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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/18925-8.txt b/18925-8.txt new file mode 100644 index 0000000..6ad9c52 --- /dev/null +++ b/18925-8.txt @@ -0,0 +1,13319 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les mystères de Paris, Tome V, by Eugène Sue + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les mystères de Paris, Tome V + +Author: Eugène Sue + +Release Date: July 27, 2006 [EBook #18925] +[Last updated on January 8, 2007] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTÈRES DE PARIS, TOME V *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + + + + +Eugène Sue + +LES MYSTÈRES DE PARIS + +Tome V + +(1842--1843) + + +Table des matières + +NEUVIÈME PARTIE. + + I Les complices. + II Rodolphe et Sarah. + III Vengeance. + IV Furens amoris. + V Les visions. + VI L'hospice. + VII La visite. +VIII Mademoiselle de Fermont. + IX Fleur-de-Marie. + X Espérance. + XI Le père et la fille. + XII Dévouement. +XIII Le mariage. + XIV Bicêtre. + XV Le Maître d'école. + XVI Morel le lapidaire. + + +DIXIÈME PARTIE. + + I La toilette. + II Martial et le Chourineur. + III Le doigt de Dieu. + + +ÉPILOGUE.. + + I Gerolstein. + II Gerolstein (suite). + III Gerolstein (suite et fin). + IV La princesse Amélie. + V Les souvenirs. + VI Aveux. + VII La profession. + Dernier chapitre Le 13 janvier. + À Monsieur le rédacteur en chef du _Journal des Débats_ + NOTES. + + + + +NEUVIÈME PARTIE + + + + +I + +Les complices + + +À peine l'abbé fut-il parti que Jacques Ferrand poussa une imprécation +terrible. + +Son désespoir et sa rage, si longtemps comprimés, éclatèrent avec furie; +haletant, la figure crispée, l'oeil égaré, il marchait à pas précipités, +allant et venant dans son cabinet comme une bête féroce tenue à la +chaîne. + +Polidori, conservant le plus grand calme, observait attentivement le +notaire. + +--Tonnerre et sang! s'écria enfin Jacques Ferrand d'une voix éclatante +de courroux, ma fortune entière engloutie dans ces stupides bonnes +oeuvres!... moi qui méprise et exècre les hommes... moi qui n'avais vécu +que pour les tromper et les dépouiller... moi fonder des établissements +philanthropiques... m'y forcer... par des moyens infernaux! Mais c'est +donc le démon que ton maître? s'écria-t-il exaspéré, en s'arrêtant +brusquement devant Polidori. + +--Je n'ai pas de maître, répondit froidement celui-ci. Ainsi que toi... +j'ai un juge. + +--Obéir comme un niais aux moindres ordres de cet homme! reprit Jacques +Ferrand, dont la rage redoublait. Et ce prêtre!... qu'à part moi j'ai si +souvent raillé d'être, comme les autres, dupe de mon hypocrisie... +chacune des louanges qu'il me donnait de bonne foi était un coup de +poignard... Et me contraindre!... toujours me contraindre! + +--Sinon l'échafaud. + +--Oh! ne pouvoir échapper à cette domination fatale!... Mais enfin voilà +plus d'un million que j'abandonne. S'il me reste avec cette maison cent +mille francs, c'est tout au plus. Que peut-on vouloir encore? + +--Tu n'es pas au bout... Le prince sait par Badinot que ton homme de +paille, Petit-Jean, n'était que ton prête-nom pour les prêts usuraires +faits au vicomte de Saint-Remy, que tu as (toujours sous le nom de +Petit-Jean) si rudement rançonné d'ailleurs pour ses faux. Les sommes +que Saint-Remy a payées lui avaient été prêtées par une grande dame... +probablement encore une restitution qui t'attend. Mais on l'ajourne sans +doute parce qu'elle est plus délicate. + +--Enchaîné... enchaîné ici! + +--Aussi solidement qu'avec un câble de fer. + +--Toi... mon geôlier... misérable. + +--Que veux-tu... selon le système du prince, rien de plus logique: il +punit le crime par le crime, le complice par le complice. + +--Ô rage! + +--Et malheureusement rage impuissante!... car tant qu'il ne m'aura pas +fait dire: «Jacques Ferrand est libre de quitter sa maison...» je +resterai à tes côtés, comme ton ombre... Écoute donc, ainsi que toi je +mérite l'échafaud. Si je manque aux ordres que j'ai reçus comme ton +geôlier, ma tête tombe! Tu ne pouvais donc avoir un gardien plus +incorruptible. Quant à fuir tous deux... impossible. Nous ne pourrions +faire un pas hors d'ici sans tomber entre les mains des gens qui +veillent jour et nuit à la porte de ce logis et à celle de la maison +voisine, notre seule issue en cas d'escalade. + +--Mort et furie!... je le sais. + +--Résigne-toi donc alors, car cette fuite est impossible. Réussît-elle, +elle ne nous offrirait que des chances de salut plus que douteuses: on +mettrait la police à nos trousses. Au contraire, toi en obéissant et moi +en surveillant l'exactitude de ton obéissance, nous sommes certains de +ne pas avoir le cou coupé. Encore une fois, résignons-nous. + +--Ne m'exaspère pas par cet ironique sang-froid... ou bien... + +--Ou bien quoi? Je ne te crains pas; je suis sur mes gardes, je suis +armé, et lors même que tu aurais retrouvé pour me tuer le stylet +empoisonné de Cecily... + +--Tais-toi. + +--Cela ne t'avancerait à rien. Tu sais que toutes les deux heures, il +faut que je donne à qui de droit un bulletin de ta précieuse santé... +manière indirecte d'avoir de nos nouvelles à tous deux. En ne me voyant +pas paraître, on se douterait du meurtre, tu serais arrêté. Et mais... +tiens... je te fais injure en te supposant capable de ce crime. Tu as +sacrifié plus d'un million pour avoir la vie sauve, et tu risquerais ta +tête... pour le sot et stérile plaisir de me tuer par vengeance! Allons +donc, tu n'es pas assez bête pour cela. + +--C'est parce que tu sais que je ne puis pas te tuer que tu redoubles +mes maux en les exaspérant par tes sarcasmes. + +--Ta position est très-originale... tu ne te vois pas... mais, +d'honneur... c'est très-piquant. + +--Oh! malheur! malheur inextricable! de quelque côté que je me tourne, +c'est la ruine, c'est le déshonneur, c'est la mort! Et dire que +maintenant, ce que je redoute le plus au monde... c'est le néant! +Malédiction sur moi, sur toi, sur la terre entière! + +--Ta misanthropie est plus large que ta philanthropie. Elle embrasse le +monde. L'autre, un arrondissement de Paris. + +--Va... raille-moi, monstre! + +--Aimes-tu mieux que je t'écrase de reproches? + +--Moi? + +--À qui la faute si nous sommes réduits à cette position? À toi. +Pourquoi conserver à ton cou, pendue comme une relique, cette lettre de +moi, relative à ce meurtre qui t'a valu cent mille écus; ce meurtre que +nous avions fait si adroitement passer pour un suicide? + +--Pourquoi? misérable! Ne t'avais-je pas donné cinquante mille francs +pour ta coopération à ce crime et pour cette lettre que j'ai exigée, tu +le sais bien, afin d'avoir une garantie contre toi... et de t'empêcher +de me rançonner plus tard en me menaçant de me perdre? Car ainsi tu ne +pouvais me dénoncer sans te livrer toi-même. Ma vie et ma fortune +étaient donc attachées à cette lettre... voilà... pourquoi je la portais +toujours si précieusement sur moi. + +--C'est vrai, c'était habile de ta part, car je ne gagnais rien à te +dénoncer, que le plaisir d'aller à l'échafaud côte à côte avec toi. Et +pourtant ton habileté nous a perdus, lorsque la mienne nous avait +jusqu'ici assuré l'impunité de ce crime. + +--L'impunité... tu le vois... + +--Qui pouvait deviner ce qui se passe? Mais, dans la marche ordinaire +des choses, notre crime devait être et a été impuni, grâce à moi. + +--Grâce à toi? + +--Oui, lorsque nous avons eu brûlé la cervelle de cet homme... tu +voulais, toi, simplement contrefaire son écriture et écrire à sa soeur +que, ruiné complètement, il se tuait par désespoir. Tu croyais faire +montre de grande finesse en ne parlant pas dans cette prétendue lettre +du dépôt qu'il t'avait confié. C'était absurde. Ce dépôt étant connu de +la soeur de notre homme, elle l'eût nécessairement réclamé. Il fallait +donc au contraire, ainsi que nous avons fait, le mentionner, ce dépôt, +afin que si par hasard l'on avait des doutes sur la réalité du suicide, +tu fusses la dernière personne soupçonnée. Comment supposer que, tuant +un homme pour t'emparer d'une somme qu'il t'avait confiée, tu serais +assez sot pour parler de ce dépôt dans la fausse lettre que tu lui +attribuerais? Aussi qu'est-il arrivé? On a cru au suicide. Grâce à ta +réputation de probité, tu as pu nier le dépôt, et on a cru que le frère +s'était tué après avoir dissipé la fortune de sa soeur. + +--Mais qu'importe tout cela aujourd'hui? le crime est découvert. + +--Et grâce à qui? Était-ce ma faute si ma lettre était une arme à deux +tranchants? Pourquoi as-tu été assez faible, assez niais pour livrer +cette arme terrible... à cette infernale Cecily? + +--Tais-toi... ne prononce pas ce nom! s'écria Jacques Ferrand avec une +expression effrayante. + +--Soit... je ne veux pas te rendre épileptique... tu vois bien qu'en ne +comptant que sur la justice ordinaire... nos précautions mutuelles +étaient suffisantes... Mais la justice extraordinaire de celui qui nous +tient en son pouvoir redoutable procède autrement... + +--Oh! je ne le sais que trop. + +--Il croit, lui, que couper la tête aux criminels ne répare pas +suffisamment le mal qu'ils ont fait... Avec les preuves qu'il a en +mains, il nous livrait tous deux aux tribunaux. Qu'en résultait-il? Deux +cadavres tout au plus bons à engraisser l'herbe du cimetière! + +--Oh! oui, ce sont des larmes, des angoisses, des tortures, qu'il lui +faut à ce prince, à ce démon. Mais, je ne le connais pas, moi; mais je +ne lui ai jamais fait de mal. Pourquoi s'acharne-t-il ainsi sur moi? + +--D'abord il prétend se ressentir du bien et du mal qu'on fait aux +autres hommes, qu'il appelle naïvement ses frères; et puis il connaît +lui, ceux à qui tu as fait du mal, et il te punit à sa manière. + +--Mais de quel droit? + +--Voyons, Jacques, entre nous, ne parlons pas de droit: il avait le +pouvoir de te faire judiciairement couper la tête. Qu'en serait-il +résulté? Tes deux seuls parents sont morts, l'État profitait de ta +fortune au détriment de ceux que tu avais dépouillés. Au contraire, en +mettant ta vie au prix de ta fortune, Morel le lapidaire, le père de +Louise, que tu as déshonorée, se trouve, lui et sa famille, désormais à +l'abri du besoin. Mme de Fermont, la soeur de M. de Renneville prétendu +suicidé, retrouve ses cent mille écus; Germain, que tu avais faussement +accusé de vol, est réhabilité et mis en possession d'une place honorable +et assurée, à la tête de la Banque des travailleurs sans ouvrage, qu'on +te force de fonder pour réparer et expier les outrages que tu as commis +contre la société. Entre scélérats on peut s'avouer cela; mais +franchement, au point de vue de celui qui nous tient entre ses serres, +la société n'aurait rien gagné à ta mort, elle gagne beaucoup à ta vie. + +--Et c'est cela qui cause ma rage... et ce n'est pas là ma seule +torture!... + +--Le prince le sait bien. Maintenant que va-t-il décider de nous? Je +l'ignore. Il nous a promis la vie sauve si nous exécutions aveuglément +ses ordres, il tiendra sa promesse. Mais s'il ne croit pas nos crimes +suffisamment expiés, il saura bien faire que la mort soit mille fois +préférable à la vie qu'il nous laisse. Tu ne le connais pas. Quand il se +croit autorisé à être inexorable, il n'est pas de bourreau plus féroce. +Il faut qu'il ait le diable à ses ordres pour avoir découvert ce que +j'étais allé faire en Normandie. Du reste, il a plus d'un démon à son +service, car cette Cecily, que la foudre écrase!... + +--Encore une fois, tais-toi, pas ce nom, pas ce nom! + +--Si, si, que la foudre écrase celle qui porte ce nom! c'est elle qui a +tout perdu. Notre tête serait en sûreté sur nos épaules sans ton +imbécile amour pour cette créature. + +Au lieu de s'emporter, Jacques Ferrand répondit avec un profond +abattement: + +--La connais-tu, cette femme? Dis? l'as-tu jamais vue? + +--Jamais. On la dit belle, je le sais. + +--Belle! répondit le notaire en haussant les épaules. Tiens, ajouta-t-il +avec une sorte d'amertume désespérée, tais-toi, ne parle pas de ce que +tu ignores. Ne m'accuse pas. Ce que j'ai fait, tu l'aurais fait à ma +place. + +--Moi! mettre ma vie à la merci d'une femme! + +--De celle-là, oui, et je le ferais de nouveau, si j'avais à espérer ce +qu'un moment j'ai espéré. + +--Par l'enfer!... il est encore sous le charme, s'écria Polidori +stupéfait. + +--Écoute, reprit le notaire d'une voix calme, basse, et pour ainsi dire +accentuée çà et là par les élans de désespoir incurable, écoute, tu sais +si j'aime l'or? Tu sais ce que j'ai bravé pour en acquérir? Compter dans +ma pensée les sommes que je possédais, les voir se doubler par mon +avarice, endurer toutes les privations et me savoir maître d'un trésor, +c'était ma joie, mon bonheur. Oui, posséder, non pour dépenser, non pour +jouir, mais pour thésauriser, c'était ma vie... Il y a un mois, si l'on +m'eût dit: «Entre ta fortune et ta tête, choisis», j'aurais livré ma +tête. + +--Mais à quoi bon posséder, quand on va mourir? + +--Demande-moi donc alors: «À quoi bon posséder quand on n'use pas de ce +qu'on possède?» Moi, millionnaire, menais-je la vie d'un millionnaire? +Non, je vivais comme un pauvre. J'aimais donc à posséder... pour +posséder. + +--Mais, encore une fois, à quoi bon posséder si l'on meurt? + +--À mourir en possédant! oui, à jouir jusqu'au dernier moment de la +jouissance qui vous a fait tout braver, privations, infamie, échafaud; +oui, à dire encore, la tête sur le billot: «Je possède!!!» Oh! vois-tu, +la mort est douce, comparée aux tourments que l'on endure en se voyant, +de son vivant, dépossédé comme je le suis, dépossédé de ce qu'on a +amassé au prix de tant de peine, de tant de dangers! Oh! se dire à +chaque heure, à chaque minute du jour: «Moi qui avais plus d'un million, +moi qui ai souffert les plus rudes privations pour conserver, pour +augmenter ce trésor, moi qui, dans dix ans, l'aurais eu doublé, triplé, +je n'ai plus rien, rien!» C'est atroce! c'est mourir, non pas chaque +jour, mais c'est mourir à chaque minute du jour. Oui, à cette horrible +agonie qui doit durer des années peut-être, j'aurais préféré mille fois +la mort rapide et sûre qui vous atteint avant qu'une parcelle de votre +trésor vous ait été enlevée; encore une fois, au moins je serais mort en +disant: «Je possède!» + +Polidori regarda son complice avec un profond étonnement. + +--Je ne te comprends plus. Alors pourquoi as-tu obéi aux ordres de celui +qui n'a qu'à dire un mot pour que ta tête tombe? Pourquoi as-tu préféré +la vie sans ton trésor, si cette vie te semble si horrible? + +--C'est que, vois-tu, ajouta le notaire d'une voix de plus en plus +basse, mourir, c'est ne plus penser, mourir, c'est le néant. Et Cecily? + +--Et tu espères? s'écria Polidori stupéfait. + +--Je n'espère pas, je possède. + +--Quoi? + +--Le souvenir. + +--Mais tu ne dois jamais la revoir, mais elle a livré ta tête. + +--Mais je l'aime toujours, et plus frénétiquement que jamais, moi! +s'écria Jacques Ferrand avec une explosion de larmes, de sanglots, qui +contrastèrent avec le calme morne de ses dernières paroles. Oui, +reprit-il dans une effrayante exaltation, je l'aime toujours, et je ne +veux pas mourir, afin de pouvoir me plonger et me replonger encore avec +un atroce plaisir dans cette fournaise où je me consume à petit feu. Car +tu ne sais pas, cette nuit, cette nuit où je l'ai vue si belle, si +passionnée, si enivrante, cette nuit est toujours présente à mon +souvenir. Ce tableau d'une volupté terrible est là, toujours là, devant +mes yeux. Qu'ils soient ouverts ou fermés par un assoupissement fébrile +ou par une insomnie ardente, je vois toujours son regard noir et +enflammé qui fait bouillir la moelle de mes os. Je sens toujours son +souffle sur mon front. J'entends toujours sa voix. + +--Mais ce sont là d'épouvantables tourments! + +--Épouvantables! oui, épouvantables! Mais la mort! mais le néant! mais +perdre pour toujours ce souvenir aussi vivant que la réalité, mais +renoncer à ces souvenirs qui me déchirent, me dévorent et m'embrasent! +Non! non! non! Vivre! vivre! pauvre, méprisé, flétri, vivre au bagne, +mais vivre pour que la pensée me reste, puisque cette créature infernale +a toute ma pensée, est toute ma pensée! + +--Jacques, dit Polidori d'un ton grave qui contrasta avec son amère +ironie habituelle, j'ai vu bien des souffrances; mais jamais tortures +n'approchèrent des tiennes. Celui qui nous tient en sa puissance ne +pouvait être plus impitoyable. Il t'a condamné à vivre, ou plutôt à +attendre la mort dans des angoisses terribles, car cet aveu m'explique +les symptômes alarmants qui chaque jour se développent en toi, et dont +je cherchais en vain la cause. + +--Mais ces symptômes n'ont rien de grave! c'est de l'épuisement, c'est +la réaction de mes chagrins!... Je ne suis pas en danger, n'est-ce +pas?... + +--Non, non, mais ta position est grave, il ne faut pas l'empirer; il est +certaines pensées qu'il faudra chasser. Sans cela, tu courrais de grands +dangers. + +--Je ferai ce que tu voudras, pourvu que je vive, car je ne veux pas +mourir. Oh! les prêtres parlent de damnés! jamais ils n'ont imaginé pour +eux un supplice égal au mien. Torturé par la passion et la cupidité, +j'ai deux plaies vives au lieu d'une, et je les sens également toutes +deux. La perte de ma fortune m'est affreuse, mais la mort me serait plus +affreuse encore. J'ai voulu vivre, ma vie peut n'être qu'une torture +sans fin, sans issue, et je n'ose appeler la mort, car la mort anéantit +mon funeste bonheur, ce mirage de ma pensée, où m'apparaît incessamment +Cecily. + +--Tu as du moins la consolation, dit Polidori en reprenant son +sang-froid ordinaire, de songer au bien que tu as fait pour expier tes +crimes... + +--Oui, raille, tu as raison, retourne-moi sur des charbons ardents. Tu +sais bien, misérable, que je hais l'humanité; tu sais bien que ces +expiations que l'on m'impose, et dans lesquelles des esprits faibles +trouveraient quelques consolations, ne m'inspirent, à moi, que haine et +fureur contre ceux qui m'y obligent et contre ceux qui en profitent. +Tonnerre et meurtre! Songer que pendant que je traînerai une vie +épouvantable, n'existant que pour jouir de souffrances qui effrayeraient +les plus intrépides, ces hommes que j'exècre verront, grâce aux biens +dont on m'a dépouillé, leur misère s'alléger... que cette veuve et sa +fille remercieront Dieu de la fortune que je leur rends... que ce Morel +et sa fille vivront dans l'aisance... que ce Germain aura un avenir +honorable et assuré! Et ce prêtre! ce prêtre qui me bénissait, quand mon +coeur nageait dans le fiel et dans le sang, je l'aurais poignardé! Oh! +c'en est trop! Non! non! s'écria-t-il en appuyant sur son front ses deux +mains crispées, ma tête éclate, à la fin, mes idées se troublent. Je ne +résisterai pas à de tels accès de rage impuissante, à ces tortures +toujours renaissantes. Et tout cela pour toi! Cecily, Cecily! Le +sais-tu, au moins, que je souffre autant, le sais-tu, Cecily, démon +sorti de l'enfer? + +Et Jacques Ferrand, épuisé par cette effroyable exaltation, retomba +haletant sur son siège, et se tordit les bras en poussant des +rugissements sourds et inarticulés. + +Cet accès de rage convulsive et désespérée n'étonna pas Polidori. + +Possédant une expérience médicale consommée, il reconnut facilement que +chez Jacques Ferrand la rage de se voir dépossédé de sa fortune, jointe +à sa passion ou plutôt à sa frénésie pour Cecily, avait allumé chez ce +misérable une fièvre dévorante. + +Ce n'était pas tout... dans l'accès auquel Jacques Ferrand était alors +en proie, Polidori remarquait avec inquiétude certains pronostics d'une +des plus effrayantes maladies qui aient jamais épouvanté l'humanité, et +dont Paulus et Arétée, aussi grands observateurs que grands moralistes, +ont si admirablement tracé le foudroyant tableau. + +Tout à coup on frappa précipitamment à la porte du cabinet. + +--Jacques, dit Polidori au notaire, Jacques, remets-toi... voici +quelqu'un... + +Le notaire ne l'entendit pas. À demi couché sur son bureau, il se +tordait dans des spasmes convulsifs. + +Polidori alla ouvrir la porte, il vit le maître-clerc de l'étude qui, +pâle et la figure bouleversée, s'écria: + +--Il faut que je parle à l'instant à M. Ferrand! + +--Silence... il est dans ce moment très-souffrant... il ne peut vous +entendre, dit Polidori à voix basse, et, sortant du cabinet du notaire, +il en ferma la porte. + +--Ah! monsieur, s'écria le maître-clerc, vous, le meilleur ami de M. +Ferrand, venez à son secours; il n'y a pas un moment à perdre. + +--Que voulez-vous dire? + +--D'après les ordres de M. Ferrand, j'étais allé dire à Mme la comtesse +Mac-Gregor qu'il ne pouvait se rendre chez elle aujourd'hui, ainsi +qu'elle le désirait... + +--Eh bien? + +--Cette dame, qui paraît maintenant hors de danger, m'a fait entrer dans +sa chambre. Elle s'est écriée d'un ton menaçant: «Retournez dire à M. +Ferrand que, s'il n'est pas ici, chez moi, dans une demi-heure, avant la +fin du jour il sera arrêté comme faussaire... car l'enfant qu'il a fait +passer pour morte ne l'est pas... je sais à qui il l'a livrée, je sais +où elle est[1].» + +--Cette femme délirait, répondit froidement Polidori en haussant les +épaules. + +--Vous le croyez, monsieur? + +--J'en suis sûr. + +--Je l'avais pensé d'abord, monsieur; mais l'assurance de Mme la +comtesse... + +--Sa tête aura sans doute été affaiblie par la maladie... et les +visionnaires croient toujours à leurs visions. + +--Vous avez sans doute raison, monsieur; car je ne pouvais m'expliquer +les menaces de la comtesse à un homme aussi respectable que M. Ferrand. + +--Cela n'a pas le sens commun. + +--Je dois vous dire aussi, monsieur, qu'au moment où je quittais la +chambre de Mme la comtesse, une de ses femmes est entrée précipitamment +en disant: «Son Altesse sera ici dans une heure.» + +--Cette femme a dit cela? s'écria Polidori. + +--Oui, monsieur, et j'ai été très-étonné, ne sachant de quelle Altesse +il pouvait être question... + +«Plus de doute, c'est le prince, se dit Polidori. Lui chez la comtesse +Sarah, qu'il ne devait jamais revoir... Je ne sais, mais je n'aime pas +ce rapprochement... il peut empirer notre position.» Puis, s'adressant +au maître-clerc, il ajouta:--Encore une fois, monsieur, ceci n'a rien de +grave, c'est une folle imagination de malade; d'ailleurs je ferai part +tout à l'heure à M. Ferrand de ce que vous venez de m'apprendre. + +Maintenant nous conduirons le lecteur chez la comtesse Sarah Mac-Gregor. + + + + +II + +Rodolphe et Sarah + + +Nous conduirons le lecteur chez la comtesse Mac-Gregor, qu'une crise +salutaire venait d'arracher au délire et aux souffrances qui pendant +plusieurs jours avaient donné pour sa vie les craintes les plus +sérieuses. + +Le jour commençait à baisser... Sarah, assise dans un grand fauteuil et +soutenue par son frère Thomas Seyton, se regardait avec une profonde +attention dans un miroir que lui présentait une de ses femmes +agenouillée devant elle. + +Cette scène se passait dans le salon où la Chouette avait commis sa +tentative d'assassinat. + +La comtesse était d'une pâleur de marbre, que faisait ressortir encore +le noir foncé de ses yeux, de ses sourcils et de ses cheveux; un grand +peignoir de mousseline blanche l'enveloppait entièrement. + +--Donnez-moi le bandeau de corail, dit-elle à une de ses femmes, d'une +voix faible, mais impérieuse et brève. + +--Betty vous l'attachera, reprit Thomas Seyton, vous allez vous +fatiguer... Il est déjà d'une si grande imprudence de... + +--Le bandeau! le bandeau! répéta impatiemment Sarah, qui prit ce bijou +et le posa à son gré sur son front. Maintenant, attachez-le... et +laissez-moi, dit-elle à ses femmes. + +Au moment où celles-ci se retiraient, elle ajouta: + +--On fera entrer M. Ferrand, le notaire, dans le petit salon bleu... +puis, reprit-elle avec une expression d'orgueil mal dissimulé, dès que +S. A. R. le grand-duc de Gerolstein arrivera, on l'introduira ici. + +«Enfin! dit Sarah en se rejetant au fond de son fauteuil, dès qu'elle +fut seule avec son frère, enfin je touche à cette couronne... le rêve de +ma vie... la prédiction va donc s'accomplir! + +--Sarah, calmez votre exaltation, lui dit sévèrement son frère. Hier +encore on désespérait de votre vie; une dernière déception vous +porterait un coup mortel. + +--Vous avez raison, Tom, la chute serait affreuse, car mes espérances +n'ont jamais été plus près de se réaliser. J'en suis certaine, ce qui +m'a empêchée de succomber à mes souffrances a été ma pensée constante de +profiter de la toute-puissante révélation que m'a faite cette femme au +moment de m'assassiner. + +--De même pendant votre délire... vous reveniez sans cesse à cette idée. + +--Parce que cette idée seule soutenait ma vie chancelante. Quel +espoir!... princesse souveraine... presque reine!... ajouta-t-elle avec +enivrement. + +--Encore une fois, Sarah, pas de rêves insensés; le réveil serait +terrible. + +--Des rêves insensés?... Comment! lorsque Rodolphe saura que cette jeune +fille aujourd'hui prisonnière à Saint-Lazare[2], et autrefois confiée au +notaire qui l'a fait passer pour morte, est notre enfant, vous croyez +que... + +Seyton interrompit sa soeur: + +--Je crois, reprit-il avec amertume, que les princes mettent les raisons +d'État, les convenances politiques avant les devoirs naturels. + +--Comptez-vous si peu sur mon adresse? + +--Le prince n'est plus l'adolescent candide et passionné que vous avez +autrefois séduit; ce temps est bien loin de lui... et de vous, ma soeur. + +Sarah haussa légèrement les épaules et dit: + +--Savez-vous pourquoi j'ai voulu orner mes cheveux de ce bandeau de +corail, pourquoi j'ai mis cette robe blanche? C'est que la première fois +que Rodolphe m'a vue, à la cour de Gerolstein, j'étais vêtue de blanc, +et je portais ce même bandeau de corail dans mes cheveux. + +--Comment! dit Thomas Seyton en regardant sa soeur avec surprise, vous +voulez évoquer ces souvenirs? vous n'en redoutez pas au contraire +l'influence? + +--Je connais Rodolphe mieux que vous. Sans doute mes traits, aujourd'hui +changés par l'âge et par la souffrance, ne sont plus ceux de la jeune +fille de seize ans qu'il a éperdument aimée, qu'il a seule aimée, car +j'étais son premier amour... Et cet amour, unique dans la vie de +l'homme, laisse toujours dans son coeur des traces ineffaçables. Aussi, +croyez-moi, mon frère, la vue de cette parure réveillera chez Rodolphe +non-seulement les souvenirs de son amour, mais encore ceux de sa +jeunesse... Et pour les hommes ces derniers souvenirs sont toujours doux +et précieux. + +--Mais à ces doux souvenirs s'en joignent de terribles; et le sinistre +dénoûment de votre amour? et l'odieuse conduite du père du prince envers +vous? et votre silence obstiné lorsque Rodolphe, après votre mariage +avec le comte Mac-Gregor, vous redemandait votre fille alors tout +enfant, votre fille dont une froide lettre de vous lui a appris la mort +il y a dix ans? Oubliez-vous donc que depuis ce temps le prince n'a eu +pour vous que mépris et haine? + +--La pitié a remplacé la haine. Depuis qu'il m'a sue mourante, chaque +jour il a envoyé le baron de Graün s'informer de mes nouvelles. + +--Par humanité. + +--Tout à l'heure, il m'a fait répondre qu'il allait venir ici. Cette +concession est immense, mon frère. + +--Il vous croit expirante; il suppose qu'il s'agit d'un dernier adieu, +et il vient. Vous avez eu tort de ne pas lui écrire la révélation que +vous allez lui faire. + +--Je sais pourquoi j'agis ainsi. Cette révélation le comblera de +surprise, de joie et je serai là pour profiter de son premier élan +d'attendrissement. Aujourd'hui, ou jamais, il me dira: «Un mariage doit +légitimer la naissance de notre enfant.» S'il le dit, sa parole est +sacrée, et l'espoir de toute ma vie est enfin réalisé. + +--S'il vous fait cette promesse, oui. + +--Et pour qu'il la fasse, rien n'est à négliger dans cette circonstance +décisive. Je connais Rodolphe, il me hait, quoique je ne devine pas le +motif de sa haine, car jamais je n'ai manqué devant lui au rôle que je +m'étais imposé. + +--Peut-être, car il n'est pas homme à haïr sans raison. + +--Il n'importe; une fois certain d'avoir retrouvé sa fille, il +surmontera son aversion pour moi, et ne reculera devant aucun sacrifice +pour assurer à son enfant le sort le plus enviable, pour la rendre aussi +magnifiquement heureuse qu'elle aura été jusqu'alors infortunée. + +--Qu'il assure le sort le plus brillant à votre fille, soit; mais entre +cette réparation et la résolution de vous épouser afin de légitimer la +naissance de cette enfant, il y a un abîme. + +--Son amour de père comblera cet abîme. + +--Mais cette infortunée a sans doute vécu jusqu'ici dans un état +précaire ou misérable? + +--Rodolphe voudra d'autant plus l'élever qu'elle aura été plus +abaissée. + +--Songez-y donc, la faire asseoir au rang des familles souveraines de +l'Europe! la reconnaître pour sa fille aux yeux de ces princes, de ces +rois dont il est le parent ou l'allié! + +--Ne connaissez-vous pas son caractère étrange, impétueux et résolu, son +exagération chevaleresque à propos de tout ce qu'il regarde comme juste +et commandé par le devoir? + +--Mais cette malheureuse enfant a peut-être été si viciée par la misère +où elle doit avoir vécu, que le prince, au lieu d'éprouver de l'attrait +pour elle... + +--Que dites-vous? s'écria Sarah en interrompant son frère. N'est-elle +pas aussi belle jeune fille qu'elle était ravissante enfant? Rodolphe, +sans la connaître, ne s'était-il pas assez intéressé à elle pour vouloir +se charger de son avenir? Ne l'avait-il pas envoyée à sa ferme de +Bouqueval dont nous l'avons fait enlever?... + +--Oui, grâce à votre persistance à vouloir rompre tous les liens +d'affection du prince, dans l'espoir insensé de le ramener un jour à +vous. + +--Et cependant, sans cet espoir insensé, je n'aurais pas découvert, au +prix de ma vie, le secret de l'existence de ma fille. N'est-ce pas enfin +par cette femme qui l'avait arrachée de la ferme que j'ai connu +l'indigne fourberie du notaire Jacques Ferrand? + +--Il est fâcheux qu'on m'ait refusé ce matin l'entrée de Saint-Lazare, +où se trouve, vous a-t-on dit, cette malheureuse enfant; malgré ma vive +insistance, on en a voulu répondre à aucun des renseignements que je +demandais, parce que je n'avais pas de lettre d'introduction auprès du +directeur de la prison. J'ai écrit au préfet en votre nom, mais je +n'aurai sans doute sa réponse que demain, et le prince va être ici tout +à l'heure. Encore une fois, je regrette que vous ne puissiez lui +présenter vous-même votre fille; il eût mieux valu attendre sa sortie de +prison avant de mander le grand-duc ici. + +--Attendre! et sais-je seulement si la crise salutaire où je me trouve +durera jusqu'à demain? Peut-être suis-je passagèrement soutenue par la +seule énergie de mon ambition. + +--Mais quelles preuves donnerez-vous au prince? Vous croira-t-il? + +--Il me croira lorsqu'il aura lu le commencement de la révélation que +j'écrivais sous la dictée de cette femme quand elle m'a frappée, +révélation dont heureusement je n'ai oublié aucune circonstance; il me +croira lorsqu'il aura lu votre correspondance avec Mme Séraphin et +Jacques Ferrand jusqu'à la mort supposée de l'enfant; il me croira +lorsqu'il aura entendu les aveux du notaire, qui, épouvanté de mes +menaces, sera ici tout à l'heure; il me croira lorsqu'il verra le +portrait de ma fille à l'âge de six ans, portrait qui, m'a dit cette +femme, est encore à cette heure d'une ressemblance frappante. Tant de +preuves suffiront pour montrer au prince que je dis vrai, et pour +décider chez lui ce premier mouvement qui peut faire de moi presque une +reine... Ah! ne fût-ce qu'un jour, une heure, au moins je mourrais +contente! + +À ce moment, on entendit le bruit d'une voiture qui entrait dans la +cour. + +--C'est lui... c'est Rodolphe!..., s'écria Sarah à Thomas Seyton. + +Celui-ci s'approcha précipitamment d'un rideau, le souleva et répondit: + +--Oui, c'est le prince; il descend de voiture. + +--Laissez-moi seule, voici le moment décisif, dit Sarah avec un +sang-froid inaltérable, car une ambition monstrueuse, un égoïsme +impitoyable avait toujours été et était encore l'unique mobile de cette +femme. Dans l'espèce de résurrection miraculeuse de sa fille, elle ne +voyait que le moyen de parvenir enfin au but constant de sa vie. + +Après avoir un moment hésité à quitter l'appartement, Thomas Seyton, se +rapprochant tout à coup de sa soeur, lui dit: + +--C'est moi qui apprendrai au prince comment votre fille, qu'on avait +crue morte, a été sauvée. Cet entretien serait trop dangereux pour +vous... une émotion violente vous tuerait, et après une séparation si +longue... la vue du prince... les souvenirs de ce temps... + +--Votre main, mon frère, dit Sarah. + +Puis, appuyant sur son coeur impassible la main de Thomas Seyton, elle +ajouta avec un sourire sinistre et glacial: + +--Suis-je émue? + +--Non... rien... rien... pas un battement précipité, dit Seyton avec +stupeur, je sais quel empire vous avez sur vous-même. Mais dans un tel +moment, mais quand il s'agit pour vous ou d'une couronne ou de la +mort... car, encore une fois, songez-y, la perte de cette dernière +espérance vous serait mortelle. En vérité, votre calme me confond! + +--Pourquoi cet étonnement, mon frère? Jusqu'ici, ne le savez-vous pas? +rien... non, rien n'a jamais fait battre ce coeur de marbre: il ne +palpitera que le jour où je sentirai poser sur mon front la couronne +souveraine. J'entends Rodolphe... laissez-moi... + +--Mais... + +--Laissez-moi, s'écria Sarah d'un ton si impérieux, si résolu, que son +frère quitta l'appartement quelques moments avant qu'on y eût introduit +le prince. + +Lorsque Rodolphe entra dans le salon, son regard exprimait la pitié. +Mais, voyant Sarah assise dans son fauteuil et presque parée, il recula +de surprise, sa physionomie devint aussitôt sombre et méfiante. + +La comtesse, devinant sa pensée, lui dit d'une voix douce et faible: + +--Vous croyiez me trouver expirante, vous veniez pour recevoir mes +derniers adieux? + +--J'ai toujours regardé comme sacrés les derniers voeux des mourants: +mais il s'agit d'une tromperie sacrilège... + +--Rassurez-vous, dit Sarah en interrompant Rodolphe, rassurez-vous, je +ne vous ai pas trompé; il me reste, je crois, peu d'heures à vivre. +Pardonnez-moi une dernière coquetterie. J'ai voulu vous épargner le +sinistre entourage qui accompagne ordinairement l'agonie; j'ai voulu +mourir vêtue comme je l'étais la première fois où je vous vis. Hélas! +après dix années de séparation, vous voilà donc enfin? Merci! oh! merci! +Mais, à votre tour, rendez grâces à Dieu de vous avoir inspiré la pensée +d'écouter ma dernière prière. Si vous m'aviez refusé... j'emportais avec +moi un secret qui va faire la joie... le bonheur de votre vie. Joie +mêlée de quelque tristesse... bonheur mêlé de quelques larmes... comme +toute félicité humaine; mais cette félicité, vous l'achèteriez encore au +prix de la moitié des jours qui vous restent à vivre! + +--Que voulez-vous dire? lui demanda le prince avec surprise. + +--Oui, Rodolphe, si vous n'étiez pas venu... ce secret m'aurait suivie +dans la tombe... c'eût été ma seule vengeance... et encore... non, non, +je n'aurais pas eu ce terrible courage. Quoique vous m'ayez bien fait +souffrir, j'aurais partagé avec vous ce suprême bonheur dont, plus +heureux que moi, vous jouirez longtemps, bien longtemps, je l'espère. + +--Mais encore, madame, de quoi s'agit-il? + +--Lorsque vous le saurez, vous ne pourrez comprendre la lenteur que je +mets à vous en instruire, car vous regarderez cette révélation comme un +miracle du ciel. Mais, chose étrange, moi qui d'un mot peux vous causer +le plus grand bonheur que vous ayez peut-être jamais ressenti... +j'éprouve, quoique maintenant les minutes de ma vie soient comptées, +j'éprouve une satisfaction indéfinissable à prolonger votre attente... +et puis je connais votre coeur... et, malgré la fermeté de votre +caractère, je craindrais de vous annoncer sans préparation une +découverte aussi incroyable. Les émotions d'une joie foudroyante ont +aussi leurs dangers. + +--Votre pâleur augmente, vous contenez à peine une violente agitation, +dit Rodolphe; tout ceci est, je le crois, grave et solennel. + +--Grave et solennel, reprit Sarah d'une voix émue; car, malgré son +impassibilité habituelle, en songeant à l'immense portée de la +révélation qu'elle allait faire à Rodolphe, elle se sentait plus +troublée qu'elle n'avait cru l'être; aussi, ne pouvant se contraindre +plus longtemps, elle s'écria: + +--Rodolphe... notre fille existe... + +--Notre fille!... + +--Elle vit! vous dis-je... + +Ces mots, l'accent de vérité avec lequel ils furent prononcés, remuèrent +le prince jusqu'au fond des entrailles. + +--Notre enfant? répéta-t-il en se rapprochant précipitamment du fauteuil +de Sarah, notre enfant! ma fille! + +--Elle n'est pas morte, j'en ai des preuves irrécusables... je sais où +elle est... demain vous la reverrez. + +--Ma fille! ma fille! répéta Rodolphe avec stupeur, il se pourrait! elle +vivrait! + +Puis tout à coup, réfléchissant à l'invraisemblance de cet événement, et +craignant d'être dupe d'une nouvelle fourberie de Sarah, il s'écria: + +--Non... non... c'est un rêve! c'est impossible! vous me trompez, c'est +une ruse, un mensonge indigne! + +--Rodolphe! écoutez-moi. + +--Non, je connais votre ambition, je sais de quoi vous êtes capable, je +devine le but de cette tromperie! + +--Eh bien! vous dites vrai, je suis capable de tout. Oui, j'avais voulu +vous abuser; oui, quelques jours avant d'être frappée d'un coup mortel, +j'avais voulu trouver une jeune fille... que je vous aurais présentée à +la place de notre enfant... que vous regrettiez amèrement. + +--Assez... oh! assez, madame. + +--Après cet aveu, vous me croirez peut-être, ou plutôt vous serez bien +forcé de vous rendre à l'évidence. + +--À l'évidence... + +--Oui, Rodolphe, je le répète, j'avais voulu vous tromper, substituer +une jeune fille obscure à celle que nous pleurions; mais Dieu a voulu, +lui, qu'au moment où je faisais ce marché sacrilège... je fusse frappée +à mort. + +--Vous... à ce moment! + +--Dieu a voulu encore qu'on me proposât... pour jouer ce rôle... de +mensonge... savez-vous qui? notre fille... + +--Êtes-vous donc en délire... au nom du ciel? + +--Je ne suis pas en délire, Rodolphe. Dans cette cassette, avec des +papiers et un portrait qui vous prouveront la vérité de ce que je vous +dis, vous trouverez un papier taché de mon sang. + +--De votre sang? + +--La femme qui m'a appris que notre fille vivait encore me dictait cette +révélation, lorsque j'ai été frappée d'un coup de poignard. + +--Et qui était-elle? comment savait-elle?... + +--C'est à elle qu'on avait livré notre fille... tout enfant... après +l'avoir fait passer pour morte. + +--Mais cette femme... son nom?... peut-on la croire? où l'avez-vous +connue? + +--Je vous dis, Rodolphe, que tout ceci est fatal, providentiel. Il y a +quelques mois, vous aviez tiré une jeune fille de la misère pour +l'envoyer à la campagne, n'est-ce pas? + +--Oui, à Bouqueval. + +--La jalousie, la haine, m'égaraient. J'ai fait enlever cette jeune +fille par la femme... dont je vous parle... + +--Et on a conduit la malheureuse enfant à Saint-Lazare. + +--Où elle est encore. + +--Elle n'y est plus. Ah! vous ne savez pas, madame, le mal affreux que +vous avez fait... en arrachant cette infortunée de la retraite où je +l'avais placée... mais... + +--Cette jeune fille n'est plus à Saint-Lazare, s'écria Sarah avec +épouvante, et vous parlez d'un malheur affreux! + +--Un monstre de cupidité avait intérêt à sa perte. Ils l'ont noyée, +madame... Mais répondez... vous dites que... + +--Ma fille! s'écria Sarah, en interrompant Rodolphe et se levant droite, +immobile comme une statue de marbre. + +--Que dit-elle? mon Dieu! s'écria Rodolphe. + +--Ma fille! répéta Sarah, dont le visage devint livide et effrayant de +désespoir; ils ont tué ma fille! + +--La Goualeuse, votre fille!!!... répéta Rodolphe en se reculant avec +horreur. + +--La Goualeuse... oui... c'est le nom que m'a dit cette femme surnommée +la Chouette. Morte... morte! reprit Sarah, toujours immobile, toujours +le regard fixe; ils l'ont tuée. + +--Sarah! reprit Rodolphe aussi pâle, aussi effrayant que la comtesse, +revenez à vous... répondez-moi. La Goualeuse... cette jeune fille que +vous avez fait enlever par la Chouette à Bouqueval... était... + +--Notre fille! + +--Elle!!! + +--Et ils l'ont tuée! + +--Oh! non... non... vous délirez... cela ne peut pas être... Vous ne +savez pas, non, vous ne savez pas combien cela serait affreux. Sarah! +revenez à vous... parlez-moi tranquillement. Asseyez-vous, calmez-vous. +Souvent il y a des ressemblances, des apparences qui trompent; on est si +enclin à croire ce qu'on désire. Ce n'est pas un reproche que je vous +fais... mais expliquez-moi bien... dites-moi bien toutes les raisons qui +vous portent à penser cela, car cela ne peut pas être... non, non! il ne +faut pas que cela soit! cela n'est pas! + +Après un moment de silence, la comtesse rassembla ses pensées et dit à +Rodolphe d'une voix défaillante: + +--Apprenant votre mariage, pensant à me marier moi-même, je n'ai pas pu +garder notre fille auprès de moi; elle avait quatre ans alors... + +--Mais à cette époque je vous l'ai demandée, moi... avec prières, +s'écria Rodolphe d'un ton déchirant, et mes lettres sont restées sans +réponse. La seule que vous m'ayez écrite m'annonçait sa mort! + +--Je voulais me venger de vos mépris en vous refusant votre enfant. Cela +était indigne. Mais écoutez-moi... je le sens... la vie m'échappe, ce +dernier coup m'accable... + +--Non! non! je ne vous crois pas... je ne veux pas vous croire. La +Goualeuse... ma fille! Ô mon Dieu, vous ne voudriez pas cela! + +--Écoutez-moi, vous dis-je. Lorsqu'elle eut quatre ans, mon frère +chargea Mme Séraphin, veuve d'un ancien serviteur à lui, d'élever +l'enfant jusqu'à ce qu'elle fût en âge d'entrer en pension. La somme +destinée à assurer l'avenir de notre fille fut déposée par mon frère +chez un notaire cité pour sa probité. Les lettres de cet homme et de Mme +Séraphin, adressées à cette époque à moi et à mon frère, sont là... dans +cette cassette. Au bout d'un an on m'écrivit que la santé de ma fille +s'altérait... huit mois après qu'elle était morte, et l'on m'envoya son +acte de décès. À cette époque, Mme Séraphin est entrée au service de +Jacques Ferrand, après avoir livré notre fille à la Chouette, par +l'intermédiaire d'un misérable actuellement au bagne de Rochefort. Je +commençais à écrire cette déclaration de la Chouette, lorsqu'elle m'a +frappée. Ce papier est là... avec un portrait de notre fille à l'âge de +quatre ans. Examinez tout, lettres, déclaration, portrait; et vous, qui +l'avez vue... cette malheureuse enfant... jugez. + +Après ces mots qui épuisèrent ses forces, Sarah tomba défaillante dans +son fauteuil. + +Rodolphe resta foudroyé par cette révélation. + +Il est de ces malheurs si imprévus, si abominables, qu'on tâche de ne +pas y croire jusqu'à ce qu'une évidence écrasante vous y contraigne... + +Rodolphe, persuadé de la mort de Fleur-de-Marie, n'avait plus qu'un +espoir, celui de se convaincre qu'elle n'était pas sa fille. + +Avec un calme effrayant qui épouvanta Sarah, il s'approcha de la table, +ouvrit la cassette et se mit à lire les lettres une à une, à examiner, +avec une attention scrupuleuse, les papiers qui les accompagnaient. + +Ces lettres timbrées et datées par la poste, écrites à Sarah et à son +frère par le notaire et par Mme Séraphin, étaient relatives à l'enfance +de Fleur-de-Marie et au placement des fonds qu'on lui destinait. + +Rodolphe ne pouvait douter de l'authenticité de cette correspondance. + +La déclaration de la Chouette se trouvait confirmée par les +renseignements dont nous avons parlé au commencement de cette histoire, +renseignements pris par ordre de Rodolphe, et qui signalaient un nommé +Pierre Tournemine, forçat alors à Rochefort, comme l'homme qui avait +reçu Fleur-de-Marie des mains de Mme Séraphin pour la livrer à la +Chouette... à la Chouette, que la malheureuse enfant avait reconnue plus +tard devant Rodolphe au tapis-franc de l'ogresse. + +Rodolphe ne pouvait plus douter de l'identité de ces personnages et de +celle de la Goualeuse. + +L'acte de décès paraissait en règle; mais Ferrand avait lui-même avoué à +Cecily que ce faux acte avait servi à la spoliation d'une somme +considérable, autrefois placée en viager sur la tête de la jeune fille +qu'il avait fait noyer par Martial à l'île du Ravageur. + +Ce fut donc avec une croissante et épouvantable angoisse que Rodolphe +acquit, malgré lui, cette terrible conviction que la Goualeuse était sa +fille et qu'elle était morte. + +Malheureusement pour lui... tout semblait confirmer cette créance. + +Avant de condamner Jacques Ferrand sur les preuves données par le +notaire lui-même à Cecily, le prince, dans son vif intérêt pour la +Goualeuse, ayant fait prendre des informations à Asnières, avait appris +qu'en effet deux femmes, l'une vieille et l'autre jeune, vêtue en +paysanne, s'étaient noyées en se rendant à l'île du Ravageur, et que le +bruit public accusait les Martial de ce nouveau crime. + +Disons enfin que, malgré les soins du docteur Griffon, du comte de +Saint-Remy et de la Louve, Fleur-de-Marie, longtemps dans un état +désespéré, entrait à peine en convalescence, et que sa faiblesse morale +et physique était encore telle qu'elle n'avait pu jusqu'alors prévenir +ni Mme Georges ni Rodolphe de sa position. + +Ce concours de circonstances ne pouvait laisser le moindre espoir au +prince. + +Une dernière épreuve lui était réservée. + +Il jeta enfin les yeux sur le portrait qu'il avait presque craint de +regarder. + +Ce coup fut affreux. + +Dans cette figure enfantine et charmante, déjà belle de cette beauté +divine que l'on prête aux chérubins, il retrouva d'une manière +saisissante les traits de Fleur-de-Marie... son nez fin et droit, son +noble front, sa petite bouche déjà un peu sérieuse. «Car, disait Mme +Séraphin à Sarah dans une des lettres que Rodolphe venait de lire, +l'enfant demande toujours sa mère et est bien triste.» + +C'étaient encore ses grands yeux d'un bleu si pur et si doux... d'un +_bleu de bluet_, avait dit la Chouette à Sarah, en reconnaissant dans +cette miniature les traits de l'infortunée qu'elle avait poursuivie +enfant sous le nom de Pégriotte, jeune fille sous le nom de Goualeuse. + +À la vue de ce portrait, les tumultueux et violents sentiments de +Rodolphe furent étouffés par ses larmes. + +Il retomba brisé dans un fauteuil et cacha sa figure dans ses mains en +sanglotant. + + + + +III + +Vengeance + + +Pendant que Rodolphe pleurait amèrement, les traits de Sarah se +décomposaient d'une manière sensible. + +Au moment de voir se réaliser enfin le rêve de son ambitieuse vie, la +dernière espérance qui l'avait jusqu'alors soutenue lui échappait à +jamais. + +Cette affreuse déception devait avoir sur sa santé, momentanément +améliorée, une réaction mortelle. + +Renversée dans son fauteuil, agitée d'un tremblement fiévreux, ses deux +mains croisées et crispées sur ses genoux, le regard fixe, la comtesse +attendit avec effroi la première parole de Rodolphe. + +Connaissant l'impétuosité du caractère du prince, elle pressentait qu'au +brisement douloureux qui arrachait tant de pleurs à cet homme aussi +résolu qu'inflexible, succéderait quelque emportement terrible. + +Tout à coup Rodolphe redressa la tête, essuya ses larmes, se leva debout +et s'approchant de Sarah, les bras croisés sur sa poitrine, l'air +menaçant, impitoyable... il la contempla quelques moments en silence, +puis il dit d'une voix sourde: + +--Cela devait être... j'ai tiré l'épée contre mon père... je suis frappé +dans mon enfant... Juste punition du parricide... Écoutez-moi, madame. + +--Parricide!... vous! mon Dieu! Ô funeste jour! qu'allez-vous donc +encore m'apprendre? + +--Il faut que vous sachiez dans ce moment suprême, tous les maux causés +par votre implacable ambition, par votre féroce égoïsme... +Entendez-vous, femme sans coeur et sans foi? Entendez-vous, mère +dénaturée?... + +--Grâce!... Rodolphe... + +--Pas de grâce pour vous... qui, autrefois, sans pitié pour un amour +sincère, exploitiez froidement, dans l'intérêt de votre exécrable +orgueil, une passion généreuse et dévouée que vous feigniez de +partager... Pas de grâce pour vous qui avez armé le fils contre le +père!... Pas de grâce pour vous qui, au lieu de veiller pieusement sur +votre enfant, l'avez abandonnée à des mains mercenaires, afin de +satisfaire votre cupidité par un riche mariage... comme vous aviez jadis +assouvi votre ambition effrénée en m'amenant à vous épouser... Pas de +grâce pour vous qui, après avoir refusé mon enfant à ma tendresse, venez +de causer sa mort par vos fourberies sacrilèges!... Malédiction sur +vous... vous... mon mauvais génie et celui de ma race!... + +--Ô mon Dieu!... il est sans pitié! Laissez-moi!... laissez-moi! + +--Vous m'entendrez... vous dis-je!... Vous souvenez-vous du dernier +jour... où je vous ai vue... il y a dix-sept ans de cela vous ne pouviez +plus cacher les suites de notre secrète union, que, comme vous, je +croyais indissoluble... Je connaissais le caractère inflexible de mon +père... je savais quel mariage politique il projetait pour moi... +Bravant son indignation, je lui déclarai que vous étiez ma femme devant +Dieu et devant les hommes... que dans peu de temps vous mettriez au +monde un enfant, fruit de notre amour... La colère de mon père fut +terrible... il ne voulait pas croire à mon mariage... tant d'audace lui +semblait impossible... il me menaça de son courroux si je me permettais +de lui parler encore d'une semblable folie... Alors je vous aimais comme +un insensé... dupe de vos séductions... je croyais que votre coeur +d'airain avait battu pour moi... Je répondis à mon père que jamais je +n'aurais d'autre femme que vous... À ces mots, son emportement n'eut +plus de bornes; il vous prodigua les noms les plus outrageants, s'écria +que notre mariage était nul; que, pour vous punir de votre audace, il +vous ferait attacher au pilori de la ville... Cédant à une folle +passion... à la violence de mon caractère... j'osai défendre à mon père, +à mon souverain... de parler ainsi de ma femme... j'osai le menacer. +Exaspéré par cette insulte, mon père leva la main sur moi; la rage +m'aveugla... je tirai mon épée... je me précipitai sur lui... Sans Murph +qui survint et détourna le coup... j'étais parricide de fait... comme je +l'ai été d'intention!... Entendez-vous... parricide! Et pour vous +défendre... vous!... + +--Hélas! j'ignorais ce malheur! + +--En vain j'avais cru jusqu'ici expier mon crime... le coup qui me +frappe aujourd'hui est ma punition. + +--Mais moi, n'ai-je pas aussi bien souffert de la dureté de votre père, +qui a rompu notre mariage? Pourquoi m'accuser de ne pas vous avoir +aimé... lorsque... + +--Pourquoi?... s'écria Rodolphe, en interrompant Sarah et jetant sur +elle un regard de mépris écrasant. Sachez-le donc, et ne vous étonnez +plus de l'horreur que vous m'inspirez. Après cette scène funeste dans +laquelle j'avais menacé mon père, je rendis mon épée. Je fus mis au +secret le plus absolu. Polidori, par les soins de qui notre mariage +avait été conclu, fut arrêté; il prouva que cette union était nulle, que +le ministre qui l'avait bénie était un ministre supposé, et que vous, +votre frère et moi, nous avions été trompés. Pour désarmer la colère de +mon père à son égard, Polidori fit plus: il lui remit une de vos lettres +à votre frère, interceptée lors d'un voyage que fit Seyton. + +--Ciel!... il serait possible? + +--Vous expliquez-vous mes mépris maintenant? + +--Oh! assez... assez. + +--Dans cette lettre, vous dévoiliez vos projets ambitieux avec un +cynisme révoltant. Vous me traitiez avec un dédain glacial; vous me +sacrifiiez à votre orgueil infernal; je n'étais que l'instrument de la +fortune souveraine qu'on vous avait prédite... vous trouviez enfin que +mon père vivait bien longtemps. + +--Malheureuse que je suis! À cette heure je comprends tout. + +--Et pour vous défendre j'avais menacé la vie de mon père. Lorsque le +lendemain, sans m'adresser un seul reproche, il me montra cette +lettre... cette lettre qui à chaque ligne révélait la noirceur de votre +âme, je ne pus que tomber à genoux et demander grâce. Depuis ce jour +j'ai été poursuivi par un remords inexorable. Bientôt, je quittai +l'Allemagne pour de longs voyages; alors commença l'expiation que je me +suis imposée... Elle ne finira qu'avec ma vie... Récompenser le bien, +poursuivre le mal, soulager ceux qui souffrent, sonder toutes les plaies +de l'humanité pour tâcher d'arracher quelques âmes à la perdition, telle +est la tâche que je me suis donnée. + +--Elle est noble et sainte, elle est digne de vous. + +--Si je vous parle de ce voeu, reprit Rodolphe avec autant de dédain que +d'amertume, de ce voeu que j'ai accompli selon mon pouvoir partout où je +me suis trouvé, ce n'est pas pour être loué par vous. Écoutez-moi donc. +Dernièrement j'arrive en France; mon séjour dans ce pays ne devait pas +être perdu pour l'expiation. Tout en voulant secourir d'honnêtes +infortunes, je voulus aussi connaître ces classes que la misère écrase, +abrutit et déprave, sachant qu'un secours donné à propos, que quelques +généreuses paroles, suffisent souvent à sauver un malheureux de l'abîme. +Afin de juger par moi-même, je pris l'extérieur et le langage des gens +que je désirais observer. Ce fut lors d'une de ces explorations... +que... pour la première fois... je... je... rencontrai... Puis, comme +s'il eût reculé devant cette révélation terrible, Rodolphe ajouta après +un moment d'hésitation:--Non... non; je n'en ai pas le courage. + +--Qu'avez-vous donc à m'apprendre encore, mon Dieu? + +--Vous ne le saurez que trop tôt... mais, reprit-il avec une sanglante +ironie, vous portez au passé un si vif intérêt que je dois vous parler +des événements qui ont précédé mon retour en France. Après de longs +voyages je revins en Allemagne; je m'empressai d'obéir aux volontés de +mon père; j'épousai une princesse de Prusse. Pendant mon absence vous +aviez été chassée du grand-duché. Apprenant plus tard que vous étiez +mariée au comte Mac-Gregor, je vous redemandai ma fille avec instance: +vous ne me répondîtes pas; malgré toutes mes informations je ne pus +jamais savoir où vous aviez envoyé cette malheureuse enfant, au sort de +laquelle mon père avait libéralement pourvu. Il y a dix ans seulement, +une lettre de vous m'apprit que notre fille était morte. Hélas! plût à +Dieu qu'elle fût morte, alors... j'aurais ignoré l'incurable douleur qui +va désormais désespérer ma vie. + +--Maintenant, dit Sarah d'une voix faible, je ne m'étonne plus de +l'aversion que je vous ai inspirée depuis que vous avez lu cette +lettre... Je le sens, je ne survivrai pas à ce dernier coup. Eh bien! +oui... l'orgueil et l'ambition m'ont perdue! Sous une apparence +passionnée je cachais un coeur glacé, j'affectais le dévouement, la +franchise; je n'étais que dissimulation et égoïsme. Ne sachant pas +combien vous avez le droit de me mépriser, de me haïr, mes folles +espérances étaient revenues plus ardentes que jamais. Depuis qu'un +double veuvage nous rendait libres tous deux, j'avais repris une +nouvelle créance à cette prédiction qui me promettait une couronne, et +lorsque le hasard m'a fait retrouver ma fille, il m'a semblé voir dans +cette fortune inespérée une volonté providentielle!... Oui, j'allai +jusqu'à croire que votre aversion pour moi céderait à votre amour pour +votre enfant... et que vous me donneriez votre main afin de lui rendre +le rang qui lui était dû... + +--Eh bien! que votre exécrable ambition soit donc satisfaite et punie! +Oui, malgré l'horreur que vous m'inspirez; oui, par attachement, que +dis-je? par respect pour les affreux malheurs de mon enfant, j'aurais... +quoique décidé à vivre ensuite séparé de vous... j'aurais, par un +mariage qui eût légitimé la naissance de notre fille, rendu sa position +aussi éclatante, aussi haute qu'elle avait été misérable! + +--Je ne m'étais donc pas trompée!... Malheur!... Malheur!... il est trop +tard!... + +--Oh! je le sais! ce n'est pas la mort de votre fille que vous pleurez, +c'est la perte de ce rang que vous avez poursuivi avec une inflexible +opiniâtreté!... Eh bien! que ces regrets infâmes soient votre dernier +châtiment!... + +--Le dernier... car je n'y survivrai pas... + +--Mais avant de mourir vous saurez... quelle a été l'existence de votre +fille depuis que vous l'avez abandonnée. + +--Pauvre enfant! bien misérable, peut-être... + +--Vous souvenez-vous, reprit Rodolphe avec un calme effrayant, vous +souvenez-vous de cette nuit où vous et votre frère vous m'avez suivi +dans un repaire de la Cité? + +--Je m'en souviens; mais pourquoi cette question?... votre regard me +glace. + +--En venant dans ce repaire, vous avez vu, n'est-ce pas, au coin de ces +rues ignobles, de... malheureuses créatures... qui... mais non... non... +Je n'ose pas, dit Rodolphe en cachant son visage dans ses mains, je +n'ose pas... mes paroles m'épouvantent. + +--Moi aussi, elles m'épouvantent... qu'est-ce donc encore, mon Dieu? + +--Vous les avez vues, n'est-ce pas? reprit Rodolphe en faisant sur +lui-même un effort terrible. Vous les avez vues, ces femmes, la honte de +leur sexe?... Eh bien!... parmi elles... avez-vous remarqué une jeune +fille de seize ans, belle... Oh! belle... comme on peint les anges?... +une pauvre enfant qui, au milieu de la dégradation où on l'avait plongée +depuis quelques semaines, conservait une physionomie si candide, si +virginale et si pure, que les voleurs et les assassins qui la +tutoyaient... madame... l'avaient surnommée Fleur-de-Marie... +L'avez-vous remarquée, cette jeune fille... dites? dites, tendre mère? + +--Non... je ne l'ai pas remarquée, dit Sarah presque machinalement, se +sentant oppressée par une vague terreur. + +--Vraiment? s'écria Rodolphe avec un éclat sardonique. C'est étrange... +je l'ai remarquée, moi... Voici à quelle occasion... écoutez bien. Lors +d'une de ces explorations dont je vous ai parlé tout à l'heure et qui +avait alors un double but[3], je me trouvais dans la Cité: non loin du +repaire où vous m'avez suivi, un homme voulait battre une de ces +malheureuses créatures; je la défendis contre la brutalité de cet +homme... Vous ne devinez pas qui était cette créature... Dites, mère +sainte et prévoyante, dites... vous ne devinez pas? + +--Non... je ne... devine pas... Oh! laissez-moi... laissez-moi. + +--Cette malheureuse était Fleur-de-Marie... + +--Ô mon Dieu!... + +--Et vous ne devinez pas... qui était Fleur-de-Marie... mère +irréprochable? + +--Tuez-moi... oh! tuez-moi... + +--C'était la Goualeuse... c'était votre fille..., s'écria Rodolphe avec +une explosion déchirante... Oui, cette infortunée que j'ai arrachée des +mains d'un ancien forçat, c'était mon enfant, à moi... à moi... Rodolphe +de Gerolstein! oh! il y avait dans cette rencontre avec mon enfant, que +je sauvais sans la connaître, quelque chose de fatal... de +providentiel... une récompense pour l'homme qui cherche à secourir ses +frères... une punition pour le parricide... + +--Je meurs maudite et damnée..., murmura Sarah en se renversant dans son +fauteuil et en cachant son visage dans ses mains. + +--Alors, continua Rodolphe, dominant à peine ses ressentiments et +voulant en vain comprimer les sanglots qui de temps en temps étouffèrent +sa voix, quand je l'ai crue soustraite aux mauvais traitements dont on +la menaçait, frappé de la douceur inexprimable de son accent... de +l'angélique expression de ses traits... il m'a été impossible de ne pas +m'intéresser à elle... Avec quelle émotion profonde j'ai écouté le naïf +et poignant récit de cette vie d'abandon, de douleur et de misère; car, +voyez-vous, c'est quelque chose d'épouvantable que la vie de votre +fille... madame... + +«Oh! il faut que vous sachiez les tortures de votre enfant; oui, madame +la comtesse... pendant qu'au milieu de votre opulence vous rêviez une +couronne... votre fille, toute petite, couverte de haillons, allait le +soir mendier dans les rues, souffrant du froid et de la faim... durant +les nuits d'hiver elle grelottait sur un peu de paille dans le coin d'un +grenier, et puis, quand l'horrible femme qui la torturait était lasse de +battre la pauvre petite, ne sachant qu'imaginer pour la faire souffrir, +savez-vous ce qu'elle lui faisait, madame?... elle lui arrachait les +dents!... + +--Oh! je voudrais mourir! c'est une atroce agonie!... + +--Écoutez encore... S'échappant enfin des mains de la Chouette, errant +sans pain, sans asile, âgée de huit ans à peine, on l'arrête comme +vagabonde, on la met en prison... Ah! cela a été le meilleur temps de la +vie de votre fille... madame... Oui, dans sa geôle, chaque soir, elle +remerciait Dieu de ne plus souffrir du froid, de la faim, et de ne plus +être battue. Et c'est dans une prison qu'elle a passé les années les +plus précieuses de la vie d'une jeune fille, ces années qu'une tendre +mère entoure toujours d'une sollicitude si pieuse et si jalouse; oui, au +lieu d'atteindre ses seize ans environnée de soins tutélaires, de nobles +enseignements, votre fille n'a connu que la brutale indifférence des +geôliers, et puis, un jour, dans sa féroce insouciance, la société l'a +jetée, innocente et pure, belle et candide, au milieu de la fange de la +grande ville... Malheureuse enfant... abandonnée... sans soutien, sans +conseil, livrée à tous les hasards de la misère et du vice!... Oh! +s'écria Rodolphe, en donnant un libre cours aux sanglots qui +l'étouffaient, votre coeur est endurci, votre égoïsme impitoyable, mais +vous auriez pleuré... oui... vous auriez pleuré en entendant le récit +déchirant de votre fille!... Pauvre enfant! souillée, mais non +corrompue, chaste encore au milieu de cette horrible dégradation qui +était pour elle un songe affreux, car chaque mot disait son horreur pour +cette vie où elle était fatalement enchaînée; oh! si vous saviez comme à +chaque instant il se révélait en elle d'adorables instincts! Que de +bonté... que de charité touchante! oui... car c'était pour soulager une +infortune plus grande encore que la sienne que la pauvre petite avait +dépensé le peu d'argent qui lui restait, et qui la séparait de l'abîme +d'infamie où on l'a plongée... Oui! car il est venu un jour... un jour +affreux... où, sans travail, sans pain, sans asile... d'horribles femmes +l'ont rencontrée exténuée de faiblesse... de besoin... l'ont enivrée... +et... + +Rodolphe ne put achever; il poussa un cri déchirant en s'écriant: + +--Et c'était ma fille! ma fille!... + +--Malédiction sur moi! murmura Sarah en cachant sa figure dans ses mains +comme si elle eût redouté de voir le jour. + +--Oui, s'écria Rodolphe, malédiction sur vous! car c'est votre abandon +qui a causé toutes ces horreurs... Malédiction sur vous! car, lorsque la +retirant de cette fange je l'avais placée dans une paisible retraite, +vous l'en avez fait arracher par vos misérables complices. Malédiction +sur vous! car cet enlèvement l'a mise au pouvoir de Jacques Ferrand... + +À ce nom Rodolphe se tut brusquement... + +Il tressaillit comme s'il l'eût prononcé pour la première fois. + +C'est que pour la première fois aussi il prononçait ce nom depuis qu'il +savait que sa fille était la victime de ce monstre... Les traits du +prince prirent alors une effrayante expression de rage et de haine. + +Muet, immobile, il restait comme écrasé par cette pensée: que le +meurtrier de sa fille vivait encore... Sarah, malgré sa faiblesse +croissante et le bouleversement que venait de lui causer l'entretien de +Rodolphe, fut frappée de son air sinistre; elle eut peur pour elle... + +--Hélas! qu'avez-vous? murmura-t-elle d'une voix tremblante. N'est-ce +pas assez de souffrances, mon Dieu?... + +--Non... ce n'est pas assez! ce n'est pas assez..., dit Rodolphe en se +parlant à lui-même et répondant à sa propre pensée, je n'avais jamais +éprouvé cela... jamais! Quelle ardeur de vengeance... quelle soif de +sang... quelle rage calme et réfléchie!... Quand je ne savais pas qu'une +des victimes du monstre était mon enfant... je me disais: «La mort de +cet homme serait stérile... tandis que sa vie serait féconde, si, pour +la racheter, il acceptait les conditions que je lui impose...» Le +condamner à la charité, pour expier ses crimes, me paraissait juste... +Et puis la vie sans or, la vie sans l'assouvissement de sa sensualité +frénétique, devait être une longue et double torture... Mais c'est ma +fille qu'il a livrée, enfant, à toutes les horreurs de la misère... +jeune fille, à toutes les horreurs de l'infamie!... s'écria Rodolphe en +s'animant peu à peu; mais c'est ma fille qu'il a fait assassiner!... Je +tuerai cet homme!... + +Et le prince s'élança vers la porte. + +--Où allez-vous? Ne m'abandonnez pas... s'écria Sarah, se levant à demi +et étendant vers Rodolphe ses mains suppliantes. Ne me laissez pas +seule!... je vais mourir... + +--Seule!... non!... non!... Je vous laisse avec le spectre de votre +fille, dont vous avez causé la mort!... + +Sarah, éperdue, se jeta à genoux en poussant un cri d'effroi, comme si +un fantôme effrayant lui eût apparu. + +--Pitié! je meurs! + +--Mourez donc, maudite!... reprit Rodolphe effrayant de fureur. +Maintenant il me faut la vie de votre complice... car c'est vous qui +avez livré votre fille à son bourreau! + +Et Rodolphe se fit rapidement conduire chez Jacques Ferrand. + + + + +IV + +Furens amoris + + +La nuit était venue pendant que Rodolphe se rendait chez le notaire... + +Le pavillon occupé par Jacques Ferrand est plongé dans une obscurité +profonde... + +Le vent gémit... + +La pluie tombe... + +Le vent gémissait, la pluie tombait aussi pendant cette nuit sinistre où +Cecily, avant de quitter pour jamais la maison du notaire, avait exalté +la brutale passion de cet homme jusqu'à la frénésie. + +Étendu sur le lit de sa chambre à coucher faiblement éclairée par une +lampe, Jacques Ferrand est vêtu d'un pantalon et d'un gilet noirs; une +des manches de sa chemise est relevée, tachée de sang; une ligature de +drap rouge, que l'on aperçoit à son bras nerveux, annonce qu'il vient +d'être saigné par Polidori. + +Celui-ci, debout auprès du lit, s'appuie d'une main au chevet et semble +contempler les traits de son complice avec inquiétude. + +Rien de plus hideusement effrayant que la figure de Jacques Ferrand, +alors plongé dans cette torpeur somnolente qui succède ordinairement aux +crises violentes. + +D'une pâleur violacée qui se détache des ombres de l'alcôve, son visage, +inondé d'une sueur froide, a atteint le dernier degré du marasme; ses +paupières fermées sont tellement gonflées, injectées de sang, qu'elles +apparaissent comme deux lobes rougeâtres au milieu de cette face d'une +lividité cadavéreuse. + +--Encore un accès aussi violent que celui de tout à l'heure... et il est +mort..., dit Polidori à voix basse. Arétée[4] l'a dit, la plupart de +ceux qui sont atteints de cette étrange et effroyable maladie périssent +presque toujours le septième jour... et il y a aujourd'hui six jours que +l'infernale créole a allumé le feu inextinguible qui dévore cet homme... + +Après quelques moments de silence méditatif, Polidori s'éloigna du lit +et se promena lentement dans la chambre. + +--Tout à l'heure, reprit-il en s'arrêtant, pendant la crise qui a failli +emporter Jacques, je me croyais sous l'obsession d'un rêve en +l'entendant décrire une à une, et d'une voix haletante, les monstrueuses +hallucinations qui traversaient son cerveau... Terrible... terrible +maladie!... Tour à tour elle soumet chaque organe à des phénomènes qui +déconcertent la science... épouvantent la nature... Ainsi tout à l'heure +l'ouïe de Jacques était d'une sensibilité si incroyablement douloureuse, +que, quoique je lui parlasse aussi bas que possible, mes paroles +brisaient à ce point son tympan qu'il lui semblait, disait-il, que son +crâne était une cloche, et qu'un énorme battant d'airain mis en branle +au moindre son lui martelait la tête d'une tempe à l'autre avec un +fracas étourdissant et des élancements atroces. + +Polidori resta de nouveau pensif devant le lit de Jacques Ferrand, dont +il s'était rapproché... + +La tempête grondait au-dehors; elle éclata bientôt en longs sifflements, +en violentes rafales de vent et de pluie qui ébranlèrent toutes les +fenêtres de cette maison délabrée... + +Malgré son audacieuse scélératesse, Polidori était superstitieux; de +noirs pressentiments l'agitaient; il éprouvait un malaise +indéfinissable; les mugissements de l'ouragan qui troublaient seuls le +morne silence de la nuit lui inspiraient une vague frayeur contre +laquelle il voulait en vain se roidir. + +Pour se distraire de ses sombres pensées, il se remit à examiner les +traits de son complice. + +--Maintenant, dit-il en se penchant vers lui, ses paupières +s'injectent... On dirait que son sang calciné y afflue et s'y concentre. +L'organe de la vue va, comme tout à l'heure celui de l'ouïe, offrir sans +doute quelque phénomène extraordinaire... Quelles souffrances!... Comme +elles durent!... Comme elles sont variées!... Oh! ajouta-t-il avec un +rire amer, quand la nature se mêle d'être cruelle... et de jouer le rôle +de tourmenteur, elle défie les plus féroces combinaisons des hommes. +Ainsi, dans cette maladie, causée par une frénésie érotique, elle soumet +chaque sens à des tortures inouïes, surhumaines... elle développe la +sensibilité de chaque organe jusqu'à l'idéal, pour que l'atrocité des +douleurs soit idéale aussi. + +Après avoir contemplé pendant quelques moments les traits de son +complice, il tressaillit de dégoût, se recula et dit: + +--Ah! ce masque est affreux... Ces frémissements rapides qui le +parcourent et le rident parfois le rendent effrayant... + +Au-dehors l'ouragan redoublait de furie... + +--Quel orage! reprit Polidori en tombant assis dans un fauteuil et en +appuyant son front dans ses mains. Quelle nuit... quelle nuit! Il ne +peut y en avoir de plus funestes pour l'état de Jacques. + +Après un long silence il reprit: + +--Je ne sais si le prince, instruit de l'infernale puissance des +séductions de Cecily et de la fougue des sens de Jacques a prévu que +chez un homme d'une trempe si énergique, d'une organisation si +vigoureuse, l'ardeur d'une passion brûlante et inassouvie, compliquée +d'une sorte de rage cupide, développerait l'effroyable névrose dont +Jacques est victime... mais cette conséquence était normale, forcée... + +«Oh! oui, dit-il en se levant brusquement et comme s'il eût été effrayé +par cette pensée, oui, le prince avait sans doute prévu cela... sa rare +et vaste intelligence n'est étrangère à aucune science... Son coup +d'oeil profond embrasse la cause et l'effet de chaque chose... +Impitoyable dans sa justice, il a dû baser et calculer sûrement le +châtiment de Jacques sur les développements logiques et successifs d'une +passion brutale, exaspérée jusqu'à la rage. + +Après un long silence, Polidori reprit: + +--Quand je songe au passé... quand je songe aux projets ambitieux que, +d'accord avec Sarah, j'avais autrefois fondés sur la jeunesse du +prince!... Que d'événements! Par quelles dégradations suis-je tombé dans +l'abjection criminelle où je vis, moi qui avais cru efféminer ce prince +et en faire l'instrument docile du pouvoir que j'avais rêvé!... De +précepteur je comptais devenir ministre... Et, malgré mon savoir, mon +esprit, de forfaits en forfaits, j'ai atteint les derniers degrés de +l'infamie... Me voici enfin le geôlier de mon complice. + +Et Polidori s'abîma dans de sinistres réflexions qui le ramenèrent à la +pensée de Rodolphe. + +--Je redoute et je hais le prince, reprit-il, mais je suis forcé de +m'incliner en tremblant devant cette imagination, devant cette volonté +toute-puissante qui s'élance toujours d'un seul bond en dehors des +routes connues... Quel contraste étrange dans cet homme... assez +tendrement charitable pour imaginer la Banque des travailleurs sans +ouvrage, assez féroce... pour arracher Jacques à la mort afin de le +livrer à toutes les furies vengeresses de la luxure!... + +«Rien d'ailleurs de plus orthodoxe, ajouta Polidori avec une sombre +ironie. Parmi les peintures que Michel-Ange a faites des sept péchés +capitaux dans son _Jugement dernier_ de la chapelle Sixtine, j'ai vu la +punition terrifiante dont il frappe la luxure[5]; mais les masques +hideux, convulsifs, de ces damnés de la chair qui se tordaient sous la +morsure aiguë des serpents, étaient moins effrayants que la face de +Jacques pendant son accès de tout à l'heure... il m'a fait peur! + +Et Polidori frissonna comme s'il avait encore devant les yeux cette +vision formidable. + +--Oh! oui! reprit-il avec un abattement rempli de frayeur, le prince est +impitoyable... Mieux vaudrait mille fois, pour Ferrand, avoir porté sa +tête sur l'échafaud, mieux vaudrait le feu, la roue, le plomb fondu qui +brûle et troue les membres, que le supplice que ce misérable endure. À +force de le voir souffrir je finis par m'épouvanter pour mon propre +sort... Que va-t-on décider de moi... que me réserve-t-on, à moi le +complice de Jacques?... Être son geôlier ne peut suffire à la vengeance +du prince... il ne m'a pas fait grâce de l'échafaud... pour me laisser +vivre. Peut-être une prison éternelle m'attend-elle en Allemagne... +Mieux encore vaudrait cela que la mort... Je ne pouvais que me mettre +aveuglément à la discrétion du prince... c'était ma seule chance de +salut... Quelquefois, malgré sa promesse, une crainte m'assiège... +peut-être me livrera-t-on au bourreau... si Jacques succombe! En +dressant l'échafaud pour moi de son vivant, ce serait le dresser aussi +pour lui, mon complice... mais, lui mort?... Pourtant... je le sais, la +parole du prince est sacrée... mais moi qui ai tant de fois violé les +lois divines et humaines... pourrai-je invoquer la promesse jurée?... Il +n'importe!... De même qu'il était de mon intérêt que Jacques ne +s'échappât pas, il serait aussi de mon intérêt de prolonger ses jours... +Mais à chaque instant les symptômes de sa maladie s'aggravent... il +faudrait presque un miracle pour le sauver... Que faire... que faire? + +À ce moment, la tempête était dans toute sa fureur; une cheminée presque +croulante de vétusté, renversée par la violence du vent, tomba sur le +toit et dans la cour avec le fracas retentissant de la foudre. + +Jacques Ferrand, brusquement arraché à sa torpeur somnolente, fit un +mouvement sur son lit. + +Polidori se sentit de plus en plus sous l'obsession de la vague terreur +qui le dominait. + +--C'est une sottise de croire aux pressentiments, dit-il d'une voix +troublée, mais cette nuit me semble devoir être sinistre... + +Un sourd gémissement du notaire attira l'attention de Polidori. + +--Il sort de sa torpeur, se dit-il, en se rapprochant lentement du lit; +peut-être va-t-il tomber dans une nouvelle crise. + +--Polidori! murmura Jacques Ferrand, toujours étendu sur son lit et +tenant ses yeux fermés, Polidori quel est ce bruit? + +--Une cheminée qui s'écroule..., répondit Polidori à voix basse, +craignant de frapper trop vivement l'ouïe de son complice; un affreux +ouragan ébranle la maison jusque dans ses fondements... la nuit est +horrible... horrible! + +Le notaire ne l'entendit pas et reprit en tournant à demi la tête: + +--Polidori, tu n'es donc pas là? + +--Si... si... je suis là, dit Polidori d'une voix plus haute, mais je +t'ai répondu doucement de peur de te causer, comme tout à l'heure, de +nouvelles douleurs, en parlant haut. + +--Non... maintenant ta voix arrive à mon oreille sans me faire éprouver +ces affreuses douleurs de tantôt... car il me semblait au moindre bruit +que la foudre éclatait dans mon crâne... et pourtant, au milieu de ce +fracas, de ces souffrances sans nom, je distinguais la voix passionnée +de Cecily qui m'appelait... + +--Toujours cette femme infernale... toujours! Mais chasse donc ces +pensées... elles te tueront! + +--Ces pensées sont ma vie! Comme ma vie, elles résistent à mes +tortures. + +--Mais, insensé que tu es, ce sont ces pensées seules qui causent tes +tortures, te dis-je! Ta maladie n'est autre chose que ta frénésie +sensuelle arrivée à sa dernière exaspération... Encore une fois, chasse +de ton cerveau ces images mortellement lascives, ou tu périras... + +--Chasser ces images! s'écria Jacques Ferrand avec exaltation, oh! +jamais, jamais! Toute ma crainte est que ma pensée s'épuise à les +évoquer... mais, par l'enfer! elle ne s'épuise pas... Plus cet ardent +mirage m'apparaît, plus il ressemble à la réalité... Dès que la douleur +me laisse un moment de repos, dès que je puis lier deux idées, Cecily, +ce démon que je chéris et que je maudis, surgit à mes yeux. + +--Quelle fureur indomptable! Il m'épouvante! + +--Tiens, maintenant, dit le notaire d'une voix stridente et les yeux +obstinément attachés sur un point obscur de son alcôve, je vois déjà +comme une forme indécise et blanche se dessiner... là... là! + +Et il étendait son doigt velu et décharné dans la direction de sa +vision. + +--Tais-toi, malheureux. + +--Ah! la voilà!... + +--Jacques... c'est la mort! + +--Ah! je la vois, ajouta Ferrand les dents serrées, sans répondre à +Polidori; la voilà! qu'elle est belle! qu'elle est belle!... Comme ses +cheveux noirs flottent en désordre sur ses épaules!... Et ses petites +dents qu'on aperçoit entre ses lèvres entr'ouvertes... ses lèvres si +rouges et si humides! quelles perles!... Oh! ses grands yeux semblent +tour à tour étinceler et mourir!... Cecily! ajouta-t-il avec une +exaltation inexprimable, Cecily! je t'adore!... + +--Jacques! écoute, écoute! + +--Oh! la damnation éternelle... et la voir ainsi pendant l'éternité!... + +--Jacques! s'écria Polidori alarmé, n'excite pas ta vue sur ces +fantômes! + +--Ce n'est pas un fantôme! + +--Prends garde! tout à l'heure, tu le sais... tu te figurais aussi +entendre les chants voluptueux de cette femme, et ton ouïe a été tout à +coup frappée d'une douleur effroyable... Prends garde! + +--Laisse-moi! s'écria le notaire avec un courroux impatient, +laisse-moi!... À quoi bon l'ouïe, sinon pour l'entendre?... la vue, +sinon pour la voir?... + +--Mais, les tortures qui s'ensuivent, misérable fou! + +--Je puis braver les tortures pour un mirage! j'ai bravé la mort pour +une réalité... Que m'importe, d'ailleurs? cette ardente image est pour +moi la réalité... Oh! Cecily! es-tu belle!... Tu le sais bien, monstre, +que tu es enivrante... À quoi bon cette coquetterie infernale qui +m'embrase encore!... Oh! l'exécrable furie! tu veux donc que je +meure!... Cesse... cesse... ou je t'étrangle!... s'écria le notaire en +délire. + +--Mais tu te tues, misérable! s'écria Polidori en secouant rudement le +notaire pour l'arracher à son extase. + +Efforts inutiles! Jacques continua avec une nouvelle exaltation: + +--Ô reine chérie! démon de volupté! jamais je n'ai vu... Le notaire +n'acheva pas. + +Il poussa un brusque cri de douleur en se rejetant en arrière. + +--Qu'as-tu? lui demanda Polidori avec étonnement. + +--Éteins cette lumière; son éclat devient trop vif... je ne puis le +supporter: il me blesse... + +--Comment! dit Polidori de plus en plus surpris, il n'y a qu'une lampe +recouverte de son abat-jour, et sa lueur est très-faible... + +--Je te dis que la clarté augmente ici... Tiens, encore, encore! Oh! +c'est trop... cela devient intolérable! ajouta Jacques Ferrand en +fermant les yeux avec une expression de souffrance croissante. + +--Tu es fou! cette chambre est à peine éclairée, te dis-je; je viens au +contraire d'abaisser la lampe, ouvre les yeux, tu verras! + +--Ouvrir les yeux!... mais je serais aveuglé par les torrents de clarté +flamboyante dont cette pièce est de plus en plus inondée... Ici, là, +partout... ce sont des gerbes de feu, des milliers d'étincelles +éblouissantes! s'écria le notaire en se levant sur son séant. Puis, +poussant un nouveau cri de douleur atroce, il porta les deux mains sur +ses yeux.--Mais je suis aveuglé! cette lumière torride traverse mes +paupières fermées... elle me brûle, elle me dévore... Ah! maintenant, +mes mains me garantissent un peu!... mais éteins cette lampe, elle jette +une flamme infernale!... + +--Plus de doute, dit Polidori, sa vue est frappée de l'exorbitante +sensibilité dont son ouïe avait été frappée tout à l'heure... puis une +crise d'hallucination... Il est perdu! Le saigner de nouveau dans cet +état serait mortel... Il est perdu! + +Un nouveau cri aigu, terrible, de Jacques Ferrand retentit dans la +chambre. + +--Bourreau! éteins donc cette lampe!... Son éclat embrasé pénètre à +travers mes mains qu'il rend transparentes... Je vois le sang circuler +dans le réseau de mes veines... J'ai beau clore mes paupières de toutes +mes forces, cette lave ardente s'y infiltre... Oh! quelle torture!... Ce +sont des élancements éblouissants comme si on m'enfonçait au fond des +orbites un fer aigu chauffé à blanc... Au secours! mon Dieu! au +secours!... s'écria-t-il en se tordant sur son lit, en proie à +d'horribles convulsions de douleur. + +Polidori, effrayé de la violence de cet accès, éteignit brusquement la +lumière. + +Et tous les deux se trouvèrent dans une obscurité profonde. + +À ce moment, on entendit le bruit d'une voiture qui s'arrêtait à la +porte de la rue... + + + + +V + +Les visions + + +Lorsque les ténèbres eurent envahi la chambre où il se trouvait avec +Polidori, les douleurs aiguës de Jacques Ferrand cessèrent peu à peu. + +--Pourquoi as-tu autant tardé à éteindre cette lampe? dit Jacques +Ferrand. Était-ce pour me faire endurer les tourments de l'enfer? Oh! +que j'ai souffert... mon Dieu, que j'ai souffert! + +--Maintenant, souffres-tu moins? + +--J'éprouve encore une irritation violente... mais ce n'est rien auprès +de ce que je ressentais tout à l'heure. + +--Je te l'avais dit: dès que le souvenir de cette femme excitera l'un de +tes sens, presque à l'instant ce sens sera frappé par un de ces +terribles phénomènes qui déconcertent la science, et que les croyants +pourraient prendre pour une terrible punition de Dieu... + +--Ne me parle pas de Dieu! s'écria le monstre en grinçant des dents. + +--Je t'en parlais... pour mémoire... Mais, puisque tu tiens à ta vie, si +misérable qu'elle soit... songe bien, je te le répète, que tu seras +emporté pendant une de ces crises furieuses, si tu les provoques +encore... + +--Je tiens à la vie... parce que le souvenir de Cecily est toute ma +vie... + +--Mais ce souvenir te tue, t'épuise, te consume! + +--Je ne puis ni ne veux m'y soustraire... Je suis incarné à Cecily comme +le sang l'est au corps... Cet homme m'a pris toute ma fortune, il n'a pu +me ravir l'ardente et impérissable image de cette enchanteresse; cette +image est à moi; à toute heure elle est là comme mon esclave... elle dit +ce que je veux; elle me regarde comme je veux... elle m'adore comme je +veux! s'écria le notaire dans un nouvel accès de passion frénétique. + +--Jacques! ne t'exalte pas! souviens-toi de la crise de tout à l'heure! + +Le notaire n'entendit pas son complice, qui prévit une nouvelle +hallucination. + +En effet, Jacques Ferrand reprit en poussant un éclat de rire convulsif +et sardonique: + +--M'enlever Cecily! Mais ils ne savent donc pas qu'on arrive à +l'impossible en concentrant la puissance de toutes ses facultés sur un +objet? Ainsi tout à l'heure... je... vais monter dans la chambre de +Cecily, où je n'ai pas osé aller depuis son départ... Oh! voir... +toucher les vêtements qui lui ont appartenu... la glace devant laquelle +elle s'habillait... ce sera la voir elle-même! Oui, en attachant +énergiquement mes yeux sur cette glace... bientôt j'y verrai apparaître +Cecily, ce ne sera pas une illusion, un mirage, ce sera bien elle, je la +trouverai là... comme le statuaire trouve la statue dans le bloc de +marbre... Mais, par tous les feux de l'enfer, dont je brûle, ce ne sera +pas une pâle et froide Galatée. + +--Où vas-tu? dit tout d'un coup Polidori en entendant Jacques Ferrand se +lever, car l'obscurité la plus profonde régnait toujours dans cette +pièce. + +--Je vais trouver Cecily... + +--Tu n'iras pas! l'aspect de cette chambre te tuerait. + +--Cecily m'attend là-haut. + +--Tu n'iras pas, je te tiens, je ne te lâche pas, dit Polidori en +saisissant le notaire par le bras. + +Jacques Ferrand, arrivé au dernier degré de l'épuisement, ne pouvait +lutter contre Polidori qui l'étreignait d'une main vigoureuse. + +--Tu veux m'empêcher d'aller trouver Cecily? + +--Oui, et d'ailleurs il y a une lampe allumée dans la salle voisine; tu +sais quel effet la lumière a tout à l'heure produit sur ta vue. + +--Cecily est en haut... elle m'attend... je traverserais une fournaise +ardente pour aller la rejoindre... Laisse-moi... elle m'a dit que +j'étais son vieux tigre... prends garde, mes griffes sont tranchantes. + +--Tu ne sortiras pas! je t'attacherai plutôt sur ton lit comme un fou +furieux. + +--Polidori, écoute, je ne suis pas fou, j'ai toute ma raison, je sais +bien que Cecily n'est pas matériellement là-haut... mais, pour moi, les +fantômes de mon imagination valent des réalités... + +--Silence! s'écria tout à coup Polidori en prêtant l'oreille, tout à +l'heure j'avais cru entendre une voiture s'arrêter à la porte; je ne +m'étais pas trompé; j'entends maintenant un bruit de voix dans la cour. + +--Tu veux me distraire de ma pensée; le piège est grossier. + +--J'entends parler, te dis-je, et je crois reconnaître... + +--Tu veux m'abuser, dit Jacques Ferrand interrompant Polidori, je ne +suis pas ta dupe... + +--Mais, misérable, écoute donc, écoute, tiens, n'entends-tu pas? + +--Laisse-moi!... Cecily est là-haut, elle m'appelle; ne me mets pas en +fureur. À mon tour je te dis: Prends garde!... Entends-tu? prends +garde... + +--Tu ne sortiras pas... + +--Prends garde... + +--Tu ne sortiras pas d'ici, mon intérêt veut que tu restes... + +--Tu m'empêches d'aller retrouver Cecily, mon intérêt veut que tu +meures... Tiens donc! dit le notaire d'une voix sourde. + +Polidori poussa un cri. + +--Scélérat! tu m'as frappé au bras, mais ta main était mal affermie; la +blessure est légère, tu ne m'échapperas pas... + +--Ta blessure est mortelle... c'est le stylet empoisonné de Cecily qui +t'a frappé; je le portais toujours sur moi; attends l'effet du poison. +Ah! tu me lâches, enfin, tu vas mourir... Il ne fallait pas m'empêcher +d'aller là-haut retrouver Cecily... ajouta Jacques Ferrand en cherchant +à tâtons dans l'obscurité à ouvrir la porte. + +--Oh!... murmura Polidori, mon bras s'engourdit... un froid mortel me +saisit... mes genoux tremblent sous moi... mon sang se fige dans mes +veines... un vertige me saisit!... Au secours!... cria le complice de +Jacques Ferrand en rassemblant ses forces dans un dernier cri: Au +secours!... je meurs!... + +Et il s'affaissa sur lui-même. + +Le fracas d'une porte vitrée, ouverte avec tant de violence que +plusieurs carreaux se brisèrent en éclats, la voix retentissante de +Rodolphe et un bruit de pas précipités semblèrent répondre au cri +d'angoisse de Polidori. + +Jacques Ferrand, ayant enfin trouvé la serrure dans l'obscurité, ouvrit +brusquement la porte de la pièce voisine et s'y précipita, son dangereux +stylet à la main... + +Au même instant, menaçant et formidable comme le génie de la vengeance, +le prince entrait dans cette pièce par le côté opposé. + +--Monstre! s'écria Rodolphe en s'avançant vers Jacques Ferrand, c'est ma +fille que tu as tuée! tu vas... + +Le prince n'acheva pas, il recula épouvanté... + +On eût dit que ses paroles avaient foudroyé Jacques Ferrand. + +Jetant son stylet et portant ses deux mains à ses yeux, le misérable +tomba la face contre terre en poussant un cri qui n'avait rien d'humain. + +Par suite du phénomène dont nous avons parlé et dont une obscurité +profonde avait suspendu l'action, lorsque Jacques Ferrand entra dans +cette chambre vivement éclairée, il fut frappé d'éblouissements plus +vertigineux, plus intolérables que s'il eût été jeté au milieu d'un +torrent de lumière aussi incandescente que celle du disque du soleil. + +Et ce fut un épouvantable spectacle que l'agonie de cet homme qui se +tordait dans d'épouvantables convulsions, éraillant le parquet avec ses +ongles, comme s'il eût voulu se creuser un trou pour échapper aux +tortures atroces que lui causait cette flamboyante clarté. + +Rodolphe, un de ses gens et le portier de la maison qui avait été forcé +de conduire le prince jusqu'à la porte de cette pièce, restaient frappés +d'horreur. + +Malgré sa juste haine, Rodolphe ressentit un mouvement de pitié pour les +souffrances inouïes de Jacques Ferrand, il ordonna de le reporter sur un +canapé. + +On y parvint non sans peine, car, de crainte de se trouver soumis à +l'action directe de la lampe, le notaire se débattit violemment; mais +lorsqu'il eut la face inondée de lumière, il poussa un nouveau cri... + +Un cri qui glaça Rodolphe de terreur. + +Après de nouvelles et longues tortures, le phénomène cessa par sa +violence même. + +Ayant atteint les dernières limites du possible sans que la mort +s'ensuivît, la douleur visuelle cessa... mais, suivant la marche normale +de cette maladie, une hallucination délirante vint succéder à cette +crise. + +Tout à coup Jacques Ferrand se roidit comme un cataleptique; ses +paupières, jusqu'alors obstinément fermées, s'ouvrirent brusquement; au +lieu de fuir la lumière, ses yeux s'y attachèrent invinciblement; ses +prunelles, dans un état de dilatation et de fixité extraordinaires, +semblaient phosphorescentes et intérieurement illuminées. Jacques +Ferrand paraissait plongé dans une sorte de contemplation extatique; son +corps et ses membres restèrent d'abord dans une immobilité complète; ses +traits seuls furent incessamment agités par des tressaillements +nerveux. + +Son hideux visage ainsi contracté, contourné, n'avait plus rien +d'humain; on eût dit que les appétits de la bête, en étouffant +l'intelligence de l'homme, imprimaient à la physionomie de ce misérable +un caractère absolument bestial. + +Arrivé à la période mortelle de son délire, à travers cette suprême +hallucination, il se souvenait encore des paroles de Cecily qui l'avait +appelé son tigre; peu à peu sa raison s'égara; il s'imagina être un +tigre. + +Ses paroles entrecoupées, haletantes, peignaient le désordre de son +cerveau et l'étrange aberration qui s'en était emparée. Peu à peu ses +membres, jusqu'alors roides et immobiles, se détendirent; un brusque +mouvement le fit choir du canapé; il voulut se relever et marcher; mais, +les forces lui manquant, il fut réduit tantôt à ramper comme un reptile, +tantôt à se traîner sur ses mains et sur ses genoux... allant, venant, +deçà et delà, selon que ses visions le poussaient et le possédaient. + +Tapi dans l'un des angles de la chambre, comme un tigre dans son +repaire, ses cris rauques, furieux, ses grincements de dents, la torsion +convulsive des muscles de son front et de sa face, son regard +flamboyant, lui donnaient parfois quelque vague et effrayante +ressemblance avec cette bête féroce. + +--Tigre... tigre... tigre que je suis, disait-il d'une voix saccadée, en +se ramassant sur lui-même, oui, tigre... Que de sang!... Dans ma +caverne... cadavres déchirés! La Goualeuse... le frère de cette veuve... +un petit enfant... le fils de Louise... voilà des cadavres... ma +tigresse Cecily prendra sa part... Puis, regardant ses doigts décharnés, +dont les ongles avaient démesurément poussé pendant sa maladie, il +ajouta ces mots entrecoupés: Oh! mes ongles tranchants... tranchants et +aigus... Un vieux tigre, moi, mais plus souple, plus fort, plus hardi... +On n'oserait pas me disputer ma tigresse Cecily... Ah! elle appelle!... +elle appelle! dit-il en avançant son monstrueux visage et prêtant +l'oreille. + +Après un moment de silence, il se tapit de nouveau le long du mur en +disant: + +--Non... j'avais cru l'entendre... elle n'est pas là... mais je la +vois... Oh! toujours, toujours!... Oh! la voilà... Elle m'appelle, elle +rugit, rugit là-bas... Me voilà... me voilà... + +Et Jacques Ferrand se traîna vers le milieu de la chambre sur ses genoux +et sur ses mains. Quoique ses forces fussent épuisées, de temps à autre +il avançait par un soubresaut convulsif, puis il s'arrêtait, semblant +écouter attentivement. + +--Où est-elle? où est-elle? j'approche, elle s'éloigne... Ah!... +là-bas... oh! elle m'attend... va... va... mords le sable en poussant +tes rugissements plaintifs... Ah! ses grands yeux féroces... ils +deviennent languissants, ils implorent... Cecily, ton vieux tigre est à +toi, s'écria-t-il. + +Et d'un dernier élan il eut la force de se soulever et de se redresser +sur ses genoux. + +Mais tout à coup se renversant en arrière avec épouvante, le corps +affaissé sur ses talons, les cheveux hérissés, le regard effaré, la +bouche contournée de terreur, les deux mains tendues en avant, il sembla +lutter avec rage contre un objet invisible, prononçant des paroles sans +suite, et s'écriant d'une voix entrecoupée: + +--Quelle morsure... au secours... noeuds glacés... mes bras brisés... je +ne peux pas l'ôter... dents aiguës... Non, non, oh! pas les yeux... au +secours... un serpent noir... oh! sa tête plate... ses prunelles de feu. +Il me regarde... c'est le démon... Ah! il me reconnaît... Jacques +Ferrand... à l'église... saint homme... toujours à l'église... +va-t'en... au signe de la croix... va-t'en... + +Et le notaire se redressant un peu, s'appuyant d'une main sur le +parquet, tâcha de l'autre de se signer. + +Son front livide était inondé de sueur froide, ses yeux commençaient à +perdre de leur transparence; ils devenaient ternes, glauques. + +Tous les symptômes d'une mort prochaine se manifestaient. + +Rodolphe et les autres témoins de cette scène restaient immobiles et +muets, comme s'ils eussent été sous l'obsession d'un rêve abominable. + +--Ah!... reprit Jacques Ferrand toujours à demi étendu sur le parquet et +se soutenant d'une main, le démon... disparu... je vais à l'église... je +suis un saint homme... je prie... Hein? on ne le saura pas... tu crois? +non, non, tentateur... bien sûr! Le secret? Eh bien! qu'elles +viennent... ces femmes... Toutes... oui, toutes... si on ne sait pas. + +Et sur cette hideuse physionomie de ce martyr damné de la luxure on put +suivre les dernières convulsions de l'agonie sensuelle... Les deux pieds +dans la tombe que sa passion frénétique avait ouverte, obsédé par son +fougueux délire, il évoquait encore des images d'une volupté mortelle. + +--Ah!... reprit-il d'une voix haletante, ces femmes... ces femmes! Mais +le secret! Je suis un saint homme! Le secret! Ah! les voilà! trois... +Elles sont trois! Que dit celle-ci? Je suis Louise Morel... Ah! oui... +Louise Morel... je sais... Je ne suis qu'une fille du peuple... Vois, +Jacques... quelle forêt de cheveux bruns se déploie sur mes épaules... +Tu trouvais mon visage beau... Tiens... prends... garde-le... Que me +donnera-t-elle? Sa tête... coupée par le bourreau... Cette tête morte, +elle me regarde... Cette tête morte... elle me parle... Ses lèvres +violettes, elles remuent... Viens! viens! viens! Comme Cecily... non... +je ne veux pas... je ne veux pas... démon... laisse-moi... va-t'en... +vas-t'en! Et cette autre femme! oh! belle! belle! Jacques... je suis la +duchesse... de Lucenay... Vois ma taille de déesse... mon sourire... mes +yeux effrontés... Viens! viens! oui... je viens... mais attends! Et +celle-ci... qui retourne son visage! Oh! Cecily! Cecily! Oui... +Jacques... je suis Cecily... Tu vois les trois Grâces... Louise... la +duchesse et moi... choisis... Beauté du peuple... beauté patricienne... +beauté sauvage des tropiques... L'enfer avec nous... Viens! viens!... +L'enfer avec vous!... Oui, s'écria Jacques Ferrand en se soulevant sur +ses genoux et en étendant ses bras pour saisir ces fantômes. + +Ce dernier élan convulsif fut suivi d'une commotion mortelle. + +Il retomba aussitôt en arrière, roide et inanimé ses yeux semblaient +sortir de leur orbite; d'atroces convulsions imprimaient à ses traits +des contorsions surnaturelles, pareilles à celle que la pile voltaïque +arrache au visage des cadavres; une écume sanglante inondait ses lèvres; +sa voix était sifflante, strangulée, comme celle d'un hydrophobe, car, +dans son dernier paroxysme, cette maladie épouvantable... épouvantable +punition de la luxure, offre les mêmes symptômes que la rage. + +La vie du monstre s'éteignit au milieu d'une dernière et horrible +vision, car il balbutia ces mots: + +--Nuit noire! noire... spectre... squelettes d'airain rougi au feu... +m'enlacent... leurs doigts brûlants... ma chair fume... ma moelle se +calcine... spectre acharné... non! non... Cecily! le feu... Cecily!... + +Tels furent les derniers mots de Jacques Ferrand... + +Rodolphe sortit épouvanté. + + + + +VI + +L'hospice[6] + + +On se souvient que Fleur-de-Marie, sauvée par la Louve, avait été +transportée, non loin de l'île du Ravageur, dans la maison de campagne +du docteur Griffon, l'un des médecins de l'hospice civil où nous +conduirons le lecteur. + +Ce savant docteur, qui avait obtenu, par de hautes protections, un +service dans cet hôpital, regardait ses salles comme une espèce de lieu +d'essai où il expérimentait sur les pauvres les traitements qu'il +appliquait ensuite à ses riches clients, ne hasardant jamais sur ceux-ci +un nouveau moyen curatif avant d'en avoir ainsi plusieurs fois tenté et +répété l'application _in anima vili_, comme il le disait avec cette +sorte de barbarie naïve où peut conduire la passion aveugle de l'art, et +surtout l'habitude et la puissance d'exercer, sans crainte et sans +contrôle, sur une créature de Dieu, toutes les capricieuses tentatives, +toutes les savantes fantaisies d'un esprit inventeur. + +Ainsi, par exemple, le docteur voulait-il s'assurer de l'effet +comparatif d'une médication nouvelle assez hasardée, afin de pouvoir +déduire des conséquences favorables à tel ou tel système: + +Il prenait un certain nombre de malades... + +Traitait ceux-ci selon la nouvelle méthode, + +Ceux-là par l'ancienne. + +Dans quelques circonstances abandonnait les autres aux seules forces de +la nature... + +Après quoi il comptait les survivants... + +Ces terribles expériences étaient, à bien dire, un sacrifice humain fait +sur l'autel de la science[7]. + +Le docteur Griffon n'y songeait même pas. + +Aux yeux de ce prince de la science, comme on dit de nos jours, les +malades de son hôpital n'étaient que de la matière à étude, à +expérimentation; et comme, après tout, il résultait parfois de ses +essais un fait utile ou une découverte acquise à la science, le docteur +se montrait aussi ingénument satisfait et triomphant qu'un général après +une victoire assez coûteuse en soldats. + +L'homoeopathie, lors de son apparition, n'avait pas eu d'adversaire plus +acharné que le docteur Griffon. Il traitait cette méthode d'absurde, de +funeste, d'homicide; aussi, fort de sa conviction, et voulant mettre les +homoeopathes, comme on dit, _au pied du mur_, il aurait voulu leur +offrir, avec une loyauté chevaleresque, un certain nombre de malades sur +lesquels l'homoeopathie instrumenterait à son gré, sûr d'avance que, de +vingt malades soumis à ce traitement, cinq au plus survivraient... Mais +la lettre de l'Académie de médecine, qui refusait les expériences +provoquées par le ministère lui-même, sur la demande de la société de +médecine homoeopathique, réprima cet excès de zèle, et, par esprit de +corps, il ne voulut pas faire de son autorité privée ce que ses +supérieurs hiérarchiques avaient repoussé. Seulement il continua avec la +même inconséquence que ses collègues à déclarer à la fois les doses +homoeopathiques sans aucune action et très-dangereuses, sans réfléchir +que ce qui est inerte ne peut en même temps être venimeux; mais les +préjugés des savants ne sont pas moins tenaces que ceux du vulgaire, et +il fallut bien des années avant qu'un médecin consciencieux osât +expérimenter dans un hôpital de Paris la médecine des petites doses et +sauver, avec des globules, des centaines de pneumoniques que la saignée +eût envoyés dans l'autre monde. + +Quant au docteur Griffon, qui déclarait si cavalièrement homicides les +millionièmes de grains, il continua d'ingurgiter sans pitié à ses +patients l'iode, la strychnine et l'arsenic, jusqu'aux limites extrêmes +de la _tolérance physiologique_, ou pour mieux dire jusqu'à l'extinction +de la vie. + +On eût stupéfié le docteur Griffon en lui disant, à propos de cette +libre et autocratique disposition de ses _sujets_: + +«Un tel état de choses ferait regretter la barbarie de ce temps où les +condamnés à mort étaient exposés à subir des opérations chirurgicales +récemment découvertes... mais que l'on n'osait encore pratiquer sur le +vivant... L'opération réussissait-elle, le condamné était gracié. + +«Comparée à ce que vous faites, cette barbarie était de la charité, +monsieur. + +«Après tout, on donnait ainsi une chance de vie à un misérable que le +bourreau attendait, et l'on rendait possible une expérience peut-être +utile au salut de tous. + +«Les homoeopathes, que vous accablez de vos sarcasmes, ont essayé +préalablement sur eux-mêmes tous les médicaments dont ils se servent +pour combattre les maladies. Plusieurs ont succombé dans ces essais +noblement téméraires, mais leur mort doit être inscrite en lettres d'or +dans le martyrologe de la science. N'est-ce pas à de semblables +expériences que vous devriez convier vos élèves? + +«Mais leur indiquer la population d'un hôpital comme une vile matière +destinée à la manipulation thérapeutique, comme une espèce de chair à +canon destinée à supporter les premières bordées de la mitraille +médicale, plus meurtrière que celle du canon; mais tenter vos +aventureuses médications sur de malheureux artisans dont l'hospice est +le seul refuge lorsque la maladie les accable... mais _essayer_ un +traitement peut-être funeste sur des gens que la misère vous livre +confiants et désarmés... à vous leur seul espoir, à vous qui ne répondez +de leur vie qu'à Dieu... Savez-vous que cela serait pousser l'amour de +la science jusqu'à l'inhumanité, monsieur? + +«Comment! les classes pauvres peuplent déjà les ateliers, les champs, +l'armée; de ce monde elles ne connaissent que misère et privations, et +lorsqu'à bout de fatigues et de souffrances elles tombent exténuées... +et demi-mortes... la maladie même ne les préserverait pas d'une dernière +et sacrilège exploitation? + +«J'en appelle à votre coeur, monsieur, cela ne serait-il pas injuste et +cruel?» + +Hélas! le docteur Griffon aurait été touché peut-être par ces paroles +sévères, mais non convaincu. + +L'homme est fait de la sorte: le capitaine s'habitue aussi à ne plus +considérer ses soldats que comme des pions de ce jeu sanglant qu'on +appelle une bataille. + +Et c'est parce que l'homme est ainsi fait que la société doit protection +à ceux que le sort expose à subir la réaction de ces nécessités +humaines. + +Or, le caractère du docteur Griffon une fois admis (et on peut +l'admettre sans trop d'hyperbole), la population de son hospice n'avait +donc aucune garantie, aucun recours contre la barbarie scientifique de +ses expériences: car il existe une fâcheuse lacune dans l'organisation +des hôpitaux civils. + +Nous la signalons ici; puissions-nous être entendu... + +Les hôpitaux militaires sont chaque jour visités par un officier +supérieur chargé d'accueillir les plaintes des soldats malades et d'y +donner suite si elles lui semblent raisonnables. Cette surveillance +contradictoire, complètement distincte de l'administration et du service +de santé, est excellente; elle a toujours produit les meilleurs +résultats. Il est d'ailleurs impossible de voir des établissements mieux +tenus que les hôpitaux militaires; les soldats y sont soignés avec une +douceur extrême, et traités nous dirions presque avec une commisération +respectueuse. + +Pourquoi une surveillance analogue à celle que les officiers supérieurs +exercent dans les hôpitaux militaires n'est-elle pas exercée dans les +hôpitaux civils par des hommes complètement indépendants de +l'administration et du service de santé, par une commission choisie +peut-être parmi les maires, leurs adjoints, parmi tous ceux enfin qui +exercent les diverses charges de l'édilité parisienne, charges toujours +si ardemment briguées? Les réclamations du pauvre (si elles étaient +fondées) auraient ainsi un organe impartial, tandis que, nous le +répétons, cet organe manque absolument; il n'existe aucun contrôle +contradictoire du service des hospices... + +Cela nous semble exorbitant. + +Ainsi, la porte des salles du docteur Griffon une fois refermée sur un +malade, ce dernier appartenait corps et âme à la science. Aucune oreille +amie ou désintéressée ne pouvait entendre ses doléances. + +On lui disait nettement qu'étant admis à l'hospice par charité, il +faisait désormais partie du domaine expérimental du docteur, et que +malade et maladie devaient servir de sujet d'étude, d'observation, +d'analyse ou d'enseignement aux jeunes élèves qui suivaient assidûment +la visite de M. Griffon. + +En effet, bientôt le sujet avait à répondre aux interrogatoires souvent +les plus pénibles, les plus douloureux, et cela non pas seul à seul avec +le médecin, qui, comme le prêtre, remplit un sacerdoce et a le droit de +tout savoir; non, il lui fallait répondre à voix haute, devant une foule +avide et curieuse. + +Oui, dans ce pandémonium de la science, vieillard ou jeune homme, fille +ou femme, étaient obligés d'abjurer tout sentiment de pudeur ou de +honte, et de faire les révélations les plus intimes, de se soumettre aux +investigations matérielles les plus pénibles devant un nombreux public, +et presque toujours ces cruelles formalités aggravaient les maladies. + +Et cela n'était ni humain ni juste: c'est parce que le pauvre entre à +l'hospice au nom saint et sacré de la charité qu'il doit être traité +avec compassion, avec respect; car le malheur a sa majesté[8]. + +En lisant les lignes suivantes, on comprendra pourquoi nous les avons +fait précéder de quelques réflexions. + +Rien de plus attristant que l'aspect nocturne de la vaste salle +d'hôpital où nous introduirons le lecteur. + +Le long de ses grands murs sombres, percés çà et là de fenêtres +grillagées comme celles des prisons, s'étendent deux rangées de lits +parallèles, vaguement éclairées par la lueur sépulcrale d'un réverbère +suspendu au plafond. + +L'atmosphère est si nauséabonde, si lourde, que les nouveaux malades ne +s'y acclimatent souvent pas sans danger; ce surcroît de souffrances est +une sorte de prime que tout nouvel arrivant paye inévitablement au +sinistre séjour de l'hospice. + +Au bout de quelque temps une certaine lividité morbide annonce que le +malade a subi la première influence de ce milieu délétère, et qu'il est, +nous l'avons dit, acclimaté[9]. + +L'air de cette salle immense est donc épais, fétide. + +Çà et là le silence de la nuit est interrompue tantôt par des +gémissements plaintifs, tantôt par de profonds soupirs arrachés par +l'insomnie fébrile... puis tout se tait, et l'on n'entend plus que le +balancement monotone et régulier du pendule d'une grosse horloge qui +sonne ces heures si longues, si longues pour la douleur qui veille. + +Une des extrémités de cette salle était presque plongée dans +l'obscurité. + +Tout à coup il se fit à cet endroit une sorte de tumulte et de bruit de +pas précipités; une porte s'ouvrit et se referma plusieurs fois; une +soeur de charité, dont on distinguait le vaste bonnet blanc et le +vêtement noir à la clarté d'une lumière qu'elle portait, s'approcha d'un +des derniers lits de la rangée de droite. + +Quelques-unes des malades, éveillées en sursaut, se levèrent sur leur +séant, attentives à ce qui se passait. + +Bientôt les deux battants de la porte s'ouvrirent. + +Un prêtre entra portant un crucifix... les deux soeurs s'agenouillèrent. + +À la clarté de la lumière qui entourait ce lit d'une pâle auréole, +tandis que les autres parties de la salle restaient dans l'ombre, on put +voir l'aumônier de l'hospice se pencher vers la couche de misère en +prononçant quelques paroles dont le son affaibli se perdit dans le +silence de la nuit. + +Au bout d'un quart d'heure le prêtre souleva l'extrémité d'un drap dont +il recouvrit complètement le chevet du lit... + +Puis il sortit... + +Une des soeurs agenouillées se releva, ferma les rideaux, qui crièrent +sur leurs tringles, et se remit à prier auprès de sa compagne. + +Puis tout redevint silencieux. + +Une des malades venait de mourir... + +Parmi les femmes qui ne dormaient pas et qui avaient assisté à cette +scène muette, se trouvaient trois personnes dont le nom a été déjà +prononcé dans le cours de cette histoire: + +Mlle de Fermont, fille de la malheureuse veuve ruinée par la cupidité de +Jacques Ferrand; la Lorraine, pauvre blanchisseuse, à qui Fleur-de-Marie +avait autrefois donné le peu d'argent qui lui restait, et Jeanne Duport, +soeur de Pique-Vinaigre, le conteur de la Force. + +Nous connaissons Mlle de Fermont et la soeur du conteur de la Force. +Quant à la Lorraine, c'était une femme de vingt ans environ, d'une +figure douce et régulière, mais d'une pâleur et d'une maigreur extrêmes; +elle était phtisique au dernier degré, il ne restait aucun espoir de la +sauver; elle le savait et s'éteignait lentement. + +La distance qui séparait les lits de ces deux femmes était assez petite +pour qu'elles pussent causer à voix basse sans être entendues des +soeurs. + +--En voilà encore une qui s'en va, dit à demi-voix la Lorraine, en +songeant à la morte et en se parlant à elle-même. Elle ne souffre +plus... Elle est bien heureuse!... + +--Elle est bien heureuse... si elle n'a pas d'enfant, ajouta Jeanne. + +--Tiens... vous ne dormez pas... ma voisine..., lui dit la Lorraine. +Comment ça va-t-il, pour votre première nuit ici? Hier soir, dès en +entrant, on vous a fait coucher... et je n'ai pas osé ensuite vous +parler, je vous entendais sangloter. + +--Oh! oui... j'ai bien pleuré. + +--Vous avez donc grand mal? + +--Oui, mais je suis dure au mal; c'est de chagrin que je pleurais. +Enfin, j'avais fini par m'endormir, je sommeillais, quand le bruit des +portes m'a éveillée. Lorsque le prêtre est entré et que les bonnes +soeurs se sont agenouillées, j'ai bien vu que c'était une femme qui se +mourait... alors j'ai dit en moi-même un _Pater_ et un _Ave_ pour elle. + +--Moi aussi... et, comme j'ai la même maladie que la femme qui vient de +mourir, je n'ai pu m'empêcher de m'écrier: En voilà une qui ne souffre +plus; elle est bien heureuse! + +--Oui... comme je vous le disais... si elle n'a pas d'enfant! + +--Vous en avez donc... vous, des enfants? + +--Trois..., dit la soeur de Pique-Vinaigre avec un soupir. Et vous? + +--J'ai eu une petite fille... mais je ne l'ai pas gardée longtemps. La +pauvre enfant avait été frappée d'avance; j'avais eu trop de misère +pendant ma grossesse. Je suis blanchisseuse au bateau; j'avais travaillé +tant que j'ai pu aller. Mais tout a une fin; quand la force m'a manqué, +le pain m'a manqué aussi. On m'a renvoyée de mon garni; je ne sais pas +ce que je serais devenue, sans une pauvre femme qui m'a prise avec elle +dans une cave où elle se cachait pour se sauver de son homme qui voulait +la tuer. C'est là que j'ai accouché sur la paille; mais, par bonheur, +cette brave femme connaissait une jeune fille, belle et charitable comme +un ange du bon Dieu; cette jeune fille avait un peu d'argent; elle m'a +retirée de ma cave, m'a bien établie dans un cabinet garni dont elle a +payé un mois d'avance... me donnant en outre un berceau d'osier pour mon +enfant, et quarante francs pour moi avec un peu de linge. Grâce à elle, +j'ai pu me remettre sur pied et reprendre mon ouvrage. + +--Bonne petite fille... Tenez, moi aussi, j'ai rencontré par hasard +comme qui dirait sa pareille, une jeune ouvrière bien serviable. J'étais +allée... voir mon pauvre frère qui est prisonnier... dit Jeanne après un +moment d'hésitation, et j'ai rencontré au parloir cette ouvrière dont je +vous parle: m'ayant entendu dire que je n'étais pas heureuse, elle est +venue à moi, bien embarrassée, pour m'offrir de m'être utile selon ses +moyens, la pauvre enfant... + +--Comme c'était bon à elle! + +--J'ai accepté: elle m'a donné son adresse, et, deux jours après, cette +chère petite Mlle Rigolette... elle s'appelle Rigolette... m'avait fait +une commande... + +--Rigolette! s'écria la Lorraine; voyez donc comme ça se rencontre! + +--Vous la connaissez? + +--Non; mais la jeune fille qui a été si généreuse pour moi a plusieurs +fois prononcé devant moi le nom de Mlle Rigolette; elles étaient amies +ensemble... + +--Eh bien! dit Jeanne en souriant tristement, puisque nous sommes +voisines de lit, nous devrions être amies comme nos deux bienfaitrices. + +--Bien volontiers; moi, je m'appelle Annette Gerbier, dit la Lorraine, +blanchisseuse. + +--Et moi, Jeanne Duport, ouvrière frangeuse... Ah! c'est si bon, à +l'hospice, de pouvoir trouver quelqu'un qui ne vous soit pas tout à fait +étranger, surtout quand on y vient pour la première fois, et qu'on a +beaucoup de chagrins! Mais je ne veux pas penser à cela... Dites-moi, la +Lorraine... et comment s'appelait la jeune fille qui a été si bonne pour +vous? + +--Elle s'appelait la Goualeuse. Tout mon chagrin est de ne l'avoir pas +revue depuis longtemps... Elle était jolie comme une Sainte Vierge, avec +de beaux cheveux blonds et des yeux bleus si doux, si doux... +Malheureusement, malgré son secours, mon pauvre enfant est mort... à +deux mois; il était si chétif, il n'avait que le souffle... et la +Lorraine essuya une larme. + +--Et votre mari? + +--Je ne suis pas mariée... je blanchissais à la journée chez une riche +bourgeoise de mon pays: j'avais toujours été sage, mais je m'en suis +laissé conter par le fils de la maison, et alors... + +--Ah! oui... je comprends. + +--Quand j'ai vu l'état où je me trouvais, je n'ai pas osé rester au +pays; M. Jules, c'était le fils de la riche bourgeoise, m'a donné +cinquante francs pour venir à Paris, disant qu'il me ferait passer vingt +francs tous les mois pour ma layette et pour mes couches; mais, depuis +mon départ de chez nous, je n'ai plus jamais rien reçu de lui, pas +seulement de ses nouvelles; je lui ai écrit une fois, il ne m'a pas +répondu... je n'ai pas osé recommencer, je voyais bien qu'il ne voulait +plus entendre parler de moi... + +--Et c'est lui qui vous a perdue, pourtant; et il est riche? + +--Sa mère a beaucoup de bien chez nous; mais que voulez-vous? je n'étais +plus là... il m'a oubliée... + +--Mais au moins... il n'aurait pas dû vous oublier, à cause de son +enfant. + +--C'est au contraire cela, voyez-vous, qui l'aura rendu mal pour moi; il +m'en aura voulu d'être enceinte, parce que je lui devenais un embarras. + +--Pauvre Lorraine! + +--Je regrette mon enfant, pour moi, mais pas pour elle; pauvre chère +petite! elle aurait eu trop de misère et aurait été orpheline de trop +bonne heure... car je n'en ai pas pour longtemps à vivre... + +--On ne doit pas avoir de ces idées-là à votre âge. Est-ce qu'il y a +beaucoup de temps que vous êtes malade? + +--Bientôt trois mois... Dame, quand j'ai eu à gagner pour moi et mon +enfant, j'ai redoublé de travail, j'ai repris trop vite mon ouvrage à +mon bateau; l'hiver était très-froid, j'ai gagné une fluxion de +poitrine: c'est à ce moment-là que j'ai perdu ma petite fille. En la +veillant, j'ai négligé de me soigner... et puis par là-dessus le +chagrin... enfin je suis poitrinaire... condamnée comme l'était +l'actrice qui vient de mourir. + +--À votre âge, il y a toujours de l'espoir. + +--L'actrice n'avait que deux ans de plus que moi, et vous voyez. + +--Celle que les bonnes soeurs veillent maintenant, c'était donc une +actrice? + +--Mon Dieu, oui. Voyez le sort... Elle avait été belle comme le jour. +Elle avait eu beaucoup d'argent, des équipages, des diamants; mais par +malheur la petite vérole l'a défigurée, alors la gêne est venue, puis la +misère, enfin la voilà morte à l'hospice. Du reste, elle n'était pas +fière; au contraire, elle était bien douce et bien honnête pour toute la +salle... Jamais personne n'est venu la voir; pourtant, il y a quatre ou +cinq jours, elle nous disait qu'elle avait écrit à un monsieur qu'elle +avait connu autrefois dans son beau temps, et qui l'avait bien aimée; +elle lui écrivait pour le prier de venir réclamer son corps, parce que +cela lui faisait mal de penser qu'elle serait disséquée... coupée en +morceaux. + +--Et ce monsieur... il est venu? + +--Non. + +--Ah! c'est bien mal. + +--À chaque instant la pauvre femme demandait après lui, disant toujours: +«Oh! il viendra, oh! il va venir, bien sûr...» et pourtant elle est +morte sans qu'il soit venu... + +--Sa fin lui aura été plus pénible encore. + +--Oh! mon Dieu! oui, car ce qu'elle craignait tant arrivera à son pauvre +corps... + +--Après avoir été riche, heureuse, mourir ici, c'est triste! Au moins, +nous autres nous ne changeons que de misères... + +--À propos de ça, reprit la Lorraine après un moment d'hésitation, je +voudrais bien que vous me rendiez un service. + +--Parlez... + +--Si je mourais, comme c'est probable, avant que vous sortiez d'ici, je +voudrais que vous réclamiez mon corps... J'ai la même peur que +l'actrice... et j'ai mis là le peu d'argent qui me reste pour me faire +enterrer. + +--N'ayez donc pas ces idées-là. + +--C'est égal, me le promettez-vous? + +--Enfin, Dieu merci, ça n'arrivera pas. + +--Oui, mais si cela arrive, je n'aurai pas, grâce à vous, le même +malheur que l'actrice. + +--Pauvre dame, après avoir été riche, finir ainsi! Il n'y a pas que +l'actrice dans cette salle qui ait été riche, madame Jeanne. + +--Appelez-moi donc Jeanne... comme je vous appelle la Lorraine. + +--Vous êtes bien bonne... + +--Qui donc encore a été riche aussi? + +--Une jeune personne de quinze ans au plus, qu'on a amenée ici hier +soir, avant que vous n'entriez. Elle était si faible qu'on était obligé +de la porter. La soeur dit que cette jeune personne et sa mère sont des +gens très-comme il faut, qui ont été ruinés... + +--Sa mère est ici aussi? + +--Non, la mère était si mal, si mal, qu'on n'a pu la transporter... La +pauvre jeune fille ne voulait pas la quitter, et on a profité de son +évanouissement pour l'emmener... C'est le propriétaire d'un méchant +garni où elles logeaient qui, de peur qu'elles ne meurent chez lui, a +été faire sa déclaration au commissaire. + +--Et où est-elle? + +--Tenez... là... dans le lit en face de vous... + +--Et elle a quinze ans? + +--Mon Dieu! tout au plus. + +--L'âge de ma fille aînée!... dit Jeanne en ne pouvant retenir ses +larmes. + + + + +VII + +La visite + + +Jeanne Duport, à la pensée de sa fille, s'était mise à pleurer +amèrement. + +--Pardon, lui dit la Lorraine attristée, pardon, si je vous ai fait de +la peine sans le vouloir en vous parlant de vos enfants... Ils sont +peut-être malades aussi? + +--Hélas! mon Dieu... je ne sais pas ce qu'ils vont devenir si je reste +ici plus de huit jours. + +--Et votre mari? + +Après un moment de silence, Jeanne reprit en essuyant ses larmes: + +--Puisque nous sommes amies ensemble, la Lorraine, je peux vous dire mes +peines, comme vous m'avez dit les vôtres... cela me soulagera... Mon +mari était un bon ouvrier; il s'est dérangé, puis il m'a abandonnée, moi +et mes enfants, après avoir vendu tout ce que nous possédions; je me +suis remise au travail, de bonnes âmes m'ont aidée, je commençais à être +un peu à flot, j'élevais ma petite famille du mieux que je pouvais, +quand mon mari est revenu, avec une mauvaise femme qui était sa +maîtresse, me reprendre le peu que je possédais, et ç'a été encore à +recommencer. + +--Pauvre Jeanne, vous ne pouviez pas empêcher cela? + +--Il aurait fallu me séparer devant la loi; mais la loi est trop chère, +comme dit mon frère. Hélas! mon Dieu, vous allez voir ce que ça fait que +la loi soit trop chère pour nous, pauvres gens. Il y a quelques jours je +retourne voir mon frère, il me donne trois francs qu'il avait ramassés à +conter des histoires aux autres prisonniers. + +--On voit que vous êtes bien bons coeurs dans votre famille, dit la +Lorraine qui, par une rare délicatesse d'instinct, n'interrogea pas +Jeanne sur la cause de l'emprisonnement de son frère. + +--Je reprends donc courage, je croyais que mon mari ne reviendrait pas +de longtemps, car il avait pris chez nous tout ce qu'il pouvait prendre. +Non, je me trompe, ajouta la malheureuse en frissonnant; il lui restait +à prendre ma fille... ma pauvre Catherine... + +--Votre fille? + +--Vous allez voir... vous allez voir. Il y a trois jours, j'étais à +travailler avec mes enfants autour de moi; mon mari entre. Rien qu'à son +air, je m'aperçois tout de suite qu'il a bu. «Je viens chercher +Catherine», qu'il me dit. Malgré moi je prends le bras de ma fille et je +réponds à Duport: «Où veux-tu l'emmener? «--Ça ne te regarde pas, c'est +ma fille; qu'elle fasse son paquet et qu'elle me suive.» À ces mots-là, +mon sang ne fait qu'un tour, car figurez-vous, la Lorraine, que cette +mauvaise femme qui est avec mon mari... ça fait frémir à dire, mais +enfin... c'est ainsi... elle le pousse depuis longtemps à tirer parti de +notre fille--qui est jeune et jolie. Dites, quel monstre de femme! + +--Ah! oui, c'est un vrai monstre. + +«--Emmener Catherine! que je réponds à Duport, jamais; je sais ce que ta +mauvaise femme voudrait en faire.--Tiens, me dit mon mari, dont les +lèvres étaient déjà toutes blanches de colère, ne m'obstine pas ou je +t'assomme.» Là-dessus il prend ma fille par le bras en lui disant: «En +route! Catherine.» La pauvre petite me saute au cou en fondant en larmes +et criant: «Je veux rester avec maman!» Voyant ça, Duport devient +furieux: il arrache ma fille d'après moi, me donne un coup de poing dans +l'estomac qui me renverse par terre, et une fois par terre... une fois +par terre... Mais voyez-vous, la Lorraine, dit la malheureuse femme en +s'interrompant, bien sûr il n'a été si méchant que parce qu'il avait +bu... enfin il trépigne sur moi... en m'accablant de sottises... + +--Faut-il être méchant, mon Dieu! + +--Mes pauvres enfants se jettent à ses genoux en demandant grâce; +Catherine aussi; alors il dit à ma fille en jurant comme un furieux: «Si +tu ne viens pas avec moi, j'achève ta mère!» Je vomissais le sang... je +me sentais à moitié morte... je ne pouvais pas faire un mouvement... +mais je crie à Catherine: «Laisse-moi tuer plutôt! mais ne suis pas ton +père!--Tu ne te tairas donc pas», me dit Duport en me donnant un nouveau +coup de pied qui me fit perdre connaissance. + +--Quelle misère! Quelle misère! + +--Quand je suis revenue à moi, j'ai retrouvé mes deux petits garçons qui +pleuraient. + +--Et votre fille? + +--Partie!... s'écria la malheureuse mère, avec un accent et des sanglots +déchirants, oui... partie... Mes autres enfants m'ont dit que leur père +l'avait battue... la menaçant, en outre, de m'achever sur la place. +Alors, que voulez-vous? la pauvre enfant a perdu la tête... elle s'est +jetée sur moi pour m'embrasser... elle a aussi embrassé ses petits +frères en pleurant... et puis mon mari l'a entraînée! Ah! sa mauvaise +femme l'attendait dans l'escalier... j'en suis bien sûre!... + +--Et vous ne pouviez pas vous plaindre au commissaire? + +--Dans le premier moment, je n'étais qu'au chagrin de savoir Catherine +partie... mais j'ai senti bientôt de grandes douleurs dans tout le +corps, je ne pouvais pas marcher. Hélas! mon Dieu! ce que j'avais tant +redouté était arrivé. Oui, je l'avais dit à mon frère, un jour mon mari +me battra si fort... si fort... que je serai obligée d'aller à +l'hospice. Alors... mes enfants... qu'est-ce qu'ils deviendront? Et +aujourd'hui m'y voilà, à l'hospice, et... je dis: «Qu'est-ce qu'ils +deviendront, mes enfants?» + +--Mais il n'y a donc pas de justice, mon Dieu! pour les pauvres gens? + +--Trop cher, trop cher pour nous, comme dit mon frère, reprit Jeanne +Duport avec amertume. Les voisins avaient été chercher le commissaire... +son greffier est venu, ça me répugnait de dénoncer Duport... mais, à +cause de ma fille, il l'a fallu. Seulement j'ai dit que dans une +querelle que je lui faisais, parce qu'il voulait emmener ma fille, il +m'avait poussée... que cela ne serait rien... mais que je voulais revoir +Catherine, parce que je craignais qu'une mauvaise femme, avec qui vivait +mon mari, ne la débauchât. + +--Et qu'est-ce qu'il vous a dit, le greffier? + +--Que mon mari était dans son droit d'emmener sa fille, n'étant pas +séparé d'avec moi; que ce serait un malheur si ma fille tournait mal par +de mauvais conseils, mais que ce n'étaient que des suppositions et que +ça ne suffisait pas pour porter plainte contre mon mari. «--Vous n'avez +qu'un moyen, m'a dit le greffier; plaidez au civil, demandez une +séparation de corps et alors les coups que vous a donnés votre mari, sa +conduite avec une vilaine femme, seront en votre faveur, et on le +forcera de vous rendre votre fille; sans cela, il est dans son droit de +la garder avec lui.--Mais plaider! je n'ai pas de quoi, mon Dieu! j'ai +mes enfants à nourrir.--Que voulez-vous que j'y fasse? a dit le +greffier, c'est comme ça.» Oui, reprit Jeanne en sanglotant, il avait +raison... c'est comme ça... dans trois mois ma fille sera peut-être une +créature des rues! tandis que si j'avais eu de quoi plaider pour me +séparer de mon mari, cela ne serait pas arrivé. + +--Mais cela n'arrivera pas; votre fille doit tant vous aimer! + +--Mais elle est si jeune! À cet âge-là on n'a pas de défense; et puis +la peur, les mauvais traitements, les mauvais conseils, les mauvais +exemples, l'acharnement qu'on mettra peut-être à lui faire faire mal! +Mon pauvre frère avait prévu tout ce qui arrive, lui; il me disait: +«Est-ce que tu crois que si cette mauvaise femme et ton mari s'acharnent +à perdre cette enfant, il ne faudra pas qu'elle y passe[10]?» Mon Dieu +mon Dieu! pauvre Catherine, si douce, si aimante! Et moi qui, cette +année encore, lui voulais faire renouveler sa première communion! + +--Ah! vous avez bien de la peine. Et moi qui me plaignais, dit la +Lorraine en essuyant ses yeux. Et vos autres enfants? + +--À cause d'eux j'ai fait ce que j'ai pu pour vaincre la douleur et ne +pas entrer à l'hôpital, mais je n'ai pu résister. Je vomis le sang trois +ou quatre fois par jour, j'ai une fièvre qui me casse les bras et les +jambes, je suis hors d'état de travailler. Au moins en étant vite +guérie, je pourrai retourner auprès de mes enfants, si avant ils ne sont +pas morts de faim ou emprisonnés comme mendiants. Moi ici, qui +voulez-vous qui prenne soin d'eux, qui les nourrisse? + +--Oh! c'est terrible. Vous n'avez donc pas de bons voisins? + +--Ils sont aussi pauvres que moi, et ils ont cinq enfants déjà. Aussi +deux enfants de plus! c'est lourd; pourtant ils m'ont promis de les +nourrir... un peu, pendant huit jours, c'est tout ce qu'ils peuvent, et +encore en prenant sur leur pain, et ils n'en ont pas déjà de trop; il +faut donc que je sois guérie dans huit jours; oh! oui, guérie ou non, je +sortirai tout de même. + +--Mais, j'y pense, comment n'avez-vous pas songé à cette bonne petite +ouvrière, Mlle Rigolette, que vous avez rencontrée en prison? elle les +aurait gardés, bien sûr, elle. + +--J'y ai pensé, et quoique la pauvre petite ait peut-être aussi bien du +mal à vivre, je lui ai fait dire ma peine par une voisine: +malheureusement elle est à la campagne où elle va se marier, a-t-on dit +chez la portière de sa maison. + +--Ainsi dans huit jours... vos pauvres enfants... Mais non, vos voisins +n'auront pas le coeur de les renvoyer. + +--Mais que voulez-vous qu'ils fassent? Ils ne mangent pas déjà selon +leur faim, et il faudra encore qu'ils retirent aux leurs pour donner aux +miens. Non, non, voyez-vous, il faut que je sois guérie dans huit jours; +je l'ai demandé à tous les médecins qui m'ont interrogée depuis hier, +mais ils me répondaient en riant: «C'est au médecin en chef qu'il faut +s'adresser pour cela.» Quand viendra-t-il donc, le médecin en chef, la +Lorraine? + +--Chut! je crois que le voilà; il ne faut pas parler pendant qu'il fait +sa visite, répondit tout bas la Lorraine. + +En effet, pendant l'entretien des deux femmes, le jour était venu peu à +peu. + +Un mouvement tumultueux annonça l'arrivée du docteur Griffon, qui entra +bientôt dans la salle, accompagné de son ami le comte de Saint-Remy, +qui, portant, on le sait, un vif intérêt à Mme de Fermont et à sa fille, +était loin de s'attendre à trouver cette malheureuse jeune fille à +l'hôpital. + +En entrant dans la salle, les traits froids et sévères du docteur +Griffon semblèrent s'épanouir: jetant autour de lui un regard de +satisfaction et d'autorité, il répondit d'un signe de tête protecteur à +l'accueil empressé des soeurs. + +La rude et austère physionomie du vieux comte de Saint-Remy était +empreinte d'une profonde tristesse. La vanité de ses tentatives pour +retrouver les traces de Mme de Fermont, l'ignominieuse lâcheté du +vicomte, qui avait préféré à la mort une vie infâme, l'écrasaient de +chagrin. + +--Eh bien! dit au comte le docteur Griffon d'un air triomphant, que +pensez-vous de mon hôpital? + +--En vérité, répondit M. de Saint-Remy, je ne sais pourquoi j'ai cédé à +votre désir; rien n'est plus navrant que l'aspect de ces salles remplies +de malades. Depuis mon entrée ici, mon coeur est cruellement serré. + +--Bah! bah! dans un quart d'heure vous n'y penserez plus; vous qui êtes +philosophe, vous trouverez ample matière à observations; et puis enfin +il était honteux que vous, un de mes plus vieux amis, vous ne connussiez +pas le théâtre de ma gloire, de mes travaux, et que vous ne m'eussiez +pas encore vu à l'oeuvre. Je mets mon orgueil dans ma profession; est-ce +un tort? + +--Non, certes; et après vos excellents soins pour Fleur-de-Marie, que +vous avez sauvée, je ne pouvais rien vous refuser. Pauvre enfant! quel +charme touchant ses traits ont conservé malgré la maladie! + +--Elle m'a fourni un fait médical fort curieux, je suis enchanté d'elle. +À propos, comment a-t-elle passé cette nuit? L'avez-vous vue ce matin +avant de partir d'Asnières? + +--Non; mais la Louve, qui la soigne avec un dévouement sans pareil, m'a +dit qu'elle avait parfaitement dormi. Pourrait-on aujourd'hui lui +permettre d'écrire? + +Après un moment d'hésitation, le docteur répondit: + +--Oui... Tant que le sujet n'a pas été complètement rétabli, j'ai craint +pour lui la moindre émotion, la moindre tension d'esprit; mais +maintenant je ne vois aucun inconvénient à ce qu'elle écrive. + +--Au moins elle pourra prévenir les personnes qui s'intéressent à +elle... + +--Sans doute... Ah çà! vous n'avez rien appris de nouveau sur le sort de +Mme de Fermont et de sa fille? + +--Rien, dit M. de Saint-Remy en soupirant. Mes constantes recherches +n'ont eu aucun résultat. Je n'ai plus d'espoir que dans Mme la marquise +d'Harville, qui, m'a-t-on dit, s'intéresse vivement aussi à ces deux +infortunées; peut-être a-t-elle quelques renseignements qui pourront me +mettre sur la voie. Il y a trois jours je suis allé chez elle; on m'a +dit qu'elle arriverait d'un moment à l'autre. Je lui ai écrit à ce +sujet, la priant de me répondre le plus tôt possible. + +Pendant l'entretien de M. de Saint-Remy et du docteur Griffon, plusieurs +groupes s'étaient peu à peu formés autour d'une grande table occupant le +milieu de la salle; sur cette table était un registre où les élèves +attachés à l'hôpital, et que l'on reconnaissait à leurs longs tabliers +blancs, venaient tour à tour signer la feuille de présence; un grand +nombre de jeunes étudiants studieux et empressés arrivaient +successivement du dehors pour grossir le cortège scientifique du docteur +Griffon, qui, ayant devancé de quelques minutes l'heure habituelle de sa +visite, attendait qu'elle sonnât. + +--Vous voyez, mon cher Saint-Remy, que mon état-major est assez +considérable, dit le docteur Griffon avec orgueil en montrant la foule +qui venait assister à ses enseignements pratiques. + +--Et ces jeunes gens vous suivent au lit de chaque malade? + +--Ils ne viennent que pour cela. + +--Mais tous ces lits sont occupés par des femmes. + +--Eh bien? + +--La présence de tant d'hommes doit leur inspirer une confusion pénible. + +--Allons donc, un malade n'a pas de sexe. + +--À vos yeux peut-être; mais aux siens, la pudeur, la honte... + +--Il faut laisser ces belles choses-là à la porte, mon cher Alceste; ici +nous commençons sur le vivant des expériences et des études que nous +finissons à l'amphithéâtre sur le cadavre. + +--Tenez, docteur, vous êtes le meilleur et le plus honnête des hommes. +Je vous dois la vie, je reconnais vos excellentes qualités; mais +l'habitude et l'amour de votre art vous font envisager certaines +questions d'une manière qui me révolte... Je vous laisse..., dit M. de +Saint-Remy en faisant un pas pour quitter la salle. + +--Quel enfantillage! s'écria le docteur Griffon en le retenant. + +--Non, non, il est des choses qui me navrent et m'indignent; je prévois +que ce serait un supplice pour moi que d'assister à votre visite. Je ne +m'en irai pas, soit; mais je vous attends ici, près de cette table. + +--Quel homme vous êtes avec vos scrupules! Mais je ne vous tiens pas +quitte. J'admets qu'il serait fastidieux pour vous d'aller de lit en +lit; restez donc là, je vous appellerai pour deux ou trois cas assez +curieux. + +--Soit, puisque vous y tenez absolument; cela me suffira, et de reste. + +Sept heures et demie sonnèrent. + +--Allons, messieurs, dit le docteur Griffon. Et il commença sa visite, +suivi d'un nombreux auditoire. + +En arrivant au premier lit de la rangée droite, dont les rideaux étaient +fermés, la soeur dit au docteur: + +--Monsieur, le n° 1 est mort cette nuit à quatre heures et demie du +matin. + +--Si tard? cela m'étonne; hier matin je ne lui aurais pas donné la +journée. A-t-on réclamé le corps? + +--Non, monsieur le docteur. + +--Tant mieux; il est beau, on ne pratiquera pas d'autopsie; je vais +faire un heureux. Puis, s'adressant à un des élèves de sa suite:--Mon +cher Dunoyer, il y a longtemps que vous désirez un sujet; vous êtes +inscrit le premier, celui-ci est à vous. + +--Ah! monsieur, que de bontés! + +--Je voudrais plus souvent récompenser votre zèle, mon cher ami; mais +marquez le sujet, prenez possession... il y a tant de gaillards âpres à +la curée... Et le docteur passa outre. + +L'élève, à l'aide d'un scalpel, incisa très-délicatement un F et un D +(François Dunoyer) sur le bras de l'actrice défunte[11], pour prendre +possession, comme disait le docteur. + +Et la visite continua. + +--La Lorraine, dit tout bas Jeanne Duport à sa voisine, qu'est-ce donc +que tout ce monde qui suit le médecin? + +--Ce sont des élèves et des étudiants. + +--Oh! mon Dieu, est-ce que tous ces jeunes gens seront là lorsque le +médecin va m'interroger et me regarder? + +--Hélas! oui. + +--Mais c'est à la poitrine que j'ai mal... On ne m'examinera pas devant +tous ces hommes? + +--Si, si, il le faut, ils le veulent. J'ai assez pleuré la première +fois, je mourais de honte. Je résistais, on m'a menacée de me renvoyer. +Il a bien fallu me décider; mais cela m'a fait une telle révolution, que +j'en ai été bien plus malade. Jugez donc, presque nue devant tant de +monde, c'est bien pénible, allez! + +--Devant le médecin lui seul, je comprends ça, si c'est nécessaire, et +encore ça coûte beaucoup. Mais, pourquoi devant tous ces jeunes gens?... + +--Ils apprennent et on leur enseigne sur nous... Que voulez-vous? nous +sommes ici pour ça... c'est à cette condition qu'on nous reçoit à +l'hospice. + +--Ah! je comprends, dit Jeanne Duport avec amertume, on ne nous donne +rien pour rien, à nous autres. Mais pourtant, il y a des occasions où ça +ne peut pas être. Ainsi ma pauvre fille Catherine, qui a quinze ans, +viendrait à l'hospice, est-ce qu'on oserait vouloir que devant tous ces +jeunes gens...? Oh! non, je crois que j'aimerais mieux la voir mourir +chez nous. + +--Si elle venait ici, il faudrait bien qu'elle se résignât comme les +autres, comme vous, comme moi; mais taisons-nous, dit la Lorraine. Si +cette pauvre demoiselle qui est là en face vous entendait, elle qui, +dit-on, était riche, elle qui n'a peut-être jamais quitté sa mère, ça va +être son tour. Jugez comme elle va être confuse et malheureuse. + +--C'est vrai, mon Dieu! c'est vrai; je frissonne rien que d'y penser, +pour elle. Pauvre enfant! + +--Silence, Jeanne, voilà le médecin! dit la Lorraine. + + + + +VIII + +Mademoiselle de Fermont + + +Après avoir rapidement visité plusieurs malades qui ne lui offraient +rien de curieux et d'attachant, le docteur Griffon arriva enfin auprès +de Jeanne Duport. + +À la vue de cette foule empressée qui, avide de voir et de savoir, de +connaître et d'apprendre, se pressait autour de son lit, la malheureuse +femme, saisie d'un tremblement de crainte et de honte, s'enveloppa +étroitement dans ses couvertures. + +La figure sévère et méditative du docteur Griffon, son regard pénétrant, +son sourcil toujours froncé par l'habitude de la réflexion, sa parole +brusque, impatiente et brève, augmentaient encore l'effroi de Jeanne. + +--Un nouveau sujet! dit le docteur en parcourant la pancarte où était +inscrit le genre de maladie de l'entrante. Après quoi il jeta sur Jeanne +un long coup d'oeil investigateur. + +Il se fit un profond silence pendant lequel les assistants, à +l'imitation du prince de la science, attachèrent curieusement leurs +regards sur la malade. + +Celle-ci, pour se dérober autant que possible à la pénible émotion que +lui causaient tous ces yeux fixés sur elle, ne détacha pas les siens de +ceux du médecin, qu'elle contemplait avec angoisse. + +Après plusieurs minutes d'attention, le docteur, remarquant quelque +chose d'anormal dans la teinte jaunâtre du globe de l'oeil de la +patiente, s'approcha plus près d'elle et, du bout du doigt, lui +retroussant la paupière, il examina silencieusement le cristallin. + +Puis, plusieurs élèves, répondant à une sorte d'invitation muette de +leur professeur, allèrent tour à tour observer l'oeil de Jeanne. + +Ensuite le docteur procéda à cet interrogatoire: + +--Votre nom? + +--Jeanne Duport, murmura la malade de plus en plus effrayée. + +--Votre âge? + +--Trente-six ans et demi. + +--Plus haut donc. Le lieu de votre naissance? + +--Paris. + +--Votre état? + +--Ouvrière frangeuse. + +--Êtes-vous mariée? + +--Hélas, oui! monsieur, répondit Jeanne avec un profond soupir. + +--Depuis quand? + +--Depuis dix-huit ans. + +--Avez-vous des enfants? + +Ici, au lieu de répondre, la pauvre mère donna cours à ses larmes +longtemps contenues. + +--Il ne s'agit pas de pleurer, mais de répondre. Avez-vous des enfants? + +--Oui, monsieur, deux petits garçons et une fille de seize ans. + +Ici, plusieurs questions qu'il nous est impossible de répéter, mais +auxquelles Jeanne ne satisfit qu'en balbutiant et après plusieurs +injonctions sévères du docteur; la malheureuse femme se mourait de +honte, obligée qu'elle était de répondre tout haut à de telles demandes +devant ce nombreux auditoire. + +Le docteur, complètement absorbé par sa préoccupation scientifique, ne +songea pas le moins du monde à la cruelle confusion de Jeanne, et +reprit: + +--Depuis combien de temps êtes-vous malade? + +--Depuis quatre jours, monsieur, dit Jeanne en essuyant ses larmes. + +--Racontez-nous comment votre maladie vous est survenue. + +--Monsieur... c'est que... il y a tant de monde... je n'ose... + +--Ah çà! mais d'où sortez-vous, ma chère amie? dit impatiemment le +docteur. Ne voulez-vous pas que je fasse apporter ici un +confessionnal?... Voyons... parlez... et dépêchez-vous... + +--Mon Dieu, monsieur, c'est que ce sont des choses de famille... + +--Soyez donc tranquille, nous sommes ici en famille... en nombreuse +famille, vous le voyez, ajouta le prince de la science, qui était ce +jour-là fort en gaieté. Voyons, finissons. + +De plus en plus intimidée, Jeanne dit en balbutiant et en hésitant à +chaque mot: + +--J'avais eu... monsieur... une querelle avec mon mari... au sujet de +mes enfants... je veux dire de ma fille aînée... il voulait l'emmener... +Moi, vous comprenez, monsieur, je ne voulais pas, à cause d'une vilaine +femme avec qui il vivait, et qui pouvait donner de mauvais exemples à ma +fille; alors mon mari, qui était gris... oh! oui, monsieur... sans +cela... il ne l'aurait pas fait... mon mari m'a poussée très-fort... je +suis tombée, et puis, peu de temps après j'ai commencé à vomir le sang. + +--Ta, ta, ta, votre mari vous a poussée et vous êtes tombée... vous nous +la donnez belle... il a certainement fait mieux que vous pousser... il +doit vous avoir parfaitement bien frappée dans l'estomac, à plusieurs +reprises... Peut-être même vous aura-t-il foulée aux pieds... Voyons, +répondez! dites la vérité. + +--Ah! monsieur, je vous assure qu'il était gris... sans cela il n'aurait +pas été si méchant. + +--Bon ou méchant, gris ou noir, il ne s'agit pas de ça, ma brave femme; +je ne suis pas juge d'instruction, moi; je tiens tout bonnement à +préciser un fait: vous avez été renversée et foulée aux pieds avec +fureur, n'est-ce pas? + +--Hélas! oui, monsieur, dit Jeanne en fondant en larmes, et pourtant je +ne lui ai jamais donné un sujet de plainte... je travaille autant que je +peux et je... + +--L'épigastre doit être douloureux? Vous devez y ressentir une grande +chaleur? dit le docteur en interrompant Jeanne... Vous devez éprouver du +malaise, de la lassitude, des nausées? + +--Oui, monsieur... Je ne suis venue ici qu'à la dernière extrémité, +quand la force m'a tout à fait manqué; sans cela, je n'aurais pas +abandonné mes enfants... dont je vais être si inquiète, car ils n'ont +que moi... Et puis Catherine... ah! c'est elle surtout qui me tourmente, +monsieur... si vous saviez... + +--Votre langue! dit le docteur Griffon en interrompant de nouveau la +malade. + +Cet ordre parut si étrange à Jeanne, qui avait cru apitoyer le docteur, +qu'elle ne lui répondit pas tout d'abord et le regarda avec +ébahissement. + +--Voyons donc cette langue dont vous vous servez si bien, dit le docteur +en souriant; puis il baissa du bout du doigt la mâchoire inférieure de +Jeanne. + +Après avoir fait successivement et longuement tâter et examiner par ses +élèves la langue du sujet afin d'en constater la couleur et la +sécheresse, le docteur se recueillit un moment. Jeanne, surmontant sa +crainte, s'écria d'une voix tremblante: + +--Monsieur, je vais vous dire... des voisins aussi pauvres que moi ont +bien voulu se charger de deux de mes enfants, mais pendant huit jours +seulement... C'est déjà beaucoup... Au bout de ce temps, il faut que je +retourne chez moi... Aussi, je vous en supplie, pour l'amour de Dieu! +guérissez-moi le plus vite possible... ou à peu près... que je puisse +seulement me laver et travailler, je n'ai que huit jours devant moi... +car... + +--Face décolorée, état de prostration complète; cependant pouls assez +fort, dur et fréquent, dit imperturbablement le docteur en désignant +Jeanne. Remarquez-le bien, messieurs: oppression, chaleur à l'épigastre: +tous ces symptômes annoncent certainement une _hématémèse_... +probablement compliquée d'une hépatite causée par des chagrins +domestiques, ainsi que l'indique la coloration jaunâtre du globe de +l'oeil; le sujet a reçu des coups violents dans les régions de +l'épigastre et de l'abdomen: le vomissement de sang est nécessairement +causé par quelque lésion organique de certains viscères... À ce propos, +j'appellerai votre attention sur un point très-curieux, fort curieux: +les ouvertures cadavériques de ceux qui sont morts de l'affection dont +le sujet est atteint offrent des résultats singulièrement variables; +souvent la maladie, très-aiguë et très-grave, emporte le malade en peu +de jours, et l'on ne trouve aucune trace de son existence; d'autres fois +la rate, le foie, le pancréas, offrent des lésions plus ou moins +profondes. Il est probable que le sujet dont nous nous occupons a +souffert quelques-unes de ces lésions; nous allons donc tâcher de nous +en assurer, et vous vous en assurerez vous-mêmes par un examen attentif +du malade. + +Et, d'un mouvement rapide, le docteur Griffon, rejetant la couverture au +pied du lit, découvrit presque entièrement Jeanne. + +Nous répugnons à peindre l'espèce de lutte douloureuse de cette +infortunée, qui sanglotait, éperdue de honte, implorant le docteur et +son auditoire. + +Mais à cette menace: «On va vous mettre dehors de l'hospice si vous ne +vous soumettez pas aux usages établis», menace si écrasante pour ceux +dont l'hospice est l'unique et dernier refuge, Jeanne se soumit à une +investigation publique qui dura longtemps, très-longtemps... car le +docteur Griffon analysait, expliquait chaque symptôme, et les plus +studieux des assistants voulurent ensuite joindre la pratique à la +théorie et s'assurer par eux-mêmes de l'état physique du sujet. + +Ensuite de cette scène cruelle, Jeanne éprouva une émotion si violente +qu'elle tomba dans une crise nerveuse pour laquelle le docteur Griffon +donna une prescription supplémentaire. + +La visite continua. + +Le docteur Griffon arriva bientôt auprès du lit de Mlle Claire de +Fermont, victime comme sa mère de la cupidité de Jacques Ferrand. +Terrible et nouvel exemple des conséquences sinistres qu'entraîne après +soi un abus de confiance, ce délit si faiblement puni par la loi. + +Mlle de Fermont, coiffée du bonnet de toile fourni par l'hôpital, +appuyait languissamment sa tête sur le traversin de son lit; à travers +les ravages de la maladie, on retrouvait sur ce candide et doux visage +les traces d'une beauté pleine de distinction. + +Après une nuit de douleurs aiguës, la pauvre enfant était tombée dans +une sorte d'assoupissement fébrile, et, lorsque le docteur et son +cortège scientifique étaient entrés dans la salle, le bruit de la visite +ne l'avait pas réveillée. + +--Un nouveau sujet, messieurs! dit le prince de la science en parcourant +la pancarte qu'un élève lui présenta. Maladie, fièvre lente, nerveuse... +Peste! s'écria le docteur avec une expression de satisfaction profonde, +si l'interne de service ne s'est pas trompé dans son diagnostic, c'est +une excellente aubaine, il y a fort longtemps que je désirais une fièvre +lente nerveuse... car ce n'est généralement pas une maladie de pauvres. +Ces affections naissent presque toujours ensuite de graves perturbations +dans la position sociale du sujet, et il va sans dire que plus la +position est élevée, plus la perturbation est profonde. C'est du reste +une affection des plus remarquables par ses caractères particuliers. +Elle remonte à la plus haute antiquité, les écrits d'Hippocrate ne +laissent aucun doute à cet égard, et c'est tout simple: cette fièvre, je +l'ai dit, a presque toujours pour cause les chagrins les plus violents. +Or, le chagrin est vieux comme le monde. Pourtant, chose singulière, +avant le dix-huitième siècle cette maladie n'avait été exactement +décrite par aucun auteur; c'est Huxham, qui honore à tant de titres la +médecine de cette époque, c'est Huxham, dis-je, qui le premier a donné +une monographie de la fièvre nerveuse, monographie qui est devenue +classique... et pourtant c'est une maladie de vieille roche, ajouta le +docteur en riant. Eh! eh! eh! elle appartient à cette grande, antique et +illustre famille _febris_ dont l'origine se perd dans la nuit des temps. +Mais ne nous réjouissons pas trop, voyons si en effet nous avons le +bonheur de posséder un échantillon de cette curieuse affection. Cela se +trouverait doublement désirable, car il y a très-longtemps que j'ai +envie d'essayer l'usage interne du phosphore... Oui, messieurs, reprit +le docteur en entendant dans son auditoire une sorte de frémissement de +curiosité, oui, messieurs, du phosphore; c'est une expérience fort +curieuse que je veux tenter, elle est audacieuse! Mais _audaces fortuna +juvat..._ et l'occasion sera excellente. Nous allons d'abord examiner si +le sujet va nous offrir sur toutes les parties de son corps, et +principalement la poitrine, cette éruption miliaire si symptomatique +selon Huxham, et vous vous assurerez vous-mêmes, en palpant le sujet, de +l'espèce de rugosité que cette éruption entraîne. Mais ne vendons pas la +peau de l'ours avant de l'avoir mis par terre, ajouta le prince de la +science qui se trouvait décidément fort en gaieté. + +Et il secoua légèrement l'épaule de Mlle de Fermont pour l'éveiller. + +La jeune fille tressaillit et ouvrit ses grands yeux creusés par la +maladie. + +Que l'on juge de sa stupeur, de son épouvante... + +Pendant qu'une foule d'hommes entouraient son lit et la couvaient des +yeux, elle sentit la main du docteur écarter sa couverture et se glisser +dans son lit, afin de lui prendre la main pour lui tâter le pouls. + +Mlle de Fermont, rassemblant toutes ses forces dans un cri d'angoisse et +de terreur, s'écria: + +--Ma mère!... Au secours!... Ma mère!... + +Par un hasard presque providentiel, au moment où les cris de Mlle de +Fermont faisaient bondir le vieux comte de Saint-Remy sur sa chaise, car +il reconnaissait cette voix, la porte de la salle s'ouvrit, et une jeune +femme, vêtue de deuil, entra précipitamment, accompagnée du directeur de +l'hospice. + +Cette femme était la marquise d'Harville. + +--De grâce, monsieur, dit-elle au directeur avec la plus grande anxiété, +conduisez-moi auprès de Mlle de Fermont. + +--Veuillez vous donner la peine de me suivre, madame la marquise, +répondit respectueusement le directeur. Cette demoiselle est au numéro +17 de cette salle. + +--Malheureuse enfant!... ici... ici..., dit Mme d'Harville en essuyant +ses larmes. Ah! c'est affreux. + +La marquise, précédée du directeur, s'approchait rapidement du groupe +rassemblé auprès du lit de Mlle de Fermont, lorsqu'on entendit ces mots +prononcés avec indignation: + +--Je vous dis que cela est un meurtre infâme, vous la tuerez, monsieur. + +--Mais, mon cher Saint-Remy, écoutez-moi donc... + +--Je vous répète, monsieur, que votre conduite est atroce. Je regarde +Mlle de Fermont comme ma fille; je vous défends d'en approcher; je vais +la faire immédiatement transporter hors d'ici. + +--Mais, mon cher ami, c'est un cas de fièvre lente nerveuse, +très-rare... Je voulais essayer du phosphore... C'était une occasion +unique. Promettez-moi au moins que je la soignerai, n'importe où vous +l'emmeniez, puisque vous privez ma clinique d'un sujet aussi précieux. + +--Si vous n'étiez pas un fou... vous seriez un monstre, reprit le comte +de Saint-Remy. + +Clémence écoutait ces mots avec une angoisse croissante; mais la foule +était si compacte autour du lit qu'il fallut que le directeur dît à +haute voix: + +--Place, messieurs, s'il vous plaît, place à Mme la marquise d'Harville +qui vient voir le numéro 17. + +À ces mots, les élèves se rangèrent avec autant d'empressement que de +respectueuse admiration, en voyant la charmante figure de Clémence, que +l'émotion colorait des plus vives couleurs. + +--Madame d'Harville! s'écria le comte de Saint-Remy en écartant rudement +le docteur et en se précipitant vers Clémence. Ah c'est Dieu qui envoie +ici un de ses anges. Madame... je savais que vous vous intéressiez à ces +deux infortunées. Plus heureuse que moi, vous les avez trouvées... +tandis que moi, c'est... le hasard... qui m'a conduit ici... et pour +assister à une scène d'une barbarie inouïe. Malheureuse enfant! Voyez, +madame... voyez. Et vous, messieurs, au nom de vos filles ou de vos +soeurs, ayez pitié d'une enfant de seize ans, je vous en supplie... +laissez-la seule avec madame et ces bonnes religieuses. Lorsqu'elle aura +repris ses sens... je la ferai transporter hors d'ici. + +--Soit... je signerai sa sortie! s'écria le docteur; mais je +m'attacherai à ses pas... mais je me cramponnerai à vous. C'est un sujet +qui m'appartient... et vous aurez beau faire... je la soignerai... je ne +risquerai pas le phosphore, bien entendu, mais je passerai les nuits +s'il le faut... comme je les ai passées auprès de vous, ingrat +Saint-Remy... car cette fièvre est aussi curieuse que l'était la vôtre. +Ce sont deux soeurs qui ont le même droit à mon intérêt. + +--Maudit homme, pourquoi avez-vous tant de science? dit le comte sachant +qu'en effet il ne pourrait confier Mlle de Fermont à des mains plus +habiles. + +--Eh! mon Dieu, c'est tout simple! lui dit le docteur à l'oreille, j'ai +beaucoup de science parce que j'étudie, parce que j'essaye, parce que je +risque et pratique beaucoup sur mes sujets... soit dit sans calembour. +Ah çà! j'aurai donc ma fièvre lente, vilain bourru? + +--Oui... mais cette jeune fille est-elle transportable? + +--Certainement. + +--Alors... pour Dieu... retirez-vous. + +--Allons, messieurs, dit le prince de la science, notre clinique sera +privée d'une étude précieuse... mais je vous tiendrai au courant. + +Et le docteur Griffon, accompagné de son auditoire, continua sa visite, +laissant M. de Saint-Remy et Mme d'Harville auprès de Mlle de Fermont. + + + + +IX + +Fleur-de-Marie + + +Pendant la scène que nous venons de raconter, Mlle de Fermont, toujours +évanouie, était restée livrée aux soins empressés de Clémence et des +deux religieuses; l'une d'elles soutenait la tête pâle et appesantie de +la jeune fille, pendant que Mme d'Harville, penchée sur le lit, essuyait +avec son mouchoir la sueur glacée qui inondait le front de la malade. + +Profondément ému, M. de Saint-Remy contemplait ce tableau touchant, +lorsqu'une funeste pensée lui traversant tout à coup l'esprit, il +s'approcha de Clémence et lui dit à voix basse: + +--Et la mère de cette infortunée, madame? + +La marquise se retourna vers M. de Saint-Remy et lui répondit avec une +tristesse navrante: + +--Cette enfant... n'a plus de mère... monsieur. + +--Grand Dieu!... morte!!! + +--J'ai appris seulement hier soir, à mon retour, l'adresse de Mme de +Fermont... et son état désespéré. À une heure du matin, j'étais chez +elle avec mon médecin. Ah! monsieur!... quel tableau!... La misère dans +toute son horreur... et aucun espoir de sauver cette pauvre mère +expirante! + +--Oh! que son agonie a dû être affreuse, si la pensée de sa fille lui +était présente! + +--Son dernier mot a été: «Ma fille!» + +--Quelle mort... mon Dieu!... Elle, mère si tendre, si dévouée. C'est +épouvantable! + +Une des religieuses vint interrompre l'entretien de M. de Saint-Remy et +de Mme d'Harville, en disant à celle-ci: + +--La jeune demoiselle est bien faible... elle entend à peine; tout à +l'heure peut-être elle reprendra un peu de connaissance... cette +secousse