &eacute;tait de rendre au
+peuple fran&ccedil;ais la libert&eacute; que Napol&eacute;on lui avait ravie par le
+r&eacute;tablissement de la noblesse et par son concordat. Ils regrettaient
+Bonaparte premier consul, et regardaient comme insupportable le
+despotisme de Napol&eacute;on comme empereur. L'existence pr&eacute;sum&eacute;e de cette
+association avait d&eacute;j&agrave; donn&eacute; lieu &agrave; l'arrestation et &agrave; la d&eacute;tention
+prolong&eacute;e de Mallet, Guidal, Gindre, Picquerel et Lahorie. Dans ces
+derniers temps, on soup&ccedil;onna le brave Oudet, colonel du 9<sup>e</sup> r&eacute;giment
+de ligne, d'avoir &eacute;t&eacute; port&eacute; &agrave; la pr&eacute;sidence des <i>Philadelphes</i>. Une
+l&acirc;che d&eacute;lation l'ayant signal&eacute; comme tel, voici quelle fut la
+malheureuse destin&eacute;e de cet officier. Nomm&eacute; g&eacute;n&eacute;ral de brigade la veille
+de la journ&eacute;e de Wagram, on l'attira, le soir m&ecirc;me qui suivit la
+bataille, dans un guet-apens, &agrave; quelques lieues de l&agrave;, dans l'obscurit&eacute;
+de la nuit, o&ugrave; il tomba sous le feu d'une troupe, qu'on supposa &ecirc;tre des
+gendarmes; le lendemain, il fut trouv&eacute; &eacute;tendu, sans vie, avec vingt-deux
+officiers de son parti, tu&eacute;s autour de son corps. Cet &eacute;v&eacute;nement fit
+grand bruit &agrave; Schoenbrunn, &agrave; Vienne et dans tous les &eacute;tats-majors de
+l'arm&eacute;e, sans qu'on e&ucirc;t aucun moyen de percer ou d'&eacute;claircir un si
+horrible myst&egrave;re.</p>
+
+<p>Cependant, depuis l'armistice, les difficult&eacute;s s'aplanissaient
+lentement; on ne voyait point arriver la conclusion du nouveau trait&eacute; de
+paix avec l'Autriche; mais toutes les lettres pr&eacute;sentaient la paix comme
+infaillible. Nous en attendions la nouvelle d'un moment &agrave; l'autre, quand
+j'appris que l'empereur, passant la revue de sa garde &agrave; Schoenbrunn,
+avait failli tomber sous le fer d'un assassin. Rapp n'eut que le temps
+de le faire saisir, Berthier s'&eacute;tant mis devant l'empereur. C'&eacute;tait un
+jeune homme d'Erfurt, &agrave; peine &acirc;g&eacute; de dix-sept ans, et pouss&eacute; uniquement
+par un fanatisme patriotique; on trouva sur lui un long couteau bien
+affil&eacute;, avec lequel il allait commettre son crime. Il avoua son dessein
+et fut pass&eacute; par les armes.</p>
+
+<p>Le trait&eacute; de Vienne fut sign&eacute; peu de jours apr&egrave;s (15 octobre). Napol&eacute;on,
+vainqueur et pacificateur, revint presqu'aussit&ocirc;t dans sa capitale. Ce
+fut de sa bouche m&ecirc;me que nous appr&icirc;mes combien il avait eu de
+difficult&eacute;s &agrave; surmonter dans cette p&eacute;nible campagne, et combien
+l'Autriche s'&eacute;tait montr&eacute;e forte et mena&ccedil;ante.</p>
+
+<p>J'eus avec Napol&eacute;on plusieurs conf&eacute;rences &agrave; Fontainebleau, avant sa
+rentr&eacute;e dans Paris; je le trouvai tr&egrave;s-aigri contre le faubourg
+Saint-Germain qui avait repris ses habitudes satiriques et mordantes. Je
+n'avais pu me dispenser d'informer l'empereur qu'apr&egrave;s la journ&eacute;e
+d'Essling, comme apr&egrave;s Ba&iuml;onne; les beaux-esprits du faubourg avaient
+r&eacute;pandu le bruit ridicule qu'il &eacute;tait frapp&eacute; d'une ali&eacute;nation mentale.
+Napol&eacute;on en fut singuli&egrave;rement offens&eacute;, et il me parla de s&eacute;vir contre
+des &ecirc;tres qui, disait-il, le d&eacute;chiraient d'une main et le sollicitaient
+de l'autre. Je l'en dissuadai. &laquo;C'est de tradition, lui dis-je; la Seine
+coule; le faubourg intrigue, demande, consomme et calomnie; c'est dans
+l'ordre: chacun a ses attributions. Qui a &eacute;t&eacute; plus calomni&eacute; que
+Jules-C&eacute;sar? Je r&eacute;ponds d'ailleurs &agrave; Votre Majest&eacute; que, parmi cette
+troupe, il ne se trouvera ni des Cassius ni des Brutus. Du reste, les
+plus mauvais bruits ne sortent-ils pas des antichambres de Votre
+Majest&eacute;; ne sont-ils pas propag&eacute;s par des personnes qui font partie de
+sa maison et de son gouvernement? Avant de s&eacute;vir, il faudrait &eacute;tablir un
+Conseil des dix, aller aux &eacute;coutes, interroger les portes, les
+murailles, les chemin&eacute;es. Il est d'un grand homme de m&eacute;priser les
+caquetages insolens, et de les &eacute;touffer sous une masse de gloire.&raquo; Il se
+rendit.</p>
+
+<p>Je savais qu'apr&egrave;s la journ&eacute;e de Wagram il avait balanc&eacute; s'il ne
+d&eacute;membrerait pas la monarchie autrichienne; qu'il avait plusieurs plans
+&agrave; ce sujet; qu'il s'&eacute;tait m&ecirc;me vant&eacute; de distribuer bient&ocirc;t des couronnes
+&agrave; des archiducs qu'il supposait m&eacute;contens ou aveugl&eacute;s par l'ambition;
+mais qu'arr&ecirc;t&eacute; par la crainte d'&eacute;veiller les soup&ccedil;ons de la Russie et de
+soulever les peuples de l'Autriche, dont l'affection pour Fran&ccedil;ois II ne
+pouvait &ecirc;tre r&eacute;voqu&eacute;e en doute, il avait eu le temps d'appr&eacute;cier une
+autre difficult&eacute; dans l'ex&eacute;cution de son plan. Il exigeait l'occupation
+militaire de toute l'Allemagne; ce qui ne lui e&ucirc;t pas permis d'&eacute;teindre
+la guerre de la P&eacute;ninsule, qui r&eacute;clamait toute son attention.</p>
+
+<p>Le moment me parut favorable pour lui montrer la v&eacute;rit&eacute; toute enti&egrave;re;
+je lui repr&eacute;sentai, dans un rapport confidentiel sur notre situation
+pr&eacute;sente, combien il devenait urgent de mettre un terme &agrave; un syst&egrave;me
+politique qui tendait &agrave; nous ali&eacute;ner tous les peuples; et d'abord je le
+suppliai d'accomplir l'&oelig;uvre de la paix, soit en faisant sonder
+l'Angleterre, soit en lui adressant des propositions raisonnables,
+ajoutant que jamais il n'avait &eacute;t&eacute; plus en mesure de se faire &eacute;couter;
+que rien n'&eacute;galait le pouvoir de ses armes, et qu'il n'y avait
+maintenant plus de doute sur la solidit&eacute; de ses transactions avec les
+deux plus puissans potentats de l'Europe apr&egrave;s lui-m&ecirc;me; qu'en se
+montrant peu exigeant relativement au Portugal et dispos&eacute; d'un autre
+c&ocirc;t&eacute; &agrave; &eacute;vacuer la Prusse, il ne pouvait manquer d'arriver &agrave; la paix et
+au maintien de sa dynastie en Italie, &agrave; Madrid, en Westphalie et en
+Hollande; que l&agrave; devaient &ecirc;tre pos&eacute;es les bornes de son ambition et
+d'une gloire durable; que c'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; une assez brillante destin&eacute;e
+d'avoir fait rena&icirc;tre l'Empire de Charlemagne, mais qu'il fallait donner
+&agrave; cet Empire des garanties pour l'avenir; qu'&agrave; cet effet il devenait
