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+The Project Gutenberg EBook of Les mystères de Paris, Tome V, by Eugène Sue
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les mystères de Paris, Tome V
+
+Author: Eugène Sue
+
+Release Date: July 27, 2006 [EBook #18925]
+[Last updated on January 8, 2007]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTÈRES DE PARIS, TOME V ***
+
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+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
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+
+
+Eugène Sue
+
+LES MYSTÈRES DE PARIS
+
+Tome V
+
+(1842--1843)
+
+
+Table des matières
+
+NEUVIÈME PARTIE.
+
+ I Les complices.
+ II Rodolphe et Sarah.
+ III Vengeance.
+ IV Furens amoris.
+ V Les visions.
+ VI L'hospice.
+ VII La visite.
+VIII Mademoiselle de Fermont.
+ IX Fleur-de-Marie.
+ X Espérance.
+ XI Le père et la fille.
+ XII Dévouement.
+XIII Le mariage.
+ XIV Bicêtre.
+ XV Le Maître d'école.
+ XVI Morel le lapidaire.
+
+
+DIXIÈME PARTIE.
+
+ I La toilette.
+ II Martial et le Chourineur.
+ III Le doigt de Dieu.
+
+
+ÉPILOGUE..
+
+ I Gerolstein.
+ II Gerolstein (suite).
+ III Gerolstein (suite et fin).
+ IV La princesse Amélie.
+ V Les souvenirs.
+ VI Aveux.
+ VII La profession.
+ Dernier chapitre Le 13 janvier.
+ À Monsieur le rédacteur en chef du _Journal des Débats_
+ NOTES.
+
+
+
+
+NEUVIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+Les complices
+
+
+À peine l'abbé fut-il parti que Jacques Ferrand poussa une imprécation
+terrible.
+
+Son désespoir et sa rage, si longtemps comprimés, éclatèrent avec furie;
+haletant, la figure crispée, l'oeil égaré, il marchait à pas précipités,
+allant et venant dans son cabinet comme une bête féroce tenue à la
+chaîne.
+
+Polidori, conservant le plus grand calme, observait attentivement le
+notaire.
+
+--Tonnerre et sang! s'écria enfin Jacques Ferrand d'une voix éclatante
+de courroux, ma fortune entière engloutie dans ces stupides bonnes
+oeuvres!... moi qui méprise et exècre les hommes... moi qui n'avais vécu
+que pour les tromper et les dépouiller... moi fonder des établissements
+philanthropiques... m'y forcer... par des moyens infernaux! Mais c'est
+donc le démon que ton maître? s'écria-t-il exaspéré, en s'arrêtant
+brusquement devant Polidori.
+
+--Je n'ai pas de maître, répondit froidement celui-ci. Ainsi que toi...
+j'ai un juge.
+
+--Obéir comme un niais aux moindres ordres de cet homme! reprit Jacques
+Ferrand, dont la rage redoublait. Et ce prêtre!... qu'à part moi j'ai si
+souvent raillé d'être, comme les autres, dupe de mon hypocrisie...
+chacune des louanges qu'il me donnait de bonne foi était un coup de
+poignard... Et me contraindre!... toujours me contraindre!
+
+--Sinon l'échafaud.
+
+--Oh! ne pouvoir échapper à cette domination fatale!... Mais enfin voilà
+plus d'un million que j'abandonne. S'il me reste avec cette maison cent
+mille francs, c'est tout au plus. Que peut-on vouloir encore?
+
+--Tu n'es pas au bout... Le prince sait par Badinot que ton homme de
+paille, Petit-Jean, n'était que ton prête-nom pour les prêts usuraires
+faits au vicomte de Saint-Remy, que tu as (toujours sous le nom de
+Petit-Jean) si rudement rançonné d'ailleurs pour ses faux. Les sommes
+que Saint-Remy a payées lui avaient été prêtées par une grande dame...
+probablement encore une restitution qui t'attend. Mais on l'ajourne sans
+doute parce qu'elle est plus délicate.
+
+--Enchaîné... enchaîné ici!
+
+--Aussi solidement qu'avec un câble de fer.
+
+--Toi... mon geôlier... misérable.
+
+--Que veux-tu... selon le système du prince, rien de plus logique: il
+punit le crime par le crime, le complice par le complice.
+
+--Ô rage!
+
+--Et malheureusement rage impuissante!... car tant qu'il ne m'aura pas
+fait dire: «Jacques Ferrand est libre de quitter sa maison...» je
+resterai à tes côtés, comme ton ombre... Écoute donc, ainsi que toi je
+mérite l'échafaud. Si je manque aux ordres que j'ai reçus comme ton
+geôlier, ma tête tombe! Tu ne pouvais donc avoir un gardien plus
+incorruptible. Quant à fuir tous deux... impossible. Nous ne pourrions
+faire un pas hors d'ici sans tomber entre les mains des gens qui
+veillent jour et nuit à la porte de ce logis et à celle de la maison
+voisine, notre seule issue en cas d'escalade.
+
+--Mort et furie!... je le sais.
+
+--Résigne-toi donc alors, car cette fuite est impossible. Réussît-elle,
+elle ne nous offrirait que des chances de salut plus que douteuses: on
+mettrait la police à nos trousses. Au contraire, toi en obéissant et moi
+en surveillant l'exactitude de ton obéissance, nous sommes certains de
+ne pas avoir le cou coupé. Encore une fois, résignons-nous.
+
+--Ne m'exaspère pas par cet ironique sang-froid... ou bien...
+
+--Ou bien quoi? Je ne te crains pas; je suis sur mes gardes, je suis
+armé, et lors même que tu aurais retrouvé pour me tuer le stylet
+empoisonné de Cecily...
+
+--Tais-toi.
+
+--Cela ne t'avancerait à rien. Tu sais que toutes les deux heures, il
+faut que je donne à qui de droit un bulletin de ta précieuse santé...
+manière indirecte d'avoir de nos nouvelles à tous deux. En ne me voyant
+pas paraître, on se douterait du meurtre, tu serais arrêté. Et mais...
+tiens... je te fais injure en te supposant capable de ce crime. Tu as
+sacrifié plus d'un million pour avoir la vie sauve, et tu risquerais ta
+tête... pour le sot et stérile plaisir de me tuer par vengeance! Allons
+donc, tu n'es pas assez bête pour cela.
+
+--C'est parce que tu sais que je ne puis pas te tuer que tu redoubles
+mes maux en les exaspérant par tes sarcasmes.
+
+--Ta position est très-originale... tu ne te vois pas... mais,
+d'honneur... c'est très-piquant.
+
+--Oh! malheur! malheur inextricable! de quelque côté que je me tourne,
+c'est la ruine, c'est le déshonneur, c'est la mort! Et dire que
+maintenant, ce que je redoute le plus au monde... c'est le néant!
+Malédiction sur moi, sur toi, sur la terre entière!
+
+--Ta misanthropie est plus large que ta philanthropie. Elle embrasse le
+monde. L'autre, un arrondissement de Paris.
+
+--Va... raille-moi, monstre!
+
+--Aimes-tu mieux que je t'écrase de reproches?
+
+--Moi?
+
+--À qui la faute si nous sommes réduits à cette position? À toi.
+Pourquoi conserver à ton cou, pendue comme une relique, cette lettre de
+moi, relative à ce meurtre qui t'a valu cent mille écus; ce meurtre que
+nous avions fait si adroitement passer pour un suicide?
+
+--Pourquoi? misérable! Ne t'avais-je pas donné cinquante mille francs
+pour ta coopération à ce crime et pour cette lettre que j'ai exigée, tu
+le sais bien, afin d'avoir une garantie contre toi... et de t'empêcher
+de me rançonner plus tard en me menaçant de me perdre? Car ainsi tu ne
+pouvais me dénoncer sans te livrer toi-même. Ma vie et ma fortune
+étaient donc attachées à cette lettre... voilà... pourquoi je la portais
+toujours si précieusement sur moi.
+
+--C'est vrai, c'était habile de ta part, car je ne gagnais rien à te
+dénoncer, que le plaisir d'aller à l'échafaud côte à côte avec toi. Et
+pourtant ton habileté nous a perdus, lorsque la mienne nous avait
+jusqu'ici assuré l'impunité de ce crime.
+
+--L'impunité... tu le vois...
+
+--Qui pouvait deviner ce qui se passe? Mais, dans la marche ordinaire
+des choses, notre crime devait être et a été impuni, grâce à moi.
+
+--Grâce à toi?
+
+--Oui, lorsque nous avons eu brûlé la cervelle de cet homme... tu
+voulais, toi, simplement contrefaire son écriture et écrire à sa soeur
+que, ruiné complètement, il se tuait par désespoir. Tu croyais faire
+montre de grande finesse en ne parlant pas dans cette prétendue lettre
+du dépôt qu'il t'avait confié. C'était absurde. Ce dépôt étant connu de
+la soeur de notre homme, elle l'eût nécessairement réclamé. Il fallait
+donc au contraire, ainsi que nous avons fait, le mentionner, ce dépôt,
+afin que si par hasard l'on avait des doutes sur la réalité du suicide,
+tu fusses la dernière personne soupçonnée. Comment supposer que, tuant
+un homme pour t'emparer d'une somme qu'il t'avait confiée, tu serais
+assez sot pour parler de ce dépôt dans la fausse lettre que tu lui
+attribuerais? Aussi qu'est-il arrivé? On a cru au suicide. Grâce à ta
+réputation de probité, tu as pu nier le dépôt, et on a cru que le frère
+s'était tué après avoir dissipé la fortune de sa soeur.
+
+--Mais qu'importe tout cela aujourd'hui? le crime est découvert.
+
+--Et grâce à qui? Était-ce ma faute si ma lettre était une arme à deux
+tranchants? Pourquoi as-tu été assez faible, assez niais pour livrer
+cette arme terrible... à cette infernale Cecily?
+
+--Tais-toi... ne prononce pas ce nom! s'écria Jacques Ferrand avec une
+expression effrayante.
+
+--Soit... je ne veux pas te rendre épileptique... tu vois bien qu'en ne
+comptant que sur la justice ordinaire... nos précautions mutuelles
+étaient suffisantes... Mais la justice extraordinaire de celui qui nous
+tient en son pouvoir redoutable procède autrement...
+
+--Oh! je ne le sais que trop.
+
+--Il croit, lui, que couper la tête aux criminels ne répare pas
+suffisamment le mal qu'ils ont fait... Avec les preuves qu'il a en
+mains, il nous livrait tous deux aux tribunaux. Qu'en résultait-il? Deux
+cadavres tout au plus bons à engraisser l'herbe du cimetière!
+
+--Oh! oui, ce sont des larmes, des angoisses, des tortures, qu'il lui
+faut à ce prince, à ce démon. Mais, je ne le connais pas, moi; mais je
+ne lui ai jamais fait de mal. Pourquoi s'acharne-t-il ainsi sur moi?
+
+--D'abord il prétend se ressentir du bien et du mal qu'on fait aux
+autres hommes, qu'il appelle naïvement ses frères; et puis il connaît
+lui, ceux à qui tu as fait du mal, et il te punit à sa manière.
+
+--Mais de quel droit?
+
+--Voyons, Jacques, entre nous, ne parlons pas de droit: il avait le
+pouvoir de te faire judiciairement couper la tête. Qu'en serait-il
+résulté? Tes deux seuls parents sont morts, l'État profitait de ta
+fortune au détriment de ceux que tu avais dépouillés. Au contraire, en
+mettant ta vie au prix de ta fortune, Morel le lapidaire, le père de
+Louise, que tu as déshonorée, se trouve, lui et sa famille, désormais à
+l'abri du besoin. Mme de Fermont, la soeur de M. de Renneville prétendu
+suicidé, retrouve ses cent mille écus; Germain, que tu avais faussement
+accusé de vol, est réhabilité et mis en possession d'une place honorable
+et assurée, à la tête de la Banque des travailleurs sans ouvrage, qu'on
+te force de fonder pour réparer et expier les outrages que tu as commis
+contre la société. Entre scélérats on peut s'avouer cela; mais
+franchement, au point de vue de celui qui nous tient entre ses serres,
+la société n'aurait rien gagné à ta mort, elle gagne beaucoup à ta vie.
+
+--Et c'est cela qui cause ma rage... et ce n'est pas là ma seule
+torture!...
+
+--Le prince le sait bien. Maintenant que va-t-il décider de nous? Je
+l'ignore. Il nous a promis la vie sauve si nous exécutions aveuglément
+ses ordres, il tiendra sa promesse. Mais s'il ne croit pas nos crimes
+suffisamment expiés, il saura bien faire que la mort soit mille fois
+préférable à la vie qu'il nous laisse. Tu ne le connais pas. Quand il se
+croit autorisé à être inexorable, il n'est pas de bourreau plus féroce.
+Il faut qu'il ait le diable à ses ordres pour avoir découvert ce que
+j'étais allé faire en Normandie. Du reste, il a plus d'un démon à son
+service, car cette Cecily, que la foudre écrase!...
+
+--Encore une fois, tais-toi, pas ce nom, pas ce nom!
+
+--Si, si, que la foudre écrase celle qui porte ce nom! c'est elle qui a
+tout perdu. Notre tête serait en sûreté sur nos épaules sans ton
+imbécile amour pour cette créature.
+
+Au lieu de s'emporter, Jacques Ferrand répondit avec un profond
+abattement:
+
+--La connais-tu, cette femme? Dis? l'as-tu jamais vue?
+
+--Jamais. On la dit belle, je le sais.
+
+--Belle! répondit le notaire en haussant les épaules. Tiens, ajouta-t-il
+avec une sorte d'amertume désespérée, tais-toi, ne parle pas de ce que
+tu ignores. Ne m'accuse pas. Ce que j'ai fait, tu l'aurais fait à ma
+place.
+
+--Moi! mettre ma vie à la merci d'une femme!
+
+--De celle-là, oui, et je le ferais de nouveau, si j'avais à espérer ce
+qu'un moment j'ai espéré.
+
+--Par l'enfer!... il est encore sous le charme, s'écria Polidori
+stupéfait.
+
+--Écoute, reprit le notaire d'une voix calme, basse, et pour ainsi dire
+accentuée çà et là par les élans de désespoir incurable, écoute, tu sais
+si j'aime l'or? Tu sais ce que j'ai bravé pour en acquérir? Compter dans
+ma pensée les sommes que je possédais, les voir se doubler par mon
+avarice, endurer toutes les privations et me savoir maître d'un trésor,
+c'était ma joie, mon bonheur. Oui, posséder, non pour dépenser, non pour
+jouir, mais pour thésauriser, c'était ma vie... Il y a un mois, si l'on
+m'eût dit: «Entre ta fortune et ta tête, choisis», j'aurais livré ma
+tête.
+
+--Mais à quoi bon posséder, quand on va mourir?
+
+--Demande-moi donc alors: «À quoi bon posséder quand on n'use pas de ce
+qu'on possède?» Moi, millionnaire, menais-je la vie d'un millionnaire?
+Non, je vivais comme un pauvre. J'aimais donc à posséder... pour
+posséder.
+
+--Mais, encore une fois, à quoi bon posséder si l'on meurt?
+
+--À mourir en possédant! oui, à jouir jusqu'au dernier moment de la
+jouissance qui vous a fait tout braver, privations, infamie, échafaud;
+oui, à dire encore, la tête sur le billot: «Je possède!!!» Oh! vois-tu,
+la mort est douce, comparée aux tourments que l'on endure en se voyant,
+de son vivant, dépossédé comme je le suis, dépossédé de ce qu'on a
+amassé au prix de tant de peine, de tant de dangers! Oh! se dire à
+chaque heure, à chaque minute du jour: «Moi qui avais plus d'un million,
+moi qui ai souffert les plus rudes privations pour conserver, pour
+augmenter ce trésor, moi qui, dans dix ans, l'aurais eu doublé, triplé,
+je n'ai plus rien, rien!» C'est atroce! c'est mourir, non pas chaque
+jour, mais c'est mourir à chaque minute du jour. Oui, à cette horrible
+agonie qui doit durer des années peut-être, j'aurais préféré mille fois
+la mort rapide et sûre qui vous atteint avant qu'une parcelle de votre
+trésor vous ait été enlevée; encore une fois, au moins je serais mort en
+disant: «Je possède!»
+
+Polidori regarda son complice avec un profond étonnement.
+
+--Je ne te comprends plus. Alors pourquoi as-tu obéi aux ordres de celui
+qui n'a qu'à dire un mot pour que ta tête tombe? Pourquoi as-tu préféré
+la vie sans ton trésor, si cette vie te semble si horrible?
+
+--C'est que, vois-tu, ajouta le notaire d'une voix de plus en plus
+basse, mourir, c'est ne plus penser, mourir, c'est le néant. Et Cecily?
+
+--Et tu espères? s'écria Polidori stupéfait.
+
+--Je n'espère pas, je possède.
+
+--Quoi?
+
+--Le souvenir.
+
+--Mais tu ne dois jamais la revoir, mais elle a livré ta tête.
+
+--Mais je l'aime toujours, et plus frénétiquement que jamais, moi!
+s'écria Jacques Ferrand avec une explosion de larmes, de sanglots, qui
+contrastèrent avec le calme morne de ses dernières paroles. Oui,
+reprit-il dans une effrayante exaltation, je l'aime toujours, et je ne
+veux pas mourir, afin de pouvoir me plonger et me replonger encore avec
+un atroce plaisir dans cette fournaise où je me consume à petit feu. Car
+tu ne sais pas, cette nuit, cette nuit où je l'ai vue si belle, si
+passionnée, si enivrante, cette nuit est toujours présente à mon
+souvenir. Ce tableau d'une volupté terrible est là, toujours là, devant
+mes yeux. Qu'ils soient ouverts ou fermés par un assoupissement fébrile
+ou par une insomnie ardente, je vois toujours son regard noir et
+enflammé qui fait bouillir la moelle de mes os. Je sens toujours son
+souffle sur mon front. J'entends toujours sa voix.
+
+--Mais ce sont là d'épouvantables tourments!
+
+--Épouvantables! oui, épouvantables! Mais la mort! mais le néant! mais
+perdre pour toujours ce souvenir aussi vivant que la réalité, mais
+renoncer à ces souvenirs qui me déchirent, me dévorent et m'embrasent!
+Non! non! non! Vivre! vivre! pauvre, méprisé, flétri, vivre au bagne,
+mais vivre pour que la pensée me reste, puisque cette créature infernale
+a toute ma pensée, est toute ma pensée!
+
+--Jacques, dit Polidori d'un ton grave qui contrasta avec son amère
+ironie habituelle, j'ai vu bien des souffrances; mais jamais tortures
+n'approchèrent des tiennes. Celui qui nous tient en sa puissance ne
+pouvait être plus impitoyable. Il t'a condamné à vivre, ou plutôt à
+attendre la mort dans des angoisses terribles, car cet aveu m'explique
+les symptômes alarmants qui chaque jour se développent en toi, et dont
+je cherchais en vain la cause.
+
+--Mais ces symptômes n'ont rien de grave! c'est de l'épuisement, c'est
+la réaction de mes chagrins!... Je ne suis pas en danger, n'est-ce
+pas?...
+
+--Non, non, mais ta position est grave, il ne faut pas l'empirer; il est
+certaines pensées qu'il faudra chasser. Sans cela, tu courrais de grands
+dangers.
+
+--Je ferai ce que tu voudras, pourvu que je vive, car je ne veux pas
+mourir. Oh! les prêtres parlent de damnés! jamais ils n'ont imaginé pour
+eux un supplice égal au mien. Torturé par la passion et la cupidité,
+j'ai deux plaies vives au lieu d'une, et je les sens également toutes
+deux. La perte de ma fortune m'est affreuse, mais la mort me serait plus
+affreuse encore. J'ai voulu vivre, ma vie peut n'être qu'une torture
+sans fin, sans issue, et je n'ose appeler la mort, car la mort anéantit
+mon funeste bonheur, ce mirage de ma pensée, où m'apparaît incessamment
+Cecily.
+
+--Tu as du moins la consolation, dit Polidori en reprenant son
+sang-froid ordinaire, de songer au bien que tu as fait pour expier tes
+crimes...
+
+--Oui, raille, tu as raison, retourne-moi sur des charbons ardents. Tu
+sais bien, misérable, que je hais l'humanité; tu sais bien que ces
+expiations que l'on m'impose, et dans lesquelles des esprits faibles
+trouveraient quelques consolations, ne m'inspirent, à moi, que haine et
+fureur contre ceux qui m'y obligent et contre ceux qui en profitent.
+Tonnerre et meurtre! Songer que pendant que je traînerai une vie
+épouvantable, n'existant que pour jouir de souffrances qui effrayeraient
+les plus intrépides, ces hommes que j'exècre verront, grâce aux biens
+dont on m'a dépouillé, leur misère s'alléger... que cette veuve et sa
+fille remercieront Dieu de la fortune que je leur rends... que ce Morel
+et sa fille vivront dans l'aisance... que ce Germain aura un avenir
+honorable et assuré! Et ce prêtre! ce prêtre qui me bénissait, quand mon
+coeur nageait dans le fiel et dans le sang, je l'aurais poignardé! Oh!
+c'en est trop! Non! non! s'écria-t-il en appuyant sur son front ses deux
+mains crispées, ma tête éclate, à la fin, mes idées se troublent. Je ne
+résisterai pas à de tels accès de rage impuissante, à ces tortures
+toujours renaissantes. Et tout cela pour toi! Cecily, Cecily! Le
+sais-tu, au moins, que je souffre autant, le sais-tu, Cecily, démon
+sorti de l'enfer?
+
+Et Jacques Ferrand, épuisé par cette effroyable exaltation, retomba
+haletant sur son siège, et se tordit les bras en poussant des
+rugissements sourds et inarticulés.
+
+Cet accès de rage convulsive et désespérée n'étonna pas Polidori.
+
+Possédant une expérience médicale consommée, il reconnut facilement que
+chez Jacques Ferrand la rage de se voir dépossédé de sa fortune, jointe
+à sa passion ou plutôt à sa frénésie pour Cecily, avait allumé chez ce
+misérable une fièvre dévorante.
+
+Ce n'était pas tout... dans l'accès auquel Jacques Ferrand était alors
+en proie, Polidori remarquait avec inquiétude certains pronostics d'une
+des plus effrayantes maladies qui aient jamais épouvanté l'humanité, et
+dont Paulus et Arétée, aussi grands observateurs que grands moralistes,
+ont si admirablement tracé le foudroyant tableau.
+
+Tout à coup on frappa précipitamment à la porte du cabinet.
+
+--Jacques, dit Polidori au notaire, Jacques, remets-toi... voici
+quelqu'un...
+
+Le notaire ne l'entendit pas. À demi couché sur son bureau, il se
+tordait dans des spasmes convulsifs.
+
+Polidori alla ouvrir la porte, il vit le maître-clerc de l'étude qui,
+pâle et la figure bouleversée, s'écria:
+
+--Il faut que je parle à l'instant à M. Ferrand!
+
+--Silence... il est dans ce moment très-souffrant... il ne peut vous
+entendre, dit Polidori à voix basse, et, sortant du cabinet du notaire,
+il en ferma la porte.
+
+--Ah! monsieur, s'écria le maître-clerc, vous, le meilleur ami de M.
+Ferrand, venez à son secours; il n'y a pas un moment à perdre.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--D'après les ordres de M. Ferrand, j'étais allé dire à Mme la comtesse
+Mac-Gregor qu'il ne pouvait se rendre chez elle aujourd'hui, ainsi
+qu'elle le désirait...
+
+--Eh bien?
+
+--Cette dame, qui paraît maintenant hors de danger, m'a fait entrer dans
+sa chambre. Elle s'est écriée d'un ton menaçant: «Retournez dire à M.
+Ferrand que, s'il n'est pas ici, chez moi, dans une demi-heure, avant la
+fin du jour il sera arrêté comme faussaire... car l'enfant qu'il a fait
+passer pour morte ne l'est pas... je sais à qui il l'a livrée, je sais
+où elle est[1].»
+
+--Cette femme délirait, répondit froidement Polidori en haussant les
+épaules.
+
+--Vous le croyez, monsieur?
+
+--J'en suis sûr.
+
+--Je l'avais pensé d'abord, monsieur; mais l'assurance de Mme la
+comtesse...
+
+--Sa tête aura sans doute été affaiblie par la maladie... et les
+visionnaires croient toujours à leurs visions.
+
+--Vous avez sans doute raison, monsieur; car je ne pouvais m'expliquer
+les menaces de la comtesse à un homme aussi respectable que M. Ferrand.
+
+--Cela n'a pas le sens commun.
+
+--Je dois vous dire aussi, monsieur, qu'au moment où je quittais la
+chambre de Mme la comtesse, une de ses femmes est entrée précipitamment
+en disant: «Son Altesse sera ici dans une heure.»
+
+--Cette femme a dit cela? s'écria Polidori.
+
+--Oui, monsieur, et j'ai été très-étonné, ne sachant de quelle Altesse
+il pouvait être question...
+
+«Plus de doute, c'est le prince, se dit Polidori. Lui chez la comtesse
+Sarah, qu'il ne devait jamais revoir... Je ne sais, mais je n'aime pas
+ce rapprochement... il peut empirer notre position.» Puis, s'adressant
+au maître-clerc, il ajouta:--Encore une fois, monsieur, ceci n'a rien de
+grave, c'est une folle imagination de malade; d'ailleurs je ferai part
+tout à l'heure à M. Ferrand de ce que vous venez de m'apprendre.
+
+Maintenant nous conduirons le lecteur chez la comtesse Sarah Mac-Gregor.
+
+
+
+
+II
+
+Rodolphe et Sarah
+
+
+Nous conduirons le lecteur chez la comtesse Mac-Gregor, qu'une crise
+salutaire venait d'arracher au délire et aux souffrances qui pendant
+plusieurs jours avaient donné pour sa vie les craintes les plus
+sérieuses.
+
+Le jour commençait à baisser... Sarah, assise dans un grand fauteuil et
+soutenue par son frère Thomas Seyton, se regardait avec une profonde
+attention dans un miroir que lui présentait une de ses femmes
+agenouillée devant elle.
+
+Cette scène se passait dans le salon où la Chouette avait commis sa
+tentative d'assassinat.
+
+La comtesse était d'une pâleur de marbre, que faisait ressortir encore
+le noir foncé de ses yeux, de ses sourcils et de ses cheveux; un grand
+peignoir de mousseline blanche l'enveloppait entièrement.
+
+--Donnez-moi le bandeau de corail, dit-elle à une de ses femmes, d'une
+voix faible, mais impérieuse et brève.
+
+--Betty vous l'attachera, reprit Thomas Seyton, vous allez vous
+fatiguer... Il est déjà d'une si grande imprudence de...
+
+--Le bandeau! le bandeau! répéta impatiemment Sarah, qui prit ce bijou
+et le posa à son gré sur son front. Maintenant, attachez-le... et
+laissez-moi, dit-elle à ses femmes.
+
+Au moment où celles-ci se retiraient, elle ajouta:
+
+--On fera entrer M. Ferrand, le notaire, dans le petit salon bleu...
+puis, reprit-elle avec une expression d'orgueil mal dissimulé, dès que
+S. A. R. le grand-duc de Gerolstein arrivera, on l'introduira ici.
+
+«Enfin! dit Sarah en se rejetant au fond de son fauteuil, dès qu'elle
+fut seule avec son frère, enfin je touche à cette couronne... le rêve de
+ma vie... la prédiction va donc s'accomplir!
+
+--Sarah, calmez votre exaltation, lui dit sévèrement son frère. Hier
+encore on désespérait de votre vie; une dernière déception vous
+porterait un coup mortel.
+
+--Vous avez raison, Tom, la chute serait affreuse, car mes espérances
+n'ont jamais été plus près de se réaliser. J'en suis certaine, ce qui
+m'a empêchée de succomber à mes souffrances a été ma pensée constante de
+profiter de la toute-puissante révélation que m'a faite cette femme au
+moment de m'assassiner.
+
+--De même pendant votre délire... vous reveniez sans cesse à cette idée.
+
+--Parce que cette idée seule soutenait ma vie chancelante. Quel
+espoir!... princesse souveraine... presque reine!... ajouta-t-elle avec
+enivrement.
+
+--Encore une fois, Sarah, pas de rêves insensés; le réveil serait
+terrible.
+
+--Des rêves insensés?... Comment! lorsque Rodolphe saura que cette jeune
+fille aujourd'hui prisonnière à Saint-Lazare[2], et autrefois confiée au
+notaire qui l'a fait passer pour morte, est notre enfant, vous croyez
+que...
+
+Seyton interrompit sa soeur:
+
+--Je crois, reprit-il avec amertume, que les princes mettent les raisons
+d'État, les convenances politiques avant les devoirs naturels.
+
+--Comptez-vous si peu sur mon adresse?
+
+--Le prince n'est plus l'adolescent candide et passionné que vous avez
+autrefois séduit; ce temps est bien loin de lui... et de vous, ma soeur.
+
+Sarah haussa légèrement les épaules et dit:
+
+--Savez-vous pourquoi j'ai voulu orner mes cheveux de ce bandeau de
+corail, pourquoi j'ai mis cette robe blanche? C'est que la première fois
+que Rodolphe m'a vue, à la cour de Gerolstein, j'étais vêtue de blanc,
+et je portais ce même bandeau de corail dans mes cheveux.
+
+--Comment! dit Thomas Seyton en regardant sa soeur avec surprise, vous
+voulez évoquer ces souvenirs? vous n'en redoutez pas au contraire
+l'influence?
+
+--Je connais Rodolphe mieux que vous. Sans doute mes traits, aujourd'hui
+changés par l'âge et par la souffrance, ne sont plus ceux de la jeune
+fille de seize ans qu'il a éperdument aimée, qu'il a seule aimée, car
+j'étais son premier amour... Et cet amour, unique dans la vie de
+l'homme, laisse toujours dans son coeur des traces ineffaçables. Aussi,
+croyez-moi, mon frère, la vue de cette parure réveillera chez Rodolphe
+non-seulement les souvenirs de son amour, mais encore ceux de sa
+jeunesse... Et pour les hommes ces derniers souvenirs sont toujours doux
+et précieux.
+
+--Mais à ces doux souvenirs s'en joignent de terribles; et le sinistre
+dénoûment de votre amour? et l'odieuse conduite du père du prince envers
+vous? et votre silence obstiné lorsque Rodolphe, après votre mariage
+avec le comte Mac-Gregor, vous redemandait votre fille alors tout
+enfant, votre fille dont une froide lettre de vous lui a appris la mort
+il y a dix ans? Oubliez-vous donc que depuis ce temps le prince n'a eu
+pour vous que mépris et haine?
+
+--La pitié a remplacé la haine. Depuis qu'il m'a sue mourante, chaque
+jour il a envoyé le baron de Graün s'informer de mes nouvelles.
+
+--Par humanité.
+
+--Tout à l'heure, il m'a fait répondre qu'il allait venir ici. Cette
+concession est immense, mon frère.
+
+--Il vous croit expirante; il suppose qu'il s'agit d'un dernier adieu,
+et il vient. Vous avez eu tort de ne pas lui écrire la révélation que
+vous allez lui faire.
+
+--Je sais pourquoi j'agis ainsi. Cette révélation le comblera de
+surprise, de joie et je serai là pour profiter de son premier élan
+d'attendrissement. Aujourd'hui, ou jamais, il me dira: «Un mariage doit
+légitimer la naissance de notre enfant.» S'il le dit, sa parole est
+sacrée, et l'espoir de toute ma vie est enfin réalisé.
+
+--S'il vous fait cette promesse, oui.
+
+--Et pour qu'il la fasse, rien n'est à négliger dans cette circonstance
+décisive. Je connais Rodolphe, il me hait, quoique je ne devine pas le
+motif de sa haine, car jamais je n'ai manqué devant lui au rôle que je
+m'étais imposé.
+
+--Peut-être, car il n'est pas homme à haïr sans raison.
+
+--Il n'importe; une fois certain d'avoir retrouvé sa fille, il
+surmontera son aversion pour moi, et ne reculera devant aucun sacrifice
+pour assurer à son enfant le sort le plus enviable, pour la rendre aussi
+magnifiquement heureuse qu'elle aura été jusqu'alors infortunée.
+
+--Qu'il assure le sort le plus brillant à votre fille, soit; mais entre
+cette réparation et la résolution de vous épouser afin de légitimer la
+naissance de cette enfant, il y a un abîme.
+
+--Son amour de père comblera cet abîme.
+
+--Mais cette infortunée a sans doute vécu jusqu'ici dans un état
+précaire ou misérable?
+
+--Rodolphe voudra d'autant plus l'élever qu'elle aura été plus
+abaissée.
+
+--Songez-y donc, la faire asseoir au rang des familles souveraines de
+l'Europe! la reconnaître pour sa fille aux yeux de ces princes, de ces
+rois dont il est le parent ou l'allié!
+
+--Ne connaissez-vous pas son caractère étrange, impétueux et résolu, son
+exagération chevaleresque à propos de tout ce qu'il regarde comme juste
+et commandé par le devoir?
+
+--Mais cette malheureuse enfant a peut-être été si viciée par la misère
+où elle doit avoir vécu, que le prince, au lieu d'éprouver de l'attrait
+pour elle...
+
+--Que dites-vous? s'écria Sarah en interrompant son frère. N'est-elle
+pas aussi belle jeune fille qu'elle était ravissante enfant? Rodolphe,
+sans la connaître, ne s'était-il pas assez intéressé à elle pour vouloir
+se charger de son avenir? Ne l'avait-il pas envoyée à sa ferme de
+Bouqueval dont nous l'avons fait enlever?...
+
+--Oui, grâce à votre persistance à vouloir rompre tous les liens
+d'affection du prince, dans l'espoir insensé de le ramener un jour à
+vous.
+
+--Et cependant, sans cet espoir insensé, je n'aurais pas découvert, au
+prix de ma vie, le secret de l'existence de ma fille. N'est-ce pas enfin
+par cette femme qui l'avait arrachée de la ferme que j'ai connu
+l'indigne fourberie du notaire Jacques Ferrand?
+
+--Il est fâcheux qu'on m'ait refusé ce matin l'entrée de Saint-Lazare,
+où se trouve, vous a-t-on dit, cette malheureuse enfant; malgré ma vive
+insistance, on en a voulu répondre à aucun des renseignements que je
+demandais, parce que je n'avais pas de lettre d'introduction auprès du
+directeur de la prison. J'ai écrit au préfet en votre nom, mais je
+n'aurai sans doute sa réponse que demain, et le prince va être ici tout
+à l'heure. Encore une fois, je regrette que vous ne puissiez lui
+présenter vous-même votre fille; il eût mieux valu attendre sa sortie de
+prison avant de mander le grand-duc ici.
+
+--Attendre! et sais-je seulement si la crise salutaire où je me trouve
+durera jusqu'à demain? Peut-être suis-je passagèrement soutenue par la
+seule énergie de mon ambition.
+
+--Mais quelles preuves donnerez-vous au prince? Vous croira-t-il?
+
+--Il me croira lorsqu'il aura lu le commencement de la révélation que
+j'écrivais sous la dictée de cette femme quand elle m'a frappée,
+révélation dont heureusement je n'ai oublié aucune circonstance; il me
+croira lorsqu'il aura lu votre correspondance avec Mme Séraphin et
+Jacques Ferrand jusqu'à la mort supposée de l'enfant; il me croira
+lorsqu'il aura entendu les aveux du notaire, qui, épouvanté de mes
+menaces, sera ici tout à l'heure; il me croira lorsqu'il verra le
+portrait de ma fille à l'âge de six ans, portrait qui, m'a dit cette
+femme, est encore à cette heure d'une ressemblance frappante. Tant de
+preuves suffiront pour montrer au prince que je dis vrai, et pour
+décider chez lui ce premier mouvement qui peut faire de moi presque une
+reine... Ah! ne fût-ce qu'un jour, une heure, au moins je mourrais
+contente!
+
+À ce moment, on entendit le bruit d'une voiture qui entrait dans la
+cour.
+
+--C'est lui... c'est Rodolphe!..., s'écria Sarah à Thomas Seyton.
+
+Celui-ci s'approcha précipitamment d'un rideau, le souleva et répondit:
+
+--Oui, c'est le prince; il descend de voiture.
+
+--Laissez-moi seule, voici le moment décisif, dit Sarah avec un
+sang-froid inaltérable, car une ambition monstrueuse, un égoïsme
+impitoyable avait toujours été et était encore l'unique mobile de cette
+femme. Dans l'espèce de résurrection miraculeuse de sa fille, elle ne
+voyait que le moyen de parvenir enfin au but constant de sa vie.
+
+Après avoir un moment hésité à quitter l'appartement, Thomas Seyton, se
+rapprochant tout à coup de sa soeur, lui dit:
+
+--C'est moi qui apprendrai au prince comment votre fille, qu'on avait
+crue morte, a été sauvée. Cet entretien serait trop dangereux pour
+vous... une émotion violente vous tuerait, et après une séparation si
+longue... la vue du prince... les souvenirs de ce temps...
+
+--Votre main, mon frère, dit Sarah.
+
+Puis, appuyant sur son coeur impassible la main de Thomas Seyton, elle
+ajouta avec un sourire sinistre et glacial:
+
+--Suis-je émue?
+
+--Non... rien... rien... pas un battement précipité, dit Seyton avec
+stupeur, je sais quel empire vous avez sur vous-même. Mais dans un tel
+moment, mais quand il s'agit pour vous ou d'une couronne ou de la
+mort... car, encore une fois, songez-y, la perte de cette dernière
+espérance vous serait mortelle. En vérité, votre calme me confond!
+
+--Pourquoi cet étonnement, mon frère? Jusqu'ici, ne le savez-vous pas?
+rien... non, rien n'a jamais fait battre ce coeur de marbre: il ne
+palpitera que le jour où je sentirai poser sur mon front la couronne
+souveraine. J'entends Rodolphe... laissez-moi...
+
+--Mais...
+
+--Laissez-moi, s'écria Sarah d'un ton si impérieux, si résolu, que son
+frère quitta l'appartement quelques moments avant qu'on y eût introduit
+le prince.
+
+Lorsque Rodolphe entra dans le salon, son regard exprimait la pitié.
+Mais, voyant Sarah assise dans son fauteuil et presque parée, il recula
+de surprise, sa physionomie devint aussitôt sombre et méfiante.
+
+La comtesse, devinant sa pensée, lui dit d'une voix douce et faible:
+
+--Vous croyiez me trouver expirante, vous veniez pour recevoir mes
+derniers adieux?
+
+--J'ai toujours regardé comme sacrés les derniers voeux des mourants:
+mais il s'agit d'une tromperie sacrilège...
+
+--Rassurez-vous, dit Sarah en interrompant Rodolphe, rassurez-vous, je
+ne vous ai pas trompé; il me reste, je crois, peu d'heures à vivre.
+Pardonnez-moi une dernière coquetterie. J'ai voulu vous épargner le
+sinistre entourage qui accompagne ordinairement l'agonie; j'ai voulu
+mourir vêtue comme je l'étais la première fois où je vous vis. Hélas!
+après dix années de séparation, vous voilà donc enfin? Merci! oh! merci!
+Mais, à votre tour, rendez grâces à Dieu de vous avoir inspiré la pensée
+d'écouter ma dernière prière. Si vous m'aviez refusé... j'emportais avec
+moi un secret qui va faire la joie... le bonheur de votre vie. Joie
+mêlée de quelque tristesse... bonheur mêlé de quelques larmes... comme
+toute félicité humaine; mais cette félicité, vous l'achèteriez encore au
+prix de la moitié des jours qui vous restent à vivre!
+
+--Que voulez-vous dire? lui demanda le prince avec surprise.
+
+--Oui, Rodolphe, si vous n'étiez pas venu... ce secret m'aurait suivie
+dans la tombe... c'eût été ma seule vengeance... et encore... non, non,
+je n'aurais pas eu ce terrible courage. Quoique vous m'ayez bien fait
+souffrir, j'aurais partagé avec vous ce suprême bonheur dont, plus
+heureux que moi, vous jouirez longtemps, bien longtemps, je l'espère.
+
+--Mais encore, madame, de quoi s'agit-il?
+
+--Lorsque vous le saurez, vous ne pourrez comprendre la lenteur que je
+mets à vous en instruire, car vous regarderez cette révélation comme un
+miracle du ciel. Mais, chose étrange, moi qui d'un mot peux vous causer
+le plus grand bonheur que vous ayez peut-être jamais ressenti...
+j'éprouve, quoique maintenant les minutes de ma vie soient comptées,
+j'éprouve une satisfaction indéfinissable à prolonger votre attente...
+et puis je connais votre coeur... et, malgré la fermeté de votre
+caractère, je craindrais de vous annoncer sans préparation une
+découverte aussi incroyable. Les émotions d'une joie foudroyante ont
+aussi leurs dangers.
+
+--Votre pâleur augmente, vous contenez à peine une violente agitation,
+dit Rodolphe; tout ceci est, je le crois, grave et solennel.
+
+--Grave et solennel, reprit Sarah d'une voix émue; car, malgré son
+impassibilité habituelle, en songeant à l'immense portée de la
+révélation qu'elle allait faire à Rodolphe, elle se sentait plus
+troublée qu'elle n'avait cru l'être; aussi, ne pouvant se contraindre
+plus longtemps, elle s'écria:
+
+--Rodolphe... notre fille existe...
+
+--Notre fille!...
+
+--Elle vit! vous dis-je...
+
+Ces mots, l'accent de vérité avec lequel ils furent prononcés, remuèrent
+le prince jusqu'au fond des entrailles.
+
+--Notre enfant? répéta-t-il en se rapprochant précipitamment du fauteuil
+de Sarah, notre enfant! ma fille!
+
+--Elle n'est pas morte, j'en ai des preuves irrécusables... je sais où
+elle est... demain vous la reverrez.
+
+--Ma fille! ma fille! répéta Rodolphe avec stupeur, il se pourrait! elle
+vivrait!
+
+Puis tout à coup, réfléchissant à l'invraisemblance de cet événement, et
+craignant d'être dupe d'une nouvelle fourberie de Sarah, il s'écria:
+
+--Non... non... c'est un rêve! c'est impossible! vous me trompez, c'est
+une ruse, un mensonge indigne!
+
+--Rodolphe! écoutez-moi.
+
+--Non, je connais votre ambition, je sais de quoi vous êtes capable, je
+devine le but de cette tromperie!
+
+--Eh bien! vous dites vrai, je suis capable de tout. Oui, j'avais voulu
+vous abuser; oui, quelques jours avant d'être frappée d'un coup mortel,
+j'avais voulu trouver une jeune fille... que je vous aurais présentée à
+la place de notre enfant... que vous regrettiez amèrement.
+
+--Assez... oh! assez, madame.
+
+--Après cet aveu, vous me croirez peut-être, ou plutôt vous serez bien
+forcé de vous rendre à l'évidence.
+
+--À l'évidence...
+
+--Oui, Rodolphe, je le répète, j'avais voulu vous tromper, substituer
+une jeune fille obscure à celle que nous pleurions; mais Dieu a voulu,
+lui, qu'au moment où je faisais ce marché sacrilège... je fusse frappée
+à mort.
+
+--Vous... à ce moment!
+
+--Dieu a voulu encore qu'on me proposât... pour jouer ce rôle... de
+mensonge... savez-vous qui? notre fille...
+
+--Êtes-vous donc en délire... au nom du ciel?
+
+--Je ne suis pas en délire, Rodolphe. Dans cette cassette, avec des
+papiers et un portrait qui vous prouveront la vérité de ce que je vous
+dis, vous trouverez un papier taché de mon sang.
+
+--De votre sang?
+
+--La femme qui m'a appris que notre fille vivait encore me dictait cette
+révélation, lorsque j'ai été frappée d'un coup de poignard.
+
+--Et qui était-elle? comment savait-elle?...
+
+--C'est à elle qu'on avait livré notre fille... tout enfant... après
+l'avoir fait passer pour morte.
+
+--Mais cette femme... son nom?... peut-on la croire? où l'avez-vous
+connue?
+
+--Je vous dis, Rodolphe, que tout ceci est fatal, providentiel. Il y a
+quelques mois, vous aviez tiré une jeune fille de la misère pour
+l'envoyer à la campagne, n'est-ce pas?
+
+--Oui, à Bouqueval.
+
+--La jalousie, la haine, m'égaraient. J'ai fait enlever cette jeune
+fille par la femme... dont je vous parle...
+
+--Et on a conduit la malheureuse enfant à Saint-Lazare.
+
+--Où elle est encore.
+
+--Elle n'y est plus. Ah! vous ne savez pas, madame, le mal affreux que
+vous avez fait... en arrachant cette infortunée de la retraite où je
+l'avais placée... mais...
+
+--Cette jeune fille n'est plus à Saint-Lazare, s'écria Sarah avec
+épouvante, et vous parlez d'un malheur affreux!
+
+--Un monstre de cupidité avait intérêt à sa perte. Ils l'ont noyée,
+madame... Mais répondez... vous dites que...
+
+--Ma fille! s'écria Sarah, en interrompant Rodolphe et se levant droite,
+immobile comme une statue de marbre.
+
+--Que dit-elle? mon Dieu! s'écria Rodolphe.
+
+--Ma fille! répéta Sarah, dont le visage devint livide et effrayant de
+désespoir; ils ont tué ma fille!
+
+--La Goualeuse, votre fille!!!... répéta Rodolphe en se reculant avec
+horreur.
+
+--La Goualeuse... oui... c'est le nom que m'a dit cette femme surnommée
+la Chouette. Morte... morte! reprit Sarah, toujours immobile, toujours
+le regard fixe; ils l'ont tuée.
+
+--Sarah! reprit Rodolphe aussi pâle, aussi effrayant que la comtesse,
+revenez à vous... répondez-moi. La Goualeuse... cette jeune fille que
+vous avez fait enlever par la Chouette à Bouqueval... était...
+
+--Notre fille!
+
+--Elle!!!
+
+--Et ils l'ont tuée!
+
+--Oh! non... non... vous délirez... cela ne peut pas être... Vous ne
+savez pas, non, vous ne savez pas combien cela serait affreux. Sarah!
+revenez à vous... parlez-moi tranquillement. Asseyez-vous, calmez-vous.
+Souvent il y a des ressemblances, des apparences qui trompent; on est si
+enclin à croire ce qu'on désire. Ce n'est pas un reproche que je vous
+fais... mais expliquez-moi bien... dites-moi bien toutes les raisons qui
+vous portent à penser cela, car cela ne peut pas être... non, non! il ne
+faut pas que cela soit! cela n'est pas!
+
+Après un moment de silence, la comtesse rassembla ses pensées et dit à
+Rodolphe d'une voix défaillante:
+
+--Apprenant votre mariage, pensant à me marier moi-même, je n'ai pas pu
+garder notre fille auprès de moi; elle avait quatre ans alors...
+
+--Mais à cette époque je vous l'ai demandée, moi... avec prières,
+s'écria Rodolphe d'un ton déchirant, et mes lettres sont restées sans
+réponse. La seule que vous m'ayez écrite m'annonçait sa mort!
+
+--Je voulais me venger de vos mépris en vous refusant votre enfant. Cela
+était indigne. Mais écoutez-moi... je le sens... la vie m'échappe, ce
+dernier coup m'accable...
+
+--Non! non! je ne vous crois pas... je ne veux pas vous croire. La
+Goualeuse... ma fille! Ô mon Dieu, vous ne voudriez pas cela!
+
+--Écoutez-moi, vous dis-je. Lorsqu'elle eut quatre ans, mon frère
+chargea Mme Séraphin, veuve d'un ancien serviteur à lui, d'élever
+l'enfant jusqu'à ce qu'elle fût en âge d'entrer en pension. La somme
+destinée à assurer l'avenir de notre fille fut déposée par mon frère
+chez un notaire cité pour sa probité. Les lettres de cet homme et de Mme
+Séraphin, adressées à cette époque à moi et à mon frère, sont là... dans
+cette cassette. Au bout d'un an on m'écrivit que la santé de ma fille
+s'altérait... huit mois après qu'elle était morte, et l'on m'envoya son
+acte de décès. À cette époque, Mme Séraphin est entrée au service de
+Jacques Ferrand, après avoir livré notre fille à la Chouette, par
+l'intermédiaire d'un misérable actuellement au bagne de Rochefort. Je
+commençais à écrire cette déclaration de la Chouette, lorsqu'elle m'a
+frappée. Ce papier est là... avec un portrait de notre fille à l'âge de
+quatre ans. Examinez tout, lettres, déclaration, portrait; et vous, qui
+l'avez vue... cette malheureuse enfant... jugez.
+
+Après ces mots qui épuisèrent ses forces, Sarah tomba défaillante dans
+son fauteuil.
+
+Rodolphe resta foudroyé par cette révélation.
+
+Il est de ces malheurs si imprévus, si abominables, qu'on tâche de ne
+pas y croire jusqu'à ce qu'une évidence écrasante vous y contraigne...
+
+Rodolphe, persuadé de la mort de Fleur-de-Marie, n'avait plus qu'un
+espoir, celui de se convaincre qu'elle n'était pas sa fille.
+
+Avec un calme effrayant qui épouvanta Sarah, il s'approcha de la table,
+ouvrit la cassette et se mit à lire les lettres une à une, à examiner,
+avec une attention scrupuleuse, les papiers qui les accompagnaient.
+
+Ces lettres timbrées et datées par la poste, écrites à Sarah et à son
+frère par le notaire et par Mme Séraphin, étaient relatives à l'enfance
+de Fleur-de-Marie et au placement des fonds qu'on lui destinait.
+
+Rodolphe ne pouvait douter de l'authenticité de cette correspondance.
+
+La déclaration de la Chouette se trouvait confirmée par les
+renseignements dont nous avons parlé au commencement de cette histoire,
+renseignements pris par ordre de Rodolphe, et qui signalaient un nommé
+Pierre Tournemine, forçat alors à Rochefort, comme l'homme qui avait
+reçu Fleur-de-Marie des mains de Mme Séraphin pour la livrer à la
+Chouette... à la Chouette, que la malheureuse enfant avait reconnue plus
+tard devant Rodolphe au tapis-franc de l'ogresse.
+
+Rodolphe ne pouvait plus douter de l'identité de ces personnages et de
+celle de la Goualeuse.
+
+L'acte de décès paraissait en règle; mais Ferrand avait lui-même avoué à
+Cecily que ce faux acte avait servi à la spoliation d'une somme
+considérable, autrefois placée en viager sur la tête de la jeune fille
+qu'il avait fait noyer par Martial à l'île du Ravageur.
+
+Ce fut donc avec une croissante et épouvantable angoisse que Rodolphe
+acquit, malgré lui, cette terrible conviction que la Goualeuse était sa
+fille et qu'elle était morte.
+
+Malheureusement pour lui... tout semblait confirmer cette créance.
+
+Avant de condamner Jacques Ferrand sur les preuves données par le
+notaire lui-même à Cecily, le prince, dans son vif intérêt pour la
+Goualeuse, ayant fait prendre des informations à Asnières, avait appris
+qu'en effet deux femmes, l'une vieille et l'autre jeune, vêtue en
+paysanne, s'étaient noyées en se rendant à l'île du Ravageur, et que le
+bruit public accusait les Martial de ce nouveau crime.
+
+Disons enfin que, malgré les soins du docteur Griffon, du comte de
+Saint-Remy et de la Louve, Fleur-de-Marie, longtemps dans un état
+désespéré, entrait à peine en convalescence, et que sa faiblesse morale
+et physique était encore telle qu'elle n'avait pu jusqu'alors prévenir
+ni Mme Georges ni Rodolphe de sa position.
+
+Ce concours de circonstances ne pouvait laisser le moindre espoir au
+prince.
+
+Une dernière épreuve lui était réservée.
+
+Il jeta enfin les yeux sur le portrait qu'il avait presque craint de
+regarder.
+
+Ce coup fut affreux.
+
+Dans cette figure enfantine et charmante, déjà belle de cette beauté
+divine que l'on prête aux chérubins, il retrouva d'une manière
+saisissante les traits de Fleur-de-Marie... son nez fin et droit, son
+noble front, sa petite bouche déjà un peu sérieuse. «Car, disait Mme
+Séraphin à Sarah dans une des lettres que Rodolphe venait de lire,
+l'enfant demande toujours sa mère et est bien triste.»
+
+C'étaient encore ses grands yeux d'un bleu si pur et si doux... d'un
+_bleu de bluet_, avait dit la Chouette à Sarah, en reconnaissant dans
+cette miniature les traits de l'infortunée qu'elle avait poursuivie
+enfant sous le nom de Pégriotte, jeune fille sous le nom de Goualeuse.
+
+À la vue de ce portrait, les tumultueux et violents sentiments de
+Rodolphe furent étouffés par ses larmes.
+
+Il retomba brisé dans un fauteuil et cacha sa figure dans ses mains en
+sanglotant.
+
+
+
+
+III
+
+Vengeance
+
+
+Pendant que Rodolphe pleurait amèrement, les traits de Sarah se
+décomposaient d'une manière sensible.
+
+Au moment de voir se réaliser enfin le rêve de son ambitieuse vie, la
+dernière espérance qui l'avait jusqu'alors soutenue lui échappait à
+jamais.
+
+Cette affreuse déception devait avoir sur sa santé, momentanément
+améliorée, une réaction mortelle.
+
+Renversée dans son fauteuil, agitée d'un tremblement fiévreux, ses deux
+mains croisées et crispées sur ses genoux, le regard fixe, la comtesse
+attendit avec effroi la première parole de Rodolphe.
+
+Connaissant l'impétuosité du caractère du prince, elle pressentait qu'au
+brisement douloureux qui arrachait tant de pleurs à cet homme aussi
+résolu qu'inflexible, succéderait quelque emportement terrible.
+
+Tout à coup Rodolphe redressa la tête, essuya ses larmes, se leva debout
+et s'approchant de Sarah, les bras croisés sur sa poitrine, l'air
+menaçant, impitoyable... il la contempla quelques moments en silence,
+puis il dit d'une voix sourde:
+
+--Cela devait être... j'ai tiré l'épée contre mon père... je suis frappé
+dans mon enfant... Juste punition du parricide... Écoutez-moi, madame.
+
+--Parricide!... vous! mon Dieu! Ô funeste jour! qu'allez-vous donc
+encore m'apprendre?
+
+--Il faut que vous sachiez dans ce moment suprême, tous les maux causés
+par votre implacable ambition, par votre féroce égoïsme...
+Entendez-vous, femme sans coeur et sans foi? Entendez-vous, mère
+dénaturée?...
+
+--Grâce!... Rodolphe...
+
+--Pas de grâce pour vous... qui, autrefois, sans pitié pour un amour
+sincère, exploitiez froidement, dans l'intérêt de votre exécrable
+orgueil, une passion généreuse et dévouée que vous feigniez de
+partager... Pas de grâce pour vous qui avez armé le fils contre le
+père!... Pas de grâce pour vous qui, au lieu de veiller pieusement sur
+votre enfant, l'avez abandonnée à des mains mercenaires, afin de
+satisfaire votre cupidité par un riche mariage... comme vous aviez jadis
+assouvi votre ambition effrénée en m'amenant à vous épouser... Pas de
+grâce pour vous qui, après avoir refusé mon enfant à ma tendresse, venez
+de causer sa mort par vos fourberies sacrilèges!... Malédiction sur
+vous... vous... mon mauvais génie et celui de ma race!...
+
+--Ô mon Dieu!... il est sans pitié! Laissez-moi!... laissez-moi!
+
+--Vous m'entendrez... vous dis-je!... Vous souvenez-vous du dernier
+jour... où je vous ai vue... il y a dix-sept ans de cela vous ne pouviez
+plus cacher les suites de notre secrète union, que, comme vous, je
+croyais indissoluble... Je connaissais le caractère inflexible de mon
+père... je savais quel mariage politique il projetait pour moi...
+Bravant son indignation, je lui déclarai que vous étiez ma femme devant
+Dieu et devant les hommes... que dans peu de temps vous mettriez au
+monde un enfant, fruit de notre amour... La colère de mon père fut
+terrible... il ne voulait pas croire à mon mariage... tant d'audace lui
+semblait impossible... il me menaça de son courroux si je me permettais
+de lui parler encore d'une semblable folie... Alors je vous aimais comme
+un insensé... dupe de vos séductions... je croyais que votre coeur
+d'airain avait battu pour moi... Je répondis à mon père que jamais je
+n'aurais d'autre femme que vous... À ces mots, son emportement n'eut
+plus de bornes; il vous prodigua les noms les plus outrageants, s'écria
+que notre mariage était nul; que, pour vous punir de votre audace, il
+vous ferait attacher au pilori de la ville... Cédant à une folle
+passion... à la violence de mon caractère... j'osai défendre à mon père,
+à mon souverain... de parler ainsi de ma femme... j'osai le menacer.
+Exaspéré par cette insulte, mon père leva la main sur moi; la rage
+m'aveugla... je tirai mon épée... je me précipitai sur lui... Sans Murph
+qui survint et détourna le coup... j'étais parricide de fait... comme je
+l'ai été d'intention!... Entendez-vous... parricide! Et pour vous
+défendre... vous!...
+
+--Hélas! j'ignorais ce malheur!
+
+--En vain j'avais cru jusqu'ici expier mon crime... le coup qui me
+frappe aujourd'hui est ma punition.
+
+--Mais moi, n'ai-je pas aussi bien souffert de la dureté de votre père,
+qui a rompu notre mariage? Pourquoi m'accuser de ne pas vous avoir
+aimé... lorsque...
+
+--Pourquoi?... s'écria Rodolphe, en interrompant Sarah et jetant sur
+elle un regard de mépris écrasant. Sachez-le donc, et ne vous étonnez
+plus de l'horreur que vous m'inspirez. Après cette scène funeste dans
+laquelle j'avais menacé mon père, je rendis mon épée. Je fus mis au
+secret le plus absolu. Polidori, par les soins de qui notre mariage
+avait été conclu, fut arrêté; il prouva que cette union était nulle, que
+le ministre qui l'avait bénie était un ministre supposé, et que vous,
+votre frère et moi, nous avions été trompés. Pour désarmer la colère de
+mon père à son égard, Polidori fit plus: il lui remit une de vos lettres
+à votre frère, interceptée lors d'un voyage que fit Seyton.
+
+--Ciel!... il serait possible?
+
+--Vous expliquez-vous mes mépris maintenant?
+
+--Oh! assez... assez.
+
+--Dans cette lettre, vous dévoiliez vos projets ambitieux avec un
+cynisme révoltant. Vous me traitiez avec un dédain glacial; vous me
+sacrifiiez à votre orgueil infernal; je n'étais que l'instrument de la
+fortune souveraine qu'on vous avait prédite... vous trouviez enfin que
+mon père vivait bien longtemps.
+
+--Malheureuse que je suis! À cette heure je comprends tout.
+
+--Et pour vous défendre j'avais menacé la vie de mon père. Lorsque le
+lendemain, sans m'adresser un seul reproche, il me montra cette
+lettre... cette lettre qui à chaque ligne révélait la noirceur de votre
+âme, je ne pus que tomber à genoux et demander grâce. Depuis ce jour
+j'ai été poursuivi par un remords inexorable. Bientôt, je quittai
+l'Allemagne pour de longs voyages; alors commença l'expiation que je me
+suis imposée... Elle ne finira qu'avec ma vie... Récompenser le bien,
+poursuivre le mal, soulager ceux qui souffrent, sonder toutes les plaies
+de l'humanité pour tâcher d'arracher quelques âmes à la perdition, telle
+est la tâche que je me suis donnée.
+
+--Elle est noble et sainte, elle est digne de vous.
+
+--Si je vous parle de ce voeu, reprit Rodolphe avec autant de dédain que
+d'amertume, de ce voeu que j'ai accompli selon mon pouvoir partout où je
+me suis trouvé, ce n'est pas pour être loué par vous. Écoutez-moi donc.
+Dernièrement j'arrive en France; mon séjour dans ce pays ne devait pas
+être perdu pour l'expiation. Tout en voulant secourir d'honnêtes
+infortunes, je voulus aussi connaître ces classes que la misère écrase,
+abrutit et déprave, sachant qu'un secours donné à propos, que quelques
+généreuses paroles, suffisent souvent à sauver un malheureux de l'abîme.
+Afin de juger par moi-même, je pris l'extérieur et le langage des gens
+que je désirais observer. Ce fut lors d'une de ces explorations...
+que... pour la première fois... je... je... rencontrai... Puis, comme
+s'il eût reculé devant cette révélation terrible, Rodolphe ajouta après
+un moment d'hésitation:--Non... non; je n'en ai pas le courage.
+
+--Qu'avez-vous donc à m'apprendre encore, mon Dieu?
+
+--Vous ne le saurez que trop tôt... mais, reprit-il avec une sanglante
+ironie, vous portez au passé un si vif intérêt que je dois vous parler
+des événements qui ont précédé mon retour en France. Après de longs
+voyages je revins en Allemagne; je m'empressai d'obéir aux volontés de
+mon père; j'épousai une princesse de Prusse. Pendant mon absence vous
+aviez été chassée du grand-duché. Apprenant plus tard que vous étiez
+mariée au comte Mac-Gregor, je vous redemandai ma fille avec instance:
+vous ne me répondîtes pas; malgré toutes mes informations je ne pus
+jamais savoir où vous aviez envoyé cette malheureuse enfant, au sort de
+laquelle mon père avait libéralement pourvu. Il y a dix ans seulement,
+une lettre de vous m'apprit que notre fille était morte. Hélas! plût à
+Dieu qu'elle fût morte, alors... j'aurais ignoré l'incurable douleur qui
+va désormais désespérer ma vie.
+
+--Maintenant, dit Sarah d'une voix faible, je ne m'étonne plus de
+l'aversion que je vous ai inspirée depuis que vous avez lu cette
+lettre... Je le sens, je ne survivrai pas à ce dernier coup. Eh bien!
+oui... l'orgueil et l'ambition m'ont perdue! Sous une apparence
+passionnée je cachais un coeur glacé, j'affectais le dévouement, la
+franchise; je n'étais que dissimulation et égoïsme. Ne sachant pas
+combien vous avez le droit de me mépriser, de me haïr, mes folles
+espérances étaient revenues plus ardentes que jamais. Depuis qu'un
+double veuvage nous rendait libres tous deux, j'avais repris une
+nouvelle créance à cette prédiction qui me promettait une couronne, et
+lorsque le hasard m'a fait retrouver ma fille, il m'a semblé voir dans
+cette fortune inespérée une volonté providentielle!... Oui, j'allai
+jusqu'à croire que votre aversion pour moi céderait à votre amour pour
+votre enfant... et que vous me donneriez votre main afin de lui rendre
+le rang qui lui était dû...
+
+--Eh bien! que votre exécrable ambition soit donc satisfaite et punie!
+Oui, malgré l'horreur que vous m'inspirez; oui, par attachement, que
+dis-je? par respect pour les affreux malheurs de mon enfant, j'aurais...
+quoique décidé à vivre ensuite séparé de vous... j'aurais, par un
+mariage qui eût légitimé la naissance de notre fille, rendu sa position
+aussi éclatante, aussi haute qu'elle avait été misérable!
+
+--Je ne m'étais donc pas trompée!... Malheur!... Malheur!... il est trop
+tard!...
+
+--Oh! je le sais! ce n'est pas la mort de votre fille que vous pleurez,
+c'est la perte de ce rang que vous avez poursuivi avec une inflexible
+opiniâtreté!... Eh bien! que ces regrets infâmes soient votre dernier
+châtiment!...
+
+--Le dernier... car je n'y survivrai pas...
+
+--Mais avant de mourir vous saurez... quelle a été l'existence de votre
+fille depuis que vous l'avez abandonnée.
+
+--Pauvre enfant! bien misérable, peut-être...
+
+--Vous souvenez-vous, reprit Rodolphe avec un calme effrayant, vous
+souvenez-vous de cette nuit où vous et votre frère vous m'avez suivi
+dans un repaire de la Cité?
+
+--Je m'en souviens; mais pourquoi cette question?... votre regard me
+glace.
+
+--En venant dans ce repaire, vous avez vu, n'est-ce pas, au coin de ces
+rues ignobles, de... malheureuses créatures... qui... mais non... non...
+Je n'ose pas, dit Rodolphe en cachant son visage dans ses mains, je
+n'ose pas... mes paroles m'épouvantent.
+
+--Moi aussi, elles m'épouvantent... qu'est-ce donc encore, mon Dieu?
+
+--Vous les avez vues, n'est-ce pas? reprit Rodolphe en faisant sur
+lui-même un effort terrible. Vous les avez vues, ces femmes, la honte de
+leur sexe?... Eh bien!... parmi elles... avez-vous remarqué une jeune
+fille de seize ans, belle... Oh! belle... comme on peint les anges?...
+une pauvre enfant qui, au milieu de la dégradation où on l'avait plongée
+depuis quelques semaines, conservait une physionomie si candide, si
+virginale et si pure, que les voleurs et les assassins qui la
+tutoyaient... madame... l'avaient surnommée Fleur-de-Marie...
+L'avez-vous remarquée, cette jeune fille... dites? dites, tendre mère?
+
+--Non... je ne l'ai pas remarquée, dit Sarah presque machinalement, se
+sentant oppressée par une vague terreur.
+
+--Vraiment? s'écria Rodolphe avec un éclat sardonique. C'est étrange...
+je l'ai remarquée, moi... Voici à quelle occasion... écoutez bien. Lors
+d'une de ces explorations dont je vous ai parlé tout à l'heure et qui
+avait alors un double but[3], je me trouvais dans la Cité: non loin du
+repaire où vous m'avez suivi, un homme voulait battre une de ces
+malheureuses créatures; je la défendis contre la brutalité de cet
+homme... Vous ne devinez pas qui était cette créature... Dites, mère
+sainte et prévoyante, dites... vous ne devinez pas?
+
+--Non... je ne... devine pas... Oh! laissez-moi... laissez-moi.
+
+--Cette malheureuse était Fleur-de-Marie...
+
+--Ô mon Dieu!...
+
+--Et vous ne devinez pas... qui était Fleur-de-Marie... mère
+irréprochable?
+
+--Tuez-moi... oh! tuez-moi...
+
+--C'était la Goualeuse... c'était votre fille..., s'écria Rodolphe avec
+une explosion déchirante... Oui, cette infortunée que j'ai arrachée des
+mains d'un ancien forçat, c'était mon enfant, à moi... à moi... Rodolphe
+de Gerolstein! oh! il y avait dans cette rencontre avec mon enfant, que
+je sauvais sans la connaître, quelque chose de fatal... de
+providentiel... une récompense pour l'homme qui cherche à secourir ses
+frères... une punition pour le parricide...
+
+--Je meurs maudite et damnée..., murmura Sarah en se renversant dans son
+fauteuil et en cachant son visage dans ses mains.
+
+--Alors, continua Rodolphe, dominant à peine ses ressentiments et
+voulant en vain comprimer les sanglots qui de temps en temps étouffèrent
+sa voix, quand je l'ai crue soustraite aux mauvais traitements dont on
+la menaçait, frappé de la douceur inexprimable de son accent... de
+l'angélique expression de ses traits... il m'a été impossible de ne pas
+m'intéresser à elle... Avec quelle émotion profonde j'ai écouté le naïf
+et poignant récit de cette vie d'abandon, de douleur et de misère; car,
+voyez-vous, c'est quelque chose d'épouvantable que la vie de votre
+fille... madame...
+
+«Oh! il faut que vous sachiez les tortures de votre enfant; oui, madame
+la comtesse... pendant qu'au milieu de votre opulence vous rêviez une
+couronne... votre fille, toute petite, couverte de haillons, allait le
+soir mendier dans les rues, souffrant du froid et de la faim... durant
+les nuits d'hiver elle grelottait sur un peu de paille dans le coin d'un
+grenier, et puis, quand l'horrible femme qui la torturait était lasse de
+battre la pauvre petite, ne sachant qu'imaginer pour la faire souffrir,
+savez-vous ce qu'elle lui faisait, madame?... elle lui arrachait les
+dents!...
+
+--Oh! je voudrais mourir! c'est une atroce agonie!...
+
+--Écoutez encore... S'échappant enfin des mains de la Chouette, errant
+sans pain, sans asile, âgée de huit ans à peine, on l'arrête comme
+vagabonde, on la met en prison... Ah! cela a été le meilleur temps de la
+vie de votre fille... madame... Oui, dans sa geôle, chaque soir, elle
+remerciait Dieu de ne plus souffrir du froid, de la faim, et de ne plus
+être battue. Et c'est dans une prison qu'elle a passé les années les
+plus précieuses de la vie d'une jeune fille, ces années qu'une tendre
+mère entoure toujours d'une sollicitude si pieuse et si jalouse; oui, au
+lieu d'atteindre ses seize ans environnée de soins tutélaires, de nobles
+enseignements, votre fille n'a connu que la brutale indifférence des
+geôliers, et puis, un jour, dans sa féroce insouciance, la société l'a
+jetée, innocente et pure, belle et candide, au milieu de la fange de la
+grande ville... Malheureuse enfant... abandonnée... sans soutien, sans
+conseil, livrée à tous les hasards de la misère et du vice!... Oh!
+s'écria Rodolphe, en donnant un libre cours aux sanglots qui
+l'étouffaient, votre coeur est endurci, votre égoïsme impitoyable, mais
+vous auriez pleuré... oui... vous auriez pleuré en entendant le récit
+déchirant de votre fille!... Pauvre enfant! souillée, mais non
+corrompue, chaste encore au milieu de cette horrible dégradation qui
+était pour elle un songe affreux, car chaque mot disait son horreur pour
+cette vie où elle était fatalement enchaînée; oh! si vous saviez comme à
+chaque instant il se révélait en elle d'adorables instincts! Que de
+bonté... que de charité touchante! oui... car c'était pour soulager une
+infortune plus grande encore que la sienne que la pauvre petite avait
+dépensé le peu d'argent qui lui restait, et qui la séparait de l'abîme
+d'infamie où on l'a plongée... Oui! car il est venu un jour... un jour
+affreux... où, sans travail, sans pain, sans asile... d'horribles femmes
+l'ont rencontrée exténuée de faiblesse... de besoin... l'ont enivrée...
+et...
+
+Rodolphe ne put achever; il poussa un cri déchirant en s'écriant:
+
+--Et c'était ma fille! ma fille!...
+
+--Malédiction sur moi! murmura Sarah en cachant sa figure dans ses mains
+comme si elle eût redouté de voir le jour.
+
+--Oui, s'écria Rodolphe, malédiction sur vous! car c'est votre abandon
+qui a causé toutes ces horreurs... Malédiction sur vous! car, lorsque la
+retirant de cette fange je l'avais placée dans une paisible retraite,
+vous l'en avez fait arracher par vos misérables complices. Malédiction
+sur vous! car cet enlèvement l'a mise au pouvoir de Jacques Ferrand...
+
+À ce nom Rodolphe se tut brusquement...
+
+Il tressaillit comme s'il l'eût prononcé pour la première fois.
+
+C'est que pour la première fois aussi il prononçait ce nom depuis qu'il
+savait que sa fille était la victime de ce monstre... Les traits du
+prince prirent alors une effrayante expression de rage et de haine.
+
+Muet, immobile, il restait comme écrasé par cette pensée: que le
+meurtrier de sa fille vivait encore... Sarah, malgré sa faiblesse
+croissante et le bouleversement que venait de lui causer l'entretien de
+Rodolphe, fut frappée de son air sinistre; elle eut peur pour elle...
+
+--Hélas! qu'avez-vous? murmura-t-elle d'une voix tremblante. N'est-ce
+pas assez de souffrances, mon Dieu?...
+
+--Non... ce n'est pas assez! ce n'est pas assez..., dit Rodolphe en se
+parlant à lui-même et répondant à sa propre pensée, je n'avais jamais
+éprouvé cela... jamais! Quelle ardeur de vengeance... quelle soif de
+sang... quelle rage calme et réfléchie!... Quand je ne savais pas qu'une
+des victimes du monstre était mon enfant... je me disais: «La mort de
+cet homme serait stérile... tandis que sa vie serait féconde, si, pour
+la racheter, il acceptait les conditions que je lui impose...» Le
+condamner à la charité, pour expier ses crimes, me paraissait juste...
+Et puis la vie sans or, la vie sans l'assouvissement de sa sensualité
+frénétique, devait être une longue et double torture... Mais c'est ma
+fille qu'il a livrée, enfant, à toutes les horreurs de la misère...
+jeune fille, à toutes les horreurs de l'infamie!... s'écria Rodolphe en
+s'animant peu à peu; mais c'est ma fille qu'il a fait assassiner!... Je
+tuerai cet homme!...
+
+Et le prince s'élança vers la porte.
+
+--Où allez-vous? Ne m'abandonnez pas... s'écria Sarah, se levant à demi
+et étendant vers Rodolphe ses mains suppliantes. Ne me laissez pas
+seule!... je vais mourir...
+
+--Seule!... non!... non!... Je vous laisse avec le spectre de votre
+fille, dont vous avez causé la mort!...
+
+Sarah, éperdue, se jeta à genoux en poussant un cri d'effroi, comme si
+un fantôme effrayant lui eût apparu.
+
+--Pitié! je meurs!
+
+--Mourez donc, maudite!... reprit Rodolphe effrayant de fureur.
+Maintenant il me faut la vie de votre complice... car c'est vous qui
+avez livré votre fille à son bourreau!
+
+Et Rodolphe se fit rapidement conduire chez Jacques Ferrand.
+
+
+
+
+IV
+
+Furens amoris
+
+
+La nuit était venue pendant que Rodolphe se rendait chez le notaire...
+
+Le pavillon occupé par Jacques Ferrand est plongé dans une obscurité
+profonde...
+
+Le vent gémit...
+
+La pluie tombe...
+
+Le vent gémissait, la pluie tombait aussi pendant cette nuit sinistre où
+Cecily, avant de quitter pour jamais la maison du notaire, avait exalté
+la brutale passion de cet homme jusqu'à la frénésie.
+
+Étendu sur le lit de sa chambre à coucher faiblement éclairée par une
+lampe, Jacques Ferrand est vêtu d'un pantalon et d'un gilet noirs; une
+des manches de sa chemise est relevée, tachée de sang; une ligature de
+drap rouge, que l'on aperçoit à son bras nerveux, annonce qu'il vient
+d'être saigné par Polidori.
+
+Celui-ci, debout auprès du lit, s'appuie d'une main au chevet et semble
+contempler les traits de son complice avec inquiétude.
+
+Rien de plus hideusement effrayant que la figure de Jacques Ferrand,
+alors plongé dans cette torpeur somnolente qui succède ordinairement aux
+crises violentes.
+
+D'une pâleur violacée qui se détache des ombres de l'alcôve, son visage,
+inondé d'une sueur froide, a atteint le dernier degré du marasme; ses
+paupières fermées sont tellement gonflées, injectées de sang, qu'elles
+apparaissent comme deux lobes rougeâtres au milieu de cette face d'une
+lividité cadavéreuse.
+
+--Encore un accès aussi violent que celui de tout à l'heure... et il est
+mort..., dit Polidori à voix basse. Arétée[4] l'a dit, la plupart de
+ceux qui sont atteints de cette étrange et effroyable maladie périssent
+presque toujours le septième jour... et il y a aujourd'hui six jours que
+l'infernale créole a allumé le feu inextinguible qui dévore cet homme...
+
+Après quelques moments de silence méditatif, Polidori s'éloigna du lit
+et se promena lentement dans la chambre.
+
+--Tout à l'heure, reprit-il en s'arrêtant, pendant la crise qui a failli
+emporter Jacques, je me croyais sous l'obsession d'un rêve en
+l'entendant décrire une à une, et d'une voix haletante, les monstrueuses
+hallucinations qui traversaient son cerveau... Terrible... terrible
+maladie!... Tour à tour elle soumet chaque organe à des phénomènes qui
+déconcertent la science... épouvantent la nature... Ainsi tout à l'heure
+l'ouïe de Jacques était d'une sensibilité si incroyablement douloureuse,
+que, quoique je lui parlasse aussi bas que possible, mes paroles
+brisaient à ce point son tympan qu'il lui semblait, disait-il, que son
+crâne était une cloche, et qu'un énorme battant d'airain mis en branle
+au moindre son lui martelait la tête d'une tempe à l'autre avec un
+fracas étourdissant et des élancements atroces.
+
+Polidori resta de nouveau pensif devant le lit de Jacques Ferrand, dont
+il s'était rapproché...
+
+La tempête grondait au-dehors; elle éclata bientôt en longs sifflements,
+en violentes rafales de vent et de pluie qui ébranlèrent toutes les
+fenêtres de cette maison délabrée...
+
+Malgré son audacieuse scélératesse, Polidori était superstitieux; de
+noirs pressentiments l'agitaient; il éprouvait un malaise
+indéfinissable; les mugissements de l'ouragan qui troublaient seuls le
+morne silence de la nuit lui inspiraient une vague frayeur contre
+laquelle il voulait en vain se roidir.
+
+Pour se distraire de ses sombres pensées, il se remit à examiner les
+traits de son complice.
+
+--Maintenant, dit-il en se penchant vers lui, ses paupières
+s'injectent... On dirait que son sang calciné y afflue et s'y concentre.
+L'organe de la vue va, comme tout à l'heure celui de l'ouïe, offrir sans
+doute quelque phénomène extraordinaire... Quelles souffrances!... Comme
+elles durent!... Comme elles sont variées!... Oh! ajouta-t-il avec un
+rire amer, quand la nature se mêle d'être cruelle... et de jouer le rôle
+de tourmenteur, elle défie les plus féroces combinaisons des hommes.
+Ainsi, dans cette maladie, causée par une frénésie érotique, elle soumet
+chaque sens à des tortures inouïes, surhumaines... elle développe la
+sensibilité de chaque organe jusqu'à l'idéal, pour que l'atrocité des
+douleurs soit idéale aussi.
+
+Après avoir contemplé pendant quelques moments les traits de son
+complice, il tressaillit de dégoût, se recula et dit:
+
+--Ah! ce masque est affreux... Ces frémissements rapides qui le
+parcourent et le rident parfois le rendent effrayant...
+
+Au-dehors l'ouragan redoublait de furie...
+
+--Quel orage! reprit Polidori en tombant assis dans un fauteuil et en
+appuyant son front dans ses mains. Quelle nuit... quelle nuit! Il ne
+peut y en avoir de plus funestes pour l'état de Jacques.
+
+Après un long silence il reprit:
+
+--Je ne sais si le prince, instruit de l'infernale puissance des
+séductions de Cecily et de la fougue des sens de Jacques a prévu que
+chez un homme d'une trempe si énergique, d'une organisation si
+vigoureuse, l'ardeur d'une passion brûlante et inassouvie, compliquée
+d'une sorte de rage cupide, développerait l'effroyable névrose dont
+Jacques est victime... mais cette conséquence était normale, forcée...
+
+«Oh! oui, dit-il en se levant brusquement et comme s'il eût été effrayé
+par cette pensée, oui, le prince avait sans doute prévu cela... sa rare
+et vaste intelligence n'est étrangère à aucune science... Son coup
+d'oeil profond embrasse la cause et l'effet de chaque chose...
+Impitoyable dans sa justice, il a dû baser et calculer sûrement le
+châtiment de Jacques sur les développements logiques et successifs d'une
+passion brutale, exaspérée jusqu'à la rage.
+
+Après un long silence, Polidori reprit:
+
+--Quand je songe au passé... quand je songe aux projets ambitieux que,
+d'accord avec Sarah, j'avais autrefois fondés sur la jeunesse du
+prince!... Que d'événements! Par quelles dégradations suis-je tombé dans
+l'abjection criminelle où je vis, moi qui avais cru efféminer ce prince
+et en faire l'instrument docile du pouvoir que j'avais rêvé!... De
+précepteur je comptais devenir ministre... Et, malgré mon savoir, mon
+esprit, de forfaits en forfaits, j'ai atteint les derniers degrés de
+l'infamie... Me voici enfin le geôlier de mon complice.
+
+Et Polidori s'abîma dans de sinistres réflexions qui le ramenèrent à la
+pensée de Rodolphe.
+
+--Je redoute et je hais le prince, reprit-il, mais je suis forcé de
+m'incliner en tremblant devant cette imagination, devant cette volonté
+toute-puissante qui s'élance toujours d'un seul bond en dehors des
+routes connues... Quel contraste étrange dans cet homme... assez
+tendrement charitable pour imaginer la Banque des travailleurs sans
+ouvrage, assez féroce... pour arracher Jacques à la mort afin de le
+livrer à toutes les furies vengeresses de la luxure!...
+
+«Rien d'ailleurs de plus orthodoxe, ajouta Polidori avec une sombre
+ironie. Parmi les peintures que Michel-Ange a faites des sept péchés
+capitaux dans son _Jugement dernier_ de la chapelle Sixtine, j'ai vu la
+punition terrifiante dont il frappe la luxure[5]; mais les masques
+hideux, convulsifs, de ces damnés de la chair qui se tordaient sous la
+morsure aiguë des serpents, étaient moins effrayants que la face de
+Jacques pendant son accès de tout à l'heure... il m'a fait peur!
+
+Et Polidori frissonna comme s'il avait encore devant les yeux cette
+vision formidable.
+
+--Oh! oui! reprit-il avec un abattement rempli de frayeur, le prince est
+impitoyable... Mieux vaudrait mille fois, pour Ferrand, avoir porté sa
+tête sur l'échafaud, mieux vaudrait le feu, la roue, le plomb fondu qui
+brûle et troue les membres, que le supplice que ce misérable endure. À
+force de le voir souffrir je finis par m'épouvanter pour mon propre
+sort... Que va-t-on décider de moi... que me réserve-t-on, à moi le
+complice de Jacques?... Être son geôlier ne peut suffire à la vengeance
+du prince... il ne m'a pas fait grâce de l'échafaud... pour me laisser
+vivre. Peut-être une prison éternelle m'attend-elle en Allemagne...
+Mieux encore vaudrait cela que la mort... Je ne pouvais que me mettre
+aveuglément à la discrétion du prince... c'était ma seule chance de
+salut... Quelquefois, malgré sa promesse, une crainte m'assiège...
+peut-être me livrera-t-on au bourreau... si Jacques succombe! En
+dressant l'échafaud pour moi de son vivant, ce serait le dresser aussi
+pour lui, mon complice... mais, lui mort?... Pourtant... je le sais, la
+parole du prince est sacrée... mais moi qui ai tant de fois violé les
+lois divines et humaines... pourrai-je invoquer la promesse jurée?... Il
+n'importe!... De même qu'il était de mon intérêt que Jacques ne
+s'échappât pas, il serait aussi de mon intérêt de prolonger ses jours...
+Mais à chaque instant les symptômes de sa maladie s'aggravent... il
+faudrait presque un miracle pour le sauver... Que faire... que faire?
+
+À ce moment, la tempête était dans toute sa fureur; une cheminée presque
+croulante de vétusté, renversée par la violence du vent, tomba sur le
+toit et dans la cour avec le fracas retentissant de la foudre.
+
+Jacques Ferrand, brusquement arraché à sa torpeur somnolente, fit un
+mouvement sur son lit.
+
+Polidori se sentit de plus en plus sous l'obsession de la vague terreur
+qui le dominait.
+
+--C'est une sottise de croire aux pressentiments, dit-il d'une voix
+troublée, mais cette nuit me semble devoir être sinistre...
+
+Un sourd gémissement du notaire attira l'attention de Polidori.
+
+--Il sort de sa torpeur, se dit-il, en se rapprochant lentement du lit;
+peut-être va-t-il tomber dans une nouvelle crise.
+
+--Polidori! murmura Jacques Ferrand, toujours étendu sur son lit et
+tenant ses yeux fermés, Polidori quel est ce bruit?
+
+--Une cheminée qui s'écroule..., répondit Polidori à voix basse,
+craignant de frapper trop vivement l'ouïe de son complice; un affreux
+ouragan ébranle la maison jusque dans ses fondements... la nuit est
+horrible... horrible!
+
+Le notaire ne l'entendit pas et reprit en tournant à demi la tête:
+
+--Polidori, tu n'es donc pas là?
+
+--Si... si... je suis là, dit Polidori d'une voix plus haute, mais je
+t'ai répondu doucement de peur de te causer, comme tout à l'heure, de
+nouvelles douleurs, en parlant haut.
+
+--Non... maintenant ta voix arrive à mon oreille sans me faire éprouver
+ces affreuses douleurs de tantôt... car il me semblait au moindre bruit
+que la foudre éclatait dans mon crâne... et pourtant, au milieu de ce
+fracas, de ces souffrances sans nom, je distinguais la voix passionnée
+de Cecily qui m'appelait...
+
+--Toujours cette femme infernale... toujours! Mais chasse donc ces
+pensées... elles te tueront!
+
+--Ces pensées sont ma vie! Comme ma vie, elles résistent à mes
+tortures.
+
+--Mais, insensé que tu es, ce sont ces pensées seules qui causent tes
+tortures, te dis-je! Ta maladie n'est autre chose que ta frénésie
+sensuelle arrivée à sa dernière exaspération... Encore une fois, chasse
+de ton cerveau ces images mortellement lascives, ou tu périras...
+
+--Chasser ces images! s'écria Jacques Ferrand avec exaltation, oh!
+jamais, jamais! Toute ma crainte est que ma pensée s'épuise à les
+évoquer... mais, par l'enfer! elle ne s'épuise pas... Plus cet ardent
+mirage m'apparaît, plus il ressemble à la réalité... Dès que la douleur
+me laisse un moment de repos, dès que je puis lier deux idées, Cecily,
+ce démon que je chéris et que je maudis, surgit à mes yeux.
+
+--Quelle fureur indomptable! Il m'épouvante!
+
+--Tiens, maintenant, dit le notaire d'une voix stridente et les yeux
+obstinément attachés sur un point obscur de son alcôve, je vois déjà
+comme une forme indécise et blanche se dessiner... là... là!
+
+Et il étendait son doigt velu et décharné dans la direction de sa
+vision.
+
+--Tais-toi, malheureux.
+
+--Ah! la voilà!...
+
+--Jacques... c'est la mort!
+
+--Ah! je la vois, ajouta Ferrand les dents serrées, sans répondre à
+Polidori; la voilà! qu'elle est belle! qu'elle est belle!... Comme ses
+cheveux noirs flottent en désordre sur ses épaules!... Et ses petites
+dents qu'on aperçoit entre ses lèvres entr'ouvertes... ses lèvres si
+rouges et si humides! quelles perles!... Oh! ses grands yeux semblent
+tour à tour étinceler et mourir!... Cecily! ajouta-t-il avec une
+exaltation inexprimable, Cecily! je t'adore!...
+
+--Jacques! écoute, écoute!
+
+--Oh! la damnation éternelle... et la voir ainsi pendant l'éternité!...
+
+--Jacques! s'écria Polidori alarmé, n'excite pas ta vue sur ces
+fantômes!
+
+--Ce n'est pas un fantôme!
+
+--Prends garde! tout à l'heure, tu le sais... tu te figurais aussi
+entendre les chants voluptueux de cette femme, et ton ouïe a été tout à
+coup frappée d'une douleur effroyable... Prends garde!
+
+--Laisse-moi! s'écria le notaire avec un courroux impatient,
+laisse-moi!... À quoi bon l'ouïe, sinon pour l'entendre?... la vue,
+sinon pour la voir?...
+
+--Mais, les tortures qui s'ensuivent, misérable fou!
+
+--Je puis braver les tortures pour un mirage! j'ai bravé la mort pour
+une réalité... Que m'importe, d'ailleurs? cette ardente image est pour
+moi la réalité... Oh! Cecily! es-tu belle!... Tu le sais bien, monstre,
+que tu es enivrante... À quoi bon cette coquetterie infernale qui
+m'embrase encore!... Oh! l'exécrable furie! tu veux donc que je
+meure!... Cesse... cesse... ou je t'étrangle!... s'écria le notaire en
+délire.
+
+--Mais tu te tues, misérable! s'écria Polidori en secouant rudement le
+notaire pour l'arracher à son extase.
+
+Efforts inutiles! Jacques continua avec une nouvelle exaltation:
+
+--Ô reine chérie! démon de volupté! jamais je n'ai vu... Le notaire
+n'acheva pas.
+
+Il poussa un brusque cri de douleur en se rejetant en arrière.
+
+--Qu'as-tu? lui demanda Polidori avec étonnement.
+
+--Éteins cette lumière; son éclat devient trop vif... je ne puis le
+supporter: il me blesse...
+
+--Comment! dit Polidori de plus en plus surpris, il n'y a qu'une lampe
+recouverte de son abat-jour, et sa lueur est très-faible...
+
+--Je te dis que la clarté augmente ici... Tiens, encore, encore! Oh!
+c'est trop... cela devient intolérable! ajouta Jacques Ferrand en
+fermant les yeux avec une expression de souffrance croissante.
+
+--Tu es fou! cette chambre est à peine éclairée, te dis-je; je viens au
+contraire d'abaisser la lampe, ouvre les yeux, tu verras!
+
+--Ouvrir les yeux!... mais je serais aveuglé par les torrents de clarté
+flamboyante dont cette pièce est de plus en plus inondée... Ici, là,
+partout... ce sont des gerbes de feu, des milliers d'étincelles
+éblouissantes! s'écria le notaire en se levant sur son séant. Puis,
+poussant un nouveau cri de douleur atroce, il porta les deux mains sur
+ses yeux.--Mais je suis aveuglé! cette lumière torride traverse mes
+paupières fermées... elle me brûle, elle me dévore... Ah! maintenant,
+mes mains me garantissent un peu!... mais éteins cette lampe, elle jette
+une flamme infernale!...
+
+--Plus de doute, dit Polidori, sa vue est frappée de l'exorbitante
+sensibilité dont son ouïe avait été frappée tout à l'heure... puis une
+crise d'hallucination... Il est perdu! Le saigner de nouveau dans cet
+état serait mortel... Il est perdu!
+
+Un nouveau cri aigu, terrible, de Jacques Ferrand retentit dans la
+chambre.
+
+--Bourreau! éteins donc cette lampe!... Son éclat embrasé pénètre à
+travers mes mains qu'il rend transparentes... Je vois le sang circuler
+dans le réseau de mes veines... J'ai beau clore mes paupières de toutes
+mes forces, cette lave ardente s'y infiltre... Oh! quelle torture!... Ce
+sont des élancements éblouissants comme si on m'enfonçait au fond des
+orbites un fer aigu chauffé à blanc... Au secours! mon Dieu! au
+secours!... s'écria-t-il en se tordant sur son lit, en proie à
+d'horribles convulsions de douleur.
+
+Polidori, effrayé de la violence de cet accès, éteignit brusquement la
+lumière.
+
+Et tous les deux se trouvèrent dans une obscurité profonde.
+
+À ce moment, on entendit le bruit d'une voiture qui s'arrêtait à la
+porte de la rue...
+
+
+
+
+V
+
+Les visions
+
+
+Lorsque les ténèbres eurent envahi la chambre où il se trouvait avec
+Polidori, les douleurs aiguës de Jacques Ferrand cessèrent peu à peu.
+
+--Pourquoi as-tu autant tardé à éteindre cette lampe? dit Jacques
+Ferrand. Était-ce pour me faire endurer les tourments de l'enfer? Oh!
+que j'ai souffert... mon Dieu, que j'ai souffert!
+
+--Maintenant, souffres-tu moins?
+
+--J'éprouve encore une irritation violente... mais ce n'est rien auprès
+de ce que je ressentais tout à l'heure.
+
+--Je te l'avais dit: dès que le souvenir de cette femme excitera l'un de
+tes sens, presque à l'instant ce sens sera frappé par un de ces
+terribles phénomènes qui déconcertent la science, et que les croyants
+pourraient prendre pour une terrible punition de Dieu...
+
+--Ne me parle pas de Dieu! s'écria le monstre en grinçant des dents.
+
+--Je t'en parlais... pour mémoire... Mais, puisque tu tiens à ta vie, si
+misérable qu'elle soit... songe bien, je te le répète, que tu seras
+emporté pendant une de ces crises furieuses, si tu les provoques
+encore...
+
+--Je tiens à la vie... parce que le souvenir de Cecily est toute ma
+vie...
+
+--Mais ce souvenir te tue, t'épuise, te consume!
+
+--Je ne puis ni ne veux m'y soustraire... Je suis incarné à Cecily comme
+le sang l'est au corps... Cet homme m'a pris toute ma fortune, il n'a pu
+me ravir l'ardente et impérissable image de cette enchanteresse; cette
+image est à moi; à toute heure elle est là comme mon esclave... elle dit
+ce que je veux; elle me regarde comme je veux... elle m'adore comme je
+veux! s'écria le notaire dans un nouvel accès de passion frénétique.
+
+--Jacques! ne t'exalte pas! souviens-toi de la crise de tout à l'heure!
+
+Le notaire n'entendit pas son complice, qui prévit une nouvelle
+hallucination.
+
+En effet, Jacques Ferrand reprit en poussant un éclat de rire convulsif
+et sardonique:
+
+--M'enlever Cecily! Mais ils ne savent donc pas qu'on arrive à
+l'impossible en concentrant la puissance de toutes ses facultés sur un
+objet? Ainsi tout à l'heure... je... vais monter dans la chambre de
+Cecily, où je n'ai pas osé aller depuis son départ... Oh! voir...
+toucher les vêtements qui lui ont appartenu... la glace devant laquelle
+elle s'habillait... ce sera la voir elle-même! Oui, en attachant
+énergiquement mes yeux sur cette glace... bientôt j'y verrai apparaître
+Cecily, ce ne sera pas une illusion, un mirage, ce sera bien elle, je la
+trouverai là... comme le statuaire trouve la statue dans le bloc de
+marbre... Mais, par tous les feux de l'enfer, dont je brûle, ce ne sera
+pas une pâle et froide Galatée.
+
+--Où vas-tu? dit tout d'un coup Polidori en entendant Jacques Ferrand se
+lever, car l'obscurité la plus profonde régnait toujours dans cette
+pièce.
+
+--Je vais trouver Cecily...
+
+--Tu n'iras pas! l'aspect de cette chambre te tuerait.
+
+--Cecily m'attend là-haut.
+
+--Tu n'iras pas, je te tiens, je ne te lâche pas, dit Polidori en
+saisissant le notaire par le bras.
+
+Jacques Ferrand, arrivé au dernier degré de l'épuisement, ne pouvait
+lutter contre Polidori qui l'étreignait d'une main vigoureuse.
+
+--Tu veux m'empêcher d'aller trouver Cecily?
+
+--Oui, et d'ailleurs il y a une lampe allumée dans la salle voisine; tu
+sais quel effet la lumière a tout à l'heure produit sur ta vue.
+
+--Cecily est en haut... elle m'attend... je traverserais une fournaise
+ardente pour aller la rejoindre... Laisse-moi... elle m'a dit que
+j'étais son vieux tigre... prends garde, mes griffes sont tranchantes.
+
+--Tu ne sortiras pas! je t'attacherai plutôt sur ton lit comme un fou
+furieux.
+
+--Polidori, écoute, je ne suis pas fou, j'ai toute ma raison, je sais
+bien que Cecily n'est pas matériellement là-haut... mais, pour moi, les
+fantômes de mon imagination valent des réalités...
+
+--Silence! s'écria tout à coup Polidori en prêtant l'oreille, tout à
+l'heure j'avais cru entendre une voiture s'arrêter à la porte; je ne
+m'étais pas trompé; j'entends maintenant un bruit de voix dans la cour.
+
+--Tu veux me distraire de ma pensée; le piège est grossier.
+
+--J'entends parler, te dis-je, et je crois reconnaître...
+
+--Tu veux m'abuser, dit Jacques Ferrand interrompant Polidori, je ne
+suis pas ta dupe...
+
+--Mais, misérable, écoute donc, écoute, tiens, n'entends-tu pas?
+
+--Laisse-moi!... Cecily est là-haut, elle m'appelle; ne me mets pas en
+fureur. À mon tour je te dis: Prends garde!... Entends-tu? prends
+garde...
+
+--Tu ne sortiras pas...
+
+--Prends garde...
+
+--Tu ne sortiras pas d'ici, mon intérêt veut que tu restes...
+
+--Tu m'empêches d'aller retrouver Cecily, mon intérêt veut que tu
+meures... Tiens donc! dit le notaire d'une voix sourde.
+
+Polidori poussa un cri.
+
+--Scélérat! tu m'as frappé au bras, mais ta main était mal affermie; la
+blessure est légère, tu ne m'échapperas pas...
+
+--Ta blessure est mortelle... c'est le stylet empoisonné de Cecily qui
+t'a frappé; je le portais toujours sur moi; attends l'effet du poison.
+Ah! tu me lâches, enfin, tu vas mourir... Il ne fallait pas m'empêcher
+d'aller là-haut retrouver Cecily... ajouta Jacques Ferrand en cherchant
+à tâtons dans l'obscurité à ouvrir la porte.
+
+--Oh!... murmura Polidori, mon bras s'engourdit... un froid mortel me
+saisit... mes genoux tremblent sous moi... mon sang se fige dans mes
+veines... un vertige me saisit!... Au secours!... cria le complice de
+Jacques Ferrand en rassemblant ses forces dans un dernier cri: Au
+secours!... je meurs!...
+
+Et il s'affaissa sur lui-même.
+
+Le fracas d'une porte vitrée, ouverte avec tant de violence que
+plusieurs carreaux se brisèrent en éclats, la voix retentissante de
+Rodolphe et un bruit de pas précipités semblèrent répondre au cri
+d'angoisse de Polidori.
+
+Jacques Ferrand, ayant enfin trouvé la serrure dans l'obscurité, ouvrit
+brusquement la porte de la pièce voisine et s'y précipita, son dangereux
+stylet à la main...
+
+Au même instant, menaçant et formidable comme le génie de la vengeance,
+le prince entrait dans cette pièce par le côté opposé.
+
+--Monstre! s'écria Rodolphe en s'avançant vers Jacques Ferrand, c'est ma
+fille que tu as tuée! tu vas...
+
+Le prince n'acheva pas, il recula épouvanté...
+
+On eût dit que ses paroles avaient foudroyé Jacques Ferrand.
+
+Jetant son stylet et portant ses deux mains à ses yeux, le misérable
+tomba la face contre terre en poussant un cri qui n'avait rien d'humain.
+
+Par suite du phénomène dont nous avons parlé et dont une obscurité
+profonde avait suspendu l'action, lorsque Jacques Ferrand entra dans
+cette chambre vivement éclairée, il fut frappé d'éblouissements plus
+vertigineux, plus intolérables que s'il eût été jeté au milieu d'un
+torrent de lumière aussi incandescente que celle du disque du soleil.
+
+Et ce fut un épouvantable spectacle que l'agonie de cet homme qui se
+tordait dans d'épouvantables convulsions, éraillant le parquet avec ses
+ongles, comme s'il eût voulu se creuser un trou pour échapper aux
+tortures atroces que lui causait cette flamboyante clarté.
+
+Rodolphe, un de ses gens et le portier de la maison qui avait été forcé
+de conduire le prince jusqu'à la porte de cette pièce, restaient frappés
+d'horreur.
+
+Malgré sa juste haine, Rodolphe ressentit un mouvement de pitié pour les
+souffrances inouïes de Jacques Ferrand, il ordonna de le reporter sur un
+canapé.
+
+On y parvint non sans peine, car, de crainte de se trouver soumis à
+l'action directe de la lampe, le notaire se débattit violemment; mais
+lorsqu'il eut la face inondée de lumière, il poussa un nouveau cri...
+
+Un cri qui glaça Rodolphe de terreur.
+
+Après de nouvelles et longues tortures, le phénomène cessa par sa
+violence même.
+
+Ayant atteint les dernières limites du possible sans que la mort
+s'ensuivît, la douleur visuelle cessa... mais, suivant la marche normale
+de cette maladie, une hallucination délirante vint succéder à cette
+crise.
+
+Tout à coup Jacques Ferrand se roidit comme un cataleptique; ses
+paupières, jusqu'alors obstinément fermées, s'ouvrirent brusquement; au
+lieu de fuir la lumière, ses yeux s'y attachèrent invinciblement; ses
+prunelles, dans un état de dilatation et de fixité extraordinaires,
+semblaient phosphorescentes et intérieurement illuminées. Jacques
+Ferrand paraissait plongé dans une sorte de contemplation extatique; son
+corps et ses membres restèrent d'abord dans une immobilité complète; ses
+traits seuls furent incessamment agités par des tressaillements
+nerveux.
+
+Son hideux visage ainsi contracté, contourné, n'avait plus rien
+d'humain; on eût dit que les appétits de la bête, en étouffant
+l'intelligence de l'homme, imprimaient à la physionomie de ce misérable
+un caractère absolument bestial.
+
+Arrivé à la période mortelle de son délire, à travers cette suprême
+hallucination, il se souvenait encore des paroles de Cecily qui l'avait
+appelé son tigre; peu à peu sa raison s'égara; il s'imagina être un
+tigre.
+
+Ses paroles entrecoupées, haletantes, peignaient le désordre de son
+cerveau et l'étrange aberration qui s'en était emparée. Peu à peu ses
+membres, jusqu'alors roides et immobiles, se détendirent; un brusque
+mouvement le fit choir du canapé; il voulut se relever et marcher; mais,
+les forces lui manquant, il fut réduit tantôt à ramper comme un reptile,
+tantôt à se traîner sur ses mains et sur ses genoux... allant, venant,
+deçà et delà, selon que ses visions le poussaient et le possédaient.
+
+Tapi dans l'un des angles de la chambre, comme un tigre dans son
+repaire, ses cris rauques, furieux, ses grincements de dents, la torsion
+convulsive des muscles de son front et de sa face, son regard
+flamboyant, lui donnaient parfois quelque vague et effrayante
+ressemblance avec cette bête féroce.
+
+--Tigre... tigre... tigre que je suis, disait-il d'une voix saccadée, en
+se ramassant sur lui-même, oui, tigre... Que de sang!... Dans ma
+caverne... cadavres déchirés! La Goualeuse... le frère de cette veuve...
+un petit enfant... le fils de Louise... voilà des cadavres... ma
+tigresse Cecily prendra sa part... Puis, regardant ses doigts décharnés,
+dont les ongles avaient démesurément poussé pendant sa maladie, il
+ajouta ces mots entrecoupés: Oh! mes ongles tranchants... tranchants et
+aigus... Un vieux tigre, moi, mais plus souple, plus fort, plus hardi...
+On n'oserait pas me disputer ma tigresse Cecily... Ah! elle appelle!...
+elle appelle! dit-il en avançant son monstrueux visage et prêtant
+l'oreille.
+
+Après un moment de silence, il se tapit de nouveau le long du mur en
+disant:
+
+--Non... j'avais cru l'entendre... elle n'est pas là... mais je la
+vois... Oh! toujours, toujours!... Oh! la voilà... Elle m'appelle, elle
+rugit, rugit là-bas... Me voilà... me voilà...
+
+Et Jacques Ferrand se traîna vers le milieu de la chambre sur ses genoux
+et sur ses mains. Quoique ses forces fussent épuisées, de temps à autre
+il avançait par un soubresaut convulsif, puis il s'arrêtait, semblant
+écouter attentivement.
+
+--Où est-elle? où est-elle? j'approche, elle s'éloigne... Ah!...
+là-bas... oh! elle m'attend... va... va... mords le sable en poussant
+tes rugissements plaintifs... Ah! ses grands yeux féroces... ils
+deviennent languissants, ils implorent... Cecily, ton vieux tigre est à
+toi, s'écria-t-il.
+
+Et d'un dernier élan il eut la force de se soulever et de se redresser
+sur ses genoux.
+
+Mais tout à coup se renversant en arrière avec épouvante, le corps
+affaissé sur ses talons, les cheveux hérissés, le regard effaré, la
+bouche contournée de terreur, les deux mains tendues en avant, il sembla
+lutter avec rage contre un objet invisible, prononçant des paroles sans
+suite, et s'écriant d'une voix entrecoupée:
+
+--Quelle morsure... au secours... noeuds glacés... mes bras brisés... je
+ne peux pas l'ôter... dents aiguës... Non, non, oh! pas les yeux... au
+secours... un serpent noir... oh! sa tête plate... ses prunelles de feu.
+Il me regarde... c'est le démon... Ah! il me reconnaît... Jacques
+Ferrand... à l'église... saint homme... toujours à l'église...
+va-t'en... au signe de la croix... va-t'en...
+
+Et le notaire se redressant un peu, s'appuyant d'une main sur le
+parquet, tâcha de l'autre de se signer.
+
+Son front livide était inondé de sueur froide, ses yeux commençaient à
+perdre de leur transparence; ils devenaient ternes, glauques.
+
+Tous les symptômes d'une mort prochaine se manifestaient.
+
+Rodolphe et les autres témoins de cette scène restaient immobiles et
+muets, comme s'ils eussent été sous l'obsession d'un rêve abominable.
+
+--Ah!... reprit Jacques Ferrand toujours à demi étendu sur le parquet et
+se soutenant d'une main, le démon... disparu... je vais à l'église... je
+suis un saint homme... je prie... Hein? on ne le saura pas... tu crois?
+non, non, tentateur... bien sûr! Le secret? Eh bien! qu'elles
+viennent... ces femmes... Toutes... oui, toutes... si on ne sait pas.
+
+Et sur cette hideuse physionomie de ce martyr damné de la luxure on put
+suivre les dernières convulsions de l'agonie sensuelle... Les deux pieds
+dans la tombe que sa passion frénétique avait ouverte, obsédé par son
+fougueux délire, il évoquait encore des images d'une volupté mortelle.
+
+--Ah!... reprit-il d'une voix haletante, ces femmes... ces femmes! Mais
+le secret! Je suis un saint homme! Le secret! Ah! les voilà! trois...
+Elles sont trois! Que dit celle-ci? Je suis Louise Morel... Ah! oui...
+Louise Morel... je sais... Je ne suis qu'une fille du peuple... Vois,
+Jacques... quelle forêt de cheveux bruns se déploie sur mes épaules...
+Tu trouvais mon visage beau... Tiens... prends... garde-le... Que me
+donnera-t-elle? Sa tête... coupée par le bourreau... Cette tête morte,
+elle me regarde... Cette tête morte... elle me parle... Ses lèvres
+violettes, elles remuent... Viens! viens! viens! Comme Cecily... non...
+je ne veux pas... je ne veux pas... démon... laisse-moi... va-t'en...
+vas-t'en! Et cette autre femme! oh! belle! belle! Jacques... je suis la
+duchesse... de Lucenay... Vois ma taille de déesse... mon sourire... mes
+yeux effrontés... Viens! viens! oui... je viens... mais attends! Et
+celle-ci... qui retourne son visage! Oh! Cecily! Cecily! Oui...
+Jacques... je suis Cecily... Tu vois les trois Grâces... Louise... la
+duchesse et moi... choisis... Beauté du peuple... beauté patricienne...
+beauté sauvage des tropiques... L'enfer avec nous... Viens! viens!...
+L'enfer avec vous!... Oui, s'écria Jacques Ferrand en se soulevant sur
+ses genoux et en étendant ses bras pour saisir ces fantômes.
+
+Ce dernier élan convulsif fut suivi d'une commotion mortelle.
+
+Il retomba aussitôt en arrière, roide et inanimé ses yeux semblaient
+sortir de leur orbite; d'atroces convulsions imprimaient à ses traits
+des contorsions surnaturelles, pareilles à celle que la pile voltaïque
+arrache au visage des cadavres; une écume sanglante inondait ses lèvres;
+sa voix était sifflante, strangulée, comme celle d'un hydrophobe, car,
+dans son dernier paroxysme, cette maladie épouvantable... épouvantable
+punition de la luxure, offre les mêmes symptômes que la rage.
+
+La vie du monstre s'éteignit au milieu d'une dernière et horrible
+vision, car il balbutia ces mots:
+
+--Nuit noire! noire... spectre... squelettes d'airain rougi au feu...
+m'enlacent... leurs doigts brûlants... ma chair fume... ma moelle se
+calcine... spectre acharné... non! non... Cecily! le feu... Cecily!...
+
+Tels furent les derniers mots de Jacques Ferrand...
+
+Rodolphe sortit épouvanté.
+
+
+
+
+VI
+
+L'hospice[6]
+
+
+On se souvient que Fleur-de-Marie, sauvée par la Louve, avait été
+transportée, non loin de l'île du Ravageur, dans la maison de campagne
+du docteur Griffon, l'un des médecins de l'hospice civil où nous
+conduirons le lecteur.
+
+Ce savant docteur, qui avait obtenu, par de hautes protections, un
+service dans cet hôpital, regardait ses salles comme une espèce de lieu
+d'essai où il expérimentait sur les pauvres les traitements qu'il
+appliquait ensuite à ses riches clients, ne hasardant jamais sur ceux-ci
+un nouveau moyen curatif avant d'en avoir ainsi plusieurs fois tenté et
+répété l'application _in anima vili_, comme il le disait avec cette
+sorte de barbarie naïve où peut conduire la passion aveugle de l'art, et
+surtout l'habitude et la puissance d'exercer, sans crainte et sans
+contrôle, sur une créature de Dieu, toutes les capricieuses tentatives,
+toutes les savantes fantaisies d'un esprit inventeur.
+
+Ainsi, par exemple, le docteur voulait-il s'assurer de l'effet
+comparatif d'une médication nouvelle assez hasardée, afin de pouvoir
+déduire des conséquences favorables à tel ou tel système:
+
+Il prenait un certain nombre de malades...
+
+Traitait ceux-ci selon la nouvelle méthode,
+
+Ceux-là par l'ancienne.
+
+Dans quelques circonstances abandonnait les autres aux seules forces de
+la nature...
+
+Après quoi il comptait les survivants...
+
+Ces terribles expériences étaient, à bien dire, un sacrifice humain fait
+sur l'autel de la science[7].
+
+Le docteur Griffon n'y songeait même pas.
+
+Aux yeux de ce prince de la science, comme on dit de nos jours, les
+malades de son hôpital n'étaient que de la matière à étude, à
+expérimentation; et comme, après tout, il résultait parfois de ses
+essais un fait utile ou une découverte acquise à la science, le docteur
+se montrait aussi ingénument satisfait et triomphant qu'un général après
+une victoire assez coûteuse en soldats.
+
+L'homoeopathie, lors de son apparition, n'avait pas eu d'adversaire plus
+acharné que le docteur Griffon. Il traitait cette méthode d'absurde, de
+funeste, d'homicide; aussi, fort de sa conviction, et voulant mettre les
+homoeopathes, comme on dit, _au pied du mur_, il aurait voulu leur
+offrir, avec une loyauté chevaleresque, un certain nombre de malades sur
+lesquels l'homoeopathie instrumenterait à son gré, sûr d'avance que, de
+vingt malades soumis à ce traitement, cinq au plus survivraient... Mais
+la lettre de l'Académie de médecine, qui refusait les expériences
+provoquées par le ministère lui-même, sur la demande de la société de
+médecine homoeopathique, réprima cet excès de zèle, et, par esprit de
+corps, il ne voulut pas faire de son autorité privée ce que ses
+supérieurs hiérarchiques avaient repoussé. Seulement il continua avec la
+même inconséquence que ses collègues à déclarer à la fois les doses
+homoeopathiques sans aucune action et très-dangereuses, sans réfléchir
+que ce qui est inerte ne peut en même temps être venimeux; mais les
+préjugés des savants ne sont pas moins tenaces que ceux du vulgaire, et
+il fallut bien des années avant qu'un médecin consciencieux osât
+expérimenter dans un hôpital de Paris la médecine des petites doses et
+sauver, avec des globules, des centaines de pneumoniques que la saignée
+eût envoyés dans l'autre monde.
+
+Quant au docteur Griffon, qui déclarait si cavalièrement homicides les
+millionièmes de grains, il continua d'ingurgiter sans pitié à ses
+patients l'iode, la strychnine et l'arsenic, jusqu'aux limites extrêmes
+de la _tolérance physiologique_, ou pour mieux dire jusqu'à l'extinction
+de la vie.
+
+On eût stupéfié le docteur Griffon en lui disant, à propos de cette
+libre et autocratique disposition de ses _sujets_:
+
+«Un tel état de choses ferait regretter la barbarie de ce temps où les
+condamnés à mort étaient exposés à subir des opérations chirurgicales
+récemment découvertes... mais que l'on n'osait encore pratiquer sur le
+vivant... L'opération réussissait-elle, le condamné était gracié.
+
+«Comparée à ce que vous faites, cette barbarie était de la charité,
+monsieur.
+
+«Après tout, on donnait ainsi une chance de vie à un misérable que le
+bourreau attendait, et l'on rendait possible une expérience peut-être
+utile au salut de tous.
+
+«Les homoeopathes, que vous accablez de vos sarcasmes, ont essayé
+préalablement sur eux-mêmes tous les médicaments dont ils se servent
+pour combattre les maladies. Plusieurs ont succombé dans ces essais
+noblement téméraires, mais leur mort doit être inscrite en lettres d'or
+dans le martyrologe de la science. N'est-ce pas à de semblables
+expériences que vous devriez convier vos élèves?
+
+«Mais leur indiquer la population d'un hôpital comme une vile matière
+destinée à la manipulation thérapeutique, comme une espèce de chair à
+canon destinée à supporter les premières bordées de la mitraille
+médicale, plus meurtrière que celle du canon; mais tenter vos
+aventureuses médications sur de malheureux artisans dont l'hospice est
+le seul refuge lorsque la maladie les accable... mais _essayer_ un
+traitement peut-être funeste sur des gens que la misère vous livre
+confiants et désarmés... à vous leur seul espoir, à vous qui ne répondez
+de leur vie qu'à Dieu... Savez-vous que cela serait pousser l'amour de
+la science jusqu'à l'inhumanité, monsieur?
+
+«Comment! les classes pauvres peuplent déjà les ateliers, les champs,
+l'armée; de ce monde elles ne connaissent que misère et privations, et
+lorsqu'à bout de fatigues et de souffrances elles tombent exténuées...
+et demi-mortes... la maladie même ne les préserverait pas d'une dernière
+et sacrilège exploitation?
+
+«J'en appelle à votre coeur, monsieur, cela ne serait-il pas injuste et
+cruel?»
+
+Hélas! le docteur Griffon aurait été touché peut-être par ces paroles
+sévères, mais non convaincu.
+
+L'homme est fait de la sorte: le capitaine s'habitue aussi à ne plus
+considérer ses soldats que comme des pions de ce jeu sanglant qu'on
+appelle une bataille.
+
+Et c'est parce que l'homme est ainsi fait que la société doit protection
+à ceux que le sort expose à subir la réaction de ces nécessités
+humaines.
+
+Or, le caractère du docteur Griffon une fois admis (et on peut
+l'admettre sans trop d'hyperbole), la population de son hospice n'avait
+donc aucune garantie, aucun recours contre la barbarie scientifique de
+ses expériences: car il existe une fâcheuse lacune dans l'organisation
+des hôpitaux civils.
+
+Nous la signalons ici; puissions-nous être entendu...
+
+Les hôpitaux militaires sont chaque jour visités par un officier
+supérieur chargé d'accueillir les plaintes des soldats malades et d'y
+donner suite si elles lui semblent raisonnables. Cette surveillance
+contradictoire, complètement distincte de l'administration et du service
+de santé, est excellente; elle a toujours produit les meilleurs
+résultats. Il est d'ailleurs impossible de voir des établissements mieux
+tenus que les hôpitaux militaires; les soldats y sont soignés avec une
+douceur extrême, et traités nous dirions presque avec une commisération
+respectueuse.
+
+Pourquoi une surveillance analogue à celle que les officiers supérieurs
+exercent dans les hôpitaux militaires n'est-elle pas exercée dans les
+hôpitaux civils par des hommes complètement indépendants de
+l'administration et du service de santé, par une commission choisie
+peut-être parmi les maires, leurs adjoints, parmi tous ceux enfin qui
+exercent les diverses charges de l'édilité parisienne, charges toujours
+si ardemment briguées? Les réclamations du pauvre (si elles étaient
+fondées) auraient ainsi un organe impartial, tandis que, nous le
+répétons, cet organe manque absolument; il n'existe aucun contrôle
+contradictoire du service des hospices...
+
+Cela nous semble exorbitant.
+
+Ainsi, la porte des salles du docteur Griffon une fois refermée sur un
+malade, ce dernier appartenait corps et âme à la science. Aucune oreille
+amie ou désintéressée ne pouvait entendre ses doléances.
+
+On lui disait nettement qu'étant admis à l'hospice par charité, il
+faisait désormais partie du domaine expérimental du docteur, et que
+malade et maladie devaient servir de sujet d'étude, d'observation,
+d'analyse ou d'enseignement aux jeunes élèves qui suivaient assidûment
+la visite de M. Griffon.
+
+En effet, bientôt le sujet avait à répondre aux interrogatoires souvent
+les plus pénibles, les plus douloureux, et cela non pas seul à seul avec
+le médecin, qui, comme le prêtre, remplit un sacerdoce et a le droit de
+tout savoir; non, il lui fallait répondre à voix haute, devant une foule
+avide et curieuse.
+
+Oui, dans ce pandémonium de la science, vieillard ou jeune homme, fille
+ou femme, étaient obligés d'abjurer tout sentiment de pudeur ou de
+honte, et de faire les révélations les plus intimes, de se soumettre aux
+investigations matérielles les plus pénibles devant un nombreux public,
+et presque toujours ces cruelles formalités aggravaient les maladies.
+
+Et cela n'était ni humain ni juste: c'est parce que le pauvre entre à
+l'hospice au nom saint et sacré de la charité qu'il doit être traité
+avec compassion, avec respect; car le malheur a sa majesté[8].
+
+En lisant les lignes suivantes, on comprendra pourquoi nous les avons
+fait précéder de quelques réflexions.
+
+Rien de plus attristant que l'aspect nocturne de la vaste salle
+d'hôpital où nous introduirons le lecteur.
+
+Le long de ses grands murs sombres, percés çà et là de fenêtres
+grillagées comme celles des prisons, s'étendent deux rangées de lits
+parallèles, vaguement éclairées par la lueur sépulcrale d'un réverbère
+suspendu au plafond.
+
+L'atmosphère est si nauséabonde, si lourde, que les nouveaux malades ne
+s'y acclimatent souvent pas sans danger; ce surcroît de souffrances est
+une sorte de prime que tout nouvel arrivant paye inévitablement au
+sinistre séjour de l'hospice.
+
+Au bout de quelque temps une certaine lividité morbide annonce que le
+malade a subi la première influence de ce milieu délétère, et qu'il est,
+nous l'avons dit, acclimaté[9].
+
+L'air de cette salle immense est donc épais, fétide.
+
+Çà et là le silence de la nuit est interrompue tantôt par des
+gémissements plaintifs, tantôt par de profonds soupirs arrachés par
+l'insomnie fébrile... puis tout se tait, et l'on n'entend plus que le
+balancement monotone et régulier du pendule d'une grosse horloge qui
+sonne ces heures si longues, si longues pour la douleur qui veille.
+
+Une des extrémités de cette salle était presque plongée dans
+l'obscurité.
+
+Tout à coup il se fit à cet endroit une sorte de tumulte et de bruit de
+pas précipités; une porte s'ouvrit et se referma plusieurs fois; une
+soeur de charité, dont on distinguait le vaste bonnet blanc et le
+vêtement noir à la clarté d'une lumière qu'elle portait, s'approcha d'un
+des derniers lits de la rangée de droite.
+
+Quelques-unes des malades, éveillées en sursaut, se levèrent sur leur
+séant, attentives à ce qui se passait.
+
+Bientôt les deux battants de la porte s'ouvrirent.
+
+Un prêtre entra portant un crucifix... les deux soeurs s'agenouillèrent.
+
+À la clarté de la lumière qui entourait ce lit d'une pâle auréole,
+tandis que les autres parties de la salle restaient dans l'ombre, on put
+voir l'aumônier de l'hospice se pencher vers la couche de misère en
+prononçant quelques paroles dont le son affaibli se perdit dans le
+silence de la nuit.
+
+Au bout d'un quart d'heure le prêtre souleva l'extrémité d'un drap dont
+il recouvrit complètement le chevet du lit...
+
+Puis il sortit...
+
+Une des soeurs agenouillées se releva, ferma les rideaux, qui crièrent
+sur leurs tringles, et se remit à prier auprès de sa compagne.
+
+Puis tout redevint silencieux.
+
+Une des malades venait de mourir...
+
+Parmi les femmes qui ne dormaient pas et qui avaient assisté à cette
+scène muette, se trouvaient trois personnes dont le nom a été déjà
+prononcé dans le cours de cette histoire:
+
+Mlle de Fermont, fille de la malheureuse veuve ruinée par la cupidité de
+Jacques Ferrand; la Lorraine, pauvre blanchisseuse, à qui Fleur-de-Marie
+avait autrefois donné le peu d'argent qui lui restait, et Jeanne Duport,
+soeur de Pique-Vinaigre, le conteur de la Force.
+
+Nous connaissons Mlle de Fermont et la soeur du conteur de la Force.
+Quant à la Lorraine, c'était une femme de vingt ans environ, d'une
+figure douce et régulière, mais d'une pâleur et d'une maigreur extrêmes;
+elle était phtisique au dernier degré, il ne restait aucun espoir de la
+sauver; elle le savait et s'éteignait lentement.
+
+La distance qui séparait les lits de ces deux femmes était assez petite
+pour qu'elles pussent causer à voix basse sans être entendues des
+soeurs.
+
+--En voilà encore une qui s'en va, dit à demi-voix la Lorraine, en
+songeant à la morte et en se parlant à elle-même. Elle ne souffre
+plus... Elle est bien heureuse!...
+
+--Elle est bien heureuse... si elle n'a pas d'enfant, ajouta Jeanne.
+
+--Tiens... vous ne dormez pas... ma voisine..., lui dit la Lorraine.
+Comment ça va-t-il, pour votre première nuit ici? Hier soir, dès en
+entrant, on vous a fait coucher... et je n'ai pas osé ensuite vous
+parler, je vous entendais sangloter.
+
+--Oh! oui... j'ai bien pleuré.
+
+--Vous avez donc grand mal?
+
+--Oui, mais je suis dure au mal; c'est de chagrin que je pleurais.
+Enfin, j'avais fini par m'endormir, je sommeillais, quand le bruit des
+portes m'a éveillée. Lorsque le prêtre est entré et que les bonnes
+soeurs se sont agenouillées, j'ai bien vu que c'était une femme qui se
+mourait... alors j'ai dit en moi-même un _Pater_ et un _Ave_ pour elle.
+
+--Moi aussi... et, comme j'ai la même maladie que la femme qui vient de
+mourir, je n'ai pu m'empêcher de m'écrier: En voilà une qui ne souffre
+plus; elle est bien heureuse!
+
+--Oui... comme je vous le disais... si elle n'a pas d'enfant!
+
+--Vous en avez donc... vous, des enfants?
+
+--Trois..., dit la soeur de Pique-Vinaigre avec un soupir. Et vous?
+
+--J'ai eu une petite fille... mais je ne l'ai pas gardée longtemps. La
+pauvre enfant avait été frappée d'avance; j'avais eu trop de misère
+pendant ma grossesse. Je suis blanchisseuse au bateau; j'avais travaillé
+tant que j'ai pu aller. Mais tout a une fin; quand la force m'a manqué,
+le pain m'a manqué aussi. On m'a renvoyée de mon garni; je ne sais pas
+ce que je serais devenue, sans une pauvre femme qui m'a prise avec elle
+dans une cave où elle se cachait pour se sauver de son homme qui voulait
+la tuer. C'est là que j'ai accouché sur la paille; mais, par bonheur,
+cette brave femme connaissait une jeune fille, belle et charitable comme
+un ange du bon Dieu; cette jeune fille avait un peu d'argent; elle m'a
+retirée de ma cave, m'a bien établie dans un cabinet garni dont elle a
+payé un mois d'avance... me donnant en outre un berceau d'osier pour mon
+enfant, et quarante francs pour moi avec un peu de linge. Grâce à elle,
+j'ai pu me remettre sur pied et reprendre mon ouvrage.
+
+--Bonne petite fille... Tenez, moi aussi, j'ai rencontré par hasard
+comme qui dirait sa pareille, une jeune ouvrière bien serviable. J'étais
+allée... voir mon pauvre frère qui est prisonnier... dit Jeanne après un
+moment d'hésitation, et j'ai rencontré au parloir cette ouvrière dont je
+vous parle: m'ayant entendu dire que je n'étais pas heureuse, elle est
+venue à moi, bien embarrassée, pour m'offrir de m'être utile selon ses
+moyens, la pauvre enfant...
+
+--Comme c'était bon à elle!
+
+--J'ai accepté: elle m'a donné son adresse, et, deux jours après, cette
+chère petite Mlle Rigolette... elle s'appelle Rigolette... m'avait fait
+une commande...
+
+--Rigolette! s'écria la Lorraine; voyez donc comme ça se rencontre!
+
+--Vous la connaissez?
+
+--Non; mais la jeune fille qui a été si généreuse pour moi a plusieurs
+fois prononcé devant moi le nom de Mlle Rigolette; elles étaient amies
+ensemble...
+
+--Eh bien! dit Jeanne en souriant tristement, puisque nous sommes
+voisines de lit, nous devrions être amies comme nos deux bienfaitrices.
+
+--Bien volontiers; moi, je m'appelle Annette Gerbier, dit la Lorraine,
+blanchisseuse.
+
+--Et moi, Jeanne Duport, ouvrière frangeuse... Ah! c'est si bon, à
+l'hospice, de pouvoir trouver quelqu'un qui ne vous soit pas tout à fait
+étranger, surtout quand on y vient pour la première fois, et qu'on a
+beaucoup de chagrins! Mais je ne veux pas penser à cela... Dites-moi, la
+Lorraine... et comment s'appelait la jeune fille qui a été si bonne pour
+vous?
+
+--Elle s'appelait la Goualeuse. Tout mon chagrin est de ne l'avoir pas
+revue depuis longtemps... Elle était jolie comme une Sainte Vierge, avec
+de beaux cheveux blonds et des yeux bleus si doux, si doux...
+Malheureusement, malgré son secours, mon pauvre enfant est mort... à
+deux mois; il était si chétif, il n'avait que le souffle... et la
+Lorraine essuya une larme.
+
+--Et votre mari?
+
+--Je ne suis pas mariée... je blanchissais à la journée chez une riche
+bourgeoise de mon pays: j'avais toujours été sage, mais je m'en suis
+laissé conter par le fils de la maison, et alors...
+
+--Ah! oui... je comprends.
+
+--Quand j'ai vu l'état où je me trouvais, je n'ai pas osé rester au
+pays; M. Jules, c'était le fils de la riche bourgeoise, m'a donné
+cinquante francs pour venir à Paris, disant qu'il me ferait passer vingt
+francs tous les mois pour ma layette et pour mes couches; mais, depuis
+mon départ de chez nous, je n'ai plus jamais rien reçu de lui, pas
+seulement de ses nouvelles; je lui ai écrit une fois, il ne m'a pas
+répondu... je n'ai pas osé recommencer, je voyais bien qu'il ne voulait
+plus entendre parler de moi...
+
+--Et c'est lui qui vous a perdue, pourtant; et il est riche?
+
+--Sa mère a beaucoup de bien chez nous; mais que voulez-vous? je n'étais
+plus là... il m'a oubliée...
+
+--Mais au moins... il n'aurait pas dû vous oublier, à cause de son
+enfant.
+
+--C'est au contraire cela, voyez-vous, qui l'aura rendu mal pour moi; il
+m'en aura voulu d'être enceinte, parce que je lui devenais un embarras.
+
+--Pauvre Lorraine!
+
+--Je regrette mon enfant, pour moi, mais pas pour elle; pauvre chère
+petite! elle aurait eu trop de misère et aurait été orpheline de trop
+bonne heure... car je n'en ai pas pour longtemps à vivre...
+
+--On ne doit pas avoir de ces idées-là à votre âge. Est-ce qu'il y a
+beaucoup de temps que vous êtes malade?
+
+--Bientôt trois mois... Dame, quand j'ai eu à gagner pour moi et mon
+enfant, j'ai redoublé de travail, j'ai repris trop vite mon ouvrage à
+mon bateau; l'hiver était très-froid, j'ai gagné une fluxion de
+poitrine: c'est à ce moment-là que j'ai perdu ma petite fille. En la
+veillant, j'ai négligé de me soigner... et puis par là-dessus le
+chagrin... enfin je suis poitrinaire... condamnée comme l'était
+l'actrice qui vient de mourir.
+
+--À votre âge, il y a toujours de l'espoir.
+
+--L'actrice n'avait que deux ans de plus que moi, et vous voyez.
+
+--Celle que les bonnes soeurs veillent maintenant, c'était donc une
+actrice?
+
+--Mon Dieu, oui. Voyez le sort... Elle avait été belle comme le jour.
+Elle avait eu beaucoup d'argent, des équipages, des diamants; mais par
+malheur la petite vérole l'a défigurée, alors la gêne est venue, puis la
+misère, enfin la voilà morte à l'hospice. Du reste, elle n'était pas
+fière; au contraire, elle était bien douce et bien honnête pour toute la
+salle... Jamais personne n'est venu la voir; pourtant, il y a quatre ou
+cinq jours, elle nous disait qu'elle avait écrit à un monsieur qu'elle
+avait connu autrefois dans son beau temps, et qui l'avait bien aimée;
+elle lui écrivait pour le prier de venir réclamer son corps, parce que
+cela lui faisait mal de penser qu'elle serait disséquée... coupée en
+morceaux.
+
+--Et ce monsieur... il est venu?
+
+--Non.
+
+--Ah! c'est bien mal.
+
+--À chaque instant la pauvre femme demandait après lui, disant toujours:
+«Oh! il viendra, oh! il va venir, bien sûr...» et pourtant elle est
+morte sans qu'il soit venu...
+
+--Sa fin lui aura été plus pénible encore.
+
+--Oh! mon Dieu! oui, car ce qu'elle craignait tant arrivera à son pauvre
+corps...
+
+--Après avoir été riche, heureuse, mourir ici, c'est triste! Au moins,
+nous autres nous ne changeons que de misères...
+
+--À propos de ça, reprit la Lorraine après un moment d'hésitation, je
+voudrais bien que vous me rendiez un service.
+
+--Parlez...
+
+--Si je mourais, comme c'est probable, avant que vous sortiez d'ici, je
+voudrais que vous réclamiez mon corps... J'ai la même peur que
+l'actrice... et j'ai mis là le peu d'argent qui me reste pour me faire
+enterrer.
+
+--N'ayez donc pas ces idées-là.
+
+--C'est égal, me le promettez-vous?
+
+--Enfin, Dieu merci, ça n'arrivera pas.
+
+--Oui, mais si cela arrive, je n'aurai pas, grâce à vous, le même
+malheur que l'actrice.
+
+--Pauvre dame, après avoir été riche, finir ainsi! Il n'y a pas que
+l'actrice dans cette salle qui ait été riche, madame Jeanne.
+
+--Appelez-moi donc Jeanne... comme je vous appelle la Lorraine.
+
+--Vous êtes bien bonne...
+
+--Qui donc encore a été riche aussi?
+
+--Une jeune personne de quinze ans au plus, qu'on a amenée ici hier
+soir, avant que vous n'entriez. Elle était si faible qu'on était obligé
+de la porter. La soeur dit que cette jeune personne et sa mère sont des
+gens très-comme il faut, qui ont été ruinés...
+
+--Sa mère est ici aussi?
+
+--Non, la mère était si mal, si mal, qu'on n'a pu la transporter... La
+pauvre jeune fille ne voulait pas la quitter, et on a profité de son
+évanouissement pour l'emmener... C'est le propriétaire d'un méchant
+garni où elles logeaient qui, de peur qu'elles ne meurent chez lui, a
+été faire sa déclaration au commissaire.
+
+--Et où est-elle?
+
+--Tenez... là... dans le lit en face de vous...
+
+--Et elle a quinze ans?
+
+--Mon Dieu! tout au plus.
+
+--L'âge de ma fille aînée!... dit Jeanne en ne pouvant retenir ses
+larmes.
+
+
+
+
+VII
+
+La visite
+
+
+Jeanne Duport, à la pensée de sa fille, s'était mise à pleurer
+amèrement.
+
+--Pardon, lui dit la Lorraine attristée, pardon, si je vous ai fait de
+la peine sans le vouloir en vous parlant de vos enfants... Ils sont
+peut-être malades aussi?
+
+--Hélas! mon Dieu... je ne sais pas ce qu'ils vont devenir si je reste
+ici plus de huit jours.
+
+--Et votre mari?
+
+Après un moment de silence, Jeanne reprit en essuyant ses larmes:
+
+--Puisque nous sommes amies ensemble, la Lorraine, je peux vous dire mes
+peines, comme vous m'avez dit les vôtres... cela me soulagera... Mon
+mari était un bon ouvrier; il s'est dérangé, puis il m'a abandonnée, moi
+et mes enfants, après avoir vendu tout ce que nous possédions; je me
+suis remise au travail, de bonnes âmes m'ont aidée, je commençais à être
+un peu à flot, j'élevais ma petite famille du mieux que je pouvais,
+quand mon mari est revenu, avec une mauvaise femme qui était sa
+maîtresse, me reprendre le peu que je possédais, et ç'a été encore à
+recommencer.
+
+--Pauvre Jeanne, vous ne pouviez pas empêcher cela?
+
+--Il aurait fallu me séparer devant la loi; mais la loi est trop chère,
+comme dit mon frère. Hélas! mon Dieu, vous allez voir ce que ça fait que
+la loi soit trop chère pour nous, pauvres gens. Il y a quelques jours je
+retourne voir mon frère, il me donne trois francs qu'il avait ramassés à
+conter des histoires aux autres prisonniers.
+
+--On voit que vous êtes bien bons coeurs dans votre famille, dit la
+Lorraine qui, par une rare délicatesse d'instinct, n'interrogea pas
+Jeanne sur la cause de l'emprisonnement de son frère.
+
+--Je reprends donc courage, je croyais que mon mari ne reviendrait pas
+de longtemps, car il avait pris chez nous tout ce qu'il pouvait prendre.
+Non, je me trompe, ajouta la malheureuse en frissonnant; il lui restait
+à prendre ma fille... ma pauvre Catherine...
+
+--Votre fille?
+
+--Vous allez voir... vous allez voir. Il y a trois jours, j'étais à
+travailler avec mes enfants autour de moi; mon mari entre. Rien qu'à son
+air, je m'aperçois tout de suite qu'il a bu. «Je viens chercher
+Catherine», qu'il me dit. Malgré moi je prends le bras de ma fille et je
+réponds à Duport: «Où veux-tu l'emmener? «--Ça ne te regarde pas, c'est
+ma fille; qu'elle fasse son paquet et qu'elle me suive.» À ces mots-là,
+mon sang ne fait qu'un tour, car figurez-vous, la Lorraine, que cette
+mauvaise femme qui est avec mon mari... ça fait frémir à dire, mais
+enfin... c'est ainsi... elle le pousse depuis longtemps à tirer parti de
+notre fille--qui est jeune et jolie. Dites, quel monstre de femme!
+
+--Ah! oui, c'est un vrai monstre.
+
+«--Emmener Catherine! que je réponds à Duport, jamais; je sais ce que ta
+mauvaise femme voudrait en faire.--Tiens, me dit mon mari, dont les
+lèvres étaient déjà toutes blanches de colère, ne m'obstine pas ou je
+t'assomme.» Là-dessus il prend ma fille par le bras en lui disant: «En
+route! Catherine.» La pauvre petite me saute au cou en fondant en larmes
+et criant: «Je veux rester avec maman!» Voyant ça, Duport devient
+furieux: il arrache ma fille d'après moi, me donne un coup de poing dans
+l'estomac qui me renverse par terre, et une fois par terre... une fois
+par terre... Mais voyez-vous, la Lorraine, dit la malheureuse femme en
+s'interrompant, bien sûr il n'a été si méchant que parce qu'il avait
+bu... enfin il trépigne sur moi... en m'accablant de sottises...
+
+--Faut-il être méchant, mon Dieu!
+
+--Mes pauvres enfants se jettent à ses genoux en demandant grâce;
+Catherine aussi; alors il dit à ma fille en jurant comme un furieux: «Si
+tu ne viens pas avec moi, j'achève ta mère!» Je vomissais le sang... je
+me sentais à moitié morte... je ne pouvais pas faire un mouvement...
+mais je crie à Catherine: «Laisse-moi tuer plutôt! mais ne suis pas ton
+père!--Tu ne te tairas donc pas», me dit Duport en me donnant un nouveau
+coup de pied qui me fit perdre connaissance.
+
+--Quelle misère! Quelle misère!
+
+--Quand je suis revenue à moi, j'ai retrouvé mes deux petits garçons qui
+pleuraient.
+
+--Et votre fille?
+
+--Partie!... s'écria la malheureuse mère, avec un accent et des sanglots
+déchirants, oui... partie... Mes autres enfants m'ont dit que leur père
+l'avait battue... la menaçant, en outre, de m'achever sur la place.
+Alors, que voulez-vous? la pauvre enfant a perdu la tête... elle s'est
+jetée sur moi pour m'embrasser... elle a aussi embrassé ses petits
+frères en pleurant... et puis mon mari l'a entraînée! Ah! sa mauvaise
+femme l'attendait dans l'escalier... j'en suis bien sûre!...
+
+--Et vous ne pouviez pas vous plaindre au commissaire?
+
+--Dans le premier moment, je n'étais qu'au chagrin de savoir Catherine
+partie... mais j'ai senti bientôt de grandes douleurs dans tout le
+corps, je ne pouvais pas marcher. Hélas! mon Dieu! ce que j'avais tant
+redouté était arrivé. Oui, je l'avais dit à mon frère, un jour mon mari
+me battra si fort... si fort... que je serai obligée d'aller à
+l'hospice. Alors... mes enfants... qu'est-ce qu'ils deviendront? Et
+aujourd'hui m'y voilà, à l'hospice, et... je dis: «Qu'est-ce qu'ils
+deviendront, mes enfants?»
+
+--Mais il n'y a donc pas de justice, mon Dieu! pour les pauvres gens?
+
+--Trop cher, trop cher pour nous, comme dit mon frère, reprit Jeanne
+Duport avec amertume. Les voisins avaient été chercher le commissaire...
+son greffier est venu, ça me répugnait de dénoncer Duport... mais, à
+cause de ma fille, il l'a fallu. Seulement j'ai dit que dans une
+querelle que je lui faisais, parce qu'il voulait emmener ma fille, il
+m'avait poussée... que cela ne serait rien... mais que je voulais revoir
+Catherine, parce que je craignais qu'une mauvaise femme, avec qui vivait
+mon mari, ne la débauchât.
+
+--Et qu'est-ce qu'il vous a dit, le greffier?
+
+--Que mon mari était dans son droit d'emmener sa fille, n'étant pas
+séparé d'avec moi; que ce serait un malheur si ma fille tournait mal par
+de mauvais conseils, mais que ce n'étaient que des suppositions et que
+ça ne suffisait pas pour porter plainte contre mon mari. «--Vous n'avez
+qu'un moyen, m'a dit le greffier; plaidez au civil, demandez une
+séparation de corps et alors les coups que vous a donnés votre mari, sa
+conduite avec une vilaine femme, seront en votre faveur, et on le
+forcera de vous rendre votre fille; sans cela, il est dans son droit de
+la garder avec lui.--Mais plaider! je n'ai pas de quoi, mon Dieu! j'ai
+mes enfants à nourrir.--Que voulez-vous que j'y fasse? a dit le
+greffier, c'est comme ça.» Oui, reprit Jeanne en sanglotant, il avait
+raison... c'est comme ça... dans trois mois ma fille sera peut-être une
+créature des rues! tandis que si j'avais eu de quoi plaider pour me
+séparer de mon mari, cela ne serait pas arrivé.
+
+--Mais cela n'arrivera pas; votre fille doit tant vous aimer!
+
+--Mais elle est si jeune! À cet âge-là on n'a pas de défense; et puis
+la peur, les mauvais traitements, les mauvais conseils, les mauvais
+exemples, l'acharnement qu'on mettra peut-être à lui faire faire mal!
+Mon pauvre frère avait prévu tout ce qui arrive, lui; il me disait:
+«Est-ce que tu crois que si cette mauvaise femme et ton mari s'acharnent
+à perdre cette enfant, il ne faudra pas qu'elle y passe[10]?» Mon Dieu
+mon Dieu! pauvre Catherine, si douce, si aimante! Et moi qui, cette
+année encore, lui voulais faire renouveler sa première communion!
+
+--Ah! vous avez bien de la peine. Et moi qui me plaignais, dit la
+Lorraine en essuyant ses yeux. Et vos autres enfants?
+
+--À cause d'eux j'ai fait ce que j'ai pu pour vaincre la douleur et ne
+pas entrer à l'hôpital, mais je n'ai pu résister. Je vomis le sang trois
+ou quatre fois par jour, j'ai une fièvre qui me casse les bras et les
+jambes, je suis hors d'état de travailler. Au moins en étant vite
+guérie, je pourrai retourner auprès de mes enfants, si avant ils ne sont
+pas morts de faim ou emprisonnés comme mendiants. Moi ici, qui
+voulez-vous qui prenne soin d'eux, qui les nourrisse?
+
+--Oh! c'est terrible. Vous n'avez donc pas de bons voisins?
+
+--Ils sont aussi pauvres que moi, et ils ont cinq enfants déjà. Aussi
+deux enfants de plus! c'est lourd; pourtant ils m'ont promis de les
+nourrir... un peu, pendant huit jours, c'est tout ce qu'ils peuvent, et
+encore en prenant sur leur pain, et ils n'en ont pas déjà de trop; il
+faut donc que je sois guérie dans huit jours; oh! oui, guérie ou non, je
+sortirai tout de même.
+
+--Mais, j'y pense, comment n'avez-vous pas songé à cette bonne petite
+ouvrière, Mlle Rigolette, que vous avez rencontrée en prison? elle les
+aurait gardés, bien sûr, elle.
+
+--J'y ai pensé, et quoique la pauvre petite ait peut-être aussi bien du
+mal à vivre, je lui ai fait dire ma peine par une voisine:
+malheureusement elle est à la campagne où elle va se marier, a-t-on dit
+chez la portière de sa maison.
+
+--Ainsi dans huit jours... vos pauvres enfants... Mais non, vos voisins
+n'auront pas le coeur de les renvoyer.
+
+--Mais que voulez-vous qu'ils fassent? Ils ne mangent pas déjà selon
+leur faim, et il faudra encore qu'ils retirent aux leurs pour donner aux
+miens. Non, non, voyez-vous, il faut que je sois guérie dans huit jours;
+je l'ai demandé à tous les médecins qui m'ont interrogée depuis hier,
+mais ils me répondaient en riant: «C'est au médecin en chef qu'il faut
+s'adresser pour cela.» Quand viendra-t-il donc, le médecin en chef, la
+Lorraine?
+
+--Chut! je crois que le voilà; il ne faut pas parler pendant qu'il fait
+sa visite, répondit tout bas la Lorraine.
+
+En effet, pendant l'entretien des deux femmes, le jour était venu peu à
+peu.
+
+Un mouvement tumultueux annonça l'arrivée du docteur Griffon, qui entra
+bientôt dans la salle, accompagné de son ami le comte de Saint-Remy,
+qui, portant, on le sait, un vif intérêt à Mme de Fermont et à sa fille,
+était loin de s'attendre à trouver cette malheureuse jeune fille à
+l'hôpital.
+
+En entrant dans la salle, les traits froids et sévères du docteur
+Griffon semblèrent s'épanouir: jetant autour de lui un regard de
+satisfaction et d'autorité, il répondit d'un signe de tête protecteur à
+l'accueil empressé des soeurs.
+
+La rude et austère physionomie du vieux comte de Saint-Remy était
+empreinte d'une profonde tristesse. La vanité de ses tentatives pour
+retrouver les traces de Mme de Fermont, l'ignominieuse lâcheté du
+vicomte, qui avait préféré à la mort une vie infâme, l'écrasaient de
+chagrin.
+
+--Eh bien! dit au comte le docteur Griffon d'un air triomphant, que
+pensez-vous de mon hôpital?
+
+--En vérité, répondit M. de Saint-Remy, je ne sais pourquoi j'ai cédé à
+votre désir; rien n'est plus navrant que l'aspect de ces salles remplies
+de malades. Depuis mon entrée ici, mon coeur est cruellement serré.
+
+--Bah! bah! dans un quart d'heure vous n'y penserez plus; vous qui êtes
+philosophe, vous trouverez ample matière à observations; et puis enfin
+il était honteux que vous, un de mes plus vieux amis, vous ne connussiez
+pas le théâtre de ma gloire, de mes travaux, et que vous ne m'eussiez
+pas encore vu à l'oeuvre. Je mets mon orgueil dans ma profession; est-ce
+un tort?
+
+--Non, certes; et après vos excellents soins pour Fleur-de-Marie, que
+vous avez sauvée, je ne pouvais rien vous refuser. Pauvre enfant! quel
+charme touchant ses traits ont conservé malgré la maladie!
+
+--Elle m'a fourni un fait médical fort curieux, je suis enchanté d'elle.
+À propos, comment a-t-elle passé cette nuit? L'avez-vous vue ce matin
+avant de partir d'Asnières?
+
+--Non; mais la Louve, qui la soigne avec un dévouement sans pareil, m'a
+dit qu'elle avait parfaitement dormi. Pourrait-on aujourd'hui lui
+permettre d'écrire?
+
+Après un moment d'hésitation, le docteur répondit:
+
+--Oui... Tant que le sujet n'a pas été complètement rétabli, j'ai craint
+pour lui la moindre émotion, la moindre tension d'esprit; mais
+maintenant je ne vois aucun inconvénient à ce qu'elle écrive.
+
+--Au moins elle pourra prévenir les personnes qui s'intéressent à
+elle...
+
+--Sans doute... Ah çà! vous n'avez rien appris de nouveau sur le sort de
+Mme de Fermont et de sa fille?
+
+--Rien, dit M. de Saint-Remy en soupirant. Mes constantes recherches
+n'ont eu aucun résultat. Je n'ai plus d'espoir que dans Mme la marquise
+d'Harville, qui, m'a-t-on dit, s'intéresse vivement aussi à ces deux
+infortunées; peut-être a-t-elle quelques renseignements qui pourront me
+mettre sur la voie. Il y a trois jours je suis allé chez elle; on m'a
+dit qu'elle arriverait d'un moment à l'autre. Je lui ai écrit à ce
+sujet, la priant de me répondre le plus tôt possible.
+
+Pendant l'entretien de M. de Saint-Remy et du docteur Griffon, plusieurs
+groupes s'étaient peu à peu formés autour d'une grande table occupant le
+milieu de la salle; sur cette table était un registre où les élèves
+attachés à l'hôpital, et que l'on reconnaissait à leurs longs tabliers
+blancs, venaient tour à tour signer la feuille de présence; un grand
+nombre de jeunes étudiants studieux et empressés arrivaient
+successivement du dehors pour grossir le cortège scientifique du docteur
+Griffon, qui, ayant devancé de quelques minutes l'heure habituelle de sa
+visite, attendait qu'elle sonnât.
+
+--Vous voyez, mon cher Saint-Remy, que mon état-major est assez
+considérable, dit le docteur Griffon avec orgueil en montrant la foule
+qui venait assister à ses enseignements pratiques.
+
+--Et ces jeunes gens vous suivent au lit de chaque malade?
+
+--Ils ne viennent que pour cela.
+
+--Mais tous ces lits sont occupés par des femmes.
+
+--Eh bien?
+
+--La présence de tant d'hommes doit leur inspirer une confusion pénible.
+
+--Allons donc, un malade n'a pas de sexe.
+
+--À vos yeux peut-être; mais aux siens, la pudeur, la honte...
+
+--Il faut laisser ces belles choses-là à la porte, mon cher Alceste; ici
+nous commençons sur le vivant des expériences et des études que nous
+finissons à l'amphithéâtre sur le cadavre.
+
+--Tenez, docteur, vous êtes le meilleur et le plus honnête des hommes.
+Je vous dois la vie, je reconnais vos excellentes qualités; mais
+l'habitude et l'amour de votre art vous font envisager certaines
+questions d'une manière qui me révolte... Je vous laisse..., dit M. de
+Saint-Remy en faisant un pas pour quitter la salle.
+
+--Quel enfantillage! s'écria le docteur Griffon en le retenant.
+
+--Non, non, il est des choses qui me navrent et m'indignent; je prévois
+que ce serait un supplice pour moi que d'assister à votre visite. Je ne
+m'en irai pas, soit; mais je vous attends ici, près de cette table.
+
+--Quel homme vous êtes avec vos scrupules! Mais je ne vous tiens pas
+quitte. J'admets qu'il serait fastidieux pour vous d'aller de lit en
+lit; restez donc là, je vous appellerai pour deux ou trois cas assez
+curieux.
+
+--Soit, puisque vous y tenez absolument; cela me suffira, et de reste.
+
+Sept heures et demie sonnèrent.
+
+--Allons, messieurs, dit le docteur Griffon. Et il commença sa visite,
+suivi d'un nombreux auditoire.
+
+En arrivant au premier lit de la rangée droite, dont les rideaux étaient
+fermés, la soeur dit au docteur:
+
+--Monsieur, le n° 1 est mort cette nuit à quatre heures et demie du
+matin.
+
+--Si tard? cela m'étonne; hier matin je ne lui aurais pas donné la
+journée. A-t-on réclamé le corps?
+
+--Non, monsieur le docteur.
+
+--Tant mieux; il est beau, on ne pratiquera pas d'autopsie; je vais
+faire un heureux. Puis, s'adressant à un des élèves de sa suite:--Mon
+cher Dunoyer, il y a longtemps que vous désirez un sujet; vous êtes
+inscrit le premier, celui-ci est à vous.
+
+--Ah! monsieur, que de bontés!
+
+--Je voudrais plus souvent récompenser votre zèle, mon cher ami; mais
+marquez le sujet, prenez possession... il y a tant de gaillards âpres à
+la curée... Et le docteur passa outre.
+
+L'élève, à l'aide d'un scalpel, incisa très-délicatement un F et un D
+(François Dunoyer) sur le bras de l'actrice défunte[11], pour prendre
+possession, comme disait le docteur.
+
+Et la visite continua.
+
+--La Lorraine, dit tout bas Jeanne Duport à sa voisine, qu'est-ce donc
+que tout ce monde qui suit le médecin?
+
+--Ce sont des élèves et des étudiants.
+
+--Oh! mon Dieu, est-ce que tous ces jeunes gens seront là lorsque le
+médecin va m'interroger et me regarder?
+
+--Hélas! oui.
+
+--Mais c'est à la poitrine que j'ai mal... On ne m'examinera pas devant
+tous ces hommes?
+
+--Si, si, il le faut, ils le veulent. J'ai assez pleuré la première
+fois, je mourais de honte. Je résistais, on m'a menacée de me renvoyer.
+Il a bien fallu me décider; mais cela m'a fait une telle révolution, que
+j'en ai été bien plus malade. Jugez donc, presque nue devant tant de
+monde, c'est bien pénible, allez!
+
+--Devant le médecin lui seul, je comprends ça, si c'est nécessaire, et
+encore ça coûte beaucoup. Mais, pourquoi devant tous ces jeunes gens?...
+
+--Ils apprennent et on leur enseigne sur nous... Que voulez-vous? nous
+sommes ici pour ça... c'est à cette condition qu'on nous reçoit à
+l'hospice.
+
+--Ah! je comprends, dit Jeanne Duport avec amertume, on ne nous donne
+rien pour rien, à nous autres. Mais pourtant, il y a des occasions où ça
+ne peut pas être. Ainsi ma pauvre fille Catherine, qui a quinze ans,
+viendrait à l'hospice, est-ce qu'on oserait vouloir que devant tous ces
+jeunes gens...? Oh! non, je crois que j'aimerais mieux la voir mourir
+chez nous.
+
+--Si elle venait ici, il faudrait bien qu'elle se résignât comme les
+autres, comme vous, comme moi; mais taisons-nous, dit la Lorraine. Si
+cette pauvre demoiselle qui est là en face vous entendait, elle qui,
+dit-on, était riche, elle qui n'a peut-être jamais quitté sa mère, ça va
+être son tour. Jugez comme elle va être confuse et malheureuse.
+
+--C'est vrai, mon Dieu! c'est vrai; je frissonne rien que d'y penser,
+pour elle. Pauvre enfant!
+
+--Silence, Jeanne, voilà le médecin! dit la Lorraine.
+
+
+
+
+VIII
+
+Mademoiselle de Fermont
+
+
+Après avoir rapidement visité plusieurs malades qui ne lui offraient
+rien de curieux et d'attachant, le docteur Griffon arriva enfin auprès
+de Jeanne Duport.
+
+À la vue de cette foule empressée qui, avide de voir et de savoir, de
+connaître et d'apprendre, se pressait autour de son lit, la malheureuse
+femme, saisie d'un tremblement de crainte et de honte, s'enveloppa
+étroitement dans ses couvertures.
+
+La figure sévère et méditative du docteur Griffon, son regard pénétrant,
+son sourcil toujours froncé par l'habitude de la réflexion, sa parole
+brusque, impatiente et brève, augmentaient encore l'effroi de Jeanne.
+
+--Un nouveau sujet! dit le docteur en parcourant la pancarte où était
+inscrit le genre de maladie de l'entrante. Après quoi il jeta sur Jeanne
+un long coup d'oeil investigateur.
+
+Il se fit un profond silence pendant lequel les assistants, à
+l'imitation du prince de la science, attachèrent curieusement leurs
+regards sur la malade.
+
+Celle-ci, pour se dérober autant que possible à la pénible émotion que
+lui causaient tous ces yeux fixés sur elle, ne détacha pas les siens de
+ceux du médecin, qu'elle contemplait avec angoisse.
+
+Après plusieurs minutes d'attention, le docteur, remarquant quelque
+chose d'anormal dans la teinte jaunâtre du globe de l'oeil de la
+patiente, s'approcha plus près d'elle et, du bout du doigt, lui
+retroussant la paupière, il examina silencieusement le cristallin.
+
+Puis, plusieurs élèves, répondant à une sorte d'invitation muette de
+leur professeur, allèrent tour à tour observer l'oeil de Jeanne.
+
+Ensuite le docteur procéda à cet interrogatoire:
+
+--Votre nom?
+
+--Jeanne Duport, murmura la malade de plus en plus effrayée.
+
+--Votre âge?
+
+--Trente-six ans et demi.
+
+--Plus haut donc. Le lieu de votre naissance?
+
+--Paris.
+
+--Votre état?
+
+--Ouvrière frangeuse.
+
+--Êtes-vous mariée?
+
+--Hélas, oui! monsieur, répondit Jeanne avec un profond soupir.
+
+--Depuis quand?
+
+--Depuis dix-huit ans.
+
+--Avez-vous des enfants?
+
+Ici, au lieu de répondre, la pauvre mère donna cours à ses larmes
+longtemps contenues.
+
+--Il ne s'agit pas de pleurer, mais de répondre. Avez-vous des enfants?
+
+--Oui, monsieur, deux petits garçons et une fille de seize ans.
+
+Ici, plusieurs questions qu'il nous est impossible de répéter, mais
+auxquelles Jeanne ne satisfit qu'en balbutiant et après plusieurs
+injonctions sévères du docteur; la malheureuse femme se mourait de
+honte, obligée qu'elle était de répondre tout haut à de telles demandes
+devant ce nombreux auditoire.
+
+Le docteur, complètement absorbé par sa préoccupation scientifique, ne
+songea pas le moins du monde à la cruelle confusion de Jeanne, et
+reprit:
+
+--Depuis combien de temps êtes-vous malade?
+
+--Depuis quatre jours, monsieur, dit Jeanne en essuyant ses larmes.
+
+--Racontez-nous comment votre maladie vous est survenue.
+
+--Monsieur... c'est que... il y a tant de monde... je n'ose...
+
+--Ah çà! mais d'où sortez-vous, ma chère amie? dit impatiemment le
+docteur. Ne voulez-vous pas que je fasse apporter ici un
+confessionnal?... Voyons... parlez... et dépêchez-vous...
+
+--Mon Dieu, monsieur, c'est que ce sont des choses de famille...
+
+--Soyez donc tranquille, nous sommes ici en famille... en nombreuse
+famille, vous le voyez, ajouta le prince de la science, qui était ce
+jour-là fort en gaieté. Voyons, finissons.
+
+De plus en plus intimidée, Jeanne dit en balbutiant et en hésitant à
+chaque mot:
+
+--J'avais eu... monsieur... une querelle avec mon mari... au sujet de
+mes enfants... je veux dire de ma fille aînée... il voulait l'emmener...
+Moi, vous comprenez, monsieur, je ne voulais pas, à cause d'une vilaine
+femme avec qui il vivait, et qui pouvait donner de mauvais exemples à ma
+fille; alors mon mari, qui était gris... oh! oui, monsieur... sans
+cela... il ne l'aurait pas fait... mon mari m'a poussée très-fort... je
+suis tombée, et puis, peu de temps après j'ai commencé à vomir le sang.
+
+--Ta, ta, ta, votre mari vous a poussée et vous êtes tombée... vous nous
+la donnez belle... il a certainement fait mieux que vous pousser... il
+doit vous avoir parfaitement bien frappée dans l'estomac, à plusieurs
+reprises... Peut-être même vous aura-t-il foulée aux pieds... Voyons,
+répondez! dites la vérité.
+
+--Ah! monsieur, je vous assure qu'il était gris... sans cela il n'aurait
+pas été si méchant.
+
+--Bon ou méchant, gris ou noir, il ne s'agit pas de ça, ma brave femme;
+je ne suis pas juge d'instruction, moi; je tiens tout bonnement à
+préciser un fait: vous avez été renversée et foulée aux pieds avec
+fureur, n'est-ce pas?
+
+--Hélas! oui, monsieur, dit Jeanne en fondant en larmes, et pourtant je
+ne lui ai jamais donné un sujet de plainte... je travaille autant que je
+peux et je...
+
+--L'épigastre doit être douloureux? Vous devez y ressentir une grande
+chaleur? dit le docteur en interrompant Jeanne... Vous devez éprouver du
+malaise, de la lassitude, des nausées?
+
+--Oui, monsieur... Je ne suis venue ici qu'à la dernière extrémité,
+quand la force m'a tout à fait manqué; sans cela, je n'aurais pas
+abandonné mes enfants... dont je vais être si inquiète, car ils n'ont
+que moi... Et puis Catherine... ah! c'est elle surtout qui me tourmente,
+monsieur... si vous saviez...
+
+--Votre langue! dit le docteur Griffon en interrompant de nouveau la
+malade.
+
+Cet ordre parut si étrange à Jeanne, qui avait cru apitoyer le docteur,
+qu'elle ne lui répondit pas tout d'abord et le regarda avec
+ébahissement.
+
+--Voyons donc cette langue dont vous vous servez si bien, dit le docteur
+en souriant; puis il baissa du bout du doigt la mâchoire inférieure de
+Jeanne.
+
+Après avoir fait successivement et longuement tâter et examiner par ses
+élèves la langue du sujet afin d'en constater la couleur et la
+sécheresse, le docteur se recueillit un moment. Jeanne, surmontant sa
+crainte, s'écria d'une voix tremblante:
+
+--Monsieur, je vais vous dire... des voisins aussi pauvres que moi ont
+bien voulu se charger de deux de mes enfants, mais pendant huit jours
+seulement... C'est déjà beaucoup... Au bout de ce temps, il faut que je
+retourne chez moi... Aussi, je vous en supplie, pour l'amour de Dieu!
+guérissez-moi le plus vite possible... ou à peu près... que je puisse
+seulement me laver et travailler, je n'ai que huit jours devant moi...
+car...
+
+--Face décolorée, état de prostration complète; cependant pouls assez
+fort, dur et fréquent, dit imperturbablement le docteur en désignant
+Jeanne. Remarquez-le bien, messieurs: oppression, chaleur à l'épigastre:
+tous ces symptômes annoncent certainement une _hématémèse_...
+probablement compliquée d'une hépatite causée par des chagrins
+domestiques, ainsi que l'indique la coloration jaunâtre du globe de
+l'oeil; le sujet a reçu des coups violents dans les régions de
+l'épigastre et de l'abdomen: le vomissement de sang est nécessairement
+causé par quelque lésion organique de certains viscères... À ce propos,
+j'appellerai votre attention sur un point très-curieux, fort curieux:
+les ouvertures cadavériques de ceux qui sont morts de l'affection dont
+le sujet est atteint offrent des résultats singulièrement variables;
+souvent la maladie, très-aiguë et très-grave, emporte le malade en peu
+de jours, et l'on ne trouve aucune trace de son existence; d'autres fois
+la rate, le foie, le pancréas, offrent des lésions plus ou moins
+profondes. Il est probable que le sujet dont nous nous occupons a
+souffert quelques-unes de ces lésions; nous allons donc tâcher de nous
+en assurer, et vous vous en assurerez vous-mêmes par un examen attentif
+du malade.
+
+Et, d'un mouvement rapide, le docteur Griffon, rejetant la couverture au
+pied du lit, découvrit presque entièrement Jeanne.
+
+Nous répugnons à peindre l'espèce de lutte douloureuse de cette
+infortunée, qui sanglotait, éperdue de honte, implorant le docteur et
+son auditoire.
+
+Mais à cette menace: «On va vous mettre dehors de l'hospice si vous ne
+vous soumettez pas aux usages établis», menace si écrasante pour ceux
+dont l'hospice est l'unique et dernier refuge, Jeanne se soumit à une
+investigation publique qui dura longtemps, très-longtemps... car le
+docteur Griffon analysait, expliquait chaque symptôme, et les plus
+studieux des assistants voulurent ensuite joindre la pratique à la
+théorie et s'assurer par eux-mêmes de l'état physique du sujet.
+
+Ensuite de cette scène cruelle, Jeanne éprouva une émotion si violente
+qu'elle tomba dans une crise nerveuse pour laquelle le docteur Griffon
+donna une prescription supplémentaire.
+
+La visite continua.
+
+Le docteur Griffon arriva bientôt auprès du lit de Mlle Claire de
+Fermont, victime comme sa mère de la cupidité de Jacques Ferrand.
+Terrible et nouvel exemple des conséquences sinistres qu'entraîne après
+soi un abus de confiance, ce délit si faiblement puni par la loi.
+
+Mlle de Fermont, coiffée du bonnet de toile fourni par l'hôpital,
+appuyait languissamment sa tête sur le traversin de son lit; à travers
+les ravages de la maladie, on retrouvait sur ce candide et doux visage
+les traces d'une beauté pleine de distinction.
+
+Après une nuit de douleurs aiguës, la pauvre enfant était tombée dans
+une sorte d'assoupissement fébrile, et, lorsque le docteur et son
+cortège scientifique étaient entrés dans la salle, le bruit de la visite
+ne l'avait pas réveillée.
+
+--Un nouveau sujet, messieurs! dit le prince de la science en parcourant
+la pancarte qu'un élève lui présenta. Maladie, fièvre lente, nerveuse...
+Peste! s'écria le docteur avec une expression de satisfaction profonde,
+si l'interne de service ne s'est pas trompé dans son diagnostic, c'est
+une excellente aubaine, il y a fort longtemps que je désirais une fièvre
+lente nerveuse... car ce n'est généralement pas une maladie de pauvres.
+Ces affections naissent presque toujours ensuite de graves perturbations
+dans la position sociale du sujet, et il va sans dire que plus la
+position est élevée, plus la perturbation est profonde. C'est du reste
+une affection des plus remarquables par ses caractères particuliers.
+Elle remonte à la plus haute antiquité, les écrits d'Hippocrate ne
+laissent aucun doute à cet égard, et c'est tout simple: cette fièvre, je
+l'ai dit, a presque toujours pour cause les chagrins les plus violents.
+Or, le chagrin est vieux comme le monde. Pourtant, chose singulière,
+avant le dix-huitième siècle cette maladie n'avait été exactement
+décrite par aucun auteur; c'est Huxham, qui honore à tant de titres la
+médecine de cette époque, c'est Huxham, dis-je, qui le premier a donné
+une monographie de la fièvre nerveuse, monographie qui est devenue
+classique... et pourtant c'est une maladie de vieille roche, ajouta le
+docteur en riant. Eh! eh! eh! elle appartient à cette grande, antique et
+illustre famille _febris_ dont l'origine se perd dans la nuit des temps.
+Mais ne nous réjouissons pas trop, voyons si en effet nous avons le
+bonheur de posséder un échantillon de cette curieuse affection. Cela se
+trouverait doublement désirable, car il y a très-longtemps que j'ai
+envie d'essayer l'usage interne du phosphore... Oui, messieurs, reprit
+le docteur en entendant dans son auditoire une sorte de frémissement de
+curiosité, oui, messieurs, du phosphore; c'est une expérience fort
+curieuse que je veux tenter, elle est audacieuse! Mais _audaces fortuna
+juvat..._ et l'occasion sera excellente. Nous allons d'abord examiner si
+le sujet va nous offrir sur toutes les parties de son corps, et
+principalement la poitrine, cette éruption miliaire si symptomatique
+selon Huxham, et vous vous assurerez vous-mêmes, en palpant le sujet, de
+l'espèce de rugosité que cette éruption entraîne. Mais ne vendons pas la
+peau de l'ours avant de l'avoir mis par terre, ajouta le prince de la
+science qui se trouvait décidément fort en gaieté.
+
+Et il secoua légèrement l'épaule de Mlle de Fermont pour l'éveiller.
+
+La jeune fille tressaillit et ouvrit ses grands yeux creusés par la
+maladie.
+
+Que l'on juge de sa stupeur, de son épouvante...
+
+Pendant qu'une foule d'hommes entouraient son lit et la couvaient des
+yeux, elle sentit la main du docteur écarter sa couverture et se glisser
+dans son lit, afin de lui prendre la main pour lui tâter le pouls.
+
+Mlle de Fermont, rassemblant toutes ses forces dans un cri d'angoisse et
+de terreur, s'écria:
+
+--Ma mère!... Au secours!... Ma mère!...
+
+Par un hasard presque providentiel, au moment où les cris de Mlle de
+Fermont faisaient bondir le vieux comte de Saint-Remy sur sa chaise, car
+il reconnaissait cette voix, la porte de la salle s'ouvrit, et une jeune
+femme, vêtue de deuil, entra précipitamment, accompagnée du directeur de
+l'hospice.
+
+Cette femme était la marquise d'Harville.
+
+--De grâce, monsieur, dit-elle au directeur avec la plus grande anxiété,
+conduisez-moi auprès de Mlle de Fermont.
+
+--Veuillez vous donner la peine de me suivre, madame la marquise,
+répondit respectueusement le directeur. Cette demoiselle est au numéro
+17 de cette salle.
+
+--Malheureuse enfant!... ici... ici..., dit Mme d'Harville en essuyant
+ses larmes. Ah! c'est affreux.
+
+La marquise, précédée du directeur, s'approchait rapidement du groupe
+rassemblé auprès du lit de Mlle de Fermont, lorsqu'on entendit ces mots
+prononcés avec indignation:
+
+--Je vous dis que cela est un meurtre infâme, vous la tuerez, monsieur.
+
+--Mais, mon cher Saint-Remy, écoutez-moi donc...
+
+--Je vous répète, monsieur, que votre conduite est atroce. Je regarde
+Mlle de Fermont comme ma fille; je vous défends d'en approcher; je vais
+la faire immédiatement transporter hors d'ici.
+
+--Mais, mon cher ami, c'est un cas de fièvre lente nerveuse,
+très-rare... Je voulais essayer du phosphore... C'était une occasion
+unique. Promettez-moi au moins que je la soignerai, n'importe où vous
+l'emmeniez, puisque vous privez ma clinique d'un sujet aussi précieux.
+
+--Si vous n'étiez pas un fou... vous seriez un monstre, reprit le comte
+de Saint-Remy.
+
+Clémence écoutait ces mots avec une angoisse croissante; mais la foule
+était si compacte autour du lit qu'il fallut que le directeur dît à
+haute voix:
+
+--Place, messieurs, s'il vous plaît, place à Mme la marquise d'Harville
+qui vient voir le numéro 17.
+
+À ces mots, les élèves se rangèrent avec autant d'empressement que de
+respectueuse admiration, en voyant la charmante figure de Clémence, que
+l'émotion colorait des plus vives couleurs.
+
+--Madame d'Harville! s'écria le comte de Saint-Remy en écartant rudement
+le docteur et en se précipitant vers Clémence. Ah c'est Dieu qui envoie
+ici un de ses anges. Madame... je savais que vous vous intéressiez à ces
+deux infortunées. Plus heureuse que moi, vous les avez trouvées...
+tandis que moi, c'est... le hasard... qui m'a conduit ici... et pour
+assister à une scène d'une barbarie inouïe. Malheureuse enfant! Voyez,
+madame... voyez. Et vous, messieurs, au nom de vos filles ou de vos
+soeurs, ayez pitié d'une enfant de seize ans, je vous en supplie...
+laissez-la seule avec madame et ces bonnes religieuses. Lorsqu'elle aura
+repris ses sens... je la ferai transporter hors d'ici.
+
+--Soit... je signerai sa sortie! s'écria le docteur; mais je
+m'attacherai à ses pas... mais je me cramponnerai à vous. C'est un sujet
+qui m'appartient... et vous aurez beau faire... je la soignerai... je ne
+risquerai pas le phosphore, bien entendu, mais je passerai les nuits
+s'il le faut... comme je les ai passées auprès de vous, ingrat
+Saint-Remy... car cette fièvre est aussi curieuse que l'était la vôtre.
+Ce sont deux soeurs qui ont le même droit à mon intérêt.
+
+--Maudit homme, pourquoi avez-vous tant de science? dit le comte sachant
+qu'en effet il ne pourrait confier Mlle de Fermont à des mains plus
+habiles.
+
+--Eh! mon Dieu, c'est tout simple! lui dit le docteur à l'oreille, j'ai
+beaucoup de science parce que j'étudie, parce que j'essaye, parce que je
+risque et pratique beaucoup sur mes sujets... soit dit sans calembour.
+Ah çà! j'aurai donc ma fièvre lente, vilain bourru?
+
+--Oui... mais cette jeune fille est-elle transportable?
+
+--Certainement.
+
+--Alors... pour Dieu... retirez-vous.
+
+--Allons, messieurs, dit le prince de la science, notre clinique sera
+privée d'une étude précieuse... mais je vous tiendrai au courant.
+
+Et le docteur Griffon, accompagné de son auditoire, continua sa visite,
+laissant M. de Saint-Remy et Mme d'Harville auprès de Mlle de Fermont.
+
+
+
+
+IX
+
+Fleur-de-Marie
+
+
+Pendant la scène que nous venons de raconter, Mlle de Fermont, toujours
+évanouie, était restée livrée aux soins empressés de Clémence et des
+deux religieuses; l'une d'elles soutenait la tête pâle et appesantie de
+la jeune fille, pendant que Mme d'Harville, penchée sur le lit, essuyait
+avec son mouchoir la sueur glacée qui inondait le front de la malade.
+
+Profondément ému, M. de Saint-Remy contemplait ce tableau touchant,
+lorsqu'une funeste pensée lui traversant tout à coup l'esprit, il
+s'approcha de Clémence et lui dit à voix basse:
+
+--Et la mère de cette infortunée, madame?
+
+La marquise se retourna vers M. de Saint-Remy et lui répondit avec une
+tristesse navrante:
+
+--Cette enfant... n'a plus de mère... monsieur.
+
+--Grand Dieu!... morte!!!
+
+--J'ai appris seulement hier soir, à mon retour, l'adresse de Mme de
+Fermont... et son état désespéré. À une heure du matin, j'étais chez
+elle avec mon médecin. Ah! monsieur!... quel tableau!... La misère dans
+toute son horreur... et aucun espoir de sauver cette pauvre mère
+expirante!
+
+--Oh! que son agonie a dû être affreuse, si la pensée de sa fille lui
+était présente!
+
+--Son dernier mot a été: «Ma fille!»
+
+--Quelle mort... mon Dieu!... Elle, mère si tendre, si dévouée. C'est
+épouvantable!
+
+Une des religieuses vint interrompre l'entretien de M. de Saint-Remy et
+de Mme d'Harville, en disant à celle-ci:
+
+--La jeune demoiselle est bien faible... elle entend à peine; tout à
+l'heure peut-être elle reprendra un peu de connaissance... cette
+secousse l'a brisée. Si vous ne craigniez pas, madame, de rester là...
+en attendant que la malade revienne tout à fait à elle, je vous
+offrirais ma chaise.
+
+--Donnez... donnez, dit Clémence en s'asseyant auprès du lit; je ne
+quitterai pas Mlle de Fermont; je veux qu'elle voie au moins une figure
+amie lorsqu'elle ouvrira les yeux... ensuite je l'emmènerai avec moi,
+puisque le médecin trouve heureusement qu'on peut la transporter sans
+danger.
+
+--Ah! madame, soyez bénie pour le bien que vous faites, dit M. de
+Saint-Remy; mais pardonnez-moi de ne pas vous avoir encore dit mon nom;
+tant de chagrins tant d'émotions... Je suis le comte de Saint-Remy,
+madame... le mari de Mme de Fermont était mon ami le plus intime.
+J'habitais à Angers... J'ai quitté cette ville dans mon inquiétude de ne
+recevoir aucune nouvelle de ces deux nobles et dignes femmes; elles
+avaient jusqu'alors habité cette ville, et on les disait complètement
+ruinées: leur position était d'autant plus pénible que jusqu'alors elles
+avaient vécu dans l'aisance.
+
+--Ah! monsieur... vous ne savez pas tout... Mme de Fermont a été
+indignement dépouillée.
+
+--Par son notaire, peut-être? Un moment j'en avais eu le soupçon.
+
+--Cet homme était un monstre, monsieur. Hélas! ce crime n'est pas le
+seul qu'il ait commis. Mais heureusement, dit Clémence avec exaltation
+en songeant à Rodolphe, un génie providentiel en a fait justice, et j'ai
+pu fermer les yeux de Mme de Fermont en la rassurant sur l'avenir de sa
+fille. Sa mort a été ainsi moins cruelle.
+
+--Je le comprends; sachant à sa fille un appui tel que le vôtre, madame,
+ma pauvre amie a dû mourir plus tranquille...
+
+--Non-seulement mon vif intérêt est à tout jamais acquis à Mlle de
+Fermont... mais sa fortune lui sera rendue...
+
+--Sa fortune!... Comment? Le notaire...?
+
+--A été forcé de restituer la somme... qu'il s'était appropriée par un
+crime horrible...
+
+--Un crime?...
+
+--Cet homme avait assassiné le frère de Mme de Fermont pour faire croire
+que ce malheureux s'était suicidé après avoir dissipé la fortune de sa
+soeur...
+
+--C'est horrible! mais c'est à n'y pas croire... et pourtant, par suite
+de mes soupçons sur le notaire, j'avais conservé de vagues doutes sur la
+réalité de ce suicide... car Renneville était l'honneur, la loyauté
+même. Et la somme que le notaire a restituée...?
+
+--...Est déposée chez un prêtre vénérable, M. le curé de Bonne-Nouvelle;
+elle sera remise à Mlle de Fermont.
+
+--Cette restitution ne suffit pas à la justice des hommes, madame!
+L'échafaud réclame ce notaire... car il n'a pas commis un meurtre, mais
+deux meurtres... La mort de Mme de Fermont, les souffrances que sa fille
+endure sur ce lit d'hôpital, ont été causées par l'infâme abus de
+confiance de ce misérable!
+
+--Et ce misérable a commis un autre meurtre aussi affreux, aussi
+atrocement combiné.
+
+--Que dites-vous, madame?
+
+--S'il s'est défait du frère de Mme de Fermont par un prétendu suicide,
+afin de s'assurer l'impunité, il y a peu de jours il s'est défait d'une
+malheureuse jeune fille qu'il avait intérêt à perdre en la faisant
+noyer... certain qu'on attribuerait cette mort à un accident.
+
+M. de Saint-Remy tressaillit, regarda Mme d'Harville avec surprise en
+songeant à Fleur-de-Marie et s'écria:
+
+--Ah! mon Dieu, madame, quel étrange rapport!...
+
+--Qu'avez-vous, monsieur?
+
+--Cette jeune fille! où a-t-il voulu la noyer?
+
+--Dans la Seine... près d'Asnières, m'a-t-on dit...
+
+--C'est elle! c'est elle! s'écria M. de Saint-Remy.
+
+--De qui parlez-vous, monsieur?
+
+--De la jeune fille que ce monstre avait intérêt à perdre...
+
+--Fleur-de-Marie!!!
+
+--Vous la connaissez, madame?
+
+--Pauvre enfant... je l'aimais tendrement... Ah! si vous saviez,
+monsieur, combien elle était belle et touchante... Mais comment se
+fait-il?...
+
+--Le docteur Griffon et moi nous lui avons donné les premiers
+secours...
+
+--Les premiers secours? À elle? Et où cela?
+
+--À l'île du Ravageur... quand on l'a eu sauvée...
+
+--Sauvée, Fleur-de-Marie... sauvée?
+
+--Par une brave créature qui, au risque de sa vie, l'a retirée de la
+Seine... Mais qu'avez-vous, madame?
+
+--Ah! monsieur, je n'ose croire encore à tant de bonheur... mais je
+crains encore d'être dupe d'une erreur... Je vous en supplie, dites-moi,
+cette jeune fille... comment est-elle?
+
+--D'une admirable beauté... une figure d'ange.
+
+--De grands yeux bleus... des cheveux blonds?
+
+--Oui, madame.
+
+--Et quand on l'a noyée... elle était avec une femme âgée.
+
+--En effet, depuis hier seulement qu'elle a pu parler (car elle est
+encore bien faible), elle nous a dit cette circonstance... Une femme
+âgée l'accompagnait.
+
+--Dieu soit béni! s'écria Clémence en joignant les mains avec ferveur,
+je pourrai _lui_ apprendre que sa protégée vit encore[12]. Quelle joie
+pour lui, qui dans sa dernière lettre me parlait de cette pauvre enfant
+avec des regrets si pénibles!... Pardon, monsieur! mais si vous saviez
+combien ce que vous m'apprenez me rend heureuse... et pour moi, et pour
+une personne... qui, plus que moi encore, a aimé et protégé
+Fleur-de-Marie! Mais, de grâce, à cette heure... où est-elle?
+
+--Près d'Asnières... dans la maison de l'un des médecins de cet
+hôpital... le docteur Griffon, qui, malgré des travers que je déplore, a
+d'excellentes qualités... car c'est chez lui que Fleur-de-Marie a été
+transportée; et depuis il lui a prodigué les soins les plus constants.
+
+--Et elle est hors de tout danger?
+
+--Oui, madame, depuis deux ou trois jours seulement. Et aujourd'hui on
+lui permettra d'écrire à ses protecteurs.
+
+--Oh! c'est moi, monsieur... c'est moi qui me chargerai de ce soin... ou
+plutôt c'est moi qui aurai la joie de la conduire auprès de ceux qui, la
+croyant morte, la regrettent si amèrement.
+
+--Je comprends ces regrets, madame... car il est impossible de connaître
+Fleur-de-Marie sans rester sous le charme de cette angélique créature:
+sa grâce et sa douceur exercent sur tous ceux qui l'approchent un empire
+indéfinissable... La femme qui l'a sauvée, et qui depuis l'a veillée
+jour et nuit comme elle aurait veillé son enfant, est une personne
+courageuse et dévouée, mais d'un caractère si habituellement emporté
+qu'on l'a surnommée la Louve... jugez! Eh bien! un mot de Fleur-de-Marie
+la bouleverse... Je l'ai vue sangloter, pousser des cris de désespoir,
+lorsque ensuite d'une crise fâcheuse le docteur Griffon avait presque
+désespéré de la vie de Fleur-de-Marie.
+
+--Cela ne m'étonne pas... je connais la Louve.
+
+--Vous, madame? dit M. de Saint-Remy surpris, vous connaissez la
+Louve[13]?
+
+--En effet, cela doit vous étonner, monsieur, dit la marquise en
+souriant doucement; car Clémence était heureuse... oh! bien heureuse...
+en songeant à la douce surprise qu'elle ménageait au prince.
+
+Quel eût été son enivrement si elle avait su que c'était une fille qu'il
+croyait morte... qu'elle allait ramener à Rodolphe!...
+
+--Ah! monsieur, dit-elle à M. de Saint-Remy, ce jour est si beau... pour
+moi... que je voudrais qu'il le fût aussi pour d'autres; il me semble
+qu'il doit y avoir ici bien des infortunes honnêtes à soulager, ce
+serait une digne manière de célébrer l'excellente nouvelle que vous me
+donnez.
+
+Puis, s'adressant à la religieuse qui venait de faire boire quelques
+cuillerées d'une potion à Mlle de Fermont:
+
+--Eh bien!... ma soeur, reprend-elle ses sens?
+
+--Pas encore... madame... elle est si faible. Pauvre demoiselle! À peine
+si l'on sent les battements de son pouls.
+
+--J'attendrai pour l'emmener qu'elle soit en état d'être transportée
+dans ma voiture... Mais, dites-moi, ma soeur, parmi toutes ces
+malheureuses malades, n'en connaîtriez-vous pas qui méritassent
+particulièrement l'intérêt et la pitié, et à qui je pourrais être utile
+avant de quitter cet hospice?
+
+--Ah! madame... c'est Dieu qui vous envoie..., dit la soeur; il y a là,
+ajouta-t-elle en montrant le lit de la soeur de Pique-Vinaigre, une
+pauvre femme très-malade et très à plaindre: elle n'est entrée ici qu'à
+bout de ses forces; elle se désole sans cesse parce qu'elle a été
+obligée d'abandonner deux petits enfants qui n'ont qu'elle au monde pour
+soutien. Elle disait tout à l'heure à M. le docteur qu'elle voulait
+sortir, guérie ou non, dans huit jours, parce que ses voisins lui
+avaient promis de garder ses enfants seulement une semaine... et
+qu'après ce temps ils ne pourraient plus s'en charger.
+
+--Conduisez-moi à son lit, je vous prie, ma soeur, dit Mme d'Harville en
+se levant et en suivant la religieuse.
+
+Jeanne Duport, à peine remise de la crise violente que lui avaient
+causée les investigations du docteur Griffon, ne s'était pas aperçue de
+l'entrée de Clémence d'Harville dans la salle de l'hospice.
+
+Quel fut son étonnement lorsque la marquise, soulevant les rideaux de
+son lit, lui dit, en attachant sur elle un regard rempli de
+commisération et de bonté:
+
+--Ma bonne mère, il ne faut plus être inquiète de vos enfants; j'en
+aurai soin; ne songez donc qu'à vous guérir pour les aller bien vite
+retrouver!
+
+Jeanne Duport croyait rêver.
+
+À cette même place où le docteur Griffon et son studieux auditoire lui
+avaient fait subir une cruelle inquisition, elle voyait une jeune femme
+d'une ravissante beauté venir à elle avec des paroles de pitié, de
+consolation et d'espérance.
+
+L'émotion de la soeur de Pique-Vinaigre était si grande qu'elle ne put
+prononcer une parole; elle joignit seulement les mains comme si elle eût
+prié, en regardant sa bienfaitrice inconnue avec adoration.
+
+--Jeanne, Jeanne! lui dit tout bas la Lorraine, répondez donc à cette
+bonne dame... Puis la Lorraine ajouta, en s'adressant à la marquise: Ah!
+madame, vous la sauvez! Elle serait morte de désespoir en pensant à ses
+enfants, qu'elle voyait déjà abandonnés... N'est-ce pas, Jeanne?
+
+--Encore une fois, rassurez-vous, ma bonne mère... n'ayez aucune
+inquiétude, reprit la marquise en pressant dans ses petites mains
+délicates et blanches la main brûlante de Jeanne Duport. Rassurez-vous,
+ne soyez plus inquiète de vos enfants; et même, si vous le préférez,
+vous sortirez aujourd'hui de l'hospice; on vous soignera chez vous: rien
+ne vous manquera. De la sorte, vous ne quitterez pas vos chers
+enfants... Si votre logement est insalubre ou trop petit, on vous en
+trouvera tout de suite un plus convenable, afin que vous soyez, vous
+dans une chambre et vos enfants dans une autre... Vous aurez une bonne
+garde-malade qui les surveillera tout en vous soignant... Enfin, lorsque
+vous serez rétablie, si vous manquez d'ouvrage, je vous mettrai à même
+d'attendre qu'il vous en arrive; et, dès aujourd'hui, je me charge de
+l'avenir de vos enfants!
+
+--Ah! mon bon Dieu! Qu'est-ce que j'entends?... Les chérubins descendent
+donc du ciel comme dans les livres d'église! dit Jeanne Duport
+tremblante, égarée, osant à peine regarder sa bienfaitrice. Pourquoi
+tant de bontés pour moi? Qu'ai-je fait pour cela? Ça n'est pas possible!
+Moi, sortir de l'hospice, où j'ai déjà tant pleuré, tant souffert! Ne
+plus quitter mes enfants... avoir une garde-malade... Mais c'est comme
+un miracle du bon Dieu!
+
+Et la pauvre femme disait vrai.
+
+Si l'on savait combien il est doux et facile de faire souvent et à peu
+de frais de ces _miracles_!
+
+Hélas! pour certaines infortunes abandonnées ou repoussées de tous, un
+salut immédiat, inespéré, accompagné de paroles bienveillantes, d'égards
+tendrement charitables, ne doit-il pas avoir, n'a-t-il pas l'apparence
+surnaturelle d'un miracle?...
+
+Ainsi était-il humainement permis à Jeanne Duport, non pas d'espérer,
+mais seulement de rêver à la probabilité de la fortune inouïe que lui
+assurait Mme d'Harville?
+
+--Ce n'est pas un miracle, ma bonne mère, répondit Clémence vivement
+émue; ce que je fais pour vous, ajouta-t-elle en rougissant légèrement
+au souvenir de Rodolphe, ce que je fais pour vous m'est inspiré par un
+généreux esprit qui m'a appris à compatir au malheur... c'est lui qu'il
+faut remercier et bénir...
+
+--Ah! madame, je bénirai vous et les vôtres! dit Jeanne Duport en
+pleurant. Je vous demande pardon de m'exprimer si mal, mais je n'ai pas
+l'habitude de ces grandes joies... c'est la première fois que cela
+m'arrive.
+
+--Eh bien! voyez-vous, Jeanne, dit la Lorraine attendrie, il y a aussi
+parmi les riches des Rigolettes et des Goualeuses... en grand, il est
+vrai, mais, quant au bon coeur, c'est la même chose!
+
+Mme d'Harville se retourna toute surprise vers la Lorraine, en lui
+entendant prononcer ces deux noms.
+
+--Vous connaissez la Goualeuse et une jeune ouvrière nommée Rigolette?
+demanda Clémence à la Lorraine.
+
+--Oui, madame... La Goualeuse, bon petit ange, a fait l'an passé pour
+moi, mais dame! selon ses pauvres moyens, ce que vous faites pour
+Jeanne... Oui, madame! Oh! ça me fait du bien à dire et à répéter à tout
+le monde! La Goualeuse m'a retirée d'une cave où je venais d'accoucher
+sur la paille... et le cher petit ange m'a établie, moi et mon enfant,
+dans une chambre où il y avait un bon lit et un berceau... La Goualeuse
+avait fait ces dépenses-là par pure charité, car elle me connaissait à
+peine et était pauvre elle-même... C'est beau, cela, n'est-ce pas,
+madame? dit la Lorraine avec exaltation.
+
+--Oh! oui... la charité du pauvre envers le pauvre est grande et sainte,
+dit Clémence les yeux mouillés de douces larmes.
+
+--Il en a été de même de Mlle Rigolette, qui, selon ses moyens de petite
+ouvrière, reprit la Lorraine, avait, il y a quelques jours, offert ses
+services à Jeanne.
+
+--Quel singulier rapprochement! se dit Clémence de plus en plus émue,
+car chacun de ces deux noms, la Goualeuse et Rigolette, lui rappelait
+une noble action de Rodolphe. Et vous, mon enfant, que puis-je pour
+vous? dit-elle à la Lorraine. Je voudrais que les noms que vous venez de
+prononcer avec tant de reconnaissance vous portassent bonheur.
+
+--Merci, madame, dit la Lorraine avec un sourire de résignation amère;
+j'avais un enfant... il est mort... Je suis poitrinaire condamnée, je
+n'ai plus besoin de rien.
+
+--Quelle idée sinistre! À votre âge... si jeune, il y a toujours de la
+ressource!
+
+--Oh! non, madame, je sais mon sort... je ne me plains pas! J'ai vu
+encore cette nuit mourir une poitrinaire dans la salle... on meurt bien
+doucement, allez! Je vous remercie toujours de vos bontés.
+
+--Vous vous exagérez votre état...
+
+--Je ne me trompe pas, madame, je le sens bien; mais, puisque vous êtes
+si bonne... une grande dame comme vous est toute-puissante...
+
+--Parlez... dites... que voulez-vous?
+
+--J'avais demandé un service à Jeanne; mais puisque, grâce à Dieu et à
+vous, elle s'en va...
+
+--Eh bien! ce service, ne puis-je vous le rendre?
+
+--Certainement, madame... un mot de vous aux soeurs ou au médecin
+arrangerait tout.
+
+--Ce mot, je le dirai, soyez-en sûre... De quoi s'agit-il?
+
+--Depuis que j'ai vu l'actrice qui est morte si tourmentée de la crainte
+d'être coupée en morceaux après sa mort, j'ai la même peur... Jeanne
+m'avait promis de réclamer mon corps et de me faire enterrer.
+
+--Ah! c'est horrible dit Clémence en frissonnant d'épouvante; il faut
+venir ici pour savoir qu'il est encore pour les pauvres des misères et
+des terreurs même au delà de la tombe!...
+
+--Pardon, madame, dit timidement la Lorraine; pour une grande dame riche
+et heureuse comme vous méritez de l'être, cette demande est bien
+triste... je n'aurais pas dû la faire!
+
+--Je vous en remercie, au contraire, mon enfant; elle m'apprend une
+misère que j'ignorais, et cette science ne sera pas stérile... Soyez
+tranquille, quoique ce moment fatal soit bien éloigné d'ici, quand il
+arrivera, vous serez sûre de reposer en terre sainte!
+
+--Oh! merci, madame! s'écria la Lorraine: si j'osais vous demander la
+permission de baiser votre main...
+
+Clémence présenta sa main aux lèvres desséchées de la Lorraine.
