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+The Project Gutenberg EBook of Les mystères de Paris, Tome I, by Eugène Sue
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les mystères de Paris, Tome I
+
+Author: Eugène Sue
+
+Release Date: July 27, 2006 [EBook #18921]
+[Last updated on January 8, 2007]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTÈRES DE PARIS, TOME I ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+
+
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+
+
+
+
+Eugène Sue
+
+LES MYSTÈRES DE PARIS
+
+Tome I
+
+(1842--1843)
+
+Table des matières
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+ I Le tapis-franc.
+ II L'ogresse.
+ III Histoire de la Goualeuse.
+ IV Histoire du Chourineur.
+ V L'arrestation.
+ VI Thomas Seyton et la comtesse Sarah.
+ VII La bourse ou la vie.
+ VIII Promenade.
+ IX La surprise.
+ X La ferme.
+ XI Les souhaits.
+ XII La ferme.
+ XIII Murph et Rodolphe.
+ XIV Les adieux.
+ XV Le rendez-vous.
+ XVI Préparatifs.
+ XVII Le Coeur-Saignant
+XVIII Le caveau.
+ XIX Le garde-malade.
+ XX Récit du Chourineur.
+ XXI La punition.
+
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+ I L'Île-Adam.
+ II Récompense.
+ III Le départ
+ IV Recherches.
+ V Renseignements sur François Germain.
+ VI Le marquis d'Harville.
+ VII Histoire de David et de Cecily.
+ VIII Une maison de la rue du Temple.
+ IX Les trois étages.
+ X Monsieur Pipelet
+ XI Les quatre étages.
+ XII Tom et Sarah.
+ XIII Sir Walter Murph et l'abbé Polidori.
+ XIV Un premier amour.
+ XV Le bal.
+ XVI Le jardin d'hiver.
+ XVII Le rendez-vous.
+XVIII Tu viens bien tard, mon ange!
+ XIX Les rendez-vous.
+ XX Un ange.
+ XXI Idylle.
+ XXII Inquiétudes.
+ Notes.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+Le tapis-franc
+
+
+Un _tapis-franc_, en argot de vol et de meurtre, signifie un estaminet
+ou un cabaret du plus bas étage.
+
+Un repris de justice, qui, dans cette langue immonde, s'appelle un
+_ogre_, ou une femme de même dégradation, qui s'appelle une _ogresse_,
+tiennent ordinairement ces tavernes, hantées par le rebut de la
+population parisienne; forçats libérés, escrocs, voleurs, assassins y
+abondent.
+
+Un crime a-t-il été commis, la police jette, si cela se peut dire, son
+filet dans cette fange; presque toujours elle y prend les coupables.
+
+Ce début annonce au lecteur qu'il doit assister à de sinistres scènes;
+s'il y consent, il pénétrera dans des régions horribles, inconnues; des
+types hideux, effrayants, fourmilleront dans ces cloaques impurs comme
+les reptiles dans les marais.
+
+Tout le monde a lu les admirables pages dans lesquelles Cooper, le
+Walter Scott américain, a tracé les moeurs féroces des sauvages, leur
+langue pittoresque, poétique, les mille ruses à l'aide desquelles ils
+fuient ou poursuivent leurs ennemis.
+
+On a frémi pour les colons et pour les habitants des villes, en songeant
+que si près d'eux vivaient et rôdaient ces tribus barbares, que leurs
+habitudes sanguinaires rejetaient si loin de la civilisation.
+
+Nous allons essayer de mettre sous les yeux du lecteur quelques épisodes
+de la vie d'autres barbares aussi en dehors de la civilisation que les
+sauvages peuplades si bien peintes par Cooper.
+
+Seulement les barbares dont nous parlons sont au milieu de nous; nous
+pouvons les coudoyer en nous aventurant dans les repaires où ils vivent,
+où ils se rassemblent pour concerter le meurtre, le vol, pour se
+partager enfin les dépouilles de leurs victimes.
+
+Ces hommes ont des moeurs à eux, des femmes à eux, un langage à eux,
+langage mystérieux, rempli d'images funestes, de métaphores dégouttantes
+de sang.
+
+Comme les sauvages, enfin, ces gens s'appellent généralement entre eux
+par des surnoms empruntés à leur énergie, à leur cruauté, à certains
+avantages ou à certaines difformités physiques.
+
+Nous abordons avec une double défiance quelques-unes des scènes de ce
+récit.
+
+Nous craignons d'abord qu'on ne nous accuse de rechercher des épisodes
+repoussants, et, une fois même cette licence admise, qu'on ne nous
+trouve au-dessous de la tâche qu'impose la reproduction fidèle,
+vigoureuse, hardie, de ces moeurs excentriques.
+
+En écrivant ces passages dont nous sommes presque effrayé, nous n'avons
+pu échapper à une sorte de serrement de coeur... nous n'oserions dire de
+douloureuse anxiété... de peur de prétention ridicule.
+
+En songeant que peut-être nos lecteurs éprouveraient le même
+ressentiment, nous nous sommes demandé s'il fallait nous arrêter ou
+persévérer dans la voie où nous nous engagions, si de pareils tableaux
+devaient être mis sous les yeux du lecteur.
+
+Nous sommes presque resté dans le doute; sans l'impérieuse exigence de
+la narration, nous regretterions d'avoir placé en si horrible lieu
+l'explosion du récit qu'on va lire. Pourtant nous comptons un peu sur
+l'espèce de curiosité craintive qu'excitent quelquefois les spectacles
+terribles.
+
+Et puis encore nous croyons à la puissance des contrastes.
+
+Sous ce point de vue de l'art, il est peut-être bon de reproduire
+certains caractères, certaines existences, certaines figures, dont les
+couleurs sombre, énergiques, peut-être même crues, serviront de
+repoussoir, d'opposition à des scènes d'un tout autre genre.
+
+Le lecteur, prévenu de l'excursion que nous lui proposons d'entreprendre
+parmi les naturels de cette race infernale qui peuple les prisons, les
+bagnes, et dont le sang rougit les échafauds... le lecteur voudra
+peut-être bien nous suivre. Sans doute cette investigation sera nouvelle
+pour lui; hâtons-nous de l'avertir d'abord que, s'il pose d'abord le
+pied sur le dernier échelon de l'échelle sociale, à mesure que le récit
+marchera, l'atmosphère s'épurera de plus en plus.
+
+Le 13 décembre 1838, par une soirée pluvieuse et froide, un homme d'une
+taille athlétique, vêtu d'une mauvaise blouse, traversa le pont au
+Change et s'enfonça dans la Cité, dédale de rues obscures, étroites,
+tortueuses, qui s'étend depuis le Palais de Justice jusqu'à Notre-Dame.
+
+Le quartier du Palais de Justice, très-circonscrit, très-surveillé, sert
+pourtant d'asile ou de rendez-vous aux malfaiteurs de Paris. N'est-il
+pas étrange, ou plutôt fatal, qu'une irrésistible attraction fasse
+toujours graviter ces criminels autour du formidable tribunal qui les
+condamne à la prison, au bagne, à l'échafaud!
+
+Cette nuit-là, donc, le vent s'engouffrait violemment dans les espèces
+de ruelles de ce lugubre quartier; la lueur blafarde, vacillante, des
+réverbères agités par la bise, se reflétait dans le ruisseau d'eau
+noirâtre qui coulait au milieu des pavés fangeux.
+
+Les maisons, couleur de boue, étaient percées de quelques rares fenêtres
+aux châssis vermoulus et presque sans carreaux. De noires, d'infectes
+allées conduisaient à des escaliers plus noirs, plus infects encore, et
+si perpendiculaires, que l'on pouvait à peine les gravir à l'aide d'une
+corde à puits fixée aux murailles humides par des crampons de fer.
+
+Le rez-de-chaussée de quelques-unes de ces maisons était occupé par des
+étalages de charbonniers, de tripiers ou de revendeurs de mauvaises
+viandes.
+
+Malgré le peu de valeur de ces denrées, la devanture de presque toutes
+ces misérables boutiques était grillagée de fer, tant les marchands
+redoutaient les audacieux voleurs de ce quartier.
+
+L'homme dont nous parlons, en entrant dans la rue aux Fèves, située au
+centre de la Cité, ralentit beaucoup sa marche: il se sentait sur son
+terrain.
+
+La nuit était profonde, l'eau tombait à torrents, de fortes rafales de
+vent et de pluie fouettaient les murailles.
+
+Dix heures sonnaient dans le lointain à l'horloge du Palais de Justice.
+
+Des femmes embusquées sous des porches voûtés, obscurs, profonds comme
+des cavernes, chantaient à demi-voix quelques refrains populaires.
+
+Une de ces créatures était sans doute connue de l'homme dont nous
+parlons; car, s'arrêtant brusquement devant elle, il la saisit par le
+bras.
+
+--Bonsoir, Chourineur[1].
+
+Cet homme, repris de justice, avait été ainsi surnommé au bagne.
+
+--C'est toi, la Goualeuse[2], dit l'homme en blouse; tu vas me payer
+l'_eau d'aff_[3], ou je te fais danser sans violons!
+
+--Je n'ai pas d'argent, répondit la femme en tremblant; car cet homme
+inspirait une grande terreur dans le quartier.
+
+--Si ta _filoche_ est à _jeun_[4], _l'ogresse_ du tapis-franc te fera
+crédit sur ta bonne mine.
+
+--Mon Dieu! je lui dois le loyer des vêtements que je porte...
+
+--Ah! tu raisonnes? s'écria le Chourineur. Et il donna dans l'ombre et
+au hasard un si violent coup de poing à cette malheureuse, qu'elle
+poussa un cri de douleur aigu.
+
+--Ça n'est rien que ça, ma fille; c'est pour t'avertir...
+
+À peine le brigand avait-il dit ces mots, qu'il s'écria avec un
+effroyable jurement:
+
+--Je suis piqué à l'aileron; tu m'as égratigné avec tes ciseaux. Et
+furieux, il se précipita à la poursuite de la Goualeuse dans l'allée
+noire.
+
+--N'approche pas, ou je te crève les _ardents_ avec mes _fauchants_ [5],
+dit-elle d'un ton décidé. Je ne t'avais rien fait, pourquoi m'as-tu
+battue?
+
+--Je vais te dire ça, s'écria le bandit en s'avançant toujours dans
+l'obscurité. Ah! je te tiens! et tu vas la danser! ajouta-t-il en
+saisissant dans ses larges et fortes mains un poignet mince et frêle.
+
+--C'est toi qui vas danser! dit une voix mâle.
+
+--Un homme! Est-ce toi, Bras-Rouge? réponds donc et ne serre pas si
+fort... j'entre dans l'allée de ta maison... ça peut bien être toi...
+
+--Ça n'est pas Bras-Rouge, dit la voix.
+
+--Bon, puisque ça n'est pas un ami, il va y avoir du _raisiné_[6] _par
+terre_, s'écria le Chourineur. Mais à qui donc la petite patte que je
+tiens là?
+
+--C'est la pareille de celle-ci.
+
+Sous la peau délicate et douce de cette main qui vint le saisir
+brusquement à la gorge, le Chourineur sentit se tendre des nerfs et des
+muscles d'acier.
+
+La Goualeuse, réfugiée au fond de l'allée, avait lestement grimpé
+plusieurs marches; elle s'arrêta un moment, et s'écria en s'adressant à
+son défenseur inconnu:
+
+--Oh! merci, monsieur, d'avoir pris mon parti. Le Chourineur m'a battue
+parce que je ne voulais pas lui payer d'eau-de-vie. Je me suis revengée,
+mais je n'ai pu lui faire grand mal avec mes petits ciseaux. Maintenant
+je suis en sûreté, laissez-le; prenez bien garde à vous, c'est le
+Chourineur.
+
+L'effroi qu'inspirait cet homme était bien grand.
+
+--Mais vous ne m'entendez donc pas? Je vous dis que c'est le Chourineur!
+répéta la Goualeuse.
+
+--Et moi je suis un _ferlampier_ qui n'est pas _frileux_[7], dit
+l'inconnu.
+
+Puis tout se tut.
+
+On entendit pendant quelques secondes le bruit d'une lutte acharnée.
+
+--Mais tu veux donc que je t'_escarpe_[8]? s'écria le bandit en faisant
+un violent effort pour se débarrasser de son adversaire, qu'il trouvait
+d'une vigueur extraordinaire. Bon, bon, tu vas payer pour la Goualeuse
+et pour toi, ajouta-t-il en grinçant les dents.
+
+--Payer en monnaie de coups de poing, oui, répondit l'inconnu.
+
+--Si tu ne lâches pas ma cravate, je te mange le nez, murmura le
+Chourineur d'une voix étouffée.
+
+--J'ai le nez trop petit, mon homme, et tu n'y vois pas clair!
+
+--Alors, viens sous le _pendu glacé_[9].
+
+--Viens, reprit l'inconnu, nous nous y regarderons le blanc des yeux.
+
+Et, se précipitant sur le Chourineur, qu'il tenait toujours au collet,
+il le fit reculer jusqu'à la porte de l'allée et le poussa violemment
+dans la rue, à peine éclairée par la lueur du réverbère.
+
+Le bandit trébucha; mais, se raffermissant aussitôt, il s'élança avec
+furie contre l'inconnu, dont la taille très-svelte et très-mince ne
+semblait pas annoncer la force incroyable qu'il déployait.
+
+Le Chourineur, quoique d'une constitution athlétique et de première
+habileté dans une sorte de pugilat appelé vulgairement la _savate_,
+trouva, comme on dit, son _maître_.
+
+L'inconnu lui _passa la jambe_ (sorte de croc-en-jambe) avec une
+dextérité merveilleuse, et le renversa deux fois.
+
+Ne voulant pas encore reconnaître la supériorité de son adversaire, le
+Chourineur revint à la charge en rugissant de colère.
+
+Alors le défenseur de la Goualeuse, changeant brusquement de méthode,
+fit pleuvoir sur la tête du bandit une grêle de coups de poing aussi
+rudement assenés qu'avec un gantelet de fer.
+
+Ces coups de poing, dignes de l'envie et de l'admiration de Jack Turner,
+l'un des plus fameux boxeurs de Londres, étaient d'ailleurs si en dehors
+des règles de la savate, que le Chourineur en fut doublement étourdi;
+pour la troisième fois le brigand tomba comme un boeuf sur le pavé en
+murmurant:
+
+--_Mon linge est lavé_[10].
+
+--S'il renonce, ne l'achevez pas, ayez pitié de lui! dit la Goualeuse,
+qui pendant cette rixe s'était hasardée sur le seuil de l'allée de la
+maison de Bras-Rouge. Puis elle ajouta avec étonnement: Mais qui
+êtes-vous donc? Excepté le Maître d'école, il n'y a personne, depuis la
+rue Saint-Éloi jusqu'à Notre-Dame, capable de battre le Chourineur. Je
+vous remercie bien, monsieur; hélas! sans vous il m'assommait.
+
+L'inconnu, au lieu de répondre à cette femme, écoutait attentivement sa
+voix.
+
+Jamais timbre plus doux, plus frais, plus argentin, ne s'était fait
+entendre à son oreille; il tâcha de distinguer les traits de la
+Goualeuse: il ne put y parvenir, la nuit était trop sombre, la clarté du
+réverbère était trop pâle.
+
+Après être resté quelques minutes sans mouvement, le Chourineur remua la
+jambe, les bras, et enfin se leva sur son séant.
+
+--Prenez garde! s'écria la Goualeuse en se réfugiant de nouveau dans
+l'allée et en tirant son protecteur par le bras, prenez garde, il va
+peut-être vouloir se revenger!
+
+--Sois tranquille, ma fille, s'il en veut encore, j'ai de quoi le
+servir.
+
+Le brigand entendit ces mots.
+
+--J'ai la coloquinte en bringues, dit-il à l'inconnu. Pour aujourd'hui
+j'en ai assez, je n'en mangerai plus; une autre fois je ne dis pas, si
+je te retrouve.
+
+--Est-ce que tu n'es pas content? est-ce que tu te plains? s'écria
+l'inconnu d'un ton menaçant. Est-ce que j'ai _macarone_[11]?
+
+--Non, non, je ne me plains pas: tu es un cadet qui a de l'_atout_, dit
+le brigand d'un ton bourru, mais avec cette sorte de considération
+respectueuse que la force physique impose toujours aux gens de cette
+espèce. Tu m'as rincé; et, excepté le Maître d'école, qui mangerait
+trois Alcides à son déjeuner, personne jusqu'à cette heure ne peut se
+vanter de me mettre le pied sur la tête.
+
+--Eh bien! après?
+
+--Après?... j'ai trouvé mon maître, voilà tout. Tu auras le tien un jour
+ou l'autre, tôt ou tard... tout le monde trouve le sien... À défaut
+d'hommes, il y a toujours bien le _meg_ des _megs_[12], comme disent les
+_sangliers_[13]. Ce qui est sûr, c'est que, maintenant que tu as mis
+le Chourineur sous tes pieds, tu peux faire les quatre cents coups dans
+la Cité. Toutes les filles d'amour seront tes esclaves: _ogres_ et
+_ogresses_ n'oseront pas refuser de te faire crédit. Ah çà! mais qui
+es-tu donc?... tu _dévides le jars_[14] comme père et mère! Si tu es
+_grinche_[15], je ne suis pas ton homme. J'ai _chouriné_[16], c'est
+vrai; parce que, quand le sang me monte aux yeux, j'y vois rouge, et il
+faut que je frappe... mais j'ai payé mes chourinades en allant quinze
+ans au pré[17]. Mon temps est fini, je ne dois rien aux _curieux_[18],
+et je n'ai jamais _grinché_[19]: demande à la Goualeuse.
+
+--C'est vrai, ce n'est pas un voleur, dit celle-ci.
+
+--Alors, viens boire un verre _d'eau d'aff_, et tu me connaîtras, dit
+l'inconnu; allons, sans rancune.
+
+--C'est honnête de ta part... Tu es mon maître, je le reconnais, tu sais
+rudement jouer des poignets... il y a eu surtout la grêle de coups de
+poing de la fin... Tonnerre! comme ça me pleuvait sur la boule! je n'ai
+jamais rien vu de pareil... comme c'était festonné! ça allait comme un
+marteau de forge. C'est un nouveau jeu... faudra me l'apprendre.
+
+--Je recommencerai quand tu voudras.
+
+--Pas sur moi, toujours, dis donc; eh! pas sur moi. J'en ai encore des
+éblouissements. Mais tu connais donc Bras-Rouge, que tu étais dans
+l'allée de sa maison?
+
+--Bras-Rouge! dit l'inconnu surpris de cette question; je ne sais pas ce
+que tu veux dire; il n'y a pas que Bras-Rouge qui habite cette maison,
+sans doute?
+
+--Si fait, mon homme... Bras-Rouge a ses raisons pour ne pas aimer les
+voisins, dit le Chourineur en souriant d'un air singulier.
+
+--Eh bien! tant mieux pour lui, reprit l'inconnu, qui semblait ne pas
+vouloir continuer la conversation à ce sujet. Je ne connais pas plus
+Bras-Rouge que Bras-Noir; il pleuvait, j'étais entré un moment dans
+cette allée pour me mettre à l'abri: tu as voulu battre cette pauvre
+fille, je t'ai battu, voilà tout.
+
+--C'est juste: d'ailleurs tes affaires ne me regardent pas; tous ceux
+qui ont besoin de Bras-Rouge ne vont pas le dire à Rome. N'en parlons
+plus.
+
+Puis, s'adressant à la Goualeuse:
+
+--Foi d'homme, tu es une bonne fille; je t'ai donné une calotte, tu m'as
+rendu un coup de ciseaux, c'était de jeu; mais, ce qui est gentil de ta
+part, c'est que tu n'as pas aguiché cet enragé-là contre moi, quand je
+n'en voulais plus. Tu viendras boire avec nous! c'est monsieur qui paye.
+À propos de ça, mon brave, dit-il à l'inconnu, si, au lieu d'aller
+_pitancher_[20] de l'_eau d'aff_, nous allions nous _refaire de sorgue_
+[21] chez l'ogresse du Lapin-Blanc: c'est un tapis-franc.
+
+--Tope, je paye à souper. Veux-tu venir, la Goualeuse? dit l'inconnu.
+
+--Oh! j'avais bien faim, répondit-elle: mais de voir des batteries ça
+m'écoeure, je n'ai plus d'appétit.
+
+--Bah! bah! ça te viendra en mangeant, dit le Chourineur; et la cuisine
+est fameuse au Lapin-Blanc.
+
+Les trois personnages, alors en parfaite intelligence, se dirigèrent
+vers la taverne.
+
+Pendant la lutte du Chourineur et de l'inconnu, un charbonnier d'une
+taille colossale, embusqué dans une autre allée, avait observé avec
+anxiété les chances du combat, sans toutefois, ainsi qu'on l'a vu,
+prêter le moindre secours à l'un des deux adversaires.
+
+Lorsque l'inconnu, le Chourineur et la Goualeuse se dirigèrent vers la
+taverne, le charbonnier les suivit.
+
+Le bandit et la Goualeuse entrèrent les premiers dans le tapis-franc;
+l'inconnu les suivait, lorsque le charbonnier s'approcha et lui dit tout
+bas en anglais et d'un ton de respectueuse remontrance:
+
+--Monseigneur, prenez bien garde!
+
+L'inconnu haussa les épaules et rejoignit ses compagnons. Le charbonnier
+ne s'éloigna pas de la porte du cabaret; prêtant l'oreille avec
+attention, il regardait de temps à autre au travers d'un petit jour
+pratiqué dans l'épaisse couche de blanc d'Espagne dont les vitres de ces
+repaires sont toujours enduites intérieurement.
+
+
+
+
+II
+
+L'ogresse
+
+
+Le cabaret du Lapin-Blanc est situé vers le milieu de la rue aux Fèves.
+Cette taverne occupe le rez-de-chaussée d'une haute maison dont la
+façade se compose de deux fenêtres dites à _guillotine_.
+
+Au-dessus de la porte d'une sombre allée voûtée se balance une lanterne
+oblongue dont la vitre fêlée porte ces mots écrits en lettres rouges:
+«Ici on loge à la nuit.»
+
+Le Chourineur, l'inconnu et la Goualeuse entrèrent dans la taverne.
+
+C'est une vaste salle basse, au plafond enfumé, rayé de solives noires,
+éclairée par la lumière rougeâtre d'un mauvais quinquet. Les murs,
+recrépis à la chaux, sont couverts çà et là de dessins grossiers ou de
+sentences en termes d'argot.
+
+Le sol battu, salpêtré, est imprégné de boue: une brassée de paille est
+déposée, en guise de tapis, au pied du comptoir de l'ogresse, situé à
+droite de la porte et au-dessous du quinquet.
+
+De chaque côté de cette salle, il y a six tables; d'un bout elles sont
+scellées au mur, ainsi que les bancs qui les accompagnent. Au fond une
+porte donne dans une cuisine; à droite, près du comptoir, existe une
+sortie sur l'allée qui conduit aux taudis où l'on couche à trois sous la
+nuit.
+
+Maintenant quelques mots de l'ogresse et de ses hôtes.
+
+L'ogresse s'appelle la mère Ponisse; sa triple profession consiste à
+loger, à tenir un cabaret, et à louer des vêtements aux misérables
+créatures qui pullulent dans ces rues immondes.
+
+L'ogresse a quarante ans environ. Elle est grande, robuste, corpulente,
+haute en couleur et quelque peu barbue. Sa voix rauque, virile, ses gros
+bras, ses larges mains, annoncent une force peu commune; elle porte sur
+son bonnet un vieux foulard rouge et jaune; un châle de poil de lapin se
+croise sur sa poitrine et se noue derrière son dos; sa robe de laine
+verte laisse voir des sabots noirs souvent incendiés par sa
+chaufferette; enfin le teint de l'ogresse est cuivré, enflammé par
+l'abus des liqueurs fortes.
+
+Le comptoir, plaqué de plomb, est garni de brocs cerclés de fer et de
+différentes mesures d'étain; sur une tablette attachée au mur, on voit
+plusieurs flacons de verre façonnés de manière à représenter la figure
+en pied de l'empereur.
+
+Ces bouteilles renferment des breuvages frelatés de couleur rose et
+verte, connus sous le nom de _parfait-amour_ et de _consolation_.
+
+Enfin, un gros chat noir à prunelles jaunes, accroupi près de l'ogresse,
+semble le démon familier de ce lieu.
+
+Par un contraste qui semblerait impossible si l'on ne savait que l'âme
+humaine est un abîme impénétrable... une sainte branche de buis de
+Pâques, achetée à l'église par l'ogresse, était placée derrière la boîte
+d'une ancienne pendule à coucou.
+
+Deux hommes à figure sinistre, à barbe hérissée, vêtus presque de
+haillons, touchaient à peine au broc de vin qu'on leur avait servi, ils
+parlaient à voix basse d'un air inquiet.
+
+L'un d'eux surtout, très-pâle, presque livide, rabattait souvent jusque
+sur ses sourcils un mauvais bonnet grec dont il était coiffé; il tenait
+sa main gauche presque toujours cachée, ayant soin de la dissimuler,
+autant que possible, lorsqu'il était obligé de s'en servir.
+
+Plus loin s'attablait un jeune homme de seize ans à peine, à la figure
+imberbe, hâve, creuse, plombée, au regard éteint; ses longs cheveux
+noirs flottaient autour de son cou; cet adolescent, type du vice
+précoce, fumait une courte pipe blanche. Le dos appuyé au mur, les deux
+mains dans les poches de sa blouse, les jambes étendues sur le banc, il
+ne quittait sa pipe que pour boire à même d'une canette d'eau-de-vie
+placée devant lui.
+
+Les autres habitués du tapis-franc, hommes ou femmes, n'offraient rien
+de remarquable, leurs physionomies étaient féroces ou abruties, leur
+gaieté grossière ou licencieuse, leur silence sombre ou stupide.
+
+Tels étaient les hôtes du tapis-franc lorsque l'inconnu, le Chourineur
+et la Goualeuse y entrèrent.
+
+Ces trois derniers personnages jouent un rôle trop important dans ce
+récit, leurs figures sont trop caractérisées, pour que nous ne les
+mettions pas en relief.
+
+Le Chourineur, homme de haute taille et de constitution athlétique, a
+des cheveux d'un blond pâle tirant sur le blanc, des sourcils épais et
+d'énormes favoris d'un roux ardent.
+
+Le hâle, la misère, les rudes labeurs du bagne ont bronzé son teint de
+cette couleur sombre, olivâtre, pour ainsi dire, particulière aux
+forçats.
+
+Malgré son terrible surnom, les traits de cet homme expriment plutôt une
+sorte d'audace brutale que la férocité; quoique la partie postérieure de
+son crâne, singulièrement développée, annonce la prédominance des
+appétits meurtriers et charnels.
+
+Le Chourineur porte une mauvaise blouse bleue, un pantalon de gros
+velours primitivement vert, et dont on ne peut distinguer la couleur
+sous l'épaisse couche de boue qui le couvre.
+
+Par une anomalie étrange, les traits de la Goualeuse offrent un de ces
+types angéliques et candides qui conservent leur idéalité même au milieu
+de la dépravation, comme si la créature était impuissante à effacer par
+ses vices la noble empreinte que Dieu a mise au front de quelques êtres
+privilégiés.
+
+La Goualeuse avait seize ans et demi.
+
+Le front le plus pur, le plus blanc, surmontait son visage d'un ovale
+parfait; une frange de cils, tellement longs qu'ils frisaient un peu,
+voilait à demi ses grands yeux bleus. Le duvet de la première jeunesse
+veloutait ses joues rondes et vermeilles. Sa petite bouche purpurine,
+son nez fin et droit, son menton à fossette, étaient d'une adorable
+suavité de lignes. De chaque côté de ses tempes satinées, une natte de
+cheveux d'un blond cendré magnifique descendait en s'arrondissant
+jusqu'au milieu de la joue, remontait derrière l'oreille dont on
+apercevait le lobe d'ivoire rosé, puis disparaissait sous les plis
+serrés d'un grand mouchoir de cotonnade à carreaux bleus, et noué, comme
+on dit vulgairement, en _marmotte_.
+
+Un collier de grains de corail entourait son cou d'une beauté et d'une
+blancheur éblouissantes. Sa robe d'alépine brune, beaucoup trop large,
+laissait deviner une taille fine, souple et ronde comme un jonc. Un
+mauvais petit châle orange, à franges vertes, se croisait sur son sein.
+
+Le charme de la voix de la Goualeuse avait frappé son défenseur inconnu.
+En effet, cette voix douce, vibrante, harmonieuse, avait un attrait si
+irrésistible, que la tourbe de scélérats et de femmes perdues au milieu
+desquels vivait cette jeune fille la suppliaient souvent de chanter,
+l'écoutaient avec ravissement et l'avaient surnommée la _Goualeuse_ (la
+chanteuse).
+
+La Goualeuse avait reçu un autre surnom, dû sans doute à la candeur
+virginale de ses traits...
+
+On l'appelait encore _Fleur-de-Marie_, mots qui en argot signifient la
+_Vierge_.
+
+Pourrons-nous faire comprendre au lecteur notre singulière impression,
+lorsqu'au milieu de ce vocabulaire infâme, où les mots qui signifient le
+vol, le sang, le meurtre, sont encore plus hideux et plus effrayants que
+les hideuses et effrayantes choses qu'ils expriment, lorsque nous avons,
+disons-nous, surpris cette métaphore d'une poésie si douce, si
+tendrement pieuse: _Fleur-de-Marie_?
+
+Ne dirait-on pas un beau lis élevant la neige odorante de son calice
+immaculé au milieu d'un champ de carnage?
+
+Bizarre contraste, étrange hasard! Les inventeurs de cette épouvantable
+langue se sont ainsi élevés jusqu'à une sainte poésie! Ils ont prêté un
+charme de plus à la chaste pensée qu'ils voulaient exprimer!
+
+Ces réflexions n'amènent-elles pas à croire, en songeant ainsi à
+d'autres contrastes qui rompent souvent l'horrible monotonie des
+existences les plus criminelles, que certains principes de moralité, de
+piété, pour ainsi dire innés, jettent encore quelquefois çà et là de
+vives lueurs dans les âmes les plus ténébreuses? Les scélérats _tout
+d'une pièce_ sont des phénomènes assez rares.
+
+Le défenseur de la Goualeuse (nous nommerons cet inconnu Rodolphe)
+paraissait âgé de trente à trente-six ans; sa taille moyenne, svelte,
+parfaitement proportionnée, ne semblait pas annoncer la vigueur
+surprenante que cet homme venait de déployer dans sa lutte avec
+l'athlétique Chourineur.
+
+Il eût été très-difficile d'assigner un caractère certain à la
+physionomie de Rodolphe; elle réunissait les contrastes les plus
+bizarres.
+
+Ses traits étaient régulièrement beaux, trop beaux peut-être pour un
+homme.
+
+Son teint d'une pâleur délicate, ses grands yeux d'un brun orangé,
+presque toujours à demi fermés et entourés d'une légère auréole d'azur,
+sa démarche nonchalante, son regard distrait, son sourire ironique,
+semblaient annoncer un homme blasé, dont la constitution était sinon
+délabrée, du moins affaiblie par les aristocratiques excès d'une vie
+opulente.
+
+Et pourtant, de sa main élégante et blanche, Rodolphe venait de
+terrasser un des bandits les plus robustes, les plus redoutés de ce
+quartier de bandits.
+
+Nous disons _aristocratiques excès_, parce que l'ivresse d'un vin
+généreux diffère complètement de l'ivresse d'un affreux breuvage
+frelaté; parce qu'en un mot, aux yeux de l'observateur, les excès
+diffèrent de symptômes comme ils diffèrent de nature et d'espèce.
+
+Certains plis du front de Rodolphe révélaient le penseur profond,
+l'homme essentiellement contemplatif... et pourtant la fermeté des
+contours de sa bouche, son port de tête quelquefois impérieux et hardi,
+décelaient alors l'homme d'action dont la force physique, dont l'audace,
+exercent toujours sur la foule un irrésistible ascendant.
+
+Souvent son regard se chargeait d'une triste mélancolie, et tout ce que
+la commisération a de plus secourable, tout ce que la pitié a de plus
+touchant, se peignait sur son visage. D'autres fois, au contraire, le
+regard de Rodolphe devenait dur, méchant; ses traits exprimaient tant de
+dédain et de cruauté qu'on ne pouvait le croire capable de ressentir
+aucune émotion douce.
+
+La suite de ce récit montrera quel ordre de faits ou d'idées excitait
+chez lui des passions si contraires.
+
+Dans sa lutte avec le Chourineur, Rodolphe n'avait témoigné ni colère ni
+haine contre cet adversaire indigne de lui. Confiant dans sa force, dans
+son adresse, dans son agilité, il n'avait eu qu'un mépris railleur pour
+l'espèce de bête brute qu'il venait de terrasser.
+
+Pour achever le portrait de Rodolphe, nous dirons que ses cheveux
+étaient châtain clair, de la même nuance que ses sourcils noblement
+arqués et que sa petite moustache fine et soyeuse; son menton un peu
+saillant était soigneusement rasé.
+
+Du reste, les manières et le langage qu'il affectait avec une incroyable
+aisance donnaient à Rodolphe une complète ressemblance avec les hôtes de
+l'ogresse. Son cou svelte, aussi élégamment modelé que celui du Bacchus
+indien, était entouré d'une cravate noire nouée négligemment, et dont
+les bouts retombaient sur le collet de sa blouse bleue, d'une nuance
+blanchâtre annonçant la vétusté. Une double rangée de clous armait ses
+gros souliers. Enfin, sauf ses mains d'une distinction rare, rien ne le
+distinguait matériellement des hôtes du tapis-franc; tandis que son air
+de résolution, et, pour ainsi dire, d'audacieuse sérénité, mettait entre
+eux et lui une distance énorme.
+
+En entrant dans le tapis-franc, le Chourineur, posant une de ses larges
+mains velues sur l'épaule de Rodolphe, s'écria:
+
+--Salut au maître du Chourineur!... Oui, les amis, ce cadet-là vient de
+me rincer... Avis aux amateurs qui auraient l'idée de se faire casser
+les reins ou crever la _sorbonne_[22], en comptant le Maître d'école
+qui, cette fois-ci, trouvera son maître... J'en réponds et je le parie!
+
+À ces mots, depuis l'ogresse jusqu'au dernier des habitués du
+tapis-franc, tous regardèrent le vainqueur du Chourineur avec un respect
+craintif.
+
+Les uns reculèrent leurs verres et leurs brocs au bout de la table
+qu'ils occupaient, s'empressant de faire une place à Rodolphe, dans le
+cas où il aurait voulu se placer à côté d'eux; d'autres s'approchèrent
+du Chourineur pour lui demander à voix basse quelques détails sur cet
+inconnu qui débutait si victorieusement dans le _monde_.
+
+L'ogresse, enfin, avait adressé à Rodolphe l'un de ses plus gracieux
+sourires. Chose inouïe, exorbitante, fabuleuse dans les fastes du
+Lapin-Blanc, elle s'était levée de son comptoir pour venir prendre les
+ordres de Rodolphe et savoir ce qu'il fallait servir à sa _société_,
+attention que l'ogresse n'avait jamais eue pour le fameux Maître
+d'école, terrible scélérat qui faisait trembler le Chourineur lui-même.
+
+Un des deux hommes à figure sinistre que nous avons signalés (celui qui,
+très-pâle, cachait sa main gauche et rabattait toujours son bonnet grec
+sur son front) se pencha vers l'ogresse, qui essuyait soigneusement la
+table de Rodolphe, et lui dit d'une voix enrouée:
+
+--Le Maître d'école n'est pas venu aujourd'hui?
+
+--Non, dit la mère Ponisse.
+
+--Et hier?
+
+--Il est venu.
+
+--Avec sa nouvelle _largue_[23]?
+
+--Ah ça! est-ce que tu me prends pour un _raille_[24], avec des
+drogueries? Est-ce que tu crois que je vais _manger_ mes pratiques sur
+_l'orgue_[25]? dit l'ogresse d'une voix brutale.
+
+--J'ai rendez-vous ce soir avec le Maître d'école, répéta le brigand,
+nous avons des affaires ensemble.
+
+--Ça doit être du propre, vos affaires, tas _d'escarpes_[26] que vous
+êtes!
+
+--Escarpes! répéta le bandit d'un air irrité, c'est les escarpes qui te
+font vivre!
+
+--Ah çà! vas-tu me donner la paix! s'écria l'ogresse d'un air menaçant,
+en levant sur le questionneur le broc qu'elle tenait à la main.
+
+L'homme se remit à sa place en grommelant.
+
+Fleur-de-Marie, entrant dans la taverne de l'ogresse sur les pas du
+Chourineur, avait échangé un signe de tête amical avec l'adolescent à
+figure flétrie.
+
+Le Chourineur dit à ce dernier:
+
+--Eh! Barbillon, tu _pitanches_ donc toujours de l'_eau d'aff_[27]?
+
+--Toujours! j'aime mieux faire la _tortue_ et avoir des _philosophes_
+aux _arpions_ que d'être sans _eau d'aff_ dans l'_avaloir_ et sans
+_tréfoin_ dans ma _chiffarde_[28], dit le jeune homme d'une voix cassée,
+sans changer de position et en lançant d'énormes bouffées de tabac.
+
+--Bonsoir, mère Ponisse, dit la Goualeuse.
+
+--Bonsoir, Fleur-de-Marie, répondit l'ogresse en s'approchant de la
+jeune fille pour inspecter les vêtements qui couvraient la malheureuse
+et qu'elle lui avait loués.
+
+Après cet examen, elle lui dit avec une sorte de satisfaction bourrue:
+
+--C'est un plaisir de te louer des effets, à toi... tu es propre comme
+une petite chatte... aussi je n'aurais pas confié ce joli châle orange à
+des canailles comme la Tourneuse ou la Tête-de-Mort. Mais aussi c'est
+moi qui t'ai _éduquée_ depuis ta sortie de prison... et il faut être
+juste, il n'y a pas un meilleur sujet que toi dans toute la Cité.
+
+La Goualeuse baissa la tête et ne parut nullement fière des louanges de
+l'ogresse.
+
+--Tiens! dit Rodolphe, vous avez du buis bénit sur votre coucou, la
+mère?
+
+Et il montra du doigt le saint rameau placé derrière la vielle horloge.
+
+--Eh bien, faut-il pas vivre comme des païens! répondit naïvement
+l'horrible femme.
+
+Puis, s'adressant à Fleur-de-Marie, elle ajouta:
+
+--Dis donc, la Goualeuse, est-ce que tu ne vas pas nous _goualer_ une de
+tes _goualantes_[29]?
+
+--Après souper, mère Ponisse, dit le Chourineur.
+
+--Qu'est-ce que je vais vous servir, mon brave? dit l'ogresse à
+Rodolphe, dont elle voulait se faire bien venir et peut-être au besoin
+acheter le soutien.
+
+--Demandez au Chourineur, la mère; il régale; moi, je paye.
+
+--Eh bien! dit l'ogresse en se tournant vers le bandit, qu'est-ce que tu
+veux à souper, mauvais chien?
+
+--Deux doubles _cholettes_ de _tortu_ à douze, un _arlequin_ et trois
+croûtons de _lartif_ bien tendre (deux litres de vin à douze sous, trois
+croûtons de pain très-tendre) et un _arlequin_[30], dit le Chourineur,
+après avoir un moment médité sur la composition de ce _menu_.
+
+--Je vois que tu es toujours un fameux _licheur_ et que tu as toujours
+une passion pour les _arlequins_.
+
+--Eh bien! maintenant, la Goualeuse, dit le Chourineur, as-tu faim?
+
+--Non, Chourineur.
+
+--Veux-tu autre chose qu'un _arlequin_, ma fille? dit Rodolphe.
+
+--Oh! non... ma faim a passé...
+
+--Mais regarde donc _mon maître_... ma fille! dit le Chourineur en riant
+d'un gros rire et indiquant Rodolphe du regard. Est-ce que tu n'oses pas
+le reluquer?
+
+La Goualeuse rougit et baissa les yeux sans répondre.
+
+Au bout de quelques moments, l'ogresse vint elle-même placer sur la
+table de Rodolphe un broc de vin, un pain et l'_arlequin_, dont nous
+n'essayerons pas de donner une idée au lecteur, mais que le Chourineur
+sembla trouver parfaitement de son goût, car il s'écria:
+
+--Quel plat! Dieu de Dieu!... quel plat! C'est comme un omnibus! Il y en
+a pour tous les goûts, pour ceux qui font gras et pour ceux qui font
+maigre, pour ceux qui aiment le sucre et ceux qui aiment le poivre...
+Des pilons de volaille, des queues de poisson, des os de côtelette, des
+croûtes de pâté, de la friture, du fromage, des légumes, des têtes de
+bécasse, du biscuit et de la salade. Mais mange donc, la Goualeuse...
+c'est du soigné... Est-ce que tu as nocé aujourd'hui?
+
+--Nocé! ah bien oui! J'ai mangé ce matin comme toujours, mon sou de lait
+et mon sou de pain.
+
+L'entrée d'un nouveau personnage dans le cabaret interrompit toutes les
+conversations et fit lever toutes les têtes.
+
+C'était un homme entre les deux âges, alerte et robuste, portant veste
+et casquette, parfaitement au fait des usages du tapis-franc; il employa
+le langage familier à ses hôtes pour demander à souper.
+
+Quoique cet étranger ne fût pas un des habitués du tapis-franc, on ne
+fit bientôt plus attention à lui: il était _jugé_.
+
+Pour reconnaître leurs pareils, les bandits, comme les honnêtes gens,
+ont un coup d'oeil sûr.
+
+Ce nouvel arrivant s'était placé de façon à pouvoir observer les deux
+individus à figure sinistre dont l'un avait demandé le Maître d'école.
+Il ne les quittait pas du regard; mais, par leur position, ceux-ci ne
+pouvaient s'apercevoir de la surveillance dont ils étaient l'objet.
+
+Les conversations, un moment interrompues, reprirent leur cours. Malgré
+son audace, le Chourineur témoignait une sorte de déférence à Rodolphe;
+il n'osait pas le tutoyer.
+
+Cet homme ne respectait pas les lois, mais il respectait la force.
+
+--Foi d'homme! dit-il à Rodolphe, quoique j'aie eu ma danse, je suis
+tout de même flatté de vous avoir rencontré.
+
+--Parce que tu trouves l'_arlequin_ de ton goût?
+
+--D'abord... et puis parce que je grille de vous voir vous crocher avec
+le Maître d'école, lui qui m'a toujours rincé... le voir rincé à son
+tour... ça me flattera...
+
+--Ah çà, est-ce que tu crois que pour t'amuser je vais sauter comme un
+bouledogue sur le Maître d'école?
+
+--Non, mais il sautera sur vous dès qu'il entendra dire que vous êtes
+plus fort que lui, répondit le Chourineur en se frottant les mains.
+
+--J'ai encore assez de monnaie pour lui donner sa paye! dit
+nonchalamment Rodolphe; puis il reprit: Ah çà, il fait un temps de
+chien... si nous demandions un pot _d'eau d'aff_ avec du sucre, ça
+mettrait peut-être la Goualeuse en train de chanter...
+
+--Ça me va, dit le Chourineur.
+
+--Et pour faire connaissance nous nous dirons qui nous sommes, ajouta
+Rodolphe.
+
+--L'Albinos, dit Chourineur, _fagot affranchi_ (forçat libéré),
+débardeur de bois flotté au quai Saint-Paul, gelé pendant l'hiver, rôti
+pendant l'été, voilà mon caractère, dit le convive de Rodolphe en
+faisant le salut militaire avec sa main gauche. Ah çà, ajouta-t-il, et
+vous, mon maître, c'est la première fois qu'on vous voit dans la Cité...
+C'est pas pour vous le reprocher, mais vous y êtes entré crânement sur
+mon crâne et tambour battant sur ma peau. Nom d'un nom, quel
+roulement!... surtout les coups de poing de la fin... J'en reviens
+toujours là, comme _c'était fignolé_!... Mais vous avez un autre métier
+que de rincer le Chourineur?
+
+--Je suis peintre en éventails! et je m'appelle Rodolphe.
+
+--Peintre en éventails! C'est donc ça que vous avez les mains si
+blanches, dit le Chourineur. C'est égal, si tous vos camarades sont
+comme vous, il paraît qu'il faut être pas mal fort pour faire cet
+état-là... Mais puisque vous êtes ouvrier, et sans doute un honnête
+ouvrier... pourquoi venez-vous dans un tapis-franc, où il n'y a que des
+_grinches_, des _escarpes_ ou des _fagots affranchis_ comme moi, et qui
+ne peuvent aller ailleurs?
+
+--Je viens ici, parce que j'aime la bonne société.
+
+--Hum!... hum!... dit le Chourineur en secouant la tête d'un air de
+doute. Je vous ai trouvé dans l'allée de Bras-Rouge; enfin... suffit...
+Vous dites que vous ne le connaissez pas?
+
+--Est-ce que tu vas m'ennuyer encore longtemps avec ton Bras-Rouge, que
+l'enfer confonde... si ça plaît à Lucifer!...
+
+--Tenez, mon maître, vous vous défiez peut-être de moi, et vous n'avez
+pas tort... Mais, si vous voulez, je vous raconterai mon histoire... à
+condition que vous m'apprendrez à donner les coups de poing qui ont été
+le bouquet de ma raclée... j'y tiens.
+
+--J'y consens, Chourineur, tu me diras ton histoire... et la Goualeuse
+dira aussi la sienne.
+
+--Ça va, reprit le Chourineur... Il fait un temps à ne pas mettre un
+sergent de ville dehors... ça nous amusera... Veux-tu, la Goualeuse?
+
+--Je veux bien; mais ça ne sera pas long, dit Fleur-de-Marie...
+
+--Et vous nous direz la vôtre, camarade Rodolphe? ajouta le Chourineur.
+
+--Oui, je commencerai...
+
+--Peintre d'éventails, dit la Goualeuse, c'est un bien joli métier.
+
+--Et combien gagnez-vous, à vous éreinter à ça? dit le Chourineur.
+
+--Je suis à ma tâche, répondit Rodolphe; mes bonnes journées vont à
+quatre francs, quelquefois à cinq, mais dans l'été, parce que les jours
+sont longs.
+
+--Et vous flânez souvent, gueusard?
+
+--Oui, tant que j'ai de l'argent: d'abord six sous pour ma nuit dans mon
+garni.
+
+--Excusez, monseigneur... vous couchez à six sous, vous! dit le
+Chourineur en portant la main à son bonnet...
+
+Ce mot _monseigneur_, dit ironiquement par le Chourineur, fit sourire
+imperceptiblement Rodolphe, qui reprit:
+
+--Oh! je tiens à mes aises et à la propreté.
+
+--En voilà un pair de France! un banquier! un riche! s'écria le
+Chourineur, il couche à six.
+
+--Avec ça, continua Rodolphe, quatre sous de tabac, ça fait dix; quatre
+sous à déjeuner, quatorze; quinze sous à dîner; un ou deux sous
+d'eau-de-vie, ça me fait dans les environs de trente _ronds_ (sous) par
+jour. Je n'ai pas besoin de travailler toute la semaine; le reste du
+temps je fais la noce.
+
+--Et votre famille? dit la Goualeuse.
+
+--Le choléra l'a mangée, reprit Rodolphe.
+
+--Qu'est-ce qu'ils étaient, vos parents? demanda la Goualeuse.
+
+--Fripiers sous les piliers des Halles, négociants en vieux chiffons.
+
+--Et combien que vous avez vendu leur fonds? dit le Chourineur.
+
+--J'étais trop jeune, c'est mon tuteur, qui l'a vendu; quand j'ai été
+_major_, je lui ai redû trente francs... Voilà mon héritage.
+
+--Et votre maître fabricant, à cette heure? demanda le Chourineur.
+
+--Mon _singe_[31]? Il s'appelle M. Borel, rue des Bourdonnais, bête...
+mais brutal:... voleur... mais avare; il aime autant se faire crever un
+oeil que faire la paye aux ouvriers. Voilà son signalement; s'il
+s'égare, laissez-le se perdre, ne le ramenez pas à sa fabrique. J'ai été
+apprenti chez lui depuis l'âge de quinze ans, j'ai eu un bon numéro à la
+conscription; je demeure rue de la Juiverie, au quatrième sur le devant;
+je m'appelle Rodolphe Durand... Voilà mon histoire.
+
+--Maintenant, à ton tour, la Goualeuse, dit le Chourineur; je garde mon
+histoire pour la bonne bouche.
+
+
+
+
+III
+
+Histoire de la Goualeuse
+
+
+--Commençons d'abord par le commencement, dit le Chourineur.
+
+--Oui... tes parents? reprit Rodolphe.
+
+--Je ne les connais pas, dit Fleur-de-Marie.
+
+--Ah! bah! fit le Chourineur.
+
+--Ni vus, ni connus; née sous un chou, comme on dit aux enfants.
+
+--Tiens, c'est drôle, la Goualeuse!... nous sommes de la même famille...
+
+--Toi aussi, Chourineur?
+
+--Orphelin du pavé de Paris, tout comme toi, ma fille.
+
+--Et qu'est-ce qui t'a élevée, la Goualeuse? demanda Rodolphe.
+
+--Je ne sais pas... Du plus loin qu'il m'en souvient, je crois, sept à
+huit ans, j'étais avec une vieille borgnesse qu'on appelait la
+Chouette... parce qu'elle avait un nez crochu, un oeil vert tout rond,
+et qu'elle ressemblait à une chouette qui aurait un oeil crevé.
+
+--Ah!... ah!... Ah!... Je la vois d'ici, la Chouette! s'écria le
+Chourineur en riant.
+
+--La borgnesse, reprit Fleur-de-Marie, me faisait vendre, le soir, du
+sucre d'orge sur le Pont-Neuf; manière de demander l'aumône... Quand je
+n'apportais pas au moins dix sous en rentrant, la Chouette me battait au
+lieu de me donner à souper.
+
+--Je comprends, ma fille, dit le Chourineur, un coup de pied en guise de
+pain, avec des calottes pour mettre dessus.
+
+--Oh! mon Dieu, oui...
+
+--Et tu es sûre que cette femme n'était pas ta mère? demanda Rodolphe.
+
+--J'en suis sûre, la Chouette me l'a assez reproché, d'être sans père et
+mère; elle me disait toujours qu'elle m'avait ramassée dans la rue.
+
+--Ainsi, reprit le Chourineur, tu avais une danse pour fricot, quand tu
+ne faisais pas une recette de dix sous?
+
+--Un verre d'eau par là-dessus, et j'allais grelotter toute la nuit dans
+une paillasse étendue par terre et où la borgnesse avait fait un trou
+pour me fourrer... Tenez, on croit comme ça que la paille est chaude; eh
+bien on se trompe.
+
+--La _plume de Beauce_[32]! s'écria le Chourineur, tu as raison, ma
+fille, c'est une vraie gelée; le fumier vaudrait cent fois mieux! Mais
+on fait sa tête, on dit: C'est canaille... ç'a été porté!
+
+Cette plaisanterie fit sourire Fleur-de-Marie qui continua:
+
+--Le lendemain matin la borgnesse me donnait la même ration pour
+déjeuner que pour souper, et je m'en allais à Montfaucon chercher des
+vers de terre pour amorcer le poisson; car dans le jour la Chouette
+tenait sa boutique de lignes à pêcher sous le pont Notre-Dame... Pour un
+enfant de sept ans qui meurt de faim et de froid, il y a loin, allez...
+de la rue de la Mortellerie à Montfaucon.
+
+--L'exercice t'a fait pousser droite comme un jonc, ma fille; faut pas
+te plaindre de ça, dit le Chourineur battant le briquet pour allumer sa
+pipe.
+
+--Enfin, je revenais éreintée avec un plein panier de vers. Alors, sur
+le midi, la Chouette me donnait un bon morceau de pain, et je ne
+laissais pas la mie, je t'en réponds.
+
+--De ne pas manger, ça t'a rendu la taille fine comme une guêpe, ma
+fille: faut pas te plaindre de ça, dit le Chourineur en aspirant
+bruyamment quelques bouffées de tabac. Mais qu'est-ce que vous avez
+donc, camarade? Non, je veux dire maître Rodolphe? Vous avez l'air tout
+chose... Est-ce parce que c'te jeunesse a eu de la misère? Tiens... nous
+en avons tous eu de la misère!
+
+--Oh! je te défie bien d'avoir été aussi malheureux que moi, Chourineur,
+dit Fleur-de-Marie.
+
+--Moi, la Goualeuse!... Mais figure-toi donc, ma fille, que t'étais
+comme une reine auprès de moi! Au moins, quand tu étais petite, tu
+couchais sur de la paille et tu mangeais du pain... Moi, je couchais les
+bonnes nuits dans les fours à plâtre de Clichy, en vrai _gouépeur_
+(vagabond), et je me restaurais avec des feuilles de chou que je
+ramassais au coin des bornes; mais, le plus souvent, comme il y avait
+trop loin pour aller aux fours à plâtre de Clichy, vu que la fringale me
+cassait les jambes, je me couchais sous les grosses pierres du Louvre...
+et l'hiver j'avais des draps blancs... quand il tombait de la neige.
+
+--Tiens, un homme, c'est bien plus dur; mais une pauvre petite fille,
+dit Fleur-de-Marie; avec ça, j'étais grosse comme une mauviette.
+
+--Tu te rappelles ça, toi?
+
+--Je crois bien: quand la Chouette me battait, je tombais toujours du
+premier coup; alors elle se mettait à trépigner sur moi en criant:
+«Cette petite gueuse-là! elle n'a pas pour deux liards de force: ça ne
+peut pas seulement supporter deux calottes.» Et puis elle m'appelait la
+Pégriotte; j'ai pas eu d'autre nom, ç'a été mon baptême.
+
+--C'est comme moi, j'ai eu le baptême des chiens perdus: on m'appelait
+chose... machin... ou l'Albinos. C'est étonnant, comme nous nous
+ressemblons, ma fille, dit le Chourineur.
+
+--C'est vrai, dit Fleur-de-Marie, qui s'adressait presque toujours à cet
+homme; ressentant malgré elle une sorte de honte en présence de
+Rodolphe, elle osait à peine lever les yeux, quoiqu'il parût appartenir
+à l'espèce de gens avec lesquels elle vivait habituellement.
+
+--Et quand tu avais été chercher des vers pour la Chouette, qu'est-ce
+que tu faisais? demanda le Chourineur.