+pressant, comme je le lui avais d&eacute;j&agrave; repr&eacute;sent&eacute;, de dissoudre son
+mariage avec Jos&eacute;phine et de former un autre n&oelig;ud r&eacute;clam&eacute; autant par la
+raison d'&Eacute;tat que par les consid&eacute;rations politiques les plus d&eacute;cisives;
+car, en se voyant revivre, il assurait en m&ecirc;me temps la vie &agrave; l'Empire,
+que lui seul pouvait d&eacute;terminer s'il &eacute;tait pr&eacute;f&eacute;rable de former une
+alliance de famille avec l'une des deux grandes cours du nord, soit la
+Russie, soit l'Autriche, ou de s'isoler dans sa puissance, et d'honorer
+sa propre patrie en partageant le diad&egrave;me avec une fran&ccedil;aise toujours
+assez riche de sa f&eacute;condit&eacute; et de ses vertus. Mais qu'au total le plan
+inspir&eacute; par le besoin de la fixit&eacute; sociale et de la permanence
+monarchique, croulerait dans sa base si la paix g&eacute;n&eacute;rale n'en devenait
+pas le compl&eacute;ment n&eacute;cessaire; que j'insistai fortement sur ce point, le
+suppliant de me faire conna&icirc;tre ses intentions sur les deux vues
+principales de mon rapport et de mes conclusions.</p>
+
+<p>Je n'obtins qu'un assentiment tacite, le seul qu'on m'e&ucirc;t accoutum&eacute;
+d'esp&eacute;rer dans les mati&egrave;res graves qui &eacute;taient cens&eacute;es hors de mes
+attributions. Mais je vis que la dissolution du mariage &eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e
+pour une &eacute;poque prochaine, Cambac&eacute;r&egrave;s ayant &eacute;t&eacute; autoris&eacute; &agrave; en conf&eacute;rer
+avec moi. J'en fis r&eacute;percuter aussit&ocirc;t la rumeur dans les salons, et on
+en chuchottait partout que Jos&eacute;phine, plong&eacute;e dans la s&eacute;curit&eacute;, n'en
+avait aucun &eacute;veil, tant on la m&eacute;nageait et on la plaignait.</p>
+
+<p>Je vis &eacute;galement que l'empereur, soit par orgueil, soit par politique,
+penchait &agrave; serrer son nouveau n&oelig;ud dans une des vieilles cours de
+l'Europe, et que la dissolution pr&eacute;alable avait surtout pour objet de
+les stimuler &agrave; faire des ouvertures ou de les pr&eacute;parer &agrave; en recevoir.</p>
+
+<p>Cependant l'appareil de la puissance ne fut pas n&eacute;glig&eacute;. Napol&eacute;on,
+tenant sous sa d&eacute;pendance absolue les rois qu'il avait fait, les mande &agrave;
+sa cour, et, le 3 d&eacute;cembre, exige qu'ils assistent dans la m&eacute;tropole au
+<i>Te Deum</i> chant&eacute; pour ses victoires et pour l'anniversaire de son
+couronnement.</p>
+
+<p>A sa sortie de Notre-Dame, il court faire l'ouverture du Corps
+l&eacute;gislatif; l&agrave;, dans un discours pr&eacute;somptueux, il s'exprime en ces
+termes &laquo;Lorsque je repara&icirc;trai au-del&agrave; des Pyr&eacute;n&eacute;es le l&eacute;opard &eacute;pouvant&eacute;
+cherchera l'Oc&eacute;an pour &eacute;viter la honte, la d&eacute;faite ou la mort.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait avec ces grandes images qu'il cherchait &agrave; pallier les
+difficult&eacute;s de la guerre d'Espagne, s'abusant lui-m&ecirc;me peut-&ecirc;tre, car il
+n'avait, sur la nature de cette guerre, que des id&eacute;es incompl&egrave;tes.</p>
+
+<p>Le surlendemain, d&icirc;nant t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te avec Jos&eacute;phine, il lui fit part de
+sa r&eacute;solution. Jos&eacute;phine s'&eacute;vanouit. Il fallut toute la rh&eacute;torique de
+Cambac&eacute;r&egrave;s et toute la tendresse de son fils, Eug&egrave;ne, soit pour la
+calmer, soit pour la disposer &agrave; la r&eacute;signation.</p>
+
+<p>Le 15 d&eacute;cembre, on proc&eacute;da c&eacute;r&eacute;monieusement &agrave; la dissolution du mariage.
+Tout s'&eacute;tant termin&eacute; dans les formes, un officier de la garde fut charg&eacute;
+d'escorter Jos&eacute;phine &agrave; la Malmaison, tandis que, de son c&ocirc;t&eacute;,
+l'empereur se rendait au Grand-Trianon, pour y passer quelques jours en
+retraite.</p>
+
+<p>Tout &eacute;tait d&eacute;j&agrave; mont&eacute; dans le myst&egrave;re de la chancellerie pour ouvrir une
+n&eacute;gociation parall&egrave;le aupr&egrave;s des deux cours de Saint-P&eacute;tersbourg et de
+Vienne; dans la premi&egrave;re, on voulait obtenir la grande-duchesse, s&oelig;ur
+du czar; et en Autriche, il s'agissait de l'archiduchesse Marie-Louise,
+fille de l'empereur Fran&ccedil;ois. On t&acirc;ta d'abord la Russie. L'empereur
+Alexandre se montrait favorable, disait-on, dans le conseil, mais il y
+avait dissentiment d'opinion dans la famille imp&eacute;riale russe.</p>
+
+<p>Ce qui eut lieu &agrave; Vienne presqu'en m&ecirc;me temps, m&eacute;rite de ma part
+quelques pr&eacute;liminaires auxquels je ne suis pas tout-&agrave;-fait &eacute;tranger.</p>
+
+<p>Un des hommes les plus marquans dans les fastes de la politesse et de la
+galanterie de la cour de Louis <span class="smcap">xvi</span>, &eacute;tait sans contredit le comte Louis
+de Narbonne; on s'&eacute;tait complu &agrave; le rendre c&eacute;l&egrave;bre en tirant, de ses
+traits frappans de ressemblance avec Louis <span class="smcap">xv</span>, une induction qui
+supposait un auguste myst&egrave;re &agrave; sa naissance. Il avait aussi travaill&eacute;
+lui-m&ecirc;me &agrave; sa c&eacute;l&eacute;brit&eacute;, par son amabilit&eacute; parfaite, par sa liaison
+intime avec la femme la plus extraordinaire du si&egrave;cle, M<sup>me</sup> de Sta&euml;l,
+et enfin par la mani&egrave;re facile et chevaleresque avec laquelle il avait
+exerc&eacute;, dans le d&eacute;partement de la guerre, un minist&egrave;re constitutionnel
+au d&eacute;clin de la monarchie. Forc&eacute; d'&eacute;migrer, en butte aux traits des
+r&eacute;publicains exalt&eacute;s et des royalistes extr&ecirc;mes, il avait d'abord &eacute;t&eacute;
+d&eacute;laiss&eacute; &agrave; sa rentr&eacute;e en France; plus tard je l'accueillis avec tout
+l'int&eacute;r&ecirc;t que m'inspiraient les patriotes de 1789, qui avaient voulu
+concilier la royaut&eacute; et la libert&eacute;. Aux gr&acirc;ces des mani&egrave;res il joignait
+les traits saillans de l'esprit, et souvent m&ecirc;me la justesse et la
+profondeur des vues. J'avais fini par le recevoir tous les jours; et tel
+&eacute;tait le charme de sa conversation, qu'au milieu de mes travaux
+fatigans, j'y trouvais le d&eacute;lassement le plus doux. Tout ce que me
+demandait M. de Narbonne dans l'int&eacute;r&ecirc;t de ses amis et de ses
+connaissances, je le lui accordais. Je parlai de lui &agrave; l'empereur; j'eus
+d'abord de la peine &agrave; le lui faire go&ucirc;ter; il redoutait ses anciens
+rapports avec M<sup>me</sup> de Sta&euml;l, en qui Napol&eacute;on voyait une ennemie
+implacable. J'insistai, et l'empereur finit par se le faire pr&eacute;senter.