+
+--Oh! merci, madame! J'aurai quelqu'un à aimer et à bénir jusqu'à la
+fin... avec la Goualeuse... et je ne serai plus attristée pour après ma
+mort!
+
+Ce détachement de la vie et ces craintes d'outre-tombe avaient
+péniblement affecté Mme d'Harville; se penchant à l'oreille de la soeur
+qui venait l'avertir que Mlle de Fermont avait complètement repris
+connaissance, elle lui dit:
+
+--Est-ce que réellement l'état de cette jeune femme est désespéré?
+
+Et, d'un signe, elle lui indiqua le lit de la Lorraine.
+
+--Hélas! oui, madame; la Lorraine est condamnée... elle n'a peut-être
+pas huit jours à vivre!
+
+Une demi-heure après, Mme d'Harville, accompagnée de M. de Saint-Remy,
+emmenait chez elle la jeune orpheline, à qui elle avait caché la mort de
+sa mère.
+
+Le jour même un homme de confiance de Mme d'Harville, après avoir été
+visiter, rue de la Barillerie, la misérable demeure de Jeanne Duport, et
+avoir recueilli sur cette digne femme les meilleurs renseignements, loua
+aussitôt, sur le quai de l'École, deux grandes chambres et un cabinet
+bien aéré, meubla en deux heures ce modeste mais salubre logis, et,
+grâce aux ressources instantanées du Temple, le soir même, Jeanne Duport
+fut transportée dans cette demeure, où elle trouva ses enfants et une
+excellente garde-malade.
+
+Le même homme de confiance fut chargé de réclamer et de faire enterrer
+le corps de la Lorraine lorsqu'elle succomberait à sa maladie.
+
+Après avoir conduit et installé chez elle Mlle de Fermont, Mme
+d'Harville partit aussitôt pour Asnières, accompagnée de M. de
+Saint-Remy, afin d'aller chercher Fleur-de-Marie et de la conduire chez
+Rodolphe.
+
+
+
+
+X
+
+Espérance
+
+
+Les premiers jours du printemps approchaient, le soleil commençait à
+prendre un peu de force, le ciel était pur, l'air tiède...
+Fleur-de-Marie, appuyée sur le bras de la Louve, essayait ses forces en
+se promenant dans le jardin de la petite maison du docteur Griffon.
+
+La chaleur vivifiante du soleil et le mouvement de la promenade
+coloraient d'une teinte rosée les traits pâles et amaigris de la
+Goualeuse; ses vêtements de paysanne ayant été déchirés dans la
+précipitation des premiers secours qu'on lui avait donnés, elle portait
+une robe de mérinos d'un bleu foncé, faite en blouse, et seulement
+serrée autour de sa taille délicate et fine par une cordelière de laine.
+
+--Quel bon soleil! dit-elle à la Louve en s'arrêtant au pied d'une
+charmille d'arbres verts exposés au midi et qui s'arrondissaient autour
+d'un banc de pierre. Voulez-vous que nous nous asseyions un moment ici,
+la Louve?
+
+--Est-ce que vous avez besoin de me demander si je veux? répondit
+brusquement la femme de Martial en haussant les épaules.
+
+Puis, ôtant de son cou un châle de bourre de soie, elle le ploya en
+quatre, s'agenouilla, le posa sur le sable un peu humide de l'allée et
+dit à la Goualeuse:
+
+--Mettez vos pieds là-dessus.
+
+--Mais, la Louve, dit Fleur-de-Marie, qui s'était aperçue trop tard du
+dessein de sa compagne pour l'empêcher de l'exécuter; mais, la Louve,
+vous allez abîmer votre châle.
+
+--Pas tant de raisons!... la terre est fraîche, dit la Louve.
+
+Et, prenant d'autorité les petits pieds de Fleur-de-Marie, elle les posa
+sur le châle.
+
+--Comme vous me gâtez, la Louve...
+
+--Hum!... vous ne le méritez guère: toujours à vous débattre contre ce
+que je veux faire pour votre bien... Vous n'êtes pas fatiguée? Voilà une
+bonne demi-heure que nous marchons... Midi vient de sonner à Asnières.
+
+--Je suis un peu lasse... mais je sens que cette promenade m'a fait du
+bien.
+
+--Vous voyez... vous étiez lasse. Vous ne pouviez pas me demander plus
+tôt de vous asseoir?
+
+--Ne me grondez pas; je ne m'apercevais pas de ma lassitude. C'est si
+bon de marcher quand on a été longtemps alitée... de voir le soleil, les
+arbres, la campagne, quand on a cru ne les revoir jamais!
+
+--Le fait est que vous avez été dans un état désespéré durant deux
+jours. Pauvre Goualeuse... oui, on peut vous dire cela maintenant... on
+désespérait de vous.
+
+--Et puis figurez-vous, la Louve, que me voyant sous l'eau... malgré moi
+je me suis rappelé qu'une méchante femme qui m'avait tourmentée quand
+j'étais petite me menaçait toujours de me jeter aux poissons. Plus tard
+elle avait encore voulu me noyer[14]. Alors je me suis dit: «Je n'ai pas
+de bonheur... c'est une fatalité, je n'y échapperai pas...»
+
+--Pauvre Goualeuse... ç'a été votre dernière idée quand vous vous êtes
+crue perdue?
+
+--Oh! non... dit Fleur-de-Marie avec exaltation. Quand je me suis sentie
+mourir... ma dernière pensée a été pour celui que je regarde comme mon
+Dieu; de même qu'en me sentant renaître, ma première pensée s'est élevée
+vers lui...
+
+--C'est plaisir de vous faire du bien, à vous... vous n'oubliez pas.
+
+--Oh! non!... c'est si bon de s'endormir avec sa reconnaissance et de
+s'éveiller avec elle!
+
+--Aussi on se mettrait dans le feu pour vous.
+
+--Bonne Louve... Tenez, je vous assure qu'une des causes qui me rendent
+heureuse de vivre... c'est l'espoir de vous porter bonheur, d'accomplir
+ma promesse... vous savez, nos châteaux en Espagne de Saint-Lazare?
+
+--Quant à cela, il y a du temps de reste. Vous voilà sur pied, j'ai fait
+mes frais... comme dit mon homme.
+
+--Pourvu que M. le comte de Saint-Remy me dise tantôt que le médecin me
+permet d'écrire à Mme Georges! Elle doit être si inquiète! et peut-être
+M. Rodolphe aussi! ajouta Fleur-de-Marie en baissant les yeux et en
+rougissant de nouveau à la pensée de son Dieu. Peut-être ils me croient
+morte!
+
+--Comme le croient aussi ceux qui vous ont fait noyer, pauvre petite.
+Oh! les brigands!
+
+--Vous supposez donc toujours que ce n'est pas un accident, la Louve?
+
+--Un accident! Oui, les Martial appellent ça des accidents... Quand je
+dis les Martial... c'est sans compter mon homme... car il n'est pas de
+la famille, lui... pas plus que n'en seront jamais François et Amandine.
+
+--Mais quel intérêt pouvait-on avoir à ma mort? Je n'ai jamais fait de
+mal à personne... personne ne me connaît.
+
+--C'est égal... si les Martial sont assez scélérats pour noyer
+quelqu'un, ils ne sont pas assez bêtes pour le faire sans y avoir un
+intérêt. Quelques mots que la veuve a dits à mon homme dans la prison...
+me le prouvent bien.
+
+--Il a donc été voir sa mère, cette femme terrible?
+
+--Oui, il n'y a plus d'espoir pour elle, ni pour Calebasse, ni pour
+Nicolas. On avait découvert bien des choses, mais ce gueux de Nicolas,
+dans l'espoir d'avoir la vie sauve, a dénoncé sa mère et sa soeur pour
+un autre assassinat. Ça fait qu'ils y passeront tous. L'avocat n'espère
+plus rien; les gens de la justice disent qu'il faut un exemple.
+
+--Ah! c'est affreux! presque toute une famille.
+
+--Oui, à moins que Nicolas ne s'évade. Il est dans la même prison qu'un
+monstre de bandit appelé le Squelette, qui machine un complot pour se
+sauver, lui et d'autres. C'est Nicolas qui a fait dire cela à Martial
+par un prisonnier sortant; car mon homme a été encore assez faible pour
+aller voir son gueux de frère à la Force. Alors, encouragé par cette
+visite, ce misérable, que l'enfer confonde! a eu le front de faire dire
+à mon homme que d'un moment à l'autre il pourrait s'échapper, et que
+Martial lui tienne prêts chez le père Micou de l'argent et des habits
+pour se déguiser.
+
+--Votre Martial a si bon coeur!
+
+--Bon coeur tant que vous voudrez, la Goualeuse; mais que le diable me
+brûle si je laisse mon homme aider un assassin qui a voulu le tuer!
+Martial ne dénoncera pas le complot d'évasion, c'est déjà beaucoup...
+D'ailleurs, maintenant que vous voilà en santé, la Goualeuse, nous
+allons partir, moi, mon homme et les enfants, pour notre tour de France;
+nous ne remettrons jamais les pieds à Paris: c'était bien assez pénible
+à Martial d'être appelé fils du guillotiné. Qu'est-ce que cela serait
+donc lorsque mère, frère et soeur y auraient passé?
+
+--Vous attendrez au moins que j'aie parlé de vous à M. Rodolphe, si je
+le revois. Vous êtes revenue au bien, j'ai dit que je vous en ferais
+récompenser, je veux tenir ma parole. Sans cela comment
+m'acquitterais-je envers vous? Vous m'avez sauvé la vie... et pendant ma
+maladie vous m'avez comblée de soins.
+
+--Justement! maintenant j'aurais l'air intéressée, si je vous laissais
+demander quelque chose pour moi à vos protecteurs. Vous êtes sauvée...
+je vous répète que j'ai fait mes frais.
+
+--Bonne Louve... rassurez-vous... ce n'est pas vous qui serez
+intéressée, c'est moi qui serai reconnaissante.
+
+--Écoutez donc! dit tout d'un coup la Louve en se levant, on dirait le
+bruit d'une voiture. Oui... oui, elle approche; tenez, la voilà;
+l'avez-vous vu passer devant la grille? Il y a une femme dedans.
+
+--Oh! mon Dieu! s'écria Fleur-de-Marie avec émotion, il m'a semblé
+reconnaître...
+
+--Qui donc?
+
+--Une jeune et jolie dame que j'ai vue à Saint-Lazare, et qui a été bien
+bonne pour moi.
+
+--Elle sait donc que vous êtes ici?
+
+--Je l'ignore; mais elle connaît la personne dont je vous parlais
+toujours, et qui, si elle le veut, et elle le voudra, je l'espère,
+pourra réaliser nos châteaux en Espagne de la prison.
+
+--Une place de garde-chasse pour mon homme, avec une cabane pour nous au
+milieu des bois, dit la Louve en soupirant. Tout ça c'est des féeries...
+c'est trop beau, cela ne peut pas arriver.
+
+Un bruit de pas précipités se fit entendre, derrière la charmille;
+François et Amandine qui, grâce aux bontés du comte de Saint-Remy,
+n'avaient pas quitté la Louve, arrivèrent essoufflés en criant:
+
+--La Louve, voici une belle dame avec M. de Saint-Remy; ils demandent à
+voir tout de suite Fleur-de-Marie.
+
+--Je ne m'étais pas trompée! dit la Goualeuse.
+
+Presque au même instant parut M. de Saint-Remy, accompagné de Mme
+d'Harville. À peine celle-ci eut-elle aperçu Fleur-de-Marie qu'elle
+s'écria en courant à elle et en la serrant tendrement entre ses bras:
+
+--Pauvre chère enfant... vous voilà... Ah!... sauvée!... sauvée
+miraculeusement d'une horrible mort... Avec quel bonheur je vous
+retrouve... moi qui, ainsi que vos amis, vous avais crue perdue... vous
+avais tant regrettée!
+
+--Je suis aussi bien heureuse de vous revoir, madame; car je n'ai jamais
+oublié vos bontés pour moi, dit Fleur-de-Marie en répondant aux
+tendresses de Mme d'Harville avec une grâce et une modestie charmantes.
+
+--Ah! vous ne savez pas quelle sera la surprise, la folle joie de vos
+amis qui à cette heure vous pleurent si amèrement...
+
+Fleur-de-Marie, prenant par la main la Louve, qui s'était retirée à
+l'écart, dit à Mme d'Harville en la lui présentant:
+
+--Puisque mon salut est si cher à mes bienfaiteurs, permettez-moi de
+vous demander leurs bontés pour ma compagne, qui m'a sauvée au risque de
+sa vie...
+
+--Soyez tranquille, mon enfant... vos amis prouveront à la brave Louve
+qu'ils savent que c'est à elle qu'ils doivent le bonheur de vous revoir.
+
+La Louve, rouge, confuse, n'osant ni répondre ni lever les yeux sur Mme
+d'Harville, tant la présence d'une femme de cette dignité lui imposait,
+n'avait pu cacher son étonnement en entendant Clémence prononcer son
+nom...
+
+--Mais il n'y a pas un moment à perdre, reprit la marquise. Je meurs
+d'impatience de vous emmener, Fleur-de-Marie; j'ai apporté dans la
+voiture un châle, un manteau bien chaud; venez, venez, mon enfant...
+Puis, s'adressant au comte: Serez-vous assez bon pour donner mon adresse
+à cette courageuse femme, afin qu'elle puisse demain faire ses adieux à
+Fleur-de-Marie? De la sorte vous serez bien forcée de venir nous voir,
+ajouta Mme d'Harville en s'adressant à la Louve.
+
+--Oh! madame, j'irai bien sûr, répondit celle-ci, puisque ce sera pour
+dire adieu à la Goualeuse, j'aurais trop de chagrin de ne pouvoir pas
+l'embrasser encore une fois.
+
+Quelques minutes après, Mme d'Harville et la Goualeuse étaient sur la
+route de Paris.
+
+Rodolphe, après avoir assisté à la mort de Jacques Ferrand si
+terriblement puni de ses crimes, était rentré chez lui dans un
+accablement inexprimable.
+
+Ensuite d'une longue et pénible nuit d'insomnie, il avait mandé près de
+lui sir Walter Murph, pour confier à ce vieux et fidèle ami l'écrasante
+découverte de la veille au sujet de Fleur-de-Marie.
+
+Le digne squire fut atterré; mieux que personne il pouvait comprendre et
+partager l'immensité de la douleur du prince.
+
+Celui-ci, pâle, abattu, les yeux rougis par des larmes récentes, venait
+de faire à Murph cette poignante révélation.
+
+--Du courage! dit le squire en essuyant ses yeux; car, malgré son
+flegme, il avait aussi pleuré. Oui, du courage... monseigneur! beaucoup
+de courage!... Pas de vaines consolations... ce chagrin doit être
+incurable...
+
+--Tu as raison... Ce que je ressentais hier n'est rien auprès de ce que
+je ressens aujourd'hui...
+
+--Hier, monseigneur... vous éprouviez l'étourdissement de ce coup; mais
+sa réaction vous sera de jour en jour plus douloureuse... Ainsi donc, du
+courage!... L'avenir est triste... bien triste.
+
+--Et puis hier... le mépris et l'horreur que m'inspiraient cette
+femme... mais que Dieu en ait pitié!... elle est à cette heure devant
+lui... hier enfin, la surprise, la haine, l'effroi, tant de passions
+violentes refoulaient en moi ces élans de tendresse désespérée... qu'à
+présent je ne contiens plus... À peine si je pouvais pleurer... Au moins
+maintenant... auprès de toi... je le peux... Tiens, tu vois... je suis
+sans forces... je suis lâche, pardonne-moi. Des larmes... encore...
+toujours... Ô mon enfant!... mon pauvre enfant!...
+
+--Pleurez, pleurez, monseigneur... hélas! la perte est irréparable.
+
+--Et tant d'atroces misères à lui faire oublier! s'écria Rodolphe avec
+un accent déchirant... après ce qu'elle a souffert!... Songe au sort qui
+l'attendait!
+
+--Peut-être cette transition eût-elle été trop brusque pour cette
+infortunée, déjà si cruellement éprouvée?
+
+--Oh! non... non!... va... si tu savais avec quels ménagements... avec
+quelle réserve je lui aurais appris sa naissance!... Comme je l'aurais
+doucement préparée à cette révélation... C'était si simple... si
+facile... Oh! s'il ne s'était agi que de cela, vois-tu, ajouta le prince
+avec un sourire navrant, j'aurais été bien tranquille et pas embarrassé.
+Me mettant à genoux devant cette enfant idolâtrée, je lui aurais dit:
+«Toi qui as été jusqu'ici si torturée... sois enfin heureuse... et pour
+toujours heureuse... Tu es ma fille...» Mais non, dit Rodolphe en se
+reprenant, non... cela aurait été trop brusque, trop imprévu... Oui, je
+me serais donc bien contenu et je lui aurais dit d'un air calme: «Mon
+enfant, il faut que je vous apprenne une chose qui va bien vous
+étonner... Mon Dieu! oui... figurez-vous qu'on a retrouvé les traces de
+vos parents... votre père existe... et votre père... c'est moi.» Ici le
+prince s'interrompit de nouveau.--Non, non! c'est encore trop brusque,
+trop prompt... mais ce n'est pas ma faute, cette révélation me vient
+tout de suite aux lèvres... c'est qu'il faut tant d'empire sur moi... tu
+comprends, mon ami, tu comprends... Être là, devant sa fille, et se
+contraindre! Puis, se laissant emporter à un nouvel accès de désespoir,
+Rodolphe s'écria:--Mais à quoi bon, à quoi bon ces vaines paroles? Je
+n'aurai plus jamais rien à lui dire. Oh! ce qui est affreux, affreux à
+penser, vois-tu? c'est de penser que j'ai eu ma fille près de moi...
+pendant tout un jour... oui, pendant ce jour à jamais maudit et sacré où
+je l'ai conduite à la ferme, ce jour où les trésors de son âme angélique
+se sont révélés à moi dans toute leur pureté! J'assistais au réveil de
+cette nature adorable... et rien dans mon coeur ne me disait: «C'est ta
+fille...» Rien... rien... Ô aveugle, barbare, stupide, que j'étais!...
+Je ne devinais pas... Oh! j'étais indigne d'être père!
+
+--Mais, monseigneur...
+
+--Mais enfin... s'écria le prince, a-t-il dépendu de moi, oui ou non, de
+ne la jamais quitter! Pourquoi ne l'ai-je pas adoptée, moi qui pleurais
+tant ma fille? Pourquoi, au lieu d'envoyer cette malheureuse enfant chez
+Mme Georges, ne l'ai-je pas gardée près de moi...? Aujourd'hui je
+n'aurais qu'à lui tendre les bras... Pourquoi n'ai-je pas fait cela?
+pourquoi? Ah! parce qu'on ne fait jamais le bien qu'à demi, parce qu'on
+n'apprécie les merveilles que lorsqu'elles ont lui et disparu pour
+toujours... parce qu'au lieu d'élever tout de suite à sa véritable
+hauteur cette admirable jeune fille qui, malgré la misère, l'abandon,
+était, par l'esprit et par le coeur, plus grande, plus noble peut-être
+qu'elle ne le fût jamais devenue par les avantages de la naissance et de
+l'éducation... j'ai cru faire beaucoup pour elle en la plaçant dans une
+ferme... auprès de bonnes gens... comme j'aurais fait pour la première
+mendiante intéressante qui se serait trouvée sur ma route... C'est ma
+faute... c'est ma faute... Si j'avais fait cela, elle ne serait pas
+morte... Oh! si... Je suis bien puni... je l'ai mérité... Mauvais
+fils... mauvais père!...
+
+Murph savait que de pareilles douleurs sont inconsolables; il se tut.
+
+Après un assez long silence, Rodolphe reprit d'une voix altérée:
+
+--Je ne resterai pas ici, Paris m'est odieux... demain je pars...
+
+--Vous avez raison, monseigneur...
+
+--Nous ferons un détour, je m'arrêterai à la ferme de Bouqueval...
+J'irai m'enfermer quelques heures dans la chambre où ma fille a passe
+les seuls jours heureux de sa triste vie... Là on recueillera avec
+religion tout ce qui reste d'elle... les livres où elle commençait à
+lire... les cahiers où elle a écrit... les vêtements qu'elle a portés...
+tout... jusqu'aux meubles... jusqu'aux tentures de cette chambre, dont
+je prendrai moi-même un dessin exact... Et à Gerolstein... dans le parc
+réservé où j'ai fait élever un monument à la mémoire de mon père
+outragé... je ferai construire une petite maison où se trouvera cette
+chambre... là j'irai pleurer ma fille... De ces deux funèbres monuments,
+l'un me rappellera mon crime envers mon père, l'autre le châtiment qui
+m'a frappé dans mon enfant... Après un nouveau silence, Rodolphe ajouta:
+Ainsi donc, que tout soit prêt... demain matin...
+
+Murph, voulant essayer de distraire un moment le prince de ses sinistres
+pensées, lui dit:
+
+--Tout sera prêt, monseigneur; seulement vous oubliez que demain devait
+avoir lieu à Bouqueval le mariage du fils de Mme Georges et de
+Rigolette... Non-seulement vous avez assuré l'avenir de Germain et doté
+magnifiquement sa fiancée... mais vous leur avez promis d'assister à
+leur mariage comme témoin... Alors seulement ils devaient savoir le nom
+de leur bienfaiteur.
+
+--Il est vrai, j'ai promis cela... Ils sont à la ferme... et je ne puis
+y aller demain... sans assister à cette fête... et je l'avoue, je
+n'aurai pas ce courage...
+
+--La vue du bonheur de ces jeunes gens calmerait peut-être un peu votre
+chagrin.
+
+--Non, non, la douleur est solitaire et égoïste... Demain tu iras
+m'excuser et me représenter auprès d'eux, tu prieras Mme Georges de
+rassembler tout ce qui a appartenu à ma fille... On fera faire le dessin
+de sa chambre et on me l'enverra en Allemagne.
+
+--Partirez-vous donc aussi, monseigneur, sans voir Mme la marquise
+d'Harville?
+
+Au souvenir de Clémence, Rodolphe tressaillit... ce sincère amour vivait
+toujours en lui, ardent et profond... mais dans ce moment il était pour
+ainsi dire noyé sous le flot d'amertume dont son coeur était inondé...
+
+Par une contradiction bizarre, le prince sentait que la tendre affection
+de Mme d'Harville aurait pu seule l'aider à supporter le malheur qui le
+frappait, et il se reprochait cette pensée comme indigne de la rigidité
+de sa douleur paternelle.
+
+--Je partirai sans voir Mme d'Harville, répondit Rodolphe. Il y a peu de
+jours, je lui écrivais la peine que me causait la mort de
+Fleur-de-Marie. Quand elle saura que Fleur-de-Marie était ma fille, elle
+comprendra qu'il est de ces douleurs ou plutôt de ces punitions fatales
+qu'il faut avoir le courage de subir seul... oui, seul, pour qu'elles
+soient expiatoires... et elle est terrible, l'expiation que la fatalité
+m'impose, terrible! car elle commence... pour moi... à l'heure où le
+déclin de la vie commence aussi.
+
+On frappa légèrement et discrètement à la porte du cabinet de Rodolphe,
+qui fit un mouvement d'impatience chagrine.
+
+Murph se leva et alla ouvrir.
+
+À travers la porte entrebâillée, un aide de camp du prince dit au squire
+quelques mots à voix basse. Celui-ci répondit par un signe de tête, et,
+se tournant vers Rodolphe:
+
+--Monseigneur me permet-il de m'absenter un moment? Quelqu'un veut me
+parler à l'instant même pour le service de Votre Altesse Royale.
+
+--Va... répondit le prince.
+
+À peine Murph fut-il parti que Rodolphe, cachant sa figure dans ses
+mains, poussa un long gémissement.
+
+--Oh! s'écria-t-il, ce que je ressens m'épouvante... Mon âme déborde de
+fiel et de haine; la présence de mon meilleur ami me pèse... le souvenir
+d'un noble et pur amour m'importune et me trouble et puis... cela est
+lâche et indigne, mais hier j'ai appris avec une joie barbare la mort de
+Sarah... de cette mère dénaturée qui a causé la perte de ma fille; je me
+plais à retracer l'horrible agonie du monstre qui a fait tuer mon
+enfant. Ô rage! je suis arrivé trop tard! s'écria-t-il en bondissant sur
+son fauteuil. Pourtant, hier, je ne souffrais pas cela, et hier comme
+aujourd'hui je savais ma fille morte... Oh! oui, mais je ne me disais
+pas ces mots, qui désormais empoisonneront ma vie: «J'ai vu ma fille, je
+lui ai parlé, j'ai admiré tout ce qu'il y avait d'adorable en elle.» Oh!
+que de temps j'ai perdu à cette ferme! Quand je songe que je n'y suis
+allé que trois fois... oui, pas plus. Et je pouvais y aller tous les
+jours... voir ma fille tous les jours... Que dis-je! la garder à jamais
+près de moi. Oh! tel sera mon supplice... de me répéter cela toujours...
+toujours!
+
+Et le malheureux trouvait une volupté cruelle à revenir à cette pensée
+désolante et sans issue; car le propre des grandes douleurs est de
+s'aviver incessamment par de terribles redites.
+
+Tout à coup la porte du cabinet s'ouvrit, et Murph entra très-pâle, si
+pâle que le prince se leva à demi et s'écria:
+
+--Murph, qu'as-tu?
+
+--Rien, monseigneur...
+
+--Tu es bien pâle, pourtant.
+
+--C'est... l'étonnement.
+
+--Quel étonnement?
+
+--Mme d'Harville!
+
+--Mme d'Harville, grand Dieu! un nouveau malheur!...
+
+--Non, non, monseigneur, rassurez-vous, elle est... là... dans le salon
+de service.
+
+--Elle... ici... elle chez moi, c'est impossible!
+
+--Aussi, monseigneur... vous dis-je... la surprise.
+
+--Une telle démarche de sa part... Mais qu'y a-t-il donc, au nom du
+ciel?
+
+--Je ne sais... mais je ne puis me rendre compte de ce que j'éprouve...
+
+--Tu me caches quelque chose?
+
+--Sur l'honneur, monseigneur... sur l'honneur... non... je ne sais pas
+ce que Mme la marquise m'a dit.
+
+--Mais que t'a-t-elle dit?
+
+--«Sir Walter--et sa voix était émue, mais son regard rayonnait de
+joie--ma présence ici doit vous étonner beaucoup. Mais il est certaines
+circonstances si impérieuses qu'elles laissent peu le temps de songer
+aux convenances. Priez Son Altesse de m'accorder à l'instant quelques
+moments d'entretien en votre présence, car je sais que le prince n'a pas
+au monde de meilleur ami que vous. J'aurais pu lui demander de me faire
+la grâce de venir chez moi; mais c'eût été un retard d'une heure
+peut-être, et le prince me saura gré de n'avoir pas retardé d'une minute
+cette entrevue...», a-t-elle ajouté avec une expression qui m'a fait
+tressaillir.
+
+--Mais, dit Rodolphe d'une voix altérée, et devenant plus pâle encore
+que Murph, je ne devine pas la cause de ton trouble... de... ton
+émotion... de... ta pâleur... il y a autre chose... Cette entrevue...
+
+--Sur l'honneur, je ne... sais rien de plus. Ces seuls mots de la
+marquise m'ont bouleversé. Pourquoi? je l'ignore... Mais vous-même, vous
+êtes bien pâle, monseigneur.
+
+--Moi? dit Rodolphe en s'appuyant sur son fauteuil, car il sentait ses
+genoux se dérober sous lui.
+
+--Je vous dis, monseigneur, que vous êtes aussi bouleversé que moi.
+Qu'avez-vous?
+
+--Dussé-je mourir sous le coup... prie Mme d'Harville d'entrer, s'écria
+le prince.
+
+Par une sympathie étrange, la visite si inattendue, si extraordinaire de
+Mme d'Harville, avait éveillé chez Murph et chez Rodolphe une même vague
+et folle espérance; mais cet espoir leur semblait si insensé que ni l'un
+ni l'autre n'avaient voulu se l'avouer. Mme d'Harville, suivie de Murph,
+entra dans le cabinet du prince.
+
+
+
+
+XI
+
+Le père et la fille
+
+
+Ignorant, nous l'avons dit, que Fleur-de-Marie fût la fille du prince,
+Mme d'Harville, toute à la joie de lui ramener sa protégée, avait cru
+pouvoir la lui présenter presque sans ménagements; seulement, elle
+l'avait laissée dans sa voiture, ignorant si Rodolphe voulait se faire
+connaître à cette jeune fille et la recevoir chez lui. Mais s'apercevant
+de la profonde altération des traits de Rodolphe, qui trahissaient un
+morne désespoir; remarquant dans ses yeux les traces récentes de
+quelques larmes, Clémence pensa qu'il avait été frappé par un malheur
+bien plus cruel pour lui que la mort de la Goualeuse; ainsi, oubliant
+l'objet de sa visite, elle s'écria:--Grand Dieu! monseigneur...
+qu'avez-vous?
+
+--Vous l'ignorez, madame?... Ah! tout espoir est perdu... Votre
+empressement... l'entretien que vous m'avez si instamment demandé...
+j'avais cru...
+
+--Oh! je vous en prie, ne parlons pas du sujet qui m'amenait ici...
+monseigneur... Au nom de mon père, dont vous avez sauvé la vie... j'ai
+presque droit de vous demander la cause de la désolation où vous êtes
+plongé... Votre abattement, votre pâleur m'épouvantent... Oh! parlez,
+monseigneur... soyez généreux... parlez, ayez pitié de mes angoisses...
+
+--À quoi bon, madame? ma blessure est incurable.
+
+--Ces mots redoublent mon effroi, monseigneur; expliquez-vous... Sir
+Walter... mon Dieu, qu'y a-t-il?
+
+--Eh bien! dit Rodolphe d'une voix entrecoupée, en faisant un violent
+effort sur lui-même, depuis que je vous ai instruite de la mort de
+Fleur-de-Marie, j'ai appris qu'elle était ma fille.
+
+--Fleur-de-Marie!... votre fille? s'écria Clémence avec un accent
+impossible à rendre.
+
+--Oui. Et tout à l'heure, quand vous m'avez fait dire que vous vouliez
+me voir à l'instant pour m'apprendre une nouvelle qui me comblerait de
+joie, ayez pitié de ma faiblesse, mais un père, fou de douleur d'avoir
+perdu son enfant, est capable des plus folles espérances: un moment
+j'avais cru que... mais non, non, je le vois, je m'étais trompé.
+Pardonnez-moi, je ne suis qu'un misérable insensé.
+
+Rodolphe, épuisé par le contrecoup d'un fugitif espoir et d'une
+déception écrasante, retomba sur son siège en cachant sa figure dans ses
+mains.
+
+Mme d'Harville restait stupéfaite, immobile, muette, respirant à peine,
+tour à tour en proie à une joie enivrante, à la crainte de l'effet
+foudroyant de la révélation qu'elle devait faire au prince, exaltée
+enfin par une religieuse reconnaissance envers la Providence, qui la
+chargeait, elle... elle... d'annoncer à Rodolphe que sa fille vivait, et
+qu'elle la lui ramenait...
+
+Clémence, agitée par ces émotions si violentes, si diverses, ne pouvait
+trouver une parole.
+
+Murph, après avoir un moment partagé la folle espérance du prince,
+semblait aussi accablé que lui.
+
+Tout à coup la marquise, cédant à un mouvement subit, involontaire,
+oubliant la présence de Murph et de Rodolphe, s'agenouilla, joignit les
+mains et s'écria avec l'expression d'une piété fervente et d'une
+gratitude ineffable:
+
+--Merci!... Dieu... soyez béni!... je reconnais votre volonté
+toute-puissante... merci encore, car vous m'avez choisie... pour lui
+apprendre que sa fille est sauvée!...
+
+Quoique dits à voix basse, ces mots, prononcés avec un accent de
+sincérité et de sainte exaltation, arrivèrent aux oreilles de Murph et
+du prince.
+
+Celui-ci redressa vivement la tête au moment où Clémence se relevait.
+
+Il est impossible de dire le regard, le geste, l'expression de la
+physionomie de Rodolphe en contemplant Mme d'Harville, dont les traits
+adorables, empreints d'une joie céleste, rayonnaient en ce moment d'une
+beauté surhumaine.
+
+Appuyée d'une main sur le marbre d'une console, et comprimant sous son
+autre main les battements précipités de son sein, elle répondit par un
+signe de tête affirmatif à un regard de Rodolphe qu'il faut encore
+renoncer à rendre.
+
+--Et où est-elle? dit le prince en tremblant comme la feuille.
+
+--En bas, dans ma voiture.
+
+Sans Murph, qui, prompt comme l'éclair, se jeta au-devant de Rodolphe,
+celui-ci sortait éperdu.
+
+--Monseigneur, vous la tueriez! s'écria le squire en retenant le
+prince.
+
+--D'hier seulement elle est convalescente. Au nom de sa vie, pas
+d'imprudence, monseigneur, ajouta Clémence.
+
+--Vous avez raison, dit Rodolphe en se contenant à peine, vous avez
+raison, je serai calme, je ne la verrai pas encore, j'attendrai que ma
+première émotion soit apaisée. Ah! c'est trop, trop en un jour!
+ajouta-t-il d'une voix altérée. Puis, s'adressant à Mme d'Harville et
+lui tendant la main, il s'écria, dans une effusion de reconnaissance
+indicible: Je suis pardonné... vous êtes l'ange de la rédemption.
+
+--Monseigneur, vous m'avez rendu mon père, Dieu veut que je vous ramène
+votre enfant, répondit Clémence. Mais, à mon tour je vous demande pardon
+de ma faiblesse. Cette révélation si subite, si inattendue, m'a
+bouleversée. J'avoue que je n'aurai pas le courage d'aller chercher
+Fleur-de-Marie, mon émotion l'effrayerait.
+
+--Et comment l'a-t-on sauvée? qui l'a sauvée? s'écria Rodolphe. Voyez
+mon ingratitude, je ne vous avais pas encore fait cette question.
+
+--Au moment où elle se noyait, elle a été retirée de l'eau par une femme
+courageuse.
+
+--Vous la connaissez?
+
+--Demain elle viendra chez moi.
+
+--La dette est immense, dit le prince, mais je saurai l'acquitter.
+
+--Comme j'ai été bien inspirée, mon Dieu, en n'amenant pas
+Fleur-de-Marie avec moi! dit la marquise, cette scène lui eût été
+funeste.
+
+--Il est vrai, madame, dit Murph, c'est un hasard providentiel qu'elle
+ne soit pas ici.
+
+--J'ignorais si monseigneur désirait être connu d'elle, et je n'ai pas
+voulu la lui présenter sans le consulter.
+
+--Maintenant, dit le prince, qui avait passé pour ainsi dire quelques
+minutes à combattre, à vaincre son agitation, et dont les traits
+semblaient presque calmes, maintenant je suis maître de moi, je vous
+l'assure. Murph, va chercher ma fille.
+
+Ces mots, _ma fille_, furent prononcés par le prince avec un accent que
+nous ne saurions non plus exprimer.
+
+--Monseigneur, êtes-vous bien sûr de vous? dit Clémence. Pas
+d'imprudence.
+
+--Oh! soyez tranquille, je sais le danger qu'il y aurait pour elle. Je
+ne l'y exposerai pas. Mon bon Murph, je t'en supplie, va, va!
+
+--Rassurez-vous, madame, reprit le squire, qui avait attentivement
+observé le prince, elle peut venir, monseigneur se contiendra.
+
+--Alors, va, va donc vite, mon vieil ami.
+
+--Oui, monseigneur, je vous demande seulement une minute, on n'est pas
+de fer, dit le brave gentilhomme en essuyant la trace de ses larmes; il
+ne faut pas qu'elle voie que j'ai pleuré.
+
+--Excellent homme! reprit Rodolphe en serrant la main de Murph dans les
+siennes.
+
+--Allons, allons, monseigneur, m'y voilà... je ne voulais pas traverser
+le salon de service éploré comme une Madeleine.
+
+Et le squire fit un pas pour sortir; puis, se ravisant:
+
+--Mais, monseigneur, que lui dirai-je?
+
+--Oui, que dira-t-il? demanda le prince à Clémence.
+
+--Que M. Rodolphe désire la voir, rien de plus, ce me semble?
+
+--Sans doute: que M. Rodolphe désire la voir... rien de plus... Allons,
+va, va.
+
+--C'est certainement ce qu'il y a de mieux à lui dire, reprit le squire,
+qui se sentait au moins aussi impressionné que Mme d'Harville. Je lui
+dirai simplement que M. Rodolphe désire la voir. Cela ne lui fera rien
+préjuger, rien prévoir; c'est ce qu'il y a de plus raisonnable, en
+effet.
+
+Et Murph ne bougeait pas.
+
+--Sir Walter, lui dit Clémence en souriant, vous avez peur.
+
+--C'est vrai, madame la marquise; malgré mes six pieds et mon épaisse
+enveloppe, je suis encore sous le coup d'une émotion profonde.
+
+--Mon ami, prends garde, lui dit Rodolphe; attends plutôt un moment
+encore, si tu n'es pas sûr de toi.
+
+--Allons, allons, cette fois, monseigneur, j'ai pris le dessus, dit le
+squire, après avoir passé sur ses yeux ses deux poings d'Hercule; il est
+évident qu'à mon âge cette faiblesse est parfaitement ridicule. Ne
+craignez rien, monseigneur.
+
+Et Murph sortit d'un pas ferme, le visage impassible.
+
+Un moment de silence suivit son départ.
+
+Alors Clémence songea en rougissant qu'elle était chez Rodolphe, seule
+avec lui. Le prince s'approcha d'elle et lui dit presque timidement:
+
+--Si je choisis ce jour, ce moment, pour vous faire un aveu sincère,
+c'est que la solennité de ce jour, de ce moment, ajoutera encore à la
+gravité de cet aveu. Depuis que je vous ai vue, je vous aime. Tant que
+j'ai dû cacher cet amour, je l'ai caché: maintenant vous êtes libre,
+vous m'avez rendu ma fille, voulez-vous être sa mère?
+
+--Moi, monseigneur! s'écria Mme d'Harville. Que dites-vous?
+
+--Je vous en supplie, ne me refusez pas; faites que ce jour décide du
+bonheur de toute ma vie, reprit tendrement Rodolphe.
+
+Clémence aussi aimait le prince depuis longtemps avec passion; elle
+croyait rêver: l'aveu de Rodolphe, cet aveu à la fois si simple, si
+grave et si touchant, fait dans une telle circonstance, la transportait
+d'un bonheur inespéré; elle répondit en hésitant:
+
+--Monseigneur, c'est à moi de vous rappeler la distance de nos
+conditions, l'intérêt de votre souveraineté.
+
+--Laissez-moi songer avant tout à l'intérêt de mon coeur, à celui de ma
+fille chérie; rendez-nous bien heureux, oh! bien heureux, elle et moi;
+faites que moi, qui tout à l'heure étais sans famille, je puisse
+maintenant dire ma femme, ma fille; faites enfin que cette pauvre enfant
+qui, elle aussi tout à l'heure était sans famille, puisse dire... mon
+père, ma mère, ma soeur, car vous avez une fille qui deviendra la
+mienne.
+
+--Ah! monseigneur, à de si nobles paroles on ne peut répondre que par
+des larmes de reconnaissance, s'écria Clémence. Puis, se contraignant,
+elle ajouta: Monseigneur, on vient, c'est votre fille.
+
+--Eh bien! notre fille, murmura Clémence au moment où Murph, ouvrant la
+porte, introduisit Fleur-de-Marie dans le salon du prince.
+
+La jeune fille, descendue de la voiture de la marquise devant le
+péristyle de cet immense hôtel, avait traversé une première antichambre
+remplie de valets de pied en grande livrée, une salle d'attente où se
+tenaient des valets de chambre, puis le salon des huissiers, et enfin le
+salon de service, occupé par un chambellan et les aides de camp du
+prince en grand uniforme. Qu'on juge de l'étonnement de la pauvre
+Goualeuse, qui ne connaissait pas d'autres splendeurs que celles de la
+ferme de Bouqueval, en traversant ces appartements princiers,
+étincelants d'or, de glaces et de peintures.
+
+Dès qu'elle parut, Mme d'Harville courut à elle, la prit par la main,
+et, l'entourant d'un de ses bras comme pour la soutenir, la conduisit à
+Rodolphe, qui, debout près de la cheminée, n'avait pu faire un pas.
+
+Murph, après avoir confié Fleur-de-Marie à Mme d'Harville, s'était hâté
+de disparaître à demi derrière un des immenses rideaux de la fenêtre, ne
+se trouvant pas suffisamment sûr de lui.
+
+À la vue de son bienfaiteur, de son sauveur, de son Dieu... qui la
+contemplait dans une muette extase, Fleur-de-Marie, déjà si troublée, se
+mit à trembler.
+
+--Rassurez-vous... mon enfant, lui dit Mme d'Harville, voilà votre
+ami... Rodolphe, qui vous attendait impatiemment... il a été bien
+inquiet de vous.
+
+--Oh!... oui... bien... bien inquiet... balbutia Rodolphe toujours
+immobile et dont le coeur se fondait en larmes à l'aspect du pâle et
+doux visage de sa fille.
+
+Aussi, malgré sa résolution, le prince fut-il un moment obligé de
+détourner la tête pour cacher son attendrissement.
+
+--Tenez, mon enfant, vous êtes encore bien faible, asseyez-vous là, dit
+Clémence pour détourner l'attention de Fleur-de-Marie; et elle la
+conduisit vers un grand fauteuil de bois doré, dans lequel la Goualeuse
+s'assit avec précaution.
+
+Son trouble augmentait de plus en plus: elle était oppressée, la voix
+lui manquait; elle se désolait de n'avoir encore pu dire un mot de
+gratitude à Rodolphe.
+
+Enfin, sur un signe de Mme d'Harville, qui, accoudée au dossier du
+fauteuil, était penchée vers Fleur-de-Marie et tenait une de ses mains
+dans les siennes, le prince s'approcha doucement de l'autre côté du
+siège. Plus maître de lui, il dit alors à Fleur-de-Marie, qui tourna
+vers lui son visage enchanteur:
+
+--Enfin, mon enfant, vous voilà pour jamais réunie à vos amis!... Vous
+ne les quitterez plus... Il faut surtout maintenant oublier ce que vous
+avez souffert.
+
+--Oui, mon enfant, le meilleur moyen de nous prouver que vous nous
+aimez, ajouta Clémence, c'est d'oublier ce triste passé.
+
+--Croyez, monsieur Rodolphe... croyez, madame, que si j'y songeais
+quelquefois malgré moi, ce serait pour me dire que sans vous... je
+serais encore bien malheureuse.
+
+--Oui, mais nous ferons en sorte que vous n'ayez plus de ces sombres
+pensées. Notre tendresse ne vous en laissera pas le temps, ma chère
+Marie, reprit Rodolphe, car vous savez que je vous ai donné ce nom... à
+la ferme.
+
+--Oui, monsieur Rodolphe. Et Mme Georges qui m'avait permis de
+l'appeler... ma mère... se porte-t-elle bien?
+
+--Très-bien, mon enfant... Mais j'ai d'importantes nouvelles à vous
+apprendre.
+
+--À moi, monsieur Rodolphe?
+
+--Depuis que je vous ai vue... on a fait de grandes découvertes sur...
+sur... votre naissance.
+
+--Sur ma naissance?
+
+--On a su quels étaient vos parents. On connaît votre père. Rodolphe
+avait tant de larmes dans la voix en prononçant ces mots que
+Fleur-de-Marie, très-émue, se retourna vivement vers lui; heureusement
+qu'il put détourner la tête.
+
+Un autre incident semi-burlesque vint encore distraire la Goualeuse et
+l'empêcher de trop remarquer l'émotion de son père: le digne squire, qui
+ne sortait pas de derrière son rideau et semblait attentivement regarder
+le jardin de l'hôtel, ne put s'empêcher de se moucher avec un bruit
+formidable, car il pleurait comme un enfant.
+
+--Oui, ma chère Marie, se hâta de dire Clémence, on connaît votre
+père... il existe.
+
+--Mon père! s'écria la Goualeuse avec une expression qui mit le courage
+de Rodolphe à une nouvelle épreuve.
+
+--Et un jour... reprit Clémence, bientôt peut-être... vous le verrez. Ce
+qui vous étonnera sans doute, c'est qu'il est d'une très-haute
+condition... d'une grande naissance.
+
+--Et ma mère, madame, la verrai-je?
+
+--Votre père répondra à cette question, mon enfant... mais ne serez-vous
+pas bien heureuse de le voir?
+
+--Oh! oui, madame, répondit Fleur-de-Marie en baissant les yeux.
+
+--Combien vous l'aimerez, quand vous le connaîtrez! dit la marquise.
+
+--De ce jour-là... une nouvelle vie commencera pour vous, n'est-ce pas,
+Marie? ajouta le prince.
+
+--Oh! non, monsieur Rodolphe, répondit naïvement la Goualeuse. Ma
+nouvelle vie a commencé du jour où vous avez eu pitié de moi... où vous
+m'avez envoyée à la ferme.
+
+--Mais votre père... vous chérit, dit le prince.
+
+--Je ne le connais pas... et je vous dois tout... monsieur Rodolphe.
+
+--Ainsi... vous... m'aimez... autant... plus peut-être que vous
+n'aimeriez votre père?
+
+--Je vous bénis et je vous respecte comme Dieu, monsieur Rodolphe, parce
+que vous avez fait pour moi ce que Dieu seul aurait pu faire, répondit
+la Goualeuse avec exaltation, oubliant sa timidité habituelle. Quand
+madame a eu la bonté de me parler à la prison, je le lui ai dit, ainsi
+que je le disais à tout le monde... oui, monsieur Rodolphe, aux
+personnes qui étaient bien malheureuses, je disais: «Espérez, M.
+Rodolphe soulage les malheureux.» À celles qui hésitaient entre le bien
+et le mal, je disais: «Courage, soyez bonnes, M. Rodolphe récompense
+ceux qui sont bons.» À celles qui étaient méchantes, je disais: «Prenez
+garde, M. Rodolphe punit les méchants.» Enfin, quand j'ai cru mourir, je
+me suis dit: «Dieu aura pitié de moi, car M. Rodolphe m'a jugée digne de
+son intérêt.»
+
+Fleur-de-Marie, entraînée par sa reconnaissance envers son bienfaiteur,
+avait surmonté sa crainte, un léger incarnat colorait ses joues, et ses
+beaux yeux bleus, qu'elle levait au ciel comme si elle eût prié,
+brillaient du plus doux éclat.
+
+Un silence de quelques secondes succéda aux paroles enthousiastes de
+Fleur-de-Marie; l'émotion des acteurs de cette scène était profonde.
+
+--Je vois, mon enfant, reprit Rodolphe, pouvant à peine contenir sa
+joie, que dans votre coeur j'ai à peu près pris la place de votre père.
+
+--Ce n'est pas ma faute, monsieur Rodolphe. C'est peut-être mal à moi...
+mais je vous l'ai dit, je vous connais et je ne connais pas mon père; et
+elle ajouta en baissant la tête avec confusion: Et puis, enfin, vous
+savez le passé... monsieur Rodolphe... et malgré cela vous m'avez
+comblée de bontés; mais mon père ne le sait pas, lui... ce passé.
+Peut-être regrettera-t-il de m'avoir retrouvée, ajouta la malheureuse
+enfant en frissonnant, et puisqu'il est, comme le dit madame... d'une
+grande naissance... sans doute il aura honte... il rougira de moi.
+
+--Rougir de vous! s'écria Rodolphe en se redressant, le front altier, le
+regard orgueilleux. Rassurez-vous, pauvre enfant, votre père vous fera
+une position si brillante, si haute, que les plus grands parmi les
+grands de ce monde ne vous regarderont désormais qu'avec un profond
+respect. Rougir de vous! non... non. Après les reines, auxquelles vous
+êtes alliée par le sang... vous marcherez de pair avec les plus nobles
+princesses de l'Europe.
+
+--Monseigneur! s'écrièrent à la fois Murph et Clémence, effrayés de
+l'exaltation de Rodolphe et de la pâleur croissante de Fleur-de-Marie,
+qui regardait son père avec stupeur.
+
+--Rougir de toi! continua-t-il, oh! si j'ai jamais été heureux et fier
+de mon rang souverain... c'est parce que, grâce à ce rang, je puis
+t'élever autant que tu as été abaissée... entends-tu, mon enfant
+chérie... ma fille adorée?... car c'est moi... c'est moi qui suis ton
+père!
+
+Et le prince, ne pouvant vaincre plus longtemps son émotion, se jeta aux
+pieds de Fleur-de-Marie, qu'il couvrit de larmes et de caresses.
+
+--Soyez béni, mon Dieu! s'écria Fleur-de-Marie en joignant les mains. Il
+m'était permis d'aimer mon bienfaiteur autant que je l'aimais... C'est
+mon père... je pourrai le chérir sans remords... Soyez... béni... non.
+
+Elle ne put achever... la secousse était trop violente; Fleur-de-Marie
+s'évanouit entre les bras du prince.
+
+Murph courut à la porte du salon de service, l'ouvrit et dit:
+
+--Le docteur David... à l'instant... pour Son Altesse Royale...
+quelqu'un se trouve mal.
+
+--Malédiction sur moi!... je l'ai tuée... s'écria Rodolphe, en
+sanglotant, agenouillé devant sa fille. Marie... mon enfant...
+écoute-moi... c'est ton père... Pardon... oh! pardon... de n'avoir pu
+retenir plus longtemps ce secret... Je l'ai tuée... mon Dieu! je l'ai
+tuée!
+
+--Calmez-vous, monseigneur, dit Clémence; il n'y a sans doute aucun
+danger... Voyez... ses joues sont colorées... c'est le saisissement...
+seulement le saisissement.
+
+--Mais à peine convalescente... elle en mourra... Malheur! oh! malheur
+sur moi!
+
+À ce moment, David, le médecin nègre, entra précipitamment, tenant à la
+main une petite caisse remplie de flacons, et un papier qu'il remit à
+Murph.
+
+--David... ma fille se meurt... Je t'ai sauvé la vie... tu dois sauver
+mon enfant! s'écria Rodolphe.
+
+Quoique stupéfait de ces paroles du prince, qui parlait de sa fille, le
+docteur courut à Fleur-de-Marie, que Mme d'Harville tenait dans ses
+bras, prit le pouls de la jeune fille, lui posa la main sur le front, et
+se retournant vers Rodolphe qui, pâle, épouvanté, attendait son arrêt:
+
+--Il n'y a aucun danger... que Votre Altesse se rassure.
+
+--Tu dis vrai... aucun danger... aucun?...
+
+--Aucun, monseigneur. Quelques gouttes d'éther, et cette crise aura
+cessé.
+
+--Oh! merci... David... mon bon David! s'écria le prince avec effusion.
+Puis, s'adressant à Clémence, Rodolphe ajouta:--Elle vit... notre fille
+vivra...
+
+Murph venait de jeter les yeux sur le billet que lui avait remis David
+en entrant; il tressaillit et regarda le prince avec effroi.
+
+--Oui, mon vieil ami!... reprit Rodolphe, dans peu de temps ma fille
+pourra dire à Mme la marquise d'Harville: «Ma mère...»
+
+--Monseigneur, dit Murph en tremblant, la nouvelle d'hier était
+fausse...
+
+--Que dis-tu?
+
+--Une crise violente, suivie d'une syncope, avait fait croire... à la
+mort de la comtesse Sarah...
+
+--La comtesse!
+
+--Ce matin... on espère la sauver.
+
+--Ô mon Dieu!... mon Dieu! s'écria le prince atterré, pendant que
+Clémence le regardait avec stupeur, ne comprenant pas encore.
+
+--Monseigneur, dit David, toujours occupé de Fleur-de-Marie, il n'y a
+pas la moindre inquiétude à avoir... Mais le grand air serait urgent; on
+pourrait rouler le fauteuil sur la terrasse en ouvrant la porte du
+jardin... l'évanouissement cesserait complètement.
+
+Aussitôt Murph courut ouvrir la porte vitrée qui donnait sur un immense
+perron formant terrasse; puis, aidé de David, il y roula doucement le
+fauteuil où se trouvait la Goualeuse, toujours sans connaissance.
+
+Rodolphe et Clémence restèrent seuls.
+
+
+
+
+XII
+
+Dévouement
+
+
+--Ah! madame! s'écria Rodolphe dès que Murph et David se furent
+éloignés, vous ne savez pas ce que c'est que la comtesse Sarah? c'est la
+mère de Fleur-de-Marie!
+
+--Grand Dieu!
+
+--Et je la croyais morte!
+
+Il y eut un moment de profond silence.
+
+Mme d'Harville pâlit beaucoup, son coeur se brisa.
+
+--Ce que vous ignorez encore, reprit Rodolphe avec amertume, c'est que
+cette femme, aussi égoïste qu'ambitieuse, n'aimant en moi que le prince,
+m'avait, dans ma première jeunesse, amené à une union plus tard rompue.
+Voulant alors se remarier, la comtesse a causé tous les malheurs de son
+enfant en l'abandonnant à des mains mercenaires.
+
+--Ah! maintenant, monseigneur, je comprends l'aversion que vous aviez
+pour elle.
+
+--Vous comprenez aussi pourquoi, deux fois, elle a voulu vous perdre par
+d'infâmes délations! Toujours en proie à une implacable ambition, elle
+croyait me forcer de revenir à elle en m'isolant de toute affection.
+
+--Oh! quel calcul affreux!
+
+--Et elle n'est pas morte!
+
+--Monseigneur, ce regret n'est pas digne de vous!
+
+--C'est que vous ignorez tous les maux qu'elle a causés! En ce moment
+encore... alors que, retrouvant ma fille... j'allais lui donner une mère
+digne d'elle... Oh! non... non... cette femme est un démon vengeur
+attaché à mes pas...
+
+--Allons, monseigneur, du courage, dit Clémence en essuyant ses larmes
+qui coulaient malgré elle, vous avez un grand, un saint devoir à
+remplir. Vous l'avez dit vous-même dans un juste et généreux élan
+d'amour paternel, désormais, le sort de votre fille doit être aussi
+heureux qu'il a été misérable. Elle doit être aussi élevée qu'elle a été
+abaissée. Pour cela... il faut légitimer sa naissance... pour cela, il
+faut épouser la comtesse Mac-Gregor.
+
+--Jamais, jamais. Ce serait récompenser le parjure, l'égoïsme et la
+féroce ambition de cette mère dénaturée. Je reconnaîtrai ma fille, vous
+l'adopterez, et, ainsi que je l'espérais, elle trouvera en vous une
+affection maternelle.
+
+--Non, monseigneur, vous ne ferez pas cela; non, vous ne laisserez pas
+dans l'ombre la naissance de votre enfant. La comtesse Sarah est de
+noble et ancienne maison; pour vous, sans doute, cette alliance est
+disproportionnée, mais elle est honorable. Par ce mariage, votre fille
+ne sera pas légitimée, mais légitime, et ainsi, quel que soit l'avenir
+qui l'attende, elle pourra se glorifier de son père et avouer hautement
+sa mère.
+
+--Mais renoncer à vous, mon Dieu! c'est impossible. Ah! vous ne songez
+pas ce qu'aurait été pour moi cette vie partagée entre vous et ma fille,
+mes deux seuls amours de ce monde.
+
+--Il vous reste votre enfant, monseigneur. Dieu vous l'a miraculeusement
+rendue. Trouver votre bonheur incomplet serait de l'ingratitude!
+
+--Ah! vous ne m'aimez pas comme je vous aime.
+
+--Croyez cela, monseigneur, croyez-le, le sacrifice que vous faites à
+vos devoirs vous semblera moins pénible.
+
+--Mais si vous m'aimez, mais si vos regrets sont aussi amers que les
+miens, vous serez affreusement malheureuse. Que vous restera-t-il?
+
+--La charité, monseigneur! cet admirable sentiment que vous avez éveillé
+dans mon coeur... ce sentiment qui jusqu'ici m'a fait oublier bien des
+chagrins, et à qui j'ai dû de bien douces consolations.
+
+--De grâce, écoutez-moi. Soit, j'épouserai cette femme; mais une fois le
+sacrifice accompli, est-ce qu'il me sera possible de vivre auprès
+d'elle? d'elle, qui ne m'inspire qu'aversion et mépris? Non, non, nous
+resterons à jamais séparés l'un de l'autre, jamais elle ne verra ma
+fille. Ainsi Fleur-de-Marie... perdra en vous la plus tendre des mères.
+
+--Il lui restera le plus tendre des pères. Par le mariage, elle sera la
+fille légitime d'un prince souverain de l'Europe, et, ainsi que vous
+l'avez dit, monseigneur, sa position sera aussi éclatante qu'elle était
+obscure.
+
+--Vous êtes impitoyable... je suis bien malheureux!
+
+--Osez-vous parler ainsi... vous si grand, si juste... vous qui
+comprenez si noblement le devoir, le dévouement et l'abnégation? Tout à
+l'heure, avant cette révélation providentielle, quand vous pleuriez
+votre enfant avec des sanglots si déchirants, si l'on vous eût dit:
+«Faites un voeu, un seul, et il sera réalisé», vous vous seriez écrié:
+«Ma fille... oh! ma fille... qu'elle vive!» Ce prodige s'accomplit...
+votre fille vous est rendue... et vous vous dites malheureux. Ah!
+monseigneur, que Fleur-de-Marie ne vous entende pas!
+
+--Vous avez raison, dit Rodolphe après un long silence, tant de
+bonheur... c'eût été le ciel... sur la terre... et je ne mérite pas
+cela... Je ferai ce que je dois. Je ne regrette pas mon hésitation, je
+lui ai dû une nouvelle preuve de la beauté de votre âme.
+
+--Cette âme, c'est vous qui l'avez agrandie, élevée. Si ce que je fais
+est bien, c'est vous que j'en glorifie, ainsi que je vous ai toujours
+glorifié des bonnes pensées que j'ai eues. Courage, monseigneur, dès que
+Fleur-de-Marie pourra soutenir ce voyage, emmenez-la. Une fois en
+Allemagne, dans ce pays si calme et si grave, sa transformation sera
+complète, et le passé ne sera plus pour elle qu'un songe triste et
+lointain.
+
+--Mais vous? mais vous?
+
+--Moi... je ne puis bien vous dire cela maintenant, parce que je ne
+pourrai le dire toujours avec joie et orgueil, mon amour pour vous sera
+mon ange gardien, mon sauveur, ma vertu, mon avenir; tout ce que je
+ferai de bien viendra de lui et retournera à lui. Chaque jour je vous
+écrirai, pardonnez-moi cette exigence, c'est la seule que je me
+permette. Vous, monseigneur, vous me répondrez quelquefois... pour me
+donner des nouvelles de celle qu'un moment au moins j'ai appelée ma
+fille, dit Clémence sans pouvoir retenir ses pleurs, et qui le sera
+toujours dans ma pensée; enfin, lorsque les années nous aurons donné le
+droit d'avouer hautement l'inaltérable affection qui nous lie... eh
+bien! je vous le jure sur votre fille, si vous le désirez, j'irai vivre
+en Allemagne, dans la même ville que vous, pour ne plus nous quitter, et
+terminer ainsi une vie qui aurait pu être plus digne.
+
+--Monseigneur! s'écria Murph en entrant précipitamment, celle que Dieu
+vous a rendue a repris ses sens, elle renaît. Son premier mot a été:
+«Mon père!...» Elle demande à vous voir.
+
+Peu d'instants après, Mme d'Harville avait quitté l'hôtel du prince, et
+celui-ci se rendait en hâte chez la comtesse Mac-Gregor, accompagné de
+Murph, du baron de Graün et d'un aide de camp.
+
+
+
+
+XIII
+
+Le mariage
+
+
+Depuis que Rodolphe lui avait appris le meurtre de Fleur-de-Marie, la
+comtesse Sarah Mac-Gregor écrasée par cette révélation qui ruinait
+toutes ses espérances, torturée par un remords tardif, avait été en
+proie à de violentes crises nerveuses, à un effrayant délire; sa
+blessure, à demi cicatrisée, s'était rouverte, et une longue syncope
+avait momentanément fait croire à sa mort. Pourtant, grâce à la force de
+sa constitution, elle ne succomba pas à cette rude atteinte; une
+nouvelle lueur de vie vint la ranimer encore.
+
+Assise dans un fauteuil, afin de se soustraire aux oppressions qui la
+suffoquaient, Sarah était depuis quelques moments plongée dans des
+réflexions accablantes, regrettant presque la mort à laquelle elle
+venait d'échapper.
+
+Tout à coup Thomas Seyton entra dans la chambre de la comtesse; il
+contenait difficilement une émotion profonde; d'un signe il éloigna les
+deux femmes de Sarah; celle-ci parut à peine s'apercevoir de la présence
+de son frère.
+
+--Comment vous trouvez-vous? lui dit-il.
+
+--Dans le même état... j'éprouve une grande faiblesse... et de temps à
+autre des suffocations douloureuses... Pourquoi Dieu ne m'a-t-il pas
+retirée de ce monde... dans ma dernière crise?
+
+--Sarah, reprit Thomas Seyton après un moment de silence, vous êtes
+entre la vie et la mort... une émotion violente pourrait vous tuer...
+comme elle pourrait vous sauver.
+
+--Je n'ai plus d'émotions à éprouver, mon frère.
+
+--Peut-être...
+
+--La mort de Rodolphe me trouverait indifférente... le spectre de ma
+fille noyée... noyée par ma faute... est là... toujours là... devant
+moi... Ce n'est pas une émotion... c'est un remords incessant. Je suis
+réellement mère... depuis que je n'ai plus d'enfant.
+
+--J'aimerais mieux retrouver en vous cette froide ambition qui vous
+faisait regarder votre fille comme un moyen de réaliser le rêve de votre
+vie.
+
+--Les effrayants reproches du prince ont tué cette ambition, le
+sentiment maternel s'est éveillé en moi... au tableau des atroces
+misères de ma fille.
+
+--Et..., dit Seyton en hésitant et en pesant pour ainsi dire chaque
+parole, si par hasard, supposons une chose impossible, un miracle, vous
+appreniez que votre fille vit encore, comment supporteriez-vous une
+telle découverte?
+
+--Je mourrais de honte et de désespoir à sa vue.
+
+--Ne croyez pas cela, vous seriez trop enivrée du triomphe de votre
+ambition! Car enfin, si votre fille avait vécu, le prince vous épousait,
+il vous l'avait dit.
+
+--En admettant cette supposition insensée, il me semble que je n'aurais
+pas le droit de vivre. Après avoir reçu la main du prince, mon devoir
+serait de le délivrer... d'une épouse indigne... ma fille, d'une mère
+dénaturée...
+
+L'embarras de Thomas Seyton augmentait à chaque instant. Chargé par
+Rodolphe, qui était dans une pièce voisine, d'apprendre à Sarah que
+Fleur-de-Marie vivait, il ne savait que résoudre. La vie de la comtesse
+était si chancelante qu'elle pouvait s'éteindre d'un moment à l'autre;
+il n'y avait donc aucun retard à apporter au mariage _in extremis_ qui
+devait légitimer la naissance de Fleur-de-Marie. Pour cette triste
+cérémonie, le prince s'était fait accompagner d'un ministre, de Murph et
+du baron de Graün comme témoins; le duc de Lucenay et lord Douglas,
+prévenus à la hâte par Seyton, devaient servir de témoins à la comtesse,
+et venaient d'arriver à l'instant même.
+
+Les moments pressaient; mais les remords empreints de la tendresse
+maternelle, qui remplaçaient alors chez Sarah une impitoyable ambition,
+rendaient la tâche de Seyton plus difficile encore. Tout son espoir
+était que sa soeur le trompait ou se trompait elle-même, et que
+l'orgueil de cette femme se réveillerait dès qu'elle toucherait à cette
+couronne si longtemps rêvée.
+
+--Ma soeur..., dit Thomas Seyton d'une voix grave et solennelle, je suis
+dans une terrible perplexité... Un mot de moi va peut-être vous rendre à
+la vie... va peut-être vous tuer...
+
+--Je vous l'ai dit... je n'ai plus d'émotions à redouter...
+
+--Une seule... pourtant...
+
+--Laquelle?
+
+--S'il s'agissait... de votre fille?...
+
+--Ma fille est morte...
+
+--Si elle ne l'était pas?
+
+--Nous avons épuisé cette supposition tout à l'heure... Assez, mon
+frère... mes remords me suffisent.
+
+--Mais si ce n'était pas une supposition?... Mais si par un hasard
+incroyable... inespéré... votre fille avait été arrachée à la mort...
+mais si... elle vivait?
+
+--Vous me faites mal... ne me parlez pas ainsi.
+
+--Eh bien! donc, que Dieu me pardonne et vous juge!... elle vit
+encore...
+
+--Ma fille?
+
+--Elle vit, vous dis-je... Le prince est là... avec un ministre... J'ai
+fait prévenir deux de vos amis pour vous servir de témoins... Le voeu de
+votre vie est enfin réalisé... La prédiction s'accomplit... Vous êtes
+souveraine.
+
+Thomas Seyton avait prononcé ces mots en attachant sur sa soeur un
+regard rempli d'angoisse, épiant sur son visage chaque signe d'émotion.
+
+À son grand étonnement, les traits de Sarah restèrent presque
+impassibles: elle porta seulement ses deux mains à son coeur en se
+renversant dans son fauteuil, étouffa un léger cri qui parut lui être
+arraché par une douleur subite et profonde... puis sa figure redevint
+calme.
+
+--Qu'avez-vous, ma soeur?
+
+--Rien... la surprise... une joie inespérée... Enfin mes voeux sont
+comblés!...
+
+«Je ne m'étais pas trompé! pensa Thomas Seyton, l'ambition domine...
+elle est sauvée...» Puis s'adressant à Sarah:--Eh bien! ma soeur, que
+vous disais-je?
+
+--Vous aviez raison..., reprit-elle avec un sourire amer et devinant la
+pensée de son frère, l'ambition a encore étouffé en moi la maternité...
+
+--Vous vivrez! et vous aimerez votre fille...
+
+--Je n'en doute pas... je vivrai... voyez comme je suis calme...
+
+--Et ce calme est réel?
+
+--Abattue, brisée comme je le suis... aurais-je la force de feindre?
+
+--Vous comprenez maintenant mon hésitation de tout à l'heure?
+
+--Non, je m'en étonne; car vous connaissiez mon ambition... Où est le
+prince?
+
+--Il est ici.
+
+--Je voudrais le voir... avant la cérémonie... Puis elle ajouta avec une
+indifférence affectée: Ma fille est là... sans doute?
+
+--Non... vous la verrez plus tard.
+
+--En effet... j'ai le temps... Faites, je vous prie, venir le prince...
+
+--Ma soeur... je ne sais... mais votre air est étrange... sinistre.
+
+--Voulez-vous que je rie? Croyez-vous que l'ambition assouvie ait une
+expression douce et tendre?... Faites venir le prince!
+
+Malgré lui Seyton était inquiet du calme de Sarah. Un moment il crut
+voir dans ses yeux des larmes contenues; après une nouvelle hésitation,
+il ouvrit une porte, qu'il laissa ouverte, et sortit.
+
+--Maintenant, dit Sarah, pourvu que je voie... que j'embrasse ma fille,
+je serai satisfaite... Ce sera bien difficile à obtenir... Rodolphe,
+pour me punir, me refusera... Mais j'y parviendrai... oh! j'y
+parviendrai... Le voici.
+
+Rodolphe entra et ferma la porte.
+
+--Votre frère vous a tout dit? demanda froidement le prince à Sarah.
+
+--Tout...
+
+--Votre... ambition... est satisfaite?
+
+--Elle est... satisfaite...
+
+--Le ministre... et les témoins... sont là...
+
+--Je le sais...
+
+--Ils peuvent entrer... je pense?...
+
+--Un mot... monseigneur...
+
+--Parlez... madame...
+
+--Je voudrais... voir ma fille...
+
+--C'est impossible...
+
+--Je vous dis, monseigneur, que je veux voir ma fille!
+
+--Elle est à peine convalescente... elle a éprouvé déjà ce matin une
+violente secousse... cette entrevue lui serait funeste...
+
+--Mais au moins... elle embrassera sa mère...
+
+--À quoi bon? Vous voici princesse souveraine...
+
+--Je ne le suis pas encore... et je ne le serai qu'après avoir embrassé
+ma fille...
+
+Rodolphe regarda la comtesse avec un profond étonnement.
+
+--Comment! s'écria-t-il, vous soumettez la satisfaction de votre
+orgueil...
+
+--À la satisfaction... de ma tendresse maternelle... Cela vous
+surprend... monseigneur?...
+
+--Hélas!... oui.
+
+--Verrai-je ma fille?
+
+--Mais...
+
+--Prenez garde, monseigneur, les moments sont peut-être comptés... Ainsi
+que l'a dit mon frère... cette crise peut me sauver comme elle peut me
+tuer... Dans ce moment... je rassemble toutes mes forces... toute mon
+énergie... et il m'en faut beaucoup... pour lutter contre le
+saisissement d'une telle découverte... Je veux voir ma fille... ou
+sinon... je refuse votre main... et si je meurs... sa naissance ne sera
+pas légitimée...
+
+--Fleur-de-Marie... n'est pas ici... il faudrait l'envoyer chercher...
+chez moi.
+
+--Envoyez-la chercher à l'instant... et je consens à tout. Comme les
+moments sont peut-être comptés, je vous l'ai dit... le mariage se
+fera... pendant le temps que Fleur-de-Marie mettra à se rendre ici.
+
+--Quoique ce sentiment m'étonne de votre part... il est trop louable
+pour que je n'y aie pas égard... Vous verrez Fleur-de-Marie... Je vais
+lui écrire...
+
+--Là... sur ce bureau... où j'ai été frappée...
+
+Pendant que Rodolphe écrivait quelques mots à la hâte, la comtesse
+essuya la sueur glacée qui coulait de son front, ses traits jusqu'alors
+calmes trahirent une souffrance violente et cachée; on eût dit que
+Sarah, en cessant de se contraindre, se reposait d'une dissimulation
+douloureuse.
+
+Sa lettre écrite, Rodolphe se leva et dit à la comtesse:
+
+--Je vais envoyer cette lettre à ma fille par un de mes aides de camp.
+Elle sera ici dans une demi-heure... puis-je rentrer avec le ministre et
+les témoins?...
+
+--Vous le pouvez... ou plutôt... je vous en prie, sonnez... ne me
+laissez pas seule... Chargez sir Walter de cette commission... Il
+ramènera les témoins et le ministre.
+
+Rodolphe sonna, une des femmes de Sarah parut...
+
+--Priez mon frère d'envoyer ici sir Walter Murph, dit la comtesse.
+
+La femme de chambre sortit.
+
+--Cette union est triste, Rodolphe... dit amèrement la comtesse. Triste
+pour moi... Pour vous, elle sera heureuse!
+
+Le prince fit un mouvement.
+
+--Elle sera heureuse pour vous, Rodolphe, car je n'y survivrai pas!
+
+À ce moment, Murph entra.
+
+--Mon ami, lui dit Rodolphe, envoie à l'instant cette lettre à ma fille
+par le colonel; il la ramènera dans ma voiture... Prie le ministre et
+les témoins d'entrer dans la salle voisine.
+
+--Mon Dieu! s'écria Sarah d'un ton suppliant lorsque le squire eut
+disparu, faites qu'il me reste assez de forces pour la voir! que je ne
+meure pas avant son arrivée!
+
+--Ah! que n'avez-vous toujours été aussi bonne mère!
+
+--Grâce à vous, du moins, je connais le repentir, le dévouement,
+l'abnégation... Oui, tout à l'heure, quand mon frère m'a appris que
+notre fille vivait... laissez-moi dire notre fille, je ne le dirai pas
+longtemps, j'ai senti au coeur un coup affreux; j'ai senti que j'étais
+frappée à mort. J'ai caché cela, mais j'étais heureuse... La naissance
+de notre enfant serait légitimée, et je mourrais ensuite...
+
+--Ne parlez pas ainsi!
+
+--Oh! cette fois, je ne vous trompe pas... vous verrez!
+
+--Et aucun vestige de cette ambition implacable qui vous a perdue!
+Pourquoi la fatalité a-t-elle voulu que votre repentir fût si tardif?
+
+--Il est tardif, mais profond, mais sincère, je vous le jure. À ce
+moment solennel, si je remercie Dieu de me retirer de ce monde, c'est
+que ma vie vous eût été un horrible fardeau...
+
+--Sarah! de grâce...
+
+--Rodolphe... une dernière prière... votre main...
+
+Le prince, détournant la vue, tendit sa main à la comtesse, qui la prit
+vivement entre les siennes.
+
+--Ah! les vôtres sont glacées! s'écria Rodolphe avec effroi.
+
+--Oui... je me sens mourir! Peut-être, par une dernière punition... Dieu
+ne voudra-t-il pas que j'embrasse ma fille!
+
+--Oh! si... si! il sera touché de vos remords.
+
+--Et vous, mon ami, en êtes-vous touché?... me pardonnez-vous?... Oh! de
+grâce, dites-le! Tout à l'heure, quand notre fille sera là, si elle
+arrive à temps, vous ne pourrez pas me pardonner devant elle... ce
+serait lui apprendre combien j'ai été coupable... et cela, vous ne le
+voudrez pas... Une fois que je serai morte, qu'est-ce que cela vous fait
+qu'elle m'aime?
+
+--Rassurez-vous... elle ne saura rien!
+
+--Rodolphe... pardon!... oh! pardon!... Serez-vous sans pitié?... Ne
+suis-je pas assez malheureuse?...
+
+--Eh bien! que Dieu vous pardonne le mal que vous avez fait à votre
+enfant comme je vous pardonne celui que vous m'avez fait, malheureuse
+femme!
+
+--Vous me pardonnez... du fond du coeur?...
+
+--Du fond du coeur... dit le prince d'une voix émue.
+
+La comtesse pressa vivement la main de Rodolphe contre ses lèvres
+défaillantes avec un élan de joie et de reconnaissance, puis elle dit:
+
+--Faites entrer le ministre, mon ami, et dites-lui qu'ensuite il ne
+s'éloigne pas... Je me sens bien faible!
+
+Cette scène était déchirante; Rodolphe ouvrit les deux battants de la
+porte du fond; le ministre entra, suivi de Murph et du baron de Graün,
+témoins de Rodolphe, et du duc de Lucenay et de lord Douglas, témoins de
+la comtesse; Thomas Seyton venait ensuite.
+
+Tous les acteurs de cette scène douloureuse étaient graves, tristes et
+recueillis: M. de Lucenay lui-même avait oublié sa pétulance habituelle.
+
+Le contrat de mariage entre très-haut et très-puissant prince S. A. R.
+Gustave-Rodolphe V, grand-duc régnant de Gerolstein, et Sarah Seyton de
+Halsbury, comtesse Mac-Gregor (contrat qui légitimait la naissance de
+Fleur-de-Marie) avait été préparé par les soins du baron de Graün; il
+fut lu par lui et signé par les époux et leurs témoins.
+
+Malgré le repentir de la comtesse, lorsque le ministre dit d'une voix
+solennelle à Rodolphe: «Votre Altesse Royale consent-elle à prendre pour
+épouse Mme Sarah Seyton de Halsbury, comtesse Mac-Gregor?» et que le
+prince eut répondu «Oui» d'une voix haute et ferme, le regard mourant de
+Sarah étincela; une rapide et fugitive expression d'orgueilleux triomphe
+passa sur ses traits livides; c'était le dernier éclat de l'ambition qui
+mourait avec elle.
+
+Durant cette triste et imposante cérémonie, aucune parole ne fut
+échangée entre les assistants. Lorsqu'elle fut accomplie, les témoins de
+Sarah, M. le duc de Lucenay et lord Douglas, vinrent en silence saluer
+profondément le prince, puis sortirent.
+
+Sur un signe de Rodolphe, Murph et M. de Graün les suivirent.
+
+--Mon frère, dit tout bas Sarah, priez le ministre de vous accompagner
+dans la pièce voisine, et d'avoir la bonté d'y attendre un moment.
+
+--Comment vous trouvez-vous, ma soeur? Vous êtes bien pâle...
+
+--Je suis sûre de vivre, maintenant, ne suis-je pas grande-duchesse de
+Gerolstein? ajouta-t-elle avec un sourire amer.
+
+Restée seule avec Rodolphe, Sarah murmura d'une voix épuisée, pendant
+que ses traits se décomposaient d'une manière effrayante:
+
+--Mes forces sont à bout... je me sens mourir... je ne la verrai pas!
+
+--Si... si... rassurez-vous, Sarah... vous la verrez.
+
+--Je ne l'espère plus... cette contrainte... Oh! il fallait une force
+surhumaine... Ma vue se trouble déjà!
+
+--Sarah! dit le prince en s'approchant vivement de la comtesse et
+prenant ses mains dans les siennes, elle va venir... maintenant, elle ne
+peut tarder...
+
+--Dieu ne voudra pas m'accorder... cette dernière consolation.
+
+--Sarah! écoutez, écoutez... Il me semble entendre une voiture... Oui,
+c'est elle... voilà votre fille!
+
+--Rodolphe, vous ne lui direz pas... que j'étais une mauvaise mère!
+articula lentement la comtesse qui déjà n'entendait plus.
+
+Le bruit d'une voiture retentit sur les pavés sonores de la cour.
+
+La comtesse ne s'en aperçut pas. Ses paroles devinrent de plus en plus
+incohérentes; Rodolphe était penché vers elle avec anxiété; il vit ses
+yeux se voiler.
+
+--Pardon! ma fille... voir ma fille! Pardon!... au moins... après ma
+mort, les honneurs de mon rang! murmura-t-elle enfin.
+
+Ce furent les derniers mots intelligibles de Sarah. L'idée fixe,
+dominante de toute sa vie revenait encore malgré son repentir sincère.
+
+Tout à coup Murph entra.
+
+--Monseigneur... la princesse Marie...
+
+--Non! s'écria vivement Rodolphe, qu'elle n'entre pas! Dis à Seyton
+d'amener le ministre. Puis, montrant Sarah qui s'éteignait dans une
+lente agonie, Rodolphe ajouta:
+
+--Dieu lui refuse la consolation suprême d'embrasser son enfant.
+
+Une demi-heure après, la comtesse Sarah Mac-Gregor avait cessé de vivre.
+
+
+
+
+XIV
+
+Bicêtre
+
+
+Quinze jours s'étaient passés depuis que Rodolphe, en épousant Sarah _in
+extremis,_ avait légitimé la naissance de Fleur-de-Marie.
+
+C'était le jour de la mi-carême. Cette date établie, nous conduirons le
+lecteur à Bicêtre. Cet immense établissement, destiné, ainsi que chacun
+sait, au traitement des aliénés, sert aussi de lieu de refuge à sept ou
+huit cents vieillards pauvres, qui sont admis à cette espèce de maison
+d'invalides civils[15] lorsqu'ils sont âgés de soixante-dix ans ou
+atteints d'infirmités très-graves.
+
+En arrivant à Bicêtre, on entre d'abord dans une vaste cour plantée de
+grands arbres, coupée de pelouses vertes ornées en été de plates-bandes
+de fleurs. Rien de plus riant, de plus calme, de plus salubre que ce
+promenoir spécialement destiné aux vieillards indigents dont nous avons
+parlé; il entoure les bâtiments où se trouvent, au premier étage, de
+spacieux dortoirs bien aérés, garnis de bons lits, et au rez-de-chaussée
+des réfectoires d'une admirable propreté, où les pensionnaires de
+Bicêtre prennent en commun une nourriture saine, abondante, agréable et
+préparée avec un soin extrême, grâce à la paternelle sollicitude des
+administrateurs de ce bel établissement.
+
+Un tel asile serait le rêve de l'artisan veuf ou célibataire qui, après
+une longue vie de privations, de travail et de probité, trouverait là le
+repos, le bien-être qu'il n'a jamais connus.
+
+Malheureusement le favoritisme qui de nos jours s'étend à tout, envahit
+tout, s'est emparé des bourses de Bicêtre, et ce sont en grande partie
+d'anciens domestiques qui jouissent de ces retraites, grâce à
+l'influence de leurs derniers maîtres.
+
+Ceci nous semble un abus révoltant.
+
+Rien de plus méritoire que les longs et honnêtes services domestiques,
+rien de plus digne de récompense que ces serviteurs qui, éprouvés par
+des années de dévouement, finissaient autrefois par faire presque partie
+de la famille; mais, si louables que soient de pareils antécédents,
+c'est le maître qui en a profité, et non l'État, qui doit les rémunérer.
+
+Ne serait-il donc pas juste, moral, humain, que les places de Bicêtre et
+celles d'autres établissements semblables appartinssent de droit à des
+artisans choisis parmi ceux qui justifieraient de la meilleure conduite
+et de la plus grande infortune?
+
+Pour eux, si limité que fût leur nombre, ces retraites seraient au moins
+une lointaine espérance qui allégerait un peu leurs misères de chaque
+jour. Salutaire espoir qui les encouragerait au bien, en leur montrant
+dans un avenir éloigné sans doute, mais enfin certain, un peu de calme,
+de bonheur pour récompense. Et, comme ils ne pourraient prétendre à ces
+retraites que par une conduite irréprochable, leur moralisation
+deviendrait pour ainsi dire forcée.
+
+Est-ce donc trop de demander que le petit nombre de travailleurs qui
+atteignent un âge très-avancé à travers des privations de toutes sortes
+aient au moins la chance d'obtenir un jour à Bicêtre du pain, du repos,
+un abri pour leur vieillesse épuisée?
+
+Il est vrai qu'une telle mesure exclurait à l'avenir de cet
+établissement les gens de lettres, les savants, les artistes d'un grand
+âge, qui n'ont pas d'autre refuge.
+
+Oui, de nos jours, des hommes dont les talents, dont la science, dont
+l'intelligence ont été estimés de leur temps, obtiennent à grand-peine
+une place parmi ces vieux serviteurs que le crédit de leur maître envoie
+à Bicêtre.
+
+Au nom de ceux-là qui ont concouru au renom, aux plaisirs de la France,
+de ceux-là dont la réputation a été consacrée par la voix populaire,
+est-ce trop demander que de vouloir pour leur extrême vieillesse une
+retraite modeste mais digne?
+
+Sans doute c'est trop; et pourtant citons un exemple entre mille: on a
+dépensé huit ou dix millions pour le monument de la Madeleine, qui n'est
+ni un temple ni une église: avec cette somme énorme que de bien à faire!
+Fonder, je suppose, une maison d'asile où deux cent cinquante ou trois
+cents personnes jadis remarquables comme savants, poëtes, musiciens,
+administrateurs, médecins, avocats, etc., etc. (car presque toutes ces
+professions ont successivement leurs représentants parmi les
+pensionnaires de Bicêtre), auraient trouvé une retraite honorable.
+
+Sans doute c'était là une question d'humanité, de pudeur, de dignité
+nationale pour un pays qui prétend marcher à la tête des arts, de
+l'intelligence et de la civilisation; mais l'on n'y a pas songé...
+
+Car Hégésippe Moreau et tant d'autres rares génies sont morts à
+l'hospice ou dans l'indigence...
+
+Car de nobles intelligences, qui ont autrefois rayonné d'un pur et vif
+éclat, portent aujourd'hui à Bicêtre la houppelande des bons pauvres.
+
+Car il n'y a pas ici, comme à Londres, un établissement charitable[16]
+où un étranger sans ressource trouve au moins pour une nuit un toit, un
+lit et un morceau de pain...
+
+Car les ouvriers qui vont en Grève chercher du travail et attendre les
+embauchements n'ont pas même pour se garantir des intempéries des
+saisons un hangar pareil à celui qui, dans les marchés, abrite le bétail
+en vente[17]. Pourtant la Grève est la Bourse des travailleurs sans
+ouvrage, et dans cette Bourse-là il ne se fait que d'honnêtes
+transactions, car elles n'ont pour fin que d'obtenir un rude labeur et
+un salaire insuffisant dont l'artisan paye un pain bien amer...
+
+Car...
+
+Mais l'on ne cesserait pas si l'on voulait compter tout ce que l'on a
+sacrifié d'utiles fondations à cette grotesque imitation de temple grec,
+enfin destiné au culte catholique.
+
+Mais revenons à Bicêtre et disons, pour complètement énumérer les
+différentes destinations de cet établissement, qu'à l'époque de ce récit
+les condamnés à mort y étaient conduits après leur jugement. C'est donc
+dans un des cabanons de cette maison que la veuve Martial et sa fille
+Calebasse attendaient le moment de leur exécution, fixée au lendemain;
+la mère et la fille n'avaient voulu se pourvoir ni en grâce ni en
+cassation. Nicolas, le Squelette et plusieurs autres scélérats étaient
+parvenus à s'évader de la Force la veille de leur transfèrement à
+Bicêtre.
+
+Nous l'avons dit, rien de plus riant que l'abord de cet édifice
+lorsqu'en venant de Paris on y entrait par la cour des Pauvres.
+
+Grâce à un printemps hâtif, les ormes et les tilleuls se couvraient déjà
+de pousses verdoyantes; les grandes pelouses de gazon étaient d'une
+fraîcheur extrême, et çà et là les plates-bandes s'émaillaient de
+perce-neige, de primevères, d'oreilles d'ours aux couleurs vives et
+variées; le soleil dorait le sable brillant des allées. Les vieillards
+pensionnaires, vêtus de houppelandes grises, se promenaient çà et là, ou
+devisaient, assis sur des bancs: leur physionomie sereine annonçait
+généralement le calme, la quiétude, ou une sorte d'insouciance
+tranquille.
+
+Onze heures venaient de sonner à l'horloge lorsque deux fiacres
+s'arrêtèrent devant la grille extérieure; de la première voiture
+descendirent Mme Georges, Germain et Rigolette; de la seconde, Louise
+Morel et sa mère.
+
+Germain et Rigolette étaient, on le sait, mariés depuis quinze jours.
+Nous laissons le lecteur s'imaginer la pétulante gaieté, le bonheur
+turbulent qui rayonnaient sur le frais visage de la grisette, dont les
+lèvres fleuries ne s'ouvraient que pour rire, sourire, ou embrasser Mme
+Georges, qu'elle appelait sa mère.
+
+Les traits de Germain exprimaient une félicité plus calme, plus
+réfléchie, plus grave... il s'y mêlait un sentiment de reconnaissance
+profonde, presque du respect pour cette bonne et vaillante jeune fille
+qui lui avait apporté en prison des consolations si secourables, si
+charmantes... ce dont Rigolette n'avait pas l'air de se souvenir le
+moins du monde; aussi, dès que son petit Germain mettait l'entretien sur
+ce sujet, elle parlait aussitôt d'autre chose, prétextant que ces
+souvenirs l'attristaient. Quoiqu'elle fût devenue Mme Germain et que
+Rodolphe l'eût dotée de quarante mille francs, Rigolette n'avait pas
+voulu, et son mari avait été de cet avis, changer sa coiffure de
+grisette contre un chapeau. Certes, jamais l'humilité ne servit mieux
+une innocente coquetterie; car rien n'était plus gracieux, plus élégant
+que son petit bonnet à barbes plates, un peu à la paysanne, orné de
+chaque côté de deux gros noeuds orange, qui faisaient encore valoir le
+noir éclatant de ses jolis cheveux, qu'elle portait longs et bouclés,
+depuis qu'elle avait le temps de mettre des papillottes; un col
+richement brodé entourait le cou charmant de la jeune mariée; une
+écharpe de cachemire français de la même nuance que les rubans du bonnet
+cachait à demi sa taille souple et fine, et, quoiqu'elle n'eût pas de
+corset, selon son habitude (bien qu'elle eût aussi le temps de se
+lacer), sa robe montante de taffetas mauve ne faisait pas le plus léger
+pli sur son corsage svelte, arrondi, comme celui de la Galatée de
+marbre.
+
+Mme Georges contemplait son fils et Rigolette avec un bonheur profond,
+toujours nouveau.
+
+Louise Morel, après une instruction minutieuse et l'autopsie de son
+enfant, avait été mise en liberté par la chambre d'accusation. Les beaux
+traits de la fille du lapidaire, creusés par le chagrin, annonçaient une
+sorte de résignation douce et triste. Grâce à la générosité de Rodolphe
+et aux soins qu'il lui avait fait donner, la mère de Louise Morel, qui
+l'accompagnait, avait retrouvé la santé.
+
+Le concierge de la porte extérieure ayant demandé à Mme Georges ce
+qu'elle désirait, celle-ci lui répondit que l'un des médecins des salles
+d'aliénés lui avait donné rendez-vous à onze heures et demie, ainsi
+qu'aux personnes qui l'accompagnaient. Mme Georges eut le choix
+d'attendre le docteur soit dans un bureau qu'on lui indiqua, soit dans
+la grande cour plantée dont nous avons parlé. Elle prit ce dernier
+parti, s'appuya sur le bras de son fils, et, continuant de causer avec
+la femme du lapidaire, elle parcourut les allées du jardin. Louise et
+Rigolette les suivaient à peu de distance.
+
+--Que je suis donc contente de vous revoir, chère Louise! dit la
+grisette. Tout à l'heure, quand nous avons été vous chercher rue du
+Temple, à notre arrivée de Bouqueval, je voulais monter chez vous; mais
+mon mari n'a pas voulu, disant que c'était trop haut: j'ai attendu dans
+le fiacre. Votre voiture a suivi la nôtre; ça fait que je vous retrouve
+pour la première fois depuis que...
+
+--Depuis que vous êtes venue me consoler en prison... Ah! mademoiselle
+Rigolette, s'écria Louise avec attendrissement, quel bon coeur! quel...
+
+--D'abord, ma bonne Louise, dit la grisette en interrompant gaiement la
+fille du lapidaire afin d'échapper à ses remerciements, je ne suis plus
+Mlle Rigolette, mais Mme Germain: je ne sais pas si vous le savez... et
+je tiens à mes titres.
+
+--Oui... je vous savais... mariée... Mais laissez-moi vous remercier
+encore de...
+
+--Ce que vous ignorez certainement, ma bonne Louise, reprit Mme Germain
+en interrompant de nouveau la fille de Morel, afin de changer le cours
+de ses idées, ce que vous ignorez, c'est que je me suis mariée grâce à
+la générosité de celui qui a été notre providence à tous, à vous, à
+votre famille, à moi, à Germain, à sa mère!
+
+--M. Rodolphe! Oh! nous le bénissons chaque jour!... Lorsque je suis
+sortie de prison, l'avocat qui était venu de sa part me voir, me
+conseiller et m'encourager, m'a dit que grâce à M. Rodolphe, qui avait
+déjà tant fait pour nous, M. Ferrand... et la malheureuse ne put
+prononcer ce nom sans frissonner... M. Ferrand, pour réparer ses
+cruautés, avait assuré une rente à moi et une à mon pauvre père, qui est
+toujours ici, lui... mais qui, grâce à Dieu, va de mieux en mieux...
+
+--Et qui reviendra aujourd'hui avec vous à Paris... si l'espérance de ce
+digne médecin se réalise.
+
+--Plût au ciel!...
+
+--Cela doit plaire au ciel... Votre père est si bon, si honnête! Et je
+suis sûre, moi, que nous l'emmènerons. Le médecin pense maintenant qu'il
+faut frapper un grand coup, et que la présence imprévue des personnes
+que votre père avait l'habitude de voir presque chaque jour avant de
+perdre la raison... pourra terminer sa guérison... Moi, dans mon petit
+jugement... cela me paraît certain...
+
+--Je n'ose encore y croire, mademoiselle.
+
+--Madame Germain... madame Germain... si ça vous est égal, ma bonne
+Louise... Mais, pour en revenir à ce que je vous disais, vous ne savez
+pas ce que c'est que M. Rodolphe?
+
+--C'est la providence des malheureux.
+
+--D'abord... et puis encore? Vous l'ignorez... Eh bien! je vais vous le
+dire...
+
+Puis, s'adressant à son mari, qui marchait devant elle, donnait le bras
+à Mme Georges et causait avec la femme du lapidaire, Rigolette s'écria:
+
+--Ne va donc pas si vite, mon ami... Tu fatigues notre bonne mère... et
+puis j'aime à t'avoir plus près de moi.
+
+Germain se retourna, ralentit un peu sa marche et sourit à Rigolette,
+qui lui envoya furtivement un baiser.
+
+--Comme il est gentil, mon petit Germain! N'est-ce pas, Louise? Avec ça
+l'air si distingué!... une si jolie taille! Avais-je raison de le
+trouver mieux que mes autres voisins, M. Giraudeau, le commis voyageur,
+et M. Cabrion? Ah! mon Dieu! à propos de Cabrion... M. Pipelet et sa
+femme, où sont-ils donc? Le médecin avait dit qu'ils devaient venir
+aussi, parce que votre père avait souvent prononcé leur nom...
+
+--Ils ne tarderont pas. Quand j'ai quitté la maison, ils étaient partis
+depuis longtemps.
+
+--Oh! alors ils ne manqueront pas au rendez-vous; pour l'exactitude, M.
+Pipelet est une vraie pendule... Mais revenons à mon mariage et à M.
+Rodolphe. Figurez-vous, Louise, que c'est d'abord lui qui m'a envoyée
+porter à Germain l'ordre qui le rendait libre. Vous pensez notre joie en
+sortant de cette maudite prison! Nous arrivons chez moi, et là, aidée de
+Germain, je fais une dînette... mais une dînette de vrais gourmands. Il
+est vrai que ça ne nous a pas servi à grand-chose; car, quand elle a été
+prête, nous n'avons mangé ni l'un ni l'autre, nous étions trop contents.
+À onze heures, Germain s'en va; nous nous donnons rendez-vous pour le
+lendemain matin. À cinq heures, j'étais debout et à l'ouvrage, car
+j'étais au moins de deux jours de travail en retard. À huit heures, on
+frappe, j'ouvre: qui est-ce qui entre? M. Rodolphe... D'abord, je
+commence à le remercier du fond du coeur pour ce qu'il a fait pour
+Germain; il ne me laisse pas finir. «--Ma voisine, me dit-il, Germain va
+venir, vous lui remettrez cette lettre. Vous et lui prendrez un fiacre;
+vous vous rendrez tout de suite à un petit village appelé Bouqueval,
+près d'Écouen, route de Saint-Denis. Une fois là, vous demanderez Mme
+Georges... et bien du plaisir.--Monsieur Rodolphe, je vais vous dire;
+c'est que ce sera encore une journée de perdue, et, sans reproche, ça
+fera trois.--Rassurez-vous, ma voisine, vous trouverez de l'ouvrage chez
+Mme Georges; c'est une excellente pratique que je vous donne.--Si c'est
+comme ça, à la bonne heure, monsieur Rodolphe.--Adieu, ma
+voisine.--Adieu et merci, mon voisin.» Il part, et Germain arrive; je
+lui conte la chose, M. Rodolphe ne pouvait pas nous tromper; nous
+montons en voiture, gais comme des fous, nous si tristes la veille...
+Jugez... nous arrivons... Ah! ma bonne Louise... tenez, malgré moi, les
+larmes m'en viennent encore aux yeux... Cette Mme Georges que voilà
+devant nous, c'était la mère de Germain.
+
+--Sa mère!!!
+
+--Mon Dieu, oui... sa mère, à qui on l'avait enlevé tout enfant, et
+qu'il n'espérait plus revoir. Vous pensez leur bonheur à tous deux.
+Quand Mme Georges a eu bien pleuré, bien embrassé son fils, ç'a été mon
+tour. M. Rodolphe lui avait sans doute écrit de bonnes choses de moi,
+car elle m'a dit, en me serrant dans ses bras, qu'elle savait ma
+conduite pour son fils. «Et si vous le voulez, ma mère, dit Germain,
+Rigolette sera votre fille aussi.--Si je le veux! mes enfants, de tout
+mon coeur; je le sais, jamais tu ne trouveras une meilleure ni une plus
+gentille femme.» Nous voilà donc installés dans une belle ferme avec
+Germain, sa mère et ses oiseaux, que j'avais fait venir, pauvres petites
+bêtes! pour qu'ils soient aussi de la partie. Quoique je n'aime pas la
+campagne, les jours passaient si vite que c'était comme un rêve; je ne
+travaillais que pour mon plaisir: j'aidais Mme Georges, je me promenais
+avec Germain, je chantais, je sautais, c'était à en devenir folle...
+Enfin notre mariage est arrêté pour il y a eu hier quinze jours... La
+surveille, qui est-ce qui arrive dans une belle voiture? un grand gros
+monsieur chauve, l'air excellent, qui m'apporte, de la part de M.
+Rodolphe, une corbeille de mariage. Figurez-vous, Louise, un grand
+coffre de bois de rose, avec ces mots écrits dessus en lettres d'or sur
+une plaque de porcelaine bleue: «Travail et sagesse, amour et bonheur.»
+J'ouvre le coffre, qu'est-ce que je trouve? des petits bonnets de
+dentelle comme celui que je porte, des robes en pièces, des bijoux, des
+gants, cette écharpe, un beau châle; enfin, c'était comme un conte de
+fées.
+
+--C'est vrai au moins que c'est comme un conte de fées; mais voyez comme
+ça vous a porté bonheur... d'être si bonne, si laborieuse.
+
+--Quant à être bonne et laborieuse... ma chère Louise, je ne l'ai pas
+fait exprès... ça s'est trouvé ainsi... tant mieux pour moi... Mais ça
+n'est pas tout: au fond du coffret je découvre un joli portefeuille avec
+ces mots: «Le voisin à sa voisine.» Je l'ouvre: il y avait deux
+enveloppes, l'une pour Germain, l'autre pour moi; dans celle de Germain,
+je trouve un papier qui le nommait directeur d'une banque pour les
+pauvres, avec quatre mille francs d'appointements; lui, dans l'enveloppe
+qui m'était destinée, trouve un bon de quarante mille francs sur le...
+sur le Trésor... oui... c'est cela, c'était ma dot... Je veux le
+refuser; mais Mme Georges, qui avait causé avec le grand monsieur chauve
+et avec Germain, me dit: «Mon enfant, vous pouvez, vous devez accepter;
+c'est la récompense de votre sagesse, de votre travail... et de votre
+dévouement à ceux qui souffrent... Car c'est en prenant sur vos nuits,
+au risque de vous rendre malade et de perdre ainsi vos seuls moyens
+d'existence, que vous êtes allée consoler vos amis malheureux.»
+
+--Oh! ça, c'est bien vrai, s'écria Louise; il n'y en a pas une autre
+comme vous au moins... mademoi... madame Germain.
+
+--À la bonne heure!... Moi, je dis au gros monsieur chauve que ce que
+j'ai fait c'est par plaisir; il me répond: «C'est égal, M. Rodolphe est
+immensément riche; votre dot est de sa part un gage d'estime, d'amitié:
+votre refus lui causerait un grand chagrin; il assistera d'ailleurs à
+votre mariage, et il vous forcera bien d'accepter.»
+
+--Quel bonheur que tant de richesse tombe à une personne aussi
+charitable que M. Rodolphe!
+
+--Sans doute il est bien riche, mais s'il n'était que cela... Ah! ma
+bonne Louise, si vous saviez ce que c'est que M. Rodolphe!... Et moi qui
+lui ai fait porter mes paquets!!! Mais patience... vous allez voir... La
+veille du mariage... le soir, très-tard, le grand monsieur chauve arrive
+en poste; M. Rodolphe ne pouvait pas venir... il était souffrant, mais
+le grand monsieur chauve venait le remplacer... C'est seulement alors,
+ma bonne Louise, que nous avons appris que votre bienfaiteur, que le
+nôtre, était... devinez quoi?... un prince!
+
+--Un prince?
+
+--Qu'est-ce que je dis, un prince... une altesse royale, un grand-duc
+régnant, un roi en petit... Germain m'a expliqué ça.
+
+--M. Rodolphe!
+
+--Hein! ma pauvre Louise! Et moi qui lui avais demandé de m'aider à
+cirer ma chambre!
+
+--Un prince... presque un roi! C'est ça qu'il a tant de pouvoir pour
+faire le bien.
+
+--Vous comprenez ma confusion, ma bonne Louise. Aussi, voyant que
+c'était presque un roi, je n'ai pas osé refuser la dot. Nous avons été
+mariés. Il y a huit jours, M. Rodolphe nous a fait dire, à nous deux
+Germain et à Mme Georges, qu'il serait très-content que nous lui
+fissions une visite de noce; nous y allons. Dame, vous comprenez, le
+coeur me battait fort; nous arrivons rue Plumet, nous entrons dans un
+palais: nous traversons des salons remplis de domestiques galonnés, de
+messieurs en noir avec des chaînes d'argent au cou et l'épée au côté,
+d'officiers en uniforme; que sais-je, moi? et puis des dorures, des
+dorures partout, qu'on en était ébloui. Enfin, nous trouvons le monsieur
+chauve dans un salon avec d'autres messieurs tout chamarrés de
+broderies; il nous introduit dans une grande pièce, où nous trouvons M.
+Rodolphe... c'est-à-dire le prince, vêtu très-simplement et l'air si
+bon, si franc, si peu fier... enfin l'air si M. Rodolphe d'autrefois,
+que je me suis sentie tout de suite à mon aise, en me rappelant que je
+lui avais fait m'attacher mon châle, me tailler des plumes et me donner
+le bras dans la rue.
+
+--Vous n'avez plus eu peur? Oh! moi, comme j'aurais tremblé!
+
+--Eh bien! moi, non. Après avoir reçu Mme Georges avec une bonté sans
+pareille et offert sa main à Germain, le prince m'a dit en souriant: «Eh
+bien! ma voisine, comment vont papa Crétu et Ramonette? (C'est le nom de
+mes oiseaux; faut-il qu'il soit aimable pour s'en être souvenu!) Je suis
+sûr, a-t-il ajouté, que maintenant vous et Germain vous luttez de chants
+joyeux avec vos jolis oiseaux?--Oui, monseigneur. (Mme Georges nous
+avait fait la leçon toute la route, à nous deux Germain, nous disant
+qu'il fallait appeler le prince monseigneur.) Oui, monseigneur, notre
+bonheur est grand, et il nous semble plus doux et plus grand encore
+parce que nous vous le devons.--Ce n'est pas à moi que vous le devez,
+mon enfant, mais à vos excellentes qualités et à celles de Germain.» _Et
+cætera, et cætera,_ je passe le reste de ses compliments. Enfin nous
+avons quitté ce seigneur le coeur un peu gros, car nous ne le verrons
+plus. Il nous a dit qu'il retournait en Allemagne sous peu de jours,
+peut-être qu'il est déjà parti; mais, parti ou non, son souvenir sera
+toujours avec nous.
+
+--Puisqu'il a des sujets, ils doivent être bien heureux!
+
+--Jugez! il nous a fait tant de bien, à nous qui ne lui sommes rien.
+J'oubliais de vous dire que c'était à cette ferme-là qu'avait habité une
+de mes anciennes compagnes de prison, une bien bonne et bien honnête
+petite fille qui, pour son bonheur, avait aussi rencontré M. Rodolphe;
+mais Mme Georges m'avait bien recommandé de n'en pas parler au prince,
+je ne sais pas pourquoi... sans doute parce qu'il n'aime pas qu'on lui
+parle du bien qu'il fait. Ce qui est sûr, c'est qu'il paraît que cette
+chère Goualeuse a retrouvé ses parents, qui l'ont emmenée avec eux, bien
+loin, bien loin: tout ce que je regrette, c'est de ne pas l'avoir
+embrassée avant son départ.
+
+--Allons, tant mieux, dit amèrement Louise; elle est heureuse aussi,
+elle...
+
+--Ma bonne Louise, pardon... je suis égoïste; c'est vrai, je ne vous
+parle que de bonheur... à vous qui avez tant de raisons d'être encore
+chagrine.
+
+--Si mon enfant m'était resté, dit tristement Louise en interrompant
+Rigolette, cela m'aurait consolée; car maintenant quel est l'honnête
+homme qui voudra de moi, quoique j'aie de l'argent?
+
+--Au contraire, Louise, moi je dis qu'il n'y a qu'un honnête homme
+capable de comprendre votre position; oui, lorsqu'il saura tout,
+lorsqu'il vous connaîtra, il ne pourra que vous plaindre, vous estimer,
+et il sera bien sûr d'avoir en vous une bonne et digne femme.
+
+--Vous me dites cela pour me consoler.
+
+--Non, je dis cela parce que c'est vrai.
+
+--Enfin, vrai ou non, ça me fait du bien, toujours, et je vous en
+remercie. Mais qui vient donc là? Tiens, c'est M. Pipelet et sa femme!
+Mon Dieu, comme il a l'air content! lui qui, dans les derniers temps,
+était toujours si malheureux des plaisanteries de M. Cabrion.
+
+En effet, M. et Mme Pipelet s'avançaient allègrement, Alfred, toujours
+coiffé de son inamovible chapeau tromblon, portait un magnifique habit
+vert pré encore dans tout son lustre; sa cravate, à coins brodés,
+laissait dépasser un col de chemise formidable qui lui cachait la moitié
+des joues; un grand gilet à fond jaune vif, à larges bandes marron, un
+pantalon noir un peu court, des bas d'une éblouissante blancheur et des
+souliers cirés à l'oeuf complétaient son accoutrement.
+
+Anastasie se prélassait dans une robe de mérinos amarante sur laquelle
+tranchait vivement un châle d'un bleu foncé. Elle exposait
+orgueilleusement à tous les regards sa perruque fraîchement bouclée et
+tenait son bonnet suspendu à son bras par des brides de ruban vert en
+manière de ridicule.
+
+La physionomie d'Alfred, ordinairement si grave, si recueillie et
+dernièrement si abattue, était rayonnante, jubilante, rutilante; du plus
+loin qu'il aperçut Louise et Rigolette, il accourut en s'écriant de sa
+voix de basse:
+
+--Délivré!... parti!
+
+--Ah! mon Dieu! monsieur Pipelet, dit Rigolette, comme vous avez l'air
+joyeux! qu'avez-vous donc?
+
+--Parti... mademoiselle, ou plutôt madame, veux-je, puis-je, dois-je
+dire, car maintenant vous êtes exactement semblable à Anastasie, grâce
+au _conjungo_, de même que votre mari, M. Germain, est exactement
+semblable à moi.
+
+--Vous êtes bien honnête, monsieur Pipelet, dit Rigolette en souriant;
+mais qui est donc parti?
+
+--Cabrion! s'écria M. Pipelet en respirant et en aspirant l'air avec une
+indicible satisfaction, comme s'il eût été dégagé d'un poids énorme. Il
+quitte la France à jamais, à toujours... à perpétuité... enfin il est
+parti.
+
+--Vous en êtes bien sûr?
+
+--Je l'ai vu... de mes yeux vu monter hier en diligence... route de
+Strasbourg, lui, tous ses bagages... et tous ses effets, c'est-à-dire un
+étui à chapeau, un appuie-mains et une boîte à couleurs.
+
+--Qu'est-ce qu'il vous chante là, ce vieux chéri? dit Anastasie en
+arrivant essoufflée, car elle avait difficilement suivi la course
+précipitée d'Alfred. Je parie qu'il vous parle du départ de Cabrion? Il
+n'a fait qu'en rabâcher toute la route.
+
+--C'est-à-dire, Anastasie, que je ne tiens pas sur terre. Avant, il me
+semblait que mon chapeau était doublé de plomb; maintenant on dirait que
+l'air me soulève vers le firmament! Parti... enfin... parti! et il ne
+reviendra plus!
+
+--Heureusement, le gredin!
+
+--Anastasie... ménagez les absents... le bonheur me rend clément: je
+dirai simplement que c'était un indigne polisson.
+
+--Et comment avez-vous su qu'il allait en Allemagne? demanda Rigolette.
+
+--Par un ami de mon roi des locataires. À propos de ce cher homme, vous
+ne savez pas? grâce aux bons renseignements qu'il a donnés de nous,
+Alfred est nommé concierge-gardien d'un mont-de-piété et d'une banque
+charitable, fondés dans notre maison par une bonne âme qui me fait
+joliment l'effet d'être celle dont M. Rodolphe était le commis voyageur
+en bonnes actions!
+
+--Cela se trouve bien, reprit Rigolette, c'est mon mari qui est le
+directeur de cette banque, aussi par le crédit de M. Rodolphe.
+
+--Et allllez donc... s'écria gaiement Mme Pipelet. Tant mieux! tant
+mieux! mieux vaut des connaissances que des intrus, mieux vaut des
+anciens visages que des nouveaux. Mais, pour en revenir à Cabrion,
+figurez-vous qu'un grand gros monsieur chauve, en venant nous apprendre
+la nomination d'Alfred comme gardien, nous a demandé si un peintre de
+beaucoup de talent, nommé Cabrion, n'avait pas demeuré chez nous. Au nom
+de Cabrion, voilà mon vieux chéri qui lève sa botte en l'air et qui a la
+petite mort. Heureusement le gros grand chauve ajoute: «Ce jeune peintre
+va partir pour l'Allemagne; une personne riche l'y emmène pour des
+travaux qui l'y retiendront pendant des années... Peut-être même se
+fixera-t-il tout à fait à l'étranger.» En foi de quoi le particulier
+donna à mon vieux chéri la date du départ de Cabrion et l'adresse des
+Messageries.
+
+--Et j'ai le bonheur inespéré de lire sur le registre: «M. Cabrion,
+artiste peintre, départ pour Strasbourg et l'étranger par
+correspondance.»
+
+--Le départ était fixé à ce matin.
+
+--Je me rends dans la cour avec mon épouse.
+
+--Nous voyons le gredin monter sur l'impériale à côté du conducteur.
+
+--Et enfin, au moment où la voiture s'ébranle, Cabrion m'aperçoit, me
+reconnaît, se retourne et me crie: «Je pars pour toujours... à toi pour
+la vie!» Heureusement la trompette du conducteur étouffa presque ces
+derniers mots et ce tutoiement indécent que je méprise... car enfin,
+Dieu soit loué, il est parti.
+
+--Et parti pour toujours, croyez-le, monsieur Pipelet, dit Rigolette en
+comprimant une violente envie de rire. Mais ce que vous ne savez pas, et
+ce qui va bien vous étonner... c'est que M. Rodolphe était...
+
+--Était?
+
+--Un prince déguisé... une altesse royale.
+
+--Allons donc, quelle farce! dit Anastasie.
+
+--Je vous le jure sur mon mari... dit très-sérieusement Rigolette.
+
+--Mon roi des locataires... une altesse royale! s'écria Anastasie.
+Allllez donc!... Et moi qui l'ai prié de garder ma loge!... Pardon...
+pardon... pardon...
+
+Et elle remit machinalement son bonnet, comme si cette coiffure eût été
+plus convenable pour parler d'un prince.
+
+Par une manifestation diamétralement opposée quant à la forme, mais
+toute semblable quant au fond, Alfred, contre son habitude, se décoiffa
+complètement et salua profondément le vide en s'écriant:--Un prince, une
+altesse dans notre loge!... Et il m'a vu sous le linge quand j'étais au
+lit par suite des indignités de Cabrion!
+
+À ce moment Mme Georges se retourna et dit à son fils et à Rigolette:
+
+--Mes enfants, voici le docteur.
+
+
+
+
+XV
+
+Le Maître d'école
+
+
+Le docteur Herbin, homme d'un âge mûr, avait une physionomie infiniment
+spirituelle et distinguée, un regard d'une profondeur, d'une sagacité
+remarquables, et un sourire d'une bonté extrême. Sa voix, naturellement
+harmonieuse, devenait presque caressante lorsqu'il s'adressait aux
+aliénés; aussi la suavité de son accent, la mansuétude de ses paroles
+semblaient souvent calmer l'irritabilité naturelle de ces infortunés.
+L'un des premiers il avait substitué, dans le traitement de la folie, la
+commisération et la bienveillance aux terribles moyens coërcitifs
+employés autrefois: plus de chaînes, plus de coups, plus de douches,
+plus d'isolement surtout (sauf quelques cas exceptionnels).
+
+Sa haute intelligence avait compris que la monomanie, que l'insanité,
+que la fureur s'exaltent par la séquestration et par les brutalités;
+qu'en soumettant au contraire les aliénés à la vie commune, mille
+distractions, mille incidents de tous les moments les empêchent de
+s'absorber dans une idée fixe, d'autant plus funeste qu'elle est plus
+concentrée par la solitude et par l'intimidation.
+
+Ainsi, l'expérience prouve que, pour les aliénés, l'isolement est aussi
+funeste qu'il est salutaire pour les détenus criminels... la
+perturbation mentale des premiers s'accroissant dans la solitude, de
+même que la perturbation ou plutôt la subversion morale des seconds
+s'augmente et devient incurable par la fréquentation de leurs pairs en
+corruption.
+
+Sans doute, dans plusieurs années, le système pénitentiaire actuel, avec
+ses prisons en commun, véritables écoles d'infamie, avec ses bagnes, ses
+chaînes, ses piloris et ses échafauds, paraîtra aussi vicieux, aussi
+sauvage, aussi atroce que l'ancien traitement qu'on infligeait aux
+aliénés paraît à cette heure absurde et atroce...
+
+--Monsieur, dit Mme Georges[18] à M. Herbin, j'ai cru pouvoir
+accompagner mon fils et ma belle-fille, quoique je ne connaisse pas M.
+Morel. La position de cet excellent homme m'a paru si intéressante que
+je n'ai pu résister au désir d'assister avec mes enfants au réveil
+complet de sa raison, qui, vous l'espérez, nous a-t-on dit, lui
+reviendra ensuite de l'épreuve à laquelle vous allez le soumettre.
+
+--Je compte du moins beaucoup, madame, sur l'impression favorable que
+doit lui causer la présence de sa fille et des personnes qu'il avait
+l'habitude de voir.
+
+--Lorsqu'on est venu arrêter mon mari, dit la femme de Morel avec
+émotion, en montrant Rigolette au docteur, notre bonne petite voisine
+était occupée à me secourir moi et mes enfants.
+
+--Mon père connaissait bien aussi M. Germain, qui a toujours eu beaucoup
+de bontés pour nous, ajouta Louise. Puis, désignant Alfred et Anastasie,
+elle reprit: Monsieur et madame sont les portiers de notre maison... ils
+avaient aussi bien des fois aidé notre famille dans son malheur autant
+qu'ils le pouvaient.
+
+--Je vous remercie, monsieur, dit le docteur à Alfred, de vous être
+dérangé pour venir ici; mais, d'après ce qu'on me dit, je vois que cette
+visite ne doit pas vous coûter?
+
+--Môssieur, dit Pipelet en s'inclinant gravement, l'homme doit
+s'entraider ici-bas... il est frère... sans compter que le père Morel
+était la crème des honnêtes gens... avant qu'il n'ait perdu la raison
+par suite de son arrestation et celle de cette chère Mlle Louise.
+
+--Et même, reprit Anastasie, et même que je regrette toujours que
+l'écuellée de soupe brûlante que j'ai jetée sur le dos des recors
+n'aurait pas été du plomb fondu... n'est-ce pas, vieux chéri, du pur
+plomb fondu?
+
+--C'est vrai; je dois rendre ce juste hommage à l'affection que mon
+épouse avait vouée aux Morel.
+
+--Si vous ne craignez pas, madame, dit le docteur Herbin à la mère de
+Germain, la vue des aliénés, nous traverserons plusieurs cours pour nous
+rendre au bâtiment extérieur où j'ai jugé à propos de faire conduire
+Morel et j'ai donné l'ordre ce matin qu'on ne le menât pas à la ferme
+comme à l'ordinaire.
+
+--À la ferme, monsieur? dit Mme Georges, il y a une ferme ici?
+
+--Cela vous surprend, madame? je le conçois. Oui, nous avons ici une
+ferme dont les produits sont d'une très-grande ressource pour la maison
+et qui est mise en valeur par des aliénés[19].
+
+--Ils y travaillent? en liberté, monsieur?
+
+--Sans doute, et le travail, le calme des champs, la vue de la nature,
+est un de nos meilleurs moyens curatifs... Un seul gardien les y
+conduit, et il n'y a presque jamais eu d'exemple d'évasion; ils s'y
+rendent avec une satisfaction véritable... et le petit salaire qu'ils
+gagnent sert à améliorer leur sort... à leur procurer de petites
+douceurs. Mais nous voici arrivés à la porte d'une des cours. Puis,
+voyant une légère nuance d'appréhension sur les traits de Mme Georges,
+le docteur ajouta: Ne craignez rien, madame... dans quelques minutes
+vous serez aussi rassurée que moi.
+
+--Je vous suis, monsieur... Venez, mes enfants.
+
+--Anastasie, dit tout bas M. Pipelet, qui était resté en arrière avec sa
+femme, quand je songe que si l'infernale poursuite de Cabrion eût
+duré... ton Alfred devenait fou, et, comme tel, était relégué parmi ces
+malheureux que nous allons voir vêtus des costumes les plus baroques,
+enchaînés par le milieu du corps ou enfermés dans des loges comme les
+bêtes féroces du Jardin des Plantes!
+
+--Ne m'en parle pas, vieux chéri... On dit que les fous par amour sont
+comme de vrais singes dès qu'ils aperçoivent une femme... Ils se jettent
+aux barreaux de leurs cages en poussant des roucoulements affreux... Il
+faut que leurs gardiens les apaisent à grands coups de fouet et en leur
+lâchant sur la tête des immenses robinets d'eau glacée qui tombent de
+cent pieds de haut... et ça n'est pas de trop pour les rafraîchir.
+
+--Anastasie, ne vous approchez pas trop des cages de ces insensés, dit
+gravement Alfred; un malheur est si vite arrivé!
+
+--Sans compter que ça ne serait pas généreux de ma part d'avoir l'air de
+les narguer, car, après tout, ajouta Anastasie avec mélancolie, c'est
+nos attraits qui rendent les hommes comme ça. Tiens, je frémis, mon
+Alfred, quand je pense que si je t'avais refusé ton bonheur, tu serais
+probablement, à l'heure qu'il est, fou d'amour comme un de ces
+enragés... que tu serais à te cramponner aux barreaux de ta cage
+aussitôt que tu verrais une femme, et à rugir après, pauvre vieux
+chéri... toi qui, au contraire, t'ensauves dès qu'elles t'agacent.
+
+--Ma pudeur est ombrageuse, c'est vrai, et je ne m'en suis pas mal
+trouvé. Mais, Anastasie, la porte s'ouvre, je frissonne... Nous allons
+voir d'abominables figures, entendre des bruits de chaînes et des
+grincements de dents...
+
+M. et Mme Pipelet n'ayant pas, ainsi qu'on le voit, entendu la
+conversation du docteur Herbin, partageaient les préjugés populaires qui
+existent encore à l'endroit des hospices d'aliénés, préjugés qui, du
+reste, il y a quarante ans, étaient d'effroyables réalités.
+
+La porte de la cour s'ouvrit.
+
+Cette cour, formant un long parallélogramme, était plantée d'arbres,
+garnie de bancs; de chaque côté régnait une galerie d'une étrange
+construction; des cellules largement aérées avaient accès sur cette
+galerie; une cinquantaine d'hommes, uniformément vêtus de gris, se
+promenaient, causaient, ou restaient silencieux et contemplatifs, assis
+au soleil.
+
+Rien ne contrastait davantage avec l'idée qu'on se fait ordinairement
+des excentricités de costume et de la singularité physiognomonique des
+aliénés; il fallait même une longue habitude d'observation pour
+découvrir sur beaucoup de ces visages les indices certains de la folie.
+
+À l'arrivée du docteur Herbin, un grand nombre d'aliénés se pressèrent
+autour de lui, joyeux et empressés, en lui tendant leurs mains avec une
+touchante expression de confiance et de gratitude, à laquelle il
+répondit cordialement en leur disant:
+
+--Bonjour, bonjour, mes enfants.
+
+Quelques-uns de ces malheureux, trop éloignés du docteur pour lui
+prendre la main, vinrent l'offrir avec une sorte d'hésitation craintive
+aux personnes qui l'accompagnaient.
+
+--Bonjour, mes amis, leur dit Germain en leur serrant la main avec une
+bonté qui semblait les ravir.
+
+--Monsieur, dit Mme Georges au docteur, est-ce que ce sont des fous?
+
+--Ce sont à peu près les plus dangereux de la maison, dit le docteur en
+souriant. On les laisse ensemble le jour; seulement, la nuit on les
+renferme dans des cellules dont vous voyez les portes ouvertes.
+
+--Comment! ces gens sont complètement fous?... Mais quand sont-ils donc
+furieux?...
+
+--D'abord... dès le début de leur maladie, quand on les amène ici; puis
+peu à peu le traitement agit, la vue de leurs compagnons les calme, les
+distrait... la douceur les apaise, et leurs crises violentes, d'abord
+fréquentes, deviennent de plus en plus rares... Tenez, en voici un des
+plus méchants.
+
+C'était un homme robuste et nerveux, de quarante ans environ, aux longs
+cheveux noirs, au grand front bilieux, au regard profond, à la
+physionomie des plus intelligentes. Il s'approcha gravement du docteur
+et lui dit d'un ton d'exquise politesse, quoique se contraignant un peu:
+
+--Monsieur le docteur, je dois avoir à mon tour le droit d'entretenir et
+de promener l'aveugle; j'aurai l'honneur de vous faire observer qu'il y
+a une injustice flagrante à priver ce malheureux de ma conversation pour
+le livrer... (et le fou sourit avec une dédaigneuse amertume) aux
+stupides divagations d'un idiot complètement étranger, je crois ne rien
+hasarder, complètement étranger aux moindres notions d'une science
+quelconque, tandis que ma conversation distrairait l'aveugle. Ainsi,
+ajouta-t-il avec une extrême volubilité, je lui aurais dit mon avis sur
+les surfaces isothermes et orthogonales, lui faisant remarquer que les
+équations aux différences partielles, dont l'interprétation géométrique
+se résume en deux faces orthogonales, ne peuvent être intégrées
+généralement à cause de leur complication. Je lui aurais prouvé que les
+surfaces conjuguées sont nécessairement toutes isothermes, et nous
+aurions cherché ensemble quelles sont les surfaces capables de composer
+un système triplement isotherme... Si je ne me fais pas illusion,
+monsieur... comparez cette récréation aux stupidités dont on entretient
+l'aveugle, ajouta l'aliéné en reprenant haleine, et dites-moi si ce
+n'est pas un meurtre de le priver de mon entretien?
+
+--Ne prenez pas ce qu'il vient de dire, madame, pour les élucubrations
+d'un fou, dit tout bas le docteur; il aborde ainsi parfois les plus
+hautes questions de géométrie ou d'astronomie avec une sagacité qui
+ferait honneur aux savants les plus illustres... Son savoir est immense.
+Il parle toutes les langues vivantes; mais il est, hélas! martyr du
+désir et de l'orgueil du savoir; il se figure qu'il a absorbé toutes les
+connaissances humaines en lui seul, et qu'en le retenant ici on replonge
+l'humanité dans les ténèbres de la plus profonde ignorance.
+
+Le docteur reprit tout haut à l'aliéné, qui semblait attendre sa réponse
+avec une respectueuse anxiété:
+
+--Mon cher monsieur Charles, votre réclamation me semble de toute
+justice, et ce pauvre aveugle, qui, je crois, est muet, mais
+heureusement n'est pas sourd, goûterait un charme infini à la
+conversation d'un homme aussi érudit que vous. Je vais m'occuper de vous
+faire rendre justice.
+
+--Du reste, vous persistez toujours, en me retenant ici, à priver
+l'univers de toutes les connaissances humaines que je me suis
+appropriées en me les assimilant, dit le fou en s'animant peu à peu et
+en commençant à gesticuler avec une extrême agitation.
+
+--Allons, allons, calmez-vous, mon bon monsieur Charles. Heureusement
+l'univers ne s'est pas encore aperçu de ce qui lui manquait; dès qu'il
+réclamera, nous nous empresserons de satisfaire à sa réclamation; en
+tout état de cause, un homme de votre capacité, de votre savoir, peut
+toujours rendre de grands services.
+
+--Mais je suis pour la science ce qu'était l'arche de Noé pour la nature
+physique, s'écria-t-il en grinçant des dents et l'oeil égaré.
+
+--Je le sais, mon cher ami.
+
+--Vous voulez mettre la lumière sous le boisseau! s'écria-t-il en
+fermant les poings. Mais alors je vous briserai comme verre, ajouta-t-il
+d'un air menaçant, le visage empourpré de colère et les veines gonflées
+à se rompre.
+
+--Ah! monsieur Charles, répondit le docteur en attachant sur l'insensé
+un regard calme, fixe, perçant, et donnant à sa voix un accent caressant
+et flatteur, je croyais que vous étiez le plus grand savant des temps
+modernes...
+
+--Et passés! s'écria le fou, oubliant tout à coup sa colère pour son
+orgueil.
+
+--Vous ne me laissez pas achever... que vous étiez le plus grand savant
+des temps passés... présents...
+
+--Et futurs... ajouta le fou avec fierté.
+
+--Oh! le vilain bavard, qui m'interrompt toujours, dit le docteur en
+souriant et en lui frappant amicalement sur l'épaule. Ne dirait-on pas
+que j'ignore toute l'admiration que vous inspirez et que vous
+méritez!... Voyons, allons voir l'aveugle... conduisez-moi près de lui.
+
+--Docteur, vous êtes un brave homme; venez, venez, vous allez voir ce
+qu'on l'oblige d'écouter quand je pourrais lui dire de si belles choses,
+reprit le fou complètement calmé en marchant devant le docteur d'un air
+satisfait.
+
+--Je vous l'avoue, monsieur, dit Germain, qui s'était rapproché de sa
+mère et de sa femme, dont il avait remarqué l'effroi lorsque le fou
+avait parlé et gesticulé violemment; un moment, j'ai craint une crise.
+
+--Eh! mon Dieu, monsieur, autrefois, au premier mot d'exaltation, au
+premier geste de menace de ce malheureux, les gardiens se fussent jetés
+sur lui; on l'eût garrotté, battu, inondé de douches, une des plus
+atroces tortures que l'on puisse rêver... Jugez de l'effet d'un tel
+traitement sur une organisation énergique et irritable, dont la force
+d'expansion est d'autant plus violente qu'elle est plus comprimée. Alors
+il serait tombé dans un de ces accès de rage effroyables qui défiaient
+les étreintes les plus puissantes, s'exaspéraient par leur fréquence et
+devenaient presque incurables; tandis que, vous le voyez, en ne
+comprimant pas d'abord cette effervescence momentanée ou en la
+détournant à l'aide de l'excessive mobilité d'esprit que l'on remarque
+chez beaucoup d'insensés, ces bouillonnements éphémères s'apaisent aussi
+vite qu'ils s'élèvent.
+
+--Et quel est donc cet aveugle dont il parle, monsieur? est-ce une
+illusion de son esprit? demanda Mme Georges.
+
+--Non, madame, c'est une histoire fort étrange, répondit le docteur. Cet
+aveugle a été pris dans un repaire des Champs-Élysées, où l'on a arrêté
+une bande de voleurs et d'assassins; on a trouvé cet homme enchaîné au
+milieu d'un caveau souterrain, à côté du cadavre d'une femme si
+horriblement mutilé qu'on n'a pu la reconnaître.
+
+--Ah! c'est affreux... dit Mme Georges en frissonnant[20].
+
+--Cet homme est d'une épouvantable laideur, toute sa figure est corrodée
+par le vitriol. Depuis son arrivée ici il n'a pas prononcé une parole.
+Je ne sais s'il est réellement muet, ou s'il affecte le mutisme. Par un
+singulier hasard, les seules crises qu'il ait eues se sont passées
+pendant mon absence, et toujours la nuit. Malheureusement toutes les
+demandes qu'on lui adresse restent sans réponse, et il est impossible
+d'avoir aucun renseignement sur sa position; ses accès semblent causés
+par une fureur dont la cause est impénétrable, car il ne prononce pas
+une parole. Les autres aliénés ont pour lui beaucoup d'attentions; ils
+guident sa marche et ils se plaisent à l'entretenir, hélas! selon le
+degré de leur intelligence. Tenez... le voici...
+
+Toutes les personnes qui accompagnaient le médecin reculèrent d'horreur
+à la vue du Maître d'école, car c'était lui.
+
+Il n'était pas fou, mais il contrefaisait le muet et l'insensé.
+
+Il avait massacré la Chouette, non dans un accès de folie, mais dans un
+accès de fièvre chaude pareil à celui dont il avait déjà été frappé lors
+de sa terrible vision à la ferme de Bouqueval.
+
+Ensuite de son arrestation à la taverne des Champs-Élysées, sortant de
+son délire passager, le Maître d'école s'était éveillé dans une des
+cellules du dépôt de la Conciergerie où l'on enferme provisoirement les
+insensés. Entendant dire autour de lui: «C'est un fou furieux», il
+résolut de continuer de jouer ce rôle, et s'imposa un mutisme complet
+afin de ne pas se compromettre par ses réponses, dans le cas où l'on
+douterait de son insanité prétendue.
+
+Ce stratagème lui réussit. Conduit à Bicêtre, il simula de temps à autre
+de violents accès de fureur, ayant toujours soin de choisir la nuit pour
+ces manifestations, afin d'échapper à la pénétrante observation du
+médecin en chef, le chirurgien de garde, éveillé et appelé à la hâte,
+n'arrivant presque jamais qu'à l'issue ou à la fin de la crise.
+
+Le très-petit nombre des complices du Maître d'école qui savaient son
+véritable nom et son évasion du bagne de Rochefort ignoraient ce qu'il
+était devenu, et n'avaient d'ailleurs aucun intérêt à le dénoncer; on ne
+pouvait ainsi constater son identité. Il espérait donc rester toujours à
+Bicêtre, en continuant son rôle de fou et de muet.
+
+Oui, toujours, tel était alors l'unique voeu, le seul désir de cet
+homme, grâce à l'impuissance de nuire qui paralysait ses méchants
+instincts. Grâce à l'isolement profond où il avait vécu dans le caveau
+de Bras-Rouge, le remords, on le sait, s'était peu à peu emparé de cette
+âme de fer.
+
+À force de concentrer son esprit dans une incessante méditation, le
+souvenir de ses crimes passés, privé de toute communication avec le
+monde extérieur, ses idées finissaient souvent par prendre un corps, par
+s'imager dans son cerveau, ainsi qu'il l'avait dit à la Chouette; alors
+lui apparaissaient quelquefois les traits de ses victimes; mais ce
+n'était pas là de la folie, c'était la puissance du souvenir porté à sa
+dernière expression.
+
+Ainsi cet homme, encore dans la force de l'âge, d'une constitution
+athlétique, cet homme qui devait sans doute vivre encore de longues
+années, cet homme qui jouissait de toute la plénitude de sa raison,
+devait passer ces longues années parmi les fous, dans un mutisme
+complet, sinon, s'il était découvert, on le conduisait à l'échafaud pour
+ses nouveaux meurtres, ou on le condamnait à une réclusion perpétuelle
+parmi des scélérats pour lesquels il ressentait une horreur qui
+s'augmentait en raison de son repentir.
+
+Le Maître d'école était assis sur un banc; une forêt de cheveux
+grisonnants couvraient sa tête hideuse et énorme; accoudé sur un de ses
+genoux, il appuyait son menton dans sa main. Quoique ce masque affreux
+fût privé de regard, que deux trous remplaçassent son nez, que sa bouche
+fût difforme, un désespoir écrasant, incurable, se manifestait encore
+sur ce visage monstrueux.
+
+Un aliéné d'une figure triste, bienveillante et juvénile, agenouillé
+devant le Maître d'école, tenait sa robuste main entre les siennes, le
+regardait avec bonté, et d'une voix douce répétait incessamment ces
+seuls mots: «Des fraises... des fraises... des fraises...»
+
+--Voilà pourtant, dit gravement le fou savant, la seule conversation que
+cet idiot sache tenir à l'aveugle. Si chez lui les yeux du corps sont
+fermés, ceux de l'esprit sont sans doute ouverts, et il me saura gré de
+me mettre en communication avec lui.
+
+--Je n'en doute pas, dit le docteur pendant que le pauvre insensé à
+figure mélancolique contemplait l'abominable figure du Maître d'école,
+avec compassion et répétait de sa voix douce: «Des fraises... des
+fraises... des fraises...»
+
+--Depuis son entrée ici, ce pauvre fou n'a pas prononcé d'autres paroles
+que celles-là, dit le docteur à Mme Georges, qui regardait le Maître
+d'école avec horreur; quel événement se rattache à ces mots, les seuls
+qu'il dise... c'est ce que je n'ai pu pénétrer...
+
+--Mon Dieu, ma mère, dit Germain à Mme Georges, combien ce malheureux
+aveugle paraît accablé!...
+
+--C'est vrai, mon enfant, répondit Mme Georges, malgré moi mon coeur se
+serre... sa vue me fait mal. Oh! qu'il est triste de voir l'humanité
+sous ce sinistre aspect!
+
+À peine Mme Georges eut-elle prononcé ces mots que le Maître d'école
+tressaillit; son visage couturé devint pâle sous ses cicatrices; il leva
+et tourna si vivement la tête du côté de la mère de Germain que celle-ci
+ne put retenir un cri d'effroi, quoiqu'elle ignorât quel était ce
+misérable.
+
+Le Maître d'école avait reconnu la voix de sa femme, et les paroles de
+Mme Georges lui disaient qu'elle parlait à son fils.
+
+--Qu'avez-vous, ma mère? s'écria Germain.
+
+--Rien, mon enfant... mais le mouvement de cet homme... l'expression de
+sa figure... tout cela m'a effrayée... Tenez, monsieur, pardonnez à ma
+faiblesse, ajouta-t-elle en s'adressant au docteur; je regrette presque
+d'avoir cédé à ma curiosité en accompagnant mon fils.
+
+--Oh! pour une fois... ma mère... il n'y a rien à regretter...
+
+--Bien certainement que notre bonne mère ne reviendra plus jamais ici,
+ni nous non plus, n'est-ce pas, mon petit Germain? dit Rigolette; c'est
+si triste... ça navre le coeur.
+
+--Allons, vous êtes une petite peureuse. N'est-ce pas, monsieur le
+docteur, dit Germain en souriant, n'est-ce pas que ma femme est une
+peureuse?
+
+--J'avoue, répondit le médecin, que la vue de ce malheureux aveugle et
+muet m'a impressionné... moi qui ai vu bien des misères.
+
+--Quelle frimousse... hein! vieux chéri? dit tout bas Anastasie... Eh
+bien! auprès de toi... tous les hommes me paraissent aussi laids que cet
+affreux bonhomme... C'est pour ça que personne ne peut se vanter de...
+tu comprends, mon Alfred?...
+
+--Anastasie, je rêverai de cette figure-là... c'est sûr... j'en aurai le
+cauchemar...
+
+--Mon ami, dit le docteur au Maître d'école, comment vous
+trouvez-vous?...
+
+Le Maître d'école resta muet.
+
+--Vous ne m'entendez donc pas? reprit le docteur en lui frappant
+légèrement sur l'épaule.
+
+Le Maître d'école ne répondit rien, il baissa la tête; au bout de
+quelques instants... de ses yeux sans regards il tomba une larme...
+
+--Il pleure, dit le docteur.
+
+--Pauvre homme! ajouta Germain avec compassion.
+
+Le Maître d'école frissonna; il entendait de nouveau la voix de son
+fils... Son fils éprouvait pour lui un sentiment de compassion.
+
+--Qu'avez-vous? Quel chagrin vous afflige? demanda le docteur. Le Maître
+d'école, sans répondre, cacha son visage dans ses mains.
+
+--Nous n'en obtiendrons rien, dit le docteur.
+
+--Laissez-moi faire, je vais le consoler, reprit le fou savant d'un air
+grave et prétentieux. Je vais lui démontrer que tous les genres de
+surfaces orthogonales dans lesquelles les trois systèmes sont isothermes
+sont: 1° ceux des surfaces du second ordre; 2° ceux des ellipsoïdes de
+révolution autour du petit axe et du grand axe; 3° ceux... Mais, au
+fait, non, reprit le fou en se ravisant et réfléchissant; je
+l'entretiendrai du système planétaire. Puis, s'adressant au jeune aliéné
+toujours agenouillé devant le Maître d'école:--Ôte-toi de là... avec tes
+fraises...
+
+--Mon garçon, dit le docteur au jeune fou, il faut que chacun de vous
+conduise et entretienne à son tour ce pauvre homme... Laissez votre
+camarade prendre votre place...
+
+Le jeune aliéné obéit aussitôt, se leva, regarda timidement le docteur
+de ses grands yeux bleus, lui témoigna sa déférence par un salut, fit un
+signe d'adieu au Maître d'école et s'éloigna en répétant d'une voix
+plaintive: «Des fraises... des fraises...»
+
+Le docteur, s'apercevant de la pénible impression que cette scène
+causait à Mme Georges, lui dit:
+
+--Heureusement, madame, nous allons trouver Morel, et, si mon espérance
+se réalise, votre âme s'épanouira en voyant cet excellent homme rendu à
+la tendresse de sa digne femme et de sa digne fille.
+
+Et le médecin s'éloigna suivi des personnes qui l'accompagnaient.
+
+Le Maître d'école resta seul avec le fou de science, qui commença de lui
+expliquer, d'ailleurs très-savamment, très-éloquemment, la marche
+imposante des astres, qui décrivent silencieusement leur courbe immense
+dans le ciel, dont l'état normal est la nuit...
+
+Mais le Maître d'école n'écoutait pas...
+
+Il songeait avec un profond désespoir qu'il n'entendrait plus jamais la
+voix de son fils et de sa femme... Certain de la juste horreur qu'il
+leur inspirait, du malheur, de la honte, de l'épouvante où les aurait
+plongés la révélation de son nom, il eût plutôt enduré mille morts que
+de se découvrir à eux... Une seule, une dernière consolation lui
+restait: un moment il avait inspiré quelque pitié à son fils.
+
+Et malgré lui il se rappelait ces mots que Rodolphe lui avait dits avant
+de lui infliger un châtiment terrible: «Chacune de tes paroles est un
+blasphème, chacune de tes paroles sera une prière: tu es audacieux et
+cruel parce que tu es fort, tu seras doux et humble parce que tu seras
+faible. Ton coeur est fermé au repentir... un jour tu pleureras tes
+victimes... D'homme tu t'es fait bête féroce... Un jour ton intelligence
+se relèvera par l'expiation. Tu n'as pas même respecté ce que respectent
+les bêtes sauvages, leur femelle et leurs petits... après une longue vie
+consacrée à la rédemption de tes crimes, ta dernière prière sera pour
+supplier Dieu de t'accorder le bonheur inespéré de mourir entre ta femme
+et ton fils...»
+
+--Nous allons passer devant la cour des idiots, et nous arriverons au
+bâtiment où se trouve Morel, dit le docteur en sortant de la cour où
+était le Maître d'école.
+
+
+
+
+XVI
+
+Morel le lapidaire
+
+
+Malgré la tristesse que lui avait inspirée la vue des aliénés, Mme
+Georges ne put s'empêcher de s'arrêter un moment en passant devant une
+cour grillée où étaient enfermés les idiots incurables.
+
+Pauvres êtres, qui souvent n'ont pas même l'instinct de la bête et dont
+on ignore presque toujours l'origine; inconnus de tous et d'eux-mêmes...
+Ils traversent ainsi la vie, absolument étrangers aux sentiments, à la
+pensée, éprouvant seulement les besoins animaux les plus limités...
+
+Le hideux accouplement de la misère et de la débauche, au plus profond
+des bouges les plus infects, cause ordinairement cet effroyable
+abâtardissement de l'espèce... qui atteint en général les classes
+pauvres.
+
+Si généralement la folie ne se révèle pas tout d'abord à l'observateur
+superficiel par la seule inspection de la physionomie de l'aliéné, il
+n'est que trop facile de reconnaître les caractères physiques de
+l'idiotisme.
+
+Le docteur Herbin n'eut pas besoin de faire remarquer à Mme Georges
+l'expression d'abrutissement sauvage, d'insensibilité stupide ou
+d'ébahissement imbécile qui donnait aux traits de ces malheureux une
+expression à la fois hideuse et pénible à voir. Presque tous étaient
+vêtus de longues souquenilles sordides en lambeaux: car, malgré toute la
+surveillance possible, on ne peut empêcher ces êtres, absolument privés
+d'instinct et de raison, de lacérer, de souiller leurs vêtements en
+rampant, en se roulant comme des bêtes dans la fange des cours[21] où
+ils restent pendant le jour.
+
+Les uns, accroupis dans les coins les plus obscurs d'un hangar qui les
+abritait, pelotonnés, ramassés sur eux-mêmes comme des animaux dans
+leurs tanières, faisaient entendre une sorte de râlement sourd et
+continuel.
+
+D'autres, adossés au mur, debout, immobiles, muets, regardaient fixement
+le soleil.
+
+Un vieillard d'une obésité difforme, assis sur une chaise de bois,
+dévorait sa pitance avec une voracité animale, en jetant de côté et
+d'autre des regards obliques et courroucés.
+
+Ceux-ci marchaient circulairement et en hâte dans un tout petit espace
+qu'ils se limitaient. Cet étrange exercice durait des heures entières
+sans interruption.
+
+Ceux-là, assis par terre, se balançaient incessamment en jetant
+alternativement le haut de leur corps en avant et en arrière,
+n'interrompant ce mouvement d'une monotonie vertigineuse que pour rire
+aux éclats, de ce rire strident, guttural de l'idiotisme.
+
+D'autres enfin, dans un complet anéantissement, n'ouvraient les yeux
+qu'aux heures du repas, et restaient inertes, inanimés, sourds, muets,
+aveugles, sans qu'un cri, sans qu'un geste annonçât leur vitalité.
+
+L'absence complète de communication verbale ou intelligente est un des
+caractères les plus sinistrés d'une réunion d'idiots; au moins, malgré
+l'incohérence de leurs paroles et de leurs pensées, les fous se parlent,
+se reconnaissent, se recherchent; mais entre les idiots il règne une
+indifférence stupide, un isolement farouche. Jamais on ne les entend
+prononcer une parole articulée; ce sont de temps à autre quelques rires
+sauvages ou des gémissements et des cris qui n'ont rien d'humain. À
+peine un très-petit nombre d'entre eux reconnaissent-ils leurs gardiens.
+Et pourtant, répétons-le avec admiration, par respect pour la créature,
+ces infortunés, qui semblent ne plus appartenir à notre espèce, et pas
+même à l'espèce animale, par le complet anéantissement de leurs facultés
+intellectuelles; ces êtres, incurablement frappés, qui tiennent plus du
+mollusque que de l'être animé, et qui souvent traversent ainsi tous les
+âges d'une longue carrière, sont entourés de soins recherchés et d'un
+bien-être dont ils n'ont pas même la conscience.
+
+Sans doute, il est beau de respecter ainsi le principe de la dignité
+humaine jusque dans ces malheureux qui de l'homme n'ont plus que
+l'enveloppe; mais, répétons-le toujours, on devrait songer aussi à la
+dignité de ceux qui, doués de toute leur intelligence, remplis de zèle,
+d'activité, sont la force vive de la nation; leur donner conscience de
+cette dignité en l'encourageant, en la récompensant lorsqu'elle s'est
+manifestée par l'amour du travail, par la résignation, par la probité;
+ne pas dire enfin, avec un égoïsme semi-orthodoxe: «Punissons ici-bas,
+Dieu récompensera là-haut.»
+
+--Pauvres gens! dit Mme Georges en suivant le docteur, après avoir jeté
+un dernier regard dans la cour des idiots, qu'il est triste de songer
+qu'il n'y a aucun remède à leurs maux!
+
+--Hélas! aucun, madame, répondit le docteur, surtout arrivés à cet âge;
+car maintenant, grâce aux progrès de la science, les enfants idiots
+reçoivent une sorte d'éducation qui développe au moins l'atome
+d'intelligence incomplète dont ils sont quelquefois doués. Nous avons
+ici une école[22], dirigée avec autant de persévérance que de patience
+éclairée, qui offre déjà des résultats on ne peut plus satisfaisants:
+par des moyens très-ingénieux et exclusivement appropriés à leur état,
+on exerce à la fois le physique et le moral de ces pauvres enfants, et
+beaucoup parviennent à connaître les lettres, les chiffres, à se rendre
+compte des couleurs; on est même arrivé à leur apprendre à chanter en
+choeur, et je vous assure, madame, qu'il y a une sorte de charme
+étrange, à la fois triste et touchant, à entendre ces voix étonnées,
+plaintives, quelquefois douloureuses, s'élever vers le ciel dans un
+cantique dont presque tous les mots, quoique français, leur sont
+inconnus. Mais nous voici arrivés au bâtiment où se trouve Morel. J'ai
+recommandé qu'on le laissât seul ce matin, afin que l'effet que j'espère
+produire sur lui eût une plus grande action.
+
+--Et quelle est donc cette folie, monsieur? dit tout bas Mme Georges au
+docteur, afin de n'être pas entendue de Louise.
+
+--Il s'imagine que s'il n'a pas gagné treize cents francs dans sa
+journée pour payer une dette contractée envers un notaire nommé Ferrand,
+Louise doit mourir sur l'échafaud pour crime d'infanticide.
+
+--Ah! monsieur, ce notaire... était un monstre! s'écria Mme Georges,
+instruite de la haine de cet homme contre Germain. Louise Morel, son
+père, ne sont pas les seules victimes. Il a poursuivi mon fils avec un
+impitoyable acharnement.
+
+--Louise Morel m'a tout dit, madame, répondit le docteur. Dieu merci, ce
+misérable a cessé de vivre. Mais veuillez m'attendre un moment avec ces
+braves gens. Je vais voir comment se trouve Morel.
+
+Puis s'adressant à la fille du lapidaire:
+
+--Je vous en prie, Louise, soyez bien attentive. Au moment où je
+crierai: «Venez!», paraissez aussitôt, mais seule... Quand je dirai une
+seconde fois: «Venez!», les autres personnes entreront avec vous...
+
+--Ah! monsieur, le coeur me manque, dit Louise en essuyant ses larmes.
+Pauvre père... Si cette épreuve était inutile!...
+
+--J'espère qu'elle le sauvera. Depuis longtemps je la ménage... Allons,
+rassurez-vous, et songez à mes recommandations.
+
+Et le docteur, quittant les personnes qui l'accompagnaient, entra dans
+une chambre dont les fenêtres grillées ouvraient sur un jardin.
+
+Grâce au repos, à un régime salubre, aux soins dont on l'entourait, les
+traits de Morel le lapidaire n'étaient plus pâles, hâves et creusés par
+une maigreur maladive. Son visage plein, légèrement coloré, annonçait le
+retour de la santé; mais un sourire mélancolique, une certaine fixité
+qui souvent encore immobilisait son regard, annonçaient que sa raison
+n'était pas encore complètement rétablie.
+
+Lorsque le docteur entra, Morel, assis et courbé devant une table,
+simulait l'exercice de son métier de lapidaire en disant:
+
+--Treize cents francs... treize cents francs... ou sinon Louise sur
+l'échafaud... treize cents francs... Travaillons... travaillons...
+travaillons...
+
+Cette aberration, dont les accès étaient d'ailleurs de moins en moins
+fréquents, avait toujours été le symptôme primordial de sa folie. Le
+médecin, d'abord contrarié de trouver Morel en ce moment sous
+l'influence de sa monomanie, espéra bientôt faire servir cette
+circonstance à son projet. Il prit dans sa poche une bourse contenant
+soixante-cinq louis qu'il y avait placés d'avance, versa cet or dans sa
+main et dit brusquement à Morel qui, profondément absorbé par son
+simulacre de travail, ne s'était pas aperçu de l'arrivée du docteur:
+
+--Mon brave Morel... assez travaillé... Vous avez enfin gagné les treize
+cents francs qu'il vous faut pour sauver Louise... les voilà...
+
+Et le docteur jeta sur la table la poignée d'or.
+
+--Louise est sauvée! s'écria le lapidaire en ramassant l'or avec
+rapidité. Je cours chez le notaire.
+
+Et se levant précipitamment il courut vers la porte.
+
+--Venez! cria le docteur avec une vive angoisse, car la guérison
+instantanée du lapidaire pouvait dépendre de cette première impression.
+
+À peine eut-il dit: «Venez!» que Louise parut à la porte, au moment même
+où son père s'y présentait.
+
+Morel, stupéfait, recula deux pas en arrière et laissa tomber l'or qu'il
+tenait.
+
+Pendant quelques minutes il contempla Louise dans un ébahissement
+profond, ne la reconnaissant pas encore. Il semblait pourtant tâcher de
+rappeler ses souvenirs; puis, se rapprochant d'elle peu à peu, il la
+regarda avec une curiosité inquiète et craintive.
+
+Louise, tremblante d'émotion, contenait difficilement ses larmes,
+pendant que le docteur, lui recommandant par un geste de rester muette,
+épiait, attentif et silencieux, les moindres mouvements de la
+physionomie du lapidaire. Celui-ci, toujours penché vers sa fille,
+commença de pâlir: il passa ses deux mains sur son front inondé de
+sueur; puis, faisant un nouveau pas vers elle, il voulut lui parler;
+mais sa voix expira sur ses lèvres, sa pâleur augmenta, et il regarda
+autour de lui avec surprise, comme s'il sortait peu à peu d'un songe.
+
+--Bien... bien..., dit tout bas le docteur à Louise, c'est bon signe...
+quand je dirai: «Venez», jetez-vous dans ses bras en l'appelant votre
+père.
+
+Le lapidaire porta les mains sur sa poitrine en se regardant, si cela se
+peut dire, des pieds à la tête, comme pour se bien convaincre de son
+identité. Ses traits exprimaient une incertitude douloureuse; au lieu
+d'attacher ses yeux sur sa fille, il semblait vouloir se dérober à sa
+vue. Alors, il se dit à voix basse, d'une voix entrecoupée:
+
+--Non!... non!... un songe... où suis-je?... impossible!... un songe...
+ce n'est pas elle... Puis voyant les pièces d'or éparses sur le
+plancher: Et cet or... je ne me rappelle pas... Je m'éveille donc?... la
+tête me tourne... je n'ose pas regarder... j'ai honte... ce n'est pas
+Louise...
+
+--Venez, dit le docteur à voix haute.
+
+--Mon père... reconnaissez-moi donc, je suis Louise... votre fille!...
+s'écria-t-elle fondant en larmes et en se jetant dans les bras du
+lapidaire, au moment où entraient la femme de Morel, Rigolette, Mme
+Georges, Germain et les Pipelet.
+
+--Oh! mon Dieu! disait Morel, que Louise accablait de caresses, où
+suis-je? que me veut-on? que s'est-il passé? je ne peux pas croire...
+
+Puis, après quelques instants de silence, il prit brusquement entre ses
+deux mains la tête de Louise, la regarda fixement et s'écria, après
+quelques instants d'émotion croissante:
+
+--Louise!...
+
+--Il est sauvé! dit le docteur.
+
+--Mon mari... mon pauvre Morel!... s'écria la femme du lapidaire en
+venant se joindre à Louise.
+
+--Ma femme! reprit Morel, ma femme et ma fille!
+
+--Et moi aussi, monsieur Morel, dit Rigolette, tous vos amis se sont
+donné rendez-vous ici.
+
+--Tous vos amis!... vous voyez, monsieur Morel, ajouta Germain.
+
+--Mademoiselle Rigolette!... Monsieur Germain!... dit le lapidaire en
+reconnaissant chaque personnage avec un nouvel étonnement.
+
+--Et les vieux amis de la loge, donc! dit Anastasie en s'approchant à
+son tour avec Alfred, les voilà, les Pipelet... les vieux Pipelet...
+amis à mort... et allllez donc, père Morel... voilà une bonne
+journée...
+
+--Monsieur Pipelet et sa femme!... tant de monde autour de moi!... Il me
+semble qu'il y a si longtemps!... Et... mais... mais enfin... c'est toi,
+Louise... n'est ce pas?... s'écria-t-il avec entraînement en serrant sa
+fille dans ses bras. C'est toi Louise? bien sûr?...
+
+--Mon pauvre père... oui... c'est moi... c'est ma mère... ce sont tous
+vos amis... Vous ne vous quitterez plus... vous n'aurez plus de
+chagrin... nous serons heureux maintenant, tous heureux.
+
+--Tous heureux... Mais... attendez donc que je me souvienne... Tous
+heureux... il me semble pourtant qu'on était venu te chercher pour te
+conduire en prison, Louise.
+
+--Oui... mon père... mais j'en suis sortie... acquittée... Vous le
+voyez... me voici... près de vous...
+
+--Attendez encore... attendez... voilà la mémoire qui me revient. Puis
+le lapidaire reprit avec effroi: Et le notaire?...
+
+--Mort... il est mort, mon père... murmura Louise.
+
+--Mort! lui! alors... je vous crois... nous pouvons être heureux... Mais
+où suis-je?... comment suis-je ici? depuis combien de temps... et
+pourquoi... je ne me rappelle pas bien...
+
+--Vous avez été si malade, monsieur, lui dit le docteur, qu'on vous a
+transporté ici... à la campagne. Vous avez eu une fièvre très-violente,
+le délire.
+
+--Oui, oui... je me souviens de la dernière chose avant ma maladie;
+j'étais à parler avec ma fille et... qui donc, qui donc?... Ah! un homme
+bien généreux, M. Rodolphe... il m'avait empêché d'être arrêté. Depuis,
+par exemple, je ne me souviens de rien.
+
+--Votre maladie s'était compliquée d'une absence de mémoire, dit le
+médecin. La vue de votre fille, de votre femme, de vos amis, vous l'a
+rendue.
+
+--Et chez qui suis-je donc ici?
+
+--Chez un ami de M. Rodolphe, se hâta de dire Germain; on avait songé
+que le changement d'air vous serait utile.
+
+--À merveille, dit tout bas le docteur; et s'adressant à un surveillant
+il ajouta: Envoyez le fiacre au bout de la ruelle du jardin, afin qu'il
+n'ait pas à traverser les cours et à sortir par la grande porte.
+
+Ainsi que cela arrive quelquefois dans les cas de folie, Morel n'avait
+aucunement le souvenir et la conscience de l'aliénation dont il avait
+été atteint.
+
+Quelques moments après, appuyé sur le bras de sa femme, de sa fille, et
+accompagné d'un élève chirurgien que, pour plus de prudence, le docteur
+avait commis à sa surveillance jusqu'à Paris, Morel montait en fiacre et
+quittait Bicêtre sans soupçonner qu'il y avait été enfermé comme fou.
+
+--Vous croyez ce pauvre homme complètement guéri? disait Mme Georges au
+docteur, qui la reconduisait jusqu'à la grande porte de Bicêtre.
+
+--Je le crois, madame, et j'ai voulu exprès le laisser sous l'heureuse
+influence de ce rapprochement avec sa famille: j'aurais craint de l'en
+séparer. Du reste l'un de mes élèves ne le quittera pas et indiquera le
+régime à suivre. Tous les jours j'irai le visiter jusqu'à ce que sa
+guérison soit tout à fait consolidée; car non-seulement il m'intéresse
+beaucoup, mais il m'a encore été très-particulièrement recommandé, à son
+entrée à Bicêtre, par le chargé d'affaires du grand-duché de Gerolstein.
+
+Germain et sa mère échangèrent un coup d'oeil significatif.
+
+--Je vous remercie, monsieur, dit Mme Georges, de la bonté avec laquelle
+vous avez bien voulu me faire visiter ce bel établissement, et je me
+félicite d'avoir assisté à la scène touchante que votre savoir avait si
+habilement prévue et annoncée.
+
+--Et moi, madame, je me félicite doublement de ce succès, qui rend un si
+excellent homme à la tendresse de sa famille.
+
+Encore tout émus de ce qu'ils venaient de voir, Mme Georges, Rigolette
+et Germain reprirent le chemin de Paris, ainsi que M. et Mme Pipelet.
+
+Au moment où le docteur Herbin rentrait dans les cours, il rencontra un
+employé supérieur de la maison qui lui dit:
+
+--Ah! mon cher monsieur Herbin, vous ne sauriez vous imaginer à quelle
+scène je viens d'assister. Pour un observateur comme vous, c'eût été une
+source inépuisable.
+
+--Comment donc? quelle scène?
+
+--Vous savez que nous avons ici deux femmes condamnées à mort, la mère
+et la fille, qui seront exécutées demain?
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien! de ma vie je n'ai vu une audace et un sang-froid pareils à
+celui de la mère. C'est une femme infernale.
+
+--N'est-ce pas cette veuve Martial qui a montré tant de cynisme dans les
+débats?
+
+--Elle-même.
+
+--Et qu'a-t-elle fait encore?
+
+--Elle avait demandé à être enfermée dans le même cabanon que sa fille
+jusqu'au moment de leur exécution. On avait accédé à sa demande. Sa
+fille, beaucoup moins endurcie qu'elle, paraît s'amollir à mesure que le
+moment fatal approche, tandis que l'assurance diabolique de la veuve
+augmente encore, s'il est possible. Tout à l'heure le vénérable aumônier
+de la prison est entré dans leur cachot pour leur offrir les
+consolations de la religion. La fille se préparait à les accepter,
+lorsque sa mère, sans perdre un moment son sang-froid glacial, l'a
+accablée, elle et l'aumônier, de si indignes sarcasmes, que ce vénérable
+prêtre a dû quitter le cachot après avoir en vain tenté de faire
+entendre quelques saintes paroles à cette femme indomptable.
+
+--À la veille de monter à l'échafaud! une telle audace est vraiment
+effrayante, dit le docteur.
+
+--Du reste, on dirait une de ces familles poursuivies par la fatalité
+antique. Le père est mort sur l'échafaud, un autre fils est au bagne, un
+autre, aussi condamné à mort, s'est dernièrement évadé. Le fils aîné
+seul et deux jeunes enfants ont échappé à cette épouvantable contagion.
+Pourtant cette femme a fait demander à ce fils aîné, le seul honnête
+homme de cette exécrable race, de venir demain matin recevoir ses
+dernières volontés.
+
+--Quelle entrevue!
+
+--Vous n'êtes pas curieux d'y assister?
+
+--Franchement non. Vous connaissez mes principes au sujet de la peine de
+mort, et je n'ai pas besoin d'un si affreux spectacle pour m'affermir
+encore dans ma manière de voir. Si cette terrible femme porte son
+caractère indomptable jusque sur l'échafaud, quel déplorable exemple
+pour le peuple!
+
+--Il y a encore quelque chose dans cette double exécution qui me paraît
+très-singulier, c'est le jour qu'on a choisi pour la faire.
+
+--Comment?
+
+--C'est aujourd'hui la mi-carême.
+
+--Eh bien?
+
+--Demain l'exécution a lieu à sept heures. Or, des bandes de gens
+déguisés, qui auront passé cette nuit dans les bals de barrières, se
+croiseront nécessairement, en rentrant dans Paris, avec le funèbre
+cortège.
+
+--Vous avez raison, ce sera un contraste hideux.
+
+--Sans compter que de la place de l'exécution, barrière Saint-Jacques,
+on entendra au loin la musique des guinguettes environnantes, car, pour
+fêter le dernier jour du carnaval, on danse dans ces cabarets jusqu'à
+dix et onze heures du matin.
+
+Le lendemain le soleil se leva radieux, éblouissant.
+
+À quatre heures du matin, plusieurs piquets d'infanterie et de cavalerie
+vinrent entourer et garder les abords de Bicêtre.
+
+Nous conduirons le lecteur dans le cabanon où se trouvaient réunies la
+veuve du supplicié et sa fille Calebasse.
+
+_Fin de la neuvième partie_
+
+
+
+
+DIXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+La toilette
+
+
+À Bicêtre, un sombre corridor percé çà et là de quelques fenêtres
+grillées, sortes de soupiraux situés un peu au-dessus du sol d'une cour
+supérieure, conduisait au cachot des condamnés à mort.
+
+Ce cachot ne prenait de jour que par un large guichet pratiqué à la
+partie supérieure de la porte, qui ouvrait sur le passage à peine
+éclairé dont nous avons parlé.
+
+Dans ce cabanon au plafond écrasé, aux murs humides et verdâtres, au sol
+dallé de pierres froides comme les pierres du sépulcre, sont renfermées
+la femme Martial et sa fille Calebasse.
+
+La figure anguleuse de la veuve du supplicié se détache, dure,
+impassible et blafarde comme un masque de marbre, au milieu de la
+demi-obscurité qui règne dans le cachot.
+
+Privée de l'usage de ses mains, car par-dessus sa robe noire elle porte
+la camisole de force, sorte de longue casaque de grosse toile grise
+lacée derrière le dos, et dont les manches se terminent et se ferment en
+forme de sac, elle demande qu'on lui ôte son bonnet, se plaignant d'une
+vive chaleur à la tête... Ses cheveux gris tombent épars sur ses
+épaules. Assise au bord de son lit, ses pieds reposant sur la dalle,
+elle regarde fixement sa fille Calebasse, séparée d'elle par la largeur
+du cachot...
+
+Celle-ci, à demi couchée et vêtue aussi de la camisole de force,
+s'adosse au mur. Elle a la tête baissée sur sa poitrine, l'oeil fixe, la
+respiration saccadée. Sauf un léger tremblement convulsif, qui de temps
+à autre agite sa mâchoire inférieure, ses traits paraissent assez
+calmes, malgré leur pâleur livide.
+
+Dans l'intérieur et à l'extrémité du cachot, auprès de la porte,
+au-dessous du guichet ouvert, un vétéran décoré, à figure rude et
+basanée, au crâne chauve, aux longues moustaches grises, et assis sur
+une chaise. Il garde à vue les condamnées.
+
+--Il fait un froid glacial ici!... et pourtant les yeux me brûlent... et
+puis j'ai soif... toujours soif... dit Calebasse au bout de quelques
+instants. Puis, s'adressant au vétéran, elle ajouta: De l'eau, s'il vous
+plaît, monsieur...
+
+Le vieux soldat se leva, prit sur un escabeau un broc d'étain plein
+d'eau, en remplit un verre, s'approcha de Calebasse et la fit boire
+lentement, la camisole de force empêchant la condamnée de se servir de
+ses mains.
+
+Après avoir bu avec avidité, elle dit:
+
+--Merci, monsieur.
+
+--Voulez-vous boire? demanda le soldat à la veuve.
+
+Celle-ci répondit par un signe négatif.
+
+Le vétéran alla se rasseoir.
+
+Il se fit un nouveau silence.
+
+--Quelle heure est-il, monsieur? demanda Calebasse.
+
+--Bientôt quatre heures et demie, dit le soldat.
+
+--Dans trois heures! reprit Calebasse avec un sourire sardonique et
+sinistre, faisant allusion au moment fixé pour son exécution, dans trois
+heures...
+
+Elle n'osa pas achever.
+
+La veuve haussa les épaules... Sa fille comprit sa pensée et reprit:
+
+--Vous avez plus de courage que moi... ma mère... Vous ne faiblissez
+jamais... vous...
+
+--Jamais!
+
+--Je le sais bien... je le vois bien... Votre figure est aussi
+tranquille que si vous étiez assise au coin du feu de notre cuisine...
+occupée à coudre... Ah! il est loin, ce bon temps-là!... il est loin!...
+
+--Bavarde!
+
+--C'est vrai... au lieu de rester là à penser... sans rien dire...
+j'aime mieux parler... j'aime mieux...
+
+--T'étourdir... poltronne!
+
+--Quand cela serait, ma mère, tout le monde n'a pas votre courage, non
+plus... J'ai fait ce que j'ai pu pour vous imiter; je n'ai pas écouté le
+prêtre, parce que vous ne le vouliez pas. Ça n'empêche pas que j'ai
+peut-être eu tort... car enfin... ajouta la condamnée en frissonnant,
+après... qui sait?... et après... c'est bientôt... c'est... dans...
+
+--Dans trois heures.
+
+--Comme vous dites cela froidement, ma mère!... Mon Dieu! mon Dieu!
+c'est pourtant vrai... dire que nous sommes là... toutes les deux... que
+nous ne sommes pas malades, que nous ne voudrions pas mourir... et que,
+pourtant, dans trois heures...
+
+--Dans trois heures, tu auras fini en vraie Martial. Tu auras vu noir...
+voilà tout... Hardi, ma fille!
+
+--Cela n'est pas beau de parler ainsi à votre fille, dit le vieux soldat
+d'une voix lente et grave; vous auriez mieux fait de lui laisser écouter
+le prêtre.
+
+La veuve haussa de nouveau les épaules avec un dédain farouche et reprit
+en s'adressant à Calebasse sans seulement tourner la tête du côté du
+vétéran:
+
+--Courage, ma fille... nous montrerons que des femmes ont plus de coeur
+que ces hommes... avec leurs prêtres... Les lâches!
+
+--Le commandant Leblond était le plus brave officier du 3e chasseurs à
+pied... Je l'ai vu, criblé de blessures à la brèche de Saragosse...
+mourir en faisant le signe de la croix, dit le vétéran.
+
+--Vous étiez donc son sacristain? lui demanda la veuve en poussant un
+éclat de rire sauvage.
+
+--J'étais son soldat... répondit doucement le vétéran. C'était seulement
+pour vous dire qu'on peut, au moment de mourir... prier sans être
+lâche...
+
+Calebasse regarda attentivement cet homme au visage basané, type parfait
+et populaire du soldat de l'empire; une profonde cicatrice sillonnait sa
+joue gauche et se perdait dans sa large moustache grise. Les simples
+paroles de ce vétéran, dont les traits, les blessures et le ruban rouge
+semblaient annoncer la bravoure calme et éprouvée par les batailles,
+frappèrent profondément la fille de la veuve.
+
+Elle avait refusé les consolations du prêtre encore plus par fausse
+honte et par crainte des sarcasmes de sa mère que par endurcissement.
+Dans sa pensée incertaine et mourante, elle opposa aux railleries
+sacrilèges de la veuve l'assentiment du soldat. Forte de ce témoignage,
+elle crut pouvoir écouter sans lâcheté des instincts religieux auxquels
+des hommes intrépides avaient obéi.
+
+--Au fait, reprit-elle avec angoisse, pourquoi n'ai-je pas voulu
+entendre le prêtre?... Il n'y avait pas de faiblesse à cela...
+D'ailleurs ça m'aurait étourdie... et puis... enfin... après... qui
+sait?
+
+--Encore! dit la veuve d'un ton de mépris écrasant. Le temps manque...
+c'est dommage... tu serais religieuse. L'arrivée de ton frère Martial
+achèvera ta conversion. Mais il ne viendra pas, l'honnête homme... le
+bon fils!
+
+Au moment où la veuve prononçait ces paroles, l'énorme serrure de la
+prison retentit bruyamment, et la porte s'ouvrit:
+
+--Déjà! s'écria Calebasse en faisant un bon convulsif. Ô mon Dieu! on a
+avancé l'heure! on nous trompait!
+
+Et ses traits commençaient à se décomposer d'une manière effrayante.
+
+--Tant mieux... si la montre du bourreau avance... tes béguineries ne me
+déshonoreront pas.
+
+--Madame, dit l'un des employés de la prison à la condamnée avec cette
+commisération doucereuse qui sent la mort, votre fils est là...
+voulez-vous le voir?
+
+--Oui, répondit la veuve sans tourner la tête.
+
+--Entrez... monsieur... dit l'employé.
+
+Martial entra.
+
+Le vétéran resta dans le cachot, dont on laissa, pour plus de
+précaution, la porte ouverte. À travers la pénombre du corridor à demi
+éclairé par le jour naissant et par un réverbère, on voyait plusieurs
+soldats et gardiens, les uns assis sur un banc, les autres debout.
+
+Martial était aussi livide que sa mère; ses traits exprimaient une
+angoisse, une horreur profonde; ses genoux tremblaient sous lui. Malgré
+les crimes de cette femme, malgré l'aversion qu'elle lui avait toujours
+témoignée, il s'était cru obligé d'obéir à sa dernière volonté.
+
+Dès qu'il entra dans le cachot, la veuve jeta sur lui un regard perçant
+et lui dit d'une voix sourdement courroucée et comme pour éveiller dans
+l'âme de son fils une haine profonde:
+
+--Tu vois... ce qu'on va faire... de ta mère... de ta soeur?
+
+--Ah! ma mère... c'est affreux... mais je vous l'avais dit, hélas!... je
+vous l'avais dit!
+
+La veuve serra ses lèvres blanches avec colère; son fils ne la
+comprenait pas; cependant elle reprit:
+
+--On va nous tuer... comme on a tué ton père...
+
+--Mon Dieu!... mon Dieu!... et je ne puis rien... c'est fini.
+Maintenant... que voulez-vous que je fasse? pourquoi ne pas m'avoir
+écouté... ni vous ni ma soeur? vous n'en seriez pas là.
+
+--Ah!... c'est ainsi... reprit la veuve avec son habituelle et farouche
+ironie, tu trouves cela bien?
+
+--Ma mère!
+
+--Te voilà content... tu pourras dire, sans mentir, que ta mère est
+morte... tu ne rougiras plus d'elle.
+
+--Si j'étais mauvais fils, répondit brusquement Martial, révolté de
+l'injuste dureté de sa mère, je ne serais pas ici.
+
+--Tu viens... par curiosité.
+
+--Je viens... pour vous obéir.
+
+--Ah! si je t'avais écouté, Martial, au lieu d'écouter ma mère... je ne
+serais pas ici, s'écria Calebasse d'une voix déchirante et cédant enfin
+à ses angoisses, à ses terreurs, jusqu'alors contenues par l'influence
+de la veuve. C'est votre faute... soyez maudite, ma mère!
+
+--Elle se repent... elle m'accuse... tu dois jouir, hein? dit la veuve à
+son fils avec un éclat de rire diabolique.
+
+Sans lui répondre, Martial se rapprocha de Calebasse, dont l'agonie
+commençait, et lui dit avec compassion:
+
+--Pauvre soeur... il est trop tard... maintenant.
+
+--Jamais... trop tard... pour être lâche! dit la mère avec une fureur
+froide. Oh! quelle race! quelle race! Heureusement Nicolas est évadé.
+Heureusement François et Amandine... t'échapperont... Ils ont déjà du
+vice... la misère les achèvera!
+
+--Ah! Martial, veille bien sur eux... ou ils finiront... comme nous deux
+ma mère. On leur coupera aussi la tête! s'écria Calebasse en poussant de
+sourds gémissements.
+
+--Il aura beau veiller sur eux, s'écria la veuve avec une exaltation
+féroce, le vice et la misère seront plus forts que lui... et un jour...
+ils vengeront père, mère et soeur.
+
+--Votre horrible espérance sera trompée, ma mère, répondit Martial
+indigné. Ni eux ni moi nous n'aurons jamais la misère à craindre. La
+Louve a sauvé la jeune fille que Nicolas voulait noyer. Les parents de
+cette jeune fille nous ont proposé ou beaucoup d'argent, ou moins
+d'argent et des terres en Alger... à côté d'une ferme qu'ils ont déjà
+donnée à un homme qui leur a aussi rendu de grands services. Nous avons
+préféré les terres. Il y a un peu de danger... mais ça nous va... à la
+Louve et à moi. Demain nous partirons avec les enfants, et de notre vie
+nous ne reviendrons en Europe.
+
+--Ce que tu dis là est vrai? demanda la veuve à Martial d'un ton de
+surprise irritée.
+
+--Je ne mens jamais.
+
+--Tu mens aujourd'hui pour me mettre en colère?
+
+--En colère, parce que le sort de ces enfants est assuré?
+
+--Oui, de louveteaux on en fera des agneaux. Le sang de ton père, de ta
+soeur, le mien, ne sera pas vengé...
+
+--À ce moment ne parlez pas ainsi.
+
+--J'ai tué, on me tue... je suis quitte.
+
+--Ma mère, le repentir...
+
+La veuve poussa un nouvel éclat de rire.
+
+--Je vis depuis trente ans dans le crime et pour me repentir de trente
+ans on me donne trois jours, avec la mort au bout... Est-ce que j'aurais
+le temps? Non, non, quand ma tête tombera, elle grincera de rage et de
+haine.
+
+--Mon frère, au secours! emmène-moi d'ici! ils vont venir, murmura
+Calebasse d'une voix défaillante, car la misérable commençait à délirer.
+
+--Veux-tu te taire? dit la veuve exaspérée par la faiblesse de
+Calebasse; veux-tu te taire? Oh! l'infâme!... et c'est ma fille!
+
+--Ma mère! ma mère! s'écria Martial déchiré par cette horrible scène,
+pourquoi m'avez-vous fait venir ici?
+
+--Parce que je croyais te donner du coeur et de la haine... mais qui n'a
+pas l'un n'a pas l'autre, lâche!
+
+--Ma mère!
+
+--Lâche, lâche, lâche!
+
+À ce moment il se fit un assez grand bruit de pas dans le corridor.
+
+Le vétéran tira sa montre et regarda l'heure.
+
+Le soleil, se levant au-dehors, éblouissant et radieux, jeta tout à coup
+une nappe de clarté dorée par le soupirail pratiqué dans le corridor en
+face de la porte du cachot.
+
+Cette porte s'ouvrit, et l'entrée du cabanon se trouva vivement
+éclairée. Au milieu de cette zone lumineuse, des gardiens apportèrent
+deux chaises[23], puis le greffier vint dire à la veuve d'une voix émue:
+
+--Madame, il est temps...
+
+La condamnée se leva droite, impassible; Calebasse poussa des cris
+aigus.
+
+Quatre hommes entrèrent.
+
+Trois d'entre eux, assez mal vêtus, tenaient à la main de petits paquets
+de corde très-déliée, mais très-forte.
+
+Le plus grand de ces quatre hommes, correctement habillé de noir,
+portant un chapeau rond et une cravate blanche, remit au greffier un
+papier.
+
+Cet homme était le bourreau.
+
+Ce papier était un reçu des deux femmes bonnes à guillotiner. Le
+bourreau prenait possession de ces deux créatures de Dieu; désormais il
+en répondait seul.
+
+À l'effroi désespéré de Calebasse avait succédé une torpeur hébétée.
+Deux aides du bourreau furent obligés de l'asseoir sur son lit et de l'y
+soutenir. Ses mâchoires, serrées par une convulsion tétanique, lui
+permettaient à peine de prononcer quelques mots sans suite. Elle roulait
+autour d'elle des yeux déjà ternes et sans regard, son menton touchait à
+sa poitrine, et, sans l'appui des deux aides, son corps serait tombé en
+avant comme une masse inerte.
+
+Martial, après avoir une dernière fois embrassé cette malheureuse,
+restait immobile, épouvanté, n'osant, ne pouvant faire un pas, et comme
+fasciné par cette terrible scène.
+
+La froide audace de la veuve ne se démentait pas: la tête haute et
+droite, elle aidait elle-même à se dépouiller de la camisole de force
+qui emprisonnait ses mouvements. Cette toile tomba, elle se trouva vêtue
+d'une vieille robe de laine noire.
+
+--Où faut-il me mettre? demanda-t-elle d'une voix ferme.
+
+--Ayez la bonté de vous asseoir sur une de ces chaises, lui dit le
+bourreau en lui indiquant un des deux sièges placés à l'entrée du
+cachot.
+
+La porte étant restée ouverte, on voyait dans le corridor plusieurs
+gardiens, le directeur de la prison et quelques curieux privilégiés.
+
+La veuve se dirigeait d'un pas hardi vers la place qu'on lui avait
+indiquée, lorsqu'elle passa devant sa fille.
+
+Elle s'arrêta, s'approcha d'elle et lui dit d'une voix légèrement émue:
+
+--Ma fille, embrasse-moi.
+
+À la voix de sa mère, Calebasse sortit de son apathie, se dressa sur son
+séant, et, avec un geste de malédiction, elle s'écria:
+
+--S'il y a un enfer, descendez-y, maudite!
+
+--Ma fille, embrasse-moi, dit encore la veuve en faisant un pas.
+
+--Ne m'approchez pas! vous m'avez perdue! murmura la malheureuse en
+jetant ses mains en avant pour repousser sa mère.
+
+--Pardonne-moi!
+
+--Non, non, dit Calebasse d'une voix convulsive; et, cet effort ayant
+épuisé ses forces, elle retomba presque sans connaissance entre les bras
+des aides.
+
+Un nuage passa sur le front indomptable de la veuve; un instant ses yeux
+secs et ardents devinrent humides. À ce moment, elle rencontra le regard
+de son fils.
+
+Après un moment d'hésitation, et comme si elle eût cédé à l'effort d'une
+lutte intérieure, elle lui dit:
+
+--Et toi?...
+
+Martial se précipita en sanglotant dans les bras de sa mère.
+
+--Assez! dit la veuve en surmontant son émotion et en se dégageant des
+étreintes de son fils. Monsieur attend, ajouta-t-elle en montrant le
+bourreau.
+
+Puis elle marcha rapidement vers la chaise, où elle s'assit résolument.
+
+La lueur de sensibilité maternelle qui avait un moment éclairé les
+noires profondeurs de cette âme abominable s'éteignit tout à coup.
+
+--Monsieur, dit le vétéran à Martial en s'approchant de lui avec
+intérêt, ne restez pas ici. Venez, venez.
+
+Martial, égaré par l'horreur et par l'épouvante, suivit machinalement le
+soldat.
+
+Deux aides avaient apporté sur la chaise Calebasse agonisante; l'un
+maintenait ce corps déjà presque privé de vie, pendant que l'autre
+homme, au moyen de cordes de fouet excessivement minces, mais
+très-longues, lui attachait les mains derrière le dos par des liens et
+des noeuds inextricables, et lui nouait aux chevilles une corde assez
+longue pour que la marche à petits pas fût possible.
+
+Cette opération était à la fois étrange et horrible: on eût dit que les
+longues cordes minces qu'on distinguait à peine dans l'ombre, et dont
+ces hommes silencieux entouraient, garrottaient la condamnée, avec
+autant de rapidité que de dextérité, sortaient de leurs mains comme les
+fils ténus dont les araignées enveloppent aussi leur victime avant de la
+dévorer.
+
+Le bourreau et son autre aide enchevêtraient la veuve avec la même
+agilité, sans que les traits de cette femme offrissent la moindre
+altération. Seulement de temps à autre elle toussait légèrement.
+
+Lorsque la condamnée fut ainsi mise dans l'impossibilité de faire un
+mouvement, le bourreau, tirant de sa poche une longue paire de ciseaux,
+lui dit avec politesse:
+
+--Ayez la complaisance de baisser la tête, madame.
+
+La veuve baissa la tête en disant:
+
+--Nous sommes de bonnes pratiques; vous avez eu mon mari, maintenant
+voilà sa femme et sa fille.
+
+Sans répondre, le bourreau ramassa dans sa main gauche les longs cheveux
+gris de la condamnée et se mit à les couper très-ras, très-ras, surtout
+à la nuque.
+
+--Ça fait que j'aurai été coiffée trois fois dans ma vie, dit la veuve,
+avec un ricanement sinistre: le jour de ma première communion, quand on
+m'a mis le voile; le jour de mon mariage, quand on m'a mis la fleur
+d'oranger; et puis aujourd'hui, n'est-ce pas, coiffeur de la mort!
+
+Le bourreau resta muet.
+
+Les cheveux de la condamnée étant épais et rudes, l'opération fut si
+longue que la chevelure de Calebasse tombait entièrement sur les dalles
+alors que celle de sa mère n'était coupée qu'à demi.
+
+--Vous ne savez pas à quoi je pense? dit la veuve au bourreau, après
+avoir de nouveau contemplé sa fille.
+
+Le bourreau continua de garder le silence.
+
+On n'entendait que le grincement sonore des ciseaux et que l'espèce de
+hoquet et de râle qui de temps à autre soulevait la poitrine de
+Calebasse.
+
+À ce moment on vit dans le corridor un prêtre à figure vénérable
+s'approcher du directeur de la prison et causer à voix basse avec lui.
+Ce saint ministre venait tenter une dernière fois d'arracher l'âme de la
+veuve à l'endurcissement.
+
+--Je pense, reprit la veuve au bout de quelques moments, et voyant que
+le bourreau ne lui répondait pas, je pense qu'à cinq ans ma fille, à qui
+on va couper la tête, était la plus jolie enfant qu'on puisse voir. Elle
+avait des cheveux blonds et des joues roses et blanches. Alors qui
+est-ce qui lui aurait dit que... Puis, ensuite d'un nouveau silence,
+elle s'écria, avec un éclat de rire et une expression impossible à
+rendre: Quelle comédie que le sort!
+
+À ce moment les dernières mèches de la chevelure grise de la condamnée
+tombèrent sur ses épaules.
+
+--C'est fini, madame, dit poliment le bourreau.
+
+--Merci!... je vous recommande mon fils Nicolas, dit la veuve, vous le
+coifferez un de ces jours!
+
+Un gardien vint dire quelques mots tout bas à la condamnée.
+
+--Non, je vous ai déjà dit que non, répondit-elle brusquement.
+
+Le prêtre entendit ces mots, leva les yeux au ciel, joignit les mains et
+disparut.
+
+--Madame, nous allons partir; vous ne voulez rien prendre? dit
+obséquieusement le bourreau.
+
+--Merci... ce soir je prendrai une gorgée de terre.
+
+Et la veuve, après ce nouveau sarcasme, se leva droite; ses mains
+étaient attachées derrière son dos, et un lien assez lâche pour qu'elle
+pût marcher la garrottait d'une cheville à l'autre. Quoique son pas fût
+ferme et résolu, le bourreau et un aide voulurent obligeamment la
+soutenir; elle fit un geste d'impatience et dit d'une voix impérieuse et
+dure:
+
+--Ne me touchez pas, j'ai bon pied, bon oeil. Sur l'échafaud, on verra
+si j'ai une bonne voix, et si je dis des paroles de repentance...
+
+Et la veuve, accostée du bourreau et d'un aide, sortant du cachot, entra
+dans le corridor.
+
+Les deux autres aides furent obligés de transporter, Calebasse sur sa
+chaise; elle était mourante.
+
+Après avoir traversé le long corridor, le funèbre cortège monta un
+escalier de pierre qui conduisait à une cour extérieure.
+
+Le soleil inondait de sa lumière chaude et dorée le faîte des hautes
+murailles blanches qui entouraient la cour et se découpaient sur un ciel
+d'un bleu splendide: l'air était doux et tiède, jamais journée de
+printemps ne fut plus riante, plus magnifique.
+
+Dans cette cour on voyait un piquet de gendarmerie départementale, un
+fiacre et une voiture longue, étroite, à caisse jaune, attelée de trois
+chevaux de poste qui hennissaient gaiement en faisant tinter leurs
+grelots retentissants.
+
+On montait dans cette voiture comme dans un omnibus, par une portière
+située à l'arrière. Cette ressemblance inspira une dernière raillerie à
+la veuve.
+
+--Le conducteur ne dira pas... _Complet_, dit-elle. Puis elle gravit le
+marchepied aussi lestement que le lui permettaient ses entraves.
+
+Calebasse, expirante et soutenue par un aide, fut placée dans la voiture
+en face de sa mère; puis on ferma la portière.
+
+Le cocher du fiacre s'était endormi, le bourreau le secoua.
+
+--Excusez, bourgeois, dit le cocher en se réveillant et en descendant
+pesamment de son siège; mais une nuit de mi-carême, c'est rude. Je
+venais justement de conduire aux Vendanges de Bourgogne une tapée de
+débardeurs et de débardeuses qui chantaient la mère Godichon, quand vous
+m'avez pris à l'heure.
+
+--Allons, c'est bon. Suivez cette voiture, et... boulevard
+Saint-Jacques.
+
+--Excusez, bourgeois... il y a une heure aux Vendanges, maintenant à la
+guillotine! Ça prouve que les courses se suivent et ne se ressemblent
+pas, comme dit c't'autre.
+
+Les deux voitures, précédées et suivies du piquet de gendarmerie,
+sortirent de la porte extérieure de Bicêtre et prirent au grand trot la
+route de Paris.
+
+
+
+
+II
+
+Martial et le Chourineur
+
+
+Nous avons présenté le tableau de la toilette des condamnés dans toute
+son effroyable vérité, parce qu'il nous semble qu'il ressort de cette
+peinture de puissants arguments.
+
+Contre la peine de mort.
+
+Contre la manière que cette peine est appliquée.
+
+Contre l'effet qu'on en attend comme exemple donné aux populations.
+
+Quoique dépouillé de cet appareil à la fois formidable et religieux dont
+devraient être au moins entourés tous les actes de suprême châtiment que
+la loi inflige au nom de la vindicte publique, la toilette est ce qu'il
+y a de plus terrifiant dans l'exécution de l'arrêt de mort, et c'est
+cela que l'on cache à la multitude.
+
+Au contraire, en Espagne, par exemple, le condamné reste exposé pendant
+trois jours dans une chapelle ardente, son cercueil est continuellement
+sous ses yeux; les prêtres disent les prières des agonisants, les
+cloches de l'église tintent jour et nuit un glas funèbre[24].
+
+On conçoit que cette espèce d'initiation à une mort prochaine puisse
+épouvanter les criminels les plus endurcis, et inspirer une terreur
+salutaire à la foule qui se presse aux grilles de la chapelle
+mortuaire.
+
+Puis le jour du supplice est un jour de deuil public; les cloches de
+toutes les paroisses sonnent les _trépassés_; le condamné est lentement
+conduit à l'échafaud avec une pompe imposante, lugubre, son cercueil
+toujours porté devant lui; les prêtres, chantant les prières des morts,
+marchent à ses côtés; viennent ensuite les confréries religieuses, et
+enfin des frères quêteurs demandent à la foule de quoi dire des messes
+pour le repos de l'âme du supplicié... Jamais la foule ne reste sourde à
+cet appel...
+
+Sans doute, tout cela est épouvantable, mais cela est logique, mais cela
+est imposant, mais cela montre que l'on ne retranche pas de ce monde une
+créature de Dieu pleine de vie et de force comme on égorge un boeuf,
+mais cela donne à penser à la multitude, qui juge toujours du crime par
+la grandeur de la peine... que l'homicide est un forfait bien
+abominable, puisque son châtiment ébranle, attriste, émeut toute une
+ville.
+
+Encore une fois, ce redoutable spectacle peut faire naître de graves
+réflexions, inspirer un utile effroi... et ce qu'il y a de barbare dans
+ce sacrifice humain est au moins couvert par la terrible majesté de son
+exécution.
+
+Mais, nous le demandons, les choses se passant exactement comme nous les
+avons rapportées (et quelquefois même moins gravement), de quel exemple
+cela peut-il être?
+
+De grand matin on prend le condamné, on le garrotte, on le jette dans
+une voiture fermée, le postillon fouette, touche à l'échafaud, la
+bascule joue, et une tête tombe dans un panier... au milieu des
+railleries atroces de ce qu'il y a de plus corrompu dans la
+populace!...
+
+Encore une fois, dans cette exécution rapide et furtive, où est
+l'exemple? où est l'épouvante?...
+
+Et puis, comme l'exécution a lieu pour ainsi dire à huis clos, dans un
+endroit parfaitement écarté, avec une précipitation sournoise, toute la
+ville ignore cet acte sanglant et solennel, rien ne lui annonce que ce
+jour-là on «tue un homme»... les théâtres rient et chantent... la foule
+bourdonne insoucieuse et bruyante...
+
+Au point de vue de la société, de la religion, de l'humanité, c'est
+pourtant quelque chose qui doit importer à tous que cet homicide
+juridique commis au nom de l'intérêt de tous...
+
+Enfin, disons-le encore, disons-le toujours, voici le glaive, mais où
+est la couronne? À côté de la punition, montrez la récompense; alors
+seulement la leçon sera complète et féconde... Si, le lendemain de ce
+jour de deuil et de mort, le peuple, qui a vu la veille le sang d'un
+grand criminel rougir l'échafaud, voyait rémunérer et exalter un grand
+homme de bien, il redouterait d'autant plus le supplice du premier qu'il
+ambitionnerait davantage le triomphe du second; la terreur empêche à
+peine le crime, jamais elle n'inspire la vertu.
+
+Considère-t-on l'effet de la peine de mort sur les condamnés eux-mêmes?
+
+Ou ils la bravent avec un cynisme audacieux...
+
+Ou ils la subissent inanimés, à demi morts d'épouvante...
+
+Ou ils offrent leur tête avec un repentir profond et sincère...
+
+Or, la peine est insuffisante pour ceux qui la narguent...
+
+Inutile pour ceux qui sont déjà morts moralement...
+
+Exagérée pour ceux qui se repentent avec sincérité.
+
+Répétons-le: la société ne tue le meurtrier ni pour le faire souffrir,
+ni pour lui infliger la loi du talion... Elle le tue pour le mettre dans
+l'impossibilité de nuire... elle le tue pour que l'exemple de sa
+punition serve de frein aux meurtriers à venir.
+
+Nous croyons, nous, que la peine est trop barbare, et qu'elle
+n'épouvante pas assez...
+
+Nous croyons, nous, que dans quelques crimes, tels que le parricide, ou
+autres forfaits qualifiés, l'_aveuglement_ et un isolement perpétuel
+mettraient un condamné dans l'impossibilité de nuire, et le puniraient
+d'une manière mille fois plus redoutable, tout en lui laissant le temps
+du repentir et de la rédemption.
+
+Si l'on doutait de cette assertion, nous rappellerions beaucoup de faits
+constatant l'horreur invincible des criminels endurcis pour l'isolement.
+Ne sait-on pas que quelques-uns ont commis des meurtres pour être
+condamnés à mort, préférant ce supplice à une cellule?... Quelle serait
+donc leur terreur, lorsque l'_aveuglement_, joint à l'isolement, ôterait
+au condamné l'espoir de s'évader, espoir qu'il conserve et qu'il réalise
+quelquefois même en cellule et chargé de fers?
+
+Et à ce propos, nous pensons aussi que l'abolition des condamnations
+capitales sera peut-être une des conséquences forcées de l'isolement
+pénitentiaire: l'effroi que cet isolement inspire à la génération qui
+peuple à cette heure les prisons et les bagnes étant tel que beaucoup
+d'entre ces incurables préféreront encourir le dernier supplice que
+l'emprisonnement cellulaire, alors il faudra sans doute supprimer la
+peine de mort pour leur enlever cette dernière et épouvantable
+alternative.
+
+Avant de poursuivre notre récit, disons quelques mots des relations
+récemment établies entre le Chourineur et Martial.
+
+Une fois Germain sorti de prison, le Chourineur prouva facilement qu'il
+s'était volé lui-même, avoua au juge d'instruction le but de cette
+singulière mystification, et fut mis en liberté après avoir été
+justement et sévèrement admonesté par ce magistrat.