+
+--La borgnesse m'envoyait mendier autour d'elle jusqu'à la nuit; car le
+soir elle allait faire de la friture sur le Pont-Neuf. Dame! à cette
+heure-là, mon morceau de pain était bien loin: mais si j'avais le
+malheur de demander à manger à la Chouette, elle me battait en me
+disant: «Fais dix sous d'aumône, Pégriotte, et tu auras à souper!»
+Alors, moi, comme j'avais bien faim, et qu'elle me faisait mal, je
+pleurais toutes les larmes de mon corps. La borgnesse me passait mon
+petit éventaire de sucre d'orge au cou, et elle me plantait sur le
+Pont-Neuf. Comme je sanglotais! et que je grelottais de froid et de
+faim!...
+
+--Toujours comme toi, ma fille, dit le Chourineur en interrompant la
+Goualeuse; on ne croirait pas ça... mais la faim fait grelotter autant
+que le froid.
+
+--Enfin, je restais sur le Pont-Neuf jusqu'à onze heures du soir, ma
+boutique de sucre d'orge au cou et pleurant bien fort. De me voir
+pleurer... souvent ça touchait les passants, et quelquefois on me
+donnait jusqu'à dix, jusqu'à quinze sous, que je rendais à la Chouette.
+
+--Fameuse soirée pour une mauviette!
+
+--Mais voilà-t-il pas que la borgnesse, qui voyait ça...
+
+--D'un oeil, dit le Chourineur en riant.
+
+--D'un oeil, si tu veux, puisqu'elle n'en avait qu'un; ne voilà-t-il pas
+que la borgnesse prend le pli de me donner toujours des coups avant de
+me mettre en faction sur le Pont-Neuf, afin de me faire pleurer devant
+les passants et d'augmenter ainsi ma recette.
+
+--Ce n'était pas déjà si bête!
+
+--Oui, tu crois ça, toi, Chourineur? J'ai fini par m'endurcir aux coups;
+je voyais que la Chouette rageait quand je ne pleurais pas: alors, pour
+me venger d'elle, plus elle me faisait de mal, plus je riais; et le
+soir, au lieu de sangloter en vendant mes sucres d'orge, je chantais
+comme une alouette, quoique je n'en eusse guère envie... de chanter.
+
+--Dis donc... des sucres d'orge... c'est ça qui devait te faire envie,
+ma pauvre Goualeuse!
+
+--Oh! je crois bien, Chourineur; mais je n'en avais jamais goûté;
+c'était mon ambition... et c'est cette ambition qui m'a perdue, tu vas
+voir comment. Un jour, en revenant de mes vers, des gamins m'avaient
+battue et volé mon panier. Je rentre, je savais ce qui m'attendait, je
+reçois ma paye et pas de pain. Le soir, avant d'aller au pont, la
+borgnesse, furieuse de ce que je n'avais pas étrenné la veille, au lieu
+de me donner des coups comme d'habitude pour me mettre en train de
+pleurer, me martyrise jusqu'au sang en m'arrachant des cheveux du côté
+des tempes, où c'est le plus sensible.
+
+--Tonnerre! ça c'est trop fort! s'écria le bandit en frappant du poing
+sur la table et en fronçant les sourcils. Battre un enfant, bon... mais
+le martyriser, c'est trop fort!
+
+Rodolphe avait attentivement écouté le récit de Fleur-de-Marie; il
+regarda le Chourineur avec étonnement. Cet éclair de sensibilité le
+surprenait.
+
+--Qu'as-tu donc, Chourineur? lui dit-il.
+
+--Ce que j'ai! Comment! ça ne vous fait rien, à vous? Ce monstre de
+Chouette qui martyrise cet enfant! Vous êtes donc aussi dur que vos
+poings!
+
+--Continue, ma fille, dit Rodolphe à Fleur-de-Marie, sans répondre à
+l'interpellation du Chourineur.
+
+--Je vous disais donc que la Chouette me martyrisait pour me faire
+pleurer: moi, ça me butte; pour la faire endêver, je me mets à rire, et
+je m'en vas au pont avec mes sucres d'orge. La borgnesse était à sa
+poêle... De temps en temps, elle me montrait le poing. Alors, au lieu de
+pleurer, je chantais plus fort: avec tout ça, j'avais une faim, une
+faim! Depuis six mois que je portais des sucres d'orge, je n'en avais
+jamais goûté un... Ma foi! ce jour-là, je n'y tiens pas... Autant par
+faim que pour faire enrager la Chouette, je prends un sucre d'orge et je
+le mange.
+
+--Bravo, ma fille!
+
+--J'en mange deux.
+
+--Bravo! Vive la charte!!!
+
+--Dame! je trouvais ça bon, mais ne voilà-t-il pas une marchande
+d'oranges qui se met à crier à la borgnesse: «Dis donc, la Chouette...
+Pégriotte mange ton fonds.»
+
+--Oh! tonnerre! ça va chauffer... ça va chauffer, dit le Chourineur
+singulièrement intéressé. Pauvre petit rat! quel tremblement quand la
+Chouette s'est aperçue de ça, hein!
+
+--Comment t'es-tu tirée de là, ma pauvre Goualeuse? dit Rodolphe aussi
+intéressé que le Chourineur.
+
+--Ah! dame! ç'a été dur; seulement, ce qu'il y avait de drôle, ajouta
+Fleur-de-Marie en riant, c'est que la borgnesse, tout en enrageant de me
+voir manger ses sucres d'orge, ne pouvait pas quitter sa poêle, car sa
+friture était bouillante.
+
+--Ah!... ah!... ah!... c'est vrai. En voilà une position difficile!
+s'écria le Chourineur en riant aux éclats.
+
+Après avoir partagé l'hilarité du bandit, Fleur-de-Marie reprit:
+
+--Ma foi! moi, en pensant aux coups qui m'attendaient, je me dis: Tant
+pis! je ne serai pas plus battue pour trois que pour un. Je prends un
+troisième bâton, et avant de le manger, comme la Chouette me menaçait
+encore de loin avec sa grande fourchette de fer... aussi vrai que voilà
+une assiette, je lui montre le sucre d'orge et je le croque à son nez.
+
+--Bravo! ma fille!... Ça m'explique ton coup de ciseaux de tout à
+l'heure... Allons... allons, je te l'ai dit, tu as de _l'atout_ (du
+courage). Mais la Chouette a dû t'écorcher vive après ce coup-là?
+
+--Sa friture finie, elle vient à moi... On m'avait donné trois sous
+d'aumône et j'avais mangé pour six... Quand la borgnesse m'a prise par
+la main pour m'emmener, j'ai cru que j'allais tomber sur la place, tant
+j'avais peur, je me rappelle ça comme si j'y étais... car justement
+c'était dans le temps du jour de l'an. Tu sais, il y a toujours des
+boutiques de joujoux sur le Pont-Neuf: toute la soirée j'en avais eu des
+éblouissements... rien qu'à regarder toutes ces belles poupées, tous ces
+beaux petits ménages... tu penses, pour un enfant...
+
+--Et tu n'avais jamais eu de joujoux, Goualeuse? dit le Chourineur.
+
+--Moi! es-tu bête, va... Qui est-ce qui m'en aurait donné? Enfin, la
+soirée finit: quoiqu'en plein hiver, je n'avais qu'une mauvaise guenille
+de robe de toile, ni bas, ni chemise, et des sabots aux pieds! il n'y
+avait pas de quoi étouffer, n'est-ce pas? Eh bien, quand ma borgnesse
+m'a pris la main, je suis devenue tout en nage. Ce qui m'effrayait le
+plus, c'est qu'au lieu de jurer, de tempêter, sa Chouette ne faisait que
+marronner tout le long du chemin entre ses dents... Seulement, elle ne
+me lâchait pas, et me faisait marcher si vite, si vite, qu'avec mes
+petites jambes j'étais obligée de courir pour la suivre. En courant,
+j'avais perdu un de mes sabots: je n'osais pas le lui dire; je l'ai
+suivie tout de même avec un pied nu... En arrivant, je l'avais tout en
+sang.
+
+--La mauvaise chienne de borgnesse! s'écria le Chourineur en frappant de
+nouveau sur la table avec colère; ça me fait un drôle d'effet de penser
+à cette enfant qui trotte après cette vieille voleuse, avec son pauvre
+petit pied tout saignant.
+
+--Nous perchions dans un grenier de la rue de la Mortellerie: à côté de
+la porte de l'allée, il y avait un rogomiste: la Chouette y entra en me
+tenant toujours par la main. Là, elle but une demi-chopine d'eau-de-vie
+sur le comptoir.
+
+--Morbleu! je ne la boirais pas, moi, sans être soûl comme une grive.
+
+--C'était la ration de la borgnesse; aussi elle se couchait toujours
+dans les bringues-zingues. C'est peut-être pour cela qu'elle me battait
+tant. Enfin, nous montons chez nous; je n'étais pas à la noce, je t'en
+réponds. Nous arrivons: la Chouette ferme la porte à double tour; je me
+jette à ses genoux en lui demandant bien pardon d'avoir mangé ses sucres
+d'orge. Elle ne répond pas, et je l'entends marmotter en marchant dans
+la chambre: «Qu'est-ce donc que je vas lui faire ce soir, à cette
+Pégriotte, à cette voleuse de sucre d'orge?... Voyons, qu'est-ce donc
+que je vas lui faire?» Et elle s'arrêtait pour me regarder en roulant
+son oeil vert. Moi, j'étais toujours à genoux. Tout d'un coup, la
+borgnesse va à une planche et y prend une paire de tenailles.
+
+--Des tenailles! s'écria le Chourineur.
+
+--Oui, des tenailles.
+
+--Et pour quoi faire?
+
+--Pour te frapper? dit Rodolphe.
+
+--Pour te pincer? dit le Chourineur.
+
+--Ah bien, oui!
+
+--Pour t'arracher les cheveux?
+
+--Vous n'y êtes pas: donnez-vous votre langue aux chiens?
+
+--Je la donne.
+
+--Nous la donnons.
+
+--Eh bien, c'était pour m'arracher une dent[33]!
+
+Le Chourineur poussa un tel blasphème, et l'accompagna d'imprécations si
+furieuses, que tous les hôtes du tapis-franc se retournèrent avec
+étonnement.
+
+--Eh bien, qu'est-ce qu'il a donc? dit la Goualeuse.
+
+--Ce que j'ai?... Mais je l'_escarperais_[34] si je la tenais, la
+borgnesse!... Où est-elle? dis-le moi. Où est-elle? Si je la trouve, je
+la _refroidis_[35]!
+
+Et le regard du bandit s'injecta de sang.
+
+Rodolphe avait partagé l'horreur du Chourineur pour la cruauté de la
+borgnesse; mais il se demandait par quel phénomène un assassin entrait
+en fureur en entendant raconter qu'une méchante vieille femme avait
+voulu, par méchanceté, arracher une dent à un enfant.
+
+Nous croyons ce sentiment de pitié possible, même probable, chez une
+nature pourtant féroce.
+
+--Et elle te l'a arrachée ta dent, ma pauvre petite, cette vieille
+misérable? demanda Rodolphe.
+
+--Je crois bien, qu'elle me l'a arrachée!... et pas du premier coup
+encore! Mon Dieu! y a-t-elle travaillé! Elle me tenait la tête entre les
+genoux comme dans un étau. Enfin, moitié avec les tenailles, moitié avec
+ses doigts, elle m'a tiré cette dent: et puis elle m'a dit, pour
+m'effrayer, bien sûr: «Maintenant, je t'en arracherai une comme ça tous
+les jours, Pégriotte; et, quand tu n'auras plus de dents, je te ficherai
+à l'eau: tu seras mangée par les poissons; y se revengeront sur toi de
+ce que tu as été chercher des vers pour les prendre.» Je me souviens de
+ça, parce que ça me paraissait injuste... Tiens, comme si c'était pour
+mon plaisir que j'allais aux vers!
+
+--Ah! la gueuse! casser, arracher les dents à une pauvre petite enfant!
+s'écria le Chourineur avec un redoublement de fureur.
+
+--Eh bien, après? Est-ce qu'il y paraît maintenant, voyons? dit
+Fleur-de-Marie.
+
+Et elle entr'ouvrit en souriant une de ses lèvres roses, en montrant
+deux rangées de petites dents blanches comme des perles.
+
+Était-ce insouciance, oubli, générosité instinctive de la part de cette
+malheureuse créature? Rodolphe remarqua qu'il n'y eut pas dans son récit
+un seul mot de haine contre la femme atroce qui l'avait martyrisée.
+
+--Eh bien, après, qu'as-tu fait? reprit le Chourineur.
+
+--Ma foi, j'en ai eu assez comme ça. Le lendemain, au lieu d'aller aux
+vers, je me suis sauvée du côté du Panthéon. J'ai marché toute la
+journée de ce côté-là, tant j'avais peur de la Chouette. J'aurais été au
+bout du monde plutôt que de retomber dans ses griffes.
+
+«Comme je me trouvais dans des quartiers perdus, je n'avais rencontré
+personne à qui demander l'aumône, et puis je n'aurais pas osé. Pendant
+la nuit, j'avais couché dans un chantier, sous des piles de bois.
+J'étais grosse comme un rat; en me glissant sous une vieille porte, je
+m'étais nichée au milieu d'un tas d'écorces. La faim me dévorait:
+j'essayai de mâcher un peu de pelure de bois pour tromper ma fringale,
+mais je ne pouvais pas: je n'ai pu mordre un peu que sur l'écorce de
+bouleau: c'était plus tendre. Par là-dessus je me suis endormie. Au
+jour, entendant du bruit, je me suis encore plus enfoncée sous la pile
+de bois. Il y faisait presque chaud, comme dans une cave. Si j'avais eu
+à manger, je n'aurais jamais mieux été de l'hiver.
+
+--C'était comme moi dans un four à plâtre.
+
+--Je n'osais pas sortir du chantier, je me figurais que la Chouette me
+cherchait partout pour m'arracher les dents et me jeter aux poissons, et
+qu'elle saurait bien me rattraper si je bougeais de là.
+
+--Tiens, ne m'en parle plus de cette vieille gueuse-là, tu me fais
+monter le sang aux yeux!
+
+--Enfin, le deuxième jour, j'avais encore mâché un peu d'écorce de
+bouleau et je commençais à m'endormir, lorsque j'entends aboyer un gros
+chien. Ça me réveille en sursaut. J'écoute... Le chien aboyait toujours
+en se rapprochant de la pile de bois. Voilà une autre frayeur qui me
+galope: heureusement le chien, je ne sais pourquoi, n'osait pas
+avancer... mais tu vas rire, Chourineur.
+
+--Avec toi, il y a toujours à rire... tu es une brave fille, tout de
+même. Tiens, vois-tu, maintenant, foi d'homme, je suis fâché de t'avoir
+battue.
+
+--Pourquoi ne m'aurais-tu pas battue? je n'ai personne pour me
+défendre...
+
+--Et moi? dit Rodolphe.
+
+--Vous êtes bien bon, monsieur Rodolphe, mais le Chourineur ne savait
+pas que vous seriez là... ni moi non plus...
+
+--C'est égal, j'en suis pour ce que j'ai dit... je suis fâché de t'avoir
+battue, reprit le Chourineur.
+
+--Continue ton histoire, mon enfant, reprit Rodolphe.
+
+--J'étais blottie sous la pile de bois, lorsque j'entends un chien
+aboyer. Pendant que le chien jappait, une grosse voix se met à dire:
+«Mon chien aboie! il y a quelqu'un de caché dans ce chantier.» «C'est
+des voleurs», reprend une autre voix... Et «kiss! kiss!» les voilà à
+agacer leur chien en lui criant: «Pille! pille!»
+
+«Le chien accourt sur moi, j'ai peur d'être mordue, et je me mets à
+crier de toutes mes forces. «Tiens! dit la voix, on dirait les cris d'un
+enfant...» On rappelle le chien, on va chercher une lanterne; je sors de
+mon trou, je me trouve en face d'un gros homme et d'un garçon en blouse.
+«Qu'est-ce que tu fais dans mon chantier, petite voleuse?» me dit ce
+gros homme d'un air menaçant. «Mon bon monsieur, je n'ai pas mangé
+depuis deux jours; je me suis sauvée de chez la Chouette, qui m'a
+arraché une dent et voulait me jeter aux poissons; ne sachant où
+coucher, j'ai passé par-dessous votre porte, j'ai dormi la nuit dans vos
+écorces, sous vos piles de bois, ne croyant faire de mal à personne.»
+
+«Voilà-t-il pas le marchand qui se met à dire à son garçon: «--Je ne
+suis pas dupe de ça, c'est une petite voleuse, elle vient me voler mes
+bûches.»
+
+--Ah! le vieux panné! le vieux plâtras! s'écria le Chourineur. Voler ses
+bûches; et t'avais huit ans!
+
+--C'était une bêtise... car son garçon lui répondit: «Voler vos bûches,
+bourgeois? Et comment donc qu'elle ferait? Elle n'est pas tant si grosse
+que la plus petite de vos bûches.»
+
+«--T'as raison, dit le marchand de bois; mais si elle ne vient pas pour
+son compte, c'est tout de même. Les voleurs ont comme ça des enfants
+qu'ils envoient espionner et se cacher, pour ouvrir la porte aux autres.
+Il faut la mener chez le commissaire.»
+
+--Ah! la fichue bête de marchand de bois...
+
+--On me mène chez le commissaire. Je défile mon chapelet; je m'accuse
+d'être vagabonde; on m'envoie en prison; je suis citée à la
+correctionnelle; condamnée, toujours comme vagabonde, à rester jusqu'à
+seize ans dans une maison de correction. Je remercie bien les juges de
+leur bonté... Dame!... tu penses, dans la prison... j'avais à manger; on
+ne me battait pas, c'était pour moi un paradis auprès du grenier de la
+Chouette. De plus, en prison, j'ai appris à coudre. Mais voilà le
+malheur! j'étais paresseuse et flâneuse; j'aimais mieux chanter que
+travailler, surtout quand je voyais le soleil... Oh! quand il faisait
+bien beau dans la cour de la geôle, je ne pouvais pas me retenir de
+chanter... et alors... comme c'est drôle... à force de chanter, il me
+semblait que je n'étais plus prisonnière.
+
+--C'est-à-dire, ma fille, que tu es un vrai rossignol de naissance, dit
+Rodolphe en souriant.
+
+--Vous êtes bien honnête, monsieur Rodolphe; c'est depuis ce temps-là
+qu'on m'a appelée la Goualeuse au lieu de la Pégriotte. Enfin j'attrape
+mes seize ans, je sors de prison... Voilà qu'à la porte je trouve
+l'ogresse d'ici et deux ou trois vieilles femmes qui étaient quelquefois
+venues voir mes camarades prisonnières, et qui m'avaient toujours dit
+que, le jour de ma sortie, elles auraient de l'ouvrage à me donner.
+
+--Ah! bon! bon! j'y suis, dit le Chourineur.
+
+--«Mon dauphin, mon bel ange, ma belle petite, me dirent l'ogresse et
+les vieilles... voulez-vous venir loger chez nous? Nous vous donnerons
+de belles robes, et vous n'aurez qu'à vous amuser.»
+
+--Tu sens bien, Chourineur, qu'on n'a pas été huit ans en prison sans
+savoir ce que parler veut dire. Je les envoie promener, ces vieilles
+embaucheuses. Je me dis: «Je sais bien coudre, j'ai trois cents francs
+devant moi, de la jeunesse...»
+
+--Et de la jolie jeunesse... ma fille! dit le Chourineur.
+
+--Voilà huit ans que je suis en prison, je vas jouir un peu de la vie,
+ça ne fait de mal à personne; l'ouvrage viendra quand l'argent me
+manquera... Et je me mets à faire danser mes trois cents francs. Ç'a été
+mon grand tort, ajouta Fleur-de-Marie avec un soupir; j'aurais dû, avant
+tout, m'assurer de l'ouvrage... mais je n'avais personne pour me
+conseiller... Enfin, ce qui est fait est fait... Je me mets donc à
+dépenser mon argent. D'abord j'achète des fleurs pour mettre tout plein
+ma chambre; j'aime tant les fleurs! et puis j'achète une robe, un beau
+châle, et je vais me promener au bois de Boulogne à âne, à Saint-Germain
+aussi à âne.
+
+--Avec un amoureux, ma fille? dit le Chourineur.
+
+--Ma foi, non: je voulais être ma maîtresse. Je faisais mes parties avec
+une de mes camarades de prison qui avait été aux Enfants-Trouvés, une
+bien bonne fille; on l'appelait Rigolette, parce qu'elle riait
+toujours.
+
+--Rigolette! Rigolette! je ne connais pas ça, dit le Chourineur, en
+ayant l'air d'interroger ses souvenirs.
+
+--Je crois bien que tu ne la connais pas! Elle est bien honnête,
+Rigolette; c'est une très-bonne ouvrière; maintenant elle gagne au moins
+vingt-cinq sous par jour; elle a un petit ménage à elle... Aussi je n'ai
+jamais osé la revoir. Enfin, à force de faire danser mon argent, il ne
+me restait plus que quarante-trois francs.
+
+--Il fallait acheter un fonds de bijouterie avec ça, dit le Chourineur.
+
+--Ma foi! j'ai mieux fait que ça... J'avais pour blanchisseuse une femme
+appelée la Lorraine, la brebis du bon Dieu; elle était alors grosse à
+pleine ceinture, avec ça toujours les pieds et les mains dans l'eau à
+son bateau! Tu juges! Ne pouvant plus travailler, elle avait demandé à
+entrer à la Bourbe; il n'y avait plus de place, on l'avait refusée, elle
+ne gagnait plus rien. La voilà près d'accoucher, n'ayant pas seulement
+de quoi payer un lit dans un garni! Heureusement elle rencontra par
+hasard, un soir, au coin du pont Notre-Dame, la femme à Goubin, qui se
+cachait depuis quatre jours dans la cave d'une maison qu'on démolissait
+derrière l'Hôtel-Dieu.
+
+--Eh! pourquoi donc qu'elle se cachait dans le jour, la femme à Goubin?
+
+--Pour se sauver de son homme, qui voulait la tuer! Elle ne sortait qu'à
+la nuit pour aller acheter son pain. C'est comme ça qu'elle avait
+rencontré la pauvre Lorraine, qui ne savait plus où donner de la tête,
+car elle s'attendait à accoucher d'un moment à l'autre... Voyant ça, la
+femme Goubin l'avait emmenée dans la cave où elle se cachait. C'était
+toujours un asile.
+
+--Attends donc, attends donc, la femme à Goubin, c'est Helmina? dit le
+Chourineur.
+
+--Oui, une brave fille, répondit la Goualeuse... une couturière qui
+avait travaillé pour moi et pour Rigolette... Dame, elle a fait ce
+qu'elle a pu en donnant la moitié de sa cave, de sa paille et de son
+pain à la Lorraine, qui est accouchée d'un pauvre petit enfant; et pas
+seulement une couverture, rien que de la paille!... Voyant ça, la femme
+à Goubin n'y tient pas; au risque de se faire assassiner par son homme
+qui la cherchait partout, elle sort en plein jour de sa cave et elle
+vient me trouver. Elle savait que j'avais encore un petit peu d'argent,
+et que je n'étais pas méchante; justement j'allais monter en _milord_
+[36] avec Rigolette; nous voulions finir mes quarante-trois francs, nous
+faire mener à la campagne, dans les champs... j'aime tant les champs,
+les arbres... les prés... Mais, bah! quand Helmina me raconte le malheur
+de la Lorraine, je renvoie le _milord_, je cours à ma chambre prendre ce
+que j'avais de linge, mon matelas, ma couverture, je fais mettre ça sur
+le dos d'un commissionnaire, et je trotte à la cave avec la femme à
+Goubin... Ah! fallait voir comme elle était contente, la pauvre
+Lorraine! Nous l'avions veillée nous deux, Helmina; quand elle a pu se
+lever, je l'ai aidée du reste de mon argent jusqu'à ce qu'elle ait pu se
+remettre à son bateau. Maintenant elle gagne sa vie; mais je ne puis pas
+venir à bout de lui faire donner ma note de blanchissage! Je vois bien
+qu'elle veut s'acquitter comme ça! D'abord... si ça continue, je lui
+ôterai ma pratique..., dit la Goualeuse d'un air important.
+
+--Et la femme à Goubin? demanda le Chourineur.
+
+--Comment! tu ne sais pas? dit la Goualeuse.
+
+--Non, quoi donc?
+
+--Ah! la malheureuse!... Goubin ne l'a pas manquée! Trois coups de
+couteau entre les deux épaules! On lui avait dit qu'elle rôdait du côté
+de l'Hôtel-Dieu; et un soir, comme elle sortait de sa cave pour aller
+chercher du lait pour la Lorraine, il l'a tuée.
+
+--C'est donc pour ça qu'il a _une fièvre cérébrale_[37], et qu'il sera,
+dit-on, _fauché_[38] dans huit jours? dit le Chourineur.
+
+--Justement, dit la Goualeuse.
+
+--Et quand tu as eu donné ton argent à la Lorraine, qu'as-tu fait, ma
+fille? dit Rodolphe.
+
+--Dame, alors j'ai cherché de l'ouvrage. Je savais très-bien coudre;
+j'avais bon courage, je n'étais pas embarrassée; j'entre dans une
+boutique de lingère de la rue Saint-Martin. Pour ne tromper personne, je
+dis que je sors de prison depuis deux mois, et que j'ai bonne envie de
+travailler: on me montre la porte. Je demande de l'ouvrage à emporter;
+on me dit que je me moque du monde en demandant qu'on me confie
+seulement une chemise. Comme je m'en retournais bien triste... j'ai
+rencontré l'ogresse et une des vieilles qui étaient toujours après moi
+depuis ma sortie de prison... Je ne savais plus comment vivre... Elles
+m'ont emmenée... elles m'ont fait boire de l'eau-de-vie... Et voilà...
+
+--Je comprends, dit le Chourineur: je te connais maintenant comme si
+j'étais tes père et mère et que tu n'aurais jamais quitté mon giron. Eh
+bien! voilà, j'espère, une confession.
+
+--On dirait que ça t'attriste, ma fille, d'avoir raconté ta vie, dit
+Rodolphe.
+
+--Le fait est que ça me chagrine de regarder ainsi derrière moi; depuis
+mon enfance, c'est la première fois qu'il m'arrive de me rappeler toutes
+ces choses-là à la fois... et ça n'est pas gai... n'est-ce pas,
+Chourineur?
+
+--C'est ça, dit celui-ci avec ironie, tu regrettes peut-être d'avoir pas
+été fille de cuisine dans une gargote, ou domestique chez de vieilles
+bêtes à soigner les leurs?
+
+--C'est égal... ça doit être bon d'être honnête..., dit Fleur-de-Marie
+avec un soupir.
+
+--Honnête! oh!... c'te bête!... s'écria le bandit avec un bruyant éclat
+de rire. Honnête!... Et pourquoi pas rosière tout de suite, pour honorer
+tes père et mère que tu ne connais pas?
+
+La figure de la jeune fille avait perdu depuis quelques moments
+l'expression d'insouciance qui la caractérisait. Elle dit au
+Chourineur:
+
+--Tiens, Chourineur, je ne suis pas pleurnicheuse... Mon père ou ma mère
+m'ont jetée au coin de la borne comme un petit chien qu'on a de trop; je
+ne leur en veux pas; ils n'avaient pas sans doute de quoi se nourrir
+eux-mêmes! Ça n'empêche pas, vois-tu, Chourineur, qu'il y a des sorts
+plus heureux que le mien.
+
+--Toi? mais qu'est-ce donc qu'il te faut? T'es flambante comme une
+Vénus; t'as pas dix-sept ans; tu chantes comme un rossignol; tu as l'air
+d'une vierge, on t'appelle Fleur-de-Marie, et tu te plains! Mais
+qu'est-ce que tu diras donc quand tu auras une chaufferette sous les
+_arpions_[39], et une teignasse en chinchilla, comme voilà l'ogresse!
+
+--Oh! je ne viendrai jamais à cet âge-là.
+
+--Peut-être que tu auras un brevet d'invention pour ne pas _bivarder_
+[40]!
+
+--Non, mais je n'aurai pas la vie si dure! j'ai déjà une mauvaise toux!
+
+--Ah! bon! je te vois d'ici dans le _mannequin du trimbaleur des
+refroidis_[41]. Es-tu bête... va!
+
+--Est-ce que ça te prend souvent, ces idées-là, Goualeuse? dit
+Rodolphe.
+
+--Quelquefois... Tenez, monsieur Rodolphe, vous comprenez peut-être ça,
+vous: le matin, quand je vais acheter mon sou de lait à la laitière au
+coin de la rue de la Vieille-Draperie, et que je la vois s'en retourner
+dans sa petite charrette avec son âne, elle me fait bien souvent envie,
+allez... Je me dis: Elle s'en va dans la campagne, au bon air, dans sa
+maison, dans sa famille... et moi je remonte toute seule dans le chenil
+de l'ogresse, où on ne voit pas clair en plein midi.
+
+--Eh bien! sois honnête, ma fille, fais-en la farce... sois honnête dit
+le Chourineur.
+
+--Honnête! mon Dieu! et avec quoi donc veux-tu que je sois honnête! Les
+habits que je porte appartiennent à l'ogresse; je lui dois pour mon
+garni et pour ma nourriture... je ne puis bouger d'ici... elle me ferait
+arrêter comme voleuse... Je lui appartiens... il faut que je
+m'acquitte...
+
+En prononçant ces dernières et horribles paroles, la malheureuse ne put
+s'empêcher de frissonner.
+
+--Alors reste comme tu es, et ne te compare plus à une campagnarde, dit
+le Chourineur. Est-ce que tu deviens folle? Mais songe donc que toi tu
+brilles dans la capitale, tandis que la laitière s'en va faire la
+bouillie à ses moutards, traire ses vaches, chercher de l'herbe pour ses
+lapins, et recevoir une raclée de son mari quand il sort du cabaret. En
+voilà une de ces destinées qui peut se vanter d'être... flatteuse!
+
+--À boire, Chourineur, dit brusquement Fleur-de-Marie après un assez
+long silence; et elle tendit son verre. Non, pas de vin, de
+l'eau-de-vie... c'est plus fort, dit-elle de sa voix douce, en écartant
+le broc de vin que le Chourineur approchait de son verre.
+
+--De l'eau-de-vie! à la bonne heure! Voilà comme je t'aime, ma fille;
+t'es crâne! dit cet homme, sans comprendre le mouvement de la jeune
+fille et sans remarquer une larme qui vint trembler au bout des cils de
+la Goualeuse.
+
+--C'est dommage que l'eau-de-vie soit si mauvaise à boire... car ça
+étourdit bien..., dit Fleur-de-Marie en remettant son verre sur la table
+après avoir bu avec autant de répugnance que de dégoût.
+
+Rodolphe avait écouté ce récit d'une triste naïveté avec un intérêt
+croissant. La misère, l'abandon, plus que ses mauvais penchants, avaient
+perdu cette misérable jeune fille.
+
+
+
+
+IV
+
+Histoire du Chourineur
+
+
+Le lecteur n'a pas oublié que deux des hôtes du tapis-franc étaient
+attentivement observés par un troisième personnage récemment arrivé dans
+le cabaret.
+
+L'un de ces deux hommes, on l'a dit, portait un bonnet grec, cachait
+toujours sa main gauche, et avait instamment demandé à l'ogresse si le
+Maître d'école n'était pas encore venu.
+
+Pendant le récit de la Goualeuse, qu'ils ne pouvaient entendre, ces deux
+hommes s'étaient plusieurs fois parlé à voix basse, en regardant du côté
+de la porte avec anxiété.
+
+Celui qui portait un bonnet grec dit à son camarade:
+
+--Le Maître d'école _n'aboute_ pas[42]; pourvu que le zig[43] ne l'ait
+pas _escarpé à la capahut_[44].
+
+--Ça serait flambant pour nous qui avons nourri le _poupard_[45]! reprit
+l'autre.
+
+Le nouveau venu, qui observait ces deux hommes, était placé trop loin
+d'eux pour que leurs dernières paroles arrivassent jusqu'à lui; après
+avoir plusieurs fois très-adroitement consulté un petit papier caché
+dans le fond de sa casquette, il parut satisfait de ses remarques, se
+leva de table et dit à l'ogresse, qui sommeillait dans son comptoir, les
+pieds sur sa chaufferette, son gros chat noir sur ses genoux:
+
+--Dis donc, mère Ponisse, je vais rentrer tout de suite; veille à mon
+broc et à mon assiette... car il faut se défier des francs licheurs.
+
+--Sois tranquille, mon homme, dit la mère Ponisse, si ton assiette est
+vide et ton broc aussi, on n'y touchera pas.
+
+L'homme se prit à rire de la plaisanterie de l'ogresse et disparut sans
+que son départ fût remarqué.
+
+Au moment où cet homme sortit, Rodolphe aperçut dans la rue le
+charbonnier à figure noire et à taille colossale dont nous avons parlé;
+avant que la porte fût refermée, Rodolphe eut le temps de manifester par
+un geste d'impatience combien lui était importune l'espèce de
+surveillance protectrice du charbonnier; mais ce dernier, sans tenir
+compte de la contrariété de Rodolphe, ne quitta pas les abords du
+tapis-franc.
+
+Malgré le verre d'eau-de-vie qu'elle avait bu, la Goualeuse ne
+retrouvait pas sa gaieté; sous l'influence de cet excitant, sa
+physionomie devenait au contraire de plus en plus triste: le dos appuyé
+au mur, la tête baissée sur sa poitrine, ses grands yeux bleus errant
+machinalement autour d'elle, la malheureuse créature semblait accablée
+des plus sombres pensées.
+
+Deux ou trois fois Fleur-de-Marie, rencontrant le regard fixe de
+Rodolphe, avait détourné la vue; elle ne se rendait pas compte de
+l'impression que lui causait cet inconnu. Gênée, oppressée par sa
+présence, elle se reprochait de se montrer si peu reconnaissante envers
+celui qui l'avait arrachée des mains du Chourineur; elle regrettait
+presque d'avoir si sincèrement raconté sa vie devant Rodolphe.
+
+Le Chourineur, au contraire, se trouvait fort en gaieté; à lui seul il
+avait dévoré l'_arlequin_; le vin et l'eau-de-vie le rendaient
+très-communicatif; la honte d'avoir trouvé _son maître_, comme il
+disait, s'était effacée devant les généreux procédés de Rodolphe, et il
+lui reconnaissait d'ailleurs une si grande supériorité que son
+humiliation avait fait place à un sentiment qui tenait de l'admiration,
+de la crainte et du respect.
+
+Cette absence de rancune, la sauvage franchise avec laquelle il avouait
+avoir tué et avoir été justement puni, l'orgueil féroce avec lequel il
+se défendait d'avoir jamais volé, prouvaient au moins que, malgré ses
+crimes, le Chourineur n'était pas un être complètement endurci.
+
+Cette nuance n'avait pas échappé à la sagacité de Rodolphe; il attendait
+curieusement le récit du Chourineur.
+
+L'ambition de l'homme est si insatiable, si bizarre dans ses prétentions
+infinies, que Rodolphe désirait l'arrivée du Maître d'école, de ce
+brigand terrible qu'il venait presque de détrôner. Il engagea donc le
+Chourineur à tromper son impatience par la narration de ses aventures.
+
+--Allons... mon garçon, lui dit-il, nous t'écoutons.
+
+Le Chourineur vida son verre et commença ainsi:
+
+--Toi, ma pauvre Goualeuse, t'as au moins été recueillie par la
+Chouette, que l'enfer confonde! tu as eu un gîte jusqu'au moment où l'on
+t'a emprisonnée comme vagabonde... Moi, je ne me rappelle pas avoir
+couché dans ce qui s'appelle un lit avant dix-neuf ans... bel âge où je
+me suis fait troupier.
+
+--Tu as servi, Chourineur? dit Rodolphe.
+
+--Trois ans; mais ça viendra tout à l'heure. Les pierres du Louvre, les
+fours à plâtre de Clichy et les carrières de Montrouge, voilà les hôtels
+de ma jeunesse. Vous voyez, j'avais maison à Paris et à la campagne,
+rien que ça.
+
+--Et quel métier faisais-tu?
+
+--Ma foi, mon maître... j'ai comme un brouillard d'avoir _gouépé_[46]
+dans mon enfance avec un vieux chiffonnier qui m'assommait de coups de
+croc. Faut que ça soit vrai, car je n'ai jamais pu rencontrer un de ces
+cupidons à carquois d'osier sans avoir envie de tomber dessus: preuve
+qu'ils avaient dû me battre dans mon enfance. Mon premier métier a été
+d'aider les équarisseurs à égorger les chevaux à Montfaucon... J'avais
+dix ou douze ans. Quand j'ai commencé à chouriner ces pauvres vieilles
+bêtes, ça me faisait une espèce d'effet: au bout d'un mois, je n'y
+pensais plus; au contraire, je prenais goût à mon état. Il n'y avait
+personne pour avoir des couteaux affilés et aiguisés comme les miens...
+Ça donnait envie de s'en servir, quoi! Quand j'avais égorgé mes bêtes,
+on me jetait pour ma peine un morceau de la culotte d'un cheval mort de
+maladie, car ceux qu'on abattait se vendaient aux fricoteurs du quartier
+de l'École-de-Médecine, qui en faisaient du boeuf, du mouton, du veau,
+du gibier, au goût des personnes... Ah! mais c'est que, lorsque j'avais
+attrapé mon lopin de chair de cheval, le roi n'était pas mon maître, au
+moins! Je m'ensauvais avec ça dans mon four à plâtre, comme un loup dans
+sa tanière; et là, avec la permission des chaufourniers, je faisais sur
+les charbons, une grillade soignée. Quand les chaufourniers ne
+travaillaient pas, j'allais ramasser du bois sec à Romainville, je
+battais le briquet, et je faisais mon rôti au coin d'un des murs du
+charnier. Dame! c'était saignant et presque cru: mais de cette
+manière-là, je ne mangeais pas toujours la même chose.
+
+--Et ton nom? Comment t'appelait-on? dit Rodolphe.
+
+--J'avais les cheveux encore plus couleur de filasse que maintenant, le
+sang me portait toujours aux yeux; eu égard à ça, on m'appelait
+l'Albinos. Les Albinos sont les lapins blancs des hommes, et ils ont les
+yeux rouges, ajouta gravement le Chourineur, en manière de parenthèse
+physiologique.
+
+--Et tes parents, ta famille?
+
+--Mes parents? Logés au même numéro que ceux de la Goualeuse... Lieu de
+ma naissance? Le premier coin de n'importe quelle rue, la borne à gauche
+ou à droite, en descendant ou en remontant vers le ruisseau.
+
+--Tu as maudit ton père et ta mère de t'avoir abandonné?
+
+--Ça m'aurait fait une belle jambe!... Mais c'est égal, ils m'ont joué
+une vilaine farce en me mettant au monde... Je ne m'en plaindrais pas,
+si encore ils m'avaient fait comme le _meg des megs_[47] devrait faire
+les gueux, c'est-à-dire sans froid, ni faim, ni soif; ça ne lui
+coûterait rien, et ça coûterait pas tant aux gueux d'être honnêtes.
+
+--Tu as eu faim, tu as eu froid, et tu n'as pas volé, Chourineur?
+
+--Non! et pourtant j'ai eu bien de la misère, allez... J'ai _fait la
+tortue_[48] quelquefois pendant deux jours, et plus souvent qu'à
+mon tour... Eh bien! je n'ai pas volé.
+
+--Par peur de la prison?
+
+--Oh! c'te garce! dit le Chourineur en haussant les épaules et riant aux
+éclats. J'aurais donc pas volé du pain _par peur d'avoir du pain_?...
+Honnête, je crevais de faim; voleur on m'aurait nourri en prison!...
+Non, je n'ai pas volé parce que... parce que... enfin parce que ce n'est
+pas dans mon idée de voler.
+
+Cette réponse véritablement belle, et dont le Chourineur ne comprit pas
+la portée, étonna profondément Rodolphe.
+
+Il sentit que le pauvre qui restait honnête au milieu des plus cruelles
+privations était doublement respectable, puisque la punition du crime
+pouvait devenir pour lui une ressource assurée.
+
+Rodolphe tendit la main à ce malheureux sauvage de la civilisation, que
+la misère n'avait pas absolument perdu.
+
+Le Chourineur regarda son amphitryon avec étonnement, presque avec
+respect; à peine il osa toucher la main qu'on lui offrait. Il pressentit
+qu'entre lui et Rodolphe il y avait un abîme.
+
+--Bien, bien! lui dit Rodolphe, tu as encore du coeur et de l'honneur...
+
+--Ma foi! je n'en sais rien, dit le Chourineur tout ému; mais ce que
+vous me dites là... voyez-vous... jamais je n'avais rien senti de
+pareil... Ce qu'il y a de sûr, c'est que ça... et les coups de poing de
+la fin de ma raclée... qui étaient si bien festonnés, et qui auraient pu
+ne finir que demain, tandis qu'au contraire vous me payez à souper... et
+vous me dites des choses... Enfin suffit, c'est à la vie et à la mort,
+vous pouvez compter sur le Chourineur.
+
+Rodolphe reprit plus froidement, ne voulant pas laisser deviner
+l'émotion qu'il ressentait:
+
+--Es-tu resté longtemps aide-équarisseur?
+
+--Je crois bien... D'abord ça avait commencé par m'écoeurer d'égorger
+ces pauvres vieilles bêtes... après, ça m'avait amusé; mais quand j'ai
+eu dans les environs de seize ans et que ma voix a mué, est-ce que ça
+n'est pas devenu pour moi une rage, une passion que de chouriner! J'en
+perdais le boire et le manger... je ne pensais qu'à ça!... Il fallait me
+voir au milieu de l'_ouvrage_: à part un vieux pantalon de toile,
+j'étais tout nu. Quand, mon grand couteau bien aiguisé à la main,
+j'avais autour de moi (je ne me vante pas) jusqu'à quinze et vingt
+chevaux qui faisaient queue pour attendre leur tour... tonnerre! quand
+je me mettais à les égorger, je ne sais pas ce qui me prenait... c'était
+comme une furie; les oreilles me bourdonnaient! je voyais rouge, tout
+rouge, et je chourinais... et je chourinais... et je chourinais jusqu'à
+ce que le couteau me fût tombé des mains! Tonnerre! c'était une
+jouissance! J'aurais été millionnaire que j'aurais payé pour faire ce
+métier-là...
+
+--C'est ce qui t'aura donné l'habitude de chouriner, dit Rodolphe.
+
+--Ça se peut bien; mais, quand j'ai eu seize ans, cette rage-là a fini
+par devenir si forte qu'une fois en train de chouriner je devenais comme
+fou, et je gâtais l'ouvrage... Oui, j'abîmais les peaux à force d'y
+donner des coups de couteau à tort et à travers. Finalement, on m'a mis
+à la porte du charnier. J'ai voulu m'employer chez les bouchers: j'ai
+toujours eu du goût pour cet état-là... Ah bien, oui! ils ont fait les
+fiers! ils m'ont méprisé comme des bottiers mépriseraient des savetiers.
+Voyant ça, et d'ailleurs ma rage de chouriner s'étant passée avec mes
+seize ans, j'ai cherché mon pain ailleurs... et je ne l'ai pas trouvé
+tout de suite; alors souvent j'ai _fait la tortue_. Enfin, j'ai
+travaillé dans les carrières de Montrouge. Mais au bout de deux ans ça
+m'a scié de faire toujours l'écureuil dans les grandes roues pour tirer
+la pierre, moyennant vingt sous par jour. J'étais grand et fort, je me
+suis engagé dans un régiment. On m'a demandé mon nom, mon âge et mes
+papiers. Mon nom? l'Albinos; mon âge? voyez ma barbe; mes papiers? voilà
+le certificat de mon maître carrier. Je pouvais faire un grenadier
+soigné, on m'a enrôlé.
+
+--Avec ta force, ton courage et ta manie de chouriner, s'il y avait eu
+la guerre, dans ce temps-là, tu serais peut-être devenu officier.
+
+--Tonnerre! à qui le dites-vous. Chouriner des Anglais ou des Prussiens,
+ça m'aurait bien autrement flatté que de chouriner des rosses... Mais
+voilà le malheur, il n'y avait pas de guerre, et il y avait la
+discipline. Un apprenti essaye de communiquer une raclée à son
+bourgeois, c'est bien: s'il est le plus faible, il la reçoit; s'il est
+le plus fort, il la donne: on le met à la porte, quelquefois au violon,
+il n'en est que ça. Dans le militaire, c'est autre chose. Un jour mon
+sergent me bouscule pour me faire obéir plus vite; il avait raison, car
+je faisais le clampin: ça m'embête, je regimbe; il me pousse, je le
+pousse; il me prend au collet, je lui envoie un coup de poing. On tombe
+sur moi; alors la rage me prend, le sang me monte aux yeux, j'y vois
+rouge... j'avais mon couteau à la main, j'étais de cuisine, et allez
+donc! je me mets à chouriner... à chouriner... comme à l'abattoir.
+_J'entaille_[49] le sergent, je blesse deux soldats!... une vraie
+boucherie! onze coups de couteau à eux trois, oui, onze!... du sang, du
+sang comme dans un charnier!
+
+Le brigand baissa la tête d'un air sombre, hagard, et resta un moment
+silencieux.
+
+--À quoi penses-tu, Chourineur? dit Rodolphe l'observant avec intérêt.
+
+--À rien, à rien, reprit-il brusquement. Puis il reprit avec sa brutale
+insouciance: Enfin on m'empoigne, on me met sur la _planche au pain_, et
+_j'ai une fièvre cérébrale_.[50].
+
+--Tu t'es donc sauvé?
+
+--Non, mais j'ai été quinze ans au pré au lieu d'être _fauché_[51].
+J'ai oublié de vous dire qu'au régiment j'avais repêché deux camarades
+qui se noyaient dans la Seine; nous étions en garnison à Melun. Une
+autre fois, vous allez rire et dire que je suis un amphibie au feu et à
+l'eau, sauveur pour hommes et pour femmes! une autre fois, étant en
+garnison à Rouen, toutes maisons de bois, de vraies cassines, le feu
+prend à un quartier; ça brûlait comme des allumettes; je suis de corvée
+pour l'incendie; nous arrivons au feu; on me crie qu'il y a une vieille
+femme, qui ne peut pas descendre de sa chambre qui commençait à
+chauffer: j'y cours. Tonnerre! oui, ça chauffait... car ça me rappelait
+mes fours à plâtre dans les bons jours; finalement je sauve la vieille.
+Mon _rat de prison_[52] s'est tant tortillé des quatre pattes et de la
+langue qu'il a fait changer ma peine; au lieu d'aller à l'_abbaye de
+Monte-à-regret_[53], j'en ai eu pour quinze années de pré. Quand j'ai vu
+que je ne serais pas tué, mon premier mouvement a été de sauter sur mon
+bavard pour l'étrangler. Vous comprenez ça, mon maître?
+
+--Tu regrettais de voir ta peine commuée?
+
+--Oui... à ceux qui jouent du couteau, le couteau de _Charlot_[54],
+c'est juste; à ceux qui volent, des fers aux pattes, chacun son lot.
+Mais vous forcer à vivre quand on a assassiné, tenez, les _curieux_[55]
+ne savent pas la chose que ça vous fait dans les premiers temps.
+
+--Tu as donc eu des remords, Chourineur?
+
+--Des remords! Non, puisque j'ai fait mon temps, dit le sauvage; mais
+autrement il ne se passait presque pas de nuit où je ne visse, en
+manière de cauchemar, le sergent et les soldats que j'ai chourinés,
+c'est-à-dire ils n'étaient pas seuls, ajouta le brigand avec une sorte
+de terreur; ils étaient des dizaines, des centaines, des milliers à
+attendre leur tour dans une espèce d'abattoir, comme les chevaux que
+j'égorgeais à Montfaucon attendaient leur tour aussi. Alors je voyais
+rouge, et je commençais à chouriner... à chouriner sur ces hommes, comme
+autrefois sur les chevaux. Mais, plus je chourinais de soldats, plus il
+en revenait. Et en mourant ils me regardaient d'un air si doux, si doux
+que je me maudissais de les tuer; mais je ne pouvais pas m'en empêcher.
+Ce n'était pas tout... je n'ai jamais eu de frère, et il se faisait que
+tous ces gens que j'égorgeais étaient mes frères... et des frères pour
+qui je me serais mis au feu. À la fin, quand je n'en pouvais plus, je
+m'éveillais tout trempé d'une sueur aussi froide que de la neige fondue.
+
+--C'était un vilain rêve, Chourineur.
+
+--Oh! oui, allez. Eh bien! dans les premiers temps que j'étais au pré,
+toutes les nuits je l'avais... ce rêve-là. Voyez-vous, c'était à en
+devenir fou ou enragé. Aussi deux fois j'ai essayé de me tuer, une fois
+en avalant du vert-de-gris, l'autre fois en voulant m'étrangler avec une
+chaîne; mais je suis fort comme un taureau. Le vert-de-gris m'a donné
+soif, voilà tout. Quant au tour de chaîne que je m'étais passé au cou,
+ça m'a fait une cravate bleue naturelle. Après cela, l'habitude de vivre
+a repris le dessus, mes cauchemars sont devenus plus rares, et j'ai fait
+comme les autres.
+
+--Tu étais à bonne école pour apprendre à voler.
+
+--Oui, mais le goût n'y était pas. Les autres _fagots_[56] me blaguaient
+là-dessus, mais je les assommais à coups de chaîne. C'est comme ça que
+j'ai connu le Maître d'école... mais pour celui-là respect aux poignets!
+il m'a donné ma paye comme vous me l'avez donnée tout à l'heure.
+
+--C'est donc un forçat libéré?
+
+--C'est-à-dire, il était _fagot à perte de vue_[57], mais il s'est
+libéré lui-même.
+
+--Il est évadé? On ne le dénonce pas?
+
+--Ce n'est pas moi qui le dénoncerai, toujours, j'aurais l'air de le
+craindre.
+
+--Comment la police ne le découvre-t-elle pas? Est-ce qu'on n'a pas son
+signalement?
+
+--Son signalement! Ah bien, oui! il y a longtemps qu'il a effacé de sa
+frimousse celui que le _meg des megs_[58] y avait mis. Maintenant, il
+n'y a que le _boulanger qui met les âmes au four_[59] qui pourrait le
+reconnaître, le Maître d'école.
+
+--De quelle manière s'y est-il pris?
+
+--Il a commencé par se rogner le nez, qu'il avait long d'une aune; par
+là-dessus il s'est débarbouillé avec du vitriol.
+
+--Tu plaisantes?
+
+--S'il vient ce soir, vous le verrez; il avait un grand nez de
+perroquet, maintenant il est aussi camard... que la _carline_[60], sans
+compter qu'il a des lèvres grosses comme le poing, et un visage olive
+aussi couturé que la veste d'un chiffonnier.
+
+--Il est à ce point méconnaissable!
+
+--Depuis six mois qu'il s'est échappé de Rochefort, les _railles_[61]
+l'ont cent fois rencontré sans le reconnaître.
+
+--Pourquoi était-il au bagne?
+
+--Pour avoir été faussaire, voleur et assassin. On l'appelle le Maître
+d'école parce qu'il a une écriture superbe et qu'il est très-savant.
+
+--Et il est redouté?
+
+--Il ne le sera plus quand vous l'aurez rincé comme vous m'avez rincé.
+Et, tonnerre!!! je serais curieux de voir ça!
+
+--Que fait-il pour vivre?
+
+--On dit qu'il s'est vanté d'avoir tué et dévalisé, il y a trois
+semaines, un marchand de boeufs sur la route de Poissy.
+
+--On l'arrêtera tôt ou tard.
+
+--Il faudra qu'on soit plus de deux pour ça, car il porte toujours sous
+sa blouse, deux pistolets chargés et un poignard. Charlot l'attend, il
+ne sera fauché qu'une fois. Il tuera tout ce qu'il pourra tuer pour
+s'échapper. Oh! il ne s'en cache pas; et, comme il est deux fois fort
+comme vous et moi, on aura du mal à l'abattre.
+
+--Et en sortant du bagne qu'as-tu fait, Chourineur?
+
+--J'ai été me proposer au maître débardeur du quai Saint-Paul, et j'y
+gagne ma vie.
+
+--Mais, puisque, après tout, tu n'es pas _grinche_[62], pourquoi vis-tu
+dans la Cité?
+
+--Et où voulez-vous que je vive? Qui est-ce qui voudrait fréquenter un
+repris de justice? Et puis je m'ennuie tout seul, moi; j'aime la
+société, et ici je vis avec mes pareils. Je me cogne quelquefois... On
+me craint comme le feu dans la Cité, et le _quart d'oeil_[63] n'a rien à
+me dire, sauf pour les batteries, qui me valent quelquefois vingt-quatre
+heures de violon.
+
+--Et qu'est-ce que tu gagnes par jour?
+
+--Trente-cinq sous. Ça durera tant que j'aurai des bras; quand je n'en
+aurai plus, je prendrai un crochet et un carquois d'osier, comme le
+vieux chiffonnier que je vois dans les brouillards de mon enfance.
+
+--Avec tout ça tu n'es pas malheureux?
+
+--Il y en a des pires que moi, bien sûr; sans mes rêves du sergent et
+des soldats égorgés, rêves que j'ai encore souvent, je pourrais
+tranquillement crever comme un autre au coin d'une borne ou à l'hôpital;
+mais ce rêve... Tenez... nom de nom! je n'aime pas à penser à ça, dit le
+Chourineur.
+
+Et il vida sur un coin de la table le fourneau de sa pipe.
+
+La Goualeuse avait écouté le Chourineur avec distraction, elle semblait
+absorbée dans une rêverie douloureuse.
+
+Rodolphe lui-même restait pensif.
+
+Les deux récits qu'il venait d'entendre éveillaient en lui des idées
+nouvelles.
+
+Un incident tragique vint rappeler à ces trois personnages dans quel
+lieu ils se trouvaient.
+
+
+
+
+V
+
+L'arrestation
+
+
+L'homme qui était sorti un moment, après avoir recommandé à l'ogresse
+son broc et son assiette, revint bientôt, accompagné d'un autre
+personnage à larges épaules, à figure énergique.
+
+Il lui dit:
+
+--Voilà un hasard de se rencontrer comme ça, Borel! Entre donc, nous
+boirons un verre de vin.
+
+Le Chourineur dit tout bas à Rodolphe et à la Goualeuse, en leur
+montrant le nouveau venu:
+
+--Il va y avoir de la grêle... c'est un raille. Attention!