l'a brisée. Si vous ne craigniez pas, madame, de rester là... +en attendant que la malade revienne tout à fait à elle, je vous +offrirais ma chaise. + +--Donnez... donnez, dit Clémence en s'asseyant auprès du lit; je ne +quitterai pas Mlle de Fermont; je veux qu'elle voie au moins une figure +amie lorsqu'elle ouvrira les yeux... ensuite je l'emmènerai avec moi, +puisque le médecin trouve heureusement qu'on peut la transporter sans +danger. + +--Ah! madame, soyez bénie pour le bien que vous faites, dit M. de +Saint-Remy; mais pardonnez-moi de ne pas vous avoir encore dit mon nom; +tant de chagrins tant d'émotions... Je suis le comte de Saint-Remy, +madame... le mari de Mme de Fermont était mon ami le plus intime. +J'habitais à Angers... J'ai quitté cette ville dans mon inquiétude de ne +recevoir aucune nouvelle de ces deux nobles et dignes femmes; elles +avaient jusqu'alors habité cette ville, et on les disait complètement +ruinées: leur position était d'autant plus pénible que jusqu'alors elles +avaient vécu dans l'aisance. + +--Ah! monsieur... vous ne savez pas tout... Mme de Fermont a été +indignement dépouillée. + +--Par son notaire, peut-être? Un moment j'en avais eu le soupçon. + +--Cet homme était un monstre, monsieur. Hélas! ce crime n'est pas le +seul qu'il ait commis. Mais heureusement, dit Clémence avec exaltation +en songeant à Rodolphe, un génie providentiel en a fait justice, et j'ai +pu fermer les yeux de Mme de Fermont en la rassurant sur l'avenir de sa +fille. Sa mort a été ainsi moins cruelle. + +--Je le comprends; sachant à sa fille un appui tel que le vôtre, madame, +ma pauvre amie a dû mourir plus tranquille... + +--Non-seulement mon vif intérêt est à tout jamais acquis à Mlle de +Fermont... mais sa fortune lui sera rendue... + +--Sa fortune!... Comment? Le notaire...? + +--A été forcé de restituer la somme... qu'il s'était appropriée par un +crime horrible... + +--Un crime?... + +--Cet homme avait assassiné le frère de Mme de Fermont pour faire croire +que ce malheureux s'était suicidé après avoir dissipé la fortune de sa +soeur... + +--C'est horrible! mais c'est à n'y pas croire... et pourtant, par suite +de mes soupçons sur le notaire, j'avais conservé de vagues doutes sur la +réalité de ce suicide... car Renneville était l'honneur, la loyauté +même. Et la somme que le notaire a restituée...? + +--...Est déposée chez un prêtre vénérable, M. le curé de Bonne-Nouvelle; +elle sera remise à Mlle de Fermont. + +--Cette restitution ne suffit pas à la justice des hommes, madame! +L'échafaud réclame ce notaire... car il n'a pas commis un meurtre, mais +deux meurtres... La mort de Mme de Fermont, les souffrances que sa fille +endure sur ce lit d'hôpital, ont été causées par l'infâme abus de +confiance de ce misérable! + +--Et ce misérable a commis un autre meurtre aussi affreux, aussi +atrocement combiné. + +--Que dites-vous, madame? + +--S'il s'est défait du frère de Mme de Fermont par un prétendu suicide, +afin de s'assurer l'impunité, il y a peu de jours il s'est défait d'une +malheureuse jeune fille qu'il avait intérêt à perdre en la faisant +noyer... certain qu'on attribuerait cette mort à un accident. + +M. de Saint-Remy tressaillit, regarda Mme d'Harville avec surprise en +songeant à Fleur-de-Marie et s'écria: + +--Ah! mon Dieu, madame, quel étrange rapport!... + +--Qu'avez-vous, monsieur? + +--Cette jeune fille! où a-t-il voulu la noyer? + +--Dans la Seine... près d'Asnières, m'a-t-on dit... + +--C'est elle! c'est elle! s'écria M. de Saint-Remy. + +--De qui parlez-vous, monsieur? + +--De la jeune fille que ce monstre avait intérêt à perdre... + +--Fleur-de-Marie!!! + +--Vous la connaissez, madame? + +--Pauvre enfant... je l'aimais tendrement... Ah! si vous saviez, +monsieur, combien elle était belle et touchante... Mais comment se +fait-il?... + +--Le docteur Griffon et moi nous lui avons donné les premiers +secours... + +--Les premiers secours? À elle? Et où cela? + +--À l'île du Ravageur... quand on l'a eu sauvée... + +--Sauvée, Fleur-de-Marie... sauvée? + +--Par une brave créature qui, au risque de sa vie, l'a retirée de la +Seine... Mais qu'avez-vous, madame? + +--Ah! monsieur, je n'ose croire encore à tant de bonheur... mais je +crains encore d'être dupe d'une erreur... Je vous en supplie, dites-moi, +cette jeune fille... comment est-elle? + +--D'une admirable beauté... une figure d'ange. + +--De grands yeux bleus... des cheveux blonds? + +--Oui, madame. + +--Et quand on l'a noyée... elle était avec une femme âgée. + +--En effet, depuis hier seulement qu'elle a pu parler (car elle est +encore bien faible), elle nous a dit cette circonstance... Une femme +âgée l'accompagnait. + +--Dieu soit béni! s'écria Clémence en joignant les mains avec ferveur, +je pourrai _lui_ apprendre que sa protégée vit encore[12]. Quelle joie +pour lui, qui dans sa dernière lettre me parlait de cette pauvre enfant +avec des regrets si pénibles!... Pardon, monsieur! mais si vous saviez +combien ce que vous m'apprenez me rend heureuse... et pour moi, et pour +une personne... qui, plus que moi encore, a aimé et protégé +Fleur-de-Marie! Mais, de grâce, à cette heure... où est-elle? + +--Près d'Asnières... dans la maison de l'un des médecins de cet +hôpital... le docteur Griffon, qui, malgré des travers que je déplore, a +d'excellentes qualités... car c'est chez lui que Fleur-de-Marie a été +transportée; et depuis il lui a prodigué les soins les plus constants. + +--Et elle est hors de tout danger? + +--Oui, madame, depuis deux ou trois jours seulement. Et aujourd'hui on +lui permettra d'écrire à ses protecteurs. + +--Oh! c'est moi, monsieur... c'est moi qui me chargerai de ce soin... ou +plutôt c'est moi qui aurai la joie de la conduire auprès de ceux qui, la +croyant morte, la regrettent si amèrement. + +--Je comprends ces regrets, madame... car il est impossible de connaître +Fleur-de-Marie sans rester sous le charme de cette angélique créature: +sa grâce et sa douceur exercent sur tous ceux qui l'approchent un empire +indéfinissable... La femme qui l'a sauvée, et qui depuis l'a veillée +jour et nuit comme elle aurait veillé son enfant, est une personne +courageuse et dévouée, mais d'un caractère si habituellement emporté +qu'on l'a surnommée la Louve... jugez! Eh bien! un mot de Fleur-de-Marie +la bouleverse... Je l'ai vue sangloter, pousser des cris de désespoir, +lorsque ensuite d'une crise fâcheuse le docteur Griffon avait presque +désespéré de la vie de Fleur-de-Marie. + +--Cela ne m'étonne pas... je connais la Louve. + +--Vous, madame? dit M. de Saint-Remy surpris, vous connaissez la +Louve[13]? + +--En effet, cela doit vous étonner, monsieur, dit la marquise en +souriant doucement; car Clémence était heureuse... oh! bien heureuse... +en songeant à la douce surprise qu'elle ménageait au prince. + +Quel eût été son enivrement si elle avait su que c'était une fille qu'il +croyait morte... qu'elle allait ramener à Rodolphe!... + +--Ah! monsieur, dit-elle à M. de Saint-Remy, ce jour est si beau... pour +moi... que je voudrais qu'il le fût aussi pour d'autres; il me semble +qu'il doit y avoir ici bien des infortunes honnêtes à soulager, ce +serait une digne manière de célébrer l'excellente nouvelle que vous me +donnez. + +Puis, s'adressant à la religieuse qui venait de faire boire quelques +cuillerées d'une potion à Mlle de Fermont: + +--Eh bien!... ma soeur, reprend-elle ses sens? + +--Pas encore... madame... elle est si faible. Pauvre demoiselle! À peine +si l'on sent les battements de son pouls. + +--J'attendrai pour l'emmener qu'elle soit en état d'être transportée +dans ma voiture... Mais, dites-moi, ma soeur, parmi toutes ces +malheureuses malades, n'en connaîtriez-vous pas qui méritassent +particulièrement l'intérêt et la pitié, et à qui je pourrais être utile +avant de quitter cet hospice? + +--Ah! madame... c'est Dieu qui vous envoie..., dit la soeur; il y a là, +ajouta-t-elle en montrant le lit de la soeur de Pique-Vinaigre, une +pauvre femme très-malade et très à plaindre: elle n'est entrée ici qu'à +bout de ses forces; elle se désole sans cesse parce qu'elle a été +obligée d'abandonner deux petits enfants qui n'ont qu'elle au monde pour +soutien. Elle disait tout à l'heure à M. le docteur qu'elle voulait +sortir, guérie ou non, dans huit jours, parce que ses voisins lui +avaient promis de garder ses enfants seulement une semaine... et +qu'après ce temps ils ne pourraient plus s'en charger. + +--Conduisez-moi à son lit, je vous prie, ma soeur, dit Mme d'Harville en +se levant et en suivant la religieuse. + +Jeanne Duport, à peine remise de la crise violente que lui avaient +causée les investigations du docteur Griffon, ne s'était pas aperçue de +l'entrée de Clémence d'Harville dans la salle de l'hospice. + +Quel fut son étonnement lorsque la marquise, soulevant les rideaux de +son lit, lui dit, en attachant sur elle un regard rempli de +commisération et de bonté: + +--Ma bonne mère, il ne faut plus être inquiète de vos enfants; j'en +aurai soin; ne songez donc qu'à vous guérir pour les aller bien vite +retrouver! + +Jeanne Duport croyait rêver. + +À cette même place où le docteur Griffon et son studieux auditoire lui +avaient fait subir une cruelle inquisition, elle voyait une jeune femme +d'une ravissante beauté venir à elle avec des paroles de pitié, de +consolation et d'espérance. + +L'émotion de la soeur de Pique-Vinaigre était si grande qu'elle ne put +prononcer une parole; elle joignit seulement les mains comme si elle eût +prié, en regardant sa bienfaitrice inconnue avec adoration. + +--Jeanne, Jeanne! lui dit tout bas la Lorraine, répondez donc à cette +bonne dame... Puis la Lorraine ajouta, en s'adressant à la marquise: Ah! +madame, vous la sauvez! Elle serait morte de désespoir en pensant à ses +enfants, qu'elle voyait déjà abandonnés... N'est-ce pas, Jeanne? + +--Encore une fois, rassurez-vous, ma bonne mère... n'ayez aucune +inquiétude, reprit la marquise en pressant dans ses petites mains +délicates et blanches la main brûlante de Jeanne Duport. Rassurez-vous, +ne soyez plus inquiète de vos enfants; et même, si vous le préférez, +vous sortirez aujourd'hui de l'hospice; on vous soignera chez vous: rien +ne vous manquera. De la sorte, vous ne quitterez pas vos chers +enfants... Si votre logement est insalubre ou trop petit, on vous en +trouvera tout de suite un plus convenable, afin que vous soyez, vous +dans une chambre et vos enfants dans une autre... Vous aurez une bonne +garde-malade qui les surveillera tout en vous soignant... Enfin, lorsque +vous serez rétablie, si vous manquez d'ouvrage, je vous mettrai à même +d'attendre qu'il vous en arrive; et, dès aujourd'hui, je me charge de +l'avenir de vos enfants! + +--Ah! mon bon Dieu! Qu'est-ce que j'entends?... Les chérubins descendent +donc du ciel comme dans les livres d'église! dit Jeanne Duport +tremblante, égarée, osant à peine regarder sa bienfaitrice. Pourquoi +tant de bontés pour moi? Qu'ai-je fait pour cela? Ça n'est pas possible! +Moi, sortir de l'hospice, où j'ai déjà tant pleuré, tant souffert! Ne +plus quitter mes enfants... avoir une garde-malade... Mais c'est comme +un miracle du bon Dieu! + +Et la pauvre femme disait vrai. + +Si l'on savait combien il est doux et facile de faire souvent et à peu +de frais de ces _miracles_! + +Hélas! pour certaines infortunes abandonnées ou repoussées de tous, un +salut immédiat, inespéré, accompagné de paroles bienveillantes, d'égards +tendrement charitables, ne doit-il pas avoir, n'a-t-il pas l'apparence +surnaturelle d'un miracle?... + +Ainsi était-il humainement permis à Jeanne Duport, non pas d'espérer, +mais seulement de rêver à la probabilité de la fortune inouïe que lui +assurait Mme d'Harville? + +--Ce n'est pas un miracle, ma bonne mère, répondit Clémence vivement +émue; ce que je fais pour vous, ajouta-t-elle en rougissant légèrement +au souvenir de Rodolphe, ce que je fais pour vous m'est inspiré par un +généreux esprit qui m'a appris à compatir au malheur... c'est lui qu'il +faut remercier et bénir... + +--Ah! madame, je bénirai vous et les vôtres! dit Jeanne Duport en +pleurant. Je vous demande pardon de m'exprimer si mal, mais je n'ai pas +l'habitude de ces grandes joies... c'est la première fois que cela +m'arrive. + +--Eh bien! voyez-vous, Jeanne, dit la Lorraine attendrie, il y a aussi +parmi les riches des Rigolettes et des Goualeuses... en grand, il est +vrai, mais, quant au bon coeur, c'est la même chose! + +Mme d'Harville se retourna toute surprise vers la Lorraine, en lui +entendant prononcer ces deux noms. + +--Vous connaissez la Goualeuse et une jeune ouvrière nommée Rigolette? +demanda Clémence à la Lorraine. + +--Oui, madame... La Goualeuse, bon petit ange, a fait l'an passé pour +moi, mais dame! selon ses pauvres moyens, ce que vous faites pour +Jeanne... Oui, madame! Oh! ça me fait du bien à dire et à répéter à tout +le monde! La Goualeuse m'a retirée d'une cave où je venais d'accoucher +sur la paille... et le cher petit ange m'a établie, moi et mon enfant, +dans une chambre où il y avait un bon lit et un berceau... La Goualeuse +avait fait ces dépenses-là par pure charité, car elle me connaissait à +peine et était pauvre elle-même... C'est beau, cela, n'est-ce pas, +madame? dit la Lorraine avec exaltation. + +--Oh! oui... la charité du pauvre envers le pauvre est grande et sainte, +dit Clémence les yeux mouillés de douces larmes. + +--Il en a été de même de Mlle Rigolette, qui, selon ses moyens de petite +ouvrière, reprit la Lorraine, avait, il y a quelques jours, offert ses +services à Jeanne. + +--Quel singulier rapprochement! se dit Clémence de plus en plus émue, +car chacun de ces deux noms, la Goualeuse et Rigolette, lui rappelait +une noble action de Rodolphe. Et vous, mon enfant, que puis-je pour +vous? dit-elle à la Lorraine. Je voudrais que les noms que vous venez de +prononcer avec tant de reconnaissance vous portassent bonheur. + +--Merci, madame, dit la Lorraine avec un sourire de résignation amère; +j'avais un enfant... il est mort... Je suis poitrinaire condamnée, je +n'ai plus besoin de rien. + +--Quelle idée sinistre! À votre âge... si jeune, il y a toujours de la +ressource! + +--Oh! non, madame, je sais mon sort... je ne me plains pas! J'ai vu +encore cette nuit mourir une poitrinaire dans la salle... on meurt bien +doucement, allez! Je vous remercie toujours de vos bontés. + +--Vous vous exagérez votre état... + +--Je ne me trompe pas, madame, je le sens bien; mais, puisque vous êtes +si bonne... une grande dame comme vous est toute-puissante... + +--Parlez... dites... que voulez-vous? + +--J'avais demandé un service à Jeanne; mais puisque, grâce à Dieu et à +vous, elle s'en va... + +--Eh bien! ce service, ne puis-je vous le rendre? + +--Certainement, madame... un mot de vous aux soeurs ou au médecin +arrangerait tout. + +--Ce mot, je le dirai, soyez-en sûre... De quoi s'agit-il? + +--Depuis que j'ai vu l'actrice qui est morte si tourmentée de la crainte +d'être coupée en morceaux après sa mort, j'ai la même peur... Jeanne +m'avait promis de réclamer mon corps et de me faire enterrer. + +--Ah! c'est horrible dit Clémence en frissonnant d'épouvante; il faut +venir ici pour savoir qu'il est encore pour les pauvres des misères et +des terreurs même au delà de la tombe!... + +--Pardon, madame, dit timidement la Lorraine; pour une grande dame riche +et heureuse comme vous méritez de l'être, cette demande est bien +triste... je n'aurais pas dû la faire! + +--Je vous en remercie, au contraire, mon enfant; elle m'apprend une +misère que j'ignorais, et cette science ne sera pas stérile... Soyez +tranquille, quoique ce moment fatal soit bien éloigné d'ici, quand il +arrivera, vous serez sûre de reposer en terre sainte! + +--Oh! merci, madame! s'écria la Lorraine: si j'osais vous demander la +permission de baiser votre main... + +Clémence présenta sa main aux lèvres desséchées de la Lorraine. + +--Oh! merci, madame! J'aurai quelqu'un à aimer et à bénir jusqu'à la +fin... avec la Goualeuse... et je ne serai plus attristée pour après ma +mort! + +Ce détachement de la vie et ces craintes d'outre-tombe avaient +péniblement affecté Mme d'Harville; se penchant à l'oreille de la soeur +qui venait l'avertir que Mlle de Fermont avait complètement repris +connaissance, elle lui dit: + +--Est-ce que réellement l'état de cette jeune femme est désespéré? + +Et, d'un signe, elle lui indiqua le lit de la Lorraine. + +--Hélas! oui, madame; la Lorraine est condamnée... elle n'a peut-être +pas huit jours à vivre! + +Une demi-heure après, Mme d'Harville, accompagnée de M. de Saint-Remy, +emmenait chez elle la jeune orpheline, à qui elle avait caché la mort de +sa mère. + +Le jour même un homme de confiance de Mme d'Harville, après avoir été +visiter, rue de la Barillerie, la misérable demeure de Jeanne Duport, et +avoir recueilli sur cette digne femme les meilleurs renseignements, loua +aussitôt, sur le quai de l'École, deux grandes chambres et un cabinet +bien aéré, meubla en deux heures ce modeste mais salubre logis, et, +grâce aux ressources instantanées du Temple, le soir même, Jeanne Duport +fut transportée dans cette demeure, où elle trouva ses enfants et une +excellente garde-malade. + +Le même homme de confiance fut chargé de réclamer et de faire enterrer +le corps de la Lorraine lorsqu'elle succomberait à sa maladie. + +Après avoir conduit et installé chez elle Mlle de Fermont, Mme +d'Harville partit aussitôt pour Asnières, accompagnée de M. de +Saint-Remy, afin d'aller chercher Fleur-de-Marie et de la conduire chez +Rodolphe. + + + + +X + +Espérance + + +Les premiers jours du printemps approchaient, le soleil commençait à +prendre un peu de force, le ciel était pur, l'air tiède... +Fleur-de-Marie, appuyée sur le bras de la Louve, essayait ses forces en +se promenant dans le jardin de la petite maison du docteur Griffon. + +La chaleur vivifiante du soleil et le mouvement de la promenade +coloraient d'une teinte rosée les traits pâles et amaigris de la +Goualeuse; ses vêtements de paysanne ayant été déchirés dans la +précipitation des premiers secours qu'on lui avait donnés, elle portait +une robe de mérinos d'un bleu foncé, faite en blouse, et seulement +serrée autour de sa taille délicate et fine par une cordelière de laine. + +--Quel bon soleil! dit-elle à la Louve en s'arrêtant au pied d'une +charmille d'arbres verts exposés au midi et qui s'arrondissaient autour +d'un banc de pierre. Voulez-vous que nous nous asseyions un moment ici, +la Louve? + +--Est-ce que vous avez besoin de me demander si je veux? répondit +brusquement la femme de Martial en haussant les épaules. + +Puis, ôtant de son cou un châle de bourre de soie, elle le ploya en +quatre, s'agenouilla, le posa sur le sable un peu humide de l'allée et +dit à la Goualeuse: + +--Mettez vos pieds là-dessus. + +--Mais, la Louve, dit Fleur-de-Marie, qui s'était aperçue trop tard du +dessein de sa compagne pour l'empêcher de l'exécuter; mais, la Louve, +vous allez abîmer votre châle. + +--Pas tant de raisons!... la terre est fraîche, dit la Louve. + +Et, prenant d'autorité les petits pieds de Fleur-de-Marie, elle les posa +sur le châle. + +--Comme vous me gâtez, la Louve... + +--Hum!... vous ne le méritez guère: toujours à vous débattre contre ce +que je veux faire pour votre bien... Vous n'êtes pas fatiguée? Voilà une +bonne demi-heure que nous marchons... Midi vient de sonner à Asnières. + +--Je suis un peu lasse... mais je sens que cette promenade m'a fait du +bien. + +--Vous voyez... vous étiez lasse. Vous ne pouviez pas me demander plus +tôt de vous asseoir? + +--Ne me grondez pas; je ne m'apercevais pas de ma lassitude. C'est si +bon de marcher quand on a été longtemps alitée... de voir le soleil, les +arbres, la campagne, quand on a cru ne les revoir jamais! + +--Le fait est que vous avez été dans un état désespéré durant deux +jours. Pauvre Goualeuse... oui, on peut vous dire cela maintenant... on +désespérait de vous. + +--Et puis figurez-vous, la Louve, que me voyant sous l'eau... malgré moi +je me suis rappelé qu'une méchante femme qui m'avait tourmentée quand +j'étais petite me menaçait toujours de me jeter aux poissons. Plus tard +elle avait encore voulu me noyer[14]. Alors je me suis dit: «Je n'ai pas +de bonheur... c'est une fatalité, je n'y échapperai pas...» + +--Pauvre Goualeuse... ç'a été votre dernière idée quand vous vous êtes +crue perdue? + +--Oh! non... dit Fleur-de-Marie avec exaltation. Quand je me suis sentie +mourir... ma dernière pensée a été pour celui que je regarde comme mon +Dieu; de même qu'en me sentant renaître, ma première pensée s'est élevée +vers lui... + +--C'est plaisir de vous faire du bien, à vous... vous n'oubliez pas. + +--Oh! non!... c'est si bon de s'endormir avec sa reconnaissance et de +s'éveiller avec elle! + +--Aussi on se mettrait dans le feu pour vous. + +--Bonne Louve... Tenez, je vous assure qu'une des causes qui me rendent +heureuse de vivre... c'est l'espoir de vous porter bonheur, d'accomplir +ma promesse... vous savez, nos châteaux en Espagne de Saint-Lazare? + +--Quant à cela, il y a du temps de reste. Vous voilà sur pied, j'ai fait +mes frais... comme dit mon homme. + +--Pourvu que M. le comte de Saint-Remy me dise tantôt que le médecin me +permet d'écrire à Mme Georges! Elle doit être si inquiète! et peut-être +M. Rodolphe aussi! ajouta Fleur-de-Marie en baissant les yeux et en +rougissant de nouveau à la pensée de son Dieu. Peut-être ils me croient +morte! + +--Comme le croient aussi ceux qui vous ont fait noyer, pauvre petite. +Oh! les brigands! + +--Vous supposez donc toujours que ce n'est pas un accident, la Louve? + +--Un accident! Oui, les Martial appellent ça des accidents... Quand je +dis les Martial... c'est sans compter mon homme... car il n'est pas de +la famille, lui... pas plus que n'en seront jamais François et Amandine. + +--Mais quel intérêt pouvait-on avoir à ma mort? Je n'ai jamais fait de +mal à personne... personne ne me connaît. + +--C'est égal... si les Martial sont assez scélérats pour noyer +quelqu'un, ils ne sont pas assez bêtes pour le faire sans y avoir un +intérêt. Quelques mots que la veuve a dits à mon homme dans la prison... +me le prouvent bien. + +--Il a donc été voir sa mère, cette femme terrible? + +--Oui, il n'y a plus d'espoir pour elle, ni pour Calebasse, ni pour +Nicolas. On avait découvert bien des choses, mais ce gueux de Nicolas, +dans l'espoir d'avoir la vie sauve, a dénoncé sa mère et sa soeur pour +un autre assassinat. Ça fait qu'ils y passeront tous. L'avocat n'espère +plus rien; les gens de la justice disent qu'il faut un exemple. + +--Ah! c'est affreux! presque toute une famille. + +--Oui, à moins que Nicolas ne s'évade. Il est dans la même prison qu'un +monstre de bandit appelé le Squelette, qui machine un complot pour se +sauver, lui et d'autres. C'est Nicolas qui a fait dire cela à Martial +par un prisonnier sortant; car mon homme a été encore assez faible pour +aller voir son gueux de frère à la Force. Alors, encouragé par cette +visite, ce misérable, que l'enfer confonde! a eu le front de faire dire +à mon homme que d'un moment à l'autre il pourrait s'échapper, et que +Martial lui tienne prêts chez le père Micou de l'argent et des habits +pour se déguiser. + +--Votre Martial a si bon coeur! + +--Bon coeur tant que vous voudrez, la Goualeuse; mais que le diable me +brûle si je laisse mon homme aider un assassin qui a voulu le tuer! +Martial ne dénoncera pas le complot d'évasion, c'est déjà beaucoup... +D'ailleurs, maintenant que vous voilà en santé, la Goualeuse, nous +allons partir, moi, mon homme et les enfants, pour notre tour de France; +nous ne remettrons jamais les pieds à Paris: c'était bien assez pénible +à Martial d'être appelé fils du guillotiné. Qu'est-ce que cela serait +donc lorsque mère, frère et soeur y auraient passé? + +--Vous attendrez au moins que j'aie parlé de vous à M. Rodolphe, si je +le revois. Vous êtes revenue au bien, j'ai dit que je vous en ferais +récompenser, je veux tenir ma parole. Sans cela comment +m'acquitterais-je envers vous? Vous m'avez sauvé la vie... et pendant ma +maladie vous m'avez comblée de soins. + +--Justement! maintenant j'aurais l'air intéressée, si je vous laissais +demander quelque chose pour moi à vos protecteurs. Vous êtes sauvée... +je vous répète que j'ai fait mes frais. + +--Bonne Louve... rassurez-vous... ce n'est pas vous qui serez +intéressée, c'est moi qui serai reconnaissante. + +--Écoutez donc! dit tout d'un coup la Louve en se levant, on dirait le +bruit d'une voiture. Oui... oui, elle approche; tenez, la voilà; +l'avez-vous vu passer devant la grille? Il y a une femme dedans. + +--Oh! mon Dieu! s'écria Fleur-de-Marie avec émotion, il m'a semblé +reconnaître... + +--Qui donc? + +--Une jeune et jolie dame que j'ai vue à Saint-Lazare, et qui a été bien +bonne pour moi. + +--Elle sait donc que vous êtes ici? + +--Je l'ignore; mais elle connaît la personne dont je vous parlais +toujours, et qui, si elle le veut, et elle le voudra, je l'espère, +pourra réaliser nos châteaux en Espagne de la prison. + +--Une place de garde-chasse pour mon homme, avec une cabane pour nous au +milieu des bois, dit la Louve en soupirant. Tout ça c'est des féeries... +c'est trop beau, cela ne peut pas arriver. + +Un bruit de pas précipités se fit entendre, derrière la charmille; +François et Amandine qui, grâce aux bontés du comte de Saint-Remy, +n'avaient pas quitté la Louve, arrivèrent essoufflés en criant: + +--La Louve, voici une belle dame avec M. de Saint-Remy; ils demandent à +voir tout de suite Fleur-de-Marie. + +--Je ne m'étais pas trompée! dit la Goualeuse. + +Presque au même instant parut M. de Saint-Remy, accompagné de Mme +d'Harville. À peine celle-ci eut-elle aperçu Fleur-de-Marie qu'elle +s'écria en courant à elle et en la serrant tendrement entre ses bras: + +--Pauvre chère enfant... vous voilà... Ah!... sauvée!... sauvée +miraculeusement d'une horrible mort... Avec quel bonheur je vous +retrouve... moi qui, ainsi que vos amis, vous avais crue perdue... vous +avais tant regrettée! + +--Je suis aussi bien heureuse de vous revoir, madame; car je n'ai jamais +oublié vos bontés pour moi, dit Fleur-de-Marie en répondant aux +tendresses de Mme d'Harville avec une grâce et une modestie charmantes. + +--Ah! vous ne savez pas quelle sera la surprise, la folle joie de vos +amis qui à cette heure vous pleurent si amèrement... + +Fleur-de-Marie, prenant par la main la Louve, qui s'était retirée à +l'écart, dit à Mme d'Harville en la lui présentant: + +--Puisque mon salut est si cher à mes bienfaiteurs, permettez-moi de +vous demander leurs bontés pour ma compagne, qui m'a sauvée au risque de +sa vie... + +--Soyez tranquille, mon enfant... vos amis prouveront à la brave Louve +qu'ils savent que c'est à elle qu'ils doivent le bonheur de vous revoir. + +La Louve, rouge, confuse, n'osant ni répondre ni lever les yeux sur Mme +d'Harville, tant la présence d'une femme de cette dignité lui imposait, +n'avait pu cacher son étonnement en entendant Clémence prononcer son +nom... + +--Mais il n'y a pas un moment à perdre, reprit la marquise. Je meurs +d'impatience de vous emmener, Fleur-de-Marie; j'ai apporté dans la +voiture un châle, un manteau bien chaud; venez, venez, mon enfant... +Puis, s'adressant au comte: Serez-vous assez bon pour donner mon adresse +à cette courageuse femme, afin qu'elle puisse demain faire ses adieux à +Fleur-de-Marie? De la sorte vous serez bien forcée de venir nous voir, +ajouta Mme d'Harville en s'adressant à la Louve. + +--Oh! madame, j'irai bien sûr, répondit celle-ci, puisque ce sera pour +dire adieu à la Goualeuse, j'aurais trop de chagrin de ne pouvoir pas +l'embrasser encore une fois. + +Quelques minutes après, Mme d'Harville et la Goualeuse étaient sur la +route de Paris. + +Rodolphe, après avoir assisté à la mort de Jacques Ferrand si +terriblement puni de ses crimes, était rentré chez lui dans un +accablement inexprimable. + +Ensuite d'une longue et pénible nuit d'insomnie, il avait mandé près de +lui sir Walter Murph, pour confier à ce vieux et fidèle ami l'écrasante +découverte de la veille au sujet de Fleur-de-Marie. + +Le digne squire fut atterré; mieux que personne il pouvait comprendre et +partager l'immensité de la douleur du prince. + +Celui-ci, pâle, abattu, les yeux rougis par des larmes récentes, venait +de faire à Murph cette poignante révélation. + +--Du courage! dit le squire en essuyant ses yeux; car, malgré son +flegme, il avait aussi pleuré. Oui, du courage... monseigneur! beaucoup +de courage!... Pas de vaines consolations... ce chagrin doit être +incurable... + +--Tu as raison... Ce que je ressentais hier n'est rien auprès de ce que +je ressens aujourd'hui... + +--Hier, monseigneur... vous éprouviez l'étourdissement de ce coup; mais +sa réaction vous sera de jour en jour plus douloureuse... Ainsi donc, du +courage!... L'avenir est triste... bien triste. + +--Et puis hier... le mépris et l'horreur que m'inspiraient cette +femme... mais que Dieu en ait pitié!... elle est à cette heure devant +lui... hier enfin, la surprise, la haine, l'effroi, tant de passions +violentes refoulaient en moi ces élans de tendresse désespérée... qu'à +présent je ne contiens plus... À peine si je pouvais pleurer... Au moins +maintenant... auprès de toi... je le peux... Tiens, tu vois... je suis +sans forces... je suis lâche, pardonne-moi. Des larmes... encore... +toujours... Ô mon enfant!... mon pauvre enfant!... + +--Pleurez, pleurez, monseigneur... hélas! la perte est irréparable. + +--Et tant d'atroces misères à lui faire oublier! s'écria Rodolphe avec +un accent déchirant... après ce qu'elle a souffert!... Songe au sort qui +l'attendait! + +--Peut-être cette transition eût-elle été trop brusque pour cette +infortunée, déjà si cruellement éprouvée? + +--Oh! non... non!... va... si tu savais avec quels ménagements... avec +quelle réserve je lui aurais appris sa naissance!... Comme je l'aurais +doucement préparée à cette révélation... C'était si simple... si +facile... Oh! s'il ne s'était agi que de cela, vois-tu, ajouta le prince +avec un sourire navrant, j'aurais été bien tranquille et pas embarrassé. +Me mettant à genoux devant cette enfant idolâtrée, je lui aurais dit: +«Toi qui as été jusqu'ici si torturée... sois enfin heureuse... et pour +toujours heureuse... Tu es ma fille...» Mais non, dit Rodolphe en se +reprenant, non... cela aurait été trop brusque, trop imprévu... Oui, je +me serais donc bien contenu et je lui aurais dit d'un air calme: «Mon +enfant, il faut que je vous apprenne une chose qui va bien vous +étonner... Mon Dieu! oui... figurez-vous qu'on a retrouvé les traces de +vos parents... votre père existe... et votre père... c'est moi.» Ici le +prince s'interrompit de nouveau.--Non, non! c'est encore trop brusque, +trop prompt... mais ce n'est pas ma faute, cette révélation me vient +tout de suite aux lèvres... c'est qu'il faut tant d'empire sur moi... tu +comprends, mon ami, tu comprends... Être là, devant sa fille, et se +contraindre! Puis, se laissant emporter à un nouvel accès de désespoir, +Rodolphe s'écria:--Mais à quoi bon, à quoi bon ces vaines paroles? Je +n'aurai plus jamais rien à lui dire. Oh! ce qui est affreux, affreux à +penser, vois-tu? c'est de penser que j'ai eu ma fille près de moi... +pendant tout un jour... oui, pendant ce jour à jamais maudit et sacré où +je l'ai conduite à la ferme, ce jour où les trésors de son âme angélique +se sont révélés à moi dans toute leur pureté! J'assistais au réveil de +cette nature adorable... et rien dans mon coeur ne me disait: «C'est ta +fille...» Rien... rien... Ô aveugle, barbare, stupide, que j'étais!... +Je ne devinais pas... Oh! j'étais indigne d'être père! + +--Mais, monseigneur... + +--Mais enfin... s'écria le prince, a-t-il dépendu de moi, oui ou non, de +ne la jamais quitter! Pourquoi ne l'ai-je pas adoptée, moi qui pleurais +tant ma fille? Pourquoi, au lieu d'envoyer cette malheureuse enfant chez +Mme Georges, ne l'ai-je pas gardée près de moi...? Aujourd'hui je +n'aurais qu'à lui tendre les bras... Pourquoi n'ai-je pas fait cela? +pourquoi? Ah! parce qu'on ne fait jamais le bien qu'à demi, parce qu'on +n'apprécie les merveilles que lorsqu'elles ont lui et disparu pour +toujours... parce qu'au lieu d'élever tout de suite à sa véritable +hauteur cette admirable jeune fille qui, malgré la misère, l'abandon, +était, par l'esprit et par le coeur, plus grande, plus noble peut-être +qu'elle ne le fût jamais devenue par les avantages de la naissance et de +l'éducation... j'ai cru faire beaucoup pour elle en la plaçant dans une +ferme... auprès de bonnes gens... comme j'aurais fait pour la première +mendiante intéressante qui se serait trouvée sur ma route... C'est ma +faute... c'est ma faute... Si j'avais fait cela, elle ne serait pas +morte... Oh! si... Je suis bien puni... je l'ai mérité... Mauvais +fils... mauvais père!... + +Murph savait que de pareilles douleurs sont inconsolables; il se tut. + +Après un assez long silence, Rodolphe reprit d'une voix altérée: + +--Je ne resterai pas ici, Paris m'est odieux... demain je pars... + +--Vous avez raison, monseigneur... + +--Nous ferons un détour, je m'arrêterai à la ferme de Bouqueval... +J'irai m'enfermer quelques heures dans la chambre où ma fille a passe +les seuls jours heureux de sa triste vie... Là on recueillera avec +religion tout ce qui reste d'elle... les livres où elle commençait à +lire... les cahiers où elle a écrit... les vêtements qu'elle a portés... +tout... jusqu'aux meubles... jusqu'aux tentures de cette chambre, dont +je prendrai moi-même un dessin exact... Et à Gerolstein... dans le parc +réservé où j'ai fait élever un monument à la mémoire de mon père +outragé... je ferai construire une petite maison où se trouvera cette +chambre... là j'irai pleurer ma fille... De ces deux funèbres monuments, +l'un me rappellera mon crime envers mon père, l'autre le châtiment qui +m'a frappé dans mon enfant... Après un nouveau silence, Rodolphe ajouta: +Ainsi donc, que tout soit prêt... demain matin... + +Murph, voulant essayer de distraire un moment le prince de ses sinistres +pensées, lui dit: + +--Tout sera prêt, monseigneur; seulement vous oubliez que demain devait +avoir lieu à Bouqueval le mariage du fils de Mme Georges et de +Rigolette... Non-seulement vous avez assuré l'avenir de Germain et doté +magnifiquement sa fiancée... mais vous leur avez promis d'assister à +leur mariage comme témoin... Alors seulement ils devaient savoir le nom +de leur bienfaiteur. + +--Il est vrai, j'ai promis cela... Ils sont à la ferme... et je ne puis +y aller demain... sans assister à cette fête... et je l'avoue, je +n'aurai pas ce courage... + +--La vue du bonheur de ces jeunes gens calmerait peut-être un peu votre +chagrin. + +--Non, non, la douleur est solitaire et égoïste... Demain tu iras +m'excuser et me représenter auprès d'eux, tu prieras Mme Georges de +rassembler tout ce qui a appartenu à ma fille... On fera faire le dessin +de sa chambre et on me l'enverra en Allemagne. + +--Partirez-vous donc aussi, monseigneur, sans voir Mme la marquise +d'Harville? + +Au souvenir de Clémence, Rodolphe tressaillit... ce sincère amour vivait +toujours en lui, ardent et profond... mais dans ce moment il était pour +ainsi dire noyé sous le flot d'amertume dont son coeur était inondé... + +Par une contradiction bizarre, le prince sentait que la tendre affection +de Mme d'Harville aurait pu seule l'aider à supporter le malheur qui le +frappait, et il se reprochait cette pensée comme indigne de la rigidité +de sa douleur paternelle. + +--Je partirai sans voir Mme d'Harville, répondit Rodolphe. Il y a peu de +jours, je lui écrivais la peine que me causait la mort de +Fleur-de-Marie. Quand elle saura que Fleur-de-Marie était ma fille, elle +comprendra qu'il est de ces douleurs ou plutôt de ces punitions fatales +qu'il faut avoir le courage de subir seul... oui, seul, pour qu'elles +soient expiatoires... et elle est terrible, l'expiation que la fatalité +m'impose, terrible! car elle commence... pour moi... à l'heure où le +déclin de la vie commence aussi. + +On frappa légèrement et discrètement à la porte du cabinet de Rodolphe, +qui fit un mouvement d'impatience chagrine. + +Murph se leva et alla ouvrir. + +À travers la porte entrebâillée, un aide de camp du prince dit au squire +quelques mots à voix basse. Celui-ci répondit par un signe de tête, et, +se tournant vers Rodolphe: + +--Monseigneur me permet-il de m'absenter un moment? Quelqu'un veut me +parler à l'instant même pour le service de Votre Altesse Royale. + +--Va... répondit le prince. + +À peine Murph fut-il parti que Rodolphe, cachant sa figure dans ses +mains, poussa un long gémissement. + +--Oh! s'écria-t-il, ce que je ressens m'épouvante... Mon âme déborde de +fiel et de haine; la présence de mon meilleur ami me pèse... le souvenir +d'un noble et pur amour m'importune et me trouble et puis... cela est +lâche et indigne, mais hier j'ai appris avec une joie barbare la mort de +Sarah... de cette mère dénaturée qui a causé la perte de ma fille; je me +plais à retracer l'horrible agonie du monstre qui a fait tuer mon +enfant. Ô rage! je suis arrivé trop tard! s'écria-t-il en bondissant sur +son fauteuil. Pourtant, hier, je ne souffrais pas cela, et hier comme +aujourd'hui je savais ma fille morte... Oh! oui, mais je ne me disais +pas ces mots, qui désormais empoisonneront ma vie: «J'ai vu ma fille, je +lui ai parlé, j'ai admiré tout ce qu'il y avait d'adorable en elle.» Oh! +que de temps j'ai perdu à cette ferme! Quand je songe que je n'y suis +allé que trois fois... oui, pas plus. Et je pouvais y aller tous les +jours... voir ma fille tous les jours... Que dis-je! la garder à jamais +près de moi. Oh! tel sera mon supplice... de me répéter cela toujours... +toujours! + +Et le malheureux trouvait une volupté cruelle à revenir à cette pensée +désolante et sans issue; car le propre des grandes douleurs est de +s'aviver incessamment par de terribles redites. + +Tout à coup la porte du cabinet s'ouvrit, et Murph entra très-pâle, si +pâle que le prince se leva à demi et s'écria: + +--Murph, qu'as-tu? + +--Rien, monseigneur... + +--Tu es bien pâle, pourtant. + +--C'est... l'étonnement. + +--Quel étonnement? + +--Mme d'Harville! + +--Mme d'Harville, grand Dieu! un nouveau malheur!... + +--Non, non, monseigneur, rassurez-vous, elle est... là... dans le salon +de service. + +--Elle... ici... elle chez moi, c'est impossible! + +--Aussi, monseigneur... vous dis-je... la surprise. + +--Une telle démarche de sa part... Mais qu'y a-t-il donc, au nom du +ciel? + +--Je ne sais... mais je ne puis me rendre compte de ce que j'éprouve... + +--Tu me caches quelque chose? + +--Sur l'honneur, monseigneur... sur l'honneur... non... je ne sais pas +ce que Mme la marquise m'a dit. + +--Mais que t'a-t-elle dit? + +--«Sir Walter--et sa voix était émue, mais son regard rayonnait de +joie--ma présence ici doit vous étonner beaucoup. Mais il est certaines +circonstances si impérieuses qu'elles laissent peu le temps de songer +aux convenances. Priez Son Altesse de m'accorder à l'instant quelques +moments d'entretien en votre présence, car je sais que le prince n'a pas +au monde de meilleur ami que vous. J'aurais pu lui demander de me faire +la grâce de venir chez moi; mais c'eût été un retard d'une heure +peut-être, et le prince me saura gré de n'avoir pas retardé d'une minute +cette entrevue...», a-t-elle ajouté avec une expression qui m'a fait +tressaillir. + +--Mais, dit Rodolphe d'une voix altérée, et devenant plus pâle encore +que Murph, je ne devine pas la cause de ton trouble... de... ton +émotion... de... ta pâleur... il y a autre chose... Cette entrevue... + +--Sur l'honneur, je ne... sais rien de plus. Ces seuls mots de la +marquise m'ont bouleversé. Pourquoi? je l'ignore... Mais vous-même, vous +êtes bien pâle, monseigneur. + +--Moi? dit Rodolphe en s'appuyant sur son fauteuil, car il sentait ses +genoux se dérober sous lui. + +--Je vous dis, monseigneur, que vous êtes aussi bouleversé que moi. +Qu'avez-vous? + +--Dussé-je mourir sous le coup... prie Mme d'Harville d'entrer, s'écria +le prince. + +Par une sympathie étrange, la visite si inattendue, si extraordinaire de +Mme d'Harville, avait éveillé chez Murph et chez Rodolphe une même vague +et folle espérance; mais cet espoir leur semblait si insensé que ni l'un +ni l'autre n'avaient voulu se l'avouer. Mme d'Harville, suivie de Murph, +entra dans le cabinet du prince. + + + + +XI + +Le père et la fille + + +Ignorant, nous l'avons dit, que Fleur-de-Marie fût la fille du prince, +Mme d'Harville, toute à la joie de lui ramener sa protégée, avait cru +pouvoir la lui présenter presque sans ménagements; seulement, elle +l'avait laissée dans sa voiture, ignorant si Rodolphe voulait se faire +connaître à cette jeune fille et la recevoir chez lui. Mais s'apercevant +de la profonde altération des traits de Rodolphe, qui trahissaient un +morne désespoir; remarquant dans ses yeux les traces récentes de +quelques larmes, Clémence pensa qu'il avait été frappé par un malheur +bien plus cruel pour lui que la mort de la Goualeuse; ainsi, oubliant +l'objet de sa visite, elle s'écria:--Grand Dieu! monseigneur... +qu'avez-vous? + +--Vous l'ignorez, madame?... Ah! tout espoir est perdu... Votre +empressement... l'entretien que vous m'avez si instamment demandé... +j'avais cru... + +--Oh! je vous en prie, ne parlons pas du sujet qui m'amenait ici... +monseigneur... Au nom de mon père, dont vous avez sauvé la vie... j'ai +presque droit de vous demander la cause de la désolation où vous êtes +plongé... Votre abattement, votre pâleur m'épouvantent... Oh! parlez, +monseigneur... soyez généreux... parlez, ayez pitié de mes angoisses... + +--À quoi bon, madame? ma blessure est incurable. + +--Ces mots redoublent mon effroi, monseigneur; expliquez-vous... Sir +Walter... mon Dieu, qu'y a-t-il? + +--Eh bien! dit Rodolphe d'une voix entrecoupée, en faisant un violent +effort sur lui-même, depuis que je vous ai instruite de la mort de +Fleur-de-Marie, j'ai appris qu'elle était ma fille. + +--Fleur-de-Marie!... votre fille? s'écria Clémence avec un accent +impossible à rendre. + +--Oui. Et tout à l'heure, quand vous m'avez fait dire que vous vouliez +me voir à l'instant pour m'apprendre une nouvelle qui me comblerait de +joie, ayez pitié de ma faiblesse, mais un père, fou de douleur d'avoir +perdu son enfant, est capable des plus folles espérances: un moment +j'avais cru que... mais non, non, je le vois, je m'étais trompé. +Pardonnez-moi, je ne suis qu'un misérable insensé. + +Rodolphe, épuisé par le contrecoup d'un fugitif espoir et d'une +déception écrasante, retomba sur son siège en cachant sa figure dans ses +mains. + +Mme d'Harville restait stupéfaite, immobile, muette, respirant à peine, +tour à tour en proie à une joie enivrante, à la crainte de l'effet +foudroyant de la révélation qu'elle devait faire au prince, exaltée +enfin par une religieuse reconnaissance envers la Providence, qui la +chargeait, elle... elle... d'annoncer à Rodolphe que sa fille vivait, et +qu'elle la lui ramenait... + +Clémence, agitée par ces émotions si violentes, si diverses, ne pouvait +trouver une parole. + +Murph, après avoir un moment partagé la folle espérance du prince, +semblait aussi accablé que lui. + +Tout à coup la marquise, cédant à un mouvement subit, involontaire, +oubliant la présence de Murph et de Rodolphe, s'agenouilla, joignit les +mains et s'écria avec l'expression d'une piété fervente et d'une +gratitude ineffable: + +--Merci!... Dieu... soyez béni!... je reconnais votre volonté +toute-puissante... merci encore, car vous m'avez choisie... pour lui +apprendre que sa fille est sauvée!... + +Quoique dits à voix basse, ces mots, prononcés avec un accent de +sincérité et de sainte exaltation, arrivèrent aux oreilles de Murph et +du prince. + +Celui-ci redressa vivement la tête au moment où Clémence se relevait. + +Il est impossible de dire le regard, le geste, l'expression de la +physionomie de Rodolphe en contemplant Mme d'Harville, dont les traits +adorables, empreints d'une joie céleste, rayonnaient en ce moment d'une +beauté surhumaine. + +Appuyée d'une main sur le marbre d'une console, et comprimant sous son +autre main les battements précipités de son sein, elle répondit par un +signe de tête affirmatif à un regard de Rodolphe qu'il faut encore +renoncer à rendre. + +--Et où est-elle? dit le prince en tremblant comme la feuille. + +--En bas, dans ma voiture. + +Sans Murph, qui, prompt comme l'éclair, se jeta au-devant de Rodolphe, +celui-ci sortait éperdu. + +--Monseigneur, vous la tueriez! s'écria le squire en retenant le +prince. + +--D'hier seulement elle est convalescente. Au nom de sa vie, pas +d'imprudence, monseigneur, ajouta Clémence. + +--Vous avez raison, dit Rodolphe en se contenant à peine, vous avez +raison, je serai calme, je ne la verrai pas encore, j'attendrai que ma +première émotion soit apaisée. Ah! c'est trop, trop en un jour! +ajouta-t-il d'une voix altérée. Puis, s'adressant à Mme d'Harville et +lui tendant la main, il s'écria, dans une effusion de reconnaissance +indicible: Je suis pardonné... vous êtes l'ange de la rédemption. + +--Monseigneur, vous m'avez rendu mon père, Dieu veut que je vous ramène +votre enfant, répondit Clémence. Mais, à mon tour je vous demande pardon +de ma faiblesse. Cette révélation si subite, si inattendue, m'a +bouleversée. J'avoue que je n'aurai pas le courage d'aller chercher +Fleur-de-Marie, mon émotion l'effrayerait. + +--Et comment l'a-t-on sauvée? qui l'a sauvée? s'écria Rodolphe. Voyez +mon ingratitude, je ne vous avais pas encore fait cette question. + +--Au moment où elle se noyait, elle a été retirée de l'eau par une femme +courageuse. + +--Vous la connaissez? + +--Demain elle viendra chez moi. + +--La dette est immense, dit le prince, mais je saurai l'acquitter. + +--Comme j'ai été bien inspirée, mon Dieu, en n'amenant pas +Fleur-de-Marie avec moi! dit la marquise, cette scène lui eût été +funeste. + +--Il est vrai, madame, dit Murph, c'est un hasard providentiel qu'elle +ne soit pas ici. + +--J'ignorais si monseigneur désirait être connu d'elle, et je n'ai pas +voulu la lui présenter sans le consulter. + +--Maintenant, dit le prince, qui avait passé pour ainsi dire quelques +minutes à combattre, à vaincre son agitation, et dont les traits +semblaient presque calmes, maintenant je suis maître de moi, je vous +l'assure. Murph, va chercher ma fille. + +Ces mots, _ma fille_, furent prononcés par le prince avec un accent que +nous ne saurions non plus exprimer. + +--Monseigneur, êtes-vous bien sûr de vous? dit Clémence. Pas +d'imprudence. + +--Oh! soyez tranquille, je sais le danger qu'il y aurait pour elle. Je +ne l'y exposerai pas. Mon bon Murph, je t'en supplie, va, va! + +--Rassurez-vous, madame, reprit le squire, qui avait attentivement +observé le prince, elle peut venir, monseigneur se contiendra. + +--Alors, va, va donc vite, mon vieil ami. + +--Oui, monseigneur, je vous demande seulement une minute, on n'est pas +de fer, dit le brave gentilhomme en essuyant la trace de ses larmes; il +ne faut pas qu'elle voie que j'ai pleuré. + +--Excellent homme! reprit Rodolphe en serrant la main de Murph dans les +siennes. + +--Allons, allons, monseigneur, m'y voilà... je ne voulais pas traverser +le salon de service éploré comme une Madeleine. + +Et le squire fit un pas pour sortir; puis, se ravisant: + +--Mais, monseigneur, que lui dirai-je? + +--Oui, que dira-t-il? demanda le prince à Clémence. + +--Que M. Rodolphe désire la voir, rien de plus, ce me semble? + +--Sans doute: que M. Rodolphe désire la voir... rien de plus... Allons, +va, va. + +--C'est certainement ce qu'il y a de mieux à lui dire, reprit le squire, +qui se sentait au moins aussi impressionné que Mme d'Harville. Je lui +dirai simplement que M. Rodolphe désire la voir. Cela ne lui fera rien +préjuger, rien prévoir; c'est ce qu'il y a de plus raisonnable, en +effet. + +Et Murph ne bougeait pas. + +--Sir Walter, lui dit Clémence en souriant, vous avez peur. + +--C'est vrai, madame la marquise; malgré mes six pieds et mon épaisse +enveloppe, je suis encore sous le coup d'une émotion profonde. + +--Mon ami, prends garde, lui dit Rodolphe; attends plutôt un moment +encore, si tu n'es pas sûr de toi. + +--Allons, allons, cette fois, monseigneur, j'ai pris le dessus, dit le +squire, après avoir passé sur ses yeux ses deux poings d'Hercule; il est +évident qu'à mon âge cette faiblesse est parfaitement ridicule. Ne +craignez rien, monseigneur. + +Et Murph sortit d'un pas ferme, le visage impassible. + +Un moment de silence suivit son départ. + +Alors Clémence songea en rougissant qu'elle était chez Rodolphe, seule +avec lui. Le prince s'approcha d'elle et lui dit presque timidement: + +--Si je choisis ce jour, ce moment, pour vous faire un aveu sincère, +c'est que la solennité de ce jour, de ce moment, ajoutera encore à la +gravité de cet aveu. Depuis que je vous ai vue, je vous aime. Tant que +j'ai dû cacher cet amour, je l'ai caché: maintenant vous êtes libre, +vous m'avez rendu ma fille, voulez-vous être sa mère? + +--Moi, monseigneur! s'écria Mme d'Harville. Que dites-vous? + +--Je vous en supplie, ne me refusez pas; faites que ce jour décide du +bonheur de toute ma vie, reprit tendrement Rodolphe. + +Clémence aussi aimait le prince depuis longtemps avec passion; elle +croyait rêver: l'aveu de Rodolphe, cet aveu à la fois si simple, si +grave et si touchant, fait dans une telle circonstance, la transportait +d'un bonheur inespéré; elle répondit en hésitant: + +--Monseigneur, c'est à moi de vous rappeler la distance de nos +conditions, l'intérêt de votre souveraineté. + +--Laissez-moi songer avant tout à l'intérêt de mon coeur, à celui de ma +fille chérie; rendez-nous bien heureux, oh! bien heureux, elle et moi; +faites que moi, qui tout à l'heure étais sans famille, je puisse +maintenant dire ma femme, ma fille; faites enfin que cette pauvre enfant +qui, elle aussi tout à l'heure était sans famille, puisse dire... mon +père, ma mère, ma soeur, car vous avez une fille qui deviendra la +mienne. + +--Ah! monseigneur, à de si nobles paroles on ne peut répondre que par +des larmes de reconnaissance, s'écria Clémence. Puis, se contraignant, +elle ajouta: Monseigneur, on vient, c'est votre fille. + +--Eh bien! notre fille, murmura Clémence au moment où Murph, ouvrant la +porte, introduisit Fleur-de-Marie dans le salon du prince. + +La jeune fille, descendue de la voiture de la marquise devant le +péristyle de cet immense hôtel, avait traversé une première antichambre +remplie de valets de pied en grande livrée, une salle d'attente où se +tenaient des valets de chambre, puis le salon des huissiers, et enfin le +salon de service, occupé par un chambellan et les aides de camp du +prince en grand uniforme. Qu'on juge de l'étonnement de la pauvre +Goualeuse, qui ne connaissait pas d'autres splendeurs que celles de la +ferme de Bouqueval, en traversant ces appartements princiers, +étincelants d'or, de glaces et de peintures. + +Dès qu'elle parut, Mme d'Harville courut à elle, la prit par la main, +et, l'entourant d'un de ses bras comme pour la soutenir, la conduisit à +Rodolphe, qui, debout près de la cheminée, n'avait pu faire un pas. + +Murph, après avoir confié Fleur-de-Marie à Mme d'Harville, s'était hâté +de disparaître à demi derrière un des immenses rideaux de la fenêtre, ne +se trouvant pas suffisamment sûr de lui. + +À la vue de son bienfaiteur, de son sauveur, de son Dieu... qui la +contemplait dans une muette extase, Fleur-de-Marie, déjà si troublée, se +mit à trembler. + +--Rassurez-vous... mon enfant, lui dit Mme d'Harville, voilà votre +ami... Rodolphe, qui vous attendait impatiemment... il a été bien +inquiet de vous. + +--Oh!... oui... bien... bien inquiet... balbutia Rodolphe toujours +immobile et dont le coeur se fondait en larmes à l'aspect du pâle et +doux visage de sa fille. + +Aussi, malgré sa résolution, le prince fut-il un moment obligé de +détourner la tête pour cacher son attendrissement. + +--Tenez, mon enfant, vous êtes encore bien faible, asseyez-vous là, dit +Clémence pour détourner l'attention de Fleur-de-Marie; et elle la +conduisit vers un grand fauteuil de bois doré, dans lequel la Goualeuse +s'assit avec précaution. + +Son trouble augmentait de plus en plus: elle était oppressée, la voix +lui manquait; elle se désolait de n'avoir encore pu dire un mot de +gratitude à Rodolphe. + +Enfin, sur un signe de Mme d'Harville, qui, accoudée au dossier du +fauteuil, était penchée vers Fleur-de-Marie et tenait une de ses mains +dans les siennes, le prince s'approcha doucement de l'autre côté du +siège. Plus maître de lui, il dit alors à Fleur-de-Marie, qui tourna +vers lui son visage enchanteur: + +--Enfin, mon enfant, vous voilà pour jamais réunie à vos amis!... Vous +ne les quitterez plus... Il faut surtout maintenant oublier ce que vous +avez souffert. + +--Oui, mon enfant, le meilleur moyen de nous prouver que vous nous +aimez, ajouta Clémence, c'est d'oublier ce triste passé. + +--Croyez, monsieur Rodolphe... croyez, madame, que si j'y songeais +quelquefois malgré moi, ce serait pour me dire que sans vous... je +serais encore bien malheureuse. + +--Oui, mais nous ferons en sorte que vous n'ayez plus de ces sombres +pensées. Notre tendresse ne vous en laissera pas le temps, ma chère +Marie, reprit Rodolphe, car vous savez que je vous ai donné ce nom... à +la ferme. + +--Oui, monsieur Rodolphe. Et Mme Georges qui m'avait permis de +l'appeler... ma mère... se porte-t-elle bien? + +--Très-bien, mon enfant... Mais j'ai d'importantes nouvelles à vous +apprendre. + +--À moi, monsieur Rodolphe? + +--Depuis que je vous ai vue... on a fait de grandes découvertes sur... +sur... votre naissance. + +--Sur ma naissance? + +--On a su quels étaient vos parents. On connaît votre père. Rodolphe +avait tant de larmes dans la voix en prononçant ces mots que +Fleur-de-Marie, très-émue, se retourna vivement vers lui; heureusement +qu'il put détourner la tête. + +Un autre incident semi-burlesque vint encore distraire la Goualeuse et +l'empêcher de trop remarquer l'émotion de son père: le digne squire, qui +ne sortait pas de derrière son rideau et semblait attentivement regarder +le jardin de l'hôtel, ne put s'empêcher de se moucher avec un bruit +formidable, car il pleurait comme un enfant. + +--Oui, ma chère Marie, se hâta de dire Clémence, on connaît votre +père... il existe. + +--Mon père! s'écria la Goualeuse avec une expression qui mit le courage +de Rodolphe à une nouvelle épreuve. + +--Et un jour... reprit Clémence, bientôt peut-être... vous le verrez. Ce +qui vous étonnera sans doute, c'est qu'il est d'une très-haute +condition... d'une grande naissance. + +--Et ma mère, madame, la verrai-je? + +--Votre père répondra à cette question, mon enfant... mais ne serez-vous +pas bien heureuse de le voir? + +--Oh! oui, madame, répondit Fleur-de-Marie en baissant les yeux. + +--Combien vous l'aimerez, quand vous le connaîtrez! dit la marquise. + +--De ce jour-là... une nouvelle vie commencera pour vous, n'est-ce pas, +Marie? ajouta le prince. + +--Oh! non, monsieur Rodolphe, répondit naïvement la Goualeuse. Ma +nouvelle vie a commencé du jour où vous avez eu pitié de moi... où vous +m'avez envoyée à la ferme. + +--Mais votre père... vous chérit, dit le prince. + +--Je ne le connais pas... et je vous dois tout... monsieur Rodolphe. + +--Ainsi... vous... m'aimez... autant... plus peut-être que vous +n'aimeriez votre père? + +--Je vous bénis et je vous respecte comme Dieu, monsieur Rodolphe, parce +que vous avez fait pour moi ce que Dieu seul aurait pu faire, répondit +la Goualeuse avec exaltation, oubliant sa timidité habituelle. Quand +madame a eu la bonté de me parler à la prison, je le lui ai dit, ainsi +que je le disais à tout le monde... oui, monsieur Rodolphe, aux +personnes qui étaient bien malheureuses, je disais: «Espérez, M. +Rodolphe soulage les malheureux.» À celles qui hésitaient entre le bien +et le mal, je disais: «Courage, soyez bonnes, M. Rodolphe récompense +ceux qui sont bons.» À celles qui étaient méchantes, je disais: «Prenez +garde, M. Rodolphe punit les méchants.» Enfin, quand j'ai cru mourir, je +me suis dit: «Dieu aura pitié de moi, car M. Rodolphe m'a jugée digne de +son intérêt.» + +Fleur-de-Marie, entraînée par sa reconnaissance envers son bienfaiteur, +avait surmonté sa crainte, un léger incarnat colorait ses joues, et ses +beaux yeux bleus, qu'elle levait au ciel comme si elle eût prié, +brillaient du plus doux éclat. + +Un silence de quelques secondes succéda aux paroles enthousiastes de +Fleur-de-Marie; l'émotion des acteurs de cette scène était profonde. + +--Je vois, mon enfant, reprit Rodolphe, pouvant à peine contenir sa +joie, que dans votre coeur j'ai à peu près pris la place de votre père. + +--Ce n'est pas ma faute, monsieur Rodolphe. C'est peut-être mal à moi... +mais je vous l'ai dit, je vous connais et je ne connais pas mon père; et +elle ajouta en baissant la tête avec confusion: Et puis, enfin, vous +savez le passé... monsieur Rodolphe... et malgré cela vous m'avez +comblée de bontés; mais mon père ne le sait pas, lui... ce passé. +Peut-être regrettera-t-il de m'avoir retrouvée, ajouta la malheureuse +enfant en frissonnant, et puisqu'il est, comme le dit madame... d'une +grande naissance... sans doute il aura honte... il rougira de moi. + +--Rougir de vous! s'écria Rodolphe en se redressant, le front altier, le +regard orgueilleux. Rassurez-vous, pauvre enfant, votre père vous fera +une position si brillante, si haute, que les plus grands parmi les +grands de ce monde ne vous regarderont désormais qu'avec un profond +respect. Rougir de vous! non... non. Après les reines, auxquelles vous +êtes alliée par le sang... vous marcherez de pair avec les plus nobles +princesses de l'Europe. + +--Monseigneur! s'écrièrent à la fois Murph et Clémence, effrayés de +l'exaltation de Rodolphe et de la pâleur croissante de Fleur-de-Marie, +qui regardait son père avec stupeur. + +--Rougir de toi! continua-t-il, oh! si j'ai jamais été heureux et fier +de mon rang souverain... c'est parce que, grâce à ce rang, je puis +t'élever autant que tu as été abaissée... entends-tu, mon enfant +chérie... ma fille adorée?... car c'est moi... c'est moi qui suis ton +père! + +Et le prince, ne pouvant vaincre plus longtemps son émotion, se jeta aux +pieds de Fleur-de-Marie, qu'il couvrit de larmes et de caresses. + +--Soyez béni, mon Dieu! s'écria Fleur-de-Marie en joignant les mains. Il +m'était permis d'aimer mon bienfaiteur autant que je l'aimais... C'est +mon père... je pourrai le chérir sans remords... Soyez... béni... non. + +Elle ne put achever... la secousse était trop violente; Fleur-de-Marie +s'évanouit entre les bras du prince. + +Murph courut à la porte du salon de service, l'ouvrit et dit: + +--Le docteur David... à l'instant... pour Son Altesse Royale... +quelqu'un se trouve mal. + +--Malédiction sur moi!... je l'ai tuée... s'écria Rodolphe, en +sanglotant, agenouillé devant sa fille. Marie... mon enfant... +écoute-moi... c'est ton père... Pardon... oh! pardon... de n'avoir pu +retenir plus longtemps ce secret... Je l'ai tuée... mon Dieu! je l'ai +tuée! + +--Calmez-vous, monseigneur, dit Clémence; il n'y a sans doute aucun +danger... Voyez... ses joues sont colorées... c'est le saisissement... +seulement le saisissement. + +--Mais à peine convalescente... elle en mourra... Malheur! oh! malheur +sur moi! + +À ce moment, David, le médecin nègre, entra précipitamment, tenant à la +main une petite caisse remplie de flacons, et un papier qu'il remit à +Murph. + +--David... ma fille se meurt... Je t'ai sauvé la vie... tu dois sauver +mon enfant! s'écria Rodolphe. + +Quoique stupéfait de ces paroles du prince, qui parlait de sa fille, le +docteur courut à Fleur-de-Marie, que Mme d'Harville tenait dans ses +bras, prit le pouls de la jeune fille, lui posa la main sur le front, et +se retournant vers Rodolphe qui, pâle, épouvanté, attendait son arrêt: + +--Il n'y a aucun danger... que Votre Altesse se rassure. + +--Tu dis vrai... aucun danger... aucun?... + +--Aucun, monseigneur. Quelques gouttes d'éther, et cette crise aura +cessé. + +--Oh! merci... David... mon bon David! s'écria le prince avec effusion. +Puis, s'adressant à Clémence, Rodolphe ajouta:--Elle vit... notre fille +vivra... + +Murph venait de jeter les yeux sur le billet que lui avait remis David +en entrant; il tressaillit et regarda le prince avec effroi. + +--Oui, mon vieil ami!... reprit Rodolphe, dans peu de temps ma fille +pourra dire à Mme la marquise d'Harville: «Ma mère...» + +--Monseigneur, dit Murph en tremblant, la nouvelle d'hier était +fausse... + +--Que dis-tu? + +--Une crise violente, suivie d'une syncope, avait fait croire... à la +mort de la comtesse Sarah... + +--La comtesse! + +--Ce matin... on espère la sauver. + +--Ô mon Dieu!... mon Dieu! s'écria le prince atterré, pendant que +Clémence le regardait avec stupeur, ne comprenant pas encore. + +--Monseigneur, dit David, toujours occupé de Fleur-de-Marie, il n'y a +pas la moindre inquiétude à avoir... Mais le grand air serait urgent; on +pourrait rouler le fauteuil sur la terrasse en ouvrant la porte du +jardin... l'évanouissement cesserait complètement. + +Aussitôt Murph courut ouvrir la porte vitrée qui donnait sur un immense +perron formant terrasse; puis, aidé de David, il y roula doucement le +fauteuil où se trouvait la Goualeuse, toujours sans connaissance. + +Rodolphe et Clémence restèrent seuls. + + + + +XII + +Dévouement + + +--Ah! madame! s'écria Rodolphe dès que Murph et David se furent +éloignés, vous ne savez pas ce que c'est que la comtesse Sarah? c'est la +mère de Fleur-de-Marie! + +--Grand Dieu! + +--Et je la croyais morte! + +Il y eut un moment de profond silence. + +Mme d'Harville pâlit beaucoup, son coeur se brisa. + +--Ce que vous ignorez encore, reprit Rodolphe avec amertume, c'est que +cette femme, aussi égoïste qu'ambitieuse, n'aimant en moi que le prince, +m'avait, dans ma première jeunesse, amené à une union plus tard rompue. +Voulant alors se remarier, la comtesse a causé tous les malheurs de son +enfant en l'abandonnant à des mains mercenaires. + +--Ah! maintenant, monseigneur, je comprends l'aversion que vous aviez +pour elle. + +--Vous comprenez aussi pourquoi, deux fois, elle a voulu vous perdre par +d'infâmes délations! Toujours en proie à une implacable ambition, elle +croyait me forcer de revenir à elle en m'isolant de toute affection. + +--Oh! quel calcul affreux! + +--Et elle n'est pas morte! + +--Monseigneur, ce regret n'est pas digne de vous! + +--C'est que vous ignorez tous les maux qu'elle a causés! En ce moment +encore... alors que, retrouvant ma fille... j'allais lui donner une mère +digne d'elle... Oh! non... non... cette femme est un démon vengeur +attaché à mes pas... + +--Allons, monseigneur, du courage, dit Clémence en essuyant ses larmes +qui coulaient malgré elle, vous avez un grand, un saint devoir à +remplir. Vous l'avez dit vous-même dans un juste et généreux élan +d'amour paternel, désormais, le sort de votre fille doit être aussi +heureux qu'il a été misérable. Elle doit être aussi élevée qu'elle a été +abaissée. Pour cela... il faut légitimer sa naissance... pour cela, il +faut épouser la comtesse Mac-Gregor. + +--Jamais, jamais. Ce serait récompenser le parjure, l'égoïsme et la +féroce ambition de cette mère dénaturée. Je reconnaîtrai ma fille, vous +l'adopterez, et, ainsi que je l'espérais, elle trouvera en vous une +affection maternelle. + +--Non, monseigneur, vous ne ferez pas cela; non, vous ne laisserez pas +dans l'ombre la naissance de votre enfant. La comtesse Sarah est de +noble et ancienne maison; pour vous, sans doute, cette alliance est +disproportionnée, mais elle est honorable. Par ce mariage, votre fille +ne sera pas légitimée, mais légitime, et ainsi, quel que soit l'avenir +qui l'attende, elle pourra se glorifier de son père et avouer hautement +sa mère. + +--Mais renoncer à vous, mon Dieu! c'est impossible. Ah! vous ne songez +pas ce qu'aurait été pour moi cette vie partagée entre vous et ma fille, +mes deux seuls amours de ce monde. + +--Il vous reste votre enfant, monseigneur. Dieu vous l'a miraculeusement +rendue. Trouver votre bonheur incomplet serait de l'ingratitude! + +--Ah! vous ne m'aimez pas comme je vous aime. + +--Croyez cela, monseigneur, croyez-le, le sacrifice que vous faites à +vos devoirs vous semblera moins pénible. + +--Mais si vous m'aimez, mais si vos regrets sont aussi amers que les +miens, vous serez affreusement malheureuse. Que vous restera-t-il? + +--La charité, monseigneur! cet admirable sentiment que vous avez éveillé +dans mon coeur... ce sentiment qui jusqu'ici m'a fait oublier bien des +chagrins, et à qui j'ai dû de bien douces consolations. + +--De grâce, écoutez-moi. Soit, j'épouserai cette femme; mais une fois le +sacrifice accompli, est-ce qu'il me sera possible de vivre auprès +d'elle? d'elle, qui ne m'inspire qu'aversion et mépris? Non, non, nous +resterons à jamais séparés l'un de l'autre, jamais elle ne verra ma +fille. Ainsi Fleur-de-Marie... perdra en vous la plus tendre des mères. + +--Il lui restera le plus tendre des pères. Par le mariage, elle sera la +fille légitime d'un prince souverain de l'Europe, et, ainsi que vous +l'avez dit, monseigneur, sa position sera aussi éclatante qu'elle était +obscure. + +--Vous êtes impitoyable... je suis bien malheureux! + +--Osez-vous parler ainsi... vous si grand, si juste... vous qui +comprenez si noblement le devoir, le dévouement et l'abnégation? Tout à +l'heure, avant cette révélation providentielle, quand vous pleuriez +votre enfant avec des sanglots si déchirants, si l'on vous eût dit: +«Faites un voeu, un seul, et il sera réalisé», vous vous seriez écrié: +«Ma fille... oh! ma fille... qu'elle vive!» Ce prodige s'accomplit... +votre fille vous est rendue... et vous vous dites malheureux. Ah! +monseigneur, que Fleur-de-Marie ne vous entende pas! + +--Vous avez raison, dit Rodolphe après un long silence, tant de +bonheur... c'eût été le ciel... sur la terre... et je ne mérite pas +cela... Je ferai ce que je dois. Je ne regrette pas mon hésitation, je +lui ai dû une nouvelle preuve de la beauté de votre âme. + +--Cette âme, c'est vous qui l'avez agrandie, élevée. Si ce que je fais +est bien, c'est vous que j'en glorifie, ainsi que je vous ai toujours +glorifié des bonnes pensées que j'ai eues. Courage, monseigneur, dès que +Fleur-de-Marie pourra soutenir ce voyage, emmenez-la. Une fois en +Allemagne, dans ce pays si calme et si grave, sa transformation sera +complète, et le passé ne sera plus pour elle qu'un songe triste et +lointain. + +--Mais vous? mais vous? + +--Moi... je ne puis bien vous dire cela maintenant, parce que je ne +pourrai le dire toujours avec joie et orgueil, mon amour pour vous sera +mon ange gardien, mon sauveur, ma vertu, mon avenir; tout ce que je +ferai de bien viendra de lui et retournera à lui. Chaque jour je vous +écrirai, pardonnez-moi cette exigence, c'est la seule que je me +permette. Vous, monseigneur, vous me répondrez quelquefois... pour me +donner des nouvelles de celle qu'un moment au moins j'ai appelée ma +fille, dit Clémence sans pouvoir retenir ses pleurs, et qui le sera +toujours dans ma pensée; enfin, lorsque les années nous aurons donné le +droit d'avouer hautement l'inaltérable affection qui nous lie... eh +bien! je vous le jure sur votre fille, si vous le désirez, j'irai vivre +en Allemagne, dans la même ville que vous, pour ne plus nous quitter, et +terminer ainsi une vie qui aurait pu être plus digne. + +--Monseigneur! s'écria Murph en entrant précipitamment, celle que Dieu +vous a rendue a repris ses sens, elle renaît. Son premier mot a été: +«Mon père!...» Elle demande à vous voir. + +Peu d'instants après, Mme d'Harville avait quitté l'hôtel du prince, et +celui-ci se rendait en hâte chez la comtesse Mac-Gregor, accompagné de +Murph, du baron de Graün et d'un aide de camp. + + + + +XIII + +Le mariage + + +Depuis que Rodolphe lui avait appris le meurtre de Fleur-de-Marie, la +comtesse Sarah Mac-Gregor écrasée par cette révélation qui ruinait +toutes ses espérances, torturée par un remords tardif, avait été en +proie à de violentes crises nerveuses, à un effrayant délire; sa +blessure, à demi cicatrisée, s'était rouverte, et une longue syncope +avait momentanément fait croire à sa mort. Pourtant, grâce à la force de +sa constitution, elle ne succomba pas à cette rude atteinte; une +nouvelle lueur de vie vint la ranimer encore. + +Assise dans un fauteuil, afin de se soustraire aux oppressions qui la +suffoquaient, Sarah était depuis quelques moments plongée dans des +réflexions accablantes, regrettant presque la mort à laquelle elle +venait d'échapper. + +Tout à coup Thomas Seyton entra dans la chambre de la comtesse; il +contenait difficilement une émotion profonde; d'un signe il éloigna les +deux femmes de Sarah; celle-ci parut à peine s'apercevoir de la présence +de son frère. + +--Comment vous trouvez-vous? lui dit-il. + +--Dans le même état... j'éprouve une grande faiblesse... et de temps à +autre des suffocations douloureuses... Pourquoi Dieu ne m'a-t-il pas +retirée de ce monde... dans ma dernière crise? + +--Sarah, reprit Thomas Seyton après un moment de silence, vous êtes +entre la vie et la mort... une émotion violente pourrait vous tuer... +comme elle pourrait vous sauver. + +--Je n'ai plus d'émotions à éprouver, mon frère. + +--Peut-être... + +--La mort de Rodolphe me trouverait indifférente... le spectre de ma +fille noyée... noyée par ma faute... est là... toujours là... devant +moi... Ce n'est pas une émotion... c'est un remords incessant. Je suis +réellement mère... depuis que je n'ai plus d'enfant. + +--J'aimerais mieux retrouver en vous cette froide ambition qui vous +faisait regarder votre fille comme un moyen de réaliser le rêve de votre +vie. + +--Les effrayants reproches du prince ont tué cette ambition, le +sentiment maternel s'est éveillé en moi... au tableau des atroces +misères de ma fille. + +--Et..., dit Seyton en hésitant et en pesant pour ainsi dire chaque +parole, si par hasard, supposons une chose impossible, un miracle, vous +appreniez que votre fille vit encore, comment supporteriez-vous une +telle découverte? + +--Je mourrais de honte et de désespoir à sa vue. + +--Ne croyez pas cela, vous seriez trop enivrée du triomphe de votre +ambition! Car enfin, si votre fille avait vécu, le prince vous épousait, +il vous l'avait dit. + +--En admettant cette supposition insensée, il me semble que je n'aurais +pas le droit de vivre. Après avoir reçu la main du prince, mon devoir +serait de le délivrer... d'une épouse indigne... ma fille, d'une mère +dénaturée... + +L'embarras de Thomas Seyton augmentait à chaque instant. Chargé par +Rodolphe, qui était dans une pièce voisine, d'apprendre à Sarah que +Fleur-de-Marie vivait, il ne savait que résoudre. La vie de la comtesse +était si chancelante qu'elle pouvait s'éteindre d'un moment à l'autre; +il n'y avait donc aucun retard à apporter au mariage _in extremis_ qui +devait légitimer la naissance de Fleur-de-Marie. Pour cette triste +cérémonie, le prince s'était fait accompagner d'un ministre, de Murph et +du baron de Graün comme témoins; le duc de Lucenay et lord Douglas, +prévenus à la hâte par Seyton, devaient servir de témoins à la comtesse, +et venaient d'arriver à l'instant même. + +Les moments pressaient; mais les remords empreints de la tendresse +maternelle, qui remplaçaient alors chez Sarah une impitoyable ambition, +rendaient la tâche de Seyton plus difficile encore. Tout son espoir +était que sa soeur le trompait ou se trompait elle-même, et que +l'orgueil de cette femme se réveillerait dès qu'elle toucherait à cette +couronne si longtemps rêvée. + +--Ma soeur..., dit Thomas Seyton d'une voix grave et solennelle, je suis +dans une terrible perplexité... Un mot de moi va peut-être vous rendre à +la vie... va peut-être vous tuer... + +--Je vous l'ai dit... je n'ai plus d'émotions à redouter... + +--Une seule... pourtant... + +--Laquelle? + +--S'il s'agissait... de votre fille?... + +--Ma fille est morte... + +--Si elle ne l'était pas? + +--Nous avons épuisé cette supposition tout à l'heure... Assez, mon +frère... mes remords me suffisent. + +--Mais si ce n'était pas une supposition?... Mais si par un hasard +incroyable... inespéré... votre fille avait été arrachée à la mort... +mais si... elle vivait? + +--Vous me faites mal... ne me parlez pas ainsi. + +--Eh bien! donc, que Dieu me pardonne et vous juge!... elle vit +encore... + +--Ma fille? + +--Elle vit, vous dis-je... Le prince est là... avec un ministre... J'ai +fait prévenir deux de vos amis pour vous servir de témoins... Le voeu de +votre vie est enfin réalisé... La prédiction s'accomplit... Vous êtes +souveraine. + +Thomas Seyton avait prononcé ces mots en attachant sur sa soeur un +regard rempli d'angoisse, épiant sur son visage chaque signe d'émotion. + +À son grand étonnement, les traits de Sarah restèrent presque +impassibles: elle porta seulement ses deux mains à son coeur en se +renversant dans son fauteuil, étouffa un léger cri qui parut lui être +arraché par une douleur subite et profonde... puis sa figure redevint +calme. + +--Qu'avez-vous, ma soeur? + +--Rien... la surprise... une joie inespérée... Enfin mes voeux sont +comblés!... + +«Je ne m'étais pas trompé! pensa Thomas Seyton, l'ambition domine... +elle est sauvée...» Puis s'adressant à Sarah:--Eh bien! ma soeur, que +vous disais-je? + +--Vous aviez raison..., reprit-elle avec un sourire amer et devinant la +pensée de son frère, l'ambition a encore étouffé en moi la maternité... + +--Vous vivrez! et vous aimerez votre fille... + +--Je n'en doute pas... je vivrai... voyez comme je suis calme... + +--Et ce calme est réel? + +--Abattue, brisée comme je le suis... aurais-je la force de feindre? + +--Vous comprenez maintenant mon hésitation de tout à l'heure? + +--Non, je m'en étonne; car vous connaissiez mon ambition... Où est le +prince? + +--Il est ici. + +--Je voudrais le voir... avant la cérémonie... Puis elle ajouta avec une +indifférence affectée: Ma fille est là... sans doute? + +--Non... vous la verrez plus tard. + +--En effet... j'ai le temps... Faites, je vous prie, venir le prince... + +--Ma soeur... je ne sais... mais votre air est étrange... sinistre. + +--Voulez-vous que je rie? Croyez-vous que l'ambition assouvie ait une +expression douce et tendre?... Faites venir le prince! + +Malgré lui Seyton était inquiet du calme de Sarah. Un moment il crut +voir dans ses yeux des larmes contenues; après une nouvelle hésitation, +il ouvrit une porte, qu'il laissa ouverte, et sortit. + +--Maintenant, dit Sarah, pourvu que je voie... que j'embrasse ma fille, +je serai satisfaite... Ce sera bien difficile à obtenir... Rodolphe, +pour me punir, me refusera... Mais j'y parviendrai... oh! j'y +parviendrai... Le voici. + +Rodolphe entra et ferma la porte. + +--Votre frère vous a tout dit? demanda froidement le prince à Sarah. + +--Tout... + +--Votre... ambition... est satisfaite? + +--Elle est... satisfaite... + +--Le ministre... et les témoins... sont là... + +--Je le sais... + +--Ils peuvent entrer... je pense?... + +--Un mot... monseigneur... + +--Parlez... madame... + +--Je voudrais... voir ma fille... + +--C'est impossible... + +--Je vous dis, monseigneur, que je veux voir ma fille! + +--Elle est à peine convalescente... elle a éprouvé déjà ce matin une +violente secousse... cette entrevue lui serait funeste... + +--Mais au moins... elle embrassera sa mère... + +--À quoi bon? Vous voici princesse souveraine... + +--Je ne le suis pas encore... et je ne le serai qu'après avoir embrassé +ma fille... + +Rodolphe regarda la comtesse avec un profond étonnement. + +--Comment! s'écria-t-il, vous soumettez la satisfaction de votre +orgueil... + +--À la satisfaction... de ma tendresse maternelle... Cela vous +surprend... monseigneur?... + +--Hélas!... oui. + +--Verrai-je ma fille? + +--Mais... + +--Prenez garde, monseigneur, les moments sont peut-être comptés... Ainsi +que l'a dit mon frère... cette crise peut me sauver comme elle peut me +tuer... Dans ce moment... je rassemble toutes mes forces... toute mon +énergie... et il m'en faut beaucoup... pour lutter contre le +saisissement d'une telle découverte... Je veux voir ma fille... ou +sinon... je refuse votre main... et si je meurs... sa naissance ne sera +pas légitimée... + +--Fleur-de-Marie... n'est pas ici... il faudrait l'envoyer chercher... +chez moi. + +--Envoyez-la chercher à l'instant... et je consens à tout. Comme les +moments sont peut-être comptés, je vous l'ai dit... le mariage se +fera... pendant le temps que Fleur-de-Marie mettra à se rendre ici. + +--Quoique ce sentiment m'étonne de votre part... il est trop louable +pour que je n'y aie pas égard... Vous verrez Fleur-de-Marie... Je vais +lui écrire... + +--Là... sur ce bureau... où j'ai été frappée... + +Pendant que Rodolphe écrivait quelques mots à la hâte, la comtesse +essuya la sueur glacée qui coulait de son front, ses traits jusqu'alors +calmes trahirent une souffrance violente et cachée; on eût dit que +Sarah, en cessant de se contraindre, se reposait d'une dissimulation +douloureuse. + +Sa lettre écrite, Rodolphe se leva et dit à la comtesse: + +--Je vais envoyer cette lettre à ma fille par un de mes aides de camp. +Elle sera ici dans une demi-heure... puis-je rentrer avec le ministre et +les témoins?... + +--Vous le pouvez... ou plutôt... je vous en prie, sonnez... ne me +laissez pas seule... Chargez sir Walter de cette commission... Il +ramènera les témoins et le ministre. + +Rodolphe sonna, une des femmes de Sarah parut... + +--Priez mon frère d'envoyer ici sir Walter Murph, dit la comtesse. + +La femme de chambre sortit. + +--Cette union est triste, Rodolphe... dit amèrement la comtesse. Triste +pour moi... Pour vous, elle sera heureuse! + +Le prince fit un mouvement. + +--Elle sera heureuse pour vous, Rodolphe, car je n'y survivrai pas! + +À ce moment, Murph entra. + +--Mon ami, lui dit Rodolphe, envoie à l'instant cette lettre à ma fille +par le colonel; il la ramènera dans ma voiture... Prie le ministre et +les témoins d'entrer dans la salle voisine. + +--Mon Dieu! s'écria Sarah d'un ton suppliant lorsque le squire eut +disparu, faites qu'il me reste assez de forces pour la voir! que je ne +meure pas avant son arrivée! + +--Ah! que n'avez-vous toujours été aussi bonne mère! + +--Grâce à vous, du moins, je connais le repentir, le dévouement, +l'abnégation... Oui, tout à l'heure, quand mon frère m'a appris que +notre fille vivait... laissez-moi dire notre fille, je ne le dirai pas +longtemps, j'ai senti au coeur un coup affreux; j'ai senti que j'étais +frappée à mort. J'ai caché cela, mais j'étais heureuse... La naissance +de notre enfant serait légitimée, et je mourrais ensuite... + +--Ne parlez pas ainsi! + +--Oh! cette fois, je ne vous trompe pas... vous verrez! + +--Et aucun vestige de cette ambition implacable qui vous a perdue! +Pourquoi la fatalité a-t-elle voulu que votre repentir fût si tardif? + +--Il est tardif, mais profond, mais sincère, je vous le jure. À ce +moment solennel, si je remercie Dieu de me retirer de ce monde, c'est +que ma vie vous eût été un horrible fardeau... + +--Sarah! de grâce... + +--Rodolphe... une dernière prière... votre main... + +Le prince, détournant la vue, tendit sa main à la comtesse, qui la prit +vivement entre les siennes. + +--Ah! les vôtres sont glacées! s'écria Rodolphe avec effroi. + +--Oui... je me sens mourir! Peut-être, par une dernière punition... Dieu +ne voudra-t-il pas que j'embrasse ma fille! + +--Oh! si... si! il sera touché de vos remords. + +--Et vous, mon ami, en êtes-vous touché?... me pardonnez-vous?... Oh! de +grâce, dites-le! Tout à l'heure, quand notre fille sera là, si elle +arrive à temps, vous ne pourrez pas me pardonner devant elle... ce +serait lui apprendre combien j'ai été coupable... et cela, vous ne le +voudrez pas... Une fois que je serai morte, qu'est-ce que cela vous fait +qu'elle m'aime? + +--Rassurez-vous... elle ne saura rien! + +--Rodolphe... pardon!... oh! pardon!... Serez-vous sans pitié?... Ne +suis-je pas assez malheureuse?... + +--Eh bien! que Dieu vous pardonne le mal que vous avez fait à votre +enfant comme je vous pardonne celui que vous m'avez fait, malheureuse +femme! + +--Vous me pardonnez... du fond du coeur?... + +--Du fond du coeur... dit le prince d'une voix émue. + +La comtesse pressa vivement la main de Rodolphe contre ses lèvres +défaillantes avec un élan de joie et de reconnaissance, puis elle dit: + +--Faites entrer le ministre, mon ami, et dites-lui qu'ensuite il ne +s'éloigne pas... Je me sens bien faible! + +Cette scène était déchirante; Rodolphe ouvrit les deux battants de la +porte du fond; le ministre entra, suivi de Murph et du baron de Graün, +témoins de Rodolphe, et du duc de Lucenay et de lord Douglas, témoins de +la comtesse; Thomas Seyton venait ensuite. + +Tous les acteurs de cette scène douloureuse étaient graves, tristes et +recueillis: M. de Lucenay lui-même avait oublié sa pétulance habituelle. + +Le contrat de mariage entre très-haut et très-puissant prince S. A. R. +Gustave-Rodolphe V, grand-duc régnant de Gerolstein, et Sarah Seyton de +Halsbury, comtesse Mac-Gregor (contrat qui légitimait la naissance de +Fleur-de-Marie) avait été préparé par les soins du baron de Graün; il +fut lu par lui et signé par les époux et leurs témoins. + +Malgré le repentir de la comtesse, lorsque le ministre dit d'une voix +solennelle à Rodolphe: «Votre Altesse Royale consent-elle à prendre pour +épouse Mme Sarah Seyton de Halsbury, comtesse Mac-Gregor?» et que le +prince eut répondu «Oui» d'une voix haute et ferme, le regard mourant de +Sarah étincela; une rapide et fugitive expression d'orgueilleux triomphe +passa sur ses traits livides; c'était le dernier éclat de l'ambition qui +mourait avec elle. + +Durant cette triste et imposante cérémonie, aucune parole ne fut +échangée entre les assistants. Lorsqu'elle fut accomplie, les témoins de +Sarah, M. le duc de Lucenay et lord Douglas, vinrent en silence saluer +profondément le prince, puis sortirent. + +Sur un signe de Rodolphe, Murph et M. de Graün les suivirent. + +--Mon frère, dit tout bas Sarah, priez le ministre de vous accompagner +dans la pièce voisine, et d'avoir la bonté d'y attendre un moment. + +--Comment vous trouvez-vous, ma soeur? Vous êtes bien pâle... + +--Je suis sûre de vivre, maintenant, ne suis-je pas grande-duchesse de +Gerolstein? ajouta-t-elle avec un sourire amer. + +Restée seule avec Rodolphe, Sarah murmura d'une voix épuisée, pendant +que ses traits se décomposaient d'une manière effrayante: + +--Mes forces sont à bout... je me sens mourir... je ne la verrai pas! + +--Si... si... rassurez-vous, Sarah... vous la verrez. + +--Je ne l'espère plus... cette contrainte... Oh! il fallait une force +surhumaine... Ma vue se trouble déjà! + +--Sarah! dit le prince en s'approchant vivement de la comtesse et +prenant ses mains dans les siennes, elle va venir... maintenant, elle ne +peut tarder... + +--Dieu ne voudra pas m'accorder... cette dernière consolation. + +--Sarah! écoutez, écoutez... Il me semble entendre une voiture... Oui, +c'est elle... voilà votre fille! + +--Rodolphe, vous ne lui direz pas... que j'étais une mauvaise mère! +articula lentement la comtesse qui déjà n'entendait plus. + +Le bruit d'une voiture retentit sur les pavés sonores de la cour. + +La comtesse ne s'en aperçut pas. Ses paroles devinrent de plus en plus +incohérentes; Rodolphe était penché vers elle avec anxiété; il vit ses +yeux se voiler. + +--Pardon! ma fille... voir ma fille! Pardon!... au moins... après ma +mort, les honneurs de mon rang! murmura-t-elle enfin. + +Ce furent les derniers mots intelligibles de Sarah. L'idée fixe, +dominante de toute sa vie revenait encore malgré son repentir sincère. + +Tout à coup Murph entra. + +--Monseigneur... la princesse Marie... + +--Non! s'écria vivement Rodolphe, qu'elle n'entre pas! Dis à Seyton +d'amener le ministre. Puis, montrant Sarah qui s'éteignait dans une +lente agonie, Rodolphe ajouta: + +--Dieu lui refuse la consolation suprême d'embrasser son enfant. + +Une demi-heure après, la comtesse Sarah Mac-Gregor avait cessé de vivre. + + + + +XIV + +Bicêtre + + +Quinze jours s'étaient passés depuis que Rodolphe, en épousant Sarah _in +extremis,_ avait légitimé la naissance de Fleur-de-Marie. + +C'était le jour de la mi-carême. Cette date établie, nous conduirons le +lecteur à Bicêtre. Cet immense établissement, destiné, ainsi que chacun +sait, au traitement des aliénés, sert aussi de lieu de refuge à sept ou +huit cents vieillards pauvres, qui sont admis à cette espèce de maison +d'invalides civils[15] lorsqu'ils sont âgés de soixante-dix ans ou +atteints d'infirmités très-graves. + +En arrivant à Bicêtre, on entre d'abord dans une vaste cour plantée de +grands arbres, coupée de pelouses vertes ornées en été de plates-bandes +de fleurs. Rien de plus riant, de plus calme, de plus salubre que ce +promenoir spécialement destiné aux vieillards indigents dont nous avons +parlé; il entoure les bâtiments où se trouvent, au premier étage, de +spacieux dortoirs bien aérés, garnis de bons lits, et au rez-de-chaussée +des réfectoires d'une admirable propreté, où les pensionnaires de +Bicêtre prennent en commun une nourriture saine, abondante, agréable et +préparée avec un soin extrême, grâce à la paternelle sollicitude des +administrateurs de ce bel établissement. + +Un tel asile serait le rêve de l'artisan veuf ou célibataire qui, après +une longue vie de privations, de travail et de probité, trouverait là le +repos, le bien-être qu'il n'a jamais connus. + +Malheureusement le favoritisme qui de nos jours s'étend à tout, envahit +tout, s'est emparé des bourses de Bicêtre, et ce sont en grande partie +d'anciens domestiques qui jouissent de ces retraites, grâce à +l'influence de leurs derniers maîtres. + +Ceci nous semble un abus révoltant. + +Rien de plus méritoire que les longs et honnêtes services domestiques, +rien de plus digne de récompense que ces serviteurs qui, éprouvés par +des années de dévouement, finissaient autrefois par faire presque partie +de la famille; mais, si louables que soient de pareils antécédents, +c'est le maître qui en a profité, et non l'État, qui doit les rémunérer. + +Ne serait-il donc pas juste, moral, humain, que les places de Bicêtre et +celles d'autres établissements semblables appartinssent de droit à des +artisans choisis parmi ceux qui justifieraient de la meilleure conduite +et de la plus grande infortune? + +Pour eux, si limité que fût leur nombre, ces retraites seraient au moins +une lointaine espérance qui allégerait un peu leurs misères de chaque +jour. Salutaire espoir qui les encouragerait au bien, en leur montrant +dans un avenir éloigné sans doute, mais enfin certain, un peu de calme, +de bonheur pour récompense. Et, comme ils ne pourraient prétendre à ces +retraites que par une conduite irréprochable, leur moralisation +deviendrait pour ainsi dire forcée. + +Est-ce donc trop de demander que le petit nombre de travailleurs qui +atteignent un âge très-avancé à travers des privations de toutes sortes +aient au moins la chance d'obtenir un jour à Bicêtre du pain, du repos, +un abri pour leur vieillesse épuisée? + +Il est vrai qu'une telle mesure exclurait à l'avenir de cet +établissement les gens de lettres, les savants, les artistes d'un grand +âge, qui n'ont pas d'autre refuge. + +Oui, de nos jours, des hommes dont les talents, dont la science, dont +l'intelligence ont été estimés de leur temps, obtiennent à grand-peine +une place parmi ces vieux serviteurs que le crédit de leur maître envoie +à Bicêtre. + +Au nom de ceux-là qui ont concouru au renom, aux plaisirs de la France, +de ceux-là dont la réputation a été consacrée par la voix populaire, +est-ce trop demander que de vouloir pour leur extrême vieillesse une +retraite modeste mais digne? + +Sans doute c'est trop; et pourtant citons un exemple entre mille: on a +dépensé huit ou dix millions pour le monument de la Madeleine, qui n'est +ni un temple ni une église: avec cette somme énorme que de bien à faire! +Fonder, je suppose, une maison d'asile où deux cent cinquante ou trois +cents personnes jadis remarquables comme savants, poëtes, musiciens, +administrateurs, médecins, avocats, etc., etc. (car presque toutes ces +professions ont successivement leurs représentants parmi les +pensionnaires de Bicêtre), auraient trouvé une retraite honorable. + +Sans doute c'était là une question d'humanité, de pudeur, de dignité +nationale pour un pays qui prétend marcher à la tête des arts, de +l'intelligence et de la civilisation; mais l'on n'y a pas songé... + +Car Hégésippe Moreau et tant d'autres rares génies sont morts à +l'hospice ou dans l'indigence... + +Car de nobles intelligences, qui ont autrefois rayonné d'un pur et vif +éclat, portent aujourd'hui à Bicêtre la houppelande des bons pauvres. + +Car il n'y a pas ici, comme à Londres, un établissement charitable[16] +où un étranger sans ressource trouve au moins pour une nuit un toit, un +lit et un morceau de pain... + +Car les ouvriers qui vont en Grève chercher du travail et attendre les +embauchements n'ont pas même pour se garantir des intempéries des +saisons un hangar pareil à celui qui, dans les marchés, abrite le bétail +en vente[17]. Pourtant la Grève est la Bourse des travailleurs sans +ouvrage, et dans cette Bourse-là il ne se fait que d'honnêtes +transactions, car elles n'ont pour fin que d'obtenir un rude labeur et +un salaire insuffisant dont l'artisan paye un pain bien amer... + +Car... + +Mais l'on ne cesserait pas si l'on voulait compter tout ce que l'on a +sacrifié d'utiles fondations à cette grotesque imitation de temple grec, +enfin destiné au culte catholique. + +Mais revenons à Bicêtre et disons, pour complètement énumérer les +différentes destinations de cet établissement, qu'à l'époque de ce récit +les condamnés à mort y étaient conduits après leur jugement. C'est donc +dans un des cabanons de cette maison que la veuve Martial et sa fille +Calebasse attendaient le moment de leur exécution, fixée au lendemain; +la mère et la fille n'avaient voulu se pourvoir ni en grâce ni en +cassation. Nicolas, le Squelette et plusieurs autres scélérats étaient +parvenus à s'évader de la Force la veille de leur transfèrement à +Bicêtre. + +Nous l'avons dit, rien de plus riant que l'abord de cet édifice +lorsqu'en venant de Paris on y entrait par la cour des Pauvres. + +Grâce à un printemps hâtif, les ormes et les tilleuls se couvraient déjà +de pousses verdoyantes; les grandes pelouses de gazon étaient d'une +fraîcheur extrême, et çà et là les plates-bandes s'émaillaient de +perce-neige, de primevères, d'oreilles d'ours aux couleurs vives et +variées; le soleil dorait le sable brillant des allées. Les vieillards +pensionnaires, vêtus de houppelandes grises, se promenaient çà et là, ou +devisaient, assis sur des bancs: leur physionomie sereine annonçait +généralement le calme, la quiétude, ou une sorte d'insouciance +tranquille. + +Onze heures venaient de sonner à l'horloge lorsque deux fiacres +s'arrêtèrent devant la grille extérieure; de la première voiture +descendirent Mme Georges, Germain et Rigolette; de la seconde, Louise +Morel et sa mère. + +Germain et Rigolette étaient, on le sait, mariés depuis quinze jours. +Nous laissons le lecteur s'imaginer la pétulante gaieté, le bonheur +turbulent qui rayonnaient sur le frais visage de la grisette, dont les +lèvres fleuries ne s'ouvraient que pour rire, sourire, ou embrasser Mme +Georges, qu'elle appelait sa mère. + +Les traits de Germain exprimaient une félicité plus calme, plus +réfléchie, plus grave... il s'y mêlait un sentiment de reconnaissance +profonde, presque du respect pour cette bonne et vaillante jeune fille +qui lui avait apporté en prison des consolations si secourables, si +charmantes... ce dont Rigolette n'avait pas l'air de se souvenir le +moins du monde; aussi, dès que son petit Germain mettait l'entretien sur +ce sujet, elle parlait aussitôt d'autre chose, prétextant que ces +souvenirs l'attristaient. Quoiqu'elle fût devenue Mme Germain et que +Rodolphe l'eût dotée de quarante mille francs, Rigolette n'avait pas +voulu, et son mari avait été de cet avis, changer sa coiffure de +grisette contre un chapeau. Certes, jamais l'humilité ne servit mieux +une innocente coquetterie; car rien n'était plus gracieux, plus élégant +que son petit bonnet à barbes plates, un peu à la paysanne, orné de +chaque côté de deux gros noeuds orange, qui faisaient encore valoir le +noir éclatant de ses jolis cheveux, qu'elle portait longs et bouclés, +depuis qu'elle avait le temps de mettre des papillottes; un col +richement brodé entourait le cou charmant de la jeune mariée; une +écharpe de cachemire français de la même nuance que les rubans du bonnet +cachait à demi sa taille souple et fine, et, quoiqu'elle n'eût pas de +corset, selon son habitude (bien qu'elle eût aussi le temps de se +lacer), sa robe montante de taffetas mauve ne faisait pas le plus léger +pli sur son corsage svelte, arrondi, comme celui de la Galatée de +marbre. + +Mme Georges contemplait son fils et Rigolette avec un bonheur profond, +toujours nouveau. + +Louise Morel, après une instruction minutieuse et l'autopsie de son +enfant, avait été mise en liberté par la chambre d'accusation. Les beaux +traits de la fille du lapidaire, creusés par le chagrin, annonçaient une +sorte de résignation douce et triste. Grâce à la générosité de Rodolphe +et aux soins qu'il lui avait fait donner, la mère de Louise Morel, qui +l'accompagnait, avait retrouvé la santé. + +Le concierge de la porte extérieure ayant demandé à Mme Georges ce +qu'elle désirait, celle-ci lui répondit que l'un des médecins des salles +d'aliénés lui avait donné rendez-vous à onze heures et demie, ainsi +qu'aux personnes qui l'accompagnaient. Mme Georges eut le choix +d'attendre le docteur soit dans un bureau qu'on lui indiqua, soit dans +la grande cour plantée dont nous avons parlé. Elle prit ce dernier +parti, s'appuya sur le bras de son fils, et, continuant de causer avec +la femme du lapidaire, elle parcourut les allées du jardin. Louise et +Rigolette les suivaient à peu de distance. + +--Que je suis donc contente de vous revoir, chère Louise! dit la +grisette. Tout à l'heure, quand nous avons été vous chercher rue du +Temple, à notre arrivée de Bouqueval, je voulais monter chez vous; mais +mon mari n'a pas voulu, disant que c'était trop haut: j'ai attendu dans +le fiacre. Votre voiture a suivi la nôtre; ça fait que je vous retrouve +pour la première fois depuis que... + +--Depuis que vous êtes venue me consoler en prison... Ah! mademoiselle +Rigolette, s'écria Louise avec attendrissement, quel bon coeur! quel... + +--D'abord, ma bonne Louise, dit la grisette en interrompant gaiement la +fille du lapidaire afin d'échapper à ses remerciements, je ne suis plus +Mlle Rigolette, mais Mme Germain: je ne sais pas si vous le savez... et +je tiens à mes titres. + +--Oui... je vous savais... mariée... Mais laissez-moi vous remercier +encore de... + +--Ce que vous ignorez certainement, ma bonne Louise, reprit Mme Germain +en interrompant de nouveau la fille de Morel, afin de changer le cours +de ses idées, ce que vous ignorez, c'est que je me suis mariée grâce à +la générosité de celui qui a été notre providence à tous, à vous, à +votre famille, à moi, à Germain, à sa mère! + +--M. Rodolphe! Oh! nous le bénissons chaque jour!... Lorsque je suis +sortie de prison, l'avocat qui était venu de sa part me voir, me +conseiller et m'encourager, m'a dit que grâce à M. Rodolphe, qui avait +déjà tant fait pour nous, M. Ferrand... et la malheureuse ne put +prononcer ce nom sans frissonner... M. Ferrand, pour réparer ses +cruautés, avait assuré une rente à moi et une à mon pauvre père, qui est +toujours ici, lui... mais qui, grâce à Dieu, va de mieux en mieux... + +--Et qui reviendra aujourd'hui avec vous à Paris... si l'espérance de ce +digne médecin se réalise. + +--Plût au ciel!... + +--Cela doit plaire au ciel... Votre père est si bon, si honnête! Et je +suis sûre, moi, que nous l'emmènerons. Le médecin pense maintenant qu'il +faut frapper un grand coup, et que la présence imprévue des personnes +que votre père avait l'habitude de voir presque chaque jour avant de +perdre la raison... pourra terminer sa guérison... Moi, dans mon petit +jugement... cela me paraît certain... + +--Je n'ose encore y croire, mademoiselle. + +--Madame Germain... madame Germain... si ça vous est égal, ma bonne +Louise... Mais, pour en revenir à ce que je vous disais, vous ne savez +pas ce que c'est que M. Rodolphe? + +--C'est la providence des malheureux. + +--D'abord... et puis encore? Vous l'ignorez... Eh bien! je vais vous le +dire... + +Puis, s'adressant à son mari, qui marchait devant elle, donnait le bras +à Mme Georges et causait avec la femme du lapidaire, Rigolette s'écria: + +--Ne va donc pas si vite, mon ami... Tu fatigues notre bonne mère... et +puis j'aime à t'avoir plus près de moi. + +Germain se retourna, ralentit un peu sa marche et sourit à Rigolette, +qui lui envoya furtivement un baiser. + +--Comme il est gentil, mon petit Germain! N'est-ce pas, Louise? Avec ça +l'air si distingué!... une si jolie taille! Avais-je raison de le +trouver mieux que mes autres voisins, M. Giraudeau, le commis voyageur, +et M. Cabrion? Ah! mon Dieu! à propos de Cabrion... M. Pipelet et sa +femme, où sont-ils donc? Le médecin avait dit qu'ils devaient venir +aussi, parce que votre père avait souvent prononcé leur nom... + +--Ils ne tarderont pas. Quand j'ai quitté la maison, ils étaient partis +depuis longtemps. + +--Oh! alors ils ne manqueront pas au rendez-vous; pour l'exactitude, M. +Pipelet est une vraie pendule... Mais revenons à mon mariage et à M. +Rodolphe. Figurez-vous, Louise, que c'est d'abord lui qui m'a envoyée +porter à Germain l'ordre qui le rendait libre. Vous pensez notre joie en +sortant de cette maudite prison! Nous arrivons chez moi, et là, aidée de +Germain, je fais une dînette... mais une dînette de vrais gourmands. Il +est vrai que ça ne nous a pas servi à grand-chose; car, quand elle a été +prête, nous n'avons mangé ni l'un ni l'autre, nous étions trop contents. +À onze heures, Germain s'en va; nous nous donnons rendez-vous pour le +lendemain matin. À cinq heures, j'étais debout et à l'ouvrage, car +j'étais au moins de deux jours de travail en retard. À huit heures, on +frappe, j'ouvre: qui est-ce qui entre? M. Rodolphe... D'abord, je +commence à le remercier du fond du coeur pour ce qu'il a fait pour +Germain; il ne me laisse pas finir. «--Ma voisine, me dit-il, Germain va +venir, vous lui remettrez cette lettre. Vous et lui prendrez un fiacre; +vous vous rendrez tout de suite à un petit village appelé Bouqueval, +près d'Écouen, route de Saint-Denis. Une fois là, vous demanderez Mme +Georges... et bien du plaisir.--Monsieur Rodolphe, je vais vous dire; +c'est que ce sera encore une journée de perdue, et, sans reproche, ça +fera trois.--Rassurez-vous, ma voisine, vous trouverez de l'ouvrage chez +Mme Georges; c'est une excellente pratique que je vous donne.--Si c'est +comme ça, à la bonne heure, monsieur Rodolphe.--Adieu, ma +voisine.--Adieu et merci, mon voisin.» Il part, et Germain arrive; je +lui conte la chose, M. Rodolphe ne pouvait pas nous tromper; nous +montons en voiture, gais comme des fous, nous si tristes la veille... +Jugez... nous arrivons... Ah! ma bonne Louise... tenez, malgré moi, les +larmes m'en viennent encore aux yeux... Cette Mme Georges que voilà +devant nous, c'était la mère de Germain. + +--Sa mère!!! + +--Mon Dieu, oui... sa mère, à qui on l'avait enlevé tout enfant, et +qu'il n'espérait plus revoir. Vous pensez leur bonheur à tous deux. +Quand Mme Georges a eu bien pleuré, bien embrassé son fils, ç'a été mon +tour. M. Rodolphe lui avait sans doute écrit de bonnes choses de moi, +car elle m'a dit, en me serrant dans ses bras, qu'elle savait ma +conduite pour son fils. «Et si vous le voulez, ma mère, dit Germain, +Rigolette sera votre fille aussi.--Si je le veux! mes enfants, de tout +mon coeur; je le sais, jamais tu ne trouveras une meilleure ni une plus +gentille femme.» Nous voilà donc installés dans une belle ferme avec +Germain, sa mère et ses oiseaux, que j'avais fait venir, pauvres petites +bêtes! pour qu'ils soient aussi de la partie. Quoique je n'aime pas la +campagne, les jours passaient si vite que c'était comme un rêve; je ne +travaillais que pour mon plaisir: j'aidais Mme Georges, je me promenais +avec Germain, je chantais, je sautais, c'était à en devenir folle... +Enfin notre mariage est arrêté pour il y a eu hier quinze jours... La +surveille, qui est-ce qui arrive dans une belle voiture? un grand gros +monsieur chauve, l'air excellent, qui m'apporte, de la part de M. +Rodolphe, une corbeille de mariage. Figurez-vous, Louise, un grand +coffre de bois de rose, avec ces mots écrits dessus en lettres d'or sur +une plaque de porcelaine bleue: «Travail et sagesse, amour et bonheur.» +J'ouvre le coffre, qu'est-ce que je trouve? des petits bonnets de +dentelle comme celui que je porte, des robes en pièces, des bijoux, des +gants, cette écharpe, un beau châle; enfin, c'était comme un conte de +fées. + +--C'est vrai au moins que c'est comme un conte de fées; mais voyez comme +ça vous a porté bonheur... d'être si bonne, si laborieuse. + +--Quant à être bonne et laborieuse... ma chère Louise, je ne l'ai pas +fait exprès... ça s'est trouvé ainsi... tant mieux pour moi... Mais ça +n'est pas tout: au fond du coffret je découvre un joli portefeuille avec +ces mots: «Le voisin à sa voisine.» Je l'ouvre: il y avait deux +enveloppes, l'une pour Germain, l'autre pour moi; dans celle de Germain, +je trouve un papier qui le nommait directeur d'une banque pour les +pauvres, avec quatre mille francs d'appointements; lui, dans l'enveloppe +qui m'était destinée, trouve un bon de quarante mille francs sur le... +sur le Trésor... oui... c'est cela, c'était ma dot... Je veux le +refuser; mais Mme Georges, qui avait causé avec le grand monsieur chauve +et avec Germain, me dit: «Mon enfant, vous pouvez, vous devez accepter; +c'est la récompense de votre sagesse, de votre travail... et de votre +dévouement à ceux qui souffrent... Car c'est en prenant sur vos nuits, +au risque de vous rendre malade et de perdre ainsi vos seuls moyens +d'existence, que vous êtes allée consoler vos amis malheureux.» + +--Oh! ça, c'est bien vrai, s'écria Louise; il n'y en a pas une autre +comme vous au moins... mademoi... madame Germain. + +--À la bonne heure!... Moi, je dis au gros monsieur chauve que ce que +j'ai fait c'est par plaisir; il me répond: «C'est égal, M. Rodolphe est +immensément riche; votre dot est de sa part un gage d'estime, d'amitié: +votre refus lui causerait un grand chagrin; il assistera d'ailleurs à +votre mariage, et il vous forcera bien d'accepter.» + +--Quel bonheur que tant de richesse tombe à une personne aussi +charitable que M. Rodolphe! + +--Sans doute il est bien riche, mais s'il n'était que cela... Ah! ma +bonne Louise, si vous saviez ce que c'est que M. Rodolphe!... Et moi qui +lui ai fait porter mes paquets!!! Mais patience... vous allez voir... La +veille du mariage... le soir, très-tard, le grand monsieur chauve arrive +en poste; M. Rodolphe ne pouvait pas venir... il était souffrant, mais +le grand monsieur chauve venait le remplacer... C'est seulement alors, +ma bonne Louise, que nous avons appris que votre bienfaiteur, que le +nôtre, était... devinez quoi?... un prince! + +--Un prince? + +--Qu'est-ce que je dis, un prince... une altesse royale, un grand-duc +régnant, un roi en petit... Germain m'a expliqué ça. + +--M. Rodolphe! + +--Hein! ma pauvre Louise! Et moi qui lui avais demandé de m'aider à +cirer ma chambre! + +--Un prince... presque un roi! C'est ça qu'il a tant de pouvoir pour +faire le bien. + +--Vous comprenez ma confusion, ma bonne Louise. Aussi, voyant que +c'était presque un roi, je n'ai pas osé refuser la dot. Nous avons été +mariés. Il y a huit jours, M. Rodolphe nous a fait dire, à nous deux +Germain et à Mme Georges, qu'il serait très-content que nous lui +fissions une visite de noce; nous y allons. Dame, vous comprenez, le +coeur me battait fort; nous arrivons rue Plumet, nous entrons dans un +palais: nous traversons des salons remplis de domestiques galonnés, de +messieurs en noir avec des chaînes d'argent au cou et l'épée au côté, +d'officiers en uniforme; que sais-je, moi? et puis des dorures, des +dorures partout, qu'on en était ébloui. Enfin, nous trouvons le monsieur +chauve dans un salon avec d'autres messieurs tout chamarrés de +broderies; il nous introduit dans une grande pièce, où nous trouvons M. +Rodolphe... c'est-à-dire le prince, vêtu très-simplement et l'air si +bon, si franc, si peu fier... enfin l'air si M. Rodolphe d'autrefois, +que je me suis sentie tout de suite à mon aise, en me rappelant que je +lui avais fait m'attacher mon châle, me tailler des plumes et me donner +le bras dans la rue. + +--Vous n'avez plus eu peur? Oh! moi, comme j'aurais tremblé! + +--Eh bien! moi, non. Après avoir reçu Mme Georges avec une bonté sans +pareille et offert sa main à Germain, le prince m'a dit en souriant: «Eh +bien! ma voisine, comment vont papa Crétu et Ramonette? (C'est le nom de +mes oiseaux; faut-il qu'il soit aimable pour s'en être souvenu!) Je suis +sûr, a-t-il ajouté, que maintenant vous et Germain vous luttez de chants +joyeux avec vos jolis oiseaux?--Oui, monseigneur. (Mme Georges nous +avait fait la leçon toute la route, à nous deux Germain, nous disant +qu'il fallait appeler le prince monseigneur.) Oui, monseigneur, notre +bonheur est grand, et il nous semble plus doux et plus grand encore +parce que nous vous le devons.--Ce n'est pas à moi que vous le devez, +mon enfant, mais à vos excellentes qualités et à celles de Germain.» _Et +cætera, et cætera,_ je passe le reste de ses compliments. Enfin nous +avons quitté ce seigneur le coeur un peu gros, car nous ne le verrons +plus. Il nous a dit qu'il retournait en Allemagne sous peu de jours, +peut-être qu'il est déjà parti; mais, parti ou non, son souvenir sera +toujours avec nous. + +--Puisqu'il a des sujets, ils doivent être bien heureux! + +--Jugez! il nous a fait tant de bien, à nous qui ne lui sommes rien. +J'oubliais de vous dire que c'était à cette ferme-là qu'avait habité une +de mes anciennes compagnes de prison, une bien bonne et bien honnête +petite fille qui, pour son bonheur, avait aussi rencontré M. Rodolphe; +mais Mme Georges m'avait bien recommandé de n'en pas parler au prince, +je ne sais pas pourquoi... sans doute parce qu'il n'aime pas qu'on lui +parle du bien qu'il fait. Ce qui est sûr, c'est qu'il paraît que cette +chère Goualeuse a retrouvé ses parents, qui l'ont emmenée avec eux, bien +loin, bien loin: tout ce que je regrette, c'est de ne pas l'avoir +embrassée avant son départ. + +--Allons, tant mieux, dit amèrement Louise; elle est heureuse aussi, +elle... + +--Ma bonne Louise, pardon... je suis égoïste; c'est vrai, je ne vous +parle que de bonheur... à vous qui avez tant de raisons d'être encore +chagrine. + +--Si mon enfant m'était resté, dit tristement Louise en interrompant +Rigolette, cela m'aurait consolée; car maintenant quel est l'honnête +homme qui voudra de moi, quoique j'aie de l'argent? + +--Au contraire, Louise, moi je dis qu'il n'y a qu'un honnête homme +capable de comprendre votre position; oui, lorsqu'il saura tout, +lorsqu'il vous connaîtra, il ne pourra que vous plaindre, vous estimer, +et il sera bien sûr d'avoir en vous une bonne et digne femme. + +--Vous me dites cela pour me consoler. + +--Non, je dis cela parce que c'est vrai. + +--Enfin, vrai ou non, ça me fait du bien, toujours, et je vous en +remercie. Mais qui vient donc là? Tiens, c'est M. Pipelet et sa femme! +Mon Dieu, comme il a l'air content! lui qui, dans les derniers temps, +était toujours si malheureux des plaisanteries de M. Cabrion. + +En effet, M. et Mme Pipelet s'avançaient allègrement, Alfred, toujours +coiffé de son inamovible chapeau tromblon, portait un magnifique habit +vert pré encore dans tout son lustre; sa cravate, à coins brodés, +laissait dépasser un col de chemise formidable qui lui cachait la moitié +des joues; un grand gilet à fond jaune vif, à larges bandes marron, un +pantalon noir un peu court, des bas d'une éblouissante blancheur et des +souliers cirés à l'oeuf complétaient son accoutrement. + +Anastasie se prélassait dans une robe de mérinos amarante sur laquelle +tranchait vivement un châle d'un bleu foncé. Elle exposait +orgueilleusement à tous les regards sa perruque fraîchement bouclée et +tenait son bonnet suspendu à son bras par des brides de ruban vert en +manière de ridicule. + +La physionomie d'Alfred, ordinairement si grave, si recueillie et +dernièrement si abattue, était rayonnante, jubilante, rutilante; du plus +loin qu'il aperçut Louise et Rigolette, il accourut en s'écriant de sa +voix de basse: + +--Délivré!... parti! + +--Ah! mon Dieu! monsieur Pipelet, dit Rigolette, comme vous avez l'air +joyeux! qu'avez-vous donc? + +--Parti... mademoiselle, ou plutôt madame, veux-je, puis-je, dois-je +dire, car maintenant vous êtes exactement semblable à Anastasie, grâce +au _conjungo_, de même que votre mari, M. Germain, est exactement +semblable à moi. + +--Vous êtes bien honnête, monsieur Pipelet, dit Rigolette en souriant; +mais qui est donc parti? + +--Cabrion! s'écria M. Pipelet en respirant et en aspirant l'air avec une +indicible satisfaction, comme s'il eût été dégagé d'un poids énorme. Il +quitte la France à jamais, à toujours... à perpétuité... enfin il est +parti. + +--Vous en êtes bien sûr? + +--Je l'ai vu... de mes yeux vu monter hier en diligence... route de +Strasbourg, lui, tous ses bagages... et tous ses effets, c'est-à-dire un +étui à chapeau, un appuie-mains et une boîte à couleurs. + +--Qu'est-ce qu'il vous chante là, ce vieux chéri? dit Anastasie en +arrivant essoufflée, car elle avait difficilement suivi la course +précipitée d'Alfred. Je parie qu'il vous parle du départ de Cabrion? Il +n'a fait qu'en rabâcher toute la route. + +--C'est-à-dire, Anastasie, que je ne tiens pas sur terre. Avant, il me +semblait que mon chapeau était doublé de plomb; maintenant on dirait que +l'air me soulève vers le firmament! Parti... enfin... parti! et il ne +reviendra plus! + +--Heureusement, le gredin! + +--Anastasie... ménagez les absents... le bonheur me rend clément: je +dirai simplement que c'était un indigne polisson. + +--Et comment avez-vous su qu'il allait en Allemagne? demanda Rigolette. + +--Par un ami de mon roi des locataires. À propos de ce cher homme, vous +ne savez pas? grâce aux bons renseignements qu'il a donnés de nous, +Alfred est nommé concierge-gardien d'un mont-de-piété et d'une banque +charitable, fondés dans notre maison par une bonne âme qui me fait +joliment l'effet d'être celle dont M. Rodolphe était le commis voyageur +en bonnes actions! + +--Cela se trouve bien, reprit Rigolette, c'est mon mari qui est le +directeur de cette banque, aussi par le crédit de M. Rodolphe. + +--Et allllez donc... s'écria gaiement Mme Pipelet. Tant mieux! tant +mieux! mieux vaut des connaissances que des intrus, mieux vaut des +anciens visages que des nouveaux. Mais, pour en revenir à Cabrion, +figurez-vous qu'un grand gros monsieur chauve, en venant nous apprendre +la nomination d'Alfred comme gardien, nous a demandé si un peintre de +beaucoup de talent, nommé Cabrion, n'avait pas demeuré chez nous. Au nom +de Cabrion, voilà mon vieux chéri qui lève sa botte en l'air et qui a la +petite mort. Heureusement le gros grand chauve ajoute: «Ce jeune peintre +va partir pour l'Allemagne; une personne riche l'y emmène pour des +travaux qui l'y retiendront pendant des années... Peut-être même se +fixera-t-il tout à fait à l'étranger.» En foi de quoi le particulier +donna à mon vieux chéri la date du départ de Cabrion et l'adresse des +Messageries. + +--Et j'ai le bonheur inespéré de lire sur le registre: «M. Cabrion, +artiste peintre, départ pour Strasbourg et l'étranger par +correspondance.» + +--Le départ était fixé à ce matin. + +--Je me rends dans la cour avec mon épouse. + +--Nous voyons le gredin monter sur l'impériale à côté du conducteur. + +--Et enfin, au moment où la voiture s'ébranle, Cabrion m'aperçoit, me +reconnaît, se retourne et me crie: «Je pars pour toujours... à toi pour +la vie!» Heureusement la trompette du conducteur étouffa presque ces +derniers mots et ce tutoiement indécent que je méprise... car enfin, +Dieu soit loué, il est parti. + +--Et parti pour toujours, croyez-le, monsieur Pipelet, dit Rigolette en +comprimant une violente envie de rire. Mais ce que vous ne savez pas, et +ce qui va bien vous étonner... c'est que M. Rodolphe était... + +--Était? + +--Un prince déguisé... une altesse royale. + +--Allons donc, quelle farce! dit Anastasie. + +--Je vous le jure sur mon mari... dit très-sérieusement Rigolette. + +--Mon roi des locataires... une altesse royale! s'écria Anastasie. +Allllez donc!... Et moi qui l'ai prié de garder ma loge!... Pardon... +pardon... pardon... + +Et elle remit machinalement son bonnet, comme si cette coiffure eût été +plus convenable pour parler d'un prince. + +Par une manifestation diamétralement opposée quant à la forme, mais +toute semblable quant au fond, Alfred, contre son habitude, se décoiffa +complètement et salua profondément le vide en s'écriant:--Un prince, une +altesse dans notre loge!... Et il m'a vu sous le linge quand j'étais au +lit par suite des indignités de Cabrion! + +À ce moment Mme Georges se retourna et dit à son fils et à Rigolette: + +--Mes enfants, voici le docteur. + + + + +XV + +Le Maître d'école + + +Le docteur Herbin, homme d'un âge mûr, avait une physionomie infiniment +spirituelle et distinguée, un regard d'une profondeur, d'une sagacité +remarquables, et un sourire d'une bonté extrême. Sa voix, naturellement +harmonieuse, devenait presque caressante lorsqu'il s'adressait aux +aliénés; aussi la suavité de son accent, la mansuétude de ses paroles +semblaient souvent calmer l'irritabilité naturelle de ces infortunés. +L'un des premiers il avait substitué, dans le traitement de la folie, la +commisération et la bienveillance aux terribles moyens coërcitifs +employés autrefois: plus de chaînes, plus de coups, plus de douches, +plus d'isolement surtout (sauf quelques cas exceptionnels). + +Sa haute intelligence avait compris que la monomanie, que l'insanité, +que la fureur s'exaltent par la séquestration et par les brutalités; +qu'en soumettant au contraire les aliénés à la vie commune, mille +distractions, mille incidents de tous les moments les empêchent de +s'absorber dans une idée fixe, d'autant plus funeste qu'elle est plus +concentrée par la solitude et par l'intimidation. + +Ainsi, l'expérience prouve que, pour les aliénés, l'isolement est aussi +funeste qu'il est salutaire pour les détenus criminels... la +perturbation mentale des premiers s'accroissant dans la solitude, de +même que la perturbation ou plutôt la subversion morale des seconds +s'augmente et devient incurable par la fréquentation de leurs pairs en +corruption. + +Sans doute, dans plusieurs années, le système pénitentiaire actuel, avec +ses prisons en commun, véritables écoles d'infamie, avec ses bagnes, ses +chaînes, ses piloris et ses échafauds, paraîtra aussi vicieux, aussi +sauvage, aussi atroce que l'ancien traitement qu'on infligeait aux +aliénés paraît à cette heure absurde et atroce... + +--Monsieur, dit Mme Georges[18] à M. Herbin, j'ai cru pouvoir +accompagner mon fils et ma belle-fille, quoique je ne connaisse pas M. +Morel. La position de cet excellent homme m'a paru si intéressante que +je n'ai pu résister au désir d'assister avec mes enfants au réveil +complet de sa raison, qui, vous l'espérez, nous a-t-on dit, lui +reviendra ensuite de l'épreuve à laquelle vous allez le soumettre. + +--Je compte du moins beaucoup, madame, sur l'impression favorable que +doit lui causer la présence de sa fille et des personnes qu'il avait +l'habitude de voir. + +--Lorsqu'on est venu arrêter mon mari, dit la femme de Morel avec +émotion, en montrant Rigolette au docteur, notre bonne petite voisine +était occupée à me secourir moi et mes enfants. + +--Mon père connaissait bien aussi M. Germain, qui a toujours eu beaucoup +de bontés pour nous, ajouta Louise. Puis, désignant Alfred et Anastasie, +elle reprit: Monsieur et madame sont les portiers de notre maison... ils +avaient aussi bien des fois aidé notre famille dans son malheur autant +qu'ils le pouvaient. + +--Je vous remercie, monsieur, dit le docteur à Alfred, de vous être +dérangé pour venir ici; mais, d'après ce qu'on me dit, je vois que cette +visite ne doit pas vous coûter? + +--Môssieur, dit Pipelet en s'inclinant gravement, l'homme doit +s'entraider ici-bas... il est frère... sans compter que le père Morel +était la crème des honnêtes gens... avant qu'il n'ait perdu la raison +par suite de son arrestation et celle de cette chère Mlle Louise. + +--Et même, reprit Anastasie, et même que je regrette toujours que +l'écuellée de soupe brûlante que j'ai jetée sur le dos des recors +n'aurait pas été du plomb fondu... n'est-ce pas, vieux chéri, du pur +plomb fondu? + +--C'est vrai; je dois rendre ce juste hommage à l'affection que mon +épouse avait vouée aux Morel. + +--Si vous ne craignez pas, madame, dit le docteur Herbin à la mère de +Germain, la vue des aliénés, nous traverserons plusieurs cours pour nous +rendre au bâtiment extérieur où j'ai jugé à propos de faire conduire +Morel et j'ai donné l'ordre ce matin qu'on ne le menât pas à la ferme +comme à l'ordinaire. + +--À la ferme, monsieur? dit Mme Georges, il y a une ferme ici? + +--Cela vous surprend, madame? je le conçois. Oui, nous avons ici une +ferme dont les produits sont d'une très-grande ressource pour la maison +et qui est mise en valeur par des aliénés[19]. + +--Ils y travaillent? en liberté, monsieur? + +--Sans doute, et le travail, le calme des champs, la vue de la nature, +est un de nos meilleurs moyens curatifs... Un seul gardien les y +conduit, et il n'y a presque jamais eu d'exemple d'évasion; ils s'y +rendent avec une satisfaction véritable... et le petit salaire qu'ils +gagnent sert à améliorer leur sort... à leur procurer de petites +douceurs. Mais nous voici arrivés à la porte d'une des cours. Puis, +voyant une légère nuance d'appréhension sur les traits de Mme Georges, +le docteur ajouta: Ne craignez rien, madame... dans quelques minutes +vous serez aussi rassurée que moi. + +--Je vous suis, monsieur... Venez, mes enfants. + +--Anastasie, dit tout bas M. Pipelet, qui était resté en arrière avec sa +femme, quand je songe que si l'infernale poursuite de Cabrion eût +duré... ton Alfred devenait fou, et, comme tel, était relégué parmi ces +malheureux que nous allons voir vêtus des costumes les plus baroques, +enchaînés par le milieu du corps ou enfermés dans des loges comme les +bêtes féroces du Jardin des Plantes! + +--Ne m'en parle pas, vieux chéri... On dit que les fous par amour sont +comme de vrais singes dès qu'ils aperçoivent une femme... Ils se jettent +aux barreaux de leurs cages en poussant des roucoulements affreux... Il +faut que leurs gardiens les apaisent à grands coups de fouet et en leur +lâchant sur la tête des immenses robinets d'eau glacée qui tombent de +cent pieds de haut... et ça n'est pas de trop pour les rafraîchir. + +--Anastasie, ne vous approchez pas trop des cages de ces insensés, dit +gravement Alfred; un malheur est si vite arrivé! + +--Sans compter que ça ne serait pas généreux de ma part d'avoir l'air de +les narguer, car, après tout, ajouta Anastasie avec mélancolie, c'est +nos attraits qui rendent les hommes comme ça. Tiens, je frémis, mon +Alfred, quand je pense que si je t'avais refusé ton bonheur, tu serais +probablement, à l'heure qu'il est, fou d'amour comme un de ces +enragés... que tu serais à te cramponner aux barreaux de ta cage +aussitôt que tu verrais une femme, et à rugir après, pauvre vieux +chéri... toi qui, au contraire, t'ensauves dès qu'elles t'agacent. + +--Ma pudeur est ombrageuse, c'est vrai, et je ne m'en suis pas mal +trouvé. Mais, Anastasie, la porte s'ouvre, je frissonne... Nous allons +voir d'abominables figures, entendre des bruits de chaînes et des +grincements de dents... + +M. et Mme Pipelet n'ayant pas, ainsi qu'on le voit, entendu la +conversation du docteur Herbin, partageaient les préjugés populaires qui +existent encore à l'endroit des hospices d'aliénés, préjugés qui, du +reste, il y a quarante ans, étaient d'effroyables réalités. + +La porte de la cour s'ouvrit. + +Cette cour, formant un long parallélogramme, était plantée d'arbres, +garnie de bancs; de chaque côté régnait une galerie d'une étrange +construction; des cellules largement aérées avaient accès sur cette +galerie; une cinquantaine d'hommes, uniformément vêtus de gris, se +promenaient, causaient, ou restaient silencieux et contemplatifs, assis +au soleil. + +Rien ne contrastait davantage avec l'idée qu'on se fait ordinairement +des excentricités de costume et de la singularité physiognomonique des +aliénés; il fallait même une longue habitude d'observation pour +découvrir sur beaucoup de ces visages les indices certains de la folie. + +À l'arrivée du docteur Herbin, un grand nombre d'aliénés se pressèrent +autour de lui, joyeux et empressés, en lui tendant leurs mains avec une +touchante expression de confiance et de gratitude, à laquelle il +répondit cordialement en leur disant: + +--Bonjour, bonjour, mes enfants. + +Quelques-uns de ces malheureux, trop éloignés du docteur pour lui +prendre la main, vinrent l'offrir avec une sorte d'hésitation craintive +aux personnes qui l'accompagnaient. + +--Bonjour, mes amis, leur dit Germain en leur serrant la main avec une +bonté qui semblait les ravir. + +--Monsieur, dit Mme Georges au docteur, est-ce que ce sont des fous? + +--Ce sont à peu près les plus dangereux de la maison, dit le docteur en +souriant. On les laisse ensemble le jour; seulement, la nuit on les +renferme dans des cellules dont vous voyez les portes ouvertes. + +--Comment! ces gens sont complètement fous?... Mais quand sont-ils donc +furieux?... + +--D'abord... dès le début de leur maladie, quand on les amène ici; puis +peu à peu le traitement agit, la vue de leurs compagnons les calme, les +distrait... la douceur les apaise, et leurs crises violentes, d'abord +fréquentes, deviennent de plus en plus rares... Tenez, en voici un des +plus méchants. + +C'était un homme robuste et nerveux, de quarante ans environ, aux longs +cheveux noirs, au grand front bilieux, au regard profond, à la +physionomie des plus intelligentes. Il s'approcha gravement du docteur +et lui dit d'un ton d'exquise politesse, quoique se contraignant un peu: + +--Monsieur le docteur, je dois avoir à mon tour le droit d'entretenir et +de promener l'aveugle; j'aurai l'honneur de vous faire observer qu'il y +a une injustice flagrante à priver ce malheureux de ma conversation pour +le livrer... (et le fou sourit avec une dédaigneuse amertume) aux +stupides divagations d'un idiot complètement étranger, je crois ne rien +hasarder, complètement étranger aux moindres notions d'une science +quelconque, tandis que ma conversation distrairait l'aveugle. Ainsi, +ajouta-t-il avec une extrême volubilité, je lui aurais dit mon avis sur +les surfaces isothermes et orthogonales, lui faisant remarquer que les +équations aux différences partielles, dont l'interprétation géométrique +se résume en deux faces orthogonales, ne peuvent être intégrées +généralement à cause de leur complication. Je lui aurais prouvé que les +surfaces conjuguées sont nécessairement toutes isothermes, et nous +aurions cherché ensemble quelles sont les surfaces capables de composer +un système triplement isotherme... Si je ne me fais pas illusion, +monsieur... comparez cette récréation aux stupidités dont on entretient +l'aveugle, ajouta l'aliéné en reprenant haleine, et dites-moi si ce +n'est pas un meurtre de le priver de mon entretien? + +--Ne prenez pas ce qu'il vient de dire, madame, pour les élucubrations +d'un fou, dit tout bas le docteur; il aborde ainsi parfois les plus +hautes questions de géométrie ou d'astronomie avec une sagacité qui +ferait honneur aux savants les plus illustres... Son savoir est immense. +Il parle toutes les langues vivantes; mais il est, hélas! martyr du +désir et de l'orgueil du savoir; il se figure qu'il a absorbé toutes les +connaissances humaines en lui seul, et qu'en le retenant ici on replonge +l'humanité dans les ténèbres de la plus profonde ignorance. + +Le docteur reprit tout haut à l'aliéné, qui semblait attendre sa réponse +avec une respectueuse anxiété: + +--Mon cher monsieur Charles, votre réclamation me semble de toute +justice, et ce pauvre aveugle, qui, je crois, est muet, mais +heureusement n'est pas sourd, goûterait un charme infini à la +conversation d'un homme aussi érudit que vous. Je vais m'occuper de vous +faire rendre justice. + +--Du reste, vous persistez toujours, en me retenant ici, à priver +l'univers de toutes les connaissances humaines que je me suis +appropriées en me les assimilant, dit le fou en s'animant peu à peu et +en commençant à gesticuler avec une extrême agitation. + +--Allons, allons, calmez-vous, mon bon monsieur Charles. Heureusement +l'univers ne s'est pas encore aperçu de ce qui lui manquait; dès qu'il +réclamera, nous nous empresserons de satisfaire à sa réclamation; en +tout état de cause, un homme de votre capacité, de votre savoir, peut +toujours rendre de grands services. + +--Mais je suis pour la science ce qu'était l'arche de Noé pour la nature +physique, s'écria-t-il en grinçant des dents et l'oeil égaré. + +--Je le sais, mon cher ami. + +--Vous voulez mettre la lumière sous le boisseau! s'écria-t-il en +fermant les poings. Mais alors je vous briserai comme verre, ajouta-t-il +d'un air menaçant, le visage empourpré de colère et les veines gonflées +à se rompre. + +--Ah! monsieur Charles, répondit le docteur en attachant sur l'insensé +un regard calme, fixe, perçant, et donnant à sa voix un accent caressant +et flatteur, je croyais que vous étiez le plus grand savant des temps +modernes... + +--Et passés! s'écria le fou, oubliant tout à coup sa colère pour son +orgueil. + +--Vous ne me laissez pas achever... que vous étiez le plus grand savant +des temps passés... présents... + +--Et futurs... ajouta le fou avec fierté. + +--Oh! le vilain bavard, qui m'interrompt toujours, dit le docteur en +souriant et en lui frappant amicalement sur l'épaule. Ne dirait-on pas +que j'ignore toute l'admiration que vous inspirez et que vous +méritez!... Voyons, allons voir l'aveugle... conduisez-moi près de lui. + +--Docteur, vous êtes un brave homme; venez, venez, vous allez voir ce +qu'on l'oblige d'écouter quand je pourrais lui dire de si belles choses, +reprit le fou complètement calmé en marchant devant le docteur d'un air +satisfait. + +--Je vous l'avoue, monsieur, dit Germain, qui s'était rapproché de sa +mère et de sa femme, dont il avait remarqué l'effroi lorsque le fou +avait parlé et gesticulé violemment; un moment, j'ai craint une crise. + +--Eh! mon Dieu, monsieur, autrefois, au premier mot d'exaltation, au +premier geste de menace de ce malheureux, les gardiens se fussent jetés +sur lui; on l'eût garrotté, battu, inondé de douches, une des plus +atroces tortures que l'on puisse rêver... Jugez de l'effet d'un tel +traitement sur une organisation énergique et irritable, dont la force +d'expansion est d'autant plus violente qu'elle est plus comprimée. Alors +il serait tombé dans un de ces accès de rage effroyables qui défiaient +les étreintes les plus puissantes, s'exaspéraient par leur fréquence et +devenaient presque incurables; tandis que, vous le voyez, en ne +comprimant pas d'abord cette effervescence momentanée ou en la +détournant à l'aide de l'excessive mobilité d'esprit que l'on remarque +chez beaucoup d'insensés, ces bouillonnements éphémères s'apaisent aussi +vite qu'ils s'élèvent. + +--Et quel est donc cet aveugle dont il parle, monsieur? est-ce une +illusion de son esprit? demanda Mme Georges. + +--Non, madame, c'est une histoire fort étrange, répondit le docteur. Cet +aveugle a été pris dans un repaire des Champs-Élysées, où l'on a arrêté +une bande de voleurs et d'assassins; on a trouvé cet homme enchaîné au +milieu d'un caveau souterrain, à côté du cadavre d'une femme si +horriblement mutilé qu'on n'a pu la reconnaître. + +--Ah! c'est affreux... dit Mme Georges en frissonnant[20]. + +--Cet homme est d'une épouvantable laideur, toute sa figure est corrodée +par le vitriol. Depuis son arrivée ici il n'a pas prononcé une parole. +Je ne sais s'il est réellement muet, ou s'il affecte le mutisme. Par un +singulier hasard, les seules crises qu'il ait eues se sont passées +pendant mon absence, et toujours la nuit. Malheureusement toutes les +demandes qu'on lui adresse restent sans réponse, et il est impossible +d'avoir aucun renseignement sur sa position; ses accès semblent causés +par une fureur dont la cause est impénétrable, car il ne prononce pas +une parole. Les autres aliénés ont pour lui beaucoup d'attentions; ils +guident sa marche et ils se plaisent à l'entretenir, hélas! selon le +degré de leur intelligence. Tenez... le voici... + +Toutes les personnes qui accompagnaient le médecin reculèrent d'horreur +à la vue du Maître d'école, car c'était lui. + +Il n'était pas fou, mais il contrefaisait le muet et l'insensé. + +Il avait massacré la Chouette, non dans un accès de folie, mais dans un +accès de fièvre chaude pareil à celui dont il avait déjà été frappé lors +de sa terrible vision à la ferme de Bouqueval. + +Ensuite de son arrestation à la taverne des Champs-Élysées, sortant de +son délire passager, le Maître d'école s'était éveillé dans une des +cellules du dépôt de la Conciergerie où l'on enferme provisoirement les +insensés. Entendant dire autour de lui: «C'est un fou furieux», il +résolut de continuer de jouer ce rôle, et s'imposa un mutisme complet +afin de ne pas se compromettre par ses réponses, dans le cas où l'on +douterait de son insanité prétendue. + +Ce stratagème lui réussit. Conduit à Bicêtre, il simula de temps à autre +de violents accès de fureur, ayant toujours soin de choisir la nuit pour +ces manifestations, afin d'échapper à la pénétrante observation du +médecin en chef, le chirurgien de garde, éveillé et appelé à la hâte, +n'arrivant presque jamais qu'à l'issue ou à la fin de la crise. + +Le très-petit nombre des complices du Maître d'école qui savaient son +véritable nom et son évasion du bagne de Rochefort ignoraient ce qu'il +était devenu, et n'avaient d'ailleurs aucun intérêt à le dénoncer; on ne +pouvait ainsi constater son identité. Il espérait donc rester toujours à +Bicêtre, en continuant son rôle de fou et de muet. + +Oui, toujours, tel était alors l'unique voeu, le seul désir de cet +homme, grâce à l'impuissance de nuire qui paralysait ses méchants +instincts. Grâce à l'isolement profond où il avait vécu dans le caveau +de Bras-Rouge, le remords, on le sait, s'était peu à peu emparé de cette +âme de fer. + +À force de concentrer son esprit dans une incessante méditation, le +souvenir de ses crimes passés, privé de toute communication avec le +monde extérieur, ses idées finissaient souvent par prendre un corps, par +s'imager dans son cerveau, ainsi qu'il l'avait dit à la Chouette; alors +lui apparaissaient quelquefois les traits de ses victimes; mais ce +n'était pas là de la folie, c'était la puissance du souvenir porté à sa +dernière expression. + +Ainsi cet homme, encore dans la force de l'âge, d'une constitution +athlétique, cet homme qui devait sans doute vivre encore de longues +années, cet homme qui jouissait de toute la plénitude de sa raison, +devait passer ces longues années parmi les fous, dans un mutisme +complet, sinon, s'il était découvert, on le conduisait à l'échafaud pour +ses nouveaux meurtres, ou on le condamnait à une réclusion perpétuelle +parmi des scélérats pour lesquels il ressentait une horreur qui +s'augmentait en raison de son repentir. + +Le Maître d'école était assis sur un banc; une forêt de cheveux +grisonnants couvraient sa tête hideuse et énorme; accoudé sur un de ses +genoux, il appuyait son menton dans sa main. Quoique ce masque affreux +fût privé de regard, que deux trous remplaçassent son nez, que sa bouche +fût difforme, un désespoir écrasant, incurable, se manifestait encore +sur ce visage monstrueux. + +Un aliéné d'une figure triste, bienveillante et juvénile, agenouillé +devant le Maître d'école, tenait sa robuste main entre les siennes, le +regardait avec bonté, et d'une voix douce répétait incessamment ces +seuls mots: «Des fraises... des fraises... des fraises...» + +--Voilà pourtant, dit gravement le fou savant, la seule conversation que +cet idiot sache tenir à l'aveugle. Si chez lui les yeux du corps sont +fermés, ceux de l'esprit sont sans doute ouverts, et il me saura gré de +me mettre en communication avec lui. + +--Je n'en doute pas, dit le docteur pendant que le pauvre insensé à +figure mélancolique contemplait l'abominable figure du Maître d'école, +avec compassion et répétait de sa voix douce: «Des fraises... des +fraises... des fraises...» + +--Depuis son entrée ici, ce pauvre fou n'a pas prononcé d'autres paroles +que celles-là, dit le docteur à Mme Georges, qui regardait le Maître +d'école avec horreur; quel événement se rattache à ces mots, les seuls +qu'il dise... c'est ce que je n'ai pu pénétrer... + +--Mon Dieu, ma mère, dit Germain à Mme Georges, combien ce malheureux +aveugle paraît accablé!... + +--C'est vrai, mon enfant, répondit Mme Georges, malgré moi mon coeur se +serre... sa vue me fait mal. Oh! qu'il est triste de voir l'humanité +sous ce sinistre aspect! + +À peine Mme Georges eut-elle prononcé ces mots que le Maître d'école +tressaillit; son visage couturé devint pâle sous ses cicatrices; il leva +et tourna si vivement la tête du côté de la mère de Germain que celle-ci +ne put retenir un cri d'effroi, quoiqu'elle ignorât quel était ce +misérable. + +Le Maître d'école avait reconnu la voix de sa femme, et les paroles de +Mme Georges lui disaient qu'elle parlait à son fils. + +--Qu'avez-vous, ma mère? s'écria Germain. + +--Rien, mon enfant... mais le mouvement de cet homme... l'expression de +sa figure... tout cela m'a effrayée... Tenez, monsieur, pardonnez à ma +faiblesse, ajouta-t-elle en s'adressant au docteur; je regrette presque +d'avoir cédé à ma curiosité en accompagnant mon fils. + +--Oh! pour une fois... ma mère... il n'y a rien à regretter... + +--Bien certainement que notre bonne mère ne reviendra plus jamais ici, +ni nous non plus, n'est-ce pas, mon petit Germain? dit Rigolette; c'est +si triste... ça navre le coeur. + +--Allons, vous êtes une petite peureuse. N'est-ce pas, monsieur le +docteur, dit Germain en souriant, n'est-ce pas que ma femme est une +peureuse? + +--J'avoue, répondit le médecin, que la vue de ce malheureux aveugle et +muet m'a impressionné... moi qui ai vu bien des misères. + +--Quelle frimousse... hein! vieux chéri? dit tout bas Anastasie... Eh +bien! auprès de toi... tous les hommes me paraissent aussi laids que cet +affreux bonhomme... C'est pour ça que personne ne peut se vanter de... +tu comprends, mon Alfred?... + +--Anastasie, je rêverai de cette figure-là... c'est sûr... j'en aurai le +cauchemar... + +--Mon ami, dit le docteur au Maître d'école, comment vous +trouvez-vous?... + +Le Maître d'école resta muet. + +--Vous ne m'entendez donc pas? reprit le docteur en lui frappant +légèrement sur l'épaule. + +Le Maître d'école ne répondit rien, il baissa la tête; au bout de +quelques instants... de ses yeux sans regards il tomba une larme... + +--Il pleure, dit le docteur. + +--Pauvre homme! ajouta Germain avec compassion. + +Le Maître d'école frissonna; il entendait de nouveau la voix de son +fils... Son fils éprouvait pour lui un sentiment de compassion. + +--Qu'avez-vous? Quel chagrin vous afflige? demanda le docteur. Le Maître +d'école, sans répondre, cacha son visage dans ses mains. + +--Nous n'en obtiendrons rien, dit le docteur. + +--Laissez-moi faire, je vais le consoler, reprit le fou savant d'un air +grave et prétentieux. Je vais lui démontrer que tous les genres de +surfaces orthogonales dans lesquelles les trois systèmes sont isothermes +sont: 1° ceux des surfaces du second ordre; 2° ceux des ellipsoïdes de +révolution autour du petit axe et du grand axe; 3° ceux... Mais, au +fait, non, reprit le fou en se ravisant et réfléchissant; je +l'entretiendrai du système planétaire. Puis, s'adressant au jeune aliéné +toujours agenouillé devant le Maître d'école:--Ôte-toi de là... avec tes +fraises... + +--Mon garçon, dit le docteur au jeune fou, il faut que chacun de vous +conduise et entretienne à son tour ce pauvre homme... Laissez votre +camarade prendre votre place... + +Le jeune aliéné obéit aussitôt, se leva, regarda timidement le docteur +de ses grands yeux bleus, lui témoigna sa déférence par un salut, fit un +signe d'adieu au Maître d'école et s'éloigna en répétant d'une voix +plaintive: «Des fraises... des fraises...» + +Le docteur, s'apercevant de la pénible impression que cette scène +causait à Mme Georges, lui dit: + +--Heureusement, madame, nous allons trouver Morel, et, si mon espérance +se réalise, votre âme s'épanouira en voyant cet excellent homme rendu à +la tendresse de sa digne femme et de sa digne fille. + +Et le médecin s'éloigna suivi des personnes qui l'accompagnaient. + +Le Maître d'école resta seul avec le fou de science, qui commença de lui +expliquer, d'ailleurs très-savamment, très-éloquemment, la marche +imposante des astres, qui décrivent silencieusement leur courbe immense +dans le ciel, dont l'état normal est la nuit... + +Mais le Maître d'école n'écoutait pas... + +Il songeait avec un profond désespoir qu'il n'entendrait plus jamais la +voix de son fils et de sa femme... Certain de la juste horreur qu'il +leur inspirait, du malheur, de la honte, de l'épouvante où les aurait +plongés la révélation de son nom, il eût plutôt enduré mille morts que +de se découvrir à eux... Une seule, une dernière consolation lui +restait: un moment il avait inspiré quelque pitié à son fils. + +Et malgré lui il se rappelait ces mots que Rodolphe lui avait dits avant +de lui infliger un châtiment terrible: «Chacune de tes paroles est un +blasphème, chacune de tes paroles sera une prière: tu es audacieux et +cruel parce que tu es fort, tu seras doux et humble parce que tu seras +faible. Ton coeur est fermé au repentir... un jour tu pleureras tes +victimes... D'homme tu t'es fait bête féroce... Un jour ton intelligence +se relèvera par l'expiation. Tu n'as pas même respecté ce que respectent +les bêtes sauvages, leur femelle et leurs petits... après une longue vie +consacrée à la rédemption de tes crimes, ta dernière prière sera pour +supplier Dieu de t'accorder le bonheur inespéré de mourir entre ta femme +et ton fils...» + +--Nous allons passer devant la cour des idiots, et nous arriverons au +bâtiment où se trouve Morel, dit le docteur en sortant de la cour où +était le Maître d'école. + + + + +XVI + +Morel le lapidaire + + +Malgré la tristesse que lui avait inspirée la vue des aliénés, Mme +Georges ne put s'empêcher de s'arrêter un moment en passant devant une +cour grillée où étaient enfermés les idiots incurables. + +Pauvres êtres, qui souvent n'ont pas même l'instinct de la bête et dont +on ignore presque toujours l'origine; inconnus de tous et d'eux-mêmes... +Ils traversent ainsi la vie, absolument étrangers aux sentiments, à la +pensée, éprouvant seulement les besoins animaux les plus limités... + +Le hideux accouplement de la misère et de la débauche, au plus profond +des bouges les plus infects, cause ordinairement cet effroyable +abâtardissement de l'espèce... qui atteint en général les classes +pauvres. + +Si généralement la folie ne se révèle pas tout d'abord à l'observateur +superficiel par la seule inspection de la physionomie de l'aliéné, il +n'est que trop facile de reconnaître les caractères physiques de +l'idiotisme. + +Le docteur Herbin n'eut pas besoin de faire remarquer à Mme Georges +l'expression d'abrutissement sauvage, d'insensibilité stupide ou +d'ébahissement imbécile qui donnait aux traits de ces malheureux une +expression à la fois hideuse et pénible à voir. Presque tous étaient +vêtus de longues souquenilles sordides en lambeaux: car, malgré toute la +surveillance possible, on ne peut empêcher ces êtres, absolument privés +d'instinct et de raison, de lacérer, de souiller leurs vêtements en +rampant, en se roulant comme des bêtes dans la fange des cours[21] où +ils restent pendant le jour. + +Les uns, accroupis dans les coins les plus obscurs d'un hangar qui les +abritait, pelotonnés, ramassés sur eux-mêmes comme des animaux dans +leurs tanières, faisaient entendre une sorte de râlement sourd et +continuel. + +D'autres, adossés au mur, debout, immobiles, muets, regardaient fixement +le soleil. + +Un vieillard d'une obésité difforme, assis sur une chaise de bois, +dévorait sa pitance avec une voracité animale, en jetant de côté et +d'autre des regards obliques et courroucés. + +Ceux-ci marchaient circulairement et en hâte dans un tout petit espace +qu'ils se limitaient. Cet étrange exercice durait des heures entières +sans interruption. + +Ceux-là, assis par terre, se balançaient incessamment en jetant +alternativement le haut de leur corps en avant et en arrière, +n'interrompant ce mouvement d'une monotonie vertigineuse que pour rire +aux éclats, de ce rire strident, guttural de l'idiotisme. + +D'autres enfin, dans un complet anéantissement, n'ouvraient les yeux +qu'aux heures du repas, et restaient inertes, inanimés, sourds, muets, +aveugles, sans qu'un cri, sans qu'un geste annonçât leur vitalité. + +L'absence complète de communication verbale ou intelligente est un des +caractères les plus sinistrés d'une réunion d'idiots; au moins, malgré +l'incohérence de leurs paroles et de leurs pensées, les fous se parlent, +se reconnaissent, se recherchent; mais entre les idiots il règne une +indifférence stupide, un isolement farouche. Jamais on ne les entend +prononcer une parole articulée; ce sont de temps à autre quelques rires +sauvages ou des gémissements et des cris qui n'ont rien d'humain. À +peine un très-petit nombre d'entre eux reconnaissent-ils leurs gardiens. +Et pourtant, répétons-le avec admiration, par respect pour la créature, +ces infortunés, qui semblent ne plus appartenir à notre espèce, et pas +même à l'espèce animale, par le complet anéantissement de leurs facultés +intellectuelles; ces êtres, incurablement frappés, qui tiennent plus du +mollusque que de l'être animé, et qui souvent traversent ainsi tous les +âges d'une longue carrière, sont entourés de soins recherchés et d'un +bien-être dont ils n'ont pas même la conscience. + +Sans doute, il est beau de respecter ainsi le principe de la dignité +humaine jusque dans ces malheureux qui de l'homme n'ont plus que +l'enveloppe; mais, répétons-le toujours, on devrait songer aussi à la +dignité de ceux qui, doués de toute leur intelligence, remplis de zèle, +d'activité, sont la force vive de la nation; leur donner conscience de +cette dignité en l'encourageant, en la récompensant lorsqu'elle s'est +manifestée par l'amour du travail, par la résignation, par la probité; +ne pas dire enfin, avec un égoïsme semi-orthodoxe: «Punissons ici-bas, +Dieu récompensera là-haut.» + +--Pauvres gens! dit Mme Georges en suivant le docteur, après avoir jeté +un dernier regard dans la cour des idiots, qu'il est triste de songer +qu'il n'y a aucun remède à leurs maux! + +--Hélas! aucun, madame, répondit le docteur, surtout arrivés à cet âge; +car maintenant, grâce aux progrès de la science, les enfants idiots +reçoivent une sorte d'éducation qui développe au moins l'atome +d'intelligence incomplète dont ils sont quelquefois doués. Nous avons +ici une école[22], dirigée avec autant de persévérance que de patience +éclairée, qui offre déjà des résultats on ne peut plus satisfaisants: +par des moyens très-ingénieux et exclusivement appropriés à leur état, +on exerce à la fois le physique et le moral de ces pauvres enfants, et +beaucoup parviennent à connaître les lettres, les chiffres, à se rendre +compte des couleurs; on est même arrivé à leur apprendre à chanter en +choeur, et je vous assure, madame, qu'il y a une sorte de charme +étrange, à la fois triste et touchant, à entendre ces voix étonnées, +plaintives, quelquefois douloureuses, s'élever vers le ciel dans un +cantique dont presque tous les mots, quoique français, leur sont +inconnus. Mais nous voici arrivés au bâtiment où se trouve Morel. J'ai +recommandé qu'on le laissât seul ce matin, afin que l'effet que j'espère +produire sur lui eût une plus grande action. + +--Et quelle est donc cette folie, monsieur? dit tout bas Mme Georges au +docteur, afin de n'être pas entendue de Louise. + +--Il s'imagine que s'il n'a pas gagné treize cents francs dans sa +journée pour payer une dette contractée envers un notaire nommé Ferrand, +Louise doit mourir sur l'échafaud pour crime d'infanticide. + +--Ah! monsieur, ce notaire... était un monstre! s'écria Mme Georges, +instruite de la haine de cet homme contre Germain. Louise Morel, son +père, ne sont pas les seules victimes. Il a poursuivi mon fils avec un +impitoyable acharnement. + +--Louise Morel m'a tout dit, madame, répondit le docteur. Dieu merci, ce +misérable a cessé de vivre. Mais veuillez m'attendre un moment avec ces +braves gens. Je vais voir comment se trouve Morel. + +Puis s'adressant à la fille du lapidaire: + +--Je vous en prie, Louise, soyez bien attentive. Au moment où je +crierai: «Venez!», paraissez aussitôt, mais seule... Quand je dirai une +seconde fois: «Venez!», les autres personnes entreront avec vous... + +--Ah! monsieur, le coeur me manque, dit Louise en essuyant ses larmes. +Pauvre père... Si cette épreuve était inutile!... + +--J'espère qu'elle le sauvera. Depuis longtemps je la ménage... Allons, +rassurez-vous, et songez à mes recommandations. + +Et le docteur, quittant les personnes qui l'accompagnaient, entra dans +une chambre dont les fenêtres grillées ouvraient sur un jardin. + +Grâce au repos, à un régime salubre, aux soins dont on l'entourait, les +traits de Morel le lapidaire n'étaient plus pâles, hâves et creusés par +une maigreur maladive. Son visage plein, légèrement coloré, annonçait le +retour de la santé; mais un sourire mélancolique, une certaine fixité +qui souvent encore immobilisait son regard, annonçaient que sa raison +n'était pas encore complètement rétablie. + +Lorsque le docteur entra, Morel, assis et courbé devant une table, +simulait l'exercice de son métier de lapidaire en disant: + +--Treize cents francs... treize cents francs... ou sinon Louise sur +l'échafaud... treize cents francs... Travaillons... travaillons... +travaillons... + +Cette aberration, dont les accès étaient d'ailleurs de moins en moins +fréquents, avait toujours été le symptôme primordial de sa folie. Le +médecin, d'abord contrarié de trouver Morel en ce moment sous +l'influence de sa monomanie, espéra bientôt faire servir cette +circonstance à son projet. Il prit dans sa poche une bourse contenant +soixante-cinq louis qu'il y avait placés d'avance, versa cet or dans sa +main et dit brusquement à Morel qui, profondément absorbé par son +simulacre de travail, ne s'était pas aperçu de l'arrivée du docteur: + +--Mon brave Morel... assez travaillé... Vous avez enfin gagné les treize +cents francs qu'il vous faut pour sauver Louise... les voilà... + +Et le docteur jeta sur la table la poignée d'or. + +--Louise est sauvée! s'écria le lapidaire en ramassant l'or avec +rapidité. Je cours chez le notaire. + +Et se levant précipitamment il courut vers la porte. + +--Venez! cria le docteur avec une vive angoisse, car la guérison +instantanée du lapidaire pouvait dépendre de cette première impression. + +À peine eut-il dit: «Venez!» que Louise parut à la porte, au moment même +où son père s'y présentait. + +Morel, stupéfait, recula deux pas en arrière et laissa tomber l'or qu'il +tenait. + +Pendant quelques minutes il contempla Louise dans un ébahissement +profond, ne la reconnaissant pas encore. Il semblait pourtant tâcher de +rappeler ses souvenirs; puis, se rapprochant d'elle peu à peu, il la +regarda avec une curiosité inquiète et craintive. + +Louise, tremblante d'émotion, contenait difficilement ses larmes, +pendant que le docteur, lui recommandant par un geste de rester muette, +épiait, attentif et silencieux, les moindres mouvements de la +physionomie du lapidaire. Celui-ci, toujours penché vers sa fille, +commença de pâlir: il passa ses deux mains sur son front inondé de +sueur; puis, faisant un nouveau pas vers elle, il voulut lui parler; +mais sa voix expira sur ses lèvres, sa pâleur augmenta, et il regarda +autour de lui avec surprise, comme s'il sortait peu à peu d'un songe. + +--Bien... bien..., dit tout bas le docteur à Louise, c'est bon signe... +quand je dirai: «Venez», jetez-vous dans ses bras en l'appelant votre +père. + +Le lapidaire porta les mains sur sa poitrine en se regardant, si cela se +peut dire, des pieds à la tête, comme pour se bien convaincre de son +identité. Ses traits exprimaient une incertitude douloureuse; au lieu +d'attacher ses yeux sur sa fille, il semblait vouloir se dérober à sa +vue. Alors, il se dit à voix basse, d'une voix entrecoupée: + +--Non!... non!... un songe... où suis-je?... impossible!... un songe... +ce n'est pas elle... Puis voyant les pièces d'or éparses sur le +plancher: Et cet or... je ne me rappelle pas... Je m'éveille donc?... la +tête me tourne... je n'ose pas regarder... j'ai honte... ce n'est pas +Louise... + +--Venez, dit le docteur à voix haute. + +--Mon père... reconnaissez-moi donc, je suis Louise... votre fille!... +s'écria-t-elle fondant en larmes et en se jetant dans les bras du +lapidaire, au moment où entraient la femme de Morel, Rigolette, Mme +Georges, Germain et les Pipelet. + +--Oh! mon Dieu! disait Morel, que Louise accablait de caresses, où +suis-je? que me veut-on? que s'est-il passé? je ne peux pas croire... + +Puis, après quelques instants de silence, il prit brusquement entre ses +deux mains la tête de Louise, la regarda fixement et s'écria, après +quelques instants d'émotion croissante: + +--Louise!... + +--Il est sauvé! dit le docteur. + +--Mon mari... mon pauvre Morel!... s'écria la femme du lapidaire en +venant se joindre à Louise. + +--Ma femme! reprit Morel, ma femme et ma fille! + +--Et moi aussi, monsieur Morel, dit Rigolette, tous vos amis se sont +donné rendez-vous ici. + +--Tous vos amis!... vous voyez, monsieur Morel, ajouta Germain. + +--Mademoiselle Rigolette!... Monsieur Germain!... dit le lapidaire en +reconnaissant chaque personnage avec un nouvel étonnement. + +--Et les vieux amis de la loge, donc! dit Anastasie en s'approchant à +son tour avec Alfred, les voilà, les Pipelet... les vieux Pipelet... +amis à mort... et allllez donc, père Morel... voilà une bonne +journée... + +--Monsieur Pipelet et sa femme!... tant de monde autour de moi!... Il me +semble qu'il y a si longtemps!... Et... mais... mais enfin... c'est toi, +Louise... n'est ce pas?... s'écria-t-il avec entraînement en serrant sa +fille dans ses bras. C'est toi Louise? bien sûr?... + +--Mon pauvre père... oui... c'est moi... c'est ma mère... ce sont tous +vos amis... Vous ne vous quitterez plus... vous n'aurez plus de +chagrin... nous serons heureux maintenant, tous heureux. + +--Tous heureux... Mais... attendez donc que je me souvienne... Tous +heureux... il me semble pourtant qu'on était venu te chercher pour te +conduire en prison, Louise. + +--Oui... mon père... mais j'en suis sortie... acquittée... Vous le +voyez... me voici... près de vous... + +--Attendez encore... attendez... voilà la mémoire qui me revient. Puis +le lapidaire reprit avec effroi: Et le notaire?... + +--Mort... il est mort, mon père... murmura Louise. + +--Mort! lui! alors... je vous crois... nous pouvons être heureux... Mais +où suis-je?... comment suis-je ici? depuis combien de temps... et +pourquoi... je ne me rappelle pas bien... + +--Vous avez été si malade, monsieur, lui dit le docteur, qu'on vous a +transporté ici... à la campagne. Vous avez eu une fièvre très-violente, +le délire. + +--Oui, oui... je me souviens de la dernière chose avant ma maladie; +j'étais à parler avec ma fille et... qui donc, qui donc?... Ah! un homme +bien généreux, M. Rodolphe... il m'avait empêché d'être arrêté. Depuis, +par exemple, je ne me souviens de rien. + +--Votre maladie s'était compliquée d'une absence de mémoire, dit le +médecin. La vue de votre fille, de votre femme, de vos amis, vous l'a +rendue. + +--Et chez qui suis-je donc ici? + +--Chez un ami de M. Rodolphe, se hâta de dire Germain; on avait songé +que le changement d'air vous serait utile. + +--À merveille, dit tout bas le docteur; et s'adressant à un surveillant +il ajouta: Envoyez le fiacre au bout de la ruelle du jardin, afin qu'il +n'ait pas à traverser les cours et à sortir par la grande porte. + +Ainsi que cela arrive quelquefois dans les cas de folie, Morel n'avait +aucunement le souvenir et la conscience de l'aliénation dont il avait +été atteint. + +Quelques moments après, appuyé sur le bras de sa femme, de sa fille, et +accompagné d'un élève chirurgien que, pour plus de prudence, le docteur +avait commis à sa surveillance jusqu'à Paris, Morel montait en fiacre et +quittait Bicêtre sans soupçonner qu'il y avait été enfermé comme fou. + +--Vous croyez ce pauvre homme complètement guéri? disait Mme Georges au +docteur, qui la reconduisait jusqu'à la grande porte de Bicêtre. + +--Je le crois, madame, et j'ai voulu exprès le laisser sous l'heureuse +influence de ce rapprochement avec sa famille: j'aurais craint de l'en +séparer. Du reste l'un de mes élèves ne le quittera pas et indiquera le +régime à suivre. Tous les jours j'irai le visiter jusqu'à ce que sa +guérison soit tout à fait consolidée; car non-seulement il m'intéresse +beaucoup, mais il m'a encore été très-particulièrement recommandé, à son +entrée à Bicêtre, par le chargé d'affaires du grand-duché de Gerolstein. + +Germain et sa mère échangèrent un coup d'oeil significatif. + +--Je vous remercie, monsieur, dit Mme Georges, de la bonté avec laquelle +vous avez bien voulu me faire visiter ce bel établissement, et