+
+N'ayant pas alors retrouvé Fleur-de-Marie, et voulant récompenser de ce
+nouvel acte de dévouement le Chourineur, auquel il devait déjà la vie,
+Rodolphe, pour combler les voeux de son rude protégé, l'avait logé à
+l'hôtel de la rue Plumet, lui promettant de l'emmener à sa suite
+lorsqu'il retournerait en Allemagne. Nous l'avons dit, le Chourineur
+éprouvait pour Rodolphe l'attachement aveugle, obstiné du chien pour son
+maître. Demeurer sous le même toit que le prince, le voir quelquefois,
+attendre avec patience une nouvelle occasion de se sacrifier à lui ou
+aux siens, là se bornaient l'ambition et le bonheur du Chourineur, qui
+préférait mille fois cette condition à l'argent et à la ferme en Algérie
+que Rodolphe avait mis à sa disposition.
+
+Mais, lorsque le prince eut retrouvé sa fille, tout changea; malgré sa
+vive reconnaissance pour l'homme qui lui avait sauvé la vie, il ne put
+se résoudre à emmener avec lui en Allemagne ce témoin de la première
+honte de Fleur-de-Marie... Bien décidé d'ailleurs à combler tous les
+désirs du Chourineur, il le fit venir une dernière fois et lui dit qu'il
+attendait de son attachement un nouveau service. À ces mots, la
+physionomie du Chourineur rayonna; mais elle devint bientôt consternée,
+lorsqu'il apprit que non-seulement il ne pourrait suivre le prince en
+Allemagne, mais qu'il faudrait quitter l'hôtel le jour même.
+
+Il est inutile de dire les compensations brillantes que Rodolphe offrit
+au Chourineur: l'argent qui lui était destiné, le contrat de vente de la
+ferme en Algérie, plus encore, s'il le voulait... tout était à sa
+disposition.
+
+Le Chourineur, frappé au coeur, refusa; et, pour la première fois de sa
+vie peut-être, cet homme pleura... Il fallut l'instance de Rodolphe pour
+le décider à accepter ses premiers bienfaits.
+
+Le lendemain, le prince fit venir la Louve et Martial; sans leur
+apprendre que Fleur-de-Marie était sa fille, il leur demanda ce qu'il
+pouvait faire pour eux; tous leurs désirs devaient être accomplis.
+Voyant leur hésitation, et se souvenant de ce que Fleur-de-Marie lui
+avait dit des goûts un peu sauvages de la Louve et de son mari, il
+proposa au hardi ménage une somme d'argent considérable, ou bien la
+moitié de cette somme et des terres en plein rapport, dépendantes d'une
+ferme voisine de celle qu'il avait fait acheter pour le Chourineur, et
+qui était aussi à vendre. En faisant cette offre, le prince avait encore
+songé que Martial et le Chourineur, tous deux rudes, énergiques, tous
+deux doués de bons et valeureux instincts, sympathiseraient d'autant
+mieux qu'ils avaient aussi tous deux des raisons de rechercher la
+solitude, l'un à cause de son passé, l'autre à cause des crimes de sa
+famille.
+
+Il ne se trompait pas; Martial et la Louve acceptèrent avec transport;
+puis, ayant été, par l'intermédiaire de Murph, mis en rapport avec le
+Chourineur, tous trois se félicitèrent bientôt des relations que
+promettait leur voisinage en Algérie.
+
+Malgré la profonde tristesse où il était plongé, ou plutôt à cause même
+de cette tristesse, le Chourineur, touché des avances cordiales de
+Martial et de sa femme, y répondit avec affection. Bientôt une amitié
+sincère unit les futurs colons: les gens de cette trempe se jugent vite
+et s'aiment de même... Aussi, la Louve et Martial, n'ayant pu, malgré
+leurs affectueux efforts, tirer leur nouvel ami de sa sombre léthargie,
+ne comptaient plus pour l'en distraire que sur le mouvement du voyage et
+sur l'activité de leur vie à venir; car, une fois en Algérie, ils
+seraient obligés de se mettre au fait de la culture des terres qu'on
+leur avait données, les propriétaires devant, d'après les conditions de
+la vente, faire valoir les fermes pendant une année encore, afin que les
+nouveaux possesseurs fussent en état de surveiller plus tard
+l'exploitation.
+
+Ces préliminaires posés, on comprendra qu'instruit de la pénible
+entrevue à laquelle Martial devait se rendre pour obéir aux dernières
+volontés de sa mère, le Chourineur ait voulu accompagner son nouvel ami
+jusqu'à la porte de Bicêtre, où il l'attendait dans le fiacre qui les
+avait amenés, et qui les reconduisit à Paris après que Martial,
+épouvanté, eut quitté le cachot où l'on faisait les terribles
+préparatifs de l'exécution de sa mère et de sa soeur.
+
+La physionomie du Chourineur était complètement changée: l'expression
+d'audace et de bonne humeur qui caractérisait ordinairement sa mâle
+figure avait fait place à un morne abattement; sa voix même avait perdu
+quelque chose de sa rudesse; une douleur de l'âme, douleur jusqu'alors
+inconnue de lui, avait rompu, brisé cette nature énergique.
+
+Il regardait Martial avec compassion.
+
+--Courage, lui disait le Chourineur, vous avez fait tout ce qu'un brave
+garçon pouvait faire... C'est fini... Songez à votre femme, à ces
+enfants que vous avez empêchés d'être des gueux comme père et mère... Et
+puis enfin, ce soir nous aurons quitté Paris pour n'y plus revenir, et
+vous n'entendrez plus jamais parler de ce qui vous afflige.
+
+--C'est égal, voyez-vous, Chourineur... après tout, c'est ma mère...
+c'est ma soeur.
+
+--Enfin, que voulez-vous... ça est... et, quand les choses sont... il
+faut bien s'y soumettre... dit le Chourineur en étouffant un soupir.
+
+Après un moment de silence, Martial lui dit cordialement:
+
+--Moi aussi je devrais vous consoler, pauvre garçon... toujours cette
+tristesse.
+
+--Toujours, Martial...
+
+--Enfin... moi et ma femme... nous comptons qu'une fois hors de Paris...
+ça vous passera...
+
+--Oui, dit le Chourineur au bout de quelques instants et presque en
+frissonnant malgré lui, si je sors de Paris...
+
+--Puisque... nous partons ce soir.
+
+--C'est-à-dire vous autres... vous partez ce soir...
+
+--Et vous donc? est-ce que vous changez d'idée maintenant?
+
+--Non...
+
+--Eh bien?
+
+Le Chourineur garda de nouveau le silence, puis il reprit, en faisant un
+effort sur lui-même:
+
+--Tenez, Martial... vous allez hausser les épaules... mais j'aime autant
+tout vous dire... S'il m'arrive quelque chose, au moins ça prouvera que
+je ne me suis pas trompé.
+
+--Qu'y a-t-il donc?
+
+--Quand... M. Rodolphe... nous a fait demander s'il nous conviendrait de
+partir ensemble pour Alger et d'y être voisins, je n'ai pas voulu vous
+tromper... ni vous ni votre femme... Je vous ai dit... ce que j'avais
+été...
+
+--Ne parlons plus de cela... vous avez subi votre peine... vous êtes
+aussi bon et aussi brave que pas un... Mais je conçois que, comme moi,
+vous aimiez mieux aller vivre au loin... grâce à notre généreux
+protecteur... que de rester ici... où, si à l'aise et si honnêtes que
+nous soyons, on nous reprocherait toujours, à vous un méfait que vous
+avez payé et dont vous vous repentez pourtant encore... à moi les crimes
+de mes parents... dont je ne suis pas responsable. Mais de vous à
+nous... le passé est passé... et bien passé... Soyez tranquille... nous
+comptons sur vous comme vous pouvez compter sur nous.
+
+--De vous à moi... peut-être... le passé est passé; mais, comme je le
+disais à M. Rodolphe... voyez-vous, Martial... il y a quelque chose
+là-haut... et j'ai tué un homme...
+
+--C'est un grand malheur; mais, enfin, dans ce moment-là vous ne vous
+connaissiez plus... vous étiez comme fou... et puis enfin vous avez
+sauvé la vie à d'autres personnes... et ça doit vous compter.
+
+--Écoutez, Martial... si je vous parle de mon malheur... voilà
+pourquoi... Autrefois j'avais souvent un rêve... dans lequel je
+voyais... le sergent que j'ai tué... Depuis longtemps... je ne l'avais
+plus... ce rêve... et cette nuit... je l'ai eu...
+
+--C'est un hasard.
+
+--Non... ça m'annonce un malheur pour aujourd'hui.
+
+--Vous déraisonnez, mon bon camarade...
+
+--J'ai un pressentiment que je ne sortirai pas de Paris...
+
+--Encore une fois, vous n'avez pas le sens commun... Votre chagrin de
+quitter notre bienfaiteur... la pensée de me conduire aujourd'hui à
+Bicêtre... où de si tristes choses m'attendaient... tout cela vous aura
+agité cette nuit: alors naturellement votre rêve... vous sera revenu...
+
+Le Chourineur secoua tristement la tête.
+
+--Il m'est revenu juste la veille du départ de M. Rodolphe... car c'est
+aujourd'hui qu'il part...
+
+--Aujourd'hui?
+
+--Oui... Hier j'ai envoyé un commissionnaire à son hôtel... n'osant pas
+y aller moi-même... il me l'avait défendu... On a dit que le prince
+partait ce matin, à onze heures... par la barrière de Charenton. Aussi
+une fois que nous allons être arrivés à Paris... je me posterai là...
+pour tâcher de le voir; ça sera la dernière fois!... la dernière!...
+
+--Il paraît si bon, que je comprends bien que vous l'aimiez...
+
+--L'aimer! dit le Chourineur avec une émotion profonde et concentrée,
+oh! oui... allez... Voyez-vous, Martial... coucher par terre, manger du
+pain noir... être son chien... mais être où il aurait été, je ne
+demandais pas plus... C'était trop... il n'a pas voulu.
+
+--Il a été si généreux pour vous!
+
+--Ce n'est pas ça qui fait que je l'aime tant... c'est parce qu'il m'a
+dit que j'avais du coeur et de l'honneur... Oui, et dans un temps où
+j'étais farouche comme une bête brute, où je me méprisais comme le rebut
+de la canaille... lui m'a fait comprendre qu'il y avait encore du bon en
+moi, puisque, ma peine faite, je m'étais repenti, et qu'après avoir
+souffert la misère des misères sans voler, j'avais travaillé avec
+courage pour gagner honnêtement ma vie... sans vouloir de mal à
+personne, quoique tout le monde m'ait regardé comme un brigand fini, ce
+qui n'était pas encourageant.
+
+--C'est vrai; souvent pour vous maintenir ou vous mettre dans la bonne
+route, il ne faut que quelques mots qui vous encouragent et vous
+relèvent.
+
+--N'est-ce pas, Martial? Aussi quand M. Rodolphe me les a dits, ces
+mots, dame! voyez-vous, le coeur m'a battu haut et fier. Depuis ce
+temps-là, je me mettrais dans le feu pour le bien... Que l'occasion
+vienne, on verrait... Et ça, grâce à qui?... grâce à M. Rodolphe.
+
+--C'est justement parce que vous êtes mille fois meilleur que vous
+n'étiez que vous ne devez pas avoir de mauvais pressentiments. Votre
+rêve ne signifie rien.
+
+--Enfin nous verrons. C'est pas que je cherche un malheur exprès... il
+n'y en a pas pour moi de plus grand que celui qui m'arrive... Ne plus le
+voir jamais... M. Rodolphe! Moi qui croyais ne plus le quitter... Dans
+mon espèce, bien entendu... j'aurais été là, à lui corps et âme,
+toujours prêt... C'est égal, il a peut-être tort... Tenez, Martial, je
+ne suis qu'un ver de terre auprès de lui... eh bien! quelquefois il
+arrive que les plus petits peuvent être utiles aux plus grands... Si ça
+devait être, je ne lui pardonnerais de ma vie de s'être privé de moi.
+
+--Qui sait? un jour peut-être vous le reverrez...
+
+--Oh! non. Il m'a dit: «Mon garçon, il faut que tu me promettes de ne
+jamais chercher à me revoir; cela me rendra service.» Vous comprenez,
+Martial, j'ai promis... foi d'homme, je tiendrai... mais c'est dur.
+
+--Une fois là-bas vous oublierez peu à peu ce qui vous chagrine. Nous
+travaillerons, nous vivrons seuls, tranquilles, comme de bons fermiers,
+sauf à faire quelquefois le coup de fusil avec les Arabes... Tant mieux!
+ça nous ira à nous deux ma femme; car elle est crâne, allez, la Louve!
+
+--S'il s'agit de coups de fusil, ça me regardera, Martial! dit le
+Chourineur un peu moins accablé. Je suis garçon, et j'ai été troupier...
+
+--Et moi braconnier!
+
+--Mais vous... vous avez votre femme et ces deux enfants dont vous êtes
+comme le père... Moi, je n'ai que ma peau... et, puisqu'elle ne peut
+plus être bonne à faire un paravent à M. Rodolphe, je n'y tiens guère.
+Ainsi s'il y a un coup de peigne à se donner, ça me regardera.
+
+--Ça nous regardera tous les deux.
+
+--Non, moi seul... tonnerre!... À moi les Bédouins!
+
+--À la bonne heure; j'aime mieux vous entendre parler ainsi que comme
+tout à l'heure... Allez, Chourineur... nous serons de vrais frères; et
+puis vous pourrez nous entretenir de vos chagrins s'ils durent encore,
+car j'aurai les miens. La journée d'aujourd'hui comptera longtemps dans
+ma vie, allez... On ne voit pas sa mère, sa soeur... comme je les ai
+vues... sans que ça vous revienne à l'esprit... Nous nous ressemblons,
+vous et moi, dans trop de choses, pour qu'il ne nous soit pas bon d'être
+ensemble. Nous ne boudons au danger ni l'un ni l'autre; eh bien! nous
+serons moitié fermiers, moitié soldats... Il y a de la chasse là-bas...
+nous chasserons... Si vous voulez vivre seul chez vous, vous y vivrez,
+et nous voisinerons... sinon... nous logerons tous ensemble. Nous
+élèverons les enfants comme de braves gens, et vous serez quasi leur
+oncle... puisque nous serons frères. Ça vous va-t-il? dit Martial en
+tendant la main au Chourineur.
+
+--Ça me va, mon brave Martial... Et puis enfin... le chagrin me tuera ou
+je le tuerai... comme on dit.
+
+--Il ne vous tuera pas... Nous vieillirons là-bas dans notre désert, et
+tous les soirs nous dirons: «Frère... merci à M. Rodolphe...» Ça sera
+notre prière pour lui...
+
+--Tenez, Martial... vous me mettez du baume dans le sang...
+
+--À la bonne heure... Ce bête de rêve... vous n'y pensez plus,
+j'espère?
+
+--Je tâcherai...
+
+--Ah çà!... vous venez nous prendre à quatre heures: la diligence part à
+cinq.
+
+--C'est convenu... Mais nous voici bientôt à Paris; je vais arrêter le
+fiacre. J'irai à pied jusqu'à la barrière de Charenton; j'attendrai M.
+Rodolphe pour le voir passer.
+
+La voiture s'arrêta; le Chourineur descendit.
+
+--N'oubliez pas... à quatre heures... mon bon camarade, dit Martial.
+
+--À quatre heures!...
+
+Le Chourineur avait oublié qu'on était au lendemain de la mi-carême;
+aussi, fut-il étrangement surpris du spectacle à la fois bizarre et
+hideux qui s'offrit à sa vue lorsqu'il eut parcouru une partie du
+boulevard extérieur, qu'il suivait pour se rendre à la barrière de
+Charenton.
+
+
+
+
+III
+
+Le doigt de Dieu
+
+
+Le Chourineur, au bout de quelques instants, se trouvait emporté malgré
+lui par une foule compacte, torrent populaire qui, descendant du
+faubourg de la Glacière, s'amoncelait aux abords de cette barrière, pour
+se rendre ensuite sur le boulevard Saint-Jacques, où allait avoir lieu
+l'exécution.
+
+Quoiqu'il fît grand jour, on entendait encore au loin la musique
+retentissante de l'orchestre des guinguettes, où éclatait surtout la
+vibration sonore des cornets à pistons.
+
+Il faudrait le pinceau de Callot, de Rembrandt ou de Goya pour rendre
+l'aspect bizarre, hideux, presque fantastique, de cette multitude.
+Presque tous, hommes, femmes, enfants, étaient vêtus de vieux costumes
+de mascarades; ceux qui n'avaient pu s'élever jusqu'à ce luxe portaient
+sur leurs vêtements des guenilles de couleurs tranchantes; quelques
+jeunes gens étaient affublés de robes de femmes à demi déchirées et
+souillées de boue; tous ces visages, flétris par la débauche et par le
+vice, marbrés par l'ivresse, étincelaient d'une joie sauvage en songeant
+qu'après une nuit de crapuleuse orgie, ils allaient voir mettre à mort
+deux femmes dont l'échafaud était dressé[25].
+
+Écume fangeuse et fétide de la population de Paris, cette immense cohue
+se composait de bandits et de femmes perdues qui demandent chaque jour
+au crime le pain de la journée... et qui chaque soir rentrent largement
+repus dans leurs tanières[26].
+
+Le boulevard extérieur étant fort resserré à cet endroit, la foule
+entassée refluait et entravait absolument la circulation. Malgré sa
+force athlétique, le Chourineur fut obligé de rester presque immobile au
+milieu de cette masse compacte... Il se résigna... Le prince, partant de
+la rue Plumet à dix heures, lui avait-on dit, ne devait passer à la
+barrière de Charenton qu'à onze heures environ, et il n'était que sept
+heures.
+
+Quoiqu'il eût naguère forcément fréquenté les classes dégradées
+auxquelles appartenait cette populace, le Chourineur, en se retrouvant
+au milieu d'elles, éprouvait un dégoût invincible. Poussé par le reflux
+de la foule jusqu'au mur d'une des guinguettes dont fourmillent ces
+boulevards, à travers les fenêtres ouvertes, d'où s'échappaient les sons
+étourdissants d'un orchestre d'instruments de cuivre, le Chourineur
+assista, malgré lui, à un spectacle étrange...
+
+Dans une vaste salle basse, occupée à l'une de ses extrémités par les
+musiciens, entourée de bancs et de tables chargées des débris d'un
+repas, d'assiettes cassées, de bouteilles renversées, une douzaine
+d'hommes et de femmes déguisés, à moitié ivres, se livraient avec
+emportement à cette danse folle et obscène appelée le _chahut_, à
+laquelle un petit nombre d'habitués de ces lieux ne s'abandonnent qu'à
+la fin du bal, alors que les gardes municipaux en surveillance se sont
+retirés.
+
+Parmi les ignobles couples qui figuraient dans cette saturnale, le
+Chourineur en remarqua deux qui se faisaient surtout applaudir par le
+cynisme révoltant de leurs poses, de leurs gestes et de leurs
+paroles...
+
+Le premier couple se composait d'un homme à peu près déguisé en ours au
+moyen d'une veste et d'un pantalon de peau de mouton noir. La tête de
+l'animal, sans doute trop gênante à porter, avait été remplacée par une
+sorte de capuce à longs poils qui recouvrait entièrement le visage; deux
+trous, à la hauteur des yeux, une large fente à la hauteur de la bouche,
+permettaient de voir, de parler et de respirer... Cet homme masqué, l'un
+des prisonniers évadés de la Force (parmi lesquels se trouvaient aussi
+Barbillon et les deux meurtriers arrêtés chez l'ogresse du tapis-franc
+au commencement de ce récit), cet homme masqué était Nicolas Martial, le
+fils, le frère des deux femmes dont l'échafaud était dressé à quelques
+pas... Entraîné dans cet acte d'insensibilité féroce, d'audacieuse
+forfanterie, par un de ses compagnons, redoutable bandit, évadé aussi...
+déguisé aussi... ce misérable osait, à l'aide de ce travestissement, se
+livrer aux dernières joies du carnaval...
+
+La femme qui dansait avec lui, costumée en vivandière, portait un
+chapeau de cuir bouilli bossué, à rubans déchirés, une sorte de
+justaucorps de drap rouge passé, orné de trois rangs de boutons de
+cuivre à la hussarde, une jupe verte et des pantalons de calicot blanc;
+ses cheveux noirs tombaient en désordre sur son front; ses traits hâves
+et plombés respiraient l'effronterie et l'impudeur.
+
+Le vis-à-vis de ces deux danseurs était non moins ignoble.
+
+L'homme, d'une très-grande taille, déguisé en Robert Macaire, avait
+tellement barbouillé de suie sa figure osseuse qu'il était
+méconnaissable; d'ailleurs un large bandeau couvrait son oeil gauche, et
+le blanc mat du globe de l'oeil droit, se détachant sur cette face
+noirâtre, la rendait plus hideuse encore. Le bas du visage du Squelette
+(on l'a déjà reconnu sans doute) disparaissait entièrement dans une
+haute cravate faite d'un vieux châle rouge. Coiffé, selon la tradition,
+d'un chapeau gris, râpé, aplati, sordide et sans fond, vêtu d'un habit
+vert en lambeaux et d'un pantalon garance rapiécé en mille endroits et
+attaché aux chevilles avec des ficelles, cet assassin, outrant les poses
+les plus grotesques et les plus cyniques du _chahut_, lançant de droite,
+de gauche, en avant, en arrière, ses longs membres durs comme du fer,
+les dépliait et les repliait avec tant de vigueur et d'élasticité qu'on
+les eût dits mis en mouvement par des ressorts d'acier...
+
+Digne coryphée de cette immonde saturnale, sa danseuse, grande et leste
+créature au visage impudent et aviné, costumée en débardeur, coiffée
+d'un bonnet de police incliné sur une perruque poudrée, à grosse queue,
+portait une veste et un pantalon de velours vert éraillé, assujetti à la
+taille par une écharpe orange aux longs bouts flottants derrière le
+dos.
+
+Une grosse femme, ignoble et hommasse, l'ogresse du tapis-franc, assise
+sur un des bancs, tenait sur ses genoux les manteaux de tartan de cette
+créature et de la vivandière, pendant qu'elles rivalisaient toutes deux
+de bonds et de postures cyniques avec le Squelette et Nicolas Martial...
+
+Parmi les autres danseurs, on remarquait encore un enfant boiteux,
+habillé en diable au moyen d'un tricot noir beaucoup trop large et trop
+grand pour lui, d'un caleçon rouge et d'un masque vert horrible et
+grimaçant. Malgré son infirmité, ce petit monstre était d'une agilité
+surprenante; sa dépravation précoce atteignait, si elle ne dépassait
+pas, celle de ses affreux compagnons, et il gambadait aussi effrontément
+que pas un devant une grosse femme déguisée en bergère, qui excitait
+encore le dévergondage de son partner par ses éclats de rire.
+
+Aucune charge ne s'étant élevée contre Tortillard (on l'a aussi
+reconnu), et Bras Rouge ayant été provisoirement laissé en prison,
+l'enfant, à la demande de son père, avait été réclamé par Micou, le
+receleur du passage de la Brasserie, que ses complices n'avaient pas
+dénoncé.
+
+Comme figures secondaires du tableau que nous essayons de peindre, qu'on
+s'imagine tout ce qu'il y a de plus bas, de plus honteux, de plus
+monstrueux dans cette crapule oisive, audacieuse, rapace, sanguinaire,
+athée, qui se montre de plus en plus hostile à l'ordre social, et sur
+laquelle nous avons voulu rappeler l'attention des penseurs en terminant
+ce récit...
+
+Puisse cette dernière et horrible scène symboliser le péril qui menace
+incessamment la société!
+
+Oui, que l'on y songe, la cohésion, l'augmentation inquiétante de cette
+race de voleurs et de meurtriers est une sorte de protestation vivante
+contre le vice des lois répressives, et surtout contre l'absence des
+mesures préventives, d'une législation prévoyante, de larges
+institutions préservatrices, destinées à surveiller, à moraliser dès
+l'enfance cette foule de malheureux abandonnés ou pervertis par
+d'effroyables exemples. Encore une fois, ces êtres déshérités, que Dieu
+n'a faits ni plus mauvais ni meilleurs que ses autres créatures, ne se
+vicient, ne se gangrènent ainsi incurablement que dans la frange de
+misère, d'ignorance et d'abrutissement où ils se traînent en naissant.
+
+Encore excités par les rires, par les bravos de la foule pressée aux
+fenêtres, les acteurs de l'abominable orgie que nous racontons crièrent
+à l'orchestre de jouer un dernier galop.
+
+Les musiciens, ravis de toucher à la fin d'une séance si pénible pour
+leurs poumons, se rendirent au voeu général, et jouèrent avec énergie un
+air de galop d'une mesure entraînante et précipitée.
+
+À ces accords vibrants des instruments de cuivre l'exaltation redoubla,
+tous les couples s'étreignirent, s'ébranlèrent, et, suivant le Squelette
+et sa danseuse, commencèrent une ronde infernale en poussant des
+hurlements sauvages...
+
+Une poussière épaisse, soulevée par ces piétinements furieux, s'éleva du
+plancher de la salle et jeta une sorte de nuage roux et sinistre sur ce
+tourbillon d'hommes et de femmes enlacés, qui tournoyaient avec une
+rapidité vertigineuses.
+
+Bientôt, pour ces têtes exaspérées par le vin, par le mouvement, par
+leurs propres cris, ce ne fut plus même de l'ivresse, ce fut du délire,
+de la frénésie; l'espace leur manqua. Le Squelette cria d'une voix
+haletante:
+
+--Gare!... la porte!... Nous allons sortir... sur le boulevard...
+
+--Oui... oui... cria la foule entassée aux fenêtres, un galop jusqu'à la
+barrière Saint-Jacques!
+
+--Voilà bientôt l'heure où on va raccourcir les deux _largues_[27].
+
+--Le bourreau fait coup double; c'est drôle!
+
+--Avec accompagnement de cornet à pistons.
+
+--Nous danserons la contredanse de la guillotine!
+
+--En avant la femme sans tête!... cria Tortillard.
+
+--Ça égayera les condamnées.
+
+--J'invite la veuve...
+
+--Moi, la fille...
+
+--Ça mettra le vieux Charlot en gaieté...
+
+--Il chahutera sur sa boutique avec ses employés.
+
+--Mort aux _pantes_! Vivent les _grinches_ et les _escarpes_[28]! cria
+le Squelette d'une voix frémissante.
+
+Ces railleries, ces menaces de cannibales, accompagnées de chants
+obscènes, de cris, de sifflets, de huées, augmentèrent encore lorsque la
+bande du Squelette eut fait, par la violence impétueuse de son
+impulsion, une large trouée au milieu de cette foule compacte.
+
+Ce fut alors une mêlée épouvantable; on entendit des rugissements, des
+imprécations, des éclats de rire qui n'avaient plus rien d'humain.
+
+Le tumulte fut tout à coup porté à son comble par deux nouveaux
+incidents.
+
+La voiture renfermant les condamnées, accompagnée de son escorte de
+cavalerie, parut au loin à l'angle du boulevard; alors toute cette
+populace se rua dans cette direction en poussant un hurlement de
+satisfaction féroce.
+
+À ce moment aussi la foule fut rejointe par un courrier venant du
+boulevard des Invalides et se dirigeant au galop vers la barrière de
+Charenton. Il était vêtu d'une veste bleu clair à collet jaune,
+doublement galonnée d'argent sur toutes les coutures; mais en signe de
+grand deuil il portait des culottes noires avec ses bottes fortes; sa
+casquette, aussi largement bordée d'argent, était entourée d'un crêpe;
+enfin, sur les oeillères de la bride à collier de grelots, on voyait en
+relief les armes souveraines de Gerolstein.
+
+Le courrier mit son cheval au pas; mais sa marche devenant de plus en
+plus embarrassée, il fut presque obligé de s'arrêter lorsqu'il se trouva
+au milieu du flot de populace dont nous avons parlé... Quoiqu'il criât:
+«Gare!...» et qu'il conduisît sa monture avec la plus grande précaution,
+des cris, des injures et des menaces s'élevèrent bientôt contre lui.
+
+--Est-ce qu'il veut nous monter sur le dos avec son chameau...
+celui-là?...
+
+--Que ça de plat d'argent sur le corps... merci! cria Tortillard sous
+son masque vert à langue rouge.
+
+--S'il nous embête... mettons-le à pied...
+
+--Et on lui découdra les galuches de sa veste pour les fondre, dit
+Nicolas.
+
+--Et on te découdra le ventre si tu n'es pas content, mauvaise
+valetaille... ajouta le Squelette en s'adressant au courrier et en
+saisissant la bride de son cheval; car la foule était devenue si
+compacte que le bandit avait renoncé à son projet de danse jusqu'à la
+barrière.
+
+Le courrier, homme vigoureux et résolu, dit au Squelette en levant le
+manche de son fouet:
+
+--Si tu ne lâches pas la bride de mon cheval, je te coupe la figure...
+
+--Toi... méchant mufle?
+
+--Oui... Je vais au pas, je crie: «Gare!», tu n'as pas le droit de
+m'arrêter. La voiture de monseigneur arrive derrière moi... j'entends
+déjà les fouets... Laissez-moi passer.
+
+--Ton seigneur? dit le Squelette. Qu'est-ce que ça me fait à moi, ton
+seigneur?... Je l'estourbirai si ça me plaît. Je n'en ai jamais
+refroidi, de seigneurs... et ça m'en donne l'envie.
+
+--Il n'y a plus de seigneurs... Vive la Charte! cria Tortillard; et,
+tout en fredonnant ces vers de _La Parisienne_: «En avant, marchons
+contre leurs canons», il se cramponna brusquement à une des bottes du
+courrier, y pesa de tout son poids et le fit trébucher sur sa selle. Un
+coup de manche de fouet rudement assené sur la tête de Tortillard le
+punit de son audace. Mais aussitôt la populace en fureur se précipita
+sur le courrier; il eut beau mettre ses éperons dans le ventre de son
+cheval pour le porter en avant et se dégager, il n'y put parvenir, non
+plus qu'à tirer son couteau de chasse. Démonté, renversé, au milieu de
+cris et de huées enragées, il allait être assommé sans l'arrivée de la
+voiture de Rodolphe, qui fit diversion à l'emportement stupide de ces
+misérables.
+
+Depuis quelque temps le coupé du prince, attelé de quatre chevaux de
+poste, n'allait qu'au pas, et un des deux valets de pied en deuil (à
+cause de la mort de Sarah), assis sur le siège de derrière, était même
+prudemment descendu, se tenant à une des portières, la voiture étant
+très-basse. Les postillons criaient: «Gare!» et avançaient avec
+précaution.
+
+Rodolphe, vêtu du grand deuil comme sa fille, dont il tenait une des
+mains dans les siennes, la regardait avec bonheur et attendrissement. La
+douce et charmante figure de Fleur-de-Marie s'encadrait dans une petite
+capote de crêpe noir qui faisait ressortir encore la blancheur
+éblouissante de son teint et les reflets brillants de ses jolis cheveux
+blonds: on eût dit que l'azur de ce beau jour se reflétait dans ses
+grands yeux, qui n'avaient jamais été d'un bleu plus limpide et plus
+doux... Quoique sa figure, doucement souriante, exprimât le calme, le
+bonheur, lorsqu'elle regardait son père, une teinte de mélancolie,
+quelquefois même de tristesse indéfinissable, jetait souvent son ombre
+sur les traits de Fleur-de-Marie quand les yeux de son père n'étaient
+plus attachés sur elle.
+
+--Tu ne m'en veux pas de t'avoir fait lever de si bonne heure... et
+d'avoir ainsi avancé le moment de notre départ? lui dit Rodolphe en
+souriant.
+
+--Oh! non, mon père; cette matinée est si belle!...
+
+--C'est que j'ai pensé, vois-tu, que notre journée serait mieux coupée
+en partant de bonne heure... et que tu serais moins fatiguée... Murph,
+mes aides de camp et la voiture de suite, où sont tes femmes, nous
+rejoindront à notre première halte, où tu te reposeras.
+
+--Bon père... c'est moi... toujours moi qui vous préoccupe...
+
+--Oui, mademoiselle... et, sans reproche... il est impossible d'avoir
+aucune autre pensée... dit le prince en souriant; puis il ajouta avec un
+élan de tendresse: Oh! je t'aime tant... je t'aime tant!... Ton front...
+vite...
+
+Fleur-de-Marie s'inclina vers son père, et Rodolphe posa ses lèvres avec
+délices sur son front charmant.
+
+C'était à cet instant que la voiture, approchant de la foule, avait
+commencé de marcher très-lentement.
+
+Rodolphe, étonné, baissa la glace, et il dit en allemand au valet de
+pied qui se tenait près de la portière:
+
+--Eh bien! Frantz... qu'y a-t-il? quel est ce tumulte?
+
+--Monseigneur, il y a tant de foule... que les chevaux ne peuvent plus
+avancer.
+
+--Et pourquoi cette foule?
+
+--Monseigneur...
+
+--Eh bien?
+
+--C'est que Votre Altesse...
+
+--Parle donc...
+
+--Monseigneur... je viens d'entendre dire qu'il y a là-bas... une
+exécution à mort.
+
+--Ah! c'est affreux! s'écria Rodolphe en se rejetant au fond de la
+voiture.
+
+--Qu'avez-vous; mon père? dit vivement Fleur-de-Marie avec inquiétude.
+
+--Rien... rien... mon enfant.
+
+--Mais ces cris menaçants... entendez-vous? ils approchent... Qu'est-ce
+que cela, mon Dieu?
+
+--Frantz, ordonne aux postillons de retourner et de gagner Charenton par
+un autre chemin... quel qu'il soit... dit Rodolphe.
+
+--Monseigneur, il est trop tard... nous voilà dans la foule... On arrête
+les chevaux... des gens de mauvaise mine...
+
+Le valet de pied ne put parler davantage. La foule, exaspérée par les
+forfanteries sanguinaires du Squelette et de Nicolas, entoura tout à
+coup la voiture en vociférant. Malgré les efforts, les menaces des
+postillons, les chevaux furent arrêtés, et Rodolphe ne vit de tous
+côtés, au niveau des portières, que des visages horribles, furieux,
+menaçants, et, les dominant de sa grande taille, le Squelette, qui
+s'avança à la portière.
+
+--Mon père... prenez garde! s'écria Fleur-de-Marie en jetant ses bras
+autour du cou de Rodolphe.
+
+--C'est donc vous qui êtes le seigneur? dit le Squelette en avançant sa
+tête hideuse jusque dans la voiture.
+
+À cette insolence, Rodolphe, sans la présence de sa fille, se fût livré
+à la violence de son caractère; mais il se contint et répondit
+froidement:
+
+--Que voulez-vous? Pourquoi arrêtez-vous ma voiture?
+
+--Parce que cela nous plaît, dit le Squelette en mettant ses mains
+osseuses sur le rebord de la portière... Chacun son tour... hier tu
+écrasais la canaille... aujourd'hui la canaille t'écrasera si tu bouges.
+
+--Mon père... nous sommes perdus! murmura Fleur-de-Marie à voix basse.
+
+--Rassure-toi... je comprends..., dit le prince; c'est le dernier jour
+de carnaval... Ces gens sont ivres... je vais m'en débarrasser.
+
+--Il faut le faire descendre... et sa _largue_[29] aussi..., cria
+Nicolas. Pourquoi qu'ils écrasent le pauvre monde!
+
+--Vous me paraissez avoir déjà beaucoup bu, et avoir envie de boire
+encore, dit Rodolphe en tirant une bourse de sa poche. Tenez... voilà
+pour vous... ne retenez pas ma voiture plus longtemps, et il jeta sa
+bourse.
+
+Tortillard l'attrapa au vol.
+
+--Au fait, tu pars en voyage, tu dois avoir les goussets garnis; aboule
+encore de l'argent, ou je te tue... Je n'ai rien à risquer... je te
+demande la bourse ou la vie en plein soleil... C'est farce! dit le
+Squelette complètement ivre de vin et de rage sanguinaire.
+
+Et il ouvrit brusquement la portière.
+
+La patience de Rodolphe était à bout; inquiet pour Fleur-de-Marie, dont
+l'effroi augmentait à chaque minute, et pensant qu'un acte de vigueur
+imposerait à ce misérable qu'il croyait simplement ivre, il sauta de sa
+voiture pour saisir le Squelette à la gorge... D'abord celui-ci se
+recula vivement en tirant de sa poche un long couteau poignard, puis il
+se jeta sur Rodolphe.
+
+Fleur-de-Marie, voyant le poignard du bandit levé sur son père, poussa
+un cri déchirant, se précipita hors de la voiture et l'enlaça de ses
+bras...
+
+C'en était fait d'elle et de son père sans le Chourineur, qui, au
+commencement de cette rixe, ayant reconnu la livrée du prince, était
+parvenu, après des efforts surhumains, à s'approcher du Squelette.
+
+Au moment où celui-ci menaçait le prince de son couteau, le Chourineur
+arrêta le bras du brigand d'une main et, de l'autre, le saisit au collet
+et le renversa à demi en arrière...
+
+Quoique surpris à l'improviste et par derrière, le Squelette put se
+retourner, reconnut le Chourineur et s'écria:
+
+--L'homme à la blouse grise de la Force!... cette fois-ci, je te tue.
+Et, se précipitant avec furie sur le Chourineur, il lui plongea son
+couteau dans la poitrine...
+
+Le Chourineur chancela... mais ne tomba pas... la foule le soutenait.
+
+--La garde! voici la garde! crièrent quelques voix effrayées.
+
+À ces mots, à la vue du meurtre du Chourineur, toute cette foule si
+compacte, craignant d'être comprise dans cet assassinat, se dispersa
+comme par enchantement et se mit à fuir dans toutes les directions... Le
+Squelette, Nicolas Martial et Tortillard disparurent aussi...
+
+Lorsque la garde arriva, guidée par le courrier, qui était parvenu à
+s'échapper lorsque la foule l'avait abandonné pour entourer la voiture
+du prince, il ne restait sur le théâtre de cette lugubre scène que
+Rodolphe, sa fille, et le Chourineur inondé de sang.
+
+Les deux valets de pied du prince l'avaient assis par terre et adossé à
+un arbre.
+
+Tout ceci s'était passé mille fois plus rapidement qu'il n'est possible
+de l'écrire, à quelques pas de la guinguette d'où étaient sortis le
+Squelette et sa bande.
+
+Le prince, pâle, ému, entourait de ses bras Fleur-de-Marie défaillante,
+pendant que les postillons rajustaient les traits, qui avaient été à
+moitié brisés dans la bagarre.
+
+--Vite, dit le prince à ses gens, occupés à secourir le Chourineur,
+transportez ce malheureux dans ce cabaret... Et toi, ajouta-t-il
+s'adressant à son courrier, monte sur le siège, et qu'on aille ventre à
+terre chercher à l'hôtel le docteur David; il ne doit partir qu'à onze
+heures... on le trouvera...
+
+Quelques minutes après, la voiture partait au galop, et les deux
+domestiques transportaient le Chourineur dans la salle basse où avait eu
+lieu l'orgie, et où se trouvaient encore quelques-unes des femmes qui y
+avaient figuré.
+
+--Ma pauvre enfant, dit Rodolphe à sa fille, je vais te conduire dans
+une chambre de cette maison... et tu m'y attendras... car je ne puis
+abandonner aux seuls soins de mes gens cet homme courageux qui vient de
+me sauver encore la vie.
+
+--Oh! mon père, je vous en prie, ne me quittez pas..., s'écria
+Fleur-de-Marie avec épouvante en saisissant le bras de Rodolphe, ne me
+laissez pas seule... je mourrais de frayeur... j'irai où vous irez...
+
+--Mais ce spectacle est affreux!
+
+--Mais grâce à cet homme... vous vivez pour moi, mon père...
+permettez-moi au moins que je me joigne à vous pour le remercier et pour
+le consoler.
+
+La perplexité du prince était grande: sa fille témoignait une si juste
+frayeur de rester seule dans une chambre de cette ignoble taverne, qu'il
+se résigna à entrer avec elle dans la salle basse où se trouvait le
+Chourineur.
+
+Le maître de la guinguette et plusieurs d'entre les femmes qui y étaient
+restées (parmi lesquelles se trouvait l'ogresse du tapis-franc) avaient
+à la hâte étendu le blessé sur un matelas, et puis étanché, tamponné sa
+plaie avec des serviettes.
+
+Le Chourineur venait d'ouvrir les yeux lorsque Rodolphe entra. À la vue
+du prince, ses traits, d'une pâleur de mort, se ranimèrent un peu... Il
+sourit péniblement et lui dit d'une voix faible:
+
+--Ah! monsieur Rodolphe... comme ça s'est heureusement rencontré que je
+me sois trouvé là!...
+
+--Brave et dévoué... comme toujours! lui dit le prince avec un accent
+désolé, tu me sauves encore...
+
+--J'allais aller... à la barrière de Charenton... pour tâcher de vous
+voir partir... heureusement... je me suis trouvé arrêté ici par la
+foule... Ça devait d'ailleurs m'arriver... je l'ai dit à Martial...
+j'avais un pressentiment.
+
+--Un pressentiment!...
+
+--Oui... monsieur Rodolphe... Le rêve du sergent... cette nuit je l'ai
+eu...
+
+--Oubliez ces idées... espérez... votre blessure ne sera pas
+mortelle...
+
+--Oh! si, le Squelette a piqué juste... C'est égal, j'avais raison... de
+dire à Martial... qu'un ver de terre comme moi pouvait quelquefois
+être... utile... à un grand seigneur comme vous...
+
+--Mais c'est la vie... la vie... que je vous dois encore...
+
+--Nous sommes quittes... monsieur Rodolphe... Vous m'avez dit que
+j'avais du coeur et de l'honneur... Ce mot-là... voyez-vous... Oh!
+j'étouffe... monseigneur... sans vous... commander... faites-moi
+l'honneur... de... votre main... je sens que je m'en vas...
+
+--Non... c'est impossible... s'écria le prince en se courbant vers le
+Chourineur et serrant dans ses mains la main glacée du moribond, non...
+vous vivrez... vous vivrez...
+
+--Monsieur Rodolphe... voyez-vous qu'il y a quelque chose... là-haut...
+J'ai tué... d'un coup de couteau... je meurs d'un coup... de...
+couteau..., dit le Chourineur, d'une voix de plus en plus faible et
+étouffée.
+
+À ce moment, ses regards s'arrêtèrent sur Fleur-de-Marie, qu'il n'avait
+pas encore aperçue. L'étonnement se peignit sur sa figure mourante; il
+fit un mouvement et dit:
+
+--Ah!... mon... Dieu! la Goualeuse...
+
+--Oui... c'est ma fille... elle vous bénit de lui avoir conservé son
+père...
+
+--Elle... votre fille... ici... ça me rappelle notre connaissance...
+monsieur Rodolphe... et les coups de poing de la fin... mais... ce...
+coup de couteau-là sera aussi... le coup... de la fin... J'ai
+chouriné... on me... chourine... c'est juste...
+
+Puis il fit un profond soupir en renversant sa tête en arrière... il
+était mort.
+
+Le bruit des chevaux retentit au-dehors: la voiture de Rodolphe avait
+rencontré celle de Murph et de David, qui, dans leur empressement de
+rejoindre le prince, avaient précipité leur départ.
+
+David et le squire entrèrent.
+
+--David, dit Rodolphe en essuyant ses larmes et en montrant le
+Chourineur, ne reste-t-il donc aucun espoir, mon Dieu?
+
+--Aucun, monseigneur, dit le docteur après une minute d'examen.
+
+Pendant cette minute, il s'était passé une scène muette et effrayante
+entre Fleur-de-Marie et l'ogresse... que Rodolphe, lui, n'avait pas
+remarquée.
+
+Lorsque le Chourineur avait prononcé à demi-voix le nom de la Goualeuse,
+l'ogresse, levant vivement la tête, avait vu Fleur-de-Marie.
+
+Déjà l'horrible femme avait reconnu Rodolphe; on l'appelait
+monseigneur... il appelait la Goualeuse sa fille... Une telle
+métamorphose stupéfiait l'ogresse, qui attachait opiniâtrement ses yeux
+stupidement effarés sur son ancienne victime...
+
+Fleur-de-Marie, pâle, épouvantée, semblait fascinée par ce regard.
+
+La mort du Chourineur, l'apparition inattendue de l'ogresse, qui venait
+réveiller, plus douloureux que jamais, le souvenir de sa dégradation
+première, lui paraissaient d'un sinistre présage.
+
+De ce moment, Fleur-de-Marie fut frappée d'un de ces pressentiments qui
+souvent ont, sur des caractères tels que le sien, une irrésistible
+influence.
+
+Peu de temps après ces tristes événements, Rodolphe et sa fille avaient
+pour jamais quitté Paris.
+
+_Fin de la dixième partie_
+
+
+
+
+ÉPILOGUE
+
+
+
+
+I
+
+Gerolstein
+
+
+LE PRINCE HENRI D'HERKAUSEN-OLDENZAAL AU COMTE MAXIMILIEN KAMINETZ
+
+ Oldenzaal, 25 août 1840[30][31]
+
+J'arrive de Gerolstein, où j'ai passé trois mois auprès du grand-duc et
+de sa famille; je croyais trouver une lettre m'annonçant votre arrivée à
+Oldenzaal, mon cher Maximilien. Jugez de ma surprise, de mon chagrin,
+lorsque j'apprends que vous êtes encore retenu en Hongrie pour plusieurs
+semaines.
+
+Depuis quatre mois je n'ai pu vous écrire, ne sachant où vous adresser
+mes lettres, grâce à votre manière originale et aventureuse de voyager;
+vous m'aviez pourtant formellement promis à Vienne, au moment de notre
+séparation, de vous trouver le 1er août à Oldenzaal. Il me faut donc
+renoncer au plaisir de vous voir, et pourtant jamais je n'aurais eu plus
+besoin d'épancher mon coeur dans le vôtre, mon bon Maximilien, mon plus
+vieil ami, car, quoique bien jeunes encore, notre amitié est ancienne:
+elle date de notre enfance.
+
+Que vous dirai-je? Depuis trois mois une révolution complète s'est
+opérée en moi... Je touche à l'un de ces instants qui décident de
+l'existence d'un homme... Jugez si votre présence, si vos conseils me
+manquent!
+
+Mais vous ne me manquerez pas longtemps, quels que soient les intérêts
+qui vous retiennent en Hongrie; vous viendrez, Maximilien, vous
+viendrez, je vous en conjure, car j'aurai besoin sans doute de
+puissantes consolations... et je ne puis aller vous chercher. Mon père
+dont la santé est de plus en plus chancelante, m'a rappelé de
+Gerolstein. Il s'affaiblit chaque jour davantage; il m'est impossible de
+le quitter...
+
+J'ai tant à vous dire que je serai prolixe: il me faut vous raconter
+l'époque la plus pleine, la plus romanesque de ma vie...
+
+Étrange et triste hasard! Pendant cette époque nous sommes fatalement
+restés éloignés l'un de l'autre, nous, les inséparables, nous, les deux
+frères, nous, les deux plus fervents apôtres de la trois fois sainte
+amitié! Nous, enfin, si fiers de prouver que le Carlos et le Posa de
+notre Schiller ne sont pas des idéalistes, et que, comme ces divines
+créations du grand poëte, nous savons goûter les suaves délices d'un
+tendre et mutuel attachement!
+
+Oh! mon ami, que n'êtes-vous là! Que n'étiez-vous là! Depuis trois mois
+mon coeur déborde d'émotions à la fois d'une douceur ou d'une tristesse
+inexprimables. Et j'étais seul, et je suis seul... Plaignez-moi, vous
+qui connaissez ma sensibilité quelquefois si bizarrement expansive, vous
+qui souvent avez vu mes yeux se mouiller de larmes au naïf récit d'une
+action généreuse, au simple aspect d'un beau soleil couchant, ou d'une
+nuit d'été paisible et étoilée! Vous souvenez-vous, l'an passé, lors de
+notre excursion aux ruines d'Oppenfeld... au bord du grand lac... nos
+rêveries silencieuses pendant cette magnifique soirée si remplie de
+calme, de poésie et de sérénité?
+
+Bizarre contraste!... C'était trois jours avant ce duel sanglant où je
+n'ai pas voulu vous prendre pour second, car j'aurais trop souffert pour
+vous, si j'avais été blessé sous vos yeux... Ce duel, où, pour une
+querelle de jeu, mon second, à moi, a malheureusement tué ce jeune
+Français, le vicomte de Saint-Remy... À propos, savez-vous ce qu'est
+devenue cette dangereuse sirène que M. de Saint-Remy avait amenée à
+Oppenfeld, et qui se nommait, je crois, Cecily David?
+
+Mon ami, vous devez sourire de pitié en me voyant m'égarer ainsi parmi
+de vagues souvenirs du passé, au lieu d'arriver aux graves confidences
+que je vous annonce; c'est que, malgré moi, je recule l'instant de ces
+confidences; je connais votre sévérité, et j'ai peur d'être grondé, oui,
+grondé, parce qu'au lieu d'agir avec réflexion, avec sagesse (une
+sagesse de vingt et un ans, hélas!), j'ai agi follement, ou plutôt je
+n'ai pas agi... je me suis laissé aveuglément emporter au courant qui
+m'entraînait... et c'est seulement depuis mon retour de Gerolstein que
+je me suis, pour ainsi dire, éveillé du songe enchanteur qui m'a bercé
+pendant trois mois... et ce réveil est funeste...
+
+Allons, mon ami, mon bon Maximilien, je prends mon grand courage.
+Écoutez-moi avec indulgence... Je commence en baissant les yeux, je
+n'ose vous regarder... car, en lisant ces lignes, vos traits doivent
+être devenus si graves, si sévères... homme stoïque!
+
+Ayant obtenu un congé de six mois, je quittai Vienne, et je restai ici
+quelque temps auprès de mon père; sa santé étant bonne alors, il me
+conseilla d'aller visiter mon excellente tante, la princesse Juliane,
+supérieure de l'abbaye de Gerolstein. Je vous ai dit, je crois, mon ami,
+que mon aïeule était cousine germaine de l'aïeul du grand-duc actuel, et
+que ce dernier, Gustave-Rodolphe, grâce à cette parenté, a toujours bien
+voulu nous traiter, moi et mon père, très-affectueusement de cousins.
+Vous savez aussi, je crois, que, pendant un assez long voyage que le
+prince fit dernièrement en France, il chargea mon père de
+l'administration du grand-duché.
+
+Ce n'est nullement par orgueil, vous le pensez, mon ami, que je vous
+parle de ces circonstances; c'est pour vous expliquer les causes de
+l'extrême intimité dans laquelle j'ai vécu avec le grand-duc et sa
+famille pendant mon séjour à Gerolstein.
+
+Vous souvenez-vous que l'an passé, lors de notre voyage des bords du
+Rhin, on nous apprit que le prince avait retrouvé en France et épousé in
+extremis Mme la comtesse Mac-Gregor, afin de légitimer la naissance
+d'une fille qu'il avait eue d'elle lors d'une première union secrète,
+plus tard cassée pour vice de forme et parce qu'elle avait été
+contractée malgré la volonté du grand-duc alors régnant?
+
+Cette jeune fille, ainsi solennellement reconnue, est cette charmante
+princesse Amélie[32] dont lord Dudley, qui l'avait vue à Gerolstein il y
+a maintenant une année environ, nous parlait cet hiver, à Vienne, avec
+un enthousiasme que nous accusions d'exagération... Étrange hasard!...
+Qui m'eût dit alors!...
+
+Mais, quoique vous ayez sans doute maintenant à peu près deviné mon
+secret, laissez-moi suivre la marche des événements sans
+l'intervertir...
+
+Le couvent de Sainte-Hermangilde, dont ma tante est abbesse, est à peine
+éloigné d'un demi-quart de lieue de Gerolstein, car les jardins de
+l'abbaye touchent aux faubourgs de la ville; une charmante maison,
+complètement isolée du cloître, avait été mise à ma disposition par ma
+tante, qui m'aime, vous le savez, avec une tendresse maternelle.
+
+Le jour de mon arrivée, elle m'apprit qu'il y avait le lendemain
+réception solennelle et fête à la cour, le grand-duc devant ce jour-là
+officiellement annoncer son prochain mariage avec Mme la marquise
+d'Harville, arrivée depuis peu à Gerolstein, accompagnée de son père, M.
+le comte d'Orbigny[33].
+
+Les uns blâmaient le prince de n'avoir pas recherché encore cette fois
+une alliance souveraine (la grande-duchesse dont le prince était veuf
+appartenait à la maison de Bavière), d'autres, au contraire, et ma tante
+était du nombre, le félicitaient d'avoir préféré à des vues
+d'ambitieuses convenances une jeune et aimable femme qu'il adorait et
+qui appartenait à la plus haute noblesse de France. Vous savez
+d'ailleurs, mon ami, que ma tante a toujours eu pour le grand-duc
+Rodolphe l'attachement le plus profond; mieux que personne elle pouvait
+apprécier les éminentes qualités du prince.
+
+--Mon cher enfant, me dit-elle, à propos de cette réception solennelle
+où je devais me rendre le lendemain de mon arrivée, mon cher enfant, ce
+que vous verrez de plus merveilleux dans cette fête sera sans contredit
+la perle de Gerolstein.
+
+--De qui voulez-vous parler, ma bonne tante?
+
+--De la princesse Amélie...
+
+--La fille du grand-duc? En effet, lord Dudley nous en avait parlé à
+Vienne avec un enthousiasme que nous avions taxé d'exagération poétique.
+
+--À mon âge, avec mon caractère et dans ma position, reprit ma tante, on
+s'exalte assez peu; aussi vous croirez à l'impartialité de mon jugement,
+mon cher enfant! Eh bien! je vous dis, moi, que de ma vie je n'ai rien
+connu de plus enchanteur que la princesse Amélie. Je vous parlerais de
+son angélique beauté, si elle n'était pas douée d'un charme inexprimable
+qui est encore supérieur à la beauté. Figurez-vous la candeur dans la
+dignité et la grâce dans la modestie. Dès le premier jour où le
+grand-duc m'a présentée à elle, j'ai senti pour cette jeune princesse
+une sympathie involontaire. Du reste, je ne suis pas la seule:
+l'archiduchesse Sophie est à Gerolstein depuis quelques jours; c'est
+bien la plus fière et la plus hautaine princesse que je sache...
+
+--Il est vrai, ma tante, son ironie est terrible, peu de personnes
+échappent à ses mordantes plaisanteries. À Vienne on la craignait comme
+le feu... La princesse Amélie aurait-elle trouvé grâce devant elle?
+
+--L'autre jour elle vint ici après avoir visité la maison d'asile placée
+sous la surveillance de la jeune princesse. Savez-vous une chose? me dit
+cette redoutable archiduchesse avec sa brusque franchise; j'ai l'esprit
+singulièrement tourné à la satire, n'est-ce pas? Eh bien! si je vivais
+longtemps avec la fille du grand-duc, je deviendrais, j'en suis sûre,
+inoffensive... tant sa bonté est pénétrante et contagieuse.
+
+--Mais c'est donc une enchanteresse que ma cousine? dis-je à ma tante en
+souriant.
+
+--Son plus puissant attrait, à mes yeux du moins, reprit ma tante, est
+ce mélange de douceur, de modestie et de dignité dont je vous ai parlé,
+et qui donne à son visage angélique l'expression la plus touchante.
+
+--Certes, ma tante, la modestie est une rare qualité chez une princesse
+si jeune, si belle et si heureuse.
+
+--Songez encore, mon cher enfant, qu'il est d'autant mieux à la
+princesse Amélie de jouir sans ostentation vaniteuse de la haute
+position qui lui est incontestablement acquise, que son élévation est
+récente[34].
+
+--Et dans son entretien avec vous, ma tante, la princesse a-t-elle fait
+quelque allusion à sa fortune passée?
+
+--Non; mais lorsque, malgré mon grand âge, je lui parlai avec le respect
+qui lui est dû, puisque Son Altesse est la fille de notre souverain, son
+trouble ingénu, mêlé de reconnaissance et de vénération pour moi, m'a
+profondément émue; car sa réserve, remplie de noblesse et d'affabilité,
+me prouvait que le présent ne l'enivrait pas assez pour qu'elle oubliât
+le passé, et qu'elle rendait à mon âge ce que j'accordais à son rang.
+
+--Il faut, en effet, dis-je à ma tante, un tact exquis pour observer ces
+nuances si délicates.
+
+--Aussi, mon cher enfant, plus j'ai vu la princesse Amélie, plus je me
+suis félicitée de ma première impression. Depuis qu'elle est ici, ce
+qu'elle a fait de bonnes oeuvres est incroyable, et cela avec une
+réflexion, une maturité de jugement qui me confondent chez une personne
+de son âge. Jugez-en: à sa demande, le grand-duc a fondé à Gerolstein un
+établissement pour les petites filles orphelines de cinq ou six ans, et
+pour les jeunes filles orphelines aussi abandonnées, qui ont atteint
+seize ans, âge si fatal pour les infortunées que rien ne défend contre
+la séduction du vice ou l'obsession du besoin. Ce sont des religieuses
+nobles de mon abbaye qui enseignent et dirigent les pensionnaires de
+cette maison. En allant la visiter, j'ai eu souvent occasion de juger de
+l'adoration que ces pauvres créatures déshéritées ont pour la princesse
+Amélie. Chaque jour elle va passer quelques heures dans cet
+établissement, placé sous sa protection spéciale; et, je vous le répète,
+mon enfant, ce n'est pas seulement du respect, de la reconnaissance, que
+les pensionnaires et les religieuses ressentent pour Son Altesse, c'est
+presque du fanatisme.
+
+--Mais c'est un ange que la princesse Amélie, dis-je à ma tante.
+
+--Un ange, oui, un ange, reprit-elle, car vous ne pouvez vous imaginer
+avec quelle attendrissante bonté elle traite ses protégées, de quelle
+pieuse sollicitude elle les entoure. Jamais je n'ai vu ménager avec plus
+de délicatesse la susceptibilité du malheur; on dirait qu'une
+irrésistible sympathie attire surtout la princesse vers cette classe de
+pauvres abandonnées. Enfin, le croiriez-vous? elle, fille d'un
+souverain, n'appelle jamais autrement ces jeunes filles que mes soeurs.
+
+À ces derniers mots de ma tante, je vous l'avoue, Maximilien, une larme
+me vint aux yeux. Ne trouvez-vous pas en effet belle et sainte la
+conduite de cette jeune princesse? Vous connaissez ma sincérité, je vous
+jure que je vous rapporte et que je vous rapporterai toujours presque
+textuellement les paroles de ma tante.
+
+--Puisque la princesse, lui dis-je, est si merveilleusement douée,
+j'éprouverai un grand trouble lorsque demain je lui serai présenté; vous
+connaissez mon insurmontable timidité, vous savez que l'élévation du
+caractère m'impose encore plus que le rang: je suis donc certain de
+paraître à la princesse aussi stupide qu'embarrassé; j'en prends mon
+parti d'avance.
+
+--Allons, allons, me dit ma tante en souriant, elle aura pitié de vous,
+mon cher enfant, d'autant plus que vous ne serez pas pour elle une
+nouvelle connaissance.
+
+--Moi, ma tante?
+
+--Sans doute.
+
+--Et comment cela?
+
+--Vous vous souvenez que, lorsqu'à l'âge de seize ans vous avez quitté
+Oldenzaal pour faire un voyage en Russie et en Angleterre avec votre
+père, j'ai fait faire de vous un portrait dans le costume que vous
+portiez au premier bal costumé donné par feu la grande-duchesse.
+
+--Oui, ma tante, un costume de page allemand du XVIe siècle.
+
+--Notre excellent peintre Fritz Mocker, tout en reproduisant fidèlement
+vos traits, n'avait pas seulement retracé un personnage du XVIe siècle;
+mais, par un caprice d'artiste, il s'était plu à imiter jusqu'à la
+manière et jusqu'à la vétusté des tableaux peints à cette époque.
+Quelques jours après son arrivée en Allemagne, la princesse Amélie,
+étant venue me voir avec son père, remarqua votre portrait et me demanda
+naïvement quelle était cette charmante figure des temps passés. Son père
+sourit, me fit un signe, et lui répondit: «Ce portrait est celui d'un de
+nos cousins, qui aurait maintenant, vous le voyez, à son costume, ma
+chère Amélie, quelque trois cents ans, mais qui, bien jeune, avait déjà
+témoigné d'une rare intrépidité et d'un coeur excellent; ne porte-t-il
+pas, en effet, la bravoure dans le regard et la bonté dans le sourire?»
+
+(Je vous en supplie, Maximilien, ne haussez pas les épaules avec un
+impatient dédain en me voyant écrire de telles choses à propos de
+moi-même; cela me coûte, vous devez le croire; mais la suite de ce récit
+vous prouvera que ces puérils détails, dont je sens le ridicule amer,
+sont malheureusement indispensables. Je ferme cette parenthèse, et je
+continue.)
+
+--La princesse Amélie, reprit ma tante, dupe de cette innocente
+plaisanterie, partagea l'avis de son père sur l'expression douce et
+fière de votre physionomie, après avoir plus attentivement considéré le
+portrait. Plus tard, lorsque j'allai la voir à Gerolstein, elle me
+demanda, en souriant, des nouvelles de son cousin des temps passés. Je
+lui avouai alors notre supercherie, lui disant que le beau page
+du XVIe siècle était simplement mon neveu, le prince Henri
+d'Herkaüsen-Oldenzaal, actuellement âgé de vingt et un ans, capitaine
+aux gardes de S. M. l'empereur d'Autriche, et en tout, sauf le costume,
+fort ressemblant à son portrait. À ces mots, la princesse Amélie, ajouta
+ma tante, rougit et redevint sérieuse, comme elle l'est presque
+toujours. Depuis elle ne m'a naturellement jamais reparlé du tableau.
+Néanmoins, vous voyez, mon cher enfant, que vous ne serez pas
+complètement étranger et un nouveau visage pour votre cousine, comme dit
+le grand-duc. Ainsi donc, rassurez-vous, et soutenez l'honneur de votre
+portrait, ajouta ma tante en souriant.
+
+Cette conversation avait eu lieu, je vous l'ai dit, mon cher Maximilien,
+la veille du jour où je devais être présenté à la princesse ma cousine;
+je quittai ma tante, et je rentrai chez moi.
+
+Je ne vous ai jamais caché mes plus secrètes pensées, bonnes ou
+mauvaises; je vais donc vous avouer à quelles absurdes et folles
+imaginations je me laissai entraîner après l'entretien que je viens de
+vous rapporter.
+
+
+
+
+II
+
+Gerolstein (suite)
+
+
+LE PRINCE HENRI D'HERKAUSEN-OLDENZAAL AU COMTE MAXIMILIEN KAMINETZ
+
+Vous m'avez dit bien des fois, mon cher Maximilien, que j'étais dépourvu
+de toute vanité; je le crois, j'ai besoin de le croire pour continuer ce
+récit sans m'exposer à passer à vos yeux pour un présomptueux.
+
+Lorsque je fus seul chez moi, me rappelant l'entretien de ma tante, je
+ne pus m'empêcher de songer, avec une secrète satisfaction, que la
+princesse Amélie, ayant remarqué ce portrait de moi fait depuis six ou
+sept ans, avait quelques jours après demandé, en plaisantant, des
+nouvelles de son cousin des temps passés.
+
+Rien n'était plus sot que de baser le moindre espoir sur une
+circonstance aussi insignifiante, j'en conviens; mais, je vous l'ai dit,
+je serai comme toujours, envers vous, de la plus entière franchise: eh
+bien! cette insignifiante circonstance me ravit. Sans doute, les
+louanges que j'avais entendu donner à la princesse Amélie par une femme
+aussi grave, aussi austère que ma tante, en élevant davantage la
+princesse à mes yeux, me rendaient plus sensible encore la distinction
+qu'elle avait daigné m'accorder, ou plutôt qu'elle avait accordée à mon
+portrait. Pourtant, que vous dirai-je! cette distinction éveilla en moi
+des espérances si folles que, jetant à cette heure un regard plus calme
+sur le passé, je me demande comment j'ai pu me laisser entraîner à ces
+pensées qui aboutissaient inévitablement à un abîme.
+
+Quoique parent du grand duc et toujours parfaitement accueilli de lui,
+il m'était impossible de concevoir la moindre espérance de mariage avec
+la princesse, lors même qu'elle eût agréé mon amour, ce qui était plus
+qu'improbable. Notre famille tient honorablement à son rang, mais elle
+est pauvre, si on compare notre fortune aux immenses domaines du
+grand-duc, le prince le plus riche de la Confédération germanique; et
+puis enfin j'avais vingt et un ans à peine, j'étais simple capitaine aux
+gardes, sans renom, sans position personnelle; jamais en un mot, le
+grand-duc ne pouvait songer à moi pour sa fille.
+
+Toutes ces réflexions auraient dû me préserver d'une passion que je
+n'éprouvais pas encore, mais dont j'avais pour ainsi dire le singulier
+pressentiment. Hélas! je m'abandonnai au contraire à de nouvelles
+puérilités. Je portais au doigt une bague qui m'avait été autrefois
+donnée par Thécla (la bonne comtesse que vous connaissez): quoique ce
+gage d'un amour étourdi, facile et léger, ne pût me gêner beaucoup, j'en
+fis héroïquement le sacrifice à mon amour naissant, et le pauvre anneau
+disparut dans les eaux rapides de la rivière qui coule sous mes
+fenêtres.
+
+Vous dire la nuit que je passai est inutile: vous la devinez. Je savais
+la princesse Amélie blonde et d'une angélique beauté: je tâchai de
+m'imaginer ses traits, sa taille, son maintien, le son de sa voix,
+l'expression de son regard; puis, songeant à mon portrait qu'elle avait
+remarqué, je me rappelai à regret que l'artiste maudit m'avait
+dangereusement flatté; de plus, je comparais avec désespoir le costume
+pittoresque du page du XVIe siècle au sévère uniforme du capitaine aux
+gardes de Sa Majesté Impériale. Puis, à ces niaises préoccupations
+succédaient çà et là, je vous l'assure, mon ami, quelques pensées
+généreuses, quelques nobles élans de l'âme; je me sentais ému, oh!
+profondément ému, au ressouvenir de cette adorable bonté de la princesse
+Amélie, qui appelait les pauvres abandonnées qu'elle protégeait ses
+soeurs, m'avait dit ma tante.
+
+Enfin, bizarre et inexplicable contraste! j'ai, vous le savez, la plus
+humble opinion de moi-même... et j'étais cependant assez glorieux pour
+supposer que la vue de mon portrait avait frappé la princesse; j'avais
+assez de bon sens pour comprendre qu'une distance infranchissable me
+séparait d'elle à jamais, et cependant je me demandais avec une
+véritable anxiété si elle ne me trouverait pas trop indigne de mon
+portrait. Enfin je ne l'avais jamais vue, j'étais convaincu d'avance
+qu'elle me remarquerait à peine... et cependant je me croyais le droit
+de lui sacrifier le gage de mon premier amour.
+
+Je passai dans de véritables angoisses la nuit dont je vous parle et une
+partie du lendemain. L'heure de la réception arriva. J'essayai deux ou
+trois habits d'uniforme, les trouvant plus mal faits les uns que les
+autres, et je partis pour le palais grand-ducal très-mécontent de moi.
+
+Quoique Gerolstein soit à peine éloigné d'un quart de lieue de l'abbaye
+de Sainte-Hermangilde, durant ce court trajet mille pensées
+m'assaillirent, toutes les puérilités dont j'avais été si occupé
+disparurent devant une idée grave, triste, presque menaçante; un
+invincible pressentiment m'annonçait une de ces crises qui dominent la
+vie tout entière, une sorte de révélation me disait que j'allais aimer,
+aimer passionnément, aimer comme on n'aime qu'une fois; et, pour comble
+de fatalité, cet amour, aussi hautement que dignement placé, devait être
+pour moi toujours malheureux.
+
+Ces idées m'effrayèrent tellement que je pris tout à coup la sage
+résolution de faire arrêter ma voiture, de revenir à l'abbaye et d'aller
+rejoindre mon père, laissant à ma tante le soin d'excuser mon brusque
+départ auprès du grand-duc.
+
+Malheureusement une de ces causes vulgaires dont les effets sont
+quelquefois immenses m'empêcha d'exécuter mon premier dessein. Ma
+voiture étant arrêtée à l'entrée de l'avenue qui conduit au palais, je
+me penchais à la portière pour donner à mes gens ordre de retourner,
+lorsque le baron et la baronne Koller, qui, comme moi, se rendaient à la
+cour, m'aperçurent et firent aussi arrêter leur voiture. Le baron, me
+voyant en uniforme, me dit: «Pourrai-je vous être bon à quelque chose,
+mon cher prince? Que vous arrive-t-il? Puisque vous allez au palais,
+montez avec nous, dans le cas où un accident serait arrivé à vos
+chevaux.»
+
+Rien ne m'était plus facile, n'est-ce pas, mon ami que de trouver une
+défaite pour quitter le baron et regagner l'abbaye. Eh bien! soit
+impuissance, soit secret désir d'échapper à la détermination salutaire
+que je venais de prendre, je répondis d'un air embarrassé que je donnais
+ordre à mon cocher de s'informer à la grille du palais si l'on y entrait
+par le pavillon neuf ou par la cour de marbre.
+
+--On entre par la cour de marbre, mon cher prince, me répondit le baron,
+car c'est une réception de grand gala. Dites à votre voiture de suivre
+la mienne, je vous indiquerai le chemin.
+
+Vous savez, Maximilien, combien je suis fataliste; je voulais retourner
+à l'abbaye pour m'épargner les chagrins que je pressentais; le sort s'y
+opposait, je m'abandonnai à mon étoile. Vous ne connaissez pas le palais
+grand-ducal de Gerolstein, mon ami? Selon tous ceux qui ont visité les
+capitales d'Europe, il n'est pas, à l'exception de Versailles, une
+résidence royale dont l'ensemble et les abords soient d'un aspect plus
+majestueux. Si j'entre dans quelques détails à ce sujet, c'est qu'en me
+souvenant à cette heure de ces imposantes splendeurs, je me demande
+comment elles ne m'ont pas tout d'abord rappelé à mon néant; car enfin
+la princesse Amélie était fille du souverain maître de ce palais, de ces
+gardes, de ces richesses merveilleuses.
+
+La cour de marbre, vaste hémicycle, est ainsi appelée parce qu'à
+l'exception d'un large chemin de ceinture où circulent les voitures,
+elle est dallée de marbres de toutes couleurs, formant de magnifiques
+mosaïques au centre desquelles se dessine un immense bassin revêtu de
+brèche antique, alimenté par d'abondantes eaux qui tombent incessamment
+d'une large vasque de porphyre.
+
+Cette cour d'honneur est circulairement entourée d'une rangée de statues
+de marbre blanc du plus haut style, portant des torchères de bronze doré
+d'où jaillissent des flots de gaz éblouissant. Alternant avec ces
+statues, des vases Médicis, exhaussés sur leurs socles richement
+sculptés, renfermaient d'énormes lauriers-roses, véritables buissons
+fleuris, dont le feuillage lustré, vu aux lumières, resplendissait d'une
+verdure métallique.
+
+Les voitures s'arrêtaient au pied d'une double rampe à balustres qui
+conduisait au péristyle du palais; au pied de cet escalier se tenaient
+en vedette, montés sur leurs chevaux noirs, deux cavaliers du régiment
+des gardes du grand-duc, qui choisit ces soldats parmi les
+sous-officiers les plus grands de son armée. Vous, mon ami, qui aimez
+tant les gens de guerre, vous eussiez été frappé de la tournure sévère
+et martiale de ces deux colosses, dont la cuirasse et le casque d'acier
+d'un profil antique, sans cimier ni crinière, étincelaient aux lumières;
+ces cavaliers portaient l'habit bleu à collet jaune, le pantalon de daim
+blanc et les bottes fortes montant au-dessus du genou. Enfin pour vous,
+mon ami, qui aimez ces détails militaires, j'ajouterai qu'au haut de
+l'escalier, de chaque côté de la porte, deux grenadiers du régiment
+d'infanterie de la garde grand-ducale étaient en faction. Leur tenue,
+sauf la couleur de l'habit et les revers, ressemblait, m'a-t-on dit, à
+celle des grenadiers de Napoléon.
+
+Après avoir traversé le vestibule où se tenaient, hallebarde en main,
+les suisses de livrée du prince, je montai un imposant escalier de
+marbre blanc qui aboutissait à un portique orné de colonnes de jaspe et
+surmonté d'une coupole peinte et dorée. Là se trouvaient deux longues
+files de valets de pied. J'entrai ensuite dans la salle des gardes, à la
+porte de laquelle se tenaient toujours un chambellan et un aide de camp
+de service, chargés de conduire auprès de Son Altesse Royale les
+personnes qui avaient droit à lui être particulièrement présentées. Ma
+parenté, quoique éloignée, me valut cet honneur: un aide de camp me
+précéda dans une longue galerie remplie d'hommes en habit de cour ou
+d'uniforme, et de femmes en grande parure.
+
+Pendant que je traversais lentement cette foule brillante, j'entendis
+quelques paroles qui augmentèrent encore mon émotion: de tous côtés on
+admirait l'angélique beauté de la princesse Amélie, les traits charmants
+de la marquise d'Harville, et l'air véritablement impérial de
+l'archiduchesse Sophie, qui, récemment arrivée de Munich avec l'archiduc
+Stanislas, allait bientôt repartir pour Varsovie; mais, tout en rendant
+hommage à l'altière dignité de l'archiduchesse, à la gracieuse
+distinction de la marquise d'Harville, on reconnaissait que rien n'était
+plus idéal que la figure enchanteresse de la princesse Amélie.
+
+À mesure que j'approchais de l'endroit où se tenaient le grand-duc et sa
+fille, je sentais mon coeur battre avec violence. Au moment où j'arrivai
+à la porte de ce salon (j'ai oublié de vous dire qu'il y avait bal et
+concert à la cour), l'illustre Liszt venait de se mettre au piano; aussi
+le silence le plus recueilli succéda-t-il au léger murmure des
+conversations. En attendant la fin du morceau, que le grand artiste
+jouait avec sa supériorité accoutumée, je restai dans l'embrasure d'une
+porte.
+
+Alors, mon cher Maximilien, pour la première fois je vis la princesse
+Amélie. Laissez-moi vous dépeindre cette scène, car j'éprouve un charme
+indicible à rassembler ces souvenirs.
+
+Figurez-vous, mon ami, un vaste salon meublé avec une somptuosité
+royale, éblouissant de lumières et tendu d'étoffe de soie cramoisie, sur
+laquelle courait un feuillage d'or brodé en relief. Au premier rang, sur
+de grands fauteuils dorés, se tenait l'archiduchesse Sophie (le prince
+lui faisait les honneurs de son palais); à sa gauche Mme la marquise
+d'Harville, et à sa droite la princesse Amélie; debout derrière elles
+était le grand-duc, portant l'uniforme de colonel de ses gardes; il
+semblait rajeuni par le bonheur et ne pas avoir plus de trente ans;
+l'habit militaire faisait encore valoir l'élégance de sa taille et la
+beauté de ses traits; auprès de lui était l'archiduc Stanislas en
+costume de feld-maréchal, puis venaient ensuite les dames d'honneur de
+la princesse Amélie, les femmes des grands dignitaires de la cour, et
+enfin ceux-ci.
+
+Ai-je besoin de vous dire que la princesse Amélie, moins encore par son
+rang que par sa grâce et sa beauté, dominait cette foule étincelante? Ne
+me condamnez pas, mon ami, sans lire ce portrait. Quoiqu'il soit mille
+fois encore au-dessous de la réalité, vous comprendrez mon adoration,
+vous comprendrez que dès que je la vis je l'aimai, et que la rapidité de
+cette passion ne put être égalée que par sa violence et son éternité.
+
+La princesse Amélie, vêtue d'une simple robe de moire blanche, portait,
+comme l'archiduchesse Sophie, le grand cordon de l'ordre impérial de
+Saint-Népomucène, qui lui avait été récemment envoyé par l'impératrice.
+Un bandeau de perles, entourant son front noble et candide,
+s'harmonisait à ravir avec les deux grosses nattes de cheveux d'un blond
+cendré magnifique qui encadraient ses joues légèrement rosées; ses bras
+charmants, plus blancs encore que les flots de dentelle d'où ils
+sortaient, étaient à demi cachés par des gants qui s'arrêtaient
+au-dessous de son coude à fossette; rien de plus accompli que sa taille,
+rien de plus joli que son pied chaussé de satin blanc. Au moment où je
+la vis, ses grands yeux, du plus pur azur, étaient rêveurs; je ne sais
+même si à cet instant elle subissait l'influence de quelque pensée
+sérieuse, ou si elle était vivement impressionnée par la sombre harmonie
+du morceau que jouait Liszt; mais son demi-sourire me parut d'une
+douceur et d'une mélancolie indicibles. La tête légèrement baissée sur
+sa poitrine, elle effeuillait machinalement un gros bouquet d'oeillets
+blancs et de roses qu'elle tenait à la main.
+
+Jamais je ne pourrai vous exprimer ce que je ressentis alors: tout ce
+que m'avait dit ma tante de l'ineffable bonté de la princesse Amélie me
+revint à la pensée... Souriez, mon ami... mais malgré moi je sentis mes
+yeux devenir humides en voyant rêveuse, presque triste, cette jeune
+fille si admirablement belle, entourée d'honneurs, de respects, et
+idolâtrée par un père tel que le grand-duc.
+
+Maximilien, je vous l'ai souvent dit: de même que je crois l'homme
+incapable de goûter certains bonheurs pour ainsi dire trop complets,
+trop immenses pour ses facultés bornées, de même aussi je crois certains
+êtres trop divinement doués pour ne pas quelquefois sentir avec amertume
+combien ils sont esseulés ici-bas, et pour ne pas alors regretter
+vaguement leur exquise délicatesse, qui les expose à tant de déceptions,
+à tant de froissements ignorés des natures moins choisies... Il me
+semblait qu'alors la princesse Amélie éprouvait la réaction d'une pensée
+pareille.
+
+Tout à coup, par un hasard étrange (tout est fatalité dans ceci), elle
+tourna machinalement les yeux du côté où je me trouvais.
+
+Vous savez combien l'étiquette et la hiérarchie des rangs sont
+scrupuleusement observées chez nous. Grâce à mon titre et aux liens de
+parenté qui m'attachent au grand-duc, les personnes au milieu desquelles
+je m'étais d'abord placé s'étaient peu à peu reculées, de sorte que je
+restai presque seul et très-en évidence au premier rang, dans
+l'embrasure de la porte de la galerie.
+
+Il fallut cette circonstance pour que la princesse Amélie, sortant de sa
+rêverie, m'aperçût et me remarquât sans doute, car elle fit un léger
+mouvement de surprise, et rougit.
+
+Elle avait vu mon portrait à l'abbaye, chez ma tante, elle me
+reconnaissait: rien de plus simple. La princesse m'avait à peine regardé
+pendant une seconde, mais ce regard me fit éprouver une commotion
+violente, profonde: je sentis mes joues en feu, je baissai les yeux et
+je restai quelques minutes sans oser les lever de nouveau sur la
+princesse... Lorsque je m'y hasardai, elle causait tout bas avec
+l'archiduchesse Sophie, qui semblait l'écouter avec le plus affectueux
+intérêt.
+
+Liszt ayant mis un intervalle de quelques minutes entre les deux
+morceaux qu'il devait jouer, le grand-duc profita de ce moment pour lui
+exprimer son admiration de la manière la plus gracieuse. Le prince,
+revenant à sa place, m'aperçut, me fit un signe de tête rempli de
+bienveillance et dit quelques mots à l'archiduchesse en me désignant du
+regard. Celle-ci, après m'avoir un instant considéré, se retourna vers
+le grand-duc, qui ne put s'empêcher de sourire en lui répondant et en
+adressant la parole à sa fille. La princesse Amélie me parut
+embarrassée, car elle rougit de nouveau.
+
+J'étais au supplice; malheureusement l'étiquette ne me permettait pas de
+quitter la place où je me trouvais avant la fin du concert, qui
+recommença bientôt. Deux ou trois fois je regardai la princesse Amélie à
+la dérobée; elle me sembla pensive et attristée; mon coeur se serra; je
+souffrais de la légère contrariété que je venais de lui causer
+involontairement, et que je croyais deviner. Sans doute le grand-duc lui
+avait demandé en plaisantant si elle me trouvait quelque ressemblance
+avec le portrait de son cousin des temps passés; et, dans son ingénuité,
+elle se reprochait peut-être de n'avoir pas dit à son père qu'elle
+m'avait déjà reconnu. Le concert terminé, je suivis l'aide de camp de
+service; il me conduisit auprès du grand-duc, qui voulut bien faire
+quelques pas au-devant de moi, me prit cordialement par le bras et dit à
+l'archiduchesse Sophie, en s'approchant d'elle:
+
+--Je demande à Votre Altesse Impériale la permission de lui présenter
+mon cousin le prince Henri d'Herkaüsen-Oldenzaal.
+
+--J'ai déjà vu le prince à Vienne, et je le retrouve ici avec plaisir,
+répondit l'archiduchesse, devant laquelle je m'inclinai profondément.
+
+--Ma chère Amélie, reprit le prince en s'adressant à sa fille, je vous
+présente le prince Henri, votre cousin; il est fils du prince Paul, l'un
+de mes plus vénérables amis, que je regrette bien de ne pas voir
+aujourd'hui à Gerolstein.
+
+--Voudriez-vous, monsieur, faire savoir au prince Paul que je partage
+vivement les regrets de mon père, car je serai toujours bien heureuse de
+connaître ses amis, me répondit ma cousine avec une simplicité pleine de
+grâce...
+
+Je n'avais jamais entendu le son de la voix de la princesse;
+imaginez-vous, mon ami, le timbre le plus doux, le plus frais, le plus
+harmonieux, enfin un de ces accents qui font vibrer les cordes les plus
+délicates de l'âme.
+
+--J'espère, mon cher Henri, que vous resterez quelque temps chez votre
+tante que j'aime, que je respecte comme ma mère, vous le savez, me dit
+le grand-duc avec bonté. Venez souvent nous voir en famille, à la fin de
+la matinée, sur les trois heures: si nous sortons, vous partagerez notre
+promenade; vous savez que je vous ai toujours aimé, parce que vous êtes
+un des plus nobles coeurs que je connaisse.
+
+--Je ne sais comment exprimer à Votre Altesse Royale ma reconnaissance
+pour le bienveillant accueil qu'elle daigne me faire.
+
+--Eh bien! pour me prouver votre reconnaissance, dit le prince en
+souriant, invitez votre cousine pour la deuxième contredanse, car la
+première appartient de droit à l'archiduc...
+
+--Votre Altesse voudra-t-elle m'accorder cette grâce?... dis-je à la
+princesse Amélie en m'inclinant devant elle.
+
+--Appelez-vous simplement cousin et cousine, selon la bonne vieille
+coutume allemande, dit gaiement le grand-duc; le cérémonial ne convient
+pas entre parents.
+
+--Ma cousine me fera-t-elle l'honneur de danser cette contredanse avec
+moi?
+
+--Oui, mon cousin, me répondit la princesse Amélie.
+
+
+
+
+III
+
+Gerolstein (suite et fin)
+
+
+LE PRINCE HENRI D'HERKAUSEN-OLDENZAAL AU COMTE MAXIMILIEN KAMINETZ
+
+Je ne saurais vous dire, mon ami, combien je fus à la fois heureux et
+peiné de la paternelle cordialité du grand-duc; la confiance qu'il me
+témoignait, l'affectueuse bonté avec laquelle il avait engagé sa fille
+et moi à substituer aux formules de l'étiquette ces appellations de
+famille d'une intimité si douce, tout me pénétrait de reconnaissance; je
+me reprochais d'autant plus amèrement le charme fatal d'un amour qui ne
+devait ni ne pouvait être agréé par le prince.
+
+Je m'étais promis, il est vrai (je n'ai pas failli à cette résolution)
+de ne jamais dire un mot qui pût faire soupçonner à ma cousine l'amour
+que je ressentais; mais je craignais que mon émotion, que mes regards me
+trahissent... Malgré moi pourtant, ce sentiment, si muet, si caché qu'il
+dût être, me semblait coupable.
+
+J'eus le temps de faire ces réflexions pendant que la princesse Amélie
+dansait la première contredanse avec l'archiduc Stanislas. Ici, comme
+partout, la danse n'est plus qu'une sorte de marche qui suit la mesure
+de l'orchestre; rien ne pouvait faire valoir davantage la grâce sérieuse
+du maintien de ma cousine.
+
+J'attendais avec un bonheur mêlé d'anxiété le moment d'entretien que la
+liberté du bal allait me permettre d'avoir avec elle. Je fus assez
+maître de moi pour cacher mon trouble lorsque j'allai la chercher auprès
+de la marquise d'Harville.
+
+En songeant aux circonstances du portrait, je m'attendais à voir la
+princesse Amélie partager mon embarras; je ne me trompais pas. Je me
+souviens presque mot pour mot de notre première conversation;
+laissez-moi vous la rapporter, mon ami:
+
+--Votre Altesse me permettra-t-elle, lui dis-je, de l'appeler ma
+cousine, ainsi que le grand-duc m'y autorise?
+
+--Sans doute, mon cousin, me répondit-elle avec grâce; je suis toujours
+heureuse d'obéir à mon père.
+
+--Et je suis d'autant plus fier de cette familiarité, ma cousine, que
+j'ai appris par ma tante à vous connaître, c'est-à-dire à vous
+apprécier.
+
+--Souvent aussi mon père m'a parlé de vous, mon cousin, et ce qui vous
+étonnera peut-être, ajouta-t-elle timidement, c'est que je vous
+connaissais déjà, si cela peut se dire, de vue... Mme la supérieure de
+Sainte-Hermangilde, pour qui j'ai la plus respectueuse affection, nous
+avait un jour montré, à mon père, et à moi, un portrait...
+
+--Où j'étais représenté en page du XVIe siècle?
+
+--Oui, mon cousin; et mon père fit même la petite supercherie de me dire
+que ce portrait était celui d'un de nos parents du temps passé, en
+ajoutant d'ailleurs des paroles si bienveillantes pour ce cousin
+d'autrefois que notre famille doit se féliciter de le compter parmi nos
+parents d'aujourd'hui...
+
+--Hélas! ma cousine, je crains de ne pas plus ressembler au portrait
+moral que le grand-duc a daigné faire de moi qu'au page du XVIe siècle.
+
+--Vous vous trompez, mon cousin, me dit naïvement la princesse; car, à
+la fin du concert, en jetant par hasard les yeux du côté de la galerie,
+je vous ai reconnu tout de suite, malgré la différence du costume.
+
+Puis, voulant changer sans doute un sujet de conversation qui
+l'embarrassait, elle me dit:
+
+--Quel admirable talent que celui de M. Liszt, n'est-ce pas?
+
+--Admirable. Avec quel plaisir vous l'écoutiez!
+
+--C'est qu'en effet il y a, ce me semble, un double charme dans la
+musique sans paroles: non-seulement on jouit d'une excellente exécution,
+mais on peut appliquer sa pensée du moment aux mélodies que l'on écoute,
+et qui en deviennent pour ainsi dire l'accompagnement... Je ne sais si
+vous me comprenez, mon cousin?
+
+--Parfaitement. Les pensées sont alors des paroles que l'on met
+mentalement sur l'air que l'on entend.
+
+--C'est cela, c'est cela, vous me comprenez, dit-elle avec un mouvement
+de gracieuse satisfaction; je craignais de mal expliquer ce que je
+ressentais tout à l'heure pendant cette mélodie si plaintive et si
+touchante.
+
+--Grâce à Dieu, ma cousine, lui dis-je en souriant, vous n'avez aucune
+parole à mettre sur un air triste.
+
+Soit que ma question fût indiscrète et qu'elle voulût éviter d'y
+répondre, soit qu'elle ne l'eût pas entendue, tout à coup la princesse
+Amélie me dit, en me montrant le grand-duc, qui, donnant le bras à
+l'archiduchesse Sophie, traversait alors la galerie où l'on dansait:
+
+--Mon cousin, voyez donc mon père, comme il est beau!... Quel air noble
+et bon! Comme tous les regards le suivent avec sollicitude! Il me semble
+qu'on l'aime encore plus qu'on ne le révère...
+
+--Ah! m'écriai-je, ce n'est pas seulement ici, au milieu de sa cour,
+qu'il est chéri! Si les bénédictions du peuple retentissaient dans la
+postérité, le nom de Rodolphe de Gerolstein serait justement immortel.
+
+En parlant ainsi, mon exaltation était sincère; car vous savez, mon ami,
+qu'on appelle, à bon droit, les États du prince le _Paradis de
+l'Allemagne._
+
+Il m'est impossible de vous peindre le regard reconnaissant que ma
+cousine jeta sur moi en m'entendant parler de la sorte.
+
+--Apprécier ainsi mon père, me dit-elle avec émotion, c'est être bien
+digne de l'attachement qu'il vous porte.
+
+--C'est que personne plus que moi ne l'aime et l'admire! En outre des
+rares qualités qui font les grands princes, n'a-t-il pas le génie de la
+bonté, qui fait les princes adorés?...
+
+--Vous ne savez pas combien vous dites vrai!... s'écria la princesse
+encore plus émue.
+
+--Oh! je le sais, je le sais, et tous ceux qu'il gouverne le savent
+comme moi... On l'aime tant que l'on s'affligerait de ses chagrins comme
+on se réjouit de son bonheur; l'empressement de tous à venir offrir
+leurs hommages à Mme la marquise d'Harville consacre à la fois et le
+choix de Son Altesse Royale et la valeur de la future grande-duchesse.
+
+--Mme la marquise d'Harville est plus digne que qui que ce soit de
+l'attachement de mon père; c'est le plus bel éloge que je puisse vous
+faire d'elle.
+
+--Et vous pouvez sans doute l'apprécier justement: car vous l'avez
+probablement connue en France, ma cousine?
+
+À peine avais-je prononcé ces derniers mots, que je ne sais quelle
+soudaine pensée vint à l'esprit de la princesse Amélie; elle baissa les
+yeux, et, pendant une seconde, ses traits prirent une expression de
+tristesse qui me rendit muet de surprise.
+
+Nous étions alors à la fin de la contredanse, la dernière figure me
+sépara un instant de ma cousine; lorsque je la reconduisis auprès de Mme
+d'Harville, il me sembla que ses traits étaient encore légèrement
+altérés...
+
+Je crus et je crois encore que mon allusion au séjour de la princesse en
+France, lui ayant rappelé la mort de sa mère, lui causa l'impression
+pénible dont je viens de vous parler.
+
+Pendant cette soirée, je remarquai une circonstance qui vous paraîtra
+puérile, mais qui m'a été une nouvelle preuve de l'intérêt que cette
+jeune fille inspire à tous. Son bandeau de perles s'étant un peu
+dérangé, l'archiduchesse Sophie, à qui elle donnait alors le bras, eut
+la bonté de vouloir lui replacer elle-même ce bijou sur le front. Or,
+pour qui connaît la hauteur proverbiale de l'archiduchesse, une telle
+prévenance de sa part semble à peine croyable. Du reste, la princesse
+Amélie, que j'observais attentivement à ce moment, parut à la fois si
+confuse, si reconnaissante, je dirais presque si embarrassée de cette
+gracieuse attention, que je crus voir briller une larme dans ses yeux.
+
+Telle fut, mon ami, ma première soirée à Gerolstein. Si je vous l'ai
+racontée avec tant de détails, c'est que presque toutes ces
+circonstances ont eu plus tard pour moi leurs conséquences.
+
+Maintenant, j'abrégerai; je ne vous parlerai que de quelques faits
+principaux relatifs à mes fréquentes entrevues avec ma cousine et son
+père.
+
+Le surlendemain de cette fête, je fus du très-petit nombre de personnes
+invitées à la célébration du mariage du grand-duc avec Mme la marquise
+d'Harville. Jamais je ne vis la physionomie de la princesse Amélie plus
+radieuse et plus sereine que pendant cette cérémonie. Elle contemplait
+son père et la marquise avec une sorte de religieux ravissement qui
+donnait un nouveau charme à ses traits; on eût dit qu'ils reflétaient le
+bonheur ineffable du prince et de Mme d'Harville.
+
+Ce jour-là, ma cousine fut très-gaie, très-causante. Je lui donnai le
+bras dans une promenade que l'on fit après dîner dans les jardins du
+palais, magnifiquement illuminés. Elle me dit, à propos du mariage de
+son père:
+
+--Il me semble que le bonheur de ceux que nous chérissons nous est
+encore plus doux que notre propre bonheur; car il y a toujours une
+nuance d'égoïsme dans la jouissance de notre félicité personnelle.
+
+Si je vous cite entre mille cette réflexion de ma cousine, mon ami,
+c'est pour que vous jugiez du coeur de cette créature adorable, qui a,
+comme son père, le génie de la bonté.
+
+Quelques jours après le mariage du grand-duc, j'eus avec lui une assez
+longue conversation; il m'interrogea sur le passé, sur mes projets
+d'avenir; il me donna les conseils les plus sages, les encouragements
+les plus flatteurs, me parla même de plusieurs de ses projets de
+gouvernement avec une confiance dont je fus aussi fier que flatté;
+enfin, que vous dirai-je? un moment, l'idée la plus folle me traversa
+l'esprit: je crus que le prince avait deviné mon amour, et que dans cet
+entretien il voulait m'étudier, me pressentir, et peut-être m'amener à
+un aveu...
+
+Malheureusement, cet espoir insensé ne dura pas longtemps: le prince
+termina la conversation en me disant que le temps des grandes guerres
+était fini; que je devais profiter de mon nom, de mes alliances, de
+l'éducation que j'avais reçue et de l'étroite amitié qui unissait mon
+père au prince de M. Premier ministre de l'empereur, pour parcourir la
+carrière diplomatique au lieu de la carrière militaire, ajoutant que
+toutes les questions qui se décidaient autrefois sur les champs de
+bataille se décideraient désormais dans les congrès; que bientôt les
+traditions tortueuses et perfides de l'ancienne diplomatie feraient
+place à une politique large et humaine, en rapport avec les véritables
+intérêts des peuples, qui de jour en jour avaient davantage la
+conscience de leurs droits; qu'un esprit élevé, loyal et généreux
+pourrait avoir avant quelques années un noble et grand rôle à jouer dans
+les affaires politiques, et faire ainsi beaucoup de bien. Il me
+proposait enfin le concours de sa souveraine protection pour me
+faciliter les abords de la carrière qu'il m'engageait instamment à
+parcourir.
+
+Vous comprenez, mon ami, que si le prince avait eu le moindre projet sur
+moi, il ne m'eût pas fait de telles ouvertures. Je le remerciai de ses
+offres avec une vive reconnaissance, en ajoutant que je sentais tout le
+prix de ses conseils, et que j'étais décidé à les suivre.
+
+J'avais d'abord mis la plus grande réserve dans mes visites au palais;
+mais, grâce à l'insistance du grand-duc, j'y vins bientôt presque chaque
+jour vers les trois heures. On y vivait dans toute la charmante
+simplicité de nos cours germaniques. C'était la vie des grands châteaux
+d'Angleterre, rendue plus attrayante par la simplicité cordiale, la
+douce liberté des moeurs allemandes. Lorsque le temps le permettait,
+nous faisions de longues promenades à cheval avec le grand-duc, la
+grande-duchesse, ma cousine, et les personnes de leur maison. Lorsque
+nous restions au palais, nous nous occupions de musique, je chantais
+avec la grande-duchesse et ma cousine, dont la voix avait un timbre
+d'une pureté, d'une suavité sans égales, et que je n'ai jamais pu
+entendre sans me sentir remué jusqu'au fond de l'âme. D'autres fois,
+nous visitions en détail les merveilleuses collections de tableaux et
+d'objets d'art, ou les admirables bibliothèques du prince, qui, vous le
+savez, est un des hommes les plus savants et les plus éclairés de
+l'Europe; assez souvent je revenais dîner au palais, et, les jours
+d'Opéra, j'accompagnais au théâtre la famille grand-ducale.
+
+Chaque jour passait comme un songe; peu à peu ma cousine me traita avec
+une familiarité toute fraternelle; elle ne me cachait pas le plaisir
+qu'elle éprouvait à me voir, elle me confiait tout ce qui l'intéressait;
+deux ou trois fois elle me pria de l'accompagner lorsqu'elle allait avec
+la grande-duchesse visiter ses jeunes orphelines; souvent aussi elle me
+parlait de mon avenir avec une maturité de raison, avec un intérêt
+sérieux et réfléchi qui me confondait de la part d'une jeune fille de
+son âge; elle aimait aussi beaucoup à s'informer de mon enfance, de ma
+mère, hélas! toujours si regrettée. Chaque fois que j'écrivais à mon
+père, elle me priait de la rappeler à son souvenir; puis, comme elle
+brodait à ravir, elle me remit un jour pour lui une charmante tapisserie
+à laquelle elle avait longtemps travaillé. Que vous dirai-je, mon ami?
+un frère et une soeur, se retrouvant après de longues années de
+séparation, n'eussent pas joui d'une intimité plus douce. Du reste,
+lorsque, par le plus grand des hasards, nous restions seuls, l'arrivée
+d'un tiers ne pouvait jamais changer le sujet ou même l'accent de notre
+conversation.
+
+Vous vous étonnerez peut-être, mon ami, de cette fraternité entre deux
+jeunes gens, surtout en songeant aux aveux que je vous fais; mais plus
+ma cousine me témoignait de confiance et de familiarité, plus je
+m'observais, plus je me contraignais, de peur de voir cesser cette
+adorable familiarité. Et puis, ce qui augmentait encore ma réserve,
+c'est que la princesse mettait dans ses relations avec moi tant de
+franchise, tant de noble confiance, et surtout si peu de coquetterie,
+que je suis presque certain qu'elle a toujours ignoré ma violente
+passion. Il me reste un léger doute à ce sujet, à propos d'une
+circonstance que je vous raconterai tout à l'heure.
+
+Si cette intimité fraternelle avait dû toujours durer, peut-être ce
+bonheur m'eût suffi; mais par cela même que j'en jouissais avec délices,
+je songeais que bientôt mon service ou la carrière que le prince
+m'engageait à parcourir m'appellerait à Vienne ou à l'étranger; je
+songeais enfin que prochainement peut-être le grand-duc penserait à
+marier sa fille d'une manière digne d'elle...
+
+Ces pensées me devinrent d'autant plus pénibles que le moment de mon
+départ approchait. Ma cousine remarqua bientôt le changement qui s'était
+opéré en moi. La veille du jour où je la quittai, elle me dit que depuis
+quelque temps, elle me trouvait sombre, préoccupée. Je tâchai d'éluder
+ces questions, j'attribuai ma tristesse à un vague ennui.
+
+--Je ne puis vous croire, me dit-elle; mon père vous traite presque
+comme un fils, tout le monde vous aime; vous trouver malheureux serait
+de l'ingratitude.
+
+--Eh bien! lui dis-je sans pouvoir vaincre mon émotion, ce n'est pas de
+l'ennui, c'est du chagrin, oui, c'est un profond chagrin que j'éprouve.
+
+--Et pourquoi? Que vous est-il arrivé? me demanda-t-elle avec intérêt.
+
+--Tout à l'heure, ma cousine, vous m'avez dit que votre père me traitait
+comme un fils... qu'ici tout le monde m'aimait... Eh bien! avant peu il
+me faudra renoncer à ces affections si précieuses, il faudra enfin...
+quitter Gerolstein, et je vous l'avoue, cette pensée me désespère.
+
+--Et le souvenir de ceux qui nous sont chers... n'est-ce donc rien, mon
+cousin?
+
+--Sans doute... mais les années, mais les événements amènent tant de
+changements imprévus!
+
+--Il est du moins des affections qui ne sont pas changeantes: celle que
+mon père vous a toujours témoignée... celle que je ressens pour vous est
+de ce nombre, vous le savez bien; on est frère et soeur... pour ne
+jamais s'oublier, ajouta-t-elle en levant sur moi ses grands yeux bleus
+humides de larmes.
+
+Ce regard me bouleversa, je fus sur le point de me trahir; heureusement
+je me contins.
+
+--Il est vrai que les affections durent, lui dis-je avec embarras; mais
+les positions changent... Ainsi, ma cousine, quand je reviendrai dans
+quelques années, croyez-vous qu'alors cette intimité, dont j'apprécie
+tout le charme, puisse encore durer?
+
+--Pourquoi ne durerait-elle pas?
+
+--C'est qu'alors vous serez sans doute mariée, ma cousine... vous aurez
+d'autres devoirs... et vous aurez oublié votre pauvre frère.
+
+Je vous le jure, mon ami, je ne lui dis rien de plus; j'ignore encore si
+elle vit dans ces mots un aveu qui l'offensa, ou si elle fut comme moi
+douloureusement frappée des changements inévitables que l'avenir devait
+nécessairement apporter à nos relations; mais, au lieu de me répondre,
+elle resta un moment silencieuse, accablée; puis, se levant brusquement,
+la figure pâle, altérée, elle sortit après avoir regardé pendant
+quelques secondes la tapisserie de la jeune comtesse d'Oppenheim, une de
+ses dames d'honneur, qui travaillait dans l'embrasure d'une des fenêtres
+du salon où avait lieu notre entretien.
+
+Le soir même de ce jour, je reçus de mon père une nouvelle lettre qui me
+rappelait précipitamment ici. Le lendemain matin j'allai prendre congé
+du grand-duc; il me dit que ma cousine était un peu souffrante, qu'il se
+chargerait de mes adieux pour elle; il me serra paternellement dans ses
+bras, regrettant, ajouta-t-il, mon prompt départ, et surtout que ce
+départ fût causé par les inquiétudes que me donnait la santé de mon
+père; puis, me rappelant avec la plus grande bonté ses conseils au sujet
+de la nouvelle carrière qu'il m'engageait très-instamment à embrasser,
+il ajouta qu'au retour de mes missions, ou pendant mes congés, il me
+reverrait toujours à Gerolstein avec un vif plaisir.
+
+Heureusement, à mon arrivée ici, je trouvai l'état de mon père un peu
+amélioré; il est encore alité, et toujours d'une grande faiblesse, mais
+il ne me donne plus d'inquiétude sérieuse. Malheureusement il s'est
+aperçu de mon abattement, de ma sombre taciturnité; plusieurs fois, mais
+en vain, il m'a déjà supplié de lui confier la cause de mon morne
+chagrin. Je n'oserais, malgré son aveugle tendresse pour moi; vous savez
+sa sévérité au sujet de tout ce qui lui paraît manquer de franchise et
+de loyauté.
+
+Hier je le veillais; seul auprès de lui, le croyant endormi, je n'avais
+pu retenir mes larmes, qui coulaient silencieusement en songeant à mes
+beaux jours de Gerolstein. Il me vit pleurer, car il sommeillait à
+peine, et j'étais complètement absorbé par ma douleur; il m'interrogea
+avec la plus touchante bonté; j'attribuai ma tristesse aux inquiétudes
+que m'avait données sa santé, mais, il ne fut pas dupe de cette défaite.
+
+Maintenant que vous savez tout, mon bon Maximilien, dites, mon sort
+est-il assez désespéré?... Que faire?... Que résoudre?...
+
+Ah! mon ami, je ne puis vous dire mon angoisse. Que va-t-il arriver, mon
+Dieu?... Tout est à jamais perdu! Je suis le plus malheureux des hommes,
+si mon père ne renonce pas à son projet.
+
+Voici ce qui vient d'arriver:
+
+Tout à l'heure, je terminais cette lettre, lorsqu'à mon grand
+étonnement, mon père, que je croyais couché, est entré dans son cabinet,
+où je vous écrivais; il vit sur son bureau mes quatre premières grandes
+pages déjà remplies, j'étais à la fin de celle-ci.
+
+--À qui écris-tu si longuement? me demanda-t-il en souriant.
+
+--À Maximilien, mon père.
+
+--Oh! me dit-il avec une expression d'affectueux reproche, je sais qu'il
+a toute ta confiance... Il est bien heureux, lui!
+
+Il prononça ces derniers mots d'un ton si douloureusement navré que,
+touché de son accent, je lui répondis en lui donnant ma lettre presque
+sans réflexion:
+
+--Lisez, mon père...
+
+Mon ami, il a tout lu. Savez-vous ce qu'il m'a dit ensuite, après être
+resté quelque temps méditatif?
+
+--Henri, je vais écrire au grand-duc ce qui s'est passé pendant votre
+séjour à Gerolstein.
+
+--Mon père, je vous en conjure, ne faites pas cela.
+
+--Ce que vous racontez à Maximilien est-il scrupuleusement vrai?
+
+--Oui, mon père.
+
+--En ce cas, jusqu'ici votre conduite a été loyale... Le prince
+l'appréciera. Mais il ne faut pas qu'à l'avenir vous vous montriez
+indigne de sa noble confiance, ce qui arriverait si, abusant de son
+offre, vous retourniez plus tard à Gerolstein dans l'intention peut-être
+de vous faire aimer de sa fille.
+
+--Mon père... pouvez-vous penser...?
+
+--Je pense que vous aimez avec passion, et que la passion est tôt ou
+tard une mauvaise conseillère.
+
+--Comment! mon père, vous écrirez au prince que...
+
+--Que vous aimez éperdument votre cousine.
+
+--Au nom du ciel! mon père, je vous en supplie, n'en faites rien!
+
+--Aimez-vous votre cousine?
+
+--Je l'aime avec idolâtrie, mais...
+
+Mon père m'interrompit.
+
+--En ce cas, je vais écrire au grand-duc et lui demander pour vous la
+main de sa fille...
+
+--Mais, mon père, une telle prétention est insensée de ma part!
+
+--Il est vrai... Néanmoins je dois faire franchement cette demande au
+prince, en lui exposant les raisons qui m'imposent cette démarche. Il
+vous a accueilli avec la plus loyale hospitalité, il s'est montré pour
+vous d'une bonté paternelle, il serait indigne de moi et de vous de le
+tromper. Je connais l'élévation de son âme, il sera sensible à mon
+procédé d'honnête homme; s'il refuse de vous donner sa fille, comme cela
+est presque indubitable, il saura du moins qu'à l'avenir, si vous
+retourniez à Gerolstein, vous ne devez plus vivre avec elle dans la même
+intimité. Vous m'avez, mon enfant, ajouta mon père avec bonté, librement
+montré la lettre que vous écriviez à Maximilien. Je suis maintenant
+instruit de tout; il est de mon devoir d'écrire au grand-duc... et je
+vais lui écrire à l'instant même.
+
+Vous le savez, mon ami, mon père est le meilleur des hommes, mais il est
+d'une inflexible ténacité de volonté lorsqu'il s'agit de ce qu'il
+regarde comme son devoir; jugez de mes angoisses, de mes craintes.
+Quoique la démarche qu'il va tenter soit, après tout, franche et
+honorable, elle ne m'en inquiète pas moins. Comment le grand-duc
+accueillera-t-il cette folle demande? N'en sera-t-il pas choqué, et la
+princesse Amélie ne sera-t-elle pas aussi blessée que j'aie laissé mon
+père prendre une résolution pareille sans son agrément?
+
+Ah! mon ami, plaignez-moi, je ne sais que penser. Il me semble que je
+contemple un abîme et que le vertige me saisit...
+
+Je termine à la hâte cette longue lettre; bientôt je vous écrirai.
+Encore une fois, plaignez-moi, car en vérité je crains de devenir fou si
+la fièvre qui m'agite dure longtemps encore. Adieu, adieu, tout à vous
+de coeur et à toujours.
+
+ HENRI D'H. O.
+
+Maintenant nous conduirons le lecteur au palais de Gerolstein, habité
+par Fleur-de-Marie depuis son retour de France.
+
+
+
+
+IV
+
+La princesse Amélie
+
+
+L'appartement occupé par Fleur-de-Marie (nous ne l'appellerons la
+princesse Amélie qu'officiellement) dans le palais grand-ducal avait été
+meublé, par les soins de Rodolphe, avec un goût et une élégance
+extrêmes.
+
+Du balcon de l'oratoire de la jeune fille on découvrait au loin les deux
+tours du couvent de Sainte-Hermangilde, qui, dominant d'immenses massifs
+de verdure, étaient elles-mêmes dominées par une haute montagne boisée,
+au pied de laquelle s'élevait l'abbaye. Par une belle matinée d'été,
+Fleur-de-Marie laissait errer ses regards sur ce splendide paysage qui
+s'étendait au loin. Coiffée en cheveux, elle portait une robe montante
+d'étoffe printanière blanche à petites raies bleues; un large col de
+batiste très-simple, rabattu sur ses épaules, laissait voir les deux
+bouts et le noeud d'une petite cravate de soie du même bleu que la
+ceinture de sa robe.
+
+Assise dans un grand fauteuil d'ébène sculpté, à haut dossier de velours
+cramoisi, le coude soutenu par un des bras de ce siège, la tête un peu
+baissée, elle appuyait sa joue sur le revers de sa petite main blanche,
+légèrement veinée d'azur.
+
+L'attitude languissante de Fleur-de-Marie, sa pâleur, la fixité de son
+regard, l'amertume de son demi-sourire révélaient une mélancolie
+profonde.
+
+Au bout de quelques moments, un soupir profond, douloureux, souleva son
+sein. Laissant alors retomber la main où elle appuyait sa joue, elle
+inclina davantage encore sa tête sur sa poitrine. On eût dit que
+l'infortunée se courbait sous le poids de quelque grand malheur.
+
+À cet instant une femme d'un âge mûr, d'une physionomie grave et
+distinguée, vêtue avec une élégante simplicité, entra presque timidement
+dans l'oratoire et toussa légèrement pour attirer l'attention de
+Fleur-de-Marie.
+
+Celle-ci, sortant de sa rêverie, releva vivement la tête et dit en
+saluant avec un mouvement plein de grâce:
+
+--Que voulez-vous, ma chère comtesse?
+
+--Je viens prévenir Votre Altesse que monseigneur la prie de l'attendre;
+car il va se rendre ici dans quelques minutes, répondit la dame
+d'honneur de la princesse Amélie avec une formalité respectueuse.
+
+--Aussi je m'étonnais de n'avoir pas encore embrassé mon père
+aujourd'hui; j'attends avec tant d'impatience sa visite de chaque
+matin!... Mais j'espère que je ne dois pas à une indisposition de Mlle
+d'Harneim le plaisir de vous voir deux jours de suite au palais, ma
+chère comtesse?
+
+--Que Votre Altesse n'ait aucune inquiétude à ce sujet; Mlle d'Harneim
+m'a priée de la remplacer aujourd'hui; demain elle aura l'honneur de
+reprendre son service auprès de Votre Altesse, qui daignera peut-être
+excuser ce changement.
+
+--Certainement, car je n'y perdrai rien; après avoir eu le plaisir de
+vous voir deux jours de suite, ma chère comtesse, j'aurai pendant deux
+autres jours Mlle d'Harneim auprès de moi.
+
+--Votre Altesse nous comble, répondit la dame d'honneur en s'inclinant
+de nouveau; son extrême bienveillance m'encourage à lui demander une
+grâce!
+
+--Parlez... parlez; vous connaissez mon empressement à vous être
+agréable...
+
+--Il est vrai que depuis longtemps Votre Altesse m'a habituée à ses
+bontés; mais il s'agit d'un sujet tellement pénible, que je n'aurais pas
+le courage de l'aborder, s'il ne s'agissait d'une action très-méritante;
+aussi j'ose compter sur l'indulgence extrême de Votre Altesse.
+
+--Vous n'avez nullement besoin de mon indulgence, ma chère comtesse; je
+suis toujours très-reconnaissante des occasions que l'on me donne de
+faire un peu de bien.
+
+--Il s'agit d'une pauvre créature qui malheureusement avait quitté
+Gerolstein avant que Votre Altesse eût fondé son oeuvre si utile et si
+charitable pour les jeunes filles orphelines ou abandonnées, que rien ne
+défend contre les mauvaises passions.
+
+--Et qu'a-t-elle fait? Que réclamez-vous pour elle?
+
+--Son père, homme très-aventureux, avait été chercher fortune en
+Amérique, laissant sa femme et sa fille dans une existence assez
+précaire. La mère mourut; la fille, âgée de seize ans à peine, livrée à
+elle-même, quitta le pays pour suivre à Vienne un séducteur, qui la
+délaissa bientôt. Ainsi que cela arrive toujours, ce premier pas dans le
+sentier du vice conduisit cette malheureuse à un abîme d'infamie; en peu
+de temps elle devint, comme tant d'autres misérables, l'opprobre de son
+sexe...
+
+Fleur-de-Marie baissa les yeux, rougit et ne put cacher un léger
+tressaillement qui n'échappa pas à sa dame d'honneur. Celle-ci,
+craignant d'avoir blessé la chaste susceptibilité de la princesse en
+l'entretenant d'une telle créature, reprit avec embarras:
+
+--Je demande mille pardons à Votre Altesse, je l'ai choquée sans doute,
+en attirant son attention sur une existence si flétrie; mais
+l'infortunée manifeste un repentir si sincère... que j'ai cru pouvoir
+solliciter pour elle un peu de pitié.
+
+--Et vous avez eu raison. Continuez... je vous en prie, dit
+Fleur-de-Marie en surmontant sa douloureuse émotion; tous les égarements
+sont en effet dignes de pitié, lorsque le repentir leur succède.
+
+--C'est ce qui est arrivé dans cette circonstance, ainsi que je l'ai
+fait observer à Votre Altesse. Après deux années de cette vie
+abominable, la grâce toucha cette abandonnée... Saisie d'un tardif
+remords, elle est revenue ici. Le hasard a fait qu'en arrivant elle a
+été se loger dans une maison qui appartient à une digne veuve, dont la
+douceur et la pitié sont populaires. Encouragée par la pieuse bonté de
+la veuve, la pauvre créature lui a avoué ses fautes, ajoutant qu'elle
+ressentait une juste horreur pour sa vie passée, et qu'elle achèterait
+au prix de la pénitence la plus rude le bonheur d'entrer dans une maison
+religieuse où elle pourrait expier ses égarements et mériter leur
+rédemption. La digne veuve à qui elle fit cette confidence, sachant que
+j'avais l'honneur d'appartenir à Votre Altesse, m'a écrit pour me
+recommander cette malheureuse qui, par la toute-puissante intervention
+de Votre Altesse auprès de la princesse Juliane, supérieure de l'abbaye,
+pourrait espérer d'entrer soeur converse au couvent de
+Sainte-Hermangilde; elle demande comme une faveur d'être employée aux
+travaux les plus pénibles, pour que sa pénitence soit plus méritoire.
+J'ai voulu entretenir plusieurs fois cette femme avant de me permettre
+d'implorer pour elle la pitié de Votre Altesse, et je suis fermement
+convaincue que son repentir sera durable. Ce n'est ni le besoin ni l'âge
+qui la ramène au bien; elle a dix-huit ans à peine, elle est très-belle
+encore, et possède une petite somme d'argent qu'elle veut affecter à une
+oeuvre charitable, si elle obtient la faveur qu'elle sollicite.
+
+--Je me charge de votre protégée, dit Fleur-de-Marie en contenant
+difficilement son trouble, tant sa vie passée offrait de ressemblance
+avec celle de la malheureuse en faveur de qui on la sollicitait; puis
+elle ajouta: Le repentir de cette infortunée est trop louable pour ne
+pas l'encourager.
+
+--Je ne sais comment exprimer ma reconnaissance à Votre Altesse. J'osais
+à peine espérer qu'elle daignât s'intéresser si charitablement à une
+pareille créature...
+
+--Elle a été coupable, elle se repent..., dit Fleur-de-Marie avec un
+accent de commisération et de tristesse indicible; il est juste d'avoir
+pitié d'elle... Plus ses remords sont sincères, plus ils doivent être
+douloureux, ma chère comtesse...
+
+--J'entends, je crois, monseigneur, dit tout à coup la dame d'honneur
+sans remarquer l'émotion profonde et croissante de Fleur-de-Marie.
+
+En effet, Rodolphe entra dans un salon qui précédait l'oratoire, tenant
+à la main un énorme bouquet de roses.
+
+À la vue du prince, la comtesse se retira discrètement. À peine eut-elle
+disparu que Fleur-de-Marie se jeta au cou de son père, appuya son front
+sur son épaule et resta ainsi quelques secondes sans parler.
+
+--Bonjour... bonjour, mon enfant chérie, dit Rodolphe en serrant sa
+fille dans ses bras avec effusion sans s'apercevoir encore de sa
+tristesse. Vois donc ce buisson de roses... quelle belle moisson j'ai
+faite ce matin pour toi! C'est ce qui m'a empêché de venir plus tôt.
+J'espère que je ne t'ai jamais apporté un plus magnifique bouquet...
+Tiens.
+
+Et le prince, ayant toujours son bouquet à la main, fit un léger
+mouvement en arrière pour se dégager des bras de sa fille et la
+regarder; mais, la voyant fondre en larmes, il jeta le bouquet sur une
+table, prit les mains de Fleur-de-Marie dans les siennes et s'écria:
+
+--Tu pleures, mon Dieu! qu'as-tu donc?
+
+--Rien... rien... mon bon père..., dit Fleur-de-Marie en essuyant ses
+larmes et tâchant de sourire à Rodolphe.
+
+--Je t'en conjure, dis-moi ce que tu as... Qui peut t'avoir attristée?
+
+--Je vous assure, mon père, qu'il n'y a pas de quoi vous inquiéter... La
+comtesse était venue solliciter mon intérêt pour une pauvre femme si
+intéressante... si malheureuse... que malgré moi je me suis attendrie à
+son récit.
+
+--Bien vrai?... Ce n'est que cela...
+
+--Ce n'est que cela, reprit Fleur-de-Marie en prenant sur une table les
+fleurs que Rodolphe avait jetées. Mais comme vous me gâtez!
+ajouta-t-elle... quel bouquet magnifique! Et quand je pense que chaque
+jour... vous m'en apportez un pareil... cueilli par vous...
+
+--Mon enfant, dit Rodolphe en contemplant sa fille avec anxiété, tu me
+caches quelque chose... Ton sourire est douloureux, contraint. Je t'en
+conjure, dis-moi ce qui t'afflige... Ne t'occupe pas de ce bouquet.
+
+--Oh! vous le savez ce bouquet est ma joie de chaque matin, et puis
+j'aime tant les roses... Je les ai toujours tant aimées... Vous vous
+souvenez, ajouta-t-elle avec un sourire navrant, vous vous souvenez de
+mon pauvre petit rosier!... dont j'ai toujours gardé les débris...
+
+À cette pénible allusion au temps passé, Rodolphe s'écria:
+
+--Malheureuse enfant! mes soupçons seraient-ils fondés?... Au milieu de
+l'éclat qui t'environne, songerais-tu encore quelquefois à cet horrible
+temps?... Hélas! j'avais cru cependant te le faire oublier à force de
+tendresse!
+
+--Pardon, pardon, mon père! Ces paroles m'ont échappé. Je vous
+afflige...
+
+--Je m'afflige, pauvre ange, dit tristement Rodolphe, parce que ces
+retours vers le passé doivent être affreux pour toi... parce qu'ils
+empoisonneraient ta vie si tu avais la faiblesse de t'y abandonner.
+
+--Mon père... c'est par hasard... Depuis notre arrivée ici, c'est la
+première fois...
+
+--C'est la première fois que tu m'en parles... oui... mais ce n'est
+peut-être pas la première fois que ces pensées te tourmentent... Je
+m'étais aperçu de tes accès de mélancolie, et quelquefois j'accusais le
+passé de causer ta tristesse... Mais, faute de certitude, je n'osais pas
+même essayer de combattre la funeste influence de ces ressouvenirs, de
+t'en montrer le néant, l'injustice; car si ton chagrin avait eu une
+autre cause, si le passé avait été pour toi ce qu'il doit être, un vain
+et mauvais songe, je risquais d'éveiller en toi les idées pénibles que
+je voulais détruire...
+
+--Combien vous êtes bon!... Combien ces craintes témoignent encore de
+votre ineffable tendresse!
+
+--Que veux-tu... ma position était si difficile, si délicate... Encore
+une fois, je ne te disais rien, mais j'étais sans cesse préoccupé de ce
+qui te touchait... En contractant ce mariage qui comblait tous mes
+voeux, j'avais aussi cru donner une garantie de plus à ton repos. Je
+connaissais trop l'excessive délicatesse de ton coeur pour espérer que
+jamais... jamais tu ne songerais plus au passé; mais je me disais que si
+par hasard ta pensée s'y arrêtait, tu devais, en te sentant
+maternellement chérie par la noble femme qui t'a connue et aimée au plus
+profond de ton malheur, tu devais, dis-je, regarder le passé comme
+suffisamment expié par tes atroces misères et être indulgente ou plutôt
+juste envers toi-même; car enfin ma femme a droit par ses rares qualités
+aux respects de tous, n'est-ce pas? Eh bien! dès que tu es pour elle une
+fille, une soeur chérie, ne dois-tu pas être rassurée? Son tendre
+attachement n'est-il pas une réhabilitation complète? Ne te dit-il pas
+qu'elle sait comme toi que tu as été victime et non coupable, qu'on ne
+peut enfin te reprocher que le malheur... qui t'a accablée dès ta
+naissance! Aurais-tu même commis de grandes fautes, ne seraient-elles
+pas mille fois expiées, rachetées par tout ce que tu as fait de bien,
+par tout ce qui s'est développé d'excellent et d'adorable en toi?...
+
+--Mon père...
+
+--Oh! je t'en prie, laisse-moi te dire ma pensée entière, puisqu'un
+hasard, qu'il faudra bénir sans doute, a amené cet entretien. Depuis
+longtemps je le désirais et je le redoutais à la fois... Dieu veuille
+qu'il ait un succès salutaire!... J'ai à te faire oublier tant d'affreux
+chagrins; j'ai à remplir auprès de toi une mission si auguste, si
+sacrée, que j'aurais eu le courage de sacrifier à ton repos mon amour
+pour Mme d'Harville... mon amitié pour Murph, si j'avais pensé que leur
+présence t'eût trop douloureusement rappelé le passé.
+
+--Oh! mon bon père, pouvez-vous le croire?... Leur présence, à eux, qui
+savent... ce que j'étais... et qui pourtant m'aiment tendrement, ne
+personnifie-t-elle pas au contraire l'oubli et le pardon?... Enfin, mon
+père, ma vie entière n'eût-elle pas été désolée si pour moi vous aviez
+renoncé à votre mariage avec Mme d'Harville?
+
+--Oh! je n'aurais pas été seul à vouloir ce sacrifice s'il avait dû
+assurer ton bonheur... Tu ne sais pas quel renoncement Clémence s'était
+déjà volontairement imposé?... Car elle aussi comprend toute l'étendue
+de mes devoirs envers toi.
+
+--Vos devoirs envers moi, mon Dieu! Et qu'ai-je fait pour mériter
+autant?
+
+--Ce que tu as fait, pauvre ange aimé?... Jusqu'au moment où tu m'as été
+rendue, ta vie n'a été qu'amertume, misère, désolation... et tes
+souffrances passées je me les reproche comme si je les avais causées!
+Aussi, lorsque je te vois souriante, satisfaite, je me crois pardonné...
+Mon seul but, mon seul voeu est de te rendre aussi idéalement heureuse
+que tu as été infortunée, de t'élever autant que tu as été abaissée, car
+il me semble que les derniers vestiges du passé s'effacent lorsque les
+personnes les plus éminentes, les plus honorables, te rendent les
+respects qui te sont dus.
+
+--À moi du respect?... Non, non, mon père... mais à mon rang, ou plutôt
+à celui que vous m'avez donné.
+
+--Oh! ce n'est pas ton rang qu'on aime et qu'on révère... c'est toi,
+entends-tu bien, mon enfant chérie, c'est toi-même, c'est toi seule...
+Il est des hommages imposés par le rang, mais il en est aussi d'imposés
+par le charme et par l'attrait! Tu ne sais pas distinguer ceux-là, toi,
+parce que tu t'ignores, parce que, par un prodige d'esprit et de tact
+qui me rend aussi fier qu'idolâtre de toi, tu apportes dans ces
+relations cérémonieuses, si nouvelles pour toi, un mélange de dignité,
+de modestie et de grâce, auquel ne peuvent résister les caractères les
+plus hautains...
+
+--Vous m'aimez tant, mon père, et on vous aime tant, que l'on est sûr de
+vous plaire en me témoignant de la déférence.
+
+--Oh! la méchante enfant! s'écria Rodolphe en interrompant sa fille et
+en l'embrassant avec tendresse. La méchante enfant, qui ne veut accorder
+aucune satisfaction à mon orgueil de père!
+
+--Cet orgueil n'est-il pas aussi satisfait en vous attribuant à vous
+seul la bienveillance que l'on me témoigne, mon bon père?
+
+--Non, certainement, mademoiselle, dit le prince en souriant à sa fille
+pour chasser la tristesse dont il la voyait encore atteinte, non,
+mademoiselle, ce n'est pas la même chose; car il ne m'est pas permis
+d'être fier de moi, et je puis et je dois être fier de vous... oui,
+fier. Encore une fois, tu ne sais pas combien tu es divinement douée...
+En quinze mois ton éducation s'est si merveilleusement accomplie que la
+mère la plus difficile serait enthousiaste de toi; et cette éducation a
+encore augmenté l'influence presque irrésistible que tu exerces autour
+de toi sans t'en douter.
+
+--Mon père... vos louanges me rendent confuse.
+
+--Je dis la vérité, rien que la vérité. En veux-tu des exemples? Parlons
+hardiment du passé: c'est un ennemi que je veux combattre corps à corps,
+il faut le regarder en face. Eh bien! te souviens-tu de la Louve, de
+cette courageuse femme qui t'a sauvée? Rappelle-toi cette scène de la
+prison que tu m'as racontée: une foule de détenues, plus stupides encore
+que méchantes, s'acharnaient à tourmenter une de leurs compagnes faible
+et infirme, leur souffre-douleur: tu parais, tu parles... et voilà
+qu'aussitôt ces furies, rougissant de leur lâche cruauté envers leur
+victime, se montrent aussi charitables qu'elles avaient été méchantes.
+N'est-ce donc rien, cela? Enfin, est-ce, oui ou non, grâce à toi que la
+Louve, cette femme indomptable, a connu le repentir et désiré une vie
+honnête et laborieuse? Va, crois-moi, mon enfant chérie, celle qui avait
+dominé la Louve et ses turbulentes compagnes par le seul ascendant de la
+bonté jointe à une rare élévation d'esprit, celle-là, quoique dans
+d'autres circonstances et dans une sphère tout opposée, devait par le
+même charme (n'allez pas sourire de ce rapprochement, mademoiselle)
+fasciner aussi l'altière archiduchesse Sophie et tout mon entourage; car
+bons et méchants, grands et petits, subissent presque toujours
+l'influence des âmes supérieures... Je ne veux pas dire que tu sois née
+princesse dans l'acception aristocratique du mot, cela serait une pauvre
+flatterie à te faire, mon enfant... mais tu es de ce petit nombre
+d'êtres privilégiés qui sont nés pour dire à une reine ce qu'il faut
+pour la charmer et s'en faire aimer... et aussi pour dire à une pauvre
+créature, avilie et abandonnée, ce qu'il faut pour la rendre meilleure,
+la consoler et s'en faire adorer.
+
+--Mon bon père... de grâce...
+
+--Oh! tant pis pour vous, mademoiselle, il y a trop longtemps que mon
+coeur déborde. Songe donc, avec mes craintes d'éveiller en toi les
+souvenirs de ce passé que je veux anéantir, que j'anéantirai à jamais
+dans ton esprit... je n'osais t'entretenir de ces comparaisons... de ces
+rapprochements qui te rendent si adorable à mes yeux. Que de fois
+Clémence et moi nous sommes-nous extasiés sur toi!... Que de fois, si
+attendrie que les larmes lui venaient aux yeux, elle m'a dit: «N'est-il
+pas merveilleux que cette chère enfant soit ce qu'elle est, après le
+malheur qui l'a poursuivie? ou plutôt, reprenait Clémence, n'est-il pas
+merveilleux que, loin d'altérer cette noble et rare nature, l'infortune
+ait au contraire donné plus d'essor à ce qu'il y avait d'excellent en
+elle?
+
+À ce moment-là, la porte du salon s'ouvrit et Clémence, grande-duchesse
+de Gerolstein, entra, tenant une lettre à la main.
+
+--Voici, mon ami, dit-elle à Rodolphe, une lettre de France. J'ai voulu
+vous l'apporter afin de dire bonjour à ma paresseuse enfant, que je n'ai
+pas encore vue ce matin, ajouta Clémence en embrassant tendrement
+Fleur-de-Marie.
+
+--Cette lettre arrive à merveille, dit gaiement Rodolphe après l'avoir
+parcourue; nous causions justement du passé... de ce monstre que nous
+allons incessamment combattre, ma chère Clémence... car il menace le
+repos et le bonheur de notre enfant.
+
+--Serait-il vrai, mon ami? Ces accès de mélancolie que nous avions
+remarqués...
+
+--N'avaient pas d'autre cause que de méchants souvenirs; mais
+heureusement nous connaissons maintenant notre ennemi... et nous en
+triompherons...
+
+--Mais de qui donc est cette lettre, mon ami? demanda Clémence.
+
+--De la gentille Rigolette... la femme de Germain.
+
+--Rigolette..., s'écria Fleur-de-Marie, quel bonheur d'avoir de ses
+nouvelles!
+
+--Mon ami, dit tout bas Clémence à Rodolphe, en lui montrant
+Fleur-de-Marie du regard, ne craignez-vous pas que cette lettre... ne
+lui rappelle des idées pénibles?
+
+--Ce sont justement ces souvenirs que je veux anéantir, ma chère
+Clémence; il faut les aborder hardiment, et je suis sûr que je trouverai
+dans la lettre de Rigolette d'excellentes armes contre eux... car cette
+bonne petite créature adorait notre enfant et l'appréciait comme elle
+devait l'être.
+
+Et Rodolphe lut à haute voix la lettre suivante:
+
+ «Ferme de Bouqueval, 15 août 1841
+
+ «Monseigneur,
+
+«Je prends la liberté de vous écrire encore pour vous faire part d'un
+bien grand bonheur qui nous est arrivé, et pour vous demander une
+nouvelle faveur, à vous à qui nous devons déjà tant, ou plutôt à qui
+nous devons le vrai paradis où nous vivons, moi, mon Germain et sa bonne
+mère.
+
+«Voilà de quoi il s'agit, monseigneur: depuis dix jours je suis comme
+folle de joie, car il y a dix jours que j'ai un amour de petite fille;
+moi je trouve que c'est tout le portrait de Germain; lui, que c'est tout
+le mien; notre chère maman Georges dit qu'elle nous ressemble à tous les
+deux; le fait est qu'elle a de charmants yeux bleus comme Germain, et
+des cheveux noirs tout frisés comme moi. Par exemple, contre son
+habitude, mon mari est injuste, il veut toujours avoir notre petite sur
+ses genoux... tandis que moi, c'est mon droit, n'est-ce pas,
+monseigneur?
+
+--Braves et dignes jeunes gens! Qu'ils doivent être heureux! dit
+Rodolphe. Si jamais couple fut bien assorti... c'est celui-là.
+
+--Et combien Rigolette mérite son bonheur! dit Fleur-de-Marie.
+
+--Aussi j'ai toujours béni le hasard qui me l'a fait rencontrer, dit
+Rodolphe; et il continua:
+
+«Mais, au fait, monseigneur, pardon de vous entretenir de ces gentilles
+querelles de ménage qui finissent toujours par un baiser... Du reste les
+oreilles doivent joliment vous tinter, monseigneur, car il ne se passe
+pas de jour que nous ne disions, en nous regardant nous deux Germain:
+«Sommes-nous heureux, mon Dieu! sommes-nous heureux!...» et
+naturellement votre nom vient tout de suite après ces mots-là... Excusez
+ce griffonnage qu'il y a là, monseigneur, avec un pâté; c'est que, sans
+y penser, j'avais écrit monsieur Rodolphe, comme je disais autrefois, et
+j'ai raturé. J'espère, à propos de cela, que vous trouverez que mon
+écriture a bien gagné, ainsi que mon orthographe; car Germain me montre
+toujours, et je ne fais plus des grands bâtons en allant tout de
+travers, comme du temps où vous me tailliez mes plumes...
+
+--Je dois avouer, dit Rodolphe, en riant, que ma petite protégée se fait
+un peu illusion, et je suis sûr que Germain s'occupe plutôt de baiser la
+main de son élève que de la diriger.
+
+--Allons, mon ami, vous êtes injuste, dit Clémence en regardant la
+lettre; c'est un peu gros, mais très-lisible.
+
+--Le fait est qu'il y a progrès, reprit Rodolphe; autrefois il lui
+aurait fallu huit pages pour contenir ce qu'elle écrit maintenant en
+deux.
+
+Et il continua:
+
+«C'est pourtant vrai que vous m'avez taillé des plumes, monseigneur;
+quand nous y pensons, nous deux Germain, nous en sommes tout honteux, en
+nous rappelant que vous étiez si peu fiers... Ah! mon Dieu! voilà encore
+que je me surprends à vous parler d'autre chose que de ce que nous
+voulons vous demander, monseigneur; car mon mari se joint à moi et c'est
+bien important; nous y attachons une idée... vous allez voir.
+
+«Nous vous supplions donc, monseigneur, d'avoir la bonté de nous choisir
+et de nous donner un nom pour notre petite fille chérie; c'est convenu
+avec le parrain et la marraine, et ces parrain et marraine, savez-vous
+qui c'est, monseigneur? Deux des personnes que vous et Mme la marquise
+d'Harville vous avez tirées de la peine pour les rendre bien heureuses,
+aussi heureuses que nous... En un mot, c'est Morel le lapidaire et
+Jeanne Duport, la soeur d'un pauvre prisonnier nommé Pique-Vinaigre, une
+digne femme que j'avais vue en prison quand j'allais y visiter mon
+pauvre Germain, et que plus tard Mme la marquise a fait sortir de
+l'hôpital.
+
+«Maintenant, monseigneur, il faut que vous sachiez pourquoi nous avons
+choisi M. Morel pour parrain et Jeanne Duport pour marraine. Nous nous
+sommes dit, nous deux Germain: «Ça sera comme une manière de remercier
+encore M. Rodolphe de ses bontés que de prendre pour parrain et marraine
+de notre petite fille des dignes gens qui doivent tout à lui et à Mme la
+marquise...» sans compter que Morel le lapidaire et Jeanne Duport sont
+la crème des honnêtes gens... Ils sont de notre classe, et de plus,
+comme nous disons avec Germain, ils sont nos parents en bonheur,
+puisqu'ils sont comme nous de la famille de vos protégés, monseigneur.
+
+--Ah! mon père, ne trouvez-vous pas cette idée d'une délicatesse
+charmante? dit Fleur-de-Marie avec émotion. Prendre pour parrain et
+marraine de leur enfant des personnes qui vous doivent tout, à vous et à
+ma seconde mère?
+
+--Vous avez raison, chère enfant, dit Clémence; je suis on ne peut plus
+touchée de ce souvenir.
+
+--Et moi je suis très-heureux d'avoir si bien placé mes bienfaits, dit
+Rodolphe en continuant sa lecture:
+
+«Du reste, au moyen de l'argent que vous lui avez fait donner, monsieur
+Rodolphe, Morel est maintenant courtier en pierres fines; il gagne de
+quoi bien élever sa famille et faire apprendre un état à ses enfants. La
+bonne et pauvre Louise va, je crois, se marier avec un digne ouvrier qui
+l'aime et la respecte comme elle doit l'être, car elle a été bien
+malheureuse, mais non coupable, et le fiancé de Louise a assez de coeur
+pour comprendre cela...
+
+--J'étais bien sûr, s'écria Rodolphe en s'adressant à sa fille, de
+trouver dans la lettre de cette chère petite Rigolette des armes contre
+notre ennemi!... Tu entends, c'est l'expression du simple bon sens de
+cette âme honnête et droite... Elle dit de Louise: _Elle a été
+malheureuse et non coupable, et son fiancé a assez de coeur pour
+comprendre cela._
+
+Fleur-de-Marie, de plus en plus émue et attristée par la lecture de
+cette lettre, tressaillit du regard que son père attacha un moment sur
+elle en prononçant les derniers mots que nous avons soulignés.
+
+Le prince continua:
+
+«Je vous dirai encore, monseigneur, que Jeanne Duport, par la générosité
+de Mme la marquise, a pu se faire séparer de son mari, ce vilain homme
+qui lui mangeait tout et la battait; elle a repris sa fille aînée auprès
+d'elle, et elle tient une petite boutique de passementerie où elle vend
+ce qu'elle fabrique avec ses enfants; leur commerce prospère. Il n'y a
+pas non plus de gens plus heureux, et cela, grâce à qui? grâce à vous,
+monseigneur, grâce à Mme la marquise, qui, tous deux, savez si bien
+donner, et donner si à propos.
+
+«À propos de ça, Germain vous écrit comme d'ordinaire, monseigneur, à la
+fin du mois, au sujet de la _Banque des travailleurs sans ouvrage et des
+prêts gratuits._ Il n'y a presque jamais de remboursements en retard et
+on s'aperçoit déjà beaucoup du bien-être que cela répand dans le
+quartier. Au moins maintenant, de pauvres familles peuvent supporter la
+morte-saison du travail sans mettre leur linge et leurs matelas au
+mont-de-piété. Ainsi, quand l'ouvrage revient, faut voir avec quel coeur
+ils s'y mettent; ils sont si fiers qu'on ait eu confiance dans leur
+travail et dans leur probité!... Dame! ils n'ont que ça. Aussi comme ils
+vous bénissent de leur avoir fait prêter là-dessus! Oui, monseigneur,
+ils vous bénissent, vous; car, quoique vous disiez que vous n'êtes pour
+rien dans cette fondation, sauf la nomination de Germain comme caissier
+directeur, et que c'est un inconnu qui a fait ce grand bien... nous
+aimons mieux croire que c'est à vous qu'on le doit; c'est plus naturel!
+
+«D'ailleurs il y a une fameuse trompette pour répéter à tout bout de
+champ que c'est vous qu'on doit bénir; cette trompette est Mme Pipelet,
+qui répète à chacun qu'il n'y a que son roi des locataires (excusez,
+monsieur Rodolphe, elle vous appelle toujours ainsi) qui puisse avoir
+fait cette oeuvre charitable, et son vieux chéri d'Alfred est toujours
+de son avis. Quant à lui, il est si fier et si content de son poste de
+gardien de la banque qu'il dit que les poursuites de M. Cabrion lui
+seraient maintenant indifférentes. Pour en finir avec votre famille de
+reconnaissants, monseigneur, j'ajouterai que Germain a lu dans les
+journaux que le nommé Martial, un colon d'Algérie, avait été cité avec
+de grands éloges pour le courage qu'il avait montré en repoussant à la
+tête de ses métayers une attaque d'Arabes pillards, et que sa femme,
+aussi intrépide que lui, avait été légèrement blessée à ses côtés, où
+elle tirait des coups de fusil, comme un vrai grenadier. Depuis ce
+temps-là, dit-on dans le journal, on l'a baptisée Mme Carabine.
+
+«Excusez de cette longue lettre, monseigneur; mais j'ai pensé que vous
+ne seriez pas fâché d'avoir par nous des nouvelles de tous ceux dont
+vous avez été la providence... Je vous écris de la ferme de Bouqueval,
+où nous sommes depuis le printemps avec notre bonne mère. Germain part
+le matin pour ses affaires, et il revient le soir. À l'automne, nous
+retournerons habiter Paris. Comme c'est drôle, monsieur Rodolphe, moi
+qui n'aimais pas la campagne, je l'adore maintenant... Je m'explique ça,
+parce que Germain l'aime beaucoup. À propos de la ferme, monsieur
+Rodolphe, vous qui savez sans doute où est cette bonne petite Goualeuse,
+si vous en avez l'occasion, dites-lui qu'on se souvient toujours d'elle
+comme de ce qu'il y a de plus doux et de meilleur au monde, et que, pour
+moi, je ne pense jamais à notre bonheur sans me dire: «Puisque M.
+Rodolphe était aussi le M. Rodolphe de cette chère Fleur-de-Marie, grâce
+à lui elle doit être heureuse comme nous autres», et ça me fait trouver
+mon bonheur encore meilleur.
+
+«Mon Dieu, mon Dieu, comme je bavarde! Qu'est-ce que vous allez dire,
+monseigneur? Mais bah! vous êtes si bon... Et puis, voyez-vous, c'est
+votre faute si je gazouille autant et aussi joyeusement que papa Crétu
+et Ramonette, qui n'osent plus lutter maintenant de chant avec moi.
+Allez, monsieur Rodolphe, je vous en réponds, je les mets sur les dents.
+
+«Vous ne nous refuserez pas notre demande, n'est-ce pas, monseigneur? Si
+vous donnez un nom à notre petite fille chérie, il nous semble que ça
+lui portera bonheur, que ce sera comme sa bonne étoile. Tenez, monsieur
+Rodolphe, quelquefois, moi et mon bon Germain, nous nous félicitons
+presque d'avoir connu la peine, parce que nous sentons doublement
+combien notre enfant sera heureuse de ne pas savoir ce que c'est que la
+misère par où nous avons passé.
+
+«Si je finis en vous disant, monsieur Rodolphe, que nous tâchons de
+secourir par-ci par-là de pauvres gens selon nos moyens, ce n'est pas
+pour nous vanter, mais pour que vous sachiez que nous ne gardons pas
+pour nous seuls tout le bonheur que vous nous avez donné. D'ailleurs
+nous disons toujours à ceux que nous secourons: «Ce n'est pas nous qu'il
+faut remercier et bénir... c'est M. Rodolphe, l'homme le meilleur, le
+plus généreux qu'il y ait au monde.» Et ils vous prennent pour une
+espèce de saint, si ce n'est plus.
+
+«Adieu, monseigneur. Croyez que, lorsque notre petite fille commencera à
+épeler, le premier mot qu'elle lira sera votre nom, monsieur Rodolphe;
+et puis après, ceux-ci, que vous avez fait écrire sur ma corbeille de
+noces:
+
+ _Travail et sagesse--Honneur et bonheur._
+
+«Grâce à ces quatre mots-là, à notre tendresse et à nos soins, nous
+espérons, monseigneur, que notre enfant sera toujours digne de prononcer
+le nom de celui qui a été notre providence et celle de tous les
+malheureux qu'il a connus.
+
+«Pardon, monseigneur; c'est que j'ai, en finissant, comme de grosses
+larmes dans les yeux... mais c'est de bonnes larmes... Excusez, s'il
+vous plaît... ce n'est pas ma faute, mais je n'y vois plus bien clair,
+et je griffonne...
+
+«J'ai l'honneur, monseigneur, de vous saluer avec autant de respect que
+de reconnaissance.
+
+ «RIGOLETTE, femme GERMAIN.
+
+_«P. S._ Ah! mon Dieu! monseigneur, en relisant ma lettre, je
+m'aperçois que j'ai mis bien des fois _monsieur Rodolphe_. Vous me
+pardonnerez, n'est-ce pas? Vous savez bien que, sous un nom ou sous un
+autre, nous vous respectons et nous vous bénissons la même chose,
+monseigneur.
+
+
+
+
+V
+
+Les souvenirs
+
+
+--Chère petite Rigolette! dit Clémence attendrie par la lecture que
+venait de faire Rodolphe. Cette lettre naïve est remplie de sensibilité.
+
+--Sans doute, reprit Rodolphe; on ne pouvait mieux placer un bienfait.
+Notre protégée est douée d'un excellent naturel; c'est un coeur d'or, et
+notre chère enfant l'apprécie comme nous, ajouta-t-il en s'adressant à
+sa fille.
+
+Puis, frappé de sa pâleur et de son accablement, il s'écria:
+
+--Mais qu'as-tu donc?
+
+--Hélas!... quel douloureux contraste entre ma position et celle de
+Rigolette... «Travail et sagesse. Honneur et bonheur», ces quatre mots
+disent tout ce qu'a été... tout ce que doit être sa vie... Jeune fille
+laborieuse et sage, épouse chérie, heureuse mère, femme honorée... telle
+est sa destinée! tandis que moi...
+
+--Grand dieu! Que dis-tu?
+
+--Grâce... mon bon père; ne m'accusez pas d'ingratitude... mais, malgré
+votre ineffable tendresse, malgré celle de ma seconde mère, malgré les
+respects et les splendeurs dont je suis entourée... malgré votre
+puissance souveraine, ma honte est incurable... Rien ne peut anéantir le
+passé... Encore une fois, pardonnez-moi, mon père... je vous l'ai caché
+jusqu'à présent... mais le souvenir de ma dégradation première me
+désespère et me tue...
+
+--Clémence, vous l'entendez!... s'écria Rodolphe avec désespoir.
+
+--Mais, malheureuse enfant! dit Clémence en prenant affectueusement la
+main de Fleur-de-Marie dans les siennes, notre tendresse, l'affection de
+ceux qui vous entourent, et que vous méritez, tout ne vous prouve-t-il
+pas que ce passé ne doit plus être pour vous qu'un vain et mauvais
+songe?
+
+--Oh! fatalité... fatalité! reprit Rodolphe. Maintenant je maudis mes
+craintes, mon silence: cette funeste idée, depuis longtemps enracinée
+dans son esprit, y a fait à notre insu d'affreux ravages, et il est trop
+tard pour combattre cette déplorable erreur... Ah! je suis bien
+malheureux!
+
+--Courage, mon ami, dit Clémence à Rodolphe; vous le disiez tout à
+l'heure, il vaut mieux connaître l'ennemi qui nous menace... Nous savons
+maintenant la cause du chagrin de notre enfant, nous en triompherons,
+parce que nous aurons pour nous la raison, la justice et notre
+tendresse.
+
+--Et puis enfin parce qu'elle verra que son affliction, si elle était
+incurable, rendrait la nôtre incurable aussi, reprit Rodolphe; car en
+vérité ce serait à désespérer de toute justice humaine et divine, si
+cette infortunée n'avait fait que changer de tourments.
+
+Après un assez long silence, pendant lequel Fleur-de-Marie parut se
+recueillir, elle prit d'une main la main de Rodolphe, de l'autre celle
+de Clémence et leur dit d'une voix profondément altérée:
+
+--Écoutez-moi, mon bon père... et vous aussi, ma tendre mère... ce jour
+est solennel... Dieu a voulu, et je l'en remercie, qu'il me fût
+impossible de vous cacher davantage ce que je ressens... Avant peu
+d'ailleurs je vous aurais fait l'aveu que vous allez entendre, car toute
+souffrance a son terme... et, si cachée que fût la mienne, je n'aurais
+pu vous la taire plus longtemps.
+
+--Ah!... je comprends tout, s'écria Rodolphe; il n'y a plus d'espoir
+pour elle.
+
+--J'espère dans l'avenir, mon père, et cet espoir me donne la force de
+vous parler ainsi.
+
+--Et que peux-tu espérer de l'avenir... pauvre enfant, puisque ton sort
+présent ne te cause que chagrins et amertume?
+
+--Je vais vous le dire, mon père... mais avant, permettez-moi de vous
+rappeler le passé... de vous avouer devant Dieu qui m'entend ce que j'ai
+ressenti jusqu'ici.
+
+--Parle... parle, nous t'écoutons, dit Rodolphe, en s'asseyant avec
+Clémence auprès de Fleur-de-Marie.
+
+--Tant que je suis restée à Paris... auprès de vous, mon père, dit
+Fleur-de-Marie, j'ai été si heureuse, oh! si complètement heureuse, que
+ces beaux jours ne seraient pas trop payés par des années de
+souffrances... Vous le voyez... j'ai du moins connu le bonheur.
+
+--Pendant quelques jours peut-être...
+
+--Oui; mais quelle félicité pure et sans mélange! Vous m'entouriez,
+comme toujours, des soins les plus tendres! Je me livrais sans crainte
+aux élans de reconnaissance et d'affection qui à chaque instant
+emportaient mon coeur vers vous... L'avenir m'éblouissait: un père à
+adorer, une seconde mère à chérir doublement, car elle devait remplacer
+la mienne... que je n'avais jamais connue... Et puis... je dois tout
+avouer, mon orgueil s'exaltait malgré moi, tant j'étais honorée de vous
+appartenir. Lorsque le petit nombre de personnes de votre maison qui, à
+Paris, avaient occasion de me parler, m'appelaient Altesse... je ne
+pouvais m'empêcher d'être fière de ce titre. Si alors je pensais
+quelquefois vaguement au passé, c'était pour me dire: «Moi, jadis, si
+avilie, je suis la fille chérie d'un prince souverain que chacun bénit
+et révère; moi, jadis si misérable, je jouis de toutes les splendeurs du
+luxe et d'une existence presque royale!» Hélas! que voulez-vous, mon
+père, ma fortune était si imprévue... votre puissance m'entourait d'un
+si splendide éclat, que j'étais excusable, peut-être de me laisser
+aveugler ainsi.
+
+--Excusable!... mais rien de plus naturel, pauvre ange aimé. Quel mal de
+t'enorgueillir d'un rang qui était le tien? De jouir des avantages de la
+position que je t'avais rendue? Aussi dans ce temps-là, je me le
+rappelle bien, tu étais d'une gaieté charmante; que de fois je t'ai vue
+tomber dans mes bras comme accablée par la félicité, et me dire avec un
+accent enchanteur ces mots qu'hélas! je ne dois plus entendre: «Mon
+père... c'est trop... trop de bonheur!» Malheureusement ce sont ces
+souvenirs-là... vois-tu, qui m'ont endormi dans une sécurité trompeuse;
+et plus tard je ne me suis pas assez inquiété des causes de ta
+mélancolie...
+
+--Mais dites-nous donc, mon enfant, reprit Clémence, qui a pu changer en
+tristesse cette joie si pure, si légitime, que vous éprouviez d'abord?
+
+--Hélas! une circonstance bien funeste et bien imprévue!...
+
+--Quelle circonstance?...
+
+--Vous vous rappelez, mon père..., dit Fleur-de-Marie, ne pouvant
+vaincre un frémissement d'horreur, vous vous rappelez la scène terrible
+qui a précédé notre départ de Paris... lorsque votre voiture a été
+arrêtée près de la barrière?
+
+--Oui..., répondit tristement Rodolphe. Brave Chourineur!... Après
+m'avoir encore une fois sauvé la vie, il est mort là... devant nous...
+en disant: «Le ciel est juste... j'ai tué, on me tue!...»
+
+--Eh bien!... mon père, au moment où ce malheureux expirait, savez-vous
+qui j'ai vu... me regarder fixement?... Oh! ce regard... ce regard... il
+m'a toujours poursuivie depuis, ajouta Fleur-de-Marie en frissonnant.
+
+--Quel regard? De qui parles-tu? s'écria Rodolphe.
+
+--De l'ogresse du tapis-franc..., murmura Fleur-de-Marie.
+
+--Ce monstre! tu l'as revu? Et où cela?
+
+--Vous ne l'avez pas aperçue dans la taverne où est mort le Chourineur?
+Elle se trouvait parmi les femmes qui l'entouraient.
+
+--Ah! maintenant, dit Rodolphe avec accablement, je comprends... Déjà
+frappée de terreur par le meurtre du Chourineur, tu auras cru voir
+quelque chose de providentiel dans cette affreuse rencontre!!!
+
+--Il n'est que trop vrai, mon père; à la vue de l'ogresse, je ressentis
+un froid mortel; il me sembla que sous son regard mon coeur, jusqu'alors
+rayonnant de bonheur et d'espoir, se glaçait tout à coup. Oui,
+rencontrer cette femme au moment même où le Chourineur mourait en
+disant: «Le ciel est juste!...» cela me parut un blâme providentiel de
+mon orgueilleux oubli du passé, que je devais expier à force
+d'humiliation et de repentir.
+
+--Mais le passé, on te l'a imposé; tu n'en peux répondre devant Dieu!
+
+--Vous avez été contrainte... enivrée... malheureuse enfant.
+
+--Une fois précipitée malgré toi dans cet abîme, tu ne pouvais plus en
+sortir, malgré tes remords, ton épouvante et ton désespoir, grâce à
+l'atroce indifférence de cette société dont tu étais victime. Tu te
+voyais à jamais enchaînée dans cet antre; il a fallu, pour t'en
+arracher, le hasard qui t'a placée sur mon chemin.
+
+--Et puis enfin, mon enfant, votre père vous le dit, vous étiez victime
+et non complice de cette infamie! s'écria Clémence.
+
+--Mais cette infamie... je l'ai subie... ma mère, reprit douloureusement
+Fleur-de-Marie. Rien ne peut anéantir ces affreux souvenirs... Sans
+cesse ils me poursuivent, non plus comme autrefois au milieu des
+paisibles habitants d'une ferme, ou des femmes dégradées, mes compagnes
+de Saint-Lazare... mais ils me poursuivront jusque dans ce palais...
+peuplé de l'élite de l'Allemagne... Ils me poursuivent enfin jusque dans
+les bras de mon père, jusque sur les marches de son trône.
+
+Et Fleur-de-Marie fondit en larmes.
+
+Rodolphe et Clémence restèrent muets devant cette effrayante expression
+d'un remords invincible; ils pleuraient aussi, car ils sentaient
+l'impuissance de leurs consolations.
+
+--Depuis lors, reprit Fleur-de-Marie en essuyant ses larmes, à chaque
+instant du jour, je me dis avec une honte amère: «On m'honore, on me
+révère; les personnes les plus éminentes, les plus vénérables,
+m'entourent de respects; aux yeux de toute une cour, la soeur d'un
+empereur a daigné rattacher mon bandeau sur mon front... et j'ai vécu
+dans la fange de la Cité, tutoyée par des voleurs et des assassins!»
+
+«Oh! mon père, pardonnez-moi; mais plus ma position s'est élevée... plus
+j'ai été frappée de la dégradation profonde où j'étais tombée; à chaque
+hommage qu'on me rend, je me sens coupable d'une profanation; songez-y
+donc, mon Dieu! après avoir été ce que j'ai été... souffrir que des
+vieillards s'inclinent devant moi... souffrir que de nobles jeunes
+filles, que des femmes justement respectées se trouvent flattées de
+m'entourer... souffrir enfin que des princesses, doublement augustes et
+par l'âge et par leur caractère sacerdotal, me comblent de prévenances
+et d'éloges... cela n'est-il pas impie et sacrilège! Et puis, si vous
+saviez, mon père, ce que j'ai souffert, ce que je souffre encore chaque
+jour en me disant: «Si Dieu voulait que le passé fût connu... avec quel
+mépris mérité on traiterait celle qu'à cette heure on élève si haut!...»
+Quelle juste et effrayante punition!
+
+--Mais, malheureuse enfant, ma femme et moi nous connaissons le passé...
+nous sommes dignes de notre rang, et pourtant nous te chérissons... nous
+t'adorons.
+
+--Vous avez pour moi l'aveugle tendresse d'un père et d'une mère...
+
+--Tout le bien que tu as fait depuis ton séjour ici? Et cette
+institution belle et sainte, cet asile ouvert par toi aux orphelines et
+aux pauvres filles abandonnées, ces soins admirables d'intelligence et
+de dévouement dont tu les entoures? Ton insistance à les appeler tes
+soeurs, à vouloir qu'elles t'appellent ainsi, puisque en effet tu les
+traites en soeurs?... n'est-ce donc rien pour la rédemption de fautes
+qui ne furent pas les tiennes?... Enfin l'affection que te témoigne la
+digne abbesse de Sainte-Hermangilde, qui ne te connaît que depuis ton
+arrivée ici, ne la dois-tu pas absolument à l'élévation de ton esprit, à
+la beauté de ton âme, à ta piété sincère?
+
+--Tant que les louanges de l'abbesse de Sainte-Hermangilde ne
+s'adressent qu'à ma conduite présente, j'en jouis sans scrupule, mon
+père; mais lorsqu'elle cite mon exemple aux demoiselles nobles qui sont
+en religion dans l'abbaye, mais lorsque celles-ci voient en moi un
+modèle de toutes les vertus, je me sens mourir de confusion, comme si
+j'étais complice d'un mensonge indigne.
+
+Après un assez long silence, Rodolphe reprit avec un abattement
+douloureux:
+
+--Je le vois, il faut désespérer de te persuader: les raisonnements sont
+impuissants contre une conviction d'autant plus inébranlable qu'elle a
+sa source dans un sentiment généreux et élevé, puisque à chaque instant
+tu jettes un regard sur le passé. Le contraste de ces souvenirs et de ta
+position présente doit être en effet pour toi un supplice continuel...
+Pardon, à mon tour, pauvre enfant.
+
+--Vous, mon bon père, me demander pardon!... Et de quoi, grand Dieu?
+
+--De n'avoir pas prévu tes susceptibilités... D'après l'excessive
+délicatesse de ton coeur, j'aurais dû les deviner... Et pourtant... que
+pouvais-je faire?... Il était de mon devoir de te reconnaître
+solennellement pour ma fille... alors ces respects, dont l'hommage t'est
+si douloureux, venaient nécessairement t'entourer...
+
+«Oui, mais j'ai eu un tort... j'ai été, vois-tu, trop orgueilleux de
+toi... j'ai trop voulu jouir du charme que ta beauté, que ton esprit,
+que ton caractère inspiraient à tous ceux qui t'approchaient... J'aurais
+dû cacher mon trésor... vivre presque dans la retraite avec Clémence et
+toi... renoncer à ces fêtes, à ces réceptions nombreuses où j'aimais
+tant à te voir briller... croyant follement t'élever si haut... si
+haut... que le passé disparaîtrait entièrement à tes yeux... Mais hélas!
+le contraire est arrivé... et, comme tu me l'as dit, plus tu t'es
+élevée, plus l'abîme dont je t'ai retirée t'a paru sombre et profond...
+
+«Encore une fois, c'est ma faute... j'avais pourtant cru bien faire!...
+dit Rodolphe en essuyant ses larmes, mais je me suis trompé... Et puis,
+je me suis cru pardonné trop tôt... la vengeance de Dieu n'est pas
+satisfaite... elle me poursuit encore dans le bonheur de ma fille!...
+
+Quelques coups discrètement frappés à la porte du salon qui précédait
+l'oratoire de Fleur-de-Marie interrompirent ce triste entretien.
+
+Rodolphe se leva et entr'ouvrit la porte.
+
+Il vit Murph, qui lui dit:
+
+--Je demande pardon à Votre Altesse Royale de venir la déranger; mais un
+courrier du prince d'Herkaüsen-Oldenzaal vient d'apporter cette lettre
+qui, dit-il, est très-importante et doit être sur-le-champ remise à
+Votre Altesse Royale.
+
+--Merci, mon bon Murph. Ne t'éloigne pas, lui dit Rodolphe avec un
+soupir; tout à l'heure j'aurai besoin de causer avec toi.
+
+Et le prince, ayant fermé la porte, resta un moment dans le salon pour y
+lire la lettre que Murph venait de lui remettre.
+
+Elle était ainsi conçue:
+
+ «Monseigneur,
+
+«Puis-je espérer que les liens de parenté qui m'attachent à Votre
+Altesse Royale et que l'amitié dont elle a toujours daigné m'honorer
+excuseront une démarche qui serait d'une grande témérité si elle ne
+m'était pas imposée par une conscience d'honnête homme?
+
+«Il y a quinze mois, monseigneur, vous reveniez de France, ramenant avec
+vous une fille d'autant plus chérie que vous l'aviez crue perdue pour
+toujours, tandis qu'au contraire elle n'avait jamais quitté sa mère, que
+vous avez épousée à Paris _in extremis_, afin de légitimer la naissance
+de la princesse Amélie, qui est ainsi l'égale des autres Altesses de la
+Confédération germanique.
+
+«Sa naissance est donc souveraine, sa beauté incomparable, son coeur est
+aussi digne de sa naissance que son esprit est digne de sa beauté, ainsi
+que me l'a écrit ma soeur l'abbesse de Sainte-Hermangilde, qui a souvent
+l'honneur de voir la fille bien-aimée de Votre Altesse Royale.
+
+«Maintenant, monseigneur, j'aborderai franchement le sujet de cette
+lettre, puisque malheureusement une maladie grave me retient à
+Oldenzaal, et m'empêche de se rendre auprès de Votre Altesse Royale.
+
+«Pendant le temps que mon fils a passé à Gerolstein, il a vu presque
+chaque jour la princesse Amélie, il l'aime éperdument, mais il lui a
+toujours caché son amour.
+
+«J'ai cru devoir, monseigneur, vous en instruire. Vous avez daigné
+accueillir paternellement mon fils et l'engager à revenir, au sein de
+votre famille, vivre de cette intimité qui lui était si précieuse;
+j'aurais indignement manqué à la loyauté en dissimulant à Votre Altesse
+Royale une circonstance qui doit modifier l'accueil qui était réservé à
+mon fils.
+
+«Je sais qu'il serait insensé à nous d'oser espérer nous allier plus
+étroitement encore à la famille de Votre Altesse Royale.
+
+«Je sais que la fille dont vous êtes à bon droit si fier, monseigneur,
+doit prétendre à de hautes destinées.
+
+«Mais je sais aussi que vous êtes le plus tendre des pères, et que, si
+vous jugiez jamais mon fils digne de vous appartenir et de faire le
+bonheur de la princesse Amélie, vous ne seriez pas arrêté par les graves
+disproportions qui rendent pour nous une telle fortune inespérée.
+
+«Il ne m'appartient pas de faire l'éloge d'Henri, monseigneur; mais
+j'en appelle aux encouragements et aux louanges que vous avez si souvent
+daigné lui accorder.
+
+«Je n'ose et ne puis vous en dire davantage, monseigneur; mon émotion
+est trop profonde.
+
+«Quelle que soit votre détermination, veuillez croire que nous nous y
+soumettrons avec respect, et que je serai toujours fidèle aux sentiments
+profondément dévoués avec lesquels j'ai l'honneur d'être,
+
+«de Votre Altesse Royale
+
+ «le très-humble et obéissant serviteur,
+
+ «GUSTAVE-PAUL,
+
+ «prince d'Herkaüsen-Oldenzaal
+
+
+
+
+VI
+
+Aveux
+
+
+Après la lecture de la lettre du prince, père d'Henri, Rodolphe resta
+quelque temps triste et pensif; puis, un rayon d'espoir éclairant son
+front, il revint auprès de sa fille, à qui Clémence prodiguait en vain
+les plus tendres consolations.
+
+--Mon enfant, tu l'as dit toi-même, Dieu a voulu que ce jour fût celui
+des explications solennelles, dit Rodolphe à Fleur-de-Marie, je ne
+prévoyais pas qu'une nouvelle et grave circonstance dût encore justifier
+tes paroles.
+
+--De quoi s'agit-il, mon père?
+
+--Mon ami, qu'y a-t-il?
+
+--De nouveaux sujets de crainte.
+
+--Pour qui donc, mon père?
+
+--Pour toi.
+
+--Pour moi?
+
+--Tu ne nous as avoué que la moitié de tes chagrins, pauvre enfant.
+
+--Soyez assez bon pour vous expliquer, mon père, dit Fleur-de-Marie en
+rougissant.
+
+--Maintenant je le puis, je n'ai pu le faire plus tôt, ignorant que tu
+désespérais à ce point de ton sort. Écoute, ma fille chérie, tu te
+crois, ou plutôt tu es bien malheureuse. Lorsqu'au commencement de notre
+entretien tu m'as parlé des espérances qui te restaient, j'ai compris...
+mon coeur a été brisé... car il s'agissait pour moi de te perdre à
+jamais, de te voir t'enfermer dans un cloître, de te voir descendre
+vivante dans un tombeau. Tu voudrais entrer au couvent...
+
+--Mon père...
+
+--Mon enfant, est-ce vrai?
+
+--Oui, si vous me le permettez, répondit Fleur-de-Marie d'une voix
+étouffée.
+
+--Nous quitter! s'écria Clémence.
+
+--L'abbaye de Sainte-Hermangilde est bien rapprochée de Gerolstein: je
+vous verrai souvent, vous et mon père.
+
+--Songez donc que de tels voeux sont éternels, ma chère enfant. Vous
+n'avez pas dix-huit ans, et peut-être un jour...
+
+--Oh! je ne me repentirai jamais de la résolution que je prends: je ne
+trouverai le repos et l'oubli que dans la solitude d'un cloître, si
+toutefois mon père, et vous, ma seconde mère, vous me continuez votre
+affection.
+
+--Les devoirs, les consolations de la vie religieuse pourraient, en
+effet, dit Rodolphe, sinon guérir, du moins calmer les douleurs de ta
+pauvre âme abattue et déchirée. Et, quoiqu'il s'agisse de la moitié du
+bonheur de ma vie, il se peut que j'approuve ta résolution. Je sais ce
+que tu souffres, et je ne dis pas que le renoncement au monde ne doive
+pas être le terme fatalement logique de ta triste existence.
+
+--Quoi! vous aussi, Rodolphe! s'écria Clémence.
+
+--Permettez-moi, mon amie, d'exprimer toute ma pensée, reprit Rodolphe.
+Puis, s'adressant à sa fille: Mais avant de prendre cette détermination
+extrême, il faut examiner si un autre avenir ne serait pas plus selon
+tes voeux et selon les nôtres. Dans ce cas, aucun sacrifice ne me
+coûterait pour assurer ton avenir.
+
+Fleur-de-Marie et Clémence firent un mouvement de surprise; Rodolphe
+reprit en regardant fixement sa fille:
+
+--Que penses-tu... de ton cousin le prince Henri?
+
+Fleur-de-Marie tressaillit et devint pourpre.
+
+Après un moment d'hésitation elle se jeta dans les bras du prince en
+pleurant.
+
+--Tu l'aimes, pauvre enfant!
+
+--Vous ne me l'aviez jamais demandé, mon père! répondit Fleur-de-Marie
+en essuyant ses yeux.
+
+--Mon ami, nous ne nous étions pas trompés, dit Clémence.
+
+--Ainsi, tu l'aimes..., ajouta Rodolphe en prenant les mains de sa fille
+dans les siennes; tu l'aimes bien, mon enfant chérie?
+
+--Oh! si vous saviez, reprit Fleur-de-Marie, ce qu'il m'en a coûté de
+vous cacher ce sentiment dès que je l'ai eu découvert dans mon coeur.
+Hélas! à la moindre question de votre part, je vous aurais tout avoué...
+Mais la honte me retenait et m'aurait toujours retenue.
+
+--Et crois-tu qu'Henri connaisse ton amour pour lui? dit Rodolphe.
+
+--Grand Dieu! mon père, je ne le pense pas! s'écria Fleur-de-Marie avec
+effroi.
+
+--Et lui... crois-tu qu'il t'aime?
+
+--Non, mon père... non... Oh! j'espère que non... il souffrirait trop.
+
+--Et comment cet amour est-il venu, mon ange aimé?
+
+--Hélas! presque à mon insu... Vous vous souvenez d'un portrait de page?
+
+--Qui se trouve dans l'appartement de l'abbesse de Sainte-Hermangilde...
+c'était le portrait d'Henri.
+
+--Oui, mon père... Croyant cette peinture d'une autre époque, un jour,
+en votre présence, je ne cachai pas à la supérieure que j'étais frappée
+de la beauté de ce portrait. Vous me dîtes alors, en plaisantant, que ce
+tableau représentait un de nos parents d'autrefois, qui, très-jeune
+encore, avait montré un grand courage et d'excellentes qualités. La
+grâce de cette figure, jointe à ce que vous me dîtes du noble caractère
+de ce parent, ajouta encore à ma première impression... Depuis ce jour,
+souvent je m'étais plu à me rappeler ce portrait, et cela sans le
+moindre scrupule, croyant qu'il s'agissait d'un de nos cousins mort
+depuis longtemps... Peu à peu, je m'habituai à ces douces pensées...
+sachant qu'il ne m'était pas permis d'aimer sur cette terre..., ajouta
+Fleur-de-Marie avec une expression navrante, et en laissant de nouveau
+couler ses larmes. Je me fis de ces rêveries bizarres une sorte de
+mélancolique intérêt, moitié sourire et moitié larmes; je regardai ce
+joli page des temps passés comme un fiancé d'outre-tombe... que je
+retrouverais peut-être un jour dans l'éternité; il me semblait qu'un tel
+amour était seul digne d'un coeur qui vous appartenait tout entier, mon
+père... Mais pardonnez-moi ces tristes enfantillages.
+
+--Rien de plus touchant, au contraire, pauvre enfant! dit Clémence
+profondément émue.
+
+--Maintenant, reprit Rodolphe, je comprends pourquoi tu m'as reproché un
+jour, d'un air chagrin, de t'avoir trompée sur ce portrait.
+
+--Hélas! oui, mon père... Jugez de ma confusion, lorsque plus tard la
+supérieure m'apprit que ce portrait était celui de son neveu, l'un de
+nos parents... Alors, mon trouble fut extrême, je tâchai d'oublier mes
+premières impressions, mais, plus j'y tâchais, plus elles s'enracinaient
+dans mon coeur, par suite même de la persévérance de mes efforts...
+Malheureusement encore, souvent je vous entendis, mon père, vanter le
+coeur, l'esprit, le caractère du prince Henri...
+
+--Tu l'aimais déjà, mon enfant chérie, alors que tu n'avais encore vu
+que son portrait et entendu parler que de ses rares qualités.
+
+--Sans l'aimer, mon père, je sentais pour lui un attrait que je me
+reprochais amèrement; mais je me consolais en pensant que personne au
+monde ne saurait ce triste secret, qui me couvrait de honte à mes
+propres yeux. Oser aimer... moi... moi... et puis ne pas me contenter de
+votre tendresse, de celle de ma seconde mère! Ne vous devais-je pas
+assez pour employer toutes les forces, toutes les ressources de mon
+coeur à vous chérir tous deux?... Oh! croyez-moi, parmi mes reproches,
+ces derniers furent les plus douloureux. Enfin, pour la première fois je
+vis mon cousin... à cette grande fête que vous donniez à l'archiduchesse
+Sophie; le prince Henri ressemblait d'une manière si saisissante à son
+portrait que je le reconnus tout d'abord... Le soir même, mon père, vous
+m'avez présenté à mon cousin, en autorisant entre nous l'intimité que
+permet la parenté.
+
+--Eh bientôt vous vous êtes aimés?
+
+--Ah! mon père, il exprimait son respect, son attachement, son
+admiration pour vous avec tant d'éloquence... vous m'aviez dit vous-même
+tant de bien de lui!...
+
+--Il le méritait... Il n'est pas de caractère plus élevé, il n'est pas
+de meilleur et de plus valeureux coeur.
+
+--Ah! de grâce, mon père... ne le louez pas ainsi... Je suis déjà si
+malheureuse!...
+
+--Et moi, je tiens à te bien convaincre de toutes les rares qualités de
+ton cousin... Ce que je te dis t'étonne... Je le conçois, mon enfant...
+Continue...
+
+--Je sentais le danger que je courais en voyant le prince Henri chaque
+jour, et je ne pouvais me soustraire à ce danger. Malgré mon aveugle
+confiance en vous, mon père, je n'osais vous exprimer mes craintes. Je
+mis tout mon courage à cacher cet amour; pourtant, je vous l'avoue, mon
+père, malgré mes remords, souvent, dans cette fraternelle intimité de
+chaque jour, oubliant le passé, j'éprouvai des éclairs de bonheur
+inconnu jusqu'alors, mais bientôt suivis, hélas! de sombres désespoirs,
+dès que je retombais sous l'influence de mes tristes souvenirs... Car,
+hélas! s'ils me poursuivaient au milieu des hommages et des respects de
+personnes presque indifférentes, jugez, jugez... mon père, de mes
+tortures, lorsque le prince Henri me prodiguait les louanges les plus
+délicates... m'entourait d'une adoration candide et pieuse, mettant,
+disait-il, l'attachement fraternel qu'il ressentait pour moi sous la
+sainte protection de sa mère, qu'il avait perdue bien jeune. Du moins,
+ce doux nom de soeur qu'il me donnait, je tâchais de le mériter, en
+conseillant mon cousin sur son avenir, selon mes faibles lumières, en
+m'intéressant à tout ce qui le touchait, en me promettant de toujours
+vous demander pour lui votre bienveillant appui... Mais souvent, aussi,
+que de tourments, que de pleurs dévorés, lorsque par hasard le prince
+Henri m'interrogeait sur mon enfance, sur ma première jeunesse... Oh!
+tromper... toujours tromper... toujours craindre... toujours mentir,
+toujours trembler devant le regard de celui qu'on aime et qu'on
+respecte, comme le criminel tremble devant le regard inexorable de son
+juge!... Oh! mon père! j'étais coupable, je le sais, je n'avais pas le
+droit d'aimer; mais j'expiais ce triste amour par bien des douleurs...
+Que vous dirai-je? Le départ du prince Henri, en me causant un nouveau
+et violent chagrin, m'a éclairée... J'ai vu que je l'aimais plus encore
+que je ne croyais... Aussi, ajouta Fleur-de-Marie avec accablement, et
+comme si cette confession eût épuisé ses forces, bientôt je vous aurais
+fait cet aveu, car ce fatal amour a comblé la mesure de ce que je
+souffre... Dites, maintenant que vous savez tout, dites, mon père,
+est-il pour moi un autre avenir que celui du cloître?
+
+--Il en est un autre, mon enfant... oui... et cet avenir est aussi doux
+et aussi riant, aussi heureux que celui du couvent est morne et
+sinistre!
+
+--Que dites-vous, mon père?
+
+--Écoute-moi à mon tour... Tu sens bien que je t'aime trop, que ma
+tendresse est trop clairvoyante pour que ton amour et celui d'Henri
+m'aient échappé; au bout de quelques jours, je fus certain qu'il
+t'aimait, plus encore peut-être que tu ne l'aimes...
+
+--Mon père... non... non... c'est impossible, il ne m'aime pas à ce
+point.
+
+--Il t'aime, te dis-je... Il t'aime avec passion, avec délire.
+
+--Ô mon Dieu! Mon Dieu!
+
+--Écoute encore... lorsque je t'ai fait cette plaisanterie du portrait,
+j'ignorais qu'Henri dût venir bientôt voir sa tante à Gerolstein.
+Lorsqu'il y vint, je cédai au penchant qu'il m'a toujours inspiré; je
+l'invitai à nous voir souvent... Jusqu'alors, je l'avais traité comme
+mon fils, je ne changeai rien à ma manière d'être envers lui... Au bout
+de quelques jours, Clémence et moi nous ne pûmes douter de l'attrait que
+vous éprouviez l'un pour l'autre... Si ta position était plus
+douloureuse, ma pauvre enfant, la mienne aussi était pénible, et surtout
+d'une délicatesse extrême... Comme père, sachant les rares et
+excellentes qualités d'Henri, je ne pouvais qu'être profondément heureux
+de votre attachement, car jamais je n'aurais pu rêver un époux plus
+digne de toi.
+
+--Ah! mon père... pitié! pitié!
+
+--Mais, comme homme d'honneur, je songeais au triste passé de mon
+enfant... Aussi, loin d'encourager les espérances d'Henri, dans
+plusieurs entretiens je lui donnai des conseils absolument contraires à
+ceux qu'il aurait dû attendre de moi si j'avais songé à lui accorder ta
+main. Dans des conjonctures si délicates, comme père et comme homme
+d'honneur, je devais garder une neutralité rigoureuse, ne pas encourager
+l'amour de ton cousin, mais le traiter avec la même affabilité que par
+le passé... Tu as été jusqu'ici si malheureuse, mon enfant chérie, que,
+te voyant pour ainsi dire te ranimer sous l'influence de ce noble et pur
+amour, pour rien au monde je n'aurais voulu te ravir ces joies divines
+et rares. En admettant même que cet amour dût être brisé plus tard... tu
+aurais au moins connu quelques jours d'innocent bonheur... Et puis,
+enfin... cet amour pouvait assurer ton repos à venir...
+
+--Mon repos?
+
+--Écoute encore... Le père d'Henri, le prince Paul, vient de m'écrire;
+voici sa lettre... Quoiqu'il regarde cette alliance comme une faveur
+inespérée... il me demande ta main pour son fils, qui, me dit-il,
+éprouve pour toi l'amour le plus respectueux et le plus passionné.
+
+--Ô mon Dieu! Mon Dieu! dit Fleur-de-Marie, en cachant son visage dans
+ses mains, j'aurais pu être si heureuse!
+
+--Courage, ma fille bien-aimée! Si tu le veux, ce bonheur est à toi!
+s'écria tendrement Rodolphe.
+
+--Oh! jamais!... Jamais!... Oubliez-vous?...
+
+--Je n'oublie rien... Mais que demain tu entres au couvent,
+non-seulement je te perds à jamais... mais tu me quittes pour une vie de
+larmes et d'austérités... Eh bien! te perdre pour te perdre... qu'au
+moins je te sache heureuse et mariée à celui que tu aimes... et qui
+t'adore.
+
+--Mariée avec lui... moi, mon père!...
+
+--Oui... mais à la condition que, sitôt après votre mariage, contracté
+ici la nuit, sans d'autres témoins que Murph pour toi et que le baron de
+Graün pour Henri, vous partirez tous deux pour aller dans quelque
+tranquille retraite de Suisse ou d'Italie, vivre inconnus, en riches
+bourgeois. Maintenant, ma fille chérie, sais-tu pourquoi je me résigne à
+t'éloigner de moi? Sais-tu pourquoi je désire qu'Henri quitte son titre
+une fois hors de l'Allemagne? C'est que je suis sûr qu'au milieu d'un
+bonheur solitaire, concentrée dans une existence dépouillée de tout
+faste, peu à peu tu oublieras cet odieux passé, qui t'est surtout
+pénible parce qu'il contraste amèrement avec les cérémonieux hommages
+dont à chaque instant tu es entourée.
+
+--Rodolphe a raison, s'écria Clémence. Seule avec Henri, continuellement
+heureuse de son bonheur et du vôtre, il ne vous restera pas le temps de
+songer à vos chagrins d'autrefois, mon enfant.
+
+--Puis, comme il me serait impossible d'être longtemps sans te voir,
+chaque année Clémence et moi nous irons vous visiter.
+
+--Et un jour... lorsque la plaie dont vous souffrez tant, pauvre petite,
+sera cicatrisée... lorsque vous aurez trouvé l'oubli dans le bonheur...
+et ce moment arrivera plus tôt que vous ne le pensez... vous reviendrez
+près de nous pour ne plus nous quitter!
+
+--L'oubli dans le bonheur!... murmura Fleur-de-Marie qui, malgré elle,
+se laissait bercer par ce songe enchanteur.
+
+--Oui... oui, mon enfant, reprit Clémence, lorsqu'à chaque instant du
+jour vous vous verrez bénie, respectée, adorée par l'époux de votre
+choix, par l'homme dont votre père vous a mille fois vanté le coeur
+noble et généreux... aurez-vous le loisir de songer au passé? Et, lors
+même que vous y songeriez... comment ce passé vous attristerait-il?
+Comment vous empêcherait-il de croire à la radieuse félicité de votre
+mari?
+
+--Enfin c'est vrai... car dis-moi, mon enfant, reprit Rodolphe, qui
+pouvait à peine contenir des larmes de joie en voyant sa fille ébranlée,
+en présence de l'idolâtrie de ton mari pour toi... lorsque tu auras la
+conscience et la preuve du bonheur qu'il te doit... quels reproches
+pourras-tu te faire?
+
+--Mon père..., dit Fleur-de-Marie, oubliant le passé pour cette
+espérance ineffable, tant de bonheur me serait-il encore réservé?
+
+--Ah! j'en étais bien sûr! s'écria Rodolphe dans un élan de joie
+triomphante, est-ce qu'après tout un père qui le veut... ne peut pas
+rendre au bonheur son enfant adorée?...
+
+--Elle mérite tant... que nous devions être exaucés, mon ami, dit
+Clémence en partageant le ravissement du prince.
+
+--Épouser Henri... et un jour... passer ma vie entre lui... ma seconde
+mère... et mon père..., répéta Fleur-de-Marie, subissant de plus en plus
+la douce ivresse de ces pensées.
+
+--Oui, mon ange aimé, nous serons tous heureux!... Je vais répondre au
+père d'Henri que je consens au mariage, s'écria Rodolphe en serrant
+Fleur-de-Marie dans ses bras avec une émotion indicible. Rassure-toi,
+notre séparation sera passagère... les nouveaux devoirs que le mariage
+va t'imposer raffermiront encore tes pas dans cette voie d'oubli et de
+félicité où tu vas marcher désormais... car, enfin, si un jour tu es
+mère, ce ne sera pas seulement pour toi qu'il te faudra être heureuse...
+
+--Ah! s'écria Fleur-de-Marie avec un cri déchirant, car ce mot de mère
+la réveilla du songe enchanteur qui la berçait, mère!... moi? Oh!
+jamais! Je suis indigne de ce saint nom... Je mourrais de honte devant
+mon enfant... si je n'étais pas morte de honte devant son père... en lui
+faisant l'aveu du passé...
+
+--Que dit-elle? mon Dieu! s'écria Rodolphe, foudroyé par ce brusque
+changement...
+
+--Moi mère! reprit Fleur-de-Marie avec une amertume désespérée, moi
+respectée, moi bénie par un enfant innocent et candide! Moi autrefois
+l'objet du mépris de tous! Moi profaner ainsi le nom sacré de mère...
+oh! jamais... Misérable folle que j'étais de me laisser entraîner à un
+espoir indigne!...
+
+--Ma fille, par pitié, écoute-moi.
+
+Fleur-de-Marie se leva droite, pâle, et belle de la majesté d'un malheur
+incurable.
+
+--Mon père... nous oublions qu'avant de m'épouser... le prince Henri
+doit connaître ma vie passée.
+
+--Je ne l'avais pas oublié, s'écria Rodolphe; il doit tout savoir... il
+saura tout...
+
+--Et vous ne voulez pas que je meure... de me voir ainsi dégradée à ses
+yeux?
+
+--Mais il saura aussi quelle irrésistible fatalité t'a jetée dans
+l'abîme... mais il saura ta réhabilitation.
+
+--Et il sentira enfin, reprit Clémence en serrant Fleur-de-Marie dans
+ses bras, que lorsque je vous appelle ma fille... il peut sans honte
+vous appeler sa femme...
+
+--Et moi... ma mère... j'aime trop... j'estime trop le prince Henri pour
+jamais lui donner une main qui a été touchée par les bandits de la
+Cité...
+
+Peu de temps après cette scène douloureuse, on lisait dans la _Gazette
+officielle de Gerolstein:_
+
+«Hier a eu lieu, en l'abbaye grand-ducale de Sainte-Hermangilde, en
+présence de Son Altesse Royale le grand-duc régnant et de toute la cour,
+la prise de voile de très-haute et très-puissante princesse Son Altesse
+Amélie de Gerolstein.
+
+«Le noviciat a été reçu par l'illustrissime et révérendissime seigneur
+monseigneur Charles-Maxime, archevêque duc d'Oppenheim; monseigneur
+Annibal-André Montano, des princes de Delphes, évêque de Ceuta _in
+partibus infidelium_ et nonce apostolique, y a donné le salut et la
+bénédiction papale.
+
+«Le sermon a été prononcé par le révérendissime seigneur Pierre
+d'Asfeld, chanoine du chapitre de Cologne, comte du Saint-Empire romain.
+
+ «VENI, CREATOR OPTIME.»
+
+
+
+
+VII
+
+La profession
+
+
+ RODOLPHE À CLÉMENCE
+
+ Gerolstein, 12 janvier 1842[35]
+
+En me rassurant complètement aujourd'hui sur la santé de votre père, mon
+amie, vous me faites espérer que vous pourrez, avant la fin de cette
+semaine, le ramener ici. Je l'avais prévenu que dans la résidence de
+Rosenfeld, située au milieu des forêts, il serait exposé, malgré toutes
+les précautions possibles, à l'âpre rigueur de nos froids;
+malheureusement sa passion pour la chasse a rendu nos conseils inutiles.
+Je vous en conjure, Clémence, dès que votre père pourra supporter le
+mouvement de la voiture, partez aussitôt; quittez ce pays sauvage et
+cette sauvage demeure, seulement habitable pour ces vieux Germains au
+corps de fer dont la race a disparu.
+
+Je tremble qu'à votre tour vous ne tombiez malade; les fatigues de ce
+voyage précipité, les inquiétudes auxquelles vous avez été en proie
+jusqu'à votre arrivée auprès de votre père, toutes ces causes ont dû
+réagir cruellement sur vous. Que n'ai-je pu vous accompagner!...
+
+Clémence, je vous en supplie, pas d'imprudence; je sais combien vous
+êtes vaillante et dévouée... je sais de quels soins empressés vous allez
+entourer votre père; mais il serait aussi désespéré que moi si votre
+santé s'altérait pendant ce voyage. Je déplore doublement la maladie du
+comte, car elle vous éloigne de moi dans un moment où j'aurais puisé
+bien des consolations dans votre tendresse...
+
+La cérémonie de la profession de notre pauvre enfant est toujours fixée
+à demain... à demain 13 janvier, époque fatale... C'est le TREIZE
+JANVIER que j'ai tiré l'épée contre mon père...
+
+Ah! mon amie... je m'étais cru pardonné trop tôt... L'enivrant espoir de
+passer ma vie auprès de vous et de ma fille m'avait fait oublier que ce
+n'était pas moi, mais elle, qui avait été punie jusqu'à présent, et que
+mon châtiment était encore à venir.
+
+Et il est venu... lorsqu'il y a six mois l'infortunée nous a dévoilé la
+double torture de son coeur: sa honte incurable du passé... jointe à son
+malheureux amour pour Henri...
+
+Ces deux amers et brûlants ressentiments exaltés l'un par l'autre,
+devaient, par une logique fatale, amener son inébranlable résolution de
+prendre le voile. Vous le savez, mon amie, en combattant ce dessein de
+toutes les forces de notre adoration pour elle, nous ne pouvions nous
+dissimuler que sa digne et courageuse conduite eût été la nôtre. Que
+répondre à ces mots terribles: «J'aime trop le prince Henri pour lui
+donner une main touchée par les bandits de la Cité»?
+
+Elle a dû se sacrifier à ses nobles scrupules, au souvenir ineffaçable
+de sa honte! Elle l'a fait vaillamment... Elle a renoncé aux splendeurs
+du monde, elle est descendue des marches d'un trône pour s'agenouiller,
+vêtue de bure, sur la dalle d'une église; elle a croisé ses mains sur sa
+poitrine, courbé sa tête angélique... ses beaux cheveux blonds que
+j'aimais tant, et que je conserve comme un trésor, sont tombés tranchés
+par le fer...
+
+Ô mon amie, vous savez notre émotion déchirante à ce moment lugubre et
+solennel; cette émotion est, à cette heure, aussi poignante que par le
+passé... En vous écrivant ces mots, je pleure comme un enfant.
+
+Je l'ai vue ce matin; quoiqu'elle m'ait paru moins pâle que d'habitude,
+et qu'elle prétende ne pas souffrir... sa santé m'inquiète,
+mortellement. Hélas! lorsque, sous le voile et le bandeau qui entourent
+son noble front, je vois ses traits amaigris qui ont la froide blancheur
+du marbre, et qui font paraître ses grands yeux bleus plus grands
+encore, je ne puis m'empêcher de songer au doux et pur éclat dont
+brillait sa beauté lors de notre mariage. Jamais, n'est-ce pas? nous ne
+l'avions vue plus charmante... notre bonheur semblait rayonner sur son
+délicieux visage.
+
+Comme je vous le disais, je l'ai vue ce matin; elle n'est pas prévenue
+que la princesse Juliane se démet volontairement en sa faveur de sa
+dignité abbatiale: demain donc, jour de sa profession, notre enfant sera
+élue abbesse, puisqu'il y a unanimité parmi les demoiselles nobles de la
+communauté pour lui conférer cette dignité[36].
+
+Depuis le commencement de son noviciat, il n'y a qu'une voix sur sa
+piété, sur sa charité, sur sa religieuse exactitude à remplir toutes les
+règles de son ordre, dont elle exagère malheureusement les austérités...
+Elle a exercé dans ce couvent l'influence qu'elle exerce partout, sans y
+prétendre et en l'ignorant, ce qui en augmente la puissance...
+
+Son entretien de ce matin m'a confirmé ce dont je me doutais; elle n'a
+pas trouvé dans la solitude du cloître et dans la pratique sévère de la
+vie monastique le repos et l'oubli... elle se félicite pourtant de sa
+résolution, qu'elle considère comme l'accomplissement d'un devoir
+impérieux; mais elle souffre toujours, car elle n'est pas née pour ces
+contemplations mystiques, au milieu desquelles certaines personnes,
+oubliant toutes les affections, tous les souvenirs terrestres, se
+perdent en ravissements ascétiques.
+
+Non, Fleur-de-Marie croit, elle prie, elle se soumet à la rigoureuse et
+dure observance de son ordre; elle prodigue les consolations les plus
+évangéliques, les soins les plus humbles aux pauvres femmes malades qui
+sont traitées dans l'hospice de l'abbaye. Elle a refusé jusqu'à l'aide
+d'une soeur converse pour le modeste ménage de cette triste cellule
+froide et nue où nous avons remarqué avec un si douloureux étonnement,
+vous vous le rappelez, mon amie, les branches desséchées de son petit
+rosier, suspendues au-dessous de son christ. Elle est enfin l'exemple
+chéri, le modèle vénéré de la communauté... Mais elle me l'a avoué ce
+matin, en se reprochant cette faiblesse avec amertume, elle n'est pas
+tellement absorbée par la pratique et par les austérités de la vie
+religieuse, que le passé ne lui apparaisse sans cesse non-seulement tel
+qu'il a été... mais tel qu'il aurait pu être.
+
+--Je m'en accuse, mon père, me disait-elle avec cette calme et douce
+résignation que vous lui connaissez, je m'en accuse, mais je ne puis
+m'empêcher de songer souvent, que, si Dieu avait voulu m'épargner la
+dégradation qui a flétri à jamais mon avenir, j'aurais pu vivre toujours
+auprès de vous, aimée de l'époux de votre choix. Malgré moi, ma vie se
+partage entre ces douloureux regrets et les effroyables souvenirs de la
+Cité. En vain je prie Dieu de me délivrer de ces obsessions, de remplir
+uniquement mon coeur de son pieux amour, de ses saintes espérances, de
+me prendre enfin tout entière, puisque je veux me donner tout entière à
+lui... il n'exauce pas mes voeux... sans doute parce que mes
+préoccupations terrestres me rendent indigne d'entrer en communication
+avec lui.