+
+Les deux bandits, dont l'un, coiffé d'un bonnet grec enfoncé jusque sur
+ses sourcils, avait demandé plusieurs fois le Maître d'école,
+échangèrent un coup d'oeil rapide, se levèrent simultanément de table et
+se dirigèrent vers la porte; mais les deux agents se jetèrent sur eux en
+poussant un cri particulier.
+
+Une lutte terrible s'engagea.
+
+La porte de la taverne s'ouvrit; d'autres agents se précipitèrent dans
+la salle, et l'on vit briller au dehors les fusils des gendarmes.
+
+Profitant du tumulte, le charbonnier dont nous avons parlé s'avança
+jusqu'au seuil du tapis-franc, et, rencontrant par hasard le regard de
+Rodolphe, il porta à ses lèvres l'index de la main droite.
+
+Rodolphe, d'un geste aussi rapide qu'impérieux, lui ordonna de
+s'éloigner; puis il continua d'observer ce qui se passait dans la
+taverne.
+
+L'homme au bonnet grec poussait des hurlements de rage; à demi étendu
+sur la table, il faisait des soubresauts si désespérés que trois hommes
+le contenaient à peine.
+
+Anéanti, morne, la figure livide, les lèvres blanches, la mâchoire
+inférieure tombante et convulsivement agitée, son compagnon ne fit
+aucune résistance, il tendit de lui-même ses mains aux menottes.
+
+L'ogresse, assise dans son comptoir et habituée à de pareilles scènes,
+restait impassible, les mains dans les poches de son tablier.
+
+--Qu'est-ce qu'ils ont donc fait, ces deux hommes, mon bon monsieur
+Borel? demanda-t-elle à un des agents qu'elle connaissait.
+
+--Ils ont assassiné hier une vieille femme dans la rue Saint-Christophe,
+pour dévaliser sa chambre. Avant de mourir, la malheureuse a dit qu'elle
+avait mordu l'un des meurtriers à la main. On avait l'oeil sur ces deux
+scélérats; mon camarade est venu tout à l'heure s'assurer de leur
+identité, et les voilà pincés.
+
+--Heureusement qu'ils m'ont payé d'avance leur chopine, dit l'ogresse.
+Vous ne voulez rien prendre, monsieur Borel? un verre de parfait-amour,
+de consolation?
+
+--Merci, mère Ponisse; il faut que j'enfourne ces brigands-là. En voilà
+un qui regimbe encore!...
+
+En effet, l'assassin au bonnet grec se débattait avec rage. Lorsqu'il
+s'agit de le mettre dans un fiacre qui attendait dans la rue, il se
+défendit tellement qu'il fallut le porter.
+
+Son complice, saisi d'un tremblement nerveux, pouvait à peine se
+soutenir: ses lèvres violettes remuaient comme s'il eût parlé... On jeta
+cette masse inerte dans la voiture.
+
+--Ah çà! mère Ponisse, dit l'agent, défiez-vous de Bras-Rouge; il est
+malin, il pourrait vous compromettre.
+
+--Bras-Rouge! il y a des semaines qu'on ne l'a vu dans le quartier,
+monsieur Borel.
+
+--C'est toujours quand il est quelque part... qu'on ne l'y voit pas,
+vous savez bien ça... Mais n'acceptez de lui en garde ou en consignation
+aucun paquet, aucun ballot: ce serait du recel.
+
+--Soyez tranquille, monsieur Borel, j'ai aussi peur de Bras-Rouge que du
+diable. On ne sait jamais où il va ni d'où il vient. La dernière fois
+que je l'ai vu, il m'a dit qu'il arrivait d'Allemagne.
+
+--Enfin, je vous préviens... faites-y attention.
+
+Avant de quitter le tapis-franc, l'agent regarda attentivement les
+autres buveurs, et il dit au Chourineur, d'un ton presque affectueux:
+
+--Te voilà, mauvais sujet? il y a longtemps qu'on n'a entendu parler de
+toi! Tu n'as pas eu de batteries? Tu deviens donc sage?
+
+--Sage comme une image, monsieur Borel; vous savez que je ne casse guère
+la tête qu'à ceux qui me le demandent.
+
+--Il ne te manquerait plus que cela, de provoquer les autres, fort comme
+tu es!
+
+--Voilà pourtant mon maître, monsieur Borel, dit le Chourineur en
+mettant la main sur l'épaule de Rodolphe.
+
+--Tiens! je ne le connais pas, celui-là, dit l'agent, en examinant
+Rodolphe.
+
+--Et nous ne ferons pas connaissance, mon camarade, répondit celui-ci.
+
+--Je le désire pour vous, mon garçon, dit l'agent. Puis, s'adressant à
+l'ogresse: Bonsoir, mère Ponisse: c'est une vraie souricière que votre
+tapis-franc, voilà le troisième assassin que j'y prends.
+
+--Et j'espère bien que ce ne sera pas le dernier, monsieur Borel; c'est
+bien à votre service..., dit gracieusement l'ogresse en s'inclinant avec
+déférence.
+
+Après le départ de l'agent de police, le jeune homme à figure plombée,
+qui fumait en buvant de l'eau-de-vie, rechargea sa pipe, et dit, d'une
+voix enrouée, au Chourineur:
+
+--Est-ce que tu n'as pas reconnu le bonnet grec? c'est l'homme à la
+Boulotte, c'est Vélu. Quand j'ai vu entrer les agents, j'ai dit: «Il y a
+quelque chose»; avec ça que Vélu cachait toujours sa main sous la table.
+
+--C'est tout de même heureux pour le Maître d'école qu'il ne se soit pas
+trouvé là, reprit l'ogresse. Le bonnet grec l'a demandé plusieurs fois
+pour des affaires qu'ils ont ensemble... Mais je ne _mangerai_ jamais
+mes pratiques. Qu'on les arrête, bon... chacun son métier... mais je ne
+les vends pas... Tiens, quand on parle du loup on en voit la queue,
+ajouta l'ogresse au moment où un homme et une femme entraient dans le
+cabaret; voilà justement le Maître d'école et _sa largue_ (sa femme).
+
+Une sorte de frémissement de terreur courut parmi les hôtes du
+tapis-franc.
+
+Rodolphe lui-même, malgré son intrépidité naturelle, ne put vaincre une
+légère émotion à la vue de ce redoutable brigand, qu'il contempla
+pendant quelques instants avec une curiosité mêlée d'horreur.
+
+Le Chourineur avait dit vrai, le Maître d'école s'était affreusement
+mutilé.
+
+On ne pouvait voir quelque chose de plus épouvantable que le visage de
+ce brigand. Sa figure était sillonnée en tous sens de cicatrices
+profondes, livides; l'action corrosive du vitriol avait boursouflé ses
+lèvres; les cartilages du nez ayant été coupés, deux trous difformes
+remplaçaient les narines. Ses yeux gris, très-clairs, très-petits,
+très-ronds, étincelaient de férocité; son front, aplati comme celui d'un
+tigre, disparaissait à demi sous une casquette de fourrure à longs poils
+fauves... on eût dit la crinière du monstre.
+
+Le Maître d'école n'avait guère plus de cinq pieds deux ou trois pouces;
+sa tête, démesurément grosse, était enfoncée entre ses deux épaules
+larges, élevées, puissantes, charnues, qui se dessinaient même sous les
+plis flottants de sa blouse de toile écrue; il avait les bras longs,
+musculeux; les mains courtes, grosses et velues jusqu'à l'extrémité des
+doigts; ses jambes étaient un peu arquées, mais leurs mollets énormes
+annonçaient une force athlétique.
+
+Cet homme offrait, en un mot, l'exagération de ce qu'il y a de court, de
+trapu, de ramassé dans le type de l'Hercule Farnèse.
+
+Quant à l'expression de férocité qui éclatait sur ce masque affreux,
+quant à ce regard inquiet, mobile, ardent comme celui d'une bête
+sauvage, il faut renoncer à les peindre.
+
+La femme qui accompagnait le Maître d'école était vieille, assez
+proprement vêtue d'une robe brune, d'un tartan à carreaux rouges et
+noirs, et d'un bonnet blanc.
+
+Rodolphe la voyait de profil; son oeil vert et rond, son nez crochu, ses
+lèvres minces, son menton saillant, sa physionomie à la fois méchante et
+rusée, lui rappelèrent la Chouette.
+
+Il allait faire part de cette observation à la Goualeuse, lorsqu'en
+levant les yeux sur la jeune fille il la vit pâlir; elle regardait avec
+une terreur muette la hideuse compagne du Maître d'école; enfin,
+saisissant le bras de Rodolphe, d'une main tremblante, Fleur-de-Marie
+lui dit à voix basse:
+
+--La Chouette! mon Dieu!... la Chouette... la borgnesse!
+
+À ce moment, le Maître d'école, échangeant quelques paroles à voix basse
+avec un des habitués du tapis-franc, s'avança lentement vers la table où
+s'attablaient Rodolphe, la Goualeuse et le Chourineur.
+
+Alors, s'adressant à Fleur-de-Marie, d'une voix rauque et creuse comme
+le rugissement d'un tigre:
+
+--Eh! dis donc, la belle blonde, tu vas quitter ces deux _mufles_ et
+t'en venir avec moi...
+
+La Goualeuse ne répondit rien, se serra contre Rodolphe; ses dents se
+choquaient d'effroi.
+
+--Et moi... je ne serai pas jalouse, dit l'horrible Chouette en riant
+aux éclats.
+
+Elle ne reconnaissait pas encore dans la Goualeuse la Pégriotte, sa
+victime.
+
+--Ah çà, petite, est-ce que tu ne m'entends pas? dit le monstre en
+s'avançant. Si tu ne viens pas, je t'éborgne pour faire le pendant de la
+Chouette. Et toi, l'homme à moustache... (il s'adressait à Rodolphe), si
+tu ne me jettes pas cette blonde par-dessus la table... je te crève...
+
+--Mon Dieu, mon Dieu! défendez-moi! s'écria la Goualeuse à Rodolphe, en
+joignant les mains. Puis, réfléchissant qu'elle allait l'exposer à un
+grand danger, elle reprit à voix basse: Non, non, ne bougez pas,
+monsieur Rodolphe; s'il approche, je crierai au secours, et, de peur
+d'un esclandre qui attirerait la police, l'ogresse prendra mon parti.
+
+--Sois tranquille, ma fille, dit Rodolphe en regardant intrépidement le
+Maître d'école. Tu es à côté de moi, tu n'en bougeras pas; et comme ce
+hideux animal te fait mal au coeur et à moi aussi, je vais le porter
+dans la rue...
+
+--Toi? dit le Maître d'école.
+
+--Moi!!!... reprit Rodolphe.
+
+Et malgré les efforts de la Goualeuse, il se leva de table.
+
+Le Maître d'école recula d'un pas au terrible aspect de la physionomie
+de Rodolphe. Fleur-de-Marie et le Chourineur furent aussi frappés de
+l'expression de méchanceté, de rage diabolique qui, en ce moment,
+contracta la noble figure de leur compagnon: il devint méconnaissable.
+Dans sa lutte contre le Chourineur, il s'était montré dédaigneux et
+railleur; mais face à face avec le Maître d'école, il semblait possédé
+d'une haine féroce: ses pupilles, dilatées par la fureur, luisaient d'un
+éclat étrange.
+
+Certains regards ont une puissance magnétique irrésistible: quelques
+duellistes célèbres doivent, dit-on, leurs sanglants triomphes à cette
+action fascinatrice de leur regard, qui démoralise, qui atterre leurs
+adversaires.
+
+Rodolphe était doué de cet effrayant coup d'oeil fixe, perçant, qui
+épouvante, et que ceux qu'il obsède ne peuvent éviter... Ce regard les
+trouble, les domine; ils le ressentent presque physiquement, et, malgré
+eux, ils le recherchent... ils ne peuvent en détacher leur vue.
+
+Le Maître d'école tressaillit, recula encore d'un pas, et, ne se fiant
+plus à sa force prodigieuse, il chercha sous sa blouse le manche de son
+poignard.
+
+Un meurtre eût peut-être ensanglanté le tapis-franc si la Chouette,
+saisissant le Maître d'école par le bras, ne se fût écriée:
+
+--Minute... minute... _Fourline_[64], laisse-moi dire un mot... Tu
+mangeras ces deux mufles tout à l'heure, ils ne t'échapperont pas...
+
+Le Maître d'école regarda la borgnesse avec étonnement.
+
+Depuis quelques minutes la Chouette observait Fleur-de-Marie avec une
+attention croissante, cherchant à rassembler ses souvenirs.
+
+Enfin elle ne conserva plus le moindre doute: elle reconnut la
+Goualeuse.
+
+--Est-il possible! s'écria la borgnesse en joignant les mains avec
+étonnement, c'est la Pégriotte, la voleuse de sucres d'orge. Mais d'où
+donc que tu sors? c'est donc le _boulanger_[65] qui t'envoie!
+ajouta-t-elle en montrant le poing à la jeune fille. Tu retomberas donc
+toujours sous ma griffe? Sois tranquille, si je ne t'arrache plus de
+dents, je t'arracherai toutes les larmes de ton corps. Ah! vas-tu
+_rager_! Tu ne sais donc pas? je connais tes parents... Le Maître
+d'école a vu au pré l'homme qui t'avait donnée à moi quand tu étais
+toute petite... Il lui a dit le nom de ta mère... C'est des _daims
+huppés_[66], tes parents...
+
+--Mes parents! vous les connaissez?... s'écria Fleur-de-Marie.
+
+--Oui, mon homme sait le nom de ta mère... mais je lui arracherai plutôt
+la langue que de le laisser te le dire... Il a encore vu hier celui qui
+t'a amenée dans mon chenil, parce qu'on ne payait plus sa femme, qui
+t'avait nourrie... car elle ne tenait guère à toi, ta mère, elle aurait
+autant aimé te savoir crevée, bien sûr... Mais c'est égal, si tu savais
+son nom maintenant, tu pourrais joliment la rançonner, ma petite
+bâtarde... L'homme que je te dis a des papiers... oui, Pégriotte, il a
+des lettres de ta mère... et s'il ne s'en sert pas, c'est qu'il a des
+raisons pour ça... Hein! tu rages... tu pleures, Pégriotte... Eh bien,
+non, tu ne la connaîtras pas, ta mère... Tu ne la connaîtras pas.
+
+--J'aime autant qu'elle me croie morte..., dit Fleur-de-Marie en
+essuyant ses yeux.
+
+Rodolphe, oubliant le Maître d'école, avait attentivement écouté la
+Chouette, dont le récit l'intéressait.
+
+Pendant ce temps, le brigand n'étant plus sous l'influence du regard de
+Rodolphe avait repris courage; il ne pouvait croire que ce jeune homme,
+de taille moyenne et svelte, fût en état de se mesurer avec lui; sûr de
+sa force herculéenne, il s'approcha du défenseur de la Goualeuse et dit
+à la Chouette avec autorité:
+
+--Assez bavardé comme ça... Je veux dévisager ce beau mufle-là et lui
+défoncer la frimousse... pour que la belle blonde me trouve plus gentil
+que lui.
+
+D'un bond Rodolphe sauta par-dessus la table.
+
+--Prenez garde à mes assiettes! répéta l'ogresse.
+
+Et le Maître d'école se mit en défense, les deux mains en avant, le haut
+du corps en arrière, bien campé sur ses robustes reins, et pour ainsi
+dire arc-bouté sur une de ses jambes énormes... qui ressemblait à un
+balustre de pierre.
+
+Au moment où Rodolphe s'élançait sur lui, la porte du tapis-franc
+s'ouvrit violemment; le charbonnier dont nous avons parlé, et qui avait
+presque six pieds de haut, se précipita dans la salle, écarta rudement
+le Maître d'école, s'approcha de Rodolphe et lui dit en anglais à
+l'oreille:
+
+--Monsieur, Tom et Sarah... ils sont au bout de la rue.
+
+À ces mots mystérieux, Rodolphe fit un mouvement de colère, jeta un
+louis sur le comptoir de l'ogresse et courut vers la porte.
+
+Le Maître d'école tenta de s'opposer au passage de Rodolphe; mais
+celui-ci, se retournant, lui détacha au milieu du visage deux coups de
+poing si rudement assenés que le taureau chancela tout étourdi et tomba
+pesamment à demi renversé sur une table.
+
+--Vive la Charte! je reconnais là mes coups de poing de la fin, s'écria
+le Chourineur. Encore quelques leçons comme ça, et je les saurai...
+
+Revenu à lui au bout de quelques secondes, le Maître d'école s'élança à
+la poursuite de Rodolphe.
+
+Ce dernier avait disparu avec le charbonnier dans le sombre dédale des
+rues de la Cité; il était impossible de le rejoindre.
+
+Au moment où le Maître d'école rentrait écumant de rage, deux hommes,
+accourant du côté opposé à celui par lequel Rodolphe avait disparu, se
+précipitèrent dans le tapis-franc, essoufflés, comme s'ils eussent fait
+rapidement une longue course.
+
+Leur premier mouvement fut de jeter les yeux de côté et d'autre dans la
+taverne.
+
+--Malheur sur moi! dit l'un, il nous échappe encore!...
+
+--Patience!... les jours ont vingt-quatre heures, et la vie est longue,
+répondit l'autre personnage.
+
+Ces deux nouveaux venus s'exprimaient en anglais.
+
+
+
+
+VI
+
+Thomas Seyton et la comtesse Sarah
+
+
+Les deux personnages qui venaient d'entrer dans le tapis-franc
+appartenaient à une classe beaucoup plus élevée que celle des habitués
+de cette taverne.
+
+L'un, grand, élancé, avait des cheveux presque blanc, les sourcils et
+les favoris noirs, une figure osseuse et brune, l'air dur, sévère. À son
+chapeau rond on voyait un crêpe; sa longue redingote noire se boutonnait
+jusqu'au cou; il portait, par-dessus son pantalon de drap gris collant,
+des bottes autrefois appelées à la Suwarow.
+
+Son compagnon, de très-petite taille, aussi vêtu de deuil, était pâle et
+beau. Ses longs cheveux, ses sourcils et ses yeux d'un noir foncé
+faisaient ressortir la blancheur mate de son visage; à sa démarche, à sa
+taille, à la délicatesse de ses traits, il était facile de reconnaître
+dans ce personnage une femme déguisée en homme.
+
+--Tom, demandez à boire, et interrogez ces gens-là sur _lui_, dit Sarah,
+toujours en anglais.
+
+--Oui, Sarah, répondit l'homme à cheveux blancs et à sourcils noirs.
+
+S'asseyant à une table pendant que Sarah s'essuyait le front, il dit à
+l'ogresse en très-bon français et presque sans aucun accent:
+
+--Madame, faites-nous donner quelque chose à boire, s'il vous plaît.
+
+L'entrée de ces deux personnes dans le tapis-franc avait vivement excité
+l'attention; leurs costumes, leurs manières, annonçaient qu'ils ne
+fréquentaient jamais ces ignobles tavernes. À leur physionomie inquiète,
+affairée, on devinait que des motifs importants les amenaient dans ce
+quartier.
+
+Le Chourineur, le Maître d'école et la Chouette les considéraient avec
+une avide curiosité.
+
+La Goualeuse, épouvantée de sa rencontre avec la borgnesse, redoutant
+les menaces du Maître d'école, qui voulait l'emmener avec lui, profita
+de l'inattention de ces deux misérables, se glissa par la porte restée
+entr'ouverte et sortit du cabaret.
+
+Le Chourineur et le Maître d'école, dans leur position respective,
+n'avaient aucun intérêt à élever de nouvelles rixes.
+
+Surprise de l'apparition d'hôtes si nouveaux, l'ogresse partageait
+l'attention générale. Tom lui dit une seconde fois avec impatience:
+
+--Nous avons demandé quelque chose à boire, madame; ayez la bonté de
+nous servir.
+
+La mère Ponisse, flattée de cette courtoisie, se leva de son comptoir,
+vint gracieusement s'appuyer à la table de Tom, et lui dit:
+
+--Voulez-vous un litre de vin ou une bouteille cachetée?
+
+--Donnez-nous une bouteille de vin, des verres et de l'eau.
+
+L'ogresse servit; Tom lui jeta cent sous, et, refusant la monnaie
+qu'elle voulait lui rendre:
+
+--Gardez cela pour vous, notre hôtesse, et acceptez un verre de vin avec
+nous.
+
+--Vous êtes bien honnête, monsieur, dit la mère Ponisse en regardant Tom
+avec plus d'étonnement que de reconnaissance.
+
+--Mais dites-moi, reprit celui-ci, nous avions donné rendez-vous à un de
+nos camarades dans un cabaret de cette rue; nous nous sommes peut-être
+trompés.
+
+--C'est ici le Lapin-Blanc, pour vous servir, monsieur.
+
+--C'est bien cela, dit Tom en faisant un signe d'intelligence à Sarah.
+Oui, c'est bien au Lapin-Blanc qu'il devait nous attendre.
+
+--Et il n'y a pas deux Lapin-Blanc dans la rue, dit orgueilleusement
+l'ogresse. Mais comment était-il, votre camarade?
+
+--Grand et mince, cheveux et moustaches châtain clair, dit Tom.
+
+--Attendez donc, attendez donc, c'est mon homme de tout à l'heure; un
+charbonnier d'une très-grande taille est venu le chercher, et ils sont
+partis ensemble.
+
+--Ce sont eux, dit Tom.
+
+--Et ils étaient seuls ici? demanda Sarah.
+
+--C'est-à-dire, le charbonnier n'est venu qu'un moment, votre autre
+camarade a soupé ici avec la Goualeuse et le Chourineur; et du regard
+l'ogresse désigna celui des convives de Rodolphe qui était resté dans le
+cabaret.
+
+Tom et Sarah se retournèrent vers le Chourineur.
+
+Après quelques minutes d'examen, Sarah dit en anglais à son compagnon:
+
+--Connaissez-vous cet homme?
+
+--Non, Karl avait perdu les traces de Rodolphe à l'entrée de ces rues
+obscures. Voyant Murph, déguisé en charbonnier, rôder autour de ce
+cabaret et venir sans cesse regarder au travers des vitres, il s'est
+douté de quelque chose et il est venu nous avertir.
+
+Pendant cette conversation, tenue à voix basse et en langue étrangère,
+le Maître d'école disait tout bas à la Chouette en regardant Tom et
+Sarah:
+
+--Le grand maigre a dégainé cent sous à l'ogresse. Il est bientôt
+minuit; il pleut, il vente: quand ils vont sortir, nous les suivrons;
+j'étourdirai le grand et je lui prendrai son argent. Il est avec une
+femme, il n'osera pas souffler.
+
+--Si la petite crie à la garde, j'ai mon vitriol dans ma poche, je lui
+casserai la bouteille sur la figure, dit la borgnesse; il faut toujours
+donner à boire aux enfants pour les empêcher de crier. Puis elle ajouta:
+Dis donc, Fourline, la première fois que nous trouverons la Pégriotte,
+faudra l'emmener _d'autor_[67]. Une fois que nous la tiendrons chez
+nous, nous lui frotterons le museau avec mon vitriol, ça fait qu'elle ne
+fera plus la fière avec sa jolie frimousse...
+
+--Tiens, la Chouette, je finirai par t'épouser, dit le Maître d'école;
+tu n'as pas ta pareille pour l'adresse et le courage... La nuit du
+marchand de boeufs, je t'ai jugée... j'ai dit: «Voilà ma femme: elle
+travaillera mieux qu'un homme.»
+
+Après avoir réfléchi un moment, Sarah dit à Tom en lui indiquant le
+Chourineur:
+
+--Si nous interrogions cet homme sur Rodolphe, peut-être saurions-nous
+ce qui l'amène ici.
+
+--Essayons, dit Tom. Puis, s'adressant au Chourineur:--Camarade, nous
+devions retrouver dans ce cabaret un de nos amis; il y a soupé avec
+vous; puisque vous le connaissez, dites-nous si vous savez où il est
+allé.
+
+--Je le connais parce qu'il m'a rincé il y a deux heures en défendant la
+Goualeuse.
+
+--Et vous ne l'aviez jamais vu?
+
+--Jamais... Nous nous sommes rencontrés dans l'allée de la maison de
+Bras-Rouge.
+
+--L'hôtesse! encore une bouteille cachetée, et du meilleur, dit Tom.
+
+Sarah et lui avaient à peine trempé leurs lèvres dans leurs verres
+encore pleins; la mère Ponisse, pour faire honneur sans doute à sa
+propre cave, avait plusieurs fois vidé le sien.
+
+--Et vous nous servirez sur la table de monsieur, s'il veut bien le
+permettre, ajouta Tom en allant se mettre avec Sarah à côté du
+Chourineur, aussi étonné que flatté de cette politesse.
+
+Le Maître d'école et la Chouette causaient toujours à voix basse de
+leurs sinistres projets.
+
+La bouteille servie, Tom et Sarah attablés avec le Chourineur et
+l'ogresse, qui avait regardé une seconde invitation comme superflue,
+l'entretien continua.
+
+--Vous nous disiez donc, mon brave, que vous aviez rencontré notre
+camarade Rodolphe dans la maison de Bras-Rouge? dit Tom en trinquant
+avec le Chourineur.
+
+--Oui, mon brave, répondit celui-ci en vidant lestement son verre.
+
+--Voilà un singulier nom... Bras-Rouge! Qu'est-ce que c'est que ce
+Bras-Rouge?
+
+--Il _pastique la maltouze_, dit négligemment le Chourineur; puis il
+ajouta: Voilà de fameux vin, mère Ponisse!
+
+--C'est pour ça qu'il ne faut pas laisser votre verre vide, mon brave,
+reprit Tom en versant de nouveau à boire au Chourineur.
+
+--À votre santé, dit celui-ci, et à celle de votre petit ami qui...
+enfin suffit... Si ma tante était un homme, ça serait mon oncle, comme
+dit le proverbe... Allons donc, farceur, je m'entends!
+
+Sarah rougit imperceptiblement.
+
+Tom continua:--Je n'ai pas bien compris ce que vous m'avez dit sur ce
+Bras-Rouge. Rodolphe sortait de chez lui, sans doute?
+
+--Je vous ai dit que Bras-Rouge _pastiquait la maltouze_. Tom regarda le
+Chourineur avec surprise.
+
+--Qu'est-ce que ça veut dire, _pastiquer la mal_... Comment dites-vous
+cela?
+
+--_Pastiquer la maltouze_, faire la contrebande, donc! Il paraît que
+vous ne _dévidez pas le jars_[68]?
+
+--Mon brave, je ne vous comprends plus.
+
+--Je vous dis: Vous ne parlez donc pas argot comme monsieur Rodolphe?
+
+--Argot? dit Tom en regardant Sarah d'un air surpris.
+
+--Allons, vous êtes des _sinves_[69] ...mais le camarade Rodolphe est
+un fameux _zig_[70], lui: tout peintre en éventails qu'il est, il m'en
+remontrerait à moi-même pour l'argot... Eh bien, puisque vous ne parlez
+pas ce beau langage-là, je vous dis en bon français que le Bras-Rouge
+est contrebandier: je le dis sans traîtrise... car il ne s'en cache pas,
+il s'en vante au nez des gabelous: mais cherche, et attrape si tu peux,
+car Bras-Rouge est malin.
+
+--Et qu'est-ce que Rodolphe allait faire chez cet homme? demanda Sarah.
+
+--Ma foi, monsieur... ou madame, à votre choix, je n'en sais rien de
+rien, aussi vrai que je bois ce verre de vin. Ce soir, je voulais battre
+la Goualeuse; j'avais tort: c'était une bonne fille; elle s'enfonce dans
+l'allée de la maison de Bras-Rouge, je la poursuis... c'était noir comme
+le diable; au lieu d'empoigner la Goualeuse, je tombe sur maître
+Rodolphe, qui me donne ma paye, et d'une fière force... oh! oui... il y
+avait surtout les coups de poing de la fin... tonnerre! c'était-il bien
+festonné! il m'a promis de me montrer ce coup-là.
+
+--Et Bras-Rouge, quel homme est-ce? demanda Tom. Quelle espèce de
+marchandises vend-il?
+
+--Bras-Rouge? dame! il vend tout ce qu'il est défendu de vendre, il fait
+tout ce qu'il est défendu de faire. Voilà sa partie et son négoce.
+N'est-ce pas, mère Ponisse?
+
+--Oh! c'est un cadet qui a le fil, dit l'ogresse.
+
+--Eh il met les gabelous joliment dedans, reprit le Chourineur. On a
+descendu plus de vingt fois dans sa cassine, jamais on n'a rien trouvé,
+pourtant il en sort souvent avec ses ballots.
+
+--C'est malin! dit l'ogresse; on dit qu'il a chez lui une cachette qui
+descend à un puits qui mène aux catacombes.
+
+--Ça n'empêche pas qu'on ne l'a jamais trouvée, sa cachette; il faudra
+démolir sa cassine pour en venir à bout, dit le Chourineur.
+
+--Et quel est le numéro de la maison de Bras-Rouge?
+
+--N° 13, rue des Fèves: Bras-Rouge, marchand de tout ce qu'on veut...
+C'est connu dans la Cité, dit le Chourineur.
+
+--Je vais écrire cette adresse sur mon carnet; si nous ne trouvons pas
+Rodolphe, je tâcherai d'avoir des informations sur lui chez M.
+Bras-Rouge, reprit Tom. Et il inscrivit le nom de la rue et le numéro du
+contrebandier.
+
+--Et vous pouvez vous vanter d'avoir, dans maître Rodolphe, un ami
+solide..., dit le Chourineur, et un bon enfant... Sans le charbonnier il
+allait se donner un coup de peigne avec le Maître d'école qui est là-bas
+dans son coin avec la Chouette... Tonnerre! faut que je me tienne à
+quatre pour ne pas l'exterminer, cette vieille sorcière, quand je pense
+à ce qu'elle a fait à la Goualeuse... Mais patience... un coup de poing
+n'est jamais perdu, comme dit c't'autre.
+
+--Rodolphe vous a battu? vous devez le haïr! dit Sarah.
+
+--Moi, haïr un homme qui se déploie comme ça! plus souvent! Au fait,
+c'est drôle... Tenez, v'là le Maître d'école qui m'a battu, et ça me
+réjouirait de le voir étrangler... M. Rodolphe, qui m'a battu et même
+plus fort... c'est tout le contraire: je ne lui veux que du bien. Enfin,
+il me semble que je me mettrais au feu pour lui, et je ne le connais que
+de ce soir.
+
+--Vous dites ça parce que nous sommes ses amis, mon brave.
+
+--Non, tonnerre! non, foi d'homme!... Voyez-vous, il a pour lui les
+coups de poing de la fin... dont il n'est pas plus fier qu'un enfant: il
+n'y a pas là à dire... c'est un maître, un maître fini... Et puis il
+vous dit des mots... des choses qui vous remettent le coeur au ventre:
+puis enfin, quand il vous regarde... il a dans les yeux quelques
+chose... Tenez, j'ai été troupier... avec un chef _pareil_...
+voyez-vous, on mangeait la lune et les étoiles.
+
+Tom et Sarah se regardèrent en silence.
+
+--Cette incroyable puissance de domination le suivrait-elle donc partout
+et toujours? dit amèrement Sarah.
+
+--Oui... jusqu'à ce que nous ayons conjuré le charme..., reprit Tom.
+
+--Oui, et quoi qu'il arrive, il le faut, il le faut, dit Sarah en
+passant sa main sur son front comme pour chasser un souvenir pénible.
+
+Minuit sonna à l'Hôtel de Ville.
+
+Le quinquet de la taverne ne jetait plus qu'une lueur douteuse.
+
+À l'exception du Chourineur et de ses deux convives, du Maître d'école
+et de la Chouette, tous les habitués du tapis-franc s'étaient peu à peu
+retirés.
+
+Le Maître d'école dit tout bas à la Chouette:
+
+--Nous allons nous cacher dans l'allée en face, nous verrons sortir les
+_messières_[71], et nous les suivrons. S'ils vont à gauche, nous les
+attendrons dans le recoin de la rue Saint-Éloi: s'ils vont à droite,
+nous les attendrons dans les démolitions, du côté de la triperie, il y a
+là un grand trou: j'ai mon idée.
+
+Et le Maître d'école et la Chouette se dirigèrent vers la porte.
+
+--Vous ne _pitanchez_ donc rien ce soir? leur dit l'ogresse.
+
+--Non, mère Ponisse... Nous étions entrés pour nous mettre à l'abri, dit
+le Maître d'école. Et il sortit avec la Chouette.
+
+
+
+
+VII
+
+La bourse ou la vie
+
+
+Au bruit que fit la porte en se fermant, Tom et Sarah sortirent de leur
+rêverie; ils se levèrent et remercièrent le Chourineur des
+renseignements qu'il leur avait donnés: celui-ci leur inspirait moins de
+confiance depuis qu'il avait vulgairement, mais sincèrement exprimé sa
+grossière admiration pour Rodolphe.
+
+Au moment où le Chourineur sortit, le vent redoublait de violence, la
+pluie tombait à torrents.
+
+Le Maître d'école et la Chouette, embusqués dans une allée qui faisait
+face au tapis-franc, virent le Chourineur s'éloigner du côté de la rue
+où se trouvait une maison en démolition. Bientôt ses pas, un peu
+alourdis par ses fréquentes libations de la soirée, se perdirent au
+milieu des sifflements du vent et du bruit de la pluie qui fouettait les
+murailles.
+
+Tom et Sarah sortirent de la taverne malgré la tourmente, et prirent une
+direction opposée à celle du Chourineur.
+
+--Ils sont _enflaqués_[72], dit tout bas le Maître d'école à la
+Chouette; débouche ton vitriol: attention!
+
+--Otons nos souliers, ils ne nous entendront pas marcher derrière eux,
+dit la Chouette.
+
+--Tu as raison, la Chouette, toujours raison, je n'aurais pas pensé à
+ça: faisons patte de velours.
+
+Le hideux couple ôta ses chaussures et se glissa dans l'ombre en rasant
+les maisons...
+
+Grâce à ce stratagème, le bruit des pas de la Chouette et du Maître
+d'école fut tellement amorti qu'ils suivirent Tom et Sarah presque à les
+toucher sans que ceux-ci les entendissent.
+
+--Heureusement notre fiacre est au coin de la rue, dit Tom; car la pluie
+va nous tremper. N'avez-vous pas froid, Sarah?
+
+--Peut-être apprendrons-nous quelque chose par le contrebandier, par ce
+Bras-Rouge, dit Sarah pensive sans répondre à la question de Tom.
+
+Tout à coup celui-ci s'arrêta.
+
+Ils n'étaient qu'à une petite distance de l'endroit désigné par le
+Maître d'école pour commettre son crime.
+
+--Je me suis trompé de rue, dit Tom, il fallait prendre à gauche en
+sortant du cabaret; nous devons passer devant une maison en démolition
+pour retrouver notre fiacre. Retournons sur nos pas.
+
+Le Maître d'école et la Chouette se jetèrent dans l'embrasure d'une
+porte pour n'être pas aperçus de Tom et de Sarah, qui les coudoyèrent
+presque.
+
+--Au fait j'aime mieux qu'ils aillent du côté des décombres, dit tout
+bas le Maître d'école; si le _messière_ regimbe... j'ai mon idée.
+
+Tom et Sarah, après avoir de nouveau passé devant le tapis-franc,
+arrivèrent près d'une maison en ruine.
+
+Cette masure étant à moitié démolie, ses caves découvertes formaient une
+espèce de gouffre le long duquel la rue se prolongeait en cet endroit.
+
+Le Maître d'école bondit avec la vigueur et la souplesse d'un tigre;
+d'une de ses larges mains il saisit Tom à la gorge et lui dit:
+
+--Ton argent ou je te jette dans ce trou.
+
+Et le brigand, repoussant Tom en arrière, lui fit perdre l'équilibre,
+d'une main le retint pour ainsi dire suspendu au-dessus de la profonde
+excavation, tandis que de l'autre main il saisit le bras de Sarah comme
+dans un étau.
+
+Avant que Tom eût fait un mouvement, la Chouette le dévalisa avec une
+dextérité merveilleuse.
+
+Sarah ne cria pas, ne chercha pas à se débattre; elle dit d'une voix
+calme:
+
+--Donnez-leur votre bourse, Tom. Et s'adressant au brigand: Nous ne
+crierons pas, ne nous faites pas de mal.
+
+La Chouette, après avoir scrupuleusement fouillé les poches des deux
+victimes de ce guet-apens, dit à Sarah:
+
+--Voyons tes mains, s'il y a des bagues. Non, dit la vieille femme en
+grommelant. Tu n'as donc personne pour te donner des anneaux?... quelle
+misère!
+
+Le sang-froid de Tom ne se démentit pas pendant cette scène aussi rapide
+qu'imprévue.
+
+--Voulez-vous faire un marché? Mon portefeuille contient des papiers qui
+vous seront inutiles; rapportez-le-moi, et demain je vous donne
+vingt-cinq louis, dit Tom au Maître d'école, dont la main l'étreignait
+moins rudement.
+
+--Oui, pour nous tendre une souricière! répondit le brigand. Allons,
+file sans regarder derrière toi. Tu as du bonheur d'en être quitte pour
+si peu.
+
+--Un moment, dit la Chouette; s'il est gentil, il aura son portefeuille;
+il y a un moyen. Puis s'adressant à Tom: Vous connaissez la plaine
+Saint-Denis?
+
+--Oui.
+
+--Savez-vous où est Saint-Ouen?
+
+--Oui.
+
+--En face de Saint-Ouen, au bout du chemin de la Révolte, la plaine est
+plate; à travers champs, on y voit de loin; venez-y demain matin tout
+seul, aboulez l'argent, vous m'y trouverez avec le portefeuille,
+donnant, donnant, je vous le rendrai.
+
+--Mais il te fera pincer, la Chouette!
+
+--Pas si bête! il n'y a pas mèche... on voit de trop loin. Je n'ai qu'un
+oeil... mais il est bon: si le _messière_ vient avec quelqu'un, il ne
+trouvera plus personne, j'aurai déménagé.
+
+Sarah parut frappée d'une idée subite; elle dit au brigand:
+
+--Veux-tu gagner de l'argent?
+
+--Oui.
+
+--As-tu vu dans le cabaret d'où nous sortons, car maintenant je te
+reconnais, as-tu vu l'homme que le charbonnier est venu chercher?
+
+--Un mince à moustaches? Oui, j'allais manger un morceau de ce mufle-là;
+mais il ne m'a pas donné le temps... il m'a étourdi de deux coups de
+poing et m'a renversé sur une table... C'est la première fois que cela
+m'arrive... Oh! je m'en vengerai!
+
+--Eh bien! il s'agit de lui, dit Sarah.
+
+--De lui? s'écria le Maître d'école. Donnez-moi mille francs, je vous le
+tue...
+
+--Sarah! s'écria Tom avec épouvante.
+
+--Misérable! il ne s'agit pas de le tuer..., dit Sarah au Maître
+d'école.
+
+--De quoi donc, alors?
+
+--Venez demain à la plaine Saint-Denis, vous y trouverez mon compagnon,
+reprit-elle; vous verrez bien qu'il est seul; il vous dira ce qu'il faut
+faire. Ce n'est pas mille francs, mais deux mille francs que je vous
+donnerai... si vous réussissez.
+
+--Fourline, dit tout bas la Chouette au Maître d'école, il y a de
+l'argent à gagner; c'est _des daims huppés_ qui veulent monter un coup à
+un ennemi; cet ennemi, c'est ce gueux que tu voulais crever... Faut y
+aller: j'irais, moi, à ta place... Deux mille balles! mon homme, ça en
+vaut la peine.
+
+--Eh bien! ma femme ira, dit le Maître d'école; vous lui direz ce qu'il
+y a à faire, et je verrai.
+
+--Soit, demain à une heure.
+
+--À une heure.
+
+--Dans la plaine Saint-Denis.
+
+--Dans la plaine Saint-Denis.
+
+--Entre Saint-Ouen et le chemin de la Révolte, au bout de la route.
+
+--C'est dit.
+
+--Et je vous rapporterai votre portefeuille.
+
+--Et vous aurez les cinq cents francs promis, et un à-compte sur l'autre
+affaire si vous êtes raisonnable.
+
+--Maintenant allez à droite, nous à gauche; ne nous suivez pas, sinon...
+
+Et le Maître d'école et la Chouette s'éloignèrent rapidement.
+
+--Le démon nous est venu en aide, dit Sarah; ce bandit peut nous servir.
+
+--Sarah, maintenant j'ai peur..., dit Tom.
+
+--Moi, je n'ai pas peur. J'espère, au contraire... Mais, venez, venez,
+je me reconnais; le fiacre ne doit pas être loin.
+
+Et les deux personnages se dirigèrent à grands pas vers le parvis
+Notre-Dame.
+
+Un témoin invisible avait assisté à cette scène. C'était le Chourineur,
+qui s'était tapi dans les décombres pour se mettre à l'abri de la pluie.
+
+La proposition que fit Sarah au brigand, relativement à Rodolphe,
+intéressa vivement le Chourineur; effrayé des périls qui menaçaient son
+nouvel ami, il regretta de ne pouvoir l'en garantir. Sa haine contre le
+Maître d'école et contre la Chouette fut peut-être pour quelque chose
+dans ce bon sentiment.
+
+Le Chourineur se résolut d'avertir Rodolphe du danger qu'il courait;
+mais comment y parvenir? Il avait oublié l'adresse du soi-disant peintre
+en éventails. Peut-être Rodolphe ne reviendrait-il pas au tapis-franc;
+comment le trouver?
+
+En faisant ces réflexions, le Chourineur avait machinalement suivi Tom
+et Sarah; il les vit monter dans un fiacre qui les attendait devant le
+parvis Notre-Dame.
+
+Le fiacre partit.
+
+Une idée lumineuse vint au Chourineur; il monta derrière cette voiture.
+
+À une heure du matin, ce fiacre s'arrêta sur le boulevard de
+l'Observatoire, et Tom et Sarah disparurent dans une des ruelles qui
+aboutissent à cet endroit.
+
+La nuit était noire, le Chourineur ne put signaler aucun indice qui lui
+servît à reconnaître plus précisément, le lendemain, les lieux où il se
+trouvait. Alors, avec une sagacité de sauvage, il tira son couteau de sa
+poche, fit une large et profonde entaille à un des arbres auprès
+desquels s'était arrêtée la voiture. Puis il regagna son gîte, dont il
+s'était considérablement éloigné.
+
+Pour la première fois depuis longtemps le Chourineur goûta dans son
+taudis un sommeil profond, qui ne fut pas interrompu par l'horrible
+vision de l'abattoir aux sergents, comme il disait dans son rude
+langage.
+
+
+
+
+VIII
+
+Promenade
+
+
+Le lendemain de la soirée où s'étaient passés les différents événements
+que nous venons de raconter, un radieux soleil d'automne brillait au
+milieu d'un ciel pur; la tourmente de la nuit avait cessé. Quoique
+toujours obscurci par la hauteur des maisons, le hideux quartier où le
+lecteur nous a suivi semblait moins horrible, vu à la clarté d'un beau
+jour.
+
+Soit que Rodolphe ne craignît plus la rencontre des deux personnes qu'il
+avait évitées la veille, soit qu'il la bravât, vers les onze heures du
+matin il entra dans la rue aux Fèves, et se dirigea vers la taverne de
+l'ogresse.
+
+Rodolphe était toujours habillé en ouvrier, mais on remarquait dans ses
+vêtements une certaine recherche; sa blouse neuve, ouverte sur la
+poitrine, laissait voir sa chemise de laine rouge, fermée par plusieurs
+boutons d'argent; le col d'une autre chemise de toile blanche se
+rabattait sur sa cravate de soie noire, négligemment nouée autour de son
+cou; de sa casquette de velours bleu de ciel, à visière vernie,
+s'échappaient quelques boucles de cheveux châtains; des bottes
+parfaitement cirées, remplaçant les gros souliers ferrés de la veille,
+mettaient en valeur un pied charmant, qui paraissait d'autant plus petit
+qu'il sortait d'un large pantalon de velours olive.
+
+Ce costume ne nuisait en rien à l'élégance de la tournure de Rodolphe,
+rare mélange de grâce, de souplesse et de force.
+
+Nos habits sont tellement laids qu'on ne peut que gagner à les quitter,
+même pour les vêtements les plus vulgaires.
+
+L'ogresse se prélassait sur le seuil du tapis-franc lorsque Rodolphe s'y
+présenta.
+
+--Votre servante, jeune homme! Vous venez sans doute chercher la monnaie
+de vos vingt francs! dit-elle avec une sorte de déférence, n'osant pas
+oublier que la veille le vainqueur du Chourineur lui avait jeté un louis
+sur son comptoir; il vous revient dix-sept livres dix sous... Ça n'est
+pas tout... On est venu vous demander hier: un grand monsieur, bien
+couvert; il avait aux jambes des bottes à coeur, comme un tambour-major
+en bourgeois, et au bras une petite femme déguisée en homme. Ils ont bu
+du _cacheté_ avec le Chourineur.
+
+--Ah! ils ont bu avec le Chourineur! Et que lui ont-ils dit?
+
+--Quand je dis qu'ils ont bu, je me trompe, ils n'ont fait que tremper
+leurs lèvres dans leurs verres; et...
+
+--Je te demande ce qu'ils ont dit au Chourineur?
+
+--Ils lui ont parlé de choses et d'autres, quoi! De Bras-Rouge, de la
+pluie et du beau temps.
+
+--Ils connaissent Bras-Rouge?
+
+--Au contraire, le Chourineur leur a expliqué qui c'était... et comment
+vous l'aviez battu.
+
+--C'est bon, il ne s'agit pas de ça.
+
+--Vous demandez votre monnaie?
+
+--Oui... et j'emmènerai la Goualeuse passer la journée à la campagne.
+
+--Oh! impossible, ça, mon garçon.
+
+--Pourquoi?
+
+--Elle n'a qu'à ne pas revenir? Ses nippes sont à moi, sans compter
+qu'elle me doit encore deux cent vingt francs pour finir de s'acquitter
+de sa nourriture et de son logement, depuis que je l'ai prise chez moi;
+si elle n'était pas honnête comme elle l'est, je ne la laisserais pas
+aller plus loin que le coin de la rue, au moins.
+
+--La Goualeuse te doit deux cent vingt francs?
+
+--Deux cent vingt francs dix sous... Mais qu'est-ce que ça vous fait,
+mon garçon? Ne dirait-on pas que vous allez les payer? Faites donc le
+milord!
+
+--Tiens, dit Rodolphe en jetant onze louis sur l'étain du comptoir de
+l'ogresse. Maintenant, combien vaut la défroque que tu lui loues?
+
+La vieille, ébahie, examinait les louis l'un après l'autre d'un air de
+doute et de défiance.
+
+--Ah çà, crois-tu que je te donne de la fausse monnaie? Envoie changer
+cet or, et finissons... Combien vaut la défroque que tu loues à cette
+malheureuse?
+
+L'ogresse, partagée entre le désir de faire une bonne affaire,
+l'étonnement de voir un ouvrier posséder autant d'argent, la crainte
+d'être dupée, et l'espoir de gagner davantage encore, l'ogresse garda un
+moment le silence, puis elle reprit:
+
+--Ses hardes valent au moins... cent francs.
+
+--De pareilles guenilles! allons donc! Tu garderas la monnaie d'hier et
+je te donnerai encore un louis, rien de plus. Se laisser rançonner par
+toi, c'est voler les pauvres qui ont droit à des aumônes.
+
+--Eh bien! mon garçon, je garde mes hardes: la Goualeuse ne sortira pas
+d'ici: je suis libre de vendre mes effets ce que je veux.
+
+--Que Lucifer te brûle un jour selon tes mérites! Voilà ton argent, va
+me chercher la Goualeuse.
+
+L'ogresse empocha l'or, pensant que l'ouvrier avait commis un vol ou
+fait un héritage, et lui dit, avec un ignoble sourire:
+
+--Pourquoi, mon fils, ne monteriez-vous pas chercher vous-même la
+Goualeuse!... Cela lui ferait plaisir... car, foi de mère Ponisse, hier
+elle vous reluquait joliment!
+
+--Va la chercher et dis-lui que je l'emmènerai à la campagne... rien de
+plus. Surtout qu'elle ne sache pas que je t'ai payé sa dette.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Que t'importe?
+
+--Au fait, ça m'est égal, j'aime mieux qu'elle se croie encore sous ma
+coupe.
+
+--Te tairas-tu! Monteras-tu!...
+
+--Oh! quel air méchant! Je plains ceux à qui vous en voulez... Allons,
+j'y vais... j'y vais...
+
+Et l'ogresse monta.
+
+Quelques minutes après, elle redescendit.
+
+--La Goualeuse ne voulait pas me croire; elle est devenue cramoisie
+quand elle a su que vous étiez là... Mais quand je lui ai dit que je lui
+permettais de passer la journée à la campagne, j'ai cru qu'elle devenait
+folle; pour la première fois de sa vie, elle a eu envie de me sauter au
+cou.
+
+--C'était la joie de te quitter.
+
+Fleur-de-Marie entra dans ce moment, vêtue comme la veille: robe
+d'alépine brune, châle orangé noué derrière le dos, marmotte à carreaux
+rouges laissant voir seulement deux grosses nattes de cheveux blonds.
+
+Elle rougit en reconnaissant Rodolphe, et baissa les yeux d'un air
+confus.
+
+--Voulez-vous venir passer la journée à la campagne avec moi, mon
+enfant? dit Rodolphe.
+
+--Bien volontiers, monsieur Rodolphe, dit la Goualeuse, puisque madame
+le permet.
+
+--Je t'y autorise, ma petite chatte, par rapport à ta bonne conduite...
+dont tu fais l'ornement... Allons, viens m'embrasser.
+
+Et la mégère tendit à Fleur-de-Marie son visage couperosé.
+
+La malheureuse, surmontant sa répugnance, approcha son front des lèvres
+de l'ogresse; mais d'un violent coup de coude Rodolphe repoussa la
+vieille dans son comptoir, prit le bras de Fleur-de-Marie et sortit du
+tapis-franc au bruit des malédictions de la mère Ponisse.
+
+--Prenez garde, monsieur Rodolphe, dit la Goualeuse, l'ogresse va vous
+jeter quelque chose à la tête, elle est si méchante!
+
+--Rassurez-vous, mon enfant. Mais qu'avez-vous? Vous semblez
+embarrassée... triste? Êtes-vous fâchée de venir avec moi?
+
+--Au contraire... mais... mais vous me donnez le bras.
+
+--Eh bien?
+
+--Vous êtes ouvrier... quelqu'un peut dire à votre bourgeois qu'on vous
+a rencontré avec moi... ça vous fera du tort. Les maîtres n'aiment pas
+que leurs ouvriers se dérangent.
+
+Et la Goualeuse dégagea doucement son bras de celui de Rodolphe, en
+ajoutant:
+
+--Allez tout seul... je vous suivrai jusqu'à la barrière. Une fois dans
+les champs, je reviendrai auprès de vous.
+
+--Ne craignez rien, dit Rodolphe, touché de cette délicatesse, et,
+reprenant le bras de Fleur-de-Marie: Mon bourgeois ne demeure pas dans
+le quartier, et puis d'ailleurs nous allons trouver un fiacre sur le
+quai aux Fleurs.
+
+--Comme vous voudrez, monsieur Rodolphe; je vous disais cela pour ne pas
+vous faire arriver de la peine...
+
+--Je le crois, et je vous en remercie. Mais, franchement, vous est-il
+égal d'aller à la campagne dans un endroit ou dans un autre?
+
+--Ça m'est égal, monsieur Rodolphe, pourvu que ce soit à la campagne...
+Il fait si beau... le grand air est si bon à respirer! Savez-vous que
+voilà cinq mois que je n'ai pas été plus loin que le marché aux Fleurs?
+Et encore, si l'ogresse me permettait de sortir de la Cité, c'est
+qu'elle avait confiance en moi.
+
+--Et quand vous veniez à ce marché, c'était pour acheter des fleurs?
+
+--Oh! non; je n'avais pas d'argent; je venais seulement les voir,
+respirer leur bonne odeur... Pendant la demi-heure que l'ogresse me
+laissait passer sur le quai les jours de marché, j'étais si contente que
+j'oubliais tout.
+
+--Et en rentrant chez l'ogresse... dans ces vilaines rues?
+
+--Je revenais plus triste que je n'étais partie... et je renfonçais mes
+larmes pour ne pas être battue! Tenez... au marché... ce qui me faisait
+envie, oh! bien envie, c'était de voir des petites ouvrières bien
+proprettes, qui s'en allaient toutes gaies, avec un beau pot de fleurs
+dans leurs bras.
+
+--Je suis sûr que si vous aviez eu seulement quelques fleurs sur votre
+fenêtre, cela vous aurait tenu compagnie?
+
+--C'est bien vrai ce que vous dites là, monsieur Rodolphe! Figurez-vous
+qu'un jour l'ogresse, à sa fête, sachant mon goût, m'avait donné un
+petit rosier. Si vous saviez comme j'étais heureuse! Je ne m'ennuyais
+plus, allez! Je ne faisais que regarder mon rosier... Je m'amusais à
+compter ses feuilles, ses fleurs... Mais l'air est si mauvais dans la
+Cité qu'au bout de deux jours, il a commencé à jaunir Alors... Mais vous
+allez vous moquer de moi, monsieur Rodolphe.
+
+--Non, non, continuez.
+
+--Eh bien! alors, j'ai demandé à l'ogresse la permission de sortir et
+d'aller promener mon rosier... oui... comme j'aurais promené un enfant.
+Je l'emportais au quai, je me figurais que d'être avec les autres
+fleurs, dans ce bon air frais et embaumé, ça lui faisait du bien; je
+trempais ses pauvres feuilles flétries dans la belle eau de la fontaine,
+et puis, pour le ressuyer, je le mettais un bon quart d'heure au
+soleil... Cher petit rosier, il n'en voyait jamais de soleil, dans la
+Cité, car dans notre rue il ne descend pas plus bas que le toit... Enfin
+je rentrais... Eh bien! je vous assure, monsieur Rodolphe, que, grâce à
+ces promenades, mon rosier a peut-être vécu dix jours de plus qu'il
+n'aurait vécu sans cela.
+
+--Je vous crois; mais quand il est mort, ç'a été une grande perte pour
+vous?
+
+--Je l'ai pleuré, ç'a été un vrai chagrin... Et tenez, monsieur
+Rodolphe, puisque vous comprenez qu'on aime les fleurs, je peux bien
+vous dire ça. Eh bien! je lui avais aussi comme de la reconnaissance...
+de... Ah! pour cette fois vous allez vous moquer de moi...
+
+--Non, non! j'aime... j'adore les fleurs; ainsi je comprends toutes les
+folies qu'elles font faire ou qu'elles inspirent.