+L'engouement s'en suivit, et Napol&eacute;on se l'attacha d'abord comme
+officier d'ordonnance. Le g&eacute;n&eacute;ral Narbonne le suivit dans la campagne
+d'Autriche, o&ugrave; il fut nomm&eacute; gouverneur de Trieste, avec une mission
+politique dont j'avais connaissance.</p>
+
+<p>Au retour de l'empereur, et quand l'affaire du mariage fut entam&eacute;e, je
+le lui d&eacute;signai comme le personnage le plus capable de sonder
+adroitement les intentions de la cour d'Autriche. Il &eacute;tait hors des
+convenances et des usages que Napol&eacute;on f&icirc;t aucune d&eacute;marche directe avant
+de conna&icirc;tre positivement les dispositions de l'empereur Alexandre; or,
+les instructions envoy&eacute;es au comte de Narbonne se born&egrave;rent &agrave;
+l'autorisation d'agir en son propre et priv&eacute; nom, avec tout le
+m&eacute;nagement et la dext&eacute;rit&eacute; que comportait une affaire si d&eacute;licate et si
+majeure. Il se rendit &agrave; Vienne au mois de janvier (1810), dans le seul
+but apparent d'y passer pour rentrer en France par l'Allemagne. L&agrave;,
+dressant bient&ocirc;t ses batteries, il vit d'abord M. de Metternich, et fut
+ensuite admis aupr&egrave;s de l'empereur Fran&ccedil;ois. La question du mariage
+occupait alors toute l'Europe, et ce fut naturellement un des sujets de
+son entretien avec l'empereur d'Autriche. M. de Narbonne ne manqua pas
+de jeter en avant que les plus grands souverains de l'Europe briguaient
+l'alliance de Napol&eacute;on. L'empereur d'Autriche t&eacute;moigna aussit&ocirc;t sa
+surprise de ce que la cour des Tuileries ne songe&acirc;t point &agrave; sa maison,
+et il en dit assez pour que M. de Narbonne s&ucirc;t &agrave; quoi s'en tenir. Il
+m'&eacute;crivit le m&ecirc;me jour, et en me faisant part des insinuations de la
+cour de Vienne, il crut pouvoir en conclure qu'une alliance avec une
+archiduchesse entrerait dans les vues de l'Autriche. A l'arriv&eacute;e du
+courrier, je courus communiquer sa d&eacute;p&ecirc;che &agrave; l'empereur. Jamais je ne le
+vis si radieux, ni si satisfait. Il fit sonder le prince de
+Schwartzemberg, ambassadeur d'Autriche &agrave; Paris, ordonnant que cette
+n&eacute;gociation particuli&egrave;re f&ucirc;t conduite avec une telle circonspection que
+l'ambassadeur se trouv&acirc;t engag&eacute; sans qu'il le f&ucirc;t lui-m&ecirc;me. Il
+s'agissait de ne pas choquer l'empereur Alexandre en lui faisant
+soup&ccedil;onner qu'on avait ouvert une double n&eacute;gociation, et de faire
+supposer &agrave; l'Europe qu'on avait eu le choix entre une grande-duchesse et
+une archiduchesse, car, pour la princesse de Saxe, il n'en avait &eacute;t&eacute;
+question que pour la forme.</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> f&eacute;vrier, Napol&eacute;on convoqua aux Tuileries un grand conseil
+priv&eacute; compos&eacute; des grands dignitaires, grands officiers, tous les
+ministres, le pr&eacute;sident du S&eacute;nat, celui du Corps l&eacute;gislatif et les
+ministres d'&eacute;tat, pr&eacute;sidens des sections du Conseil d'&eacute;tat. Nous &eacute;tions
+en tout vingt-cinq personnes. Le conseil assembl&eacute; et la d&eacute;lib&eacute;ration
+ouverte, le ministre Champagny communiqua d'abord les d&eacute;p&ecirc;ches de
+Caulaincourt, ambassadeur en Russie, et il les pr&eacute;senta comme si le
+mariage avec une princesse russe n'e&ucirc;t tenu qu'&agrave; l'accord de l'exercice
+public de son culte, et &agrave; l'&eacute;rection, &agrave; son usage, d'une chapelle du rit
+grec. Il fit conna&icirc;tre ensuite les insinuations et les d&eacute;sirs de la cour
+de Vienne: ainsi on paraissait n'&ecirc;tre que dans l'embarras du choix. Il y
+eut partage d'opinions. Comme j'&eacute;tais dans le secret, je m'abstins
+d'&eacute;mettre la mienne; je m'esquivai m&ecirc;me &agrave; dessein avant la fin de la
+d&eacute;lib&eacute;ration. Au lever de la s&eacute;ance, le prince Eug&egrave;ne fut charg&eacute; par
+l'empereur de faire au prince de Schwartzemberg l'ouverture
+diplomatique. L'ambassadeur avait re&ccedil;u ses instructions, et tout fut
+consenti sans difficult&eacute;. Ainsi le mariage de Napol&eacute;on avec
+Marie-Louise fut propos&eacute;, discut&eacute;, d&eacute;cid&eacute; dans le conseil et stipul&eacute;
+dans les vingt-quatre heures.</p>
+
+<p>Le lendemain de la tenue du conseil, un s&eacute;nateur de mes amis, toujours
+tr&egrave;s au fait des nouvelles<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>, vint m'informer que l'empereur s'&eacute;tait
+d&eacute;cid&eacute; pour une archiduchesse; je jouai la surprise et en m&ecirc;me temps le
+regret de ce qu'on n'avait pas choisi une princesse russe. &laquo;En ce cas,
+m'&eacute;criai-je, je n'ai plus qu'&agrave; faire mon paquet!&raquo; saisissant ainsi un
+pr&eacute;texte pour donner &agrave; mes amis l'&eacute;veil sur ma prochaine disgr&acirc;ce.</p>
+
+<p>Dou&eacute; de ce qu'on appelle tact, j'avais un secret pressentiment que mon
+pouvoir minist&eacute;riel survivrait peu au nouvel ordre de choses qui allait
+alt&eacute;rer, sans aucun doute, les habitudes et le caract&egrave;re de Napol&eacute;on. Je
+ne doutais nullement que, devenu l'alli&eacute; de la maison de Lorraine, se
+croyant s&ucirc;r d&eacute;sormais du cabinet d'Autriche, et, par cons&eacute;quent, d'&ecirc;tre
+en mesure d'assujettir la vieille Europe &agrave; sa volont&eacute;, il ne se cr&ucirc;t en
+&eacute;tat de se d&eacute;barrasser de son ministre de la police, ainsi qu'il avait
+d&eacute;j&agrave; cru pouvoir s'en passer apr&egrave;s la paix d'Amiens. Je savais
+d'ailleurs, d'une mani&egrave;re certaine, qu'il ne me pardonnerait jamais
+d'avoir lev&eacute;, tout seul, une arm&eacute;e, fait rembarquer les Anglais et sauv&eacute;
+la Belgique; je savais enfin que, depuis cette &eacute;poque, ma liaison avec
+Bernadotte lui &eacute;tait devenue suspecte. Plus il concentrait en lui-m&ecirc;me
+ses dispositions peu favorables &agrave; mon &eacute;gard, plus je les devinais.</p>
+
+<p>Elles se d&eacute;cel&egrave;rent, quand je lui proposai de mettre en libert&eacute;, &agrave; la
+prochaine occasion de la solennit&eacute; de son mariage, une partie des
+prisonniers d'&eacute;tat et de lever un grand nombre de surveillances. Au lieu
+d'adh&eacute;rer &agrave; ma proposition, il s'&eacute;leva avec une feinte humanit&eacute; contre
+le d&eacute;plorable arbitraire qu'exer&ccedil;ait la police, me disant qu'il avait
+song&eacute; &agrave; y mettre un terme. Deux jours apr&egrave;s, il m'envoya un projet de
+rapport, fait en mon nom, et de d&eacute;cret imp&eacute;rial, qui, au lieu d'une
+prison d'&eacute;tat, en &eacute;tablissait six<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>, statuant en outre que d&eacute;sormais
+nul ne pourrait &ecirc;tre d&eacute;tenu qu'en vertu d'une d&eacute;cision du conseil priv&eacute;.