je me +félicite d'avoir assisté à la scène touchante que votre savoir avait si +habilement prévue et annoncée. + +--Et moi, madame, je me félicite doublement de ce succès, qui rend un si +excellent homme à la tendresse de sa famille. + +Encore tout émus de ce qu'ils venaient de voir, Mme Georges, Rigolette +et Germain reprirent le chemin de Paris, ainsi que M. et Mme Pipelet. + +Au moment où le docteur Herbin rentrait dans les cours, il rencontra un +employé supérieur de la maison qui lui dit: + +--Ah! mon cher monsieur Herbin, vous ne sauriez vous imaginer à quelle +scène je viens d'assister. Pour un observateur comme vous, c'eût été une +source inépuisable. + +--Comment donc? quelle scène? + +--Vous savez que nous avons ici deux femmes condamnées à mort, la mère +et la fille, qui seront exécutées demain? + +--Sans doute. + +--Eh bien! de ma vie je n'ai vu une audace et un sang-froid pareils à +celui de la mère. C'est une femme infernale. + +--N'est-ce pas cette veuve Martial qui a montré tant de cynisme dans les +débats? + +--Elle-même. + +--Et qu'a-t-elle fait encore? + +--Elle avait demandé à être enfermée dans le même cabanon que sa fille +jusqu'au moment de leur exécution. On avait accédé à sa demande. Sa +fille, beaucoup moins endurcie qu'elle, paraît s'amollir à mesure que le +moment fatal approche, tandis que l'assurance diabolique de la veuve +augmente encore, s'il est possible. Tout à l'heure le vénérable aumônier +de la prison est entré dans leur cachot pour leur offrir les +consolations de la religion. La fille se préparait à les accepter, +lorsque sa mère, sans perdre un moment son sang-froid glacial, l'a +accablée, elle et l'aumônier, de si indignes sarcasmes, que ce vénérable +prêtre a dû quitter le cachot après avoir en vain tenté de faire +entendre quelques saintes paroles à cette femme indomptable. + +--À la veille de monter à l'échafaud! une telle audace est vraiment +effrayante, dit le docteur. + +--Du reste, on dirait une de ces familles poursuivies par la fatalité +antique. Le père est mort sur l'échafaud, un autre fils est au bagne, un +autre, aussi condamné à mort, s'est dernièrement évadé. Le fils aîné +seul et deux jeunes enfants ont échappé à cette épouvantable contagion. +Pourtant cette femme a fait demander à ce fils aîné, le seul honnête +homme de cette exécrable race, de venir demain matin recevoir ses +dernières volontés. + +--Quelle entrevue! + +--Vous n'êtes pas curieux d'y assister? + +--Franchement non. Vous connaissez mes principes au sujet de la peine de +mort, et je n'ai pas besoin d'un si affreux spectacle pour m'affermir +encore dans ma manière de voir. Si cette terrible femme porte son +caractère indomptable jusque sur l'échafaud, quel déplorable exemple +pour le peuple! + +--Il y a encore quelque chose dans cette double exécution qui me paraît +très-singulier, c'est le jour qu'on a choisi pour la faire. + +--Comment? + +--C'est aujourd'hui la mi-carême. + +--Eh bien? + +--Demain l'exécution a lieu à sept heures. Or, des bandes de gens +déguisés, qui auront passé cette nuit dans les bals de barrières, se +croiseront nécessairement, en rentrant dans Paris, avec le funèbre +cortège. + +--Vous avez raison, ce sera un contraste hideux. + +--Sans compter que de la place de l'exécution, barrière Saint-Jacques, +on entendra au loin la musique des guinguettes environnantes, car, pour +fêter le dernier jour du carnaval, on danse dans ces cabarets jusqu'à +dix et onze heures du matin. + +Le lendemain le soleil se leva radieux, éblouissant. + +À quatre heures du matin, plusieurs piquets d'infanterie et de cavalerie +vinrent entourer et garder les abords de Bicêtre. + +Nous conduirons le lecteur dans le cabanon où se trouvaient réunies la +veuve du supplicié et sa fille Calebasse. + +_Fin de la neuvième partie_ + + + + +DIXIÈME PARTIE + + + + +I + +La toilette + + +À Bicêtre, un sombre corridor percé çà et là de quelques fenêtres +grillées, sortes de soupiraux situés un peu au-dessus du sol d'une cour +supérieure, conduisait au cachot des condamnés à mort. + +Ce cachot ne prenait de jour que par un large guichet pratiqué à la +partie supérieure de la porte, qui ouvrait sur le passage à peine +éclairé dont nous avons parlé. + +Dans ce cabanon au plafond écrasé, aux murs humides et verdâtres, au sol +dallé de pierres froides comme les pierres du sépulcre, sont renfermées +la femme Martial et sa fille Calebasse. + +La figure anguleuse de la veuve du supplicié se détache, dure, +impassible et blafarde comme un masque de marbre, au milieu de la +demi-obscurité qui règne dans le cachot. + +Privée de l'usage de ses mains, car par-dessus sa robe noire elle porte +la camisole de force, sorte de longue casaque de grosse toile grise +lacée derrière le dos, et dont les manches se terminent et se ferment en +forme de sac, elle demande qu'on lui ôte son bonnet, se plaignant d'une +vive chaleur à la tête... Ses cheveux gris tombent épars sur ses +épaules. Assise au bord de son lit, ses pieds reposant sur la dalle, +elle regarde fixement sa fille Calebasse, séparée d'elle par la largeur +du cachot... + +Celle-ci, à demi couchée et vêtue aussi de la camisole de force, +s'adosse au mur. Elle a la tête baissée sur sa poitrine, l'oeil fixe, la +respiration saccadée. Sauf un léger tremblement convulsif, qui de temps +à autre agite sa mâchoire inférieure, ses traits paraissent assez +calmes, malgré leur pâleur livide. + +Dans l'intérieur et à l'extrémité du cachot, auprès de la porte, +au-dessous du guichet ouvert, un vétéran décoré, à figure rude et +basanée, au crâne chauve, aux longues moustaches grises, et assis sur +une chaise. Il garde à vue les condamnées. + +--Il fait un froid glacial ici!... et pourtant les yeux me brûlent... et +puis j'ai soif... toujours soif... dit Calebasse au bout de quelques +instants. Puis, s'adressant au vétéran, elle ajouta: De l'eau, s'il vous +plaît, monsieur... + +Le vieux soldat se leva, prit sur un escabeau un broc d'étain plein +d'eau, en remplit un verre, s'approcha de Calebasse et la fit boire +lentement, la camisole de force empêchant la condamnée de se servir de +ses mains. + +Après avoir bu avec avidité, elle dit: + +--Merci, monsieur. + +--Voulez-vous boire? demanda le soldat à la veuve. + +Celle-ci répondit par un signe négatif. + +Le vétéran alla se rasseoir. + +Il se fit un nouveau silence. + +--Quelle heure est-il, monsieur? demanda Calebasse. + +--Bientôt quatre heures et demie, dit le soldat. + +--Dans trois heures! reprit Calebasse avec un sourire sardonique et +sinistre, faisant allusion au moment fixé pour son exécution, dans trois +heures... + +Elle n'osa pas achever. + +La veuve haussa les épaules... Sa fille comprit sa pensée et reprit: + +--Vous avez plus de courage que moi... ma mère... Vous ne faiblissez +jamais... vous... + +--Jamais! + +--Je le sais bien... je le vois bien... Votre figure est aussi +tranquille que si vous étiez assise au coin du feu de notre cuisine... +occupée à coudre... Ah! il est loin, ce bon temps-là!... il est loin!... + +--Bavarde! + +--C'est vrai... au lieu de rester là à penser... sans rien dire... +j'aime mieux parler... j'aime mieux... + +--T'étourdir... poltronne! + +--Quand cela serait, ma mère, tout le monde n'a pas votre courage, non +plus... J'ai fait ce que j'ai pu pour vous imiter; je n'ai pas écouté le +prêtre, parce que vous ne le vouliez pas. Ça n'empêche pas que j'ai +peut-être eu tort... car enfin... ajouta la condamnée en frissonnant, +après... qui sait?... et après... c'est bientôt... c'est... dans... + +--Dans trois heures. + +--Comme vous dites cela froidement, ma mère!... Mon Dieu! mon Dieu! +c'est pourtant vrai... dire que nous sommes là... toutes les deux... que +nous ne sommes pas malades, que nous ne voudrions pas mourir... et que, +pourtant, dans trois heures... + +--Dans trois heures, tu auras fini en vraie Martial. Tu auras vu noir... +voilà tout... Hardi, ma fille! + +--Cela n'est pas beau de parler ainsi à votre fille, dit le vieux soldat +d'une voix lente et grave; vous auriez mieux fait de lui laisser écouter +le prêtre. + +La veuve haussa de nouveau les épaules avec un dédain farouche et reprit +en s'adressant à Calebasse sans seulement tourner la tête du côté du +vétéran: + +--Courage, ma fille... nous montrerons que des femmes ont plus de coeur +que ces hommes... avec leurs prêtres... Les lâches! + +--Le commandant Leblond était le plus brave officier du 3e chasseurs à +pied... Je l'ai vu, criblé de blessures à la brèche de Saragosse... +mourir en faisant le signe de la croix, dit le vétéran. + +--Vous étiez donc son sacristain? lui demanda la veuve en poussant un +éclat de rire sauvage. + +--J'étais son soldat... répondit doucement le vétéran. C'était seulement +pour vous dire qu'on peut, au moment de mourir... prier sans être +lâche... + +Calebasse regarda attentivement cet homme au visage basané, type parfait +et populaire du soldat de l'empire; une profonde cicatrice sillonnait sa +joue gauche et se perdait dans sa large moustache grise. Les simples +paroles de ce vétéran, dont les traits, les blessures et le ruban rouge +semblaient annoncer la bravoure calme et éprouvée par les batailles, +frappèrent profondément la fille de la veuve. + +Elle avait refusé les consolations du prêtre encore plus par fausse +honte et par crainte des sarcasmes de sa mère que par endurcissement. +Dans sa pensée incertaine et mourante, elle opposa aux railleries +sacrilèges de la veuve l'assentiment du soldat. Forte de ce témoignage, +elle crut pouvoir écouter sans lâcheté des instincts religieux auxquels +des hommes intrépides avaient obéi. + +--Au fait, reprit-elle avec angoisse, pourquoi n'ai-je pas voulu +entendre le prêtre?... Il n'y avait pas de faiblesse à cela... +D'ailleurs ça m'aurait étourdie... et puis... enfin... après... qui +sait? + +--Encore! dit la veuve d'un ton de mépris écrasant. Le temps manque... +c'est dommage... tu serais religieuse. L'arrivée de ton frère Martial +achèvera ta conversion. Mais il ne viendra pas, l'honnête homme... le +bon fils! + +Au moment où la veuve prononçait ces paroles, l'énorme serrure de la +prison retentit bruyamment, et la porte s'ouvrit: + +--Déjà! s'écria Calebasse en faisant un bon convulsif. Ô mon Dieu! on a +avancé l'heure! on nous trompait! + +Et ses traits commençaient à se décomposer d'une manière effrayante. + +--Tant mieux... si la montre du bourreau avance... tes béguineries ne me +déshonoreront pas. + +--Madame, dit l'un des employés de la prison à la condamnée avec cette +commisération doucereuse qui sent la mort, votre fils est là... +voulez-vous le voir? + +--Oui, répondit la veuve sans tourner la tête. + +--Entrez... monsieur... dit l'employé. + +Martial entra. + +Le vétéran resta dans le cachot, dont on laissa, pour plus de +précaution, la porte ouverte. À travers la pénombre du corridor à demi +éclairé par le jour naissant et par un réverbère, on voyait plusieurs +soldats et gardiens, les uns assis sur un banc, les autres debout. + +Martial était aussi livide que sa mère; ses traits exprimaient une +angoisse, une horreur profonde; ses genoux tremblaient sous lui. Malgré +les crimes de cette femme, malgré l'aversion qu'elle lui avait toujours +témoignée, il s'était cru obligé d'obéir à sa dernière volonté. + +Dès qu'il entra dans le cachot, la veuve jeta sur lui un regard perçant +et lui dit d'une voix sourdement courroucée et comme pour éveiller dans +l'âme de son fils une haine profonde: + +--Tu vois... ce qu'on va faire... de ta mère... de ta soeur? + +--Ah! ma mère... c'est affreux... mais je vous l'avais dit, hélas!... je +vous l'avais dit! + +La veuve serra ses lèvres blanches avec colère; son fils ne la +comprenait pas; cependant elle reprit: + +--On va nous tuer... comme on a tué ton père... + +--Mon Dieu!... mon Dieu!... et je ne puis rien... c'est fini. +Maintenant... que voulez-vous que je fasse? pourquoi ne pas m'avoir +écouté... ni vous ni ma soeur? vous n'en seriez pas là. + +--Ah!... c'est ainsi... reprit la veuve avec son habituelle et farouche +ironie, tu trouves cela bien? + +--Ma mère! + +--Te voilà content... tu pourras dire, sans mentir, que ta mère est +morte... tu ne rougiras plus d'elle. + +--Si j'étais mauvais fils, répondit brusquement Martial, révolté de +l'injuste dureté de sa mère, je ne serais pas ici. + +--Tu viens... par curiosité. + +--Je viens... pour vous obéir. + +--Ah! si je t'avais écouté, Martial, au lieu d'écouter ma mère... je ne +serais pas ici, s'écria Calebasse d'une voix déchirante et cédant enfin +à ses angoisses, à ses terreurs, jusqu'alors contenues par l'influence +de la veuve. C'est votre faute... soyez maudite, ma mère! + +--Elle se repent... elle m'accuse... tu dois jouir, hein? dit la veuve à +son fils avec un éclat de rire diabolique. + +Sans lui répondre, Martial se rapprocha de Calebasse, dont l'agonie +commençait, et lui dit avec compassion: + +--Pauvre soeur... il est trop tard... maintenant. + +--Jamais... trop tard... pour être lâche! dit la mère avec une fureur +froide. Oh! quelle race! quelle race! Heureusement Nicolas est évadé. +Heureusement François et Amandine... t'échapperont... Ils ont déjà du +vice... la misère les achèvera! + +--Ah! Martial, veille bien sur eux... ou ils finiront... comme nous deux +ma mère. On leur coupera aussi la tête! s'écria Calebasse en poussant de +sourds gémissements. + +--Il aura beau veiller sur eux, s'écria la veuve avec une exaltation +féroce, le vice et la misère seront plus forts que lui... et un jour... +ils vengeront père, mère et soeur. + +--Votre horrible espérance sera trompée, ma mère, répondit Martial +indigné. Ni eux ni moi nous n'aurons jamais la misère à craindre. La +Louve a sauvé la jeune fille que Nicolas voulait noyer. Les parents de +cette jeune fille nous ont proposé ou beaucoup d'argent, ou moins +d'argent et des terres en Alger... à côté d'une ferme qu'ils ont déjà +donnée à un homme qui leur a aussi rendu de grands services. Nous avons +préféré les terres. Il y a un peu de danger... mais ça nous va... à la +Louve et à moi. Demain nous partirons avec les enfants, et de notre vie +nous ne reviendrons en Europe. + +--Ce que tu dis là est vrai? demanda la veuve à Martial d'un ton de +surprise irritée. + +--Je ne mens jamais. + +--Tu mens aujourd'hui pour me mettre en colère? + +--En colère, parce que le sort de ces enfants est assuré? + +--Oui, de louveteaux on en fera des agneaux. Le sang de ton père, de ta +soeur, le mien, ne sera pas vengé... + +--À ce moment ne parlez pas ainsi. + +--J'ai tué, on me tue... je suis quitte. + +--Ma mère, le repentir... + +La veuve poussa un nouvel éclat de rire. + +--Je vis depuis trente ans dans le crime et pour me repentir de trente +ans on me donne trois jours, avec la mort au bout... Est-ce que j'aurais +le temps? Non, non, quand ma tête tombera, elle grincera de rage et de +haine. + +--Mon frère, au secours! emmène-moi d'ici! ils vont venir, murmura +Calebasse d'une voix défaillante, car la misérable commençait à délirer. + +--Veux-tu te taire? dit la veuve exaspérée par la faiblesse de +Calebasse; veux-tu te taire? Oh! l'infâme!... et c'est ma fille! + +--Ma mère! ma mère! s'écria Martial déchiré par cette horrible scène, +pourquoi m'avez-vous fait venir ici? + +--Parce que je croyais te donner du coeur et de la haine... mais qui n'a +pas l'un n'a pas l'autre, lâche! + +--Ma mère! + +--Lâche, lâche, lâche! + +À ce moment il se fit un assez grand bruit de pas dans le corridor. + +Le vétéran tira sa montre et regarda l'heure. + +Le soleil, se levant au-dehors, éblouissant et radieux, jeta tout à coup +une nappe de clarté dorée par le soupirail pratiqué dans le corridor en +face de la porte du cachot. + +Cette porte s'ouvrit, et l'entrée du cabanon se trouva vivement +éclairée. Au milieu de cette zone lumineuse, des gardiens apportèrent +deux chaises[23], puis le greffier vint dire à la veuve d'une voix émue: + +--Madame, il est temps... + +La condamnée se leva droite, impassible; Calebasse poussa des cris +aigus. + +Quatre hommes entrèrent. + +Trois d'entre eux, assez mal vêtus, tenaient à la main de petits paquets +de corde très-déliée, mais très-forte. + +Le plus grand de ces quatre hommes, correctement habillé de noir, +portant un chapeau rond et une cravate blanche, remit au greffier un +papier. + +Cet homme était le bourreau. + +Ce papier était un reçu des deux femmes bonnes à guillotiner. Le +bourreau prenait possession de ces deux créatures de Dieu; désormais il +en répondait seul. + +À l'effroi désespéré de Calebasse avait succédé une torpeur hébétée. +Deux aides du bourreau furent obligés de l'asseoir sur son lit et de l'y +soutenir. Ses mâchoires, serrées par une convulsion tétanique, lui +permettaient à peine de prononcer quelques mots sans suite. Elle roulait +autour d'elle des yeux déjà ternes et sans regard, son menton touchait à +sa poitrine, et, sans l'appui des deux aides, son corps serait tombé en +avant comme une masse inerte. + +Martial, après avoir une dernière fois embrassé cette malheureuse, +restait immobile, épouvanté, n'osant, ne pouvant faire un pas, et comme +fasciné par cette terrible scène. + +La froide audace de la veuve ne se démentait pas: la tête haute et +droite, elle aidait elle-même à se dépouiller de la camisole de force +qui emprisonnait ses mouvements. Cette toile tomba, elle se trouva vêtue +d'une vieille robe de laine noire. + +--Où faut-il me mettre? demanda-t-elle d'une voix ferme. + +--Ayez la bonté de vous asseoir sur une de ces chaises, lui dit le +bourreau en lui indiquant un des deux sièges placés à l'entrée du +cachot. + +La porte étant restée ouverte, on voyait dans le corridor plusieurs +gardiens, le directeur de la prison et quelques curieux privilégiés. + +La veuve se dirigeait d'un pas hardi vers la place qu'on lui avait +indiquée, lorsqu'elle passa devant sa fille. + +Elle s'arrêta, s'approcha d'elle et lui dit d'une voix légèrement émue: + +--Ma fille, embrasse-moi. + +À la voix de sa mère, Calebasse sortit de son apathie, se dressa sur son +séant, et, avec un geste de malédiction, elle s'écria: + +--S'il y a un enfer, descendez-y, maudite! + +--Ma fille, embrasse-moi, dit encore la veuve en faisant un pas. + +--Ne m'approchez pas! vous m'avez perdue! murmura la malheureuse en +jetant ses mains en avant pour repousser sa mère. + +--Pardonne-moi! + +--Non, non, dit Calebasse d'une voix convulsive; et, cet effort ayant +épuisé ses forces, elle retomba presque sans connaissance entre les bras +des aides. + +Un nuage passa sur le front indomptable de la veuve; un instant ses yeux +secs et ardents devinrent humides. À ce moment, elle rencontra le regard +de son fils. + +Après un moment d'hésitation, et comme si elle eût cédé à l'effort d'une +lutte intérieure, elle lui dit: + +--Et toi?... + +Martial se précipita en sanglotant dans les bras de sa mère. + +--Assez! dit la veuve en surmontant son émotion et en se dégageant des +étreintes de son fils. Monsieur attend, ajouta-t-elle en montrant le +bourreau. + +Puis elle marcha rapidement vers la chaise, où elle s'assit résolument. + +La lueur de sensibilité maternelle qui avait un moment éclairé les +noires profondeurs de cette âme abominable s'éteignit tout à coup. + +--Monsieur, dit le vétéran à Martial en s'approchant de lui avec +intérêt, ne restez pas ici. Venez, venez. + +Martial, égaré par l'horreur et par l'épouvante, suivit machinalement le +soldat. + +Deux aides avaient apporté sur la chaise Calebasse agonisante; l'un +maintenait ce corps déjà presque privé de vie, pendant que l'autre +homme, au moyen de cordes de fouet excessivement minces, mais +très-longues, lui attachait les mains derrière le dos par des liens et +des noeuds inextricables, et lui nouait aux chevilles une corde assez +longue pour que la marche à petits pas fût possible. + +Cette opération était à la fois étrange et horrible: on eût dit que les +longues cordes minces qu'on distinguait à peine dans l'ombre, et dont +ces hommes silencieux entouraient, garrottaient la condamnée, avec +autant de rapidité que de dextérité, sortaient de leurs mains comme les +fils ténus dont les araignées enveloppent aussi leur victime avant de la +dévorer. + +Le bourreau et son autre aide enchevêtraient la veuve avec la même +agilité, sans que les traits de cette femme offrissent la moindre +altération. Seulement de temps à autre elle toussait légèrement. + +Lorsque la condamnée fut ainsi mise dans l'impossibilité de faire un +mouvement, le bourreau, tirant de sa poche une longue paire de ciseaux, +lui dit avec politesse: + +--Ayez la complaisance de baisser la tête, madame. + +La veuve baissa la tête en disant: + +--Nous sommes de bonnes pratiques; vous avez eu mon mari, maintenant +voilà sa femme et sa fille. + +Sans répondre, le bourreau ramassa dans sa main gauche les longs cheveux +gris de la condamnée et se mit à les couper très-ras, très-ras, surtout +à la nuque. + +--Ça fait que j'aurai été coiffée trois fois dans ma vie, dit la veuve, +avec un ricanement sinistre: le jour de ma première communion, quand on +m'a mis le voile; le jour de mon mariage, quand on m'a mis la fleur +d'oranger; et puis aujourd'hui, n'est-ce pas, coiffeur de la mort! + +Le bourreau resta muet. + +Les cheveux de la condamnée étant épais et rudes, l'opération fut si +longue que la chevelure de Calebasse tombait entièrement sur les dalles +alors que celle de sa mère n'était coupée qu'à demi. + +--Vous ne savez pas à quoi je pense? dit la veuve au bourreau, après +avoir de nouveau contemplé sa fille. + +Le bourreau continua de garder le silence. + +On n'entendait que le grincement sonore des ciseaux et que l'espèce de +hoquet et de râle qui de temps à autre soulevait la poitrine de +Calebasse. + +À ce moment on vit dans le corridor un prêtre à figure vénérable +s'approcher du directeur de la prison et causer à voix basse avec lui. +Ce saint ministre venait tenter une dernière fois d'arracher l'âme de la +veuve à l'endurcissement. + +--Je pense, reprit la veuve au bout de quelques moments, et voyant que +le bourreau ne lui répondait pas, je pense qu'à cinq ans ma fille, à qui +on va couper la tête, était la plus jolie enfant qu'on puisse voir. Elle +avait des cheveux blonds et des joues roses et blanches. Alors qui +est-ce qui lui aurait dit que... Puis, ensuite d'un nouveau silence, +elle s'écria, avec un éclat de rire et une expression impossible à +rendre: Quelle comédie que le sort! + +À ce moment les dernières mèches de la chevelure grise de la condamnée +tombèrent sur ses épaules. + +--C'est fini, madame, dit poliment le bourreau. + +--Merci!... je vous recommande mon fils Nicolas, dit la veuve, vous le +coifferez un de ces jours! + +Un gardien vint dire quelques mots tout bas à la condamnée. + +--Non, je vous ai déjà dit que non, répondit-elle brusquement. + +Le prêtre entendit ces mots, leva les yeux au ciel, joignit les mains et +disparut. + +--Madame, nous allons partir; vous ne voulez rien prendre? dit +obséquieusement le bourreau. + +--Merci... ce soir je prendrai une gorgée de terre. + +Et la veuve, après ce nouveau sarcasme, se leva droite; ses mains +étaient attachées derrière son dos, et un lien assez lâche pour qu'elle +pût marcher la garrottait d'une cheville à l'autre. Quoique son pas fût +ferme et résolu, le bourreau et un aide voulurent obligeamment la +soutenir; elle fit un geste d'impatience et dit d'une voix impérieuse et +dure: + +--Ne me touchez pas, j'ai bon pied, bon oeil. Sur l'échafaud, on verra +si j'ai une bonne voix, et si je dis des paroles de repentance... + +Et la veuve, accostée du bourreau et d'un aide, sortant du cachot, entra +dans le corridor. + +Les deux autres aides furent obligés de transporter, Calebasse sur sa +chaise; elle était mourante. + +Après avoir traversé le long corridor, le funèbre cortège monta un +escalier de pierre qui conduisait à une cour extérieure. + +Le soleil inondait de sa lumière chaude et dorée le faîte des hautes +murailles blanches qui entouraient la cour et se découpaient sur un ciel +d'un bleu splendide: l'air était doux et tiède, jamais journée de +printemps ne fut plus riante, plus magnifique. + +Dans cette cour on voyait un piquet de gendarmerie départementale, un +fiacre et une voiture longue, étroite, à caisse jaune, attelée de trois +chevaux de poste qui hennissaient gaiement en faisant tinter leurs +grelots retentissants. + +On montait dans cette voiture comme dans un omnibus, par une portière +située à l'arrière. Cette ressemblance inspira une dernière raillerie à +la veuve. + +--Le conducteur ne dira pas... _Complet_, dit-elle. Puis elle gravit le +marchepied aussi lestement que le lui permettaient ses entraves. + +Calebasse, expirante et soutenue par un aide, fut placée dans la voiture +en face de sa mère; puis on ferma la portière. + +Le cocher du fiacre s'était endormi, le bourreau le secoua. + +--Excusez, bourgeois, dit le cocher en se réveillant et en descendant +pesamment de son siège; mais une nuit de mi-carême, c'est rude. Je +venais justement de conduire aux Vendanges de Bourgogne une tapée de +débardeurs et de débardeuses qui chantaient la mère Godichon, quand vous +m'avez pris à l'heure. + +--Allons, c'est bon. Suivez cette voiture, et... boulevard +Saint-Jacques. + +--Excusez, bourgeois... il y a une heure aux Vendanges, maintenant à la +guillotine! Ça prouve que les courses se suivent et ne se ressemblent +pas, comme dit c't'autre. + +Les deux voitures, précédées et suivies du piquet de gendarmerie, +sortirent de la porte extérieure de Bicêtre et prirent au grand trot la +route de Paris. + + + + +II + +Martial et le Chourineur + + +Nous avons présenté le tableau de la toilette des condamnés dans toute +son effroyable vérité, parce qu'il nous semble qu'il ressort de cette +peinture de puissants arguments. + +Contre la peine de mort. + +Contre la manière que cette peine est appliquée. + +Contre l'effet qu'on en attend comme exemple donné aux populations. + +Quoique dépouillé de cet appareil à la fois formidable et religieux dont +devraient être au moins entourés tous les actes de suprême châtiment que +la loi inflige au nom de la vindicte publique, la toilette est ce qu'il +y a de plus terrifiant dans l'exécution de l'arrêt de mort, et c'est +cela que l'on cache à la multitude. + +Au contraire, en Espagne, par exemple, le condamné reste exposé pendant +trois jours dans une chapelle ardente, son cercueil est continuellement +sous ses yeux; les prêtres disent les prières des agonisants, les +cloches de l'église tintent jour et nuit un glas funèbre[24]. + +On conçoit que cette espèce d'initiation à une mort prochaine puisse +épouvanter les criminels les plus endurcis, et inspirer une terreur +salutaire à la foule qui se presse aux grilles de la chapelle +mortuaire. + +Puis le jour du supplice est un jour de deuil public; les cloches de +toutes les paroisses sonnent les _trépassés_; le condamné est lentement +conduit à l'échafaud avec une pompe imposante, lugubre, son cercueil +toujours porté devant lui; les prêtres, chantant les prières des morts, +marchent à ses côtés; viennent ensuite les confréries religieuses, et +enfin des frères quêteurs demandent à la foule de quoi dire des messes +pour le repos de l'âme du supplicié... Jamais la foule ne reste sourde à +cet appel... + +Sans doute, tout cela est épouvantable, mais cela est logique, mais cela +est imposant, mais cela montre que l'on ne retranche pas de ce monde une +créature de Dieu pleine de vie et de force comme on égorge un boeuf, +mais cela donne à penser à la multitude, qui juge toujours du crime par +la grandeur de la peine... que l'homicide est un forfait bien +abominable, puisque son châtiment ébranle, attriste, émeut toute une +ville. + +Encore une fois, ce redoutable spectacle peut faire naître de graves +réflexions, inspirer un utile effroi... et ce qu'il y a de barbare dans +ce sacrifice humain est au moins couvert par la terrible majesté de son +exécution. + +Mais, nous le demandons, les choses se passant exactement comme nous les +avons rapportées (et quelquefois même moins gravement), de quel exemple +cela peut-il être? + +De grand matin on prend le condamné, on le garrotte, on le jette dans +une voiture fermée, le postillon fouette, touche à l'échafaud, la +bascule joue, et une tête tombe dans un panier... au milieu des +railleries atroces de ce qu'il y a de plus corrompu dans la +populace!... + +Encore une fois, dans cette exécution rapide et furtive, où est +l'exemple? où est l'épouvante?... + +Et puis, comme l'exécution a lieu pour ainsi dire à huis clos, dans un +endroit parfaitement écarté, avec une précipitation sournoise, toute la +ville ignore cet acte sanglant et solennel, rien ne lui annonce que ce +jour-là on «tue un homme»... les théâtres rient et chantent... la foule +bourdonne insoucieuse et bruyante... + +Au point de vue de la société, de la religion, de l'humanité, c'est +pourtant quelque chose qui doit importer à tous que cet homicide +juridique commis au nom de l'intérêt de tous... + +Enfin, disons-le encore, disons-le toujours, voici le glaive, mais où +est la couronne? À côté de la punition, montrez la récompense; alors +seulement la leçon sera complète et féconde... Si, le lendemain de ce +jour de deuil et de mort, le peuple, qui a vu la veille le sang d'un +grand criminel rougir l'échafaud, voyait rémunérer et exalter un grand +homme de bien, il redouterait d'autant plus le supplice du premier qu'il +ambitionnerait davantage le triomphe du second; la terreur empêche à +peine le crime, jamais elle n'inspire la vertu. + +Considère-t-on l'effet de la peine de mort sur les condamnés eux-mêmes? + +Ou ils la bravent avec un cynisme audacieux... + +Ou ils la subissent inanimés, à demi morts d'épouvante... + +Ou ils offrent leur tête avec un repentir profond et sincère... + +Or, la peine est insuffisante pour ceux qui la narguent... + +Inutile pour ceux qui sont déjà morts moralement... + +Exagérée pour ceux qui se repentent avec sincérité. + +Répétons-le: la société ne tue le meurtrier ni pour le faire souffrir, +ni pour lui infliger la loi du talion... Elle le tue pour le mettre dans +l'impossibilité de nuire... elle le tue pour que l'exemple de sa +punition serve de frein aux meurtriers à venir. + +Nous croyons, nous, que la peine est trop barbare, et qu'elle +n'épouvante pas assez... + +Nous croyons, nous, que dans quelques crimes, tels que le parricide, ou +autres forfaits qualifiés, l'_aveuglement_ et un isolement perpétuel +mettraient un condamné dans l'impossibilité de nuire, et le puniraient +d'une manière mille fois plus redoutable, tout en lui laissant le temps +du repentir et de la rédemption. + +Si l'on doutait de cette assertion, nous rappellerions beaucoup de faits +constatant l'horreur invincible des criminels endurcis pour l'isolement. +Ne sait-on pas que quelques-uns ont commis des meurtres pour être +condamnés à mort, préférant ce supplice à une cellule?... Quelle serait +donc leur terreur, lorsque l'_aveuglement_, joint à l'isolement, ôterait +au condamné l'espoir de s'évader, espoir qu'il conserve et qu'il réalise +quelquefois même en cellule et chargé de fers? + +Et à ce propos, nous pensons aussi que l'abolition des condamnations +capitales sera peut-être une des conséquences forcées de l'isolement +pénitentiaire: l'effroi que cet isolement inspire à la génération qui +peuple à cette heure les prisons et les bagnes étant tel que beaucoup +d'entre ces incurables préféreront encourir le dernier supplice que +l'emprisonnement cellulaire, alors il faudra sans doute supprimer la +peine de mort pour leur enlever cette dernière et épouvantable +alternative. + +Avant de poursuivre notre récit, disons quelques mots des relations +récemment établies entre le Chourineur et Martial. + +Une fois Germain sorti de prison, le Chourineur prouva facilement qu'il +s'était volé lui-même, avoua au juge d'instruction le but de cette +singulière mystification, et fut mis en liberté après avoir été +justement et sévèrement admonesté par ce magistrat. + +N'ayant pas alors retrouvé Fleur-de-Marie, et voulant récompenser de ce +nouvel acte de dévouement le Chourineur, auquel il devait déjà la vie, +Rodolphe, pour combler les voeux de son rude protégé, l'avait logé à +l'hôtel de la rue Plumet, lui promettant de l'emmener à sa suite +lorsqu'il retournerait en Allemagne. Nous l'avons dit, le Chourineur +éprouvait pour Rodolphe l'attachement aveugle, obstiné du chien pour son +maître. Demeurer sous le même toit que le prince, le voir quelquefois, +attendre avec patience une nouvelle occasion de se sacrifier à lui ou +aux siens, là se bornaient l'ambition et le bonheur du Chourineur, qui +préférait mille fois cette condition à l'argent et à la ferme en Algérie +que Rodolphe avait mis à sa disposition. + +Mais, lorsque le prince eut retrouvé sa fille, tout changea; malgré sa +vive reconnaissance pour l'homme qui lui avait sauvé la vie, il ne put +se résoudre à emmener avec lui en Allemagne ce témoin de la première +honte de Fleur-de-Marie... Bien décidé d'ailleurs à combler tous les +désirs du Chourineur, il le fit venir une dernière fois et lui dit qu'il +attendait de son attachement un nouveau service. À ces mots, la +physionomie du Chourineur rayonna; mais elle devint bientôt consternée, +lorsqu'il apprit que non-seulement il ne pourrait suivre le prince en +Allemagne, mais qu'il faudrait quitter l'hôtel le jour même. + +Il est inutile de dire les compensations brillantes que Rodolphe offrit +au Chourineur: l'argent qui lui était destiné, le contrat de vente de la +ferme en Algérie, plus encore, s'il le voulait... tout était à sa +disposition. + +Le Chourineur, frappé au coeur, refusa; et, pour la première fois de sa +vie peut-être, cet homme pleura... Il fallut l'instance de Rodolphe pour +le décider à accepter ses premiers bienfaits. + +Le lendemain, le prince fit venir la Louve et Martial; sans leur +apprendre que Fleur-de-Marie était sa fille, il leur demanda ce qu'il +pouvait faire pour eux; tous leurs désirs devaient être accomplis. +Voyant leur hésitation, et se souvenant de ce que Fleur-de-Marie lui +avait dit des goûts un peu sauvages de la Louve et de son mari, il +proposa au hardi ménage une somme d'argent considérable, ou bien la +moitié de cette somme et des terres en plein rapport, dépendantes d'une +ferme voisine de celle qu'il avait fait acheter pour le Chourineur, et +qui était aussi à vendre. En faisant cette offre, le prince avait encore +songé que Martial et le Chourineur, tous deux rudes, énergiques, tous +deux doués de bons et valeureux instincts, sympathiseraient d'autant +mieux qu'ils avaient aussi tous deux des raisons de rechercher la +solitude, l'un à cause de son passé, l'autre à cause des crimes de sa +famille. + +Il ne se trompait pas; Martial et la Louve acceptèrent avec transport; +puis, ayant été, par l'intermédiaire de Murph, mis en rapport avec le +Chourineur, tous trois se félicitèrent bientôt des relations que +promettait leur voisinage en Algérie. + +Malgré la profonde tristesse où il était plongé, ou plutôt à cause même +de cette tristesse, le Chourineur, touché des avances cordiales de +Martial et de sa femme, y répondit avec affection. Bientôt une amitié +sincère unit les futurs colons: les gens de cette trempe se jugent vite +et s'aiment de même... Aussi, la Louve et Martial, n'ayant pu, malgré +leurs affectueux efforts, tirer leur nouvel ami de sa sombre léthargie, +ne comptaient plus pour l'en distraire que sur le mouvement du voyage et +sur l'activité de leur vie à venir; car, une fois en Algérie, ils +seraient obligés de se mettre au fait de la culture des terres qu'on +leur avait données, les propriétaires devant, d'après les conditions de +la vente, faire valoir les fermes pendant une année encore, afin que les +nouveaux possesseurs fussent en état de surveiller plus tard +l'exploitation. + +Ces préliminaires posés, on comprendra qu'instruit de la pénible +entrevue à laquelle Martial devait se rendre pour obéir aux dernières +volontés de sa mère, le Chourineur ait voulu accompagner son nouvel ami +jusqu'à la porte de Bicêtre, où il l'attendait dans le fiacre qui les +avait amenés, et qui les reconduisit à Paris après que Martial, +épouvanté, eut quitté le cachot où l'on faisait les terribles +préparatifs de l'exécution de sa mère et de sa soeur. + +La physionomie du Chourineur était complètement changée: l'expression +d'audace et de bonne humeur qui caractérisait ordinairement sa mâle +figure avait fait place à un morne abattement; sa voix même avait perdu +quelque chose de sa rudesse; une douleur de l'âme, douleur jusqu'alors +inconnue de lui, avait rompu, brisé cette nature énergique. + +Il regardait Martial avec compassion. + +--Courage, lui disait le Chourineur, vous avez fait tout ce qu'un brave +garçon pouvait faire... C'est fini... Songez à votre femme, à ces +enfants que vous avez empêchés d'être des gueux comme père et mère... Et +puis enfin, ce soir nous aurons quitté Paris pour n'y plus revenir, et +vous n'entendrez plus jamais parler de ce qui vous afflige. + +--C'est égal, voyez-vous, Chourineur... après tout, c'est ma mère... +c'est ma soeur. + +--Enfin, que voulez-vous... ça est... et, quand les choses sont... il +faut bien s'y soumettre... dit le Chourineur en étouffant un soupir. + +Après un moment de silence, Martial lui dit cordialement: + +--Moi aussi je devrais vous consoler, pauvre garçon... toujours cette +tristesse. + +--Toujours, Martial... + +--Enfin... moi et ma femme... nous comptons qu'une fois hors de Paris... +ça vous passera... + +--Oui, dit le Chourineur au bout de quelques instants et presque en +frissonnant malgré lui, si je sors de Paris... + +--Puisque... nous partons ce soir. + +--C'est-à-dire vous autres... vous partez ce soir... + +--Et vous donc? est-ce que vous changez d'idée maintenant? + +--Non... + +--Eh bien? + +Le Chourineur garda de nouveau le silence, puis il reprit, en faisant un +effort sur lui-même: + +--Tenez, Martial... vous allez hausser les épaules... mais j'aime autant +tout vous dire... S'il m'arrive quelque chose, au moins ça prouvera que +je ne me suis pas trompé. + +--Qu'y a-t-il donc? + +--Quand... M. Rodolphe... nous a fait demander s'il nous conviendrait de +partir ensemble pour Alger et d'y être voisins, je n'ai pas voulu vous +tromper... ni vous ni votre femme... Je vous ai dit... ce que j'avais +été... + +--Ne parlons plus de cela... vous avez subi votre peine... vous êtes +aussi bon et aussi brave que pas un... Mais je conçois que, comme moi, +vous aimiez mieux aller vivre au loin... grâce à notre généreux +protecteur... que de rester ici... où, si à l'aise et si honnêtes que +nous soyons, on nous reprocherait toujours, à vous un méfait que vous +avez payé et dont vous vous repentez pourtant encore... à moi les crimes +de mes parents... dont je ne suis pas responsable. Mais de vous à +nous... le passé est passé... et bien passé... Soyez tranquille... nous +comptons sur vous comme vous pouvez compter sur nous. + +--De vous à moi... peut-être... le passé est passé; mais, comme je le +disais à M. Rodolphe... voyez-vous, Martial... il y a quelque chose +là-haut... et j'ai tué un homme... + +--C'est un grand malheur; mais, enfin, dans ce moment-là vous ne vous +connaissiez plus... vous étiez comme fou... et puis enfin vous avez +sauvé la vie à d'autres personnes... et ça doit vous compter. + +--Écoutez, Martial... si je vous parle de mon malheur... voilà +pourquoi... Autrefois j'avais souvent un rêve... dans lequel je +voyais... le sergent que j'ai tué... Depuis longtemps... je ne l'avais +plus... ce rêve... et cette nuit... je l'ai eu... + +--C'est un hasard. + +--Non... ça m'annonce un malheur pour aujourd'hui. + +--Vous déraisonnez, mon bon camarade... + +--J'ai un pressentiment que je ne sortirai pas de Paris... + +--Encore une fois, vous n'avez pas le sens commun... Votre chagrin de +quitter notre bienfaiteur... la pensée de me conduire aujourd'hui à +Bicêtre... où de si tristes choses m'attendaient... tout cela vous aura +agité cette nuit: alors naturellement votre rêve... vous sera revenu... + +Le Chourineur secoua tristement la tête. + +--Il m'est revenu juste la veille du départ de M. Rodolphe... car c'est +aujourd'hui qu'il part... + +--Aujourd'hui? + +--Oui... Hier j'ai envoyé un commissionnaire à son hôtel... n'osant pas +y aller moi-même... il me l'avait défendu... On a dit que le prince +partait ce matin, à onze heures... par la barrière de Charenton. Aussi +une fois que nous allons être arrivés à Paris... je me posterai là... +pour tâcher de le voir; ça sera la dernière fois!... la dernière!... + +--Il paraît si bon, que je comprends bien que vous l'aimiez... + +--L'aimer! dit le Chourineur avec une émotion profonde et concentrée, +oh! oui... allez... Voyez-vous, Martial... coucher par terre, manger du +pain noir... être son chien... mais être où il aurait été, je ne +demandais pas plus... C'était trop... il n'a pas voulu. + +--Il a été si généreux pour vous! + +--Ce n'est pas ça qui fait que je l'aime tant... c'est parce qu'il m'a +dit que j'avais du coeur et de l'honneur... Oui, et dans un temps où +j'étais farouche comme une bête brute, où je me méprisais comme le rebut +de la canaille... lui m'a fait comprendre qu'il y avait encore du bon en +moi, puisque, ma peine faite, je m'étais repenti, et qu'après avoir +souffert la misère des misères sans voler, j'avais travaillé avec +courage pour gagner honnêtement ma vie... sans vouloir de mal à +personne, quoique tout le monde m'ait regardé comme un brigand fini, ce +qui n'était pas encourageant. + +--C'est vrai; souvent pour vous maintenir ou vous mettre dans la bonne +route, il ne faut que quelques mots qui vous encouragent et vous +relèvent. + +--N'est-ce pas, Martial? Aussi quand M. Rodolphe me les a dits, ces +mots, dame! voyez-vous, le coeur m'a battu haut et fier. Depuis ce +temps-là, je me mettrais dans le feu pour le bien... Que l'occasion +vienne, on verrait... Et ça, grâce à qui?... grâce à M. Rodolphe. + +--C'est justement parce que vous êtes mille fois meilleur que vous +n'étiez que vous ne devez pas avoir de mauvais pressentiments. Votre +rêve ne signifie rien. + +--Enfin nous verrons. C'est pas que je cherche un malheur exprès... il +n'y en a pas pour moi de plus grand que celui qui m'arrive... Ne plus le +voir jamais... M. Rodolphe! Moi qui croyais ne plus le quitter... Dans +mon espèce, bien entendu... j'aurais été là, à lui corps et âme, +toujours prêt... C'est égal, il a peut-être tort... Tenez, Martial, je +ne suis qu'un ver de terre auprès de lui... eh bien! quelquefois il +arrive que les plus petits peuvent être utiles aux plus grands... Si ça +devait être, je ne lui pardonnerais de ma vie de s'être privé de moi. + +--Qui sait? un jour peut-être vous le reverrez... + +--Oh! non. Il m'a dit: «Mon garçon, il faut que tu me promettes de ne +jamais chercher à me revoir; cela me rendra service.» Vous comprenez, +Martial, j'ai promis... foi d'homme, je tiendrai... mais c'est dur. + +--Une fois là-bas vous oublierez peu à peu ce qui vous chagrine. Nous +travaillerons, nous vivrons seuls, tranquilles, comme de bons fermiers, +sauf à faire quelquefois le coup de fusil avec les Arabes... Tant mieux! +ça nous ira à nous deux ma femme; car elle est crâne, allez, la Louve! + +--S'il s'agit de coups de fusil, ça me regardera, Martial! dit le +Chourineur un peu moins accablé. Je suis garçon, et j'ai été troupier... + +--Et moi braconnier! + +--Mais vous... vous avez votre femme et ces deux enfants dont vous êtes +comme le père... Moi, je n'ai que ma peau... et, puisqu'elle ne peut +plus être bonne à faire un paravent à M. Rodolphe, je n'y tiens guère. +Ainsi s'il y a un coup de peigne à se donner, ça me regardera. + +--Ça nous regardera tous les deux. + +--Non, moi seul... tonnerre!... À moi les Bédouins! + +--À la bonne heure; j'aime mieux vous entendre parler ainsi que comme +tout à l'heure... Allez, Chourineur... nous serons de vrais frères; et +puis vous pourrez nous entretenir de vos chagrins s'ils durent encore, +car j'aurai les miens. La journée d'aujourd'hui comptera longtemps dans +ma vie, allez... On ne voit pas sa mère, sa soeur... comme je les ai +vues... sans que ça vous revienne à l'esprit... Nous nous ressemblons, +vous et moi, dans trop de choses, pour qu'il ne nous soit pas bon d'être +ensemble. Nous ne boudons au danger ni l'un ni l'autre; eh bien! nous +serons moitié fermiers, moitié soldats... Il y a de la chasse là-bas... +nous chasserons... Si vous voulez vivre seul chez vous, vous y vivrez, +et nous voisinerons... sinon... nous logerons tous ensemble. Nous +élèverons les enfants comme de braves gens, et vous serez quasi leur +oncle... puisque nous serons frères. Ça vous va-t-il? dit Martial en +tendant la main au Chourineur. + +--Ça me va, mon brave Martial... Et puis enfin... le chagrin me tuera ou +je le tuerai... comme on dit. + +--Il ne vous tuera pas... Nous vieillirons là-bas dans notre désert, et +tous les soirs nous dirons: «Frère... merci à M. Rodolphe...» Ça sera +notre prière pour lui... + +--Tenez, Martial... vous me mettez du baume dans le sang... + +--À la bonne heure... Ce bête de rêve... vous n'y pensez plus, +j'espère? + +--Je tâcherai... + +--Ah çà!... vous venez nous prendre à quatre heures: la diligence part à +cinq. + +--C'est convenu... Mais nous voici bientôt à Paris; je vais arrêter le +fiacre. J'irai à pied jusqu'à la barrière de Charenton; j'attendrai M. +Rodolphe pour le voir passer. + +La voiture s'arrêta; le Chourineur descendit. + +--N'oubliez pas... à quatre heures... mon bon camarade, dit Martial. + +--À quatre heures!... + +Le Chourineur avait oublié qu'on était au lendemain de la mi-carême; +aussi, fut-il étrangement surpris du spectacle à la fois bizarre et +hideux qui s'offrit à sa vue lorsqu'il eut parcouru une partie du +boulevard extérieur, qu'il suivait pour se rendre à la barrière de +Charenton. + + + + +III + +Le doigt de Dieu + + +Le Chourineur, au bout de quelques instants, se trouvait emporté malgré +lui par une foule compacte, torrent populaire qui, descendant du +faubourg de la Glacière, s'amoncelait aux abords de cette barrière, pour +se rendre ensuite sur le boulevard Saint-Jacques, où allait avoir lieu +l'exécution. + +Quoiqu'il fît grand jour, on entendait encore au loin la musique +retentissante de l'orchestre des guinguettes, où éclatait surtout la +vibration sonore des cornets à pistons. + +Il faudrait le pinceau de Callot, de Rembrandt ou de Goya pour rendre +l'aspect bizarre, hideux, presque fantastique, de cette multitude. +Presque tous, hommes, femmes, enfants, étaient vêtus de vieux costumes +de mascarades; ceux qui n'avaient pu s'élever jusqu'à ce luxe portaient +sur leurs vêtements des guenilles de couleurs tranchantes; quelques +jeunes gens étaient affublés de robes de femmes à demi déchirées et +souillées de boue; tous ces visages, flétris par la débauche et par le +vice, marbrés par l'ivresse, étincelaient d'une joie sauvage en songeant +qu'après une nuit de crapuleuse orgie, ils allaient voir mettre à mort +deux femmes dont l'échafaud était dressé[25]. + +Écume fangeuse et fétide de la population de Paris, cette immense cohue +se composait de bandits et de femmes perdues qui demandent chaque jour +au crime le pain de la journée... et qui chaque soir rentrent largement +repus dans leurs tanières[26]. + +Le boulevard extérieur étant fort resserré à cet endroit, la foule +entassée refluait et entravait absolument la circulation. Malgré sa +force athlétique, le Chourineur fut obligé de rester presque immobile au +milieu de cette masse compacte... Il se résigna... Le prince, partant de +la rue Plumet à dix heures, lui avait-on dit, ne devait passer à la +barrière de Charenton qu'à onze heures environ, et il n'était que sept +heures. + +Quoiqu'il eût naguère forcément fréquenté les classes dégradées +auxquelles appartenait cette populace, le Chourineur, en se retrouvant +au milieu d'elles, éprouvait un dégoût invincible. Poussé par le reflux +de la foule jusqu'au mur d'une des guinguettes dont fourmillent ces +boulevards, à travers les fenêtres ouvertes, d'où s'échappaient les sons +étourdissants d'un orchestre d'instruments de cuivre, le Chourineur +assista, malgré lui, à un spectacle étrange... + +Dans une vaste salle basse, occupée à l'une de ses extrémités par les +musiciens, entourée de bancs et de tables chargées des débris d'un +repas, d'assiettes cassées, de bouteilles renversées, une douzaine +d'hommes et de femmes déguisés, à moitié ivres, se livraient avec +emportement à cette danse folle et obscène appelée le _chahut_, à +laquelle un petit nombre d'habitués de ces lieux ne s'abandonnent qu'à +la fin du bal, alors que les gardes municipaux en surveillance se sont +retirés. + +Parmi les ignobles couples qui figuraient dans cette saturnale, le +Chourineur en remarqua deux qui se faisaient surtout applaudir par le +cynisme révoltant de leurs poses, de leurs gestes et de leurs +paroles... + +Le premier couple se composait d'un homme à peu près déguisé en ours au +moyen d'une veste et d'un pantalon de peau de mouton noir. La tête de +l'animal, sans doute trop gênante à porter, avait été remplacée par une +sorte de capuce à longs poils qui recouvrait entièrement le visage; deux +trous, à la hauteur des yeux, une large fente à la hauteur de la bouche, +permettaient de voir, de parler et de respirer... Cet homme masqué, l'un +des prisonniers évadés de la Force (parmi lesquels se trouvaient aussi +Barbillon et les deux meurtriers arrêtés chez l'ogresse du tapis-franc +au commencement de ce récit), cet homme masqué était Nicolas Martial, le +fils, le frère des deux femmes dont l'échafaud était dressé à quelques +pas... Entraîné dans cet acte d'insensibilité féroce, d'audacieuse +forfanterie, par un de ses compagnons, redoutable bandit, évadé aussi... +déguisé aussi... ce misérable osait, à l'aide de ce travestissement, se +livrer aux dernières joies du carnaval... + +La femme qui dansait avec lui, costumée en vivandière, portait un +chapeau de cuir bouilli bossué, à rubans déchirés, une sorte de +justaucorps de drap rouge passé, orné de trois rangs de boutons de +cuivre à la hussarde, une jupe verte et des pantalons de calicot blanc; +ses cheveux noirs tombaient en désordre sur son front; ses traits hâves +et plombés respiraient l'effronterie et l'impudeur. + +Le vis-à-vis de ces deux danseurs était non moins ignoble. + +L'homme, d'une très-grande taille, déguisé en Robert Macaire, avait +tellement barbouillé de suie sa figure osseuse qu'il était +méconnaissable; d'ailleurs un large bandeau couvrait son oeil gauche, et +le blanc mat du globe de l'oeil droit, se détachant sur cette face +noirâtre, la rendait plus hideuse encore. Le bas du visage du Squelette +(on l'a déjà reconnu sans doute) disparaissait entièrement dans une +haute cravate faite d'un vieux châle rouge. Coiffé, selon la tradition, +d'un chapeau gris, râpé, aplati, sordide et sans fond, vêtu d'un habit +vert en lambeaux et d'un pantalon garance rapiécé en mille endroits et +attaché aux chevilles avec des ficelles, cet assassin, outrant les poses +les plus grotesques et les plus cyniques du _chahut_, lançant de droite, +de gauche, en avant, en arrière, ses longs membres durs comme du fer, +les dépliait et les repliait avec tant de vigueur et d'élasticité qu'on +les eût dits mis en mouvement par des ressorts d'acier... + +Digne coryphée de cette immonde saturnale, sa danseuse, grande et leste +créature au visage impudent et aviné, costumée en débardeur, coiffée +d'un bonnet de police incliné sur une perruque poudrée, à grosse queue, +portait une veste et un pantalon de velours vert éraillé, assujetti à la +taille par une écharpe orange aux longs bouts flottants derrière le +dos. + +Une grosse femme, ignoble et hommasse, l'ogresse du tapis-franc, assise +sur un des bancs, tenait sur ses genoux les manteaux de tartan de cette +créature et de la vivandière, pendant qu'elles rivalisaient toutes deux +de bonds et de postures cyniques avec le Squelette et Nicolas Martial... + +Parmi les autres danseurs, on remarquait encore un enfant boiteux, +habillé en diable au moyen d'un tricot noir beaucoup trop large et trop +grand pour lui, d'un caleçon rouge et d'un masque vert horrible et +grimaçant. Malgré son infirmité, ce petit monstre était d'une agilité +surprenante; sa dépravation précoce atteignait, si elle ne dépassait +pas, celle de ses affreux compagnons, et il gambadait aussi effrontément +que pas un devant une grosse femme déguisée en bergère, qui excitait +encore le dévergondage de son partner par ses éclats de rire. + +Aucune charge ne s'étant élevée contre Tortillard (on l'a aussi +reconnu), et Bras Rouge ayant été provisoirement laissé en prison, +l'enfant, à la demande de son père, avait été réclamé par Micou, le +receleur du passage de la Brasserie, que ses complices n'avaient pas +dénoncé. + +Comme figures secondaires du tableau que nous essayons de peindre, qu'on +s'imagine tout ce qu'il y a de plus bas, de plus honteux, de plus +monstrueux dans cette crapule oisive, audacieuse, rapace, sanguinaire, +athée, qui se montre de plus en plus hostile à l'ordre social, et sur +laquelle nous avons voulu rappeler l'attention des penseurs en terminant +ce récit... + +Puisse cette dernière et horrible scène symboliser le péril qui menace +incessamment la société! + +Oui, que l'on y songe, la cohésion, l'augmentation inquiétante de cette +race de voleurs et de meurtriers est une sorte de protestation vivante +contre le vice des lois répressives, et surtout contre l'absence des +mesures préventives, d'une législation prévoyante, de larges +institutions préservatrices, destinées à surveiller, à moraliser dès +l'enfance cette foule de malheureux abandonnés ou pervertis par +d'effroyables exemples. Encore une fois, ces êtres déshérités, que Dieu +n'a faits ni plus mauvais ni meilleurs que ses autres créatures, ne se +vicient, ne se gangrènent ainsi incurablement que dans la frange de +misère, d'ignorance et d'abrutissement où ils se traînent en naissant. + +Encore excités par les rires, par les bravos de la foule pressée aux +fenêtres, les acteurs de l'abominable orgie que nous racontons crièrent +à l'orchestre de jouer un dernier galop. + +Les musiciens, ravis de toucher à la fin d'une séance si pénible pour +leurs poumons, se rendirent au voeu général, et jouèrent avec énergie un +air de galop d'une mesure entraînante et précipitée. + +À ces accords vibrants des instruments de cuivre l'exaltation redoubla, +tous les couples s'étreignirent, s'ébranlèrent, et, suivant le Squelette +et sa danseuse, commencèrent une ronde infernale en poussant des +hurlements sauvages... + +Une poussière épaisse, soulevée par ces piétinements furieux, s'éleva du +plancher de la salle et jeta une sorte de nuage roux et sinistre sur ce +tourbillon d'hommes et de femmes enlacés, qui tournoyaient avec une +rapidité vertigineuses. + +Bientôt, pour ces têtes exaspérées par le vin, par le mouvement, par +leurs propres cris, ce ne fut plus même de l'ivresse, ce fut du délire, +de la frénésie; l'espace leur manqua. Le Squelette cria d'une voix +haletante: + +--Gare!... la porte!... Nous allons sortir... sur le boulevard... + +--Oui... oui... cria la foule entassée aux fenêtres, un galop jusqu'à la +barrière Saint-Jacques! + +--Voilà bientôt l'heure où on va raccourcir les deux _largues_[27]. + +--Le bourreau fait coup double; c'est drôle! + +--Avec accompagnement de cornet à pistons. + +--Nous danserons la contredanse de la guillotine! + +--En avant la femme sans tête!... cria Tortillard. + +--Ça égayera les condamnées. + +--J'invite la veuve... + +--Moi, la fille... + +--Ça mettra le vieux Charlot en gaieté... + +--Il chahutera sur sa boutique avec ses employés. + +--Mort aux _pantes_! Vivent les _grinches_ et les _escarpes_[28]! cria +le Squelette d'une voix frémissante. + +Ces railleries, ces menaces de cannibales, accompagnées de chants +obscènes, de cris, de sifflets, de huées, augmentèrent encore lorsque la +bande du Squelette eut fait, par la violence impétueuse de son +impulsion, une large trouée au milieu de cette foule compacte. + +Ce fut alors une mêlée épouvantable; on entendit des rugissements, des +imprécations, des éclats de rire qui n'avaient plus rien d'humain. + +Le tumulte fut tout à coup porté à son comble par deux nouveaux +incidents. + +La voiture renfermant les condamnées, accompagnée de son escorte de +cavalerie, parut au loin à l'angle du boulevard; alors toute cette +populace se rua dans cette direction en poussant un hurlement de +satisfaction féroce. + +À ce moment aussi la foule fut rejointe par un courrier venant du +boulevard des Invalides et se dirigeant au galop vers la barrière de +Charenton. Il était vêtu d'une veste bleu clair à collet jaune, +doublement galonnée d'argent sur toutes les coutures; mais en signe de +grand deuil il portait des culottes noires avec ses bottes fortes; sa +casquette, aussi largement bordée d'argent, était entourée d'un crêpe; +enfin, sur les oeillères de la bride à collier de grelots, on voyait en +relief les armes souveraines de Gerolstein. + +Le courrier mit son cheval au pas; mais sa marche devenant de plus en +plus embarrassée, il fut presque obligé de s'arrêter lorsqu'il se trouva +au milieu du flot de populace dont nous avons parlé... Quoiqu'il criât: +«Gare!...» et qu'il conduisît sa monture avec la plus grande précaution, +des cris, des injures et des menaces s'élevèrent bientôt contre lui. + +--Est-ce qu'il veut nous monter sur le dos avec son chameau... +celui-là?... + +--Que ça de plat d'argent sur le corps... merci! cria Tortillard sous +son masque vert à langue rouge. + +--S'il nous embête... mettons-le à pied... + +--Et on lui découdra les galuches de sa veste pour les fondre, dit +Nicolas. + +--Et on te découdra le ventre si tu n'es pas content, mauvaise +valetaille... ajouta le Squelette en s'adressant au courrier et en +saisissant la bride de son cheval; car la foule était devenue si +compacte que le bandit avait renoncé à son projet de danse jusqu'à la +barrière. + +Le courrier, homme vigoureux et résolu, dit au Squelette en levant le +manche de son fouet: + +--Si tu ne lâches pas la bride de mon cheval, je te coupe la figure... + +--Toi... méchant mufle? + +--Oui... Je vais au pas, je crie: «Gare!», tu n'as pas le droit de +m'arrêter. La voiture de monseigneur arrive derrière moi... j'entends +déjà les fouets... Laissez-moi passer. + +--Ton seigneur? dit le Squelette. Qu'est-ce que ça me fait à moi, ton +seigneur?... Je l'estourbirai si ça me plaît. Je n'en ai jamais +refroidi, de seigneurs... et ça m'en donne l'envie. + +--Il n'y a plus de seigneurs... Vive la Charte! cria Tortillard; et, +tout en fredonnant ces vers de _La Parisienne_: «En avant, marchons +contre leurs canons», il se cramponna brusquement à une des bottes du +courrier, y pesa de tout son poids et le fit trébucher sur sa selle. Un +coup de manche de fouet rudement assené sur la tête de Tortillard le +punit de son audace. Mais aussitôt la populace en fureur se précipita +sur le courrier; il eut beau mettre ses éperons dans le ventre de son +cheval pour le porter en avant et se dégager, il n'y put parvenir, non +plus qu'à tirer son couteau de chasse. Démonté, renversé, au milieu de +cris et de huées enragées, il allait être assommé sans l'arrivée de la +voiture de Rodolphe, qui fit diversion à l'emportement stupide de ces +misérables. + +Depuis quelque temps le coupé du prince, attelé de quatre chevaux de +poste, n'allait qu'au pas, et un des deux valets de pied en deuil (à +cause de la mort de Sarah), assis sur le siège de derrière, était même +prudemment descendu, se tenant à une des portières, la voiture étant +très-basse. Les postillons criaient: «Gare!» et avançaient avec +précaution. + +Rodolphe, vêtu du grand deuil comme sa fille, dont il tenait une des +mains dans les siennes, la regardait avec bonheur et attendrissement. La +douce et charmante figure de Fleur-de-Marie s'encadrait dans une petite +capote de crêpe noir qui faisait ressortir encore la blancheur +éblouissante de son teint et les reflets brillants de ses jolis cheveux +blonds: on eût dit que l'azur de ce beau jour se reflétait dans ses +grands yeux, qui n'avaient jamais été d'un bleu plus limpide et plus +doux... Quoique sa figure, doucement souriante, exprimât le calme, le +bonheur, lorsqu'elle regardait son père, une teinte de mélancolie, +quelquefois même de tristesse indéfinissable, jetait souvent son ombre +sur les traits de Fleur-de-Marie quand les yeux de son père n'étaient +plus attachés sur elle. + +--Tu ne m'en veux pas de t'avoir fait lever de si bonne heure... et +d'avoir ainsi avancé le moment de notre départ? lui dit Rodolphe en +souriant. + +--Oh! non, mon père; cette matinée est si belle!... + +--C'est que j'ai pensé, vois-tu, que notre journée serait mieux coupée +en partant de bonne heure... et que tu serais moins fatiguée... Murph, +mes aides de camp et la voiture de suite, où sont tes femmes, nous +rejoindront à notre première halte, où tu te reposeras. + +--Bon père... c'est moi... toujours moi qui vous préoccupe... + +--Oui, mademoiselle... et, sans reproche... il est impossible d'avoir +aucune autre pensée... dit le prince en souriant; puis il ajouta avec un +élan de tendresse: Oh! je t'aime tant... je t'aime tant!... Ton front... +vite... + +Fleur-de-Marie s'inclina vers son père, et Rodolphe posa ses lèvres avec +délices sur son front charmant. + +C'était à cet instant que la voiture, approchant de la foule, avait +commencé de marcher très-lentement. + +Rodolphe, étonné, baissa la glace, et il dit en allemand au valet de +pied qui se tenait près de la portière: + +--Eh bien! Frantz... qu'y a-t-il? quel est ce tumulte? + +--Monseigneur, il y a tant de foule... que les chevaux ne peuvent plus +avancer. + +--Et pourquoi cette foule? + +--Monseigneur... + +--Eh bien? + +--C'est que Votre Altesse... + +--Parle donc... + +--Monseigneur... je viens d'entendre dire qu'il y a là-bas... une +exécution à mort. + +--Ah! c'est affreux! s'écria Rodolphe en se rejetant au fond de la +voiture. + +--Qu'avez-vous; mon père? dit vivement Fleur-de-Marie avec inquiétude. + +--Rien... rien... mon enfant. + +--Mais ces cris menaçants... entendez-vous? ils approchent... Qu'est-ce +que cela, mon Dieu? + +--Frantz, ordonne aux postillons de retourner et de gagner Charenton par +un autre chemin... quel qu'il soit... dit Rodolphe. + +--Monseigneur, il est trop tard... nous voilà dans la foule... On arrête +les chevaux... des gens de mauvaise mine... + +Le valet de pied ne put parler davantage. La foule, exaspérée par les +forfanteries sanguinaires du Squelette et de Nicolas, entoura tout à +coup la voiture en vociférant. Malgré les efforts, les menaces des +postillons, les chevaux furent arrêtés, et Rodolphe ne vit de tous +côtés, au niveau des portières, que des visages horribles, furieux, +menaçants, et, les dominant de sa grande taille, le Squelette, qui +s'avança à la portière. + +--Mon père... prenez garde! s'écria Fleur-de-Marie en jetant ses bras +autour du cou de Rodolphe. + +--C'est donc vous qui êtes le seigneur? dit le Squelette en avançant sa +tête hideuse jusque dans la voiture. + +À cette insolence, Rodolphe, sans la présence de sa fille, se fût livré +à la violence de son caractère; mais il se contint et répondit +froidement: + +--Que voulez-vous? Pourquoi arrêtez-vous ma voiture? + +--Parce que cela nous plaît, dit le Squelette en mettant ses mains +osseuses sur le rebord de la portière... Chacun son tour... hier tu +écrasais la canaille... aujourd'hui la canaille t'écrasera si tu bouges. + +--Mon père... nous sommes perdus! murmura Fleur-de-Marie à voix basse. + +--Rassure-toi... je comprends..., dit le prince; c'est le dernier jour +de carnaval... Ces gens sont ivres... je vais m'en débarrasser. + +--Il faut le faire descendre... et sa _largue_[29] aussi..., cria +Nicolas. Pourquoi qu'ils écrasent le pauvre monde! + +--Vous me paraissez avoir déjà beaucoup bu, et avoir envie de boire +encore, dit Rodolphe en tirant une bourse de sa poche. Tenez... voilà +pour vous... ne retenez pas ma voiture plus longtemps, et il jeta sa +bourse. + +Tortillard l'attrapa au vol. + +--Au fait, tu pars en voyage, tu dois avoir les goussets garnis; aboule +encore de l'argent, ou je te tue... Je n'ai rien à risquer... je te +demande la bourse ou la vie en plein soleil... C'est farce! dit le +Squelette complètement ivre de vin et de rage sanguinaire. + +Et il ouvrit brusquement la portière. + +La patience de Rodolphe était à bout; inquiet pour Fleur-de-Marie, dont +l'effroi augmentait à chaque minute, et pensant qu'un acte de vigueur +imposerait à ce misérable qu'il croyait simplement ivre, il sauta de sa +voiture pour saisir le Squelette à la gorge... D'abord celui-ci se +recula vivement en tirant de sa poche un long couteau poignard, puis il +se jeta sur Rodolphe. + +Fleur-de-Marie, voyant le poignard du bandit levé sur son père, poussa +un cri déchirant, se précipita hors de la voiture et l'enlaça de ses +bras... + +C'en était fait d'elle et de son père sans le Chourineur, qui, au +commencement de cette rixe, ayant reconnu la livrée du prince, était +parvenu, après des efforts surhumains, à s'approcher du Squelette. + +Au moment où celui-ci menaçait le prince de son couteau, le Chourineur +arrêta le bras du brigand d'une main et, de l'autre, le saisit au collet +et le renversa à demi en arrière... + +Quoique surpris à l'improviste et par derrière, le Squelette put se +retourner, reconnut le Chourineur et s'écria: + +--L'homme à la blouse grise de la Force!... cette fois-ci, je te tue. +Et, se précipitant avec furie sur le Chourineur, il lui plongea son +couteau dans la poitrine... + +Le Chourineur chancela... mais ne tomba pas... la foule le soutenait. + +--La garde! voici la garde! crièrent quelques voix effrayées. + +À ces mots, à la vue du meurtre du Chourineur, toute cette foule si +compacte, craignant d'être comprise dans cet assassinat, se dispersa +comme par enchantement et se mit à fuir dans toutes les directions... Le +Squelette, Nicolas Martial et Tortillard disparurent aussi... + +Lorsque la garde arriva, guidée par le courrier, qui était parvenu à +s'échapper lorsque la foule l'avait abandonné pour entourer la voiture +du prince, il ne restait sur le théâtre de cette lugubre scène que +Rodolphe, sa fille, et le Chourineur inondé de sang. + +Les deux valets de pied du prince l'avaient assis par terre et adossé à +un arbre. + +Tout ceci s'était passé mille fois plus rapidement qu'il n'est possible +de l'écrire, à quelques pas de la guinguette d'où étaient sortis le +Squelette et sa bande. + +Le prince, pâle, ému, entourait de ses bras Fleur-de-Marie défaillante, +pendant que les postillons rajustaient les traits, qui avaient été à +moitié brisés dans la bagarre. + +--Vite, dit le prince à ses gens, occupés à secourir le Chourineur, +transportez ce malheureux dans ce cabaret... Et toi, ajouta-t-il +s'adressant à son courrier, monte sur le siège, et qu'on aille ventre à +terre chercher à l'hôtel le docteur David; il ne doit partir qu'à onze +heures... on le trouvera... + +Quelques minutes après, la voiture partait au galop, et les deux +domestiques transportaient le Chourineur dans la salle basse où avait eu +lieu l'orgie, et où se trouvaient encore quelques-unes des femmes qui y +avaient figuré. + +--Ma pauvre enfant, dit Rodolphe à sa fille, je vais te conduire dans +une chambre de cette maison... et tu m'y attendras... car je ne puis +abandonner aux seuls soins de mes gens cet homme courageux qui vient de +me sauver encore la vie. + +--Oh! mon père, je vous en prie, ne me quittez pas..., s'écria +Fleur-de-Marie avec épouvante en saisissant le bras de Rodolphe, ne me +laissez pas seule... je mourrais de frayeur... j'irai où vous irez... + +--Mais ce spectacle est affreux! + +--Mais grâce à cet homme... vous vivez pour moi, mon père... +permettez-moi au moins que je me joigne à vous pour le remercier et pour +le consoler. + +La perplexité du prince était grande: sa fille témoignait une si juste +frayeur de rester seule dans une chambre de cette ignoble taverne, qu'il +se résigna à entrer avec elle dans la salle basse où se trouvait le +Chourineur. + +Le maître de la guinguette et plusieurs d'entre les femmes qui y étaient +restées (parmi lesquelles se trouvait l'ogresse du tapis-franc) avaient +à la hâte étendu le blessé sur un matelas, et puis étanché, tamponné sa +plaie avec des serviettes. + +Le Chourineur venait d'ouvrir les yeux lorsque Rodolphe entra. À la vue +du prince, ses traits, d'une pâleur de mort, se ranimèrent un peu... Il +sourit péniblement et lui dit d'une voix faible: + +--Ah! monsieur Rodolphe... comme ça s'est heureusement rencontré que je +me sois trouvé là!... + +--Brave et dévoué... comme toujours! lui dit le prince avec un accent +désolé, tu me sauves encore... + +--J'allais aller... à la barrière de Charenton... pour tâcher de vous +voir partir... heureusement... je me suis trouvé arrêté ici par la +foule... Ça devait d'ailleurs m'arriver... je l'ai dit à Martial... +j'avais un pressentiment. + +--Un pressentiment!... + +--Oui... monsieur Rodolphe... Le rêve du sergent... cette nuit je l'ai +eu... + +--Oubliez ces idées... espérez... votre blessure ne sera pas +mortelle... + +--Oh! si, le Squelette a piqué juste... C'est égal, j'avais raison... de +dire à Martial... qu'un ver de terre comme moi pouvait quelquefois +être... utile... à un grand seigneur comme vous... + +--Mais c'est la vie... la vie... que je vous dois encore... + +--Nous sommes quittes... monsieur Rodolphe... Vous m'avez dit que +j'avais du coeur et de l'honneur... Ce mot-là... voyez-vous... Oh! +j'étouffe... monseigneur... sans vous... commander... faites-moi +l'honneur... de... votre main... je sens que je m'en vas... + +--Non... c'est impossible... s'écria le prince en se courbant vers le +Chourineur et serrant dans ses mains la main glacée du moribond, non... +vous vivrez... vous vivrez... + +--Monsieur Rodolphe... voyez-vous qu'il y a quelque chose... là-haut... +J'ai tué... d'un coup de couteau... je meurs d'un coup... de... +couteau..., dit le Chourineur, d'une voix de plus en plus faible et +étouffée. + +À ce moment, ses regards s'arrêtèrent sur Fleur-de-Marie, qu'il n'avait +pas encore aperçue. L'étonnement se peignit sur sa figure mourante; il +fit un mouvement et dit: + +--Ah!... mon... Dieu! la Goualeuse... + +--Oui... c'est ma fille... elle vous bénit de lui avoir conservé son +père... + +--Elle... votre fille... ici... ça me rappelle notre connaissance... +monsieur Rodolphe... et les coups de poing de la fin... mais... ce... +coup de couteau-là sera aussi... le coup... de la fin... J'ai +chouriné... on me... chourine... c'est juste... + +Puis il fit un profond soupir en renversant sa tête en arrière... il +était mort. + +Le bruit des chevaux retentit au-dehors: la voiture de Rodolphe avait +rencontré celle de Murph et de David, qui, dans leur empressement de +rejoindre le prince, avaient précipité leur départ. + +David et le squire entrèrent. + +--David, dit Rodolphe en essuyant ses larmes et en montrant le +Chourineur, ne reste-t-il donc aucun espoir, mon Dieu? + +--Aucun, monseigneur, dit le docteur après une minute d'examen. + +Pendant cette minute, il s'était passé une scène muette et effrayante +entre Fleur-de-Marie et l'ogresse... que Rodolphe, lui, n'avait pas +remarquée. + +Lorsque le Chourineur avait prononcé à demi-voix le nom de la Goualeuse, +l'ogresse, levant vivement la tête, avait vu Fleur-de-Marie. + +Déjà l'horrible femme avait reconnu Rodolphe; on l'appelait +monseigneur... il appelait la Goualeuse sa fille... Une telle +métamorphose stupéfiait l'ogresse, qui attachait opiniâtrement ses yeux +stupidement effarés sur son ancienne victime... + +Fleur-de-Marie, pâle, épouvantée, semblait fascinée par ce regard. + +La mort du Chourineur, l'apparition inattendue de l'ogresse, qui venait +réveiller, plus douloureux que jamais, le souvenir de sa dégradation +première, lui paraissaient d'un sinistre présage. + +De ce moment, Fleur-de-Marie fut frappée d'un de ces pressentiments qui +souvent ont, sur des caractères tels que le sien, une irrésistible +influence. + +Peu de temps après ces tristes événements, Rodolphe et sa fille avaient +pour jamais quitté Paris. + +_Fin de la dixième partie_ + + + + +ÉPILOGUE + + + + +I + +Gerolstein + + +LE PRINCE HENRI D'HERKAUSEN-OLDENZAAL AU COMTE MAXIMILIEN KAMINETZ + + Oldenzaal, 25 août 1840[30][31] + +J'arrive de Gerolstein, où j'ai passé trois mois auprès du grand-duc et +de sa famille; je croyais trouver une lettre m'annonçant votre arrivée à +Oldenzaal, mon cher Maximilien. Jugez de ma surprise, de mon chagrin, +lorsque j'apprends que vous êtes encore retenu en Hongrie pour plusieurs +semaines. + +Depuis quatre mois je n'ai pu vous écrire, ne sachant où vous adresser +mes lettres, grâce à votre manière originale et aventureuse de voyager; +vous m'aviez pourtant formellement promis à Vienne, au moment de notre +séparation, de vous trouver le 1er août à Oldenzaal. Il me faut donc +renoncer au plaisir de vous voir, et pourtant jamais je n'aurais eu plus +besoin d'épancher mon coeur dans le vôtre, mon bon Maximilien, mon plus +vieil ami, car, quoique bien jeunes encore, notre amitié est ancienne: +elle date de notre enfance. + +Que vous dirai-je? Depuis trois mois une révolution complète s'est +opérée en moi... Je touche à l'un de ces instants qui décident de +l'existence d'un homme... Jugez si votre présence, si vos conseils me +manquent! + +Mais vous ne me manquerez pas longtemps, quels que soient les intérêts +qui vous retiennent en Hongrie; vous viendrez, Maximilien, vous +viendrez, je vous en conjure, car j'aurai besoin sans doute de +puissantes consolations... et je ne puis aller vous chercher. Mon père +dont la santé est de plus en plus chancelante, m'a rappelé de +Gerolstein. Il s'affaiblit chaque jour davantage; il m'est impossible de +le quitter... + +J'ai tant à vous dire que je serai prolixe: il me faut vous raconter +l'époque la plus pleine, la plus romanesque de ma vie... + +Étrange et triste hasard! Pendant cette époque nous sommes fatalement +restés éloignés l'un de l'autre, nous, les inséparables, nous, les deux +frères, nous, les deux plus fervents apôtres de la trois fois sainte +amitié! Nous, enfin, si fiers de prouver que le Carlos et le Posa de +notre Schiller ne sont pas des idéalistes, et que, comme ces divines +créations du grand poëte, nous savons goûter les suaves délices d'un +tendre et mutuel attachement! + +Oh! mon ami, que n'êtes-vous là! Que n'étiez-vous là! Depuis trois mois +mon coeur déborde d'émotions à la fois d'une douceur ou d'une tristesse +inexprimables. Et j'étais seul, et je suis seul... Plaignez-moi, vous +qui connaissez ma sensibilité quelquefois si bizarrement expansive, vous +qui souvent avez vu mes yeux se mouiller de larmes au naïf récit d'une +action généreuse, au simple aspect d'un beau soleil couchant, ou d'une +nuit d'été paisible et étoilée! Vous souvenez-vous, l'an passé, lors de +notre excursion aux ruines d'Oppenfeld... au bord du grand lac... nos +rêveries silencieuses pendant cette magnifique soirée si remplie de +calme, de poésie et de sérénité? + +Bizarre contraste!... C'était trois jours avant ce duel sanglant où je +n'ai pas voulu vous prendre pour second, car j'aurais trop souffert pour +vous, si j'avais été blessé sous vos yeux... Ce duel, où, pour une +querelle de jeu, mon second, à moi, a malheureusement tué ce jeune +Français, le vicomte de Saint-Remy... À propos, savez-vous ce qu'est +devenue cette dangereuse sirène que M. de Saint-Remy avait amenée à +Oppenfeld, et qui se nommait, je crois, Cecily David? + +Mon ami, vous devez sourire de pitié en me voyant m'égarer ainsi parmi +de vagues souvenirs du passé, au lieu d'arriver aux graves confidences +que je vous annonce; c'est que, malgré moi, je recule l'instant de ces +confidences; je connais votre sévérité, et j'ai peur d'être grondé, oui, +grondé, parce qu'au lieu d'agir avec réflexion, avec sagesse (une +sagesse de vingt et un ans, hélas!), j'ai agi follement, ou plutôt je +n'ai pas agi... je me suis laissé aveuglément emporter au courant qui +m'entraînait... et c'est seulement depuis mon retour de Gerolstein que +je me suis, pour ainsi dire, éveillé du songe enchanteur qui m'a bercé +pendant trois mois... et ce réveil est funeste... + +Allons, mon ami, mon bon Maximilien, je prends mon grand courage. +Écoutez-moi avec indulgence... Je commence en baissant les yeux, je +n'ose vous regarder... car, en lisant ces lignes, vos traits doivent +être devenus si graves, si sévères... homme stoïque! + +Ayant obtenu un congé de six mois, je quittai Vienne, et je restai ici +quelque temps auprès de mon père; sa santé étant bonne alors, il me +conseilla d'aller visiter mon excellente tante, la princesse Juliane, +supérieure de l'abbaye de Gerolstein. Je vous ai dit, je crois, mon ami, +que mon aïeule était cousine germaine de l'aïeul du grand-duc actuel, et +que ce dernier, Gustave-Rodolphe, grâce à cette parenté, a toujours bien +voulu nous traiter, moi et mon père, très-affectueusement de cousins. +Vous savez aussi, je crois, que, pendant un assez long voyage que le +prince fit dernièrement en France, il chargea mon père de +l'administration du grand-duché. + +Ce n'est nullement par orgueil, vous le pensez, mon ami, que je vous +parle de ces circonstances; c'est pour vous expliquer les causes de +l'extrême intimité dans laquelle j'ai vécu avec le grand-duc et sa +famille pendant mon séjour à Gerolstein. + +Vous souvenez-vous que l'an passé, lors de notre voyage des bords du +Rhin, on nous apprit que le prince avait retrouvé en France et épousé in +extremis Mme la comtesse Mac-Gregor, afin de légitimer la naissance +d'une fille qu'il avait eue d'elle lors d'une première union secrète, +plus tard cassée pour vice de forme et parce qu'elle avait été +contractée malgré la volonté du grand-duc alors régnant? + +Cette jeune fille, ainsi solennellement reconnue, est cette charmante +princesse Amélie[32] dont lord Dudley, qui l'avait vue à Gerolstein il y +a maintenant une année environ, nous parlait cet hiver, à Vienne, avec +un enthousiasme que nous accusions d'exagération... Étrange hasard!... +Qui m'eût dit alors!... + +Mais, quoique vous ayez sans doute maintenant à peu près deviné mon +secret, laissez-moi suivre la marche des événements sans +l'intervertir... + +Le couvent de Sainte-Hermangilde, dont ma tante est abbesse, est à peine +éloigné d'un demi-quart de lieue de Gerolstein, car les jardins de +l'abbaye touchent aux faubourgs de la ville; une charmante maison, +complètement isolée du cloître, avait été mise à ma disposition par ma +tante, qui m'aime, vous le savez, avec une tendresse maternelle. + +Le jour de mon arrivée, elle m'apprit qu'il y avait le lendemain +réception solennelle et fête à la cour, le grand-duc devant ce jour-là +officiellement annoncer son prochain mariage avec Mme la marquise +d'Harville, arrivée depuis peu à Gerolstein, accompagnée de son père, M. +le comte d'Orbigny[33]. + +Les uns blâmaient le prince de n'avoir pas recherché encore cette fois +une alliance souveraine (la grande-duchesse dont le prince était veuf +appartenait à la maison de Bavière), d'autres, au contraire, et ma tante +était du nombre, le félicitaient d'avoir préféré à des vues +d'ambitieuses convenances une jeune et aimable femme qu'il adorait et +qui appartenait à la plus haute noblesse de France. Vous savez +d'ailleurs, mon ami, que ma tante a toujours eu pour le grand-duc +Rodolphe l'attachement le plus profond; mieux que personne elle pouvait +apprécier les éminentes qualités du prince. + +--Mon cher enfant, me dit-elle, à propos de cette réception solennelle +où je devais me rendre le lendemain de mon arrivée, mon cher enfant, ce +que vous verrez de plus merveilleux dans cette fête sera sans contredit +la perle de Gerolstein. + +--De qui voulez-vous parler, ma bonne tante? + +--De la princesse Amélie... + +--La fille du grand-duc? En effet, lord Dudley nous en avait parlé à +Vienne avec un enthousiasme que nous avions taxé d'exagération poétique. + +--À mon âge, avec mon caractère et dans ma position, reprit ma tante, on +s'exalte assez peu; aussi vous croirez à l'impartialité de mon jugement, +mon cher enfant! Eh bien! je vous dis, moi, que de ma vie je n'ai rien +connu de plus enchanteur que la princesse Amélie. Je vous parlerais de +son angélique beauté, si elle n'était pas douée d'un charme inexprimable +qui est encore supérieur à la beauté. Figurez-vous la candeur dans la +dignité et la grâce dans la modestie. Dès le premier jour où le +grand-duc m'a présentée à elle, j'ai senti pour cette jeune princesse +une sympathie involontaire. Du reste, je ne suis pas la seule: +l'archiduchesse Sophie est à Gerolstein depuis quelques jours; c'est +bien la plus fière et la plus hautaine princesse que je sache... + +--Il est vrai, ma tante, son ironie est terrible, peu de personnes +échappent à ses mordantes plaisanteries. À Vienne on la craignait comme +le feu... La princesse Amélie aurait-elle trouvé grâce devant elle? + +--L'autre jour elle vint ici après avoir visité la maison d'asile placée +sous la surveillance de la jeune princesse. Savez-vous une chose? me dit +cette redoutable archiduchesse avec sa brusque franchise; j'ai l'esprit +singulièrement tourné à la satire, n'est-ce pas? Eh bien! si je vivais +longtemps avec la fille du grand-duc, je deviendrais, j'en suis sûre, +inoffensive... tant sa bonté est pénétrante et contagieuse. + +--Mais c'est donc une enchanteresse que ma cousine? dis-je à ma tante en +souriant. + +--Son plus puissant attrait, à mes yeux du moins, reprit ma tante, est +ce mélange de douceur, de modestie et de dignité dont je vous ai parlé, +et qui donne à son visage angélique l'expression la plus touchante. + +--Certes, ma tante, la modestie est une rare qualité chez une princesse +si jeune, si belle et si heureuse. + +--Songez encore, mon cher enfant, qu'il est d'autant mieux à la +princesse Amélie de jouir sans ostentation vaniteuse de la haute +position qui lui est incontestablement acquise, que son élévation est +récente[34]. + +--Et dans son entretien avec vous, ma tante, la princesse a-t-elle fait +quelque allusion à sa fortune passée? + +--Non; mais lorsque, malgré mon grand âge, je lui parlai avec le respect +qui lui est dû, puisque Son Altesse est la fille de notre souverain, son +trouble ingénu, mêlé de reconnaissance et de vénération pour moi, m'a +profondément émue; car sa réserve, remplie de noblesse et d'affabilité, +me prouvait que le présent ne l'enivrait pas assez pour qu'elle oubliât +le passé, et qu'elle rendait à mon âge ce que j'accordais à son rang. + +--Il faut, en effet, dis-je à ma tante, un tact exquis pour observer ces +nuances si délicates. + +--Aussi, mon cher enfant, plus j'ai vu la princesse Amélie, plus je me +suis félicitée de ma première impression. Depuis qu'elle est ici, ce +qu'elle a fait de bonnes oeuvres est incroyable, et cela avec une +réflexion, une maturité de jugement qui me confondent chez une personne +de son âge. Jugez-en: à sa demande, le grand-duc a fondé à Gerolstein un +établissement pour les petites filles orphelines de cinq ou six ans, et +pour les jeunes filles orphelines aussi abandonnées, qui ont atteint +seize ans, âge si fatal pour les infortunées que rien ne défend contre +la séduction du vice ou l'obsession du besoin. Ce sont des religieuses +nobles de mon abbaye qui enseignent et dirigent les pensionnaires de +cette maison. En allant la visiter, j'ai eu souvent occasion de juger de +l'adoration que ces pauvres créatures déshéritées ont pour la princesse +Amélie. Chaque jour elle va passer quelques heures dans cet +établissement, placé sous sa protection spéciale; et, je vous le répète, +mon enfant, ce n'est pas seulement du respect, de la reconnaissance, que +les pensionnaires et les religieuses ressentent pour Son Altesse, c'est +presque du fanatisme. + +--Mais c'est un ange que la princesse Amélie, dis-je à ma tante. + +--Un ange, oui, un ange, reprit-elle, car vous ne pouvez vous imaginer +avec quelle attendrissante bonté elle traite ses protégées, de quelle +pieuse sollicitude elle les entoure. Jamais je n'ai vu ménager avec plus +de délicatesse la susceptibilité du malheur; on dirait qu'une +irrésistible sympathie attire surtout la princesse vers cette classe de +pauvres abandonnées. Enfin, le croiriez-vous? elle, fille d'un +souverain, n'appelle jamais autrement ces jeunes filles que mes soeurs. + +À ces derniers mots de ma tante, je vous l'avoue, Maximilien, une larme +me vint aux yeux. Ne trouvez-vous pas en effet belle et sainte la +conduite de cette jeune princesse? Vous connaissez ma sincérité, je vous +jure que je vous rapporte et que je vous rapporterai toujours presque +textuellement les paroles de ma tante. + +--Puisque la princesse, lui dis-je, est si merveilleusement douée, +j'éprouverai un grand trouble lorsque demain je lui serai présenté; vous +connaissez mon insurmontable timidité, vous savez que l'élévation du +caractère m'impose encore plus que le rang: je suis donc certain de +paraître à la princesse aussi stupide qu'embarrassé; j'en prends mon +parti d'avance. + +--Allons, allons, me dit ma tante en souriant, elle aura pitié de vous, +mon cher enfant, d'autant plus que vous ne serez pas pour elle une +nouvelle connaissance. + +--Moi, ma tante? + +--Sans doute. + +--Et comment cela? + +--Vous vous souvenez que, lorsqu'à l'âge de seize ans vous avez quitté +Oldenzaal pour faire un voyage en Russie et en Angleterre avec votre +père, j'ai fait faire de vous un portrait dans le costume que vous +portiez au premier bal costumé donné par feu la grande-duchesse. + +--Oui, ma tante, un costume de page allemand du XVIe siècle. + +--Notre excellent peintre Fritz Mocker, tout en reproduisant fidèlement +vos traits, n'avait pas seulement retracé un personnage du XVIe siècle; +mais, par un caprice d'artiste, il s'était plu à imiter jusqu'à la +manière et jusqu'à la vétusté des tableaux peints à cette époque. +Quelques jours après son arrivée en Allemagne, la princesse Amélie, +étant venue me voir avec son père, remarqua votre portrait et me demanda +naïvement quelle était cette charmante figure des temps passés. Son père +sourit, me fit un signe, et lui répondit: «Ce portrait est celui d'un de +nos cousins, qui aurait maintenant, vous le voyez, à son costume, ma +chère Amélie, quelque trois cents ans, mais qui, bien jeune, avait déjà +témoigné d'une rare intrépidité et d'un coeur excellent; ne porte-t-il +pas, en effet, la bravoure dans le regard et la bonté dans le sourire?» + +(Je vous en supplie, Maximilien, ne haussez pas les épaules avec un +impatient dédain en me voyant écrire de telles choses à propos de +moi-même; cela me coûte, vous devez le croire; mais la suite de ce récit +vous prouvera que ces puérils détails, dont je sens le ridicule amer, +sont malheureusement indispensables. Je ferme cette parenthèse, et je +continue.) + +--La princesse Amélie, reprit ma tante, dupe de cette innocente +plaisanterie, partagea l'avis de son père sur l'expression douce et +fière de votre physionomie, après avoir plus attentivement considéré le +portrait. Plus tard, lorsque j'allai la voir à Gerolstein, elle me +demanda, en souriant, des nouvelles de son cousin des temps passés. Je +lui avouai alors notre supercherie, lui disant que le beau page +du XVIe siècle était simplement mon neveu, le prince Henri +d'Herkaüsen-Oldenzaal, actuellement âgé de vingt et un ans, capitaine +aux gardes de S. M. l'empereur d'Autriche, et en tout, sauf le costume, +fort ressemblant à son portrait. À ces mots, la princesse Amélie, ajouta +ma tante, rougit et redevint sérieuse, comme elle l'est presque +toujours. Depuis elle ne m'a naturellement jamais reparlé du tableau. +Néanmoins, vous voyez, mon cher enfant, que vous ne serez pas +complètement étranger et un nouveau visage pour votre cousine, comme dit +le grand-duc. Ainsi donc, rassurez-vous, et soutenez l'honneur de votre +portrait, ajouta ma tante en souriant. + +Cette conversation avait eu lieu, je vous l'ai dit, mon cher Maximilien, +la veille du jour où je devais être présenté à la princesse ma cousine; +je quittai ma tante, et je rentrai chez moi. + +Je ne vous ai jamais caché mes plus secrètes pensées, bonnes ou +mauvaises; je vais donc vous avouer à quelles absurdes et folles +imaginations je me laissai entraîner après l'entretien que je viens de +vous rapporter. + + + + +II + +Gerolstein (suite) + + +LE PRINCE HENRI D'HERKAUSEN-OLDENZAAL AU COMTE MAXIMILIEN KAMINETZ + +Vous m'avez dit bien des fois, mon cher Maximilien, que j'étais dépourvu +de toute vanité; je le crois, j'ai besoin de le croire pour continuer ce +récit sans m'exposer à passer à vos yeux pour un présomptueux. + +Lorsque je fus seul chez moi, me rappelant l'entretien de ma tante, je +ne pus m'empêcher de songer, avec une secrète satisfaction, que la +princesse Amélie, ayant remarqué ce portrait de moi fait depuis six ou +sept ans, avait quelques jours après demandé, en plaisantant, des +nouvelles de son cousin des temps passés. + +Rien n'était plus sot que de baser le moindre espoir sur une +circonstance aussi insignifiante, j'en conviens; mais, je vous l'ai dit, +je serai comme toujours, envers vous, de la plus entière franchise: eh +bien! cette insignifiante circonstance me ravit. Sans doute, les +louanges que j'avais entendu donner à la princesse Amélie par une femme +aussi grave, aussi austère que ma tante, en élevant davantage la +princesse à mes yeux, me rendaient plus sensible encore la distinction +qu'elle avait daigné m'accorder, ou plutôt qu'elle avait accordée à mon +portrait. Pourtant, que vous dirai-je! cette distinction éveilla en moi +des espérances si folles que, jetant à cette heure un regard plus calme +sur le passé, je me demande comment j'ai pu me laisser entraîner à ces +pensées qui aboutissaient inévitablement à un abîme. + +Quoique parent du grand duc et toujours parfaitement accueilli de lui, +il m'était impossible de concevoir la moindre espérance de mariage avec +la princesse, lors même qu'elle eût agréé mon amour, ce qui était plus +qu'improbable. Notre famille tient honorablement à son rang, mais elle +est pauvre, si on compare notre fortune aux immenses domaines du +grand-duc, le prince le plus riche de la Confédération germanique; et +puis enfin j'avais vingt et un ans à peine, j'étais simple capitaine aux +gardes, sans renom, sans position personnelle; jamais en un mot, le +grand-duc ne pouvait songer à moi pour sa fille. + +Toutes ces réflexions auraient dû me préserver d'une passion que je +n'éprouvais pas encore, mais dont j'avais pour ainsi dire le singulier +pressentiment. Hélas! je m'abandonnai au contraire à de nouvelles +puérilités. Je portais au doigt une bague qui m'avait été autrefois +donnée par Thécla (la bonne comtesse que vous connaissez): quoique ce +gage d'un amour étourdi, facile et léger, ne pût me gêner beaucoup, j'en +fis héroïquement le sacrifice à mon amour naissant, et le pauvre anneau +disparut dans les eaux rapides de la rivière qui coule sous mes +fenêtres. + +Vous dire la nuit que je passai est inutile: vous la devinez. Je savais +la princesse Amélie blonde et d'une angélique beauté: je tâchai de +m'imaginer ses traits, sa taille, son maintien, le son de sa voix, +l'expression de son regard; puis, songeant à mon portrait qu'elle avait +remarqué, je me rappelai à regret que l'artiste maudit m'avait +dangereusement flatté; de plus, je comparais avec désespoir le costume +pittoresque du page du XVIe siècle au sévère uniforme du capitaine aux +gardes de Sa Majesté Impériale. Puis, à ces niaises préoccupations +succédaient çà et là, je vous l'assure, mon ami, quelques pensées +généreuses, quelques nobles élans de l'âme; je me sentais ému, oh! +profondément ému, au ressouvenir de cette adorable bonté de la princesse +Amélie, qui appelait les pauvres abandonnées qu'elle protégeait ses +soeurs, m'avait dit ma tante. + +Enfin, bizarre et inexplicable contraste! j'ai, vous le savez, la plus +humble opinion de moi-même... et j'étais cependant assez glorieux pour +supposer que la vue de mon portrait avait frappé la princesse; j'avais +assez de bon sens pour comprendre qu'une distance infranchissable me +séparait d'elle à jamais, et cependant je me demandais avec une +véritable anxiété si elle ne me trouverait pas trop indigne de mon +portrait. Enfin je ne l'avais jamais vue, j'étais convaincu d'avance +qu'elle me remarquerait à peine... et cependant je me croyais le droit +de lui sacrifier le gage de mon premier amour. + +Je passai dans de véritables angoisses la nuit dont je vous parle et une +partie du lendemain. L'heure de la réception arriva. J'essayai deux ou +trois habits d'uniforme, les trouvant plus mal faits les uns que les +autres, et je partis pour le palais grand-ducal très-mécontent de moi. + +Quoique Gerolstein soit à peine éloigné d'un quart de lieue de l'abbaye +de Sainte-Hermangilde, durant ce court trajet mille pensées +m'assaillirent, toutes les puérilités dont j'avais été si occupé +disparurent devant une idée grave, triste, presque menaçante; un +invincible pressentiment m'annonçait une de ces crises qui dominent la +vie tout entière, une sorte de révélation me disait que j'allais aimer, +aimer passionnément, aimer comme on n'aime qu'une fois; et, pour comble +de fatalité, cet amour, aussi hautement que dignement placé, devait être +pour moi toujours malheureux. + +Ces idées m'effrayèrent tellement que je pris tout à coup la sage +résolution de faire arrêter ma voiture, de revenir à l'abbaye et d'aller +rejoindre mon père, laissant à ma tante le soin d'excuser mon brusque +départ auprès du grand-duc. + +Malheureusement une de ces causes vulgaires dont les effets sont +quelquefois immenses m'empêcha d'exécuter mon premier dessein. Ma +voiture étant arrêtée à l'entrée de l'avenue qui conduit au palais, je +me penchais à la portière pour donner à mes gens ordre de retourner, +lorsque le baron et la baronne Koller, qui, comme moi, se rendaient à la +cour, m'aperçurent et firent aussi arrêter leur voiture. Le baron, me +voyant en uniforme, me dit: «Pourrai-je vous être bon à quelque chose, +mon cher prince? Que vous arrive-t-il? Puisque vous allez au palais, +montez avec nous, dans le cas où un accident serait arrivé à vos +chevaux.» + +Rien ne m'était plus facile, n'est-ce pas, mon ami que de trouver une +défaite pour quitter le baron et regagner l'abbaye. Eh bien! soit +impuissance, soit secret désir d'échapper à la détermination salutaire +que je venais de prendre, je répondis d'un air embarrassé que je donnais +ordre à mon cocher de s'informer à la grille du palais si l'on y entrait +par le pavillon neuf ou par la cour de marbre. + +--On entre par la cour de marbre, mon cher prince, me répondit le baron, +car c'est une réception de grand gala. Dites à votre voiture de suivre +la mienne, je vous indiquerai le chemin. + +Vous savez, Maximilien, combien je suis fataliste; je voulais retourner +à l'abbaye pour m'épargner les chagrins que je pressentais; le sort s'y +opposait, je m'abandonnai à mon étoile. Vous ne connaissez pas le palais +grand-ducal de Gerolstein, mon ami? Selon tous ceux qui ont visité les +capitales d'Europe, il n'est pas, à l'exception de Versailles, une +résidence royale dont l'ensemble et les abords soient d'un aspect plus +majestueux. Si j'entre dans quelques détails à ce sujet, c'est qu'en me +souvenant à cette heure de ces imposantes splendeurs, je me demande +comment elles ne m'ont pas tout d'abord rappelé à mon néant; car enfin +la princesse Amélie était fille du souverain maître de ce palais, de ces +gardes, de ces richesses merveilleuses. + +La cour de marbre, vaste hémicycle, est ainsi appelée parce qu'à +l'exception d'un large chemin de ceinture où circulent les voitures, +elle est dallée de marbres de toutes couleurs, formant de magnifiques +mosaïques au centre desquelles se dessine un immense bassin revêtu de +brèche antique, alimenté par d'abondantes eaux qui tombent incessamment +d'une large vasque de porphyre. + +Cette cour d'honneur est circulairement entourée d'une rangée de statues +de marbre blanc du plus haut style, portant des torchères de bronze doré +d'où jaillissent des flots de gaz éblouissant. Alternant avec ces +statues, des vases Médicis, exhaussés sur leurs socles richement +sculptés, renfermaient d'énormes lauriers-roses, véritables buissons +fleuris, dont le feuillage lustré, vu aux lumières, resplendissait d'une +verdure métallique. + +Les voitures s'arrêtaient au pied d'une double rampe à balustres qui +conduisait au péristyle du palais; au pied de cet escalier se tenaient +en vedette, montés sur leurs chevaux noirs, deux cavaliers du régiment +des gardes du grand-duc, qui choisit ces soldats parmi les +sous-officiers les plus grands de son armée. Vous, mon ami, qui aimez +tant les gens de guerre, vous eussiez été frappé de la tournure sévère +et martiale de ces deux colosses, dont la cuirasse et le casque d'acier +d'un profil antique, sans cimier ni crinière, étincelaient aux lumières; +ces cavaliers portaient l'habit bleu à collet jaune, le pantalon de daim +blanc et les bottes fortes montant au-dessus du genou. Enfin pour vous, +mon ami, qui aimez ces détails militaires, j'ajouterai qu'au haut de +l'escalier, de chaque côté de la porte, deux grenadiers du régiment +d'infanterie de la garde grand-ducale étaient en faction. Leur tenue, +sauf la couleur de l'habit et les revers, ressemblait, m'a-t-on dit, à +celle des grenadiers de Napoléon. + +Après avoir traversé le vestibule où se tenaient, hallebarde en main, +les suisses de livrée du prince, je montai un imposant escalier de +marbre blanc qui aboutissait à un portique orné de colonnes de jaspe et +surmonté d'une coupole peinte et dorée. Là se trouvaient deux longues +files de valets de pied. J'entrai ensuite dans la salle des gardes, à la +porte de laquelle se tenaient toujours un chambellan et un aide de camp +de service, chargés de conduire auprès de Son Altesse Royale les +personnes qui avaient droit à lui être particulièrement présentées. Ma +parenté, quoique éloignée, me valut cet honneur: un aide de camp me +précéda dans une longue galerie remplie d'hommes en habit de cour ou +d'uniforme, et de femmes en grande parure. + +Pendant que je traversais lentement cette foule brillante, j'entendis +quelques paroles qui augmentèrent encore mon émotion: de tous côtés on +admirait l'angélique beauté de la princesse Amélie, les traits charmants +de la marquise d'Harville, et l'air véritablement impérial de +l'archiduchesse Sophie, qui, récemment arrivée de Munich avec l'archiduc +Stanislas, allait bientôt repartir pour Varsovie; mais, tout en rendant +hommage à l'altière dignité de l'archiduchesse, à la gracieuse +distinction de la marquise d'Harville, on reconnaissait que rien n'était +plus idéal que la figure enchanteresse de la princesse Amélie. + +À mesure que j'approchais de l'endroit où se tenaient le grand-duc et sa +fille, je sentais mon coeur battre avec violence. Au moment où j'arrivai +à la porte de ce salon (j'ai oublié de vous dire qu'il y avait bal et +concert à la cour), l'illustre Liszt venait de se mettre au piano; aussi +le silence le plus recueilli succéda-t-il au léger murmure des +conversations. En attendant la fin du morceau, que le grand artiste +jouait avec sa supériorité accoutumée, je restai dans l'embrasure d'une +porte. + +Alors, mon cher Maximilien, pour la première fois je vis la princesse +Amélie. Laissez-moi vous dépeindre cette scène, car j'éprouve un charme +indicible à rassembler ces souvenirs. + +Figurez-vous, mon ami, un vaste salon meublé avec une somptuosité +royale, éblouissant de lumières et tendu d'étoffe de soie cramoisie, sur +laquelle courait un feuillage d'or brodé en relief. Au premier rang, sur +de grands fauteuils dorés, se tenait l'archiduchesse Sophie (le prince +lui faisait les honneurs de son palais); à sa gauche Mme la marquise +d'Harville, et à sa droite la princesse Amélie; debout derrière elles +était le grand-duc, portant l'uniforme de colonel de ses gardes; il +semblait rajeuni par le bonheur et ne pas avoir plus de trente ans; +l'habit militaire faisait encore valoir l'élégance de sa taille et la +beauté de ses traits; auprès de lui était l'archiduc Stanislas en +costume de feld-maréchal, puis venaient ensuite les dames d'honneur de +la princesse Amélie, les femmes des grands dignitaires de la cour, et +enfin ceux-ci. + +Ai-je besoin de vous dire que la princesse Amélie, moins encore par son +rang que par sa grâce et sa beauté, dominait cette foule étincelante? Ne +me condamnez pas, mon ami, sans lire ce portrait. Quoiqu'il soit mille +fois encore au-dessous de la réalité, vous comprendrez mon adoration, +vous comprendrez que dès que je la vis je l'aimai, et que la rapidité de +cette passion ne put être égalée que par sa violence et son éternité. + +La princesse Amélie, vêtue d'une simple robe de moire blanche, portait, +comme l'archiduchesse Sophie, le grand cordon de l'ordre impérial de +Saint-Népomucène, qui lui avait été récemment envoyé par l'impératrice. +Un bandeau de perles, entourant son front noble et candide, +s'harmonisait à ravir avec les deux grosses nattes de cheveux d'un blond +cendré magnifique qui encadraient ses joues légèrement rosées; ses bras +charmants, plus blancs encore que les flots de dentelle d'où ils +sortaient, étaient à demi cachés par des gants qui s'arrêtaient +au-dessous de son coude à fossette; rien de plus accompli que sa taille, +rien de plus joli que son pied chaussé de satin blanc. Au moment où je +la vis, ses grands yeux, du plus pur azur, étaient rêveurs; je ne sais +même si à cet instant elle subissait l'influence de quelque pensée +sérieuse, ou si elle était vivement impressionnée par la sombre harmonie +du morceau que jouait Liszt; mais son demi-sourire me parut d'une +douceur et d'une mélancolie indicibles. La tête légèrement baissée sur +sa poitrine, elle effeuillait machinalement un gros bouquet d'oeillets +blancs et de roses qu'elle tenait à la main. + +Jamais je ne pourrai vous exprimer ce que je ressentis alors: tout ce +que m'avait dit ma tante de l'ineffable bonté de la princesse Amélie me +revint à la pensée... Souriez, mon ami... mais malgré moi je sentis mes +yeux devenir humides en voyant rêveuse, presque triste, cette jeune +fille si admirablement belle, entourée d'honneurs, de respects, et +idolâtrée par un père tel que le grand-duc. + +Maximilien, je vous l'ai souvent dit: de même que je crois l'homme +incapable de goûter certains bonheurs pour ainsi dire trop complets, +trop immenses pour ses facultés bornées, de même aussi je crois certains +êtres trop divinement doués pour ne pas quelquefois sentir avec amertume +combien ils sont esseulés ici-bas, et pour ne pas alors regretter +vaguement leur exquise délicatesse, qui les expose à tant de déceptions, +à tant de froissements ignorés des natures moins choisies... Il me +semblait qu'alors la princesse Amélie éprouvait la réaction d'une pensée +pareille. + +Tout à coup, par un hasard étrange (tout est fatalité dans ceci), elle +tourna machinalement les yeux du côté où je me trouvais. + +Vous savez combien l'étiquette et la hiérarchie des rangs sont +scrupuleusement observées chez nous. Grâce à mon titre et aux liens de +parenté qui m'attachent au grand-duc, les personnes au milieu desquelles +je m'étais d'abord placé s'étaient peu à peu reculées, de sorte que je +restai presque seul et très-en évidence au premier rang, dans +l'embrasure de la porte de la galerie. + +Il fallut cette circonstance pour que la princesse Amélie, sortant de sa +rêverie, m'aperçût et me remarquât sans doute, car elle fit un léger +mouvement de surprise, et rougit. + +Elle avait vu mon portrait à l'abbaye, chez ma tante, elle me +reconnaissait: rien de plus simple. La princesse m'avait à peine regardé +pendant une seconde, mais ce regard me fit éprouver une commotion +violente, profonde: je sentis mes joues en feu, je baissai les yeux et +je restai quelques minutes sans oser les lever de nouveau sur la +princesse... Lorsque je m'y hasardai, elle causait tout bas avec +l'archiduchesse Sophie, qui semblait l'écouter avec le plus affectueux +intérêt. + +Liszt ayant mis un intervalle de quelques minutes entre les deux +morceaux qu'il devait jouer, le grand-duc profita de ce moment pour lui +exprimer son admiration de la manière la plus gracieuse. Le prince, +revenant à sa place, m'aperçut, me fit un signe de tête rempli de +bienveillance et dit quelques mots à l'archiduchesse en me désignant du +regard. Celle-ci, après m'avoir un instant considéré, se retourna vers +le grand-duc, qui ne put s'empêcher de sourire en lui répondant et en +adressant la parole à sa fille. La princesse Amélie me parut +embarrassée, car elle rougit de nouveau. + +J'étais au supplice; malheureusement l'étiquette ne me permettait pas de +quitter la place où je me trouvais avant la fin du concert, qui +recommença bientôt. Deux ou trois fois je regardai la princesse Amélie à +la dérobée; elle me sembla pensive et attristée; mon coeur se serra; je +souffrais de la légère contrariété que je venais de lui causer +involontairement, et que je croyais deviner. Sans doute le grand-duc lui +avait demandé en plaisantant si elle me trouvait quelque ressemblance +avec le portrait de son cousin des temps passés; et, dans son ingénuité, +elle se reprochait peut-être de n'avoir pas dit à son père qu'elle +m'avait déjà reconnu. Le concert terminé, je suivis l'aide de camp de +service; il me conduisit auprès du grand-duc, qui voulut bien faire +quelques pas au-devant de moi, me prit cordialement par le bras et dit à +l'archiduchesse Sophie, en s'approchant d'elle: + +--Je demande à Votre Altesse Impériale la permission de lui présenter +mon cousin le prince Henri d'Herkaüsen-Oldenzaal. + +--J'ai déjà vu le prince à Vienne, et je le retrouve ici avec plaisir, +répondit l'archiduchesse, devant laquelle je m'inclinai profondément. + +--Ma chère Amélie, reprit le prince en s'adressant à sa fille, je vous +présente le prince Henri, votre cousin; il est fils du prince Paul, l'un +de mes plus vénérables amis, que je regrette bien de ne pas voir +aujourd'hui à Gerolstein. + +--Voudriez-vous, monsieur, faire savoir au prince Paul que je partage +vivement les regrets de mon père, car je serai toujours bien heureuse de +connaître ses amis, me répondit ma cousine avec une simplicité pleine de +grâce... + +Je n'avais jamais entendu le son de la voix de la princesse; +imaginez-vous, mon ami, le timbre le plus doux, le plus frais, le plus +harmonieux, enfin un de ces accents qui font vibrer les cordes les plus +délicates de l'âme. + +--J'espère, mon cher Henri, que vous resterez quelque temps chez votre +tante que j'aime, que je respecte comme ma mère, vous le savez, me dit +le grand-duc avec bonté. Venez souvent nous voir en famille, à la fin de +la matinée, sur les trois heures: si nous sortons, vous partagerez notre +promenade; vous savez que je vous ai toujours aimé, parce que vous êtes +un des plus nobles coeurs que je connaisse. + +--Je ne sais comment exprimer à Votre Altesse Royale ma reconnaissance +pour le bienveillant accueil qu'elle daigne me faire. + +--Eh bien! pour me prouver votre reconnaissance, dit le prince en +souriant, invitez votre cousine pour la deuxième contredanse, car la +première appartient de droit à l'archiduc... + +--Votre Altesse voudra-t-elle m'accorder cette grâce?... dis-je à la +princesse Amélie en m'inclinant devant elle. + +--Appelez-vous simplement cousin et cousine, selon la bonne vieille +coutume allemande, dit gaiement le grand-duc; le cérémonial ne convient +pas entre parents. + +--Ma cousine me fera-t-elle l'honneur de danser cette contredanse avec +moi? + +--Oui, mon cousin, me répondit la princesse Amélie. + + + + +III + +Gerolstein (suite et fin) + + +LE PRINCE HENRI D'HERKAUSEN-OLDENZAAL AU COMTE MAXIMILIEN KAMINETZ + +Je ne saurais vous dire, mon ami, combien je fus à la fois heureux et +peiné de la paternelle cordialité du grand-duc; la confiance qu'il me +témoignait, l'affectueuse bonté avec laquelle il avait engagé sa fille +et moi à substituer aux formules de l'étiquette ces appellations de +famille d'une intimité si douce, tout me pénétrait de reconnaissance; je +me reprochais d'autant plus amèrement le charme fatal d'un amour qui ne +devait ni ne pouvait être agréé par le prince. + +Je m'étais promis, il est vrai (je n'ai pas failli à cette résolution) +de ne jamais dire un mot qui pût faire soupçonner à ma cousine l'amour +que je ressentais; mais je craignais que mon émotion, que mes regards me +trahissent... Malgré moi pourtant, ce sentiment, si muet, si caché qu'il +dût être, me semblait coupable. + +J'eus le temps de faire ces réflexions pendant que la princesse Amélie +dansait la première contredanse avec l'archiduc Stanislas. Ici, comme +partout, la danse n'est plus qu'une sorte de marche qui suit la mesure +de l'orchestre; rien ne pouvait faire valoir davantage la grâce sérieuse +du maintien de ma cousine. + +J'attendais avec un bonheur mêlé d'anxiété le moment d'entretien que la +liberté du bal allait me permettre d'avoir avec elle. Je fus assez +maître de moi pour cacher mon trouble lorsque j'allai la chercher auprès +de la marquise d'Harville. + +En songeant aux circonstances du portrait, je m'attendais à voir la +princesse Amélie partager mon embarras; je ne me trompais pas. Je me +souviens presque mot pour mot de notre première conversation; +laissez-moi vous la rapporter, mon ami: + +--Votre Altesse me permettra-t-elle, lui dis-je, de l'appeler ma +cousine, ainsi que le grand-duc m'y autorise? + +--Sans doute, mon cousin, me répondit-elle avec grâce; je suis toujours +heureuse d'obéir à mon père. + +--Et je suis d'autant plus fier de cette familiarité, ma cousine, que +j'ai appris par ma tante à vous connaître, c'est-à-dire à vous +apprécier. + +--Souvent aussi mon père m'a parlé de vous, mon cousin, et ce qui vous +étonnera peut-être, ajouta-t-elle timidement, c'est que je vous +connaissais déjà, si cela peut se dire, de vue... Mme la supérieure de +Sainte-Hermangilde, pour qui j'ai la plus respectueuse affection, nous +avait un jour montré, à mon père, et à moi, un portrait... + +--Où j'étais représenté en page du XVIe siècle? + +--Oui, mon cousin; et mon père fit même la petite supercherie de me dire +que ce portrait était celui d'un de nos parents du temps passé, en +ajoutant d'ailleurs des paroles si bienveillantes pour ce cousin +d'autrefois que notre famille doit se féliciter de le compter parmi nos +parents d'aujourd'hui... + +--Hélas! ma cousine, je crains de ne pas plus ressembler au portrait +moral que le grand-duc a daigné faire de moi qu'au page du XVIe siècle. + +--Vous vous trompez, mon cousin, me dit naïvement la princesse; car, à +la fin du concert, en jetant par hasard les yeux du côté de la galerie, +je vous ai reconnu tout de suite, malgré la différence du costume. + +Puis, voulant changer sans doute un sujet de conversation qui +l'embarrassait, elle me dit: + +--Quel admirable talent que celui de M. Liszt, n'est-ce pas? + +--Admirable. Avec quel plaisir vous l'écoutiez! + +--C'est qu'en effet il y a, ce me semble, un double charme dans la +musique sans paroles: non-seulement on jouit d'une excellente exécution, +mais on peut appliquer sa pensée du moment aux mélodies que l'on écoute, +et qui en deviennent pour ainsi dire l'accompagnement... Je ne sais si +vous me comprenez, mon cousin? + +--Parfaitement. Les pensées sont alors des paroles que l'on met +mentalement sur l'air que l'on entend. + +--C'est cela, c'est cela, vous me comprenez, dit-elle avec un mouvement +de gracieuse satisfaction; je craignais de mal expliquer ce que je +ressentais tout à l'heure pendant cette mélodie si plaintive et si +touchante. + +--Grâce à Dieu, ma cousine, lui dis-je en souriant, vous n'avez aucune +parole à mettre sur un air triste. + +Soit que ma question fût indiscrète et qu'elle voulût éviter d'y +répondre, soit qu'elle ne l'eût pas entendue, tout à coup la princesse +Amélie me dit, en me montrant le grand-duc, qui, donnant le bras à +l'archiduchesse Sophie, traversait alors la galerie où l'on dansait: + +--Mon cousin, voyez donc mon père, comme il est beau!... Quel air noble +et bon! Comme tous les regards le suivent avec sollicitude! Il me semble +qu'on l'aime encore plus qu'on ne le révère... + +--Ah! m'écriai-je, ce n'est pas seulement ici, au milieu de sa cour, +qu'il est chéri! Si les bénédictions du peuple retentissaient dans la +postérité, le nom de Rodolphe de Gerolstein serait justement immortel. + +En parlant ainsi, mon exaltation était sincère; car vous savez, mon ami, +qu'on appelle, à bon droit, les États du prince le _Paradis de +l'Allemagne._ + +Il m'est impossible de vous peindre le regard reconnaissant que ma +cousine jeta sur moi en m'entendant parler de la sorte. + +--Apprécier ainsi mon père, me dit-elle avec émotion, c'est être bien +digne de l'attachement qu'il vous porte. + +--C'est que personne plus que moi ne l'aime et l'admire! En outre des +rares qualités qui font les grands princes, n'a-t-il pas le génie de la +bonté, qui fait les princes adorés?... + +--Vous ne savez pas combien vous dites vrai!... s'écria la princesse +encore plus émue. + +--Oh! je le sais, je le sais, et tous ceux qu'il gouverne le savent +comme moi... On l'aime tant que l'on s'affligerait de ses chagrins comme +on se réjouit de son bonheur; l'empressement de tous à venir offrir +leurs hommages à Mme la marquise d'Harville consacre à la fois et le +choix de Son Altesse Royale et la valeur de la future grande-duchesse. + +--Mme la marquise d'Harville est plus digne que qui que ce soit de +l'attachement de mon père; c'est le plus bel éloge que je puisse vous +faire d'elle. + +--Et vous pouvez sans doute l'apprécier justement: car vous l'avez +probablement connue en France, ma cousine? + +À peine avais-je prononcé ces derniers mots, que je ne sais quelle +soudaine pensée vint à l'esprit de la princesse Amélie; elle baissa les +yeux, et, pendant une seconde, ses traits prirent une expression de +tristesse qui me rendit muet de surprise. + +Nous étions alors à la fin de la contredanse, la dernière figure me +sépara un instant de ma cousine; lorsque je la reconduisis auprès de Mme +d'Harville, il me sembla que ses traits étaient encore légèrement +altérés... + +Je crus et je crois encore que mon allusion au séjour de la princesse en +France, lui ayant rappelé la mort de sa mère, lui causa l'impression +pénible dont je viens de vous parler. + +Pendant cette soirée, je remarquai une circonstance qui vous paraîtra +puérile, mais qui m'a été une nouvelle preuve de l'intérêt que cette +jeune fille inspire à tous. Son bandeau de perles s'étant un peu +dérangé, l'archiduchesse Sophie, à qui elle donnait alors le bras, eut +la bonté de vouloir lui replacer elle-même ce bijou sur le front. Or, +pour qui connaît la hauteur proverbiale de l'archiduchesse, une telle +prévenance de sa part semble à peine croyable. Du reste, la princesse +Amélie, que j'observais attentivement à ce moment, parut à la fois si +confuse, si reconnaissante, je dirais presque si embarrassée de cette +gracieuse attention, que je crus voir briller une larme dans ses yeux. + +Telle fut, mon ami, ma première soirée à Gerolstein. Si je vous l'ai +racontée avec tant de détails, c'est que presque toutes ces +circonstances ont eu plus tard pour moi leurs conséquences. + +Maintenant, j'abrégerai; je ne vous parlerai que de quelques faits +principaux relatifs à mes fréquentes entrevues avec ma cousine et son +père. + +Le surlendemain de cette fête, je fus du très-petit nombre de personnes +invitées à la célébration du mariage du grand-duc avec Mme la marquise +d'Harville. Jamais je ne vis la physionomie de la princesse Amélie plus +radieuse et plus sereine que pendant cette cérémonie. Elle contemplait +son père et la marquise avec une sorte de religieux ravissement qui +donnait un nouveau charme à ses traits; on eût dit qu'ils reflétaient le +bonheur ineffable du prince et de Mme d'Harville. + +Ce jour-là, ma cousine fut très-gaie, très-causante. Je lui donnai le +bras dans une promenade que l'on fit après dîner dans les jardins du +palais, magnifiquement illuminés. Elle me dit, à propos du mariage de +son père: + +--Il me semble que le bonheur de ceux que nous chérissons nous est +encore plus doux que notre propre bonheur; car il y a toujours une +nuance d'égoïsme dans la jouissance de notre félicité personnelle. + +Si je vous cite entre mille cette réflexion de ma cousine, mon ami, +c'est pour que vous jugiez du coeur de cette créature adorable, qui a, +comme son père, le génie de la bonté. + +Quelques jours après le mariage du grand-duc, j'eus avec lui une assez +longue conversation; il m'interrogea sur le passé, sur mes projets +d'avenir; il me donna les conseils les plus sages, les encouragements +les plus flatteurs, me parla même de plusieurs de ses projets de +gouvernement avec une confiance dont je fus aussi fier que flatté; +enfin, que vous dirai-je? un moment, l'idée la plus folle me traversa +l'esprit: je crus que le prince avait deviné mon amour, et que dans cet +entretien il voulait m'étudier, me pressentir, et peut-être m'amener à +un aveu... + +Malheureusement, cet espoir insensé ne dura pas longtemps: le prince +termina la conversation en me disant que le temps des grandes guerres +était fini; que je devais profiter de mon nom, de mes alliances, de +l'éducation que j'avais reçue et de l'étroite amitié qui unissait mon +père au prince de M. Premier ministre de l'empereur, pour parcourir la +carrière diplomatique au lieu de la carrière militaire, ajoutant que +toutes les questions qui se décidaient autrefois sur les champs de +bataille se décideraient désormais dans les congrès; que bientôt les +traditions tortueuses et perfides de l'ancienne diplomatie feraient +place à une politique large et humaine, en rapport avec les véritables +intérêts des peuples, qui de jour en jour avaient davantage la +conscience de leurs droits; qu'un esprit élevé, loyal et généreux +pourrait avoir avant quelques années un noble et grand rôle à jouer dans +les affaires politiques, et faire ainsi beaucoup de bien. Il me +proposait enfin le concours de sa souveraine protection pour me +faciliter les abords de la carrière qu'il m'engageait instamment à +parcourir. + +Vous comprenez, mon ami, que si le prince avait eu le moindre projet sur +moi, il ne m'eût pas fait de telles ouvertures. Je le remerciai de ses +offres avec une vive reconnaissance, en ajoutant que je sentais tout le +prix de ses conseils, et que j'étais décidé à les suivre. + +J'avais d'abord mis la plus grande réserve dans mes visites au palais; +mais, grâce à l'insistance du grand-duc, j'y vins bientôt presque chaque +jour vers les trois heures. On y vivait dans toute la charmante +simplicité de nos cours germaniques. C'était la vie des grands châteaux +d'Angleterre, rendue plus attrayante par la simplicité cordiale, la +douce liberté des moeurs allemandes. Lorsque le temps le permettait, +nous faisions de longues promenades à cheval avec le grand-duc, la +grande-duchesse, ma cousine, et les personnes de leur maison. Lorsque +nous restions au palais, nous nous occupions de musique, je chantais +avec la grande-duchesse et ma cousine, dont la voix avait un timbre +d'une pureté, d'une suavité sans égales, et que je n'ai jamais pu +entendre sans me sentir remué jusqu'au fond de l'âme. D'autres fois, +nous visitions en détail les merveilleuses collections de tableaux et +d'objets d'art, ou les admirables bibliothèques du prince, qui, vous le +savez, est un des hommes les plus savants et les plus éclairés de +l'Europe; assez souvent je revenais dîner au palais, et, les jours +d'Opéra, j'accompagnais au théâtre la famille grand-ducale. + +Chaque jour passait comme un songe; peu à peu ma cousine me traita avec +une familiarité toute fraternelle; elle ne me cachait pas le plaisir +qu'elle éprouvait à me voir, elle me confiait tout ce qui l'intéressait; +deux ou trois fois elle me pria de l'accompagner lorsqu'elle allait avec +la grande-duchesse visiter ses jeunes orphelines; souvent aussi elle me +parlait de mon avenir avec une maturité de raison, avec un intérêt +sérieux et réfléchi qui me confondait de la part d'une jeune fille de +son âge; elle aimait aussi beaucoup à s'informer de mon enfance, de ma +mère, hélas! toujours si regrettée. Chaque fois que j'écrivais à mon +père, elle me priait de la rappeler à son souvenir; puis, comme elle +brodait à ravir, elle me remit un jour pour lui une charmante tapisserie +à laquelle elle avait longtemps travaillé. Que vous dirai-je, mon ami? +un frère et une soeur, se retrouvant après de longues années de +séparation, n'eussent pas joui d'une intimité plus douce. Du reste, +lorsque, par le plus grand des hasards, nous restions seuls, l'arrivée +d'un tiers ne pouvait jamais changer le sujet ou même l'accent de notre +conversation. + +Vous vous étonnerez peut-être, mon ami, de cette fraternité entre deux +jeunes gens, surtout en songeant aux aveux que je vous fais; mais plus +ma cousine me témoignait de confiance et de familiarité, plus je +m'observais, plus je me contraignais, de peur de voir cesser cette +adorable familiarité. Et puis, ce qui augmentait encore ma réserve, +c'est que la princesse mettait dans ses relations avec moi tant de +franchise, tant de noble confiance, et surtout si peu de coquetterie, +que je suis presque certain qu'elle a toujours ignoré ma violente +passion. Il me reste un léger doute à ce sujet, à propos d'une +circonstance que je vous raconterai tout à l'heure. + +Si cette intimité fraternelle avait dû toujours durer, peut-être ce +bonheur m'eût suffi; mais par cela même que j'en jouissais avec délices, +je songeais que bientôt mon service ou la carrière que le prince +m'engageait à parcourir m'appellerait à Vienne ou à l'étranger; je +songeais enfin que prochainement peut-être le grand-duc penserait à +marier sa fille d'une manière digne d'elle... + +Ces pensées me devinrent d'autant plus pénibles que le moment de mon +départ approchait. Ma cousine remarqua bientôt le changement qui s'était +opéré en moi. La veille du jour où je la quittai, elle me dit que depuis +quelque temps, elle me trouvait sombre, préoccupée. Je tâchai d'éluder +ces questions, j'attribuai ma tristesse à un vague ennui. + +--Je ne puis vous croire, me dit-elle; mon père vous traite presque +comme un fils, tout le monde vous aime; vous trouver malheureux serait +de l'ingratitude. + +--Eh bien! lui dis-je sans pouvoir vaincre mon émotion, ce n'est pas de +l'ennui, c'est du chagrin, oui, c'est un profond chagrin que j'éprouve. + +--Et pourquoi? Que vous est-il arrivé? me demanda-t-elle avec intérêt. + +--Tout à l'heure, ma cousine, vous m'avez dit que votre père me traitait +comme un fils... qu'ici tout le monde m'aimait... Eh bien! avant peu il +me faudra renoncer à ces affections si précieuses, il faudra enfin... +quitter Gerolstein, et je vous l'avoue, cette pensée me désespère. + +--Et le souvenir de ceux qui nous sont chers... n'est-ce donc rien, mon +cousin? + +--Sans doute... mais les années, mais les événements amènent tant de +changements imprévus! + +--Il est du moins des affections qui ne sont pas changeantes: celle que +mon père vous a toujours témoignée... celle que je ressens pour vous est +de ce nombre, vous le savez bien; on est frère et soeur... pour ne +jamais s'oublier, ajouta-t-elle en levant sur moi ses grands yeux bleus +humides de larmes. + +Ce regard me bouleversa, je fus sur le point de me trahir; heureusement +je me contins. + +--Il est vrai que les affections durent, lui dis-je avec embarras; mais +les positions changent... Ainsi, ma cousine, quand je reviendrai dans +quelques années, croyez-vous qu'alors cette intimité, dont j'apprécie +tout le charme, puisse encore durer? + +--Pourquoi ne durerait-elle pas? + +--C'est qu'alors vous serez sans doute mariée, ma cousine... vous aurez +d'autres devoirs... et vous aurez oublié votre pauvre frère. + +Je vous le jure, mon ami, je ne lui dis rien de plus; j'ignore encore si +elle vit dans ces mots un aveu qui l'offensa, ou si elle fut comme moi +douloureusement frappée des changements inévitables que l'avenir devait +nécessairement apporter à nos relations; mais, au lieu de me répondre, +elle resta un moment silencieuse, accablée; puis, se levant brusquement, +la figure pâle, altérée, elle sortit après avoir regardé pendant +quelques secondes la tapisserie de la jeune comtesse d'Oppenheim, une de +ses dames d'honneur, qui travaillait dans l'embrasure d'une des fenêtres +du salon où avait lieu notre entretien. + +Le soir même de ce jour, je reçus de mon père une nouvelle lettre qui me +rappelait précipitamment ici. Le lendemain matin j'allai prendre congé +du grand-duc; il me dit que ma cousine était un peu souffrante, qu'il se +chargerait de mes adieux pour elle; il me serra paternellement dans ses +bras, regrettant, ajouta-t-il, mon prompt départ, et surtout que ce +départ fût causé par les inquiétudes que me donnait la santé de mon +père; puis, me rappelant avec la plus grande bonté ses conseils au sujet +de la nouvelle carrière qu'il m'engageait très-instamment à embrasser, +il ajouta qu'au retour de mes missions, ou pendant mes congés, il me +reverrait toujours à Gerolstein avec un vif plaisir. + +Heureusement, à mon arrivée ici, je trouvai l'état de mon père un peu +amélioré; il est encore alité, et toujours d'une grande faiblesse, mais +il ne me donne plus d'inquiétude sérieuse. Malheureusement il s'est +aperçu de mon abattement, de ma sombre taciturnité; plusieurs fois, mais +en vain, il m'a déjà supplié de lui confier la cause de mon morne +chagrin. Je n'oserais, malgré son aveugle tendresse pour moi; vous savez +sa sévérité au sujet de tout ce qui lui paraît manquer de franchise et +de loyauté. + +Hier je le veillais; seul auprès de lui, le croyant endormi, je n'avais +pu retenir mes larmes, qui coulaient silencieusement en songeant à mes +beaux jours de Gerolstein. Il me vit pleurer, car il sommeillait à +peine, et j'étais complètement absorbé par ma douleur; il m'interrogea +avec la plus touchante bonté; j'attribuai ma tristesse aux inquiétudes +que m'avait données sa santé, mais, il ne fut pas dupe de cette défaite. + +Maintenant que vous savez tout, mon bon Maximilien, dites, mon sort +est-il assez désespéré?... Que faire?... Que résoudre?... + +Ah! mon ami, je ne puis vous dire mon angoisse. Que va-t-il arriver, mon +Dieu?... Tout est à jamais perdu! Je suis le plus malheureux des hommes, +si mon père ne renonce pas à son projet. + +Voici ce qui vient d'arriver: + +Tout à l'heure, je terminais cette lettre, lorsqu'à mon grand +étonnement, mon père, que je croyais couché, est entré dans son cabinet, +où je vous écrivais; il vit sur son bureau mes quatre premières grandes +pages déjà remplies, j'étais à la fin de celle-ci. + +--À qui écris-tu si longuement? me demanda-t-il en souriant. + +--À Maximilien, mon père. + +--Oh! me dit-il avec une expression d'affectueux reproche, je sais qu'il +a toute ta confiance... Il est bien heureux, lui! + +Il prononça ces derniers mots d'un ton si douloureusement navré que, +touché de son accent, je lui répondis en lui donnant ma lettre presque +sans réflexion: + +--Lisez, mon père... + +Mon ami, il a tout lu. Savez-vous ce qu'il m'a dit ensuite, après être +resté quelque temps méditatif? + +--Henri, je vais écrire au grand-duc ce qui s'est passé pendant votre +séjour à Gerolstein. + +--Mon père, je vous en conjure, ne faites pas cela. + +--Ce que vous racontez à Maximilien est-il scrupuleusement vrai? + +--Oui, mon père. + +--En ce cas, jusqu'ici votre conduite a été loyale... Le prince +l'appréciera. Mais il ne faut pas qu'à l'avenir vous vous montriez +indigne de sa noble confiance, ce qui arriverait si, abusant de son +offre, vous retourniez plus tard à Gerolstein dans l'intention peut-être +de vous faire aimer de sa fille. + +--Mon père... pouvez-vous penser...? + +--Je pense que vous aimez avec passion, et que la passion est tôt ou +tard une mauvaise conseillère. + +--Comment! mon père, vous écrirez au prince que... + +--Que vous aimez éperdument votre cousine. + +--Au nom du ciel! mon père, je vous en supplie, n'en faites rien! + +--Aimez-vous votre cousine? + +--Je l'aime avec idolâtrie, mais... + +Mon père m'interrompit. + +--En ce cas, je vais écrire au grand-duc et lui demander pour vous la +main de sa fille... + +--Mais, mon père, une telle prétention est insensée de ma part! + +--Il est vrai... Néanmoins je dois faire franchement cette demande au +prince, en lui exposant les raisons qui m'imposent cette démarche. Il +vous a accueilli avec la plus loyale hospitalité, il s'est montré pour +vous d'une bonté paternelle, il serait indigne de moi et de vous de le +tromper. Je connais l'élévation de son âme, il sera sensible à mon +procédé d'honnête homme; s'il refuse de vous donner sa fille, comme cela +est presque indubitable, il saura du moins qu'à l'avenir, si vous +retourniez à Gerolstein, vous ne devez plus vivre avec elle dans la même +intimité. Vous m'avez, mon enfant, ajouta mon père avec bonté, librement +montré la lettre que vous écriviez à Maximilien. Je suis maintenant +instruit de tout; il est de mon devoir d'écrire au grand-duc... et je +vais lui écrire à l'instant même. + +Vous le savez, mon ami, mon père est le meilleur des hommes, mais il est +d'une inflexible ténacité de volonté lorsqu'il s'agit de ce qu'il +regarde comme son devoir; jugez de mes angoisses, de mes craintes. +Quoique la démarche qu'il va tenter soit, après tout, franche et +honorable, elle ne m'en inquiète pas moins. Comment le grand-duc +accueillera-t-il cette folle demande? N'en sera-t-il pas choqué, et la +princesse Amélie ne sera-t-elle pas aussi blessée que j'aie laissé mon +père prendre une résolution pareille sans son agrément? + +Ah! mon ami, plaignez-moi, je ne sais que penser. Il me semble que je +contemple un abîme et que le vertige me saisit... + +Je termine à la hâte cette longue lettre; bientôt je vous écrirai. +Encore une fois, plaignez-moi, car en vérité je crains de devenir fou si +la fièvre qui m'agite dure longtemps encore. Adieu, adieu, tout à vous +de coeur et à toujours. + + HENRI D'H. O. + +Maintenant nous conduirons le lecteur au palais de Gerolstein, habité +par Fleur-de-Marie depuis son retour de France. + + + + +IV + +La princesse Amélie + + +L'appartement occupé par Fleur-de-Marie (nous ne l'appellerons la +princesse Amélie qu'officiellement) dans le palais grand-ducal avait été +meublé, par les soins de Rodolphe, avec un goût et une élégance +extrêmes. + +Du balcon de l'oratoire de la jeune fille on découvrait au loin les deux +tours du couvent de Sainte-Hermangilde, qui, dominant d'immenses massifs +de verdure, étaient elles-mêmes dominées par une haute montagne boisée, +au pied de laquelle s'élevait l'abbaye. Par une belle matinée d'été, +Fleur-de-Marie laissait errer ses regards sur ce splendide paysage qui +s'étendait au loin. Coiffée en cheveux, elle portait une robe montante +d'étoffe printanière blanche à petites raies bleues; un large col de +batiste très-simple, rabattu sur ses épaules, laissait voir les deux +bouts et le noeud d'une petite cravate de soie du même bleu que la +ceinture de sa robe. + +Assise dans un grand fauteuil d'ébène sculpté, à haut dossier de velours +cramoisi, le coude soutenu par un des bras de ce siège, la tête un peu +baissée, elle appuyait sa joue sur le revers de sa petite main blanche, +légèrement veinée d'azur. + +L'attitude languissante de Fleur-de-Marie, sa pâleur, la fixité de son +regard, l'amertume de son demi-sourire révélaient une mélancolie +profonde. + +Au bout de quelques moments, un soupir profond, douloureux, souleva son +sein. Laissant alors retomber la main où elle appuyait sa joue, elle +inclina davantage encore sa tête sur sa poitrine. On eût dit que +l'infortunée se courbait sous le poids de quelque grand malheur. + +À cet instant une femme d'un âge mûr, d'une physionomie grave et +distinguée, vêtue avec une élégante simplicité, entra presque timidement +dans l'oratoire et toussa légèrement pour attirer l'attention de +Fleur-de-Marie. + +Celle-ci, sortant de sa rêverie, releva vivement la tête et dit en +saluant avec un mouvement plein de grâce: + +--Que voulez-vous, ma chère comtesse? + +--Je viens prévenir Votre Altesse que monseigneur la prie de l'attendre; +car il va se rendre ici dans quelques minutes, répondit la dame +d'honneur de la princesse Amélie avec une formalité respectueuse. + +--Aussi je m'étonnais de n'avoir pas encore embrassé mon père +aujourd'hui; j'attends avec tant d'impatience sa visite de chaque +matin!... Mais j'espère que je ne dois pas à une indisposition de Mlle +d'Harneim le plaisir de vous voir deux jours de suite au palais, ma +chère comtesse? + +--Que Votre Altesse n'ait aucune inquiétude à ce sujet; Mlle d'Harneim +m'a priée de la remplacer aujourd'hui; demain elle aura l'honneur de +reprendre son service auprès de Votre Altesse, qui daignera peut-être +excuser ce changement. + +--Certainement, car je n'y perdrai rien; après avoir eu le plaisir de +vous voir deux jours de suite, ma chère comtesse, j'aurai pendant deux +autres jours Mlle d'Harneim auprès de moi. + +--Votre Altesse nous comble, répondit la dame d'honneur en s'inclinant +de nouveau; son extrême bienveillance m'encourage à lui demander une +grâce! + +--Parlez... parlez; vous connaissez mon empressement à vous être +agréable... + +--Il est vrai que depuis longtemps Votre Altesse m'a habituée à ses +bontés; mais il s'agit d'un sujet tellement pénible, que je n'aurais pas +le courage de l'aborder, s'il ne s'agissait d'une action très-méritante; +aussi j'ose compter sur l'indulgence extrême de Votre Altesse. + +--Vous n'avez nullement besoin de mon indulgence, ma chère comtesse; je +suis toujours très-reconnaissante des occasions que l'on me donne de +faire un peu de bien. + +--Il s'agit d'une pauvre créature qui malheureusement avait quitté +Gerolstein avant que Votre Altesse eût fondé son oeuvre si utile et si +charitable pour les jeunes filles orphelines ou abandonnées, que rien ne +défend contre les mauvaises passions. + +--Et qu'a-t-elle fait? Que réclamez-vous pour elle? + +--Son père, homme très-aventureux, avait été chercher fortune en +Amérique, laissant sa femme et sa fille dans une existence assez +précaire. La mère mourut; la fille, âgée de seize ans à peine, livrée à +elle-même, quitta le pays pour suivre à Vienne un séducteur, qui la +délaissa bientôt. Ainsi que cela arrive toujours, ce premier pas dans le +sentier du vice conduisit cette malheureuse à un abîme d'infamie; en peu +de temps elle devint, comme tant d'autres misérables, l'opprobre de son +sexe... + +Fleur-de-Marie baissa les yeux, rougit et ne put cacher un léger +tressaillement qui n'échappa pas à sa dame d'honneur. Celle-ci, +craignant d'avoir blessé la chaste susceptibilité de la princesse en +l'entretenant d'une telle créature, reprit avec embarras: + +--Je demande mille pardons à Votre Altesse, je l'ai choquée sans doute, +en attirant son attention sur une existence si flétrie; mais +l'infortunée manifeste un repentir si sincère... que j'ai cru pouvoir +solliciter pour elle un peu de pitié. + +--Et vous avez eu raison. Continuez... je vous en prie, dit +Fleur-de-Marie en surmontant sa douloureuse émotion; tous les égarements +sont en effet dignes de pitié, lorsque le repentir leur succède. + +--C'est ce qui est arrivé dans cette circonstance, ainsi que je l'ai +fait observer à Votre Altesse. Après deux années de cette vie +abominable, la grâce toucha cette abandonnée... Saisie d'un tardif +remords, elle est revenue ici. Le hasard a fait qu'en arrivant elle a +été se loger dans une maison qui appartient à une digne veuve, dont la +douceur et la pitié sont populaires. Encouragée par la pieuse bonté de +la veuve, la pauvre créature lui a avoué ses fautes, ajoutant qu'elle +ressentait une juste horreur pour sa vie passée, et qu'elle achèterait +au prix de la pénitence la plus rude le bonheur d'entrer dans une maison +religieuse où elle pourrait expier ses égarements et mériter leur +rédemption. La digne veuve à qui elle fit cette confidence, sachant que +j'avais l'honneur d'appartenir à Votre Altesse, m'a écrit pour me +recommander cette malheureuse qui, par la toute-puissante intervention +de Votre Altesse auprès de la princesse Juliane, supérieure de l'abbaye, +pourrait espérer d'entrer soeur converse au couvent de +Sainte-Hermangilde; elle demande comme une faveur d'être employée aux +travaux les plus pénibles, pour que sa pénitence soit plus méritoire. +J'ai voulu entretenir plusieurs fois cette femme avant de me permettre +d'implorer pour elle la pitié de Votre Altesse, et je suis fermement +convaincue que son repentir sera durable. Ce n'est ni le besoin ni l'âge +qui la ramène au bien; elle a dix-huit ans à peine, elle est très-belle +encore, et possède une petite somme d'argent qu'elle veut affecter à une +oeuvre charitable, si elle obtient la faveur qu'elle sollicite. + +--Je me charge de votre protégée, dit Fleur-de-Marie en contenant +difficilement son trouble, tant sa vie passée offrait de ressemblance +avec celle de la malheureuse en faveur de qui on la sollicitait; puis +elle ajouta: Le repentir de cette infortunée est trop louable pour ne +pas l'encourager. + +--Je ne sais comment exprimer ma reconnaissance à Votre Altesse. J'osais +à peine espérer qu'elle daignât s'intéresser si charitablement à une +pareille créature... + +--Elle a été coupable, elle se repent..., dit Fleur-de-Marie avec un +accent de commisération et de tristesse indicible; il est juste d'avoir +pitié d'elle... Plus ses remords sont sincères, plus ils doivent être +douloureux, ma chère comtesse... + +--J'entends, je crois, monseigneur, dit tout à coup la dame d'honneur +sans remarquer l'émotion profonde et croissante de Fleur-de-Marie. + +En effet, Rodolphe entra dans un salon qui précédait l'oratoire, tenant +à la main un énorme bouquet de roses. + +À la vue du prince, la comtesse se retira discrètement. À peine eut-elle +disparu que Fleur-de-Marie se jeta au cou de son père, appuya son front +sur son épaule et resta ainsi quelques secondes sans parler. + +--Bonjour... bonjour, mon enfant chérie, dit Rodolphe en serrant sa +fille dans ses bras avec effusion sans s'apercevoir encore de sa +tristesse. Vois donc ce buisson de roses... quelle belle moisson j'ai +faite ce matin pour toi! C'est ce qui m'a empêché de venir plus tôt. +J'espère que je ne t'ai jamais apporté un plus magnifique bouquet... +Tiens. + +Et le prince, ayant toujours son bouquet à la main, fit un léger +mouvement en arrière pour se dégager des bras de sa fille et la +regarder; mais, la voyant fondre en larmes, il jeta le bouquet sur une +table, prit les mains de Fleur-de-Marie dans les siennes et s'écria: + +--Tu pleures, mon Dieu! qu'as-tu donc? + +--Rien... rien... mon bon père..., dit Fleur-de-Marie en essuyant ses +larmes et tâchant de sourire à Rodolphe. + +--Je t'en conjure, dis-moi ce que tu as... Qui peut t'avoir attristée? + +--Je vous assure, mon père, qu'il n'y a pas de quoi vous inquiéter... La +comtesse était venue solliciter mon intérêt pour une pauvre femme si +intéressante... si malheureuse... que malgré moi je me suis attendrie à +son récit. + +--Bien vrai?... Ce n'est que cela... + +--Ce n'est que cela, reprit Fleur-de-Marie en prenant sur une table les +fleurs que Rodolphe avait jetées. Mais comme vous me gâtez! +ajouta-t-elle... quel bouquet magnifique! Et quand je pense que chaque +jour... vous m'en apportez un pareil... cueilli par vous... + +--Mon enfant, dit Rodolphe en contemplant sa fille avec anxiété, tu me +caches quelque chose... Ton sourire est douloureux, contraint. Je t'en +conjure, dis-moi ce qui t'afflige... Ne t'occupe pas de ce bouquet. + +--Oh! vous le savez ce bouquet est ma joie de chaque matin, et puis +j'aime tant les roses... Je les ai toujours tant aimées... Vous vous +souvenez, ajouta-t-elle avec un sourire navrant, vous vous souvenez de +mon pauvre petit rosier!... dont j'ai toujours gardé les débris... + +À cette pénible allusion au temps passé, Rodolphe s'écria: + +--Malheureuse enfant! mes soupçons seraient-ils fondés?... Au milieu de +l'éclat qui t'environne, songerais-tu encore quelquefois à cet horrible +temps?... Hélas! j'avais cru cependant te le faire oublier à force de +tendresse! + +--Pardon, pardon, mon père! Ces paroles m'ont échappé. Je vous +afflige... + +--Je m'afflige, pauvre ange, dit tristement Rodolphe, parce que ces +retours vers le passé doivent être affreux pour toi... parce qu'ils +empoisonneraient ta vie si tu avais la faiblesse de t'y abandonner. + +--Mon père... c'est par hasard... Depuis notre arrivée ici, c'est la +première fois... + +--C'est la première fois que tu m'en parles... oui... mais ce n'est +peut-être pas la première fois que ces pensées te tourmentent... Je +m'étais aperçu de tes accès de mélancolie, et quelquefois j'accusais le +passé de causer ta tristesse... Mais, faute de certitude, je n'osais pas +même essayer de combattre la funeste influence de ces ressouvenirs, de +t'en montrer le néant, l'injustice; car si ton chagrin avait eu une +autre cause, si le passé avait été pour toi ce qu'il doit être, un vain +et mauvais songe, je risquais d'éveiller en toi les idées pénibles que +je voulais détruire... + +--Combien vous êtes bon!... Combien ces craintes témoignent encore de +votre ineffable tendresse! + +--Que veux-tu... ma position était si difficile, si délicate... Encore +une fois, je ne te disais rien, mais j'étais sans cesse préoccupé de ce +qui te touchait... En contractant ce mariage qui comblait tous mes +voeux, j'avais aussi cru donner une garantie de plus à ton repos. Je +connaissais trop l'excessive délicatesse de ton coeur pour espérer que +jamais... jamais tu ne songerais plus au passé; mais je me disais que si +par hasard ta pensée s'y arrêtait, tu devais, en te sentant +maternellement chérie par la noble femme qui t'a connue et aimée au plus +profond de ton malheur, tu devais, dis-je, regarder le passé comme +suffisamment expié par tes atroces misères et être indulgente ou plutôt +juste envers toi-même; car enfin ma femme a droit par ses rares qualités +aux respects de tous, n'est-ce pas? Eh bien! dès que tu es pour elle une +fille, une soeur chérie, ne dois-tu pas être rassurée? Son tendre +attachement n'est-il pas une réhabilitation complète? Ne te dit-il pas +qu'elle sait comme toi que tu as été victime et non coupable, qu'on ne +peut enfin te reprocher que le malheur... qui t'a accablée dès ta +naissance! Aurais-tu même commis de grandes fautes, ne seraient-elles +pas mille fois expiées, rachetées par tout ce que tu as fait de bien, +par tout ce qui s'est développé d'excellent et d'adorable en toi?... + +--Mon père... + +--Oh! je t'en prie, laisse-moi te dire ma pensée entière, puisqu'un +hasard, qu'il faudra bénir sans doute, a amené cet entretien. Depuis +longtemps je le désirais et je le redoutais à la fois... Dieu veuille +qu'il ait un succès salutaire!... J'ai à te faire oublier tant d'affreux +chagrins; j'ai à remplir auprès de toi une mission si auguste, si +sacrée, que j'aurais eu le courage de sacrifier à ton repos mon amour +pour Mme d'Harville... mon amitié pour Murph, si j'avais pensé que leur +présence t'eût trop douloureusement rappelé le passé. + +--Oh! mon bon père, pouvez-vous le croire?... Leur présence, à eux, qui +savent... ce que j'étais... et qui pourtant m'aiment tendrement, ne +personnifie-t-elle pas au contraire l'oubli et le pardon?... Enfin, mon +père, ma vie entière n'eût-elle pas été désolée si pour moi vous aviez +renoncé à votre mariage avec Mme d'Harville? + +--Oh! je n'aurais pas été seul à vouloir ce sacrifice s'il avait dû +assurer ton bonheur... Tu ne sais pas quel renoncement Clémence s'était +déjà volontairement imposé?... Car elle aussi comprend toute l'étendue +de mes devoirs envers toi. + +--Vos devoirs envers moi, mon Dieu! Et qu'ai-je fait pour mériter +autant? + +--Ce que tu as fait, pauvre ange aimé?... Jusqu'au moment où tu m'as été +rendue, ta vie n'a été qu'amertume, misère, désolation... et tes +souffrances passées je me les reproche comme si je les avais causées! +Aussi, lorsque je te vois souriante, satisfaite, je me crois pardonné... +Mon seul but, mon seul voeu est de te rendre aussi idéalement heureuse +que tu as été infortunée, de t'élever autant que tu as été abaissée, car +il me semble que les derniers vestiges du passé s'effacent lorsque les +personnes les plus éminentes, les plus honorables, te rendent les +respects qui te sont dus. + +--À moi du respect?... Non, non, mon père... mais à mon rang, ou plutôt +à celui que vous m'avez donné. + +--Oh! ce n'est pas ton rang qu'on aime et qu'on révère... c'est toi, +entends-tu bien, mon enfant chérie, c'est toi-même, c'est toi seule... +Il est des hommages imposés par le rang, mais il en est aussi d'imposés +par le charme et par l'attrait! Tu ne sais pas distinguer ceux-là, toi, +parce que tu t'ignores, parce que, par un prodige d'esprit et de tact +qui me rend aussi fier qu'idolâtre de toi, tu apportes dans ces +relations cérémonieuses, si nouvelles pour toi, un mélange de dignité, +de modestie et de grâce, auquel ne peuvent résister les caractères les +plus hautains... + +--Vous m'aimez tant, mon père, et on vous aime tant, que l'on est sûr de +vous plaire en me témoignant de la déférence. + +--Oh! la méchante enfant! s'écria Rodolphe en interrompant sa fille et +en l'embrassant avec tendresse. La méchante enfant, qui ne veut accorder +aucune satisfaction à mon orgueil de père! + +--Cet orgueil n'est-il pas aussi satisfait en vous attribuant à vous +seul la bienveillance que l'on me témoigne, mon bon père? + +--Non, certainement, mademoiselle, dit le prince en souriant à sa fille +pour chasser la tristesse dont il la voyait encore atteinte, non, +mademoiselle, ce n'est pas la même chose; car il ne m'est pas permis +d'être fier de moi, et je puis et je dois être fier de vous... oui, +fier. Encore une fois, tu ne sais pas combien tu es divinement douée... +En quinze mois ton éducation s'est si merveilleusement accomplie que la +mère la plus difficile serait enthousiaste de toi; et cette éducation a +encore augmenté l'influence presque irrésistible que tu exerces autour +de toi sans t'en douter. + +--Mon père... vos louanges me rendent confuse. + +--Je dis la vérité, rien que la vérité. En veux-tu des exemples? Parlons +hardiment du passé: c'est un ennemi que je veux combattre corps à corps, +il faut le regarder en face. Eh bien! te souviens-tu de la Louve, de +cette courageuse femme qui t'a sauvée? Rappelle-toi cette scène de la +prison que tu m'as racontée: une foule de détenues, plus stupides encore +que méchantes, s'acharnaient à tourmenter une de leurs compagnes faible +et infirme, leur souffre-douleur: tu parais, tu parles... et voilà +qu'aussitôt ces furies, rougissant de leur lâche cruauté envers leur +victime, se montrent aussi charitables qu'elles avaient été méchantes. +N'est-ce donc rien, cela? Enfin, est-ce, oui ou non, grâce à toi que la +Louve, cette femme indomptable, a connu le repentir et désiré une vie +honnête et laborieuse? Va, crois-moi, mon enfant chérie, celle qui avait +dominé la Louve et ses turbulentes compagnes par le seul ascendant de la +bonté jointe à une rare élévation d'esprit, celle-là, quoique dans +d'autres circonstances et dans une sphère tout opposée, devait par le +même charme (n'allez pas sourire de ce rapprochement, mademoiselle) +fasciner aussi l'altière archiduchesse Sophie et tout mon entourage; car +bons et méchants, grands et petits, subissent presque toujours +l'influence des âmes supérieures... Je ne veux pas dire que tu sois née +princesse dans l'acception aristocratique du mot, cela serait une pauvre +flatterie à te faire, mon enfant... mais tu es de ce petit nombre +d'êtres privilégiés qui sont nés pour dire à une reine ce qu'il faut +pour la charmer et s'en faire aimer... et aussi pour dire à une pauvre +créature, avilie et abandonnée, ce qu'il faut pour la rendre meilleure, +la consoler et s'en faire adorer. + +--Mon bon père... de grâce... + +--Oh! tant pis pour vous, mademoiselle, il y a trop longtemps que mon +coeur déborde. Songe donc, avec mes craintes d'éveiller en toi les +souvenirs de ce passé que je veux anéantir, que j'anéantirai à jamais +dans ton esprit... je n'osais t'entretenir de ces comparaisons... de ces +rapprochements qui te rendent si adorable à mes yeux. Que de fois +Clémence et moi nous sommes-nous extasiés sur toi!... Que de fois, si +attendrie que les larmes lui venaient aux yeux, elle m'a dit: «N'est-il +pas merveilleux que cette chère enfant soit ce qu'elle est, après le +malheur qui l'a poursuivie? ou plutôt, reprenait Clémence, n'est-il pas +merveilleux que, loin d'altérer cette noble et rare nature, l'infortune +ait au contraire donné plus d'essor à ce qu'il y avait d'excellent en +elle? + +À ce moment-là, la porte du salon s'ouvrit et Clémence, grande-duchesse +de Gerolstein, entra, tenant une lettre à la main. + +--Voici, mon ami, dit-elle à Rodolphe, une lettre de France. J'ai voulu +vous l'apporter afin de dire bonjour à ma paresseuse enfant, que je n'ai +pas encore vue ce matin, ajouta Clémence en embrassant tendrement +Fleur-de-Marie. + +--Cette lettre arrive à merveille, dit gaiement Rodolphe après l'avoir +parcourue; nous causions justement du passé... de ce monstre que nous +allons incessamment combattre, ma chère Clémence... car il menace le +repos et le bonheur de notre enfant. + +--Serait-il vrai, mon ami? Ces accès de mélancolie que nous avions +remarqués... + +--N'avaient pas d'autre cause que de méchants souvenirs; mais +heureusement nous connaissons maintenant notre ennemi... et nous en +triompherons... + +--Mais de qui donc est cette lettre, mon ami? demanda Clémence. + +--De la gentille Rigolette... la femme de Germain. + +--Rigolette..., s'écria Fleur-de-Marie, quel bonheur d'avoir de ses +nouvelles! + +--Mon ami, dit tout bas Clémence à Rodolphe, en lui montrant +Fleur-de-Marie du regard, ne craignez-vous pas que cette lettre... ne +lui rappelle des idées pénibles? + +--Ce sont justement ces souvenirs que je veux anéantir, ma chère +Clémence; il faut les aborder hardiment, et je suis sûr que je trouverai +dans la lettre de Rigolette d'excellentes armes contre eux... car cette +bonne petite créature adorait notre enfant et l'appréciait comme elle +devait l'être. + +Et Rodolphe lut à haute voix la lettre suivante: + + «Ferme de Bouqueval, 15 août 1841 + + «Monseigneur, + +«Je prends la liberté de vous écrire encore pour vous faire part d'un +bien grand bonheur qui nous est arrivé, et pour vous demander une +nouvelle faveur, à vous à qui nous devons déjà tant, ou plutôt à qui +nous devons le vrai paradis où nous vivons, moi, mon Germain et sa bonne +mère. + +«Voilà de quoi il s'agit, monseigneur: depuis dix jours je suis comme +folle de joie, car il y a dix jours que j'ai un amour de petite fille; +moi je trouve que c'est tout le portrait de Germain; lui, que c'est tout +le mien; notre chère maman Georges dit qu'elle nous ressemble à tous les +deux; le fait est qu'elle a de charmants yeux bleus comme Germain, et +des cheveux noirs tout frisés comme moi. Par exemple, contre son +habitude, mon mari est injuste, il veut toujours avoir notre petite sur +ses genoux... tandis que moi, c'est mon droit, n'est-ce pas, +monseigneur? + +--Braves et dignes jeunes gens! Qu'ils doivent être heureux! dit +Rodolphe. Si jamais couple fut bien assorti... c'est celui-là. + +--Et combien Rigolette mérite son bonheur! dit Fleur-de-Marie. + +--Aussi j'ai toujours béni le hasard qui me l'a fait rencontrer, dit +Rodolphe; et il continua: + +«Mais, au fait, monseigneur, pardon de vous entretenir de ces gentilles +querelles de ménage qui finissent toujours par un baiser... Du reste les +oreilles doivent joliment vous tinter, monseigneur, car il ne se passe +pas de jour que nous ne disions, en nous regardant nous deux Germain: +«Sommes-nous heureux, mon Dieu! sommes-nous heureux!...» et +naturellement votre nom vient tout de suite après ces mots-là... Excusez +ce griffonnage qu'il y a là, monseigneur, avec un pâté; c'est que, sans +y penser, j'avais écrit monsieur Rodolphe, comme je disais autrefois, et +j'ai raturé. J'espère, à propos de cela, que vous trouverez que mon +écriture a bien gagné, ainsi que mon orthographe; car Germain me montre +toujours, et je ne fais plus des grands bâtons en allant tout de +travers, comme du temps où vous me tailliez mes plumes... + +--Je dois avouer, dit Rodolphe, en riant, que ma petite protégée se fait +un peu illusion, et je suis sûr que Germain s'occupe plutôt de baiser la +main de son élève que de la diriger. + +--Allons, mon ami, vous êtes injuste, dit Clémence en regardant la +lettre; c'est un peu gros, mais très-lisible. + +--Le fait est qu'il y a progrès, reprit Rodolphe; autrefois il lui +aurait fallu huit pages pour contenir ce qu'elle écrit maintenant en +deux. + +Et il continua: + +«C'est pourtant vrai que vous m'avez taillé des plumes, monseigneur; +quand nous y pensons, nous deux Germain, nous en sommes tout honteux, en +nous rappelant que vous étiez si peu fiers... Ah! mon Dieu! voilà encore +que je me surprends à vous parler d'autre chose que de ce que nous +voulons vous demander, monseigneur; car mon mari se joint à moi et c'est +bien important; nous y attachons une idée... vous allez voir. + +«Nous vous supplions donc, monseigneur, d'avoir la bonté de nous choisir +et de nous donner un nom pour notre petite fille chérie; c'est convenu +avec le parrain et la marraine, et ces parrain et marraine, savez-vous +qui c'est, monseigneur? Deux des personnes que vous et Mme la marquise +d'Harville vous avez tirées de la peine pour les rendre bien heureuses, +aussi heureuses que nous... En un mot, c'est Morel le lapidaire et +Jeanne Duport, la soeur d'un pauvre prisonnier nommé Pique-Vinaigre, une +digne femme que j'avais vue en prison quand j'allais y visiter mon +pauvre Germain, et que plus tard Mme la marquise a fait sortir de +l'hôpital. + +«Maintenant, monseigneur, il faut que vous sachiez pourquoi nous avons +choisi M. Morel pour parrain et Jeanne Duport pour marraine. Nous nous +sommes dit, nous deux Germain: «Ça sera comme une manière de remercier +encore