+
+--Eh bien! je lui étais reconnaissante, à ce pauvre rosier, de fleurir
+si gentiment pour moi... quoique... enfin... malgré ce que j'étais.
+
+Et la Goualeuse baissa la tête et devint pourpre de honte...
+
+--Malheureuse enfant! Avec cette conscience de votre horrible position,
+vous avez dû souvent...
+
+--Avoir envie d'en finir, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe? dit la
+Goualeuse en interrompant son compagnon; oh! oui, allez, plus d'une fois
+j'ai regardé la Seine par-dessus le parapet... mais après je regardais
+les fleurs, le soleil... Alors je me disais: «La rivière sera toujours
+là; je n'ai pas dix-sept ans... qui sait?»
+
+--Quand vous disiez _Qui sait_?... vous espériez?
+
+--Oui.
+
+--Et qu'espériez-vous?
+
+--Je ne sais pas... j'espérais... oui, j'espérais presque malgré moi...
+Dans ces moments-là, il me semblait que mon sort n'était pas mérité,
+qu'il y avait en moi quelque chose de bon. Je me disais: «On m'a bien
+tourmentée; mais au moins, je n'ai jamais fait de mal à personne... Si
+j'avais eu quelqu'un pour me conseiller, je ne serais pas où j'en
+suis!...» Alors, ça chassait un peu ma tristesse... Après, il faut dire
+que ces pensées-là m'étaient surtout venues à la suite de la perte de
+mon rosier, ajouta la Goualeuse d'un air solennel qui fit sourire
+Rodolphe.
+
+--Toujours ce grand chagrin...
+
+--Oui... tenez, le voilà.
+
+Et la Goualeuse tira de sa poche un petit paquet de bois soigneusement
+coupé et attaché avec une faveur rose.
+
+--Vous l'avez conservé?
+
+--Je le crois bien... c'est tout ce que je possède au monde.
+
+--Comment! vous n'avez rien à vous?
+
+--Rien.
+
+--Mais ce collier de corail?
+
+--C'est à l'ogresse.
+
+--Comment! vous ne possédez pas un chiffon, un bonnet, un mouchoir?
+
+--Non, rien... rien... que les branches sèches de mon pauvre rosier.
+C'est pour cela que j'y tiens tant...
+
+À chaque mot, l'étonnement de Rodolphe redoublait; il ne pouvait
+comprendre cet épouvantable esclavage, cette horrible vente du corps et
+de l'âme pour un abri sordide, quelques haillons et une nourriture
+immonde[73].
+
+Rodolphe et la Goualeuse arrivèrent au quai aux Fleurs: un fiacre les
+attendait. Rodolphe y fit monter la Goualeuse; il monta après elle et
+dit au cocher:
+
+--À Saint-Denis... Je dirai plus tard le chemin qu'il faudra prendre.
+
+La voiture partit: le soleil était radieux, le ciel sans nuages, le
+froid un peu piquant; l'air circulait vif et frais à travers l'ouverture
+des glaces baissées.
+
+--Tiens! un manteau de femme! dit la Goualeuse en remarquant qu'elle
+s'était assise sur ce vêtement qu'elle n'avait pas aperçu.
+
+--Oui, c'est pour vous, mon enfant: je l'ai pris dans la crainte que
+vous n'ayez froid; enveloppez-vous bien.
+
+Peu habituée à ces prévenances, la pauvre fille regarda Rodolphe avec
+surprise. L'espèce d'intimidation que ce dernier lui causait augmentait
+encore, ainsi qu'une tristesse vague, dont elle ne se rendait plus
+compte.
+
+--Mon Dieu! Monsieur Rodolphe, comme vous êtes bon! Ça me rend honteuse.
+
+--Parce que je suis bon?
+
+--Non; mais... il me semble que vous ne parlez plus maintenant comme
+hier, que vous êtes tout autre...
+
+--Voyons, Fleur-de-Marie, qu'aimez-vous mieux, que je sois le Rodolphe
+d'hier, ou le Rodolphe d'aujourd'hui?
+
+--Je vous aime bien mieux comme maintenant... Pourtant, hier il me
+semblait que j'étais plus votre égale...
+
+Puis, se reprenant aussitôt, craignant d'avoir humilié Rodolphe, elle
+reprit:
+
+--Quand je dis votre égale... monsieur Rodolphe, je sais bien que cela
+ne peut pas être...
+
+--Il y a une chose qui m'étonne en vous, Fleur-de-Marie.
+
+--Quoi donc, monsieur Rodolphe?
+
+--Vous semblez oublier ce que la Chouette vous a dit hier de vos
+parents... qu'elle connaissait votre mère...
+
+--Oh! je n'ai pas oublié cela... J'y ai pensé cette nuit... et j'ai bien
+pleuré... mais je suis sûre que cela n'est pas vrai... la borgnesse aura
+inventé cette histoire pour me faire de la peine...
+
+--Il se peut que la Chouette soit mieux instruite que vous ne le croyez.
+Si cela était, ne seriez-vous pas heureuse de retrouver votre mère?
+
+--Hélas! monsieur Rodolphe! Si ma mère ne m'a jamais aimée... à quoi bon
+la retrouver?... Elle ne voudra pas seulement me voir... Si elle m'a
+aimée... quelle honte je lui ferais!... Elle en mourrait peut-être.
+
+--Si votre mère vous a aimée, Fleur-de-Marie, elle vous plaindra, elle
+vous pardonnera, elle vous aimera encore... Si elle vous a délaissée...
+en voyant à quel sort affreux son abandon vous a réduite... sa honte
+vous vengera.
+
+--À quoi ça sert-il de se venger? Et puis, si je me vengeais, il me
+semble que je n'aurais plus le droit de me trouver malheureuse... Et
+souvent cela me console...
+
+--Vous avez peut-être raison... N'en parlons plus...
+
+À ce moment, la voiture arrivait près de Saint-Ouen, à l'embranchement
+de la route de Saint-Denis et du chemin de la Révolte.
+
+Malgré la monotonie du paysage, Fleur-de-Marie fut si transportée de
+voir des _champs_, comme elle disait, qu'oubliant les tristes pensées
+que le souvenir de la Chouette venait d'éveiller en elle, son charmant
+visage s'épanouit. Elle se pencha à la portière en battant des mains et
+s'écria:
+
+--Monsieur Rodolphe, quel bonheur!... de l'herbe! des champs! Si vous
+vouliez me permettre de descendre... il fait si beau!... J'aimerais tant
+à courir dans ces prairies...
+
+--Courons, mon enfant... Cocher, arrête!
+
+--Comment! Vous aussi, monsieur Rodolphe?
+
+--Moi aussi... Je m'en fais une fête.
+
+--Quel bonheur!! monsieur Rodolphe!!
+
+Et Rodolphe et la Goualeuse de se prendre par la main et de courir à
+perdre haleine dans une vaste pièce de regain tardif, récemment fauché.
+
+Dire les bonds, les petits cris joyeux, le ravissement de
+Fleur-de-Marie, serait impossible. Pauvre gazelle si longtemps
+prisonnière, elle aspirait le grand air avec ivresse. Elle allait,
+venait, s'arrêtait, repartait avec de nouveaux transports.
+
+À la vue de plusieurs touffes de pâquerettes et de quelques boutons d'or
+épargnés par les premières gelées blanches, la Goualeuse ne put retenir
+de nouvelles exclamations de plaisir; elle ne laissa pas une de ces
+petites fleurs, et glana tout le pré.
+
+Après avoir ainsi couru au milieu des champs, lassée vite, car elle
+avait perdu l'habitude de l'exercice, la jeune fille, s'arrêtant pour
+reprendre haleine, s'assit sur un tronc d'arbre renversé au bord d'un
+fossé profond.
+
+Le teint transparent et blanc de Fleur-de-Marie, ordinairement un peu
+pâle, se nuançait des plus vives couleurs. Ses grands yeux bleus
+brillaient doucement; sa bouche vermeille, haletante, laissait voir deux
+rangées de perles humides, son sein battait sous son vieux petit châle
+orange; elle appuyait une de ses mains sur son coeur pour en comprimer
+les pulsations, tandis que, de l'autre main, elle tendait à Rodolphe le
+bouquet de fleurs des champs qu'elle avait cueilli.
+
+Rien de plus charmant que l'expression de joie innocente et pure qui
+rayonnait sur cette physionomie candide.
+
+Lorsque Fleur-de-Marie put parler, elle dit à Rodolphe, avec un accent
+de félicité profonde, de reconnaissance presque religieuse:
+
+--Que le bon Dieu est bon de nous donner un si beau jour!
+
+Une larme vint aux yeux de Rodolphe en entendant cette pauvre créature
+abandonnée, méprisée, perdue, sans asile et sans pain, jeter un cri de
+bonheur et de gratitude ineffable envers le Créateur, parce qu'elle
+jouissait d'un rayon de soleil et de la vue d'une prairie.
+
+Rodolphe fut tiré de sa contemplation par un incident imprévu.
+
+
+
+
+IX
+
+La surprise
+
+
+Nous l'avons dit, la Goualeuse s'était assise sur un tronc d'arbre
+renversé au bord d'un fossé profond.
+
+Tout à coup un homme, se dressant du fond de cette excavation, secoua la
+litière sous laquelle il s'était tapi, et poussa un éclat de rire
+formidable.
+
+La Goualeuse se retourna en jetant un cri d'effroi.
+
+C'était le Chourineur.
+
+--N'aie pas peur, ma fille, reprit le Chourineur en voyant la frayeur de
+la jeune fille, qui se réfugia auprès de son compagnon. Voilà une
+fameuse rencontre, hein! Maître Rodolphe, vous ne vous attendiez pas à
+cela? Ni moi non plus... Puis il ajouta d'un ton sérieux: Tenez,
+maître... voyez-vous, on dira ce qu'on voudra... mais il y a quelque
+chose en l'air... là-haut... au-dessus de nos têtes... Le _meg des megs_
+est un malin, il me fait l'effet de dire à l'homme: «Va comme je te
+pousse...» vu qu'il vous a poussé ici, ce qui est diablement étonnant!
+
+--Que fais-tu là? dit Rodolphe très-surpris.
+
+--Je veille au grain pour vous, mon maître... Mais, tonnerre! quelle
+bonne farce que vous veniez justement dans les environs de ma maison de
+campagne... Tenez, il y a quelque chose: décidément, il y a quelque
+chose.
+
+--Mais, encore une fois, que fais-tu là?
+
+--Tout à l'heure vous le saurez, donnez-moi seulement le temps de
+percher sur votre observatoire à un cheval.
+
+Et le Chourineur courut vers le fiacre arrêté à peu de distance, jeta çà
+et là sur la plaine immense un coup d'oeil perçant, et revint prestement
+rejoindre Rodolphe.
+
+--M'expliqueras-tu ce que tout cela signifie?
+
+--Patience! patience, maître! Encore un mot. Quelle heure est-il?
+
+--Midi et demi, dit Rodolphe en consultant sa montre.
+
+--Bon... nous avons le temps. La Chouette ne sera ici que dans une
+demi-heure.
+
+--La Chouette! s'écrièrent à la fois Rodolphe et la jeune fille.
+
+--Oui, la Chouette. En deux mots, maître, voilà l'histoire: hier, quand
+vous avez eu quitté le tapis-franc, il est venu...
+
+--Un homme d'une grande taille avec une femme habillée en homme; ils
+m'ont demandé, je sais cela. Ensuite?
+
+--Ensuite, ils m'ont payé à boire, et ont voulu me faire jaspiner sur
+votre compte. Moi, je n'ai rien voulu dire... vu que vous ne m'avez pas
+communiqué autre chose que la raclée dont vous m'avez fait la
+politesse... je ne savais rien de plus de vos secrets. Après ça,
+j'aurais su quelque chose, ça aurait été tout de même. C'est entre nous
+à la vie à la mort, maître Rodolphe. Que le diable me brûle si je sais
+pourquoi je me sens pour vous comme qui dirait l'attachement d'un
+bouledogue pour son maître; mais c'est égal, ça est. C'est plus fort que
+moi, je ne m'en mêle plus... ça vous regarde, arrangez-vous.
+
+--Je te remercie, mon garçon, mais continue.
+
+--Le grand monsieur et la petite femme habillée en homme, voyant qu'ils
+ne tiraient rien de moi, sont sortis de chez l'ogresse, et moi aussi;
+eux du côté du Palais de Justice, moi du côté de Notre-Dame. Arrivé au
+bout de la rue, je commence à m'apercevoir qu'il tombait par trop de
+hallebardes... une pluie de déluge! Il y avait tout proche une maison en
+démolition. Je me dis: «Si l'averse dure longtemps, je dormirai aussi
+bien là que dans mon garni.» Je me laisse couler dans une espèce de cave
+où j'étais à couvert; je fais mon lit d'une vieille poutre, mon oreiller
+d'un plâtras, et me voilà couché comme un roi.
+
+--Après, après?
+
+--Nous avions bu ensemble, maître Rodolphe; j'avais encore bu avec le
+grand et la petite habillée en homme: c'est pour vous dire que j'avais
+la tête un peu lourde... avec ça il n'y a rien qui me berce comme le
+bruit de la pluie qui tombe. Je commence donc à roupiller. Il n'y avait
+pas, je crois, longtemps que je _pionçais_, quand un bruit m'éveille en
+sursaut: c'était le Maître d'école qui causait comme qui dirait
+_amicalement_ avec un autre. J'écoute... tonnerre! Qu'est-ce que je
+reconnais? La voix du grand qui était venu au tapis-franc avec la petite
+habillée en homme!
+
+--Ils causaient avec le Maître d'école et la Chouette? dit Rodolphe
+stupéfait.
+
+--Avec le Maître d'école et la Chouette. Ils causaient de se retrouver
+le lendemain.
+
+--C'est aujourd'hui! dit Rodolphe.
+
+--À une heure.
+
+--C'est dans un instant.
+
+--À l'embranchement de la route de Saint-Denis et de la Révolte.
+
+--C'est ici!
+
+--Comme vous dites, maître Rodolphe, c'est ici!
+
+--Le Maître d'école! Prenez garde, monsieur Rodolphe!... s'écria
+Fleur-de-Marie.
+
+--Calme-toi, ma fille... lui ne doit pas venir... mais seulement la
+Chouette.
+
+--Comment cet homme a-t-il pu se mettre en rapport avec ces deux
+misérables? dit Rodolphe.
+
+--Je n'en sais, ma foi, rien. Après ça, maître, peut-être que je ne me
+serai éveillé qu'à la fin de la chose; car le grand parlait de ravoir
+son portefeuille que la Chouette doit lui rapporter ici... en échange de
+cinq cents francs. Faut croire que le Maître d'école avait commencé par
+les voler, et que c'est après qu'ils se seront mis à causer de bonne
+amitié.
+
+--Cela est étrange!
+
+--Mon Dieu! ça m'effraye pour vous, monsieur Rodolphe, dit
+Fleur-de-Marie.
+
+--Maître Rodolphe n'est pas un enfant, ma fille; mais, comme tu dis, ça
+pourrait chauffer pour lui, et me voilà.
+
+--Continue, mon garçon.
+
+--Le grand et la petite ont promis deux mille francs au Maître d'école,
+pour vous faire... je ne sais pas quoi. C'est la Chouette qui doit venir
+ici tout à l'heure rapporter le portefeuille, et savoir de quoi il
+retourne, pour aller le redire au Maître d'école, qui se charge du
+reste.
+
+Fleur-de-Marie tressaillit. Rodolphe sourit dédaigneusement.
+
+--Deux mille francs pour vous faire quelque chose, maître Rodolphe! Ça
+me fait penser (sans comparaison) que lorsque je vois afficher cinq
+cents francs de récompense pour un chien perdu, je me dis modestement à
+moi-même: «Tu te perdrais, animal, qu'on ne donnerait pas seulement cent
+sous pour te ravoir.» Deux mille francs pour vous faire quelque chose!
+Qui êtes-vous donc?
+
+--Je te l'apprendrai tout à l'heure.
+
+--Suffit, maître... Quand j'ai entendu cette proposition faite à la
+Chouette, je me dis: «Il faut que je sache où perchent ces richards qui
+veulent lâcher le Maître d'école aux trousses de M. Rodolphe, ça peut
+servir.» Quand ils s'éloignent, je sors de mes décombres, je les suis à
+pas de loup; le grand et la petite rejoignent un fiacre au parvis
+Notre-Dame; ils montent dedans, moi derrière, et nous arrivons boulevard
+de l'Observatoire. Il faisait noir comme dans un four, je ne pouvais
+rien voir; j'entaille un arbre pour m'y reconnaître le lendemain.
+
+--Très-bien, mon garçon.
+
+--Ce matin j'y suis retourné. À dix pas de mon arbre, j'ai vu une ruelle
+fermée par une barrière; dans la boue de la ruelle, des petits pas et
+des grands pas: au bout de la ruelle, une maison... Le nid du grand et
+de la petite doit être là.
+
+--Merci, mon brave... Tu me rends, sans t'en douter, un grand service.
+
+--Pardon, excuse! maître Rodolphe, je m'en doutais, c'est pour cela que
+je l'ai fait.
+
+--Je le sais, mon garçon, et je voudrais pouvoir récompenser ton service
+autrement que par un remerciement: malheureusement je ne suis qu'un
+pauvre diable d'ouvrier... quoiqu'on donne, comme tu dis, deux mille
+francs pour me faire quelque chose. Je vais t'expliquer cela.
+
+--Bon, si ça vous amuse, sinon ça m'est égal. On vous monte un coup, je
+m'y oppose... Le reste ne me regarde pas.
+
+--Je devine ce qu'ils veulent. Écoute-moi bien: j'ai un secret pour
+tailler l'ivoire des éventails à la mécanique; mais ce secret ne
+m'appartient pas à moi seul; j'attends mon associé pour mettre ce
+procédé en pratique, et c'est sûrement du modèle de la machine que j'ai
+chez moi qu'on veut s'emparer à tout prix: car il y a beaucoup d'argent
+à gagner avec cette découverte.
+
+--Le grand et la petite sont donc...?
+
+--Des fabricants chez qui j'ai travaillé, et à qui je n'ai pas voulu
+donner mon secret.
+
+Cette explication parut satisfaisante au Chourineur, dont l'intelligence
+n'était pas singulièrement développée, et il reprit:
+
+--Je comprends maintenant. Voyez-vous, les gueusards! Et ils n'ont pas
+seulement le courage de faire leurs mauvais coups eux-mêmes. Mais, pour
+en finir, voilà ce que je me suis dit ce matin: «Je sais le rendez-vous
+de la Chouette et du grand, je vais aller les attendre, j'ai de bonnes
+jambes: mon maître débardeur m'attendra, tant pis...» J'arrive ici: je
+vois ce trou, je vais prendre une brassée de fumier là-bas, je me cache
+jusqu'au bout du nez, et j'attends la Chouette. Mais voilà-t-il pas que
+vous déboulez dans la plaine, et que cette pauvre Goualeuse vient
+justement s'asseoir au bord de mon parc; alors, ma foi, j'ai voulu vous
+faire une farce, et j'ai crié comme un brûlé en sortant de ma litière.
+
+--Maintenant, quel est ton dessein?
+
+--Attendre la Chouette, qui, bien sûr, arrivera la première: tâcher
+d'entendre ce qu'elle dira au grand, parce que cela peut vous servir. Il
+n'y a que ce tronc d'arbre-là renversé dans ce champ; de cet endroit on
+voit partout dans la plaine, c'est comme fait exprès pour s'y asseoir.
+Le rendez-vous de la Chouette est à quatre pas, à l'embranchement de la
+route; il y a à parier qu'ils viendront s'asseoir ici. S'ils n'y
+viennent pas, si je ne peux rien entendre... quand ils seront séparés,
+je tombe sur la Chouette, ça sera toujours ça; je lui paye ce que je lui
+dois pour la dent de la Goualeuse, et je lui tords le cou jusqu'à ce
+qu'elle me dise le nom des parents de la pauvre fille... Qu'est-ce que
+vous dites de mon idée, maître Rodolphe?
+
+--Il y a du bon, mon garçon; mais il faut corriger quelque chose à ton
+plan.
+
+--Oh! d'abord, Chourineur, ne vous faites pas de mauvaise querelle pour
+moi. Si vous battez la Chouette, le Maître d'école...
+
+--Assez, ma fille. La Chouette me passera par les mains. Tonnerre! C'est
+justement parce qu'elle a le Maître d'école pour la défendre que je
+doublerai la dose.
+
+--Écoute, mon garçon, j'ai un meilleur moyen de venger la Goualeuse des
+méchancetés de la Chouette. Je te dirai cela plus tard. Quant à présent,
+dit Rodolphe en s'éloignant de quelques pas de la Goualeuse, et en
+baissant la voix, quant à présent, veux-tu me rendre un vrai service?...
+
+--Parlez, maître Rodolphe.
+
+--La Chouette ne te connaît pas?
+
+--Je l'ai vue hier pour la première fois au tapis-franc.
+
+--Voilà ce qu'il faudra que tu fasses. Tu te cacheras d'abord; mais
+lorsque tu la verras près d'ici, tu sortiras de ton trou...
+
+--Pour lui tordre le cou?...
+
+--Non... plus tard! Aujourd'hui il faut seulement l'empêcher de parler
+avec le grand. Voyant quelqu'un avec elle, il n'osera pas approcher.
+S'il approche, ne la quitte pas d'une minute... Il ne pourra pas lui
+faire ses propositions, devant toi.
+
+--Si l'homme me trouve curieux, j'en fais mon affaire. Ça n'est ni un
+Maître d'école, ni un maître Rodolphe.
+
+--Je connais le bourgeois, il ne se frottera pas à toi.
+
+--C'est bien. Je suis la Chouette comme son ombre. L'homme ne dit pas un
+mot que je ne l'entende, et il finit par filer...
+
+--S'ils conviennent d'un autre rendez-vous, tu le sauras, puisque tu ne
+les quittes pas. D'ailleurs ta présence suffira pour éloigner le
+bourgeois.
+
+--Bon, bon. Après, je donne une tournée à la Chouette?... Je tiens à
+ça.
+
+--Pas encore. La borgnesse ne sait pas si tu es voleur ou non?
+
+--Non; à moins que le Maître d'école lui ait dit que c'était pas dans
+mon idée.
+
+--S'il lui a dit, tu auras l'air d'avoir changé de principes.
+
+--Moi?
+
+--Toi!
+
+--Tonnerre! monsieur Rodolphe. Mais dites donc... Hum! hum! Ça ne me va
+guère, cette farce-là.
+
+--Tu ne feras que ce que tu voudras. Tu verras bien si je te propose une
+infamie...
+
+--Oh! pour ça, je suis tranquille.
+
+--Et tu as raison.
+
+--Parlez, maître... j'obéirai.
+
+--Une fois l'homme éloigné, tu tâcheras d'amadouer la Chouette.
+
+--Moi? Cette vieille gueuse... J'aimerais mieux me battre avec le Maître
+d'école. Je ne sais pas seulement comme je ferai pour ne pas lui sauter
+tout de suite sur le casaquin.
+
+--Alors tu perdrais tout.
+
+--Mais qu'est-ce qu'il faut donc que je fasse?
+
+--La Chouette sera furieuse de la bonne aubaine qu'elle aura manquée; tu
+tâcheras de la calmer en lui disant que tu sais un bon coup à faire; que
+tu es là pour attendre ton complice, et que, si le Maître d'école veut
+en être, il y a beaucoup d'or à gagner.
+
+--Tiens... tiens...
+
+--Au bout d'une heure d'attente, tu lui diras: «Mon camarade, ne vient
+pas, c'est remis...» et tu prendras rendez-vous avec la Chouette et le
+Maître d'école... pour demain de bonne heure. Tu comprends?
+
+--Je comprends.
+
+--Et ce soir, tu te trouveras, à dix heures, au coin des Champs-Élysées
+et de l'allée des Veuves; je t'y rejoindrai et je te dirai le reste.
+
+--Si c'est un piège, prenez garde! Le Maître d'école est malin... Vous
+l'avez battu: au moindre doute, il est capable de vous tuer.
+
+--Sois tranquille.
+
+--Tonnerre! c'est farce... mais vous faites de moi ce que vous voulez.
+C'est pas l'embarras, quelque chose me dit qu'il y a un bouillon à boire
+pour le Maître d'école et pour la Chouette. Pourtant... un mot encore,
+monsieur Rodolphe.
+
+--Parle.
+
+--Ce n'est pas que je vous croie susceptible de tendre une souricière au
+Maître d'école pour le faire pincer par la police. C'est un gueux fini,
+qui mérite cent fois la mort; mais le faire arrêter... c'est pas ma
+partie.
+
+--Ni la mienne, mon garçon. Mais j'ai un compte à régler avec lui et
+avec la Chouette, puisqu'ils complotent avec les gens qui m'en veulent,
+et, à nous deux, nous en viendrons à bout, si tu m'aides.
+
+--Oh bien! alors, comme le mâle ne vaut pas mieux que la femelle, j'en
+suis.
+
+--Et si nous réussissons, ajouta Rodolphe d'un ton sérieux, presque
+solennel, qui frappa le Chourineur, tu seras aussi fier que lorsque tu
+as sauvé du feu et de l'eau l'homme et la femme qui te doivent la vie!
+
+--Comme vous dites ça, maître Rodolphe! Je ne vous ai jamais vu ce
+regard-là... Mais vite, vite, s'écrie le Chourineur, j'aperçois là-bas,
+là-bas, un point blanc: ça doit être le béguin de la Chouette. Partez,
+je me remets dans mon trou.
+
+--Et ce soir, à dix heures...
+
+--Au coin de l'allée des Veuves et des Champs-Élysées, c'est dit.
+
+Fleur-de-Marie n'avait pas entendu cette dernière partie de l'entretien
+du Chourineur et de Rodolphe. Elle remonta en fiacre avec son compagnon
+de voyage.
+
+
+
+
+X
+
+La ferme
+
+
+Après son entretien avec le Chourineur, Rodolphe resta quelques moments
+préoccupé, pensif.
+
+Fleur-de-Marie, n'osant interrompre le silence de son compagnon, le
+regardait tristement.
+
+Rodolphe, relevant la tête, lui dit en souriant avec bonté:
+
+--À quoi pensez-vous, mon enfant? La rencontre du Chourineur vous a été
+désagréable, n'est-ce pas? Nous étions si gais!
+
+--C'est au contraire un bien pour nous, monsieur Rodolphe, puisque le
+Chourineur pourra vous être utile.
+
+--Cet homme ne passait-il pas, parmi les habitués du tapis-franc, pour
+avoir encore quelques bons sentiments?
+
+--Je l'ignore, monsieur Rodolphe... Avant la scène d'hier, je l'avais vu
+souvent, je lui avais à peine parlé... Je le croyais aussi méchant que
+les autres...
+
+--Ne pensons plus à tout cela, ma petite Fleur-de-Marie. J'aurais du
+malheur si je vous attristais, moi qui justement voulais vous faire
+passer une bonne journée.
+
+--Oh! je suis bien heureuse! Il y a si longtemps que je ne suis sortie
+de Paris!
+
+--Depuis vos parties en milord, avec Rigolette.
+
+--Mon Dieu, oui... monsieur Rodolphe. C'était au printemps... mais,
+quoique nous soyons presque en hiver, ça me fait tout autant de plaisir.
+Quel beau soleil il fait!... Voyez donc ces petits nuages roses
+là-bas... là-bas... et cette colline!... avec ces jolies maisons
+blanches au milieu des arbres... Comme il y a encore des feuilles! C'est
+étonnant au mois de novembre, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe? Mais à
+Paris les feuilles tombent si vite... Et là-bas... cette volée de
+pigeons... les voilà qui s'abattent sur le toit d'un moulin... À la
+campagne on ne se lasse pas de regarder, tout est amusant.
+
+--C'est plaisir de voir combien vous êtes sensible à ces riens qui font
+le charme de l'aspect de la campagne, Fleur-de-Marie.
+
+En effet, à mesure que la jeune fille contemplait le tableau calme et
+riant qui se déroulait autour d'elle, sa physionomie s'épanouissait de
+nouveau.
+
+--Et là-bas, ce feu de chaume dans les terres labourées, la belle fumée
+blanche qui monte au ciel... et cette charrue avec ses deux bons chevaux
+gris... Si j'étais homme, comme j'aimerais l'état de laboureur!... Être
+au milieu d'une plaine bien silencieuse, à suivre sa charrue... en
+voyant bien loin de grands bois, par un temps comme aujourd'hui, par
+exemple!... C'est pour le coup que ça vous donnerait envie de chanter de
+ces chansons un peu tristes, qui vous font venir les larmes aux yeux...
+comme _Geneviève de Brabant_. Est-ce que vous connaissez la chanson de
+_Geneviève de Brabant_, monsieur Rodolphe?
+
+--Non, mon enfant; mais si vous êtes gentille, vous me la chanterez une
+fois arrivés à la ferme.
+
+--Quel bonheur! Nous allons à une ferme, monsieur Rodolphe?
+
+--Oui, à une ferme tenue par ma nourrice, bonne et digne femme qui m'a
+élevé.
+
+--Et nous pourrons avoir du lait? s'écria la Goualeuse en frappant dans
+ses mains.
+
+--Fi donc! du lait... de l'excellente crème, s'il vous plaît, et du
+beurre que la fermière fera devant nous, et des oeufs tout frais.
+
+--Que nous irons dénicher nous-mêmes?
+
+--Certainement...
+
+--Et nous irons voir les vaches dans l'étable?
+
+--Je crois bien.
+
+--Et nous irons aussi dans la laiterie?
+
+--Aussi dans la laiterie.
+
+--Et au pigeonnier?
+
+--Et au pigeonnier.
+
+--Ah! tenez, monsieur Rodolphe, c'est à n'y pas croire... Comme je vais
+m'amuser! Quelle bonne journée!... quelle bonne journée! s'écria la
+jeune fille toute joyeuse.
+
+Puis, par un brusque revirement de pensée, la malheureuse, songeant
+qu'après ces heures de liberté passées à la campagne, elle rentrerait
+dans son bouge infect, cacha sa tête dans ses mains et fondit en
+larmes.
+
+Rodolphe, surpris, dit à la Goualeuse:
+
+--Qu'avez-vous, Fleur-de-Marie, qui vous chagrine?
+
+--Rien... rien, monsieur Rodolphe. (Et elle essuya ses yeux en tâchant
+de sourire.) Pardon, si je m'attriste... n'y faites pas attention... je
+n'ai rien, je vous jure... c'est une idée... je vais être gaie...
+
+--Mais vous étiez si joyeuse tout à l'heure!
+
+--C'est pour ça..., répondit naïvement Fleur-de-Marie en levant sur
+Rodolphe ses yeux encore humides de larmes.
+
+Ces mots éclairèrent Rodolphe; il devina tout.
+
+Voulant chasser l'humeur sombre de la jeune fille, il lui dit en
+souriant:
+
+--Je parie que vous pensiez à votre rosier? Vous regrettez, j'en suis
+sûr, de ne pouvoir lui faire partager notre promenade à la ferme...
+Pauvre rosier! Vous auriez été capable de lui faire manger aussi un peu
+de crème!!
+
+La Goualeuse prit le prétexte de cette plaisanterie pour sourire: peu à
+peu ce léger nuage de tristesse s'effaça de son esprit; elle ne pensa
+qu'à jouir du présent et à s'étourdir sur l'avenir.
+
+La voiture arrivait près de Saint-Denis, la haute flèche de l'église se
+voyait au loin.
+
+--Oh! le beau clocher! s'écria la Goualeuse.
+
+--C'est le clocher de Saint-Denis, une église superbe... Voulez-vous la
+voir? nous ferons arrêter le fiacre.
+
+La Goualeuse baissa les yeux.
+
+--Depuis que je suis chez l'ogresse, je ne suis point entrée dans une
+église; je n'ai pas osé. À la prison, au contraire, j'aimais tant à
+chanter à la messe! Et, à la Fête-Dieu, nous faisions de si beaux
+bouquets d'autel!
+
+--Mais Dieu est bon et clément: pourquoi craindre de le prier, d'entrer
+dans une église?
+
+--Oh! non, non... monsieur Rodolphe... ce serait comme une impiété...
+C'est bien assez d'offenser le bon Dieu autrement.
+
+Après un moment de silence, Rodolphe dit à la Goualeuse:
+
+--Jusqu'à présent avez-vous aimé quelqu'un?
+
+--Jamais, monsieur Rodolphe.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Vous avez vu les gens qui fréquentaient le tapis-franc... Et puis,
+pour aimer, il faut être honnête.
+
+--Comment cela?
+
+--Ne dépendre que de soi... Mais tenez, si ça vous est égal, monsieur
+Rodolphe, je vous en prie, ne parlons pas de ça...
+
+--Soit, Fleur-de-Marie, parlons d'autre chose... Mais qu'avez-vous à me
+regarder ainsi? Voilà encore vos beaux yeux pleins de larmes. Vous ai-je
+chagrinée?
+
+--Oh! au contraire; mais vous êtes si bon pour moi que cela me donne
+envie de pleurer... et puis vous ne me tutoyez pas... et puis, enfin, on
+dirait que vous ne m'avez emmenée que pour mon plaisir à moi, tant vous
+avez l'air content de me voir heureuse. Non content de m'avoir défendue
+hier... vous me faites passer aujourd'hui une pareille journée avec
+vous...
+
+--Vraiment, vous êtes heureuse?
+
+--D'ici à bien longtemps je n'oublierai ce bonheur-là.
+
+--C'est si rare, le bonheur!
+
+--Oui, bien rare...
+
+--Ma foi, moi, à défaut de ce que je n'ai pas, je m'amuse quelquefois à
+rêver ce que je voudrais avoir, à me dire: «Voilà ce que je désirerais
+être... voilà la fortune que j'ambitionnerais...» Et vous,
+Fleur-de-Marie, quelquefois ne faites-vous pas aussi de ces rêves-là, de
+beaux châteaux en Espagne?
+
+--Autrefois, oui, en prison; avant d'entrer chez l'ogresse, je passais
+ma vie à ça et à chanter; mais depuis, c'est plus rare... Et vous,
+monsieur Rodolphe, qu'est-ce que vous ambitionneriez donc?
+
+--Moi, je voudrais être riche, très-riche... avoir des domestiques, des
+équipages, un hôtel, aller dans un beau monde, tous les jours au
+spectacle. Et vous, Fleur-de-Marie?
+
+--Moi, je ne serais pas si difficile: de quoi payer l'ogresse, quelque
+argent d'avance pour avoir le temps de trouver de l'ouvrage, une
+gentille chambre bien propre d'où je verrais des arbres en travaillant.
+
+--Beaucoup de fleurs sur votre fenêtre...
+
+--Oh! bien sûr... Habiter la campagne, si ça se pouvait, et voilà
+tout...
+
+--Une petite chambre, de l'ouvrage, c'est le nécessaire; mais quand on
+n'a qu'à désirer, on peut bien se permettre le superflu... Est-ce que
+vous ne voudriez pas avoir des voitures, des diamants, de belles
+toilettes?
+
+--Je n'en voudrais pas tant... Ma liberté, vivre à la campagne, et être
+sûre de ne pas mourir à l'hôpital... Oh! cela surtout... ne pas mourir
+là!... Tenez, monsieur Rodolphe, souvent cette pensée-là me vient...
+elle est affreuse!
+
+--Hélas! nous autres pauvres gens...
+
+--Ce n'est pas pour la misère... que je dis cela... Mais après... quand
+on est morte...
+
+--Eh bien?
+
+--Vous ne savez donc pas ce que l'on fait de vous après, monsieur
+Rodolphe?
+
+--Non...
+
+--Il y a une jeune fille que j'avais connue en prison... elle est morte
+à l'hôpital... on a abandonné son corps aux chirurgiens..., murmura la
+malheureuse en frissonnant.
+
+--Ah! c'est horrible!!! Comment, malheureuse enfant, vous avez souvent
+de ces sinistres pensées?...
+
+--Cela vous étonne, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe, que j'aie de la
+honte... pour après ma mort... Hélas! mon Dieu... on ne m'a laissé que
+celle-là...
+
+Ces douloureuses et amères paroles frappèrent Rodolphe.
+
+Il cacha sa tête dans ses mains en frémissant: il songeait à la fatalité
+qui s'était appesantie sur Fleur-de-Marie... Il songeait à la mère de
+cette créature pauvre... Sa mère... elle était heureuse, riche, honorée,
+peut-être...
+
+Honorée... riche... heureuse... et son enfant, qu'elle avait sans doute
+atrocement sacrifiée à la honte, avait quitté le grenier de la Chouette
+pour la prison, la prison pour l'antre de l'ogresse; de cet antre elle
+pouvait aller mourir sur le grabat d'un hôpital... et après sa mort...
+
+Cela était épouvantable.
+
+La pauvre Goualeuse, voyant l'air sombre de son compagnon, lui dit
+tristement:
+
+--Pourtant, monsieur Rodolphe, je ne devrais pas avoir de ces
+idées-là... Vous m'emmenez avec vous pour être joyeuse, et je vous dis
+toujours des choses si tristes... si tristes! Mon Dieu, je ne sais pas
+comment cela se fait, c'est malgré moi... Je n'ai jamais été plus
+heureuse qu'aujourd'hui; et pourtant à chaque instant les larmes me
+viennent aux yeux... Vous ne m'en voulez pas, dites, monsieur Rodolphe?
+D'ailleurs... vous voyez? cette tristesse s'en va... comme elle est
+venue... bien vite. Tenez, maintenant... je n'y songe déjà plus... Je
+serai raisonnable... Tenez, monsieur Rodolphe... regardez mes yeux...
+
+Et Fleur-de-Marie, après avoir deux ou trois fois fermé ses yeux pour en
+chasser une larme rebelle, les ouvrit tout grands... bien grands, et
+regarda Rodolphe avec une naïveté charmante.
+
+--Fleur-de-Marie, je vous en prie, ne vous contraignez pas... Soyez
+gaie, si vous avez envie d'être gaie... triste, s'il vous plaît d'être
+triste. Mon Dieu, moi qui vous parle, quelquefois j'ai comme vous des
+idées sombres... Je serais très-malheureux de feindre une joie que je ne
+ressentirais pas...
+
+--Vraiment, monsieur Rodolphe, vous êtes triste aussi quelquefois?
+
+--Sans doute; mon avenir n'est guère plus beau que le vôtre... Je suis
+sans père ni mère... que demain je tombe malade, comment vivre? Je
+dépense ce que je gagne au jour le jour.
+
+--Ça, c'est un tort, voyez-vous... un grand tort, monsieur Rodolphe, dit
+la Goualeuse d'un ton de grave remontrance qui fit sourire Rodolphe,
+vous devriez mettre à la caisse d'épargne... Moi, tout mon mauvais sort
+est venu de ce que je n'ai pas économisé mon argent... Avec deux cents
+francs devant lui, un ouvrier n'est jamais aux crochets de personne,
+jamais embarrassé... et c'est bien souvent l'embarras qui vous conseille
+mal.
+
+--Cela est très-sage, très-sensé, ma bonne petite ménagère. Mais deux
+cents francs... comment amasser deux cents francs?
+
+--Mais, monsieur Rodolphe, c'est bien simple: faisons un peu votre
+compte; vous allez voir... Vous gagnez, n'est-ce pas, quelquefois
+jusqu'à cinq francs par jour?
+
+--Oui, quand je travaille.
+
+--Il faut travailler tous les jours. Êtes-vous donc si à plaindre? Un
+joli état comme le vôtre... peintre en éventails... mais ça devrait être
+pour vous un plaisir... Tenez, vous n'êtes pas raisonnable, monsieur
+Rodolphe!... ajouta la Goualeuse d'un ton sévère. Un ouvrier peut vivre,
+mais très-bien vivre avec trois francs; il vous reste donc quarante
+sous, au bout d'un mois soixante francs d'économie... Soixante francs
+par mois... mais c'est une somme!
+
+--Oui; mais c'est si bon de flâner, de ne rien faire!
+
+--Monsieur Rodolphe, encore une fois, vous n'avez pas plus de raison
+qu'un enfant...
+
+--Eh bien! je serai raisonnable, petite grondeuse; vous me donnez de
+bonnes idées... Je n'avais pas songé à cela...
+
+--Vraiment? dit la jeune fille en frappant dans ses mains, avec joie. Si
+vous saviez combien vous me rendez contente!... Vous économiserez
+quarante sous par jour! Bien vrai?
+
+--Allons... j'économiserai quarante sous par jour, dit Rodolphe en
+souriant malgré lui.
+
+--Bien vrai? Bien vrai?
+
+--Je vous le promets...
+
+--Vous verrez comme vous serez fier aux premières économies que vous
+aurez faites... Et puis ce n'est pas tout... si vous voulez me promettre
+de ne pas vous fâcher...
+
+--Est-ce que j'ai l'air bien méchant?
+
+--Non, certainement... mais je ne sais pas si je dois...
+
+--Vous devez tout me dire, Fleur-de-Marie...
+
+--Eh bien! enfin, vous qui... on voit ça, êtes au-dessus de votre
+état... comment est-ce que vous fréquentez des cabarets comme celui de
+l'ogresse?
+
+--Si je n'étais pas venu dans le tapis-franc, je n'aurais pas le plaisir
+d'aller à la campagne aujourd'hui avec vous, Fleur-de-Marie.
+
+--C'est bien vrai, mais c'est égal, monsieur Rodolphe... Tenez, je suis
+aussi heureuse que possible de ma journée, eh bien! je renoncerais de
+bon coeur à en passer une pareille si cela pouvait vous faire du tort...
+
+--Au contraire, puisque vous m'avez donné d'excellents conseils de
+ménage.
+
+--Et vous les suivrez?
+
+--Je vous l'ai promis, parole d'honneur. J'économiserai au moins
+quarante sous par jour...
+
+
+
+
+XI
+
+Les souhaits
+
+
+À ce moment, Rodolphe dit au cocher, qui avait dépassé le village de
+Sarcelles:
+
+--Prends le premier chemin à droite, tu traverseras Villiers-le-Bel, et
+puis à gauche, toujours tout droit.
+
+Puis, s'adressant à la Goualeuse:
+
+--Maintenant que vous êtes contente de moi, Fleur-de-Marie, nous pouvons
+nous amuser, comme nous le disions tout à l'heure, à faire des châteaux
+en Espagne. Ça ne coûte pas cher, vous ne me reprocherez pas ces
+dépenses-là.
+
+--Non... Voyons, faisons votre château en Espagne.
+
+--D'abord... le vôtre, Fleur-de-Marie.
+
+--Voyons si vous devinerez mon goût, monsieur Rodolphe.
+
+--Essayons... Je suppose que cette route-ci... je dis celle-ci parce que
+nous y sommes...
+
+--C'est juste, il ne faut pas aller chercher si loin.
+
+--Je suppose donc que cette route-ci nous mène à un charmant village,
+très-éloigné de la grande route.
+
+--Oui, c'est bien plus tranquille.
+
+--Il est bâti à mi-côte et entremêlé de beaucoup d'arbres.
+
+--Il y a tout auprès une petite rivière.
+
+--Justement... une petite rivière. À l'extrémité du village on voit une
+jolie ferme; d'un côté de la maison il y a un verger, de l'autre un beau
+jardin rempli de fleurs.
+
+--Je vois ça d'ici, monsieur Rodolphe!
+
+--Au rez-de-chaussée une vaste cuisine pour les gens de la ferme, et une
+salle à manger pour la fermière.
+
+--La maison a des persiennes vertes... C'est si gai, n'est-ce pas,
+monsieur Rodolphe?
+
+--Des persiennes vertes... je suis de votre avis... il n'y a rien de
+plus gai que des persiennes vertes... Naturellement la fermière serait
+votre tante.
+
+--Naturellement... et ce serait une bien bonne femme.
+
+--Excellente: elle vous aimerait comme une mère.
+
+--Bonne tante! Ça doit être si bon d'être aimée par quelqu'un!
+
+--Et vous l'aimeriez bien aussi?
+
+--Oh! s'écria Fleur-de-Marie en joignant les mains et en levant les yeux
+avec une expression de bonheur indicible à rendre; oh! oui, je
+l'aimerais; et puis je l'aiderais à travailler, à coudre, à ranger le
+linge, à blanchir, à serrer les fruits pour l'hiver, à tout le ménage,
+enfin... Elle ne se plaindrait pas de ma paresse, je vous en réponds!...
+Le matin...
+
+--Attendez donc, Fleur-de-Marie... êtes-vous impatiente!... que je
+finisse de vous peindre la maison.
+
+--Allez, allez, monsieur le peintre, on voit bien que vous avez
+l'habitude de peindre de jolis paysages sur vos éventails, dit la
+Goualeuse en riant.
+
+--Petite babillarde... laissez-moi donc achever ma maison...
+
+--C'est vrai, je babille; mais c'est si amusant... Monsieur Rodolphe, je
+vous écoute, finissez la maison de la fermière.
+
+--Votre chambre est au premier.
+
+--Ma chambre! Quel bonheur! Voyons ma chambre, voyons.
+
+Et la jeune fille se pressa contre Rodolphe, ses grands yeux bien
+ouverts, bien curieux.
+
+--Votre chambre a deux fenêtres qui donnent sur le jardin de fleurs et
+sur un pré au bas duquel coule la petite rivière. De l'autre côté de la
+petite rivière s'élève un coteau tout planté de vieux châtaigniers, au
+milieu desquels on aperçoit le clocher de l'église.
+
+--Que c'est donc joli!... Que c'est donc joli, monsieur Rodolphe! Ça
+donne envie d'y être!
+
+--Trois ou quatre belles vaches paissent dans la prairie, qui est
+séparée du jardin par une haie d'aubépine.
+
+--Et de ma fenêtre je vois les vaches?
+
+--Parfaitement.
+
+--Il y en a une qui sera ma favorite, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe?
+Je lui ferai un beau collier avec une clochette, et je l'habituerai à
+venir manger dans ma main.
+
+--Elle n'y manquera pas. Elle est toute blanche, toute jeune; elle
+s'appelle Musette.
+
+--Ah! le joli nom! Cette pauvre Musette, comme je l'aime!
+
+--Finissons votre chambre, Fleur-de-Marie; elle est tendue d'une jolie
+toile perse, avec les rideaux pareils; un grand rosier et un énorme
+chèvrefeuille couvrent les murs de la ferme de ce côté-là et entourent
+vos croisées, de façon que tous les matins vous n'avez qu'à allonger la
+main pour cueillir un beau bouquet de roses et de chèvrefeuille.
+
+--Ah! monsieur Rodolphe, quel bon peintre vous êtes!
+
+--Maintenant, voici comme vous passez votre journée.
+
+--Voyons ma journée.
+
+--Votre bonne tante vient d'abord vous éveiller en vous baisant
+tendrement au front; elle vous apporte un bol de lait bien chaud, parce
+que votre poitrine est faible, pauvre enfant! Vous vous levez; vous
+allez faire un tour dans la ferme, voir Musette, les poulets, vos amis
+les pigeons, les fleurs du jardin. À neuf heures, arrive votre maître
+d'écriture.
+
+--Mon maître?
+
+--Vous sentez bien qu'il faut apprendre à lire, à écrire et à compter,
+pour pouvoir aider votre tante à tenir ses livres de fermage.
+
+--C'est vrai, monsieur Rodolphe, je ne pense à rien... il faut bien que
+j'apprenne à écrire pour aider ma tante, dit sérieusement la pauvre
+fille, tellement absorbée par la riante peinture de cette vie paisible
+qu'elle croyait à ses réalités.
+
+--Après votre leçon, vous travaillez au linge de la maison, ou vous vous
+brodez un joli bonnet à la paysanne... Sur les deux heures vous
+travaillez à votre écriture, et puis vous allez avec votre tante faire
+une bonne promenade, voir les moissonneurs dans l'été, les laboureurs
+dans l'automne: vous vous fatiguez bien, et vous rapportez une belle
+poignée d'herbes des champs, choisies par vous pour votre chère Musette.
+
+--Car nous revenons par la prairie, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe?
+
+--Sans doute: il y a un pont de bois sur la rivière. Au retour, il est,
+ma foi, bien six ou sept heures: dans ce temps-ci un bon feu bien gai
+flambe dans la grande cuisine de la ferme; vous allez vous y réchauffer
+et causer un moment avec les braves gens qui soupent en rentrant du
+labour. Ensuite vous dînez avec votre tante. Quelquefois le curé ou un
+des vieux amis de la maison se met à table avec vous. Après cela, vous
+lisez ou vous travaillez pendant que votre tante fait sa partie de
+cartes. À dix heures, elle vous baise au front, vous remontez chez vous:
+et le lendemain matin c'est à recommencer...
+
+--On vivrait cent ans comme cela, monsieur Rodolphe, sans penser à
+s'ennuyer un moment...
+
+--Mais cela n'est rien. Et les dimanches! Et les jours de fêtes!
+
+--Ces jours-là, monsieur Rodolphe?
+
+--Vous vous faites belle, vous mettez une jolie robe à la paysanne, avec
+ça de charmants bonnets ronds qui vous vont à ravir; vous montez en
+carriole d'osier avec votre tante et Jacques, le garçon de ferme, pour
+aller à la grand-messe du village; après, dans l'été, vous ne manquez
+pas d'assister, avec votre tante, à toutes les fêtes des paroisses
+voisines. Vous êtes si gentille, si douce, si bonne ménagère, votre
+tante vous aime tant, le curé rend de vous un si bon témoignage, que
+tous les jeunes fermiers des environs veulent vous faire danser, parce
+que c'est comme cela que commencent toujours les mariages... Aussi, peu
+à peu vous en remarquez un... et...
+
+Rodolphe, étonné du silence de la Goualeuse, la regarda.
+
+La malheureuse fille étouffait à grand-peine ses sanglots.
+
+Un moment abusée par les paroles de Rodolphe, elle avait oublié le
+présent, et le contraste de ce présent avec le rêve d'une existence
+douce et riante lui rappelait l'horreur de sa position.
+
+--Fleur-de-Marie, qu'avez-vous?
+
+--Ah! monsieur Rodolphe, sans le vouloir, vous m'avez fait bien du
+chagrin... j'ai cru un instant à ce paradis...
+
+--Mais, pauvre enfant, ce paradis existe... tenez, regardez... Cocher,
+arrête!
+
+La voiture s'arrêta.
+
+La Goualeuse releva machinalement la tête. Elle se trouvait au sommet
+d'une petite colline. Quel fut son étonnement, sa stupeur! Le joli
+village bâti à mi-côte, la ferme, la prairie, les belles vaches, la
+petite rivière, la châtaigneraie, l'église dans le lointain, le tableau
+était sous ses yeux... rien n'y manquait, jusqu'à Musette, belle génisse
+blanche, future favorite de la Goualeuse.
+
+Ce charmant paysage était éclairé par un beau soleil de novembre... Les
+feuilles jaunes et pourpres des châtaigniers les couvraient encore et se
+découpaient sur l'azur du ciel.
+
+--Eh bien! Fleur-de-Marie, que dites-vous? Suis-je bon peintre? dit
+Rodolphe en souriant.
+
+La Goualeuse le regardait avec une surprise mêlée d'inquiétude. Cela lui
+semblait presque surnaturel.
+
+--Comment se fait-il, monsieur Rodolphe?... Mais, mon Dieu, est-ce un
+rêve? Ça me fait presque peur... Comment! ce que vous m'avez dit...
+
+--Rien de plus simple, mon enfant... La fermière est ma nourrice, j'ai
+été élevé ici... Je lui ai écrit ce matin de très-bonne heure que je
+viendrais la voir: je peignais d'après nature.
+
+--Ah! c'est vrai, monsieur Rodolphe! dit la Goualeuse avec un profond
+soupir.
+
+
+
+
+XII
+
+La ferme
+
+
+La ferme où Rodolphe conduisait Fleur-de-Marie était située en dehors et
+à l'extrémité du village de Bouqueval, petite paroisse solitaire,
+ignorée, enfoncée dans les terres, et éloignée d'Écouen d'environ deux
+lieues.
+
+Le fiacre, suivant les indications de Rodolphe, descendit un chemin
+rapide et entra dans une longue avenue bordée de cerisiers et de
+pommiers.
+
+La voiture roulait sans bruit sur un tapis de ce gazon fin et ras dont
+la plupart des routes vicinales sont ordinairement couvertes.
+
+Fleur-de-Marie, silencieuse, triste, restait, malgré ses efforts, sous
+une impression douloureuse, que Rodolphe se reprochait presque d'avoir
+causée.
+
+Au bout de quelques minutes, la voiture passa devant la grande porte de
+la cour de la ferme, continua son chemin le long d'une épaisse charmille
+et s'arrêta en face d'un petit porche de bois rustique à demi caché sous
+un vigoureux cep de vigne aux feuilles empourprées par l'automne.
+
+--Nous voici arrivés, Fleur-de-Marie, dit Rodolphe, êtes-vous contente?
+
+--Oui, monsieur Rodolphe... pourtant il me semble à présent que je vais
+avoir honte devant la fermière; je n'oserai jamais la regarder...
+
+--Pourquoi cela, mon enfant?
+
+--Vous avez raison, monsieur Rodolphe, elle ne me connaît pas. Et la
+Goualeuse étouffa un soupir.
+
+On avait sans doute guetté l'arrivée du fiacre de Rodolphe.
+
+Le cocher ouvrait la portière, lorsqu'une femme de cinquante ans
+environ, vêtue comme le sont les riches fermières des environs de Paris,
+ayant une physionomie à la fois triste et douce, parut sous le porche et
+s'avança au-devant de Rodolphe avec un respectueux empressement.
+
+La Goualeuse devint pourpre et descendit de voiture après un moment
+d'hésitation...
+
+--Bonjour, ma bonne madame Georges..., dit Rodolphe à la fermière; vous
+le voyez, je suis exact...
+
+Puis, se retournant vers le cocher et lui mettant de l'argent dans la
+main:
+
+--Tu peux t'en retourner à Paris.
+
+Le cocher, petit homme trapu, avait son chapeau enfoncé sur les yeux et
+la figure presque entièrement cachée par le collet fourré de son
+carrick: il empocha l'argent, ne répondit rien, remonta sur son siège,
+fouetta son cheval et disparut rapidement dans l'allée verte.
+
+--Après une si longue course, ce cocher muet est bien pressé de s'en
+aller..., pensa d'abord Rodolphe. Bah! il n'est que deux heures; il veut
+être assez tôt de retour à Paris pour pouvoir utiliser le restant de sa
+journée.
+
+Et Rodolphe n'attacha aucune importance à sa première observation.