+C'&eacute;tait une am&egrave;re d&eacute;rision, le conseil priv&eacute; n'&eacute;tant pas autre chose que
+la volont&eacute; de l'empereur. Le tout &eacute;tait si artificieusement pr&eacute;sent&eacute;,
+qu'il me fallut consentir &agrave; produire le projet au Conseil d'&eacute;tat o&ugrave; il
+fut d&eacute;lib&eacute;r&eacute; et adopt&eacute; le 3 mars. Voil&agrave; comment Napol&eacute;on &eacute;luda de mettre
+un ternie aux arrestations ill&eacute;gales, et comment il voulut faire
+rejaillir sur la police tout l'odieux des d&eacute;tentions arbitraires. Il
+m'astreignit aussi &agrave; lui pr&eacute;senter le tableau des individus mis en
+surveillance.</p>
+
+<p>La surveillance &eacute;tait une mesure de police tr&egrave;s-supportable, que j'avais
+imagin&eacute;e pr&eacute;cis&eacute;ment pour soustraire aux rigueurs de la d&eacute;tention
+arbitraire, les nombreuses victimes que signalaient et poursuivaient
+chaque jour les d&eacute;lateurs &agrave; gages, que j'avais bien de la peine &agrave;
+contenir dans de certaines bornes. Cette odieuse milice occulte &eacute;tait
+inh&eacute;rente au syst&egrave;me mont&eacute; et maintenu par l'homme le plus ombrageux et
+le plus d&eacute;fiant qui peut-&ecirc;tre ait jamais exist&eacute;. C'&eacute;tait une des plaies
+de l'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>J'avais parfois la faiblesse de croire qu'une fois affermi et
+tranquille, Napol&eacute;on adopterait un syst&egrave;me de gouvernement plus paternel
+et en m&ecirc;me temps plus conforme &agrave; nos m&oelig;urs. Sous ce point de vue, le
+mariage avec une archiduchesse donnait des esp&eacute;rances; mais je sentais
+de plus en plus qu'il lui fallait la sanction de la paix g&eacute;n&eacute;rale. Ne
+pouvais-je pas moi-m&ecirc;me contribuer &agrave; la paix, comme j'avais coop&eacute;r&eacute;, par
+mon impulsion, &agrave; la dissolution d'un n&oelig;ud st&eacute;rile et &agrave; l'alliance avec
+l'Autriche? Si je parvenais &agrave; ce but, je pouvais, par l'importance d'un
+pareil service, triompher des pr&eacute;ventions de l'empereur et reconqu&eacute;rir
+toute sa confiance; mais il fallait d'abord pressentir l'Angleterre.
+J'h&eacute;sitais d'autant moins que le changement survenu dans la composition
+du minist&egrave;re anglais me donnait de justes motifs d'espoir.</p>
+
+<p>Le mauvais succ&egrave;s de la plupart de ses op&eacute;rations dans cette derni&egrave;re
+campagne, avait excit&eacute; le m&eacute;contentement de la nation anglaise et amen&eacute;
+de graves dissensions parmi les ministres. Deux d'entre eux, lord
+Castlereagh et M. Canning, en &eacute;taient m&ecirc;me venus &agrave; un combat singulier,
+apr&egrave;s avoir donn&eacute; leur d&eacute;mission. Le cabinet s'&eacute;tait h&acirc;t&eacute; de rappeler de
+son ambassade d'Espagne le marquis de Wellesley, pour succ&eacute;der &agrave; M.
+Canning dans la place de secr&eacute;taire d'&eacute;tat des affaires &eacute;trang&egrave;res, et
+de mettre &agrave; la t&ecirc;te du secr&eacute;tariat de la guerre le comte de Liverpool,
+ci-devant lord Hawkesbury. Je savais que ces deux nouveaux ministres
+avaient des vues hautes, mais conciliantes. D'ailleurs la cause de
+l'ind&eacute;pendance espagnole &eacute;tant alors presque d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, par suite de la
+victoire d'Ocana et de l'occupation de l'Andalousie, je m'imaginais que
+je retrouverais le marquis de Wellesley plus accessible &agrave; des ouvertures
+raisonnables: or, je me d&eacute;terminai &agrave; sonder le terrain, et cela en vertu
+des pouvoirs dont j'avais us&eacute; fr&eacute;quemment, d'envoyer des agens au
+dehors.</p>
+
+<p>J'y employai M. Ouvrard, par deux raisons: d'abord, parce qu'une
+ouverture politique, &agrave; Londres, ne pouvait gu&egrave;re &ecirc;tre entam&eacute;e que sous
+le masque d'op&eacute;rations commerciales, et ensuite parce qu'il &eacute;tait
+impossible de confier une mission aussi d&eacute;licate &agrave; un homme plus rompu
+aux affaires, d'un caract&egrave;re plus insinuant et plus entra&icirc;nant. Mais
+comme M. Ouvrard n'aurait pu se mettre sans inconv&eacute;nient en rapport
+direct avec le marquis de Wellesley, je lui adjoignis M. Fagan, ancien
+officier irlandais, qui, charg&eacute; des premi&egrave;res d&eacute;marches, devait lui
+ouvrir, pour ainsi dire, les voies de la chancellerie britannique.</p>
+
+<p>Je r&eacute;solus de ne faire partir M. Ouvrard qu'apr&egrave;s les f&ecirc;tes du mariage.
+L'entr&eacute;e de la jeune archiduchesse dans Paris eut lieu le 1<sup>er</sup> avril:
+rien de plus magnifique et de plus touchant. Quelle belle journ&eacute;e!