+
+--Mais alors, m'écriai-je, saisi d'une folle lueur d'espérance, il en
+est temps encore, aujourd'hui ton noviciat finit, mais c'est seulement
+demain qu'aura lieu ta profession solennelle; tu es encore libre,
+renonce à cette vie si rude et si austère qui ne t'offre pas les
+consolations que tu attendais; souffrir pour souffrir, viens souffrir
+dans nos bras, notre tendresse adoucira tes chagrins.
+
+Secouant tristement la tête, elle me répondit avec cette inflexible
+justesse de raisonnement qui nous a si souvent frappés:
+
+--Sans doute, mon bon père, la solitude est bien triste pour moi... pour
+moi déjà si habituée à vos tendresses de chaque instant. Sans doute je
+suis poursuivie par d'amers regrets, de navrants souvenirs; mais au
+moins j'ai la conscience d'accomplir un devoir... mais je comprends,
+mais je sais que partout ailleurs qu'ici je serais déplacée; je me
+retrouverais dans cette condition si cruellement fausse... dont j'ai
+déjà tant souffert... et pour moi... et pour vous... car j'ai ma fierté
+aussi. Votre fille sera ce qu'elle doit être... fera ce qu'elle doit
+faire, subira ce qu'elle doit subir... Demain tous sauraient de quelle
+fange vous m'avez tirée... qu'en me voyant repentante au pied de la
+croix on me pardonnerait peut-être le passé en faveur de mon humilité
+présente... Et il n'en serait pas ainsi, n'est-ce pas? mon bon père, si
+l'on me voyait, comme il y a quelques mois, briller au milieu des
+splendeurs de votre cour. D'ailleurs, satisfaire aux justes et sévères
+exigences du monde, c'est me satisfaire moi-même; aussi je remercie et
+je bénis Dieu de toute la puissance de mon âme, en songeant que lui seul
+pouvait offrir à votre fille un asile et une position dignes d'elle et
+de vous... une position enfin qui ne formât pas un affligeant contraste
+avec ma dégradation première... et pût mériter le seul respect qui me
+soit dû... celui que l'on accorde au repentir et à l'humilité sincères.
+
+Hélas! Clémence... que répondre à cela?...
+
+Fatalité! Fatalité! Car cette malheureuse enfant est douée, si cela peut
+se dire, d'une inexorable logique en tout ce qui touche les délicatesses
+du coeur et de l'honneur. Avec un esprit et une âme pareils, il ne faut
+pas songer à pallier, à tourner les positions fausses; il faut en subir
+les implacables conséquences...
+
+Je l'ai quittée, comme toujours, le coeur brisé.
+
+Sans fonder le moindre espoir sur cette entrevue, qui sera la dernière
+avant sa profession, je m'étais dit: «Aujourd'hui encore elle peut
+renoncer au cloître.» Mais vous le voyez, mon amie, sa volonté est
+irrévocable, et je dois, hélas! en convenir avec elle et répéter ses
+paroles: «Dieu seul pouvait lui offrir un asile et une position dignes
+d'elle et de moi.»
+
+Encore une fois, sa résolution est admirablement convenable et logique
+au point de vue de la société où nous vivons... Avec l'exquise
+susceptibilité de Fleur-de-Marie, il n'y a pas pour elle d'autre
+condition possible. Mais, je vous l'ai dit bien souvent, mon amie, si
+des devoirs sacrés, plus sacrés encore que ceux de la famille, ne me
+retenaient pas au milieu de ce peuple qui m'aime et dont je suis un peu
+la providence, je serais allé avec vous, ma fille, Henri et Murph, vivre
+heureux et obscur dans quelque retraite ignorée. Alors, loin des lois
+impérieuses d'une société impuissante à guérir les maux qu'elle a faits,
+nous aurions bien forcé cette malheureuse enfant au bonheur et à
+l'oubli... tandis qu'ici, au milieu de cet éclat, de ce cérémonial, si
+restreint qu'il fût, c'était impossible... Mais encore une fois...
+fatalité! fatalité! je ne puis abdiquer mon pouvoir sans compromettre le
+bonheur de ce peuple, qui compte sur moi... Braves et dignes gens!
+qu'ils ignorent toujours ce que leur fidélité me coûte!...
+
+Adieu, tendrement adieu, ma bien-aimée Clémence. Il m'est presque
+consolant de vous voir aussi affligée que moi du sort de mon enfant, car
+ainsi je puis dire notre chagrin, et il n'y a pas d'égoïsme dans ma
+souffrance.
+
+Quelquefois je me demande avec effroi ce que je serais devenu sans vous
+au milieu de circonstances si douloureuses... Souvent aussi ces pensées
+m'apitoient encore davantage sur le sort de Fleur-de-Marie... Car vous
+me restez, vous... Et à elle, que lui reste-t-il?
+
+Adieu encore, et tristement adieu, noble amie, bon ange des jours
+mauvais. Revenez bientôt; cette absence vous pèse autant qu'à moi...
+
+À vous ma vie et mon amour!... âme et coeur, à vous!
+
+ R.
+
+Je vous envoie cette lettre par un courrier; à moins de changement
+imprévu, je vous en expédierai une autre demain, sitôt après la triste
+cérémonie. Mille voeux et espoirs à votre père pour son prompt
+rétablissement. J'oubliais de vous donner des nouvelles du pauvre Henri.
+Son état s'améliore et ne donne plus de si graves inquiétudes. Son
+excellent père, malade lui-même, a retrouvé des forces pour le soigner,
+pour le veiller; miracle d'amour paternel qui ne nous étonne pas, nous
+autres.
+
+Ainsi donc, amie, à demain... demain, jour sinistre et néfaste pour moi!
+
+À vous encore, à vous toujours.
+
+ R.
+
+ Abbaye de Sainte-Hermangilde,
+ quatre heures du matin.
+
+Rassurez-vous, Clémence, rassurez-vous, quoique l'heure à laquelle je
+vous écris cette lettre et le lieu d'où elle est datée doivent vous
+effrayer...
+
+Grâce à Dieu, le danger est passé; mais la crise a été terrible...
+
+Hier, après vous avoir écrit, agité par je ne sais quel funeste
+pressentiment, me rappelant la pâleur, l'air souffrant de ma fille,
+l'état de faiblesse où elle languit depuis quelque temps, songeant enfin
+qu'elle devait passer en prières, dans une immense et glaciale église,
+presque toute cette nuit qui précède sa profession, j'ai envoyé Murph et
+David à l'abbaye demander à la princesse Juliane de leur permettre de
+rester jusqu'à demain dans la maison extérieure qu'Henri habitait
+ordinairement. Ainsi ma fille pouvait avoir de prompts secours et moi de
+ses nouvelles si, comme je le craignais, les forces lui manquaient pour
+accomplir cette rigoureuse... je ne veux pas dire cruelle... obligation
+de rester une nuit de janvier en prières par un froid excessif. J'avais
+aussi écrit à Fleur-de-Marie que, tout en respectant l'exercice de ses
+devoirs religieux, je la suppliais de songer à sa santé et de faire sa
+veillée de prières dans sa cellule et non dans l'église. Voici ce
+qu'elle m'a répondu:
+
+«Mon bon père, je vous remercie du plus profond de mon coeur de cette
+nouvelle et tendre preuve de votre intérêt. N'ayez aucune inquiétude; je
+me crois en état d'accomplir mon devoir. Votre fille, mon bon père, ne
+peut témoigner ni crainte ni faiblesse. La règle est telle, je dois m'y
+conformer. En résultât-il quelques souffrances physiques, c'est avec
+joie que je les offrirais à Dieu. Vous m'approuverez, je l'espère, vous
+qui avez toujours pratiqué le renoncement et le devoir avec tant de
+courage. Adieu, mon bon père, je ne vous dirai pas que je vais prier
+pour vous. En priant Dieu, je vous prie toujours, car il m'est
+impossible de ne pas vous confondre avec la divinité que j'implore. Vous
+avez été pour moi sur la terre ce que Dieu, si je le mérite, sera pour
+moi dans le ciel.
+
+«Daignez bénir ce soir votre fille par la pensée, mon bon père... Elle
+sera demain l'épouse du Seigneur.
+
+«Elle vous baise la main avec un pieux respect.
+
+ «Soeur AMÉLIE»
+
+Cette lettre, que je ne pus lire sans fondre en larmes, me rassura
+pourtant quelque peu; je devais, moi aussi, accomplir une veillée
+sinistre.
+
+La nuit venue, j'allai m'enfermer dans le pavillon que j'ai fait
+construire non loin du monument élevé au souvenir de mon père, en
+expiation de cette nuit fatale...
+
+Vers une heure du matin, j'entendis la voix de Murph; je frissonnai
+d'épouvante. Il arrivait en toute hâte du couvent.
+
+Que vous dirai-je, mon amie? Ainsi que je l'avais prévu, la malheureuse
+enfant, malgré son courage et sa volonté, n'a pas eu la force
+d'accomplir entièrement cette pratique barbare, dont il avait été
+impossible à la princesse Juliane de la dispenser, la règle étant
+formelle à ce sujet.
+
+À huit heures du soir, Fleur-de-Marie s'est agenouillée sur la pierre de
+cette église. Jusqu'à plus de minuit elle a prié. Mais, à cette heure,
+succombant à sa faiblesse, à cet horrible froid, à son émotion, car elle
+a longuement et silencieusement pleuré, elle s'est évanouie. Deux
+religieuses, qui, par ordre de la princesse Juliane, avaient partagé sa
+veillée, vinrent la relever et la transportèrent dans sa cellule.
+
+David fut à l'instant prévenu. Murph monta en voiture, accourut me
+chercher. Je volai au couvent; je fus reçu par la princesse Juliane.
+Elle me dit que David craignait que ma vue ne fît une trop vive
+impression sur ma fille; que son évanouissement, dont elle était
+revenue, ne présentait rien de très-alarmant, ayant été causé seulement
+par une grande faiblesse.
+
+D'abord une horrible pensée me vint. Je crus qu'on voulait me cacher
+quelque grand malheur, ou du moins me préparer à l'apprendre; mais la
+supérieure me dit: «Je vous l'affirme, monseigneur, la princesse Amélie
+est hors de danger; un léger cordial que le docteur David lui a fait
+prendre a ranimé ses forces.»
+
+Je ne pouvais douter de ce que m'affirmait l'abbesse; je la crus, et
+j'attendis des nouvelles de ma fille avec une douloureuse impatience.
+
+Au bout d'un quart d'heure d'angoisses, David revint. Grâce à Dieu, elle
+allait mieux, et elle avait voulu continuer sa veillée de prières dans
+l'église, en consentant seulement à s'agenouiller sur un coussin. Et,
+comme je me révoltais et m'indignais de ce que la supérieure et lui
+eussent accédé à son désir, ajoutant que je m'y opposais formellement,
+il me répondit qu'il eût été dangereux de contrarier la volonté de ma
+fille dans un moment où elle était sous l'influence d'une vive émotion
+nerveuse, et que d'ailleurs il était convenu avec la princesse Juliane
+que la pauvre enfant quitterait l'église à l'heure des matines pour
+prendre un peu de repos et se préparer à la cérémonie.
+
+--Elle est donc maintenant à l'église? lui dis-je.
+
+--Oui, monseigneur; mais avant une demi-heure elle l'aura quittée.
+
+Je me fis aussitôt conduire à notre tribune du nord, d'où l'on domine
+tout le choeur.
+
+Là, au milieu des ténèbres de cette vaste église, seulement éclairée par
+la pâle clarté de la lampe du sanctuaire, je la vis, près de la grille,
+agenouillée, les mains jointes, et priant encore avec ferveur.
+
+Moi aussi je m'agenouillai en pensant à mon enfant.
+
+Trois heures sonnèrent; deux soeurs assises dans les stalles, qui ne
+l'avaient pas quittée des yeux, vinrent lui parler bas. Au bout de
+quelques moments elle se signa, se releva et traversa le choeur d'un pas
+assez ferme; et pourtant, mon amie, lorsqu'elle passa sous la lampe, son
+visage me parut aussi blanc que le long voile qui flottait autour
+d'elle.
+
+Je sortis aussitôt de la tribune, voulant d'abord aller la rejoindre;
+mais je craignis qu'une nouvelle émotion l'empêchât de goûter quelques
+moments de repos. J'envoyai David savoir comment elle se trouvait: il
+revint me dire qu'elle se sentait mieux et qu'elle allait tâcher de
+dormir un peu.
+
+Je reste à l'abbaye pour la cérémonie qui aura lieu ce matin.
+
+Je pense maintenant, mon amie, qu'il est inutile de vous envoyer cette
+lettre incomplète. Je la terminerai demain, en vous racontant les
+événements de cette triste journée.
+
+À bientôt donc, mon amie. Je suis brisé de douleur, plaignez-moi.
+
+
+
+
+Dernier chapitre
+
+Le 13 janvier
+
+
+ RODOLPHE À CLÉMENCE.
+
+Treize janvier... anniversaire maintenant doublement sinistre!!!
+
+Mon amie... nous la perdons à jamais!
+
+Tout est fini... tout!
+
+Écoutez ce récit:
+
+Il est donc vrai... on éprouve une volupté atroce à raconter une
+horrible douleur.
+
+Hier je me plaignais du hasard qui vous retenait loin de moi...
+aujourd'hui, Clémence, je me félicite de ce que vous n'êtes pas ici:
+vous souffririez trop...
+
+Ce matin, je sommeillais à peine, j'ai été éveillé par le son des
+cloches... j'ai tressailli d'effroi... cela m'a semblé funèbre... on eût
+dit un glas de funérailles.
+
+En effet... ma fille est morte pour nous... morte, entendez-vous... Dès
+aujourd'hui, Clémence... il vous faut commencer à porter son deuil dans
+votre coeur, dans votre coeur toujours pour elle si maternel.
+
+Que notre enfant soit ensevelie sous le marbre d'un tombeau ou sous la
+voûte d'un cloître... pour nous... quelle est la différence?
+
+Dès aujourd'hui, entendez-vous, Clémence, il faut la regarder comme
+morte... D'ailleurs... elle est d'une si grande faiblesse... sa santé,
+altérée par tant de chagrins, par tant de secousses, est si
+chancelante... Pourquoi pas aussi cette autre mort, plus complète
+encore? La fatalité n'est pas lasse...
+
+Et puis d'ailleurs... d'après ma lettre d'hier, vous devez comprendre
+que cela serait peut-être plus heureux pour elle... qu'elle fût morte.
+
+Morte... ces cinq lettres ont une physionomie étrange... ne trouvez-vous
+pas?... quand on les écrit à propos d'une fille idolâtrée... d'une fille
+si belle... si charmante, d'une bonté si angélique... Dix-huit ans à
+peine... et morte au monde!...
+
+Au fait... pour nous et pour elle, à quoi bon végéter souffrante dans la
+morne tranquillité de ce cloître? Qu'importe qu'elle vive, si elle est
+perdue pour nous? Elle doit tant l'aimer, la vie... que la fatalité lui
+a faite!...
+
+Ce que je dis là est affreux... il y a un égoïsme barbare dans l'amour
+paternel!...
+
+À midi, sa profession a eu lieu avec une pompe solennelle.
+
+Caché derrière les rideaux de notre tribune, j'y ai assisté...
+
+J'ai ressenti, mais avec encore plus d'intensité, toutes les poignantes
+émotions que nous avions éprouvées lors de son noviciat...
+
+Chose bizarre! elle est adorée, on croit généralement qu'elle est
+attirée vers la vie religieuse par une irrésistible vocation, on devrait
+voir dans sa profession un événement heureux pour elle, et, au
+contraire, une accablante tristesse pesait sur la foule.
+
+Au fond de l'église, parmi le peuple... j'ai vu deux sous-officiers de
+mes gardes, deux vieux et rudes soldats, baisser la tête et pleurer...
+
+On eût dit qu'il y avait dans l'air un douloureux pressentiment... Du
+moins s'il était fondé, il n'est réalisé qu'à demi...
+
+La profession terminée, on a ramené notre enfant dans la salle du
+chapitre, où devait avoir lieu la nomination de la nouvelle abbesse...
+
+Grâce à mon privilège souverain, j'allai dans cette salle attendre
+Fleur-de-Marie au retour du choeur.
+
+Elle rentra bientôt...
+
+Son émotion, sa faiblesse étaient si grandes que deux soeurs la
+soutenaient...
+
+Je fus effrayé, moins encore de sa pâleur et de la profonde altération
+de ses traits que de l'expression de son sourire... Il me parut empreint
+d'une sorte de satisfaction sinistre...
+
+Clémence... je vous le dis... peut-être bientôt nous faudra-t-il du
+courage... bien du courage... Je sens pour ainsi dire en moi que notre
+enfant est mortellement frappée...
+
+...Après tout, sa vie serait si malheureuse...
+
+Voilà deux fois que je me dis, en pensant à la mort possible de ma
+fille... que cette mort mettrait du moins un terme à sa cruelle
+existence... Cette pensée est un horrible symptôme... Mais, si ce
+malheur doit nous frapper, il vaut mieux y être préparé, n'est-ce pas,
+Clémence?
+
+Se préparer à un pareil malheur... c'est en savourer peu à peu et
+d'avance les lentes angoisses... C'est un raffinement de douleurs
+inouï... Cela est mille fois plus affreux que le coup qui vous frappe
+imprévu... Au moins la stupeur, l'anéantissement vous épargnent une
+partie de cet atroce déchirement...
+
+Mais les usages de la compassion veulent qu'on vous prépare...
+Probablement je n'agirais pas autrement moi-même, pauvre amie... si
+j'avais à vous apprendre le funeste événement dont je vous parle...
+Ainsi épouvantez-vous... si vous remarquez que je vous entretiens
+d'elle... avec des ménagements, des détours d'une tristesse désespérée,
+après vous avoir annoncé que sa santé ne me donnait pourtant pas de
+graves inquiétudes.
+
+Oui, épouvantez-vous, si je vous parle comme je vous écris maintenant...
+car, quoique je l'aie quittée assez calme il y a une heure pour venir
+terminer cette lettre, je vous le répète, Clémence, il me semble
+ressentir en moi qu'elle est plus souffrante qu'elle ne le paraît...
+Fasse le ciel que je me trompe, et que je prenne pour des pressentiments
+la désespérante tristesse que m'a inspirée cette cérémonie lugubre!
+
+Fleur-de-Marie entra donc dans la grande salle du chapitre.
+
+Toutes les stalles furent successivement occupées par les religieuses.
+
+Elle alla modestement se mettre à la dernière place de la rangée de
+gauche; elle s'appuyait sur le bras d'une des soeurs, car elle semblait
+toujours bien faible.
+
+Au haut de la salle, la princesse Juliane était assise, ayant d'un côté
+la grande prieure, de l'autre une seconde dignitaire, tenant à la main
+la crosse d'or, symbole de l'autorité abbatiale.
+
+Il se fit un profond silence, la princesse se leva, prit sa crosse en
+main et dit d'une voix grave et émue:
+
+--Mes chères filles, mon grand âge m'oblige de confier à des mains plus
+jeunes cet emblème de mon pouvoir spirituel, et elle montra sa crosse.
+J'y suis autorisée par une bulle de notre Saint-Père; je présenterai
+donc à la bénédiction de monseigneur l'archevêque d'Oppenheim et à
+l'approbation de S. A. R. le grand-duc, notre souverain, celle de vous,
+mes chères filles, qui par vous aura été désignée pour me succéder.
+Notre grande prieure va vous faire connaître le résultat de l'élection,
+et à celle-là que vous aurez élue je remettrai ma crosse et mon anneau.
+
+Je ne quittai pas ma fille des yeux.
+
+Debout dans sa stalle, les deux mains jointes sur sa poitrine, les yeux
+baissés, à demi enveloppée de son voile blanc et des longs plis
+traînants de sa robe noire, elle se tenait immobile et pensive, elle
+n'avait pas un moment supposé qu'on pût l'élire; son élévation n'avait
+été confiée qu'à moi par l'abbesse.
+
+La grande prieure prit un registre et lut:
+
+--Chacune de nos chères soeurs ayant été, suivant la règle, invitée, il
+y a huit jours, à déposer son vote entre les mains de notre sainte mère
+et à tenir son choix secret jusqu'à ce moment; au nom de notre sainte
+mère, je déclare qu'une de vous, mes chères soeurs, a par sa piété
+exemplaire, par ses vertus angéliques, mérité le suffrage unanime de la
+communauté, et celle-là est notre soeur Amélie, de son vivant très-haute
+et très-puissante princesse de Gerolstein.
+
+À ces mots, une sorte de murmure de douce surprise et d'heureuse
+satisfaction circula dans la salle; tous les regards des religieuses se
+fixèrent sur ma fille avec une expression de tendre sympathie; malgré
+mes accablantes préoccupations, je fus moi-même vivement ému de cette
+nomination qui, faite isolément et secrètement, offrait néanmoins une si
+touchante unanimité.
+
+Fleur-de-Marie, stupéfaite, devint encore plus pâle; ses genoux
+tremblaient si fort qu'elle fut obligée de s'appuyer d'une main sur le
+rebord de la stalle.
+
+L'abbesse reprit d'une voix haute et grave:
+
+--Mes chères filles, c'est bien soeur Amélie que vous croyez la plus
+digne et la plus méritante de vous toutes? C'est bien elle que vous
+reconnaissez pour votre supérieure spirituelle? Que chacune de vous me
+réponde à son tour, mes chères filles.
+
+Et chaque religieuse répondit à haute voix:
+
+--Librement et volontairement j'ai choisi et je choisis soeur Amélie
+pour ma sainte mère et supérieure.
+
+Saisie d'une émotion inexprimable, ma pauvre enfant tomba à genoux,
+joignit les deux mains et resta ainsi jusqu'à ce que chaque vote fût
+émis.
+
+Alors l'abbesse, déposant la crosse et l'anneau entre les mains de la
+grande prieure, s'avança vers ma fille pour la prendre par la main et la
+conduire au siège abbatial.
+
+Mon amie, ma tendre amie, je me suis interrompu un moment; il m'a fallu
+reprendre courage pour achever de vous raconter cette scène
+déchirante...
+
+--Relevez-vous, ma chère fille, lui dit l'abbesse, venez prendre la
+place qui vous appartient; vos vertus évangéliques, et non votre rang,
+vous l'ont gagnée.
+
+En disant ces mots, la vénérable princesse se pencha vers ma fille pour
+l'aider à se relever.
+
+Fleur-de-Marie fit quelques pas en tremblant, puis arrivant au milieu de
+la salle du chapitre elle s'arrêta, et dit d'une voix dont le calme et
+la fermeté m'étonnèrent:
+
+--Pardonnez-moi, sainte mère... je voudrais parler à mes soeurs.
+
+--Montez d'abord, ma chère fille, sur votre siège abbatial, dit la
+princesse; c'est de là que vous devez leur faire entendre votre voix.
+
+--Cette place, sainte mère... ne peut être la mienne, répondit
+Fleur-de-Marie d'une voix haute et tremblante.
+
+--Que dites-vous, ma chère fille?
+
+--Une si haute dignité n'est pas faite pour moi, sainte mère.
+
+--Mais les voeux de toutes vos soeurs vous y appellent.
+
+--Permettez-moi, sainte mère, de faire ici à deux genoux une confession
+solennelle, mes soeurs verront bien, et vous aussi, sainte mère, que la
+condition la plus humble n'est pas encore assez humble pour moi.
+
+--Votre modestie vous abuse, ma chère fille, dit la supérieure avec
+bonté, croyant en effet que la malheureuse enfant cédait à un sentiment
+de modestie exagéré; mais moi je devinai ces aveux que Fleur-de-Marie
+allait faire. Saisi d'effroi, je m'écriai d'une voix suppliante:
+
+--Mon enfant... je t'en conjure...
+
+À ces mots... vous dire, mon amie, tout ce que je lus dans le profond
+regard que Fleur-de-Marie me jeta serait impossible... Ainsi que vous le
+saurez dans un instant, elle m'avait compris. Oui, elle avait compris
+que je devais partager la honte de cette horrible révélation... Elle
+avait compris qu'après de tels aveux on pouvait m'accuser... moi, de
+mensonge... car j'avais toujours dû laisser croire que jamais
+Fleur-de-Marie n'avait quitté sa mère...
+
+À cette pensée, la pauvre enfant s'était crue coupable envers moi d'une
+noire ingratitude... Elle n'eut pas la force de continuer, elle se tut
+et baissa la tête avec accablement...
+
+--Encore une fois, ma chère fille, reprit l'abbesse, votre modestie vous
+trompe... l'unanimité du choix de vos soeurs vous prouve combien vous
+êtes digne de me remplacer... Par cela même que vous avez pris part aux
+joies du monde, votre renoncement à ces joies n'en est que plus
+méritoire... Ce n'est pas S. A. la princesse Amélie qui est élue, c'est
+soeur Amélie... Pour nous, votre vie a commencé du jour où vous avez mis
+le pied dans la maison du Seigneur... et c'est cette exemplaire et
+sainte vie que nous récompensons... Je vous dirai plus, ma chère fille;
+avant d'entrer au bercail votre existence aurait été aussi égarée
+qu'elle a été au contraire pure et louable... que les vertus
+évangéliques dont vous nous avez donné l'exemple depuis votre séjour ici
+expieraient et rachèteraient encore aux yeux du Seigneur un passé si
+coupable qu'il fût... D'après cela, ma chère fille, jugez si votre
+modestie doit être rassurée.
+
+Ces paroles de l'abbesse furent, comme vous le pensez, mon amie,
+d'autant plus précieuses pour Fleur-de-Marie qu'elle croyait le passé
+ineffaçable. Malheureusement, cette scène l'avait profondément émue, et,
+quoiqu'elle affectât du calme et de la fermeté, il me sembla que ses
+traits s'altéraient d'une manière inquiétante... Par deux fois elle
+tressaillit en passant sur son front sa pauvre main amaigrie.
+
+--Je crois vous avoir convaincue, ma chère fille, reprit la princesse
+Juliane, et vous ne voudrez pas causer à vos soeurs un vif chagrin en
+refusant cette marque de leur confiance et de leur affection.
+
+--Non, sainte mère, dit-elle avec une expression qui me frappa, et d'une
+voix de plus en plus faible, je crois maintenant pouvoir accepter...
+Mais, comme je me sens bien fatiguée et un peu souffrante, si vous le
+permettiez, sainte mère, la cérémonie de ma consécration n'aurait lieu
+que dans quelques jours...
+
+--Il sera fait comme vous le désirez, ma chère fille... mais en
+attendant que votre dignité soit bénie et consacrée... prenez cet
+anneau... venez à votre place... nos chères soeurs vous rendront hommage
+selon notre règle.
+
+Et la supérieure, glissant son anneau pastoral au doigt de
+Fleur-de-Marie, la conduisit au siège abbatial.
+
+Ce fut un spectacle simple et touchant.
+
+Auprès de ce siège où elle s'assit, se tenaient, d'un côté, la grande
+prieure, portant la crosse d'or; de l'autre, la princesse Juliane.
+Chaque religieuse alla s'incliner devant notre enfant et lui baiser
+respectueusement la main.
+
+Je voyais à chaque instant son émotion augmenter, ses traits se
+décomposer davantage; enfin cette scène fut sans doute au-dessus de ses
+forces... car elle s'évanouit avant que la procession des soeurs fût
+terminée...
+
+Jugez de mon épouvante!... Nous la transportâmes dans l'appartement de
+l'abbesse...
+
+David n'avait pas quitté le couvent; il accourut, lui donna les premiers
+soins. Puisse-t-il ne m'avoir pas trompé! mais il m'a assuré que ce
+nouvel accident n'avait pour cause qu'une extrême faiblesse causée par
+le jeûne, les fatigues et la privation de sommeil que ma fille s'était
+imposés pendant son rude et long noviciat...
+
+Je l'ai cru, parce que en effet ses traits angéliques, quoique d'une
+effrayante pâleur, ne trahissaient aucune souffrance lorsqu'elle reprit
+connaissance... Je fus même frappé de la sérénité qui rayonnait sur son
+beau front. De nouveau cette quiétude m'effraya: il me sembla qu'elle
+cachait le secret espoir d'une délivrance prochaine...
+
+La supérieure était retournée au chapitre pour clore la séance, je
+restai seul avec ma fille.
+
+Après m'avoir regardé en silence pendant quelques moments, elle me dit:
+
+--Mon bon père... pourrez-vous oublier mon ingratitude? Pourrez-vous
+oublier qu'au moment où j'allais faire cette pénible confession vous
+m'avez demandé grâce?
+
+--Tais-toi... je t'en supplie.
+
+--Et je n'avais pas songé, reprit-elle avec amertume, qu'en disant à la
+face de tous de quel abîme de dépravation vous m'aviez retirée...
+c'était révéler un secret que vous aviez gardé par tendresse pour moi...
+c'était vous accuser publiquement, vous, mon père, d'une dissimulation à
+laquelle vous ne vous étiez résigné que pour m'assurer une vie éclatante
+et honorée... Oh! pourrez-vous me pardonner?
+
+Au lieu de lui répondre, je collai mes lèvres sur son front, elle sentit
+couler mes larmes...
+
+Après avoir baisé mes mains à plusieurs reprises, elle me dit:
+
+--Maintenant, je me sens mieux, mon bon père... maintenant que me voici,
+ainsi que le dit notre règle, morte au monde... je voudrais faire
+quelques dispositions en faveur de plusieurs personnes... mais, comme
+tout ce que je possède est à vous... m'y autorisez-vous, mon père?...
+
+--Peux-tu en douter?... Mais je t'en supplie, lui dis-je, n'aie pas de
+ces pensées sinistres... Plus tard tu t'occuperas de ce soin... n'as-tu
+pas le temps?
+
+--Sans doute, mon bon père, j'ai encore bien du temps à vivre,
+ajouta-t-elle avec un accent qui, je ne sais pourquoi, me fit de nouveau
+tressaillir. Je la regardai plus attentivement; aucun changement dans
+ses traits ne justifia mon inquiétude. Oui, j'ai encore bien du temps à
+vivre, reprit-elle, mais je ne devrai plus m'occuper des choses
+terrestres... car, aujourd'hui, je renonce à tout ce qui m'attache au
+monde... Je vous en prie, ne me refusez pas...
+
+--Ordonne... je ferai ce que tu désires...
+
+--Je voudrais que ma tendre mère gardât toujours dans le petit salon où
+elle se tient habituellement... mon métier à broder... avec la
+tapisserie que j'avais commencée...
+
+--Tes désirs seront remplis, mon enfant. Ton appartement est resté comme
+il était le jour où tu as quitté le palais; car tout ce qui t'a
+appartenu est pour nous l'objet d'un culte religieux... Clémence sera
+profondément touchée de ta pensée...
+
+--Quant à vous, mon bon père, prenez, je vous en prie, mon grand
+fauteuil d'ébène, où j'ai tant pensé, tant rêvé...
+
+--Il sera placé à côté du mien, dans mon cabinet de travail, et je t'y
+verrai chaque jour assise près de moi, comme tu t'y asseyais si souvent,
+lui dis-je sans pouvoir retenir mes larmes.
+
+--Maintenant, je voudrais laisser quelques souvenirs de moi à ceux qui
+m'ont témoigné tant d'intérêt quand j'étais malheureuse. À Mme Georges
+je voudrais donner l'écritoire dont je me servais dernièrement. Ce don
+aura quelque à-propos, ajouta-t-elle avec son doux sourire, car c'est
+elle qui, à la ferme, a commencé de m'apprendre à écrire. Quant au
+vénérable curé de Bouqueval, qui m'a instruite dans la religion, je lui
+destine le beau christ de mon oratoire...
+
+--Bien, mon enfant.
+
+--Je désirerais aussi envoyer mon bandeau de perles à ma bonne petite
+Rigolette... C'est un bijou simple qu'elle pourra porter sur ses beaux
+cheveux noirs... Et puis, si cela était possible, puisque vous savez où
+se trouvent Martial et la Louve en Algérie, je voudrais que cette
+courageuse femme qui m'a sauvé la vie eût ma croix d'or émaillée... Ces
+différents gages de souvenir, mon bon père, seraient remis à ceux à qui
+je les envoie «de la part de Fleur-de-Marie».
+
+--J'exécuterai tes volontés... Tu n'oublies personne?...
+
+--Je ne crois pas, mon bon père...
+
+--Cherche bien... Parmi ceux qui t'aiment n'y a-t-il pas quelqu'un de
+bien malheureux? d'aussi malheureux que ta mère et moi... quelqu'un
+enfin qui regrette aussi douloureusement que nous ton entrée au couvent?
+
+La pauvre enfant me comprit, me serra la main, une légère rougeur colora
+un instant son pâle visage.
+
+Allant au-devant d'une question qu'elle craignait sans doute de me
+faire, je lui dis:
+
+--Il va mieux... on ne craint plus pour ses jours...
+
+--Et son père?
+
+--Il se ressent de l'amélioration de la santé de son fils... il va mieux
+aussi... Et à Henri? Que lui donnes-tu?... Un souvenir de toi lui serait
+une consolation si chère et si précieuse!...
+
+--Mon père... offrez-lui mon prie-Dieu... Hélas! je l'ai bien souvent
+arrosé de mes larmes, en demandant au ciel la force d'oublier Henri,
+puisque j'étais indigne de son amour...
+
+--Combien il sera heureux de voir que tu as eu une pensée pour lui!...
+
+--Quant à la maison d'asile pour les orphelines et les jeunes filles
+abandonnées de leurs parents, je désirerais, mon bon père, que...
+
+Ici la lettre de Rodolphe était interrompue par ces mots presque
+illisibles:
+
+«Clémence... Murph terminera cette lettre; je n'ai plus la tête à moi;
+je suis fou... Ah! le 13 JANVIER!!!»
+
+La fin de cette lettre, de l'écriture de Murph, était ainsi conçue:
+
+Madame,
+
+D'après les ordres de Son Altesse Royale, je complète ce triste récit.
+Les deux lettres de monseigneur auront dû préparer Votre Altesse Royale
+à l'accablante nouvelle qu'il me reste à lui apprendre.
+
+Il y a trois heures, monseigneur était occupé à écrire à Votre Altesse
+Royale; j'attendais dans une pièce voisine qu'il me remît la lettre pour
+l'expédier aussitôt par un courrier. Tout à coup j'ai vu entrer la
+princesse Juliane d'un air consterné. «Où est Son Altesse Royale? me
+dit-elle d'une voix émue.--Princesse, monseigneur écrit à Mme la
+grande-duchesse des nouvelles de la journée.--Sir Walter, il faut
+apprendre à monseigneur un événement terrible... Vous êtes son ami...
+veuillez l'en instruire... De vous, ce coup lui sera moins terrible...
+
+Je compris tout; je crus plus prudent de me charger de cette funeste
+révélation... La supérieure ayant ajouté que la princesse Amélie
+s'éteignait lentement, et que monseigneur, devait se hâter de venir
+recevoir les derniers soupirs de sa fille, je n'avais malheureusement
+pas le temps d'employer des ménagements. J'entrai dans le salon; Son
+Altesse Royale s'aperçut de ma pâleur. «Tu viens m'apprendre un
+malheur!...--Un irréparable malheur, monseigneur... Du courage!...--Ah!
+mes pressentiments!!...» s'écria-t-il. Et, sans ajouter un mot, il
+courut au cloître. Je le suivis.
+
+De l'appartement de la supérieure, la princesse Amélie avait été
+transportée dans sa cellule après sa dernière entrevue avec monseigneur.
+Une des soeurs la veillait; au bout d'une heure, elle s'aperçut que la
+voix de la princesse Amélie, qui lui parlait par intervalles,
+s'affaiblissait et s'oppressait de plus en plus. La soeur s'empressa
+d'aller prévenir la supérieure. Le docteur David fut appelé; il crut
+remédier à cette nouvelle perte de forces par un cordial, mais en vain;
+le pouls était à peine sensible... Il reconnut avec désespoir que, des
+émotions réitérées ayant probablement usé le peu de forces de la
+princesse Amélie, il ne restait aucun espoir de la sauver.
+
+Ce fut alors que monseigneur arriva; la princesse Amélie venait de
+recevoir les derniers sacrements, une lueur de connaissance lui restait
+encore; dans une de ses mains, croisées sur son sein, elle tenait les
+_débris de son petit rosier_...
+
+Monseigneur tomba agenouillé à son chevet; il sanglotait.
+
+--Ma fille!... mon enfant chérie!... s'écria-t-il d'une voix déchirante.
+
+La princesse Amélie l'entendit, tourna légèrement la tête vers lui...
+ouvrit les yeux... tâcha de sourire, et dit d'une voix défaillante:
+
+--Mon bon père... pardon... aussi à Henri... à ma bonne mère...
+pardon...
+
+Ce furent ses derniers mots...
+
+Après une heure d'une agonie pour ainsi dire paisible... elle rendit son
+âme à Dieu...
+
+Lorsque sa fille eut rendu le dernier soupir, monseigneur ne dit pas un
+mot... son calme et son silence étaient effrayants... il ferma les
+paupières de la princesse, la baisa plusieurs fois au front, prit
+pieusement les débris du petit rosier et sortit de la cellule.
+
+Je le suivis; il revint dans la maison extérieure du cloître, et, me
+montrant la lettre qu'il avait commencé d'écrire à Votre Altesse Royale,
+et à laquelle il voulut en vain ajouter quelques mots, car sa main
+tremblait convulsivement, il me dit:
+
+--Il m'est impossible d'écrire... Je suis anéanti... ma tête se perd!
+Écris à la grande-duchesse que je n'ai plus de fille!...
+
+J'ai exécuté les ordres de monseigneur.
+
+Qu'il me soit permis, comme à son plus vieux serviteur, de supplier
+Votre Altesse Royale de hâter son retour... autant que la santé de M. le
+comte d'Orbigny le permettra. La présence seule de Votre Altesse Royale
+pourrait calmer le désespoir de monseigneur... Il veut chaque nuit
+veiller sur sa fille jusqu'au jour où elle sera ensevelie dans la
+chapelle grand-ducale.
+
+J'ai accompli ma triste tâche, madame; veuillez excuser l'incohérence de
+cette lettre, et recevoir l'expression du respectueux dévouement avec
+lequel j'ai l'honneur d'être de Votre Altesse Royale,
+
+ Le très-obéissant serviteur,
+
+ WALTER MURPH.
+
+La veille du service funèbre de la princesse Amélie, Clémence arriva à
+Gerolstein avec son père.
+
+Rodolphe ne fut pas seul le jour des funérailles de Fleur-de-Marie.
+
+
+FIN DE L'ÉPILOGUE.
+
+
+
+
+À MONSIEUR LE RÉDACTEUR EN CHEF DU _JOURNAL DES DÉBATS_
+
+
+Monsieur,
+
+_Les Mystères de Paris_ sont terminés; permettez-moi de venir
+publiquement vous remercier d'avoir bien voulu prêter à cette oeuvre,
+malheureusement aussi imparfaite qu'incomplète, la grande et puissante
+publicité du _Journal des débats_; ma reconnaissance est d'autant plus
+vive, monsieur, que plusieurs des idées, émises dans cet ouvrage
+différaient essentiellement de celles que vous soutenez avec autant
+d'énergie que de talent, et qu'il est rare de rencontrer la courageuse
+et loyale impartialité dont vous avez fait preuve à mon égard.
+
+J'invoquerai encore une fois cette impartialité, monsieur, pour vous
+dire quelques mots en faveur d'une modeste publication, fondée et
+_exclusivement rédigée par des ouvriers_, sous le titre de _La Ruche
+populaire._ Quelques artisans honnêtes et éclairés ont élevé cette
+tribune populaire, où ils exposent leurs réclamations avec autant de
+convenance que de modération. (Je citerai entre autres une lettre aussi
+touchante que respectueuse, adressée au roi par M. Duquesne, ouvrier
+imprimeur.) L'organisation du travail, la limitation de la concurrence,
+le tarif des salaires y sont traités par les ouvriers eux-mêmes, et, à
+cet égard, leur voix mérite, ce me semble, d'être attentivement écoutée
+par tous ceux qui s'occupent des affaires publiques.
+
+Mais malheureusement il se passera peut-être bien des années encore
+avant que ces grandes questions d'un intérêt si vital pour les masses
+soient résolues. En attendant, chaque jour amène et dévoile de nouvelles
+misères, de nouvelles souffrances individuelles: les fondateurs de _La
+Ruche_ ont espéré qu'en faisant chaque mois un appel en faveur des plus
+malheureux de leurs frères, ils seraient peut-être écoutés des heureux
+du monde.
+
+Permettez-moi, monsieur, de vous citer la première page de _La Ruche
+populaire:_
+
+ _LA RUCHE POPULAIRE._
+
+ «Secourir d'honorables infortunes qui se plaignent, c'est bien.
+ S'enquérir de ceux qui luttent avec honneur, avec énergie, et leur venir
+ en aide, quelquefois à leur insu... prévenir à temps la misère ou les
+ tentations qui mènent au crime... c'est mieux.»
+ (RODOLPHE, dans _Les Mystères de Paris_.)
+
+«Si, dans notre conviction, le peuple ne peut être délivré ou secouru
+avec efficacité que par des mesures législativement prévoyantes, ce
+n'est pas pour nous une raison de méconnaître ou de repousser
+aveuglément les dons offerts avec délicatesse.
+
+«Le rôle que M. Eugène Sue fait remplir à Rodolphe dans _Les Mystères de
+Paris_ nous ayant inspiré l'idée de nous enquérir de familles honnêtes
+et malheureuses, et qui, à ces titres, sont dignes de l'évangélique
+fraternité, nous faisons à l'humanité des personnes riches un pieux
+appel: car un bienfait suffit quelquefois à détourner le malheur, à
+sauver de la misère, du désespoir, du crime peut-être, une famille
+dépourvue de tout... Et puis les aumônes dégradent... Ce que nous
+conseillerons principalement sera de procurer du travail ou quelques
+places rétribuées suffisamment, enfin, tout ce qui peut mettre au-dessus
+de la terrible nécessité!
+
+«Nous avons à soulager plusieurs familles intéressantes et dans la
+détresse: les bienfaiteurs peuvent s'adresser au bureau de ce journal,
+où on leur confiera les adresses, pour qu'ils puissent aller eux-mêmes
+administrer leurs dons.
+
+«Nous citerons entre autres une famille composée du père, de la mère et
+de quatre enfants, dont le plus âgé a six ans; ils ont vainement
+sollicité des emplois qui leur permissent de vivre, mais qu'ils n'ont
+pas obtenus pour le même motif qui devrait exciter le plus touchant
+intérêt parce qu'ils avaient une nombreuse famille...
+
+«Une autre de ces familles vient de perdre son chef, honnête ouvrier
+peintre, qui, en travaillant, est tombé d'un quatrième étage. Il laisse
+une femme enceinte et plusieurs enfants en bas âge dans la plus profonde
+douleur et le plus grand dénuement.»
+
+C'est avec bonheur, je vous l'avoue, monsieur, que j'ai cité cette page,
+où mon nom est inscrit d'une manière si flatteuse; car je me regarderai
+toujours comme récompensé au delà de toute espérance chaque fois que je
+croirai avoir inspiré, par mes écrits, quelque action généreuse ou
+quelque pensée charitable, et l'idée mise en pratique par les fondateurs
+de _La Ruche populaire_ me semble de ce nombre.
+
+Ainsi les personnes riches qui voudraient s'abonner à ce journal mensuel
+(six francs par an, au bureau de _La Ruche_, rue des Quatre-Fils, n° 17,
+au Marais) seraient chaque mois instruites de quelque infortune
+respectable qu'il leur serait peut-être doux de soulager; car, disons-le
+hautement, il y a généralement en France beaucoup de commisération pour
+ceux qui souffrent; mais bien souvent l'occasion manque pour exercer la
+charité d'une façon profitable au coeur, et, si cela peut se dire,
+intéressante. Sous ce rapport, _La Ruche populaire_ offrirait de
+précieux renseignements aux âmes d'élite qui recherchent les pures et
+nobles jouissances.
+
+Un dernier mot, monsieur.
+
+Comme vous avez été de moitié dans mon oeuvre par l'immense publicité
+que vous lui avez donnée, je crois pouvoir vous instruire d'un résultat
+dont vous vous féliciterez, je l'espère, avec moi. On m'écrit de
+Bordeaux et de Lyon que plusieurs personnes riches et compatissantes
+s'occupent de réaliser dans ces deux villes mon projet d'une banque de
+prêts gratuits pour les travailleurs sans ouvrage, et quelqu'un qui fait
+ici l'usage le plus généreux et le plus éclairé d'une immense fortune
+m'a donné, au sujet d'une fondation pareille pour Paris, les plus
+encourageantes espérances.
+
+Souhaitons maintenant, monsieur, qu'un législateur véritablement ami du
+peuple prenne en main les questions relatives:
+
+«À l'établissement d'avocats des pauvres;
+
+«À l'abaissement du taux exorbitant de l'intérêt prélevé par le
+mont-de-piété;
+
+«À la tutelle préservatrice exercée par l'État sur les enfants des
+suppliciés et des condamnés à perpétuité;
+
+«À la réforme du code pénal à l'endroit des abus de confiance.»
+
+Et peut-être ce livre, attaqué récemment encore avec tant d'amertume et
+de violence, aura du moins produit quelques bons résultats.
+
+Veuillez encore agréer, monsieur, l'expression de ma vive gratitude et
+l'assurance de mes sentiments les plus dévoués.
+
+ EUGÈNE SUE
+
+ Paris, ce 15 octobre 1843
+
+
+
+
+NOTES
+
+Au sujet de l'impossibilité où sont les classes pauvres de jouir du
+bénéfice des lois civiles, nous avons reçu de nouvelles réclamations et
+quelques documents curieux, les uns de Hollande, les autres d'Italie;
+nous donnons ces renseignements ci-après, en exprimant toute notre
+gratitude aux personnes qui nous ont fait l'honneur de nous les
+adresser.
+
+Plusieurs officiers judiciaires ont bien voulu nous faire observer que,
+dans beaucoup de circonstances, la chambre des avoués de Paris a
+instrumenté officieusement et sans frais, lorsque les parties faisaient
+preuve d'indigence.
+
+Rien de plus honorable, de plus louable, de plus charitable assurément
+que cette aumône judiciaire. Mais ceci est un DON, un OCTROI VOLONTAIRE,
+par conséquent VARIABLE, RÉVOCABLE, et non pas une INSTITUTION, un FAIT
+LÉGAL et acquis virtuellement aux classes pauvres.
+
+Ce n'est pas une AUMÔNE que nous demandons pour elles, c'est un DROIT
+RECONNU; car il nous semble que l'indigence a aussi ses droits.
+
+Il est au moins étrange que la France, qui devrait marcher à la tête de
+la civilisation, ne fasse point jouir les classes les plus nombreuses et
+les plus laborieuses de la société des charitables avantages qui leur
+sont acquis chez presque toutes les nations de l'Europe.
+
+En Hollande, en Sardaigne, dans presque toutes les légations d'Italie,
+les pauvres, ainsi qu'on va le voir, sont mille fois mieux traités qu'en
+France sous ce rapport.
+
+Le document suivant, traduit du Code hollandais, vient de nous être
+communiqué par l'un des avocats les plus distingués d'Amsterdam. On ne
+peut qu'admirer une telle législation.
+
+_Extrait du Code de procédure civile néerlandais relatif aux classes
+pauvres._
+
+«Art. 855. Toutes personnes, soit demandeurs, soit défendeurs, en
+fournissant la preuve qu'elles sont hors d'état de payer les frais d'un
+procès, peuvent obtenir du juge qui doit connaître de l'objet du procès
+l'autorisation de plaider SANS FRAIS.
+
+«Art. 856. Cette autorisation se demande par requête écrite sur papier
+NON TIMBRÉ; et, si la requête est adressée à une cour ou à un tribunal
+d'arrondissement, elle est signée par un avoué désigné à cet effet au
+besoin, par le président.
+
+«Art. 857. Cette requête contiendra le résumé des faits et une
+indication sommaire des arguments sur lesquels est fondée la demande ou
+la défense de l'exposant.
+
+«Art. 858. Cette requête sera accompagnée d'un certificat de l'indigence
+de l'exposant, délivré par le chef de l'administration du lieu de son
+domicile.
+
+«Art. 859. La cour ou le tribunal ordonne, par simple disposition la
+citation de la partie adverse devant deux juges-commissaires, et
+désigne, selon l'importance de la cause, un avoué, ou bien un avocat et
+un avoué, pour l'assister à l'audience.
+
+«Art. 860. La demande, ainsi que l'ordonnance du juge, seront, à la
+requête de l'exposant, signifiées par huissier et SANS FRAIS à la
+personne ou au domicile de la partie adverse. Cet exploit sera
+enregistré GRATIS ET EXEMPT DE DROIT DE TIMBRE.
+
+«Art. 861. Si la partie adverse ne comparait pas devant les
+commissaires, la cour ou le tribunal, sur le rapport de ces
+commissaires, examinera si l'exposant a suffisamment prouvé son
+indigence; elle accorde, dans ce cas, l'autorisation demandée, à moins
+que le juge ne considère la demande ou la défense au fond dénuée de tout
+fondement.
+
+«Art. 862. Si la partie adverse comparaît, elle peut s'opposer à ce que
+l'autorisation soit accordée en prouvant que les assertions de
+l'exposant sont sans fondement. Ces preuves doivent se faire, quant aux
+faits, par des documents concluants, et, quant au droit, par une
+disposition expresse de la loi.
+
+«Art. 863. La partie adverse peut également fonder son opposition sur le
+manque ou sur l'insuffisance du certificat d'indigence, ou bien sur
+l'indication des moyens pécuniaires suffisants de la part de l'exposant.
+
+«Art. 864. Sur le rapport des juges-commissaires, la demande de
+l'exposant est accueillie ou refusée. Si elle est accueillie, on désigne
+pour l'ASSISTER GRATIS un avoué, ou un avocat et un avoué, si déjà il
+n'y a été pourvu.
+
+«Art. 865. Si celui qui a obtenu de plaider sans frais a succombé en
+première instance, il ne pourra plaider sans frais en appel ou en
+cassation sans y être autorisé de nouveau. S'il a gagné son procès en
+première instance, il n'a pas besoin de nouvelle autorisation pour
+plaider sans frais en appel ou en cassation. Sur sa requête, il lui sera
+seulement désigné un nouvel avocat et un nouvel avoué.
+
+«Art. 866. Tous exploits devront se faire par un huissier domicilié dans
+le canton, ou, à son défaut, par l'huissier d'un canton voisin.
+
+«Art. 867. Le jugement qui accueille la demande de plaider sans frais et
+tous les actes qui l'ont précédé SONT EXEMPTS DE TIMBRE ET SERONT
+ENREGISTRÉS GRATIS. AUCUN SALAIRE D'HUISSIER, D'AVOUÉ ET D'AVOCAT NE
+POURRA JAMAIS DE CE CHEF ÊTRE PORTÉ EN COMPTE NI À L'EXPOSANT NI À LA
+PARTIE ADVERSE.
+
+«Art. 868. Si la demande de plaider sans frais est accueillie, tous les
+actes produits par le plaideur sans frais seront visés pour timbre et
+enregistrés en DÉBET, tous droits de greffe et d'amendes judiciaires,
+dus de ce chef, seront également mis en DÉBET, et le plaideur sans frais
+ne SERA JAMAIS TENU DE PAYER aucun salaire aux avocat, avoué et huissier
+qui lui auront été adjoints.
+
+«Art. 872. Lorsque les indigents, en dehors d'un procès proprement dit,
+ont besoin d'une autorisation judiciaire, d'une approbation ou de toute
+autre ordonnance sur requête, ils peuvent adresser leur requête écrite
+sur papier NON TIMBRÉ, en y joignant un certificat d'indigence. Dans ce
+cas, la réponse ou l'ordonnance leur sera délivrée LIBRE DE TIMBRE, DE
+DROIT D'ENREGISTREMENT ET SANS AUCUNS FRAIS.
+
+«Art. 873. Dans ce cas, et si les indigents ne sont pas munis d'avoué,
+il leur en sera désigné un par le président.
+
+«Art. 874. Les bureaux de bienfaisance, les administrations
+d'institutions charitables et des églises des divers cultes peuvent
+également, et de la même manière, obtenir de plaider sans frais, sans
+être tenus de produire des certificats d'indigence.
+
+«Art. 875. Les décisions des cours, tribunaux et justices de canton (de
+paix), relativement à l'admission de plaider sans frais, ne sont pas
+sujettes à appel.»
+
+Le document suivant est relatif aux institutions de certains États
+d'Italie:
+
+«Dans les États du duché de Modène et dans les légations des États
+romains, où toutes les lois civiles et criminelles protègent et
+favorisent les riches et les nobles, il y a cependant une institution
+fort belle.
+
+«Il arrive très-fréquemment que des pauvres ont besoin de faire valoir
+leurs droits, et se trouveraient dans la nécessité de les abandonner
+faute de moyens pécuniaires, s'ils devaient payer les taxes prescrites,
+les rétributions aux avocats et les dépenses du papier timbré.
+
+«Il y a, dans lesdits États, une institution très-charitable,
+c'est-à-dire qu'il existe auprès des tribunaux des avocats reconnus,
+qu'on appelle AVOCATS DES PAUVRES, lesquels sont autorisés à faire les
+actes sur PAPIER LIBRE, avec EXEMPTION DE TOUTE TAXE, et obligés d'agir
+SANS RECEVOIR AUCUNE RÉTRIBUTION. Les places d'avocats des pauvres sont
+très-recherchées, particulièrement par les jeunes avocats qui commencent
+leur carrière.
+
+«Le malheureux qui veut jouir du bénéfice de la susdite loi n'a qu'à
+produire au tribunal civil un certificat d'indigence délivré par le curé
+et visé par le maire de l'arrondissement ou de la commune.»
+
+À propos d'institutions philanthropiques, on nous communique cette autre
+note.
+
+Que l'on compare les intérêts énormes que le Mont-de-Piété, en France,
+exige des malheureux, et la charitable générosité avec laquelle ces
+établissements sont administrés dans plusieurs États d'Italie:
+
+«Il y a dans toutes les villes d'Italie des Monts-de-Piété. L'intérêt
+fixé par les lois est de 6 pour 100 pour les GRANDS MONTS-DE-PIÉTÉ, et
+de 3 et 4 pour 100 pour les petits. Ceux-ci servent absolument aux
+pauvres, parce qu'on n'y fait que de petits prêts. Dans plusieurs villes
+commerçantes, les lois qui règlent les intérêts de l'argent permettent,
+à titre de commerce, de porter les intérêts à 8 et même à 10 pour cent;
+mais JAMAIS LES INTÉRÊTS SUR LES PRÊTS DES MONTS-DE-PIÉTÉ NE DÉPASSENT 6
+POUR 100. On conçoit facilement cette mesure d'équité et de moralité
+pour les établissements de bienfaisance.
+
+«Il y a dans plusieurs villes d'Italie des Monts-de-Piété tout à fait
+GRATUITS (dans lesquels on prête sans intérêts); entre autres celui qui
+existe à la Mirandole, duché de Modène. Non-seulement cet établissement
+prête sans intérêts, mais il tient pendant cinq ans (y compris
+l'accumulation désintérêts à 5 pour 100) à la disposition des
+emprunteurs ou héritiers l'excédant qu'on a retiré de la vente aux
+enchères les objets engagés. Lorsque ce délai de cinq ans est expiré, il
+y a prescription; mais les sommes abandonnées ne tombent pas dans le
+domaine de l'établissement: elles servent à former des dots pour de
+pauvres filles indigentes, parmi lesquelles on donne la préférence aux
+orphelines.»
+
+
+
+
+À M. LE RÉDACTEUR DU JOURNAL DES DÉBATS.
+
+Monsieur,
+
+À propos d'un chapitre des _Mystères de Paris_, dans lequel j'essayais
+de prouver par l'exposition d'un fait dramatisé QUE LES PAUVRES NE
+POUVAIENT PRESQUE JAMAIS JOUIR DU BÉNÉFICE DE LA LOI CIVILE, j'ai reçu
+les réclamations de plusieurs magistrats et officiers judiciaires.
+
+Tout en m'encourageant avec une bienveillance sympathique, dont je suis
+aussi touché que reconnaissant, à persévérer dans la tâche que j'ai
+entreprise, ils m'engagent à écarter de mes assertions tout ce qui, en
+paraissant exagéré, pourrait diminuer la portée morale qu'ils
+reconnaissent à mon livre.
+
+Permettez-moi, monsieur, de répondre à ce passage d'une lettre que M. ***,
+président d'un tribunal civil du ressort de la cour royale de
+Nancy, m'a fait l'honneur de m'écrire, ce passage résumant pour ainsi
+dire les diverses objections qui m'ont été adressées:
+
+«Vous dites, monsieur, que la justice civile est TROP CHÈRE POUR LES
+PAUVRES GENS. Je crois que, dans son malheur, la femme dont vous peignez
+la triste situation avait un abri sûr contre la brutalité, les
+persécutions et les désordres de son mari; il lui suffisait de déposer
+sa plainte au parquet de M. le procureur du roi; des poursuites auraient
+été dirigées par ce magistrat au nom de la vindicte publique; et la
+répression eût été prompte et efficace, sans qu'il en coûtât rien à
+l'épouse; le mari pouvait être puni, la femme protégée. Avec le jugement
+obtenu en police correctionnelle contre son mari, pour délit de coups
+volontaires, elle avait la faculté d'intenter ensuite une action en
+séparation de corps pour sévices, et sa demande eût été nécessairement
+ACCUEILLIE à TRÈS-PEU DE FRAIS... car ici l'audition des témoins au
+civil devenait inutile: la seule production du jugement motivait la
+séparation.»
+
+Nous reconnaissons tout ce qu'il y a de juste dans cette observation;
+mais nous croyons que le vice que nous avons signalé n'en subsiste pas
+moins.
+
+En effet, LA FEMME EST TOUJOURS OBLIGÉE D'INTENTER UNE ACTION EN
+SÉPARATION DE CORPS; or, quoique cette demande soit accueillie à
+très-peu de frais, ces frais n'en sont pas moins si exorbitants
+relativement à la condition du pauvre, qu'il lui devient matériellement
+impossible de profiter du bénéfice de la loi.
+
+Nous avions, d'après des autorités irrécusables, porté le chiffre de la
+somme nécessaire pour payer les frais d'une demande en séparation de
+corps à 4 ou 500 francs: en admettant que ces frais soient réduits de
+moitié, par la production du jugement obtenu en police correctionnelle
+pour sévices et violences, il restera toujours 200 francs de frais, 100
+même si l'on veut... Eh bien! ceux qui connaissent la position des
+classes ouvrières diront comme nous que 100 francs est une somme non pas
+difficile, mais IMPOSSIBLE À RÉALISER, pour une mère de famille qui,
+gagnant à peine trente sous par jour, est obligée d'entretenir et de
+nourrir elle et ses enfants avec cette somme.
+
+Pour réaliser 400 francs, il lui faudrait ne pas vivre, elle et sa
+famille, pendant plus de deux mois.
+
+Un officier judiciaire nous a objecté qu'un magistrat pouvait,
+préventivement et en vertu de son pouvoir discrétionnaire, ordonner
+d'expulser un mari violent et débauché du domicile conjugal.
+
+Soit: ceci est une mesure transitoire; mais la SÉPARATION LÉGALE,
+efficace, définitive, ne peut s'obtenir que par un jugement
+ressortissant d'un tribunal civil, et, nous le répétons, nous le
+prouvons, il est impossible aux pauvres de subvenir aux frais de ce
+jugement.
+
+Nous convenons de notre peu d'autorité comme légiste; c'est le seul bon
+sens qui nous a toujours guidé dans nos nombreuses observations
+critiques: laissons parler un magistrat, auteur d'un noble et beau livre
+où respire la plus touchante, la plus intelligente philanthropie, unie à
+un sentiment religieux d'une haute élévation[37].
+
+«Les pauvres ont le droit de plaider; mais devant les tribunaux civils
+il ne s'agit pas d'avancer 15 francs. Pour lancer une assignation, les
+frais sont énormes; peu de procès coûtent moins de 50 francs; il s'agit
+donc, pour le journalier, du prix de vingt-cinq journées de travail,
+c'est-à-dire que PENDANT VINGT-CINQ JOURS IL NE DONNERA PAS DE PAIN À SA
+FAMILLE, ou grèvera son avenir d'un passif qu'il payera Dieu sait quand.
+Que fera-t-il? Il ira chez le juge de paix, qui citera les parties par
+lettres; le défendeur ne se rendra pas devant le magistrat, l'ouvrier
+sera obligé de le faire assigner, c'est-à-dire qu'il faudra qu'il fasse
+l'avance des fonds nécessaires: indigence trouve peu de crédit. Si le
+journalier ne peut faire valoir ses droits, le débiteur abusera de cette
+misérable position; il ne le payera pas, ou le réduira à subir des
+transactions désastreuses.»
+
+Et plus loin (page 274):
+
+«Si l'ouvrier maltraite sa femme, s'il passe sa vie dans les cabarets et
+dans les maisons de débauche, s'il force sa compagne à travailler seule
+pour les faire vivre tous deux, s'il la CONTRAINT DE SE PROSTITUER AU
+PROFIT DE LA COMMUNAUTÉ, qui défendra cette malheureuse contre son
+infortune? Elle gagne 73 centimes à 1 franc par jour.»
+
+Nous le répétons; si modérés que soient les frais de justice civile, ils
+sont matériellement inabordables aux classes pauvres.
+
+Dans le même chapitre, nous tâchions de peindre les douleurs et l'effroi
+d'une malheureuse mère qui craint de voir son mari chercher un lucre
+infâme dans la prostitution de sa propre fille.
+
+On nous écrit à ce sujet:
+
+«Quant au projet de prostitution ou d'excitation à la débauche du père
+envers sa fille, il convient aussi de se pénétrer des dispositions de
+l'article 334 du Code, et vous serez convaincu, monsieur, que la société
+n'est pas désarmée en présence de si monstrueux attentats, et la
+prévoyance du législateur ne pouvait aller plus loin.»
+
+À ceci, je me permettrai de répondre qu'ainsi que je l'ai prouvé:
+
+Le père est admis à faire inscrire sa fille AU BUREAU DES MOEURS, sur le
+registre de la prostitution; le mari a le même pouvoir sur sa femme.
+
+Enfin, je citerai les passages suivants du livre de M. Prosper Tarbé:
+
+«... Aujourd'hui, si une jeune fille de ONZE ANS ET DEMI (et Dieu sait
+quelle raison, quelle expérience on peut avoir à cet âge!) est victime
+d'une séduction, si sa mère éplorée vient demander justice aux
+magistrats, on lui demande s'il y a eu publicité ou violence; et, si
+cette malheureuse répond négativement, on ne peut rien pour son coeur de
+mère profondément outragé, rien pour sa pauvre fille corrompue,
+déshonorée avant d'être femme, rien pour la société, qui voit avec
+indignation toutes les lois de la morale indignement méconnues. (Page
+114).
+
+«Longtemps j'ai refusé de croire à l'inceste; ce me semblait une fiction
+faite pour la tragédie... mais la vie judiciaire tue une à une toutes
+les illusions du coeur... Que de pauvres mères sont venues conter en
+pleurant qu'elles avaient pour rivales leurs propres filles!... D'autres
+se disent victimes des brutales amours de leurs fils... Faut-il dire que
+quelquefois j'ai vu le père et la fille maltraiter la mère et la chasser
+honteusement de sa propre maison pour y goûter en paix, si Dieu le
+permettait, leurs coupables amours!.. Et lorsque ces misères sont
+connues d'un procureur du roi, LA LOI LE CONDAMNE À L'INACTION... Oh!
+c'est alors qu'on sent combien est vicieuse une législation qui laisse à
+la justice de Dieu le soin de punir des actes qui font tant de mal sur
+la terre!
+
+«À la société qui demande vengeance, aux bonnes moeurs, à la religion, à
+la nature qui s'indignent, au malheureux qui pleure et vient demander
+justice et secours, l'homme de la loi doit répondre: JE NE PEUX RIEN...
+JE NE FERAI RIEN.
+
+«Qu'on ne me dise pas que le ministère public peut faire des
+remontrances. Nul n'est censé ignorer la loi, cet adage est une vérité,
+et l'on sait bien maintenant répondre aux reproches du parquet:--La loi
+ne le défend pas, de quoi vous mêlez-vous?» (Pages 120 et 121.)
+
+La loi étant impuissante à réprimer l'inceste, comment, je le demande,
+atteindra-t-elle le père qui, usant de son droit de chef de la
+communauté, poussera sa fille au déshonneur, afin de profiter du prix de
+la honte de cette malheureuse?
+
+Veut-on un autre exemple de l'impossibilité où sont les classes pauvres
+de jouir du bénéfice de certaines lois civiles?
+
+Voici un fait qui s'est passé le 8 de ce mois:
+
+Une rixe s'engage entre deux hommes; l'un reçoit un coup dangereux, dont
+il meurt.
+
+Je lis dans le journal qui rend compte des assises[38]:
+
+«...On introduit la veuve de la victime, jeune femme de vingt-cinq
+ans, vêtue en grand deuil, et d'une pâleur mortelle.
+
+«_Demande_.--Avant de s'aliter, votre mari n'était-il pas venu au
+parquet de M. le procureur du roi pour porter plainte et pour déclarer
+qu'il se portait partie civile?
+
+«_Réponse_.--Oui, monsieur le président; il voulait s'assurer, pour
+éviter d'aller à l'hospice, qu'il serait en état de payer son médecin en
+demandant des dommages et intérêts, car il ne doutait pas qu'il allait
+faire une maladie (en suite du coup qu'il avait reçu); mais, comme on
+lui demanda de DÉPOSER D'ABORD UNE SOMME QUE NOUS N'AVIONS PAS, NOUS
+AUTRES PAUVRES GENS, IL FALLUT RENONCER AU BÉNÉFICE DE LA LOI; et je
+vous le dis, messieurs, quelque temps après mon mari mourut à l'hôpital.
+
+«La pauvre veuve se met à pleurer.
+
+«M. LE PRÉSIDENT, _avec bonté_.--Venez, madame, venez vous asseoir au
+pied de la cour, à côté de votre avocat...»
+
+Je le répète, ceci s'est passé hier...
+
+J'avais dit, dans le même chapitre des _Mystères de Paris_, qu'au moins
+l'exécution capitale était infligée GRATIS...
+
+On m'écrit à ce sujet:
+
+«Voici, monsieur, ce qui est arrivé dans une ville du département de
+l'Oise, où j'ai une maison de campagne: un homme fut condamné à mort par
+la cour d'assises; il fut exécuté. Eh bien! monsieur, LES FRAIS
+D'EXÉCUTION FURENT TELS QUE SA MALHEUREUSE VEUVE FUT OBLIGÉE DE VENDRE
+SA VACHE ET SA PETITE MAISON POUR Y SUBVENIR...
+
+«Ce fut grâce à une souscription ouverte par moi dans le pays, et
+généreusement remplie par nos braves paysans, que la pauvre femme dut de
+ne pas mourir de faim.»
+
+Je n'aurais pas, monsieur, de nouveau soulevé ces questions sans les
+réclamations que je viens de signaler; l'extrême bienveillance dont
+elles étaient empreintes, l'autorité morale que leur donnaient le
+caractère et la position des personnes qui ont bien voulu me les
+adresser, motivaient cette réponse, ou plutôt cette preuve de déférence,
+toujours et seulement due à une critique loyale, intelligente et
+sérieuse... C'est pour cela qu'il ne me convient pas de répondre aux
+attaques dont les _Mystères de Paris_ ont été hier l'objet à la tribune
+de la chambre des députés.
+
+Permettez-moi, monsieur, de le répéter encore en terminant cette lettre:
+Oui, il est d'utiles, de grandes, d'importantes réformes à introduire
+dans certaines parties de la législation; et pour revenir au sujet
+précédent:
+
+Le jugement de police correctionnelle qui condamnerait un homme accusé
+de violences graves envers sa femme ne pourrait-il pas, À LA DEMANDE DE
+LA FEMME DONT LA PAUVRETÉ SERAIT CONSTATÉE, ENTRAÎNER VIRTUELLEMENT ET
+SANS FRAIS LA SÉPARATION DE CORPS?
+
+Je livre cette proposition à l'examen des gens spéciaux.
+
+Veuillez agréer, monsieur, l'assurance, etc.
+
+ EUGÈNE SUE.
+Paris, le 13 juin.
+
+ * * * * *
+
+ AU MÊME.
+
+Monsieur,
+
+Je reçois d'un haut fonctionnaire diplomatique français en Piémont la
+note suivante, qu'il me fait l'honneur de m'adresser au sujet de
+l'institution de l'AVOCAT DES PAUVRES. Cette belle institution, fondée
+en Piémont depuis plusieurs siècles, permet aux indigents d'intenter
+SANS FRAIS OU DROITS RÉGALIENS TOUTE ESPÈCE D'ACTION JUDICIAIRE TANT AU
+CIVIL QU'AU CRIMINEL.
+
+Ainsi que je l'ai fait remarquer dans la première de ces notes, cette
+même législation si charitable et si réellement libérale et démocratique
+existe en Hollande, dans le duché de Modène et dans la plupart des
+légations.
+
+Est-il permis d'espérer qu'un jour la chambre des députés, à qui toute
+initiative appartient, comprendra qu'il est au moins étrange qu'en
+France les classes pauvres et ouvrières soient incomparablement moins
+bien traitées que dans les États si souvent appelés DESPOTIQUES?
+
+Il est du moins consolant de constater que des souverains en qui réside
+la toute-puissance veillent si paternellement, si pieusement aux
+intérêts des malheureux. En raison même du pouvoir presque absolu dont
+ils jouissent, ce sont ces princes que l'on doit personnellement
+glorifier, au nom de l'humanité, d'avoir maintenu ou fondé des
+institutions si généreuses.
+
+Voici la note sur l'INSTITUTION DE L'AVOCAT DES PAUVRES, qui vous
+semblera, je l'espère, monsieur, digne d'un vif intérêt:
+
+«L'institution d'un magistrat chargé, aux frais du gouvernement, de la
+défense des pauvres, tant au civil qu'au criminel, est très-ancienne
+dans les États de Piémont et de Savoie. On a, à ce sujet, une
+constitution du duc Amédée VIII, qui remonte au quatorzième siècle.
+
+«Voici comment ce service est maintenant organisé:
+
+«Il y a auprès de chaque sénat du royaume (Turin, Chambéry, Nice, Gênes
+et Casale) un bureau des pauvres qui se compose:
+
+«1° D'un AVOCAT DES PAUVRES qui très-souvent a le grade de sénateur,
+avec un nombre proportionné de substituts, selon l'étendue de la
+juridiction du sénat: ces substituts sont tous avocats, ils font partie
+de la magistrature et passent ensuite à des places plus éminentes;
+
+«2° D'un AVOUÉ DES PAUVRES assisté d'un certain nombre de substituts;
+
+«3° De quelques secrétaires occupés de la tenue des registres.
+
+«Le bureau des pauvres est d'abord chargé de la défense de tous les
+criminels; il a le privilège d'intervenir dans les procès qui se jugent
+par défaut; cependant il ne se sert que rarement de ce droit, et dans
+des cas extraordinaires: car autrement il y aurait lésion de la justice,
+et ce serait autoriser tous les prévenus à se soustraire aux mesures
+générales d'arrestation provisoire.
+
+«L'avocat des pauvres intervient aux visites des prisons, qui sont
+prescrites deux fois par an au sénat.
+
+«Le sénat se réunit dans une salle des prisons, assisté de l'avocat
+général, du greffier, etc., et là il entend toutes les réclamations des
+détenus; l'AVOCAT DES PAUVRES est autorisé à les appuyer et à les
+soutenir, s'il les juge raisonnables.
+
+«Les prévenus ne peuvent pas refuser le patronage de l'avocat des
+pauvres. Le gouvernement a dicté cette mesure dans l'intérêt des
+prévenus, voulant qu'ils soient défendus et bien défendus. Maintenant
+ils sont libres d'associer à leur défense un autre jurisconsulte.
+
+«Dans les affaires civiles, la partie qui veut être admise au BÉNÉFICE
+DES PAUVRES présente une requête au président du tribunal dans le
+ressort duquel elle veut intenter son action? cette requête est
+communiquée à l'avocat des pauvres, qui rend ses conclusions pour
+l'admission ou pour le rejet.
+
+«Les conditions d'admissibilité sont: 1° L'INDIGENCE; elle est attestée
+par un certificat du maire ou de deux conseillers de la commune,
+légalisé par le juge de paix, qui est obligé de prendre des informations
+particulières, et d'attester qu'elle résulte de la vérité de ce qui est
+exprimé dans le certificat; 2° que l'action que veulent intenter les
+pauvres soit fondée en droit. Sur ce point, la plus grande
+circonspection est recommandée aux avocats des pauvres, afin que ce qui
+est un bénéfice pour les uns ne devienne pas un moyen de vexation pour
+les autres.
+
+«Une fois qu'on est admis au bénéfice des pauvres, il n'y a plus aucuns
+frais à faire; l'administration de l'enregistrement délivre du papier
+timbré à débit (A DEBITO). Tous les fonctionnaires publics, compris les
+notaires, sont obligés de délivrer à l'avocat des pauvres tous les actes
+qu'il requiert, sauf répétition en cas de succès.
+
+«Si l'affaire doit se plaider dans la ville de la résidence du sénat,
+par-devant quelque tribunal que ce soit, l'avocat des pauvres instruit
+et discute lui-même l'affaire; si c'est dans la province, le président
+du tribunal délègue un avocat et un procureur pour faire les fonctions
+du bureau des pauvres.
+
+«Dans les procès qui concernent les pauvres, les tribunaux sont
+autorisés à abréger les délais.
+
+«L'avocat des pauvres, outre son traitement fixe (5,000 francs), perçoit
+en répétition ses honoraires comme tout autre avocat, en cas de
+condamnation de la partie adverse aux dépens.
+
+«Quelques clients de mauvaise foi s'étaient permis de transiger sur les
+frais, et de donner quittance moyennant la moitié ou un quart. La
+jurisprudence des tribunaux a paré à cet abus indigne, en déclarant que
+le montant des frais était une créance particulière du bureau des
+pauvres, qui seul peut libérer le débiteur. Cette jurisprudence,
+désormais établie, était nécessaire dans l'intérêt du fisc, qui fait
+l'avance de tous les frais, et nécessaire aussi dans l'intérêt de tous
+les fonctionnaires publics, qui délivrent copie de leurs actes.
+
+«Pour assister le bureau des pauvres, tous les stagiaires y sont
+attachés pendant un an. Ceux qui aspirent à entrer dans la magistrature
+y restent ordinairement pendant plusieurs années, et ils y trouvent
+l'avantage de voir passer sous leurs yeux grand nombre d'affaires dont
+autrement ils ignoreraient.
+
+«Tous les règlements qui concernent le bureau des pauvres se trouvent
+dans les anciennes constitutions du Piémont. Probablement elles seront
+reproduites, à quelques modifications près, dans le nouveau code de
+procédure dont on s'occupe.»
+
+Puisse, monsieur, ce nouvel exemple de justice et du charité, emprunté
+au code PIÉMONTAIS, non moins admirable en cela que le code HOLLANDAIS,
+inspirer enfin à quelqu'un de nos législateurs la pensée de soulever
+devant le pays cette grave question... cette question vitale pour les
+classes pauvres!
+
+ EUGÈNE SUE.
+
+Paris, 30 juin.
+
+ * * * * *
+
+
+La lettre suivante, d'un de MM. les magistrats du parquet de Toulouse, a
+été adressée à M. Eugène Sue, au sujet des _Mystères de Paris_.
+
+ Toulouse, le 7 août 1845.
+
+«Monsieur,
+
+«Dans le chapitre II de la 8e partie des _Mystères de Paris_, vous
+tracez le plan d'une banque destinée à prêter, sans intérêt, à des
+ouvriers sans travail. Je crois devoir vous faire connaître qu'une
+institution de ce genre existe déjà à Toulouse, sous le titre de Société
+de prêt charitable et gratuit, où elle a été autorisée par une
+ordonnance du roi du 27 août 1828. Fondée par des personnes
+bienfaisantes, qui ont contribué à son établissement par une
+souscription de 600 fr. au moins, elle prête sans intérêt et sur gage à
+des ouvriers d'une moralité reconnue, jusqu'à concurrence de la somme de
+300 fr. L'administration municipale a contribué à cette bonne oeuvre en
+affectant dans l'Hôtel-de-Ville un local pour le service de ses bureaux
+et lui allouant un secours annuel de 1,000 fr. pour ses frais
+d'administration. Quoique ses moyens d'action ne soient pas aussi
+étendus qu'on pourrait le désirer, elle contribue toutefois à arracher
+quelques victimes à la rapacité des usuriers.
+
+«Mais si les ravages de l'usure sont diminués dans la ville de Toulouse
+par cette institution charitable, sa population pauvre n'en ressent pas
+moins les tristes conséquences de l'élévation des frais de justice, et
+de l'impossibilité où se trouve l'indigent d'avoir recours aux
+tribunaux. Ces inconvénients, que vous avez fait ressortir avec tant de
+force dans une autre partie de votre ouvrage, appellent hautement une
+réforme, et nul n'en sent plus l'indispensable nécessité que les
+magistrats du parquet, appelés trop souvent à être sur ce point les
+témoins de la douleur de l'indigent, à qui ils ne peuvent offrir que de
+stériles conseils. Attaché à ces fonctions depuis treize années, combien
+de fois j'ai appelé de mes voeux une loi qui permît aux pauvres l'accès
+gratuit des tribunaux! Cependant notre législation n'est pas
+complètement muette à cet égard: l'article 75 de la loi du 25 mars 1817
+autorise le procureur du roi à poursuivre d'office, sans droits de
+timbre et d'enregistrement, les rectifications et réparations
+d'omissions, dans les registres de l'étal civil, d'actes qui intéressent
+les individus notoirement indigents, et cette disposition, que la
+mauvaise tenue de ces registres dans les campagnes rend d'une
+application fréquente, épargne à bien des pauvres gens, qui en usent le
+plus souvent au moment de contracter mariage, c'est-à-dire dans une
+époque où leurs faibles ressources doivent pourvoir à de nombreuses
+dépenses, leur épargne, dis-je, les frais d'une procédure qui ne
+coûterait pas moins de 50 à 60 fr.
+
+«Sans doute on doit se féliciter d'une semblable disposition; mais ne
+serait-il pas juste qu'elle fût étendue à d'autres cas non moins
+urgents? Sur ce point on peut citer, indépendamment des exemples pris
+chez divers peuples d'Italie et que vous avez fait connaître dans le
+_Journal des Débats_, la législation des Pays-Bas: elle se trouve
+consignée pour ce pays dans divers lois et arrêtés de 1814,1815 et 1824,
+qu'on trouve rapportés dans le _Répertoire de Jurisprudence_ de Merlin
+(v° Pauvres, tome XVII, 4e édit.). Il en résulte que les indigents qui
+justifient de leur position sont admis à plaider dans tous les
+tribunaux, soit en demandant, soit en défendant, avec exemption des
+droits de timbre, d'enregistrement, du greffe, d'expédition, et
+d'honoraires d'avoués et d'huissiers. Ces droits sont toutefois
+acquittés par la partie qui perd son procès, si elle n'est pas
+indigente; ainsi la perte pour le fisc n'est pas absolue dans tous les
+cas.
+
+«Combien il serait à désirer que la France, dont la législation a servi
+de modèle à ses voisins sur tant de points, leur empruntât à son tour
+une si philanthropique institution. Par là se trouverait anéanti un des
+griefs que le peuple exprime avec le plus d'amertume contre l'ordre de
+choses existant: par là les magistrats ne se verraient pas trop souvent
+forcés de refuser à un justiciable la justice qu'il réclame et qui lui
+est due.
+
+«Continuez, monsieur, à faire servir votre voix puissante à signaler
+d'aussi déplorables lacunes dans notre législation: il est impossible
+qu'elle ne soit pas enfin entendue de nos législateurs.
+
+«Veuillez agréer, monsieur, l'assurance de ma haute considération.
+
+FIN DES MYSTÈRES DE PARIS.
+
+ * * * * *
+
+NOTES:
+
+[Note 1: Le lecteur sait que Sarah croyait encore Fleur-de-Marie
+enfermée à Saint-Lazare, d'après ce que la Chouette avait dit avant de
+la frapper.]
+
+[Note 2: Le lecteur n'a pas oublié que la Chouette, un moment avant
+de frapper Sarah croyait et lui avait dit que la Goualeuse était encore
+à Saint-Lazare, ignorant que le jour même Jacques Ferrand l'avait fait
+conduire à l'île du Ravageur par Mme Séraphin.]
+
+[Note 3: Celle de retrouver les traces de Germain, fils de Mme
+Georges.]
+
+[Note 4: _Nam plerumque in septima die hominem consumit_ (Arétée).
+Voir aussi la traduction de Baldassar, (Cas. med. lib. III, _Salacitas
+nitro curata.)_ Voir aussi les admirables pages d'Ambroise Paré sur le
+_satyriasis_, cette étrange et effrayante maladie qui ressemble tant,
+dit-il, à un châtiment de Dieu.]
+
+[Note 5: «Emporté par son sujet, l'imagination égarée par huit ans
+de méditations continues sur un jour si horrible pour un croyant,
+Michel-Ange, élevé à la dignité de prédicateur, et ne songeant plus qu'à
+son salut, a voulu punir de la manière la plus frappante le vice alors
+le plus à la mode. L'horreur de ce supplice me semble arriver au vrai
+sublime du genre.» Stendhal, _Histoire de la peinture en Italie._]
+
+[Note 6: Le nom que j'ai l'honneur de porter, et que mon père, mon
+grand-père, mon grand-oncle et mon bisaïeul (l'un des hommes les plus
+érudits du dix-septième siècle) ont rendu célèbre par de beaux et de
+grands travaux pratiques et théoriques sur toutes les branches de l'art
+de guérir, m'interdirait la moindre attaque ou allusion irréfléchie à
+propos des médecins, lors même que la gravité du sujet que je traite et
+la juste et immense célébrité de l'école médicale française ne s'y
+opposeraient pas; dans la création du docteur Griffon j'ai seulement
+voulu personnifier un de ces hommes respectables d'ailleurs, mais qui
+peuvent se laisser quelquefois entraîner par la passion de l'art, des
+expériences, à de graves abus de pouvoir médical, s'il est permis de
+s'exprimer ainsi, oubliant qu'il est quelque chose encore de plus sacré
+que la science: l'humanité.]
+
+[Note 7: Par une rencontre dont nous nous félicitons au nom de la
+vérité, ces lignes étaient sous presse depuis quelques jours, lorsqu'a
+paru dans _le Siècle_ (6 août 1843) un article signé de plusieurs
+chirurgiens des hôpitaux de paris, où nous lisons les lignes suivantes:
+
+«Les intrusions que nous déplorons (il s'agit de médecins ayant obtenu
+par faveur des salles dans les hôpitaux civils) doivent être encore
+examinées d'un autre point de vue, celui de la moralité. Un mot
+malheureux a été prononcé, le mot d'_essai_. Des arrêtés, portant
+création de services donnés contre l'esprit et contre la lettre du
+règlement, disposent que cette création a pour objet d'autoriser telle
+personne à faire l'essai de sa méthode de traitement. Un pareil langage
+étonne à une époque comme la nôtre, où personne n'a le droit de
+considérer les malades pauvres comme une matière à essai de quelque
+genre que ce soit; et d'ailleurs, ces essais, combien de temps
+doivent-ils durer? sur combien de malades doivent-ils être tentés? Ne
+doivent-ils pas être constamment surveillés par une commission
+permanente, tenue d'en faire connaître les résultats? Il y aurait une
+incurie profonde à laisser non résolues de semblables questions. Puis,
+une fois lancé dans cette malheureuse carrière des essais, qui sait où
+l'on s'arrêtera? Toutes les prétendues méthodes nouvelles ne
+viendront-elles pas demander à leur tour de faire leurs preuves dans un
+service d'hôpital? et alors homoeopathie, hydrosudopathie, magnétisme,
+machines à rompre les ankyloses, tout cela, soyez-en sûrs, réclamera son
+droit d'essai.»
+
+Et plus loin:
+
+«Des frais très-considérables ont été faits avec une utilité
+très-problématique pour ces services, véritables superfétations dans les
+hôpitaux, qui n'ont pas toujours le nécessaire. Ainsi, tandis que
+l'administration est réduite à économiser sur l'eau de Seiltz, sur les
+sirops nécessaires à la tisane des pauvres fiévreux, sur la charpie,
+et., etc., on a accordé en dépenses extraordinaires, pour frais
+d'appareils, des sommes trop considérables, eu égard au peu d'avantage
+qu'on en a retiré.»]
+
+[Note 8: Ceci n'a rien d'exagéré; nous empruntons les passages
+suivants à un article du _Constitutionnel_ (19 janvier 1836). Cet
+article intitulé: «Une visite d'hôpital», est signé Z., et nous savons
+que cette initiale cache le nom d'une de nos célébrités médicales, qui
+ne peut être accusée de partialité dans la question des hôpitaux civils.
+
+«Lorsqu'un malade arrive à l'hôpital, on a soin d'inscrire aussitôt sur
+une pancarte le nom de l'arrivant, le numéro du lit, la désignation de
+la maladie, l'âge du malade, sa profession, sa demeure actuelle. Cette
+pancarte est ensuite appendue à l'une des extrémités du lit. Cette
+mesure ne laisse pas d'avoir de graves inconvénients pour ceux à qui des
+revers imprévus font temporairement partager le dernier refuge du
+pauvre. Croiriez-vous, par exemple, que ce fût là pour Gilbert, malade,
+une circonstance indifférente à sa guérison? J'ai vu des jeunes gens,
+j'ai vu des vieillards imprévoyants à qui cette divulgation de leur
+misère et de leur nom de famille inspirait une profonde tristesse.
+
+«C'est une rude corvée pour un malade que le jour où on l'admet à
+l'hôpital. Jugez si le malade doit être fatigué dès le lendemain de son
+arrivée; dans l'espace de vingt-quatre heures, il s'est vu
+successivement interrogé: 1° par son propre médecin; 2° par les médecins
+du bureau d'administration; 3° par le chirurgien de garde; 4° par
+l'interne de la salle; 5° par le médecin sédentaire de l'hôpital; et
+enfin 6° le lendemain matin par le médecin en chef du service, ainsi que
+par dix ou vingt des élèves zélés et studieux qui suivent la clinique
+publique. Sans doute cela profite à l'expérience maintenant si précoce
+des jeunes médecins, autant qu'aux progrès de l'art; mais cela aggrave
+les maux ou retarde certainement la guérison du malade...
+
+«Un de ces malheureux disait un jour:
+
+«Je serais un accusé de cour d'assises, que je n'aurais pas eu en quinze
+jours plus d'interrogatoires; cinquante personnes, depuis hier, m'ont
+harcelé de questions presque toujours semblables. Je n'avais qu'une
+pleurésie en entrant ici; mais je crains bien que l'insatiable curiosité
+de tant de personnes ne me donne à la fin une fluxion de poitrine.
+
+«Une femme me disait:
+
+«On m'obsède à chaque instant, on veut connaître mon âge, mon
+tempérament, ma constitution, la couleur de mes cheveux, si j'ai la peau
+brune ou blanche, mon régime, mes habitudes, la santé de mes ascendants,
+les circonstances sous lesquelles je suis née, ma fortune, ma position,
+mes plus secrètes affections et le motif supposé de mes chagrins; on va
+jusqu'à scruter ma conduite, et jusqu'à épier des sentiments que je
+devrais soigneusement renfermer dans mon coeur et dont le soupçon me
+fait rougir. Et plus loin:--On frappe ma poitrine en vingt endroits et
+devant tout le monde; on y fait de vilaines marques d'encre pour
+indiquer apparemment le progrès des obstructions qui ont envahi mes
+entrailles.--Les médecins d'à présent, ajoutait cette femme, ressemblent
+à des inquisiteurs: on guérit maintenant comme on punissait jadis, et
+cela me chagrine.»
+
+Plus loin, après avoir décrit les formalités de la visite, M. Z. ajoute:
+
+«Le docteur ne fait qu'apparaître au lit des anciens malades qui sont en
+voie de guérison ou convalescents; mais, parvenu à un des lits occupés
+par des malades nouveaux ou en danger, il ne saurait en approcher
+qu'après avoir traversé la double haie d'étudiants conservant là
+patiemment depuis le matin leur poste d'observateurs vigilants. Quant au
+malade, il reste muet et silencieux au milieu de cette foule curieuse et
+attentive, et souvent la maladie s'aggrave en proportion de cette
+affluence, indiquant le danger et motivant toujours l'inquiétude. Tandis
+que le patient envisage le médecin avec cette émotion qui participe de
+la confiance et de l'anxiété, celui-ci porte circulairement sur les
+assistants un regard de recueillement et de circonspections, qui
+s'illumine soudain en arrivant au malade, dont le trouble intérieur est
+ainsi comblé.»]
+
+[Note 9: À moins de circonstances très-urgentes, on ne pratique
+jamais de graves opérations chirurgicales avant que le malade soit
+acclimaté.]
+
+[Note 10: Nous rappellerons au lecteur que le père ou la mère sont
+admis à faire inscrire leur fille sur le livre de prostitution au bureau
+des moeurs.]
+
+[Note 11: Personne n'est plus convaincu que nous du savoir et de
+l'humanité de la jeunesse studieuse et éclairée qui se voue à
+l'apprentissage de l'art de guérir; nous voudrions seulement que
+quelques-uns des maîtres qui l'enseignent nous donnassent de plus
+fréquents exemples de cette réserve compatissante, de cette douceur
+charitable qui peut avoir une si salutaire influence sur le moral des
+malades.]
+
+[Note 12: Mme d'Harville, arrivée seulement de la veille, ignorait
+que Rodolphe avait découvert que la Goualeuse (qu'il croyait morte)
+était sa fille. Quelques jours auparavant, le prince, en écrivant à la
+marquise, lui avait appris les nouveaux crimes du notaire ainsi que les
+restitutions qu'il l'avait obligé à faire. C'est par les soins de M.
+Badinot que l'adresse de Mme de Fermont, passage de la Brasserie, avait
+été découverte, et Rodolphe en avait aussitôt fait part à Mme
+d'Harville.]
+
+[Note 13: Dans sa visite à Saint-Lazare, Mme d'Harville avait
+entendue parler de la Louve par Mme Armand, la surveillante.]
+
+[Note 14: Dans une des caves submergées de Bras-Rouge, aux
+Champs-Élysées.]
+
+[Note 15: Nous ne saurions trop répéter qu'à la session dernière une
+pétition basée sur les sentiments et les voeux les plus honorables,
+tendant à demander la fondation de maisons d'invalides civils pour les
+ouvriers, a été écartée au milieu de l'hilarité générale de la Chambre.
+(V. le _Moniteur_.)]
+
+[Note 16: Société de bienfaisance, fondée à Londres par un de nos
+compatriotes, M. le comte d'Orsay, qui continue à cette noble et digne
+oeuvre son patronage aussi généreux qu'éclairé.]
+
+[Note 17: Nous connaissons l'activité, le zèle de M. le préfet de la
+Seine et de M. le préfet de police, leur excellent vouloir pour les
+classes pauvres et ouvrières. Espérons que cette réclamation parviendra
+jusqu'à eux, et que leur initiative auprès du conseil municipal fera
+cesser un tel état de choses. La dépense serait minime et le bienfait
+serait grand. Il en serait de même pour les prêts gratuits faits par le
+Mont-de-Piété, lorsque la somme empruntée serait au-dessous de 3 ou 4
+fr., je suppose. Ne devrait-on pas aussi, répétons-le, abaisser le taux
+exorbitant de l'intérêt? Comment la ville de Paris, si puissamment
+riche, ne fait-elle pas jouir les classes pauvres des avantages que leur
+offrent, ainsi que je l'ai dit, beaucoup de villes du nord et du midi de
+la France, en prêtant soit gratuitement, soit à 3 ou 4 pour cent
+d'intérêt? (Voir l'excellent ouvrage de M. Blaise, sur _la Statistique
+et l'Organisation de Mont-de-Piété,_ ouvrage rempli de faits curieux,
+d'appréciations sincères, éloquentes et élevées.)]
+
+[Note 18: Nous savons que les femmes sont très-difficilement admises
+dans les maisons d'aliénés: mais nous demandons pardon au lecteur de
+cette irrégularité nécessaire à notre fable.]
+
+[Note 19: Cette ferme, admirable institution curative, est située à
+très-peu de distance de Bicêtre.]
+
+[Note 20: Rodolphe avait toujours laissé ignorer à Mme Georges le
+sort du Maître d'école depuis que celui-ci s'était évadé du bagne de
+Rochefort.]
+
+[Note 21: Disons à ce propos qu'il est impossible de voir sans une
+profonde admiration pour les intelligences charitables qui ont combiné
+ces recherches de propreté hygiénique, de voir, disons-nous, les
+dortoirs et les lits consacrés aux idiots. Quand on pense qu'autrefois
+ces malheureux croupissaient dans une paille infecte, et qu'à cette
+heure, ils ont des lits excellents, maintenus dans un état de salubrité
+parfaite par des moyens vraiment merveilleux, on ne peut, encore une
+fois, que glorifier ceux qui se sont voués à l'adoucissement de telles
+misères. Là, nulle reconnaissance à attendre, pas même la gratitude de
+l'animal pour son maître. C'est donc le bien seulement fait pour le bien
+au saint nom de l'humanité; et cela n'en est que plus digne, que plus
+grand. On ne saurait donc trop louer MM. les administrateurs et médecins
+de Bicêtre, dignement soutenus d'ailleurs par la haute et juste autorité
+du célèbre docteur Ferrus, chargé de l'inspection générale des hospices
+d'aliénés, et auquel on doit l'excellente loi sur les aliénés, loi basée
+sur ses savantes et profondes observations.]
+
+[Note 22: Cette école est encore une des institutions les plus
+curieuses et les plus intéressantes.]
+
+[Note 23: Ordinairement _la toilette_ des condamnés a lieu dans
+l'avant-greffe; mais quelques réparations indispensables obligeaient de
+faire dans le cachot les sinistres apprêts.]
+
+[Note 24: C'est ainsi que cela se passait en Espagne pendant le
+séjour que j'y fis de 1824 à 1825.]
+
+[Note 25: L'exécution de Norbert et de Després a eu lieu cette année
+le lendemain de la mi-carême.]
+
+[Note 26: Selon M. Fregier, l'excellent historien des classes
+dangereuses de la société, il existe à Paris trente mille personnes qui
+n'ont d'autres moyens d'existence que le vol.]
+
+[Note 27: Les deux femmes.]
+
+[Note 28: Mort aux honnêtes gens! Vivent les voleurs et les
+assassins!...]
+
+[Note 29: Femme.]
+
+[Note 30: Nous rappellerons au lecteur qu'environ quinze mois se
+sont passés depuis le jour où Rodolphe a quitté Paris par la barrière
+Saint-Jacques, après le meurtre du Chourineur.]
+
+[Note 31: Cette date est incohérente avec deux lettres qui vont
+suivre (de Rigolette au chapitre IV, de Rodolphe au chapitre VII). Il
+s'agit du 25 août 1841. (_Note du correcteur--ELG_.)]
+
+[Note 32: Le nom de Marie rappelant à Rodolphe et à sa fille de
+tristes souvenirs, il lui avait donné le nom d'Amélie, l'un des noms de
+sa mère à lui.]
+
+[Note 33: Nous rappellerons au lecteur, pour la vraisemblance de ce
+récit, que la dernière princesse souveraine de Courlande, femme aussi
+remarquable par la rare supériorité de son esprit que par le charme de
+son caractère et l'adorable bonté de son coeur, était Mlle de Medem.]
+
+[Note 34: En arrivant en Allemagne, Rodolphe avait dit que
+Fleur-de-Marie, longtemps crue morte, n'avait jamais quitté sa mère la
+comtesse Sarah.]
+
+[Note 35: Environ six mois se sont passés depuis que Fleur-de-Marie
+est entrée comme novice au couvent de Sainte-Hermangilde.]
+
+[Note 36: Dans quelques circonstances, on élevait une religieuse à
+la dignité d'abbesse le jour même de sa profession. Voir la _Vie de
+très-haute et très-religieuse princesse Mme Charlotte-Flandrine de
+Nassau, très-digne abbesse du royal monastère de Sainte-Croix, qui fut
+élue abbesse à dix-neuf ans._]
+
+[Note 37: Travail et Salaire, par M. Prosper Tarbé, substitut du
+procureur du roi à Reims. Paris, 1841.]
+
+[Note 38: Bulletin des Tribunaux, 8 juin 1843. Cour d'assises,
+présidence de M. Bresson.]
+
+
+
+
+
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
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+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+*** END: FULL LICENSE ***
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Binary files differ
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@@ -0,0 +1,13423 @@
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+The Project Gutenberg EBook of Les mystères de Paris, Tome V, by Eugène Sue
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Les mystères de Paris, Tome V
+
+Author: Eugène Sue
+
+Release Date: July 27, 2006 [EBook #18925]
+[Last updated on January 8, 2007]
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+Language: French
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+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTÈRES DE PARIS, TOME V ***
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+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
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+<h2>Eug&egrave;ne Sue</h2>
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+<h3>Tome V</h3>
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+<h3>(1842&mdash;1843)</h3>
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+
+<h3><a name="table" id="table"></a>Table des mati&egrave;res</h3>
+<table summary="table" cellspacing="2" cellpadding="2">
+<tr><td colspan="2" align="center"><b>NEUVI&Egrave;ME PARTIE.</b></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>I</b></td><td align="left"><a href="#I">&mdash;<b> Les complices.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>II</b></td><td align="left"><a href="#II">&mdash;<b> Rodolphe et Sarah.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>III</b></td><td align="left"><a href="#III">&mdash;<b> Vengeance.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>IV</b></td><td align="left"><a href="#IV">&mdash;<b> Furens amoris.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>V</b></td><td align="left"><a href="#V">&mdash;<b> Les visions.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>VI</b></td><td align="left"><a href="#VI">&mdash;<b> L'hospice.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>VII</b></td><td align="left"><a href="#VII">&mdash;<b> La visite.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>VIII</b></td><td align="left"><a href="#VIII">&mdash;<b> Mademoiselle de Fermont</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>IX</b></td><td align="left"><a href="#IX">&mdash;<b> Fleur-de-Marie.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>X</b></td><td align="left"><a href="#X">&mdash;<b> Esp&eacute;rance.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XI</b></td><td align="left"><a href="#XI">&mdash;<b> Le p&egrave;re et la fille.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XII</b></td><td align="left"><a href="#XII">&mdash;<b> D&eacute;vouement</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XIII</b></td><td align="left"><a href="#XIII">&mdash;<b> Le mariage.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XIV</b></td><td align="left"><a href="#XIV">&mdash;<b> Bic&ecirc;tre.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XV</b></td><td align="left"><a href="#XV">&mdash;<b> Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XVI</b></td><td align="left"><a href="#XVI">&mdash;<b> Morel le lapidaire.</b></a></td></tr>
+<tr><td colspan="3">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="2" align="center"><a name="tablea" id="tablea"></a><b>DIXI&Egrave;ME PARTIE.</b></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>I</b></td><td align="left"><a href="#Ia">&mdash;<b> La toilette.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>II</b></td><td align="left"><a href="#IIa">&mdash;<b> Martial et le Chourineur.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>III</b></td><td align="left"><a href="#IIIa">&mdash;<b> Le doigt de Dieu.</b></a></td></tr>
+<tr><td colspan="3">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="2" align="center"><b>&Eacute;PILOGUE.</b></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>I</b></td><td align="left"><a href="#Ib">&mdash;<b> Gerolstein.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>II</b></td><td align="left"><a href="#IIb">&mdash;<b> Gerolstein (suite).</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>III</b></td><td align="left"><a href="#IIIb">&mdash;<b> Gerolstein (suite et fin).</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>IV</b></td><td align="left"><a href="#IVb">&mdash;<b> La princesse Am&eacute;lie.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>V</b></td><td align="left"><a href="#Vb">&mdash;<b> Les souvenirs.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>VI</b></td><td align="left"><a href="#VIb">&mdash;<b> Aveux.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>VII</b></td><td align="left"><a href="#VIIb">&mdash;<b> La profession.</b></a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="left"><a href="#Dernier_chapitre">&mdash;<b>Dernier chapitre&mdash; Le 13 janvier.</b></a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="left"><a href="#A_MONSIEUR_LE_REDACTEUR_EN_CHEF_DU_JOURNAL_DES_DEBATS">&mdash;<b>&Agrave; Monsieur Le R&eacute;dacteur en chef du <i>Journal des D&eacute;bats</i></b></a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="left"><a href="#notes">&mdash;<b>notes.</b></a></td></tr>
+</table>
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="NEUVIEME_PARTIE" id="NEUVIEME_PARTIE"></a>NEUVI&Egrave;ME PARTIE</h2>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Les complices</a></h3>
+
+
+<p>&Agrave; peine l'abb&eacute; fut-il parti que Jacques Ferrand poussa une impr&eacute;cation
+terrible.</p>
+
+<p>Son d&eacute;sespoir et sa rage, si longtemps comprim&eacute;s, &eacute;clat&egrave;rent avec furie;
+haletant, la figure crisp&eacute;e, l'&oelig;il &eacute;gar&eacute;, il marchait &agrave; pas pr&eacute;cipit&eacute;s,
+allant et venant dans son cabinet comme une b&ecirc;te f&eacute;roce tenue &agrave; la
+cha&icirc;ne.</p>
+
+<p>Polidori, conservant le plus grand calme, observait attentivement le
+notaire.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre et sang! s'&eacute;cria enfin Jacques Ferrand d'une voix &eacute;clatante
+de courroux, ma fortune enti&egrave;re engloutie dans ces stupides bonnes
+&oelig;uvres!... moi qui m&eacute;prise et ex&egrave;cre les hommes... moi qui n'avais v&eacute;cu
+que pour les tromper et les d&eacute;pouiller... moi fonder des &eacute;tablissements
+philanthropiques... m'y forcer... par des moyens infernaux! Mais c'est
+donc le d&eacute;mon que ton ma&icirc;tre? s'&eacute;cria-t-il exasp&eacute;r&eacute;, en s'arr&ecirc;tant
+brusquement devant Polidori.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas de ma&icirc;tre, r&eacute;pondit froidement celui-ci. Ainsi que toi...
+j'ai un juge.</p>
+
+<p>&mdash;Ob&eacute;ir comme un niais aux moindres ordres de cet homme! reprit Jacques
+Ferrand, dont la rage redoublait. Et ce pr&ecirc;tre!... qu'&agrave; part moi j'ai si
+souvent raill&eacute; d'&ecirc;tre, comme les autres, dupe de mon hypocrisie...
+chacune des louanges qu'il me donnait de bonne foi &eacute;tait un coup de
+poignard... Et me contraindre!... toujours me contraindre!</p>
+
+<p>&mdash;Sinon l'&eacute;chafaud.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne pouvoir &eacute;chapper &agrave; cette domination fatale!... Mais enfin voil&agrave;
+plus d'un million que j'abandonne. S'il me reste avec cette maison cent
+mille francs, c'est tout au plus. Que peut-on vouloir encore?</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es pas au bout... Le prince sait par Badinot que ton homme de
+paille, Petit-Jean, n'&eacute;tait que ton pr&ecirc;te-nom pour les pr&ecirc;ts usuraires
+faits au vicomte de Saint-Remy, que tu as (toujours sous le nom de
+Petit-Jean) si rudement ran&ccedil;onn&eacute; d'ailleurs pour ses faux. Les sommes
+que Saint-Remy a pay&eacute;es lui avaient &eacute;t&eacute; pr&ecirc;t&eacute;es par une grande dame...
+probablement encore une restitution qui t'attend. Mais on l'ajourne sans
+doute parce qu'elle est plus d&eacute;licate.</p>
+
+<p>&mdash;Encha&icirc;n&eacute;... encha&icirc;n&eacute; ici!</p>
+
+<p>&mdash;Aussi solidement qu'avec un c&acirc;ble de fer.</p>
+
+<p>&mdash;Toi... mon ge&ocirc;lier... mis&eacute;rable.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu... selon le syst&egrave;me du prince, rien de plus logique: il
+punit le crime par le crime, le complice par le complice.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; rage!</p>
+
+<p>&mdash;Et malheureusement rage impuissante!... car tant qu'il ne m'aura pas
+fait dire: &laquo;Jacques Ferrand est libre de quitter sa maison...&raquo; je
+resterai &agrave; tes c&ocirc;t&eacute;s, comme ton ombre... &Eacute;coute donc, ainsi que toi je
+m&eacute;rite l'&eacute;chafaud. Si je manque aux ordres que j'ai re&ccedil;us comme ton
+ge&ocirc;lier, ma t&ecirc;te tombe! Tu ne pouvais donc avoir un gardien plus
+incorruptible. Quant &agrave; fuir tous deux... impossible. Nous ne pourrions
+faire un pas hors d'ici sans tomber entre les mains des gens qui
+veillent jour et nuit &agrave; la porte de ce logis et &agrave; celle de la maison
+voisine, notre seule issue en cas d'escalade.</p>
+
+<p>&mdash;Mort et furie!... je le sais.</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;signe-toi donc alors, car cette fuite est impossible. R&eacute;uss&icirc;t-elle,
+elle ne nous offrirait que des chances de salut plus que douteuses: on
+mettrait la police &agrave; nos trousses. Au contraire, toi en ob&eacute;issant et moi
+en surveillant l'exactitude de ton ob&eacute;issance, nous sommes certains de
+ne pas avoir le cou coup&eacute;. Encore une fois, r&eacute;signons-nous.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'exasp&egrave;re pas par cet ironique sang-froid... ou bien...</p>
+
+<p>&mdash;Ou bien quoi? Je ne te crains pas; je suis sur mes gardes, je suis
+arm&eacute;, et lors m&ecirc;me que tu aurais retrouv&eacute; pour me tuer le stylet
+empoisonn&eacute; de Cecily...</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne t'avancerait &agrave; rien. Tu sais que toutes les deux heures, il
+faut que je donne &agrave; qui de droit un bulletin de ta pr&eacute;cieuse sant&eacute;...
+mani&egrave;re indirecte d'avoir de nos nouvelles &agrave; tous deux. En ne me voyant
+pas para&icirc;tre, on se douterait du meurtre, tu serais arr&ecirc;t&eacute;. Et mais...
+tiens... je te fais injure en te supposant capable de ce crime. Tu as
+sacrifi&eacute; plus d'un million pour avoir la vie sauve, et tu risquerais ta
+t&ecirc;te... pour le sot et st&eacute;rile plaisir de me tuer par vengeance! Allons
+donc, tu n'es pas assez b&ecirc;te pour cela.</p>
+
+<p>&mdash;C'est parce que tu sais que je ne puis pas te tuer que tu redoubles
+mes maux en les exasp&eacute;rant par tes sarcasmes.</p>
+
+<p>&mdash;Ta position est tr&egrave;s-originale... tu ne te vois pas... mais,
+d'honneur... c'est tr&egrave;s-piquant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! malheur! malheur inextricable! de quelque c&ocirc;t&eacute; que je me tourne,
+c'est la ruine, c'est le d&eacute;shonneur, c'est la mort! Et dire que
+maintenant, ce que je redoute le plus au monde... c'est le n&eacute;ant!
+Mal&eacute;diction sur moi, sur toi, sur la terre enti&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Ta misanthropie est plus large que ta philanthropie. Elle embrasse le
+monde. L'autre, un arrondissement de Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Va... raille-moi, monstre!</p>
+
+<p>&mdash;Aimes-tu mieux que je t'&eacute;crase de reproches?</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; qui la faute si nous sommes r&eacute;duits &agrave; cette position? &Agrave; toi.
+Pourquoi conserver &agrave; ton cou, pendue comme une relique, cette lettre de
+moi, relative &agrave; ce meurtre qui t'a valu cent mille &eacute;cus; ce meurtre que
+nous avions fait si adroitement passer pour un suicide?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? mis&eacute;rable! Ne t'avais-je pas donn&eacute; cinquante mille francs
+pour ta coop&eacute;ration &agrave; ce crime et pour cette lettre que j'ai exig&eacute;e, tu
+le sais bien, afin d'avoir une garantie contre toi... et de t'emp&ecirc;cher
+de me ran&ccedil;onner plus tard en me mena&ccedil;ant de me perdre? Car ainsi tu ne
+pouvais me d&eacute;noncer sans te livrer toi-m&ecirc;me. Ma vie et ma fortune
+&eacute;taient donc attach&eacute;es &agrave; cette lettre... voil&agrave;... pourquoi je la portais
+toujours si pr&eacute;cieusement sur moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, c'&eacute;tait habile de ta part, car je ne gagnais rien &agrave; te
+d&eacute;noncer, que le plaisir d'aller &agrave; l'&eacute;chafaud c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te avec toi. Et
+pourtant ton habilet&eacute; nous a perdus, lorsque la mienne nous avait
+jusqu'ici assur&eacute; l'impunit&eacute; de ce crime.</p>
+
+<p>&mdash;L'impunit&eacute;... tu le vois...</p>
+
+<p>&mdash;Qui pouvait deviner ce qui se passe? Mais, dans la marche ordinaire
+des choses, notre crime devait &ecirc;tre et a &eacute;t&eacute; impuni, gr&acirc;ce &agrave; moi.</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce &agrave; toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, lorsque nous avons eu br&ucirc;l&eacute; la cervelle de cet homme... tu
+voulais, toi, simplement contrefaire son &eacute;criture et &eacute;crire &agrave; sa s&oelig;ur
+que, ruin&eacute; compl&egrave;tement, il se tuait par d&eacute;sespoir. Tu croyais faire
+montre de grande finesse en ne parlant pas dans cette pr&eacute;tendue lettre
+du d&eacute;p&ocirc;t qu'il t'avait confi&eacute;. C'&eacute;tait absurde. Ce d&eacute;p&ocirc;t &eacute;tant connu de
+la s&oelig;ur de notre homme, elle l'e&ucirc;t n&eacute;cessairement r&eacute;clam&eacute;. Il fallait
+donc au contraire, ainsi que nous avons fait, le mentionner, ce d&eacute;p&ocirc;t,
+afin que si par hasard l'on avait des doutes sur la r&eacute;alit&eacute; du suicide,
+tu fusses la derni&egrave;re personne soup&ccedil;onn&eacute;e. Comment supposer que, tuant
+un homme pour t'emparer d'une somme qu'il t'avait confi&eacute;e, tu serais
+assez sot pour parler de ce d&eacute;p&ocirc;t dans la fausse lettre que tu lui
+attribuerais? Aussi qu'est-il arriv&eacute;? On a cru au suicide. Gr&acirc;ce &agrave; ta
+r&eacute;putation de probit&eacute;, tu as pu nier le d&eacute;p&ocirc;t, et on a cru que le fr&egrave;re
+s'&eacute;tait tu&eacute; apr&egrave;s avoir dissip&eacute; la fortune de sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'importe tout cela aujourd'hui? le crime est d&eacute;couvert.</p>
+
+<p>&mdash;Et gr&acirc;ce &agrave; qui? &Eacute;tait-ce ma faute si ma lettre &eacute;tait une arme &agrave; deux
+tranchants? Pourquoi as-tu &eacute;t&eacute; assez faible, assez niais pour livrer
+cette arme terrible... &agrave; cette infernale Cecily?</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi... ne prononce pas ce nom! s'&eacute;cria Jacques Ferrand avec une
+expression effrayante.</p>
+
+<p>&mdash;Soit... je ne veux pas te rendre &eacute;pileptique... tu vois bien qu'en ne
+comptant que sur la justice ordinaire... nos pr&eacute;cautions mutuelles
+&eacute;taient suffisantes... Mais la justice extraordinaire de celui qui nous
+tient en son pouvoir redoutable proc&egrave;de autrement...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne le sais que trop.</p>
+
+<p>&mdash;Il croit, lui, que couper la t&ecirc;te aux criminels ne r&eacute;pare pas
+suffisamment le mal qu'ils ont fait... Avec les preuves qu'il a en
+mains, il nous livrait tous deux aux tribunaux. Qu'en r&eacute;sultait-il? Deux
+cadavres tout au plus bons &agrave; engraisser l'herbe du cimeti&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, ce sont des larmes, des angoisses, des tortures, qu'il lui
+faut &agrave; ce prince, &agrave; ce d&eacute;mon. Mais, je ne le connais pas, moi; mais je
+ne lui ai jamais fait de mal. Pourquoi s'acharne-t-il ainsi sur moi?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord il pr&eacute;tend se ressentir du bien et du mal qu'on fait aux
+autres hommes, qu'il appelle na&iuml;vement ses fr&egrave;res; et puis il conna&icirc;t
+lui, ceux &agrave; qui tu as fait du mal, et il te punit &agrave; sa mani&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Mais de quel droit?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Jacques, entre nous, ne parlons pas de droit: il avait le
+pouvoir de te faire judiciairement couper la t&ecirc;te. Qu'en serait-il
+r&eacute;sult&eacute;? Tes deux seuls parents sont morts, l'&Eacute;tat profitait de ta
+fortune au d&eacute;triment de ceux que tu avais d&eacute;pouill&eacute;s. Au contraire, en
+mettant ta vie au prix de ta fortune, Morel le lapidaire, le p&egrave;re de
+Louise, que tu as d&eacute;shonor&eacute;e, se trouve, lui et sa famille, d&eacute;sormais &agrave;
+l'abri du besoin. M<sup>me</sup> de Fermont, la s&oelig;ur de M. de Renneville pr&eacute;tendu
+suicid&eacute;, retrouve ses cent mille &eacute;cus; Germain, que tu avais faussement
+accus&eacute; de vol, est r&eacute;habilit&eacute; et mis en possession d'une place honorable
+et assur&eacute;e, &agrave; la t&ecirc;te de la Banque des travailleurs sans ouvrage, qu'on
+te force de fonder pour r&eacute;parer et expier les outrages que tu as commis
+contre la soci&eacute;t&eacute;. Entre sc&eacute;l&eacute;rats on peut s'avouer cela; mais
+franchement, au point de vue de celui qui nous tient entre ses serres,
+la soci&eacute;t&eacute; n'aurait rien gagn&eacute; &agrave; ta mort, elle gagne beaucoup &agrave; ta vie.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est cela qui cause ma rage... et ce n'est pas l&agrave; ma seule
+torture!...</p>
+
+<p>&mdash;Le prince le sait bien. Maintenant que va-t-il d&eacute;cider de nous? Je
+l'ignore. Il nous a promis la vie sauve si nous ex&eacute;cutions aveugl&eacute;ment
+ses ordres, il tiendra sa promesse. Mais s'il ne croit pas nos crimes
+suffisamment expi&eacute;s, il saura bien faire que la mort soit mille fois
+pr&eacute;f&eacute;rable &agrave; la vie qu'il nous laisse. Tu ne le connais pas. Quand il se
+croit autoris&eacute; &agrave; &ecirc;tre inexorable, il n'est pas de bourreau plus f&eacute;roce.
+Il faut qu'il ait le diable &agrave; ses ordres pour avoir d&eacute;couvert ce que
+j'&eacute;tais all&eacute; faire en Normandie. Du reste, il a plus d'un d&eacute;mon &agrave; son
+service, car cette Cecily, que la foudre &eacute;crase!...</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, tais-toi, pas ce nom, pas ce nom!</p>
+
+<p>&mdash;Si, si, que la foudre &eacute;crase celle qui porte ce nom! c'est elle qui a
+tout perdu. Notre t&ecirc;te serait en s&ucirc;ret&eacute; sur nos &eacute;paules sans ton
+imb&eacute;cile amour pour cette cr&eacute;ature.</p>
+
+<p>Au lieu de s'emporter, Jacques Ferrand r&eacute;pondit avec un profond
+abattement:</p>
+
+<p>&mdash;La connais-tu, cette femme? Dis? l'as-tu jamais vue?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais. On la dit belle, je le sais.</p>
+
+<p>&mdash;Belle! r&eacute;pondit le notaire en haussant les &eacute;paules. Tiens, ajouta-t-il
+avec une sorte d'amertume d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, tais-toi, ne parle pas de ce que
+tu ignores. Ne m'accuse pas. Ce que j'ai fait, tu l'aurais fait &agrave; ma
+place.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! mettre ma vie &agrave; la merci d'une femme!</p>
+
+<p>&mdash;De celle-l&agrave;, oui, et je le ferais de nouveau, si j'avais &agrave; esp&eacute;rer ce
+qu'un moment j'ai esp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Par l'enfer!... il est encore sous le charme, s'&eacute;cria Polidori
+stup&eacute;fait.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, reprit le notaire d'une voix calme, basse, et pour ainsi dire
+accentu&eacute;e &ccedil;&agrave; et l&agrave; par les &eacute;lans de d&eacute;sespoir incurable, &eacute;coute, tu sais
+si j'aime l'or? Tu sais ce que j'ai brav&eacute; pour en acqu&eacute;rir? Compter dans
+ma pens&eacute;e les sommes que je poss&eacute;dais, les voir se doubler par mon
+avarice, endurer toutes les privations et me savoir ma&icirc;tre d'un tr&eacute;sor,
+c'&eacute;tait ma joie, mon bonheur. Oui, poss&eacute;der, non pour d&eacute;penser, non pour
+jouir, mais pour th&eacute;sauriser, c'&eacute;tait ma vie... Il y a un mois, si l'on
+m'e&ucirc;t dit: &laquo;Entre ta fortune et ta t&ecirc;te, choisis&raquo;, j'aurais livr&eacute; ma
+t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Mais &agrave; quoi bon poss&eacute;der, quand on va mourir?</p>
+
+<p>&mdash;Demande-moi donc alors: &laquo;&Agrave; quoi bon poss&eacute;der quand on n'use pas de ce
+qu'on poss&egrave;de?&raquo; Moi, millionnaire, menais-je la vie d'un millionnaire?
+Non, je vivais comme un pauvre. J'aimais donc &agrave; poss&eacute;der... pour
+poss&eacute;der.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, encore une fois, &agrave; quoi bon poss&eacute;der si l'on meurt?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; mourir en poss&eacute;dant! oui, &agrave; jouir jusqu'au dernier moment de la
+jouissance qui vous a fait tout braver, privations, infamie, &eacute;chafaud;
+oui, &agrave; dire encore, la t&ecirc;te sur le billot: &laquo;Je poss&egrave;de!!!&raquo; Oh! vois-tu,
+la mort est douce, compar&eacute;e aux tourments que l'on endure en se voyant,
+de son vivant, d&eacute;poss&eacute;d&eacute; comme je le suis, d&eacute;poss&eacute;d&eacute; de ce qu'on a
+amass&eacute; au prix de tant de peine, de tant de dangers! Oh! se dire &agrave;
+chaque heure, &agrave; chaque minute du jour: &laquo;Moi qui avais plus d'un million,
+moi qui ai souffert les plus rudes privations pour conserver, pour
+augmenter ce tr&eacute;sor, moi qui, dans dix ans, l'aurais eu doubl&eacute;, tripl&eacute;,
+je n'ai plus rien, rien!&raquo; C'est atroce! c'est mourir, non pas chaque
+jour, mais c'est mourir &agrave; chaque minute du jour. Oui, &agrave; cette horrible
+agonie qui doit durer des ann&eacute;es peut-&ecirc;tre, j'aurais pr&eacute;f&eacute;r&eacute; mille fois
+la mort rapide et s&ucirc;re qui vous atteint avant qu'une parcelle de votre
+tr&eacute;sor vous ait &eacute;t&eacute; enlev&eacute;e; encore une fois, au moins je serais mort en
+disant: &laquo;Je poss&egrave;de!&raquo;</p>
+
+<p>Polidori regarda son complice avec un profond &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te comprends plus. Alors pourquoi as-tu ob&eacute;i aux ordres de celui
+qui n'a qu'&agrave; dire un mot pour que ta t&ecirc;te tombe? Pourquoi as-tu pr&eacute;f&eacute;r&eacute;
+la vie sans ton tr&eacute;sor, si cette vie te semble si horrible?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, vois-tu, ajouta le notaire d'une voix de plus en plus
+basse, mourir, c'est ne plus penser, mourir, c'est le n&eacute;ant. Et Cecily?</p>
+
+<p>&mdash;Et tu esp&egrave;res? s'&eacute;cria Polidori stup&eacute;fait.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'esp&egrave;re pas, je poss&egrave;de.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Le souvenir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu ne dois jamais la revoir, mais elle a livr&eacute; ta t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je l'aime toujours, et plus fr&eacute;n&eacute;tiquement que jamais, moi!
+s'&eacute;cria Jacques Ferrand avec une explosion de larmes, de sanglots, qui
+contrast&egrave;rent avec le calme morne de ses derni&egrave;res paroles. Oui,
+reprit-il dans une effrayante exaltation, je l'aime toujours, et je ne
+veux pas mourir, afin de pouvoir me plonger et me replonger encore avec
+un atroce plaisir dans cette fournaise o&ugrave; je me consume &agrave; petit feu. Car
+tu ne sais pas, cette nuit, cette nuit o&ugrave; je l'ai vue si belle, si
+passionn&eacute;e, si enivrante, cette nuit est toujours pr&eacute;sente &agrave; mon
+souvenir. Ce tableau d'une volupt&eacute; terrible est l&agrave;, toujours l&agrave;, devant
+mes yeux. Qu'ils soient ouverts ou ferm&eacute;s par un assoupissement f&eacute;brile
+ou par une insomnie ardente, je vois toujours son regard noir et
+enflamm&eacute; qui fait bouillir la moelle de mes os. Je sens toujours son
+souffle sur mon front. J'entends toujours sa voix.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce sont l&agrave; d'&eacute;pouvantables tourments!</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;pouvantables! oui, &eacute;pouvantables! Mais la mort! mais le n&eacute;ant! mais
+perdre pour toujours ce souvenir aussi vivant que la r&eacute;alit&eacute;, mais
+renoncer &agrave; ces souvenirs qui me d&eacute;chirent, me d&eacute;vorent et m'embrasent!
+Non! non! non! Vivre! vivre! pauvre, m&eacute;pris&eacute;, fl&eacute;tri, vivre au bagne,
+mais vivre pour que la pens&eacute;e me reste, puisque cette cr&eacute;ature infernale
+a toute ma pens&eacute;e, est toute ma pens&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, dit Polidori d'un ton grave qui contrasta avec son am&egrave;re
+ironie habituelle, j'ai vu bien des souffrances; mais jamais tortures
+n'approch&egrave;rent des tiennes. Celui qui nous tient en sa puissance ne
+pouvait &ecirc;tre plus impitoyable. Il t'a condamn&eacute; &agrave; vivre, ou plut&ocirc;t &agrave;
+attendre la mort dans des angoisses terribles, car cet aveu m'explique
+les sympt&ocirc;mes alarmants qui chaque jour se d&eacute;veloppent en toi, et dont
+je cherchais en vain la cause.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ces sympt&ocirc;mes n'ont rien de grave! c'est de l'&eacute;puisement, c'est
+la r&eacute;action de mes chagrins!... Je ne suis pas en danger, n'est-ce
+pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, mais ta position est grave, il ne faut pas l'empirer; il est
+certaines pens&eacute;es qu'il faudra chasser. Sans cela, tu courrais de grands
+dangers.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai ce que tu voudras, pourvu que je vive, car je ne veux pas
+mourir. Oh! les pr&ecirc;tres parlent de damn&eacute;s! jamais ils n'ont imagin&eacute; pour
+eux un supplice &eacute;gal au mien. Tortur&eacute; par la passion et la cupidit&eacute;,
+j'ai deux plaies vives au lieu d'une, et je les sens &eacute;galement toutes
+deux. La perte de ma fortune m'est affreuse, mais la mort me serait plus
+affreuse encore. J'ai voulu vivre, ma vie peut n'&ecirc;tre qu'une torture
+sans fin, sans issue, et je n'ose appeler la mort, car la mort an&eacute;antit
+mon funeste bonheur, ce mirage de ma pens&eacute;e, o&ugrave; m'appara&icirc;t incessamment
+Cecily.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as du moins la consolation, dit Polidori en reprenant son
+sang-froid ordinaire, de songer au bien que tu as fait pour expier tes
+crimes...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, raille, tu as raison, retourne-moi sur des charbons ardents. Tu
+sais bien, mis&eacute;rable, que je hais l'humanit&eacute;; tu sais bien que ces
+expiations que l'on m'impose, et dans lesquelles des esprits faibles
+trouveraient quelques consolations, ne m'inspirent, &agrave; moi, que haine et
+fureur contre ceux qui m'y obligent et contre ceux qui en profitent.
+Tonnerre et meurtre! Songer que pendant que je tra&icirc;nerai une vie
+&eacute;pouvantable, n'existant que pour jouir de souffrances qui effrayeraient
+les plus intr&eacute;pides, ces hommes que j'ex&egrave;cre verront, gr&acirc;ce aux biens
+dont on m'a d&eacute;pouill&eacute;, leur mis&egrave;re s'all&eacute;ger... que cette veuve et sa
+fille remercieront Dieu de la fortune que je leur rends... que ce Morel
+et sa fille vivront dans l'aisance... que ce Germain aura un avenir
+honorable et assur&eacute;! Et ce pr&ecirc;tre! ce pr&ecirc;tre qui me b&eacute;nissait, quand mon
+c&oelig;ur nageait dans le fiel et dans le sang, je l'aurais poignard&eacute;! Oh!
+c'en est trop! Non! non! s'&eacute;cria-t-il en appuyant sur son front ses deux
+mains crisp&eacute;es, ma t&ecirc;te &eacute;clate, &agrave; la fin, mes id&eacute;es se troublent. Je ne
+r&eacute;sisterai pas &agrave; de tels acc&egrave;s de rage impuissante, &agrave; ces tortures
+toujours renaissantes. Et tout cela pour toi! Cecily, Cecily! Le
+sais-tu, au moins, que je souffre autant, le sais-tu, Cecily, d&eacute;mon
+sorti de l'enfer?</p>
+
+<p>Et Jacques Ferrand, &eacute;puis&eacute; par cette effroyable exaltation, retomba
+haletant sur son si&egrave;ge, et se tordit les bras en poussant des
+rugissements sourds et inarticul&eacute;s.</p>
+
+<p>Cet acc&egrave;s de rage convulsive et d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e n'&eacute;tonna pas Polidori.</p>
+
+<p>Poss&eacute;dant une exp&eacute;rience m&eacute;dicale consomm&eacute;e, il reconnut facilement que
+chez Jacques Ferrand la rage de se voir d&eacute;poss&eacute;d&eacute; de sa fortune, jointe
+&agrave; sa passion ou plut&ocirc;t &agrave; sa fr&eacute;n&eacute;sie pour Cecily, avait allum&eacute; chez ce
+mis&eacute;rable une fi&egrave;vre d&eacute;vorante.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas tout... dans l'acc&egrave;s auquel Jacques Ferrand &eacute;tait alors
+en proie, Polidori remarquait avec inqui&eacute;tude certains pronostics d'une
+des plus effrayantes maladies qui aient jamais &eacute;pouvant&eacute; l'humanit&eacute;, et
+dont Paulus et Ar&eacute;t&eacute;e, aussi grands observateurs que grands moralistes,
+ont si admirablement trac&eacute; le foudroyant tableau.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup on frappa pr&eacute;cipitamment &agrave; la porte du cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, dit Polidori au notaire, Jacques, remets-toi... voici
+quelqu'un...</p>
+
+<p>Le notaire ne l'entendit pas. &Agrave; demi couch&eacute; sur son bureau, il se
+tordait dans des spasmes convulsifs.</p>
+
+<p>Polidori alla ouvrir la porte, il vit le ma&icirc;tre-clerc de l'&eacute;tude qui,
+p&acirc;le et la figure boulevers&eacute;e, s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je parle &agrave; l'instant &agrave; M. Ferrand!</p>
+
+<p>&mdash;Silence... il est dans ce moment tr&egrave;s-souffrant... il ne peut vous
+entendre, dit Polidori &agrave; voix basse, et, sortant du cabinet du notaire,
+il en ferma la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, s'&eacute;cria le ma&icirc;tre-clerc, vous, le meilleur ami de M.
+Ferrand, venez &agrave; son secours; il n'y a pas un moment &agrave; perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;D'apr&egrave;s les ordres de M. Ferrand, j'&eacute;tais all&eacute; dire &agrave; M<sup>me</sup> la comtesse
+Mac-Gregor qu'il ne pouvait se rendre chez elle aujourd'hui, ainsi
+qu'elle le d&eacute;sirait...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Cette dame, qui para&icirc;t maintenant hors de danger, m'a fait entrer dans
+sa chambre. Elle s'est &eacute;cri&eacute;e d'un ton mena&ccedil;ant: &laquo;Retournez dire &agrave; M.
+Ferrand que, s'il n'est pas ici, chez moi, dans une demi-heure, avant la
+fin du jour il sera arr&ecirc;t&eacute; comme faussaire... car l'enfant qu'il a fait
+passer pour morte ne l'est pas... je sais &agrave; qui il l'a livr&eacute;e, je sais
+o&ugrave; elle est<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Cette femme d&eacute;lirait, r&eacute;pondit froidement Polidori en haussant les
+&eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le croyez, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'avais pens&eacute; d'abord, monsieur; mais l'assurance de M<sup>me</sup> la
+comtesse...</p>
+
+<p>&mdash;Sa t&ecirc;te aura sans doute &eacute;t&eacute; affaiblie par la maladie... et les
+visionnaires croient toujours &agrave; leurs visions.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez sans doute raison, monsieur; car je ne pouvais m'expliquer
+les menaces de la comtesse &agrave; un homme aussi respectable que M. Ferrand.</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'a pas le sens commun.</p>
+
+<p>&mdash;Je dois vous dire aussi, monsieur, qu'au moment o&ugrave; je quittais la
+chambre de M<sup>me</sup> la comtesse, une de ses femmes est entr&eacute;e pr&eacute;cipitamment
+en disant: &laquo;Son Altesse sera ici dans une heure.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Cette femme a dit cela? s'&eacute;cria Polidori.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, et j'ai &eacute;t&eacute; tr&egrave;s-&eacute;tonn&eacute;, ne sachant de quelle Altesse
+il pouvait &ecirc;tre question...</p>
+
+<p>&laquo;Plus de doute, c'est le prince, se dit Polidori. Lui chez la comtesse
+Sarah, qu'il ne devait jamais revoir... Je ne sais, mais je n'aime pas
+ce rapprochement... il peut empirer notre position.&raquo; Puis, s'adressant
+au ma&icirc;tre-clerc, il ajouta:&mdash;Encore une fois, monsieur, ceci n'a rien de
+grave, c'est une folle imagination de malade; d'ailleurs je ferai part
+tout &agrave; l'heure &agrave; M. Ferrand de ce que vous venez de m'apprendre.</p>
+
+<p>Maintenant nous conduirons le lecteur chez la comtesse Sarah Mac-Gregor.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Rodolphe et Sarah</a></h3>
+
+
+<p>Nous conduirons le lecteur chez la comtesse Mac-Gregor, qu'une crise
+salutaire venait d'arracher au d&eacute;lire et aux souffrances qui pendant
+plusieurs jours avaient donn&eacute; pour sa vie les craintes les plus
+s&eacute;rieuses.</p>
+
+<p>Le jour commen&ccedil;ait &agrave; baisser... Sarah, assise dans un grand fauteuil et
+soutenue par son fr&egrave;re Thomas Seyton, se regardait avec une profonde
+attention dans un miroir que lui pr&eacute;sentait une de ses femmes
+agenouill&eacute;e devant elle.</p>
+
+<p>Cette sc&egrave;ne se passait dans le salon o&ugrave; la Chouette avait commis sa
+tentative d'assassinat.</p>
+
+<p>La comtesse &eacute;tait d'une p&acirc;leur de marbre, que faisait ressortir encore
+le noir fonc&eacute; de ses yeux, de ses sourcils et de ses cheveux; un grand
+peignoir de mousseline blanche l'enveloppait enti&egrave;rement.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi le bandeau de corail, dit-elle &agrave; une de ses femmes, d'une
+voix faible, mais imp&eacute;rieuse et br&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Betty vous l'attachera, reprit Thomas Seyton, vous allez vous
+fatiguer... Il est d&eacute;j&agrave; d'une si grande imprudence de...</p>
+
+<p>&mdash;Le bandeau! le bandeau! r&eacute;p&eacute;ta impatiemment Sarah, qui prit ce bijou
+et le posa &agrave; son gr&eacute; sur son front. Maintenant, attachez-le... et
+laissez-moi, dit-elle &agrave; ses femmes.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; celles-ci se retiraient, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;On fera entrer M. Ferrand, le notaire, dans le petit salon bleu...
+puis, reprit-elle avec une expression d'orgueil mal dissimul&eacute;, d&egrave;s que
+S. A. R. le grand-duc de Gerolstein arrivera, on l'introduira ici.</p>
+
+<p>&laquo;Enfin! dit Sarah en se rejetant au fond de son fauteuil, d&egrave;s qu'elle
+fut seule avec son fr&egrave;re, enfin je touche &agrave; cette couronne... le r&ecirc;ve de
+ma vie... la pr&eacute;diction va donc s'accomplir!</p>
+
+<p>&mdash;Sarah, calmez votre exaltation, lui dit s&eacute;v&egrave;rement son fr&egrave;re. Hier
+encore on d&eacute;sesp&eacute;rait de votre vie; une derni&egrave;re d&eacute;ception vous
+porterait un coup mortel.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, Tom, la chute serait affreuse, car mes esp&eacute;rances
+n'ont jamais &eacute;t&eacute; plus pr&egrave;s de se r&eacute;aliser. J'en suis certaine, ce qui
+m'a emp&ecirc;ch&eacute;e de succomber &agrave; mes souffrances a &eacute;t&eacute; ma pens&eacute;e constante de
+profiter de la toute-puissante r&eacute;v&eacute;lation que m'a faite cette femme au
+moment de m'assassiner.</p>
+
+<p>&mdash;De m&ecirc;me pendant votre d&eacute;lire... vous reveniez sans cesse &agrave; cette id&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que cette id&eacute;e seule soutenait ma vie chancelante. Quel
+espoir!... princesse souveraine... presque reine!... ajouta-t-elle avec
+enivrement.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, Sarah, pas de r&ecirc;ves insens&eacute;s; le r&eacute;veil serait
+terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Des r&ecirc;ves insens&eacute;s?... Comment! lorsque Rodolphe saura que cette jeune
+fille aujourd'hui prisonni&egrave;re &agrave; Saint-Lazare<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, et autrefois confi&eacute;e au
+notaire qui l'a fait passer pour morte, est notre enfant, vous croyez
+que...</p>
+
+<p>Seyton interrompit sa s&oelig;ur:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, reprit-il avec amertume, que les princes mettent les raisons
+d'&Eacute;tat, les convenances politiques avant les devoirs naturels.</p>
+
+<p>&mdash;Comptez-vous si peu sur mon adresse?</p>
+
+<p>&mdash;Le prince n'est plus l'adolescent candide et passionn&eacute; que vous avez
+autrefois s&eacute;duit; ce temps est bien loin de lui... et de vous, ma s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Sarah haussa l&eacute;g&egrave;rement les &eacute;paules et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous pourquoi j'ai voulu orner mes cheveux de ce bandeau de
+corail, pourquoi j'ai mis cette robe blanche? C'est que la premi&egrave;re fois
+que Rodolphe m'a vue, &agrave; la cour de Gerolstein, j'&eacute;tais v&ecirc;tue de blanc,
+et je portais ce m&ecirc;me bandeau de corail dans mes cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit Thomas Seyton en regardant sa s&oelig;ur avec surprise, vous
+voulez &eacute;voquer ces souvenirs? vous n'en redoutez pas au contraire
+l'influence?</p>
+
+<p>&mdash;Je connais Rodolphe mieux que vous. Sans doute mes traits, aujourd'hui
+chang&eacute;s par l'&acirc;ge et par la souffrance, ne sont plus ceux de la jeune
+fille de seize ans qu'il a &eacute;perdument aim&eacute;e, qu'il a seule aim&eacute;e, car
+j'&eacute;tais son premier amour... Et cet amour, unique dans la vie de
+l'homme, laisse toujours dans son c&oelig;ur des traces ineffa&ccedil;ables. Aussi,
+croyez-moi, mon fr&egrave;re, la vue de cette parure r&eacute;veillera chez Rodolphe
+non-seulement les souvenirs de son amour, mais encore ceux de sa
+jeunesse... Et pour les hommes ces derniers souvenirs sont toujours doux
+et pr&eacute;cieux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais &agrave; ces doux souvenirs s'en joignent de terribles; et le sinistre
+d&eacute;no&ucirc;ment de votre amour? et l'odieuse conduite du p&egrave;re du prince envers
+vous? et votre silence obstin&eacute; lorsque Rodolphe, apr&egrave;s votre mariage
+avec le comte Mac-Gregor, vous redemandait votre fille alors tout
+enfant, votre fille dont une froide lettre de vous lui a appris la mort
+il y a dix ans? Oubliez-vous donc que depuis ce temps le prince n'a eu
+pour vous que m&eacute;pris et haine?</p>
+
+<p>&mdash;La piti&eacute; a remplac&eacute; la haine. Depuis qu'il m'a sue mourante, chaque
+jour il a envoy&eacute; le baron de Gra&uuml;n s'informer de mes nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Par humanit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; l'heure, il m'a fait r&eacute;pondre qu'il allait venir ici. Cette
+concession est immense, mon fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Il vous croit expirante; il suppose qu'il s'agit d'un dernier adieu,
+et il vient. Vous avez eu tort de ne pas lui &eacute;crire la r&eacute;v&eacute;lation que
+vous allez lui faire.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais pourquoi j'agis ainsi. Cette r&eacute;v&eacute;lation le comblera de
+surprise, de joie et je serai l&agrave; pour profiter de son premier &eacute;lan
+d'attendrissement. Aujourd'hui, ou jamais, il me dira: &laquo;Un mariage doit
+l&eacute;gitimer la naissance de notre enfant.&raquo; S'il le dit, sa parole est
+sacr&eacute;e, et l'espoir de toute ma vie est enfin r&eacute;alis&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;S'il vous fait cette promesse, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour qu'il la fasse, rien n'est &agrave; n&eacute;gliger dans cette circonstance
+d&eacute;cisive. Je connais Rodolphe, il me hait, quoique je ne devine pas le
+motif de sa haine, car jamais je n'ai manqu&eacute; devant lui au r&ocirc;le que je
+m'&eacute;tais impos&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre, car il n'est pas homme &agrave; ha&iuml;r sans raison.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'importe; une fois certain d'avoir retrouv&eacute; sa fille, il
+surmontera son aversion pour moi, et ne reculera devant aucun sacrifice
+pour assurer &agrave; son enfant le sort le plus enviable, pour la rendre aussi
+magnifiquement heureuse qu'elle aura &eacute;t&eacute; jusqu'alors infortun&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il assure le sort le plus brillant &agrave; votre fille, soit; mais entre
+cette r&eacute;paration et la r&eacute;solution de vous &eacute;pouser afin de l&eacute;gitimer la
+naissance de cette enfant, il y a un ab&icirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Son amour de p&egrave;re comblera cet ab&icirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette infortun&eacute;e a sans doute v&eacute;cu jusqu'ici dans un &eacute;tat
+pr&eacute;caire ou mis&eacute;rable?</p>
+
+<p>&mdash;Rodolphe voudra d'autant plus l'&eacute;lever qu'elle aura &eacute;t&eacute; plus
+abaiss&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Songez-y donc, la faire asseoir au rang des familles souveraines de
+l'Europe! la reconna&icirc;tre pour sa fille aux yeux de ces princes, de ces
+rois dont il est le parent ou l'alli&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Ne connaissez-vous pas son caract&egrave;re &eacute;trange, imp&eacute;tueux et r&eacute;solu, son
+exag&eacute;ration chevaleresque &agrave; propos de tout ce qu'il regarde comme juste
+et command&eacute; par le devoir?</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette malheureuse enfant a peut-&ecirc;tre &eacute;t&eacute; si vici&eacute;e par la mis&egrave;re
+o&ugrave; elle doit avoir v&eacute;cu, que le prince, au lieu d'&eacute;prouver de l'attrait
+pour elle...</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous? s'&eacute;cria Sarah en interrompant son fr&egrave;re. N'est-elle
+pas aussi belle jeune fille qu'elle &eacute;tait ravissante enfant? Rodolphe,
+sans la conna&icirc;tre, ne s'&eacute;tait-il pas assez int&eacute;ress&eacute; &agrave; elle pour vouloir
+se charger de son avenir? Ne l'avait-il pas envoy&eacute;e &agrave; sa ferme de
+Bouqueval dont nous l'avons fait enlever?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, gr&acirc;ce &agrave; votre persistance &agrave; vouloir rompre tous les liens
+d'affection du prince, dans l'espoir insens&eacute; de le ramener un jour &agrave;
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, sans cet espoir insens&eacute;, je n'aurais pas d&eacute;couvert, au
+prix de ma vie, le secret de l'existence de ma fille. N'est-ce pas enfin
+par cette femme qui l'avait arrach&eacute;e de la ferme que j'ai connu
+l'indigne fourberie du notaire Jacques Ferrand?</p>
+
+<p>&mdash;Il est f&acirc;cheux qu'on m'ait refus&eacute; ce matin l'entr&eacute;e de Saint-Lazare,
+o&ugrave; se trouve, vous a-t-on dit, cette malheureuse enfant; malgr&eacute; ma vive
+insistance, on en a voulu r&eacute;pondre &agrave; aucun des renseignements que je
+demandais, parce que je n'avais pas de lettre d'introduction aupr&egrave;s du
+directeur de la prison. J'ai &eacute;crit au pr&eacute;fet en votre nom, mais je
+n'aurai sans doute sa r&eacute;ponse que demain, et le prince va &ecirc;tre ici tout
+&agrave; l'heure. Encore une fois, je regrette que vous ne puissiez lui
+pr&eacute;senter vous-m&ecirc;me votre fille; il e&ucirc;t mieux valu attendre sa sortie de
+prison avant de mander le grand-duc ici.</p>
+
+<p>&mdash;Attendre! et sais-je seulement si la crise salutaire o&ugrave; je me trouve
+durera jusqu'&agrave; demain? Peut-&ecirc;tre suis-je passag&egrave;rement soutenue par la
+seule &eacute;nergie de mon ambition.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quelles preuves donnerez-vous au prince? Vous croira-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il me croira lorsqu'il aura lu le commencement de la r&eacute;v&eacute;lation que
+j'&eacute;crivais sous la dict&eacute;e de cette femme quand elle m'a frapp&eacute;e,
+r&eacute;v&eacute;lation dont heureusement je n'ai oubli&eacute; aucune circonstance; il me
+croira lorsqu'il aura lu votre correspondance avec M<sup>me</sup> S&eacute;raphin et
+Jacques Ferrand jusqu'&agrave; la mort suppos&eacute;e de l'enfant; il me croira
+lorsqu'il aura entendu les aveux du notaire, qui, &eacute;pouvant&eacute; de mes
+menaces, sera ici tout &agrave; l'heure; il me croira lorsqu'il verra le
+portrait de ma fille &agrave; l'&acirc;ge de six ans, portrait qui, m'a dit cette
+femme, est encore &agrave; cette heure d'une ressemblance frappante. Tant de
+preuves suffiront pour montrer au prince que je dis vrai, et pour
+d&eacute;cider chez lui ce premier mouvement qui peut faire de moi presque une
+reine... Ah! ne f&ucirc;t-ce qu'un jour, une heure, au moins je mourrais
+contente!</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, on entendit le bruit d'une voiture qui entrait dans la
+cour.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui... c'est Rodolphe!..., s'&eacute;cria Sarah &agrave; Thomas Seyton.</p>
+
+<p>Celui-ci s'approcha pr&eacute;cipitamment d'un rideau, le souleva et r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est le prince; il descend de voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi seule, voici le moment d&eacute;cisif, dit Sarah avec un
+sang-froid inalt&eacute;rable, car une ambition monstrueuse, un &eacute;go&iuml;sme
+impitoyable avait toujours &eacute;t&eacute; et &eacute;tait encore l'unique mobile de cette
+femme. Dans l'esp&egrave;ce de r&eacute;surrection miraculeuse de sa fille, elle ne
+voyait que le moyen de parvenir enfin au but constant de sa vie.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir un moment h&eacute;sit&eacute; &agrave; quitter l'appartement, Thomas Seyton, se
+rapprochant tout &agrave; coup de sa s&oelig;ur, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui apprendrai au prince comment votre fille, qu'on avait
+crue morte, a &eacute;t&eacute; sauv&eacute;e. Cet entretien serait trop dangereux pour
+vous... une &eacute;motion violente vous tuerait, et apr&egrave;s une s&eacute;paration si
+longue... la vue du prince... les souvenirs de ce temps...</p>
+
+<p>&mdash;Votre main, mon fr&egrave;re, dit Sarah.</p>
+
+<p>Puis, appuyant sur son c&oelig;ur impassible la main de Thomas Seyton, elle
+ajouta avec un sourire sinistre et glacial:</p>
+
+<p>&mdash;Suis-je &eacute;mue?</p>
+
+<p>&mdash;Non... rien... rien... pas un battement pr&eacute;cipit&eacute;, dit Seyton avec
+stupeur, je sais quel empire vous avez sur vous-m&ecirc;me. Mais dans un tel
+moment, mais quand il s'agit pour vous ou d'une couronne ou de la
+mort... car, encore une fois, songez-y, la perte de cette derni&egrave;re
+esp&eacute;rance vous serait mortelle. En v&eacute;rit&eacute;, votre calme me confond!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cet &eacute;tonnement, mon fr&egrave;re? Jusqu'ici, ne le savez-vous pas?
+rien... non, rien n'a jamais fait battre ce c&oelig;ur de marbre: il ne
+palpitera que le jour o&ugrave; je sentirai poser sur mon front la couronne
+souveraine. J'entends Rodolphe... laissez-moi...</p>
+
+<p>&mdash;Mais...</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi, s'&eacute;cria Sarah d'un ton si imp&eacute;rieux, si r&eacute;solu, que son
+fr&egrave;re quitta l'appartement quelques moments avant qu'on y e&ucirc;t introduit
+le prince.</p>
+
+<p>Lorsque Rodolphe entra dans le salon, son regard exprimait la piti&eacute;.
+Mais, voyant Sarah assise dans son fauteuil et presque par&eacute;e, il recula
+de surprise, sa physionomie devint aussit&ocirc;t sombre et m&eacute;fiante.</p>
+
+<p>La comtesse, devinant sa pens&eacute;e, lui dit d'une voix douce et faible:</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyiez me trouver expirante, vous veniez pour recevoir mes
+derniers adieux?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai toujours regard&eacute; comme sacr&eacute;s les derniers v&oelig;ux des mourants:
+mais il s'agit d'une tromperie sacril&egrave;ge...</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, dit Sarah en interrompant Rodolphe, rassurez-vous, je
+ne vous ai pas tromp&eacute;; il me reste, je crois, peu d'heures &agrave; vivre.
+Pardonnez-moi une derni&egrave;re coquetterie. J'ai voulu vous &eacute;pargner le
+sinistre entourage qui accompagne ordinairement l'agonie; j'ai voulu
+mourir v&ecirc;tue comme je l'&eacute;tais la premi&egrave;re fois o&ugrave; je vous vis. H&eacute;las!
+apr&egrave;s dix ann&eacute;es de s&eacute;paration, vous voil&agrave; donc enfin? Merci! oh! merci!
+Mais, &agrave; votre tour, rendez gr&acirc;ces &agrave; Dieu de vous avoir inspir&eacute; la pens&eacute;e
+d'&eacute;couter ma derni&egrave;re pri&egrave;re. Si vous m'aviez refus&eacute;... j'emportais avec
+moi un secret qui va faire la joie... le bonheur de votre vie. Joie
+m&ecirc;l&eacute;e de quelque tristesse... bonheur m&ecirc;l&eacute; de quelques larmes... comme
+toute f&eacute;licit&eacute; humaine; mais cette f&eacute;licit&eacute;, vous l'ach&egrave;teriez encore au
+prix de la moiti&eacute; des jours qui vous restent &agrave; vivre!</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? lui demanda le prince avec surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Rodolphe, si vous n'&eacute;tiez pas venu... ce secret m'aurait suivie
+dans la tombe... c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; ma seule vengeance... et encore... non, non,
+je n'aurais pas eu ce terrible courage. Quoique vous m'ayez bien fait
+souffrir, j'aurais partag&eacute; avec vous ce supr&ecirc;me bonheur dont, plus
+heureux que moi, vous jouirez longtemps, bien longtemps, je l'esp&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Mais encore, madame, de quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque vous le saurez, vous ne pourrez comprendre la lenteur que je
+mets &agrave; vous en instruire, car vous regarderez cette r&eacute;v&eacute;lation comme un
+miracle du ciel. Mais, chose &eacute;trange, moi qui d'un mot peux vous causer
+le plus grand bonheur que vous ayez peut-&ecirc;tre jamais ressenti...
+j'&eacute;prouve, quoique maintenant les minutes de ma vie soient compt&eacute;es,
+j'&eacute;prouve une satisfaction ind&eacute;finissable &agrave; prolonger votre attente...
+et puis je connais votre c&oelig;ur... et, malgr&eacute; la fermet&eacute; de votre
+caract&egrave;re, je craindrais de vous annoncer sans pr&eacute;paration une
+d&eacute;couverte aussi incroyable. Les &eacute;motions d'une joie foudroyante ont
+aussi leurs dangers.</p>
+
+<p>&mdash;Votre p&acirc;leur augmente, vous contenez &agrave; peine une violente agitation,
+dit Rodolphe; tout ceci est, je le crois, grave et solennel.</p>
+
+<p>&mdash;Grave et solennel, reprit Sarah d'une voix &eacute;mue; car, malgr&eacute; son
+impassibilit&eacute; habituelle, en songeant &agrave; l'immense port&eacute;e de la
+r&eacute;v&eacute;lation qu'elle allait faire &agrave; Rodolphe, elle se sentait plus
+troubl&eacute;e qu'elle n'avait cru l'&ecirc;tre; aussi, ne pouvant se contraindre
+plus longtemps, elle s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Rodolphe... notre fille existe...</p>
+
+<p>&mdash;Notre fille!...</p>
+
+<p>&mdash;Elle vit! vous dis-je...</p>
+
+<p>Ces mots, l'accent de v&eacute;rit&eacute; avec lequel ils furent prononc&eacute;s, remu&egrave;rent
+le prince jusqu'au fond des entrailles.</p>
+
+<p>&mdash;Notre enfant? r&eacute;p&eacute;ta-t-il en se rapprochant pr&eacute;cipitamment du fauteuil
+de Sarah, notre enfant! ma fille!</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'est pas morte, j'en ai des preuves irr&eacute;cusables... je sais o&ugrave;
+elle est... demain vous la reverrez.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille! ma fille! r&eacute;p&eacute;ta Rodolphe avec stupeur, il se pourrait! elle
+vivrait!</p>
+
+<p>Puis tout &agrave; coup, r&eacute;fl&eacute;chissant &agrave; l'invraisemblance de cet &eacute;v&eacute;nement, et
+craignant d'&ecirc;tre dupe d'une nouvelle fourberie de Sarah, il s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Non... non... c'est un r&ecirc;ve! c'est impossible! vous me trompez, c'est
+une ruse, un mensonge indigne!</p>
+
+<p>&mdash;Rodolphe! &eacute;coutez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je connais votre ambition, je sais de quoi vous &ecirc;tes capable, je
+devine le but de cette tromperie!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous dites vrai, je suis capable de tout. Oui, j'avais voulu
+vous abuser; oui, quelques jours avant d'&ecirc;tre frapp&eacute;e d'un coup mortel,
+j'avais voulu trouver une jeune fille... que je vous aurais pr&eacute;sent&eacute;e &agrave;
+la place de notre enfant... que vous regrettiez am&egrave;rement.</p>
+
+<p>&mdash;Assez... oh! assez, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s cet aveu, vous me croirez peut-&ecirc;tre, ou plut&ocirc;t vous serez bien
+forc&eacute; de vous rendre &agrave; l'&eacute;vidence.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'&eacute;vidence...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Rodolphe, je le r&eacute;p&egrave;te, j'avais voulu vous tromper, substituer
+une jeune fille obscure &agrave; celle que nous pleurions; mais Dieu a voulu,
+lui, qu'au moment o&ugrave; je faisais ce march&eacute; sacril&egrave;ge... je fusse frapp&eacute;e
+&agrave; mort.</p>
+
+<p>&mdash;Vous... &agrave; ce moment!</p>
+
+<p>&mdash;Dieu a voulu encore qu'on me propos&acirc;t... pour jouer ce r&ocirc;le... de
+mensonge... savez-vous qui? notre fille...</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tes-vous donc en d&eacute;lire... au nom du ciel?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas en d&eacute;lire, Rodolphe. Dans cette cassette, avec des
+papiers et un portrait qui vous prouveront la v&eacute;rit&eacute; de ce que je vous
+dis, vous trouverez un papier tach&eacute; de mon sang.</p>
+
+<p>&mdash;De votre sang?</p>
+
+<p>&mdash;La femme qui m'a appris que notre fille vivait encore me dictait cette
+r&eacute;v&eacute;lation, lorsque j'ai &eacute;t&eacute; frapp&eacute;e d'un coup de poignard.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui &eacute;tait-elle? comment savait-elle?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est &agrave; elle qu'on avait livr&eacute; notre fille... tout enfant... apr&egrave;s
+l'avoir fait passer pour morte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette femme... son nom?... peut-on la croire? o&ugrave; l'avez-vous
+connue?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis, Rodolphe, que tout ceci est fatal, providentiel. Il y a
+quelques mois, vous aviez tir&eacute; une jeune fille de la mis&egrave;re pour
+l'envoyer &agrave; la campagne, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, &agrave; Bouqueval.</p>
+
+<p>&mdash;La jalousie, la haine, m'&eacute;garaient. J'ai fait enlever cette jeune
+fille par la femme... dont je vous parle...</p>
+
+<p>&mdash;Et on a conduit la malheureuse enfant &agrave; Saint-Lazare.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; elle est encore.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'y est plus. Ah! vous ne savez pas, madame, le mal affreux que
+vous avez fait... en arrachant cette infortun&eacute;e de la retraite o&ugrave; je
+l'avais plac&eacute;e... mais...</p>
+
+<p>&mdash;Cette jeune fille n'est plus &agrave; Saint-Lazare, s'&eacute;cria Sarah avec
+&eacute;pouvante, et vous parlez d'un malheur affreux!</p>
+
+<p>&mdash;Un monstre de cupidit&eacute; avait int&eacute;r&ecirc;t &agrave; sa perte. Ils l'ont noy&eacute;e,
+madame... Mais r&eacute;pondez... vous dites que...</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille! s'&eacute;cria Sarah, en interrompant Rodolphe et se levant droite,
+immobile comme une statue de marbre.</p>
+
+<p>&mdash;Que dit-elle? mon Dieu! s'&eacute;cria Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille! r&eacute;p&eacute;ta Sarah, dont le visage devint livide et effrayant de
+d&eacute;sespoir; ils ont tu&eacute; ma fille!</p>
+
+<p>&mdash;La Goualeuse, votre fille!!!... r&eacute;p&eacute;ta Rodolphe en se reculant avec
+horreur.</p>
+
+<p>&mdash;La Goualeuse... oui... c'est le nom que m'a dit cette femme surnomm&eacute;e
+la Chouette. Morte... morte! reprit Sarah, toujours immobile, toujours
+le regard fixe; ils l'ont tu&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Sarah! reprit Rodolphe aussi p&acirc;le, aussi effrayant que la comtesse,
+revenez &agrave; vous... r&eacute;pondez-moi. La Goualeuse... cette jeune fille que
+vous avez fait enlever par la Chouette &agrave; Bouqueval... &eacute;tait...</p>
+
+<p>&mdash;Notre fille!</p>
+
+<p>&mdash;Elle!!!</p>
+
+<p>&mdash;Et ils l'ont tu&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non... non... vous d&eacute;lirez... cela ne peut pas &ecirc;tre... Vous ne
+savez pas, non, vous ne savez pas combien cela serait affreux. Sarah!
+revenez &agrave; vous... parlez-moi tranquillement. Asseyez-vous, calmez-vous.
+Souvent il y a des ressemblances, des apparences qui trompent; on est si
+enclin &agrave; croire ce qu'on d&eacute;sire. Ce n'est pas un reproche que je vous
+fais... mais expliquez-moi bien... dites-moi bien toutes les raisons qui
+vous portent &agrave; penser cela, car cela ne peut pas &ecirc;tre... non, non! il ne
+faut pas que cela soit! cela n'est pas!</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un moment de silence, la comtesse rassembla ses pens&eacute;es et dit &agrave;
+Rodolphe d'une voix d&eacute;faillante:</p>
+
+<p>&mdash;Apprenant votre mariage, pensant &agrave; me marier moi-m&ecirc;me, je n'ai pas pu
+garder notre fille aupr&egrave;s de moi; elle avait quatre ans alors...</p>
+
+<p>&mdash;Mais &agrave; cette &eacute;poque je vous l'ai demand&eacute;e, moi... avec pri&egrave;res,
+s'&eacute;cria Rodolphe d'un ton d&eacute;chirant, et mes lettres sont rest&eacute;es sans
+r&eacute;ponse. La seule que vous m'ayez &eacute;crite m'annon&ccedil;ait sa mort!</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais me venger de vos m&eacute;pris en vous refusant votre enfant. Cela
+&eacute;tait indigne. Mais &eacute;coutez-moi... je le sens... la vie m'&eacute;chappe, ce
+dernier coup m'accable...</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! je ne vous crois pas... je ne veux pas vous croire. La
+Goualeuse... ma fille! &Ocirc; mon Dieu, vous ne voudriez pas cela!</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez-moi, vous dis-je. Lorsqu'elle eut quatre ans, mon fr&egrave;re
+chargea M<sup>me</sup> S&eacute;raphin, veuve d'un ancien serviteur &agrave; lui, d'&eacute;lever
+l'enfant jusqu'&agrave; ce qu'elle f&ucirc;t en &acirc;ge d'entrer en pension. La somme
+destin&eacute;e &agrave; assurer l'avenir de notre fille fut d&eacute;pos&eacute;e par mon fr&egrave;re
+chez un notaire cit&eacute; pour sa probit&eacute;. Les lettres de cet homme et de M<sup>me</sup>
+S&eacute;raphin, adress&eacute;es &agrave; cette &eacute;poque &agrave; moi et &agrave; mon fr&egrave;re, sont l&agrave;... dans
+cette cassette. Au bout d'un an on m'&eacute;crivit que la sant&eacute; de ma fille
+s'alt&eacute;rait... huit mois apr&egrave;s qu'elle &eacute;tait morte, et l'on m'envoya son
+acte de d&eacute;c&egrave;s. &Agrave; cette &eacute;poque, M<sup>me</sup> S&eacute;raphin est entr&eacute;e au service de
+Jacques Ferrand, apr&egrave;s avoir livr&eacute; notre fille &agrave; la Chouette, par
+l'interm&eacute;diaire d'un mis&eacute;rable actuellement au bagne de Rochefort. Je
+commen&ccedil;ais &agrave; &eacute;crire cette d&eacute;claration de la Chouette, lorsqu'elle m'a
+frapp&eacute;e. Ce papier est l&agrave;... avec un portrait de notre fille &agrave; l'&acirc;ge de
+quatre ans. Examinez tout, lettres, d&eacute;claration, portrait; et vous, qui
+l'avez vue... cette malheureuse enfant... jugez.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s ces mots qui &eacute;puis&egrave;rent ses forces, Sarah tomba d&eacute;faillante dans
+son fauteuil.</p>
+
+<p>Rodolphe resta foudroy&eacute; par cette r&eacute;v&eacute;lation.</p>
+
+<p>Il est de ces malheurs si impr&eacute;vus, si abominables, qu'on t&acirc;che de ne
+pas y croire jusqu'&agrave; ce qu'une &eacute;vidence &eacute;crasante vous y contraigne...</p>
+
+<p>Rodolphe, persuad&eacute; de la mort de Fleur-de-Marie, n'avait plus qu'un
+espoir, celui de se convaincre qu'elle n'&eacute;tait pas sa fille.</p>
+
+<p>Avec un calme effrayant qui &eacute;pouvanta Sarah, il s'approcha de la table,
+ouvrit la cassette et se mit &agrave; lire les lettres une &agrave; une, &agrave; examiner,
+avec une attention scrupuleuse, les papiers qui les accompagnaient.</p>
+
+<p>Ces lettres timbr&eacute;es et dat&eacute;es par la poste, &eacute;crites &agrave; Sarah et &agrave; son
+fr&egrave;re par le notaire et par M<sup>me</sup> S&eacute;raphin, &eacute;taient relatives &agrave; l'enfance
+de Fleur-de-Marie et au placement des fonds qu'on lui destinait.</p>
+
+<p>Rodolphe ne pouvait douter de l'authenticit&eacute; de cette correspondance.</p>
+
+<p>La d&eacute;claration de la Chouette se trouvait confirm&eacute;e par les
+renseignements dont nous avons parl&eacute; au commencement de cette histoire,
+renseignements pris par ordre de Rodolphe, et qui signalaient un nomm&eacute;
+Pierre Tournemine, for&ccedil;at alors &agrave; Rochefort, comme l'homme qui avait
+re&ccedil;u Fleur-de-Marie des mains de M<sup>me</sup> S&eacute;raphin pour la livrer &agrave; la
+Chouette... &agrave; la Chouette, que la malheureuse enfant avait reconnue plus
+tard devant Rodolphe au tapis-franc de l'ogresse.</p>
+
+<p>Rodolphe ne pouvait plus douter de l'identit&eacute; de ces personnages et de
+celle de la Goualeuse.</p>
+
+<p>L'acte de d&eacute;c&egrave;s paraissait en r&egrave;gle; mais Ferrand avait lui-m&ecirc;me avou&eacute; &agrave;
+Cecily que ce faux acte avait servi &agrave; la spoliation d'une somme
+consid&eacute;rable, autrefois plac&eacute;e en viager sur la t&ecirc;te de la jeune fille
+qu'il avait fait noyer par Martial &agrave; l'&icirc;le du Ravageur.</p>
+
+<p>Ce fut donc avec une croissante et &eacute;pouvantable angoisse que Rodolphe
+acquit, malgr&eacute; lui, cette terrible conviction que la Goualeuse &eacute;tait sa
+fille et qu'elle &eacute;tait morte.</p>
+
+<p>Malheureusement pour lui... tout semblait confirmer cette cr&eacute;ance.</p>
+
+<p>Avant de condamner Jacques Ferrand sur les preuves donn&eacute;es par le
+notaire lui-m&ecirc;me &agrave; Cecily, le prince, dans son vif int&eacute;r&ecirc;t pour la
+Goualeuse, ayant fait prendre des informations &agrave; Asni&egrave;res, avait appris
+qu'en effet deux femmes, l'une vieille et l'autre jeune, v&ecirc;tue en
+paysanne, s'&eacute;taient noy&eacute;es en se rendant &agrave; l'&icirc;le du Ravageur, et que le
+bruit public accusait les Martial de ce nouveau crime.</p>
+
+<p>Disons enfin que, malgr&eacute; les soins du docteur Griffon, du comte de
+Saint-Remy et de la Louve, Fleur-de-Marie, longtemps dans un &eacute;tat
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, entrait &agrave; peine en convalescence, et que sa faiblesse morale
+et physique &eacute;tait encore telle qu'elle n'avait pu jusqu'alors pr&eacute;venir
+ni M<sup>me</sup> Georges ni Rodolphe de sa position.</p>
+
+<p>Ce concours de circonstances ne pouvait laisser le moindre espoir au
+prince.</p>
+
+<p>Une derni&egrave;re &eacute;preuve lui &eacute;tait r&eacute;serv&eacute;e.</p>
+
+<p>Il jeta enfin les yeux sur le portrait qu'il avait presque craint de
+regarder.</p>
+
+<p>Ce coup fut affreux.</p>
+
+<p>Dans cette figure enfantine et charmante, d&eacute;j&agrave; belle de cette beaut&eacute;
+divine que l'on pr&ecirc;te aux ch&eacute;rubins, il retrouva d'une mani&egrave;re
+saisissante les traits de Fleur-de-Marie... son nez fin et droit, son
+noble front, sa petite bouche d&eacute;j&agrave; un peu s&eacute;rieuse. &laquo;Car, disait M<sup>me</sup>
+S&eacute;raphin &agrave; Sarah dans une des lettres que Rodolphe venait de lire,
+l'enfant demande toujours sa m&egrave;re et est bien triste.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;taient encore ses grands yeux d'un bleu si pur et si doux... d'un
+<i>bleu de bluet</i>, avait dit la Chouette &agrave; Sarah, en reconnaissant dans
+cette miniature les traits de l'infortun&eacute;e qu'elle avait poursuivie
+enfant sous le nom de P&eacute;griotte, jeune fille sous le nom de Goualeuse.</p>
+
+<p>&Agrave; la vue de ce portrait, les tumultueux et violents sentiments de
+Rodolphe furent &eacute;touff&eacute;s par ses larmes.</p>
+
+<p>Il retomba bris&eacute; dans un fauteuil et cacha sa figure dans ses mains en
+sanglotant.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a><a class="right">III</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Vengeance</a></h3>
+
+
+<p>Pendant que Rodolphe pleurait am&egrave;rement, les traits de Sarah se
+d&eacute;composaient d'une mani&egrave;re sensible.</p>
+
+<p>Au moment de voir se r&eacute;aliser enfin le r&ecirc;ve de son ambitieuse vie, la
+derni&egrave;re esp&eacute;rance qui l'avait jusqu'alors soutenue lui &eacute;chappait &agrave;
+jamais.</p>
+
+<p>Cette affreuse d&eacute;ception devait avoir sur sa sant&eacute;, momentan&eacute;ment
+am&eacute;lior&eacute;e, une r&eacute;action mortelle.</p>
+
+<p>Renvers&eacute;e dans son fauteuil, agit&eacute;e d'un tremblement fi&eacute;vreux, ses deux
+mains crois&eacute;es et crisp&eacute;es sur ses genoux, le regard fixe, la comtesse
+attendit avec effroi la premi&egrave;re parole de Rodolphe.</p>
+
+<p>Connaissant l'imp&eacute;tuosit&eacute; du caract&egrave;re du prince, elle pressentait qu'au
+brisement douloureux qui arrachait tant de pleurs &agrave; cet homme aussi
+r&eacute;solu qu'inflexible, succ&eacute;derait quelque emportement terrible.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup Rodolphe redressa la t&ecirc;te, essuya ses larmes, se leva debout
+et s'approchant de Sarah, les bras crois&eacute;s sur sa poitrine, l'air
+mena&ccedil;ant, impitoyable... il la contempla quelques moments en silence,
+puis il dit d'une voix sourde:</p>
+
+<p>&mdash;Cela devait &ecirc;tre... j'ai tir&eacute; l'&eacute;p&eacute;e contre mon p&egrave;re... je suis frapp&eacute;
+dans mon enfant... Juste punition du parricide... &Eacute;coutez-moi, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Parricide!... vous! mon Dieu! &Ocirc; funeste jour! qu'allez-vous donc
+encore m'apprendre?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que vous sachiez dans ce moment supr&ecirc;me, tous les maux caus&eacute;s
+par votre implacable ambition, par votre f&eacute;roce &eacute;go&iuml;sme...
+Entendez-vous, femme sans c&oelig;ur et sans foi? Entendez-vous, m&egrave;re
+d&eacute;natur&eacute;e?...</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce!... Rodolphe...</p>
+
+<p>&mdash;Pas de gr&acirc;ce pour vous... qui, autrefois, sans piti&eacute; pour un amour
+sinc&egrave;re, exploitiez froidement, dans l'int&eacute;r&ecirc;t de votre ex&eacute;crable
+orgueil, une passion g&eacute;n&eacute;reuse et d&eacute;vou&eacute;e que vous feigniez de
+partager... Pas de gr&acirc;ce pour vous qui avez arm&eacute; le fils contre le
+p&egrave;re!... Pas de gr&acirc;ce pour vous qui, au lieu de veiller pieusement sur
+votre enfant, l'avez abandonn&eacute;e &agrave; des mains mercenaires, afin de
+satisfaire votre cupidit&eacute; par un riche mariage... comme vous aviez jadis
+assouvi votre ambition effr&eacute;n&eacute;e en m'amenant &agrave; vous &eacute;pouser... Pas de
+gr&acirc;ce pour vous qui, apr&egrave;s avoir refus&eacute; mon enfant &agrave; ma tendresse, venez
+de causer sa mort par vos fourberies sacril&egrave;ges!... Mal&eacute;diction sur
+vous... vous... mon mauvais g&eacute;nie et celui de ma race!...</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; mon Dieu!... il est sans piti&eacute;! Laissez-moi!... laissez-moi!</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'entendrez... vous dis-je!... Vous souvenez-vous du dernier
+jour... o&ugrave; je vous ai vue... il y a dix-sept ans de cela vous ne pouviez
+plus cacher les suites de notre secr&egrave;te union, que, comme vous, je
+croyais indissoluble... Je connaissais le caract&egrave;re inflexible de mon
+p&egrave;re... je savais quel mariage politique il projetait pour moi...
+Bravant son indignation, je lui d&eacute;clarai que vous &eacute;tiez ma femme devant
+Dieu et devant les hommes... que dans peu de temps vous mettriez au
+monde un enfant, fruit de notre amour... La col&egrave;re de mon p&egrave;re fut
+terrible... il ne voulait pas croire &agrave; mon mariage... tant d'audace lui
+semblait impossible... il me mena&ccedil;a de son courroux si je me permettais
+de lui parler encore d'une semblable folie... Alors je vous aimais comme
+un insens&eacute;... dupe de vos s&eacute;ductions... je croyais que votre c&oelig;ur
+d'airain avait battu pour moi... Je r&eacute;pondis &agrave; mon p&egrave;re que jamais je
+n'aurais d'autre femme que vous... &Agrave; ces mots, son emportement n'eut
+plus de bornes; il vous prodigua les noms les plus outrageants, s'&eacute;cria
+que notre mariage &eacute;tait nul; que, pour vous punir de votre audace, il
+vous ferait attacher au pilori de la ville... C&eacute;dant &agrave; une folle
+passion... &agrave; la violence de mon caract&egrave;re... j'osai d&eacute;fendre &agrave; mon p&egrave;re,
+&agrave; mon souverain... de parler ainsi de ma femme... j'osai le menacer.
+Exasp&eacute;r&eacute; par cette insulte, mon p&egrave;re leva la main sur moi; la rage
+m'aveugla... je tirai mon &eacute;p&eacute;e... je me pr&eacute;cipitai sur lui... Sans Murph
+qui survint et d&eacute;tourna le coup... j'&eacute;tais parricide de fait... comme je
+l'ai &eacute;t&eacute; d'intention!... Entendez-vous... parricide! Et pour vous
+d&eacute;fendre... vous!...</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! j'ignorais ce malheur!</p>
+
+<p>&mdash;En vain j'avais cru jusqu'ici expier mon crime... le coup qui me
+frappe aujourd'hui est ma punition.</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi, n'ai-je pas aussi bien souffert de la duret&eacute; de votre p&egrave;re,
+qui a rompu notre mariage? Pourquoi m'accuser de ne pas vous avoir
+aim&eacute;... lorsque...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?... s'&eacute;cria Rodolphe, en interrompant Sarah et jetant sur
+elle un regard de m&eacute;pris &eacute;crasant. Sachez-le donc, et ne vous &eacute;tonnez
+plus de l'horreur que vous m'inspirez. Apr&egrave;s cette sc&egrave;ne funeste dans
+laquelle j'avais menac&eacute; mon p&egrave;re, je rendis mon &eacute;p&eacute;e. Je fus mis au
+secret le plus absolu. Polidori, par les soins de qui notre mariage
+avait &eacute;t&eacute; conclu, fut arr&ecirc;t&eacute;; il prouva que cette union &eacute;tait nulle, que
+le ministre qui l'avait b&eacute;nie &eacute;tait un ministre suppos&eacute;, et que vous,
+votre fr&egrave;re et moi, nous avions &eacute;t&eacute; tromp&eacute;s. Pour d&eacute;sarmer la col&egrave;re de
+mon p&egrave;re &agrave; son &eacute;gard, Polidori fit plus: il lui remit une de vos lettres
+&agrave; votre fr&egrave;re, intercept&eacute;e lors d'un voyage que fit Seyton.</p>
+
+<p>&mdash;Ciel!... il serait possible?</p>
+
+<p>&mdash;Vous expliquez-vous mes m&eacute;pris maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! assez... assez.</p>
+
+<p>&mdash;Dans cette lettre, vous d&eacute;voiliez vos projets ambitieux avec un
+cynisme r&eacute;voltant. Vous me traitiez avec un d&eacute;dain glacial; vous me
+sacrifiiez &agrave; votre orgueil infernal; je n'&eacute;tais que l'instrument de la
+fortune souveraine qu'on vous avait pr&eacute;dite... vous trouviez enfin que
+mon p&egrave;re vivait bien longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureuse que je suis! &Agrave; cette heure je comprends tout.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour vous d&eacute;fendre j'avais menac&eacute; la vie de mon p&egrave;re. Lorsque le
+lendemain, sans m'adresser un seul reproche, il me montra cette
+lettre... cette lettre qui &agrave; chaque ligne r&eacute;v&eacute;lait la noirceur de votre
+&acirc;me, je ne pus que tomber &agrave; genoux et demander gr&acirc;ce. Depuis ce jour
+j'ai &eacute;t&eacute; poursuivi par un remords inexorable. Bient&ocirc;t, je quittai
+l'Allemagne pour de longs voyages; alors commen&ccedil;a l'expiation que je me
+suis impos&eacute;e... Elle ne finira qu'avec ma vie... R&eacute;compenser le bien,
+poursuivre le mal, soulager ceux qui souffrent, sonder toutes les plaies
+de l'humanit&eacute; pour t&acirc;cher d'arracher quelques &acirc;mes &agrave; la perdition, telle
+est la t&acirc;che que je me suis donn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est noble et sainte, elle est digne de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Si je vous parle de ce v&oelig;u, reprit Rodolphe avec autant de d&eacute;dain que
+d'amertume, de ce v&oelig;u que j'ai accompli selon mon pouvoir partout o&ugrave; je
+me suis trouv&eacute;, ce n'est pas pour &ecirc;tre lou&eacute; par vous. &Eacute;coutez-moi donc.
+Derni&egrave;rement j'arrive en France; mon s&eacute;jour dans ce pays ne devait pas
+&ecirc;tre perdu pour l'expiation. Tout en voulant secourir d'honn&ecirc;tes
+infortunes, je voulus aussi conna&icirc;tre ces classes que la mis&egrave;re &eacute;crase,
+abrutit et d&eacute;prave, sachant qu'un secours donn&eacute; &agrave; propos, que quelques
+g&eacute;n&eacute;reuses paroles, suffisent souvent &agrave; sauver un malheureux de l'ab&icirc;me.
+Afin de juger par moi-m&ecirc;me, je pris l'ext&eacute;rieur et le langage des gens
+que je d&eacute;sirais observer. Ce fut lors d'une de ces explorations...
+que... pour la premi&egrave;re fois... je... je... rencontrai... Puis, comme
+s'il e&ucirc;t recul&eacute; devant cette r&eacute;v&eacute;lation terrible, Rodolphe ajouta apr&egrave;s
+un moment d'h&eacute;sitation:&mdash;Non... non; je n'en ai pas le courage.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc &agrave; m'apprendre encore, mon Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le saurez que trop t&ocirc;t... mais, reprit-il avec une sanglante
+ironie, vous portez au pass&eacute; un si vif int&eacute;r&ecirc;t que je dois vous parler
+des &eacute;v&eacute;nements qui ont pr&eacute;c&eacute;d&eacute; mon retour en France. Apr&egrave;s de longs
+voyages je revins en Allemagne; je m'empressai d'ob&eacute;ir aux volont&eacute;s de
+mon p&egrave;re; j'&eacute;pousai une princesse de Prusse. Pendant mon absence vous
+aviez &eacute;t&eacute; chass&eacute;e du grand-duch&eacute;. Apprenant plus tard que vous &eacute;tiez
+mari&eacute;e au comte Mac-Gregor, je vous redemandai ma fille avec instance:
+vous ne me r&eacute;pond&icirc;tes pas; malgr&eacute; toutes mes informations je ne pus
+jamais savoir o&ugrave; vous aviez envoy&eacute; cette malheureuse enfant, au sort de
+laquelle mon p&egrave;re avait lib&eacute;ralement pourvu. Il y a dix ans seulement,
+une lettre de vous m'apprit que notre fille &eacute;tait morte. H&eacute;las! pl&ucirc;t &agrave;
+Dieu qu'elle f&ucirc;t morte, alors... j'aurais ignor&eacute; l'incurable douleur qui
+va d&eacute;sormais d&eacute;sesp&eacute;rer ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit Sarah d'une voix faible, je ne m'&eacute;tonne plus de
+l'aversion que je vous ai inspir&eacute;e depuis que vous avez lu cette
+lettre... Je le sens, je ne survivrai pas &agrave; ce dernier coup. Eh bien!
+oui... l'orgueil et l'ambition m'ont perdue! Sous une apparence
+passionn&eacute;e je cachais un c&oelig;ur glac&eacute;, j'affectais le d&eacute;vouement, la
+franchise; je n'&eacute;tais que dissimulation et &eacute;go&iuml;sme. Ne sachant pas
+combien vous avez le droit de me m&eacute;priser, de me ha&iuml;r, mes folles
+esp&eacute;rances &eacute;taient revenues plus ardentes que jamais. Depuis qu'un
+double veuvage nous rendait libres tous deux, j'avais repris une
+nouvelle cr&eacute;ance &agrave; cette pr&eacute;diction qui me promettait une couronne, et
+lorsque le hasard m'a fait retrouver ma fille, il m'a sembl&eacute; voir dans
+cette fortune inesp&eacute;r&eacute;e une volont&eacute; providentielle!... Oui, j'allai
+jusqu'&agrave; croire que votre aversion pour moi c&eacute;derait &agrave; votre amour pour
+votre enfant... et que vous me donneriez votre main afin de lui rendre
+le rang qui lui &eacute;tait d&ucirc;...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que votre ex&eacute;crable ambition soit donc satisfaite et punie!
+Oui, malgr&eacute; l'horreur que vous m'inspirez; oui, par attachement, que
+dis-je? par respect pour les affreux malheurs de mon enfant, j'aurais...
+quoique d&eacute;cid&eacute; &agrave; vivre ensuite s&eacute;par&eacute; de vous... j'aurais, par un
+mariage qui e&ucirc;t l&eacute;gitim&eacute; la naissance de notre fille, rendu sa position
+aussi &eacute;clatante, aussi haute qu'elle avait &eacute;t&eacute; mis&eacute;rable!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'&eacute;tais donc pas tromp&eacute;e!... Malheur!... Malheur!... il est trop
+tard!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je le sais! ce n'est pas la mort de votre fille que vous pleurez,
+c'est la perte de ce rang que vous avez poursuivi avec une inflexible
+opini&acirc;tret&eacute;!... Eh bien! que ces regrets inf&acirc;mes soient votre dernier
+ch&acirc;timent!...</p>
+
+<p>&mdash;Le dernier... car je n'y survivrai pas...</p>
+
+<p>&mdash;Mais avant de mourir vous saurez... quelle a &eacute;t&eacute; l'existence de votre
+fille depuis que vous l'avez abandonn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant! bien mis&eacute;rable, peut-&ecirc;tre...</p>
+
+<p>&mdash;Vous souvenez-vous, reprit Rodolphe avec un calme effrayant, vous
+souvenez-vous de cette nuit o&ugrave; vous et votre fr&egrave;re vous m'avez suivi
+dans un repaire de la Cit&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en souviens; mais pourquoi cette question?... votre regard me
+glace.</p>
+
+<p>&mdash;En venant dans ce repaire, vous avez vu, n'est-ce pas, au coin de ces
+rues ignobles, de... malheureuses cr&eacute;atures... qui... mais non... non...
+Je n'ose pas, dit Rodolphe en cachant son visage dans ses mains, je
+n'ose pas... mes paroles m'&eacute;pouvantent.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, elles m'&eacute;pouvantent... qu'est-ce donc encore, mon Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Vous les avez vues, n'est-ce pas? reprit Rodolphe en faisant sur
+lui-m&ecirc;me un effort terrible. Vous les avez vues, ces femmes, la honte de
+leur sexe?... Eh bien!... parmi elles... avez-vous remarqu&eacute; une jeune
+fille de seize ans, belle... Oh! belle... comme on peint les anges?...
+une pauvre enfant qui, au milieu de la d&eacute;gradation o&ugrave; on l'avait plong&eacute;e
+depuis quelques semaines, conservait une physionomie si candide, si
+virginale et si pure, que les voleurs et les assassins qui la
+tutoyaient... madame... l'avaient surnomm&eacute;e Fleur-de-Marie...
+L'avez-vous remarqu&eacute;e, cette jeune fille... dites? dites, tendre m&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Non... je ne l'ai pas remarqu&eacute;e, dit Sarah presque machinalement, se
+sentant oppress&eacute;e par une vague terreur.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? s'&eacute;cria Rodolphe avec un &eacute;clat sardonique. C'est &eacute;trange...
+je l'ai remarqu&eacute;e, moi... Voici &agrave; quelle occasion... &eacute;coutez bien. Lors
+d'une de ces explorations dont je vous ai parl&eacute; tout &agrave; l'heure et qui
+avait alors un double but<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, je me trouvais dans la Cit&eacute;: non loin du
+repaire o&ugrave; vous m'avez suivi, un homme voulait battre une de ces
+malheureuses cr&eacute;atures; je la d&eacute;fendis contre la brutalit&eacute; de cet
+homme... Vous ne devinez pas qui &eacute;tait cette cr&eacute;ature... Dites, m&egrave;re
+sainte et pr&eacute;voyante, dites... vous ne devinez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non... je ne... devine pas... Oh! laissez-moi... laissez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Cette malheureuse &eacute;tait Fleur-de-Marie...</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; mon Dieu!...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne devinez pas... qui &eacute;tait Fleur-de-Marie... m&egrave;re
+irr&eacute;prochable?</p>
+
+<p>&mdash;Tuez-moi... oh! tuez-moi...</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait la Goualeuse... c'&eacute;tait votre fille..., s'&eacute;cria Rodolphe avec
+une explosion d&eacute;chirante... Oui, cette infortun&eacute;e que j'ai arrach&eacute;e des
+mains d'un ancien for&ccedil;at, c'&eacute;tait mon enfant, &agrave; moi... &agrave; moi... Rodolphe
+de Gerolstein! oh! il y avait dans cette rencontre avec mon enfant, que
+je sauvais sans la conna&icirc;tre, quelque chose de fatal... de
+providentiel... une r&eacute;compense pour l'homme qui cherche &agrave; secourir ses
+fr&egrave;res... une punition pour le parricide...</p>
+
+<p>&mdash;Je meurs maudite et damn&eacute;e..., murmura Sarah en se renversant dans son
+fauteuil et en cachant son visage dans ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, continua Rodolphe, dominant &agrave; peine ses ressentiments et
+voulant en vain comprimer les sanglots qui de temps en temps &eacute;touff&egrave;rent
+sa voix, quand je l'ai crue soustraite aux mauvais traitements dont on
+la mena&ccedil;ait, frapp&eacute; de la douceur inexprimable de son accent... de
+l'ang&eacute;lique expression de ses traits... il m'a &eacute;t&eacute; impossible de ne pas
+m'int&eacute;resser &agrave; elle... Avec quelle &eacute;motion profonde j'ai &eacute;cout&eacute; le na&iuml;f
+et poignant r&eacute;cit de cette vie d'abandon, de douleur et de mis&egrave;re; car,
+voyez-vous, c'est quelque chose d'&eacute;pouvantable que la vie de votre
+fille... madame...</p>
+
+<p>&laquo;Oh! il faut que vous sachiez les tortures de votre enfant; oui, madame
+la comtesse... pendant qu'au milieu de votre opulence vous r&ecirc;viez une
+couronne... votre fille, toute petite, couverte de haillons, allait le
+soir mendier dans les rues, souffrant du froid et de la faim... durant
+les nuits d'hiver elle grelottait sur un peu de paille dans le coin d'un
+grenier, et puis, quand l'horrible femme qui la torturait &eacute;tait lasse de
+battre la pauvre petite, ne sachant qu'imaginer pour la faire souffrir,
+savez-vous ce qu'elle lui faisait, madame?... elle lui arrachait les
+dents!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je voudrais mourir! c'est une atroce agonie!...</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez encore... S'&eacute;chappant enfin des mains de la Chouette, errant
+sans pain, sans asile, &acirc;g&eacute;e de huit ans &agrave; peine, on l'arr&ecirc;te comme
+vagabonde, on la met en prison... Ah! cela a &eacute;t&eacute; le meilleur temps de la
+vie de votre fille... madame... Oui, dans sa ge&ocirc;le, chaque soir, elle
+remerciait Dieu de ne plus souffrir du froid, de la faim, et de ne plus
+&ecirc;tre battue. Et c'est dans une prison qu'elle a pass&eacute; les ann&eacute;es les
+plus pr&eacute;cieuses de la vie d'une jeune fille, ces ann&eacute;es qu'une tendre
+m&egrave;re entoure toujours d'une sollicitude si pieuse et si jalouse; oui, au
+lieu d'atteindre ses seize ans environn&eacute;e de soins tut&eacute;laires, de nobles
+enseignements, votre fille n'a connu que la brutale indiff&eacute;rence des
+ge&ocirc;liers, et puis, un jour, dans sa f&eacute;roce insouciance, la soci&eacute;t&eacute; l'a
+jet&eacute;e, innocente et pure, belle et candide, au milieu de la fange de la
+grande ville... Malheureuse enfant... abandonn&eacute;e... sans soutien, sans
+conseil, livr&eacute;e &agrave; tous les hasards de la mis&egrave;re et du vice!... Oh!
+s'&eacute;cria Rodolphe, en donnant un libre cours aux sanglots qui
+l'&eacute;touffaient, votre c&oelig;ur est endurci, votre &eacute;go&iuml;sme impitoyable, mais
+vous auriez pleur&eacute;... oui... vous auriez pleur&eacute; en entendant le r&eacute;cit
+d&eacute;chirant de votre fille!... Pauvre enfant! souill&eacute;e, mais non
+corrompue, chaste encore au milieu de cette horrible d&eacute;gradation qui
+&eacute;tait pour elle un songe affreux, car chaque mot disait son horreur pour
+cette vie o&ugrave; elle &eacute;tait fatalement encha&icirc;n&eacute;e; oh! si vous saviez comme &agrave;
+chaque instant il se r&eacute;v&eacute;lait en elle d'adorables instincts! Que de
+bont&eacute;... que de charit&eacute; touchante! oui... car c'&eacute;tait pour soulager une
+infortune plus grande encore que la sienne que la pauvre petite avait
+d&eacute;pens&eacute; le peu d'argent qui lui restait, et qui la s&eacute;parait de l'ab&icirc;me
+d'infamie o&ugrave; on l'a plong&eacute;e... Oui! car il est venu un jour... un jour
+affreux... o&ugrave;, sans travail, sans pain, sans asile... d'horribles femmes
+l'ont rencontr&eacute;e ext&eacute;nu&eacute;e de faiblesse... de besoin... l'ont enivr&eacute;e...
+et...</p>
+
+<p>Rodolphe ne put achever; il poussa un cri d&eacute;chirant en s'&eacute;criant:</p>
+
+<p>&mdash;Et c'&eacute;tait ma fille! ma fille!...</p>
+
+<p>&mdash;Mal&eacute;diction sur moi! murmura Sarah en cachant sa figure dans ses mains
+comme si elle e&ucirc;t redout&eacute; de voir le jour.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, s'&eacute;cria Rodolphe, mal&eacute;diction sur vous! car c'est votre abandon
+qui a caus&eacute; toutes ces horreurs... Mal&eacute;diction sur vous! car, lorsque la
+retirant de cette fange je l'avais plac&eacute;e dans une paisible retraite,
+vous l'en avez fait arracher par vos mis&eacute;rables complices. Mal&eacute;diction
+sur vous! car cet enl&egrave;vement l'a mise au pouvoir de Jacques Ferrand...</p>
+
+<p>&Agrave; ce nom Rodolphe se tut brusquement...</p>
+
+<p>Il tressaillit comme s'il l'e&ucirc;t prononc&eacute; pour la premi&egrave;re fois.</p>
+
+<p>C'est que pour la premi&egrave;re fois aussi il pronon&ccedil;ait ce nom depuis qu'il
+savait que sa fille &eacute;tait la victime de ce monstre... Les traits du
+prince prirent alors une effrayante expression de rage et de haine.</p>
+
+<p>Muet, immobile, il restait comme &eacute;cras&eacute; par cette pens&eacute;e: que le
+meurtrier de sa fille vivait encore... Sarah, malgr&eacute; sa faiblesse
+croissante et le bouleversement que venait de lui causer l'entretien de
+Rodolphe, fut frapp&eacute;e de son air sinistre; elle eut peur pour elle...</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! qu'avez-vous? murmura-t-elle d'une voix tremblante. N'est-ce
+pas assez de souffrances, mon Dieu?...</p>
+
+<p>&mdash;Non... ce n'est pas assez! ce n'est pas assez..., dit Rodolphe en se
+parlant &agrave; lui-m&ecirc;me et r&eacute;pondant &agrave; sa propre pens&eacute;e, je n'avais jamais
+&eacute;prouv&eacute; cela... jamais! Quelle ardeur de vengeance... quelle soif de
+sang... quelle rage calme et r&eacute;fl&eacute;chie!... Quand je ne savais pas qu'une
+des victimes du monstre &eacute;tait mon enfant... je me disais: &laquo;La mort de
+cet homme serait st&eacute;rile... tandis que sa vie serait f&eacute;conde, si, pour
+la racheter, il acceptait les conditions que je lui impose...&raquo; Le
+condamner &agrave; la charit&eacute;, pour expier ses crimes, me paraissait juste...