+
+Fleur-de-Marie s'approcha de lui, l'air inquiet, troublé, presque
+alarmé, et lui dit tout bas, de manière à ne pas être entendue de Mme
+Georges:
+
+--Mon Dieu! monsieur Rodolphe, pardon... Vous renvoyez la voiture...
+Mais l'ogresse, hélas!... Il faut que je retourne chez elle ce soir...
+sinon... elle me regardera comme une voleuse... Mes habits lui
+appartiennent... et je lui dois...
+
+--Rassurez-vous, mon enfant, c'est à moi à vous demander pardon.
+
+--Pardon! et de quoi?
+
+--De ne pas vous avoir dit plus tôt que vous ne deviez plus rien à
+l'ogresse, et que vous pouviez quitter ces ignobles vêtements pour
+d'autres que ma bonne Mme Georges va vous donner. Elle en a à peu près
+de votre taille, elle voudra bien vous prêter de quoi vous habiller.
+Vous le voyez, elle commence déjà son rôle de tante.
+
+Fleur-de-Marie croyait rêver; elle regardait tour à tour la fermière et
+Rodolphe, ne pouvant croire à ce qu'elle entendait.
+
+--Comment, dit-elle la voix palpitante d'émotion, je ne retournerai plus
+à Paris? je pourrai rester ici? Madame me le permettra?... ce serait
+possible, ce château en Espagne de tantôt?
+
+--C'était cette ferme... le voilà réalisé.
+
+--Non, non, ce serait trop beau, trop heureux.
+
+--On n'a jamais trop de bonheur, Fleur-de-Marie.
+
+--Ah! par pitié, monsieur Rodolphe, ne me trompez pas, cela me ferait
+bien mal.
+
+--Ma chère enfant, croyez-moi, dit Rodolphe d'une voix toujours
+affectueuse, mais avec un accent de dignité que Fleur-de-Marie ne lui
+connaissait pas encore; oui, vous pouvez, si cela vous convient, mener
+dès aujourd'hui, auprès de Mme Georges, cette vie paisible dont tout à
+l'heure le tableau vous enchantait. Quoique Mme Georges ne soit pas
+votre tante, elle aura pour vous, lorsqu'elle vous connaîtra, le plus
+tendre intérêt; vous passerez même pour sa nièce aux yeux des gens de la
+ferme; ce petit mensonge rendra votre position plus convenable. Encore
+une fois, si cela vous plaît, Fleur-de-Marie, vous pourrez réaliser
+votre rêve de tantôt. Dès que vous serez habillée en petite fermière,
+ajouta-t-il en souriant, nous vous mènerons voir votre future favorite,
+Musette, jolie génisse blanche qui n'attend plus que le collier que vous
+lui avez promis. Nous irons aussi donner un coup d'oeil à vos amis les
+pigeons, et puis à la laiterie; nous parcourrons enfin toute la ferme:
+je tiens à remplir ma promesse.
+
+Fleur-de-Marie joignit les mains avec force. La surprise, la joie, la
+reconnaissance, le respect se peignirent sur sa ravissante figure; ses
+yeux se noyèrent de larmes, elle s'écria:
+
+--Monsieur Rodolphe, vous êtes donc un ange du bon Dieu, que vous faites
+tant de bien aux malheureux sans les connaître, et que vous les délivrez
+de la honte et de la misère!!!
+
+--Ma pauvre enfant, répondit Rodolphe avec un sourire de mélancolie
+profonde et d'ineffable bonté, quoique bien jeune, j'ai dans ma vie déjà
+souffert; cela vous explique ma compassion pour ceux qui souffrent.
+Fleur-de-Marie, ou plutôt Marie, allez avec Mme Georges. Oui, Marie,
+gardez désormais ce nom, doux et joli comme vous! Avant mon départ, nous
+causerons ensemble, et je vous quitterai bien heureux de vous savoir
+heureuse.
+
+Fleur-de-Marie ne répondit rien, s'approcha de Rodolphe, fléchit à demi
+les genoux, et prit sa main et la porta respectueusement à ses lèvres
+avec un mouvement rempli de grâce et de modestie.
+
+Puis elle suivit Mme Georges, qui la contemplait avec un intérêt
+profond.
+
+
+
+
+XIII
+
+Murph et Rodolphe
+
+
+Rodolphe se dirigea vers la cour de la ferme et y trouva l'homme de
+grande taille qui, la veille, déguisé en charbonnier, était venu
+l'avertir de l'arrivée de Tom et de Sarah.
+
+Murph, tel est le nom de ce personnage, avait cinquante ans environ;
+quelques mèches blanches argentaient deux petites touffes de cheveux
+d'un blond vif qui frisaient de chaque côté de son crâne presque
+entièrement chauve: son visage large, coloré, était complètement rasé,
+sauf des favoris très-courts, d'un blond ardent, qui ne dépassaient pas
+le niveau de l'oreille, et s'arrondissaient en croissant sur ses joues
+rebondies. Malgré son âge et son embonpoint, Murph était alerte et
+robuste. Sa physionomie, quoique flegmatique, était à la fois
+bienveillante et résolue; il portait une cravate blanche, un grand gilet
+et un long habit noir à larges basques sa culotte, d'un gris verdâtre,
+était de même étoffe que ses guêtres à boutons de nacre, ne rejoignant
+pas tout à fait ses jarretières. Elles laissaient apercevoir ses bas de
+voyage, en laine écrue.
+
+L'habillement et la mâle tournure de Murph rappelaient le type parfait
+de ce que les Anglais appellent le gentilhomme fermier. Hâtons-nous
+d'ajouter que Murph était Anglais gentilhomme (squire), mais non
+fermier.
+
+Au moment où Rodolphe entra dans la cour, Murph remettait dans la poche
+d'une petite calèche de voyage une paire de pistolets qu'il venait de
+soigneusement essuyer.
+
+--À qui diable en as-tu avec tes pistolets? lui dit Rodolphe.
+
+--Cela me regarde, monseigneur, dit Murph en descendant du marchepied.
+Faites vos affaires, je fais les miennes.
+
+--Pour quelle heure as-tu commandé les chevaux?
+
+--Selon vos ordres, à la nuit tombante.
+
+--Tu es arrivé ce matin?
+
+--À huit heures. Mme Georges a eu le loisir de tout préparer.
+
+--Tu as de l'humeur... Est-ce que tu n'es pas content de moi?
+
+--Je ne le suis que trop, monseigneur... que trop. Un jour ou l'autre...
+enfin, le danger... c'est votre vie.
+
+--Il te sied bien de parler! Si je te laissais faire, il n'y aurait de
+péril que pour toi et...
+
+--Et quand vous feriez le bien sans risquer votre vie, où serait le
+grand mal, monseigneur?
+
+--Où serait le grand plaisir, maître Murph?
+
+--Vous, dit le squire en haussant les épaules, vous dans de pareilles
+tavernes!
+
+--Oh! que vous voilà bien, vous autres John Bull, avec vos scrupules
+aristocratiques! croyant les grands seigneurs d'une essence supérieure à
+la vôtre, pauvres moutons, fiers de vos bouchers!!!
+
+--Si vous étiez anglais, monseigneur, vous comprendriez cela... on
+honore qui honore. D'ailleurs, je serais Turc, Chinois ou Américain, que
+je trouverais encore que vous avez eu tort de vous exposer ainsi. Hier
+soir, dans cette abominable rue de la Cité, en allant pour déterrer avec
+vous ce Bras-Rouge, que l'enfer confonde! il m'a fallu la crainte de
+vous irriter, de vous désobéir, pour m'empêcher d'aller vous secourir
+dans votre lutte contre le bandit que vous avez trouvé dans l'allée de
+ce bouge.
+
+--C'est-à-dire, monsieur Murph, que vous doutez de ma force et de mon
+courage!
+
+--Malheureusement vous m'avez cent fois mis à même de ne douter ni de
+l'un ni de l'autre. Grâce à Dieu, Crabb de Ramsgate vous a appris à
+boxer; Lacour de Paris[74] vous a enseigné la canne, le chausson, et par
+curiosité l'argot; le fameux Bertrand vous a appris l'escrime, et dans
+vos essais contre ces professeurs vous avez eu souvent l'avantage. Vous
+tuez les hirondelles au vol avec un pistolet de munition, vous avez des
+muscles d'acier; quoique svelte et mince, vous me battriez aussi
+facilement qu'un cheval de course battrait un cheval de brasseur... Cela
+est vrai.
+
+Rodolphe avait complaisamment écouté cette énumération de ses qualités
+de gladiateur; il reprit en souriant:
+
+--Eh bien! alors que crains-tu?
+
+--Je maintiens, monseigneur, qu'il n'est pas convenable que vous prêtiez
+le collet au premier goujat venu. Je ne vous dis pas cela à cause de
+l'inconvénient qu'il y a pour un honorable gentilhomme de ma
+connaissance à se noircir la figure avec du charbon et à avoir l'air
+d'un diable: malgré mes cheveux gris, mon embonpoint et ma gravité, je
+me déguiserais en danseur de corde, si cela pouvait vous servir; mais
+j'en suis pour ce que j'ai dit.
+
+--Oh! je le sais bien, vieux Murph, lorsqu'une idée est rivée sous ton
+crâne de fer, lorsque le dévouement est implanté dans ton ferme et
+vaillant coeur, le démon userait ses dents et ses ongles à les en
+retirer.
+
+--Vous me flattez, monseigneur, vous méditez quelque...
+
+--Ne te gêne pas.
+
+--Quelque folie, monseigneur.
+
+--Mon pauvre Murph, tu prends mal ton temps pour me sermonner.
+
+--Pourquoi?
+
+--Je suis dans un de mes meilleurs moments d'orgueil et de bonheur... je
+suis ici...
+
+--Dans un endroit où vous avez fait du bien?
+
+--C'est un lieu de refuge contre tes homélies, c'est mon Temple-Bar...
+
+--S'il en est ainsi, où diable voulez-vous que je vous prenne,
+monseigneur?
+
+--Maître Murph, vous me flattez, vous voulez m'empêcher de faire quelque
+folie.
+
+--Monseigneur, il y a des folies pour lesquelles je suis indulgent.
+
+--Les folies d'argent?
+
+--Oui, car, après tout, avec près de deux millions de revenu...
+
+--On est souvent bien gêné, mon pauvre Murph.
+
+--À qui le dites-vous, monseigneur!
+
+--Et pourtant il y a des plaisirs si vifs, si purs, si profonds, qui
+coûtent si peu! Qu'y a-t-il de comparable à ce que j'ai éprouvé tout à
+l'heure, lorsque cette malheureuse créature s'est vue en sûreté ici, et
+que dans sa reconnaissance elle m'a baisé la main? Ce n'est pas tout:
+mon bonheur a un long avenir: demain, après-demain, pendant bien des
+jours, enfin, je pourrai songer avec délices à ce qu'éprouvera cette
+pauvre enfant en se réveillant dans cette tranquille retraite, auprès de
+cette excellente Mme Georges, qui l'aimera tendrement; car le malheur
+est sympathique au malheur.
+
+--Oh! pour Mme Georges, jamais bienfaits n'ont été mieux placés. Noble,
+courageuse femme!... un ange de vertu, un ange! Je m'émeus rarement, et
+je me suis ému aux malheurs de Mme Georges... Mais votre nouvelle
+protégée!... Tenez, ne parlons pas de cela, monseigneur.
+
+--Pourquoi, Murph?
+
+--Monseigneur, vous faites ce que bon vous semble.
+
+--Je fais ce qui est juste, dit Rodolphe avec une nuance d'impatience.
+
+--Ce qui est juste... selon vous.
+
+--Ce qui est juste devant Dieu et devant ma conscience, reprit
+sévèrement Rodolphe.
+
+--Tenez, monseigneur, nous ne nous entendrons pas. Je vous le répète, ne
+parlons plus de cela.
+
+--Et moi, je vous ordonne de parler! s'écria impérieusement Rodolphe.
+
+--Je ne me suis jamais exposé à ce que monseigneur m'ordonnât de me
+taire: j'espère qu'il ne m'ordonnera pas de parler, répondit fièrement
+Murph.
+
+--Monsieur Murph!!! s'écria Rodolphe avec un accent d'irritation
+croissante.
+
+--Monseigneur!...
+
+--Vous le savez, monsieur, je n'aime pas les réticences.
+
+--Il me convient d'avoir des réticences, dit brusquement Murph.
+
+--Apprenez, monsieur, que si je descends avec vous jusqu'à la
+familiarité, c'est à condition que vous vous élèverez jusqu'à la
+franchise.
+
+Il est impossible de peindre la hauteur souveraine de la physionomie de
+Rodolphe en prononçant ces dernières paroles.
+
+--Monseigneur, j'ai cinquante ans, je suis gentilhomme; vous ne devez
+pas me parler ainsi.
+
+--Taisez-vous!
+
+--Monseigneur!
+
+--Taisez-vous!
+
+--Monseigneur, il est indigne de forcer un homme de coeur à se souvenir
+des services qu'il a rendus.
+
+--Tes services? Est-ce que je ne les paye pas de toutes façons?
+
+Il faut le dire, Rodolphe n'avait pas attaché à ces mots cruels un sens
+humiliant qui plaçât Murph dans la position d'un mercenaire;
+malheureusement celui-ci les interpréta de la sorte. Il devint pourpre
+de honte, porta ses deux poings crispés à son front chauve avec une
+expression de douloureuse indignation; puis tout à coup, par un
+revirement subit, jetant les yeux sur Rodolphe, dont la noble figure
+était alors contractée, enlaidie par la violence d'un dédain farouche,
+Murph étouffa un soupir, regarda le jeune homme avec une sorte de tendre
+commisération, et lui dit d'une voix émue:
+
+--Monseigneur, revenez à vous, vous n'êtes pas raisonnable.
+
+Ces mots mirent le comble à l'irritation de Rodolphe; son regard brilla
+d'un éclat sauvage; ses lèvres blanchirent, et, s'avançant vers Murph
+avec un geste de menace, il s'écria:
+
+--Oses-tu bien...!
+
+Murph se recula, et dit vivement, comme malgré lui:
+
+--Monseigneur, monseigneur, SOUVENEZ-VOUS DU 13 JANVIER!
+
+Ces mots produisirent un effet magique sur Rodolphe. Son visage, crispé
+par la colère, se détendit.
+
+Il regarda fixement Murph, baissa la tête; puis, après un moment de
+silence, il murmura d'une voix altérée:
+
+--Ah! monsieur, vous êtes cruel... Je croyais pourtant!... Et vous
+encore!... Vous!...
+
+Rodolphe ne put achever, sa voix s'éteignit; il tomba sur un banc de
+pierre et cacha sa tête dans ses deux mains.
+
+--Monseigneur, s'écria Murph désolé, mon bon seigneur, pardonnez-moi,
+pardonnez à votre vieux et fidèle Murph! Ce n'est que poussé à bout, et
+craignant, hélas! non pour moi, mais pour vous, les suites de votre
+emportement, que j'ai dit cela... Je l'ai dit sans colère, sans
+reproche, je l'ai dit malgré moi et avec compassion. Monseigneur, j'ai
+eu tort d'être susceptible... Mon Dieu! qui doit connaître votre
+caractère, si ce n'est moi, moi qui ne vous ai pas quitté depuis votre
+enfance! De grâce, dites que vous me pardonnez de vous avoir rappelé ce
+jour funeste... Hélas que d'expiations n'avez-vous pas...
+
+Rodolphe releva la tête; il était très-pâle. Il dit à son compagnon
+d'une voix douce et triste:
+
+--Assez, assez, mon vieil ami, je te remercie d'avoir éteint d'un mot ce
+fatal emportement; je ne te fais pas d'excuses, moi, des duretés que
+j'ai dites; tu sais bien qu'il y a loin du coeur aux lèvres, comme
+disent les bonnes gens de chez nous. J'étais fou, ne parlons plus de
+cela.
+
+--Hélas! maintenant vous voilà triste pour longtemps... Suis-je assez
+malheureux!... Je ne désire rien tant que de vous voir sortir de votre
+humeur sombre et je vous y replonge par ma sotte susceptibilité.
+Mordieu! à quoi sert d'être honnête homme et d'avoir des cheveux gris,
+si ce n'est à endurer patiemment mes reproches qu'on ne mérite pas!
+
+--Mais non, reprit Murph avec une exaltation comique, car elle
+contrastait avec son flegme habituel, mais non, il faut sans doute qu'on
+me flatte à la journée, qu'on me dise: «Monsieur Murph, vous êtes le
+modèle des serviteurs; Monsieur Murph, il n'y a pas de fidélité pareille
+à la vôtre; monsieur Murph, vous êtes un homme admirable; monsieur
+Murph! diable, peste! oh! oh! qu'il est beau, monsieur Murph! brave
+Murph!» Allons, vieux perroquet, fais donc gratter ta tête grise!!!
+
+Puis, se ressouvenant des affectueuses paroles que Rodolphe lui avait
+dites au commencement de la conversation, il s'écria avec un
+redoublement de violence grotesque:
+
+--Mais c'est qu'il m'avait appelé son bon, son vieux, son fidèle
+Murph!... Et moi qui vais comme un rustre, pour une boutade
+involontaire! à mon âge... Mordieu!... c'est à s'arracher les cheveux.
+
+Et le digne gentilhomme porta ses deux mains à ses tempes.
+
+Ces mots et ce geste étaient chez lui le signe du désespoir arrivé à son
+paroxysme. Malheureusement ou heureusement pour Murph, il était presque
+complètement chauve, ce qui rendait cette manifestation capillaire
+très-inoffensive, et cela à son grand et sincère regret; car lorsque
+l'action succédait à la parole, c'est-à-dire lorsque ses doigts crispés
+ne rencontraient que la surface de son crâne, luisante et polie comme du
+marbre, le digne squire était confus et honteux de sa présomption, il se
+regardait comme un hâbleur, comme un fanfaron. Hâtons-nous de dire, pour
+disculper Murph de tout soupçon de forfanterie, qu'il avait possédé la
+chevelure la plus épaisse, la plus dorée qui eût jamais orné le crâne
+d'un gentilhomme du Yorkshire.
+
+Ordinairement le désappointement de Murph à l'endroit de sa chevelure
+amusait beaucoup Rodolphe; mais ses pensées étaient alors graves,
+douloureuses. Pourtant, ne voulant pas augmenter les regrets de son
+compagnon, il lui dit en souriant avec douceur:
+
+--Écoute-moi, bon Murph: tu paraissais louer sans réserve le bien que
+j'ai fait à Mme Georges...
+
+--Monsieur...
+
+--Et t'étonner de mon intérêt pour cette pauvre fille perdue?
+
+--Monseigneur, de grâce... j'ai eu tort... j'ai eu tort...
+
+--Non... Je le conçois, les apparences ont pu te tromper... Seulement,
+comme tu connais ma vie... comme tu m'aides avec autant de fidélité que
+de courage dans la tâche que j'ai entreprise... il est de ton devoir ou,
+si tu l'aimes mieux, de ma reconnaissance, de te convaincre que je
+n'agis pas légèrement...
+
+--Je le sais, monseigneur.
+
+--Tu connais mes idées au sujet du bien que l'homme peut faire. Secourir
+d'honorables infortunes qui se plaignent, c'est bien. S'enquérir de ceux
+qui luttent avec honneur, avec énergie, et leur venir en aide,
+quelquefois à leur insu... prévenir à temps la misère ou la tentation,
+qui mènent au crime... c'est mieux. Réhabiliter à leurs propres yeux,
+rendre tout à fait honnêtes et bons ceux qui ont conservé purs quelques
+généreux sentiments au milieu du mépris qui les flétrit, de la misère
+qui les ronge, de la corruption qui les entoure, et pour cela braver,
+soi, le contact de cette misère, de cette corruption, de cette fange...
+c'est mieux encore. Poursuivre d'une haine vigoureuse, d'une vengeance
+implacable, le vice, l'infamie, le crime, qu'ils rampent dans la boue ou
+qu'ils trônent sur la soie, c'est justice... Mais secourir aveuglément
+une misère méritée, mais dégrader l'aumône et la pitié, mais prostituer
+ces chastes et pieuses consolatrices de mon âme blessée... les
+prostituer à des êtres indignes, infâmes, cela serait horrible, impie,
+sacrilège. Ce serait faire douter de Dieu. Et celui qui donne doit y
+faire croire.
+
+--Monseigneur, je n'ai pas voulu dire que vous aviez indignement placé
+vos bienfaits.
+
+--Encore un mot, mon vieil ami. Mme Georges et la pauvre fille que je
+lui ai confiée sont parties des deux points extrêmes pour tomber dans un
+abîme commun... le malheur. L'une, heureuse, riche, aimée, honorée,
+douée de toutes les vertus, a vu son existence flétrie, brisée, anéantie
+par le scélérat hypocrite auquel d'aveugles parents l'avaient mariée...
+Je le dis avec joie, sans moi la malheureuse femme expirait de misère et
+de besoin; car la honte l'empêchait de s'adresser à personne.
+
+--Ah! monseigneur, lorsque nous sommes arrivés dans cette mansarde,
+quelle effroyable pauvreté! C'était affreux... affreux!... Et lorsque
+après sa longue maladie elle s'est pour ainsi dire réveillée ici, dans
+cette maison si calme, quelle surprise! quelle reconnaissance! Vous avez
+raison, monseigneur, voir secourir de telles infortunes, cela fait
+croire à Dieu.
+
+--Et c'est honorer Dieu que de les secourir; je le reconnais, rien n'est
+plus céleste que la vertu sereine et réfléchie, rien n'est plus
+respectable qu'une femme comme Mme Georges, qui, élevée par une mère
+pieuse et bonne dans une intelligente observance de tous les devoirs,
+n'y a jamais failli... jamais! et a vaillamment traversé les plus
+effroyables épreuves. Mais n'est-ce pas aussi honorer Dieu, dans ce
+qu'il a de plus divin, que de retirer de la fange une de ces rares
+natures qu'il s'est complu à douer?... Ne mérite-t-elle pas aussi pitié,
+intérêt, respect... oui, respect, la malheureuse enfant qui, abandonnée
+à son seul instinct; qui, torturée, emprisonnée, avilie, souillée, a
+saintement conservé, au fond de son coeur, les nobles germes que Dieu y
+avait semés? Si tu l'avais entendue, cette pauvre créature, au premier
+mot d'intérêt que je lui ai dit, à la première parole honnête et amie
+qu'elle ait entendue, comme les plus charmants instincts, les goûts les
+plus purs, les pensées les plus délicates, les plus poétiques, se sont
+éveillés en foule dans son âme ingénue, de même qu'au printemps les
+mille fleurs sauvages des prairies éclosent au moindre rayon de
+soleil... sans le savoir! Dans cet entretien d'une heure avec un pauvre
+ouvrier, j'ai découvert dans Fleur-de-Marie des trésors de bonté, de
+grâce, de sagesse, oui, de sagesse, mon vieux Murph. Un sourire m'est
+venu aux lèvres et une larme m'est venue aux yeux, lorsque dans son
+gentil babil, rempli de raison, elle m'a prouvé que je devais économiser
+quarante sous par jour, pour être au-dessus des besoins et des mauvaises
+tentations. Pauvre petite, elle disait cela d'un ton si sérieux, si
+pénétré! elle éprouvait une si douce satisfaction à me donner un sage
+conseil, une si douce joie à m'entendre promettre que je le suivrais!...
+J'étais ému... oh! ému jusqu'aux larmes, je te l'ai dit... Et l'on
+m'accuse d'être blasé, dur, inflexible... Oh! non, non, grâce à Dieu!
+quelquefois je sens encore mon coeur battre ardent et généreux... Mais
+toi-même tu es attendri, mon vieil ami... Allons, Fleur-de-Marie ne sera
+pas jalouse de Mme Georges, tu t'intéresses aussi à son sort.
+
+--C'est vrai, monseigneur... Ce trait de vous faire économiser quarante
+sous par jour... vous croyant ouvrier... au lieu de vous engager à faire
+de la dépense pour elle... oui, ce trait-là me touche plus qu'il ne
+devrait peut-être.
+
+--Et quand je songe que cette enfant a une mère riche, honorée, dit-on,
+qui l'a indignement abandonnée... Oh! si cela est... je le saurai, je
+l'espère... et je te dirai comment. Oh! si cela est! malheur... malheur
+à cette femme! elle aura une terrible expiation à subir... Murph,
+Murph... jamais je ne me suis senti des élans de haine plus implacable
+qu'en songeant à cette femme que je ne connais pas. Tu le sais, Murph...
+tu le sais... certaines vengeances me sont bien chères... certaines
+souffrances bien précieuses... j'ai bien soif de certaines larmes!
+
+--Hélas! monseigneur, dit Murph, affligé de l'expression d'infernale
+méchanceté qui se peignait sur les traits de Rodolphe en parlant ainsi,
+je le sais, ceux qui méritent intérêt et compassion ont souvent dit de
+vous: «C'est donc un bon ange!» Ceux qui méritent mépris et haine se
+sont écriés, en vous maudissant, dans leur désespoir: «C'est donc le
+démon!...»
+
+--Tais-toi, voici Mme Georges et Marie... Fais tout préparer pour notre
+départ; il faut être à Paris de bonne heure.
+
+
+
+
+XIV
+
+Les adieux
+
+
+Marie (désormais nous donnerons ce nom à la Goualeuse), grâce aux soins
+de Mme Georges, n'était plus reconnaissable.
+
+Un joli bonnet rond à la paysanne et deux épais bandeaux de cheveux
+blonds encadraient la figure virginale de la jeune fille. Un ample fichu
+de mousseline blanche se croisait sur son sein et disparaissait à demi
+sous la haute bavette carrée d'un petit tablier de taffetas changeant,
+dont les reflets bleus et roses miroitaient sur le fond sombre d'une
+robe carmélite qui semblait avoir été faite pour Marie.
+
+Sa physionomie était profondément recueillie; certaines félicités
+jettent l'âme dans une ineffable tristesse, dans une sainte mélancolie.
+
+Rodolphe ne fut pas surpris de la gravité de Marie, il s'y attendait.
+Joyeuse et babillarde, il aurait eu d'elle une idée moins élevée.
+
+Avec un tact parfait, il ne lui fit pas le moindre compliment sur sa
+beauté, qui brillait pourtant ainsi du plus pur éclat.
+
+Rodolphe sentait qu'il y avait quelque chose de solennel, d'auguste,
+dans cette espèce de rédemption d'une âme arrachée au vice.
+
+On voyait sur les traits sérieux et résignés de Mme Georges la trace de
+longues souffrances, de profonds chagrins; elle regardait Marie avec une
+mansuétude, une compassion presque maternelle, tant la grâce et la
+douceur de cette jeune fille étaient sympathiques.
+
+--Voilà mon enfant... qui vient vous remercier de vos bontés, monsieur
+Rodolphe, dit Mme Georges en présentant Marie à Rodolphe.
+
+À ces mots de «mon enfant», la Goualeuse tourna lentement ses grands
+yeux vers sa protectrice et la contempla pendant quelques moments avec
+une expression de reconnaissance inexprimable.
+
+--Merci pour Marie, ma chère madame Georges; elle est digne de ce tendre
+intérêt... et elle le méritera toujours.
+
+--Monsieur Rodolphe, dit Marie d'une voix tremblante, vous comprenez...
+n'est-ce pas, que je ne trouve rien à vous dire?
+
+--Votre émotion me dit tout, Marie...
+
+--Oh! elle sent combien le bonheur qui lui arrive est providentiel, dit
+Mme Georges attendrie. Son premier mouvement, en entrant dans ma
+chambre, a été de se jeter à genoux devant mon crucifix.
+
+--C'est que maintenant grâce à vous, monsieur Rodolphe... j'ose
+prier..., dit Marie en regardant son ami.
+
+Murph se retourna brusquement: son flegme d'Anglais, sa dignité de
+squire, ne lui permettaient pas de laisser voir à quel point le
+touchaient les simples paroles de Marie.
+
+Rodolphe dit à la jeune fille:
+
+--Mon enfant, j'aurais à causer avec Mme Georges... Mon ami Murph vous
+conduira dans la ferme... et vous fera faire connaissance avec vos
+futurs protégés... Nous vous rejoindrons tout à l'heure... Eh bien!
+Murph... Murph, tu ne m'entends pas?...
+
+Le bon gentilhomme tournait alors le dos et feignait de se moucher avec
+un bruit, un retentissement formidables; il remit son mouchoir dans sa
+poche, enfonça son chapeau sur ses yeux et, se retournant à demi, il
+offrit son bras à Marie.
+
+Murph avait si habilement manoeuvré que ni Rodolphe ni Mme Georges ne
+purent apercevoir son visage. Prenant le bras de la jeune fille, il se
+dirigea rapidement vers les bâtiments de la ferme, en marchant si vite
+que, pour le suivre, la Goualeuse fut obligée de courir, comme elle
+courait dans son enfance après la Chouette.
+
+--Eh bien! madame Georges, que pensez-vous de Marie? dit Rodolphe.
+
+--Monsieur Rodolphe, je vous l'ai dit: à peine entrée dans ma chambre...
+voyant mon christ, elle a couru s'agenouiller... Il m'est impossible de
+vous exprimer tout ce qu'il y a de spontané, de naturellement religieux
+dans ce mouvement. J'ai compris à l'instant que son âme n'était pas
+dégradée. Et puis, monsieur Rodolphe, l'expression de sa reconnaissance
+pour vous n'a rien d'exagéré, d'emphatique; elle n'en est que plus
+sincère. Encore un mot qui vous prouvera combien l'instinct religieux
+est puissant en elle; je lui ai dit: «Vous avez dû être bien étonnée,
+bien heureuse, lorsque M. Rodolphe vous a annoncé que vous resteriez ici
+désormais?... Quelle profonde impression cela a dû vous causer!...
+«--Oh! oui, m'a-t-elle répondu; quand M. Rodolphe m'a dit cela, alors je
+ne sais ce qui s'est passé en moi tout à coup; mais j'ai éprouvé
+l'espèce de bonheur pieux, de saint respect que j'éprouvais lorsque
+j'entrais dans une église... quand je pouvais y entrer, a-t-elle ajouté,
+car vous savez, madame...» Je ne l'ai pas laissée achever en voyant sa
+figure se couvrir de honte.--Je sais, mon enfant... et je vous
+appellerai toujours mon enfant... si vous le voulez bien... je sais que
+vous avez beaucoup souffert: mais Dieu bénit ceux qui l'aiment et ceux
+qui le craignent... ceux qui ont été malheureux et ceux qui se
+repentent...
+
+--Allons, ma bonne madame Georges, je suis doublement content de ce que
+j'ai fait. Cette pauvre fille vous intéressera... Vous n'aurez qu'à
+semer pour recueillir; vous avez deviné juste, ses instincts sont
+excellents.
+
+--Ce qui m'a encore touchée, monsieur Rodolphe, c'est qu'elle ne s'est
+pas permis la moindre question sur vous, quoique sa curiosité dût être
+bien excitée. Frappée de cette réserve pleine de délicatesse, je voulus
+savoir si elle en avait la conscience. Je lui dis:--Vous devez être bien
+curieuse de savoir quel est votre mystérieux bienfaiteur? «--Je le
+sais... me répondit-elle avec une naïveté charmante, il s'appelle mon
+bienfaiteur.»
+
+--Ainsi donc vous l'aimerez? Excellente femme, sa compagnie vous sera
+douce... Elle occupera du moins votre coeur...
+
+--Oui, je m'occuperai d'elle comme je me serais occupée de _lui_, dit
+Mme Georges d'une voix déchirante.
+
+Rodolphe lui prit la main.
+
+--Allons, allons, ne vous découragez pas encore... Si nos recherches ont
+été vaines jusqu'ici, peut-être un jour...
+
+Mme Georges secoua tristement la tête et dit amèrement:
+
+--Mon pauvre fils aurait vingt ans maintenant...
+
+--Dites donc qu'il a cet âge.
+
+--Dieu vous entende et vous exauce, monsieur Rodolphe!
+
+--Il m'exaucera... je l'espère bien... Hier j'étais allé (mais en vain)
+chercher un certain drôle surnommé Bras-Rouge, qui pouvait peut-être,
+m'avait-on dit, me renseigner sur votre fils. En descendant de chez
+Bras-Rouge, à la suite d'une rixe, j'ai rencontré cette malheureuse
+enfant...
+
+--Hélas! tant mieux!... au moins votre bonne résolution pour moi vous a
+mis sur la voie d'une nouvelle infortune, monsieur Rodolphe.
+
+--Depuis longtemps d'ailleurs je voulais explorer ces classes
+misérables... presque certain qu'il y avait là aussi quelques âmes à
+enlever au vieux Satan, que je m'amuse à contrecarrer souvent, ajouta
+Rodolphe en souriant, et à qui je dérobe quelquefois ses meilleurs
+morceaux. Puis il reprit d'un ton plus sérieux: Vous n'avez aucune
+nouvelle de Rochefort?
+
+--Aucune, dit Mme Georges à voix basse en tressaillant.
+
+--Tant mieux! ce monstre aura trouvé la mort dans les bancs de vase en
+cherchant à s'évader. Son signalement est assez répandu; c'est un
+scélérat assez redoutable pour qu'on ait mis toute l'activité possible à
+le découvrir; et, depuis six mois environ qu'il est sorti du ba...
+
+Rodolphe s'arrêta au moment de prononcer ce terrible mot.
+
+--Du bagne! oh! dites-le... du bagne! s'écria la malheureuse femme avec
+horreur et d'une voix presque égarée. Le père de mon fils!... Ah! si ce
+malheureux enfant vit encore... si, comme moi, il n'a pas changé de nom,
+quelle honte! Et cela n'est rien encore... Son père a peut-être tenu son
+horrible promesse. Ah! monsieur Rodolphe, pardonnez-moi; mais, malgré
+vos bienfaits, je suis encore bien malheureuse!
+
+--Pauvre femme, calmez-vous.
+
+--Quelquefois il me prend d'horribles frayeurs. Je me figure que mon
+mari s'est échappé sain et sauf de Rochefort; qu'il me cherche pour me
+tuer comme il a peut-être tué notre enfant. Car enfin, qu'en a-t-il
+fait? qu'en a-t-il fait?
+
+--Ce mystère est le tombeau de mon esprit, dit Rodolphe d'un air pensif.
+Dans quel intérêt ce misérable a-t-il emporté votre fils, lorsqu'il y a
+quinze ans, m'avez-vous dit, il a tenté de passer en pays étranger? Un
+enfant de cet âge ne pouvait qu'embarrasser sa fuite.
+
+--Hélas! monsieur Rodolphe, lorsque mon mari (la malheureuse frissonna
+en prononçant ce mot), arrêté sur la frontière, a été ramené à Paris et
+jeté dans la prison où l'on m'a permis de pénétrer, ne m'a-t-il pas dit
+ces horribles paroles: «J'ai emporté ton enfant parce que tu l'aimes, et
+que c'est un moyen de te forcer de m'envoyer de l'argent, dont il
+profitera ou ne profitera pas... ça me regarde. Qu'il vive ou qu'il
+meure, peu t'importe; mais s'il vit, il sera entre bonnes mains; tu
+boiras la honte du fils comme tu as bu la honte du père.» Hélas! un mois
+après, mon mari était condamné pour la vie. Depuis, les instances, les
+prières dont mes lettres étaient remplies, tout a été vain; je n'ai rien
+pu savoir sur le sort de cet enfant... Ah! monsieur Rodolphe, mon fils,
+où est-il à présent? Ces épouvantables paroles me reviennent toujours à
+la pensée: «Tu boiras la honte du fils comme tu as bu celle du père!»
+
+--Mais ce serait une atrocité inexplicable; pourquoi vicier, corrompre
+ce malheureux enfant? pourquoi surtout vous l'enlever?
+
+--Je vous l'ai dit, monsieur Rodolphe, pour me forcer à lui envoyer de
+l'argent; quoiqu'il m'ait ruinée, il me restait quelques dernières
+ressources qui s'épuisèrent ainsi. Malgré sa scélératesse, je ne pouvais
+croire qu'il n'employât au moins une partie de cette somme à faire
+élever ce malheureux enfant.
+
+--Et votre fils n'avait aucun signe, aucun indice qui pût servir à le
+faire reconnaître?
+
+--Aucun autre que celui dont je vous ai parlé, monsieur Rodolphe: un
+petit saint-esprit sculpté en lapis-lazuli, attaché à son cou par une
+petite chaînette d'argent. Cette relique, bénie par le saint-père,
+venait de ma mère; elle l'avait portée étant petite, et y attachait une
+grande vénération. Je l'avais aussi portée: je l'avais mise au cou de
+mon fils! Hélas! ce talisman a perdu sa vertu.
+
+--Qui sait, bonne mère? Dieu est tout-puissant.
+
+--La Providence ne m'a-t-elle pas placée sur votre chemin, monsieur
+Rodolphe?
+
+--Trop tard, ma bonne madame Georges, trop tard. Je vous aurais épargné
+peut-être bien des années de chagrin.
+
+--Ah! monsieur Rodolphe, ne m'avez-vous pas comblée?
+
+--En quoi? J'ai acheté cette ferme. Au temps de votre prospérité, vous
+faisiez, par goût, valoir vos biens; vous avez consenti à me servir de
+régisseur; grâce à vos soins excellents, à votre intelligente activité,
+cette métairie me rapporte...
+
+--Vous rapporte, monsieur? dit Mme Georges interrompant Rodolphe;
+n'est-ce pas moi qui paye le fermage à notre bon abbé Laporte? et cette
+somme n'est-elle pas, selon vos ordres, distribuée par lui en aumônes?
+
+--Eh bien! n'est-ce pas un excellent rapport? Mais vous avez fait
+prévenir ce cher abbé de mon arrivée, n'est-ce pas? Je tiens à lui
+recommander ma protégée. Il a reçu ma lettre?
+
+--M. Murph la lui a portée ce matin en arrivant.
+
+--Dans cette lettre, je racontais, en peu de mots, à notre bon curé,
+l'histoire de cette pauvre enfant. Je n'étais pas certain de pouvoir
+venir aujourd'hui; dans ce cas, Murph vous aurait amené Marie.
+
+Un valet de ferme interrompit cet entretien, qui avait eu lieu dans le
+jardin.
+
+--Madame, M. le curé vous attend.
+
+--Les chevaux de poste sont-ils arrivés, mon garçon? dit Rodolphe.
+
+--Oui, monsieur Rodolphe; on attelle.
+
+Et le valet quitta le jardin.
+
+Mme Georges, le curé et les habitants de la ferme ne connaissaient le
+protecteur de Fleur-de-Marie que sous le nom de M. Rodolphe.
+
+La discrétion de Murph était impénétrable; autant il mettait de
+ponctualité à _monseigneuriser_ Rodolphe dans le tête-à-tête, autant
+devant les étrangers il avait soin de ne jamais l'appeler autrement que
+M. Rodolphe.
+
+--J'oubliais de vous prévenir, ma chère madame Georges, dit Rodolphe en
+regagnant la maison, que Marie a, je crois, la poitrine faible; les
+privations, la misère, ont altéré sa santé. Ce matin, au grand jour,
+j'ai été frappé de sa pâleur, quoique ses joues fussent colorées d'un
+rose vif; ses yeux aussi m'ont paru briller d'un éclat un peu fébrile.
+Il lui faudra de grands soins.
+
+--Comptez sur moi, monsieur Rodolphe. Mais, Dieu merci! il n'y a rien de
+grave. À cet âge, à la campagne... au bon air, avec du repos, du
+bonheur, elle se remettra vite.
+
+--Je le crois; mais il n'importe: je ne me fie pas à vos médecins de
+campagne... Je dirai à Murph d'amener ici un docteur habile, et il
+indiquera le meilleur régime à suivre. Vous me donnerez souvent des
+nouvelles de Marie. Dans quelque temps, lorsqu'elle sera bien reposée,
+bien calmée, nous songerons à son avenir. Peut-être vaudrait-il mieux
+pour elle de rester toujours auprès de vous... si son caractère et sa
+conduite vous conviennent.
+
+--Ce serait mon désir, monsieur Rodolphe; elle me tiendrait lieu de
+l'enfant que je regrette tous les jours.
+
+--Enfin, espérons pour vous, espérons pour elle.
+
+Au moment où Rodolphe et Mme Georges approchaient de la ferme, Murph et
+Marie arrivaient de leur côté.
+
+Marie était animée par la promenade. Rodolphe fit remarquer à Mme
+Georges la coloration des pommettes de la jeune fille, couleurs vives,
+circonscrites, qui contrastaient beaucoup avec la blancheur délicate de
+son teint.
+
+Le digne gentilhomme abandonna le bras de la Goualeuse, et vint dire à
+l'oreille de Rodolphe, d'un air presque confus:
+
+--Cette petite fille m'a ensorcelé; je ne sais pas maintenant qui
+m'intéresse le plus, d'elle ou de Mme Georges. J'étais une bête sauvage
+et féroce.
+
+--Ne t'arrache pas les cheveux pour cela, vieux Murph, dit Rodolphe en
+souriant et en serrant la main du squire.
+
+Mme Georges, s'appuyant sur le bras de Marie, entra avec elle dans le
+petit salon du rez-de-chaussée, où attendait l'abbé Laporte.
+
+Murph alla veiller aux préparatifs du départ.
+
+Mme Georges, Marie, Rodolphe et le curé restèrent seuls.
+
+Simple, mais très-confortable, ce petit salon était tendu et meublé de
+toile de perse, comme le reste de la maison, d'ailleurs exactement
+dépeinte à la Goualeuse par Rodolphe.
+
+Un épais tapis couvrait le plancher, un bon feu flambait dans l'âtre, et
+deux énormes bouquets de reines-marguerites de toutes couleurs, placés
+dans deux vases de cristal, répandaient dans cette pièce leur légère
+odeur balsamique.
+
+À travers les persiennes vertes à demi fermées, on voyait la prairie, la
+petite rivière, et au delà le coteau planté de châtaigniers.
+
+L'abbé Laporte, assis auprès de la cheminée, avait quatre-vingts ans
+passés; depuis les derniers jours de la Révolution il desservait cette
+pauvre paroisse.
+
+On ne pouvait rien voir de plus vénérable, de plus doucement imposant
+que sa physionomie sénile, amaigrie et un peu souffrante, encadrée de
+longs cheveux blancs qui tombaient sur le collet de sa soutane noire,
+rapiécée en plus d'un endroit; l'abbé aimant mieux, disait-il, habiller
+deux ou trois pauvres enfants d'un bon drap bien chaud, que de faire le
+muguet, c'est-à-dire garder ses soutanes moins de deux ou trois ans.
+
+Le bon abbé était si vieux, si vieux, que ses mains tremblaient
+toujours; il y avait quelque chose de touchant dans ce mouvement: aussi,
+lorsque quelquefois il les élevait en parlant, on eût dit qu'il
+bénissait.
+
+Rodolphe observait Marie avec intérêt.
+
+S'il l'eût moins connue, ou plutôt moins devinée, il se fût peut-être
+étonné de la voir approcher de l'abbé avec une sorte de pieuse
+sérénité.
+
+L'admirable instinct de Marie lui disait que la honte finit où le
+repentir et l'expiation commencent.
+
+--Monsieur l'abbé, dit respectueusement Rodolphe, Mme Georges veut bien
+se charger de cette jeune fille, pour laquelle je vous demande vos
+bontés.
+
+--Elle y a droit, monsieur, comme tous ceux qui viennent à nous. La
+clémence de Dieu est inépuisable, ma chère enfant... il vous l'a prouvé
+en ne vous abandonnant pas... dans de bien douloureuses épreuves... Je
+sais tout. (Et il prit la main de Marie dans ses mains tremblantes et
+vénérables.) L'homme généreux qui vous a sauvée a réalisé cette parole
+de l'Écriture: «Le Seigneur est près de ceux qui l'invoquent; il
+accomplira les désirs de ceux qui le redoutent; il écoutera leurs cris
+et les sauvera.» Maintenant, méritez ses bontés par votre conduite; vous
+me trouverez toujours pour vous encourager, pour vous soutenir... dans
+la bonne voie où vous entrez. Vous aurez dans Mme Georges un exemple de
+tous les jours, en moi un conseil vigilant. Le Seigneur terminera son
+oeuvre.
+
+--Et je le prierai pour ceux qui ont eu pitié de moi, et qui m'ont
+ramenée à lui, mon père, dit la Goualeuse.
+
+Par un mouvement presque involontaire, elle se jeta à genoux devant le
+prêtre. L'émotion était trop forte, les sanglots l'étouffaient. Mme
+Georges, Rodolphe, l'abbé... étaient profondément touchés.
+
+--Relevez-vous, ma chère enfant, dit le curé, vous mériterez bientôt...
+l'absolution de grandes fautes dont vous avez été plutôt victime que
+coupable; car, pour parler encore avec le prophète: «Le Seigneur
+soutient tous ceux qui sont près de tomber, et il relève tous ceux qu'on
+accable.»
+
+--Adieu, Marie, lui dit Rodolphe en lui donnant une petite croix d'or,
+dite à la Jeannette, attachée à un ruban de velours noir. Il
+ajouta:--Gardez cette petite croix en souvenir de moi; j'y ai fait
+graver ce matin la date du jour de votre délivrance... de votre
+rédemption. Bientôt je reviendrai vous voir.
+
+Marie porta la croix à ses lèvres.
+
+Murph, à ce moment, ouvrit la porte du salon.
+
+--Monsieur Rodolphe, les chevaux sont prêts.
+
+--Adieu, mon père; adieu, ma bonne madame Georges... Je vous recommande
+votre enfant. Encore adieu, Marie.
+
+Le vénérable prêtre, appuyé sur le bras de Mme Georges et de la
+Goualeuse, qui soutenaient ses pas chancelants, sortit du salon pour
+voir partir Rodolphe.
+
+Les derniers rayons du soleil coloraient vivement ce groupe intéressant
+et triste:
+
+Un vieux prêtre, symbole de charité, de pardon et d'espérance éternelle;
+
+Une femme éprouvée par toutes les douleurs qui peuvent accabler une
+épouse, une mère;
+
+Une jeune fille sortant à peine de l'enfance, naguère jetée dans l'abîme
+du vice par la misère et par l'infâme obsession du crime.
+
+Rodolphe monta en voiture; Murph prit place à ses côtés.
+
+Les chevaux partirent au galop.
+
+
+
+
+XV
+
+Le rendez-vous
+
+
+Le lendemain du jour où il avait confié la Goualeuse aux soins de Mme
+Georges, Rodolphe, toujours vêtu en ouvrier, se trouvait à midi précis à
+la porte du cabaret le Panier-Fleuri, situé non loin de la barrière de
+Bercy.
+
+La veille, à dix heures du soir, le Chourineur s'était exactement trouvé
+au rendez-vous que lui avait assigné Rodolphe. La suite de ce récit fera
+connaître le résultat de ce rendez-vous.
+
+Il était donc midi. Il pleuvait à torrents; la Seine, gonflée par des
+pluies presque continuelles, avait atteint une hauteur énorme et
+inondait une partie du quai.
+
+Rodolphe regardait de temps à autre avec impatience du côté de la
+barrière; enfin, avisant au loin un homme et une femme qui s'avançaient
+abrités par un parapluie, il reconnut la Chouette et le Maître d'école.
+
+Ces deux personnages étaient complètement métamorphosés: le brigand
+avait abandonné ses méchants habits et son air de brutalité féroce; il
+portait une longue redingote de castorine verte et un chapeau rond; sa
+cravate et sa chemise étaient d'une extrême blancheur. Sans
+l'épouvantable hideur de ses traits et le fauve éclat de son regard,
+toujours ardent et mobile, on eût pris cet homme, à sa démarche
+paisible, assurée, pour un honnête bourgeois.
+
+La borgnesse, aussi endimanchée, portait un bonnet blanc, un grand châle
+en bourre de soie, façon cachemire, et tenait à la main un vaste cabas.
+
+La pluie avait un moment cessé; Rodolphe surmonta un moment de dégoût et
+marcha droit au couple affreux.
+
+À l'argot du tapis-franc le Maître d'école avait substitué un langage
+presque recherché, qui paraissait d'autant plus horrible qu'il annonçait
+un esprit cultivé et qu'il contrastait avec les forfanteries
+sanguinaires de ce brigand.
+
+Lorsque Rodolphe s'approcha de lui, le Maître d'école le salua
+profondément; la Chouette fit la révérence.
+
+--Monsieur... votre très-humble serviteur..., dit le Maître d'école. À
+vous rendre mes devoirs, enchanté de faire... ou plutôt de refaire votre
+connaissance... car avant-hier vous m'avez octroyé deux coups de poing à
+assommer un rhinocéros. Mais ne parlons pas de cela maintenant: c'était
+une plaisanterie de votre part, j'en suis sûr... une simple
+plaisanterie. N'y pensons plus... de graves intérêts nous rassemblent.
+J'ai vu hier soir, à onze heures, le Chourineur au tapis-franc; je lui
+ai donné rendez-vous ici ce matin, dans le cas où il voudrait être notre
+collaborateur; mais il paraît qu'il refuse décidément.
+
+--Vous acceptez donc!
+
+--Si vous vouliez, monsieur... Votre nom?
+
+--Rodolphe.
+
+--Monsieur Rodolphe... nous entrerions au Panier-Fleuri... ni moi ni
+madame nous n'avons déjeuné... Nous parlerions de nos petites affaires
+en cassant une croûte.
+
+--Volontiers.
+
+--Nous pouvons toujours causer en marchant. Vous et le Chourineur devez
+sans reproche un dédommagement à ma femme et à moi... Vous nous avez
+fait perdre plus de deux mille francs. La Chouette avait rendez-vous,
+près de Saint-Ouen, avec un grand monsieur en deuil qui était venu vous
+demander l'autre soir au tapis-franc; il proposait deux mille francs
+pour vous faire quelque chose... Le Chourineur m'a à peu près expliqué
+cela... Mais j'y pense, Finette, dit le brigand, va choisir un cabinet
+au Panier-Fleuri et commander le déjeuner: des côtelettes, un morceau de
+veau, une salade et deux bouteilles de Beaune première; nous te
+rejoignons.
+
+La Chouette n'avait pas un instant quitté Rodolphe du regard; elle
+partit après avoir échangé un coup d'oeil avec le Maître d'école.
+Celui-ci reprit:
+
+--Je vous disais donc, monsieur Rodolphe, que le Chourineur m'avait
+édifié sur cette proposition de deux mille francs.
+
+--Qu'est-ce que ça signifie, _édifier_?
+
+--C'est juste... ce langage est un peu ambitieux pour vous; je voulais
+dire que le Chourineur m'avait à peu près appris ce que voulait de vous
+ce grand monsieur en deuil, avec ses deux mille francs.
+
+--Bien, bien...
+
+--Ça n'est pas déjà si bien, jeune homme; car le Chourineur ayant
+rencontré hier matin la Chouette près de Saint-Ouen, il ne l'a pas
+quittée d'une semelle dès qu'il a vu arriver le grand monsieur en deuil;
+de sorte que celui-ci n'a pas osé approcher. C'est donc deux mille
+francs qu'il faut que vous me fassiez regagner, sans compter cinq cents
+francs pour un portefeuille que nous devions rendre, mais que nous
+n'aurions pas d'ailleurs rendu, inspection faite des papiers qui nous
+ont paru valoir mieux que ça.
+
+--Il contient donc de grandes valeurs?
+
+--Il contient des papiers qui m'ont paru fort curieux, quoique la
+plupart soient écrits en anglais; et je les garde là, dit le brigand en
+frappant sur la poche de côté de sa redingote.
+
+En apprenant que le Maître d'école avait encore les papiers saisis
+l'avant-veille sur Tom, Rodolphe fut très-satisfait; ils étaient pour
+lui d'une haute importance. Ses instructions au Chourineur n'avaient pas
+eu d'autre but que d'empêcher Tom de s'approcher de la Chouette;
+celui-ci garderait alors le portefeuille, et Rodolphe espérait s'en
+rendre possesseur.
+
+--Je garde donc ces papiers comme une poire pour la soif, dit le
+brigand; car j'ai trouvé l'adresse du monsieur en deuil, et, d'une façon
+ou d'une autre, je le reverrai.
+
+--Nous pourrons faire affaire si vous voulez; si notre coup réussit, je
+vous achèterai ces papiers, moi qui connais l'homme; ça me va mieux qu'à
+vous.
+
+--Nous verrons... Mais d'abord revenons à nos moutons.
+
+--Eh bien! donc, j'avais proposé une affaire superbe au Chourineur; il
+avait d'abord accepté, puis il s'est dédit.
+
+--Il a toujours eu des idées singulières...
+
+--Mais en se dédisant il m'a observé...
+
+--Il vous a fait observer...
+
+--Diable... vous êtes à cheval sur la grammaire.
+
+--Maître d'école, c'est mon état.
+
+--Il m'a fait observer que s'il ne mangeait pas _de pain rouge_ il ne
+fallait pas en dégoûter les autres; et que vous pourriez me donner un
+coup de main.
+
+--Et pourrais-je savoir, sans indiscrétion, pourquoi vous aviez donné
+rendez-vous au Chourineur hier matin à Saint-Ouen? Ce qui lui a procuré
+l'avantage de rencontrer la Chouette? Il a été embarrassé pour me
+répondre à ce sujet.
+
+Rodolphe se mordit imperceptiblement les lèvres et répondit en haussant
+les épaules:
+
+--Je le crois bien, je ne lui avais dit mon projet qu'à moitié... vous
+comprenez... ne sachant pas s'il était tout à fait décidé.
+
+--C'était plus prudent...
+
+--D'autant plus prudent que j'avais deux cordes à mon arc.
+
+--Ah, bah!
+
+--Certainement.
+
+--Vous êtes un homme de précaution... Vous aviez donc donné rendez-vous
+au Chourineur à Saint-Ouen pour...
+
+Rodolphe, après un moment d'hésitation, eut le bonheur de trouver une
+fable vraisemblable pour couvrir la maladresse du Chourineur; il reprit:
+
+--Voici l'affaire... Le coup que je propose est très-bon, parce que le
+maître de la maison en question est à la campagne... toute ma peur était
+qu'il revienne. Pour être tranquille, je me dis: «Je n'ai qu'une chose à
+faire...»
+
+--C'était de vous assurer de la présence réelle dudit maître à la
+campagne.
+
+--Comme vous dites... Je pars donc pour Pierrefitte, où est sa maison de
+campagne... j'ai ma cousine, domestique là... vous comprenez!
+
+--Parfaitement, mon gaillard. Eh bien?
+
+--Ma cousine m'a dit que son maître ne revenait à Paris
+qu'après-demain...