+quelle hilarit&eacute; dans une si prodigieuse affluence! La cour repartit
+aussit&ocirc;t pour Saint-Cloud, o&ugrave; se fit l'acte civil, et le lendemain la
+b&eacute;n&eacute;diction nuptiale fut donn&eacute;e &agrave; Napol&eacute;on et &agrave; Marie-Louise, par le
+cardinal Fesch, dans une des salles du Louvre garnies de femmes
+resplendissantes de parures et de pierreries. Les f&ecirc;tes furent
+splendides. Mais celle que donna le prince de Schwartzemberg, au nom de
+son ma&icirc;tre, offrit un pr&eacute;sage sinistre. Le feu prit &agrave; la salle de bal
+construite dans le jardin de son h&ocirc;tel, et en un instant la salle fut
+embras&eacute;e; plusieurs personnes p&eacute;rirent, entr'autres la princesse de
+Schwartzemberg, femme du fr&egrave;re de l'ambassadeur. On ne manqua pas de
+comparer l'issue malheureuse de cette f&ecirc;te donn&eacute;e pour c&eacute;l&eacute;brer
+l'alliance des deux nations, &agrave; la catastrophe qui avait marqu&eacute; les f&ecirc;tes
+du mariage de Louis <span class="smcap">xvi</span> et de Marie-Antoinette: on en tira les plus
+f&acirc;cheux pr&eacute;sages; Napol&eacute;on lui-m&ecirc;me en fut frapp&eacute;. Comme j'avais donn&eacute; &agrave;
+la pr&eacute;fecture tous les ordres convenables, et qu'elle &eacute;tait sp&eacute;cialement
+charg&eacute;e de cette partie de la surveillance publique, ce fut sur elle, ou
+du moins sur le pr&eacute;fet de police, que vint &eacute;clater la col&egrave;re de
+l'empereur. Il destitua Dubois, et malheureusement il fallut un d&eacute;sastre
+public pour &ecirc;tre d&eacute;barrass&eacute; de cet homme qui avait tant de fois d&eacute;natur&eacute;
+le but moral de la police.</p>
+
+<p>A la cour et &agrave; la ville, le mot d'ordre fut d&eacute;sormais de complaire &agrave; la
+jeune imp&eacute;ratrice qui, sans aucun partage, captivait Napol&eacute;on: c'&eacute;tait
+m&ecirc;me de sa part une sorte d'enfantillage. Je savais qu'on &eacute;piait
+l'occasion de prendre la police en d&eacute;faut au sujet de la vente de
+certains ouvrages sur la r&eacute;volution, qui auraient pu choquer
+l'imp&eacute;ratrice. Je donnai des ordres pour en faire la saisie<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>; mais
+telle &eacute;tait la cupidit&eacute; des agens de la pr&eacute;fecture que ces m&ecirc;mes
+ouvrages &eacute;taient vendus clandestinement par ceux m&ecirc;mes qu'on chargeait
+de les mettre au pilon.</p>
+
+<p>Vers la fin d'avril, l'empereur partit avec l'imp&eacute;ratrice, pour visiter
+Middlebourg et Flessingues; il se rendit aussi &agrave; Breda. Ce voyage me fut
+fatal. L'empereur, frapp&eacute; de mes r&eacute;flexions sur le besoin de la paix
+g&eacute;n&eacute;rale, avait essay&eacute;, sans me mettre dans le secret, d'ouvrir des
+n&eacute;gociations secr&egrave;tes avec le nouveau minist&egrave;re anglais, par l'entremise
+d'une maison de commerce d'Amsterdam. Il en r&eacute;sulta une double
+n&eacute;gociation et de doubles propositions, ce qui choqua singuli&egrave;rement le
+marquis de Wellesley. Les agens de l'empereur et les miens, devenus
+&eacute;galement suspects, furent &eacute;galement &eacute;conduits.</p>
+
+<p>L'empereur, surpris d'une conclusion si brusque et si inattendue,
+employa, pour en d&eacute;couvrir la cause, sa contre-police et ses limiers des
+affaires &eacute;trang&egrave;res. D'abord il n'eut que des informations vagues; mais
+il put juger bient&ocirc;t que sa n&eacute;gociation avait &eacute;t&eacute; travers&eacute;e par d'autres
+agens dont il ignorait la mission. Ses soup&ccedil;ons se port&egrave;rent d'abord sur
+M. de Talleyrand; mais, &agrave; son retour, ayant re&ccedil;u de nouvelles pi&egrave;ces et
+s'&eacute;tant fait faire un rapport circonstanci&eacute;, il reconnut que M. Ouvrard
+avait dirig&eacute; des ouvertures faites &agrave; son ins&ccedil;u au marquis de Wellesley;
+et comme on savait M. Ouvrard en rapport avec moi, on en inf&eacute;ra que je
+lui avais donn&eacute; des instructions. Le 2 juin, &eacute;tant &agrave; Saint-Cloud,
+l'empereur me demanda, en plein conseil, ce que M. Ouvrard &eacute;tait all&eacute;
+faire en Angleterre. &laquo;Conna&icirc;tre de ma part, lui dis-je, les dispositions
+du nouveau minist&egrave;re, relativement &agrave; la paix, d'apr&egrave;s les vues que j'ai
+eu l'honneur de soumettre &agrave; Votre Majest&eacute;, avant son mariage.&mdash;Ainsi,
+reprend l'empereur, vous faites la guerre et la paix sans ma
+participation.&raquo; Il sortit et donna l'ordre &agrave; Savary d'aller arr&ecirc;ter M.
+Ouvrard et de le conduire &agrave; Vincennes. En m&ecirc;me temps, je re&ccedil;us la
+d&eacute;fense de communiquer avec le prisonnier. Le lendemain, le
+porte-feuille de la police fut donn&eacute; &agrave; Savary. Pour cette fois, c'&eacute;tait
+une v&eacute;ritable disgr&acirc;ce.</p>
+
+<p>J'eusse fait, sans doute, une pr&eacute;diction trop pressante, en rappelant
+les paroles du proph&egrave;te: &laquo;Dans quarante jours, Ninive sera d&eacute;truite&raquo;;
+mais j'aurais pu pr&eacute;dire, sans me tromper, que dans moins de quatre ans
+l'Empire de Napol&eacute;on n'existerait plus.</p>
+
+<h3>FIN DE LA PREMI&Egrave;RE PARTIE.</h3>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Ce nom tout fran&ccedil;ais, d&eacute;j&agrave; si c&eacute;l&egrave;bre par son illustration
+historique, est devenu plus honorable encore, s'il est possible, depuis
+que le duc Mathieu de Montmorency, &agrave; la conduite duquel Fouch&eacute; fait ici
+allusion, s'est honor&eacute; par l'aveu public de sa faute. Dailleurs, la
+franchise et la noblesse de sa conduite comme ministre et homme d'&eacute;tat,
+lui ont acquis l'estime universelle. M. Fouch&eacute; ne peut rien sur la
+r&eacute;putation d'un si haut personnage. Grand protecteur de l'ancienne
+noblesse sous le r&eacute;gime imp&eacute;rial, Fouch&eacute; r&eacute;crimine ici pour reprocher &agrave;
+cette m&ecirc;me noblesse sa participation &agrave; la r&eacute;volution; c'est parmi les
+r&eacute;volutionnaires une r&eacute;crimination oblig&eacute;e. Ce qu'il dit peut &ecirc;tre vrai
+&agrave; certains &eacute;gards; mais la petite minorit&eacute; d'un ordre n'est pas l'ordre
+tout entier; il y aura toujours d'ailleurs une distance immense entre
+les prestiges, les imprudences et les fautes de 1789, et les crimes
+affreux de 1793. La mani&egrave;re de raisonner artificieuse dont se sert
+Fouch&eacute; pour s'en laver ne nous para&icirc;t pas historiquement concluante.
+(<i>Note de l'&eacute;diteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Depuis la mort de Danton, de Camille-Desmoulins et autres
+d&eacute;put&eacute;s enlev&eacute;s pendant la nuit de leur domicile sur un simple ordre des
+Comit&eacute;s, traduits au tribunal r&eacute;volutionnaire, jug&eacute;s et condamn&eacute;s sans
+pouvoir pr&eacute;senter leurs moyens de d&eacute;fense, Legendre, ami de Danton,
+Courtois, Tallien, et plus de trente autres d&eacute;put&eacute;s, ne couchaient plus
+chez eux; ils erraient la nuit d'un endroit &agrave; un autre, craignant
+d'&eacute;prouver le m&ecirc;me sort que Danton. Fouch&eacute; fut plus de deux mois sans
+avoir de domicile fixe. C'est ainsi que Robespierre faisait trembler
+ceux qui semblaient vouloir s'opposer &agrave; ses vues de dictature.