+Et puis la vie sans or, la vie sans l'assouvissement de sa sensualit&eacute;
+fr&eacute;n&eacute;tique, devait &ecirc;tre une longue et double torture... Mais c'est ma
+fille qu'il a livr&eacute;e, enfant, &agrave; toutes les horreurs de la mis&egrave;re...
+jeune fille, &agrave; toutes les horreurs de l'infamie!... s'&eacute;cria Rodolphe en
+s'animant peu &agrave; peu; mais c'est ma fille qu'il a fait assassiner!... Je
+tuerai cet homme!...</p>
+
+<p>Et le prince s'&eacute;lan&ccedil;a vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; allez-vous? Ne m'abandonnez pas... s'&eacute;cria Sarah, se levant &agrave; demi
+et &eacute;tendant vers Rodolphe ses mains suppliantes. Ne me laissez pas
+seule!... je vais mourir...</p>
+
+<p>&mdash;Seule!... non!... non!... Je vous laisse avec le spectre de votre
+fille, dont vous avez caus&eacute; la mort!...</p>
+
+<p>Sarah, &eacute;perdue, se jeta &agrave; genoux en poussant un cri d'effroi, comme si
+un fant&ocirc;me effrayant lui e&ucirc;t apparu.</p>
+
+<p>&mdash;Piti&eacute;! je meurs!</p>
+
+<p>&mdash;Mourez donc, maudite!... reprit Rodolphe effrayant de fureur.
+Maintenant il me faut la vie de votre complice... car c'est vous qui
+avez livr&eacute; votre fille &agrave; son bourreau!</p>
+
+<p>Et Rodolphe se fit rapidement conduire chez Jacques Ferrand.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Furens amoris</a></h3>
+
+
+<p>La nuit &eacute;tait venue pendant que Rodolphe se rendait chez le notaire...</p>
+
+<p>Le pavillon occup&eacute; par Jacques Ferrand est plong&eacute; dans une obscurit&eacute;
+profonde...</p>
+
+<p>Le vent g&eacute;mit...</p>
+
+<p>La pluie tombe...</p>
+
+<p>Le vent g&eacute;missait, la pluie tombait aussi pendant cette nuit sinistre o&ugrave;
+Cecily, avant de quitter pour jamais la maison du notaire, avait exalt&eacute;
+la brutale passion de cet homme jusqu'&agrave; la fr&eacute;n&eacute;sie.</p>
+
+<p>&Eacute;tendu sur le lit de sa chambre &agrave; coucher faiblement &eacute;clair&eacute;e par une
+lampe, Jacques Ferrand est v&ecirc;tu d'un pantalon et d'un gilet noirs; une
+des manches de sa chemise est relev&eacute;e, tach&eacute;e de sang; une ligature de
+drap rouge, que l'on aper&ccedil;oit &agrave; son bras nerveux, annonce qu'il vient
+d'&ecirc;tre saign&eacute; par Polidori.</p>
+
+<p>Celui-ci, debout aupr&egrave;s du lit, s'appuie d'une main au chevet et semble
+contempler les traits de son complice avec inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>Rien de plus hideusement effrayant que la figure de Jacques Ferrand,
+alors plong&eacute; dans cette torpeur somnolente qui succ&egrave;de ordinairement aux
+crises violentes.</p>
+
+<p>D'une p&acirc;leur violac&eacute;e qui se d&eacute;tache des ombres de l'alc&ocirc;ve, son visage,
+inond&eacute; d'une sueur froide, a atteint le dernier degr&eacute; du marasme; ses
+paupi&egrave;res ferm&eacute;es sont tellement gonfl&eacute;es, inject&eacute;es de sang, qu'elles
+apparaissent comme deux lobes rouge&acirc;tres au milieu de cette face d'une
+lividit&eacute; cadav&eacute;reuse.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un acc&egrave;s aussi violent que celui de tout &agrave; l'heure... et il est
+mort..., dit Polidori &agrave; voix basse. Ar&eacute;t&eacute;e<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> l'a dit, la plupart de
+ceux qui sont atteints de cette &eacute;trange et effroyable maladie p&eacute;rissent
+presque toujours le septi&egrave;me jour... et il y a aujourd'hui six jours que
+l'infernale cr&eacute;ole a allum&eacute; le feu inextinguible qui d&eacute;vore cet homme...</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques moments de silence m&eacute;ditatif, Polidori s'&eacute;loigna du lit
+et se promena lentement dans la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; l'heure, reprit-il en s'arr&ecirc;tant, pendant la crise qui a failli
+emporter Jacques, je me croyais sous l'obsession d'un r&ecirc;ve en
+l'entendant d&eacute;crire une &agrave; une, et d'une voix haletante, les monstrueuses
+hallucinations qui traversaient son cerveau... Terrible... terrible
+maladie!... Tour &agrave; tour elle soumet chaque organe &agrave; des ph&eacute;nom&egrave;nes qui
+d&eacute;concertent la science... &eacute;pouvantent la nature... Ainsi tout &agrave; l'heure
+l'ou&iuml;e de Jacques &eacute;tait d'une sensibilit&eacute; si incroyablement douloureuse,
+que, quoique je lui parlasse aussi bas que possible, mes paroles
+brisaient &agrave; ce point son tympan qu'il lui semblait, disait-il, que son
+cr&acirc;ne &eacute;tait une cloche, et qu'un &eacute;norme battant d'airain mis en branle
+au moindre son lui martelait la t&ecirc;te d'une tempe &agrave; l'autre avec un
+fracas &eacute;tourdissant et des &eacute;lancements atroces.</p>
+
+<p>Polidori resta de nouveau pensif devant le lit de Jacques Ferrand, dont
+il s'&eacute;tait rapproch&eacute;...</p>
+
+<p>La temp&ecirc;te grondait au-dehors; elle &eacute;clata bient&ocirc;t en longs sifflements,
+en violentes rafales de vent et de pluie qui &eacute;branl&egrave;rent toutes les
+fen&ecirc;tres de cette maison d&eacute;labr&eacute;e...</p>
+
+<p>Malgr&eacute; son audacieuse sc&eacute;l&eacute;ratesse, Polidori &eacute;tait superstitieux; de
+noirs pressentiments l'agitaient; il &eacute;prouvait un malaise
+ind&eacute;finissable; les mugissements de l'ouragan qui troublaient seuls le
+morne silence de la nuit lui inspiraient une vague frayeur contre
+laquelle il voulait en vain se roidir.</p>
+
+<p>Pour se distraire de ses sombres pens&eacute;es, il se remit &agrave; examiner les
+traits de son complice.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-il en se penchant vers lui, ses paupi&egrave;res
+s'injectent... On dirait que son sang calcin&eacute; y afflue et s'y concentre.
+L'organe de la vue va, comme tout &agrave; l'heure celui de l'ou&iuml;e, offrir sans
+doute quelque ph&eacute;nom&egrave;ne extraordinaire... Quelles souffrances!... Comme
+elles durent!... Comme elles sont vari&eacute;es!... Oh! ajouta-t-il avec un
+rire amer, quand la nature se m&ecirc;le d'&ecirc;tre cruelle... et de jouer le r&ocirc;le
+de tourmenteur, elle d&eacute;fie les plus f&eacute;roces combinaisons des hommes.
+Ainsi, dans cette maladie, caus&eacute;e par une fr&eacute;n&eacute;sie &eacute;rotique, elle soumet
+chaque sens &agrave; des tortures inou&iuml;es, surhumaines... elle d&eacute;veloppe la
+sensibilit&eacute; de chaque organe jusqu'&agrave; l'id&eacute;al, pour que l'atrocit&eacute; des
+douleurs soit id&eacute;ale aussi.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir contempl&eacute; pendant quelques moments les traits de son
+complice, il tressaillit de d&eacute;go&ucirc;t, se recula et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ce masque est affreux... Ces fr&eacute;missements rapides qui le
+parcourent et le rident parfois le rendent effrayant...</p>
+
+<p>Au-dehors l'ouragan redoublait de furie...</p>
+
+<p>&mdash;Quel orage! reprit Polidori en tombant assis dans un fauteuil et en
+appuyant son front dans ses mains. Quelle nuit... quelle nuit! Il ne
+peut y en avoir de plus funestes pour l'&eacute;tat de Jacques.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un long silence il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais si le prince, instruit de l'infernale puissance des
+s&eacute;ductions de Cecily et de la fougue des sens de Jacques a pr&eacute;vu que
+chez un homme d'une trempe si &eacute;nergique, d'une organisation si
+vigoureuse, l'ardeur d'une passion br&ucirc;lante et inassouvie, compliqu&eacute;e
+d'une sorte de rage cupide, d&eacute;velopperait l'effroyable n&eacute;vrose dont
+Jacques est victime... mais cette cons&eacute;quence &eacute;tait normale, forc&eacute;e...</p>
+
+<p>&laquo;Oh! oui, dit-il en se levant brusquement et comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; effray&eacute;
+par cette pens&eacute;e, oui, le prince avait sans doute pr&eacute;vu cela... sa rare
+et vaste intelligence n'est &eacute;trang&egrave;re &agrave; aucune science... Son coup
+d'&oelig;il profond embrasse la cause et l'effet de chaque chose...
+Impitoyable dans sa justice, il a d&ucirc; baser et calculer s&ucirc;rement le
+ch&acirc;timent de Jacques sur les d&eacute;veloppements logiques et successifs d'une
+passion brutale, exasp&eacute;r&eacute;e jusqu'&agrave; la rage.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un long silence, Polidori reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Quand je songe au pass&eacute;... quand je songe aux projets ambitieux que,
+d'accord avec Sarah, j'avais autrefois fond&eacute;s sur la jeunesse du
+prince!... Que d'&eacute;v&eacute;nements! Par quelles d&eacute;gradations suis-je tomb&eacute; dans
+l'abjection criminelle o&ugrave; je vis, moi qui avais cru eff&eacute;miner ce prince
+et en faire l'instrument docile du pouvoir que j'avais r&ecirc;v&eacute;!... De
+pr&eacute;cepteur je comptais devenir ministre... Et, malgr&eacute; mon savoir, mon
+esprit, de forfaits en forfaits, j'ai atteint les derniers degr&eacute;s de
+l'infamie... Me voici enfin le ge&ocirc;lier de mon complice.</p>
+
+<p>Et Polidori s'ab&icirc;ma dans de sinistres r&eacute;flexions qui le ramen&egrave;rent &agrave; la
+pens&eacute;e de Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Je redoute et je hais le prince, reprit-il, mais je suis forc&eacute; de
+m'incliner en tremblant devant cette imagination, devant cette volont&eacute;
+toute-puissante qui s'&eacute;lance toujours d'un seul bond en dehors des
+routes connues... Quel contraste &eacute;trange dans cet homme... assez
+tendrement charitable pour imaginer la Banque des travailleurs sans
+ouvrage, assez f&eacute;roce... pour arracher Jacques &agrave; la mort afin de le
+livrer &agrave; toutes les furies vengeresses de la luxure!...</p>
+
+<p>&laquo;Rien d'ailleurs de plus orthodoxe, ajouta Polidori avec une sombre
+ironie. Parmi les peintures que Michel-Ange a faites des sept p&eacute;ch&eacute;s
+capitaux dans son <i>Jugement dernier</i> de la chapelle Sixtine, j'ai vu la
+punition terrifiante dont il frappe la luxure<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>; mais les masques
+hideux, convulsifs, de ces damn&eacute;s de la chair qui se tordaient sous la
+morsure aigu&euml; des serpents, &eacute;taient moins effrayants que la face de
+Jacques pendant son acc&egrave;s de tout &agrave; l'heure... il m'a fait peur!</p>
+
+<p>Et Polidori frissonna comme s'il avait encore devant les yeux cette
+vision formidable.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui! reprit-il avec un abattement rempli de frayeur, le prince est
+impitoyable... Mieux vaudrait mille fois, pour Ferrand, avoir port&eacute; sa
+t&ecirc;te sur l'&eacute;chafaud, mieux vaudrait le feu, la roue, le plomb fondu qui
+br&ucirc;le et troue les membres, que le supplice que ce mis&eacute;rable endure. &Agrave;
+force de le voir souffrir je finis par m'&eacute;pouvanter pour mon propre
+sort... Que va-t-on d&eacute;cider de moi... que me r&eacute;serve-t-on, &agrave; moi le
+complice de Jacques?... &Ecirc;tre son ge&ocirc;lier ne peut suffire &agrave; la vengeance
+du prince... il ne m'a pas fait gr&acirc;ce de l'&eacute;chafaud... pour me laisser
+vivre. Peut-&ecirc;tre une prison &eacute;ternelle m'attend-elle en Allemagne...
+Mieux encore vaudrait cela que la mort... Je ne pouvais que me mettre
+aveugl&eacute;ment &agrave; la discr&eacute;tion du prince... c'&eacute;tait ma seule chance de
+salut... Quelquefois, malgr&eacute; sa promesse, une crainte m'assi&egrave;ge...
+peut-&ecirc;tre me livrera-t-on au bourreau... si Jacques succombe! En
+dressant l'&eacute;chafaud pour moi de son vivant, ce serait le dresser aussi
+pour lui, mon complice... mais, lui mort?... Pourtant... je le sais, la
+parole du prince est sacr&eacute;e... mais moi qui ai tant de fois viol&eacute; les
+lois divines et humaines... pourrai-je invoquer la promesse jur&eacute;e?... Il
+n'importe!... De m&ecirc;me qu'il &eacute;tait de mon int&eacute;r&ecirc;t que Jacques ne
+s'&eacute;chapp&acirc;t pas, il serait aussi de mon int&eacute;r&ecirc;t de prolonger ses jours...
+Mais &agrave; chaque instant les sympt&ocirc;mes de sa maladie s'aggravent... il
+faudrait presque un miracle pour le sauver... Que faire... que faire?</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, la temp&ecirc;te &eacute;tait dans toute sa fureur; une chemin&eacute;e presque
+croulante de v&eacute;tust&eacute;, renvers&eacute;e par la violence du vent, tomba sur le
+toit et dans la cour avec le fracas retentissant de la foudre.</p>
+
+<p>Jacques Ferrand, brusquement arrach&eacute; &agrave; sa torpeur somnolente, fit un
+mouvement sur son lit.</p>
+
+<p>Polidori se sentit de plus en plus sous l'obsession de la vague terreur
+qui le dominait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une sottise de croire aux pressentiments, dit-il d'une voix
+troubl&eacute;e, mais cette nuit me semble devoir &ecirc;tre sinistre...</p>
+
+<p>Un sourd g&eacute;missement du notaire attira l'attention de Polidori.</p>
+
+<p>&mdash;Il sort de sa torpeur, se dit-il, en se rapprochant lentement du lit;
+peut-&ecirc;tre va-t-il tomber dans une nouvelle crise.</p>
+
+<p>&mdash;Polidori! murmura Jacques Ferrand, toujours &eacute;tendu sur son lit et
+tenant ses yeux ferm&eacute;s, Polidori quel est ce bruit?</p>
+
+<p>&mdash;Une chemin&eacute;e qui s'&eacute;croule..., r&eacute;pondit Polidori &agrave; voix basse,
+craignant de frapper trop vivement l'ou&iuml;e de son complice; un affreux
+ouragan &eacute;branle la maison jusque dans ses fondements... la nuit est
+horrible... horrible!</p>
+
+<p>Le notaire ne l'entendit pas et reprit en tournant &agrave; demi la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Polidori, tu n'es donc pas l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Si... si... je suis l&agrave;, dit Polidori d'une voix plus haute, mais je
+t'ai r&eacute;pondu doucement de peur de te causer, comme tout &agrave; l'heure, de
+nouvelles douleurs, en parlant haut.</p>
+
+<p>&mdash;Non... maintenant ta voix arrive &agrave; mon oreille sans me faire &eacute;prouver
+ces affreuses douleurs de tant&ocirc;t... car il me semblait au moindre bruit
+que la foudre &eacute;clatait dans mon cr&acirc;ne... et pourtant, au milieu de ce
+fracas, de ces souffrances sans nom, je distinguais la voix passionn&eacute;e
+de Cecily qui m'appelait...</p>
+
+<p>&mdash;Toujours cette femme infernale... toujours! Mais chasse donc ces
+pens&eacute;es... elles te tueront!</p>
+
+<p>&mdash;Ces pens&eacute;es sont ma vie! Comme ma vie, elles r&eacute;sistent &agrave; mes
+tortures.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, insens&eacute; que tu es, ce sont ces pens&eacute;es seules qui causent tes
+tortures, te dis-je! Ta maladie n'est autre chose que ta fr&eacute;n&eacute;sie
+sensuelle arriv&eacute;e &agrave; sa derni&egrave;re exasp&eacute;ration... Encore une fois, chasse
+de ton cerveau ces images mortellement lascives, ou tu p&eacute;riras...</p>
+
+<p>&mdash;Chasser ces images! s'&eacute;cria Jacques Ferrand avec exaltation, oh!
+jamais, jamais! Toute ma crainte est que ma pens&eacute;e s'&eacute;puise &agrave; les
+&eacute;voquer... mais, par l'enfer! elle ne s'&eacute;puise pas... Plus cet ardent
+mirage m'appara&icirc;t, plus il ressemble &agrave; la r&eacute;alit&eacute;... D&egrave;s que la douleur
+me laisse un moment de repos, d&egrave;s que je puis lier deux id&eacute;es, Cecily,
+ce d&eacute;mon que je ch&eacute;ris et que je maudis, surgit &agrave; mes yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle fureur indomptable! Il m'&eacute;pouvante!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, maintenant, dit le notaire d'une voix stridente et les yeux
+obstin&eacute;ment attach&eacute;s sur un point obscur de son alc&ocirc;ve, je vois d&eacute;j&agrave;
+comme une forme ind&eacute;cise et blanche se dessiner... l&agrave;... l&agrave;!</p>
+
+<p>Et il &eacute;tendait son doigt velu et d&eacute;charn&eacute; dans la direction de sa
+vision.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, malheureux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la voil&agrave;!...</p>
+
+<p>&mdash;Jacques... c'est la mort!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je la vois, ajouta Ferrand les dents serr&eacute;es, sans r&eacute;pondre &agrave;
+Polidori; la voil&agrave;! qu'elle est belle! qu'elle est belle!... Comme ses
+cheveux noirs flottent en d&eacute;sordre sur ses &eacute;paules!... Et ses petites
+dents qu'on aper&ccedil;oit entre ses l&egrave;vres entr'ouvertes... ses l&egrave;vres si
+rouges et si humides! quelles perles!... Oh! ses grands yeux semblent
+tour &agrave; tour &eacute;tinceler et mourir!... Cecily! ajouta-t-il avec une
+exaltation inexprimable, Cecily! je t'adore!...</p>
+
+<p>&mdash;Jacques! &eacute;coute, &eacute;coute!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! la damnation &eacute;ternelle... et la voir ainsi pendant l'&eacute;ternit&eacute;!...</p>
+
+<p>&mdash;Jacques! s'&eacute;cria Polidori alarm&eacute;, n'excite pas ta vue sur ces
+fant&ocirc;mes!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas un fant&ocirc;me!</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde! tout &agrave; l'heure, tu le sais... tu te figurais aussi
+entendre les chants voluptueux de cette femme, et ton ou&iuml;e a &eacute;t&eacute; tout &agrave;
+coup frapp&eacute;e d'une douleur effroyable... Prends garde!</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi! s'&eacute;cria le notaire avec un courroux impatient,
+laisse-moi!... &Agrave; quoi bon l'ou&iuml;e, sinon pour l'entendre?... la vue,
+sinon pour la voir?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, les tortures qui s'ensuivent, mis&eacute;rable fou!</p>
+
+<p>&mdash;Je puis braver les tortures pour un mirage! j'ai brav&eacute; la mort pour
+une r&eacute;alit&eacute;... Que m'importe, d'ailleurs? cette ardente image est pour
+moi la r&eacute;alit&eacute;... Oh! Cecily! es-tu belle!... Tu le sais bien, monstre,
+que tu es enivrante... &Agrave; quoi bon cette coquetterie infernale qui
+m'embrase encore!... Oh! l'ex&eacute;crable furie! tu veux donc que je
+meure!... Cesse... cesse... ou je t'&eacute;trangle!... s'&eacute;cria le notaire en
+d&eacute;lire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu te tues, mis&eacute;rable! s'&eacute;cria Polidori en secouant rudement le
+notaire pour l'arracher &agrave; son extase.</p>
+
+<p>Efforts inutiles! Jacques continua avec une nouvelle exaltation:</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; reine ch&eacute;rie! d&eacute;mon de volupt&eacute;! jamais je n'ai vu... Le notaire
+n'acheva pas.</p>
+
+<p>Il poussa un brusque cri de douleur en se rejetant en arri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu? lui demanda Polidori avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;teins cette lumi&egrave;re; son &eacute;clat devient trop vif... je ne puis le
+supporter: il me blesse...</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit Polidori de plus en plus surpris, il n'y a qu'une lampe
+recouverte de son abat-jour, et sa lueur est tr&egrave;s-faible...</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis que la clart&eacute; augmente ici... Tiens, encore, encore! Oh!
+c'est trop... cela devient intol&eacute;rable! ajouta Jacques Ferrand en
+fermant les yeux avec une expression de souffrance croissante.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es fou! cette chambre est &agrave; peine &eacute;clair&eacute;e, te dis-je; je viens au
+contraire d'abaisser la lampe, ouvre les yeux, tu verras!</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrir les yeux!... mais je serais aveugl&eacute; par les torrents de clart&eacute;
+flamboyante dont cette pi&egrave;ce est de plus en plus inond&eacute;e... Ici, l&agrave;,
+partout... ce sont des gerbes de feu, des milliers d'&eacute;tincelles
+&eacute;blouissantes! s'&eacute;cria le notaire en se levant sur son s&eacute;ant. Puis,
+poussant un nouveau cri de douleur atroce, il porta les deux mains sur
+ses yeux.&mdash;Mais je suis aveugl&eacute;! cette lumi&egrave;re torride traverse mes
+paupi&egrave;res ferm&eacute;es... elle me br&ucirc;le, elle me d&eacute;vore... Ah! maintenant,
+mes mains me garantissent un peu!... mais &eacute;teins cette lampe, elle jette
+une flamme infernale!...</p>
+
+<p>&mdash;Plus de doute, dit Polidori, sa vue est frapp&eacute;e de l'exorbitante
+sensibilit&eacute; dont son ou&iuml;e avait &eacute;t&eacute; frapp&eacute;e tout &agrave; l'heure... puis une
+crise d'hallucination... Il est perdu! Le saigner de nouveau dans cet
+&eacute;tat serait mortel... Il est perdu!</p>
+
+<p>Un nouveau cri aigu, terrible, de Jacques Ferrand retentit dans la
+chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Bourreau! &eacute;teins donc cette lampe!... Son &eacute;clat embras&eacute; p&eacute;n&egrave;tre &agrave;
+travers mes mains qu'il rend transparentes... Je vois le sang circuler
+dans le r&eacute;seau de mes veines... J'ai beau clore mes paupi&egrave;res de toutes
+mes forces, cette lave ardente s'y infiltre... Oh! quelle torture!... Ce
+sont des &eacute;lancements &eacute;blouissants comme si on m'enfon&ccedil;ait au fond des
+orbites un fer aigu chauff&eacute; &agrave; blanc... Au secours! mon Dieu! au
+secours!... s'&eacute;cria-t-il en se tordant sur son lit, en proie &agrave;
+d'horribles convulsions de douleur.</p>
+
+<p>Polidori, effray&eacute; de la violence de cet acc&egrave;s, &eacute;teignit brusquement la
+lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Et tous les deux se trouv&egrave;rent dans une obscurit&eacute; profonde.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, on entendit le bruit d'une voiture qui s'arr&ecirc;tait &agrave; la
+porte de la rue...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Les visions</a></h3>
+
+
+<p>Lorsque les t&eacute;n&egrave;bres eurent envahi la chambre o&ugrave; il se trouvait avec
+Polidori, les douleurs aigu&euml;s de Jacques Ferrand cess&egrave;rent peu &agrave; peu.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi as-tu autant tard&eacute; &agrave; &eacute;teindre cette lampe? dit Jacques
+Ferrand. &Eacute;tait-ce pour me faire endurer les tourments de l'enfer? Oh!
+que j'ai souffert... mon Dieu, que j'ai souffert!</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, souffres-tu moins?</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;prouve encore une irritation violente... mais ce n'est rien aupr&egrave;s
+de ce que je ressentais tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Je te l'avais dit: d&egrave;s que le souvenir de cette femme excitera l'un de
+tes sens, presque &agrave; l'instant ce sens sera frapp&eacute; par un de ces
+terribles ph&eacute;nom&egrave;nes qui d&eacute;concertent la science, et que les croyants
+pourraient prendre pour une terrible punition de Dieu...</p>
+
+<p>&mdash;Ne me parle pas de Dieu! s'&eacute;cria le monstre en grin&ccedil;ant des dents.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en parlais... pour m&eacute;moire... Mais, puisque tu tiens &agrave; ta vie, si
+mis&eacute;rable qu'elle soit... songe bien, je te le r&eacute;p&egrave;te, que tu seras
+emport&eacute; pendant une de ces crises furieuses, si tu les provoques
+encore...</p>
+
+<p>&mdash;Je tiens &agrave; la vie... parce que le souvenir de Cecily est toute ma
+vie...</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce souvenir te tue, t'&eacute;puise, te consume!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis ni ne veux m'y soustraire... Je suis incarn&eacute; &agrave; Cecily comme
+le sang l'est au corps... Cet homme m'a pris toute ma fortune, il n'a pu
+me ravir l'ardente et imp&eacute;rissable image de cette enchanteresse; cette
+image est &agrave; moi; &agrave; toute heure elle est l&agrave; comme mon esclave... elle dit
+ce que je veux; elle me regarde comme je veux... elle m'adore comme je
+veux! s'&eacute;cria le notaire dans un nouvel acc&egrave;s de passion fr&eacute;n&eacute;tique.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques! ne t'exalte pas! souviens-toi de la crise de tout &agrave; l'heure!</p>
+
+<p>Le notaire n'entendit pas son complice, qui pr&eacute;vit une nouvelle
+hallucination.</p>
+
+<p>En effet, Jacques Ferrand reprit en poussant un &eacute;clat de rire convulsif
+et sardonique:</p>
+
+<p>&mdash;M'enlever Cecily! Mais ils ne savent donc pas qu'on arrive &agrave;
+l'impossible en concentrant la puissance de toutes ses facult&eacute;s sur un
+objet? Ainsi tout &agrave; l'heure... je... vais monter dans la chambre de
+Cecily, o&ugrave; je n'ai pas os&eacute; aller depuis son d&eacute;part... Oh! voir...
+toucher les v&ecirc;tements qui lui ont appartenu... la glace devant laquelle
+elle s'habillait... ce sera la voir elle-m&ecirc;me! Oui, en attachant
+&eacute;nergiquement mes yeux sur cette glace... bient&ocirc;t j'y verrai appara&icirc;tre
+Cecily, ce ne sera pas une illusion, un mirage, ce sera bien elle, je la
+trouverai l&agrave;... comme le statuaire trouve la statue dans le bloc de
+marbre... Mais, par tous les feux de l'enfer, dont je br&ucirc;le, ce ne sera
+pas une p&acirc;le et froide Galat&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; vas-tu? dit tout d'un coup Polidori en entendant Jacques Ferrand se
+lever, car l'obscurit&eacute; la plus profonde r&eacute;gnait toujours dans cette
+pi&egrave;ce.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais trouver Cecily...</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'iras pas! l'aspect de cette chambre te tuerait.</p>
+
+<p>&mdash;Cecily m'attend l&agrave;-haut.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'iras pas, je te tiens, je ne te l&acirc;che pas, dit Polidori en
+saisissant le notaire par le bras.</p>
+
+<p>Jacques Ferrand, arriv&eacute; au dernier degr&eacute; de l'&eacute;puisement, ne pouvait
+lutter contre Polidori qui l'&eacute;treignait d'une main vigoureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux m'emp&ecirc;cher d'aller trouver Cecily?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et d'ailleurs il y a une lampe allum&eacute;e dans la salle voisine; tu
+sais quel effet la lumi&egrave;re a tout &agrave; l'heure produit sur ta vue.</p>
+
+<p>&mdash;Cecily est en haut... elle m'attend... je traverserais une fournaise
+ardente pour aller la rejoindre... Laisse-moi... elle m'a dit que
+j'&eacute;tais son vieux tigre... prends garde, mes griffes sont tranchantes.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne sortiras pas! je t'attacherai plut&ocirc;t sur ton lit comme un fou
+furieux.</p>
+
+<p>&mdash;Polidori, &eacute;coute, je ne suis pas fou, j'ai toute ma raison, je sais
+bien que Cecily n'est pas mat&eacute;riellement l&agrave;-haut... mais, pour moi, les
+fant&ocirc;mes de mon imagination valent des r&eacute;alit&eacute;s...</p>
+
+<p>&mdash;Silence! s'&eacute;cria tout &agrave; coup Polidori en pr&ecirc;tant l'oreille, tout &agrave;
+l'heure j'avais cru entendre une voiture s'arr&ecirc;ter &agrave; la porte; je ne
+m'&eacute;tais pas tromp&eacute;; j'entends maintenant un bruit de voix dans la cour.</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux me distraire de ma pens&eacute;e; le pi&egrave;ge est grossier.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends parler, te dis-je, et je crois reconna&icirc;tre...</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux m'abuser, dit Jacques Ferrand interrompant Polidori, je ne
+suis pas ta dupe...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mis&eacute;rable, &eacute;coute donc, &eacute;coute, tiens, n'entends-tu pas?</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi!... Cecily est l&agrave;-haut, elle m'appelle; ne me mets pas en
+fureur. &Agrave; mon tour je te dis: Prends garde!... Entends-tu? prends
+garde...</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne sortiras pas...</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde...</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne sortiras pas d'ici, mon int&eacute;r&ecirc;t veut que tu restes...</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'emp&ecirc;ches d'aller retrouver Cecily, mon int&eacute;r&ecirc;t veut que tu
+meures... Tiens donc! dit le notaire d'une voix sourde.</p>
+
+<p>Polidori poussa un cri.</p>
+
+<p>&mdash;Sc&eacute;l&eacute;rat! tu m'as frapp&eacute; au bras, mais ta main &eacute;tait mal affermie; la
+blessure est l&eacute;g&egrave;re, tu ne m'&eacute;chapperas pas...</p>
+
+<p>&mdash;Ta blessure est mortelle... c'est le stylet empoisonn&eacute; de Cecily qui
+t'a frapp&eacute;; je le portais toujours sur moi; attends l'effet du poison.
+Ah! tu me l&acirc;ches, enfin, tu vas mourir... Il ne fallait pas m'emp&ecirc;cher
+d'aller l&agrave;-haut retrouver Cecily... ajouta Jacques Ferrand en cherchant
+&agrave; t&acirc;tons dans l'obscurit&eacute; &agrave; ouvrir la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... murmura Polidori, mon bras s'engourdit... un froid mortel me
+saisit... mes genoux tremblent sous moi... mon sang se fige dans mes
+veines... un vertige me saisit!... Au secours!... cria le complice de
+Jacques Ferrand en rassemblant ses forces dans un dernier cri: Au
+secours!... je meurs!...</p>
+
+<p>Et il s'affaissa sur lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Le fracas d'une porte vitr&eacute;e, ouverte avec tant de violence que
+plusieurs carreaux se bris&egrave;rent en &eacute;clats, la voix retentissante de
+Rodolphe et un bruit de pas pr&eacute;cipit&eacute;s sembl&egrave;rent r&eacute;pondre au cri
+d'angoisse de Polidori.</p>
+
+<p>Jacques Ferrand, ayant enfin trouv&eacute; la serrure dans l'obscurit&eacute;, ouvrit
+brusquement la porte de la pi&egrave;ce voisine et s'y pr&eacute;cipita, son dangereux
+stylet &agrave; la main...</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant, mena&ccedil;ant et formidable comme le g&eacute;nie de la vengeance,
+le prince entrait dans cette pi&egrave;ce par le c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Monstre! s'&eacute;cria Rodolphe en s'avan&ccedil;ant vers Jacques Ferrand, c'est ma
+fille que tu as tu&eacute;e! tu vas...</p>
+
+<p>Le prince n'acheva pas, il recula &eacute;pouvant&eacute;...</p>
+
+<p>On e&ucirc;t dit que ses paroles avaient foudroy&eacute; Jacques Ferrand.</p>
+
+<p>Jetant son stylet et portant ses deux mains &agrave; ses yeux, le mis&eacute;rable
+tomba la face contre terre en poussant un cri qui n'avait rien d'humain.</p>
+
+<p>Par suite du ph&eacute;nom&egrave;ne dont nous avons parl&eacute; et dont une obscurit&eacute;
+profonde avait suspendu l'action, lorsque Jacques Ferrand entra dans
+cette chambre vivement &eacute;clair&eacute;e, il fut frapp&eacute; d'&eacute;blouissements plus
+vertigineux, plus intol&eacute;rables que s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; jet&eacute; au milieu d'un
+torrent de lumi&egrave;re aussi incandescente que celle du disque du soleil.</p>
+
+<p>Et ce fut un &eacute;pouvantable spectacle que l'agonie de cet homme qui se
+tordait dans d'&eacute;pouvantables convulsions, &eacute;raillant le parquet avec ses
+ongles, comme s'il e&ucirc;t voulu se creuser un trou pour &eacute;chapper aux
+tortures atroces que lui causait cette flamboyante clart&eacute;.</p>
+
+<p>Rodolphe, un de ses gens et le portier de la maison qui avait &eacute;t&eacute; forc&eacute;
+de conduire le prince jusqu'&agrave; la porte de cette pi&egrave;ce, restaient frapp&eacute;s
+d'horreur.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; sa juste haine, Rodolphe ressentit un mouvement de piti&eacute; pour les
+souffrances inou&iuml;es de Jacques Ferrand, il ordonna de le reporter sur un
+canap&eacute;.</p>
+
+<p>On y parvint non sans peine, car, de crainte de se trouver soumis &agrave;
+l'action directe de la lampe, le notaire se d&eacute;battit violemment; mais
+lorsqu'il eut la face inond&eacute;e de lumi&egrave;re, il poussa un nouveau cri...</p>
+
+<p>Un cri qui gla&ccedil;a Rodolphe de terreur.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s de nouvelles et longues tortures, le ph&eacute;nom&egrave;ne cessa par sa
+violence m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Ayant atteint les derni&egrave;res limites du possible sans que la mort
+s'ensuiv&icirc;t, la douleur visuelle cessa... mais, suivant la marche normale
+de cette maladie, une hallucination d&eacute;lirante vint succ&eacute;der &agrave; cette
+crise.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup Jacques Ferrand se roidit comme un cataleptique; ses
+paupi&egrave;res, jusqu'alors obstin&eacute;ment ferm&eacute;es, s'ouvrirent brusquement; au
+lieu de fuir la lumi&egrave;re, ses yeux s'y attach&egrave;rent invinciblement; ses
+prunelles, dans un &eacute;tat de dilatation et de fixit&eacute; extraordinaires,
+semblaient phosphorescentes et int&eacute;rieurement illumin&eacute;es. Jacques
+Ferrand paraissait plong&eacute; dans une sorte de contemplation extatique; son
+corps et ses membres rest&egrave;rent d'abord dans une immobilit&eacute; compl&egrave;te; ses
+traits seuls furent incessamment agit&eacute;s par des tressaillements
+nerveux.</p>
+
+<p>Son hideux visage ainsi contract&eacute;, contourn&eacute;, n'avait plus rien
+d'humain; on e&ucirc;t dit que les app&eacute;tits de la b&ecirc;te, en &eacute;touffant
+l'intelligence de l'homme, imprimaient &agrave; la physionomie de ce mis&eacute;rable
+un caract&egrave;re absolument bestial.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; &agrave; la p&eacute;riode mortelle de son d&eacute;lire, &agrave; travers cette supr&ecirc;me
+hallucination, il se souvenait encore des paroles de Cecily qui l'avait
+appel&eacute; son tigre; peu &agrave; peu sa raison s'&eacute;gara; il s'imagina &ecirc;tre un
+tigre.</p>
+
+<p>Ses paroles entrecoup&eacute;es, haletantes, peignaient le d&eacute;sordre de son
+cerveau et l'&eacute;trange aberration qui s'en &eacute;tait empar&eacute;e. Peu &agrave; peu ses
+membres, jusqu'alors roides et immobiles, se d&eacute;tendirent; un brusque
+mouvement le fit choir du canap&eacute;; il voulut se relever et marcher; mais,
+les forces lui manquant, il fut r&eacute;duit tant&ocirc;t &agrave; ramper comme un reptile,
+tant&ocirc;t &agrave; se tra&icirc;ner sur ses mains et sur ses genoux... allant, venant,
+de&ccedil;&agrave; et del&agrave;, selon que ses visions le poussaient et le poss&eacute;daient.</p>
+
+<p>Tapi dans l'un des angles de la chambre, comme un tigre dans son
+repaire, ses cris rauques, furieux, ses grincements de dents, la torsion
+convulsive des muscles de son front et de sa face, son regard
+flamboyant, lui donnaient parfois quelque vague et effrayante
+ressemblance avec cette b&ecirc;te f&eacute;roce.</p>
+
+<p>&mdash;Tigre... tigre... tigre que je suis, disait-il d'une voix saccad&eacute;e, en
+se ramassant sur lui-m&ecirc;me, oui, tigre... Que de sang!... Dans ma
+caverne... cadavres d&eacute;chir&eacute;s! La Goualeuse... le fr&egrave;re de cette veuve...
+un petit enfant... le fils de Louise... voil&agrave; des cadavres... ma
+tigresse Cecily prendra sa part... Puis, regardant ses doigts d&eacute;charn&eacute;s,
+dont les ongles avaient d&eacute;mesur&eacute;ment pouss&eacute; pendant sa maladie, il
+ajouta ces mots entrecoup&eacute;s: Oh! mes ongles tranchants... tranchants et
+aigus... Un vieux tigre, moi, mais plus souple, plus fort, plus hardi...
+On n'oserait pas me disputer ma tigresse Cecily... Ah! elle appelle!...
+elle appelle! dit-il en avan&ccedil;ant son monstrueux visage et pr&ecirc;tant
+l'oreille.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un moment de silence, il se tapit de nouveau le long du mur en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Non... j'avais cru l'entendre... elle n'est pas l&agrave;... mais je la
+vois... Oh! toujours, toujours!... Oh! la voil&agrave;... Elle m'appelle, elle
+rugit, rugit l&agrave;-bas... Me voil&agrave;... me voil&agrave;...</p>
+
+<p>Et Jacques Ferrand se tra&icirc;na vers le milieu de la chambre sur ses genoux
+et sur ses mains. Quoique ses forces fussent &eacute;puis&eacute;es, de temps &agrave; autre
+il avan&ccedil;ait par un soubresaut convulsif, puis il s'arr&ecirc;tait, semblant
+&eacute;couter attentivement.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est-elle? o&ugrave; est-elle? j'approche, elle s'&eacute;loigne... Ah!...
+l&agrave;-bas... oh! elle m'attend... va... va... mords le sable en poussant
+tes rugissements plaintifs... Ah! ses grands yeux f&eacute;roces... ils
+deviennent languissants, ils implorent... Cecily, ton vieux tigre est &agrave;
+toi, s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>Et d'un dernier &eacute;lan il eut la force de se soulever et de se redresser
+sur ses genoux.</p>
+
+<p>Mais tout &agrave; coup se renversant en arri&egrave;re avec &eacute;pouvante, le corps
+affaiss&eacute; sur ses talons, les cheveux h&eacute;riss&eacute;s, le regard effar&eacute;, la
+bouche contourn&eacute;e de terreur, les deux mains tendues en avant, il sembla
+lutter avec rage contre un objet invisible, pronon&ccedil;ant des paroles sans
+suite, et s'&eacute;criant d'une voix entrecoup&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle morsure... au secours... n&oelig;uds glac&eacute;s... mes bras bris&eacute;s... je
+ne peux pas l'&ocirc;ter... dents aigu&euml;s... Non, non, oh! pas les yeux... au
+secours... un serpent noir... oh! sa t&ecirc;te plate... ses prunelles de feu.
+Il me regarde... c'est le d&eacute;mon... Ah! il me reconna&icirc;t... Jacques
+Ferrand... &agrave; l'&eacute;glise... saint homme... toujours &agrave; l'&eacute;glise...
+va-t'en... au signe de la croix... va-t'en...</p>
+
+<p>Et le notaire se redressant un peu, s'appuyant d'une main sur le
+parquet, t&acirc;cha de l'autre de se signer.</p>
+
+<p>Son front livide &eacute;tait inond&eacute; de sueur froide, ses yeux commen&ccedil;aient &agrave;
+perdre de leur transparence; ils devenaient ternes, glauques.</p>
+
+<p>Tous les sympt&ocirc;mes d'une mort prochaine se manifestaient.</p>
+
+<p>Rodolphe et les autres t&eacute;moins de cette sc&egrave;ne restaient immobiles et
+muets, comme s'ils eussent &eacute;t&eacute; sous l'obsession d'un r&ecirc;ve abominable.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... reprit Jacques Ferrand toujours &agrave; demi &eacute;tendu sur le parquet et
+se soutenant d'une main, le d&eacute;mon... disparu... je vais &agrave; l'&eacute;glise... je
+suis un saint homme... je prie... Hein? on ne le saura pas... tu crois?
+non, non, tentateur... bien s&ucirc;r! Le secret? Eh bien! qu'elles
+viennent... ces femmes... Toutes... oui, toutes... si on ne sait pas.</p>
+
+<p>Et sur cette hideuse physionomie de ce martyr damn&eacute; de la luxure on put
+suivre les derni&egrave;res convulsions de l'agonie sensuelle... Les deux pieds
+dans la tombe que sa passion fr&eacute;n&eacute;tique avait ouverte, obs&eacute;d&eacute; par son
+fougueux d&eacute;lire, il &eacute;voquait encore des images d'une volupt&eacute; mortelle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... reprit-il d'une voix haletante, ces femmes... ces femmes! Mais
+le secret! Je suis un saint homme! Le secret! Ah! les voil&agrave;! trois...
+Elles sont trois! Que dit celle-ci? Je suis Louise Morel... Ah! oui...
+Louise Morel... je sais... Je ne suis qu'une fille du peuple... Vois,
+Jacques... quelle for&ecirc;t de cheveux bruns se d&eacute;ploie sur mes &eacute;paules...
+Tu trouvais mon visage beau... Tiens... prends... garde-le... Que me
+donnera-t-elle? Sa t&ecirc;te... coup&eacute;e par le bourreau... Cette t&ecirc;te morte,
+elle me regarde... Cette t&ecirc;te morte... elle me parle... Ses l&egrave;vres
+violettes, elles remuent... Viens! viens! viens! Comme Cecily... non...
+je ne veux pas... je ne veux pas... d&eacute;mon... laisse-moi... va-t'en...
+vas-t'en! Et cette autre femme! oh! belle! belle! Jacques... je suis la
+duchesse... de Lucenay... Vois ma taille de d&eacute;esse... mon sourire... mes
+yeux effront&eacute;s... Viens! viens! oui... je viens... mais attends! Et
+celle-ci... qui retourne son visage! Oh! Cecily! Cecily! Oui...
+Jacques... je suis Cecily... Tu vois les trois Gr&acirc;ces... Louise... la
+duchesse et moi... choisis... Beaut&eacute; du peuple... beaut&eacute; patricienne...
+beaut&eacute; sauvage des tropiques... L'enfer avec nous... Viens! viens!...
+L'enfer avec vous!... Oui, s'&eacute;cria Jacques Ferrand en se soulevant sur
+ses genoux et en &eacute;tendant ses bras pour saisir ces fant&ocirc;mes.</p>
+
+<p>Ce dernier &eacute;lan convulsif fut suivi d'une commotion mortelle.</p>
+
+<p>Il retomba aussit&ocirc;t en arri&egrave;re, roide et inanim&eacute; ses yeux semblaient
+sortir de leur orbite; d'atroces convulsions imprimaient &agrave; ses traits
+des contorsions surnaturelles, pareilles &agrave; celle que la pile volta&iuml;que
+arrache au visage des cadavres; une &eacute;cume sanglante inondait ses l&egrave;vres;
+sa voix &eacute;tait sifflante, strangul&eacute;e, comme celle d'un hydrophobe, car,
+dans son dernier paroxysme, cette maladie &eacute;pouvantable... &eacute;pouvantable
+punition de la luxure, offre les m&ecirc;mes sympt&ocirc;mes que la rage.</p>
+
+<p>La vie du monstre s'&eacute;teignit au milieu d'une derni&egrave;re et horrible
+vision, car il balbutia ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Nuit noire! noire... spectre... squelettes d'airain rougi au feu...
+m'enlacent... leurs doigts br&ucirc;lants... ma chair fume... ma moelle se
+calcine... spectre acharn&eacute;... non! non... Cecily! le feu... Cecily!...</p>
+
+<p>Tels furent les derniers mots de Jacques Ferrand...</p>
+
+<p>Rodolphe sortit &eacute;pouvant&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">L'hospice</a><a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a></h3>
+
+
+<p>On se souvient que Fleur-de-Marie, sauv&eacute;e par la Louve, avait &eacute;t&eacute;
+transport&eacute;e, non loin de l'&icirc;le du Ravageur, dans la maison de campagne
+du docteur Griffon, l'un des m&eacute;decins de l'hospice civil o&ugrave; nous
+conduirons le lecteur.</p>
+
+<p>Ce savant docteur, qui avait obtenu, par de hautes protections, un
+service dans cet h&ocirc;pital, regardait ses salles comme une esp&egrave;ce de lieu
+d'essai o&ugrave; il exp&eacute;rimentait sur les pauvres les traitements qu'il
+appliquait ensuite &agrave; ses riches clients, ne hasardant jamais sur ceux-ci
+un nouveau moyen curatif avant d'en avoir ainsi plusieurs fois tent&eacute; et
+r&eacute;p&eacute;t&eacute; l'application <i>in anima vili</i>, comme il le disait avec cette
+sorte de barbarie na&iuml;ve o&ugrave; peut conduire la passion aveugle de l'art, et
+surtout l'habitude et la puissance d'exercer, sans crainte et sans
+contr&ocirc;le, sur une cr&eacute;ature de Dieu, toutes les capricieuses tentatives,
+toutes les savantes fantaisies d'un esprit inventeur.</p>
+
+<p>Ainsi, par exemple, le docteur voulait-il s'assurer de l'effet
+comparatif d'une m&eacute;dication nouvelle assez hasard&eacute;e, afin de pouvoir
+d&eacute;duire des cons&eacute;quences favorables &agrave; tel ou tel syst&egrave;me:</p>
+
+<p>Il prenait un certain nombre de malades...</p>
+
+<p>Traitait ceux-ci selon la nouvelle m&eacute;thode,</p>
+
+<p>Ceux-l&agrave; par l'ancienne.</p>
+
+<p>Dans quelques circonstances abandonnait les autres aux seules forces de
+la nature...</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quoi il comptait les survivants...</p>
+
+<p>Ces terribles exp&eacute;riences &eacute;taient, &agrave; bien dire, un sacrifice humain fait
+sur l'autel de la science<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
+
+<p>Le docteur Griffon n'y songeait m&ecirc;me pas.</p>
+
+<p>Aux yeux de ce prince de la science, comme on dit de nos jours, les
+malades de son h&ocirc;pital n'&eacute;taient que de la mati&egrave;re &agrave; &eacute;tude, &agrave;
+exp&eacute;rimentation; et comme, apr&egrave;s tout, il r&eacute;sultait parfois de ses
+essais un fait utile ou une d&eacute;couverte acquise &agrave; la science, le docteur
+se montrait aussi ing&eacute;nument satisfait et triomphant qu'un g&eacute;n&eacute;ral apr&egrave;s
+une victoire assez co&ucirc;teuse en soldats.</p>
+
+<p>L'homoeopathie, lors de son apparition, n'avait pas eu d'adversaire plus
+acharn&eacute; que le docteur Griffon. Il traitait cette m&eacute;thode d'absurde, de
+funeste, d'homicide; aussi, fort de sa conviction, et voulant mettre les
+homoeopathes, comme on dit, <i>au pied du mur</i>, il aurait voulu leur
+offrir, avec une loyaut&eacute; chevaleresque, un certain nombre de malades sur
+lesquels l'homoeopathie instrumenterait &agrave; son gr&eacute;, s&ucirc;r d'avance que, de
+vingt malades soumis &agrave; ce traitement, cinq au plus survivraient... Mais
+la lettre de l'Acad&eacute;mie de m&eacute;decine, qui refusait les exp&eacute;riences
+provoqu&eacute;es par le minist&egrave;re lui-m&ecirc;me, sur la demande de la soci&eacute;t&eacute; de
+m&eacute;decine homoeopathique, r&eacute;prima cet exc&egrave;s de z&egrave;le, et, par esprit de
+corps, il ne voulut pas faire de son autorit&eacute; priv&eacute;e ce que ses
+sup&eacute;rieurs hi&eacute;rarchiques avaient repouss&eacute;. Seulement il continua avec la
+m&ecirc;me incons&eacute;quence que ses coll&egrave;gues &agrave; d&eacute;clarer &agrave; la fois les doses
+homoeopathiques sans aucune action et tr&egrave;s-dangereuses, sans r&eacute;fl&eacute;chir
+que ce qui est inerte ne peut en m&ecirc;me temps &ecirc;tre venimeux; mais les
+pr&eacute;jug&eacute;s des savants ne sont pas moins tenaces que ceux du vulgaire, et
+il fallut bien des ann&eacute;es avant qu'un m&eacute;decin consciencieux os&acirc;t
+exp&eacute;rimenter dans un h&ocirc;pital de Paris la m&eacute;decine des petites doses et
+sauver, avec des globules, des centaines de pneumoniques que la saign&eacute;e
+e&ucirc;t envoy&eacute;s dans l'autre monde.</p>
+
+<p>Quant au docteur Griffon, qui d&eacute;clarait si cavali&egrave;rement homicides les
+millioni&egrave;mes de grains, il continua d'ingurgiter sans piti&eacute; &agrave; ses
+patients l'iode, la strychnine et l'arsenic, jusqu'aux limites extr&ecirc;mes
+de la <i>tol&eacute;rance physiologique</i>, ou pour mieux dire jusqu'&agrave; l'extinction
+de la vie.</p>
+
+<p>On e&ucirc;t stup&eacute;fi&eacute; le docteur Griffon en lui disant, &agrave; propos de cette
+libre et autocratique disposition de ses <i>sujets</i>:</p>
+
+<p>&laquo;Un tel &eacute;tat de choses ferait regretter la barbarie de ce temps o&ugrave; les
+condamn&eacute;s &agrave; mort &eacute;taient expos&eacute;s &agrave; subir des op&eacute;rations chirurgicales
+r&eacute;cemment d&eacute;couvertes... mais que l'on n'osait encore pratiquer sur le
+vivant... L'op&eacute;ration r&eacute;ussissait-elle, le condamn&eacute; &eacute;tait graci&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Compar&eacute;e &agrave; ce que vous faites, cette barbarie &eacute;tait de la charit&eacute;,
+monsieur.</p>
+
+<p>&laquo;Apr&egrave;s tout, on donnait ainsi une chance de vie &agrave; un mis&eacute;rable que le
+bourreau attendait, et l'on rendait possible une exp&eacute;rience peut-&ecirc;tre
+utile au salut de tous.</p>
+
+<p>&laquo;Les homoeopathes, que vous accablez de vos sarcasmes, ont essay&eacute;
+pr&eacute;alablement sur eux-m&ecirc;mes tous les m&eacute;dicaments dont ils se servent
+pour combattre les maladies. Plusieurs ont succomb&eacute; dans ces essais
+noblement t&eacute;m&eacute;raires, mais leur mort doit &ecirc;tre inscrite en lettres d'or
+dans le martyrologe de la science. N'est-ce pas &agrave; de semblables
+exp&eacute;riences que vous devriez convier vos &eacute;l&egrave;ves?</p>
+
+<p>&laquo;Mais leur indiquer la population d'un h&ocirc;pital comme une vile mati&egrave;re
+destin&eacute;e &agrave; la manipulation th&eacute;rapeutique, comme une esp&egrave;ce de chair &agrave;
+canon destin&eacute;e &agrave; supporter les premi&egrave;res bord&eacute;es de la mitraille
+m&eacute;dicale, plus meurtri&egrave;re que celle du canon; mais tenter vos
+aventureuses m&eacute;dications sur de malheureux artisans dont l'hospice est
+le seul refuge lorsque la maladie les accable... mais <i>essayer</i> un
+traitement peut-&ecirc;tre funeste sur des gens que la mis&egrave;re vous livre
+confiants et d&eacute;sarm&eacute;s... &agrave; vous leur seul espoir, &agrave; vous qui ne r&eacute;pondez
+de leur vie qu'&agrave; Dieu... Savez-vous que cela serait pousser l'amour de
+la science jusqu'&agrave; l'inhumanit&eacute;, monsieur?</p>
+
+<p>&laquo;Comment! les classes pauvres peuplent d&eacute;j&agrave; les ateliers, les champs,
+l'arm&eacute;e; de ce monde elles ne connaissent que mis&egrave;re et privations, et
+lorsqu'&agrave; bout de fatigues et de souffrances elles tombent ext&eacute;nu&eacute;es...
+et demi-mortes... la maladie m&ecirc;me ne les pr&eacute;serverait pas d'une derni&egrave;re
+et sacril&egrave;ge exploitation?</p>
+
+<p>&laquo;J'en appelle &agrave; votre c&oelig;ur, monsieur, cela ne serait-il pas injuste et
+cruel?&raquo;</p>
+
+<p>H&eacute;las! le docteur Griffon aurait &eacute;t&eacute; touch&eacute; peut-&ecirc;tre par ces paroles
+s&eacute;v&egrave;res, mais non convaincu.</p>
+
+<p>L'homme est fait de la sorte: le capitaine s'habitue aussi &agrave; ne plus
+consid&eacute;rer ses soldats que comme des pions de ce jeu sanglant qu'on
+appelle une bataille.</p>
+
+<p>Et c'est parce que l'homme est ainsi fait que la soci&eacute;t&eacute; doit protection
+&agrave; ceux que le sort expose &agrave; subir la r&eacute;action de ces n&eacute;cessit&eacute;s
+humaines.</p>
+
+<p>Or, le caract&egrave;re du docteur Griffon une fois admis (et on peut
+l'admettre sans trop d'hyperbole), la population de son hospice n'avait
+donc aucune garantie, aucun recours contre la barbarie scientifique de
+ses exp&eacute;riences: car il existe une f&acirc;cheuse lacune dans l'organisation
+des h&ocirc;pitaux civils.</p>
+
+<p>Nous la signalons ici; puissions-nous &ecirc;tre entendu...</p>
+
+<p>Les h&ocirc;pitaux militaires sont chaque jour visit&eacute;s par un officier
+sup&eacute;rieur charg&eacute; d'accueillir les plaintes des soldats malades et d'y
+donner suite si elles lui semblent raisonnables. Cette surveillance
+contradictoire, compl&egrave;tement distincte de l'administration et du service
+de sant&eacute;, est excellente; elle a toujours produit les meilleurs
+r&eacute;sultats. Il est d'ailleurs impossible de voir des &eacute;tablissements mieux
+tenus que les h&ocirc;pitaux militaires; les soldats y sont soign&eacute;s avec une
+douceur extr&ecirc;me, et trait&eacute;s nous dirions presque avec une commis&eacute;ration
+respectueuse.</p>
+
+<p>Pourquoi une surveillance analogue &agrave; celle que les officiers sup&eacute;rieurs
+exercent dans les h&ocirc;pitaux militaires n'est-elle pas exerc&eacute;e dans les
+h&ocirc;pitaux civils par des hommes compl&egrave;tement ind&eacute;pendants de
+l'administration et du service de sant&eacute;, par une commission choisie
+peut-&ecirc;tre parmi les maires, leurs adjoints, parmi tous ceux enfin qui
+exercent les diverses charges de l'&eacute;dilit&eacute; parisienne, charges toujours
+si ardemment brigu&eacute;es? Les r&eacute;clamations du pauvre (si elles &eacute;taient
+fond&eacute;es) auraient ainsi un organe impartial, tandis que, nous le
+r&eacute;p&eacute;tons, cet organe manque absolument; il n'existe aucun contr&ocirc;le
+contradictoire du service des hospices...</p>
+
+<p>Cela nous semble exorbitant.</p>
+
+<p>Ainsi, la porte des salles du docteur Griffon une fois referm&eacute;e sur un
+malade, ce dernier appartenait corps et &acirc;me &agrave; la science. Aucune oreille
+amie ou d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e ne pouvait entendre ses dol&eacute;ances.</p>
+
+<p>On lui disait nettement qu'&eacute;tant admis &agrave; l'hospice par charit&eacute;, il
+faisait d&eacute;sormais partie du domaine exp&eacute;rimental du docteur, et que
+malade et maladie devaient servir de sujet d'&eacute;tude, d'observation,
+d'analyse ou d'enseignement aux jeunes &eacute;l&egrave;ves qui suivaient assid&ucirc;ment
+la visite de M. Griffon.</p>
+
+<p>En effet, bient&ocirc;t le sujet avait &agrave; r&eacute;pondre aux interrogatoires souvent
+les plus p&eacute;nibles, les plus douloureux, et cela non pas seul &agrave; seul avec
+le m&eacute;decin, qui, comme le pr&ecirc;tre, remplit un sacerdoce et a le droit de
+tout savoir; non, il lui fallait r&eacute;pondre &agrave; voix haute, devant une foule
+avide et curieuse.</p>
+
+<p>Oui, dans ce pand&eacute;monium de la science, vieillard ou jeune homme, fille
+ou femme, &eacute;taient oblig&eacute;s d'abjurer tout sentiment de pudeur ou de
+honte, et de faire les r&eacute;v&eacute;lations les plus intimes, de se soumettre aux
+investigations mat&eacute;rielles les plus p&eacute;nibles devant un nombreux public,
+et presque toujours ces cruelles formalit&eacute;s aggravaient les maladies.</p>
+
+<p>Et cela n'&eacute;tait ni humain ni juste: c'est parce que le pauvre entre &agrave;
+l'hospice au nom saint et sacr&eacute; de la charit&eacute; qu'il doit &ecirc;tre trait&eacute;
+avec compassion, avec respect; car le malheur a sa majest&eacute;<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
+
+<p>En lisant les lignes suivantes, on comprendra pourquoi nous les avons
+fait pr&eacute;c&eacute;der de quelques r&eacute;flexions.</p>
+
+<p>Rien de plus attristant que l'aspect nocturne de la vaste salle
+d'h&ocirc;pital o&ugrave; nous introduirons le lecteur.</p>
+
+<p>Le long de ses grands murs sombres, perc&eacute;s &ccedil;&agrave; et l&agrave; de fen&ecirc;tres
+grillag&eacute;es comme celles des prisons, s'&eacute;tendent deux rang&eacute;es de lits
+parall&egrave;les, vaguement &eacute;clair&eacute;es par la lueur s&eacute;pulcrale d'un r&eacute;verb&egrave;re
+suspendu au plafond.</p>
+
+<p>L'atmosph&egrave;re est si naus&eacute;abonde, si lourde, que les nouveaux malades ne
+s'y acclimatent souvent pas sans danger; ce surcro&icirc;t de souffrances est
+une sorte de prime que tout nouvel arrivant paye in&eacute;vitablement au
+sinistre s&eacute;jour de l'hospice.</p>
+
+<p>Au bout de quelque temps une certaine lividit&eacute; morbide annonce que le
+malade a subi la premi&egrave;re influence de ce milieu d&eacute;l&eacute;t&egrave;re, et qu'il est,
+nous l'avons dit, acclimat&eacute;<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p>
+
+<p>L'air de cette salle immense est donc &eacute;pais, f&eacute;tide.</p>
+
+<p>&Ccedil;&agrave; et l&agrave; le silence de la nuit est interrompue tant&ocirc;t par des
+g&eacute;missements plaintifs, tant&ocirc;t par de profonds soupirs arrach&eacute;s par
+l'insomnie f&eacute;brile... puis tout se tait, et l'on n'entend plus que le
+balancement monotone et r&eacute;gulier du pendule d'une grosse horloge qui
+sonne ces heures si longues, si longues pour la douleur qui veille.</p>
+
+<p>Une des extr&eacute;mit&eacute;s de cette salle &eacute;tait presque plong&eacute;e dans
+l'obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup il se fit &agrave; cet endroit une sorte de tumulte et de bruit de
+pas pr&eacute;cipit&eacute;s; une porte s'ouvrit et se referma plusieurs fois; une
+s&oelig;ur de charit&eacute;, dont on distinguait le vaste bonnet blanc et le
+v&ecirc;tement noir &agrave; la clart&eacute; d'une lumi&egrave;re qu'elle portait, s'approcha d'un
+des derniers lits de la rang&eacute;e de droite.</p>
+
+<p>Quelques-unes des malades, &eacute;veill&eacute;es en sursaut, se lev&egrave;rent sur leur
+s&eacute;ant, attentives &agrave; ce qui se passait.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t les deux battants de la porte s'ouvrirent.</p>
+
+<p>Un pr&ecirc;tre entra portant un crucifix... les deux s&oelig;urs s'agenouill&egrave;rent.</p>
+
+<p>&Agrave; la clart&eacute; de la lumi&egrave;re qui entourait ce lit d'une p&acirc;le aur&eacute;ole,
+tandis que les autres parties de la salle restaient dans l'ombre, on put
+voir l'aum&ocirc;nier de l'hospice se pencher vers la couche de mis&egrave;re en
+pronon&ccedil;ant quelques paroles dont le son affaibli se perdit dans le
+silence de la nuit.</p>
+
+<p>Au bout d'un quart d'heure le pr&ecirc;tre souleva l'extr&eacute;mit&eacute; d'un drap dont
+il recouvrit compl&egrave;tement le chevet du lit...</p>
+
+<p>Puis il sortit...</p>
+
+<p>Une des s&oelig;urs agenouill&eacute;es se releva, ferma les rideaux, qui cri&egrave;rent
+sur leurs tringles, et se remit &agrave; prier aupr&egrave;s de sa compagne.</p>
+
+<p>Puis tout redevint silencieux.</p>
+
+<p>Une des malades venait de mourir...</p>
+
+<p>Parmi les femmes qui ne dormaient pas et qui avaient assist&eacute; &agrave; cette
+sc&egrave;ne muette, se trouvaient trois personnes dont le nom a &eacute;t&eacute; d&eacute;j&agrave;
+prononc&eacute; dans le cours de cette histoire:</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> de Fermont, fille de la malheureuse veuve ruin&eacute;e par la cupidit&eacute; de
+Jacques Ferrand; la Lorraine, pauvre blanchisseuse, &agrave; qui Fleur-de-Marie
+avait autrefois donn&eacute; le peu d'argent qui lui restait, et Jeanne Duport,
+s&oelig;ur de Pique-Vinaigre, le conteur de la Force.</p>
+
+<p>Nous connaissons M<sup>lle</sup> de Fermont et la s&oelig;ur du conteur de la Force.
+Quant &agrave; la Lorraine, c'&eacute;tait une femme de vingt ans environ, d'une
+figure douce et r&eacute;guli&egrave;re, mais d'une p&acirc;leur et d'une maigreur extr&ecirc;mes;
+elle &eacute;tait phtisique au dernier degr&eacute;, il ne restait aucun espoir de la
+sauver; elle le savait et s'&eacute;teignait lentement.</p>
+
+<p>La distance qui s&eacute;parait les lits de ces deux femmes &eacute;tait assez petite
+pour qu'elles pussent causer &agrave; voix basse sans &ecirc;tre entendues des
+s&oelig;urs.</p>
+
+<p>&mdash;En voil&agrave; encore une qui s'en va, dit &agrave; demi-voix la Lorraine, en
+songeant &agrave; la morte et en se parlant &agrave; elle-m&ecirc;me. Elle ne souffre
+plus... Elle est bien heureuse!...</p>
+
+<p>&mdash;Elle est bien heureuse... si elle n'a pas d'enfant, ajouta Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens... vous ne dormez pas... ma voisine..., lui dit la Lorraine.
+Comment &ccedil;a va-t-il, pour votre premi&egrave;re nuit ici? Hier soir, d&egrave;s en
+entrant, on vous a fait coucher... et je n'ai pas os&eacute; ensuite vous
+parler, je vous entendais sangloter.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui... j'ai bien pleur&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc grand mal?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais je suis dure au mal; c'est de chagrin que je pleurais.
+Enfin, j'avais fini par m'endormir, je sommeillais, quand le bruit des
+portes m'a &eacute;veill&eacute;e. Lorsque le pr&ecirc;tre est entr&eacute; et que les bonnes
+s&oelig;urs se sont agenouill&eacute;es, j'ai bien vu que c'&eacute;tait une femme qui se
+mourait... alors j'ai dit en moi-m&ecirc;me un <i>Pater</i> et un <i>Ave</i> pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi... et, comme j'ai la m&ecirc;me maladie que la femme qui vient de
+mourir, je n'ai pu m'emp&ecirc;cher de m'&eacute;crier: En voil&agrave; une qui ne souffre
+plus; elle est bien heureuse!</p>
+
+<p>&mdash;Oui... comme je vous le disais... si elle n'a pas d'enfant!</p>
+
+<p>&mdash;Vous en avez donc... vous, des enfants?</p>
+
+<p>&mdash;Trois..., dit la s&oelig;ur de Pique-Vinaigre avec un soupir. Et vous?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu une petite fille... mais je ne l'ai pas gard&eacute;e longtemps. La
+pauvre enfant avait &eacute;t&eacute; frapp&eacute;e d'avance; j'avais eu trop de mis&egrave;re
+pendant ma grossesse. Je suis blanchisseuse au bateau; j'avais travaill&eacute;
+tant que j'ai pu aller. Mais tout a une fin; quand la force m'a manqu&eacute;,
+le pain m'a manqu&eacute; aussi. On m'a renvoy&eacute;e de mon garni; je ne sais pas
+ce que je serais devenue, sans une pauvre femme qui m'a prise avec elle
+dans une cave o&ugrave; elle se cachait pour se sauver de son homme qui voulait
+la tuer. C'est l&agrave; que j'ai accouch&eacute; sur la paille; mais, par bonheur,
+cette brave femme connaissait une jeune fille, belle et charitable comme
+un ange du bon Dieu; cette jeune fille avait un peu d'argent; elle m'a
+retir&eacute;e de ma cave, m'a bien &eacute;tablie dans un cabinet garni dont elle a
+pay&eacute; un mois d'avance... me donnant en outre un berceau d'osier pour mon
+enfant, et quarante francs pour moi avec un peu de linge. Gr&acirc;ce &agrave; elle,
+j'ai pu me remettre sur pied et reprendre mon ouvrage.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne petite fille... Tenez, moi aussi, j'ai rencontr&eacute; par hasard
+comme qui dirait sa pareille, une jeune ouvri&egrave;re bien serviable. J'&eacute;tais
+all&eacute;e... voir mon pauvre fr&egrave;re qui est prisonnier... dit Jeanne apr&egrave;s un
+moment d'h&eacute;sitation, et j'ai rencontr&eacute; au parloir cette ouvri&egrave;re dont je
+vous parle: m'ayant entendu dire que je n'&eacute;tais pas heureuse, elle est
+venue &agrave; moi, bien embarrass&eacute;e, pour m'offrir de m'&ecirc;tre utile selon ses
+moyens, la pauvre enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'&eacute;tait bon &agrave; elle!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai accept&eacute;: elle m'a donn&eacute; son adresse, et, deux jours apr&egrave;s, cette
+ch&egrave;re petite M<sup>lle</sup> Rigolette... elle s'appelle Rigolette... m'avait fait
+une commande...</p>
+
+<p>&mdash;Rigolette! s'&eacute;cria la Lorraine; voyez donc comme &ccedil;a se rencontre!</p>
+
+<p>&mdash;Vous la connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais la jeune fille qui a &eacute;t&eacute; si g&eacute;n&eacute;reuse pour moi a plusieurs
+fois prononc&eacute; devant moi le nom de M<sup>lle</sup> Rigolette; elles &eacute;taient amies
+ensemble...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Jeanne en souriant tristement, puisque nous sommes
+voisines de lit, nous devrions &ecirc;tre amies comme nos deux bienfaitrices.</p>
+
+<p>&mdash;Bien volontiers; moi, je m'appelle Annette Gerbier, dit la Lorraine,
+blanchisseuse.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, Jeanne Duport, ouvri&egrave;re frangeuse... Ah! c'est si bon, &agrave;
+l'hospice, de pouvoir trouver quelqu'un qui ne vous soit pas tout &agrave; fait
+&eacute;tranger, surtout quand on y vient pour la premi&egrave;re fois, et qu'on a
+beaucoup de chagrins! Mais je ne veux pas penser &agrave; cela... Dites-moi, la
+Lorraine... et comment s'appelait la jeune fille qui a &eacute;t&eacute; si bonne pour
+vous?</p>
+
+<p>&mdash;Elle s'appelait la Goualeuse. Tout mon chagrin est de ne l'avoir pas
+revue depuis longtemps... Elle &eacute;tait jolie comme une Sainte Vierge, avec
+de beaux cheveux blonds et des yeux bleus si doux, si doux...
+Malheureusement, malgr&eacute; son secours, mon pauvre enfant est mort... &agrave;
+deux mois; il &eacute;tait si ch&eacute;tif, il n'avait que le souffle... et la
+Lorraine essuya une larme.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre mari?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas mari&eacute;e... je blanchissais &agrave; la journ&eacute;e chez une riche
+bourgeoise de mon pays: j'avais toujours &eacute;t&eacute; sage, mais je m'en suis
+laiss&eacute; conter par le fils de la maison, et alors...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui... je comprends.</p>
+
+<p>&mdash;Quand j'ai vu l'&eacute;tat o&ugrave; je me trouvais, je n'ai pas os&eacute; rester au
+pays; M. Jules, c'&eacute;tait le fils de la riche bourgeoise, m'a donn&eacute;
+cinquante francs pour venir &agrave; Paris, disant qu'il me ferait passer vingt
+francs tous les mois pour ma layette et pour mes couches; mais, depuis
+mon d&eacute;part de chez nous, je n'ai plus jamais rien re&ccedil;u de lui, pas
+seulement de ses nouvelles; je lui ai &eacute;crit une fois, il ne m'a pas
+r&eacute;pondu... je n'ai pas os&eacute; recommencer, je voyais bien qu'il ne voulait
+plus entendre parler de moi...</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est lui qui vous a perdue, pourtant; et il est riche?</p>
+
+<p>&mdash;Sa m&egrave;re a beaucoup de bien chez nous; mais que voulez-vous? je n'&eacute;tais
+plus l&agrave;... il m'a oubli&eacute;e...</p>
+
+<p>&mdash;Mais au moins... il n'aurait pas d&ucirc; vous oublier, &agrave; cause de son
+enfant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est au contraire cela, voyez-vous, qui l'aura rendu mal pour moi; il
+m'en aura voulu d'&ecirc;tre enceinte, parce que je lui devenais un embarras.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Lorraine!</p>
+
+<p>&mdash;Je regrette mon enfant, pour moi, mais pas pour elle; pauvre ch&egrave;re
+petite! elle aurait eu trop de mis&egrave;re et aurait &eacute;t&eacute; orpheline de trop
+bonne heure... car je n'en ai pas pour longtemps &agrave; vivre...</p>
+
+<p>&mdash;On ne doit pas avoir de ces id&eacute;es-l&agrave; &agrave; votre &acirc;ge. Est-ce qu'il y a
+beaucoup de temps que vous &ecirc;tes malade?</p>
+
+<p>&mdash;Bient&ocirc;t trois mois... Dame, quand j'ai eu &agrave; gagner pour moi et mon
+enfant, j'ai redoubl&eacute; de travail, j'ai repris trop vite mon ouvrage &agrave;
+mon bateau; l'hiver &eacute;tait tr&egrave;s-froid, j'ai gagn&eacute; une fluxion de
+poitrine: c'est &agrave; ce moment-l&agrave; que j'ai perdu ma petite fille. En la
+veillant, j'ai n&eacute;glig&eacute; de me soigner... et puis par l&agrave;-dessus le
+chagrin... enfin je suis poitrinaire... condamn&eacute;e comme l'&eacute;tait
+l'actrice qui vient de mourir.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; votre &acirc;ge, il y a toujours de l'espoir.</p>
+
+<p>&mdash;L'actrice n'avait que deux ans de plus que moi, et vous voyez.</p>
+
+<p>&mdash;Celle que les bonnes s&oelig;urs veillent maintenant, c'&eacute;tait donc une
+actrice?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui. Voyez le sort... Elle avait &eacute;t&eacute; belle comme le jour.
+Elle avait eu beaucoup d'argent, des &eacute;quipages, des diamants; mais par
+malheur la petite v&eacute;role l'a d&eacute;figur&eacute;e, alors la g&ecirc;ne est venue, puis la
+mis&egrave;re, enfin la voil&agrave; morte &agrave; l'hospice. Du reste, elle n'&eacute;tait pas
+fi&egrave;re; au contraire, elle &eacute;tait bien douce et bien honn&ecirc;te pour toute la
+salle... Jamais personne n'est venu la voir; pourtant, il y a quatre ou
+cinq jours, elle nous disait qu'elle avait &eacute;crit &agrave; un monsieur qu'elle
+avait connu autrefois dans son beau temps, et qui l'avait bien aim&eacute;e;
+elle lui &eacute;crivait pour le prier de venir r&eacute;clamer son corps, parce que
+cela lui faisait mal de penser qu'elle serait diss&eacute;qu&eacute;e... coup&eacute;e en
+morceaux.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce monsieur... il est venu?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est bien mal.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; chaque instant la pauvre femme demandait apr&egrave;s lui, disant toujours:
+&laquo;Oh! il viendra, oh! il va venir, bien s&ucirc;r...&raquo; et pourtant elle est
+morte sans qu'il soit venu...</p>
+
+<p>&mdash;Sa fin lui aura &eacute;t&eacute; plus p&eacute;nible encore.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! oui, car ce qu'elle craignait tant arrivera &agrave; son pauvre
+corps...</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; riche, heureuse, mourir ici, c'est triste! Au moins,
+nous autres nous ne changeons que de mis&egrave;res...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos de &ccedil;a, reprit la Lorraine apr&egrave;s un moment d'h&eacute;sitation, je
+voudrais bien que vous me rendiez un service.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez...</p>
+
+<p>&mdash;Si je mourais, comme c'est probable, avant que vous sortiez d'ici, je
+voudrais que vous r&eacute;clamiez mon corps... J'ai la m&ecirc;me peur que
+l'actrice... et j'ai mis l&agrave; le peu d'argent qui me reste pour me faire
+enterrer.</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez donc pas ces id&eacute;es-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal, me le promettez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, Dieu merci, &ccedil;a n'arrivera pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais si cela arrive, je n'aurai pas, gr&acirc;ce &agrave; vous, le m&ecirc;me
+malheur que l'actrice.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre dame, apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; riche, finir ainsi! Il n'y a pas que
+l'actrice dans cette salle qui ait &eacute;t&eacute; riche, madame Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;Appelez-moi donc Jeanne... comme je vous appelle la Lorraine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes bien bonne...</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc encore a &eacute;t&eacute; riche aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Une jeune personne de quinze ans au plus, qu'on a amen&eacute;e ici hier
+soir, avant que vous n'entriez. Elle &eacute;tait si faible qu'on &eacute;tait oblig&eacute;
+de la porter. La s&oelig;ur dit que cette jeune personne et sa m&egrave;re sont des
+gens tr&egrave;s-comme il faut, qui ont &eacute;t&eacute; ruin&eacute;s...</p>
+
+<p>&mdash;Sa m&egrave;re est ici aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, la m&egrave;re &eacute;tait si mal, si mal, qu'on n'a pu la transporter... La
+pauvre jeune fille ne voulait pas la quitter, et on a profit&eacute; de son
+&eacute;vanouissement pour l'emmener... C'est le propri&eacute;taire d'un m&eacute;chant
+garni o&ugrave; elles logeaient qui, de peur qu'elles ne meurent chez lui, a
+&eacute;t&eacute; faire sa d&eacute;claration au commissaire.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Tenez... l&agrave;... dans le lit en face de vous...</p>
+
+<p>&mdash;Et elle a quinze ans?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! tout au plus.</p>
+
+<p>&mdash;L'&acirc;ge de ma fille a&icirc;n&eacute;e!... dit Jeanne en ne pouvant retenir ses
+larmes.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La visite</a></h3>
+
+
+<p>Jeanne Duport, &agrave; la pens&eacute;e de sa fille, s'&eacute;tait mise &agrave; pleurer
+am&egrave;rement.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, lui dit la Lorraine attrist&eacute;e, pardon, si je vous ai fait de
+la peine sans le vouloir en vous parlant de vos enfants... Ils sont
+peut-&ecirc;tre malades aussi?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! mon Dieu... je ne sais pas ce qu'ils vont devenir si je reste
+ici plus de huit jours.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre mari?</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un moment de silence, Jeanne reprit en essuyant ses larmes:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque nous sommes amies ensemble, la Lorraine, je peux vous dire mes
+peines, comme vous m'avez dit les v&ocirc;tres... cela me soulagera... Mon
+mari &eacute;tait un bon ouvrier; il s'est d&eacute;rang&eacute;, puis il m'a abandonn&eacute;e, moi
+et mes enfants, apr&egrave;s avoir vendu tout ce que nous poss&eacute;dions; je me
+suis remise au travail, de bonnes &acirc;mes m'ont aid&eacute;e, je commen&ccedil;ais &agrave; &ecirc;tre
+un peu &agrave; flot, j'&eacute;levais ma petite famille du mieux que je pouvais,
+quand mon mari est revenu, avec une mauvaise femme qui &eacute;tait sa
+ma&icirc;tresse, me reprendre le peu que je poss&eacute;dais, et &ccedil;'a &eacute;t&eacute; encore &agrave;
+recommencer.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Jeanne, vous ne pouviez pas emp&ecirc;cher cela?</p>
+
+<p>&mdash;Il aurait fallu me s&eacute;parer devant la loi; mais la loi est trop ch&egrave;re,
+comme dit mon fr&egrave;re. H&eacute;las! mon Dieu, vous allez voir ce que &ccedil;a fait que
+la loi soit trop ch&egrave;re pour nous, pauvres gens. Il y a quelques jours je
+retourne voir mon fr&egrave;re, il me donne trois francs qu'il avait ramass&eacute;s &agrave;
+conter des histoires aux autres prisonniers.</p>
+
+<p>&mdash;On voit que vous &ecirc;tes bien bons c&oelig;urs dans votre famille, dit la
+Lorraine qui, par une rare d&eacute;licatesse d'instinct, n'interrogea pas
+Jeanne sur la cause de l'emprisonnement de son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Je reprends donc courage, je croyais que mon mari ne reviendrait pas
+de longtemps, car il avait pris chez nous tout ce qu'il pouvait prendre.
+Non, je me trompe, ajouta la malheureuse en frissonnant; il lui restait
+&agrave; prendre ma fille... ma pauvre Catherine...</p>
+
+<p>&mdash;Votre fille?</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez voir... vous allez voir. Il y a trois jours, j'&eacute;tais &agrave;
+travailler avec mes enfants autour de moi; mon mari entre. Rien qu'&agrave; son
+air, je m'aper&ccedil;ois tout de suite qu'il a bu. &laquo;Je viens chercher
+Catherine&raquo;, qu'il me dit. Malgr&eacute; moi je prends le bras de ma fille et je
+r&eacute;ponds &agrave; Duport: &laquo;O&ugrave; veux-tu l'emmener? &laquo;&mdash;&Ccedil;a ne te regarde pas, c'est
+ma fille; qu'elle fasse son paquet et qu'elle me suive.&raquo; &Agrave; ces mots-l&agrave;,
+mon sang ne fait qu'un tour, car figurez-vous, la Lorraine, que cette
+mauvaise femme qui est avec mon mari... &ccedil;a fait fr&eacute;mir &agrave; dire, mais
+enfin... c'est ainsi... elle le pousse depuis longtemps &agrave; tirer parti de
+notre fille&mdash;qui est jeune et jolie. Dites, quel monstre de femme!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, c'est un vrai monstre.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Emmener Catherine! que je r&eacute;ponds &agrave; Duport, jamais; je sais ce que ta
+mauvaise femme voudrait en faire.&mdash;Tiens, me dit mon mari, dont les
+l&egrave;vres &eacute;taient d&eacute;j&agrave; toutes blanches de col&egrave;re, ne m'obstine pas ou je
+t'assomme.&raquo; L&agrave;-dessus il prend ma fille par le bras en lui disant: &laquo;En
+route! Catherine.&raquo; La pauvre petite me saute au cou en fondant en larmes
+et criant: &laquo;Je veux rester avec maman!&raquo; Voyant &ccedil;a, Duport devient
+furieux: il arrache ma fille d'apr&egrave;s moi, me donne un coup de poing dans
+l'estomac qui me renverse par terre, et une fois par terre... une fois
+par terre... Mais voyez-vous, la Lorraine, dit la malheureuse femme en
+s'interrompant, bien s&ucirc;r il n'a &eacute;t&eacute; si m&eacute;chant que parce qu'il avait
+bu... enfin il tr&eacute;pigne sur moi... en m'accablant de sottises...</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il &ecirc;tre m&eacute;chant, mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Mes pauvres enfants se jettent &agrave; ses genoux en demandant gr&acirc;ce;
+Catherine aussi; alors il dit &agrave; ma fille en jurant comme un furieux: &laquo;Si
+tu ne viens pas avec moi, j'ach&egrave;ve ta m&egrave;re!&raquo; Je vomissais le sang... je
+me sentais &agrave; moiti&eacute; morte... je ne pouvais pas faire un mouvement...
+mais je crie &agrave; Catherine: &laquo;Laisse-moi tuer plut&ocirc;t! mais ne suis pas ton
+p&egrave;re!&mdash;Tu ne te tairas donc pas&raquo;, me dit Duport en me donnant un nouveau
+coup de pied qui me fit perdre connaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle mis&egrave;re! Quelle mis&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Quand je suis revenue &agrave; moi, j'ai retrouv&eacute; mes deux petits gar&ccedil;ons qui
+pleuraient.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre fille?</p>
+
+<p>&mdash;Partie!... s'&eacute;cria la malheureuse m&egrave;re, avec un accent et des sanglots
+d&eacute;chirants, oui... partie... Mes autres enfants m'ont dit que leur p&egrave;re
+l'avait battue... la mena&ccedil;ant, en outre, de m'achever sur la place.
+Alors, que voulez-vous? la pauvre enfant a perdu la t&ecirc;te... elle s'est
+jet&eacute;e sur moi pour m'embrasser... elle a aussi embrass&eacute; ses petits
+fr&egrave;res en pleurant... et puis mon mari l'a entra&icirc;n&eacute;e! Ah! sa mauvaise
+femme l'attendait dans l'escalier... j'en suis bien s&ucirc;re!...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne pouviez pas vous plaindre au commissaire?</p>
+
+<p>&mdash;Dans le premier moment, je n'&eacute;tais qu'au chagrin de savoir Catherine
+partie... mais j'ai senti bient&ocirc;t de grandes douleurs dans tout le
+corps, je ne pouvais pas marcher. H&eacute;las! mon Dieu! ce que j'avais tant
+redout&eacute; &eacute;tait arriv&eacute;. Oui, je l'avais dit &agrave; mon fr&egrave;re, un jour mon mari
+me battra si fort... si fort... que je serai oblig&eacute;e d'aller &agrave;
+l'hospice. Alors... mes enfants... qu'est-ce qu'ils deviendront? Et
+aujourd'hui m'y voil&agrave;, &agrave; l'hospice, et... je dis: &laquo;Qu'est-ce qu'ils
+deviendront, mes enfants?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Mais il n'y a donc pas de justice, mon Dieu! pour les pauvres gens?</p>
+
+<p>&mdash;Trop cher, trop cher pour nous, comme dit mon fr&egrave;re, reprit Jeanne
+Duport avec amertume. Les voisins avaient &eacute;t&eacute; chercher le commissaire...
+son greffier est venu, &ccedil;a me r&eacute;pugnait de d&eacute;noncer Duport... mais, &agrave;
+cause de ma fille, il l'a fallu. Seulement j'ai dit que dans une
+querelle que je lui faisais, parce qu'il voulait emmener ma fille, il
+m'avait pouss&eacute;e... que cela ne serait rien... mais que je voulais revoir
+Catherine, parce que je craignais qu'une mauvaise femme, avec qui vivait
+mon mari, ne la d&eacute;bauch&acirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce qu'il vous a dit, le greffier?</p>
+
+<p>&mdash;Que mon mari &eacute;tait dans son droit d'emmener sa fille, n'&eacute;tant pas
+s&eacute;par&eacute; d'avec moi; que ce serait un malheur si ma fille tournait mal par
+de mauvais conseils, mais que ce n'&eacute;taient que des suppositions et que
+&ccedil;a ne suffisait pas pour porter plainte contre mon mari. &laquo;&mdash;Vous n'avez
+qu'un moyen, m'a dit le greffier; plaidez au civil, demandez une
+s&eacute;paration de corps et alors les coups que vous a donn&eacute;s votre mari, sa
+conduite avec une vilaine femme, seront en votre faveur, et on le
+forcera de vous rendre votre fille; sans cela, il est dans son droit de
+la garder avec lui.&mdash;Mais plaider! je n'ai pas de quoi, mon Dieu! j'ai
+mes enfants &agrave; nourrir.&mdash;Que voulez-vous que j'y fasse? a dit le
+greffier, c'est comme &ccedil;a.&raquo; Oui, reprit Jeanne en sanglotant, il avait
+raison... c'est comme &ccedil;a... dans trois mois ma fille sera peut-&ecirc;tre une
+cr&eacute;ature des rues! tandis que si j'avais eu de quoi plaider pour me
+s&eacute;parer de mon mari, cela ne serait pas arriv&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cela n'arrivera pas; votre fille doit tant vous aimer!</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle est si jeune! &Agrave; cet &acirc;ge-l&agrave; on n'a pas de d&eacute;fense; et puis
+la peur, les mauvais traitements, les mauvais conseils, les mauvais
+exemples, l'acharnement qu'on mettra peut-&ecirc;tre &agrave; lui faire faire mal!
+Mon pauvre fr&egrave;re avait pr&eacute;vu tout ce qui arrive, lui; il me disait:
+&laquo;Est-ce que tu crois que si cette mauvaise femme et ton mari s'acharnent
+&agrave; perdre cette enfant, il ne faudra pas qu'elle y passe<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>?&raquo; Mon Dieu
+mon Dieu! pauvre Catherine, si douce, si aimante! Et moi qui, cette
+ann&eacute;e encore, lui voulais faire renouveler sa premi&egrave;re communion!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avez bien de la peine. Et moi qui me plaignais, dit la
+Lorraine en essuyant ses yeux. Et vos autres enfants?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; cause d'eux j'ai fait ce que j'ai pu pour vaincre la douleur et ne
+pas entrer &agrave; l'h&ocirc;pital, mais je n'ai pu r&eacute;sister. Je vomis le sang trois
+ou quatre fois par jour, j'ai une fi&egrave;vre qui me casse les bras et les
+jambes, je suis hors d'&eacute;tat de travailler. Au moins en &eacute;tant vite
+gu&eacute;rie, je pourrai retourner aupr&egrave;s de mes enfants, si avant ils ne sont
+pas morts de faim ou emprisonn&eacute;s comme mendiants. Moi ici, qui
+voulez-vous qui prenne soin d'eux, qui les nourrisse?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est terrible. Vous n'avez donc pas de bons voisins?</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont aussi pauvres que moi, et ils ont cinq enfants d&eacute;j&agrave;. Aussi
+deux enfants de plus! c'est lourd; pourtant ils m'ont promis de les
+nourrir... un peu, pendant huit jours, c'est tout ce qu'ils peuvent, et
+encore en prenant sur leur pain, et ils n'en ont pas d&eacute;j&agrave; de trop; il
+faut donc que je sois gu&eacute;rie dans huit jours; oh! oui, gu&eacute;rie ou non, je
+sortirai tout de m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, j'y pense, comment n'avez-vous pas song&eacute; &agrave; cette bonne petite
+ouvri&egrave;re, M<sup>lle</sup> Rigolette, que vous avez rencontr&eacute;e en prison? elle les
+aurait gard&eacute;s, bien s&ucirc;r, elle.</p>
+
+<p>&mdash;J'y ai pens&eacute;, et quoique la pauvre petite ait peut-&ecirc;tre aussi bien du
+mal &agrave; vivre, je lui ai fait dire ma peine par une voisine:
+malheureusement elle est &agrave; la campagne o&ugrave; elle va se marier, a-t-on dit
+chez la porti&egrave;re de sa maison.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi dans huit jours... vos pauvres enfants... Mais non, vos voisins
+n'auront pas le c&oelig;ur de les renvoyer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que voulez-vous qu'ils fassent? Ils ne mangent pas d&eacute;j&agrave; selon
+leur faim, et il faudra encore qu'ils retirent aux leurs pour donner aux
+miens. Non, non, voyez-vous, il faut que je sois gu&eacute;rie dans huit jours;
+je l'ai demand&eacute; &agrave; tous les m&eacute;decins qui m'ont interrog&eacute;e depuis hier,
+mais ils me r&eacute;pondaient en riant: &laquo;C'est au m&eacute;decin en chef qu'il faut
+s'adresser pour cela.&raquo; Quand viendra-t-il donc, le m&eacute;decin en chef, la
+Lorraine?</p>
+
+<p>&mdash;Chut! je crois que le voil&agrave;; il ne faut pas parler pendant qu'il fait
+sa visite, r&eacute;pondit tout bas la Lorraine.</p>
+
+<p>En effet, pendant l'entretien des deux femmes, le jour &eacute;tait venu peu &agrave;
+peu.</p>
+
+<p>Un mouvement tumultueux annon&ccedil;a l'arriv&eacute;e du docteur Griffon, qui entra
+bient&ocirc;t dans la salle, accompagn&eacute; de son ami le comte de Saint-Remy,
+qui, portant, on le sait, un vif int&eacute;r&ecirc;t &agrave; M<sup>me</sup> de Fermont et &agrave; sa fille,
+&eacute;tait loin de s'attendre &agrave; trouver cette malheureuse jeune fille &agrave;
+l'h&ocirc;pital.</p>
+
+<p>En entrant dans la salle, les traits froids et s&eacute;v&egrave;res du docteur
+Griffon sembl&egrave;rent s'&eacute;panouir: jetant autour de lui un regard de
+satisfaction et d'autorit&eacute;, il r&eacute;pondit d'un signe de t&ecirc;te protecteur &agrave;
+l'accueil empress&eacute; des s&oelig;urs.</p>
+
+<p>La rude et aust&egrave;re physionomie du vieux comte de Saint-Remy &eacute;tait
+empreinte d'une profonde tristesse. La vanit&eacute; de ses tentatives pour
+retrouver les traces de M<sup>me</sup> de Fermont, l'ignominieuse l&acirc;chet&eacute; du
+vicomte, qui avait pr&eacute;f&eacute;r&eacute; &agrave; la mort une vie inf&acirc;me, l'&eacute;crasaient de
+chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit au comte le docteur Griffon d'un air triomphant, que
+pensez-vous de mon h&ocirc;pital?</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, r&eacute;pondit M. de Saint-Remy, je ne sais pourquoi j'ai c&eacute;d&eacute; &agrave;
+votre d&eacute;sir; rien n'est plus navrant que l'aspect de ces salles remplies
+de malades. Depuis mon entr&eacute;e ici, mon c&oelig;ur est cruellement serr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! dans un quart d'heure vous n'y penserez plus; vous qui &ecirc;tes
+philosophe, vous trouverez ample mati&egrave;re &agrave; observations; et puis enfin
+il &eacute;tait honteux que vous, un de mes plus vieux amis, vous ne connussiez
+pas le th&eacute;&acirc;tre de ma gloire, de mes travaux, et que vous ne m'eussiez
+pas encore vu &agrave; l'&oelig;uvre. Je mets mon orgueil dans ma profession; est-ce
+un tort?</p>
+
+<p>&mdash;Non, certes; et apr&egrave;s vos excellents soins pour Fleur-de-Marie, que
+vous avez sauv&eacute;e, je ne pouvais rien vous refuser. Pauvre enfant! quel
+charme touchant ses traits ont conserv&eacute; malgr&eacute; la maladie!</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a fourni un fait m&eacute;dical fort curieux, je suis enchant&eacute; d'elle.
+&Agrave; propos, comment a-t-elle pass&eacute; cette nuit? L'avez-vous vue ce matin
+avant de partir d'Asni&egrave;res?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais la Louve, qui la soigne avec un d&eacute;vouement sans pareil, m'a
+dit qu'elle avait parfaitement dormi. Pourrait-on aujourd'hui lui
+permettre d'&eacute;crire?</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un moment d'h&eacute;sitation, le docteur r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Tant que le sujet n'a pas &eacute;t&eacute; compl&egrave;tement r&eacute;tabli, j'ai craint
+pour lui la moindre &eacute;motion, la moindre tension d'esprit; mais
+maintenant je ne vois aucun inconv&eacute;nient &agrave; ce qu'elle &eacute;crive.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins elle pourra pr&eacute;venir les personnes qui s'int&eacute;ressent &agrave;
+elle...</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute... Ah &ccedil;&agrave;! vous n'avez rien appris de nouveau sur le sort de
+M<sup>me</sup> de Fermont et de sa fille?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, dit M. de Saint-Remy en soupirant. Mes constantes recherches
+n'ont eu aucun r&eacute;sultat. Je n'ai plus d'espoir que dans M<sup>me</sup> la marquise
+d'Harville, qui, m'a-t-on dit, s'int&eacute;resse vivement aussi &agrave; ces deux
+infortun&eacute;es; peut-&ecirc;tre a-t-elle quelques renseignements qui pourront me
+mettre sur la voie. Il y a trois jours je suis all&eacute; chez elle; on m'a
+dit qu'elle arriverait d'un moment &agrave; l'autre. Je lui ai &eacute;crit &agrave; ce
+sujet, la priant de me r&eacute;pondre le plus t&ocirc;t possible.</p>
+
+<p>Pendant l'entretien de M. de Saint-Remy et du docteur Griffon, plusieurs
+groupes s'&eacute;taient peu &agrave; peu form&eacute;s autour d'une grande table occupant le
+milieu de la salle; sur cette table &eacute;tait un registre o&ugrave; les &eacute;l&egrave;ves
+attach&eacute;s &agrave; l'h&ocirc;pital, et que l'on reconnaissait &agrave; leurs longs tabliers
+blancs, venaient tour &agrave; tour signer la feuille de pr&eacute;sence; un grand
+nombre de jeunes &eacute;tudiants studieux et empress&eacute;s arrivaient
+successivement du dehors pour grossir le cort&egrave;ge scientifique du docteur
+Griffon, qui, ayant devanc&eacute; de quelques minutes l'heure habituelle de sa
+visite, attendait qu'elle sonn&acirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, mon cher Saint-Remy, que mon &eacute;tat-major est assez
+consid&eacute;rable, dit le docteur Griffon avec orgueil en montrant la foule
+qui venait assister &agrave; ses enseignements pratiques.</p>
+
+<p>&mdash;Et ces jeunes gens vous suivent au lit de chaque malade?</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne viennent que pour cela.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tous ces lits sont occup&eacute;s par des femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;La pr&eacute;sence de tant d'hommes doit leur inspirer une confusion p&eacute;nible.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, un malade n'a pas de sexe.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; vos yeux peut-&ecirc;tre; mais aux siens, la pudeur, la honte...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut laisser ces belles choses-l&agrave; &agrave; la porte, mon cher Alceste; ici
+nous commen&ccedil;ons sur le vivant des exp&eacute;riences et des &eacute;tudes que nous
+finissons &agrave; l'amphith&eacute;&acirc;tre sur le cadavre.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, docteur, vous &ecirc;tes le meilleur et le plus honn&ecirc;te des hommes.
+Je vous dois la vie, je reconnais vos excellentes qualit&eacute;s; mais
+l'habitude et l'amour de votre art vous font envisager certaines
+questions d'une mani&egrave;re qui me r&eacute;volte... Je vous laisse..., dit M. de
+Saint-Remy en faisant un pas pour quitter la salle.</p>
+
+<p>&mdash;Quel enfantillage! s'&eacute;cria le docteur Griffon en le retenant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, il est des choses qui me navrent et m'indignent; je pr&eacute;vois
+que ce serait un supplice pour moi que d'assister &agrave; votre visite. Je ne
+m'en irai pas, soit; mais je vous attends ici, pr&egrave;s de cette table.</p>
+
+<p>&mdash;Quel homme vous &ecirc;tes avec vos scrupules! Mais je ne vous tiens pas
+quitte. J'admets qu'il serait fastidieux pour vous d'aller de lit en
+lit; restez donc l&agrave;, je vous appellerai pour deux ou trois cas assez
+curieux.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, puisque vous y tenez absolument; cela me suffira, et de reste.</p>
+
+<p>Sept heures et demie sonn&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, messieurs, dit le docteur Griffon. Et il commen&ccedil;a sa visite,
+suivi d'un nombreux auditoire.</p>
+
+<p>En arrivant au premier lit de la rang&eacute;e droite, dont les rideaux &eacute;taient
+ferm&eacute;s, la s&oelig;ur dit au docteur:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, le n&deg; 1 est mort cette nuit &agrave; quatre heures et demie du
+matin.</p>
+
+<p>&mdash;Si tard? cela m'&eacute;tonne; hier matin je ne lui aurais pas donn&eacute; la
+journ&eacute;e. A-t-on r&eacute;clam&eacute; le corps?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux; il est beau, on ne pratiquera pas d'autopsie; je vais
+faire un heureux. Puis, s'adressant &agrave; un des &eacute;l&egrave;ves de sa suite:&mdash;Mon
+cher Dunoyer, il y a longtemps que vous d&eacute;sirez un sujet; vous &ecirc;tes
+inscrit le premier, celui-ci est &agrave; vous.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, que de bont&eacute;s!</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais plus souvent r&eacute;compenser votre z&egrave;le, mon cher ami; mais
+marquez le sujet, prenez possession... il y a tant de gaillards &acirc;pres &agrave;
+la cur&eacute;e... Et le docteur passa outre.</p>
+
+<p>L'&eacute;l&egrave;ve, &agrave; l'aide d'un scalpel, incisa tr&egrave;s-d&eacute;licatement un F et un D
+(Fran&ccedil;ois Dunoyer) sur le bras de l'actrice d&eacute;funte<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>, pour prendre
+possession, comme disait le docteur.</p>
+
+<p>Et la visite continua.</p>
+
+<p>&mdash;La Lorraine, dit tout bas Jeanne Duport &agrave; sa voisine, qu'est-ce donc
+que tout ce monde qui suit le m&eacute;decin?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des &eacute;l&egrave;ves et des &eacute;tudiants.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, est-ce que tous ces jeunes gens seront l&agrave; lorsque le
+m&eacute;decin va m'interroger et me regarder?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est &agrave; la poitrine que j'ai mal... On ne m'examinera pas devant
+tous ces hommes?</p>
+
+<p>&mdash;Si, si, il le faut, ils le veulent. J'ai assez pleur&eacute; la premi&egrave;re
+fois, je mourais de honte. Je r&eacute;sistais, on m'a menac&eacute;e de me renvoyer.
+Il a bien fallu me d&eacute;cider; mais cela m'a fait une telle r&eacute;volution, que
+j'en ai &eacute;t&eacute; bien plus malade. Jugez donc, presque nue devant tant de
+monde, c'est bien p&eacute;nible, allez!</p>
+
+<p>&mdash;Devant le m&eacute;decin lui seul, je comprends &ccedil;a, si c'est n&eacute;cessaire, et
+encore &ccedil;a co&ucirc;te beaucoup. Mais, pourquoi devant tous ces jeunes gens?...</p>
+
+<p>&mdash;Ils apprennent et on leur enseigne sur nous... Que voulez-vous? nous
+sommes ici pour &ccedil;a... c'est &agrave; cette condition qu'on nous re&ccedil;oit &agrave;
+l'hospice.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je comprends, dit Jeanne Duport avec amertume, on ne nous donne
+rien pour rien, &agrave; nous autres. Mais pourtant, il y a des occasions o&ugrave; &ccedil;a
+ne peut pas &ecirc;tre. Ainsi ma pauvre fille Catherine, qui a quinze ans,
+viendrait &agrave; l'hospice, est-ce qu'on oserait vouloir que devant tous ces
+jeunes gens...? Oh! non, je crois que j'aimerais mieux la voir mourir
+chez nous.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle venait ici, il faudrait bien qu'elle se r&eacute;sign&acirc;t comme les
+autres, comme vous, comme moi; mais taisons-nous, dit la Lorraine. Si
+cette pauvre demoiselle qui est l&agrave; en face vous entendait, elle qui,
+dit-on, &eacute;tait riche, elle qui n'a peut-&ecirc;tre jamais quitt&eacute; sa m&egrave;re, &ccedil;a va
+&ecirc;tre son tour. Jugez comme elle va &ecirc;tre confuse et malheureuse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, mon Dieu! c'est vrai; je frissonne rien que d'y penser,
+pour elle. Pauvre enfant!</p>
+
+<p>&mdash;Silence, Jeanne, voil&agrave; le m&eacute;decin! dit la Lorraine.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Mademoiselle de Fermont</a></h3>
+
+
+<p>Apr&egrave;s avoir rapidement visit&eacute; plusieurs malades qui ne lui offraient
+rien de curieux et d'attachant, le docteur Griffon arriva enfin aupr&egrave;s
+de Jeanne Duport.</p>
+
+<p>&Agrave; la vue de cette foule empress&eacute;e qui, avide de voir et de savoir, de
+conna&icirc;tre et d'apprendre, se pressait autour de son lit, la malheureuse
+femme, saisie d'un tremblement de crainte et de honte, s'enveloppa
+&eacute;troitement dans ses couvertures.</p>
+
+<p>La figure s&eacute;v&egrave;re et m&eacute;ditative du docteur Griffon, son regard p&eacute;n&eacute;trant,
+son sourcil toujours fronc&eacute; par l'habitude de la r&eacute;flexion, sa parole
+brusque, impatiente et br&egrave;ve, augmentaient encore l'effroi de Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;Un nouveau sujet! dit le docteur en parcourant la pancarte o&ugrave; &eacute;tait
+inscrit le genre de maladie de l'entrante. Apr&egrave;s quoi il jeta sur Jeanne
+un long coup d'&oelig;il investigateur.</p>
+
+<p>Il se fit un profond silence pendant lequel les assistants, &agrave;
+l'imitation du prince de la science, attach&egrave;rent curieusement leurs
+regards sur la malade.</p>
+
+<p>Celle-ci, pour se d&eacute;rober autant que possible &agrave; la p&eacute;nible &eacute;motion que
+lui causaient tous ces yeux fix&eacute;s sur elle, ne d&eacute;tacha pas les siens de
+ceux du m&eacute;decin, qu'elle contemplait avec angoisse.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s plusieurs minutes d'attention, le docteur, remarquant quelque
+chose d'anormal dans la teinte jaun&acirc;tre du globe de l'&oelig;il de la
+patiente, s'approcha plus pr&egrave;s d'elle et, du bout du doigt, lui
+retroussant la paupi&egrave;re, il examina silencieusement le cristallin.</p>
+
+<p>Puis, plusieurs &eacute;l&egrave;ves, r&eacute;pondant &agrave; une sorte d'invitation muette de
+leur professeur, all&egrave;rent tour &agrave; tour observer l'&oelig;il de Jeanne.</p>
+
+<p>Ensuite le docteur proc&eacute;da &agrave; cet interrogatoire:</p>
+
+<p>&mdash;Votre nom?</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne Duport, murmura la malade de plus en plus effray&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Votre &acirc;ge?</p>
+
+<p>&mdash;Trente-six ans et demi.</p>
+
+<p>&mdash;Plus haut donc. Le lieu de votre naissance?</p>
+
+<p>&mdash;Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Votre &eacute;tat?</p>
+
+<p>&mdash;Ouvri&egrave;re frangeuse.</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tes-vous mari&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las, oui! monsieur, r&eacute;pondit Jeanne avec un profond soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis quand?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis dix-huit ans.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous des enfants?</p>
+
+<p>Ici, au lieu de r&eacute;pondre, la pauvre m&egrave;re donna cours &agrave; ses larmes
+longtemps contenues.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de pleurer, mais de r&eacute;pondre. Avez-vous des enfants?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, deux petits gar&ccedil;ons et une fille de seize ans.</p>
+
+<p>Ici, plusieurs questions qu'il nous est impossible de r&eacute;p&eacute;ter, mais
+auxquelles Jeanne ne satisfit qu'en balbutiant et apr&egrave;s plusieurs
+injonctions s&eacute;v&egrave;res du docteur; la malheureuse femme se mourait de
+honte, oblig&eacute;e qu'elle &eacute;tait de r&eacute;pondre tout haut &agrave; de telles demandes
+devant ce nombreux auditoire.</p>
+
+<p>Le docteur, compl&egrave;tement absorb&eacute; par sa pr&eacute;occupation scientifique, ne
+songea pas le moins du monde &agrave; la cruelle confusion de Jeanne, et
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Depuis combien de temps &ecirc;tes-vous malade?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis quatre jours, monsieur, dit Jeanne en essuyant ses larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Racontez-nous comment votre maladie vous est survenue.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur... c'est que... il y a tant de monde... je n'ose...</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! mais d'o&ugrave; sortez-vous, ma ch&egrave;re amie? dit impatiemment le
+docteur. Ne voulez-vous pas que je fasse apporter ici un
+confessionnal?... Voyons... parlez... et d&eacute;p&ecirc;chez-vous...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, monsieur, c'est que ce sont des choses de famille...</p>
+
+<p>&mdash;Soyez donc tranquille, nous sommes ici en famille... en nombreuse
+famille, vous le voyez, ajouta le prince de la science, qui &eacute;tait ce
+jour-l&agrave; fort en gaiet&eacute;. Voyons, finissons.</p>
+
+<p>De plus en plus intimid&eacute;e, Jeanne dit en balbutiant et en h&eacute;sitant &agrave;
+chaque mot:</p>
+
+<p>&mdash;J'avais eu... monsieur... une querelle avec mon mari... au sujet de
+mes enfants... je veux dire de ma fille a&icirc;n&eacute;e... il voulait l'emmener...
+Moi, vous comprenez, monsieur, je ne voulais pas, &agrave; cause d'une vilaine
+femme avec qui il vivait, et qui pouvait donner de mauvais exemples &agrave; ma
+fille; alors mon mari, qui &eacute;tait gris... oh! oui, monsieur... sans
+cela... il ne l'aurait pas fait... mon mari m'a pouss&eacute;e tr&egrave;s-fort... je
+suis tomb&eacute;e, et puis, peu de temps apr&egrave;s j'ai commenc&eacute; &agrave; vomir le sang.</p>
+
+<p>&mdash;Ta, ta, ta, votre mari vous a pouss&eacute;e et vous &ecirc;tes tomb&eacute;e... vous nous
+la donnez belle... il a certainement fait mieux que vous pousser... il
+doit vous avoir parfaitement bien frapp&eacute;e dans l'estomac, &agrave; plusieurs
+reprises... Peut-&ecirc;tre m&ecirc;me vous aura-t-il foul&eacute;e aux pieds... Voyons,
+r&eacute;pondez! dites la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, je vous assure qu'il &eacute;tait gris... sans cela il n'aurait
+pas &eacute;t&eacute; si m&eacute;chant.</p>
+
+<p>&mdash;Bon ou m&eacute;chant, gris ou noir, il ne s'agit pas de &ccedil;a, ma brave femme;
+je ne suis pas juge d'instruction, moi; je tiens tout bonnement &agrave;
+pr&eacute;ciser un fait: vous avez &eacute;t&eacute; renvers&eacute;e et foul&eacute;e aux pieds avec
+fureur, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! oui, monsieur, dit Jeanne en fondant en larmes, et pourtant je
+ne lui ai jamais donn&eacute; un sujet de plainte... je travaille autant que je
+peux et je...</p>
+
+<p>&mdash;L'&eacute;pigastre doit &ecirc;tre douloureux? Vous devez y ressentir une grande
+chaleur? dit le docteur en interrompant Jeanne... Vous devez &eacute;prouver du
+malaise, de la lassitude, des naus&eacute;es?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur... Je ne suis venue ici qu'&agrave; la derni&egrave;re extr&eacute;mit&eacute;,
+quand la force m'a tout &agrave; fait manqu&eacute;; sans cela, je n'aurais pas
+abandonn&eacute; mes enfants... dont je vais &ecirc;tre si inqui&egrave;te, car ils n'ont
+que moi... Et puis Catherine... ah! c'est elle surtout qui me tourmente,
+monsieur... si vous saviez...</p>
+
+<p>&mdash;Votre langue! dit le docteur Griffon en interrompant de nouveau la
+malade.</p>
+
+<p>Cet ordre parut si &eacute;trange &agrave; Jeanne, qui avait cru apitoyer le docteur,
+qu'elle ne lui r&eacute;pondit pas tout d'abord et le regarda avec
+&eacute;bahissement.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons donc cette langue dont vous vous servez si bien, dit le docteur
+en souriant; puis il baissa du bout du doigt la m&acirc;choire inf&eacute;rieure de
+Jeanne.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir fait successivement et longuement t&acirc;ter et examiner par ses
+&eacute;l&egrave;ves la langue du sujet afin d'en constater la couleur et la
+s&eacute;cheresse, le docteur se recueillit un moment. Jeanne, surmontant sa
+crainte, s'&eacute;cria d'une voix tremblante:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je vais vous dire... des voisins aussi pauvres que moi ont
+bien voulu se charger de deux de mes enfants, mais pendant huit jours
+seulement... C'est d&eacute;j&agrave; beaucoup... Au bout de ce temps, il faut que je
+retourne chez moi... Aussi, je vous en supplie, pour l'amour de Dieu!
+gu&eacute;rissez-moi le plus vite possible... ou &agrave; peu pr&egrave;s... que je puisse
+seulement me laver et travailler, je n'ai que huit jours devant moi...
+car...</p>
+
+<p>&mdash;Face d&eacute;color&eacute;e, &eacute;tat de prostration compl&egrave;te; cependant pouls assez
+fort, dur et fr&eacute;quent, dit imperturbablement le docteur en d&eacute;signant
+Jeanne. Remarquez-le bien, messieurs: oppression, chaleur &agrave; l'&eacute;pigastre:
+tous ces sympt&ocirc;mes annoncent certainement une <i>h&eacute;mat&eacute;m&egrave;se</i>...
+probablement compliqu&eacute;e d'une h&eacute;patite caus&eacute;e par des chagrins
+domestiques, ainsi que l'indique la coloration jaun&acirc;tre du globe de
+l'&oelig;il; le sujet a re&ccedil;u des coups violents dans les r&eacute;gions de
+l'&eacute;pigastre et de l'abdomen: le vomissement de sang est n&eacute;cessairement
+caus&eacute; par quelque l&eacute;sion organique de certains visc&egrave;res... &Agrave; ce propos,
+j'appellerai votre attention sur un point tr&egrave;s-curieux, fort curieux:
+les ouvertures cadav&eacute;riques de ceux qui sont morts de l'affection dont
+le sujet est atteint offrent des r&eacute;sultats singuli&egrave;rement variables;
+souvent la maladie, tr&egrave;s-aigu&euml; et tr&egrave;s-grave, emporte le malade en peu
+de jours, et l'on ne trouve aucune trace de son existence; d'autres fois
+la rate, le foie, le pancr&eacute;as, offrent des l&eacute;sions plus ou moins
+profondes. Il est probable que le sujet dont nous nous occupons a
+souffert quelques-unes de ces l&eacute;sions; nous allons donc t&acirc;cher de nous
+en assurer, et vous vous en assurerez vous-m&ecirc;mes par un examen attentif
+du malade.</p>
+
+<p>Et, d'un mouvement rapide, le docteur Griffon, rejetant la couverture au
+pied du lit, d&eacute;couvrit presque enti&egrave;rement Jeanne.</p>
+
+<p>Nous r&eacute;pugnons &agrave; peindre l'esp&egrave;ce de lutte douloureuse de cette
+infortun&eacute;e, qui sanglotait, &eacute;perdue de honte, implorant le docteur et
+son auditoire.</p>
+
+<p>Mais &agrave; cette menace: &laquo;On va vous mettre dehors de l'hospice si vous ne
+vous soumettez pas aux usages &eacute;tablis&raquo;, menace si &eacute;crasante pour ceux
+dont l'hospice est l'unique et dernier refuge, Jeanne se soumit &agrave; une
+investigation publique qui dura longtemps, tr&egrave;s-longtemps... car le
+docteur Griffon analysait, expliquait chaque sympt&ocirc;me, et les plus
+studieux des assistants voulurent ensuite joindre la pratique &agrave; la
+th&eacute;orie et s'assurer par eux-m&ecirc;mes de l'&eacute;tat physique du sujet.</p>
+
+<p>Ensuite de cette sc&egrave;ne cruelle, Jeanne &eacute;prouva une &eacute;motion si violente
+qu'elle tomba dans une crise nerveuse pour laquelle le docteur Griffon
+donna une prescription suppl&eacute;mentaire.</p>
+
+<p>La visite continua.</p>
+
+<p>Le docteur Griffon arriva bient&ocirc;t aupr&egrave;s du lit de M<sup>lle</sup> Claire de
+Fermont, victime comme sa m&egrave;re de la cupidit&eacute; de Jacques Ferrand.
+Terrible et nouvel exemple des cons&eacute;quences sinistres qu'entra&icirc;ne apr&egrave;s
+soi un abus de confiance, ce d&eacute;lit si faiblement puni par la loi.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> de Fermont, coiff&eacute;e du bonnet de toile fourni par l'h&ocirc;pital,
+appuyait languissamment sa t&ecirc;te sur le traversin de son lit; &agrave; travers
+les ravages de la maladie, on retrouvait sur ce candide et doux visage
+les traces d'une beaut&eacute; pleine de distinction.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s une nuit de douleurs aigu&euml;s, la pauvre enfant &eacute;tait tomb&eacute;e dans
+une sorte d'assoupissement f&eacute;brile, et, lorsque le docteur et son
+cort&egrave;ge scientifique &eacute;taient entr&eacute;s dans la salle, le bruit de la visite
+ne l'avait pas r&eacute;veill&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Un nouveau sujet, messieurs! dit le prince de la science en parcourant
+la pancarte qu'un &eacute;l&egrave;ve lui pr&eacute;senta. Maladie, fi&egrave;vre lente, nerveuse...
+Peste! s'&eacute;cria le docteur avec une expression de satisfaction profonde,
+si l'interne de service ne s'est pas tromp&eacute; dans son diagnostic, c'est
+une excellente aubaine, il y a fort longtemps que je d&eacute;sirais une fi&egrave;vre
+lente nerveuse... car ce n'est g&eacute;n&eacute;ralement pas une maladie de pauvres.
+Ces affections naissent presque toujours ensuite de graves perturbations
+dans la position sociale du sujet, et il va sans dire que plus la
+position est &eacute;lev&eacute;e, plus la perturbation est profonde. C'est du reste
+une affection des plus remarquables par ses caract&egrave;res particuliers.
+Elle remonte &agrave; la plus haute antiquit&eacute;, les &eacute;crits d'Hippocrate ne
+laissent aucun doute &agrave; cet &eacute;gard, et c'est tout simple: cette fi&egrave;vre, je
+l'ai dit, a presque toujours pour cause les chagrins les plus violents.
+Or, le chagrin est vieux comme le monde. Pourtant, chose singuli&egrave;re,
+avant le dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle cette maladie n'avait &eacute;t&eacute; exactement
+d&eacute;crite par aucun auteur; c'est Huxham, qui honore &agrave; tant de titres la
+m&eacute;decine de cette &eacute;poque, c'est Huxham, dis-je, qui le premier a donn&eacute;
+une monographie de la fi&egrave;vre nerveuse, monographie qui est devenue
+classique... et pourtant c'est une maladie de vieille roche, ajouta le
+docteur en riant. Eh! eh! eh! elle appartient &agrave; cette grande, antique et
+illustre famille <i>febris</i> dont l'origine se perd dans la nuit des temps.
+Mais ne nous r&eacute;jouissons pas trop, voyons si en effet nous avons le
+bonheur de poss&eacute;der un &eacute;chantillon de cette curieuse affection. Cela se
+trouverait doublement d&eacute;sirable, car il y a tr&egrave;s-longtemps que j'ai
+envie d'essayer l'usage interne du phosphore... Oui, messieurs, reprit
+le docteur en entendant dans son auditoire une sorte de fr&eacute;missement de
+curiosit&eacute;, oui, messieurs, du phosphore; c'est une exp&eacute;rience fort
+curieuse que je veux tenter, elle est audacieuse! Mais <i>audaces fortuna
+juvat...</i> et l'occasion sera excellente. Nous allons d'abord examiner si
+le sujet va nous offrir sur toutes les parties de son corps, et
+principalement la poitrine, cette &eacute;ruption miliaire si symptomatique
+selon Huxham, et vous vous assurerez vous-m&ecirc;mes, en palpant le sujet, de
+l'esp&egrave;ce de rugosit&eacute; que cette &eacute;ruption entra&icirc;ne. Mais ne vendons pas la
+peau de l'ours avant de l'avoir mis par terre, ajouta le prince de la
+science qui se trouvait d&eacute;cid&eacute;ment fort en gaiet&eacute;.</p>
+
+<p>Et il secoua l&eacute;g&egrave;rement l'&eacute;paule de M<sup>lle</sup> de Fermont pour l'&eacute;veiller.</p>
+
+<p>La jeune fille tressaillit et ouvrit ses grands yeux creus&eacute;s par la
+maladie.</p>
+
+<p>Que l'on juge de sa stupeur, de son &eacute;pouvante...</p>
+
+<p>Pendant qu'une foule d'hommes entouraient son lit et la couvaient des
+yeux, elle sentit la main du docteur &eacute;carter sa couverture et se glisser
+dans son lit, afin de lui prendre la main pour lui t&acirc;ter le pouls.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> de Fermont, rassemblant toutes ses forces dans un cri d'angoisse et
+de terreur, s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re!... Au secours!... Ma m&egrave;re!...</p>
+
+<p>Par un hasard presque providentiel, au moment o&ugrave; les cris de M<sup>lle</sup> de
+Fermont faisaient bondir le vieux comte de Saint-Remy sur sa chaise, car
+il reconnaissait cette voix, la porte de la salle s'ouvrit, et une jeune
+femme, v&ecirc;tue de deuil, entra pr&eacute;cipitamment, accompagn&eacute;e du directeur de
+l'hospice.</p>
+
+<p>Cette femme &eacute;tait la marquise d'Harville.</p>
+
+<p>&mdash;De gr&acirc;ce, monsieur, dit-elle au directeur avec la plus grande anxi&eacute;t&eacute;,
+conduisez-moi aupr&egrave;s de M<sup>lle</sup> de Fermont.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez vous donner la peine de me suivre, madame la marquise,
+r&eacute;pondit respectueusement le directeur. Cette demoiselle est au num&eacute;ro
+17 de cette salle.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureuse enfant!... ici... ici..., dit M<sup>me</sup> d'Harville en essuyant
+ses larmes. Ah! c'est affreux.</p>
+
+<p>La marquise, pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e du directeur, s'approchait rapidement du groupe
+rassembl&eacute; aupr&egrave;s du lit de M<sup>lle</sup> de Fermont, lorsqu'on entendit ces mots
+prononc&eacute;s avec indignation:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que cela est un meurtre inf&acirc;me, vous la tuerez, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon cher Saint-Remy, &eacute;coutez-moi donc...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous r&eacute;p&egrave;te, monsieur, que votre conduite est atroce. Je regarde
+M<sup>lle</sup> de Fermont comme ma fille; je vous d&eacute;fends d'en approcher; je vais
+la faire imm&eacute;diatement transporter hors d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon cher ami, c'est un cas de fi&egrave;vre lente nerveuse,
+tr&egrave;s-rare... Je voulais essayer du phosphore... C'&eacute;tait une occasion
+unique. Promettez-moi au moins que je la soignerai, n'importe o&ugrave; vous
+l'emmeniez, puisque vous privez ma clinique d'un sujet aussi pr&eacute;cieux.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous n'&eacute;tiez pas un fou... vous seriez un monstre, reprit le comte
+de Saint-Remy.</p>
+
+<p>Cl&eacute;mence &eacute;coutait ces mots avec une angoisse croissante; mais la foule
+&eacute;tait si compacte autour du lit qu'il fallut que le directeur d&icirc;t &agrave;
+haute voix:</p>
+
+<p>&mdash;Place, messieurs, s'il vous pla&icirc;t, place &agrave; M<sup>me</sup> la marquise d'Harville
+qui vient voir le num&eacute;ro 17.</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, les &eacute;l&egrave;ves se rang&egrave;rent avec autant d'empressement que de
+respectueuse admiration, en voyant la charmante figure de Cl&eacute;mence, que
+l'&eacute;motion colorait des plus vives couleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Madame d'Harville! s'&eacute;cria le comte de Saint-Remy en &eacute;cartant rudement
+le docteur et en se pr&eacute;cipitant vers Cl&eacute;mence. Ah c'est Dieu qui envoie
+ici un de ses anges. Madame... je savais que vous vous int&eacute;ressiez &agrave; ces
+deux infortun&eacute;es. Plus heureuse que moi, vous les avez trouv&eacute;es...
+tandis que moi, c'est... le hasard... qui m'a conduit ici... et pour
+assister &agrave; une sc&egrave;ne d'une barbarie inou&iuml;e. Malheureuse enfant! Voyez,
+madame... voyez. Et vous, messieurs, au nom de vos filles ou de vos
+s&oelig;urs, ayez piti&eacute; d'une enfant de seize ans, je vous en supplie...
+laissez-la seule avec madame et ces bonnes religieuses. Lorsqu'elle aura
+repris ses sens... je la ferai transporter hors d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Soit... je signerai sa sortie! s'&eacute;cria le docteur; mais je
+m'attacherai &agrave; ses pas... mais je me cramponnerai &agrave; vous. C'est un sujet
+qui m'appartient... et vous aurez beau faire... je la soignerai... je ne
+risquerai pas le phosphore, bien entendu, mais je passerai les nuits
+s'il le faut... comme je les ai pass&eacute;es aupr&egrave;s de vous, ingrat
+Saint-Remy... car cette fi&egrave;vre est aussi curieuse que l'&eacute;tait la v&ocirc;tre.
+Ce sont deux s&oelig;urs qui ont le m&ecirc;me droit &agrave; mon int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Maudit homme, pourquoi avez-vous tant de science? dit le comte sachant
+qu'en effet il ne pourrait confier M<sup>lle</sup> de Fermont &agrave; des mains plus
+habiles.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu, c'est tout simple! lui dit le docteur &agrave; l'oreille, j'ai
+beaucoup de science parce que j'&eacute;tudie, parce que j'essaye, parce que je
+risque et pratique beaucoup sur mes sujets... soit dit sans calembour.
+Ah &ccedil;&agrave;! j'aurai donc ma fi&egrave;vre lente, vilain bourru?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... mais cette jeune fille est-elle transportable?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Alors... pour Dieu... retirez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, messieurs, dit le prince de la science, notre clinique sera
+priv&eacute;e d'une &eacute;tude pr&eacute;cieuse... mais je vous tiendrai au courant.</p>
+
+<p>Et le docteur Griffon, accompagn&eacute; de son auditoire, continua sa visite,
+laissant M. de Saint-Remy et M<sup>me</sup> d'Harville aupr&egrave;s de M<sup>lle</sup> de Fermont.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Fleur-de-Marie</a></h3>
+
+
+<p>Pendant la sc&egrave;ne que nous venons de raconter, M<sup>lle</sup> de Fermont, toujours
+&eacute;vanouie, &eacute;tait rest&eacute;e livr&eacute;e aux soins empress&eacute;s de Cl&eacute;mence et des
+deux religieuses; l'une d'elles soutenait la t&ecirc;te p&acirc;le et appesantie de
+la jeune fille, pendant que M<sup>me</sup> d'Harville, pench&eacute;e sur le lit, essuyait
+avec son mouchoir la sueur glac&eacute;e qui inondait le front de la malade.</p>
+
+<p>Profond&eacute;ment &eacute;mu, M. de Saint-Remy contemplait ce tableau touchant,
+lorsqu'une funeste pens&eacute;e lui traversant tout &agrave; coup l'esprit, il
+s'approcha de Cl&eacute;mence et lui dit &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Et la m&egrave;re de cette infortun&eacute;e, madame?</p>
+
+<p>La marquise se retourna vers M. de Saint-Remy et lui r&eacute;pondit avec une
+tristesse navrante:</p>
+
+<p>&mdash;Cette enfant... n'a plus de m&egrave;re... monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu!... morte!!!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai appris seulement hier soir, &agrave; mon retour, l'adresse de M<sup>me</sup> de
+Fermont... et son &eacute;tat d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. &Agrave; une heure du matin, j'&eacute;tais chez
+elle avec mon m&eacute;decin. Ah! monsieur!... quel tableau!... La mis&egrave;re dans
+toute son horreur... et aucun espoir de sauver cette pauvre m&egrave;re
+expirante!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que son agonie a d&ucirc; &ecirc;tre affreuse, si la pens&eacute;e de sa fille lui
+&eacute;tait pr&eacute;sente!</p>
+
+<p>&mdash;Son dernier mot a &eacute;t&eacute;: &laquo;Ma fille!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Quelle mort... mon Dieu!... Elle, m&egrave;re si tendre, si d&eacute;vou&eacute;e. C'est
+&eacute;pouvantable!</p>
+
+<p>Une des religieuses vint interrompre l'entretien de M. de Saint-Remy et
+de M<sup>me</sup> d'Harville, en disant &agrave; celle-ci:</p>
+
+<p>&mdash;La jeune demoiselle est bien faible... elle entend &agrave; peine; tout &agrave;
+l'heure peut-&ecirc;tre elle reprendra un peu de connaissance... cette
+secousse l'a bris&eacute;e. Si vous ne craigniez pas, madame, de rester l&agrave;...
+en attendant que la malade revienne tout &agrave; fait &agrave; elle, je vous
+offrirais ma chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez... donnez, dit Cl&eacute;mence en s'asseyant aupr&egrave;s du lit; je ne
+quitterai pas M<sup>lle</sup> de Fermont; je veux qu'elle voie au moins une figure
+amie lorsqu'elle ouvrira les yeux... ensuite je l'emm&egrave;nerai avec moi,
+puisque le m&eacute;decin trouve heureusement qu'on peut la transporter sans
+danger.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, soyez b&eacute;nie pour le bien que vous faites, dit M. de
+Saint-Remy; mais pardonnez-moi de ne pas vous avoir encore dit mon nom;
+tant de chagrins tant d'&eacute;motions... Je suis le comte de Saint-Remy,
+madame... le mari de M<sup>me</sup> de Fermont &eacute;tait mon ami le plus intime.
+J'habitais &agrave; Angers... J'ai quitt&eacute; cette ville dans mon inqui&eacute;tude de ne
+recevoir aucune nouvelle de ces deux nobles et dignes femmes; elles
+avaient jusqu'alors habit&eacute; cette ville, et on les disait compl&egrave;tement
+ruin&eacute;es: leur position &eacute;tait d'autant plus p&eacute;nible que jusqu'alors elles
+avaient v&eacute;cu dans l'aisance.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur... vous ne savez pas tout... M<sup>me</sup> de Fermont a &eacute;t&eacute;
+indignement d&eacute;pouill&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Par son notaire, peut-&ecirc;tre? Un moment j'en avais eu le soup&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme &eacute;tait un monstre, monsieur. H&eacute;las! ce crime n'est pas le
+seul qu'il ait commis. Mais heureusement, dit Cl&eacute;mence avec exaltation
+en songeant &agrave; Rodolphe, un g&eacute;nie providentiel en a fait justice, et j'ai
+pu fermer les yeux de M<sup>me</sup> de Fermont en la rassurant sur l'avenir de sa
+fille. Sa mort a &eacute;t&eacute; ainsi moins cruelle.</p>
+
+<p>&mdash;Je le comprends; sachant &agrave; sa fille un appui tel que le v&ocirc;tre, madame,
+ma pauvre amie a d&ucirc; mourir plus tranquille...</p>
+
+<p>&mdash;Non-seulement mon vif int&eacute;r&ecirc;t est &agrave; tout jamais acquis &agrave; M<sup>lle</sup> de
+Fermont... mais sa fortune lui sera rendue...</p>
+
+<p>&mdash;Sa fortune!... Comment? Le notaire...?</p>
+
+<p>&mdash;A &eacute;t&eacute; forc&eacute; de restituer la somme... qu'il s'&eacute;tait appropri&eacute;e par un
+crime horrible...</p>
+
+<p>&mdash;Un crime?...</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme avait assassin&eacute; le fr&egrave;re de M<sup>me</sup> de Fermont pour faire croire
+que ce malheureux s'&eacute;tait suicid&eacute; apr&egrave;s avoir dissip&eacute; la fortune de sa
+s&oelig;ur...</p>
+
+<p>&mdash;C'est horrible! mais c'est &agrave; n'y pas croire... et pourtant, par suite
+de mes soup&ccedil;ons sur le notaire, j'avais conserv&eacute; de vagues doutes sur la
+r&eacute;alit&eacute; de ce suicide... car Renneville &eacute;tait l'honneur, la loyaut&eacute;
+m&ecirc;me. Et la somme que le notaire a restitu&eacute;e...?</p>
+
+<p>&mdash;...Est d&eacute;pos&eacute;e chez un pr&ecirc;tre v&eacute;n&eacute;rable, M. le cur&eacute; de Bonne-Nouvelle;
+elle sera remise &agrave; M<sup>lle</sup> de Fermont.</p>
+
+<p>&mdash;Cette restitution ne suffit pas &agrave; la justice des hommes, madame!
+L'&eacute;chafaud r&eacute;clame ce notaire... car il n'a pas commis un meurtre, mais
+deux meurtres... La mort de M<sup>me</sup> de Fermont, les souffrances que sa fille
+endure sur ce lit d'h&ocirc;pital, ont &eacute;t&eacute; caus&eacute;es par l'inf&acirc;me abus de
+confiance de ce mis&eacute;rable!</p>
+
+<p>&mdash;Et ce mis&eacute;rable a commis un autre meurtre aussi affreux, aussi
+atrocement combin&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous, madame?</p>
+
+<p>&mdash;S'il s'est d&eacute;fait du fr&egrave;re de M<sup>me</sup> de Fermont par un pr&eacute;tendu suicide,
+afin de s'assurer l'impunit&eacute;, il y a peu de jours il s'est d&eacute;fait d'une
+malheureuse jeune fille qu'il avait int&eacute;r&ecirc;t &agrave; perdre en la faisant
+noyer... certain qu'on attribuerait cette mort &agrave; un accident.</p>
+
+<p>M. de Saint-Remy tressaillit, regarda M<sup>me</sup> d'Harville avec surprise en
+songeant &agrave; Fleur-de-Marie et s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu, madame, quel &eacute;trange rapport!...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Cette jeune fille! o&ugrave; a-t-il voulu la noyer?</p>
+
+<p>&mdash;Dans la Seine... pr&egrave;s d'Asni&egrave;res, m'a-t-on dit...</p>
+
+<p>&mdash;C'est elle! c'est elle! s'&eacute;cria M. de Saint-Remy.</p>
+
+<p>&mdash;De qui parlez-vous, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;De la jeune fille que ce monstre avait int&eacute;r&ecirc;t &agrave; perdre...</p>
+
+<p>&mdash;Fleur-de-Marie!!!</p>
+
+<p>&mdash;Vous la connaissez, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant... je l'aimais tendrement... Ah! si vous saviez,
+monsieur, combien elle &eacute;tait belle et touchante... Mais comment se
+fait-il?...</p>
+
+<p>&mdash;Le docteur Griffon et moi nous lui avons donn&eacute; les premiers
+secours...</p>
+
+<p>&mdash;Les premiers secours? &Agrave; elle? Et o&ugrave; cela?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'&icirc;le du Ravageur... quand on l'a eu sauv&eacute;e...</p>
+
+<p>&mdash;Sauv&eacute;e, Fleur-de-Marie... sauv&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Par une brave cr&eacute;ature qui, au risque de sa vie, l'a retir&eacute;e de la
+Seine... Mais qu'avez-vous, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, je n'ose croire encore &agrave; tant de bonheur... mais je
+crains encore d'&ecirc;tre dupe d'une erreur... Je vous en supplie, dites-moi,
+cette jeune fille... comment est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;D'une admirable beaut&eacute;... une figure d'ange.</p>
+
+<p>&mdash;De grands yeux bleus... des cheveux blonds?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand on l'a noy&eacute;e... elle &eacute;tait avec une femme &acirc;g&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, depuis hier seulement qu'elle a pu parler (car elle est
+encore bien faible), elle nous a dit cette circonstance... Une femme
+&acirc;g&eacute;e l'accompagnait.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu soit b&eacute;ni! s'&eacute;cria Cl&eacute;mence en joignant les mains avec ferveur,
+je pourrai <i>lui</i> apprendre que sa prot&eacute;g&eacute;e vit encore<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>. Quelle joie
+pour lui, qui dans sa derni&egrave;re lettre me parlait de cette pauvre enfant
+avec des regrets si p&eacute;nibles!... Pardon, monsieur! mais si vous saviez
+combien ce que vous m'apprenez me rend heureuse... et pour moi, et pour
+une personne... qui, plus que moi encore, a aim&eacute; et prot&eacute;g&eacute;
+Fleur-de-Marie! Mais, de gr&acirc;ce, &agrave; cette heure... o&ugrave; est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Pr&egrave;s d'Asni&egrave;res... dans la maison de l'un des m&eacute;decins de cet
+h&ocirc;pital... le docteur Griffon, qui, malgr&eacute; des travers que je d&eacute;plore, a
+d'excellentes qualit&eacute;s... car c'est chez lui que Fleur-de-Marie a &eacute;t&eacute;
+transport&eacute;e; et depuis il lui a prodigu&eacute; les soins les plus constants.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle est hors de tout danger?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, depuis deux ou trois jours seulement. Et aujourd'hui on
+lui permettra d'&eacute;crire &agrave; ses protecteurs.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est moi, monsieur... c'est moi qui me chargerai de ce soin... ou
+plut&ocirc;t c'est moi qui aurai la joie de la conduire aupr&egrave;s de ceux qui, la
+croyant morte, la regrettent si am&egrave;rement.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends ces regrets, madame... car il est impossible de conna&icirc;tre
+Fleur-de-Marie sans rester sous le charme de cette ang&eacute;lique cr&eacute;ature:
+sa gr&acirc;ce et sa douceur exercent sur tous ceux qui l'approchent un empire
+ind&eacute;finissable... La femme qui l'a sauv&eacute;e, et qui depuis l'a veill&eacute;e
+jour et nuit comme elle aurait veill&eacute; son enfant, est une personne
+courageuse et d&eacute;vou&eacute;e, mais d'un caract&egrave;re si habituellement emport&eacute;
+qu'on l'a surnomm&eacute;e la Louve... jugez! Eh bien! un mot de Fleur-de-Marie
+la bouleverse... Je l'ai vue sangloter, pousser des cris de d&eacute;sespoir,
+lorsque ensuite d'une crise f&acirc;cheuse le docteur Griffon avait presque
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de la vie de Fleur-de-Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne m'&eacute;tonne pas... je connais la Louve.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, madame? dit M. de Saint-Remy surpris, vous connaissez la
+Louve<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>?</p>
+
+<p>&mdash;En effet, cela doit vous &eacute;tonner, monsieur, dit la marquise en
+souriant doucement; car Cl&eacute;mence &eacute;tait heureuse... oh! bien heureuse...
+en songeant &agrave; la douce surprise qu'elle m&eacute;nageait au prince.</p>
+
+<p>Quel e&ucirc;t &eacute;t&eacute; son enivrement si elle avait su que c'&eacute;tait une fille qu'il
+croyait morte... qu'elle allait ramener &agrave; Rodolphe!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, dit-elle &agrave; M. de Saint-Remy, ce jour est si beau... pour
+moi... que je voudrais qu'il le f&ucirc;t aussi pour d'autres; il me semble
+qu'il doit y avoir ici bien des infortunes honn&ecirc;tes &agrave; soulager, ce
+serait une digne mani&egrave;re de c&eacute;l&eacute;brer l'excellente nouvelle que vous me
+donnez.</p>
+
+<p>Puis, s'adressant &agrave; la religieuse qui venait de faire boire quelques
+cuiller&eacute;es d'une potion &agrave; M<sup>lle</sup> de Fermont:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... ma s&oelig;ur, reprend-elle ses sens?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore... madame... elle est si faible. Pauvre demoiselle! &Agrave; peine
+si l'on sent les battements de son pouls.</p>
+
+<p>&mdash;J'attendrai pour l'emmener qu'elle soit en &eacute;tat d'&ecirc;tre transport&eacute;e
+dans ma voiture... Mais, dites-moi, ma s&oelig;ur, parmi toutes ces
+malheureuses malades, n'en conna&icirc;triez-vous pas qui m&eacute;ritassent
+particuli&egrave;rement l'int&eacute;r&ecirc;t et la piti&eacute;, et &agrave; qui je pourrais &ecirc;tre utile
+avant de quitter cet hospice?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame... c'est Dieu qui vous envoie..., dit la s&oelig;ur; il y a l&agrave;,
+ajouta-t-elle en montrant le lit de la s&oelig;ur de Pique-Vinaigre, une
+pauvre femme tr&egrave;s-malade et tr&egrave;s &agrave; plaindre: elle n'est entr&eacute;e ici qu'&agrave;
+bout de ses forces; elle se d&eacute;sole sans cesse parce qu'elle a &eacute;t&eacute;
+oblig&eacute;e d'abandonner deux petits enfants qui n'ont qu'elle au monde pour
+soutien. Elle disait tout &agrave; l'heure &agrave; M. le docteur qu'elle voulait
+sortir, gu&eacute;rie ou non, dans huit jours, parce que ses voisins lui
+avaient promis de garder ses enfants seulement une semaine... et
+qu'apr&egrave;s ce temps ils ne pourraient plus s'en charger.</p>
+
+<p>&mdash;Conduisez-moi &agrave; son lit, je vous prie, ma s&oelig;ur, dit M<sup>me</sup> d'Harville en
+se levant et en suivant la religieuse.</p>
+
+<p>Jeanne Duport, &agrave; peine remise de la crise violente que lui avaient
+caus&eacute;e les investigations du docteur Griffon, ne s'&eacute;tait pas aper&ccedil;ue de
+l'entr&eacute;e de Cl&eacute;mence d'Harville dans la salle de l'hospice.</p>
+
+<p>Quel fut son &eacute;tonnement lorsque la marquise, soulevant les rideaux de
+son lit, lui dit, en attachant sur elle un regard rempli de
+commis&eacute;ration et de bont&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne m&egrave;re, il ne faut plus &ecirc;tre inqui&egrave;te de vos enfants; j'en
+aurai soin; ne songez donc qu'&agrave; vous gu&eacute;rir pour les aller bien vite
+retrouver!</p>
+
+<p>Jeanne Duport croyait r&ecirc;ver.</p>
+
+<p>&Agrave; cette m&ecirc;me place o&ugrave; le docteur Griffon et son studieux auditoire lui
+avaient fait subir une cruelle inquisition, elle voyait une jeune femme
+d'une ravissante beaut&eacute; venir &agrave; elle avec des paroles de piti&eacute;, de
+consolation et d'esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>L'&eacute;motion de la s&oelig;ur de Pique-Vinaigre &eacute;tait si grande qu'elle ne put
+prononcer une parole; elle joignit seulement les mains comme si elle e&ucirc;t
+pri&eacute;, en regardant sa bienfaitrice inconnue avec adoration.</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne, Jeanne! lui dit tout bas la Lorraine, r&eacute;pondez donc &agrave; cette
+bonne dame... Puis la Lorraine ajouta, en s'adressant &agrave; la marquise: Ah!
+madame, vous la sauvez! Elle serait morte de d&eacute;sespoir en pensant &agrave; ses
+enfants, qu'elle voyait d&eacute;j&agrave; abandonn&eacute;s... N'est-ce pas, Jeanne?</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, rassurez-vous, ma bonne m&egrave;re... n'ayez aucune
+inqui&eacute;tude, reprit la marquise en pressant dans ses petites mains
+d&eacute;licates et blanches la main br&ucirc;lante de Jeanne Duport. Rassurez-vous,
+ne soyez plus inqui&egrave;te de vos enfants; et m&ecirc;me, si vous le pr&eacute;f&eacute;rez,
+vous sortirez aujourd'hui de l'hospice; on vous soignera chez vous: rien
+ne vous manquera. De la sorte, vous ne quitterez pas vos chers
+enfants... Si votre logement est insalubre ou trop petit, on vous en
+trouvera tout de suite un plus convenable, afin que vous soyez, vous
+dans une chambre et vos enfants dans une autre... Vous aurez une bonne
+garde-malade qui les surveillera tout en vous soignant... Enfin, lorsque
+vous serez r&eacute;tablie, si vous manquez d'ouvrage, je vous mettrai &agrave; m&ecirc;me
+d'attendre qu'il vous en arrive; et, d&egrave;s aujourd'hui, je me charge de
+l'avenir de vos enfants!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon bon Dieu! Qu'est-ce que j'entends?... Les ch&eacute;rubins descendent
+donc du ciel comme dans les livres d'&eacute;glise! dit Jeanne Duport
+tremblante, &eacute;gar&eacute;e, osant &agrave; peine regarder sa bienfaitrice. Pourquoi
+tant de bont&eacute;s pour moi? Qu'ai-je fait pour cela? &Ccedil;a n'est pas possible!
+Moi, sortir de l'hospice, o&ugrave; j'ai d&eacute;j&agrave; tant pleur&eacute;, tant souffert! Ne
+plus quitter mes enfants... avoir une garde-malade... Mais c'est comme
+un miracle du bon Dieu!</p>
+
+<p>Et la pauvre femme disait vrai.</p>
+
+<p>Si l'on savait combien il est doux et facile de faire souvent et &agrave; peu
+de frais de ces <i>miracles</i>!</p>
+
+<p>H&eacute;las! pour certaines infortunes abandonn&eacute;es ou repouss&eacute;es de tous, un
+salut imm&eacute;diat, inesp&eacute;r&eacute;, accompagn&eacute; de paroles bienveillantes, d'&eacute;gards
+tendrement charitables, ne doit-il pas avoir, n'a-t-il pas l'apparence
+surnaturelle d'un miracle?...</p>
+
+<p>Ainsi &eacute;tait-il humainement permis &agrave; Jeanne Duport, non pas d'esp&eacute;rer,
+mais seulement de r&ecirc;ver &agrave; la probabilit&eacute; de la fortune inou&iuml;e que lui
+assurait M<sup>me</sup> d'Harville?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas un miracle, ma bonne m&egrave;re, r&eacute;pondit Cl&eacute;mence vivement
+&eacute;mue; ce que je fais pour vous, ajouta-t-elle en rougissant l&eacute;g&egrave;rement
+au souvenir de Rodolphe, ce que je fais pour vous m'est inspir&eacute; par un
+g&eacute;n&eacute;reux esprit qui m'a appris &agrave; compatir au malheur... c'est lui qu'il
+faut remercier et b&eacute;nir...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, je b&eacute;nirai vous et les v&ocirc;tres! dit Jeanne Duport en
+pleurant. Je vous demande pardon de m'exprimer si mal, mais je n'ai pas
+l'habitude de ces grandes joies... c'est la premi&egrave;re fois que cela
+m'arrive.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! voyez-vous, Jeanne, dit la Lorraine attendrie, il y a aussi
+parmi les riches des Rigolettes et des Goualeuses... en grand, il est
+vrai, mais, quant au bon c&oelig;ur, c'est la m&ecirc;me chose!</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d'Harville se retourna toute surprise vers la Lorraine, en lui
+entendant prononcer ces deux noms.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez la Goualeuse et une jeune ouvri&egrave;re nomm&eacute;e Rigolette?
+demanda Cl&eacute;mence &agrave; la Lorraine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame... La Goualeuse, bon petit ange, a fait l'an pass&eacute; pour
+moi, mais dame! selon ses pauvres moyens, ce que vous faites pour
+Jeanne... Oui, madame! Oh! &ccedil;a me fait du bien &agrave; dire et &agrave; r&eacute;p&eacute;ter &agrave; tout
+le monde! La Goualeuse m'a retir&eacute;e d'une cave o&ugrave; je venais d'accoucher
+sur la paille... et le cher petit ange m'a &eacute;tablie, moi et mon enfant,
+dans une chambre o&ugrave; il y avait un bon lit et un berceau... La Goualeuse
+avait fait ces d&eacute;penses-l&agrave; par pure charit&eacute;, car elle me connaissait &agrave;
+peine et &eacute;tait pauvre elle-m&ecirc;me... C'est beau, cela, n'est-ce pas,
+madame? dit la Lorraine avec exaltation.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui... la charit&eacute; du pauvre envers le pauvre est grande et sainte,
+dit Cl&eacute;mence les yeux mouill&eacute;s de douces larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Il en a &eacute;t&eacute; de m&ecirc;me de M<sup>lle</sup> Rigolette, qui, selon ses moyens de petite
+ouvri&egrave;re, reprit la Lorraine, avait, il y a quelques jours, offert ses
+services &agrave; Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;Quel singulier rapprochement! se dit Cl&eacute;mence de plus en plus &eacute;mue,
+car chacun de ces deux noms, la Goualeuse et Rigolette, lui rappelait
+une noble action de Rodolphe. Et vous, mon enfant, que puis-je pour
+vous? dit-elle &agrave; la Lorraine. Je voudrais que les noms que vous venez de
+prononcer avec tant de reconnaissance vous portassent bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, madame, dit la Lorraine avec un sourire de r&eacute;signation am&egrave;re;
+j'avais un enfant... il est mort... Je suis poitrinaire condamn&eacute;e, je
+n'ai plus besoin de rien.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle id&eacute;e sinistre! &Agrave; votre &acirc;ge... si jeune, il y a toujours de la
+ressource!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, madame, je sais mon sort... je ne me plains pas! J'ai vu
+encore cette nuit mourir une poitrinaire dans la salle... on meurt bien
+doucement, allez! Je vous remercie toujours de vos bont&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous exag&eacute;rez votre &eacute;tat...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me trompe pas, madame, je le sens bien; mais, puisque vous &ecirc;tes
+si bonne... une grande dame comme vous est toute-puissante...</p>
+
+<p>&mdash;Parlez... dites... que voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;J'avais demand&eacute; un service &agrave; Jeanne; mais puisque, gr&acirc;ce &agrave; Dieu et &agrave;
+vous, elle s'en va...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ce service, ne puis-je vous le rendre?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, madame... un mot de vous aux s&oelig;urs ou au m&eacute;decin
+arrangerait tout.</p>
+
+<p>&mdash;Ce mot, je le dirai, soyez-en s&ucirc;re... De quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis que j'ai vu l'actrice qui est morte si tourment&eacute;e de la crainte
+d'&ecirc;tre coup&eacute;e en morceaux apr&egrave;s sa mort, j'ai la m&ecirc;me peur... Jeanne
+m'avait promis de r&eacute;clamer mon corps et de me faire enterrer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est horrible dit Cl&eacute;mence en frissonnant d'&eacute;pouvante; il faut
+venir ici pour savoir qu'il est encore pour les pauvres des mis&egrave;res et
+des terreurs m&ecirc;me au del&agrave; de la tombe!...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, madame, dit timidement la Lorraine; pour une grande dame riche
+et heureuse comme vous m&eacute;ritez de l'&ecirc;tre, cette demande est bien
+triste... je n'aurais pas d&ucirc; la faire!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en remercie, au contraire, mon enfant; elle m'apprend une
+mis&egrave;re que j'ignorais, et cette science ne sera pas st&eacute;rile... Soyez
+tranquille, quoique ce moment fatal soit bien &eacute;loign&eacute; d'ici, quand il
+arrivera, vous serez s&ucirc;re de reposer en terre sainte!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci, madame! s'&eacute;cria la Lorraine: si j'osais vous demander la
+permission de baiser votre main...</p>
+
+<p>Cl&eacute;mence pr&eacute;senta sa main aux l&egrave;vres dess&eacute;ch&eacute;es de la Lorraine.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci, madame! J'aurai quelqu'un &agrave; aimer et &agrave; b&eacute;nir jusqu'&agrave; la
+fin... avec la Goualeuse... et je ne serai plus attrist&eacute;e pour apr&egrave;s ma
+mort!</p>
+
+<p>Ce d&eacute;tachement de la vie et ces craintes d'outre-tombe avaient
+p&eacute;niblement affect&eacute; M<sup>me</sup> d'Harville; se penchant &agrave; l'oreille de la s&oelig;ur
+qui venait l'avertir que M<sup>lle</sup> de Fermont avait compl&egrave;tement repris
+connaissance, elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que r&eacute;ellement l'&eacute;tat de cette jeune femme est d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;?</p>
+
+<p>Et, d'un signe, elle lui indiqua le lit de la Lorraine.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! oui, madame; la Lorraine est condamn&eacute;e... elle n'a peut-&ecirc;tre
+pas huit jours &agrave; vivre!</p>
+
+<p>Une demi-heure apr&egrave;s, M<sup>me</sup> d'Harville, accompagn&eacute;e de M. de Saint-Remy,
+emmenait chez elle la jeune orpheline, &agrave; qui elle avait cach&eacute; la mort de
+sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Le jour m&ecirc;me un homme de confiance de M<sup>me</sup> d'Harville, apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute;
+visiter, rue de la Barillerie, la mis&eacute;rable demeure de Jeanne Duport, et
+avoir recueilli sur cette digne femme les meilleurs renseignements, loua
+aussit&ocirc;t, sur le quai de l'&Eacute;cole, deux grandes chambres et un cabinet
+bien a&eacute;r&eacute;, meubla en deux heures ce modeste mais salubre logis, et,
+gr&acirc;ce aux ressources instantan&eacute;es du Temple, le soir m&ecirc;me, Jeanne Duport
+fut transport&eacute;e dans cette demeure, o&ugrave; elle trouva ses enfants et une
+excellente garde-malade.</p>
+
+<p>Le m&ecirc;me homme de confiance fut charg&eacute; de r&eacute;clamer et de faire enterrer
+le corps de la Lorraine lorsqu'elle succomberait &agrave; sa maladie.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir conduit et install&eacute; chez elle M<sup>lle</sup> de Fermont, M<sup>me</sup>
+d'Harville partit aussit&ocirc;t pour Asni&egrave;res, accompagn&eacute;e de M. de
+Saint-Remy, afin d'aller chercher Fleur-de-Marie et de la conduire chez
+Rodolphe.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Esp&eacute;rance</a></h3>
+
+
+<p>Les premiers jours du printemps approchaient, le soleil commen&ccedil;ait &agrave;
+prendre un peu de force, le ciel &eacute;tait pur, l'air ti&egrave;de...
+Fleur-de-Marie, appuy&eacute;e sur le bras de la Louve, essayait ses forces en
+se promenant dans le jardin de la petite maison du docteur Griffon.</p>
+
+<p>La chaleur vivifiante du soleil et le mouvement de la promenade
+coloraient d'une teinte ros&eacute;e les traits p&acirc;les et amaigris de la
+Goualeuse; ses v&ecirc;tements de paysanne ayant &eacute;t&eacute; d&eacute;chir&eacute;s dans la
+pr&eacute;cipitation des premiers secours qu'on lui avait donn&eacute;s, elle portait
+une robe de m&eacute;rinos d'un bleu fonc&eacute;, faite en blouse, et seulement
+serr&eacute;e autour de sa taille d&eacute;licate et fine par une cordeli&egrave;re de laine.</p>
+
+<p>&mdash;Quel bon soleil! dit-elle &agrave; la Louve en s'arr&ecirc;tant au pied d'une
+charmille d'arbres verts expos&eacute;s au midi et qui s'arrondissaient autour
+d'un banc de pierre. Voulez-vous que nous nous asseyions un moment ici,
+la Louve?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous avez besoin de me demander si je veux? r&eacute;pondit
+brusquement la femme de Martial en haussant les &eacute;paules.</p>
+
+<p>Puis, &ocirc;tant de son cou un ch&acirc;le de bourre de soie, elle le ploya en
+quatre, s'agenouilla, le posa sur le sable un peu humide de l'all&eacute;e et
+dit &agrave; la Goualeuse:</p>
+
+<p>&mdash;Mettez vos pieds l&agrave;-dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, la Louve, dit Fleur-de-Marie, qui s'&eacute;tait aper&ccedil;ue trop tard du
+dessein de sa compagne pour l'emp&ecirc;cher de l'ex&eacute;cuter; mais, la Louve,
+vous allez ab&icirc;mer votre ch&acirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Pas tant de raisons!... la terre est fra&icirc;che, dit la Louve.</p>
+
+<p>Et, prenant d'autorit&eacute; les petits pieds de Fleur-de-Marie, elle les posa
+sur le ch&acirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous me g&acirc;tez, la Louve...</p>
+
+<p>&mdash;Hum!... vous ne le m&eacute;ritez gu&egrave;re: toujours &agrave; vous d&eacute;battre contre ce
+que je veux faire pour votre bien... Vous n'&ecirc;tes pas fatigu&eacute;e? Voil&agrave; une
+bonne demi-heure que nous marchons... Midi vient de sonner &agrave; Asni&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un peu lasse... mais je sens que cette promenade m'a fait du
+bien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez... vous &eacute;tiez lasse. Vous ne pouviez pas me demander plus
+t&ocirc;t de vous asseoir?</p>
+
+<p>&mdash;Ne me grondez pas; je ne m'apercevais pas de ma lassitude. C'est si
+bon de marcher quand on a &eacute;t&eacute; longtemps alit&eacute;e... de voir le soleil, les
+arbres, la campagne, quand on a cru ne les revoir jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est que vous avez &eacute;t&eacute; dans un &eacute;tat d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; durant deux
+jours. Pauvre Goualeuse... oui, on peut vous dire cela maintenant... on
+d&eacute;sesp&eacute;rait de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis figurez-vous, la Louve, que me voyant sous l'eau... malgr&eacute; moi
+je me suis rappel&eacute; qu'une m&eacute;chante femme qui m'avait tourment&eacute;e quand
+j'&eacute;tais petite me mena&ccedil;ait toujours de me jeter aux poissons. Plus tard
+elle avait encore voulu me noyer<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>. Alors je me suis dit: &laquo;Je n'ai pas
+de bonheur... c'est une fatalit&eacute;, je n'y &eacute;chapperai pas...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Goualeuse... &ccedil;'a &eacute;t&eacute; votre derni&egrave;re id&eacute;e quand vous vous &ecirc;tes
+crue perdue?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non... dit Fleur-de-Marie avec exaltation. Quand je me suis sentie
+mourir... ma derni&egrave;re pens&eacute;e a &eacute;t&eacute; pour celui que je regarde comme mon
+Dieu; de m&ecirc;me qu'en me sentant rena&icirc;tre, ma premi&egrave;re pens&eacute;e s'est &eacute;lev&eacute;e
+vers lui...</p>
+
+<p>&mdash;C'est plaisir de vous faire du bien, &agrave; vous... vous n'oubliez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non!... c'est si bon de s'endormir avec sa reconnaissance et de
+s'&eacute;veiller avec elle!</p>
+
+<p>&mdash;Aussi on se mettrait dans le feu pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne Louve... Tenez, je vous assure qu'une des causes qui me rendent
+heureuse de vivre... c'est l'espoir de vous porter bonheur, d'accomplir
+ma promesse... vous savez, nos ch&acirc;teaux en Espagne de Saint-Lazare?</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; cela, il y a du temps de reste. Vous voil&agrave; sur pied, j'ai fait
+mes frais... comme dit mon homme.</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu que M. le comte de Saint-Remy me dise tant&ocirc;t que le m&eacute;decin me
+permet d'&eacute;crire &agrave; M<sup>me</sup> Georges! Elle doit &ecirc;tre si inqui&egrave;te! et peut-&ecirc;tre
+M. Rodolphe aussi! ajouta Fleur-de-Marie en baissant les yeux et en
+rougissant de nouveau &agrave; la pens&eacute;e de son Dieu. Peut-&ecirc;tre ils me croient
+morte!</p>
+
+<p>&mdash;Comme le croient aussi ceux qui vous ont fait noyer, pauvre petite.
+Oh! les brigands!</p>
+
+<p>&mdash;Vous supposez donc toujours que ce n'est pas un accident, la Louve?</p>
+
+<p>&mdash;Un accident! Oui, les Martial appellent &ccedil;a des accidents... Quand je
+dis les Martial... c'est sans compter mon homme... car il n'est pas de
+la famille, lui... pas plus que n'en seront jamais Fran&ccedil;ois et Amandine.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quel int&eacute;r&ecirc;t pouvait-on avoir &agrave; ma mort? Je n'ai jamais fait de
+mal &agrave; personne... personne ne me conna&icirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal... si les Martial sont assez sc&eacute;l&eacute;rats pour noyer
+quelqu'un, ils ne sont pas assez b&ecirc;tes pour le faire sans y avoir un
+int&eacute;r&ecirc;t. Quelques mots que la veuve a dits &agrave; mon homme dans la prison...
+me le prouvent bien.</p>
+
+<p>&mdash;Il a donc &eacute;t&eacute; voir sa m&egrave;re, cette femme terrible?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il n'y a plus d'espoir pour elle, ni pour Calebasse, ni pour
+Nicolas. On avait d&eacute;couvert bien des choses, mais ce gueux de Nicolas,
+dans l'espoir d'avoir la vie sauve, a d&eacute;nonc&eacute; sa m&egrave;re et sa s&oelig;ur pour
+un autre assassinat. &Ccedil;a fait qu'ils y passeront tous. L'avocat n'esp&egrave;re
+plus rien; les gens de la justice disent qu'il faut un exemple.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est affreux! presque toute une famille.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, &agrave; moins que Nicolas ne s'&eacute;vade. Il est dans la m&ecirc;me prison qu'un
+monstre de bandit appel&eacute; le Squelette, qui machine un complot pour se
+sauver, lui et d'autres. C'est Nicolas qui a fait dire cela &agrave; Martial
+par un prisonnier sortant; car mon homme a &eacute;t&eacute; encore assez faible pour
+aller voir son gueux de fr&egrave;re &agrave; la Force. Alors, encourag&eacute; par cette
+visite, ce mis&eacute;rable, que l'enfer confonde! a eu le front de faire dire
+&agrave; mon homme que d'un moment &agrave; l'autre il pourrait s'&eacute;chapper, et que
+Martial lui tienne pr&ecirc;ts chez le p&egrave;re Micou de l'argent et des habits
+pour se d&eacute;guiser.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Martial a si bon c&oelig;ur!</p>
+
+<p>&mdash;Bon c&oelig;ur tant que vous voudrez, la Goualeuse; mais que le diable me
+br&ucirc;le si je laisse mon homme aider un assassin qui a voulu le tuer!
+Martial ne d&eacute;noncera pas le complot d'&eacute;vasion, c'est d&eacute;j&agrave; beaucoup...
+D'ailleurs, maintenant que vous voil&agrave; en sant&eacute;, la Goualeuse, nous
+allons partir, moi, mon homme et les enfants, pour notre tour de France;
+nous ne remettrons jamais les pieds &agrave; Paris: c'&eacute;tait bien assez p&eacute;nible
+&agrave; Martial d'&ecirc;tre appel&eacute; fils du guillotin&eacute;. Qu'est-ce que cela serait
+donc lorsque m&egrave;re, fr&egrave;re et s&oelig;ur y auraient pass&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Vous attendrez au moins que j'aie parl&eacute; de vous &agrave; M. Rodolphe, si je
+le revois. Vous &ecirc;tes revenue au bien, j'ai dit que je vous en ferais
+r&eacute;compenser, je veux tenir ma parole. Sans cela comment
+m'acquitterais-je envers vous? Vous m'avez sauv&eacute; la vie... et pendant ma
+maladie vous m'avez combl&eacute;e de soins.</p>
+
+<p>&mdash;Justement! maintenant j'aurais l'air int&eacute;ress&eacute;e, si je vous laissais
+demander quelque chose pour moi &agrave; vos protecteurs. Vous &ecirc;tes sauv&eacute;e...
+je vous r&eacute;p&egrave;te que j'ai fait mes frais.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne Louve... rassurez-vous... ce n'est pas vous qui serez
+int&eacute;ress&eacute;e, c'est moi qui serai reconnaissante.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez donc! dit tout d'un coup la Louve en se levant, on dirait le
+bruit d'une voiture. Oui... oui, elle approche; tenez, la voil&agrave;;
+l'avez-vous vu passer devant la grille? Il y a une femme dedans.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! s'&eacute;cria Fleur-de-Marie avec &eacute;motion, il m'a sembl&eacute;
+reconna&icirc;tre...</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc?</p>
+
+<p>&mdash;Une jeune et jolie dame que j'ai vue &agrave; Saint-Lazare, et qui a &eacute;t&eacute; bien
+bonne pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Elle sait donc que vous &ecirc;tes ici?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore; mais elle conna&icirc;t la personne dont je vous parlais
+toujours, et qui, si elle le veut, et elle le voudra, je l'esp&egrave;re,
+pourra r&eacute;aliser nos ch&acirc;teaux en Espagne de la prison.</p>
+
+<p>&mdash;Une place de garde-chasse pour mon homme, avec une cabane pour nous au
+milieu des bois, dit la Louve en soupirant. Tout &ccedil;a c'est des f&eacute;eries...
+c'est trop beau, cela ne peut pas arriver.</p>
+
+<p>Un bruit de pas pr&eacute;cipit&eacute;s se fit entendre, derri&egrave;re la charmille;
+Fran&ccedil;ois et Amandine qui, gr&acirc;ce aux bont&eacute;s du comte de Saint-Remy,
+n'avaient pas quitt&eacute; la Louve, arriv&egrave;rent essouffl&eacute;s en criant:</p>
+
+<p>&mdash;La Louve, voici une belle dame avec M. de Saint-Remy; ils demandent &agrave;
+voir tout de suite Fleur-de-Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'&eacute;tais pas tromp&eacute;e! dit la Goualeuse.</p>
+
+<p>Presque au m&ecirc;me instant parut M. de Saint-Remy, accompagn&eacute; de M<sup>me</sup>
+d'Harville. &Agrave; peine celle-ci eut-elle aper&ccedil;u Fleur-de-Marie qu'elle
+s'&eacute;cria en courant &agrave; elle et en la serrant tendrement entre ses bras:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre ch&egrave;re enfant... vous voil&agrave;... Ah!... sauv&eacute;e!... sauv&eacute;e
+miraculeusement d'une horrible mort... Avec quel bonheur je vous
+retrouve... moi qui, ainsi que vos amis, vous avais crue perdue... vous
+avais tant regrett&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Je suis aussi bien heureuse de vous revoir, madame; car je n'ai jamais
+oubli&eacute; vos bont&eacute;s pour moi, dit Fleur-de-Marie en r&eacute;pondant aux
+tendresses de M<sup>me</sup> d'Harville avec une gr&acirc;ce et une modestie charmantes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous ne savez pas quelle sera la surprise, la folle joie de vos
+amis qui &agrave; cette heure vous pleurent si am&egrave;rement...</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie, prenant par la main la Louve, qui s'&eacute;tait retir&eacute;e &agrave;
+l'&eacute;cart, dit &agrave; M<sup>me</sup> d'Harville en la lui pr&eacute;sentant:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque mon salut est si cher &agrave; mes bienfaiteurs, permettez-moi de
+vous demander leurs bont&eacute;s pour ma compagne, qui m'a sauv&eacute;e au risque de
+sa vie...</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, mon enfant... vos amis prouveront &agrave; la brave Louve
+qu'ils savent que c'est &agrave; elle qu'ils doivent le bonheur de vous revoir.</p>
+
+<p>La Louve, rouge, confuse, n'osant ni r&eacute;pondre ni lever les yeux sur M<sup>me</sup>
+d'Harville, tant la pr&eacute;sence d'une femme de cette dignit&eacute; lui imposait,
+n'avait pu cacher son &eacute;tonnement en entendant Cl&eacute;mence prononcer son
+nom...</p>
+
+<p>&mdash;Mais il n'y a pas un moment &agrave; perdre, reprit la marquise. Je meurs
+d'impatience de vous emmener, Fleur-de-Marie; j'ai apport&eacute; dans la
+voiture un ch&acirc;le, un manteau bien chaud; venez, venez, mon enfant...
+Puis, s'adressant au comte: Serez-vous assez bon pour donner mon adresse
+&agrave; cette courageuse femme, afin qu'elle puisse demain faire ses adieux &agrave;
+Fleur-de-Marie? De la sorte vous serez bien forc&eacute;e de venir nous voir,
+ajouta M<sup>me</sup> d'Harville en s'adressant &agrave; la Louve.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, j'irai bien s&ucirc;r, r&eacute;pondit celle-ci, puisque ce sera pour
+dire adieu &agrave; la Goualeuse, j'aurais trop de chagrin de ne pouvoir pas
+l'embrasser encore une fois.</p>
+
+<p>Quelques minutes apr&egrave;s, M<sup>me</sup> d'Harville et la Goualeuse &eacute;taient sur la
+route de Paris.</p>
+
+<p>Rodolphe, apr&egrave;s avoir assist&eacute; &agrave; la mort de Jacques Ferrand si
+terriblement puni de ses crimes, &eacute;tait rentr&eacute; chez lui dans un
+accablement inexprimable.</p>
+
+<p>Ensuite d'une longue et p&eacute;nible nuit d'insomnie, il avait mand&eacute; pr&egrave;s de
+lui sir Walter Murph, pour confier &agrave; ce vieux et fid&egrave;le ami l'&eacute;crasante
+d&eacute;couverte de la veille au sujet de Fleur-de-Marie.</p>
+
+<p>Le digne squire fut atterr&eacute;; mieux que personne il pouvait comprendre et
+partager l'immensit&eacute; de la douleur du prince.</p>
+
+<p>Celui-ci, p&acirc;le, abattu, les yeux rougis par des larmes r&eacute;centes, venait
+de faire &agrave; Murph cette poignante r&eacute;v&eacute;lation.</p>
+
+<p>&mdash;Du courage! dit le squire en essuyant ses yeux; car, malgr&eacute; son
+flegme, il avait aussi pleur&eacute;. Oui, du courage... monseigneur! beaucoup
+de courage!... Pas de vaines consolations... ce chagrin doit &ecirc;tre
+incurable...</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison... Ce que je ressentais hier n'est rien aupr&egrave;s de ce que
+je ressens aujourd'hui...</p>
+
+<p>&mdash;Hier, monseigneur... vous &eacute;prouviez l'&eacute;tourdissement de ce coup; mais
+sa r&eacute;action vous sera de jour en jour plus douloureuse... Ainsi donc, du
+courage!... L'avenir est triste... bien triste.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis hier... le m&eacute;pris et l'horreur que m'inspiraient cette
+femme... mais que Dieu en ait piti&eacute;!... elle est &agrave; cette heure devant
+lui... hier enfin, la surprise, la haine, l'effroi, tant de passions
+violentes refoulaient en moi ces &eacute;lans de tendresse d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e... qu'&agrave;
+pr&eacute;sent je ne contiens plus... &Agrave; peine si je pouvais pleurer... Au moins
+maintenant... aupr&egrave;s de toi... je le peux... Tiens, tu vois... je suis
+sans forces... je suis l&acirc;che, pardonne-moi. Des larmes... encore...
+toujours... &Ocirc; mon enfant!... mon pauvre enfant!...</p>
+
+<p>&mdash;Pleurez, pleurez, monseigneur... h&eacute;las! la perte est irr&eacute;parable.</p>
+
+<p>&mdash;Et tant d'atroces mis&egrave;res &agrave; lui faire oublier! s'&eacute;cria Rodolphe avec
+un accent d&eacute;chirant... apr&egrave;s ce qu'elle a souffert!... Songe au sort qui
+l'attendait!</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre cette transition e&ucirc;t-elle &eacute;t&eacute; trop brusque pour cette
+infortun&eacute;e, d&eacute;j&agrave; si cruellement &eacute;prouv&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non... non!... va... si tu savais avec quels m&eacute;nagements... avec
+quelle r&eacute;serve je lui aurais appris sa naissance!... Comme je l'aurais
+doucement pr&eacute;par&eacute;e &agrave; cette r&eacute;v&eacute;lation... C'&eacute;tait si simple... si
+facile... Oh! s'il ne s'&eacute;tait agi que de cela, vois-tu, ajouta le prince
+avec un sourire navrant, j'aurais &eacute;t&eacute; bien tranquille et pas embarrass&eacute;.
+Me mettant &agrave; genoux devant cette enfant idol&acirc;tr&eacute;e, je lui aurais dit:
+&laquo;Toi qui as &eacute;t&eacute; jusqu'ici si tortur&eacute;e... sois enfin heureuse... et pour
+toujours heureuse... Tu es ma fille...&raquo; Mais non, dit Rodolphe en se
+reprenant, non... cela aurait &eacute;t&eacute; trop brusque, trop impr&eacute;vu... Oui, je
+me serais donc bien contenu et je lui aurais dit d'un air calme: &laquo;Mon
+enfant, il faut que je vous apprenne une chose qui va bien vous
+&eacute;tonner... Mon Dieu! oui... figurez-vous qu'on a retrouv&eacute; les traces de
+vos parents... votre p&egrave;re existe... et votre p&egrave;re... c'est moi.&raquo; Ici le
+prince s'interrompit de nouveau.&mdash;Non, non! c'est encore trop brusque,
+trop prompt... mais ce n'est pas ma faute, cette r&eacute;v&eacute;lation me vient
+tout de suite aux l&egrave;vres... c'est qu'il faut tant d'empire sur moi... tu
+comprends, mon ami, tu comprends... &Ecirc;tre l&agrave;, devant sa fille, et se
+contraindre! Puis, se laissant emporter &agrave; un nouvel acc&egrave;s de d&eacute;sespoir,
+Rodolphe s'&eacute;cria:&mdash;Mais &agrave; quoi bon, &agrave; quoi bon ces vaines paroles? Je
+n'aurai plus jamais rien &agrave; lui dire. Oh! ce qui est affreux, affreux &agrave;
+penser, vois-tu? c'est de penser que j'ai eu ma fille pr&egrave;s de moi...
+pendant tout un jour... oui, pendant ce jour &agrave; jamais maudit et sacr&eacute; o&ugrave;
+je l'ai conduite &agrave; la ferme, ce jour o&ugrave; les tr&eacute;sors de son &acirc;me ang&eacute;lique
+se sont r&eacute;v&eacute;l&eacute;s &agrave; moi dans toute leur puret&eacute;! J'assistais au r&eacute;veil de
+cette nature adorable... et rien dans mon c&oelig;ur ne me disait: &laquo;C'est ta
+fille...&raquo; Rien... rien... &Ocirc; aveugle, barbare, stupide, que j'&eacute;tais!...
+Je ne devinais pas... Oh! j'&eacute;tais indigne d'&ecirc;tre p&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monseigneur...</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin... s'&eacute;cria le prince, a-t-il d&eacute;pendu de moi, oui ou non, de
+ne la jamais quitter! Pourquoi ne l'ai-je pas adopt&eacute;e, moi qui pleurais
+tant ma fille? Pourquoi, au lieu d'envoyer cette malheureuse enfant chez
+M<sup>me</sup> Georges, ne l'ai-je pas gard&eacute;e pr&egrave;s de moi...? Aujourd'hui je
+n'aurais qu'&agrave; lui tendre les bras... Pourquoi n'ai-je pas fait cela?
+pourquoi? Ah! parce qu'on ne fait jamais le bien qu'&agrave; demi, parce qu'on
+n'appr&eacute;cie les merveilles que lorsqu'elles ont lui et disparu pour
+toujours... parce qu'au lieu d'&eacute;lever tout de suite &agrave; sa v&eacute;ritable
+hauteur cette admirable jeune fille qui, malgr&eacute; la mis&egrave;re, l'abandon,
+&eacute;tait, par l'esprit et par le c&oelig;ur, plus grande, plus noble peut-&ecirc;tre
+qu'elle ne le f&ucirc;t jamais devenue par les avantages de la naissance et de
+l'&eacute;ducation... j'ai cru faire beaucoup pour elle en la pla&ccedil;ant dans une
+ferme... aupr&egrave;s de bonnes gens... comme j'aurais fait pour la premi&egrave;re
+mendiante int&eacute;ressante qui se serait trouv&eacute;e sur ma route... C'est ma
+faute... c'est ma faute... Si j'avais fait cela, elle ne serait pas
+morte... Oh! si... Je suis bien puni... je l'ai m&eacute;rit&eacute;... Mauvais
+fils... mauvais p&egrave;re!...</p>
+
+<p>Murph savait que de pareilles douleurs sont inconsolables; il se tut.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un assez long silence, Rodolphe reprit d'une voix alt&eacute;r&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne resterai pas ici, Paris m'est odieux... demain je pars...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, monseigneur...</p>
+
+<p>&mdash;Nous ferons un d&eacute;tour, je m'arr&ecirc;terai &agrave; la ferme de Bouqueval...
+J'irai m'enfermer quelques heures dans la chambre o&ugrave; ma fille a passe
+les seuls jours heureux de sa triste vie... L&agrave; on recueillera avec
+religion tout ce qui reste d'elle... les livres o&ugrave; elle commen&ccedil;ait &agrave;
+lire... les cahiers o&ugrave; elle a &eacute;crit... les v&ecirc;tements qu'elle a port&eacute;s...
+tout... jusqu'aux meubles... jusqu'aux tentures de cette chambre, dont
+je prendrai moi-m&ecirc;me un dessin exact... Et &agrave; Gerolstein... dans le parc
+r&eacute;serv&eacute; o&ugrave; j'ai fait &eacute;lever un monument &agrave; la m&eacute;moire de mon p&egrave;re
+outrag&eacute;... je ferai construire une petite maison o&ugrave; se trouvera cette
+chambre... l&agrave; j'irai pleurer ma fille... De ces deux fun&egrave;bres monuments,
+l'un me rappellera mon crime envers mon p&egrave;re, l'autre le ch&acirc;timent qui
+m'a frapp&eacute; dans mon enfant... Apr&egrave;s un nouveau silence, Rodolphe ajouta:
+Ainsi donc, que tout soit pr&ecirc;t... demain matin...</p>
+
+<p>Murph, voulant essayer de distraire un moment le prince de ses sinistres
+pens&eacute;es, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tout sera pr&ecirc;t, monseigneur; seulement vous oubliez que demain devait
+avoir lieu &agrave; Bouqueval le mariage du fils de M<sup>me</sup> Georges et de
+Rigolette... Non-seulement vous avez assur&eacute; l'avenir de Germain et dot&eacute;
+magnifiquement sa fianc&eacute;e... mais vous leur avez promis d'assister &agrave;
+leur mariage comme t&eacute;moin... Alors seulement ils devaient savoir le nom
+de leur bienfaiteur.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, j'ai promis cela... Ils sont &agrave; la ferme... et je ne puis
+y aller demain... sans assister &agrave; cette f&ecirc;te... et je l'avoue, je
+n'aurai pas ce courage...</p>
+
+<p>&mdash;La vue du bonheur de ces jeunes gens calmerait peut-&ecirc;tre un peu votre
+chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, la douleur est solitaire et &eacute;go&iuml;ste... Demain tu iras
+m'excuser et me repr&eacute;senter aupr&egrave;s d'eux, tu prieras M<sup>me</sup> Georges de
+rassembler tout ce qui a appartenu &agrave; ma fille... On fera faire le dessin
+de sa chambre et on me l'enverra en Allemagne.</p>
+
+<p>&mdash;Partirez-vous donc aussi, monseigneur, sans voir M<sup>me</sup> la marquise
+d'Harville?</p>
+
+<p>Au souvenir de Cl&eacute;mence, Rodolphe tressaillit... ce sinc&egrave;re amour vivait
+toujours en lui, ardent et profond... mais dans ce moment il &eacute;tait pour
+ainsi dire noy&eacute; sous le flot d'amertume dont son c&oelig;ur &eacute;tait inond&eacute;...</p>
+
+<p>Par une contradiction bizarre, le prince sentait que la tendre affection
+de M<sup>me</sup> d'Harville aurait pu seule l'aider &agrave; supporter le malheur qui le
+frappait, et il se reprochait cette pens&eacute;e comme indigne de la rigidit&eacute;
+de sa douleur paternelle.</p>
+
+<p>&mdash;Je partirai sans voir M<sup>me</sup> d'Harville, r&eacute;pondit Rodolphe. Il y a peu de
+jours, je lui &eacute;crivais la peine que me causait la mort de
+Fleur-de-Marie. Quand elle saura que Fleur-de-Marie &eacute;tait ma fille, elle
+comprendra qu'il est de ces douleurs ou plut&ocirc;t de ces punitions fatales
+qu'il faut avoir le courage de subir seul... oui, seul, pour qu'elles
+soient expiatoires... et elle est terrible, l'expiation que la fatalit&eacute;
+m'impose, terrible! car elle commence... pour moi... &agrave; l'heure o&ugrave; le
+d&eacute;clin de la vie commence aussi.</p>
+
+<p>On frappa l&eacute;g&egrave;rement et discr&egrave;tement &agrave; la porte du cabinet de Rodolphe,
+qui fit un mouvement d'impatience chagrine.</p>
+
+<p>Murph se leva et alla ouvrir.</p>
+
+<p>&Agrave; travers la porte entreb&acirc;ill&eacute;e, un aide de camp du prince dit au squire
+quelques mots &agrave; voix basse. Celui-ci r&eacute;pondit par un signe de t&ecirc;te, et,
+se tournant vers Rodolphe:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur me permet-il de m'absenter un moment? Quelqu'un veut me
+parler &agrave; l'instant m&ecirc;me pour le service de Votre Altesse Royale.</p>
+
+<p>&mdash;Va... r&eacute;pondit le prince.</p>
+
+<p>&Agrave; peine Murph fut-il parti que Rodolphe, cachant sa figure dans ses
+mains, poussa un long g&eacute;missement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'&eacute;cria-t-il, ce que je ressens m'&eacute;pouvante... Mon &acirc;me d&eacute;borde de
+fiel et de haine; la pr&eacute;sence de mon meilleur ami me p&egrave;se... le souvenir
+d'un noble et pur amour m'importune et me trouble et puis... cela est
+l&acirc;che et indigne, mais hier j'ai appris avec une joie barbare la mort de
+Sarah... de cette m&egrave;re d&eacute;natur&eacute;e qui a caus&eacute; la perte de ma fille; je me
+plais &agrave; retracer l'horrible agonie du monstre qui a fait tuer mon
+enfant. &Ocirc; rage! je suis arriv&eacute; trop tard! s'&eacute;cria-t-il en bondissant sur
+son fauteuil. Pourtant, hier, je ne souffrais pas cela, et hier comme
+aujourd'hui je savais ma fille morte... Oh! oui, mais je ne me disais
+pas ces mots, qui d&eacute;sormais empoisonneront ma vie: &laquo;J'ai vu ma fille, je
+lui ai parl&eacute;, j'ai admir&eacute; tout ce qu'il y avait d'adorable en elle.&raquo; Oh!
+que de temps j'ai perdu &agrave; cette ferme! Quand je songe que je n'y suis
+all&eacute; que trois fois... oui, pas plus. Et je pouvais y aller tous les
+jours... voir ma fille tous les jours... Que dis-je! la garder &agrave; jamais
+pr&egrave;s de moi. Oh! tel sera mon supplice... de me r&eacute;p&eacute;ter cela toujours...
+toujours!</p>
+
+<p>Et le malheureux trouvait une volupt&eacute; cruelle &agrave; revenir &agrave; cette pens&eacute;e
+d&eacute;solante et sans issue; car le propre des grandes douleurs est de
+s'aviver incessamment par de terribles redites.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup la porte du cabinet s'ouvrit, et Murph entra tr&egrave;s-p&acirc;le, si
+p&acirc;le que le prince se leva &agrave; demi et s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Murph, qu'as-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, monseigneur...</p>
+
+<p>&mdash;Tu es bien p&acirc;le, pourtant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est... l'&eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Quel &eacute;tonnement?</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>me</sup> d'Harville!</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>me</sup> d'Harville, grand Dieu! un nouveau malheur!...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, monseigneur, rassurez-vous, elle est... l&agrave;... dans le salon
+de service.</p>
+
+<p>&mdash;Elle... ici... elle chez moi, c'est impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, monseigneur... vous dis-je... la surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Une telle d&eacute;marche de sa part... Mais qu'y a-t-il donc, au nom du
+ciel?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais... mais je ne puis me rendre compte de ce que j'&eacute;prouve...</p>
+
+<p>&mdash;Tu me caches quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Sur l'honneur, monseigneur... sur l'honneur... non... je ne sais pas
+ce que M<sup>me</sup> la marquise m'a dit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que t'a-t-elle dit?</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Sir Walter&mdash;et sa voix &eacute;tait &eacute;mue, mais son regard rayonnait de
+joie&mdash;ma pr&eacute;sence ici doit vous &eacute;tonner beaucoup. Mais il est certaines
+circonstances si imp&eacute;rieuses qu'elles laissent peu le temps de songer
+aux convenances. Priez Son Altesse de m'accorder &agrave; l'instant quelques
+moments d'entretien en votre pr&eacute;sence, car je sais que le prince n'a pas
+au monde de meilleur ami que vous. J'aurais pu lui demander de me faire
+la gr&acirc;ce de venir chez moi; mais c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; un retard d'une heure
+peut-&ecirc;tre, et le prince me saura gr&eacute; de n'avoir pas retard&eacute; d'une minute
+cette entrevue...&raquo;, a-t-elle ajout&eacute; avec une expression qui m'a fait
+tressaillir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Rodolphe d'une voix alt&eacute;r&eacute;e, et devenant plus p&acirc;le encore
+que Murph, je ne devine pas la cause de ton trouble... de... ton
+&eacute;motion... de... ta p&acirc;leur... il y a autre chose... Cette entrevue...</p>
+
+<p>&mdash;Sur l'honneur, je ne... sais rien de plus. Ces seuls mots de la
+marquise m'ont boulevers&eacute;. Pourquoi? je l'ignore... Mais vous-m&ecirc;me, vous
+&ecirc;tes bien p&acirc;le, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? dit Rodolphe en s'appuyant sur son fauteuil, car il sentait ses
+genoux se d&eacute;rober sous lui.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis, monseigneur, que vous &ecirc;tes aussi boulevers&eacute; que moi.
+Qu'avez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Duss&eacute;-je mourir sous le coup... prie M<sup>me</sup> d'Harville d'entrer, s'&eacute;cria
+le prince.</p>
+
+<p>Par une sympathie &eacute;trange, la visite si inattendue, si extraordinaire de
+M<sup>me</sup> d'Harville, avait &eacute;veill&eacute; chez Murph et chez Rodolphe une m&ecirc;me vague
+et folle esp&eacute;rance; mais cet espoir leur semblait si insens&eacute; que ni l'un
+ni l'autre n'avaient voulu se l'avouer. M<sup>me</sup> d'Harville, suivie de Murph,
+entra dans le cabinet du prince.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le p&egrave;re et la fille</a></h3>
+
+
+<p>Ignorant, nous l'avons dit, que Fleur-de-Marie f&ucirc;t la fille du prince,
+M<sup>me</sup> d'Harville, toute &agrave; la joie de lui ramener sa prot&eacute;g&eacute;e, avait cru
+pouvoir la lui pr&eacute;senter presque sans m&eacute;nagements; seulement, elle
+l'avait laiss&eacute;e dans sa voiture, ignorant si Rodolphe voulait se faire
+conna&icirc;tre &agrave; cette jeune fille et la recevoir chez lui. Mais s'apercevant
+de la profonde alt&eacute;ration des traits de Rodolphe, qui trahissaient un
+morne d&eacute;sespoir; remarquant dans ses yeux les traces r&eacute;centes de
+quelques larmes, Cl&eacute;mence pensa qu'il avait &eacute;t&eacute; frapp&eacute; par un malheur
+bien plus cruel pour lui que la mort de la Goualeuse; ainsi, oubliant
+l'objet de sa visite, elle s'&eacute;cria:&mdash;Grand Dieu! monseigneur...
+qu'avez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'ignorez, madame?... Ah! tout espoir est perdu... Votre
+empressement... l'entretien que vous m'avez si instamment demand&eacute;...
+j'avais cru...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vous en prie, ne parlons pas du sujet qui m'amenait ici...
+monseigneur... Au nom de mon p&egrave;re, dont vous avez sauv&eacute; la vie... j'ai
+presque droit de vous demander la cause de la d&eacute;solation o&ugrave; vous &ecirc;tes
+plong&eacute;... Votre abattement, votre p&acirc;leur m'&eacute;pouvantent... Oh! parlez,
+monseigneur... soyez g&eacute;n&eacute;reux... parlez, ayez piti&eacute; de mes angoisses...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quoi bon, madame? ma blessure est incurable.</p>
+
+<p>&mdash;Ces mots redoublent mon effroi, monseigneur; expliquez-vous... Sir
+Walter... mon Dieu, qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Rodolphe d'une voix entrecoup&eacute;e, en faisant un violent
+effort sur lui-m&ecirc;me, depuis que je vous ai instruite de la mort de
+Fleur-de-Marie, j'ai appris qu'elle &eacute;tait ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Fleur-de-Marie!... votre fille? s'&eacute;cria Cl&eacute;mence avec un accent
+impossible &agrave; rendre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Et tout &agrave; l'heure, quand vous m'avez fait dire que vous vouliez
+me voir &agrave; l'instant pour m'apprendre une nouvelle qui me comblerait de
+joie, ayez piti&eacute; de ma faiblesse, mais un p&egrave;re, fou de douleur d'avoir
+perdu son enfant, est capable des plus folles esp&eacute;rances: un moment
+j'avais cru que... mais non, non, je le vois, je m'&eacute;tais tromp&eacute;.
+Pardonnez-moi, je ne suis qu'un mis&eacute;rable insens&eacute;.</p>
+
+<p>Rodolphe, &eacute;puis&eacute; par le contrecoup d'un fugitif espoir et d'une
+d&eacute;ception &eacute;crasante, retomba sur son si&egrave;ge en cachant sa figure dans ses
+mains.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d'Harville restait stup&eacute;faite, immobile, muette, respirant &agrave; peine,
+tour &agrave; tour en proie &agrave; une joie enivrante, &agrave; la crainte de l'effet
+foudroyant de la r&eacute;v&eacute;lation qu'elle devait faire au prince, exalt&eacute;e
+enfin par une religieuse reconnaissance envers la Providence, qui la
+chargeait, elle... elle... d'annoncer &agrave; Rodolphe que sa fille vivait, et
+qu'elle la lui ramenait...</p>
+
+<p>Cl&eacute;mence, agit&eacute;e par ces &eacute;motions si violentes, si diverses, ne pouvait
+trouver une parole.</p>
+
+<p>Murph, apr&egrave;s avoir un moment partag&eacute; la folle esp&eacute;rance du prince,
+semblait aussi accabl&eacute; que lui.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup la marquise, c&eacute;dant &agrave; un mouvement subit, involontaire,
+oubliant la pr&eacute;sence de Murph et de Rodolphe, s'agenouilla, joignit les
+mains et s'&eacute;cria avec l'expression d'une pi&eacute;t&eacute; fervente et d'une
+gratitude ineffable:</p>
+
+<p>&mdash;Merci!... Dieu... soyez b&eacute;ni!... je reconnais votre volont&eacute;
+toute-puissante... merci encore, car vous m'avez choisie... pour lui
+apprendre que sa fille est sauv&eacute;e!...</p>
+
+<p>Quoique dits &agrave; voix basse, ces mots, prononc&eacute;s avec un accent de
+sinc&eacute;rit&eacute; et de sainte exaltation, arriv&egrave;rent aux oreilles de Murph et
+du prince.</p>
+
+<p>Celui-ci redressa vivement la t&ecirc;te au moment o&ugrave; Cl&eacute;mence se relevait.</p>
+
+<p>Il est impossible de dire le regard, le geste, l'expression de la
+physionomie de Rodolphe en contemplant M<sup>me</sup> d'Harville, dont les traits
+adorables, empreints d'une joie c&eacute;leste, rayonnaient en ce moment d'une
+beaut&eacute; surhumaine.</p>
+
+<p>Appuy&eacute;e d'une main sur le marbre d'une console, et comprimant sous son
+autre main les battements pr&eacute;cipit&eacute;s de son sein, elle r&eacute;pondit par un
+signe de t&ecirc;te affirmatif &agrave; un regard de Rodolphe qu'il faut encore
+renoncer &agrave; rendre.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; est-elle? dit le prince en tremblant comme la feuille.</p>
+
+<p>&mdash;En bas, dans ma voiture.</p>
+
+<p>Sans Murph, qui, prompt comme l'&eacute;clair, se jeta au-devant de Rodolphe,
+celui-ci sortait &eacute;perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, vous la tueriez! s'&eacute;cria le squire en retenant le
+prince.</p>
+
+<p>&mdash;D'hier seulement elle est convalescente. Au nom de sa vie, pas
+d'imprudence, monseigneur, ajouta Cl&eacute;mence.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, dit Rodolphe en se contenant &agrave; peine, vous avez
+raison, je serai calme, je ne la verrai pas encore, j'attendrai que ma
+premi&egrave;re &eacute;motion soit apais&eacute;e. Ah! c'est trop, trop en un jour!