M. Rodolphe de ses bontés que de prendre pour parrain et marraine +de notre petite fille des dignes gens qui doivent tout à lui et à Mme la +marquise...» sans compter que Morel le lapidaire et Jeanne Duport sont +la crème des honnêtes gens... Ils sont de notre classe, et de plus, +comme nous disons avec Germain, ils sont nos parents en bonheur, +puisqu'ils sont comme nous de la famille de vos protégés, monseigneur. + +--Ah! mon père, ne trouvez-vous pas cette idée d'une délicatesse +charmante? dit Fleur-de-Marie avec émotion. Prendre pour parrain et +marraine de leur enfant des personnes qui vous doivent tout, à vous et à +ma seconde mère? + +--Vous avez raison, chère enfant, dit Clémence; je suis on ne peut plus +touchée de ce souvenir. + +--Et moi je suis très-heureux d'avoir si bien placé mes bienfaits, dit +Rodolphe en continuant sa lecture: + +«Du reste, au moyen de l'argent que vous lui avez fait donner, monsieur +Rodolphe, Morel est maintenant courtier en pierres fines; il gagne de +quoi bien élever sa famille et faire apprendre un état à ses enfants. La +bonne et pauvre Louise va, je crois, se marier avec un digne ouvrier qui +l'aime et la respecte comme elle doit l'être, car elle a été bien +malheureuse, mais non coupable, et le fiancé de Louise a assez de coeur +pour comprendre cela... + +--J'étais bien sûr, s'écria Rodolphe en s'adressant à sa fille, de +trouver dans la lettre de cette chère petite Rigolette des armes contre +notre ennemi!... Tu entends, c'est l'expression du simple bon sens de +cette âme honnête et droite... Elle dit de Louise: _Elle a été +malheureuse et non coupable, et son fiancé a assez de coeur pour +comprendre cela._ + +Fleur-de-Marie, de plus en plus émue et attristée par la lecture de +cette lettre, tressaillit du regard que son père attacha un moment sur +elle en prononçant les derniers mots que nous avons soulignés. + +Le prince continua: + +«Je vous dirai encore, monseigneur, que Jeanne Duport, par la générosité +de Mme la marquise, a pu se faire séparer de son mari, ce vilain homme +qui lui mangeait tout et la battait; elle a repris sa fille aînée auprès +d'elle, et elle tient une petite boutique de passementerie où elle vend +ce qu'elle fabrique avec ses enfants; leur commerce prospère. Il n'y a +pas non plus de gens plus heureux, et cela, grâce à qui? grâce à vous, +monseigneur, grâce à Mme la marquise, qui, tous deux, savez si bien +donner, et donner si à propos. + +«À propos de ça, Germain vous écrit comme d'ordinaire, monseigneur, à la +fin du mois, au sujet de la _Banque des travailleurs sans ouvrage et des +prêts gratuits._ Il n'y a presque jamais de remboursements en retard et +on s'aperçoit déjà beaucoup du bien-être que cela répand dans le +quartier. Au moins maintenant, de pauvres familles peuvent supporter la +morte-saison du travail sans mettre leur linge et leurs matelas au +mont-de-piété. Ainsi, quand l'ouvrage revient, faut voir avec quel coeur +ils s'y mettent; ils sont si fiers qu'on ait eu confiance dans leur +travail et dans leur probité!... Dame! ils n'ont que ça. Aussi comme ils +vous bénissent de leur avoir fait prêter là-dessus! Oui, monseigneur, +ils vous bénissent, vous; car, quoique vous disiez que vous n'êtes pour +rien dans cette fondation, sauf la nomination de Germain comme caissier +directeur, et que c'est un inconnu qui a fait ce grand bien... nous +aimons mieux croire que c'est à vous qu'on le doit; c'est plus naturel! + +«D'ailleurs il y a une fameuse trompette pour répéter à tout bout de +champ que c'est vous qu'on doit bénir; cette trompette est Mme Pipelet, +qui répète à chacun qu'il n'y a que son roi des locataires (excusez, +monsieur Rodolphe, elle vous appelle toujours ainsi) qui puisse avoir +fait cette oeuvre charitable, et son vieux chéri d'Alfred est toujours +de son avis. Quant à lui, il est si fier et si content de son poste de +gardien de la banque qu'il dit que les poursuites de M. Cabrion lui +seraient maintenant indifférentes. Pour en finir avec votre famille de +reconnaissants, monseigneur, j'ajouterai que Germain a lu dans les +journaux que le nommé Martial, un colon d'Algérie, avait été cité avec +de grands éloges pour le courage qu'il avait montré en repoussant à la +tête de ses métayers une attaque d'Arabes pillards, et que sa femme, +aussi intrépide que lui, avait été légèrement blessée à ses côtés, où +elle tirait des coups de fusil, comme un vrai grenadier. Depuis ce +temps-là, dit-on dans le journal, on l'a baptisée Mme Carabine. + +«Excusez de cette longue lettre, monseigneur; mais j'ai pensé que vous +ne seriez pas fâché d'avoir par nous des nouvelles de tous ceux dont +vous avez été la providence... Je vous écris de la ferme de Bouqueval, +où nous sommes depuis le printemps avec notre bonne mère. Germain part +le matin pour ses affaires, et il revient le soir. À l'automne, nous +retournerons habiter Paris. Comme c'est drôle, monsieur Rodolphe, moi +qui n'aimais pas la campagne, je l'adore maintenant... Je m'explique ça, +parce que Germain l'aime beaucoup. À propos de la ferme, monsieur +Rodolphe, vous qui savez sans doute où est cette bonne petite Goualeuse, +si vous en avez l'occasion, dites-lui qu'on se souvient toujours d'elle +comme de ce qu'il y a de plus doux et de meilleur au monde, et que, pour +moi, je ne pense jamais à notre bonheur sans me dire: «Puisque M. +Rodolphe était aussi le M. Rodolphe de cette chère Fleur-de-Marie, grâce +à lui elle doit être heureuse comme nous autres», et ça me fait trouver +mon bonheur encore meilleur. + +«Mon Dieu, mon Dieu, comme je bavarde! Qu'est-ce que vous allez dire, +monseigneur? Mais bah! vous êtes si bon... Et puis, voyez-vous, c'est +votre faute si je gazouille autant et aussi joyeusement que papa Crétu +et Ramonette, qui n'osent plus lutter maintenant de chant avec moi. +Allez, monsieur Rodolphe, je vous en réponds, je les mets sur les dents. + +«Vous ne nous refuserez pas notre demande, n'est-ce pas, monseigneur? Si +vous donnez un nom à notre petite fille chérie, il nous semble que ça +lui portera bonheur, que ce sera comme sa bonne étoile. Tenez, monsieur +Rodolphe, quelquefois, moi et mon bon Germain, nous nous félicitons +presque d'avoir connu la peine, parce que nous sentons doublement +combien notre enfant sera heureuse de ne pas savoir ce que c'est que la +misère par où nous avons passé. + +«Si je finis en vous disant, monsieur Rodolphe, que nous tâchons de +secourir par-ci par-là de pauvres gens selon nos moyens, ce n'est pas +pour nous vanter, mais pour que vous sachiez que nous ne gardons pas +pour nous seuls tout le bonheur que vous nous avez donné. D'ailleurs +nous disons toujours à ceux que nous secourons: «Ce n'est pas nous qu'il +faut remercier et bénir... c'est M. Rodolphe, l'homme le meilleur, le +plus généreux qu'il y ait au monde.» Et ils vous prennent pour une +espèce de saint, si ce n'est plus. + +«Adieu, monseigneur. Croyez que, lorsque notre petite fille commencera à +épeler, le premier mot qu'elle lira sera votre nom, monsieur Rodolphe; +et puis après, ceux-ci, que vous avez fait écrire sur ma corbeille de +noces: + + _Travail et sagesse--Honneur et bonheur._ + +«Grâce à ces quatre mots-là, à notre tendresse et à nos soins, nous +espérons, monseigneur, que notre enfant sera toujours digne de prononcer +le nom de celui qui a été notre providence et celle de tous les +malheureux qu'il a connus. + +«Pardon, monseigneur; c'est que j'ai, en finissant, comme de grosses +larmes dans les yeux... mais c'est de bonnes larmes... Excusez, s'il +vous plaît... ce n'est pas ma faute, mais je n'y vois plus bien clair, +et je griffonne... + +«J'ai l'honneur, monseigneur, de vous saluer avec autant de respect que +de reconnaissance. + + «RIGOLETTE, femme GERMAIN. + +_«P. S._ Ah! mon Dieu! monseigneur, en relisant ma lettre, je +m'aperçois que j'ai mis bien des fois _monsieur Rodolphe_. Vous me +pardonnerez, n'est-ce pas? Vous savez bien que, sous un nom ou sous un +autre, nous vous respectons et nous vous bénissons la même chose, +monseigneur. + + + + +V + +Les souvenirs + + +--Chère petite Rigolette! dit Clémence attendrie par la lecture que +venait de faire Rodolphe. Cette lettre naïve est remplie de sensibilité. + +--Sans doute, reprit Rodolphe; on ne pouvait mieux placer un bienfait. +Notre protégée est douée d'un excellent naturel; c'est un coeur d'or, et +notre chère enfant l'apprécie comme nous, ajouta-t-il en s'adressant à +sa fille. + +Puis, frappé de sa pâleur et de son accablement, il s'écria: + +--Mais qu'as-tu donc? + +--Hélas!... quel douloureux contraste entre ma position et celle de +Rigolette... «Travail et sagesse. Honneur et bonheur», ces quatre mots +disent tout ce qu'a été... tout ce que doit être sa vie... Jeune fille +laborieuse et sage, épouse chérie, heureuse mère, femme honorée... telle +est sa destinée! tandis que moi... + +--Grand dieu! Que dis-tu? + +--Grâce... mon bon père; ne m'accusez pas d'ingratitude... mais, malgré +votre ineffable tendresse, malgré celle de ma seconde mère, malgré les +respects et les splendeurs dont je suis entourée... malgré votre +puissance souveraine, ma honte est incurable... Rien ne peut anéantir le +passé... Encore une fois, pardonnez-moi, mon père... je vous l'ai caché +jusqu'à présent... mais le souvenir de ma dégradation première me +désespère et me tue... + +--Clémence, vous l'entendez!... s'écria Rodolphe avec désespoir. + +--Mais, malheureuse enfant! dit Clémence en prenant affectueusement la +main de Fleur-de-Marie dans les siennes, notre tendresse, l'affection de +ceux qui vous entourent, et que vous méritez, tout ne vous prouve-t-il +pas que ce passé ne doit plus être pour vous qu'un vain et mauvais +songe? + +--Oh! fatalité... fatalité! reprit Rodolphe. Maintenant je maudis mes +craintes, mon silence: cette funeste idée, depuis longtemps enracinée +dans son esprit, y a fait à notre insu d'affreux ravages, et il est trop +tard pour combattre cette déplorable erreur... Ah! je suis bien +malheureux! + +--Courage, mon ami, dit Clémence à Rodolphe; vous le disiez tout à +l'heure, il vaut mieux connaître l'ennemi qui nous menace... Nous savons +maintenant la cause du chagrin de notre enfant, nous en triompherons, +parce que nous aurons pour nous la raison, la justice et notre +tendresse. + +--Et puis enfin parce qu'elle verra que son affliction, si elle était +incurable, rendrait la nôtre incurable aussi, reprit Rodolphe; car en +vérité ce serait à désespérer de toute justice humaine et divine, si +cette infortunée n'avait fait que changer de tourments. + +Après un assez long silence, pendant lequel Fleur-de-Marie parut se +recueillir, elle prit d'une main la main de Rodolphe, de l'autre celle +de Clémence et leur dit d'une voix profondément altérée: + +--Écoutez-moi, mon bon père... et vous aussi, ma tendre mère... ce jour +est solennel... Dieu a voulu, et je l'en remercie, qu'il me fût +impossible de vous cacher davantage ce que je ressens... Avant peu +d'ailleurs je vous aurais fait l'aveu que vous allez entendre, car toute +souffrance a son terme... et, si cachée que fût la mienne, je n'aurais +pu vous la taire plus longtemps. + +--Ah!... je comprends tout, s'écria Rodolphe; il n'y a plus d'espoir +pour elle. + +--J'espère dans l'avenir, mon père, et cet espoir me donne la force de +vous parler ainsi. + +--Et que peux-tu espérer de l'avenir... pauvre enfant, puisque ton sort +présent ne te cause que chagrins et amertume? + +--Je vais vous le dire, mon père... mais avant, permettez-moi de vous +rappeler le passé... de vous avouer devant Dieu qui m'entend ce que j'ai +ressenti jusqu'ici. + +--Parle... parle, nous t'écoutons, dit Rodolphe, en s'asseyant avec +Clémence auprès de Fleur-de-Marie. + +--Tant que je suis restée à Paris... auprès de vous, mon père, dit +Fleur-de-Marie, j'ai été si heureuse, oh! si complètement heureuse, que +ces beaux jours ne seraient pas trop payés par des années de +souffrances... Vous le voyez... j'ai du moins connu le bonheur. + +--Pendant quelques jours peut-être... + +--Oui; mais quelle félicité pure et sans mélange! Vous m'entouriez, +comme toujours, des soins les plus tendres! Je me livrais sans crainte +aux élans de reconnaissance et d'affection qui à chaque instant +emportaient mon coeur vers vous... L'avenir m'éblouissait: un père à +adorer, une seconde mère à chérir doublement, car elle devait remplacer +la mienne... que je n'avais jamais connue... Et puis... je dois tout +avouer, mon orgueil s'exaltait malgré moi, tant j'étais honorée de vous +appartenir. Lorsque le petit nombre de personnes de votre maison qui, à +Paris, avaient occasion de me parler, m'appelaient Altesse... je ne +pouvais m'empêcher d'être fière de ce titre. Si alors je pensais +quelquefois vaguement au passé, c'était pour me dire: «Moi, jadis, si +avilie, je suis la fille chérie d'un prince souverain que chacun bénit +et révère; moi, jadis si misérable, je jouis de toutes les splendeurs du +luxe et d'une existence presque royale!» Hélas! que voulez-vous, mon +père, ma fortune était si imprévue... votre puissance m'entourait d'un +si splendide éclat, que j'étais excusable, peut-être de me laisser +aveugler ainsi. + +--Excusable!... mais rien de plus naturel, pauvre ange aimé. Quel mal de +t'enorgueillir d'un rang qui était le tien? De jouir des avantages de la +position que je t'avais rendue? Aussi dans ce temps-là, je me le +rappelle bien, tu étais d'une gaieté charmante; que de fois je t'ai vue +tomber dans mes bras comme accablée par la félicité, et me dire avec un +accent enchanteur ces mots qu'hélas! je ne dois plus entendre: «Mon +père... c'est trop... trop de bonheur!» Malheureusement ce sont ces +souvenirs-là... vois-tu, qui m'ont endormi dans une sécurité trompeuse; +et plus tard je ne me suis pas assez inquiété des causes de ta +mélancolie... + +--Mais dites-nous donc, mon enfant, reprit Clémence, qui a pu changer en +tristesse cette joie si pure, si légitime, que vous éprouviez d'abord? + +--Hélas! une circonstance bien funeste et bien imprévue!... + +--Quelle circonstance?... + +--Vous vous rappelez, mon père..., dit Fleur-de-Marie, ne pouvant +vaincre un frémissement d'horreur, vous vous rappelez la scène terrible +qui a précédé notre départ de Paris... lorsque votre voiture a été +arrêtée près de la barrière? + +--Oui..., répondit tristement Rodolphe. Brave Chourineur!... Après +m'avoir encore une fois sauvé la vie, il est mort là... devant nous... +en disant: «Le ciel est juste... j'ai tué, on me tue!...» + +--Eh bien!... mon père, au moment où ce malheureux expirait, savez-vous +qui j'ai vu... me regarder fixement?... Oh! ce regard... ce regard... il +m'a toujours poursuivie depuis, ajouta Fleur-de-Marie en frissonnant. + +--Quel regard? De qui parles-tu? s'écria Rodolphe. + +--De l'ogresse du tapis-franc..., murmura Fleur-de-Marie. + +--Ce monstre! tu l'as revu? Et où cela? + +--Vous ne l'avez pas aperçue dans la taverne où est mort le Chourineur? +Elle se trouvait parmi les femmes qui l'entouraient. + +--Ah! maintenant, dit Rodolphe avec accablement, je comprends... Déjà +frappée de terreur par le meurtre du Chourineur, tu auras cru voir +quelque chose de providentiel dans cette affreuse rencontre!!! + +--Il n'est que trop vrai, mon père; à la vue de l'ogresse, je ressentis +un froid mortel; il me sembla que sous son regard mon coeur, jusqu'alors +rayonnant de bonheur et d'espoir, se glaçait tout à coup. Oui, +rencontrer cette femme au moment même où le Chourineur mourait en +disant: «Le ciel est juste!...» cela me parut un blâme providentiel de +mon orgueilleux oubli du passé, que je devais expier à force +d'humiliation et de repentir. + +--Mais le passé, on te l'a imposé; tu n'en peux répondre devant Dieu! + +--Vous avez été contrainte... enivrée... malheureuse enfant. + +--Une fois précipitée malgré toi dans cet abîme, tu ne pouvais plus en +sortir, malgré tes remords, ton épouvante et ton désespoir, grâce à +l'atroce indifférence de cette société dont tu étais victime. Tu te +voyais à jamais enchaînée dans cet antre; il a fallu, pour t'en +arracher, le hasard qui t'a placée sur mon chemin. + +--Et puis enfin, mon enfant, votre père vous le dit, vous étiez victime +et non complice de cette infamie! s'écria Clémence. + +--Mais cette infamie... je l'ai subie... ma mère, reprit douloureusement +Fleur-de-Marie. Rien ne peut anéantir ces affreux souvenirs... Sans +cesse ils me poursuivent, non plus comme autrefois au milieu des +paisibles habitants d'une ferme, ou des femmes dégradées, mes compagnes +de Saint-Lazare... mais ils me poursuivront jusque dans ce palais... +peuplé de l'élite de l'Allemagne... Ils me poursuivent enfin jusque dans +les bras de mon père, jusque sur les marches de son trône. + +Et Fleur-de-Marie fondit en larmes. + +Rodolphe et Clémence restèrent muets devant cette effrayante expression +d'un remords invincible; ils pleuraient aussi, car ils sentaient +l'impuissance de leurs consolations. + +--Depuis lors, reprit Fleur-de-Marie en essuyant ses larmes, à chaque +instant du jour, je me dis avec une honte amère: «On m'honore, on me +révère; les personnes les plus éminentes, les plus vénérables, +m'entourent de respects; aux yeux de toute une cour, la soeur d'un +empereur a daigné rattacher mon bandeau sur mon front... et j'ai vécu +dans la fange de la Cité, tutoyée par des voleurs et des assassins!» + +«Oh! mon père, pardonnez-moi; mais plus ma position s'est élevée... plus +j'ai été frappée de la dégradation profonde où j'étais tombée; à chaque +hommage qu'on me rend, je me sens coupable d'une profanation; songez-y +donc, mon Dieu! après avoir été ce que j'ai été... souffrir que des +vieillards s'inclinent devant moi... souffrir que de nobles jeunes +filles, que des femmes justement respectées se trouvent flattées de +m'entourer... souffrir enfin que des princesses, doublement augustes et +par l'âge et par leur caractère sacerdotal, me comblent de prévenances +et d'éloges... cela n'est-il pas impie et sacrilège! Et puis, si vous +saviez, mon père, ce que j'ai souffert, ce que je souffre encore chaque +jour en me disant: «Si Dieu voulait que le passé fût connu... avec quel +mépris mérité on traiterait celle qu'à cette heure on élève si haut!...» +Quelle juste et effrayante punition! + +--Mais, malheureuse enfant, ma femme et moi nous connaissons le passé... +nous sommes dignes de notre rang, et pourtant nous te chérissons... nous +t'adorons. + +--Vous avez pour moi l'aveugle tendresse d'un père et d'une mère... + +--Tout le bien que tu as fait depuis ton séjour ici? Et cette +institution belle et sainte, cet asile ouvert par toi aux orphelines et +aux pauvres filles abandonnées, ces soins admirables d'intelligence et +de dévouement dont tu les entoures? Ton insistance à les appeler tes +soeurs, à vouloir qu'elles t'appellent ainsi, puisque en effet tu les +traites en soeurs?... n'est-ce donc rien pour la rédemption de fautes +qui ne furent pas les tiennes?... Enfin l'affection que te témoigne la +digne abbesse de Sainte-Hermangilde, qui ne te connaît que depuis ton +arrivée ici, ne la dois-tu pas absolument à l'élévation de ton esprit, à +la beauté de ton âme, à ta piété sincère? + +--Tant que les louanges de l'abbesse de Sainte-Hermangilde ne +s'adressent qu'à ma conduite présente, j'en jouis sans scrupule, mon +père; mais lorsqu'elle cite mon exemple aux demoiselles nobles qui sont +en religion dans l'abbaye, mais lorsque celles-ci voient en moi un +modèle de toutes les vertus, je me sens mourir de confusion, comme si +j'étais complice d'un mensonge indigne. + +Après un assez long silence, Rodolphe reprit avec un abattement +douloureux: + +--Je le vois, il faut désespérer de te persuader: les raisonnements sont +impuissants contre une conviction d'autant plus inébranlable qu'elle a +sa source dans un sentiment généreux et élevé, puisque à chaque instant +tu jettes un regard sur le passé. Le contraste de ces souvenirs et de ta +position présente doit être en effet pour toi un supplice continuel... +Pardon, à mon tour, pauvre enfant. + +--Vous, mon bon père, me demander pardon!... Et de quoi, grand Dieu? + +--De n'avoir pas prévu tes susceptibilités... D'après l'excessive +délicatesse de ton coeur, j'aurais dû les deviner... Et pourtant... que +pouvais-je faire?... Il était de mon devoir de te reconnaître +solennellement pour ma fille... alors ces respects, dont l'hommage t'est +si douloureux, venaient nécessairement t'entourer... + +«Oui, mais j'ai eu un tort... j'ai été, vois-tu, trop orgueilleux de +toi... j'ai trop voulu jouir du charme que ta beauté, que ton esprit, +que ton caractère inspiraient à tous ceux qui t'approchaient... J'aurais +dû cacher mon trésor... vivre presque dans la retraite avec Clémence et +toi... renoncer à ces fêtes, à ces réceptions nombreuses où j'aimais +tant à te voir briller... croyant follement t'élever si haut... si +haut... que le passé disparaîtrait entièrement à tes yeux... Mais hélas! +le contraire est arrivé... et, comme tu me l'as dit, plus tu t'es +élevée, plus l'abîme dont je t'ai retirée t'a paru sombre et profond... + +«Encore une fois, c'est ma faute... j'avais pourtant cru bien faire!... +dit Rodolphe en essuyant ses larmes, mais je me suis trompé... Et puis, +je me suis cru pardonné trop tôt... la vengeance de Dieu n'est pas +satisfaite... elle me poursuit encore dans le bonheur de ma fille!... + +Quelques coups discrètement frappés à la porte du salon qui précédait +l'oratoire de Fleur-de-Marie interrompirent ce triste entretien. + +Rodolphe se leva et entr'ouvrit la porte. + +Il vit Murph, qui lui dit: + +--Je demande pardon à Votre Altesse Royale de venir la déranger; mais un +courrier du prince d'Herkaüsen-Oldenzaal vient d'apporter cette lettre +qui, dit-il, est très-importante et doit être sur-le-champ remise à +Votre Altesse Royale. + +--Merci, mon bon Murph. Ne t'éloigne pas, lui dit Rodolphe avec un +soupir; tout à l'heure j'aurai besoin de causer avec toi. + +Et le prince, ayant fermé la porte, resta un moment dans le salon pour y +lire la lettre que Murph venait de lui remettre. + +Elle était ainsi conçue: + + «Monseigneur, + +«Puis-je espérer que les liens de parenté qui m'attachent à Votre +Altesse Royale et que l'amitié dont elle a toujours daigné m'honorer +excuseront une démarche qui serait d'une grande témérité si elle ne +m'était pas imposée par une conscience d'honnête homme? + +«Il y a quinze mois, monseigneur, vous reveniez de France, ramenant avec +vous une fille d'autant plus chérie que vous l'aviez crue perdue pour +toujours, tandis qu'au contraire elle n'avait jamais quitté sa mère, que +vous avez épousée à Paris _in extremis_, afin de légitimer la naissance +de la princesse Amélie, qui est ainsi l'égale des autres Altesses de la +Confédération germanique. + +«Sa naissance est donc souveraine, sa beauté incomparable, son coeur est +aussi digne de sa naissance que son esprit est digne de sa beauté, ainsi +que me l'a écrit ma soeur l'abbesse de Sainte-Hermangilde, qui a souvent +l'honneur de voir la fille bien-aimée de Votre Altesse Royale. + +«Maintenant, monseigneur, j'aborderai franchement le sujet de cette +lettre, puisque malheureusement une maladie grave me retient à +Oldenzaal, et m'empêche de se rendre auprès de Votre Altesse Royale. + +«Pendant le temps que mon fils a passé à Gerolstein, il a vu presque +chaque jour la princesse Amélie, il l'aime éperdument, mais il lui a +toujours caché son amour. + +«J'ai cru devoir, monseigneur, vous en instruire. Vous avez daigné +accueillir paternellement mon fils et l'engager à revenir, au sein de +votre famille, vivre de cette intimité qui lui était si précieuse; +j'aurais indignement manqué à la loyauté en dissimulant à Votre Altesse +Royale une circonstance qui doit modifier l'accueil qui était réservé à +mon fils. + +«Je sais qu'il serait insensé à nous d'oser espérer nous allier plus +étroitement encore à la famille de Votre Altesse Royale. + +«Je sais que la fille dont vous êtes à bon droit si fier, monseigneur, +doit prétendre à de hautes destinées. + +«Mais je sais aussi que vous êtes le plus tendre des pères, et que, si +vous jugiez jamais mon fils digne de vous appartenir et de faire le +bonheur de la princesse Amélie, vous ne seriez pas arrêté par les graves +disproportions qui rendent pour nous une telle fortune inespérée. + +«Il ne m'appartient pas de faire l'éloge d'Henri, monseigneur; mais +j'en appelle aux encouragements et aux louanges que vous avez si souvent +daigné lui accorder. + +«Je n'ose et ne puis vous en dire davantage, monseigneur; mon émotion +est trop profonde. + +«Quelle que soit votre détermination, veuillez croire que nous nous y +soumettrons avec respect, et que je serai toujours fidèle aux sentiments +profondément dévoués avec lesquels j'ai l'honneur d'être, + +«de Votre Altesse Royale + + «le très-humble et obéissant serviteur, + + «GUSTAVE-PAUL, + + «prince d'Herkaüsen-Oldenzaal + + + + +VI + +Aveux + + +Après la lecture de la lettre du prince, père d'Henri, Rodolphe resta +quelque temps triste et pensif; puis, un rayon d'espoir éclairant son +front, il revint auprès de sa fille, à qui Clémence prodiguait en vain +les plus tendres consolations. + +--Mon enfant, tu l'as dit toi-même, Dieu a voulu que ce jour fût celui +des explications solennelles, dit Rodolphe à Fleur-de-Marie, je ne +prévoyais pas qu'une nouvelle et grave circonstance dût encore justifier +tes paroles. + +--De quoi s'agit-il, mon père? + +--Mon ami, qu'y a-t-il? + +--De nouveaux sujets de crainte. + +--Pour qui donc, mon père? + +--Pour toi. + +--Pour moi? + +--Tu ne nous as avoué que la moitié de tes chagrins, pauvre enfant. + +--Soyez assez bon pour vous expliquer, mon père, dit Fleur-de-Marie en +rougissant. + +--Maintenant je le puis, je n'ai pu le faire plus tôt, ignorant que tu +désespérais à ce point de ton sort. Écoute, ma fille chérie, tu te +crois, ou plutôt tu es bien malheureuse. Lorsqu'au commencement de notre +entretien tu m'as parlé des espérances qui te restaient, j'ai compris... +mon coeur a été brisé... car il s'agissait pour moi de te perdre à +jamais, de te voir t'enfermer dans un cloître, de te voir descendre +vivante dans un tombeau. Tu voudrais entrer au couvent... + +--Mon père... + +--Mon enfant, est-ce vrai? + +--Oui, si vous me le permettez, répondit Fleur-de-Marie d'une voix +étouffée. + +--Nous quitter! s'écria Clémence. + +--L'abbaye de Sainte-Hermangilde est bien rapprochée de Gerolstein: je +vous verrai souvent, vous et mon père. + +--Songez donc que de tels voeux sont éternels, ma chère enfant. Vous +n'avez pas dix-huit ans, et peut-être un jour... + +--Oh! je ne me repentirai jamais de la résolution que je prends: je ne +trouverai le repos et l'oubli que dans la solitude d'un cloître, si +toutefois mon père, et vous, ma seconde mère, vous me continuez votre +affection. + +--Les devoirs, les consolations de la vie religieuse pourraient, en +effet, dit Rodolphe, sinon guérir, du moins calmer les douleurs de ta +pauvre âme abattue et déchirée. Et, quoiqu'il s'agisse de la moitié du +bonheur de ma vie, il se peut que j'approuve ta résolution. Je sais ce +que tu souffres, et je ne dis pas que le renoncement au monde ne doive +pas être le terme fatalement logique de ta triste existence. + +--Quoi! vous aussi, Rodolphe! s'écria Clémence. + +--Permettez-moi, mon amie, d'exprimer toute ma pensée, reprit Rodolphe. +Puis, s'adressant à sa fille: Mais avant de prendre cette détermination +extrême, il faut examiner si un autre avenir ne serait pas plus selon +tes voeux et selon les nôtres. Dans ce cas, aucun sacrifice ne me +coûterait pour assurer ton avenir. + +Fleur-de-Marie et Clémence firent un mouvement de surprise; Rodolphe +reprit en regardant fixement sa fille: + +--Que penses-tu... de ton cousin le prince Henri? + +Fleur-de-Marie tressaillit et devint pourpre. + +Après un moment d'hésitation elle se jeta dans les bras du prince en +pleurant. + +--Tu l'aimes, pauvre enfant! + +--Vous ne me l'aviez jamais demandé, mon père! répondit Fleur-de-Marie +en essuyant ses yeux. + +--Mon ami, nous ne nous étions pas trompés, dit Clémence. + +--Ainsi, tu l'aimes..., ajouta Rodolphe en prenant les mains de sa fille +dans les siennes; tu l'aimes bien, mon enfant chérie? + +--Oh! si vous saviez, reprit Fleur-de-Marie, ce qu'il m'en a coûté de +vous cacher ce sentiment dès que je l'ai eu découvert dans mon coeur. +Hélas! à la moindre question de votre part, je vous aurais tout avoué... +Mais la honte me retenait et m'aurait toujours retenue. + +--Et crois-tu qu'Henri connaisse ton amour pour lui? dit Rodolphe. + +--Grand Dieu! mon père, je ne le pense pas! s'écria Fleur-de-Marie avec +effroi. + +--Et lui... crois-tu qu'il t'aime? + +--Non, mon père... non... Oh! j'espère que non... il souffrirait trop. + +--Et comment cet amour est-il venu, mon ange aimé? + +--Hélas! presque à mon insu... Vous vous souvenez d'un portrait de page? + +--Qui se trouve dans l'appartement de l'abbesse de Sainte-Hermangilde... +c'était le portrait d'Henri. + +--Oui, mon père... Croyant cette peinture d'une autre époque, un jour, +en votre présence, je ne cachai pas à la supérieure que j'étais frappée +de la beauté de ce portrait. Vous me dîtes alors, en plaisantant, que ce +tableau représentait un de nos parents d'autrefois, qui, très-jeune +encore, avait montré un grand courage et d'excellentes qualités. La +grâce de cette figure, jointe à ce que vous me dîtes du noble caractère +de ce parent, ajouta encore à ma première impression... Depuis ce jour, +souvent je m'étais plu à me rappeler ce portrait, et cela sans le +moindre scrupule, croyant qu'il s'agissait d'un de nos cousins mort +depuis longtemps... Peu à peu, je m'habituai à ces douces pensées... +sachant qu'il ne m'était pas permis d'aimer sur cette terre..., ajouta +Fleur-de-Marie avec une expression navrante, et en laissant de nouveau +couler ses larmes. Je me fis de ces rêveries bizarres une sorte de +mélancolique intérêt, moitié sourire et moitié larmes; je regardai ce +joli page des temps passés comme un fiancé d'outre-tombe... que je +retrouverais peut-être un jour dans l'éternité; il me semblait qu'un tel +amour était seul digne d'un coeur qui vous appartenait tout entier, mon +père... Mais pardonnez-moi ces tristes enfantillages. + +--Rien de plus touchant, au contraire, pauvre enfant! dit Clémence +profondément émue. + +--Maintenant, reprit Rodolphe, je comprends pourquoi tu m'as reproché un +jour, d'un air chagrin, de t'avoir trompée sur ce portrait. + +--Hélas! oui, mon père... Jugez de ma confusion, lorsque plus tard la +supérieure m'apprit que ce portrait était celui de son neveu, l'un de +nos parents... Alors, mon trouble fut extrême, je tâchai d'oublier mes +premières impressions, mais, plus j'y tâchais, plus elles s'enracinaient +dans mon coeur, par suite même de la persévérance de mes efforts... +Malheureusement encore, souvent je vous entendis, mon père, vanter le +coeur, l'esprit, le caractère du prince Henri... + +--Tu l'aimais déjà, mon enfant chérie, alors que tu n'avais encore vu +que son portrait et entendu parler que de ses rares qualités. + +--Sans l'aimer, mon père, je sentais pour lui un attrait que je me +reprochais amèrement; mais je me consolais en pensant que personne au +monde ne saurait ce triste secret, qui me couvrait de honte à mes +propres yeux. Oser aimer... moi... moi... et puis ne pas me contenter de +votre tendresse, de celle de ma seconde mère! Ne vous devais-je pas +assez pour employer toutes les forces, toutes les ressources de mon +coeur à vous chérir tous deux?... Oh! croyez-moi, parmi mes reproches, +ces derniers furent les plus douloureux. Enfin, pour la première fois je +vis mon cousin... à cette grande fête que vous donniez à l'archiduchesse +Sophie; le prince Henri ressemblait d'une manière si saisissante à son +portrait que je le reconnus tout d'abord... Le soir même, mon père, vous +m'avez présenté à mon cousin, en autorisant entre nous l'intimité que +permet la parenté. + +--Eh bientôt vous vous êtes aimés? + +--Ah! mon père, il exprimait son respect, son attachement, son +admiration pour vous avec tant d'éloquence... vous m'aviez dit vous-même +tant de bien de lui!... + +--Il le méritait... Il n'est pas de caractère plus élevé, il n'est pas +de meilleur et de plus valeureux coeur. + +--Ah! de grâce, mon père... ne le louez pas ainsi... Je suis déjà si +malheureuse!... + +--Et moi, je tiens à te bien convaincre de toutes les rares qualités de +ton cousin... Ce que je te dis t'étonne... Je le conçois, mon enfant... +Continue... + +--Je sentais le danger que je courais en voyant le prince Henri chaque +jour, et je ne pouvais me soustraire à ce danger. Malgré mon aveugle +confiance en vous, mon père, je n'osais vous exprimer mes craintes. Je +mis tout mon courage à cacher cet amour; pourtant, je vous l'avoue, mon +père, malgré mes remords, souvent, dans cette fraternelle intimité de +chaque jour, oubliant le passé, j'éprouvai des éclairs de bonheur +inconnu jusqu'alors, mais bientôt suivis, hélas! de sombres désespoirs, +dès que je retombais sous l'influence de mes tristes souvenirs... Car, +hélas! s'ils me poursuivaient au milieu des hommages et des respects de +personnes presque indifférentes, jugez, jugez... mon père, de mes +tortures, lorsque le prince Henri me prodiguait les louanges les plus +délicates... m'entourait d'une adoration candide et pieuse, mettant, +disait-il, l'attachement fraternel qu'il ressentait pour moi sous la +sainte protection de sa mère, qu'il avait perdue bien jeune. Du moins, +ce doux nom de soeur qu'il me donnait, je tâchais de le mériter, en +conseillant mon cousin sur son avenir, selon mes faibles lumières, en +m'intéressant à tout ce qui le touchait, en me promettant de toujours +vous demander pour lui votre bienveillant appui... Mais souvent, aussi, +que de tourments, que de pleurs dévorés, lorsque par hasard le prince +Henri m'interrogeait sur mon enfance, sur ma première jeunesse... Oh! +tromper... toujours tromper... toujours craindre... toujours mentir, +toujours trembler devant le regard de celui qu'on aime et qu'on +respecte, comme le criminel tremble devant le regard inexorable de son +juge!... Oh! mon père! j'étais coupable, je le sais, je n'avais pas le +droit d'aimer; mais j'expiais ce triste amour par bien des douleurs... +Que vous dirai-je? Le départ du prince Henri, en me causant un nouveau +et violent chagrin, m'a éclairée... J'ai vu que je l'aimais plus encore +que je ne croyais... Aussi, ajouta Fleur-de-Marie avec accablement, et +comme si cette confession eût épuisé ses forces, bientôt je vous aurais +fait cet aveu, car ce fatal amour a comblé la mesure de ce que je +souffre... Dites, maintenant que vous savez tout, dites, mon père, +est-il pour moi un autre avenir que celui du cloître? + +--Il en est un autre, mon enfant... oui... et cet avenir est aussi doux +et aussi riant, aussi heureux que celui du couvent est morne et +sinistre! + +--Que dites-vous, mon père? + +--Écoute-moi à mon tour... Tu sens bien que je t'aime trop, que ma +tendresse est trop clairvoyante pour que ton amour et celui d'Henri +m'aient échappé; au bout de quelques jours, je fus certain qu'il +t'aimait, plus encore peut-être que tu ne l'aimes... + +--Mon père... non... non... c'est impossible, il ne m'aime pas à ce +point. + +--Il t'aime, te dis-je... Il t'aime avec passion, avec délire. + +--Ô mon Dieu! Mon Dieu! + +--Écoute encore... lorsque je t'ai fait cette plaisanterie du portrait, +j'ignorais qu'Henri dût venir bientôt voir sa tante à Gerolstein. +Lorsqu'il y vint, je cédai au penchant qu'il m'a toujours inspiré; je +l'invitai à nous voir souvent... Jusqu'alors, je l'avais traité comme +mon fils, je ne changeai rien à ma manière d'être envers lui... Au bout +de quelques jours, Clémence et moi nous ne pûmes douter de l'attrait que +vous éprouviez l'un pour l'autre... Si ta position était plus +douloureuse, ma pauvre enfant, la mienne aussi était pénible, et surtout +d'une délicatesse extrême... Comme père, sachant les rares et +excellentes qualités d'Henri, je ne pouvais qu'être profondément heureux +de votre attachement, car jamais je n'aurais pu rêver un époux plus +digne de toi. + +--Ah! mon père... pitié! pitié! + +--Mais, comme homme d'honneur, je songeais au triste passé de mon +enfant... Aussi, loin d'encourager les espérances d'Henri, dans +plusieurs entretiens je lui donnai des conseils absolument contraires à +ceux qu'il aurait dû attendre de moi si j'avais songé à lui accorder ta +main. Dans des conjonctures si délicates, comme père et comme homme +d'honneur, je devais garder une neutralité rigoureuse, ne pas encourager +l'amour de ton cousin, mais le traiter avec la même affabilité que par +le passé... Tu as été jusqu'ici si malheureuse, mon enfant chérie, que, +te voyant pour ainsi dire te ranimer sous l'influence de ce noble et pur +amour, pour rien au monde je n'aurais voulu te ravir ces joies divines +et rares. En admettant même que cet amour dût être brisé plus tard... tu +aurais au moins connu quelques jours d'innocent bonheur... Et puis, +enfin... cet amour pouvait assurer ton repos à venir... + +--Mon repos? + +--Écoute encore... Le père d'Henri, le prince Paul, vient de m'écrire; +voici sa lettre... Quoiqu'il regarde cette alliance comme une faveur +inespérée... il me demande ta main pour son fils, qui, me dit-il, +éprouve pour toi l'amour le plus respectueux et le plus passionné. + +--Ô mon Dieu! Mon Dieu! dit Fleur-de-Marie, en cachant son visage dans +ses mains, j'aurais pu être si heureuse! + +--Courage, ma fille bien-aimée! Si tu le veux, ce bonheur est à toi! +s'écria tendrement Rodolphe. + +--Oh! jamais!... Jamais!... Oubliez-vous?... + +--Je n'oublie rien... Mais que demain tu entres au couvent, +non-seulement je te perds à jamais... mais tu me quittes pour une vie de +larmes et d'austérités... Eh bien! te perdre pour te perdre... qu'au +moins je te sache heureuse et mariée à celui que tu aimes... et qui +t'adore. + +--Mariée avec lui... moi, mon père!... + +--Oui... mais à la condition que, sitôt après votre mariage, contracté +ici la nuit, sans d'autres témoins que Murph pour toi et que le baron de +Graün pour Henri, vous partirez tous deux pour aller dans quelque +tranquille retraite de Suisse ou d'Italie, vivre inconnus, en riches +bourgeois. Maintenant, ma fille chérie, sais-tu pourquoi je me résigne à +t'éloigner de moi? Sais-tu pourquoi je désire qu'Henri quitte son titre +une fois hors de l'Allemagne? C'est que je suis sûr qu'au milieu d'un +bonheur solitaire, concentrée dans une existence dépouillée de tout +faste, peu à peu tu oublieras cet odieux passé, qui t'est surtout +pénible parce qu'il contraste amèrement avec les cérémonieux hommages +dont à chaque instant tu es entourée. + +--Rodolphe a raison, s'écria Clémence. Seule avec Henri, continuellement +heureuse de son bonheur et du vôtre, il ne vous restera pas le temps de +songer à vos chagrins d'autrefois, mon enfant. + +--Puis, comme il me serait impossible d'être longtemps sans te voir, +chaque année Clémence et moi nous irons vous visiter. + +--Et un jour... lorsque la plaie dont vous souffrez tant, pauvre petite, +sera cicatrisée... lorsque vous aurez trouvé l'oubli dans le bonheur... +et ce moment arrivera plus tôt que vous ne le pensez... vous reviendrez +près de nous pour ne plus nous quitter! + +--L'oubli dans le bonheur!... murmura Fleur-de-Marie qui, malgré elle, +se laissait bercer par ce songe enchanteur. + +--Oui... oui, mon enfant, reprit Clémence, lorsqu'à chaque instant du +jour vous vous verrez bénie, respectée, adorée par l'époux de votre +choix, par l'homme dont votre père vous a mille fois vanté le coeur +noble et généreux... aurez-vous le loisir de songer au passé? Et, lors +même que vous y songeriez... comment ce passé vous attristerait-il? +Comment vous empêcherait-il de croire à la radieuse félicité de votre +mari? + +--Enfin c'est vrai... car dis-moi, mon enfant, reprit Rodolphe, qui +pouvait à peine contenir des larmes de joie en voyant sa fille ébranlée, +en présence de l'idolâtrie de ton mari pour toi... lorsque tu auras la +conscience et la preuve du bonheur qu'il te doit... quels reproches +pourras-tu te faire? + +--Mon père..., dit Fleur-de-Marie, oubliant le passé pour cette +espérance ineffable, tant de bonheur me serait-il encore réservé? + +--Ah! j'en étais bien sûr! s'écria Rodolphe dans un élan de joie +triomphante, est-ce qu'après tout un père qui le veut... ne peut pas +rendre au bonheur son enfant adorée?... + +--Elle mérite tant... que nous devions être exaucés, mon ami, dit +Clémence en partageant le ravissement du prince. + +--Épouser Henri... et un jour... passer ma vie entre lui... ma seconde +mère... et mon père..., répéta Fleur-de-Marie, subissant de plus en plus +la douce ivresse de ces pensées. + +--Oui, mon ange aimé, nous serons tous heureux!... Je vais répondre au +père d'Henri que je consens au mariage, s'écria Rodolphe en serrant +Fleur-de-Marie dans ses bras avec une émotion indicible. Rassure-toi, +notre séparation sera passagère... les nouveaux devoirs que le mariage +va t'imposer raffermiront encore tes pas dans cette voie d'oubli et de +félicité où tu vas marcher désormais... car, enfin, si un jour tu es +mère, ce ne sera pas seulement pour toi qu'il te faudra être heureuse... + +--Ah! s'écria Fleur-de-Marie avec un cri déchirant, car ce mot de mère +la réveilla du songe enchanteur qui la berçait, mère!... moi? Oh! +jamais! Je suis indigne de ce saint nom... Je mourrais de honte devant +mon enfant... si je n'étais pas morte de honte devant son père... en lui +faisant l'aveu du passé... + +--Que dit-elle? mon Dieu! s'écria Rodolphe, foudroyé par ce brusque +changement... + +--Moi mère! reprit Fleur-de-Marie avec une amertume désespérée, moi +respectée, moi bénie par un enfant innocent et candide! Moi autrefois +l'objet du mépris de tous! Moi profaner ainsi le nom sacré de mère... +oh! jamais... Misérable folle que j'étais de me laisser entraîner à un +espoir indigne!... + +--Ma fille, par pitié, écoute-moi. + +Fleur-de-Marie se leva droite, pâle, et belle de la majesté d'un malheur +incurable. + +--Mon père... nous oublions qu'avant de m'épouser... le prince Henri +doit connaître ma vie passée. + +--Je ne l'avais pas oublié, s'écria Rodolphe; il doit tout savoir... il +saura tout... + +--Et vous ne voulez pas que je meure... de me voir ainsi dégradée à ses +yeux? + +--Mais il saura aussi quelle irrésistible fatalité t'a jetée dans +l'abîme... mais il saura ta réhabilitation. + +--Et il sentira enfin, reprit Clémence en serrant Fleur-de-Marie dans +ses bras, que lorsque je vous appelle ma fille... il peut sans honte +vous appeler sa femme... + +--Et moi... ma mère... j'aime trop... j'estime trop le prince Henri pour +jamais lui donner une main qui a été touchée par les bandits de la +Cité... + +Peu de temps après cette scène douloureuse, on lisait dans la _Gazette +officielle de Gerolstein:_ + +«Hier a eu lieu, en l'abbaye grand-ducale de Sainte-Hermangilde, en +présence de Son Altesse Royale le grand-duc régnant et de toute la cour, +la prise de voile de très-haute et très-puissante princesse Son Altesse +Amélie de Gerolstein. + +«Le noviciat a été reçu par l'illustrissime et révérendissime seigneur +monseigneur Charles-Maxime, archevêque duc d'Oppenheim; monseigneur +Annibal-André Montano, des princes de Delphes, évêque de Ceuta _in +partibus infidelium_ et nonce apostolique, y a donné le salut et la +bénédiction papale. + +«Le sermon a été prononcé par le révérendissime seigneur Pierre +d'Asfeld, chanoine du chapitre de Cologne, comte du Saint-Empire romain. + + «VENI, CREATOR OPTIME.» + + + + +VII + +La profession + + + RODOLPHE À CLÉMENCE + + Gerolstein, 12 janvier 1842[35] + +En me rassurant complètement aujourd'hui sur la santé de votre père, mon +amie, vous me faites espérer que vous pourrez, avant la fin de cette +semaine, le ramener ici. Je l'avais prévenu que dans la résidence de +Rosenfeld, située au milieu des forêts, il serait exposé, malgré toutes +les précautions possibles, à l'âpre rigueur de nos froids; +malheureusement sa passion pour la chasse a rendu nos conseils inutiles. +Je vous en conjure, Clémence, dès que votre père pourra supporter le +mouvement de la voiture, partez aussitôt; quittez ce pays sauvage et +cette sauvage demeure, seulement habitable pour ces vieux Germains au +corps de fer dont la race a disparu. + +Je tremble qu'à votre tour vous ne tombiez malade; les fatigues de ce +voyage précipité, les inquiétudes auxquelles vous avez été en proie +jusqu'à votre arrivée auprès de votre père, toutes ces causes ont dû +réagir cruellement sur vous. Que n'ai-je pu vous accompagner!... + +Clémence, je vous en supplie, pas d'imprudence; je sais combien vous +êtes vaillante et dévouée... je sais de quels soins empressés vous allez +entourer votre père; mais il serait aussi désespéré que moi si votre +santé s'altérait pendant ce voyage. Je déplore doublement la maladie du +comte, car elle vous éloigne de moi dans un moment où j'aurais puisé +bien des consolations dans votre tendresse... + +La cérémonie de la profession de notre pauvre enfant est toujours fixée +à demain... à demain 13 janvier, époque fatale... C'est le TREIZE +JANVIER que j'ai tiré l'épée contre mon père... + +Ah! mon amie... je m'étais cru pardonné trop tôt... L'enivrant espoir de +passer ma vie auprès de vous et de ma fille m'avait fait oublier que ce +n'était pas moi, mais elle, qui avait été punie jusqu'à présent, et que +mon châtiment était encore à venir. + +Et il est venu... lorsqu'il y a six mois l'infortunée nous a dévoilé la +double torture de son coeur: sa honte incurable du passé... jointe à son +malheureux amour pour Henri... + +Ces deux amers et brûlants ressentiments exaltés l'un par l'autre, +devaient, par une logique fatale, amener son inébranlable résolution de +prendre le voile. Vous le savez, mon amie, en combattant ce dessein de +toutes les forces de notre adoration pour elle, nous ne pouvions nous +dissimuler que sa digne et courageuse conduite eût été la nôtre. Que +répondre à ces mots terribles: «J'aime trop le prince Henri pour lui +donner une main touchée par les bandits de la Cité»? + +Elle a dû se sacrifier à ses nobles scrupules, au souvenir ineffaçable +de sa honte! Elle l'a fait vaillamment... Elle a renoncé aux splendeurs +du monde, elle est descendue des marches d'un trône pour s'agenouiller, +vêtue de bure, sur la dalle d'une église; elle a croisé ses mains sur sa +poitrine, courbé sa tête angélique... ses beaux cheveux blonds que +j'aimais tant, et que je conserve comme un trésor, sont tombés tranchés +par le fer... + +Ô mon amie, vous savez notre émotion déchirante à ce moment lugubre et +solennel; cette émotion est, à cette heure, aussi poignante que par le +passé... En vous écrivant ces mots, je pleure comme un enfant. + +Je l'ai vue ce matin; quoiqu'elle m'ait paru moins pâle que d'habitude, +et qu'elle prétende ne pas souffrir... sa santé m'inquiète, +mortellement. Hélas! lorsque, sous le voile et le bandeau qui entourent +son noble front, je vois ses traits amaigris qui ont la froide blancheur +du marbre, et qui font paraître ses grands yeux bleus plus grands +encore, je ne puis m'empêcher de songer au doux et pur éclat dont +brillait sa beauté lors de notre mariage. Jamais, n'est-ce pas? nous ne +l'avions vue plus charmante... notre bonheur semblait rayonner sur son +délicieux visage. + +Comme je vous le disais, je l'ai vue ce matin; elle n'est pas prévenue +que la princesse Juliane se démet volontairement en sa faveur de sa +dignité abbatiale: demain donc, jour de sa profession, notre enfant sera +élue abbesse, puisqu'il y a unanimité parmi les demoiselles nobles de la +communauté pour lui conférer cette dignité[36]. + +Depuis le commencement de son noviciat, il n'y a qu'une voix sur sa +piété, sur sa charité, sur sa religieuse exactitude à remplir toutes les +règles de son ordre, dont elle exagère malheureusement les austérités... +Elle a exercé dans ce couvent l'influence qu'elle exerce partout, sans y +prétendre et en l'ignorant, ce qui en augmente la puissance... + +Son entretien de ce matin m'a confirmé ce dont je me doutais; elle n'a +pas trouvé dans la solitude du cloître et dans la pratique sévère de la +vie monastique le repos et l'oubli... elle se félicite pourtant de sa +résolution, qu'elle considère comme l'accomplissement d'un devoir +impérieux; mais elle souffre toujours, car elle n'est pas née pour ces +contemplations mystiques, au milieu desquelles certaines personnes, +oubliant toutes les affections, tous les souvenirs terrestres, se +perdent en ravissements ascétiques. + +Non, Fleur-de-Marie croit, elle prie, elle se soumet à la rigoureuse et +dure observance de son ordre; elle prodigue les consolations les plus +évangéliques, les soins les plus humbles aux pauvres femmes malades qui +sont traitées dans l'hospice de l'abbaye. Elle a refusé jusqu'à l'aide +d'une soeur converse pour le modeste ménage de cette triste cellule +froide et nue où nous avons remarqué avec un si douloureux étonnement, +vous vous le rappelez, mon amie, les branches desséchées de son petit +rosier, suspendues au-dessous de son christ. Elle est enfin l'exemple +chéri, le modèle vénéré de la communauté... Mais elle me l'a avoué ce +matin, en se reprochant cette faiblesse avec amertume, elle n'est pas +tellement absorbée par la pratique et par les austérités de la vie +religieuse, que le passé ne lui apparaisse sans cesse non-seulement tel +qu'il a été... mais tel qu'il aurait pu être. + +--Je m'en accuse, mon père, me disait-elle avec cette calme et douce +résignation que vous lui connaissez, je m'en accuse, mais je ne puis +m'empêcher de songer souvent, que, si Dieu avait voulu m'épargner la +dégradation qui a flétri à jamais mon avenir, j'aurais pu vivre toujours +auprès de vous, aimée de l'époux de votre choix. Malgré moi, ma vie se +partage entre ces douloureux regrets et les effroyables souvenirs de la +Cité. En vain je prie Dieu de me délivrer de ces obsessions, de remplir +uniquement mon coeur de son pieux amour, de ses saintes espérances, de +me prendre enfin tout entière, puisque je veux me donner tout entière à +lui... il n'exauce pas mes voeux... sans doute parce que mes +préoccupations terrestres me rendent indigne d'entrer en communication +avec lui. + +--Mais alors, m'écriai-je, saisi d'une folle lueur d'espérance, il en +est temps encore, aujourd'hui ton noviciat finit, mais c'est seulement +demain qu'aura lieu ta profession solennelle; tu es encore libre, +renonce à cette vie si rude et si austère qui ne t'offre pas les +consolations que tu attendais; souffrir pour souffrir, viens souffrir +dans nos bras, notre tendresse adoucira tes chagrins. + +Secouant tristement la tête, elle me répondit avec cette inflexible +justesse de raisonnement qui nous a si souvent frappés: + +--Sans doute, mon bon père, la solitude est bien triste pour moi... pour +moi déjà si habituée à vos tendresses de chaque instant. Sans doute je +suis poursuivie par d'amers regrets, de navrants souvenirs; mais au +moins j'ai la conscience d'accomplir un devoir... mais je comprends, +mais je sais que partout ailleurs qu'ici je serais déplacée; je me +retrouverais dans cette condition si cruellement fausse... dont j'ai +déjà tant souffert... et pour moi... et pour vous... car j'ai ma fierté +aussi. Votre fille sera ce qu'elle doit être... fera ce qu'elle doit +faire, subira ce qu'elle doit subir... Demain tous sauraient de quelle +fange vous m'avez tirée... qu'en me voyant repentante au pied de la +croix on me pardonnerait peut-être le passé en faveur de mon humilité +présente... Et il n'en serait pas ainsi, n'est-ce pas? mon bon père, si +l'on me voyait, comme il y a quelques mois, briller au milieu des +splendeurs de votre cour. D'ailleurs, satisfaire aux justes et sévères +exigences du monde, c'est me satisfaire moi-même; aussi je remercie et +je bénis Dieu de toute la puissance de mon âme, en songeant que lui seul +pouvait offrir à votre fille un asile et une position dignes d'elle et +de vous... une position enfin qui ne formât pas un affligeant contraste +avec ma dégradation première... et pût mériter le seul respect qui me +soit dû... celui que l'on accorde au repentir et à l'humilité sincères. + +Hélas! Clémence... que répondre à cela?... + +Fatalité! Fatalité! Car cette malheureuse enfant est douée, si cela peut +se dire, d'une inexorable logique en tout ce qui touche les délicatesses +du coeur et de l'honneur. Avec un esprit et une âme pareils, il ne faut +pas songer à pallier, à tourner les positions fausses; il faut en subir +les implacables conséquences... + +Je l'ai quittée, comme toujours, le coeur brisé. + +Sans fonder le moindre espoir sur cette entrevue, qui sera la dernière +avant sa profession, je m'étais dit: «Aujourd'hui encore elle peut +renoncer au cloître.» Mais vous le voyez, mon amie, sa volonté est +irrévocable, et je dois, hélas! en convenir avec elle et répéter ses +paroles: «Dieu seul pouvait lui offrir un asile et une position dignes +d'elle et de moi.» + +Encore une fois, sa résolution est admirablement convenable et logique +au point de vue de la société où nous vivons... Avec l'exquise +susceptibilité de Fleur-de-Marie, il n'y a pas pour elle d'autre +condition possible. Mais, je vous l'ai dit bien souvent, mon amie, si +des devoirs sacrés, plus sacrés encore que ceux de la famille, ne me +retenaient pas au milieu de ce peuple qui m'aime et dont je suis un peu +la providence, je serais allé avec vous, ma fille, Henri et Murph, vivre +heureux et obscur dans quelque retraite ignorée. Alors, loin des lois +impérieuses d'une société impuissante à guérir les maux qu'elle a faits, +nous aurions bien forcé cette malheureuse enfant au bonheur et à +l'oubli... tandis qu'ici, au milieu de cet éclat, de ce cérémonial, si +restreint qu'il fût, c'était impossible... Mais encore une fois... +fatalité! fatalité! je ne puis abdiquer mon pouvoir sans compromettre le +bonheur de ce peuple, qui compte sur moi... Braves et dignes gens! +qu'ils ignorent toujours ce que leur fidélité me coûte!... + +Adieu, tendrement adieu, ma bien-aimée Clémence. Il m'est presque +consolant de vous voir aussi affligée que moi du sort de mon enfant, car +ainsi je puis dire notre chagrin, et il n'y a pas d'égoïsme dans ma +souffrance. + +Quelquefois je me demande avec effroi ce que je serais devenu sans vous +au milieu de circonstances si douloureuses... Souvent aussi ces pensées +m'apitoient encore davantage sur le sort de Fleur-de-Marie... Car vous +me restez, vous... Et à elle, que lui reste-t-il? + +Adieu encore, et tristement adieu, noble amie, bon ange des jours +mauvais. Revenez bientôt; cette absence vous pèse autant qu'à moi... + +À vous ma vie et mon amour!... âme et coeur, à vous! + + R. + +Je vous envoie cette lettre par un courrier; à moins de changement +imprévu, je vous en expédierai une autre demain, sitôt après la triste +cérémonie. Mille voeux et espoirs à votre père pour son prompt +rétablissement. J'oubliais de vous donner des nouvelles du pauvre Henri. +Son état s'améliore et ne donne plus de si graves inquiétudes. Son +excellent père, malade lui-même, a retrouvé des forces pour le soigner, +pour le veiller; miracle d'amour paternel qui ne nous étonne pas, nous +autres. + +Ainsi donc, amie, à demain... demain, jour sinistre et néfaste pour moi! + +À vous encore, à vous toujours. + + R. + + Abbaye de Sainte-Hermangilde, + quatre heures du matin. + +Rassurez-vous, Clémence, rassurez-vous, quoique l'heure à laquelle je +vous écris cette lettre et le lieu d'où elle est datée doivent vous +effrayer... + +Grâce à Dieu, le danger est passé; mais la crise a été terrible... + +Hier, après vous avoir écrit, agité par je ne sais quel funeste +pressentiment, me rappelant la pâleur, l'air souffrant de ma fille, +l'état de faiblesse où elle languit depuis quelque temps, songeant enfin +qu'elle devait passer en prières, dans une immense et glaciale église, +presque toute cette nuit qui précède sa profession, j'ai envoyé Murph et +David à l'abbaye demander à la princesse Juliane de leur permettre de +rester jusqu'à demain dans la maison extérieure qu'Henri habitait +ordinairement. Ainsi ma fille pouvait avoir de prompts secours et moi de +ses nouvelles si, comme je le craignais, les forces lui manquaient pour +accomplir cette rigoureuse... je ne veux pas dire cruelle... obligation +de rester une nuit de janvier en prières par un froid excessif. J'avais +aussi écrit à Fleur-de-Marie que, tout en respectant l'exercice de ses +devoirs religieux, je la suppliais de songer à sa santé et de faire sa +veillée de prières dans sa cellule et non dans l'église. Voici ce +qu'elle m'a répondu: + +«Mon bon père, je vous remercie du plus profond de mon coeur de cette +nouvelle et tendre preuve de votre intérêt. N'ayez aucune inquiétude; je +me crois en état d'accomplir mon devoir. Votre fille, mon bon père, ne +peut témoigner ni crainte ni faiblesse. La règle est telle, je dois m'y +conformer. En résultât-il quelques souffrances physiques, c'est avec +joie que je les offrirais à Dieu. Vous m'approuverez, je l'espère, vous +qui avez toujours pratiqué le renoncement et le devoir avec tant de +courage. Adieu, mon bon père, je ne vous dirai pas que je vais prier +pour vous. En priant Dieu, je vous prie toujours, car il m'est +impossible de ne pas vous confondre avec la divinité que j'implore. Vous +avez été pour moi sur la terre ce que Dieu, si je le mérite, sera pour +moi dans le ciel. + +«Daignez bénir ce soir votre fille par la pensée, mon bon père... Elle +sera demain l'épouse du Seigneur. + +«Elle vous baise la main avec un pieux respect. + + «Soeur AMÉLIE» + +Cette lettre, que je ne pus lire sans fondre en larmes, me rassura +pourtant quelque peu; je devais, moi aussi, accomplir une veillée +sinistre. + +La nuit venue, j'allai m'enfermer dans le pavillon que j'ai fait +construire non loin du monument élevé au souvenir de mon père, en +expiation de cette nuit fatale... + +Vers une heure du matin, j'entendis la voix de Murph; je frissonnai +d'épouvante. Il arrivait en toute hâte du couvent. + +Que vous dirai-je, mon amie? Ainsi que je l'avais prévu, la malheureuse +enfant, malgré son courage et sa volonté, n'a pas eu la force +d'accomplir entièrement cette pratique barbare, dont il avait été +impossible à la princesse Juliane de la dispenser, la règle étant +formelle à ce sujet. + +À huit heures du soir, Fleur-de-Marie s'est agenouillée sur la pierre de +cette église. Jusqu'à plus de minuit elle a prié. Mais, à cette heure, +succombant à sa faiblesse, à cet horrible froid, à son émotion, car elle +a longuement et silencieusement pleuré, elle s'est évanouie. Deux +religieuses, qui, par ordre de la princesse Juliane, avaient partagé sa +veillée, vinrent la relever et la transportèrent dans sa cellule. + +David fut à l'instant prévenu. Murph monta en voiture, accourut me +chercher. Je volai au couvent; je fus reçu par la princesse Juliane. +Elle me dit que David craignait que ma vue ne fît une trop vive +impression sur ma fille; que son évanouissement, dont elle était +revenue, ne présentait rien de très-alarmant, ayant été causé seulement +par une grande faiblesse. + +D'abord une horrible pensée me vint. Je crus qu'on voulait me cacher +quelque grand malheur, ou du moins me préparer à l'apprendre; mais la +supérieure me dit: «Je vous l'affirme, monseigneur, la princesse Amélie +est hors de danger; un léger cordial que le docteur David lui a fait +prendre a ranimé ses forces.» + +Je ne pouvais douter de ce que m'affirmait l'abbesse; je la crus, et +j'attendis des nouvelles de ma fille avec une douloureuse impatience. + +Au bout d'un quart d'heure d'angoisses, David revint. Grâce à Dieu, elle +allait mieux, et elle avait voulu continuer sa veillée de prières dans +l'église, en consentant seulement à s'agenouiller sur un coussin. Et, +comme je me révoltais et m'indignais de ce que la supérieure et lui +eussent accédé à son désir, ajoutant que je m'y opposais formellement, +il me répondit qu'il eût été dangereux de contrarier la volonté de ma +fille dans un moment où elle était sous l'influence d'une vive émotion +nerveuse, et que d'ailleurs il était convenu avec la princesse Juliane +que la pauvre enfant quitterait l'église à l'heure des matines pour +prendre un peu de repos et se préparer à la cérémonie. + +--Elle est donc maintenant à l'église? lui dis-je. + +--Oui, monseigneur; mais avant une demi-heure elle l'aura quittée. + +Je me fis aussitôt conduire à notre tribune du nord, d'où l'on domine +tout le choeur. + +Là, au milieu des ténèbres de cette vaste église, seulement éclairée par +la pâle clarté de la lampe du sanctuaire, je la vis, près de la grille, +agenouillée, les mains jointes, et priant encore avec ferveur. + +Moi aussi je m'agenouillai en pensant à mon enfant. + +Trois heures sonnèrent; deux soeurs assises dans les stalles, qui ne +l'avaient pas quittée des yeux, vinrent lui parler bas. Au bout de +quelques moments elle se signa, se releva et traversa le choeur d'un pas +assez ferme; et pourtant, mon amie, lorsqu'elle passa sous la lampe, son +visage me parut aussi blanc que le long voile qui flottait autour +d'elle. + +Je sortis aussitôt de la tribune, voulant d'abord aller la rejoindre; +mais je craignis qu'une nouvelle émotion l'empêchât de goûter quelques +moments de repos. J'envoyai David savoir comment elle se trouvait: il +revint me dire qu'elle se sentait mieux et qu'elle allait tâcher de +dormir un peu. + +Je reste à l'abbaye pour la cérémonie qui aura lieu ce matin. + +Je pense maintenant, mon amie, qu'il est inutile de vous envoyer cette +lettre incomplète. Je la terminerai demain, en vous racontant les +événements de cette triste journée. + +À bientôt donc, mon amie. Je suis brisé de douleur, plaignez-moi. + + + + +Dernier chapitre + +Le 13 janvier + + + RODOLPHE À CLÉMENCE. + +Treize janvier... anniversaire maintenant doublement sinistre!!! + +Mon amie... nous la perdons à jamais! + +Tout est fini... tout! + +Écoutez ce récit: + +Il est donc vrai... on éprouve une volupté atroce à raconter une +horrible douleur. + +Hier je me plaignais du hasard qui vous retenait loin de moi... +aujourd'hui, Clémence, je me félicite de ce que vous n'êtes pas ici: +vous souffririez trop... + +Ce matin, je sommeillais à peine, j'ai été éveillé par le son des +cloches... j'ai tressailli d'effroi... cela m'a semblé funèbre... on eût +dit un glas de funérailles. + +En effet... ma fille est morte pour nous... morte, entendez-vous... Dès +aujourd'hui, Clémence... il vous faut commencer à porter son deuil dans +votre coeur, dans votre coeur toujours pour elle si maternel. + +Que notre enfant soit ensevelie sous le marbre d'un tombeau ou sous la +voûte d'un cloître... pour nous... quelle est la différence? + +Dès aujourd'hui, entendez-vous, Clémence, il faut la regarder comme +morte... D'ailleurs... elle est d'une si grande faiblesse... sa santé, +altérée par tant de chagrins, par tant de secousses, est si +chancelante... Pourquoi pas aussi cette autre mort, plus complète +encore? La fatalité n'est pas lasse... + +Et puis d'ailleurs... d'après ma lettre d'hier, vous devez comprendre +que cela serait peut-être plus heureux pour elle... qu'elle fût morte. + +Morte... ces cinq lettres ont une physionomie étrange... ne trouvez-vous +pas?... quand on les écrit à propos d'une fille idolâtrée... d'une fille +si belle... si charmante, d'une bonté si angélique... Dix-huit ans à +peine... et morte au monde!... + +Au fait... pour nous et pour elle, à quoi bon végéter souffrante dans la +morne tranquillité de ce cloître? Qu'importe qu'elle vive, si elle est +perdue pour nous? Elle doit tant l'aimer, la vie... que la fatalité lui +a faite!... + +Ce que je dis là est affreux... il y a un égoïsme barbare dans l'amour +paternel!... + +À midi, sa profession a eu lieu avec une pompe solennelle. + +Caché derrière les rideaux de notre tribune, j'y ai assisté... + +J'ai ressenti, mais avec encore plus d'intensité, toutes les poignantes +émotions que nous avions éprouvées lors de son noviciat... + +Chose bizarre! elle est adorée, on croit généralement qu'elle est +attirée vers la vie religieuse par une irrésistible vocation, on devrait +voir dans sa profession un événement heureux pour elle, et, au +contraire, une accablante tristesse pesait sur la foule. + +Au fond de l'église, parmi le peuple... j'ai vu deux sous-officiers de +mes gardes, deux vieux et rudes soldats, baisser la tête et pleurer... + +On eût dit qu'il y avait dans l'air un douloureux pressentiment... Du +moins s'il était fondé, il n'est réalisé qu'à demi... + +La profession terminée, on a ramené notre enfant dans la salle du +chapitre, où devait avoir lieu la nomination de la nouvelle abbesse... + +Grâce à mon privilège souverain, j'allai dans cette salle attendre +Fleur-de-Marie au retour du choeur. + +Elle rentra bientôt... + +Son émotion, sa faiblesse étaient si grandes que deux soeurs la +soutenaient... + +Je fus effrayé, moins encore de sa pâleur et de la profonde altération +de ses traits que de l'expression de son sourire... Il me parut empreint +d'une sorte de satisfaction sinistre... + +Clémence... je vous le dis... peut-être bientôt nous faudra-t-il du +courage... bien du courage... Je sens pour ainsi dire en moi que notre +enfant est mortellement frappée... + +...Après tout, sa vie serait si malheureuse... + +Voilà deux fois que je me dis, en pensant à la mort possible de ma +fille... que cette mort mettrait du moins un terme à sa cruelle +existence... Cette pensée est un horrible symptôme... Mais, si ce +malheur doit nous frapper, il vaut mieux y être préparé, n'est-ce pas, +Clémence? + +Se préparer à un pareil malheur... c'est en savourer peu à peu et +d'avance les lentes angoisses... C'est un raffinement de douleurs +inouï... Cela est mille fois plus affreux que le coup qui vous frappe +imprévu... Au moins la stupeur, l'anéantissement vous épargnent une +partie de cet atroce déchirement... + +Mais les usages de la compassion veulent qu'on vous prépare... +Probablement je n'agirais pas autrement moi-même, pauvre amie... si +j'avais à vous apprendre le funeste événement dont je vous parle... +Ainsi épouvantez-vous... si vous remarquez que je vous entretiens +d'elle... avec des ménagements, des détours d'une tristesse désespérée, +après vous avoir annoncé que sa santé ne me donnait pourtant pas de +graves inquiétudes. + +Oui, épouvantez-vous, si je vous parle comme je vous écris maintenant... +car, quoique je l'aie quittée assez calme il y a une heure pour venir +terminer cette lettre, je vous le répète, Clémence, il me semble +ressentir en moi qu'elle est plus souffrante qu'elle ne le paraît... +Fasse le ciel que je me trompe, et que je prenne pour des pressentiments +la désespérante tristesse que m'a inspirée cette cérémonie lugubre! + +Fleur-de-Marie entra donc dans la grande salle du chapitre. + +Toutes les stalles furent successivement occupées par les religieuses. + +Elle alla modestement se mettre à la dernière place de la rangée de +gauche; elle s'appuyait sur le bras d'une des soeurs, car elle semblait +toujours bien faible. + +Au haut de la salle, la princesse Juliane était assise, ayant d'un côté +la grande prieure, de l'autre une seconde dignitaire, tenant à la main +la crosse d'or, symbole de l'autorité abbatiale. + +Il se fit un profond silence, la princesse se leva, prit sa crosse en +main et dit d'une voix grave et émue: + +--Mes chères filles, mon grand âge m'oblige de confier à des mains plus +jeunes cet emblème de mon pouvoir spirituel, et elle montra sa crosse. +J'y suis autorisée par une bulle de notre Saint-Père; je présenterai +donc à la bénédiction de monseigneur l'archevêque d'Oppenheim et à +l'approbation de S. A. R. le grand-duc, notre souverain, celle de vous, +mes chères filles, qui par vous aura été désignée pour me succéder. +Notre grande prieure va vous faire connaître le résultat de l'élection, +et à celle-là que vous aurez élue je remettrai ma crosse et mon anneau. + +Je ne quittai pas ma fille des yeux. + +Debout dans sa stalle, les deux mains jointes sur sa poitrine, les yeux +baissés, à demi enveloppée de son voile blanc et des longs plis +traînants de sa robe noire, elle se tenait immobile et pensive, elle +n'avait pas un moment supposé qu'on pût l'élire; son élévation n'avait +été confiée qu'à moi par l'abbesse. + +La grande prieure prit un registre et lut: + +--Chacune de nos chères soeurs ayant été, suivant la règle, invitée, il +y a huit jours, à déposer son vote entre les mains de notre sainte mère +et à tenir son choix secret jusqu'à ce moment; au nom de notre sainte +mère, je déclare qu'une de vous, mes chères soeurs, a par sa piété +exemplaire, par ses vertus angéliques, mérité le suffrage unanime de la +communauté, et celle-là est notre soeur Amélie, de son vivant très-haute +et très-puissante princesse de Gerolstein. + +À ces mots, une sorte de murmure de douce surprise et d'heureuse +satisfaction circula dans la salle; tous les regards des religieuses se +fixèrent sur ma fille avec une expression de tendre sympathie; malgré +mes accablantes préoccupations, je fus moi-même vivement ému de cette +nomination qui, faite isolément et secrètement, offrait néanmoins une si +touchante unanimité. + +Fleur-de-Marie, stupéfaite, devint encore plus pâle; ses genoux +tremblaient si fort qu'elle fut obligée de s'appuyer d'une main sur le +rebord de la stalle. + +L'abbesse reprit d'une voix haute et grave: + +--Mes chères filles, c'est bien soeur Amélie que vous croyez la plus +digne et la plus méritante de vous toutes? C'est bien elle que vous +reconnaissez pour votre supérieure spirituelle? Que chacune de vous me +réponde à son tour, mes chères filles. + +Et chaque religieuse répondit à haute voix: + +--Librement et volontairement j'ai choisi et je choisis soeur Amélie +pour ma sainte mère et supérieure. + +Saisie d'une émotion inexprimable, ma pauvre enfant tomba à genoux, +joignit les deux mains et resta ainsi jusqu'à ce que chaque vote fût +émis. + +Alors l'abbesse, déposant la crosse et l'anneau entre les mains de la +grande prieure, s'avança vers ma fille pour la prendre par la main et la +conduire au siège abbatial. + +Mon amie, ma tendre amie, je me suis interrompu un moment; il m'a fallu +reprendre courage pour achever de vous raconter cette scène +déchirante... + +--Relevez-vous, ma chère fille, lui dit l'abbesse, venez prendre la +place qui vous appartient; vos vertus évangéliques, et non votre rang, +vous l'ont gagnée. + +En disant ces mots, la vénérable princesse se pencha vers ma fille pour +l'aider à se relever. + +Fleur-de-Marie fit quelques pas en tremblant, puis arrivant au milieu de +la salle du chapitre elle s'arrêta, et dit d'une voix dont le calme et +la fermeté m'étonnèrent: + +--Pardonnez-moi, sainte mère... je voudrais parler à mes soeurs. + +--Montez d'abord, ma chère fille, sur votre siège abbatial, dit la +princesse; c'est de là que vous devez leur faire entendre votre voix. + +--Cette place, sainte mère... ne peut être la mienne, répondit +Fleur-de-Marie d'une voix haute et tremblante. + +--Que dites-vous, ma chère fille? + +--Une si haute dignité n'est pas faite pour moi, sainte mère. + +--Mais les voeux de toutes vos soeurs vous y appellent. + +--Permettez-moi, sainte mère, de faire ici à deux genoux une confession +solennelle, mes soeurs verront bien, et vous aussi, sainte mère, que la +condition la plus humble n'est pas encore assez humble pour moi. + +--Votre modestie vous abuse, ma chère fille, dit la supérieure avec +bonté, croyant en effet que la malheureuse enfant cédait à un sentiment +de modestie exagéré; mais moi je devinai ces aveux que Fleur-de-Marie +allait faire. Saisi d'effroi, je m'écriai d'une voix suppliante: + +--Mon enfant... je t'en conjure... + +À ces mots... vous dire, mon amie, tout ce que je lus dans le profond +regard que Fleur-de-Marie me jeta serait impossible... Ainsi que vous le +saurez dans un instant, elle m'avait compris. Oui, elle avait compris +que je devais partager la honte de cette horrible révélation... Elle +avait compris qu'après de tels aveux on pouvait m'accuser... moi, de +mensonge... car j'avais toujours dû laisser croire que jamais +Fleur-de-Marie n'avait quitté sa mère... + +À cette pensée, la pauvre enfant s'était crue coupable envers moi d'une +noire ingratitude... Elle n'eut pas la force de continuer, elle se tut +et baissa la tête avec accablement... + +--Encore une fois, ma chère fille, reprit l'abbesse, votre modestie vous +trompe... l'unanimité du choix de vos soeurs vous prouve combien vous +êtes digne de me remplacer... Par cela même que vous avez pris part aux +joies du monde, votre renoncement à ces joies n'en est que plus +méritoire... Ce n'est pas S. A. la princesse Amélie qui est élue, c'est +soeur Amélie... Pour nous, votre vie a commencé du jour où vous avez mis +le pied dans la maison du Seigneur... et c'est cette exemplaire et +sainte vie que nous récompensons... Je vous dirai plus, ma chère fille; +avant d'entrer au bercail votre existence aurait été aussi égarée +qu'elle a été au contraire pure et louable... que les vertus +évangéliques dont vous nous avez donné l'exemple depuis votre séjour ici +expieraient et rachèteraient encore aux yeux du Seigneur un passé si +coupable qu'il fût... D'après cela, ma chère fille, jugez si votre +modestie doit être rassurée. + +Ces paroles de l'abbesse furent, comme vous le pensez, mon amie, +d'autant plus précieuses pour Fleur-de-Marie qu'elle croyait le passé +ineffaçable. Malheureusement, cette scène l'avait profondément émue, et, +quoiqu'elle affectât du calme et de la fermeté, il me sembla que ses +traits s'altéraient d'une manière inquiétante... Par deux fois elle +tressaillit en passant sur son front sa pauvre main amaigrie. + +--Je crois vous avoir convaincue, ma chère fille, reprit la princesse +Juliane, et vous ne voudrez pas causer à vos soeurs un vif chagrin en +refusant cette marque de leur confiance et de leur affection. + +--Non, sainte mère, dit-elle avec une expression qui me frappa, et d'une +voix de plus en plus faible, je crois maintenant pouvoir accepter... +Mais, comme je me sens bien fatiguée et un peu souffrante, si vous le +permettiez, sainte mère, la cérémonie de ma consécration n'aurait lieu +que dans quelques jours... + +--Il sera fait comme vous le désirez, ma chère fille... mais en +attendant que votre dignité soit bénie et consacrée... prenez cet +anneau... venez à votre place... nos chères soeurs vous rendront hommage +selon notre règle. + +Et la supérieure, glissant son anneau pastoral au doigt de +Fleur-de-Marie, la conduisit au siège abbatial. + +Ce fut un spectacle simple et touchant. + +Auprès de ce siège où elle s'assit, se tenaient, d'un côté, la grande +prieure, portant la crosse d'or; de l'autre, la princesse Juliane. +Chaque religieuse alla s'incliner devant notre enfant et lui baiser +respectueusement la main. + +Je voyais à chaque instant son émotion augmenter, ses traits se +décomposer davantage; enfin cette scène fut sans doute au-dessus de ses +forces... car elle s'évanouit avant que la procession des soeurs fût +terminée... + +Jugez de mon épouvante!... Nous la transportâmes dans l'appartement de +l'abbesse... + +David n'avait pas quitté le couvent; il accourut, lui donna les premiers +soins. Puisse-t-il ne m'avoir pas trompé! mais il m'a assuré que ce +nouvel accident n'avait pour cause qu'une extrême faiblesse causée par +le jeûne, les fatigues et la privation de sommeil que ma fille s'était +imposés pendant son rude et long noviciat... + +Je l'ai cru, parce que en effet ses traits angéliques, quoique d'une +effrayante pâleur, ne trahissaient aucune souffrance lorsqu'elle reprit +connaissance... Je fus même frappé de la sérénité qui rayonnait sur son +beau front. De nouveau cette quiétude m'effraya: il me sembla qu'elle +cachait le secret espoir d'une délivrance prochaine... + +La supérieure était retournée au chapitre pour clore la séance, je +restai seul avec ma fille. + +Après m'avoir regardé en silence pendant quelques moments, elle me dit: + +--Mon bon père... pourrez-vous oublier mon ingratitude? Pourrez-vous +oublier qu'au moment où j'allais faire cette pénible confession vous +m'avez demandé grâce? + +--Tais-toi... je t'en supplie. + +--Et je n'avais pas songé, reprit-elle avec amertume, qu'en disant à la +face de tous de quel abîme de dépravation vous m'aviez retirée... +c'était révéler un secret que vous aviez gardé par tendresse pour moi... +c'était vous accuser publiquement, vous, mon père, d'une dissimulation à +laquelle vous ne vous étiez résigné que pour m'assurer une vie éclatante +et honorée... Oh! pourrez-vous me pardonner? + +Au lieu de lui répondre, je collai mes lèvres sur son front, elle sentit +couler mes larmes... + +Après avoir baisé mes mains à plusieurs reprises, elle me dit: + +--Maintenant, je me sens mieux, mon bon père... maintenant que me voici, +ainsi que le dit notre règle, morte au monde... je voudrais faire +quelques dispositions en faveur de plusieurs personnes... mais, comme +tout ce que je possède est à vous... m'y autorisez-vous, mon père?... + +--Peux-tu en douter?... Mais je t'en supplie, lui dis-je, n'aie pas de +ces pensées sinistres... Plus tard tu t'occuperas de ce soin... n'as-tu +pas le temps? + +--Sans doute, mon bon père, j'ai encore bien du temps à vivre, +ajouta-t-elle avec un accent qui, je ne sais pourquoi, me fit de nouveau +tressaillir. Je la regardai plus attentivement; aucun changement dans +ses traits ne justifia mon inquiétude. Oui, j'ai encore bien du temps à +vivre, reprit-elle, mais je ne devrai plus m'occuper des choses +terrestres... car, aujourd'hui, je renonce à tout ce qui m'attache au +monde... Je vous en prie, ne me refusez pas... + +--Ordonne... je ferai ce que tu désires... + +--Je voudrais que ma tendre mère gardât toujours dans le petit salon où +elle se tient habituellement... mon métier à broder... avec la +tapisserie que j'avais commencée... + +--Tes désirs seront remplis, mon enfant. Ton appartement est resté comme +il était le jour où tu as quitté le palais; car tout ce qui t'a +appartenu est pour nous l'objet d'un culte religieux... Clémence sera +profondément touchée de ta pensée... + +--Quant à vous, mon bon père, prenez, je vous en prie, mon grand +fauteuil d'ébène, où j'ai tant pensé, tant rêvé... + +--Il sera placé à côté du mien, dans mon cabinet de travail, et je t'y +verrai chaque jour assise près de moi, comme tu t'y asseyais si souvent, +lui dis-je sans pouvoir retenir mes larmes. + +--Maintenant, je voudrais laisser quelques souvenirs de moi à ceux qui +m'ont témoigné tant d'intérêt quand j'étais malheureuse. À Mme Georges +je voudrais donner l'écritoire dont je me servais dernièrement. Ce don +aura quelque à-propos, ajouta-t-elle avec son doux sourire, car c'est +elle qui, à la ferme, a commencé de m'apprendre à écrire. Quant au +vénérable curé de Bouqueval, qui m'a instruite dans la religion, je lui +destine le beau christ de mon oratoire... + +--Bien, mon enfant. + +--Je désirerais aussi envoyer mon bandeau de perles à ma bonne petite +Rigolette... C'est un bijou simple qu'elle pourra porter sur ses beaux +cheveux noirs... Et puis, si cela était possible, puisque vous savez où +se trouvent Martial et la Louve en Algérie, je voudrais que cette +courageuse femme qui m'a sauvé la vie eût ma croix d'or émaillée... Ces +différents gages de souvenir, mon bon père, seraient remis à ceux à qui +je les envoie «de la part de Fleur-de-Marie». + +--J'exécuterai tes volontés... Tu n'oublies personne?... + +--Je ne crois pas, mon bon père... + +--Cherche bien... Parmi ceux qui t'aiment n'y a-t-il pas quelqu'un de +bien malheureux? d'aussi malheureux que ta mère et moi... quelqu'un +enfin qui regrette aussi douloureusement que nous ton entrée au couvent? + +La pauvre enfant me comprit, me serra la main, une légère rougeur colora +un instant son pâle visage. + +Allant au-devant d'une question qu'elle craignait sans doute de me +faire, je lui dis: + +--Il va mieux... on ne craint plus pour ses jours... + +--Et son père? + +--Il se ressent de l'amélioration de la santé de son fils... il va mieux +aussi... Et à Henri? Que lui donnes-tu?... Un souvenir de toi lui serait +une consolation si chère et si précieuse!... + +--Mon père... offrez-lui mon prie-Dieu... Hélas! je l'ai bien souvent +arrosé de mes larmes, en demandant au ciel la force d'oublier Henri, +puisque j'étais indigne de son amour... + +--Combien il sera heureux de voir que tu as eu une pensée pour lui!... + +--Quant à la maison d'asile pour les orphelines et les jeunes filles +abandonnées de leurs parents, je désirerais, mon bon père, que... + +Ici la lettre de Rodolphe était interrompue par ces mots presque +illisibles: + +«Clémence... Murph terminera cette lettre; je n'ai plus la tête à moi; +je suis fou... Ah! le 13 JANVIER!!!» + +La fin de cette lettre, de l'écriture de Murph, était ainsi conçue: + +Madame, + +D'après les ordres de Son Altesse Royale, je complète ce triste récit. +Les deux lettres de monseigneur auront dû préparer Votre Altesse Royale +à l'accablante nouvelle qu'il me reste à lui apprendre. + +Il y a trois heures, monseigneur était occupé à écrire à Votre Altesse +Royale; j'attendais dans une pièce voisine qu'il me remît la lettre pour +l'expédier aussitôt par un courrier. Tout à coup j'ai vu entrer la +princesse Juliane d'un air consterné. «Où est Son Altesse Royale? me +dit-elle d'une voix émue.--Princesse, monseigneur écrit à Mme la +grande-duchesse des nouvelles de la journée.--Sir Walter, il faut +apprendre à monseigneur un événement terrible... Vous êtes son ami... +veuillez l'en instruire... De vous, ce coup lui sera moins terrible... + +Je compris tout; je crus plus prudent de me charger de cette funeste +révélation... La supérieure ayant ajouté que la princesse Amélie +s'éteignait lentement, et que monseigneur, devait se hâter de venir +recevoir les derniers soupirs de sa fille, je n'avais malheureusement +pas le temps d'employer des ménagements. J'entrai dans le salon; Son +Altesse Royale s'aperçut de ma pâleur. «Tu viens m'apprendre un +malheur!...--Un irréparable malheur, monseigneur... Du courage!...--Ah! +mes pressentiments!!...» s'écria-t-il. Et, sans ajouter un mot, il +courut au cloître. Je le suivis. + +De l'appartement de la supérieure, la princesse Amélie avait été +transportée dans sa cellule après sa dernière entrevue avec monseigneur. +Une des soeurs la veillait; au bout d'une heure, elle s'aperçut que la +voix de la princesse Amélie, qui lui parlait par intervalles, +s'affaiblissait et s'oppressait de plus en plus. La soeur s'empressa +d'aller prévenir la supérieure. Le docteur David fut appelé; il crut +remédier à cette nouvelle perte de forces par un cordial, mais en vain; +le pouls était à peine sensible... Il reconnut avec désespoir que, des +émotions réitérées ayant probablement usé le peu de forces de la +princesse Amélie, il ne restait aucun espoir de la sauver. + +Ce fut alors que monseigneur arriva; la princesse Amélie venait de +recevoir les derniers sacrements, une lueur de connaissance lui restait +encore; dans une de ses mains, croisées sur son sein, elle tenait les +_débris de son petit rosier_... + +Monseigneur tomba agenouillé à son chevet; il sanglotait. + +--Ma fille!... mon enfant chérie!... s'écria-t-il d'une voix déchirante. + +La princesse Amélie l'entendit, tourna légèrement la tête vers lui... +ouvrit les yeux... tâcha de sourire, et dit d'une voix défaillante: + +--Mon bon père... pardon... aussi à Henri... à ma bonne mère... +pardon... + +Ce furent ses derniers mots... + +Après une heure d'une agonie pour ainsi dire paisible... elle rendit son +âme à Dieu... + +Lorsque sa fille eut rendu le dernier soupir, monseigneur ne dit pas un +mot... son calme et son silence étaient effrayants... il ferma les +paupières de la princesse, la baisa plusieurs fois au front, prit +pieusement les débris du petit rosier et sortit de la cellule. + +Je le suivis; il revint dans la maison extérieure du cloître, et, me +montrant la lettre qu'il avait commencé d'écrire à Votre Altesse Royale, +et à laquelle il voulut en vain ajouter quelques mots, car sa main +tremblait convulsivement, il me dit: + +--Il m'est impossible d'écrire... Je suis anéanti... ma tête se perd! +Écris à la grande-duchesse que je n'ai plus de fille!... + +J'ai exécuté les ordres de monseigneur. + +Qu'il me soit permis, comme à son plus vieux serviteur, de supplier +Votre Altesse Royale de hâter son retour... autant que la santé de M. le +comte d'Orbigny le permettra. La présence seule de Votre Altesse Royale +pourrait calmer le désespoir de monseigneur... Il veut chaque nuit +veiller sur sa fille jusqu'au jour où elle sera ensevelie dans la +chapelle grand-ducale. + +J'ai accompli ma triste tâche, madame; veuillez excuser l'incohérence de +cette lettre, et recevoir l'expression du respectueux dévouement avec +lequel j'ai l'honneur d'être de Votre Altesse Royale, + + Le très-obéissant serviteur, + + WALTER MURPH. + +La veille du service funèbre de la princesse Amélie, Clémence arriva à +Gerolstein avec son père. + +Rodolphe ne fut pas seul le jour des funérailles de Fleur-de-Marie. + + +FIN DE L'ÉPILOGUE. + + + + +À MONSIEUR LE RÉDACTEUR EN CHEF DU _JOURNAL DES DÉBATS_ + + +Monsieur, + +_Les Mystères de Paris_ sont terminés; permettez-moi de venir +publiquement vous remercier d'avoir bien voulu prêter à cette oeuvre, +malheureusement aussi imparfaite qu'incomplète, la grande et puissante +publicité du _Journal des débats_; ma reconnaissance est d'autant plus +vive, monsieur, que plusieurs des idées, émises dans cet ouvrage +différaient essentiellement de celles que vous soutenez avec autant +d'énergie que de talent, et qu'il est rare de rencontrer la courageuse +et loyale impartialité dont vous avez fait preuve à mon égard. + +J'invoquerai encore une fois cette impartialité, monsieur, pour vous +dire quelques mots en faveur d'une modeste publication, fondée et +_exclusivement rédigée par des ouvriers_, sous le titre de _La Ruche +populaire._ Quelques artisans honnêtes et éclairés ont élevé cette +tribune populaire, où ils exposent leurs réclamations avec autant de +convenance que de modération. (Je citerai entre autres une lettre aussi +touchante que respectueuse, adressée au roi par M. Duquesne, ouvrier +imprimeur.) L'organisation du travail, la limitation de la concurrence, +le tarif des salaires y sont traités par les ouvriers eux-mêmes, et, à +cet égard, leur voix mérite, ce me semble, d'être attentivement écoutée +par tous ceux qui s'occupent des affaires publiques. + +Mais malheureusement il se passera peut-être bien des années encore +avant que ces grandes questions d'un intérêt si vital pour les masses +soient résolues. En attendant, chaque jour amène et dévoile de nouvelles +misères, de nouvelles souffrances individuelles: les fondateurs de _La +Ruche_ ont espéré qu'en faisant chaque mois un appel en faveur des plus +malheureux de leurs frères, ils seraient peut-être écoutés des heureux +du monde. + +Permettez-moi, monsieur, de vous citer la première page de _La Ruche +populaire:_ + + _LA RUCHE POPULAIRE._ + + «Secourir d'honorables infortunes qui se plaignent, c'est bien. + S'enquérir de ceux qui luttent avec honneur, avec énergie, et leur venir + en aide, quelquefois à leur insu... prévenir à temps la misère ou les + tentations qui mènent au crime... c'est mieux.» + (RODOLPHE, dans _Les Mystères de Paris_.) + +«Si, dans notre conviction, le peuple ne peut être délivré ou secouru +avec efficacité que par des mesures législativement prévoyantes, ce +n'est pas pour nous une raison de méconnaître ou de repousser +aveuglément les dons offerts avec délicatesse. + +«Le rôle que M. Eugène Sue fait remplir à Rodolphe dans _Les Mystères de +Paris_ nous ayant inspiré l'idée de nous enquérir de familles honnêtes +et malheureuses, et qui, à ces titres, sont dignes de l'évangélique +fraternité, nous faisons à l'humanité des personnes riches un pieux +appel: car un bienfait suffit quelquefois à détourner le malheur, à +sauver de la misère, du désespoir, du crime peut-être, une famille +dépourvue de tout... Et puis les aumônes dégradent... Ce que nous +conseillerons principalement sera de procurer du travail ou quelques +places rétribuées suffisamment, enfin, tout ce qui peut mettre au-dessus +de la terrible nécessité! + +«Nous avons à soulager plusieurs familles intéressantes et dans la +détresse: les bienfaiteurs peuvent s'adresser au bureau de ce journal, +où on leur confiera les adresses, pour qu'ils puissent aller eux-mêmes +administrer leurs dons. + +«Nous citerons entre autres une famille composée du père, de la mère et +de quatre enfants, dont le plus âgé a six ans; ils ont vainement +sollicité des emplois qui leur permissent de vivre, mais qu'ils n'ont +pas obtenus pour le même motif qui devrait exciter le plus touchant +intérêt parce qu'ils avaient une nombreuse famille... + +«Une autre de ces familles vient de perdre son chef, honnête ouvrier +peintre, qui, en travaillant, est tombé d'un quatrième étage. Il laisse +une femme enceinte et plusieurs enfants en bas âge dans la plus profonde +douleur et le plus grand dénuement.» + +C'est avec bonheur, je vous l'avoue, monsieur, que j'ai cité cette page, +où mon nom est inscrit d'une manière si flatteuse; car je me regarderai +toujours comme récompensé au delà de toute espérance chaque fois que je +croirai avoir inspiré, par mes écrits, quelque action généreuse ou +quelque pensée charitable, et l'idée mise en pratique par les fondateurs +de _La Ruche populaire_ me semble de ce nombre. + +Ainsi les personnes riches qui voudraient s'abonner à ce journal mensuel +(six francs par an, au bureau de _La Ruche_, rue des Quatre-Fils, n° 17, +au Marais) seraient chaque mois instruites de quelque infortune +respectable qu'il leur serait peut-être doux de soulager; car, disons-le +hautement, il y a généralement en France beaucoup de commisération pour +ceux qui souffrent; mais bien souvent l'occasion manque pour exercer la +charité d'une façon profitable au coeur, et, si cela peut se dire, +intéressante. Sous ce rapport, _La Ruche populaire_ offrirait de +précieux renseignements aux âmes d'élite qui recherchent les pures et +nobles jouissances. + +Un dernier mot, monsieur. + +Comme vous avez été de moitié dans mon oeuvre par l'immense publicité +que vous lui avez donnée, je crois pouvoir vous instruire d'un résultat +dont vous vous féliciterez, je l'espère, avec moi. On m'écrit de +Bordeaux et de Lyon que plusieurs personnes riches et compatissantes +s'occupent de réaliser dans ces deux villes mon projet d'une banque de +prêts gratuits pour les travailleurs sans ouvrage, et quelqu'un qui fait +ici l'usage le plus généreux et le plus éclairé d'une immense fortune +m'a donné, au sujet d'une fondation pareille pour Paris, les plus +encourageantes espérances. + +Souhaitons maintenant, monsieur, qu'un législateur véritablement ami du +peuple prenne en main les questions relatives: + +«À l'établissement d'avocats des pauvres; + +«À l'abaissement du taux exorbitant de l'intérêt prélevé par le +mont-de-piété; + +«À la tutelle préservatrice exercée par l'État sur les enfants des +suppliciés et des condamnés à perpétuité; + +«À la réforme du code pénal à l'endroit des abus de confiance.» + +Et peut-être ce livre, attaqué récemment encore avec tant d'amertume et +de violence, aura du moins produit quelques bons résultats. + +Veuillez encore agréer, monsieur, l'expression de ma vive gratitude et +l'assurance de mes sentiments les plus dévoués. + + EUGÈNE SUE + + Paris, ce 15 octobre 1843 + + + + +NOTES + +Au sujet de l'impossibilité où sont les classes pauvres de jouir du +bénéfice des lois civiles, nous avons reçu de nouvelles réclamations et +quelques documents curieux, les uns de Hollande, les autres d'Italie; +nous donnons ces renseignements ci-après, en exprimant toute notre +gratitude aux personnes qui nous ont fait l'honneur de nous les +adresser. + +Plusieurs officiers judiciaires ont bien voulu nous faire observer que, +dans beaucoup de circonstances, la chambre des avoués de Paris a +instrumenté officieusement et sans frais, lorsque les parties faisaient +preuve d'indigence. + +Rien de plus honorable, de plus louable, de plus charitable assurément +que cette aumône judiciaire. Mais ceci est un DON, un OCTROI VOLONTAIRE, +par conséquent VARIABLE, RÉVOCABLE, et non pas une INSTITUTION, un FAIT +LÉGAL et acquis virtuellement aux classes pauvres. + +Ce n'est pas une AUMÔNE que nous demandons pour elles, c'est un DROIT +RECONNU; car il nous semble que l'indigence a aussi ses droits. + +Il est au moins étrange que la France, qui devrait marcher à la tête de +la civilisation, ne fasse point jouir les classes les plus nombreuses et +les plus laborieuses de la société des charitables avantages qui leur +sont acquis chez presque toutes les nations de l'Europe. + +En Hollande, en Sardaigne, dans presque toutes les légations d'Italie, +les pauvres, ainsi qu'on va le voir, sont mille fois mieux traités qu'en +France sous ce rapport. + +Le document suivant, traduit du Code hollandais, vient de nous être +communiqué par l'un des avocats les plus distingués d'Amsterdam. On ne +peut qu'admirer une telle législation. + +_Extrait du Code de procédure civile néerlandais relatif aux classes +pauvres._ + +«Art. 855. Toutes personnes, soit demandeurs, soit défendeurs, en +fournissant la preuve qu'elles sont hors d'état de payer les frais d'un +procès, peuvent obtenir du juge qui doit connaître de l'objet du procès +l'autorisation de plaider SANS FRAIS. + +«Art. 856. Cette autorisation se demande par requête écrite sur papier +NON TIMBRÉ; et, si la requête est adressée à une cour ou à un tribunal +d'arrondissement, elle est signée par un avoué désigné à cet effet au +besoin, par le président. + +«Art. 857. Cette requête contiendra le résumé des faits et une +indication sommaire des arguments sur lesquels est fondée la demande ou +la défense de l'exposant. + +«Art. 858. Cette requête sera accompagnée d'un certificat de l'indigence +de l'exposant, délivré par le chef de l'administration du lieu de son +domicile. + +«Art. 859. La cour ou le tribunal ordonne, par simple disposition la +citation de la partie adverse devant deux juges-commissaires, et +désigne, selon l'importance de la cause, un avoué, ou bien un avocat et +un avoué, pour l'assister à l'audience. + +«Art. 860. La demande, ainsi que l'ordonnance du juge, seront, à la +requête de l'exposant, signifiées par huissier et SANS FRAIS à la +personne ou au domicile de la partie adverse. Cet exploit sera +enregistré GRATIS ET EXEMPT DE DROIT DE TIMBRE. + +«Art. 861. Si la partie adverse ne comparait pas devant les +commissaires, la cour ou le tribunal, sur le rapport de ces +commissaires, examinera si l'exposant a suffisamment prouvé son +indigence; elle accorde, dans ce cas, l'autorisation demandée, à moins +que le juge ne considère la demande ou la défense au fond dénuée de tout +fondement. + +«Art. 862. Si la partie adverse comparaît, elle peut s'opposer à ce que +l'autorisation soit accordée en prouvant que les assertions de +l'exposant sont sans fondement. Ces preuves doivent se faire, quant aux +faits, par des documents concluants, et, quant au droit, par une +disposition expresse de la loi. + +«Art. 863. La partie adverse peut également fonder son opposition sur le +manque ou sur l'insuffisance du certificat d'indigence, ou bien sur +l'indication des moyens pécuniaires suffisants de la part de l'exposant. + +«Art. 864. Sur le rapport des juges-commissaires, la demande de +l'exposant est accueillie ou refusée. Si elle est accueillie, on désigne +pour l'ASSISTER GRATIS un avoué, ou un avocat et un avoué, si déjà il +n'y a été pourvu. + +«Art. 865. Si celui qui a obtenu de plaider sans frais a succombé en +première instance, il ne pourra plaider sans frais en appel ou en +cassation sans y être autorisé de nouveau. S'il a gagné son procès en +première instance, il n'a pas besoin de nouvelle autorisation pour +plaider sans frais en appel ou en cassation. Sur sa requête, il lui sera +seulement désigné un nouvel avocat et un nouvel avoué. + +«Art. 866. Tous exploits devront se faire par un huissier domicilié dans +le canton, ou, à son défaut, par l'huissier d'un canton voisin. + +«Art. 867. Le jugement qui accueille la demande de plaider sans frais et +tous les actes qui l'ont précédé SONT EXEMPTS DE TIMBRE ET SERONT +ENREGISTRÉS GRATIS. AUCUN SALAIRE D'HUISSIER, D'AVOUÉ ET D'AVOCAT NE +POURRA JAMAIS DE CE CHEF ÊTRE PORTÉ EN COMPTE NI À L'EXPOSANT NI À LA +PARTIE ADVERSE. + +«Art. 868. Si la demande de plaider sans frais est accueillie, tous les +actes produits par le plaideur sans frais seront visés pour timbre et +enregistrés en DÉBET, tous droits de greffe et d'amendes judiciaires, +dus de ce chef, seront également mis en DÉBET, et le plaideur sans frais +ne SERA JAMAIS TENU DE PAYER aucun salaire aux avocat, avoué et huissier +qui lui auront été adjoints. + +«Art. 872. Lorsque les indigents, en dehors d'un procès proprement dit, +ont besoin d'une autorisation judiciaire, d'une approbation ou de toute +autre ordonnance sur requête, ils peuvent adresser leur requête écrite +sur papier NON TIMBRÉ, en y joignant un certificat d'indigence. Dans ce +cas, la réponse ou l'ordonnance leur sera délivrée LIBRE DE TIMBRE, DE +DROIT D'ENREGISTREMENT ET SANS AUCUNS FRAIS. + +«Art. 873. Dans ce cas, et si les indigents ne sont pas munis d'avoué, +il leur en sera désigné un par le président. + +«Art. 874. Les bureaux de bienfaisance, les administrations +d'institutions charitables et des églises des divers cultes peuvent +également, et de la même manière, obtenir de plaider sans frais, sans +être tenus de produire des certificats d'indigence. + +«Art. 875. Les décisions des cours, tribunaux et justices de canton (de +paix), relativement à l'admission de plaider sans frais, ne sont pas +sujettes à appel.» + +Le document suivant est relatif aux institutions de certains États +d'Italie: + +«Dans les États du duché de Modène et dans les légations des États +romains, où toutes les lois civiles et criminelles protègent et +favorisent les riches et les nobles, il y a cependant une institution +fort belle. + +«Il arrive très-fréquemment que des pauvres ont besoin de faire valoir +leurs droits, et se trouveraient dans la nécessité de les abandonner +faute de moyens pécuniaires, s'ils devaient payer les taxes prescrites, +les rétributions aux avocats et les dépenses du papier timbré. + +«Il y a, dans lesdits États, une institution très-charitable, +c'est-à-dire qu'il existe auprès des tribunaux des avocats reconnus, +qu'on appelle AVOCATS DES PAUVRES, lesquels sont autorisés à faire les +actes sur PAPIER LIBRE, avec EXEMPTION DE TOUTE TAXE, et obligés d'agir +SANS RECEVOIR AUCUNE RÉTRIBUTION. Les places d'avocats des pauvres sont +très-recherchées, particulièrement par les jeunes avocats qui commencent +leur carrière. + +«Le malheureux qui veut jouir du bénéfice de la susdite loi n'a qu'à +produire au tribunal civil un certificat d'indigence délivré par le curé +et visé par le maire de l'arrondissement ou de la commune.» + +À propos d'institutions philanthropiques, on nous communique cette autre +note. + +Que l'on compare les intérêts énormes que le Mont-de-Piété, en France, +exige des malheureux, et la charitable générosité avec laquelle ces +établissements sont administrés dans plusieurs États d'Italie: + +«Il y a dans toutes les villes d'Italie des Monts-de-Piété. L'intérêt +fixé par les lois est de 6 pour 100 pour les GRANDS MONTS-DE-PIÉTÉ, et +de 3 et 4 pour 100 pour les petits. Ceux-ci servent absolument aux +pauvres, parce qu'on n'y fait que de petits prêts. Dans plusieurs villes +commerçantes, les lois qui règlent les intérêts de l'argent permettent, +à titre de commerce, de porter les intérêts à 8 et même à 10 pour cent; +mais JAMAIS LES INTÉRÊTS SUR LES PRÊTS DES MONTS-DE-PIÉTÉ NE DÉPASSENT 6 +POUR 100. On conçoit facilement cette mesure d'équité et de moralité +pour les établissements de bienfaisance. + +«Il y a dans plusieurs villes d'Italie des Monts-de-Piété tout à fait +GRATUITS (dans lesquels on prête sans intérêts); entre autres celui qui +existe à la Mirandole, duché de Modène. Non-seulement cet établissement +prête sans intérêts, mais il tient pendant cinq ans (y compris +l'accumulation désintérêts à 5 pour 100) à la disposition des +emprunteurs ou héritiers l'excédant qu'on a retiré de la vente aux +enchères les objets engagés. Lorsque ce délai de cinq ans est expiré, il +y a prescription; mais les sommes abandonnées ne tombent pas dans le +domaine de l'établissement: elles servent à former des dots pour de +pauvres filles indigentes, parmi lesquelles on donne la préférence aux +orphelines.» + + + + +À M. LE RÉDACTEUR DU JOURNAL DES DÉBATS. + +Monsieur, + +À propos d'un chapitre des _Mystères de Paris_, dans lequel j'essayais +de prouver par l'exposition d'un fait dramatisé QUE LES PAUVRES NE +POUVAIENT PRESQUE JAMAIS JOUIR DU BÉNÉFICE DE LA LOI CIVILE, j'ai reçu +les réclamations de plusieurs magistrats et officiers judiciaires. + +Tout en m'encourageant avec une bienveillance sympathique, dont je suis +aussi touché que reconnaissant, à persévérer dans la tâche que j'ai +entreprise, ils m'engagent à écarter de mes assertions tout ce qui, en +paraissant exagéré, pourrait diminuer la portée morale qu'ils +reconnaissent à mon livre. + +Permettez-moi, monsieur, de répondre à ce passage d'une lettre que M. ***, +président d'un tribunal civil du ressort de la cour royale de +Nancy, m'a fait l'honneur de m'écrire, ce passage résumant pour ainsi +dire les diverses objections qui m'ont été adressées: + +«Vous dites, monsieur, que la justice civile est TROP CHÈRE POUR LES +PAUVRES GENS. Je crois que, dans son malheur, la femme dont vous peignez +la triste situation avait un abri sûr contre la brutalité, les +persécutions et les désordres de son mari; il lui suffisait de déposer +sa plainte au parquet de M. le procureur du roi; des poursuites auraient +été dirigées par ce magistrat au nom de la vindicte publique; et la +répression eût été prompte et efficace, sans qu'il en coûtât rien à +l'épouse; le mari pouvait être puni, la femme protégée. Avec le jugement +obtenu en police correctionnelle contre son mari, pour délit de coups +volontaires, elle avait la faculté d'intenter ensuite une action en +séparation de corps pour sévices, et sa demande eût été nécessairement +ACCUEILLIE à TRÈS-PEU DE FRAIS... car ici l'audition des témoins au +civil devenait inutile: la seule production du jugement motivait la +séparation.» + +Nous reconnaissons tout ce qu'il y a de juste dans cette observation; +mais nous croyons que le vice que nous avons signalé n'en subsiste pas +moins. + +En effet, LA FEMME EST TOUJOURS OBLIGÉE D'INTENTER UNE ACTION EN +SÉPARATION DE CORPS; or, quoique cette demande soit accueillie à +très-peu de frais, ces frais n'en sont pas moins si exorbitants +relativement à la condition du pauvre, qu'il lui devient matériellement +impossible de profiter du bénéfice de la loi. + +Nous avions, d'après des autorités irrécusables, porté le chiffre de la +somme nécessaire pour payer les frais d'une demande en séparation de +corps à 4 ou 500 francs: en admettant que ces frais soient réduits de +moitié, par la production du jugement obtenu en police correctionnelle +pour sévices et violences, il restera toujours 200 francs de frais, 100 +même si l'on veut... Eh bien! ceux qui connaissent la position des +classes ouvrières diront comme nous que 100 francs est une somme non pas +difficile, mais IMPOSSIBLE À RÉALISER, pour une mère de famille qui, +gagnant à peine trente sous par jour, est obligée d'entretenir et de +nourrir elle et ses enfants avec cette somme. + +Pour réaliser 400 francs, il lui faudrait ne pas vivre, elle et sa +famille, pendant plus de deux mois. + +Un officier judiciaire nous a objecté qu'un magistrat pouvait, +préventivement et en vertu de son pouvoir discrétionnaire, ordonner +d'expulser un mari violent et débauché du domicile conjugal. + +Soit: ceci est une mesure transitoire; mais la SÉPARATION LÉGALE, +efficace, définitive, ne peut s'obtenir que par un jugement +ressortissant d'un tribunal civil, et, nous le répétons, nous le +prouvons, il est impossible aux pauvres de subvenir aux frais de ce +jugement. + +Nous convenons de notre peu d'autorité comme légiste; c'est le seul bon +sens qui nous a toujours guidé dans nos nombreuses observations +critiques: laissons parler un magistrat, auteur d'un noble et beau livre +où respire la plus touchante, la plus intelligente philanthropie, unie à +un sentiment religieux d'une haute élévation[37]. + +«Les pauvres ont le droit de plaider; mais devant les tribunaux civils +il ne s'agit pas d'avancer 15 francs. Pour lancer une assignation, les +frais sont énormes; peu de procès coûtent moins de 50 francs; il s'agit +donc, pour le journalier, du prix de vingt-cinq journées de travail, +c'est-à-dire que PENDANT VINGT-CINQ JOURS IL NE DONNERA PAS DE PAIN À SA +FAMILLE, ou grèvera son avenir d'un passif qu'il payera Dieu sait quand. +Que fera-t-il? Il ira chez le juge de paix, qui citera les parties par +lettres; le défendeur ne se rendra pas devant le magistrat, l'ouvrier +sera obligé de le faire assigner, c'est-à-dire qu'il faudra qu'il fasse +l'avance des fonds nécessaires: indigence trouve peu de crédit. Si le +journalier ne peut faire valoir ses droits, le débiteur abusera de cette +misérable position; il ne le payera pas, ou le réduira à subir des +transactions désastreuses.» + +Et plus loin (page 274): + +«Si l'ouvrier maltraite sa femme, s'il passe sa vie dans les cabarets et +dans les maisons de débauche, s'il force sa compagne à travailler seule +pour les faire vivre tous deux, s'il la CONTRAINT DE SE PROSTITUER AU +PROFIT DE LA COMMUNAUTÉ, qui défendra cette malheureuse contre son +infortune? Elle gagne 73 centimes à 1 franc par jour.» + +Nous le répétons; si modérés que soient les frais de justice civile, ils +sont matériellement inabordables aux classes pauvres. + +Dans le même chapitre, nous tâchions de peindre les douleurs et l'effroi +d'une malheureuse mère qui craint de voir son mari chercher un lucre +infâme dans la prostitution de sa propre fille. + +On nous écrit à ce sujet: + +«Quant au projet de prostitution ou d'excitation à la débauche du père +envers sa fille, il convient aussi de se pénétrer des dispositions de +l'article 334 du Code, et vous serez convaincu, monsieur, que la société +n'est pas désarmée en présence de si monstrueux attentats, et la +prévoyance du législateur ne pouvait aller plus loin.» + +À ceci, je me permettrai de répondre qu'ainsi que je l'ai prouvé: + +Le père est admis à faire inscrire sa fille AU BUREAU DES MOEURS, sur le +registre de la prostitution; le mari a le même pouvoir sur sa femme. + +Enfin, je citerai les passages suivants du livre de M. Prosper Tarbé: + +«... Aujourd'hui, si une jeune fille de ONZE ANS ET DEMI (et Dieu sait +quelle raison, quelle expérience on peut avoir à cet âge!) est victime +d'une séduction, si sa mère éplorée vient demander justice aux +magistrats, on lui demande s'il y a eu publicité ou violence; et, si +cette malheureuse répond négativement, on ne peut rien pour son coeur de +mère profondément outragé, rien pour sa pauvre fille corrompue, +déshonorée avant d'être femme, rien pour la société, qui voit avec +indignation toutes les lois de la morale indignement méconnues. (Page +114). + +«Longtemps j'ai refusé de croire à l'inceste; ce me semblait une fiction +faite pour la tragédie... mais la vie judiciaire tue une à une toutes +les illusions du coeur... Que de pauvres mères sont venues conter en +pleurant qu'elles avaient pour rivales leurs propres filles!... D'autres +se disent victimes des brutales amours de leurs fils... Faut-il dire que +quelquefois j'ai vu le père et la fille maltraiter la mère et la chasser +honteusement de sa propre maison pour y goûter en paix, si Dieu le +permettait, leurs coupables amours!.. Et lorsque ces misères sont +connues d'un procureur du roi, LA LOI LE CONDAMNE À L'INACTION... Oh! +c'est alors qu'on sent combien est vicieuse une législation qui laisse à +la justice de Dieu le soin de punir des actes qui font tant de mal sur +la terre! + +«À la société qui demande vengeance, aux bonnes moeurs, à la religion, à +la nature qui s'indignent, au malheureux qui pleure et vient demander +justice et secours, l'homme de la loi doit répondre: JE NE PEUX RIEN... +JE NE FERAI RIEN. + +«Qu'on ne me dise pas que le ministère public peut faire des +remontrances. Nul n'est censé ignorer la loi, cet adage est une vérité, +et l'on sait bien maintenant répondre aux reproches du parquet:--La loi +ne le défend pas, de quoi vous mêlez-vous?» (Pages 120 et 121.) + +La loi étant impuissante à réprimer l'inceste, comment, je le demande, +atteindra-t-elle le père qui, usant de son droit de chef de la +communauté, poussera sa fille au déshonneur, afin de profiter du prix de +la honte de cette malheureuse? + +Veut-on un autre exemple de l'impossibilité où sont les classes pauvres +de jouir du bénéfice de certaines lois civiles? + +Voici un fait qui s'est passé le 8 de ce mois: + +Une rixe s'engage entre deux hommes; l'un reçoit un coup dangereux, dont +il meurt. + +Je lis dans le journal qui rend compte des assises[38]: + +«...On introduit la veuve de la victime, jeune femme de vingt-cinq +ans, vêtue en grand deuil, et d'une pâleur mortelle. + +«_Demande_.--Avant de s'aliter, votre mari n'était-il pas venu au +parquet de M. le procureur du roi pour porter plainte et pour déclarer +qu'il se portait partie civile? + +«_Réponse_.--Oui, monsieur le président; il voulait s'assurer, pour +éviter d'aller à l'hospice, qu'il serait en état de payer son médecin en +demandant des dommages et intérêts, car il ne doutait pas qu'il allait +faire une maladie (en suite du coup qu'il avait reçu); mais, comme on +lui demanda de DÉPOSER D'ABORD UNE SOMME QUE NOUS N'AVIONS PAS, NOUS +AUTRES PAUVRES GENS, IL FALLUT RENONCER AU BÉNÉFICE DE LA LOI; et je +vous le dis, messieurs, quelque temps après mon mari mourut à l'hôpital. + +«La pauvre veuve se met à pleurer. + +«M. LE PRÉSIDENT, _avec bonté_.--Venez, madame, venez vous asseoir au +pied de la cour, à côté de votre avocat...» + +Je le répète, ceci s'est passé hier... + +J'avais dit, dans le même chapitre des _Mystères de Paris_, qu'au moins +l'exécution capitale était infligée GRATIS... + +On m'écrit à ce sujet: + +«Voici, monsieur, ce qui est arrivé dans une ville du département de +l'Oise, où j'ai une maison de campagne: un homme fut condamné à mort par +la cour d'assises; il fut exécuté. Eh bien! monsieur, LES FRAIS +D'EXÉCUTION FURENT TELS QUE SA MALHEUREUSE VEUVE FUT OBLIGÉE DE VENDRE +SA VACHE ET SA PETITE MAISON POUR Y SUBVENIR... + +«Ce fut grâce à une souscription ouverte par moi dans le pays, et +généreusement remplie par nos braves paysans, que la pauvre femme dut de +ne pas mourir de faim.» + +Je n'aurais pas, monsieur, de nouveau soulevé ces questions sans les +réclamations que je viens de signaler; l'extrême bienveillance dont +elles étaient empreintes, l'autorité morale que leur donnaient le +caractère et la position des personnes qui ont bien voulu me les +adresser, motivaient cette réponse, ou plutôt cette preuve de déférence, +toujours et seulement due à une critique loyale, intelligente et +sérieuse... C'est pour cela qu'il ne me convient pas de répondre aux +attaques dont les _Mystères de Paris_ ont été hier l'objet à la tribune +de la chambre des députés. + +Permettez-moi, monsieur, de le répéter encore en terminant cette lettre: +Oui, il est d'utiles, de grandes, d'importantes réformes à introduire +dans certaines parties de la législation; et pour revenir au sujet +précédent: + +Le jugement de police correctionnelle qui condamnerait un homme accusé +de violences graves envers sa femme ne pourrait-il pas, À LA DEMANDE DE +LA FEMME DONT LA PAUVRETÉ SERAIT CONSTATÉE, ENTRAÎNER VIRTUELLEMENT ET +SANS FRAIS LA SÉPARATION DE CORPS? + +Je livre cette proposition à l'examen des gens spéciaux. + +Veuillez agréer, monsieur, l'assurance, etc. + + EUGÈNE SUE. +Paris, le 13 juin. + + * * * * * + + AU MÊME. + +Monsieur, + +Je reçois d'un haut fonctionnaire diplomatique français en Piémont la +note suivante, qu'il me fait l'honneur de m'adresser au sujet de +l'institution de l'AVOCAT DES PAUVRES. Cette belle institution, fondée +en Piémont depuis plusieurs siècles, permet aux indigents d'intenter +SANS FRAIS OU DROITS RÉGALIENS TOUTE ESPÈCE D'ACTION JUDICIAIRE TANT AU +CIVIL QU'AU CRIMINEL. + +Ainsi que je l'ai fait remarquer dans la première de ces notes, cette +même législation si charitable et si réellement libérale et démocratique +existe en Hollande, dans le duché de Modène et dans la plupart des +légations. + +Est-il permis d'espérer qu'un jour la chambre des députés, à qui toute +initiative appartient, comprendra qu'il est au moins étrange qu'en +France les classes pauvres et ouvrières soient incomparablement moins +bien traitées que dans les États si souvent appelés DESPOTIQUES? + +Il est du moins consolant de constater que des souverains en qui réside +la toute-puissance veillent si paternellement, si pieusement aux +intérêts des malheureux. En raison même du pouvoir presque absolu dont +ils jouissent, ce sont ces princes que l'on doit personnellement +glorifier, au nom de l'humanité, d'avoir maintenu ou fondé des +institutions si généreuses. + +Voici la note sur l'INSTITUTION DE L'AVOCAT DES PAUVRES, qui vous +semblera, je l'espère, monsieur, digne d'un vif intérêt: + +«L'institution d'un magistrat chargé, aux frais du gouvernement, de la +défense des pauvres, tant au civil qu'au criminel, est très-ancienne +dans les États de Piémont et de Savoie. On a, à ce sujet, une +constitution du duc Amédée VIII, qui remonte au quatorzième siècle. + +«Voici comment ce service est maintenant organisé: + +«Il y a auprès de chaque sénat du royaume (Turin, Chambéry, Nice, Gênes +et Casale) un bureau des pauvres qui se compose: + +«1° D'un AVOCAT DES PAUVRES qui très-souvent a le grade de sénateur, +avec un nombre proportionné de substituts, selon l'étendue de la +juridiction du sénat: ces substituts sont tous avocats, ils font partie +de la magistrature et passent ensuite à des places plus éminentes; + +«2° D'un AVOUÉ DES PAUVRES assisté d'un certain nombre de substituts; + +«3° De quelques secrétaires occupés de la tenue des registres. + +«Le bureau des pauvres est d'abord chargé de la défense de tous les +criminels; il a le privilège d'intervenir dans les procès qui se jugent +par défaut; cependant il ne se sert que rarement de ce droit, et dans +des cas extraordinaires: car autrement il y aurait lésion de la justice, +et ce serait autoriser tous les prévenus à se soustraire aux mesures +générales d'arrestation provisoire. + +«L'avocat des pauvres intervient aux visites des prisons, qui sont +prescrites deux fois par an au sénat. + +«Le sénat se réunit dans une salle des prisons, assisté de l'avocat +général, du greffier, etc., et là il entend toutes les réclamations des +détenus; l'AVOCAT DES PAUVRES est autorisé à les appuyer et à les +soutenir, s'il les juge raisonnables. + +«Les prévenus ne peuvent pas refuser le patronage de l'avocat des +pauvres. Le gouvernement a dicté cette mesure dans l'intérêt des +prévenus, voulant qu'ils soient défendus et bien défendus. Maintenant +ils sont libres d'associer à leur défense un autre jurisconsulte. + +«Dans les affaires civiles, la partie qui veut être admise au BÉNÉFICE +DES PAUVRES présente une requête au président du tribunal dans le +ressort duquel elle veut intenter son action? cette requête est +communiquée à l'avocat des pauvres, qui rend ses conclusions pour +l'admission ou pour le rejet. + +«Les conditions d'admissibilité sont: 1° L'INDIGENCE; elle est attestée +par un certificat du maire ou de deux conseillers de la commune, +légalisé par le juge de paix, qui est obligé de prendre des informations +particulières, et d'attester qu'elle résulte de la vérité de ce qui est +exprimé dans le certificat; 2° que l'action que veulent intenter les +pauvres soit fondée en droit. Sur ce point, la plus grande +circonspection est recommandée aux avocats des pauvres, afin que ce qui +est un bénéfice pour les uns ne devienne pas un moyen de vexation pour +les autres. + +«Une fois qu'on est admis au bénéfice des pauvres, il n'y a plus aucuns +frais à faire; l'administration de l'enregistrement délivre du papier +timbré à débit (A DEBITO). Tous les fonctionnaires publics, compris les +notaires, sont obligés de délivrer à l'avocat des pauvres tous les actes +qu'il requiert, sauf répétition en cas de succès. + +«Si l'affaire doit se plaider dans la ville de la résidence du sénat, +par-devant quelque tribunal que ce soit, l'avocat des pauvres instruit +et discute lui-même l'affaire; si c'est dans la province, le président +du tribunal délègue un avocat et un procureur pour faire les fonctions +du bureau des pauvres. + +«Dans les procès qui concernent les pauvres, les tribunaux sont +autorisés à abréger les délais. + +«L'avocat des pauvres, outre son traitement fixe (5,000 francs), perçoit +en répétition ses honoraires comme tout autre avocat, en cas de +condamnation de la partie adverse aux dépens. + +«Quelques clients de mauvaise foi s'étaient permis de transiger sur les +frais, et de donner quittance moyennant la moitié ou un quart. La +jurisprudence des tribunaux a paré à cet abus indigne, en déclarant que +le montant des frais était une créance particulière du bureau des +pauvres, qui seul peut libérer le débiteur. Cette jurisprudence, +désormais établie, était nécessaire dans l'intérêt du fisc, qui fait +l'avance de tous les frais, et nécessaire aussi dans l'intérêt de tous +les fonctionnaires publics, qui délivrent copie de leurs actes. + +«Pour assister le bureau des pauvres, tous les stagiaires y sont +attachés pendant un an. Ceux qui aspirent à entrer dans la magistrature +y restent ordinairement pendant plusieurs années, et ils y trouvent +l'avantage de voir passer sous leurs yeux grand nombre d'affaires dont +autrement ils ignoreraient. + +«Tous les règlements qui concernent le bureau des pauvres se trouvent +dans les anciennes constitutions du Piémont. Probablement elles seront +reproduites, à quelques modifications près, dans le nouveau code de +procédure dont on s'occupe.» + +Puisse, monsieur, ce nouvel exemple de justice et du charité, emprunté +au code PIÉMONTAIS, non moins admirable en cela que le code HOLLANDAIS, +inspirer enfin à quelqu'un de nos législateurs la pensée de soulever +devant le pays cette grave question... cette question vitale pour les +classes pauvres! + + EUGÈNE SUE. + +Paris, 30 juin. + + * * * * * + + +La lettre suivante, d'un de MM. les magistrats du parquet de Toulouse, a +été adressée à M. Eugène Sue, au sujet des _Mystères de Paris_. + + Toulouse, le 7 août 1845. + +«Monsieur, + +«Dans le chapitre II de la 8e partie des _Mystères de Paris_, vous +tracez le plan d'une banque destinée à prêter, sans intérêt, à des +ouvriers sans travail. Je crois devoir vous faire connaître qu'une +institution de ce genre existe déjà à Toulouse, sous le titre de Société +de prêt charitable et gratuit, où elle a été autorisée par une +ordonnance du roi du 27 août 1828. Fondée par des personnes +bienfaisantes, qui ont contribué à son établissement par une +souscription de 600 fr. au moins, elle prête sans intérêt et sur gage à +des ouvriers d'une moralité reconnue, jusqu'à concurrence de la somme de +300 fr. L'administration municipale a contribué à cette bonne oeuvre en +affectant dans l'Hôtel-de-Ville un local pour le service de ses bureaux +et lui allouant un secours annuel de 1,000 fr. pour ses frais +d'administration. Quoique ses moyens d'action ne soient pas aussi +étendus qu'on pourrait le désirer, elle contribue toutefois à arracher +quelques victimes à la rapacité des usuriers. + +«Mais si les ravages de l'usure sont diminués dans la ville de Toulouse +par cette institution charitable, sa population pauvre n'en ressent pas +moins les tristes conséquences de l'élévation des frais de justice, et +de l'impossibilité où se trouve l'indigent d'avoir recours aux +tribunaux. Ces inconvénients, que vous avez fait ressortir avec tant de +force dans une autre partie de votre ouvrage, appellent hautement une +réforme, et nul n'en sent plus l'indispensable nécessité que les +magistrats du parquet, appelés trop souvent à être sur ce point les +témoins de la douleur de l'indigent, à qui ils ne peuvent offrir que de +stériles conseils. Attaché à ces fonctions depuis treize années, combien +de fois j'ai appelé de mes voeux une loi qui permît aux pauvres l'accès +gratuit des tribunaux! Cependant notre législation n'est pas +complètement muette à cet égard: l'article 75 de la loi du 25 mars 1817 +autorise le procureur du roi à poursuivre d'office, sans droits de +timbre et d'enregistrement, les rectifications et réparations +d'omissions, dans les registres de l'étal civil, d'actes qui intéressent +les individus notoirement indigents, et cette disposition, que la +mauvaise tenue de ces registres dans les campagnes rend d'une +application fréquente, épargne à bien des pauvres gens, qui en usent le +plus souvent au moment de contracter mariage, c'est-à-dire dans une +époque où leurs faibles ressources doivent pourvoir à de nombreuses +dépenses, leur épargne, dis-je, les frais d'une procédure qui ne +coûterait pas moins de 50 à 60 fr. + +«Sans doute on doit se féliciter d'une semblable disposition; mais ne +serait-il pas juste qu'elle fût étendue à d'autres cas non moins +urgents? Sur ce point on peut citer, indépendamment des exemples pris +chez divers peuples d'Italie et que vous avez fait connaître dans le +_Journal des Débats_, la législation des Pays-Bas: elle se trouve +consignée pour ce pays dans divers lois et arrêtés de 1814,1815 et 1824, +qu'on trouve rapportés dans le _Répertoire de Jurisprudence_ de Merlin +(v° Pauvres, tome XVII, 4e édit.). Il en résulte que les indigents qui +justifient de leur position sont admis à plaider dans tous les +tribunaux, soit en demandant, soit en défendant, avec exemption des +droits de timbre, d'enregistrement, du greffe, d'expédition, et +d'honoraires d'avoués et d'huissiers. Ces droits sont toutefois +acquittés par la partie qui perd son procès, si elle n'est pas +indigente; ainsi la perte pour le fisc n'est pas absolue dans tous les +cas. + +«Combien il serait à désirer que la France, dont la législation a servi +de modèle à ses voisins sur tant de points, leur empruntât à son tour +une si philanthropique institution. Par là se trouverait anéanti un des +griefs que le peuple exprime avec le plus d'amertume contre l'ordre de +choses existant: par là les magistrats ne se verraient pas trop souvent +forcés de refuser à un justiciable la justice qu'il réclame et qui lui +est due. + +«Continuez, monsieur, à faire servir votre voix puissante à signaler +d'aussi déplorables lacunes dans notre législation: il est impossible +qu'elle ne soit pas enfin entendue de nos législateurs. + +«Veuillez agréer, monsieur, l'assurance de ma haute considération. + +FIN DES MYSTÈRES DE PARIS. + + * * * * * + +NOTES: + +[Note 1: Le lecteur sait que Sarah croyait encore Fleur-de-Marie +enfermée à Saint-Lazare, d'après ce que la Chouette avait dit avant de +la frapper.] + +[Note 2: Le lecteur n'a pas oublié que la Chouette, un moment avant +de frapper Sarah croyait et lui avait dit que la Goualeuse était encore +à Saint-Lazare, ignorant que le jour même Jacques Ferrand l'avait fait +conduire à l'île du Ravageur par Mme Séraphin.] + +[Note 3: Celle de retrouver les traces de Germain, fils de Mme +Georges.] + +[Note 4: _Nam plerumque in septima die hominem consumit_ (Arétée). +Voir aussi la traduction de Baldassar, (Cas. med. lib. III, _Salacitas +nitro curata.)_ Voir aussi les admirables pages d'Ambroise Paré sur le +_satyriasis_, cette étrange et effrayante maladie qui ressemble tant, +dit-il, à un châtiment de Dieu.] + +[Note 5: «Emporté par son sujet, l'imagination égarée par huit ans +de méditations continues sur un jour si horrible pour un croyant, +Michel-Ange, élevé à la dignité de prédicateur, et ne songeant plus qu'à +son salut, a voulu punir de la manière la plus frappante le vice alors +le plus à la mode. L'horreur de ce supplice me semble arriver au vrai +sublime du genre.» Stendhal, _Histoire de la peinture en Italie._] + +[Note 6: Le nom que j'ai l'honneur de porter, et que mon père, mon +grand-père, mon grand-oncle et mon bisaïeul (l'un des hommes les plus +érudits du dix-septième siècle) ont rendu célèbre par de beaux et de +grands travaux pratiques et théoriques sur toutes les branches de l'art +de guérir, m'interdirait la moindre attaque ou allusion irréfléchie à +propos des médecins, lors même que la gravité du sujet que je traite et +la juste et immense célébrité de l'école médicale française ne s'y +opposeraient pas; dans la création du docteur Griffon j'ai seulement +voulu personnifier un de ces hommes respectables d'ailleurs, mais qui +peuvent se laisser quelquefois entraîner par la passion de l'art, des +expériences, à de graves abus de pouvoir médical, s'il est permis de +s'exprimer ainsi, oubliant qu'il est quelque chose encore de plus sacré +que la science: l'humanité.] + +[Note 7: Par une rencontre dont nous nous félicitons au nom de la +vérité, ces lignes étaient sous presse depuis quelques jours, lorsqu'a +paru dans _le Siècle_ (6 août 1843) un article signé de plusieurs +chirurgiens des hôpitaux de paris, où nous lisons les lignes suivantes: + +«Les intrusions que nous déplorons (il s'agit de médecins ayant obtenu +par faveur des salles dans les hôpitaux civils) doivent être encore +examinées d'un autre point de vue, celui de la moralité. Un mot +malheureux a été prononcé, le mot d'_essai_. Des arrêtés, portant +création de services donnés contre l'esprit et contre la lettre du +règlement, disposent que cette création a pour objet d'autoriser telle +personne à faire l'essai de sa méthode de traitement. Un pareil langage +étonne à une époque comme la nôtre, où personne n'a le droit de +considérer les malades pauvres comme une matière à essai de quelque +genre que ce soit; et d'ailleurs, ces essais, combien de temps +doivent-ils durer? sur combien de malades doivent-ils être tentés? Ne +doivent-ils pas être constamment surveillés par une commission +permanente, tenue d'en faire connaître les résultats? Il y aurait une +incurie profonde à laisser non résolues de semblables questions. Puis, +une fois lancé dans cette malheureuse carrière des essais, qui sait où +l'on s'arrêtera? Toutes les prétendues méthodes nouvelles ne +viendront-elles pas demander à leur tour de faire leurs preuves dans un +service d'hôpital? et alors homoeopathie, hydrosudopathie, magnétisme, +machines à rompre les ankyloses, tout cela, soyez-en sûrs, réclamera son +droit d'essai.» + +Et plus loin: + +«Des frais très-considérables ont été faits avec une utilité +très-problématique pour ces services, véritables superfétations dans les +hôpitaux, qui n'ont pas toujours le nécessaire. Ainsi, tandis que +l'administration est réduite à économiser sur l'eau de Seiltz, sur les +sirops nécessaires à la tisane des pauvres fiévreux, sur la charpie, +et., etc., on a accordé en dépenses extraordinaires, pour frais +d'appareils, des sommes trop considérables, eu égard au peu d'avantage +qu'on en a retiré.»] + +[Note 8: Ceci n'a rien d'exagéré; nous empruntons les passages +suivants à un article du _Constitutionnel_ (19 janvier 1836). Cet +article intitulé: «Une visite d'hôpital», est signé Z., et nous savons +que cette initiale cache le nom d'une de nos célébrités médicales, qui +ne peut être accusée de partialité dans la question des hôpitaux civils. + +«Lorsqu'un malade arrive à l'hôpital, on a soin d'inscrire aussitôt sur +une pancarte le nom de l'arrivant, le numéro du lit, la désignation de +la maladie, l'âge du malade, sa profession, sa demeure actuelle. Cette +pancarte est ensuite appendue à l'une des extrémités du lit. Cette +mesure ne laisse pas d'avoir de graves inconvénients pour ceux à qui des +revers imprévus font temporairement partager le dernier refuge du +pauvre. Croiriez-vous, par exemple, que ce fût là pour Gilbert, malade, +une circonstance indifférente à sa guérison? J'ai vu des jeunes gens, +j'ai vu des vieillards imprévoyants à qui cette divulgation de leur +misère et de leur nom de famille inspirait une profonde tristesse. + +«C'est une rude corvée pour un malade que le jour où on l'admet à +l'hôpital. Jugez si le malade doit être fatigué dès le lendemain de son +arrivée; dans l'espace de vingt-quatre heures, il s'est vu +successivement interrogé: 1° par son propre médecin; 2° par les médecins +du bureau d'administration; 3° par le chirurgien de garde; 4° par +l'interne de la salle; 5° par le médecin sédentaire de l'hôpital; et +enfin 6° le lendemain matin par le médecin en chef du service, ainsi que +par dix ou vingt des élèves zélés et studieux qui suivent la clinique +publique. Sans doute cela profite à l'expérience maintenant si précoce +des jeunes médecins, autant qu'aux progrès de l'art; mais cela aggrave +les maux ou retarde certainement la guérison du malade... + +«Un de ces malheureux disait un jour: + +«Je serais un accusé de cour d'assises, que je n'aurais pas eu en quinze +jours plus d'interrogatoires; cinquante personnes, depuis hier, m'ont +harcelé de questions presque toujours semblables. Je n'avais qu'une +pleurésie en entrant ici; mais je crains bien que l'insatiable curiosité +de tant de personnes ne me donne à la fin une fluxion de poitrine. + +«Une femme me disait: + +«On m'obsède à chaque instant, on veut connaître mon âge, mon +tempérament, ma constitution, la couleur de mes cheveux, si j'ai la peau +brune ou blanche, mon régime, mes habitudes, la santé de mes ascendants, +les circonstances sous lesquelles je suis née, ma fortune, ma position, +mes plus secrètes affections et le motif supposé de mes chagrins; on va +jusqu'à scruter ma conduite, et jusqu'à épier des sentiments que je +devrais soigneusement renfermer dans mon coeur et dont le soupçon me +fait rougir. Et plus loin:--On frappe ma poitrine en vingt endroits et +devant tout le monde; on y fait de vilaines marques d'encre pour +indiquer apparemment le progrès des obstructions qui ont envahi mes +entrailles.--Les médecins d'à présent, ajoutait cette femme, ressemblent +à des inquisiteurs: on guérit maintenant comme on punissait jadis, et +cela me chagrine.» + +Plus loin, après avoir décrit les formalités de la visite, M. Z. ajoute: + +«Le docteur ne fait qu'apparaître au lit des anciens malades qui sont en +voie de guérison ou convalescents; mais, parvenu à un des lits occupés +par des malades nouveaux ou en danger, il ne saurait en approcher +qu'après avoir traversé la double haie d'étudiants conservant là +patiemment depuis le matin leur poste d'observateurs vigilants. Quant au +malade, il reste muet et silencieux au milieu de cette foule curieuse et +attentive, et souvent la maladie s'aggrave en proportion de cette +affluence, indiquant le danger et motivant toujours l'inquiétude. Tandis +que le patient envisage le médecin avec cette émotion qui participe de +la confiance et de l'anxiété, celui-ci porte circulairement sur les +assistants un regard de recueillement et de circonspections, qui +s'illumine soudain en arrivant au malade, dont le trouble intérieur est +ainsi comblé.»] + +[Note 9: À moins de circonstances très-urgentes, on ne pratique +jamais de graves opérations chirurgicales avant que le malade soit +acclimaté.] + +[Note 10: Nous rappellerons au lecteur que le père ou la mère sont +admis à faire inscrire leur fille sur le livre de prostitution au bureau +des moeurs.] + +[Note 11: Personne n'est plus convaincu que nous du savoir et de +l'humanité de la jeunesse studieuse et éclairée qui se voue à +l'apprentissage de l'art de guérir; nous voudrions seulement que +quelques-uns des maîtres qui l'enseignent nous donnassent de plus +fréquents exemples de cette réserve compatissante, de cette douceur +charitable qui peut avoir une si salutaire influence sur le moral des +malades.] + +[Note 12: Mme d'Harville, arrivée seulement de la veille, ignorait +que Rodolphe avait découvert que la Goualeuse (qu'il croyait morte) +était sa fille. Quelques jours auparavant, le prince, en écrivant à la +marquise, lui avait appris les nouveaux crimes du notaire ainsi que les +restitutions qu'il l'avait obligé à faire. C'est par les soins de M. +Badinot que l'adresse de Mme de Fermont, passage de la Brasserie, avait +été découverte, et Rodolphe en avait aussitôt fait part à Mme +d'Harville.] + +[Note 13: Dans sa visite à Saint-Lazare, Mme d'Harville avait +entendue parler de la Louve par Mme Armand, la surveillante.] + +[Note 14: Dans une des caves submergées de Bras-Rouge, aux +Champs-Élysées.] + +[Note 15: Nous ne saurions trop répéter qu'à la session dernière une +pétition basée sur les sentiments et les voeux les plus honorables, +tendant à demander la fondation de maisons d'invalides civils pour les +ouvriers, a été écartée au milieu de l'hilarité générale de la Chambre. +(V. le _Moniteur_.)] + +[Note 16: Société de bienfaisance, fondée à Londres par un de nos +compatriotes, M. le comte d'Orsay, qui continue à cette noble et digne +oeuvre son patronage aussi généreux qu'éclairé.] + +[Note 17: Nous connaissons l'activité, le zèle de M. le préfet de la +Seine et de M. le préfet de police, leur excellent vouloir pour les +classes pauvres et ouvrières. Espérons que cette réclamation parviendra +jusqu'à eux, et que leur initiative auprès du conseil municipal fera +cesser un tel état de choses. La dépense serait minime et le bienfait +serait grand. Il en serait de même pour les prêts gratuits faits par le +Mont-de-Piété, lorsque la somme empruntée serait au-dessous de 3 ou 4 +fr., je suppose. Ne devrait-on pas aussi, répétons-le, abaisser le taux +exorbitant de l'intérêt? Comment la ville de Paris, si puissamment +riche, ne fait-elle pas jouir les classes pauvres des avantages que leur +offrent, ainsi que je l'ai dit, beaucoup de villes du nord et du midi de +la France, en prêtant soit gratuitement, soit à 3 ou 4 pour cent +d'intérêt? (Voir l'excellent ouvrage de M. Blaise, sur _la Statistique +et l'Organisation de Mont-de-Piété,_ ouvrage rempli de faits curieux, +d'appréciations sincères, éloquentes et élevées.)] + +[Note 18: Nous savons que les femmes sont très-difficilement admises +dans les maisons d'aliénés: mais nous demandons pardon au lecteur de +cette irrégularité nécessaire à notre fable.] + +[Note 19: Cette ferme, admirable institution curative, est située à +très-peu de distance de Bicêtre.] + +[Note 20: Rodolphe avait toujours laissé ignorer à Mme Georges le +sort du Maître d'école depuis que celui-ci s'était évadé du bagne de +Rochefort.] + +[Note 21: Disons à ce propos qu'il est impossible de voir sans une +profonde admiration pour les intelligences charitables qui ont combiné +ces recherches de propreté hygiénique, de voir, disons-nous, les +dortoirs et les lits consacrés aux idiots. Quand on pense qu'autrefois +ces malheureux croupissaient dans une paille infecte, et qu'à cette +heure, ils ont des lits excellents, maintenus dans un état de salubrité +parfaite par des moyens vraiment merveilleux, on ne peut, encore une +fois, que glorifier ceux qui se sont voués à l'adoucissement de telles +misères. Là, nulle reconnaissance à attendre, pas même la gratitude de +l'animal pour son maître. C'est donc le bien seulement fait pour le bien +au saint nom de l'humanité; et cela n'en est que plus digne, que plus +grand. On ne saurait donc trop louer MM. les administrateurs et médecins +de Bicêtre, dignement soutenus d'ailleurs par la haute et juste autorité +du célèbre docteur Ferrus, chargé de l'inspection générale des hospices +d'aliénés, et auquel on doit l'excellente loi sur les aliénés, loi basée +sur ses savantes et profondes observations.] + +[Note 22: Cette école est encore une des institutions les plus +curieuses et les plus intéressantes.] + +[Note 23: Ordinairement _la toilette_ des condamnés a lieu dans +l'avant-greffe; mais quelques réparations indispensables obligeaient de +faire dans le cachot les sinistres apprêts.] + +[Note 24: C'est ainsi que cela se passait en Espagne pendant le +séjour que j'y fis de 1824 à 1825.] + +[Note 25: L'exécution de Norbert et de Després a eu lieu cette année +le lendemain de la mi-carême.] + +[Note 26: Selon M. Fregier, l'excellent historien des classes +dangereuses de la société, il existe à Paris trente mille personnes qui +n'ont d'autres moyens d'existence que le vol.] + +[Note 27: Les deux femmes.] + +[Note 28: Mort aux honnêtes gens! Vivent les voleurs et les +assassins!...] + +[Note 29: Femme.] + +[Note 30: Nous rappellerons au lecteur qu'environ quinze mois se +sont passés depuis le jour où Rodolphe a quitté Paris par la barrière +Saint-Jacques, après le meurtre du Chourineur.] + +[Note 31: Cette date est incohérente avec deux lettres qui vont +suivre (de Rigolette au chapitre IV, de Rodolphe au chapitre VII). Il +s'agit du 25 août 1841. (_Note du correcteur--ELG_.)] + +[Note 32: Le nom de Marie rappelant à Rodolphe et à sa fille de +tristes souvenirs, il lui avait donné le nom d'Amélie, l'un des noms de +sa mère à lui.] + +[Note 33: Nous rappellerons au lecteur, pour la vraisemblance de ce +récit, que la dernière princesse souveraine de Courlande, femme aussi +remarquable par la rare supériorité de son esprit que par le charme de +son caractère et l'adorable bonté de son coeur, était Mlle de Medem.] + +[Note 34: En arrivant en Allemagne, Rodolphe avait dit que +Fleur-de-Marie, longtemps crue morte, n'avait jamais quitté sa mère la +comtesse Sarah.] + +[Note 35: Environ six mois se sont passés depuis que Fleur-de-Marie +est entrée comme novice au couvent de Sainte-Hermangilde.] + +[Note 36: Dans quelques circonstances, on élevait une religieuse à +la dignité d'abbesse le jour même de sa profession. Voir la _Vie de +très-haute et très-religieuse princesse Mme Charlotte-Flandrine de +Nassau, très-digne abbesse du royal monastère de Sainte-Croix, qui fut +élue abbesse à dix-neuf ans._] + +[Note 37: Travail et Salaire, par M. Prosper Tarbé, substitut du +procureur du roi à Reims. Paris, 1841.] + +[Note 38: Bulletin des Tribunaux, 8 juin 1843. Cour d'assises, +présidence de M. Bresson.] + + + + + + +End of Project Gutenberg's Les mystères de Paris, Tome V, by Eugène Sue + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTÈRES DE PARIS, TOME V *** + +***** This file should be named 18925-8.txt or 18925-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/9/2/18925/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les mystères de Paris, Tome V + +Author: Eugène Sue + +Release Date: July 27, 2006 [EBook #18925] +[Last updated on January 8, 2007] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTÈRES DE PARIS, TOME V *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + +</pre> + +<h2>Eugène Sue</h2> + +<h1>LES MYSTÈRES DE PARIS</h1> +<h3>Tome V</h3> + +<h3>(1842—1843)</h3> +<hr style="width: 65%;" /> + +<h3><a name="table" id="table"></a>Table des matières</h3> +<table summary="table" cellspacing="2" cellpadding="2"> +<tr><td colspan="2" align="center"><b>NEUVIÈME PARTIE.</b></td></tr> +<tr><td align="right"><b>I</b></td><td align="left"><a href="#I">—<b> Les complices.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>II</b></td><td align="left"><a href="#II">—<b> Rodolphe et Sarah.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>III</b></td><td align="left"><a href="#III">—<b> Vengeance.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>IV</b></td><td align="left"><a href="#IV">—<b> Furens amoris.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>V</b></td><td align="left"><a href="#V">—<b> Les visions.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>VI</b></td><td align="left"><a href="#VI">—<b> L'hospice.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>VII</b></td><td align="left"><a href="#VII">—<b> La visite.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>VIII</b></td><td align="left"><a href="#VIII">—<b> Mademoiselle de Fermont</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>IX</b></td><td align="left"><a href="#IX">—<b> Fleur-de-Marie.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>X</b></td><td align="left"><a href="#X">—<b> Espérance.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>XI</b></td><td align="left"><a href="#XI">—<b> Le père et la fille.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>XII</b></td><td align="left"><a href="#XII">—<b> Dévouement</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>XIII</b></td><td align="left"><a href="#XIII">—<b> Le mariage.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>XIV</b></td><td align="left"><a href="#XIV">—<b> Bicêtre.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>XV</b></td><td align="left"><a href="#XV">—<b> Le Maître d'école.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>XVI</b></td><td align="left"><a href="#XVI">—<b> Morel le lapidaire.</b></a></td></tr> +<tr><td colspan="3"> </td></tr> +<tr><td colspan="2" align="center"><a name="tablea" id="tablea"></a><b>DIXIÈME PARTIE.</b></td></tr> +<tr><td align="right"><b>I</b></td><td align="left"><a href="#Ia">—<b> La toilette.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>II</b></td><td align="left"><a href="#IIa">—<b> Martial et le Chourineur.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>III</b></td><td align="left"><a href="#IIIa">—<b> Le doigt de Dieu.</b></a></td></tr> +<tr><td colspan="3"> </td></tr> +<tr><td colspan="2" align="center"><b>ÉPILOGUE.</b></td></tr> +<tr><td align="right"><b>I</b></td><td align="left"><a href="#Ib">—<b> Gerolstein.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>II</b></td><td align="left"><a href="#IIb">—<b> Gerolstein (suite).</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>III</b></td><td align="left"><a href="#IIIb">—<b> Gerolstein (suite et fin).</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>IV</b></td><td align="left"><a href="#IVb">—<b> La princesse Amélie.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>V</b></td><td align="left"><a href="#Vb">—<b> Les souvenirs.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>VI</b></td><td align="left"><a href="#VIb">—<b> Aveux.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>VII</b></td><td align="left"><a href="#VIIb">—<b> La profession.</b></a></td></tr> +<tr><td> </td><td align="left"><a href="#Dernier_chapitre">—<b>Dernier chapitre— Le 13 janvier.</b></a></td></tr> +<tr><td> </td><td align="left"><a href="#A_MONSIEUR_LE_REDACTEUR_EN_CHEF_DU_JOURNAL_DES_DEBATS">—<b>À Monsieur Le Rédacteur en chef du <i>Journal des Débats</i></b></a></td></tr> +<tr><td> </td><td align="left"><a href="#notes">—<b>notes.</b></a></td></tr> +</table> +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="NEUVIEME_PARTIE" id="NEUVIEME_PARTIE"></a>NEUVIÈME PARTIE</h2> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2> + +<h3><a href="#table">Les complices</a></h3> + + +<p>À peine l'abbé fut-il parti que Jacques Ferrand poussa une imprécation +terrible.</p> + +<p>Son désespoir et sa rage, si longtemps comprimés, éclatèrent avec furie; +haletant, la figure crispée, l'œil égaré, il marchait à pas précipités, +allant et venant dans son cabinet comme une bête féroce tenue à la +chaîne.</p> + +<p>Polidori, conservant le plus grand calme, observait attentivement le +notaire.</p> + +<p>—Tonnerre et sang! s'écria enfin Jacques Ferrand d'une voix éclatante +de courroux, ma fortune entière engloutie dans ces stupides bonnes +œuvres!... moi qui méprise et exècre les hommes... moi qui n'avais vécu +que pour les tromper et les dépouiller... moi fonder des établissements +philanthropiques... m'y forcer... par des moyens infernaux! Mais c'est +donc le démon que ton maître? s'écria-t-il exaspéré, en s'arrêtant +brusquement devant Polidori.</p> + +<p>—Je n'ai pas de maître, répondit froidement celui-ci. Ainsi que toi... +j'ai un juge.</p> + +<p>—Obéir comme un niais aux moindres ordres de cet homme! reprit Jacques +Ferrand, dont la rage redoublait. Et ce prêtre!... qu'à part moi j'ai si +souvent raillé d'être, comme les autres, dupe de mon hypocrisie... +chacune des louanges qu'il me donnait de bonne foi était un coup de +poignard... Et me contraindre!... toujours me contraindre!</p> + +<p>—Sinon l'échafaud.</p> + +<p>—Oh! ne pouvoir échapper à cette domination fatale!... Mais enfin voilà +plus d'un million que j'abandonne. S'il me reste avec cette maison cent +mille francs, c'est tout au plus. Que peut-on vouloir encore?</p> + +<p>—Tu n'es pas au bout... Le prince sait par Badinot que ton homme de +paille, Petit-Jean, n'était que ton prête-nom pour les prêts usuraires +faits au vicomte de Saint-Remy, que tu as (toujours sous le nom de +Petit-Jean) si rudement rançonné d'ailleurs pour ses faux. Les sommes +que Saint-Remy a payées lui avaient été prêtées par une grande dame... +probablement encore une restitution qui t'attend. Mais on l'ajourne sans +doute parce qu'elle est plus délicate.</p> + +<p>—Enchaîné... enchaîné ici!</p> + +<p>—Aussi solidement qu'avec un câble de fer.</p> + +<p>—Toi... mon geôlier... misérable.</p> + +<p>—Que veux-tu... selon le système du prince, rien de plus logique: il +punit le crime par le crime, le complice par le complice.</p> + +<p>—Ô rage!</p> + +<p>—Et malheureusement rage impuissante!... car tant qu'il ne m'aura pas +fait dire: «Jacques Ferrand est libre de quitter sa maison...» je +resterai à tes côtés, comme ton ombre... Écoute donc, ainsi que toi je +mérite l'échafaud. Si je manque aux ordres que j'ai reçus comme ton +geôlier, ma tête tombe! Tu ne pouvais donc avoir un gardien plus +incorruptible. Quant à fuir tous deux... impossible. Nous ne pourrions +faire un pas hors d'ici sans tomber entre les mains des gens qui +veillent jour et nuit à la porte de ce logis et à celle de la maison +voisine, notre seule issue en cas d'escalade.</p> + +<p>—Mort et furie!... je le sais.</p> + +<p>—Résigne-toi donc alors, car cette fuite est impossible. Réussît-elle, +elle ne nous offrirait que des chances de salut plus que douteuses: on +mettrait la police à nos trousses. Au contraire, toi en obéissant et moi +en surveillant l'exactitude de ton obéissance, nous sommes certains de +ne pas avoir le cou coupé. Encore une fois, résignons-nous.</p> + +<p>—Ne m'exaspère pas par cet ironique sang-froid... ou bien...</p> + +<p>—Ou bien quoi? Je ne te crains pas; je suis sur mes gardes, je suis +armé, et lors même que tu aurais retrouvé pour me tuer le stylet +empoisonné de Cecily...</p> + +<p>—Tais-toi.</p> + +<p>—Cela ne t'avancerait à rien. Tu sais que toutes les deux heures, il +faut que je donne à qui de droit un bulletin de ta précieuse santé... +manière indirecte d'avoir de nos nouvelles à tous deux. En ne me voyant +pas paraître, on se douterait du meurtre, tu serais arrêté. Et mais... +tiens... je te fais injure en te supposant capable de ce crime. Tu as +sacrifié plus d'un million pour avoir la vie sauve, et tu risquerais ta +tête... pour le sot et stérile plaisir de me tuer par vengeance! Allons +donc, tu n'es pas assez bête pour cela.</p> + +<p>—C'est parce que tu sais que je ne puis pas te tuer que tu redoubles +mes maux en les exaspérant par tes sarcasmes.</p> + +<p>—Ta position est très-originale... tu ne te vois pas... mais, +d'honneur... c'est très-piquant.</p> + +<p>—Oh! malheur! malheur inextricable! de quelque côté que je me tourne, +c'est la ruine, c'est le déshonneur, c'est la mort! Et dire que +maintenant, ce que je redoute le plus au monde... c'est le néant! +Malédiction sur moi, sur toi, sur la terre entière!</p> + +<p>—Ta misanthropie est plus large que ta philanthropie. Elle embrasse le +monde. L'autre, un arrondissement de Paris.</p> + +<p>—Va... raille-moi, monstre!</p> + +<p>—Aimes-tu mieux que je t'écrase de reproches?</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—À qui la faute si nous sommes réduits à cette position? À toi. +Pourquoi conserver à ton cou, pendue comme une relique, cette lettre de +moi, relative à ce meurtre qui t'a valu cent mille écus; ce meurtre que +nous avions fait si adroitement passer pour un suicide?</p> + +<p>—Pourquoi? misérable! Ne t'avais-je pas donné cinquante mille francs +pour ta coopération à ce crime et pour cette lettre que j'ai exigée, tu +le sais bien, afin d'avoir une garantie contre toi... et de t'empêcher +de me rançonner plus tard en me menaçant de me perdre? Car ainsi tu ne +pouvais me dénoncer sans te livrer toi-même. Ma vie et ma fortune +étaient donc attachées à cette lettre... voilà... pourquoi je la portais +toujours si précieusement sur moi.</p> + +<p>—C'est vrai, c'était habile de ta part, car je ne gagnais rien à te +dénoncer, que le plaisir d'aller à l'échafaud côte à côte avec toi. Et +pourtant ton habileté nous a perdus, lorsque la mienne nous avait +jusqu'ici assuré l'impunité de ce crime.</p> + +<p>—L'impunité... tu le vois...</p> + +<p>—Qui pouvait deviner ce qui se passe? Mais, dans la marche ordinaire +des choses, notre crime devait être et a été impuni, grâce à moi.</p> + +<p>—Grâce à toi?</p> + +<p>—Oui, lorsque nous avons eu brûlé la cervelle de cet homme... tu +voulais, toi, simplement contrefaire son écriture et écrire à sa sœur +que, ruiné complètement, il se tuait par désespoir. Tu croyais faire +montre de grande finesse en ne parlant pas dans cette prétendue lettre +du dépôt qu'il t'avait confié. C'était absurde. Ce dépôt étant connu de +la sœur de notre homme, elle l'eût nécessairement réclamé. Il fallait +donc au contraire, ainsi que nous avons fait, le mentionner, ce dépôt, +afin que si par hasard l'on avait des doutes sur la réalité du suicide, +tu fusses la dernière personne soupçonnée. Comment supposer que, tuant +un homme pour t'emparer d'une somme qu'il t'avait confiée, tu serais +assez sot pour parler de ce dépôt dans la fausse lettre que tu lui +attribuerais? Aussi qu'est-il arrivé? On a cru au suicide. Grâce à ta +réputation de probité, tu as pu nier le dépôt, et on a cru que le frère +s'était tué après avoir dissipé la fortune de sa sœur.</p> + +<p>—Mais qu'importe tout cela aujourd'hui? le crime est découvert.</p> + +<p>—Et grâce à qui? Était-ce ma faute si ma lettre était une arme à deux +tranchants? Pourquoi as-tu été assez faible, assez niais pour livrer +cette arme terrible... à cette infernale Cecily?</p> + +<p>—Tais-toi... ne prononce pas ce nom! s'écria Jacques Ferrand avec une +expression effrayante.</p> + +<p>—Soit... je ne veux pas te rendre épileptique... tu vois bien qu'en ne +comptant que sur la justice ordinaire... nos précautions mutuelles +étaient suffisantes... Mais la justice extraordinaire de celui qui nous +tient en son pouvoir redoutable procède autrement...</p> + +<p>—Oh! je ne le sais que trop.</p> + +<p>—Il croit, lui, que couper la tête aux criminels ne répare pas +suffisamment le mal qu'ils ont fait... Avec les preuves qu'il a en +mains, il nous livrait tous deux aux tribunaux. Qu'en résultait-il? Deux +cadavres tout au plus bons à engraisser l'herbe du cimetière!</p> + +<p>—Oh! oui, ce sont des larmes, des angoisses, des tortures, qu'il lui +faut à ce prince, à ce démon. Mais, je ne le connais pas, moi; mais je +ne lui ai jamais fait de mal. Pourquoi s'acharne-t-il ainsi sur moi?</p> + +<p>—D'abord il prétend se ressentir du bien et du mal qu'on fait aux +autres hommes, qu'il appelle naïvement ses frères; et puis il connaît +lui, ceux à qui tu as fait du mal, et il te punit à sa manière.</p> + +<p>—Mais de quel droit?</p> + +<p>—Voyons, Jacques, entre nous, ne parlons pas de droit: il avait le +pouvoir de te faire judiciairement couper la tête. Qu'en serait-il +résulté? Tes deux seuls parents sont morts, l'État profitait de ta +fortune au détriment de ceux que tu avais dépouillés. Au contraire, en +mettant ta vie au prix de ta fortune, Morel le lapidaire, le père de +Louise, que tu as déshonorée, se trouve, lui et sa famille, désormais à +l'abri du besoin. M<sup>me</sup> de Fermont, la sœur de M. de Renneville prétendu +suicidé, retrouve ses cent mille écus; Germain, que tu avais faussement +accusé de vol, est réhabilité et mis en possession d'une place honorable +et assurée, à la tête de la Banque des travailleurs sans ouvrage, qu'on +te force de fonder pour réparer et expier les outrages que tu as commis +contre la société. Entre scélérats on peut s'avouer cela; mais +franchement, au point de vue de celui qui nous tient entre ses serres, +la société n'aurait rien gagné à ta mort, elle gagne beaucoup à ta vie.</p> + +<p>—Et c'est cela qui cause ma rage... et ce n'est pas là ma seule +torture!...</p> + +<p>—Le prince le sait bien. Maintenant que va-t-il décider de nous? Je +l'ignore. Il nous a promis la vie sauve si nous exécutions aveuglément +ses ordres, il tiendra sa promesse. Mais s'il ne croit pas nos crimes +suffisamment expiés, il saura bien faire que la mort soit mille fois +préférable à la vie qu'il nous laisse. Tu ne le connais pas. Quand il se +croit autorisé à être inexorable, il n'est pas de bourreau plus féroce. +Il faut qu'il ait le diable à ses ordres pour avoir découvert ce que +j'étais allé faire en Normandie. Du reste, il a plus d'un démon à son +service, car cette Cecily, que la foudre écrase!...</p> + +<p>—Encore une fois, tais-toi, pas ce nom, pas ce nom!</p> + +<p>—Si, si, que la foudre écrase celle qui porte ce nom! c'est elle qui a +tout perdu. Notre tête serait en sûreté sur nos épaules sans ton +imbécile amour pour cette créature.</p> + +<p>Au lieu de s'emporter, Jacques Ferrand répondit avec un profond +abattement:</p> + +<p>—La connais-tu, cette femme? Dis? l'as-tu jamais vue?</p> + +<p>—Jamais. On la dit belle, je le sais.</p> + +<p>—Belle! répondit le notaire en haussant les épaules. Tiens, ajouta-t-il +avec une sorte d'amertume désespérée, tais-toi, ne parle pas de ce que +tu ignores. Ne m'accuse pas. Ce que j'ai fait, tu l'aurais fait à ma +place.</p> + +<p>—Moi! mettre ma vie à la merci d'une femme!</p> + +<p>—De celle-là, oui, et je le ferais de nouveau, si j'avais à espérer ce +qu'un moment j'ai espéré.</p> + +<p>—Par l'enfer!... il est encore sous le charme, s'écria Polidori +stupéfait.