+<br />(<i>Note de l'&eacute;diteur</i>.)<br />
+</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> M&ecirc;me dans les aveux de Fouch&eacute; il y a toujours un certain
+artifice. Sachons-lui gr&eacute; d'avoir &eacute;t&eacute; vrai autant qu'il lui &eacute;tait
+possible de l'&ecirc;tre; c'est d&eacute;j&agrave; quelque chose que d'avoir obtenu de lui
+l'aveu qu'il a commenc&eacute; sa fortune dans le tripotage des fournitures. On
+verra d'ailleurs, dans le cours de ses M&eacute;moires, &agrave; quelles sources il a
+puis&eacute; plus tard ses immenses richesses. <i>(Note de l'&eacute;diteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Aveux pr&eacute;cieux, et qui expliquent le mobile de toute
+r&eacute;volution pass&eacute;e, pr&eacute;sente et future. <i>(Note de l'&eacute;diteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Aucune des premi&egrave;res t&ecirc;tes de la r&eacute;volution n'en avait
+encore dit autant, que je sache. Fouch&eacute; est vraiment na&iuml;f dans ses
+aveux. <i>(Note de l'&eacute;diteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Fouch&eacute; ne nous met pas assez au fait de ce plan de tout
+r&eacute;volutionner au dehors, plan alors &eacute;cart&eacute; par la majorit&eacute; du
+Directoire, et dont le g&eacute;n&eacute;ral Augereau fut une des premi&egrave;res victimes.
+Commandant en chef de l'arm&eacute;e d'Allemagne, apr&egrave;s le 16 fructidor, il
+allait r&eacute;volutionner la Souabe quand il fut rappel&eacute; et disgraci&eacute;.
+Bonaparte y eut part; il &eacute;tait furieux qu'on voul&ucirc;t d&eacute;j&agrave; d&eacute;molir son
+ouvrage: la paix de Campo-Formio. On va voir, apr&egrave;s son d&eacute;part pour
+l'&Eacute;gypte, Brune et Joubert partager la disgr&acirc;ce d'Augereau, pour le m&ecirc;me
+motif. Il para&icirc;t que ce plan, renouvel&eacute; de la propagande de 1792,
+n'avait pour adh&eacute;rent au Directoire que Barras: c'&eacute;tait un faible appui.
+Rewbel et Merlin ne voulaient pas aller si v&icirc;te en besogne; effray&eacute;s
+d&eacute;j&agrave; de leurs violences en &Eacute;gypte et en Suisse, ils persistaient &agrave; se
+bercer dans une situation qui n'&eacute;tait ni la paix, ni la guerre. Il faut
+avouer que la tentative hardie de tout r&eacute;volutionner, qu'ils n'os&egrave;rent
+essayer qu'&agrave; demi, e&ucirc;t donn&eacute; aux r&eacute;volutionnaires de France une immense
+initiative sur les op&eacute;rations de la campagne de 1799 qui tourn&egrave;rent
+contre eux au dehors et au dedans. La r&eacute;volution s'arr&ecirc;ta; <i>elle se fit
+homme</i>.
+<i>(Note de l'&eacute;diteur.)</i>
+</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Tr&egrave;s-bien, Monsieur Fouch&eacute;. L'histoire va prendre acte de
+la d&eacute;claration de votre syst&egrave;me de 1798. Puisque vous &ecirc;tes si v&eacute;ridique,
+vous allez nous donner de nouvelles preuves sans doute que ce syst&egrave;me,
+qui n'a &eacute;t&eacute; que modifi&eacute; <i>par la force des circonstances</i>, s'est perp&eacute;tu&eacute;
+jusqu'en 1815, &eacute;poque de votre dernier av&eacute;nement au pouvoir. <i>(Note de
+l'&eacute;diteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Ici la d&eacute;signation personnelle est inutile. Le lecteur peu
+au fait n'a qu'&agrave; recourir aux almanachs. Nous devons respecter la
+discr&eacute;tion de M. le duc d'Otrante &agrave; l'&eacute;gard d'un de ses anciens
+coll&egrave;gues. <i>(Note de l'&eacute;diteur.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Petite vanit&eacute; de Fouch&eacute; qui pr&eacute;pare tout comme dans un
+m&eacute;lodrame, pour entrer lui-m&ecirc;me en sc&egrave;ne comme seul capable de tenir le
+timon de la police, d'exploiter ses t&eacute;n&eacute;breuses intrigues et ses
+fertiles &eacute;molumens.
+<br />(<i>Note de l'&eacute;diteur</i>.)
+</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Tout ceci est fort clair, et nous ne connaissons aucun
+&eacute;crit aussi lumineux sur les intrigues de cette &eacute;poque.
+<br />(<i>Note de l'&eacute;diteur</i>.)
+</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Et quelles &eacute;taient donc les vues de Fouch&eacute; en man&oelig;uvrant
+ainsi contre ces foyers du gouvernement populaire, ou plut&ocirc;t contre la
+souverainet&eacute; du peuple, dogme favori de Fouch&eacute;? Il nous l'a dit
+lui-m&ecirc;me; il aspirait &agrave; devenir l'une des premi&egrave;res t&ecirc;tes de
+l'<i>aristocratie</i> r&eacute;volutionnaire.
+
+(<i>Note de l'&eacute;diteur</i>.)
+</p>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Ici ce n'&eacute;tait plus le Fouch&eacute; de l'aristocratie
+r&eacute;volutionnaires, mais le Fouch&eacute; de la Convention; sa police d'ailleurs
+&eacute;tait comme Janus, elle avait deux visages.
+
+(<i>Note de l'&eacute;diteur</i>.)
+</p>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Ici c'est Fouch&eacute; pr&eacute;curseur et promoteur du r&eacute;gime
+imp&eacute;rial.
+
+(<i>Note de l'&eacute;diteur</i>.)
+</p>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Toujours m&ecirc;me marche quand on aspire &agrave; gouverner sans
+contradicteurs et sans contradictions; Fouch&eacute; ne suit ici que les
+errements de la Convention, du Comit&eacute; de salut public et du Directoire
+au 18 fructidor; il fera de m&ecirc;me sous Bonaparte, et il <i>nous prouvera</i>
+qu'il a raison.
+
+<i>(Note de l'&eacute;diteur.)</i>
+</p>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Quelle candeur! quel d&eacute;sint&eacute;ressement dans Fouch&eacute;!
+
+<i>(Note de l'&eacute;diteur.)</i>
+</p>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Fouch&eacute; nous pr&eacute;pare adroitement au 18 brumaire.
+
+(<i>Note de l'&eacute;diteur</i>.)
+</p>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Voici r&eacute;ellement l'homme habile, et on sait ce que vent
+dire l'adjectif <i>habile</i> en r&eacute;volution.
+
+(<i>Note de l'&eacute;diteur</i>.)
+</p>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a>
+<a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a>
+L'histoire d'<i>Irma</i> parut sous la forme de l'all&eacute;gorie.
+Les sc&egrave;nes se passaient en Asie, et tous les noms &eacute;taient chang&eacute;s; mais
+il &eacute;tait facile d'en retrouver la clef par leur anagramme. Cette mani&egrave;re
+adroite de publier l'histoire des malheurs de la maison de Bourbon,
+piqua singuli&egrave;rement la curiosit&eacute; et int&eacute;ressa le public. On d&eacute;vora cet
+ouvrage; en suivant les &eacute;v&eacute;nemens et arrivant aux catastrophes, chacun
+devina les noms. Sous une fausse apparence de libert&eacute;, le premier consul
+laissa publier sur la r&eacute;volution tout ce qui tendait &agrave; la d&eacute;crier; alors
+parurent successivement les M&eacute;moires du marquis de Bouill&eacute;, de Bertrand
+de Moleville, de la princesse de Lamballe; les M&eacute;moires de Mesdames de
+France, l'Histoire de Madame Elisabeth, le Cimeti&egrave;re de la Madelaine.