+ajouta-t-il d'une voix alt&eacute;r&eacute;e. Puis, s'adressant &agrave; M<sup>me</sup> d'Harville et
+lui tendant la main, il s'&eacute;cria, dans une effusion de reconnaissance
+indicible: Je suis pardonn&eacute;... vous &ecirc;tes l'ange de la r&eacute;demption.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, vous m'avez rendu mon p&egrave;re, Dieu veut que je vous ram&egrave;ne
+votre enfant, r&eacute;pondit Cl&eacute;mence. Mais, &agrave; mon tour je vous demande pardon
+de ma faiblesse. Cette r&eacute;v&eacute;lation si subite, si inattendue, m'a
+boulevers&eacute;e. J'avoue que je n'aurai pas le courage d'aller chercher
+Fleur-de-Marie, mon &eacute;motion l'effrayerait.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment l'a-t-on sauv&eacute;e? qui l'a sauv&eacute;e? s'&eacute;cria Rodolphe. Voyez
+mon ingratitude, je ne vous avais pas encore fait cette question.</p>
+
+<p>&mdash;Au moment o&ugrave; elle se noyait, elle a &eacute;t&eacute; retir&eacute;e de l'eau par une femme
+courageuse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous la connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;Demain elle viendra chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;La dette est immense, dit le prince, mais je saurai l'acquitter.</p>
+
+<p>&mdash;Comme j'ai &eacute;t&eacute; bien inspir&eacute;e, mon Dieu, en n'amenant pas
+Fleur-de-Marie avec moi! dit la marquise, cette sc&egrave;ne lui e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+funeste.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, madame, dit Murph, c'est un hasard providentiel qu'elle
+ne soit pas ici.</p>
+
+<p>&mdash;J'ignorais si monseigneur d&eacute;sirait &ecirc;tre connu d'elle, et je n'ai pas
+voulu la lui pr&eacute;senter sans le consulter.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit le prince, qui avait pass&eacute; pour ainsi dire quelques
+minutes &agrave; combattre, &agrave; vaincre son agitation, et dont les traits
+semblaient presque calmes, maintenant je suis ma&icirc;tre de moi, je vous
+l'assure. Murph, va chercher ma fille.</p>
+
+<p>Ces mots, <i>ma fille</i>, furent prononc&eacute;s par le prince avec un accent que
+nous ne saurions non plus exprimer.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, &ecirc;tes-vous bien s&ucirc;r de vous? dit Cl&eacute;mence. Pas
+d'imprudence.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! soyez tranquille, je sais le danger qu'il y aurait pour elle. Je
+ne l'y exposerai pas. Mon bon Murph, je t'en supplie, va, va!</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, madame, reprit le squire, qui avait attentivement
+observ&eacute; le prince, elle peut venir, monseigneur se contiendra.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, va, va donc vite, mon vieil ami.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, je vous demande seulement une minute, on n'est pas
+de fer, dit le brave gentilhomme en essuyant la trace de ses larmes; il
+ne faut pas qu'elle voie que j'ai pleur&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Excellent homme! reprit Rodolphe en serrant la main de Murph dans les
+siennes.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, monseigneur, m'y voil&agrave;... je ne voulais pas traverser
+le salon de service &eacute;plor&eacute; comme une Madeleine.</p>
+
+<p>Et le squire fit un pas pour sortir; puis, se ravisant:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monseigneur, que lui dirai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, que dira-t-il? demanda le prince &agrave; Cl&eacute;mence.</p>
+
+<p>&mdash;Que M. Rodolphe d&eacute;sire la voir, rien de plus, ce me semble?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute: que M. Rodolphe d&eacute;sire la voir... rien de plus... Allons,
+va, va.</p>
+
+<p>&mdash;C'est certainement ce qu'il y a de mieux &agrave; lui dire, reprit le squire,
+qui se sentait au moins aussi impressionn&eacute; que M<sup>me</sup> d'Harville. Je lui
+dirai simplement que M. Rodolphe d&eacute;sire la voir. Cela ne lui fera rien
+pr&eacute;juger, rien pr&eacute;voir; c'est ce qu'il y a de plus raisonnable, en
+effet.</p>
+
+<p>Et Murph ne bougeait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Sir Walter, lui dit Cl&eacute;mence en souriant, vous avez peur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, madame la marquise; malgr&eacute; mes six pieds et mon &eacute;paisse
+enveloppe, je suis encore sous le coup d'une &eacute;motion profonde.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, prends garde, lui dit Rodolphe; attends plut&ocirc;t un moment
+encore, si tu n'es pas s&ucirc;r de toi.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, cette fois, monseigneur, j'ai pris le dessus, dit le
+squire, apr&egrave;s avoir pass&eacute; sur ses yeux ses deux poings d'Hercule; il est
+&eacute;vident qu'&agrave; mon &acirc;ge cette faiblesse est parfaitement ridicule. Ne
+craignez rien, monseigneur.</p>
+
+<p>Et Murph sortit d'un pas ferme, le visage impassible.</p>
+
+<p>Un moment de silence suivit son d&eacute;part.</p>
+
+<p>Alors Cl&eacute;mence songea en rougissant qu'elle &eacute;tait chez Rodolphe, seule
+avec lui. Le prince s'approcha d'elle et lui dit presque timidement:</p>
+
+<p>&mdash;Si je choisis ce jour, ce moment, pour vous faire un aveu sinc&egrave;re,
+c'est que la solennit&eacute; de ce jour, de ce moment, ajoutera encore &agrave; la
+gravit&eacute; de cet aveu. Depuis que je vous ai vue, je vous aime. Tant que
+j'ai d&ucirc; cacher cet amour, je l'ai cach&eacute;: maintenant vous &ecirc;tes libre,
+vous m'avez rendu ma fille, voulez-vous &ecirc;tre sa m&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, monseigneur! s'&eacute;cria M<sup>me</sup> d'Harville. Que dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en supplie, ne me refusez pas; faites que ce jour d&eacute;cide du
+bonheur de toute ma vie, reprit tendrement Rodolphe.</p>
+
+<p>Cl&eacute;mence aussi aimait le prince depuis longtemps avec passion; elle
+croyait r&ecirc;ver: l'aveu de Rodolphe, cet aveu &agrave; la fois si simple, si
+grave et si touchant, fait dans une telle circonstance, la transportait
+d'un bonheur inesp&eacute;r&eacute;; elle r&eacute;pondit en h&eacute;sitant:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, c'est &agrave; moi de vous rappeler la distance de nos
+conditions, l'int&eacute;r&ecirc;t de votre souverainet&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi songer avant tout &agrave; l'int&eacute;r&ecirc;t de mon c&oelig;ur, &agrave; celui de ma
+fille ch&eacute;rie; rendez-nous bien heureux, oh! bien heureux, elle et moi;
+faites que moi, qui tout &agrave; l'heure &eacute;tais sans famille, je puisse
+maintenant dire ma femme, ma fille; faites enfin que cette pauvre enfant
+qui, elle aussi tout &agrave; l'heure &eacute;tait sans famille, puisse dire... mon
+p&egrave;re, ma m&egrave;re, ma s&oelig;ur, car vous avez une fille qui deviendra la
+mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur, &agrave; de si nobles paroles on ne peut r&eacute;pondre que par
+des larmes de reconnaissance, s'&eacute;cria Cl&eacute;mence. Puis, se contraignant,
+elle ajouta: Monseigneur, on vient, c'est votre fille.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! notre fille, murmura Cl&eacute;mence au moment o&ugrave; Murph, ouvrant la
+porte, introduisit Fleur-de-Marie dans le salon du prince.</p>
+
+<p>La jeune fille, descendue de la voiture de la marquise devant le
+p&eacute;ristyle de cet immense h&ocirc;tel, avait travers&eacute; une premi&egrave;re antichambre
+remplie de valets de pied en grande livr&eacute;e, une salle d'attente o&ugrave; se
+tenaient des valets de chambre, puis le salon des huissiers, et enfin le
+salon de service, occup&eacute; par un chambellan et les aides de camp du
+prince en grand uniforme. Qu'on juge de l'&eacute;tonnement de la pauvre
+Goualeuse, qui ne connaissait pas d'autres splendeurs que celles de la
+ferme de Bouqueval, en traversant ces appartements princiers,
+&eacute;tincelants d'or, de glaces et de peintures.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'elle parut, M<sup>me</sup> d'Harville courut &agrave; elle, la prit par la main,
+et, l'entourant d'un de ses bras comme pour la soutenir, la conduisit &agrave;
+Rodolphe, qui, debout pr&egrave;s de la chemin&eacute;e, n'avait pu faire un pas.</p>
+
+<p>Murph, apr&egrave;s avoir confi&eacute; Fleur-de-Marie &agrave; M<sup>me</sup> d'Harville, s'&eacute;tait h&acirc;t&eacute;
+de dispara&icirc;tre &agrave; demi derri&egrave;re un des immenses rideaux de la fen&ecirc;tre, ne
+se trouvant pas suffisamment s&ucirc;r de lui.</p>
+
+<p>&Agrave; la vue de son bienfaiteur, de son sauveur, de son Dieu... qui la
+contemplait dans une muette extase, Fleur-de-Marie, d&eacute;j&agrave; si troubl&eacute;e, se
+mit &agrave; trembler.</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous... mon enfant, lui dit M<sup>me</sup> d'Harville, voil&agrave; votre
+ami... Rodolphe, qui vous attendait impatiemment... il a &eacute;t&eacute; bien
+inquiet de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... oui... bien... bien inquiet... balbutia Rodolphe toujours
+immobile et dont le c&oelig;ur se fondait en larmes &agrave; l'aspect du p&acirc;le et
+doux visage de sa fille.</p>
+
+<p>Aussi, malgr&eacute; sa r&eacute;solution, le prince fut-il un moment oblig&eacute; de
+d&eacute;tourner la t&ecirc;te pour cacher son attendrissement.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, mon enfant, vous &ecirc;tes encore bien faible, asseyez-vous l&agrave;, dit
+Cl&eacute;mence pour d&eacute;tourner l'attention de Fleur-de-Marie; et elle la
+conduisit vers un grand fauteuil de bois dor&eacute;, dans lequel la Goualeuse
+s'assit avec pr&eacute;caution.</p>
+
+<p>Son trouble augmentait de plus en plus: elle &eacute;tait oppress&eacute;e, la voix
+lui manquait; elle se d&eacute;solait de n'avoir encore pu dire un mot de
+gratitude &agrave; Rodolphe.</p>
+
+<p>Enfin, sur un signe de M<sup>me</sup> d'Harville, qui, accoud&eacute;e au dossier du
+fauteuil, &eacute;tait pench&eacute;e vers Fleur-de-Marie et tenait une de ses mains
+dans les siennes, le prince s'approcha doucement de l'autre c&ocirc;t&eacute; du
+si&egrave;ge. Plus ma&icirc;tre de lui, il dit alors &agrave; Fleur-de-Marie, qui tourna
+vers lui son visage enchanteur:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, mon enfant, vous voil&agrave; pour jamais r&eacute;unie &agrave; vos amis!... Vous
+ne les quitterez plus... Il faut surtout maintenant oublier ce que vous
+avez souffert.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon enfant, le meilleur moyen de nous prouver que vous nous
+aimez, ajouta Cl&eacute;mence, c'est d'oublier ce triste pass&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez, monsieur Rodolphe... croyez, madame, que si j'y songeais
+quelquefois malgr&eacute; moi, ce serait pour me dire que sans vous... je
+serais encore bien malheureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais nous ferons en sorte que vous n'ayez plus de ces sombres
+pens&eacute;es. Notre tendresse ne vous en laissera pas le temps, ma ch&egrave;re
+Marie, reprit Rodolphe, car vous savez que je vous ai donn&eacute; ce nom... &agrave;
+la ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur Rodolphe. Et M<sup>me</sup> Georges qui m'avait permis de
+l'appeler... ma m&egrave;re... se porte-t-elle bien?</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-bien, mon enfant... Mais j'ai d'importantes nouvelles &agrave; vous
+apprendre.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moi, monsieur Rodolphe?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis que je vous ai vue... on a fait de grandes d&eacute;couvertes sur...
+sur... votre naissance.</p>
+
+<p>&mdash;Sur ma naissance?</p>
+
+<p>&mdash;On a su quels &eacute;taient vos parents. On conna&icirc;t votre p&egrave;re. Rodolphe
+avait tant de larmes dans la voix en pronon&ccedil;ant ces mots que
+Fleur-de-Marie, tr&egrave;s-&eacute;mue, se retourna vivement vers lui; heureusement
+qu'il put d&eacute;tourner la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Un autre incident semi-burlesque vint encore distraire la Goualeuse et
+l'emp&ecirc;cher de trop remarquer l'&eacute;motion de son p&egrave;re: le digne squire, qui
+ne sortait pas de derri&egrave;re son rideau et semblait attentivement regarder
+le jardin de l'h&ocirc;tel, ne put s'emp&ecirc;cher de se moucher avec un bruit
+formidable, car il pleurait comme un enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma ch&egrave;re Marie, se h&acirc;ta de dire Cl&eacute;mence, on conna&icirc;t votre
+p&egrave;re... il existe.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re! s'&eacute;cria la Goualeuse avec une expression qui mit le courage
+de Rodolphe &agrave; une nouvelle &eacute;preuve.</p>
+
+<p>&mdash;Et un jour... reprit Cl&eacute;mence, bient&ocirc;t peut-&ecirc;tre... vous le verrez. Ce
+qui vous &eacute;tonnera sans doute, c'est qu'il est d'une tr&egrave;s-haute
+condition... d'une grande naissance.</p>
+
+<p>&mdash;Et ma m&egrave;re, madame, la verrai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Votre p&egrave;re r&eacute;pondra &agrave; cette question, mon enfant... mais ne serez-vous
+pas bien heureuse de le voir?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, madame, r&eacute;pondit Fleur-de-Marie en baissant les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Combien vous l'aimerez, quand vous le conna&icirc;trez! dit la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;De ce jour-l&agrave;... une nouvelle vie commencera pour vous, n'est-ce pas,
+Marie? ajouta le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, monsieur Rodolphe, r&eacute;pondit na&iuml;vement la Goualeuse. Ma
+nouvelle vie a commenc&eacute; du jour o&ugrave; vous avez eu piti&eacute; de moi... o&ugrave; vous
+m'avez envoy&eacute;e &agrave; la ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais votre p&egrave;re... vous ch&eacute;rit, dit le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le connais pas... et je vous dois tout... monsieur Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi... vous... m'aimez... autant... plus peut-&ecirc;tre que vous
+n'aimeriez votre p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous b&eacute;nis et je vous respecte comme Dieu, monsieur Rodolphe, parce
+que vous avez fait pour moi ce que Dieu seul aurait pu faire, r&eacute;pondit
+la Goualeuse avec exaltation, oubliant sa timidit&eacute; habituelle. Quand
+madame a eu la bont&eacute; de me parler &agrave; la prison, je le lui ai dit, ainsi
+que je le disais &agrave; tout le monde... oui, monsieur Rodolphe, aux
+personnes qui &eacute;taient bien malheureuses, je disais: &laquo;Esp&eacute;rez, M.
+Rodolphe soulage les malheureux.&raquo; &Agrave; celles qui h&eacute;sitaient entre le bien
+et le mal, je disais: &laquo;Courage, soyez bonnes, M. Rodolphe r&eacute;compense
+ceux qui sont bons.&raquo; &Agrave; celles qui &eacute;taient m&eacute;chantes, je disais: &laquo;Prenez
+garde, M. Rodolphe punit les m&eacute;chants.&raquo; Enfin, quand j'ai cru mourir, je
+me suis dit: &laquo;Dieu aura piti&eacute; de moi, car M. Rodolphe m'a jug&eacute;e digne de
+son int&eacute;r&ecirc;t.&raquo;</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie, entra&icirc;n&eacute;e par sa reconnaissance envers son bienfaiteur,
+avait surmont&eacute; sa crainte, un l&eacute;ger incarnat colorait ses joues, et ses
+beaux yeux bleus, qu'elle levait au ciel comme si elle e&ucirc;t pri&eacute;,
+brillaient du plus doux &eacute;clat.</p>
+
+<p>Un silence de quelques secondes succ&eacute;da aux paroles enthousiastes de
+Fleur-de-Marie; l'&eacute;motion des acteurs de cette sc&egrave;ne &eacute;tait profonde.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois, mon enfant, reprit Rodolphe, pouvant &agrave; peine contenir sa
+joie, que dans votre c&oelig;ur j'ai &agrave; peu pr&egrave;s pris la place de votre p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ma faute, monsieur Rodolphe. C'est peut-&ecirc;tre mal &agrave; moi...
+mais je vous l'ai dit, je vous connais et je ne connais pas mon p&egrave;re; et
+elle ajouta en baissant la t&ecirc;te avec confusion: Et puis, enfin, vous
+savez le pass&eacute;... monsieur Rodolphe... et malgr&eacute; cela vous m'avez
+combl&eacute;e de bont&eacute;s; mais mon p&egrave;re ne le sait pas, lui... ce pass&eacute;.
+Peut-&ecirc;tre regrettera-t-il de m'avoir retrouv&eacute;e, ajouta la malheureuse
+enfant en frissonnant, et puisqu'il est, comme le dit madame... d'une
+grande naissance... sans doute il aura honte... il rougira de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Rougir de vous! s'&eacute;cria Rodolphe en se redressant, le front altier, le
+regard orgueilleux. Rassurez-vous, pauvre enfant, votre p&egrave;re vous fera
+une position si brillante, si haute, que les plus grands parmi les
+grands de ce monde ne vous regarderont d&eacute;sormais qu'avec un profond
+respect. Rougir de vous! non... non. Apr&egrave;s les reines, auxquelles vous
+&ecirc;tes alli&eacute;e par le sang... vous marcherez de pair avec les plus nobles
+princesses de l'Europe.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur! s'&eacute;cri&egrave;rent &agrave; la fois Murph et Cl&eacute;mence, effray&eacute;s de
+l'exaltation de Rodolphe et de la p&acirc;leur croissante de Fleur-de-Marie,
+qui regardait son p&egrave;re avec stupeur.</p>
+
+<p>&mdash;Rougir de toi! continua-t-il, oh! si j'ai jamais &eacute;t&eacute; heureux et fier
+de mon rang souverain... c'est parce que, gr&acirc;ce &agrave; ce rang, je puis
+t'&eacute;lever autant que tu as &eacute;t&eacute; abaiss&eacute;e... entends-tu, mon enfant
+ch&eacute;rie... ma fille ador&eacute;e?... car c'est moi... c'est moi qui suis ton
+p&egrave;re!</p>
+
+<p>Et le prince, ne pouvant vaincre plus longtemps son &eacute;motion, se jeta aux
+pieds de Fleur-de-Marie, qu'il couvrit de larmes et de caresses.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez b&eacute;ni, mon Dieu! s'&eacute;cria Fleur-de-Marie en joignant les mains. Il
+m'&eacute;tait permis d'aimer mon bienfaiteur autant que je l'aimais... C'est
+mon p&egrave;re... je pourrai le ch&eacute;rir sans remords... Soyez... b&eacute;ni... non.</p>
+
+<p>Elle ne put achever... la secousse &eacute;tait trop violente; Fleur-de-Marie
+s'&eacute;vanouit entre les bras du prince.</p>
+
+<p>Murph courut &agrave; la porte du salon de service, l'ouvrit et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Le docteur David... &agrave; l'instant... pour Son Altesse Royale...
+quelqu'un se trouve mal.</p>
+
+<p>&mdash;Mal&eacute;diction sur moi!... je l'ai tu&eacute;e... s'&eacute;cria Rodolphe, en
+sanglotant, agenouill&eacute; devant sa fille. Marie... mon enfant...
+&eacute;coute-moi... c'est ton p&egrave;re... Pardon... oh! pardon... de n'avoir pu
+retenir plus longtemps ce secret... Je l'ai tu&eacute;e... mon Dieu! je l'ai
+tu&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Calmez-vous, monseigneur, dit Cl&eacute;mence; il n'y a sans doute aucun
+danger... Voyez... ses joues sont color&eacute;es... c'est le saisissement...
+seulement le saisissement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais &agrave; peine convalescente... elle en mourra... Malheur! oh! malheur
+sur moi!</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, David, le m&eacute;decin n&egrave;gre, entra pr&eacute;cipitamment, tenant &agrave; la
+main une petite caisse remplie de flacons, et un papier qu'il remit &agrave;
+Murph.</p>
+
+<p>&mdash;David... ma fille se meurt... Je t'ai sauv&eacute; la vie... tu dois sauver
+mon enfant! s'&eacute;cria Rodolphe.</p>
+
+<p>Quoique stup&eacute;fait de ces paroles du prince, qui parlait de sa fille, le
+docteur courut &agrave; Fleur-de-Marie, que M<sup>me</sup> d'Harville tenait dans ses
+bras, prit le pouls de la jeune fille, lui posa la main sur le front, et
+se retournant vers Rodolphe qui, p&acirc;le, &eacute;pouvant&eacute;, attendait son arr&ecirc;t:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a aucun danger... que Votre Altesse se rassure.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis vrai... aucun danger... aucun?...</p>
+
+<p>&mdash;Aucun, monseigneur. Quelques gouttes d'&eacute;ther, et cette crise aura
+cess&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci... David... mon bon David! s'&eacute;cria le prince avec effusion.
+Puis, s'adressant &agrave; Cl&eacute;mence, Rodolphe ajouta:&mdash;Elle vit... notre fille
+vivra...</p>
+
+<p>Murph venait de jeter les yeux sur le billet que lui avait remis David
+en entrant; il tressaillit et regarda le prince avec effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon vieil ami!... reprit Rodolphe, dans peu de temps ma fille
+pourra dire &agrave; M<sup>me</sup> la marquise d'Harville: &laquo;Ma m&egrave;re...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit Murph en tremblant, la nouvelle d'hier &eacute;tait
+fausse...</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Une crise violente, suivie d'une syncope, avait fait croire... &agrave; la
+mort de la comtesse Sarah...</p>
+
+<p>&mdash;La comtesse!</p>
+
+<p>&mdash;Ce matin... on esp&egrave;re la sauver.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; mon Dieu!... mon Dieu! s'&eacute;cria le prince atterr&eacute;, pendant que
+Cl&eacute;mence le regardait avec stupeur, ne comprenant pas encore.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit David, toujours occup&eacute; de Fleur-de-Marie, il n'y a
+pas la moindre inqui&eacute;tude &agrave; avoir... Mais le grand air serait urgent; on
+pourrait rouler le fauteuil sur la terrasse en ouvrant la porte du
+jardin... l'&eacute;vanouissement cesserait compl&egrave;tement.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t Murph courut ouvrir la porte vitr&eacute;e qui donnait sur un immense
+perron formant terrasse; puis, aid&eacute; de David, il y roula doucement le
+fauteuil o&ugrave; se trouvait la Goualeuse, toujours sans connaissance.</p>
+
+<p>Rodolphe et Cl&eacute;mence rest&egrave;rent seuls.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#table">XII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">D&eacute;vouement</a></h3>
+
+
+<p>&mdash;Ah! madame! s'&eacute;cria Rodolphe d&egrave;s que Murph et David se furent
+&eacute;loign&eacute;s, vous ne savez pas ce que c'est que la comtesse Sarah? c'est la
+m&egrave;re de Fleur-de-Marie!</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Et je la croyais morte!</p>
+
+<p>Il y eut un moment de profond silence.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d'Harville p&acirc;lit beaucoup, son c&oelig;ur se brisa.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous ignorez encore, reprit Rodolphe avec amertume, c'est que
+cette femme, aussi &eacute;go&iuml;ste qu'ambitieuse, n'aimant en moi que le prince,
+m'avait, dans ma premi&egrave;re jeunesse, amen&eacute; &agrave; une union plus tard rompue.
+Voulant alors se remarier, la comtesse a caus&eacute; tous les malheurs de son
+enfant en l'abandonnant &agrave; des mains mercenaires.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! maintenant, monseigneur, je comprends l'aversion que vous aviez
+pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez aussi pourquoi, deux fois, elle a voulu vous perdre par
+d'inf&acirc;mes d&eacute;lations! Toujours en proie &agrave; une implacable ambition, elle
+croyait me forcer de revenir &agrave; elle en m'isolant de toute affection.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quel calcul affreux!</p>
+
+<p>&mdash;Et elle n'est pas morte!</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, ce regret n'est pas digne de vous!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vous ignorez tous les maux qu'elle a caus&eacute;s! En ce moment
+encore... alors que, retrouvant ma fille... j'allais lui donner une m&egrave;re
+digne d'elle... Oh! non... non... cette femme est un d&eacute;mon vengeur
+attach&eacute; &agrave; mes pas...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, monseigneur, du courage, dit Cl&eacute;mence en essuyant ses larmes
+qui coulaient malgr&eacute; elle, vous avez un grand, un saint devoir &agrave;
+remplir. Vous l'avez dit vous-m&ecirc;me dans un juste et g&eacute;n&eacute;reux &eacute;lan
+d'amour paternel, d&eacute;sormais, le sort de votre fille doit &ecirc;tre aussi
+heureux qu'il a &eacute;t&eacute; mis&eacute;rable. Elle doit &ecirc;tre aussi &eacute;lev&eacute;e qu'elle a &eacute;t&eacute;
+abaiss&eacute;e. Pour cela... il faut l&eacute;gitimer sa naissance... pour cela, il
+faut &eacute;pouser la comtesse Mac-Gregor.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, jamais. Ce serait r&eacute;compenser le parjure, l'&eacute;go&iuml;sme et la
+f&eacute;roce ambition de cette m&egrave;re d&eacute;natur&eacute;e. Je reconna&icirc;trai ma fille, vous
+l'adopterez, et, ainsi que je l'esp&eacute;rais, elle trouvera en vous une
+affection maternelle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur, vous ne ferez pas cela; non, vous ne laisserez pas
+dans l'ombre la naissance de votre enfant. La comtesse Sarah est de
+noble et ancienne maison; pour vous, sans doute, cette alliance est
+disproportionn&eacute;e, mais elle est honorable. Par ce mariage, votre fille
+ne sera pas l&eacute;gitim&eacute;e, mais l&eacute;gitime, et ainsi, quel que soit l'avenir
+qui l'attende, elle pourra se glorifier de son p&egrave;re et avouer hautement
+sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Mais renoncer &agrave; vous, mon Dieu! c'est impossible. Ah! vous ne songez
+pas ce qu'aurait &eacute;t&eacute; pour moi cette vie partag&eacute;e entre vous et ma fille,
+mes deux seuls amours de ce monde.</p>
+
+<p>&mdash;Il vous reste votre enfant, monseigneur. Dieu vous l'a miraculeusement
+rendue. Trouver votre bonheur incomplet serait de l'ingratitude!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous ne m'aimez pas comme je vous aime.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez cela, monseigneur, croyez-le, le sacrifice que vous faites &agrave;
+vos devoirs vous semblera moins p&eacute;nible.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si vous m'aimez, mais si vos regrets sont aussi amers que les
+miens, vous serez affreusement malheureuse. Que vous restera-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;La charit&eacute;, monseigneur! cet admirable sentiment que vous avez &eacute;veill&eacute;
+dans mon c&oelig;ur... ce sentiment qui jusqu'ici m'a fait oublier bien des
+chagrins, et &agrave; qui j'ai d&ucirc; de bien douces consolations.</p>
+
+<p>&mdash;De gr&acirc;ce, &eacute;coutez-moi. Soit, j'&eacute;pouserai cette femme; mais une fois le
+sacrifice accompli, est-ce qu'il me sera possible de vivre aupr&egrave;s
+d'elle? d'elle, qui ne m'inspire qu'aversion et m&eacute;pris? Non, non, nous
+resterons &agrave; jamais s&eacute;par&eacute;s l'un de l'autre, jamais elle ne verra ma
+fille. Ainsi Fleur-de-Marie... perdra en vous la plus tendre des m&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Il lui restera le plus tendre des p&egrave;res. Par le mariage, elle sera la
+fille l&eacute;gitime d'un prince souverain de l'Europe, et, ainsi que vous
+l'avez dit, monseigneur, sa position sera aussi &eacute;clatante qu'elle &eacute;tait
+obscure.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes impitoyable... je suis bien malheureux!</p>
+
+<p>&mdash;Osez-vous parler ainsi... vous si grand, si juste... vous qui
+comprenez si noblement le devoir, le d&eacute;vouement et l'abn&eacute;gation? Tout &agrave;
+l'heure, avant cette r&eacute;v&eacute;lation providentielle, quand vous pleuriez
+votre enfant avec des sanglots si d&eacute;chirants, si l'on vous e&ucirc;t dit:
+&laquo;Faites un v&oelig;u, un seul, et il sera r&eacute;alis&eacute;&raquo;, vous vous seriez &eacute;cri&eacute;:
+&laquo;Ma fille... oh! ma fille... qu'elle vive!&raquo; Ce prodige s'accomplit...
+votre fille vous est rendue... et vous vous dites malheureux. Ah!
+monseigneur, que Fleur-de-Marie ne vous entende pas!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, dit Rodolphe apr&egrave;s un long silence, tant de
+bonheur... c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; le ciel... sur la terre... et je ne m&eacute;rite pas
+cela... Je ferai ce que je dois. Je ne regrette pas mon h&eacute;sitation, je
+lui ai d&ucirc; une nouvelle preuve de la beaut&eacute; de votre &acirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Cette &acirc;me, c'est vous qui l'avez agrandie, &eacute;lev&eacute;e. Si ce que je fais
+est bien, c'est vous que j'en glorifie, ainsi que je vous ai toujours
+glorifi&eacute; des bonnes pens&eacute;es que j'ai eues. Courage, monseigneur, d&egrave;s que
+Fleur-de-Marie pourra soutenir ce voyage, emmenez-la. Une fois en
+Allemagne, dans ce pays si calme et si grave, sa transformation sera
+compl&egrave;te, et le pass&eacute; ne sera plus pour elle qu'un songe triste et
+lointain.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous? mais vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi... je ne puis bien vous dire cela maintenant, parce que je ne
+pourrai le dire toujours avec joie et orgueil, mon amour pour vous sera
+mon ange gardien, mon sauveur, ma vertu, mon avenir; tout ce que je
+ferai de bien viendra de lui et retournera &agrave; lui. Chaque jour je vous
+&eacute;crirai, pardonnez-moi cette exigence, c'est la seule que je me
+permette. Vous, monseigneur, vous me r&eacute;pondrez quelquefois... pour me
+donner des nouvelles de celle qu'un moment au moins j'ai appel&eacute;e ma
+fille, dit Cl&eacute;mence sans pouvoir retenir ses pleurs, et qui le sera
+toujours dans ma pens&eacute;e; enfin, lorsque les ann&eacute;es nous aurons donn&eacute; le
+droit d'avouer hautement l'inalt&eacute;rable affection qui nous lie... eh
+bien! je vous le jure sur votre fille, si vous le d&eacute;sirez, j'irai vivre
+en Allemagne, dans la m&ecirc;me ville que vous, pour ne plus nous quitter, et
+terminer ainsi une vie qui aurait pu &ecirc;tre plus digne.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur! s'&eacute;cria Murph en entrant pr&eacute;cipitamment, celle que Dieu
+vous a rendue a repris ses sens, elle rena&icirc;t. Son premier mot a &eacute;t&eacute;:
+&laquo;Mon p&egrave;re!...&raquo; Elle demande &agrave; vous voir.</p>
+
+<p>Peu d'instants apr&egrave;s, M<sup>me</sup> d'Harville avait quitt&eacute; l'h&ocirc;tel du prince, et
+celui-ci se rendait en h&acirc;te chez la comtesse Mac-Gregor, accompagn&eacute; de
+Murph, du baron de Gra&uuml;n et d'un aide de camp.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#table">XIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le mariage</a></h3>
+
+
+<p>Depuis que Rodolphe lui avait appris le meurtre de Fleur-de-Marie, la
+comtesse Sarah Mac-Gregor &eacute;cras&eacute;e par cette r&eacute;v&eacute;lation qui ruinait
+toutes ses esp&eacute;rances, tortur&eacute;e par un remords tardif, avait &eacute;t&eacute; en
+proie &agrave; de violentes crises nerveuses, &agrave; un effrayant d&eacute;lire; sa
+blessure, &agrave; demi cicatris&eacute;e, s'&eacute;tait rouverte, et une longue syncope
+avait momentan&eacute;ment fait croire &agrave; sa mort. Pourtant, gr&acirc;ce &agrave; la force de
+sa constitution, elle ne succomba pas &agrave; cette rude atteinte; une
+nouvelle lueur de vie vint la ranimer encore.</p>
+
+<p>Assise dans un fauteuil, afin de se soustraire aux oppressions qui la
+suffoquaient, Sarah &eacute;tait depuis quelques moments plong&eacute;e dans des
+r&eacute;flexions accablantes, regrettant presque la mort &agrave; laquelle elle
+venait d'&eacute;chapper.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup Thomas Seyton entra dans la chambre de la comtesse; il
+contenait difficilement une &eacute;motion profonde; d'un signe il &eacute;loigna les
+deux femmes de Sarah; celle-ci parut &agrave; peine s'apercevoir de la pr&eacute;sence
+de son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous trouvez-vous? lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Dans le m&ecirc;me &eacute;tat... j'&eacute;prouve une grande faiblesse... et de temps &agrave;
+autre des suffocations douloureuses... Pourquoi Dieu ne m'a-t-il pas
+retir&eacute;e de ce monde... dans ma derni&egrave;re crise?</p>
+
+<p>&mdash;Sarah, reprit Thomas Seyton apr&egrave;s un moment de silence, vous &ecirc;tes
+entre la vie et la mort... une &eacute;motion violente pourrait vous tuer...
+comme elle pourrait vous sauver.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai plus d'&eacute;motions &agrave; &eacute;prouver, mon fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre...</p>
+
+<p>&mdash;La mort de Rodolphe me trouverait indiff&eacute;rente... le spectre de ma
+fille noy&eacute;e... noy&eacute;e par ma faute... est l&agrave;... toujours l&agrave;... devant
+moi... Ce n'est pas une &eacute;motion... c'est un remords incessant. Je suis
+r&eacute;ellement m&egrave;re... depuis que je n'ai plus d'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux retrouver en vous cette froide ambition qui vous
+faisait regarder votre fille comme un moyen de r&eacute;aliser le r&ecirc;ve de votre
+vie.</p>
+
+<p>&mdash;Les effrayants reproches du prince ont tu&eacute; cette ambition, le
+sentiment maternel s'est &eacute;veill&eacute; en moi... au tableau des atroces
+mis&egrave;res de ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Et..., dit Seyton en h&eacute;sitant et en pesant pour ainsi dire chaque
+parole, si par hasard, supposons une chose impossible, un miracle, vous
+appreniez que votre fille vit encore, comment supporteriez-vous une
+telle d&eacute;couverte?</p>
+
+<p>&mdash;Je mourrais de honte et de d&eacute;sespoir &agrave; sa vue.</p>
+
+<p>&mdash;Ne croyez pas cela, vous seriez trop enivr&eacute;e du triomphe de votre
+ambition! Car enfin, si votre fille avait v&eacute;cu, le prince vous &eacute;pousait,
+il vous l'avait dit.</p>
+
+<p>&mdash;En admettant cette supposition insens&eacute;e, il me semble que je n'aurais
+pas le droit de vivre. Apr&egrave;s avoir re&ccedil;u la main du prince, mon devoir
+serait de le d&eacute;livrer... d'une &eacute;pouse indigne... ma fille, d'une m&egrave;re
+d&eacute;natur&eacute;e...</p>
+
+<p>L'embarras de Thomas Seyton augmentait &agrave; chaque instant. Charg&eacute; par
+Rodolphe, qui &eacute;tait dans une pi&egrave;ce voisine, d'apprendre &agrave; Sarah que
+Fleur-de-Marie vivait, il ne savait que r&eacute;soudre. La vie de la comtesse
+&eacute;tait si chancelante qu'elle pouvait s'&eacute;teindre d'un moment &agrave; l'autre;
+il n'y avait donc aucun retard &agrave; apporter au mariage <i>in extremis</i> qui
+devait l&eacute;gitimer la naissance de Fleur-de-Marie. Pour cette triste
+c&eacute;r&eacute;monie, le prince s'&eacute;tait fait accompagner d'un ministre, de Murph et
+du baron de Gra&uuml;n comme t&eacute;moins; le duc de Lucenay et lord Douglas,
+pr&eacute;venus &agrave; la h&acirc;te par Seyton, devaient servir de t&eacute;moins &agrave; la comtesse,
+et venaient d'arriver &agrave; l'instant m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Les moments pressaient; mais les remords empreints de la tendresse
+maternelle, qui rempla&ccedil;aient alors chez Sarah une impitoyable ambition,
+rendaient la t&acirc;che de Seyton plus difficile encore. Tout son espoir
+&eacute;tait que sa s&oelig;ur le trompait ou se trompait elle-m&ecirc;me, et que
+l'orgueil de cette femme se r&eacute;veillerait d&egrave;s qu'elle toucherait &agrave; cette
+couronne si longtemps r&ecirc;v&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur..., dit Thomas Seyton d'une voix grave et solennelle, je suis
+dans une terrible perplexit&eacute;... Un mot de moi va peut-&ecirc;tre vous rendre &agrave;
+la vie... va peut-&ecirc;tre vous tuer...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit... je n'ai plus d'&eacute;motions &agrave; redouter...</p>
+
+<p>&mdash;Une seule... pourtant...</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;S'il s'agissait... de votre fille?...</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille est morte...</p>
+
+<p>&mdash;Si elle ne l'&eacute;tait pas?</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons &eacute;puis&eacute; cette supposition tout &agrave; l'heure... Assez, mon
+fr&egrave;re... mes remords me suffisent.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si ce n'&eacute;tait pas une supposition?... Mais si par un hasard
+incroyable... inesp&eacute;r&eacute;... votre fille avait &eacute;t&eacute; arrach&eacute;e &agrave; la mort...
+mais si... elle vivait?</p>
+
+<p>&mdash;Vous me faites mal... ne me parlez pas ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! donc, que Dieu me pardonne et vous juge!... elle vit
+encore...</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille?</p>
+
+<p>&mdash;Elle vit, vous dis-je... Le prince est l&agrave;... avec un ministre... J'ai
+fait pr&eacute;venir deux de vos amis pour vous servir de t&eacute;moins... Le v&oelig;u de
+votre vie est enfin r&eacute;alis&eacute;... La pr&eacute;diction s'accomplit... Vous &ecirc;tes
+souveraine.</p>
+
+<p>Thomas Seyton avait prononc&eacute; ces mots en attachant sur sa s&oelig;ur un
+regard rempli d'angoisse, &eacute;piant sur son visage chaque signe d'&eacute;motion.</p>
+
+<p>&Agrave; son grand &eacute;tonnement, les traits de Sarah rest&egrave;rent presque
+impassibles: elle porta seulement ses deux mains &agrave; son c&oelig;ur en se
+renversant dans son fauteuil, &eacute;touffa un l&eacute;ger cri qui parut lui &ecirc;tre
+arrach&eacute; par une douleur subite et profonde... puis sa figure redevint
+calme.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, ma s&oelig;ur?</p>
+
+<p>&mdash;Rien... la surprise... une joie inesp&eacute;r&eacute;e... Enfin mes v&oelig;ux sont
+combl&eacute;s!...</p>
+
+<p>&laquo;Je ne m'&eacute;tais pas tromp&eacute;! pensa Thomas Seyton, l'ambition domine...
+elle est sauv&eacute;e...&raquo; Puis s'adressant &agrave; Sarah:&mdash;Eh bien! ma s&oelig;ur, que
+vous disais-je?</p>
+
+<p>&mdash;Vous aviez raison..., reprit-elle avec un sourire amer et devinant la
+pens&eacute;e de son fr&egrave;re, l'ambition a encore &eacute;touff&eacute; en moi la maternit&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vivrez! et vous aimerez votre fille...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en doute pas... je vivrai... voyez comme je suis calme...</p>
+
+<p>&mdash;Et ce calme est r&eacute;el?</p>
+
+<p>&mdash;Abattue, bris&eacute;e comme je le suis... aurais-je la force de feindre?</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez maintenant mon h&eacute;sitation de tout &agrave; l'heure?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je m'en &eacute;tonne; car vous connaissiez mon ambition... O&ugrave; est le
+prince?</p>
+
+<p>&mdash;Il est ici.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais le voir... avant la c&eacute;r&eacute;monie... Puis elle ajouta avec une
+indiff&eacute;rence affect&eacute;e: Ma fille est l&agrave;... sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;Non... vous la verrez plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;En effet... j'ai le temps... Faites, je vous prie, venir le prince...</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur... je ne sais... mais votre air est &eacute;trange... sinistre.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je rie? Croyez-vous que l'ambition assouvie ait une
+expression douce et tendre?... Faites venir le prince!</p>
+
+<p>Malgr&eacute; lui Seyton &eacute;tait inquiet du calme de Sarah. Un moment il crut
+voir dans ses yeux des larmes contenues; apr&egrave;s une nouvelle h&eacute;sitation,
+il ouvrit une porte, qu'il laissa ouverte, et sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit Sarah, pourvu que je voie... que j'embrasse ma fille,
+je serai satisfaite... Ce sera bien difficile &agrave; obtenir... Rodolphe,
+pour me punir, me refusera... Mais j'y parviendrai... oh! j'y
+parviendrai... Le voici.</p>
+
+<p>Rodolphe entra et ferma la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Votre fr&egrave;re vous a tout dit? demanda froidement le prince &agrave; Sarah.</p>
+
+<p>&mdash;Tout...</p>
+
+<p>&mdash;Votre... ambition... est satisfaite?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est... satisfaite...</p>
+
+<p>&mdash;Le ministre... et les t&eacute;moins... sont l&agrave;...</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais...</p>
+
+<p>&mdash;Ils peuvent entrer... je pense?...</p>
+
+<p>&mdash;Un mot... monseigneur...</p>
+
+<p>&mdash;Parlez... madame...</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais... voir ma fille...</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis, monseigneur, que je veux voir ma fille!</p>
+
+<p>&mdash;Elle est &agrave; peine convalescente... elle a &eacute;prouv&eacute; d&eacute;j&agrave; ce matin une
+violente secousse... cette entrevue lui serait funeste...</p>
+
+<p>&mdash;Mais au moins... elle embrassera sa m&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quoi bon? Vous voici princesse souveraine...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le suis pas encore... et je ne le serai qu'apr&egrave;s avoir embrass&eacute;
+ma fille...</p>
+
+<p>Rodolphe regarda la comtesse avec un profond &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'&eacute;cria-t-il, vous soumettez la satisfaction de votre
+orgueil...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la satisfaction... de ma tendresse maternelle... Cela vous
+surprend... monseigneur?...</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las!... oui.</p>
+
+<p>&mdash;Verrai-je ma fille?</p>
+
+<p>&mdash;Mais...</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, monseigneur, les moments sont peut-&ecirc;tre compt&eacute;s... Ainsi
+que l'a dit mon fr&egrave;re... cette crise peut me sauver comme elle peut me
+tuer... Dans ce moment... je rassemble toutes mes forces... toute mon
+&eacute;nergie... et il m'en faut beaucoup... pour lutter contre le
+saisissement d'une telle d&eacute;couverte... Je veux voir ma fille... ou
+sinon... je refuse votre main... et si je meurs... sa naissance ne sera
+pas l&eacute;gitim&eacute;e...</p>
+
+<p>&mdash;Fleur-de-Marie... n'est pas ici... il faudrait l'envoyer chercher...
+chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Envoyez-la chercher &agrave; l'instant... et je consens &agrave; tout. Comme les
+moments sont peut-&ecirc;tre compt&eacute;s, je vous l'ai dit... le mariage se
+fera... pendant le temps que Fleur-de-Marie mettra &agrave; se rendre ici.</p>
+
+<p>&mdash;Quoique ce sentiment m'&eacute;tonne de votre part... il est trop louable
+pour que je n'y aie pas &eacute;gard... Vous verrez Fleur-de-Marie... Je vais
+lui &eacute;crire...</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;... sur ce bureau... o&ugrave; j'ai &eacute;t&eacute; frapp&eacute;e...</p>
+
+<p>Pendant que Rodolphe &eacute;crivait quelques mots &agrave; la h&acirc;te, la comtesse
+essuya la sueur glac&eacute;e qui coulait de son front, ses traits jusqu'alors
+calmes trahirent une souffrance violente et cach&eacute;e; on e&ucirc;t dit que
+Sarah, en cessant de se contraindre, se reposait d'une dissimulation
+douloureuse.</p>
+
+<p>Sa lettre &eacute;crite, Rodolphe se leva et dit &agrave; la comtesse:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais envoyer cette lettre &agrave; ma fille par un de mes aides de camp.
+Elle sera ici dans une demi-heure... puis-je rentrer avec le ministre et
+les t&eacute;moins?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous le pouvez... ou plut&ocirc;t... je vous en prie, sonnez... ne me
+laissez pas seule... Chargez sir Walter de cette commission... Il
+ram&egrave;nera les t&eacute;moins et le ministre.</p>
+
+<p>Rodolphe sonna, une des femmes de Sarah parut...</p>
+
+<p>&mdash;Priez mon fr&egrave;re d'envoyer ici sir Walter Murph, dit la comtesse.</p>
+
+<p>La femme de chambre sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Cette union est triste, Rodolphe... dit am&egrave;rement la comtesse. Triste
+pour moi... Pour vous, elle sera heureuse!</p>
+
+<p>Le prince fit un mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Elle sera heureuse pour vous, Rodolphe, car je n'y survivrai pas!</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, Murph entra.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, lui dit Rodolphe, envoie &agrave; l'instant cette lettre &agrave; ma fille
+par le colonel; il la ram&egrave;nera dans ma voiture... Prie le ministre et
+les t&eacute;moins d'entrer dans la salle voisine.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! s'&eacute;cria Sarah d'un ton suppliant lorsque le squire eut
+disparu, faites qu'il me reste assez de forces pour la voir! que je ne
+meure pas avant son arriv&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! que n'avez-vous toujours &eacute;t&eacute; aussi bonne m&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce &agrave; vous, du moins, je connais le repentir, le d&eacute;vouement,
+l'abn&eacute;gation... Oui, tout &agrave; l'heure, quand mon fr&egrave;re m'a appris que
+notre fille vivait... laissez-moi dire notre fille, je ne le dirai pas
+longtemps, j'ai senti au c&oelig;ur un coup affreux; j'ai senti que j'&eacute;tais
+frapp&eacute;e &agrave; mort. J'ai cach&eacute; cela, mais j'&eacute;tais heureuse... La naissance
+de notre enfant serait l&eacute;gitim&eacute;e, et je mourrais ensuite...</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlez pas ainsi!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cette fois, je ne vous trompe pas... vous verrez!</p>
+
+<p>&mdash;Et aucun vestige de cette ambition implacable qui vous a perdue!
+Pourquoi la fatalit&eacute; a-t-elle voulu que votre repentir f&ucirc;t si tardif?</p>
+
+<p>&mdash;Il est tardif, mais profond, mais sinc&egrave;re, je vous le jure. &Agrave; ce
+moment solennel, si je remercie Dieu de me retirer de ce monde, c'est
+que ma vie vous e&ucirc;t &eacute;t&eacute; un horrible fardeau...</p>
+
+<p>&mdash;Sarah! de gr&acirc;ce...</p>
+
+<p>&mdash;Rodolphe... une derni&egrave;re pri&egrave;re... votre main...</p>
+
+<p>Le prince, d&eacute;tournant la vue, tendit sa main &agrave; la comtesse, qui la prit
+vivement entre les siennes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les v&ocirc;tres sont glac&eacute;es! s'&eacute;cria Rodolphe avec effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... je me sens mourir! Peut-&ecirc;tre, par une derni&egrave;re punition... Dieu
+ne voudra-t-il pas que j'embrasse ma fille!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si... si! il sera touch&eacute; de vos remords.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, mon ami, en &ecirc;tes-vous touch&eacute;?... me pardonnez-vous?... Oh! de
+gr&acirc;ce, dites-le! Tout &agrave; l'heure, quand notre fille sera l&agrave;, si elle
+arrive &agrave; temps, vous ne pourrez pas me pardonner devant elle... ce
+serait lui apprendre combien j'ai &eacute;t&eacute; coupable... et cela, vous ne le
+voudrez pas... Une fois que je serai morte, qu'est-ce que cela vous fait
+qu'elle m'aime?</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous... elle ne saura rien!</p>
+
+<p>&mdash;Rodolphe... pardon!... oh! pardon!... Serez-vous sans piti&eacute;?... Ne
+suis-je pas assez malheureuse?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que Dieu vous pardonne le mal que vous avez fait &agrave; votre
+enfant comme je vous pardonne celui que vous m'avez fait, malheureuse
+femme!</p>
+
+<p>&mdash;Vous me pardonnez... du fond du c&oelig;ur?...</p>
+
+<p>&mdash;Du fond du c&oelig;ur... dit le prince d'une voix &eacute;mue.</p>
+
+<p>La comtesse pressa vivement la main de Rodolphe contre ses l&egrave;vres
+d&eacute;faillantes avec un &eacute;lan de joie et de reconnaissance, puis elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Faites entrer le ministre, mon ami, et dites-lui qu'ensuite il ne
+s'&eacute;loigne pas... Je me sens bien faible!</p>
+
+<p>Cette sc&egrave;ne &eacute;tait d&eacute;chirante; Rodolphe ouvrit les deux battants de la
+porte du fond; le ministre entra, suivi de Murph et du baron de Gra&uuml;n,
+t&eacute;moins de Rodolphe, et du duc de Lucenay et de lord Douglas, t&eacute;moins de
+la comtesse; Thomas Seyton venait ensuite.</p>
+
+<p>Tous les acteurs de cette sc&egrave;ne douloureuse &eacute;taient graves, tristes et
+recueillis: M. de Lucenay lui-m&ecirc;me avait oubli&eacute; sa p&eacute;tulance habituelle.</p>
+
+<p>Le contrat de mariage entre tr&egrave;s-haut et tr&egrave;s-puissant prince S. A. R.
+Gustave-Rodolphe V, grand-duc r&eacute;gnant de Gerolstein, et Sarah Seyton de
+Halsbury, comtesse Mac-Gregor (contrat qui l&eacute;gitimait la naissance de
+Fleur-de-Marie) avait &eacute;t&eacute; pr&eacute;par&eacute; par les soins du baron de Gra&uuml;n; il
+fut lu par lui et sign&eacute; par les &eacute;poux et leurs t&eacute;moins.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; le repentir de la comtesse, lorsque le ministre dit d'une voix
+solennelle &agrave; Rodolphe: &laquo;Votre Altesse Royale consent-elle &agrave; prendre pour
+&eacute;pouse M<sup>me</sup> Sarah Seyton de Halsbury, comtesse Mac-Gregor?&raquo; et que le
+prince eut r&eacute;pondu &laquo;Oui&raquo; d'une voix haute et ferme, le regard mourant de
+Sarah &eacute;tincela; une rapide et fugitive expression d'orgueilleux triomphe
+passa sur ses traits livides; c'&eacute;tait le dernier &eacute;clat de l'ambition qui
+mourait avec elle.</p>
+
+<p>Durant cette triste et imposante c&eacute;r&eacute;monie, aucune parole ne fut
+&eacute;chang&eacute;e entre les assistants. Lorsqu'elle fut accomplie, les t&eacute;moins de
+Sarah, M. le duc de Lucenay et lord Douglas, vinrent en silence saluer
+profond&eacute;ment le prince, puis sortirent.</p>
+
+<p>Sur un signe de Rodolphe, Murph et M. de Gra&uuml;n les suivirent.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re, dit tout bas Sarah, priez le ministre de vous accompagner
+dans la pi&egrave;ce voisine, et d'avoir la bont&eacute; d'y attendre un moment.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous trouvez-vous, ma s&oelig;ur? Vous &ecirc;tes bien p&acirc;le...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis s&ucirc;re de vivre, maintenant, ne suis-je pas grande-duchesse de
+Gerolstein? ajouta-t-elle avec un sourire amer.</p>
+
+<p>Rest&eacute;e seule avec Rodolphe, Sarah murmura d'une voix &eacute;puis&eacute;e, pendant
+que ses traits se d&eacute;composaient d'une mani&egrave;re effrayante:</p>
+
+<p>&mdash;Mes forces sont &agrave; bout... je me sens mourir... je ne la verrai pas!</p>
+
+<p>&mdash;Si... si... rassurez-vous, Sarah... vous la verrez.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'esp&egrave;re plus... cette contrainte... Oh! il fallait une force
+surhumaine... Ma vue se trouble d&eacute;j&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Sarah! dit le prince en s'approchant vivement de la comtesse et
+prenant ses mains dans les siennes, elle va venir... maintenant, elle ne
+peut tarder...</p>
+
+<p>&mdash;Dieu ne voudra pas m'accorder... cette derni&egrave;re consolation.</p>
+
+<p>&mdash;Sarah! &eacute;coutez, &eacute;coutez... Il me semble entendre une voiture... Oui,
+c'est elle... voil&agrave; votre fille!</p>
+
+<p>&mdash;Rodolphe, vous ne lui direz pas... que j'&eacute;tais une mauvaise m&egrave;re!
+articula lentement la comtesse qui d&eacute;j&agrave; n'entendait plus.</p>
+
+<p>Le bruit d'une voiture retentit sur les pav&eacute;s sonores de la cour.</p>
+
+<p>La comtesse ne s'en aper&ccedil;ut pas. Ses paroles devinrent de plus en plus
+incoh&eacute;rentes; Rodolphe &eacute;tait pench&eacute; vers elle avec anxi&eacute;t&eacute;; il vit ses
+yeux se voiler.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! ma fille... voir ma fille! Pardon!... au moins... apr&egrave;s ma
+mort, les honneurs de mon rang! murmura-t-elle enfin.</p>
+
+<p>Ce furent les derniers mots intelligibles de Sarah. L'id&eacute;e fixe,
+dominante de toute sa vie revenait encore malgr&eacute; son repentir sinc&egrave;re.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup Murph entra.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur... la princesse Marie...</p>
+
+<p>&mdash;Non! s'&eacute;cria vivement Rodolphe, qu'elle n'entre pas! Dis &agrave; Seyton
+d'amener le ministre. Puis, montrant Sarah qui s'&eacute;teignait dans une
+lente agonie, Rodolphe ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu lui refuse la consolation supr&ecirc;me d'embrasser son enfant.</p>
+
+<p>Une demi-heure apr&egrave;s, la comtesse Sarah Mac-Gregor avait cess&eacute; de vivre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#table">XIV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Bic&ecirc;tre</a></h3>
+
+
+<p>Quinze jours s'&eacute;taient pass&eacute;s depuis que Rodolphe, en &eacute;pousant Sarah <i>in
+extremis,</i> avait l&eacute;gitim&eacute; la naissance de Fleur-de-Marie.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le jour de la mi-car&ecirc;me. Cette date &eacute;tablie, nous conduirons le
+lecteur &agrave; Bic&ecirc;tre. Cet immense &eacute;tablissement, destin&eacute;, ainsi que chacun
+sait, au traitement des ali&eacute;n&eacute;s, sert aussi de lieu de refuge &agrave; sept ou
+huit cents vieillards pauvres, qui sont admis &agrave; cette esp&egrave;ce de maison
+d'invalides civils<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a> lorsqu'ils sont &acirc;g&eacute;s de soixante-dix ans ou
+atteints d'infirmit&eacute;s tr&egrave;s-graves.</p>
+
+<p>En arrivant &agrave; Bic&ecirc;tre, on entre d'abord dans une vaste cour plant&eacute;e de
+grands arbres, coup&eacute;e de pelouses vertes orn&eacute;es en &eacute;t&eacute; de plates-bandes
+de fleurs. Rien de plus riant, de plus calme, de plus salubre que ce
+promenoir sp&eacute;cialement destin&eacute; aux vieillards indigents dont nous avons
+parl&eacute;; il entoure les b&acirc;timents o&ugrave; se trouvent, au premier &eacute;tage, de
+spacieux dortoirs bien a&eacute;r&eacute;s, garnis de bons lits, et au rez-de-chauss&eacute;e
+des r&eacute;fectoires d'une admirable propret&eacute;, o&ugrave; les pensionnaires de
+Bic&ecirc;tre prennent en commun une nourriture saine, abondante, agr&eacute;able et
+pr&eacute;par&eacute;e avec un soin extr&ecirc;me, gr&acirc;ce &agrave; la paternelle sollicitude des
+administrateurs de ce bel &eacute;tablissement.</p>
+
+<p>Un tel asile serait le r&ecirc;ve de l'artisan veuf ou c&eacute;libataire qui, apr&egrave;s
+une longue vie de privations, de travail et de probit&eacute;, trouverait l&agrave; le
+repos, le bien-&ecirc;tre qu'il n'a jamais connus.</p>
+
+<p>Malheureusement le favoritisme qui de nos jours s'&eacute;tend &agrave; tout, envahit
+tout, s'est empar&eacute; des bourses de Bic&ecirc;tre, et ce sont en grande partie
+d'anciens domestiques qui jouissent de ces retraites, gr&acirc;ce &agrave;
+l'influence de leurs derniers ma&icirc;tres.</p>
+
+<p>Ceci nous semble un abus r&eacute;voltant.</p>
+
+<p>Rien de plus m&eacute;ritoire que les longs et honn&ecirc;tes services domestiques,
+rien de plus digne de r&eacute;compense que ces serviteurs qui, &eacute;prouv&eacute;s par
+des ann&eacute;es de d&eacute;vouement, finissaient autrefois par faire presque partie
+de la famille; mais, si louables que soient de pareils ant&eacute;c&eacute;dents,
+c'est le ma&icirc;tre qui en a profit&eacute;, et non l'&Eacute;tat, qui doit les r&eacute;mun&eacute;rer.</p>
+
+<p>Ne serait-il donc pas juste, moral, humain, que les places de Bic&ecirc;tre et
+celles d'autres &eacute;tablissements semblables appartinssent de droit &agrave; des
+artisans choisis parmi ceux qui justifieraient de la meilleure conduite
+et de la plus grande infortune?</p>
+
+<p>Pour eux, si limit&eacute; que f&ucirc;t leur nombre, ces retraites seraient au moins
+une lointaine esp&eacute;rance qui all&eacute;gerait un peu leurs mis&egrave;res de chaque
+jour. Salutaire espoir qui les encouragerait au bien, en leur montrant
+dans un avenir &eacute;loign&eacute; sans doute, mais enfin certain, un peu de calme,
+de bonheur pour r&eacute;compense. Et, comme ils ne pourraient pr&eacute;tendre &agrave; ces
+retraites que par une conduite irr&eacute;prochable, leur moralisation
+deviendrait pour ainsi dire forc&eacute;e.</p>
+
+<p>Est-ce donc trop de demander que le petit nombre de travailleurs qui
+atteignent un &acirc;ge tr&egrave;s-avanc&eacute; &agrave; travers des privations de toutes sortes
+aient au moins la chance d'obtenir un jour &agrave; Bic&ecirc;tre du pain, du repos,
+un abri pour leur vieillesse &eacute;puis&eacute;e?</p>
+
+<p>Il est vrai qu'une telle mesure exclurait &agrave; l'avenir de cet
+&eacute;tablissement les gens de lettres, les savants, les artistes d'un grand
+&acirc;ge, qui n'ont pas d'autre refuge.</p>
+
+<p>Oui, de nos jours, des hommes dont les talents, dont la science, dont
+l'intelligence ont &eacute;t&eacute; estim&eacute;s de leur temps, obtiennent &agrave; grand-peine
+une place parmi ces vieux serviteurs que le cr&eacute;dit de leur ma&icirc;tre envoie
+&agrave; Bic&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Au nom de ceux-l&agrave; qui ont concouru au renom, aux plaisirs de la France,
+de ceux-l&agrave; dont la r&eacute;putation a &eacute;t&eacute; consacr&eacute;e par la voix populaire,
+est-ce trop demander que de vouloir pour leur extr&ecirc;me vieillesse une
+retraite modeste mais digne?</p>
+
+<p>Sans doute c'est trop; et pourtant citons un exemple entre mille: on a
+d&eacute;pens&eacute; huit ou dix millions pour le monument de la Madeleine, qui n'est
+ni un temple ni une &eacute;glise: avec cette somme &eacute;norme que de bien &agrave; faire!
+Fonder, je suppose, une maison d'asile o&ugrave; deux cent cinquante ou trois
+cents personnes jadis remarquables comme savants, po&euml;tes, musiciens,
+administrateurs, m&eacute;decins, avocats, etc., etc. (car presque toutes ces
+professions ont successivement leurs repr&eacute;sentants parmi les
+pensionnaires de Bic&ecirc;tre), auraient trouv&eacute; une retraite honorable.</p>
+
+<p>Sans doute c'&eacute;tait l&agrave; une question d'humanit&eacute;, de pudeur, de dignit&eacute;
+nationale pour un pays qui pr&eacute;tend marcher &agrave; la t&ecirc;te des arts, de
+l'intelligence et de la civilisation; mais l'on n'y a pas song&eacute;...</p>
+
+<p>Car H&eacute;g&eacute;sippe Moreau et tant d'autres rares g&eacute;nies sont morts &agrave;
+l'hospice ou dans l'indigence...</p>
+
+<p>Car de nobles intelligences, qui ont autrefois rayonn&eacute; d'un pur et vif
+&eacute;clat, portent aujourd'hui &agrave; Bic&ecirc;tre la houppelande des bons pauvres.</p>
+
+<p>Car il n'y a pas ici, comme &agrave; Londres, un &eacute;tablissement charitable<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>
+o&ugrave; un &eacute;tranger sans ressource trouve au moins pour une nuit un toit, un
+lit et un morceau de pain...</p>
+
+<p>Car les ouvriers qui vont en Gr&egrave;ve chercher du travail et attendre les
+embauchements n'ont pas m&ecirc;me pour se garantir des intemp&eacute;ries des
+saisons un hangar pareil &agrave; celui qui, dans les march&eacute;s, abrite le b&eacute;tail
+en vente<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>. Pourtant la Gr&egrave;ve est la Bourse des travailleurs sans
+ouvrage, et dans cette Bourse-l&agrave; il ne se fait que d'honn&ecirc;tes
+transactions, car elles n'ont pour fin que d'obtenir un rude labeur et
+un salaire insuffisant dont l'artisan paye un pain bien amer...</p>
+
+<p>Car...</p>
+
+<p>Mais l'on ne cesserait pas si l'on voulait compter tout ce que l'on a
+sacrifi&eacute; d'utiles fondations &agrave; cette grotesque imitation de temple grec,
+enfin destin&eacute; au culte catholique.</p>
+
+<p>Mais revenons &agrave; Bic&ecirc;tre et disons, pour compl&egrave;tement &eacute;num&eacute;rer les
+diff&eacute;rentes destinations de cet &eacute;tablissement, qu'&agrave; l'&eacute;poque de ce r&eacute;cit
+les condamn&eacute;s &agrave; mort y &eacute;taient conduits apr&egrave;s leur jugement. C'est donc
+dans un des cabanons de cette maison que la veuve Martial et sa fille
+Calebasse attendaient le moment de leur ex&eacute;cution, fix&eacute;e au lendemain;
+la m&egrave;re et la fille n'avaient voulu se pourvoir ni en gr&acirc;ce ni en
+cassation. Nicolas, le Squelette et plusieurs autres sc&eacute;l&eacute;rats &eacute;taient
+parvenus &agrave; s'&eacute;vader de la Force la veille de leur transf&egrave;rement &agrave;
+Bic&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Nous l'avons dit, rien de plus riant que l'abord de cet &eacute;difice
+lorsqu'en venant de Paris on y entrait par la cour des Pauvres.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; un printemps h&acirc;tif, les ormes et les tilleuls se couvraient d&eacute;j&agrave;
+de pousses verdoyantes; les grandes pelouses de gazon &eacute;taient d'une
+fra&icirc;cheur extr&ecirc;me, et &ccedil;&agrave; et l&agrave; les plates-bandes s'&eacute;maillaient de
+perce-neige, de primev&egrave;res, d'oreilles d'ours aux couleurs vives et
+vari&eacute;es; le soleil dorait le sable brillant des all&eacute;es. Les vieillards
+pensionnaires, v&ecirc;tus de houppelandes grises, se promenaient &ccedil;&agrave; et l&agrave;, ou
+devisaient, assis sur des bancs: leur physionomie sereine annon&ccedil;ait
+g&eacute;n&eacute;ralement le calme, la qui&eacute;tude, ou une sorte d'insouciance
+tranquille.</p>
+
+<p>Onze heures venaient de sonner &agrave; l'horloge lorsque deux fiacres
+s'arr&ecirc;t&egrave;rent devant la grille ext&eacute;rieure; de la premi&egrave;re voiture
+descendirent M<sup>me</sup> Georges, Germain et Rigolette; de la seconde, Louise
+Morel et sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Germain et Rigolette &eacute;taient, on le sait, mari&eacute;s depuis quinze jours.
+Nous laissons le lecteur s'imaginer la p&eacute;tulante gaiet&eacute;, le bonheur
+turbulent qui rayonnaient sur le frais visage de la grisette, dont les
+l&egrave;vres fleuries ne s'ouvraient que pour rire, sourire, ou embrasser M<sup>me</sup>
+Georges, qu'elle appelait sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Les traits de Germain exprimaient une f&eacute;licit&eacute; plus calme, plus
+r&eacute;fl&eacute;chie, plus grave... il s'y m&ecirc;lait un sentiment de reconnaissance
+profonde, presque du respect pour cette bonne et vaillante jeune fille
+qui lui avait apport&eacute; en prison des consolations si secourables, si
+charmantes... ce dont Rigolette n'avait pas l'air de se souvenir le
+moins du monde; aussi, d&egrave;s que son petit Germain mettait l'entretien sur
+ce sujet, elle parlait aussit&ocirc;t d'autre chose, pr&eacute;textant que ces
+souvenirs l'attristaient. Quoiqu'elle f&ucirc;t devenue M<sup>me</sup> Germain et que
+Rodolphe l'e&ucirc;t dot&eacute;e de quarante mille francs, Rigolette n'avait pas
+voulu, et son mari avait &eacute;t&eacute; de cet avis, changer sa coiffure de
+grisette contre un chapeau. Certes, jamais l'humilit&eacute; ne servit mieux
+une innocente coquetterie; car rien n'&eacute;tait plus gracieux, plus &eacute;l&eacute;gant
+que son petit bonnet &agrave; barbes plates, un peu &agrave; la paysanne, orn&eacute; de
+chaque c&ocirc;t&eacute; de deux gros n&oelig;uds orange, qui faisaient encore valoir le
+noir &eacute;clatant de ses jolis cheveux, qu'elle portait longs et boucl&eacute;s,
+depuis qu'elle avait le temps de mettre des papillottes; un col
+richement brod&eacute; entourait le cou charmant de la jeune mari&eacute;e; une
+&eacute;charpe de cachemire fran&ccedil;ais de la m&ecirc;me nuance que les rubans du bonnet
+cachait &agrave; demi sa taille souple et fine, et, quoiqu'elle n'e&ucirc;t pas de
+corset, selon son habitude (bien qu'elle e&ucirc;t aussi le temps de se
+lacer), sa robe montante de taffetas mauve ne faisait pas le plus l&eacute;ger
+pli sur son corsage svelte, arrondi, comme celui de la Galat&eacute;e de
+marbre.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Georges contemplait son fils et Rigolette avec un bonheur profond,
+toujours nouveau.</p>
+
+<p>Louise Morel, apr&egrave;s une instruction minutieuse et l'autopsie de son
+enfant, avait &eacute;t&eacute; mise en libert&eacute; par la chambre d'accusation. Les beaux
+traits de la fille du lapidaire, creus&eacute;s par le chagrin, annon&ccedil;aient une
+sorte de r&eacute;signation douce et triste. Gr&acirc;ce &agrave; la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de Rodolphe
+et aux soins qu'il lui avait fait donner, la m&egrave;re de Louise Morel, qui
+l'accompagnait, avait retrouv&eacute; la sant&eacute;.</p>
+
+<p>Le concierge de la porte ext&eacute;rieure ayant demand&eacute; &agrave; M<sup>me</sup> Georges ce
+qu'elle d&eacute;sirait, celle-ci lui r&eacute;pondit que l'un des m&eacute;decins des salles
+d'ali&eacute;n&eacute;s lui avait donn&eacute; rendez-vous &agrave; onze heures et demie, ainsi
+qu'aux personnes qui l'accompagnaient. M<sup>me</sup> Georges eut le choix
+d'attendre le docteur soit dans un bureau qu'on lui indiqua, soit dans
+la grande cour plant&eacute;e dont nous avons parl&eacute;. Elle prit ce dernier
+parti, s'appuya sur le bras de son fils, et, continuant de causer avec
+la femme du lapidaire, elle parcourut les all&eacute;es du jardin. Louise et
+Rigolette les suivaient &agrave; peu de distance.</p>
+
+<p>&mdash;Que je suis donc contente de vous revoir, ch&egrave;re Louise! dit la
+grisette. Tout &agrave; l'heure, quand nous avons &eacute;t&eacute; vous chercher rue du
+Temple, &agrave; notre arriv&eacute;e de Bouqueval, je voulais monter chez vous; mais
+mon mari n'a pas voulu, disant que c'&eacute;tait trop haut: j'ai attendu dans
+le fiacre. Votre voiture a suivi la n&ocirc;tre; &ccedil;a fait que je vous retrouve
+pour la premi&egrave;re fois depuis que...</p>
+
+<p>&mdash;Depuis que vous &ecirc;tes venue me consoler en prison... Ah! mademoiselle
+Rigolette, s'&eacute;cria Louise avec attendrissement, quel bon c&oelig;ur! quel...</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, ma bonne Louise, dit la grisette en interrompant gaiement la
+fille du lapidaire afin d'&eacute;chapper &agrave; ses remerciements, je ne suis plus
+M<sup>lle</sup> Rigolette, mais M<sup>me</sup> Germain: je ne sais pas si vous le savez... et
+je tiens &agrave; mes titres.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... je vous savais... mari&eacute;e... Mais laissez-moi vous remercier
+encore de...</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous ignorez certainement, ma bonne Louise, reprit M<sup>me</sup> Germain
+en interrompant de nouveau la fille de Morel, afin de changer le cours
+de ses id&eacute;es, ce que vous ignorez, c'est que je me suis mari&eacute;e gr&acirc;ce &agrave;
+la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de celui qui a &eacute;t&eacute; notre providence &agrave; tous, &agrave; vous, &agrave;
+votre famille, &agrave; moi, &agrave; Germain, &agrave; sa m&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;M. Rodolphe! Oh! nous le b&eacute;nissons chaque jour!... Lorsque je suis
+sortie de prison, l'avocat qui &eacute;tait venu de sa part me voir, me
+conseiller et m'encourager, m'a dit que gr&acirc;ce &agrave; M. Rodolphe, qui avait
+d&eacute;j&agrave; tant fait pour nous, M. Ferrand... et la malheureuse ne put
+prononcer ce nom sans frissonner... M. Ferrand, pour r&eacute;parer ses
+cruaut&eacute;s, avait assur&eacute; une rente &agrave; moi et une &agrave; mon pauvre p&egrave;re, qui est
+toujours ici, lui... mais qui, gr&acirc;ce &agrave; Dieu, va de mieux en mieux...</p>
+
+<p>&mdash;Et qui reviendra aujourd'hui avec vous &agrave; Paris... si l'esp&eacute;rance de ce
+digne m&eacute;decin se r&eacute;alise.</p>
+
+<p>&mdash;Pl&ucirc;t au ciel!...</p>
+
+<p>&mdash;Cela doit plaire au ciel... Votre p&egrave;re est si bon, si honn&ecirc;te! Et je
+suis s&ucirc;re, moi, que nous l'emm&egrave;nerons. Le m&eacute;decin pense maintenant qu'il
+faut frapper un grand coup, et que la pr&eacute;sence impr&eacute;vue des personnes
+que votre p&egrave;re avait l'habitude de voir presque chaque jour avant de
+perdre la raison... pourra terminer sa gu&eacute;rison... Moi, dans mon petit
+jugement... cela me para&icirc;t certain...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ose encore y croire, mademoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Madame Germain... madame Germain... si &ccedil;a vous est &eacute;gal, ma bonne
+Louise... Mais, pour en revenir &agrave; ce que je vous disais, vous ne savez
+pas ce que c'est que M. Rodolphe?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la providence des malheureux.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord... et puis encore? Vous l'ignorez... Eh bien! je vais vous le
+dire...</p>
+
+<p>Puis, s'adressant &agrave; son mari, qui marchait devant elle, donnait le bras
+&agrave; M<sup>me</sup> Georges et causait avec la femme du lapidaire, Rigolette s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Ne va donc pas si vite, mon ami... Tu fatigues notre bonne m&egrave;re... et
+puis j'aime &agrave; t'avoir plus pr&egrave;s de moi.</p>
+
+<p>Germain se retourna, ralentit un peu sa marche et sourit &agrave; Rigolette,
+qui lui envoya furtivement un baiser.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il est gentil, mon petit Germain! N'est-ce pas, Louise? Avec &ccedil;a
+l'air si distingu&eacute;!... une si jolie taille! Avais-je raison de le
+trouver mieux que mes autres voisins, M. Giraudeau, le commis voyageur,
+et M. Cabrion? Ah! mon Dieu! &agrave; propos de Cabrion... M. Pipelet et sa
+femme, o&ugrave; sont-ils donc? Le m&eacute;decin avait dit qu'ils devaient venir
+aussi, parce que votre p&egrave;re avait souvent prononc&eacute; leur nom...</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne tarderont pas. Quand j'ai quitt&eacute; la maison, ils &eacute;taient partis
+depuis longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! alors ils ne manqueront pas au rendez-vous; pour l'exactitude, M.
+Pipelet est une vraie pendule... Mais revenons &agrave; mon mariage et &agrave; M.
+Rodolphe. Figurez-vous, Louise, que c'est d'abord lui qui m'a envoy&eacute;e
+porter &agrave; Germain l'ordre qui le rendait libre. Vous pensez notre joie en
+sortant de cette maudite prison! Nous arrivons chez moi, et l&agrave;, aid&eacute;e de
+Germain, je fais une d&icirc;nette... mais une d&icirc;nette de vrais gourmands. Il
+est vrai que &ccedil;a ne nous a pas servi &agrave; grand-chose; car, quand elle a &eacute;t&eacute;
+pr&ecirc;te, nous n'avons mang&eacute; ni l'un ni l'autre, nous &eacute;tions trop contents.
+&Agrave; onze heures, Germain s'en va; nous nous donnons rendez-vous pour le
+lendemain matin. &Agrave; cinq heures, j'&eacute;tais debout et &agrave; l'ouvrage, car
+j'&eacute;tais au moins de deux jours de travail en retard. &Agrave; huit heures, on
+frappe, j'ouvre: qui est-ce qui entre? M. Rodolphe... D'abord, je
+commence &agrave; le remercier du fond du c&oelig;ur pour ce qu'il a fait pour
+Germain; il ne me laisse pas finir. &laquo;&mdash;Ma voisine, me dit-il, Germain va
+venir, vous lui remettrez cette lettre. Vous et lui prendrez un fiacre;
+vous vous rendrez tout de suite &agrave; un petit village appel&eacute; Bouqueval,
+pr&egrave;s d'&Eacute;couen, route de Saint-Denis. Une fois l&agrave;, vous demanderez M<sup>me</sup>
+Georges... et bien du plaisir.&mdash;Monsieur Rodolphe, je vais vous dire;
+c'est que ce sera encore une journ&eacute;e de perdue, et, sans reproche, &ccedil;a
+fera trois.&mdash;Rassurez-vous, ma voisine, vous trouverez de l'ouvrage chez
+M<sup>me</sup> Georges; c'est une excellente pratique que je vous donne.&mdash;Si c'est
+comme &ccedil;a, &agrave; la bonne heure, monsieur Rodolphe.&mdash;Adieu, ma
+voisine.&mdash;Adieu et merci, mon voisin.&raquo; Il part, et Germain arrive; je
+lui conte la chose, M. Rodolphe ne pouvait pas nous tromper; nous
+montons en voiture, gais comme des fous, nous si tristes la veille...
+Jugez... nous arrivons... Ah! ma bonne Louise... tenez, malgr&eacute; moi, les
+larmes m'en viennent encore aux yeux... Cette M<sup>me</sup> Georges que voil&agrave;
+devant nous, c'&eacute;tait la m&egrave;re de Germain.</p>
+
+<p>&mdash;Sa m&egrave;re!!!</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui... sa m&egrave;re, &agrave; qui on l'avait enlev&eacute; tout enfant, et
+qu'il n'esp&eacute;rait plus revoir. Vous pensez leur bonheur &agrave; tous deux.
+Quand M<sup>me</sup> Georges a eu bien pleur&eacute;, bien embrass&eacute; son fils, &ccedil;'a &eacute;t&eacute; mon
+tour. M. Rodolphe lui avait sans doute &eacute;crit de bonnes choses de moi,
+car elle m'a dit, en me serrant dans ses bras, qu'elle savait ma
+conduite pour son fils. &laquo;Et si vous le voulez, ma m&egrave;re, dit Germain,
+Rigolette sera votre fille aussi.&mdash;Si je le veux! mes enfants, de tout
+mon c&oelig;ur; je le sais, jamais tu ne trouveras une meilleure ni une plus
+gentille femme.&raquo; Nous voil&agrave; donc install&eacute;s dans une belle ferme avec
+Germain, sa m&egrave;re et ses oiseaux, que j'avais fait venir, pauvres petites
+b&ecirc;tes! pour qu'ils soient aussi de la partie. Quoique je n'aime pas la
+campagne, les jours passaient si vite que c'&eacute;tait comme un r&ecirc;ve; je ne
+travaillais que pour mon plaisir: j'aidais M<sup>me</sup> Georges, je me promenais
+avec Germain, je chantais, je sautais, c'&eacute;tait &agrave; en devenir folle...
+Enfin notre mariage est arr&ecirc;t&eacute; pour il y a eu hier quinze jours... La
+surveille, qui est-ce qui arrive dans une belle voiture? un grand gros
+monsieur chauve, l'air excellent, qui m'apporte, de la part de M.
+Rodolphe, une corbeille de mariage. Figurez-vous, Louise, un grand
+coffre de bois de rose, avec ces mots &eacute;crits dessus en lettres d'or sur
+une plaque de porcelaine bleue: &laquo;Travail et sagesse, amour et bonheur.&raquo;
+J'ouvre le coffre, qu'est-ce que je trouve? des petits bonnets de
+dentelle comme celui que je porte, des robes en pi&egrave;ces, des bijoux, des
+gants, cette &eacute;charpe, un beau ch&acirc;le; enfin, c'&eacute;tait comme un conte de
+f&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai au moins que c'est comme un conte de f&eacute;es; mais voyez comme
+&ccedil;a vous a port&eacute; bonheur... d'&ecirc;tre si bonne, si laborieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; &ecirc;tre bonne et laborieuse... ma ch&egrave;re Louise, je ne l'ai pas
+fait expr&egrave;s... &ccedil;a s'est trouv&eacute; ainsi... tant mieux pour moi... Mais &ccedil;a
+n'est pas tout: au fond du coffret je d&eacute;couvre un joli portefeuille avec
+ces mots: &laquo;Le voisin &agrave; sa voisine.&raquo; Je l'ouvre: il y avait deux
+enveloppes, l'une pour Germain, l'autre pour moi; dans celle de Germain,
+je trouve un papier qui le nommait directeur d'une banque pour les
+pauvres, avec quatre mille francs d'appointements; lui, dans l'enveloppe
+qui m'&eacute;tait destin&eacute;e, trouve un bon de quarante mille francs sur le...
+sur le Tr&eacute;sor... oui... c'est cela, c'&eacute;tait ma dot... Je veux le
+refuser; mais M<sup>me</sup> Georges, qui avait caus&eacute; avec le grand monsieur chauve
+et avec Germain, me dit: &laquo;Mon enfant, vous pouvez, vous devez accepter;
+c'est la r&eacute;compense de votre sagesse, de votre travail... et de votre
+d&eacute;vouement &agrave; ceux qui souffrent... Car c'est en prenant sur vos nuits,
+au risque de vous rendre malade et de perdre ainsi vos seuls moyens
+d'existence, que vous &ecirc;tes all&eacute;e consoler vos amis malheureux.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Oh! &ccedil;a, c'est bien vrai, s'&eacute;cria Louise; il n'y en a pas une autre
+comme vous au moins... mademoi... madame Germain.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure!... Moi, je dis au gros monsieur chauve que ce que
+j'ai fait c'est par plaisir; il me r&eacute;pond: &laquo;C'est &eacute;gal, M. Rodolphe est
+immens&eacute;ment riche; votre dot est de sa part un gage d'estime, d'amiti&eacute;:
+votre refus lui causerait un grand chagrin; il assistera d'ailleurs &agrave;
+votre mariage, et il vous forcera bien d'accepter.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Quel bonheur que tant de richesse tombe &agrave; une personne aussi
+charitable que M. Rodolphe!</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute il est bien riche, mais s'il n'&eacute;tait que cela... Ah! ma
+bonne Louise, si vous saviez ce que c'est que M. Rodolphe!... Et moi qui
+lui ai fait porter mes paquets!!! Mais patience... vous allez voir... La
+veille du mariage... le soir, tr&egrave;s-tard, le grand monsieur chauve arrive
+en poste; M. Rodolphe ne pouvait pas venir... il &eacute;tait souffrant, mais
+le grand monsieur chauve venait le remplacer... C'est seulement alors,
+ma bonne Louise, que nous avons appris que votre bienfaiteur, que le
+n&ocirc;tre, &eacute;tait... devinez quoi?... un prince!</p>
+
+<p>&mdash;Un prince?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que je dis, un prince... une altesse royale, un grand-duc
+r&eacute;gnant, un roi en petit... Germain m'a expliqu&eacute; &ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;M. Rodolphe!</p>
+
+<p>&mdash;Hein! ma pauvre Louise! Et moi qui lui avais demand&eacute; de m'aider &agrave;
+cirer ma chambre!</p>
+
+<p>&mdash;Un prince... presque un roi! C'est &ccedil;a qu'il a tant de pouvoir pour
+faire le bien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez ma confusion, ma bonne Louise. Aussi, voyant que
+c'&eacute;tait presque un roi, je n'ai pas os&eacute; refuser la dot. Nous avons &eacute;t&eacute;
+mari&eacute;s. Il y a huit jours, M. Rodolphe nous a fait dire, &agrave; nous deux
+Germain et &agrave; M<sup>me</sup> Georges, qu'il serait tr&egrave;s-content que nous lui
+fissions une visite de noce; nous y allons. Dame, vous comprenez, le
+c&oelig;ur me battait fort; nous arrivons rue Plumet, nous entrons dans un
+palais: nous traversons des salons remplis de domestiques galonn&eacute;s, de
+messieurs en noir avec des cha&icirc;nes d'argent au cou et l'&eacute;p&eacute;e au c&ocirc;t&eacute;,
+d'officiers en uniforme; que sais-je, moi? et puis des dorures, des
+dorures partout, qu'on en &eacute;tait &eacute;bloui. Enfin, nous trouvons le monsieur
+chauve dans un salon avec d'autres messieurs tout chamarr&eacute;s de
+broderies; il nous introduit dans une grande pi&egrave;ce, o&ugrave; nous trouvons M.
+Rodolphe... c'est-&agrave;-dire le prince, v&ecirc;tu tr&egrave;s-simplement et l'air si
+bon, si franc, si peu fier... enfin l'air si M. Rodolphe d'autrefois,
+que je me suis sentie tout de suite &agrave; mon aise, en me rappelant que je
+lui avais fait m'attacher mon ch&acirc;le, me tailler des plumes et me donner
+le bras dans la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez plus eu peur? Oh! moi, comme j'aurais trembl&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! moi, non. Apr&egrave;s avoir re&ccedil;u M<sup>me</sup> Georges avec une bont&eacute; sans
+pareille et offert sa main &agrave; Germain, le prince m'a dit en souriant: &laquo;Eh
+bien! ma voisine, comment vont papa Cr&eacute;tu et Ramonette? (C'est le nom de
+mes oiseaux; faut-il qu'il soit aimable pour s'en &ecirc;tre souvenu!) Je suis
+s&ucirc;r, a-t-il ajout&eacute;, que maintenant vous et Germain vous luttez de chants
+joyeux avec vos jolis oiseaux?&mdash;Oui, monseigneur. (M<sup>me</sup> Georges nous
+avait fait la le&ccedil;on toute la route, &agrave; nous deux Germain, nous disant
+qu'il fallait appeler le prince monseigneur.) Oui, monseigneur, notre
+bonheur est grand, et il nous semble plus doux et plus grand encore
+parce que nous vous le devons.&mdash;Ce n'est pas &agrave; moi que vous le devez,
+mon enfant, mais &agrave; vos excellentes qualit&eacute;s et &agrave; celles de Germain.&raquo; <i>Et
+c&aelig;tera, et c&aelig;tera,</i> je passe le reste de ses compliments. Enfin nous
+avons quitt&eacute; ce seigneur le c&oelig;ur un peu gros, car nous ne le verrons
+plus. Il nous a dit qu'il retournait en Allemagne sous peu de jours,
+peut-&ecirc;tre qu'il est d&eacute;j&agrave; parti; mais, parti ou non, son souvenir sera
+toujours avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'il a des sujets, ils doivent &ecirc;tre bien heureux!</p>
+
+<p>&mdash;Jugez! il nous a fait tant de bien, &agrave; nous qui ne lui sommes rien.
+J'oubliais de vous dire que c'&eacute;tait &agrave; cette ferme-l&agrave; qu'avait habit&eacute; une
+de mes anciennes compagnes de prison, une bien bonne et bien honn&ecirc;te
+petite fille qui, pour son bonheur, avait aussi rencontr&eacute; M. Rodolphe;
+mais M<sup>me</sup> Georges m'avait bien recommand&eacute; de n'en pas parler au prince,
+je ne sais pas pourquoi... sans doute parce qu'il n'aime pas qu'on lui
+parle du bien qu'il fait. Ce qui est s&ucirc;r, c'est qu'il para&icirc;t que cette
+ch&egrave;re Goualeuse a retrouv&eacute; ses parents, qui l'ont emmen&eacute;e avec eux, bien
+loin, bien loin: tout ce que je regrette, c'est de ne pas l'avoir
+embrass&eacute;e avant son d&eacute;part.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, tant mieux, dit am&egrave;rement Louise; elle est heureuse aussi,
+elle...</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne Louise, pardon... je suis &eacute;go&iuml;ste; c'est vrai, je ne vous
+parle que de bonheur... &agrave; vous qui avez tant de raisons d'&ecirc;tre encore
+chagrine.</p>
+
+<p>&mdash;Si mon enfant m'&eacute;tait rest&eacute;, dit tristement Louise en interrompant
+Rigolette, cela m'aurait consol&eacute;e; car maintenant quel est l'honn&ecirc;te
+homme qui voudra de moi, quoique j'aie de l'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, Louise, moi je dis qu'il n'y a qu'un honn&ecirc;te homme
+capable de comprendre votre position; oui, lorsqu'il saura tout,
+lorsqu'il vous conna&icirc;tra, il ne pourra que vous plaindre, vous estimer,
+et il sera bien s&ucirc;r d'avoir en vous une bonne et digne femme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me dites cela pour me consoler.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je dis cela parce que c'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, vrai ou non, &ccedil;a me fait du bien, toujours, et je vous en
+remercie. Mais qui vient donc l&agrave;? Tiens, c'est M. Pipelet et sa femme!
+Mon Dieu, comme il a l'air content! lui qui, dans les derniers temps,
+&eacute;tait toujours si malheureux des plaisanteries de M. Cabrion.</p>
+
+<p>En effet, M. et M<sup>me</sup> Pipelet s'avan&ccedil;aient all&egrave;grement, Alfred, toujours
+coiff&eacute; de son inamovible chapeau tromblon, portait un magnifique habit
+vert pr&eacute; encore dans tout son lustre; sa cravate, &agrave; coins brod&eacute;s,
+laissait d&eacute;passer un col de chemise formidable qui lui cachait la moiti&eacute;
+des joues; un grand gilet &agrave; fond jaune vif, &agrave; larges bandes marron, un
+pantalon noir un peu court, des bas d'une &eacute;blouissante blancheur et des
+souliers cir&eacute;s &agrave; l'&oelig;uf compl&eacute;taient son accoutrement.</p>
+
+<p>Anastasie se pr&eacute;lassait dans une robe de m&eacute;rinos amarante sur laquelle
+tranchait vivement un ch&acirc;le d'un bleu fonc&eacute;. Elle exposait
+orgueilleusement &agrave; tous les regards sa perruque fra&icirc;chement boucl&eacute;e et
+tenait son bonnet suspendu &agrave; son bras par des brides de ruban vert en
+mani&egrave;re de ridicule.</p>
+
+<p>La physionomie d'Alfred, ordinairement si grave, si recueillie et
+derni&egrave;rement si abattue, &eacute;tait rayonnante, jubilante, rutilante; du plus
+loin qu'il aper&ccedil;ut Louise et Rigolette, il accourut en s'&eacute;criant de sa
+voix de basse:</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;livr&eacute;!... parti!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! monsieur Pipelet, dit Rigolette, comme vous avez l'air
+joyeux! qu'avez-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;Parti... mademoiselle, ou plut&ocirc;t madame, veux-je, puis-je, dois-je
+dire, car maintenant vous &ecirc;tes exactement semblable &agrave; Anastasie, gr&acirc;ce
+au <i>conjungo</i>, de m&ecirc;me que votre mari, M. Germain, est exactement
+semblable &agrave; moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes bien honn&ecirc;te, monsieur Pipelet, dit Rigolette en souriant;
+mais qui est donc parti?</p>
+
+<p>&mdash;Cabrion! s'&eacute;cria M. Pipelet en respirant et en aspirant l'air avec une
+indicible satisfaction, comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; d&eacute;gag&eacute; d'un poids &eacute;norme. Il
+quitte la France &agrave; jamais, &agrave; toujours... &agrave; perp&eacute;tuit&eacute;... enfin il est
+parti.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en &ecirc;tes bien s&ucirc;r?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu... de mes yeux vu monter hier en diligence... route de
+Strasbourg, lui, tous ses bagages... et tous ses effets, c'est-&agrave;-dire un
+&eacute;tui &agrave; chapeau, un appuie-mains et une bo&icirc;te &agrave; couleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il vous chante l&agrave;, ce vieux ch&eacute;ri? dit Anastasie en
+arrivant essouffl&eacute;e, car elle avait difficilement suivi la course
+pr&eacute;cipit&eacute;e d'Alfred. Je parie qu'il vous parle du d&eacute;part de Cabrion? Il
+n'a fait qu'en rab&acirc;cher toute la route.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire, Anastasie, que je ne tiens pas sur terre. Avant, il me
+semblait que mon chapeau &eacute;tait doubl&eacute; de plomb; maintenant on dirait que
+l'air me soul&egrave;ve vers le firmament! Parti... enfin... parti! et il ne
+reviendra plus!</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement, le gredin!</p>
+
+<p>&mdash;Anastasie... m&eacute;nagez les absents... le bonheur me rend cl&eacute;ment: je
+dirai simplement que c'&eacute;tait un indigne polisson.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment avez-vous su qu'il allait en Allemagne? demanda Rigolette.</p>
+
+<p>&mdash;Par un ami de mon roi des locataires. &Agrave; propos de ce cher homme, vous
+ne savez pas? gr&acirc;ce aux bons renseignements qu'il a donn&eacute;s de nous,
+Alfred est nomm&eacute; concierge-gardien d'un mont-de-pi&eacute;t&eacute; et d'une banque
+charitable, fond&eacute;s dans notre maison par une bonne &acirc;me qui me fait
+joliment l'effet d'&ecirc;tre celle dont M. Rodolphe &eacute;tait le commis voyageur
+en bonnes actions!</p>
+
+<p>&mdash;Cela se trouve bien, reprit Rigolette, c'est mon mari qui est le
+directeur de cette banque, aussi par le cr&eacute;dit de M. Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Et allllez donc... s'&eacute;cria gaiement M<sup>me</sup> Pipelet. Tant mieux! tant
+mieux! mieux vaut des connaissances que des intrus, mieux vaut des
+anciens visages que des nouveaux. Mais, pour en revenir &agrave; Cabrion,
+figurez-vous qu'un grand gros monsieur chauve, en venant nous apprendre
+la nomination d'Alfred comme gardien, nous a demand&eacute; si un peintre de
+beaucoup de talent, nomm&eacute; Cabrion, n'avait pas demeur&eacute; chez nous. Au nom
+de Cabrion, voil&agrave; mon vieux ch&eacute;ri qui l&egrave;ve sa botte en l'air et qui a la
+petite mort. Heureusement le gros grand chauve ajoute: &laquo;Ce jeune peintre
+va partir pour l'Allemagne; une personne riche l'y emm&egrave;ne pour des
+travaux qui l'y retiendront pendant des ann&eacute;es... Peut-&ecirc;tre m&ecirc;me se
+fixera-t-il tout &agrave; fait &agrave; l'&eacute;tranger.&raquo; En foi de quoi le particulier
+donna &agrave; mon vieux ch&eacute;ri la date du d&eacute;part de Cabrion et l'adresse des
+Messageries.</p>
+
+<p>&mdash;Et j'ai le bonheur inesp&eacute;r&eacute; de lire sur le registre: &laquo;M. Cabrion,
+artiste peintre, d&eacute;part pour Strasbourg et l'&eacute;tranger par
+correspondance.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Le d&eacute;part &eacute;tait fix&eacute; &agrave; ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;Je me rends dans la cour avec mon &eacute;pouse.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voyons le gredin monter sur l'imp&eacute;riale &agrave; c&ocirc;t&eacute; du conducteur.</p>
+
+<p>&mdash;Et enfin, au moment o&ugrave; la voiture s'&eacute;branle, Cabrion m'aper&ccedil;oit, me
+reconna&icirc;t, se retourne et me crie: &laquo;Je pars pour toujours... &agrave; toi pour
+la vie!&raquo; Heureusement la trompette du conducteur &eacute;touffa presque ces
+derniers mots et ce tutoiement ind&eacute;cent que je m&eacute;prise... car enfin,
+Dieu soit lou&eacute;, il est parti.</p>
+
+<p>&mdash;Et parti pour toujours, croyez-le, monsieur Pipelet, dit Rigolette en
+comprimant une violente envie de rire. Mais ce que vous ne savez pas, et
+ce qui va bien vous &eacute;tonner... c'est que M. Rodolphe &eacute;tait...</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;tait?</p>
+
+<p>&mdash;Un prince d&eacute;guis&eacute;... une altesse royale.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, quelle farce! dit Anastasie.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le jure sur mon mari... dit tr&egrave;s-s&eacute;rieusement Rigolette.</p>
+
+<p>&mdash;Mon roi des locataires... une altesse royale! s'&eacute;cria Anastasie.
+Allllez donc!... Et moi qui l'ai pri&eacute; de garder ma loge!... Pardon...
+pardon... pardon...</p>
+
+<p>Et elle remit machinalement son bonnet, comme si cette coiffure e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+plus convenable pour parler d'un prince.</p>
+
+<p>Par une manifestation diam&eacute;tralement oppos&eacute;e quant &agrave; la forme, mais
+toute semblable quant au fond, Alfred, contre son habitude, se d&eacute;coiffa
+compl&egrave;tement et salua profond&eacute;ment le vide en s'&eacute;criant:&mdash;Un prince, une
+altesse dans notre loge!... Et il m'a vu sous le linge quand j'&eacute;tais au
+lit par suite des indignit&eacute;s de Cabrion!</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment M<sup>me</sup> Georges se retourna et dit &agrave; son fils et &agrave; Rigolette:</p>
+
+<p>&mdash;Mes enfants, voici le docteur.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XV" id="XV"></a><a href="#table">XV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole</a></h3>
+
+
+<p>Le docteur Herbin, homme d'un &acirc;ge m&ucirc;r, avait une physionomie infiniment
+spirituelle et distingu&eacute;e, un regard d'une profondeur, d'une sagacit&eacute;
+remarquables, et un sourire d'une bont&eacute; extr&ecirc;me. Sa voix, naturellement
+harmonieuse, devenait presque caressante lorsqu'il s'adressait aux
+ali&eacute;n&eacute;s; aussi la suavit&eacute; de son accent, la mansu&eacute;tude de ses paroles
+semblaient souvent calmer l'irritabilit&eacute; naturelle de ces infortun&eacute;s.
+L'un des premiers il avait substitu&eacute;, dans le traitement de la folie, la
+commis&eacute;ration et la bienveillance aux terribles moyens co&euml;rcitifs
+employ&eacute;s autrefois: plus de cha&icirc;nes, plus de coups, plus de douches,
+plus d'isolement surtout (sauf quelques cas exceptionnels).</p>
+
+<p>Sa haute intelligence avait compris que la monomanie, que l'insanit&eacute;,
+que la fureur s'exaltent par la s&eacute;questration et par les brutalit&eacute;s;
+qu'en soumettant au contraire les ali&eacute;n&eacute;s &agrave; la vie commune, mille
+distractions, mille incidents de tous les moments les emp&ecirc;chent de
+s'absorber dans une id&eacute;e fixe, d'autant plus funeste qu'elle est plus
+concentr&eacute;e par la solitude et par l'intimidation.</p>
+
+<p>Ainsi, l'exp&eacute;rience prouve que, pour les ali&eacute;n&eacute;s, l'isolement est aussi
+funeste qu'il est salutaire pour les d&eacute;tenus criminels... la
+perturbation mentale des premiers s'accroissant dans la solitude, de
+m&ecirc;me que la perturbation ou plut&ocirc;t la subversion morale des seconds
+s'augmente et devient incurable par la fr&eacute;quentation de leurs pairs en
+corruption.</p>
+
+<p>Sans doute, dans plusieurs ann&eacute;es, le syst&egrave;me p&eacute;nitentiaire actuel, avec
+ses prisons en commun, v&eacute;ritables &eacute;coles d'infamie, avec ses bagnes, ses
+cha&icirc;nes, ses piloris et ses &eacute;chafauds, para&icirc;tra aussi vicieux, aussi
+sauvage, aussi atroce que l'ancien traitement qu'on infligeait aux
+ali&eacute;n&eacute;s para&icirc;t &agrave; cette heure absurde et atroce...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit M<sup>me</sup> Georges<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a> &agrave; M. Herbin, j'ai cru pouvoir
+accompagner mon fils et ma belle-fille, quoique je ne connaisse pas M.
+Morel. La position de cet excellent homme m'a paru si int&eacute;ressante que
+je n'ai pu r&eacute;sister au d&eacute;sir d'assister avec mes enfants au r&eacute;veil
+complet de sa raison, qui, vous l'esp&eacute;rez, nous a-t-on dit, lui
+reviendra ensuite de l'&eacute;preuve &agrave; laquelle vous allez le soumettre.</p>
+
+<p>&mdash;Je compte du moins beaucoup, madame, sur l'impression favorable que
+doit lui causer la pr&eacute;sence de sa fille et des personnes qu'il avait
+l'habitude de voir.</p>
+
+<p>&mdash;Lorsqu'on est venu arr&ecirc;ter mon mari, dit la femme de Morel avec
+&eacute;motion, en montrant Rigolette au docteur, notre bonne petite voisine
+&eacute;tait occup&eacute;e &agrave; me secourir moi et mes enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re connaissait bien aussi M. Germain, qui a toujours eu beaucoup
+de bont&eacute;s pour nous, ajouta Louise. Puis, d&eacute;signant Alfred et Anastasie,
+elle reprit: Monsieur et madame sont les portiers de notre maison... ils
+avaient aussi bien des fois aid&eacute; notre famille dans son malheur autant
+qu'ils le pouvaient.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, monsieur, dit le docteur &agrave; Alfred, de vous &ecirc;tre
+d&eacute;rang&eacute; pour venir ici; mais, d'apr&egrave;s ce qu'on me dit, je vois que cette
+visite ne doit pas vous co&ucirc;ter?</p>
+
+<p>&mdash;M&ocirc;ssieur, dit Pipelet en s'inclinant gravement, l'homme doit
+s'entraider ici-bas... il est fr&egrave;re... sans compter que le p&egrave;re Morel
+&eacute;tait la cr&egrave;me des honn&ecirc;tes gens... avant qu'il n'ait perdu la raison
+par suite de son arrestation et celle de cette ch&egrave;re M<sup>lle</sup> Louise.</p>
+
+<p>&mdash;Et m&ecirc;me, reprit Anastasie, et m&ecirc;me que je regrette toujours que
+l'&eacute;cuell&eacute;e de soupe br&ucirc;lante que j'ai jet&eacute;e sur le dos des recors
+n'aurait pas &eacute;t&eacute; du plomb fondu... n'est-ce pas, vieux ch&eacute;ri, du pur
+plomb fondu?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai; je dois rendre ce juste hommage &agrave; l'affection que mon
+&eacute;pouse avait vou&eacute;e aux Morel.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous ne craignez pas, madame, dit le docteur Herbin &agrave; la m&egrave;re de
+Germain, la vue des ali&eacute;n&eacute;s, nous traverserons plusieurs cours pour nous
+rendre au b&acirc;timent ext&eacute;rieur o&ugrave; j'ai jug&eacute; &agrave; propos de faire conduire
+Morel et j'ai donn&eacute; l'ordre ce matin qu'on ne le men&acirc;t pas &agrave; la ferme
+comme &agrave; l'ordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la ferme, monsieur? dit M<sup>me</sup> Georges, il y a une ferme ici?</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous surprend, madame? je le con&ccedil;ois. Oui, nous avons ici une
+ferme dont les produits sont d'une tr&egrave;s-grande ressource pour la maison
+et qui est mise en valeur par des ali&eacute;n&eacute;s<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p>
+
+<p>&mdash;Ils y travaillent? en libert&eacute;, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, et le travail, le calme des champs, la vue de la nature,
+est un de nos meilleurs moyens curatifs... Un seul gardien les y
+conduit, et il n'y a presque jamais eu d'exemple d'&eacute;vasion; ils s'y
+rendent avec une satisfaction v&eacute;ritable... et le petit salaire qu'ils
+gagnent sert &agrave; am&eacute;liorer leur sort... &agrave; leur procurer de petites
+douceurs. Mais nous voici arriv&eacute;s &agrave; la porte d'une des cours. Puis,
+voyant une l&eacute;g&egrave;re nuance d'appr&eacute;hension sur les traits de M<sup>me</sup> Georges,
+le docteur ajouta: Ne craignez rien, madame... dans quelques minutes
+vous serez aussi rassur&eacute;e que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous suis, monsieur... Venez, mes enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Anastasie, dit tout bas M. Pipelet, qui &eacute;tait rest&eacute; en arri&egrave;re avec sa
+femme, quand je songe que si l'infernale poursuite de Cabrion e&ucirc;t
+dur&eacute;... ton Alfred devenait fou, et, comme tel, &eacute;tait rel&eacute;gu&eacute; parmi ces
+malheureux que nous allons voir v&ecirc;tus des costumes les plus baroques,
+encha&icirc;n&eacute;s par le milieu du corps ou enferm&eacute;s dans des loges comme les
+b&ecirc;tes f&eacute;roces du Jardin des Plantes!</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'en parle pas, vieux ch&eacute;ri... On dit que les fous par amour sont
+comme de vrais singes d&egrave;s qu'ils aper&ccedil;oivent une femme... Ils se jettent
+aux barreaux de leurs cages en poussant des roucoulements affreux... Il
+faut que leurs gardiens les apaisent &agrave; grands coups de fouet et en leur
+l&acirc;chant sur la t&ecirc;te des immenses robinets d'eau glac&eacute;e qui tombent de
+cent pieds de haut... et &ccedil;a n'est pas de trop pour les rafra&icirc;chir.</p>
+
+<p>&mdash;Anastasie, ne vous approchez pas trop des cages de ces insens&eacute;s, dit
+gravement Alfred; un malheur est si vite arriv&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Sans compter que &ccedil;a ne serait pas g&eacute;n&eacute;reux de ma part d'avoir l'air de
+les narguer, car, apr&egrave;s tout, ajouta Anastasie avec m&eacute;lancolie, c'est
+nos attraits qui rendent les hommes comme &ccedil;a. Tiens, je fr&eacute;mis, mon
+Alfred, quand je pense que si je t'avais refus&eacute; ton bonheur, tu serais
+probablement, &agrave; l'heure qu'il est, fou d'amour comme un de ces
+enrag&eacute;s... que tu serais &agrave; te cramponner aux barreaux de ta cage
+aussit&ocirc;t que tu verrais une femme, et &agrave; rugir apr&egrave;s, pauvre vieux
+ch&eacute;ri... toi qui, au contraire, t'ensauves d&egrave;s qu'elles t'agacent.</p>
+
+<p>&mdash;Ma pudeur est ombrageuse, c'est vrai, et je ne m'en suis pas mal
+trouv&eacute;. Mais, Anastasie, la porte s'ouvre, je frissonne... Nous allons
+voir d'abominables figures, entendre des bruits de cha&icirc;nes et des
+grincements de dents...</p>
+
+<p>M. et M<sup>me</sup> Pipelet n'ayant pas, ainsi qu'on le voit, entendu la
+conversation du docteur Herbin, partageaient les pr&eacute;jug&eacute;s populaires qui
+existent encore &agrave; l'endroit des hospices d'ali&eacute;n&eacute;s, pr&eacute;jug&eacute;s qui, du
+reste, il y a quarante ans, &eacute;taient d'effroyables r&eacute;alit&eacute;s.</p>
+
+<p>La porte de la cour s'ouvrit.</p>
+
+<p>Cette cour, formant un long parall&eacute;logramme, &eacute;tait plant&eacute;e d'arbres,
+garnie de bancs; de chaque c&ocirc;t&eacute; r&eacute;gnait une galerie d'une &eacute;trange
+construction; des cellules largement a&eacute;r&eacute;es avaient acc&egrave;s sur cette
+galerie; une cinquantaine d'hommes, uniform&eacute;ment v&ecirc;tus de gris, se
+promenaient, causaient, ou restaient silencieux et contemplatifs, assis
+au soleil.</p>
+
+<p>Rien ne contrastait davantage avec l'id&eacute;e qu'on se fait ordinairement
+des excentricit&eacute;s de costume et de la singularit&eacute; physiognomonique des
+ali&eacute;n&eacute;s; il fallait m&ecirc;me une longue habitude d'observation pour
+d&eacute;couvrir sur beaucoup de ces visages les indices certains de la folie.</p>
+
+<p>&Agrave; l'arriv&eacute;e du docteur Herbin, un grand nombre d'ali&eacute;n&eacute;s se press&egrave;rent
+autour de lui, joyeux et empress&eacute;s, en lui tendant leurs mains avec une
+touchante expression de confiance et de gratitude, &agrave; laquelle il
+r&eacute;pondit cordialement en leur disant:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, bonjour, mes enfants.</p>
+
+<p>Quelques-uns de ces malheureux, trop &eacute;loign&eacute;s du docteur pour lui
+prendre la main, vinrent l'offrir avec une sorte d'h&eacute;sitation craintive
+aux personnes qui l'accompagnaient.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mes amis, leur dit Germain en leur serrant la main avec une
+bont&eacute; qui semblait les ravir.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit M<sup>me</sup> Georges au docteur, est-ce que ce sont des fous?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont &agrave; peu pr&egrave;s les plus dangereux de la maison, dit le docteur en
+souriant. On les laisse ensemble le jour; seulement, la nuit on les
+renferme dans des cellules dont vous voyez les portes ouvertes.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! ces gens sont compl&egrave;tement fous?... Mais quand sont-ils donc
+furieux?...</p>
+
+<p>&mdash;D'abord... d&egrave;s le d&eacute;but de leur maladie, quand on les am&egrave;ne ici; puis
+peu &agrave; peu le traitement agit, la vue de leurs compagnons les calme, les
+distrait... la douceur les apaise, et leurs crises violentes, d'abord
+fr&eacute;quentes, deviennent de plus en plus rares... Tenez, en voici un des
+plus m&eacute;chants.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme robuste et nerveux, de quarante ans environ, aux longs
+cheveux noirs, au grand front bilieux, au regard profond, &agrave; la
+physionomie des plus intelligentes. Il s'approcha gravement du docteur
+et lui dit d'un ton d'exquise politesse, quoique se contraignant un peu:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le docteur, je dois avoir &agrave; mon tour le droit d'entretenir et
+de promener l'aveugle; j'aurai l'honneur de vous faire observer qu'il y
+a une injustice flagrante &agrave; priver ce malheureux de ma conversation pour
+le livrer... (et le fou sourit avec une d&eacute;daigneuse amertume) aux
+stupides divagations d'un idiot compl&egrave;tement &eacute;tranger, je crois ne rien
+hasarder, compl&egrave;tement &eacute;tranger aux moindres notions d'une science
+quelconque, tandis que ma conversation distrairait l'aveugle. Ainsi,
+ajouta-t-il avec une extr&ecirc;me volubilit&eacute;, je lui aurais dit mon avis sur
+les surfaces isothermes et orthogonales, lui faisant remarquer que les
+&eacute;quations aux diff&eacute;rences partielles, dont l'interpr&eacute;tation g&eacute;om&eacute;trique
+se r&eacute;sume en deux faces orthogonales, ne peuvent &ecirc;tre int&eacute;gr&eacute;es
+g&eacute;n&eacute;ralement &agrave; cause de leur complication. Je lui aurais prouv&eacute; que les
+surfaces conjugu&eacute;es sont n&eacute;cessairement toutes isothermes, et nous
+aurions cherch&eacute; ensemble quelles sont les surfaces capables de composer
+un syst&egrave;me triplement isotherme... Si je ne me fais pas illusion,
+monsieur... comparez cette r&eacute;cr&eacute;ation aux stupidit&eacute;s dont on entretient
+l'aveugle, ajouta l'ali&eacute;n&eacute; en reprenant haleine, et dites-moi si ce
+n'est pas un meurtre de le priver de mon entretien?</p>
+
+<p>&mdash;Ne prenez pas ce qu'il vient de dire, madame, pour les &eacute;lucubrations
+d'un fou, dit tout bas le docteur; il aborde ainsi parfois les plus
+hautes questions de g&eacute;om&eacute;trie ou d'astronomie avec une sagacit&eacute; qui
+ferait honneur aux savants les plus illustres... Son savoir est immense.
+Il parle toutes les langues vivantes; mais il est, h&eacute;las! martyr du
+d&eacute;sir et de l'orgueil du savoir; il se figure qu'il a absorb&eacute; toutes les
+connaissances humaines en lui seul, et qu'en le retenant ici on replonge
+l'humanit&eacute; dans les t&eacute;n&egrave;bres de la plus profonde ignorance.</p>
+
+<p>Le docteur reprit tout haut &agrave; l'ali&eacute;n&eacute;, qui semblait attendre sa r&eacute;ponse
+avec une respectueuse anxi&eacute;t&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur Charles, votre r&eacute;clamation me semble de toute
+justice, et ce pauvre aveugle, qui, je crois, est muet, mais
+heureusement n'est pas sourd, go&ucirc;terait un charme infini &agrave; la
+conversation d'un homme aussi &eacute;rudit que vous. Je vais m'occuper de vous
+faire rendre justice.</p>
+
+<p>&mdash;Du reste, vous persistez toujours, en me retenant ici, &agrave; priver
+l'univers de toutes les connaissances humaines que je me suis
+appropri&eacute;es en me les assimilant, dit le fou en s'animant peu &agrave; peu et
+en commen&ccedil;ant &agrave; gesticuler avec une extr&ecirc;me agitation.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, calmez-vous, mon bon monsieur Charles. Heureusement
+l'univers ne s'est pas encore aper&ccedil;u de ce qui lui manquait; d&egrave;s qu'il
+r&eacute;clamera, nous nous empresserons de satisfaire &agrave; sa r&eacute;clamation; en
+tout &eacute;tat de cause, un homme de votre capacit&eacute;, de votre savoir, peut
+toujours rendre de grands services.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je suis pour la science ce qu'&eacute;tait l'arche de No&eacute; pour la nature
+physique, s'&eacute;cria-t-il en grin&ccedil;ant des dents et l'&oelig;il &eacute;gar&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, mon cher ami.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez mettre la lumi&egrave;re sous le boisseau! s'&eacute;cria-t-il en
+fermant les poings. Mais alors je vous briserai comme verre, ajouta-t-il
+d'un air mena&ccedil;ant, le visage empourpr&eacute; de col&egrave;re et les veines gonfl&eacute;es
+&agrave; se rompre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Charles, r&eacute;pondit le docteur en attachant sur l'insens&eacute;
+un regard calme, fixe, per&ccedil;ant, et donnant &agrave; sa voix un accent caressant
+et flatteur, je croyais que vous &eacute;tiez le plus grand savant des temps
+modernes...</p>
+
+<p>&mdash;Et pass&eacute;s! s'&eacute;cria le fou, oubliant tout &agrave; coup sa col&egrave;re pour son
+orgueil.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me laissez pas achever... que vous &eacute;tiez le plus grand savant
+des temps pass&eacute;s... pr&eacute;sents...</p>
+
+<p>&mdash;Et futurs... ajouta le fou avec fiert&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le vilain bavard, qui m'interrompt toujours, dit le docteur en
+souriant et en lui frappant amicalement sur l'&eacute;paule. Ne dirait-on pas
+que j'ignore toute l'admiration que vous inspirez et que vous
+m&eacute;ritez!... Voyons, allons voir l'aveugle... conduisez-moi pr&egrave;s de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Docteur, vous &ecirc;tes un brave homme; venez, venez, vous allez voir ce
+qu'on l'oblige d'&eacute;couter quand je pourrais lui dire de si belles choses,
+reprit le fou compl&egrave;tement calm&eacute; en marchant devant le docteur d'un air
+satisfait.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'avoue, monsieur, dit Germain, qui s'&eacute;tait rapproch&eacute; de sa
+m&egrave;re et de sa femme, dont il avait remarqu&eacute; l'effroi lorsque le fou
+avait parl&eacute; et gesticul&eacute; violemment; un moment, j'ai craint une crise.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu, monsieur, autrefois, au premier mot d'exaltation, au
+premier geste de menace de ce malheureux, les gardiens se fussent jet&eacute;s
+sur lui; on l'e&ucirc;t garrott&eacute;, battu, inond&eacute; de douches, une des plus
+atroces tortures que l'on puisse r&ecirc;ver... Jugez de l'effet d'un tel
+traitement sur une organisation &eacute;nergique et irritable, dont la force
+d'expansion est d'autant plus violente qu'elle est plus comprim&eacute;e. Alors
+il serait tomb&eacute; dans un de ces acc&egrave;s de rage effroyables qui d&eacute;fiaient
+les &eacute;treintes les plus puissantes, s'exasp&eacute;raient par leur fr&eacute;quence et
+devenaient presque incurables; tandis que, vous le voyez, en ne
+comprimant pas d'abord cette effervescence momentan&eacute;e ou en la
+d&eacute;tournant &agrave; l'aide de l'excessive mobilit&eacute; d'esprit que l'on remarque
+chez beaucoup d'insens&eacute;s, ces bouillonnements &eacute;ph&eacute;m&egrave;res s'apaisent aussi
+vite qu'ils s'&eacute;l&egrave;vent.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est donc cet aveugle dont il parle, monsieur? est-ce une
+illusion de son esprit? demanda M<sup>me</sup> Georges.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, c'est une histoire fort &eacute;trange, r&eacute;pondit le docteur. Cet
+aveugle a &eacute;t&eacute; pris dans un repaire des Champs-&Eacute;lys&eacute;es, o&ugrave; l'on a arr&ecirc;t&eacute;
+une bande de voleurs et d'assassins; on a trouv&eacute; cet homme encha&icirc;n&eacute; au
+milieu d'un caveau souterrain, &agrave; c&ocirc;t&eacute; du cadavre d'une femme si
+horriblement mutil&eacute; qu'on n'a pu la reconna&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est affreux... dit M<sup>me</sup> Georges en frissonnant<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>.</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme est d'une &eacute;pouvantable laideur, toute sa figure est corrod&eacute;e
+par le vitriol. Depuis son arriv&eacute;e ici il n'a pas prononc&eacute; une parole.
+Je ne sais s'il est r&eacute;ellement muet, ou s'il affecte le mutisme. Par un
+singulier hasard, les seules crises qu'il ait eues se sont pass&eacute;es
+pendant mon absence, et toujours la nuit. Malheureusement toutes les
+demandes qu'on lui adresse restent sans r&eacute;ponse, et il est impossible
+d'avoir aucun renseignement sur sa position; ses acc&egrave;s semblent caus&eacute;s
+par une fureur dont la cause est imp&eacute;n&eacute;trable, car il ne prononce pas
+une parole. Les autres ali&eacute;n&eacute;s ont pour lui beaucoup d'attentions; ils
+guident sa marche et ils se plaisent &agrave; l'entretenir, h&eacute;las! selon le
+degr&eacute; de leur intelligence. Tenez... le voici...</p>
+
+<p>Toutes les personnes qui accompagnaient le m&eacute;decin recul&egrave;rent d'horreur
+&agrave; la vue du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, car c'&eacute;tait lui.</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait pas fou, mais il contrefaisait le muet et l'insens&eacute;.</p>
+
+<p>Il avait massacr&eacute; la Chouette, non dans un acc&egrave;s de folie, mais dans un
+acc&egrave;s de fi&egrave;vre chaude pareil &agrave; celui dont il avait d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; frapp&eacute; lors
+de sa terrible vision &agrave; la ferme de Bouqueval.</p>
+
+<p>Ensuite de son arrestation &agrave; la taverne des Champs-&Eacute;lys&eacute;es, sortant de
+son d&eacute;lire passager, le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole s'&eacute;tait &eacute;veill&eacute; dans une des
+cellules du d&eacute;p&ocirc;t de la Conciergerie o&ugrave; l'on enferme provisoirement les
+insens&eacute;s. Entendant dire autour de lui: &laquo;C'est un fou furieux&raquo;, il
+r&eacute;solut de continuer de jouer ce r&ocirc;le, et s'imposa un mutisme complet
+afin de ne pas se compromettre par ses r&eacute;ponses, dans le cas o&ugrave; l'on
+douterait de son insanit&eacute; pr&eacute;tendue.</p>
+
+<p>Ce stratag&egrave;me lui r&eacute;ussit. Conduit &agrave; Bic&ecirc;tre, il simula de temps &agrave; autre
+de violents acc&egrave;s de fureur, ayant toujours soin de choisir la nuit pour
+ces manifestations, afin d'&eacute;chapper &agrave; la p&eacute;n&eacute;trante observation du
+m&eacute;decin en chef, le chirurgien de garde, &eacute;veill&eacute; et appel&eacute; &agrave; la h&acirc;te,
+n'arrivant presque jamais qu'&agrave; l'issue ou &agrave; la fin de la crise.</p>
+
+<p>Le tr&egrave;s-petit nombre des complices du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole qui savaient son
+v&eacute;ritable nom et son &eacute;vasion du bagne de Rochefort ignoraient ce qu'il
+&eacute;tait devenu, et n'avaient d'ailleurs aucun int&eacute;r&ecirc;t &agrave; le d&eacute;noncer; on ne
+pouvait ainsi constater son identit&eacute;. Il esp&eacute;rait donc rester toujours &agrave;
+Bic&ecirc;tre, en continuant son r&ocirc;le de fou et de muet.</p>
+
+<p>Oui, toujours, tel &eacute;tait alors l'unique v&oelig;u, le seul d&eacute;sir de cet
+homme, gr&acirc;ce &agrave; l'impuissance de nuire qui paralysait ses m&eacute;chants
+instincts. Gr&acirc;ce &agrave; l'isolement profond o&ugrave; il avait v&eacute;cu dans le caveau
+de Bras-Rouge, le remords, on le sait, s'&eacute;tait peu &agrave; peu empar&eacute; de cette
+&acirc;me de fer.</p>
+
+<p>&Agrave; force de concentrer son esprit dans une incessante m&eacute;ditation, le
+souvenir de ses crimes pass&eacute;s, priv&eacute; de toute communication avec le
+monde ext&eacute;rieur, ses id&eacute;es finissaient souvent par prendre un corps, par
+s'imager dans son cerveau, ainsi qu'il l'avait dit &agrave; la Chouette; alors
+lui apparaissaient quelquefois les traits de ses victimes; mais ce
+n'&eacute;tait pas l&agrave; de la folie, c'&eacute;tait la puissance du souvenir port&eacute; &agrave; sa
+derni&egrave;re expression.</p>
+
+<p>Ainsi cet homme, encore dans la force de l'&acirc;ge, d'une constitution
+athl&eacute;tique, cet homme qui devait sans doute vivre encore de longues
+ann&eacute;es, cet homme qui jouissait de toute la pl&eacute;nitude de sa raison,
+devait passer ces longues ann&eacute;es parmi les fous, dans un mutisme
+complet, sinon, s'il &eacute;tait d&eacute;couvert, on le conduisait &agrave; l'&eacute;chafaud pour
+ses nouveaux meurtres, ou on le condamnait &agrave; une r&eacute;clusion perp&eacute;tuelle
+parmi des sc&eacute;l&eacute;rats pour lesquels il ressentait une horreur qui
+s'augmentait en raison de son repentir.</p>
+
+<p>Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole &eacute;tait assis sur un banc; une for&ecirc;t de cheveux
+grisonnants couvraient sa t&ecirc;te hideuse et &eacute;norme; accoud&eacute; sur un de ses
+genoux, il appuyait son menton dans sa main. Quoique ce masque affreux
+f&ucirc;t priv&eacute; de regard, que deux trous rempla&ccedil;assent son nez, que sa bouche
+f&ucirc;t difforme, un d&eacute;sespoir &eacute;crasant, incurable, se manifestait encore
+sur ce visage monstrueux.</p>
+
+<p>Un ali&eacute;n&eacute; d'une figure triste, bienveillante et juv&eacute;nile, agenouill&eacute;
+devant le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, tenait sa robuste main entre les siennes, le
+regardait avec bont&eacute;, et d'une voix douce r&eacute;p&eacute;tait incessamment ces
+seuls mots: &laquo;Des fraises... des fraises... des fraises...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; pourtant, dit gravement le fou savant, la seule conversation que
+cet idiot sache tenir &agrave; l'aveugle. Si chez lui les yeux du corps sont
+ferm&eacute;s, ceux de l'esprit sont sans doute ouverts, et il me saura gr&eacute; de
+me mettre en communication avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en doute pas, dit le docteur pendant que le pauvre insens&eacute; &agrave;
+figure m&eacute;lancolique contemplait l'abominable figure du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole,
+avec compassion et r&eacute;p&eacute;tait de sa voix douce: &laquo;Des fraises... des
+fraises... des fraises...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Depuis son entr&eacute;e ici, ce pauvre fou n'a pas prononc&eacute; d'autres paroles
+que celles-l&agrave;, dit le docteur &agrave; M<sup>me</sup> Georges, qui regardait le Ma&icirc;tre
+d'&eacute;cole avec horreur; quel &eacute;v&eacute;nement se rattache &agrave; ces mots, les seuls
+qu'il dise... c'est ce que je n'ai pu p&eacute;n&eacute;trer...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, ma m&egrave;re, dit Germain &agrave; M<sup>me</sup> Georges, combien ce malheureux
+aveugle para&icirc;t accabl&eacute;!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, mon enfant, r&eacute;pondit M<sup>me</sup> Georges, malgr&eacute; moi mon c&oelig;ur se
+serre... sa vue me fait mal. Oh! qu'il est triste de voir l'humanit&eacute;
+sous ce sinistre aspect!</p>
+
+<p>&Agrave; peine M<sup>me</sup> Georges eut-elle prononc&eacute; ces mots que le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole
+tressaillit; son visage coutur&eacute; devint p&acirc;le sous ses cicatrices; il leva
+et tourna si vivement la t&ecirc;te du c&ocirc;t&eacute; de la m&egrave;re de Germain que celle-ci
+ne put retenir un cri d'effroi, quoiqu'elle ignor&acirc;t quel &eacute;tait ce
+mis&eacute;rable.</p>
+
+<p>Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole avait reconnu la voix de sa femme, et les paroles de
+M<sup>me</sup> Georges lui disaient qu'elle parlait &agrave; son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, ma m&egrave;re? s'&eacute;cria Germain.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, mon enfant... mais le mouvement de cet homme... l'expression de
+sa figure... tout cela m'a effray&eacute;e... Tenez, monsieur, pardonnez &agrave; ma
+faiblesse, ajouta-t-elle en s'adressant au docteur; je regrette presque
+d'avoir c&eacute;d&eacute; &agrave; ma curiosit&eacute; en accompagnant mon fils.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour une fois... ma m&egrave;re... il n'y a rien &agrave; regretter...</p>
+
+<p>&mdash;Bien certainement que notre bonne m&egrave;re ne reviendra plus jamais ici,
+ni nous non plus, n'est-ce pas, mon petit Germain? dit Rigolette; c'est
+si triste... &ccedil;a navre le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, vous &ecirc;tes une petite peureuse. N'est-ce pas, monsieur le
+docteur, dit Germain en souriant, n'est-ce pas que ma femme est une
+peureuse?</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue, r&eacute;pondit le m&eacute;decin, que la vue de ce malheureux aveugle et
+muet m'a impressionn&eacute;... moi qui ai vu bien des mis&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle frimousse... hein! vieux ch&eacute;ri? dit tout bas Anastasie... Eh
+bien! aupr&egrave;s de toi... tous les hommes me paraissent aussi laids que cet
+affreux bonhomme... C'est pour &ccedil;a que personne ne peut se vanter de...
+tu comprends, mon Alfred?...</p>
+
+<p>&mdash;Anastasie, je r&ecirc;verai de cette figure-l&agrave;... c'est s&ucirc;r... j'en aurai le
+cauchemar...</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit le docteur au Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, comment vous
+trouvez-vous?...</p>
+
+<p>Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole resta muet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'entendez donc pas? reprit le docteur en lui frappant
+l&eacute;g&egrave;rement sur l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole ne r&eacute;pondit rien, il baissa la t&ecirc;te; au bout de
+quelques instants... de ses yeux sans regards il tomba une larme...</p>
+
+<p>&mdash;Il pleure, dit le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre homme! ajouta Germain avec compassion.</p>
+
+<p>Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole frissonna; il entendait de nouveau la voix de son
+fils... Son fils &eacute;prouvait pour lui un sentiment de compassion.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous? Quel chagrin vous afflige? demanda le docteur. Le Ma&icirc;tre
+d'&eacute;cole, sans r&eacute;pondre, cacha son visage dans ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'en obtiendrons rien, dit le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi faire, je vais le consoler, reprit le fou savant d'un air
+grave et pr&eacute;tentieux. Je vais lui d&eacute;montrer que tous les genres de
+surfaces orthogonales dans lesquelles les trois syst&egrave;mes sont isothermes
+sont: 1&deg; ceux des surfaces du second ordre; 2&deg; ceux des ellipso&iuml;des de
+r&eacute;volution autour du petit axe et du grand axe; 3&deg; ceux... Mais, au
+fait, non, reprit le fou en se ravisant et r&eacute;fl&eacute;chissant; je
+l'entretiendrai du syst&egrave;me plan&eacute;taire. Puis, s'adressant au jeune ali&eacute;n&eacute;
+toujours agenouill&eacute; devant le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole:&mdash;&Ocirc;te-toi de l&agrave;... avec tes
+fraises...</p>
+
+<p>&mdash;Mon gar&ccedil;on, dit le docteur au jeune fou, il faut que chacun de vous
+conduise et entretienne &agrave; son tour ce pauvre homme... Laissez votre
+camarade prendre votre place...</p>
+
+<p>Le jeune ali&eacute;n&eacute; ob&eacute;it aussit&ocirc;t, se leva, regarda timidement le docteur
+de ses grands yeux bleus, lui t&eacute;moigna sa d&eacute;f&eacute;rence par un salut, fit un
+signe d'adieu au Ma&icirc;tre d'&eacute;cole et s'&eacute;loigna en r&eacute;p&eacute;tant d'une voix
+plaintive: &laquo;Des fraises... des fraises...&raquo;</p>
+
+<p>Le docteur, s'apercevant de la p&eacute;nible impression que cette sc&egrave;ne
+causait &agrave; M<sup>me</sup> Georges, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement, madame, nous allons trouver Morel, et, si mon esp&eacute;rance
+se r&eacute;alise, votre &acirc;me s'&eacute;panouira en voyant cet excellent homme rendu &agrave;
+la tendresse de sa digne femme et de sa digne fille.</p>
+
+<p>Et le m&eacute;decin s'&eacute;loigna suivi des personnes qui l'accompagnaient.</p>
+
+<p>Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole resta seul avec le fou de science, qui commen&ccedil;a de lui
+expliquer, d'ailleurs tr&egrave;s-savamment, tr&egrave;s-&eacute;loquemment, la marche
+imposante des astres, qui d&eacute;crivent silencieusement leur courbe immense
+dans le ciel, dont l'&eacute;tat normal est la nuit...</p>
+
+<p>Mais le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole n'&eacute;coutait pas...</p>
+
+<p>Il songeait avec un profond d&eacute;sespoir qu'il n'entendrait plus jamais la
+voix de son fils et de sa femme... Certain de la juste horreur qu'il
+leur inspirait, du malheur, de la honte, de l'&eacute;pouvante o&ugrave; les aurait
+plong&eacute;s la r&eacute;v&eacute;lation de son nom, il e&ucirc;t plut&ocirc;t endur&eacute; mille morts que
+de se d&eacute;couvrir &agrave; eux... Une seule, une derni&egrave;re consolation lui
+restait: un moment il avait inspir&eacute; quelque piti&eacute; &agrave; son fils.</p>
+
+<p>Et malgr&eacute; lui il se rappelait ces mots que Rodolphe lui avait dits avant
+de lui infliger un ch&acirc;timent terrible: &laquo;Chacune de tes paroles est un
+blasph&egrave;me, chacune de tes paroles sera une pri&egrave;re: tu es audacieux et
+cruel parce que tu es fort, tu seras doux et humble parce que tu seras
+faible. Ton c&oelig;ur est ferm&eacute; au repentir... un jour tu pleureras tes
+victimes... D'homme tu t'es fait b&ecirc;te f&eacute;roce... Un jour ton intelligence
+se rel&egrave;vera par l'expiation. Tu n'as pas m&ecirc;me respect&eacute; ce que respectent
+les b&ecirc;tes sauvages, leur femelle et leurs petits... apr&egrave;s une longue vie
+consacr&eacute;e &agrave; la r&eacute;demption de tes crimes, ta derni&egrave;re pri&egrave;re sera pour
+supplier Dieu de t'accorder le bonheur inesp&eacute;r&eacute; de mourir entre ta femme
+et ton fils...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons passer devant la cour des idiots, et nous arriverons au
+b&acirc;timent o&ugrave; se trouve Morel, dit le docteur en sortant de la cour o&ugrave;
+&eacute;tait le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVI" id="XVI"></a><a href="#table">XVI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Morel le lapidaire</a></h3>
+
+
+<p>Malgr&eacute; la tristesse que lui avait inspir&eacute;e la vue des ali&eacute;n&eacute;s, M<sup>me</sup>
+Georges ne put s'emp&ecirc;cher de s'arr&ecirc;ter un moment en passant devant une
+cour grill&eacute;e o&ugrave; &eacute;taient enferm&eacute;s les idiots incurables.</p>
+
+<p>Pauvres &ecirc;tres, qui souvent n'ont pas m&ecirc;me l'instinct de la b&ecirc;te et dont
+on ignore presque toujours l'origine; inconnus de tous et d'eux-m&ecirc;mes...
+Ils traversent ainsi la vie, absolument &eacute;trangers aux sentiments, &agrave; la
+pens&eacute;e, &eacute;prouvant seulement les besoins animaux les plus limit&eacute;s...</p>
+
+<p>Le hideux accouplement de la mis&egrave;re et de la d&eacute;bauche, au plus profond
+des bouges les plus infects, cause ordinairement cet effroyable
+ab&acirc;tardissement de l'esp&egrave;ce... qui atteint en g&eacute;n&eacute;ral les classes
+pauvres.</p>
+
+<p>Si g&eacute;n&eacute;ralement la folie ne se r&eacute;v&egrave;le pas tout d'abord &agrave; l'observateur
+superficiel par la seule inspection de la physionomie de l'ali&eacute;n&eacute;, il
+n'est que trop facile de reconna&icirc;tre les caract&egrave;res physiques de
+l'idiotisme.</p>
+
+<p>Le docteur Herbin n'eut pas besoin de faire remarquer &agrave; M<sup>me</sup> Georges
+l'expression d'abrutissement sauvage, d'insensibilit&eacute; stupide ou
+d'&eacute;bahissement imb&eacute;cile qui donnait aux traits de ces malheureux une
+expression &agrave; la fois hideuse et p&eacute;nible &agrave; voir. Presque tous &eacute;taient
+v&ecirc;tus de longues souquenilles sordides en lambeaux: car, malgr&eacute; toute la
+surveillance possible, on ne peut emp&ecirc;cher ces &ecirc;tres, absolument priv&eacute;s
+d'instinct et de raison, de lac&eacute;rer, de souiller leurs v&ecirc;tements en
+rampant, en se roulant comme des b&ecirc;tes dans la fange des cours<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a> o&ugrave;
+ils restent pendant le jour.</p>
+
+<p>Les uns, accroupis dans les coins les plus obscurs d'un hangar qui les
+abritait, pelotonn&eacute;s, ramass&eacute;s sur eux-m&ecirc;mes comme des animaux dans
+leurs tani&egrave;res, faisaient entendre une sorte de r&acirc;lement sourd et
+continuel.</p>
+
+<p>D'autres, adoss&eacute;s au mur, debout, immobiles, muets, regardaient fixement
+le soleil.</p>
+
+<p>Un vieillard d'une ob&eacute;sit&eacute; difforme, assis sur une chaise de bois,
+d&eacute;vorait sa pitance avec une voracit&eacute; animale, en jetant de c&ocirc;t&eacute; et
+d'autre des regards obliques et courrouc&eacute;s.</p>
+
+<p>Ceux-ci marchaient circulairement et en h&acirc;te dans un tout petit espace
+qu'ils se limitaient. Cet &eacute;trange exercice durait des heures enti&egrave;res
+sans interruption.</p>
+
+<p>Ceux-l&agrave;, assis par terre, se balan&ccedil;aient incessamment en jetant
+alternativement le haut de leur corps en avant et en arri&egrave;re,
+n'interrompant ce mouvement d'une monotonie vertigineuse que pour rire
+aux &eacute;clats, de ce rire strident, guttural de l'idiotisme.</p>
+
+<p>D'autres enfin, dans un complet an&eacute;antissement, n'ouvraient les yeux
+qu'aux heures du repas, et restaient inertes, inanim&eacute;s, sourds, muets,
+aveugles, sans qu'un cri, sans qu'un geste annon&ccedil;&acirc;t leur vitalit&eacute;.</p>
+
+<p>L'absence compl&egrave;te de communication verbale ou intelligente est un des
+caract&egrave;res les plus sinistr&eacute;s d'une r&eacute;union d'idiots; au moins, malgr&eacute;
+l'incoh&eacute;rence de leurs paroles et de leurs pens&eacute;es, les fous se parlent,
+se reconnaissent, se recherchent; mais entre les idiots il r&egrave;gne une
+indiff&eacute;rence stupide, un isolement farouche. Jamais on ne les entend
+prononcer une parole articul&eacute;e; ce sont de temps &agrave; autre quelques rires
+sauvages ou des g&eacute;missements et des cris qui n'ont rien d'humain. &Agrave;
+peine un tr&egrave;s-petit nombre d'entre eux reconnaissent-ils leurs gardiens.
+Et pourtant, r&eacute;p&eacute;tons-le avec admiration, par respect pour la cr&eacute;ature,
+ces infortun&eacute;s, qui semblent ne plus appartenir &agrave; notre esp&egrave;ce, et pas
+m&ecirc;me &agrave; l'esp&egrave;ce animale, par le complet an&eacute;antissement de leurs facult&eacute;s
+intellectuelles; ces &ecirc;tres, incurablement frapp&eacute;s, qui tiennent plus du
+mollusque que de l'&ecirc;tre anim&eacute;, et qui souvent traversent ainsi tous les
+&acirc;ges d'une longue carri&egrave;re, sont entour&eacute;s de soins recherch&eacute;s et d'un
+bien-&ecirc;tre dont ils n'ont pas m&ecirc;me la conscience.</p>
+
+<p>Sans doute, il est beau de respecter ainsi le principe de la dignit&eacute;
+humaine jusque dans ces malheureux qui de l'homme n'ont plus que
+l'enveloppe; mais, r&eacute;p&eacute;tons-le toujours, on devrait songer aussi &agrave; la
+dignit&eacute; de ceux qui, dou&eacute;s de toute leur intelligence, remplis de z&egrave;le,
+d'activit&eacute;, sont la force vive de la nation; leur donner conscience de
+cette dignit&eacute; en l'encourageant, en la r&eacute;compensant lorsqu'elle s'est
+manifest&eacute;e par l'amour du travail, par la r&eacute;signation, par la probit&eacute;;
+ne pas dire enfin, avec un &eacute;go&iuml;sme semi-orthodoxe: &laquo;Punissons ici-bas,
+Dieu r&eacute;compensera l&agrave;-haut.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Pauvres gens! dit M<sup>me</sup> Georges en suivant le docteur, apr&egrave;s avoir jet&eacute;
+un dernier regard dans la cour des idiots, qu'il est triste de songer
+qu'il n'y a aucun rem&egrave;de &agrave; leurs maux!</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! aucun, madame, r&eacute;pondit le docteur, surtout arriv&eacute;s &agrave; cet &acirc;ge;
+car maintenant, gr&acirc;ce aux progr&egrave;s de la science, les enfants idiots
+re&ccedil;oivent une sorte d'&eacute;ducation qui d&eacute;veloppe au moins l'atome
+d'intelligence incompl&egrave;te dont ils sont quelquefois dou&eacute;s. Nous avons
+ici une &eacute;cole<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>, dirig&eacute;e avec autant de pers&eacute;v&eacute;rance que de patience
+&eacute;clair&eacute;e, qui offre d&eacute;j&agrave; des r&eacute;sultats on ne peut plus satisfaisants:
+par des moyens tr&egrave;s-ing&eacute;nieux et exclusivement appropri&eacute;s &agrave; leur &eacute;tat,
+on exerce &agrave; la fois le physique et le moral de ces pauvres enfants, et
+beaucoup parviennent &agrave; conna&icirc;tre les lettres, les chiffres, &agrave; se rendre
+compte des couleurs; on est m&ecirc;me arriv&eacute; &agrave; leur apprendre &agrave; chanter en
+ch&oelig;ur, et je vous assure, madame, qu'il y a une sorte de charme
+&eacute;trange, &agrave; la fois triste et touchant, &agrave; entendre ces voix &eacute;tonn&eacute;es,
+plaintives, quelquefois douloureuses, s'&eacute;lever vers le ciel dans un
+cantique dont presque tous les mots, quoique fran&ccedil;ais, leur sont
+inconnus. Mais nous voici arriv&eacute;s au b&acirc;timent o&ugrave; se trouve Morel. J'ai
+recommand&eacute; qu'on le laiss&acirc;t seul ce matin, afin que l'effet que j'esp&egrave;re
+produire sur lui e&ucirc;t une plus grande action.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle est donc cette folie, monsieur? dit tout bas M<sup>me</sup> Georges au
+docteur, afin de n'&ecirc;tre pas entendue de Louise.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'imagine que s'il n'a pas gagn&eacute; treize cents francs dans sa
+journ&eacute;e pour payer une dette contract&eacute;e envers un notaire nomm&eacute; Ferrand,
+Louise doit mourir sur l'&eacute;chafaud pour crime d'infanticide.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, ce notaire... &eacute;tait un monstre! s'&eacute;cria M<sup>me</sup> Georges,
+instruite de la haine de cet homme contre Germain. Louise Morel, son
+p&egrave;re, ne sont pas les seules victimes. Il a poursuivi mon fils avec un
+impitoyable acharnement.</p>
+
+<p>&mdash;Louise Morel m'a tout dit, madame, r&eacute;pondit le docteur. Dieu merci, ce
+mis&eacute;rable a cess&eacute; de vivre. Mais veuillez m'attendre un moment avec ces
+braves gens. Je vais voir comment se trouve Morel.</p>
+
+<p>Puis s'adressant &agrave; la fille du lapidaire:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, Louise, soyez bien attentive. Au moment o&ugrave; je
+crierai: &laquo;Venez!&raquo;, paraissez aussit&ocirc;t, mais seule... Quand je dirai une
+seconde fois: &laquo;Venez!&raquo;, les autres personnes entreront avec vous...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, le c&oelig;ur me manque, dit Louise en essuyant ses larmes.
+Pauvre p&egrave;re... Si cette &eacute;preuve &eacute;tait inutile!...</p>
+
+<p>&mdash;J'esp&egrave;re qu'elle le sauvera. Depuis longtemps je la m&eacute;nage... Allons,
+rassurez-vous, et songez &agrave; mes recommandations.</p>
+
+<p>Et le docteur, quittant les personnes qui l'accompagnaient, entra dans
+une chambre dont les fen&ecirc;tres grill&eacute;es ouvraient sur un jardin.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce au repos, &agrave; un r&eacute;gime salubre, aux soins dont on l'entourait, les
+traits de Morel le lapidaire n'&eacute;taient plus p&acirc;les, h&acirc;ves et creus&eacute;s par
+une maigreur maladive. Son visage plein, l&eacute;g&egrave;rement color&eacute;, annon&ccedil;ait le
+retour de la sant&eacute;; mais un sourire m&eacute;lancolique, une certaine fixit&eacute;
+qui souvent encore immobilisait son regard, annon&ccedil;aient que sa raison
+n'&eacute;tait pas encore compl&egrave;tement r&eacute;tablie.</p>
+
+<p>Lorsque le docteur entra, Morel, assis et courb&eacute; devant une table,
+simulait l'exercice de son m&eacute;tier de lapidaire en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Treize cents francs... treize cents francs... ou sinon Louise sur
+l'&eacute;chafaud... treize cents francs... Travaillons... travaillons...
+travaillons...</p>
+
+<p>Cette aberration, dont les acc&egrave;s &eacute;taient d'ailleurs de moins en moins
+fr&eacute;quents, avait toujours &eacute;t&eacute; le sympt&ocirc;me primordial de sa folie. Le
+m&eacute;decin, d'abord contrari&eacute; de trouver Morel en ce moment sous
+l'influence de sa monomanie, esp&eacute;ra bient&ocirc;t faire servir cette
+circonstance &agrave; son projet. Il prit dans sa poche une bourse contenant
+soixante-cinq louis qu'il y avait plac&eacute;s d'avance, versa cet or dans sa
+main et dit brusquement &agrave; Morel qui, profond&eacute;ment absorb&eacute; par son
+simulacre de travail, ne s'&eacute;tait pas aper&ccedil;u de l'arriv&eacute;e du docteur:</p>
+
+<p>&mdash;Mon brave Morel... assez travaill&eacute;... Vous avez enfin gagn&eacute; les treize
+cents francs qu'il vous faut pour sauver Louise... les voil&agrave;...</p>
+
+<p>Et le docteur jeta sur la table la poign&eacute;e d'or.</p>
+
+<p>&mdash;Louise est sauv&eacute;e! s'&eacute;cria le lapidaire en ramassant l'or avec
+rapidit&eacute;. Je cours chez le notaire.</p>
+
+<p>Et se levant pr&eacute;cipitamment il courut vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Venez! cria le docteur avec une vive angoisse, car la gu&eacute;rison
+instantan&eacute;e du lapidaire pouvait d&eacute;pendre de cette premi&egrave;re impression.</p>
+
+<p>&Agrave; peine eut-il dit: &laquo;Venez!&raquo; que Louise parut &agrave; la porte, au moment m&ecirc;me
+o&ugrave; son p&egrave;re s'y pr&eacute;sentait.</p>
+
+<p>Morel, stup&eacute;fait, recula deux pas en arri&egrave;re et laissa tomber l'or qu'il
+tenait.</p>
+
+<p>Pendant quelques minutes il contempla Louise dans un &eacute;bahissement
+profond, ne la reconnaissant pas encore. Il semblait pourtant t&acirc;cher de
+rappeler ses souvenirs; puis, se rapprochant d'elle peu &agrave; peu, il la
+regarda avec une curiosit&eacute; inqui&egrave;te et craintive.</p>
+
+<p>Louise, tremblante d'&eacute;motion, contenait difficilement ses larmes,
+pendant que le docteur, lui recommandant par un geste de rester muette,
+&eacute;piait, attentif et silencieux, les moindres mouvements de la
+physionomie du lapidaire. Celui-ci, toujours pench&eacute; vers sa fille,
+commen&ccedil;a de p&acirc;lir: il passa ses deux mains sur son front inond&eacute; de
+sueur; puis, faisant un nouveau pas vers elle, il voulut lui parler;
+mais sa voix expira sur ses l&egrave;vres, sa p&acirc;leur augmenta, et il regarda
+autour de lui avec surprise, comme s'il sortait peu &agrave; peu d'un songe.</p>
+
+<p>&mdash;Bien... bien..., dit tout bas le docteur &agrave; Louise, c'est bon signe...
+quand je dirai: &laquo;Venez&raquo;, jetez-vous dans ses bras en l'appelant votre
+p&egrave;re.</p>
+
+<p>Le lapidaire porta les mains sur sa poitrine en se regardant, si cela se
+peut dire, des pieds &agrave; la t&ecirc;te, comme pour se bien convaincre de son
+identit&eacute;. Ses traits exprimaient une incertitude douloureuse; au lieu
+d'attacher ses yeux sur sa fille, il semblait vouloir se d&eacute;rober &agrave; sa
+vue. Alors, il se dit &agrave; voix basse, d'une voix entrecoup&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Non!... non!... un songe... o&ugrave; suis-je?... impossible!... un songe...
+ce n'est pas elle... Puis voyant les pi&egrave;ces d'or &eacute;parses sur le
+plancher: Et cet or... je ne me rappelle pas... Je m'&eacute;veille donc?... la
+t&ecirc;te me tourne... je n'ose pas regarder... j'ai honte... ce n'est pas
+Louise...</p>
+
+<p>&mdash;Venez, dit le docteur &agrave; voix haute.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re... reconnaissez-moi donc, je suis Louise... votre fille!...
+s'&eacute;cria-t-elle fondant en larmes et en se jetant dans les bras du
+lapidaire, au moment o&ugrave; entraient la femme de Morel, Rigolette, M<sup>me</sup>
+Georges, Germain et les Pipelet.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! disait Morel, que Louise accablait de caresses, o&ugrave;
+suis-je? que me veut-on? que s'est-il pass&eacute;? je ne peux pas croire...</p>
+
+<p>Puis, apr&egrave;s quelques instants de silence, il prit brusquement entre ses
+deux mains la t&ecirc;te de Louise, la regarda fixement et s'&eacute;cria, apr&egrave;s
+quelques instants d'&eacute;motion croissante:</p>
+
+<p>&mdash;Louise!...</p>
+
+<p>&mdash;Il est sauv&eacute;! dit le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari... mon pauvre Morel!... s'&eacute;cria la femme du lapidaire en
+venant se joindre &agrave; Louise.</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme! reprit Morel, ma femme et ma fille!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, monsieur Morel, dit Rigolette, tous vos amis se sont
+donn&eacute; rendez-vous ici.</p>
+
+<p>&mdash;Tous vos amis!... vous voyez, monsieur Morel, ajouta Germain.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Rigolette!... Monsieur Germain!... dit le lapidaire en
+reconnaissant chaque personnage avec un nouvel &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Et les vieux amis de la loge, donc! dit Anastasie en s'approchant &agrave;
+son tour avec Alfred, les voil&agrave;, les Pipelet... les vieux Pipelet...
+amis &agrave; mort... et allllez donc, p&egrave;re Morel... voil&agrave; une bonne
+journ&eacute;e...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Pipelet et sa femme!... tant de monde autour de moi!... Il me
+semble qu'il y a si longtemps!... Et... mais... mais enfin... c'est toi,
+Louise... n'est ce pas?... s'&eacute;cria-t-il avec entra&icirc;nement en serrant sa
+fille dans ses bras. C'est toi Louise? bien s&ucirc;r?...</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre p&egrave;re... oui... c'est moi... c'est ma m&egrave;re... ce sont tous
+vos amis... Vous ne vous quitterez plus... vous n'aurez plus de
+chagrin... nous serons heureux maintenant, tous heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Tous heureux... Mais... attendez donc que je me souvienne... Tous
+heureux... il me semble pourtant qu'on &eacute;tait venu te chercher pour te
+conduire en prison, Louise.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... mon p&egrave;re... mais j'en suis sortie... acquitt&eacute;e... Vous le
+voyez... me voici... pr&egrave;s de vous...</p>
+
+<p>&mdash;Attendez encore... attendez... voil&agrave; la m&eacute;moire qui me revient. Puis
+le lapidaire reprit avec effroi: Et le notaire?...</p>
+
+<p>&mdash;Mort... il est mort, mon p&egrave;re... murmura Louise.</p>
+
+<p>&mdash;Mort! lui! alors... je vous crois... nous pouvons &ecirc;tre heureux... Mais
+o&ugrave; suis-je?... comment suis-je ici? depuis combien de temps... et
+pourquoi... je ne me rappelle pas bien...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez &eacute;t&eacute; si malade, monsieur, lui dit le docteur, qu'on vous a
+transport&eacute; ici... &agrave; la campagne. Vous avez eu une fi&egrave;vre tr&egrave;s-violente,
+le d&eacute;lire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui... je me souviens de la derni&egrave;re chose avant ma maladie;
+j'&eacute;tais &agrave; parler avec ma fille et... qui donc, qui donc?... Ah! un homme
+bien g&eacute;n&eacute;reux, M. Rodolphe... il m'avait emp&ecirc;ch&eacute; d'&ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute;. Depuis,
+par exemple, je ne me souviens de rien.</p>
+
+<p>&mdash;Votre maladie s'&eacute;tait compliqu&eacute;e d'une absence de m&eacute;moire, dit le
+m&eacute;decin. La vue de votre fille, de votre femme, de vos amis, vous l'a
+rendue.</p>
+
+<p>&mdash;Et chez qui suis-je donc ici?</p>
+
+<p>&mdash;Chez un ami de M. Rodolphe, se h&acirc;ta de dire Germain; on avait song&eacute;
+que le changement d'air vous serait utile.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; merveille, dit tout bas le docteur; et s'adressant &agrave; un surveillant
+il ajouta: Envoyez le fiacre au bout de la ruelle du jardin, afin qu'il
+n'ait pas &agrave; traverser les cours et &agrave; sortir par la grande porte.</p>
+
+<p>Ainsi que cela arrive quelquefois dans les cas de folie, Morel n'avait
+aucunement le souvenir et la conscience de l'ali&eacute;nation dont il avait
+&eacute;t&eacute; atteint.</p>
+
+<p>Quelques moments apr&egrave;s, appuy&eacute; sur le bras de sa femme, de sa fille, et
+accompagn&eacute; d'un &eacute;l&egrave;ve chirurgien que, pour plus de prudence, le docteur
+avait commis &agrave; sa surveillance jusqu'&agrave; Paris, Morel montait en fiacre et
+quittait Bic&ecirc;tre sans soup&ccedil;onner qu'il y avait &eacute;t&eacute; enferm&eacute; comme fou.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez ce pauvre homme compl&egrave;tement gu&eacute;ri? disait M<sup>me</sup> Georges au
+docteur, qui la reconduisait jusqu'&agrave; la grande porte de Bic&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, madame, et j'ai voulu expr&egrave;s le laisser sous l'heureuse
+influence de ce rapprochement avec sa famille: j'aurais craint de l'en
+s&eacute;parer. Du reste l'un de mes &eacute;l&egrave;ves ne le quittera pas et indiquera le
+r&eacute;gime &agrave; suivre. Tous les jours j'irai le visiter jusqu'&agrave; ce que sa
+gu&eacute;rison soit tout &agrave; fait consolid&eacute;e; car non-seulement il m'int&eacute;resse
+beaucoup, mais il m'a encore &eacute;t&eacute; tr&egrave;s-particuli&egrave;rement recommand&eacute;, &agrave; son
+entr&eacute;e &agrave; Bic&ecirc;tre, par le charg&eacute; d'affaires du grand-duch&eacute; de Gerolstein.</p>
+
+<p>Germain et sa m&egrave;re &eacute;chang&egrave;rent un coup d'&oelig;il significatif.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, monsieur, dit M<sup>me</sup> Georges, de la bont&eacute; avec laquelle
+vous avez bien voulu me faire visiter ce bel &eacute;tablissement, et je me
+f&eacute;licite d'avoir assist&eacute; &agrave; la sc&egrave;ne touchante que votre savoir avait si
+habilement pr&eacute;vue et annonc&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, madame, je me f&eacute;licite doublement de ce succ&egrave;s, qui rend un si
+excellent homme &agrave; la tendresse de sa famille.</p>
+
+<p>Encore tout &eacute;mus de ce qu'ils venaient de voir, M<sup>me</sup> Georges, Rigolette
+et Germain reprirent le chemin de Paris, ainsi que M. et M<sup>me</sup> Pipelet.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; le docteur Herbin rentrait dans les cours, il rencontra un
+employ&eacute; sup&eacute;rieur de la maison qui lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher monsieur Herbin, vous ne sauriez vous imaginer &agrave; quelle
+sc&egrave;ne je viens d'assister. Pour un observateur comme vous, c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; une
+source in&eacute;puisable.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc? quelle sc&egrave;ne?</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que nous avons ici deux femmes condamn&eacute;es &agrave; mort, la m&egrave;re
+et la fille, qui seront ex&eacute;cut&eacute;es demain?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! de ma vie je n'ai vu une audace et un sang-froid pareils &agrave;
+celui de la m&egrave;re. C'est une femme infernale.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas cette veuve Martial qui a montr&eacute; tant de cynisme dans les
+d&eacute;bats?</p>
+
+<p>&mdash;Elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'a-t-elle fait encore?</p>
+
+<p>&mdash;Elle avait demand&eacute; &agrave; &ecirc;tre enferm&eacute;e dans le m&ecirc;me cabanon que sa fille
+jusqu'au moment de leur ex&eacute;cution. On avait acc&eacute;d&eacute; &agrave; sa demande. Sa
+fille, beaucoup moins endurcie qu'elle, para&icirc;t s'amollir &agrave; mesure que le
+moment fatal approche, tandis que l'assurance diabolique de la veuve
+augmente encore, s'il est possible. Tout &agrave; l'heure le v&eacute;n&eacute;rable aum&ocirc;nier
+de la prison est entr&eacute; dans leur cachot pour leur offrir les
+consolations de la religion. La fille se pr&eacute;parait &agrave; les accepter,
+lorsque sa m&egrave;re, sans perdre un moment son sang-froid glacial, l'a
+accabl&eacute;e, elle et l'aum&ocirc;nier, de si indignes sarcasmes, que ce v&eacute;n&eacute;rable
+pr&ecirc;tre a d&ucirc; quitter le cachot apr&egrave;s avoir en vain tent&eacute; de faire
+entendre quelques saintes paroles &agrave; cette femme indomptable.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la veille de monter &agrave; l'&eacute;chafaud! une telle audace est vraiment
+effrayante, dit le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Du reste, on dirait une de ces familles poursuivies par la fatalit&eacute;
+antique. Le p&egrave;re est mort sur l'&eacute;chafaud, un autre fils est au bagne, un
+autre, aussi condamn&eacute; &agrave; mort, s'est derni&egrave;rement &eacute;vad&eacute;. Le fils a&icirc;n&eacute;
+seul et deux jeunes enfants ont &eacute;chapp&eacute; &agrave; cette &eacute;pouvantable contagion.
+Pourtant cette femme a fait demander &agrave; ce fils a&icirc;n&eacute;, le seul honn&ecirc;te
+homme de cette ex&eacute;crable race, de venir demain matin recevoir ses
+derni&egrave;res volont&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle entrevue!</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'&ecirc;tes pas curieux d'y assister?</p>
+
+<p>&mdash;Franchement non. Vous connaissez mes principes au sujet de la peine de
+mort, et je n'ai pas besoin d'un si affreux spectacle pour m'affermir
+encore dans ma mani&egrave;re de voir. Si cette terrible femme porte son
+caract&egrave;re indomptable jusque sur l'&eacute;chafaud, quel d&eacute;plorable exemple
+pour le peuple!</p>
+
+<p>&mdash;Il y a encore quelque chose dans cette double ex&eacute;cution qui me para&icirc;t
+tr&egrave;s-singulier, c'est le jour qu'on a choisi pour la faire.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;C'est aujourd'hui la mi-car&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Demain l'ex&eacute;cution a lieu &agrave; sept heures. Or, des bandes de gens
+d&eacute;guis&eacute;s, qui auront pass&eacute; cette nuit dans les bals de barri&egrave;res, se
+croiseront n&eacute;cessairement, en rentrant dans Paris, avec le fun&egrave;bre
+cort&egrave;ge.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, ce sera un contraste hideux.</p>
+
+<p>&mdash;Sans compter que de la place de l'ex&eacute;cution, barri&egrave;re Saint-Jacques,
+on entendra au loin la musique des guinguettes environnantes, car, pour
+f&ecirc;ter le dernier jour du carnaval, on danse dans ces cabarets jusqu'&agrave;
+dix et onze heures du matin.</p>
+
+<p>Le lendemain le soleil se leva radieux, &eacute;blouissant.</p>
+
+<p>&Agrave; quatre heures du matin, plusieurs piquets d'infanterie et de cavalerie
+vinrent entourer et garder les abords de Bic&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Nous conduirons le lecteur dans le cabanon o&ugrave; se trouvaient r&eacute;unies la
+veuve du supplici&eacute; et sa fille Calebasse. </p>
+
+<h3><i>Fin de la neuvi&egrave;me partie</i></h3>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="DIXIEME_PARTIE" id="DIXIEME_PARTIE"></a>DIXI&Egrave;ME PARTIE</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Ia" id="Ia"></a><a href="#tablea">I</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">La toilette</a></h3>
+
+
+<p>&Agrave; Bic&ecirc;tre, un sombre corridor perc&eacute; &ccedil;&agrave; et l&agrave; de quelques fen&ecirc;tres
+grill&eacute;es, sortes de soupiraux situ&eacute;s un peu au-dessus du sol d'une cour
+sup&eacute;rieure, conduisait au cachot des condamn&eacute;s &agrave; mort.</p>
+
+<p>Ce cachot ne prenait de jour que par un large guichet pratiqu&eacute; &agrave; la
+partie sup&eacute;rieure de la porte, qui ouvrait sur le passage &agrave; peine
+&eacute;clair&eacute; dont nous avons parl&eacute;.</p>
+
+<p>Dans ce cabanon au plafond &eacute;cras&eacute;, aux murs humides et verd&acirc;tres, au sol
+dall&eacute; de pierres froides comme les pierres du s&eacute;pulcre, sont renferm&eacute;es
+la femme Martial et sa fille Calebasse.</p>
+
+<p>La figure anguleuse de la veuve du supplici&eacute; se d&eacute;tache, dure,
+impassible et blafarde comme un masque de marbre, au milieu de la
+demi-obscurit&eacute; qui r&egrave;gne dans le cachot.</p>
+
+<p>Priv&eacute;e de l'usage de ses mains, car par-dessus sa robe noire elle porte
+la camisole de force, sorte de longue casaque de grosse toile grise
+lac&eacute;e derri&egrave;re le dos, et dont les manches se terminent et se ferment en
+forme de sac, elle demande qu'on lui &ocirc;te son bonnet, se plaignant d'une
+vive chaleur &agrave; la t&ecirc;te... Ses cheveux gris tombent &eacute;pars sur ses
+&eacute;paules. Assise au bord de son lit, ses pieds reposant sur la dalle,
+elle regarde fixement sa fille Calebasse, s&eacute;par&eacute;e d'elle par la largeur
+du cachot...</p>
+
+<p>Celle-ci, &agrave; demi couch&eacute;e et v&ecirc;tue aussi de la camisole de force,
+s'adosse au mur. Elle a la t&ecirc;te baiss&eacute;e sur sa poitrine, l'&oelig;il fixe, la
+respiration saccad&eacute;e. Sauf un l&eacute;ger tremblement convulsif, qui de temps
+&agrave; autre agite sa m&acirc;choire inf&eacute;rieure, ses traits paraissent assez
+calmes, malgr&eacute; leur p&acirc;leur livide.</p>
+
+<p>Dans l'int&eacute;rieur et &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; du cachot, aupr&egrave;s de la porte,
+au-dessous du guichet ouvert, un v&eacute;t&eacute;ran d&eacute;cor&eacute;, &agrave; figure rude et
+basan&eacute;e, au cr&acirc;ne chauve, aux longues moustaches grises, et assis sur
+une chaise. Il garde &agrave; vue les condamn&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Il fait un froid glacial ici!... et pourtant les yeux me br&ucirc;lent... et
+puis j'ai soif... toujours soif... dit Calebasse au bout de quelques
+instants. Puis, s'adressant au v&eacute;t&eacute;ran, elle ajouta: De l'eau, s'il vous
+pla&icirc;t, monsieur...</p>
+
+<p>Le vieux soldat se leva, prit sur un escabeau un broc d'&eacute;tain plein
+d'eau, en remplit un verre, s'approcha de Calebasse et la fit boire
+lentement, la camisole de force emp&ecirc;chant la condamn&eacute;e de se servir de
+ses mains.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir bu avec avidit&eacute;, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous boire? demanda le soldat &agrave; la veuve.</p>
+
+<p>Celle-ci r&eacute;pondit par un signe n&eacute;gatif.</p>
+
+<p>Le v&eacute;t&eacute;ran alla se rasseoir.</p>
+
+<p>Il se fit un nouveau silence.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle heure est-il, monsieur? demanda Calebasse.</p>
+
+<p>&mdash;Bient&ocirc;t quatre heures et demie, dit le soldat.</p>
+
+<p>&mdash;Dans trois heures! reprit Calebasse avec un sourire sardonique et
+sinistre, faisant allusion au moment fix&eacute; pour son ex&eacute;cution, dans trois
+heures...</p>
+
+<p>Elle n'osa pas achever.</p>
+
+<p>La veuve haussa les &eacute;paules... Sa fille comprit sa pens&eacute;e et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez plus de courage que moi... ma m&egrave;re... Vous ne faiblissez
+jamais... vous...</p>
+
+<p>&mdash;Jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien... je le vois bien... Votre figure est aussi
+tranquille que si vous &eacute;tiez assise au coin du feu de notre cuisine...
+occup&eacute;e &agrave; coudre... Ah! il est loin, ce bon temps-l&agrave;!... il est loin!...</p>
+
+<p>&mdash;Bavarde!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai... au lieu de rester l&agrave; &agrave; penser... sans rien dire...
+j'aime mieux parler... j'aime mieux...</p>
+
+<p>&mdash;T'&eacute;tourdir... poltronne!</p>
+
+<p>&mdash;Quand cela serait, ma m&egrave;re, tout le monde n'a pas votre courage, non
+plus... J'ai fait ce que j'ai pu pour vous imiter; je n'ai pas &eacute;cout&eacute; le
+pr&ecirc;tre, parce que vous ne le vouliez pas. &Ccedil;a n'emp&ecirc;che pas que j'ai
+peut-&ecirc;tre eu tort... car enfin... ajouta la condamn&eacute;e en frissonnant,
+apr&egrave;s... qui sait?... et apr&egrave;s... c'est bient&ocirc;t... c'est... dans...</p>
+
+<p>&mdash;Dans trois heures.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous dites cela froidement, ma m&egrave;re!... Mon Dieu! mon Dieu!
+c'est pourtant vrai... dire que nous sommes l&agrave;... toutes les deux... que
+nous ne sommes pas malades, que nous ne voudrions pas mourir... et que,
+pourtant, dans trois heures...</p>
+
+<p>&mdash;Dans trois heures, tu auras fini en vraie Martial. Tu auras vu noir...
+voil&agrave; tout... Hardi, ma fille!</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'est pas beau de parler ainsi &agrave; votre fille, dit le vieux soldat
+d'une voix lente et grave; vous auriez mieux fait de lui laisser &eacute;couter
+le pr&ecirc;tre.</p>
+
+<p>La veuve haussa de nouveau les &eacute;paules avec un d&eacute;dain farouche et reprit
+en s'adressant &agrave; Calebasse sans seulement tourner la t&ecirc;te du c&ocirc;t&eacute; du
+v&eacute;t&eacute;ran:</p>
+
+<p>&mdash;Courage, ma fille... nous montrerons que des femmes ont plus de c&oelig;ur
+que ces hommes... avec leurs pr&ecirc;tres... Les l&acirc;ches!</p>
+
+<p>&mdash;Le commandant Leblond &eacute;tait le plus brave officier du 3<sup>e</sup>chasseurs &agrave;
+pied... Je l'ai vu, cribl&eacute; de blessures &agrave; la br&egrave;che de Saragosse...
+mourir en faisant le signe de la croix, dit le v&eacute;t&eacute;ran.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &eacute;tiez donc son sacristain? lui demanda la veuve en poussant un
+&eacute;clat de rire sauvage.</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais son soldat... r&eacute;pondit doucement le v&eacute;t&eacute;ran. C'&eacute;tait seulement
+pour vous dire qu'on peut, au moment de mourir... prier sans &ecirc;tre
+l&acirc;che...</p>
+
+<p>Calebasse regarda attentivement cet homme au visage basan&eacute;, type parfait
+et populaire du soldat de l'empire; une profonde cicatrice sillonnait sa
+joue gauche et se perdait dans sa large moustache grise. Les simples
+paroles de ce v&eacute;t&eacute;ran, dont les traits, les blessures et le ruban rouge
+semblaient annoncer la bravoure calme et &eacute;prouv&eacute;e par les batailles,
+frapp&egrave;rent profond&eacute;ment la fille de la veuve.</p>
+
+<p>Elle avait refus&eacute; les consolations du pr&ecirc;tre encore plus par fausse
+honte et par crainte des sarcasmes de sa m&egrave;re que par endurcissement.
+Dans sa pens&eacute;e incertaine et mourante, elle opposa aux railleries
+sacril&egrave;ges de la veuve l'assentiment du soldat. Forte de ce t&eacute;moignage,
+elle crut pouvoir &eacute;couter sans l&acirc;chet&eacute; des instincts religieux auxquels
+des hommes intr&eacute;pides avaient ob&eacute;i.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, reprit-elle avec angoisse, pourquoi n'ai-je pas voulu
+entendre le pr&ecirc;tre?... Il n'y avait pas de faiblesse &agrave; cela...
+D'ailleurs &ccedil;a m'aurait &eacute;tourdie... et puis... enfin... apr&egrave;s... qui
+sait?</p>
+
+<p>&mdash;Encore! dit la veuve d'un ton de m&eacute;pris &eacute;crasant. Le temps manque...
+c'est dommage... tu serais religieuse. L'arriv&eacute;e de ton fr&egrave;re Martial
+ach&egrave;vera ta conversion. Mais il ne viendra pas, l'honn&ecirc;te homme... le
+bon fils!</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; la veuve pronon&ccedil;ait ces paroles, l'&eacute;norme serrure de la
+prison retentit bruyamment, et la porte s'ouvrit:</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;j&agrave;! s'&eacute;cria Calebasse en faisant un bon convulsif. &Ocirc; mon Dieu! on a
+avanc&eacute; l'heure! on nous trompait!</p>
+
+<p>Et ses traits commen&ccedil;aient &agrave; se d&eacute;composer d'une mani&egrave;re effrayante.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux... si la montre du bourreau avance... tes b&eacute;guineries ne me
+d&eacute;shonoreront pas.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit l'un des employ&eacute;s de la prison &agrave; la condamn&eacute;e avec cette
+commis&eacute;ration doucereuse qui sent la mort, votre fils est l&agrave;...
+voulez-vous le voir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit la veuve sans tourner la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez... monsieur... dit l'employ&eacute;.</p>
+
+<p>Martial entra.</p>
+
+<p>Le v&eacute;t&eacute;ran resta dans le cachot, dont on laissa, pour plus de
+pr&eacute;caution, la porte ouverte. &Agrave; travers la p&eacute;nombre du corridor &agrave; demi
+&eacute;clair&eacute; par le jour naissant et par un r&eacute;verb&egrave;re, on voyait plusieurs
+soldats et gardiens, les uns assis sur un banc, les autres debout.</p>
+
+<p>Martial &eacute;tait aussi livide que sa m&egrave;re; ses traits exprimaient une
+angoisse, une horreur profonde; ses genoux tremblaient sous lui. Malgr&eacute;
+les crimes de cette femme, malgr&eacute; l'aversion qu'elle lui avait toujours
+t&eacute;moign&eacute;e, il s'&eacute;tait cru oblig&eacute; d'ob&eacute;ir &agrave; sa derni&egrave;re volont&eacute;.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il entra dans le cachot, la veuve jeta sur lui un regard per&ccedil;ant
+et lui dit d'une voix sourdement courrouc&eacute;e et comme pour &eacute;veiller dans
+l'&acirc;me de son fils une haine profonde:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois... ce qu'on va faire... de ta m&egrave;re... de ta s&oelig;ur?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma m&egrave;re... c'est affreux... mais je vous l'avais dit, h&eacute;las!... je
+vous l'avais dit!</p>
+
+<p>La veuve serra ses l&egrave;vres blanches avec col&egrave;re; son fils ne la
+comprenait pas; cependant elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;On va nous tuer... comme on a tu&eacute; ton p&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... mon Dieu!... et je ne puis rien... c'est fini.
+Maintenant... que voulez-vous que je fasse? pourquoi ne pas m'avoir
+&eacute;cout&eacute;... ni vous ni ma s&oelig;ur? vous n'en seriez pas l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... c'est ainsi... reprit la veuve avec son habituelle et farouche
+ironie, tu trouves cela bien?</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Te voil&agrave; content... tu pourras dire, sans mentir, que ta m&egrave;re est
+morte... tu ne rougiras plus d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'&eacute;tais mauvais fils, r&eacute;pondit brusquement Martial, r&eacute;volt&eacute; de
+l'injuste duret&eacute; de sa m&egrave;re, je ne serais pas ici.</p>
+
+<p>&mdash;Tu viens... par curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens... pour vous ob&eacute;ir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si je t'avais &eacute;cout&eacute;, Martial, au lieu d'&eacute;couter ma m&egrave;re... je ne
+serais pas ici, s'&eacute;cria Calebasse d'une voix d&eacute;chirante et c&eacute;dant enfin
+&agrave; ses angoisses, &agrave; ses terreurs, jusqu'alors contenues par l'influence
+de la veuve. C'est votre faute... soyez maudite, ma m&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Elle se repent... elle m'accuse... tu dois jouir, hein? dit la veuve &agrave;
+son fils avec un &eacute;clat de rire diabolique.</p>
+
+<p>Sans lui r&eacute;pondre, Martial se rapprocha de Calebasse, dont l'agonie
+commen&ccedil;ait, et lui dit avec compassion:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre s&oelig;ur... il est trop tard... maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais... trop tard... pour &ecirc;tre l&acirc;che! dit la m&egrave;re avec une fureur
+froide. Oh! quelle race! quelle race! Heureusement Nicolas est &eacute;vad&eacute;.
+Heureusement Fran&ccedil;ois et Amandine... t'&eacute;chapperont... Ils ont d&eacute;j&agrave; du
+vice... la mis&egrave;re les ach&egrave;vera!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Martial, veille bien sur eux... ou ils finiront... comme nous deux
+ma m&egrave;re. On leur coupera aussi la t&ecirc;te! s'&eacute;cria Calebasse en poussant de
+sourds g&eacute;missements.</p>
+
+<p>&mdash;Il aura beau veiller sur eux, s'&eacute;cria la veuve avec une exaltation
+f&eacute;roce, le vice et la mis&egrave;re seront plus forts que lui... et un jour...
+ils vengeront p&egrave;re, m&egrave;re et s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Votre horrible esp&eacute;rance sera tromp&eacute;e, ma m&egrave;re, r&eacute;pondit Martial
+indign&eacute;. Ni eux ni moi nous n'aurons jamais la mis&egrave;re &agrave; craindre. La
+Louve a sauv&eacute; la jeune fille que Nicolas voulait noyer. Les parents de
+cette jeune fille nous ont propos&eacute; ou beaucoup d'argent, ou moins
+d'argent et des terres en Alger... &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'une ferme qu'ils ont d&eacute;j&agrave;
+donn&eacute;e &agrave; un homme qui leur a aussi rendu de grands services. Nous avons
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute; les terres. Il y a un peu de danger... mais &ccedil;a nous va... &agrave; la
+Louve et &agrave; moi. Demain nous partirons avec les enfants, et de notre vie
+nous ne reviendrons en Europe.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que tu dis l&agrave; est vrai? demanda la veuve &agrave; Martial d'un ton de
+surprise irrit&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne mens jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Tu mens aujourd'hui pour me mettre en col&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;En col&egrave;re, parce que le sort de ces enfants est assur&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, de louveteaux on en fera des agneaux. Le sang de ton p&egrave;re, de ta
+s&oelig;ur, le mien, ne sera pas veng&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; ce moment ne parlez pas ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai tu&eacute;, on me tue... je suis quitte.</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re, le repentir...</p>
+
+<p>La veuve poussa un nouvel &eacute;clat de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Je vis depuis trente ans dans le crime et pour me repentir de trente
+ans on me donne trois jours, avec la mort au bout... Est-ce que j'aurais
+le temps? Non, non, quand ma t&ecirc;te tombera, elle grincera de rage et de
+haine.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re, au secours! emm&egrave;ne-moi d'ici! ils vont venir, murmura
+Calebasse d'une voix d&eacute;faillante, car la mis&eacute;rable commen&ccedil;ait &agrave; d&eacute;lirer.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu te taire? dit la veuve exasp&eacute;r&eacute;e par la faiblesse de
+Calebasse; veux-tu te taire? Oh! l'inf&acirc;me!... et c'est ma fille!</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re! ma m&egrave;re! s'&eacute;cria Martial d&eacute;chir&eacute; par cette horrible sc&egrave;ne,
+pourquoi m'avez-vous fait venir ici?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je croyais te donner du c&oelig;ur et de la haine... mais qui n'a
+pas l'un n'a pas l'autre, l&acirc;che!</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;L&acirc;che, l&acirc;che, l&acirc;che!</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment il se fit un assez grand bruit de pas dans le corridor.</p>
+
+<p>Le v&eacute;t&eacute;ran tira sa montre et regarda l'heure.</p>
+
+<p>Le soleil, se levant au-dehors, &eacute;blouissant et radieux, jeta tout &agrave; coup
+une nappe de clart&eacute; dor&eacute;e par le soupirail pratiqu&eacute; dans le corridor en
+face de la porte du cachot.</p>
+
+<p>Cette porte s'ouvrit, et l'entr&eacute;e du cabanon se trouva vivement
+&eacute;clair&eacute;e. Au milieu de cette zone lumineuse, des gardiens apport&egrave;rent
+deux chaises<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>, puis le greffier vint dire &agrave; la veuve d'une voix &eacute;mue:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, il est temps...</p>
+
+<p>La condamn&eacute;e se leva droite, impassible; Calebasse poussa des cris
+aigus.</p>
+
+<p>Quatre hommes entr&egrave;rent.</p>
+
+<p>Trois d'entre eux, assez mal v&ecirc;tus, tenaient &agrave; la main de petits paquets
+de corde tr&egrave;s-d&eacute;li&eacute;e, mais tr&egrave;s-forte.</p>
+
+<p>Le plus grand de ces quatre hommes, correctement habill&eacute; de noir,
+portant un chapeau rond et une cravate blanche, remit au greffier un
+papier.</p>
+
+<p>Cet homme &eacute;tait le bourreau.</p>
+
+<p>Ce papier &eacute;tait un re&ccedil;u des deux femmes bonnes &agrave; guillotiner. Le
+bourreau prenait possession de ces deux cr&eacute;atures de Dieu; d&eacute;sormais il
+en r&eacute;pondait seul.</p>
+
+<p>&Agrave; l'effroi d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de Calebasse avait succ&eacute;d&eacute; une torpeur h&eacute;b&eacute;t&eacute;e.
+Deux aides du bourreau furent oblig&eacute;s de l'asseoir sur son lit et de l'y
+soutenir. Ses m&acirc;choires, serr&eacute;es par une convulsion t&eacute;tanique, lui
+permettaient &agrave; peine de prononcer quelques mots sans suite. Elle roulait
+autour d'elle des yeux d&eacute;j&agrave; ternes et sans regard, son menton touchait &agrave;
+sa poitrine, et, sans l'appui des deux aides, son corps serait tomb&eacute; en
+avant comme une masse inerte.</p>
+
+<p>Martial, apr&egrave;s avoir une derni&egrave;re fois embrass&eacute; cette malheureuse,
+restait immobile, &eacute;pouvant&eacute;, n'osant, ne pouvant faire un pas, et comme
+fascin&eacute; par cette terrible sc&egrave;ne.</p>
+
+<p>La froide audace de la veuve ne se d&eacute;mentait pas: la t&ecirc;te haute et
+droite, elle aidait elle-m&ecirc;me &agrave; se d&eacute;pouiller de la camisole de force
+qui emprisonnait ses mouvements. Cette toile tomba, elle se trouva v&ecirc;tue
+d'une vieille robe de laine noire.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; faut-il me mettre? demanda-t-elle d'une voix ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Ayez la bont&eacute; de vous asseoir sur une de ces chaises, lui dit le
+bourreau en lui indiquant un des deux si&egrave;ges plac&eacute;s &agrave; l'entr&eacute;e du
+cachot.</p>
+
+<p>La porte &eacute;tant rest&eacute;e ouverte, on voyait dans le corridor plusieurs
+gardiens, le directeur de la prison et quelques curieux privil&eacute;gi&eacute;s.</p>
+
+<p>La veuve se dirigeait d'un pas hardi vers la place qu'on lui avait
+indiqu&eacute;e, lorsqu'elle passa devant sa fille.</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta, s'approcha d'elle et lui dit d'une voix l&eacute;g&egrave;rement &eacute;mue:</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, embrasse-moi.</p>
+
+<p>&Agrave; la voix de sa m&egrave;re, Calebasse sortit de son apathie, se dressa sur son
+s&eacute;ant, et, avec un geste de mal&eacute;diction, elle s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;S'il y a un enfer, descendez-y, maudite!</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, embrasse-moi, dit encore la veuve en faisant un pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'approchez pas! vous m'avez perdue! murmura la malheureuse en
+jetant ses mains en avant pour repousser sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonne-moi!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit Calebasse d'une voix convulsive; et, cet effort ayant
+&eacute;puis&eacute; ses forces, elle retomba presque sans connaissance entre les bras
+des aides.</p>
+
+<p>Un nuage passa sur le front indomptable de la veuve; un instant ses yeux
+secs et ardents devinrent humides. &Agrave; ce moment, elle rencontra le regard
+de son fils.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un moment d'h&eacute;sitation, et comme si elle e&ucirc;t c&eacute;d&eacute; &agrave; l'effort d'une
+lutte int&eacute;rieure, elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Et toi?...</p>
+
+<p>Martial se pr&eacute;cipita en sanglotant dans les bras de sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Assez! dit la veuve en surmontant son &eacute;motion et en se d&eacute;gageant des
+&eacute;treintes de son fils. Monsieur attend, ajouta-t-elle en montrant le
+bourreau.</p>
+
+<p>Puis elle marcha rapidement vers la chaise, o&ugrave; elle s'assit r&eacute;solument.</p>
+
+<p>La lueur de sensibilit&eacute; maternelle qui avait un moment &eacute;clair&eacute; les
+noires profondeurs de cette &acirc;me abominable s'&eacute;teignit tout &agrave; coup.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le v&eacute;t&eacute;ran &agrave; Martial en s'approchant de lui avec
+int&eacute;r&ecirc;t, ne restez pas ici. Venez, venez.</p>
+
+<p>Martial, &eacute;gar&eacute; par l'horreur et par l'&eacute;pouvante, suivit machinalement le
+soldat.</p>
+
+<p>Deux aides avaient apport&eacute; sur la chaise Calebasse agonisante; l'un
+maintenait ce corps d&eacute;j&agrave; presque priv&eacute; de vie, pendant que l'autre
+homme, au moyen de cordes de fouet excessivement minces, mais
+tr&egrave;s-longues, lui attachait les mains derri&egrave;re le dos par des liens et
+des n&oelig;uds inextricables, et lui nouait aux chevilles une corde assez
+longue pour que la marche &agrave; petits pas f&ucirc;t possible.</p>
+
+<p>Cette op&eacute;ration &eacute;tait &agrave; la fois &eacute;trange et horrible: on e&ucirc;t dit que les
+longues cordes minces qu'on distinguait &agrave; peine dans l'ombre, et dont
+ces hommes silencieux entouraient, garrottaient la condamn&eacute;e, avec
+autant de rapidit&eacute; que de dext&eacute;rit&eacute;, sortaient de leurs mains comme les
+fils t&eacute;nus dont les araign&eacute;es enveloppent aussi leur victime avant de la
+d&eacute;vorer.</p>
+
+<p>Le bourreau et son autre aide enchev&ecirc;traient la veuve avec la m&ecirc;me
+agilit&eacute;, sans que les traits de cette femme offrissent la moindre
+alt&eacute;ration. Seulement de temps &agrave; autre elle toussait l&eacute;g&egrave;rement.</p>
+
+<p>Lorsque la condamn&eacute;e fut ainsi mise dans l'impossibilit&eacute; de faire un
+mouvement, le bourreau, tirant de sa poche une longue paire de ciseaux,
+lui dit avec politesse:</p>
+
+<p>&mdash;Ayez la complaisance de baisser la t&ecirc;te, madame.</p>
+
+<p>La veuve baissa la t&ecirc;te en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes de bonnes pratiques; vous avez eu mon mari, maintenant
+voil&agrave; sa femme et sa fille.</p>
+
+<p>Sans r&eacute;pondre, le bourreau ramassa dans sa main gauche les longs cheveux
+gris de la condamn&eacute;e et se mit &agrave; les couper tr&egrave;s-ras, tr&egrave;s-ras, surtout
+&agrave; la nuque.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a fait que j'aurai &eacute;t&eacute; coiff&eacute;e trois fois dans ma vie, dit la veuve,
+avec un ricanement sinistre: le jour de ma premi&egrave;re communion, quand on
+m'a mis le voile; le jour de mon mariage, quand on m'a mis la fleur
+d'oranger; et puis aujourd'hui, n'est-ce pas, coiffeur de la mort!</p>
+
+<p>Le bourreau resta muet.</p>
+
+<p>Les cheveux de la condamn&eacute;e &eacute;tant &eacute;pais et rudes, l'op&eacute;ration fut si
+longue que la chevelure de Calebasse tombait enti&egrave;rement sur les dalles
+alors que celle de sa m&egrave;re n'&eacute;tait coup&eacute;e qu'&agrave; demi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas &agrave; quoi je pense? dit la veuve au bourreau, apr&egrave;s
+avoir de nouveau contempl&eacute; sa fille.</p>
+
+<p>Le bourreau continua de garder le silence.</p>
+
+<p>On n'entendait que le grincement sonore des ciseaux et que l'esp&egrave;ce de
+hoquet et de r&acirc;le qui de temps &agrave; autre soulevait la poitrine de
+Calebasse.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment on vit dans le corridor un pr&ecirc;tre &agrave; figure v&eacute;n&eacute;rable
+s'approcher du directeur de la prison et causer &agrave; voix basse avec lui.
+Ce saint ministre venait tenter une derni&egrave;re fois d'arracher l'&acirc;me de la
+veuve &agrave; l'endurcissement.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, reprit la veuve au bout de quelques moments, et voyant que
+le bourreau ne lui r&eacute;pondait pas, je pense qu'&agrave; cinq ans ma fille, &agrave; qui
+on va couper la t&ecirc;te, &eacute;tait la plus jolie enfant qu'on puisse voir. Elle
+avait des cheveux blonds et des joues roses et blanches. Alors qui
+est-ce qui lui aurait dit que... Puis, ensuite d'un nouveau silence,
+elle s'&eacute;cria, avec un &eacute;clat de rire et une expression impossible &agrave;
+rendre: Quelle com&eacute;die que le sort!</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment les derni&egrave;res m&egrave;ches de la chevelure grise de la condamn&eacute;e
+tomb&egrave;rent sur ses &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini, madame, dit poliment le bourreau.</p>
+
+<p>&mdash;Merci!... je vous recommande mon fils Nicolas, dit la veuve, vous le
+coifferez un de ces jours!</p>
+
+<p>Un gardien vint dire quelques mots tout bas &agrave; la condamn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vous ai d&eacute;j&agrave; dit que non, r&eacute;pondit-elle brusquement.</p>
+
+<p>Le pr&ecirc;tre entendit ces mots, leva les yeux au ciel, joignit les mains et
+disparut.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, nous allons partir; vous ne voulez rien prendre? dit
+obs&eacute;quieusement le bourreau.</p>
+
+<p>&mdash;Merci... ce soir je prendrai une gorg&eacute;e de terre.</p>
+
+<p>Et la veuve, apr&egrave;s ce nouveau sarcasme, se leva droite; ses mains
+&eacute;taient attach&eacute;es derri&egrave;re son dos, et un lien assez l&acirc;che pour qu'elle
+p&ucirc;t marcher la garrottait d'une cheville &agrave; l'autre. Quoique son pas f&ucirc;t
+ferme et r&eacute;solu, le bourreau et un aide voulurent obligeamment la
+soutenir; elle fit un geste d'impatience et dit d'une voix imp&eacute;rieuse et
+dure:</p>
+
+<p>&mdash;Ne me touchez pas, j'ai bon pied, bon &oelig;il. Sur l'&eacute;chafaud, on verra
+si j'ai une bonne voix, et si je dis des paroles de repentance...</p>
+
+<p>Et la veuve, accost&eacute;e du bourreau et d'un aide, sortant du cachot, entra
+dans le corridor.</p>
+
+<p>Les deux autres aides furent oblig&eacute;s de transporter, Calebasse sur sa
+chaise; elle &eacute;tait mourante.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir travers&eacute; le long corridor, le fun&egrave;bre cort&egrave;ge monta un
+escalier de pierre qui conduisait &agrave; une cour ext&eacute;rieure.</p>
+
+<p>Le soleil inondait de sa lumi&egrave;re chaude et dor&eacute;e le fa&icirc;te des hautes
+murailles blanches qui entouraient la cour et se d&eacute;coupaient sur un ciel
+d'un bleu splendide: l'air &eacute;tait doux et ti&egrave;de, jamais journ&eacute;e de
+printemps ne fut plus riante, plus magnifique.</p>
+
+<p>Dans cette cour on voyait un piquet de gendarmerie d&eacute;partementale, un
+fiacre et une voiture longue, &eacute;troite, &agrave; caisse jaune, attel&eacute;e de trois
+chevaux de poste qui hennissaient gaiement en faisant tinter leurs
+grelots retentissants.</p>
+
+<p>On montait dans cette voiture comme dans un omnibus, par une porti&egrave;re
+situ&eacute;e &agrave; l'arri&egrave;re. Cette ressemblance inspira une derni&egrave;re raillerie &agrave;
+la veuve.</p>
+
+<p>&mdash;Le conducteur ne dira pas... <i>Complet</i>, dit-elle. Puis elle gravit le
+marchepied aussi lestement que le lui permettaient ses entraves.</p>
+
+<p>Calebasse, expirante et soutenue par un aide, fut plac&eacute;e dans la voiture
+en face de sa m&egrave;re; puis on ferma la porti&egrave;re.</p>
+
+<p>Le cocher du fiacre s'&eacute;tait endormi, le bourreau le secoua.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez, bourgeois, dit le cocher en se r&eacute;veillant et en descendant
+pesamment de son si&egrave;ge; mais une nuit de mi-car&ecirc;me, c'est rude. Je
+venais justement de conduire aux Vendanges de Bourgogne une tap&eacute;e de
+d&eacute;bardeurs et de d&eacute;bardeuses qui chantaient la m&egrave;re Godichon, quand vous
+m'avez pris &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, c'est bon. Suivez cette voiture, et... boulevard
+Saint-Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez, bourgeois... il y a une heure aux Vendanges, maintenant &agrave; la
+guillotine! &Ccedil;a prouve que les courses se suivent et ne se ressemblent
+pas, comme dit c't'autre.</p>
+
+<p>Les deux voitures, pr&eacute;c&eacute;d&eacute;es et suivies du piquet de gendarmerie,
+sortirent de la porte ext&eacute;rieure de Bic&ecirc;tre et prirent au grand trot la
+route de Paris.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IIa" id="IIa"></a><a href="#tablea">II</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Martial et le Chourineur</a></h3>
+
+
+<p>Nous avons pr&eacute;sent&eacute; le tableau de la toilette des condamn&eacute;s dans toute
+son effroyable v&eacute;rit&eacute;, parce qu'il nous semble qu'il ressort de cette
+peinture de puissants arguments.</p>
+
+<p>Contre la peine de mort.</p>
+
+<p>Contre la mani&egrave;re que cette peine est appliqu&eacute;e.</p>
+
+<p>Contre l'effet qu'on en attend comme exemple donn&eacute; aux populations.</p>
+
+<p>Quoique d&eacute;pouill&eacute; de cet appareil &agrave; la fois formidable et religieux dont
+devraient &ecirc;tre au moins entour&eacute;s tous les actes de supr&ecirc;me ch&acirc;timent que
+la loi inflige au nom de la vindicte publique, la toilette est ce qu'il
+y a de plus terrifiant dans l'ex&eacute;cution de l'arr&ecirc;t de mort, et c'est
+cela que l'on cache &agrave; la multitude.</p>
+
+<p>Au contraire, en Espagne, par exemple, le condamn&eacute; reste expos&eacute; pendant
+trois jours dans une chapelle ardente, son cercueil est continuellement
+sous ses yeux; les pr&ecirc;tres disent les pri&egrave;res des agonisants, les
+cloches de l'&eacute;glise tintent jour et nuit un glas fun&egrave;bre<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>.</p>
+
+<p>On con&ccedil;oit que cette esp&egrave;ce d'initiation &agrave; une mort prochaine puisse
+&eacute;pouvanter les criminels les plus endurcis, et inspirer une terreur
+salutaire &agrave; la foule qui se presse aux grilles de la chapelle
+mortuaire.</p>
+
+<p>Puis le jour du supplice est un jour de deuil public; les cloches de
+toutes les paroisses sonnent les <i>tr&eacute;pass&eacute;s</i>; le condamn&eacute; est lentement
+conduit &agrave; l'&eacute;chafaud avec une pompe imposante, lugubre, son cercueil
+toujours port&eacute; devant lui; les pr&ecirc;tres, chantant les pri&egrave;res des morts,
+marchent &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s; viennent ensuite les confr&eacute;ries religieuses, et
+enfin des fr&egrave;res qu&ecirc;teurs demandent &agrave; la foule de quoi dire des messes
+pour le repos de l'&acirc;me du supplici&eacute;... Jamais la foule ne reste sourde &agrave;
+cet appel...</p>
+
+<p>Sans doute, tout cela est &eacute;pouvantable, mais cela est logique, mais cela
+est imposant, mais cela montre que l'on ne retranche pas de ce monde une
+cr&eacute;ature de Dieu pleine de vie et de force comme on &eacute;gorge un b&oelig;uf,
+mais cela donne &agrave; penser &agrave; la multitude, qui juge toujours du crime par
+la grandeur de la peine... que l'homicide est un forfait bien
+abominable, puisque son ch&acirc;timent &eacute;branle, attriste, &eacute;meut toute une
+ville.</p>
+
+<p>Encore une fois, ce redoutable spectacle peut faire na&icirc;tre de graves
+r&eacute;flexions, inspirer un utile effroi... et ce qu'il y a de barbare dans
+ce sacrifice humain est au moins couvert par la terrible majest&eacute; de son
+ex&eacute;cution.</p>
+
+<p>Mais, nous le demandons, les choses se passant exactement comme nous les
+avons rapport&eacute;es (et quelquefois m&ecirc;me moins gravement), de quel exemple
+cela peut-il &ecirc;tre?</p>
+
+<p>De grand matin on prend le condamn&eacute;, on le garrotte, on le jette dans
+une voiture ferm&eacute;e, le postillon fouette, touche &agrave; l'&eacute;chafaud, la
+bascule joue, et une t&ecirc;te tombe dans un panier... au milieu des
+railleries atroces de ce qu'il y a de plus corrompu dans la
+populace!...</p>
+
+<p>Encore une fois, dans cette ex&eacute;cution rapide et furtive, o&ugrave; est
+l'exemple? o&ugrave; est l'&eacute;pouvante?...</p>
+
+<p>Et puis, comme l'ex&eacute;cution a lieu pour ainsi dire &agrave; huis clos, dans un
+endroit parfaitement &eacute;cart&eacute;, avec une pr&eacute;cipitation sournoise, toute la
+ville ignore cet acte sanglant et solennel, rien ne lui annonce que ce
+jour-l&agrave; on &laquo;tue un homme&raquo;... les th&eacute;&acirc;tres rient et chantent... la foule
+bourdonne insoucieuse et bruyante...</p>
+
+<p>Au point de vue de la soci&eacute;t&eacute;, de la religion, de l'humanit&eacute;, c'est
+pourtant quelque chose qui doit importer &agrave; tous que cet homicide
+juridique commis au nom de l'int&eacute;r&ecirc;t de tous...</p>
+
+<p>Enfin, disons-le encore, disons-le toujours, voici le glaive, mais o&ugrave;
+est la couronne? &Agrave; c&ocirc;t&eacute; de la punition, montrez la r&eacute;compense; alors
+seulement la le&ccedil;on sera compl&egrave;te et f&eacute;conde... Si, le lendemain de ce
+jour de deuil et de mort, le peuple, qui a vu la veille le sang d'un
+grand criminel rougir l'&eacute;chafaud, voyait r&eacute;mun&eacute;rer et exalter un grand
+homme de bien, il redouterait d'autant plus le supplice du premier qu'il
+ambitionnerait davantage le triomphe du second; la terreur emp&ecirc;che &agrave;
+peine le crime, jamais elle n'inspire la vertu.</p>
+
+<p>Consid&egrave;re-t-on l'effet de la peine de mort sur les condamn&eacute;s eux-m&ecirc;mes?</p>
+
+<p>Ou ils la bravent avec un cynisme audacieux...</p>
+
+<p>Ou ils la subissent inanim&eacute;s, &agrave; demi morts d'&eacute;pouvante...</p>
+
+<p>Ou ils offrent leur t&ecirc;te avec un repentir profond et sinc&egrave;re...</p>
+
+<p>Or, la peine est insuffisante pour ceux qui la narguent...</p>
+
+<p>Inutile pour ceux qui sont d&eacute;j&agrave; morts moralement...</p>
+
+<p>Exag&eacute;r&eacute;e pour ceux qui se repentent avec sinc&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>R&eacute;p&eacute;tons-le: la soci&eacute;t&eacute; ne tue le meurtrier ni pour le faire souffrir,
+ni pour lui infliger la loi du talion... Elle le tue pour le mettre dans
+l'impossibilit&eacute; de nuire... elle le tue pour que l'exemple de sa
+punition serve de frein aux meurtriers &agrave; venir.</p>
+
+<p>Nous croyons, nous, que la peine est trop barbare, et qu'elle
+n'&eacute;pouvante pas assez...</p>
+
+<p>Nous croyons, nous, que dans quelques crimes, tels que le parricide, ou
+autres forfaits qualifi&eacute;s, l'<i>aveuglement</i> et un isolement perp&eacute;tuel
+mettraient un condamn&eacute; dans l'impossibilit&eacute; de nuire, et le puniraient
+d'une mani&egrave;re mille fois plus redoutable, tout en lui laissant le temps
+du repentir et de la r&eacute;demption.</p>
+
+<p>Si l'on doutait de cette assertion, nous rappellerions beaucoup de faits
+constatant l'horreur invincible des criminels endurcis pour l'isolement.