</p> + +<p>—Écoute, reprit le notaire d'une voix calme, basse, et pour ainsi dire +accentuée çà et là par les élans de désespoir incurable, écoute, tu sais +si j'aime l'or? Tu sais ce que j'ai bravé pour en acquérir? Compter dans +ma pensée les sommes que je possédais, les voir se doubler par mon +avarice, endurer toutes les privations et me savoir maître d'un trésor, +c'était ma joie, mon bonheur. Oui, posséder, non pour dépenser, non pour +jouir, mais pour thésauriser, c'était ma vie... Il y a un mois, si l'on +m'eût dit: «Entre ta fortune et ta tête, choisis», j'aurais livré ma +tête.</p> + +<p>—Mais à quoi bon posséder, quand on va mourir?</p> + +<p>—Demande-moi donc alors: «À quoi bon posséder quand on n'use pas de ce +qu'on possède?» Moi, millionnaire, menais-je la vie d'un millionnaire? +Non, je vivais comme un pauvre. J'aimais donc à posséder... pour +posséder.</p> + +<p>—Mais, encore une fois, à quoi bon posséder si l'on meurt?</p> + +<p>—À mourir en possédant! oui, à jouir jusqu'au dernier moment de la +jouissance qui vous a fait tout braver, privations, infamie, échafaud; +oui, à dire encore, la tête sur le billot: «Je possède!!!» Oh! vois-tu, +la mort est douce, comparée aux tourments que l'on endure en se voyant, +de son vivant, dépossédé comme je le suis, dépossédé de ce qu'on a +amassé au prix de tant de peine, de tant de dangers! Oh! se dire à +chaque heure, à chaque minute du jour: «Moi qui avais plus d'un million, +moi qui ai souffert les plus rudes privations pour conserver, pour +augmenter ce trésor, moi qui, dans dix ans, l'aurais eu doublé, triplé, +je n'ai plus rien, rien!» C'est atroce! c'est mourir, non pas chaque +jour, mais c'est mourir à chaque minute du jour. Oui, à cette horrible +agonie qui doit durer des années peut-être, j'aurais préféré mille fois +la mort rapide et sûre qui vous atteint avant qu'une parcelle de votre +trésor vous ait été enlevée; encore une fois, au moins je serais mort en +disant: «Je possède!»</p> + +<p>Polidori regarda son complice avec un profond étonnement.</p> + +<p>—Je ne te comprends plus. Alors pourquoi as-tu obéi aux ordres de celui +qui n'a qu'à dire un mot pour que ta tête tombe? Pourquoi as-tu préféré +la vie sans ton trésor, si cette vie te semble si horrible?</p> + +<p>—C'est que, vois-tu, ajouta le notaire d'une voix de plus en plus +basse, mourir, c'est ne plus penser, mourir, c'est le néant. Et Cecily?</p> + +<p>—Et tu espères? s'écria Polidori stupéfait.</p> + +<p>—Je n'espère pas, je possède.</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Le souvenir.</p> + +<p>—Mais tu ne dois jamais la revoir, mais elle a livré ta tête.</p> + +<p>—Mais je l'aime toujours, et plus frénétiquement que jamais, moi! +s'écria Jacques Ferrand avec une explosion de larmes, de sanglots, qui +contrastèrent avec le calme morne de ses dernières paroles. Oui, +reprit-il dans une effrayante exaltation, je l'aime toujours, et je ne +veux pas mourir, afin de pouvoir me plonger et me replonger encore avec +un atroce plaisir dans cette fournaise où je me consume à petit feu. Car +tu ne sais pas, cette nuit, cette nuit où je l'ai vue si belle, si +passionnée, si enivrante, cette nuit est toujours présente à mon +souvenir. Ce tableau d'une volupté terrible est là, toujours là, devant +mes yeux. Qu'ils soient ouverts ou fermés par un assoupissement fébrile +ou par une insomnie ardente, je vois toujours son regard noir et +enflammé qui fait bouillir la moelle de mes os. Je sens toujours son +souffle sur mon front. J'entends toujours sa voix.</p> + +<p>—Mais ce sont là d'épouvantables tourments!</p> + +<p>—Épouvantables! oui, épouvantables! Mais la mort! mais le néant! mais +perdre pour toujours ce souvenir aussi vivant que la réalité, mais +renoncer à ces souvenirs qui me déchirent, me dévorent et m'embrasent! +Non! non! non! Vivre! vivre! pauvre, méprisé, flétri, vivre au bagne, +mais vivre pour que la pensée me reste, puisque cette créature infernale +a toute ma pensée, est toute ma pensée!</p> + +<p>—Jacques, dit Polidori d'un ton grave qui contrasta avec son amère +ironie habituelle, j'ai vu bien des souffrances; mais jamais tortures +n'approchèrent des tiennes. Celui qui nous tient en sa puissance ne +pouvait être plus impitoyable. Il t'a condamné à vivre, ou plutôt à +attendre la mort dans des angoisses terribles, car cet aveu m'explique +les symptômes alarmants qui chaque jour se développent en toi, et dont +je cherchais en vain la cause.</p> + +<p>—Mais ces symptômes n'ont rien de grave! c'est de l'épuisement, c'est +la réaction de mes chagrins!... Je ne suis pas en danger, n'est-ce +pas?...</p> + +<p>—Non, non, mais ta position est grave, il ne faut pas l'empirer; il est +certaines pensées qu'il faudra chasser. Sans cela, tu courrais de grands +dangers.</p> + +<p>—Je ferai ce que tu voudras, pourvu que je vive, car je ne veux pas +mourir. Oh! les prêtres parlent de damnés! jamais ils n'ont imaginé pour +eux un supplice égal au mien. Torturé par la passion et la cupidité, +j'ai deux plaies vives au lieu d'une, et je les sens également toutes +deux. La perte de ma fortune m'est affreuse, mais la mort me serait plus +affreuse encore. J'ai voulu vivre, ma vie peut n'être qu'une torture +sans fin, sans issue, et je n'ose appeler la mort, car la mort anéantit +mon funeste bonheur, ce mirage de ma pensée, où m'apparaît incessamment +Cecily.</p> + +<p>—Tu as du moins la consolation, dit Polidori en reprenant son +sang-froid ordinaire, de songer au bien que tu as fait pour expier tes +crimes...</p> + +<p>—Oui, raille, tu as raison, retourne-moi sur des charbons ardents. Tu +sais bien, misérable, que je hais l'humanité; tu sais bien que ces +expiations que l'on m'impose, et dans lesquelles des esprits faibles +trouveraient quelques consolations, ne m'inspirent, à moi, que haine et +fureur contre ceux qui m'y obligent et contre ceux qui en profitent. +Tonnerre et meurtre! Songer que pendant que je traînerai une vie +épouvantable, n'existant que pour jouir de souffrances qui effrayeraient +les plus intrépides, ces hommes que j'exècre verront, grâce aux biens +dont on m'a dépouillé, leur misère s'alléger... que cette veuve et sa +fille remercieront Dieu de la fortune que je leur rends... que ce Morel +et sa fille vivront dans l'aisance... que ce Germain aura un avenir +honorable et assuré! Et ce prêtre! ce prêtre qui me bénissait, quand mon +cœur nageait dans le fiel et dans le sang, je l'aurais poignardé! Oh! +c'en est trop! Non! non! s'écria-t-il en appuyant sur son front ses deux +mains crispées, ma tête éclate, à la fin, mes idées se troublent. Je ne +résisterai pas à de tels accès de rage impuissante, à ces tortures +toujours renaissantes. Et tout cela pour toi! Cecily, Cecily! Le +sais-tu, au moins, que je souffre autant, le sais-tu, Cecily, démon +sorti de l'enfer?</p> + +<p>Et Jacques Ferrand, épuisé par cette effroyable exaltation, retomba +haletant sur son siège, et se tordit les bras en poussant des +rugissements sourds et inarticulés.</p> + +<p>Cet accès de rage convulsive et désespérée n'étonna pas Polidori.</p> + +<p>Possédant une expérience médicale consommée, il reconnut facilement que +chez Jacques Ferrand la rage de se voir dépossédé de sa fortune, jointe +à sa passion ou plutôt à sa frénésie pour Cecily, avait allumé chez ce +misérable une fièvre dévorante.</p> + +<p>Ce n'était pas tout... dans l'accès auquel Jacques Ferrand était alors +en proie, Polidori remarquait avec inquiétude certains pronostics d'une +des plus effrayantes maladies qui aient jamais épouvanté l'humanité, et +dont Paulus et Arétée, aussi grands observateurs que grands moralistes, +ont si admirablement tracé le foudroyant tableau.</p> + +<p>Tout à coup on frappa précipitamment à la porte du cabinet.</p> + +<p>—Jacques, dit Polidori au notaire, Jacques, remets-toi... voici +quelqu'un...</p> + +<p>Le notaire ne l'entendit pas. À demi couché sur son bureau, il se +tordait dans des spasmes convulsifs.</p> + +<p>Polidori alla ouvrir la porte, il vit le maître-clerc de l'étude qui, +pâle et la figure bouleversée, s'écria:</p> + +<p>—Il faut que je parle à l'instant à M. Ferrand!</p> + +<p>—Silence... il est dans ce moment très-souffrant... il ne peut vous +entendre, dit Polidori à voix basse, et, sortant du cabinet du notaire, +il en ferma la porte.</p> + +<p>—Ah! monsieur, s'écria le maître-clerc, vous, le meilleur ami de M. +Ferrand, venez à son secours; il n'y a pas un moment à perdre.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—D'après les ordres de M. Ferrand, j'étais allé dire à M<sup>me</sup> la comtesse +Mac-Gregor qu'il ne pouvait se rendre chez elle aujourd'hui, ainsi +qu'elle le désirait...</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Cette dame, qui paraît maintenant hors de danger, m'a fait entrer dans +sa chambre. Elle s'est écriée d'un ton menaçant: «Retournez dire à M. +Ferrand que, s'il n'est pas ici, chez moi, dans une demi-heure, avant la +fin du jour il sera arrêté comme faussaire... car l'enfant qu'il a fait +passer pour morte ne l'est pas... je sais à qui il l'a livrée, je sais +où elle est<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.»</p> + +<p>—Cette femme délirait, répondit froidement Polidori en haussant les +épaules.</p> + +<p>—Vous le croyez, monsieur?</p> + +<p>—J'en suis sûr.</p> + +<p>—Je l'avais pensé d'abord, monsieur; mais l'assurance de M<sup>me</sup> la +comtesse...</p> + +<p>—Sa tête aura sans doute été affaiblie par la maladie... et les +visionnaires croient toujours à leurs visions.</p> + +<p>—Vous avez sans doute raison, monsieur; car je ne pouvais m'expliquer +les menaces de la comtesse à un homme aussi respectable que M. Ferrand.</p> + +<p>—Cela n'a pas le sens commun.</p> + +<p>—Je dois vous dire aussi, monsieur, qu'au moment où je quittais la +chambre de M<sup>me</sup> la comtesse, une de ses femmes est entrée précipitamment +en disant: «Son Altesse sera ici dans une heure.»</p> + +<p>—Cette femme a dit cela? s'écria Polidori.</p> + +<p>—Oui, monsieur, et j'ai été très-étonné, ne sachant de quelle Altesse +il pouvait être question...</p> + +<p>«Plus de doute, c'est le prince, se dit Polidori. Lui chez la comtesse +Sarah, qu'il ne devait jamais revoir... Je ne sais, mais je n'aime pas +ce rapprochement... il peut empirer notre position.» Puis, s'adressant +au maître-clerc, il ajouta:—Encore une fois, monsieur, ceci n'a rien de +grave, c'est une folle imagination de malade; d'ailleurs je ferai part +tout à l'heure à M. Ferrand de ce que vous venez de m'apprendre.</p> + +<p>Maintenant nous conduirons le lecteur chez la comtesse Sarah Mac-Gregor.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2> + +<h3><a href="#table">Rodolphe et Sarah</a></h3> + + +<p>Nous conduirons le lecteur chez la comtesse Mac-Gregor, qu'une crise +salutaire venait d'arracher au délire et aux souffrances qui pendant +plusieurs jours avaient donné pour sa vie les craintes les plus +sérieuses.</p> + +<p>Le jour commençait à baisser... Sarah, assise dans un grand fauteuil et +soutenue par son frère Thomas Seyton, se regardait avec une profonde +attention dans un miroir que lui présentait une de ses femmes +agenouillée devant elle.</p> + +<p>Cette scène se passait dans le salon où la Chouette avait commis sa +tentative d'assassinat.</p> + +<p>La comtesse était d'une pâleur de marbre, que faisait ressortir encore +le noir foncé de ses yeux, de ses sourcils et de ses cheveux; un grand +peignoir de mousseline blanche l'enveloppait entièrement.</p> + +<p>—Donnez-moi le bandeau de corail, dit-elle à une de ses femmes, d'une +voix faible, mais impérieuse et brève.</p> + +<p>—Betty vous l'attachera, reprit Thomas Seyton, vous allez vous +fatiguer... Il est déjà d'une si grande imprudence de...</p> + +<p>—Le bandeau! le bandeau! répéta impatiemment Sarah, qui prit ce bijou +et le posa à son gré sur son front. Maintenant, attachez-le... et +laissez-moi, dit-elle à ses femmes.</p> + +<p>Au moment où celles-ci se retiraient, elle ajouta:</p> + +<p>—On fera entrer M. Ferrand, le notaire, dans le petit salon bleu... +puis, reprit-elle avec une expression d'orgueil mal dissimulé, dès que +S. A. R. le grand-duc de Gerolstein arrivera, on l'introduira ici.</p> + +<p>«Enfin! dit Sarah en se rejetant au fond de son fauteuil, dès qu'elle +fut seule avec son frère, enfin je touche à cette couronne... le rêve de +ma vie... la prédiction va donc s'accomplir!</p> + +<p>—Sarah, calmez votre exaltation, lui dit sévèrement son frère. Hier +encore on désespérait de votre vie; une dernière déception vous +porterait un coup mortel.</p> + +<p>—Vous avez raison, Tom, la chute serait affreuse, car mes espérances +n'ont jamais été plus près de se réaliser. J'en suis certaine, ce qui +m'a empêchée de succomber à mes souffrances a été ma pensée constante de +profiter de la toute-puissante révélation que m'a faite cette femme au +moment de m'assassiner.</p> + +<p>—De même pendant votre délire... vous reveniez sans cesse à cette idée.</p> + +<p>—Parce que cette idée seule soutenait ma vie chancelante. Quel +espoir!... princesse souveraine... presque reine!... ajouta-t-elle avec +enivrement.</p> + +<p>—Encore une fois, Sarah, pas de rêves insensés; le réveil serait +terrible.</p> + +<p>—Des rêves insensés?... Comment! lorsque Rodolphe saura que cette jeune +fille aujourd'hui prisonnière à Saint-Lazare<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, et autrefois confiée au +notaire qui l'a fait passer pour morte, est notre enfant, vous croyez +que...</p> + +<p>Seyton interrompit sa sœur:</p> + +<p>—Je crois, reprit-il avec amertume, que les princes mettent les raisons +d'État, les convenances politiques avant les devoirs naturels.</p> + +<p>—Comptez-vous si peu sur mon adresse?</p> + +<p>—Le prince n'est plus l'adolescent candide et passionné que vous avez +autrefois séduit; ce temps est bien loin de lui... et de vous, ma sœur.</p> + +<p>Sarah haussa légèrement les épaules et dit:</p> + +<p>—Savez-vous pourquoi j'ai voulu orner mes cheveux de ce bandeau de +corail, pourquoi j'ai mis cette robe blanche? C'est que la première fois +que Rodolphe m'a vue, à la cour de Gerolstein, j'étais vêtue de blanc, +et je portais ce même bandeau de corail dans mes cheveux.</p> + +<p>—Comment! dit Thomas Seyton en regardant sa sœur avec surprise, vous +voulez évoquer ces souvenirs? vous n'en redoutez pas au contraire +l'influence?</p> + +<p>—Je connais Rodolphe mieux que vous. Sans doute mes traits, aujourd'hui +changés par l'âge et par la souffrance, ne sont plus ceux de la jeune +fille de seize ans qu'il a éperdument aimée, qu'il a seule aimée, car +j'étais son premier amour... Et cet amour, unique dans la vie de +l'homme, laisse toujours dans son cœur des traces ineffaçables. Aussi, +croyez-moi, mon frère, la vue de cette parure réveillera chez Rodolphe +non-seulement les souvenirs de son amour, mais encore ceux de sa +jeunesse... Et pour les hommes ces derniers souvenirs sont toujours doux +et précieux.</p> + +<p>—Mais à ces doux souvenirs s'en joignent de terribles; et le sinistre +dénoûment de votre amour? et l'odieuse conduite du père du prince envers +vous? et votre silence obstiné lorsque Rodolphe, après votre mariage +avec le comte Mac-Gregor, vous redemandait votre fille alors tout +enfant, votre fille dont une froide lettre de vous lui a appris la mort +il y a dix ans? Oubliez-vous donc que depuis ce temps le prince n'a eu +pour vous que mépris et haine?</p> + +<p>—La pitié a remplacé la haine. Depuis qu'il m'a sue mourante, chaque +jour il a envoyé le baron de Graün s'informer de mes nouvelles.</p> + +<p>—Par humanité.</p> + +<p>—Tout à l'heure, il m'a fait répondre qu'il allait venir ici. Cette +concession est immense, mon frère.</p> + +<p>—Il vous croit expirante; il suppose qu'il s'agit d'un dernier adieu, +et il vient. Vous avez eu tort de ne pas lui écrire la révélation que +vous allez lui faire.</p> + +<p>—Je sais pourquoi j'agis ainsi. Cette révélation le comblera de +surprise, de joie et je serai là pour profiter de son premier élan +d'attendrissement. Aujourd'hui, ou jamais, il me dira: «Un mariage doit +légitimer la naissance de notre enfant.» S'il le dit, sa parole est +sacrée, et l'espoir de toute ma vie est enfin réalisé.</p> + +<p>—S'il vous fait cette promesse, oui.</p> + +<p>—Et pour qu'il la fasse, rien n'est à négliger dans cette circonstance +décisive. Je connais Rodolphe, il me hait, quoique je ne devine pas le +motif de sa haine, car jamais je n'ai manqué devant lui au rôle que je +m'étais imposé.</p> + +<p>—Peut-être, car il n'est pas homme à haïr sans raison.</p> + +<p>—Il n'importe; une fois certain d'avoir retrouvé sa fille, il +surmontera son aversion pour moi, et ne reculera devant aucun sacrifice +pour assurer à son enfant le sort le plus enviable, pour la rendre aussi +magnifiquement heureuse qu'elle aura été jusqu'alors infortunée.</p> + +<p>—Qu'il assure le sort le plus brillant à votre fille, soit; mais entre +cette réparation et la résolution de vous épouser afin de légitimer la +naissance de cette enfant, il y a un abîme.</p> + +<p>—Son amour de père comblera cet abîme.</p> + +<p>—Mais cette infortunée a sans doute vécu jusqu'ici dans un état +précaire ou misérable?</p> + +<p>—Rodolphe voudra d'autant plus l'élever qu'elle aura été plus +abaissée.</p> + +<p>—Songez-y donc, la faire asseoir au rang des familles souveraines de +l'Europe! la reconnaître pour sa fille aux yeux de ces princes, de ces +rois dont il est le parent ou l'allié!</p> + +<p>—Ne connaissez-vous pas son caractère étrange, impétueux et résolu, son +exagération chevaleresque à propos de tout ce qu'il regarde comme juste +et commandé par le devoir?</p> + +<p>—Mais cette malheureuse enfant a peut-être été si viciée par la misère +où elle doit avoir vécu, que le prince, au lieu d'éprouver de l'attrait +pour elle...</p> + +<p>—Que dites-vous? s'écria Sarah en interrompant son frère. N'est-elle +pas aussi belle jeune fille qu'elle était ravissante enfant? Rodolphe, +sans la connaître, ne s'était-il pas assez intéressé à elle pour vouloir +se charger de son avenir? Ne l'avait-il pas envoyée à sa ferme de +Bouqueval dont nous l'avons fait enlever?...</p> + +<p>—Oui, grâce à votre persistance à vouloir rompre tous les liens +d'affection du prince, dans l'espoir insensé de le ramener un jour à +vous.</p> + +<p>—Et cependant, sans cet espoir insensé, je n'aurais pas découvert, au +prix de ma vie, le secret de l'existence de ma fille. N'est-ce pas enfin +par cette femme qui l'avait arrachée de la ferme que j'ai connu +l'indigne fourberie du notaire Jacques Ferrand?</p> + +<p>—Il est fâcheux qu'on m'ait refusé ce matin l'entrée de Saint-Lazare, +où se trouve, vous a-t-on dit, cette malheureuse enfant; malgré ma vive +insistance, on en a voulu répondre à aucun des renseignements que je +demandais, parce que je n'avais pas de lettre d'introduction auprès du +directeur de la prison. J'ai écrit au préfet en votre nom, mais je +n'aurai sans doute sa réponse que demain, et le prince va être ici tout +à l'heure. Encore une fois, je regrette que vous ne puissiez lui +présenter vous-même votre fille; il eût mieux valu attendre sa sortie de +prison avant de mander le grand-duc ici.</p> + +<p>—Attendre! et sais-je seulement si la crise salutaire où je me trouve +durera jusqu'à demain? Peut-être suis-je passagèrement soutenue par la +seule énergie de mon ambition.</p> + +<p>—Mais quelles preuves donnerez-vous au prince? Vous croira-t-il?</p> + +<p>—Il me croira lorsqu'il aura lu le commencement de la révélation que +j'écrivais sous la dictée de cette femme quand elle m'a frappée, +révélation dont heureusement je n'ai oublié aucune circonstance; il me +croira lorsqu'il aura lu votre correspondance avec M<sup>me</sup> Séraphin et +Jacques Ferrand jusqu'à la mort supposée de l'enfant; il me croira +lorsqu'il aura entendu les aveux du notaire, qui, épouvanté de mes +menaces, sera ici tout à l'heure; il me croira lorsqu'il verra le +portrait de ma fille à l'âge de six ans, portrait qui, m'a dit cette +femme, est encore à cette heure d'une ressemblance frappante. Tant de +preuves suffiront pour montrer au prince que je dis vrai, et pour +décider chez lui ce premier mouvement qui peut faire de moi presque une +reine... Ah! ne fût-ce qu'un jour, une heure, au moins je mourrais +contente!</p> + +<p>À ce moment, on entendit le bruit d'une voiture qui entrait dans la +cour.</p> + +<p>—C'est lui... c'est Rodolphe!..., s'écria Sarah à Thomas Seyton.</p> + +<p>Celui-ci s'approcha précipitamment d'un rideau, le souleva et répondit:</p> + +<p>—Oui, c'est le prince; il descend de voiture.</p> + +<p>—Laissez-moi seule, voici le moment décisif, dit Sarah avec un +sang-froid inaltérable, car une ambition monstrueuse, un égoïsme +impitoyable avait toujours été et était encore l'unique mobile de cette +femme. Dans l'espèce de résurrection miraculeuse de sa fille, elle ne +voyait que le moyen de parvenir enfin au but constant de sa vie.</p> + +<p>Après avoir un moment hésité à quitter l'appartement, Thomas Seyton, se +rapprochant tout à coup de sa sœur, lui dit:</p> + +<p>—C'est moi qui apprendrai au prince comment votre fille, qu'on avait +crue morte, a été sauvée. Cet entretien serait trop dangereux pour +vous... une émotion violente vous tuerait, et après une séparation si +longue... la vue du prince... les souvenirs de ce temps...</p> + +<p>—Votre main, mon frère, dit Sarah.</p> + +<p>Puis, appuyant sur son cœur impassible la main de Thomas Seyton, elle +ajouta avec un sourire sinistre et glacial:</p> + +<p>—Suis-je émue?</p> + +<p>—Non... rien... rien... pas un battement précipité, dit Seyton avec +stupeur, je sais quel empire vous avez sur vous-même. Mais dans un tel +moment, mais quand il s'agit pour vous ou d'une couronne ou de la +mort... car, encore une fois, songez-y, la perte de cette dernière +espérance vous serait mortelle. En vérité, votre calme me confond!</p> + +<p>—Pourquoi cet étonnement, mon frère? Jusqu'ici, ne le savez-vous pas? +rien... non, rien n'a jamais fait battre ce cœur de marbre: il ne +palpitera que le jour où je sentirai poser sur mon front la couronne +souveraine. J'entends Rodolphe... laissez-moi...</p> + +<p>—Mais...</p> + +<p>—Laissez-moi, s'écria Sarah d'un ton si impérieux, si résolu, que son +frère quitta l'appartement quelques moments avant qu'on y eût introduit +le prince.</p> + +<p>Lorsque Rodolphe entra dans le salon, son regard exprimait la pitié. +Mais, voyant Sarah assise dans son fauteuil et presque parée, il recula +de surprise, sa physionomie devint aussitôt sombre et méfiante.</p> + +<p>La comtesse, devinant sa pensée, lui dit d'une voix douce et faible:</p> + +<p>—Vous croyiez me trouver expirante, vous veniez pour recevoir mes +derniers adieux?</p> + +<p>—J'ai toujours regardé comme sacrés les derniers vœux des mourants: +mais il s'agit d'une tromperie sacrilège...</p> + +<p>—Rassurez-vous, dit Sarah en interrompant Rodolphe, rassurez-vous, je +ne vous ai pas trompé; il me reste, je crois, peu d'heures à vivre. +Pardonnez-moi une dernière coquetterie. J'ai voulu vous épargner le +sinistre entourage qui accompagne ordinairement l'agonie; j'ai voulu +mourir vêtue comme je l'étais la première fois où je vous vis. Hélas! +après dix années de séparation, vous voilà donc enfin? Merci! oh! merci! +Mais, à votre tour, rendez grâces à Dieu de vous avoir inspiré la pensée +d'écouter ma dernière prière. Si vous m'aviez refusé... j'emportais avec +moi un secret qui va faire la joie... le bonheur de votre vie. Joie +mêlée de quelque tristesse... bonheur mêlé de quelques larmes... comme +toute félicité humaine; mais cette félicité, vous l'achèteriez encore au +prix de la moitié des jours qui vous restent à vivre!</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? lui demanda le prince avec surprise.</p> + +<p>—Oui, Rodolphe, si vous n'étiez pas venu... ce secret m'aurait suivie +dans la tombe... c'eût été ma seule vengeance... et encore... non, non, +je n'aurais pas eu ce terrible courage. Quoique vous m'ayez bien fait +souffrir, j'aurais partagé avec vous ce suprême bonheur dont, plus +heureux que moi, vous jouirez longtemps, bien longtemps, je l'espère.</p> + +<p>—Mais encore, madame, de quoi s'agit-il?</p> + +<p>—Lorsque vous le saurez, vous ne pourrez comprendre la lenteur que je +mets à vous en instruire, car vous regarderez cette révélation comme un +miracle du ciel. Mais, chose étrange, moi qui d'un mot peux vous causer +le plus grand bonheur que vous ayez peut-être jamais ressenti... +j'éprouve, quoique maintenant les minutes de ma vie soient comptées, +j'éprouve une satisfaction indéfinissable à prolonger votre attente... +et puis je connais votre cœur... et, malgré la fermeté de votre +caractère, je craindrais de vous annoncer sans préparation une +découverte aussi incroyable. Les émotions d'une joie foudroyante ont +aussi leurs dangers.</p> + +<p>—Votre pâleur augmente, vous contenez à peine une violente agitation, +dit Rodolphe; tout ceci est, je le crois, grave et solennel.</p> + +<p>—Grave et solennel, reprit Sarah d'une voix émue; car, malgré son +impassibilité habituelle, en songeant à l'immense portée de la +révélation qu'elle allait faire à Rodolphe, elle se sentait plus +troublée qu'elle n'avait cru l'être; aussi, ne pouvant se contraindre +plus longtemps, elle s'écria:</p> + +<p>—Rodolphe... notre fille existe...</p> + +<p>—Notre fille!...</p> + +<p>—Elle vit! vous dis-je...</p> + +<p>Ces mots, l'accent de vérité avec lequel ils furent prononcés, remuèrent +le prince jusqu'au fond des entrailles.</p> + +<p>—Notre enfant? répéta-t-il en se rapprochant précipitamment du fauteuil +de Sarah, notre enfant! ma fille!</p> + +<p>—Elle n'est pas morte, j'en ai des preuves irrécusables... je sais où +elle est... demain vous la reverrez.</p> + +<p>—Ma fille! ma fille! répéta Rodolphe avec stupeur, il se pourrait! elle +vivrait!</p> + +<p>Puis tout à coup, réfléchissant à l'invraisemblance de cet événement, et +craignant d'être dupe d'une nouvelle fourberie de Sarah, il s'écria:</p> + +<p>—Non... non... c'est un rêve! c'est impossible! vous me trompez, c'est +une ruse, un mensonge indigne!</p> + +<p>—Rodolphe! écoutez-moi.</p> + +<p>—Non, je connais votre ambition, je sais de quoi vous êtes capable, je +devine le but de cette tromperie!</p> + +<p>—Eh bien! vous dites vrai, je suis capable de tout. Oui, j'avais voulu +vous abuser; oui, quelques jours avant d'être frappée d'un coup mortel, +j'avais voulu trouver une jeune fille... que je vous aurais présentée à +la place de notre enfant... que vous regrettiez amèrement.</p> + +<p>—Assez... oh! assez, madame.</p> + +<p>—Après cet aveu, vous me croirez peut-être, ou plutôt vous serez bien +forcé de vous rendre à l'évidence.</p> + +<p>—À l'évidence...</p> + +<p>—Oui, Rodolphe, je le répète, j'avais voulu vous tromper, substituer +une jeune fille obscure à celle que nous pleurions; mais Dieu a voulu, +lui, qu'au moment où je faisais ce marché sacrilège... je fusse frappée +à mort.</p> + +<p>—Vous... à ce moment!</p> + +<p>—Dieu a voulu encore qu'on me proposât... pour jouer ce rôle... de +mensonge... savez-vous qui? notre fille...</p> + +<p>—Êtes-vous donc en délire... au nom du ciel?</p> + +<p>—Je ne suis pas en délire, Rodolphe. Dans cette cassette, avec des +papiers et un portrait qui vous prouveront la vérité de ce que je vous +dis, vous trouverez un papier taché de mon sang.</p> + +<p>—De votre sang?</p> + +<p>—La femme qui m'a appris que notre fille vivait encore me dictait cette +révélation, lorsque j'ai été frappée d'un coup de poignard.</p> + +<p>—Et qui était-elle? comment savait-elle?...</p> + +<p>—C'est à elle qu'on avait livré notre fille... tout enfant... après +l'avoir fait passer pour morte.</p> + +<p>—Mais cette femme... son nom?... peut-on la croire? où l'avez-vous +connue?</p> + +<p>—Je vous dis, Rodolphe, que tout ceci est fatal, providentiel. Il y a +quelques mois, vous aviez tiré une jeune fille de la misère pour +l'envoyer à la campagne, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, à Bouqueval.</p> + +<p>—La jalousie, la haine, m'égaraient. J'ai fait enlever cette jeune +fille par la femme... dont je vous parle...</p> + +<p>—Et on a conduit la malheureuse enfant à Saint-Lazare.</p> + +<p>—Où elle est encore.</p> + +<p>—Elle n'y est plus. Ah! vous ne savez pas, madame, le mal affreux que +vous avez fait... en arrachant cette infortunée de la retraite où je +l'avais placée... mais...</p> + +<p>—Cette jeune fille n'est plus à Saint-Lazare, s'écria Sarah avec +épouvante, et vous parlez d'un malheur affreux!</p> + +<p>—Un monstre de cupidité avait intérêt à sa perte. Ils l'ont noyée, +madame... Mais répondez... vous dites que...</p> + +<p>—Ma fille! s'écria Sarah, en interrompant Rodolphe et se levant droite, +immobile comme une statue de marbre.</p> + +<p>—Que dit-elle? mon Dieu! s'écria Rodolphe.</p> + +<p>—Ma fille! répéta Sarah, dont le visage devint livide et effrayant de +désespoir; ils ont tué ma fille!</p> + +<p>—La Goualeuse, votre fille!!!... répéta Rodolphe en se reculant avec +horreur.</p> + +<p>—La Goualeuse... oui... c'est le nom que m'a dit cette femme surnommée +la Chouette. Morte... morte! reprit Sarah, toujours immobile, toujours +le regard fixe; ils l'ont tuée.</p> + +<p>—Sarah! reprit Rodolphe aussi pâle, aussi effrayant que la comtesse, +revenez à vous... répondez-moi. La Goualeuse... cette jeune fille que +vous avez fait enlever par la Chouette à Bouqueval... était...</p> + +<p>—Notre fille!</p> + +<p>—Elle!!!</p> + +<p>—Et ils l'ont tuée!</p> + +<p>—Oh! non... non... vous délirez... cela ne peut pas être... Vous ne +savez pas, non, vous ne savez pas combien cela serait affreux. Sarah! +revenez à vous... parlez-moi tranquillement. Asseyez-vous, calmez-vous. +Souvent il y a des ressemblances, des apparences qui trompent; on est si +enclin à croire ce qu'on désire. Ce n'est pas un reproche que je vous +fais... mais expliquez-moi bien... dites-moi bien toutes les raisons qui +vous portent à penser cela, car cela ne peut pas être... non, non! il ne +faut pas que cela soit! cela n'est pas!</p> + +<p>Après un moment de silence, la comtesse rassembla ses pensées et dit à +Rodolphe d'une voix défaillante:</p> + +<p>—Apprenant votre mariage, pensant à me marier moi-même, je n'ai pas pu +garder notre fille auprès de moi; elle avait quatre ans alors...</p> + +<p>—Mais à cette époque je vous l'ai demandée, moi... avec prières, +s'écria Rodolphe d'un ton déchirant, et mes lettres sont restées sans +réponse. La seule que vous m'ayez écrite m'annonçait sa mort!</p> + +<p>—Je voulais me venger de vos mépris en vous refusant votre enfant. Cela +était indigne. Mais écoutez-moi... je le sens... la vie m'échappe, ce +dernier coup m'accable...</p> + +<p>—Non! non! je ne vous crois pas... je ne veux pas vous croire. La +Goualeuse... ma fille! Ô mon Dieu, vous ne voudriez pas cela!</p> + +<p>—Écoutez-moi, vous dis-je. Lorsqu'elle eut quatre ans, mon frère +chargea M<sup>me</sup> Séraphin, veuve d'un ancien serviteur à lui, d'élever +l'enfant jusqu'à ce qu'elle fût en âge d'entrer en pension. La somme +destinée à assurer l'avenir de notre fille fut déposée par mon frère +chez un notaire cité pour sa probité. Les lettres de cet homme et de M<sup>me</sup> +Séraphin, adressées à cette époque à moi et à mon frère, sont là... dans +cette cassette. Au bout d'un an on m'écrivit que la santé de ma fille +s'altérait... huit mois après qu'elle était morte, et l'on m'envoya son +acte de décès. À cette époque, M<sup>me</sup> Séraphin est entrée au service de +Jacques Ferrand, après avoir livré notre fille à la Chouette, par +l'intermédiaire d'un misérable actuellement au bagne de Rochefort. Je +commençais à écrire cette déclaration de la Chouette, lorsqu'elle m'a +frappée. Ce papier est là... avec un portrait de notre fille à l'âge de +quatre ans. Examinez tout, lettres, déclaration, portrait; et vous, qui +l'avez vue... cette malheureuse enfant... jugez.</p> + +<p>Après ces mots qui épuisèrent ses forces, Sarah tomba défaillante dans +son fauteuil.</p> + +<p>Rodolphe resta foudroyé par cette révélation.</p> + +<p>Il est de ces malheurs si imprévus, si abominables, qu'on tâche de ne +pas y croire jusqu'à ce qu'une évidence écrasante vous y contraigne...</p> + +<p>Rodolphe, persuadé de la mort de Fleur-de-Marie, n'avait plus qu'un +espoir, celui de se convaincre qu'elle n'était pas sa fille.</p> + +<p>Avec un calme effrayant qui épouvanta Sarah, il s'approcha de la table, +ouvrit la cassette et se mit à lire les lettres une à une, à examiner, +avec une attention scrupuleuse, les papiers qui les accompagnaient.</p> + +<p>Ces lettres timbrées et datées par la poste, écrites à Sarah et à son +frère par le notaire et par M<sup>me</sup> Séraphin, étaient relatives à l'enfance +de Fleur-de-Marie et au placement des fonds qu'on lui destinait.</p> + +<p>Rodolphe ne pouvait douter de l'authenticité de cette correspondance.</p> + +<p>La déclaration de la Chouette se trouvait confirmée par les +renseignements dont nous avons parlé au commencement de cette histoire, +renseignements pris par ordre de Rodolphe, et qui signalaient un nommé +Pierre Tournemine, forçat alors à Rochefort, comme l'homme qui avait +reçu Fleur-de-Marie des mains de M<sup>me</sup> Séraphin pour la livrer à la +Chouette... à la Chouette, que la malheureuse enfant avait reconnue plus +tard devant Rodolphe au tapis-franc de l'ogresse.</p> + +<p>Rodolphe ne pouvait plus douter de l'identité de ces personnages et de +celle de la Goualeuse.</p> + +<p>L'acte de décès paraissait en règle; mais Ferrand avait lui-même avoué à +Cecily que ce faux acte avait servi à la spoliation d'une somme +considérable, autrefois placée en viager sur la tête de la jeune fille +qu'il avait fait noyer par Martial à l'île du Ravageur.</p> + +<p>Ce fut donc avec une croissante et épouvantable angoisse que Rodolphe +acquit, malgré lui, cette terrible conviction que la Goualeuse était sa +fille et qu'elle était morte.</p> + +<p>Malheureusement pour lui... tout semblait confirmer cette créance.</p> + +<p>Avant de condamner Jacques Ferrand sur les preuves données par le +notaire lui-même à Cecily, le prince, dans son vif intérêt pour la +Goualeuse, ayant fait prendre des informations à Asnières, avait appris +qu'en effet deux femmes, l'une vieille et l'autre jeune, vêtue en +paysanne, s'étaient noyées en se rendant à l'île du Ravageur, et que le +bruit public accusait les Martial de ce nouveau crime.</p> + +<p>Disons enfin que, malgré les soins du docteur Griffon, du comte de +Saint-Remy et de la Louve, Fleur-de-Marie, longtemps dans un état +désespéré, entrait à peine en convalescence, et que sa faiblesse morale +et physique était encore telle qu'elle n'avait pu jusqu'alors prévenir +ni M<sup>me</sup> Georges ni Rodolphe de sa position.</p> + +<p>Ce concours de circonstances ne pouvait laisser le moindre espoir au +prince.</p> + +<p>Une dernière épreuve lui était réservée.</p> + +<p>Il jeta enfin les yeux sur le portrait qu'il avait presque craint de +regarder.</p> + +<p>Ce coup fut affreux.</p> + +<p>Dans cette figure enfantine et charmante, déjà belle de cette beauté +divine que l'on prête aux chérubins, il retrouva d'une manière +saisissante les traits de Fleur-de-Marie... son nez fin et droit, son +noble front, sa petite bouche déjà un peu sérieuse. «Car, disait M<sup>me</sup> +Séraphin à Sarah dans une des lettres que Rodolphe venait de lire, +l'enfant demande toujours sa mère et est bien triste.»</p> + +<p>C'étaient encore ses grands yeux d'un bleu si pur et si doux... d'un +<i>bleu de bluet</i>, avait dit la Chouette à Sarah, en reconnaissant dans +cette miniature les traits de l'infortunée qu'elle avait poursuivie +enfant sous le nom de Pégriotte, jeune fille sous le nom de Goualeuse.</p> + +<p>À la vue de ce portrait, les tumultueux et violents sentiments de +Rodolphe furent étouffés par ses larmes.</p> + +<p>Il retomba brisé dans un fauteuil et cacha sa figure dans ses mains en +sanglotant.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="III" id="III"></a><a class="right">III</a></h2> + +<h3><a href="#table">Vengeance</a></h3> + + +<p>Pendant que Rodolphe pleurait amèrement, les traits de Sarah se +décomposaient d'une manière sensible.</p> + +<p>Au moment de voir se réaliser enfin le rêve de son ambitieuse vie, la +dernière espérance qui l'avait jusqu'alors soutenue lui échappait à +jamais.</p> + +<p>Cette affreuse déception devait avoir sur sa santé, momentanément +améliorée, une réaction mortelle.</p> + +<p>Renversée dans son fauteuil, agitée d'un tremblement fiévreux, ses deux +mains croisées et crispées sur ses genoux, le regard fixe, la comtesse +attendit avec effroi la première parole de Rodolphe.</p> + +<p>Connaissant l'impétuosité du caractère du prince, elle pressentait qu'au +brisement douloureux qui arrachait tant de pleurs à cet homme aussi +résolu qu'inflexible, succéderait quelque emportement terrible.</p> + +<p>Tout à coup Rodolphe redressa la tête, essuya ses larmes, se leva debout +et s'approchant de Sarah, les bras croisés sur sa poitrine, l'air +menaçant, impitoyable... il la contempla quelques moments en silence, +puis il dit d'une voix sourde:</p> + +<p>—Cela devait être... j'ai tiré l'épée contre mon père... je suis frappé +dans mon enfant... Juste punition du parricide... Écoutez-moi, madame.</p> + +<p>—Parricide!... vous! mon Dieu! Ô funeste jour! qu'allez-vous donc +encore m'apprendre?</p> + +<p>—Il faut que vous sachiez dans ce moment suprême, tous les maux causés +par votre implacable ambition, par votre féroce égoïsme... +Entendez-vous, femme sans cœur et sans foi? Entendez-vous, mère +dénaturée?...</p> + +<p>—Grâce!... Rodolphe...</p> + +<p>—Pas de grâce pour vous... qui, autrefois, sans pitié pour un amour +sincère, exploitiez froidement, dans l'intérêt de votre exécrable +orgueil, une passion généreuse et dévouée que vous feigniez de +partager... Pas de grâce pour vous qui avez armé le fils contre le +père!... Pas de grâce pour vous qui, au lieu de veiller pieusement sur +votre enfant, l'avez abandonnée à des mains mercenaires, afin de +satisfaire votre cupidité par un riche mariage... comme vous aviez jadis +assouvi votre ambition effrénée en m'amenant à vous épouser... Pas de +grâce pour vous qui, après avoir refusé mon enfant à ma tendresse, venez +de causer sa mort par vos fourberies sacrilèges!... Malédiction sur +vous... vous... mon mauvais génie et celui de ma race!...</p> + +<p>—Ô mon Dieu!... il est sans pitié! Laissez-moi!... laissez-moi!</p> + +<p>—Vous m'entendrez... vous dis-je!... Vous souvenez-vous du dernier +jour... où je vous ai vue... il y a dix-sept ans de cela vous ne pouviez +plus cacher les suites de notre secrète union, que, comme vous, je +croyais indissoluble... Je connaissais le caractère inflexible de mon +père... je savais quel mariage politique il projetait pour moi... +Bravant son indignation, je lui déclarai que vous étiez ma femme devant +Dieu et devant les hommes... que dans peu de temps vous mettriez au +monde un enfant, fruit de notre amour... La colère de mon père fut +terrible... il ne voulait pas croire à mon mariage... tant d'audace lui +semblait impossible... il me menaça de son courroux si je me permettais +de lui parler encore d'une semblable folie... Alors je vous aimais comme +un insensé... dupe de vos séductions... je croyais que votre cœur +d'airain avait battu pour moi... Je répondis à mon père que jamais je +n'aurais d'autre femme que vous... À ces mots, son emportement n'eut +plus de bornes; il vous prodigua les noms les plus outrageants, s'écria +que notre mariage était nul; que, pour vous punir de votre audace, il +vous ferait attacher au pilori de la ville... Cédant à une folle +passion... à la violence de mon caractère... j'osai défendre à mon père, +à mon souverain... de parler ainsi de ma femme... j'osai le menacer. +Exaspéré par cette insulte, mon père leva la main sur moi; la rage +m'aveugla... je tirai mon épée... je me précipitai sur lui... Sans Murph +qui survint et détourna le coup... j'étais parricide de fait... comme je +l'ai été d'intention!... Entendez-vous... parricide! Et pour vous +défendre... vous!...</p> + +<p>—Hélas! j'ignorais ce malheur!</p> + +<p>—En vain j'avais cru jusqu'ici expier mon crime... le coup qui me +frappe aujourd'hui est ma punition.</p> + +<p>—Mais moi, n'ai-je pas aussi bien souffert de la dureté de votre père, +qui a rompu notre mariage? Pourquoi m'accuser de ne pas vous avoir +aimé... lorsque...</p> + +<p>—Pourquoi?... s'écria Rodolphe, en interrompant Sarah et jetant sur +elle un regard de mépris écrasant. Sachez-le donc, et ne vous étonnez +plus de l'horreur que vous m'inspirez. Après cette scène funeste dans +laquelle j'avais menacé mon père, je rendis mon épée. Je fus mis au +secret le plus absolu. Polidori, par les soins de qui notre mariage +avait été conclu, fut arrêté; il prouva que cette union était nulle, que +le ministre qui l'avait bénie était un ministre supposé, et que vous, +votre frère et moi, nous avions été trompés. Pour désarmer la colère de +mon père à son égard, Polidori fit plus: il lui remit une de vos lettres +à votre frère, interceptée lors d'un voyage que fit Seyton.</p> + +<p>—Ciel!... il serait possible?</p> + +<p>—Vous expliquez-vous mes mépris maintenant?</p> + +<p>—Oh! assez... assez.</p> + +<p>—Dans cette lettre, vous dévoiliez vos projets ambitieux avec un +cynisme révoltant. Vous me traitiez avec un dédain glacial; vous me +sacrifiiez à votre orgueil infernal; je n'étais que l'instrument de la +fortune souveraine qu'on vous avait prédite... vous trouviez enfin que +mon père vivait bien longtemps.</p> + +<p>—Malheureuse que je suis! À cette heure je comprends tout.</p> + +<p>—Et pour vous défendre j'avais menacé la vie de mon père. Lorsque le +lendemain, sans m'adresser un seul reproche, il me montra cette +lettre... cette lettre qui à chaque ligne révélait la noirceur de votre +âme, je ne pus que tomber à genoux et demander grâce. Depuis ce jour +j'ai été poursuivi par un remords inexorable. Bientôt, je quittai +l'Allemagne pour de longs voyages; alors commença l'expiation que je me +suis imposée... Elle ne finira qu'avec ma vie... Récompenser le bien, +poursuivre le mal, soulager ceux qui souffrent, sonder toutes les plaies +de l'humanité pour tâcher d'arracher quelques âmes à la perdition, telle +est la tâche que je me suis donnée.</p> + +<p>—Elle est noble et sainte, elle est digne de vous.</p> + +<p>—Si je vous parle de ce vœu, reprit Rodolphe avec autant de dédain que +d'amertume, de ce vœu que j'ai accompli selon mon pouvoir partout où je +me suis trouvé, ce n'est pas pour être loué par vous. Écoutez-moi donc. +Dernièrement j'arrive en France; mon séjour dans ce pays ne devait pas +être perdu pour l'expiation. Tout en voulant secourir d'honnêtes +infortunes, je voulus aussi connaître ces classes que la misère écrase, +abrutit et déprave, sachant qu'un secours donné à propos, que quelques +généreuses paroles, suffisent souvent à sauver un malheureux de l'abîme. +Afin de juger par moi-même, je pris l'extérieur et le langage des gens +que je désirais observer. Ce fut lors d'une de ces explorations... +que... pour la première fois... je... je... rencontrai... Puis, comme +s'il eût reculé devant cette révélation terrible, Rodolphe ajouta après +un moment d'hésitation:—Non... non; je n'en ai pas le courage.</p> + +<p>—Qu'avez-vous donc à m'apprendre encore, mon Dieu?</p> + +<p>—Vous ne le saurez que trop tôt... mais, reprit-il avec une sanglante +ironie, vous portez au passé un si vif intérêt que je dois vous parler +des événements qui ont précédé mon retour en France. Après de longs +voyages je revins en Allemagne; je m'empressai d'obéir aux volontés de +mon père; j'épousai une princesse de Prusse. Pendant mon absence vous +aviez été chassée du grand-duché. Apprenant plus tard que vous étiez +mariée au comte Mac-Gregor, je vous redemandai ma fille avec instance: +vous ne me répondîtes pas; malgré toutes mes informations je ne pus +jamais savoir où vous aviez envoyé cette malheureuse enfant, au sort de +laquelle mon père avait libéralement pourvu. Il y a dix ans seulement, +une lettre de vous m'apprit que notre fille était morte. Hélas! plût à +Dieu qu'elle fût morte, alors... j'aurais ignoré l'incurable douleur qui +va désormais désespérer ma vie.</p> + +<p>—Maintenant, dit Sarah d'une voix faible, je ne m'étonne plus de +l'aversion que je vous ai inspirée depuis que vous avez lu cette +lettre... Je le sens, je ne survivrai pas à ce dernier coup. Eh bien! +oui... l'orgueil et l'ambition m'ont perdue! Sous une apparence +passionnée je cachais un cœur glacé, j'affectais le dévouement, la +franchise; je n'étais que dissimulation et égoïsme. Ne sachant pas +combien vous avez le droit de me mépriser, de me haïr, mes folles +espérances étaient revenues plus ardentes que jamais. Depuis qu'un +double veuvage nous rendait libres tous deux, j'avais repris une +nouvelle créance à cette prédiction qui me promettait une couronne, et +lorsque le hasard m'a fait retrouver ma fille, il m'a semblé voir dans +cette fortune inespérée une volonté providentielle!... Oui, j'allai +jusqu'à croire que votre aversion pour moi céderait à votre amour pour +votre enfant... et que vous me donneriez votre main afin de lui rendre +le rang qui lui était dû...</p> + +<p>—Eh bien! que votre exécrable ambition soit donc satisfaite et punie! +Oui, malgré l'horreur que vous m'inspirez; oui, par attachement, que +dis-je? par respect pour les affreux malheurs de mon enfant, j'aurais... +quoique décidé à vivre ensuite séparé de vous... j'aurais, par un +mariage qui eût légitimé la naissance de notre fille, rendu sa position +aussi éclatante, aussi haute qu'elle avait été misérable!</p> + +<p>—Je ne m'étais donc pas trompée!... Malheur!... Malheur!... il est trop +tard!...</p> + +<p>—Oh! je le sais! ce n'est pas la mort de votre fille que vous pleurez, +c'est la perte de ce rang que vous avez poursuivi avec une inflexible +opiniâtreté!... Eh bien! que ces regrets infâmes soient votre dernier +châtiment!...</p> + +<p>—Le dernier... car je n'y survivrai pas...</p> + +<p>—Mais avant de mourir vous saurez... quelle a été l'existence de votre +fille depuis que vous l'avez abandonnée.</p> + +<p>—Pauvre enfant! bien misérable, peut-être...</p> + +<p>—Vous souvenez-vous, reprit Rodolphe avec un calme effrayant, vous +souvenez-vous de cette nuit où vous et votre frère vous m'avez suivi +dans un repaire de la Cité?</p> + +<p>—Je m'en souviens; mais pourquoi cette question?... votre regard me +glace.</p> + +<p>—En venant dans ce repaire, vous avez vu, n'est-ce pas, au coin de ces +rues ignobles, de... malheureuses créatures... qui... mais non... non... +Je n'ose pas, dit Rodolphe en cachant son visage dans ses mains, je +n'ose pas... mes paroles m'épouvantent.</p> + +<p>—Moi aussi, elles m'épouvantent... qu'est-ce donc encore, mon Dieu?</p> + +<p>—Vous les avez vues, n'est-ce pas? reprit Rodolphe en faisant sur +lui-même un effort terrible. Vous les avez vues, ces femmes, la honte de +leur sexe?... Eh bien!... parmi elles... avez-vous remarqué une jeune +fille de seize ans, belle... Oh! belle... comme on peint les anges?... +une pauvre enfant qui, au milieu de la dégradation où on l'avait plongée +depuis quelques semaines, conservait une physionomie si candide, si +virginale et si pure, que les voleurs et les assassins qui la +tutoyaient... madame... l'avaient surnommée Fleur-de-Marie... +L'avez-vous remarquée, cette jeune fille... dites? dites, tendre mère?</p> + +<p>—Non... je ne l'ai pas remarquée, dit Sarah presque machinalement, se +sentant oppressée par une vague terreur.</p> + +<p>—Vraiment? s'écria Rodolphe avec un éclat sardonique. C'est étrange... +je l'ai remarquée, moi... Voici à quelle occasion... écoutez bien. Lors +d'une de ces explorations dont je vous ai parlé tout à l'heure et qui +avait alors un double but<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, je me trouvais dans la Cité: non loin du +repaire où vous m'avez suivi, un homme voulait battre une de ces +malheureuses créatures; je la défendis contre la brutalité de cet +homme... Vous ne devinez pas qui était cette créature... Dites, mère +sainte et prévoyante, dites... vous ne devinez pas?</p> + +<p>—Non... je ne... devine pas... Oh! laissez-moi... laissez-moi.</p> + +<p>—Cette malheureuse était Fleur-de-Marie...</p> + +<p>—Ô mon Dieu!...</p> + +<p>—Et vous ne devinez pas... qui était Fleur-de-Marie... mère +irréprochable?</p> + +<p>—Tuez-moi... oh! tuez-moi...</p> + +<p>—C'était la Goualeuse... c'était votre fille..., s'écria Rodolphe avec +une explosion déchirante... Oui, cette infortunée que j'ai arrachée des +mains d'un ancien forçat, c'était mon enfant, à moi... à moi... Rodolphe +de Gerolstein! oh! il y avait dans cette rencontre avec mon enfant, que +je sauvais sans la connaître, quelque chose de fatal... de +providentiel... une récompense pour l'homme qui cherche à secourir ses +frères... une punition pour le parricide...</p> + +<p>—Je meurs maudite et damnée..., murmura Sarah en se renversant dans son +fauteuil et en cachant son visage dans ses mains.</p> + +<p>—Alors, continua Rodolphe, dominant à peine ses ressentiments et +voulant en vain comprimer les sanglots qui de temps en temps étouffèrent +sa voix, quand je l'ai crue soustraite aux mauvais traitements dont on +la menaçait, frappé de la douceur inexprimable de son accent... de +l'angélique expression de ses traits... il m'a été impossible de ne pas +m'intéresser à elle... Avec quelle émotion profonde j'ai écouté le naïf +et poignant récit de cette vie d'abandon, de douleur et de misère; car, +voyez-vous, c'est quelque chose d'épouvantable que la vie de votre +fille... madame...</p> + +<p>«Oh! il faut que vous sachiez les tortures de votre enfant; oui, madame +la comtesse... pendant qu'au milieu de votre opulence vous rêviez une +couronne... votre fille, toute petite, couverte de haillons, allait le +soir mendier dans les rues, souffrant du froid et de la faim... durant +les nuits d'hiver elle grelottait sur un peu de paille dans le coin d'un +grenier, et puis, quand l'horrible femme qui la torturait était lasse de +battre la pauvre petite, ne sachant qu'imaginer pour la faire souffrir, +savez-vous ce qu'elle lui faisait, madame?... elle lui arrachait les +dents!...</p> + +<p>—Oh! je voudrais mourir! c'est une atroce agonie!...</p> + +<p>—Écoutez encore... S'échappant enfin des mains de la Chouette, errant +sans pain, sans asile, âgée de huit ans à peine, on l'arrête comme +vagabonde, on la met en prison... Ah! cela a été le meilleur temps de la +vie de votre fille... madame... Oui, dans sa geôle, chaque soir, elle +remerciait Dieu de ne plus souffrir du froid, de la faim, et de ne plus +être battue. Et c'est dans une prison qu'elle a passé les années les +plus précieuses de la vie d'une jeune fille, ces années qu'une tendre +mère entoure toujours d'une sollicitude si pieuse et si jalouse; oui, au +lieu d'atteindre ses seize ans environnée de soins tutélaires, de nobles +enseignements, votre fille n'a connu que la brutale indifférence des +geôliers, et puis, un jour, dans sa féroce insouciance, la société l'a +jetée, innocente et pure, belle et candide, au milieu de la fange de la +grande ville... Malheureuse enfant... abandonnée... sans soutien, sans +conseil, livrée à tous les hasards de la misère et du vice!... Oh! +s'écria Rodolphe, en donnant un libre cours aux sanglots qui +l'étouffaient, votre cœur est endurci, votre égoïsme impitoyable, mais +vous auriez pleuré... oui... vous auriez pleuré en entendant le récit +déchirant de votre fille!... Pauvre enfant! souillée, mais non +corrompue, chaste encore au milieu de cette horrible dégradation qui +était pour elle un songe affreux, car chaque mot disait son horreur pour +cette vie où elle était fatalement enchaînée; oh! si vous saviez comme à +chaque instant il se révélait en elle d'adorables instincts! Que de +bonté... que de charité touchante! oui... car c'était pour soulager une +infortune plus grande encore que la sienne que la pauvre petite avait +dépensé le peu d'argent qui lui restait, et qui la séparait de l'abîme +d'infamie où on l'a plongée... Oui! car il est venu un jour... un jour +affreux... où, sans travail, sans pain, sans asile... d'horribles femmes +l'ont rencontrée exténuée de faiblesse... de besoin... l'ont enivrée... +et...</p> + +<p>Rodolphe ne put achever; il poussa un cri déchirant en s'écriant:</p> + +<p>—Et c'était ma fille! ma fille!...</p> + +<p>—Malédiction sur moi! murmura Sarah en cachant sa figure dans ses mains +comme si elle eût redouté de voir le jour.</p> + +<p>—Oui, s'écria Rodolphe, malédiction sur vous! car c'est votre abandon +qui a causé toutes ces horreurs... Malédiction sur vous! car, lorsque la +retirant de cette fange je l'avais placée dans une paisible retraite, +vous l'en avez fait arracher par vos misérables complices. Malédiction +sur vous! car cet enlèvement l'a mise au pouvoir de Jacques Ferrand...</p> + +<p>À ce nom Rodolphe se tut brusquement...</p> + +<p>Il tressaillit comme s'il l'eût prononcé pour la première fois.</p> + +<p>C'est que pour la première fois aussi il prononçait ce nom depuis qu'il +savait que sa fille était la victime de ce monstre... Les traits du +prince prirent alors une effrayante expression de rage et de haine.</p> + +<p>Muet, immobile, il restait comme écrasé par cette pensée: que le +meurtrier de sa fille vivait encore... Sarah, malgré sa faiblesse +croissante et le bouleversement que venait de lui causer l'entretien de +Rodolphe, fut frappée de son air sinistre; elle eut peur pour elle...</p> + +<p>—Hélas! qu'avez-vous? murmura-t-elle d'une voix tremblante. N'est-ce +pas assez de souffrances, mon Dieu?...</p> + +<p>—Non... ce n'est pas assez! ce n'est pas assez..., dit Rodolphe en se +parlant à lui-même et répondant à sa propre pensée, je n'avais jamais +éprouvé cela... jamais! Quelle ardeur de vengeance... quelle soif de +sang... quelle rage calme et réfléchie!... Quand je ne savais pas qu'une +des victimes du monstre était mon enfant... je me disais: «La mort de +cet homme serait stérile... tandis que sa vie serait féconde, si, pour +la racheter, il acceptait les conditions que je lui impose...» Le +condamner à la charité, pour expier ses crimes, me paraissait juste... +Et puis la vie sans or, la vie sans l'assouvissement de sa sensualité +frénétique, devait être une longue et double torture... Mais c'est ma +fille qu'il a livrée, enfant, à toutes les horreurs de la misère... +jeune fille, à toutes les horreurs de l'infamie!... s'écria Rodolphe en +s'animant peu à peu; mais c'est ma fille qu'il a fait assassiner!... Je +tuerai cet homme!...</p> + +<p>Et le prince s'élança vers la porte.</p> + +<p>—Où allez-vous? Ne m'abandonnez pas... s'écria Sarah, se levant à demi +et étendant vers Rodolphe ses mains suppliantes. Ne me laissez pas +seule!... je vais mourir...</p> + +<p>—Seule!... non!... non!... Je vous laisse avec le spectre de votre +fille, dont vous avez causé la mort!...</p> + +<p>Sarah, éperdue, se jeta à genoux en poussant un cri d'effroi, comme si +un fantôme effrayant lui eût apparu.</p> + +<p>—Pitié! je meurs!</p> + +<p>—Mourez donc, maudite!... reprit Rodolphe effrayant de fureur. +Maintenant il me faut la vie de votre complice... car c'est vous qui +avez livré votre fille à son bourreau!</p> + +<p>Et Rodolphe se fit rapidement conduire chez Jacques Ferrand.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV</a></h2> + +<h3><a href="#table">Furens amoris</a></h3> + + +<p>La nuit était venue pendant que Rodolphe se rendait chez le notaire...</p> + +<p>Le pavillon occupé par Jacques Ferrand est plongé dans une obscurité +profonde...</p> + +<p>Le vent gémit...</p> + +<p>La pluie tombe...</p> + +<p>Le vent gémissait, la pluie tombait aussi pendant cette nuit sinistre où +Cecily, avant de quitter pour jamais la maison du notaire, avait exalté +la brutale passion de cet homme jusqu'à la frénésie.</p> + +<p>Étendu sur le lit de sa chambre à coucher faiblement éclairée par une +lampe, Jacques Ferrand est vêtu d'un pantalon et d'un gilet noirs; une +des manches de sa chemise est relevée, tachée de sang; une ligature de +drap rouge, que l'on aperçoit à son bras nerveux, annonce qu'il vient +d'être saigné par Polidori.</p> + +<p>Celui-ci, debout auprès du lit, s'appuie d'une main au chevet et semble +contempler les traits de son complice avec inquiétude.</p> + +<p>Rien de plus hideusement effrayant que la figure de Jacques Ferrand, +alors plongé dans cette torpeur somnolente qui succède ordinairement aux +crises violentes.</p> + +<p>D'une pâleur violacée qui se détache des ombres de l'alcôve, son visage, +inondé d'une sueur froide, a atteint le dernier degré du marasme; ses +paupières fermées sont tellement gonflées, injectées de sang, qu'elles +apparaissent comme deux lobes rougeâtres au milieu de cette face d'une +lividité cadavéreuse.</p> + +<p>—Encore un accès aussi violent que celui de tout à l'heure... et il est +mort..., dit Polidori à voix basse. Arétée<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> l'a dit, la plupart de +ceux qui sont atteints de cette étrange et effroyable maladie périssent +presque toujours le septième jour... et il y a aujourd'hui six jours que +l'infernale créole a allumé le feu inextinguible qui dévore cet homme...</p> + +<p>Après quelques moments de silence méditatif, Polidori s'éloigna du lit +et se promena lentement dans la chambre.</p> + +<p>—Tout à l'heure, reprit-il en s'arrêtant, pendant la crise qui a failli +emporter Jacques, je me croyais sous l'obsession d'un rêve en +l'entendant décrire une à une, et d'une voix haletante, les monstrueuses +hallucinations qui traversaient son cerveau... Terrible... terrible +maladie!... Tour à tour elle soumet chaque organe à des phénomènes qui +déconcertent la science... épouvantent la nature... Ainsi tout à l'heure +l'ouïe de Jacques était d'une sensibilité si incroyablement douloureuse, +que, quoique je lui parlasse aussi bas que possible, mes paroles +brisaient à ce point son tympan qu'il lui semblait, disait-il, que son +crâne était une cloche, et qu'un énorme battant d'airain mis en branle +au moindre son lui martelait la tête d'une tempe à l'autre avec un +fracas étourdissant et des élancements atroces.</p> + +<p>Polidori resta de nouveau pensif devant le lit de Jacques Ferrand, dont +il s'était rapproché...</p> + +<p>La tempête grondait au-dehors; elle éclata bientôt en longs sifflements, +en violentes rafales de vent et de pluie qui ébranlèrent toutes les +fenêtres de cette maison délabrée...</p> + +<p>Malgré son audacieuse scélératesse, Polidori était superstitieux; de +noirs pressentiments l'agitaient; il éprouvait un malaise +indéfinissable; les mugissements de l'ouragan qui troublaient seuls le +morne silence de la nuit lui inspiraient une vague frayeur contre +laquelle il voulait en vain se roidir.</p> + +<p>Pour se distraire de ses sombres pensées, il se remit à examiner les +traits de son complice.</p> + +<p>—Maintenant, dit-il en se penchant vers lui, ses paupières +s'injectent... On dirait que son sang calciné y afflue et s'y concentre. +L'organe de la vue va, comme tout à l'heure celui de l'ouïe, offrir sans +doute quelque phénomène extraordinaire... Quelles souffrances!... Comme +elles durent!... Comme elles sont variées!... Oh! ajouta-t-il avec un +rire amer, quand la nature se mêle d'être cruelle... et de jouer le rôle +de tourmenteur, elle défie les plus féroces combinaisons des hommes. +Ainsi, dans cette maladie, causée par une frénésie érotique, elle soumet +chaque sens à des tortures inouïes, surhumaines... elle développe la +sensibilité de chaque organe jusqu'à l'idéal, pour que l'atrocité des +douleurs soit idéale aussi.</p> + +<p>Après avoir contemplé pendant quelques moments les traits de son +complice, il tressaillit de dégoût, se recula et dit:</p> + +<p>—Ah! ce masque est affreux... Ces frémissements rapides qui le +parcourent et le rident parfois le rendent effrayant...</p> + +<p>Au-dehors l'ouragan redoublait de furie...</p> + +<p>—Quel orage! reprit Polidori en tombant assis dans un fauteuil et en +appuyant son front dans ses mains. Quelle nuit... quelle nuit! Il ne +peut y en avoir de plus funestes pour l'état de Jacques.</p> + +<p>Après un long silence il reprit:</p> + +<p>—Je ne sais si le prince, instruit de l'infernale puissance des +séductions de Cecily et de la fougue des sens de Jacques a prévu que +chez un homme d'une trempe si énergique, d'une organisation si +vigoureuse, l'ardeur d'une passion brûlante et inassouvie, compliquée +d'une sorte de rage cupide, développerait l'effroyable névrose dont +Jacques est victime... mais cette conséquence était normale, forcée...</p> + +<p>«Oh! oui, dit-il en se levant brusquement et comme s'il eût été effrayé +par cette pensée, oui, le prince avait sans doute prévu cela... sa rare +et vaste intelligence n'est étrangère à aucune science... Son coup +d'œil profond embrasse la cause et l'effet de chaque chose... +Impitoyable dans sa justice, il a dû baser et calculer sûrement le +châtiment de Jacques sur les développements logiques et successifs d'une +passion brutale, exaspérée jusqu'à la rage.</p> + +<p>Après un long silence, Polidori reprit:</p> + +<p>—Quand je songe au passé... quand je songe aux projets ambitieux que, +d'accord avec Sarah, j'avais autrefois fondés sur la jeunesse du +prince!... Que d'événements! Par quelles dégradations suis-je tombé dans +l'abjection criminelle où je vis, moi qui avais cru efféminer ce prince +et en faire l'instrument docile du pouvoir que j'avais rêvé!... De +précepteur je comptais devenir ministre... Et, malgré mon savoir, mon +esprit, de forfaits en forfaits, j'ai atteint les derniers degrés de +l'infamie... Me voici enfin le geôlier de mon complice.</p> + +<p>Et Polidori s'abîma dans de sinistres réflexions qui le ramenèrent à la +pensée de Rodolphe.</p> + +<p>—Je redoute et je hais le prince, reprit-il, mais je suis forcé de +m'incliner en tremblant devant cette imagination, devant cette volonté +toute-puissante qui s'élance toujours d'un seul bond en dehors des +routes connues... Quel contraste étrange dans cet homme... assez +tendrement charitable pour imaginer la Banque des travailleurs sans +ouvrage, assez féroce... pour arracher Jacques à la mort afin de le +livrer à toutes les furies vengeresses de la luxure!...</p> + +<p>«Rien d'ailleurs de plus orthodoxe, ajouta Polidori avec une sombre +ironie. Parmi les peintures que Michel-Ange a faites des sept péchés +capitaux dans son <i>Jugement dernier</i> de la chapelle Sixtine, j'ai vu la +punition terrifiante dont il frappe la luxure<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>; mais les masques +hideux, convulsifs, de ces damnés de la chair qui se tordaient sous la +morsure aiguë des serpents, étaient moins effrayants que la face de +Jacques pendant son accès de tout à l'heure... il m'a fait peur!</p> + +<p>Et Polidori frissonna comme s'il avait encore devant les yeux cette +vision formidable.</p> + +<p>—Oh! oui! reprit-il avec un abattement rempli de frayeur, le prince est +impitoyable... Mieux vaudrait mille fois, pour Ferrand, avoir porté sa +tête sur l'échafaud, mieux vaudrait le feu, la roue, le plomb fondu qui +brûle et troue les membres, que le supplice que ce misérable endure. À +force de le voir souffrir je finis par m'épouvanter pour mon propre +sort... Que va-t-on décider de moi... que me réserve-t-on, à moi le +complice de Jacques?... Être son geôlier ne peut suffire à la vengeance +du prince... il ne m'a pas fait grâce de l'échafaud... pour me laisser +vivre. Peut-être une prison éternelle m'attend-elle en Allemagne... +Mieux encore vaudrait cela que la mort... Je ne pouvais que me mettre +aveuglément à la discrétion du prince... c'était ma seule chance de +salut... Quelquefois, malgré sa promesse, une crainte m'assiège... +peut-être me livrera-t-on au bourreau... si Jacques succombe! En +dressant l'échafaud pour moi de son vivant, ce serait le dresser aussi +pour lui, mon complice... mais, lui mort?... Pourtant... je le sais, la +parole du prince est sacrée... mais moi qui ai tant de fois violé les +lois divines et humaines... pourrai-je invoquer la promesse jurée?... Il +n'importe!... De même qu'il était de mon intérêt que Jacques ne +s'échappât pas, il serait aussi de mon intérêt de prolonger ses jours... +Mais à chaque instant les symptômes de sa maladie s'aggravent... il +faudrait presque un miracle pour le sauver... Que faire... que faire?</p> + +<p>À ce moment, la tempête était dans toute sa fureur; une cheminée presque +croulante de vétusté, renversée par la violence du vent, tomba sur le +toit et dans la cour avec le fracas retentissant de la foudre.</p> + +<p>Jacques Ferrand, brusquement arraché à sa torpeur somnolente, fit un +mouvement sur son lit.</p> + +<p>Polidori se sentit de plus en plus sous l'obsession de la vague terreur +qui le dominait.</p> + +<p>—C'est une sottise de croire aux pressentiments, dit-il d'une voix +troublée, mais cette nuit me semble devoir être sinistre...</p> + +<p>Un sourd gémissement du notaire attira l'attention de Polidori.</p> + +<p>—Il sort de sa torpeur, se dit-il, en se rapprochant lentement du lit; +peut-être va-t-il tomber dans une nouvelle crise.</p> + +<p>—Polidori! murmura Jacques Ferrand, toujours étendu sur son lit et +tenant ses yeux fermés, Polidori quel est ce bruit?</p> + +<p>—Une cheminée qui s'écroule..., répondit Polidori à voix basse, +craignant de frapper trop vivement l'ouïe de son complice; un affreux +ouragan ébranle la maison jusque dans ses fondements... la nuit est +horrible... horrible!</p> + +<p>Le notaire ne l'entendit pas et reprit en tournant à demi la tête:</p> + +<p>—Polidori, tu n'es donc pas là?</p> + +<p>—Si... si... je suis là, dit Polidori d'une voix plus haute, mais je +t'ai répondu doucement de peur de te causer, comme tout à l'heure, de +nouvelles douleurs, en parlant haut.</p> + +<p>—Non... maintenant ta voix arrive à mon oreille sans me faire éprouver +ces affreuses douleurs de tantôt... car il me semblait au moindre bruit +que la foudre éclatait dans mon crâne... et pourtant, au milieu de ce +fracas, de ces souffrances sans nom, je distinguais la voix passionnée +de Cecily qui m'appelait...</p> + +<p>—Toujours cette femme infernale... toujours! Mais chasse donc ces +pensées... elles te tueront!</p> + +<p>—Ces pensées sont ma vie! Comme ma vie, elles résistent à mes +tortures.</p> + +<p>—Mais, insensé que tu es, ce sont ces pensées seules qui causent tes +tortures, te dis-je! Ta maladie n'est autre chose que ta frénésie +sensuelle arrivée à sa dernière exaspération... Encore une fois, chasse +de ton cerveau ces images mortellement lascives, ou tu périras...</p> + +<p>—Chasser ces images! s'écria Jacques Ferrand avec exaltation, oh! +jamais, jamais! Toute ma crainte est que ma pensée s'épuise à les +évoquer... mais, par l'enfer! elle ne s'épuise pas... Plus cet ardent +mirage m'apparaît, plus il ressemble à la réalité... Dès que la douleur +me laisse un moment de repos, dès que je puis lier deux idées, Cecily, +ce démon que je chéris et que je maudis, surgit à mes yeux.</p> + +<p>—Quelle fureur indomptable! Il m'épouvante!</p> + +<p>—Tiens, maintenant, dit le notaire d'une voix stridente et les yeux +obstinément attachés sur un point obscur de son alcôve, je vois déjà +comme une forme indécise et blanche se dessiner... là... là!</p> + +<p>Et il étendait son doigt velu et décharné dans la direction de sa +vision.</p> + +<p>—Tais-toi, malheureux.</p> + +<p>—Ah! la voilà!...</p> + +<p>—Jacques... c'est la mort!</p> + +<p>—Ah! je la vois, ajouta Ferrand les dents serrées, sans répondre à +Polidori; la voilà! qu'elle est belle! qu'elle est belle!... Comme ses +cheveux noirs flottent en désordre sur ses épaules!... Et ses petites +dents qu'on aperçoit entre ses lèvres entr'ouvertes... ses lèvres si +rouges et si humides! quelles perles!... Oh! ses grands yeux semblent +tour à tour étinceler et mourir!... Cecily! ajouta-t-il avec une +exaltation inexprimable, Cecily! je t'adore!...</p> + +<p>—Jacques! écoute, écoute!</p> + +<p>—Oh! la damnation éternelle... et la voir ainsi pendant l'éternité!...</p> + +<p>—Jacques! s'écria Polidori alarmé, n'excite pas ta vue sur ces +fantômes!</p> + +<p>—Ce n'est pas un fantôme!</p> + +<p>—Prends garde! tout à l'heure, tu le sais... tu te figurais aussi +entendre les chants voluptueux de cette femme, et ton ouïe a été tout à +coup frappée d'une douleur effroyable... Prends garde!</p> + +<p>—Laisse-moi! s'écria le notaire avec un courroux impatient, +laisse-moi!... À quoi bon l'ouïe, sinon pour l'entendre?... la vue, +sinon pour la voir?...</p> + +<p>—Mais, les tortures qui s'ensuivent, misérable fou!</p> + +<p>—Je puis braver les tortures pour un mirage! j'ai bravé la mort pour +une réalité... Que m'importe, d'ailleurs? cette ardente image est pour +moi la réalité... Oh! Cecily! es-tu belle!... Tu le sais bien, monstre, +que tu es enivrante... À quoi bon cette coquetterie infernale qui +m'embrase encore!... Oh! l'exécrable furie! tu veux donc que je +meure!... Cesse... cesse... ou je t'étrangle!... s'écria le notaire en +délire.</p> + +<p>—Mais tu te tues, misérable! s'écria Polidori en secouant rudement le +notaire pour l'arracher à son extase.</p> + +<p>Efforts inutiles! Jacques continua avec une nouvelle exaltation:</p> + +<p>—Ô reine chérie! démon de volupté! jamais je n'ai vu... Le notaire +n'acheva pas.</p> + +<p>Il poussa un brusque cri de douleur en se rejetant en arrière.</p> + +<p>—Qu'as-tu? lui demanda Polidori avec étonnement.</p> + +<p>—Éteins cette lumière; son éclat devient trop vif... je ne puis le +supporter: il me blesse...</p> + +<p>—Comment! dit Polidori de plus en plus surpris, il n'y a qu'une lampe +recouverte de son abat-jour, et sa lueur est très-faible...</p> + +<p>—Je te dis que la clarté augmente ici... Tiens, encore, encore! Oh! +c'est trop... cela devient intolérable! ajouta Jacques Ferrand en +fermant les yeux avec une expression de souffrance croissante.</p> + +<p>—Tu es fou! cette chambre est à peine éclairée, te dis-je; je viens au +contraire d'abaisser la lampe, ouvre les yeux, tu verras!</p> + +<p>—Ouvrir les yeux!... mais je serais aveuglé par les torrents de clarté +flamboyante dont cette pièce est de plus en plus inondée... Ici, là, +partout... ce sont des gerbes de feu, des milliers d'étincelles +éblouissantes! s'écria le notaire en se levant sur son séant. Puis, +poussant un nouveau cri de douleur atroce, il porta les deux mains sur +ses yeux.—Mais je suis aveuglé! cette lumière torride traverse mes +paupières fermées... elle me brûle, elle me dévore... Ah! maintenant, +mes mains me garantissent un peu!... mais éteins cette lampe, elle jette +une flamme infernale!...</p> + +<p>—Plus de doute, dit Polidori, sa vue est frappée de l'exorbitante +sensibilité dont son ouïe avait été frappée tout à l'heure... puis une +crise d'hallucination... Il est perdu! Le saigner de nouveau dans cet +état serait mortel... Il est perdu!</p> + +<p>Un nouveau cri aigu, terrible, de Jacques Ferrand retentit dans la +chambre.</p> + +<p>—Bourreau! éteins donc cette lampe!... Son éclat embrasé pénètre à +travers mes mains qu'il rend transparentes... Je vois le sang circuler +dans le réseau de mes veines... J'ai beau clore mes paupières de toutes +mes forces, cette lave ardente s'y infiltre... Oh! quelle torture!... Ce +sont des élancements éblouissants comme si on m'enfonçait au fond des +orbites un fer aigu chauffé à blanc... Au secours! mon Dieu! au +secours!... s'écria-t-il en se tordant sur son lit, en proie à +d'horribles convulsions de douleur.</p> + +<p>Polidori, effrayé de la violence de cet accès, éteignit brusquement la +lumière.</p> + +<p>Et tous les deux se trouvèrent dans une obscurité profonde.</p> + +<p>À ce moment, on entendit le bruit d'une voiture qui s'arrêtait à la +porte de la rue...</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V</a></h2> + +<h3><a href="#table">Les visions</a></h3> + + +<p>Lorsque les ténèbres eurent envahi la chambre où il se trouvait avec +Polidori, les douleurs aiguës de Jacques Ferrand cessèrent peu à peu.</p> + +<p>—Pourquoi as-tu autant tardé à éteindre cette lampe? dit Jacques +Ferrand. Était-ce pour me faire endurer les tourments de l'enfer? Oh! +que j'ai souffert... mon Dieu, que j'ai souffert!</p> + +<p>—Maintenant, souffres-tu moins?</p> + +<p>—J'éprouve encore une irritation violente... mais ce n'est rien auprès +de ce que je ressentais tout à l'heure.</p> + +<p>—Je te l'avais dit: dès que le souvenir de cette femme excitera l'un de +tes sens, presque à l'instant ce sens sera frappé par un de ces +terribles phénomènes qui déconcertent la science, et que les croyants +pourraient prendre pour une terrible punition de Dieu...</p> + +<p>—Ne me parle pas de Dieu! s'écria le monstre en grinçant des dents.</p> + +<p>—Je t'en parlais... pour mémoire... Mais, puisque tu tiens à ta vie, si +misérable qu'elle soit... songe bien, je te le répète, que tu seras +emporté pendant une de ces crises furieuses, si tu les provoques +encore...</p> + +<p>—Je tiens à la vie... parce que le souvenir de Cecily est toute ma +vie...</p> + +<p>—Mais ce souvenir te tue, t'épuise, te consume!</p> + +<p>—Je ne puis ni ne veux m'y soustraire... Je suis incarné à Cecily comme +le sang l'est au corps... Cet homme m'a pris toute ma fortune, il n'a pu +me ravir l'ardente et impérissable image de cette enchanteresse; cette +image est à moi; à toute heure elle est là comme mon esclave... elle dit +ce que je veux; elle me regarde comme je veux... elle m'adore comme je +veux! s'écria le notaire dans un nouvel accès de passion frénétique.</p> + +<p>—Jacques! ne t'exalte pas! souviens-toi de la crise de tout à l'heure!</p> + +<p>Le notaire n'entendit pas son complice, qui prévit une nouvelle +hallucination.</p> + +<p>En effet, Jacques Ferrand reprit en poussant un éclat de rire convulsif +et sardonique:</p> + +<p>—M'enlever Cecily! Mais ils ne savent donc pas qu'on arrive à +l'impossible en concentrant la puissance de toutes ses facultés sur un +objet? Ainsi tout à l'heure... je... vais monter dans la chambre de +Cecily, où je n'ai pas osé aller depuis son départ... Oh! voir... +toucher les vêtements qui lui ont appartenu... la glace devant laquelle +elle s'habillait... ce sera la voir elle-même! Oui, en attachant +énergiquement mes yeux sur cette glace... bientôt j'y verrai apparaître +Cecily, ce ne sera pas une illusion, un mirage, ce sera bien elle, je la +trouverai là... comme le statuaire trouve la statue dans le bloc de +marbre... Mais, par tous les feux de l'enfer, dont je brûle, ce ne sera +pas une pâle et froide Galatée.</p> + +<p>—Où vas-tu? dit tout d'un coup Polidori en entendant Jacques Ferrand se +lever, car l'obscurité la plus profonde régnait toujours dans cette +pièce.</p> + +<p>—Je vais trouver Cecily...</p> + +<p>—Tu n'iras pas! l'aspect de cette chambre te tuerait.</p> + +<p>—Cecily m'attend là-haut.</p> + +<p>—Tu n'iras pas, je te tiens, je ne te lâche pas, dit Polidori en +saisissant le notaire par le bras.</p> + +<p>Jacques Ferrand, arrivé au dernier degré de l'épuisement, ne pouvait +lutter contre Polidori qui l'étreignait d'une main vigoureuse.</p> + +<p>—Tu veux m'empêcher d'aller trouver Cecily?</p> + +<p>—Oui, et d'ailleurs il y a une lampe allumée dans la salle voisine; tu +sais quel effet la lumière a tout à l'heure produit sur ta vue.</p> + +<p>—Cecily est en haut... elle m'attend... je traverserais une fournaise +ardente pour aller la rejoindre... Laisse-moi... elle m'a dit que +j'étais son vieux tigre... prends garde, mes griffes sont tranchantes.</p> + +<p>—Tu ne sortiras pas! je t'attacherai plutôt sur ton lit comme un fou +furieux.</p> + +<p>—Polidori, écoute, je ne suis pas fou, j'ai toute ma raison, je sais +bien que Cecily n'est pas matériellement là-haut... mais, pour moi, les +fantômes de mon imagination valent des réalités...</p> + +<p>—Silence! s'écria tout à coup Polidori en prêtant l'oreille, tout à +l'heure j'avais cru entendre une voiture s'arrêter à la porte; je ne +m'étais pas trompé; j'entends maintenant un bruit de voix dans la cour.</p> + +<p>—Tu veux me distraire de ma pensée; le piège est grossier.</p> + +<p>—J'entends parler, te dis-je, et je crois reconnaître...</p> + +<p>—Tu veux m'abuser, dit Jacques Ferrand interrompant Polidori, je ne +suis pas ta dupe...</p> + +<p>—Mais, misérable, écoute donc, écoute, tiens, n'entends-tu pas?</p> + +<p>—Laisse-moi!... Cecily est là-haut, elle m'appelle; ne me mets pas en +fureur. À mon tour je te dis: Prends garde!... Entends-tu? prends +garde...</p> + +<p>—Tu ne sortiras pas...</p> + +<p>—Prends garde...</p> + +<p>—Tu ne sortiras pas d'ici, mon intérêt veut que tu restes...</p> + +<p>—Tu m'empêches d'aller retrouver Cecily, mon intérêt veut que tu +meures... Tiens donc! dit le notaire d'une voix sourde.</p> + +<p>Polidori poussa un cri.</p> + +<p>—Scélérat! tu m'as frappé au bras, mais ta main était mal affermie; la +blessure est légère, tu ne m'échapperas pas...</p> + +<p>—Ta blessure est mortelle... c'est le stylet empoisonné de Cecily qui +t'a frappé; je le portais toujours sur moi; attends l'effet du poison. +Ah! tu me lâches, enfin, tu vas mourir... Il ne fallait pas m'empêcher +d'aller là-haut retrouver Cecily... ajouta Jacques Ferrand en cherchant +à tâtons dans l'obscurité à ouvrir la porte.</p> + +<p>—Oh!... murmura Polidori, mon bras s'engourdit... un froid mortel me +saisit... mes genoux tremblent sous moi... mon sang se fige dans mes +veines... un vertige me saisit!... Au secours!... cria le complice de +Jacques Ferrand en rassemblant ses forces dans un dernier cri: Au +secours!... je meurs!...</p> + +<p>Et il s'affaissa sur lui-même.</p> + +<p>Le fracas d'une porte vitrée, ouverte avec tant de violence que +plusieurs carreaux se brisèrent en éclats, la voix retentissante de +Rodolphe et un bruit de pas précipités semblèrent répondre au cri +d'angoisse de Polidori.</p> + +<p>Jacques Ferrand, ayant enfin trouvé la serrure dans l'obscurité, ouvrit +brusquement la porte de la pièce voisine et s'y précipita, son dangereux +stylet à la main...</p> + +<p>Au même instant, menaçant et formidable comme le génie de la vengeance, +le prince entrait dans cette pièce par le côté opposé.</p> + +<p>—Monstre! s'écria Rodolphe en s'avançant vers Jacques Ferrand, c'est ma +fille que tu as tuée! tu vas...</p> + +<p>Le prince n'acheva pas, il recula épouvanté...</p> + +<p>On eût dit que ses paroles avaient foudroyé Jacques Ferrand.</p> + +<p>Jetant son stylet et portant ses deux mains à ses yeux, le misérable +tomba la face contre terre en poussant un cri qui n'avait rien d'humain.</p> + +<p>Par suite du phénomène dont nous avons parlé et dont une obscurité +profonde avait suspendu l'action, lorsque Jacques Ferrand entra dans +cette chambre vivement éclairée, il fut frappé d'éblouissements plus +vertigineux, plus intolérables que s'il eût été jeté au milieu d'un +torrent de lumière aussi incandescente que celle du disque du soleil.</p> + +<p>Et ce fut un épouvantable spectacle que l'agonie de cet homme qui se +tordait dans d'épouvantables convulsions, éraillant le parquet avec ses +ongles, comme s'il eût voulu se creuser un trou pour échapper aux +tortures atroces que lui causait cette flamboyante clarté.</p> + +<p>Rodolphe, un de ses gens et le portier de la maison qui avait été forcé +de conduire le prince jusqu'à la porte de cette pièce, restaient frappés +d'horreur.</p> + +<p>Malgré sa juste haine, Rodolphe ressentit un mouvement de pitié pour les +souffrances inouïes de Jacques Ferrand, il ordonna de le reporter sur un +canapé.</p> + +<p>On y parvint non sans peine, car, de crainte de se trouver soumis à +l'action directe de la lampe, le notaire se débattit violemment; mais +lorsqu'il eut la face inondée de lumière, il poussa un nouveau cri...</p> + +<p>Un cri qui glaça Rodolphe de terreur.</p> + +<p>Après de nouvelles et longues tortures, le phénomène cessa par sa +violence même.</p> + +<p>Ayant atteint les dernières limites du possible sans que la mort +s'ensuivît, la douleur visuelle cessa... mais, suivant la marche normale +de cette maladie, une hallucination délirante vint succéder à cette +crise.</p> + +<p>Tout à coup Jacques Ferrand se roidit comme un cataleptique; ses +paupières, jusqu'alors obstinément fermées, s'ouvrirent brusquement; au +lieu de fuir la lumière, ses yeux s'y attachèrent invinciblement; ses +prunelles, dans un état de dilatation et de fixité extraordinaires, +semblaient phosphorescentes et intérieurement illuminées. Jacques +Ferrand paraissait plongé dans une sorte de contemplation extatique; son +corps et ses membres restèrent d'abord dans une immobilité complète; ses +traits seuls furent incessamment agités par des tressaillements +nerveux.</p> + +<p>Son hideux visage ainsi contracté, contourné, n'avait plus rien +d'humain; on eût dit que les appétits de la bête, en étouffant +l'intelligence de l'homme, imprimaient à la physionomie de ce misérable +un caractère absolument bestial.</p> + +<p>Arrivé à la période mortelle de son délire, à travers cette suprême +hallucination, il se souvenait encore des paroles de Cecily qui l'avait +appelé son tigre; peu à peu sa raison s'égara; il s'imagina être un +tigre.</p> + +<p>Ses paroles entrecoupées, haletantes, peignaient le désordre de son +cerveau et l'étrange aberration qui s'en était emparée. Peu à peu ses +membres, jusqu'alors roides et immobiles, se détendirent; un brusque +mouvement le fit choir du canapé; il voulut se relever et marcher; mais, +les forces lui manquant, il fut réduit tantôt à ramper comme un reptile, +tantôt à se traîner sur ses mains et sur ses genoux... allant, venant, +deçà et delà, selon que ses visions le poussaient et le possédaient.</p> + +<p>Tapi dans l'un des angles de la chambre, comme un tigre dans son +repaire, ses cris rauques, furieux, ses grincements de dents, la torsion +convulsive des muscles de son front et de sa face, son regard +flamboyant, lui donnaient parfois quelque vague et effrayante +ressemblance avec cette bête féroce.</p> + +<p>—Tigre... tigre... tigre que je suis, disait-il d'une voix saccadée, en +se ramassant sur lui-même, oui, tigre... Que de sang!... Dans ma +caverne... cadavres déchirés! La Goualeuse... le frère de cette veuve... +un petit enfant... le fils de Louise... voilà des cadavres... ma +tigresse Cecily prendra sa part... Puis, regardant ses doigts décharnés, +dont les ongles avaient démesurément poussé pendant sa maladie, il +ajouta ces mots entrecoupés: Oh! mes ongles tranchants... tranchants et +aigus... Un vieux tigre, moi, mais plus souple, plus fort, plus hardi... +On n'oserait pas me disputer ma tigresse Cecily... Ah! elle appelle!... +elle appelle! dit-il en avançant son monstrueux visage et prêtant +l'oreille.</p> + +<p>Après un moment de silence, il se tapit de nouveau le long du mur en +disant:</p> + +<p>—Non... j'avais cru l'entendre... elle n'est pas là... mais je la +vois... Oh! toujours, toujours!... Oh! la voilà... Elle m'appelle, elle +rugit, rugit là-bas... Me voilà... me voilà...</p> + +<p>Et Jacques Ferrand se traîna vers le milieu de la chambre sur ses genoux +et sur ses mains. Quoique ses forces fussent épuisées, de temps à autre +il avançait par un soubresaut convulsif, puis il s'arrêtait, semblant +écouter attentivement.</p> + +<p>—Où est-elle? où est-elle? j'approche, elle s'éloigne... Ah!... +là-bas... oh! elle m'attend... va... va... mords le sable en poussant +tes rugissements plaintifs... Ah! ses grands yeux féroces... ils +deviennent languissants, ils implorent... Cecily, ton vieux tigre est à +toi, s'écria-t-il.</p> + +<p>Et d'un dernier élan il eut la force de se soulever et de se redresser +sur ses genoux.</p> + +<p>Mais tout à coup se renversant en arrière avec épouvante, le corps +affaissé sur ses talons, les cheveux hérissés, le regard effaré, la +bouche contournée de terreur, les deux mains tendues en avant, il sembla +lutter avec rage contre un objet invisible, prononçant des paroles sans +suite, et s'écriant d'une voix entrecoupée:</p> + +<p>—Quelle morsure... au secours... nœuds glacés... mes bras brisés... je +ne peux pas l'ôter... dents aiguës... Non, non, oh! pas les yeux... au +secours... un serpent noir... oh! sa tête plate... ses prunelles de feu. +Il me regarde... c'est le démon... Ah! il me reconnaît... Jacques +Ferrand... à l'église... saint homme... toujours à l'église... +va-t'en... au signe de la croix... va-t'en...</p> + +<p>Et le notaire se redressant un peu, s'appuyant d'une main sur le +parquet, tâcha de l'autre de se signer.</p> + +<p>Son front livide était inondé de sueur froide, ses yeux commençaient à +perdre de leur transparence; ils devenaient ternes, glauques.</p> + +<p>Tous les symptômes d'une mort prochaine se manifestaient.</p> + +<p>Rodolphe et les autres témoins de cette scène restaient immobiles et +muets, comme s'ils eussent été sous l'obsession d'un rêve abominable.</p> + +<p>—Ah!... reprit Jacques Ferrand toujours à demi étendu sur le parquet et +se soutenant d'une main, le démon... disparu... je vais à l'église... je +suis un saint homme... je prie... Hein? on ne le saura pas... tu crois? +non, non, tentateur... bien sûr! Le secret? Eh bien! qu'elles +viennent... ces femmes... Toutes... oui, toutes... si on ne sait pas.</p> + +<p>Et sur cette hideuse physionomie de ce martyr damné de la luxure on put +suivre les dernières convulsions de l'agonie sensuelle... Les deux pieds +dans la tombe que sa passion frénétique avait ouverte, obsédé par son +fougueux délire, il évoquait encore des images d'une volupté mortelle.</p> + +<p>—Ah!... reprit-il d'une voix haletante, ces femmes... ces femmes! Mais +le secret! Je suis un saint homme! Le secret! Ah! les voilà! trois... +Elles sont trois! Que dit celle-ci? Je suis Louise Morel... Ah! oui... +Louise Morel... je sais... Je ne suis qu'une fille du peuple... Vois, +Jacques... quelle forêt de cheveux bruns se déploie sur mes épaules... +Tu trouvais mon visage beau... Tiens... prends... garde-le... Que me +donnera-t-elle? Sa tête... coupée par le bourreau... Cette tête morte, +elle me regarde... Cette tête morte... elle me parle... Ses lèvres +violettes, elles remuent... Viens! viens! viens! Comme Cecily... non... +je ne veux pas... je ne veux pas... démon... laisse-moi... va-t'en... +vas-t'en! Et cette autre femme! oh! belle! belle! Jacques... je suis la +duchesse... de Lucenay... Vois ma taille de déesse... mon sourire... mes +yeux effrontés... Viens! viens! oui... je viens... mais attends! Et +celle-ci... qui retourne son visage! Oh! Cecily! Cecily! Oui... +Jacques... je suis Cecily... Tu vois les trois Grâces... Louise... la +duchesse et moi... choisis... Beauté du peuple... beauté patricienne... +beauté sauvage des tropiques... L'enfer avec nous... Viens! viens!... +L'enfer avec vous!... Oui, s'écria Jacques Ferrand en se soulevant sur +ses genoux et en étendant ses bras pour saisir ces fantômes.</p> + +<p>Ce dernier élan convulsif fut suivi d'une commotion mortelle.</p> + +<p>Il retomba aussitôt en arrière, roide et inanimé ses yeux semblaient +sortir de leur orbite; d'atroces convulsions imprimaient à ses traits +des contorsions surnaturelles, pareilles à celle que la pile voltaïque +arrache au visage des cadavres; une écume sanglante inondait ses lèvres; +sa voix était sifflante, strangulée, comme celle d'un hydrophobe, car, +dans son dernier paroxysme, cette maladie épouvantable... épouvantable +punition de la luxure, offre les mêmes symptômes que la rage.</p> + +<p>La vie du monstre s'éteignit au milieu d'une dernière et horrible +vision, car il balbutia ces mots:</p> + +<p>—Nuit noire! noire... spectre... squelettes d'airain rougi au feu... +m'enlacent... leurs doigts brûlants... ma chair fume... ma moelle se +calcine... spectre acharné... non! non... Cecily! le feu... Cecily!...</p> + +<p>Tels furent les derniers mots de Jacques Ferrand...</p> + +<p>Rodolphe sortit épouvanté.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI</a></h2> + +<h3><a href="#table">L'hospice</a><a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a></h3> + + +<p>On se souvient que Fleur-de-Marie, sauvée par la Louve, avait été +transportée, non loin de l'île du Ravageur, dans la maison de campagne +du docteur Griffon, l'un des médecins de l'hospice civil où nous +conduirons le lecteur.</p> + +<p>Ce savant docteur, qui avait obtenu, par de hautes protections, un +service dans cet hôpital, regardait ses salles comme une espèce de lieu +d'essai où il expérimentait sur les pauvres les traitements qu'il +appliquait ensuite à ses riches clients, ne hasardant jamais sur ceux-ci +un nouveau moyen curatif avant d'en avoir ainsi plusieurs fois tenté et +répété l'application <i>in anima vili</i>, comme il le disait avec cette +sorte de barbarie naïve où peut conduire la passion aveugle de l'art, et +surtout l'habitude et la puissance d'exercer, sans crainte et sans +contrôle, sur une créature de Dieu, toutes les capricieuses tentatives, +toutes les savantes fantaisies d'un esprit inventeur.</p> + +<p>Ainsi, par exemple, le docteur voulait-il s'assurer de l'effet +comparatif d'une médication nouvelle assez hasardée, afin de pouvoir +déduire des conséquences favorables à tel ou tel système:</p> + +<p>Il prenait un certain nombre de malades...</p> + +<p>Traitait ceux-ci selon la nouvelle méthode,</p> + +<p>Ceux-là par l'ancienne.</p> + +<p>Dans quelques circonstances abandonnait les autres aux seules forces de +la nature...</p> + +<p>Après quoi il comptait les survivants...</p> + +<p>Ces terribles expériences étaient, à bien dire, un sacrifice humain fait +sur l'autel de la science<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p> + +<p>Le docteur Griffon n'y songeait même pas.</p> + +<p>Aux yeux de ce prince de la science, comme on dit de nos jours, les +malades de son hôpital n'étaient que de la matière à étude, à +expérimentation; et comme, après tout, il résultait parfois de ses +essais un fait utile ou une découverte acquise à la science, le docteur +se montrait aussi ingénument satisfait et triomphant qu'un général après +une victoire assez coûteuse en soldats.</p> + +<p>L'homoeopathie, lors de son apparition, n'avait pas eu d'adversaire plus +acharné que le docteur Griffon. Il traitait cette méthode d'absurde, de +funeste, d'homicide; aussi, fort de sa conviction, et voulant mettre les +homoeopathes, comme on dit, <i>au pied du mur</i>, il aurait voulu leur +offrir, avec une loyauté chevaleresque, un certain nombre de malades sur +lesquels l'homoeopathie instrumenterait à son gré, sûr d'avance que, de +vingt malades soumis à ce traitement, cinq au plus survivraient... Mais +la lettre de l'Académie de médecine, qui refusait les expériences +provoquées par le ministère lui-même, sur la demande de la société de +médecine homoeopathique, réprima cet excès de zèle, et, par esprit de +corps, il ne voulut pas faire de son autorité privée ce que ses +supérieurs hiérarchiques avaient repoussé. Seulement il continua avec la +même inconséquence que ses collègues à déclarer à la fois les doses +homoeopathiques sans aucune action et très-dangereuses, sans réfléchir +que ce qui est inerte ne peut en même temps être venimeux; mais les +préjugés des savants ne sont pas moins tenaces que ceux du vulgaire, et +il fallut bien des années avant qu'un médecin consciencieux osât +expérimenter dans un hôpital de Paris la médecine des petites doses et +sauver, avec des globules, des centaines de pneumoniques que la saignée +eût envoyés dans l'autre monde.</p> + +<p>Quant au docteur Griffon, qui déclarait si cavalièrement homicides les +millionièmes de grains, il continua d'ingurgiter sans pitié à ses +patients l'iode, la strychnine et l'arsenic, jusqu'aux limites extrêmes +de la <i>tolérance physiologique</i>, ou pour mieux dire jusqu'à l'extinction +de la vie.</p> + +<p>On eût stupéfié le docteur Griffon en lui disant, à propos de cette +libre et autocratique disposition de ses <i>sujets</i>:</p> + +<p>«Un tel état de choses ferait regretter la barbarie de ce temps où les +condamnés à mort étaient exposés à subir des opérations chirurgicales +récemment découvertes... mais que l'on n'osait encore pratiquer sur le +vivant... L'opération réussissait-elle, le condamné était gracié.</p> + +<p>«Comparée à ce que vous faites, cette barbarie était de la charité, +monsieur.</p> + +<p>«Après tout, on donnait ainsi une chance de vie à un misérable que le +bourreau attendait, et l'on rendait possible une expérience peut-être +utile au salut de tous.</p> + +<p>«Les homoeopathes, que vous accablez de vos sarcasmes, ont essayé +préalablement sur eux-mêmes tous les médicaments dont ils se servent +pour combattre les maladies. Plusieurs ont succombé dans ces essais +noblement téméraires, mais leur mort doit être inscrite en lettres d'or +dans le martyrologe de la science. N'est-ce pas à de semblables +expériences que vous devriez convier vos élèves?</p> + +<p>«Mais leur indiquer la population d'un hôpital comme une vile matière +destinée à la manipulation thérapeutique, comme une espèce de chair à +canon destinée à supporter les premières bordées de la mitraille +médicale, plus meurtrière que celle du canon; mais tenter vos +aventureuses médications sur de malheureux artisans dont l'hospice est +le seul refuge lorsque la maladie les accable... mais <i>essayer</i> un +traitement peut-être funeste sur des gens que la misère vous livre +confiants et désarmés... à vous leur seul espoir, à vous qui ne répondez +de leur vie qu'à Dieu... Savez-vous que cela serait pousser l'amour de +la science jusqu'à l'inhumanité, monsieur?</p> + +<p>«Comment! les classes pauvres peuplent déjà les ateliers, les champs, +l'armée; de ce monde elles ne connaissent que misère et privations, et +lorsqu'à bout de fatigues et de souffrances elles tombent exténuées... +et demi-mortes... la maladie même ne les préserverait pas d'une dernière +et sacrilège exploitation?</p> + +<p>«J'en appelle à votre cœur, monsieur, cela ne serait-il pas injuste et +cruel?»</p> + +<p>Hélas! le docteur Griffon aurait été touché peut-être par ces paroles +sévères, mais non convaincu.</p> + +<p>L'homme est fait de la sorte: le capitaine s'habitue aussi à ne plus +considérer ses soldats que comme des pions de ce jeu sanglant qu'on +appelle une bataille.</p> + +<p>Et c'est parce que l'homme est ainsi fait que la société doit protection +à ceux que le sort expose à subir la réaction de ces nécessités +humaines.</p> + +<p>Or, le caractère du docteur Griffon une fois admis (et on peut +l'admettre sans trop d'hyperbole), la population de son hospice n'avait +donc aucune garantie, aucun recours contre la barbarie scientifique de +ses expériences: car il existe une fâcheuse lacune dans l'organisation +des hôpitaux civils.</p> + +<p>Nous la signalons ici; puissions-nous être entendu...</p> + +<p>Les hôpitaux militaires sont chaque jour visités par un officier +supérieur chargé d'accueillir les plaintes des soldats malades et d'y +donner suite si elles lui semblent raisonnables. Cette surveillance +contradictoire, complètement distincte de l'administration et du service +de santé, est excellente; elle a toujours produit les meilleurs +résultats. Il est d'ailleurs impossible de voir des établissements mieux +tenus que les hôpitaux militaires; les soldats y sont soignés avec une +douceur extrême, et traités nous dirions presque avec une commisération +respectueuse.</p> + +<p>Pourquoi une surveillance analogue à celle que les officiers supérieurs +exercent dans les hôpitaux militaires n'est-elle pas exercée dans les +hôpitaux civils par des hommes complètement indépendants de +l'administration et du service de santé, par une commission choisie +peut-être parmi les maires, leurs adjoints, parmi tous ceux enfin qui +exercent les diverses charges de l'édilité parisienne, charges toujours +si ardemment briguées? Les réclamations du pauvre (si elles étaient +fondées) auraient ainsi un organe impartial, tandis que, nous le +répétons, cet organe manque absolument; il n'existe aucun contrôle +contradictoire du service des hospices...</p> + +<p>Cela nous semble exorbitant.</p> + +<p>Ainsi, la porte des salles du docteur Griffon une fois refermée sur un +malade, ce dernier appartenait corps et âme à la science. Aucune oreille +amie ou désintéressée ne pouvait entendre ses doléances.</p> + +<p>On lui disait nettement qu'étant admis à l'hospice par charité, il +faisait désormais partie du domaine expérimental du docteur, et que +malade et maladie devaient servir de sujet d'étude, d'observation, +d'analyse ou d'enseignement aux jeunes élèves qui suivaient assidûment +la visite de M. Griffon.</p> + +<p>En effet, bientôt le sujet avait à répondre aux interrogatoires souvent +les plus pénibles, les plus douloureux, et cela non pas seul à seul avec +le médecin, qui, comme le prêtre, remplit un sacerdoce et a le droit de +tout savoir; non, il lui fallait répondre à voix haute, devant une foule +avide et curieuse.</p> + +<p>Oui, dans ce pandémonium de la science, vieillard ou jeune homme, fille +ou femme, étaient obligés d'abjurer tout sentiment de pudeur ou de +honte, et de faire les révélations les plus intimes, de se soumettre aux +investigations matérielles les plus pénibles devant un nombreux public, +et presque toujours ces cruelles formalités aggravaient les maladies.</p> + +<p>Et cela n'était ni humain ni juste: c'est parce que le pauvre entre à +l'hospice au nom saint et sacré de la charité qu'il doit être traité +avec compassion, avec respect; car le malheur a sa majesté<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p> + +<p>En lisant les lignes suivantes, on comprendra pourquoi nous les avons +fait précéder de quelques réflexions.</p> + +<p>Rien de plus attristant que l'aspect nocturne de la vaste salle +d'hôpital où nous introduirons le lecteur.</p> + +<p>Le long de ses grands murs sombres, percés çà et là de fenêtres +grillagées comme celles des prisons, s'étendent deux rangées de lits +parallèles, vaguement éclairées par la lueur sépulcrale d'un réverbère +suspendu au plafond.</p> + +<p>L'atmosphère est si nauséabonde, si lourde, que les nouveaux malades ne +s'y acclimatent souvent pas sans danger; ce surcroît de souffrances est +une sorte de prime que tout nouvel arrivant paye inévitablement au +sinistre séjour de l'hospice.</p> + +<p>Au bout de quelque temps une certaine lividité morbide annonce que le +malade a subi la première influence de ce milieu délétère, et qu'il est, +nous l'avons dit, acclimaté<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p> + +<p>L'air de cette salle immense est donc épais, fétide.</p> + +<p>Çà et là le silence de la nuit est interrompue tantôt par des +gémissements plaintifs, tantôt par de profonds soupirs arrachés par +l'insomnie fébrile... puis tout se tait, et l'on n'entend plus que le +balancement monotone et régulier du pendule d'une grosse horloge qui +sonne ces heures si longues, si longues pour la douleur qui veille.</p> + +<p>Une des extrémités de cette salle était presque plongée dans +l'obscurité.</p> + +<p>Tout à coup il se fit à cet endroit une sorte de tumulte et de bruit de +pas précipités; une porte s'ouvrit et se referma plusieurs fois; une +sœur de charité, dont on distinguait le vaste bonnet blanc et le +vêtement noir à la clarté d'une lumière qu'elle portait, s'approcha d'un +des derniers lits de la rangée de droite.</p> + +<p>Quelques-unes des malades, éveillées en sursaut, se levèrent sur leur +séant, attentives à ce qui se passait.</p> + +<p>Bientôt les deux battants de la porte s'ouvrirent.</p> + +<p>Un prêtre entra portant un crucifix... les deux sœurs s'agenouillèrent.</p> + +<p>À la clarté de la lumière qui entourait ce lit d'une pâle auréole, +tandis que les autres parties de la salle restaient dans l'ombre, on put +voir l'aumônier de l'hospice se pencher vers la couche de misère en +prononçant quelques paroles dont le son affaibli se perdit dans le +silence de la nuit.</p> + +<p>Au bout d'un quart d'heure le prêtre souleva l'extrémité d'un drap dont +il recouvrit complètement le chevet du lit...</p> + +<p>Puis il sortit...</p> + +<p>Une des sœurs agenouillées se releva, ferma les rideaux, qui crièrent +sur leurs tringles, et se remit à prier auprès de sa compagne.</p> + +<p>Puis tout redevint silencieux.</p> + +<p>Une des malades venait de mourir...</p> + +<p>Parmi les femmes qui ne dormaient pas et qui avaient assisté à cette +scène muette, se trouvaient trois personnes dont le nom a été déjà +prononcé dans le cours de cette histoire:</p> + +<p>M<sup>lle</sup> de Fermont, fille de la malheureuse veuve ruinée par la cupidité de +Jacques Ferrand; la Lorraine, pauvre blanchisseuse, à qui Fleur-de-Marie +avait autrefois donné le peu d'argent qui lui restait, et Jeanne Duport, +sœur de Pique-Vinaigre, le conteur de la Force.</p> + +<p>Nous connaissons M<sup>lle</sup> de Fermont et la sœur du conteur de la Force. +Quant à la Lorraine, c'était une femme de vingt ans environ, d'une +figure douce et régulière, mais d'une pâleur et d'une maigreur extrêmes; +elle était phtisique au dernier degré, il ne restait aucun espoir de la +sauver; elle le savait et s'éteignait lentement.</p> + +<p>La distance qui séparait les lits de ces deux femmes était assez petite +pour qu'elles pussent causer à voix basse sans être entendues des +sœurs.</p> + +<p>—En voilà encore une qui s'en va, dit à demi-voix la Lorraine, en +songeant à la morte et en se parlant à elle-même. Elle ne souffre +plus... Elle est bien heureuse!...</p> + +<p>—Elle est bien heureuse... si elle n'a pas d'enfant, ajouta Jeanne.</p> + +<p>—Tiens... vous ne dormez pas... ma voisine..., lui dit la Lorraine. +Comment ça va-t-il, pour votre première nuit ici? Hier soir, dès en +entrant, on vous a fait coucher... et je n'ai pas osé ensuite vous +parler, je vous entendais sangloter.</p> + +<p>—Oh! oui... j'ai bien pleuré.</p> + +<p>—Vous avez donc grand mal?</p> + +<p>—Oui, mais je suis dure au mal; c'est de chagrin que je pleurais. +Enfin, j'avais fini par m'endormir, je sommeillais, quand le bruit des +portes m'a éveillée. Lorsque le prêtre est entré et que les bonnes +sœurs se sont agenouillées, j'ai bien vu que c'était une femme qui se +mourait... alors j'ai dit en moi-même un <i>Pater</i> et un <i>Ave</i> pour elle.</p> + +<p>—Moi aussi... et, comme j'ai la même maladie que la femme qui vient de +mourir, je n'ai pu m'empêcher de m'écrier: En voilà une qui ne souffre +plus; elle est bien heureuse!</p> + +<p>—Oui... comme je vous le disais... si elle n'a pas d'enfant!</p> + +<p>—Vous en avez donc... vous, des enfants?</p> + +<p>—Trois..., dit la sœur de Pique-Vinaigre avec un soupir. Et vous?</p> + +<p>—J'ai eu une petite fille... mais je ne l'ai pas gardée longtemps. La +pauvre enfant avait été frappée d'avance; j'avais eu trop de misère +pendant ma grossesse. Je suis blanchisseuse au bateau; j'avais travaillé +tant que j'ai pu aller. Mais tout a une fin; quand la force m'a manqué, +le pain m'a manqué aussi. On m'a renvoyée de mon garni; je ne sais pas +ce que je serais devenue, sans une pauvre femme qui m'a prise avec elle +dans une cave où elle se cachait pour se sauver de son homme qui voulait +la tuer. C'est là que j'ai accouché sur la paille; mais, par bonheur, +cette brave femme connaissait une jeune fille, belle et charitable comme +un ange du bon Dieu; cette jeune fille avait un peu d'argent; elle m'a +retirée de ma cave, m'a bien établie dans un cabinet garni dont elle a +payé un mois d'avance... me donnant en outre un berceau d'osier pour mon +enfant, et quarante francs pour moi avec un peu de linge. Grâce à elle, +j'ai pu me remettre sur pied et reprendre mon ouvrage.</p> + +<p>—Bonne petite fille... Tenez, moi aussi, j'ai rencontré par hasard +comme qui dirait sa pareille, une jeune ouvrière bien serviable. J'étais +allée... voir mon pauvre frère qui est prisonnier... dit Jeanne après un +moment d'hésitation, et j'ai rencontré au parloir cette ouvrière dont je +vous parle: m'ayant entendu dire que je n'étais pas heureuse, elle est +venue à moi, bien embarrassée, pour m'offrir de m'être utile selon ses +moyens, la pauvre enfant...</p> + +<p>—Comme c'était bon à elle!</p> + +<p>—J'ai accepté: elle m'a donné son adresse, et, deux jours après, cette +chère petite M<sup>lle</sup> Rigolette... elle s'appelle Rigolette... m'avait fait +une commande...</p> + +<p>—Rigolette! s'écria la Lorraine; voyez donc comme ça se rencontre!</p> + +<p>—Vous la connaissez?</p> + +<p>—Non; mais la jeune fille qui a été si généreuse pour moi a plusieurs +fois prononcé devant moi le nom de M<sup>lle</sup> Rigolette; elles étaient amies +ensemble...</p> + +<p>—Eh bien! dit Jeanne en souriant tristement, puisque nous sommes +voisines de lit, nous devrions être amies comme nos deux bienfaitrices.</p> + +<p>—Bien volontiers; moi, je m'appelle Annette Gerbier, dit la Lorraine, +blanchisseuse.</p> + +<p>—Et moi, Jeanne Duport, ouvrière frangeuse... Ah! c'est si bon, à +l'hospice, de pouvoir trouver quelqu'un qui ne vous soit pas tout à fait +étranger, surtout quand on y vient pour la première fois, et qu'on a +beaucoup de chagrins! Mais je ne veux pas penser à cela... Dites-moi, la +Lorraine... et comment s'appelait la jeune fille qui a été si bonne pour +vous?</p> + +<p>—Elle s'appelait la Goualeuse. Tout mon chagrin est de ne l'avoir pas +revue depuis longtemps... Elle était jolie comme une Sainte Vierge, avec +de beaux cheveux blonds et des yeux bleus si doux, si doux... +Malheureusement, malgré son secours, mon pauvre enfant est mort... à +deux mois; il était si chétif, il n'avait que le souffle... et la +Lorraine essuya une larme.</p> + +<p>—Et votre mari?</p> + +<p>—Je ne suis pas mariée... je blanchissais à la journée chez une riche +bourgeoise de mon pays: j'avais toujours été sage, mais je m'en suis +laissé conter par le fils de la maison, et alors...</p> + +<p>—Ah! oui... je comprends.</p> + +<p>—Quand j'ai vu l'état où je me trouvais, je n'ai pas osé rester au +pays; M. Jules, c'était le fils de la riche bourgeoise, m'a donné +cinquante francs pour venir à Paris, disant qu'il me ferait passer vingt +francs tous les mois pour ma layette et pour mes couches; mais, depuis +mon départ de chez nous, je n'ai plus jamais rien reçu de lui, pas +seulement de ses nouvelles; je lui ai écrit une fois, il ne m'a pas +répondu... je n'ai pas osé recommencer, je voyais bien qu'il ne voulait +plus entendre parler de moi...</p> + +<p>—Et c'est lui qui vous a perdue, pourtant; et il est riche?</p> + +<p>—Sa mère a beaucoup de bien chez nous; mais que voulez-vous? je n'étais +plus là... il m'a oubliée...</p> + +<p>—Mais au moins... il n'aurait pas dû vous oublier, à cause de son +enfant.</p> + +<p>—C'est au contraire cela, voyez-vous, qui l'aura rendu mal pour moi; il +m'en aura voulu d'être enceinte, parce que je lui devenais un embarras.</p> + +<p>—Pauvre Lorraine!</p> + +<p>—Je regrette mon enfant, pour moi, mais pas pour elle; pauvre chère +petite! elle aurait eu trop de misère et aurait été orpheline de trop +bonne heure... car je n'en ai pas pour longtemps à vivre...</p> + +<p>—On ne doit pas avoir de ces idées-là à votre âge. Est-ce qu'il y a +beaucoup de temps que vous êtes malade?</p> + +<p>—Bientôt trois mois... Dame, quand j'ai eu à gagner pour moi et mon +enfant, j'ai redoublé de travail, j'ai repris trop vite mon ouvrage à +mon bateau; l'hiver était très-froid, j'ai gagné une fluxion de +poitrine: c'est à ce moment-là que j'ai perdu ma petite fille. En la +veillant, j'ai négligé de me soigner... et puis par là-dessus le +chagrin... enfin je suis poitrinaire... condamnée comme l'était +l'actrice qui vient de mourir.</p> + +<p>—À votre âge, il y a toujours de l'espoir.</p> + +<p>—L'actrice n'avait que deux ans de plus que moi, et vous voyez.</p> + +<p>—Celle que les bonnes sœurs veillent maintenant, c'était donc une +actrice?</p> + +<p>—Mon Dieu, oui. Voyez le sort... Elle avait été belle comme le jour. +Elle avait eu beaucoup d'argent, des équipages, des diamants; mais par +malheur la petite vérole l'a défigurée, alors la gêne est venue, puis la +misère, enfin la voilà morte à l'hospice. Du reste, elle n'était pas +fière; au contraire, elle était bien douce et bien honnête pour toute la +salle... Jamais personne n'est venu la voir; pourtant, il y a quatre ou +cinq jours, elle nous disait qu'elle avait écrit à un monsieur qu'elle +avait connu autrefois dans son beau temps, et qui l'avait bien aimée; +elle lui écrivait pour le prier de venir réclamer son corps, parce que +cela lui faisait mal de penser qu'elle serait disséquée... coupée en +morceaux.</p> + +<p>—Et ce monsieur... il est venu?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Ah! c'est bien mal.</p> + +<p>—À chaque instant la pauvre femme demandait après lui, disant toujours: +«Oh! il viendra, oh! il va venir, bien sûr...» et pourtant elle est +morte sans qu'il soit venu...</p> + +<p>—Sa fin lui aura été plus pénible encore.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! oui, car ce qu'elle craignait tant arrivera à son pauvre +corps...</p> + +<p>—Après avoir été riche, heureuse, mourir ici, c'est triste! Au moins, +nous autres nous ne changeons que de misères...</p> + +<p>—À propos de ça, reprit la Lorraine après un moment d'hésitation, je +voudrais bien que vous me rendiez un service.</p> + +<p>—Parlez...</p> + +<p>—Si je mourais, comme c'est probable, avant que vous sortiez d'ici, je +voudrais que vous réclamiez mon corps... J'ai la même peur que +l'actrice... et j'ai mis là le peu d'argent qui me reste pour me faire +enterrer.</p> + +<p>—N'ayez donc pas ces idées-là.</p> + +<p>—C'est égal, me le promettez-vous?</p> + +<p>—Enfin, Dieu merci, ça n'arrivera pas.</p> + +<p>—Oui, mais si cela arrive, je n'aurai pas, grâce à vous, le même +malheur que l'actrice.</p> + +<p>—Pauvre dame, après avoir été riche, finir ainsi! Il n'y a pas que +l'actrice dans cette salle qui ait été riche, madame Jeanne.</p> + +<p>—Appelez-moi donc Jeanne... comme je vous appelle la Lorraine.</p> + +<p>—Vous êtes bien bonne...</p> + +<p>—Qui donc encore a été riche aussi?</p> + +<p>—Une jeune personne de quinze ans au plus, qu'on a amenée ici hier +soir, avant que vous n'entriez. Elle était si faible qu'on était obligé +de la porter. La sœur dit que cette jeune personne et sa mère sont des +gens très-comme il faut, qui ont été ruinés...</p> + +<p>—Sa mère est ici aussi?</p> + +<p>—Non, la mère était si mal, si mal, qu'on n'a pu la transporter... La +pauvre jeune fille ne voulait pas la quitter, et on a profité de son +évanouissement pour l'emmener... C'est le propriétaire d'un méchant +garni où elles logeaient qui, de peur qu'elles ne meurent chez lui, a +été faire sa déclaration au commissaire.</p> + +<p>—Et où est-elle?</p> + +<p>—Tenez... là... dans le lit en face de vous...</p> + +<p>—Et elle a quinze ans?</p> + +<p>—Mon Dieu! tout au plus.</p> + +<p>—L'âge de ma fille aînée!... dit Jeanne en ne pouvant retenir ses +larmes.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII</a></h2> + +<h3><a href="#table">La visite</a></h3> + + +<p>Jeanne Duport, à la pensée de sa fille, s'était mise à pleurer +amèrement.</p> + +<p>—Pardon, lui dit la Lorraine attristée, pardon, si je vous ai fait de +la peine sans le vouloir en vous parlant de vos enfants... Ils sont +peut-être malades aussi?</p> + +<p>—Hélas! mon Dieu... je ne sais pas ce qu'ils vont devenir si je reste +ici plus de huit jours.</p> + +<p>—Et votre mari?</p> + +<p>Après un moment de silence, Jeanne reprit en essuyant ses larmes:</p> + +<p>—Puisque nous sommes amies ensemble, la Lorraine, je peux vous dire mes +peines, comme vous m'avez dit les vôtres... cela me soulagera... Mon +mari était un bon ouvrier; il s'est dérangé, puis il m'a abandonnée, moi +et mes enfants, après avoir vendu tout ce que nous possédions; je me +suis remise au travail, de bonnes âmes m'ont aidée, je commençais à être +un peu à flot, j'élevais ma petite famille du mieux que je pouvais, +quand mon mari est revenu, avec une mauvaise femme qui était sa +maîtresse, me reprendre le peu que je possédais, et ç'a été encore à +recommencer.</p> + +<p>—Pauvre Jeanne, vous ne pouviez pas empêcher cela?</p> + +<p>—Il aurait fallu me séparer devant la loi; mais la loi est trop chère, +comme dit mon frère. Hélas! mon Dieu, vous allez voir ce que ça fait que +la loi soit trop chère pour nous, pauvres gens. Il y a quelques jours je +retourne voir mon frère, il me donne trois francs qu'il avait ramassés à +conter des histoires aux autres prisonniers.</p> + +<p>—On voit que vous êtes bien bons cœurs dans votre famille, dit la +Lorraine qui, par une rare délicatesse d'instinct, n'interrogea pas +Jeanne sur la cause de l'emprisonnement de son frère.</p> + +<p>—Je reprends donc courage, je croyais que mon mari ne reviendrait pas +de longtemps, car il avait pris chez nous tout ce qu'il pouvait prendre. +Non, je me trompe, ajouta la malheureuse en frissonnant; il lui restait +à prendre ma fille... ma pauvre Catherine...</p> + +<p>—Votre fille?</p> + +<p>—Vous allez voir... vous allez voir. Il y a trois jours, j'étais à +travailler avec mes enfants autour de moi; mon mari entre. Rien qu'à son +air, je m'aperçois tout de suite qu'il a bu. «Je viens chercher +Catherine», qu'il me dit. Malgré moi je prends le bras de ma fille et je +réponds à Duport: «Où veux-tu l'emmener? «—Ça ne te regarde pas, c'est +ma fille; qu'elle fasse son paquet et qu'elle me suive.» À ces mots-là, +mon sang ne fait qu'un tour, car figurez-vous, la Lorraine, que cette +mauvaise femme qui est avec mon mari... ça fait frémir à dire, mais +enfin... c'est ainsi... elle le pousse depuis longtemps à tirer parti de +notre fille—qui est jeune et jolie. Dites, quel monstre de femme!</p> + +<p>—Ah! oui, c'est un vrai monstre.</p> + +<p>«—Emmener Catherine! que je réponds à Duport, jamais; je sais ce que ta +mauvaise femme voudrait en faire.—Tiens, me dit mon mari, dont les +lèvres étaient déjà toutes blanches de colère, ne m'obstine pas ou je +t'assomme.» Là-dessus il prend ma fille par le bras en lui disant: «En +route! Catherine.» La pauvre petite me saute au cou en fondant en larmes +et criant: «Je veux rester avec maman!» Voyant ça, Duport devient +furieux: il arrache ma fille d'après moi, me donne un coup de poing dans +l'estomac qui me renverse par terre, et une fois par terre... une fois +par terre... Mais voyez-vous, la Lorraine, dit la malheureuse femme en +s'interrompant, bien sûr il n'a été si méchant que parce qu'il avait +bu... enfin il trépigne sur moi... en m'accablant de sottises...</p> + +<p>—Faut-il être méchant, mon Dieu!</p> + +<p>—Mes pauvres enfants se jettent à ses genoux en demandant grâce; +Catherine aussi; alors il dit à ma fille en jurant comme un furieux: «Si +tu ne viens pas avec moi, j'achève ta mère!» Je vomissais le sang... je +me sentais à moitié morte... je ne pouvais pas faire un mouvement... +mais je crie à Catherine: «Laisse-moi tuer plutôt! mais ne suis pas ton +père!—Tu ne te tairas donc pas», me dit Duport en me donnant un nouveau +coup de pied qui me fit perdre connaissance.</p> + +<p>—Quelle misère! Quelle misère!</p> + +<p>—Quand je suis revenue à moi, j'ai retrouvé mes deux petits garçons qui +pleuraient.</p> + +<p>—Et votre fille?</p> + +<p>—Partie!... s'écria la malheureuse mère, avec un accent et des sanglots +déchirants, oui... partie... Mes autres enfants m'ont dit que leur père +l'avait battue... la menaçant, en outre, de m'achever sur la place. +Alors, que voulez-vous? la pauvre enfant a perdu la tête... elle s'est +jetée sur moi pour m'embrasser... elle a aussi embrassé ses petits +frères en pleurant... et puis mon mari l'a entraînée! Ah! sa mauvaise +femme l'attendait dans l'escalier... j'en suis bien sûre!...</p> + +<p>—Et vous ne pouviez pas vous plaindre au commissaire?</p> + +<p>—Dans le premier moment, je n'étais qu'au chagrin de savoir Catherine +partie... mais j'ai senti bientôt de grandes douleurs dans tout le +corps, je ne pouvais pas marcher. Hélas! mon Dieu! ce que j'avais tant +redouté était arrivé. Oui, je l'avais dit à mon frère, un jour mon mari +me battra si fort... si fort... que je serai obligée d'aller à +l'hospice. Alors... mes enfants... qu'est-ce qu'ils deviendront? Et +aujourd'hui m'y voilà, à l'hospice, et... je dis: «Qu'est-ce qu'ils +deviendront, mes enfants?»</p> + +<p>—Mais il n'y a donc pas de justice, mon Dieu! pour les pauvres gens?</p> + +<p>—Trop cher, trop cher pour nous, comme dit mon frère, reprit Jeanne +Duport avec amertume. Les voisins avaient été chercher le commissaire... +son greffier est venu, ça me répugnait de dénoncer Duport... mais, à +cause de ma fille, il l'a fallu. Seulement j'ai dit que dans une +querelle que je lui faisais, parce qu'il voulait emmener ma fille, il +m'avait poussée... que cela ne serait rien... mais que je voulais revoir +Catherine, parce que je craignais qu'une mauvaise femme, avec qui vivait +mon mari, ne la débauchât.</p> + +<p>—Et qu'est-ce qu'il vous a dit, le greffier?</p> + +<p>—Que mon mari était dans son droit d'emmener sa fille, n'étant pas +séparé d'avec moi; que ce serait un malheur si ma fille tournait mal par +de mauvais conseils, mais que ce n'étaient que des suppositions et que +ça ne suffisait pas pour porter plainte contre mon mari. «—Vous n'avez +qu'un moyen, m'a dit le greffier; plaidez au civil, demandez une +séparation de corps et alors les coups que vous a donnés votre mari, sa +conduite avec une vilaine femme, seront en votre faveur, et on le +forcera de vous rendre votre fille; sans cela, il est dans son droit de +la garder avec lui.—Mais plaider! je n'ai pas de quoi, mon Dieu! j'ai +mes enfants à nourrir.—Que voulez-vous que j'y fasse? a dit le +greffier, c'est comme ça.» Oui, reprit Jeanne en sanglotant, il avait +raison... c'est comme ça... dans trois mois ma fille sera peut-être une +créature des rues! tandis que si j'avais eu de quoi plaider pour me +séparer de mon mari, cela ne serait pas arrivé.</p> + +<p>—Mais cela n'arrivera pas; votre fille doit tant vous aimer!</p> + +<p>—Mais elle est si jeune! À cet âge-là on n'a pas de défense; et puis +la peur, les mauvais traitements, les mauvais conseils, les mauvais +exemples, l'acharnement qu'on mettra peut-être à lui faire faire mal! +Mon pauvre frère avait prévu tout ce qui arrive, lui; il me disait: +«Est-ce que tu crois que si cette mauvaise femme et ton mari s'acharnent +à perdre cette enfant, il ne faudra pas qu'elle y passe<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>?» Mon Dieu +mon Dieu! pauvre Catherine, si douce, si aimante! Et moi qui, cette +année encore, lui voulais faire renouveler sa première communion!</p> + +<p>—Ah! vous avez bien de la peine. Et moi qui me plaignais, dit la +Lorraine en essuyant ses yeux. Et vos autres enfants?</p> + +<p>—À cause d'eux j'ai fait ce que j'ai pu pour vaincre la douleur et ne +pas entrer à l'hôpital, mais je n'ai pu résister. Je vomis le sang trois +ou quatre fois par jour, j'ai une fièvre qui me casse les bras et les +jambes, je suis hors d'état de travailler. Au moins en étant vite +guérie, je pourrai retourner auprès de mes enfants, si avant ils ne sont +pas morts de faim ou emprisonnés comme mendiants. Moi ici, qui +voulez-vous qui prenne soin d'eux, qui les nourrisse?</p> + +<p>—Oh! c'est terrible. Vous n'avez donc pas de bons voisins?</p> + +<p>—Ils sont aussi pauvres que moi, et ils ont cinq enfants déjà. Aussi +deux enfants de plus! c'est lourd; pourtant ils m'ont promis de les +nourrir... un peu, pendant huit jours, c'est tout ce qu'ils peuvent, et +encore en prenant sur leur pain, et ils n'en ont pas déjà de trop; il +faut donc que je sois guérie dans huit jours; oh! oui, guérie ou non, je +sortirai tout de même.</p> + +<p>—Mais, j'y pense, comment n'avez-vous pas songé à cette bonne petite +ouvrière, M<sup>lle</sup> Rigolette, que vous avez rencontrée en prison? elle les +aurait gardés, bien sûr, elle.</p> + +<p>—J'y ai pensé, et quoique la pauvre petite ait peut-être aussi bien du +mal à vivre, je lui ai fait dire ma peine par une voisine: +malheureusement elle est à la campagne où elle va se marier, a-t-on dit +chez la portière de sa maison.</p> + +<p>—Ainsi dans huit jours... vos pauvres enfants... Mais non, vos voisins +n'auront pas le cœur de les renvoyer.</p> + +<p>—Mais que voulez-vous qu'ils fassent? Ils ne mangent pas déjà selon +leur faim, et il faudra encore qu'ils retirent aux leurs pour donner aux +miens. Non, non, voyez-vous, il faut que je sois guérie dans huit jours; +je l'ai demandé à tous les médecins qui m'ont interrogée depuis hier, +mais ils me répondaient en riant: «C'est au médecin en chef qu'il faut +s'adresser pour cela.» Quand viendra-t-il donc, le médecin en chef, la +Lorraine?</p> + +<p>—Chut! je crois que le voilà; il ne faut pas parler pendant qu'il fait +sa visite, répondit tout bas la Lorraine.</p> + +<p>En effet, pendant l'entretien des deux femmes, le jour était venu peu à +peu.</p> + +<p>Un mouvement tumultueux annonça l'arrivée du docteur Griffon, qui entra +bientôt dans la salle, accompagné de son ami le comte de Saint-Remy, +qui, portant, on le sait, un vif intérêt à M<sup>me</sup> de Fermont et à sa fille, +était loin de s'attendre à trouver cette malheureuse jeune fille à +l'hôpital.</p> + +<p>En entrant dans la salle, les traits froids et sévères du docteur +Griffon semblèrent s'épanouir: jetant autour de lui un regard de +satisfaction et d'autorité, il répondit d'un signe de tête protecteur à +l'accueil empressé des sœurs.</p> + +<p>La rude et austère physionomie du vieux comte de Saint-Remy était +empreinte d'une profonde tristesse. La vanité de ses tentatives pour +retrouver les traces de M<sup>me</sup> de Fermont, l'ignominieuse lâcheté du +vicomte, qui avait préféré à la mort une vie infâme, l'écrasaient de +chagrin.</p> + +<p>—Eh bien! dit au comte le docteur Griffon d'un air triomphant, que +pensez-vous de mon hôpital?</p> + +<p>—En vérité, répondit M. de Saint-Remy, je ne sais pourquoi j'ai cédé à +votre désir; rien n'est plus navrant que l'aspect de ces salles remplies +de malades. Depuis mon entrée ici, mon cœur est cruellement serré.</p> + +<p>—Bah! bah! dans un quart d'heure vous n'y penserez plus; vous qui êtes +philosophe, vous trouverez ample matière à observations; et puis enfin +il était honteux que vous, un de mes plus vieux amis, vous ne connussiez +pas le théâtre de ma gloire, de mes travaux, et que vous ne m'eussiez +pas encore vu à l'œuvre. Je mets mon orgueil dans ma profession; est-ce +un tort?</p> + +<p>—Non, certes; et après vos excellents soins pour Fleur-de-Marie, que +vous avez sauvée, je ne pouvais rien vous refuser. Pauvre enfant! quel +charme touchant ses traits ont conservé malgré la maladie!</p> + +<p>—Elle m'a fourni un fait médical fort curieux, je suis enchanté d'elle. +À propos, comment a-t-elle passé cette nuit? L'avez-vous vue ce matin +avant de partir d'Asnières?</p> + +<p>—Non; mais la Louve, qui la soigne avec un dévouement sans pareil, m'a +dit qu'elle avait parfaitement dormi. Pourrait-on aujourd'hui lui +permettre d'écrire?</p> + +<p>Après un moment d'hésitation, le docteur répondit:</p> + +<p>—Oui... Tant que le sujet n'a pas été complètement rétabli, j'ai craint +pour lui la moindre émotion, la moindre tension d'esprit; mais +maintenant je ne vois aucun inconvénient à ce qu'elle écrive.</p> + +<p>—Au moins elle pourra prévenir les personnes qui s'intéressent à +elle...</p> + +<p>—Sans doute... Ah çà! vous n'avez rien appris de nouveau sur le sort de +M<sup>me</sup> de Fermont et de sa fille?</p> + +<p>—Rien, dit M. de Saint-Remy en soupirant. Mes constantes recherches +n'ont eu aucun résultat. Je n'ai plus d'espoir que dans M<sup>me</sup> la marquise +d'Harville, qui, m'a-t-on dit, s'intéresse vivement aussi à ces deux +infortunées; peut-être a-t-elle quelques renseignements qui pourront me +mettre sur la voie. Il y a trois jours je suis allé chez elle; on m'a +dit qu'elle arriverait d'un moment à l'autre. Je lui ai écrit à ce +sujet, la priant de me répondre le plus tôt possible.</p> + +<p>Pendant l'entretien de M. de Saint-Remy et du docteur Griffon, plusieurs +groupes s'étaient peu à peu formés autour d'une grande table occupant le +milieu de la salle; sur cette table était un registre où les élèves +attachés à l'hôpital, et que l'on reconnaissait à leurs longs tabliers +blancs, venaient tour à tour signer la feuille de présence; un grand +nombre de jeunes étudiants studieux et empressés arrivaient +successivement du dehors pour grossir le cortège scientifique du docteur +Griffon, qui, ayant devancé de quelques minutes l'heure habituelle de sa +visite, attendait qu'elle sonnât.</p> + +<p>—Vous voyez, mon cher Saint-Remy, que mon état-major est assez +considérable, dit le docteur Griffon avec orgueil en montrant la foule +qui venait assister à ses enseignements pratiques.</p> + +<p>—Et ces jeunes gens vous suivent au lit de chaque malade?</p> + +<p>—Ils ne viennent que pour cela.</p> + +<p>—Mais tous ces lits sont occupés par des femmes.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—La présence de tant d'hommes doit leur inspirer une confusion pénible.</p> + +<p>—Allons donc, un malade n'a pas de sexe.</p> + +<p>—À vos yeux peut-être; mais aux siens, la pudeur, la honte...</p> + +<p>—Il faut laisser ces belles choses-là à la porte, mon cher Alceste; ici +nous commençons sur le vivant des expériences et des études que nous +finissons à l'amphithéâtre sur le cadavre.</p> + +<p>—Tenez, docteur, vous êtes le meilleur et le plus honnête des hommes. +Je vous dois la vie, je reconnais vos excellentes qualités; mais +l'habitude et l'amour de votre art vous font envisager certaines +questions d'une manière qui me révolte... Je vous laisse..., dit M. de +Saint-Remy en faisant un pas pour quitter la salle.</p> + +<p>—Quel enfantillage! s'écria le docteur Griffon en le retenant.</p> + +<p>—Non, non, il est des choses qui me navrent et m'indignent; je prévois +que ce serait un supplice pour moi que d'assister à votre visite. Je ne +m'en irai pas, soit; mais je vous attends ici, près de cette table.</p> + +<p>—Quel homme vous êtes avec vos scrupules! Mais je ne vous tiens pas +quitte. J'admets qu'il serait fastidieux pour vous d'aller de lit en +lit; restez donc là, je vous appellerai pour deux ou trois cas assez +curieux.</p> + +<p>—Soit, puisque vous y tenez absolument; cela me suffira, et de reste.</p> + +<p>Sept heures et demie sonnèrent.</p> + +<p>—Allons, messieurs, dit le docteur Griffon. Et il commença sa visite, +suivi d'un nombreux auditoire.</p> + +<p>En arrivant au premier lit de la rangée droite, dont les rideaux étaient +fermés, la sœur dit au docteur:</p> + +<p>—Monsieur, le n° 1 est mort cette nuit à quatre heures et demie du +matin.</p> + +<p>—Si tard? cela m'étonne; hier matin je ne lui aurais pas donné la +journée. A-t-on réclamé le corps?</p> + +<p>—Non, monsieur le docteur.</p> + +<p>—Tant mieux; il est beau, on ne pratiquera pas d'autopsie; je vais +faire un heureux. Puis, s'adressant à un des élèves de sa suite:—Mon +cher Dunoyer, il y a longtemps que vous désirez un sujet; vous êtes +inscrit le premier, celui-ci est à vous.</p> + +<p>—Ah! monsieur, que de bontés!</p> + +<p>—Je voudrais plus souvent récompenser votre zèle, mon cher ami; mais +marquez le sujet, prenez possession... il y a tant de gaillards âpres à +la curée... Et le docteur passa outre.</p> + +<p>L'élève, à l'aide d'un scalpel, incisa très-délicatement un F et un D +(François Dunoyer) sur le bras de l'actrice défunte<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>, pour prendre +possession, comme disait le docteur.</p> + +<p>Et la visite continua.</p> + +<p>—La Lorraine, dit tout bas Jeanne Duport à sa voisine, qu'est-ce donc +que tout ce monde qui suit le médecin?</p> + +<p>—Ce sont des élèves et des étudiants.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, est-ce que tous ces jeunes gens seront là lorsque le +médecin va m'interroger et me regarder?</p> + +<p>—Hélas! oui.</p> + +<p>—Mais c'est à la poitrine que j'ai mal... On ne m'examinera pas devant +tous ces hommes?</p> + +<p>—Si, si, il le faut, ils le veulent. J'ai assez pleuré la première +fois, je mourais de honte. Je résistais, on m'a menacée de me renvoyer. +Il a bien fallu me décider; mais cela m'a fait une telle révolution, que +j'en ai été bien plus malade. Jugez donc, presque nue devant tant de +monde, c'est bien pénible, allez!</p> + +<p>—Devant le médecin lui seul, je comprends ça, si c'est nécessaire, et +encore ça coûte beaucoup. Mais, pourquoi devant tous ces jeunes gens?...</p> + +<p>—Ils apprennent et on leur enseigne sur nous... Que voulez-vous? nous +sommes ici pour ça... c'est à cette condition qu'on nous reçoit à +l'hospice.</p> + +<p>—Ah! je comprends, dit Jeanne Duport avec amertume, on ne nous donne +rien pour rien, à nous autres. Mais pourtant, il y a des occasions où ça +ne peut pas être. Ainsi ma pauvre fille Catherine, qui a quinze ans, +viendrait à l'hospice, est-ce qu'on oserait vouloir que devant tous ces +jeunes gens...? Oh! non, je crois que j'aimerais mieux la voir mourir +chez nous.</p> + +<p>—Si elle venait ici, il faudrait bien qu'elle se résignât comme les +autres, comme vous, comme moi; mais taisons-nous, dit la Lorraine. Si +cette pauvre demoiselle qui est là en face vous entendait, elle qui, +dit-on, était riche, elle qui n'a peut-être jamais quitté sa mère, ça va +être son tour. Jugez comme elle va être confuse et malheureuse.</p> + +<p>—C'est vrai, mon Dieu! c'est vrai; je frissonne rien que d'y penser, +pour elle. Pauvre enfant!</p> + +<p>—Silence, Jeanne, voilà le médecin! dit la Lorraine.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Mademoiselle de Fermont</a></h3> + + +<p>Après avoir rapidement visité plusieurs malades qui ne lui offraient +rien de curieux et d'attachant, le docteur Griffon arriva enfin auprès +de Jeanne Duport.</p> + +<p>À la vue de cette foule empressée qui, avide de voir et de savoir, de +connaître et d'apprendre, se pressait autour de son lit, la malheureuse +femme, saisie d'un tremblement de crainte et de honte, s'enveloppa +étroitement dans ses couvertures.</p> + +<p>La figure sévère et méditative du docteur Griffon, son regard pénétrant, +son sourcil toujours froncé par l'habitude de la réflexion, sa parole +brusque, impatiente et brève, augmentaient encore l'effroi de Jeanne.</p> + +<p>—Un nouveau sujet! dit le docteur en parcourant la pancarte où était +inscrit le genre de maladie de l'entrante. Après quoi il jeta sur Jeanne +un long coup d'œil investigateur.</p> + +<p>Il se fit un profond silence pendant lequel les assistants, à +l'imitation du prince de la science, attachèrent curieusement leurs +regards sur la malade.</p> + +<p>Celle-ci, pour se dérober autant que possible à la pénible émotion que +lui causaient tous ces yeux fixés sur elle, ne détacha pas les siens de +ceux du médecin, qu'elle contemplait avec angoisse.</p> + +<p>Après plusieurs minutes d'attention, le docteur, remarquant quelque +chose d'anormal dans la teinte jaunâtre du globe de l'œil de la +patiente, s'approcha plus près d'elle et, du bout du doigt, lui +retroussant la paupière, il examina silencieusement le cristallin.</p> + +<p>Puis, plusieurs élèves, répondant à une sorte d'invitation muette de +leur professeur, allèrent tour à tour observer l'œil de Jeanne.</p> + +<p>Ensuite le docteur procéda à cet interrogatoire:</p> + +<p>—Votre nom?</p> + +<p>—Jeanne Duport, murmura la malade de plus en plus effrayée.</p> + +<p>—Votre âge?</p> + +<p>—Trente-six ans et demi.</p> + +<p>—Plus haut donc. Le lieu de votre naissance?</p> + +<p>—Paris.</p> + +<p>—Votre état?</p> + +<p>—Ouvrière frangeuse.</p> + +<p>—Êtes-vous mariée?</p> + +<p>—Hélas, oui! monsieur, répondit Jeanne avec un profond soupir.</p> + +<p>—Depuis quand?</p> + +<p>—Depuis dix-huit ans.</p> + +<p>—Avez-vous des enfants?</p> + +<p>Ici, au lieu de répondre, la pauvre mère donna cours à ses larmes +longtemps contenues.</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de pleurer, mais de répondre. Avez-vous des enfants?</p> + +<p>—Oui, monsieur, deux petits garçons et une fille de seize ans.</p> + +<p>Ici, plusieurs questions qu'il nous est impossible de répéter, mais +auxquelles Jeanne ne satisfit qu'en balbutiant et après plusieurs +injonctions sévères du docteur; la malheureuse femme se mourait de +honte, obligée qu'elle était de répondre tout haut à de telles demandes +devant ce nombreux auditoire.</p> + +<p>Le docteur, complètement absorbé par sa préoccupation scientifique, ne +songea pas le moins du monde à la cruelle confusion de Jeanne, et +reprit:</p> + +<p>—Depuis combien de temps êtes-vous malade?</p> + +<p>—Depuis quatre jours, monsieur, dit Jeanne en essuyant ses larmes.</p> + +<p>—Racontez-nous comment votre maladie vous est survenue.</p> + +<p>—Monsieur... c'est que... il y a tant de monde... je n'ose...</p> + +<p>—Ah çà! mais d'où sortez-vous, ma chère amie? dit impatiemment le +docteur. Ne voulez-vous pas que je fasse apporter ici un +confessionnal?... Voyons... parlez... et dépêchez-vous...</p> + +<p>—Mon Dieu, monsieur, c'est que ce sont des choses de famille...</p> + +<p>—Soyez donc tranquille, nous sommes ici en famille... en nombreuse +famille, vous le voyez, ajouta le prince de la science, qui était ce +jour-là fort en gaieté. Voyons, finissons.</p> + +<p>De plus en plus intimidée, Jeanne dit en balbutiant et en hésitant à +chaque mot:</p> + +<p>—J'avais eu... monsieur... une querelle avec mon mari... au sujet de +mes enfants... je veux dire de ma fille aînée... il voulait l'emmener... +Moi, vous comprenez, monsieur, je ne voulais pas, à cause d'une vilaine +femme avec qui il vivait, et qui pouvait donner de mauvais exemples à ma +fille; alors mon mari, qui était gris... oh! oui, monsieur... sans +cela... il ne l'aurait pas fait... mon mari m'a poussée très-fort... je +suis tombée, et puis, peu de temps après j'ai commencé à vomir le sang.</p> + +<p>—Ta, ta, ta, votre mari vous a poussée et vous êtes tombée... vous nous +la donnez belle... il a certainement fait mieux que vous pousser... il +doit vous avoir parfaitement bien frappée dans l'estomac, à plusieurs +reprises... Peut-être même vous aura-t-il foulée aux pieds... Voyons, +répondez! dites la vérité.</p> + +<p>—Ah! monsieur, je vous assure qu'il était gris... sans cela il n'aurait +pas été si méchant.</p> + +<p>—Bon ou méchant, gris ou noir, il ne s'agit pas de ça, ma brave femme; +je ne suis pas juge d'instruction, moi; je tiens tout bonnement à +préciser un fait: vous avez été renversée et foulée aux pieds avec +fureur, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Hélas! oui, monsieur, dit Jeanne en fondant en larmes, et pourtant je +ne lui ai jamais donné un sujet de plainte... je travaille autant que je +peux et je...</p> + +<p>—L'épigastre doit être douloureux? Vous devez y ressentir une grande +chaleur? dit le docteur en interrompant Jeanne... Vous devez éprouver du +malaise, de la lassitude, des nausées?</p> + +<p>—Oui, monsieur... Je ne suis venue ici qu'à la dernière extrémité, +quand la force m'a tout à fait manqué; sans cela, je n'aurais pas +abandonné mes enfants... dont je vais être si inquiète, car ils n'ont +que moi... Et puis Catherine... ah! c'est elle surtout qui me tourmente, +monsieur... si vous saviez...</p> + +<p>—Votre langue! dit le docteur Griffon en interrompant de nouveau la +malade.</p> + +<p>Cet ordre parut si étrange à Jeanne, qui avait cru apitoyer le docteur, +qu'elle ne lui répondit pas tout d'abord et le regarda avec +ébahissement.</p> + +<p>—Voyons donc cette langue dont vous vous servez si bien, dit le docteur +en souriant; puis il baissa du bout du doigt la mâchoire inférieure de +Jeanne.</p> + +<p>Après avoir fait successivement et longuement tâter et examiner par ses +élèves la langue du sujet afin d'en constater la couleur et la +sécheresse, le docteur se recueillit un moment. Jeanne, surmontant sa +crainte, s'écria d'une voix tremblante:</p> + +<p>—Monsieur, je vais vous dire... des voisins aussi pauvres que moi ont +bien voulu se charger de deux de mes enfants, mais pendant huit jours +seulement... C'est déjà beaucoup... Au bout de ce temps, il faut que je +retourne chez moi... Aussi, je vous en supplie, pour l'amour de Dieu! +guérissez-moi le plus vite possible... ou à peu près... que je puisse +seulement me laver et travailler, je n'ai que huit jours devant moi... +car...</p> + +<p>—Face décolorée, état de prostration complète; cependant pouls assez +fort, dur et fréquent, dit imperturbablement le docteur en désignant +Jeanne. Remarquez-le bien, messieurs: oppression, chaleur à l'épigastre: +tous ces symptômes annoncent certainement une <i>hématémèse</i>... +probablement compliquée d'une hépatite causée par des chagrins +domestiques, ainsi que l'indique la coloration jaunâtre du globe de +l'œil; le sujet a reçu des coups violents dans les régions de +l'épigastre et de l'abdomen: le vomissement de sang est nécessairement +causé par quelque lésion organique de certains viscères... À ce propos, +j'appellerai votre attention sur un point très-curieux, fort curieux: +les ouvertures cadavériques de ceux qui sont morts de l'affection dont +le sujet est atteint offrent des résultats singulièrement variables; +souvent la maladie, très-aiguë et très-grave, emporte le malade en peu +de jours, et l'on ne trouve aucune trace de son existence; d'autres fois +la rate, le foie, le pancréas, offrent des lésions plus ou moins +profondes. Il est probable que le sujet dont nous nous occupons a +souffert quelques-unes de ces lésions; nous allons donc tâcher de nous +en assurer, et vous vous en assurerez vous-mêmes par un examen attentif +du malade.</p> + +<p>Et, d'un mouvement rapide, le docteur Griffon, rejetant la couverture au +pied du lit, découvrit presque entièrement Jeanne.</p> + +<p>Nous répugnons à peindre l'espèce de lutte douloureuse de cette +infortunée, qui sanglotait, éperdue de honte, implorant le docteur et +son auditoire.</p> + +<p>Mais à cette menace: «On va vous mettre dehors de l'hospice si vous ne +vous soumettez pas aux usages établis», menace si écrasante pour ceux +dont l'hospice est l'unique et dernier refuge, Jeanne se soumit à une +investigation publique qui dura longtemps, très-longtemps... car le +docteur Griffon analysait, expliquait chaque symptôme, et les plus +studieux des assistants voulurent ensuite joindre la pratique à la +théorie et s'assurer par eux-mêmes de l'état physique du sujet.</p> + +<p>Ensuite de cette scène cruelle, Jeanne éprouva une émotion si violente +qu'elle tomba dans une crise nerveuse pour laquelle le docteur Griffon +donna une prescription supplémentaire.</p> + +<p>La visite continua.</p> + +<p>Le docteur Griffon arriva bientôt auprès du lit de M<sup>lle</sup> Claire de +Fermont, victime comme sa mère de la cupidité de Jacques Ferrand. +Terrible et nouvel exemple des conséquences sinistres qu'entraîne après +soi un abus de confiance, ce délit si faiblement puni par la loi.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> de Fermont, coiffée du bonnet de toile fourni par l'hôpital, +appuyait languissamment sa tête sur le traversin de son lit; à travers +les ravages de la maladie, on retrouvait sur ce candide et doux visage +les traces d'une beauté pleine de distinction.</p> + +<p>Après une nuit de douleurs aiguës, la pauvre enfant était tombée dans +une sorte d'assoupissement fébrile, et, lorsque le docteur et son +cortège scientifique étaient entrés dans la salle, le bruit de la visite +ne l'avait pas réveillée.</p> + +<p>—Un nouveau sujet, messieurs! dit le prince de la science en parcourant +la pancarte qu'un élève lui présenta. Maladie, fièvre lente, nerveuse... +Peste! s'écria le docteur avec une expression de satisfaction profonde, +si l'interne de service ne s'est pas trompé dans son diagnostic, c'est +une excellente aubaine, il y a fort longtemps que je désirais une fièvre +lente nerveuse... car ce n'est généralement pas une maladie de pauvres. +Ces affections naissent presque toujours ensuite de graves perturbations +dans la position sociale du sujet, et il va sans dire que plus la +position est élevée, plus la perturbation est profonde. C'est du reste +une affection des plus remarquables par ses caractères particuliers. +Elle remonte à la plus haute antiquité, les écrits d'Hippocrate ne +laissent aucun doute à cet égard, et c'est tout simple: cette fièvre, je +l'ai dit, a presque toujours pour cause les chagrins les plus violents. +Or, le chagrin est vieux comme le monde. Pourtant, chose singulière, +avant le dix-huitième siècle cette maladie n'avait été exactement +décrite par aucun auteur; c'est Huxham, qui honore à tant de titres la +médecine de cette époque, c'est Huxham, dis-je, qui le premier a donné +une monographie de la fièvre nerveuse, monographie qui est devenue +classique... et pourtant c'est une maladie de vieille roche, ajouta le +docteur en riant. Eh! eh! eh! elle appartient à cette grande, antique et +illustre famille <i>febris</i> dont l'origine se perd dans la nuit des temps. +Mais ne nous réjouissons pas trop, voyons si en effet nous avons le +bonheur de posséder un échantillon de cette curieuse affection. Cela se +trouverait doublement désirable, car il y a très-longtemps que j'ai +envie d'essayer l'usage interne du phosphore... Oui, messieurs, reprit +le docteur en entendant dans son auditoire une sorte de frémissement de +curiosité, oui, messieurs, du phosphore; c'est une expérience fort +curieuse que je veux tenter, elle est audacieuse! Mais <i>audaces fortuna +juvat...</i> et l'occasion sera excellente. Nous allons d'abord examiner si +le sujet va nous offrir sur toutes les parties de son corps, et +principalement la poitrine, cette éruption miliaire si symptomatique +selon Huxham, et vous vous assurerez vous-mêmes, en palpant le sujet, de +l'espèce de rugosité que cette éruption entraîne. Mais ne vendons pas la +peau de l'ours avant de l'avoir mis par terre, ajouta le prince de la +science qui se trouvait décidément fort en gaieté.</p> + +<p>Et il secoua légèrement l'épaule de M<sup>lle</sup> de Fermont pour l'éveiller.</p> + +<p>La jeune fille tressaillit et ouvrit ses grands yeux creusés par la +maladie.</p> + +<p>Que l'on juge de sa stupeur, de son épouvante...</p> + +<p>Pendant qu'une foule d'hommes entouraient son lit et la couvaient des +yeux, elle sentit la main du docteur écarter sa couverture et se glisser +dans son lit, afin de lui prendre la main pour lui tâter le pouls.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> de Fermont, rassemblant toutes ses forces dans un cri d'angoisse et +de terreur, s'écria:</p> + +<p>—Ma mère!... Au secours!... Ma mère!...</p> + +<p>Par un hasard presque providentiel, au moment où les cris de M<sup>lle</sup> de +Fermont faisaient bondir le vieux comte de Saint-Remy sur sa chaise, car +il reconnaissait cette voix, la porte de la salle s'ouvrit, et une jeune +femme, vêtue de deuil, entra précipitamment, accompagnée du directeur de +l'hospice.</p> + +<p>Cette femme était la marquise d'Harville.</p> + +<p>—De grâce, monsieur, dit-elle au directeur avec la plus grande anxiété, +conduisez-moi auprès de M<sup>lle</sup> de Fermont.</p> + +<p>—Veuillez vous donner la peine de me suivre, madame la marquise, +répondit respectueusement le directeur. Cette demoiselle est au numéro +17 de cette salle.</p> + +<p>—Malheureuse enfant!... ici... ici..., dit M<sup>me</sup> d'Harville en essuyant +ses larmes. Ah! c'est affreux.</p> + +<p>La marquise, précédée du directeur, s'approchait rapidement du groupe +rassemblé auprès du lit de M<sup>lle</sup> de Fermont, lorsqu'on entendit ces mots +prononcés avec indignation:</p> + +<p>—Je vous dis que cela est un meurtre infâme, vous la tuerez, monsieur.</p> + +<p>—Mais, mon cher Saint-Remy, écoutez-moi donc...</p> + +<p>—Je vous répète, monsieur, que votre conduite est atroce. Je regarde +M<sup>lle</sup> de Fermont comme ma fille; je vous défends d'en approcher; je vais +la faire immédiatement transporter hors d'ici.</p> + +<p>—Mais, mon cher ami, c'est un cas de fièvre lente nerveuse, +très-rare... Je voulais essayer du phosphore... C'était une occasion +unique. Promettez-moi au moins que je la soignerai, n'importe où vous +l'emmeniez, puisque vous privez ma clinique d'un sujet aussi précieux.</p> + +<p>—Si vous n'étiez pas un fou... vous seriez un monstre, reprit le comte +de Saint-Remy.</p> + +<p>Clémence écoutait ces mots avec une angoisse croissante; mais la foule +était si compacte autour du lit qu'il fallut que le directeur dît à +haute voix:</p> + +<p>—Place, messieurs, s'il vous plaît, place à M<sup>me</sup> la marquise d'Harville +qui vient voir le numéro 17.</p> + +<p>À ces mots, les élèves se rangèrent avec autant d'empressement que de +respectueuse admiration, en voyant la charmante figure de Clémence, que +l'émotion colorait des plus vives couleurs.</p> + +<p>—Madame d'Harville! s'écria le comte de Saint-Remy en écartant rudement +le docteur et en se précipitant vers Clémence. Ah c'est Dieu qui envoie +ici un de ses anges. Madame... je savais que vous vous intéressiez à ces +deux infortunées. Plus heureuse que moi, vous les avez trouvées... +tandis que moi, c'est... le hasard... qui m'a conduit ici... et pour +assister à une scène d'une barbarie inouïe. Malheureuse enfant! Voyez, +madame... voyez. Et vous, messieurs, au nom de vos filles ou de vos +sœurs, ayez pitié d'une enfant de seize ans, je vous en supplie... +laissez-la seule avec madame et ces bonnes religieuses. Lorsqu'elle aura +repris ses sens... je la ferai transporter hors d'ici.</p> + +<p>—Soit... je signerai sa sortie! s'écria le docteur; mais je +m'attacherai à ses pas... mais je me cramponnerai à vous. C'est un sujet +qui m'appartient... et vous aurez beau faire... je la soignerai... je ne +risquerai pas le phosphore, bien entendu, mais je passerai les nuits +s'il le faut... comme je les ai passées auprès de vous, ingrat +Saint-Remy... car cette fièvre est aussi curieuse que l'était la vôtre. +Ce sont deux sœurs qui ont le même droit à mon intérêt.</p> + +<p>—Maudit homme, pourquoi avez-vous tant de science? dit le comte sachant +qu'en effet il ne pourrait confier M<sup>lle</sup> de Fermont à des mains plus +habiles.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu, c'est tout simple! lui dit le docteur à l'oreille, j'ai +beaucoup de science parce que j'étudie, parce que j'essaye, parce que je +risque et pratique beaucoup sur mes sujets... soit dit sans calembour. +Ah çà! j'aurai donc ma fièvre lente, vilain bourru?</p> + +<p>—Oui... mais cette jeune fille est-elle transportable?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Alors... pour Dieu... retirez-vous.</p> + +<p>—Allons, messieurs, dit le prince de la science, notre clinique sera +privée d'une étude précieuse... mais je vous tiendrai au courant.</p> + +<p>Et le docteur Griffon, accompagné de son auditoire, continua sa visite, +laissant M. de Saint-Remy et M<sup>me</sup> d'Harville auprès de M<sup>lle</sup> de Fermont.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX</a></h2> + +<h3><a href="#table">Fleur-de-Marie</a></h3> + + +<p>Pendant la scène que nous venons de raconter, M<sup>lle</sup> de Fermont, toujours +évanouie, était restée livrée aux soins empressés de Clémence et des +deux religieuses; l'une d'elles soutenait la tête pâle et appesantie de +la jeune fille, pendant que M<sup>me</sup> d'Harville, penchée sur le lit, essuyait +avec son mouchoir la sueur glacée qui inondait le front de la malade.</p> + +<p>Profondément ému, M. de Saint-Remy contemplait ce tableau touchant, +lorsqu'une funeste pensée lui traversant tout à coup l'esprit, il +s'approcha de Clémence et lui dit à voix basse:</p> + +<p>—Et la mère de cette infortunée, madame?</p> + +<p>La marquise se retourna vers M. de Saint-Remy et lui répondit avec une +tristesse navrante:</p> + +<p>—Cette enfant... n'a plus de mère... monsieur.</p> + +<p>—Grand Dieu!... morte!!!</p> + +<p>—J'ai appris seulement hier soir, à mon retour, l'adresse de M<sup>me</sup> de +Fermont... et son état désespéré. À une heure du matin, j'étais chez +elle avec mon médecin. Ah! monsieur!... quel tableau!... La misère dans +toute son horreur... et aucun espoir de sauver cette pauvre mère +expirante!</p> + +<p>—Oh! que son agonie a dû être affreuse, si la pensée de sa fille lui +était présente!</p> + +<p>—Son dernier mot a été: «Ma fille!»</p> + +<p>—Quelle mort... mon Dieu!... Elle, mère si tendre, si dévouée. C'est +épouvantable!</p> + +<p>Une des religieuses vint interrompre l'entretien de M. de Saint-Remy et +de M<sup>me</sup> d'Harville, en disant à celle-ci:</p> + +<p>—La jeune demoiselle est bien faible... elle entend à peine; tout à +l'heure peut-être elle reprendra un peu de connaissance... cette +secousse l'a brisée. Si vous ne craigniez pas, madame, de rester là... +en attendant que la malade revienne tout à fait à elle, je vous +offrirais ma chaise.</p> + +<p>—Donnez... donnez, dit Clémence en s'asseyant auprès du lit; je ne +quitterai pas M<sup>lle</sup> de Fermont; je veux qu'elle voie au moins une figure +amie lorsqu'elle ouvrira les yeux... ensuite je l'emmènerai avec moi, +puisque le médecin trouve heureusement qu'on peut la transporter sans +danger.</p> + +<p>—Ah! madame, soyez bénie pour le bien que vous faites, dit M. de +Saint-Remy; mais pardonnez-moi de ne pas vous avoir encore dit mon nom; +tant de chagrins tant d'émotions... Je suis le comte de Saint-Remy, +madame... le mari de M<sup>me</sup> de Fermont était mon ami le plus intime. +J'habitais à Angers... J'ai quitté cette ville dans mon inquiétude de ne +recevoir aucune nouvelle de ces deux nobles et dignes femmes; elles +avaient jusqu'alors habité cette ville, et on les disait complètement +ruinées: leur position était d'autant plus pénible que jusqu'alors elles +avaient vécu dans l'aisance.</p> + +<p>—Ah! monsieur... vous ne savez pas tout... M<sup>me</sup> de Fermont a été +indignement dépouillée.</p> + +<p>—Par son notaire, peut-être? Un moment j'en avais eu le soupçon.</p> + +<p>—Cet homme était un monstre, monsieur. Hélas! ce crime n'est pas le +seul qu'il ait commis. Mais heureusement, dit Clémence avec exaltation +en songeant à Rodolphe, un génie providentiel en a fait justice, et j'ai +pu fermer les yeux de M<sup>me</sup> de Fermont en la rassurant sur l'avenir de sa +fille. Sa mort a été ainsi moins cruelle.</p> + +<p>—Je le comprends; sachant à sa fille un appui tel que le vôtre, madame, +ma pauvre amie a dû mourir plus tranquille...</p> + +<p>—Non-seulement mon vif intérêt est à tout jamais acquis à M<sup>lle</sup> de +Fermont... mais sa fortune lui sera rendue...</p> + +<p>—Sa fortune!... Comment? Le notaire...?</p> + +<p>—A été forcé de restituer la somme... qu'il s'était appropriée par un +crime horrible...</p> + +<p>—Un crime?...</p> + +<p>—Cet homme avait assassiné le frère de M<sup>me</sup> de Fermont pour faire croire +que ce malheureux s'était suicidé après avoir dissipé la fortune de sa +sœur...</p> + +<p>—C'est horrible! mais c'est à n'y pas croire... et pourtant, par suite +de mes soupçons sur le notaire, j'avais conservé de vagues doutes sur la +réalité de ce suicide... car Renneville était l'honneur, la loyauté +même. Et la somme que le notaire a restituée...?</p> + +<p>—...Est déposée chez un prêtre vénérable, M. le curé de Bonne-Nouvelle; +elle sera remise à M<sup>lle</sup> de Fermont.</p> + +<p>—Cette restitution ne suffit pas à la justice des hommes, madame! +L'échafaud réclame ce notaire... car il n'a pas commis un meurtre, mais +deux meurtres... La mort de M<sup>me</sup> de Fermont, les souffrances que sa fille +endure sur ce lit d'hôpital, ont été causées par l'infâme abus de +confiance de ce misérable!</p> + +<p>—Et ce misérable a commis un autre meurtre aussi affreux, aussi +atrocement combiné.</p> + +<p>—Que dites-vous, madame?</p> + +<p>—S'il s'est défait du frère de M<sup>me</sup> de Fermont par un prétendu suicide, +afin de s'assurer l'impunité, il y a peu de jours il s'est défait d'une +malheureuse jeune fille qu'il avait intérêt à perdre en la faisant +noyer... certain qu'on attribuerait cette mort à un accident.</p> + +<p>M. de Saint-Remy tressaillit, regarda M<sup>me</sup> d'Harville avec surprise en +songeant à Fleur-de-Marie et s'écria:</p> + +<p>—Ah! mon Dieu, madame, quel étrange rapport!...</p> + +<p>—Qu'avez-vous, monsieur?</p> + +<p>—Cette jeune fille! où a-t-il voulu la noyer?</p> + +<p>—Dans la Seine... près d'Asnières, m'a-t-on dit...</p> + +<p>—C'est elle! c'est elle! s'écria M. de Saint-Remy.</p> + +<p>—De qui parlez-vous, monsieur?</p> + +<p>—De la jeune fille que ce monstre avait intérêt à perdre...</p> + +<p>—Fleur-de-Marie!!!</p> + +<p>—Vous la connaissez, madame?</p> + +<p>—Pauvre enfant... je l'aimais tendrement... Ah! si vous saviez, +monsieur, combien elle était belle et touchante... Mais comment se +fait-il?...</p> + +<p>—Le docteur Griffon et moi nous lui avons donné les premiers +secours...</p> + +<p>—Les premiers secours? À elle? Et où cela?</p> + +<p>—À l'île du Ravageur... quand on l'a eu sauvée...</p> + +<p>—Sauvée, Fleur-de-Marie... sauvée?</p> + +<p>—Par une brave créature qui, au risque de sa vie, l'a retirée de la +Seine... Mais qu'avez-vous, madame?</p> + +<p>—Ah! monsieur, je n'ose croire encore à tant de bonheur... mais je +crains encore d'être dupe d'une erreur... Je vous en supplie, dites-moi, +cette jeune fille... comment est-elle?</p> + +<p>—D'une admirable beauté... une figure d'ange.</p> + +<p>—De grands yeux bleus... des cheveux blonds?</p> + +<p>—Oui, madame.</p> + +<p>—Et quand on l'a noyée... elle était avec une femme âgée.</p> + +<p>—En effet, depuis hier seulement qu'elle a pu parler (car elle est +encore bien faible), elle nous a dit cette circonstance... Une femme +âgée l'accompagnait.</p> + +<p>—Dieu soit béni! s'écria Clémence en joignant les mains avec ferveur, +je pourrai <i>lui</i> apprendre que sa protégée vit encore<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>. Quelle joie +pour lui, qui dans sa dernière lettre me parlait de cette pauvre enfant +avec des regrets si pénibles!... Pardon, monsieur! mais si vous saviez +combien ce que vous m'apprenez me rend heureuse... et pour moi, et pour +une personne... qui, plus que moi encore, a aimé et protégé +Fleur-de-Marie! Mais, de grâce, à cette heure... où est-elle?</p> + +<p>—Près d'Asnières... dans la maison de l'un des médecins de cet +hôpital... le docteur Griffon, qui, malgré des travers que je déplore, a +d'excellentes qualités... car c'est chez lui que Fleur-de-Marie a été +transportée; et depuis il lui a prodigué les soins les plus constants.