+
+--Après-demain?
+
+--Oui.
+
+--Très-bien. Mais j'en reviens à ma question... Pourquoi donner
+rendez-vous au Chourineur à Saint-Ouen?
+
+--Vous n'êtes pas intelligent... Combien y a-t-il de Pierrefitte à
+Saint-Ouen?
+
+--Une lieue environ.
+
+--Et de Saint-Ouen à Paris?
+
+--Autant.
+
+--Eh bien? Si je n'avais trouvé personne à Pierrefitte, c'est-à-dire la
+maison déserte... il y avait là aussi un bon coup à faire... moins bon
+qu'à Paris, mais passable... Je revenais à Saint-Ouen rechercher le
+Chourineur qui m'attendait. Nous retournions à Pierrefitte par un chemin
+de traverse que je connais, et...
+
+--Je comprends. Si, au contraire, le coup était pour Paris...?
+
+--Nous gagnions la barrière de l'Étoile par le chemin de la Révolte, et
+de là à l'allée des Veuves...
+
+--Il n'y a qu'un pas... c'est tout simple. À Saint-Ouen vous étiez à
+cheval sur vos deux opérations... cela était fort adroit. Maintenant je
+m'explique la présence du Chourineur à Saint-Ouen... Nous disons donc
+que la maison de l'allée des Veuves sera inhabitée jusqu'à après-demain.
+
+--Inhabitée... sauf le portier.
+
+--Bien entendu... Et c'est une opération avantageuse?
+
+--Ma cousine m'a parlé de soixante mille francs en or dans le cabinet de
+son maître.
+
+--Et vous connaissez les êtres?
+
+--Comme ma poche... ma cousine est là depuis un an... et c'est à force
+de l'entendre parler des sommes que son maître retire de la banque pour
+les placer autrement que l'idée m'est venue... Comme le portier est
+vigoureux, j'en avais parlé au Chourineur... Il avait, après bien des
+façons, consenti... mais il a rechigné... Du reste, il n'est pas capable
+de vendre un ami.
+
+--Non, il a du bon... Mais nous voici arrivés. Je ne sais pas si vous
+êtes comme moi, mais l'air du matin m'a donné de l'appétit...
+
+La Chouette était sur le seuil de la porte du cabaret.
+
+--Par ici, dit-elle, par ici!... J'ai commandé notre déjeuner.
+
+Rodolphe voulut faire passer le brigand devant lui; il avait pour cela
+ses raisons... mais le Maître d'école mit tant d'instance à se défendre
+de cette politesse que Rodolphe passa d'abord.
+
+Avant de se mettre à table, le Maître d'école frappa légèrement sur
+l'une et l'autre des cloisons, afin de s'assurer de leur épaisseur et de
+leur sonorité.
+
+--Nous n'aurons pas besoin de parler trop bas, dit-il, la cloison n'est
+pas mince. On nous servira tout d'un coup, et nous ne serons pas
+dérangés dans notre conversation.
+
+Une servante de cabaret apporta le déjeuner.
+
+Avant que la porte fût fermée, Rodolphe vit le charbonnier Murph
+gravement attablé dans un cabinet voisin.
+
+La chambre où se passait la scène que nous décrivons était longue,
+étroite, et éclairée par une fenêtre qui donnait sur la rue et faisait
+face à la porte.
+
+La Chouette tournait le dos à cette croisée, le Maître d'école était
+d'un côté de la table, Rodolphe de l'autre.
+
+La servante sortie, le brigand se leva, prit son couvert et alla
+s'asseoir à côté de Rodolphe de façon à lui masquer la porte.
+
+--Nous causerons mieux, dit-il, et nous n'aurons pas besoin de parler si
+haut...
+
+--Et puis vous voulez vous mettre entre la porte et moi pour m'empêcher
+de sortir..., répliqua froidement Rodolphe.
+
+Le Maître d'école fit un signe affirmatif; puis, tirant à demi de la
+poche de côté de sa redingote un long stylet rond et gros comme une
+forte plume d'oie, emmanché dans une poignée de bois qui disparaissait
+sous ses doigts velus:
+
+--Vous voyez ça?...
+
+--Oui.
+
+--Avis aux amateurs.
+
+Et, fronçant ses sourcils par un mouvement qui rida son front large et
+plat comme celui d'un tigre, il fit un geste significatif.
+
+--Et fiez-vous à moi. J'ai affilé le _surin_[75] de mon homme, ajouta la
+Chouette.
+
+Rodolphe, avec une merveilleuse aisance, mit la main sous sa blouse, et
+en tira un pistolet à deux coups, le fit voir au Maître d'école et le
+remit dans sa poche.
+
+--Nous sommes faits pour nous entendre, dit le brigand; mais vous ne
+m'entendez pas... Je vais supposer l'impossible... Si on venait
+m'arrêter, que vous m'ayez ou non tendu la souricière... je vous
+refroidirais!
+
+Et il jeta un regard féroce sur Rodolphe.
+
+--Tandis que moi je saute sur lui, pour t'aider, Fourline! s'écria la
+Chouette.
+
+Rodolphe ne répondit rien, haussa les épaules, se versa un verre de vin
+et le but.
+
+Ce sang-froid imposa au Maître d'école.
+
+--Je vous prévenais seulement.
+
+--Bien, bien! renfoncez votre lardoire dans votre poche, il n'y a pas
+ici de poulet à larder. Je suis un vieux coq, et j'ai de bons ergots,
+mon homme, dit Rodolphe. Maintenant, parlons affaires...
+
+--Parlons affaires... mais ne dites pas de mal de ma lardoire. Ça ne
+fait pas de bruit, ça ne dérange personne...
+
+--Et on fait de l'ouvrage bien propre, n'est-ce pas, Fourline? ajouta la
+Chouette.
+
+--À propos, dit Rodolphe à la Chouette, est-ce que c'est vrai que vous
+connaissez les parents de la Goualeuse?
+
+--Mon homme a mis dans le portefeuille du grand _messière_ en noir deux
+lettres qui parlent de ça... Mais elle ne les verra pas, la petite
+_gironde_... Je lui arracherais plutôt les yeux de ma propre main... Oh!
+quand je la retrouverai au tapis-franc, son compte sera bon...
+
+--Ah çà! Finette, nous parlons, nous parlons, et les affaires ne
+marchent pas.
+
+--On peut _jaspiner_ devant elle? demanda Rodolphe.
+
+--En toute confiance; elle est éprouvée et pourra nous être d'un grand
+secours pour faire le guet, prendre des informations, receler, vendre,
+etc.; elle a toutes les qualités d'une excellente femme de ménage...
+Bonne Finette! ajouta le brigand en tendant la main à l'horrible
+vieille, vous n'avez pas d'idée des services qu'elle m'a rendus... Mais
+si tu ôtais ton châle, Finette, tu pourrais avoir froid en sortant...
+mets-le sur la chaise avec ton cabas...
+
+La Chouette se débarrassa de son châle.
+
+Malgré sa présence d'esprit et l'empire qu'il avait sur lui-même,
+Rodolphe ne put retenir un mouvement de surprise en voyant, suspendu par
+un anneau d'argent à une grosse chaîne de similor que la vieille avait
+au cou, un petit saint-esprit de lapis-lazuli, en tout conforme à la
+description de celui que le fils de Mme Georges portait à son cou lors
+de sa disparition.
+
+À cette découverte, une idée subite vint à l'esprit de Rodolphe. Selon
+le Chourineur, le Maître d'école, évadé du bagne depuis six mois, avait
+mis en défaut toutes les recherches de la police en se défigurant... et
+depuis six mois le mari de Mme Georges avait disparu du bagne, sans
+qu'on sût ce qu'il était devenu.
+
+À cet étrange rapprochement, Rodolphe songea que le Maître d'école
+pouvait bien être le mari de cette infortunée.
+
+Ce misérable avait appartenu à la classe aisée de la société... et le
+Maître d'école s'exprimait en termes choisis.
+
+Un souvenir en éveille un autre: Rodolphe se rappela encore que Mme
+Georges lui ayant un jour raconté, en frémissant, l'arrestation de son
+mari, parla de la résistance désespérée de ce monstre, qui fut sur le
+point de s'échapper, grâce à sa force herculéenne...
+
+Si ce brigand était le mari de Mme Georges, il devait connaître le sort
+de son fils. De plus, le Maître d'école conservait quelques papiers
+relatifs à la naissance de la Goualeuse dans le portefeuille volé par
+lui sur l'étranger connu sous le nom de Tom.
+
+Rodolphe avait donc de nouveaux et graves motifs de persévérer dans ses
+projets.
+
+Heureusement sa préoccupation échappa au brigand, fort occupé de servir
+la Chouette.
+
+Rodolphe dit à la borgnesse:
+
+--Morbleu!... vous avez là une belle chaîne...
+
+--Belle... et pas chère..., dit en riant la vieille. C'est du faux
+_orient_, en attendant que mon homme m'en donne une de vrai...
+
+--Cela dépendra de monsieur, Finette... si nous faisons une bonne
+affaire, sois tranquille.
+
+--C'est étonnant comme c'est bien imité, poursuivit Rodolphe. Et au
+bout... qu'est-ce donc que cette petite chose bleue?
+
+--C'est un cadeau de mon homme, en attendant qu'il me donne une
+_toquante_... n'est-ce pas, Fourline?
+
+Rodolphe voyait ses soupçons à demi confirmés. Il attendait avec anxiété
+la réponse du Maître d'école. Celui-ci répondit tout en mangeant:
+
+--Et il faudra garder ça malgré la toquante, Finette... c'est un
+talisman... ça porte bonheur.
+
+--Un talisman? dit négligemment Rodolphe. Vous croyez aux talismans,
+vous? Et où diable avez-vous trouvé celui-là?... Donnez-moi donc
+l'adresse de la fabrique.
+
+--On n'en fait plus, mon cher monsieur, la boutique est fermée... Tel
+que vous le voyez, ce bijou-là remonte à une haute antiquité... à trois
+générations... J'y tiens beaucoup, c'est une tradition de famille,
+ajouta-t-il avec un hideux sourire. C'est pour cela que je l'ai donné à
+Finette... pour lui porter bonheur dans les entreprises où elle me
+seconde avec beaucoup d'habileté... Vous la verrez à l'ouvrage, vous la
+verrez... si nous faisons ensemble quelque opération _commerciale_...
+Mais, pour en revenir à nos moutons... vous dites donc que dans l'allée
+des Veuves...
+
+--Il y a, numéro 17, une maison habitée par un richard... il
+s'appelle... monsieur...
+
+--Je ne commettrai pas l'indiscrétion de demander son nom... Il y a,
+dites-vous, soixante mille francs en or dans un cabinet?
+
+--Soixante mille francs en or! s'écria la Chouette. Rodolphe fit un
+signe de tête affirmatif.
+
+--Et vous connaissez les êtres de cette maison? dit le Maître d'école.
+
+--Très-bien.
+
+--Et l'entrée est difficile?
+
+--Un mur de sept pieds du côté de l'allée des Veuves, un jardin, les
+fenêtres de plain-pied, la maison n'a qu'un rez-de-chaussée.
+
+--Et il n'y a qu'un portier pour garder ce trésor?
+
+--Oui!
+
+--Et quel serait votre plan de campagne, jeune homme? demanda
+négligemment le Maître d'école.
+
+--C'est tout simple... Monter par-dessus le mur, crocheter la porte de
+la maison ou forcer les volets en dehors.
+
+--Et si le portier s'éveille? dit le Maître d'école en regardant
+fixement le jeune homme.
+
+--Ce sera de sa faute, dit celui-ci avec un... geste significatif. Eh
+bien! ça vous convient-il?
+
+--Vous sentez bien que je ne puis pas vous répondre avant d'avoir tout
+examiné par moi-même, c'est-à-dire avec l'aide de ma femme; mais si tout
+ce que vous me dites est exact, cela me semble bon à prendre tout
+chaud... ce soir.
+
+Et le brigand regarda fixement Rodolphe.
+
+--Ce soir... impossible, répondit froidement celui-ci.
+
+--Pourquoi, puisque le bourgeois ne revient qu'après-demain?
+
+--Oui, mais moi, je ne puis pas ce soir...
+
+--Vraiment? Eh bien! moi, je ne puis pas demain.
+
+--Pour quelle raison?
+
+--Pour celle qui vous empêche d'agir ce soir..., dit le brigand en
+ricanant.
+
+Après un moment de réflexion, Rodolphe reprit:
+
+--Eh bien! à la bonne heure... va pour ce soir. Où nous
+retrouverons-nous?
+
+--Nous retrouver? Nous ne nous quitterons pas, dit le Maître d'école.
+
+--Comment?
+
+--À quoi bon nous quitter? Si le temps s'éclaircit un peu, nous irons en
+nous promenant donner un coup d'oeil jusqu'à l'allée des Veuves; vous
+verrez comment ma femme sait travailler. Ceci fait, nous reviendrons
+faire un cent de piquet et manger un morceau dans une cave des
+Champs-Élysées... que je connais... tout près de la rivière; et, comme
+l'allée des Veuves est déserte de bonne heure, nous nous y acheminerons
+vers les dix heures.
+
+--Moi, à neuf heures, je vous rejoindrai.
+
+--Voulez-vous ou non faire l'affaire ensemble?
+
+--Je le veux.
+
+--Eh bien! ne nous quittons pas avant ce soir... sinon...
+
+--Sinon?
+
+--Je croirais que vous voulez me _donner un pont à faucher_[76], et que
+c'est pour ça que vous voulez vous en aller...
+
+--Si je veux vous tendre un piège... qui m'empêche de vous le tendre ce
+soir?
+
+--Tout... Vous ne vous attendiez pas à ce que je vous proposerais
+l'affaire si tôt. Et, en ne nous quittant pas, vous ne pourrez prévenir
+personne...
+
+--Vous vous défiez de moi?...
+
+--Infiniment... mais comme il peut y avoir du vrai dans ce que vous
+m'offrez, et que la moitié de soixante mille francs vaut la peine d'une
+démarche... je veux bien la tenter; mais ce soir ou jamais... Si ce
+n'est jamais, je saurai à quoi m'en tenir sur vous... et je vous
+servirai à mon tour... un jour ou l'autre, un plat de mon métier...
+
+--Et je vous rendrai votre politesse... comptez-y.
+
+--Tout ça, c'est des bêtises! dit la Chouette. Je pense comme Fourline:
+ce soir, ou rien.
+
+Rodolphe se trouvait dans une anxiété cruelle: s'il laissait échapper
+cette occasion de s'emparer du Maître d'école, il ne la retrouverait
+sans doute jamais; ce brigand, désormais sur ses gardes, ou peut-être
+reconnu, arrêté et reconduit au bagne, emporterait avec lui les secrets
+que Rodolphe avait tant d'intérêt à savoir.
+
+Se confiant au hasard, à son adresse et à son courage, il dit au Maître
+d'école:
+
+--J'y consens, nous ne nous quitterons pas d'ici à ce soir.
+
+--Alors, je suis votre homme... Mais voici bientôt deux heures... D'ici
+à l'allée des Veuves il y a loin; il pleut à verse; payons l'écot, et
+prenons un fiacre.
+
+--Si nous prenons un fiacre, je pourrai bien auparavant fumer un cigare.
+
+--Sans doute, dit le Maître d'école, Finette ne craint pas l'odeur du
+tabac.
+
+--Eh bien! je vais aller chercher des cigares, dit Rodolphe en se
+levant.
+
+--Ne vous donnez pas cette peine, dit le Maître d'école, en l'arrêtant,
+Finette ira...
+
+Rodolphe se rassit.
+
+Le Maître d'école avait pénétré son dessein.
+
+La Chouette sortit.
+
+--Quelle bonne ménagère j'ai là, hein! dit le scélérat, et si
+complaisante! Elle se jetterait dans le feu pour moi.
+
+--À propos de feu, il ne fait mordieu pas chaud ici, dit, Rodolphe en
+cachant ses deux mains sous sa blouse.
+
+Alors, tout en continuant la conversation avec le Maître d'école, il
+prit un crayon et un morceau de papier dans la poche de son gilet, et,
+sans qu'on pût l'apercevoir, il écrivit quelques mots à la hâte, ayant
+soin d'écarter les lettres pour ne pas les confondre, car il écrivait
+sous sa blouse et sans y voir.
+
+Ce billet soustrait à la pénétration du Maître d'école, il s'agissait de
+le faire parvenir à son adresse.
+
+Rodolphe se leva, s'approcha machinalement de la fenêtre et se mit à
+chantonner entre ses dents en s'accompagnant sur les vitres.
+
+Le Maître d'école vint regarder par cette croisée et dit négligemment à
+Rodolphe:
+
+--Quel air jouez-vous donc là?
+
+--Je joue... _Tu n'auras pas ma rose_.
+
+--C'est un très-joli air... Je voulais seulement voir s'il ferait assez
+d'effet sur les passants pour les engager à se retourner.
+
+--Je n'ai pas cette prétention-là.
+
+--Vous avez tort, jeune homme; car vous tambouriniez de première force
+sur les carreaux. Mais, j'y songe... le gardien de cette maison de
+l'allée des Veuves est peut-être un gaillard déterminé... S'il
+regimbe... vous n'avez qu'un pistolet... et c'est bien bruyant, tandis
+qu'un outil comme cela (et il fit voir à Rodolphe le manche de son
+poignard) ça ne fait pas de tapage... ça ne dérange personne...
+
+--Est-ce que vous prétendriez l'assassiner? s'écria Rodolphe. Si vous
+êtes dans ces idées-là... n'y pensons plus... il n'y a rien de fait...
+ne comptez pas sur moi...
+
+--Mais s'il s'éveille?
+
+--Nous nous sauverons...
+
+--À la bonne heure, je vous avais mal compris; il vaut mieux convenir de
+tout... avant... Ainsi il s'agira d'un simple vol avec escalade et
+effraction...
+
+--Rien de plus...
+
+--Va comme il est dit...
+
+«Et comme je ne te quitterai pas d'une seconde, pensa Rodolphe, je
+t'empêcherai bien de répandre le sang.»
+
+
+
+
+XVI
+
+Préparatifs
+
+
+La Chouette rentra dans le cabinet apportant du tabac.
+
+--Il me semble qu'il ne pleut plus, dit Rodolphe, en allumant son
+cigare; si nous allions chercher le fiacre nous-mêmes?... Ça nous
+dégourdirait les jambes.
+
+--Comment, il ne pleut plus? reprit le Maître d'école, vous êtes donc
+aveugle?... Est-ce que vous croyez que je vais exposer Finette à
+s'enrhumer?... Risquer une vie si précieuse... et abîmer son beau châle
+neuf?...
+
+--T'as raison, mon homme, il fait un temps de chien!
+
+--Eh bien! la servante va venir... en la payant nous lui dirons d'aller
+nous chercher une voiture, reprit Rodolphe.
+
+--Voilà ce que vous avez dit de plus judicieux, jeune homme. Nous
+pourrons aller flâner du côté de l'allée des Veuves.
+
+La servante entra. Rodolphe lui donna cent sous.
+
+--Ah! Monsieur... vous abusez... je ne souffrirai pas..., s'écria le
+Maître d'école.
+
+--Allons donc!... chacun son tour.
+
+--Je me soumets donc... mais à la condition que je vous offrirai quelque
+chose tantôt dans un petit cabaret des Champs-Élysées... que je
+connais... un excellent endroit.
+
+--Bien... bien... j'accepte.
+
+La servante payée, on descendit. Rodolphe voulut passer le dernier, par
+politesse pour la Chouette. Le Maître d'école ne le souffrit pas et le
+suivit de très-près, observant ses moindres mouvements.
+
+Le traiteur tenait aussi un débit de vin. Parmi plusieurs consommateurs
+un charbonnier, à la figure noircie, son large chapeau enfoncé sur les
+yeux, soldait sa dépense au comptoir, lorsque nos trois personnages
+parurent.
+
+Malgré l'attentive surveillance du Maître d'école et de la borgnesse,
+Rodolphe, qui marchait devant le hideux couple, échangea un rapide et
+imperceptible regard avec Murph.
+
+La portière du fiacre était ouverte; Rodolphe, s'arrêta, décidé cette
+fois à monter le dernier; car le charbonnier s'était insensiblement
+rapproché de lui.
+
+En effet, la Chouette passa la première, mais après beaucoup de façons:
+Rodolphe fut obligé de la suivre, car le Maître d'école lui dit à
+l'oreille:
+
+--Vous voulez donc que je me défie décidément de vous?
+
+Rodolphe monté, le charbonnier s'avança en sifflant sur le seuil de la
+porte, et regarda Rodolphe d'un air surpris et inquiet.
+
+--Où faut-il aller, bourgeois? demanda le cocher.
+
+Rodolphe répondit à voix haute:
+
+--Allée des...
+
+--Des Acacias, au bois de Boulogne, s'écria le Maître d'école en
+l'interrompant; puis il ajouta: Et on vous payera bien, cocher.
+
+La portière se referma.
+
+--Comment diable dites-vous où nous allons devant ces badauds! reprit le
+Maître d'école. Que demain tout soit découvert, un pareil indice peut
+nous perdre! Ah! jeune homme, jeune homme, vous êtes bien imprudent!
+
+La voiture commençait à marcher, Rodolphe répondit:
+
+--C'est vrai, je n'avais pas songé à cela. Mais avec mon cigare je vais
+vous enfumer comme des harengs; si nous ouvrions une des glaces?
+
+Et Rodolphe, joignant l'action à la parole, laissa très-adroitement
+tomber en dehors de la voiture le petit papier ployé très-mince, sur
+lequel il avait eu le temps d'écrire à la hâte et sous sa blouse
+quelques mots au crayon.
+
+Le coup d'oeil du Maître d'école était si perçant que, malgré
+l'impassibilité de la physionomie de Rodolphe, le brigand y démêla sans
+doute une rapide expression de triomphe, car, passant la tête par la
+portière, il cria au cocher:
+
+--Tapez... tapez! il y a quelqu'un derrière votre voiture.
+
+Rodolphe frémit, mais il joignit ses cris à ceux de son compagnon.
+
+La voiture s'arrêta. Le cocher monta sur son siège, regarda et dit:
+
+--Non, non, bourgeois, il n'y a personne.
+
+--Parbleu! je veux m'en assurer, répondit le Maître d'école en sautant
+dans la rue.
+
+Il ne vit personne, il n'aperçut rien. Depuis que Rodolphe avait jeté
+son billet par la portière, le fiacre avait fait quelques pas.
+
+Le Maître d'école crut s'être trompé.
+
+--Vous allez rire, dit-il en remontant, je ne sais pourquoi je m'étais
+imaginé que quelqu'un nous suivait.
+
+Le fiacre prit à ce moment une rue transversale.
+
+La voiture disparue, Murph, qui ne l'avait pas quittée des yeux et qui
+s'était aperçu de la manoeuvre de Rodolphe, accourut et ramassa le petit
+billet caché dans un creux formé par l'écartement de deux pavés.
+
+Au bout d'un quart d'heure, le Maître d'école dit au fiacre:
+
+--Au fait, cocher, nous avons changé d'idée: place de la Madeleine!
+
+Rodolphe le regarda avec étonnement.
+
+--Sans doute, jeune homme; de cette place on peut aller à mille endroits
+différents. Si l'on voulait nous inquiéter, la déposition du fiacre ne
+serait d'aucune utilité.
+
+Au moment où le fiacre approchait de la barrière, un homme de haute
+taille, vêtu d'une longue redingote blanchâtre, ayant son chapeau
+enfoncé sur ses yeux et paraissant fort brun de figure, passa rapidement
+sur la route, courbé sur l'encolure d'un grand et magnifique cheval de
+chasse d'une vitesse de trot extraordinaire.
+
+--À beau cheval bon cavalier! dit Rodolphe en se penchant à la portière
+et suivant Murph des yeux. Quel train va ce gros homme... Avez-vous vu?
+
+--Ma foi! il a passé si vite, dit le Maître d'école, que je n'ai pas
+remarqué.
+
+Rodolphe dissimula parfaitement sa joie: Murph avait déchiffré les
+signes presque hiéroglyphiques de son billet. Le Maître d'école, certain
+que le fiacre n'était pas suivi, se rassura, et voulant imiter la
+Chouette, qui sommeillait ou plutôt qui avait l'air de sommeiller, il
+dit à Rodolphe:
+
+--Pardonnez-moi, jeune homme, mais le mouvement de la voiture me fait
+toujours un singulier effet: cela m'endort comme un enfant...
+
+Le brigand, à l'abri de ce faux sommeil, se proposait d'examiner si la
+physionomie de son compagnon ne trahirait aucune émotion.
+
+Rodolphe éventa cette ruse et répondit:
+
+--Je me suis levé de bonne heure; j'ai sommeil, je vais faire comme
+vous...
+
+Et il ferma les yeux.
+
+Bientôt la respiration sonore du Maître d'école et de la Chouette, qui
+ronflaient à l'unisson, trompèrent si complètement Rodolphe, que,
+croyant ses compagnons profondément endormis, il entr'ouvrit les
+paupières.
+
+Le Maître d'école et la Chouette, malgré leurs ronflements sonores,
+avaient les yeux ouverts, et échangeaient quelques signes mystérieux au
+moyen de leurs doigts bizarrement placés ou pliés sur la paume de leurs
+mains.
+
+Tout à coup ce langage symbolique cessa. Le brigand, s'apercevant sans
+doute à un signe presque imperceptible que Rodolphe ne dormait pas,
+s'écria en riant:
+
+--Ah! ah! camarade, vous éprouvez donc les amis, vous?
+
+--Ça ne doit pas vous étonner, vous ronflez les yeux ouverts.
+
+--Moi, c'est différent, jeune homme, je suis somnambule.
+
+Le fiacre s'arrêta place de la Madeleine.
+
+La pluie avait un moment cessé; mais les nuages, chassés par la violence
+du vent, étaient si noirs, si bas, qu'il faisait déjà presque nuit.
+
+Rodolphe, la Chouette et le Maître d'école se dirigèrent vers le
+Cours-la-Reine.
+
+--Jeune homme, j'ai une idée qui n'est pas mauvaise, dit le brigand.
+
+--Laquelle?
+
+--De m'assurer si tout ce que vous nous avez dit de l'intérieur de la
+maison de l'allée des Veuves est exact.
+
+--Voudriez-vous y aller maintenant sous un prétexte quelconque? Ça
+éveillerait les soupçons.
+
+--Je ne suis pas assez innocent pour ça, jeune homme; mais pourquoi
+a-t-on une femme qui s'appelle Finette?
+
+La Chouette redressa la tête.
+
+--La voyez-vous, jeune homme? On dirait un cheval de trompette qui
+entend sonner la charge.
+
+--Vous voulez l'envoyer en éclaireuse?
+
+--Comme vous dites.
+
+--N° 17, allée des Veuves, n'est-ce pas, mon homme? s'écria la Chouette
+dans son impatience. Sois tranquille, je n'ai qu'un oeil, mais il est
+bon.
+
+--La voyez-vous, jeune homme, la voyez-vous? Elle brûle déjà d'y être.
+
+--Si elle s'y prend adroitement pour entrer, je ne trouve pas votre idée
+mauvaise.
+
+--Garde le parapluie, Fourline... Dans une demi-heure je suis ici, et tu
+verras ce que je sais faire, s'écria la Chouette.
+
+--Un instant, Finette, nous allons descendre au Coeur-Saignant, c'est à
+deux pas d'ici. Si le petit _Tortillard_[77] est là, tu l'emmèneras avec
+toi; il restera en dehors de la porte à faire le guet pendant que tu
+entreras.
+
+--Tu as raison; il est fin comme renard, ce petit Tortillard; il n'a pas
+dix ans, et c'est lui qui l'autre jour...
+
+Un signe du Maître d'école interrompit la Chouette.
+
+--Qu'est-ce que le Coeur-Saignant? Voilà une drôle d'enseigne pour un
+cabaret, demanda Rodolphe.
+
+--Il faudra vous en plaindre au cabaretier.
+
+--Comment s'appelle-t-il?
+
+--Le cabaretier du Coeur-Saignant?
+
+--Oui.
+
+--Il ne demande pas le nom de ses pratiques.
+
+--Mais encore...
+
+--Appelez-le comme vous voudrez, Pierre, Thomas, Christophe ou Barnabé,
+il répondra toujours. Mais nous voici arrivés, et bien à temps, car
+l'averse recommence, et la rivière, comme elle gronde! on dirait un
+torrent... regardez donc! Encore deux jours de pluie, et l'eau dépassera
+les arches du pont.
+
+--Vous dites que nous voici arrivés... Où diable est donc le cabaret? Je
+ne vois pas de maison ici!
+
+--Si vous regardez autour de vous, bien sûr.
+
+--Et où voulez-vous que je regarde?
+
+--À vos pieds.
+
+--À mes pieds?
+
+--Oui.
+
+--Où cela?
+
+--Tenez, là... voyez-vous le toit? Prenez garde de marcher dessus.
+
+Rodolphe n'avait pas, en effet, remarqué un de ces cabarets souterrains
+que l'on voyait, il y a quelques années encore, dans certains endroits
+des Champs-Élysées, et notamment près le Cours-la-Reine.
+
+Un escalier creusé dans la terre humide et grasse conduisait au fond de
+cette espèce de large fossé; à l'un de ses pans, coupés à pic,
+s'adossait une masure basse, sordide, lézardée: son toit, recouvert de
+tuiles moussues, s'élevait à peine au niveau du sol où se trouvait
+Rodolphe; deux ou trois huttes en planches vermoulues, servant de
+cellier, de hangar, de cabane à lapins, faisaient suite à ce misérable
+bouge.
+
+Une allée très-étroite, traversant le fossé dans sa longueur, conduisait
+de l'escalier à la porte de la maison; le reste du terrain disparaissait
+sous un berceau de treillage qui abritait deux rangées de tables
+grossières plantées dans le sol.
+
+Le vent faisait tristement grincer sur ses gonds une méchante plaque de
+tôle: à travers la rouille qui la couvrait on distinguait encore un
+coeur rouge percé d'un trait. L'enseigne se balançait à un poteau dressé
+au-dessus de cet antre, véritable terrier humain.
+
+Une brume épaisse, humide, se joignait à la pluie; la nuit approchait.
+
+--Que dites-vous de cet hôtel, jeune homme? reprit le Maître d'école.
+
+--Grâce aux averses qui tombent depuis quinze jours... ça ne doit pas
+être trop humide pour un étang, il doit y avoir une belle pêche...
+Allons, passez.
+
+--Un instant; il faut que je sache si l'hôte est là. Attention.
+
+Et le brigand, frôlant avec force sa langue contre son palais, fit
+entendre un cri singulier, une espèce de roulement guttural, sonore et
+prolongé, que l'on pourrait accentuer ainsi:
+
+--Prrrrr!!
+
+Un cri pareil sortit des profondeurs de la masure.
+
+--Il y est, dit le Maître d'école. Pardon, jeune homme... Respect aux
+dames; laissez passer la Chouette, je vous suis. Prenez garde de tomber,
+c'est glissant.
+
+
+
+
+XVII
+
+Le Coeur-Saignant
+
+
+L'hôte du Coeur-Saignant, après avoir répondu au signal du Maître
+d'école, avança civilement jusqu'au seuil de sa porte.
+
+Ce personnage, que Rodolphe avait été chercher dans la Cité, et qu'il ne
+devait pas encore connaître sous son vrai nom ou plutôt son surnom
+habituel, était Bras-Rouge.
+
+Petit et grêle, chétif et débile, cet homme pouvait avoir cinquante ans
+environ. Sa physionomie tenait à la fois de la fouine et du rat; son nez
+pointu, son menton fuyant, ses pommettes osseuses, ses petits yeux
+noirs, vifs, perçants, donnaient à ses traits une inimitable expression
+de ruse, de finesse et d'intelligence. Une vieille perruque blonde, ou
+plutôt jaune comme son teint bilieux, posée sur le sommet de son crâne,
+laissait voir sa nuque grisonnante. Il portait une veste ronde et un de
+ces longs tabliers noirâtres dont se servent les garçons marchands de
+vin.
+
+Nos trois personnages avaient à peine descendu la dernière marche de
+l'escalier qu'un enfant de dix ans au plus, très-petit, l'air fin, mais
+maladif, boiteux et un peu contrefait, vint rejoindre Bras-Rouge, auquel
+il ressemblait d'une manière si frappante qu'on ne pouvait le
+méconnaître pour son fils.
+
+C'était le même regard pénétrant et astucieux; le front de l'enfant
+disparaissait à demi sous une forêt de cheveux jaunâtres, durs et roides
+comme des crins. Un pantalon marron et une blouse sanglée d'une ceinture
+de cuir, complétaient le costume de Tortillard, ainsi nommé à cause de
+son infirmité; il se tenait à côté de son père, debout sur sa bonne
+jambe, comme un héron au bord d'un marais.
+
+--Justement voilà le _môme_, dit le Maître d'école. Finette, le temps
+presse, la nuit vient, il faut profiter de ce qui reste de jour.
+
+--T'as raison, mon homme, je vas demander le moutard à son père.
+
+--Bonjour, vieux, dit Bras-Rouge en s'adressant au Maître d'école d'une
+petite voix de fausset, aigre et aiguë; qu'est-ce qu'il y a pour ton
+service?
+
+--Il y a que tu vas prêter ton gamin à ma femme pendant un quart
+d'heure; elle a ici près perdu quelque chose, il l'aidera à chercher.
+
+Bras-Rouge cligna de l'oeil, fit un signe d'intelligence au Maître
+d'école et dit à son fils:
+
+--Tortillard, suis madame.
+
+Le hideux enfant, attiré par la laideur et par l'air méchant de la
+Chouette, comme d'autres sont charmés par un extérieur bienveillant,
+accourut en boitant prendre la main de la borgnesse.
+
+--Amour de petit momaque, va! Voilà un enfant, dit Finette, comme ça
+vient tout de suite à vous! C'est pas comme la petite Pégriotte, qui
+avait toujours l'air d'avoir mal au coeur quand elle m'approchait, cette
+petite mendiante!
+
+--Allons, dépêche-toi, Finette, ouvre l'oeil et veille au grain. Je
+t'attends ici.
+
+--Ce ne sera pas long. Passe devant, Tortillard!
+
+Et la borgnesse et le petit boiteux gravirent le glissant escalier.
+
+--Finette, prends donc le parapluie, cria le brigand.
+
+--Ça me gênerait, mon homme, répondit la vieille, qui disparut bientôt
+avec Tortillard au milieu des vapeurs amoncelées par le crépuscule, et
+des tristes murmures du vent qui agitait les branches noires et
+dépouillées des grands ormes des Champs-Élysées.
+
+--Entrons, dit Rodolphe.
+
+Il lui fallut se baisser pour passer sous la porte de ce cabaret, divisé
+en deux salles. Dans l'une, on voit un comptoir et un billard en mauvais
+état; dans l'autre, des tables et des chaises de jardin, autrefois
+peintes en vert. Deux croisées étroites, aux carreaux fêlés, couverts de
+toiles d'araignée, éclairent à peine ces pièces aux murailles verdâtres,
+salpêtrées par l'humidité.
+
+Rodolphe est resté seul une minute à peine; Bras-Rouge et le Maître
+d'école ont eu le temps d'échanger rapidement quelques mots et quelques
+signes mystérieux.
+
+--Vous boirez un verre de bière ou un verre d'eau-de-vie en attendant
+Finette? dit le Maître d'école.
+
+--Non, je n'ai pas soif.
+
+--Chacun son goût. Moi, je boirai un verre d'eau-de-vie, reprit le
+brigand. Et il s'assit à une des petites tables vertes de la seconde
+pièce.
+
+L'obscurité commençait à envahir tellement ce repaire qu'il était
+impossible de voir, dans un des angles de la seconde chambre, l'entrée
+béante d'une de ces caves auxquelles on descend par une trappe à deux
+battants, dont l'un reste toujours ouvert pour la commodité du service.
+
+La table où s'assit le Maître d'école était toute proche de ce trou noir
+et profond, auquel il tournait le dos et qu'il cachait complètement aux
+yeux de Rodolphe.
+
+Ce dernier regardait à travers les fenêtres, pour se donner une
+contenance et dissimuler sa préoccupation. La vue de Murph se rendant en
+toute hâte à l'allée des Veuves ne le rassurait pas complètement; il
+craignait que le digne squire n'eût pas compris toute la signification
+de son billet forcément si laconique qui ne contenait que ces mots:
+«Pour ce soir dix heures.»
+
+Bien résolu de ne pas se rendre à l'allée des Veuves avant ce moment, et
+de ne pas quitter le Maître d'école jusque-là, il tremblait néanmoins de
+perdre cette unique occasion de posséder les secrets qu'il avait tant
+d'intérêt à connaître. Quoiqu'il fût très-vigoureux et bien armé, il
+devait lutter de ruse avec un meurtrier redoutable et capable de tout.
+
+Faut-il le dire? telle était la trempe énergique de ce caractère
+bizarre, avide d'émotions nerveuses et violentes, que Rodolphe trouvait
+une sorte de charme terrible dans les inquiétudes et dans les obstacles
+qui venaient entraver le plan combiné la veille avec son fidèle Murph et
+le Chourineur.
+
+Ne voulant pas néanmoins se laisser pénétrer, il vint s'asseoir à la
+table du Maître d'école et demanda un verre par contenance.
+
+Bras-Rouge, depuis quelques mots échangés à voix basse avec le brigand,
+considérait Rodolphe d'un air curieux, sardonique et méfiant.
+
+--M'est avis, jeune homme, dit le Maître d'école, que si ma femme nous
+apprend que les personnes que nous voulons voir sont chez elles, nous
+pourrons aller leur faire notre visite sur les huit heures?
+
+--Ce serait trop tôt de deux heures, dit Rodolphe, ça les gênerait.
+
+--Vous croyez?
+
+--J'en suis sûr.
+
+--Bah! entre amis on ne fait pas de façons.
+
+--Je les connais; je vous répète qu'il ne faut pas y aller avant dix
+heures.
+
+--Êtes-vous entêté, jeune homme!
+
+--C'est mon idée, et que le diable me brûle si je bouge d'ici avant dix
+heures!
+
+--Ne vous gênez pas, je ne ferme jamais mon établissement avant minuit,
+dit Bras-Rouge de sa voix de fausset. C'est le moment où arrivent mes
+meilleures pratiques, et mes voisins ne se plaignent pas du bruit que
+l'on fait chez moi.
+
+--Il faut consentir à tout ce que vous voulez, jeune homme, reprit le
+Maître d'école. Soit, nous ne partirons qu'à dix heures pour notre
+visite.
+
+--Voilà la Chouette! dit Bras-Rouge en entendant et en répondant un cri
+d'appel semblable à celui que le Maître d'école avait poussé avant de
+descendre dans la maison souterraine.
+
+Une minute après, la Chouette entra seule dans le billard.
+
+--Ça y est, mon homme, c'est empaumé! s'écria la borgnesse en entrant.
+
+Bras-Rouge se retira discrètement sans demander des nouvelles de
+Tortillard, qu'il ne s'attendait probablement pas à revoir encore.
+
+Les vêtements de la vieille ruisselaient d'eau; elle s'assit en face de
+Rodolphe et du brigand.
+
+--Eh bien! dit le Maître d'école.
+
+--Ce garçon a dit vrai jusqu'ici.
+
+--Voyez-vous! s'écria Rodolphe.
+
+--Laissez la Chouette s'expliquer, jeune homme. Voyons, va, Finette.
+
+--Je suis arrivée au n° 17 en laissant Tortillard blotti dans un trou et
+aux aguets. Il faisait encore jour. J'ai carillonné à une petite porte
+bâtarde, gonds en dehors, deux pouces de jour sous le seuil, enfin rien
+du tout. Je sonne, le gardien m'ouvre: c'est un grand, gros homme, dans
+les cinquante ans, l'air endormi et bon enfant, favoris roux, en
+croissant, tête chauve... Avant de sonner, j'avais mis mon bonnet dans
+ma poche pour avoir l'air d'être une voisine. Dès que j'aperçois le
+gardien, je me mets à pleurnicher de toutes mes forces, en criant que
+j'ai perdu ma perruche, Cocotte, une petite bête que j'adore. Je dis que
+je demeure avenue de Marboeuf, et que de jardin en jardin je poursuis
+Cocotte. Enfin je supplie le monsieur de me laisser chercher ma bête.
+
+--Hein! dit le Maître d'école d'un air d'orgueilleuse satisfaction en
+montrant Finette, quelle femme!
+
+--C'est très-adroit, dit Rodolphe; mais ensuite?
+
+--Le gardien me permet de chercher ma bête, et me voilà trottant dans le
+jardin en appelant: «Cocotte! Cocotte!», en regardant en l'air et de
+tous les côtés, pour bien tout voir... En dedans des murs, reprit la
+vieille en continuant de détailler le logis, en dedans des murs, partout
+du treillage, véritable escalier; au coin du mur, à gauche, un pin fait
+comme une échelle, une femme en couches y descendrait. La maison a six
+fenêtres au rez-de-chaussée, pas d'autre étage, quatre soupiraux de cave
+sans barres. Les fenêtres du rez-de-chaussée se ferment à volets, loquet
+par le bas, gâchette par le haut; peser sur la plinthe, tirer le fil de
+fer...
+
+--Un zest..., dit le Maître d'école, et c'est ouvert.
+
+La Chouette continua:
+
+--La porte d'entrée vitrée, deux persiennes en dehors.
+
+--Pour mémoire, dit le brigand.
+
+--C'est ça, c'est absolument comme si on y était, dit Rodolphe.
+
+--À gauche, reprit la Chouette, près de la cour, un puits: la corde peut
+servir, parce que là il n'y a pas de treillage au mur, dans le cas où la
+retraite serait bouchée du côté de la porte... En entrant dans la
+maison...
+
+--Tu es entrée dans la maison? Elle y est entrée! jeune homme, dit le
+Maître d'école avec orgueil.
+
+--Certainement, j'y suis entrée. Ne trouvant pas Cocotte, j'avais tant
+gémi que j'ai fait comme si je m'étais époumonée; j'ai demandé au
+gardien la permission de m'asseoir sur le pas de sa porte; le brave
+homme m'a dit d'entrer, m'a offert un verre d'eau et de vin. «Un simple
+verre d'eau, ai-je dit, un simple verre d'eau, mon bon monsieur.» Alors,
+il m'a fait entrer dans l'antichambre... tapis partout: bonne
+précaution, on n'entend ni marcher, ni les éclats des vitres, s'il
+fallait _faire_ un carreau; à droite et à gauche, portes et serrures à
+becs-de-cane. Ça ouvre en soufflant dessus... Au fond, une forte porte,
+fermée à clef; une tournure de caisse... ça sentait l'argent!... J'avais
+ma cire dans mon cabas...
+
+--Elle avait sa cire, jeune homme... elle ne marche jamais sans sa
+cire!... dit le brigand.
+
+La Chouette continua:
+
+--Il fallait m'approcher de la porte qui sentait l'argent. Alors, j'ai
+fait comme s'il me prenait une quinte si forte que j'étais obligée de
+m'appuyer sur le mur. En m'entendant tousser, le gardien a dit: «Je vas
+vous mettre un morceau de sucre.» Il a probablement cherché une cuiller,
+car j'ai entendu rire de l'argenterie... argenterie dans la pièce à main
+droite... n'oublie pas ça, Fourline. Enfin, tout en toussant, tout en
+geignant, je m'étais approchée de la porte du fond... j'avais ma cire
+dans la paume de ma main... je me suis appuyée sur la serrure, comme si
+de rien n'était. Voilà l'empreinte. Si ça ne sert pas aujourd'hui, ça
+servira un autre jour.
+
+Et la Chouette donna au brigand un morceau de cire jaune où l'on voyait
+parfaitement l'empreinte.
+
+--Ça fait que vous allez nous dire si c'est bien la porte de la caisse,
+dit la Chouette.
+
+--Justement! c'est là où est l'argent, reprit Rodolphe.
+
+Et il se dit tout bas: «Murph a-t-il donc été dupe de cette vieille
+misérable? Cela se peut; il ne s'attend à être attaqué qu'à dix
+heures... à cette heure-là, toutes ses précautions seront prises.»
+
+--Mais tout l'argent n'est pas là! reprit la Chouette, dont l'oeil vert
+étincela. En m'approchant des fenêtres, toujours pour chercher Cocotte,
+j'ai vu dans une des chambres, à gauche de la porte, des sacs d'écus sur
+un bureau... Je les ai vus comme je te vois, mon homme... Il y en avait
+au moins une douzaine.
+
+--Où est Tortillard? dit brusquement le Maître d'école.
+
+--Il est toujours dans son trou... à deux pas de la porte du jardin...
+Il voit dans l'ombre comme les chats. Il n'y a que cette entrée-là au n°
+17; lorsque nous irons, il nous avertira si quelqu'un est venu.
+
+--C'est bon.
+
+À peine avait-il prononcé ces mots que le Maître d'école se rua sur
+Rodolphe à l'improviste, le saisit à la gorge et le précipita dans la
+cave qui était béante derrière la table.
+
+Cette attaque fut si prompte, si inattendue, si vigoureuse, que Rodolphe
+n'avait pu ni la prévoir ni l'éviter.
+
+La Chouette, effrayée, poussa un cri perçant, car elle n'avait pas vu
+d'abord le résultat de cette lutte d'un instant.
+
+Lorsque le bruit du corps de Rodolphe roulant sur les degrés eut cessé,
+le Maître d'école, qui connaissait parfaitement les êtres souterrains de
+cette maison, descendit lentement dans la cave en prêtant l'oreille avec
+attention.
+
+--Fourline... défie-toi!... cria la borgnesse en se penchant à
+l'ouverture de la trappe. Tire ton poignard.
+
+Le brigand ne répondit pas et disparut.
+
+D'abord on n'entendit rien; mais, au bout de quelques instants, le bruit
+lointain d'une porte rouillée qui criait sur ses gonds résonna
+sourdement dans les profondeurs de la cave, et il se fit un nouveau
+silence.
+
+L'obscurité était complète.
+
+La Chouette fouilla dans son cabas, fit pétiller une allumette chimique
+et alluma une petite bougie dont la lueur se répandit dans cette lugubre
+salle.
+
+À ce moment-là, la figure monstrueuse du Maître d'école apparut à
+l'ouverture de la trappe.
+
+La Chouette ne put retenir une exclamation d'effroi à la vue de cette
+tête pâle, couturée, mutilée, horrible, aux yeux presque
+phosphorescents, qui semblait ramper sur le sol au milieu des
+ténèbres... que la clarté de la bougie dissipait à peine.
+
+Remise de son émotion, la vieille s'écria avec une sorte d'épouvantable
+flatterie:
+
+--Faut-il que tu sois affreux, Fourline! tu m'as fait peur... à moi!
+
+--Vite, vite, à l'allée des Veuves, dit le brigand en assujettissant les
+deux battants de la trappe avec une barre de fer; dans une heure
+peut-être il sera trop tard! Si c'est une souricière, elle n'est pas
+encore tendue... si ça n'en est pas une, nous ferons le coup nous seuls.
+
+
+
+
+XVIII
+
+Le caveau
+
+
+Sous le coup de son horrible chute, Rodolphe était resté évanoui, sans
+mouvement, au bas de l'escalier de la cave.
+
+Le Maître d'école, le traînant jusqu'à l'entrée d'un second caveau
+beaucoup plus profond, l'y avait descendu et enfermé au moyen d'une
+porte épaisse garnie de ferrures; puis il avait rejoint la Chouette,
+pour aller avec elle commettre un vol, peut-être un assassinat, dans
+l'allée des Veuves.
+
+Au bout d'une heure environ, Rodolphe reprit peu à peu ses sens.
+
+Il était couché par terre, au milieu d'épaisses ténèbres; il étendit ses
+bras autour de lui et toucha des degrés de pierre. Ressentant à ses
+pieds une vive impression de fraîcheur, il y porta la main... C'était
+une flaque d'eau.
+
+D'un effort violent il parvint à s'asseoir sur la dernière marche de
+l'escalier; son étourdissement se dissipait peu à peu, il fit quelques
+mouvements. Heureusement aucun de ses membres n'était fracturé. Il
+écouta... il n'entendit rien... rien qu'une espèce de petit clapotement
+sourd, faible, mais continu.
+
+D'abord il n'en soupçonna pas la cause.
+
+À mesure que sa pensée s'éveillait plus lucide, les circonstances de la
+surprise dont il avait été la victime se retraçaient à son esprit, mais
+incomplètement, mais avec lenteur... Il était sur le point de rassembler
+tous ses souvenirs, lorsqu'il ressentit aux pieds une nouvelle
+impression de fraîcheur: il se baissa, tâta; il avait de l'eau jusqu'à
+la cheville.
+
+Et, au milieu du morne silence qui l'environnait, il entendit plus
+distinctement encore le petit clapotement sourd, faible, continu.
+
+Cette fois, il en comprit la cause: l'eau envahissait le caveau... La
+crue de la Seine était formidable, et ce lieu souterrain se trouvait au
+niveau du fleuve...
+
+Ce danger rappela tout à fait Rodolphe à lui-même; prompt comme
+l'éclair, il gravit l'humide escalier. Arrivé au faîte, il se heurta
+contre une porte; en vain il voulut l'ébranler, elle resta immobile sur
+ses gonds de fer.
+
+Dans cette position désespérée, son premier cri fut pour Murph.
+
+--S'il n'est pas sur ses gardes, ce monstre va l'assassiner... et c'est
+moi, s'écria-t-il, moi qui aurai causé sa mort!... Pauvre Murph!...
+
+Cette cruelle pensée exaspéra les forces de Rodolphe; s'arc-boutant sur
+ses pieds et courbant les épaules, il s'épuisa en efforts inouïs contre
+la porte... il ne lui imprima pas le plus léger ébranlement.
+
+Espérant trouver un levier dans le caveau, il redescendit; à
+l'avant-dernière marche, deux ou trois corps ronds, élastiques,
+roulèrent et fuirent sous ses pieds: c'étaient des rats que l'eau
+chassait de leurs retraites.
+
+Rodolphe parcourut la cave à tâtons, en tous sens, ayant de l'eau
+jusqu'à mi-jambe; il ne trouva rien. Il remonta lentement l'escalier,
+dans un sombre désespoir.
+
+Il compta les marches: il y en avait treize; trois étaient déjà
+submergées.
+
+Treize! nombre fatal!... Dans certaines positions, les esprits les plus
+fermes ne sont pas à l'abri des idées superstitieuses; il vit dans ce
+nombre un mauvais présage. Le sort possible de Murph lui revint à la
+pensée. Il chercha en vain quelque ouverture entre le sol et la porte,
+dont l'humidité avait sans doute gonflé le bois, car il joignait
+hermétiquement la terre humide et grasse.
+
+Rodolphe poussa des cris violents, croyant qu'ils parviendraient
+peut-être jusqu'aux hôtes du cabaret, et puis il écouta.
+
+Il n'entendit rien, rien que le petit clapotement sourd, faible,
+continu, de l'eau qui toujours montait, montait, montait.
+
+Rodolphe s'assit avec accablement, le dos appuyé contre la porte; il
+pleura sur son ami, qui se débattait peut-être alors sous le couteau
+d'un assassin.
+
+Bien amèrement alors il regretta ses imprudents et audacieux projets,
+quoique leur motif fût généreux. Il se rappelait avec déchirement mille
+preuves de dévouement de Murph, qui, riche, honoré, avait quitté une
+femme, un enfant bien-aimé, ses intérêts les plus chers, pour suivre et
+aider Rodolphe dans la vaillante mais étrange expiation que celui-ci
+s'imposait.
+
+L'eau montait toujours... il n'y avait plus que cinq marches à sec. En
+se levant debout près de la porte, Rodolphe de son front touchait à la
+voûte. Il pouvait calculer le temps que durerait son agonie. Cette mort
+était lente, muette, affreuse.
+
+Il se souvint du pistolet qu'il avait sur lui. Au risque de se mutiler
+en tirant contre la porte à brûle-bourre, il pourrait peut-être la
+renverser. Malheur!... malheur!... dans cette chute, cette arme avait
+été perdue ou enlevée par le Maître d'école.
+
+Sans ses craintes pour Murph, Rodolphe eût attendu la mort avec
+sérénité... Il avait beaucoup vécu... il avait ardemment aimé... il
+avait fait du bien, il aurait voulu en faire davantage. Dieu le savait!
+Ne murmurant pas contre l'arrêt qui le frappait, il vit dans cette
+destinée une juste punition d'une fatale action non encore expiée; ses
+pensées s'élevaient, grandissaient avec le péril.
+
+Un nouveau supplice vint éprouver la résignation de Rodolphe.
+
+Les rats, chassés par l'eau, s'étaient réfugiés de degré en degré, ne
+trouvant pas d'issue. Pouvant difficilement gravir une porte ou un mur
+perpendiculaire, ils grimpèrent le long des vêtements de Rodolphe.
+Lorsqu'il les sentit fourmiller sur lui, son dégoût, son horreur furent
+indicibles... Il voulut les chasser, les morsures aiguës et froides
+ensanglantèrent ses mains; dans sa chute, sa blouse et sa veste
+s'étaient ouvertes, il sentit sur sa poitrine nue l'impression de pattes
+glacées et d'un corps velu. Il jetait au loin ces animaux immondes,
+après les avoir arrachés de ses habits; mais ils revenaient à la nage.
+
+Rodolphe poussa de nouveaux cris, on ne l'entendit pas... Dans peu
+d'instants il ne pourrait plus crier, l'eau avait atteint la hauteur de
+son cou, bientôt elle arriverait jusqu'à sa bouche.
+
+L'air, refoulé, commençait à manquer dans cet espace étroit. Les
+premiers symptômes de l'asphyxie accablèrent Rodolphe; les artères de
+ses tempes battirent avec violence, il eut des vertiges, il allait
+mourir. Il donna une dernière pensée à Murph et éleva son âme à Dieu...
+non pour qu'il l'arrachât au danger, mais pour qu'il agréât ses
+souffrances.
+
+À ce moment suprême, sur le point de quitter, non-seulement tout ce qui
+fait la vie heureuse, brillante, enviée, mais encore un titre presque
+royal, un pouvoir souverain... forcé de renoncer à une entreprise qui,
+en satisfaisant ses deux instincts passionnés: l'amour du bien et la
+haine des méchants, pouvait lui être un jour comptée pour la remise de
+ses fautes; prêt à périr d'une mort effroyable... Rodolphe n'eut pas un
+de ces mouvements de rage, de frénésie impuissante pendant lesquels les
+âmes faibles accusent ou maudissent tour à tour les hommes, le destin et
+Dieu.