+Mais cette tol&eacute;rance cessa d&egrave;s que le premier consul se crut affermi;
+c'est ce qu'on verra dans la suite de ces M&eacute;moires.
+
+(<i>Note de l'&eacute;diteur</i>.)
+</p>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a>
+<a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a>
+La machine infernale ne remplit pas son but, qui &eacute;tait
+d'atteindre le premier consul; mais elle n'en causa pas moins la mort
+d'une vingtaine de personnes et en blessa cinquante-six plus ou moins
+gri&egrave;vement. On vint au secours de tous les malheureux bless&eacute;s suivant
+que les blessures &eacute;taient plus ou moins graves. Le <i>maximum</i> des secours
+fut de 4500 francs, et le <i>minimum</i> de 25 fr. Les orphelins et les
+veuves furent pensionn&eacute;s, ainsi que les enfans de ceux qui avaient p&eacute;ri;
+mais seulement jusqu'&agrave; leur majorit&eacute;; ils devaient toucher &agrave; cette
+&eacute;poque 2000 francs pour leur &eacute;tablissement.
+</p><p>
+Voici les noms des personnes qui re&ccedil;urent des secours par ordre du
+premier consul, avec le montant des sommes qui leur furent allou&eacute;es:
+</p>
+
+<table summary="">
+<tr><td align="left">&nbsp;</td><td align="right">fr.</td></tr>
+<tr><td align="left">Bataill&eacute; (M<sup>me</sup>), &eacute;pici&egrave;re, rue St-Nicaise </td><td align="right">100.</td></tr>
+<tr><td align="left">Boiteux (Jean-Marie-Joseph), ci-devant fr&egrave;re de la Charit&eacute; </td><td align="right">50.</td></tr>
+<tr><td align="left">Bonnet (M<sup>me</sup>), rue Saint-Nicaise </td><td align="right">150.</td></tr>
+<tr><td align="left">Boulard (veuve), musicienne, rue J.-J.-Rousseau </td><td align="right">4000.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;&nbsp;&nbsp;Un second supl&eacute;ment lui fut accord&eacute; &agrave; cause de ses blessures, il fut de</td><td align="right">3000.</td></tr>
+<tr><td align="left">Bourdin (Fran&ccedil;oise Louvrier, femme) porti&egrave;re, rue Saint-Nicaise </td><td align="right">50.</td></tr>
+<tr><td align="left">Buchener (Louis), tailleur, rue St-Nicaise </td><td align="right">25.</td></tr>
+<tr><td align="left">Chapuy (Gilbert), officier-civil de la Marine, rue du Bac </td><td align="right">800.</td></tr>
+<tr><td align="left">Charles (Jean-Etienne), imprimeur, rue Saint-Nicaise </td><td align="right">400.</td></tr>
+<tr><td align="left">Cl&eacute;ment, gar&ccedil;on mar&eacute;chal, rue du Petit-Carrousel </td><td align="right">50.</td></tr>
+<tr><td align="left">Cl&eacute;reaux (Marie-Jos&eacute;phine Lehodey), &eacute;pici&egrave;re, rue Neuve-de-l'Egalit&eacute; </td><td align="right">3800.</td></tr>
+<tr><td align="left">Colinet (Marie-Jeanne-C&eacute;cile), revendeuse &agrave; la halle </td><td align="right">200.</td></tr>
+<tr><td align="left">Corbet (Nicolas-Alexandre), employ&eacute; par l'&eacute;tat-major de la 17<sup>e</sup>division, rue St.-Honor&eacute; </td><td align="right">240.</td></tr>
+<tr><td align="left">Couteux, vermicellier, rue des Prouvaires </td><td align="right">150.</td></tr>
+<tr><td align="left">Duverne (Louis), ouvrier serrurier, rue du Harlay </td><td align="right">1000.</td></tr>
+<tr><td align="left">Fleury, (Catherine Lenoir, veuve), rue de Malte </td><td align="right">50.</td></tr>
+<tr><td align="left">Fostier (Louis-Philippe), rempla&ccedil;ant au poste de la rue Saint-Nicaise </td><td align="right">25.</td></tr>
+<tr><td align="left">Fridzery (Alexandre-Marie-Antoine), musicien aveugle, rue St-Nicaise </td><td align="right">750.</td></tr>
+<tr><td align="left">Gauthier (Marie Poncette, fille), rue de Chaillot </td><td align="right">100.</td></tr>
+<tr><td align="left">Harel (Antoine), gar&ccedil;on limonadier, rue de Malte </td><td align="right">3000.</td></tr>
+<tr><td align="left">Hiblot, (Marie-Anne, fille), rue de Malte </td><td align="right">240.</td></tr>
+<tr><td align="left">Honor&eacute; (Marie-Th&eacute;r&egrave;se Larne, veuve), rue Marceau </td><td align="right">100.</td></tr>
+<tr><td align="left">Honor&eacute; (Th&eacute;r&egrave;se, fille), ouvri&egrave;re </td><td align="right">50.</td></tr>
+<tr><td align="left">Huguet (Louis), cuisinier aux Champs-&Eacute;lys&eacute;es </td><td align="right">50.</td></tr>
+<tr><td align="left">Jardy (Julien), rempla&ccedil;ant au poste Saint-Nicaise </td><td align="right">100.</td></tr>
+<tr><td align="left">Kalbert (Jean-Antoine), apprenti menuisier </td><td align="right">100.</td></tr>
+<tr><td align="left">Lambert (Marie-Jacqueline Gillot, femme), rue Fromenteau </td><td align="right">100.</td></tr>
+<tr><td align="left">Leclerc, &eacute;l&egrave;ve en peinture, mort &agrave; l'hospice </td><td align="right">200.</td></tr>
+<tr><td align="left">Lef&egrave;vre (Simon-Fran&ccedil;ois), gar&ccedil;on tapissier, rue de la Verrerie </td><td align="right">200.</td></tr>
+<tr><td align="left">L&eacute;ger (madame), limonadi&egrave;re, rue St.-Nicaise </td><td align="right">1500.</td></tr>
+<tr><td align="left">Lepape (Elisabeth Satabin, femme), porti&egrave;re, rue Saint-Nicaise </td><td align="right">300.</td></tr>
+<tr><td align="left">Lemi&egrave;re (Nicolas), rue de Malte, tenant maison garnie </td><td align="right">400.</td></tr>
+<tr><td align="left">Lion (Pierre-Nicolas), domestique, all&eacute;e d'Antin </td><td align="right">600.</td></tr>
+<tr><td align="left">Masse (Jean-Fran&ccedil;ois), gar&ccedil;on marchand de vin, rue des Saints-P&egrave;res </td><td align="right">150.</td></tr>
+<tr><td align="left">Mercier (Jean-Baptiste), rentier, rue Saint-Honor&eacute; </td><td align="right">4000.</td></tr>
+<tr><td align="left">Orilliard, (St&eacute;phanie-Madeleine, fille) couturi&egrave;re, rue de Lille </td><td align="right">900.</td></tr>
+<tr><td align="left">Palluel, portier, rue Saint-Nicaise </td><td align="right">50.</td></tr>
+<tr><td align="left">Preville (Claude-Barthelemi), tapissier, rue des Saints-P&egrave;res </td><td align="right">4500.</td></tr>
+<tr><td align="left">Proverbi (Antoine), homme de confiance, rue des Filles-Saint-Thomas </td><td align="right">750.</td></tr>
+<tr><td align="left">Regnault (femme), ouvri&egrave;re, rue de Grenelle-Saint-Honor&eacute; </td><td align="right">200.</td></tr>
+<tr><td align="left">Saint-Gilles (Louis, femme), ouvri&egrave;re en linge, galerie des Innocens </td><td align="right">400.</td></tr>
+<tr><td align="left">Selleque (veuve), rue Saint-Denis </td><td align="right">200.</td></tr>
+<tr><td align="left">Thirion (Jean), cordonnier en vieux, rue Saint-Nicaise </td><td align="right">25.</td></tr>