</p> + +<p>—Et elle est hors de tout danger?</p> + +<p>—Oui, madame, depuis deux ou trois jours seulement. Et aujourd'hui on +lui permettra d'écrire à ses protecteurs.</p> + +<p>—Oh! c'est moi, monsieur... c'est moi qui me chargerai de ce soin... ou +plutôt c'est moi qui aurai la joie de la conduire auprès de ceux qui, la +croyant morte, la regrettent si amèrement.</p> + +<p>—Je comprends ces regrets, madame... car il est impossible de connaître +Fleur-de-Marie sans rester sous le charme de cette angélique créature: +sa grâce et sa douceur exercent sur tous ceux qui l'approchent un empire +indéfinissable... La femme qui l'a sauvée, et qui depuis l'a veillée +jour et nuit comme elle aurait veillé son enfant, est une personne +courageuse et dévouée, mais d'un caractère si habituellement emporté +qu'on l'a surnommée la Louve... jugez! Eh bien! un mot de Fleur-de-Marie +la bouleverse... Je l'ai vue sangloter, pousser des cris de désespoir, +lorsque ensuite d'une crise fâcheuse le docteur Griffon avait presque +désespéré de la vie de Fleur-de-Marie.</p> + +<p>—Cela ne m'étonne pas... je connais la Louve.</p> + +<p>—Vous, madame? dit M. de Saint-Remy surpris, vous connaissez la +Louve<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>?</p> + +<p>—En effet, cela doit vous étonner, monsieur, dit la marquise en +souriant doucement; car Clémence était heureuse... oh! bien heureuse... +en songeant à la douce surprise qu'elle ménageait au prince.</p> + +<p>Quel eût été son enivrement si elle avait su que c'était une fille qu'il +croyait morte... qu'elle allait ramener à Rodolphe!...</p> + +<p>—Ah! monsieur, dit-elle à M. de Saint-Remy, ce jour est si beau... pour +moi... que je voudrais qu'il le fût aussi pour d'autres; il me semble +qu'il doit y avoir ici bien des infortunes honnêtes à soulager, ce +serait une digne manière de célébrer l'excellente nouvelle que vous me +donnez.</p> + +<p>Puis, s'adressant à la religieuse qui venait de faire boire quelques +cuillerées d'une potion à M<sup>lle</sup> de Fermont:</p> + +<p>—Eh bien!... ma sœur, reprend-elle ses sens?</p> + +<p>—Pas encore... madame... elle est si faible. Pauvre demoiselle! À peine +si l'on sent les battements de son pouls.</p> + +<p>—J'attendrai pour l'emmener qu'elle soit en état d'être transportée +dans ma voiture... Mais, dites-moi, ma sœur, parmi toutes ces +malheureuses malades, n'en connaîtriez-vous pas qui méritassent +particulièrement l'intérêt et la pitié, et à qui je pourrais être utile +avant de quitter cet hospice?</p> + +<p>—Ah! madame... c'est Dieu qui vous envoie..., dit la sœur; il y a là, +ajouta-t-elle en montrant le lit de la sœur de Pique-Vinaigre, une +pauvre femme très-malade et très à plaindre: elle n'est entrée ici qu'à +bout de ses forces; elle se désole sans cesse parce qu'elle a été +obligée d'abandonner deux petits enfants qui n'ont qu'elle au monde pour +soutien. Elle disait tout à l'heure à M. le docteur qu'elle voulait +sortir, guérie ou non, dans huit jours, parce que ses voisins lui +avaient promis de garder ses enfants seulement une semaine... et +qu'après ce temps ils ne pourraient plus s'en charger.</p> + +<p>—Conduisez-moi à son lit, je vous prie, ma sœur, dit M<sup>me</sup> d'Harville en +se levant et en suivant la religieuse.</p> + +<p>Jeanne Duport, à peine remise de la crise violente que lui avaient +causée les investigations du docteur Griffon, ne s'était pas aperçue de +l'entrée de Clémence d'Harville dans la salle de l'hospice.</p> + +<p>Quel fut son étonnement lorsque la marquise, soulevant les rideaux de +son lit, lui dit, en attachant sur elle un regard rempli de +commisération et de bonté:</p> + +<p>—Ma bonne mère, il ne faut plus être inquiète de vos enfants; j'en +aurai soin; ne songez donc qu'à vous guérir pour les aller bien vite +retrouver!</p> + +<p>Jeanne Duport croyait rêver.</p> + +<p>À cette même place où le docteur Griffon et son studieux auditoire lui +avaient fait subir une cruelle inquisition, elle voyait une jeune femme +d'une ravissante beauté venir à elle avec des paroles de pitié, de +consolation et d'espérance.</p> + +<p>L'émotion de la sœur de Pique-Vinaigre était si grande qu'elle ne put +prononcer une parole; elle joignit seulement les mains comme si elle eût +prié, en regardant sa bienfaitrice inconnue avec adoration.</p> + +<p>—Jeanne, Jeanne! lui dit tout bas la Lorraine, répondez donc à cette +bonne dame... Puis la Lorraine ajouta, en s'adressant à la marquise: Ah! +madame, vous la sauvez! Elle serait morte de désespoir en pensant à ses +enfants, qu'elle voyait déjà abandonnés... N'est-ce pas, Jeanne?</p> + +<p>—Encore une fois, rassurez-vous, ma bonne mère... n'ayez aucune +inquiétude, reprit la marquise en pressant dans ses petites mains +délicates et blanches la main brûlante de Jeanne Duport. Rassurez-vous, +ne soyez plus inquiète de vos enfants; et même, si vous le préférez, +vous sortirez aujourd'hui de l'hospice; on vous soignera chez vous: rien +ne vous manquera. De la sorte, vous ne quitterez pas vos chers +enfants... Si votre logement est insalubre ou trop petit, on vous en +trouvera tout de suite un plus convenable, afin que vous soyez, vous +dans une chambre et vos enfants dans une autre... Vous aurez une bonne +garde-malade qui les surveillera tout en vous soignant... Enfin, lorsque +vous serez rétablie, si vous manquez d'ouvrage, je vous mettrai à même +d'attendre qu'il vous en arrive; et, dès aujourd'hui, je me charge de +l'avenir de vos enfants!</p> + +<p>—Ah! mon bon Dieu! Qu'est-ce que j'entends?... Les chérubins descendent +donc du ciel comme dans les livres d'église! dit Jeanne Duport +tremblante, égarée, osant à peine regarder sa bienfaitrice. Pourquoi +tant de bontés pour moi? Qu'ai-je fait pour cela? Ça n'est pas possible! +Moi, sortir de l'hospice, où j'ai déjà tant pleuré, tant souffert! Ne +plus quitter mes enfants... avoir une garde-malade... Mais c'est comme +un miracle du bon Dieu!</p> + +<p>Et la pauvre femme disait vrai.</p> + +<p>Si l'on savait combien il est doux et facile de faire souvent et à peu +de frais de ces <i>miracles</i>!</p> + +<p>Hélas! pour certaines infortunes abandonnées ou repoussées de tous, un +salut immédiat, inespéré, accompagné de paroles bienveillantes, d'égards +tendrement charitables, ne doit-il pas avoir, n'a-t-il pas l'apparence +surnaturelle d'un miracle?...</p> + +<p>Ainsi était-il humainement permis à Jeanne Duport, non pas d'espérer, +mais seulement de rêver à la probabilité de la fortune inouïe que lui +assurait M<sup>me</sup> d'Harville?</p> + +<p>—Ce n'est pas un miracle, ma bonne mère, répondit Clémence vivement +émue; ce que je fais pour vous, ajouta-t-elle en rougissant légèrement +au souvenir de Rodolphe, ce que je fais pour vous m'est inspiré par un +généreux esprit qui m'a appris à compatir au malheur... c'est lui qu'il +faut remercier et bénir...</p> + +<p>—Ah! madame, je bénirai vous et les vôtres! dit Jeanne Duport en +pleurant. Je vous demande pardon de m'exprimer si mal, mais je n'ai pas +l'habitude de ces grandes joies... c'est la première fois que cela +m'arrive.</p> + +<p>—Eh bien! voyez-vous, Jeanne, dit la Lorraine attendrie, il y a aussi +parmi les riches des Rigolettes et des Goualeuses... en grand, il est +vrai, mais, quant au bon cœur, c'est la même chose!</p> + +<p>M<sup>me</sup> d'Harville se retourna toute surprise vers la Lorraine, en lui +entendant prononcer ces deux noms.</p> + +<p>—Vous connaissez la Goualeuse et une jeune ouvrière nommée Rigolette? +demanda Clémence à la Lorraine.</p> + +<p>—Oui, madame... La Goualeuse, bon petit ange, a fait l'an passé pour +moi, mais dame! selon ses pauvres moyens, ce que vous faites pour +Jeanne... Oui, madame! Oh! ça me fait du bien à dire et à répéter à tout +le monde! La Goualeuse m'a retirée d'une cave où je venais d'accoucher +sur la paille... et le cher petit ange m'a établie, moi et mon enfant, +dans une chambre où il y avait un bon lit et un berceau... La Goualeuse +avait fait ces dépenses-là par pure charité, car elle me connaissait à +peine et était pauvre elle-même... C'est beau, cela, n'est-ce pas, +madame? dit la Lorraine avec exaltation.</p> + +<p>—Oh! oui... la charité du pauvre envers le pauvre est grande et sainte, +dit Clémence les yeux mouillés de douces larmes.</p> + +<p>—Il en a été de même de M<sup>lle</sup> Rigolette, qui, selon ses moyens de petite +ouvrière, reprit la Lorraine, avait, il y a quelques jours, offert ses +services à Jeanne.</p> + +<p>—Quel singulier rapprochement! se dit Clémence de plus en plus émue, +car chacun de ces deux noms, la Goualeuse et Rigolette, lui rappelait +une noble action de Rodolphe. Et vous, mon enfant, que puis-je pour +vous? dit-elle à la Lorraine. Je voudrais que les noms que vous venez de +prononcer avec tant de reconnaissance vous portassent bonheur.</p> + +<p>—Merci, madame, dit la Lorraine avec un sourire de résignation amère; +j'avais un enfant... il est mort... Je suis poitrinaire condamnée, je +n'ai plus besoin de rien.</p> + +<p>—Quelle idée sinistre! À votre âge... si jeune, il y a toujours de la +ressource!</p> + +<p>—Oh! non, madame, je sais mon sort... je ne me plains pas! J'ai vu +encore cette nuit mourir une poitrinaire dans la salle... on meurt bien +doucement, allez! Je vous remercie toujours de vos bontés.</p> + +<p>—Vous vous exagérez votre état...</p> + +<p>—Je ne me trompe pas, madame, je le sens bien; mais, puisque vous êtes +si bonne... une grande dame comme vous est toute-puissante...</p> + +<p>—Parlez... dites... que voulez-vous?</p> + +<p>—J'avais demandé un service à Jeanne; mais puisque, grâce à Dieu et à +vous, elle s'en va...</p> + +<p>—Eh bien! ce service, ne puis-je vous le rendre?</p> + +<p>—Certainement, madame... un mot de vous aux sœurs ou au médecin +arrangerait tout.</p> + +<p>—Ce mot, je le dirai, soyez-en sûre... De quoi s'agit-il?</p> + +<p>—Depuis que j'ai vu l'actrice qui est morte si tourmentée de la crainte +d'être coupée en morceaux après sa mort, j'ai la même peur... Jeanne +m'avait promis de réclamer mon corps et de me faire enterrer.</p> + +<p>—Ah! c'est horrible dit Clémence en frissonnant d'épouvante; il faut +venir ici pour savoir qu'il est encore pour les pauvres des misères et +des terreurs même au delà de la tombe!...</p> + +<p>—Pardon, madame, dit timidement la Lorraine; pour une grande dame riche +et heureuse comme vous méritez de l'être, cette demande est bien +triste... je n'aurais pas dû la faire!</p> + +<p>—Je vous en remercie, au contraire, mon enfant; elle m'apprend une +misère que j'ignorais, et cette science ne sera pas stérile... Soyez +tranquille, quoique ce moment fatal soit bien éloigné d'ici, quand il +arrivera, vous serez sûre de reposer en terre sainte!</p> + +<p>—Oh! merci, madame! s'écria la Lorraine: si j'osais vous demander la +permission de baiser votre main...</p> + +<p>Clémence présenta sa main aux lèvres desséchées de la Lorraine.</p> + +<p>—Oh! merci, madame! J'aurai quelqu'un à aimer et à bénir jusqu'à la +fin... avec la Goualeuse... et je ne serai plus attristée pour après ma +mort!</p> + +<p>Ce détachement de la vie et ces craintes d'outre-tombe avaient +péniblement affecté M<sup>me</sup> d'Harville; se penchant à l'oreille de la sœur +qui venait l'avertir que M<sup>lle</sup> de Fermont avait complètement repris +connaissance, elle lui dit:</p> + +<p>—Est-ce que réellement l'état de cette jeune femme est désespéré?</p> + +<p>Et, d'un signe, elle lui indiqua le lit de la Lorraine.</p> + +<p>—Hélas! oui, madame; la Lorraine est condamnée... elle n'a peut-être +pas huit jours à vivre!</p> + +<p>Une demi-heure après, M<sup>me</sup> d'Harville, accompagnée de M. de Saint-Remy, +emmenait chez elle la jeune orpheline, à qui elle avait caché la mort de +sa mère.</p> + +<p>Le jour même un homme de confiance de M<sup>me</sup> d'Harville, après avoir été +visiter, rue de la Barillerie, la misérable demeure de Jeanne Duport, et +avoir recueilli sur cette digne femme les meilleurs renseignements, loua +aussitôt, sur le quai de l'École, deux grandes chambres et un cabinet +bien aéré, meubla en deux heures ce modeste mais salubre logis, et, +grâce aux ressources instantanées du Temple, le soir même, Jeanne Duport +fut transportée dans cette demeure, où elle trouva ses enfants et une +excellente garde-malade.</p> + +<p>Le même homme de confiance fut chargé de réclamer et de faire enterrer +le corps de la Lorraine lorsqu'elle succomberait à sa maladie.</p> + +<p>Après avoir conduit et installé chez elle M<sup>lle</sup> de Fermont, M<sup>me</sup> +d'Harville partit aussitôt pour Asnières, accompagnée de M. de +Saint-Remy, afin d'aller chercher Fleur-de-Marie et de la conduire chez +Rodolphe.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X</a></h2> + +<h3><a href="#table">Espérance</a></h3> + + +<p>Les premiers jours du printemps approchaient, le soleil commençait à +prendre un peu de force, le ciel était pur, l'air tiède... +Fleur-de-Marie, appuyée sur le bras de la Louve, essayait ses forces en +se promenant dans le jardin de la petite maison du docteur Griffon.</p> + +<p>La chaleur vivifiante du soleil et le mouvement de la promenade +coloraient d'une teinte rosée les traits pâles et amaigris de la +Goualeuse; ses vêtements de paysanne ayant été déchirés dans la +précipitation des premiers secours qu'on lui avait donnés, elle portait +une robe de mérinos d'un bleu foncé, faite en blouse, et seulement +serrée autour de sa taille délicate et fine par une cordelière de laine.</p> + +<p>—Quel bon soleil! dit-elle à la Louve en s'arrêtant au pied d'une +charmille d'arbres verts exposés au midi et qui s'arrondissaient autour +d'un banc de pierre. Voulez-vous que nous nous asseyions un moment ici, +la Louve?</p> + +<p>—Est-ce que vous avez besoin de me demander si je veux? répondit +brusquement la femme de Martial en haussant les épaules.</p> + +<p>Puis, ôtant de son cou un châle de bourre de soie, elle le ploya en +quatre, s'agenouilla, le posa sur le sable un peu humide de l'allée et +dit à la Goualeuse:</p> + +<p>—Mettez vos pieds là-dessus.</p> + +<p>—Mais, la Louve, dit Fleur-de-Marie, qui s'était aperçue trop tard du +dessein de sa compagne pour l'empêcher de l'exécuter; mais, la Louve, +vous allez abîmer votre châle.</p> + +<p>—Pas tant de raisons!... la terre est fraîche, dit la Louve.</p> + +<p>Et, prenant d'autorité les petits pieds de Fleur-de-Marie, elle les posa +sur le châle.</p> + +<p>—Comme vous me gâtez, la Louve...</p> + +<p>—Hum!... vous ne le méritez guère: toujours à vous débattre contre ce +que je veux faire pour votre bien... Vous n'êtes pas fatiguée? Voilà une +bonne demi-heure que nous marchons... Midi vient de sonner à Asnières.</p> + +<p>—Je suis un peu lasse... mais je sens que cette promenade m'a fait du +bien.</p> + +<p>—Vous voyez... vous étiez lasse. Vous ne pouviez pas me demander plus +tôt de vous asseoir?</p> + +<p>—Ne me grondez pas; je ne m'apercevais pas de ma lassitude. C'est si +bon de marcher quand on a été longtemps alitée... de voir le soleil, les +arbres, la campagne, quand on a cru ne les revoir jamais!</p> + +<p>—Le fait est que vous avez été dans un état désespéré durant deux +jours. Pauvre Goualeuse... oui, on peut vous dire cela maintenant... on +désespérait de vous.</p> + +<p>—Et puis figurez-vous, la Louve, que me voyant sous l'eau... malgré moi +je me suis rappelé qu'une méchante femme qui m'avait tourmentée quand +j'étais petite me menaçait toujours de me jeter aux poissons. Plus tard +elle avait encore voulu me noyer<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>. Alors je me suis dit: «Je n'ai pas +de bonheur... c'est une fatalité, je n'y échapperai pas...»</p> + +<p>—Pauvre Goualeuse... ç'a été votre dernière idée quand vous vous êtes +crue perdue?</p> + +<p>—Oh! non... dit Fleur-de-Marie avec exaltation. Quand je me suis sentie +mourir... ma dernière pensée a été pour celui que je regarde comme mon +Dieu; de même qu'en me sentant renaître, ma première pensée s'est élevée +vers lui...</p> + +<p>—C'est plaisir de vous faire du bien, à vous... vous n'oubliez pas.</p> + +<p>—Oh! non!... c'est si bon de s'endormir avec sa reconnaissance et de +s'éveiller avec elle!</p> + +<p>—Aussi on se mettrait dans le feu pour vous.</p> + +<p>—Bonne Louve... Tenez, je vous assure qu'une des causes qui me rendent +heureuse de vivre... c'est l'espoir de vous porter bonheur, d'accomplir +ma promesse... vous savez, nos châteaux en Espagne de Saint-Lazare?</p> + +<p>—Quant à cela, il y a du temps de reste. Vous voilà sur pied, j'ai fait +mes frais... comme dit mon homme.</p> + +<p>—Pourvu que M. le comte de Saint-Remy me dise tantôt que le médecin me +permet d'écrire à M<sup>me</sup> Georges! Elle doit être si inquiète! et peut-être +M. Rodolphe aussi! ajouta Fleur-de-Marie en baissant les yeux et en +rougissant de nouveau à la pensée de son Dieu. Peut-être ils me croient +morte!</p> + +<p>—Comme le croient aussi ceux qui vous ont fait noyer, pauvre petite. +Oh! les brigands!</p> + +<p>—Vous supposez donc toujours que ce n'est pas un accident, la Louve?</p> + +<p>—Un accident! Oui, les Martial appellent ça des accidents... Quand je +dis les Martial... c'est sans compter mon homme... car il n'est pas de +la famille, lui... pas plus que n'en seront jamais François et Amandine.</p> + +<p>—Mais quel intérêt pouvait-on avoir à ma mort? Je n'ai jamais fait de +mal à personne... personne ne me connaît.</p> + +<p>—C'est égal... si les Martial sont assez scélérats pour noyer +quelqu'un, ils ne sont pas assez bêtes pour le faire sans y avoir un +intérêt. Quelques mots que la veuve a dits à mon homme dans la prison... +me le prouvent bien.</p> + +<p>—Il a donc été voir sa mère, cette femme terrible?</p> + +<p>—Oui, il n'y a plus d'espoir pour elle, ni pour Calebasse, ni pour +Nicolas. On avait découvert bien des choses, mais ce gueux de Nicolas, +dans l'espoir d'avoir la vie sauve, a dénoncé sa mère et sa sœur pour +un autre assassinat. Ça fait qu'ils y passeront tous. L'avocat n'espère +plus rien; les gens de la justice disent qu'il faut un exemple.</p> + +<p>—Ah! c'est affreux! presque toute une famille.</p> + +<p>—Oui, à moins que Nicolas ne s'évade. Il est dans la même prison qu'un +monstre de bandit appelé le Squelette, qui machine un complot pour se +sauver, lui et d'autres. C'est Nicolas qui a fait dire cela à Martial +par un prisonnier sortant; car mon homme a été encore assez faible pour +aller voir son gueux de frère à la Force. Alors, encouragé par cette +visite, ce misérable, que l'enfer confonde! a eu le front de faire dire +à mon homme que d'un moment à l'autre il pourrait s'échapper, et que +Martial lui tienne prêts chez le père Micou de l'argent et des habits +pour se déguiser.</p> + +<p>—Votre Martial a si bon cœur!</p> + +<p>—Bon cœur tant que vous voudrez, la Goualeuse; mais que le diable me +brûle si je laisse mon homme aider un assassin qui a voulu le tuer! +Martial ne dénoncera pas le complot d'évasion, c'est déjà beaucoup... +D'ailleurs, maintenant que vous voilà en santé, la Goualeuse, nous +allons partir, moi, mon homme et les enfants, pour notre tour de France; +nous ne remettrons jamais les pieds à Paris: c'était bien assez pénible +à Martial d'être appelé fils du guillotiné. Qu'est-ce que cela serait +donc lorsque mère, frère et sœur y auraient passé?</p> + +<p>—Vous attendrez au moins que j'aie parlé de vous à M. Rodolphe, si je +le revois. Vous êtes revenue au bien, j'ai dit que je vous en ferais +récompenser, je veux tenir ma parole. Sans cela comment +m'acquitterais-je envers vous? Vous m'avez sauvé la vie... et pendant ma +maladie vous m'avez comblée de soins.</p> + +<p>—Justement! maintenant j'aurais l'air intéressée, si je vous laissais +demander quelque chose pour moi à vos protecteurs. Vous êtes sauvée... +je vous répète que j'ai fait mes frais.</p> + +<p>—Bonne Louve... rassurez-vous... ce n'est pas vous qui serez +intéressée, c'est moi qui serai reconnaissante.</p> + +<p>—Écoutez donc! dit tout d'un coup la Louve en se levant, on dirait le +bruit d'une voiture. Oui... oui, elle approche; tenez, la voilà; +l'avez-vous vu passer devant la grille? Il y a une femme dedans.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! s'écria Fleur-de-Marie avec émotion, il m'a semblé +reconnaître...</p> + +<p>—Qui donc?</p> + +<p>—Une jeune et jolie dame que j'ai vue à Saint-Lazare, et qui a été bien +bonne pour moi.</p> + +<p>—Elle sait donc que vous êtes ici?</p> + +<p>—Je l'ignore; mais elle connaît la personne dont je vous parlais +toujours, et qui, si elle le veut, et elle le voudra, je l'espère, +pourra réaliser nos châteaux en Espagne de la prison.</p> + +<p>—Une place de garde-chasse pour mon homme, avec une cabane pour nous au +milieu des bois, dit la Louve en soupirant. Tout ça c'est des féeries... +c'est trop beau, cela ne peut pas arriver.</p> + +<p>Un bruit de pas précipités se fit entendre, derrière la charmille; +François et Amandine qui, grâce aux bontés du comte de Saint-Remy, +n'avaient pas quitté la Louve, arrivèrent essoufflés en criant:</p> + +<p>—La Louve, voici une belle dame avec M. de Saint-Remy; ils demandent à +voir tout de suite Fleur-de-Marie.</p> + +<p>—Je ne m'étais pas trompée! dit la Goualeuse.</p> + +<p>Presque au même instant parut M. de Saint-Remy, accompagné de M<sup>me</sup> +d'Harville. À peine celle-ci eut-elle aperçu Fleur-de-Marie qu'elle +s'écria en courant à elle et en la serrant tendrement entre ses bras:</p> + +<p>—Pauvre chère enfant... vous voilà... Ah!... sauvée!... sauvée +miraculeusement d'une horrible mort... Avec quel bonheur je vous +retrouve... moi qui, ainsi que vos amis, vous avais crue perdue... vous +avais tant regrettée!</p> + +<p>—Je suis aussi bien heureuse de vous revoir, madame; car je n'ai jamais +oublié vos bontés pour moi, dit Fleur-de-Marie en répondant aux +tendresses de M<sup>me</sup> d'Harville avec une grâce et une modestie charmantes.</p> + +<p>—Ah! vous ne savez pas quelle sera la surprise, la folle joie de vos +amis qui à cette heure vous pleurent si amèrement...</p> + +<p>Fleur-de-Marie, prenant par la main la Louve, qui s'était retirée à +l'écart, dit à M<sup>me</sup> d'Harville en la lui présentant:</p> + +<p>—Puisque mon salut est si cher à mes bienfaiteurs, permettez-moi de +vous demander leurs bontés pour ma compagne, qui m'a sauvée au risque de +sa vie...</p> + +<p>—Soyez tranquille, mon enfant... vos amis prouveront à la brave Louve +qu'ils savent que c'est à elle qu'ils doivent le bonheur de vous revoir.</p> + +<p>La Louve, rouge, confuse, n'osant ni répondre ni lever les yeux sur M<sup>me</sup> +d'Harville, tant la présence d'une femme de cette dignité lui imposait, +n'avait pu cacher son étonnement en entendant Clémence prononcer son +nom...</p> + +<p>—Mais il n'y a pas un moment à perdre, reprit la marquise. Je meurs +d'impatience de vous emmener, Fleur-de-Marie; j'ai apporté dans la +voiture un châle, un manteau bien chaud; venez, venez, mon enfant... +Puis, s'adressant au comte: Serez-vous assez bon pour donner mon adresse +à cette courageuse femme, afin qu'elle puisse demain faire ses adieux à +Fleur-de-Marie? De la sorte vous serez bien forcée de venir nous voir, +ajouta M<sup>me</sup> d'Harville en s'adressant à la Louve.</p> + +<p>—Oh! madame, j'irai bien sûr, répondit celle-ci, puisque ce sera pour +dire adieu à la Goualeuse, j'aurais trop de chagrin de ne pouvoir pas +l'embrasser encore une fois.</p> + +<p>Quelques minutes après, M<sup>me</sup> d'Harville et la Goualeuse étaient sur la +route de Paris.</p> + +<p>Rodolphe, après avoir assisté à la mort de Jacques Ferrand si +terriblement puni de ses crimes, était rentré chez lui dans un +accablement inexprimable.</p> + +<p>Ensuite d'une longue et pénible nuit d'insomnie, il avait mandé près de +lui sir Walter Murph, pour confier à ce vieux et fidèle ami l'écrasante +découverte de la veille au sujet de Fleur-de-Marie.</p> + +<p>Le digne squire fut atterré; mieux que personne il pouvait comprendre et +partager l'immensité de la douleur du prince.</p> + +<p>Celui-ci, pâle, abattu, les yeux rougis par des larmes récentes, venait +de faire à Murph cette poignante révélation.</p> + +<p>—Du courage! dit le squire en essuyant ses yeux; car, malgré son +flegme, il avait aussi pleuré. Oui, du courage... monseigneur! beaucoup +de courage!... Pas de vaines consolations... ce chagrin doit être +incurable...</p> + +<p>—Tu as raison... Ce que je ressentais hier n'est rien auprès de ce que +je ressens aujourd'hui...</p> + +<p>—Hier, monseigneur... vous éprouviez l'étourdissement de ce coup; mais +sa réaction vous sera de jour en jour plus douloureuse... Ainsi donc, du +courage!... L'avenir est triste... bien triste.</p> + +<p>—Et puis hier... le mépris et l'horreur que m'inspiraient cette +femme... mais que Dieu en ait pitié!... elle est à cette heure devant +lui... hier enfin, la surprise, la haine, l'effroi, tant de passions +violentes refoulaient en moi ces élans de tendresse désespérée... qu'à +présent je ne contiens plus... À peine si je pouvais pleurer... Au moins +maintenant... auprès de toi... je le peux... Tiens, tu vois... je suis +sans forces... je suis lâche, pardonne-moi. Des larmes... encore... +toujours... Ô mon enfant!... mon pauvre enfant!...</p> + +<p>—Pleurez, pleurez, monseigneur... hélas! la perte est irréparable.</p> + +<p>—Et tant d'atroces misères à lui faire oublier! s'écria Rodolphe avec +un accent déchirant... après ce qu'elle a souffert!... Songe au sort qui +l'attendait!</p> + +<p>—Peut-être cette transition eût-elle été trop brusque pour cette +infortunée, déjà si cruellement éprouvée?</p> + +<p>—Oh! non... non!... va... si tu savais avec quels ménagements... avec +quelle réserve je lui aurais appris sa naissance!... Comme je l'aurais +doucement préparée à cette révélation... C'était si simple... si +facile... Oh! s'il ne s'était agi que de cela, vois-tu, ajouta le prince +avec un sourire navrant, j'aurais été bien tranquille et pas embarrassé. +Me mettant à genoux devant cette enfant idolâtrée, je lui aurais dit: +«Toi qui as été jusqu'ici si torturée... sois enfin heureuse... et pour +toujours heureuse... Tu es ma fille...» Mais non, dit Rodolphe en se +reprenant, non... cela aurait été trop brusque, trop imprévu... Oui, je +me serais donc bien contenu et je lui aurais dit d'un air calme: «Mon +enfant, il faut que je vous apprenne une chose qui va bien vous +étonner... Mon Dieu! oui... figurez-vous qu'on a retrouvé les traces de +vos parents... votre père existe... et votre père... c'est moi.» Ici le +prince s'interrompit de nouveau.—Non, non! c'est encore trop brusque, +trop prompt... mais ce n'est pas ma faute, cette révélation me vient +tout de suite aux lèvres... c'est qu'il faut tant d'empire sur moi... tu +comprends, mon ami, tu comprends... Être là, devant sa fille, et se +contraindre! Puis, se laissant emporter à un nouvel accès de désespoir, +Rodolphe s'écria:—Mais à quoi bon, à quoi bon ces vaines paroles? Je +n'aurai plus jamais rien à lui dire. Oh! ce qui est affreux, affreux à +penser, vois-tu? c'est de penser que j'ai eu ma fille près de moi... +pendant tout un jour... oui, pendant ce jour à jamais maudit et sacré où +je l'ai conduite à la ferme, ce jour où les trésors de son âme angélique +se sont révélés à moi dans toute leur pureté! J'assistais au réveil de +cette nature adorable... et rien dans mon cœur ne me disait: «C'est ta +fille...» Rien... rien... Ô aveugle, barbare, stupide, que j'étais!... +Je ne devinais pas... Oh! j'étais indigne d'être père!</p> + +<p>—Mais, monseigneur...</p> + +<p>—Mais enfin... s'écria le prince, a-t-il dépendu de moi, oui ou non, de +ne la jamais quitter! Pourquoi ne l'ai-je pas adoptée, moi qui pleurais +tant ma fille? Pourquoi, au lieu d'envoyer cette malheureuse enfant chez +M<sup>me</sup> Georges, ne l'ai-je pas gardée près de moi...? Aujourd'hui je +n'aurais qu'à lui tendre les bras... Pourquoi n'ai-je pas fait cela? +pourquoi? Ah! parce qu'on ne fait jamais le bien qu'à demi, parce qu'on +n'apprécie les merveilles que lorsqu'elles ont lui et disparu pour +toujours... parce qu'au lieu d'élever tout de suite à sa véritable +hauteur cette admirable jeune fille qui, malgré la misère, l'abandon, +était, par l'esprit et par le cœur, plus grande, plus noble peut-être +qu'elle ne le fût jamais devenue par les avantages de la naissance et de +l'éducation... j'ai cru faire beaucoup pour elle en la plaçant dans une +ferme... auprès de bonnes gens... comme j'aurais fait pour la première +mendiante intéressante qui se serait trouvée sur ma route... C'est ma +faute... c'est ma faute... Si j'avais fait cela, elle ne serait pas +morte... Oh! si... Je suis bien puni... je l'ai mérité... Mauvais +fils... mauvais père!...</p> + +<p>Murph savait que de pareilles douleurs sont inconsolables; il se tut.</p> + +<p>Après un assez long silence, Rodolphe reprit d'une voix altérée:</p> + +<p>—Je ne resterai pas ici, Paris m'est odieux... demain je pars...</p> + +<p>—Vous avez raison, monseigneur...</p> + +<p>—Nous ferons un détour, je m'arrêterai à la ferme de Bouqueval... +J'irai m'enfermer quelques heures dans la chambre où ma fille a passe +les seuls jours heureux de sa triste vie... Là on recueillera avec +religion tout ce qui reste d'elle... les livres où elle commençait à +lire... les cahiers où elle a écrit... les vêtements qu'elle a portés... +tout... jusqu'aux meubles... jusqu'aux tentures de cette chambre, dont +je prendrai moi-même un dessin exact... Et à Gerolstein... dans le parc +réservé où j'ai fait élever un monument à la mémoire de mon père +outragé... je ferai construire une petite maison où se trouvera cette +chambre... là j'irai pleurer ma fille... De ces deux funèbres monuments, +l'un me rappellera mon crime envers mon père, l'autre le châtiment qui +m'a frappé dans mon enfant... Après un nouveau silence, Rodolphe ajouta: +Ainsi donc, que tout soit prêt... demain matin...</p> + +<p>Murph, voulant essayer de distraire un moment le prince de ses sinistres +pensées, lui dit:</p> + +<p>—Tout sera prêt, monseigneur; seulement vous oubliez que demain devait +avoir lieu à Bouqueval le mariage du fils de M<sup>me</sup> Georges et de +Rigolette... Non-seulement vous avez assuré l'avenir de Germain et doté +magnifiquement sa fiancée... mais vous leur avez promis d'assister à +leur mariage comme témoin... Alors seulement ils devaient savoir le nom +de leur bienfaiteur.</p> + +<p>—Il est vrai, j'ai promis cela... Ils sont à la ferme... et je ne puis +y aller demain... sans assister à cette fête... et je l'avoue, je +n'aurai pas ce courage...</p> + +<p>—La vue du bonheur de ces jeunes gens calmerait peut-être un peu votre +chagrin.</p> + +<p>—Non, non, la douleur est solitaire et égoïste... Demain tu iras +m'excuser et me représenter auprès d'eux, tu prieras M<sup>me</sup> Georges de +rassembler tout ce qui a appartenu à ma fille... On fera faire le dessin +de sa chambre et on me l'enverra en Allemagne.</p> + +<p>—Partirez-vous donc aussi, monseigneur, sans voir M<sup>me</sup> la marquise +d'Harville?</p> + +<p>Au souvenir de Clémence, Rodolphe tressaillit... ce sincère amour vivait +toujours en lui, ardent et profond... mais dans ce moment il était pour +ainsi dire noyé sous le flot d'amertume dont son cœur était inondé...</p> + +<p>Par une contradiction bizarre, le prince sentait que la tendre affection +de M<sup>me</sup> d'Harville aurait pu seule l'aider à supporter le malheur qui le +frappait, et il se reprochait cette pensée comme indigne de la rigidité +de sa douleur paternelle.</p> + +<p>—Je partirai sans voir M<sup>me</sup> d'Harville, répondit Rodolphe. Il y a peu de +jours, je lui écrivais la peine que me causait la mort de +Fleur-de-Marie. Quand elle saura que Fleur-de-Marie était ma fille, elle +comprendra qu'il est de ces douleurs ou plutôt de ces punitions fatales +qu'il faut avoir le courage de subir seul... oui, seul, pour qu'elles +soient expiatoires... et elle est terrible, l'expiation que la fatalité +m'impose, terrible! car elle commence... pour moi... à l'heure où le +déclin de la vie commence aussi.</p> + +<p>On frappa légèrement et discrètement à la porte du cabinet de Rodolphe, +qui fit un mouvement d'impatience chagrine.</p> + +<p>Murph se leva et alla ouvrir.</p> + +<p>À travers la porte entrebâillée, un aide de camp du prince dit au squire +quelques mots à voix basse. Celui-ci répondit par un signe de tête, et, +se tournant vers Rodolphe:</p> + +<p>—Monseigneur me permet-il de m'absenter un moment? Quelqu'un veut me +parler à l'instant même pour le service de Votre Altesse Royale.</p> + +<p>—Va... répondit le prince.</p> + +<p>À peine Murph fut-il parti que Rodolphe, cachant sa figure dans ses +mains, poussa un long gémissement.</p> + +<p>—Oh! s'écria-t-il, ce que je ressens m'épouvante... Mon âme déborde de +fiel et de haine; la présence de mon meilleur ami me pèse... le souvenir +d'un noble et pur amour m'importune et me trouble et puis... cela est +lâche et indigne, mais hier j'ai appris avec une joie barbare la mort de +Sarah... de cette mère dénaturée qui a causé la perte de ma fille; je me +plais à retracer l'horrible agonie du monstre qui a fait tuer mon +enfant. Ô rage! je suis arrivé trop tard! s'écria-t-il en bondissant sur +son fauteuil. Pourtant, hier, je ne souffrais pas cela, et hier comme +aujourd'hui je savais ma fille morte... Oh! oui, mais je ne me disais +pas ces mots, qui désormais empoisonneront ma vie: «J'ai vu ma fille, je +lui ai parlé, j'ai admiré tout ce qu'il y avait d'adorable en elle.» Oh! +que de temps j'ai perdu à cette ferme! Quand je songe que je n'y suis +allé que trois fois... oui, pas plus. Et je pouvais y aller tous les +jours... voir ma fille tous les jours... Que dis-je! la garder à jamais +près de moi. Oh! tel sera mon supplice... de me répéter cela toujours... +toujours!</p> + +<p>Et le malheureux trouvait une volupté cruelle à revenir à cette pensée +désolante et sans issue; car le propre des grandes douleurs est de +s'aviver incessamment par de terribles redites.</p> + +<p>Tout à coup la porte du cabinet s'ouvrit, et Murph entra très-pâle, si +pâle que le prince se leva à demi et s'écria:</p> + +<p>—Murph, qu'as-tu?</p> + +<p>—Rien, monseigneur...</p> + +<p>—Tu es bien pâle, pourtant.</p> + +<p>—C'est... l'étonnement.</p> + +<p>—Quel étonnement?</p> + +<p>—M<sup>me</sup> d'Harville!</p> + +<p>—M<sup>me</sup> d'Harville, grand Dieu! un nouveau malheur!...</p> + +<p>—Non, non, monseigneur, rassurez-vous, elle est... là... dans le salon +de service.</p> + +<p>—Elle... ici... elle chez moi, c'est impossible!</p> + +<p>—Aussi, monseigneur... vous dis-je... la surprise.</p> + +<p>—Une telle démarche de sa part... Mais qu'y a-t-il donc, au nom du +ciel?</p> + +<p>—Je ne sais... mais je ne puis me rendre compte de ce que j'éprouve...</p> + +<p>—Tu me caches quelque chose?</p> + +<p>—Sur l'honneur, monseigneur... sur l'honneur... non... je ne sais pas +ce que M<sup>me</sup> la marquise m'a dit.</p> + +<p>—Mais que t'a-t-elle dit?</p> + +<p>—«Sir Walter—et sa voix était émue, mais son regard rayonnait de +joie—ma présence ici doit vous étonner beaucoup. Mais il est certaines +circonstances si impérieuses qu'elles laissent peu le temps de songer +aux convenances. Priez Son Altesse de m'accorder à l'instant quelques +moments d'entretien en votre présence, car je sais que le prince n'a pas +au monde de meilleur ami que vous. J'aurais pu lui demander de me faire +la grâce de venir chez moi; mais c'eût été un retard d'une heure +peut-être, et le prince me saura gré de n'avoir pas retardé d'une minute +cette entrevue...», a-t-elle ajouté avec une expression qui m'a fait +tressaillir.</p> + +<p>—Mais, dit Rodolphe d'une voix altérée, et devenant plus pâle encore +que Murph, je ne devine pas la cause de ton trouble... de... ton +émotion... de... ta pâleur... il y a autre chose... Cette entrevue...</p> + +<p>—Sur l'honneur, je ne... sais rien de plus. Ces seuls mots de la +marquise m'ont bouleversé. Pourquoi? je l'ignore... Mais vous-même, vous +êtes bien pâle, monseigneur.</p> + +<p>—Moi? dit Rodolphe en s'appuyant sur son fauteuil, car il sentait ses +genoux se dérober sous lui.</p> + +<p>—Je vous dis, monseigneur, que vous êtes aussi bouleversé que moi. +Qu'avez-vous?</p> + +<p>—Dussé-je mourir sous le coup... prie M<sup>me</sup> d'Harville d'entrer, s'écria +le prince.</p> + +<p>Par une sympathie étrange, la visite si inattendue, si extraordinaire de +M<sup>me</sup> d'Harville, avait éveillé chez Murph et chez Rodolphe une même vague +et folle espérance; mais cet espoir leur semblait si insensé que ni l'un +ni l'autre n'avaient voulu se l'avouer. M<sup>me</sup> d'Harville, suivie de Murph, +entra dans le cabinet du prince.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le père et la fille</a></h3> + + +<p>Ignorant, nous l'avons dit, que Fleur-de-Marie fût la fille du prince, +M<sup>me</sup> d'Harville, toute à la joie de lui ramener sa protégée, avait cru +pouvoir la lui présenter presque sans ménagements; seulement, elle +l'avait laissée dans sa voiture, ignorant si Rodolphe voulait se faire +connaître à cette jeune fille et la recevoir chez lui. Mais s'apercevant +de la profonde altération des traits de Rodolphe, qui trahissaient un +morne désespoir; remarquant dans ses yeux les traces récentes de +quelques larmes, Clémence pensa qu'il avait été frappé par un malheur +bien plus cruel pour lui que la mort de la Goualeuse; ainsi, oubliant +l'objet de sa visite, elle s'écria:—Grand Dieu! monseigneur... +qu'avez-vous?</p> + +<p>—Vous l'ignorez, madame?... Ah! tout espoir est perdu... Votre +empressement... l'entretien que vous m'avez si instamment demandé... +j'avais cru...</p> + +<p>—Oh! je vous en prie, ne parlons pas du sujet qui m'amenait ici... +monseigneur... Au nom de mon père, dont vous avez sauvé la vie... j'ai +presque droit de vous demander la cause de la désolation où vous êtes +plongé... Votre abattement, votre pâleur m'épouvantent... Oh! parlez, +monseigneur... soyez généreux... parlez, ayez pitié de mes angoisses...</p> + +<p>—À quoi bon, madame? ma blessure est incurable.</p> + +<p>—Ces mots redoublent mon effroi, monseigneur; expliquez-vous... Sir +Walter... mon Dieu, qu'y a-t-il?</p> + +<p>—Eh bien! dit Rodolphe d'une voix entrecoupée, en faisant un violent +effort sur lui-même, depuis que je vous ai instruite de la mort de +Fleur-de-Marie, j'ai appris qu'elle était ma fille.</p> + +<p>—Fleur-de-Marie!... votre fille? s'écria Clémence avec un accent +impossible à rendre.</p> + +<p>—Oui. Et tout à l'heure, quand vous m'avez fait dire que vous vouliez +me voir à l'instant pour m'apprendre une nouvelle qui me comblerait de +joie, ayez pitié de ma faiblesse, mais un père, fou de douleur d'avoir +perdu son enfant, est capable des plus folles espérances: un moment +j'avais cru que... mais non, non, je le vois, je m'étais trompé. +Pardonnez-moi, je ne suis qu'un misérable insensé.</p> + +<p>Rodolphe, épuisé par le contrecoup d'un fugitif espoir et d'une +déception écrasante, retomba sur son siège en cachant sa figure dans ses +mains.</p> + +<p>M<sup>me</sup> d'Harville restait stupéfaite, immobile, muette, respirant à peine, +tour à tour en proie à une joie enivrante, à la crainte de l'effet +foudroyant de la révélation qu'elle devait faire au prince, exaltée +enfin par une religieuse reconnaissance envers la Providence, qui la +chargeait, elle... elle... d'annoncer à Rodolphe que sa fille vivait, et +qu'elle la lui ramenait...</p> + +<p>Clémence, agitée par ces émotions si violentes, si diverses, ne pouvait +trouver une parole.</p> + +<p>Murph, après avoir un moment partagé la folle espérance du prince, +semblait aussi accablé que lui.</p> + +<p>Tout à coup la marquise, cédant à un mouvement subit, involontaire, +oubliant la présence de Murph et de Rodolphe, s'agenouilla, joignit les +mains et s'écria avec l'expression d'une piété fervente et d'une +gratitude ineffable:</p> + +<p>—Merci!... Dieu... soyez béni!... je reconnais votre volonté +toute-puissante... merci encore, car vous m'avez choisie... pour lui +apprendre que sa fille est sauvée!...</p> + +<p>Quoique dits à voix basse, ces mots, prononcés avec un accent de +sincérité et de sainte exaltation, arrivèrent aux oreilles de Murph et +du prince.</p> + +<p>Celui-ci redressa vivement la tête au moment où Clémence se relevait.</p> + +<p>Il est impossible de dire le regard, le geste, l'expression de la +physionomie de Rodolphe en contemplant M<sup>me</sup> d'Harville, dont les traits +adorables, empreints d'une joie céleste, rayonnaient en ce moment d'une +beauté surhumaine.</p> + +<p>Appuyée d'une main sur le marbre d'une console, et comprimant sous son +autre main les battements précipités de son sein, elle répondit par un +signe de tête affirmatif à un regard de Rodolphe qu'il faut encore +renoncer à rendre.</p> + +<p>—Et où est-elle? dit le prince en tremblant comme la feuille.</p> + +<p>—En bas, dans ma voiture.</p> + +<p>Sans Murph, qui, prompt comme l'éclair, se jeta au-devant de Rodolphe, +celui-ci sortait éperdu.</p> + +<p>—Monseigneur, vous la tueriez! s'écria le squire en retenant le +prince.</p> + +<p>—D'hier seulement elle est convalescente. Au nom de sa vie, pas +d'imprudence, monseigneur, ajouta Clémence.</p> + +<p>—Vous avez raison, dit Rodolphe en se contenant à peine, vous avez +raison, je serai calme, je ne la verrai pas encore, j'attendrai que ma +première émotion soit apaisée. Ah! c'est trop, trop en un jour! +ajouta-t-il d'une voix altérée. Puis, s'adressant à M<sup>me</sup> d'Harville et +lui tendant la main, il s'écria, dans une effusion de reconnaissance +indicible: Je suis pardonné... vous êtes l'ange de la rédemption.</p> + +<p>—Monseigneur, vous m'avez rendu mon père, Dieu veut que je vous ramène +votre enfant, répondit Clémence. Mais, à mon tour je vous demande pardon +de ma faiblesse. Cette révélation si subite, si inattendue, m'a +bouleversée. J'avoue que je n'aurai pas le courage d'aller chercher +Fleur-de-Marie, mon émotion l'effrayerait.</p> + +<p>—Et comment l'a-t-on sauvée? qui l'a sauvée? s'écria Rodolphe. Voyez +mon ingratitude, je ne vous avais pas encore fait cette question.</p> + +<p>—Au moment où elle se noyait, elle a été retirée de l'eau par une femme +courageuse.</p> + +<p>—Vous la connaissez?</p> + +<p>—Demain elle viendra chez moi.</p> + +<p>—La dette est immense, dit le prince, mais je saurai l'acquitter.</p> + +<p>—Comme j'ai été bien inspirée, mon Dieu, en n'amenant pas +Fleur-de-Marie avec moi! dit la marquise, cette scène lui eût été +funeste.</p> + +<p>—Il est vrai, madame, dit Murph, c'est un hasard providentiel qu'elle +ne soit pas ici.</p> + +<p>—J'ignorais si monseigneur désirait être connu d'elle, et je n'ai pas +voulu la lui présenter sans le consulter.</p> + +<p>—Maintenant, dit le prince, qui avait passé pour ainsi dire quelques +minutes à combattre, à vaincre son agitation, et dont les traits +semblaient presque calmes, maintenant je suis maître de moi, je vous +l'assure. Murph, va chercher ma fille.</p> + +<p>Ces mots, <i>ma fille</i>, furent prononcés par le prince avec un accent que +nous ne saurions non plus exprimer.</p> + +<p>—Monseigneur, êtes-vous bien sûr de vous? dit Clémence. Pas +d'imprudence.</p> + +<p>—Oh! soyez tranquille, je sais le danger qu'il y aurait pour elle. Je +ne l'y exposerai pas. Mon bon Murph, je t'en supplie, va, va!</p> + +<p>—Rassurez-vous, madame, reprit le squire, qui avait attentivement +observé le prince, elle peut venir, monseigneur se contiendra.</p> + +<p>—Alors, va, va donc vite, mon vieil ami.</p> + +<p>—Oui, monseigneur, je vous demande seulement une minute, on n'est pas +de fer, dit le brave gentilhomme en essuyant la trace de ses larmes; il +ne faut pas qu'elle voie que j'ai pleuré.</p> + +<p>—Excellent homme! reprit Rodolphe en serrant la main de Murph dans les +siennes.</p> + +<p>—Allons, allons, monseigneur, m'y voilà... je ne voulais pas traverser +le salon de service éploré comme une Madeleine.</p> + +<p>Et le squire fit un pas pour sortir; puis, se ravisant:</p> + +<p>—Mais, monseigneur, que lui dirai-je?</p> + +<p>—Oui, que dira-t-il? demanda le prince à Clémence.</p> + +<p>—Que M. Rodolphe désire la voir, rien de plus, ce me semble?</p> + +<p>—Sans doute: que M. Rodolphe désire la voir... rien de plus... Allons, +va, va.</p> + +<p>—C'est certainement ce qu'il y a de mieux à lui dire, reprit le squire, +qui se sentait au moins aussi impressionné que M<sup>me</sup> d'Harville. Je lui +dirai simplement que M. Rodolphe désire la voir. Cela ne lui fera rien +préjuger, rien prévoir; c'est ce qu'il y a de plus raisonnable, en +effet.</p> + +<p>Et Murph ne bougeait pas.</p> + +<p>—Sir Walter, lui dit Clémence en souriant, vous avez peur.</p> + +<p>—C'est vrai, madame la marquise; malgré mes six pieds et mon épaisse +enveloppe, je suis encore sous le coup d'une émotion profonde.</p> + +<p>—Mon ami, prends garde, lui dit Rodolphe; attends plutôt un moment +encore, si tu n'es pas sûr de toi.</p> + +<p>—Allons, allons, cette fois, monseigneur, j'ai pris le dessus, dit le +squire, après avoir passé sur ses yeux ses deux poings d'Hercule; il est +évident qu'à mon âge cette faiblesse est parfaitement ridicule. Ne +craignez rien, monseigneur.</p> + +<p>Et Murph sortit d'un pas ferme, le visage impassible.</p> + +<p>Un moment de silence suivit son départ.</p> + +<p>Alors Clémence songea en rougissant qu'elle était chez Rodolphe, seule +avec lui. Le prince s'approcha d'elle et lui dit presque timidement:</p> + +<p>—Si je choisis ce jour, ce moment, pour vous faire un aveu sincère, +c'est que la solennité de ce jour, de ce moment, ajoutera encore à la +gravité de cet aveu. Depuis que je vous ai vue, je vous aime. Tant que +j'ai dû cacher cet amour, je l'ai caché: maintenant vous êtes libre, +vous m'avez rendu ma fille, voulez-vous être sa mère?</p> + +<p>—Moi, monseigneur! s'écria M<sup>me</sup> d'Harville. Que dites-vous?</p> + +<p>—Je vous en supplie, ne me refusez pas; faites que ce jour décide du +bonheur de toute ma vie, reprit tendrement Rodolphe.</p> + +<p>Clémence aussi aimait le prince depuis longtemps avec passion; elle +croyait rêver: l'aveu de Rodolphe, cet aveu à la fois si simple, si +grave et si touchant, fait dans une telle circonstance, la transportait +d'un bonheur inespéré; elle répondit en hésitant:</p> + +<p>—Monseigneur, c'est à moi de vous rappeler la distance de nos +conditions, l'intérêt de votre souveraineté.</p> + +<p>—Laissez-moi songer avant tout à l'intérêt de mon cœur, à celui de ma +fille chérie; rendez-nous bien heureux, oh! bien heureux, elle et moi; +faites que moi, qui tout à l'heure étais sans famille, je puisse +maintenant dire ma femme, ma fille; faites enfin que cette pauvre enfant +qui, elle aussi tout à l'heure était sans famille, puisse dire... mon +père, ma mère, ma sœur, car vous avez une fille qui deviendra la +mienne.</p> + +<p>—Ah! monseigneur, à de si nobles paroles on ne peut répondre que par +des larmes de reconnaissance, s'écria Clémence. Puis, se contraignant, +elle ajouta: Monseigneur, on vient, c'est votre fille.</p> + +<p>—Eh bien! notre fille, murmura Clémence au moment où Murph, ouvrant la +porte, introduisit Fleur-de-Marie dans le salon du prince.</p> + +<p>La jeune fille, descendue de la voiture de la marquise devant le +péristyle de cet immense hôtel, avait traversé une première antichambre +remplie de valets de pied en grande livrée, une salle d'attente où se +tenaient des valets de chambre, puis le salon des huissiers, et enfin le +salon de service, occupé par un chambellan et les aides de camp du +prince en grand uniforme. Qu'on juge de l'étonnement de la pauvre +Goualeuse, qui ne connaissait pas d'autres splendeurs que celles de la +ferme de Bouqueval, en traversant ces appartements princiers, +étincelants d'or, de glaces et de peintures.</p> + +<p>Dès qu'elle parut, M<sup>me</sup> d'Harville courut à elle, la prit par la main, +et, l'entourant d'un de ses bras comme pour la soutenir, la conduisit à +Rodolphe, qui, debout près de la cheminée, n'avait pu faire un pas.</p> + +<p>Murph, après avoir confié Fleur-de-Marie à M<sup>me</sup> d'Harville, s'était hâté +de disparaître à demi derrière un des immenses rideaux de la fenêtre, ne +se trouvant pas suffisamment sûr de lui.</p> + +<p>À la vue de son bienfaiteur, de son sauveur, de son Dieu... qui la +contemplait dans une muette extase, Fleur-de-Marie, déjà si troublée, se +mit à trembler.</p> + +<p>—Rassurez-vous... mon enfant, lui dit M<sup>me</sup> d'Harville, voilà votre +ami... Rodolphe, qui vous attendait impatiemment... il a été bien +inquiet de vous.</p> + +<p>—Oh!... oui... bien... bien inquiet... balbutia Rodolphe toujours +immobile et dont le cœur se fondait en larmes à l'aspect du pâle et +doux visage de sa fille.</p> + +<p>Aussi, malgré sa résolution, le prince fut-il un moment obligé de +détourner la tête pour cacher son attendrissement.</p> + +<p>—Tenez, mon enfant, vous êtes encore bien faible, asseyez-vous là, dit +Clémence pour détourner l'attention de Fleur-de-Marie; et elle la +conduisit vers un grand fauteuil de bois doré, dans lequel la Goualeuse +s'assit avec précaution.</p> + +<p>Son trouble augmentait de plus en plus: elle était oppressée, la voix +lui manquait; elle se désolait de n'avoir encore pu dire un mot de +gratitude à Rodolphe.</p> + +<p>Enfin, sur un signe de M<sup>me</sup> d'Harville, qui, accoudée au dossier du +fauteuil, était penchée vers Fleur-de-Marie et tenait une de ses mains +dans les siennes, le prince s'approcha doucement de l'autre côté du +siège. Plus maître de lui, il dit alors à Fleur-de-Marie, qui tourna +vers lui son visage enchanteur:</p> + +<p>—Enfin, mon enfant, vous voilà pour jamais réunie à vos amis!... Vous +ne les quitterez plus... Il faut surtout maintenant oublier ce que vous +avez souffert.</p> + +<p>—Oui, mon enfant, le meilleur moyen de nous prouver que vous nous +aimez, ajouta Clémence, c'est d'oublier ce triste passé.</p> + +<p>—Croyez, monsieur Rodolphe... croyez, madame, que si j'y songeais +quelquefois malgré moi, ce serait pour me dire que sans vous... je +serais encore bien malheureuse.</p> + +<p>—Oui, mais nous ferons en sorte que vous n'ayez plus de ces sombres +pensées. Notre tendresse ne vous en laissera pas le temps, ma chère +Marie, reprit Rodolphe, car vous savez que je vous ai donné ce nom... à +la ferme.</p> + +<p>—Oui, monsieur Rodolphe. Et M<sup>me</sup> Georges qui m'avait permis de +l'appeler... ma mère... se porte-t-elle bien?</p> + +<p>—Très-bien, mon enfant... Mais j'ai d'importantes nouvelles à vous +apprendre.</p> + +<p>—À moi, monsieur Rodolphe?</p> + +<p>—Depuis que je vous ai vue... on a fait de grandes découvertes sur... +sur... votre naissance.</p> + +<p>—Sur ma naissance?</p> + +<p>—On a su quels étaient vos parents. On connaît votre père. Rodolphe +avait tant de larmes dans la voix en prononçant ces mots que +Fleur-de-Marie, très-émue, se retourna vivement vers lui; heureusement +qu'il put détourner la tête.</p> + +<p>Un autre incident semi-burlesque vint encore distraire la Goualeuse et +l'empêcher de trop remarquer l'émotion de son père: le digne squire, qui +ne sortait pas de derrière son rideau et semblait attentivement regarder +le jardin de l'hôtel, ne put s'empêcher de se moucher avec un bruit +formidable, car il pleurait comme un enfant.</p> + +<p>—Oui, ma chère Marie, se hâta de dire Clémence, on connaît votre +père... il existe.</p> + +<p>—Mon père! s'écria la Goualeuse avec une expression qui mit le courage +de Rodolphe à une nouvelle épreuve.</p> + +<p>—Et un jour... reprit Clémence, bientôt peut-être... vous le verrez. Ce +qui vous étonnera sans doute, c'est qu'il est d'une très-haute +condition... d'une grande naissance.</p> + +<p>—Et ma mère, madame, la verrai-je?</p> + +<p>—Votre père répondra à cette question, mon enfant... mais ne serez-vous +pas bien heureuse de le voir?</p> + +<p>—Oh! oui, madame, répondit Fleur-de-Marie en baissant les yeux.</p> + +<p>—Combien vous l'aimerez, quand vous le connaîtrez! dit la marquise.</p> + +<p>—De ce jour-là... une nouvelle vie commencera pour vous, n'est-ce pas, +Marie? ajouta le prince.</p> + +<p>—Oh! non, monsieur Rodolphe, répondit naïvement la Goualeuse. Ma +nouvelle vie a commencé du jour où vous avez eu pitié de moi... où vous +m'avez envoyée à la ferme.</p> + +<p>—Mais votre père... vous chérit, dit le prince.</p> + +<p>—Je ne le connais pas... et je vous dois tout... monsieur Rodolphe.</p> + +<p>—Ainsi... vous... m'aimez... autant... plus peut-être que vous +n'aimeriez votre père?</p> + +<p>—Je vous bénis et je vous respecte comme Dieu, monsieur Rodolphe, parce +que vous avez fait pour moi ce que Dieu seul aurait pu faire, répondit +la Goualeuse avec exaltation, oubliant sa timidité habituelle. Quand +madame a eu la bonté de me parler à la prison, je le lui ai dit, ainsi +que je le disais à tout le monde... oui, monsieur Rodolphe, aux +personnes qui étaient bien malheureuses, je disais: «Espérez, M. +Rodolphe soulage les malheureux.» À celles qui hésitaient entre le bien +et le mal, je disais: «Courage, soyez bonnes, M. Rodolphe récompense +ceux qui sont bons.» À celles qui étaient méchantes, je disais: «Prenez +garde, M. Rodolphe punit les méchants.» Enfin, quand j'ai cru mourir, je +me suis dit: «Dieu aura pitié de moi, car M. Rodolphe m'a jugée digne de +son intérêt.»</p> + +<p>Fleur-de-Marie, entraînée par sa reconnaissance envers son bienfaiteur, +avait surmonté sa crainte, un léger incarnat colorait ses joues, et ses +beaux yeux bleus, qu'elle levait au ciel comme si elle eût prié, +brillaient du plus doux éclat.</p> + +<p>Un silence de quelques secondes succéda aux paroles enthousiastes de +Fleur-de-Marie; l'émotion des acteurs de cette scène était profonde.</p> + +<p>—Je vois, mon enfant, reprit Rodolphe, pouvant à peine contenir sa +joie, que dans votre cœur j'ai à peu près pris la place de votre père.</p> + +<p>—Ce n'est pas ma faute, monsieur Rodolphe. C'est peut-être mal à moi... +mais je vous l'ai dit, je vous connais et je ne connais pas mon père; et +elle ajouta en baissant la tête avec confusion: Et puis, enfin, vous +savez le passé... monsieur Rodolphe... et malgré cela vous m'avez +comblée de bontés; mais mon père ne le sait pas, lui... ce passé. +Peut-être regrettera-t-il de m'avoir retrouvée, ajouta la malheureuse +enfant en frissonnant, et puisqu'il est, comme le dit madame... d'une +grande naissance... sans doute il aura honte... il rougira de moi.</p> + +<p>—Rougir de vous! s'écria Rodolphe en se redressant, le front altier, le +regard orgueilleux. Rassurez-vous, pauvre enfant, votre père vous fera +une position si brillante, si haute, que les plus grands parmi les +grands de ce monde ne vous regarderont désormais qu'avec un profond +respect. Rougir de vous! non... non. Après les reines, auxquelles vous +êtes alliée par le sang... vous marcherez de pair avec les plus nobles +princesses de l'Europe.</p> + +<p>—Monseigneur! s'écrièrent à la fois Murph et Clémence, effrayés de +l'exaltation de Rodolphe et de la pâleur croissante de Fleur-de-Marie, +qui regardait son père avec stupeur.</p> + +<p>—Rougir de toi! continua-t-il, oh! si j'ai jamais été heureux et fier +de mon rang souverain... c'est parce que, grâce à ce rang, je puis +t'élever autant que tu as été abaissée... entends-tu, mon enfant +chérie... ma fille adorée?... car c'est moi... c'est moi qui suis ton +père!</p> + +<p>Et le prince, ne pouvant vaincre plus longtemps son émotion, se jeta aux +pieds de Fleur-de-Marie, qu'il couvrit de larmes et de caresses.</p> + +<p>—Soyez béni, mon Dieu! s'écria Fleur-de-Marie en joignant les mains. Il +m'était permis d'aimer mon bienfaiteur autant que je l'aimais... C'est +mon père... je pourrai le chérir sans remords... Soyez... béni... non.</p> + +<p>Elle ne put achever... la secousse était trop violente; Fleur-de-Marie +s'évanouit entre les bras du prince.</p> + +<p>Murph courut à la porte du salon de service, l'ouvrit et dit:</p> + +<p>—Le docteur David... à l'instant... pour Son Altesse Royale... +quelqu'un se trouve mal.</p> + +<p>—Malédiction sur moi!... je l'ai tuée... s'écria Rodolphe, en +sanglotant, agenouillé devant sa fille. Marie... mon enfant... +écoute-moi... c'est ton père... Pardon... oh! pardon... de n'avoir pu +retenir plus longtemps ce secret... Je l'ai tuée... mon Dieu! je l'ai +tuée!</p> + +<p>—Calmez-vous, monseigneur, dit Clémence; il n'y a sans doute aucun +danger... Voyez... ses joues sont colorées... c'est le saisissement... +seulement le saisissement.</p> + +<p>—Mais à peine convalescente... elle en mourra... Malheur! oh! malheur +sur moi!</p> + +<p>À ce moment, David, le médecin nègre, entra précipitamment, tenant à la +main une petite caisse remplie de flacons, et un papier qu'il remit à +Murph.</p> + +<p>—David... ma fille se meurt... Je t'ai sauvé la vie... tu dois sauver +mon enfant! s'écria Rodolphe.</p> + +<p>Quoique stupéfait de ces paroles du prince, qui parlait de sa fille, le +docteur courut à Fleur-de-Marie, que M<sup>me</sup> d'Harville tenait dans ses +bras, prit le pouls de la jeune fille, lui posa la main sur le front, et +se retournant vers Rodolphe qui, pâle, épouvanté, attendait son arrêt:</p> + +<p>—Il n'y a aucun danger... que Votre Altesse se rassure.</p> + +<p>—Tu dis vrai... aucun danger... aucun?...</p> + +<p>—Aucun, monseigneur. Quelques gouttes d'éther, et cette crise aura +cessé.</p> + +<p>—Oh! merci... David... mon bon David! s'écria le prince avec effusion. +Puis, s'adressant à Clémence, Rodolphe ajouta:—Elle vit... notre fille +vivra...</p> + +<p>Murph venait de jeter les yeux sur le billet que lui avait remis David +en entrant; il tressaillit et regarda le prince avec effroi.</p> + +<p>—Oui, mon vieil ami!... reprit Rodolphe, dans peu de temps ma fille +pourra dire à M<sup>me</sup> la marquise d'Harville: «Ma mère...»</p> + +<p>—Monseigneur, dit Murph en tremblant, la nouvelle d'hier était +fausse...</p> + +<p>—Que dis-tu?</p> + +<p>—Une crise violente, suivie d'une syncope, avait fait croire... à la +mort de la comtesse Sarah...</p> + +<p>—La comtesse!</p> + +<p>—Ce matin... on espère la sauver.</p> + +<p>—Ô mon Dieu!... mon Dieu! s'écria le prince atterré, pendant que +Clémence le regardait avec stupeur, ne comprenant pas encore.</p> + +<p>—Monseigneur, dit David, toujours occupé de Fleur-de-Marie, il n'y a +pas la moindre inquiétude à avoir... Mais le grand air serait urgent; on +pourrait rouler le fauteuil sur la terrasse en ouvrant la porte du +jardin... l'évanouissement cesserait complètement.</p> + +<p>Aussitôt Murph courut ouvrir la porte vitrée qui donnait sur un immense +perron formant terrasse; puis, aidé de David, il y roula doucement le +fauteuil où se trouvait la Goualeuse, toujours sans connaissance.</p> + +<p>Rodolphe et Clémence restèrent seuls.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#table">XII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Dévouement</a></h3> + + +<p>—Ah! madame! s'écria Rodolphe dès que Murph et David se furent +éloignés, vous ne savez pas ce que c'est que la comtesse Sarah? c'est la +mère de Fleur-de-Marie!</p> + +<p>—Grand Dieu!</p> + +<p>—Et je la croyais morte!</p> + +<p>Il y eut un moment de profond silence.</p> + +<p>M<sup>me</sup> d'Harville pâlit beaucoup, son cœur se brisa.</p> + +<p>—Ce que vous ignorez encore, reprit Rodolphe avec amertume, c'est que +cette femme, aussi égoïste qu'ambitieuse, n'aimant en moi que le prince, +m'avait, dans ma première jeunesse, amené à une union plus tard rompue. +Voulant alors se remarier, la comtesse a causé tous les malheurs de son +enfant en l'abandonnant à des mains mercenaires.</p> + +<p>—Ah! maintenant, monseigneur, je comprends l'aversion que vous aviez +pour elle.</p> + +<p>—Vous comprenez aussi pourquoi, deux fois, elle a voulu vous perdre par +d'infâmes délations! Toujours en proie à une implacable ambition, elle +croyait me forcer de revenir à elle en m'isolant de toute affection.</p> + +<p>—Oh! quel calcul affreux!</p> + +<p>—Et elle n'est pas morte!</p> + +<p>—Monseigneur, ce regret n'est pas digne de vous!</p> + +<p>—C'est que vous ignorez tous les maux qu'elle a causés! En ce moment +encore... alors que, retrouvant ma fille... j'allais lui donner une mère +digne d'elle... Oh! non... non... cette femme est un démon vengeur +attaché à mes pas...</p> + +<p>—Allons, monseigneur, du courage, dit Clémence en essuyant ses larmes +qui coulaient malgré elle, vous avez un grand, un saint devoir à +remplir. Vous l'avez dit vous-même dans un juste et généreux élan +d'amour paternel, désormais, le sort de votre fille doit être aussi +heureux qu'il a été misérable. Elle doit être aussi élevée qu'elle a été +abaissée. Pour cela... il faut légitimer sa naissance... pour cela, il +faut épouser la comtesse Mac-Gregor.</p> + +<p>—Jamais, jamais. Ce serait récompenser le parjure, l'égoïsme et la +féroce ambition de cette mère dénaturée. Je reconnaîtrai ma fille, vous +l'adopterez, et, ainsi que je l'espérais, elle trouvera en vous une +affection maternelle.</p> + +<p>—Non, monseigneur, vous ne ferez pas cela; non, vous ne laisserez pas +dans l'ombre la naissance de votre enfant. La comtesse Sarah est de +noble et ancienne maison; pour vous, sans doute, cette alliance est +disproportionnée, mais elle est honorable. Par ce mariage, votre fille +ne sera pas légitimée, mais légitime, et ainsi, quel que soit l'avenir +qui l'attende, elle pourra se glorifier de son père et avouer hautement +sa mère.</p> + +<p>—Mais renoncer à vous, mon Dieu! c'est impossible. Ah! vous ne songez +pas ce qu'aurait été pour moi cette vie partagée entre vous et ma fille, +mes deux seuls amours de ce monde.</p> + +<p>—Il vous reste votre enfant, monseigneur. Dieu vous l'a miraculeusement +rendue. Trouver votre bonheur incomplet serait de l'ingratitude!</p> + +<p>—Ah! vous ne m'aimez pas comme je vous aime.</p> + +<p>—Croyez cela, monseigneur, croyez-le, le sacrifice que vous faites à +vos devoirs vous semblera moins pénible.</p> + +<p>—Mais si vous m'aimez, mais si vos regrets sont aussi amers que les +miens, vous serez affreusement malheureuse. Que vous restera-t-il?</p> + +<p>—La charité, monseigneur! cet admirable sentiment que vous avez éveillé +dans mon cœur... ce sentiment qui jusqu'ici m'a fait oublier bien des +chagrins, et à qui j'ai dû de bien douces consolations.</p> + +<p>—De grâce, écoutez-moi. Soit, j'épouserai cette femme; mais une fois le +sacrifice accompli, est-ce qu'il me sera possible de vivre auprès +d'elle? d'elle, qui ne m'inspire qu'aversion et mépris? Non, non, nous +resterons à jamais séparés l'un de l'autre, jamais elle ne verra ma +fille. Ainsi Fleur-de-Marie... perdra en vous la plus tendre des mères.</p> + +<p>—Il lui restera le plus tendre des pères. Par le mariage, elle sera la +fille légitime d'un prince souverain de l'Europe, et, ainsi que vous +l'avez dit, monseigneur, sa position sera aussi éclatante qu'elle était +obscure.</p> + +<p>—Vous êtes impitoyable... je suis bien malheureux!</p> + +<p>—Osez-vous parler ainsi... vous si grand, si juste... vous qui +comprenez si noblement le devoir, le dévouement et l'abnégation? Tout à +l'heure, avant cette révélation providentielle, quand vous pleuriez +votre enfant avec des sanglots si déchirants, si l'on vous eût dit: +«Faites un vœu, un seul, et il sera réalisé», vous vous seriez écrié: +«Ma fille... oh! ma fille... qu'elle vive!» Ce prodige s'accomplit... +votre fille vous est rendue... et vous vous dites malheureux. Ah! +monseigneur, que Fleur-de-Marie ne vous entende pas!</p> + +<p>—Vous avez raison, dit Rodolphe après un long silence, tant de +bonheur... c'eût été le ciel... sur la terre... et je ne mérite pas +cela... Je ferai ce que je dois. Je ne regrette pas mon hésitation, je +lui ai dû une nouvelle preuve de la beauté de votre âme.</p> + +<p>—Cette âme, c'est vous qui l'avez agrandie, élevée. Si ce que je fais +est bien, c'est vous que j'en glorifie, ainsi que je vous ai toujours +glorifié des bonnes pensées que j'ai eues. Courage, monseigneur, dès que +Fleur-de-Marie pourra soutenir ce voyage, emmenez-la. Une fois en +Allemagne, dans ce pays si calme et si grave, sa transformation sera +complète, et le passé ne sera plus pour elle qu'un songe triste et +lointain.</p> + +<p>—Mais vous? mais vous?</p> + +<p>—Moi... je ne puis bien vous dire cela maintenant, parce que je ne +pourrai le dire toujours avec joie et orgueil, mon amour pour vous sera +mon ange gardien, mon sauveur, ma vertu, mon avenir; tout ce que je +ferai de bien viendra de lui et retournera à lui. Chaque jour je vous +écrirai, pardonnez-moi cette exigence, c'est la seule que je me +permette. Vous, monseigneur, vous me répondrez quelquefois... pour me +donner des nouvelles de celle qu'un moment au moins j'ai appelée ma +fille, dit Clémence sans pouvoir retenir ses pleurs, et qui le sera +toujours dans ma pensée; enfin, lorsque les années nous aurons donné le +droit d'avouer hautement l'inaltérable affection qui nous lie... eh +bien! je vous le jure sur votre fille, si vous le désirez, j'irai vivre +en Allemagne, dans la même ville que vous, pour ne plus nous quitter, et +terminer ainsi une vie qui aurait pu être plus digne.</p> + +<p>—Monseigneur! s'écria Murph en entrant précipitamment, celle que Dieu +vous a rendue a repris ses sens, elle renaît. Son premier mot a été: +«Mon père!...» Elle demande à vous voir.</p> + +<p>Peu d'instants après, M<sup>me</sup> d'Harville avait quitté l'hôtel du prince, et +celui-ci se rendait en hâte chez la comtesse Mac-Gregor, accompagné de +Murph, du baron de Graün et d'un aide de camp.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#table">XIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le mariage</a></h3> + + +<p>Depuis que Rodolphe lui avait appris le meurtre de Fleur-de-Marie, la +comtesse Sarah Mac-Gregor écrasée par cette révélation qui ruinait +toutes ses espérances, torturée par un remords tardif, avait été en +proie à de violentes crises nerveuses, à un effrayant délire; sa +blessure, à demi cicatrisée, s'était rouverte, et une longue syncope +avait momentanément fait croire à sa mort. Pourtant, grâce à la force de +sa constitution, elle ne succomba pas à cette rude atteinte; une +nouvelle lueur de vie vint la ranimer encore.</p> + +<p>Assise dans un fauteuil, afin de se soustraire aux oppressions qui la +suffoquaient, Sarah était depuis quelques moments plongée dans des +réflexions accablantes, regrettant presque la mort à laquelle elle +venait d'échapper.</p> + +<p>Tout à coup Thomas Seyton entra dans la chambre de la comtesse; il +contenait difficilement une émotion profonde; d'un signe il éloigna les +deux femmes de Sarah; celle-ci parut à peine s'apercevoir de la présence +de son frère.</p> + +<p>—Comment vous trouvez-vous? lui dit-il.</p> + +<p>—Dans le même état... j'éprouve une grande faiblesse... et de temps à +autre des suffocations douloureuses... Pourquoi Dieu ne m'a-t-il pas +retirée de ce monde... dans ma dernière crise?</p> + +<p>—Sarah, reprit Thomas Seyton après un moment de silence, vous êtes +entre la vie et la mort... une émotion violente pourrait vous tuer... +comme elle pourrait vous sauver.</p> + +<p>—Je n'ai plus d'émotions à éprouver, mon frère.</p> + +<p>—Peut-être...</p> + +<p>—La mort de Rodolphe me trouverait indifférente... le spectre de ma +fille noyée... noyée par ma faute... est là... toujours là... devant +moi... Ce n'est pas une émotion... c'est un remords incessant. Je suis +réellement mère... depuis que je n'ai plus d'enfant.</p> + +<p>—J'aimerais mieux retrouver en vous cette froide ambition qui vous +faisait regarder votre fille comme un moyen de réaliser le rêve de votre +vie.</p> + +<p>—Les effrayants reproches du prince ont tué cette ambition, le +sentiment maternel s'est éveillé en moi... au tableau des atroces +misères de ma fille.</p> + +<p>—Et..., dit Seyton en hésitant et en pesant pour ainsi dire chaque +parole, si par hasard, supposons une chose impossible, un miracle, vous +appreniez que votre fille vit encore, comment supporteriez-vous une +telle découverte?</p> + +<p>—Je mourrais de honte et de désespoir à sa vue.</p> + +<p>—Ne croyez pas cela, vous seriez trop enivrée du triomphe de votre +ambition! Car enfin, si votre fille avait vécu, le prince vous épousait, +il vous l'avait dit.</p> + +<p>—En admettant cette supposition insensée, il me semble que je n'aurais +pas le droit de vivre. Après avoir reçu la main du prince, mon devoir +serait de le délivrer... d'une épouse indigne... ma fille, d'une mère +dénaturée...</p> + +<p>L'embarras de Thomas Seyton augmentait à chaque instant. Chargé par +Rodolphe, qui était dans une pièce voisine, d'apprendre à Sarah que +Fleur-de-Marie vivait, il ne savait que résoudre. La vie de la comtesse +était si chancelante qu'elle pouvait s'éteindre d'un moment à l'autre; +il n'y avait donc aucun retard à apporter au mariage <i>in extremis</i> qui +devait légitimer la naissance de Fleur-de-Marie. Pour cette triste +cérémonie, le prince s'était fait accompagner d'un ministre, de Murph et +du baron de Graün comme témoins; le duc de Lucenay et lord Douglas, +prévenus à la hâte par Seyton, devaient servir de témoins à la comtesse, +et venaient d'arriver à l'instant même.</p> + +<p>Les moments pressaient; mais les remords empreints de la tendresse +maternelle, qui remplaçaient alors chez Sarah une impitoyable ambition, +rendaient la tâche de Seyton plus difficile encore. Tout son espoir +était que sa sœur le trompait ou se trompait elle-même, et que +l'orgueil de cette femme se réveillerait dès qu'elle toucherait à cette +couronne si longtemps rêvée.</p> + +<p>—Ma sœur..., dit Thomas Seyton d'une voix grave et solennelle, je suis +dans une terrible perplexité... Un mot de moi va peut-être vous rendre à +la vie... va peut-être vous tuer...</p> + +<p>—Je vous l'ai dit... je n'ai plus d'émotions à redouter...</p> + +<p>—Une seule... pourtant...</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—S'il s'agissait... de votre fille?...</p> + +<p>—Ma fille est morte...</p> + +<p>—Si elle ne l'était pas?</p> + +<p>—Nous avons épuisé cette supposition tout à l'heure... Assez, mon +frère... mes remords me suffisent.</p> + +<p>—Mais si ce n'était pas une supposition?... Mais si par un hasard +incroyable... inespéré... votre fille avait été arrachée à la mort... +mais si... elle vivait?</p> + +<p>—Vous me faites mal... ne me parlez pas ainsi.</p> + +<p>—Eh bien! donc, que Dieu me pardonne et vous juge!... elle vit +encore...</p> + +<p>—Ma fille?</p> + +<p>—Elle vit, vous dis-je... Le prince est là... avec un ministre... J'ai +fait prévenir deux de vos amis pour vous servir de témoins... Le vœu de +votre vie est enfin réalisé... La prédiction s'accomplit... Vous êtes +souveraine.</p> + +<p>Thomas Seyton avait prononcé ces mots en attachant sur sa sœur un +regard rempli d'angoisse, épiant sur son visage chaque signe d'émotion.</p> + +<p>À son grand étonnement, les traits de Sarah restèrent presque +impassibles: elle porta seulement ses deux mains à son cœur en se +renversant dans son fauteuil, étouffa un léger cri qui parut lui être +arraché par une douleur subite et profonde... puis sa figure redevint +calme.</p> + +<p>—Qu'avez-vous, ma sœur?</p> + +<p>—Rien... la surprise... une joie inespérée... Enfin mes vœux sont +comblés!...</p> + +<p>«Je ne m'étais pas trompé! pensa Thomas Seyton, l'ambition domine... +elle est sauvée...» Puis s'adressant à Sarah:—Eh bien! ma sœur, que +vous disais-je?</p> + +<p>—Vous aviez raison..., reprit-elle avec un sourire amer et devinant la +pensée de son frère, l'ambition a encore étouffé en moi la maternité...</p> + +<p>—Vous vivrez! et vous aimerez votre fille...</p> + +<p>—Je n'en doute pas... je vivrai... voyez comme je suis calme...</p> + +<p>—Et ce calme est réel?</p> + +<p>—Abattue, brisée comme je le suis... aurais-je la force de feindre?</p> + +<p>—Vous comprenez maintenant mon hésitation de tout à l'heure?</p> + +<p>—Non, je m'en étonne; car vous connaissiez mon ambition... Où est le +prince?</p> + +<p>—Il est ici.</p> + +<p>—Je voudrais le voir... avant la cérémonie... Puis elle ajouta avec une +indifférence affectée: Ma fille est là... sans doute?</p> + +<p>—Non... vous la verrez plus tard.</p> + +<p>—En effet... j'ai le temps... Faites, je vous prie, venir le prince...</p> + +<p>—Ma sœur... je ne sais... mais votre air est étrange... sinistre.</p> + +<p>—Voulez-vous que je rie? Croyez-vous que l'ambition assouvie ait une +expression douce et tendre?... Faites venir le prince!</p> + +<p>Malgré lui Seyton était inquiet du calme de Sarah. Un moment il crut +voir dans ses yeux des larmes contenues; après une nouvelle hésitation, +il ouvrit une porte, qu'il laissa ouverte, et sortit.</p> + +<p>—Maintenant, dit Sarah, pourvu que je voie... que j'embrasse ma fille, +je serai satisfaite... Ce sera bien difficile à obtenir... Rodolphe, +pour me punir, me refusera... Mais j'y parviendrai... oh! j'y +parviendrai... Le voici.</p> + +<p>Rodolphe entra et ferma la porte.</p> + +<p>—Votre frère vous a tout dit? demanda froidement le prince à Sarah.</p> + +<p>—Tout...</p> + +<p>—Votre... ambition... est satisfaite?</p> + +<p>—Elle est... satisfaite...</p> + +<p>—Le ministre... et les témoins... sont là...</p> + +<p>—Je le sais...</p> + +<p>—Ils peuvent entrer... je pense?...</p> + +<p>—Un mot... monseigneur...</p> + +<p>—Parlez... madame...</p> + +<p>—Je voudrais... voir ma fille...</p> + +<p>—C'est impossible...</p> + +<p>—Je vous dis, monseigneur, que je veux voir ma fille!</p> + +<p>—Elle est à peine convalescente... elle a éprouvé déjà ce matin une +violente secousse... cette entrevue lui serait funeste...</p> + +<p>—Mais au moins... elle embrassera sa mère...</p> + +<p>—À quoi bon? Vous voici princesse souveraine...</p> + +<p>—Je ne le suis pas encore... et je ne le serai qu'après avoir embrassé +ma fille...</p> + +<p>Rodolphe regarda la comtesse avec un profond étonnement.</p> + +<p>—Comment! s'écria-t-il, vous soumettez la satisfaction de votre +orgueil...</p> + +<p>—À la satisfaction... de ma tendresse maternelle... Cela vous +surprend... monseigneur?...</p> + +<p>—Hélas!... oui.</p> + +<p>—Verrai-je ma fille?</p> + +<p>—Mais...</p> + +<p>—Prenez garde, monseigneur, les moments sont peut-être comptés... Ainsi +que l'a dit mon frère... cette crise peut me sauver comme elle peut me +tuer... Dans ce moment... je rassemble toutes mes forces... toute mon +énergie... et il m'en faut beaucoup... pour lutter contre le +saisissement d'une telle découverte... Je veux voir ma fille... ou +sinon... je refuse votre main... et si je meurs... sa naissance ne sera +pas légitimée...</p> + +<p>—Fleur-de-Marie... n'est pas ici... il faudrait l'envoyer chercher... +chez moi.</p> + +<p>—Envoyez-la chercher à l'instant... et je consens à tout. Comme les +moments sont peut-être comptés, je vous l'ai dit... le mariage se +fera... pendant le temps que Fleur-de-Marie mettra à se rendre ici.</p> + +<p>—Quoique ce sentiment m'étonne de votre part... il est trop louable +pour que je n'y aie pas égard... Vous verrez Fleur-de-Marie... Je vais +lui écrire...</p> + +<p>—Là... sur ce bureau... où j'ai été frappée...</p> + +<p>Pendant que Rodolphe écrivait quelques mots à la hâte, la comtesse +essuya la sueur glacée qui coulait de son front, ses traits jusqu'alors +calmes trahirent une souffrance violente et cachée; on eût dit que +Sarah, en cessant de se contraindre, se reposait d'une dissimulation +douloureuse.</p> + +<p>Sa lettre écrite, Rodolphe se leva et dit à la comtesse:</p> + +<p>—Je vais envoyer cette lettre à ma fille par un de mes aides de camp. +Elle sera ici dans une demi-heure... puis-je rentrer avec le ministre et +les témoins?...</p> + +<p>—Vous le pouvez... ou plutôt... je vous en prie, sonnez... ne me +laissez pas seule... Chargez sir Walter de cette commission... Il +ramènera les témoins et le ministre.</p> + +<p>Rodolphe sonna, une des femmes de Sarah parut...</p> + +<p>—Priez mon frère d'envoyer ici sir Walter Murph, dit la comtesse.</p> + +<p>La femme de chambre sortit.</p> + +<p>—Cette union est triste, Rodolphe... dit amèrement la comtesse. Triste +pour moi... Pour vous, elle sera heureuse!</p> + +<p>Le prince fit un mouvement.</p> + +<p>—Elle sera heureuse pour vous, Rodolphe, car je n'y survivrai pas!</p> + +<p>À ce moment, Murph entra.</p> + +<p>—Mon ami, lui dit Rodolphe, envoie à l'instant cette lettre à ma fille +par le colonel; il la ramènera dans ma voiture... Prie le ministre et +les témoins d'entrer dans la salle voisine.</p> + +<p>—Mon Dieu! s'écria Sarah d'un ton suppliant lorsque le squire eut +disparu, faites qu'il me reste assez de forces pour la voir! que je ne +meure pas avant son arrivée!</p> + +<p>—Ah! que n'avez-vous toujours été aussi bonne mère!</p> + +<p>—Grâce à vous, du moins, je connais le repentir, le dévouement, +l'abnégation... Oui, tout à l'heure, quand mon frère m'a appris que +notre fille vivait... laissez-moi dire notre fille, je ne le dirai pas +longtemps, j'ai senti au cœur un coup affreux; j'ai senti que j'étais +frappée à mort. J'ai caché cela, mais j'étais heureuse... La naissance +de notre enfant serait légitimée, et je mourrais ensuite...</p> + +<p>—Ne parlez pas ainsi!</p> + +<p>—Oh! cette fois, je ne vous trompe pas... vous verrez!</p> + +<p>—Et aucun vestige de cette ambition implacable qui vous a perdue! +Pourquoi la fatalité a-t-elle voulu que votre repentir fût si tardif?</p> + +<p>—Il est tardif, mais profond, mais sincère, je vous le jure. À ce +moment solennel, si je remercie Dieu de me retirer de ce monde, c'est +que ma vie vous eût été un horrible fardeau...</p> + +<p>—Sarah! de grâce...</p> + +<p>—Rodolphe... une dernière prière... votre main...</p> + +<p>Le prince, détournant la vue, tendit sa main à la comtesse, qui la prit +vivement entre les siennes.</p> + +<p>—Ah! les vôtres sont glacées! s'écria Rodolphe avec effroi.</p> + +<p>—Oui... je me sens mourir! Peut-être, par une dernière punition... Dieu +ne voudra-t-il pas que j'embrasse ma fille!</p> + +<p>—Oh! si... si! il sera touché de vos remords.</p> + +<p>—Et vous, mon ami, en êtes-vous touché?... me pardonnez-vous?... Oh! de +grâce, dites-le! Tout à l'heure, quand notre fille sera là, si elle +arrive à temps, vous ne pourrez pas me pardonner devant elle... ce +serait lui apprendre combien j'ai été coupable... et cela, vous ne le +voudrez pas... Une fois que je serai morte, qu'est-ce que cela vous fait +qu'elle m'aime?</p> + +<p>—Rassurez-vous... elle ne saura rien!</p> + +<p>—Rodolphe... pardon!... oh! pardon!... Serez-vous sans pitié?... Ne +suis-je pas assez malheureuse?...</p> + +<p>—Eh bien! que Dieu vous pardonne le mal que vous avez fait à votre +enfant comme je vous pardonne celui que vous m'avez fait, malheureuse +femme!</p> + +<p>—Vous me pardonnez... du fond du cœur?...</p> + +<p>—Du fond du cœur... dit le prince d'une voix émue.</p> + +<p>La comtesse pressa vivement la main de Rodolphe contre ses lèvres +défaillantes avec un élan de joie et de reconnaissance, puis elle dit:</p> + +<p>—Faites entrer le ministre, mon ami, et dites-lui qu'ensuite il ne +s'éloigne pas... Je me sens bien faible!</p> + +<p>Cette scène était déchirante; Rodolphe ouvrit les deux battants de la +porte du fond; le ministre entra, suivi de Murph et du baron de Graün, +témoins de Rodolphe, et du duc de Lucenay et de lord Douglas, témoins de +la comtesse; Thomas Seyton venait ensuite.</p> + +<p>Tous les acteurs de cette scène douloureuse étaient graves, tristes et +recueillis: M. de Lucenay lui-même avait oublié sa pétulance habituelle.</p> + +<p>Le contrat de mariage entre très-haut et très-puissant prince S. A. R. +Gustave-Rodolphe V, grand-duc régnant de Gerolstein, et Sarah Seyton de +Halsbury, comtesse Mac-Gregor (contrat qui légitimait la naissance de +Fleur-de-Marie) avait été préparé par les soins du baron de Graün; il +fut lu par lui et signé par les époux et leurs témoins.</p> + +<p>Malgré le repentir de la comtesse, lorsque le ministre dit d'une voix +solennelle à Rodolphe: «Votre Altesse Royale consent-elle à prendre pour +épouse M<sup>me</sup> Sarah Seyton de Halsbury, comtesse Mac-Gregor?» et que le +prince eut répondu «Oui» d'une voix haute et ferme, le regard mourant de +Sarah étincela; une rapide et fugitive expression d'orgueilleux triomphe +passa sur ses traits livides; c'était le dernier éclat de l'ambition qui +mourait avec elle.</p> + +<p>Durant cette triste et imposante cérémonie, aucune parole ne fut +échangée entre les assistants. Lorsqu'elle fut accomplie, les témoins de +Sarah, M. le duc de Lucenay et lord Douglas, vinrent en silence saluer +profondément le prince, puis sortirent.</p> + +<p>Sur un signe de Rodolphe, Murph et M. de Graün les suivirent.</p> + +<p>—Mon frère, dit tout bas Sarah, priez le ministre de vous accompagner +dans la pièce voisine, et d'avoir la bonté d'y attendre un moment.</p> + +<p>—Comment vous trouvez-vous, ma sœur? Vous êtes bien pâle...</p> + +<p>—Je suis sûre de vivre, maintenant, ne suis-je pas grande-duchesse de +Gerolstein? ajouta-t-elle avec un sourire amer.</p> + +<p>Restée seule avec Rodolphe, Sarah murmura d'une voix épuisée, pendant +que ses traits se décomposaient d'une manière effrayante:</p> + +<p>—Mes forces sont à bout... je me sens mourir... je ne la verrai pas!</p> + +<p>—Si... si... rassurez-vous, Sarah... vous la verrez.</p> + +<p>—Je ne l'espère plus... cette contrainte... Oh! il fallait une force +surhumaine... Ma vue se trouble déjà!</p> + +<p>—Sarah! dit le prince en s'approchant vivement de la comtesse et +prenant ses mains dans les siennes, elle va venir... maintenant, elle ne +peut tarder...</p> + +<p>—Dieu ne voudra pas m'accorder... cette dernière consolation.</p> + +<p>—Sarah! écoutez, écoutez... Il me semble entendre une voiture... Oui, +c'est elle... voilà votre fille!</p> + +<p>—Rodolphe, vous ne lui direz pas... que j'étais une mauvaise mère! +articula lentement la comtesse qui déjà n'entendait plus.</p> + +<p>Le bruit d'une voiture retentit sur les pavés sonores de la cour.</p> + +<p>La comtesse ne s'en aperçut pas. Ses paroles devinrent de plus en plus +incohérentes; Rodolphe était penché vers elle avec anxiété; il vit ses +yeux se voiler.</p> + +<p>—Pardon! ma fille... voir ma fille! Pardon!... au moins... après ma +mort, les honneurs de mon rang! murmura-t-elle enfin.</p> + +<p>Ce furent les derniers mots intelligibles de Sarah. L'idée fixe, +dominante de toute sa vie revenait encore malgré son repentir sincère.</p> + +<p>Tout à coup Murph entra.</p> + +<p>—Monseigneur... la princesse Marie...</p> + +<p>—Non! s'écria vivement Rodolphe, qu'elle n'entre pas! Dis à Seyton +d'amener le ministre. Puis, montrant Sarah qui s'éteignait dans une +lente agonie, Rodolphe ajouta:</p> + +<p>—Dieu lui refuse la consolation suprême d'embrasser son enfant.</p> + +<p>Une demi-heure après, la comtesse Sarah Mac-Gregor avait cessé de vivre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#table">XIV</a></h2> + +<h3><a href="#table">Bicêtre</a></h3> + + +<p>Quinze jours s'étaient passés depuis que Rodolphe, en épousant Sarah <i>in +extremis,</i> avait légitimé la naissance de Fleur-de-Marie.</p> + +<p>C'était le jour de la mi-carême. Cette date établie, nous conduirons le +lecteur à Bicêtre. Cet immense établissement, destiné, ainsi que chacun +sait, au traitement des aliénés, sert aussi de lieu de refuge à sept ou +huit cents vieillards pauvres, qui sont admis à cette espèce de maison +d'invalides civils<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a> lorsqu'ils sont âgés de soixante-dix ans ou +atteints d'infirmités très-graves.</p> + +<p>En arrivant à Bicêtre, on entre d'abord dans une vaste cour plantée de +grands arbres, coupée de pelouses vertes ornées en été de plates-bandes +de fleurs. Rien de plus riant, de plus calme, de plus salubre que ce +promenoir spécialement destiné aux vieillards indigents dont nous avons +parlé; il entoure les bâtiments où se trouvent, au premier étage, de +spacieux dortoirs bien aérés, garnis de bons lits, et au rez-de-chaussée +des réfectoires d'une admirable propreté, où les pensionnaires de +Bicêtre prennent en commun une nourriture saine, abondante, agréable et +préparée avec un soin extrême, grâce à la paternelle sollicitude des +administrateurs de ce bel établissement.</p> + +<p>Un tel asile serait le rêve de l'artisan veuf ou célibataire qui, après +une longue vie de privations, de travail et de probité, trouverait là le +repos, le bien-être qu'il n'a jamais connus.</p> + +<p>Malheureusement le favoritisme qui de nos jours s'étend à tout, envahit +tout, s'est emparé des bourses de Bicêtre, et ce sont en grande partie +d'anciens domestiques qui jouissent de ces retraites, grâce à +l'influence de leurs derniers maîtres.</p> + +<p>Ceci nous semble un abus révoltant.</p> + +<p>Rien de plus méritoire que les longs et honnêtes services domestiques, +rien de plus digne de récompense que ces serviteurs qui, éprouvés par +des années de dévouement, finissaient autrefois par faire presque partie +de la famille; mais, si louables que soient de pareils antécédents, +c'est le maître qui en a profité, et non l'État, qui doit les rémunérer.</p> + +<p>Ne serait-il donc pas juste, moral, humain, que les places de Bicêtre et +celles d'autres établissements semblables appartinssent de droit à des +artisans choisis parmi ceux qui justifieraient de la meilleure conduite +et de la plus grande infortune?</p> + +<p>Pour eux, si limité que fût leur nombre, ces retraites seraient au moins +une lointaine espérance qui allégerait un peu leurs misères de chaque +jour. Salutaire espoir qui les encouragerait au bien, en leur montrant +dans un avenir éloigné sans doute, mais enfin certain, un peu de calme, +de bonheur pour récompense. Et, comme ils ne pourraient prétendre à ces +retraites que par une conduite irréprochable, leur moralisation +deviendrait pour ainsi dire forcée.</p> + +<p>Est-ce donc trop de demander que le petit nombre de travailleurs qui +atteignent un âge très-avancé à travers des privations de toutes sortes +aient au moins la chance d'obtenir un jour à Bicêtre du pain, du repos, +un abri pour leur vieillesse épuisée?</p> + +<p>Il est vrai qu'une telle mesure exclurait à l'avenir de cet +établissement les gens de lettres, les savants, les artistes d'un grand +âge, qui n'ont pas d'autre refuge.</p> + +<p>Oui, de nos jours, des hommes dont les talents, dont la science, dont +l'intelligence ont été estimés de leur temps, obtiennent à grand-peine +une place parmi ces vieux serviteurs que le crédit de leur maître envoie +à Bicêtre.</p> + +<p>Au nom de ceux-là qui ont concouru au renom, aux plaisirs de la France, +de ceux-là dont la réputation a été consacrée par la voix populaire, +est-ce trop demander que de vouloir pour leur extrême vieillesse une +retraite modeste mais digne?</p> + +<p>Sans doute c'est trop; et pourtant citons un exemple entre mille: on a +dépensé huit ou dix millions pour le monument de la Madeleine, qui n'est +ni un temple ni une église: avec cette somme énorme que de bien à faire! +Fonder, je suppose, une maison d'asile où deux cent cinquante ou trois +cents personnes jadis remarquables comme savants, poëtes, musiciens, +administrateurs, médecins, avocats, etc., etc. (car presque toutes ces +professions ont successivement leurs représentants parmi les +pensionnaires de Bicêtre), auraient trouvé une retraite honorable.</p> + +<p>Sans doute c'était là une question d'humanité, de pudeur, de dignité +nationale pour un pays qui prétend marcher à la tête des arts, de +l'intelligence et de la civilisation; mais l'on n'y a pas songé...</p> + +<p>Car Hégésippe Moreau et tant d'autres rares génies sont morts à +l'hospice ou dans l'indigence...</p> + +<p>Car de nobles intelligences, qui ont autrefois rayonné d'un pur et vif +éclat, portent aujourd'hui à Bicêtre la houppelande des bons pauvres.</p> + +<p>Car il n'y a pas ici, comme à Londres, un établissement charitable<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a> +où un étranger sans ressource trouve au moins pour une nuit un toit, un +lit et un morceau de pain...</p> + +<p>Car les ouvriers qui vont en Grève chercher du travail et attendre les +embauchements n'ont pas même pour se garantir des intempéries des +saisons un hangar pareil à celui qui, dans les marchés, abrite le bétail +en vente<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>. Pourtant la Grève est la Bourse des travailleurs sans +ouvrage, et dans cette Bourse-là il ne se fait que d'honnêtes +transactions, car elles n'ont pour fin que d'obtenir un rude labeur et +un salaire insuffisant dont l'artisan paye un pain bien amer...</p> + +<p>Car...</p> + +<p>Mais l'on ne cesserait pas si l'on voulait compter tout ce que l'on a +sacrifié d'utiles fondations à cette grotesque imitation de temple grec, +enfin destiné au culte catholique.</p> + +<p>Mais revenons à Bicêtre et disons, pour complètement énumérer les +différentes destinations de cet établissement, qu'à l'époque de ce récit +les condamnés à mort y étaient conduits après leur jugement. C'est donc +dans un des cabanons de cette maison que la veuve Martial et sa fille +Calebasse attendaient le moment de leur exécution, fixée au lendemain; +la mère et la fille n'avaient voulu se pourvoir ni en grâce ni en +cassation. Nicolas, le Squelette et plusieurs autres scélérats étaient +parvenus à s'évader de la Force la veille de leur transfèrement à +Bicêtre.</p> + +<p>Nous l'avons dit, rien de plus riant que l'abord de cet édifice +lorsqu'en venant de Paris on y entrait par la cour des Pauvres.</p> + +<p>Grâce à un printemps hâtif, les ormes et les tilleuls se couvraient déjà +de pousses verdoyantes; les grandes pelouses de gazon étaient d'une +fraîcheur extrême, et çà et là les plates-bandes s'émaillaient de +perce-neige, de primevères, d'oreilles d'ours aux couleurs vives et +variées; le soleil dorait le sable brillant des allées. Les vieillards +pensionnaires, vêtus de houppelandes grises, se promenaient çà et là, ou +devisaient, assis sur des bancs: leur physionomie sereine annonçait +généralement le calme, la quiétude, ou une sorte d'insouciance +tranquille.</p> + +<p>Onze heures venaient de sonner à l'horloge lorsque deux fiacres +s'arrêtèrent devant la grille extérieure; de la première voiture +descendirent M<sup>me</sup> Georges, Germain et Rigolette; de la seconde, Louise +Morel et sa mère.</p> + +<p>Germain et Rigolette étaient, on le sait, mariés depuis quinze jours. +Nous laissons le lecteur s'imaginer la pétulante gaieté, le bonheur +turbulent qui rayonnaient sur le frais visage de la grisette, dont les +lèvres fleuries ne s'ouvraient que pour rire, sourire, ou embrasser M<sup>me</sup> +Georges, qu'elle appelait sa mère.</p> + +<p>Les traits de Germain exprimaient une félicité plus calme, plus +réfléchie, plus grave... il s'y mêlait un sentiment de reconnaissance +profonde, presque du respect pour cette bonne et vaillante jeune fille +qui lui avait apporté en prison des consolations si secourables, si +charmantes... ce dont Rigolette n'avait pas l'air de se souvenir le +moins du monde; aussi, dès que son petit Germain mettait l'entretien sur +ce sujet, elle parlait aussitôt d'autre chose, prétextant que ces +souvenirs l'attristaient. Quoiqu'elle fût devenue M<sup>me</sup> Germain et que +Rodolphe l'eût dotée de quarante mille francs, Rigolette n'avait pas +voulu, et son mari avait été de cet avis, changer sa coiffure de +grisette contre un chapeau. Certes, jamais l'humilité ne servit mieux +une innocente coquetterie; car rien n'était plus gracieux, plus élégant +que son petit bonnet à barbes plates, un peu à la paysanne, orné de +chaque côté de deux gros nœuds orange, qui faisaient encore valoir le +noir éclatant de ses jolis cheveux, qu'elle portait longs et bouclés, +depuis qu'elle avait le temps de mettre des papillottes; un col +richement brodé entourait le cou charmant de la jeune mariée; une +écharpe de cachemire français de la même nuance que les rubans du bonnet +cachait à demi sa taille souple et fine, et, quoiqu'elle n'eût pas de +corset, selon son habitude (bien qu'elle eût aussi le temps de se +lacer), sa robe montante de taffetas mauve ne faisait pas le plus léger +pli sur son corsage svelte, arrondi, comme celui de la Galatée de +marbre.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Georges contemplait son fils et Rigolette avec un bonheur profond, +toujours nouveau.</p> + +<p>Louise Morel, après une instruction minutieuse et l'autopsie de son +enfant, avait été mise en liberté par la chambre d'accusation. Les beaux +traits de la fille du lapidaire, creusés par le chagrin, annonçaient une +sorte de résignation douce et triste. Grâce à la générosité de Rodolphe +et aux soins qu'il lui avait fait donner, la mère de Louise Morel, qui +l'accompagnait, avait retrouvé la santé.</p> + +<p>Le concierge de la porte extérieure ayant demandé à M<sup>me</sup> Georges ce +qu'elle désirait, celle-ci lui répondit que l'un des médecins des salles +d'aliénés lui avait donné rendez-vous à onze heures et demie, ainsi +qu'aux personnes qui l'accompagnaient. M<sup>me</sup> Georges eut le choix +d'attendre le docteur soit dans un bureau qu'on lui indiqua, soit dans +la grande cour plantée dont nous avons parlé. Elle prit ce dernier +parti, s'appuya sur le bras de son fils, et, continuant de causer avec +la femme du lapidaire, elle parcourut les allées du jardin. Louise et +Rigolette les suivaient à peu de distance.</p> + +<p>—Que je suis donc contente de vous revoir, chère Louise! dit la +grisette. Tout à l'heure, quand nous avons été vous chercher rue du +Temple, à notre arrivée de Bouqueval, je voulais monter chez vous; mais +mon mari n'a pas voulu, disant que c'était trop haut: j'ai attendu dans +le fiacre. Votre voiture a suivi la nôtre; ça fait que je vous retrouve +pour la première fois depuis que...</p> + +<p>—Depuis que vous êtes venue me consoler en prison... Ah! mademoiselle +Rigolette, s'écria Louise avec attendrissement, quel bon cœur! quel...</p> + +<p>—D'abord, ma bonne Louise, dit la grisette en interrompant gaiement la +fille du lapidaire afin d'échapper à ses remerciements, je ne suis plus +M<sup>lle</sup> Rigolette, mais M<sup>me</sup> Germain: je ne sais pas si vous le savez... et +je tiens à mes titres.</p> + +<p>—Oui... je vous savais... mariée... Mais laissez-moi vous remercier +encore de...</p> + +<p>—Ce que vous ignorez certainement, ma bonne Louise, reprit M<sup>me</sup> Germain +en interrompant de nouveau la fille de Morel, afin de changer le cours +de ses idées, ce que vous ignorez, c'est que je me suis mariée grâce à +la générosité de celui qui a été notre providence à tous, à vous, à +votre famille, à moi, à Germain, à sa mère!</p> + +<p>—M. Rodolphe! Oh! nous le bénissons chaque jour!... Lorsque je suis +sortie de prison, l'avocat qui était venu de sa part me voir, me +conseiller et m'encourager, m'a dit que grâce à M. Rodolphe, qui avait +déjà tant fait pour nous, M. Ferrand... et la malheureuse ne put +prononcer ce nom sans frissonner... M. Ferrand, pour réparer ses +cruautés, avait assuré une rente à moi et une à mon pauvre père, qui est +toujours ici, lui... mais qui, grâce à Dieu, va de mieux en mieux...</p> + +<p>—Et qui reviendra aujourd'hui avec vous à Paris... si l'espérance de ce +digne médecin se réalise.</p> + +<p>—Plût au ciel!...</p> + +<p>—Cela doit plaire au ciel... Votre père est si bon, si honnête! Et je +suis sûre, moi, que nous l'emmènerons. Le médecin pense maintenant qu'il +faut frapper un grand coup, et que la présence imprévue des personnes +que votre père avait l'habitude de voir presque chaque jour avant de +perdre la raison... pourra terminer sa guérison... Moi, dans mon petit +jugement... cela me paraît certain...</p> + +<p>—Je n'ose encore y croire, mademoiselle.</p> + +<p>—Madame Germain... madame Germain... si ça vous est égal, ma bonne +Louise... Mais, pour en revenir à ce que je vous disais, vous ne savez +pas ce que c'est que M. Rodolphe?</p> + +<p>—C'est la providence des malheureux.</p> + +<p>—D'abord... et puis encore? Vous l'ignorez... Eh bien! je vais vous le +dire...</p> + +<p>Puis, s'adressant à son mari, qui marchait devant elle, donnait le bras +à M<sup>me</sup> Georges et causait avec la femme du lapidaire, Rigolette s'écria:</p> + +<p>—Ne va donc pas si vite, mon ami... Tu fatigues notre bonne mère... et +puis j'aime à t'avoir plus près de moi.</p> + +<p>Germain se retourna, ralentit un peu sa marche et sourit à Rigolette, +qui lui envoya furtivement un baiser.</p> + +<p>—Comme il est gentil, mon petit Germain! N'est-ce pas, Louise? Avec ça +l'air si distingué!... une si jolie taille! Avais-je raison de le +trouver mieux que mes autres voisins, M. Giraudeau, le commis voyageur, +et M. Cabrion? Ah! mon Dieu! à propos de Cabrion... M. Pipelet et sa +femme, où sont-ils donc? Le médecin avait dit qu'ils devaient venir +aussi, parce que votre père avait souvent prononcé leur nom...</p> + +<p>—Ils ne tarderont pas. Quand j'ai quitté la maison, ils étaient partis +depuis longtemps.</p> + +<p>—Oh! alors ils ne manqueront pas au rendez-vous; pour l'exactitude, M. +Pipelet est une vraie pendule... Mais revenons à mon mariage et à M. +Rodolphe. Figurez-vous, Louise, que c'est d'abord lui qui m'a envoyée +porter à Germain l'ordre qui le rendait libre. Vous pensez notre joie en +sortant de cette maudite prison! Nous arrivons chez moi, et là, aidée de +Germain, je fais une dînette... mais une dînette de vrais gourmands. Il +est vrai que ça ne nous a pas servi à grand-chose; car, quand elle a été +prête, nous n'avons mangé ni l'un ni l'autre, nous étions trop contents. +À onze heures, Germain s'en va; nous nous donnons rendez-vous pour le +lendemain matin. À cinq heures, j'étais debout et à l'ouvrage, car +j'étais au moins de deux jours de travail en retard. À huit heures, on +frappe, j'ouvre: qui est-ce qui entre? M. Rodolphe... D'abord, je +commence à le remercier du fond du cœur pour ce qu'il a fait pour +Germain; il ne me laisse pas finir. «—Ma voisine, me dit-il, Germain va +venir, vous lui remettrez cette lettre. Vous et lui prendrez un fiacre; +vous vous rendrez tout de suite à un petit village appelé Bouqueval, +près d'Écouen, route de Saint-Denis. Une fois là, vous demanderez M<sup>me</sup> +Georges... et bien du plaisir.—Monsieur Rodolphe, je vais vous dire; +c'est que ce sera encore une journée de perdue, et, sans reproche, ça +fera trois.—Rassurez-vous, ma voisine, vous trouverez de l'ouvrage chez +M<sup>me</sup> Georges; c'est une excellente pratique que je vous donne.—Si c'est +comme ça, à la bonne heure, monsieur Rodolphe.—Adieu, ma +voisine.—Adieu et merci, mon voisin.» Il part, et Germain arrive; je +lui conte la chose, M. Rodolphe ne pouvait pas nous tromper; nous +montons en voiture, gais comme des fous, nous si tristes la veille... +Jugez... nous arrivons... Ah! ma bonne Louise... tenez, malgré moi, les +larmes m'en viennent encore aux yeux... Cette M<sup>me</sup> Georges que voilà +devant nous, c'était la mère de Germain.</p> + +<p>—Sa mère!!!</p> + +<p>—Mon Dieu, oui... sa mère, à qui on l'avait enlevé tout enfant, et +qu'il n'espérait plus revoir. Vous pensez leur bonheur à tous deux. +Quand M<sup>me</sup> Georges a eu bien pleuré, bien embrassé son fils, ç'a été mon +tour. M. Rodolphe lui avait sans doute écrit de bonnes choses de moi, +car elle m'a dit, en me serrant dans ses bras, qu'elle savait ma +conduite pour son fils. «Et si vous le voulez, ma mère, dit Germain, +Rigolette sera votre fille aussi.—Si je le veux! mes enfants, de tout +mon cœur; je le sais, jamais tu ne trouveras une meilleure ni une plus +gentille femme.» Nous voilà donc installés dans une belle ferme avec +Germain, sa mère et ses oiseaux, que j'avais fait venir, pauvres petites +bêtes! pour qu'ils soient aussi de la partie. Quoique je n'aime pas la +campagne, les jours passaient si vite que c'était comme un rêve; je ne +travaillais que pour mon plaisir: j'aidais M<sup>me</sup> Georges, je me promenais +avec Germain, je chantais, je sautais, c'était à en devenir folle... +Enfin notre mariage est arrêté pour il y a eu hier quinze jours... La +surveille, qui est-ce qui arrive dans une belle voiture? un grand gros +monsieur chauve, l'air excellent, qui m'apporte, de la part de M. +Rodolphe, une corbeille de mariage. Figurez-vous, Louise, un grand +coffre de bois de rose, avec ces mots écrits dessus en lettres d'or sur +une plaque de porcelaine bleue: «Travail et sagesse, amour et bonheur.» +J'ouvre le coffre, qu'est-ce que je trouve? des petits bonnets de +dentelle comme celui que je porte, des robes en pièces, des bijoux, des +gants, cette écharpe, un beau châle; enfin, c'était comme un conte de +fées.</p> + +<p>—C'est vrai au moins que c'est comme un conte de fées; mais voyez comme +ça vous a porté bonheur... d'être si bonne, si laborieuse.</p> + +<p>—Quant à être bonne et laborieuse... ma chère Louise, je ne l'ai pas +fait exprès... ça s'est trouvé ainsi... tant mieux pour moi... Mais ça +n'est pas tout: au fond du coffret je découvre un joli portefeuille avec +ces mots: «Le voisin à sa voisine.» Je l'ouvre: il y avait deux +enveloppes, l'une pour Germain, l'autre pour moi; dans celle de Germain, +je trouve un papier qui le nommait directeur d'une banque pour les +pauvres, avec quatre mille francs d'appointements; lui, dans l'enveloppe +qui m'était destinée, trouve un bon de quarante mille francs sur le... +sur le Trésor... oui... c'est cela, c'était ma dot... Je veux le +refuser; mais M<sup>me</sup> Georges, qui avait causé avec le grand monsieur chauve +et avec Germain, me dit: «Mon enfant, vous pouvez, vous devez accepter; +c'est la récompense de votre sagesse, de votre travail... et de votre +dévouement à ceux qui souffrent... Car c'est en prenant sur vos nuits, +au risque de vous rendre malade et de perdre ainsi vos seuls moyens +d'existence, que vous êtes allée consoler vos amis malheureux.»</p> + +<p>—Oh! ça, c'est bien vrai, s'écria Louise; il n'y en a pas une autre +comme vous au moins... mademoi... madame Germain.</p> + +<p>—À la bonne heure!... Moi, je dis au gros monsieur chauve que ce que +j'ai fait c'est par plaisir; il me répond: «C'est égal, M. Rodolphe est +immensément riche; votre dot est de sa part un gage d'estime, d'amitié: +votre refus lui causerait un grand chagrin; il assistera d'ailleurs à +votre mariage, et il vous forcera bien d'accepter.»</p> + +<p>—Quel bonheur que tant de richesse tombe à une personne aussi +charitable que M. Rodolphe!</p> + +<p>—Sans doute il est bien riche, mais s'il n'était que cela... Ah! ma +bonne Louise, si vous saviez ce que c'est que M. Rodolphe!... Et moi qui +lui ai fait porter mes paquets!!! Mais patience... vous allez voir... La +veille du mariage... le soir, très-tard, le grand monsieur chauve arrive +en poste; M. Rodolphe ne pouvait pas venir... il était souffrant, mais +le grand monsieur chauve venait le remplacer... C'est seulement alors, +ma bonne Louise, que nous avons appris que votre bienfaiteur, que le +nôtre, était... devinez quoi?... un prince!</p> + +<p>—Un prince?</p> + +<p>—Qu'est-ce que je dis, un prince... une altesse royale, un grand-duc +régnant, un roi en petit... Germain m'a expliqué ça.</p> + +<p>—M. Rodolphe!</p> + +<p>—Hein! ma pauvre Louise! Et moi qui lui avais demandé de m'aider à +cirer ma chambre!</p> + +<p>—Un prince... presque un roi! C'est ça qu'il a tant de pouvoir pour +faire le bien.</p> + +<p>—Vous comprenez ma confusion, ma bonne Louise. Aussi, voyant que +c'était presque un roi, je n'ai pas osé refuser la dot. Nous avons été +mariés. Il y a huit jours, M. Rodolphe nous a fait dire, à nous deux +Germain et à M<sup>me</sup> Georges, qu'il serait très-content que nous lui +fissions une visite de noce; nous y allons. Dame, vous comprenez, le +cœur me battait fort; nous arrivons rue Plumet, nous entrons dans un +palais: nous traversons des salons remplis de domestiques galonnés, de +messieurs en noir avec des chaînes d'argent au cou et l'épée au côté, +d'officiers en uniforme; que sais-je, moi? et puis des dorures, des +dorures partout, qu'on en était ébloui. Enfin, nous trouvons le monsieur +chauve dans un salon avec d'autres messieurs tout chamarrés de +broderies; il nous introduit dans une grande pièce, où nous trouvons M. +Rodolphe... c'est-à-dire le prince, vêtu très-simplement et l'air si +bon, si franc, si peu fier... enfin l'air si M. Rodolphe d'autrefois, +que je me suis sentie tout de suite à mon aise, en me rappelant que je +lui avais fait m'attacher mon châle, me tailler des plumes et me donner +le bras dans la rue.</p> + +<p>—Vous n'avez plus eu peur? Oh! moi, comme j'aurais tremblé!</p> + +<p>—Eh bien! moi, non. Après avoir reçu M<sup>me</sup> Georges avec une bonté sans +pareille et offert sa main à Germain, le prince m'a dit en souriant: «Eh +bien! ma voisine, comment vont papa Crétu et Ramonette? (C'est le nom de +mes oiseaux; faut-il qu'il soit aimable pour s'en être souvenu!) Je suis +sûr, a-t-il ajouté, que maintenant vous et Germain vous luttez de chants +joyeux avec vos jolis oiseaux?—Oui, monseigneur. (M<sup>me</sup> Georges nous +avait fait la leçon toute la route, à nous deux Germain, nous disant +qu'il fallait appeler le prince monseigneur.) Oui, monseigneur, notre +bonheur est grand, et il nous semble plus doux et plus grand encore +parce que nous vous le devons.—Ce n'est pas à moi que vous le devez, +mon enfant, mais à vos excellentes qualités et à celles de Germain.» <i>Et +cætera, et cætera,</i> je passe le reste de ses compliments. Enfin nous +avons quitté ce seigneur le cœur un peu gros, car nous ne le verrons +plus. Il nous a dit qu'il retournait en Allemagne sous peu de jours, +peut-être qu'il est déjà parti; mais, parti ou non, son souvenir sera +toujours avec nous.</p> + +<p>—Puisqu'il a des sujets, ils doivent être bien heureux!</p> + +<p>—Jugez! il nous a fait tant de bien, à nous qui ne lui sommes rien. +J'oubliais de vous dire que c'était à cette ferme-là qu'avait habité une +de mes anciennes compagnes de prison, une bien bonne et bien honnête +petite fille qui, pour son bonheur, avait aussi rencontré M. Rodolphe; +mais M<sup>me</sup> Georges m'avait bien recommandé de n'en pas parler au prince, +je ne sais pas pourquoi... sans doute parce qu'il n'aime pas qu'on lui +parle du bien qu'il fait. Ce qui est sûr, c'est qu'il paraît que cette +chère Goualeuse a retrouvé ses parents, qui l'ont emmenée avec eux, bien +loin, bien loin: tout ce que je regrette, c'est de ne pas l'avoir +embrassée avant son départ.</p> + +<p>—Allons, tant mieux, dit amèrement Louise; elle est heureuse aussi, +elle...</p> + +<p>—Ma bonne Louise, pardon... je suis égoïste; c'est vrai, je ne vous +parle que de bonheur... à vous qui avez tant de raisons d'être encore +chagrine.</p> + +<p>—Si mon enfant m'était resté, dit tristement Louise en interrompant +Rigolette, cela m'aurait consolée; car maintenant quel est l'honnête +homme qui voudra de moi, quoique j'aie de l'argent?</p> + +<p>—Au contraire, Louise, moi je dis qu'il n'y a qu'un honnête homme +capable de comprendre votre position; oui, lorsqu'il saura tout, +lorsqu'il vous connaîtra, il ne pourra que vous plaindre, vous estimer, +et il sera bien sûr d'avoir en vous une bonne et digne femme.</p> + +<p>—Vous me dites cela pour me consoler.</p> + +<p>—Non, je dis cela parce que c'est vrai.</p> + +<p>—Enfin, vrai ou non, ça me fait du bien, toujours, et je vous en +remercie. Mais qui vient donc là? Tiens, c'est M. Pipelet et sa femme! +Mon Dieu, comme il a l'air content! lui qui, dans les derniers temps, +était toujours si malheureux des plaisanteries de M. Cabrion.</p> + +<p>En effet, M. et M<sup>me</sup> Pipelet s'avançaient allègrement, Alfred, toujours +coiffé de son inamovible chapeau tromblon, portait un magnifique habit +vert pré encore dans tout son lustre; sa cravate, à coins brodés, +laissait dépasser un col de chemise formidable qui lui cachait la moitié +des joues; un grand gilet à fond jaune vif, à larges bandes marron, un +pantalon noir un peu court, des bas d'une éblouissante blancheur et des +souliers cirés à l'œuf complétaient son accoutrement.</p> + +<p>Anastasie se prélassait dans une robe de mérinos amarante sur laquelle +tranchait vivement un châle d'un bleu foncé. Elle exposait +orgueilleusement à tous les regards sa perruque fraîchement bouclée et +tenait son bonnet suspendu à son bras par des brides de ruban vert en +manière de ridicule.</p> + +<p>La physionomie d'Alfred, ordinairement si grave, si recueillie et +dernièrement si abattue, était rayonnante, jubilante, rutilante; du plus +loin qu'il aperçut Louise et Rigolette, il accourut en s'écriant de sa +voix de basse:</p> + +<p>—Délivré!... parti!</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! monsieur Pipelet, dit Rigolette, comme vous avez l'air +joyeux! qu'avez-vous donc?</p> + +<p>—Parti... mademoiselle, ou plutôt madame, veux-je, puis-je, dois-je +dire, car maintenant vous êtes exactement semblable à Anastasie, grâce +au <i>conjungo</i>, de même que votre mari, M. Germain, est exactement +semblable à moi.</p> + +<p>—Vous êtes bien honnête, monsieur Pipelet, dit Rigolette en souriant; +mais qui est donc parti?</p> + +<p>—Cabrion! s'écria M. Pipelet en respirant et en aspirant l'air avec une +indicible satisfaction, comme s'il eût été dégagé d'un poids énorme. Il +quitte la France à jamais, à toujours... à perpétuité... enfin il est +parti.</p> + +<p>—Vous en êtes bien sûr?</p> + +<p>—Je l'ai vu... de mes yeux vu monter hier en diligence... route de +Strasbourg, lui, tous ses bagages... et tous ses effets, c'est-à-dire un +étui à chapeau, un appuie-mains et une boîte à couleurs.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il vous chante là, ce vieux chéri? dit Anastasie en +arrivant essoufflée, car elle avait difficilement suivi la course +précipitée d'Alfred. Je parie qu'il vous parle du départ de Cabrion? Il +n'a fait qu'en rabâcher toute la route.</p> + +<p>—C'est-à-dire, Anastasie, que je ne tiens pas sur terre. Avant, il me +semblait que mon chapeau était doublé de plomb; maintenant on dirait que +l'air me soulève vers le firmament! Parti... enfin... parti! et il ne +reviendra plus!</p> + +<p>—Heureusement, le gredin!</p> + +<p>—Anastasie... ménagez les absents... le bonheur me rend clément: je +dirai simplement que c'était un indigne polisson.</p> + +<p>—Et comment avez-vous su qu'il allait en Allemagne? demanda Rigolette.</p> + +<p>—Par un ami de mon roi des locataires. À propos de ce cher homme, vous +ne savez pas? grâce aux bons renseignements qu'il a donnés de nous, +Alfred est nommé concierge-gardien d'un mont-de-piété et d'une banque +charitable, fondés dans notre maison par une bonne âme qui me fait +joliment l'effet d'être celle dont M. Rodolphe était le commis voyageur +en bonnes actions!</p> + +<p>—Cela se trouve bien, reprit Rigolette, c'est mon mari qui est le +directeur de cette banque, aussi par le crédit de M. Rodolphe.</p> + +<p>—Et allllez donc... s'écria gaiement M<sup>me</sup> Pipelet. Tant mieux! tant +mieux! mieux vaut des connaissances que des intrus, mieux vaut des +anciens visages que des nouveaux. Mais, pour en revenir à Cabrion, +figurez-vous qu'un grand gros monsieur chauve, en venant nous apprendre +la nomination d'Alfred comme gardien, nous a demandé si un peintre de +beaucoup de talent, nommé Cabrion, n'avait pas demeuré chez nous. Au nom +de Cabrion, voilà mon vieux chéri qui lève sa botte en l'air et qui a la +petite mort. Heureusement le gros grand chauve ajoute: «Ce jeune peintre +va partir pour l'Allemagne; une personne riche l'y emmène pour des +travaux qui l'y retiendront pendant des années... Peut-être même se +fixera-t-il tout à fait à l'étranger.» En foi de quoi le particulier +donna à mon vieux chéri la date du départ de Cabrion et l'adresse des +Messageries.</p> + +<p>—Et j'ai le bonheur inespéré de lire sur le registre: «M. Cabrion, +artiste peintre, départ pour Strasbourg et l'étranger par +correspondance.»</p> + +<p>—Le départ était fixé à ce matin.</p> + +<p>—Je me rends dans la cour avec mon épouse.</p> + +<p>—Nous voyons le gredin monter sur l'impériale à côté du conducteur.</p> + +<p>—Et enfin, au moment où la voiture s'ébranle, Cabrion m'aperçoit, me +reconnaît, se retourne et me crie: «Je pars pour toujours... à toi pour +la vie!» Heureusement la trompette du conducteur étouffa presque ces +derniers mots et ce tutoiement indécent que je méprise... car enfin, +Dieu soit loué, il est parti.</p> + +<p>—Et parti pour toujours, croyez-le, monsieur Pipelet, dit Rigolette en +comprimant une violente envie de rire. Mais ce que vous ne savez pas, et +ce qui va bien vous étonner... c'est que M. Rodolphe était...</p> + +<p>—Était?</p> + +<p>—Un prince déguisé... une altesse royale.</p> + +<p>—Allons donc, quelle farce! dit Anastasie.</p> + +<p>—Je vous le jure sur mon mari... dit très-sérieusement Rigolette.</p> + +<p>—Mon roi des locataires... une altesse royale! s'écria Anastasie. +Allllez donc!... Et moi qui l'ai prié de garder ma loge!... Pardon... +pardon... pardon...</p> + +<p>Et elle remit machinalement son bonnet, comme si cette coiffure eût été +plus convenable pour parler d'un prince.</p> + +<p>Par une manifestation diamétralement opposée quant à la forme, mais +toute semblable quant au fond, Alfred, contre son habitude, se décoiffa +complètement et salua profondément le vide en s'écriant:—Un prince, une +altesse dans notre loge!... Et il m'a vu sous le linge quand j'étais au +lit par suite des indignités de Cabrion!</p> + +<p>À ce moment M<sup>me</sup> Georges se retourna et dit à son fils et à Rigolette:</p> + +<p>—Mes enfants, voici le docteur.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XV" id="XV"></a><a href="#table">XV</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le Maître d'école</a></h3> + + +<p>Le docteur Herbin, homme d'un âge mûr, avait une physionomie infiniment +spirituelle et distinguée, un regard d'une profondeur, d'une sagacité +remarquables, et un sourire d'une bonté extrême. Sa voix, naturellement +harmonieuse, devenait presque caressante lorsqu'il s'adressait aux +aliénés; aussi la suavité de son accent, la mansuétude de ses paroles +semblaient souvent calmer l'irritabilité naturelle de ces infortunés. +L'un des premiers il avait substitué, dans le traitement de la folie, la +commisération et la bienveillance aux terribles moyens coërcitifs +employés autrefois: plus de chaînes, plus de coups, plus de douches, +plus d'isolement surtout (sauf quelques cas exceptionnels).</p> + +<p>Sa haute intelligence avait compris que la monomanie, que l'insanité, +que la fureur s'exaltent par la séquestration et par les brutalités; +qu'en soumettant au contraire les aliénés à la vie commune, mille +distractions, mille incidents de tous les moments les empêchent de +s'absorber dans une idée fixe, d'autant plus funeste qu'elle est plus +concentrée par la solitude et par l'intimidation.</p> + +<p>Ainsi, l'expérience prouve que, pour les aliénés, l'isolement est aussi +funeste qu'il est salutaire pour les détenus criminels... la +perturbation mentale des premiers s'accroissant dans la solitude, de +même que la perturbation ou plutôt la subversion morale des seconds +s'augmente et devient incurable par la fréquentation de leurs pairs en +corruption.</p> + +<p>Sans doute, dans plusieurs années, le système pénitentiaire actuel, avec +ses prisons en commun, véritables écoles d'infamie, avec ses bagnes, ses +chaînes, ses piloris et ses échafauds, paraîtra aussi vicieux, aussi +sauvage, aussi atroce que l'ancien traitement qu'on infligeait aux +aliénés paraît à cette heure absurde et atroce...</p> + +<p>—Monsieur, dit M<sup>me</sup> Georges<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a> à M. Herbin, j'ai cru pouvoir +accompagner mon fils et ma belle-fille, quoique je ne connaisse pas M. +Morel. La position de cet excellent homme m'a paru si intéressante que +je n'ai pu résister au désir d'assister avec mes enfants au réveil +complet de sa raison, qui, vous l'espérez, nous a-t-on dit, lui +reviendra ensuite de l'épreuve à laquelle vous allez le soumettre.</p> + +<p>—Je compte du moins beaucoup, madame, sur l'impression favorable que +doit lui causer la présence de sa fille et des personnes qu'il avait +l'habitude de voir.</p> + +<p>—Lorsqu'on est venu arrêter mon mari, dit la femme de Morel avec +émotion, en montrant Rigolette au docteur, notre bonne petite voisine +était occupée à me secourir moi et mes enfants.</p> + +<p>—Mon père connaissait bien aussi M. Germain, qui a toujours eu beaucoup +de bontés pour nous, ajouta Louise. Puis, désignant Alfred et Anastasie, +elle reprit: Monsieur et madame sont les portiers de notre maison... ils +avaient aussi bien des fois aidé notre famille dans son malheur autant +qu'ils le pouvaient.</p> + +<p>—Je vous remercie, monsieur, dit le docteur à Alfred, de vous être +dérangé pour venir ici; mais, d'après ce qu'on me dit, je vois que cette +visite ne doit pas vous coûter?</p> + +<p>—Môssieur, dit Pipelet en s'inclinant gravement, l'homme doit +s'entraider ici-bas... il est frère... sans compter que le père Morel +était la crème des honnêtes gens... avant qu'il n'ait perdu la raison +par suite de son arrestation et celle de cette chère M<sup>lle</sup> Louise.</p> + +<p>—Et même, reprit Anastasie, et même que je regrette toujours que +l'écuellée de soupe brûlante que j'ai jetée sur le dos des recors +n'aurait pas été du plomb fondu... n'est-ce pas, vieux chéri, du pur +plomb fondu?</p> + +<p>—C'est vrai; je dois rendre ce juste hommage à l'affection que mon +épouse avait vouée aux Morel.</p> + +<p>—Si vous ne craignez pas, madame, dit le docteur Herbin à la mère de +Germain, la vue des aliénés, nous traverserons plusieurs cours pour nous +rendre au bâtiment extérieur où j'ai jugé à propos de faire conduire +Morel et j'ai donné l'ordre ce matin qu'on ne le menât pas à la ferme +comme à l'ordinaire.</p> + +<p>—À la ferme, monsieur? dit M<sup>me</sup> Georges, il y a une ferme ici?</p> + +<p>—Cela vous surprend, madame? je le conçois. Oui, nous avons ici une +ferme dont les produits sont d'une très-grande ressource pour la maison +et qui est mise en valeur par des aliénés<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p> + +<p>—Ils y travaillent? en liberté, monsieur?</p> + +<p>—Sans doute, et le travail, le calme des champs, la vue de la nature, +est un de nos meilleurs moyens curatifs... Un seul gardien les y +conduit, et il n'y a presque jamais eu d'exemple d'évasion; ils s'y +rendent avec une satisfaction véritable... et le petit salaire qu'ils +gagnent sert à améliorer leur sort... à leur procurer de petites +douceurs. Mais nous voici arrivés à la porte d'une des cours. Puis, +voyant une légère nuance d'appréhension sur les traits de M<sup>me</sup> Georges, +le docteur ajouta: Ne craignez rien, madame... dans quelques minutes +vous serez aussi rassurée que moi.</p> + +<p>—Je vous suis, monsieur... Venez, mes enfants.</p> + +<p>—Anastasie, dit tout bas M. Pipelet, qui était resté en arrière avec sa +femme, quand je songe que si l'infernale poursuite de Cabrion eût +duré... ton Alfred devenait fou, et, comme tel, était relégué parmi ces +malheureux que nous allons voir vêtus des costumes les plus baroques, +enchaînés par le milieu du corps ou enfermés dans des loges comme les +bêtes féroces du Jardin des Plantes!</p> + +<p>—Ne m'en parle pas, vieux chéri... On dit que les fous par amour sont +comme de vrais singes dès qu'ils aperçoivent une femme... Ils se jettent +aux barreaux de leurs cages en poussant des roucoulements affreux... Il +faut que leurs gardiens les apaisent à grands coups de fouet et en leur +lâchant sur la tête des immenses robinets d'eau glacée qui tombent de +cent pieds de haut... et ça n'est pas de trop pour les rafraîchir.</p> + +<p>—Anastasie, ne vous approchez pas trop des cages de ces insensés, dit +gravement Alfred; un malheur est si vite arrivé!</p> + +<p>—Sans compter que ça ne serait pas généreux de ma part d'avoir l'air de +les narguer, car, après tout, ajouta Anastasie avec mélancolie, c'est +nos attraits qui rendent les hommes comme ça. Tiens, je frémis, mon +Alfred, quand je pense que si je t'avais refusé ton bonheur, tu serais +probablement, à l'heure qu'il est, fou d'amour comme un de ces +enragés... que tu serais à te cramponner aux barreaux de ta cage +aussitôt que tu verrais une femme, et à rugir après, pauvre vieux +chéri... toi qui, au contraire, t'ensauves dès qu'elles t'agacent.</p> + +<p>—Ma pudeur est ombrageuse, c'est vrai, et je ne m'en suis pas mal +trouvé. Mais, Anastasie, la porte s'ouvre, je frissonne... Nous allons +voir d'abominables figures, entendre des bruits de chaînes et des +grincements de dents...</p> + +<p>M. et M<sup>me</sup> Pipelet n'ayant pas, ainsi qu'on le voit, entendu la +conversation du docteur Herbin, partageaient les préjugés populaires qui +existent encore à l'endroit des hospices d'aliénés, préjugés qui, du +reste, il y a quarante ans, étaient d'effroyables réalités.</p> + +<p>La porte de la cour s'ouvrit.</p> + +<p>Cette cour, formant un long parallélogramme, était plantée d'arbres, +garnie de bancs; de chaque côté régnait une galerie d'une étrange +construction; des cellules largement aérées avaient accès sur cette +galerie; une cinquantaine d'hommes, uniformément vêtus de gris, se +promenaient, causaient, ou restaient silencieux et contemplatifs, assis +au soleil.</p> + +<p>Rien ne contrastait davantage avec l'idée qu'on se fait ordinairement +des excentricités de costume et de la singularité physiognomonique des +aliénés; il fallait même une longue habitude d'observation pour +découvrir sur beaucoup de ces visages les indices certains de la folie.</p> + +<p>À l'arrivée du docteur Herbin, un grand nombre d'aliénés se pressèrent +autour de lui, joyeux et empressés, en lui tendant leurs mains avec une +touchante expression de confiance et de gratitude, à laquelle il +répondit cordialement en leur disant:</p> + +<p>—Bonjour, bonjour, mes enfants.</p> + +<p>Quelques-uns de ces malheureux, trop éloignés du docteur pour lui +prendre la main, vinrent l'offrir avec une sorte d'hésitation craintive +aux personnes qui l'accompagnaient.</p> + +<p>—Bonjour, mes amis, leur dit Germain en leur serrant la main avec une +bonté qui semblait les ravir.</p> + +<p>—Monsieur, dit M<sup>me</sup> Georges au docteur, est-ce que ce sont des fous?</p> + +<p>—Ce sont à peu près les plus dangereux de la maison, dit le docteur en +souriant. On les laisse ensemble le jour; seulement, la nuit on les +renferme dans des cellules dont vous voyez les portes ouvertes.</p> + +<p>—Comment! ces gens sont complètement fous?... Mais quand sont-ils donc +furieux?...</p> + +<p>—D'abord... dès le début de leur maladie, quand on les amène ici; puis +peu à peu le traitement agit, la vue de leurs compagnons les calme, les +distrait... la douceur les apaise, et leurs crises violentes, d'abord +fréquentes, deviennent de plus en plus rares... Tenez, en voici un des +plus méchants.</p> + +<p>C'était un homme robuste et nerveux, de quarante ans environ, aux longs +cheveux noirs, au grand front bilieux, au regard profond, à la +physionomie des plus intelligentes. Il s'approcha gravement du docteur +et lui dit d'un ton d'exquise politesse, quoique se contraignant un peu:</p> + +<p>—Monsieur le docteur, je dois avoir à mon tour le droit d'entretenir et +de promener l'aveugle; j'aurai l'honneur de vous faire observer qu'il y +a une injustice flagrante à priver ce malheureux de ma conversation pour +le livrer... (et le fou sourit avec une dédaigneuse amertume) aux +stupides divagations d'un idiot complètement étranger, je crois ne rien +hasarder, complètement étranger aux moindres notions d'une science +quelconque, tandis que ma conversation distrairait l'aveugle. Ainsi, +ajouta-t-il avec une extrême volubilité, je lui aurais dit mon avis sur +les surfaces isothermes et orthogonales, lui faisant remarquer que les +équations aux différences partielles, dont l'interprétation géométrique +se résume en deux faces orthogonales, ne peuvent être intégrées +généralement à cause de leur complication. Je lui aurais prouvé que les +surfaces conjuguées sont nécessairement toutes isothermes, et nous +aurions cherché ensemble quelles sont les surfaces capables de composer +un système triplement isotherme... Si je ne me fais pas illusion, +monsieur... comparez cette récréation aux stupidités dont on entretient +l'aveugle, ajouta l'aliéné en reprenant haleine, et dites-moi si ce +n'est pas un meurtre de le priver de mon entretien?</p> + +<p>—Ne prenez pas ce qu'il vient de dire, madame, pour les élucubrations +d'un fou, dit tout bas le docteur; il aborde ainsi parfois les plus +hautes questions de géométrie ou d'astronomie avec une sagacité qui +ferait honneur aux savants les plus illustres... Son savoir est immense. +Il parle toutes les langues vivantes; mais il est, hélas! martyr du +désir et de l'orgueil du savoir; il se figure qu'il a absorbé toutes les +connaissances humaines en lui seul, et qu'en le retenant ici on replonge +l'humanité dans les ténèbres de la plus profonde ignorance.</p> + +<p>Le docteur reprit tout haut à l'aliéné, qui semblait attendre sa réponse +avec une respectueuse anxiété:</p> + +<p>—Mon cher monsieur Charles, votre réclamation me semble de toute +justice, et ce pauvre aveugle, qui, je crois, est muet, mais +heureusement n'est pas sourd, goûterait un charme infini à la +conversation d'un homme aussi érudit que vous. Je vais m'occuper de vous +faire rendre justice.</p> + +<p>—Du reste, vous persistez toujours, en me retenant ici, à priver +l'univers de toutes les connaissances humaines que je me suis +appropriées en me les assimilant, dit le fou en s'animant peu à peu et +en commençant à gesticuler avec une extrême agitation.</p> + +<p>—Allons, allons, calmez-vous, mon bon monsieur Charles. Heureusement +l'univers ne s'est pas encore aperçu de ce qui lui manquait; dès qu'il +réclamera, nous nous empresserons de satisfaire à sa réclamation; en +tout état de cause, un homme de votre capacité, de votre savoir, peut +toujours rendre de grands services.</p> + +<p>—Mais je suis pour la science ce qu'était l'arche de Noé pour la nature +physique, s'écria-t-il en grinçant des dents et l'œil égaré.</p> + +<p>—Je le sais, mon cher ami.</p> + +<p>—Vous voulez mettre la lumière sous le boisseau! s'écria-t-il en +fermant les poings. Mais alors je vous briserai comme verre, ajouta-t-il +d'un air menaçant, le visage empourpré de colère et les veines gonflées +à se rompre.</p> + +<p>—Ah! monsieur Charles, répondit le docteur en attachant sur l'insensé +un regard calme, fixe, perçant, et donnant à sa voix un accent caressant +et flatteur, je croyais que vous étiez le plus grand savant des temps +modernes...</p> + +<p>—Et passés! s'écria le fou, oubliant tout à coup sa colère pour son +orgueil.</p> + +<p>—Vous ne me laissez pas achever... que vous étiez le plus grand savant +des temps passés... présents...</p> + +<p>—Et futurs... ajouta le fou avec fierté.</p> + +<p>—Oh! le vilain bavard, qui m'interrompt toujours, dit le docteur en +souriant et en lui frappant amicalement sur l'épaule. Ne dirait-on pas +que j'ignore toute l'admiration que vous inspirez et que vous +méritez!... Voyons, allons voir l'aveugle... conduisez-moi près de lui.</p> + +<p>—Docteur, vous êtes un brave homme; venez, venez, vous allez voir ce +qu'on l'oblige d'écouter quand je pourrais lui dire de si belles choses, +reprit le fou complètement calmé en marchant devant le docteur d'un air +satisfait.</p> + +<p>—Je vous l'avoue, monsieur, dit Germain, qui s'était rapproché de sa +mère et de sa femme, dont il avait remarqué l'effroi lorsque le fou +avait parlé et gesticulé violemment; un moment, j'ai craint une crise.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu, monsieur, autrefois, au premier mot d'exaltation, au +premier geste de menace de ce malheureux, les gardiens se fussent jetés +sur lui; on l'eût garrotté, battu, inondé de douches, une des plus +atroces tortures que l'on puisse rêver... Jugez de l'effet d'un tel +traitement sur une organisation énergique et irritable, dont la force +d'expansion est d'autant plus violente qu'elle est plus comprimée. Alors +il serait tombé dans un de ces accès de rage effroyables qui défiaient +les étreintes les plus puissantes, s'exaspéraient par leur fréquence et +devenaient presque incurables; tandis que, vous le voyez, en ne +comprimant pas d'abord cette effervescence momentanée ou en la +détournant à l'aide de l'excessive mobilité d'esprit que l'on remarque +chez beaucoup d'insensés, ces bouillonnements éphémères s'apaisent aussi +vite qu'ils s'élèvent.</p> + +<p>—Et quel est donc cet aveugle dont il parle, monsieur? est-ce une +illusion de son esprit? demanda M<sup>me</sup> Georges.</p> + +<p>—Non, madame, c'est une histoire fort étrange, répondit le docteur. Cet +aveugle a été pris dans un repaire des Champs-Élysées, où l'on a arrêté +une bande de voleurs et d'assassins; on a trouvé cet homme enchaîné au +milieu d'un caveau souterrain, à côté du cadavre d'une femme si +horriblement mutilé qu'on n'a pu la reconnaître.</p> + +<p>—Ah! c'est affreux... dit M<sup>me</sup> Georges en frissonnant<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>.</p> + +<p>—Cet homme est d'une épouvantable laideur, toute sa figure est corrodée +par le vitriol. Depuis son arrivée ici il n'a pas prononcé une parole. +Je ne sais s'il est réellement muet, ou s'il affecte le mutisme. Par un +singulier hasard, les seules crises qu'il ait eues se sont passées +pendant mon absence, et toujours la nuit. Malheureusement toutes les +demandes qu'on lui adresse restent sans réponse, et il est impossible +d'avoir aucun renseignement sur sa position; ses accès semblent causés +par une fureur dont la cause est impénétrable, car il ne prononce pas +une parole. Les autres aliénés ont pour lui beaucoup d'attentions; ils +guident sa marche et ils se plaisent à l'entretenir, hélas! selon le +degré de leur intelligence. Tenez... le voici...</p> + +<p>Toutes les personnes qui accompagnaient le médecin reculèrent d'horreur +à la vue du Maître d'école, car c'était lui.</p> + +<p>Il n'était pas fou, mais il contrefaisait le muet et l'insensé.</p> + +<p>Il avait massacré la Chouette, non dans un accès de folie, mais dans un +accès de fièvre chaude pareil à celui dont il avait déjà été frappé lors +de sa terrible vision à la ferme de Bouqueval.</p> + +<p>Ensuite de son arrestation à la taverne des Champs-Élysées, sortant de +son délire passager, le Maître d'école s'était éveillé dans une des +cellules du dépôt de la Conciergerie où l'on enferme provisoirement les +insensés. Entendant dire autour de lui: «C'est un fou furieux», il +résolut de continuer de jouer ce rôle, et s'imposa un mutisme complet +afin de ne pas se compromettre par ses réponses, dans le cas où l'on +douterait de son insanité prétendue.</p> + +<p>Ce stratagème lui réussit. Conduit à Bicêtre, il simula de temps à autre +de violents accès de fureur, ayant toujours soin de choisir la nuit pour +ces manifestations, afin d'échapper à la pénétrante observation du +médecin en chef, le chirurgien de garde, éveillé et appelé à la hâte, +n'arrivant presque jamais qu'à l'issue ou à la fin de la crise.</p> + +<p>Le très-petit nombre des complices du Maître d'école qui savaient son +véritable nom et son évasion du bagne de Rochefort ignoraient ce qu'il +était devenu, et n'avaient d'ailleurs aucun intérêt à le dénoncer; on ne +pouvait ainsi constater son identité. Il espérait donc rester toujours à +Bicêtre, en continuant son rôle de fou et de muet.</p> + +<p>Oui, toujours, tel était alors l'unique vœu, le seul désir de cet +homme, grâce à l'impuissance de nuire qui paralysait ses méchants +instincts. Grâce à l'isolement profond où il avait vécu dans le caveau +de Bras-Rouge, le remords, on le sait, s'était peu à peu emparé de cette +âme de fer.</p> + +<p>À force de concentrer son esprit dans une incessante méditation, le +souvenir de ses crimes passés, privé de toute communication avec le +monde extérieur, ses idées finissaient souvent par prendre un corps, par +s'imager dans son cerveau, ainsi qu'il l'avait dit à la Chouette; alors +lui apparaissaient quelquefois les traits de ses victimes; mais ce +n'était pas là de la folie, c'était la puissance du souvenir porté à sa +dernière expression.</p> + +<p>Ainsi cet homme, encore dans la force de l'âge, d'une constitution +athlétique, cet homme qui devait sans doute vivre encore de longues +années, cet homme qui jouissait de toute la plénitude de sa raison, +devait passer ces longues années parmi les fous, dans un mutisme +complet, sinon, s'il était découvert, on le conduisait à l'échafaud pour +ses nouveaux meurtres, ou on le condamnait à une réclusion perpétuelle +parmi des scélérats pour lesquels il ressentait une horreur qui +s'augmentait en raison de son repentir.</p> + +<p>Le Maître d'école était assis sur un banc; une forêt de cheveux +grisonnants couvraient sa tête hideuse et énorme; accoudé sur un de ses +genoux, il appuyait son menton dans sa main. Quoique ce masque affreux +fût privé de regard, que deux trous remplaçassent son nez, que sa bouche +fût difforme, un désespoir écrasant, incurable, se manifestait encore +sur ce visage monstrueux.</p> + +<p>Un aliéné d'une figure triste, bienveillante et juvénile, agenouillé +devant le Maître d'école, tenait sa robuste main entre les siennes, le +regardait avec bonté, et d'une voix douce répétait incessamment ces +seuls mots: «Des fraises... des fraises... des fraises...»</p> + +<p>—Voilà pourtant, dit gravement le fou savant, la seule conversation que +cet idiot sache tenir à l'aveugle. Si chez lui les yeux du corps sont +fermés, ceux de l'esprit sont sans doute ouverts, et il me saura gré de +me mettre en communication avec lui.</p> + +<p>—Je n'en doute pas, dit le docteur pendant que le pauvre insensé à +figure mélancolique contemplait l'abominable figure du Maître d'école, +avec compassion et répétait de sa voix douce: «Des fraises... des +fraises... des fraises...»</p> + +<p>—Depuis son entrée ici, ce pauvre fou n'a pas prononcé d'autres paroles +que celles-là, dit le docteur à M<sup>me</sup> Georges, qui regardait le Maître +d'école avec horreur; quel événement se rattache à ces mots, les seuls +qu'il dise... c'est ce que je n'ai pu pénétrer...</p> + +<p>—Mon Dieu, ma mère, dit Germain à M<sup>me</sup> Georges, combien ce malheureux +aveugle paraît accablé!...</p> + +<p>—C'est vrai, mon enfant, répondit M<sup>me</sup> Georges, malgré moi mon cœur se +serre... sa vue me fait mal. Oh! qu'il est triste de voir l'humanité +sous ce sinistre aspect!</p> + +<p>À peine M<sup>me</sup> Georges eut-elle prononcé ces mots que le Maître d'école +tressaillit; son visage couturé devint pâle sous ses cicatrices; il leva +et tourna si vivement la tête du côté de la mère de Germain que celle-ci +ne put retenir un cri d'effroi, quoiqu'elle ignorât quel était ce +misérable.</p> + +<p>Le Maître d'école avait reconnu la voix de sa femme, et les paroles de +M<sup>me</sup> Georges lui disaient qu'elle parlait à son fils.</p> + +<p>—Qu'avez-vous, ma mère? s'écria Germain.</p> + +<p>—Rien, mon enfant... mais le mouvement de cet homme... l'expression de +sa figure... tout cela m'a effrayée... Tenez, monsieur, pardonnez à ma +faiblesse, ajouta-t-elle en s'adressant au docteur; je regrette presque +d'avoir cédé à ma curiosité en accompagnant mon fils.</p> + +<p>—Oh! pour une fois... ma mère... il n'y a rien à regretter...</p> + +<p>—Bien certainement que notre bonne mère ne reviendra plus jamais ici, +ni nous non plus, n'est-ce pas, mon petit Germain? dit Rigolette; c'est +si triste... ça navre le cœur.</p> + +<p>—Allons, vous êtes une petite peureuse. N'est-ce pas, monsieur le +docteur, dit Germain en souriant, n'est-ce pas que ma femme est une +peureuse?</p> + +<p>—J'avoue, répondit le médecin, que la vue de ce malheureux aveugle et +muet m'a impressionné... moi qui ai vu bien des misères.</p> + +<p>—Quelle frimousse... hein! vieux chéri? dit tout bas Anastasie... Eh +bien! auprès de toi... tous les hommes me paraissent aussi laids que cet +affreux bonhomme... C'est pour ça que personne ne peut se vanter de... +tu comprends, mon Alfred?...</p> + +<p>—Anastasie, je rêverai de cette figure-là... c'est sûr... j'en aurai le +cauchemar...</p> + +<p>—Mon ami, dit le docteur au Maître d'école, comment vous +trouvez-vous?...</p> + +<p>Le Maître d'école resta muet.</p> + +<p>—Vous ne m'entendez donc pas? reprit le docteur en lui frappant +légèrement sur l'épaule.</p> + +<p>Le Maître d'école ne répondit rien, il baissa la tête; au bout de +quelques instants... de ses yeux sans regards il tomba une larme...</p> + +<p>—Il pleure, dit le docteur.</p> + +<p>—Pauvre homme! ajouta Germain avec compassion.</p> + +<p>Le Maître d'école frissonna; il entendait de nouveau la voix de son +fils... Son fils éprouvait pour lui un sentiment de compassion.</p> + +<p>—Qu'avez-vous? Quel chagrin vous afflige? demanda le docteur. Le Maître +d'école, sans répondre, cacha son visage dans ses mains.</p> + +<p>—Nous n'en obtiendrons rien, dit le docteur.</p> + +<p>—Laissez-moi faire, je vais le consoler, reprit le fou savant d'un air +grave et prétentieux. Je vais lui démontrer que tous les genres de +surfaces orthogonales dans lesquelles les trois systèmes sont isothermes +sont: 1° ceux des surfaces du second ordre; 2° ceux des ellipsoïdes de +révolution autour du petit axe et du grand axe; 3° ceux... Mais, au +fait, non, reprit le fou en se ravisant et réfléchissant; je +l'entretiendrai du système planétaire. Puis, s'adressant au jeune aliéné +toujours agenouillé devant le Maître d'école:—Ôte-toi de là... avec tes +fraises...</p> + +<p>—Mon garçon, dit le docteur au jeune fou, il faut que chacun de vous +conduise et entretienne à son tour ce pauvre homme... Laissez votre +camarade prendre votre place...</p> + +<p>Le jeune aliéné obéit aussitôt, se leva, regarda timidement le docteur +de ses grands yeux bleus, lui témoigna sa déférence par un salut, fit un +signe d'adieu au Maître d'école et s'éloigna en répétant d'une voix +plaintive: «Des fraises... des fraises...»</p> + +<p>Le docteur, s'apercevant de la pénible impression que cette scène +causait à M<sup>me</sup> Georges, lui dit:</p> + +<p>—Heureusement, madame, nous allons trouver Morel, et, si mon espérance +se réalise, votre âme s'épanouira en voyant cet excellent homme rendu à +la tendresse de sa digne femme et de sa digne fille.</p> + +<p>Et le médecin s'éloigna suivi des personnes qui l'accompagnaient.</p> + +<p>Le Maître d'école resta seul avec le fou de science, qui commença de lui +expliquer, d'ailleurs très-savamment, très-éloquemment, la marche +imposante des astres, qui décrivent silencieusement leur courbe immense +dans le ciel, dont l'état normal est la nuit...</p> + +<p>Mais le Maître d'école n'écoutait pas...</p> + +<p>Il songeait avec un profond désespoir qu'il n'entendrait plus jamais la +voix de son fils et de sa femme... Certain de la juste horreur qu'il +leur inspirait, du malheur, de la honte, de l'épouvante où les aurait +plongés la révélation de son nom, il eût plutôt enduré mille morts que +de se découvrir à eux... Une seule, une dernière consolation lui +restait: un moment il avait inspiré quelque pitié à son fils.</p> + +<p>Et malgré lui il se rappelait ces mots que Rodolphe lui avait dits avant +de lui infliger un châtiment terrible: «Chacune de tes paroles est un +blasphème, chacune de tes paroles sera une prière: tu es audacieux et +cruel parce que tu es fort, tu seras doux et humble parce que tu seras +faible. Ton cœur est fermé au repentir... un jour tu pleureras tes +victimes... D'homme tu t'es fait bête féroce... Un jour ton intelligence +se relèvera par l'expiation. Tu n'as pas même respecté ce que respectent +les bêtes sauvages, leur femelle et leurs petits... après une longue vie +consacrée à la rédemption de tes crimes, ta dernière prière sera pour +supplier Dieu de t'accorder le bonheur inespéré de mourir entre ta femme +et ton fils...»</p> + +<p>—Nous allons passer devant la cour des idiots, et nous arriverons au +bâtiment où se trouve Morel, dit le docteur en sortant de la cour où +était le Maître d'école.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVI" id="XVI"></a><a href="#table">XVI</a></h2> + +<h3><a href="#table">Morel le lapidaire</a></h3> + + +<p>Malgré la tristesse que lui avait inspirée la vue des aliénés, M<sup>me</sup> +Georges ne put s'empêcher de s'arrêter un moment en passant devant une +cour grillée où étaient enfermés les idiots incurables.</p> + +<p>Pauvres êtres, qui souvent n'ont pas même l'instinct de la bête et dont +on ignore presque toujours l'origine; inconnus de tous et d'eux-mêmes... +Ils traversent ainsi la vie, absolument étrangers aux sentiments, à la +pensée, éprouvant seulement les besoins animaux les plus limités...</p> + +<p>Le hideux accouplement de la misère et de la débauche, au plus profond +des bouges les plus infects, cause ordinairement cet effroyable +abâtardissement de l'espèce... qui atteint en général les classes +pauvres.</p> + +<p>Si généralement la folie ne se révèle pas tout d'abord à l'observateur +superficiel par la seule inspection de la physionomie de l'aliéné, il +n'est que trop facile de reconnaître les caractères physiques de +l'idiotisme.</p> + +<p>Le docteur Herbin n'eut pas besoin de faire remarquer à M<sup>me</sup> Georges +l'expression d'abrutissement sauvage, d'insensibilité stupide ou +d'ébahissement imbécile qui donnait aux traits de ces malheureux une +expression à la fois hideuse et pénible à voir. Presque tous étaient +vêtus de longues souquenilles sordides en lambeaux: car, malgré toute la +surveillance possible, on ne peut empêcher ces êtres, absolument privés +d'instinct et de raison, de lacérer, de souiller leurs vêtements en +rampant, en se roulant comme des bêtes dans la fange des cours<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a> où +ils restent pendant le jour.</p> + +<p>Les uns, accroupis dans les coins les plus obscurs d'un hangar qui les +abritait, pelotonnés, ramassés sur eux-mêmes comme des animaux dans +leurs tanières, faisaient entendre une sorte de râlement sourd et +continuel.</p> + +<p>D'autres, adossés au mur, debout, immobiles, muets, regardaient fixement +le soleil.</p> + +<p>Un vieillard d'une obésité difforme, assis sur une chaise de bois, +dévorait sa pitance avec une voracité animale, en jetant de côté et +d'autre des regards obliques et courroucés.</p> + +<p>Ceux-ci marchaient circulairement et en hâte dans un tout petit espace +qu'ils se limitaient. Cet étrange exercice durait des heures entières +sans interruption.</p> + +<p>Ceux-là, assis par terre, se balançaient incessamment en jetant +alternativement le haut de leur corps en avant et en arrière, +n'interrompant ce mouvement d'une monotonie vertigineuse que pour rire +aux éclats, de ce rire strident, guttural de l'idiotisme.</p> + +<p>D'autres enfin, dans un complet anéantissement, n'ouvraient les yeux +qu'aux heures du repas, et restaient inertes, inanimés, sourds, muets, +aveugles, sans qu'un cri, sans qu'un geste annonçât leur vitalité.</p> + +<p>L'absence complète de communication verbale ou intelligente est un des +caractères les plus sinistrés d'une réunion d'idiots; au moins, malgré +l'incohérence de leurs paroles et de leurs pensées, les fous se parlent, +se reconnaissent, se recherchent; mais entre les idiots il règne une +indifférence stupide, un isolement farouche. Jamais on ne les entend +prononcer une parole articulée; ce sont de temps à autre quelques rires +sauvages ou des gémissements et des cris qui n'ont rien d'humain. À +peine un très-petit nombre d'entre eux reconnaissent-ils leurs gardiens. +Et pourtant, répétons-le avec admiration, par respect pour la créature, +ces infortunés, qui semblent ne plus appartenir à notre espèce, et pas +même à l'espèce animale, par le complet anéantissement de leurs facultés +intellectuelles; ces êtres, incurablement frappés, qui tiennent plus du +mollusque que de l'être animé, et qui souvent traversent ainsi tous les +âges d'une longue carrière, sont entourés de soins recherchés et d'un +bien-être dont ils n'ont pas même la conscience.</p> + +<p>Sans doute, il est beau de respecter ainsi le principe de la dignité +humaine jusque dans ces malheureux qui de l'homme n'ont plus que +l'enveloppe; mais, répétons-le toujours, on devrait songer aussi à la +dignité de ceux qui, doués de toute leur intelligence, remplis de zèle, +d'activité, sont la force vive de la nation; leur donner conscience de +cette dignité en l'encourageant, en la récompensant lorsqu'elle s'est +manifestée par l'amour du travail, par la résignation, par la probité; +ne pas dire enfin, avec un égoïsme semi-orthodoxe: «Punissons ici-bas, +Dieu récompensera là-haut.»</p> + +<p>—Pauvres gens! dit M<sup>me</sup> Georges en suivant le docteur, après avoir jeté +un dernier regard dans la cour des idiots, qu'il est triste de songer +qu'il n'y a aucun remède à leurs maux!</p> + +<p>—Hélas! aucun, madame, répondit le docteur, surtout arrivés à cet âge; +car maintenant, grâce aux progrès de la science, les enfants idiots +reçoivent une sorte d'éducation qui développe au moins l'atome +d'intelligence incomplète dont ils sont quelquefois doués. Nous avons +ici une école<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>, dirigée avec autant de persévérance que de patience +éclairée, qui offre déjà des résultats on ne peut plus satisfaisants: +par des moyens très-ingénieux et exclusivement appropriés à leur état, +on exerce à la fois le physique et le moral de ces pauvres enfants, et +beaucoup parviennent à connaître les lettres, les chiffres, à se rendre +compte des couleurs; on est même arrivé à leur apprendre à chanter en +chœur, et je vous assure, madame, qu'il y a une sorte de charme +étrange, à la fois triste et touchant, à entendre ces voix étonnées, +plaintives, quelquefois douloureuses, s'élever vers le ciel dans un +cantique dont presque tous les mots, quoique français, leur sont +inconnus. Mais nous voici arrivés au bâtiment où se trouve Morel. J'ai +recommandé qu'on le laissât seul ce matin, afin que l'effet que j'espère +produire sur lui eût une plus grande action.</p> + +<p>—Et quelle est donc cette folie, monsieur? dit tout bas M<sup>me</sup> Georges au +docteur, afin de n'être pas entendue de Louise.</p> + +<p>—Il s'imagine que s'il n'a pas gagné treize cents francs dans sa +journée pour payer une dette contractée envers un notaire nommé Ferrand, +Louise doit mourir sur l'échafaud pour crime d'infanticide.</p> + +<p>—Ah! monsieur, ce notaire... était un monstre! s'écria M<sup>me</sup> Georges, +instruite de la haine de cet homme contre Germain. Louise Morel, son +père, ne sont pas les seules victimes. Il a poursuivi mon fils avec un +impitoyable acharnement.</p> + +<p>—Louise Morel m'a tout dit, madame, répondit le docteur. Dieu merci, ce +misérable a cessé de vivre. Mais veuillez m'attendre un moment avec ces +braves gens. Je vais voir comment se trouve Morel.</p> + +<p>Puis s'adressant à la fille du lapidaire:</p> + +<p>—Je vous en prie, Louise, soyez bien attentive. Au moment où je +crierai: «Venez!», paraissez aussitôt, mais seule... Quand je dirai une +seconde fois: «Venez!», les autres personnes entreront avec vous...</p> + +<p>—Ah! monsieur, le cœur me manque, dit Louise en essuyant ses larmes. +Pauvre père... Si cette épreuve était inutile!...</p> + +<p>—J'espère qu'elle le sauvera. Depuis longtemps je la ménage... Allons, +rassurez-vous, et songez à mes recommandations.</p> + +<p>Et le docteur, quittant les personnes qui l'accompagnaient, entra dans +une chambre dont les fenêtres grillées ouvraient sur un jardin.</p> + +<p>Grâce au repos, à un régime salubre, aux soins dont on l'entourait, les +traits de Morel le lapidaire n'étaient plus pâles, hâves et creusés par +une maigreur maladive. Son visage plein, légèrement coloré, annonçait le +retour de la santé; mais un sourire mélancolique, une certaine fixité +qui souvent encore immobilisait son regard, annonçaient que sa raison +n'était pas encore complètement rétablie.</p> + +<p>Lorsque le docteur entra, Morel, assis et courbé devant une table, +simulait l'exercice de son métier de lapidaire en disant:</p> + +<p>—Treize cents francs... treize cents francs... ou sinon Louise sur +l'échafaud... treize cents francs... Travaillons... travaillons... +travaillons...</p> + +<p>Cette aberration, dont les accès étaient d'ailleurs de moins en moins +fréquents, avait toujours été le symptôme primordial de sa folie. Le +médecin, d'abord contrarié de trouver Morel en ce moment sous +l'influence de sa monomanie, espéra bientôt faire servir cette +circonstance à son projet. Il prit dans sa poche une bourse contenant +soixante-cinq louis qu'il y avait placés d'avance, versa cet or dans sa +main et dit brusquement à Morel qui, profondément absorbé par son +simulacre de travail, ne s'était pas aperçu de l'arrivée du docteur:</p> + +<p>—Mon brave Morel... assez travaillé... Vous avez enfin gagné les treize +cents francs qu'il vous faut pour sauver Louise... les voilà...</p> + +<p>Et le docteur jeta sur la table la poignée d'or.</p> + +<p>—Louise est sauvée! s'écria le lapidaire en ramassant l'or avec +rapidité. Je cours chez le notaire.</p> + +<p>Et se levant précipitamment il courut vers la porte.</p> + +<p>—Venez! cria le docteur avec une vive angoisse, car la guérison +instantanée du lapidaire pouvait dépendre de cette première impression.</p> + +<p>À peine eut-il dit: «Venez!» que Louise parut à la porte, au moment même +où son père s'y présentait.</p> + +<p>Morel, stupéfait, recula deux pas en arrière et laissa tomber l'or qu'il +tenait.</p> + +<p>Pendant quelques minutes il contempla Louise dans un ébahissement +profond, ne la reconnaissant pas encore. Il semblait pourtant tâcher de +rappeler ses souvenirs; puis, se rapprochant d'elle peu à peu, il la +regarda avec une curiosité inquiète et craintive.</p> + +<p>Louise, tremblante d'émotion, contenait difficilement ses larmes, +pendant que le docteur, lui recommandant par un geste de rester muette, +épiait, attentif et silencieux, les moindres mouvements de la +physionomie du lapidaire. Celui-ci, toujours penché vers sa fille, +commença de pâlir: il passa ses deux mains sur son front inondé de +sueur; puis, faisant un nouveau pas vers elle, il voulut lui parler; +mais sa voix expira sur ses lèvres, sa pâleur augmenta, et il regarda +autour de lui avec surprise, comme s'il sortait peu à peu d'un songe.</p> + +<p>—Bien... bien..., dit tout bas le docteur à Louise, c'est bon signe... +quand je dirai: «Venez», jetez-vous dans ses bras en l'appelant votre +père.</p> + +<p>Le lapidaire porta les mains sur sa poitrine en se regardant, si cela se +peut dire, des pieds à la tête, comme pour se bien convaincre de son +identité. Ses traits exprimaient une incertitude douloureuse; au lieu +d'attacher ses yeux sur sa fille, il semblait vouloir se dérober à sa +vue. Alors, il se dit à voix basse, d'une voix entrecoupée:</p> + +<p>—Non!... non!... un songe... où suis-je?... impossible!... un songe... +ce n'est pas elle... Puis voyant les pièces d'or éparses sur le +plancher: Et cet or... je ne me rappelle pas... Je m'éveille donc?... la +tête me tourne... je n'ose pas regarder... j'ai honte... ce n'est pas +Louise...</p> + +<p>—Venez, dit le docteur à voix haute.</p> + +<p>—Mon père... reconnaissez-moi donc, je suis Louise... votre fille!... +s'écria-t-elle fondant en larmes et en se jetant dans les bras du +lapidaire, au moment où entraient la femme de Morel, Rigolette, M<sup>me</sup> +Georges, Germain et les Pipelet.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! disait Morel, que Louise accablait de caresses, où +suis-je? que me veut-on? que s'est-il passé? je ne peux pas croire...</p> + +<p>Puis, après quelques instants de silence, il prit brusquement entre ses +deux mains la tête de Louise, la regarda fixement et s'écria, après +quelques instants d'émotion croissante:</p> + +<p>—Louise!...</p> + +<p>—Il est sauvé! dit le docteur.</p> + +<p>—Mon mari... mon pauvre Morel!... s'écria la femme du lapidaire en +venant se joindre à Louise.</p> + +<p>—Ma femme! reprit Morel, ma femme et ma fille!</p> + +<p>—Et moi aussi, monsieur Morel, dit Rigolette, tous vos amis se sont +donné rendez-vous ici.</p> + +<p>—Tous vos amis!... vous voyez, monsieur Morel, ajouta Germain.</p> + +<p>—Mademoiselle Rigolette!... Monsieur Germain!... dit le lapidaire en +reconnaissant chaque personnage avec un nouvel étonnement.</p> + +<p>—Et les vieux amis de la loge, donc! dit Anastasie en s'approchant à +son tour avec Alfred, les voilà, les Pipelet... les vieux Pipelet... +amis à mort... et allllez donc, père Morel... voilà une bonne +journée...</p> + +<p>—Monsieur Pipelet et sa femme!... tant de monde autour de moi!... Il me +semble qu'il y a si longtemps!... Et... mais... mais enfin... c'est toi, +Louise... n'est ce pas?... s'écria-t-il avec entraînement en serrant sa +fille dans ses bras. C'est toi Louise? bien sûr?...</p> + +<p>—Mon pauvre père... oui... c'est moi... c'est ma mère... ce sont tous +vos amis... Vous ne vous quitterez plus... vous n'aurez plus de +chagrin... nous serons heureux maintenant, tous heureux.</p> + +<p>—Tous heureux... Mais... attendez donc que je me souvienne... Tous +heureux... il me semble pourtant qu'on était venu te chercher pour te +conduire en prison, Louise.</p> + +<p>—Oui... mon père... mais j'en suis sortie... acquittée... Vous le +voyez... me voici... près de vous...</p> + +<p>—Attendez encore... attendez... voilà la mémoire qui me revient. Puis +le lapidaire reprit avec effroi: Et le notaire?...</p> + +<p>—Mort... il est mort, mon père... murmura Louise.</p> + +<p>—Mort! lui! alors... je vous crois... nous pouvons être heureux... Mais +où suis-je?... comment suis-je ici? depuis combien de temps... et +pourquoi... je ne me rappelle pas bien...</p> + +<p>—Vous avez été si malade, monsieur, lui dit le docteur, qu'on vous a +transporté ici... à la campagne. Vous avez eu une fièvre très-violente, +le délire.</p> + +<p>—Oui, oui... je me souviens de la dernière chose avant ma maladie; +j'étais à parler avec ma fille et... qui donc, qui donc?... Ah! un homme +bien généreux, M. Rodolphe... il m'avait empêché d'être arrêté. Depuis, +par exemple, je ne me souviens de rien.</p> + +<p>—Votre maladie s'était compliquée d'une absence de mémoire, dit le +médecin. La vue de votre fille, de votre femme, de vos amis, vous l'a +rendue.</p> + +<p>—Et chez qui suis-je donc ici?</p> + +<p>—Chez un ami de M. Rodolphe, se hâta de dire Germain; on avait songé +que le changement d'air vous serait utile.