+
+Non: tant que sa pensée demeura lucide, Rodolphe supporta son sort avec
+soumission, avec respect... Lorsque l'agonie obscurcit ses idées,
+absolument livré à l'instinct vital, il se débattit, si cela peut dire,
+physiquement, mais non moralement, contre la mort.
+
+Le vertige emportait la pensée de Rodolphe dans son rapide et effrayant
+tourbillon; l'eau bouillonnait à ses oreilles; il croyait se sentir
+tournoyer sur lui-même; la dernière lueur de sa raison allait
+s'éteindre, lorsque des pas précipités et un bruit de voix retentirent
+auprès de la porte de la cave.
+
+L'espérance ranima ses forces expirantes; par une suprême tension
+d'esprit, il put saisir ces mots, les derniers qu'il entendit et qu'il
+comprit:
+
+--Tu le vois bien, il n'y a personne.
+
+--Tonnerre! c'est vrai..., répondit tristement la voix du Chourineur. Et
+les pas s'éloignèrent.
+
+Rodolphe, anéanti, n'eut pas la force de se soutenir davantage, il
+glissa le long de l'escalier.
+
+Tout à coup, la porte du caveau s'ouvrit brusquement en dehors; l'eau
+contenue dans le souterrain s'échappa comme par l'ouverture d'une
+écluse... et le Chourineur put saisir les deux bras de Rodolphe qui, à
+demi noyé, se cramponnait encore au seuil de la porte par un mouvement
+convulsif.
+
+
+
+
+XIX
+
+Le garde-malade
+
+
+Arraché à une mort certaine par le Chourineur, et transporté dans la
+maison de l'allée des Veuves explorée par la Chouette avant la tentative
+du Maître d'école, Rodolphe est couché dans une chambre confortablement
+meublée; un grand feu brille dans la cheminée, une lampe placée sur une
+commode répand une vive clarté dans l'appartement; le lit de Rodolphe,
+entouré d'épais rideaux de damas vert, reste dans l'obscurité.
+
+Un nègre de moyenne taille, à cheveux et sourcils blancs, vêtu avec
+recherche et portant un ruban orange et vert à la boutonnière de son
+habit bleu, tient à la main gauche une montre d'or à secondes, et qu'il
+semble consulter en comptant de sa main droite les pulsations du pouls
+de Rodolphe.
+
+Ce Noir est triste, pensif; il regarde Rodolphe endormi avec
+l'expression de la plus tendre sollicitude.
+
+Le Chourineur, vêtu de haillons, souillé de boue, est immobile au pied
+du lit; il a les bras pendants et les mains croisées; sa barbe rousse
+est longue; son épaisse chevelure couleur de filasse est en désordre et
+imbibée d'eau; ses gros traits sont durs, bronzés; pourtant sous cette
+laide et rude écorce perce une ineffable expression d'intérêt et de
+pitié... Osant à peine respirer, il ne soulève qu'avec contrainte sa
+large poitrine; inquiet de l'attitude méditative du docteur nègre,
+redoutant un fâcheux pronostic, il se hasarde à faire à voix basse cette
+réflexion philosophique en contemplant Rodolphe:
+
+--Qui est-ce qui dirait pourtant, à le voir faible comme ça, que c'est
+lui qui m'a si crânement festonné les coups de poing de la fin!... Il ne
+sera pas longtemps à reprendre ses forces... n'est-ce pas, monsieur le
+médecin? Foi d'homme, je voudrais bien qu'il me tambourinât sa
+convalescence sur le dos... ça le secouerait... n'est-ce pas, monsieur
+le médecin?
+
+Le Noir, sans répondre, fit un léger signe de la main.
+
+Le Chourineur resta muet.
+
+--La potion? dit le Noir.
+
+Aussitôt le Chourineur, qui avait respectueusement laissé ses souliers
+ferrés à la porte, alla vers la commode en marchant sur le bout des
+orteils le plus légèrement possible; mais cela avec des contorsions
+d'enjambements, des balancements de bras, des renflements de dos et
+d'épaules, qui eussent paru fort plaisants dans toute autre
+circonstance.
+
+Le pauvre diable avait l'air de vouloir ramener toute sa pesanteur dans
+la partie de lui-même qui ne touchait pas le sol; ce qui, malgré le
+tapis, n'empêchait pas le parquet de gémir sous la pesante stature du
+Chourineur. Malheureusement, dans son ardeur de bien faire et de peur de
+laisser échapper la fiole diaphane qu'il apportait précieusement, il en
+serra tellement le goulot dans sa large main que le flacon se brisa, et
+la potion inonda le tapis.
+
+À la vue de ce méfait, le Chourineur resta immobile une de ses grosses
+jambes en l'air, les orteils nerveusement contractés et regardant
+alternativement, d'un air confus, et le docteur et le goulot qui lui
+restait à la main.
+
+--Diable de maladroit! s'écria le nègre avec impatience.
+
+--Tonnerre d'imbécile! s'écria le Chourineur en s'apostrophant lui-même.
+
+--Ah! reprit l'Esculape en regardant la commode, heureusement vous vous
+êtes trompé, je voulais l'autre fiole...
+
+--La petite rougeâtre? dit bien bas le malencontreux garde-malade.
+
+--Sans doute... il n'y a que celle-là.
+
+Le Chourineur, en tournant prestement sur ses talons par une vieille
+habitude militaire, écrasa les débris du flacon: des pieds plus délicats
+eussent été cruellement déchirés; mais l'ex-débardeur devait à la
+spécialité de sa profession une paire de sandales naturelles, dures
+comme le sabot d'un cheval.
+
+--Prenez donc garde, vous allez vous blesser! s'écria le médecin.
+
+Le Chourineur ne fit pas l'ombre d'attention à cette recommandation.
+Profondément préoccupé de sa nouvelle mission, dont il voulait se tirer
+à sa gloire afin de faire oublier sa première maladresse, il fallut voir
+avec quelle délicatesse, avec quelle légèreté, avec quel scrupule,
+écartant ses deux gros doigts, il saisit le mince cristal... Un papillon
+n'eût pas laissé un atome de la poussière dorée de ses ailes entre le
+pouce et l'index du Chourineur.
+
+Le docteur noir frémit d'un nouvel accident qui pouvait arriver par
+excès de précaution. Heureusement la potion évita cet écueil.
+
+Le Chourineur, en s'approchant du lit, broya de nouveau sous ses pieds
+ce qui restait de l'autre flacon.
+
+--Mais, malheureux, vous voulez donc vous estropier? dit le docteur à
+voix basse.
+
+Le Chourineur le regarda tout surpris.
+
+--Eh! de quoi m'estropier, monsieur le médecin?
+
+--Voilà deux fois que vous marchez sur du verre.
+
+--Si ce n'est que ça, ne faites pas attention... J'ai le dessous des
+_arpions_ doublé en _cuir de brouette_[78].
+
+--Une petite cuiller! dit le docteur.
+
+Le Chourineur recommença ses évolutions _sylphidiques_ et apporta ce que
+le docteur lui demandait.
+
+Après quelques cuillerées de cette potion, Rodolphe fit un mouvement et
+agita faiblement les mains.
+
+--Bien! bien! il sort de sa torpeur, dit le médecin. La saignée l'a
+soulagé, bientôt il sera hors d'affaire.
+
+--Sauvé! bravo! vive la Charte! s'écria le Chourineur dans l'explosion
+de sa joie.
+
+--Mais tenez-vous donc tranquille!
+
+--Oui, monsieur le médecin.
+
+--Le pouls se règle... À merveille... à merveille!
+
+--Et le pauvre ami de M. Rodolphe, monsieur le médecin. Tonnerre! quand
+il va savoir! Heureusement que...
+
+--Silence!
+
+--Oui, monsieur le médecin.
+
+--Asseyez-vous.
+
+--Mais, monsieur le...
+
+--Asseyez-vous donc; vous m'inquiétez en rôdant toujours autour de moi,
+cela me distrait. Voyons, asseyez-vous!
+
+--Monsieur le médecin, je suis aussi malpropre qu'une bûche de bois
+flottée qu'on va débarder de son train, je salirais les meubles.
+
+--Alors, asseyez-vous par terre.
+
+--Je salirais le tapis.
+
+--Faites comme vous voudrez; mais, au nom du ciel, restez en repos, dit
+le docteur avec impatience; et, se plongeant dans un fauteuil, il appuya
+son front sur ses mains.
+
+Après un moment de cogitation profonde, le Chourineur, moins par besoin
+de se reposer que pour obéir au médecin, prit une chaise avec les plus
+grandes précautions, et la renversa d'un air parfaitement satisfait, le
+dossier sur le tapis, dans l'honnête intention de s'asseoir proprement
+et modestement sur les bâtons antérieurs, afin de ne rien salir... ce
+qu'il fit avec toute sorte de ménagements délicats.
+
+Malheureusement le Chourineur connaissait peu les lois du levier et de
+la pondération des corps: la chaise bascula; le malheureux, par un
+mouvement involontaire, tendit les bras en avant, renversa un guéridon
+chargé d'un plateau, d'une tasse et d'une théière.
+
+À ce bruit formidable, le docteur nègre releva la tête en bondissant sur
+son fauteuil.
+
+Rodolphe, réveillé en sursaut, se dressa sur son séant, regarda autour
+de lui avec anxiété, rassembla ses idées et s'écria:
+
+--Murph! où est Murph?
+
+--Que Votre Altesse se rassure, dit respectueusement le Noir, il y a
+beaucoup d'espoir.
+
+--Il est blessé? s'écria Rodolphe.
+
+--Hélas! oui, monseigneur.
+
+--Où est-il?... je veux le voir.
+
+Et Rodolphe essaya de se lever; mais il retomba vaincu par la douleur
+des contusions dont il ressentait alors le contrecoup.
+
+--Qu'on me porte à l'instant auprès de Murph, puisque je ne puis pas
+marcher! s'écria-t-il.
+
+--Monseigneur, il repose... Il serait dangereux à cette heure de lui
+causer une vive émotion.
+
+--Ah! vous me trompez! il est mort... Il est mort assassiné!... Et c'est
+moi... c'est moi qui en suis cause! s'écria Rodolphe d'une voix
+déchirante, en levant les mains au ciel.
+
+--Monseigneur sait que je suis incapable de mentir... Je lui affirme sur
+l'honneur que M. Murph est vivant... assez grièvement blessé, il est
+vrai, mais il a des chances de guérison presque certaines.
+
+--Vous me dites cela pour me préparer à quelque affreuse nouvelle. Il
+est sans doute dans un état désespéré!
+
+--Monseigneur...
+
+--J'en suis sûr... vous me trompez... Je veux à l'instant qu'on me porte
+auprès de lui... La vue d'un ami est toujours salutaire...
+
+--Encore une fois, monseigneur, je vous affirme sur l'honneur qu'à moins
+d'accidents improbables M. Murph peut être bientôt convalescent.
+
+--Vrai, bien vrai! mon cher David?
+
+--Bien vrai, monseigneur.
+
+--Écoutez, vous savez ma considération pour vous; depuis que vous
+appartenez à ma maison, vous avez toujours eu ma confiance... jamais je
+n'ai mis votre rare savoir en doute... mais pour l'amour du ciel, si une
+consultation est nécessaire...
+
+--Ç'a été ma première pensée, monseigneur. Quant à présent, une
+consultation est absolument inutile, vous pouvez me croire... et puis,
+d'ailleurs, je n'ai pas voulu introduire d'étrangers ici avant de savoir
+si vos ordres d'hier...
+
+--Mais comment tout ceci est-il arrivé? dit Rodolphe en interrompant le
+Noir; qui m'a tiré de ce caveau où je me noyais?... J'ai un souvenir
+confus d'avoir entendu le Chourineur; me serais-je trompé?
+
+--Non! non! ce brave homme peut tout vous apprendre, monseigneur, car il
+a tout fait.
+
+--Mais où est-il? où est-il?
+
+Le docteur chercha des yeux le garde-malade improvisé, qui, confus de sa
+chute, s'était réfugié derrière le rideau du lit.
+
+--Le voici, dit le médecin, il a l'air tout honteux.
+
+--Voyons, avance donc, mon brave! dit Rodolphe en tendant la main à son
+sauveur.
+
+
+
+
+XX
+
+Récit du Chourineur
+
+
+La confusion du Chourineur était d'autant plus profonde, qu'il venait
+d'entendre le médecin noir appeler Rodolphe _monseigneur_ à plusieurs
+reprises.
+
+--Mais approche donc... donne-moi ta main! dit Rodolphe.
+
+--Pardon, monsieur... non, je voulais dire monseigneur... mais...
+
+--Appelle-moi monsieur Rodolphe, comme toujours... J'aime mieux cela.
+
+--Et moi aussi je serai moins gêné... Mais, pour ma main, excusez...
+j'ai fait tant d'ouvrage depuis tantôt...
+
+Et il avança timidement sa main noire et calleuse.
+
+Rodolphe la serra cordialement.
+
+--Voyons, assieds-toi et raconte-moi tout... comment as-tu découvert la
+cave?... Mais j'y songe, le Maître d'école?
+
+--Il est en sûreté, dit le médecin noir.
+
+--Ficelés comme deux carottes de tabac... lui et la Chouette... Vu la
+figure qu'ils doivent se faire s'ils se regardent, ils doivent joliment
+se répugner à l'heure qu'il est.
+
+--Et mon pauvre Murph! Mon Dieu, j'y pense seulement maintenant! David,
+où a-t-il été blessé?
+
+--Au côté droit, monseigneur... heureusement vers la dernière fausse
+côte...
+
+--Oh! il me faudra une vengeance terrible, terrible!... David! je compte
+sur vous.
+
+--Monseigneur le sait, je suis à lui âme et corps, répondit froidement
+le Noir.
+
+--Mais comment es-tu arrivé à temps, mon brave? dit Rodolphe au
+Chourineur.
+
+--Si vous vouliez, monseign... non, monsieur Rodolphe... je commencerais
+par le commencement.
+
+--Tu as raison; je t'écoute.
+
+--Vous savez qu'hier soir vous m'avez dit, en revenant de la campagne,
+où vous étiez allé avec la pauvre Goualeuse: «Tâche de trouver le Maître
+d'école dans la Cité; tu lui diras que tu sais un bon coup à faire, que
+tu ne veux pas en être; mais que s'il veut ta place il n'a qu'à se
+trouver demain (c'était ce matin) à la barrière de Bercy, au
+Panier-Fleuri, et que là il verrait celui qui a _nourri le poupard_[79].»
+
+--Très-bien!
+
+--En vous quittant, je trotte à la Cité... Je vas chez l'ogresse: pas de
+Maître d'école; je fais la rue Saint-Éloi, la rue aux Fèves, la rue de
+la Vieille-Draperie... personne... Enfin je l'empaume avec cette limace
+de Chouette au parvis Notre-Dame, chez un petit tailleur, revendeur,
+receleur et voleur; ils voulaient flamber avec l'argent volé du grand
+monsieur en deuil qui voulait vous faire quelque chose; ils achetaient
+des défroques d'hasard. La Chouette marchandait un châle rouge... Vieux
+monstre!... Je dévide _mon chapelet_ au Maître d'école: il me dit que ça
+lui va, et qu'il sera au rendez-vous. Bon! Ce matin, selon vos ordres
+d'hier, j'accours ici vous rendre la réponse... Vous me dites: «Mon
+garçon, reviens demain matin avant le jour, tu passeras la journée dans
+la maison, et le soir... tu verras quelque chose qui en vaut la
+peine...» Vous ne m'en jaspinez pas plus; mais j'en comprends
+d'avantage. Je me dis: «C'est un coup monté pour faire une farce au
+Maître d'école demain, en l'amorçant pour une affaire. C'est un vrai
+scélérat... Il a assassiné le marchand de boeufs... J'en suis...»
+
+--Et mon tort a été de ne pas tout te dire, mon garçon... Cet affreux
+malheur ne serait peut-être pas arrivé.
+
+--Ça vous regardait, monsieur Rodolphe; ce qui me regardait, moi,
+c'était de vous servir... parce qu'enfin... je ne sais comment ça se
+fait, je vous l'ai déjà dit, je me sens comme votre bouledogue; enfin...
+suffit... Je dis donc: «C'est demain la noce, aujourd'hui j'ai congé, M.
+Rodolphe m'a payé les deux journées que j'ai perdues, et deux autres
+d'avance, car voilà trois jours que je ne parais pas chez mon maître
+débardeur, et, n'étant pas millionnaire, le travail... c'est mon pain.»
+Je m'ajoute: «Tiens, au fait, M. Rodolphe me paye mon temps, mon temps
+lui appartient, je vas l'employer pour lui.» Ça me donne l'idée que
+voilà: «Le Maître d'école est malin, il doit craindre une souricière. M.
+Rodolphe lui proposera la chose pour demain, c'est vrai; mais le gueux
+est capable de venir dans la journée flâner par ici pour reconnaître les
+alentours et, s'il se défie de M. Rodolphe, d'amener un autre _grinche_,
+ou bien encore de dire: À demain, et de faire le coup pour son compte
+aujourd'hui.»
+
+--Tu as deviné juste... c'est ce qui est arrivé... Et la Providence a
+voulu que je te doive la vie!
+
+--C'est étonnant, monsieur Rodolphe, comme depuis que je vous connais il
+m'aboule des choses qui ont l'air de se manigancer là-haut! Et puis j'ai
+des idées que je n'avais jamais eues, depuis que vous m'avez dit: «Mon
+garçon, il y a en toi du coeur et de l'honneur.» Du coeur! de l'honneur!
+tonnerre! ces mots-là vous remuent quelque chose dans le ventre. Allez,
+monsieur Rodolphe, quand on est habitué à s'entendre crier au loup, au
+chien enragé! quand on veut seulement approcher des honnêtes gens...
+
+--Ainsi, tu as depuis quelques jours des pensées nouvelles pour toi?
+
+--Bien sûr, monsieur Rodolphe. Tenez, je me disais encore: Maintenant,
+je connaîtrais quelqu'un qui aurait fait un mauvais coup... la boisson,
+la colère... enfin... n'importe quoi... je lui dirais: «Mon homme, tu as
+fait un mauvais coup, c'est bon... Mais c'est pas tout ça; ce n'est pas
+pour le roi de Prusse que le bon Dieu compose les gens qui se noient,
+qui rôtissent ou qui crèvent de faim; tu vas me faire l'amitié, si tu
+gagnes quarante sous, d'en donner vingt à des pauvres vieux, ou à des
+petits enfants; enfin à ceux qui, plus malheureux que toi, n'ont ni pain
+ni force... et surtout n'oublie pas, mon homme, que s'il y a quelqu'un à
+sauver en risquant sa peau à coup sûr, c'est actuellement ton négoce!
+Moyennant ça, et que tu ne recommences pas tes bêtises, tu me trouveras
+toujours...» Mais, pardon, monsieur Rodolphe, je bavarde... et vous êtes
+curieux...
+
+--Non; j'aime à entendre parler ainsi. Et puis je ne saurai que trop tôt
+comment est arrivé l'horrible malheur dont mon pauvre Murph a été la
+victime... Je me croyais certain de ne pas quitter le Maître d'école
+d'un pas, d'une minute, durant cette dangereuse entreprise... Alors il
+m'eût tué mille fois... avant que de toucher à Murph. Hélas! le sort en
+a décidé autrement... Continue, mon garçon.
+
+--Voulant donc employer mon temps pour vous, monsieur Rodolphe, je me
+dis: «Faut aller m'embosser quelque part d'où je puisse voir les murs,
+la porte du jardin, il n'y a que cette entrée-là... Si je trouve un bon
+coin... il pleut, j'y resterai toute la journée, toute la nuit surtout,
+et demain matin je serai tout porté...» Je m'étais dit ça sur le coup de
+deux heures, à Batignolles, où j'avais été manger un morceau en vous
+quittant, monsieur Rodolphe... Je reviens aux Champs-Élysées... Je
+cherche à me nicher... Qu'est-ce que je vois? Un petit bouchon à dix pas
+de votre porte... Je m'établis au rez-de-chaussée, près de la fenêtre,
+je demande un litre et un quarteron de noix, disant que j'attends des
+amis... un bossu et une grande femme, ça a l'air plus naturel. Je
+m'installe, et me voilà à dévisager votre porte... Il pleuvait, le
+tremblement; personne ne passait, la nuit venait...
+
+--Mais, dit Rodolphe en interrompant le Chourineur, pourquoi n'es-tu pas
+allé chez moi?
+
+--Vous m'avez dit de revenir le lendemain matin, monsieur Rodolphe... Je
+n'ai pas osé revenir avant. J'aurais eu l'air de faire le câlin, le
+_brosseur_, comme disent les troupiers. Après tout, je sais ce que je
+suis, un _fagot affranchi_[80], et quand quelqu'un comme vous est avec
+moi comme vous êtes, monsieur Rodolphe... il ne faut pas aller à lui que
+s'il vous dit: «Viens!» Après ça, je verrais une araignée sur le collet
+de votre habit que je vous l'ôterais et je l'écraserais sans vous en
+demander la permission... Vous comprenez?... J'étais donc à la fenêtre
+du bouchon, cassant mes noix et buvant ma piquette, lorsqu'à travers le
+brouillard je vois débouler la Chouette avec le _môme_ à Bras-Rouge, le
+petit Tortillard...
+
+--Bras-Rouge! Il est donc le maître du cabaret souterrain des
+Champs-Élysées? s'écria Rodolphe.
+
+--Oui, monsieur Rodolphe; vous ne le saviez pas?
+
+--Non, je croyais qu'il demeurait dans la Cité...
+
+--Il y demeure aussi... il demeure partout, Bras-Rouge... C'est un fin
+et fier gueux, allez, avec sa perruque jaune et son nez pointu...
+Finalement, quand je vois débouler la Chouette et Tortillard, je me dis:
+«Bon, ça va chauffer!» En effet, Tortillard se blottit dans un des
+fossés de l'allée, en face de votre porte, comme s'il se mettait à
+l'abri de l'ondée, et il fait la taupe... La Chouette, elle, ôte son
+bonnet, le met dans sa poche et sonne à la porte. Ce pauvre M. Murph,
+votre ami, vient ouvrir à la borgnesse; et la voilà qui fait ses grands
+bras en courant dans le jardin. Je donnais en moi-même ma langue aux
+chiens de ne pouvoir deviner ce que venait faire la Chouette... Enfin
+elle ressort, remet son bonnet, dit deux mots à Tortillard, qui rentre
+dans son trou; et elle détale... Je me continue: «Minute!... ne nous
+embrouillons pas. Tortillard est venu avec la Chouette; le Maître
+d'école et M. Rodolphe sont donc chez Bras-Rouge. La Chouette est venue
+_battre l'antif_[81] dans la maison; ils vont donc faire le coup ce
+soir. S'ils font le coup ce soir, M. Rodolphe, qui croit qu'il se fera
+demain, est donc enfoncé. Si M. Rodolphe est enfoncé, je dois aller chez
+Bras-Rouge voir de quoi il retourne; oui, mais si pendant ce temps-là le
+Maître d'école arrive... c'est juste. Alors, tant pis, je vais entrer
+dans la maison et dire à M. Murph: «Méfiez-vous». Oui, mais cette petite
+vermine de Tortillard est près de la porte, il m'entendra sonner, il me
+verra, il donnera l'éveil à la Chouette; si elle revient... ça gâtera
+tout... d'autant plus que M. Rodolphe s'est peut-être arrangé autrement
+pour ce soir...» Tonnerre! ces oui et ces non me papillotaient dans la
+cervelle... J'étais abruti, je n'y voyais plus que du feu... je ne
+savais que faire; je me dis: «Je vais sortir, le grand air me
+conseillera peut-être» Je sors... il me conseille, j'ôte ma blouse et ma
+cravate, je vas au fossé de Tortillard, je prends le moutard par la peau
+du dos; il a beau gigoter, m'égratigner et piailler... je l'entortille
+dans ma blouse comme dans un sac, j'en noue un bout avec les manches,
+l'autre avec ma cravate, il pouvait respirer; je prends le paquet sous
+mon bras, je vois près de là un jardin maraîcher entouré d'un petit mur;
+je jette Tortillard au milieu d'un plant de carottes; il grognait sourd
+comme un cochon de lait, mais à deux pas on ne l'entendait pas... Je
+file, il était temps! Je grimpe sur un des grands arbres de l'allée,
+juste en face votre porte, au-dessus du fossé de Tortillard. Dix minutes
+après j'entends marcher; il pleuvait toujours. Il faisait si noir... si
+noir, que le _boulanger_[82] aurait marché sur sa queue... J'écoute:
+c'était la Chouette: «Tortillard... Tortillard...» qu'elle dit tout bas.
+Oui, cherche ton Tortillard! «Il pleut, le _môme_ se sera lassé
+d'attendre, dit le Maître d'école, en jurant. Si je l'attrape, je
+l'écorche!!!
+
+«--Fourline, prends garde, reprit la Chouette, peut-être qu'il sera venu
+nous prévenir de quelque chose. Si c'était une souricière!... L'autre ne
+voulait faire le coup qu'à dix heures.
+
+«--C'est pour ça, répond le Maître d'école, il n'en est que sept. Tu as
+vu l'argent... Qui ne risque rien n'a rien; donne-moi la pince et le
+ciseau froid.»
+
+--Ces instruments? demanda Rodolphe.
+
+--Ils venaient de chez Bras-Rouge; oh! il a une maison bien montée. En
+un rien la porte est forcée. «Reste-là, dit le Maître d'école à la
+Chouette; attention, et _crible à la grive_[83] si tu entends quelque
+chose.--Passe ton _surin_ dans une boutonnière de ton gilet, pour
+pouvoir le tirer tout de suite», dit la borgnesse. Et le Maître d'école
+entre dans le jardin. Je me dis tout de suite: «M. Rodolphe n'est pas
+là; il est mort ou vivant dans ce moment-ci; je n'y peux rien, mais les
+amis de nos amis sont nos...» Oh! non; pardon, Monseigneur!
+
+--Va, va. Eh bien?
+
+--Je me dis: «Le Maître d'école peut assassiner M. Murph, l'ami à
+Rodolphe, qui ne s'attend à rien. C'est là où ça chauffe d'abord.» Je
+saute de mon arbre, je tombe sur la Chouette: je l'étourdis de deux
+coups de poing... choisis... Elle tombe sans souffler... J'entre dans le
+jardin... Tonnerre! monsieur Rodolphe!... c'était trop tard...
+
+--Pauvre Murph!!...
+
+--Entendant du bruit à la porte, il était sans doute sorti du vestibule;
+il se roulait avec le Maître d'école sur le petit perron; déjà blessé,
+il tenait toujours ferme, sans crier au secours. Brave homme! il est
+comme les bons chiens: «Des coups de dent, pas de coups de gueule», que
+je me dis... et je me jette à pile ou face sur tous les deux, en
+empoignant le Maître d'école par une gigue, c'était le seul morceau de
+disponible pour le moment.
+
+«Vive la Charte! c'est moi! le Chourineur! Part à deux, monsieur Murph!
+
+«--Ah! brigand! mais d'où sors-tu donc? me crie le Maître d'école,
+étourdi de ça.
+
+«--Curieux, va!» que je lui réponds en lui tenaillant une de ses jambes
+entre mes genoux, et en lui empoignant un aileron: c'était celui du
+poignard, c'était le bon.
+
+«Et... Rodolphe?» me crie M. Murph, tout en m'aidant.
+
+--Brave, excellent homme! murmura Rodolphe avec douleur.
+
+--«Je n'en sais rien, que je réponds. Ce gueux-là l'a peut-être tué.» Et
+je redouble sur le Maître d'école, qui tâchait de me larder avec son
+poignard; mais j'étais couché la poitrine sur son bras, il n'avait que
+le poignet de libre. «Vous êtes donc tout seul? que je dis à M. Murph,
+en continuant de nous débattre avec le Maître d'école.
+
+«--Il y a du monde près d'ici, mais on ne m'entendrait pas crier.
+
+«--Est-ce loin?
+
+«--Il y en a pour dix minutes.
+
+«--Crions au secours, s'il y a des passants, ils viendront nous aider.
+
+«--Non; puisque nous le tenons, il faut le garder ici... Mais je me sens
+faible... je suis blessé, me dit M. Murph.
+
+«--Tonnerre! alors... courez chercher du secours, si vous en avez le
+temps. Je tâcherai de le retenir; ôtez-lui son couteau, aidez-moi
+seulement à me battre sur lui; quoiqu'il soit deux fois fort comme moi,
+je m'en charge, une fois que je l'aurai accroché.» Le Maître d'école ne
+disait rien, on ne l'entendait que souffler comme un boeuf; mais,
+tonnerre!!! quels efforts. M. Murph n'avait pas pu lui arracher son
+poignard, la poigne de cet homme-là c'est un étau. Enfin, en pesant
+toujours de tout mon corps sur son bras droit, je lui passe mes deux
+mains derrière le cou et je les joins... comme si je voulais
+l'embrasser. De le crocher comme ça, c'était mon ambition, alors je dis
+à Murph: «Dépêchez-vous... je vous attends. Si vous avez quelqu'un de
+trop, faite ramasser la Chouette derrière la porte du jardin, je l'ai
+engourdie.» Je reste seul avec le Maître d'école. Il savait ce qui
+l'attendait.
+
+--Il ne le savait pas!... ni toi non plus, mon brave, dit Rodolphe d'un
+air sombre, les traits contractés par cette expression dure, presque
+féroce, dont nous avons parlé.
+
+Le Chourineur, étonné, dit à Rodolphe:
+
+--Je croyais que le Maître d'école se doutait de ce qui l'attendait;
+car, tonnerre! c'est pas pour me vanter... mais il y a eu un moment où
+je n'étais pas à la noce. Nous étions moitié par terre, moitié sur la
+dernière dalle du perron... J'avais mes bras autour de son cou... ma
+joue contre sa joue. J'entendais ses dents grincer. Il faisait noir...
+il pleuvait toujours, et la lampe restée dans le vestibule, nous
+éclairait un peu. J'avais passé une de ses jambes dans les miennes.
+Malgré ça, il avait les reins si forts qu'il nous soulevait tous les
+deux à un pied de terre. Il voulait me mordre, mais il ne pouvait pas.
+Jamais je ne m'étais senti si vigoureux. Tonnerre! le coeur me battait,
+mais dans un bon endroit. Je me disais: «Je suis comme quelqu'un qui
+s'accrocherait à un chien enragé pour l'empêcher de se jeter sur le
+monde.»
+
+«Laisse-moi me sauver, et je ne te ferai rien, me dit le Maître d'école.
+
+«--Ah! tu es lâche! que je lui dis; ton courage n'est donc que ta force?
+Tu n'aurais pas osé assassiner le marchand de boeufs de Poissy pour le
+voler s'il avait été seulement aussi fort que moi, hein!
+
+--Non, me dit-il, mais je vais te tuer comme lui.»
+
+--En disant ça, il fit un haut-le-corps violent, en roidissant les
+jambes en même temps, qu'il me jeta de côté; mais j'avais toujours mes
+mains croisées sous sa tête, et son bras droit sous moi. Une fois qu'il
+a eu les deux jambes libres, il s'en est solidement servi. Ça lui a
+donné de l'élan. Il m'a retourné à demi. Si je n'avais pas tenu bon le
+bras du poignard, j'étais fini. Dans ce moment-là, mon poignet gauche a
+porté à faux; j'ai été obligé de desserrer les doigts. Ça se gâtait. Je
+me dis: «Je suis dessous, il est dessus; il va me tuer. C'est égal,
+j'aime mieux ma place que la sienne... M. Rodolphe m'a dit que j'avais
+du coeur et de l'honneur. Je sens que c'est vrai.» J'en étais là, quand
+j'aperçois la Chouette tout debout sur le perron... avec son oeil rond
+et son châle rouge. Tonnerre! j'ai cru avoir le cauchemar. «Finette! lui
+crie le Maître d'école, j'ai laissé tomber le couteau; ramasse-le...
+là... sous lui... et frappe... dans le dos, entre les épaules.
+
+«--Attends, attends, Fourline, que je m'y reconnaisse...» Et voilà la
+chouette qui tourne... qui tourne autour de nous comme un oiseau de
+malheur qu'elle était. Enfin elle voit le poignard... veut sauter
+dessus. J'étais à plat ventre, je lui envoie un coup de talon dans
+l'estomac, je la renverse; mais elle se lève et s'acharne. Je n'en
+pouvais plus; je me cramponnais encore au Maître d'école; mais il me
+donnait en dessous des coups si forts dans la mâchoire que j'allais tout
+lâcher. Je commençais à m'étourdir... lorsque je vois trois ou quatre
+gaillards armés qui dégringolent le perron... et M. Murph, tout pâle, se
+soutenant à peine sur M. le médecin. On empoigne le Maître d'école et la
+Chouette, et ils sont ficelés. C'était pas tout, ça. Il me fallait M.
+Rodolphe. Je saute sur la Chouette, je me souviens de la dent de la
+pauvre Goualeuse, je lui empoigne le bras, et je le lui tords en lui
+disant: «Où est M. Rodolphe?» Elle tient bon. Au second tour, elle me
+crie: «Chez Bras-Rouge, dans la cave, au Coeur-Saignant.» Bon. En
+passant, je veux prendre Tortillard dans sa planche de carottes; c'était
+mon chemin. Je regarde... il n'y avait plus rien que ma blouse. Il
+l'avait rongée avec ses dents. J'arrive au Coeur-Saignant, je saute à la
+gorge de Bras-Rouge. «Où est le jeune homme qui est venu ici ce soir
+avec le Maître d'école?
+
+«--Ne me serre pas si fort, je vais te le dire; on a voulu lui faire une
+farce, on l'a enfermé dans ma cave; nous allons lui ouvrir.» Nous
+descendons... personne: «Il sera sorti pendant que j'avais le dos
+tourné, dit Bras-Rouge; tu vois bien qu'il n'y a personne.» Je m'en
+allais tout triste, lorsqu'à la lueur de la lanterne je vois une autre
+porte. J'y cours, je tire à moi, je reçois comme qui dirait un fameux
+seau d'eau sur la boule. Je vois vos deux pauvres bras en l'air. Je vous
+repêche et je vous rapporte ici sur mon dos, vu qu'il n'y avait personne
+pour aller chercher un fiacre. Voilà, monsieur Rodolphe, et je puis
+dire, sans me vanter, que je suis fièrement content...
+
+--Mon garçon, je te dois la vie... c'est une dette... je l'acquitterai,
+sois-en sûr, et de toutes les façons... tu as tant de coeur... que tu
+partageras le sentiment qui m'anime à cette heure... je ressens une
+affreuse inquiétude pour l'ami que tu as, si vaillamment sauvé, et un
+besoin de vengeance féroce contre celui qui a failli vous tuer tous
+deux.
+
+--Je comprends ça, monsieur Rodolphe... sauter sur vous en traître, vous
+jeter dans un cave et vous porter évanoui dans un caveau pour vous
+noyer, ça mérite ce qui revient au Maître d'école... il m'a avoué qu'il
+avait assassiné le marchand de boeufs. Je ne suis pas capon, mais,
+tonnerre! j'irais cette fois de bon coeur chercher la garde pour le
+faire empoigner, le brigand!
+
+--David, voulez-vous aller savoir des nouvelles de Murph! dit Rodolphe
+sans répondre au Chourineur. Vous reviendrez ensuite.
+
+Le Noir sortit.
+
+--Sais-tu où est le Maître d'école, mon garçon?
+
+--Dans une salle basse avec la Chouette. Vous allez envoyer chercher la
+garde, monsieur Rodolphe?
+
+--Non...
+
+--Est-ce que vous voudriez le lâcher? Ah! monsieur Rodolphe, pas de ces
+générosités-là. J'en reviens à ce que j'ai dit, c'est un chien enragé.
+Prenez garde aux passants!
+
+--Il ne mordra plus personne... rassure-toi.
+
+--Vous allez donc le renfermer quelque part?
+
+--Non! dans une demi-heure il sortira d'ici.
+
+--Le Maître d'école?
+
+--Oui.
+
+--Sans gendarmes?
+
+--Oui...
+
+--Comment! il sortira d'ici libre?
+
+--Libre...
+
+--Et tout seul?
+
+--Oui, tout seul...
+
+--Mais il ira...?
+
+--Où il voudra, dit Rodolphe en interrompant le Chourineur avec un
+sourire qui l'épouvanta...
+
+Le Noir rentra.
+
+--Eh bien! David... et Murph...?
+
+--Il sommeille, monseigneur, dit tristement le médecin. La respiration
+est toujours... oppressée...
+
+--Toujours du danger?
+
+--Sa position... est très-grave, monseigneur... Pourtant, il faut
+espérer...
+
+--Oh! Murph! vengeance!... vengeance!... s'écria Rodolphe avec une
+fureur froide et concentrée. Puis il ajouta: David... un mot...
+
+Et il parla tout bas à l'oreille du Noir.
+
+Celui-ci tressaillit.
+
+--Vous hésitez? lui dit Rodolphe. Je vous ai pourtant souvent entretenu
+de cette idée... Le moment de l'appliquer est venu...
+
+--Je n'hésite pas, monseigneur... Cette idée, je l'approuve... elle
+renferme toute une réforme pénale digne de l'examen des grands
+criminalistes, car cette peine serait à la fois... simple... terrible...
+et juste... Dans ce cas-ci, elle est applicable. Sans nombrer les crimes
+qui ont jeté ce brigand au bagne pour sa vie... il a commis trois
+meurtres... le marchand de boeufs... Murph... et vous, c'est justice...
+
+--Et il aura encore devant lui l'horizon sans bornes du repentir, ajouta
+Rodolphe. Bien, David... vous me comprenez...
+
+--Nous concourrons à la même oeuvre... monseigneur...
+
+Après un moment de silence, Rodolphe ajouta:
+
+--Ensuite cinq mille francs lui suffiront-ils, David?
+
+--Parfaitement, monseigneur.
+
+--Mon garçon, dit Rodolphe au Chourineur ébahi, j'ai deux mots à dire à
+monsieur. Pendant ce temps-là, va dans la chambre à côté... tu trouveras
+un grand portefeuille rouge sur un bureau; tu y prendras cinq billets de
+mille francs que tu m'apporteras...
+
+--Et pour qui ces cinq mille francs? s'écria involontairement le
+Chourineur.
+
+--Pour le Maître d'école... et tu diras en même temps qu'on l'amène
+ici...
+
+
+
+
+XXI
+
+La punition
+
+
+La scène se passe dans un salon tendu de rouge, brillamment éclairé.
+
+Rodolphe, revêtu d'une longue robe de chambre de velours noir, qui
+augmente encore la pâleur de sa figure, est assis devant une grande
+table recouverte d'un tapis. Sur cette table on voit deux portefeuilles,
+celui qui a été volé à Tom par le Maître d'école dans la Cité, et celui
+qui appartient à ce brigand; la chaîne de similor de la Chouette, à
+laquelle est suspendu le petit saint-esprit de lapis-lazuli, le stylet
+encore ensanglanté qui a frappé Murph, la pince de fer qui a servi à
+l'effraction de la porte, et enfin les cinq billets de mille francs que
+le Chourineur a été chercher dans une pièce voisine.
+
+Le docteur nègre est assis d'un côté de la table, le Chourineur de
+l'autre.
+
+Le Maître d'école, étroitement garrotté, hors d'état de faire un
+mouvement, est placé dans un grand fauteuil à roulettes, au milieu du
+salon.
+
+Les gens qui ont apporté cet homme se sont retirés.
+
+Rodolphe, le docteur, le Chourineur et l'assassin restent seuls.
+
+Rodolphe n'est plus irrité: il reste calme, triste, recueilli; il va
+accomplir une mission solennelle et formidable.
+
+Le docteur est pensif.
+
+Le Chourineur ressent une crainte vague; il ne peut détacher son regard
+du regard de Rodolphe.
+
+Le Maître d'école est livide... il a peur...
+
+Une arrestation légale lui eût paru moins redoutable peut-être, son
+audace ne l'eût pas abandonné devant un tribunal ordinaire; mais tout ce
+qui l'entoure le surprend, l'effraye; il est au pouvoir de Rodolphe,
+qu'il considérait comme un artisan capable de le trahir ou de faiblir à
+l'heure du crime, et qu'il a voulu sacrifier à ce soupçon et à l'espoir
+de profiter seul du vol...
+
+Et à cette heure Rodolphe lui apparaît terrible et imposant comme la
+justice.
+
+Le plus profond silence règne au-dehors. Seulement l'on entend le bruit
+de la pluie qui tombe... tombe du toit sur le pavé.
+
+Rodolphe s'adresse au Maître d'école:
+
+--Échappé du bagne de Rochefort où vous aviez été condamné à
+perpétuité... pour crime de faux, de vol et de meurtre... vous êtes
+Anselme Duresnel.
+
+--C'est faux; qu'on me le prouve! dit le Maître d'école d'une voix
+altérée, en jetant autour de lui son regard fauve et inquiet.
+
+--Comment! s'écria le Chourineur, nous n'étions pas ensemble à
+Rochefort?
+
+Rodolphe fit un signe au Chourineur, qui se tut.
+
+Rodolphe continua:
+
+--Vous êtes Anselme Duresnel... vous en conviendrez plus tard... vous
+avez assassiné et volé un marchand de bestiaux sur la route de Poissy.
+
+--C'est faux!
+
+--Vous en conviendrez plus tard.
+
+Le brigand regarda Rodolphe avec surprise.
+
+--Cette nuit, vous vous êtes introduit ici pour voler; vous avez
+poignardé le maître de cette maison...
+
+--C'est vous qui m'avez proposé ce vol, dit le Maître d'école en
+reprenant un peu d'assurance; on m'a attaqué... je me suis défendu.
+
+--L'homme que vous avez frappé ne vous a pas attaqué... il était sans
+armes! Je vous ai proposé ce vol... c'est vrai... je vous dirai tout à
+l'heure dans quel but. La veille, après avoir dévalisé un homme et une
+femme dans la Cité, après leur avoir volé le portefeuille que voici,
+vous leur avez offert de me tuer, pour mille francs!...
+
+--Je l'ai entendu! s'écria le Chourineur.
+
+Le Maître d'école lui lança un regard de haine féroce.
+
+Rodolphe reprit:
+
+--Vous le voyez, vous n'aviez pas besoin d'être tenté par moi pour faire
+le mal!...
+
+--Vous n'êtes pas juge d'instruction, je ne vous répondrai plus...
+
+--Voici pourquoi je vous ai proposé ce vol. Je vous savais évadé du
+bagne... Vous connaissiez les parents d'une infortunée dont la Chouette,
+votre complice, a presque causé tous les malheurs... Je voulais vous
+attirer ici par l'appât d'un vol, seul appât capable de vous séduire.
+Une fois en mon pouvoir, je vous laissais le choix ou d'être mis entre
+les mains de la justice, qui vous faisait payer de votre tête
+l'assassinat du marchand de bestiaux...
+
+--C'est faux! ce n'est pas moi.
+
+--Ou d'être conduit hors de France, par mes soins, et dans un lieu de
+réclusion perpétuelle, mais à la condition que vous me donneriez les
+renseignements que je voulais avoir. Vous étiez condamné à perpétuité,
+vous aviez rompu votre ban. En m'emparant de vous, en vous mettant
+désormais dans l'impossibilité de nuire, je servais la société, et par
+vos aveux je trouvais moyen de rendre peut-être une famille à une pauvre
+créature plus malheureuse encore que coupable. Tel était d'abord mon
+projet; il n'était pas légal; mais, par votre évasion et par vos
+nouveaux crimes, vous êtes hors la loi... Hier, une révélation
+providentielle m'a appris votre véritable nom.
+
+--C'est faux! je ne m'appelle pas Duresnel.
+
+Rodolphe prit sur la table la chaîne de la Chouette, et, montrant au
+Maître d'école le petit saint-esprit de lapis-lazuli:
+
+--Sacrilège! s'écria Rodolphe d'une voix menaçante. Vous avez prostitué
+à une créature infâme cette relique sainte... trois fois sainte... car
+votre enfant tenait ce don pieux de sa mère et de son aïeule!
+
+Le Maître d'école, stupéfait de cette découverte, baissa la tête sans
+répondre.
+
+--Hier j'ai appris que vous aviez enlevé votre fils à sa mère il y a
+quinze ans, et que vous seul possédiez le secret de son existence; ce
+nouveau méfait m'a été un motif de plus de m'assurer de vous; sans
+parler de ce qui m'est personnel... ce n'est pas cela que je venge...
+Cette nuit vous avez encore une fois versé le sang sans provocation.
+L'homme que vous avez assassiné est venu à vous avec confiance, ne
+soupçonnant pas votre rage sanguinaire. Il vous a demandé ce que vous
+vouliez. «Ton argent et ta vie!...» et vous l'avez frappé d'un coup de
+poignard.
+
+--Tel a été le récit de M. Murph lorsque je lui ai donné les premiers
+secours, dit le docteur.
+
+--C'est faux, il a menti.
+
+--Murph ne ment jamais, dit froidement Rodolphe. Vos crimes demandent
+une réparation éclatante. Vous vous êtes introduit à main armée dans ce
+jardin, vous avez poignardé un homme pour le voler. Vous avez commis un
+autre meurtre... Vous allez mourir ici... Par pitié pour votre femme et
+pour votre fils, on vous sauvera la honte de l'échafaud... On dira que
+vous avez été tué dans une attaque à main armée... Préparez-vous... les
+armes sont chargées.
+
+La physionomie de Rodolphe était implacable...
+
+Le Maître d'école avait remarqué dans une pièce précédente deux hommes
+armés de carabines... Son nom était connu: il pensa en effet qu'on
+allait se débarrasser de lui pour ensevelir dans l'ombre ses derniers
+crimes et sauver ce nouvel opprobre à sa famille.
+
+Comme ses pareils, cet homme était aussi lâche que féroce. Croyant son
+heure arrivée, il trembla convulsivement; ses lèvres blanchirent; d'une
+voix strangulée il cria:
+
+--Grâce!
+
+--Il n'y a pas de grâce pour vous, dit Rodolphe. Si l'on ne vous brûle
+pas la cervelle ici, l'échafaud vous attend...
+
+--J'aime mieux l'échafaud... Je vivrai au moins deux ou trois mois
+encore... Qu'est-ce que cela vous fait, puisque je serai puni
+ensuite!... Grâce!... grâce!...
+
+--Mais votre femme... mais votre fils... ils portent votre nom...
+
+--Mon nom est déjà déshonoré... Quand je ne devrais vivre que huit
+jours, grâce!...
+
+--Pas même ce mépris de la vie qu'on trouve quelquefois chez les grands
+criminels! dit Rodolphe avec dégoût.
+
+--D'ailleurs la loi défend de se faire justice soi-même, reprit le
+Maître d'école avec assurance.
+
+--La loi! s'écria Rodolphe, la loi!... Vous osez invoquer la loi, vous
+qui depuis vingt ans vivez en révolte ouverte et armée contre la
+société?
+
+Le brigand baissa la tête sans répondre, puis il dit d'un ton humble:
+
+--Au moins laissez-moi vivre, par pitié!
+
+--Me direz-vous où est votre fils?
+
+--Oui, oui... Je vous dirai tout ce que j'en sais.
+
+--Me direz-vous quels sont les parents de cette jeune fille dont
+l'enfance a été torturée par la Chouette?
+
+--Il y a là, dans mon portefeuille, des papiers qui vous mettront sur
+leur trace. Il paraît que sa mère est une grande dame.
+
+--Où est votre fils?
+
+--Vous me laisserez vivre?
+
+--Confessez tout d'abord...
+
+--C'est que quand vous saurez..., dit le Maître d'école avec
+hésitation.
+
+--Tu l'as tué!
+
+--Non, non, je l'ai confié à un de mes complices qui, lorsque j'ai été
+arrêté, a pu s'évader.
+
+--Qu'en a-t-il fait?
+
+--Il l'a élevé; il lui a donné les connaissances nécessaires pour entrer
+dans le commerce, afin de nous servir et... Mais je ne dirai pas le
+reste, à moins que vous ne me promettiez de ne pas me tuer.
+
+--Des conditions, misérable!
+
+--Eh bien! non, non; mais pitié; faites-moi seulement arrêter comme
+coupable du crime d'aujourd'hui; ne parlez pas de l'autre. Laissez-moi
+la chance de sauver ma tête.
+
+--Tu veux donc vivre?
+
+--Oh! oui, oui; qui sait? On ne peut pas prévoir ce qui arrive, dit
+involontairement le brigand.
+
+Il songeait déjà à la possibilité d'une nouvelle évasion.
+
+--Tu veux vivre à tout prix... vivre?
+
+--Mais vivre... quand ce serait à la chaîne! pour un mois, pour huit
+jours... Oh! que je ne meure pas à l'instant...
+
+--Confesse tous tes crimes, tu vivras.
+
+--Je vivrai! oh! bien vrai? je vivrai?
+
+--Écoute, par pitié, pour ta femme, pour ton fils, je veux te donner un
+sage conseil: meurs aujourd'hui, meurs...
+
+--Oh! non, non, ne revenez pas sur votre promesse, laissez-moi vivre,
+l'existence la plus affreuse, la plus épouvantable, n'est rien auprès de
+la mort.
+
+--Tu le veux?
+
+--Oh! oui, oui...
+
+--Tu le veux?
+
+--Oh! je ne m'en plaindrai jamais.
+
+--Et ton fils, qu'en as-tu fait?
+
+--Cet ami dont je vous parle lui avait fait apprendre la tenue des
+livres pour le mettre dans une maison de banque, afin qu'il pût nous
+renseigner... à certains égards. C'était convenu entre nous. Quoiqu'à
+Rochefort, et en attendant mon évasion, je dirigeais le plan de cette
+entreprise, nous correspondions par chiffres.
+
+--Cet homme m'épouvante! s'écria Rodolphe en frémissant; il est des
+crimes que je ne soupçonnais pas. Avoue... avoue... pourquoi voulais-tu
+faire entrer ton fils chez un banquier?
+
+--Pour... vous entendez bien... étant d'accord avec nous... sans le
+paraître... inspirer de la confiance au banquier... nous seconder...
+et...
+
+--Oh! mon Dieu! son fils, son fils! s'écria Rodolphe avec une
+douloureuse horreur, en cachant sa tête dans ses mains.
+
+--Mais il ne s'agissait que de faux! s'écria le brigand; et encore,
+quand on lui a révélé ce qu'on attendait de lui, mon fils s'est
+indigné... Après une scène violente avec la personne qui l'avait élevé
+pour nos projets, il a disparu... Il y a dix-huit mois de cela...
+Depuis, on ne sait pas ce qu'il est devenu... Vous verrez là, dans mon
+portefeuille, l'indication des démarches que cette personne a tentées
+pour le retrouver, dans la crainte qu'il ne dénonçât l'association; mais
+on a perdu ses traces à Paris. La dernière maison qu'il a habitée était
+rue du Temple, n° 14, sous le nom de François Germain; l'adresse est
+aussi dans mon portefeuille. Vous voyez, j'ai tout dit, tout... Tenez
+votre promesse, faites-moi seulement arrêter pour le vol de ce soir.
+
+--Et le marchand de bestiaux de Poissy?
+
+--Il est impossible que cela se découvre, il n'y a pas de preuves. Je
+veux bien vous l'avouer à vous, pour montrer ma bonne volonté; mais
+devant le juge je nierais...
+
+--Tu l'avoues donc?
+
+--J'étais dans la misère, je ne savais comment vivre... C'est la
+Chouette qui m'a conseillé... Maintenant je me repens... vous le voyez,
+puisque j'avoue... Ah! si vous étiez assez généreux pour ne pas me
+livrer à la justice, je vous donnerais ma parole d'honneur de ne pas
+recommencer.
+
+--Tu vivras... et je ne te livrerai pas a la justice.
+
+--Vous me pardonnez? s'écria le Maître d'école, ne croyant pas à ce
+qu'il entendait; vous me pardonnez?
+
+--Je te juge... et je te punis! s'écria Rodolphe d'une voix tonnante. Je
+ne te livrerai pas à la justice, parce que tu irais au bagne ou à
+l'échafaud, et il ne faut pas cela... non, il ne le faut pas... Au
+bagne! pour dominer encore cette tourbe par ta force et par ta
+scélératesse! pour satisfaire encore tes instincts d'oppression
+brutale!... pour être abhorré, redouté de tous; car le crime a son
+orgueil, et tu te réjouis dans ta monstruosité!... Au bagne! non, non:
+ton corps de fer défie les labeurs de la chiourme et le bâton des
+argousins. Et puis les chaînes se brisent, les murs se percent, les
+remparts s'escaladent; et quelque jour encore tu romprais ton ban pour
+te jeter de nouveau sur la société comme une bête féroce enragée,
+marquant ton passage par la rapine et par le meurtre... car rien n'est à
+l'abri de ta force d'Hercule et de ton couteau; et il ne faut pas que
+cela soit... non il ne le faut pas! Puisque au bagne tu briserais ta
+chaîne... pour garantir la société de ta rage, que faire? Te livrer au
+bourreau?
+
+--Mais c'est donc ma mort que vous voulez? s'écria le brigand, c'est
+donc ma mort?
+
+--La mort! ne l'espère pas... Tu es si lâche, tu la crains tant... la
+mort... que jamais tu ne la croirais imminente! Dans ton acharnement à
+vivre, dans ton espérance obstinée, tu échapperais aux angoisses de sa
+formidable approche! Espérance stupide, insensée!... il n'importe...
+elle te voilerait l'horreur expiatrice du supplice; tu n'y croirais que
+sous l'ongle du bourreau! Et alors, abruti par la terreur, ce ne serait
+plus qu'une masse inerte, insensible, qu'on offrirait en holocauste aux
+mânes de tes victimes... Cela ne se peut pas... tu aurais cru te sauver
+jusqu'à la dernière minute... toi, monstre... espérer? Comment!
+l'espérance viendrait suspendre ses doux et consolants mirages aux murs
+de ton cabanon... jusqu'à ce que la mort ait terni ta prunelle?...
+Allons donc!... le vieux Satan rirait trop!... Si tu ne te repens pas...
+je ne veux plus que tu espères dans cette vie, moi...
+
+--Mais qu'est-ce que j'ai fait à cet homme?... Qui est-il? Que veut-il
+de moi? Où suis-je?... s'écria le Maître d'école presque dans le délire.