+Ne sait-on pas que quelques-uns ont commis des meurtres pour &ecirc;tre
+condamn&eacute;s &agrave; mort, pr&eacute;f&eacute;rant ce supplice &agrave; une cellule?... Quelle serait
+donc leur terreur, lorsque l'<i>aveuglement</i>, joint &agrave; l'isolement, &ocirc;terait
+au condamn&eacute; l'espoir de s'&eacute;vader, espoir qu'il conserve et qu'il r&eacute;alise
+quelquefois m&ecirc;me en cellule et charg&eacute; de fers?</p>
+
+<p>Et &agrave; ce propos, nous pensons aussi que l'abolition des condamnations
+capitales sera peut-&ecirc;tre une des cons&eacute;quences forc&eacute;es de l'isolement
+p&eacute;nitentiaire: l'effroi que cet isolement inspire &agrave; la g&eacute;n&eacute;ration qui
+peuple &agrave; cette heure les prisons et les bagnes &eacute;tant tel que beaucoup
+d'entre ces incurables pr&eacute;f&eacute;reront encourir le dernier supplice que
+l'emprisonnement cellulaire, alors il faudra sans doute supprimer la
+peine de mort pour leur enlever cette derni&egrave;re et &eacute;pouvantable
+alternative.</p>
+
+<p>Avant de poursuivre notre r&eacute;cit, disons quelques mots des relations
+r&eacute;cemment &eacute;tablies entre le Chourineur et Martial.</p>
+
+<p>Une fois Germain sorti de prison, le Chourineur prouva facilement qu'il
+s'&eacute;tait vol&eacute; lui-m&ecirc;me, avoua au juge d'instruction le but de cette
+singuli&egrave;re mystification, et fut mis en libert&eacute; apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute;
+justement et s&eacute;v&egrave;rement admonest&eacute; par ce magistrat.</p>
+
+<p>N'ayant pas alors retrouv&eacute; Fleur-de-Marie, et voulant r&eacute;compenser de ce
+nouvel acte de d&eacute;vouement le Chourineur, auquel il devait d&eacute;j&agrave; la vie,
+Rodolphe, pour combler les v&oelig;ux de son rude prot&eacute;g&eacute;, l'avait log&eacute; &agrave;
+l'h&ocirc;tel de la rue Plumet, lui promettant de l'emmener &agrave; sa suite
+lorsqu'il retournerait en Allemagne. Nous l'avons dit, le Chourineur
+&eacute;prouvait pour Rodolphe l'attachement aveugle, obstin&eacute; du chien pour son
+ma&icirc;tre. Demeurer sous le m&ecirc;me toit que le prince, le voir quelquefois,
+attendre avec patience une nouvelle occasion de se sacrifier &agrave; lui ou
+aux siens, l&agrave; se bornaient l'ambition et le bonheur du Chourineur, qui
+pr&eacute;f&eacute;rait mille fois cette condition &agrave; l'argent et &agrave; la ferme en Alg&eacute;rie
+que Rodolphe avait mis &agrave; sa disposition.</p>
+
+<p>Mais, lorsque le prince eut retrouv&eacute; sa fille, tout changea; malgr&eacute; sa
+vive reconnaissance pour l'homme qui lui avait sauv&eacute; la vie, il ne put
+se r&eacute;soudre &agrave; emmener avec lui en Allemagne ce t&eacute;moin de la premi&egrave;re
+honte de Fleur-de-Marie... Bien d&eacute;cid&eacute; d'ailleurs &agrave; combler tous les
+d&eacute;sirs du Chourineur, il le fit venir une derni&egrave;re fois et lui dit qu'il
+attendait de son attachement un nouveau service. &Agrave; ces mots, la
+physionomie du Chourineur rayonna; mais elle devint bient&ocirc;t constern&eacute;e,
+lorsqu'il apprit que non-seulement il ne pourrait suivre le prince en
+Allemagne, mais qu'il faudrait quitter l'h&ocirc;tel le jour m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Il est inutile de dire les compensations brillantes que Rodolphe offrit
+au Chourineur: l'argent qui lui &eacute;tait destin&eacute;, le contrat de vente de la
+ferme en Alg&eacute;rie, plus encore, s'il le voulait... tout &eacute;tait &agrave; sa
+disposition.</p>
+
+<p>Le Chourineur, frapp&eacute; au c&oelig;ur, refusa; et, pour la premi&egrave;re fois de sa
+vie peut-&ecirc;tre, cet homme pleura... Il fallut l'instance de Rodolphe pour
+le d&eacute;cider &agrave; accepter ses premiers bienfaits.</p>
+
+<p>Le lendemain, le prince fit venir la Louve et Martial; sans leur
+apprendre que Fleur-de-Marie &eacute;tait sa fille, il leur demanda ce qu'il
+pouvait faire pour eux; tous leurs d&eacute;sirs devaient &ecirc;tre accomplis.
+Voyant leur h&eacute;sitation, et se souvenant de ce que Fleur-de-Marie lui
+avait dit des go&ucirc;ts un peu sauvages de la Louve et de son mari, il
+proposa au hardi m&eacute;nage une somme d'argent consid&eacute;rable, ou bien la
+moiti&eacute; de cette somme et des terres en plein rapport, d&eacute;pendantes d'une
+ferme voisine de celle qu'il avait fait acheter pour le Chourineur, et
+qui &eacute;tait aussi &agrave; vendre. En faisant cette offre, le prince avait encore
+song&eacute; que Martial et le Chourineur, tous deux rudes, &eacute;nergiques, tous
+deux dou&eacute;s de bons et valeureux instincts, sympathiseraient d'autant
+mieux qu'ils avaient aussi tous deux des raisons de rechercher la
+solitude, l'un &agrave; cause de son pass&eacute;, l'autre &agrave; cause des crimes de sa
+famille.</p>
+
+<p>Il ne se trompait pas; Martial et la Louve accept&egrave;rent avec transport;
+puis, ayant &eacute;t&eacute;, par l'interm&eacute;diaire de Murph, mis en rapport avec le
+Chourineur, tous trois se f&eacute;licit&egrave;rent bient&ocirc;t des relations que
+promettait leur voisinage en Alg&eacute;rie.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; la profonde tristesse o&ugrave; il &eacute;tait plong&eacute;, ou plut&ocirc;t &agrave; cause m&ecirc;me
+de cette tristesse, le Chourineur, touch&eacute; des avances cordiales de
+Martial et de sa femme, y r&eacute;pondit avec affection. Bient&ocirc;t une amiti&eacute;
+sinc&egrave;re unit les futurs colons: les gens de cette trempe se jugent vite
+et s'aiment de m&ecirc;me... Aussi, la Louve et Martial, n'ayant pu, malgr&eacute;
+leurs affectueux efforts, tirer leur nouvel ami de sa sombre l&eacute;thargie,
+ne comptaient plus pour l'en distraire que sur le mouvement du voyage et
+sur l'activit&eacute; de leur vie &agrave; venir; car, une fois en Alg&eacute;rie, ils
+seraient oblig&eacute;s de se mettre au fait de la culture des terres qu'on
+leur avait donn&eacute;es, les propri&eacute;taires devant, d'apr&egrave;s les conditions de
+la vente, faire valoir les fermes pendant une ann&eacute;e encore, afin que les
+nouveaux possesseurs fussent en &eacute;tat de surveiller plus tard
+l'exploitation.</p>
+
+<p>Ces pr&eacute;liminaires pos&eacute;s, on comprendra qu'instruit de la p&eacute;nible
+entrevue &agrave; laquelle Martial devait se rendre pour ob&eacute;ir aux derni&egrave;res
+volont&eacute;s de sa m&egrave;re, le Chourineur ait voulu accompagner son nouvel ami
+jusqu'&agrave; la porte de Bic&ecirc;tre, o&ugrave; il l'attendait dans le fiacre qui les
+avait amen&eacute;s, et qui les reconduisit &agrave; Paris apr&egrave;s que Martial,
+&eacute;pouvant&eacute;, eut quitt&eacute; le cachot o&ugrave; l'on faisait les terribles
+pr&eacute;paratifs de l'ex&eacute;cution de sa m&egrave;re et de sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>La physionomie du Chourineur &eacute;tait compl&egrave;tement chang&eacute;e: l'expression
+d'audace et de bonne humeur qui caract&eacute;risait ordinairement sa m&acirc;le
+figure avait fait place &agrave; un morne abattement; sa voix m&ecirc;me avait perdu
+quelque chose de sa rudesse; une douleur de l'&acirc;me, douleur jusqu'alors
+inconnue de lui, avait rompu, bris&eacute; cette nature &eacute;nergique.</p>
+
+<p>Il regardait Martial avec compassion.</p>
+
+<p>&mdash;Courage, lui disait le Chourineur, vous avez fait tout ce qu'un brave
+gar&ccedil;on pouvait faire... C'est fini... Songez &agrave; votre femme, &agrave; ces
+enfants que vous avez emp&ecirc;ch&eacute;s d'&ecirc;tre des gueux comme p&egrave;re et m&egrave;re... Et
+puis enfin, ce soir nous aurons quitt&eacute; Paris pour n'y plus revenir, et
+vous n'entendrez plus jamais parler de ce qui vous afflige.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal, voyez-vous, Chourineur... apr&egrave;s tout, c'est ma m&egrave;re...
+c'est ma s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, que voulez-vous... &ccedil;a est... et, quand les choses sont... il
+faut bien s'y soumettre... dit le Chourineur en &eacute;touffant un soupir.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un moment de silence, Martial lui dit cordialement:</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi je devrais vous consoler, pauvre gar&ccedil;on... toujours cette
+tristesse.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours, Martial...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin... moi et ma femme... nous comptons qu'une fois hors de Paris...
+&ccedil;a vous passera...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le Chourineur au bout de quelques instants et presque en
+frissonnant malgr&eacute; lui, si je sors de Paris...</p>
+
+<p>&mdash;Puisque... nous partons ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire vous autres... vous partez ce soir...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous donc? est-ce que vous changez d'id&eacute;e maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Non...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>Le Chourineur garda de nouveau le silence, puis il reprit, en faisant un
+effort sur lui-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, Martial... vous allez hausser les &eacute;paules... mais j'aime autant
+tout vous dire... S'il m'arrive quelque chose, au moins &ccedil;a prouvera que
+je ne me suis pas tromp&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc?</p>
+
+<p>&mdash;Quand... M. Rodolphe... nous a fait demander s'il nous conviendrait de
+partir ensemble pour Alger et d'y &ecirc;tre voisins, je n'ai pas voulu vous
+tromper... ni vous ni votre femme... Je vous ai dit... ce que j'avais
+&eacute;t&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons plus de cela... vous avez subi votre peine... vous &ecirc;tes
+aussi bon et aussi brave que pas un... Mais je con&ccedil;ois que, comme moi,
+vous aimiez mieux aller vivre au loin... gr&acirc;ce &agrave; notre g&eacute;n&eacute;reux
+protecteur... que de rester ici... o&ugrave;, si &agrave; l'aise et si honn&ecirc;tes que
+nous soyons, on nous reprocherait toujours, &agrave; vous un m&eacute;fait que vous
+avez pay&eacute; et dont vous vous repentez pourtant encore... &agrave; moi les crimes
+de mes parents... dont je ne suis pas responsable. Mais de vous &agrave;
+nous... le pass&eacute; est pass&eacute;... et bien pass&eacute;... Soyez tranquille... nous
+comptons sur vous comme vous pouvez compter sur nous.</p>
+
+<p>&mdash;De vous &agrave; moi... peut-&ecirc;tre... le pass&eacute; est pass&eacute;; mais, comme je le
+disais &agrave; M. Rodolphe... voyez-vous, Martial... il y a quelque chose
+l&agrave;-haut... et j'ai tu&eacute; un homme...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un grand malheur; mais, enfin, dans ce moment-l&agrave; vous ne vous
+connaissiez plus... vous &eacute;tiez comme fou... et puis enfin vous avez
+sauv&eacute; la vie &agrave; d'autres personnes... et &ccedil;a doit vous compter.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, Martial... si je vous parle de mon malheur... voil&agrave;
+pourquoi... Autrefois j'avais souvent un r&ecirc;ve... dans lequel je
+voyais... le sergent que j'ai tu&eacute;... Depuis longtemps... je ne l'avais
+plus... ce r&ecirc;ve... et cette nuit... je l'ai eu...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un hasard.</p>
+
+<p>&mdash;Non... &ccedil;a m'annonce un malheur pour aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous d&eacute;raisonnez, mon bon camarade...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai un pressentiment que je ne sortirai pas de Paris...</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, vous n'avez pas le sens commun... Votre chagrin de
+quitter notre bienfaiteur... la pens&eacute;e de me conduire aujourd'hui &agrave;
+Bic&ecirc;tre... o&ugrave; de si tristes choses m'attendaient... tout cela vous aura
+agit&eacute; cette nuit: alors naturellement votre r&ecirc;ve... vous sera revenu...</p>
+
+<p>Le Chourineur secoua tristement la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'est revenu juste la veille du d&eacute;part de M. Rodolphe... car c'est
+aujourd'hui qu'il part...</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Hier j'ai envoy&eacute; un commissionnaire &agrave; son h&ocirc;tel... n'osant pas
+y aller moi-m&ecirc;me... il me l'avait d&eacute;fendu... On a dit que le prince
+partait ce matin, &agrave; onze heures... par la barri&egrave;re de Charenton. Aussi
+une fois que nous allons &ecirc;tre arriv&eacute;s &agrave; Paris... je me posterai l&agrave;...
+pour t&acirc;cher de le voir; &ccedil;a sera la derni&egrave;re fois!... la derni&egrave;re!...</p>
+
+<p>&mdash;Il para&icirc;t si bon, que je comprends bien que vous l'aimiez...</p>
+
+<p>&mdash;L'aimer! dit le Chourineur avec une &eacute;motion profonde et concentr&eacute;e,
+oh! oui... allez... Voyez-vous, Martial... coucher par terre, manger du
+pain noir... &ecirc;tre son chien... mais &ecirc;tre o&ugrave; il aurait &eacute;t&eacute;, je ne
+demandais pas plus... C'&eacute;tait trop... il n'a pas voulu.</p>
+
+<p>&mdash;Il a &eacute;t&eacute; si g&eacute;n&eacute;reux pour vous!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas &ccedil;a qui fait que je l'aime tant... c'est parce qu'il m'a
+dit que j'avais du c&oelig;ur et de l'honneur... Oui, et dans un temps o&ugrave;
+j'&eacute;tais farouche comme une b&ecirc;te brute, o&ugrave; je me m&eacute;prisais comme le rebut
+de la canaille... lui m'a fait comprendre qu'il y avait encore du bon en
+moi, puisque, ma peine faite, je m'&eacute;tais repenti, et qu'apr&egrave;s avoir
+souffert la mis&egrave;re des mis&egrave;res sans voler, j'avais travaill&eacute; avec
+courage pour gagner honn&ecirc;tement ma vie... sans vouloir de mal &agrave;
+personne, quoique tout le monde m'ait regard&eacute; comme un brigand fini, ce
+qui n'&eacute;tait pas encourageant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai; souvent pour vous maintenir ou vous mettre dans la bonne
+route, il ne faut que quelques mots qui vous encouragent et vous
+rel&egrave;vent.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, Martial? Aussi quand M. Rodolphe me les a dits, ces
+mots, dame! voyez-vous, le c&oelig;ur m'a battu haut et fier. Depuis ce
+temps-l&agrave;, je me mettrais dans le feu pour le bien... Que l'occasion
+vienne, on verrait... Et &ccedil;a, gr&acirc;ce &agrave; qui?... gr&acirc;ce &agrave; M. Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement parce que vous &ecirc;tes mille fois meilleur que vous
+n'&eacute;tiez que vous ne devez pas avoir de mauvais pressentiments. Votre
+r&ecirc;ve ne signifie rien.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin nous verrons. C'est pas que je cherche un malheur expr&egrave;s... il
+n'y en a pas pour moi de plus grand que celui qui m'arrive... Ne plus le
+voir jamais... M. Rodolphe! Moi qui croyais ne plus le quitter... Dans
+mon esp&egrave;ce, bien entendu... j'aurais &eacute;t&eacute; l&agrave;, &agrave; lui corps et &acirc;me,
+toujours pr&ecirc;t... C'est &eacute;gal, il a peut-&ecirc;tre tort... Tenez, Martial, je
+ne suis qu'un ver de terre aupr&egrave;s de lui... eh bien! quelquefois il
+arrive que les plus petits peuvent &ecirc;tre utiles aux plus grands... Si &ccedil;a
+devait &ecirc;tre, je ne lui pardonnerais de ma vie de s'&ecirc;tre priv&eacute; de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait? un jour peut-&ecirc;tre vous le reverrez...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non. Il m'a dit: &laquo;Mon gar&ccedil;on, il faut que tu me promettes de ne
+jamais chercher &agrave; me revoir; cela me rendra service.&raquo; Vous comprenez,
+Martial, j'ai promis... foi d'homme, je tiendrai... mais c'est dur.</p>
+
+<p>&mdash;Une fois l&agrave;-bas vous oublierez peu &agrave; peu ce qui vous chagrine. Nous
+travaillerons, nous vivrons seuls, tranquilles, comme de bons fermiers,
+sauf &agrave; faire quelquefois le coup de fusil avec les Arabes... Tant mieux!
+&ccedil;a nous ira &agrave; nous deux ma femme; car elle est cr&acirc;ne, allez, la Louve!</p>
+
+<p>&mdash;S'il s'agit de coups de fusil, &ccedil;a me regardera, Martial! dit le
+Chourineur un peu moins accabl&eacute;. Je suis gar&ccedil;on, et j'ai &eacute;t&eacute; troupier...</p>
+
+<p>&mdash;Et moi braconnier!</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous... vous avez votre femme et ces deux enfants dont vous &ecirc;tes
+comme le p&egrave;re... Moi, je n'ai que ma peau... et, puisqu'elle ne peut
+plus &ecirc;tre bonne &agrave; faire un paravent &agrave; M. Rodolphe, je n'y tiens gu&egrave;re.
+Ainsi s'il y a un coup de peigne &agrave; se donner, &ccedil;a me regardera.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a nous regardera tous les deux.</p>
+
+<p>&mdash;Non, moi seul... tonnerre!... &Agrave; moi les B&eacute;douins!</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure; j'aime mieux vous entendre parler ainsi que comme
+tout &agrave; l'heure... Allez, Chourineur... nous serons de vrais fr&egrave;res; et
+puis vous pourrez nous entretenir de vos chagrins s'ils durent encore,
+car j'aurai les miens. La journ&eacute;e d'aujourd'hui comptera longtemps dans
+ma vie, allez... On ne voit pas sa m&egrave;re, sa s&oelig;ur... comme je les ai
+vues... sans que &ccedil;a vous revienne &agrave; l'esprit... Nous nous ressemblons,
+vous et moi, dans trop de choses, pour qu'il ne nous soit pas bon d'&ecirc;tre
+ensemble. Nous ne boudons au danger ni l'un ni l'autre; eh bien! nous
+serons moiti&eacute; fermiers, moiti&eacute; soldats... Il y a de la chasse l&agrave;-bas...
+nous chasserons... Si vous voulez vivre seul chez vous, vous y vivrez,
+et nous voisinerons... sinon... nous logerons tous ensemble. Nous
+&eacute;l&egrave;verons les enfants comme de braves gens, et vous serez quasi leur
+oncle... puisque nous serons fr&egrave;res. &Ccedil;a vous va-t-il? dit Martial en
+tendant la main au Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a me va, mon brave Martial... Et puis enfin... le chagrin me tuera ou
+je le tuerai... comme on dit.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne vous tuera pas... Nous vieillirons l&agrave;-bas dans notre d&eacute;sert, et
+tous les soirs nous dirons: &laquo;Fr&egrave;re... merci &agrave; M. Rodolphe...&raquo; &Ccedil;a sera
+notre pri&egrave;re pour lui...</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, Martial... vous me mettez du baume dans le sang...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure... Ce b&ecirc;te de r&ecirc;ve... vous n'y pensez plus,
+j'esp&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Je t&acirc;cherai...</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;!... vous venez nous prendre &agrave; quatre heures: la diligence part &agrave;
+cinq.</p>
+
+<p>&mdash;C'est convenu... Mais nous voici bient&ocirc;t &agrave; Paris; je vais arr&ecirc;ter le
+fiacre. J'irai &agrave; pied jusqu'&agrave; la barri&egrave;re de Charenton; j'attendrai M.
+Rodolphe pour le voir passer.</p>
+
+<p>La voiture s'arr&ecirc;ta; le Chourineur descendit.</p>
+
+<p>&mdash;N'oubliez pas... &agrave; quatre heures... mon bon camarade, dit Martial.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quatre heures!...</p>
+
+<p>Le Chourineur avait oubli&eacute; qu'on &eacute;tait au lendemain de la mi-car&ecirc;me;
+aussi, fut-il &eacute;trangement surpris du spectacle &agrave; la fois bizarre et
+hideux qui s'offrit &agrave; sa vue lorsqu'il eut parcouru une partie du
+boulevard ext&eacute;rieur, qu'il suivait pour se rendre &agrave; la barri&egrave;re de
+Charenton.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IIIa" id="IIIa"></a><a href="#tablea">III</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Le doigt de Dieu</a></h3>
+
+
+<p>Le Chourineur, au bout de quelques instants, se trouvait emport&eacute; malgr&eacute;
+lui par une foule compacte, torrent populaire qui, descendant du
+faubourg de la Glaci&egrave;re, s'amoncelait aux abords de cette barri&egrave;re, pour
+se rendre ensuite sur le boulevard Saint-Jacques, o&ugrave; allait avoir lieu
+l'ex&eacute;cution.</p>
+
+<p>Quoiqu'il f&icirc;t grand jour, on entendait encore au loin la musique
+retentissante de l'orchestre des guinguettes, o&ugrave; &eacute;clatait surtout la
+vibration sonore des cornets &agrave; pistons.</p>
+
+<p>Il faudrait le pinceau de Callot, de Rembrandt ou de Goya pour rendre
+l'aspect bizarre, hideux, presque fantastique, de cette multitude.
+Presque tous, hommes, femmes, enfants, &eacute;taient v&ecirc;tus de vieux costumes
+de mascarades; ceux qui n'avaient pu s'&eacute;lever jusqu'&agrave; ce luxe portaient
+sur leurs v&ecirc;tements des guenilles de couleurs tranchantes; quelques
+jeunes gens &eacute;taient affubl&eacute;s de robes de femmes &agrave; demi d&eacute;chir&eacute;es et
+souill&eacute;es de boue; tous ces visages, fl&eacute;tris par la d&eacute;bauche et par le
+vice, marbr&eacute;s par l'ivresse, &eacute;tincelaient d'une joie sauvage en songeant
+qu'apr&egrave;s une nuit de crapuleuse orgie, ils allaient voir mettre &agrave; mort
+deux femmes dont l'&eacute;chafaud &eacute;tait dress&eacute;<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p>
+
+<p>&Eacute;cume fangeuse et f&eacute;tide de la population de Paris, cette immense cohue
+se composait de bandits et de femmes perdues qui demandent chaque jour
+au crime le pain de la journ&eacute;e... et qui chaque soir rentrent largement
+repus dans leurs tani&egrave;res<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p>
+
+<p>Le boulevard ext&eacute;rieur &eacute;tant fort resserr&eacute; &agrave; cet endroit, la foule
+entass&eacute;e refluait et entravait absolument la circulation. Malgr&eacute; sa
+force athl&eacute;tique, le Chourineur fut oblig&eacute; de rester presque immobile au
+milieu de cette masse compacte... Il se r&eacute;signa... Le prince, partant de
+la rue Plumet &agrave; dix heures, lui avait-on dit, ne devait passer &agrave; la
+barri&egrave;re de Charenton qu'&agrave; onze heures environ, et il n'&eacute;tait que sept
+heures.</p>
+
+<p>Quoiqu'il e&ucirc;t nagu&egrave;re forc&eacute;ment fr&eacute;quent&eacute; les classes d&eacute;grad&eacute;es
+auxquelles appartenait cette populace, le Chourineur, en se retrouvant
+au milieu d'elles, &eacute;prouvait un d&eacute;go&ucirc;t invincible. Pouss&eacute; par le reflux
+de la foule jusqu'au mur d'une des guinguettes dont fourmillent ces
+boulevards, &agrave; travers les fen&ecirc;tres ouvertes, d'o&ugrave; s'&eacute;chappaient les sons
+&eacute;tourdissants d'un orchestre d'instruments de cuivre, le Chourineur
+assista, malgr&eacute; lui, &agrave; un spectacle &eacute;trange...</p>
+
+<p>Dans une vaste salle basse, occup&eacute;e &agrave; l'une de ses extr&eacute;mit&eacute;s par les
+musiciens, entour&eacute;e de bancs et de tables charg&eacute;es des d&eacute;bris d'un
+repas, d'assiettes cass&eacute;es, de bouteilles renvers&eacute;es, une douzaine
+d'hommes et de femmes d&eacute;guis&eacute;s, &agrave; moiti&eacute; ivres, se livraient avec
+emportement &agrave; cette danse folle et obsc&egrave;ne appel&eacute;e le <i>chahut</i>, &agrave;
+laquelle un petit nombre d'habitu&eacute;s de ces lieux ne s'abandonnent qu'&agrave;
+la fin du bal, alors que les gardes municipaux en surveillance se sont
+retir&eacute;s.</p>
+
+<p>Parmi les ignobles couples qui figuraient dans cette saturnale, le
+Chourineur en remarqua deux qui se faisaient surtout applaudir par le
+cynisme r&eacute;voltant de leurs poses, de leurs gestes et de leurs
+paroles...</p>
+
+<p>Le premier couple se composait d'un homme &agrave; peu pr&egrave;s d&eacute;guis&eacute; en ours au
+moyen d'une veste et d'un pantalon de peau de mouton noir. La t&ecirc;te de
+l'animal, sans doute trop g&ecirc;nante &agrave; porter, avait &eacute;t&eacute; remplac&eacute;e par une
+sorte de capuce &agrave; longs poils qui recouvrait enti&egrave;rement le visage; deux
+trous, &agrave; la hauteur des yeux, une large fente &agrave; la hauteur de la bouche,
+permettaient de voir, de parler et de respirer... Cet homme masqu&eacute;, l'un
+des prisonniers &eacute;vad&eacute;s de la Force (parmi lesquels se trouvaient aussi
+Barbillon et les deux meurtriers arr&ecirc;t&eacute;s chez l'ogresse du tapis-franc
+au commencement de ce r&eacute;cit), cet homme masqu&eacute; &eacute;tait Nicolas Martial, le
+fils, le fr&egrave;re des deux femmes dont l'&eacute;chafaud &eacute;tait dress&eacute; &agrave; quelques
+pas... Entra&icirc;n&eacute; dans cet acte d'insensibilit&eacute; f&eacute;roce, d'audacieuse
+forfanterie, par un de ses compagnons, redoutable bandit, &eacute;vad&eacute; aussi...
+d&eacute;guis&eacute; aussi... ce mis&eacute;rable osait, &agrave; l'aide de ce travestissement, se
+livrer aux derni&egrave;res joies du carnaval...</p>
+
+<p>La femme qui dansait avec lui, costum&eacute;e en vivandi&egrave;re, portait un
+chapeau de cuir bouilli bossu&eacute;, &agrave; rubans d&eacute;chir&eacute;s, une sorte de
+justaucorps de drap rouge pass&eacute;, orn&eacute; de trois rangs de boutons de
+cuivre &agrave; la hussarde, une jupe verte et des pantalons de calicot blanc;
+ses cheveux noirs tombaient en d&eacute;sordre sur son front; ses traits h&acirc;ves
+et plomb&eacute;s respiraient l'effronterie et l'impudeur.</p>
+
+<p>Le vis-&agrave;-vis de ces deux danseurs &eacute;tait non moins ignoble.</p>
+
+<p>L'homme, d'une tr&egrave;s-grande taille, d&eacute;guis&eacute; en Robert Macaire, avait
+tellement barbouill&eacute; de suie sa figure osseuse qu'il &eacute;tait
+m&eacute;connaissable; d'ailleurs un large bandeau couvrait son &oelig;il gauche, et
+le blanc mat du globe de l'&oelig;il droit, se d&eacute;tachant sur cette face
+noir&acirc;tre, la rendait plus hideuse encore. Le bas du visage du Squelette
+(on l'a d&eacute;j&agrave; reconnu sans doute) disparaissait enti&egrave;rement dans une
+haute cravate faite d'un vieux ch&acirc;le rouge. Coiff&eacute;, selon la tradition,
+d'un chapeau gris, r&acirc;p&eacute;, aplati, sordide et sans fond, v&ecirc;tu d'un habit
+vert en lambeaux et d'un pantalon garance rapi&eacute;c&eacute; en mille endroits et
+attach&eacute; aux chevilles avec des ficelles, cet assassin, outrant les poses
+les plus grotesques et les plus cyniques du <i>chahut</i>, lan&ccedil;ant de droite,
+de gauche, en avant, en arri&egrave;re, ses longs membres durs comme du fer,
+les d&eacute;pliait et les repliait avec tant de vigueur et d'&eacute;lasticit&eacute; qu'on
+les e&ucirc;t dits mis en mouvement par des ressorts d'acier...</p>
+
+<p>Digne coryph&eacute;e de cette immonde saturnale, sa danseuse, grande et leste
+cr&eacute;ature au visage impudent et avin&eacute;, costum&eacute;e en d&eacute;bardeur, coiff&eacute;e
+d'un bonnet de police inclin&eacute; sur une perruque poudr&eacute;e, &agrave; grosse queue,
+portait une veste et un pantalon de velours vert &eacute;raill&eacute;, assujetti &agrave; la
+taille par une &eacute;charpe orange aux longs bouts flottants derri&egrave;re le
+dos.</p>
+
+<p>Une grosse femme, ignoble et hommasse, l'ogresse du tapis-franc, assise
+sur un des bancs, tenait sur ses genoux les manteaux de tartan de cette
+cr&eacute;ature et de la vivandi&egrave;re, pendant qu'elles rivalisaient toutes deux
+de bonds et de postures cyniques avec le Squelette et Nicolas Martial...</p>
+
+<p>Parmi les autres danseurs, on remarquait encore un enfant boiteux,
+habill&eacute; en diable au moyen d'un tricot noir beaucoup trop large et trop
+grand pour lui, d'un cale&ccedil;on rouge et d'un masque vert horrible et
+grima&ccedil;ant. Malgr&eacute; son infirmit&eacute;, ce petit monstre &eacute;tait d'une agilit&eacute;
+surprenante; sa d&eacute;pravation pr&eacute;coce atteignait, si elle ne d&eacute;passait
+pas, celle de ses affreux compagnons, et il gambadait aussi effront&eacute;ment
+que pas un devant une grosse femme d&eacute;guis&eacute;e en berg&egrave;re, qui excitait
+encore le d&eacute;vergondage de son partner par ses &eacute;clats de rire.</p>
+
+<p>Aucune charge ne s'&eacute;tant &eacute;lev&eacute;e contre Tortillard (on l'a aussi
+reconnu), et Bras Rouge ayant &eacute;t&eacute; provisoirement laiss&eacute; en prison,
+l'enfant, &agrave; la demande de son p&egrave;re, avait &eacute;t&eacute; r&eacute;clam&eacute; par Micou, le
+receleur du passage de la Brasserie, que ses complices n'avaient pas
+d&eacute;nonc&eacute;.</p>
+
+<p>Comme figures secondaires du tableau que nous essayons de peindre, qu'on
+s'imagine tout ce qu'il y a de plus bas, de plus honteux, de plus
+monstrueux dans cette crapule oisive, audacieuse, rapace, sanguinaire,
+ath&eacute;e, qui se montre de plus en plus hostile &agrave; l'ordre social, et sur
+laquelle nous avons voulu rappeler l'attention des penseurs en terminant
+ce r&eacute;cit...</p>
+
+<p>Puisse cette derni&egrave;re et horrible sc&egrave;ne symboliser le p&eacute;ril qui menace
+incessamment la soci&eacute;t&eacute;!</p>
+
+<p>Oui, que l'on y songe, la coh&eacute;sion, l'augmentation inqui&eacute;tante de cette
+race de voleurs et de meurtriers est une sorte de protestation vivante
+contre le vice des lois r&eacute;pressives, et surtout contre l'absence des
+mesures pr&eacute;ventives, d'une l&eacute;gislation pr&eacute;voyante, de larges
+institutions pr&eacute;servatrices, destin&eacute;es &agrave; surveiller, &agrave; moraliser d&egrave;s
+l'enfance cette foule de malheureux abandonn&eacute;s ou pervertis par
+d'effroyables exemples. Encore une fois, ces &ecirc;tres d&eacute;sh&eacute;rit&eacute;s, que Dieu
+n'a faits ni plus mauvais ni meilleurs que ses autres cr&eacute;atures, ne se
+vicient, ne se gangr&egrave;nent ainsi incurablement que dans la frange de
+mis&egrave;re, d'ignorance et d'abrutissement o&ugrave; ils se tra&icirc;nent en naissant.</p>
+
+<p>Encore excit&eacute;s par les rires, par les bravos de la foule press&eacute;e aux
+fen&ecirc;tres, les acteurs de l'abominable orgie que nous racontons cri&egrave;rent
+&agrave; l'orchestre de jouer un dernier galop.</p>
+
+<p>Les musiciens, ravis de toucher &agrave; la fin d'une s&eacute;ance si p&eacute;nible pour
+leurs poumons, se rendirent au v&oelig;u g&eacute;n&eacute;ral, et jou&egrave;rent avec &eacute;nergie un
+air de galop d'une mesure entra&icirc;nante et pr&eacute;cipit&eacute;e.</p>
+
+<p>&Agrave; ces accords vibrants des instruments de cuivre l'exaltation redoubla,
+tous les couples s'&eacute;treignirent, s'&eacute;branl&egrave;rent, et, suivant le Squelette
+et sa danseuse, commenc&egrave;rent une ronde infernale en poussant des
+hurlements sauvages...</p>
+
+<p>Une poussi&egrave;re &eacute;paisse, soulev&eacute;e par ces pi&eacute;tinements furieux, s'&eacute;leva du
+plancher de la salle et jeta une sorte de nuage roux et sinistre sur ce
+tourbillon d'hommes et de femmes enlac&eacute;s, qui tournoyaient avec une
+rapidit&eacute; vertigineuses.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t, pour ces t&ecirc;tes exasp&eacute;r&eacute;es par le vin, par le mouvement, par
+leurs propres cris, ce ne fut plus m&ecirc;me de l'ivresse, ce fut du d&eacute;lire,
+de la fr&eacute;n&eacute;sie; l'espace leur manqua. Le Squelette cria d'une voix
+haletante:</p>
+
+<p>&mdash;Gare!... la porte!... Nous allons sortir... sur le boulevard...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... cria la foule entass&eacute;e aux fen&ecirc;tres, un galop jusqu'&agrave; la
+barri&egrave;re Saint-Jacques!</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; bient&ocirc;t l'heure o&ugrave; on va raccourcir les deux <i>largues</i><a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p>
+
+<p>&mdash;Le bourreau fait coup double; c'est dr&ocirc;le!</p>
+
+<p>&mdash;Avec accompagnement de cornet &agrave; pistons.</p>
+
+<p>&mdash;Nous danserons la contredanse de la guillotine!</p>
+
+<p>&mdash;En avant la femme sans t&ecirc;te!... cria Tortillard.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a &eacute;gayera les condamn&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;J'invite la veuve...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, la fille...</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a mettra le vieux Charlot en gaiet&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Il chahutera sur sa boutique avec ses employ&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Mort aux <i>pantes</i>! Vivent les <i>grinches</i> et les <i>escarpes</i><a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>! cria
+le Squelette d'une voix fr&eacute;missante.</p>
+
+<p>Ces railleries, ces menaces de cannibales, accompagn&eacute;es de chants
+obsc&egrave;nes, de cris, de sifflets, de hu&eacute;es, augment&egrave;rent encore lorsque la
+bande du Squelette eut fait, par la violence imp&eacute;tueuse de son
+impulsion, une large trou&eacute;e au milieu de cette foule compacte.</p>
+
+<p>Ce fut alors une m&ecirc;l&eacute;e &eacute;pouvantable; on entendit des rugissements, des
+impr&eacute;cations, des &eacute;clats de rire qui n'avaient plus rien d'humain.</p>
+
+<p>Le tumulte fut tout &agrave; coup port&eacute; &agrave; son comble par deux nouveaux
+incidents.</p>
+
+<p>La voiture renfermant les condamn&eacute;es, accompagn&eacute;e de son escorte de
+cavalerie, parut au loin &agrave; l'angle du boulevard; alors toute cette
+populace se rua dans cette direction en poussant un hurlement de
+satisfaction f&eacute;roce.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment aussi la foule fut rejointe par un courrier venant du
+boulevard des Invalides et se dirigeant au galop vers la barri&egrave;re de
+Charenton. Il &eacute;tait v&ecirc;tu d'une veste bleu clair &agrave; collet jaune,
+doublement galonn&eacute;e d'argent sur toutes les coutures; mais en signe de
+grand deuil il portait des culottes noires avec ses bottes fortes; sa
+casquette, aussi largement bord&eacute;e d'argent, &eacute;tait entour&eacute;e d'un cr&ecirc;pe;
+enfin, sur les &oelig;ill&egrave;res de la bride &agrave; collier de grelots, on voyait en
+relief les armes souveraines de Gerolstein.</p>
+
+<p>Le courrier mit son cheval au pas; mais sa marche devenant de plus en
+plus embarrass&eacute;e, il fut presque oblig&eacute; de s'arr&ecirc;ter lorsqu'il se trouva
+au milieu du flot de populace dont nous avons parl&eacute;... Quoiqu'il cri&acirc;t:
+&laquo;Gare!...&raquo; et qu'il conduis&icirc;t sa monture avec la plus grande pr&eacute;caution,
+des cris, des injures et des menaces s'&eacute;lev&egrave;rent bient&ocirc;t contre lui.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il veut nous monter sur le dos avec son chameau...
+celui-l&agrave;?...</p>
+
+<p>&mdash;Que &ccedil;a de plat d'argent sur le corps... merci! cria Tortillard sous
+son masque vert &agrave; langue rouge.</p>
+
+<p>&mdash;S'il nous emb&ecirc;te... mettons-le &agrave; pied...</p>
+
+<p>&mdash;Et on lui d&eacute;coudra les galuches de sa veste pour les fondre, dit
+Nicolas.</p>
+
+<p>&mdash;Et on te d&eacute;coudra le ventre si tu n'es pas content, mauvaise
+valetaille... ajouta le Squelette en s'adressant au courrier et en
+saisissant la bride de son cheval; car la foule &eacute;tait devenue si
+compacte que le bandit avait renonc&eacute; &agrave; son projet de danse jusqu'&agrave; la
+barri&egrave;re.</p>
+
+<p>Le courrier, homme vigoureux et r&eacute;solu, dit au Squelette en levant le
+manche de son fouet:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu ne l&acirc;ches pas la bride de mon cheval, je te coupe la figure...</p>
+
+<p>&mdash;Toi... m&eacute;chant mufle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Je vais au pas, je crie: &laquo;Gare!&raquo;, tu n'as pas le droit de
+m'arr&ecirc;ter. La voiture de monseigneur arrive derri&egrave;re moi... j'entends
+d&eacute;j&agrave; les fouets... Laissez-moi passer.</p>
+
+<p>&mdash;Ton seigneur? dit le Squelette. Qu'est-ce que &ccedil;a me fait &agrave; moi, ton
+seigneur?... Je l'estourbirai si &ccedil;a me pla&icirc;t. Je n'en ai jamais
+refroidi, de seigneurs... et &ccedil;a m'en donne l'envie.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a plus de seigneurs... Vive la Charte! cria Tortillard; et,
+tout en fredonnant ces vers de <i>La Parisienne</i>: &laquo;En avant, marchons
+contre leurs canons&raquo;, il se cramponna brusquement &agrave; une des bottes du
+courrier, y pesa de tout son poids et le fit tr&eacute;bucher sur sa selle. Un
+coup de manche de fouet rudement assen&eacute; sur la t&ecirc;te de Tortillard le
+punit de son audace. Mais aussit&ocirc;t la populace en fureur se pr&eacute;cipita
+sur le courrier; il eut beau mettre ses &eacute;perons dans le ventre de son
+cheval pour le porter en avant et se d&eacute;gager, il n'y put parvenir, non
+plus qu'&agrave; tirer son couteau de chasse. D&eacute;mont&eacute;, renvers&eacute;, au milieu de
+cris et de hu&eacute;es enrag&eacute;es, il allait &ecirc;tre assomm&eacute; sans l'arriv&eacute;e de la
+voiture de Rodolphe, qui fit diversion &agrave; l'emportement stupide de ces
+mis&eacute;rables.</p>
+
+<p>Depuis quelque temps le coup&eacute; du prince, attel&eacute; de quatre chevaux de
+poste, n'allait qu'au pas, et un des deux valets de pied en deuil (&agrave;
+cause de la mort de Sarah), assis sur le si&egrave;ge de derri&egrave;re, &eacute;tait m&ecirc;me
+prudemment descendu, se tenant &agrave; une des porti&egrave;res, la voiture &eacute;tant
+tr&egrave;s-basse. Les postillons criaient: &laquo;Gare!&raquo; et avan&ccedil;aient avec
+pr&eacute;caution.</p>
+
+<p>Rodolphe, v&ecirc;tu du grand deuil comme sa fille, dont il tenait une des
+mains dans les siennes, la regardait avec bonheur et attendrissement. La
+douce et charmante figure de Fleur-de-Marie s'encadrait dans une petite
+capote de cr&ecirc;pe noir qui faisait ressortir encore la blancheur
+&eacute;blouissante de son teint et les reflets brillants de ses jolis cheveux
+blonds: on e&ucirc;t dit que l'azur de ce beau jour se refl&eacute;tait dans ses
+grands yeux, qui n'avaient jamais &eacute;t&eacute; d'un bleu plus limpide et plus
+doux... Quoique sa figure, doucement souriante, exprim&acirc;t le calme, le
+bonheur, lorsqu'elle regardait son p&egrave;re, une teinte de m&eacute;lancolie,
+quelquefois m&ecirc;me de tristesse ind&eacute;finissable, jetait souvent son ombre
+sur les traits de Fleur-de-Marie quand les yeux de son p&egrave;re n'&eacute;taient
+plus attach&eacute;s sur elle.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne m'en veux pas de t'avoir fait lever de si bonne heure... et
+d'avoir ainsi avanc&eacute; le moment de notre d&eacute;part? lui dit Rodolphe en
+souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, mon p&egrave;re; cette matin&eacute;e est si belle!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est que j'ai pens&eacute;, vois-tu, que notre journ&eacute;e serait mieux coup&eacute;e
+en partant de bonne heure... et que tu serais moins fatigu&eacute;e... Murph,
+mes aides de camp et la voiture de suite, o&ugrave; sont tes femmes, nous
+rejoindront &agrave; notre premi&egrave;re halte, o&ugrave; tu te reposeras.</p>
+
+<p>&mdash;Bon p&egrave;re... c'est moi... toujours moi qui vous pr&eacute;occupe...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mademoiselle... et, sans reproche... il est impossible d'avoir
+aucune autre pens&eacute;e... dit le prince en souriant; puis il ajouta avec un
+&eacute;lan de tendresse: Oh! je t'aime tant... je t'aime tant!... Ton front...
+vite...</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie s'inclina vers son p&egrave;re, et Rodolphe posa ses l&egrave;vres avec
+d&eacute;lices sur son front charmant.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait &agrave; cet instant que la voiture, approchant de la foule, avait
+commenc&eacute; de marcher tr&egrave;s-lentement.</p>
+
+<p>Rodolphe, &eacute;tonn&eacute;, baissa la glace, et il dit en allemand au valet de
+pied qui se tenait pr&egrave;s de la porti&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Frantz... qu'y a-t-il? quel est ce tumulte?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, il y a tant de foule... que les chevaux ne peuvent plus
+avancer.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cette foule?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que Votre Altesse...</p>
+
+<p>&mdash;Parle donc...</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur... je viens d'entendre dire qu'il y a l&agrave;-bas... une
+ex&eacute;cution &agrave; mort.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est affreux! s'&eacute;cria Rodolphe en se rejetant au fond de la
+voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous; mon p&egrave;re? dit vivement Fleur-de-Marie avec inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>&mdash;Rien... rien... mon enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ces cris mena&ccedil;ants... entendez-vous? ils approchent... Qu'est-ce
+que cela, mon Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Frantz, ordonne aux postillons de retourner et de gagner Charenton par
+un autre chemin... quel qu'il soit... dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, il est trop tard... nous voil&agrave; dans la foule... On arr&ecirc;te
+les chevaux... des gens de mauvaise mine...</p>
+
+<p>Le valet de pied ne put parler davantage. La foule, exasp&eacute;r&eacute;e par les
+forfanteries sanguinaires du Squelette et de Nicolas, entoura tout &agrave;
+coup la voiture en vocif&eacute;rant. Malgr&eacute; les efforts, les menaces des
+postillons, les chevaux furent arr&ecirc;t&eacute;s, et Rodolphe ne vit de tous
+c&ocirc;t&eacute;s, au niveau des porti&egrave;res, que des visages horribles, furieux,
+mena&ccedil;ants, et, les dominant de sa grande taille, le Squelette, qui
+s'avan&ccedil;a &agrave; la porti&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re... prenez garde! s'&eacute;cria Fleur-de-Marie en jetant ses bras
+autour du cou de Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc vous qui &ecirc;tes le seigneur? dit le Squelette en avan&ccedil;ant sa
+t&ecirc;te hideuse jusque dans la voiture.</p>
+
+<p>&Agrave; cette insolence, Rodolphe, sans la pr&eacute;sence de sa fille, se f&ucirc;t livr&eacute;
+&agrave; la violence de son caract&egrave;re; mais il se contint et r&eacute;pondit
+froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? Pourquoi arr&ecirc;tez-vous ma voiture?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que cela nous pla&icirc;t, dit le Squelette en mettant ses mains
+osseuses sur le rebord de la porti&egrave;re... Chacun son tour... hier tu
+&eacute;crasais la canaille... aujourd'hui la canaille t'&eacute;crasera si tu bouges.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re... nous sommes perdus! murmura Fleur-de-Marie &agrave; voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Rassure-toi... je comprends..., dit le prince; c'est le dernier jour
+de carnaval... Ces gens sont ivres... je vais m'en d&eacute;barrasser.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut le faire descendre... et sa <i>largue</i><a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a> aussi..., cria
+Nicolas. Pourquoi qu'ils &eacute;crasent le pauvre monde!</p>
+
+<p>&mdash;Vous me paraissez avoir d&eacute;j&agrave; beaucoup bu, et avoir envie de boire
+encore, dit Rodolphe en tirant une bourse de sa poche. Tenez... voil&agrave;
+pour vous... ne retenez pas ma voiture plus longtemps, et il jeta sa
+bourse.</p>
+
+<p>Tortillard l'attrapa au vol.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, tu pars en voyage, tu dois avoir les goussets garnis; aboule
+encore de l'argent, ou je te tue... Je n'ai rien &agrave; risquer... je te
+demande la bourse ou la vie en plein soleil... C'est farce! dit le
+Squelette compl&egrave;tement ivre de vin et de rage sanguinaire.</p>
+
+<p>Et il ouvrit brusquement la porti&egrave;re.</p>
+
+<p>La patience de Rodolphe &eacute;tait &agrave; bout; inquiet pour Fleur-de-Marie, dont
+l'effroi augmentait &agrave; chaque minute, et pensant qu'un acte de vigueur
+imposerait &agrave; ce mis&eacute;rable qu'il croyait simplement ivre, il sauta de sa
+voiture pour saisir le Squelette &agrave; la gorge... D'abord celui-ci se
+recula vivement en tirant de sa poche un long couteau poignard, puis il
+se jeta sur Rodolphe.</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie, voyant le poignard du bandit lev&eacute; sur son p&egrave;re, poussa
+un cri d&eacute;chirant, se pr&eacute;cipita hors de la voiture et l'enla&ccedil;a de ses
+bras...</p>
+
+<p>C'en &eacute;tait fait d'elle et de son p&egrave;re sans le Chourineur, qui, au
+commencement de cette rixe, ayant reconnu la livr&eacute;e du prince, &eacute;tait
+parvenu, apr&egrave;s des efforts surhumains, &agrave; s'approcher du Squelette.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; celui-ci mena&ccedil;ait le prince de son couteau, le Chourineur
+arr&ecirc;ta le bras du brigand d'une main et, de l'autre, le saisit au collet
+et le renversa &agrave; demi en arri&egrave;re...</p>
+
+<p>Quoique surpris &agrave; l'improviste et par derri&egrave;re, le Squelette put se
+retourner, reconnut le Chourineur et s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;L'homme &agrave; la blouse grise de la Force!... cette fois-ci, je te tue.
+Et, se pr&eacute;cipitant avec furie sur le Chourineur, il lui plongea son
+couteau dans la poitrine...</p>
+
+<p>Le Chourineur chancela... mais ne tomba pas... la foule le soutenait.</p>
+
+<p>&mdash;La garde! voici la garde! cri&egrave;rent quelques voix effray&eacute;es.</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, &agrave; la vue du meurtre du Chourineur, toute cette foule si
+compacte, craignant d'&ecirc;tre comprise dans cet assassinat, se dispersa
+comme par enchantement et se mit &agrave; fuir dans toutes les directions... Le
+Squelette, Nicolas Martial et Tortillard disparurent aussi...</p>
+
+<p>Lorsque la garde arriva, guid&eacute;e par le courrier, qui &eacute;tait parvenu &agrave;
+s'&eacute;chapper lorsque la foule l'avait abandonn&eacute; pour entourer la voiture
+du prince, il ne restait sur le th&eacute;&acirc;tre de cette lugubre sc&egrave;ne que
+Rodolphe, sa fille, et le Chourineur inond&eacute; de sang.</p>
+
+<p>Les deux valets de pied du prince l'avaient assis par terre et adoss&eacute; &agrave;
+un arbre.</p>
+
+<p>Tout ceci s'&eacute;tait pass&eacute; mille fois plus rapidement qu'il n'est possible
+de l'&eacute;crire, &agrave; quelques pas de la guinguette d'o&ugrave; &eacute;taient sortis le
+Squelette et sa bande.</p>
+
+<p>Le prince, p&acirc;le, &eacute;mu, entourait de ses bras Fleur-de-Marie d&eacute;faillante,
+pendant que les postillons rajustaient les traits, qui avaient &eacute;t&eacute; &agrave;
+moiti&eacute; bris&eacute;s dans la bagarre.</p>
+
+<p>&mdash;Vite, dit le prince &agrave; ses gens, occup&eacute;s &agrave; secourir le Chourineur,
+transportez ce malheureux dans ce cabaret... Et toi, ajouta-t-il
+s'adressant &agrave; son courrier, monte sur le si&egrave;ge, et qu'on aille ventre &agrave;
+terre chercher &agrave; l'h&ocirc;tel le docteur David; il ne doit partir qu'&agrave; onze
+heures... on le trouvera...</p>
+
+<p>Quelques minutes apr&egrave;s, la voiture partait au galop, et les deux
+domestiques transportaient le Chourineur dans la salle basse o&ugrave; avait eu
+lieu l'orgie, et o&ugrave; se trouvaient encore quelques-unes des femmes qui y
+avaient figur&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre enfant, dit Rodolphe &agrave; sa fille, je vais te conduire dans
+une chambre de cette maison... et tu m'y attendras... car je ne puis
+abandonner aux seuls soins de mes gens cet homme courageux qui vient de
+me sauver encore la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon p&egrave;re, je vous en prie, ne me quittez pas..., s'&eacute;cria
+Fleur-de-Marie avec &eacute;pouvante en saisissant le bras de Rodolphe, ne me
+laissez pas seule... je mourrais de frayeur... j'irai o&ugrave; vous irez...</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce spectacle est affreux!</p>
+
+<p>&mdash;Mais gr&acirc;ce &agrave; cet homme... vous vivez pour moi, mon p&egrave;re...
+permettez-moi au moins que je me joigne &agrave; vous pour le remercier et pour
+le consoler.</p>
+
+<p>La perplexit&eacute; du prince &eacute;tait grande: sa fille t&eacute;moignait une si juste
+frayeur de rester seule dans une chambre de cette ignoble taverne, qu'il
+se r&eacute;signa &agrave; entrer avec elle dans la salle basse o&ugrave; se trouvait le
+Chourineur.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre de la guinguette et plusieurs d'entre les femmes qui y &eacute;taient
+rest&eacute;es (parmi lesquelles se trouvait l'ogresse du tapis-franc) avaient
+&agrave; la h&acirc;te &eacute;tendu le bless&eacute; sur un matelas, et puis &eacute;tanch&eacute;, tamponn&eacute; sa
+plaie avec des serviettes.</p>
+
+<p>Le Chourineur venait d'ouvrir les yeux lorsque Rodolphe entra. &Agrave; la vue
+du prince, ses traits, d'une p&acirc;leur de mort, se ranim&egrave;rent un peu... Il
+sourit p&eacute;niblement et lui dit d'une voix faible:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Rodolphe... comme &ccedil;a s'est heureusement rencontr&eacute; que je
+me sois trouv&eacute; l&agrave;!...</p>
+
+<p>&mdash;Brave et d&eacute;vou&eacute;... comme toujours! lui dit le prince avec un accent
+d&eacute;sol&eacute;, tu me sauves encore...</p>
+
+<p>&mdash;J'allais aller... &agrave; la barri&egrave;re de Charenton... pour t&acirc;cher de vous
+voir partir... heureusement... je me suis trouv&eacute; arr&ecirc;t&eacute; ici par la
+foule... &Ccedil;a devait d'ailleurs m'arriver... je l'ai dit &agrave; Martial...
+j'avais un pressentiment.</p>
+
+<p>&mdash;Un pressentiment!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... monsieur Rodolphe... Le r&ecirc;ve du sergent... cette nuit je l'ai
+eu...</p>
+
+<p>&mdash;Oubliez ces id&eacute;es... esp&eacute;rez... votre blessure ne sera pas
+mortelle...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si, le Squelette a piqu&eacute; juste... C'est &eacute;gal, j'avais raison... de
+dire &agrave; Martial... qu'un ver de terre comme moi pouvait quelquefois
+&ecirc;tre... utile... &agrave; un grand seigneur comme vous...</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est la vie... la vie... que je vous dois encore...</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes quittes... monsieur Rodolphe... Vous m'avez dit que
+j'avais du c&oelig;ur et de l'honneur... Ce mot-l&agrave;... voyez-vous... Oh!
+j'&eacute;touffe... monseigneur... sans vous... commander... faites-moi
+l'honneur... de... votre main... je sens que je m'en vas...</p>
+
+<p>&mdash;Non... c'est impossible... s'&eacute;cria le prince en se courbant vers le
+Chourineur et serrant dans ses mains la main glac&eacute;e du moribond, non...
+vous vivrez... vous vivrez...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Rodolphe... voyez-vous qu'il y a quelque chose... l&agrave;-haut...
+J'ai tu&eacute;... d'un coup de couteau... je meurs d'un coup... de...
+couteau..., dit le Chourineur, d'une voix de plus en plus faible et
+&eacute;touff&eacute;e.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, ses regards s'arr&ecirc;t&egrave;rent sur Fleur-de-Marie, qu'il n'avait
+pas encore aper&ccedil;ue. L'&eacute;tonnement se peignit sur sa figure mourante; il
+fit un mouvement et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... mon... Dieu! la Goualeuse...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... c'est ma fille... elle vous b&eacute;nit de lui avoir conserv&eacute; son
+p&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Elle... votre fille... ici... &ccedil;a me rappelle notre connaissance...
+monsieur Rodolphe... et les coups de poing de la fin... mais... ce...
+coup de couteau-l&agrave; sera aussi... le coup... de la fin... J'ai
+chourin&eacute;... on me... chourine... c'est juste...</p>
+
+<p>Puis il fit un profond soupir en renversant sa t&ecirc;te en arri&egrave;re... il
+&eacute;tait mort.</p>
+
+<p>Le bruit des chevaux retentit au-dehors: la voiture de Rodolphe avait
+rencontr&eacute; celle de Murph et de David, qui, dans leur empressement de
+rejoindre le prince, avaient pr&eacute;cipit&eacute; leur d&eacute;part.</p>
+
+<p>David et le squire entr&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;David, dit Rodolphe en essuyant ses larmes et en montrant le
+Chourineur, ne reste-t-il donc aucun espoir, mon Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Aucun, monseigneur, dit le docteur apr&egrave;s une minute d'examen.</p>
+
+<p>Pendant cette minute, il s'&eacute;tait pass&eacute; une sc&egrave;ne muette et effrayante
+entre Fleur-de-Marie et l'ogresse... que Rodolphe, lui, n'avait pas
+remarqu&eacute;e.</p>
+
+<p>Lorsque le Chourineur avait prononc&eacute; &agrave; demi-voix le nom de la Goualeuse,
+l'ogresse, levant vivement la t&ecirc;te, avait vu Fleur-de-Marie.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; l'horrible femme avait reconnu Rodolphe; on l'appelait
+monseigneur... il appelait la Goualeuse sa fille... Une telle
+m&eacute;tamorphose stup&eacute;fiait l'ogresse, qui attachait opini&acirc;trement ses yeux
+stupidement effar&eacute;s sur son ancienne victime...</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie, p&acirc;le, &eacute;pouvant&eacute;e, semblait fascin&eacute;e par ce regard.</p>
+
+<p>La mort du Chourineur, l'apparition inattendue de l'ogresse, qui venait
+r&eacute;veiller, plus douloureux que jamais, le souvenir de sa d&eacute;gradation
+premi&egrave;re, lui paraissaient d'un sinistre pr&eacute;sage.</p>
+
+<p>De ce moment, Fleur-de-Marie fut frapp&eacute;e d'un de ces pressentiments qui
+souvent ont, sur des caract&egrave;res tels que le sien, une irr&eacute;sistible
+influence.</p>
+
+<p>Peu de temps apr&egrave;s ces tristes &eacute;v&eacute;nements, Rodolphe et sa fille avaient
+pour jamais quitt&eacute; Paris.</p>
+
+<h3><i>Fin de la dixi&egrave;me partie</i></h3>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>&Eacute;PILOGUE</h2>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Ib" id="Ib"></a><a href="#tablea">I</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Gerolstein</a></h3>
+
+
+<h4>LE PRINCE HENRI D'HERKAUSEN-OLDENZAAL AU COMTE MAXIMILIEN KAMINETZ</h4>
+
+<p class="right">
+Oldenzaal, 25 ao&ucirc;t 1840
+<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a>
+<a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>
+<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a>
+<a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a></p>
+
+<p>J'arrive de Gerolstein, o&ugrave; j'ai pass&eacute; trois mois aupr&egrave;s du grand-duc et
+de sa famille; je croyais trouver une lettre m'annon&ccedil;ant votre arriv&eacute;e &agrave;
+Oldenzaal, mon cher Maximilien. Jugez de ma surprise, de mon chagrin,
+lorsque j'apprends que vous &ecirc;tes encore retenu en Hongrie pour plusieurs
+semaines.</p>
+
+<p>Depuis quatre mois je n'ai pu vous &eacute;crire, ne sachant o&ugrave; vous adresser
+mes lettres, gr&acirc;ce &agrave; votre mani&egrave;re originale et aventureuse de voyager;
+vous m'aviez pourtant formellement promis &agrave; Vienne, au moment de notre
+s&eacute;paration, de vous trouver le 1<sup>er</sup> ao&ucirc;t &agrave; Oldenzaal. Il me faut donc
+renoncer au plaisir de vous voir, et pourtant jamais je n'aurais eu plus
+besoin d'&eacute;pancher mon c&oelig;ur dans le v&ocirc;tre, mon bon Maximilien, mon plus
+vieil ami, car, quoique bien jeunes encore, notre amiti&eacute; est ancienne:
+elle date de notre enfance.</p>
+
+<p>Que vous dirai-je? Depuis trois mois une r&eacute;volution compl&egrave;te s'est
+op&eacute;r&eacute;e en moi... Je touche &agrave; l'un de ces instants qui d&eacute;cident de
+l'existence d'un homme... Jugez si votre pr&eacute;sence, si vos conseils me
+manquent!</p>
+
+<p>Mais vous ne me manquerez pas longtemps, quels que soient les int&eacute;r&ecirc;ts
+qui vous retiennent en Hongrie; vous viendrez, Maximilien, vous
+viendrez, je vous en conjure, car j'aurai besoin sans doute de
+puissantes consolations... et je ne puis aller vous chercher. Mon p&egrave;re
+dont la sant&eacute; est de plus en plus chancelante, m'a rappel&eacute; de
+Gerolstein. Il s'affaiblit chaque jour davantage; il m'est impossible de
+le quitter...</p>
+
+<p>J'ai tant &agrave; vous dire que je serai prolixe: il me faut vous raconter
+l'&eacute;poque la plus pleine, la plus romanesque de ma vie...</p>
+
+<p>&Eacute;trange et triste hasard! Pendant cette &eacute;poque nous sommes fatalement
+rest&eacute;s &eacute;loign&eacute;s l'un de l'autre, nous, les ins&eacute;parables, nous, les deux
+fr&egrave;res, nous, les deux plus fervents ap&ocirc;tres de la trois fois sainte
+amiti&eacute;! Nous, enfin, si fiers de prouver que le Carlos et le Posa de
+notre Schiller ne sont pas des id&eacute;alistes, et que, comme ces divines
+cr&eacute;ations du grand po&euml;te, nous savons go&ucirc;ter les suaves d&eacute;lices d'un
+tendre et mutuel attachement!</p>
+
+<p>Oh! mon ami, que n'&ecirc;tes-vous l&agrave;! Que n'&eacute;tiez-vous l&agrave;! Depuis trois mois
+mon c&oelig;ur d&eacute;borde d'&eacute;motions &agrave; la fois d'une douceur ou d'une tristesse
+inexprimables. Et j'&eacute;tais seul, et je suis seul... Plaignez-moi, vous
+qui connaissez ma sensibilit&eacute; quelquefois si bizarrement expansive, vous
+qui souvent avez vu mes yeux se mouiller de larmes au na&iuml;f r&eacute;cit d'une
+action g&eacute;n&eacute;reuse, au simple aspect d'un beau soleil couchant, ou d'une
+nuit d'&eacute;t&eacute; paisible et &eacute;toil&eacute;e! Vous souvenez-vous, l'an pass&eacute;, lors de
+notre excursion aux ruines d'Oppenfeld... au bord du grand lac... nos
+r&ecirc;veries silencieuses pendant cette magnifique soir&eacute;e si remplie de
+calme, de po&eacute;sie et de s&eacute;r&eacute;nit&eacute;?</p>
+
+<p>Bizarre contraste!... C'&eacute;tait trois jours avant ce duel sanglant o&ugrave; je
+n'ai pas voulu vous prendre pour second, car j'aurais trop souffert pour
+vous, si j'avais &eacute;t&eacute; bless&eacute; sous vos yeux... Ce duel, o&ugrave;, pour une
+querelle de jeu, mon second, &agrave; moi, a malheureusement tu&eacute; ce jeune
+Fran&ccedil;ais, le vicomte de Saint-Remy... &Agrave; propos, savez-vous ce qu'est
+devenue cette dangereuse sir&egrave;ne que M. de Saint-Remy avait amen&eacute;e &agrave;
+Oppenfeld, et qui se nommait, je crois, Cecily David?</p>
+
+<p>Mon ami, vous devez sourire de piti&eacute; en me voyant m'&eacute;garer ainsi parmi
+de vagues souvenirs du pass&eacute;, au lieu d'arriver aux graves confidences
+que je vous annonce; c'est que, malgr&eacute; moi, je recule l'instant de ces
+confidences; je connais votre s&eacute;v&eacute;rit&eacute;, et j'ai peur d'&ecirc;tre grond&eacute;, oui,
+grond&eacute;, parce qu'au lieu d'agir avec r&eacute;flexion, avec sagesse (une
+sagesse de vingt et un ans, h&eacute;las!), j'ai agi follement, ou plut&ocirc;t je
+n'ai pas agi... je me suis laiss&eacute; aveugl&eacute;ment emporter au courant qui
+m'entra&icirc;nait... et c'est seulement depuis mon retour de Gerolstein que
+je me suis, pour ainsi dire, &eacute;veill&eacute; du songe enchanteur qui m'a berc&eacute;
+pendant trois mois... et ce r&eacute;veil est funeste...</p>
+
+<p>Allons, mon ami, mon bon Maximilien, je prends mon grand courage.
+&Eacute;coutez-moi avec indulgence... Je commence en baissant les yeux, je
+n'ose vous regarder... car, en lisant ces lignes, vos traits doivent
+&ecirc;tre devenus si graves, si s&eacute;v&egrave;res... homme sto&iuml;que!</p>
+
+<p>Ayant obtenu un cong&eacute; de six mois, je quittai Vienne, et je restai ici
+quelque temps aupr&egrave;s de mon p&egrave;re; sa sant&eacute; &eacute;tant bonne alors, il me
+conseilla d'aller visiter mon excellente tante, la princesse Juliane,
+sup&eacute;rieure de l'abbaye de Gerolstein. Je vous ai dit, je crois, mon ami,
+que mon a&iuml;eule &eacute;tait cousine germaine de l'a&iuml;eul du grand-duc actuel, et
+que ce dernier, Gustave-Rodolphe, gr&acirc;ce &agrave; cette parent&eacute;, a toujours bien
+voulu nous traiter, moi et mon p&egrave;re, tr&egrave;s-affectueusement de cousins.
+Vous savez aussi, je crois, que, pendant un assez long voyage que le
+prince fit derni&egrave;rement en France, il chargea mon p&egrave;re de
+l'administration du grand-duch&eacute;.</p>
+
+<p>Ce n'est nullement par orgueil, vous le pensez, mon ami, que je vous
+parle de ces circonstances; c'est pour vous expliquer les causes de
+l'extr&ecirc;me intimit&eacute; dans laquelle j'ai v&eacute;cu avec le grand-duc et sa
+famille pendant mon s&eacute;jour &agrave; Gerolstein.</p>
+
+<p>Vous souvenez-vous que l'an pass&eacute;, lors de notre voyage des bords du
+Rhin, on nous apprit que le prince avait retrouv&eacute; en France et &eacute;pous&eacute; in
+extremis M<sup>me</sup> la comtesse Mac-Gregor, afin de l&eacute;gitimer la naissance
+d'une fille qu'il avait eue d'elle lors d'une premi&egrave;re union secr&egrave;te,
+plus tard cass&eacute;e pour vice de forme et parce qu'elle avait &eacute;t&eacute;
+contract&eacute;e malgr&eacute; la volont&eacute; du grand-duc alors r&eacute;gnant?</p>
+
+<p>Cette jeune fille, ainsi solennellement reconnue, est cette charmante
+princesse Am&eacute;lie<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a> dont lord Dudley, qui l'avait vue &agrave; Gerolstein il y
+a maintenant une ann&eacute;e environ, nous parlait cet hiver, &agrave; Vienne, avec
+un enthousiasme que nous accusions d'exag&eacute;ration... &Eacute;trange hasard!...
+Qui m'e&ucirc;t dit alors!...</p>
+
+<p>Mais, quoique vous ayez sans doute maintenant &agrave; peu pr&egrave;s devin&eacute; mon
+secret, laissez-moi suivre la marche des &eacute;v&eacute;nements sans
+l'intervertir...</p>
+
+<p>Le couvent de Sainte-Hermangilde, dont ma tante est abbesse, est &agrave; peine
+&eacute;loign&eacute; d'un demi-quart de lieue de Gerolstein, car les jardins de
+l'abbaye touchent aux faubourgs de la ville; une charmante maison,
+compl&egrave;tement isol&eacute;e du clo&icirc;tre, avait &eacute;t&eacute; mise &agrave; ma disposition par ma
+tante, qui m'aime, vous le savez, avec une tendresse maternelle.</p>
+
+<p>Le jour de mon arriv&eacute;e, elle m'apprit qu'il y avait le lendemain
+r&eacute;ception solennelle et f&ecirc;te &agrave; la cour, le grand-duc devant ce jour-l&agrave;
+officiellement annoncer son prochain mariage avec M<sup>me</sup> la marquise
+d'Harville, arriv&eacute;e depuis peu &agrave; Gerolstein, accompagn&eacute;e de son p&egrave;re, M.
+le comte d'Orbigny<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>.</p>
+
+<p>Les uns bl&acirc;maient le prince de n'avoir pas recherch&eacute; encore cette fois
+une alliance souveraine (la grande-duchesse dont le prince &eacute;tait veuf
+appartenait &agrave; la maison de Bavi&egrave;re), d'autres, au contraire, et ma tante
+&eacute;tait du nombre, le f&eacute;licitaient d'avoir pr&eacute;f&eacute;r&eacute; &agrave; des vues
+d'ambitieuses convenances une jeune et aimable femme qu'il adorait et
+qui appartenait &agrave; la plus haute noblesse de France. Vous savez
+d'ailleurs, mon ami, que ma tante a toujours eu pour le grand-duc
+Rodolphe l'attachement le plus profond; mieux que personne elle pouvait
+appr&eacute;cier les &eacute;minentes qualit&eacute;s du prince.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher enfant, me dit-elle, &agrave; propos de cette r&eacute;ception solennelle
+o&ugrave; je devais me rendre le lendemain de mon arriv&eacute;e, mon cher enfant, ce
+que vous verrez de plus merveilleux dans cette f&ecirc;te sera sans contredit
+la perle de Gerolstein.</p>
+
+<p>&mdash;De qui voulez-vous parler, ma bonne tante?</p>
+
+<p>&mdash;De la princesse Am&eacute;lie...</p>
+
+<p>&mdash;La fille du grand-duc? En effet, lord Dudley nous en avait parl&eacute; &agrave;
+Vienne avec un enthousiasme que nous avions tax&eacute; d'exag&eacute;ration po&eacute;tique.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; mon &acirc;ge, avec mon caract&egrave;re et dans ma position, reprit ma tante, on
+s'exalte assez peu; aussi vous croirez &agrave; l'impartialit&eacute; de mon jugement,
+mon cher enfant! Eh bien! je vous dis, moi, que de ma vie je n'ai rien
+connu de plus enchanteur que la princesse Am&eacute;lie. Je vous parlerais de
+son ang&eacute;lique beaut&eacute;, si elle n'&eacute;tait pas dou&eacute;e d'un charme inexprimable
+qui est encore sup&eacute;rieur &agrave; la beaut&eacute;. Figurez-vous la candeur dans la
+dignit&eacute; et la gr&acirc;ce dans la modestie. D&egrave;s le premier jour o&ugrave; le
+grand-duc m'a pr&eacute;sent&eacute;e &agrave; elle, j'ai senti pour cette jeune princesse
+une sympathie involontaire. Du reste, je ne suis pas la seule:
+l'archiduchesse Sophie est &agrave; Gerolstein depuis quelques jours; c'est
+bien la plus fi&egrave;re et la plus hautaine princesse que je sache...</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, ma tante, son ironie est terrible, peu de personnes
+&eacute;chappent &agrave; ses mordantes plaisanteries. &Agrave; Vienne on la craignait comme
+le feu... La princesse Am&eacute;lie aurait-elle trouv&eacute; gr&acirc;ce devant elle?</p>
+
+<p>&mdash;L'autre jour elle vint ici apr&egrave;s avoir visit&eacute; la maison d'asile plac&eacute;e
+sous la surveillance de la jeune princesse. Savez-vous une chose? me dit
+cette redoutable archiduchesse avec sa brusque franchise; j'ai l'esprit
+singuli&egrave;rement tourn&eacute; &agrave; la satire, n'est-ce pas? Eh bien! si je vivais
+longtemps avec la fille du grand-duc, je deviendrais, j'en suis s&ucirc;re,
+inoffensive... tant sa bont&eacute; est p&eacute;n&eacute;trante et contagieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est donc une enchanteresse que ma cousine? dis-je &agrave; ma tante en
+souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Son plus puissant attrait, &agrave; mes yeux du moins, reprit ma tante, est
+ce m&eacute;lange de douceur, de modestie et de dignit&eacute; dont je vous ai parl&eacute;,
+et qui donne &agrave; son visage ang&eacute;lique l'expression la plus touchante.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, ma tante, la modestie est une rare qualit&eacute; chez une princesse
+si jeune, si belle et si heureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Songez encore, mon cher enfant, qu'il est d'autant mieux &agrave; la
+princesse Am&eacute;lie de jouir sans ostentation vaniteuse de la haute
+position qui lui est incontestablement acquise, que son &eacute;l&eacute;vation est
+r&eacute;cente<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>.</p>
+
+<p>&mdash;Et dans son entretien avec vous, ma tante, la princesse a-t-elle fait
+quelque allusion &agrave; sa fortune pass&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais lorsque, malgr&eacute; mon grand &acirc;ge, je lui parlai avec le respect
+qui lui est d&ucirc;, puisque Son Altesse est la fille de notre souverain, son
+trouble ing&eacute;nu, m&ecirc;l&eacute; de reconnaissance et de v&eacute;n&eacute;ration pour moi, m'a
+profond&eacute;ment &eacute;mue; car sa r&eacute;serve, remplie de noblesse et d'affabilit&eacute;,
+me prouvait que le pr&eacute;sent ne l'enivrait pas assez pour qu'elle oubli&acirc;t
+le pass&eacute;, et qu'elle rendait &agrave; mon &acirc;ge ce que j'accordais &agrave; son rang.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut, en effet, dis-je &agrave; ma tante, un tact exquis pour observer ces
+nuances si d&eacute;licates.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, mon cher enfant, plus j'ai vu la princesse Am&eacute;lie, plus je me
+suis f&eacute;licit&eacute;e de ma premi&egrave;re impression. Depuis qu'elle est ici, ce
+qu'elle a fait de bonnes &oelig;uvres est incroyable, et cela avec une
+r&eacute;flexion, une maturit&eacute; de jugement qui me confondent chez une personne
+de son &acirc;ge. Jugez-en: &agrave; sa demande, le grand-duc a fond&eacute; &agrave; Gerolstein un
+&eacute;tablissement pour les petites filles orphelines de cinq ou six ans, et
+pour les jeunes filles orphelines aussi abandonn&eacute;es, qui ont atteint
+seize ans, &acirc;ge si fatal pour les infortun&eacute;es que rien ne d&eacute;fend contre
+la s&eacute;duction du vice ou l'obsession du besoin. Ce sont des religieuses
+nobles de mon abbaye qui enseignent et dirigent les pensionnaires de
+cette maison. En allant la visiter, j'ai eu souvent occasion de juger de
+l'adoration que ces pauvres cr&eacute;atures d&eacute;sh&eacute;rit&eacute;es ont pour la princesse
+Am&eacute;lie. Chaque jour elle va passer quelques heures dans cet
+&eacute;tablissement, plac&eacute; sous sa protection sp&eacute;ciale; et, je vous le r&eacute;p&egrave;te,
+mon enfant, ce n'est pas seulement du respect, de la reconnaissance, que
+les pensionnaires et les religieuses ressentent pour Son Altesse, c'est
+presque du fanatisme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est un ange que la princesse Am&eacute;lie, dis-je &agrave; ma tante.</p>
+
+<p>&mdash;Un ange, oui, un ange, reprit-elle, car vous ne pouvez vous imaginer
+avec quelle attendrissante bont&eacute; elle traite ses prot&eacute;g&eacute;es, de quelle
+pieuse sollicitude elle les entoure. Jamais je n'ai vu m&eacute;nager avec plus
+de d&eacute;licatesse la susceptibilit&eacute; du malheur; on dirait qu'une
+irr&eacute;sistible sympathie attire surtout la princesse vers cette classe de
+pauvres abandonn&eacute;es. Enfin, le croiriez-vous? elle, fille d'un
+souverain, n'appelle jamais autrement ces jeunes filles que mes s&oelig;urs.</p>
+
+<p>&Agrave; ces derniers mots de ma tante, je vous l'avoue, Maximilien, une larme
+me vint aux yeux. Ne trouvez-vous pas en effet belle et sainte la
+conduite de cette jeune princesse? Vous connaissez ma sinc&eacute;rit&eacute;, je vous
+jure que je vous rapporte et que je vous rapporterai toujours presque
+textuellement les paroles de ma tante.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque la princesse, lui dis-je, est si merveilleusement dou&eacute;e,
+j'&eacute;prouverai un grand trouble lorsque demain je lui serai pr&eacute;sent&eacute;; vous
+connaissez mon insurmontable timidit&eacute;, vous savez que l'&eacute;l&eacute;vation du
+caract&egrave;re m'impose encore plus que le rang: je suis donc certain de
+para&icirc;tre &agrave; la princesse aussi stupide qu'embarrass&eacute;; j'en prends mon
+parti d'avance.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, me dit ma tante en souriant, elle aura piti&eacute; de vous,
+mon cher enfant, d'autant plus que vous ne serez pas pour elle une
+nouvelle connaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, ma tante?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous souvenez que, lorsqu'&agrave; l'&acirc;ge de seize ans vous avez quitt&eacute;
+Oldenzaal pour faire un voyage en Russie et en Angleterre avec votre
+p&egrave;re, j'ai fait faire de vous un portrait dans le costume que vous
+portiez au premier bal costum&eacute; donn&eacute; par feu la grande-duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma tante, un costume de page allemand du XVI<sup>e</sup> si&egrave;cle.</p>
+
+<p>&mdash;Notre excellent peintre Fritz Mocker, tout en reproduisant fid&egrave;lement
+vos traits, n'avait pas seulement retrac&eacute; un personnage du XVI<sup>e</sup> si&egrave;cle;
+mais, par un caprice d'artiste, il s'&eacute;tait plu &agrave; imiter jusqu'&agrave; la
+mani&egrave;re et jusqu'&agrave; la v&eacute;tust&eacute; des tableaux peints &agrave; cette &eacute;poque.
+Quelques jours apr&egrave;s son arriv&eacute;e en Allemagne, la princesse Am&eacute;lie,
+&eacute;tant venue me voir avec son p&egrave;re, remarqua votre portrait et me demanda
+na&iuml;vement quelle &eacute;tait cette charmante figure des temps pass&eacute;s. Son p&egrave;re
+sourit, me fit un signe, et lui r&eacute;pondit: &laquo;Ce portrait est celui d'un de
+nos cousins, qui aurait maintenant, vous le voyez, &agrave; son costume, ma
+ch&egrave;re Am&eacute;lie, quelque trois cents ans, mais qui, bien jeune, avait d&eacute;j&agrave;
+t&eacute;moign&eacute; d'une rare intr&eacute;pidit&eacute; et d'un c&oelig;ur excellent; ne porte-t-il
+pas, en effet, la bravoure dans le regard et la bont&eacute; dans le sourire?&raquo;</p>
+
+<p>(Je vous en supplie, Maximilien, ne haussez pas les &eacute;paules avec un
+impatient d&eacute;dain en me voyant &eacute;crire de telles choses &agrave; propos de
+moi-m&ecirc;me; cela me co&ucirc;te, vous devez le croire; mais la suite de ce r&eacute;cit
+vous prouvera que ces pu&eacute;rils d&eacute;tails, dont je sens le ridicule amer,
+sont malheureusement indispensables. Je ferme cette parenth&egrave;se, et je
+continue.)</p>
+
+<p>&mdash;La princesse Am&eacute;lie, reprit ma tante, dupe de cette innocente
+plaisanterie, partagea l'avis de son p&egrave;re sur l'expression douce et
+fi&egrave;re de votre physionomie, apr&egrave;s avoir plus attentivement consid&eacute;r&eacute; le
+portrait. Plus tard, lorsque j'allai la voir &agrave; Gerolstein, elle me
+demanda, en souriant, des nouvelles de son cousin des temps pass&eacute;s. Je
+lui avouai alors notre supercherie, lui disant que le beau page du XVI<sup>e</sup>
+si&egrave;cle &eacute;tait simplement mon neveu, le prince Henri
+d'Herka&uuml;sen-Oldenzaal, actuellement &acirc;g&eacute; de vingt et un ans, capitaine
+aux gardes de S. M. l'empereur d'Autriche, et en tout, sauf le costume,
+fort ressemblant &agrave; son portrait. &Agrave; ces mots, la princesse Am&eacute;lie, ajouta
+ma tante, rougit et redevint s&eacute;rieuse, comme elle l'est presque
+toujours. Depuis elle ne m'a naturellement jamais reparl&eacute; du tableau.
+N&eacute;anmoins, vous voyez, mon cher enfant, que vous ne serez pas
+compl&egrave;tement &eacute;tranger et un nouveau visage pour votre cousine, comme dit
+le grand-duc. Ainsi donc, rassurez-vous, et soutenez l'honneur de votre
+portrait, ajouta ma tante en souriant.</p>
+
+<p>Cette conversation avait eu lieu, je vous l'ai dit, mon cher Maximilien,
+la veille du jour o&ugrave; je devais &ecirc;tre pr&eacute;sent&eacute; &agrave; la princesse ma cousine;
+je quittai ma tante, et je rentrai chez moi.</p>
+
+<p>Je ne vous ai jamais cach&eacute; mes plus secr&egrave;tes pens&eacute;es, bonnes ou
+mauvaises; je vais donc vous avouer &agrave; quelles absurdes et folles
+imaginations je me laissai entra&icirc;ner apr&egrave;s l'entretien que je viens de
+vous rapporter.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IIb" id="IIb"></a><a href="#tablea">II</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Gerolstein (suite)</a></h3>
+
+
+<p>LE PRINCE HENRI D'HERKAUSEN-OLDENZAAL AU COMTE MAXIMILIEN KAMINETZ</p>
+
+<p>Vous m'avez dit bien des fois, mon cher Maximilien, que j'&eacute;tais d&eacute;pourvu
+de toute vanit&eacute;; je le crois, j'ai besoin de le croire pour continuer ce
+r&eacute;cit sans m'exposer &agrave; passer &agrave; vos yeux pour un pr&eacute;somptueux.</p>
+
+<p>Lorsque je fus seul chez moi, me rappelant l'entretien de ma tante, je
+ne pus m'emp&ecirc;cher de songer, avec une secr&egrave;te satisfaction, que la
+princesse Am&eacute;lie, ayant remarqu&eacute; ce portrait de moi fait depuis six ou
+sept ans, avait quelques jours apr&egrave;s demand&eacute;, en plaisantant, des
+nouvelles de son cousin des temps pass&eacute;s.</p>
+
+<p>Rien n'&eacute;tait plus sot que de baser le moindre espoir sur une
+circonstance aussi insignifiante, j'en conviens; mais, je vous l'ai dit,
+je serai comme toujours, envers vous, de la plus enti&egrave;re franchise: eh
+bien! cette insignifiante circonstance me ravit. Sans doute, les
+louanges que j'avais entendu donner &agrave; la princesse Am&eacute;lie par une femme
+aussi grave, aussi aust&egrave;re que ma tante, en &eacute;levant davantage la
+princesse &agrave; mes yeux, me rendaient plus sensible encore la distinction
+qu'elle avait daign&eacute; m'accorder, ou plut&ocirc;t qu'elle avait accord&eacute;e &agrave; mon
+portrait. Pourtant, que vous dirai-je! cette distinction &eacute;veilla en moi
+des esp&eacute;rances si folles que, jetant &agrave; cette heure un regard plus calme
+sur le pass&eacute;, je me demande comment j'ai pu me laisser entra&icirc;ner &agrave; ces
+pens&eacute;es qui aboutissaient in&eacute;vitablement &agrave; un ab&icirc;me.</p>
+
+<p>Quoique parent du grand duc et toujours parfaitement accueilli de lui,
+il m'&eacute;tait impossible de concevoir la moindre esp&eacute;rance de mariage avec
+la princesse, lors m&ecirc;me qu'elle e&ucirc;t agr&eacute;&eacute; mon amour, ce qui &eacute;tait plus
+qu'improbable. Notre famille tient honorablement &agrave; son rang, mais elle
+est pauvre, si on compare notre fortune aux immenses domaines du
+grand-duc, le prince le plus riche de la Conf&eacute;d&eacute;ration germanique; et
+puis enfin j'avais vingt et un ans &agrave; peine, j'&eacute;tais simple capitaine aux
+gardes, sans renom, sans position personnelle; jamais en un mot, le
+grand-duc ne pouvait songer &agrave; moi pour sa fille.</p>
+
+<p>Toutes ces r&eacute;flexions auraient d&ucirc; me pr&eacute;server d'une passion que je
+n'&eacute;prouvais pas encore, mais dont j'avais pour ainsi dire le singulier
+pressentiment. H&eacute;las! je m'abandonnai au contraire &agrave; de nouvelles
+pu&eacute;rilit&eacute;s. Je portais au doigt une bague qui m'avait &eacute;t&eacute; autrefois
+donn&eacute;e par Th&eacute;cla (la bonne comtesse que vous connaissez): quoique ce
+gage d'un amour &eacute;tourdi, facile et l&eacute;ger, ne p&ucirc;t me g&ecirc;ner beaucoup, j'en
+fis h&eacute;ro&iuml;quement le sacrifice &agrave; mon amour naissant, et le pauvre anneau
+disparut dans les eaux rapides de la rivi&egrave;re qui coule sous mes
+fen&ecirc;tres.</p>
+
+<p>Vous dire la nuit que je passai est inutile: vous la devinez. Je savais
+la princesse Am&eacute;lie blonde et d'une ang&eacute;lique beaut&eacute;: je t&acirc;chai de
+m'imaginer ses traits, sa taille, son maintien, le son de sa voix,
+l'expression de son regard; puis, songeant &agrave; mon portrait qu'elle avait
+remarqu&eacute;, je me rappelai &agrave; regret que l'artiste maudit m'avait
+dangereusement flatt&eacute;; de plus, je comparais avec d&eacute;sespoir le costume
+pittoresque du page du XVI<sup>e</sup> si&egrave;cle au s&eacute;v&egrave;re uniforme du capitaine aux
+gardes de Sa Majest&eacute; Imp&eacute;riale. Puis, &agrave; ces niaises pr&eacute;occupations
+succ&eacute;daient &ccedil;&agrave; et l&agrave;, je vous l'assure, mon ami, quelques pens&eacute;es
+g&eacute;n&eacute;reuses, quelques nobles &eacute;lans de l'&acirc;me; je me sentais &eacute;mu, oh!
+profond&eacute;ment &eacute;mu, au ressouvenir de cette adorable bont&eacute; de la princesse
+Am&eacute;lie, qui appelait les pauvres abandonn&eacute;es qu'elle prot&eacute;geait ses
+s&oelig;urs, m'avait dit ma tante.</p>
+
+<p>Enfin, bizarre et inexplicable contraste! j'ai, vous le savez, la plus
+humble opinion de moi-m&ecirc;me... et j'&eacute;tais cependant assez glorieux pour
+supposer que la vue de mon portrait avait frapp&eacute; la princesse; j'avais
+assez de bon sens pour comprendre qu'une distance infranchissable me
+s&eacute;parait d'elle &agrave; jamais, et cependant je me demandais avec une
+v&eacute;ritable anxi&eacute;t&eacute; si elle ne me trouverait pas trop indigne de mon
+portrait. Enfin je ne l'avais jamais vue, j'&eacute;tais convaincu d'avance
+qu'elle me remarquerait &agrave; peine... et cependant je me croyais le droit
+de lui sacrifier le gage de mon premier amour.</p>
+
+<p>Je passai dans de v&eacute;ritables angoisses la nuit dont je vous parle et une
+partie du lendemain. L'heure de la r&eacute;ception arriva. J'essayai deux ou
+trois habits d'uniforme, les trouvant plus mal faits les uns que les
+autres, et je partis pour le palais grand-ducal tr&egrave;s-m&eacute;content de moi.</p>
+
+<p>Quoique Gerolstein soit &agrave; peine &eacute;loign&eacute; d'un quart de lieue de l'abbaye
+de Sainte-Hermangilde, durant ce court trajet mille pens&eacute;es
+m'assaillirent, toutes les pu&eacute;rilit&eacute;s dont j'avais &eacute;t&eacute; si occup&eacute;
+disparurent devant une id&eacute;e grave, triste, presque mena&ccedil;ante; un
+invincible pressentiment m'annon&ccedil;ait une de ces crises qui dominent la
+vie tout enti&egrave;re, une sorte de r&eacute;v&eacute;lation me disait que j'allais aimer,
+aimer passionn&eacute;ment, aimer comme on n'aime qu'une fois; et, pour comble
+de fatalit&eacute;, cet amour, aussi hautement que dignement plac&eacute;, devait &ecirc;tre
+pour moi toujours malheureux.</p>
+
+<p>Ces id&eacute;es m'effray&egrave;rent tellement que je pris tout &agrave; coup la sage
+r&eacute;solution de faire arr&ecirc;ter ma voiture, de revenir &agrave; l'abbaye et d'aller
+rejoindre mon p&egrave;re, laissant &agrave; ma tante le soin d'excuser mon brusque
+d&eacute;part aupr&egrave;s du grand-duc.</p>
+
+<p>Malheureusement une de ces causes vulgaires dont les effets sont
+quelquefois immenses m'emp&ecirc;cha d'ex&eacute;cuter mon premier dessein. Ma
+voiture &eacute;tant arr&ecirc;t&eacute;e &agrave; l'entr&eacute;e de l'avenue qui conduit au palais, je
+me penchais &agrave; la porti&egrave;re pour donner &agrave; mes gens ordre de retourner,
+lorsque le baron et la baronne Koller, qui, comme moi, se rendaient &agrave; la
+cour, m'aper&ccedil;urent et firent aussi arr&ecirc;ter leur voiture. Le baron, me
+voyant en uniforme, me dit: &laquo;Pourrai-je vous &ecirc;tre bon &agrave; quelque chose,
+mon cher prince? Que vous arrive-t-il? Puisque vous allez au palais,
+montez avec nous, dans le cas o&ugrave; un accident serait arriv&eacute; &agrave; vos
+chevaux.&raquo;</p>
+
+<p>Rien ne m'&eacute;tait plus facile, n'est-ce pas, mon ami que de trouver une
+d&eacute;faite pour quitter le baron et regagner l'abbaye. Eh bien! soit
+impuissance, soit secret d&eacute;sir d'&eacute;chapper &agrave; la d&eacute;termination salutaire
+que je venais de prendre, je r&eacute;pondis d'un air embarrass&eacute; que je donnais
+ordre &agrave; mon cocher de s'informer &agrave; la grille du palais si l'on y entrait
+par le pavillon neuf ou par la cour de marbre.</p>
+
+<p>&mdash;On entre par la cour de marbre, mon cher prince, me r&eacute;pondit le baron,
+car c'est une r&eacute;ception de grand gala. Dites &agrave; votre voiture de suivre
+la mienne, je vous indiquerai le chemin.</p>
+
+<p>Vous savez, Maximilien, combien je suis fataliste; je voulais retourner
+&agrave; l'abbaye pour m'&eacute;pargner les chagrins que je pressentais; le sort s'y
+opposait, je m'abandonnai &agrave; mon &eacute;toile. Vous ne connaissez pas le palais
+grand-ducal de Gerolstein, mon ami? Selon tous ceux qui ont visit&eacute; les
+capitales d'Europe, il n'est pas, &agrave; l'exception de Versailles, une
+r&eacute;sidence royale dont l'ensemble et les abords soient d'un aspect plus
+majestueux. Si j'entre dans quelques d&eacute;tails &agrave; ce sujet, c'est qu'en me
+souvenant &agrave; cette heure de ces imposantes splendeurs, je me demande
+comment elles ne m'ont pas tout d'abord rappel&eacute; &agrave; mon n&eacute;ant; car enfin
+la princesse Am&eacute;lie &eacute;tait fille du souverain ma&icirc;tre de ce palais, de ces
+gardes, de ces richesses merveilleuses.</p>
+
+<p>La cour de marbre, vaste h&eacute;micycle, est ainsi appel&eacute;e parce qu'&agrave;
+l'exception d'un large chemin de ceinture o&ugrave; circulent les voitures,
+elle est dall&eacute;e de marbres de toutes couleurs, formant de magnifiques
+mosa&iuml;ques au centre desquelles se dessine un immense bassin rev&ecirc;tu de
+br&egrave;che antique, aliment&eacute; par d'abondantes eaux qui tombent incessamment
+d'une large vasque de porphyre.</p>
+
+<p>Cette cour d'honneur est circulairement entour&eacute;e d'une rang&eacute;e de statues
+de marbre blanc du plus haut style, portant des torch&egrave;res de bronze dor&eacute;
+d'o&ugrave; jaillissent des flots de gaz &eacute;blouissant. Alternant avec ces
+statues, des vases M&eacute;dicis, exhauss&eacute;s sur leurs socles richement
+sculpt&eacute;s, renfermaient d'&eacute;normes lauriers-roses, v&eacute;ritables buissons
+fleuris, dont le feuillage lustr&eacute;, vu aux lumi&egrave;res, resplendissait d'une
+verdure m&eacute;tallique.</p>
+
+<p>Les voitures s'arr&ecirc;taient au pied d'une double rampe &agrave; balustres qui
+conduisait au p&eacute;ristyle du palais; au pied de cet escalier se tenaient
+en vedette, mont&eacute;s sur leurs chevaux noirs, deux cavaliers du r&eacute;giment
+des gardes du grand-duc, qui choisit ces soldats parmi les
+sous-officiers les plus grands de son arm&eacute;e. Vous, mon ami, qui aimez
+tant les gens de guerre, vous eussiez &eacute;t&eacute; frapp&eacute; de la tournure s&eacute;v&egrave;re
+et martiale de ces deux colosses, dont la cuirasse et le casque d'acier
+d'un profil antique, sans cimier ni crini&egrave;re, &eacute;tincelaient aux lumi&egrave;res;
+ces cavaliers portaient l'habit bleu &agrave; collet jaune, le pantalon de daim
+blanc et les bottes fortes montant au-dessus du genou. Enfin pour vous,
+mon ami, qui aimez ces d&eacute;tails militaires, j'ajouterai qu'au haut de
+l'escalier, de chaque c&ocirc;t&eacute; de la porte, deux grenadiers du r&eacute;giment
+d'infanterie de la garde grand-ducale &eacute;taient en faction. Leur tenue,
+sauf la couleur de l'habit et les revers, ressemblait, m'a-t-on dit, &agrave;
+celle des grenadiers de Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir travers&eacute; le vestibule o&ugrave; se tenaient, hallebarde en main,
+les suisses de livr&eacute;e du prince, je montai un imposant escalier de
+marbre blanc qui aboutissait &agrave; un portique orn&eacute; de colonnes de jaspe et
+surmont&eacute; d'une coupole peinte et dor&eacute;e. L&agrave; se trouvaient deux longues
+files de valets de pied. J'entrai ensuite dans la salle des gardes, &agrave; la
+porte de laquelle se tenaient toujours un chambellan et un aide de camp
+de service, charg&eacute;s de conduire aupr&egrave;s de Son Altesse Royale les
+personnes qui avaient droit &agrave; lui &ecirc;tre particuli&egrave;rement pr&eacute;sent&eacute;es. Ma
+parent&eacute;, quoique &eacute;loign&eacute;e, me valut cet honneur: un aide de camp me
+pr&eacute;c&eacute;da dans une longue galerie remplie d'hommes en habit de cour ou
+d'uniforme, et de femmes en grande parure.</p>
+
+<p>Pendant que je traversais lentement cette foule brillante, j'entendis
+quelques paroles qui augment&egrave;rent encore mon &eacute;motion: de tous c&ocirc;t&eacute;s on
+admirait l'ang&eacute;lique beaut&eacute; de la princesse Am&eacute;lie, les traits charmants
+de la marquise d'Harville, et l'air v&eacute;ritablement imp&eacute;rial de
+l'archiduchesse Sophie, qui, r&eacute;cemment arriv&eacute;e de Munich avec l'archiduc
+Stanislas, allait bient&ocirc;t repartir pour Varsovie; mais, tout en rendant
+hommage &agrave; l'alti&egrave;re dignit&eacute; de l'archiduchesse, &agrave; la gracieuse
+distinction de la marquise d'Harville, on reconnaissait que rien n'&eacute;tait
+plus id&eacute;al que la figure enchanteresse de la princesse Am&eacute;lie.</p>
+
+<p>&Agrave; mesure que j'approchais de l'endroit o&ugrave; se tenaient le grand-duc et sa
+fille, je sentais mon c&oelig;ur battre avec violence. Au moment o&ugrave; j'arrivai
+&agrave; la porte de ce salon (j'ai oubli&eacute; de vous dire qu'il y avait bal et
+concert &agrave; la cour), l'illustre Liszt venait de se mettre au piano; aussi
+le silence le plus recueilli succ&eacute;da-t-il au l&eacute;ger murmure des
+conversations. En attendant la fin du morceau, que le grand artiste
+jouait avec sa sup&eacute;riorit&eacute; accoutum&eacute;e, je restai dans l'embrasure d'une
+porte.</p>
+
+<p>Alors, mon cher Maximilien, pour la premi&egrave;re fois je vis la princesse
+Am&eacute;lie. Laissez-moi vous d&eacute;peindre cette sc&egrave;ne, car j'&eacute;prouve un charme
+indicible &agrave; rassembler ces souvenirs.</p>
+
+<p>Figurez-vous, mon ami, un vaste salon meubl&eacute; avec une somptuosit&eacute;
+royale, &eacute;blouissant de lumi&egrave;res et tendu d'&eacute;toffe de soie cramoisie, sur
+laquelle courait un feuillage d'or brod&eacute; en relief. Au premier rang, sur
+de grands fauteuils dor&eacute;s, se tenait l'archiduchesse Sophie (le prince
+lui faisait les honneurs de son palais); &agrave; sa gauche M<sup>me</sup> la marquise
+d'Harville, et &agrave; sa droite la princesse Am&eacute;lie; debout derri&egrave;re elles
+&eacute;tait le grand-duc, portant l'uniforme de colonel de ses gardes; il
+semblait rajeuni par le bonheur et ne pas avoir plus de trente ans;
+l'habit militaire faisait encore valoir l'&eacute;l&eacute;gance de sa taille et la
+beaut&eacute; de ses traits; aupr&egrave;s de lui &eacute;tait l'archiduc Stanislas en
+costume de feld-mar&eacute;chal, puis venaient ensuite les dames d'honneur de
+la princesse Am&eacute;lie, les femmes des grands dignitaires de la cour, et
+enfin ceux-ci.</p>
+
+<p>Ai-je besoin de vous dire que la princesse Am&eacute;lie, moins encore par son
+rang que par sa gr&acirc;ce et sa beaut&eacute;, dominait cette foule &eacute;tincelante? Ne
+me condamnez pas, mon ami, sans lire ce portrait. Quoiqu'il soit mille
+fois encore au-dessous de la r&eacute;alit&eacute;, vous comprendrez mon adoration,
+vous comprendrez que d&egrave;s que je la vis je l'aimai, et que la rapidit&eacute; de
+cette passion ne put &ecirc;tre &eacute;gal&eacute;e que par sa violence et son &eacute;ternit&eacute;.</p>
+
+<p>La princesse Am&eacute;lie, v&ecirc;tue d'une simple robe de moire blanche, portait,
+comme l'archiduchesse Sophie, le grand cordon de l'ordre imp&eacute;rial de
+Saint-N&eacute;pomuc&egrave;ne, qui lui avait &eacute;t&eacute; r&eacute;cemment envoy&eacute; par l'imp&eacute;ratrice.
+Un bandeau de perles, entourant son front noble et candide,
+s'harmonisait &agrave; ravir avec les deux grosses nattes de cheveux d'un blond
+cendr&eacute; magnifique qui encadraient ses joues l&eacute;g&egrave;rement ros&eacute;es; ses bras
+charmants, plus blancs encore que les flots de dentelle d'o&ugrave; ils
+sortaient, &eacute;taient &agrave; demi cach&eacute;s par des gants qui s'arr&ecirc;taient
+au-dessous de son coude &agrave; fossette; rien de plus accompli que sa taille,
+rien de plus joli que son pied chauss&eacute; de satin blanc. Au moment o&ugrave; je
+la vis, ses grands yeux, du plus pur azur, &eacute;taient r&ecirc;veurs; je ne sais
+m&ecirc;me si &agrave; cet instant elle subissait l'influence de quelque pens&eacute;e
+s&eacute;rieuse, ou si elle &eacute;tait vivement impressionn&eacute;e par la sombre harmonie
+du morceau que jouait Liszt; mais son demi-sourire me parut d'une
+douceur et d'une m&eacute;lancolie indicibles. La t&ecirc;te l&eacute;g&egrave;rement baiss&eacute;e sur
+sa poitrine, elle effeuillait machinalement un gros bouquet d'&oelig;illets
+blancs et de roses qu'elle tenait &agrave; la main.</p>
+
+<p>Jamais je ne pourrai vous exprimer ce que je ressentis alors: tout ce
+que m'avait dit ma tante de l'ineffable bont&eacute; de la princesse Am&eacute;lie me
+revint &agrave; la pens&eacute;e... Souriez, mon ami... mais malgr&eacute; moi je sentis mes
+yeux devenir humides en voyant r&ecirc;veuse, presque triste, cette jeune
+fille si admirablement belle, entour&eacute;e d'honneurs, de respects, et
+idol&acirc;tr&eacute;e par un p&egrave;re tel que le grand-duc.</p>
+
+<p>Maximilien, je vous l'ai souvent dit: de m&ecirc;me que je crois l'homme
+incapable de go&ucirc;ter certains bonheurs pour ainsi dire trop complets,
+trop immenses pour ses facult&eacute;s born&eacute;es, de m&ecirc;me aussi je crois certains
+&ecirc;tres trop divinement dou&eacute;s pour ne pas quelquefois sentir avec amertume
+combien ils sont esseul&eacute;s ici-bas, et pour ne pas alors regretter
+vaguement leur exquise d&eacute;licatesse, qui les expose &agrave; tant de d&eacute;ceptions,
+&agrave; tant de froissements ignor&eacute;s des natures moins choisies... Il me
+semblait qu'alors la princesse Am&eacute;lie &eacute;prouvait la r&eacute;action d'une pens&eacute;e
+pareille.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, par un hasard &eacute;trange (tout est fatalit&eacute; dans ceci), elle
+tourna machinalement les yeux du c&ocirc;t&eacute; o&ugrave; je me trouvais.</p>
+
+<p>Vous savez combien l'&eacute;tiquette et la hi&eacute;rarchie des rangs sont
+scrupuleusement observ&eacute;es chez nous. Gr&acirc;ce &agrave; mon titre et aux liens de
+parent&eacute; qui m'attachent au grand-duc, les personnes au milieu desquelles
+je m'&eacute;tais d'abord plac&eacute; s'&eacute;taient peu &agrave; peu recul&eacute;es, de sorte que je
+restai presque seul et tr&egrave;s-en &eacute;vidence au premier rang, dans
+l'embrasure de la porte de la galerie.</p>
+
+<p>Il fallut cette circonstance pour que la princesse Am&eacute;lie, sortant de sa
+r&ecirc;verie, m'aper&ccedil;&ucirc;t et me remarqu&acirc;t sans doute, car elle fit un l&eacute;ger
+mouvement de surprise, et rougit.</p>
+
+<p>Elle avait vu mon portrait &agrave; l'abbaye, chez ma tante, elle me
+reconnaissait: rien de plus simple. La princesse m'avait &agrave; peine regard&eacute;
+pendant une seconde, mais ce regard me fit &eacute;prouver une commotion
+violente, profonde: je sentis mes joues en feu, je baissai les yeux et
+je restai quelques minutes sans oser les lever de nouveau sur la
+princesse... Lorsque je m'y hasardai, elle causait tout bas avec
+l'archiduchesse Sophie, qui semblait l'&eacute;couter avec le plus affectueux
+int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+
+<p>Liszt ayant mis un intervalle de quelques minutes entre les deux
+morceaux qu'il devait jouer, le grand-duc profita de ce moment pour lui
+exprimer son admiration de la mani&egrave;re la plus gracieuse. Le prince,
+revenant &agrave; sa place, m'aper&ccedil;ut, me fit un signe de t&ecirc;te rempli de
+bienveillance et dit quelques mots &agrave; l'archiduchesse en me d&eacute;signant du
+regard. Celle-ci, apr&egrave;s m'avoir un instant consid&eacute;r&eacute;, se retourna vers
+le grand-duc, qui ne put s'emp&ecirc;cher de sourire en lui r&eacute;pondant et en
+adressant la parole &agrave; sa fille. La princesse Am&eacute;lie me parut
+embarrass&eacute;e, car elle rougit de nouveau.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais au supplice; malheureusement l'&eacute;tiquette ne me permettait pas de
+quitter la place o&ugrave; je me trouvais avant la fin du concert, qui
+recommen&ccedil;a bient&ocirc;t. Deux ou trois fois je regardai la princesse Am&eacute;lie &agrave;
+la d&eacute;rob&eacute;e; elle me sembla pensive et attrist&eacute;e; mon c&oelig;ur se serra; je
+souffrais de la l&eacute;g&egrave;re contrari&eacute;t&eacute; que je venais de lui causer
+involontairement, et que je croyais deviner. Sans doute le grand-duc lui
+avait demand&eacute; en plaisantant si elle me trouvait quelque ressemblance
+avec le portrait de son cousin des temps pass&eacute;s; et, dans son ing&eacute;nuit&eacute;,
+elle se reprochait peut-&ecirc;tre de n'avoir pas dit &agrave; son p&egrave;re qu'elle
+m'avait d&eacute;j&agrave; reconnu. Le concert termin&eacute;, je suivis l'aide de camp de
+service; il me conduisit aupr&egrave;s du grand-duc, qui voulut bien faire
+quelques pas au-devant de moi, me prit cordialement par le bras et dit &agrave;
+l'archiduchesse Sophie, en s'approchant d'elle:</p>
+
+<p>&mdash;Je demande &agrave; Votre Altesse Imp&eacute;riale la permission de lui pr&eacute;senter
+mon cousin le prince Henri d'Herka&uuml;sen-Oldenzaal.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai d&eacute;j&agrave; vu le prince &agrave; Vienne, et je le retrouve ici avec plaisir,
+r&eacute;pondit l'archiduchesse, devant laquelle je m'inclinai profond&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&egrave;re Am&eacute;lie, reprit le prince en s'adressant &agrave; sa fille, je vous
+pr&eacute;sente le prince Henri, votre cousin; il est fils du prince Paul, l'un
+de mes plus v&eacute;n&eacute;rables amis, que je regrette bien de ne pas voir
+aujourd'hui &agrave; Gerolstein.</p>
+
+<p>&mdash;Voudriez-vous, monsieur, faire savoir au prince Paul que je partage
+vivement les regrets de mon p&egrave;re, car je serai toujours bien heureuse de
+conna&icirc;tre ses amis, me r&eacute;pondit ma cousine avec une simplicit&eacute; pleine de
+gr&acirc;ce...</p>
+
+<p>Je n'avais jamais entendu le son de la voix de la princesse;
+imaginez-vous, mon ami, le timbre le plus doux, le plus frais, le plus
+harmonieux, enfin un de ces accents qui font vibrer les cordes les plus
+d&eacute;licates de l'&acirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;J'esp&egrave;re, mon cher Henri, que vous resterez quelque temps chez votre
+tante que j'aime, que je respecte comme ma m&egrave;re, vous le savez, me dit
+le grand-duc avec bont&eacute;. Venez souvent nous voir en famille, &agrave; la fin de
+la matin&eacute;e, sur les trois heures: si nous sortons, vous partagerez notre
+promenade; vous savez que je vous ai toujours aim&eacute;, parce que vous &ecirc;tes
+un des plus nobles c&oelig;urs que je connaisse.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais comment exprimer &agrave; Votre Altesse Royale ma reconnaissance
+pour le bienveillant accueil qu'elle daigne me faire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! pour me prouver votre reconnaissance, dit le prince en
+souriant, invitez votre cousine pour la deuxi&egrave;me contredanse, car la
+premi&egrave;re appartient de droit &agrave; l'archiduc...</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse voudra-t-elle m'accorder cette gr&acirc;ce?... dis-je &agrave; la
+princesse Am&eacute;lie en m'inclinant devant elle.</p>
+
+<p>&mdash;Appelez-vous simplement cousin et cousine, selon la bonne vieille
+coutume allemande, dit gaiement le grand-duc; le c&eacute;r&eacute;monial ne convient
+pas entre parents.</p>
+
+<p>&mdash;Ma cousine me fera-t-elle l'honneur de danser cette contredanse avec
+moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon cousin, me r&eacute;pondit la princesse Am&eacute;lie.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IIIb" id="IIIb"></a><a href="#tablea">III</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Gerolstein (suite et fin)</a></h3>
+
+
+<p>LE PRINCE HENRI D'HERKAUSEN-OLDENZAAL AU COMTE MAXIMILIEN KAMINETZ</p>
+
+<p>Je ne saurais vous dire, mon ami, combien je fus &agrave; la fois heureux et
+pein&eacute; de la paternelle cordialit&eacute; du grand-duc; la confiance qu'il me
+t&eacute;moignait, l'affectueuse bont&eacute; avec laquelle il avait engag&eacute; sa fille
+et moi &agrave; substituer aux formules de l'&eacute;tiquette ces appellations de
+famille d'une intimit&eacute; si douce, tout me p&eacute;n&eacute;trait de reconnaissance; je
+me reprochais d'autant plus am&egrave;rement le charme fatal d'un amour qui ne
+devait ni ne pouvait &ecirc;tre agr&eacute;&eacute; par le prince.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tais promis, il est vrai (je n'ai pas failli &agrave; cette r&eacute;solution)
+de ne jamais dire un mot qui p&ucirc;t faire soup&ccedil;onner &agrave; ma cousine l'amour
+que je ressentais; mais je craignais que mon &eacute;motion, que mes regards me
+trahissent... Malgr&eacute; moi pourtant, ce sentiment, si muet, si cach&eacute; qu'il
+d&ucirc;t &ecirc;tre, me semblait coupable.</p>
+
+<p>J'eus le temps de faire ces r&eacute;flexions pendant que la princesse Am&eacute;lie
+dansait la premi&egrave;re contredanse avec l'archiduc Stanislas. Ici, comme
+partout, la danse n'est plus qu'une sorte de marche qui suit la mesure
+de l'orchestre; rien ne pouvait faire valoir davantage la gr&acirc;ce s&eacute;rieuse
+du maintien de ma cousine.</p>
+
+<p>J'attendais avec un bonheur m&ecirc;l&eacute; d'anxi&eacute;t&eacute; le moment d'entretien que la
+libert&eacute; du bal allait me permettre d'avoir avec elle. Je fus assez
+ma&icirc;tre de moi pour cacher mon trouble lorsque j'allai la chercher aupr&egrave;s
+de la marquise d'Harville.</p>
+
+<p>En songeant aux circonstances du portrait, je m'attendais &agrave; voir la
+princesse Am&eacute;lie partager mon embarras; je ne me trompais pas. Je me
+souviens presque mot pour mot de notre premi&egrave;re conversation;
+laissez-moi vous la rapporter, mon ami:</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse me permettra-t-elle, lui dis-je, de l'appeler ma
+cousine, ainsi que le grand-duc m'y autorise?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mon cousin, me r&eacute;pondit-elle avec gr&acirc;ce; je suis toujours
+heureuse d'ob&eacute;ir &agrave; mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Et je suis d'autant plus fier de cette familiarit&eacute;, ma cousine, que
+j'ai appris par ma tante &agrave; vous conna&icirc;tre, c'est-&agrave;-dire &agrave; vous
+appr&eacute;cier.</p>
+
+<p>&mdash;Souvent aussi mon p&egrave;re m'a parl&eacute; de vous, mon cousin, et ce qui vous
+&eacute;tonnera peut-&ecirc;tre, ajouta-t-elle timidement, c'est que je vous
+connaissais d&eacute;j&agrave;, si cela peut se dire, de vue... M<sup>me</sup> la sup&eacute;rieure de
+Sainte-Hermangilde, pour qui j'ai la plus respectueuse affection, nous
+avait un jour montr&eacute;, &agrave; mon p&egrave;re, et &agrave; moi, un portrait...</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; j'&eacute;tais repr&eacute;sent&eacute; en page du XVI<sup>e</sup> si&egrave;cle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon cousin; et mon p&egrave;re fit m&ecirc;me la petite supercherie de me dire
+que ce portrait &eacute;tait celui d'un de nos parents du temps pass&eacute;, en
+ajoutant d'ailleurs des paroles si bienveillantes pour ce cousin
+d'autrefois que notre famille doit se f&eacute;liciter de le compter parmi nos
+parents d'aujourd'hui...</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! ma cousine, je crains de ne pas plus ressembler au portrait
+moral que le grand-duc a daign&eacute; faire de moi qu'au page du XVI<sup>e</sup> si&egrave;cle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, mon cousin, me dit na&iuml;vement la princesse; car, &agrave;
+la fin du concert, en jetant par hasard les yeux du c&ocirc;t&eacute; de la galerie,
+je vous ai reconnu tout de suite, malgr&eacute; la diff&eacute;rence du costume.</p>
+
+<p>Puis, voulant changer sans doute un sujet de conversation qui
+l'embarrassait, elle me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Quel admirable talent que celui de M. Liszt, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Admirable. Avec quel plaisir vous l'&eacute;coutiez!</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'en effet il y a, ce me semble, un double charme dans la
+musique sans paroles: non-seulement on jouit d'une excellente ex&eacute;cution,
+mais on peut appliquer sa pens&eacute;e du moment aux m&eacute;lodies que l'on &eacute;coute,
+et qui en deviennent pour ainsi dire l'accompagnement... Je ne sais si
+vous me comprenez, mon cousin?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement. Les pens&eacute;es sont alors des paroles que l'on met
+mentalement sur l'air que l'on entend.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, c'est cela, vous me comprenez, dit-elle avec un mouvement
+de gracieuse satisfaction; je craignais de mal expliquer ce que je
+ressentais tout &agrave; l'heure pendant cette m&eacute;lodie si plaintive et si
+touchante.</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce &agrave; Dieu, ma cousine, lui dis-je en souriant, vous n'avez aucune
+parole &agrave; mettre sur un air triste.</p>
+
+<p>Soit que ma question f&ucirc;t indiscr&egrave;te et qu'elle voul&ucirc;t &eacute;viter d'y
+r&eacute;pondre, soit qu'elle ne l'e&ucirc;t pas entendue, tout &agrave; coup la princesse
+Am&eacute;lie me dit, en me montrant le grand-duc, qui, donnant le bras &agrave;
+l'archiduchesse Sophie, traversait alors la galerie o&ugrave; l'on dansait:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cousin, voyez donc mon p&egrave;re, comme il est beau!... Quel air noble
+et bon! Comme tous les regards le suivent avec sollicitude! Il me semble
+qu'on l'aime encore plus qu'on ne le r&eacute;v&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! m'&eacute;criai-je, ce n'est pas seulement ici, au milieu de sa cour,
+qu'il est ch&eacute;ri! Si les b&eacute;n&eacute;dictions du peuple retentissaient dans la
+post&eacute;rit&eacute;, le nom de Rodolphe de Gerolstein serait justement immortel.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, mon exaltation &eacute;tait sinc&egrave;re; car vous savez, mon ami,
+qu'on appelle, &agrave; bon droit, les &Eacute;tats du prince le <i>Paradis de
+l'Allemagne.</i></p>
+
+<p>Il m'est impossible de vous peindre le regard reconnaissant que ma
+cousine jeta sur moi en m'entendant parler de la sorte.</p>
+
+<p>&mdash;Appr&eacute;cier ainsi mon p&egrave;re, me dit-elle avec &eacute;motion, c'est &ecirc;tre bien
+digne de l'attachement qu'il vous porte.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que personne plus que moi ne l'aime et l'admire! En outre des
+rares qualit&eacute;s qui font les grands princes, n'a-t-il pas le g&eacute;nie de la
+bont&eacute;, qui fait les princes ador&eacute;s?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas combien vous dites vrai!... s'&eacute;cria la princesse
+encore plus &eacute;mue.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je le sais, je le sais, et tous ceux qu'il gouverne le savent
+comme moi... On l'aime tant que l'on s'affligerait de ses chagrins comme
+on se r&eacute;jouit de son bonheur; l'empressement de tous &agrave; venir offrir
+leurs hommages &agrave; M<sup>me</sup> la marquise d'Harville consacre &agrave; la fois et le
+choix de Son Altesse Royale et la valeur de la future grande-duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>me</sup> la marquise d'Harville est plus digne que qui que ce soit de
+l'attachement de mon p&egrave;re; c'est le plus bel &eacute;loge que je puisse vous
+faire d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous pouvez sans doute l'appr&eacute;cier justement: car vous l'avez
+probablement connue en France, ma cousine?</p>
+
+<p>&Agrave; peine avais-je prononc&eacute; ces derniers mots, que je ne sais quelle
+soudaine pens&eacute;e vint &agrave; l'esprit de la princesse Am&eacute;lie; elle baissa les
+yeux, et, pendant une seconde, ses traits prirent une expression de
+tristesse qui me rendit muet de surprise.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions alors &agrave; la fin de la contredanse, la derni&egrave;re figure me
+s&eacute;para un instant de ma cousine; lorsque je la reconduisis aupr&egrave;s de M<sup>me</sup>
+d'Harville, il me sembla que ses traits &eacute;taient encore l&eacute;g&egrave;rement
+alt&eacute;r&eacute;s...</p>
+
+<p>Je crus et je crois encore que mon allusion au s&eacute;jour de la princesse en
+France, lui ayant rappel&eacute; la mort de sa m&egrave;re, lui causa l'impression
+p&eacute;nible dont je viens de vous parler.</p>
+
+<p>Pendant cette soir&eacute;e, je remarquai une circonstance qui vous para&icirc;tra
+pu&eacute;rile, mais qui m'a &eacute;t&eacute; une nouvelle preuve de l'int&eacute;r&ecirc;t que cette
+jeune fille inspire &agrave; tous. Son bandeau de perles s'&eacute;tant un peu
+d&eacute;rang&eacute;, l'archiduchesse Sophie, &agrave; qui elle donnait alors le bras, eut
+la bont&eacute; de vouloir lui replacer elle-m&ecirc;me ce bijou sur le front. Or,
+pour qui conna&icirc;t la hauteur proverbiale de l'archiduchesse, une telle
+pr&eacute;venance de sa part semble &agrave; peine croyable. Du reste, la princesse
+Am&eacute;lie, que j'observais attentivement &agrave; ce moment, parut &agrave; la fois si
+confuse, si reconnaissante, je dirais presque si embarrass&eacute;e de cette
+gracieuse attention, que je crus voir briller une larme dans ses yeux.</p>
+
+<p>Telle fut, mon ami, ma premi&egrave;re soir&eacute;e &agrave; Gerolstein. Si je vous l'ai
+racont&eacute;e avec tant de d&eacute;tails, c'est que presque toutes ces
+circonstances ont eu plus tard pour moi leurs cons&eacute;quences.</p>
+
+<p>Maintenant, j'abr&eacute;gerai; je ne vous parlerai que de quelques faits
+principaux relatifs &agrave; mes fr&eacute;quentes entrevues avec ma cousine et son
+p&egrave;re.</p>
+
+<p>Le surlendemain de cette f&ecirc;te, je fus du tr&egrave;s-petit nombre de personnes
+invit&eacute;es &agrave; la c&eacute;l&eacute;bration du mariage du grand-duc avec M<sup>me</sup> la marquise
+d'Harville. Jamais je ne vis la physionomie de la princesse Am&eacute;lie plus
+radieuse et plus sereine que pendant cette c&eacute;r&eacute;monie. Elle contemplait
+son p&egrave;re et la marquise avec une sorte de religieux ravissement qui
+donnait un nouveau charme &agrave; ses traits; on e&ucirc;t dit qu'ils refl&eacute;taient le
+bonheur ineffable du prince et de M<sup>me</sup> d'Harville.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, ma cousine fut tr&egrave;s-gaie, tr&egrave;s-causante. Je lui donnai le
+bras dans une promenade que l'on fit apr&egrave;s d&icirc;ner dans les jardins du
+palais, magnifiquement illumin&eacute;s. Elle me dit, &agrave; propos du mariage de
+son p&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que le bonheur de ceux que nous ch&eacute;rissons nous est
+encore plus doux que notre propre bonheur; car il y a toujours une
+nuance d'&eacute;go&iuml;sme dans la jouissance de notre f&eacute;licit&eacute; personnelle.</p>
+
+<p>Si je vous cite entre mille cette r&eacute;flexion de ma cousine, mon ami,
+c'est pour que vous jugiez du c&oelig;ur de cette cr&eacute;ature adorable, qui a,
+comme son p&egrave;re, le g&eacute;nie de la bont&eacute;.</p>
+
+<p>Quelques jours apr&egrave;s le mariage du grand-duc, j'eus avec lui une assez
+longue conversation; il m'interrogea sur le pass&eacute;, sur mes projets
+d'avenir; il me donna les conseils les plus sages, les encouragements
+les plus flatteurs, me parla m&ecirc;me de plusieurs de ses projets de
+gouvernement avec une confiance dont je fus aussi fier que flatt&eacute;;
+enfin, que vous dirai-je? un moment, l'id&eacute;e la plus folle me traversa
+l'esprit: je crus que le prince avait devin&eacute; mon amour, et que dans cet
+entretien il voulait m'&eacute;tudier, me pressentir, et peut-&ecirc;tre m'amener &agrave;
+un aveu...</p>
+
+<p>Malheureusement, cet espoir insens&eacute; ne dura pas longtemps: le prince
+termina la conversation en me disant que le temps des grandes guerres
+&eacute;tait fini; que je devais profiter de mon nom, de mes alliances, de
+l'&eacute;ducation que j'avais re&ccedil;ue et de l'&eacute;troite amiti&eacute; qui unissait mon
+p&egrave;re au prince de M. Premier ministre de l'empereur, pour parcourir la
+carri&egrave;re diplomatique au lieu de la carri&egrave;re militaire, ajoutant que
+toutes les questions qui se d&eacute;cidaient autrefois sur les champs de
+bataille se d&eacute;cideraient d&eacute;sormais dans les congr&egrave;s; que bient&ocirc;t les
+traditions tortueuses et perfides de l'ancienne diplomatie feraient
+place &agrave; une politique large et humaine, en rapport avec les v&eacute;ritables
+int&eacute;r&ecirc;ts des peuples, qui de jour en jour avaient davantage la
+conscience de leurs droits; qu'un esprit &eacute;lev&eacute;, loyal et g&eacute;n&eacute;reux
+pourrait avoir avant quelques ann&eacute;es un noble et grand r&ocirc;le &agrave; jouer dans
+les affaires politiques, et faire ainsi beaucoup de bien. Il me
+proposait enfin le concours de sa souveraine protection pour me
+faciliter les abords de la carri&egrave;re qu'il m'engageait instamment &agrave;
+parcourir.</p>
+
+<p>Vous comprenez, mon ami, que si le prince avait eu le moindre projet sur
+moi, il ne m'e&ucirc;t pas fait de telles ouvertures. Je le remerciai de ses
+offres avec une vive reconnaissance, en ajoutant que je sentais tout le
+prix de ses conseils, et que j'&eacute;tais d&eacute;cid&eacute; &agrave; les suivre.</p>
+
+<p>J'avais d'abord mis la plus grande r&eacute;serve dans mes visites au palais;
+mais, gr&acirc;ce &agrave; l'insistance du grand-duc, j'y vins bient&ocirc;t presque chaque
+jour vers les trois heures. On y vivait dans toute la charmante
+simplicit&eacute; de nos cours germaniques. C'&eacute;tait la vie des grands ch&acirc;teaux
+d'Angleterre, rendue plus attrayante par la simplicit&eacute; cordiale, la
+douce libert&eacute; des m&oelig;urs allemandes. Lorsque le temps le permettait,
+nous faisions de longues promenades &agrave; cheval avec le grand-duc, la
+grande-duchesse, ma cousine, et les personnes de leur maison. Lorsque
+nous restions au palais, nous nous occupions de musique, je chantais
+avec la grande-duchesse et ma cousine, dont la voix avait un timbre
+d'une puret&eacute;, d'une suavit&eacute; sans &eacute;gales, et que je n'ai jamais pu
+entendre sans me sentir remu&eacute; jusqu'au fond de l'&acirc;me. D'autres fois,
+nous visitions en d&eacute;tail les merveilleuses collections de tableaux et
+d'objets d'art, ou les admirables biblioth&egrave;ques du prince, qui, vous le
+savez, est un des hommes les plus savants et les plus &eacute;clair&eacute;s de
+l'Europe; assez souvent je revenais d&icirc;ner au palais, et, les jours
+d'Op&eacute;ra, j'accompagnais au th&eacute;&acirc;tre la famille grand-ducale.</p>
+
+<p>Chaque jour passait comme un songe; peu &agrave; peu ma cousine me traita avec
+une familiarit&eacute; toute fraternelle; elle ne me cachait pas le plaisir
+qu'elle &eacute;prouvait &agrave; me voir, elle me confiait tout ce qui l'int&eacute;ressait;
+deux ou trois fois elle me pria de l'accompagner lorsqu'elle allait avec
+la grande-duchesse visiter ses jeunes orphelines; souvent aussi elle me
+parlait de mon avenir avec une maturit&eacute; de raison, avec un int&eacute;r&ecirc;t
+s&eacute;rieux et r&eacute;fl&eacute;chi qui me confondait de la part d'une jeune fille de
+son &acirc;ge; elle aimait aussi beaucoup &agrave; s'informer de mon enfance, de ma
+m&egrave;re, h&eacute;las! toujours si regrett&eacute;e. Chaque fois que j'&eacute;crivais &agrave; mon
+p&egrave;re, elle me priait de la rappeler &agrave; son souvenir; puis, comme elle
+brodait &agrave; ravir, elle me remit un jour pour lui une charmante tapisserie
+&agrave; laquelle elle avait longtemps travaill&eacute;. Que vous dirai-je, mon ami?
+un fr&egrave;re et une s&oelig;ur, se retrouvant apr&egrave;s de longues ann&eacute;es de
+s&eacute;paration, n'eussent pas joui d'une intimit&eacute; plus douce. Du reste,
+lorsque, par le plus grand des hasards, nous restions seuls, l'arriv&eacute;e
+d'un tiers ne pouvait jamais changer le sujet ou m&ecirc;me l'accent de notre
+conversation.</p>
+
+<p>Vous vous &eacute;tonnerez peut-&ecirc;tre, mon ami, de cette fraternit&eacute; entre deux
+jeunes gens, surtout en songeant aux aveux que je vous fais; mais plus
+ma cousine me t&eacute;moignait de confiance et de familiarit&eacute;, plus je
+m'observais, plus je me contraignais, de peur de voir cesser cette
+adorable familiarit&eacute;. Et puis, ce qui augmentait encore ma r&eacute;serve,
+c'est que la princesse mettait dans ses relations avec moi tant de
+franchise, tant de noble confiance, et surtout si peu de coquetterie,
+que je suis presque certain qu'elle a toujours ignor&eacute; ma violente
+passion. Il me reste un l&eacute;ger doute &agrave; ce sujet, &agrave; propos d'une
+circonstance que je vous raconterai tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>Si cette intimit&eacute; fraternelle avait d&ucirc; toujours durer, peut-&ecirc;tre ce
+bonheur m'e&ucirc;t suffi; mais par cela m&ecirc;me que j'en jouissais avec d&eacute;lices,
+je songeais que bient&ocirc;t mon service ou la carri&egrave;re que le prince
+m'engageait &agrave; parcourir m'appellerait &agrave; Vienne ou &agrave; l'&eacute;tranger; je
+songeais enfin que prochainement peut-&ecirc;tre le grand-duc penserait &agrave;
+marier sa fille d'une mani&egrave;re digne d'elle...</p>
+
+<p>Ces pens&eacute;es me devinrent d'autant plus p&eacute;nibles que le moment de mon
+d&eacute;part approchait. Ma cousine remarqua bient&ocirc;t le changement qui s'&eacute;tait
+op&eacute;r&eacute; en moi. La veille du jour o&ugrave; je la quittai, elle me dit que depuis
+quelque temps, elle me trouvait sombre, pr&eacute;occup&eacute;e. Je t&acirc;chai d'&eacute;luder
+ces questions, j'attribuai ma tristesse &agrave; un vague ennui.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis vous croire, me dit-elle; mon p&egrave;re vous traite presque
+comme un fils, tout le monde vous aime; vous trouver malheureux serait
+de l'ingratitude.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! lui dis-je sans pouvoir vaincre mon &eacute;motion, ce n'est pas de
+l'ennui, c'est du chagrin, oui, c'est un profond chagrin que j'&eacute;prouve.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi? Que vous est-il arriv&eacute;? me demanda-t-elle avec int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; l'heure, ma cousine, vous m'avez dit que votre p&egrave;re me traitait
+comme un fils... qu'ici tout le monde m'aimait... Eh bien! avant peu il
+me faudra renoncer &agrave; ces affections si pr&eacute;cieuses, il faudra enfin...
+quitter Gerolstein, et je vous l'avoue, cette pens&eacute;e me d&eacute;sesp&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Et le souvenir de ceux qui nous sont chers... n'est-ce donc rien, mon
+cousin?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute... mais les ann&eacute;es, mais les &eacute;v&eacute;nements am&egrave;nent tant de
+changements impr&eacute;vus!</p>
+
+<p>&mdash;Il est du moins des affections qui ne sont pas changeantes: celle que
+mon p&egrave;re vous a toujours t&eacute;moign&eacute;e... celle que je ressens pour vous est
+de ce nombre, vous le savez bien; on est fr&egrave;re et s&oelig;ur... pour ne
+jamais s'oublier, ajouta-t-elle en levant sur moi ses grands yeux bleus
+humides de larmes.</p>
+
+<p>Ce regard me bouleversa, je fus sur le point de me trahir; heureusement
+je me contins.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que les affections durent, lui dis-je avec embarras; mais
+les positions changent... Ainsi, ma cousine, quand je reviendrai dans
+quelques ann&eacute;es, croyez-vous qu'alors cette intimit&eacute;, dont j'appr&eacute;cie
+tout le charme, puisse encore durer?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne durerait-elle pas?</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'alors vous serez sans doute mari&eacute;e, ma cousine... vous aurez
+d'autres devoirs... et vous aurez oubli&eacute; votre pauvre fr&egrave;re.</p>
+
+<p>Je vous le jure, mon ami, je ne lui dis rien de plus; j'ignore encore si
+elle vit dans ces mots un aveu qui l'offensa, ou si elle fut comme moi
+douloureusement frapp&eacute;e des changements in&eacute;vitables que l'avenir devait
+n&eacute;cessairement apporter &agrave; nos relations; mais, au lieu de me r&eacute;pondre,
+elle resta un moment silencieuse, accabl&eacute;e; puis, se levant brusquement,
+la figure p&acirc;le, alt&eacute;r&eacute;e, elle sortit apr&egrave;s avoir regard&eacute; pendant
+quelques secondes la tapisserie de la jeune comtesse d'Oppenheim, une de
+ses dames d'honneur, qui travaillait dans l'embrasure d'une des fen&ecirc;tres
+du salon o&ugrave; avait lieu notre entretien.</p>
+
+<p>Le soir m&ecirc;me de ce jour, je re&ccedil;us de mon p&egrave;re une nouvelle lettre qui me
+rappelait pr&eacute;cipitamment ici. Le lendemain matin j'allai prendre cong&eacute;
+du grand-duc; il me dit que ma cousine &eacute;tait un peu souffrante, qu'il se
+chargerait de mes adieux pour elle; il me serra paternellement dans ses
+bras, regrettant, ajouta-t-il, mon prompt d&eacute;part, et surtout que ce
+d&eacute;part f&ucirc;t caus&eacute; par les inqui&eacute;tudes que me donnait la sant&eacute; de mon
+p&egrave;re; puis, me rappelant avec la plus grande bont&eacute; ses conseils au sujet
+de la nouvelle carri&egrave;re qu'il m'engageait tr&egrave;s-instamment &agrave; embrasser,
+il ajouta qu'au retour de mes missions, ou pendant mes cong&eacute;s, il me
+reverrait toujours &agrave; Gerolstein avec un vif plaisir.</p>
+
+<p>Heureusement, &agrave; mon arriv&eacute;e ici, je trouvai l'&eacute;tat de mon p&egrave;re un peu
+am&eacute;lior&eacute;; il est encore alit&eacute;, et toujours d'une grande faiblesse, mais
+il ne me donne plus d'inqui&eacute;tude s&eacute;rieuse. Malheureusement il s'est
+aper&ccedil;u de mon abattement, de ma sombre taciturnit&eacute;; plusieurs fois, mais
+en vain, il m'a d&eacute;j&agrave; suppli&eacute; de lui confier la cause de mon morne
+chagrin. Je n'oserais, malgr&eacute; son aveugle tendresse pour moi; vous savez
+sa s&eacute;v&eacute;rit&eacute; au sujet de tout ce qui lui para&icirc;t manquer de franchise et
+de loyaut&eacute;.</p>
+
+<p>Hier je le veillais; seul aupr&egrave;s de lui, le croyant endormi, je n'avais
+pu retenir mes larmes, qui coulaient silencieusement en songeant &agrave; mes
+beaux jours de Gerolstein. Il me vit pleurer, car il sommeillait &agrave;
+peine, et j'&eacute;tais compl&egrave;tement absorb&eacute; par ma douleur; il m'interrogea
+avec la plus touchante bont&eacute;; j'attribuai ma tristesse aux inqui&eacute;tudes
+que m'avait donn&eacute;es sa sant&eacute;, mais, il ne fut pas dupe de cette d&eacute;faite.</p>
+
+<p>Maintenant que vous savez tout, mon bon Maximilien, dites, mon sort
+est-il assez d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;?... Que faire?... Que r&eacute;soudre?...</p>
+
+<p>Ah! mon ami, je ne puis vous dire mon angoisse. Que va-t-il arriver, mon
+Dieu?... Tout est &agrave; jamais perdu! Je suis le plus malheureux des hommes,
+si mon p&egrave;re ne renonce pas &agrave; son projet.</p>
+
+<p>Voici ce qui vient d'arriver:</p>
+
+<p>Tout &agrave; l'heure, je terminais cette lettre, lorsqu'&agrave; mon grand
+&eacute;tonnement, mon p&egrave;re, que je croyais couch&eacute;, est entr&eacute; dans son cabinet,
+o&ugrave; je vous &eacute;crivais; il vit sur son bureau mes quatre premi&egrave;res grandes
+pages d&eacute;j&agrave; remplies, j'&eacute;tais &agrave; la fin de celle-ci.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; qui &eacute;cris-tu si longuement? me demanda-t-il en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Maximilien, mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! me dit-il avec une expression d'affectueux reproche, je sais qu'il
+a toute ta confiance... Il est bien heureux, lui!</p>
+
+<p>Il pronon&ccedil;a ces derniers mots d'un ton si douloureusement navr&eacute; que,
+touch&eacute; de son accent, je lui r&eacute;pondis en lui donnant ma lettre presque
+sans r&eacute;flexion:</p>
+
+<p>&mdash;Lisez, mon p&egrave;re...</p>
+
+<p>Mon ami, il a tout lu. Savez-vous ce qu'il m'a dit ensuite, apr&egrave;s &ecirc;tre
+rest&eacute; quelque temps m&eacute;ditatif?</p>
+
+<p>&mdash;Henri, je vais &eacute;crire au grand-duc ce qui s'est pass&eacute; pendant votre
+s&eacute;jour &agrave; Gerolstein.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, je vous en conjure, ne faites pas cela.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous racontez &agrave; Maximilien est-il scrupuleusement vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, jusqu'ici votre conduite a &eacute;t&eacute; loyale... Le prince
+l'appr&eacute;ciera. Mais il ne faut pas qu'&agrave; l'avenir vous vous montriez
+indigne de sa noble confiance, ce qui arriverait si, abusant de son
+offre, vous retourniez plus tard &agrave; Gerolstein dans l'intention peut-&ecirc;tre
+de vous faire aimer de sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re... pouvez-vous penser...?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que vous aimez avec passion, et que la passion est t&ocirc;t ou
+tard une mauvaise conseill&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! mon p&egrave;re, vous &eacute;crirez au prince que...</p>
+
+<p>&mdash;Que vous aimez &eacute;perdument votre cousine.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du ciel! mon p&egrave;re, je vous en supplie, n'en faites rien!</p>
+
+<p>&mdash;Aimez-vous votre cousine?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aime avec idol&acirc;trie, mais...</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re m'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, je vais &eacute;crire au grand-duc et lui demander pour vous la
+main de sa fille...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon p&egrave;re, une telle pr&eacute;tention est insens&eacute;e de ma part!</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai... N&eacute;anmoins je dois faire franchement cette demande au
+prince, en lui exposant les raisons qui m'imposent cette d&eacute;marche. Il
+vous a accueilli avec la plus loyale hospitalit&eacute;, il s'est montr&eacute; pour
+vous d'une bont&eacute; paternelle, il serait indigne de moi et de vous de le
+tromper. Je connais l'&eacute;l&eacute;vation de son &acirc;me, il sera sensible &agrave; mon
+proc&eacute;d&eacute; d'honn&ecirc;te homme; s'il refuse de vous donner sa fille, comme cela
+est presque indubitable, il saura du moins qu'&agrave; l'avenir, si vous
+retourniez &agrave; Gerolstein, vous ne devez plus vivre avec elle dans la m&ecirc;me
+intimit&eacute;. Vous m'avez, mon enfant, ajouta mon p&egrave;re avec bont&eacute;, librement
+montr&eacute; la lettre que vous &eacute;criviez &agrave; Maximilien. Je suis maintenant
+instruit de tout; il est de mon devoir d'&eacute;crire au grand-duc... et je
+vais lui &eacute;crire &agrave; l'instant m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Vous le savez, mon ami, mon p&egrave;re est le meilleur des hommes, mais il est
+d'une inflexible t&eacute;nacit&eacute; de volont&eacute; lorsqu'il s'agit de ce qu'il
+regarde comme son devoir; jugez de mes angoisses, de mes craintes.
+Quoique la d&eacute;marche qu'il va tenter soit, apr&egrave;s tout, franche et
+honorable, elle ne m'en inqui&egrave;te pas moins. Comment le grand-duc
+accueillera-t-il cette folle demande? N'en sera-t-il pas choqu&eacute;, et la
+princesse Am&eacute;lie ne sera-t-elle pas aussi bless&eacute;e que j'aie laiss&eacute; mon
+p&egrave;re prendre une r&eacute;solution pareille sans son agr&eacute;ment?</p>
+
+<p>Ah! mon ami, plaignez-moi, je ne sais que penser. Il me semble que je
+contemple un ab&icirc;me et que le vertige me saisit...</p>
+
+<p>Je termine &agrave; la h&acirc;te cette longue lettre; bient&ocirc;t je vous &eacute;crirai.
+Encore une fois, plaignez-moi, car en v&eacute;rit&eacute; je crains de devenir fou si
+la fi&egrave;vre qui m'agite dure longtemps encore. Adieu, adieu, tout &agrave; vous
+de c&oelig;ur et &agrave; toujours.</p>
+
+<p class="right">
+HENRI D'H. O.
+</p>
+
+<p>Maintenant nous conduirons le lecteur au palais de Gerolstein, habit&eacute;
+par Fleur-de-Marie depuis son retour de France.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IVb" id="IVb"></a><a href="#tablea">IV</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">La princesse Am&eacute;lie</a></h3>
+
+
+<p>L'appartement occup&eacute; par Fleur-de-Marie (nous ne l'appellerons la
+princesse Am&eacute;lie qu'officiellement) dans le palais grand-ducal avait &eacute;t&eacute;
+meubl&eacute;, par les soins de Rodolphe, avec un go&ucirc;t et une &eacute;l&eacute;gance
+extr&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Du balcon de l'oratoire de la jeune fille on d&eacute;couvrait au loin les deux
+tours du couvent de Sainte-Hermangilde, qui, dominant d'immenses massifs
+de verdure, &eacute;taient elles-m&ecirc;mes domin&eacute;es par une haute montagne bois&eacute;e,
+au pied de laquelle s'&eacute;levait l'abbaye. Par une belle matin&eacute;e d'&eacute;t&eacute;,
+Fleur-de-Marie laissait errer ses regards sur ce splendide paysage qui
+s'&eacute;tendait au loin. Coiff&eacute;e en cheveux, elle portait une robe montante
+d'&eacute;toffe printani&egrave;re blanche &agrave; petites raies bleues; un large col de
+batiste tr&egrave;s-simple, rabattu sur ses &eacute;paules, laissait voir les deux
+bouts et le n&oelig;ud d'une petite cravate de soie du m&ecirc;me bleu que la
+ceinture de sa robe.</p>
+
+<p>Assise dans un grand fauteuil d'&eacute;b&egrave;ne sculpt&eacute;, &agrave; haut dossier de velours
+cramoisi, le coude soutenu par un des bras de ce si&egrave;ge, la t&ecirc;te un peu
+baiss&eacute;e, elle appuyait sa joue sur le revers de sa petite main blanche,
+l&eacute;g&egrave;rement vein&eacute;e d'azur.</p>
+
+<p>L'attitude languissante de Fleur-de-Marie, sa p&acirc;leur, la fixit&eacute; de son
+regard, l'amertume de son demi-sourire r&eacute;v&eacute;laient une m&eacute;lancolie
+profonde.</p>
+
+<p>Au bout de quelques moments, un soupir profond, douloureux, souleva son
+sein. Laissant alors retomber la main o&ugrave; elle appuyait sa joue, elle
+inclina davantage encore sa t&ecirc;te sur sa poitrine. On e&ucirc;t dit que
+l'infortun&eacute;e se courbait sous le poids de quelque grand malheur.</p>
+
+<p>&Agrave; cet instant une femme d'un &acirc;ge m&ucirc;r, d'une physionomie grave et
+distingu&eacute;e, v&ecirc;tue avec une &eacute;l&eacute;gante simplicit&eacute;, entra presque timidement
+dans l'oratoire et toussa l&eacute;g&egrave;rement pour attirer l'attention de
+Fleur-de-Marie.</p>
+
+<p>Celle-ci, sortant de sa r&ecirc;verie, releva vivement la t&ecirc;te et dit en
+saluant avec un mouvement plein de gr&acirc;ce:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, ma ch&egrave;re comtesse?</p>
+
+<p>&mdash;Je viens pr&eacute;venir Votre Altesse que monseigneur la prie de l'attendre;
+car il va se rendre ici dans quelques minutes, r&eacute;pondit la dame
+d'honneur de la princesse Am&eacute;lie avec une formalit&eacute; respectueuse.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi je m'&eacute;tonnais de n'avoir pas encore embrass&eacute; mon p&egrave;re
+aujourd'hui; j'attends avec tant d'impatience sa visite de chaque
+matin!... Mais j'esp&egrave;re que je ne dois pas &agrave; une indisposition de M<sup>lle</sup>
+d'Harneim le plaisir de vous voir deux jours de suite au palais, ma
+ch&egrave;re comtesse?</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre Altesse n'ait aucune inqui&eacute;tude &agrave; ce sujet; M<sup>lle</sup> d'Harneim
+m'a pri&eacute;e de la remplacer aujourd'hui; demain elle aura l'honneur de
+reprendre son service aupr&egrave;s de Votre Altesse, qui daignera peut-&ecirc;tre
+excuser ce changement.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, car je n'y perdrai rien; apr&egrave;s avoir eu le plaisir de
+vous voir deux jours de suite, ma ch&egrave;re comtesse, j'aurai pendant deux
+autres jours M<sup>lle</sup> d'Harneim aupr&egrave;s de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse nous comble, r&eacute;pondit la dame d'honneur en s'inclinant
+de nouveau; son extr&ecirc;me bienveillance m'encourage &agrave; lui demander une
+gr&acirc;ce!</p>
+
+<p>&mdash;Parlez... parlez; vous connaissez mon empressement &agrave; vous &ecirc;tre
+agr&eacute;able...</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que depuis longtemps Votre Altesse m'a habitu&eacute;e &agrave; ses
+bont&eacute;s; mais il s'agit d'un sujet tellement p&eacute;nible, que je n'aurais pas
+le courage de l'aborder, s'il ne s'agissait d'une action tr&egrave;s-m&eacute;ritante;
+aussi j'ose compter sur l'indulgence extr&ecirc;me de Votre Altesse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez nullement besoin de mon indulgence, ma ch&egrave;re comtesse; je
+suis toujours tr&egrave;s-reconnaissante des occasions que l'on me donne de
+faire un peu de bien.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit d'une pauvre cr&eacute;ature qui malheureusement avait quitt&eacute;
+Gerolstein avant que Votre Altesse e&ucirc;t fond&eacute; son &oelig;uvre si utile et si
+charitable pour les jeunes filles orphelines ou abandonn&eacute;es, que rien ne
+d&eacute;fend contre les mauvaises passions.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'a-t-elle fait? Que r&eacute;clamez-vous pour elle?</p>
+
+<p>&mdash;Son p&egrave;re, homme tr&egrave;s-aventureux, avait &eacute;t&eacute; chercher fortune en
+Am&eacute;rique, laissant sa femme et sa fille dans une existence assez
+pr&eacute;caire. La m&egrave;re mourut; la fille, &acirc;g&eacute;e de seize ans &agrave; peine, livr&eacute;e &agrave;
+elle-m&ecirc;me, quitta le pays pour suivre &agrave; Vienne un s&eacute;ducteur, qui la
+d&eacute;laissa bient&ocirc;t. Ainsi que cela arrive toujours, ce premier pas dans le
+sentier du vice conduisit cette malheureuse &agrave; un ab&icirc;me d'infamie; en peu
+de temps elle devint, comme tant d'autres mis&eacute;rables, l'opprobre de son
+sexe...</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie baissa les yeux, rougit et ne put cacher un l&eacute;ger
+tressaillement qui n'&eacute;chappa pas &agrave; sa dame d'honneur. Celle-ci,
+craignant d'avoir bless&eacute; la chaste susceptibilit&eacute; de la princesse en
+l'entretenant d'une telle cr&eacute;ature, reprit avec embarras:</p>
+
+<p>&mdash;Je demande mille pardons &agrave; Votre Altesse, je l'ai choqu&eacute;e sans doute,
+en attirant son attention sur une existence si fl&eacute;trie; mais
+l'infortun&eacute;e manifeste un repentir si sinc&egrave;re... que j'ai cru pouvoir
+solliciter pour elle un peu de piti&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez eu raison. Continuez... je vous en prie, dit
+Fleur-de-Marie en surmontant sa douloureuse &eacute;motion; tous les &eacute;garements
+sont en effet dignes de piti&eacute;, lorsque le repentir leur succ&egrave;de.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qui est arriv&eacute; dans cette circonstance, ainsi que je l'ai
+fait observer &agrave; Votre Altesse. Apr&egrave;s deux ann&eacute;es de cette vie
+abominable, la gr&acirc;ce toucha cette abandonn&eacute;e... Saisie d'un tardif
+remords, elle est revenue ici. Le hasard a fait qu'en arrivant elle a
+&eacute;t&eacute; se loger dans une maison qui appartient &agrave; une digne veuve, dont la
+douceur et la piti&eacute; sont populaires. Encourag&eacute;e par la pieuse bont&eacute; de
+la veuve, la pauvre cr&eacute;ature lui a avou&eacute; ses fautes, ajoutant qu'elle
+ressentait une juste horreur pour sa vie pass&eacute;e, et qu'elle ach&egrave;terait
+au prix de la p&eacute;nitence la plus rude le bonheur d'entrer dans une maison
+religieuse o&ugrave; elle pourrait expier ses &eacute;garements et m&eacute;riter leur
+r&eacute;demption. La digne veuve &agrave; qui elle fit cette confidence, sachant que
+j'avais l'honneur d'appartenir &agrave; Votre Altesse, m'a &eacute;crit pour me
+recommander cette malheureuse qui, par la toute-puissante intervention
+de Votre Altesse aupr&egrave;s de la princesse Juliane, sup&eacute;rieure de l'abbaye,
+pourrait esp&eacute;rer d'entrer s&oelig;ur converse au couvent de
+Sainte-Hermangilde; elle demande comme une faveur d'&ecirc;tre employ&eacute;e aux
+travaux les plus p&eacute;nibles, pour que sa p&eacute;nitence soit plus m&eacute;ritoire.
+J'ai voulu entretenir plusieurs fois cette femme avant de me permettre
+d'implorer pour elle la piti&eacute; de Votre Altesse, et je suis fermement
+convaincue que son repentir sera durable. Ce n'est ni le besoin ni l'&acirc;ge
+qui la ram&egrave;ne au bien; elle a dix-huit ans &agrave; peine, elle est tr&egrave;s-belle
+encore, et poss&egrave;de une petite somme d'argent qu'elle veut affecter &agrave; une
+&oelig;uvre charitable, si elle obtient la faveur qu'elle sollicite.</p>
+
+<p>&mdash;Je me charge de votre prot&eacute;g&eacute;e, dit Fleur-de-Marie en contenant
+difficilement son trouble, tant sa vie pass&eacute;e offrait de ressemblance
+avec celle de la malheureuse en faveur de qui on la sollicitait; puis
+elle ajouta: Le repentir de cette infortun&eacute;e est trop louable pour ne
+pas l'encourager.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais comment exprimer ma reconnaissance &agrave; Votre Altesse. J'osais
+&agrave; peine esp&eacute;rer qu'elle daign&acirc;t s'int&eacute;resser si charitablement &agrave; une
+pareille cr&eacute;ature...</p>
+
+<p>&mdash;Elle a &eacute;t&eacute; coupable, elle se repent..., dit Fleur-de-Marie avec un
+accent de commis&eacute;ration et de tristesse indicible; il est juste d'avoir
+piti&eacute; d'elle... Plus ses remords sont sinc&egrave;res, plus ils doivent &ecirc;tre
+douloureux, ma ch&egrave;re comtesse...</p>
+
+<p>&mdash;J'entends, je crois, monseigneur, dit tout &agrave; coup la dame d'honneur
+sans remarquer l'&eacute;motion profonde et croissante de Fleur-de-Marie.</p>
+
+<p>En effet, Rodolphe entra dans un salon qui pr&eacute;c&eacute;dait l'oratoire, tenant
+&agrave; la main un &eacute;norme bouquet de roses.</p>
+
+<p>&Agrave; la vue du prince, la comtesse se retira discr&egrave;tement. &Agrave; peine eut-elle
+disparu que Fleur-de-Marie se jeta au cou de son p&egrave;re, appuya son front
+sur son &eacute;paule et resta ainsi quelques secondes sans parler.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour... bonjour, mon enfant ch&eacute;rie, dit Rodolphe en serrant sa
+fille dans ses bras avec effusion sans s'apercevoir encore de sa
+tristesse. Vois donc ce buisson de roses... quelle belle moisson j'ai
+faite ce matin pour toi! C'est ce qui m'a emp&ecirc;ch&eacute; de venir plus t&ocirc;t.
+J'esp&egrave;re que je ne t'ai jamais apport&eacute; un plus magnifique bouquet...
+Tiens.</p>
+
+<p>Et le prince, ayant toujours son bouquet &agrave; la main, fit un l&eacute;ger
+mouvement en arri&egrave;re pour se d&eacute;gager des bras de sa fille et la
+regarder; mais, la voyant fondre en larmes, il jeta le bouquet sur une
+table, prit les mains de Fleur-de-Marie dans les siennes et s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Tu pleures, mon Dieu! qu'as-tu donc?</p>
+
+<p>&mdash;Rien... rien... mon bon p&egrave;re..., dit Fleur-de-Marie en essuyant ses
+larmes et t&acirc;chant de sourire &agrave; Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en conjure, dis-moi ce que tu as... Qui peut t'avoir attrist&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, mon p&egrave;re, qu'il n'y a pas de quoi vous inqui&eacute;ter... La
+comtesse &eacute;tait venue solliciter mon int&eacute;r&ecirc;t pour une pauvre femme si
+int&eacute;ressante... si malheureuse... que malgr&eacute; moi je me suis attendrie &agrave;
+son r&eacute;cit.</p>
+
+<p>&mdash;Bien vrai?... Ce n'est que cela...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est que cela, reprit Fleur-de-Marie en prenant sur une table les
+fleurs que Rodolphe avait jet&eacute;es. Mais comme vous me g&acirc;tez!
+ajouta-t-elle... quel bouquet magnifique! Et quand je pense que chaque
+jour... vous m'en apportez un pareil... cueilli par vous...</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, dit Rodolphe en contemplant sa fille avec anxi&eacute;t&eacute;, tu me
+caches quelque chose... Ton sourire est douloureux, contraint. Je t'en
+conjure, dis-moi ce qui t'afflige... Ne t'occupe pas de ce bouquet.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous le savez ce bouquet est ma joie de chaque matin, et puis
+j'aime tant les roses... Je les ai toujours tant aim&eacute;es... Vous vous
+souvenez, ajouta-t-elle avec un sourire navrant, vous vous souvenez de
+mon pauvre petit rosier!... dont j'ai toujours gard&eacute; les d&eacute;bris...</p>
+
+<p>&Agrave; cette p&eacute;nible allusion au temps pass&eacute;, Rodolphe s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Malheureuse enfant! mes soup&ccedil;ons seraient-ils fond&eacute;s?... Au milieu de
+l'&eacute;clat qui t'environne, songerais-tu encore quelquefois &agrave; cet horrible
+temps?... H&eacute;las! j'avais cru cependant te le faire oublier &agrave; force de
+tendresse!</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, pardon, mon p&egrave;re! Ces paroles m'ont &eacute;chapp&eacute;. Je vous
+afflige...</p>
+
+<p>&mdash;Je m'afflige, pauvre ange, dit tristement Rodolphe, parce que ces
+retours vers le pass&eacute; doivent &ecirc;tre affreux pour toi... parce qu'ils
+empoisonneraient ta vie si tu avais la faiblesse de t'y abandonner.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re... c'est par hasard... Depuis notre arriv&eacute;e ici, c'est la
+premi&egrave;re fois...</p>
+
+<p>&mdash;C'est la premi&egrave;re fois que tu m'en parles... oui... mais ce n'est
+peut-&ecirc;tre pas la premi&egrave;re fois que ces pens&eacute;es te tourmentent... Je
+m'&eacute;tais aper&ccedil;u de tes acc&egrave;s de m&eacute;lancolie, et quelquefois j'accusais le
+pass&eacute; de causer ta tristesse... Mais, faute de certitude, je n'osais pas
+m&ecirc;me essayer de combattre la funeste influence de ces ressouvenirs, de
+t'en montrer le n&eacute;ant, l'injustice; car si ton chagrin avait eu une
+autre cause, si le pass&eacute; avait &eacute;t&eacute; pour toi ce qu'il doit &ecirc;tre, un vain
+et mauvais songe, je risquais d'&eacute;veiller en toi les id&eacute;es p&eacute;nibles que
+je voulais d&eacute;truire...</p>
+
+<p>&mdash;Combien vous &ecirc;tes bon!... Combien ces craintes t&eacute;moignent encore de
+votre ineffable tendresse!</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu... ma position &eacute;tait si difficile, si d&eacute;licate... Encore
+une fois, je ne te disais rien, mais j'&eacute;tais sans cesse pr&eacute;occup&eacute; de ce
+qui te touchait... En contractant ce mariage qui comblait tous mes
+v&oelig;ux, j'avais aussi cru donner une garantie de plus &agrave; ton repos. Je
+connaissais trop l'excessive d&eacute;licatesse de ton c&oelig;ur pour esp&eacute;rer que
+jamais... jamais tu ne songerais plus au pass&eacute;; mais je me disais que si
+par hasard ta pens&eacute;e s'y arr&ecirc;tait, tu devais, en te sentant
+maternellement ch&eacute;rie par la noble femme qui t'a connue et aim&eacute;e au plus
+profond de ton malheur, tu devais, dis-je, regarder le pass&eacute; comme
+suffisamment expi&eacute; par tes atroces mis&egrave;res et &ecirc;tre indulgente ou plut&ocirc;t
+juste envers toi-m&ecirc;me; car enfin ma femme a droit par ses rares qualit&eacute;s
+aux respects de tous, n'est-ce pas? Eh bien! d&egrave;s que tu es pour elle une
+fille, une s&oelig;ur ch&eacute;rie, ne dois-tu pas &ecirc;tre rassur&eacute;e? Son tendre
+attachement n'est-il pas une r&eacute;habilitation compl&egrave;te? Ne te dit-il pas
+qu'elle sait comme toi que tu as &eacute;t&eacute; victime et non coupable, qu'on ne
+peut enfin te reprocher que le malheur... qui t'a accabl&eacute;e d&egrave;s ta
+naissance! Aurais-tu m&ecirc;me commis de grandes fautes, ne seraient-elles
+pas mille fois expi&eacute;es, rachet&eacute;es par tout ce que tu as fait de bien,
+par tout ce qui s'est d&eacute;velopp&eacute; d'excellent et d'adorable en toi?...</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je t'en prie, laisse-moi te dire ma pens&eacute;e enti&egrave;re, puisqu'un
+hasard, qu'il faudra b&eacute;nir sans doute, a amen&eacute; cet entretien. Depuis
+longtemps je le d&eacute;sirais et je le redoutais &agrave; la fois... Dieu veuille
+qu'il ait un succ&egrave;s salutaire!... J'ai &agrave; te faire oublier tant d'affreux
+chagrins; j'ai &agrave; remplir aupr&egrave;s de toi une mission si auguste, si
+sacr&eacute;e, que j'aurais eu le courage de sacrifier &agrave; ton repos mon amour
+pour M<sup>me</sup> d'Harville... mon amiti&eacute; pour Murph, si j'avais pens&eacute; que leur
+pr&eacute;sence t'e&ucirc;t trop douloureusement rappel&eacute; le pass&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon bon p&egrave;re, pouvez-vous le croire?... Leur pr&eacute;sence, &agrave; eux, qui
+savent... ce que j'&eacute;tais... et qui pourtant m'aiment tendrement, ne
+personnifie-t-elle pas au contraire l'oubli et le pardon?... Enfin, mon
+p&egrave;re, ma vie enti&egrave;re n'e&ucirc;t-elle pas &eacute;t&eacute; d&eacute;sol&eacute;e si pour moi vous aviez
+renonc&eacute; &agrave; votre mariage avec M<sup>me</sup> d'Harville?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je n'aurais pas &eacute;t&eacute; seul &agrave; vouloir ce sacrifice s'il avait d&ucirc;
+assurer ton bonheur... Tu ne sais pas quel renoncement Cl&eacute;mence s'&eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; volontairement impos&eacute;?... Car elle aussi comprend toute l'&eacute;tendue
+de mes devoirs envers toi.</p>
+
+<p>&mdash;Vos devoirs envers moi, mon Dieu! Et qu'ai-je fait pour m&eacute;riter
+autant?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que tu as fait, pauvre ange aim&eacute;?... Jusqu'au moment o&ugrave; tu m'as &eacute;t&eacute;
+rendue, ta vie n'a &eacute;t&eacute; qu'amertume, mis&egrave;re, d&eacute;solation... et tes
+souffrances pass&eacute;es je me les reproche comme si je les avais caus&eacute;es!
+Aussi, lorsque je te vois souriante, satisfaite, je me crois pardonn&eacute;...
+Mon seul but, mon seul v&oelig;u est de te rendre aussi id&eacute;alement heureuse
+que tu as &eacute;t&eacute; infortun&eacute;e, de t'&eacute;lever autant que tu as &eacute;t&eacute; abaiss&eacute;e, car
+il me semble que les derniers vestiges du pass&eacute; s'effacent lorsque les
+personnes les plus &eacute;minentes, les plus honorables, te rendent les
+respects qui te sont dus.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moi du respect?... Non, non, mon p&egrave;re... mais &agrave; mon rang, ou plut&ocirc;t
+&agrave; celui que vous m'avez donn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est pas ton rang qu'on aime et qu'on r&eacute;v&egrave;re... c'est toi,
+entends-tu bien, mon enfant ch&eacute;rie, c'est toi-m&ecirc;me, c'est toi seule...
+Il est des hommages impos&eacute;s par le rang, mais il en est aussi d'impos&eacute;s
+par le charme et par l'attrait! Tu ne sais pas distinguer ceux-l&agrave;, toi,
+parce que tu t'ignores, parce que, par un prodige d'esprit et de tact
+qui me rend aussi fier qu'idol&acirc;tre de toi, tu apportes dans ces
+relations c&eacute;r&eacute;monieuses, si nouvelles pour toi, un m&eacute;lange de dignit&eacute;,
+de modestie et de gr&acirc;ce, auquel ne peuvent r&eacute;sister les caract&egrave;res les
+plus hautains...</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'aimez tant, mon p&egrave;re, et on vous aime tant, que l'on est s&ucirc;r de
+vous plaire en me t&eacute;moignant de la d&eacute;f&eacute;rence.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! la m&eacute;chante enfant! s'&eacute;cria Rodolphe en interrompant sa fille et
+en l'embrassant avec tendresse. La m&eacute;chante enfant, qui ne veut accorder
+aucune satisfaction &agrave; mon orgueil de p&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Cet orgueil n'est-il pas aussi satisfait en vous attribuant &agrave; vous
+seul la bienveillance que l'on me t&eacute;moigne, mon bon p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Non, certainement, mademoiselle, dit le prince en souriant &agrave; sa fille
+pour chasser la tristesse dont il la voyait encore atteinte, non,
+mademoiselle, ce n'est pas la m&ecirc;me chose; car il ne m'est pas permis
+d'&ecirc;tre fier de moi, et je puis et je dois &ecirc;tre fier de vous... oui,
+fier. Encore une fois, tu ne sais pas combien tu es divinement dou&eacute;e...
+En quinze mois ton &eacute;ducation s'est si merveilleusement accomplie que la
+m&egrave;re la plus difficile serait enthousiaste de toi; et cette &eacute;ducation a
+encore augment&eacute; l'influence presque irr&eacute;sistible que tu exerces autour
+de toi sans t'en douter.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re... vos louanges me rendent confuse.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis la v&eacute;rit&eacute;, rien que la v&eacute;rit&eacute;. En veux-tu des exemples? Parlons
+hardiment du pass&eacute;: c'est un ennemi que je veux combattre corps &agrave; corps,
+il faut le regarder en face. Eh bien! te souviens-tu de la Louve, de
+cette courageuse femme qui t'a sauv&eacute;e? Rappelle-toi cette sc&egrave;ne de la
+prison que tu m'as racont&eacute;e: une foule de d&eacute;tenues, plus stupides encore
+que m&eacute;chantes, s'acharnaient &agrave; tourmenter une de leurs compagnes faible
+et infirme, leur souffre-douleur: tu parais, tu parles... et voil&agrave;
+qu'aussit&ocirc;t ces furies, rougissant de leur l&acirc;che cruaut&eacute; envers leur
+victime, se montrent aussi charitables qu'elles avaient &eacute;t&eacute; m&eacute;chantes.
+N'est-ce donc rien, cela? Enfin, est-ce, oui ou non, gr&acirc;ce &agrave; toi que la
+Louve, cette femme indomptable, a connu le repentir et d&eacute;sir&eacute; une vie
+honn&ecirc;te et laborieuse? Va, crois-moi, mon enfant ch&eacute;rie, celle qui avait
+domin&eacute; la Louve et ses turbulentes compagnes par le seul ascendant de la
+bont&eacute; jointe &agrave; une rare &eacute;l&eacute;vation d'esprit, celle-l&agrave;, quoique dans
+d'autres circonstances et dans une sph&egrave;re tout oppos&eacute;e, devait par le
+m&ecirc;me charme (n'allez pas sourire de ce rapprochement, mademoiselle)
+fasciner aussi l'alti&egrave;re archiduchesse Sophie et tout mon entourage; car
+bons et m&eacute;chants, grands et petits, subissent presque toujours
+l'influence des &acirc;mes sup&eacute;rieures... Je ne veux pas dire que tu sois n&eacute;e
+princesse dans l'acception aristocratique du mot, cela serait une pauvre
+flatterie &agrave; te faire, mon enfant... mais tu es de ce petit nombre
+d'&ecirc;tres privil&eacute;gi&eacute;s qui sont n&eacute;s pour dire &agrave; une reine ce qu'il faut
+pour la charmer et s'en faire aimer... et aussi pour dire &agrave; une pauvre
+cr&eacute;ature, avilie et abandonn&eacute;e, ce qu'il faut pour la rendre meilleure,
+la consoler et s'en faire adorer.</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon p&egrave;re... de gr&acirc;ce...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tant pis pour vous, mademoiselle, il y a trop longtemps que mon
+c&oelig;ur d&eacute;borde. Songe donc, avec mes craintes d'&eacute;veiller en toi les
+souvenirs de ce pass&eacute; que je veux an&eacute;antir, que j'an&eacute;antirai &agrave; jamais
+dans ton esprit... je n'osais t'entretenir de ces comparaisons... de ces
+rapprochements qui te rendent si adorable &agrave; mes yeux. Que de fois
+Cl&eacute;mence et moi nous sommes-nous extasi&eacute;s sur toi!... Que de fois, si
+attendrie que les larmes lui venaient aux yeux, elle m'a dit: &laquo;N'est-il
+pas merveilleux que cette ch&egrave;re enfant soit ce qu'elle est, apr&egrave;s le
+malheur qui l'a poursuivie? ou plut&ocirc;t, reprenait Cl&eacute;mence, n'est-il pas
+merveilleux que, loin d'alt&eacute;rer cette noble et rare nature, l'infortune
+ait au contraire donn&eacute; plus d'essor &agrave; ce qu'il y avait d'excellent en
+elle?</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment-l&agrave;, la porte du salon s'ouvrit et Cl&eacute;mence, grande-duchesse
+de Gerolstein, entra, tenant une lettre &agrave; la main.</p>
+
+<p>&mdash;Voici, mon ami, dit-elle &agrave; Rodolphe, une lettre de France. J'ai voulu
+vous l'apporter afin de dire bonjour &agrave; ma paresseuse enfant, que je n'ai
+pas encore vue ce matin, ajouta Cl&eacute;mence en embrassant tendrement
+Fleur-de-Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Cette lettre arrive &agrave; merveille, dit gaiement Rodolphe apr&egrave;s l'avoir
+parcourue; nous causions justement du pass&eacute;... de ce monstre que nous
+allons incessamment combattre, ma ch&egrave;re Cl&eacute;mence... car il menace le
+repos et le bonheur de notre enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Serait-il vrai, mon ami? Ces acc&egrave;s de m&eacute;lancolie que nous avions
+remarqu&eacute;s...</p>
+
+<p>&mdash;N'avaient pas d'autre cause que de m&eacute;chants souvenirs; mais
+heureusement nous connaissons maintenant notre ennemi... et nous en
+triompherons...</p>
+
+<p>&mdash;Mais de qui donc est cette lettre, mon ami? demanda Cl&eacute;mence.</p>
+
+<p>&mdash;De la gentille Rigolette... la femme de Germain.</p>
+
+<p>&mdash;Rigolette..., s'&eacute;cria Fleur-de-Marie, quel bonheur d'avoir de ses
+nouvelles!</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit tout bas Cl&eacute;mence &agrave; Rodolphe, en lui montrant
+Fleur-de-Marie du regard, ne craignez-vous pas que cette lettre... ne
+lui rappelle des id&eacute;es p&eacute;nibles?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont justement ces souvenirs que je veux an&eacute;antir, ma ch&egrave;re
+Cl&eacute;mence; il faut les aborder hardiment, et je suis s&ucirc;r que je trouverai
+dans la lettre de Rigolette d'excellentes armes contre eux... car cette
+bonne petite cr&eacute;ature adorait notre enfant et l'appr&eacute;ciait comme elle
+devait l'&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Et Rodolphe lut &agrave; haute voix la lettre suivante:</p>
+
+<p class="right">
+&laquo;Ferme de Bouqueval, 15 ao&ucirc;t 1841<br />
+<br />
+&laquo;Monseigneur,<br />
+</p>
+
+<p>&laquo;Je prends la libert&eacute; de vous &eacute;crire encore pour vous faire part d'un
+bien grand bonheur qui nous est arriv&eacute;, et pour vous demander une
+nouvelle faveur, &agrave; vous &agrave; qui nous devons d&eacute;j&agrave; tant, ou plut&ocirc;t &agrave; qui
+nous devons le vrai paradis o&ugrave; nous vivons, moi, mon Germain et sa bonne
+m&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; de quoi il s'agit, monseigneur: depuis dix jours je suis comme
+folle de joie, car il y a dix jours que j'ai un amour de petite fille;
+moi je trouve que c'est tout le portrait de Germain; lui, que c'est tout
+le mien; notre ch&egrave;re maman Georges dit qu'elle nous ressemble &agrave; tous les
+deux; le fait est qu'elle a de charmants yeux bleus comme Germain, et
+des cheveux noirs tout fris&eacute;s comme moi. Par exemple, contre son
+habitude, mon mari est injuste, il veut toujours avoir notre petite sur
+ses genoux... tandis que moi, c'est mon droit, n'est-ce pas,
+monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Braves et dignes jeunes gens! Qu'ils doivent &ecirc;tre heureux! dit
+Rodolphe. Si jamais couple fut bien assorti... c'est celui-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Et combien Rigolette m&eacute;rite son bonheur! dit Fleur-de-Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi j'ai toujours b&eacute;ni le hasard qui me l'a fait rencontrer, dit
+Rodolphe; et il continua:</p>
+
+<p>&laquo;Mais, au fait, monseigneur, pardon de vous entretenir de ces gentilles
+querelles de m&eacute;nage qui finissent toujours par un baiser... Du reste les
+oreilles doivent joliment vous tinter, monseigneur, car il ne se passe
+pas de jour que nous ne disions, en nous regardant nous deux Germain:
+&laquo;Sommes-nous heureux, mon Dieu! sommes-nous heureux!...&raquo; et
+naturellement votre nom vient tout de suite apr&egrave;s ces mots-l&agrave;... Excusez
+ce griffonnage qu'il y a l&agrave;, monseigneur, avec un p&acirc;t&eacute;; c'est que, sans
+y penser, j'avais &eacute;crit monsieur Rodolphe, comme je disais autrefois, et
+j'ai ratur&eacute;. J'esp&egrave;re, &agrave; propos de cela, que vous trouverez que mon
+&eacute;criture a bien gagn&eacute;, ainsi que mon orthographe; car Germain me montre
+toujours, et je ne fais plus des grands b&acirc;tons en allant tout de
+travers, comme du temps o&ugrave; vous me tailliez mes plumes...</p>
+
+<p>&mdash;Je dois avouer, dit Rodolphe, en riant, que ma petite prot&eacute;g&eacute;e se fait
+un peu illusion, et je suis s&ucirc;r que Germain s'occupe plut&ocirc;t de baiser la
+main de son &eacute;l&egrave;ve que de la diriger.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mon ami, vous &ecirc;tes injuste, dit Cl&eacute;mence en regardant la
+lettre; c'est un peu gros, mais tr&egrave;s-lisible.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est qu'il y a progr&egrave;s, reprit Rodolphe; autrefois il lui
+aurait fallu huit pages pour contenir ce qu'elle &eacute;crit maintenant en
+deux.</p>
+
+<p>Et il continua:</p>
+
+<p>&laquo;C'est pourtant vrai que vous m'avez taill&eacute; des plumes, monseigneur;
+quand nous y pensons, nous deux Germain, nous en sommes tout honteux, en
+nous rappelant que vous &eacute;tiez si peu fiers... Ah! mon Dieu! voil&agrave; encore
+que je me surprends &agrave; vous parler d'autre chose que de ce que nous
+voulons vous demander, monseigneur; car mon mari se joint &agrave; moi et c'est
+bien important; nous y attachons une id&eacute;e... vous allez voir.</p>
+
+<p>&laquo;Nous vous supplions donc, monseigneur, d'avoir la bont&eacute; de nous choisir
+et de nous donner un nom pour notre petite fille ch&eacute;rie; c'est convenu
+avec le parrain et la marraine, et ces parrain et marraine, savez-vous
+qui c'est, monseigneur? Deux des personnes que vous et M<sup>me</sup> la marquise
+d'Harville vous avez tir&eacute;es de la peine pour les rendre bien heureuses,
+aussi heureuses que nous... En un mot, c'est Morel le lapidaire et
+Jeanne Duport, la s&oelig;ur d'un pauvre prisonnier nomm&eacute; Pique-Vinaigre, une
+digne femme que j'avais vue en prison quand j'allais y visiter mon
+pauvre Germain, et que plus tard M<sup>me</sup> la marquise a fait sortir de
+l'h&ocirc;pital.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, monseigneur, il faut que vous sachiez pourquoi nous avons
+choisi M. Morel pour parrain et Jeanne Duport pour marraine. Nous nous
+sommes dit, nous deux Germain: &laquo;&Ccedil;a sera comme une mani&egrave;re de remercier
+encore M. Rodolphe de ses bont&eacute;s que de prendre pour parrain et marraine
+de notre petite fille des dignes gens qui doivent tout &agrave; lui et &agrave; M<sup>me</sup> la
+marquise...&raquo; sans compter que Morel le lapidaire et Jeanne Duport sont
+la cr&egrave;me des honn&ecirc;tes gens... Ils sont de notre classe, et de plus,
+comme nous disons avec Germain, ils sont nos parents en bonheur,
+puisqu'ils sont comme nous de la famille de vos prot&eacute;g&eacute;s, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon p&egrave;re, ne trouvez-vous pas cette id&eacute;e d'une d&eacute;licatesse
+charmante? dit Fleur-de-Marie avec &eacute;motion. Prendre pour parrain et
+marraine de leur enfant des personnes qui vous doivent tout, &agrave; vous et &agrave;
+ma seconde m&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, ch&egrave;re enfant, dit Cl&eacute;mence; je suis on ne peut plus
+touch&eacute;e de ce souvenir.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi je suis tr&egrave;s-heureux d'avoir si bien plac&eacute; mes bienfaits, dit
+Rodolphe en continuant sa lecture:</p>
+
+<p>&laquo;Du reste, au moyen de l'argent que vous lui avez fait donner, monsieur
+Rodolphe, Morel est maintenant courtier en pierres fines; il gagne de
+quoi bien &eacute;lever sa famille et faire apprendre un &eacute;tat &agrave; ses enfants. La
+bonne et pauvre Louise va, je crois, se marier avec un digne ouvrier qui
+l'aime et la respecte comme elle doit l'&ecirc;tre, car elle a &eacute;t&eacute; bien
+malheureuse, mais non coupable, et le fianc&eacute; de Louise a assez de c&oelig;ur
+pour comprendre cela...</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais bien s&ucirc;r, s'&eacute;cria Rodolphe en s'adressant &agrave; sa fille, de
+trouver dans la lettre de cette ch&egrave;re petite Rigolette des armes contre
+notre ennemi!... Tu entends, c'est l'expression du simple bon sens de
+cette &acirc;me honn&ecirc;te et droite... Elle dit de Louise: <i>Elle a &eacute;t&eacute;
+malheureuse et non coupable, et son fianc&eacute; a assez de c&oelig;ur pour
+comprendre cela.</i></p>
+
+<p>Fleur-de-Marie, de plus en plus &eacute;mue et attrist&eacute;e par la lecture de
+cette lettre, tressaillit du regard que son p&egrave;re attacha un moment sur
+elle en pronon&ccedil;ant les derniers mots que nous avons soulign&eacute;s.</p>
+
+<p>Le prince continua:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous dirai encore, monseigneur, que Jeanne Duport, par la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;
+de M<sup>me</sup> la marquise, a pu se faire s&eacute;parer de son mari, ce vilain homme
+qui lui mangeait tout et la battait; elle a repris sa fille a&icirc;n&eacute;e aupr&egrave;s
+d'elle, et elle tient une petite boutique de passementerie o&ugrave; elle vend
+ce qu'elle fabrique avec ses enfants; leur commerce prosp&egrave;re. Il n'y a
+pas non plus de gens plus heureux, et cela, gr&acirc;ce &agrave; qui? gr&acirc;ce &agrave; vous,
+monseigneur, gr&acirc;ce &agrave; M<sup>me</sup> la marquise, qui, tous deux, savez si bien
+donner, et donner si &agrave; propos.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; propos de &ccedil;a, Germain vous &eacute;crit comme d'ordinaire, monseigneur, &agrave; la
+fin du mois, au sujet de la <i>Banque des travailleurs sans ouvrage et des
+pr&ecirc;ts gratuits.</i> Il n'y a presque jamais de remboursements en retard et
+on s'aper&ccedil;oit d&eacute;j&agrave; beaucoup du bien-&ecirc;tre que cela r&eacute;pand dans le
+quartier. Au moins maintenant, de pauvres familles peuvent supporter la
+morte-saison du travail sans mettre leur linge et leurs matelas au
+mont-de-pi&eacute;t&eacute;. Ainsi, quand l'ouvrage revient, faut voir avec quel c&oelig;ur
+ils s'y mettent; ils sont si fiers qu'on ait eu confiance dans leur
+travail et dans leur probit&eacute;!... Dame! ils n'ont que &ccedil;a. Aussi comme ils
+vous b&eacute;nissent de leur avoir fait pr&ecirc;ter l&agrave;-dessus! Oui, monseigneur,
+ils vous b&eacute;nissent, vous; car, quoique vous disiez que vous n'&ecirc;tes pour
+rien dans cette fondation, sauf la nomination de Germain comme caissier
+directeur, et que c'est un inconnu qui a fait ce grand bien... nous
+aimons mieux croire que c'est &agrave; vous qu'on le doit; c'est plus naturel!</p>
+
+<p>&laquo;D'ailleurs il y a une fameuse trompette pour r&eacute;p&eacute;ter &agrave; tout bout de
+champ que c'est vous qu'on doit b&eacute;nir; cette trompette est M<sup>me</sup> Pipelet,
+qui r&eacute;p&egrave;te &agrave; chacun qu'il n'y a que son roi des locataires (excusez,
+monsieur Rodolphe, elle vous appelle toujours ainsi) qui puisse avoir
+fait cette &oelig;uvre charitable, et son vieux ch&eacute;ri d'Alfred est toujours
+de son avis. Quant &agrave; lui, il est si fier et si content de son poste de
+gardien de la banque qu'il dit que les poursuites de M. Cabrion lui
+seraient maintenant indiff&eacute;rentes. Pour en finir avec votre famille de
+reconnaissants, monseigneur, j'ajouterai que Germain a lu dans les
+journaux que le nomm&eacute; Martial, un colon d'Alg&eacute;rie, avait &eacute;t&eacute; cit&eacute; avec
+de grands &eacute;loges pour le courage qu'il avait montr&eacute; en repoussant &agrave; la
+t&ecirc;te de ses m&eacute;tayers une attaque d'Arabes pillards, et que sa femme,
+aussi intr&eacute;pide que lui, avait &eacute;t&eacute; l&eacute;g&egrave;rement bless&eacute;e &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, o&ugrave;
+elle tirait des coups de fusil, comme un vrai grenadier. Depuis ce
+temps-l&agrave;, dit-on dans le journal, on l'a baptis&eacute;e M<sup>me</sup> Carabine.</p>
+
+<p>&laquo;Excusez de cette longue lettre, monseigneur; mais j'ai pens&eacute; que vous
+ne seriez pas f&acirc;ch&eacute; d'avoir par nous des nouvelles de tous ceux dont
+vous avez &eacute;t&eacute; la providence... Je vous &eacute;cris de la ferme de Bouqueval,
+o&ugrave; nous sommes depuis le printemps avec notre bonne m&egrave;re. Germain part
+le matin pour ses affaires, et il revient le soir. &Agrave; l'automne, nous
+retournerons habiter Paris. Comme c'est dr&ocirc;le, monsieur Rodolphe, moi
+qui n'aimais pas la campagne, je l'adore maintenant... Je m'explique &ccedil;a,
+parce que Germain l'aime beaucoup. &Agrave; propos de la ferme, monsieur
+Rodolphe, vous qui savez sans doute o&ugrave; est cette bonne petite Goualeuse,
+si vous en avez l'occasion, dites-lui qu'on se souvient toujours d'elle
+comme de ce qu'il y a de plus doux et de meilleur au monde, et que, pour
+moi, je ne pense jamais &agrave; notre bonheur sans me dire: &laquo;Puisque M.
+Rodolphe &eacute;tait aussi le M. Rodolphe de cette ch&egrave;re Fleur-de-Marie, gr&acirc;ce
+&agrave; lui elle doit &ecirc;tre heureuse comme nous autres&raquo;, et &ccedil;a me fait trouver
+mon bonheur encore meilleur.</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu, mon Dieu, comme je bavarde! Qu'est-ce que vous allez dire,
+monseigneur? Mais bah! vous &ecirc;tes si bon... Et puis, voyez-vous, c'est
+votre faute si je gazouille autant et aussi joyeusement que papa Cr&eacute;tu
+et Ramonette, qui n'osent plus lutter maintenant de chant avec moi.
+Allez, monsieur Rodolphe, je vous en r&eacute;ponds, je les mets sur les dents.</p>
+
+<p>&laquo;Vous ne nous refuserez pas notre demande, n'est-ce pas, monseigneur? Si
+vous donnez un nom &agrave; notre petite fille ch&eacute;rie, il nous semble que &ccedil;a
+lui portera bonheur, que ce sera comme sa bonne &eacute;toile. Tenez, monsieur
+Rodolphe, quelquefois, moi et mon bon Germain, nous nous f&eacute;licitons
+presque d'avoir connu la peine, parce que nous sentons doublement
+combien notre enfant sera heureuse de ne pas savoir ce que c'est que la
+mis&egrave;re par o&ugrave; nous avons pass&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Si je finis en vous disant, monsieur Rodolphe, que nous t&acirc;chons de
+secourir par-ci par-l&agrave; de pauvres gens selon nos moyens, ce n'est pas
+pour nous vanter, mais pour que vous sachiez que nous ne gardons pas
+pour nous seuls tout le bonheur que vous nous avez donn&eacute;. D'ailleurs
+nous disons toujours &agrave; ceux que nous secourons: &laquo;Ce n'est pas nous qu'il
+faut remercier et b&eacute;nir... c'est M. Rodolphe, l'homme le meilleur, le
+plus g&eacute;n&eacute;reux qu'il y ait au monde.&raquo; Et ils vous prennent pour une
+esp&egrave;ce de saint, si ce n'est plus.</p>
+
+<p>&laquo;Adieu, monseigneur. Croyez que, lorsque notre petite fille commencera &agrave;
+&eacute;peler, le premier mot qu'elle lira sera votre nom, monsieur Rodolphe;
+et puis apr&egrave;s, ceux-ci, que vous avez fait &eacute;crire sur ma corbeille de
+noces:</p>
+
+<p class="right">
+<i>Travail et sagesse&mdash;Honneur et bonheur.</i>
+</p>
+
+<p>&laquo;Gr&acirc;ce &agrave; ces quatre mots-l&agrave;, &agrave; notre tendresse et &agrave; nos soins, nous
+esp&eacute;rons, monseigneur, que notre enfant sera toujours digne de prononcer
+le nom de celui qui a &eacute;t&eacute; notre providence et celle de tous les
+malheureux qu'il a connus.</p>
+
+<p>&laquo;Pardon, monseigneur; c'est que j'ai, en finissant, comme de grosses
+larmes dans les yeux... mais c'est de bonnes larmes... Excusez, s'il
+vous pla&icirc;t... ce n'est pas ma faute, mais je n'y vois plus bien clair,
+et je griffonne...</p>
+
+<p>&laquo;J'ai l'honneur, monseigneur, de vous saluer avec autant de respect que
+de reconnaissance.</p>
+
+<p class="right">
+&laquo;RIGOLETTE, femme GERMAIN.
+</p>
+
+<p><i>&laquo;P. S.</i> Ah! mon Dieu! monseigneur, en relisant ma lettre, je
+m'aper&ccedil;ois que j'ai mis bien des fois <i>monsieur Rodolphe</i>. Vous me
+pardonnerez, n'est-ce pas? Vous savez bien que, sous un nom ou sous un
+autre, nous vous respectons et nous vous b&eacute;nissons la m&ecirc;me chose,
+monseigneur.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Vb" id="Vb"></a><a href="#tablea">V</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Les souvenirs</a></h3>
+
+
+<p>&mdash;Ch&egrave;re petite Rigolette! dit Cl&eacute;mence attendrie par la lecture que
+venait de faire Rodolphe. Cette lettre na&iuml;ve est remplie de sensibilit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, reprit Rodolphe; on ne pouvait mieux placer un bienfait.