</p> + +<p>—À merveille, dit tout bas le docteur; et s'adressant à un surveillant +il ajouta: Envoyez le fiacre au bout de la ruelle du jardin, afin qu'il +n'ait pas à traverser les cours et à sortir par la grande porte.</p> + +<p>Ainsi que cela arrive quelquefois dans les cas de folie, Morel n'avait +aucunement le souvenir et la conscience de l'aliénation dont il avait +été atteint.</p> + +<p>Quelques moments après, appuyé sur le bras de sa femme, de sa fille, et +accompagné d'un élève chirurgien que, pour plus de prudence, le docteur +avait commis à sa surveillance jusqu'à Paris, Morel montait en fiacre et +quittait Bicêtre sans soupçonner qu'il y avait été enfermé comme fou.</p> + +<p>—Vous croyez ce pauvre homme complètement guéri? disait M<sup>me</sup> Georges au +docteur, qui la reconduisait jusqu'à la grande porte de Bicêtre.</p> + +<p>—Je le crois, madame, et j'ai voulu exprès le laisser sous l'heureuse +influence de ce rapprochement avec sa famille: j'aurais craint de l'en +séparer. Du reste l'un de mes élèves ne le quittera pas et indiquera le +régime à suivre. Tous les jours j'irai le visiter jusqu'à ce que sa +guérison soit tout à fait consolidée; car non-seulement il m'intéresse +beaucoup, mais il m'a encore été très-particulièrement recommandé, à son +entrée à Bicêtre, par le chargé d'affaires du grand-duché de Gerolstein.</p> + +<p>Germain et sa mère échangèrent un coup d'œil significatif.</p> + +<p>—Je vous remercie, monsieur, dit M<sup>me</sup> Georges, de la bonté avec laquelle +vous avez bien voulu me faire visiter ce bel établissement, et je me +félicite d'avoir assisté à la scène touchante que votre savoir avait si +habilement prévue et annoncée.</p> + +<p>—Et moi, madame, je me félicite doublement de ce succès, qui rend un si +excellent homme à la tendresse de sa famille.</p> + +<p>Encore tout émus de ce qu'ils venaient de voir, M<sup>me</sup> Georges, Rigolette +et Germain reprirent le chemin de Paris, ainsi que M. et M<sup>me</sup> Pipelet.</p> + +<p>Au moment où le docteur Herbin rentrait dans les cours, il rencontra un +employé supérieur de la maison qui lui dit:</p> + +<p>—Ah! mon cher monsieur Herbin, vous ne sauriez vous imaginer à quelle +scène je viens d'assister. Pour un observateur comme vous, c'eût été une +source inépuisable.</p> + +<p>—Comment donc? quelle scène?</p> + +<p>—Vous savez que nous avons ici deux femmes condamnées à mort, la mère +et la fille, qui seront exécutées demain?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Eh bien! de ma vie je n'ai vu une audace et un sang-froid pareils à +celui de la mère. C'est une femme infernale.</p> + +<p>—N'est-ce pas cette veuve Martial qui a montré tant de cynisme dans les +débats?</p> + +<p>—Elle-même.</p> + +<p>—Et qu'a-t-elle fait encore?</p> + +<p>—Elle avait demandé à être enfermée dans le même cabanon que sa fille +jusqu'au moment de leur exécution. On avait accédé à sa demande. Sa +fille, beaucoup moins endurcie qu'elle, paraît s'amollir à mesure que le +moment fatal approche, tandis que l'assurance diabolique de la veuve +augmente encore, s'il est possible. Tout à l'heure le vénérable aumônier +de la prison est entré dans leur cachot pour leur offrir les +consolations de la religion. La fille se préparait à les accepter, +lorsque sa mère, sans perdre un moment son sang-froid glacial, l'a +accablée, elle et l'aumônier, de si indignes sarcasmes, que ce vénérable +prêtre a dû quitter le cachot après avoir en vain tenté de faire +entendre quelques saintes paroles à cette femme indomptable.</p> + +<p>—À la veille de monter à l'échafaud! une telle audace est vraiment +effrayante, dit le docteur.</p> + +<p>—Du reste, on dirait une de ces familles poursuivies par la fatalité +antique. Le père est mort sur l'échafaud, un autre fils est au bagne, un +autre, aussi condamné à mort, s'est dernièrement évadé. Le fils aîné +seul et deux jeunes enfants ont échappé à cette épouvantable contagion. +Pourtant cette femme a fait demander à ce fils aîné, le seul honnête +homme de cette exécrable race, de venir demain matin recevoir ses +dernières volontés.</p> + +<p>—Quelle entrevue!</p> + +<p>—Vous n'êtes pas curieux d'y assister?</p> + +<p>—Franchement non. Vous connaissez mes principes au sujet de la peine de +mort, et je n'ai pas besoin d'un si affreux spectacle pour m'affermir +encore dans ma manière de voir. Si cette terrible femme porte son +caractère indomptable jusque sur l'échafaud, quel déplorable exemple +pour le peuple!</p> + +<p>—Il y a encore quelque chose dans cette double exécution qui me paraît +très-singulier, c'est le jour qu'on a choisi pour la faire.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—C'est aujourd'hui la mi-carême.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Demain l'exécution a lieu à sept heures. Or, des bandes de gens +déguisés, qui auront passé cette nuit dans les bals de barrières, se +croiseront nécessairement, en rentrant dans Paris, avec le funèbre +cortège.</p> + +<p>—Vous avez raison, ce sera un contraste hideux.</p> + +<p>—Sans compter que de la place de l'exécution, barrière Saint-Jacques, +on entendra au loin la musique des guinguettes environnantes, car, pour +fêter le dernier jour du carnaval, on danse dans ces cabarets jusqu'à +dix et onze heures du matin.</p> + +<p>Le lendemain le soleil se leva radieux, éblouissant.</p> + +<p>À quatre heures du matin, plusieurs piquets d'infanterie et de cavalerie +vinrent entourer et garder les abords de Bicêtre.</p> + +<p>Nous conduirons le lecteur dans le cabanon où se trouvaient réunies la +veuve du supplicié et sa fille Calebasse. </p> + +<h3><i>Fin de la neuvième partie</i></h3> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="DIXIEME_PARTIE" id="DIXIEME_PARTIE"></a>DIXIÈME PARTIE</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Ia" id="Ia"></a><a href="#tablea">I</a></h2> + +<h3><a href="#tablea">La toilette</a></h3> + + +<p>À Bicêtre, un sombre corridor percé çà et là de quelques fenêtres +grillées, sortes de soupiraux situés un peu au-dessus du sol d'une cour +supérieure, conduisait au cachot des condamnés à mort.</p> + +<p>Ce cachot ne prenait de jour que par un large guichet pratiqué à la +partie supérieure de la porte, qui ouvrait sur le passage à peine +éclairé dont nous avons parlé.</p> + +<p>Dans ce cabanon au plafond écrasé, aux murs humides et verdâtres, au sol +dallé de pierres froides comme les pierres du sépulcre, sont renfermées +la femme Martial et sa fille Calebasse.</p> + +<p>La figure anguleuse de la veuve du supplicié se détache, dure, +impassible et blafarde comme un masque de marbre, au milieu de la +demi-obscurité qui règne dans le cachot.</p> + +<p>Privée de l'usage de ses mains, car par-dessus sa robe noire elle porte +la camisole de force, sorte de longue casaque de grosse toile grise +lacée derrière le dos, et dont les manches se terminent et se ferment en +forme de sac, elle demande qu'on lui ôte son bonnet, se plaignant d'une +vive chaleur à la tête... Ses cheveux gris tombent épars sur ses +épaules. Assise au bord de son lit, ses pieds reposant sur la dalle, +elle regarde fixement sa fille Calebasse, séparée d'elle par la largeur +du cachot...</p> + +<p>Celle-ci, à demi couchée et vêtue aussi de la camisole de force, +s'adosse au mur. Elle a la tête baissée sur sa poitrine, l'œil fixe, la +respiration saccadée. Sauf un léger tremblement convulsif, qui de temps +à autre agite sa mâchoire inférieure, ses traits paraissent assez +calmes, malgré leur pâleur livide.</p> + +<p>Dans l'intérieur et à l'extrémité du cachot, auprès de la porte, +au-dessous du guichet ouvert, un vétéran décoré, à figure rude et +basanée, au crâne chauve, aux longues moustaches grises, et assis sur +une chaise. Il garde à vue les condamnées.</p> + +<p>—Il fait un froid glacial ici!... et pourtant les yeux me brûlent... et +puis j'ai soif... toujours soif... dit Calebasse au bout de quelques +instants. Puis, s'adressant au vétéran, elle ajouta: De l'eau, s'il vous +plaît, monsieur...</p> + +<p>Le vieux soldat se leva, prit sur un escabeau un broc d'étain plein +d'eau, en remplit un verre, s'approcha de Calebasse et la fit boire +lentement, la camisole de force empêchant la condamnée de se servir de +ses mains.</p> + +<p>Après avoir bu avec avidité, elle dit:</p> + +<p>—Merci, monsieur.</p> + +<p>—Voulez-vous boire? demanda le soldat à la veuve.</p> + +<p>Celle-ci répondit par un signe négatif.</p> + +<p>Le vétéran alla se rasseoir.</p> + +<p>Il se fit un nouveau silence.</p> + +<p>—Quelle heure est-il, monsieur? demanda Calebasse.</p> + +<p>—Bientôt quatre heures et demie, dit le soldat.</p> + +<p>—Dans trois heures! reprit Calebasse avec un sourire sardonique et +sinistre, faisant allusion au moment fixé pour son exécution, dans trois +heures...</p> + +<p>Elle n'osa pas achever.</p> + +<p>La veuve haussa les épaules... Sa fille comprit sa pensée et reprit:</p> + +<p>—Vous avez plus de courage que moi... ma mère... Vous ne faiblissez +jamais... vous...</p> + +<p>—Jamais!</p> + +<p>—Je le sais bien... je le vois bien... Votre figure est aussi +tranquille que si vous étiez assise au coin du feu de notre cuisine... +occupée à coudre... Ah! il est loin, ce bon temps-là!... il est loin!...</p> + +<p>—Bavarde!</p> + +<p>—C'est vrai... au lieu de rester là à penser... sans rien dire... +j'aime mieux parler... j'aime mieux...</p> + +<p>—T'étourdir... poltronne!</p> + +<p>—Quand cela serait, ma mère, tout le monde n'a pas votre courage, non +plus... J'ai fait ce que j'ai pu pour vous imiter; je n'ai pas écouté le +prêtre, parce que vous ne le vouliez pas. Ça n'empêche pas que j'ai +peut-être eu tort... car enfin... ajouta la condamnée en frissonnant, +après... qui sait?... et après... c'est bientôt... c'est... dans...</p> + +<p>—Dans trois heures.</p> + +<p>—Comme vous dites cela froidement, ma mère!... Mon Dieu! mon Dieu! +c'est pourtant vrai... dire que nous sommes là... toutes les deux... que +nous ne sommes pas malades, que nous ne voudrions pas mourir... et que, +pourtant, dans trois heures...</p> + +<p>—Dans trois heures, tu auras fini en vraie Martial. Tu auras vu noir... +voilà tout... Hardi, ma fille!</p> + +<p>—Cela n'est pas beau de parler ainsi à votre fille, dit le vieux soldat +d'une voix lente et grave; vous auriez mieux fait de lui laisser écouter +le prêtre.</p> + +<p>La veuve haussa de nouveau les épaules avec un dédain farouche et reprit +en s'adressant à Calebasse sans seulement tourner la tête du côté du +vétéran:</p> + +<p>—Courage, ma fille... nous montrerons que des femmes ont plus de cœur +que ces hommes... avec leurs prêtres... Les lâches!</p> + +<p>—Le commandant Leblond était le plus brave officier du 3<sup>e</sup>chasseurs à +pied... Je l'ai vu, criblé de blessures à la brèche de Saragosse... +mourir en faisant le signe de la croix, dit le vétéran.</p> + +<p>—Vous étiez donc son sacristain? lui demanda la veuve en poussant un +éclat de rire sauvage.</p> + +<p>—J'étais son soldat... répondit doucement le vétéran. C'était seulement +pour vous dire qu'on peut, au moment de mourir... prier sans être +lâche...</p> + +<p>Calebasse regarda attentivement cet homme au visage basané, type parfait +et populaire du soldat de l'empire; une profonde cicatrice sillonnait sa +joue gauche et se perdait dans sa large moustache grise. Les simples +paroles de ce vétéran, dont les traits, les blessures et le ruban rouge +semblaient annoncer la bravoure calme et éprouvée par les batailles, +frappèrent profondément la fille de la veuve.</p> + +<p>Elle avait refusé les consolations du prêtre encore plus par fausse +honte et par crainte des sarcasmes de sa mère que par endurcissement. +Dans sa pensée incertaine et mourante, elle opposa aux railleries +sacrilèges de la veuve l'assentiment du soldat. Forte de ce témoignage, +elle crut pouvoir écouter sans lâcheté des instincts religieux auxquels +des hommes intrépides avaient obéi.</p> + +<p>—Au fait, reprit-elle avec angoisse, pourquoi n'ai-je pas voulu +entendre le prêtre?... Il n'y avait pas de faiblesse à cela... +D'ailleurs ça m'aurait étourdie... et puis... enfin... après... qui +sait?</p> + +<p>—Encore! dit la veuve d'un ton de mépris écrasant. Le temps manque... +c'est dommage... tu serais religieuse. L'arrivée de ton frère Martial +achèvera ta conversion. Mais il ne viendra pas, l'honnête homme... le +bon fils!</p> + +<p>Au moment où la veuve prononçait ces paroles, l'énorme serrure de la +prison retentit bruyamment, et la porte s'ouvrit:</p> + +<p>—Déjà! s'écria Calebasse en faisant un bon convulsif. Ô mon Dieu! on a +avancé l'heure! on nous trompait!</p> + +<p>Et ses traits commençaient à se décomposer d'une manière effrayante.</p> + +<p>—Tant mieux... si la montre du bourreau avance... tes béguineries ne me +déshonoreront pas.</p> + +<p>—Madame, dit l'un des employés de la prison à la condamnée avec cette +commisération doucereuse qui sent la mort, votre fils est là... +voulez-vous le voir?</p> + +<p>—Oui, répondit la veuve sans tourner la tête.</p> + +<p>—Entrez... monsieur... dit l'employé.</p> + +<p>Martial entra.</p> + +<p>Le vétéran resta dans le cachot, dont on laissa, pour plus de +précaution, la porte ouverte. À travers la pénombre du corridor à demi +éclairé par le jour naissant et par un réverbère, on voyait plusieurs +soldats et gardiens, les uns assis sur un banc, les autres debout.</p> + +<p>Martial était aussi livide que sa mère; ses traits exprimaient une +angoisse, une horreur profonde; ses genoux tremblaient sous lui. Malgré +les crimes de cette femme, malgré l'aversion qu'elle lui avait toujours +témoignée, il s'était cru obligé d'obéir à sa dernière volonté.</p> + +<p>Dès qu'il entra dans le cachot, la veuve jeta sur lui un regard perçant +et lui dit d'une voix sourdement courroucée et comme pour éveiller dans +l'âme de son fils une haine profonde:</p> + +<p>—Tu vois... ce qu'on va faire... de ta mère... de ta sœur?</p> + +<p>—Ah! ma mère... c'est affreux... mais je vous l'avais dit, hélas!... je +vous l'avais dit!</p> + +<p>La veuve serra ses lèvres blanches avec colère; son fils ne la +comprenait pas; cependant elle reprit:</p> + +<p>—On va nous tuer... comme on a tué ton père...</p> + +<p>—Mon Dieu!... mon Dieu!... et je ne puis rien... c'est fini. +Maintenant... que voulez-vous que je fasse? pourquoi ne pas m'avoir +écouté... ni vous ni ma sœur? vous n'en seriez pas là.</p> + +<p>—Ah!... c'est ainsi... reprit la veuve avec son habituelle et farouche +ironie, tu trouves cela bien?</p> + +<p>—Ma mère!</p> + +<p>—Te voilà content... tu pourras dire, sans mentir, que ta mère est +morte... tu ne rougiras plus d'elle.</p> + +<p>—Si j'étais mauvais fils, répondit brusquement Martial, révolté de +l'injuste dureté de sa mère, je ne serais pas ici.</p> + +<p>—Tu viens... par curiosité.</p> + +<p>—Je viens... pour vous obéir.</p> + +<p>—Ah! si je t'avais écouté, Martial, au lieu d'écouter ma mère... je ne +serais pas ici, s'écria Calebasse d'une voix déchirante et cédant enfin +à ses angoisses, à ses terreurs, jusqu'alors contenues par l'influence +de la veuve. C'est votre faute... soyez maudite, ma mère!</p> + +<p>—Elle se repent... elle m'accuse... tu dois jouir, hein? dit la veuve à +son fils avec un éclat de rire diabolique.</p> + +<p>Sans lui répondre, Martial se rapprocha de Calebasse, dont l'agonie +commençait, et lui dit avec compassion:</p> + +<p>—Pauvre sœur... il est trop tard... maintenant.</p> + +<p>—Jamais... trop tard... pour être lâche! dit la mère avec une fureur +froide. Oh! quelle race! quelle race! Heureusement Nicolas est évadé. +Heureusement François et Amandine... t'échapperont... Ils ont déjà du +vice... la misère les achèvera!</p> + +<p>—Ah! Martial, veille bien sur eux... ou ils finiront... comme nous deux +ma mère. On leur coupera aussi la tête! s'écria Calebasse en poussant de +sourds gémissements.</p> + +<p>—Il aura beau veiller sur eux, s'écria la veuve avec une exaltation +féroce, le vice et la misère seront plus forts que lui... et un jour... +ils vengeront père, mère et sœur.</p> + +<p>—Votre horrible espérance sera trompée, ma mère, répondit Martial +indigné. Ni eux ni moi nous n'aurons jamais la misère à craindre. La +Louve a sauvé la jeune fille que Nicolas voulait noyer. Les parents de +cette jeune fille nous ont proposé ou beaucoup d'argent, ou moins +d'argent et des terres en Alger... à côté d'une ferme qu'ils ont déjà +donnée à un homme qui leur a aussi rendu de grands services. Nous avons +préféré les terres. Il y a un peu de danger... mais ça nous va... à la +Louve et à moi. Demain nous partirons avec les enfants, et de notre vie +nous ne reviendrons en Europe.</p> + +<p>—Ce que tu dis là est vrai? demanda la veuve à Martial d'un ton de +surprise irritée.</p> + +<p>—Je ne mens jamais.</p> + +<p>—Tu mens aujourd'hui pour me mettre en colère?</p> + +<p>—En colère, parce que le sort de ces enfants est assuré?</p> + +<p>—Oui, de louveteaux on en fera des agneaux. Le sang de ton père, de ta +sœur, le mien, ne sera pas vengé...</p> + +<p>—À ce moment ne parlez pas ainsi.</p> + +<p>—J'ai tué, on me tue... je suis quitte.</p> + +<p>—Ma mère, le repentir...</p> + +<p>La veuve poussa un nouvel éclat de rire.</p> + +<p>—Je vis depuis trente ans dans le crime et pour me repentir de trente +ans on me donne trois jours, avec la mort au bout... Est-ce que j'aurais +le temps? Non, non, quand ma tête tombera, elle grincera de rage et de +haine.</p> + +<p>—Mon frère, au secours! emmène-moi d'ici! ils vont venir, murmura +Calebasse d'une voix défaillante, car la misérable commençait à délirer.</p> + +<p>—Veux-tu te taire? dit la veuve exaspérée par la faiblesse de +Calebasse; veux-tu te taire? Oh! l'infâme!... et c'est ma fille!</p> + +<p>—Ma mère! ma mère! s'écria Martial déchiré par cette horrible scène, +pourquoi m'avez-vous fait venir ici?</p> + +<p>—Parce que je croyais te donner du cœur et de la haine... mais qui n'a +pas l'un n'a pas l'autre, lâche!</p> + +<p>—Ma mère!</p> + +<p>—Lâche, lâche, lâche!</p> + +<p>À ce moment il se fit un assez grand bruit de pas dans le corridor.</p> + +<p>Le vétéran tira sa montre et regarda l'heure.</p> + +<p>Le soleil, se levant au-dehors, éblouissant et radieux, jeta tout à coup +une nappe de clarté dorée par le soupirail pratiqué dans le corridor en +face de la porte du cachot.</p> + +<p>Cette porte s'ouvrit, et l'entrée du cabanon se trouva vivement +éclairée. Au milieu de cette zone lumineuse, des gardiens apportèrent +deux chaises<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>, puis le greffier vint dire à la veuve d'une voix émue:</p> + +<p>—Madame, il est temps...</p> + +<p>La condamnée se leva droite, impassible; Calebasse poussa des cris +aigus.</p> + +<p>Quatre hommes entrèrent.</p> + +<p>Trois d'entre eux, assez mal vêtus, tenaient à la main de petits paquets +de corde très-déliée, mais très-forte.</p> + +<p>Le plus grand de ces quatre hommes, correctement habillé de noir, +portant un chapeau rond et une cravate blanche, remit au greffier un +papier.</p> + +<p>Cet homme était le bourreau.</p> + +<p>Ce papier était un reçu des deux femmes bonnes à guillotiner. Le +bourreau prenait possession de ces deux créatures de Dieu; désormais il +en répondait seul.</p> + +<p>À l'effroi désespéré de Calebasse avait succédé une torpeur hébétée. +Deux aides du bourreau furent obligés de l'asseoir sur son lit et de l'y +soutenir. Ses mâchoires, serrées par une convulsion tétanique, lui +permettaient à peine de prononcer quelques mots sans suite. Elle roulait +autour d'elle des yeux déjà ternes et sans regard, son menton touchait à +sa poitrine, et, sans l'appui des deux aides, son corps serait tombé en +avant comme une masse inerte.</p> + +<p>Martial, après avoir une dernière fois embrassé cette malheureuse, +restait immobile, épouvanté, n'osant, ne pouvant faire un pas, et comme +fasciné par cette terrible scène.</p> + +<p>La froide audace de la veuve ne se démentait pas: la tête haute et +droite, elle aidait elle-même à se dépouiller de la camisole de force +qui emprisonnait ses mouvements. Cette toile tomba, elle se trouva vêtue +d'une vieille robe de laine noire.</p> + +<p>—Où faut-il me mettre? demanda-t-elle d'une voix ferme.</p> + +<p>—Ayez la bonté de vous asseoir sur une de ces chaises, lui dit le +bourreau en lui indiquant un des deux sièges placés à l'entrée du +cachot.</p> + +<p>La porte étant restée ouverte, on voyait dans le corridor plusieurs +gardiens, le directeur de la prison et quelques curieux privilégiés.</p> + +<p>La veuve se dirigeait d'un pas hardi vers la place qu'on lui avait +indiquée, lorsqu'elle passa devant sa fille.</p> + +<p>Elle s'arrêta, s'approcha d'elle et lui dit d'une voix légèrement émue:</p> + +<p>—Ma fille, embrasse-moi.</p> + +<p>À la voix de sa mère, Calebasse sortit de son apathie, se dressa sur son +séant, et, avec un geste de malédiction, elle s'écria:</p> + +<p>—S'il y a un enfer, descendez-y, maudite!</p> + +<p>—Ma fille, embrasse-moi, dit encore la veuve en faisant un pas.</p> + +<p>—Ne m'approchez pas! vous m'avez perdue! murmura la malheureuse en +jetant ses mains en avant pour repousser sa mère.</p> + +<p>—Pardonne-moi!</p> + +<p>—Non, non, dit Calebasse d'une voix convulsive; et, cet effort ayant +épuisé ses forces, elle retomba presque sans connaissance entre les bras +des aides.</p> + +<p>Un nuage passa sur le front indomptable de la veuve; un instant ses yeux +secs et ardents devinrent humides. À ce moment, elle rencontra le regard +de son fils.</p> + +<p>Après un moment d'hésitation, et comme si elle eût cédé à l'effort d'une +lutte intérieure, elle lui dit:</p> + +<p>—Et toi?...</p> + +<p>Martial se précipita en sanglotant dans les bras de sa mère.</p> + +<p>—Assez! dit la veuve en surmontant son émotion et en se dégageant des +étreintes de son fils. Monsieur attend, ajouta-t-elle en montrant le +bourreau.</p> + +<p>Puis elle marcha rapidement vers la chaise, où elle s'assit résolument.</p> + +<p>La lueur de sensibilité maternelle qui avait un moment éclairé les +noires profondeurs de cette âme abominable s'éteignit tout à coup.</p> + +<p>—Monsieur, dit le vétéran à Martial en s'approchant de lui avec +intérêt, ne restez pas ici. Venez, venez.</p> + +<p>Martial, égaré par l'horreur et par l'épouvante, suivit machinalement le +soldat.</p> + +<p>Deux aides avaient apporté sur la chaise Calebasse agonisante; l'un +maintenait ce corps déjà presque privé de vie, pendant que l'autre +homme, au moyen de cordes de fouet excessivement minces, mais +très-longues, lui attachait les mains derrière le dos par des liens et +des nœuds inextricables, et lui nouait aux chevilles une corde assez +longue pour que la marche à petits pas fût possible.</p> + +<p>Cette opération était à la fois étrange et horrible: on eût dit que les +longues cordes minces qu'on distinguait à peine dans l'ombre, et dont +ces hommes silencieux entouraient, garrottaient la condamnée, avec +autant de rapidité que de dextérité, sortaient de leurs mains comme les +fils ténus dont les araignées enveloppent aussi leur victime avant de la +dévorer.</p> + +<p>Le bourreau et son autre aide enchevêtraient la veuve avec la même +agilité, sans que les traits de cette femme offrissent la moindre +altération. Seulement de temps à autre elle toussait légèrement.</p> + +<p>Lorsque la condamnée fut ainsi mise dans l'impossibilité de faire un +mouvement, le bourreau, tirant de sa poche une longue paire de ciseaux, +lui dit avec politesse:</p> + +<p>—Ayez la complaisance de baisser la tête, madame.</p> + +<p>La veuve baissa la tête en disant:</p> + +<p>—Nous sommes de bonnes pratiques; vous avez eu mon mari, maintenant +voilà sa femme et sa fille.</p> + +<p>Sans répondre, le bourreau ramassa dans sa main gauche les longs cheveux +gris de la condamnée et se mit à les couper très-ras, très-ras, surtout +à la nuque.</p> + +<p>—Ça fait que j'aurai été coiffée trois fois dans ma vie, dit la veuve, +avec un ricanement sinistre: le jour de ma première communion, quand on +m'a mis le voile; le jour de mon mariage, quand on m'a mis la fleur +d'oranger; et puis aujourd'hui, n'est-ce pas, coiffeur de la mort!</p> + +<p>Le bourreau resta muet.</p> + +<p>Les cheveux de la condamnée étant épais et rudes, l'opération fut si +longue que la chevelure de Calebasse tombait entièrement sur les dalles +alors que celle de sa mère n'était coupée qu'à demi.</p> + +<p>—Vous ne savez pas à quoi je pense? dit la veuve au bourreau, après +avoir de nouveau contemplé sa fille.</p> + +<p>Le bourreau continua de garder le silence.</p> + +<p>On n'entendait que le grincement sonore des ciseaux et que l'espèce de +hoquet et de râle qui de temps à autre soulevait la poitrine de +Calebasse.</p> + +<p>À ce moment on vit dans le corridor un prêtre à figure vénérable +s'approcher du directeur de la prison et causer à voix basse avec lui. +Ce saint ministre venait tenter une dernière fois d'arracher l'âme de la +veuve à l'endurcissement.</p> + +<p>—Je pense, reprit la veuve au bout de quelques moments, et voyant que +le bourreau ne lui répondait pas, je pense qu'à cinq ans ma fille, à qui +on va couper la tête, était la plus jolie enfant qu'on puisse voir. Elle +avait des cheveux blonds et des joues roses et blanches. Alors qui +est-ce qui lui aurait dit que... Puis, ensuite d'un nouveau silence, +elle s'écria, avec un éclat de rire et une expression impossible à +rendre: Quelle comédie que le sort!</p> + +<p>À ce moment les dernières mèches de la chevelure grise de la condamnée +tombèrent sur ses épaules.</p> + +<p>—C'est fini, madame, dit poliment le bourreau.</p> + +<p>—Merci!... je vous recommande mon fils Nicolas, dit la veuve, vous le +coifferez un de ces jours!</p> + +<p>Un gardien vint dire quelques mots tout bas à la condamnée.</p> + +<p>—Non, je vous ai déjà dit que non, répondit-elle brusquement.</p> + +<p>Le prêtre entendit ces mots, leva les yeux au ciel, joignit les mains et +disparut.</p> + +<p>—Madame, nous allons partir; vous ne voulez rien prendre? dit +obséquieusement le bourreau.</p> + +<p>—Merci... ce soir je prendrai une gorgée de terre.</p> + +<p>Et la veuve, après ce nouveau sarcasme, se leva droite; ses mains +étaient attachées derrière son dos, et un lien assez lâche pour qu'elle +pût marcher la garrottait d'une cheville à l'autre. Quoique son pas fût +ferme et résolu, le bourreau et un aide voulurent obligeamment la +soutenir; elle fit un geste d'impatience et dit d'une voix impérieuse et +dure:</p> + +<p>—Ne me touchez pas, j'ai bon pied, bon œil. Sur l'échafaud, on verra +si j'ai une bonne voix, et si je dis des paroles de repentance...</p> + +<p>Et la veuve, accostée du bourreau et d'un aide, sortant du cachot, entra +dans le corridor.</p> + +<p>Les deux autres aides furent obligés de transporter, Calebasse sur sa +chaise; elle était mourante.</p> + +<p>Après avoir traversé le long corridor, le funèbre cortège monta un +escalier de pierre qui conduisait à une cour extérieure.</p> + +<p>Le soleil inondait de sa lumière chaude et dorée le faîte des hautes +murailles blanches qui entouraient la cour et se découpaient sur un ciel +d'un bleu splendide: l'air était doux et tiède, jamais journée de +printemps ne fut plus riante, plus magnifique.</p> + +<p>Dans cette cour on voyait un piquet de gendarmerie départementale, un +fiacre et une voiture longue, étroite, à caisse jaune, attelée de trois +chevaux de poste qui hennissaient gaiement en faisant tinter leurs +grelots retentissants.</p> + +<p>On montait dans cette voiture comme dans un omnibus, par une portière +située à l'arrière. Cette ressemblance inspira une dernière raillerie à +la veuve.</p> + +<p>—Le conducteur ne dira pas... <i>Complet</i>, dit-elle. Puis elle gravit le +marchepied aussi lestement que le lui permettaient ses entraves.</p> + +<p>Calebasse, expirante et soutenue par un aide, fut placée dans la voiture +en face de sa mère; puis on ferma la portière.</p> + +<p>Le cocher du fiacre s'était endormi, le bourreau le secoua.</p> + +<p>—Excusez, bourgeois, dit le cocher en se réveillant et en descendant +pesamment de son siège; mais une nuit de mi-carême, c'est rude. Je +venais justement de conduire aux Vendanges de Bourgogne une tapée de +débardeurs et de débardeuses qui chantaient la mère Godichon, quand vous +m'avez pris à l'heure.</p> + +<p>—Allons, c'est bon. Suivez cette voiture, et... boulevard +Saint-Jacques.</p> + +<p>—Excusez, bourgeois... il y a une heure aux Vendanges, maintenant à la +guillotine! Ça prouve que les courses se suivent et ne se ressemblent +pas, comme dit c't'autre.</p> + +<p>Les deux voitures, précédées et suivies du piquet de gendarmerie, +sortirent de la porte extérieure de Bicêtre et prirent au grand trot la +route de Paris.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IIa" id="IIa"></a><a href="#tablea">II</a></h2> + +<h3><a href="#tablea">Martial et le Chourineur</a></h3> + + +<p>Nous avons présenté le tableau de la toilette des condamnés dans toute +son effroyable vérité, parce qu'il nous semble qu'il ressort de cette +peinture de puissants arguments.</p> + +<p>Contre la peine de mort.</p> + +<p>Contre la manière que cette peine est appliquée.</p> + +<p>Contre l'effet qu'on en attend comme exemple donné aux populations.</p> + +<p>Quoique dépouillé de cet appareil à la fois formidable et religieux dont +devraient être au moins entourés tous les actes de suprême châtiment que +la loi inflige au nom de la vindicte publique, la toilette est ce qu'il +y a de plus terrifiant dans l'exécution de l'arrêt de mort, et c'est +cela que l'on cache à la multitude.</p> + +<p>Au contraire, en Espagne, par exemple, le condamné reste exposé pendant +trois jours dans une chapelle ardente, son cercueil est continuellement +sous ses yeux; les prêtres disent les prières des agonisants, les +cloches de l'église tintent jour et nuit un glas funèbre<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>.</p> + +<p>On conçoit que cette espèce d'initiation à une mort prochaine puisse +épouvanter les criminels les plus endurcis, et inspirer une terreur +salutaire à la foule qui se presse aux grilles de la chapelle +mortuaire.</p> + +<p>Puis le jour du supplice est un jour de deuil public; les cloches de +toutes les paroisses sonnent les <i>trépassés</i>; le condamné est lentement +conduit à l'échafaud avec une pompe imposante, lugubre, son cercueil +toujours porté devant lui; les prêtres, chantant les prières des morts, +marchent à ses côtés; viennent ensuite les confréries religieuses, et +enfin des frères quêteurs demandent à la foule de quoi dire des messes +pour le repos de l'âme du supplicié... Jamais la foule ne reste sourde à +cet appel...</p> + +<p>Sans doute, tout cela est épouvantable, mais cela est logique, mais cela +est imposant, mais cela montre que l'on ne retranche pas de ce monde une +créature de Dieu pleine de vie et de force comme on égorge un bœuf, +mais cela donne à penser à la multitude, qui juge toujours du crime par +la grandeur de la peine... que l'homicide est un forfait bien +abominable, puisque son châtiment ébranle, attriste, émeut toute une +ville.</p> + +<p>Encore une fois, ce redoutable spectacle peut faire naître de graves +réflexions, inspirer un utile effroi... et ce qu'il y a de barbare dans +ce sacrifice humain est au moins couvert par la terrible majesté de son +exécution.</p> + +<p>Mais, nous le demandons, les choses se passant exactement comme nous les +avons rapportées (et quelquefois même moins gravement), de quel exemple +cela peut-il être?</p> + +<p>De grand matin on prend le condamné, on le garrotte, on le jette dans +une voiture fermée, le postillon fouette, touche à l'échafaud, la +bascule joue, et une tête tombe dans un panier... au milieu des +railleries atroces de ce qu'il y a de plus corrompu dans la +populace!...</p> + +<p>Encore une fois, dans cette exécution rapide et furtive, où est +l'exemple? où est l'épouvante?...</p> + +<p>Et puis, comme l'exécution a lieu pour ainsi dire à huis clos, dans un +endroit parfaitement écarté, avec une précipitation sournoise, toute la +ville ignore cet acte sanglant et solennel, rien ne lui annonce que ce +jour-là on «tue un homme»... les théâtres rient et chantent... la foule +bourdonne insoucieuse et bruyante...</p> + +<p>Au point de vue de la société, de la religion, de l'humanité, c'est +pourtant quelque chose qui doit importer à tous que cet homicide +juridique commis au nom de l'intérêt de tous...</p> + +<p>Enfin, disons-le encore, disons-le toujours, voici le glaive, mais où +est la couronne? À côté de la punition, montrez la récompense; alors +seulement la leçon sera complète et féconde... Si, le lendemain de ce +jour de deuil et de mort, le peuple, qui a vu la veille le sang d'un +grand criminel rougir l'échafaud, voyait rémunérer et exalter un grand +homme de bien, il redouterait d'autant plus le supplice du premier qu'il +ambitionnerait davantage le triomphe du second; la terreur empêche à +peine le crime, jamais elle n'inspire la vertu.</p> + +<p>Considère-t-on l'effet de la peine de mort sur les condamnés eux-mêmes?</p> + +<p>Ou ils la bravent avec un cynisme audacieux...</p> + +<p>Ou ils la subissent inanimés, à demi morts d'épouvante...</p> + +<p>Ou ils offrent leur tête avec un repentir profond et sincère...</p> + +<p>Or, la peine est insuffisante pour ceux qui la narguent...</p> + +<p>Inutile pour ceux qui sont déjà morts moralement...</p> + +<p>Exagérée pour ceux qui se repentent avec sincérité.</p> + +<p>Répétons-le: la société ne tue le meurtrier ni pour le faire souffrir, +ni pour lui infliger la loi du talion... Elle le tue pour le mettre dans +l'impossibilité de nuire... elle le tue pour que l'exemple de sa +punition serve de frein aux meurtriers à venir.</p> + +<p>Nous croyons, nous, que la peine est trop barbare, et qu'elle +n'épouvante pas assez...</p> + +<p>Nous croyons, nous, que dans quelques crimes, tels que le parricide, ou +autres forfaits qualifiés, l'<i>aveuglement</i> et un isolement perpétuel +mettraient un condamné dans l'impossibilité de nuire, et le puniraient +d'une manière mille fois plus redoutable, tout en lui laissant le temps +du repentir et de la rédemption.</p> + +<p>Si l'on doutait de cette assertion, nous rappellerions beaucoup de faits +constatant l'horreur invincible des criminels endurcis pour l'isolement. +Ne sait-on pas que quelques-uns ont commis des meurtres pour être +condamnés à mort, préférant ce supplice à une cellule?... Quelle serait +donc leur terreur, lorsque l'<i>aveuglement</i>, joint à l'isolement, ôterait +au condamné l'espoir de s'évader, espoir qu'il conserve et qu'il réalise +quelquefois même en cellule et chargé de fers?</p> + +<p>Et à ce propos, nous pensons aussi que l'abolition des condamnations +capitales sera peut-être une des conséquences forcées de l'isolement +pénitentiaire: l'effroi que cet isolement inspire à la génération qui +peuple à cette heure les prisons et les bagnes étant tel que beaucoup +d'entre ces incurables préféreront encourir le dernier supplice que +l'emprisonnement cellulaire, alors il faudra sans doute supprimer la +peine de mort pour leur enlever cette dernière et épouvantable +alternative.</p> + +<p>Avant de poursuivre notre récit, disons quelques mots des relations +récemment établies entre le Chourineur et Martial.</p> + +<p>Une fois Germain sorti de prison, le Chourineur prouva facilement qu'il +s'était volé lui-même, avoua au juge d'instruction le but de cette +singulière mystification, et fut mis en liberté après avoir été +justement et sévèrement admonesté par ce magistrat.</p> + +<p>N'ayant pas alors retrouvé Fleur-de-Marie, et voulant récompenser de ce +nouvel acte de dévouement le Chourineur, auquel il devait déjà la vie, +Rodolphe, pour combler les vœux de son rude protégé, l'avait logé à +l'hôtel de la rue Plumet, lui promettant de l'emmener à sa suite +lorsqu'il retournerait en Allemagne. Nous l'avons dit, le Chourineur +éprouvait pour Rodolphe l'attachement aveugle, obstiné du chien pour son +maître. Demeurer sous le même toit que le prince, le voir quelquefois, +attendre avec patience une nouvelle occasion de se sacrifier à lui ou +aux siens, là se bornaient l'ambition et le bonheur du Chourineur, qui +préférait mille fois cette condition à l'argent et à la ferme en Algérie +que Rodolphe avait mis à sa disposition.</p> + +<p>Mais, lorsque le prince eut retrouvé sa fille, tout changea; malgré sa +vive reconnaissance pour l'homme qui lui avait sauvé la vie, il ne put +se résoudre à emmener avec lui en Allemagne ce témoin de la première +honte de Fleur-de-Marie... Bien décidé d'ailleurs à combler tous les +désirs du Chourineur, il le fit venir une dernière fois et lui dit qu'il +attendait de son attachement un nouveau service. À ces mots, la +physionomie du Chourineur rayonna; mais elle devint bientôt consternée, +lorsqu'il apprit que non-seulement il ne pourrait suivre le prince en +Allemagne, mais qu'il faudrait quitter l'hôtel le jour même.</p> + +<p>Il est inutile de dire les compensations brillantes que Rodolphe offrit +au Chourineur: l'argent qui lui était destiné, le contrat de vente de la +ferme en Algérie, plus encore, s'il le voulait... tout était à sa +disposition.</p> + +<p>Le Chourineur, frappé au cœur, refusa; et, pour la première fois de sa +vie peut-être, cet homme pleura... Il fallut l'instance de Rodolphe pour +le décider à accepter ses premiers bienfaits.</p> + +<p>Le lendemain, le prince fit venir la Louve et Martial; sans leur +apprendre que Fleur-de-Marie était sa fille, il leur demanda ce qu'il +pouvait faire pour eux; tous leurs désirs devaient être accomplis. +Voyant leur hésitation, et se souvenant de ce que Fleur-de-Marie lui +avait dit des goûts un peu sauvages de la Louve et de son mari, il +proposa au hardi ménage une somme d'argent considérable, ou bien la +moitié de cette somme et des terres en plein rapport, dépendantes d'une +ferme voisine de celle qu'il avait fait acheter pour le Chourineur, et +qui était aussi à vendre. En faisant cette offre, le prince avait encore +songé que Martial et le Chourineur, tous deux rudes, énergiques, tous +deux doués de bons et valeureux instincts, sympathiseraient d'autant +mieux qu'ils avaient aussi tous deux des raisons de rechercher la +solitude, l'un à cause de son passé, l'autre à cause des crimes de sa +famille.</p> + +<p>Il ne se trompait pas; Martial et la Louve acceptèrent avec transport; +puis, ayant été, par l'intermédiaire de Murph, mis en rapport avec le +Chourineur, tous trois se félicitèrent bientôt des relations que +promettait leur voisinage en Algérie.</p> + +<p>Malgré la profonde tristesse où il était plongé, ou plutôt à cause même +de cette tristesse, le Chourineur, touché des avances cordiales de +Martial et de sa femme, y répondit avec affection. Bientôt une amitié +sincère unit les futurs colons: les gens de cette trempe se jugent vite +et s'aiment de même... Aussi, la Louve et Martial, n'ayant pu, malgré +leurs affectueux efforts, tirer leur nouvel ami de sa sombre léthargie, +ne comptaient plus pour l'en distraire que sur le mouvement du voyage et +sur l'activité de leur vie à venir; car, une fois en Algérie, ils +seraient obligés de se mettre au fait de la culture des terres qu'on +leur avait données, les propriétaires devant, d'après les conditions de +la vente, faire valoir les fermes pendant une année encore, afin que les +nouveaux possesseurs fussent en état de surveiller plus tard +l'exploitation.</p> + +<p>Ces préliminaires posés, on comprendra qu'instruit de la pénible +entrevue à laquelle Martial devait se rendre pour obéir aux dernières +volontés de sa mère, le Chourineur ait voulu accompagner son nouvel ami +jusqu'à la porte de Bicêtre, où il l'attendait dans le fiacre qui les +avait amenés, et qui les reconduisit à Paris après que Martial, +épouvanté, eut quitté le cachot où l'on faisait les terribles +préparatifs de l'exécution de sa mère et de sa sœur.</p> + +<p>La physionomie du Chourineur était complètement changée: l'expression +d'audace et de bonne humeur qui caractérisait ordinairement sa mâle +figure avait fait place à un morne abattement; sa voix même avait perdu +quelque chose de sa rudesse; une douleur de l'âme, douleur jusqu'alors +inconnue de lui, avait rompu, brisé cette nature énergique.</p> + +<p>Il regardait Martial avec compassion.</p> + +<p>—Courage, lui disait le Chourineur, vous avez fait tout ce qu'un brave +garçon pouvait faire... C'est fini... Songez à votre femme, à ces +enfants que vous avez empêchés d'être des gueux comme père et mère... Et +puis enfin, ce soir nous aurons quitté Paris pour n'y plus revenir, et +vous n'entendrez plus jamais parler de ce qui vous afflige.</p> + +<p>—C'est égal, voyez-vous, Chourineur... après tout, c'est ma mère... +c'est ma sœur.</p> + +<p>—Enfin, que voulez-vous... ça est... et, quand les choses sont... il +faut bien s'y soumettre... dit le Chourineur en étouffant un soupir.</p> + +<p>Après un moment de silence, Martial lui dit cordialement:</p> + +<p>—Moi aussi je devrais vous consoler, pauvre garçon... toujours cette +tristesse.</p> + +<p>—Toujours, Martial...</p> + +<p>—Enfin... moi et ma femme... nous comptons qu'une fois hors de Paris... +ça vous passera...</p> + +<p>—Oui, dit le Chourineur au bout de quelques instants et presque en +frissonnant malgré lui, si je sors de Paris...</p> + +<p>—Puisque... nous partons ce soir.</p> + +<p>—C'est-à-dire vous autres... vous partez ce soir...</p> + +<p>—Et vous donc? est-ce que vous changez d'idée maintenant?</p> + +<p>—Non...</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>Le Chourineur garda de nouveau le silence, puis il reprit, en faisant un +effort sur lui-même:</p> + +<p>—Tenez, Martial... vous allez hausser les épaules... mais j'aime autant +tout vous dire... S'il m'arrive quelque chose, au moins ça prouvera que +je ne me suis pas trompé.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il donc?</p> + +<p>—Quand... M. Rodolphe... nous a fait demander s'il nous conviendrait de +partir ensemble pour Alger et d'y être voisins, je n'ai pas voulu vous +tromper... ni vous ni votre femme... Je vous ai dit... ce que j'avais +été...</p> + +<p>—Ne parlons plus de cela... vous avez subi votre peine... vous êtes +aussi bon et aussi brave que pas un... Mais je conçois que, comme moi, +vous aimiez mieux aller vivre au loin... grâce à notre généreux +protecteur... que de rester ici... où, si à l'aise et si honnêtes que +nous soyons, on nous reprocherait toujours, à vous un méfait que vous +avez payé et dont vous vous repentez pourtant encore... à moi les crimes +de mes parents... dont je ne suis pas responsable. Mais de vous à +nous... le passé est passé... et bien passé... Soyez tranquille... nous +comptons sur vous comme vous pouvez compter sur nous.</p> + +<p>—De vous à moi... peut-être... le passé est passé; mais, comme je le +disais à M. Rodolphe... voyez-vous, Martial... il y a quelque chose +là-haut... et j'ai tué un homme...</p> + +<p>—C'est un grand malheur; mais, enfin, dans ce moment-là vous ne vous +connaissiez plus... vous étiez comme fou... et puis enfin vous avez +sauvé la vie à d'autres personnes... et ça doit vous compter.</p> + +<p>—Écoutez, Martial... si je vous parle de mon malheur... voilà +pourquoi... Autrefois j'avais souvent un rêve... dans lequel je +voyais... le sergent que j'ai tué... Depuis longtemps... je ne l'avais +plus... ce rêve... et cette nuit... je l'ai eu...</p> + +<p>—C'est un hasard.</p> + +<p>—Non... ça m'annonce un malheur pour aujourd'hui.</p> + +<p>—Vous déraisonnez, mon bon camarade...</p> + +<p>—J'ai un pressentiment que je ne sortirai pas de Paris...</p> + +<p>—Encore une fois, vous n'avez pas le sens commun... Votre chagrin de +quitter notre bienfaiteur... la pensée de me conduire aujourd'hui à +Bicêtre... où de si tristes choses m'attendaient... tout cela vous aura +agité cette nuit: alors naturellement votre rêve... vous sera revenu...</p> + +<p>Le Chourineur secoua tristement la tête.</p> + +<p>—Il m'est revenu juste la veille du départ de M. Rodolphe... car c'est +aujourd'hui qu'il part...</p> + +<p>—Aujourd'hui?</p> + +<p>—Oui... Hier j'ai envoyé un commissionnaire à son hôtel... n'osant pas +y aller moi-même... il me l'avait défendu... On a dit que le prince +partait ce matin, à onze heures... par la barrière de Charenton. Aussi +une fois que nous allons être arrivés à Paris... je me posterai là... +pour tâcher de le voir; ça sera la dernière fois!... la dernière!...</p> + +<p>—Il paraît si bon, que je comprends bien que vous l'aimiez...</p> + +<p>—L'aimer! dit le Chourineur avec une émotion profonde et concentrée, +oh! oui... allez... Voyez-vous, Martial... coucher par terre, manger du +pain noir... être son chien... mais être où il aurait été, je ne +demandais pas plus... C'était trop... il n'a pas voulu.</p> + +<p>—Il a été si généreux pour vous!</p> + +<p>—Ce n'est pas ça qui fait que je l'aime tant... c'est parce qu'il m'a +dit que j'avais du cœur et de l'honneur... Oui, et dans un temps où +j'étais farouche comme une bête brute, où je me méprisais comme le rebut +de la canaille... lui m'a fait comprendre qu'il y avait encore du bon en +moi, puisque, ma peine faite, je m'étais repenti, et qu'après avoir +souffert la misère des misères sans voler, j'avais travaillé avec +courage pour gagner honnêtement ma vie... sans vouloir de mal à +personne, quoique tout le monde m'ait regardé comme un brigand fini, ce +qui n'était pas encourageant.</p> + +<p>—C'est vrai; souvent pour vous maintenir ou vous mettre dans la bonne +route, il ne faut que quelques mots qui vous encouragent et vous +relèvent.</p> + +<p>—N'est-ce pas, Martial? Aussi quand M. Rodolphe me les a dits, ces +mots, dame! voyez-vous, le cœur m'a battu haut et fier. Depuis ce +temps-là, je me mettrais dans le feu pour le bien... Que l'occasion +vienne, on verrait... Et ça, grâce à qui?... grâce à M. Rodolphe.</p> + +<p>—C'est justement parce que vous êtes mille fois meilleur que vous +n'étiez que vous ne devez pas avoir de mauvais pressentiments. Votre +rêve ne signifie rien.</p> + +<p>—Enfin nous verrons. C'est pas que je cherche un malheur exprès... il +n'y en a pas pour moi de plus grand que celui qui m'arrive... Ne plus le +voir jamais... M. Rodolphe! Moi qui croyais ne plus le quitter... Dans +mon espèce, bien entendu... j'aurais été là, à lui corps et âme, +toujours prêt... C'est égal, il a peut-être tort... Tenez, Martial, je +ne suis qu'un ver de terre auprès de lui... eh bien! quelquefois il +arrive que les plus petits peuvent être utiles aux plus grands... Si ça +devait être, je ne lui pardonnerais de ma vie de s'être privé de moi.</p> + +<p>—Qui sait? un jour peut-être vous le reverrez...</p> + +<p>—Oh! non. Il m'a dit: «Mon garçon, il faut que tu me promettes de ne +jamais chercher à me revoir; cela me rendra service.» Vous comprenez, +Martial, j'ai promis... foi d'homme, je tiendrai... mais c'est dur.</p> + +<p>—Une fois là-bas vous oublierez peu à peu ce qui vous chagrine. Nous +travaillerons, nous vivrons seuls, tranquilles, comme de bons fermiers, +sauf à faire quelquefois le coup de fusil avec les Arabes... Tant mieux! +ça nous ira à nous deux ma femme; car elle est crâne, allez, la Louve!</p> + +<p>—S'il s'agit de coups de fusil, ça me regardera, Martial! dit le +Chourineur un peu moins accablé. Je suis garçon, et j'ai été troupier...</p> + +<p>—Et moi braconnier!</p> + +<p>—Mais vous... vous avez votre femme et ces deux enfants dont vous êtes +comme le père... Moi, je n'ai que ma peau... et, puisqu'elle ne peut +plus être bonne à faire un paravent à M. Rodolphe, je n'y tiens guère. +Ainsi s'il y a un coup de peigne à se donner, ça me regardera.</p> + +<p>—Ça nous regardera tous les deux.</p> + +<p>—Non, moi seul... tonnerre!... À moi les Bédouins!</p> + +<p>—À la bonne heure; j'aime mieux vous entendre parler ainsi que comme +tout à l'heure... Allez, Chourineur... nous serons de vrais frères; et +puis vous pourrez nous entretenir de vos chagrins s'ils durent encore, +car j'aurai les miens. La journée d'aujourd'hui comptera longtemps dans +ma vie, allez... On ne voit pas sa mère, sa sœur... comme je les ai +vues... sans que ça vous revienne à l'esprit... Nous nous ressemblons, +vous et moi, dans trop de choses, pour qu'il ne nous soit pas bon d'être +ensemble. Nous ne boudons au danger ni l'un ni l'autre; eh bien! nous +serons moitié fermiers, moitié soldats... Il y a de la chasse là-bas... +nous chasserons... Si vous voulez vivre seul chez vous, vous y vivrez, +et nous voisinerons... sinon... nous logerons tous ensemble. Nous +élèverons les enfants comme de braves gens, et vous serez quasi leur +oncle... puisque nous serons frères. Ça vous va-t-il? dit Martial en +tendant la main au Chourineur.</p> + +<p>—Ça me va, mon brave Martial... Et puis enfin... le chagrin me tuera ou +je le tuerai... comme on dit.</p> + +<p>—Il ne vous tuera pas... Nous vieillirons là-bas dans notre désert, et +tous les soirs nous dirons: «Frère... merci à M. Rodolphe...» Ça sera +notre prière pour lui...</p> + +<p>—Tenez, Martial... vous me mettez du baume dans le sang...</p> + +<p>—À la bonne heure... Ce bête de rêve... vous n'y pensez plus, +j'espère?</p> + +<p>—Je tâcherai...</p> + +<p>—Ah çà!... vous venez nous prendre à quatre heures: la diligence part à +cinq.</p> + +<p>—C'est convenu... Mais nous voici bientôt à Paris; je vais arrêter le +fiacre. J'irai à pied jusqu'à la barrière de Charenton; j'attendrai M. +Rodolphe pour le voir passer.</p> + +<p>La voiture s'arrêta; le Chourineur descendit.</p> + +<p>—N'oubliez pas... à quatre heures... mon bon camarade, dit Martial.</p> + +<p>—À quatre heures!...</p> + +<p>Le Chourineur avait oublié qu'on était au lendemain de la mi-carême; +aussi, fut-il étrangement surpris du spectacle à la fois bizarre et +hideux qui s'offrit à sa vue lorsqu'il eut parcouru une partie du +boulevard extérieur, qu'il suivait pour se rendre à la barrière de +Charenton.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IIIa" id="IIIa"></a><a href="#tablea">III</a></h2> + +<h3><a href="#tablea">Le doigt de Dieu</a></h3> + + +<p>Le Chourineur, au bout de quelques instants, se trouvait emporté malgré +lui par une foule compacte, torrent populaire qui, descendant du +faubourg de la Glacière, s'amoncelait aux abords de cette barrière, pour +se rendre ensuite sur le boulevard Saint-Jacques, où allait avoir lieu +l'exécution.</p> + +<p>Quoiqu'il fît grand jour, on entendait encore au loin la musique +retentissante de l'orchestre des guinguettes, où éclatait surtout la +vibration sonore des cornets à pistons.</p> + +<p>Il faudrait le pinceau de Callot, de Rembrandt ou de Goya pour rendre +l'aspect bizarre, hideux, presque fantastique, de cette multitude. +Presque tous, hommes, femmes, enfants, étaient vêtus de vieux costumes +de mascarades; ceux qui n'avaient pu s'élever jusqu'à ce luxe portaient +sur leurs vêtements des guenilles de couleurs tranchantes; quelques +jeunes gens étaient affublés de robes de femmes à demi déchirées et +souillées de boue; tous ces visages, flétris par la débauche et par le +vice, marbrés par l'ivresse, étincelaient d'une joie sauvage en songeant +qu'après une nuit de crapuleuse orgie, ils allaient voir mettre à mort +deux femmes dont l'échafaud était dressé<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p> + +<p>Écume fangeuse et fétide de la population de Paris, cette immense cohue +se composait de bandits et de femmes perdues qui demandent chaque jour +au crime le pain de la journée... et qui chaque soir rentrent largement +repus dans leurs tanières<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p> + +<p>Le boulevard extérieur étant fort resserré à cet endroit, la foule +entassée refluait et entravait absolument la circulation. Malgré sa +force athlétique, le Chourineur fut obligé de rester presque immobile au +milieu de cette masse compacte... Il se résigna... Le prince, partant de +la rue Plumet à dix heures, lui avait-on dit, ne devait passer à la +barrière de Charenton qu'à onze heures environ, et il n'était que sept +heures.</p> + +<p>Quoiqu'il eût naguère forcément fréquenté les classes dégradées +auxquelles appartenait cette populace, le Chourineur, en se retrouvant +au milieu d'elles, éprouvait un dégoût invincible. Poussé par le reflux +de la foule jusqu'au mur d'une des guinguettes dont fourmillent ces +boulevards, à travers les fenêtres ouvertes, d'où s'échappaient les sons +étourdissants d'un orchestre d'instruments de cuivre, le Chourineur +assista, malgré lui, à un spectacle étrange...</p> + +<p>Dans une vaste salle basse, occupée à l'une de ses extrémités par les +musiciens, entourée de bancs et de tables chargées des débris d'un +repas, d'assiettes cassées, de bouteilles renversées, une douzaine +d'hommes et de femmes déguisés, à moitié ivres, se livraient avec +emportement à cette danse folle et obscène appelée le <i>chahut</i>, à +laquelle un petit nombre d'habitués de ces lieux ne s'abandonnent qu'à +la fin du bal, alors que les gardes municipaux en surveillance se sont +retirés.</p> + +<p>Parmi les ignobles couples qui figuraient dans cette saturnale, le +Chourineur en remarqua deux qui se faisaient surtout applaudir par le +cynisme révoltant de leurs poses, de leurs gestes et de leurs +paroles...</p> + +<p>Le premier couple se composait d'un homme à peu près déguisé en ours au +moyen d'une veste et d'un pantalon de peau de mouton noir. La tête de +l'animal, sans doute trop gênante à porter, avait été remplacée par une +sorte de capuce à longs poils qui recouvrait entièrement le visage; deux +trous, à la hauteur des yeux, une large fente à la hauteur de la bouche, +permettaient de voir, de parler et de respirer... Cet homme masqué, l'un +des prisonniers évadés de la Force (parmi lesquels se trouvaient aussi +Barbillon et les deux meurtriers arrêtés chez l'ogresse du tapis-franc +au commencement de ce récit), cet homme masqué était Nicolas Martial, le +fils, le frère des deux femmes dont l'échafaud était dressé à quelques +pas... Entraîné dans cet acte d'insensibilité féroce, d'audacieuse +forfanterie, par un de ses compagnons, redoutable bandit, évadé aussi... +déguisé aussi... ce misérable osait, à l'aide de ce travestissement, se +livrer aux dernières joies du carnaval...</p> + +<p>La femme qui dansait avec lui, costumée en vivandière, portait un +chapeau de cuir bouilli bossué, à rubans déchirés, une sorte de +justaucorps de drap rouge passé, orné de trois rangs de boutons de +cuivre à la hussarde, une jupe verte et des pantalons de calicot blanc; +ses cheveux noirs tombaient en désordre sur son front; ses traits hâves +et plombés respiraient l'effronterie et l'impudeur.</p> + +<p>Le vis-à-vis de ces deux danseurs était non moins ignoble.</p> + +<p>L'homme, d'une très-grande taille, déguisé en Robert Macaire, avait +tellement barbouillé de suie sa figure osseuse qu'il était +méconnaissable; d'ailleurs un large bandeau couvrait son œil gauche, et +le blanc mat du globe de l'œil droit, se détachant sur cette face +noirâtre, la rendait plus hideuse encore. Le bas du visage du Squelette +(on l'a déjà reconnu sans doute) disparaissait entièrement dans une +haute cravate faite d'un vieux châle rouge. Coiffé, selon la tradition, +d'un chapeau gris, râpé, aplati, sordide et sans fond, vêtu d'un habit +vert en lambeaux et d'un pantalon garance rapiécé en mille endroits et +attaché aux chevilles avec des ficelles, cet assassin, outrant les poses +les plus grotesques et les plus cyniques du <i>chahut</i>, lançant de droite, +de gauche, en avant, en arrière, ses longs membres durs comme du fer, +les dépliait et les repliait avec tant de vigueur et d'élasticité qu'on +les eût dits mis en mouvement par des ressorts d'acier...</p> + +<p>Digne coryphée de cette immonde saturnale, sa danseuse, grande et leste +créature au visage impudent et aviné, costumée en débardeur, coiffée +d'un bonnet de police incliné sur une perruque poudrée, à grosse queue, +portait une veste et un pantalon de velours vert éraillé, assujetti à la +taille par une écharpe orange aux longs bouts flottants derrière le +dos.</p> + +<p>Une grosse femme, ignoble et hommasse, l'ogresse du tapis-franc, assise +sur un des bancs, tenait sur ses genoux les manteaux de tartan de cette +créature et de la vivandière, pendant qu'elles rivalisaient toutes deux +de bonds et de postures cyniques avec le Squelette et Nicolas Martial...</p> + +<p>Parmi les autres danseurs, on remarquait encore un enfant boiteux, +habillé en diable au moyen d'un tricot noir beaucoup trop large et trop +grand pour lui, d'un caleçon rouge et d'un masque vert horrible et +grimaçant. Malgré son infirmité, ce petit monstre était d'une agilité +surprenante; sa dépravation précoce atteignait, si elle ne dépassait +pas, celle de ses affreux compagnons, et il gambadait aussi effrontément +que pas un devant une grosse femme déguisée en bergère, qui excitait +encore le dévergondage de son partner par ses éclats de rire.</p> + +<p>Aucune charge ne s'étant élevée contre Tortillard (on l'a aussi +reconnu), et Bras Rouge ayant été provisoirement laissé en prison, +l'enfant, à la demande de son père, avait été réclamé par Micou, le +receleur du passage de la Brasserie, que ses complices n'avaient pas +dénoncé.</p> + +<p>Comme figures secondaires du tableau que nous essayons de peindre, qu'on +s'imagine tout ce qu'il y a de plus bas, de plus honteux, de plus +monstrueux dans cette crapule oisive, audacieuse, rapace, sanguinaire, +athée, qui se montre de plus en plus hostile à l'ordre social, et sur +laquelle nous avons voulu rappeler l'attention des penseurs en terminant +ce récit...</p> + +<p>Puisse cette dernière et horrible scène symboliser le péril qui menace +incessamment la société!</p> + +<p>Oui, que l'on y songe, la cohésion, l'augmentation inquiétante de cette +race de voleurs et de meurtriers est une sorte de protestation vivante +contre le vice des lois répressives, et surtout contre l'absence des +mesures préventives, d'une législation prévoyante, de larges +institutions préservatrices, destinées à surveiller, à moraliser dès +l'enfance cette foule de malheureux abandonnés ou pervertis par +d'effroyables exemples. Encore une fois, ces êtres déshérités, que Dieu +n'a faits ni plus mauvais ni meilleurs que ses autres créatures, ne se +vicient, ne se gangrènent ainsi incurablement que dans la frange de +misère, d'ignorance et d'abrutissement où ils se traînent en naissant.</p> + +<p>Encore excités par les rires, par les bravos de la foule pressée aux +fenêtres, les acteurs de l'abominable orgie que nous racontons crièrent +à l'orchestre de jouer un dernier galop.</p> + +<p>Les musiciens, ravis de toucher à la fin d'une séance si pénible pour +leurs poumons, se rendirent au vœu général, et jouèrent avec énergie un +air de galop d'une mesure entraînante et précipitée.</p> + +<p>À ces accords vibrants des instruments de cuivre l'exaltation redoubla, +tous les couples s'étreignirent, s'ébranlèrent, et, suivant le Squelette +et sa danseuse, commencèrent une ronde infernale en poussant des +hurlements sauvages...</p> + +<p>Une poussière épaisse, soulevée par ces piétinements furieux, s'éleva du +plancher de la salle et jeta une sorte de nuage roux et sinistre sur ce +tourbillon d'hommes et de femmes enlacés, qui tournoyaient avec une +rapidité vertigineuses.</p> + +<p>Bientôt, pour ces têtes exaspérées par le vin, par le mouvement, par +leurs propres cris, ce ne fut plus même de l'ivresse, ce fut du délire, +de la frénésie; l'espace leur manqua. Le Squelette cria d'une voix +haletante:</p> + +<p>—Gare!... la porte!... Nous allons sortir... sur le boulevard...</p> + +<p>—Oui... oui... cria la foule entassée aux fenêtres, un galop jusqu'à la +barrière Saint-Jacques!</p> + +<p>—Voilà bientôt l'heure où on va raccourcir les deux <i>largues</i><a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p> + +<p>—Le bourreau fait coup double; c'est drôle!</p> + +<p>—Avec accompagnement de cornet à pistons.</p> + +<p>—Nous danserons la contredanse de la guillotine!</p> + +<p>—En avant la femme sans tête!... cria Tortillard.</p> + +<p>—Ça égayera les condamnées.</p> + +<p>—J'invite la veuve...</p> + +<p>—Moi, la fille...</p> + +<p>—Ça mettra le vieux Charlot en gaieté...</p> + +<p>—Il chahutera sur sa boutique avec ses employés.</p> + +<p>—Mort aux <i>pantes</i>! Vivent les <i>grinches</i> et les <i>escarpes</i><a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>! cria +le Squelette d'une voix frémissante.</p> + +<p>Ces railleries, ces menaces de cannibales, accompagnées de chants +obscènes, de cris, de sifflets, de huées, augmentèrent encore lorsque la +bande du Squelette eut fait, par la violence impétueuse de son +impulsion, une large trouée au milieu de cette foule compacte.</p> + +<p>Ce fut alors une mêlée épouvantable; on entendit des rugissements, des +imprécations, des éclats de rire qui n'avaient plus rien d'humain.</p> + +<p>Le tumulte fut tout à coup porté à son comble par deux nouveaux +incidents.</p> + +<p>La voiture renfermant les condamnées, accompagnée de son escorte de +cavalerie, parut au loin à l'angle du boulevard; alors toute cette +populace se rua dans cette direction en poussant un hurlement de +satisfaction féroce.</p> + +<p>À ce moment aussi la foule fut rejointe par un courrier venant du +boulevard des Invalides et se dirigeant au galop vers la barrière de +Charenton. Il était vêtu d'une veste bleu clair à collet jaune, +doublement galonnée d'argent sur toutes les coutures; mais en signe de +grand deuil il portait des culottes noires avec ses bottes fortes; sa +casquette, aussi largement bordée d'argent, était entourée d'un crêpe; +enfin, sur les œillères de la bride à collier de grelots, on voyait en +relief les armes souveraines de Gerolstein.</p> + +<p>Le courrier mit son cheval au pas; mais sa marche devenant de plus en +plus embarrassée, il fut presque obligé de s'arrêter lorsqu'il se trouva +au milieu du flot de populace dont nous avons parlé... Quoiqu'il criât: +«Gare!...» et qu'il conduisît sa monture avec la plus grande précaution, +des cris, des injures et des menaces s'élevèrent bientôt contre lui.</p> + +<p>—Est-ce qu'il veut nous monter sur le dos avec son chameau... +celui-là?...</p> + +<p>—Que ça de plat d'argent sur le corps... merci! cria Tortillard sous +son masque vert à langue rouge.</p> + +<p>—S'il nous embête... mettons-le à pied...</p> + +<p>—Et on lui découdra les galuches de sa veste pour les fondre, dit +Nicolas.</p> + +<p>—Et on te découdra le ventre si tu n'es pas content, mauvaise +valetaille... ajouta le Squelette en s'adressant au courrier et en +saisissant la bride de son cheval; car la foule était devenue si +compacte que le bandit avait renoncé à son projet de danse jusqu'à la +barrière.</p> + +<p>Le courrier, homme vigoureux et résolu, dit au Squelette en levant le +manche de son fouet:</p> + +<p>—Si tu ne lâches pas la bride de mon cheval, je te coupe la figure...</p> + +<p>—Toi... méchant mufle?</p> + +<p>—Oui... Je vais au pas, je crie: «Gare!», tu n'as pas le droit de +m'arrêter. La voiture de monseigneur arrive derrière moi... j'entends +déjà les fouets... Laissez-moi passer.</p> + +<p>—Ton seigneur? dit le Squelette. Qu'est-ce que ça me fait à moi, ton +seigneur?... Je l'estourbirai si ça me plaît. Je n'en ai jamais +refroidi, de seigneurs... et ça m'en donne l'envie.</p> + +<p>—Il n'y a plus de seigneurs... Vive la Charte! cria Tortillard; et, +tout en fredonnant ces vers de <i>La Parisienne</i>: «En avant, marchons +contre leurs canons», il se cramponna brusquement à une des bottes du +courrier, y pesa de tout son poids et le fit trébucher sur sa selle. Un +coup de manche de fouet rudement assené sur la tête de Tortillard le +punit de son audace. Mais aussitôt la populace en fureur se précipita +sur le courrier; il eut beau mettre ses éperons dans le ventre de son +cheval pour le porter en avant et se dégager, il n'y put parvenir, non +plus qu'à tirer son couteau de chasse. Démonté, renversé, au milieu de +cris et de huées enragées, il allait être assommé sans l'arrivée de la +voiture de Rodolphe, qui fit diversion à l'emportement stupide de ces +misérables.</p> + +<p>Depuis quelque temps le coupé du prince, attelé de quatre chevaux de +poste, n'allait qu'au pas, et un des deux valets de pied en deuil (à +cause de la mort de Sarah), assis sur le siège de derrière, était même +prudemment descendu, se tenant à une des portières, la voiture étant +très-basse. Les postillons criaient: «Gare!» et avançaient avec +précaution.</p> + +<p>Rodolphe, vêtu du grand deuil comme sa fille, dont il tenait une des +mains dans les siennes, la regardait avec bonheur et attendrissement. La +douce et charmante figure de Fleur-de-Marie s'encadrait dans une petite +capote de crêpe noir qui faisait ressortir encore la blancheur +éblouissante de son teint et les reflets brillants de ses jolis cheveux +blonds: on eût dit que l'azur de ce beau jour se reflétait dans ses +grands yeux, qui n'avaient jamais été d'un bleu plus limpide et plus +doux... Quoique sa figure, doucement souriante, exprimât le calme, le +bonheur, lorsqu'elle regardait son père, une teinte de mélancolie, +quelquefois même de tristesse indéfinissable, jetait souvent son ombre +sur les traits de Fleur-de-Marie quand les yeux de son père n'étaient +plus attachés sur elle.</p> + +<p>—Tu ne m'en veux pas de t'avoir fait lever de si bonne heure... et +d'avoir ainsi avancé le moment de notre départ? lui dit Rodolphe en +souriant.</p> + +<p>—Oh! non, mon père; cette matinée est si belle!...</p> + +<p>—C'est que j'ai pensé, vois-tu, que notre journée serait mieux coupée +en partant de bonne heure... et que tu serais moins fatiguée... Murph, +mes aides de camp et la voiture de suite, où sont tes femmes, nous +rejoindront à notre première halte, où tu te reposeras.</p> + +<p>—Bon père... c'est moi... toujours moi qui vous préoccupe...</p> + +<p>—Oui, mademoiselle... et, sans reproche... il est impossible d'avoir +aucune autre pensée... dit le prince en souriant; puis il ajouta avec un +élan de tendresse: Oh! je t'aime tant... je t'aime tant!... Ton front... +vite...</p> + +<p>Fleur-de-Marie s'inclina vers son père, et Rodolphe posa ses lèvres avec +délices sur son front charmant.</p> + +<p>C'était à cet instant que la voiture, approchant de la foule, avait +commencé de marcher très-lentement.</p> + +<p>Rodolphe, étonné, baissa la glace, et il dit en allemand au valet de +pied qui se tenait près de la portière:</p> + +<p>—Eh bien! Frantz... qu'y a-t-il? quel est ce tumulte?</p> + +<p>—Monseigneur, il y a tant de foule... que les chevaux ne peuvent plus +avancer.</p> + +<p>—Et pourquoi cette foule?</p> + +<p>—Monseigneur...</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—C'est que Votre Altesse...</p> + +<p>—Parle donc...</p> + +<p>—Monseigneur... je viens d'entendre dire qu'il y a là-bas... une +exécution à mort.</p> + +<p>—Ah! c'est affreux! s'écria Rodolphe en se rejetant au fond de la +voiture.</p> + +<p>—Qu'avez-vous; mon père? dit vivement Fleur-de-Marie avec inquiétude.</p> + +<p>—Rien... rien... mon enfant.</p> + +<p>—Mais ces cris menaçants... entendez-vous? ils approchent... Qu'est-ce +que cela, mon Dieu?</p> + +<p>—Frantz, ordonne aux postillons de retourner et de gagner Charenton par +un autre chemin... quel qu'il soit... dit Rodolphe.</p> + +<p>—Monseigneur, il est trop tard... nous voilà dans la foule... On arrête +les chevaux... des gens de mauvaise mine...</p> + +<p>Le valet de pied ne put parler davantage. La foule, exaspérée par les +forfanteries sanguinaires du Squelette et de Nicolas, entoura tout à +coup la voiture en vociférant. Malgré les efforts, les menaces des +postillons, les chevaux furent arrêtés, et Rodolphe ne vit de tous +côtés, au niveau des portières, que des visages horribles, furieux, +menaçants, et, les dominant de sa grande taille, le Squelette, qui +s'avança à la portière.</p> + +<p>—Mon père... prenez garde! s'écria Fleur-de-Marie en jetant ses bras +autour du cou de Rodolphe.</p> + +<p>—C'est donc vous qui êtes le seigneur? dit le Squelette en avançant sa +tête hideuse jusque dans la voiture.</p> + +<p>À cette insolence, Rodolphe, sans la présence de sa fille, se fût livré +à la violence de son caractère; mais il se contint et répondit +froidement:</p> + +<p>—Que voulez-vous? Pourquoi arrêtez-vous ma voiture?</p> + +<p>—Parce que cela nous plaît, dit le Squelette en mettant ses mains +osseuses sur le rebord de la portière... Chacun son tour... hier tu +écrasais la canaille... aujourd'hui la canaille t'écrasera si tu bouges.</p> + +<p>—Mon père... nous sommes perdus! murmura Fleur-de-Marie à voix basse.</p> + +<p>—Rassure-toi... je comprends..., dit le prince; c'est le dernier jour +de carnaval... Ces gens sont ivres... je vais m'en débarrasser.</p> + +<p>—Il faut le faire descendre... et sa <i>largue</i><a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a> aussi..., cria +Nicolas. Pourquoi qu'ils écrasent le pauvre monde!</p> + +<p>—Vous me paraissez avoir déjà beaucoup bu, et avoir envie de boire +encore, dit Rodolphe en tirant une bourse de sa poche. Tenez... voilà +pour vous... ne retenez pas ma voiture plus longtemps, et il jeta sa +bourse.</p> + +<p>Tortillard l'attrapa au vol.</p> + +<p>—Au fait, tu pars en voyage, tu dois avoir les goussets garnis; aboule +encore de l'argent, ou je te tue... Je n'ai rien à risquer... je te +demande la bourse ou la vie en plein soleil... C'est farce! dit le +Squelette complètement ivre de vin et de rage sanguinaire.</p> + +<p>Et il ouvrit brusquement la portière.</p> + +<p>La patience de Rodolphe était à bout; inquiet pour Fleur-de-Marie, dont +l'effroi augmentait à chaque minute, et pensant qu'un acte de vigueur +imposerait à ce misérable qu'il croyait simplement ivre, il sauta de sa +voiture pour saisir le Squelette à la gorge... D'abord celui-ci se +recula vivement en tirant de sa poche un long couteau poignard, puis il +se jeta sur Rodolphe.</p> + +<p>Fleur-de-Marie, voyant le poignard du bandit levé sur son père, poussa +un cri déchirant, se précipita hors de la voiture et l'enlaça de ses +bras...</p> + +<p>C'en était fait d'elle et de son père sans le Chourineur, qui, au +commencement de cette rixe, ayant reconnu la livrée du prince, était +parvenu, après des efforts surhumains, à s'approcher du Squelette.</p> + +<p>Au moment où celui-ci menaçait le prince de son couteau, le Chourineur +arrêta le bras du brigand d'une main et, de l'autre, le saisit au collet +et le renversa à demi en arrière...</p> + +<p>Quoique surpris à l'improviste et par derrière, le Squelette put se +retourner, reconnut le Chourineur et s'écria:</p> + +<p>—L'homme à la blouse grise de la Force!... cette fois-ci, je te tue. +Et, se précipitant avec furie sur le Chourineur, il lui plongea son +couteau dans la poitrine...</p> + +<p>Le Chourineur chancela... mais ne tomba pas... la foule le soutenait.</p> + +<p>—La garde! voici la garde! crièrent quelques voix effrayées.</p> + +<p>À ces mots, à la vue du meurtre du Chourineur, toute cette foule si +compacte, craignant d'être comprise dans cet assassinat, se dispersa +comme par enchantement et se mit à fuir dans toutes les directions... Le +Squelette, Nicolas Martial et Tortillard disparurent aussi...</p> + +<p>Lorsque la garde arriva, guidée par le courrier, qui était parvenu à +s'échapper lorsque la foule l'avait abandonné pour entourer la voiture +du prince, il ne restait sur le théâtre de cette lugubre scène que +Rodolphe, sa fille, et le Chourineur inondé de sang.</p> + +<p>Les deux valets de pied du prince l'avaient assis par terre et adossé à +un arbre.</p> + +<p>Tout ceci s'était passé mille fois plus rapidement qu'il n'est possible +de l'écrire, à quelques pas de la guinguette d'où étaient sortis le +Squelette et sa bande.</p> + +<p>Le prince, pâle, ému, entourait de ses bras Fleur-de-Marie défaillante, +pendant que les postillons rajustaient les traits, qui avaient été à +moitié brisés dans la bagarre.</p> + +<p>—Vite, dit le prince à ses gens, occupés à secourir le Chourineur, +transportez ce malheureux dans ce cabaret... Et toi, ajouta-t-il +s'adressant à son courrier, monte sur le siège, et qu'on aille ventre à +terre chercher à l'hôtel le docteur David; il ne doit partir qu'à onze +heures... on le trouvera...</p> + +<p>Quelques minutes après, la voiture partait au galop, et les deux +domestiques transportaient le Chourineur dans la salle basse où avait eu +lieu l'orgie, et où se trouvaient encore quelques-unes des femmes qui y +avaient figuré.</p> + +<p>—Ma pauvre enfant, dit Rodolphe à sa fille, je vais te conduire dans +une chambre de cette maison... et tu m'y attendras... car je ne puis +abandonner aux seuls soins de mes gens cet homme courageux qui vient de +me sauver encore la vie.</p> + +<p>—Oh! mon père, je vous en prie, ne me quittez pas..., s'écria +Fleur-de-Marie avec épouvante en saisissant le bras de Rodolphe, ne me +laissez pas seule... je mourrais de frayeur... j'irai où vous irez...</p> + +<p>—Mais ce spectacle est affreux!</p> + +<p>—Mais grâce à cet homme... vous vivez pour moi, mon père... +permettez-moi au moins que je me joigne à vous pour le remercier et pour +le consoler.</p> + +<p>La perplexité du prince était grande: sa fille témoignait une si juste +frayeur de rester seule dans une chambre de cette ignoble taverne, qu'il +se résigna à entrer avec elle dans la salle basse où se trouvait le +Chourineur.</p> + +<p>Le maître de la guinguette et plusieurs d'entre les femmes qui y étaient +restées (parmi lesquelles se trouvait l'ogresse du tapis-franc) avaient +à la hâte étendu le blessé sur un matelas, et puis étanché, tamponné sa +plaie avec des serviettes.</p> + +<p>Le Chourineur venait d'ouvrir les yeux lorsque Rodolphe entra. À la vue +du prince, ses traits, d'une pâleur de mort, se ranimèrent un peu... Il +sourit péniblement et lui dit d'une voix faible:</p> + +<p>—Ah! monsieur Rodolphe... comme ça s'est heureusement rencontré que je +me sois trouvé là!...</p> + +<p>—Brave et dévoué... comme toujours! lui dit le prince avec un accent +désolé, tu me sauves encore...</p> + +<p>—J'allais aller... à la barrière de Charenton... pour tâcher de vous +voir partir... heureusement... je me suis trouvé arrêté ici par la +foule... Ça devait d'ailleurs m'arriver... je l'ai dit à Martial... +j'avais un pressentiment.</p> + +<p>—Un pressentiment!...</p> + +<p>—Oui... monsieur Rodolphe... Le rêve du sergent... cette nuit je l'ai +eu...</p> + +<p>—Oubliez ces idées... espérez... votre blessure ne sera pas +mortelle...</p> + +<p>—Oh! si, le Squelette a piqué juste... C'est égal, j'avais raison... de +dire à Martial... qu'un ver de terre comme moi pouvait quelquefois +être... utile... à un grand seigneur comme vous...</p> + +<p>—Mais c'est la vie... la vie... que je vous dois encore...</p> + +<p>—Nous sommes quittes... monsieur Rodolphe... Vous m'avez dit que +j'avais du cœur et de l'honneur... Ce mot-là... voyez-vous... Oh! +j'étouffe... monseigneur... sans vous... commander... faites-moi +l'honneur... de... votre main... je sens que je m'en vas...</p> + +<p>—Non... c'est impossible... s'écria le prince en se courbant vers le +Chourineur et serrant dans ses mains la main glacée du moribond, non... +vous vivrez... vous vivrez...</p> + +<p>—Monsieur Rodolphe... voyez-vous qu'il y a quelque chose... là-haut... +J'ai tué... d'un coup de couteau... je meurs d'un coup... de... +couteau..., dit le Chourineur, d'une voix de plus en plus faible et +étouffée.</p> + +<p>À ce moment, ses regards s'arrêtèrent sur Fleur-de-Marie, qu'il n'avait +pas encore aperçue. L'étonnement se peignit sur sa figure mourante; il +fit un mouvement et dit:</p> + +<p>—Ah!... mon... Dieu! la Goualeuse...</p> + +<p>—Oui... c'est ma fille... elle vous bénit de lui avoir conservé son +père...</p> + +<p>—Elle... votre fille... ici... ça me rappelle notre connaissance... +monsieur Rodolphe... et les coups de poing de la fin... mais... ce... +coup de couteau-là sera aussi... le coup... de la fin... J'ai +chouriné... on me... chourine... c'est juste...</p> + +<p>Puis il fit un profond soupir en renversant sa tête en arrière... il +était mort.</p> + +<p>Le bruit des chevaux retentit au-dehors: la voiture de Rodolphe avait +rencontré celle de Murph et de David, qui, dans leur empressement de +rejoindre le prince, avaient précipité leur départ.</p> + +<p>David et le squire entrèrent.</p> + +<p>—David, dit Rodolphe en essuyant ses larmes et en montrant le +Chourineur, ne reste-t-il donc aucun espoir, mon Dieu?</p> + +<p>—Aucun, monseigneur, dit le docteur après une minute d'examen.</p> + +<p>Pendant cette minute, il s'était passé une scène muette et effrayante +entre Fleur-de-Marie et l'ogresse... que Rodolphe, lui, n'avait pas +remarquée.</p> + +<p>Lorsque le Chourineur avait prononcé à demi-voix le nom de la Goualeuse, +l'ogresse, levant vivement la tête, avait vu Fleur-de-Marie.</p> + +<p>Déjà l'horrible femme avait reconnu Rodolphe; on l'appelait +monseigneur... il appelait la Goualeuse sa fille... Une telle +métamorphose stupéfiait l'ogresse, qui attachait opiniâtrement ses yeux +stupidement effarés sur son ancienne victime...</p> + +<p>Fleur-de-Marie, pâle, épouvantée, semblait fascinée par ce regard.</p> + +<p>La mort du Chourineur, l'apparition inattendue de l'ogresse, qui venait +réveiller, plus douloureux que jamais, le souvenir de sa dégradation +première, lui paraissaient d'un sinistre présage.</p> + +<p>De ce moment, Fleur-de-Marie fut frappée d'un de ces pressentiments qui +souvent ont, sur des caractères tels que le sien, une irrésistible +influence.</p> + +<p>Peu de temps après ces tristes événements, Rodolphe et sa fille avaient +pour jamais quitté Paris.</p> + +<h3><i>Fin de la dixième partie</i></h3> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>ÉPILOGUE</h2> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Ib" id="Ib"></a><a href="#tablea">I</a></h2> + +<h3><a href="#tablea">Gerolstein</a></h3> + + +<h4>LE PRINCE HENRI D'HERKAUSEN-OLDENZAAL AU COMTE MAXIMILIEN KAMINETZ</h4> + +<p class="right"> +Oldenzaal, 25 août 1840 +<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a> +<a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a> +<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a> +<a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a></p> + +<p>J'arrive de Gerolstein, où j'ai passé trois mois auprès du grand-duc et +de sa famille; je croyais trouver une lettre m'annonçant votre arrivée à +Oldenzaal, mon cher Maximilien. Jugez de ma surprise, de mon chagrin, +lorsque j'apprends que vous êtes encore retenu en Hongrie pour plusieurs +semaines.</p> + +<p>Depuis quatre mois je n'ai pu vous écrire, ne sachant où vous adresser +mes lettres, grâce à votre manière originale et aventureuse de voyager; +vous m'aviez pourtant formellement promis à Vienne, au moment de notre +séparation, de vous trouver le 1<sup>er</sup> août à Oldenzaal. Il me faut donc +renoncer au plaisir de vous voir, et pourtant jamais je n'aurais eu plus +besoin d'épancher mon cœur dans le vôtre, mon bon Maximilien, mon plus +vieil ami, car, quoique bien jeunes encore, notre amitié est ancienne: +elle date de notre enfance.</p> + +<p>Que vous dirai-je? Depuis trois mois une révolution complète s'est +opérée en moi... Je touche à l'un de ces instants qui décident de +l'existence d'un homme... Jugez si votre présence, si vos conseils me +manquent!</p> + +<p>Mais vous ne me manquerez pas longtemps, quels que soient les intérêts +qui vous retiennent en Hongrie; vous viendrez, Maximilien, vous +viendrez, je vous en conjure, car j'aurai besoin sans doute de +puissantes consolations... et je ne puis aller vous chercher. Mon père +dont la santé est de plus en plus chancelante, m'a rappelé de +Gerolstein. Il s'affaiblit chaque jour davantage; il m'est impossible de +le quitter...</p> + +<p>J'ai tant à vous dire que je serai prolixe: il me faut vous raconter +l'époque la plus pleine, la plus romanesque de ma vie...</p> + +<p>Étrange et triste hasard! Pendant cette époque nous sommes fatalement +restés éloignés l'un de l'autre, nous, les inséparables, nous, les deux +frères, nous, les deux plus fervents apôtres de la trois fois sainte +amitié! Nous, enfin, si fiers de prouver que le Carlos et le Posa de +notre Schiller ne sont pas des idéalistes, et que, comme ces divines +créations du grand poëte, nous savons goûter les suaves délices d'un +tendre et mutuel attachement!</p> + +<p>Oh! mon ami, que n'êtes-vous là! Que n'étiez-vous là! Depuis trois mois +mon cœur déborde d'émotions à la fois d'une douceur ou d'une tristesse +inexprimables. Et j'étais seul, et je suis seul... Plaignez-moi, vous +qui connaissez ma sensibilité quelquefois si bizarrement expansive, vous +qui souvent avez vu mes yeux se mouiller de larmes au naïf récit d'une +action généreuse, au simple aspect d'un beau soleil couchant, ou d'une +nuit d'été paisible et étoilée! Vous souvenez-vous, l'an passé, lors de +notre excursion aux ruines d'Oppenfeld... au bord du grand lac... nos +rêveries silencieuses pendant cette magnifique soirée si remplie de +calme, de poésie et de sérénité?</p> + +<p>Bizarre contraste!... C'était trois jours avant ce duel sanglant où je +n'ai pas voulu vous prendre pour second, car j'aurais trop souffert pour +vous, si j'avais été blessé sous vos yeux... Ce duel, où, pour une +querelle de jeu, mon second, à moi, a malheureusement tué ce jeune +Français, le vicomte de Saint-Remy... À propos, savez-vous ce qu'est +devenue cette dangereuse sirène que M. de Saint-Remy avait amenée à +Oppenfeld, et qui se nommait, je crois, Cecily David?</p> + +<p>Mon ami, vous devez sourire de pitié en me voyant m'égarer ainsi parmi +de vagues souvenirs du passé, au lieu d'arriver aux graves confidences +que je vous annonce; c'est que, malgré moi, je recule l'instant de ces +confidences; je connais votre sévérité, et j'ai peur d'être grondé, oui, +grondé, parce qu'au lieu d'agir avec réflexion, avec sagesse (une +sagesse de vingt et un ans, hélas!), j'ai agi follement, ou plutôt je +n'ai pas agi... je me suis laissé aveuglément emporter au courant qui +m'entraînait... et c'est seulement depuis mon retour de Gerolstein que +je me suis, pour ainsi dire, éveillé du songe enchanteur qui m'a bercé +pendant trois mois... et ce réveil est funeste...</p> + +<p>Allons, mon ami, mon bon Maximilien, je prends mon grand courage. +Écoutez-moi avec indulgence... Je commence en baissant les yeux, je +n'ose vous regarder... car, en lisant ces lignes, vos traits doivent +être devenus si graves, si sévères... homme stoïque!</p> + +<p>Ayant obtenu un congé de six mois, je quittai Vienne, et je restai ici +quelque temps auprès de mon père; sa santé étant bonne alors, il me +conseilla d'aller visiter mon excellente tante, la princesse Juliane, +supérieure de l'abbaye de Gerolstein. Je vous ai dit, je crois, mon ami, +que mon aïeule était cousine germaine de l'aïeul du grand-duc actuel, et +que ce dernier, Gustave-Rodolphe, grâce à cette parenté, a toujours bien +voulu nous traiter, moi et mon père, très-affectueusement de cousins. +Vous savez aussi, je crois, que, pendant un assez long voyage que le +prince fit dernièrement en France, il chargea mon père de +l'administration du grand-duché.</p> + +<p>Ce n'est nullement par orgueil, vous le pensez, mon ami, que je vous +parle de ces circonstances; c'est pour vous expliquer les causes de +l'extrême intimité dans laquelle j'ai vécu avec le grand-duc et sa +famille pendant mon séjour à Gerolstein.</p> + +<p>Vous souvenez-vous que l'an passé, lors de notre voyage des bords du +Rhin, on nous apprit que le prince avait retrouvé en France et épousé in +extremis M<sup>me</sup> la comtesse Mac-Gregor, afin de légitimer la naissance +d'une fille qu'il avait eue d'elle lors d'une première union secrète, +plus tard cassée pour vice de forme et parce qu'elle avait été +contractée malgré la volonté du grand-duc alors régnant?</p> + +<p>Cette jeune fille, ainsi solennellement reconnue, est cette charmante +princesse Amélie<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a> dont lord Dudley, qui l'avait vue à Gerolstein il y +a maintenant une année environ, nous parlait cet hiver, à Vienne, avec +un enthousiasme que nous accusions d'exagération... Étrange hasard!... +Qui m'eût dit alors!...</p> + +<p>Mais, quoique vous ayez sans doute maintenant à peu près deviné mon +secret, laissez-moi suivre la marche des événements sans +l'intervertir...</p> + +<p>Le couvent de Sainte-Hermangilde, dont ma tante est abbesse, est à peine +éloigné d'un demi-quart de lieue de Gerolstein, car les jardins de +l'abbaye touchent aux faubourgs de la ville; une charmante maison, +complètement isolée du cloître, avait été mise à ma disposition par ma +tante, qui m'aime, vous le savez, avec une tendresse maternelle.</p> + +<p>Le jour de mon arrivée, elle m'apprit qu'il y avait le lendemain +réception solennelle et fête à la cour, le grand-duc devant ce jour-là +officiellement annoncer son prochain mariage avec M<sup>me</sup> la marquise +d'Harville, arrivée depuis peu à Gerolstein, accompagnée de son père, M. +le comte d'Orbigny<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>.</p> + +<p>Les uns blâmaient le prince de n'avoir pas recherché encore cette fois +une alliance souveraine (la grande-duchesse dont le prince était veuf +appartenait à la maison de Bavière), d'autres, au contraire, et ma tante +était du nombre, le félicitaient d'avoir préféré à des vues +d'ambitieuses convenances une jeune et aimable femme qu'il adorait et +qui appartenait à la plus haute noblesse de France. Vous savez +d'ailleurs, mon ami, que ma tante a toujours eu pour le grand-duc +Rodolphe l'attachement le plus profond; mieux que personne elle pouvait +apprécier les éminentes qualités du prince.</p> + +<p>—Mon cher enfant, me dit-elle, à propos de cette réception solennelle +où je devais me rendre le lendemain de mon arrivée, mon cher enfant, ce +que vous verrez de plus merveilleux dans cette fête sera sans contredit +la perle de Gerolstein.</p> + +<p>—De qui voulez-vous parler, ma bonne tante?</p> + +<p>—De la princesse Amélie...</p> + +<p>—La fille du grand-duc? En effet, lord Dudley nous en avait parlé à +Vienne avec un enthousiasme que nous avions taxé d'exagération poétique.</p> + +<p>—À mon âge, avec mon caractère et dans ma position, reprit ma tante, on +s'exalte assez peu; aussi vous croirez à l'impartialité de mon jugement, +mon cher enfant! Eh bien! je vous dis, moi, que de ma vie je n'ai rien +connu de plus enchanteur que la princesse Amélie. Je vous parlerais de +son angélique beauté, si elle n'était pas douée d'un charme inexprimable +qui est encore supérieur à la beauté. Figurez-vous la candeur dans la +dignité et la grâce dans la modestie. Dès le premier jour où le +grand-duc m'a présentée à elle, j'ai senti pour cette jeune princesse +une sympathie involontaire. Du reste, je ne suis pas la seule: +l'archiduchesse Sophie est à Gerolstein depuis quelques jours; c'est +bien la plus fière et la plus hautaine princesse que je sache...</p> + +<p>—Il est vrai, ma tante, son ironie est terrible, peu de personnes +échappent à ses mordantes plaisanteries. À Vienne on la craignait comme +le feu... La princesse Amélie aurait-elle trouvé grâce devant elle?</p> + +<p>—L'autre jour elle vint ici après avoir visité la maison d'asile placée +sous la surveillance de la jeune princesse. Savez-vous une chose? me dit +cette redoutable archiduchesse avec sa brusque franchise; j'ai l'esprit +singulièrement tourné à la satire, n'est-ce pas? Eh bien! si je vivais +longtemps avec la fille du grand-duc, je deviendrais, j'en suis sûre, +inoffensive... tant sa bonté est pénétrante et contagieuse.</p> + +<p>—Mais c'est donc une enchanteresse que ma cousine? dis-je à ma tante en +souriant.</p> + +<p>—Son plus puissant attrait, à mes yeux du moins, reprit ma tante, est +ce mélange de douceur, de modestie et de dignité dont je vous ai parlé, +et qui donne à son visage angélique l'expression la plus touchante.</p> + +<p>—Certes, ma tante, la modestie est une rare qualité chez une princesse +si jeune, si belle et si heureuse.</p> + +<p>—Songez encore, mon cher enfant, qu'il est d'autant mieux à la +princesse Amélie de jouir sans ostentation vaniteuse de la haute +position qui lui est incontestablement acquise, que son élévation est +récente<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>.</p> + +<p>—Et dans son entretien avec vous, ma tante, la princesse a-t-elle fait +quelque allusion à sa fortune passée?</p> + +<p>—Non; mais lorsque, malgré mon grand âge, je lui parlai avec le respect +qui lui est dû, puisque Son Altesse est la fille de notre souverain, son +trouble ingénu, mêlé de reconnaissance et de vénération pour moi, m'a +profondément émue; car sa réserve, remplie de noblesse et d'affabilité, +me prouvait que le présent ne l'enivrait pas assez pour qu'elle oubliât +le passé, et qu'elle rendait à mon âge ce que j'accordais à son rang.</p> + +<p>—Il faut, en effet, dis-je à ma tante, un tact exquis pour observer ces +nuances si délicates.</p> + +<p>—Aussi, mon cher enfant, plus j'ai vu la princesse Amélie, plus je me +suis félicitée de ma première impression. Depuis qu'elle est ici, ce +qu'elle a fait de bonnes œuvres est incroyable, et cela avec une +réflexion, une maturité de jugement qui me confondent chez une personne +de son âge. Jugez-en: à sa demande, le grand-duc a fondé à Gerolstein un +établissement pour les petites filles orphelines de cinq ou six ans, et +pour les jeunes filles orphelines aussi abandonnées, qui ont atteint +seize ans, âge si fatal pour les infortunées que rien ne défend contre +la séduction du vice ou l'obsession du besoin. Ce sont des religieuses +nobles de mon abbaye qui enseignent et dirigent les pensionnaires de +cette maison. En allant la visiter, j'ai eu souvent occasion de juger de +l'adoration que ces pauvres créatures déshéritées ont pour la princesse +Amélie. Chaque jour elle va passer quelques heures dans cet +établissement, placé sous sa protection spéciale; et, je vous le répète, +mon enfant, ce n'est pas seulement du respect, de la reconnaissance, que +les pensionnaires et les religieuses ressentent pour Son Altesse, c'est +presque du fanatisme.</p> + +<p>—Mais c'est un ange que la princesse Amélie, dis-je à ma tante.</p> + +<p>—Un ange, oui, un ange, reprit-elle, car vous ne pouvez vous imaginer +avec quelle attendrissante bonté elle traite ses protégées, de quelle +pieuse sollicitude elle les entoure. Jamais je n'ai vu ménager avec plus +de délicatesse la susceptibilité du malheur; on dirait qu'une +irrésistible sympathie attire surtout la princesse vers cette classe de +pauvres abandonnées. Enfin, le croiriez-vous? elle, fille d'un +souverain, n'appelle jamais autrement ces jeunes filles que mes sœurs.</p> + +<p>À ces derniers mots de ma tante, je vous l'avoue, Maximilien, une larme +me vint aux yeux. Ne trouvez-vous pas en effet belle et sainte la +conduite de cette jeune princesse? Vous connaissez ma sincérité, je vous +jure que je vous rapporte et que je vous rapporterai toujours presque +textuellement les paroles de ma tante.</p> + +<p>—Puisque la princesse, lui dis-je, est si merveilleusement douée, +j'éprouverai un grand trouble lorsque demain je lui serai présenté; vous +connaissez mon insurmontable timidité, vous savez que l'élévation du +caractère m'impose encore plus que le rang: je suis donc certain de +paraître à la princesse aussi stupide qu'embarrassé; j'en prends mon +parti d'avance.</p> + +<p>—Allons, allons, me dit ma tante en souriant, elle aura pitié de vous, +mon cher enfant, d'autant plus que vous ne serez pas pour elle une +nouvelle connaissance.</p> + +<p>—Moi, ma tante?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Et comment cela?</p> + +<p>—Vous vous souvenez que, lorsqu'à l'âge de seize ans vous avez quitté +Oldenzaal pour faire un voyage en Russie et en Angleterre avec votre +père, j'ai fait faire de vous un portrait dans le costume que vous +portiez au premier bal costumé donné par feu la grande-duchesse.</p> + +<p>—Oui, ma tante, un costume de page allemand du XVI<sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>—Notre excellent peintre Fritz Mocker, tout en reproduisant fidèlement +vos traits, n'avait pas seulement retracé un personnage du XVI<sup>e</sup> siècle; +mais, par un caprice d'artiste, il s'était plu à imiter jusqu'à la +manière et jusqu'à la vétusté des tableaux peints à cette époque. +Quelques jours après son arrivée en Allemagne, la princesse Amélie, +étant venue me voir avec son père, remarqua votre portrait et me demanda +naïvement quelle était cette charmante figure des temps passés. Son père +sourit, me fit un signe, et lui répondit: «Ce portrait est celui d'un de +nos cousins, qui aurait maintenant, vous le voyez, à son costume, ma +chère Amélie, quelque trois cents ans, mais qui, bien jeune, avait déjà +témoigné d'une rare intrépidité et d'un cœur excellent; ne porte-t-il +pas, en effet, la bravoure dans le regard et la bonté dans le sourire?»</p> + +<p>(Je vous en supplie, Maximilien, ne haussez pas les épaules avec un +impatient dédain en me voyant écrire de telles choses à propos de +moi-même; cela me coûte, vous devez le croire; mais la suite de ce récit +vous prouvera que ces puérils détails, dont je sens le ridicule amer, +sont malheureusement indispensables. Je ferme cette parenthèse, et je +continue.)</p> + +<p>—La princesse Amélie, reprit ma tante, dupe de cette innocente +plaisanterie, partagea l'avis de son père sur l'expression douce et +fière de votre physionomie, après avoir plus attentivement considéré le +portrait. Plus tard, lorsque j'allai la voir à Gerolstein, elle me +demanda, en souriant, des nouvelles de son cousin des temps passés. Je +lui avouai alors notre supercherie, lui disant que le beau page du XVI<sup>e</sup> +siècle était simplement mon neveu, le prince Henri +d'Herkaüsen-Oldenzaal, actuellement âgé de vingt et un ans, capitaine +aux gardes de S. M. l'empereur d'Autriche, et en tout, sauf le costume, +fort ressemblant à son portrait. À ces mots, la princesse Amélie, ajouta +ma tante, rougit et redevint sérieuse, comme elle l'est presque +toujours. Depuis elle ne m'a naturellement jamais reparlé du tableau. +Néanmoins, vous voyez, mon cher enfant, que vous ne serez pas +complètement étranger et un nouveau visage pour votre cousine, comme dit +le grand-duc. Ainsi donc, rassurez-vous, et soutenez l'honneur de votre +portrait, ajouta ma tante en souriant.</p> + +<p>Cette conversation avait eu lieu, je vous l'ai dit, mon cher Maximilien, +la veille du jour où je devais être présenté à la princesse ma cousine; +je quittai ma tante, et je rentrai chez moi.</p> + +<p>Je ne vous ai jamais caché mes plus secrètes pensées, bonnes ou +mauvaises; je vais donc vous avouer à quelles absurdes et folles +imaginations je me laissai entraîner après l'entretien que je viens de +vous rapporter.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IIb" id="IIb"></a><a href="#tablea">II</a></h2> + +<h3><a href="#tablea">Gerolstein (suite)</a></h3> + + +<p>LE PRINCE HENRI D'HERKAUSEN-OLDENZAAL AU COMTE MAXIMILIEN KAMINETZ</p> + +<p>Vous m'avez dit bien des fois, mon cher Maximilien, que j'étais dépourvu +de toute vanité; je le crois, j'ai besoin de le croire pour continuer ce +récit sans m'exposer à passer à vos yeux pour un présomptueux.</p> + +<p>Lorsque je fus seul chez moi, me rappelant l'entretien de ma tante, je +ne pus m'empêcher de songer, avec une secrète satisfaction, que la +princesse Amélie, ayant remarqué ce portrait de moi fait depuis six ou +sept ans, avait quelques jours après demandé, en plaisantant, des +nouvelles de son cousin des temps passés.</p> + +<p>Rien n'était plus sot que de baser le moindre espoir sur une +circonstance aussi insignifiante, j'en conviens; mais, je vous l'ai dit, +je serai comme toujours, envers vous, de la plus entière franchise: eh +bien! cette insignifiante circonstance me ravit. Sans doute, les +louanges que j'avais entendu donner à la princesse Amélie par une femme +aussi grave, aussi austère que ma tante, en élevant davantage la +princesse à mes yeux, me rendaient plus sensible encore la distinction +qu'elle avait daigné m'accorder, ou plutôt qu'elle avait accordée à mon +portrait. Pourtant, que vous dirai-je! cette distinction éveilla en moi +des espérances si folles que, jetant à cette heure un regard plus calme +sur le passé, je me demande comment j'ai pu me laisser entraîner à ces +pensées qui aboutissaient inévitablement à un abîme.</p> + +<p>Quoique parent du grand duc et toujours parfaitement accueilli de lui, +il m'était impossible de concevoir la moindre espérance de mariage avec +la princesse, lors même qu'elle eût agréé mon amour, ce qui était plus +qu'improbable. Notre famille tient honorablement à son rang, mais elle +est pauvre, si on compare notre fortune aux immenses domaines du +grand-duc, le prince le plus riche de la Confédération germanique; et +puis enfin j'avais vingt et un ans à peine, j'étais simple capitaine aux +gardes, sans renom, sans position personnelle; jamais en un mot, le +grand-duc ne pouvait songer à moi pour sa fille.</p> + +<p>Toutes ces réflexions auraient dû me préserver d'une passion que je +n'éprouvais pas encore, mais dont j'avais pour ainsi dire le singulier +pressentiment. Hélas! je m'abandonnai au contraire à de nouvelles +puérilités. Je portais au doigt une bague qui m'avait été autrefois +donnée par Thécla (la bonne comtesse que vous connaissez): quoique ce +gage d'un amour étourdi, facile et léger, ne pût me gêner beaucoup, j'en +fis héroïquement le sacrifice à mon amour naissant, et le pauvre anneau +disparut dans les eaux rapides de la rivière qui coule sous mes +fenêtres.</p> + +<p>Vous dire la nuit que je passai est inutile: vous la devinez. Je savais +la princesse Amélie blonde et d'une angélique beauté: je tâchai de +m'imaginer ses traits, sa taille, son maintien, le son de sa voix, +l'expression de son regard; puis, songeant à mon portrait qu'elle avait +remarqué, je me rappelai à regret que l'artiste maudit m'avait +dangereusement flatté; de plus, je comparais avec désespoir le costume +pittoresque du page du XVI<sup>e</sup> siècle au sévère uniforme du capitaine aux +gardes de Sa Majesté Impériale. Puis, à ces niaises préoccupations +succédaient çà et là, je vous l'assure, mon ami, quelques pensées +généreuses, quelques nobles élans de l'âme; je me sentais ému, oh! +profondément ému, au ressouvenir de cette adorable bonté de la princesse +Amélie, qui appelait les pauvres abandonnées qu'elle protégeait ses +sœurs, m'avait dit ma tante.</p> + +<p>Enfin, bizarre et inexplicable contraste! j'ai, vous le savez, la plus +humble opinion de moi-même... et j'étais cependant assez glorieux pour +supposer que la vue de mon portrait avait frappé la princesse; j'avais +assez de bon sens pour comprendre qu'une distance infranchissable me +séparait d'elle à jamais, et cependant je me demandais avec une +véritable anxiété si elle ne me trouverait pas trop indigne de mon +portrait. Enfin je ne l'avais jamais vue, j'étais convaincu d'avance +qu'elle me remarquerait à peine... et cependant je me croyais le droit +de lui sacrifier le gage de mon premier amour.</p> + +<p>Je passai dans de véritables angoisses la nuit dont je vous parle et une +partie du lendemain. L'heure de la réception arriva. J'essayai deux ou +trois habits d'uniforme, les trouvant plus mal faits les uns que les +autres, et je partis pour le palais grand-ducal très-mécontent de moi.</p> + +<p>Quoique Gerolstein soit à peine éloigné d'un quart de lieue de l'abbaye +de Sainte-Hermangilde, durant ce court trajet mille pensées +m'assaillirent, toutes les puérilités dont j'avais été si occupé +disparurent devant une idée grave, triste, presque menaçante; un +invincible pressentiment m'annonçait une de ces crises qui dominent la +vie tout entière, une sorte de révélation me disait que j'allais aimer, +aimer passionnément, aimer comme on n'aime qu'une fois; et, pour comble +de fatalité, cet amour, aussi hautement que dignement placé, devait être +pour moi toujours malheureux.</p> + +<p>Ces idées m'effrayèrent tellement que je pris tout à coup la sage +résolution de faire arrêter ma voiture, de revenir à l'abbaye et d'aller +rejoindre mon père, laissant à ma tante le soin d'excuser mon brusque +départ auprès du grand-duc.</p> + +<p>Malheureusement une de ces causes vulgaires dont les effets sont +quelquefois immenses m'empêcha d'exécuter mon premier dessein. Ma +voiture étant arrêtée à l'entrée de l'avenue qui conduit au palais, je +me penchais à la portière pour donner à mes gens ordre de retourner, +lorsque le baron et la baronne Koller, qui, comme moi, se rendaient à la +cour, m'aperçurent et firent aussi arrêter leur voiture. Le baron, me +voyant en uniforme, me dit: «Pourrai-je vous être bon à quelque chose, +mon cher prince? Que vous arrive-t-il? Puisque vous allez au palais, +montez avec nous, dans le cas où un accident serait arrivé à vos +chevaux.»</p> + +<p>Rien ne m'était plus facile, n'est-ce pas, mon ami que de trouver une +défaite pour quitter le baron et regagner l'abbaye. Eh bien! soit +impuissance, soit secret désir d'échapper à la détermination salutaire +que je venais de prendre, je répondis d'un air embarrassé que je donnais +ordre à mon cocher de s'informer à la grille du palais si l'on y entrait +par le pavillon neuf ou par la cour de marbre.</p> + +<p>—On entre par la cour de marbre, mon cher prince, me répondit le baron, +car c'est une réception de grand gala. Dites à votre voiture de suivre +la mienne, je vous indiquerai le chemin.</p> + +<p>Vous savez, Maximilien, combien je suis fataliste; je voulais retourner +à l'abbaye pour m'épargner les chagrins que je pressentais; le sort s'y +opposait, je m'abandonnai à mon étoile. Vous ne connaissez pas le palais +grand-ducal de Gerolstein, mon ami? Selon tous ceux qui ont visité les +capitales d'Europe, il n'est pas, à l'exception de Versailles, une +résidence royale dont l'ensemble et les abords soient d'un aspect plus +majestueux. Si j'entre dans quelques détails à ce sujet, c'est qu'en me +souvenant à cette heure de ces imposantes splendeurs, je me demande +comment elles ne m'ont pas tout d'abord rappelé à mon néant; car enfin +la princesse Amélie était fille du souverain maître de ce palais, de ces +gardes, de ces richesses merveilleuses.</p> + +<p>La cour de marbre, vaste hémicycle, est ainsi appelée parce qu'à +l'exception d'un large chemin de ceinture où circulent les voitures, +elle est dallée de marbres de toutes couleurs, formant de magnifiques +mosaïques au centre desquelles se dessine un immense bassin revêtu de +brèche antique, alimenté par d'abondantes eaux qui tombent incessamment +d'une large vasque de porphyre.</p> + +<p>Cette cour d'honneur est circulairement entourée d'une rangée de statues +de marbre blanc du plus haut style, portant des torchères de bronze doré +d'où jaillissent des flots de gaz éblouissant. Alternant avec ces +statues, des vases Médicis, exhaussés sur leurs socles richement +sculptés, renfermaient d'énormes lauriers-roses, véritables buissons +fleuris, dont le feuillage lustré, vu aux lumières, resplendissait d'une +verdure métallique.</p> + +<p>Les voitures s'arrêtaient au pied d'une double rampe à balustres qui +conduisait au péristyle du palais; au pied de cet escalier se tenaient +en vedette, montés sur leurs chevaux noirs, deux cavaliers du régiment +des gardes du grand-duc, qui choisit ces soldats parmi les +sous-officiers les plus grands de son armée. Vous, mon ami, qui aimez +tant les gens de guerre, vous eussiez été frappé de la tournure sévère +et martiale de ces deux colosses, dont la cuirasse et le casque d'acier +d'un profil antique, sans cimier ni crinière, étincelaient aux lumières; +ces cavaliers portaient l'habit bleu à collet jaune, le pantalon de daim +blanc et les bottes fortes montant au-dessus du genou. Enfin pour vous, +mon ami, qui aimez ces détails militaires, j'ajouterai qu'au haut de +l'escalier, de chaque côté de la porte, deux grenadiers du régiment +d'infanterie de la garde grand-ducale étaient en faction. Leur tenue, +sauf la couleur de l'habit et les revers, ressemblait, m'a-t-on dit, à +celle des grenadiers de Napoléon.</p> + +<p>Après avoir traversé le vestibule où se tenaient, hallebarde en main, +les suisses de livrée du prince, je montai un imposant escalier de +marbre blanc qui aboutissait à un portique orné de colonnes de jaspe et +surmonté d'une coupole peinte et dorée. Là se trouvaient deux longues +files de valets de pied. J'entrai ensuite dans la salle des gardes, à la +porte de laquelle se tenaient toujours un chambellan et un aide de camp +de service, chargés de conduire auprès de Son Altesse Royale les +personnes qui avaient droit à lui être particulièrement présentées. Ma +parenté, quoique éloignée, me valut cet honneur: un aide de camp me +précéda dans une longue galerie remplie d'hommes en habit de cour ou +d'uniforme, et de femmes en grande parure.</p> + +<p>Pendant que je traversais lentement cette foule brillante, j'entendis +quelques paroles qui augmentèrent encore mon émotion: de tous côtés on +admirait l'angélique beauté de la princesse Amélie, les traits charmants +de la marquise d'Harville, et l'air véritablement impérial de +l'archiduchesse Sophie, qui, récemment arrivée de Munich avec l'archiduc +Stanislas, allait bientôt repartir pour Varsovie; mais, tout en rendant +hommage à l'altière dignité de l'archiduchesse, à la gracieuse +distinction de la marquise d'Harville, on reconnaissait que rien n'était +plus idéal que la figure enchanteresse de la princesse Amélie.</p> + +<p>À mesure que j'approchais de l'endroit où se tenaient le grand-duc et sa +fille, je sentais mon cœur battre avec violence. Au moment où j'arrivai +à la porte de ce salon (j'ai oublié de vous dire qu'il y avait bal et +concert à la cour), l'illustre Liszt venait de se mettre au piano; aussi +le silence le plus recueilli succéda-t-il au léger murmure des +conversations. En attendant la fin du morceau, que le grand artiste +jouait avec sa supériorité accoutumée, je restai dans l'embrasure d'une +porte.</p> + +<p>Alors, mon cher Maximilien, pour la première fois je vis la princesse +Amélie. Laissez-moi vous dépeindre cette scène, car j'éprouve un charme +indicible à rassembler ces souvenirs.</p> + +<p>Figurez-vous, mon ami, un vaste salon meublé avec une somptuosité +royale, éblouissant de lumières et tendu d'étoffe de soie cramoisie, sur +laquelle courait un feuillage d'or brodé en relief. Au premier rang, sur +de grands fauteuils dorés, se tenait l'archiduchesse Sophie (le prince +lui faisait les honneurs de son palais); à sa gauche M<sup>me</sup> la marquise +d'Harville, et à sa droite la princesse Amélie; debout derrière elles +était le grand-duc, portant l'uniforme de colonel de ses gardes; il +semblait rajeuni par le bonheur et ne pas avoir plus de trente ans; +l'habit militaire faisait encore valoir l'élégance de sa taille et la +beauté de ses traits; auprès de lui était l'archiduc Stanislas en +costume de feld-maréchal, puis venaient ensuite les dames d'honneur de +la princesse Amélie, les femmes des grands dignitaires de la cour, et +enfin ceux-ci.</p> + +<p>Ai-je besoin de vous dire que la princesse Amélie, moins encore par son +rang que par sa grâce et sa beauté, dominait cette foule étincelante? Ne +me condamnez pas, mon ami, sans lire ce portrait. Quoiqu'il soit mille +fois encore au-dessous de la réalité, vous comprendrez mon adoration, +vous comprendrez que dès que je la vis je l'aimai, et que la rapidité de +cette passion ne put être égalée que par sa violence et son éternité.</p> + +<p>La princesse Amélie, vêtue d'une simple robe de moire blanche, portait, +comme l'archiduchesse Sophie, le grand cordon de l'ordre impérial de +Saint-Népomucène, qui lui avait été récemment envoyé par l'impératrice. +Un bandeau de perles, entourant son front noble et candide, +s'harmonisait à ravir avec les deux grosses nattes de cheveux d'un blond +cendré magnifique qui encadraient ses joues légèrement rosées; ses bras +charmants, plus blancs encore que les flots de dentelle d'où ils +sortaient, étaient à demi cachés par des gants qui s'arrêtaient +au-dessous de son coude à fossette; rien de plus accompli que sa taille, +rien de plus joli que son pied chaussé de satin blanc. Au moment où je +la vis, ses grands yeux, du plus pur azur, étaient rêveurs; je ne sais +même si à cet instant elle subissait l'influence de quelque pensée +sérieuse, ou si elle était vivement impressionnée par la sombre harmonie +du morceau que jouait Liszt; mais son demi-sourire me parut d'une +douceur et d'une mélancolie indicibles. La tête légèrement baissée sur +sa poitrine, elle effeuillait machinalement un gros bouquet d'œillets +blancs et de roses qu'elle tenait à la main.</p> + +<p>Jamais je ne pourrai vous exprimer ce que je ressentis alors: tout ce +que m'avait dit ma tante de l'ineffable bonté de la princesse Amélie me +revint à la pensée... Souriez, mon ami... mais malgré moi je sentis mes +yeux devenir humides en voyant rêveuse, presque triste, cette jeune +fille si admirablement belle, entourée d'honneurs, de respects, et +idolâtrée par un père tel que le grand-duc.</p> + +<p>Maximilien, je vous l'ai souvent dit: de même que je crois l'homme +incapable de goûter certains bonheurs pour ainsi dire trop complets, +trop immenses pour ses facultés bornées, de même aussi je crois certains +êtres trop divinement doués pour ne pas quelquefois sentir avec amertume +combien ils sont esseulés ici-bas, et pour ne pas alors regretter +vaguement leur exquise délicatesse, qui les expose à tant de déceptions, +à tant de froissements ignorés des natures moins choisies... Il me +semblait qu'alors la princesse Amélie éprouvait la réaction d'une pensée +pareille.</p> + +<p>Tout à coup, par un hasard étrange (tout est fatalité dans ceci), elle +tourna machinalement les yeux du côté où je me trouvais.</p> + +<p>Vous savez combien l'étiquette et la hiérarchie des rangs sont +scrupuleusement observées chez nous. Grâce à mon titre et aux liens de +parenté qui m'attachent au grand-duc, les personnes au milieu desquelles +je m'étais d'abord placé s'étaient peu à peu reculées, de sorte que je +restai presque seul et très-en évidence au premier rang, dans +l'embrasure de la porte de la galerie.</p> + +<p>Il fallut cette circonstance pour que la princesse Amélie, sortant de sa +rêverie, m'aperçût et me remarquât sans doute, car elle fit un léger +mouvement de surprise, et rougit.</p> + +<p>Elle avait vu mon portrait à l'abbaye, chez ma tante, elle me +reconnaissait: rien de plus simple. La princesse m'avait à peine regardé +pendant une seconde, mais ce regard me fit éprouver une commotion +violente, profonde: je sentis mes joues en feu, je baissai les yeux et +je restai quelques minutes sans oser les lever de nouveau sur la +princesse... Lorsque je m'y hasardai, elle causait tout bas avec +l'archiduchesse Sophie, qui semblait l'écouter avec le plus affectueux +intérêt.</p> + +<p>Liszt ayant mis un intervalle de quelques minutes entre les deux +morceaux qu'il devait jouer, le grand-duc profita de ce moment pour lui +exprimer son admiration de la manière la plus gracieuse. Le prince, +revenant à sa place, m'aperçut, me fit un signe de tête rempli de +bienveillance et dit quelques mots à l'archiduchesse en me désignant du +regard. Celle-ci, après m'avoir un instant considéré, se retourna vers +le grand-duc, qui ne put s'empêcher de sourire en lui répondant et en +adressant la parole à sa fille. La princesse Amélie me parut +embarrassée, car elle rougit de nouveau.</p> + +<p>J'étais au supplice; malheureusement l'étiquette ne me permettait pas de +quitter la place où je me trouvais avant la fin du concert, qui +recommença bientôt. Deux ou trois fois je regardai la princesse Amélie à +la dérobée; elle me sembla pensive et attristée; mon cœur se serra; je +souffrais de la légère contrariété que je venais de lui causer +involontairement, et que je croyais deviner. Sans doute le grand-duc lui +avait demandé en plaisantant si elle me trouvait quelque ressemblance +avec le portrait de son cousin des temps passés; et, dans son ingénuité, +elle se reprochait peut-être de n'avoir pas dit à son père qu'elle +m'avait déjà reconnu. Le concert terminé, je suivis l'aide de camp de +service; il me conduisit auprès du grand-duc, qui voulut bien faire +quelques pas au-devant de moi, me prit cordialement par le bras et dit à +l'archiduchesse Sophie, en s'approchant d'elle:</p> + +<p>—Je demande à Votre Altesse Impériale la permission de lui présenter +mon cousin le prince Henri d'Herkaüsen-Oldenzaal.</p> + +<p>—J'ai déjà vu le prince à Vienne, et je le retrouve ici avec plaisir, +répondit l'archiduchesse, devant laquelle je m'inclinai profondément.</p> + +<p>—Ma chère Amélie, reprit le prince en s'adressant à sa fille, je vous +présente le prince Henri, votre cousin; il est fils du prince Paul, l'un +de mes plus vénérables amis, que je regrette bien de ne pas voir +aujourd'hui à Gerolstein.</p> + +<p>—Voudriez-vous, monsieur, faire savoir au prince Paul que je partage +vivement les regrets de mon père, car je serai toujours bien heureuse de +connaître ses amis, me répondit ma cousine avec une simplicité pleine de +grâce...</p> + +<p>Je n'avais jamais entendu le son de la voix de la princesse; +imaginez-vous, mon ami, le timbre le plus doux, le plus frais, le plus +harmonieux, enfin un de ces accents qui font vibrer les cordes les plus +délicates de l'âme.</p> + +<p>—J'espère, mon cher Henri, que vous resterez quelque temps chez votre +tante que j'aime, que je respecte comme ma mère, vous le savez, me dit +le grand-duc avec bonté. Venez souvent nous voir en famille, à la fin de +la matinée, sur les trois heures: si nous sortons, vous partagerez notre +promenade; vous savez que je vous ai toujours aimé, parce que vous êtes +un des plus nobles cœurs que je connaisse.</p> + +<p>—Je ne sais comment exprimer à Votre Altesse Royale ma reconnaissance +pour le bienveillant accueil qu'elle daigne me faire.</p> + +<p>—Eh bien! pour me prouver votre reconnaissance, dit le prince en +souriant, invitez votre cousine pour la deuxième contredanse, car la +première appartient de droit à l'archiduc...</p> + +<p>—Votre Altesse voudra-t-elle m'accorder cette grâce?... dis-je à la +princesse Amélie en m'inclinant devant elle.</p> + +<p>—Appelez-vous simplement cousin et cousine, selon la bonne vieille +coutume allemande, dit gaiement le grand-duc; le cérémonial ne convient +pas entre parents.</p> + +<p>—Ma cousine me fera-t-elle l'honneur de danser cette contredanse avec +moi?</p> + +<p>—Oui, mon cousin, me répondit la princesse Amélie.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IIIb" id="IIIb"></a><a href="#tablea">III</a></h2> + +<h3><a href="#tablea">Gerolstein (suite et fin)</a></h3> + + +<p>LE PRINCE HENRI D'HERKAUSEN-OLDENZAAL AU COMTE MAXIMILIEN KAMINETZ</p> + +<p>Je ne saurais vous dire, mon ami, combien je fus à la fois heureux et +peiné de la paternelle cordialité du grand-duc; la confiance qu'il me +témoignait, l'affectueuse bonté avec laquelle il avait engagé sa fille +et moi à substituer aux formules de l'étiquette ces appellations de +famille d'une intimité si douce, tout me pénétrait de reconnaissance; je +me reprochais d'autant plus amèrement le charme fatal d'un amour qui ne +devait ni ne pouvait être agréé par le prince.</p> + +<p>Je m'étais promis, il est vrai (je n'ai pas failli à cette résolution) +de ne jamais dire un mot qui pût faire soupçonner à ma cousine l'amour +que je ressentais; mais je craignais que mon émotion, que mes regards me +trahissent... Malgré moi pourtant, ce sentiment, si muet, si caché qu'il +dût être, me semblait coupable.</p> + +<p>J'eus le temps de faire ces réflexions pendant que la princesse Amélie +dansait la première contredanse avec l'archiduc Stanislas. Ici, comme +partout, la danse n'est plus qu'une sorte de marche qui suit la mesure +de l'orchestre; rien ne pouvait faire valoir davantage la grâce sérieuse +du maintien de ma cousine.</p> + +<p>J'attendais avec un bonheur mêlé d'anxiété le moment d'entretien que la +liberté du bal allait me permettre d'avoir avec elle. Je fus assez +maître de moi pour cacher mon trouble lorsque j'allai la chercher auprès +de la marquise d'Harville.</p> + +<p>En songeant aux circonstances du portrait, je m'attendais à voir la +princesse Amélie partager mon embarras; je ne me trompais pas. Je me +souviens presque mot pour mot de notre première conversation; +laissez-moi vous la rapporter, mon ami:</p> + +<p>—Votre Altesse me permettra-t-elle, lui dis-je, de l'appeler ma +cousine, ainsi que le grand-duc m'y autorise?</p> + +<p>—Sans doute, mon cousin, me répondit-elle avec grâce; je suis toujours +heureuse d'obéir à mon père.</p> + +<p>—Et je suis d'autant plus fier de cette familiarité, ma cousine, que +j'ai appris par ma tante à vous connaître, c'est-à-dire à vous +apprécier.</p> + +<p>—Souvent aussi mon père m'a parlé de vous, mon cousin, et ce qui vous +étonnera peut-être, ajouta-t-elle timidement, c'est que je vous +connaissais déjà, si cela peut se dire, de vue... M<sup>me</sup> la supérieure de +Sainte-Hermangilde, pour qui j'ai la plus respectueuse affection, nous +avait un jour montré, à mon père, et à moi, un portrait...</p> + +<p>—Où j'étais représenté en page du XVI<sup>e</sup> siècle?</p> + +<p>—Oui, mon cousin; et mon père fit même la petite supercherie de me dire +que ce portrait était celui d'un de nos parents du temps passé, en +ajoutant d'ailleurs des paroles si bienveillantes pour ce cousin +d'autrefois que notre famille doit se féliciter de le compter parmi nos +parents d'aujourd'hui...</p> + +<p>—Hélas! ma cousine, je crains de ne pas plus ressembler au portrait +moral que le grand-duc a daigné faire de moi qu'au page du XVI<sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>—Vous vous trompez, mon cousin, me dit naïvement la princesse; car, à +la fin du concert, en jetant par hasard les yeux du côté de la galerie, +je vous ai reconnu tout de suite, malgré la différence du costume.</p> + +<p>Puis, voulant changer sans doute un sujet de conversation qui +l'embarrassait, elle me dit:</p> + +<p>—Quel admirable talent que celui de M. Liszt, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Admirable. Avec quel plaisir vous l'écoutiez!</p> + +<p>—C'est qu'en effet il y a, ce me semble, un double charme dans la +musique sans paroles: non-seulement on jouit d'une excellente exécution, +mais on peut appliquer sa pensée du moment aux mélodies que l'on écoute, +et qui en deviennent pour ainsi dire l'accompagnement... Je ne sais si +vous me comprenez, mon cousin?</p> + +<p>—Parfaitement. Les pensées sont alors des paroles que l'on met +mentalement sur l'air que l'on entend.</p> + +<p>—C'est cela, c'est cela, vous me comprenez, dit-elle avec un mouvement +de gracieuse satisfaction; je craignais de mal expliquer ce que je +ressentais tout à l'heure pendant cette mélodie si plaintive et si +touchante.</p> + +<p>—Grâce à Dieu, ma cousine, lui dis-je en souriant, vous n'avez aucune +parole à mettre sur un air triste.</p> + +<p>Soit que ma question fût indiscrète et qu'elle voulût éviter d'y +répondre, soit qu'elle ne l'eût pas entendue, tout à coup la princesse +Amélie me dit, en me montrant le grand-duc, qui, donnant le bras à +l'archiduchesse Sophie, traversait alors la galerie où l'on dansait:</p> + +<p>—Mon cousin, voyez donc mon père, comme il est beau!... Quel air noble +et bon! Comme tous les regards le suivent avec sollicitude! Il me semble +qu'on l'aime encore plus qu'on ne le révère...</p> + +<p>—Ah! m'écriai-je, ce n'est pas seulement ici, au milieu de sa cour, +qu'il est chéri! Si les bénédictions du peuple retentissaient dans la +postérité, le nom de Rodolphe de Gerolstein serait justement immortel.</p> + +<p>En parlant ainsi, mon exaltation était sincère; car vous savez, mon ami, +qu'on appelle, à bon droit, les États du prince le <i>Paradis de +l'Allemagne.</i></p> + +<p>Il m'est impossible de vous peindre le regard reconnaissant que ma +cousine jeta sur moi en m'entendant parler de la sorte.</p> + +<p>—Apprécier ainsi mon père, me dit-elle avec émotion, c'est être bien +digne de l'attachement qu'il vous porte.</p> + +<p>—C'est que personne plus que moi ne l'aime et l'admire! En outre des +rares qualités qui font les grands princes, n'a-t-il pas le génie de la +bonté, qui fait les princes adorés?...</p> + +<p>—Vous ne savez pas combien vous dites vrai!... s'écria la princesse +encore plus émue.</p> + +<p>—Oh! je le sais, je le sais, et tous ceux qu'il gouverne le savent +comme moi... On l'aime tant que l'on s'affligerait de ses chagrins comme +on se réjouit de son bonheur; l'empressement de tous à venir offrir +leurs hommages à M<sup>me</sup> la marquise d'Harville consacre à la fois et le +choix de Son Altesse Royale et la valeur de la future grande-duchesse.</p> + +<p>—M<sup>me</sup> la marquise d'Harville est plus digne que qui que ce soit de +l'attachement de mon père; c'est le plus bel éloge que je puisse vous +faire d'elle.</p> + +<p>—Et vous pouvez sans doute l'apprécier justement: car vous l'avez +probablement connue en France, ma cousine?</p> + +<p>À peine avais-je prononcé ces derniers mots, que je ne sais quelle +soudaine pensée vint à l'esprit de la princesse Amélie; elle baissa les +yeux, et, pendant une seconde, ses traits prirent une expression de +tristesse qui me rendit muet de surprise.</p> + +<p>Nous étions alors à la fin de la contredanse, la dernière figure me +sépara un instant de ma cousine; lorsque je la reconduisis auprès de M<sup>me</sup> +d'Harville, il me sembla que ses traits étaient encore légèrement +altérés...</p> + +<p>Je crus et je crois encore que mon allusion au séjour de la princesse en +France, lui ayant rappelé la mort de sa mère, lui causa l'impression +pénible dont je viens de vous parler.</p> + +<p>Pendant cette soirée, je remarquai une circonstance qui vous paraîtra +puérile, mais qui m'a été une nouvelle preuve de l'intérêt que cette +jeune fille inspire à tous. Son bandeau de perles s'étant un peu +dérangé, l'archiduchesse Sophie, à qui elle donnait alors le bras, eut +la bonté de vouloir lui replacer elle-même ce bijou sur le front. Or, +pour qui connaît la hauteur proverbiale de l'archiduchesse, une telle +prévenance de sa part semble à peine croyable. Du reste, la princesse +Amélie, que j'observais attentivement à ce moment, parut à la fois si +confuse, si reconnaissante, je dirais presque si embarrassée de cette +gracieuse attention, que je crus voir briller une larme dans ses yeux.</p> + +<p>Telle fut, mon ami, ma première soirée à Gerolstein. Si je vous l'ai +racontée avec tant de détails, c'est que presque toutes ces +circonstances ont eu plus tard pour moi leurs conséquences.</p> + +<p>Maintenant, j'abrégerai; je ne vous parlerai que de quelques faits +principaux relatifs à mes fréquentes entrevues avec ma cousine et son +père.</p> + +<p>Le surlendemain de cette fête, je fus du très-petit nombre de personnes +invitées à la célébration du mariage du grand-duc avec M<sup>me</sup> la marquise +d'Harville. Jamais je ne vis la physionomie de la princesse Amélie plus +radieuse et plus sereine que pendant cette cérémonie. Elle contemplait +son père et la marquise avec une sorte de religieux ravissement qui +donnait un nouveau charme à ses traits; on eût dit qu'ils reflétaient le +bonheur ineffable du prince et de M<sup>me</sup> d'Harville.</p> + +<p>Ce jour-là, ma cousine fut très-gaie, très-causante. Je lui donnai le +bras dans une promenade que l'on fit après dîner dans les jardins du +palais, magnifiquement illuminés. Elle me dit, à propos du mariage de +son père:</p> + +<p>—Il me semble que le bonheur de ceux que nous chérissons nous est +encore plus doux que notre propre bonheur; car il y a toujours une +nuance d'égoïsme dans la jouissance de notre félicité personnelle.</p> + +<p>Si je vous cite entre mille cette réflexion de ma cousine, mon ami, +c'est pour que vous jugiez du cœur de cette créature adorable, qui a, +comme son père, le génie de la bonté.</p> + +<p>Quelques jours après le mariage du grand-duc, j'eus avec lui une assez +longue conversation; il m'interrogea sur le passé, sur mes projets +d'avenir; il me donna les conseils les plus sages, les encouragements +les plus flatteurs, me parla même de plusieurs de ses projets de +gouvernement avec une confiance dont je fus aussi fier que flatté; +enfin, que vous dirai-je? un moment, l'idée la plus folle me traversa +l'esprit: je crus que le prince avait deviné mon amour, et que dans cet +entretien il voulait m'étudier, me pressentir, et peut-être m'amener à +un aveu...</p> + +<p>Malheureusement, cet espoir insensé ne dura pas longtemps: le prince +termina la conversation en me disant que le temps des grandes guerres +était fini; que je devais profiter de mon nom, de mes alliances, de +l'éducation que j'avais reçue et de l'étroite amitié qui unissait mon +père au prince de M. Premier ministre de l'empereur, pour parcourir la +carrière diplomatique au lieu de la carrière militaire, ajoutant que +toutes les questions qui se décidaient autrefois sur les champs de +bataille se décideraient désormais dans les congrès; que bientôt les +traditions tortueuses et perfides de l'ancienne diplomatie feraient +place à une politique large et humaine, en rapport avec les véritables +intérêts des peuples, qui de jour en jour avaient davantage la +conscience de leurs droits; qu'un esprit élevé, loyal et généreux +pourrait avoir avant quelques années un noble et grand rôle à jouer dans +les affaires politiques, et faire ainsi beaucoup de bien. Il me +proposait enfin le concours de sa souveraine protection pour me +faciliter les abords de la carrière qu'il m'engageait instamment à +parcourir.</p> + +<p>Vous comprenez, mon ami, que si le prince avait eu le moindre projet sur +moi, il ne m'eût pas fait de telles ouvertures. Je le remerciai de ses +offres avec une vive reconnaissance, en ajoutant que je sentais tout le +prix de ses conseils, et que j'étais décidé à les suivre.</p> + +<p>J'avais d'abord mis la plus grande réserve dans mes visites au palais; +mais, grâce à l'insistance du grand-duc, j'y vins bientôt presque chaque +jour vers les trois heures. On y vivait dans toute la charmante +simplicité de nos cours germaniques. C'était la vie des grands châteaux +d'Angleterre, rendue plus attrayante par la simplicité cordiale, la +douce liberté des mœurs allemandes. Lorsque le temps le permettait, +nous faisions de longues promenades à cheval avec le grand-duc, la +grande-duchesse, ma cousine, et les personnes de leur maison. Lorsque +nous restions au palais, nous nous occupions de musique, je chantais +avec la grande-duchesse et ma cousine, dont la voix avait un timbre +d'une pureté, d'une suavité sans égales, et que je n'ai jamais pu +entendre sans me sentir remué jusqu'au fond de l'âme. D'autres fois, +nous visitions en détail les merveilleuses collections de tableaux et +d'objets d'art, ou les admirables bibliothèques du prince, qui, vous le +savez, est un des hommes les plus savants et les plus éclairés de +l'Europe; assez souvent je revenais dîner au palais, et, les jours +d'Opéra, j'accompagnais au théâtre la famille grand-ducale.</p> + +<p>Chaque jour passait comme un songe; peu à peu ma cousine me traita avec +une familiarité toute fraternelle; elle ne me cachait pas le plaisir +qu'elle éprouvait à me voir, elle me confiait tout ce qui l'intéressait; +deux ou trois fois elle me pria de l'accompagner lorsqu'elle allait avec +la grande-duchesse visiter ses jeunes orphelines; souvent aussi elle me +parlait de mon avenir avec une maturité de raison, avec un intérêt +sérieux et réfléchi qui me confondait de la part d'une jeune fille de +son âge; elle aimait aussi beaucoup à s'informer de mon enfance, de ma +mère, hélas! toujours si regrettée. Chaque fois que j'écrivais à mon +père, elle me priait de la rappeler à son souvenir; puis, comme elle +brodait à ravir, elle me remit un jour pour lui une charmante tapisserie +à laquelle elle avait longtemps travaillé. Que vous dirai-je, mon ami? +un frère et une sœur, se retrouvant après de longues années de +séparation, n'eussent pas joui d'une intimité plus douce. Du reste, +lorsque, par le plus grand des hasards, nous restions seuls, l'arrivée +d'un tiers ne pouvait jamais changer le sujet ou même l'accent de notre +conversation.</p> + +<p>Vous vous étonnerez peut-être, mon ami, de cette fraternité entre deux +jeunes gens, surtout en songeant aux aveux que je vous fais; mais plus +ma cousine me témoignait de confiance et de familiarité, plus je +m'observais, plus je me contraignais, de peur de voir cesser cette +adorable familiarité. Et puis, ce qui augmentait encore ma réserve, +c'est que la princesse mettait dans ses relations avec moi tant de +franchise, tant de noble confiance, et surtout si peu de coquetterie, +que je suis presque certain qu'elle a toujours ignoré ma violente +passion. Il me reste un léger doute à ce sujet, à propos d'une +circonstance que je vous raconterai tout à l'heure.</p> + +<p>Si cette intimité fraternelle avait dû toujours durer, peut-être ce +bonheur m'eût suffi; mais par cela même que j'en jouissais avec délices, +je songeais que bientôt mon service ou la carrière que le prince +m'engageait à parcourir m'appellerait à Vienne ou à l'étranger; je +songeais enfin que prochainement peut-être le grand-duc penserait à +marier sa fille d'une manière digne d'elle...</p> + +<p>Ces pensées me devinrent d'autant plus pénibles que le moment de mon +départ approchait. Ma cousine remarqua bientôt le changement qui s'était +opéré en moi. La veille du jour où je la quittai, elle me dit que depuis +quelque temps, elle me trouvait sombre, préoccupée. Je tâchai d'éluder +ces questions, j'attribuai ma tristesse à un vague ennui.</p> + +<p>—Je ne puis vous croire, me dit-elle; mon père vous traite presque +comme un fils, tout le monde vous aime; vous trouver malheureux serait +de l'ingratitude.</p> + +<p>—Eh bien! lui dis-je sans pouvoir vaincre mon émotion, ce n'est pas de +l'ennui, c'est du chagrin, oui, c'est un profond chagrin que j'éprouve.</p> + +<p>—Et pourquoi? Que vous est-il arrivé? me demanda-t-elle avec intérêt.</p> + +<p>—Tout à l'heure, ma cousine, vous m'avez dit que votre père me traitait +comme un fils... qu'ici tout le monde m'aimait... Eh bien! avant peu il +me faudra renoncer à ces affections si précieuses, il faudra enfin... +quitter Gerolstein, et je vous l'avoue, cette pensée me désespère.</p> + +<p>—Et le souvenir de ceux qui nous sont chers... n'est-ce donc rien, mon +cousin?</p> + +<p>—Sans doute... mais les années, mais les événements amènent tant de +changements imprévus!</p> + +<p>—Il est du moins des affections qui ne sont pas changeantes: celle que +mon père vous a toujours témoignée... celle que je ressens pour vous est +de ce nombre, vous le savez bien; on est frère et sœur... pour ne +jamais s'oublier, ajouta-t-elle en levant sur moi ses grands yeux bleus +humides de larmes.</p> + +<p>Ce regard me bouleversa, je fus sur le point de me trahir; heureusement +je me contins.</p> + +<p>—Il est vrai que les affections durent, lui dis-je avec embarras; mais +les positions changent... Ainsi, ma cousine, quand je reviendrai dans +quelques années, croyez-vous qu'alors cette intimité, dont j'apprécie +tout le charme, puisse encore durer?</p> + +<p>—Pourquoi ne durerait-elle pas?</p> + +<p>—C'est qu'alors vous serez sans doute mariée, ma cousine... vous aurez +d'autres devoirs... et vous aurez oublié votre pauvre frère.</p> + +<p>Je vous le jure, mon ami, je ne lui dis rien de plus; j'ignore encore si +elle vit dans ces mots un aveu qui l'offensa, ou si elle fut comme moi +douloureusement frappée des changements inévitables que l'avenir devait +nécessairement apporter à nos relations; mais, au lieu de me répondre, +elle resta un moment silencieuse, accablée; puis, se levant brusquement, +la figure pâle, altérée, elle sortit après avoir regardé pendant +quelques secondes la tapisserie de la jeune comtesse d'Oppenheim, une de +ses dames d'honneur, qui travaillait dans l'embrasure d'une des fenêtres +du salon où avait lieu notre entretien.</p> + +<p>Le soir même de ce jour, je reçus de mon père une nouvelle lettre qui me +rappelait précipitamment ici. Le lendemain matin j'allai prendre congé +du grand-duc; il me dit que ma cousine était un peu souffrante, qu'il se +chargerait de mes adieux pour elle; il me serra paternellement dans ses +bras, regrettant, ajouta-t-il, mon prompt départ, et surtout que ce +départ fût causé par les inquiétudes que me donnait la santé de mon +père; puis, me rappelant avec la plus grande bonté ses conseils au sujet +de la nouvelle carrière qu'il m'engageait très-instamment à embrasser, +il ajouta qu'au retour de mes missions, ou pendant mes congés, il me +reverrait toujours à Gerolstein avec un vif plaisir.</p> + +<p>Heureusement, à mon arrivée ici, je trouvai l'état de mon père un peu +amélioré; il est encore alité, et toujours d'une grande faiblesse, mais +il ne me donne plus d'inquiétude sérieuse. Malheureusement il s'est +aperçu de mon abattement, de ma sombre taciturnité; plusieurs fois, mais +en vain, il m'a déjà supplié de lui confier la cause de mon morne +chagrin. Je n'oserais, malgré son aveugle tendresse pour moi; vous savez +sa sévérité au sujet de tout ce qui lui paraît manquer de franchise et +de loyauté.</p> + +<p>Hier je le veillais; seul auprès de lui, le croyant endormi, je n'avais +pu retenir mes larmes, qui coulaient silencieusement en songeant à mes +beaux jours de Gerolstein. Il me vit pleurer, car il sommeillait à +peine, et j'étais complètement absorbé par ma douleur; il m'interrogea +avec la plus touchante bonté; j'attribuai ma tristesse aux inquiétudes +que m'avait données sa santé, mais, il ne fut pas dupe de cette défaite.</p> + +<p>Maintenant que vous savez tout, mon bon Maximilien, dites, mon sort +est-il assez désespéré?... Que faire?... Que résoudre?...</p> + +<p>Ah! mon ami, je ne puis vous dire mon angoisse. Que va-t-il arriver, mon +Dieu?... Tout est à jamais perdu! Je suis le plus malheureux des hommes, +si mon père ne renonce pas à son projet.</p> + +<p>Voici ce qui vient d'arriver:</p> + +<p>Tout à l'heure, je terminais cette lettre, lorsqu'à mon grand +étonnement, mon père, que je croyais couché, est entré dans son cabinet, +où je vous écrivais; il vit sur son bureau mes quatre premières grandes +pages déjà remplies, j'étais à la fin de celle-ci.</p> + +<p>—À qui écris-tu si longuement? me demanda-t-il en souriant.</p> + +<p>—À Maximilien, mon père.</p> + +<p>—Oh! me dit-il avec une expression d'affectueux reproche, je sais qu'il +a toute ta confiance... Il est bien heureux, lui!</p> + +<p>Il prononça ces derniers mots d'un ton si douloureusement navré que, +touché de son accent, je lui répondis en lui donnant ma lettre presque +sans réflexion:</p> + +<p>—Lisez, mon père...</p> + +<p>Mon ami, il a tout lu. Savez-vous ce qu'il m'a dit ensuite, après être +resté quelque temps méditatif?</p> + +<p>—Henri, je vais écrire au grand-duc ce qui s'est passé pendant votre +séjour à Gerolstein.</p> + +<p>—Mon père, je vous en conjure, ne faites pas cela.</p> + +<p>—Ce que vous racontez à Maximilien est-il scrupuleusement vrai?</p> + +<p>—Oui, mon père.</p> + +<p>—En ce cas, jusqu'ici votre conduite a été loyale... Le prince +l'appréciera. Mais il ne faut pas qu'à l'avenir vous vous montriez +indigne de sa noble confiance, ce qui arriverait si, abusant de son +offre, vous retourniez plus tard à Gerolstein dans l'intention peut-être +de vous faire aimer de sa fille.</p> + +<p>—Mon père... pouvez-vous penser...?</p> + +<p>—Je pense que vous aimez avec passion, et que la passion est tôt ou +tard une mauvaise conseillère.</p> + +<p>—Comment! mon père, vous écrirez au prince que...</p> + +<p>—Que vous aimez éperdument votre cousine.</p> + +<p>—Au nom du ciel! mon père, je vous en supplie, n'en faites rien!</p> + +<p>—Aimez-vous votre cousine?</p> + +<p>—Je l'aime avec idolâtrie, mais...</p> + +<p>Mon père m'interrompit.</p> + +<p>—En ce cas, je vais écrire au grand-duc et lui demander pour vous la +main de sa fille...</p> + +<p>—Mais, mon père, une telle prétention est insensée de ma part!</p> + +<p>—Il est vrai... Néanmoins je dois faire franchement cette demande au +prince, en lui exposant les raisons qui m'imposent cette démarche. Il +vous a accueilli avec la plus loyale hospitalité, il s'est montré pour +vous d'une bonté paternelle, il serait indigne de moi et de vous de le +tromper. Je connais l'élévation de son âme, il sera sensible à mon +procédé d'honnête homme; s'il refuse de vous donner sa fille, comme cela +est presque indubitable, il saura du moins qu'à l'avenir, si vous +retourniez à Gerolstein, vous ne devez plus vivre avec elle dans la même +intimité. Vous m'avez, mon enfant, ajouta mon père avec bonté, librement +montré la lettre que vous écriviez à Maximilien. Je suis maintenant +instruit de tout; il est de mon devoir d'écrire au grand-duc... et je +vais lui écrire à l'instant même.</p> + +<p>Vous le savez, mon ami, mon père est le meilleur des hommes, mais il est +d'une inflexible ténacité de volonté lorsqu'il s'agit de ce qu'il +regarde comme son devoir; jugez de mes angoisses, de mes craintes. +Quoique la démarche qu'il va tenter soit, après tout, franche et +honorable, elle ne m'en inquiète pas moins. Comment le grand-duc +accueillera-t-il cette folle demande? N'en sera-t-il pas choqué, et la +princesse Amélie ne sera-t-elle pas aussi blessée que j'aie laissé mon +père prendre une résolution pareille sans son agrément?</p> + +<p>Ah! mon ami, plaignez-moi, je ne sais que penser. Il me semble que je +contemple un abîme et que le vertige me saisit...</p> + +<p>Je termine à la hâte cette longue lettre; bientôt je vous écrirai. +Encore une fois, plaignez-moi, car en vérité je crains de devenir fou si +la fièvre qui m'agite dure longtemps encore. Adieu, adieu, tout à vous +de cœur et à toujours.</p> + +<p class="right"> +HENRI D'H. O. +</p> + +<p>Maintenant nous conduirons le lecteur au palais de Gerolstein, habité +par Fleur-de-Marie depuis son retour de France.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IVb" id="IVb"></a><a href="#tablea">IV</a></h2> + +<h3><a href="#tablea">La princesse Amélie</a></h3> + + +<p>L'appartement occupé par Fleur-de-Marie (nous ne l'appellerons la +princesse Amélie qu'officiellement) dans le palais grand-ducal avait été +meublé, par les soins de Rodolphe, avec un goût et une élégance +extrêmes.</p> + +<p>Du balcon de l'oratoire de la jeune fille on découvrait au loin les deux +tours du couvent de Sainte-Hermangilde, qui, dominant d'immenses massifs +de verdure, étaient elles-mêmes dominées par une haute montagne boisée, +au pied de laquelle s'élevait l'abbaye. Par une belle matinée d'été, +Fleur-de-Marie laissait errer ses regards sur ce splendide paysage qui +s'étendait au loin. Coiffée en cheveux, elle portait une robe montante +d'étoffe printanière blanche à petites raies bleues; un large col de +batiste très-simple, rabattu sur ses épaules, laissait voir les deux +bouts et le nœud d'une petite cravate de soie du même bleu que la +ceinture de sa robe.</p> + +<p>Assise dans un grand fauteuil d'ébène sculpté, à haut dossier de velours +cramoisi, le coude soutenu par un des bras de ce siège, la tête un peu +baissée, elle appuyait sa joue sur le revers de sa petite main blanche, +légèrement veinée d'azur.</p> + +<p>L'attitude languissante de Fleur-de-Marie, sa pâleur, la fixité de son +regard, l'amertume de son demi-sourire révélaient une mélancolie +profonde.</p> + +<p>Au bout de quelques moments, un soupir profond, douloureux, souleva son +sein. Laissant alors retomber la main où elle appuyait sa joue, elle +inclina davantage encore sa tête sur sa poitrine. On eût dit que +l'infortunée se courbait sous le poids de quelque grand malheur.</p> + +<p>À cet instant une femme d'un âge mûr, d'une physionomie grave et +distinguée, vêtue avec une élégante simplicité, entra presque timidement +dans l'oratoire et toussa légèrement pour attirer l'attention de +Fleur-de-Marie.</p> + +<p>Celle-ci, sortant de sa rêverie, releva vivement la tête et dit en +saluant avec un mouvement plein de grâce:</p> + +<p>—Que voulez-vous, ma chère comtesse?</p> + +<p>—Je viens prévenir Votre Altesse que monseigneur la prie de l'attendre; +car il va se rendre ici dans quelques minutes, répondit la dame +d'honneur de la princesse Amélie avec une formalité respectueuse.</p> + +<p>—Aussi je m'étonnais de n'avoir pas encore embrassé mon père +aujourd'hui; j'attends avec tant d'impatience sa visite de chaque +matin!... Mais j'espère que je ne dois pas à une indisposition de M<sup>lle</sup> +d'Harneim le plaisir de vous voir deux jours de suite au palais, ma +chère comtesse?</p> + +<p>—Que Votre Altesse n'ait aucune inquiétude à ce sujet; M<sup>lle</sup> d'Harneim +m'a priée de la remplacer aujourd'hui; demain elle aura l'honneur de +reprendre son service auprès de Votre Altesse, qui daignera peut-être +excuser ce changement.</p> + +<p>—Certainement, car je n'y perdrai rien; après avoir eu le plaisir de +vous voir deux jours de suite, ma chère comtesse, j'aurai pendant deux +autres jours M<sup>lle</sup> d'Harneim auprès de moi.</p> + +<p>—Votre Altesse nous comble, répondit la dame d'honneur en s'inclinant +de nouveau; son extrême bienveillance m'encourage à lui demander une +grâce!</p> + +<p>—Parlez... parlez; vous connaissez mon empressement à vous être +agréable...</p> + +<p>—Il est vrai que depuis longtemps Votre Altesse m'a habituée à ses +bontés; mais il s'agit d'un sujet tellement pénible, que je n'aurais pas +le courage de l'aborder, s'il ne s'agissait d'une action très-méritante; +aussi j'ose compter sur l'indulgence extrême de Votre Altesse.</p> + +<p>—Vous n'avez nullement besoin de mon indulgence, ma chère comtesse; je +suis toujours très-reconnaissante des occasions que l'on me donne de +faire un peu de bien.</p> + +<p>—Il s'agit d'une pauvre créature qui malheureusement avait quitté +Gerolstein avant que Votre Altesse eût fondé son œuvre si utile et si +charitable pour les jeunes filles orphelines ou abandonnées, que rien ne +défend contre les mauvaises passions.</p> + +<p>—Et qu'a-t-elle fait? Que réclamez-vous pour elle?</p> + +<p>—Son père, homme très-aventureux, avait été chercher fortune en +Amérique, laissant sa femme et sa fille dans une existence assez +précaire. La mère mourut; la fille, âgée de seize ans à peine, livrée à +elle-même, quitta le pays pour suivre à Vienne un séducteur, qui la +délaissa bientôt. Ainsi que cela arrive toujours, ce premier pas dans le +sentier du vice conduisit cette malheureuse à un abîme d'infamie; en peu +de temps elle devint, comme tant d'autres misérables, l'opprobre de son +sexe...</p> + +<p>Fleur-de-Marie baissa les yeux, rougit et ne put cacher un léger +tressaillement qui n'échappa pas à sa dame d'honneur. Celle-ci, +craignant d'avoir blessé la chaste susceptibilité de la princesse en +l'entretenant d'une telle créature, reprit avec embarras:</p> + +<p>—Je demande mille pardons à Votre Altesse, je l'ai choquée sans doute, +en attirant son attention sur une existence si flétrie; mais +l'infortunée manifeste un repentir si sincère... que j'ai cru pouvoir +solliciter pour elle un peu de pitié.</p> + +<p>—Et vous avez eu raison. Continuez... je vous en prie, dit +Fleur-de-Marie en surmontant sa douloureuse émotion; tous les égarements +sont en effet dignes de pitié, lorsque le repentir leur succède.</p> + +<p>—C'est ce qui est arrivé dans cette circonstance, ainsi que je l'ai +fait observer à Votre Altesse. Après deux années de cette vie +abominable, la grâce toucha cette abandonnée... Saisie d'un tardif +remords, elle est revenue ici. Le hasard a fait qu'en arrivant elle a +été se loger dans une maison qui appartient à une digne veuve, dont la +douceur et la pitié sont populaires. Encouragée par la pieuse bonté de +la veuve, la pauvre créature lui a avoué ses fautes, ajoutant qu'elle +ressentait une juste horreur pour sa vie passée, et qu'elle achèterait +au prix de la pénitence la plus rude le bonheur d'entrer dans une maison +religieuse où elle pourrait expier ses égarements et mériter leur +rédemption. La digne veuve à qui elle fit cette confidence, sachant que +j'avais l'honneur d'appartenir à Votre Altesse, m'a écrit pour me +recommander cette malheureuse qui, par la toute-puissante intervention +de Votre Altesse auprès de la princesse Juliane, supérieure de l'abbaye, +pourrait espérer d'entrer sœur converse au couvent de +Sainte-Hermangilde; elle demande comme une faveur d'être employée aux +travaux les plus pénibles, pour que sa pénitence soit plus méritoire. +J'ai voulu entretenir plusieurs fois cette femme avant de me permettre +d'implorer pour elle la pitié de Votre Altesse, et je suis fermement +convaincue que son repentir sera durable. Ce n'est ni le besoin ni l'âge +qui la ramène au bien; elle a dix-huit ans à peine, elle est très-belle +encore, et possède une petite somme d'argent qu'elle veut affecter à une +œuvre charitable, si elle obtient la faveur qu'elle sollicite.</p> + +<p>—Je me charge de votre protégée, dit Fleur-de-Marie en contenant +difficilement son trouble, tant sa vie passée offrait de ressemblance +avec celle de la malheureuse en faveur de qui on la sollicitait; puis +elle ajouta: Le repentir de cette infortunée est trop louable pour ne +pas l'encourager.</p> + +<p>—Je ne sais comment exprimer ma reconnaissance à Votre Altesse. J'osais +à peine espérer qu'elle daignât s'intéresser si charitablement à une +pareille créature...</p> + +<p>—Elle a été coupable, elle se repent..., dit Fleur-de-Marie avec un +accent de commisération et de tristesse indicible; il est juste d'avoir +pitié d'elle... Plus ses remords sont sincères, plus ils doivent être +douloureux, ma chère comtesse...</p> + +<p>—J'entends, je crois, monseigneur, dit tout à coup la dame d'honneur +sans remarquer l'émotion profonde et croissante de Fleur-de-Marie.</p> + +<p>En effet, Rodolphe entra dans un salon qui précédait l'oratoire, tenant +à la main un énorme bouquet de roses.</p> + +<p>À la vue du prince, la comtesse se retira discrètement. À peine eut-elle +disparu que Fleur-de-Marie se jeta au cou de son père, appuya son front +sur son épaule et resta ainsi quelques secondes sans parler.</p> + +<p>—Bonjour... bonjour, mon enfant chérie, dit Rodolphe en serrant sa +fille dans ses bras avec effusion sans s'apercevoir encore de sa +tristesse. Vois donc ce buisson de roses... quelle belle moisson j'ai +faite ce matin pour toi! C'est ce qui m'a empêché de venir plus tôt. +J'espère que je ne t'ai jamais apporté un plus magnifique bouquet... +Tiens.</p> + +<p>Et le prince, ayant toujours son bouquet à la main, fit un léger +mouvement en arrière pour se dégager des bras de sa fille et la +regarder; mais, la voyant fondre en larmes, il jeta le bouquet sur une +table, prit les mains de Fleur-de-Marie dans les siennes et s'écria:</p> + +<p>—Tu pleures, mon Dieu! qu'as-tu donc?</p> + +<p>—Rien... rien... mon bon père..., dit Fleur-de-Marie en essuyant ses +larmes et tâchant de sourire à Rodolphe.</p> + +<p>—Je t'en conjure, dis-moi ce que tu as... Qui peut t'avoir attristée?</p> + +<p>—Je vous assure, mon père, qu'il n'y a pas de quoi vous inquiéter... La +comtesse était venue solliciter mon intérêt pour une pauvre femme si +intéressante... si malheureuse... que malgré moi je me suis attendrie à +son récit.</p> + +<p>—Bien vrai?... Ce n'est que cela...</p> + +<p>—Ce n'est que cela, reprit Fleur-de-Marie en prenant sur une table les +fleurs que Rodolphe avait jetées. Mais comme vous me gâtez! +ajouta-t-elle... quel bouquet magnifique! Et quand je pense que chaque +jour... vous m'en apportez un pareil... cueilli par vous...</p> + +<p>—Mon enfant, dit Rodolphe en contemplant sa fille avec anxiété, tu me +caches quelque chose... Ton sourire est douloureux, contraint. Je t'en +conjure, dis-moi ce qui t'afflige... Ne t'occupe pas de ce bouquet.</p> + +<p>—Oh! vous le savez ce bouquet est ma joie de chaque matin, et puis +j'aime tant les roses... Je les ai toujours tant aimées... Vous vous +souvenez, ajouta-t-elle avec un sourire navrant, vous vous souvenez de +mon pauvre petit rosier!... dont j'ai toujours gardé les débris...</p> + +<p>À cette pénible allusion au temps passé, Rodolphe s'écria:</p> + +<p>—Malheureuse enfant! mes soupçons seraient-ils fondés?... Au milieu de +l'éclat qui t'environne, songerais-tu encore quelquefois à cet horrible +temps?... Hélas! j'avais cru cependant te le faire oublier à force de +tendresse!</p> + +<p>—Pardon, pardon, mon père! Ces paroles m'ont échappé. Je vous +afflige...</p> + +<p>—Je m'afflige, pauvre ange, dit tristement Rodolphe, parce que ces +retours vers le passé doivent être affreux pour toi... parce qu'ils +empoisonneraient ta vie si tu avais la faiblesse de t'y abandonner.</p> + +<p>—Mon père... c'est par hasard... Depuis notre arrivée ici, c'est la +première fois...</p> + +<p>—C'est la première fois que tu m'en parles... oui... mais ce n'est +peut-être pas la première fois que ces pensées te tourmentent... Je +m'étais aperçu de tes accès de mélancolie, et quelquefois j'accusais le +passé de causer ta tristesse... Mais, faute de certitude, je n'osais pas +même essayer de combattre la funeste influence de ces ressouvenirs, de +t'en montrer le néant, l'injustice; car si ton chagrin avait eu une +autre cause, si le passé avait été pour toi ce qu'il doit être, un vain +et mauvais songe, je risquais d'éveiller en toi les idées pénibles que +je voulais détruire...</p> + +<p>—Combien vous êtes bon!... Combien ces craintes témoignent encore de +votre ineffable tendresse!</p> + +<p>—Que veux-tu... ma position était si difficile, si délicate... Encore +une fois, je ne te disais rien, mais j'étais sans cesse préoccupé de ce +qui te touchait... En contractant ce mariage qui comblait tous mes +vœux, j'avais aussi cru donner une garantie de plus à ton repos. Je +connaissais trop l'excessive délicatesse de ton cœur pour espérer que +jamais... jamais tu ne songerais plus au passé; mais je me disais que si +par hasard ta pensée s'y arrêtait, tu devais, en te sentant +maternellement chérie par la noble femme qui t'a connue et aimée au plus +profond de ton malheur, tu devais, dis-je, regarder le passé comme +suffisamment expié par tes atroces misères et être indulgente ou plutôt +juste envers toi-même; car enfin ma femme a droit par ses rares qualités +aux respects de tous, n'est-ce pas? Eh bien! dès que tu es pour elle une +fille, une sœur chérie, ne dois-tu pas être rassurée? Son tendre +attachement n'est-il pas une réhabilitation complète? Ne te dit-il pas +qu'elle sait comme toi que tu as été victime et non coupable, qu'on ne +peut enfin te reprocher que le malheur... qui t'a accablée dès ta +naissance! Aurais-tu même commis de grandes fautes, ne seraient-elles +pas mille fois expiées, rachetées par tout ce que tu as fait de bien, +par tout ce qui s'est développé d'excellent et d'adorable en toi?...</p> + +<p>—Mon père...</p> + +<p>—Oh! je t'en prie, laisse-moi te dire ma pensée entière, puisqu'un +hasard, qu'il faudra bénir sans doute, a amené cet entretien. Depuis +longtemps je le désirais et je le redoutais à la fois... Dieu veuille +qu'il ait un succès salutaire!... J'ai à te faire oublier tant d'affreux +chagrins; j'ai à remplir auprès de toi une mission si auguste, si +sacrée, que j'aurais eu le courage de sacrifier à ton repos mon amour +pour M<sup>me</sup> d'Harville... mon amitié pour Murph, si j'avais pensé que leur +présence t'eût trop douloureusement rappelé le passé.</p> + +<p>—Oh! mon bon père, pouvez-vous le croire?... Leur présence, à eux, qui +savent... ce que j'étais... et qui pourtant m'aiment tendrement, ne +personnifie-t-elle pas au contraire l'oubli et le pardon?... Enfin, mon +père, ma vie entière n'eût-elle pas été désolée si pour moi vous aviez +renoncé à votre mariage avec M<sup>me</sup> d'Harville?</p> + +<p>—Oh! je n'aurais pas été seul à vouloir ce sacrifice s'il avait dû +assurer ton bonheur... Tu ne sais pas quel renoncement Clémence s'était +déjà volontairement imposé?... Car elle aussi comprend toute l'étendue +de mes devoirs envers toi.</p> + +<p>—Vos devoirs envers moi, mon Dieu! Et qu'ai-je fait pour mériter +autant?</p> + +<p>—Ce que tu as fait, pauvre ange aimé?... Jusqu'au moment où tu m'as été +rendue, ta vie n'a été qu'amertume, misère, désolation... et tes +souffrances passées je me les reproche comme si je les avais causées! +Aussi, lorsque je te vois souriante, satisfaite, je me crois pardonné... +Mon seul but, mon seul vœu est de te rendre aussi idéalement heureuse +que tu as été infortunée, de t'élever autant que tu as été abaissée, car +il me semble que les derniers vestiges du passé s'effacent lorsque les +personnes les plus éminentes, les plus honorables, te rendent les +respects qui te sont dus.</p> + +<p>—À moi du respect?... Non, non, mon père... mais à mon rang, ou plutôt +à celui que vous m'avez donné.</p> + +<p>—Oh! ce n'est pas ton rang qu'on aime et qu'on révère... c'est toi, +entends-tu bien, mon enfant chérie, c'est toi-même, c'est toi seule... +Il est des hommages imposés par le rang, mais il en est aussi d'imposés +par le charme et par l'attrait! Tu ne sais pas distinguer ceux-là, toi, +parce que tu t'ignores, parce que, par un prodige d'esprit et de tact +qui me rend aussi fier qu'idolâtre de toi, tu apportes dans ces +relations cérémonieuses, si nouvelles pour toi, un mélange de dignité, +de modestie et de grâce, auquel ne peuvent résister les caractères les +plus hautains...</p> + +<p>—Vous m'aimez tant, mon père, et on vous aime tant, que l'on est sûr de +vous plaire en me témoignant de la déférence.</p> + +<p>—Oh! la méchante enfant! s'écria Rodolphe en interrompant sa fille et +en l'embrassant avec tendresse. La méchante enfant, qui ne veut accorder +aucune satisfaction à mon orgueil de père!</p> + +<p>—Cet orgueil n'est-il pas aussi satisfait en vous attribuant à vous +seul la bienveillance que l'on me témoigne, mon bon père?</p> + +<p>—Non, certainement, mademoiselle, dit le prince en souriant à sa fille +pour chasser la tristesse dont il la voyait encore atteinte, non, +mademoiselle, ce n'est pas la même chose; car il ne m'est pas permis +d'être fier de moi, et je puis et je dois être fier de vous... oui, +fier. Encore une fois, tu ne sais pas combien tu es divinement douée... +En quinze mois ton éducation s'est si merveilleusement accomplie que la +mère la plus difficile serait enthousiaste de toi; et cette éducation a +encore augmenté l'influence presque irrésistible que tu exerces autour +de toi sans t'en douter.