+<tr><td align="left">Trepsat, architecte, rue de Bourgogne </td><td align="right">4500.</td></tr>
+<tr><td align="left">Varlet, rue Saint-Louis, rempla&ccedil;ant au poste Saint-Nicaise </td><td align="right">25.</td></tr>
+<tr><td align="left">Warm&eacute;, marchand de vin, rue Saint-Nicaise </td><td align="right">100.</td></tr>
+<tr><td align="left">Vitri&eacute;e (Elisabeth, femme), cuisini&egrave;re, rue Saint-Nicaise </td><td align="right">100.</td></tr>
+<tr><td align="left">Vitry, perruquier, rue Saint-Nicaise </td><td align="right">50.</td></tr>
+<tr><td align="left">Wolff (Arnoult), tailleur, rue de Malte </td><td align="right">150.</td></tr>
+<tr><td align="left">Zambrini (F&eacute;lix), gar&ccedil;on glacier chez Corazza </td><td align="right">600.</td></tr>
+<tr><td align="left">Banny (Jean-Fr&eacute;d&eacute;ric), gar&ccedil;on traiteur, rue des Grands-Augustins </td><td align="right">1000.</td></tr>
+<tr><td align="left">Barbier (Marie-Genevi&egrave;ve Viel, veuve), rue Saint-Honor&eacute; </td><td align="right">1000.</td></tr>
+<tr><td align="left">Beirl&eacute; (Alexandre), marchand gantier-peaussier, rue Saint-Nicaise </td><td align="right">800.</td></tr>
+<tr><td align="left">Boyeldieu (Marie-Louise Chevalier, veuve), rue Sainte-Placide </td><td align="right">1000.</td></tr>
+<tr><td align="left">Orphelins: Lister (Agn&egrave;s, Ad&eacute;la&iuml;de) </td><td align="right">1200.</td></tr>
+<tr><td align="left">Mitaine (Jeanne Pr&eacute;vost, veuve), rue de Malte </td><td align="right">450.</td></tr>
+<tr><td align="left">Platel (Jeanne Smith, veuve) </td><td align="right">1000.</td></tr>
+</table>
+<p>
+La recette g&eacute;n&eacute;rale fut de 77,601 fr.; le surplus fut plac&eacute; au
+Mont-de-Pi&eacute;t&eacute; pour payer les pensions.
+
+<i>(Note de l'&eacute;diteur.)</i>
+</p>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Auteur de l'<i>Ambigu</i> et d'une foule de pamphlets
+tr&egrave;s-spirituels contre Bonaparte et sa famille.
+
+(<i>Note de l'&eacute;diteur</i>.)
+</p>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Sans chercher &agrave; innocenter M. le duc de Rovigo qui s'est
+si mal justifi&eacute; lui-m&ecirc;me de sa participation au meurtre du duc
+d'Enghien, nous ferons observer que Fouch&eacute; est ici un peu suspect de
+partialit&eacute;; il n'aimait pas M. de Rovigo qui fut charg&eacute; plus tard de le
+remplacer au minist&egrave;re de la police.
+
+(<i>Note de l'&eacute;diteur</i>.)
+</p>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Le tribun Cur&eacute;e.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Le prince de L..., le prince de C...., et le prince de
+M...</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Dans son livre <i>du Prince</i>, chap. XVIII.
+
+(<i>Note de l'&eacute;diteur</i>.)
+</p>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Aujourd'hui M<sup>me</sup> la comtesse du Cayla. <i>(N. de
+l'&eacute;d.)</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Sans doute M. Fi&eacute;v&eacute;e.
+
+(<i>Note de l'&eacute;diteur</i>.)
+</p>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Fouch&eacute; veut sans doute parler de la brochure de M. de
+Vauban, qui fut publi&eacute;e alors par la police pour balancer l'effet
+produit par l'histoire de la guerre de la Vend&eacute;e.
+
+(<i>Note de l'&eacute;diteur</i>.)
+</p>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Apparemment les familles Donnissan et Larochejaquelein,
+unies par le mariage du marquis de Larochejaquelein, mort en 1815, avec
+la veuve du marquis de Lescure, fille de la marquise de Donnissan; ils
+habitaient alors le ch&acirc;teau de Citran, dans le M&eacute;doc. (<i>Note de
+l'&eacute;diteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Depuis 1805, au camp de Boulogne, selon le <i>M&eacute;morial de
+Sainte-H&eacute;l&egrave;ne</i>.
+
+(<i>Note de l'&eacute;diteur</i>.)
+</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Un recueil d'anecdotes, o&ugrave; cette circonstance est
+rapport&eacute;e, d&eacute;signe M. de S&eacute;monville; mais Fouch&eacute; se tait sur le nom.
+(<i>Note de l'&eacute;diteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Vincennes, Saumur, Ham, Landskaone, Pierre-Ch&acirc;tel et
+F&eacute;nestrelles. (<i>Note de l'&eacute;diteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> La police, en vertu d'un ordre du duc d'Otrante, fit les
+perquisitions les plus s&eacute;v&egrave;res, d&eacute;fendit et saisit tous les ouvrages sur
+la r&eacute;volution qui &eacute;taient r&eacute;dig&eacute;s dans un esprit royaliste. L'&eacute;diteur
+d'<i>Irma</i> ayant publi&eacute; une grande partie de ces ouvrages qui rappelaient
+aux Fran&ccedil;ais la famille royale des Bourbons, fut principalement l'objet
+des recherches inquisitoriales de la police. Aussi cette derni&egrave;re
+perquisition dans ses magasins dura-t-elle deux jours; presque touts ses
+livres furent confisqu&eacute;s; il fut arr&ecirc;t&eacute; lui-m&ecirc;me et conduit &agrave; la
+pr&eacute;fecture. Un seul ouvrage fut cause, en partie, de cette excessive
+rigueur, et il avait paru depuis long-temps: c'&eacute;tait l'histoire des
+proc&egrave;s iniques faits &agrave; Louis <span class="smcap">xvi</span>, &agrave; la Reine, &agrave; Madame Elisabeth et au
+duc d'Orl&eacute;ans. L'ouvrage contenait des pi&egrave;ces de la plus haute
+importance, telles que des interrogatoires secrets, des d&eacute;clarations
+secr&egrave;tes, des arr&ecirc;t&eacute;s et autres pi&egrave;ces inconnues tir&eacute;es des cartons du
+tribunal r&eacute;volutionnaire, et qui n'avaient jamais vu le jour. A lui seul
+il avait valu &agrave; l'&eacute;diteur plus de trente visites domiciliaires, sans
+qu'on p&ucirc;t jamais saisir l'&eacute;dition enti&egrave;re, mais seulement quelques
+exemplaires isol&eacute;s. Malgr&eacute; tant d'inquisitions et de perquisitions,
+l'ouvrage se vendait toujours; on se cachait pour le lire.
+<br />(<i>Note de l'&eacute;diteur</i>.)
+</p>
+</div>
+
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Joseph Fouché, Duc
+d'Otrante, Ministre de la Police Générale, by Joseph Fouché
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE JOSEPH FOUCHÉ ***
+
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
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+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
+
+
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+
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+++ b/LICENSE.txt
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #18942 (https://www.gutenberg.org/ebooks/18942)