+Notre prot&eacute;g&eacute;e est dou&eacute;e d'un excellent naturel; c'est un c&oelig;ur d'or, et
+notre ch&egrave;re enfant l'appr&eacute;cie comme nous, ajouta-t-il en s'adressant &agrave;
+sa fille.</p>
+
+<p>Puis, frapp&eacute; de sa p&acirc;leur et de son accablement, il s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'as-tu donc?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las!... quel douloureux contraste entre ma position et celle de
+Rigolette... &laquo;Travail et sagesse. Honneur et bonheur&raquo;, ces quatre mots
+disent tout ce qu'a &eacute;t&eacute;... tout ce que doit &ecirc;tre sa vie... Jeune fille
+laborieuse et sage, &eacute;pouse ch&eacute;rie, heureuse m&egrave;re, femme honor&eacute;e... telle
+est sa destin&eacute;e! tandis que moi...</p>
+
+<p>&mdash;Grand dieu! Que dis-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce... mon bon p&egrave;re; ne m'accusez pas d'ingratitude... mais, malgr&eacute;
+votre ineffable tendresse, malgr&eacute; celle de ma seconde m&egrave;re, malgr&eacute; les
+respects et les splendeurs dont je suis entour&eacute;e... malgr&eacute; votre
+puissance souveraine, ma honte est incurable... Rien ne peut an&eacute;antir le
+pass&eacute;... Encore une fois, pardonnez-moi, mon p&egrave;re... je vous l'ai cach&eacute;
+jusqu'&agrave; pr&eacute;sent... mais le souvenir de ma d&eacute;gradation premi&egrave;re me
+d&eacute;sesp&egrave;re et me tue...</p>
+
+<p>&mdash;Cl&eacute;mence, vous l'entendez!... s'&eacute;cria Rodolphe avec d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, malheureuse enfant! dit Cl&eacute;mence en prenant affectueusement la
+main de Fleur-de-Marie dans les siennes, notre tendresse, l'affection de
+ceux qui vous entourent, et que vous m&eacute;ritez, tout ne vous prouve-t-il
+pas que ce pass&eacute; ne doit plus &ecirc;tre pour vous qu'un vain et mauvais
+songe?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fatalit&eacute;... fatalit&eacute;! reprit Rodolphe. Maintenant je maudis mes
+craintes, mon silence: cette funeste id&eacute;e, depuis longtemps enracin&eacute;e
+dans son esprit, y a fait &agrave; notre insu d'affreux ravages, et il est trop
+tard pour combattre cette d&eacute;plorable erreur... Ah! je suis bien
+malheureux!</p>
+
+<p>&mdash;Courage, mon ami, dit Cl&eacute;mence &agrave; Rodolphe; vous le disiez tout &agrave;
+l'heure, il vaut mieux conna&icirc;tre l'ennemi qui nous menace... Nous savons
+maintenant la cause du chagrin de notre enfant, nous en triompherons,
+parce que nous aurons pour nous la raison, la justice et notre
+tendresse.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis enfin parce qu'elle verra que son affliction, si elle &eacute;tait
+incurable, rendrait la n&ocirc;tre incurable aussi, reprit Rodolphe; car en
+v&eacute;rit&eacute; ce serait &agrave; d&eacute;sesp&eacute;rer de toute justice humaine et divine, si
+cette infortun&eacute;e n'avait fait que changer de tourments.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un assez long silence, pendant lequel Fleur-de-Marie parut se
+recueillir, elle prit d'une main la main de Rodolphe, de l'autre celle
+de Cl&eacute;mence et leur dit d'une voix profond&eacute;ment alt&eacute;r&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez-moi, mon bon p&egrave;re... et vous aussi, ma tendre m&egrave;re... ce jour
+est solennel... Dieu a voulu, et je l'en remercie, qu'il me f&ucirc;t
+impossible de vous cacher davantage ce que je ressens... Avant peu
+d'ailleurs je vous aurais fait l'aveu que vous allez entendre, car toute
+souffrance a son terme... et, si cach&eacute;e que f&ucirc;t la mienne, je n'aurais
+pu vous la taire plus longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... je comprends tout, s'&eacute;cria Rodolphe; il n'y a plus d'espoir
+pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;J'esp&egrave;re dans l'avenir, mon p&egrave;re, et cet espoir me donne la force de
+vous parler ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Et que peux-tu esp&eacute;rer de l'avenir... pauvre enfant, puisque ton sort
+pr&eacute;sent ne te cause que chagrins et amertume?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire, mon p&egrave;re... mais avant, permettez-moi de vous
+rappeler le pass&eacute;... de vous avouer devant Dieu qui m'entend ce que j'ai
+ressenti jusqu'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Parle... parle, nous t'&eacute;coutons, dit Rodolphe, en s'asseyant avec
+Cl&eacute;mence aupr&egrave;s de Fleur-de-Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Tant que je suis rest&eacute;e &agrave; Paris... aupr&egrave;s de vous, mon p&egrave;re, dit
+Fleur-de-Marie, j'ai &eacute;t&eacute; si heureuse, oh! si compl&egrave;tement heureuse, que
+ces beaux jours ne seraient pas trop pay&eacute;s par des ann&eacute;es de
+souffrances... Vous le voyez... j'ai du moins connu le bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Pendant quelques jours peut-&ecirc;tre...</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais quelle f&eacute;licit&eacute; pure et sans m&eacute;lange! Vous m'entouriez,
+comme toujours, des soins les plus tendres! Je me livrais sans crainte
+aux &eacute;lans de reconnaissance et d'affection qui &agrave; chaque instant
+emportaient mon c&oelig;ur vers vous... L'avenir m'&eacute;blouissait: un p&egrave;re &agrave;
+adorer, une seconde m&egrave;re &agrave; ch&eacute;rir doublement, car elle devait remplacer
+la mienne... que je n'avais jamais connue... Et puis... je dois tout
+avouer, mon orgueil s'exaltait malgr&eacute; moi, tant j'&eacute;tais honor&eacute;e de vous
+appartenir. Lorsque le petit nombre de personnes de votre maison qui, &agrave;
+Paris, avaient occasion de me parler, m'appelaient Altesse... je ne
+pouvais m'emp&ecirc;cher d'&ecirc;tre fi&egrave;re de ce titre. Si alors je pensais
+quelquefois vaguement au pass&eacute;, c'&eacute;tait pour me dire: &laquo;Moi, jadis, si
+avilie, je suis la fille ch&eacute;rie d'un prince souverain que chacun b&eacute;nit
+et r&eacute;v&egrave;re; moi, jadis si mis&eacute;rable, je jouis de toutes les splendeurs du
+luxe et d'une existence presque royale!&raquo; H&eacute;las! que voulez-vous, mon
+p&egrave;re, ma fortune &eacute;tait si impr&eacute;vue... votre puissance m'entourait d'un
+si splendide &eacute;clat, que j'&eacute;tais excusable, peut-&ecirc;tre de me laisser
+aveugler ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Excusable!... mais rien de plus naturel, pauvre ange aim&eacute;. Quel mal de
+t'enorgueillir d'un rang qui &eacute;tait le tien? De jouir des avantages de la
+position que je t'avais rendue? Aussi dans ce temps-l&agrave;, je me le
+rappelle bien, tu &eacute;tais d'une gaiet&eacute; charmante; que de fois je t'ai vue
+tomber dans mes bras comme accabl&eacute;e par la f&eacute;licit&eacute;, et me dire avec un
+accent enchanteur ces mots qu'h&eacute;las! je ne dois plus entendre: &laquo;Mon
+p&egrave;re... c'est trop... trop de bonheur!&raquo; Malheureusement ce sont ces
+souvenirs-l&agrave;... vois-tu, qui m'ont endormi dans une s&eacute;curit&eacute; trompeuse;
+et plus tard je ne me suis pas assez inqui&eacute;t&eacute; des causes de ta
+m&eacute;lancolie...</p>
+
+<p>&mdash;Mais dites-nous donc, mon enfant, reprit Cl&eacute;mence, qui a pu changer en
+tristesse cette joie si pure, si l&eacute;gitime, que vous &eacute;prouviez d'abord?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! une circonstance bien funeste et bien impr&eacute;vue!...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle circonstance?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous rappelez, mon p&egrave;re..., dit Fleur-de-Marie, ne pouvant
+vaincre un fr&eacute;missement d'horreur, vous vous rappelez la sc&egrave;ne terrible
+qui a pr&eacute;c&eacute;d&eacute; notre d&eacute;part de Paris... lorsque votre voiture a &eacute;t&eacute;
+arr&ecirc;t&eacute;e pr&egrave;s de la barri&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Oui..., r&eacute;pondit tristement Rodolphe. Brave Chourineur!... Apr&egrave;s
+m'avoir encore une fois sauv&eacute; la vie, il est mort l&agrave;... devant nous...
+en disant: &laquo;Le ciel est juste... j'ai tu&eacute;, on me tue!...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... mon p&egrave;re, au moment o&ugrave; ce malheureux expirait, savez-vous
+qui j'ai vu... me regarder fixement?... Oh! ce regard... ce regard... il
+m'a toujours poursuivie depuis, ajouta Fleur-de-Marie en frissonnant.</p>
+
+<p>&mdash;Quel regard? De qui parles-tu? s'&eacute;cria Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;De l'ogresse du tapis-franc..., murmura Fleur-de-Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Ce monstre! tu l'as revu? Et o&ugrave; cela?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne l'avez pas aper&ccedil;ue dans la taverne o&ugrave; est mort le Chourineur?
+Elle se trouvait parmi les femmes qui l'entouraient.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! maintenant, dit Rodolphe avec accablement, je comprends... D&eacute;j&agrave;
+frapp&eacute;e de terreur par le meurtre du Chourineur, tu auras cru voir
+quelque chose de providentiel dans cette affreuse rencontre!!!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est que trop vrai, mon p&egrave;re; &agrave; la vue de l'ogresse, je ressentis
+un froid mortel; il me sembla que sous son regard mon c&oelig;ur, jusqu'alors
+rayonnant de bonheur et d'espoir, se gla&ccedil;ait tout &agrave; coup. Oui,
+rencontrer cette femme au moment m&ecirc;me o&ugrave; le Chourineur mourait en
+disant: &laquo;Le ciel est juste!...&raquo; cela me parut un bl&acirc;me providentiel de
+mon orgueilleux oubli du pass&eacute;, que je devais expier &agrave; force
+d'humiliation et de repentir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le pass&eacute;, on te l'a impos&eacute;; tu n'en peux r&eacute;pondre devant Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez &eacute;t&eacute; contrainte... enivr&eacute;e... malheureuse enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Une fois pr&eacute;cipit&eacute;e malgr&eacute; toi dans cet ab&icirc;me, tu ne pouvais plus en
+sortir, malgr&eacute; tes remords, ton &eacute;pouvante et ton d&eacute;sespoir, gr&acirc;ce &agrave;
+l'atroce indiff&eacute;rence de cette soci&eacute;t&eacute; dont tu &eacute;tais victime. Tu te
+voyais &agrave; jamais encha&icirc;n&eacute;e dans cet antre; il a fallu, pour t'en
+arracher, le hasard qui t'a plac&eacute;e sur mon chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis enfin, mon enfant, votre p&egrave;re vous le dit, vous &eacute;tiez victime
+et non complice de cette infamie! s'&eacute;cria Cl&eacute;mence.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette infamie... je l'ai subie... ma m&egrave;re, reprit douloureusement
+Fleur-de-Marie. Rien ne peut an&eacute;antir ces affreux souvenirs... Sans
+cesse ils me poursuivent, non plus comme autrefois au milieu des
+paisibles habitants d'une ferme, ou des femmes d&eacute;grad&eacute;es, mes compagnes
+de Saint-Lazare... mais ils me poursuivront jusque dans ce palais...
+peupl&eacute; de l'&eacute;lite de l'Allemagne... Ils me poursuivent enfin jusque dans
+les bras de mon p&egrave;re, jusque sur les marches de son tr&ocirc;ne.</p>
+
+<p>Et Fleur-de-Marie fondit en larmes.</p>
+
+<p>Rodolphe et Cl&eacute;mence rest&egrave;rent muets devant cette effrayante expression
+d'un remords invincible; ils pleuraient aussi, car ils sentaient
+l'impuissance de leurs consolations.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis lors, reprit Fleur-de-Marie en essuyant ses larmes, &agrave; chaque
+instant du jour, je me dis avec une honte am&egrave;re: &laquo;On m'honore, on me
+r&eacute;v&egrave;re; les personnes les plus &eacute;minentes, les plus v&eacute;n&eacute;rables,
+m'entourent de respects; aux yeux de toute une cour, la s&oelig;ur d'un
+empereur a daign&eacute; rattacher mon bandeau sur mon front... et j'ai v&eacute;cu
+dans la fange de la Cit&eacute;, tutoy&eacute;e par des voleurs et des assassins!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Oh! mon p&egrave;re, pardonnez-moi; mais plus ma position s'est &eacute;lev&eacute;e... plus
+j'ai &eacute;t&eacute; frapp&eacute;e de la d&eacute;gradation profonde o&ugrave; j'&eacute;tais tomb&eacute;e; &agrave; chaque
+hommage qu'on me rend, je me sens coupable d'une profanation; songez-y
+donc, mon Dieu! apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; ce que j'ai &eacute;t&eacute;... souffrir que des
+vieillards s'inclinent devant moi... souffrir que de nobles jeunes
+filles, que des femmes justement respect&eacute;es se trouvent flatt&eacute;es de
+m'entourer... souffrir enfin que des princesses, doublement augustes et
+par l'&acirc;ge et par leur caract&egrave;re sacerdotal, me comblent de pr&eacute;venances
+et d'&eacute;loges... cela n'est-il pas impie et sacril&egrave;ge! Et puis, si vous
+saviez, mon p&egrave;re, ce que j'ai souffert, ce que je souffre encore chaque
+jour en me disant: &laquo;Si Dieu voulait que le pass&eacute; f&ucirc;t connu... avec quel
+m&eacute;pris m&eacute;rit&eacute; on traiterait celle qu'&agrave; cette heure on &eacute;l&egrave;ve si haut!...&raquo;
+Quelle juste et effrayante punition!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, malheureuse enfant, ma femme et moi nous connaissons le pass&eacute;...
+nous sommes dignes de notre rang, et pourtant nous te ch&eacute;rissons... nous
+t'adorons.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez pour moi l'aveugle tendresse d'un p&egrave;re et d'une m&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Tout le bien que tu as fait depuis ton s&eacute;jour ici? Et cette
+institution belle et sainte, cet asile ouvert par toi aux orphelines et
+aux pauvres filles abandonn&eacute;es, ces soins admirables d'intelligence et
+de d&eacute;vouement dont tu les entoures? Ton insistance &agrave; les appeler tes
+s&oelig;urs, &agrave; vouloir qu'elles t'appellent ainsi, puisque en effet tu les
+traites en s&oelig;urs?... n'est-ce donc rien pour la r&eacute;demption de fautes
+qui ne furent pas les tiennes?... Enfin l'affection que te t&eacute;moigne la
+digne abbesse de Sainte-Hermangilde, qui ne te conna&icirc;t que depuis ton
+arriv&eacute;e ici, ne la dois-tu pas absolument &agrave; l'&eacute;l&eacute;vation de ton esprit, &agrave;
+la beaut&eacute; de ton &acirc;me, &agrave; ta pi&eacute;t&eacute; sinc&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Tant que les louanges de l'abbesse de Sainte-Hermangilde ne
+s'adressent qu'&agrave; ma conduite pr&eacute;sente, j'en jouis sans scrupule, mon
+p&egrave;re; mais lorsqu'elle cite mon exemple aux demoiselles nobles qui sont
+en religion dans l'abbaye, mais lorsque celles-ci voient en moi un
+mod&egrave;le de toutes les vertus, je me sens mourir de confusion, comme si
+j'&eacute;tais complice d'un mensonge indigne.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un assez long silence, Rodolphe reprit avec un abattement
+douloureux:</p>
+
+<p>&mdash;Je le vois, il faut d&eacute;sesp&eacute;rer de te persuader: les raisonnements sont
+impuissants contre une conviction d'autant plus in&eacute;branlable qu'elle a
+sa source dans un sentiment g&eacute;n&eacute;reux et &eacute;lev&eacute;, puisque &agrave; chaque instant
+tu jettes un regard sur le pass&eacute;. Le contraste de ces souvenirs et de ta
+position pr&eacute;sente doit &ecirc;tre en effet pour toi un supplice continuel...
+Pardon, &agrave; mon tour, pauvre enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, mon bon p&egrave;re, me demander pardon!... Et de quoi, grand Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;De n'avoir pas pr&eacute;vu tes susceptibilit&eacute;s... D'apr&egrave;s l'excessive
+d&eacute;licatesse de ton c&oelig;ur, j'aurais d&ucirc; les deviner... Et pourtant... que
+pouvais-je faire?... Il &eacute;tait de mon devoir de te reconna&icirc;tre
+solennellement pour ma fille... alors ces respects, dont l'hommage t'est
+si douloureux, venaient n&eacute;cessairement t'entourer...</p>
+
+<p>&laquo;Oui, mais j'ai eu un tort... j'ai &eacute;t&eacute;, vois-tu, trop orgueilleux de
+toi... j'ai trop voulu jouir du charme que ta beaut&eacute;, que ton esprit,
+que ton caract&egrave;re inspiraient &agrave; tous ceux qui t'approchaient... J'aurais
+d&ucirc; cacher mon tr&eacute;sor... vivre presque dans la retraite avec Cl&eacute;mence et
+toi... renoncer &agrave; ces f&ecirc;tes, &agrave; ces r&eacute;ceptions nombreuses o&ugrave; j'aimais
+tant &agrave; te voir briller... croyant follement t'&eacute;lever si haut... si
+haut... que le pass&eacute; dispara&icirc;trait enti&egrave;rement &agrave; tes yeux... Mais h&eacute;las!
+le contraire est arriv&eacute;... et, comme tu me l'as dit, plus tu t'es
+&eacute;lev&eacute;e, plus l'ab&icirc;me dont je t'ai retir&eacute;e t'a paru sombre et profond...</p>
+
+<p>&laquo;Encore une fois, c'est ma faute... j'avais pourtant cru bien faire!...
+dit Rodolphe en essuyant ses larmes, mais je me suis tromp&eacute;... Et puis,
+je me suis cru pardonn&eacute; trop t&ocirc;t... la vengeance de Dieu n'est pas
+satisfaite... elle me poursuit encore dans le bonheur de ma fille!...</p>
+
+<p>Quelques coups discr&egrave;tement frapp&eacute;s &agrave; la porte du salon qui pr&eacute;c&eacute;dait
+l'oratoire de Fleur-de-Marie interrompirent ce triste entretien.</p>
+
+<p>Rodolphe se leva et entr'ouvrit la porte.</p>
+
+<p>Il vit Murph, qui lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je demande pardon &agrave; Votre Altesse Royale de venir la d&eacute;ranger; mais un
+courrier du prince d'Herka&uuml;sen-Oldenzaal vient d'apporter cette lettre
+qui, dit-il, est tr&egrave;s-importante et doit &ecirc;tre sur-le-champ remise &agrave;
+Votre Altesse Royale.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon bon Murph. Ne t'&eacute;loigne pas, lui dit Rodolphe avec un
+soupir; tout &agrave; l'heure j'aurai besoin de causer avec toi.</p>
+
+<p>Et le prince, ayant ferm&eacute; la porte, resta un moment dans le salon pour y
+lire la lettre que Murph venait de lui remettre.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait ainsi con&ccedil;ue:</p>
+
+<p class="center">
+&laquo;Monseigneur,
+</p>
+
+<p>&laquo;Puis-je esp&eacute;rer que les liens de parent&eacute; qui m'attachent &agrave; Votre
+Altesse Royale et que l'amiti&eacute; dont elle a toujours daign&eacute; m'honorer
+excuseront une d&eacute;marche qui serait d'une grande t&eacute;m&eacute;rit&eacute; si elle ne
+m'&eacute;tait pas impos&eacute;e par une conscience d'honn&ecirc;te homme?</p>
+
+<p>&laquo;Il y a quinze mois, monseigneur, vous reveniez de France, ramenant avec
+vous une fille d'autant plus ch&eacute;rie que vous l'aviez crue perdue pour
+toujours, tandis qu'au contraire elle n'avait jamais quitt&eacute; sa m&egrave;re, que
+vous avez &eacute;pous&eacute;e &agrave; Paris <i>in extremis</i>, afin de l&eacute;gitimer la naissance
+de la princesse Am&eacute;lie, qui est ainsi l'&eacute;gale des autres Altesses de la
+Conf&eacute;d&eacute;ration germanique.</p>
+
+<p>&laquo;Sa naissance est donc souveraine, sa beaut&eacute; incomparable, son c&oelig;ur est
+aussi digne de sa naissance que son esprit est digne de sa beaut&eacute;, ainsi
+que me l'a &eacute;crit ma s&oelig;ur l'abbesse de Sainte-Hermangilde, qui a souvent
+l'honneur de voir la fille bien-aim&eacute;e de Votre Altesse Royale.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, monseigneur, j'aborderai franchement le sujet de cette
+lettre, puisque malheureusement une maladie grave me retient &agrave;
+Oldenzaal, et m'emp&ecirc;che de se rendre aupr&egrave;s de Votre Altesse Royale.</p>
+
+<p>&laquo;Pendant le temps que mon fils a pass&eacute; &agrave; Gerolstein, il a vu presque
+chaque jour la princesse Am&eacute;lie, il l'aime &eacute;perdument, mais il lui a
+toujours cach&eacute; son amour.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai cru devoir, monseigneur, vous en instruire. Vous avez daign&eacute;
+accueillir paternellement mon fils et l'engager &agrave; revenir, au sein de
+votre famille, vivre de cette intimit&eacute; qui lui &eacute;tait si pr&eacute;cieuse;
+j'aurais indignement manqu&eacute; &agrave; la loyaut&eacute; en dissimulant &agrave; Votre Altesse
+Royale une circonstance qui doit modifier l'accueil qui &eacute;tait r&eacute;serv&eacute; &agrave;
+mon fils.</p>
+
+<p>&laquo;Je sais qu'il serait insens&eacute; &agrave; nous d'oser esp&eacute;rer nous allier plus
+&eacute;troitement encore &agrave; la famille de Votre Altesse Royale.</p>
+
+<p>&laquo;Je sais que la fille dont vous &ecirc;tes &agrave; bon droit si fier, monseigneur,
+doit pr&eacute;tendre &agrave; de hautes destin&eacute;es.</p>
+
+<p>&laquo;Mais je sais aussi que vous &ecirc;tes le plus tendre des p&egrave;res, et que, si
+vous jugiez jamais mon fils digne de vous appartenir et de faire le
+bonheur de la princesse Am&eacute;lie, vous ne seriez pas arr&ecirc;t&eacute; par les graves
+disproportions qui rendent pour nous une telle fortune inesp&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Il ne m'appartient pas de faire l'&eacute;loge d'Henri, monseigneur; mais
+j'en appelle aux encouragements et aux louanges que vous avez si souvent
+daign&eacute; lui accorder.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'ose et ne puis vous en dire davantage, monseigneur; mon &eacute;motion
+est trop profonde.</p>
+
+<p>&laquo;Quelle que soit votre d&eacute;termination, veuillez croire que nous nous y
+soumettrons avec respect, et que je serai toujours fid&egrave;le aux sentiments
+profond&eacute;ment d&eacute;vou&eacute;s avec lesquels j'ai l'honneur d'&ecirc;tre,</p>
+
+<p>&laquo;de Votre Altesse Royale</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 4em;">&laquo;le tr&egrave;s-humble et ob&eacute;issant serviteur,</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5.5em;">&laquo;GUSTAVE-PAUL,</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5.5em;">&laquo;prince d'Herka&uuml;sen-Oldenzaal</span><br />
+</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIb" id="VIb"></a><a href="#tablea">VI</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Aveux</a></h3>
+
+
+<p>Apr&egrave;s la lecture de la lettre du prince, p&egrave;re d'Henri, Rodolphe resta
+quelque temps triste et pensif; puis, un rayon d'espoir &eacute;clairant son
+front, il revint aupr&egrave;s de sa fille, &agrave; qui Cl&eacute;mence prodiguait en vain
+les plus tendres consolations.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, tu l'as dit toi-m&ecirc;me, Dieu a voulu que ce jour f&ucirc;t celui
+des explications solennelles, dit Rodolphe &agrave; Fleur-de-Marie, je ne
+pr&eacute;voyais pas qu'une nouvelle et grave circonstance d&ucirc;t encore justifier
+tes paroles.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi s'agit-il, mon p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;De nouveaux sujets de crainte.</p>
+
+<p>&mdash;Pour qui donc, mon p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Pour toi.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne nous as avou&eacute; que la moiti&eacute; de tes chagrins, pauvre enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez assez bon pour vous expliquer, mon p&egrave;re, dit Fleur-de-Marie en
+rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant je le puis, je n'ai pu le faire plus t&ocirc;t, ignorant que tu
+d&eacute;sesp&eacute;rais &agrave; ce point de ton sort. &Eacute;coute, ma fille ch&eacute;rie, tu te
+crois, ou plut&ocirc;t tu es bien malheureuse. Lorsqu'au commencement de notre
+entretien tu m'as parl&eacute; des esp&eacute;rances qui te restaient, j'ai compris...
+mon c&oelig;ur a &eacute;t&eacute; bris&eacute;... car il s'agissait pour moi de te perdre &agrave;
+jamais, de te voir t'enfermer dans un clo&icirc;tre, de te voir descendre
+vivante dans un tombeau. Tu voudrais entrer au couvent...</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, est-ce vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si vous me le permettez, r&eacute;pondit Fleur-de-Marie d'une voix
+&eacute;touff&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Nous quitter! s'&eacute;cria Cl&eacute;mence.</p>
+
+<p>&mdash;L'abbaye de Sainte-Hermangilde est bien rapproch&eacute;e de Gerolstein: je
+vous verrai souvent, vous et mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Songez donc que de tels v&oelig;ux sont &eacute;ternels, ma ch&egrave;re enfant. Vous
+n'avez pas dix-huit ans, et peut-&ecirc;tre un jour...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne me repentirai jamais de la r&eacute;solution que je prends: je ne
+trouverai le repos et l'oubli que dans la solitude d'un clo&icirc;tre, si
+toutefois mon p&egrave;re, et vous, ma seconde m&egrave;re, vous me continuez votre
+affection.</p>
+
+<p>&mdash;Les devoirs, les consolations de la vie religieuse pourraient, en
+effet, dit Rodolphe, sinon gu&eacute;rir, du moins calmer les douleurs de ta
+pauvre &acirc;me abattue et d&eacute;chir&eacute;e. Et, quoiqu'il s'agisse de la moiti&eacute; du
+bonheur de ma vie, il se peut que j'approuve ta r&eacute;solution. Je sais ce
+que tu souffres, et je ne dis pas que le renoncement au monde ne doive
+pas &ecirc;tre le terme fatalement logique de ta triste existence.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous aussi, Rodolphe! s'&eacute;cria Cl&eacute;mence.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi, mon amie, d'exprimer toute ma pens&eacute;e, reprit Rodolphe.
+Puis, s'adressant &agrave; sa fille: Mais avant de prendre cette d&eacute;termination
+extr&ecirc;me, il faut examiner si un autre avenir ne serait pas plus selon
+tes v&oelig;ux et selon les n&ocirc;tres. Dans ce cas, aucun sacrifice ne me
+co&ucirc;terait pour assurer ton avenir.</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie et Cl&eacute;mence firent un mouvement de surprise; Rodolphe
+reprit en regardant fixement sa fille:</p>
+
+<p>&mdash;Que penses-tu... de ton cousin le prince Henri?</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie tressaillit et devint pourpre.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un moment d'h&eacute;sitation elle se jeta dans les bras du prince en
+pleurant.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'aimes, pauvre enfant!</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me l'aviez jamais demand&eacute;, mon p&egrave;re! r&eacute;pondit Fleur-de-Marie
+en essuyant ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, nous ne nous &eacute;tions pas tromp&eacute;s, dit Cl&eacute;mence.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, tu l'aimes..., ajouta Rodolphe en prenant les mains de sa fille
+dans les siennes; tu l'aimes bien, mon enfant ch&eacute;rie?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si vous saviez, reprit Fleur-de-Marie, ce qu'il m'en a co&ucirc;t&eacute; de
+vous cacher ce sentiment d&egrave;s que je l'ai eu d&eacute;couvert dans mon c&oelig;ur.
+H&eacute;las! &agrave; la moindre question de votre part, je vous aurais tout avou&eacute;...
+Mais la honte me retenait et m'aurait toujours retenue.</p>
+
+<p>&mdash;Et crois-tu qu'Henri connaisse ton amour pour lui? dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu! mon p&egrave;re, je ne le pense pas! s'&eacute;cria Fleur-de-Marie avec
+effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Et lui... crois-tu qu'il t'aime?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon p&egrave;re... non... Oh! j'esp&egrave;re que non... il souffrirait trop.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment cet amour est-il venu, mon ange aim&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! presque &agrave; mon insu... Vous vous souvenez d'un portrait de page?</p>
+
+<p>&mdash;Qui se trouve dans l'appartement de l'abbesse de Sainte-Hermangilde...
+c'&eacute;tait le portrait d'Henri.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon p&egrave;re... Croyant cette peinture d'une autre &eacute;poque, un jour,
+en votre pr&eacute;sence, je ne cachai pas &agrave; la sup&eacute;rieure que j'&eacute;tais frapp&eacute;e
+de la beaut&eacute; de ce portrait. Vous me d&icirc;tes alors, en plaisantant, que ce
+tableau repr&eacute;sentait un de nos parents d'autrefois, qui, tr&egrave;s-jeune
+encore, avait montr&eacute; un grand courage et d'excellentes qualit&eacute;s. La
+gr&acirc;ce de cette figure, jointe &agrave; ce que vous me d&icirc;tes du noble caract&egrave;re
+de ce parent, ajouta encore &agrave; ma premi&egrave;re impression... Depuis ce jour,
+souvent je m'&eacute;tais plu &agrave; me rappeler ce portrait, et cela sans le
+moindre scrupule, croyant qu'il s'agissait d'un de nos cousins mort
+depuis longtemps... Peu &agrave; peu, je m'habituai &agrave; ces douces pens&eacute;es...
+sachant qu'il ne m'&eacute;tait pas permis d'aimer sur cette terre..., ajouta
+Fleur-de-Marie avec une expression navrante, et en laissant de nouveau
+couler ses larmes. Je me fis de ces r&ecirc;veries bizarres une sorte de
+m&eacute;lancolique int&eacute;r&ecirc;t, moiti&eacute; sourire et moiti&eacute; larmes; je regardai ce
+joli page des temps pass&eacute;s comme un fianc&eacute; d'outre-tombe... que je
+retrouverais peut-&ecirc;tre un jour dans l'&eacute;ternit&eacute;; il me semblait qu'un tel
+amour &eacute;tait seul digne d'un c&oelig;ur qui vous appartenait tout entier, mon
+p&egrave;re... Mais pardonnez-moi ces tristes enfantillages.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus touchant, au contraire, pauvre enfant! dit Cl&eacute;mence
+profond&eacute;ment &eacute;mue.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, reprit Rodolphe, je comprends pourquoi tu m'as reproch&eacute; un
+jour, d'un air chagrin, de t'avoir tromp&eacute;e sur ce portrait.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! oui, mon p&egrave;re... Jugez de ma confusion, lorsque plus tard la
+sup&eacute;rieure m'apprit que ce portrait &eacute;tait celui de son neveu, l'un de
+nos parents... Alors, mon trouble fut extr&ecirc;me, je t&acirc;chai d'oublier mes
+premi&egrave;res impressions, mais, plus j'y t&acirc;chais, plus elles s'enracinaient
+dans mon c&oelig;ur, par suite m&ecirc;me de la pers&eacute;v&eacute;rance de mes efforts...
+Malheureusement encore, souvent je vous entendis, mon p&egrave;re, vanter le
+c&oelig;ur, l'esprit, le caract&egrave;re du prince Henri...</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'aimais d&eacute;j&agrave;, mon enfant ch&eacute;rie, alors que tu n'avais encore vu
+que son portrait et entendu parler que de ses rares qualit&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Sans l'aimer, mon p&egrave;re, je sentais pour lui un attrait que je me
+reprochais am&egrave;rement; mais je me consolais en pensant que personne au
+monde ne saurait ce triste secret, qui me couvrait de honte &agrave; mes
+propres yeux. Oser aimer... moi... moi... et puis ne pas me contenter de
+votre tendresse, de celle de ma seconde m&egrave;re! Ne vous devais-je pas
+assez pour employer toutes les forces, toutes les ressources de mon
+c&oelig;ur &agrave; vous ch&eacute;rir tous deux?... Oh! croyez-moi, parmi mes reproches,
+ces derniers furent les plus douloureux. Enfin, pour la premi&egrave;re fois je
+vis mon cousin... &agrave; cette grande f&ecirc;te que vous donniez &agrave; l'archiduchesse
+Sophie; le prince Henri ressemblait d'une mani&egrave;re si saisissante &agrave; son
+portrait que je le reconnus tout d'abord... Le soir m&ecirc;me, mon p&egrave;re, vous
+m'avez pr&eacute;sent&eacute; &agrave; mon cousin, en autorisant entre nous l'intimit&eacute; que
+permet la parent&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bient&ocirc;t vous vous &ecirc;tes aim&eacute;s?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon p&egrave;re, il exprimait son respect, son attachement, son
+admiration pour vous avec tant d'&eacute;loquence... vous m'aviez dit vous-m&ecirc;me
+tant de bien de lui!...</p>
+
+<p>&mdash;Il le m&eacute;ritait... Il n'est pas de caract&egrave;re plus &eacute;lev&eacute;, il n'est pas
+de meilleur et de plus valeureux c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! de gr&acirc;ce, mon p&egrave;re... ne le louez pas ainsi... Je suis d&eacute;j&agrave; si
+malheureuse!...</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je tiens &agrave; te bien convaincre de toutes les rares qualit&eacute;s de
+ton cousin... Ce que je te dis t'&eacute;tonne... Je le con&ccedil;ois, mon enfant...
+Continue...</p>
+
+<p>&mdash;Je sentais le danger que je courais en voyant le prince Henri chaque
+jour, et je ne pouvais me soustraire &agrave; ce danger. Malgr&eacute; mon aveugle
+confiance en vous, mon p&egrave;re, je n'osais vous exprimer mes craintes. Je
+mis tout mon courage &agrave; cacher cet amour; pourtant, je vous l'avoue, mon
+p&egrave;re, malgr&eacute; mes remords, souvent, dans cette fraternelle intimit&eacute; de
+chaque jour, oubliant le pass&eacute;, j'&eacute;prouvai des &eacute;clairs de bonheur
+inconnu jusqu'alors, mais bient&ocirc;t suivis, h&eacute;las! de sombres d&eacute;sespoirs,
+d&egrave;s que je retombais sous l'influence de mes tristes souvenirs... Car,
+h&eacute;las! s'ils me poursuivaient au milieu des hommages et des respects de
+personnes presque indiff&eacute;rentes, jugez, jugez... mon p&egrave;re, de mes
+tortures, lorsque le prince Henri me prodiguait les louanges les plus
+d&eacute;licates... m'entourait d'une adoration candide et pieuse, mettant,
+disait-il, l'attachement fraternel qu'il ressentait pour moi sous la
+sainte protection de sa m&egrave;re, qu'il avait perdue bien jeune. Du moins,
+ce doux nom de s&oelig;ur qu'il me donnait, je t&acirc;chais de le m&eacute;riter, en
+conseillant mon cousin sur son avenir, selon mes faibles lumi&egrave;res, en
+m'int&eacute;ressant &agrave; tout ce qui le touchait, en me promettant de toujours
+vous demander pour lui votre bienveillant appui... Mais souvent, aussi,
+que de tourments, que de pleurs d&eacute;vor&eacute;s, lorsque par hasard le prince
+Henri m'interrogeait sur mon enfance, sur ma premi&egrave;re jeunesse... Oh!
+tromper... toujours tromper... toujours craindre... toujours mentir,
+toujours trembler devant le regard de celui qu'on aime et qu'on
+respecte, comme le criminel tremble devant le regard inexorable de son
+juge!... Oh! mon p&egrave;re! j'&eacute;tais coupable, je le sais, je n'avais pas le
+droit d'aimer; mais j'expiais ce triste amour par bien des douleurs...
+Que vous dirai-je? Le d&eacute;part du prince Henri, en me causant un nouveau
+et violent chagrin, m'a &eacute;clair&eacute;e... J'ai vu que je l'aimais plus encore
+que je ne croyais... Aussi, ajouta Fleur-de-Marie avec accablement, et
+comme si cette confession e&ucirc;t &eacute;puis&eacute; ses forces, bient&ocirc;t je vous aurais
+fait cet aveu, car ce fatal amour a combl&eacute; la mesure de ce que je
+souffre... Dites, maintenant que vous savez tout, dites, mon p&egrave;re,
+est-il pour moi un autre avenir que celui du clo&icirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Il en est un autre, mon enfant... oui... et cet avenir est aussi doux
+et aussi riant, aussi heureux que celui du couvent est morne et
+sinistre!</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous, mon p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute-moi &agrave; mon tour... Tu sens bien que je t'aime trop, que ma
+tendresse est trop clairvoyante pour que ton amour et celui d'Henri
+m'aient &eacute;chapp&eacute;; au bout de quelques jours, je fus certain qu'il
+t'aimait, plus encore peut-&ecirc;tre que tu ne l'aimes...</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re... non... non... c'est impossible, il ne m'aime pas &agrave; ce
+point.</p>
+
+<p>&mdash;Il t'aime, te dis-je... Il t'aime avec passion, avec d&eacute;lire.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; mon Dieu! Mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute encore... lorsque je t'ai fait cette plaisanterie du portrait,
+j'ignorais qu'Henri d&ucirc;t venir bient&ocirc;t voir sa tante &agrave; Gerolstein.
+Lorsqu'il y vint, je c&eacute;dai au penchant qu'il m'a toujours inspir&eacute;; je
+l'invitai &agrave; nous voir souvent... Jusqu'alors, je l'avais trait&eacute; comme
+mon fils, je ne changeai rien &agrave; ma mani&egrave;re d'&ecirc;tre envers lui... Au bout
+de quelques jours, Cl&eacute;mence et moi nous ne p&ucirc;mes douter de l'attrait que
+vous &eacute;prouviez l'un pour l'autre... Si ta position &eacute;tait plus
+douloureuse, ma pauvre enfant, la mienne aussi &eacute;tait p&eacute;nible, et surtout
+d'une d&eacute;licatesse extr&ecirc;me... Comme p&egrave;re, sachant les rares et
+excellentes qualit&eacute;s d'Henri, je ne pouvais qu'&ecirc;tre profond&eacute;ment heureux
+de votre attachement, car jamais je n'aurais pu r&ecirc;ver un &eacute;poux plus
+digne de toi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon p&egrave;re... piti&eacute;! piti&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, comme homme d'honneur, je songeais au triste pass&eacute; de mon
+enfant... Aussi, loin d'encourager les esp&eacute;rances d'Henri, dans
+plusieurs entretiens je lui donnai des conseils absolument contraires &agrave;
+ceux qu'il aurait d&ucirc; attendre de moi si j'avais song&eacute; &agrave; lui accorder ta
+main. Dans des conjonctures si d&eacute;licates, comme p&egrave;re et comme homme
+d'honneur, je devais garder une neutralit&eacute; rigoureuse, ne pas encourager
+l'amour de ton cousin, mais le traiter avec la m&ecirc;me affabilit&eacute; que par
+le pass&eacute;... Tu as &eacute;t&eacute; jusqu'ici si malheureuse, mon enfant ch&eacute;rie, que,
+te voyant pour ainsi dire te ranimer sous l'influence de ce noble et pur
+amour, pour rien au monde je n'aurais voulu te ravir ces joies divines
+et rares. En admettant m&ecirc;me que cet amour d&ucirc;t &ecirc;tre bris&eacute; plus tard... tu
+aurais au moins connu quelques jours d'innocent bonheur... Et puis,
+enfin... cet amour pouvait assurer ton repos &agrave; venir...</p>
+
+<p>&mdash;Mon repos?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute encore... Le p&egrave;re d'Henri, le prince Paul, vient de m'&eacute;crire;
+voici sa lettre... Quoiqu'il regarde cette alliance comme une faveur
+inesp&eacute;r&eacute;e... il me demande ta main pour son fils, qui, me dit-il,
+&eacute;prouve pour toi l'amour le plus respectueux et le plus passionn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; mon Dieu! Mon Dieu! dit Fleur-de-Marie, en cachant son visage dans
+ses mains, j'aurais pu &ecirc;tre si heureuse!</p>
+
+<p>&mdash;Courage, ma fille bien-aim&eacute;e! Si tu le veux, ce bonheur est &agrave; toi!
+s'&eacute;cria tendrement Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! jamais!... Jamais!... Oubliez-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'oublie rien... Mais que demain tu entres au couvent,
+non-seulement je te perds &agrave; jamais... mais tu me quittes pour une vie de
+larmes et d'aust&eacute;rit&eacute;s... Eh bien! te perdre pour te perdre... qu'au
+moins je te sache heureuse et mari&eacute;e &agrave; celui que tu aimes... et qui
+t'adore.</p>
+
+<p>&mdash;Mari&eacute;e avec lui... moi, mon p&egrave;re!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... mais &agrave; la condition que, sit&ocirc;t apr&egrave;s votre mariage, contract&eacute;
+ici la nuit, sans d'autres t&eacute;moins que Murph pour toi et que le baron de
+Gra&uuml;n pour Henri, vous partirez tous deux pour aller dans quelque
+tranquille retraite de Suisse ou d'Italie, vivre inconnus, en riches
+bourgeois. Maintenant, ma fille ch&eacute;rie, sais-tu pourquoi je me r&eacute;signe &agrave;
+t'&eacute;loigner de moi? Sais-tu pourquoi je d&eacute;sire qu'Henri quitte son titre
+une fois hors de l'Allemagne? C'est que je suis s&ucirc;r qu'au milieu d'un
+bonheur solitaire, concentr&eacute;e dans une existence d&eacute;pouill&eacute;e de tout
+faste, peu &agrave; peu tu oublieras cet odieux pass&eacute;, qui t'est surtout
+p&eacute;nible parce qu'il contraste am&egrave;rement avec les c&eacute;r&eacute;monieux hommages
+dont &agrave; chaque instant tu es entour&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Rodolphe a raison, s'&eacute;cria Cl&eacute;mence. Seule avec Henri, continuellement
+heureuse de son bonheur et du v&ocirc;tre, il ne vous restera pas le temps de
+songer &agrave; vos chagrins d'autrefois, mon enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Puis, comme il me serait impossible d'&ecirc;tre longtemps sans te voir,
+chaque ann&eacute;e Cl&eacute;mence et moi nous irons vous visiter.</p>
+
+<p>&mdash;Et un jour... lorsque la plaie dont vous souffrez tant, pauvre petite,
+sera cicatris&eacute;e... lorsque vous aurez trouv&eacute; l'oubli dans le bonheur...
+et ce moment arrivera plus t&ocirc;t que vous ne le pensez... vous reviendrez
+pr&egrave;s de nous pour ne plus nous quitter!</p>
+
+<p>&mdash;L'oubli dans le bonheur!... murmura Fleur-de-Marie qui, malgr&eacute; elle,
+se laissait bercer par ce songe enchanteur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui, mon enfant, reprit Cl&eacute;mence, lorsqu'&agrave; chaque instant du
+jour vous vous verrez b&eacute;nie, respect&eacute;e, ador&eacute;e par l'&eacute;poux de votre
+choix, par l'homme dont votre p&egrave;re vous a mille fois vant&eacute; le c&oelig;ur
+noble et g&eacute;n&eacute;reux... aurez-vous le loisir de songer au pass&eacute;? Et, lors
+m&ecirc;me que vous y songeriez... comment ce pass&eacute; vous attristerait-il?
+Comment vous emp&ecirc;cherait-il de croire &agrave; la radieuse f&eacute;licit&eacute; de votre
+mari?</p>
+
+<p>&mdash;Enfin c'est vrai... car dis-moi, mon enfant, reprit Rodolphe, qui
+pouvait &agrave; peine contenir des larmes de joie en voyant sa fille &eacute;branl&eacute;e,
+en pr&eacute;sence de l'idol&acirc;trie de ton mari pour toi... lorsque tu auras la
+conscience et la preuve du bonheur qu'il te doit... quels reproches
+pourras-tu te faire?</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re..., dit Fleur-de-Marie, oubliant le pass&eacute; pour cette
+esp&eacute;rance ineffable, tant de bonheur me serait-il encore r&eacute;serv&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! j'en &eacute;tais bien s&ucirc;r! s'&eacute;cria Rodolphe dans un &eacute;lan de joie
+triomphante, est-ce qu'apr&egrave;s tout un p&egrave;re qui le veut... ne peut pas
+rendre au bonheur son enfant ador&eacute;e?...</p>
+
+<p>&mdash;Elle m&eacute;rite tant... que nous devions &ecirc;tre exauc&eacute;s, mon ami, dit
+Cl&eacute;mence en partageant le ravissement du prince.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;pouser Henri... et un jour... passer ma vie entre lui... ma seconde
+m&egrave;re... et mon p&egrave;re..., r&eacute;p&eacute;ta Fleur-de-Marie, subissant de plus en plus
+la douce ivresse de ces pens&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ange aim&eacute;, nous serons tous heureux!... Je vais r&eacute;pondre au
+p&egrave;re d'Henri que je consens au mariage, s'&eacute;cria Rodolphe en serrant
+Fleur-de-Marie dans ses bras avec une &eacute;motion indicible. Rassure-toi,
+notre s&eacute;paration sera passag&egrave;re... les nouveaux devoirs que le mariage
+va t'imposer raffermiront encore tes pas dans cette voie d'oubli et de
+f&eacute;licit&eacute; o&ugrave; tu vas marcher d&eacute;sormais... car, enfin, si un jour tu es
+m&egrave;re, ce ne sera pas seulement pour toi qu'il te faudra &ecirc;tre heureuse...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria Fleur-de-Marie avec un cri d&eacute;chirant, car ce mot de m&egrave;re
+la r&eacute;veilla du songe enchanteur qui la ber&ccedil;ait, m&egrave;re!... moi? Oh!
+jamais! Je suis indigne de ce saint nom... Je mourrais de honte devant
+mon enfant... si je n'&eacute;tais pas morte de honte devant son p&egrave;re... en lui
+faisant l'aveu du pass&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Que dit-elle? mon Dieu! s'&eacute;cria Rodolphe, foudroy&eacute; par ce brusque
+changement...</p>
+
+<p>&mdash;Moi m&egrave;re! reprit Fleur-de-Marie avec une amertume d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, moi
+respect&eacute;e, moi b&eacute;nie par un enfant innocent et candide! Moi autrefois
+l'objet du m&eacute;pris de tous! Moi profaner ainsi le nom sacr&eacute; de m&egrave;re...
+oh! jamais... Mis&eacute;rable folle que j'&eacute;tais de me laisser entra&icirc;ner &agrave; un
+espoir indigne!...</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, par piti&eacute;, &eacute;coute-moi.</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie se leva droite, p&acirc;le, et belle de la majest&eacute; d'un malheur
+incurable.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re... nous oublions qu'avant de m'&eacute;pouser... le prince Henri
+doit conna&icirc;tre ma vie pass&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'avais pas oubli&eacute;, s'&eacute;cria Rodolphe; il doit tout savoir... il
+saura tout...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne voulez pas que je meure... de me voir ainsi d&eacute;grad&eacute;e &agrave; ses
+yeux?</p>
+
+<p>&mdash;Mais il saura aussi quelle irr&eacute;sistible fatalit&eacute; t'a jet&eacute;e dans
+l'ab&icirc;me... mais il saura ta r&eacute;habilitation.</p>
+
+<p>&mdash;Et il sentira enfin, reprit Cl&eacute;mence en serrant Fleur-de-Marie dans
+ses bras, que lorsque je vous appelle ma fille... il peut sans honte
+vous appeler sa femme...</p>
+
+<p>&mdash;Et moi... ma m&egrave;re... j'aime trop... j'estime trop le prince Henri pour
+jamais lui donner une main qui a &eacute;t&eacute; touch&eacute;e par les bandits de la
+Cit&eacute;...</p>
+
+<p>Peu de temps apr&egrave;s cette sc&egrave;ne douloureuse, on lisait dans la <i>Gazette
+officielle de Gerolstein:</i></p>
+
+<p>&laquo;Hier a eu lieu, en l'abbaye grand-ducale de Sainte-Hermangilde, en
+pr&eacute;sence de Son Altesse Royale le grand-duc r&eacute;gnant et de toute la cour,
+la prise de voile de tr&egrave;s-haute et tr&egrave;s-puissante princesse Son Altesse
+Am&eacute;lie de Gerolstein.</p>
+
+<p>&laquo;Le noviciat a &eacute;t&eacute; re&ccedil;u par l'illustrissime et r&eacute;v&eacute;rendissime seigneur
+monseigneur Charles-Maxime, archev&ecirc;que duc d'Oppenheim; monseigneur
+Annibal-Andr&eacute; Montano, des princes de Delphes, &eacute;v&ecirc;que de Ceuta <i>in
+partibus infidelium</i> et nonce apostolique, y a donn&eacute; le salut et la
+b&eacute;n&eacute;diction papale.</p>
+
+<p>&laquo;Le sermon a &eacute;t&eacute; prononc&eacute; par le r&eacute;v&eacute;rendissime seigneur Pierre
+d'Asfeld, chanoine du chapitre de Cologne, comte du Saint-Empire romain.</p>
+
+<p class="center">
+&laquo;VENI, CREATOR OPTIME.&raquo;
+</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIIb" id="VIIb"></a><a href="#tablea">VII</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">La profession</a></h3>
+
+<p class="right">
+RODOLPHE &Agrave; CL&Eacute;MENCE<br />
+<br />Gerolstein, 12 janvier 1842
+<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a>
+<a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a><br />
+</p>
+
+<p>En me rassurant compl&egrave;tement aujourd'hui sur la sant&eacute; de votre p&egrave;re, mon
+amie, vous me faites esp&eacute;rer que vous pourrez, avant la fin de cette
+semaine, le ramener ici. Je l'avais pr&eacute;venu que dans la r&eacute;sidence de
+Rosenfeld, situ&eacute;e au milieu des for&ecirc;ts, il serait expos&eacute;, malgr&eacute; toutes
+les pr&eacute;cautions possibles, &agrave; l'&acirc;pre rigueur de nos froids;
+malheureusement sa passion pour la chasse a rendu nos conseils inutiles.
+Je vous en conjure, Cl&eacute;mence, d&egrave;s que votre p&egrave;re pourra supporter le
+mouvement de la voiture, partez aussit&ocirc;t; quittez ce pays sauvage et
+cette sauvage demeure, seulement habitable pour ces vieux Germains au
+corps de fer dont la race a disparu.</p>
+
+<p>Je tremble qu'&agrave; votre tour vous ne tombiez malade; les fatigues de ce
+voyage pr&eacute;cipit&eacute;, les inqui&eacute;tudes auxquelles vous avez &eacute;t&eacute; en proie
+jusqu'&agrave; votre arriv&eacute;e aupr&egrave;s de votre p&egrave;re, toutes ces causes ont d&ucirc;
+r&eacute;agir cruellement sur vous. Que n'ai-je pu vous accompagner!...</p>
+
+<p>Cl&eacute;mence, je vous en supplie, pas d'imprudence; je sais combien vous
+&ecirc;tes vaillante et d&eacute;vou&eacute;e... je sais de quels soins empress&eacute;s vous allez
+entourer votre p&egrave;re; mais il serait aussi d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; que moi si votre
+sant&eacute; s'alt&eacute;rait pendant ce voyage. Je d&eacute;plore doublement la maladie du
+comte, car elle vous &eacute;loigne de moi dans un moment o&ugrave; j'aurais puis&eacute;
+bien des consolations dans votre tendresse...</p>
+
+<p>La c&eacute;r&eacute;monie de la profession de notre pauvre enfant est toujours fix&eacute;e
+&agrave; demain... &agrave; demain 13 janvier, &eacute;poque fatale... C'est le TREIZE
+JANVIER que j'ai tir&eacute; l'&eacute;p&eacute;e contre mon p&egrave;re...</p>
+
+<p>Ah! mon amie... je m'&eacute;tais cru pardonn&eacute; trop t&ocirc;t... L'enivrant espoir de
+passer ma vie aupr&egrave;s de vous et de ma fille m'avait fait oublier que ce
+n'&eacute;tait pas moi, mais elle, qui avait &eacute;t&eacute; punie jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, et que
+mon ch&acirc;timent &eacute;tait encore &agrave; venir.</p>
+
+<p>Et il est venu... lorsqu'il y a six mois l'infortun&eacute;e nous a d&eacute;voil&eacute; la
+double torture de son c&oelig;ur: sa honte incurable du pass&eacute;... jointe &agrave; son
+malheureux amour pour Henri...</p>
+
+<p>Ces deux amers et br&ucirc;lants ressentiments exalt&eacute;s l'un par l'autre,
+devaient, par une logique fatale, amener son in&eacute;branlable r&eacute;solution de
+prendre le voile. Vous le savez, mon amie, en combattant ce dessein de
+toutes les forces de notre adoration pour elle, nous ne pouvions nous
+dissimuler que sa digne et courageuse conduite e&ucirc;t &eacute;t&eacute; la n&ocirc;tre. Que
+r&eacute;pondre &agrave; ces mots terribles: &laquo;J'aime trop le prince Henri pour lui
+donner une main touch&eacute;e par les bandits de la Cit&eacute;&raquo;?</p>
+
+<p>Elle a d&ucirc; se sacrifier &agrave; ses nobles scrupules, au souvenir ineffa&ccedil;able
+de sa honte! Elle l'a fait vaillamment... Elle a renonc&eacute; aux splendeurs
+du monde, elle est descendue des marches d'un tr&ocirc;ne pour s'agenouiller,
+v&ecirc;tue de bure, sur la dalle d'une &eacute;glise; elle a crois&eacute; ses mains sur sa
+poitrine, courb&eacute; sa t&ecirc;te ang&eacute;lique... ses beaux cheveux blonds que
+j'aimais tant, et que je conserve comme un tr&eacute;sor, sont tomb&eacute;s tranch&eacute;s
+par le fer...</p>
+
+<p>&Ocirc; mon amie, vous savez notre &eacute;motion d&eacute;chirante &agrave; ce moment lugubre et
+solennel; cette &eacute;motion est, &agrave; cette heure, aussi poignante que par le
+pass&eacute;... En vous &eacute;crivant ces mots, je pleure comme un enfant.</p>
+
+<p>Je l'ai vue ce matin; quoiqu'elle m'ait paru moins p&acirc;le que d'habitude,
+et qu'elle pr&eacute;tende ne pas souffrir... sa sant&eacute; m'inqui&egrave;te,
+mortellement. H&eacute;las! lorsque, sous le voile et le bandeau qui entourent
+son noble front, je vois ses traits amaigris qui ont la froide blancheur
+du marbre, et qui font para&icirc;tre ses grands yeux bleus plus grands
+encore, je ne puis m'emp&ecirc;cher de songer au doux et pur &eacute;clat dont
+brillait sa beaut&eacute; lors de notre mariage. Jamais, n'est-ce pas? nous ne
+l'avions vue plus charmante... notre bonheur semblait rayonner sur son
+d&eacute;licieux visage.</p>
+
+<p>Comme je vous le disais, je l'ai vue ce matin; elle n'est pas pr&eacute;venue
+que la princesse Juliane se d&eacute;met volontairement en sa faveur de sa
+dignit&eacute; abbatiale: demain donc, jour de sa profession, notre enfant sera
+&eacute;lue abbesse, puisqu'il y a unanimit&eacute; parmi les demoiselles nobles de la
+communaut&eacute; pour lui conf&eacute;rer cette dignit&eacute;<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>.</p>
+
+<p>Depuis le commencement de son noviciat, il n'y a qu'une voix sur sa
+pi&eacute;t&eacute;, sur sa charit&eacute;, sur sa religieuse exactitude &agrave; remplir toutes les
+r&egrave;gles de son ordre, dont elle exag&egrave;re malheureusement les aust&eacute;rit&eacute;s...
+Elle a exerc&eacute; dans ce couvent l'influence qu'elle exerce partout, sans y
+pr&eacute;tendre et en l'ignorant, ce qui en augmente la puissance...</p>
+
+<p>Son entretien de ce matin m'a confirm&eacute; ce dont je me doutais; elle n'a
+pas trouv&eacute; dans la solitude du clo&icirc;tre et dans la pratique s&eacute;v&egrave;re de la
+vie monastique le repos et l'oubli... elle se f&eacute;licite pourtant de sa
+r&eacute;solution, qu'elle consid&egrave;re comme l'accomplissement d'un devoir
+imp&eacute;rieux; mais elle souffre toujours, car elle n'est pas n&eacute;e pour ces
+contemplations mystiques, au milieu desquelles certaines personnes,
+oubliant toutes les affections, tous les souvenirs terrestres, se
+perdent en ravissements asc&eacute;tiques.</p>
+
+<p>Non, Fleur-de-Marie croit, elle prie, elle se soumet &agrave; la rigoureuse et
+dure observance de son ordre; elle prodigue les consolations les plus
+&eacute;vang&eacute;liques, les soins les plus humbles aux pauvres femmes malades qui
+sont trait&eacute;es dans l'hospice de l'abbaye. Elle a refus&eacute; jusqu'&agrave; l'aide
+d'une s&oelig;ur converse pour le modeste m&eacute;nage de cette triste cellule
+froide et nue o&ugrave; nous avons remarqu&eacute; avec un si douloureux &eacute;tonnement,
+vous vous le rappelez, mon amie, les branches dess&eacute;ch&eacute;es de son petit
+rosier, suspendues au-dessous de son christ. Elle est enfin l'exemple
+ch&eacute;ri, le mod&egrave;le v&eacute;n&eacute;r&eacute; de la communaut&eacute;... Mais elle me l'a avou&eacute; ce
+matin, en se reprochant cette faiblesse avec amertume, elle n'est pas
+tellement absorb&eacute;e par la pratique et par les aust&eacute;rit&eacute;s de la vie
+religieuse, que le pass&eacute; ne lui apparaisse sans cesse non-seulement tel
+qu'il a &eacute;t&eacute;... mais tel qu'il aurait pu &ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en accuse, mon p&egrave;re, me disait-elle avec cette calme et douce
+r&eacute;signation que vous lui connaissez, je m'en accuse, mais je ne puis
+m'emp&ecirc;cher de songer souvent, que, si Dieu avait voulu m'&eacute;pargner la
+d&eacute;gradation qui a fl&eacute;tri &agrave; jamais mon avenir, j'aurais pu vivre toujours
+aupr&egrave;s de vous, aim&eacute;e de l'&eacute;poux de votre choix. Malgr&eacute; moi, ma vie se
+partage entre ces douloureux regrets et les effroyables souvenirs de la
+Cit&eacute;. En vain je prie Dieu de me d&eacute;livrer de ces obsessions, de remplir
+uniquement mon c&oelig;ur de son pieux amour, de ses saintes esp&eacute;rances, de
+me prendre enfin tout enti&egrave;re, puisque je veux me donner tout enti&egrave;re &agrave;
+lui... il n'exauce pas mes v&oelig;ux... sans doute parce que mes
+pr&eacute;occupations terrestres me rendent indigne d'entrer en communication
+avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, m'&eacute;criai-je, saisi d'une folle lueur d'esp&eacute;rance, il en
+est temps encore, aujourd'hui ton noviciat finit, mais c'est seulement
+demain qu'aura lieu ta profession solennelle; tu es encore libre,
+renonce &agrave; cette vie si rude et si aust&egrave;re qui ne t'offre pas les
+consolations que tu attendais; souffrir pour souffrir, viens souffrir
+dans nos bras, notre tendresse adoucira tes chagrins.</p>
+
+<p>Secouant tristement la t&ecirc;te, elle me r&eacute;pondit avec cette inflexible
+justesse de raisonnement qui nous a si souvent frapp&eacute;s:</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mon bon p&egrave;re, la solitude est bien triste pour moi... pour
+moi d&eacute;j&agrave; si habitu&eacute;e &agrave; vos tendresses de chaque instant. Sans doute je
+suis poursuivie par d'amers regrets, de navrants souvenirs; mais au
+moins j'ai la conscience d'accomplir un devoir... mais je comprends,
+mais je sais que partout ailleurs qu'ici je serais d&eacute;plac&eacute;e; je me
+retrouverais dans cette condition si cruellement fausse... dont j'ai
+d&eacute;j&agrave; tant souffert... et pour moi... et pour vous... car j'ai ma fiert&eacute;
+aussi. Votre fille sera ce qu'elle doit &ecirc;tre... fera ce qu'elle doit
+faire, subira ce qu'elle doit subir... Demain tous sauraient de quelle
+fange vous m'avez tir&eacute;e... qu'en me voyant repentante au pied de la
+croix on me pardonnerait peut-&ecirc;tre le pass&eacute; en faveur de mon humilit&eacute;
+pr&eacute;sente... Et il n'en serait pas ainsi, n'est-ce pas? mon bon p&egrave;re, si
+l'on me voyait, comme il y a quelques mois, briller au milieu des
+splendeurs de votre cour. D'ailleurs, satisfaire aux justes et s&eacute;v&egrave;res
+exigences du monde, c'est me satisfaire moi-m&ecirc;me; aussi je remercie et
+je b&eacute;nis Dieu de toute la puissance de mon &acirc;me, en songeant que lui seul
+pouvait offrir &agrave; votre fille un asile et une position dignes d'elle et
+de vous... une position enfin qui ne form&acirc;t pas un affligeant contraste
+avec ma d&eacute;gradation premi&egrave;re... et p&ucirc;t m&eacute;riter le seul respect qui me
+soit d&ucirc;... celui que l'on accorde au repentir et &agrave; l'humilit&eacute; sinc&egrave;res.</p>
+
+<p>H&eacute;las! Cl&eacute;mence... que r&eacute;pondre &agrave; cela?...</p>
+
+<p>Fatalit&eacute;! Fatalit&eacute;! Car cette malheureuse enfant est dou&eacute;e, si cela peut
+se dire, d'une inexorable logique en tout ce qui touche les d&eacute;licatesses
+du c&oelig;ur et de l'honneur. Avec un esprit et une &acirc;me pareils, il ne faut
+pas songer &agrave; pallier, &agrave; tourner les positions fausses; il faut en subir
+les implacables cons&eacute;quences...</p>
+
+<p>Je l'ai quitt&eacute;e, comme toujours, le c&oelig;ur bris&eacute;.</p>
+
+<p>Sans fonder le moindre espoir sur cette entrevue, qui sera la derni&egrave;re
+avant sa profession, je m'&eacute;tais dit: &laquo;Aujourd'hui encore elle peut
+renoncer au clo&icirc;tre.&raquo; Mais vous le voyez, mon amie, sa volont&eacute; est
+irr&eacute;vocable, et je dois, h&eacute;las! en convenir avec elle et r&eacute;p&eacute;ter ses
+paroles: &laquo;Dieu seul pouvait lui offrir un asile et une position dignes
+d'elle et de moi.&raquo;</p>
+
+<p>Encore une fois, sa r&eacute;solution est admirablement convenable et logique
+au point de vue de la soci&eacute;t&eacute; o&ugrave; nous vivons... Avec l'exquise
+susceptibilit&eacute; de Fleur-de-Marie, il n'y a pas pour elle d'autre
+condition possible. Mais, je vous l'ai dit bien souvent, mon amie, si
+des devoirs sacr&eacute;s, plus sacr&eacute;s encore que ceux de la famille, ne me
+retenaient pas au milieu de ce peuple qui m'aime et dont je suis un peu
+la providence, je serais all&eacute; avec vous, ma fille, Henri et Murph, vivre
+heureux et obscur dans quelque retraite ignor&eacute;e. Alors, loin des lois
+imp&eacute;rieuses d'une soci&eacute;t&eacute; impuissante &agrave; gu&eacute;rir les maux qu'elle a faits,
+nous aurions bien forc&eacute; cette malheureuse enfant au bonheur et &agrave;
+l'oubli... tandis qu'ici, au milieu de cet &eacute;clat, de ce c&eacute;r&eacute;monial, si
+restreint qu'il f&ucirc;t, c'&eacute;tait impossible... Mais encore une fois...
+fatalit&eacute;! fatalit&eacute;! je ne puis abdiquer mon pouvoir sans compromettre le
+bonheur de ce peuple, qui compte sur moi... Braves et dignes gens!
+qu'ils ignorent toujours ce que leur fid&eacute;lit&eacute; me co&ucirc;te!...</p>
+
+<p>Adieu, tendrement adieu, ma bien-aim&eacute;e Cl&eacute;mence. Il m'est presque
+consolant de vous voir aussi afflig&eacute;e que moi du sort de mon enfant, car
+ainsi je puis dire notre chagrin, et il n'y a pas d'&eacute;go&iuml;sme dans ma
+souffrance.</p>
+
+<p>Quelquefois je me demande avec effroi ce que je serais devenu sans vous
+au milieu de circonstances si douloureuses... Souvent aussi ces pens&eacute;es
+m'apitoient encore davantage sur le sort de Fleur-de-Marie... Car vous
+me restez, vous... Et &agrave; elle, que lui reste-t-il?</p>
+
+<p>Adieu encore, et tristement adieu, noble amie, bon ange des jours
+mauvais. Revenez bient&ocirc;t; cette absence vous p&egrave;se autant qu'&agrave; moi...</p>
+
+<p>&Agrave; vous ma vie et mon amour!... &acirc;me et c&oelig;ur, &agrave; vous!</p>
+
+<p class="right">
+R.
+</p>
+
+<p>Je vous envoie cette lettre par un courrier; &agrave; moins de changement
+impr&eacute;vu, je vous en exp&eacute;dierai une autre demain, sit&ocirc;t apr&egrave;s la triste
+c&eacute;r&eacute;monie. Mille v&oelig;ux et espoirs &agrave; votre p&egrave;re pour son prompt
+r&eacute;tablissement. J'oubliais de vous donner des nouvelles du pauvre Henri.
+Son &eacute;tat s'am&eacute;liore et ne donne plus de si graves inqui&eacute;tudes. Son
+excellent p&egrave;re, malade lui-m&ecirc;me, a retrouv&eacute; des forces pour le soigner,
+pour le veiller; miracle d'amour paternel qui ne nous &eacute;tonne pas, nous
+autres.</p>
+
+<p>Ainsi donc, amie, &agrave; demain... demain, jour sinistre et n&eacute;faste pour moi!</p>
+
+<p>&Agrave; vous encore, &agrave; vous toujours.</p>
+
+
+<p class="right">R.
+<br /><br /><br />
+<br />Abbaye de Sainte-Hermangilde,
+<br />quatre heures du matin.
+</p>
+
+<p>Rassurez-vous, Cl&eacute;mence, rassurez-vous, quoique l'heure &agrave; laquelle je
+vous &eacute;cris cette lettre et le lieu d'o&ugrave; elle est dat&eacute;e doivent vous
+effrayer...</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; Dieu, le danger est pass&eacute;; mais la crise a &eacute;t&eacute; terrible...</p>
+
+<p>Hier, apr&egrave;s vous avoir &eacute;crit, agit&eacute; par je ne sais quel funeste
+pressentiment, me rappelant la p&acirc;leur, l'air souffrant de ma fille,
+l'&eacute;tat de faiblesse o&ugrave; elle languit depuis quelque temps, songeant enfin
+qu'elle devait passer en pri&egrave;res, dans une immense et glaciale &eacute;glise,
+presque toute cette nuit qui pr&eacute;c&egrave;de sa profession, j'ai envoy&eacute; Murph et
+David &agrave; l'abbaye demander &agrave; la princesse Juliane de leur permettre de
+rester jusqu'&agrave; demain dans la maison ext&eacute;rieure qu'Henri habitait
+ordinairement. Ainsi ma fille pouvait avoir de prompts secours et moi de
+ses nouvelles si, comme je le craignais, les forces lui manquaient pour
+accomplir cette rigoureuse... je ne veux pas dire cruelle... obligation
+de rester une nuit de janvier en pri&egrave;res par un froid excessif. J'avais
+aussi &eacute;crit &agrave; Fleur-de-Marie que, tout en respectant l'exercice de ses
+devoirs religieux, je la suppliais de songer &agrave; sa sant&eacute; et de faire sa
+veill&eacute;e de pri&egrave;res dans sa cellule et non dans l'&eacute;glise. Voici ce
+qu'elle m'a r&eacute;pondu:</p>
+
+<p>&laquo;Mon bon p&egrave;re, je vous remercie du plus profond de mon c&oelig;ur de cette
+nouvelle et tendre preuve de votre int&eacute;r&ecirc;t. N'ayez aucune inqui&eacute;tude; je
+me crois en &eacute;tat d'accomplir mon devoir. Votre fille, mon bon p&egrave;re, ne
+peut t&eacute;moigner ni crainte ni faiblesse. La r&egrave;gle est telle, je dois m'y
+conformer. En r&eacute;sult&acirc;t-il quelques souffrances physiques, c'est avec
+joie que je les offrirais &agrave; Dieu. Vous m'approuverez, je l'esp&egrave;re, vous
+qui avez toujours pratiqu&eacute; le renoncement et le devoir avec tant de
+courage. Adieu, mon bon p&egrave;re, je ne vous dirai pas que je vais prier
+pour vous. En priant Dieu, je vous prie toujours, car il m'est
+impossible de ne pas vous confondre avec la divinit&eacute; que j'implore. Vous
+avez &eacute;t&eacute; pour moi sur la terre ce que Dieu, si je le m&eacute;rite, sera pour
+moi dans le ciel.</p>
+
+<p>&laquo;Daignez b&eacute;nir ce soir votre fille par la pens&eacute;e, mon bon p&egrave;re... Elle
+sera demain l'&eacute;pouse du Seigneur.</p>
+
+<p>&laquo;Elle vous baise la main avec un pieux respect.</p>
+
+<p class="right">
+&laquo;S&oelig;ur AM&Eacute;LIE&raquo;
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>Cette lettre, que je ne pus lire sans fondre en larmes, me rassura
+pourtant quelque peu; je devais, moi aussi, accomplir une veill&eacute;e
+sinistre.</p>
+
+<p>La nuit venue, j'allai m'enfermer dans le pavillon que j'ai fait
+construire non loin du monument &eacute;lev&eacute; au souvenir de mon p&egrave;re, en
+expiation de cette nuit fatale...</p>
+
+<p>Vers une heure du matin, j'entendis la voix de Murph; je frissonnai
+d'&eacute;pouvante. Il arrivait en toute h&acirc;te du couvent.</p>
+
+<p>Que vous dirai-je, mon amie? Ainsi que je l'avais pr&eacute;vu, la malheureuse
+enfant, malgr&eacute; son courage et sa volont&eacute;, n'a pas eu la force
+d'accomplir enti&egrave;rement cette pratique barbare, dont il avait &eacute;t&eacute;
+impossible &agrave; la princesse Juliane de la dispenser, la r&egrave;gle &eacute;tant
+formelle &agrave; ce sujet.</p>
+
+<p>&Agrave; huit heures du soir, Fleur-de-Marie s'est agenouill&eacute;e sur la pierre de
+cette &eacute;glise. Jusqu'&agrave; plus de minuit elle a pri&eacute;. Mais, &agrave; cette heure,
+succombant &agrave; sa faiblesse, &agrave; cet horrible froid, &agrave; son &eacute;motion, car elle
+a longuement et silencieusement pleur&eacute;, elle s'est &eacute;vanouie. Deux
+religieuses, qui, par ordre de la princesse Juliane, avaient partag&eacute; sa
+veill&eacute;e, vinrent la relever et la transport&egrave;rent dans sa cellule.</p>
+
+<p>David fut &agrave; l'instant pr&eacute;venu. Murph monta en voiture, accourut me
+chercher. Je volai au couvent; je fus re&ccedil;u par la princesse Juliane.
+Elle me dit que David craignait que ma vue ne f&icirc;t une trop vive
+impression sur ma fille; que son &eacute;vanouissement, dont elle &eacute;tait
+revenue, ne pr&eacute;sentait rien de tr&egrave;s-alarmant, ayant &eacute;t&eacute; caus&eacute; seulement
+par une grande faiblesse.</p>
+
+<p>D'abord une horrible pens&eacute;e me vint. Je crus qu'on voulait me cacher
+quelque grand malheur, ou du moins me pr&eacute;parer &agrave; l'apprendre; mais la
+sup&eacute;rieure me dit: &laquo;Je vous l'affirme, monseigneur, la princesse Am&eacute;lie
+est hors de danger; un l&eacute;ger cordial que le docteur David lui a fait
+prendre a ranim&eacute; ses forces.&raquo;</p>
+
+<p>Je ne pouvais douter de ce que m'affirmait l'abbesse; je la crus, et
+j'attendis des nouvelles de ma fille avec une douloureuse impatience.</p>
+
+<p>Au bout d'un quart d'heure d'angoisses, David revint. Gr&acirc;ce &agrave; Dieu, elle
+allait mieux, et elle avait voulu continuer sa veill&eacute;e de pri&egrave;res dans
+l'&eacute;glise, en consentant seulement &agrave; s'agenouiller sur un coussin. Et,
+comme je me r&eacute;voltais et m'indignais de ce que la sup&eacute;rieure et lui
+eussent acc&eacute;d&eacute; &agrave; son d&eacute;sir, ajoutant que je m'y opposais formellement,
+il me r&eacute;pondit qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; dangereux de contrarier la volont&eacute; de ma
+fille dans un moment o&ugrave; elle &eacute;tait sous l'influence d'une vive &eacute;motion
+nerveuse, et que d'ailleurs il &eacute;tait convenu avec la princesse Juliane
+que la pauvre enfant quitterait l'&eacute;glise &agrave; l'heure des matines pour
+prendre un peu de repos et se pr&eacute;parer &agrave; la c&eacute;r&eacute;monie.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est donc maintenant &agrave; l'&eacute;glise? lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur; mais avant une demi-heure elle l'aura quitt&eacute;e.</p>
+
+<p>Je me fis aussit&ocirc;t conduire &agrave; notre tribune du nord, d'o&ugrave; l'on domine
+tout le ch&oelig;ur.</p>
+
+<p>L&agrave;, au milieu des t&eacute;n&egrave;bres de cette vaste &eacute;glise, seulement &eacute;clair&eacute;e par
+la p&acirc;le clart&eacute; de la lampe du sanctuaire, je la vis, pr&egrave;s de la grille,
+agenouill&eacute;e, les mains jointes, et priant encore avec ferveur.</p>
+
+<p>Moi aussi je m'agenouillai en pensant &agrave; mon enfant.</p>
+
+<p>Trois heures sonn&egrave;rent; deux s&oelig;urs assises dans les stalles, qui ne
+l'avaient pas quitt&eacute;e des yeux, vinrent lui parler bas. Au bout de
+quelques moments elle se signa, se releva et traversa le ch&oelig;ur d'un pas
+assez ferme; et pourtant, mon amie, lorsqu'elle passa sous la lampe, son
+visage me parut aussi blanc que le long voile qui flottait autour
+d'elle.</p>
+
+<p>Je sortis aussit&ocirc;t de la tribune, voulant d'abord aller la rejoindre;
+mais je craignis qu'une nouvelle &eacute;motion l'emp&ecirc;ch&acirc;t de go&ucirc;ter quelques
+moments de repos. J'envoyai David savoir comment elle se trouvait: il
+revint me dire qu'elle se sentait mieux et qu'elle allait t&acirc;cher de
+dormir un peu.</p>
+
+<p>Je reste &agrave; l'abbaye pour la c&eacute;r&eacute;monie qui aura lieu ce matin.</p>
+
+<p>Je pense maintenant, mon amie, qu'il est inutile de vous envoyer cette
+lettre incompl&egrave;te. Je la terminerai demain, en vous racontant les
+&eacute;v&eacute;nements de cette triste journ&eacute;e.</p>
+
+<p>&Agrave; bient&ocirc;t donc, mon amie. Je suis bris&eacute; de douleur, plaignez-moi.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Dernier_chapitre" id="Dernier_chapitre"></a><a href="#tablea">Dernier chapitre</a></h2>
+
+<p>Le 13 janvier</p>
+
+
+<p class="right">
+RODOLPHE &Agrave; CL&Eacute;MENCE.
+</p>
+
+<p>Treize janvier... anniversaire maintenant doublement sinistre!!!</p>
+
+<p>Mon amie... nous la perdons &agrave; jamais!</p>
+
+<p>Tout est fini... tout!</p>
+
+<p>&Eacute;coutez ce r&eacute;cit:</p>
+
+<p>Il est donc vrai... on &eacute;prouve une volupt&eacute; atroce &agrave; raconter une
+horrible douleur.</p>
+
+<p>Hier je me plaignais du hasard qui vous retenait loin de moi...
+aujourd'hui, Cl&eacute;mence, je me f&eacute;licite de ce que vous n'&ecirc;tes pas ici:
+vous souffririez trop...</p>
+
+<p>Ce matin, je sommeillais &agrave; peine, j'ai &eacute;t&eacute; &eacute;veill&eacute; par le son des
+cloches... j'ai tressailli d'effroi... cela m'a sembl&eacute; fun&egrave;bre... on e&ucirc;t
+dit un glas de fun&eacute;railles.</p>
+
+<p>En effet... ma fille est morte pour nous... morte, entendez-vous... D&egrave;s
+aujourd'hui, Cl&eacute;mence... il vous faut commencer &agrave; porter son deuil dans
+votre c&oelig;ur, dans votre c&oelig;ur toujours pour elle si maternel.</p>
+
+<p>Que notre enfant soit ensevelie sous le marbre d'un tombeau ou sous la
+vo&ucirc;te d'un clo&icirc;tre... pour nous... quelle est la diff&eacute;rence?</p>
+
+<p>D&egrave;s aujourd'hui, entendez-vous, Cl&eacute;mence, il faut la regarder comme
+morte... D'ailleurs... elle est d'une si grande faiblesse... sa sant&eacute;,
+alt&eacute;r&eacute;e par tant de chagrins, par tant de secousses, est si
+chancelante... Pourquoi pas aussi cette autre mort, plus compl&egrave;te
+encore? La fatalit&eacute; n'est pas lasse...</p>
+
+<p>Et puis d'ailleurs... d'apr&egrave;s ma lettre d'hier, vous devez comprendre
+que cela serait peut-&ecirc;tre plus heureux pour elle... qu'elle f&ucirc;t morte.</p>
+
+<p>Morte... ces cinq lettres ont une physionomie &eacute;trange... ne trouvez-vous
+pas?... quand on les &eacute;crit &agrave; propos d'une fille idol&acirc;tr&eacute;e... d'une fille
+si belle... si charmante, d'une bont&eacute; si ang&eacute;lique... Dix-huit ans &agrave;
+peine... et morte au monde!...</p>
+
+<p>Au fait... pour nous et pour elle, &agrave; quoi bon v&eacute;g&eacute;ter souffrante dans la
+morne tranquillit&eacute; de ce clo&icirc;tre? Qu'importe qu'elle vive, si elle est
+perdue pour nous? Elle doit tant l'aimer, la vie... que la fatalit&eacute; lui
+a faite!...</p>
+
+<p>Ce que je dis l&agrave; est affreux... il y a un &eacute;go&iuml;sme barbare dans l'amour
+paternel!...</p>
+
+<p>&Agrave; midi, sa profession a eu lieu avec une pompe solennelle.</p>
+
+<p>Cach&eacute; derri&egrave;re les rideaux de notre tribune, j'y ai assist&eacute;...</p>
+
+<p>J'ai ressenti, mais avec encore plus d'intensit&eacute;, toutes les poignantes
+&eacute;motions que nous avions &eacute;prouv&eacute;es lors de son noviciat...</p>
+
+<p>Chose bizarre! elle est ador&eacute;e, on croit g&eacute;n&eacute;ralement qu'elle est
+attir&eacute;e vers la vie religieuse par une irr&eacute;sistible vocation, on devrait
+voir dans sa profession un &eacute;v&eacute;nement heureux pour elle, et, au
+contraire, une accablante tristesse pesait sur la foule.</p>
+
+<p>Au fond de l'&eacute;glise, parmi le peuple... j'ai vu deux sous-officiers de
+mes gardes, deux vieux et rudes soldats, baisser la t&ecirc;te et pleurer...</p>
+
+<p>On e&ucirc;t dit qu'il y avait dans l'air un douloureux pressentiment... Du
+moins s'il &eacute;tait fond&eacute;, il n'est r&eacute;alis&eacute; qu'&agrave; demi...</p>
+
+<p>La profession termin&eacute;e, on a ramen&eacute; notre enfant dans la salle du
+chapitre, o&ugrave; devait avoir lieu la nomination de la nouvelle abbesse...</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; mon privil&egrave;ge souverain, j'allai dans cette salle attendre
+Fleur-de-Marie au retour du ch&oelig;ur.</p>
+
+<p>Elle rentra bient&ocirc;t...</p>
+
+<p>Son &eacute;motion, sa faiblesse &eacute;taient si grandes que deux s&oelig;urs la
+soutenaient...</p>
+
+<p>Je fus effray&eacute;, moins encore de sa p&acirc;leur et de la profonde alt&eacute;ration
+de ses traits que de l'expression de son sourire... Il me parut empreint
+d'une sorte de satisfaction sinistre...</p>
+
+<p>Cl&eacute;mence... je vous le dis... peut-&ecirc;tre bient&ocirc;t nous faudra-t-il du
+courage... bien du courage... Je sens pour ainsi dire en moi que notre
+enfant est mortellement frapp&eacute;e...</p>
+
+<p>...Apr&egrave;s tout, sa vie serait si malheureuse...</p>
+
+<p>Voil&agrave; deux fois que je me dis, en pensant &agrave; la mort possible de ma
+fille... que cette mort mettrait du moins un terme &agrave; sa cruelle
+existence... Cette pens&eacute;e est un horrible sympt&ocirc;me... Mais, si ce
+malheur doit nous frapper, il vaut mieux y &ecirc;tre pr&eacute;par&eacute;, n'est-ce pas,
+Cl&eacute;mence?</p>
+
+<p>Se pr&eacute;parer &agrave; un pareil malheur... c'est en savourer peu &agrave; peu et
+d'avance les lentes angoisses... C'est un raffinement de douleurs
+inou&iuml;... Cela est mille fois plus affreux que le coup qui vous frappe
+impr&eacute;vu... Au moins la stupeur, l'an&eacute;antissement vous &eacute;pargnent une
+partie de cet atroce d&eacute;chirement...</p>
+
+<p>Mais les usages de la compassion veulent qu'on vous pr&eacute;pare...
+Probablement je n'agirais pas autrement moi-m&ecirc;me, pauvre amie... si
+j'avais &agrave; vous apprendre le funeste &eacute;v&eacute;nement dont je vous parle...
+Ainsi &eacute;pouvantez-vous... si vous remarquez que je vous entretiens
+d'elle... avec des m&eacute;nagements, des d&eacute;tours d'une tristesse d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e,
+apr&egrave;s vous avoir annonc&eacute; que sa sant&eacute; ne me donnait pourtant pas de
+graves inqui&eacute;tudes.</p>
+
+<p>Oui, &eacute;pouvantez-vous, si je vous parle comme je vous &eacute;cris maintenant...
+car, quoique je l'aie quitt&eacute;e assez calme il y a une heure pour venir
+terminer cette lettre, je vous le r&eacute;p&egrave;te, Cl&eacute;mence, il me semble
+ressentir en moi qu'elle est plus souffrante qu'elle ne le para&icirc;t...
+Fasse le ciel que je me trompe, et que je prenne pour des pressentiments
+la d&eacute;sesp&eacute;rante tristesse que m'a inspir&eacute;e cette c&eacute;r&eacute;monie lugubre!</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie entra donc dans la grande salle du chapitre.</p>
+
+<p>Toutes les stalles furent successivement occup&eacute;es par les religieuses.</p>
+
+<p>Elle alla modestement se mettre &agrave; la derni&egrave;re place de la rang&eacute;e de
+gauche; elle s'appuyait sur le bras d'une des s&oelig;urs, car elle semblait
+toujours bien faible.</p>
+
+<p>Au haut de la salle, la princesse Juliane &eacute;tait assise, ayant d'un c&ocirc;t&eacute;
+la grande prieure, de l'autre une seconde dignitaire, tenant &agrave; la main
+la crosse d'or, symbole de l'autorit&eacute; abbatiale.</p>
+
+<p>Il se fit un profond silence, la princesse se leva, prit sa crosse en
+main et dit d'une voix grave et &eacute;mue:</p>
+
+<p>&mdash;Mes ch&egrave;res filles, mon grand &acirc;ge m'oblige de confier &agrave; des mains plus
+jeunes cet embl&egrave;me de mon pouvoir spirituel, et elle montra sa crosse.
+J'y suis autoris&eacute;e par une bulle de notre Saint-P&egrave;re; je pr&eacute;senterai
+donc &agrave; la b&eacute;n&eacute;diction de monseigneur l'archev&ecirc;que d'Oppenheim et &agrave;
+l'approbation de S. A. R. le grand-duc, notre souverain, celle de vous,
+mes ch&egrave;res filles, qui par vous aura &eacute;t&eacute; d&eacute;sign&eacute;e pour me succ&eacute;der.
+Notre grande prieure va vous faire conna&icirc;tre le r&eacute;sultat de l'&eacute;lection,
+et &agrave; celle-l&agrave; que vous aurez &eacute;lue je remettrai ma crosse et mon anneau.</p>
+
+<p>Je ne quittai pas ma fille des yeux.</p>
+
+<p>Debout dans sa stalle, les deux mains jointes sur sa poitrine, les yeux
+baiss&eacute;s, &agrave; demi envelopp&eacute;e de son voile blanc et des longs plis
+tra&icirc;nants de sa robe noire, elle se tenait immobile et pensive, elle
+n'avait pas un moment suppos&eacute; qu'on p&ucirc;t l'&eacute;lire; son &eacute;l&eacute;vation n'avait
+&eacute;t&eacute; confi&eacute;e qu'&agrave; moi par l'abbesse.</p>
+
+<p>La grande prieure prit un registre et lut:</p>
+
+<p>&mdash;Chacune de nos ch&egrave;res s&oelig;urs ayant &eacute;t&eacute;, suivant la r&egrave;gle, invit&eacute;e, il
+y a huit jours, &agrave; d&eacute;poser son vote entre les mains de notre sainte m&egrave;re
+et &agrave; tenir son choix secret jusqu'&agrave; ce moment; au nom de notre sainte
+m&egrave;re, je d&eacute;clare qu'une de vous, mes ch&egrave;res s&oelig;urs, a par sa pi&eacute;t&eacute;
+exemplaire, par ses vertus ang&eacute;liques, m&eacute;rit&eacute; le suffrage unanime de la
+communaut&eacute;, et celle-l&agrave; est notre s&oelig;ur Am&eacute;lie, de son vivant tr&egrave;s-haute
+et tr&egrave;s-puissante princesse de Gerolstein.</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, une sorte de murmure de douce surprise et d'heureuse
+satisfaction circula dans la salle; tous les regards des religieuses se
+fix&egrave;rent sur ma fille avec une expression de tendre sympathie; malgr&eacute;
+mes accablantes pr&eacute;occupations, je fus moi-m&ecirc;me vivement &eacute;mu de cette
+nomination qui, faite isol&eacute;ment et secr&egrave;tement, offrait n&eacute;anmoins une si
+touchante unanimit&eacute;.</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie, stup&eacute;faite, devint encore plus p&acirc;le; ses genoux
+tremblaient si fort qu'elle fut oblig&eacute;e de s'appuyer d'une main sur le
+rebord de la stalle.</p>
+
+<p>L'abbesse reprit d'une voix haute et grave:</p>
+
+<p>&mdash;Mes ch&egrave;res filles, c'est bien s&oelig;ur Am&eacute;lie que vous croyez la plus
+digne et la plus m&eacute;ritante de vous toutes? C'est bien elle que vous
+reconnaissez pour votre sup&eacute;rieure spirituelle? Que chacune de vous me
+r&eacute;ponde &agrave; son tour, mes ch&egrave;res filles.</p>
+
+<p>Et chaque religieuse r&eacute;pondit &agrave; haute voix:</p>
+
+<p>&mdash;Librement et volontairement j'ai choisi et je choisis s&oelig;ur Am&eacute;lie
+pour ma sainte m&egrave;re et sup&eacute;rieure.</p>
+
+<p>Saisie d'une &eacute;motion inexprimable, ma pauvre enfant tomba &agrave; genoux,
+joignit les deux mains et resta ainsi jusqu'&agrave; ce que chaque vote f&ucirc;t
+&eacute;mis.</p>
+
+<p>Alors l'abbesse, d&eacute;posant la crosse et l'anneau entre les mains de la
+grande prieure, s'avan&ccedil;a vers ma fille pour la prendre par la main et la
+conduire au si&egrave;ge abbatial.</p>
+
+<p>Mon amie, ma tendre amie, je me suis interrompu un moment; il m'a fallu
+reprendre courage pour achever de vous raconter cette sc&egrave;ne
+d&eacute;chirante...</p>
+
+<p>&mdash;Relevez-vous, ma ch&egrave;re fille, lui dit l'abbesse, venez prendre la
+place qui vous appartient; vos vertus &eacute;vang&eacute;liques, et non votre rang,
+vous l'ont gagn&eacute;e.</p>
+
+<p>En disant ces mots, la v&eacute;n&eacute;rable princesse se pencha vers ma fille pour
+l'aider &agrave; se relever.</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie fit quelques pas en tremblant, puis arrivant au milieu de
+la salle du chapitre elle s'arr&ecirc;ta, et dit d'une voix dont le calme et
+la fermet&eacute; m'&eacute;tonn&egrave;rent:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, sainte m&egrave;re... je voudrais parler &agrave; mes s&oelig;urs.</p>
+
+<p>&mdash;Montez d'abord, ma ch&egrave;re fille, sur votre si&egrave;ge abbatial, dit la
+princesse; c'est de l&agrave; que vous devez leur faire entendre votre voix.</p>
+
+<p>&mdash;Cette place, sainte m&egrave;re... ne peut &ecirc;tre la mienne, r&eacute;pondit
+Fleur-de-Marie d'une voix haute et tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous, ma ch&egrave;re fille?</p>
+
+<p>&mdash;Une si haute dignit&eacute; n'est pas faite pour moi, sainte m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Mais les v&oelig;ux de toutes vos s&oelig;urs vous y appellent.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi, sainte m&egrave;re, de faire ici &agrave; deux genoux une confession
+solennelle, mes s&oelig;urs verront bien, et vous aussi, sainte m&egrave;re, que la
+condition la plus humble n'est pas encore assez humble pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Votre modestie vous abuse, ma ch&egrave;re fille, dit la sup&eacute;rieure avec
+bont&eacute;, croyant en effet que la malheureuse enfant c&eacute;dait &agrave; un sentiment
+de modestie exag&eacute;r&eacute;; mais moi je devinai ces aveux que Fleur-de-Marie
+allait faire. Saisi d'effroi, je m'&eacute;criai d'une voix suppliante:</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant... je t'en conjure...</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots... vous dire, mon amie, tout ce que je lus dans le profond
+regard que Fleur-de-Marie me jeta serait impossible... Ainsi que vous le
+saurez dans un instant, elle m'avait compris. Oui, elle avait compris
+que je devais partager la honte de cette horrible r&eacute;v&eacute;lation... Elle
+avait compris qu'apr&egrave;s de tels aveux on pouvait m'accuser... moi, de
+mensonge... car j'avais toujours d&ucirc; laisser croire que jamais
+Fleur-de-Marie n'avait quitt&eacute; sa m&egrave;re...</p>
+
+<p>&Agrave; cette pens&eacute;e, la pauvre enfant s'&eacute;tait crue coupable envers moi d'une
+noire ingratitude... Elle n'eut pas la force de continuer, elle se tut
+et baissa la t&ecirc;te avec accablement...</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, ma ch&egrave;re fille, reprit l'abbesse, votre modestie vous
+trompe... l'unanimit&eacute; du choix de vos s&oelig;urs vous prouve combien vous
+&ecirc;tes digne de me remplacer... Par cela m&ecirc;me que vous avez pris part aux
+joies du monde, votre renoncement &agrave; ces joies n'en est que plus
+m&eacute;ritoire... Ce n'est pas S. A. la princesse Am&eacute;lie qui est &eacute;lue, c'est
+s&oelig;ur Am&eacute;lie... Pour nous, votre vie a commenc&eacute; du jour o&ugrave; vous avez mis
+le pied dans la maison du Seigneur... et c'est cette exemplaire et
+sainte vie que nous r&eacute;compensons... Je vous dirai plus, ma ch&egrave;re fille;
+avant d'entrer au bercail votre existence aurait &eacute;t&eacute; aussi &eacute;gar&eacute;e
+qu'elle a &eacute;t&eacute; au contraire pure et louable... que les vertus
+&eacute;vang&eacute;liques dont vous nous avez donn&eacute; l'exemple depuis votre s&eacute;jour ici
+expieraient et rach&egrave;teraient encore aux yeux du Seigneur un pass&eacute; si
+coupable qu'il f&ucirc;t... D'apr&egrave;s cela, ma ch&egrave;re fille, jugez si votre
+modestie doit &ecirc;tre rassur&eacute;e.</p>
+
+<p>Ces paroles de l'abbesse furent, comme vous le pensez, mon amie,
+d'autant plus pr&eacute;cieuses pour Fleur-de-Marie qu'elle croyait le pass&eacute;
+ineffa&ccedil;able. Malheureusement, cette sc&egrave;ne l'avait profond&eacute;ment &eacute;mue, et,
+quoiqu'elle affect&acirc;t du calme et de la fermet&eacute;, il me sembla que ses
+traits s'alt&eacute;raient d'une mani&egrave;re inqui&eacute;tante... Par deux fois elle
+tressaillit en passant sur son front sa pauvre main amaigrie.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois vous avoir convaincue, ma ch&egrave;re fille, reprit la princesse
+Juliane, et vous ne voudrez pas causer &agrave; vos s&oelig;urs un vif chagrin en
+refusant cette marque de leur confiance et de leur affection.</p>
+
+<p>&mdash;Non, sainte m&egrave;re, dit-elle avec une expression qui me frappa, et d'une
+voix de plus en plus faible, je crois maintenant pouvoir accepter...
+Mais, comme je me sens bien fatigu&eacute;e et un peu souffrante, si vous le
+permettiez, sainte m&egrave;re, la c&eacute;r&eacute;monie de ma cons&eacute;cration n'aurait lieu
+que dans quelques jours...</p>
+
+<p>&mdash;Il sera fait comme vous le d&eacute;sirez, ma ch&egrave;re fille... mais en
+attendant que votre dignit&eacute; soit b&eacute;nie et consacr&eacute;e... prenez cet
+anneau... venez &agrave; votre place... nos ch&egrave;res s&oelig;urs vous rendront hommage
+selon notre r&egrave;gle.</p>
+
+<p>Et la sup&eacute;rieure, glissant son anneau pastoral au doigt de
+Fleur-de-Marie, la conduisit au si&egrave;ge abbatial.</p>
+
+<p>Ce fut un spectacle simple et touchant.</p>
+
+<p>Aupr&egrave;s de ce si&egrave;ge o&ugrave; elle s'assit, se tenaient, d'un c&ocirc;t&eacute;, la grande
+prieure, portant la crosse d'or; de l'autre, la princesse Juliane.
+Chaque religieuse alla s'incliner devant notre enfant et lui baiser
+respectueusement la main.</p>
+
+<p>Je voyais &agrave; chaque instant son &eacute;motion augmenter, ses traits se
+d&eacute;composer davantage; enfin cette sc&egrave;ne fut sans doute au-dessus de ses
+forces... car elle s'&eacute;vanouit avant que la procession des s&oelig;urs f&ucirc;t
+termin&eacute;e...</p>
+
+<p>Jugez de mon &eacute;pouvante!... Nous la transport&acirc;mes dans l'appartement de
+l'abbesse...</p>
+
+<p>David n'avait pas quitt&eacute; le couvent; il accourut, lui donna les premiers
+soins. Puisse-t-il ne m'avoir pas tromp&eacute;! mais il m'a assur&eacute; que ce
+nouvel accident n'avait pour cause qu'une extr&ecirc;me faiblesse caus&eacute;e par
+le je&ucirc;ne, les fatigues et la privation de sommeil que ma fille s'&eacute;tait
+impos&eacute;s pendant son rude et long noviciat...</p>
+
+<p>Je l'ai cru, parce que en effet ses traits ang&eacute;liques, quoique d'une
+effrayante p&acirc;leur, ne trahissaient aucune souffrance lorsqu'elle reprit
+connaissance... Je fus m&ecirc;me frapp&eacute; de la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; qui rayonnait sur son
+beau front. De nouveau cette qui&eacute;tude m'effraya: il me sembla qu'elle
+cachait le secret espoir d'une d&eacute;livrance prochaine...</p>
+
+<p>La sup&eacute;rieure &eacute;tait retourn&eacute;e au chapitre pour clore la s&eacute;ance, je
+restai seul avec ma fille.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s m'avoir regard&eacute; en silence pendant quelques moments, elle me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon p&egrave;re... pourrez-vous oublier mon ingratitude? Pourrez-vous
+oublier qu'au moment o&ugrave; j'allais faire cette p&eacute;nible confession vous
+m'avez demand&eacute; gr&acirc;ce?</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi... je t'en supplie.</p>
+
+<p>&mdash;Et je n'avais pas song&eacute;, reprit-elle avec amertume, qu'en disant &agrave; la
+face de tous de quel ab&icirc;me de d&eacute;pravation vous m'aviez retir&eacute;e...
+c'&eacute;tait r&eacute;v&eacute;ler un secret que vous aviez gard&eacute; par tendresse pour moi...
+c'&eacute;tait vous accuser publiquement, vous, mon p&egrave;re, d'une dissimulation &agrave;
+laquelle vous ne vous &eacute;tiez r&eacute;sign&eacute; que pour m'assurer une vie &eacute;clatante
+et honor&eacute;e... Oh! pourrez-vous me pardonner?</p>
+
+<p>Au lieu de lui r&eacute;pondre, je collai mes l&egrave;vres sur son front, elle sentit
+couler mes larmes...</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir bais&eacute; mes mains &agrave; plusieurs reprises, elle me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, je me sens mieux, mon bon p&egrave;re... maintenant que me voici,
+ainsi que le dit notre r&egrave;gle, morte au monde... je voudrais faire
+quelques dispositions en faveur de plusieurs personnes... mais, comme
+tout ce que je poss&egrave;de est &agrave; vous... m'y autorisez-vous, mon p&egrave;re?...</p>
+
+<p>&mdash;Peux-tu en douter?... Mais je t'en supplie, lui dis-je, n'aie pas de
+ces pens&eacute;es sinistres... Plus tard tu t'occuperas de ce soin... n'as-tu
+pas le temps?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mon bon p&egrave;re, j'ai encore bien du temps &agrave; vivre,
+ajouta-t-elle avec un accent qui, je ne sais pourquoi, me fit de nouveau
+tressaillir. Je la regardai plus attentivement; aucun changement dans
+ses traits ne justifia mon inqui&eacute;tude. Oui, j'ai encore bien du temps &agrave;
+vivre, reprit-elle, mais je ne devrai plus m'occuper des choses
+terrestres... car, aujourd'hui, je renonce &agrave; tout ce qui m'attache au
+monde... Je vous en prie, ne me refusez pas...</p>
+
+<p>&mdash;Ordonne... je ferai ce que tu d&eacute;sires...</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais que ma tendre m&egrave;re gard&acirc;t toujours dans le petit salon o&ugrave;
+elle se tient habituellement... mon m&eacute;tier &agrave; broder... avec la
+tapisserie que j'avais commenc&eacute;e...</p>
+
+<p>&mdash;Tes d&eacute;sirs seront remplis, mon enfant. Ton appartement est rest&eacute; comme
+il &eacute;tait le jour o&ugrave; tu as quitt&eacute; le palais; car tout ce qui t'a
+appartenu est pour nous l'objet d'un culte religieux... Cl&eacute;mence sera
+profond&eacute;ment touch&eacute;e de ta pens&eacute;e...</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; vous, mon bon p&egrave;re, prenez, je vous en prie, mon grand
+fauteuil d'&eacute;b&egrave;ne, o&ugrave; j'ai tant pens&eacute;, tant r&ecirc;v&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Il sera plac&eacute; &agrave; c&ocirc;t&eacute; du mien, dans mon cabinet de travail, et je t'y
+verrai chaque jour assise pr&egrave;s de moi, comme tu t'y asseyais si souvent,
+lui dis-je sans pouvoir retenir mes larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, je voudrais laisser quelques souvenirs de moi &agrave; ceux qui
+m'ont t&eacute;moign&eacute; tant d'int&eacute;r&ecirc;t quand j'&eacute;tais malheureuse. &Agrave; M<sup>me</sup> Georges
+je voudrais donner l'&eacute;critoire dont je me servais derni&egrave;rement. Ce don
+aura quelque &agrave;-propos, ajouta-t-elle avec son doux sourire, car c'est
+elle qui, &agrave; la ferme, a commenc&eacute; de m'apprendre &agrave; &eacute;crire. Quant au
+v&eacute;n&eacute;rable cur&eacute; de Bouqueval, qui m'a instruite dans la religion, je lui
+destine le beau christ de mon oratoire...</p>
+
+<p>&mdash;Bien, mon enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Je d&eacute;sirerais aussi envoyer mon bandeau de perles &agrave; ma bonne petite
+Rigolette... C'est un bijou simple qu'elle pourra porter sur ses beaux
+cheveux noirs... Et puis, si cela &eacute;tait possible, puisque vous savez o&ugrave;
+se trouvent Martial et la Louve en Alg&eacute;rie, je voudrais que cette
+courageuse femme qui m'a sauv&eacute; la vie e&ucirc;t ma croix d'or &eacute;maill&eacute;e... Ces
+diff&eacute;rents gages de souvenir, mon bon p&egrave;re, seraient remis &agrave; ceux &agrave; qui
+je les envoie &laquo;de la part de Fleur-de-Marie&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash;J'ex&eacute;cuterai tes volont&eacute;s... Tu n'oublies personne?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas, mon bon p&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Cherche bien... Parmi ceux qui t'aiment n'y a-t-il pas quelqu'un de
+bien malheureux? d'aussi malheureux que ta m&egrave;re et moi... quelqu'un
+enfin qui regrette aussi douloureusement que nous ton entr&eacute;e au couvent?</p>
+
+<p>La pauvre enfant me comprit, me serra la main, une l&eacute;g&egrave;re rougeur colora
+un instant son p&acirc;le visage.</p>
+
+<p>Allant au-devant d'une question qu'elle craignait sans doute de me
+faire, je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Il va mieux... on ne craint plus pour ses jours...</p>
+
+<p>&mdash;Et son p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Il se ressent de l'am&eacute;lioration de la sant&eacute; de son fils... il va mieux
+aussi... Et &agrave; Henri? Que lui donnes-tu?... Un souvenir de toi lui serait
+une consolation si ch&egrave;re et si pr&eacute;cieuse!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re... offrez-lui mon prie-Dieu... H&eacute;las! je l'ai bien souvent
+arros&eacute; de mes larmes, en demandant au ciel la force d'oublier Henri,
+puisque j'&eacute;tais indigne de son amour...</p>
+
+<p>&mdash;Combien il sera heureux de voir que tu as eu une pens&eacute;e pour lui!...</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; la maison d'asile pour les orphelines et les jeunes filles
+abandonn&eacute;es de leurs parents, je d&eacute;sirerais, mon bon p&egrave;re, que...</p>
+
+<p>Ici la lettre de Rodolphe &eacute;tait interrompue par ces mots presque
+illisibles:</p>
+
+<p>&laquo;Cl&eacute;mence... Murph terminera cette lettre; je n'ai plus la t&ecirc;te &agrave; moi;
+je suis fou... Ah! le 13 JANVIER!!!&raquo;</p>
+
+<p>La fin de cette lettre, de l'&eacute;criture de Murph, &eacute;tait ainsi con&ccedil;ue:</p>
+
+<p>Madame,</p>
+
+<p>D'apr&egrave;s les ordres de Son Altesse Royale, je compl&egrave;te ce triste r&eacute;cit.
+Les deux lettres de monseigneur auront d&ucirc; pr&eacute;parer Votre Altesse Royale
+&agrave; l'accablante nouvelle qu'il me reste &agrave; lui apprendre.</p>
+
+<p>Il y a trois heures, monseigneur &eacute;tait occup&eacute; &agrave; &eacute;crire &agrave; Votre Altesse
+Royale; j'attendais dans une pi&egrave;ce voisine qu'il me rem&icirc;t la lettre pour
+l'exp&eacute;dier aussit&ocirc;t par un courrier. Tout &agrave; coup j'ai vu entrer la
+princesse Juliane d'un air constern&eacute;. &laquo;O&ugrave; est Son Altesse Royale? me
+dit-elle d'une voix &eacute;mue.&mdash;Princesse, monseigneur &eacute;crit &agrave; M<sup>me</sup> la
+grande-duchesse des nouvelles de la journ&eacute;e.&mdash;Sir Walter, il faut
+apprendre &agrave; monseigneur un &eacute;v&eacute;nement terrible... Vous &ecirc;tes son ami...
+veuillez l'en instruire... De vous, ce coup lui sera moins terrible...</p>
+
+<p>Je compris tout; je crus plus prudent de me charger de cette funeste
+r&eacute;v&eacute;lation... La sup&eacute;rieure ayant ajout&eacute; que la princesse Am&eacute;lie
+s'&eacute;teignait lentement, et que monseigneur, devait se h&acirc;ter de venir
+recevoir les derniers soupirs de sa fille, je n'avais malheureusement
+pas le temps d'employer des m&eacute;nagements. J'entrai dans le salon; Son
+Altesse Royale s'aper&ccedil;ut de ma p&acirc;leur. &laquo;Tu viens m'apprendre un
+malheur!...&mdash;Un irr&eacute;parable malheur, monseigneur... Du courage!...&mdash;Ah!
+mes pressentiments!!...&raquo; s'&eacute;cria-t-il. Et, sans ajouter un mot, il
+courut au clo&icirc;tre. Je le suivis.</p>
+
+<p>De l'appartement de la sup&eacute;rieure, la princesse Am&eacute;lie avait &eacute;t&eacute;
+transport&eacute;e dans sa cellule apr&egrave;s sa derni&egrave;re entrevue avec monseigneur.
+Une des s&oelig;urs la veillait; au bout d'une heure, elle s'aper&ccedil;ut que la
+voix de la princesse Am&eacute;lie, qui lui parlait par intervalles,
+s'affaiblissait et s'oppressait de plus en plus. La s&oelig;ur s'empressa
+d'aller pr&eacute;venir la sup&eacute;rieure. Le docteur David fut appel&eacute;; il crut
+rem&eacute;dier &agrave; cette nouvelle perte de forces par un cordial, mais en vain;
+le pouls &eacute;tait &agrave; peine sensible... Il reconnut avec d&eacute;sespoir que, des
+&eacute;motions r&eacute;it&eacute;r&eacute;es ayant probablement us&eacute; le peu de forces de la
+princesse Am&eacute;lie, il ne restait aucun espoir de la sauver.</p>
+
+<p>Ce fut alors que monseigneur arriva; la princesse Am&eacute;lie venait de
+recevoir les derniers sacrements, une lueur de connaissance lui restait
+encore; dans une de ses mains, crois&eacute;es sur son sein, elle tenait les
+<i>d&eacute;bris de son petit rosier</i>...</p>
+
+<p>Monseigneur tomba agenouill&eacute; &agrave; son chevet; il sanglotait.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille!... mon enfant ch&eacute;rie!... s'&eacute;cria-t-il d'une voix d&eacute;chirante.</p>
+
+<p>La princesse Am&eacute;lie l'entendit, tourna l&eacute;g&egrave;rement la t&ecirc;te vers lui...
+ouvrit les yeux... t&acirc;cha de sourire, et dit d'une voix d&eacute;faillante:</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon p&egrave;re... pardon... aussi &agrave; Henri... &agrave; ma bonne m&egrave;re...
+pardon...</p>
+
+<p>Ce furent ses derniers mots...</p>
+
+<p>Apr&egrave;s une heure d'une agonie pour ainsi dire paisible... elle rendit son
+&acirc;me &agrave; Dieu...</p>
+
+<p>Lorsque sa fille eut rendu le dernier soupir, monseigneur ne dit pas un
+mot... son calme et son silence &eacute;taient effrayants... il ferma les
+paupi&egrave;res de la princesse, la baisa plusieurs fois au front, prit
+pieusement les d&eacute;bris du petit rosier et sortit de la cellule.</p>
+
+<p>Je le suivis; il revint dans la maison ext&eacute;rieure du clo&icirc;tre, et, me
+montrant la lettre qu'il avait commenc&eacute; d'&eacute;crire &agrave; Votre Altesse Royale,
+et &agrave; laquelle il voulut en vain ajouter quelques mots, car sa main
+tremblait convulsivement, il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il m'est impossible d'&eacute;crire... Je suis an&eacute;anti... ma t&ecirc;te se perd!
+&Eacute;cris &agrave; la grande-duchesse que je n'ai plus de fille!...</p>
+
+<p>J'ai ex&eacute;cut&eacute; les ordres de monseigneur.</p>
+
+<p>Qu'il me soit permis, comme &agrave; son plus vieux serviteur, de supplier
+Votre Altesse Royale de h&acirc;ter son retour... autant que la sant&eacute; de M. le
+comte d'Orbigny le permettra. La pr&eacute;sence seule de Votre Altesse Royale
+pourrait calmer le d&eacute;sespoir de monseigneur... Il veut chaque nuit
+veiller sur sa fille jusqu'au jour o&ugrave; elle sera ensevelie dans la
+chapelle grand-ducale.</p>
+
+<p>J'ai accompli ma triste t&acirc;che, madame; veuillez excuser l'incoh&eacute;rence de
+cette lettre, et recevoir l'expression du respectueux d&eacute;vouement avec
+lequel j'ai l'honneur d'&ecirc;tre de Votre Altesse Royale,</p>
+
+
+<p class="center">
+Le tr&egrave;s-ob&eacute;issant serviteur,<br />
+</p>
+<p class="right">
+WALTER MURPH.
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>La veille du service fun&egrave;bre de la princesse Am&eacute;lie, Cl&eacute;mence arriva &agrave;
+Gerolstein avec son p&egrave;re.</p>
+
+<p>Rodolphe ne fut pas seul le jour des fun&eacute;railles de Fleur-de-Marie.</p>
+
+
+<h3>Fin De L'&eacute;pilogue.</h3>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="A_MONSIEUR_LE_REDACTEUR_EN_CHEF_DU_JOURNAL_DES_DEBATS" id="A_MONSIEUR_LE_REDACTEUR_EN_CHEF_DU_JOURNAL_DES_DEBATS"></a>&Agrave; Monsieur le r&eacute;dacteur en chef du <i>Journal des D&eacute;bats</i></h2>
+
+
+<p>Monsieur,</p>
+
+<p><i>Les Myst&egrave;res de Paris</i> sont termin&eacute;s; permettez-moi de venir
+publiquement vous remercier d'avoir bien voulu pr&ecirc;ter &agrave; cette &oelig;uvre,
+malheureusement aussi imparfaite qu'incompl&egrave;te, la grande et puissante
+publicit&eacute; du <i>Journal des d&eacute;bats</i>; ma reconnaissance est d'autant plus
+vive, monsieur, que plusieurs des id&eacute;es, &eacute;mises dans cet ouvrage
+diff&eacute;raient essentiellement de celles que vous soutenez avec autant
+d'&eacute;nergie que de talent, et qu'il est rare de rencontrer la courageuse
+et loyale impartialit&eacute; dont vous avez fait preuve &agrave; mon &eacute;gard.</p>
+
+<p>J'invoquerai encore une fois cette impartialit&eacute;, monsieur, pour vous
+dire quelques mots en faveur d'une modeste publication, fond&eacute;e et
+<i>exclusivement r&eacute;dig&eacute;e par des ouvriers</i>, sous le titre de <i>La Ruche
+populaire.</i> Quelques artisans honn&ecirc;tes et &eacute;clair&eacute;s ont &eacute;lev&eacute; cette
+tribune populaire, o&ugrave; ils exposent leurs r&eacute;clamations avec autant de
+convenance que de mod&eacute;ration. (Je citerai entre autres une lettre aussi
+touchante que respectueuse, adress&eacute;e au roi par M. Duquesne, ouvrier
+imprimeur.) L'organisation du travail, la limitation de la concurrence,
+le tarif des salaires y sont trait&eacute;s par les ouvriers eux-m&ecirc;mes, et, &agrave;
+cet &eacute;gard, leur voix m&eacute;rite, ce me semble, d'&ecirc;tre attentivement &eacute;cout&eacute;e
+par tous ceux qui s'occupent des affaires publiques.</p>
+
+<p>Mais malheureusement il se passera peut-&ecirc;tre bien des ann&eacute;es encore
+avant que ces grandes questions d'un int&eacute;r&ecirc;t si vital pour les masses
+soient r&eacute;solues. En attendant, chaque jour am&egrave;ne et d&eacute;voile de nouvelles
+mis&egrave;res, de nouvelles souffrances individuelles: les fondateurs de <i>La
+Ruche</i> ont esp&eacute;r&eacute; qu'en faisant chaque mois un appel en faveur des plus
+malheureux de leurs fr&egrave;res, ils seraient peut-&ecirc;tre &eacute;cout&eacute;s des heureux
+du monde.</p>
+
+<p>Permettez-moi, monsieur, de vous citer la premi&egrave;re page de <i>La Ruche
+populaire:</i></p>
+
+<h3><i>LA RUCHE POPULAIRE.</i></h3>
+<p class="right">
+&laquo;Secourir d'honorables infortunes qui se plaignent, c'est bien.<br />
+S'enqu&eacute;rir de ceux qui luttent avec honneur, avec &eacute;nergie, et leur venir<br />
+en aide, quelquefois &agrave; leur insu... pr&eacute;venir &agrave; temps la mis&egrave;re ou les<br />
+tentations qui m&egrave;nent au crime... c'est mieux.&raquo;<br />
+(RODOLPHE, dans <i>Les Myst&egrave;res de Paris</i>.)<br />
+</p>
+
+<p>&laquo;Si, dans notre conviction, le peuple ne peut &ecirc;tre d&eacute;livr&eacute; ou secouru
+avec efficacit&eacute; que par des mesures l&eacute;gislativement pr&eacute;voyantes, ce
+n'est pas pour nous une raison de m&eacute;conna&icirc;tre ou de repousser
+aveugl&eacute;ment les dons offerts avec d&eacute;licatesse.</p>
+
+<p>&laquo;Le r&ocirc;le que M. Eug&egrave;ne Sue fait remplir &agrave; Rodolphe dans <i>Les Myst&egrave;res de
+Paris</i> nous ayant inspir&eacute; l'id&eacute;e de nous enqu&eacute;rir de familles honn&ecirc;tes
+et malheureuses, et qui, &agrave; ces titres, sont dignes de l'&eacute;vang&eacute;lique
+fraternit&eacute;, nous faisons &agrave; l'humanit&eacute; des personnes riches un pieux
+appel: car un bienfait suffit quelquefois &agrave; d&eacute;tourner le malheur, &agrave;
+sauver de la mis&egrave;re, du d&eacute;sespoir, du crime peut-&ecirc;tre, une famille
+d&eacute;pourvue de tout... Et puis les aum&ocirc;nes d&eacute;gradent... Ce que nous
+conseillerons principalement sera de procurer du travail ou quelques
+places r&eacute;tribu&eacute;es suffisamment, enfin, tout ce qui peut mettre au-dessus
+de la terrible n&eacute;cessit&eacute;!</p>
+
+<p>&laquo;Nous avons &agrave; soulager plusieurs familles int&eacute;ressantes et dans la
+d&eacute;tresse: les bienfaiteurs peuvent s'adresser au bureau de ce journal,
+o&ugrave; on leur confiera les adresses, pour qu'ils puissent aller eux-m&ecirc;mes
+administrer leurs dons.</p>
+
+<p>&laquo;Nous citerons entre autres une famille compos&eacute;e du p&egrave;re, de la m&egrave;re et
+de quatre enfants, dont le plus &acirc;g&eacute; a six ans; ils ont vainement
+sollicit&eacute; des emplois qui leur permissent de vivre, mais qu'ils n'ont
+pas obtenus pour le m&ecirc;me motif qui devrait exciter le plus touchant
+int&eacute;r&ecirc;t parce qu'ils avaient une nombreuse famille...</p>
+
+<p>&laquo;Une autre de ces familles vient de perdre son chef, honn&ecirc;te ouvrier
+peintre, qui, en travaillant, est tomb&eacute; d'un quatri&egrave;me &eacute;tage. Il laisse
+une femme enceinte et plusieurs enfants en bas &acirc;ge dans la plus profonde
+douleur et le plus grand d&eacute;nuement.&raquo;</p>
+
+<p>C'est avec bonheur, je vous l'avoue, monsieur, que j'ai cit&eacute; cette page,
+o&ugrave; mon nom est inscrit d'une mani&egrave;re si flatteuse; car je me regarderai
+toujours comme r&eacute;compens&eacute; au del&agrave; de toute esp&eacute;rance chaque fois que je
+croirai avoir inspir&eacute;, par mes &eacute;crits, quelque action g&eacute;n&eacute;reuse ou
+quelque pens&eacute;e charitable, et l'id&eacute;e mise en pratique par les fondateurs
+de <i>La Ruche populaire</i> me semble de ce nombre.</p>
+
+<p>Ainsi les personnes riches qui voudraient s'abonner &agrave; ce journal mensuel
+(six francs par an, au bureau de <i>La Ruche</i>, rue des Quatre-Fils, n&deg; 17,
+au Marais) seraient chaque mois instruites de quelque infortune
+respectable qu'il leur serait peut-&ecirc;tre doux de soulager; car, disons-le
+hautement, il y a g&eacute;n&eacute;ralement en France beaucoup de commis&eacute;ration pour
+ceux qui souffrent; mais bien souvent l'occasion manque pour exercer la
+charit&eacute; d'une fa&ccedil;on profitable au c&oelig;ur, et, si cela peut se dire,
+int&eacute;ressante. Sous ce rapport, <i>La Ruche populaire</i> offrirait de
+pr&eacute;cieux renseignements aux &acirc;mes d'&eacute;lite qui recherchent les pures et
+nobles jouissances.</p>
+
+<p>Un dernier mot, monsieur.</p>
+
+<p>Comme vous avez &eacute;t&eacute; de moiti&eacute; dans mon &oelig;uvre par l'immense publicit&eacute;
+que vous lui avez donn&eacute;e, je crois pouvoir vous instruire d'un r&eacute;sultat
+dont vous vous f&eacute;liciterez, je l'esp&egrave;re, avec moi. On m'&eacute;crit de
+Bordeaux et de Lyon que plusieurs personnes riches et compatissantes
+s'occupent de r&eacute;aliser dans ces deux villes mon projet d'une banque de
+pr&ecirc;ts gratuits pour les travailleurs sans ouvrage, et quelqu'un qui fait
+ici l'usage le plus g&eacute;n&eacute;reux et le plus &eacute;clair&eacute; d'une immense fortune
+m'a donn&eacute;, au sujet d'une fondation pareille pour Paris, les plus
+encourageantes esp&eacute;rances.</p>
+
+<p>Souhaitons maintenant, monsieur, qu'un l&eacute;gislateur v&eacute;ritablement ami du
+peuple prenne en main les questions relatives:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; l'&eacute;tablissement d'avocats des pauvres;</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; l'abaissement du taux exorbitant de l'int&eacute;r&ecirc;t pr&eacute;lev&eacute; par le
+mont-de-pi&eacute;t&eacute;;</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; la tutelle pr&eacute;servatrice exerc&eacute;e par l'&Eacute;tat sur les enfants des
+supplici&eacute;s et des condamn&eacute;s &agrave; perp&eacute;tuit&eacute;;</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; la r&eacute;forme du code p&eacute;nal &agrave; l'endroit des abus de confiance.&raquo;</p>
+
+<p>Et peut-&ecirc;tre ce livre, attaqu&eacute; r&eacute;cemment encore avec tant d'amertume et
+de violence, aura du moins produit quelques bons r&eacute;sultats.</p>
+
+<p>Veuillez encore agr&eacute;er, monsieur, l'expression de ma vive gratitude et
+l'assurance de mes sentiments les plus d&eacute;vou&eacute;s.</p>
+
+<p class="right">
+EUG&Egrave;NE SUE<br />
+Paris, ce 15 octobre 1843<br />
+</p>
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="NOTES" id="NOTES"></a><a href="#tablea">NOTES</a></h2>
+
+<p>Au sujet de l'impossibilit&eacute; o&ugrave; sont les classes pauvres de jouir du
+b&eacute;n&eacute;fice des lois civiles, nous avons re&ccedil;u de nouvelles r&eacute;clamations et
+quelques documents curieux, les uns de Hollande, les autres d'Italie;
+nous donnons ces renseignements ci-apr&egrave;s, en exprimant toute notre
+gratitude aux personnes qui nous ont fait l'honneur de nous les
+adresser.</p>
+
+<p>Plusieurs officiers judiciaires ont bien voulu nous faire observer que,
+dans beaucoup de circonstances, la chambre des avou&eacute;s de Paris a
+instrument&eacute; officieusement et sans frais, lorsque les parties faisaient
+preuve d'indigence.</p>
+
+<p>Rien de plus honorable, de plus louable, de plus charitable assur&eacute;ment
+que cette aum&ocirc;ne judiciaire. Mais ceci est un DON, un OCTROI VOLONTAIRE,
+par cons&eacute;quent VARIABLE, R&Eacute;VOCABLE, et non pas une INSTITUTION, un FAIT
+L&Eacute;GAL et acquis virtuellement aux classes pauvres.</p>
+
+<p>Ce n'est pas une AUM&Ocirc;NE que nous demandons pour elles, c'est un DROIT
+RECONNU; car il nous semble que l'indigence a aussi ses droits.</p>
+
+<p>Il est au moins &eacute;trange que la France, qui devrait marcher &agrave; la t&ecirc;te de
+la civilisation, ne fasse point jouir les classes les plus nombreuses et
+les plus laborieuses de la soci&eacute;t&eacute; des charitables avantages qui leur
+sont acquis chez presque toutes les nations de l'Europe.</p>
+
+<p>En Hollande, en Sardaigne, dans presque toutes les l&eacute;gations d'Italie,
+les pauvres, ainsi qu'on va le voir, sont mille fois mieux trait&eacute;s qu'en
+France sous ce rapport.</p>
+
+<p>Le document suivant, traduit du Code hollandais, vient de nous &ecirc;tre
+communiqu&eacute; par l'un des avocats les plus distingu&eacute;s d'Amsterdam. On ne
+peut qu'admirer une telle l&eacute;gislation.</p>
+
+
+<p><i>Extrait du Code de proc&eacute;dure civile n&eacute;erlandais relatif aux classes
+pauvres.</i></p>
+
+<p>&laquo;Art. 855. Toutes personnes, soit demandeurs, soit d&eacute;fendeurs, en
+fournissant la preuve qu'elles sont hors d'&eacute;tat de payer les frais d'un
+proc&egrave;s, peuvent obtenir du juge qui doit conna&icirc;tre de l'objet du proc&egrave;s
+l'autorisation de plaider SANS FRAIS.</p>
+
+<p>&laquo;Art. 856. Cette autorisation se demande par requ&ecirc;te &eacute;crite sur papier
+NON TIMBR&Eacute;; et, si la requ&ecirc;te est adress&eacute;e &agrave; une cour ou &agrave; un tribunal
+d'arrondissement, elle est sign&eacute;e par un avou&eacute; d&eacute;sign&eacute; &agrave; cet effet au
+besoin, par le pr&eacute;sident.</p>
+
+<p>&laquo;Art. 857. Cette requ&ecirc;te contiendra le r&eacute;sum&eacute; des faits et une
+indication sommaire des arguments sur lesquels est fond&eacute;e la demande ou
+la d&eacute;fense de l'exposant.</p>
+
+<p>&laquo;Art. 858. Cette requ&ecirc;te sera accompagn&eacute;e d'un certificat de l'indigence
+de l'exposant, d&eacute;livr&eacute; par le chef de l'administration du lieu de son
+domicile.</p>
+
+<p>&laquo;Art. 859. La cour ou le tribunal ordonne, par simple disposition la
+citation de la partie adverse devant deux juges-commissaires, et
+d&eacute;signe, selon l'importance de la cause, un avou&eacute;, ou bien un avocat et
+un avou&eacute;, pour l'assister &agrave; l'audience.</p>
+
+<p>&laquo;Art. 860. La demande, ainsi que l'ordonnance du juge, seront, &agrave; la
+requ&ecirc;te de l'exposant, signifi&eacute;es par huissier et SANS FRAIS &agrave; la
+personne ou au domicile de la partie adverse. Cet exploit sera
+enregistr&eacute; GRATIS ET EXEMPT DE DROIT DE TIMBRE.</p>
+
+<p>&laquo;Art. 861. Si la partie adverse ne comparait pas devant les
+commissaires, la cour ou le tribunal, sur le rapport de ces
+commissaires, examinera si l'exposant a suffisamment prouv&eacute; son
+indigence; elle accorde, dans ce cas, l'autorisation demand&eacute;e, &agrave; moins
+que le juge ne consid&egrave;re la demande ou la d&eacute;fense au fond d&eacute;nu&eacute;e de tout
+fondement.</p>
+
+<p>&laquo;Art. 862. Si la partie adverse compara&icirc;t, elle peut s'opposer &agrave; ce que
+l'autorisation soit accord&eacute;e en prouvant que les assertions de
+l'exposant sont sans fondement. Ces preuves doivent se faire, quant aux
+faits, par des documents concluants, et, quant au droit, par une
+disposition expresse de la loi.</p>
+
+<p>&laquo;Art. 863. La partie adverse peut &eacute;galement fonder son opposition sur le
+manque ou sur l'insuffisance du certificat d'indigence, ou bien sur
+l'indication des moyens p&eacute;cuniaires suffisants de la part de l'exposant.</p>
+
+<p>&laquo;Art. 864. Sur le rapport des juges-commissaires, la demande de
+l'exposant est accueillie ou refus&eacute;e. Si elle est accueillie, on d&eacute;signe
+pour l'ASSISTER GRATIS un avou&eacute;, ou un avocat et un avou&eacute;, si d&eacute;j&agrave; il
+n'y a &eacute;t&eacute; pourvu.</p>
+
+<p>&laquo;Art. 865. Si celui qui a obtenu de plaider sans frais a succomb&eacute; en
+premi&egrave;re instance, il ne pourra plaider sans frais en appel ou en
+cassation sans y &ecirc;tre autoris&eacute; de nouveau. S'il a gagn&eacute; son proc&egrave;s en
+premi&egrave;re instance, il n'a pas besoin de nouvelle autorisation pour
+plaider sans frais en appel ou en cassation. Sur sa requ&ecirc;te, il lui sera
+seulement d&eacute;sign&eacute; un nouvel avocat et un nouvel avou&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Art. 866. Tous exploits devront se faire par un huissier domicili&eacute; dans
+le canton, ou, &agrave; son d&eacute;faut, par l'huissier d'un canton voisin.</p>
+
+<p>&laquo;Art. 867. Le jugement qui accueille la demande de plaider sans frais et
+tous les actes qui l'ont pr&eacute;c&eacute;d&eacute; SONT EXEMPTS DE TIMBRE ET SERONT
+ENREGISTR&Eacute;S GRATIS. AUCUN SALAIRE D'HUISSIER, D'AVOU&Eacute; ET D'AVOCAT NE
+POURRA JAMAIS DE CE CHEF &Ecirc;TRE PORT&Eacute; EN COMPTE NI &Agrave; L'EXPOSANT NI &Agrave; LA
+PARTIE ADVERSE.</p>
+
+<p>&laquo;Art. 868. Si la demande de plaider sans frais est accueillie, tous les
+actes produits par le plaideur sans frais seront vis&eacute;s pour timbre et
+enregistr&eacute;s en D&Eacute;BET, tous droits de greffe et d'amendes judiciaires,
+dus de ce chef, seront &eacute;galement mis en D&Eacute;BET, et le plaideur sans frais
+ne SERA JAMAIS TENU DE PAYER aucun salaire aux avocat, avou&eacute; et huissier
+qui lui auront &eacute;t&eacute; adjoints.</p>
+
+<p>&laquo;Art. 872. Lorsque les indigents, en dehors d'un proc&egrave;s proprement dit,
+ont besoin d'une autorisation judiciaire, d'une approbation ou de toute
+autre ordonnance sur requ&ecirc;te, ils peuvent adresser leur requ&ecirc;te &eacute;crite
+sur papier NON TIMBR&Eacute;, en y joignant un certificat d'indigence. Dans ce
+cas, la r&eacute;ponse ou l'ordonnance leur sera d&eacute;livr&eacute;e LIBRE DE TIMBRE, DE
+DROIT D'ENREGISTREMENT ET SANS AUCUNS FRAIS.</p>
+
+<p>&laquo;Art. 873. Dans ce cas, et si les indigents ne sont pas munis d'avou&eacute;,
+il leur en sera d&eacute;sign&eacute; un par le pr&eacute;sident.</p>
+
+<p>&laquo;Art. 874. Les bureaux de bienfaisance, les administrations
+d'institutions charitables et des &eacute;glises des divers cultes peuvent
+&eacute;galement, et de la m&ecirc;me mani&egrave;re, obtenir de plaider sans frais, sans
+&ecirc;tre tenus de produire des certificats d'indigence.</p>
+
+<p>&laquo;Art. 875. Les d&eacute;cisions des cours, tribunaux et justices de canton (de
+paix), relativement &agrave; l'admission de plaider sans frais, ne sont pas
+sujettes &agrave; appel.&raquo;</p>
+
+<p>Le document suivant est relatif aux institutions de certains &Eacute;tats
+d'Italie:</p>
+
+<p>&laquo;Dans les &Eacute;tats du duch&eacute; de Mod&egrave;ne et dans les l&eacute;gations des &Eacute;tats
+romains, o&ugrave; toutes les lois civiles et criminelles prot&egrave;gent et
+favorisent les riches et les nobles, il y a cependant une institution
+fort belle.</p>
+
+<p>&laquo;Il arrive tr&egrave;s-fr&eacute;quemment que des pauvres ont besoin de faire valoir
+leurs droits, et se trouveraient dans la n&eacute;cessit&eacute; de les abandonner
+faute de moyens p&eacute;cuniaires, s'ils devaient payer les taxes prescrites,
+les r&eacute;tributions aux avocats et les d&eacute;penses du papier timbr&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Il y a, dans lesdits &Eacute;tats, une institution tr&egrave;s-charitable,
+c'est-&agrave;-dire qu'il existe aupr&egrave;s des tribunaux des avocats reconnus,
+qu'on appelle AVOCATS DES PAUVRES, lesquels sont autoris&eacute;s &agrave; faire les
+actes sur PAPIER LIBRE, avec EXEMPTION DE TOUTE TAXE, et oblig&eacute;s d'agir
+SANS RECEVOIR AUCUNE R&Eacute;TRIBUTION. Les places d'avocats des pauvres sont
+tr&egrave;s-recherch&eacute;es, particuli&egrave;rement par les jeunes avocats qui commencent
+leur carri&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Le malheureux qui veut jouir du b&eacute;n&eacute;fice de la susdite loi n'a qu'&agrave;
+produire au tribunal civil un certificat d'indigence d&eacute;livr&eacute; par le cur&eacute;
+et vis&eacute; par le maire de l'arrondissement ou de la commune.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; propos d'institutions philanthropiques, on nous communique cette autre
+note.</p>
+
+<p>Que l'on compare les int&eacute;r&ecirc;ts &eacute;normes que le Mont-de-Pi&eacute;t&eacute;, en France,
+exige des malheureux, et la charitable g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; avec laquelle ces
+&eacute;tablissements sont administr&eacute;s dans plusieurs &Eacute;tats d'Italie:</p>
+
+<p>&laquo;Il y a dans toutes les villes d'Italie des Monts-de-Pi&eacute;t&eacute;. L'int&eacute;r&ecirc;t
+fix&eacute; par les lois est de 6 pour 100 pour les GRANDS MONTS-DE-PI&Eacute;T&Eacute;, et
+de 3 et 4 pour 100 pour les petits. Ceux-ci servent absolument aux
+pauvres, parce qu'on n'y fait que de petits pr&ecirc;ts. Dans plusieurs villes
+commer&ccedil;antes, les lois qui r&egrave;glent les int&eacute;r&ecirc;ts de l'argent permettent,
+&agrave; titre de commerce, de porter les int&eacute;r&ecirc;ts &agrave; 8 et m&ecirc;me &agrave; 10 pour cent;
+mais JAMAIS LES INT&Eacute;R&Ecirc;TS SUR LES PR&Ecirc;TS DES MONTS-DE-PI&Eacute;T&Eacute; NE D&Eacute;PASSENT 6
+POUR 100. On con&ccedil;oit facilement cette mesure d'&eacute;quit&eacute; et de moralit&eacute;
+pour les &eacute;tablissements de bienfaisance.</p>
+
+<p>&laquo;Il y a dans plusieurs villes d'Italie des Monts-de-Pi&eacute;t&eacute; tout &agrave; fait
+GRATUITS (dans lesquels on pr&ecirc;te sans int&eacute;r&ecirc;ts); entre autres celui qui
+existe &agrave; la Mirandole, duch&eacute; de Mod&egrave;ne. Non-seulement cet &eacute;tablissement
+pr&ecirc;te sans int&eacute;r&ecirc;ts, mais il tient pendant cinq ans (y compris
+l'accumulation d&eacute;sint&eacute;r&ecirc;ts &agrave; 5 pour 100) &agrave; la disposition des
+emprunteurs ou h&eacute;ritiers l'exc&eacute;dant qu'on a retir&eacute; de la vente aux
+ench&egrave;res les objets engag&eacute;s. Lorsque ce d&eacute;lai de cinq ans est expir&eacute;, il
+y a prescription; mais les sommes abandonn&eacute;es ne tombent pas dans le
+domaine de l'&eacute;tablissement: elles servent &agrave; former des dots pour de
+pauvres filles indigentes, parmi lesquelles on donne la pr&eacute;f&eacute;rence aux
+orphelines.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="A_M_LE_REDACTEUR_DU_JOURNAL_DES_DEBATS" id="A_M_LE_REDACTEUR_DU_JOURNAL_DES_DEBATS"></a>&Agrave; M. le r&eacute;dacteur du Journal des D&eacute;bats.</h2>
+
+<p>Monsieur,</p>
+
+<p>&Agrave; propos d'un chapitre des <i>Myst&egrave;res de Paris</i>, dans lequel j'essayais
+de prouver par l'exposition d'un fait dramatis&eacute; QUE LES PAUVRES NE
+POUVAIENT PRESQUE JAMAIS JOUIR DU B&Eacute;N&Eacute;FICE DE LA LOI CIVILE, j'ai re&ccedil;u
+les r&eacute;clamations de plusieurs magistrats et officiers judiciaires.</p>
+
+<p>Tout en m'encourageant avec une bienveillance sympathique, dont je suis
+aussi touch&eacute; que reconnaissant, &agrave; pers&eacute;v&eacute;rer dans la t&acirc;che que j'ai
+entreprise, ils m'engagent &agrave; &eacute;carter de mes assertions tout ce qui, en
+paraissant exag&eacute;r&eacute;, pourrait diminuer la port&eacute;e morale qu'ils
+reconnaissent &agrave; mon livre.</p>
+
+<p>Permettez-moi, monsieur, de r&eacute;pondre &agrave; ce passage d'une lettre que M. ***,
+pr&eacute;sident d'un tribunal civil du ressort de la cour royale de
+Nancy, m'a fait l'honneur de m'&eacute;crire, ce passage r&eacute;sumant pour ainsi
+dire les diverses objections qui m'ont &eacute;t&eacute; adress&eacute;es:</p>
+
+<p>&laquo;Vous dites, monsieur, que la justice civile est TROP CH&Egrave;RE POUR LES
+PAUVRES GENS. Je crois que, dans son malheur, la femme dont vous peignez
+la triste situation avait un abri s&ucirc;r contre la brutalit&eacute;, les
+pers&eacute;cutions et les d&eacute;sordres de son mari; il lui suffisait de d&eacute;poser
+sa plainte au parquet de M. le procureur du roi; des poursuites auraient
+&eacute;t&eacute; dirig&eacute;es par ce magistrat au nom de la vindicte publique; et la
+r&eacute;pression e&ucirc;t &eacute;t&eacute; prompte et efficace, sans qu'il en co&ucirc;t&acirc;t rien &agrave;
+l'&eacute;pouse; le mari pouvait &ecirc;tre puni, la femme prot&eacute;g&eacute;e. Avec le jugement
+obtenu en police correctionnelle contre son mari, pour d&eacute;lit de coups
+volontaires, elle avait la facult&eacute; d'intenter ensuite une action en
+s&eacute;paration de corps pour s&eacute;vices, et sa demande e&ucirc;t &eacute;t&eacute; n&eacute;cessairement
+ACCUEILLIE &agrave; TR&Egrave;S-PEU DE FRAIS... car ici l'audition des t&eacute;moins au
+civil devenait inutile: la seule production du jugement motivait la
+s&eacute;paration.&raquo;</p>
+
+<p>Nous reconnaissons tout ce qu'il y a de juste dans cette observation;
+mais nous croyons que le vice que nous avons signal&eacute; n'en subsiste pas
+moins.</p>
+
+<p>En effet, LA FEMME EST TOUJOURS OBLIG&Eacute;E D'INTENTER UNE ACTION EN
+S&Eacute;PARATION DE CORPS; or, quoique cette demande soit accueillie &agrave;
+tr&egrave;s-peu de frais, ces frais n'en sont pas moins si exorbitants
+relativement &agrave; la condition du pauvre, qu'il lui devient mat&eacute;riellement
+impossible de profiter du b&eacute;n&eacute;fice de la loi.</p>
+
+<p>Nous avions, d'apr&egrave;s des autorit&eacute;s irr&eacute;cusables, port&eacute; le chiffre de la
+somme n&eacute;cessaire pour payer les frais d'une demande en s&eacute;paration de
+corps &agrave; 4 ou 500 francs: en admettant que ces frais soient r&eacute;duits de
+moiti&eacute;, par la production du jugement obtenu en police correctionnelle
+pour s&eacute;vices et violences, il restera toujours 200 francs de frais, 100
+m&ecirc;me si l'on veut... Eh bien! ceux qui connaissent la position des
+classes ouvri&egrave;res diront comme nous que 100 francs est une somme non pas
+difficile, mais IMPOSSIBLE &Agrave; R&Eacute;ALISER, pour une m&egrave;re de famille qui,
+gagnant &agrave; peine trente sous par jour, est oblig&eacute;e d'entretenir et de
+nourrir elle et ses enfants avec cette somme.</p>
+
+<p>Pour r&eacute;aliser 400 francs, il lui faudrait ne pas vivre, elle et sa
+famille, pendant plus de deux mois.</p>
+
+<p>Un officier judiciaire nous a object&eacute; qu'un magistrat pouvait,
+pr&eacute;ventivement et en vertu de son pouvoir discr&eacute;tionnaire, ordonner
+d'expulser un mari violent et d&eacute;bauch&eacute; du domicile conjugal.</p>
+
+<p>Soit: ceci est une mesure transitoire; mais la S&Eacute;PARATION L&Eacute;GALE,
+efficace, d&eacute;finitive, ne peut s'obtenir que par un jugement
+ressortissant d'un tribunal civil, et, nous le r&eacute;p&eacute;tons, nous le
+prouvons, il est impossible aux pauvres de subvenir aux frais de ce
+jugement.</p>
+
+<p>Nous convenons de notre peu d'autorit&eacute; comme l&eacute;giste; c'est le seul bon
+sens qui nous a toujours guid&eacute; dans nos nombreuses observations
+critiques: laissons parler un magistrat, auteur d'un noble et beau livre
+o&ugrave; respire la plus touchante, la plus intelligente philanthropie, unie &agrave;
+un sentiment religieux d'une haute &eacute;l&eacute;vation<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p>
+
+<p>&laquo;Les pauvres ont le droit de plaider; mais devant les tribunaux civils
+il ne s'agit pas d'avancer 15 francs. Pour lancer une assignation, les
+frais sont &eacute;normes; peu de proc&egrave;s co&ucirc;tent moins de 50 francs; il s'agit
+donc, pour le journalier, du prix de vingt-cinq journ&eacute;es de travail,
+c'est-&agrave;-dire que PENDANT VINGT-CINQ JOURS IL NE DONNERA PAS DE PAIN &Agrave; SA
+FAMILLE, ou gr&egrave;vera son avenir d'un passif qu'il payera Dieu sait quand.
+Que fera-t-il? Il ira chez le juge de paix, qui citera les parties par
+lettres; le d&eacute;fendeur ne se rendra pas devant le magistrat, l'ouvrier
+sera oblig&eacute; de le faire assigner, c'est-&agrave;-dire qu'il faudra qu'il fasse
+l'avance des fonds n&eacute;cessaires: indigence trouve peu de cr&eacute;dit. Si le
+journalier ne peut faire valoir ses droits, le d&eacute;biteur abusera de cette
+mis&eacute;rable position; il ne le payera pas, ou le r&eacute;duira &agrave; subir des
+transactions d&eacute;sastreuses.&raquo;</p>
+
+<p>Et plus loin (page 274):</p>
+
+<p>&laquo;Si l'ouvrier maltraite sa femme, s'il passe sa vie dans les cabarets et
+dans les maisons de d&eacute;bauche, s'il force sa compagne &agrave; travailler seule
+pour les faire vivre tous deux, s'il la CONTRAINT DE SE PROSTITUER AU
+PROFIT DE LA COMMUNAUT&Eacute;, qui d&eacute;fendra cette malheureuse contre son
+infortune? Elle gagne 73 centimes &agrave; 1 franc par jour.&raquo;</p>
+
+<p>Nous le r&eacute;p&eacute;tons; si mod&eacute;r&eacute;s que soient les frais de justice civile, ils
+sont mat&eacute;riellement inabordables aux classes pauvres.</p>
+
+<p>Dans le m&ecirc;me chapitre, nous t&acirc;chions de peindre les douleurs et l'effroi
+d'une malheureuse m&egrave;re qui craint de voir son mari chercher un lucre
+inf&acirc;me dans la prostitution de sa propre fille.</p>
+
+<p>On nous &eacute;crit &agrave; ce sujet:</p>
+
+<p>&laquo;Quant au projet de prostitution ou d'excitation &agrave; la d&eacute;bauche du p&egrave;re
+envers sa fille, il convient aussi de se p&eacute;n&eacute;trer des dispositions de
+l'article 334 du Code, et vous serez convaincu, monsieur, que la soci&eacute;t&eacute;
+n'est pas d&eacute;sarm&eacute;e en pr&eacute;sence de si monstrueux attentats, et la
+pr&eacute;voyance du l&eacute;gislateur ne pouvait aller plus loin.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ceci, je me permettrai de r&eacute;pondre qu'ainsi que je l'ai prouv&eacute;:</p>
+
+<p>Le p&egrave;re est admis &agrave; faire inscrire sa fille AU BUREAU DES MOEURS, sur le
+registre de la prostitution; le mari a le m&ecirc;me pouvoir sur sa femme.</p>
+
+<p>Enfin, je citerai les passages suivants du livre de M. Prosper Tarb&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;... Aujourd'hui, si une jeune fille de ONZE ANS ET DEMI (et Dieu sait
+quelle raison, quelle exp&eacute;rience on peut avoir &agrave; cet &acirc;ge!) est victime
+d'une s&eacute;duction, si sa m&egrave;re &eacute;plor&eacute;e vient demander justice aux
+magistrats, on lui demande s'il y a eu publicit&eacute; ou violence; et, si
+cette malheureuse r&eacute;pond n&eacute;gativement, on ne peut rien pour son c&oelig;ur de
+m&egrave;re profond&eacute;ment outrag&eacute;, rien pour sa pauvre fille corrompue,
+d&eacute;shonor&eacute;e avant d'&ecirc;tre femme, rien pour la soci&eacute;t&eacute;, qui voit avec
+indignation toutes les lois de la morale indignement m&eacute;connues. (Page
+114).</p>
+
+<p>&laquo;Longtemps j'ai refus&eacute; de croire &agrave; l'inceste; ce me semblait une fiction
+faite pour la trag&eacute;die... mais la vie judiciaire tue une &agrave; une toutes
+les illusions du c&oelig;ur... Que de pauvres m&egrave;res sont venues conter en
+pleurant qu'elles avaient pour rivales leurs propres filles!... D'autres
+se disent victimes des brutales amours de leurs fils... Faut-il dire que
+quelquefois j'ai vu le p&egrave;re et la fille maltraiter la m&egrave;re et la chasser
+honteusement de sa propre maison pour y go&ucirc;ter en paix, si Dieu le
+permettait, leurs coupables amours!.. Et lorsque ces mis&egrave;res sont
+connues d'un procureur du roi, LA LOI LE CONDAMNE &Agrave; L'INACTION... Oh!
+c'est alors qu'on sent combien est vicieuse une l&eacute;gislation qui laisse &agrave;
+la justice de Dieu le soin de punir des actes qui font tant de mal sur
+la terre!</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; la soci&eacute;t&eacute; qui demande vengeance, aux bonnes m&oelig;urs, &agrave; la religion, &agrave;
+la nature qui s'indignent, au malheureux qui pleure et vient demander
+justice et secours, l'homme de la loi doit r&eacute;pondre: JE NE PEUX RIEN...
+JE NE FERAI RIEN.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'on ne me dise pas que le minist&egrave;re public peut faire des
+remontrances. Nul n'est cens&eacute; ignorer la loi, cet adage est une v&eacute;rit&eacute;,
+et l'on sait bien maintenant r&eacute;pondre aux reproches du parquet:&mdash;La loi
+ne le d&eacute;fend pas, de quoi vous m&ecirc;lez-vous?&raquo; (Pages 120 et 121.)</p>
+
+<p>La loi &eacute;tant impuissante &agrave; r&eacute;primer l'inceste, comment, je le demande,
+atteindra-t-elle le p&egrave;re qui, usant de son droit de chef de la
+communaut&eacute;, poussera sa fille au d&eacute;shonneur, afin de profiter du prix de
+la honte de cette malheureuse?</p>
+
+<p>Veut-on un autre exemple de l'impossibilit&eacute; o&ugrave; sont les classes pauvres
+de jouir du b&eacute;n&eacute;fice de certaines lois civiles?</p>
+
+<p>Voici un fait qui s'est pass&eacute; le 8 de ce mois:</p>
+
+<p>Une rixe s'engage entre deux hommes; l'un re&ccedil;oit un coup dangereux, dont
+il meurt.</p>
+
+<p>Je lis dans le journal qui rend compte des assises<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>:</p>
+
+<p>&laquo;...On introduit la veuve de la victime, jeune femme de vingt-cinq
+ans, v&ecirc;tue en grand deuil, et d'une p&acirc;leur mortelle.</p>
+
+<p>&laquo;<i>Demande</i>.&mdash;Avant de s'aliter, votre mari n'&eacute;tait-il pas venu au
+parquet de M. le procureur du roi pour porter plainte et pour d&eacute;clarer
+qu'il se portait partie civile?</p>
+
+<p>&laquo;<i>R&eacute;ponse</i>.&mdash;Oui, monsieur le pr&eacute;sident; il voulait s'assurer, pour
+&eacute;viter d'aller &agrave; l'hospice, qu'il serait en &eacute;tat de payer son m&eacute;decin en
+demandant des dommages et int&eacute;r&ecirc;ts, car il ne doutait pas qu'il allait
+faire une maladie (en suite du coup qu'il avait re&ccedil;u); mais, comme on
+lui demanda de D&Eacute;POSER D'ABORD UNE SOMME QUE NOUS N'AVIONS PAS, NOUS
+AUTRES PAUVRES GENS, IL FALLUT RENONCER AU B&Eacute;N&Eacute;FICE DE LA LOI; et je
+vous le dis, messieurs, quelque temps apr&egrave;s mon mari mourut &agrave; l'h&ocirc;pital.</p>
+
+<p>&laquo;La pauvre veuve se met &agrave; pleurer.</p>
+
+<p>&laquo;M. LE PR&Eacute;SIDENT, <i>avec bont&eacute;</i>.&mdash;Venez, madame, venez vous asseoir au
+pied de la cour, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de votre avocat...&raquo;</p>
+
+<p>Je le r&eacute;p&egrave;te, ceci s'est pass&eacute; hier...</p>
+
+<p>J'avais dit, dans le m&ecirc;me chapitre des <i>Myst&egrave;res de Paris</i>, qu'au moins
+l'ex&eacute;cution capitale &eacute;tait inflig&eacute;e GRATIS...</p>
+
+<p>On m'&eacute;crit &agrave; ce sujet:</p>
+
+<p>&laquo;Voici, monsieur, ce qui est arriv&eacute; dans une ville du d&eacute;partement de
+l'Oise, o&ugrave; j'ai une maison de campagne: un homme fut condamn&eacute; &agrave; mort par
+la cour d'assises; il fut ex&eacute;cut&eacute;. Eh bien! monsieur, LES FRAIS
+D'EX&Eacute;CUTION FURENT TELS QUE SA MALHEUREUSE VEUVE FUT OBLIG&Eacute;E DE VENDRE
+SA VACHE ET SA PETITE MAISON POUR Y SUBVENIR...</p>
+
+<p>&laquo;Ce fut gr&acirc;ce &agrave; une souscription ouverte par moi dans le pays, et
+g&eacute;n&eacute;reusement remplie par nos braves paysans, que la pauvre femme dut de
+ne pas mourir de faim.&raquo;</p>
+
+<p>Je n'aurais pas, monsieur, de nouveau soulev&eacute; ces questions sans les
+r&eacute;clamations que je viens de signaler; l'extr&ecirc;me bienveillance dont
+elles &eacute;taient empreintes, l'autorit&eacute; morale que leur donnaient le
+caract&egrave;re et la position des personnes qui ont bien voulu me les
+adresser, motivaient cette r&eacute;ponse, ou plut&ocirc;t cette preuve de d&eacute;f&eacute;rence,
+toujours et seulement due &agrave; une critique loyale, intelligente et
+s&eacute;rieuse... C'est pour cela qu'il ne me convient pas de r&eacute;pondre aux
+attaques dont les <i>Myst&egrave;res de Paris</i> ont &eacute;t&eacute; hier l'objet &agrave; la tribune
+de la chambre des d&eacute;put&eacute;s.</p>
+
+<p>Permettez-moi, monsieur, de le r&eacute;p&eacute;ter encore en terminant cette lettre:
+Oui, il est d'utiles, de grandes, d'importantes r&eacute;formes &agrave; introduire
+dans certaines parties de la l&eacute;gislation; et pour revenir au sujet
+pr&eacute;c&eacute;dent:</p>
+
+<p>Le jugement de police correctionnelle qui condamnerait un homme accus&eacute;
+de violences graves envers sa femme ne pourrait-il pas, &Agrave; LA DEMANDE DE
+LA FEMME DONT LA PAUVRET&Eacute; SERAIT CONSTAT&Eacute;E, ENTRA&Icirc;NER VIRTUELLEMENT ET
+SANS FRAIS LA S&Eacute;PARATION DE CORPS?</p>
+
+<p>Je livre cette proposition &agrave; l'examen des gens sp&eacute;ciaux.</p>
+
+<p>Veuillez agr&eacute;er, monsieur, l'assurance, etc.</p>
+
+<p class="right">
+EUG&Egrave;NE SUE.</p>
+
+<p>Paris, le 13 juin.
+</p>
+
+<hr style="width: 5%;" />
+
+<p class="center">AU M&Ecirc;ME.
+</p>
+
+<p>Monsieur,</p>
+
+<p>Je re&ccedil;ois d'un haut fonctionnaire diplomatique fran&ccedil;ais en Pi&eacute;mont la
+note suivante, qu'il me fait l'honneur de m'adresser au sujet de
+l'institution de l'AVOCAT DES PAUVRES. Cette belle institution, fond&eacute;e
+en Pi&eacute;mont depuis plusieurs si&egrave;cles, permet aux indigents d'intenter
+SANS FRAIS OU DROITS R&Eacute;GALIENS TOUTE ESP&Egrave;CE D'ACTION JUDICIAIRE TANT AU
+CIVIL QU'AU CRIMINEL.</p>
+
+<p>Ainsi que je l'ai fait remarquer dans la premi&egrave;re de ces notes, cette
+m&ecirc;me l&eacute;gislation si charitable et si r&eacute;ellement lib&eacute;rale et d&eacute;mocratique
+existe en Hollande, dans le duch&eacute; de Mod&egrave;ne et dans la plupart des
+l&eacute;gations.</p>
+
+<p>Est-il permis d'esp&eacute;rer qu'un jour la chambre des d&eacute;put&eacute;s, &agrave; qui toute
+initiative appartient, comprendra qu'il est au moins &eacute;trange qu'en
+France les classes pauvres et ouvri&egrave;res soient incomparablement moins
+bien trait&eacute;es que dans les &Eacute;tats si souvent appel&eacute;s DESPOTIQUES?</p>
+
+<p>Il est du moins consolant de constater que des souverains en qui r&eacute;side
+la toute-puissance veillent si paternellement, si pieusement aux
+int&eacute;r&ecirc;ts des malheureux. En raison m&ecirc;me du pouvoir presque absolu dont
+ils jouissent, ce sont ces princes que l'on doit personnellement
+glorifier, au nom de l'humanit&eacute;, d'avoir maintenu ou fond&eacute; des
+institutions si g&eacute;n&eacute;reuses.</p>
+
+<p>Voici la note sur l'INSTITUTION DE L'AVOCAT DES PAUVRES, qui vous
+semblera, je l'esp&egrave;re, monsieur, digne d'un vif int&eacute;r&ecirc;t:</p>
+
+<p>&laquo;L'institution d'un magistrat charg&eacute;, aux frais du gouvernement, de la
+d&eacute;fense des pauvres, tant au civil qu'au criminel, est tr&egrave;s-ancienne
+dans les &Eacute;tats de Pi&eacute;mont et de Savoie. On a, &agrave; ce sujet, une
+constitution du duc Am&eacute;d&eacute;e VIII, qui remonte au quatorzi&egrave;me si&egrave;cle.</p>
+
+<p>&laquo;Voici comment ce service est maintenant organis&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Il y a aupr&egrave;s de chaque s&eacute;nat du royaume (Turin, Chamb&eacute;ry, Nice, G&ecirc;nes
+et Casale) un bureau des pauvres qui se compose:</p>
+
+<p>&laquo;1&deg; D'un AVOCAT DES PAUVRES qui tr&egrave;s-souvent a le grade de s&eacute;nateur,
+avec un nombre proportionn&eacute; de substituts, selon l'&eacute;tendue de la
+juridiction du s&eacute;nat: ces substituts sont tous avocats, ils font partie
+de la magistrature et passent ensuite &agrave; des places plus &eacute;minentes;</p>
+
+<p>&laquo;2&deg; D'un AVOU&Eacute; DES PAUVRES assist&eacute; d'un certain nombre de substituts;</p>
+
+<p>&laquo;3&deg; De quelques secr&eacute;taires occup&eacute;s de la tenue des registres.</p>
+
+<p>&laquo;Le bureau des pauvres est d'abord charg&eacute; de la d&eacute;fense de tous les
+criminels; il a le privil&egrave;ge d'intervenir dans les proc&egrave;s qui se jugent
+par d&eacute;faut; cependant il ne se sert que rarement de ce droit, et dans
+des cas extraordinaires: car autrement il y aurait l&eacute;sion de la justice,
+et ce serait autoriser tous les pr&eacute;venus &agrave; se soustraire aux mesures
+g&eacute;n&eacute;rales d'arrestation provisoire.</p>
+
+<p>&laquo;L'avocat des pauvres intervient aux visites des prisons, qui sont
+prescrites deux fois par an au s&eacute;nat.</p>
+
+<p>&laquo;Le s&eacute;nat se r&eacute;unit dans une salle des prisons, assist&eacute; de l'avocat
+g&eacute;n&eacute;ral, du greffier, etc., et l&agrave; il entend toutes les r&eacute;clamations des
+d&eacute;tenus; l'AVOCAT DES PAUVRES est autoris&eacute; &agrave; les appuyer et &agrave; les
+soutenir, s'il les juge raisonnables.</p>
+
+<p>&laquo;Les pr&eacute;venus ne peuvent pas refuser le patronage de l'avocat des
+pauvres. Le gouvernement a dict&eacute; cette mesure dans l'int&eacute;r&ecirc;t des
+pr&eacute;venus, voulant qu'ils soient d&eacute;fendus et bien d&eacute;fendus. Maintenant
+ils sont libres d'associer &agrave; leur d&eacute;fense un autre jurisconsulte.</p>
+
+<p>&laquo;Dans les affaires civiles, la partie qui veut &ecirc;tre admise au B&Eacute;N&Eacute;FICE
+DES PAUVRES pr&eacute;sente une requ&ecirc;te au pr&eacute;sident du tribunal dans le
+ressort duquel elle veut intenter son action? cette requ&ecirc;te est
+communiqu&eacute;e &agrave; l'avocat des pauvres, qui rend ses conclusions pour
+l'admission ou pour le rejet.</p>
+
+<p>&laquo;Les conditions d'admissibilit&eacute; sont: 1&deg; L'INDIGENCE; elle est attest&eacute;e
+par un certificat du maire ou de deux conseillers de la commune,
+l&eacute;galis&eacute; par le juge de paix, qui est oblig&eacute; de prendre des informations
+particuli&egrave;res, et d'attester qu'elle r&eacute;sulte de la v&eacute;rit&eacute; de ce qui est
+exprim&eacute; dans le certificat; 2&deg; que l'action que veulent intenter les
+pauvres soit fond&eacute;e en droit. Sur ce point, la plus grande
+circonspection est recommand&eacute;e aux avocats des pauvres, afin que ce qui
+est un b&eacute;n&eacute;fice pour les uns ne devienne pas un moyen de vexation pour
+les autres.</p>
+
+<p>&laquo;Une fois qu'on est admis au b&eacute;n&eacute;fice des pauvres, il n'y a plus aucuns
+frais &agrave; faire; l'administration de l'enregistrement d&eacute;livre du papier
+timbr&eacute; &agrave; d&eacute;bit (A DEBITO). Tous les fonctionnaires publics, compris les
+notaires, sont oblig&eacute;s de d&eacute;livrer &agrave; l'avocat des pauvres tous les actes
+qu'il requiert, sauf r&eacute;p&eacute;tition en cas de succ&egrave;s.</p>
+
+<p>&laquo;Si l'affaire doit se plaider dans la ville de la r&eacute;sidence du s&eacute;nat,
+par-devant quelque tribunal que ce soit, l'avocat des pauvres instruit
+et discute lui-m&ecirc;me l'affaire; si c'est dans la province, le pr&eacute;sident
+du tribunal d&eacute;l&egrave;gue un avocat et un procureur pour faire les fonctions
+du bureau des pauvres.</p>
+
+<p>&laquo;Dans les proc&egrave;s qui concernent les pauvres, les tribunaux sont
+autoris&eacute;s &agrave; abr&eacute;ger les d&eacute;lais.</p>
+
+<p>&laquo;L'avocat des pauvres, outre son traitement fixe (5,000 francs), per&ccedil;oit
+en r&eacute;p&eacute;tition ses honoraires comme tout autre avocat, en cas de
+condamnation de la partie adverse aux d&eacute;pens.</p>
+
+<p>&laquo;Quelques clients de mauvaise foi s'&eacute;taient permis de transiger sur les
+frais, et de donner quittance moyennant la moiti&eacute; ou un quart. La
+jurisprudence des tribunaux a par&eacute; &agrave; cet abus indigne, en d&eacute;clarant que
+le montant des frais &eacute;tait une cr&eacute;ance particuli&egrave;re du bureau des
+pauvres, qui seul peut lib&eacute;rer le d&eacute;biteur. Cette jurisprudence,
+d&eacute;sormais &eacute;tablie, &eacute;tait n&eacute;cessaire dans l'int&eacute;r&ecirc;t du fisc, qui fait
+l'avance de tous les frais, et n&eacute;cessaire aussi dans l'int&eacute;r&ecirc;t de tous
+les fonctionnaires publics, qui d&eacute;livrent copie de leurs actes.</p>
+
+<p>&laquo;Pour assister le bureau des pauvres, tous les stagiaires y sont
+attach&eacute;s pendant un an. Ceux qui aspirent &agrave; entrer dans la magistrature
+y restent ordinairement pendant plusieurs ann&eacute;es, et ils y trouvent
+l'avantage de voir passer sous leurs yeux grand nombre d'affaires dont
+autrement ils ignoreraient.</p>
+
+<p>&laquo;Tous les r&egrave;glements qui concernent le bureau des pauvres se trouvent
+dans les anciennes constitutions du Pi&eacute;mont. Probablement elles seront
+reproduites, &agrave; quelques modifications pr&egrave;s, dans le nouveau code de
+proc&eacute;dure dont on s'occupe.&raquo;</p>
+
+<p>Puisse, monsieur, ce nouvel exemple de justice et du charit&eacute;, emprunt&eacute;
+au code PI&Eacute;MONTAIS, non moins admirable en cela que le code HOLLANDAIS,
+inspirer enfin &agrave; quelqu'un de nos l&eacute;gislateurs la pens&eacute;e de soulever
+devant le pays cette grave question... cette question vitale pour les
+classes pauvres!</p>
+
+<p class="right">
+EUG&Egrave;NE SUE.
+</p>
+
+<p>
+Paris, 30 juin.<br />
+</p>
+
+<hr style='width: 5%;' />
+
+
+<p>La lettre suivante, d'un de MM. les magistrats du parquet de Toulouse, a
+&eacute;t&eacute; adress&eacute;e &agrave; M. Eug&egrave;ne Sue, au sujet des <i>Myst&egrave;res de Paris</i>.</p>
+
+<p class="right">
+Toulouse, le 7 ao&ucirc;t 1845.
+</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur,</p>
+
+<p>&laquo;Dans le chapitre II de la 8<sup>e</sup>partie des <i>Myst&egrave;res de Paris</i>, vous
+tracez le plan d'une banque destin&eacute;e &agrave; pr&ecirc;ter, sans int&eacute;r&ecirc;t, &agrave; des
+ouvriers sans travail. Je crois devoir vous faire conna&icirc;tre qu'une
+institution de ce genre existe d&eacute;j&agrave; &agrave; Toulouse, sous le titre de Soci&eacute;t&eacute;
+de pr&ecirc;t charitable et gratuit, o&ugrave; elle a &eacute;t&eacute; autoris&eacute;e par une
+ordonnance du roi du 27 ao&ucirc;t 1828. Fond&eacute;e par des personnes
+bienfaisantes, qui ont contribu&eacute; &agrave; son &eacute;tablissement par une
+souscription de 600 fr. au moins, elle pr&ecirc;te sans int&eacute;r&ecirc;t et sur gage &agrave;
+des ouvriers d'une moralit&eacute; reconnue, jusqu'&agrave; concurrence de la somme de
+300 fr. L'administration municipale a contribu&eacute; &agrave; cette bonne &oelig;uvre en
+affectant dans l'H&ocirc;tel-de-Ville un local pour le service de ses bureaux
+et lui allouant un secours annuel de 1,000 fr. pour ses frais
+d'administration. Quoique ses moyens d'action ne soient pas aussi
+&eacute;tendus qu'on pourrait le d&eacute;sirer, elle contribue toutefois &agrave; arracher
+quelques victimes &agrave; la rapacit&eacute; des usuriers.</p>
+
+<p>&laquo;Mais si les ravages de l'usure sont diminu&eacute;s dans la ville de Toulouse
+par cette institution charitable, sa population pauvre n'en ressent pas
+moins les tristes cons&eacute;quences de l'&eacute;l&eacute;vation des frais de justice, et
+de l'impossibilit&eacute; o&ugrave; se trouve l'indigent d'avoir recours aux
+tribunaux. Ces inconv&eacute;nients, que vous avez fait ressortir avec tant de
+force dans une autre partie de votre ouvrage, appellent hautement une
+r&eacute;forme, et nul n'en sent plus l'indispensable n&eacute;cessit&eacute; que les
+magistrats du parquet, appel&eacute;s trop souvent &agrave; &ecirc;tre sur ce point les
+t&eacute;moins de la douleur de l'indigent, &agrave; qui ils ne peuvent offrir que de
+st&eacute;riles conseils. Attach&eacute; &agrave; ces fonctions depuis treize ann&eacute;es, combien
+de fois j'ai appel&eacute; de mes v&oelig;ux une loi qui perm&icirc;t aux pauvres l'acc&egrave;s
+gratuit des tribunaux! Cependant notre l&eacute;gislation n'est pas
+compl&egrave;tement muette &agrave; cet &eacute;gard: l'article 75 de la loi du 25 mars 1817
+autorise le procureur du roi &agrave; poursuivre d'office, sans droits de
+timbre et d'enregistrement, les rectifications et r&eacute;parations
+d'omissions, dans les registres de l'&eacute;tal civil, d'actes qui int&eacute;ressent
+les individus notoirement indigents, et cette disposition, que la
+mauvaise tenue de ces registres dans les campagnes rend d'une
+application fr&eacute;quente, &eacute;pargne &agrave; bien des pauvres gens, qui en usent le
+plus souvent au moment de contracter mariage, c'est-&agrave;-dire dans une
+&eacute;poque o&ugrave; leurs faibles ressources doivent pourvoir &agrave; de nombreuses
+d&eacute;penses, leur &eacute;pargne, dis-je, les frais d'une proc&eacute;dure qui ne
+co&ucirc;terait pas moins de 50 &agrave; 60 fr.</p>
+
+<p>&laquo;Sans doute on doit se f&eacute;liciter d'une semblable disposition; mais ne
+serait-il pas juste qu'elle f&ucirc;t &eacute;tendue &agrave; d'autres cas non moins
+urgents? Sur ce point on peut citer, ind&eacute;pendamment des exemples pris
+chez divers peuples d'Italie et que vous avez fait conna&icirc;tre dans le
+<i>Journal des D&eacute;bats</i>, la l&eacute;gislation des Pays-Bas: elle se trouve
+consign&eacute;e pour ce pays dans divers lois et arr&ecirc;t&eacute;s de 1814,1815 et 1824,
+qu'on trouve rapport&eacute;s dans le <i>R&eacute;pertoire de Jurisprudence</i> de Merlin
+(v&deg; Pauvres, tome XVII, 4<sup>e</sup>&eacute;dit.). Il en r&eacute;sulte que les indigents qui
+justifient de leur position sont admis &agrave; plaider dans tous les
+tribunaux, soit en demandant, soit en d&eacute;fendant, avec exemption des
+droits de timbre, d'enregistrement, du greffe, d'exp&eacute;dition, et
+d'honoraires d'avou&eacute;s et d'huissiers. Ces droits sont toutefois
+acquitt&eacute;s par la partie qui perd son proc&egrave;s, si elle n'est pas
+indigente; ainsi la perte pour le fisc n'est pas absolue dans tous les
+cas.</p>
+
+<p>&laquo;Combien il serait &agrave; d&eacute;sirer que la France, dont la l&eacute;gislation a servi
+de mod&egrave;le &agrave; ses voisins sur tant de points, leur emprunt&acirc;t &agrave; son tour
+une si philanthropique institution. Par l&agrave; se trouverait an&eacute;anti un des
+griefs que le peuple exprime avec le plus d'amertume contre l'ordre de
+choses existant: par l&agrave; les magistrats ne se verraient pas trop souvent
+forc&eacute;s de refuser &agrave; un justiciable la justice qu'il r&eacute;clame et qui lui
+est due.</p>
+
+<p>&laquo;Continuez, monsieur, &agrave; faire servir votre voix puissante &agrave; signaler
+d'aussi d&eacute;plorables lacunes dans notre l&eacute;gislation: il est impossible
+qu'elle ne soit pas enfin entendue de nos l&eacute;gislateurs.</p>
+
+<p>&laquo;Veuillez agr&eacute;er, monsieur, l'assurance de ma haute consid&eacute;ration.</p>
+
+<h3>FIN DES MYST&Egrave;RES DE PARIS.</h3>
+
+<div class="footnotes">
+<a name="notes" id="notes"></a>
+<h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Le lecteur sait que Sarah croyait encore Fleur-de-Marie
+enferm&eacute;e &agrave; Saint-Lazare, d'apr&egrave;s ce que la Chouette avait dit avant de
+la frapper.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Le lecteur n'a pas oubli&eacute; que la Chouette, un moment avant
+de frapper Sarah croyait et lui avait dit que la Goualeuse &eacute;tait encore
+&agrave; Saint-Lazare, ignorant que le jour m&ecirc;me Jacques Ferrand l'avait fait
+conduire &agrave; l'&icirc;le du Ravageur par M<sup>me</sup> S&eacute;raphin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Celle de retrouver les traces de Germain, fils de M<sup>me</sup>
+Georges.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>Nam plerumque in septima die hominem consumit</i> (Ar&eacute;t&eacute;e).
+Voir aussi la traduction de Baldassar, (Cas. med. lib. III, <i>Salacitas
+nitro curata.)</i> Voir aussi les admirables pages d'Ambroise Par&eacute; sur le
+<i>satyriasis</i>, cette &eacute;trange et effrayante maladie qui ressemble tant,
+dit-il, &agrave; un ch&acirc;timent de Dieu.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> &laquo;Emport&eacute; par son sujet, l'imagination &eacute;gar&eacute;e par huit ans
+de m&eacute;ditations continues sur un jour si horrible pour un croyant,
+Michel-Ange, &eacute;lev&eacute; &agrave; la dignit&eacute; de pr&eacute;dicateur, et ne songeant plus qu'&agrave;
+son salut, a voulu punir de la mani&egrave;re la plus frappante le vice alors
+le plus &agrave; la mode. L'horreur de ce supplice me semble arriver au vrai
+sublime du genre.&raquo; Stendhal, <i>Histoire de la peinture en Italie.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Le nom que j'ai l'honneur de porter, et que mon p&egrave;re, mon
+grand-p&egrave;re, mon grand-oncle et mon bisa&iuml;eul (l'un des hommes les plus
+&eacute;rudits du dix-septi&egrave;me si&egrave;cle) ont rendu c&eacute;l&egrave;bre par de beaux et de
+grands travaux pratiques et th&eacute;oriques sur toutes les branches de l'art
+de gu&eacute;rir, m'interdirait la moindre attaque ou allusion irr&eacute;fl&eacute;chie &agrave;
+propos des m&eacute;decins, lors m&ecirc;me que la gravit&eacute; du sujet que je traite et
+la juste et immense c&eacute;l&eacute;brit&eacute; de l'&eacute;cole m&eacute;dicale fran&ccedil;aise ne s'y
+opposeraient pas; dans la cr&eacute;ation du docteur Griffon j'ai seulement
+voulu personnifier un de ces hommes respectables d'ailleurs, mais qui
+peuvent se laisser quelquefois entra&icirc;ner par la passion de l'art, des
+exp&eacute;riences, &agrave; de graves abus de pouvoir m&eacute;dical, s'il est permis de
+s'exprimer ainsi, oubliant qu'il est quelque chose encore de plus sacr&eacute;
+que la science: l'humanit&eacute;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Par une rencontre dont nous nous f&eacute;licitons au nom de la
+v&eacute;rit&eacute;, ces lignes &eacute;taient sous presse depuis quelques jours, lorsqu'a
+paru dans <i>le Si&egrave;cle</i> (6 ao&ucirc;t 1843) un article sign&eacute; de plusieurs
+chirurgiens des h&ocirc;pitaux de paris, o&ugrave; nous lisons les lignes suivantes:
+</p><p>
+&laquo;Les intrusions que nous d&eacute;plorons (il s'agit de m&eacute;decins ayant obtenu
+par faveur des salles dans les h&ocirc;pitaux civils) doivent &ecirc;tre encore
+examin&eacute;es d'un autre point de vue, celui de la moralit&eacute;. Un mot
+malheureux a &eacute;t&eacute; prononc&eacute;, le mot d'<i>essai</i>. Des arr&ecirc;t&eacute;s, portant
+cr&eacute;ation de services donn&eacute;s contre l'esprit et contre la lettre du
+r&egrave;glement, disposent que cette cr&eacute;ation a pour objet d'autoriser telle
+personne &agrave; faire l'essai de sa m&eacute;thode de traitement. Un pareil langage
+&eacute;tonne &agrave; une &eacute;poque comme la n&ocirc;tre, o&ugrave; personne n'a le droit de
+consid&eacute;rer les malades pauvres comme une mati&egrave;re &agrave; essai de quelque
+genre que ce soit; et d'ailleurs, ces essais, combien de temps
+doivent-ils durer? sur combien de malades doivent-ils &ecirc;tre tent&eacute;s? Ne
+doivent-ils pas &ecirc;tre constamment surveill&eacute;s par une commission
+permanente, tenue d'en faire conna&icirc;tre les r&eacute;sultats? Il y aurait une
+incurie profonde &agrave; laisser non r&eacute;solues de semblables questions. Puis,
+une fois lanc&eacute; dans cette malheureuse carri&egrave;re des essais, qui sait o&ugrave;
+l'on s'arr&ecirc;tera? Toutes les pr&eacute;tendues m&eacute;thodes nouvelles ne
+viendront-elles pas demander &agrave; leur tour de faire leurs preuves dans un
+service d'h&ocirc;pital? et alors homoeopathie, hydrosudopathie, magn&eacute;tisme,
+machines &agrave; rompre les ankyloses, tout cela, soyez-en s&ucirc;rs, r&eacute;clamera son
+droit d'essai.&raquo;
+</p><p>
+Et plus loin:
+</p><p>
+&laquo;Des frais tr&egrave;s-consid&eacute;rables ont &eacute;t&eacute; faits avec une utilit&eacute;
+tr&egrave;s-probl&eacute;matique pour ces services, v&eacute;ritables superf&eacute;tations dans les
+h&ocirc;pitaux, qui n'ont pas toujours le n&eacute;cessaire. Ainsi, tandis que
+l'administration est r&eacute;duite &agrave; &eacute;conomiser sur l'eau de Seiltz, sur les
+sirops n&eacute;cessaires &agrave; la tisane des pauvres fi&eacute;vreux, sur la charpie,
+et., etc., on a accord&eacute; en d&eacute;penses extraordinaires, pour frais
+d'appareils, des sommes trop consid&eacute;rables, eu &eacute;gard au peu d'avantage
+qu'on en a retir&eacute;.&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Ceci n'a rien d'exag&eacute;r&eacute;; nous empruntons les passages
+suivants &agrave; un article du <i>Constitutionnel</i> (19 janvier 1836). Cet
+article intitul&eacute;: &laquo;Une visite d'h&ocirc;pital&raquo;, est sign&eacute; Z., et nous savons
+que cette initiale cache le nom d'une de nos c&eacute;l&eacute;brit&eacute;s m&eacute;dicales, qui
+ne peut &ecirc;tre accus&eacute;e de partialit&eacute; dans la question des h&ocirc;pitaux civils.
+</p><p>
+&laquo;Lorsqu'un malade arrive &agrave; l'h&ocirc;pital, on a soin d'inscrire aussit&ocirc;t sur
+une pancarte le nom de l'arrivant, le num&eacute;ro du lit, la d&eacute;signation de
+la maladie, l'&acirc;ge du malade, sa profession, sa demeure actuelle. Cette
+pancarte est ensuite appendue &agrave; l'une des extr&eacute;mit&eacute;s du lit. Cette
+mesure ne laisse pas d'avoir de graves inconv&eacute;nients pour ceux &agrave; qui des
+revers impr&eacute;vus font temporairement partager le dernier refuge du
+pauvre. Croiriez-vous, par exemple, que ce f&ucirc;t l&agrave; pour Gilbert, malade,
+une circonstance indiff&eacute;rente &agrave; sa gu&eacute;rison? J'ai vu des jeunes gens,
+j'ai vu des vieillards impr&eacute;voyants &agrave; qui cette divulgation de leur
+mis&egrave;re et de leur nom de famille inspirait une profonde tristesse.
+</p><p>
+&laquo;C'est une rude corv&eacute;e pour un malade que le jour o&ugrave; on l'admet &agrave;
+l'h&ocirc;pital. Jugez si le malade doit &ecirc;tre fatigu&eacute; d&egrave;s le lendemain de son
+arriv&eacute;e; dans l'espace de vingt-quatre heures, il s'est vu
+successivement interrog&eacute;: 1&deg; par son propre m&eacute;decin; 2&deg; par les m&eacute;decins
+du bureau d'administration; 3&deg; par le chirurgien de garde; 4&deg; par
+l'interne de la salle; 5&deg; par le m&eacute;decin s&eacute;dentaire de l'h&ocirc;pital; et
+enfin 6&deg; le lendemain matin par le m&eacute;decin en chef du service, ainsi que
+par dix ou vingt des &eacute;l&egrave;ves z&eacute;l&eacute;s et studieux qui suivent la clinique
+publique. Sans doute cela profite &agrave; l'exp&eacute;rience maintenant si pr&eacute;coce
+des jeunes m&eacute;decins, autant qu'aux progr&egrave;s de l'art; mais cela aggrave
+les maux ou retarde certainement la gu&eacute;rison du malade...
+</p><p>
+&laquo;Un de ces malheureux disait un jour:
+</p><p>
+&laquo;Je serais un accus&eacute; de cour d'assises, que je n'aurais pas eu en quinze
+jours plus d'interrogatoires; cinquante personnes, depuis hier, m'ont
+harcel&eacute; de questions presque toujours semblables. Je n'avais qu'une
+pleur&eacute;sie en entrant ici; mais je crains bien que l'insatiable curiosit&eacute;
+de tant de personnes ne me donne &agrave; la fin une fluxion de poitrine.
+</p><p>
+&laquo;Une femme me disait:
+</p><p>
+&laquo;On m'obs&egrave;de &agrave; chaque instant, on veut conna&icirc;tre mon &acirc;ge, mon
+temp&eacute;rament, ma constitution, la couleur de mes cheveux, si j'ai la peau
+brune ou blanche, mon r&eacute;gime, mes habitudes, la sant&eacute; de mes ascendants,
+les circonstances sous lesquelles je suis n&eacute;e, ma fortune, ma position,
+mes plus secr&egrave;tes affections et le motif suppos&eacute; de mes chagrins; on va
+jusqu'&agrave; scruter ma conduite, et jusqu'&agrave; &eacute;pier des sentiments que je
+devrais soigneusement renfermer dans mon c&oelig;ur et dont le soup&ccedil;on me
+fait rougir. Et plus loin:&mdash;On frappe ma poitrine en vingt endroits et
+devant tout le monde; on y fait de vilaines marques d'encre pour
+indiquer apparemment le progr&egrave;s des obstructions qui ont envahi mes
+entrailles.&mdash;Les m&eacute;decins d'&agrave; pr&eacute;sent, ajoutait cette femme, ressemblent
+&agrave; des inquisiteurs: on gu&eacute;rit maintenant comme on punissait jadis, et
+cela me chagrine.&raquo;
+</p><p>
+Plus loin, apr&egrave;s avoir d&eacute;crit les formalit&eacute;s de la visite, M. Z. ajoute:
+</p><p>
+&laquo;Le docteur ne fait qu'appara&icirc;tre au lit des anciens malades qui sont en
+voie de gu&eacute;rison ou convalescents; mais, parvenu &agrave; un des lits occup&eacute;s
+par des malades nouveaux ou en danger, il ne saurait en approcher
+qu'apr&egrave;s avoir travers&eacute; la double haie d'&eacute;tudiants conservant l&agrave;
+patiemment depuis le matin leur poste d'observateurs vigilants. Quant au
+malade, il reste muet et silencieux au milieu de cette foule curieuse et
+attentive, et souvent la maladie s'aggrave en proportion de cette
+affluence, indiquant le danger et motivant toujours l'inqui&eacute;tude. Tandis
+que le patient envisage le m&eacute;decin avec cette &eacute;motion qui participe de
+la confiance et de l'anxi&eacute;t&eacute;, celui-ci porte circulairement sur les
+assistants un regard de recueillement et de circonspections, qui
+s'illumine soudain en arrivant au malade, dont le trouble int&eacute;rieur est
+ainsi combl&eacute;.&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> &Agrave; moins de circonstances tr&egrave;s-urgentes, on ne pratique
+jamais de graves op&eacute;rations chirurgicales avant que le malade soit
+acclimat&eacute;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Nous rappellerons au lecteur que le p&egrave;re ou la m&egrave;re sont
+admis &agrave; faire inscrire leur fille sur le livre de prostitution au bureau
+des m&oelig;urs.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Personne n'est plus convaincu que nous du savoir et de
+l'humanit&eacute; de la jeunesse studieuse et &eacute;clair&eacute;e qui se voue &agrave;
+l'apprentissage de l'art de gu&eacute;rir; nous voudrions seulement que
+quelques-uns des ma&icirc;tres qui l'enseignent nous donnassent de plus
+fr&eacute;quents exemples de cette r&eacute;serve compatissante, de cette douceur
+charitable qui peut avoir une si salutaire influence sur le moral des
+malades.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> M<sup>me</sup> d'Harville, arriv&eacute;e seulement de la veille, ignorait
+que Rodolphe avait d&eacute;couvert que la Goualeuse (qu'il croyait morte)
+&eacute;tait sa fille. Quelques jours auparavant, le prince, en &eacute;crivant &agrave; la
+marquise, lui avait appris les nouveaux crimes du notaire ainsi que les
+restitutions qu'il l'avait oblig&eacute; &agrave; faire. C'est par les soins de M.
+Badinot que l'adresse de M<sup>me</sup> de Fermont, passage de la Brasserie, avait
+&eacute;t&eacute; d&eacute;couverte, et Rodolphe en avait aussit&ocirc;t fait part &agrave; M<sup>me</sup>
+d'Harville.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Dans sa visite &agrave; Saint-Lazare, M<sup>me</sup> d'Harville avait
+entendue parler de la Louve par M<sup>me</sup> Armand, la surveillante.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Dans une des caves submerg&eacute;es de Bras-Rouge, aux
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Nous ne saurions trop r&eacute;p&eacute;ter qu'&agrave; la session derni&egrave;re une
+p&eacute;tition bas&eacute;e sur les sentiments et les v&oelig;ux les plus honorables,
+tendant &agrave; demander la fondation de maisons d'invalides civils pour les
+ouvriers, a &eacute;t&eacute; &eacute;cart&eacute;e au milieu de l'hilarit&eacute; g&eacute;n&eacute;rale de la Chambre.
+(V. le <i>Moniteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Soci&eacute;t&eacute; de bienfaisance, fond&eacute;e &agrave; Londres par un de nos
+compatriotes, M. le comte d'Orsay, qui continue &agrave; cette noble et digne
+&oelig;uvre son patronage aussi g&eacute;n&eacute;reux qu'&eacute;clair&eacute;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Nous connaissons l'activit&eacute;, le z&egrave;le de M. le pr&eacute;fet de la
+Seine et de M. le pr&eacute;fet de police, leur excellent vouloir pour les
+classes pauvres et ouvri&egrave;res. Esp&eacute;rons que cette r&eacute;clamation parviendra
+jusqu'&agrave; eux, et que leur initiative aupr&egrave;s du conseil municipal fera
+cesser un tel &eacute;tat de choses. La d&eacute;pense serait minime et le bienfait
+serait grand. Il en serait de m&ecirc;me pour les pr&ecirc;ts gratuits faits par le
+Mont-de-Pi&eacute;t&eacute;, lorsque la somme emprunt&eacute;e serait au-dessous de 3 ou 4
+fr., je suppose. Ne devrait-on pas aussi, r&eacute;p&eacute;tons-le, abaisser le taux
+exorbitant de l'int&eacute;r&ecirc;t? Comment la ville de Paris, si puissamment
+riche, ne fait-elle pas jouir les classes pauvres des avantages que leur
+offrent, ainsi que je l'ai dit, beaucoup de villes du nord et du midi de
+la France, en pr&ecirc;tant soit gratuitement, soit &agrave; 3 ou 4 pour cent
+d'int&eacute;r&ecirc;t? (Voir l'excellent ouvrage de M. Blaise, sur <i>la Statistique
+et l'Organisation de Mont-de-Pi&eacute;t&eacute;,</i> ouvrage rempli de faits curieux,
+d'appr&eacute;ciations sinc&egrave;res, &eacute;loquentes et &eacute;lev&eacute;es.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Nous savons que les femmes sont tr&egrave;s-difficilement admises
+dans les maisons d'ali&eacute;n&eacute;s: mais nous demandons pardon au lecteur de
+cette irr&eacute;gularit&eacute; n&eacute;cessaire &agrave; notre fable.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Cette ferme, admirable institution curative, est situ&eacute;e &agrave;
+tr&egrave;s-peu de distance de Bic&ecirc;tre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Rodolphe avait toujours laiss&eacute; ignorer &agrave; M<sup>me</sup> Georges le
+sort du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole depuis que celui-ci s'&eacute;tait &eacute;vad&eacute; du bagne de
+Rochefort.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Disons &agrave; ce propos qu'il est impossible de voir sans une
+profonde admiration pour les intelligences charitables qui ont combin&eacute;
+ces recherches de propret&eacute; hygi&eacute;nique, de voir, disons-nous, les
+dortoirs et les lits consacr&eacute;s aux idiots. Quand on pense qu'autrefois
+ces malheureux croupissaient dans une paille infecte, et qu'&agrave; cette
+heure, ils ont des lits excellents, maintenus dans un &eacute;tat de salubrit&eacute;
+parfaite par des moyens vraiment merveilleux, on ne peut, encore une
+fois, que glorifier ceux qui se sont vou&eacute;s &agrave; l'adoucissement de telles
+mis&egrave;res. L&agrave;, nulle reconnaissance &agrave; attendre, pas m&ecirc;me la gratitude de
+l'animal pour son ma&icirc;tre. C'est donc le bien seulement fait pour le bien
+au saint nom de l'humanit&eacute;; et cela n'en est que plus digne, que plus
+grand. On ne saurait donc trop louer MM. les administrateurs et m&eacute;decins
+de Bic&ecirc;tre, dignement soutenus d'ailleurs par la haute et juste autorit&eacute;
+du c&eacute;l&egrave;bre docteur Ferrus, charg&eacute; de l'inspection g&eacute;n&eacute;rale des hospices
+d'ali&eacute;n&eacute;s, et auquel on doit l'excellente loi sur les ali&eacute;n&eacute;s, loi bas&eacute;e
+sur ses savantes et profondes observations.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Cette &eacute;cole est encore une des institutions les plus
+curieuses et les plus int&eacute;ressantes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Ordinairement <i>la toilette</i> des condamn&eacute;s a lieu dans
+l'avant-greffe; mais quelques r&eacute;parations indispensables obligeaient de
+faire dans le cachot les sinistres appr&ecirc;ts.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> C'est ainsi que cela se passait en Espagne pendant le
+s&eacute;jour que j'y fis de 1824 &agrave; 1825.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> L'ex&eacute;cution de Norbert et de Despr&eacute;s a eu lieu cette ann&eacute;e
+le lendemain de la mi-car&ecirc;me.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Selon M. Fregier, l'excellent historien des classes
+dangereuses de la soci&eacute;t&eacute;, il existe &agrave; Paris trente mille personnes qui
+n'ont d'autres moyens d'existence que le vol.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Les deux femmes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Mort aux honn&ecirc;tes gens! Vivent les voleurs et les
+assassins!...</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Femme.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Nous rappellerons au lecteur qu'environ quinze mois se
+sont pass&eacute;s depuis le jour o&ugrave; Rodolphe a quitt&eacute; Paris par la barri&egrave;re
+Saint-Jacques, apr&egrave;s le meurtre du Chourineur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Cette date est incoh&eacute;rente avec deux lettres qui vont
+suivre (de Rigolette au chapitre IV, de Rodolphe au chapitre VII). Il
+s'agit du 25 ao&ucirc;t 1841. (<i>Note du correcteur&mdash;ELG</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Le nom de Marie rappelant &agrave; Rodolphe et &agrave; sa fille de
+tristes souvenirs, il lui avait donn&eacute; le nom d'Am&eacute;lie, l'un des noms de
+sa m&egrave;re &agrave; lui.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Nous rappellerons au lecteur, pour la vraisemblance de ce
+r&eacute;cit, que la derni&egrave;re princesse souveraine de Courlande, femme aussi
+remarquable par la rare sup&eacute;riorit&eacute; de son esprit que par le charme de
+son caract&egrave;re et l'adorable bont&eacute; de son c&oelig;ur, &eacute;tait M<sup>lle</sup> de Medem.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> En arrivant en Allemagne, Rodolphe avait dit que
+Fleur-de-Marie, longtemps crue morte, n'avait jamais quitt&eacute; sa m&egrave;re la
+comtesse Sarah.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Environ six mois se sont pass&eacute;s depuis que Fleur-de-Marie
+est entr&eacute;e comme novice au couvent de Sainte-Hermangilde.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Dans quelques circonstances, on &eacute;levait une religieuse &agrave;
+la dignit&eacute; d'abbesse le jour m&ecirc;me de sa profession. Voir la <i>Vie de
+tr&egrave;s-haute et tr&egrave;s-religieuse princesse M<sup>me</sup> Charlotte-Flandrine de
+Nassau, tr&egrave;s-digne abbesse du royal monast&egrave;re de Sainte-Croix, qui fut
+&eacute;lue abbesse &agrave; dix-neuf ans.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Travail et Salaire, par M. Prosper Tarb&eacute;, substitut du
+procureur du roi &agrave; Reims. Paris, 1841.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Bulletin des Tribunaux, 8 juin 1843. Cour d'assises,
+pr&eacute;sidence de M. Bresson.</p></div>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les mystères de Paris, Tome V, by Eugène Sue
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTÈRES DE PARIS, TOME V ***
+
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
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+
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+ License. You must require such a user to return or
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+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
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+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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