</p> + +<p>—Mon père... vos louanges me rendent confuse.</p> + +<p>—Je dis la vérité, rien que la vérité. En veux-tu des exemples? Parlons +hardiment du passé: c'est un ennemi que je veux combattre corps à corps, +il faut le regarder en face. Eh bien! te souviens-tu de la Louve, de +cette courageuse femme qui t'a sauvée? Rappelle-toi cette scène de la +prison que tu m'as racontée: une foule de détenues, plus stupides encore +que méchantes, s'acharnaient à tourmenter une de leurs compagnes faible +et infirme, leur souffre-douleur: tu parais, tu parles... et voilà +qu'aussitôt ces furies, rougissant de leur lâche cruauté envers leur +victime, se montrent aussi charitables qu'elles avaient été méchantes. +N'est-ce donc rien, cela? Enfin, est-ce, oui ou non, grâce à toi que la +Louve, cette femme indomptable, a connu le repentir et désiré une vie +honnête et laborieuse? Va, crois-moi, mon enfant chérie, celle qui avait +dominé la Louve et ses turbulentes compagnes par le seul ascendant de la +bonté jointe à une rare élévation d'esprit, celle-là, quoique dans +d'autres circonstances et dans une sphère tout opposée, devait par le +même charme (n'allez pas sourire de ce rapprochement, mademoiselle) +fasciner aussi l'altière archiduchesse Sophie et tout mon entourage; car +bons et méchants, grands et petits, subissent presque toujours +l'influence des âmes supérieures... Je ne veux pas dire que tu sois née +princesse dans l'acception aristocratique du mot, cela serait une pauvre +flatterie à te faire, mon enfant... mais tu es de ce petit nombre +d'êtres privilégiés qui sont nés pour dire à une reine ce qu'il faut +pour la charmer et s'en faire aimer... et aussi pour dire à une pauvre +créature, avilie et abandonnée, ce qu'il faut pour la rendre meilleure, +la consoler et s'en faire adorer.</p> + +<p>—Mon bon père... de grâce...</p> + +<p>—Oh! tant pis pour vous, mademoiselle, il y a trop longtemps que mon +cœur déborde. Songe donc, avec mes craintes d'éveiller en toi les +souvenirs de ce passé que je veux anéantir, que j'anéantirai à jamais +dans ton esprit... je n'osais t'entretenir de ces comparaisons... de ces +rapprochements qui te rendent si adorable à mes yeux. Que de fois +Clémence et moi nous sommes-nous extasiés sur toi!... Que de fois, si +attendrie que les larmes lui venaient aux yeux, elle m'a dit: «N'est-il +pas merveilleux que cette chère enfant soit ce qu'elle est, après le +malheur qui l'a poursuivie? ou plutôt, reprenait Clémence, n'est-il pas +merveilleux que, loin d'altérer cette noble et rare nature, l'infortune +ait au contraire donné plus d'essor à ce qu'il y avait d'excellent en +elle?</p> + +<p>À ce moment-là, la porte du salon s'ouvrit et Clémence, grande-duchesse +de Gerolstein, entra, tenant une lettre à la main.</p> + +<p>—Voici, mon ami, dit-elle à Rodolphe, une lettre de France. J'ai voulu +vous l'apporter afin de dire bonjour à ma paresseuse enfant, que je n'ai +pas encore vue ce matin, ajouta Clémence en embrassant tendrement +Fleur-de-Marie.</p> + +<p>—Cette lettre arrive à merveille, dit gaiement Rodolphe après l'avoir +parcourue; nous causions justement du passé... de ce monstre que nous +allons incessamment combattre, ma chère Clémence... car il menace le +repos et le bonheur de notre enfant.</p> + +<p>—Serait-il vrai, mon ami? Ces accès de mélancolie que nous avions +remarqués...</p> + +<p>—N'avaient pas d'autre cause que de méchants souvenirs; mais +heureusement nous connaissons maintenant notre ennemi... et nous en +triompherons...</p> + +<p>—Mais de qui donc est cette lettre, mon ami? demanda Clémence.</p> + +<p>—De la gentille Rigolette... la femme de Germain.</p> + +<p>—Rigolette..., s'écria Fleur-de-Marie, quel bonheur d'avoir de ses +nouvelles!</p> + +<p>—Mon ami, dit tout bas Clémence à Rodolphe, en lui montrant +Fleur-de-Marie du regard, ne craignez-vous pas que cette lettre... ne +lui rappelle des idées pénibles?</p> + +<p>—Ce sont justement ces souvenirs que je veux anéantir, ma chère +Clémence; il faut les aborder hardiment, et je suis sûr que je trouverai +dans la lettre de Rigolette d'excellentes armes contre eux... car cette +bonne petite créature adorait notre enfant et l'appréciait comme elle +devait l'être.</p> + +<p>Et Rodolphe lut à haute voix la lettre suivante:</p> + +<p class="right"> +«Ferme de Bouqueval, 15 août 1841<br /> +<br /> +«Monseigneur,<br /> +</p> + +<p>«Je prends la liberté de vous écrire encore pour vous faire part d'un +bien grand bonheur qui nous est arrivé, et pour vous demander une +nouvelle faveur, à vous à qui nous devons déjà tant, ou plutôt à qui +nous devons le vrai paradis où nous vivons, moi, mon Germain et sa bonne +mère.</p> + +<p>«Voilà de quoi il s'agit, monseigneur: depuis dix jours je suis comme +folle de joie, car il y a dix jours que j'ai un amour de petite fille; +moi je trouve que c'est tout le portrait de Germain; lui, que c'est tout +le mien; notre chère maman Georges dit qu'elle nous ressemble à tous les +deux; le fait est qu'elle a de charmants yeux bleus comme Germain, et +des cheveux noirs tout frisés comme moi. Par exemple, contre son +habitude, mon mari est injuste, il veut toujours avoir notre petite sur +ses genoux... tandis que moi, c'est mon droit, n'est-ce pas, +monseigneur?</p> + +<p>—Braves et dignes jeunes gens! Qu'ils doivent être heureux! dit +Rodolphe. Si jamais couple fut bien assorti... c'est celui-là.</p> + +<p>—Et combien Rigolette mérite son bonheur! dit Fleur-de-Marie.</p> + +<p>—Aussi j'ai toujours béni le hasard qui me l'a fait rencontrer, dit +Rodolphe; et il continua:</p> + +<p>«Mais, au fait, monseigneur, pardon de vous entretenir de ces gentilles +querelles de ménage qui finissent toujours par un baiser... Du reste les +oreilles doivent joliment vous tinter, monseigneur, car il ne se passe +pas de jour que nous ne disions, en nous regardant nous deux Germain: +«Sommes-nous heureux, mon Dieu! sommes-nous heureux!...» et +naturellement votre nom vient tout de suite après ces mots-là... Excusez +ce griffonnage qu'il y a là, monseigneur, avec un pâté; c'est que, sans +y penser, j'avais écrit monsieur Rodolphe, comme je disais autrefois, et +j'ai raturé. J'espère, à propos de cela, que vous trouverez que mon +écriture a bien gagné, ainsi que mon orthographe; car Germain me montre +toujours, et je ne fais plus des grands bâtons en allant tout de +travers, comme du temps où vous me tailliez mes plumes...</p> + +<p>—Je dois avouer, dit Rodolphe, en riant, que ma petite protégée se fait +un peu illusion, et je suis sûr que Germain s'occupe plutôt de baiser la +main de son élève que de la diriger.</p> + +<p>—Allons, mon ami, vous êtes injuste, dit Clémence en regardant la +lettre; c'est un peu gros, mais très-lisible.</p> + +<p>—Le fait est qu'il y a progrès, reprit Rodolphe; autrefois il lui +aurait fallu huit pages pour contenir ce qu'elle écrit maintenant en +deux.</p> + +<p>Et il continua:</p> + +<p>«C'est pourtant vrai que vous m'avez taillé des plumes, monseigneur; +quand nous y pensons, nous deux Germain, nous en sommes tout honteux, en +nous rappelant que vous étiez si peu fiers... Ah! mon Dieu! voilà encore +que je me surprends à vous parler d'autre chose que de ce que nous +voulons vous demander, monseigneur; car mon mari se joint à moi et c'est +bien important; nous y attachons une idée... vous allez voir.</p> + +<p>«Nous vous supplions donc, monseigneur, d'avoir la bonté de nous choisir +et de nous donner un nom pour notre petite fille chérie; c'est convenu +avec le parrain et la marraine, et ces parrain et marraine, savez-vous +qui c'est, monseigneur? Deux des personnes que vous et M<sup>me</sup> la marquise +d'Harville vous avez tirées de la peine pour les rendre bien heureuses, +aussi heureuses que nous... En un mot, c'est Morel le lapidaire et +Jeanne Duport, la sœur d'un pauvre prisonnier nommé Pique-Vinaigre, une +digne femme que j'avais vue en prison quand j'allais y visiter mon +pauvre Germain, et que plus tard M<sup>me</sup> la marquise a fait sortir de +l'hôpital.</p> + +<p>«Maintenant, monseigneur, il faut que vous sachiez pourquoi nous avons +choisi M. Morel pour parrain et Jeanne Duport pour marraine. Nous nous +sommes dit, nous deux Germain: «Ça sera comme une manière de remercier +encore M. Rodolphe de ses bontés que de prendre pour parrain et marraine +de notre petite fille des dignes gens qui doivent tout à lui et à M<sup>me</sup> la +marquise...» sans compter que Morel le lapidaire et Jeanne Duport sont +la crème des honnêtes gens... Ils sont de notre classe, et de plus, +comme nous disons avec Germain, ils sont nos parents en bonheur, +puisqu'ils sont comme nous de la famille de vos protégés, monseigneur.</p> + +<p>—Ah! mon père, ne trouvez-vous pas cette idée d'une délicatesse +charmante? dit Fleur-de-Marie avec émotion. Prendre pour parrain et +marraine de leur enfant des personnes qui vous doivent tout, à vous et à +ma seconde mère?</p> + +<p>—Vous avez raison, chère enfant, dit Clémence; je suis on ne peut plus +touchée de ce souvenir.</p> + +<p>—Et moi je suis très-heureux d'avoir si bien placé mes bienfaits, dit +Rodolphe en continuant sa lecture:</p> + +<p>«Du reste, au moyen de l'argent que vous lui avez fait donner, monsieur +Rodolphe, Morel est maintenant courtier en pierres fines; il gagne de +quoi bien élever sa famille et faire apprendre un état à ses enfants. La +bonne et pauvre Louise va, je crois, se marier avec un digne ouvrier qui +l'aime et la respecte comme elle doit l'être, car elle a été bien +malheureuse, mais non coupable, et le fiancé de Louise a assez de cœur +pour comprendre cela...</p> + +<p>—J'étais bien sûr, s'écria Rodolphe en s'adressant à sa fille, de +trouver dans la lettre de cette chère petite Rigolette des armes contre +notre ennemi!... Tu entends, c'est l'expression du simple bon sens de +cette âme honnête et droite... Elle dit de Louise: <i>Elle a été +malheureuse et non coupable, et son fiancé a assez de cœur pour +comprendre cela.</i></p> + +<p>Fleur-de-Marie, de plus en plus émue et attristée par la lecture de +cette lettre, tressaillit du regard que son père attacha un moment sur +elle en prononçant les derniers mots que nous avons soulignés.</p> + +<p>Le prince continua:</p> + +<p>«Je vous dirai encore, monseigneur, que Jeanne Duport, par la générosité +de M<sup>me</sup> la marquise, a pu se faire séparer de son mari, ce vilain homme +qui lui mangeait tout et la battait; elle a repris sa fille aînée auprès +d'elle, et elle tient une petite boutique de passementerie où elle vend +ce qu'elle fabrique avec ses enfants; leur commerce prospère. Il n'y a +pas non plus de gens plus heureux, et cela, grâce à qui? grâce à vous, +monseigneur, grâce à M<sup>me</sup> la marquise, qui, tous deux, savez si bien +donner, et donner si à propos.</p> + +<p>«À propos de ça, Germain vous écrit comme d'ordinaire, monseigneur, à la +fin du mois, au sujet de la <i>Banque des travailleurs sans ouvrage et des +prêts gratuits.</i> Il n'y a presque jamais de remboursements en retard et +on s'aperçoit déjà beaucoup du bien-être que cela répand dans le +quartier. Au moins maintenant, de pauvres familles peuvent supporter la +morte-saison du travail sans mettre leur linge et leurs matelas au +mont-de-piété. Ainsi, quand l'ouvrage revient, faut voir avec quel cœur +ils s'y mettent; ils sont si fiers qu'on ait eu confiance dans leur +travail et dans leur probité!... Dame! ils n'ont que ça. Aussi comme ils +vous bénissent de leur avoir fait prêter là-dessus! Oui, monseigneur, +ils vous bénissent, vous; car, quoique vous disiez que vous n'êtes pour +rien dans cette fondation, sauf la nomination de Germain comme caissier +directeur, et que c'est un inconnu qui a fait ce grand bien... nous +aimons mieux croire que c'est à vous qu'on le doit; c'est plus naturel!</p> + +<p>«D'ailleurs il y a une fameuse trompette pour répéter à tout bout de +champ que c'est vous qu'on doit bénir; cette trompette est M<sup>me</sup> Pipelet, +qui répète à chacun qu'il n'y a que son roi des locataires (excusez, +monsieur Rodolphe, elle vous appelle toujours ainsi) qui puisse avoir +fait cette œuvre charitable, et son vieux chéri d'Alfred est toujours +de son avis. Quant à lui, il est si fier et si content de son poste de +gardien de la banque qu'il dit que les poursuites de M. Cabrion lui +seraient maintenant indifférentes. Pour en finir avec votre famille de +reconnaissants, monseigneur, j'ajouterai que Germain a lu dans les +journaux que le nommé Martial, un colon d'Algérie, avait été cité avec +de grands éloges pour le courage qu'il avait montré en repoussant à la +tête de ses métayers une attaque d'Arabes pillards, et que sa femme, +aussi intrépide que lui, avait été légèrement blessée à ses côtés, où +elle tirait des coups de fusil, comme un vrai grenadier. Depuis ce +temps-là, dit-on dans le journal, on l'a baptisée M<sup>me</sup> Carabine.</p> + +<p>«Excusez de cette longue lettre, monseigneur; mais j'ai pensé que vous +ne seriez pas fâché d'avoir par nous des nouvelles de tous ceux dont +vous avez été la providence... Je vous écris de la ferme de Bouqueval, +où nous sommes depuis le printemps avec notre bonne mère. Germain part +le matin pour ses affaires, et il revient le soir. À l'automne, nous +retournerons habiter Paris. Comme c'est drôle, monsieur Rodolphe, moi +qui n'aimais pas la campagne, je l'adore maintenant... Je m'explique ça, +parce que Germain l'aime beaucoup. À propos de la ferme, monsieur +Rodolphe, vous qui savez sans doute où est cette bonne petite Goualeuse, +si vous en avez l'occasion, dites-lui qu'on se souvient toujours d'elle +comme de ce qu'il y a de plus doux et de meilleur au monde, et que, pour +moi, je ne pense jamais à notre bonheur sans me dire: «Puisque M. +Rodolphe était aussi le M. Rodolphe de cette chère Fleur-de-Marie, grâce +à lui elle doit être heureuse comme nous autres», et ça me fait trouver +mon bonheur encore meilleur.</p> + +<p>«Mon Dieu, mon Dieu, comme je bavarde! Qu'est-ce que vous allez dire, +monseigneur? Mais bah! vous êtes si bon... Et puis, voyez-vous, c'est +votre faute si je gazouille autant et aussi joyeusement que papa Crétu +et Ramonette, qui n'osent plus lutter maintenant de chant avec moi. +Allez, monsieur Rodolphe, je vous en réponds, je les mets sur les dents.</p> + +<p>«Vous ne nous refuserez pas notre demande, n'est-ce pas, monseigneur? Si +vous donnez un nom à notre petite fille chérie, il nous semble que ça +lui portera bonheur, que ce sera comme sa bonne étoile. Tenez, monsieur +Rodolphe, quelquefois, moi et mon bon Germain, nous nous félicitons +presque d'avoir connu la peine, parce que nous sentons doublement +combien notre enfant sera heureuse de ne pas savoir ce que c'est que la +misère par où nous avons passé.</p> + +<p>«Si je finis en vous disant, monsieur Rodolphe, que nous tâchons de +secourir par-ci par-là de pauvres gens selon nos moyens, ce n'est pas +pour nous vanter, mais pour que vous sachiez que nous ne gardons pas +pour nous seuls tout le bonheur que vous nous avez donné. D'ailleurs +nous disons toujours à ceux que nous secourons: «Ce n'est pas nous qu'il +faut remercier et bénir... c'est M. Rodolphe, l'homme le meilleur, le +plus généreux qu'il y ait au monde.» Et ils vous prennent pour une +espèce de saint, si ce n'est plus.</p> + +<p>«Adieu, monseigneur. Croyez que, lorsque notre petite fille commencera à +épeler, le premier mot qu'elle lira sera votre nom, monsieur Rodolphe; +et puis après, ceux-ci, que vous avez fait écrire sur ma corbeille de +noces:</p> + +<p class="right"> +<i>Travail et sagesse—Honneur et bonheur.</i> +</p> + +<p>«Grâce à ces quatre mots-là, à notre tendresse et à nos soins, nous +espérons, monseigneur, que notre enfant sera toujours digne de prononcer +le nom de celui qui a été notre providence et celle de tous les +malheureux qu'il a connus.</p> + +<p>«Pardon, monseigneur; c'est que j'ai, en finissant, comme de grosses +larmes dans les yeux... mais c'est de bonnes larmes... Excusez, s'il +vous plaît... ce n'est pas ma faute, mais je n'y vois plus bien clair, +et je griffonne...</p> + +<p>«J'ai l'honneur, monseigneur, de vous saluer avec autant de respect que +de reconnaissance.</p> + +<p class="right"> +«RIGOLETTE, femme GERMAIN. +</p> + +<p><i>«P. S.</i> Ah! mon Dieu! monseigneur, en relisant ma lettre, je +m'aperçois que j'ai mis bien des fois <i>monsieur Rodolphe</i>. Vous me +pardonnerez, n'est-ce pas? Vous savez bien que, sous un nom ou sous un +autre, nous vous respectons et nous vous bénissons la même chose, +monseigneur.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Vb" id="Vb"></a><a href="#tablea">V</a></h2> + +<h3><a href="#tablea">Les souvenirs</a></h3> + + +<p>—Chère petite Rigolette! dit Clémence attendrie par la lecture que +venait de faire Rodolphe. Cette lettre naïve est remplie de sensibilité.</p> + +<p>—Sans doute, reprit Rodolphe; on ne pouvait mieux placer un bienfait. +Notre protégée est douée d'un excellent naturel; c'est un cœur d'or, et +notre chère enfant l'apprécie comme nous, ajouta-t-il en s'adressant à +sa fille.</p> + +<p>Puis, frappé de sa pâleur et de son accablement, il s'écria:</p> + +<p>—Mais qu'as-tu donc?</p> + +<p>—Hélas!... quel douloureux contraste entre ma position et celle de +Rigolette... «Travail et sagesse. Honneur et bonheur», ces quatre mots +disent tout ce qu'a été... tout ce que doit être sa vie... Jeune fille +laborieuse et sage, épouse chérie, heureuse mère, femme honorée... telle +est sa destinée! tandis que moi...</p> + +<p>—Grand dieu! Que dis-tu?</p> + +<p>—Grâce... mon bon père; ne m'accusez pas d'ingratitude... mais, malgré +votre ineffable tendresse, malgré celle de ma seconde mère, malgré les +respects et les splendeurs dont je suis entourée... malgré votre +puissance souveraine, ma honte est incurable... Rien ne peut anéantir le +passé... Encore une fois, pardonnez-moi, mon père... je vous l'ai caché +jusqu'à présent... mais le souvenir de ma dégradation première me +désespère et me tue...</p> + +<p>—Clémence, vous l'entendez!... s'écria Rodolphe avec désespoir.</p> + +<p>—Mais, malheureuse enfant! dit Clémence en prenant affectueusement la +main de Fleur-de-Marie dans les siennes, notre tendresse, l'affection de +ceux qui vous entourent, et que vous méritez, tout ne vous prouve-t-il +pas que ce passé ne doit plus être pour vous qu'un vain et mauvais +songe?</p> + +<p>—Oh! fatalité... fatalité! reprit Rodolphe. Maintenant je maudis mes +craintes, mon silence: cette funeste idée, depuis longtemps enracinée +dans son esprit, y a fait à notre insu d'affreux ravages, et il est trop +tard pour combattre cette déplorable erreur... Ah! je suis bien +malheureux!</p> + +<p>—Courage, mon ami, dit Clémence à Rodolphe; vous le disiez tout à +l'heure, il vaut mieux connaître l'ennemi qui nous menace... Nous savons +maintenant la cause du chagrin de notre enfant, nous en triompherons, +parce que nous aurons pour nous la raison, la justice et notre +tendresse.</p> + +<p>—Et puis enfin parce qu'elle verra que son affliction, si elle était +incurable, rendrait la nôtre incurable aussi, reprit Rodolphe; car en +vérité ce serait à désespérer de toute justice humaine et divine, si +cette infortunée n'avait fait que changer de tourments.</p> + +<p>Après un assez long silence, pendant lequel Fleur-de-Marie parut se +recueillir, elle prit d'une main la main de Rodolphe, de l'autre celle +de Clémence et leur dit d'une voix profondément altérée:</p> + +<p>—Écoutez-moi, mon bon père... et vous aussi, ma tendre mère... ce jour +est solennel... Dieu a voulu, et je l'en remercie, qu'il me fût +impossible de vous cacher davantage ce que je ressens... Avant peu +d'ailleurs je vous aurais fait l'aveu que vous allez entendre, car toute +souffrance a son terme... et, si cachée que fût la mienne, je n'aurais +pu vous la taire plus longtemps.</p> + +<p>—Ah!... je comprends tout, s'écria Rodolphe; il n'y a plus d'espoir +pour elle.</p> + +<p>—J'espère dans l'avenir, mon père, et cet espoir me donne la force de +vous parler ainsi.</p> + +<p>—Et que peux-tu espérer de l'avenir... pauvre enfant, puisque ton sort +présent ne te cause que chagrins et amertume?</p> + +<p>—Je vais vous le dire, mon père... mais avant, permettez-moi de vous +rappeler le passé... de vous avouer devant Dieu qui m'entend ce que j'ai +ressenti jusqu'ici.</p> + +<p>—Parle... parle, nous t'écoutons, dit Rodolphe, en s'asseyant avec +Clémence auprès de Fleur-de-Marie.</p> + +<p>—Tant que je suis restée à Paris... auprès de vous, mon père, dit +Fleur-de-Marie, j'ai été si heureuse, oh! si complètement heureuse, que +ces beaux jours ne seraient pas trop payés par des années de +souffrances... Vous le voyez... j'ai du moins connu le bonheur.</p> + +<p>—Pendant quelques jours peut-être...</p> + +<p>—Oui; mais quelle félicité pure et sans mélange! Vous m'entouriez, +comme toujours, des soins les plus tendres! Je me livrais sans crainte +aux élans de reconnaissance et d'affection qui à chaque instant +emportaient mon cœur vers vous... L'avenir m'éblouissait: un père à +adorer, une seconde mère à chérir doublement, car elle devait remplacer +la mienne... que je n'avais jamais connue... Et puis... je dois tout +avouer, mon orgueil s'exaltait malgré moi, tant j'étais honorée de vous +appartenir. Lorsque le petit nombre de personnes de votre maison qui, à +Paris, avaient occasion de me parler, m'appelaient Altesse... je ne +pouvais m'empêcher d'être fière de ce titre. Si alors je pensais +quelquefois vaguement au passé, c'était pour me dire: «Moi, jadis, si +avilie, je suis la fille chérie d'un prince souverain que chacun bénit +et révère; moi, jadis si misérable, je jouis de toutes les splendeurs du +luxe et d'une existence presque royale!» Hélas! que voulez-vous, mon +père, ma fortune était si imprévue... votre puissance m'entourait d'un +si splendide éclat, que j'étais excusable, peut-être de me laisser +aveugler ainsi.</p> + +<p>—Excusable!... mais rien de plus naturel, pauvre ange aimé. Quel mal de +t'enorgueillir d'un rang qui était le tien? De jouir des avantages de la +position que je t'avais rendue? Aussi dans ce temps-là, je me le +rappelle bien, tu étais d'une gaieté charmante; que de fois je t'ai vue +tomber dans mes bras comme accablée par la félicité, et me dire avec un +accent enchanteur ces mots qu'hélas! je ne dois plus entendre: «Mon +père... c'est trop... trop de bonheur!» Malheureusement ce sont ces +souvenirs-là... vois-tu, qui m'ont endormi dans une sécurité trompeuse; +et plus tard je ne me suis pas assez inquiété des causes de ta +mélancolie...</p> + +<p>—Mais dites-nous donc, mon enfant, reprit Clémence, qui a pu changer en +tristesse cette joie si pure, si légitime, que vous éprouviez d'abord?</p> + +<p>—Hélas! une circonstance bien funeste et bien imprévue!...</p> + +<p>—Quelle circonstance?...</p> + +<p>—Vous vous rappelez, mon père..., dit Fleur-de-Marie, ne pouvant +vaincre un frémissement d'horreur, vous vous rappelez la scène terrible +qui a précédé notre départ de Paris... lorsque votre voiture a été +arrêtée près de la barrière?</p> + +<p>—Oui..., répondit tristement Rodolphe. Brave Chourineur!... Après +m'avoir encore une fois sauvé la vie, il est mort là... devant nous... +en disant: «Le ciel est juste... j'ai tué, on me tue!...»</p> + +<p>—Eh bien!... mon père, au moment où ce malheureux expirait, savez-vous +qui j'ai vu... me regarder fixement?... Oh! ce regard... ce regard... il +m'a toujours poursuivie depuis, ajouta Fleur-de-Marie en frissonnant.</p> + +<p>—Quel regard? De qui parles-tu? s'écria Rodolphe.</p> + +<p>—De l'ogresse du tapis-franc..., murmura Fleur-de-Marie.</p> + +<p>—Ce monstre! tu l'as revu? Et où cela?</p> + +<p>—Vous ne l'avez pas aperçue dans la taverne où est mort le Chourineur? +Elle se trouvait parmi les femmes qui l'entouraient.</p> + +<p>—Ah! maintenant, dit Rodolphe avec accablement, je comprends... Déjà +frappée de terreur par le meurtre du Chourineur, tu auras cru voir +quelque chose de providentiel dans cette affreuse rencontre!!!</p> + +<p>—Il n'est que trop vrai, mon père; à la vue de l'ogresse, je ressentis +un froid mortel; il me sembla que sous son regard mon cœur, jusqu'alors +rayonnant de bonheur et d'espoir, se glaçait tout à coup. Oui, +rencontrer cette femme au moment même où le Chourineur mourait en +disant: «Le ciel est juste!...» cela me parut un blâme providentiel de +mon orgueilleux oubli du passé, que je devais expier à force +d'humiliation et de repentir.</p> + +<p>—Mais le passé, on te l'a imposé; tu n'en peux répondre devant Dieu!</p> + +<p>—Vous avez été contrainte... enivrée... malheureuse enfant.</p> + +<p>—Une fois précipitée malgré toi dans cet abîme, tu ne pouvais plus en +sortir, malgré tes remords, ton épouvante et ton désespoir, grâce à +l'atroce indifférence de cette société dont tu étais victime. Tu te +voyais à jamais enchaînée dans cet antre; il a fallu, pour t'en +arracher, le hasard qui t'a placée sur mon chemin.</p> + +<p>—Et puis enfin, mon enfant, votre père vous le dit, vous étiez victime +et non complice de cette infamie! s'écria Clémence.</p> + +<p>—Mais cette infamie... je l'ai subie... ma mère, reprit douloureusement +Fleur-de-Marie. Rien ne peut anéantir ces affreux souvenirs... Sans +cesse ils me poursuivent, non plus comme autrefois au milieu des +paisibles habitants d'une ferme, ou des femmes dégradées, mes compagnes +de Saint-Lazare... mais ils me poursuivront jusque dans ce palais... +peuplé de l'élite de l'Allemagne... Ils me poursuivent enfin jusque dans +les bras de mon père, jusque sur les marches de son trône.</p> + +<p>Et Fleur-de-Marie fondit en larmes.</p> + +<p>Rodolphe et Clémence restèrent muets devant cette effrayante expression +d'un remords invincible; ils pleuraient aussi, car ils sentaient +l'impuissance de leurs consolations.</p> + +<p>—Depuis lors, reprit Fleur-de-Marie en essuyant ses larmes, à chaque +instant du jour, je me dis avec une honte amère: «On m'honore, on me +révère; les personnes les plus éminentes, les plus vénérables, +m'entourent de respects; aux yeux de toute une cour, la sœur d'un +empereur a daigné rattacher mon bandeau sur mon front... et j'ai vécu +dans la fange de la Cité, tutoyée par des voleurs et des assassins!»</p> + +<p>«Oh! mon père, pardonnez-moi; mais plus ma position s'est élevée... plus +j'ai été frappée de la dégradation profonde où j'étais tombée; à chaque +hommage qu'on me rend, je me sens coupable d'une profanation; songez-y +donc, mon Dieu! après avoir été ce que j'ai été... souffrir que des +vieillards s'inclinent devant moi... souffrir que de nobles jeunes +filles, que des femmes justement respectées se trouvent flattées de +m'entourer... souffrir enfin que des princesses, doublement augustes et +par l'âge et par leur caractère sacerdotal, me comblent de prévenances +et d'éloges... cela n'est-il pas impie et sacrilège! Et puis, si vous +saviez, mon père, ce que j'ai souffert, ce que je souffre encore chaque +jour en me disant: «Si Dieu voulait que le passé fût connu... avec quel +mépris mérité on traiterait celle qu'à cette heure on élève si haut!...» +Quelle juste et effrayante punition!</p> + +<p>—Mais, malheureuse enfant, ma femme et moi nous connaissons le passé... +nous sommes dignes de notre rang, et pourtant nous te chérissons... nous +t'adorons.</p> + +<p>—Vous avez pour moi l'aveugle tendresse d'un père et d'une mère...</p> + +<p>—Tout le bien que tu as fait depuis ton séjour ici? Et cette +institution belle et sainte, cet asile ouvert par toi aux orphelines et +aux pauvres filles abandonnées, ces soins admirables d'intelligence et +de dévouement dont tu les entoures? Ton insistance à les appeler tes +sœurs, à vouloir qu'elles t'appellent ainsi, puisque en effet tu les +traites en sœurs?... n'est-ce donc rien pour la rédemption de fautes +qui ne furent pas les tiennes?... Enfin l'affection que te témoigne la +digne abbesse de Sainte-Hermangilde, qui ne te connaît que depuis ton +arrivée ici, ne la dois-tu pas absolument à l'élévation de ton esprit, à +la beauté de ton âme, à ta piété sincère?</p> + +<p>—Tant que les louanges de l'abbesse de Sainte-Hermangilde ne +s'adressent qu'à ma conduite présente, j'en jouis sans scrupule, mon +père; mais lorsqu'elle cite mon exemple aux demoiselles nobles qui sont +en religion dans l'abbaye, mais lorsque celles-ci voient en moi un +modèle de toutes les vertus, je me sens mourir de confusion, comme si +j'étais complice d'un mensonge indigne.</p> + +<p>Après un assez long silence, Rodolphe reprit avec un abattement +douloureux:</p> + +<p>—Je le vois, il faut désespérer de te persuader: les raisonnements sont +impuissants contre une conviction d'autant plus inébranlable qu'elle a +sa source dans un sentiment généreux et élevé, puisque à chaque instant +tu jettes un regard sur le passé. Le contraste de ces souvenirs et de ta +position présente doit être en effet pour toi un supplice continuel... +Pardon, à mon tour, pauvre enfant.</p> + +<p>—Vous, mon bon père, me demander pardon!... Et de quoi, grand Dieu?</p> + +<p>—De n'avoir pas prévu tes susceptibilités... D'après l'excessive +délicatesse de ton cœur, j'aurais dû les deviner... Et pourtant... que +pouvais-je faire?... Il était de mon devoir de te reconnaître +solennellement pour ma fille... alors ces respects, dont l'hommage t'est +si douloureux, venaient nécessairement t'entourer...</p> + +<p>«Oui, mais j'ai eu un tort... j'ai été, vois-tu, trop orgueilleux de +toi... j'ai trop voulu jouir du charme que ta beauté, que ton esprit, +que ton caractère inspiraient à tous ceux qui t'approchaient... J'aurais +dû cacher mon trésor... vivre presque dans la retraite avec Clémence et +toi... renoncer à ces fêtes, à ces réceptions nombreuses où j'aimais +tant à te voir briller... croyant follement t'élever si haut... si +haut... que le passé disparaîtrait entièrement à tes yeux... Mais hélas! +le contraire est arrivé... et, comme tu me l'as dit, plus tu t'es +élevée, plus l'abîme dont je t'ai retirée t'a paru sombre et profond...</p> + +<p>«Encore une fois, c'est ma faute... j'avais pourtant cru bien faire!... +dit Rodolphe en essuyant ses larmes, mais je me suis trompé... Et puis, +je me suis cru pardonné trop tôt... la vengeance de Dieu n'est pas +satisfaite... elle me poursuit encore dans le bonheur de ma fille!...</p> + +<p>Quelques coups discrètement frappés à la porte du salon qui précédait +l'oratoire de Fleur-de-Marie interrompirent ce triste entretien.</p> + +<p>Rodolphe se leva et entr'ouvrit la porte.</p> + +<p>Il vit Murph, qui lui dit:</p> + +<p>—Je demande pardon à Votre Altesse Royale de venir la déranger; mais un +courrier du prince d'Herkaüsen-Oldenzaal vient d'apporter cette lettre +qui, dit-il, est très-importante et doit être sur-le-champ remise à +Votre Altesse Royale.</p> + +<p>—Merci, mon bon Murph. Ne t'éloigne pas, lui dit Rodolphe avec un +soupir; tout à l'heure j'aurai besoin de causer avec toi.</p> + +<p>Et le prince, ayant fermé la porte, resta un moment dans le salon pour y +lire la lettre que Murph venait de lui remettre.</p> + +<p>Elle était ainsi conçue:</p> + +<p class="center"> +«Monseigneur, +</p> + +<p>«Puis-je espérer que les liens de parenté qui m'attachent à Votre +Altesse Royale et que l'amitié dont elle a toujours daigné m'honorer +excuseront une démarche qui serait d'une grande témérité si elle ne +m'était pas imposée par une conscience d'honnête homme?</p> + +<p>«Il y a quinze mois, monseigneur, vous reveniez de France, ramenant avec +vous une fille d'autant plus chérie que vous l'aviez crue perdue pour +toujours, tandis qu'au contraire elle n'avait jamais quitté sa mère, que +vous avez épousée à Paris <i>in extremis</i>, afin de légitimer la naissance +de la princesse Amélie, qui est ainsi l'égale des autres Altesses de la +Confédération germanique.</p> + +<p>«Sa naissance est donc souveraine, sa beauté incomparable, son cœur est +aussi digne de sa naissance que son esprit est digne de sa beauté, ainsi +que me l'a écrit ma sœur l'abbesse de Sainte-Hermangilde, qui a souvent +l'honneur de voir la fille bien-aimée de Votre Altesse Royale.</p> + +<p>«Maintenant, monseigneur, j'aborderai franchement le sujet de cette +lettre, puisque malheureusement une maladie grave me retient à +Oldenzaal, et m'empêche de se rendre auprès de Votre Altesse Royale.</p> + +<p>«Pendant le temps que mon fils a passé à Gerolstein, il a vu presque +chaque jour la princesse Amélie, il l'aime éperdument, mais il lui a +toujours caché son amour.</p> + +<p>«J'ai cru devoir, monseigneur, vous en instruire. Vous avez daigné +accueillir paternellement mon fils et l'engager à revenir, au sein de +votre famille, vivre de cette intimité qui lui était si précieuse; +j'aurais indignement manqué à la loyauté en dissimulant à Votre Altesse +Royale une circonstance qui doit modifier l'accueil qui était réservé à +mon fils.</p> + +<p>«Je sais qu'il serait insensé à nous d'oser espérer nous allier plus +étroitement encore à la famille de Votre Altesse Royale.</p> + +<p>«Je sais que la fille dont vous êtes à bon droit si fier, monseigneur, +doit prétendre à de hautes destinées.</p> + +<p>«Mais je sais aussi que vous êtes le plus tendre des pères, et que, si +vous jugiez jamais mon fils digne de vous appartenir et de faire le +bonheur de la princesse Amélie, vous ne seriez pas arrêté par les graves +disproportions qui rendent pour nous une telle fortune inespérée.</p> + +<p>«Il ne m'appartient pas de faire l'éloge d'Henri, monseigneur; mais +j'en appelle aux encouragements et aux louanges que vous avez si souvent +daigné lui accorder.</p> + +<p>«Je n'ose et ne puis vous en dire davantage, monseigneur; mon émotion +est trop profonde.</p> + +<p>«Quelle que soit votre détermination, veuillez croire que nous nous y +soumettrons avec respect, et que je serai toujours fidèle aux sentiments +profondément dévoués avec lesquels j'ai l'honneur d'être,</p> + +<p>«de Votre Altesse Royale</p> + +<p> +<span style="margin-left: 4em;">«le très-humble et obéissant serviteur,</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5.5em;">«GUSTAVE-PAUL,</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5.5em;">«prince d'Herkaüsen-Oldenzaal</span><br /> +</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIb" id="VIb"></a><a href="#tablea">VI</a></h2> + +<h3><a href="#tablea">Aveux</a></h3> + + +<p>Après la lecture de la lettre du prince, père d'Henri, Rodolphe resta +quelque temps triste et pensif; puis, un rayon d'espoir éclairant son +front, il revint auprès de sa fille, à qui Clémence prodiguait en vain +les plus tendres consolations.</p> + +<p>—Mon enfant, tu l'as dit toi-même, Dieu a voulu que ce jour fût celui +des explications solennelles, dit Rodolphe à Fleur-de-Marie, je ne +prévoyais pas qu'une nouvelle et grave circonstance dût encore justifier +tes paroles.</p> + +<p>—De quoi s'agit-il, mon père?</p> + +<p>—Mon ami, qu'y a-t-il?</p> + +<p>—De nouveaux sujets de crainte.</p> + +<p>—Pour qui donc, mon père?</p> + +<p>—Pour toi.</p> + +<p>—Pour moi?</p> + +<p>—Tu ne nous as avoué que la moitié de tes chagrins, pauvre enfant.</p> + +<p>—Soyez assez bon pour vous expliquer, mon père, dit Fleur-de-Marie en +rougissant.</p> + +<p>—Maintenant je le puis, je n'ai pu le faire plus tôt, ignorant que tu +désespérais à ce point de ton sort. Écoute, ma fille chérie, tu te +crois, ou plutôt tu es bien malheureuse. Lorsqu'au commencement de notre +entretien tu m'as parlé des espérances qui te restaient, j'ai compris... +mon cœur a été brisé... car il s'agissait pour moi de te perdre à +jamais, de te voir t'enfermer dans un cloître, de te voir descendre +vivante dans un tombeau. Tu voudrais entrer au couvent...</p> + +<p>—Mon père...</p> + +<p>—Mon enfant, est-ce vrai?</p> + +<p>—Oui, si vous me le permettez, répondit Fleur-de-Marie d'une voix +étouffée.</p> + +<p>—Nous quitter! s'écria Clémence.</p> + +<p>—L'abbaye de Sainte-Hermangilde est bien rapprochée de Gerolstein: je +vous verrai souvent, vous et mon père.</p> + +<p>—Songez donc que de tels vœux sont éternels, ma chère enfant. Vous +n'avez pas dix-huit ans, et peut-être un jour...</p> + +<p>—Oh! je ne me repentirai jamais de la résolution que je prends: je ne +trouverai le repos et l'oubli que dans la solitude d'un cloître, si +toutefois mon père, et vous, ma seconde mère, vous me continuez votre +affection.</p> + +<p>—Les devoirs, les consolations de la vie religieuse pourraient, en +effet, dit Rodolphe, sinon guérir, du moins calmer les douleurs de ta +pauvre âme abattue et déchirée. Et, quoiqu'il s'agisse de la moitié du +bonheur de ma vie, il se peut que j'approuve ta résolution. Je sais ce +que tu souffres, et je ne dis pas que le renoncement au monde ne doive +pas être le terme fatalement logique de ta triste existence.</p> + +<p>—Quoi! vous aussi, Rodolphe! s'écria Clémence.</p> + +<p>—Permettez-moi, mon amie, d'exprimer toute ma pensée, reprit Rodolphe. +Puis, s'adressant à sa fille: Mais avant de prendre cette détermination +extrême, il faut examiner si un autre avenir ne serait pas plus selon +tes vœux et selon les nôtres. Dans ce cas, aucun sacrifice ne me +coûterait pour assurer ton avenir.</p> + +<p>Fleur-de-Marie et Clémence firent un mouvement de surprise; Rodolphe +reprit en regardant fixement sa fille:</p> + +<p>—Que penses-tu... de ton cousin le prince Henri?</p> + +<p>Fleur-de-Marie tressaillit et devint pourpre.</p> + +<p>Après un moment d'hésitation elle se jeta dans les bras du prince en +pleurant.</p> + +<p>—Tu l'aimes, pauvre enfant!</p> + +<p>—Vous ne me l'aviez jamais demandé, mon père! répondit Fleur-de-Marie +en essuyant ses yeux.</p> + +<p>—Mon ami, nous ne nous étions pas trompés, dit Clémence.</p> + +<p>—Ainsi, tu l'aimes..., ajouta Rodolphe en prenant les mains de sa fille +dans les siennes; tu l'aimes bien, mon enfant chérie?</p> + +<p>—Oh! si vous saviez, reprit Fleur-de-Marie, ce qu'il m'en a coûté de +vous cacher ce sentiment dès que je l'ai eu découvert dans mon cœur. +Hélas! à la moindre question de votre part, je vous aurais tout avoué... +Mais la honte me retenait et m'aurait toujours retenue.</p> + +<p>—Et crois-tu qu'Henri connaisse ton amour pour lui? dit Rodolphe.</p> + +<p>—Grand Dieu! mon père, je ne le pense pas! s'écria Fleur-de-Marie avec +effroi.</p> + +<p>—Et lui... crois-tu qu'il t'aime?</p> + +<p>—Non, mon père... non... Oh! j'espère que non... il souffrirait trop.</p> + +<p>—Et comment cet amour est-il venu, mon ange aimé?</p> + +<p>—Hélas! presque à mon insu... Vous vous souvenez d'un portrait de page?</p> + +<p>—Qui se trouve dans l'appartement de l'abbesse de Sainte-Hermangilde... +c'était le portrait d'Henri.</p> + +<p>—Oui, mon père... Croyant cette peinture d'une autre époque, un jour, +en votre présence, je ne cachai pas à la supérieure que j'étais frappée +de la beauté de ce portrait. Vous me dîtes alors, en plaisantant, que ce +tableau représentait un de nos parents d'autrefois, qui, très-jeune +encore, avait montré un grand courage et d'excellentes qualités. La +grâce de cette figure, jointe à ce que vous me dîtes du noble caractère +de ce parent, ajouta encore à ma première impression... Depuis ce jour, +souvent je m'étais plu à me rappeler ce portrait, et cela sans le +moindre scrupule, croyant qu'il s'agissait d'un de nos cousins mort +depuis longtemps... Peu à peu, je m'habituai à ces douces pensées... +sachant qu'il ne m'était pas permis d'aimer sur cette terre..., ajouta +Fleur-de-Marie avec une expression navrante, et en laissant de nouveau +couler ses larmes. Je me fis de ces rêveries bizarres une sorte de +mélancolique intérêt, moitié sourire et moitié larmes; je regardai ce +joli page des temps passés comme un fiancé d'outre-tombe... que je +retrouverais peut-être un jour dans l'éternité; il me semblait qu'un tel +amour était seul digne d'un cœur qui vous appartenait tout entier, mon +père... Mais pardonnez-moi ces tristes enfantillages.</p> + +<p>—Rien de plus touchant, au contraire, pauvre enfant! dit Clémence +profondément émue.</p> + +<p>—Maintenant, reprit Rodolphe, je comprends pourquoi tu m'as reproché un +jour, d'un air chagrin, de t'avoir trompée sur ce portrait.</p> + +<p>—Hélas! oui, mon père... Jugez de ma confusion, lorsque plus tard la +supérieure m'apprit que ce portrait était celui de son neveu, l'un de +nos parents... Alors, mon trouble fut extrême, je tâchai d'oublier mes +premières impressions, mais, plus j'y tâchais, plus elles s'enracinaient +dans mon cœur, par suite même de la persévérance de mes efforts... +Malheureusement encore, souvent je vous entendis, mon père, vanter le +cœur, l'esprit, le caractère du prince Henri...</p> + +<p>—Tu l'aimais déjà, mon enfant chérie, alors que tu n'avais encore vu +que son portrait et entendu parler que de ses rares qualités.</p> + +<p>—Sans l'aimer, mon père, je sentais pour lui un attrait que je me +reprochais amèrement; mais je me consolais en pensant que personne au +monde ne saurait ce triste secret, qui me couvrait de honte à mes +propres yeux. Oser aimer... moi... moi... et puis ne pas me contenter de +votre tendresse, de celle de ma seconde mère! Ne vous devais-je pas +assez pour employer toutes les forces, toutes les ressources de mon +cœur à vous chérir tous deux?... Oh! croyez-moi, parmi mes reproches, +ces derniers furent les plus douloureux. Enfin, pour la première fois je +vis mon cousin... à cette grande fête que vous donniez à l'archiduchesse +Sophie; le prince Henri ressemblait d'une manière si saisissante à son +portrait que je le reconnus tout d'abord... Le soir même, mon père, vous +m'avez présenté à mon cousin, en autorisant entre nous l'intimité que +permet la parenté.</p> + +<p>—Eh bientôt vous vous êtes aimés?</p> + +<p>—Ah! mon père, il exprimait son respect, son attachement, son +admiration pour vous avec tant d'éloquence... vous m'aviez dit vous-même +tant de bien de lui!...</p> + +<p>—Il le méritait... Il n'est pas de caractère plus élevé, il n'est pas +de meilleur et de plus valeureux cœur.</p> + +<p>—Ah! de grâce, mon père... ne le louez pas ainsi... Je suis déjà si +malheureuse!...</p> + +<p>—Et moi, je tiens à te bien convaincre de toutes les rares qualités de +ton cousin... Ce que je te dis t'étonne... Je le conçois, mon enfant... +Continue...</p> + +<p>—Je sentais le danger que je courais en voyant le prince Henri chaque +jour, et je ne pouvais me soustraire à ce danger. Malgré mon aveugle +confiance en vous, mon père, je n'osais vous exprimer mes craintes. Je +mis tout mon courage à cacher cet amour; pourtant, je vous l'avoue, mon +père, malgré mes remords, souvent, dans cette fraternelle intimité de +chaque jour, oubliant le passé, j'éprouvai des éclairs de bonheur +inconnu jusqu'alors, mais bientôt suivis, hélas! de sombres désespoirs, +dès que je retombais sous l'influence de mes tristes souvenirs... Car, +hélas! s'ils me poursuivaient au milieu des hommages et des respects de +personnes presque indifférentes, jugez, jugez... mon père, de mes +tortures, lorsque le prince Henri me prodiguait les louanges les plus +délicates... m'entourait d'une adoration candide et pieuse, mettant, +disait-il, l'attachement fraternel qu'il ressentait pour moi sous la +sainte protection de sa mère, qu'il avait perdue bien jeune. Du moins, +ce doux nom de sœur qu'il me donnait, je tâchais de le mériter, en +conseillant mon cousin sur son avenir, selon mes faibles lumières, en +m'intéressant à tout ce qui le touchait, en me promettant de toujours +vous demander pour lui votre bienveillant appui... Mais souvent, aussi, +que de tourments, que de pleurs dévorés, lorsque par hasard le prince +Henri m'interrogeait sur mon enfance, sur ma première jeunesse... Oh! +tromper... toujours tromper... toujours craindre... toujours mentir, +toujours trembler devant le regard de celui qu'on aime et qu'on +respecte, comme le criminel tremble devant le regard inexorable de son +juge!... Oh! mon père! j'étais coupable, je le sais, je n'avais pas le +droit d'aimer; mais j'expiais ce triste amour par bien des douleurs... +Que vous dirai-je? Le départ du prince Henri, en me causant un nouveau +et violent chagrin, m'a éclairée... J'ai vu que je l'aimais plus encore +que je ne croyais... Aussi, ajouta Fleur-de-Marie avec accablement, et +comme si cette confession eût épuisé ses forces, bientôt je vous aurais +fait cet aveu, car ce fatal amour a comblé la mesure de ce que je +souffre... Dites, maintenant que vous savez tout, dites, mon père, +est-il pour moi un autre avenir que celui du cloître?</p> + +<p>—Il en est un autre, mon enfant... oui... et cet avenir est aussi doux +et aussi riant, aussi heureux que celui du couvent est morne et +sinistre!</p> + +<p>—Que dites-vous, mon père?</p> + +<p>—Écoute-moi à mon tour... Tu sens bien que je t'aime trop, que ma +tendresse est trop clairvoyante pour que ton amour et celui d'Henri +m'aient échappé; au bout de quelques jours, je fus certain qu'il +t'aimait, plus encore peut-être que tu ne l'aimes...</p> + +<p>—Mon père... non... non... c'est impossible, il ne m'aime pas à ce +point.</p> + +<p>—Il t'aime, te dis-je... Il t'aime avec passion, avec délire.</p> + +<p>—Ô mon Dieu! Mon Dieu!</p> + +<p>—Écoute encore... lorsque je t'ai fait cette plaisanterie du portrait, +j'ignorais qu'Henri dût venir bientôt voir sa tante à Gerolstein. +Lorsqu'il y vint, je cédai au penchant qu'il m'a toujours inspiré; je +l'invitai à nous voir souvent... Jusqu'alors, je l'avais traité comme +mon fils, je ne changeai rien à ma manière d'être envers lui... Au bout +de quelques jours, Clémence et moi nous ne pûmes douter de l'attrait que +vous éprouviez l'un pour l'autre... Si ta position était plus +douloureuse, ma pauvre enfant, la mienne aussi était pénible, et surtout +d'une délicatesse extrême... Comme père, sachant les rares et +excellentes qualités d'Henri, je ne pouvais qu'être profondément heureux +de votre attachement, car jamais je n'aurais pu rêver un époux plus +digne de toi.</p> + +<p>—Ah! mon père... pitié! pitié!</p> + +<p>—Mais, comme homme d'honneur, je songeais au triste passé de mon +enfant... Aussi, loin d'encourager les espérances d'Henri, dans +plusieurs entretiens je lui donnai des conseils absolument contraires à +ceux qu'il aurait dû attendre de moi si j'avais songé à lui accorder ta +main. Dans des conjonctures si délicates, comme père et comme homme +d'honneur, je devais garder une neutralité rigoureuse, ne pas encourager +l'amour de ton cousin, mais le traiter avec la même affabilité que par +le passé... Tu as été jusqu'ici si malheureuse, mon enfant chérie, que, +te voyant pour ainsi dire te ranimer sous l'influence de ce noble et pur +amour, pour rien au monde je n'aurais voulu te ravir ces joies divines +et rares. En admettant même que cet amour dût être brisé plus tard... tu +aurais au moins connu quelques jours d'innocent bonheur... Et puis, +enfin... cet amour pouvait assurer ton repos à venir...</p> + +<p>—Mon repos?</p> + +<p>—Écoute encore... Le père d'Henri, le prince Paul, vient de m'écrire; +voici sa lettre... Quoiqu'il regarde cette alliance comme une faveur +inespérée... il me demande ta main pour son fils, qui, me dit-il, +éprouve pour toi l'amour le plus respectueux et le plus passionné.</p> + +<p>—Ô mon Dieu! Mon Dieu! dit Fleur-de-Marie, en cachant son visage dans +ses mains, j'aurais pu être si heureuse!</p> + +<p>—Courage, ma fille bien-aimée! Si tu le veux, ce bonheur est à toi! +s'écria tendrement Rodolphe.</p> + +<p>—Oh! jamais!... Jamais!... Oubliez-vous?...</p> + +<p>—Je n'oublie rien... Mais que demain tu entres au couvent, +non-seulement je te perds à jamais... mais tu me quittes pour une vie de +larmes et d'austérités... Eh bien! te perdre pour te perdre... qu'au +moins je te sache heureuse et mariée à celui que tu aimes... et qui +t'adore.</p> + +<p>—Mariée avec lui... moi, mon père!...</p> + +<p>—Oui... mais à la condition que, sitôt après votre mariage, contracté +ici la nuit, sans d'autres témoins que Murph pour toi et que le baron de +Graün pour Henri, vous partirez tous deux pour aller dans quelque +tranquille retraite de Suisse ou d'Italie, vivre inconnus, en riches +bourgeois. Maintenant, ma fille chérie, sais-tu pourquoi je me résigne à +t'éloigner de moi? Sais-tu pourquoi je désire qu'Henri quitte son titre +une fois hors de l'Allemagne? C'est que je suis sûr qu'au milieu d'un +bonheur solitaire, concentrée dans une existence dépouillée de tout +faste, peu à peu tu oublieras cet odieux passé, qui t'est surtout +pénible parce qu'il contraste amèrement avec les cérémonieux hommages +dont à chaque instant tu es entourée.</p> + +<p>—Rodolphe a raison, s'écria Clémence. Seule avec Henri, continuellement +heureuse de son bonheur et du vôtre, il ne vous restera pas le temps de +songer à vos chagrins d'autrefois, mon enfant.</p> + +<p>—Puis, comme il me serait impossible d'être longtemps sans te voir, +chaque année Clémence et moi nous irons vous visiter.</p> + +<p>—Et un jour... lorsque la plaie dont vous souffrez tant, pauvre petite, +sera cicatrisée... lorsque vous aurez trouvé l'oubli dans le bonheur... +et ce moment arrivera plus tôt que vous ne le pensez... vous reviendrez +près de nous pour ne plus nous quitter!</p> + +<p>—L'oubli dans le bonheur!... murmura Fleur-de-Marie qui, malgré elle, +se laissait bercer par ce songe enchanteur.</p> + +<p>—Oui... oui, mon enfant, reprit Clémence, lorsqu'à chaque instant du +jour vous vous verrez bénie, respectée, adorée par l'époux de votre +choix, par l'homme dont votre père vous a mille fois vanté le cœur +noble et généreux... aurez-vous le loisir de songer au passé? Et, lors +même que vous y songeriez... comment ce passé vous attristerait-il? +Comment vous empêcherait-il de croire à la radieuse félicité de votre +mari?</p> + +<p>—Enfin c'est vrai... car dis-moi, mon enfant, reprit Rodolphe, qui +pouvait à peine contenir des larmes de joie en voyant sa fille ébranlée, +en présence de l'idolâtrie de ton mari pour toi... lorsque tu auras la +conscience et la preuve du bonheur qu'il te doit... quels reproches +pourras-tu te faire?</p> + +<p>—Mon père..., dit Fleur-de-Marie, oubliant le passé pour cette +espérance ineffable, tant de bonheur me serait-il encore réservé?</p> + +<p>—Ah! j'en étais bien sûr! s'écria Rodolphe dans un élan de joie +triomphante, est-ce qu'après tout un père qui le veut... ne peut pas +rendre au bonheur son enfant adorée?...</p> + +<p>—Elle mérite tant... que nous devions être exaucés, mon ami, dit +Clémence en partageant le ravissement du prince.</p> + +<p>—Épouser Henri... et un jour... passer ma vie entre lui... ma seconde +mère... et mon père..., répéta Fleur-de-Marie, subissant de plus en plus +la douce ivresse de ces pensées.</p> + +<p>—Oui, mon ange aimé, nous serons tous heureux!... Je vais répondre au +père d'Henri que je consens au mariage, s'écria Rodolphe en serrant +Fleur-de-Marie dans ses bras avec une émotion indicible. Rassure-toi, +notre séparation sera passagère... les nouveaux devoirs que le mariage +va t'imposer raffermiront encore tes pas dans cette voie d'oubli et de +félicité où tu vas marcher désormais... car, enfin, si un jour tu es +mère, ce ne sera pas seulement pour toi qu'il te faudra être heureuse...</p> + +<p>—Ah! s'écria Fleur-de-Marie avec un cri déchirant, car ce mot de mère +la réveilla du songe enchanteur qui la berçait, mère!... moi? Oh! +jamais! Je suis indigne de ce saint nom... Je mourrais de honte devant +mon enfant... si je n'étais pas morte de honte devant son père... en lui +faisant l'aveu du passé...</p> + +<p>—Que dit-elle? mon Dieu! s'écria Rodolphe, foudroyé par ce brusque +changement...</p> + +<p>—Moi mère! reprit Fleur-de-Marie avec une amertume désespérée, moi +respectée, moi bénie par un enfant innocent et candide! Moi autrefois +l'objet du mépris de tous! Moi profaner ainsi le nom sacré de mère... +oh! jamais... Misérable folle que j'étais de me laisser entraîner à un +espoir indigne!...</p> + +<p>—Ma fille, par pitié, écoute-moi.</p> + +<p>Fleur-de-Marie se leva droite, pâle, et belle de la majesté d'un malheur +incurable.</p> + +<p>—Mon père... nous oublions qu'avant de m'épouser... le prince Henri +doit connaître ma vie passée.</p> + +<p>—Je ne l'avais pas oublié, s'écria Rodolphe; il doit tout savoir... il +saura tout...</p> + +<p>—Et vous ne voulez pas que je meure... de me voir ainsi dégradée à ses +yeux?</p> + +<p>—Mais il saura aussi quelle irrésistible fatalité t'a jetée dans +l'abîme... mais il saura ta réhabilitation.</p> + +<p>—Et il sentira enfin, reprit Clémence en serrant Fleur-de-Marie dans +ses bras, que lorsque je vous appelle ma fille... il peut sans honte +vous appeler sa femme...</p> + +<p>—Et moi... ma mère... j'aime trop... j'estime trop le prince Henri pour +jamais lui donner une main qui a été touchée par les bandits de la +Cité...</p> + +<p>Peu de temps après cette scène douloureuse, on lisait dans la <i>Gazette +officielle de Gerolstein:</i></p> + +<p>«Hier a eu lieu, en l'abbaye grand-ducale de Sainte-Hermangilde, en +présence de Son Altesse Royale le grand-duc régnant et de toute la cour, +la prise de voile de très-haute et très-puissante princesse Son Altesse +Amélie de Gerolstein.</p> + +<p>«Le noviciat a été reçu par l'illustrissime et révérendissime seigneur +monseigneur Charles-Maxime, archevêque duc d'Oppenheim; monseigneur +Annibal-André Montano, des princes de Delphes, évêque de Ceuta <i>in +partibus infidelium</i> et nonce apostolique, y a donné le salut et la +bénédiction papale.</p> + +<p>«Le sermon a été prononcé par le révérendissime seigneur Pierre +d'Asfeld, chanoine du chapitre de Cologne, comte du Saint-Empire romain.</p> + +<p class="center"> +«VENI, CREATOR OPTIME.» +</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIIb" id="VIIb"></a><a href="#tablea">VII</a></h2> + +<h3><a href="#tablea">La profession</a></h3> + +<p class="right"> +RODOLPHE À CLÉMENCE<br /> +<br />Gerolstein, 12 janvier 1842 +<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a> +<a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a><br /> +</p> + +<p>En me rassurant complètement aujourd'hui sur la santé de votre père, mon +amie, vous me faites espérer que vous pourrez, avant la fin de cette +semaine, le ramener ici. Je l'avais prévenu que dans la résidence de +Rosenfeld, située au milieu des forêts, il serait exposé, malgré toutes +les précautions possibles, à l'âpre rigueur de nos froids; +malheureusement sa passion pour la chasse a rendu nos conseils inutiles. +Je vous en conjure, Clémence, dès que votre père pourra supporter le +mouvement de la voiture, partez aussitôt; quittez ce pays sauvage et +cette sauvage demeure, seulement habitable pour ces vieux Germains au +corps de fer dont la race a disparu.</p> + +<p>Je tremble qu'à votre tour vous ne tombiez malade; les fatigues de ce +voyage précipité, les inquiétudes auxquelles vous avez été en proie +jusqu'à votre arrivée auprès de votre père, toutes ces causes ont dû +réagir cruellement sur vous. Que n'ai-je pu vous accompagner!...</p> + +<p>Clémence, je vous en supplie, pas d'imprudence; je sais combien vous +êtes vaillante et dévouée... je sais de quels soins empressés vous allez +entourer votre père; mais il serait aussi désespéré que moi si votre +santé s'altérait pendant ce voyage. Je déplore doublement la maladie du +comte, car elle vous éloigne de moi dans un moment où j'aurais puisé +bien des consolations dans votre tendresse...</p> + +<p>La cérémonie de la profession de notre pauvre enfant est toujours fixée +à demain... à demain 13 janvier, époque fatale... C'est le TREIZE +JANVIER que j'ai tiré l'épée contre mon père...</p> + +<p>Ah! mon amie... je m'étais cru pardonné trop tôt... L'enivrant espoir de +passer ma vie auprès de vous et de ma fille m'avait fait oublier que ce +n'était pas moi, mais elle, qui avait été punie jusqu'à présent, et que +mon châtiment était encore à venir.</p> + +<p>Et il est venu... lorsqu'il y a six mois l'infortunée nous a dévoilé la +double torture de son cœur: sa honte incurable du passé... jointe à son +malheureux amour pour Henri...</p> + +<p>Ces deux amers et brûlants ressentiments exaltés l'un par l'autre, +devaient, par une logique fatale, amener son inébranlable résolution de +prendre le voile. Vous le savez, mon amie, en combattant ce dessein de +toutes les forces de notre adoration pour elle, nous ne pouvions nous +dissimuler que sa digne et courageuse conduite eût été la nôtre. Que +répondre à ces mots terribles: «J'aime trop le prince Henri pour lui +donner une main touchée par les bandits de la Cité»?</p> + +<p>Elle a dû se sacrifier à ses nobles scrupules, au souvenir ineffaçable +de sa honte! Elle l'a fait vaillamment... Elle a renoncé aux splendeurs +du monde, elle est descendue des marches d'un trône pour s'agenouiller, +vêtue de bure, sur la dalle d'une église; elle a croisé ses mains sur sa +poitrine, courbé sa tête angélique... ses beaux cheveux blonds que +j'aimais tant, et que je conserve comme un trésor, sont tombés tranchés +par le fer...</p> + +<p>Ô mon amie, vous savez notre émotion déchirante à ce moment lugubre et +solennel; cette émotion est, à cette heure, aussi poignante que par le +passé... En vous écrivant ces mots, je pleure comme un enfant.</p> + +<p>Je l'ai vue ce matin; quoiqu'elle m'ait paru moins pâle que d'habitude, +et qu'elle prétende ne pas souffrir... sa santé m'inquiète, +mortellement. Hélas! lorsque, sous le voile et le bandeau qui entourent +son noble front, je vois ses traits amaigris qui ont la froide blancheur +du marbre, et qui font paraître ses grands yeux bleus plus grands +encore, je ne puis m'empêcher de songer au doux et pur éclat dont +brillait sa beauté lors de notre mariage. Jamais, n'est-ce pas? nous ne +l'avions vue plus charmante... notre bonheur semblait rayonner sur son +délicieux visage.</p> + +<p>Comme je vous le disais, je l'ai vue ce matin; elle n'est pas prévenue +que la princesse Juliane se démet volontairement en sa faveur de sa +dignité abbatiale: demain donc, jour de sa profession, notre enfant sera +élue abbesse, puisqu'il y a unanimité parmi les demoiselles nobles de la +communauté pour lui conférer cette dignité<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>.</p> + +<p>Depuis le commencement de son noviciat, il n'y a qu'une voix sur sa +piété, sur sa charité, sur sa religieuse exactitude à remplir toutes les +règles de son ordre, dont elle exagère malheureusement les austérités... +Elle a exercé dans ce couvent l'influence qu'elle exerce partout, sans y +prétendre et en l'ignorant, ce qui en augmente la puissance...</p> + +<p>Son entretien de ce matin m'a confirmé ce dont je me doutais; elle n'a +pas trouvé dans la solitude du cloître et dans la pratique sévère de la +vie monastique le repos et l'oubli... elle se félicite pourtant de sa +résolution, qu'elle considère comme l'accomplissement d'un devoir +impérieux; mais elle souffre toujours, car elle n'est pas née pour ces +contemplations mystiques, au milieu desquelles certaines personnes, +oubliant toutes les affections, tous les souvenirs terrestres, se +perdent en ravissements ascétiques.</p> + +<p>Non, Fleur-de-Marie croit, elle prie, elle se soumet à la rigoureuse et +dure observance de son ordre; elle prodigue les consolations les plus +évangéliques, les soins les plus humbles aux pauvres femmes malades qui +sont traitées dans l'hospice de l'abbaye. Elle a refusé jusqu'à l'aide +d'une sœur converse pour le modeste ménage de cette triste cellule +froide et nue où nous avons remarqué avec un si douloureux étonnement, +vous vous le rappelez, mon amie, les branches desséchées de son petit +rosier, suspendues au-dessous de son christ. Elle est enfin l'exemple +chéri, le modèle vénéré de la communauté... Mais elle me l'a avoué ce +matin, en se reprochant cette faiblesse avec amertume, elle n'est pas +tellement absorbée par la pratique et par les austérités de la vie +religieuse, que le passé ne lui apparaisse sans cesse non-seulement tel +qu'il a été... mais tel qu'il aurait pu être.</p> + +<p>—Je m'en accuse, mon père, me disait-elle avec cette calme et douce +résignation que vous lui connaissez, je m'en accuse, mais je ne puis +m'empêcher de songer souvent, que, si Dieu avait voulu m'épargner la +dégradation qui a flétri à jamais mon avenir, j'aurais pu vivre toujours +auprès de vous, aimée de l'époux de votre choix. Malgré moi, ma vie se +partage entre ces douloureux regrets et les effroyables souvenirs de la +Cité. En vain je prie Dieu de me délivrer de ces obsessions, de remplir +uniquement mon cœur de son pieux amour, de ses saintes espérances, de +me prendre enfin tout entière, puisque je veux me donner tout entière à +lui... il n'exauce pas mes vœux... sans doute parce que mes +préoccupations terrestres me rendent indigne d'entrer en communication +avec lui.</p> + +<p>—Mais alors, m'écriai-je, saisi d'une folle lueur d'espérance, il en +est temps encore, aujourd'hui ton noviciat finit, mais c'est seulement +demain qu'aura lieu ta profession solennelle; tu es encore libre, +renonce à cette vie si rude et si austère qui ne t'offre pas les +consolations que tu attendais; souffrir pour souffrir, viens souffrir +dans nos bras, notre tendresse adoucira tes chagrins.</p> + +<p>Secouant tristement la tête, elle me répondit avec cette inflexible +justesse de raisonnement qui nous a si souvent frappés:</p> + +<p>—Sans doute, mon bon père, la solitude est bien triste pour moi... pour +moi déjà si habituée à vos tendresses de chaque instant. Sans doute je +suis poursuivie par d'amers regrets, de navrants souvenirs; mais au +moins j'ai la conscience d'accomplir un devoir... mais je comprends, +mais je sais que partout ailleurs qu'ici je serais déplacée; je me +retrouverais dans cette condition si cruellement fausse... dont j'ai +déjà tant souffert... et pour moi... et pour vous... car j'ai ma fierté +aussi. Votre fille sera ce qu'elle doit être... fera ce qu'elle doit +faire, subira ce qu'elle doit subir... Demain tous sauraient de quelle +fange vous m'avez tirée... qu'en me voyant repentante au pied de la +croix on me pardonnerait peut-être le passé en faveur de mon humilité +présente... Et il n'en serait pas ainsi, n'est-ce pas? mon bon père, si +l'on me voyait, comme il y a quelques mois, briller au milieu des +splendeurs de votre cour. D'ailleurs, satisfaire aux justes et sévères +exigences du monde, c'est me satisfaire moi-même; aussi je remercie et +je bénis Dieu de toute la puissance de mon âme, en songeant que lui seul +pouvait offrir à votre fille un asile et une position dignes d'elle et +de vous... une position enfin qui ne formât pas un affligeant contraste +avec ma dégradation première... et pût mériter le seul respect qui me +soit dû... celui que l'on accorde au repentir et à l'humilité sincères.</p> + +<p>Hélas! Clémence... que répondre à cela?...</p> + +<p>Fatalité! Fatalité! Car cette malheureuse enfant est douée, si cela peut +se dire, d'une inexorable logique en tout ce qui touche les délicatesses +du cœur et de l'honneur. Avec un esprit et une âme pareils, il ne faut +pas songer à pallier, à tourner les positions fausses; il faut en subir +les implacables conséquences...</p> + +<p>Je l'ai quittée, comme toujours, le cœur brisé.</p> + +<p>Sans fonder le moindre espoir sur cette entrevue, qui sera la dernière +avant sa profession, je m'étais dit: «Aujourd'hui encore elle peut +renoncer au cloître.» Mais vous le voyez, mon amie, sa volonté est +irrévocable, et je dois, hélas! en convenir avec elle et répéter ses +paroles: «Dieu seul pouvait lui offrir un asile et une position dignes +d'elle et de moi.»</p> + +<p>Encore une fois, sa résolution est admirablement convenable et logique +au point de vue de la société où nous vivons... Avec l'exquise +susceptibilité de Fleur-de-Marie, il n'y a pas pour elle d'autre +condition possible. Mais, je vous l'ai dit bien souvent, mon amie, si +des devoirs sacrés, plus sacrés encore que ceux de la famille, ne me +retenaient pas au milieu de ce peuple qui m'aime et dont je suis un peu +la providence, je serais allé avec vous, ma fille, Henri et Murph, vivre +heureux et obscur dans quelque retraite ignorée. Alors, loin des lois +impérieuses d'une société impuissante à guérir les maux qu'elle a faits, +nous aurions bien forcé cette malheureuse enfant au bonheur et à +l'oubli... tandis qu'ici, au milieu de cet éclat, de ce cérémonial, si +restreint qu'il fût, c'était impossible... Mais encore une fois... +fatalité! fatalité! je ne puis abdiquer mon pouvoir sans compromettre le +bonheur de ce peuple, qui compte sur moi... Braves et dignes gens! +qu'ils ignorent toujours ce que leur fidélité me coûte!...</p> + +<p>Adieu, tendrement adieu, ma bien-aimée Clémence. Il m'est presque +consolant de vous voir aussi affligée que moi du sort de mon enfant, car +ainsi je puis dire notre chagrin, et il n'y a pas d'égoïsme dans ma +souffrance.</p> + +<p>Quelquefois je me demande avec effroi ce que je serais devenu sans vous +au milieu de circonstances si douloureuses... Souvent aussi ces pensées +m'apitoient encore davantage sur le sort de Fleur-de-Marie... Car vous +me restez, vous... Et à elle, que lui reste-t-il?</p> + +<p>Adieu encore, et tristement adieu, noble amie, bon ange des jours +mauvais. Revenez bientôt; cette absence vous pèse autant qu'à moi...</p> + +<p>À vous ma vie et mon amour!... âme et cœur, à vous!</p> + +<p class="right"> +R. +</p> + +<p>Je vous envoie cette lettre par un courrier; à moins de changement +imprévu, je vous en expédierai une autre demain, sitôt après la triste +cérémonie. Mille vœux et espoirs à votre père pour son prompt +rétablissement. J'oubliais de vous donner des nouvelles du pauvre Henri. +Son état s'améliore et ne donne plus de si graves inquiétudes. Son +excellent père, malade lui-même, a retrouvé des forces pour le soigner, +pour le veiller; miracle d'amour paternel qui ne nous étonne pas, nous +autres.</p> + +<p>Ainsi donc, amie, à demain... demain, jour sinistre et néfaste pour moi!</p> + +<p>À vous encore, à vous toujours.</p> + + +<p class="right">R. +<br /><br /><br /> +<br />Abbaye de Sainte-Hermangilde, +<br />quatre heures du matin. +</p> + +<p>Rassurez-vous, Clémence, rassurez-vous, quoique l'heure à laquelle je +vous écris cette lettre et le lieu d'où elle est datée doivent vous +effrayer...</p> + +<p>Grâce à Dieu, le danger est passé; mais la crise a été terrible...</p> + +<p>Hier, après vous avoir écrit, agité par je ne sais quel funeste +pressentiment, me rappelant la pâleur, l'air souffrant de ma fille, +l'état de faiblesse où elle languit depuis quelque temps, songeant enfin +qu'elle devait passer en prières, dans une immense et glaciale église, +presque toute cette nuit qui précède sa profession, j'ai envoyé Murph et +David à l'abbaye demander à la princesse Juliane de leur permettre de +rester jusqu'à demain dans la maison extérieure qu'Henri habitait +ordinairement. Ainsi ma fille pouvait avoir de prompts secours et moi de +ses nouvelles si, comme je le craignais, les forces lui manquaient pour +accomplir cette rigoureuse... je ne veux pas dire cruelle... obligation +de rester une nuit de janvier en prières par un froid excessif. J'avais +aussi écrit à Fleur-de-Marie que, tout en respectant l'exercice de ses +devoirs religieux, je la suppliais de songer à sa santé et de faire sa +veillée de prières dans sa cellule et non dans l'église. Voici ce +qu'elle m'a répondu:</p> + +<p>«Mon bon père, je vous remercie du plus profond de mon cœur de cette +nouvelle et tendre preuve de votre intérêt. N'ayez aucune inquiétude; je +me crois en état d'accomplir mon devoir. Votre fille, mon bon père, ne +peut témoigner ni crainte ni faiblesse. La règle est telle, je dois m'y +conformer. En résultât-il quelques souffrances physiques, c'est avec +joie que je les offrirais à Dieu. Vous m'approuverez, je l'espère, vous +qui avez toujours pratiqué le renoncement et le devoir avec tant de +courage. Adieu, mon bon père, je ne vous dirai pas que je vais prier +pour vous. En priant Dieu, je vous prie toujours, car il m'est +impossible de ne pas vous confondre avec la divinité que j'implore. Vous +avez été pour moi sur la terre ce que Dieu, si je le mérite, sera pour +moi dans le ciel.</p> + +<p>«Daignez bénir ce soir votre fille par la pensée, mon bon père... Elle +sera demain l'épouse du Seigneur.</p> + +<p>«Elle vous baise la main avec un pieux respect.</p> + +<p class="right"> +«Sœur AMÉLIE» +</p> +<p> </p> +<p>Cette lettre, que je ne pus lire sans fondre en larmes, me rassura +pourtant quelque peu; je devais, moi aussi, accomplir une veillée +sinistre.</p> + +<p>La nuit venue, j'allai m'enfermer dans le pavillon que j'ai fait +construire non loin du monument élevé au souvenir de mon père, en +expiation de cette nuit fatale...</p> + +<p>Vers une heure du matin, j'entendis la voix de Murph; je frissonnai +d'épouvante. Il arrivait en toute hâte du couvent.</p> + +<p>Que vous dirai-je, mon amie? Ainsi que je l'avais prévu, la malheureuse +enfant, malgré son courage et sa volonté, n'a pas eu la force +d'accomplir entièrement cette pratique barbare, dont il avait été +impossible à la princesse Juliane de la dispenser, la règle étant +formelle à ce sujet.</p> + +<p>À huit heures du soir, Fleur-de-Marie s'est agenouillée sur la pierre de +cette église. Jusqu'à plus de minuit elle a prié. Mais, à cette heure, +succombant à sa faiblesse, à cet horrible froid, à son émotion, car elle +a longuement et silencieusement pleuré, elle s'est évanouie. Deux +religieuses, qui, par ordre de la princesse Juliane, avaient partagé sa +veillée, vinrent la relever et la transportèrent dans sa cellule.</p> + +<p>David fut à l'instant prévenu. Murph monta en voiture, accourut me +chercher. Je volai au couvent; je fus reçu par la princesse Juliane. +Elle me dit que David craignait que ma vue ne fît une trop vive +impression sur ma fille; que son évanouissement, dont elle était +revenue, ne présentait rien de très-alarmant, ayant été causé seulement +par une grande faiblesse.</p> + +<p>D'abord une horrible pensée me vint. Je crus qu'on voulait me cacher +quelque grand malheur, ou du moins me préparer à l'apprendre; mais la +supérieure me dit: «Je vous l'affirme, monseigneur, la princesse Amélie +est hors de danger; un léger cordial que le docteur David lui a fait +prendre a ranimé ses forces.»</p> + +<p>Je ne pouvais douter de ce que m'affirmait l'abbesse; je la crus, et +j'attendis des nouvelles de ma fille avec une douloureuse impatience.</p> + +<p>Au bout d'un quart d'heure d'angoisses, David revint. Grâce à Dieu, elle +allait mieux, et elle avait voulu continuer sa veillée de prières dans +l'église, en consentant seulement à s'agenouiller sur un coussin. Et, +comme je me révoltais et m'indignais de ce que la supérieure et lui +eussent accédé à son désir, ajoutant que je m'y opposais formellement, +il me répondit qu'il eût été dangereux de contrarier la volonté de ma +fille dans un moment où elle était sous l'influence d'une vive émotion +nerveuse, et que d'ailleurs il était convenu avec la princesse Juliane +que la pauvre enfant quitterait l'église à l'heure des matines pour +prendre un peu de repos et se préparer à la cérémonie.</p> + +<p>—Elle est donc maintenant à l'église? lui dis-je.</p> + +<p>—Oui, monseigneur; mais avant une demi-heure elle l'aura quittée.</p> + +<p>Je me fis aussitôt conduire à notre tribune du nord, d'où l'on domine +tout le chœur.</p> + +<p>Là, au milieu des ténèbres de cette vaste église, seulement éclairée par +la pâle clarté de la lampe du sanctuaire, je la vis, près de la grille, +agenouillée, les mains jointes, et priant encore avec ferveur.</p> + +<p>Moi aussi je m'agenouillai en pensant à mon enfant.</p> + +<p>Trois heures sonnèrent; deux sœurs assises dans les stalles, qui ne +l'avaient pas quittée des yeux, vinrent lui parler bas. Au bout de +quelques moments elle se signa, se releva et traversa le chœur d'un pas +assez ferme; et pourtant, mon amie, lorsqu'elle passa sous la lampe, son +visage me parut aussi blanc que le long voile qui flottait autour +d'elle.</p> + +<p>Je sortis aussitôt de la tribune, voulant d'abord aller la rejoindre; +mais je craignis qu'une nouvelle émotion l'empêchât de goûter quelques +moments de repos. J'envoyai David savoir comment elle se trouvait: il +revint me dire qu'elle se sentait mieux et qu'elle allait tâcher de +dormir un peu.</p> + +<p>Je reste à l'abbaye pour la cérémonie qui aura lieu ce matin.</p> + +<p>Je pense maintenant, mon amie, qu'il est inutile de vous envoyer cette +lettre incomplète. Je la terminerai demain, en vous racontant les +événements de cette triste journée.</p> + +<p>À bientôt donc, mon amie. Je suis brisé de douleur, plaignez-moi.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Dernier_chapitre" id="Dernier_chapitre"></a><a href="#tablea">Dernier chapitre</a></h2> + +<p>Le 13 janvier</p> + + +<p class="right"> +RODOLPHE À CLÉMENCE. +</p> + +<p>Treize janvier... anniversaire maintenant doublement sinistre!!!</p> + +<p>Mon amie... nous la perdons à jamais!</p> + +<p>Tout est fini... tout!</p> + +<p>Écoutez ce récit:</p> + +<p>Il est donc vrai... on éprouve une volupté atroce à raconter une +horrible douleur.</p> + +<p>Hier je me plaignais du hasard qui vous retenait loin de moi... +aujourd'hui, Clémence, je me félicite de ce que vous n'êtes pas ici: +vous souffririez trop...</p> + +<p>Ce matin, je sommeillais à peine, j'ai été éveillé par le son des +cloches... j'ai tressailli d'effroi... cela m'a semblé funèbre... on eût +dit un glas de funérailles.</p> + +<p>En effet... ma fille est morte pour nous... morte, entendez-vous... Dès +aujourd'hui, Clémence... il vous faut commencer à porter son deuil dans +votre cœur, dans votre cœur toujours pour elle si maternel.</p> + +<p>Que notre enfant soit ensevelie sous le marbre d'un tombeau ou sous la +voûte d'un cloître... pour nous... quelle est la différence?</p> + +<p>Dès aujourd'hui, entendez-vous, Clémence, il faut la regarder comme +morte... D'ailleurs... elle est d'une si grande faiblesse... sa santé, +altérée par tant de chagrins, par tant de secousses, est si +chancelante... Pourquoi pas aussi cette autre mort, plus complète +encore? La fatalité n'est pas lasse...</p> + +<p>Et puis d'ailleurs... d'après ma lettre d'hier, vous devez comprendre +que cela serait peut-être plus heureux pour elle... qu'elle fût morte.</p> + +<p>Morte... ces cinq lettres ont une physionomie étrange... ne trouvez-vous +pas?... quand on les écrit à propos d'une fille idolâtrée... d'une fille +si belle... si charmante, d'une bonté si angélique... Dix-huit ans à +peine... et morte au monde!...</p> + +<p>Au fait... pour nous et pour elle, à quoi bon végéter souffrante dans la +morne tranquillité de ce cloître? Qu'importe qu'elle vive, si elle est +perdue pour nous? Elle doit tant l'aimer, la vie... que la fatalité lui +a faite!...</p> + +<p>Ce que je dis là est affreux... il y a un égoïsme barbare dans l'amour +paternel!...</p> + +<p>À midi, sa profession a eu lieu avec une pompe solennelle.</p> + +<p>Caché derrière les rideaux de notre tribune, j'y ai assisté...</p> + +<p>J'ai ressenti, mais avec encore plus d'intensité, toutes les poignantes +émotions que nous avions éprouvées lors de son noviciat...</p> + +<p>Chose bizarre! elle est adorée, on croit généralement qu'elle est +attirée vers la vie religieuse par une irrésistible vocation, on devrait +voir dans sa profession un événement heureux pour elle, et, au +contraire, une accablante tristesse pesait sur la foule.</p> + +<p>Au fond de l'église, parmi le peuple... j'ai vu deux sous-officiers de +mes gardes, deux vieux et rudes soldats, baisser la tête et pleurer...</p> + +<p>On eût dit qu'il y avait dans l'air un douloureux pressentiment... Du +moins s'il était fondé, il n'est réalisé qu'à demi...</p> + +<p>La profession terminée, on a ramené notre enfant dans la salle du +chapitre, où devait avoir lieu la nomination de la nouvelle abbesse...</p> + +<p>Grâce à mon privilège souverain, j'allai dans cette salle attendre +Fleur-de-Marie au retour du chœur.</p> + +<p>Elle rentra bientôt...</p> + +<p>Son émotion, sa faiblesse étaient si grandes que deux sœurs la +soutenaient...</p> + +<p>Je fus effrayé, moins encore de sa pâleur et de la profonde altération +de ses traits que de l'expression de son sourire... Il me parut empreint +d'une sorte de satisfaction sinistre...</p> + +<p>Clémence... je vous le dis... peut-être bientôt nous faudra-t-il du +courage... bien du courage... Je sens pour ainsi dire en moi que notre +enfant est mortellement frappée...</p> + +<p>...Après tout, sa vie serait si malheureuse...</p> + +<p>Voilà deux fois que je me dis, en pensant à la mort possible de ma +fille... que cette mort mettrait du moins un terme à sa cruelle +existence... Cette pensée est un horrible symptôme... Mais, si ce +malheur doit nous frapper, il vaut mieux y être préparé, n'est-ce pas, +Clémence?</p> + +<p>Se préparer à un pareil malheur... c'est en savourer peu à peu et +d'avance les lentes angoisses... C'est un raffinement de douleurs +inouï... Cela est mille fois plus affreux que le coup qui vous frappe +imprévu... Au moins la stupeur, l'anéantissement vous épargnent une +partie de cet atroce déchirement...</p> + +<p>Mais les usages de la compassion veulent qu'on vous prépare... +Probablement je n'agirais pas autrement moi-même, pauvre amie... si +j'avais à vous apprendre le funeste événement dont je vous parle... +Ainsi épouvantez-vous... si vous remarquez que je vous entretiens +d'elle... avec des ménagements, des détours d'une tristesse désespérée, +après vous avoir annoncé que sa santé ne me donnait pourtant pas de +graves inquiétudes.</p> + +<p>Oui, épouvantez-vous, si je vous parle comme je vous écris maintenant... +car, quoique je l'aie quittée assez calme il y a une heure pour venir +terminer cette lettre, je vous le répète, Clémence, il me semble +ressentir en moi qu'elle est plus souffrante qu'elle ne le paraît... +Fasse le ciel que je me trompe, et que je prenne pour des pressentiments +la désespérante tristesse que m'a inspirée cette cérémonie lugubre!</p> + +<p>Fleur-de-Marie entra donc dans la grande salle du chapitre.</p> + +<p>Toutes les stalles furent successivement occupées par les religieuses.</p> + +<p>Elle alla modestement se mettre à la dernière place de la rangée de +gauche; elle s'appuyait sur le bras d'une des sœurs, car elle semblait +toujours bien faible.</p> + +<p>Au haut de la salle, la princesse Juliane était assise, ayant d'un côté +la grande prieure, de l'autre une seconde dignitaire, tenant à la main +la crosse d'or, symbole de l'autorité abbatiale.</p> + +<p>Il se fit un profond silence, la princesse se leva, prit sa crosse en +main et dit d'une voix grave et émue:</p> + +<p>—Mes chères filles, mon grand âge m'oblige de confier à des mains plus +jeunes cet emblème de mon pouvoir spirituel, et elle montra sa crosse. +J'y suis autorisée par une bulle de notre Saint-Père; je présenterai +donc à la bénédiction de monseigneur l'archevêque d'Oppenheim et à +l'approbation de S. A. R. le grand-duc, notre souverain, celle de vous, +mes chères filles, qui par vous aura été désignée pour me succéder. +Notre grande prieure va vous faire connaître le résultat de l'élection, +et à celle-là que vous aurez élue je remettrai ma crosse et mon anneau.</p> + +<p>Je ne quittai pas ma fille des yeux.</p> + +<p>Debout dans sa stalle, les deux mains jointes sur sa poitrine, les yeux +baissés, à demi enveloppée de son voile blanc et des longs plis +traînants de sa robe noire, elle se tenait immobile et pensive, elle +n'avait pas un moment supposé qu'on pût l'élire; son élévation n'avait +été confiée qu'à moi par l'abbesse.</p> + +<p>La grande prieure prit un registre et lut:</p> + +<p>—Chacune de nos chères sœurs ayant été, suivant la règle, invitée, il +y a huit jours, à déposer son vote entre les mains de notre sainte mère +et à tenir son choix secret jusqu'à ce moment; au nom de notre sainte +mère, je déclare qu'une de vous, mes chères sœurs, a par sa piété +exemplaire, par ses vertus angéliques, mérité le suffrage unanime de la +communauté, et celle-là est notre sœur Amélie, de son vivant très-haute +et très-puissante princesse de Gerolstein.</p> + +<p>À ces mots, une sorte de murmure de douce surprise et d'heureuse +satisfaction circula dans la salle; tous les regards des religieuses se +fixèrent sur ma fille avec une expression de tendre sympathie; malgré +mes accablantes préoccupations, je fus moi-même vivement ému de cette +nomination qui, faite isolément et secrètement, offrait néanmoins une si +touchante unanimité.</p> + +<p>Fleur-de-Marie, stupéfaite, devint encore plus pâle; ses genoux +tremblaient si fort qu'elle fut obligée de s'appuyer d'une main sur le +rebord de la stalle.</p> + +<p>L'abbesse reprit d'une voix haute et grave:</p> + +<p>—Mes chères filles, c'est bien sœur Amélie que vous croyez la plus +digne et la plus méritante de vous toutes? C'est bien elle que vous +reconnaissez pour votre supérieure spirituelle? Que chacune de vous me +réponde à son tour, mes chères filles.</p> + +<p>Et chaque religieuse répondit à haute voix:</p> + +<p>—Librement et volontairement j'ai choisi et je choisis sœur Amélie +pour ma sainte mère et supérieure.</p> + +<p>Saisie d'une émotion inexprimable, ma pauvre enfant tomba à genoux, +joignit les deux mains et resta ainsi jusqu'à ce que chaque vote fût +émis.</p> + +<p>Alors l'abbesse, déposant la crosse et l'anneau entre les mains de la +grande prieure, s'avança vers ma fille pour la prendre par la main et la +conduire au siège abbatial.</p> + +<p>Mon amie, ma tendre amie, je me suis interrompu un moment; il m'a fallu +reprendre courage pour achever de vous raconter cette scène +déchirante...</p> + +<p>—Relevez-vous, ma chère fille, lui dit l'abbesse, venez prendre la +place qui vous appartient; vos vertus évangéliques, et non votre rang, +vous l'ont gagnée.</p> + +<p>En disant ces mots, la vénérable princesse se pencha vers ma fille pour +l'aider à se relever.</p> + +<p>Fleur-de-Marie fit quelques pas en tremblant, puis arrivant au milieu de +la salle du chapitre elle s'arrêta, et dit d'une voix dont le calme et +la fermeté m'étonnèrent:</p> + +<p>—Pardonnez-moi, sainte mère... je voudrais parler à mes sœurs.</p> + +<p>—Montez d'abord, ma chère fille, sur votre siège abbatial, dit la +princesse; c'est de là que vous devez leur faire entendre votre voix.</p> + +<p>—Cette place, sainte mère... ne peut être la mienne, répondit +Fleur-de-Marie d'une voix haute et tremblante.</p> + +<p>—Que dites-vous, ma chère fille?</p> + +<p>—Une si haute dignité n'est pas faite pour moi, sainte mère.</p> + +<p>—Mais les vœux de toutes vos sœurs vous y appellent.</p> + +<p>—Permettez-moi, sainte mère, de faire ici à deux genoux une confession +solennelle, mes sœurs verront bien, et vous aussi, sainte mère, que la +condition la plus humble n'est pas encore assez humble pour moi.</p> + +<p>—Votre modestie vous abuse, ma chère fille, dit la supérieure avec +bonté, croyant en effet que la malheureuse enfant cédait à un sentiment +de modestie exagéré; mais moi je devinai ces aveux que Fleur-de-Marie +allait faire. Saisi d'effroi, je m'écriai d'une voix suppliante:</p> + +<p>—Mon enfant... je t'en conjure...</p> + +<p>À ces mots... vous dire, mon amie, tout ce que je lus dans le profond +regard que Fleur-de-Marie me jeta serait impossible... Ainsi que vous le +saurez dans un instant, elle m'avait compris. Oui, elle avait compris +que je devais partager la honte de cette horrible révélation... Elle +avait compris qu'après de tels aveux on pouvait m'accuser... moi, de +mensonge... car j'avais toujours dû laisser croire que jamais +Fleur-de-Marie n'avait quitté sa mère...</p> + +<p>À cette pensée, la pauvre enfant s'était crue coupable envers moi d'une +noire ingratitude... Elle n'eut pas la force de continuer, elle se tut +et baissa la tête avec accablement...</p> + +<p>—Encore une fois, ma chère fille, reprit l'abbesse, votre modestie vous +trompe... l'unanimité du choix de vos sœurs vous prouve combien vous +êtes digne de me remplacer... Par cela même que vous avez pris part aux +joies du monde, votre renoncement à ces joies n'en est que plus +méritoire... Ce n'est pas S. A. la princesse Amélie qui est élue, c'est +sœur Amélie... Pour nous, votre vie a commencé du jour où vous avez mis +le pied dans la maison du Seigneur... et c'est cette exemplaire et +sainte vie que nous récompensons... Je vous dirai plus, ma chère fille; +avant d'entrer au bercail votre existence aurait été aussi égarée +qu'elle a été au contraire pure et louable... que les vertus +évangéliques dont vous nous avez donné l'exemple depuis votre séjour ici +expieraient et rachèteraient encore aux yeux du Seigneur un passé si +coupable qu'il fût... D'après cela, ma chère fille, jugez si votre +modestie doit être rassurée.</p> + +<p>Ces paroles de l'abbesse furent, comme vous le pensez, mon amie, +d'autant plus précieuses pour Fleur-de-Marie qu'elle croyait le passé +ineffaçable. Malheureusement, cette scène l'avait profondément émue, et, +quoiqu'elle affectât du calme et de la fermeté, il me sembla que ses +traits s'altéraient d'une manière inquiétante... Par deux fois elle +tressaillit en passant sur son front sa pauvre main amaigrie.</p> + +<p>—Je crois vous avoir convaincue, ma chère fille, reprit la princesse +Juliane, et vous ne voudrez pas causer à vos sœurs un vif chagrin en +refusant cette marque de leur confiance et de leur affection.</p> + +<p>—Non, sainte mère, dit-elle avec une expression qui me frappa, et d'une +voix de plus en plus faible, je crois maintenant pouvoir accepter... +Mais, comme je me sens bien fatiguée et un peu souffrante, si vous le +permettiez, sainte mère, la cérémonie de ma consécration n'aurait lieu +que dans quelques jours...</p> + +<p>—Il sera fait comme vous le désirez, ma chère fille... mais en +attendant que votre dignité soit bénie et consacrée... prenez cet +anneau... venez à votre place... nos chères sœurs vous rendront hommage +selon notre règle.</p> + +<p>Et la supérieure, glissant son anneau pastoral au doigt de +Fleur-de-Marie, la conduisit au siège abbatial.</p> + +<p>Ce fut un spectacle simple et touchant.</p> + +<p>Auprès de ce siège où elle s'assit, se tenaient, d'un côté, la grande +prieure, portant la crosse d'or; de l'autre, la princesse Juliane. +Chaque religieuse alla s'incliner devant notre enfant et lui baiser +respectueusement la main.</p> + +<p>Je voyais à chaque instant son émotion augmenter, ses traits se +décomposer davantage; enfin cette scène fut sans doute au-dessus de ses +forces... car elle s'évanouit avant que la procession des sœurs fût +terminée...</p> + +<p>Jugez de mon épouvante!... Nous la transportâmes dans l'appartement de +l'abbesse...</p> + +<p>David n'avait pas quitté le couvent; il accourut, lui donna les premiers +soins. Puisse-t-il ne m'avoir pas trompé! mais il m'a assuré que ce +nouvel accident n'avait pour cause qu'une extrême faiblesse causée par +le jeûne, les fatigues et la privation de sommeil que ma fille s'était +imposés pendant son rude et long noviciat...</p> + +<p>Je l'ai cru, parce que en effet ses traits angéliques, quoique d'une +effrayante pâleur, ne trahissaient aucune souffrance lorsqu'elle reprit +connaissance... Je fus même frappé de la sérénité qui rayonnait sur son +beau front. De nouveau cette quiétude m'effraya: il me sembla qu'elle +cachait le secret espoir d'une délivrance prochaine...</p> + +<p>La supérieure était retournée au chapitre pour clore la séance, je +restai seul avec ma fille.</p> + +<p>Après m'avoir regardé en silence pendant quelques moments, elle me dit:</p> + +<p>—Mon bon père... pourrez-vous oublier mon ingratitude? Pourrez-vous +oublier qu'au moment où j'allais faire cette pénible confession vous +m'avez demandé grâce?</p> + +<p>—Tais-toi... je t'en supplie.</p> + +<p>—Et je n'avais pas songé, reprit-elle avec amertume, qu'en disant à la +face de tous de quel abîme de dépravation vous m'aviez retirée... +c'était révéler un secret que vous aviez gardé par tendresse pour moi... +c'était vous accuser publiquement, vous, mon père, d'une dissimulation à +laquelle vous ne vous étiez résigné que pour m'assurer une vie éclatante +et honorée... Oh! pourrez-vous me pardonner?</p> + +<p>Au lieu de lui répondre, je collai mes lèvres sur son front, elle sentit +couler mes larmes...</p> + +<p>Après avoir baisé mes mains à plusieurs reprises, elle me dit:</p> + +<p>—Maintenant, je me sens mieux, mon bon père... maintenant que me voici, +ainsi que le dit notre règle, morte au monde... je voudrais faire +quelques dispositions en faveur de plusieurs personnes... mais, comme +tout ce que je possède est à vous... m'y autorisez-vous, mon père?...</p> + +<p>—Peux-tu en douter?... Mais je t'en supplie, lui dis-je, n'aie pas de +ces pensées sinistres... Plus tard tu t'occuperas de ce soin... n'as-tu +pas le temps?</p> + +<p>—Sans doute, mon bon père, j'ai encore bien du temps à vivre, +ajouta-t-elle avec un accent qui, je ne sais pourquoi, me fit de nouveau +tressaillir. Je la regardai plus attentivement; aucun changement dans +ses traits ne justifia mon inquiétude. Oui, j'ai encore bien du temps à +vivre, reprit-elle, mais je ne devrai plus m'occuper des choses +terrestres... car, aujourd'hui, je renonce à tout ce qui m'attache au +monde... Je vous en prie, ne me refusez pas...</p> + +<p>—Ordonne... je ferai ce que tu désires...</p> + +<p>—Je voudrais que ma tendre mère gardât toujours dans le petit salon où +elle se tient habituellement... mon métier à broder... avec la +tapisserie que j'avais commencée...</p> + +<p>—Tes désirs seront remplis, mon enfant. Ton appartement est resté comme +il était le jour où tu as quitté le palais; car tout ce qui t'a +appartenu est pour nous l'objet d'un culte religieux... Clémence sera +profondément touchée de ta pensée...</p> + +<p>—Quant à vous, mon bon père, prenez, je vous en prie, mon grand +fauteuil d'ébène, où j'ai tant pensé, tant rêvé...</p> + +<p>—Il sera placé à côté du mien, dans mon cabinet de travail, et je t'y +verrai chaque jour assise près de moi, comme tu t'y asseyais si souvent, +lui dis-je sans pouvoir retenir mes larmes.</p> + +<p>—Maintenant, je voudrais laisser quelques souvenirs de moi à ceux qui +m'ont témoigné tant d'intérêt quand j'étais malheureuse. À M<sup>me</sup> Georges +je voudrais donner l'écritoire dont je me servais dernièrement. Ce don +aura quelque à-propos, ajouta-t-elle avec son doux sourire, car c'est +elle qui, à la ferme, a commencé de m'apprendre à écrire. Quant au +vénérable curé de Bouqueval, qui m'a instruite dans la religion, je lui +destine le beau christ de mon oratoire...</p> + +<p>—Bien, mon enfant.</p> + +<p>—Je désirerais aussi envoyer mon bandeau de perles à ma bonne petite +Rigolette... C'est un bijou simple qu'elle pourra porter sur ses beaux +cheveux noirs... Et puis, si cela était possible, puisque vous savez où +se trouvent Martial et la Louve en Algérie, je voudrais que cette +courageuse femme qui m'a sauvé la vie eût ma croix d'or émaillée... Ces +différents gages de souvenir, mon bon père, seraient remis à ceux à qui +je les envoie «de la part de Fleur-de-Marie».</p> + +<p>—J'exécuterai tes volontés... Tu n'oublies personne?...</p> + +<p>—Je ne crois pas, mon bon père...</p> + +<p>—Cherche bien... Parmi ceux qui t'aiment n'y a-t-il pas quelqu'un de +bien malheureux? d'aussi malheureux que ta mère et moi... quelqu'un +enfin qui regrette aussi douloureusement que nous ton entrée au couvent?</p> + +<p>La pauvre enfant me comprit, me serra la main, une légère rougeur colora +un instant son pâle visage.</p> + +<p>Allant au-devant d'une question qu'elle craignait sans doute de me +faire, je lui dis:</p> + +<p>—Il va mieux... on ne craint plus pour ses jours...</p> + +<p>—Et son père?</p> + +<p>—Il se ressent de l'amélioration de la santé de son fils... il va mieux +aussi... Et à Henri? Que lui donnes-tu?... Un souvenir de toi lui serait +une consolation si chère et si précieuse!...</p> + +<p>—Mon père... offrez-lui mon prie-Dieu... Hélas! je l'ai bien souvent +arrosé de mes larmes, en demandant au ciel la force d'oublier Henri, +puisque j'étais indigne de son amour...</p> + +<p>—Combien il sera heureux de voir que tu as eu une pensée pour lui!...</p> + +<p>—Quant à la maison d'asile pour les orphelines et les jeunes filles +abandonnées de leurs parents, je désirerais, mon bon père, que...</p> + +<p>Ici la lettre de Rodolphe était interrompue par ces mots presque +illisibles:</p> + +<p>«Clémence... Murph terminera cette lettre; je n'ai plus la tête à moi; +je suis fou... Ah! le 13 JANVIER!!!»</p> + +<p>La fin de cette lettre, de l'écriture de Murph, était ainsi conçue:</p> + +<p>Madame,</p> + +<p>D'après les ordres de Son Altesse Royale, je complète ce triste récit. +Les deux lettres de monseigneur auront dû préparer Votre Altesse Royale +à l'accablante nouvelle qu'il me reste à lui apprendre.</p> + +<p>Il y a trois heures, monseigneur était occupé à écrire à Votre Altesse +Royale; j'attendais dans une pièce voisine qu'il me remît la lettre pour +l'expédier aussitôt par un courrier. Tout à coup j'ai vu entrer la +princesse Juliane d'un air consterné. «Où est Son Altesse Royale? me +dit-elle d'une voix émue.—Princesse, monseigneur écrit à M<sup>me</sup> la +grande-duchesse des nouvelles de la journée.—Sir Walter, il faut +apprendre à monseigneur un événement terrible... Vous êtes son ami... +veuillez l'en instruire... De vous, ce coup lui sera moins terrible...</p> + +<p>Je compris tout; je crus plus prudent de me charger de cette funeste +révélation... La supérieure ayant ajouté que la princesse Amélie +s'éteignait lentement, et que monseigneur, devait se hâter de venir +recevoir les derniers soupirs de sa fille, je n'avais malheureusement +pas le temps d'employer des ménagements. J'entrai dans le salon; Son +Altesse Royale s'aperçut de ma pâleur. «Tu viens m'apprendre un +malheur!...—Un irréparable malheur, monseigneur... Du courage!...—Ah! +mes pressentiments!!...» s'écria-t-il. Et, sans ajouter un mot, il +courut au cloître. Je le suivis.</p> + +<p>De l'appartement de la supérieure, la princesse Amélie avait été +transportée dans sa cellule après sa dernière entrevue avec monseigneur. +Une des sœurs la veillait; au bout d'une heure, elle s'aperçut que la +voix de la princesse Amélie, qui lui parlait par intervalles, +s'affaiblissait et s'oppressait de plus en plus. La sœur s'empressa +d'aller prévenir la supérieure. Le docteur David fut appelé; il crut +remédier à cette nouvelle perte de forces par un cordial, mais en vain; +le pouls était à peine sensible... Il reconnut avec désespoir que, des +émotions réitérées ayant probablement usé le peu de forces de la +princesse Amélie, il ne restait aucun espoir de la sauver.</p> + +<p>Ce fut alors que monseigneur arriva; la princesse Amélie venait de +recevoir les derniers sacrements, une lueur de connaissance lui restait +encore; dans une de ses mains, croisées sur son sein, elle tenait les +<i>débris de son petit rosier</i>...</p> + +<p>Monseigneur tomba agenouillé à son chevet; il sanglotait.</p> + +<p>—Ma fille!... mon enfant chérie!... s'écria-t-il d'une voix déchirante.</p> + +<p>La princesse Amélie l'entendit, tourna légèrement la tête vers lui... +ouvrit les yeux... tâcha de sourire, et dit d'une voix défaillante:</p> + +<p>—Mon bon père... pardon... aussi à Henri... à ma bonne mère... +pardon...</p> + +<p>Ce furent ses derniers mots...</p> + +<p>Après une heure d'une agonie pour ainsi dire paisible... elle rendit son +âme à Dieu...</p> + +<p>Lorsque sa fille eut rendu le dernier soupir, monseigneur ne dit pas un +mot... son calme et son silence étaient effrayants... il ferma les +paupières de la princesse, la baisa plusieurs fois au front, prit +pieusement les débris du petit rosier et sortit de la cellule.</p> + +<p>Je le suivis; il revint dans la maison extérieure du cloître, et, me +montrant la lettre qu'il avait commencé d'écrire à Votre Altesse Royale, +et à laquelle il voulut en vain ajouter quelques mots, car sa main +tremblait convulsivement, il me dit:</p> + +<p>—Il m'est impossible d'écrire... Je suis anéanti... ma tête se perd! +Écris à la grande-duchesse que je n'ai plus de fille!...</p> + +<p>J'ai exécuté les ordres de monseigneur.</p> + +<p>Qu'il me soit permis, comme à son plus vieux serviteur, de supplier +Votre Altesse Royale de hâter son retour... autant que la santé de M. le +comte d'Orbigny le permettra. La présence seule de Votre Altesse Royale +pourrait calmer le désespoir de monseigneur... Il veut chaque nuit +veiller sur sa fille jusqu'au jour où elle sera ensevelie dans la +chapelle grand-ducale.</p> + +<p>J'ai accompli ma triste tâche, madame; veuillez excuser l'incohérence de +cette lettre, et recevoir l'expression du respectueux dévouement avec +lequel j'ai l'honneur d'être de Votre Altesse Royale,</p> + + +<p class="center"> +Le très-obéissant serviteur,<br /> +</p> +<p class="right"> +WALTER MURPH. +</p> +<p> </p> + +<p>La veille du service funèbre de la princesse Amélie, Clémence arriva à +Gerolstein avec son père.</p> + +<p>Rodolphe ne fut pas seul le jour des funérailles de Fleur-de-Marie.</p> + + +<h3>Fin De L'épilogue.</h3> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="A_MONSIEUR_LE_REDACTEUR_EN_CHEF_DU_JOURNAL_DES_DEBATS" id="A_MONSIEUR_LE_REDACTEUR_EN_CHEF_DU_JOURNAL_DES_DEBATS"></a>À Monsieur le rédacteur en chef du <i>Journal des Débats</i></h2> + + +<p>Monsieur,</p> + +<p><i>Les Mystères de Paris</i> sont terminés; permettez-moi de venir +publiquement vous remercier d'avoir bien voulu prêter à cette œuvre, +malheureusement aussi imparfaite qu'incomplète, la grande et puissante +publicité du <i>Journal des débats</i>; ma reconnaissance est d'autant plus +vive, monsieur, que plusieurs des idées, émises dans cet ouvrage +différaient essentiellement de celles que vous soutenez avec autant +d'énergie que de talent, et qu'il est rare de rencontrer la courageuse +et loyale impartialité dont vous avez fait preuve à mon égard.</p> + +<p>J'invoquerai encore une fois cette impartialité, monsieur, pour vous +dire quelques mots en faveur d'une modeste publication, fondée et +<i>exclusivement rédigée par des ouvriers</i>, sous le titre de <i>La Ruche +populaire.</i> Quelques artisans honnêtes et éclairés ont élevé cette +tribune populaire, où ils exposent leurs réclamations avec autant de +convenance que de modération. (Je citerai entre autres une lettre aussi +touchante que respectueuse, adressée au roi par M. Duquesne, ouvrier +imprimeur.) L'organisation du travail, la limitation de la concurrence, +le tarif des salaires y sont traités par les ouvriers eux-mêmes, et, à +cet égard, leur voix mérite, ce me semble, d'être attentivement écoutée +par tous ceux qui s'occupent des affaires publiques.</p> + +<p>Mais malheureusement il se passera peut-être bien des années encore +avant que ces grandes questions d'un intérêt si vital pour les masses +soient résolues. En attendant, chaque jour amène et dévoile de nouvelles +misères, de nouvelles souffrances individuelles: les fondateurs de <i>La +Ruche</i> ont espéré qu'en faisant chaque mois un appel en faveur des plus +malheureux de leurs frères, ils seraient peut-être écoutés des heureux +du monde.</p> + +<p>Permettez-moi, monsieur, de vous citer la première page de <i>La Ruche +populaire:</i></p> + +<h3><i>LA RUCHE POPULAIRE.</i></h3> +<p class="right"> +«Secourir d'honorables infortunes qui se plaignent, c'est bien.<br /> +S'enquérir de ceux qui luttent avec honneur, avec énergie, et leur venir<br /> +en aide, quelquefois à leur insu... prévenir à temps la misère ou les<br /> +tentations qui mènent au crime... c'est mieux.»<br /> +(RODOLPHE, dans <i>Les Mystères de Paris</i>.)<br /> +</p> + +<p>«Si, dans notre conviction, le peuple ne peut être délivré ou secouru +avec efficacité que par des mesures législativement prévoyantes, ce +n'est pas pour nous une raison de méconnaître ou de repousser +aveuglément les dons offerts avec délicatesse.</p> + +<p>«Le rôle que M. Eugène Sue fait remplir à Rodolphe dans <i>Les Mystères de +Paris</i> nous ayant inspiré l'idée de nous enquérir de familles honnêtes +et malheureuses, et qui, à ces titres, sont dignes de l'évangélique +fraternité, nous faisons à l'humanité des personnes riches un pieux +appel: car un bienfait suffit quelquefois à détourner le malheur, à +sauver de la misère, du désespoir, du crime peut-être, une famille +dépourvue de tout... Et puis les aumônes dégradent... Ce que nous +conseillerons principalement sera de procurer du travail ou quelques +places rétribuées suffisamment, enfin, tout ce qui peut mettre au-dessus +de la terrible nécessité!</p> + +<p>«Nous avons à soulager plusieurs familles intéressantes et dans la +détresse: les bienfaiteurs peuvent s'adresser au bureau de ce journal, +où on leur confiera les adresses, pour qu'ils puissent aller eux-mêmes +administrer leurs dons.</p> + +<p>«Nous citerons entre autres une famille composée du père, de la mère et +de quatre enfants, dont le plus âgé a six ans; ils ont vainement +sollicité des emplois qui leur permissent de vivre, mais qu'ils n'ont +pas obtenus pour le même motif qui devrait exciter le plus touchant +intérêt parce qu'ils avaient une nombreuse famille...</p> + +<p>«Une autre de ces familles vient de perdre son chef, honnête ouvrier +peintre, qui, en travaillant, est tombé d'un quatrième étage. Il laisse +une femme enceinte et plusieurs enfants en bas âge dans la plus profonde +douleur et le plus grand dénuement.»</p> + +<p>C'est avec bonheur, je vous l'avoue, monsieur, que j'ai cité cette page, +où mon nom est inscrit d'une manière si flatteuse; car je me regarderai +toujours comme récompensé au delà de toute espérance chaque fois que je +croirai avoir inspiré, par mes écrits, quelque action généreuse ou +quelque pensée charitable, et l'idée mise en pratique par les fondateurs +de <i>La Ruche populaire</i> me semble de ce nombre.</p> + +<p>Ainsi les personnes riches qui voudraient s'abonner à ce journal mensuel +(six francs par an, au bureau de <i>La Ruche</i>, rue des Quatre-Fils, n° 17, +au Marais) seraient chaque mois instruites de quelque infortune +respectable qu'il leur serait peut-être doux de soulager; car, disons-le +hautement, il y a généralement en France beaucoup de commisération pour +ceux qui souffrent; mais bien souvent l'occasion manque pour exercer la +charité d'une façon profitable au cœur, et, si cela peut se dire, +intéressante. Sous ce rapport, <i>La Ruche populaire</i> offrirait de +précieux renseignements aux âmes d'élite qui recherchent les pures et +nobles jouissances.</p> + +<p>Un dernier mot, monsieur.</p> + +<p>Comme vous avez été de moitié dans mon œuvre par l'immense publicité +que vous lui avez donnée, je crois pouvoir vous instruire d'un résultat +dont vous vous féliciterez, je l'espère, avec moi. On m'écrit de +Bordeaux et de Lyon que plusieurs personnes riches et compatissantes +s'occupent de réaliser dans ces deux villes mon projet d'une banque de +prêts gratuits pour les travailleurs sans ouvrage, et quelqu'un qui fait +ici l'usage le plus généreux et le plus éclairé d'une immense fortune +m'a donné, au sujet d'une fondation pareille pour Paris, les plus +encourageantes espérances.</p> + +<p>Souhaitons maintenant, monsieur, qu'un législateur véritablement ami du +peuple prenne en main les questions relatives:</p> + +<p>«À l'établissement d'avocats des pauvres;</p> + +<p>«À l'abaissement du taux exorbitant de l'intérêt prélevé par le +mont-de-piété;</p> + +<p>«À la tutelle préservatrice exercée par l'État sur les enfants des +suppliciés et des condamnés à perpétuité;</p> + +<p>«À la réforme du code pénal à l'endroit des abus de confiance.»</p> + +<p>Et peut-être ce livre, attaqué récemment encore avec tant d'amertume et +de violence, aura du moins produit quelques bons résultats.</p> + +<p>Veuillez encore agréer, monsieur, l'expression de ma vive gratitude et +l'assurance de mes sentiments les plus dévoués.</p> + +<p class="right"> +EUGÈNE SUE<br /> +Paris, ce 15 octobre 1843<br /> +</p> + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="NOTES" id="NOTES"></a><a href="#tablea">NOTES</a></h2> + +<p>Au sujet de l'impossibilité où sont les classes pauvres de jouir du +bénéfice des lois civiles, nous avons reçu de nouvelles réclamations et +quelques documents curieux, les uns de Hollande, les autres d'Italie; +nous donnons ces renseignements ci-après, en exprimant toute notre +gratitude aux personnes qui nous ont fait l'honneur de nous les +adresser.</p> + +<p>Plusieurs officiers judiciaires ont bien voulu nous faire observer que, +dans beaucoup de circonstances, la chambre des avoués de Paris a +instrumenté officieusement et sans frais, lorsque les parties faisaient +preuve d'indigence.</p> + +<p>Rien de plus honorable, de plus louable, de plus charitable assurément +que cette aumône judiciaire. Mais ceci est un DON, un OCTROI VOLONTAIRE, +par conséquent VARIABLE, RÉVOCABLE, et non pas une INSTITUTION, un FAIT +LÉGAL et acquis virtuellement aux classes pauvres.</p> + +<p>Ce n'est pas une AUMÔNE que nous demandons pour elles, c'est un DROIT +RECONNU; car il nous semble que l'indigence a aussi ses droits.</p> + +<p>Il est au moins étrange que la France, qui devrait marcher à la tête de +la civilisation, ne fasse point jouir les classes les plus nombreuses et +les plus laborieuses de la société des charitables avantages qui leur +sont acquis chez presque toutes les nations de l'Europe.</p> + +<p>En Hollande, en Sardaigne, dans presque toutes les légations d'Italie, +les pauvres, ainsi qu'on va le voir, sont mille fois mieux traités qu'en +France sous ce rapport.</p> + +<p>Le document suivant, traduit du Code hollandais, vient de nous être +communiqué par l'un des avocats les plus distingués d'Amsterdam. On ne +peut qu'admirer une telle législation.</p> + + +<p><i>Extrait du Code de procédure civile néerlandais relatif aux classes +pauvres.</i></p> + +<p>«Art. 855. Toutes personnes, soit demandeurs, soit défendeurs, en +fournissant la preuve qu'elles sont hors d'état de payer les frais d'un +procès, peuvent obtenir du juge qui doit connaître de l'objet du procès +l'autorisation de plaider SANS FRAIS.</p> + +<p>«Art. 856. Cette autorisation se demande par requête écrite sur papier +NON TIMBRÉ; et, si la requête est adressée à une cour ou à un tribunal +d'arrondissement, elle est signée par un avoué désigné à cet effet au +besoin, par le président.</p> + +<p>«Art. 857. Cette requête contiendra le résumé des faits et une +indication sommaire des arguments sur lesquels est fondée la demande ou +la défense de l'exposant.</p> + +<p>«Art. 858. Cette requête sera accompagnée d'un certificat de l'indigence +de l'exposant, délivré par le chef de l'administration du lieu de son +domicile.</p> + +<p>«Art. 859. La cour ou le tribunal ordonne, par simple disposition la +citation de la partie adverse devant deux juges-commissaires, et +désigne, selon l'importance de la cause, un avoué, ou bien un avocat et +un avoué, pour l'assister à l'audience.</p> + +<p>«Art. 860. La demande, ainsi que l'ordonnance du juge, seront, à la +requête de l'exposant, signifiées par huissier et SANS FRAIS à la +personne ou au domicile de la partie adverse. Cet exploit sera +enregistré GRATIS ET EXEMPT DE DROIT DE TIMBRE.</p> + +<p>«Art. 861. Si la partie adverse ne comparait pas devant les +commissaires, la cour ou le tribunal, sur le rapport de ces +commissaires, examinera si l'exposant a suffisamment prouvé son +indigence; elle accorde, dans ce cas, l'autorisation demandée, à moins +que le juge ne considère la demande ou la défense au fond dénuée de tout +fondement.</p> + +<p>«Art. 862. Si la partie adverse comparaît, elle peut s'opposer à ce que +l'autorisation soit accordée en prouvant que les assertions de +l'exposant sont sans fondement. Ces preuves doivent se faire, quant aux +faits, par des documents concluants, et, quant au droit, par une +disposition expresse de la loi.</p> + +<p>«Art. 863. La partie adverse peut également fonder son opposition sur le +manque ou sur l'insuffisance du certificat d'indigence, ou bien sur +l'indication des moyens pécuniaires suffisants de la part de l'exposant.</p> + +<p>«Art. 864. Sur le rapport des juges-commissaires, la demande de +l'exposant est accueillie ou refusée. Si elle est accueillie, on désigne +pour l'ASSISTER GRATIS un avoué, ou un avocat et un avoué, si déjà il +n'y a été pourvu.</p> + +<p>«Art. 865. Si celui qui a obtenu de plaider sans frais a succombé en +première instance, il ne pourra plaider sans frais en appel ou en +cassation sans y être autorisé de nouveau. S'il a gagné son procès en +première instance, il n'a pas besoin de nouvelle autorisation pour +plaider sans frais en appel ou en cassation. Sur sa requête, il lui sera +seulement désigné un nouvel avocat et un nouvel avoué.</p> + +<p>«Art. 866. Tous exploits devront se faire par un huissier domicilié dans +le canton, ou, à son défaut, par l'huissier d'un canton voisin.</p> + +<p>«Art. 867. Le jugement qui accueille la demande de plaider sans frais et +tous les actes qui l'ont précédé SONT EXEMPTS DE TIMBRE ET SERONT +ENREGISTRÉS GRATIS. AUCUN SALAIRE D'HUISSIER, D'AVOUÉ ET D'AVOCAT NE +POURRA JAMAIS DE CE CHEF ÊTRE PORTÉ EN COMPTE NI À L'EXPOSANT NI À LA +PARTIE ADVERSE.</p> + +<p>«Art. 868. Si la demande de plaider sans frais est accueillie, tous les +actes produits par le plaideur sans frais seront visés pour timbre et +enregistrés en DÉBET, tous droits de greffe et d'amendes judiciaires, +dus de ce chef, seront également mis en DÉBET, et le plaideur sans frais +ne SERA JAMAIS TENU DE PAYER aucun salaire aux avocat, avoué et huissier +qui lui auront été adjoints.</p> + +<p>«Art. 872. Lorsque les indigents, en dehors d'un procès proprement dit, +ont besoin d'une autorisation judiciaire, d'une approbation ou de toute +autre ordonnance sur requête, ils peuvent adresser leur requête écrite +sur papier NON TIMBRÉ, en y joignant un certificat d'indigence. Dans ce +cas, la réponse ou l'ordonnance leur sera délivrée LIBRE DE TIMBRE, DE +DROIT D'ENREGISTREMENT ET SANS AUCUNS FRAIS.</p> + +<p>«Art. 873. Dans ce cas, et si les indigents ne sont pas munis d'avoué, +il leur en sera désigné un par le président.</p> + +<p>«Art. 874. Les bureaux de bienfaisance, les administrations +d'institutions charitables et des églises des divers cultes peuvent +également, et de la même manière, obtenir de plaider sans frais, sans +être tenus de produire des certificats d'indigence.</p> + +<p>«Art. 875. Les décisions des cours, tribunaux et justices de canton (de +paix), relativement à l'admission de plaider sans frais, ne sont pas +sujettes à appel.»</p> + +<p>Le document suivant est relatif aux institutions de certains États +d'Italie:</p> + +<p>«Dans les États du duché de Modène et dans les légations des États +romains, où toutes les lois civiles et criminelles protègent et +favorisent les riches et les nobles, il y a cependant une institution +fort belle.</p> + +<p>«Il arrive très-fréquemment que des pauvres ont besoin de faire valoir +leurs droits, et se trouveraient dans la nécessité de les abandonner +faute de moyens pécuniaires, s'ils devaient payer les taxes prescrites, +les rétributions aux avocats et les dépenses du papier timbré.</p> + +<p>«Il y a, dans lesdits États, une institution très-charitable, +c'est-à-dire qu'il existe auprès des tribunaux des avocats reconnus, +qu'on appelle AVOCATS DES PAUVRES, lesquels sont autorisés à faire les +actes sur PAPIER LIBRE, avec EXEMPTION DE TOUTE TAXE, et obligés d'agir +SANS RECEVOIR AUCUNE RÉTRIBUTION. Les places d'avocats des pauvres sont +très-recherchées, particulièrement par les jeunes avocats qui commencent +leur carrière.</p> + +<p>«Le malheureux qui veut jouir du bénéfice de la susdite loi n'a qu'à +produire au tribunal civil un certificat d'indigence délivré par le curé +et visé par le maire de l'arrondissement ou de la commune.»</p> + +<p>À propos d'institutions philanthropiques, on nous communique cette autre +note.</p> + +<p>Que l'on compare les intérêts énormes que le Mont-de-Piété, en France, +exige des malheureux, et la charitable générosité avec laquelle ces +établissements sont administrés dans plusieurs États d'Italie:</p> + +<p>«Il y a dans toutes les villes d'Italie des Monts-de-Piété. L'intérêt +fixé par les lois est de 6 pour 100 pour les GRANDS MONTS-DE-PIÉTÉ, et +de 3 et 4 pour 100 pour les petits. Ceux-ci servent absolument aux +pauvres, parce qu'on n'y fait que de petits prêts. Dans plusieurs villes +commerçantes, les lois qui règlent les intérêts de l'argent permettent, +à titre de commerce, de porter les intérêts à 8 et même à 10 pour cent; +mais JAMAIS LES INTÉRÊTS SUR LES PRÊTS DES MONTS-DE-PIÉTÉ NE DÉPASSENT 6 +POUR 100. On conçoit facilement cette mesure d'équité et de moralité +pour les établissements de bienfaisance.</p> + +<p>«Il y a dans plusieurs villes d'Italie des Monts-de-Piété tout à fait +GRATUITS (dans lesquels on prête sans intérêts); entre autres celui qui +existe à la Mirandole, duché de Modène. Non-seulement cet établissement +prête sans intérêts, mais il tient pendant cinq ans (y compris +l'accumulation désintérêts à 5 pour 100) à la disposition des +emprunteurs ou héritiers l'excédant qu'on a retiré de la vente aux +enchères les objets engagés. Lorsque ce délai de cinq ans est expiré, il +y a prescription; mais les sommes abandonnées ne tombent pas dans le +domaine de l'établissement: elles servent à former des dots pour de +pauvres filles indigentes, parmi lesquelles on donne la préférence aux +orphelines.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="A_M_LE_REDACTEUR_DU_JOURNAL_DES_DEBATS" id="A_M_LE_REDACTEUR_DU_JOURNAL_DES_DEBATS"></a>À M. le rédacteur du Journal des Débats.</h2> + +<p>Monsieur,</p> + +<p>À propos d'un chapitre des <i>Mystères de Paris</i>, dans lequel j'essayais +de prouver par l'exposition d'un fait dramatisé QUE LES PAUVRES NE +POUVAIENT PRESQUE JAMAIS JOUIR DU BÉNÉFICE DE LA LOI CIVILE, j'ai reçu +les réclamations de plusieurs magistrats et officiers judiciaires.</p> + +<p>Tout en m'encourageant avec une bienveillance sympathique, dont je suis +aussi touché que reconnaissant, à persévérer dans la tâche que j'ai +entreprise, ils m'engagent à écarter de mes assertions tout ce qui, en +paraissant exagéré, pourrait diminuer la portée morale qu'ils +reconnaissent à mon livre.</p> + +<p>Permettez-moi, monsieur, de répondre à ce passage d'une lettre que M. ***, +président d'un tribunal civil du ressort de la cour royale de +Nancy, m'a fait l'honneur de m'écrire, ce passage résumant pour ainsi +dire les diverses objections qui m'ont été adressées:</p> + +<p>«Vous dites, monsieur, que la justice civile est TROP CHÈRE POUR LES +PAUVRES GENS. Je crois que, dans son malheur, la femme dont vous peignez +la triste situation avait un abri sûr contre la brutalité, les +persécutions et les désordres de son mari; il lui suffisait de déposer +sa plainte au parquet de M. le procureur du roi; des poursuites auraient +été dirigées par ce magistrat au nom de la vindicte publique; et la +répression eût été prompte et efficace, sans qu'il en coûtât rien à +l'épouse; le mari pouvait être puni, la femme protégée. Avec le jugement +obtenu en police correctionnelle contre son mari, pour délit de coups +volontaires, elle avait la faculté d'intenter ensuite une action en +séparation de corps pour sévices, et sa demande eût été nécessairement +ACCUEILLIE à TRÈS-PEU DE FRAIS... car ici l'audition des témoins au +civil devenait inutile: la seule production du jugement motivait la +séparation.»</p> + +<p>Nous reconnaissons tout ce qu'il y a de juste dans cette observation; +mais nous croyons que le vice que nous avons signalé n'en subsiste pas +moins.</p> + +<p>En effet, LA FEMME EST TOUJOURS OBLIGÉE D'INTENTER UNE ACTION EN +SÉPARATION DE CORPS; or, quoique cette demande soit accueillie à +très-peu de frais, ces frais n'en sont pas moins si exorbitants +relativement à la condition du pauvre, qu'il lui devient matériellement +impossible de profiter du bénéfice de la loi.</p> + +<p>Nous avions, d'après des autorités irrécusables, porté le chiffre de la +somme nécessaire pour payer les frais d'une demande en séparation de +corps à 4 ou 500 francs: en admettant que ces frais soient réduits de +moitié, par la production du jugement obtenu en police correctionnelle +pour sévices et violences, il restera toujours 200 francs de frais, 100 +même si l'on veut... Eh bien! ceux qui connaissent la position des +classes ouvrières diront comme nous que 100 francs est une somme non pas +difficile, mais IMPOSSIBLE À RÉALISER, pour une mère de famille qui, +gagnant à peine trente sous par jour, est obligée d'entretenir et de +nourrir elle et ses enfants avec cette somme.</p> + +<p>Pour réaliser 400 francs, il lui faudrait ne pas vivre, elle et sa +famille, pendant plus de deux mois.</p> + +<p>Un officier judiciaire nous a objecté qu'un magistrat pouvait, +préventivement et en vertu de son pouvoir discrétionnaire, ordonner +d'expulser un mari violent et débauché du domicile conjugal.</p> + +<p>Soit: ceci est une mesure transitoire; mais la SÉPARATION LÉGALE, +efficace, définitive, ne peut s'obtenir que par un jugement +ressortissant d'un tribunal civil, et, nous le répétons, nous le +prouvons, il est impossible aux pauvres de subvenir aux frais de ce +jugement.</p> + +<p>Nous convenons de notre peu d'autorité comme légiste; c'est le seul bon +sens qui nous a toujours guidé dans nos nombreuses observations +critiques: laissons parler un magistrat, auteur d'un noble et beau livre +où respire la plus touchante, la plus intelligente philanthropie, unie à +un sentiment religieux d'une haute élévation<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p> + +<p>«Les pauvres ont le droit de plaider; mais devant les tribunaux civils +il ne s'agit pas d'avancer 15 francs. Pour lancer une assignation, les +frais sont énormes; peu de procès coûtent moins de 50 francs; il s'agit +donc, pour le journalier, du prix de vingt-cinq journées de travail, +c'est-à-dire que PENDANT VINGT-CINQ JOURS IL NE DONNERA PAS DE PAIN À SA +FAMILLE, ou grèvera son avenir d'un passif qu'il payera Dieu sait quand. +Que fera-t-il? Il ira chez le juge de paix, qui citera les parties par +lettres; le défendeur ne se rendra pas devant le magistrat, l'ouvrier +sera obligé de le faire assigner, c'est-à-dire qu'il faudra qu'il fasse +l'avance des fonds nécessaires: indigence trouve peu de crédit. Si le +journalier ne peut faire valoir ses droits, le débiteur abusera de cette +misérable position; il ne le payera pas, ou le réduira à subir des +transactions désastreuses.»</p> + +<p>Et plus loin (page 274):</p> + +<p>«Si l'ouvrier maltraite sa femme, s'il passe sa vie dans les cabarets et +dans les maisons de débauche, s'il force sa compagne à travailler seule +pour les faire vivre tous deux, s'il la CONTRAINT DE SE PROSTITUER AU +PROFIT DE LA COMMUNAUTÉ, qui défendra cette malheureuse contre son +infortune? Elle gagne 73 centimes à 1 franc par jour.»</p> + +<p>Nous le répétons; si modérés que soient les frais de justice civile, ils +sont matériellement inabordables aux classes pauvres.</p> + +<p>Dans le même chapitre, nous tâchions de peindre les douleurs et l'effroi +d'une malheureuse mère qui craint de voir son mari chercher un lucre +infâme dans la prostitution de sa propre fille.</p> + +<p>On nous écrit à ce sujet:</p> + +<p>«Quant au projet de prostitution ou d'excitation à la débauche du père +envers sa fille, il convient aussi de se pénétrer des dispositions de +l'article 334 du Code, et vous serez convaincu, monsieur, que la société +n'est pas désarmée en présence de si monstrueux attentats, et la +prévoyance du législateur ne pouvait aller plus loin.»</p> + +<p>À ceci, je me permettrai de répondre qu'ainsi que je l'ai prouvé:</p> + +<p>Le père est admis à faire inscrire sa fille AU BUREAU DES MOEURS, sur le +registre de la prostitution; le mari a le même pouvoir sur sa femme.</p> + +<p>Enfin, je citerai les passages suivants du livre de M. Prosper Tarbé:</p> + +<p>«... Aujourd'hui, si une jeune fille de ONZE ANS ET DEMI (et Dieu sait +quelle raison, quelle expérience on peut avoir à cet âge!) est victime +d'une séduction, si sa mère éplorée vient demander justice aux +magistrats, on lui demande s'il y a eu publicité ou violence; et, si +cette malheureuse répond négativement, on ne peut rien pour son cœur de +mère profondément outragé, rien pour sa pauvre fille corrompue, +déshonorée avant d'être femme, rien pour la société, qui voit avec +indignation toutes les lois de la morale indignement méconnues. (Page +114).</p> + +<p>«Longtemps j'ai refusé de croire à l'inceste; ce me semblait une fiction +faite pour la tragédie... mais la vie judiciaire tue une à une toutes +les illusions du cœur... Que de pauvres mères sont venues conter en +pleurant qu'elles avaient pour rivales leurs propres filles!... D'autres +se disent victimes des brutales amours de leurs fils... Faut-il dire que +quelquefois j'ai vu le père et la fille maltraiter la mère et la chasser +honteusement de sa propre maison pour y goûter en paix, si Dieu le +permettait, leurs coupables amours!.. Et lorsque ces misères sont +connues d'un procureur du roi, LA LOI LE CONDAMNE À L'INACTION... Oh! +c'est alors qu'on sent combien est vicieuse une législation qui laisse à +la justice de Dieu le soin de punir des actes qui font tant de mal sur +la terre!</p> + +<p>«À la société qui demande vengeance, aux bonnes mœurs, à la religion, à +la nature qui s'indignent, au malheureux qui pleure et vient demander +justice et secours, l'homme de la loi doit répondre: JE NE PEUX RIEN... +JE NE FERAI RIEN.</p> + +<p>«Qu'on ne me dise pas que le ministère public peut faire des +remontrances. Nul n'est censé ignorer la loi, cet adage est une vérité, +et l'on sait bien maintenant répondre aux reproches du parquet:—La loi +ne le défend pas, de quoi vous mêlez-vous?» (Pages 120 et 121.)</p> + +<p>La loi étant impuissante à réprimer l'inceste, comment, je le demande, +atteindra-t-elle le père qui, usant de son droit de chef de la +communauté, poussera sa fille au déshonneur, afin de profiter du prix de +la honte de cette malheureuse?</p> + +<p>Veut-on un autre exemple de l'impossibilité où sont les classes pauvres +de jouir du bénéfice de certaines lois civiles?</p> + +<p>Voici un fait qui s'est passé le 8 de ce mois:</p> + +<p>Une rixe s'engage entre deux hommes; l'un reçoit un coup dangereux, dont +il meurt.</p> + +<p>Je lis dans le journal qui rend compte des assises<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>:</p> + +<p>«...On introduit la veuve de la victime, jeune femme de vingt-cinq +ans, vêtue en grand deuil, et d'une pâleur mortelle.</p> + +<p>«<i>Demande</i>.—Avant de s'aliter, votre mari n'était-il pas venu au +parquet de M. le procureur du roi pour porter plainte et pour déclarer +qu'il se portait partie civile?</p> + +<p>«<i>Réponse</i>.—Oui, monsieur le président; il voulait s'assurer, pour +éviter d'aller à l'hospice, qu'il serait en état de payer son médecin en +demandant des dommages et intérêts, car il ne doutait pas qu'il allait +faire une maladie (en suite du coup qu'il avait reçu); mais, comme on +lui demanda de DÉPOSER D'ABORD UNE SOMME QUE NOUS N'AVIONS PAS, NOUS +AUTRES PAUVRES GENS, IL FALLUT RENONCER AU BÉNÉFICE DE LA LOI; et je +vous le dis, messieurs, quelque temps après mon mari mourut à l'hôpital.</p> + +<p>«La pauvre veuve se met à pleurer.</p> + +<p>«M. LE PRÉSIDENT, <i>avec bonté</i>.—Venez, madame, venez vous asseoir au +pied de la cour, à côté de votre avocat...»</p> + +<p>Je le répète, ceci s'est passé hier...</p> + +<p>J'avais dit, dans le même chapitre des <i>Mystères de Paris</i>, qu'au moins +l'exécution capitale était infligée GRATIS...</p> + +<p>On m'écrit à ce sujet:</p> + +<p>«Voici, monsieur, ce qui est arrivé dans une ville du département de +l'Oise, où j'ai une maison de campagne: un homme fut condamné à mort par +la cour d'assises; il fut exécuté. Eh bien! monsieur, LES FRAIS +D'EXÉCUTION FURENT TELS QUE SA MALHEUREUSE VEUVE FUT OBLIGÉE DE VENDRE +SA VACHE ET SA PETITE MAISON POUR Y SUBVENIR...</p> + +<p>«Ce fut grâce à une souscription ouverte par moi dans le pays, et +généreusement remplie par nos braves paysans, que la pauvre femme dut de +ne pas mourir de faim.»</p> + +<p>Je n'aurais pas, monsieur, de nouveau soulevé ces questions sans les +réclamations que je viens de signaler; l'extrême bienveillance dont +elles étaient empreintes, l'autorité morale que leur donnaient le +caractère et la position des personnes qui ont bien voulu me les +adresser, motivaient cette réponse, ou plutôt cette preuve de déférence, +toujours et seulement due à une critique loyale, intelligente et +sérieuse... C'est pour cela qu'il ne me convient pas de répondre aux +attaques dont les <i>Mystères de Paris</i> ont été hier l'objet à la tribune +de la chambre des députés.</p> + +<p>Permettez-moi, monsieur, de le répéter encore en terminant cette lettre: +Oui, il est d'utiles, de grandes, d'importantes réformes à introduire +dans certaines parties de la législation; et pour revenir au sujet +précédent:</p> + +<p>Le jugement de police correctionnelle qui condamnerait un homme accusé +de violences graves envers sa femme ne pourrait-il pas, À LA DEMANDE DE +LA FEMME DONT LA PAUVRETÉ SERAIT CONSTATÉE, ENTRAÎNER VIRTUELLEMENT ET +SANS FRAIS LA SÉPARATION DE CORPS?</p> + +<p>Je livre cette proposition à l'examen des gens spéciaux.</p> + +<p>Veuillez agréer, monsieur, l'assurance, etc.</p> + +<p class="right"> +EUGÈNE SUE.</p> + +<p>Paris, le 13 juin. +</p> + +<hr style="width: 5%;" /> + +<p class="center">AU MÊME. +</p> + +<p>Monsieur,</p> + +<p>Je reçois d'un haut fonctionnaire diplomatique français en Piémont la +note suivante, qu'il me fait l'honneur de m'adresser au sujet de +l'institution de l'AVOCAT DES PAUVRES. Cette belle institution, fondée +en Piémont depuis plusieurs siècles, permet aux indigents d'intenter +SANS FRAIS OU DROITS RÉGALIENS TOUTE ESPÈCE D'ACTION JUDICIAIRE TANT AU +CIVIL QU'AU CRIMINEL.</p> + +<p>Ainsi que je l'ai fait remarquer dans la première de ces notes, cette +même législation si charitable et si réellement libérale et démocratique +existe en Hollande, dans le duché de Modène et dans la plupart des +légations.</p> + +<p>Est-il permis d'espérer qu'un jour la chambre des députés, à qui toute +initiative appartient, comprendra qu'il est au moins étrange qu'en +France les classes pauvres et ouvrières soient incomparablement moins +bien traitées que dans les États si souvent appelés DESPOTIQUES?</p> + +<p>Il est du moins consolant de constater que des souverains en qui réside +la toute-puissance veillent si paternellement, si pieusement aux +intérêts des malheureux. En raison même du pouvoir presque absolu dont +ils jouissent, ce sont ces princes que l'on doit personnellement +glorifier, au nom de l'humanité, d'avoir maintenu ou fondé des +institutions si généreuses.</p> + +<p>Voici la note sur l'INSTITUTION DE L'AVOCAT DES PAUVRES, qui vous +semblera, je l'espère, monsieur, digne d'un vif intérêt:</p> + +<p>«L'institution d'un magistrat chargé, aux frais du gouvernement, de la +défense des pauvres, tant au civil qu'au criminel, est très-ancienne +dans les États de Piémont et de Savoie. On a, à ce sujet, une +constitution du duc Amédée VIII, qui remonte au quatorzième siècle.</p> + +<p>«Voici comment ce service est maintenant organisé:</p> + +<p>«Il y a auprès de chaque sénat du royaume (Turin, Chambéry, Nice, Gênes +et Casale) un bureau des pauvres qui se compose:</p> + +<p>«1° D'un AVOCAT DES PAUVRES qui très-souvent a le grade de sénateur, +avec un nombre proportionné de substituts, selon l'étendue de la +juridiction du sénat: ces substituts sont tous avocats, ils font partie +de la magistrature et passent ensuite à des places plus éminentes;</p> + +<p>«2° D'un AVOUÉ DES PAUVRES assisté d'un certain nombre de substituts;</p> + +<p>«3° De quelques secrétaires occupés de la tenue des registres.</p> + +<p>«Le bureau des pauvres est d'abord chargé de la défense de tous les +criminels; il a le privilège d'intervenir dans les procès qui se jugent +par défaut; cependant il ne se sert que rarement de ce droit, et dans +des cas extraordinaires: car autrement il y aurait lésion de la justice, +et ce serait autoriser tous les prévenus à se soustraire aux mesures +générales d'arrestation provisoire.</p> + +<p>«L'avocat des pauvres intervient aux visites des prisons, qui sont +prescrites deux fois par an au sénat.</p> + +<p>«Le sénat se réunit dans une salle des prisons, assisté de l'avocat +général, du greffier, etc., et là il entend toutes les réclamations des +détenus; l'AVOCAT DES PAUVRES est autorisé à les appuyer et à les +soutenir, s'il les juge raisonnables.</p> + +<p>«Les prévenus ne peuvent pas refuser le patronage de l'avocat des +pauvres. Le gouvernement a dicté cette mesure dans l'intérêt des +prévenus, voulant qu'ils soient défendus et bien défendus. Maintenant +ils sont libres d'associer à leur défense un autre jurisconsulte.</p> + +<p>«Dans les affaires civiles, la partie qui veut être admise au BÉNÉFICE +DES PAUVRES présente une requête au président du tribunal dans le +ressort duquel elle veut intenter son action? cette requête est +communiquée à l'avocat des pauvres, qui rend ses conclusions pour +l'admission ou pour le rejet.</p> + +<p>«Les conditions d'admissibilité sont: 1° L'INDIGENCE; elle est attestée +par un certificat du maire ou de deux conseillers de la commune, +légalisé par le juge de paix, qui est obligé de prendre des informations +particulières, et d'attester qu'elle résulte de la vérité de ce qui est +exprimé dans le certificat; 2° que l'action que veulent intenter les +pauvres soit fondée en droit. Sur ce point, la plus grande +circonspection est recommandée aux avocats des pauvres, afin que ce qui +est un bénéfice pour les uns ne devienne pas un moyen de vexation pour +les autres.</p> + +<p>«Une fois qu'on est admis au bénéfice des pauvres, il n'y a plus aucuns +frais à faire; l'administration de l'enregistrement délivre du papier +timbré à débit (A DEBITO). Tous les fonctionnaires publics, compris les +notaires, sont obligés de délivrer à l'avocat des pauvres tous les actes +qu'il requiert, sauf répétition en cas de succès.</p> + +<p>«Si l'affaire doit se plaider dans la ville de la résidence du sénat, +par-devant quelque tribunal que ce soit, l'avocat des pauvres instruit +et discute lui-même l'affaire; si c'est dans la province, le président +du tribunal délègue un avocat et un procureur pour faire les fonctions +du bureau des pauvres.</p> + +<p>«Dans les procès qui concernent les pauvres, les tribunaux sont +autorisés à abréger les délais.</p> + +<p>«L'avocat des pauvres, outre son traitement fixe (5,000 francs), perçoit +en répétition ses honoraires comme tout autre avocat, en cas de +condamnation de la partie adverse aux dépens.</p> + +<p>«Quelques clients de mauvaise foi s'étaient permis de transiger sur les +frais, et de donner quittance moyennant la moitié ou un quart. La +jurisprudence des tribunaux a paré à cet abus indigne, en déclarant que +le montant des frais était une créance particulière du bureau des +pauvres, qui seul peut libérer le débiteur. Cette jurisprudence, +désormais établie, était nécessaire dans l'intérêt du fisc, qui fait +l'avance de tous les frais, et nécessaire aussi dans l'intérêt de tous +les fonctionnaires publics, qui délivrent copie de leurs actes.</p> + +<p>«Pour assister le bureau des pauvres, tous les stagiaires y sont +attachés pendant un an. Ceux qui aspirent à entrer dans la magistrature +y restent ordinairement pendant plusieurs années, et ils y trouvent +l'avantage de voir passer sous leurs yeux grand nombre d'affaires dont +autrement ils ignoreraient.</p> + +<p>«Tous les règlements qui concernent le bureau des pauvres se trouvent +dans les anciennes constitutions du Piémont. Probablement elles seront +reproduites, à quelques modifications près, dans le nouveau code de +procédure dont on s'occupe.»</p> + +<p>Puisse, monsieur, ce nouvel exemple de justice et du charité, emprunté +au code PIÉMONTAIS, non moins admirable en cela que le code HOLLANDAIS, +inspirer enfin à quelqu'un de nos législateurs la pensée de soulever +devant le pays cette grave question... cette question vitale pour les +classes pauvres!</p> + +<p class="right"> +EUGÈNE SUE. +</p> + +<p> +Paris, 30 juin.<br /> +</p> + +<hr style='width: 5%;' /> + + +<p>La lettre suivante, d'un de MM. les magistrats du parquet de Toulouse, a +été adressée à M. Eugène Sue, au sujet des <i>Mystères de Paris</i>.</p> + +<p class="right"> +Toulouse, le 7 août 1845. +</p> + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>«Dans le chapitre II de la 8<sup>e</sup>partie des <i>Mystères de Paris</i>, vous +tracez le plan d'une banque destinée à prêter, sans intérêt, à des +ouvriers sans travail. Je crois devoir vous faire connaître qu'une +institution de ce genre existe déjà à Toulouse, sous le titre de Société +de prêt charitable et gratuit, où elle a été autorisée par une +ordonnance du roi du 27 août 1828. Fondée par des personnes +bienfaisantes, qui ont contribué à son établissement par une +souscription de 600 fr. au moins, elle prête sans intérêt et sur gage à +des ouvriers d'une moralité reconnue, jusqu'à concurrence de la somme de +300 fr. L'administration municipale a contribué à cette bonne œuvre en +affectant dans l'Hôtel-de-Ville un local pour le service de ses bureaux +et lui allouant un secours annuel de 1,000 fr. pour ses frais +d'administration. Quoique ses moyens d'action ne soient pas aussi +étendus qu'on pourrait le désirer, elle contribue toutefois à arracher +quelques victimes à la rapacité des usuriers.</p> + +<p>«Mais si les ravages de l'usure sont diminués dans la ville de Toulouse +par cette institution charitable, sa population pauvre n'en ressent pas +moins les tristes conséquences de l'élévation des frais de justice, et +de l'impossibilité où se trouve l'indigent d'avoir recours aux +tribunaux. Ces inconvénients, que vous avez fait ressortir avec tant de +force dans une autre partie de votre ouvrage, appellent hautement une +réforme, et nul n'en sent plus l'indispensable nécessité que les +magistrats du parquet, appelés trop souvent à être sur ce point les +témoins de la douleur de l'indigent, à qui ils ne peuvent offrir que de +stériles conseils. Attaché à ces fonctions depuis treize années, combien +de fois j'ai appelé de mes vœux une loi qui permît aux pauvres l'accès +gratuit des tribunaux! Cependant notre législation n'est pas +complètement muette à cet égard: l'article 75 de la loi du 25 mars 1817 +autorise le procureur du roi à poursuivre d'office, sans droits de +timbre et d'enregistrement, les rectifications et réparations +d'omissions, dans les registres de l'étal civil, d'actes qui intéressent +les individus notoirement indigents, et cette disposition, que la +mauvaise tenue de ces registres dans les campagnes rend d'une +application fréquente, épargne à bien des pauvres gens, qui en usent le +plus souvent au moment de contracter mariage, c'est-à-dire dans une +époque où leurs faibles ressources doivent pourvoir à de nombreuses +dépenses, leur épargne, dis-je, les frais d'une procédure qui ne +coûterait pas moins de 50 à 60 fr.</p> + +<p>«Sans doute on doit se féliciter d'une semblable disposition; mais ne +serait-il pas juste qu'elle fût étendue à d'autres cas non moins +urgents? Sur ce point on peut citer, indépendamment des exemples pris +chez divers peuples d'Italie et que vous avez fait connaître dans le +<i>Journal des Débats</i>, la législation des Pays-Bas: elle se trouve +consignée pour ce pays dans divers lois et arrêtés de 1814,1815 et 1824, +qu'on trouve rapportés dans le <i>Répertoire de Jurisprudence</i> de Merlin +(v° Pauvres, tome XVII, 4<sup>e</sup>édit.). Il en résulte que les indigents qui +justifient de leur position sont admis à plaider dans tous les +tribunaux, soit en demandant, soit en défendant, avec exemption des +droits de timbre, d'enregistrement, du greffe, d'expédition, et +d'honoraires d'avoués et d'huissiers. Ces droits sont toutefois +acquittés par la partie qui perd son procès, si elle n'est pas +indigente; ainsi la perte pour le fisc n'est pas absolue dans tous les +cas.</p> + +<p>«Combien il serait à désirer que la France, dont la législation a servi +de modèle à ses voisins sur tant de points, leur empruntât à son tour +une si philanthropique institution. Par là se trouverait anéanti un des +griefs que le peuple exprime avec le plus d'amertume contre l'ordre de +choses existant: par là les magistrats ne se verraient pas trop souvent +forcés de refuser à un justiciable la justice qu'il réclame et qui lui +est due.</p> + +<p>«Continuez, monsieur, à faire servir votre voix puissante à signaler +d'aussi déplorables lacunes dans notre législation: il est impossible +qu'elle ne soit pas enfin entendue de nos législateurs.</p> + +<p>«Veuillez agréer, monsieur, l'assurance de ma haute considération.</p> + +<h3>FIN DES MYSTÈRES DE PARIS.</h3> + +<div class="footnotes"> +<a name="notes" id="notes"></a> +<h3>NOTES:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Le lecteur sait que Sarah croyait encore Fleur-de-Marie +enfermée à Saint-Lazare, d'après ce que la Chouette avait dit avant de +la frapper.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Le lecteur n'a pas oublié que la Chouette, un moment avant +de frapper Sarah croyait et lui avait dit que la Goualeuse était encore +à Saint-Lazare, ignorant que le jour même Jacques Ferrand l'avait fait +conduire à l'île du Ravageur par M<sup>me</sup> Séraphin.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Celle de retrouver les traces de Germain, fils de M<sup>me</sup> +Georges.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>Nam plerumque in septima die hominem consumit</i> (Arétée). +Voir aussi la traduction de Baldassar, (Cas. med. lib. III, <i>Salacitas +nitro curata.)</i> Voir aussi les admirables pages d'Ambroise Paré sur le +<i>satyriasis</i>, cette étrange et effrayante maladie qui ressemble tant, +dit-il, à un châtiment de Dieu.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> «Emporté par son sujet, l'imagination égarée par huit ans +de méditations continues sur un jour si horrible pour un croyant, +Michel-Ange, élevé à la dignité de prédicateur, et ne songeant plus qu'à +son salut, a voulu punir de la manière la plus frappante le vice alors +le plus à la mode. L'horreur de ce supplice me semble arriver au vrai +sublime du genre.» Stendhal, <i>Histoire de la peinture en Italie.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Le nom que j'ai l'honneur de porter, et que mon père, mon +grand-père, mon grand-oncle et mon bisaïeul (l'un des hommes les plus +érudits du dix-septième siècle) ont rendu célèbre par de beaux et de +grands travaux pratiques et théoriques sur toutes les branches de l'art +de guérir, m'interdirait la moindre attaque ou allusion irréfléchie à +propos des médecins, lors même que la gravité du sujet que je traite et +la juste et immense célébrité de l'école médicale française ne s'y +opposeraient pas; dans la création du docteur Griffon j'ai seulement +voulu personnifier un de ces hommes respectables d'ailleurs, mais qui +peuvent se laisser quelquefois entraîner par la passion de l'art, des +expériences, à de graves abus de pouvoir médical, s'il est permis de +s'exprimer ainsi, oubliant qu'il est quelque chose encore de plus sacré +que la science: l'humanité.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Par une rencontre dont nous nous félicitons au nom de la +vérité, ces lignes étaient sous presse depuis quelques jours, lorsqu'a +paru dans <i>le Siècle</i> (6 août 1843) un article signé de plusieurs +chirurgiens des hôpitaux de paris, où nous lisons les lignes suivantes: +</p><p> +«Les intrusions que nous déplorons (il s'agit de médecins ayant obtenu +par faveur des salles dans les hôpitaux civils) doivent être encore +examinées d'un autre point de vue, celui de la moralité. Un mot +malheureux a été prononcé, le mot d'<i>essai</i>. Des arrêtés, portant +création de services donnés contre l'esprit et contre la lettre du +règlement, disposent que cette création a pour objet d'autoriser telle +personne à faire l'essai de sa méthode de traitement. Un pareil langage +étonne à une époque comme la nôtre, où personne n'a le droit de +considérer les malades pauvres comme une matière à essai de quelque +genre que ce soit; et d'ailleurs, ces essais, combien de temps +doivent-ils durer? sur combien de malades doivent-ils être tentés? Ne +doivent-ils pas être constamment surveillés par une commission +permanente, tenue d'en faire connaître les résultats? Il y aurait une +incurie profonde à laisser non résolues de semblables questions. Puis, +une fois lancé dans cette malheureuse carrière des essais, qui sait où +l'on s'arrêtera? Toutes les prétendues méthodes nouvelles ne +viendront-elles pas demander à leur tour de faire leurs preuves dans un +service d'hôpital? et alors homoeopathie, hydrosudopathie, magnétisme, +machines à rompre les ankyloses, tout cela, soyez-en sûrs, réclamera son +droit d'essai.» +</p><p> +Et plus loin: +</p><p> +«Des frais très-considérables ont été faits avec une utilité +très-problématique pour ces services, véritables superfétations dans les +hôpitaux, qui n'ont pas toujours le nécessaire. Ainsi, tandis que +l'administration est réduite à économiser sur l'eau de Seiltz, sur les +sirops nécessaires à la tisane des pauvres fiévreux, sur la charpie, +et., etc., on a accordé en dépenses extraordinaires, pour frais +d'appareils, des sommes trop considérables, eu égard au peu d'avantage +qu'on en a retiré.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Ceci n'a rien d'exagéré; nous empruntons les passages +suivants à un article du <i>Constitutionnel</i> (19 janvier 1836). Cet +article intitulé: «Une visite d'hôpital», est signé Z., et nous savons +que cette initiale cache le nom d'une de nos célébrités médicales, qui +ne peut être accusée de partialité dans la question des hôpitaux civils. +</p><p> +«Lorsqu'un malade arrive à l'hôpital, on a soin d'inscrire aussitôt sur +une pancarte le nom de l'arrivant, le numéro du lit, la désignation de +la maladie, l'âge du malade, sa profession, sa demeure actuelle. Cette +pancarte est ensuite appendue à l'une des extrémités du lit. Cette +mesure ne laisse pas d'avoir de graves inconvénients pour ceux à qui des +revers imprévus font temporairement partager le dernier refuge du +pauvre. Croiriez-vous, par exemple, que ce fût là pour Gilbert, malade, +une circonstance indifférente à sa guérison? J'ai vu des jeunes gens, +j'ai vu des vieillards imprévoyants à qui cette divulgation de leur +misère et de leur nom de famille inspirait une profonde tristesse. +</p><p> +«C'est une rude corvée pour un malade que le jour où on l'admet à +l'hôpital. Jugez si le malade doit être fatigué dès le lendemain de son +arrivée; dans l'espace de vingt-quatre heures, il s'est vu +successivement interrogé: 1° par son propre médecin; 2° par les médecins +du bureau d'administration; 3° par le chirurgien de garde; 4° par +l'interne de la salle; 5° par le médecin sédentaire de l'hôpital; et +enfin 6° le lendemain matin par le médecin en chef du service, ainsi que +par dix ou vingt des élèves zélés et studieux qui suivent la clinique +publique. Sans doute cela profite à l'expérience maintenant si précoce +des jeunes médecins, autant qu'aux progrès de l'art; mais cela aggrave +les maux ou retarde certainement la guérison du malade... +</p><p> +«Un de ces malheureux disait un jour: +</p><p> +«Je serais un accusé de cour d'assises, que je n'aurais pas eu en quinze +jours plus d'interrogatoires; cinquante personnes, depuis hier, m'ont +harcelé de questions presque toujours semblables. Je n'avais qu'une +pleurésie en entrant ici; mais je crains bien que l'insatiable curiosité +de tant de personnes ne me donne à la fin une fluxion de poitrine. +</p><p> +«Une femme me disait: +</p><p> +«On m'obsède à chaque instant, on veut connaître mon âge, mon +tempérament, ma constitution, la couleur de mes cheveux, si j'ai la peau +brune ou blanche, mon régime, mes habitudes, la santé de mes ascendants, +les circonstances sous lesquelles je suis née, ma fortune, ma position, +mes plus secrètes affections et le motif supposé de mes chagrins; on va +jusqu'à scruter ma conduite, et jusqu'à épier des sentiments que je +devrais soigneusement renfermer dans mon cœur et dont le soupçon me +fait rougir. Et plus loin:—On frappe ma poitrine en vingt endroits et +devant tout le monde; on y fait de vilaines marques d'encre pour +indiquer apparemment le progrès des obstructions qui ont envahi mes +entrailles.—Les médecins d'à présent, ajoutait cette femme, ressemblent +à des inquisiteurs: on guérit maintenant comme on punissait jadis, et +cela me chagrine.» +</p><p> +Plus loin, après avoir décrit les formalités de la visite, M. Z. ajoute: +</p><p> +«Le docteur ne fait qu'apparaître au lit des anciens malades qui sont en +voie de guérison ou convalescents; mais, parvenu à un des lits occupés +par des malades nouveaux ou en danger, il ne saurait en approcher +qu'après avoir traversé la double haie d'étudiants conservant là +patiemment depuis le matin leur poste d'observateurs vigilants. Quant au +malade, il reste muet et silencieux au milieu de cette foule curieuse et +attentive, et souvent la maladie s'aggrave en proportion de cette +affluence, indiquant le danger et motivant toujours l'inquiétude. Tandis +que le patient envisage le médecin avec cette émotion qui participe de +la confiance et de l'anxiété, celui-ci porte circulairement sur les +assistants un regard de recueillement et de circonspections, qui +s'illumine soudain en arrivant au malade, dont le trouble intérieur est +ainsi comblé.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> À moins de circonstances très-urgentes, on ne pratique +jamais de graves opérations chirurgicales avant que le malade soit +acclimaté.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Nous rappellerons au lecteur que le père ou la mère sont +admis à faire inscrire leur fille sur le livre de prostitution au bureau +des mœurs.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Personne n'est plus convaincu que nous du savoir et de +l'humanité de la jeunesse studieuse et éclairée qui se voue à +l'apprentissage de l'art de guérir; nous voudrions seulement que +quelques-uns des maîtres qui l'enseignent nous donnassent de plus +fréquents exemples de cette réserve compatissante, de cette douceur +charitable qui peut avoir une si salutaire influence sur le moral des +malades.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> M<sup>me</sup> d'Harville, arrivée seulement de la veille, ignorait +que Rodolphe avait découvert que la Goualeuse (qu'il croyait morte) +était sa fille. Quelques jours auparavant, le prince, en écrivant à la +marquise, lui avait appris les nouveaux crimes du notaire ainsi que les +restitutions qu'il l'avait obligé à faire. C'est par les soins de M. +Badinot que l'adresse de M<sup>me</sup> de Fermont, passage de la Brasserie, avait +été découverte, et Rodolphe en avait aussitôt fait part à M<sup>me</sup> +d'Harville.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Dans sa visite à Saint-Lazare, M<sup>me</sup> d'Harville avait +entendue parler de la Louve par M<sup>me</sup> Armand, la surveillante.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Dans une des caves submergées de Bras-Rouge, aux +Champs-Élysées.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Nous ne saurions trop répéter qu'à la session dernière une +pétition basée sur les sentiments et les vœux les plus honorables, +tendant à demander la fondation de maisons d'invalides civils pour les +ouvriers, a été écartée au milieu de l'hilarité générale de la Chambre. +(V. le <i>Moniteur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Société de bienfaisance, fondée à Londres par un de nos +compatriotes, M. le comte d'Orsay, qui continue à cette noble et digne +œuvre son patronage aussi généreux qu'éclairé.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Nous connaissons l'activité, le zèle de M. le préfet de la +Seine et de M. le préfet de police, leur excellent vouloir pour les +classes pauvres et ouvrières. Espérons que cette réclamation parviendra +jusqu'à eux, et que leur initiative auprès du conseil municipal fera +cesser un tel état de choses. La dépense serait minime et le bienfait +serait grand. Il en serait de même pour les prêts gratuits faits par le +Mont-de-Piété, lorsque la somme empruntée serait au-dessous de 3 ou 4 +fr., je suppose. Ne devrait-on pas aussi, répétons-le, abaisser le taux +exorbitant de l'intérêt? Comment la ville de Paris, si puissamment +riche, ne fait-elle pas jouir les classes pauvres des avantages que leur +offrent, ainsi que je l'ai dit, beaucoup de villes du nord et du midi de +la France, en prêtant soit gratuitement, soit à 3 ou 4 pour cent +d'intérêt? (Voir l'excellent ouvrage de M. Blaise, sur <i>la Statistique +et l'Organisation de Mont-de-Piété,</i> ouvrage rempli de faits curieux, +d'appréciations sincères, éloquentes et élevées.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Nous savons que les femmes sont très-difficilement admises +dans les maisons d'aliénés: mais nous demandons pardon au lecteur de +cette irrégularité nécessaire à notre fable.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Cette ferme, admirable institution curative, est située à +très-peu de distance de Bicêtre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Rodolphe avait toujours laissé ignorer à M<sup>me</sup> Georges le +sort du Maître d'école depuis que celui-ci s'était évadé du bagne de +Rochefort.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Disons à ce propos qu'il est impossible de voir sans une +profonde admiration pour les intelligences charitables qui ont combiné +ces recherches de propreté hygiénique, de voir, disons-nous, les +dortoirs et les lits consacrés aux idiots. Quand on pense qu'autrefois +ces malheureux croupissaient dans une paille infecte, et qu'à cette +heure, ils ont des lits excellents, maintenus dans un état de salubrité +parfaite par des moyens vraiment merveilleux, on ne peut, encore une +fois, que glorifier ceux qui se sont voués à l'adoucissement de telles +misères. Là, nulle reconnaissance à attendre, pas même la gratitude de +l'animal pour son maître. C'est donc le bien seulement fait pour le bien +au saint nom de l'humanité; et cela n'en est que plus digne, que plus +grand. On ne saurait donc trop louer MM. les administrateurs et médecins +de Bicêtre, dignement soutenus d'ailleurs par la haute et juste autorité +du célèbre docteur Ferrus, chargé de l'inspection générale des hospices +d'aliénés, et auquel on doit l'excellente loi sur les aliénés, loi basée +sur ses savantes et profondes observations.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Cette école est encore une des institutions les plus +curieuses et les plus intéressantes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Ordinairement <i>la toilette</i> des condamnés a lieu dans +l'avant-greffe; mais quelques réparations indispensables obligeaient de +faire dans le cachot les sinistres apprêts.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> C'est ainsi que cela se passait en Espagne pendant le +séjour que j'y fis de 1824 à 1825.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> L'exécution de Norbert et de Després a eu lieu cette année +le lendemain de la mi-carême.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Selon M. Fregier, l'excellent historien des classes +dangereuses de la société, il existe à Paris trente mille personnes qui +n'ont d'autres moyens d'existence que le vol.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Les deux femmes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Mort aux honnêtes gens! Vivent les voleurs et les +assassins!...</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Femme.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Nous rappellerons au lecteur qu'environ quinze mois se +sont passés depuis le jour où Rodolphe a quitté Paris par la barrière +Saint-Jacques, après le meurtre du Chourineur.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Cette date est incohérente avec deux lettres qui vont +suivre (de Rigolette au chapitre IV, de Rodolphe au chapitre VII). Il +s'agit du 25 août 1841. (<i>Note du correcteur—ELG</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Le nom de Marie rappelant à Rodolphe et à sa fille de +tristes souvenirs, il lui avait donné le nom d'Amélie, l'un des noms de +sa mère à lui.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Nous rappellerons au lecteur, pour la vraisemblance de ce +récit, que la dernière princesse souveraine de Courlande, femme aussi +remarquable par la rare supériorité de son esprit que par le charme de +son caractère et l'adorable bonté de son cœur, était M<sup>lle</sup> de Medem.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> En arrivant en Allemagne, Rodolphe avait dit que +Fleur-de-Marie, longtemps crue morte, n'avait jamais quitté sa mère la +comtesse Sarah.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Environ six mois se sont passés depuis que Fleur-de-Marie +est entrée comme novice au couvent de Sainte-Hermangilde.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Dans quelques circonstances, on élevait une religieuse à +la dignité d'abbesse le jour même de sa profession. Voir la <i>Vie de +très-haute et très-religieuse princesse M<sup>me</sup> Charlotte-Flandrine de +Nassau, très-digne abbesse du royal monastère de Sainte-Croix, qui fut +élue abbesse à dix-neuf ans.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Travail et Salaire, par M. Prosper Tarbé, substitut du +procureur du roi à Reims. Paris, 1841.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Bulletin des Tribunaux, 8 juin 1843. Cour d'assises, +présidence de M. Bresson.</p></div> +</div> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Les mystères de Paris, Tome V, by Eugène Sue + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTÈRES DE PARIS, TOME V *** + +***** This file should be named 18925-h.htm or 18925-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/9/2/18925/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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