+
+Rodolphe continua:
+
+--Si au contraire tu bravais effrontément la mort, il ne faudrait pas
+non plus te livrer au supplice... Pour toi l'échafaud serait un sanglant
+tréteau où, comme tant d'autres, tu ferais parade de ta férocité... où,
+insouciant d'une vie misérable, tu damnerais ton âme dans un dernier
+blasphème!... Il ne faut pas cela non plus... Il n'est pas bon au peuple
+de voir le condamné badiner avec le couperet, narguer le bourreau et
+souffler en ricanant sur la divine étincelle que le Créateur a mise en
+nous... C'est quelque chose de sacré que le salut d'une âme. Tout crime
+s'expie et se rachète, a dit le Sauveur, mais pour qui veut sincèrement
+expiation et repentir. Du tribunal à l'échafaud le trajet est trop
+court. Il ne faut pas que tu meures ainsi.
+
+Le Maître d'école était anéanti... Pour la première fois de sa vie, il y
+eut quelque chose qu'il redouta plus que la mort... Cette crainte vague
+était horrible...
+
+Le docteur nègre et le Chourineur regardaient Rodolphe avec angoisse,
+ils écoutaient en frémissant cet accent sonore, tranchant, impitoyable
+comme le fer d'une hache; ils sentaient leur coeur se serrer
+douloureusement.
+
+Rodolphe continua:
+
+--Anselme Duresnel, tu n'iras donc pas au bagne... tu ne mourras donc
+pas...
+
+--Mais que voulez-vous de moi? C'est donc l'enfer qui vous envoie?
+
+--Écoute..., dit Rodolphe en se levant d'un air solennel et en donnant à
+son geste une autorité menaçante: Tu as criminellement abusé de ta
+force... je paralyserai ta force... Les plus vigoureux tremblaient
+devant toi... tu trembleras devant les plus faibles... Assassin... tu as
+plongé des créatures de Dieu dans la nuit éternelle... les ténèbres de
+l'éternité commenceront pour toi dans cette vie... aujourd'hui... tout à
+l'heure... Ta punition enfin égalera tes crimes... Mais, ajouta Rodolphe
+avec une sorte de pitié douloureuse, cette punition épouvantable te
+laissera du moins l'horizon sans bornes de l'expiation... Je serais
+aussi criminel que toi si, en te punissant, je ne satisfaisais qu'une
+vengeance, si juste qu'elle fût... Loin d'être stérile comme la mort...
+ta punition doit être féconde; loin de te damner... elle te peut
+racheter... Si pour te mettre hors d'état de nuire... je te dépossède à
+jamais des splendeurs de la création... si je te plonge dans une nuit
+impénétrable... seul... avec le souvenir de tes forfaits... c'est pour
+que tu contemples incessamment leur énormité... Oui... pour toujours
+isolé du monde extérieur, tu seras forcé de regarder toujours en toi...
+et alors, je l'espère, ton front bronzé par l'infamie rougira de
+honte... ton âme endurcie par la férocité... corrodée par le crime...
+s'amollira par la commisération... Chacune de tes paroles est un
+blasphème... chacune de tes paroles sera une prière... Tu es audacieux
+et cruel parce que tu es fort... tu seras doux et humble parce que tu
+seras faible... Ton coeur est fermé au repentir... un jour tu pleureras
+tes victimes... Tu as dégradé l'intelligence que Dieu avait mise en toi,
+tu l'as réduite à des instincts de rapine et de meurtre... d'homme tu
+t'es fait bête sauvage... un jour ton intelligence se retrempera par le
+remords, se relèvera par l'expiation... Tu n'as pas même respecté ce que
+respectent les bêtes sauvages... leurs femelles et leurs petits... Après
+une longue vie consacrée à la rédemption de tes crimes, ta dernière
+prière sera pour supplier Dieu de t'accorder le bonheur inespéré de
+mourir entre ta femme et ton fils.
+
+En disant ces dernières paroles, la voix de Rodolphe s'était tristement
+émue.
+
+Le Maître d'école ne ressentait presque plus de terreur... Il crut que
+Rodolphe avait voulu l'effrayer avant que d'arriver à cette moralité.
+Presque rassuré par la douceur de l'accent de son juge, le brigand,
+d'autant plus insolent qu'il était moins effrayé, dit avec un rire
+grossier:
+
+--Ah çà, devinons-nous des charades, ou sommes-nous au catéchisme,
+ici?...
+
+Le Noir regarda Rodolphe avec inquiétude; il s'attendait à un accès de
+fureur de sa part.
+
+Il n'en fut rien... le jeune homme secoua la tête avec une ineffable
+expression de tristesse et dit au docteur:
+
+--Faites, David... Que Dieu me punisse seul si je me trompe!...
+
+Et Rodolphe cacha sa figure dans ses deux mains...
+
+À ces mots: «Faites, David!», le nègre sonna.
+
+Deux hommes vêtus de noir entrèrent. D'un signe le docteur leur montra
+la porte d'un cabinet latéral.
+
+Les deux hommes y roulèrent le fauteuil où le Maître d'école était
+garrotté de façon à ne pouvoir faire aucun mouvement. La tête était
+fixée au dossier par une écharpe qui entourait le cou et les épaules.
+
+--Assujettissez le front au fauteuil avec un mouchoir, et bâillonnez-le
+avec un autre, dit David sans entrer dans le cabinet.
+
+--Vous voulez donc m'égorger maintenant?... grâce!... dit le Maître
+d'école, grâce!... et...
+
+Puis l'on n'entendit plus rien qu'un murmure confus. Les deux hommes
+reparurent... Le docteur leur fit un signe, ils sortirent.
+
+--Monseigneur?... dit une dernière fois le Noir à Rodolphe, d'un air
+interrogatif.
+
+--Faites, répondit Rodolphe sans changer de position.
+
+David entra lentement dans le cabinet.
+
+--Monsieur Rodolphe, j'ai peur, dit le Chourineur tout pâle et d'une
+voix tremblante. Monsieur Rodolphe, parlez-moi donc... j'ai peur...
+est-ce que je rêve?... Mais qu'est-ce donc qu'il lui fait, au Maître
+d'école, le nègre? Monsieur Rodolphe, on n'entend rien... Ça me fait
+plus peur encore.
+
+David sortit du cabinet; il était pâle comme le sont les nègres.
+
+Ses lèvres étaient blanches.
+
+Il sonna.
+
+Les deux hommes reparurent.
+
+--Ramenez le fauteuil.
+
+On ramena le Maître d'école.
+
+--Otez-lui son bâillon.
+
+On le lui ôta.
+
+--Vous voulez donc me mettre à la torture?... s'écria le Maître d'école
+avec plus de colère que de douleur. Pourquoi vous êtes-vous amusé à me
+piquer les yeux ainsi?... Vous m'avez fait mal... Est-ce pour me
+martyriser encore dans l'ombre que vous avez éteint les lumières ici
+comme là-dedans?...
+
+Il y eut un moment de silence effrayant.
+
+--Vous êtes aveugle, dit enfin David d'une voix émue.
+
+--Ça n'est pas vrai! ça n'est pas possible! Vous avez fait la nuit
+exprès!... s'écria le brigand en faisant de violents efforts sur son
+fauteuil.
+
+--Otez-lui ses liens, qu'il se lève, qu'il marche, dit Rodolphe.
+
+Les deux hommes firent tomber les liens du Maître d'école.
+
+Il se leva brusquement, fit un pas en tendant ses mains devant lui, puis
+retomba dans le fauteuil en levant les bras au ciel.
+
+--David, donnez-lui ce portefeuille, dit Rodolphe.
+
+Le nègre mit dans les mains tremblantes du Maître d'école un petit
+portefeuille.
+
+--Il y a dans ce portefeuille assez d'argent pour t'assurer un abri...
+et du pain... jusqu'à la fin de tes jours dans quelque solitude.
+Maintenant tu es libre... va-t'en... et repens-toi... le Seigneur est
+miséricordieux!
+
+--Aveugle! répéta le Maître d'école en tenant machinalement le
+portefeuille à sa main.
+
+--Ouvrez les portes... qu'il parte! dit Rodolphe.
+
+On ouvrit les portes avec fracas.
+
+--Aveugle! aveugle! aveugle!!! répéta le brigand anéanti. Mon Dieu!
+c'est donc vrai!
+
+--Tu es libre, tu as de l'argent, va-t'en!
+
+--Mais je ne puis m'en aller... moi! Comment voulez-vous que je fasse?
+Je n'y vois plus!! s'écria-t-il avec désespoir. Mais c'est un crime
+affreux que d'abuser ainsi de sa force pour...
+
+--C'est un crime affreux d'abuser de sa force! répéta Rodolphe en
+l'interrompant d'une voix solennelle. Et toi, qu'en as-tu fait, de ta
+force?
+
+--Oh! la mort... Oui, j'aurais préféré la mort! s'écria le Maître
+d'école. Être à la merci de tout le monde, avoir peur de tout! Un enfant
+me battrait maintenant! Que faire? Mon Dieu! que faire?
+
+--Tu as de l'argent.
+
+--On me le volera! dit le brigand.
+
+--On te le volera! Entends-tu ces mots... que tu dis avec crainte, toi
+qui as volé? Va-t'en!
+
+--Pour l'amour de Dieu, dit le Maître d'école d'un air suppliant, que
+quelqu'un me conduise! Comment vais-je faire dans les rues?... Ah!
+tuez-moi! venez, tuez-moi! je vous le demande, par pitié... tuez-moi!
+
+--Non, un jour tu te repentiras.
+
+--Jamais, jamais je ne me repentirai! s'écria le Maître d'école avec
+rage. Oh! je me vengerai! Allez... je me vengerai!...
+
+Et, grinçant les dents de rage, il se précipita hors du fauteuil, les
+poings fermés et menaçants.
+
+Au premier pas qu'il fit, il trébucha.
+
+--Non, non, je ne pourrai pas!... et être si fort pourtant! Ah! je suis
+bien à plaindre... Personne n'a pitié de moi, personne.
+
+Et il pleura.
+
+Il est impossible de peindre l'effroi, la stupeur du Chourineur pendant
+cette scène terrible: sa sauvage et rude figure exprimait la compassion.
+Il s'approcha de Rodolphe et lui dit à voix basse:
+
+--Monsieur Rodolphe, il n'a peut-être que ce qu'il mérite... c'est un
+fameux scélérat! Il a aussi voulu me tuer tantôt; mais maintenant il est
+aveugle, il pleure. Tenez, tonnerre! il me fait de la peine... il ne
+sait comment s'en aller. Il peut se faire écraser dans les rues.
+Voulez-vous que je le conduise quelque part où il pourra être tranquille
+au moins?
+
+--Bien..., dit Rodolphe, ému de cette générosité et prenant la main du
+Chourineur; bien, va...
+
+Le Chourineur s'approcha du Maître d'école et lui mit la main sur
+l'épaule.
+
+Le brigand tressaillit.
+
+--Qu'est-ce qui me touche? dit-il d'une voix sourde.
+
+--Moi...
+
+--Qui, toi?
+
+--Le Chourineur.
+
+--Tu viens aussi te venger, n'est-ce pas?
+
+--Tu ne sais comment sortir!... Prends mon bras... Je vais te conduire.
+
+--Toi! toi!
+
+--Oui, tu me fais de la peine... maintenant; viens!
+
+--Tu veux donc me tendre un piège?
+
+--Tu sais bien que je ne suis pas lâche... je n'abuserai pas de ton
+malheur. Allons, partons, il fait jour.
+
+--Il fait jour!!! ah! Je ne verrai plus jamais quand il fera jour, moi
+s'écria le Maître d'école.
+
+Rodolphe ne put supporter davantage cette scène, il rentra brusquement,
+suivi de David, en faisant signe aux deux domestiques de s'éloigner.
+
+Le Chourineur et le Maître d'école restèrent seuls.
+
+--Est-ce vrai qu'il y a de l'argent dans le portefeuille qu'on m'a
+donné? dit le brigand, après un long silence.
+
+--Oui, j'y ai mis moi-même cinq mille francs. Avec cela tu peux te
+placer en pension quelque part, dans quelque coin, à la campagne, pour
+le restant de tes jours... ou bien veux-tu que je te conduise chez
+l'ogresse?
+
+--Non, elle me volerait.
+
+--Chez Bras-Rouge?
+
+--Il m'empoisonnerait pour me voler!
+
+--Où veux-tu donc que je te conduise?
+
+--Je ne sais pas. Tu n'es pas voleur, toi, Chourineur. Tiens, cache bien
+mon portefeuille dans ma veste, que la Chouette ne le voie pas, elle me
+dévaliserait.
+
+--La Chouette? on l'a portée à l'hospice Beaujon. En me débattant contre
+vous deux, cette nuit, je lui ai _déformé_ une jambe.
+
+--Mais qu'est-ce que je vais devenir? mon Dieu! qu'est-ce que je vais
+devenir? avec ce rideau noir, là, là toujours devant moi! Et sur ce
+rideau noir si je voyais paraître les figures pâles et mortes de ceux...
+
+Il tressaillit et dit d'une voix sourde au Chourineur:
+
+--Cet homme de cette nuit, est-ce qu'il est mort?
+
+--Non.
+
+--Tant mieux!
+
+Et le brigand resta quelque temps silencieux; puis tout à coup il
+s'écria en bondissant de rage:
+
+--C'est pourtant toi, Chourineur, qui me vaux cela! Brigand... sans toi
+je refroidissais l'homme et j'emportais l'argent. Si je suis aveugle,
+c'est ta faute! Oui, c'est ta faute!
+
+--Ne pense plus à cela, c'est malsain pour toi. Voyons, viens-tu, oui ou
+non?... Je suis fatigué, je veux dormir. C'est assez nocé comme ça.
+Demain je retourne à mon train de bois. Je vas te conduire où tu
+voudras, j'irai me coucher après.
+
+--Mais je ne sais où aller, moi. Dans mon garni... je n'ose pas... il
+faudrait dire...
+
+--Eh bien! écoute; veux-tu, pour un jour ou deux, venir dans mon chenil?
+Je te trouverai peut-être bien des braves gens qui, ne sachant pas qui
+tu es, te prendront en pension chez eux comme un infirme. Tiens... il y
+a justement un homme du port Saint-Nicolas, que je connais, dont la mère
+habite Saint-Mandé; une digne femme, qui n'est pas heureuse. Peut-être
+bien qu'elle pourrait se charger de toi... Viens-tu, oui ou non?
+
+--On peut se fier à toi, Chourineur. Je n'ai pas peur d'aller chez toi
+avec mon argent. Tu n'as jamais volé, toi... tu n'es pas méchant, tu es
+généreux.
+
+--Allons, c'est bon, assez d'épitaphes comme ça.
+
+--C'est que je suis reconnaissant de ce que tu veux bien faire pour moi,
+Chourineur. Tu es sans haine et sans rancune, toi..., dit le brigand
+avec humilité, tu vaux mieux que moi.
+
+--Tonnerre! je le crois bien; M. Rodolphe m'a dit que j'avais du coeur.
+
+--Mais quel est-il donc, cet homme? Ce n'est pas un homme, s'écria le
+Maître d'école avec un redoublement de fureur désespérée, c'est un
+bourreau, un monstre!
+
+Le Chourineur haussa les épaules et dit:
+
+--Partons-nous?
+
+--Nous allons chez toi, n'est-ce pas, Chourineur?
+
+--Oui.
+
+--Tu n'as pas de rancune de cette nuit, tu me le jures, n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--Et tu es sûr qu'il n'est pas mort... _l'homme_?
+
+--J'en suis sûr.
+
+--Ça sera toujours celui-là de moins, dit le brigand d'une voix sourde.
+
+Et, s'appuyant sur le bras du Chourineur, il quitta la maison de l'allée
+des Veuves.
+
+
+
+
+_Fin de la première partie_
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+L'Île-Adam
+
+
+Un mois s'était passé depuis les événements dont nous avons parlé. Nous
+conduirons le lecteur dans la petite ville de l'Île-Adam, située dans
+une position ravissante, au bord de la rivière de l'Oise, au pied d'une
+forêt.
+
+Les plus petits faits deviennent des événements en province. Aussi, les
+oisifs de l'Île-Adam, qui se promenaient ce matin-là sur la place de
+l'Église, se préoccupaient-ils beaucoup de savoir quand arriverait
+l'acquéreur du plus beau fonds de boucherie de la ville tout récemment
+cédé par la veuve Dumont, à laquelle il appartenait.
+
+Sans doute l'acquéreur était riche: car il avait fait splendidement
+peindre et décorer la boutique. Depuis trois semaines, les ouvriers
+avaient travaillé jour et nuit. Une belle grille de bronze, rehaussée
+d'or, s'étendait sur toute l'ouverture de l'étal, et le fermait en
+laissant circuler l'air. De chaque côté de la grille s'élevaient de
+larges pilastres, surmontés de deux grosses têtes de taureaux à cornes
+dorées; ils soutenaient le vaste entablement destiné à recevoir
+l'enseigne de la boutique. Le reste de la maison, composé d'un étage,
+avait été peint d'une couleur de pierre; les persiennes, d'un gris
+clair. Les travaux étaient terminés, sauf le placement de l'enseigne,
+impatiemment attendu par les oisifs, très-désireux de connaître le nom
+du successeur de la veuve.
+
+Enfin les ouvriers apportèrent un grand tableau, et les curieux purent
+lire, en lettres dorées sur un fond noir: _Francoeur, marchand boucher_.
+
+La curiosité des oisifs de l'Île-Adam ne fut qu'en partie satisfaite par
+ce renseignement. Quel était ce M. Francoeur? Un des plus impatients
+alla s'en informer auprès du garçon boucher, qui, l'air joyeux et
+ouvert, s'occupait activement des derniers soins de l'étalage.
+
+Le garçon, interrogé sur son maître, M. Francoeur, répondit qu'il ne le
+connaissait pas encore, car il avait fait acheter ce fonds par
+procuration; mais le garçon ne doutait pas que son _bourgeois_ ne fit
+tous ses efforts pour mériter la pratique de MM. les bourgeois de
+l'Île-Adam.
+
+Ce petit compliment, fait d'un air avenant et cordial, joint à
+l'excellente tenue de la boutique, disposa les curieux en faveur de M.
+Francoeur; plusieurs même promirent à l'instant leur pratique à son
+garçon.
+
+La maison avait une porte charretière ouvrant sur la rue de l'Église.
+
+Deux heures après l'ouverture de la boutique, une carriole d'osier toute
+neuve, attelée d'un bon et vigoureux cheval percheron, entra dans la
+cour de la boucherie; deux hommes descendirent de cette voiture.
+
+L'un était Murph, complètement guéri de sa blessure, quoiqu'il fût
+encore pâle; l'autre était le Chourineur.
+
+Au risque de répéter une vulgarité, nous dirons que le prestige de
+l'habit est si puissant que l'hôte des tavernes de la Cité était presque
+méconnaissable sous les vêtements qu'il portait. Sa physionomie avait
+subi la même métamorphose; il avait dépouillé avec ses haillons son air
+sauvage, brutal et turbulent; à le voir marcher ses deux mains dans les
+poches de sa longue et chaude redingote de castorine couleur noisette,
+son menton fraîchement rasé enfoui dans une cravate blanche à coins
+brodés, on l'eût pris pour le bourgeois le plus inoffensif du monde.
+
+Murph attacha la longe du licou du cheval à un anneau de fer scellé dans
+le mur, fit signe au Chourineur de le suivre; ils entrèrent dans une
+jolie salle basse, meublée en noyer, qui formait l'arrière-boutique; les
+deux fenêtres donnaient sur la cour, où le cheval piaffait d'impatience.
+Murph paraissait être chez lui, car il ouvrit une armoire, il prit une
+bouteille d'eau-de-vie, un verre, et dit au Chourineur:
+
+--Le froid étant vif ce matin, mon garçon, vous boirez bien un verre
+d'eau-de-vie?
+
+--Si cela vous est égal, monsieur Murph... je ne boirai pas.
+
+--Vous refusez?
+
+--Oui, je suis trop content; et la joie, ça réchauffe. Après ça, quand
+je dis content... peut-être.
+
+--Comment cela?
+
+--Hier, vous venez me trouver sur le port Saint-Nicolas, où je débardais
+crânement pour me réchauffer. Je ne vous avais pas vu depuis la nuit...
+où le Nègre à cheveux blancs avait aveuglé le Maître d'école. C'était la
+première chose qu'il n'ait pas volé, c'est vrai... mais enfin...
+tonnerre! ça m'a remué. Et M. Rodolphe, quelle figure! Lui qui avait
+l'air si bon enfant, il m'a fait peur dans ce moment-là.
+
+--Bien, bien... Après?
+
+--Vous m'avez donc dit: «Bonjour, Chourineur.
+
+«--Bonjour, monsieur Murph. Vous voilà donc debout?... Tant mieux,
+tonnerre!... tant mieux. Et M. Rodolphe?
+
+«--Il a été obligé de partir quelques jours après l'affaire de l'allée
+des Veuves, et il vous a oublié, mon garçon.
+
+«--Eh bien, monsieur Murph, que je vous réponds, si M. Rodolphe m'a
+oublié, vrai... ça me fait de la peine.»
+
+--Je voulais dire, mon brave, qu'il avait oublié de récompenser vos
+services; mais il en gardera toujours le souvenir.
+
+--Aussi, monsieur Murph, ces paroles-là m'ont ragaillardi tout de
+suite... Tonnerre! moi, je ne l'oublierai pas, allez!... Il m'a dit que
+j'avais du coeur et de l'honneur... enfin, suffit.
+
+--Malheureusement, mon garçon, monseigneur est parti sans laisser
+d'ordre à votre sujet: moi, je ne possède rien que ce que me donne
+monseigneur: je ne puis reconnaître comme je le voudrais... tout ce que
+je vous dois pour ma part.
+
+--Allons donc! monsieur Murph, vous plaisantez.
+
+--Mais pourquoi diable, aussi, n'êtes-vous pas revenu à l'allée des
+Veuves après cette nuit fatale? Monseigneur ne serait pas parti sans
+songer à vous.
+
+--Dame... M. Rodolphe ne m'a pas fait demander. J'ai cru qu'il n'avait
+plus besoin de moi.
+
+--Mais vous deviez bien penser qu'il avait au moins besoin de vous
+témoigner sa reconnaissance.
+
+--Puisque vous m'avez dit que M. Rodolphe ne m'avait pas oublié,
+monsieur Murph!
+
+--Allons, bien; allons, n'en parlons plus. Seulement j'ai eu beaucoup de
+peine à vous trouver... Vous n'allez donc plus chez l'ogresse?
+
+--Non.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--C'est des idées à moi... des bêtises.
+
+--À la bonne heure; mais revenons à ce que vous me disiez.
+
+--À quoi, monsieur Murph?
+
+--Vous me disiez: «Je suis content de vous avoir rencontré; et encore,
+content... peut-être.»
+
+--M'y voilà, monsieur Murph. Hier, en venant à mon train de bois, vous
+m'avez dit: «Mon garçon, je ne suis pas riche, mais je puis vous faire
+avoir une place où vous aurez moins de mal que sur le port, et où vous
+gagnerez quatre francs par jour.» Quatre francs par jour... vive la
+Charte! Je n'y pouvais croire: paye d'adjudant-sous-officier! Je vous
+réponds: «Ça me va, monsieur Murph.--Mais, que vous me dites, il ne
+faudra pas que vous soyez fait comme un gueux, car ça effrayerait les
+bourgeois où je vous mène.» Je vous réponds: «Je n'ai pas de quoi me
+faire autrement.» Vous me dites: «Venez au Temple.» Je vous suis; je
+choisis ce qu'il y a de plus flambant chez la mère Hubart, vous
+m'avancez de quoi payer, et, en un quart d'heure, je suis ficelé comme
+un propriétaire ou comme un dentiste. Vous me donnez rendez-vous pour ce
+matin à la porte Saint-Denis, au point du jour; je vous y trouve avec
+votre carriole, et nous voici.
+
+--Eh bien! qu'y a-t-il à regretter pour vous dans tout cela?
+
+--Il y a... que, d'être bien mis, voyez-vous, monsieur Murph, ça gâte,
+et que, quand je reprendrai mon vieux bourgeron et mes guenilles, ça me
+fera un effet. Et puis... gagner quatre francs par jour, moi qui n'en
+gagnais que deux... et ça tout d'un coup... ça me fait l'effet d'être
+trop beau, et de ne pouvoir pas durer; et j'aimerais mieux coucher toute
+ma vie sur la méchante paillasse de mon garni, que de coucher cinq ou
+six nuits dans un bon lit. Voilà mon caractère.
+
+--Cela ne manque pas de raison. Mais il vaudrait mieux toujours coucher
+dans un bon lit.
+
+--C'est clair, il vaut mieux avoir du pain tout son soûl que de crever
+de faim. Ah çà! c'est donc une boucherie ici? dit le Chourineur en
+prêtant l'oreille aux coups de couperet du garçon, et en entrevoyant des
+quartiers de boeuf à travers les rideaux.
+
+--Oui, mon brave; elle appartient à un de mes amis. Pendant que mon
+cheval souffle, voulez-vous la visiter?
+
+--Ma foi, oui; ça me rappelle ma jeunesse... si ce n'est que j'avais
+Montfaucon pour abattoir et de vieilles rosses pour bétail. C'est drôle
+si j'avais eu de quoi, c'est un état que j'aurais tout de même bien
+aimé, que celui de boucher! S'en aller sur un bon bidet acheter des
+bestiaux dans les foires, revenir chez soi au coin de son feu, se
+chauffer si l'on a froid, se sécher si l'on est mouillé, trouver la
+ménagère, une bonne grosse maman fraîche et réjouie avec une tapée
+d'enfants qui vous fouillent dans vos sacoches pour voir si vous leur
+rapportez quelque chose. Et puis le matin, dans l'abattoir, empoigner un
+boeuf par les cornes... quand il est méchant surtout, nom de nom... il
+faut qu'il soit méchant... le mettre à l'anneau, l'abattre, le dépecer,
+le parer... Tonnerre! ça aurait été mon ambition, comme à la Goualeuse
+de manger du sucre d'orge quand elle était petite... À propos de cette
+pauvre fille, monsieur Murph, en ne la voyant plus revenir chez
+l'ogresse, je me suis bien douté que M. Rodolphe l'avait tirée de là.
+Tenez, ça, c'est une bonne action, monsieur Murph. Pauvre fille! ça ne
+demandait pas à mal faire... C'était si jeune! Et plus tard...
+l'habitude... Enfin M. Rodolphe a bien fait.
+
+--Je suis de votre avis. Mais voulez-vous venir visiter la boutique, en
+attendant que notre cheval ait soufflé?
+
+Le Chourineur et Murph entrèrent dans la boutique, puis ils allèrent
+voir l'étable, où étaient renfermés trois boeufs magnifiques et une
+vingtaine de moutons; puis l'écurie, la remise, la tuerie, les greniers
+et les dépendances de cette maison, tenue avec un soin, une propreté,
+qui annonçaient l'ordre et l'aisance.
+
+Lorsqu'ils eurent tout vu, sauf l'étage supérieur:
+
+--Avouez, dit Murph, que mon ami est un gaillard bien heureux. Cette
+maison et ce fonds sont à lui; sans compter un millier d'écus roulants
+pour son commerce. Avec cela, trente-huit ans, fort comme un taureau,
+d'une santé de fer, le goût de son état. Le brave et honnête garçon que
+vous avez vu en bas le remplace avec beaucoup d'intelligence, quand il
+va en foire acheter des bestiaux. Encore une fois, n'est-il pas bien
+heureux, mon ami?
+
+--Ah! dame, oui, monsieur Murph. Mais que voulez-vous? il y a des
+heureux et des malheureux; quand je pense que je vas gagner quatre
+francs par jour, et qu'il y en a qui ne gagnent que moitié, ou moins...
+
+--Voulez-vous monter voir le reste de la maison?
+
+--Volontiers, monsieur Murph.
+
+--Justement le bourgeois qui doit vous employer est là-haut.
+
+--Le bourgeois qui doit m'employer?
+
+--Oui.
+
+--Tiens, pourquoi donc que vous ne me l'avez pas dit plus tôt?
+
+--Je vous expliquerai cela plus tard.
+
+--Un moment, dit le Chourineur d'un air triste et embarrassé, en
+arrêtant Murph par le bras; écoutez, je dois vous dire une chose... que
+M. Rodolphe ne vous a peut-être pas dite... mais que je ne dois pas
+cacher au bourgeois qui veut m'employer... parce que, si cela le
+dégoûte, autant que ce soit tout de suite qu'après.
+
+--Que voulez-vous?
+
+--Je veux dire...
+
+--Eh bien!
+
+--Que je suis repris de justice... que j'ai été au bagne..., dit le
+Chourineur d'une voix sourde.
+
+--Ah! fit Murph.
+
+--Mais je n'ai jamais fait de tort à personne! s'écria le Chourineur, et
+je crèverais plutôt de faim que de voler... Mais j'ai fait pis que
+voler, ajouta le Chourineur en baissant la tête, j'ai tué... par
+colère... Enfin, ce n'est pas tout ça, reprit-il après un moment de
+silence, les bourgeois ne veulent jamais employer un forçat; ils ont
+raison, c'est pas là qu'on couronne des rosières. C'est ce qui m'a
+toujours empêché de trouver de l'ouvrage ailleurs que sur les ports, à
+débarder des trains de bois; car j'ai toujours dit, en me présentant
+pour travailler: Voici, voilà... en voulez-vous? N'en voulez-vous pas?
+J'aime mieux être refusé tout de suite que découvert plus tard... C'est
+pour vous dire que je vais tout dégoiser au bourgeois. Vous le
+connaissez: s'il doit me refuser, évitez-moi ça en me le disant, et je
+vais tourner les talons.
+
+--Venez toujours, dit Murph.
+
+Le Chourineur suivit Murph; ils montèrent un escalier: une porte
+s'ouvrit, tous deux se trouvèrent en présence de Rodolphe.
+
+--Mon bon Murph... laisse-nous, dit Rodolphe.
+
+
+
+
+II
+
+Récompense
+
+
+--Vive la Charte! je suis crânement content de vous retrouver, monsieur
+Rodolphe, ou plutôt monseigneur, s'écria le Chourineur.
+
+Il éprouvait une véritable joie à revoir Rodolphe; car les coeurs
+généreux s'attachent autant par les services qu'ils rendent que par ceux
+qu'ils reçoivent.
+
+--Bonjour, mon garçon; je suis aussi ravi de vous voir.
+
+--Farceur de M. Murph! qui disait que vous étiez parti. Mais tenez,
+monseigneur...
+
+--Appelez-moi monsieur Rodolphe, j'aime mieux ça.
+
+--Eh bien! monsieur Rodolphe... pardon de n'avoir pas été vous revoir
+après la nuit du Maître d'école... Je sens maintenant que j'ai fait une
+impolitesse; mais enfin, vous ne m'en voudrez pas, n'est-ce pas?
+
+--Je vous la pardonne, dit Rodolphe en souriant.
+
+Puis il ajouta:
+
+--Murph vous a fait voir cette maison?
+
+--Oui, monsieur Rodolphe; belle habitation, belle boutique; c'est cossu,
+soigné. À propos de cossu, c'est moi qui vas l'être, monsieur Rodolphe:
+quatre francs par jour, que M. Murph me fait gagner... quatre francs!
+
+--J'ai mieux que cela à vous proposer, mon garçon.
+
+--Oh! mieux... sans vous commander, c'est difficile. Quatre francs par
+jour!
+
+--J'ai mieux à vous proposer, vous dis-je: car cette maison, ce qu'elle
+contient, cette boutique et mille écus que voici dans ce portefeuille,
+tout cela vous appartient.
+
+Le Chourineur sourit d'un air stupide, aplatit son castor à longs poils
+entre ses deux genoux, qu'il serrait convulsivement, et ne comprit pas
+ce que Rodolphe lui disait, quoique ses paroles fussent très-claires.
+
+Celui-ci reprit avec bonté:
+
+--Je conçois votre surprise; mais je vous le répète, cette maison et cet
+argent sont à vous, sont votre propriété.
+
+Le Chourineur devint pourpre, passa sa main calleuse sur son front
+baigné de sueur et balbutia d'une voix altérée:
+
+--Oh! c'est-à-dire... c'est-à-dire... ma propriété...
+
+--Oui, votre propriété, puisque je vous donne tout cela. Comprenez-vous!
+je vous le donne, à vous...
+
+Le Chourineur s'agita sur sa chaise, se gratta la tête, toussa, baissa
+les yeux et ne répondit pas. Il sentait le fil de ses idées lui
+échapper. Il entendait parfaitement ce que lui disait Rodolphe, et c'est
+justement pour cela qu'il ne pouvait croire à ce qu'il entendait. Entre
+la misère profonde, la dégradation où il avait toujours vécu, et la
+position que lui assurait Rodolphe, il y avait un abîme que le service
+qu'il avait rendu à Rodolphe ne comblait même pas.
+
+Ne hâtant pas le moment où son protégé ouvrirait enfin les yeux à la
+réalité, Rodolphe jouissait avec délices de cette stupeur, de cet
+étourdissement du bonheur.
+
+Il voyait, avec un mélange de joie et d'amertume indicibles, que, chez
+certains hommes, l'habitude de la souffrance et du malheur est telle que
+leur raison se refuse à admettre la possibilité d'un avenir qui serait,
+pour un grand nombre, une existence très-peu enviable.
+
+«Certes, pensait-il, si l'homme a jamais, à l'instar de Prométhée, ravi
+quelque rayon de la divinité, c'est dans ces moments où il fait (qu'on
+pardonne ce blasphème!) ce que la Providence devrait faire de temps à
+autre pour l'édification du monde: prouver aux bons et aux méchants
+qu'il y a récompense pour les uns, punition pour les autres.»
+
+Après avoir encore un peu joui du bienheureux hébétement du Chourineur,
+Rodolphe continua:
+
+--Ce que je vous donne vous semble donc bien au delà de vos espérances?
+
+--Monseigneur! dit le Chourineur en se levant brusquement, vous me
+proposez cette maison et beaucoup d'argent... pour me tenter; mais je ne
+peux pas.
+
+--Vous ne pouvez pas, quoi? dit Rodolphe avec étonnement.
+
+Le visage du Chourineur s'anima, sa honte cessa; il dit d'une voix
+ferme:
+
+--Ce n'est pas pour m'engager à voler, que vous m'offrez tant d'argent,
+je le sais bien. D'ailleurs, je n'ai jamais volé de ma vie... C'est
+peut-être pour tuer... mais j'ai bien assez du rêve du sergent! ajouta
+le Chourineur d'une voix sombre.
+
+--Ah! les malheureux! s'écria Rodolphe avec amertume. La compassion
+qu'on leur témoigne est-elle donc rare à ce point qu'ils ne peuvent
+s'expliquer la libéralité que par le crime?
+
+Puis, s'adressant au Chourineur, il lui dit d'un ton plein de douceur:
+
+--Vous me jugez mal... vous vous trompez; je n'exigerai rien de vous que
+d'honorable. Ce que je vous donne, je vous le donne parce que vous le
+méritez.
+
+--Moi! s'écria le Chourineur, dont les ébahissements recommencèrent, je
+le mérite, et comment?
+
+--Je vais vous le dire: sans notions du bien et du mal, abandonné à vos
+instincts sauvages, renfermé pendant quinze ans au bagne avec les plus
+affreux scélérats, pressé par la misère et par la faim, forcé, par votre
+flétrissure et par la réprobation des honnêtes gens, à continuer à
+fréquenter la lie des malfaiteurs, non-seulement vous êtes resté probe,
+mais le remords de votre crime a survécu à l'expiation que la justice
+humaine vous avait imposée.
+
+Ce langage simple et noble fut une nouvelle source d'étonnement pour le
+Chourineur. Il regardait Rodolphe avec un respect mêlé de crainte et de
+reconnaissance. Mais il ne pouvait encore se rendre à l'évidence.
+
+--Comment, monsieur Rodolphe, parce que vous m'avez battu, parce que,
+vous croyant ouvrier comme moi, puisque vous parliez argot comme père et
+mère, je vous ai raconté ma vie entre deux verres de vin, et qu'après ça
+je vous ai empêché de vous noyer... Vous, comment? Enfin, moi... une
+maison... de l'argent... moi comme un bourgeois... Tenez, monsieur
+Rodolphe, encore une fois, c'est pas possible.
+
+--Me croyant un des vôtres, vous m'avez raconté votre vie naturellement
+et sans feinte, sans cacher ce qu'il y avait eu de coupable ou de
+généreux. Je vous ai jugé... bien jugé, et il me plaît de vous
+récompenser.
+
+--Mais, monsieur Rodolphe, ça ne se peut pas. Non, enfin, il y a de
+pauvres ouvriers qui toute leur vie ont été honnêtes, et qui...
+
+--Je le sais, et j'ai peut-être fait pour plusieurs de ceux-là plus que
+je ne fais pour vous. Mais si l'homme qui vit honnête au milieu des gens
+honnêtes, encouragé par leur estime, mérite intérêt et appui, celui qui,
+malgré l'éloignement des gens de bien, reste honnête au milieu des plus
+abominables scélérats de la terre, celui-là aussi mérite intérêt et
+appui. D'ailleurs, ce n'est pas tout: vous m'avez sauvé la vie, vous
+l'avez aussi sauvée à Murph, mon ami le plus cher. Ce que je fais pour
+vous m'est donc autant dicté par la reconnaissance personnelle que par
+le désir de retirer de la fange une bonne et forte nature qui s'est
+égarée, mais non perdue... Et ce n'est pas tout.
+
+--Qu'est-ce donc que j'ai encore fait, monsieur Rodolphe?
+
+Rodolphe lui prit cordialement la main et lui dit:
+
+--Rempli de commisération pour le malheur d'un homme qui auparavant
+avait voulu vous tuer, vous lui avez offert votre appui; vous lui avez
+même donné asile dans votre pauvre demeure, impasse Notre-Dame, n° 9.
+
+--Vous saviez où je demeurais, monsieur Rodolphe?
+
+--Parce que vous oubliez les services que vous m'avez rendus, je ne les
+oublie pas, moi. Lorsque vous avez quitté ma maison, on vous a suivi; on
+vous a vu rentrer chez vous avec le Maître d'école.
+
+--Mais M. Murph m'avait dit que vous ne saviez pas où je demeurais,
+monsieur Rodolphe.
+
+--Je voulais tenter sur vous une dernière épreuve, je voulais savoir si
+vous aviez le désintéressement de la générosité. En effet, après votre
+généreuse action, vous êtes retourné à vos rudes labeurs de chaque jour,
+ne demandant rien, n'espérant rien, n'ayant pas même un mot d'amertume
+pour blâmer l'apparente ingratitude avec laquelle je méconnaissais vos
+services; et quand hier Murph vous a proposé une occupation un peu mieux
+rétribuée que votre travail habituel, vous avez accepté avec joie, avec
+reconnaissance!
+
+--Écoutez donc, monsieur Rodolphe, pour ce qui est de ça, quatre francs
+par jour sont toujours quatre francs par jour. Quant au service que je
+vous ai rendu, c'est plutôt moi qui vous en remercie.
+
+--Comment cela?
+
+--Oui, oui, monsieur Rodolphe, ajouta-t-il d'un air triste, il m'est
+encore revenu des choses... car, depuis que je vous connais et que vous
+m'avez dit ces deux mots: «Tu as encore du COEUR et de l'HONNEUR», c'est
+étonnant comme je réfléchis. C'est tout de même drôle que deux mots,
+deux seuls mots, produisent ça. Mais au fait, semez deux petits grains
+de blé de rien du tout dans la terre, et il va pousser de grands épis.
+
+Cette comparaison juste, presque poétique, frappa Rodolphe. En effet,
+deux mots, mais deux mots puissants et magiques pour ceux qui les
+comprennent, avaient presque subitement développé dans cette nature
+énergique les bons et généreux instincts qui existaient en germe.
+
+--Voyez-vous, monseigneur, reprit le Chourineur, j'ai sauvé M. Rodolphe
+et un peu M. Murph, c'est vrai, mais j'en sauverais des centaines, des
+milliers, que ça ne rendrait pas la vie à ceux...
+
+Et le Chourineur baissa la tête d'un air sombre.
+
+--Ce remords est salutaire, mais une bonne action est toujours comptée.
+
+--Et puis, dans ce que vous avez dit au Maître d'école sur les
+meurtriers, monsieur Rodolphe, il y avait des choses qui pouvaient
+m'aller, en bien comme en mal.
+
+Voulant rompre le cours des pensées du Chourineur, Rodolphe lui dit:
+
+--C'est vous qui avez placé le Maître d'école à Saint-Mandé?
+
+--Oui, monsieur Rodolphe... Il m'avait fait changer ses billets pour de
+l'or et acheter une ceinture que je lui ai cousue sur lui... Nous avons
+mis son quibus là-dedans, et bon voyage! Il est en pension pour trente
+sous par jour, chez de bien bonnes gens à qui ça fait une petite
+douceur.
+
+--Il faudra que vous me rendiez encore un service, mon garçon.
+
+--Parlez, monsieur Rodolphe.
+
+--Dans quelques jours vous irez le trouver... avec ce papier: c'est le
+titre d'une place à perpétuité aux Bons-Pauvres. Il donnera quatre mille
+cinq cents francs, et il sera admis pour sa vie à la présentation de ce
+titre: c'est convenu, tout arrangé. J'ai réfléchi que cela vaudrait
+mieux. Il s'assurera ainsi un abri et du pain pour le restant de ses
+jours, et il n'aura qu'à songer au repentir. Je regrette même de ne lui
+avoir pas de suite donné cette entrée, au lieu d'une somme qui peut être
+dissipée ou volée; mais il m'inspirait une telle horreur que je voulais
+avant tout être délivré de sa présence. Vous lui ferez donc cette offre
+et vous le conduirez à l'hospice. Si par hasard il refuse, nous verrons
+à agir autrement. Il est donc convenu que vous irez le trouver?
+
+--Ce serait avec plaisir, monsieur Rodolphe, que je vous rendrais ce
+service, comme vous dites, mais je ne sais pas si je serai libre. M.
+Murph m'a engagé avec un bourgeois pour quatre francs par jour.
+
+Rodolphe regarda le Chourineur avec étonnement.
+
+--Comment! Et votre boutique? Et votre maison?
+
+--Voyons, monsieur Rodolphe, ne vous moquez pas d'un pauvre diable. Vous
+vous êtes déjà assez amusé à m'éprouver, comme vous dites. Votre maison
+et votre boutique, c'est une chanson sur le même air. Vous vous êtes
+dit: «Voyons donc si cet animal de Chourineur sera assez coq d'Inde pour
+se figurer que...» Assez, assez, monsieur Rodolphe. Vous êtes un
+jovial... fini!
+
+--Comment! Tout à l'heure ne vous ai-je pas expliqué...
+
+--Pour donner de la couleur à la chose... connu... et, foi d'homme, j'y
+avais un brin mordu. Fallait-il être buse!
+
+--Mais, mon garçon, vous êtes fou!
+
+--Non, non, monseigneur. Tenez, parlez-moi de M. Murph. Quoique ça soit
+déjà crânement étonnant, quatre francs par jour, à la rigueur ça se
+conçoit; mais une maison, une boutique, de l'argent en masse, quelle
+farce! Tonnerre, quelle farce!
+
+Et il se mit à rire d'un gros rire bruyant et sincère.
+
+--Mais encore, une fois...
+
+--Écoutez, monseigneur, franchement vous m'avez d'abord un petit peu mis
+dedans; c'est quand je me suis dit: «M. Rodolphe est un gaillard comme
+il n'y en a pas beaucoup, il a peut-être quelque chose à envoyer
+chercher chez le _boulanger_, il me donne la commission, et il veut me
+graisser la patte pour que je ne craigne pas le roussi.» Mais après ça
+j'ai réfléchi que j'avais tort de penser ça de vous, et c'est là où j'ai
+vu que vous me montiez une farce; car si j'étais assez Job pour croire
+que vous me donnez toute une fortune pour rien de rien, c'est pour le
+coup, monseigneur, que vous diriez: «Pauvre Chourineur, va! Tu me fais
+de la peine... tu es donc malade?»
+
+Rodolphe commençait à être assez embarrassé de convaincre le Chourineur.
+Il lui dit d'un ton grave et imposant, presque sévère:
+
+--Je ne plaisante jamais avec la reconnaissance et l'intérêt que
+m'inspire une noble conduite... Je vous l'ai dit, cette maison et cet
+argent sont à vous, c'est moi qui vous les donne. Et, puisque vous
+hésitez à me croire, puisque vous me forcez de vous faire un serment, je
+vous jure sur l'honneur que tout ceci vous appartient, et que je vous le
+donne pour les raisons que je vous ai dites.
+
+À cet accent ferme, digne; à l'expression sérieuse des traits de
+Rodolphe, le Chourineur ne douta plus de la vérité. Pendant quelques
+moments il le regarda en silence, puis il lui dit sans emphase et d'une
+voix profondément émue:
+
+--Je vous crois, monseigneur, et je vous remercie bien. Un pauvre homme
+comme moi ne sait pas faire de phrases. Encore une fois, tenez, je vous
+remercie bien. Tout ce que je peux vous dire, voyez-vous, c'est que je
+ne refuserai jamais un secours aux malheureux, parce que la faim et la
+misère, c'est des ogresses dans le genre de celles qui ont embauché
+cette pauvre Goualeuse, et qu'une fois dans l'égout, tout le monde n'a
+pas la poigne assez forte pour s'en retirer.
+
+--Vous ne pouviez mieux me remercier, mon garçon... vous me comprenez.
+Vous trouverez dans ce secrétaire les titres de cette propriété, acquise
+pour vous au nom de M. Francoeur.
+
+--M. Francoeur?
+
+--Vous n'avez pas de nom, je vous donne celui-là. Il est d'un bon
+présage. Vous l'honorerez, j'en suis sûr.
+
+--Monseigneur, je vous le promets.
+
+--Courage, mon garçon! Vous pouvez m'aider dans une bonne oeuvre.
+
+--Moi, monseigneur?
+
+--Vous; aux yeux du monde vous serez un vivant et salutaire exemple.
+L'heureuse position que la Providence vous fait prouvera que les gens
+tombés bien bas peuvent encore se relever et beaucoup espérer lorsqu'ils
+se repentent et qu'ils conservent pures quelques saillantes qualités. En
+vous voyant heureux, parce qu'après avoir commis une criminelle action,
+expiée par une punition terrible, vous êtes resté probe, courageux,
+désintéressé, ceux qui auront failli tâcheront de devenir meilleurs. Je
+veux qu'on n'ignore rien de votre passé. Tôt ou tard on le connaîtrait;
+il vaut mieux aller au-devant d'une révélation. Tout à l'heure donc,
+j'irai trouver avec vous le maire de cette commune; je me suis informé
+de lui; c'est un homme digne de concourir à mon oeuvre. Je me nommerai
+et je serai votre caution; et, pour établir dès à présent des relations
+honorables entre vous et les deux personnes qui représentent moralement
+la société de cette ville, j'assurerai pendant deux ans une somme
+mensuelle de mille francs destinée aux pauvres; chaque mois je vous
+enverrai cette somme, dont l'emploi sera réglé par vous, par le maire et
+par le curé. Si l'un d'eux conservait les moindres scrupules à se mettre
+en rapport avec vous, ce scrupule s'effacerait devant les exigences de
+la charité. Ces relations une fois assurées, il dépendra de vous de
+mériter l'estime de ces gens recommandables, et vous n'y manquerez pas.
+
+--Monseigneur, je vous comprends. Ce n'est pas moi, le Chourineur, à qui
+vous faites tout ce bien, c'est aux malheureux qui, comme moi, se sont
+trouvés dans la peine, dans le crime, et qui en sont sortis, comme vous
+dites, avec du coeur et de l'honneur. Sauf votre respect, c'est comme
+dans l'armée: quand tout un bataillon a donné à mort, on ne peut pas
+décorer tout le monde, il n'y a que quatre croix pour cinq cents braves;
+mais ceux qui n'ont pas l'étoile se disent: «Bon, je l'aurai une autre
+fois», et l'autre fois ils chargent plus à mort encore.
+
+Rodolphe écoutait son protégé avec bonheur. En rendant à cet homme
+l'estime de soi, en le relevant à ses propres yeux, en lui donnant pour
+ainsi dire la conscience de sa valeur, il avait presque instantanément
+développé dans son coeur et dans son esprit des réflexions remplies de
+sens, d'honorabilité, on dirait presque de délicatesse.
+
+--Ce que vous me dites là, Francoeur, reprit Rodolphe, est une nouvelle
+manière de me prouver votre reconnaissance, je vous en sais gré.
+
+--Tant mieux, monseigneur, car je serais bien embarrassé de vous la
+prouver autrement.
+
+--Maintenant allons visiter votre maison; mon vieux Murph s'est donné ce
+plaisir, et je veux l'avoir aussi.
+
+Rodolphe et le Chourineur descendirent.
+
+Au moment où ils entraient dans la cour, le garçon, s'adressant au
+Chourineur, lui dit respectueusement:
+
+--Puisque c'est vous qui êtes le bourgeois, monsieur Francoeur, je viens
+vous dire que la pratique donne. Il n'y a plus de côtelettes ni de
+gigots, et il faudrait saigner un ou deux moutons tout de suite.
+
+--Parbleu! dit Rodolphe au Chourineur, voici une belle occasion
+d'exercer votre talent... et je veux en avoir l'étrenne... le grand air
+m'a donné de l'appétit, et je goûterai de vos côtelettes, bien qu'un peu
+dures, je le crains.
+
+--Vous êtes bien bon, monsieur Rodolphe, dit le Chourineur d'un air
+joyeux; vous me flattez; je vas faire de mon mieux.
+
+--Faut-il mener deux moutons à la tuerie, bourgeois? dit le garçon.
+
+--Oui, et apporte un couteau bien aiguisé, pas trop fin de tranchant, et
+fort de dos.
+
+--J'ai votre affaire, bourgeois, soyez tranquille... c'est à se raser
+avec. Tenez.
+
+--Tonnerre! monsieur Rodolphe, dit le Chourineur en ôtant sa redingote
+avec empressement et en relevant les manches de sa chemise qui
+laissaient voir ses bras d'athlète. Ça me rappelle ma jeunesse et
+l'abattoir; vous allez voir comme je taille là-dedans... Nom de nom, je
+voudrais déjà y être! Ton couteau, garçon, ton couteau! C'est ça... tu
+t'y entends. Voilà une lame! Qui est-ce qui en veut?... Tonnerre! avec
+un chourin comme ça je mangerais un taureau furieux.
+
+Et le Chourineur brandit le couteau. Ses yeux commençaient à s'injecter
+de sang; la bête reprenait le dessus; l'instinct, l'appétit sanguinaire
+reparaissait dans toute son effrayante énergie.
+
+La tuerie était dans la cour.
+
+C'était une pièce voûtée, sombre, dallée de pierres et éclairée de haut
+par une étroite ouverture. Le garçon conduisit un des moutons jusqu'à la
+porte.
+
+--Faut-il le passer à l'anneau, bourgeois?
+
+--L'attacher, tonnerre!... Et ces genoux-là! Sois tranquille, je le
+serrerai là-dedans comme dans un étau. Donne-moi la bête et retourne à
+la boutique.
+
+Le garçon rentra.
+
+Rodolphe resta seul avec le Chourineur; il l'examinait avec attention,
+presque avec anxiété.
+
+--Voyons, à l'ouvrage! lui dit-il.
+
+--Et ça ne sera pas long, tonnerre! Vous allez voir si je manie le
+couteau. Les mains me brûlent, ça me bourdonne aux oreilles... Les
+tempes me battent comme quand j'allais y voir rouge... Avance ici,
+toi... eh! Madelon, que je te chourine à mort!
+
+Et les yeux brillants d'un éclat sauvage, ne s'apercevant plus de la
+présence de Rodolphe, il souleva la brebis sans efforts, et d'un bond il
+l'emporta dans la tuerie avec une joie féroce.
+
+On eût dit d'un loup se sauvant dans sa tanière avec sa proie.
+
+Rodolphe le suivit, s'appuya sur un des ais de la porte qu'il ferma.
+
+La tuerie était sombre; un vif rayon de lumière, tombant d'aplomb,
+éclairait à la Rembrandt la rude figure du Chourineur, ses cheveux blond
+pâle et ses favoris roux. Courbé en deux, tenant aux dents un long
+couteau qui brillait dans le clair-obscur, il attirait la brebis entre
+ses genoux. Lorsqu'il l'y eut assujettie, il la prit par la tête, lui
+fit tendre le cou et l'égorgea.
+
+Au moment où la brebis senti la lame, elle poussa un petit bêlement
+doux, plaintif, tourna son regard mourant vers le Chourineur, et deux
+jets de sang frappèrent le tueur au visage.
+
+Ce cri, ce regard, ce sang dont il dégouttait causèrent une épouvantable
+impression à cet homme. Son couteau lui tomba des mains, sa figure
+devint livide, contractée, effrayante sous le sang qui la couvrait; ses
+yeux s'arrondirent, ses cheveux se hérissèrent; puis, reculant tout à
+coup avec horreur, il s'écria, d'une voix étouffée:
+
+--Oh! le sergent! le sergent!
+
+Rodolphe courut à lui.
+
+--Reviens à toi, mon garçon.
+
+--Là... là... le sergent..., répéta le Chourineur, en se reculant pas à
+pas, l'oeil fixe, hagard, et montrant du doigt quelque fantôme
+invisible. Puis, poussant un cri effroyable comme si le spectre l'eût
+touché, il se précipita au fond de la tuerie, dans l'endroit le plus
+noir, et là, se jetant la face, la poitrine, les bras contre le mur,
+comme s'il eût voulu le renverser pour échapper à une horrible vision,
+il répétait encore d'une voix sourde et convulsive:
+
+--Oh! le sergent!... le sergent!... le sergent!...
+
+
+
+
+III
+
+Le départ
+
+
+Grâce au soin de Murph et de Rodolphe, qui calmèrent à grand-peine son
+agitation, le Chourineur revint complètement à lui après une longue
+crise.
+
+Il se trouvait seul avec Rodolphe dans une des pièces du premier étage
+de la boucherie.
+
+--Monseigneur, dit-il avec abattement, vous avez été bien bon pour
+moi... mais tenez, voyez-vous, j'aimerais mieux être mille fois plus
+malheureux encore que je ne l'ai été que d'accepter l'état que vous me
+proposez...
+
+--Réfléchissez... pourtant.
+
+--Tenez, monseigneur... quand j'ai entendu le cri de cette pauvre bête
+qui ne se défendait pas... quand j'ai senti son sang me sauter à la
+figure... un sang chaud... qui avait l'air d'être en vie... Oh! vous ne
+savez pas ce que c'est... alors, j'ai revu mon rêve... le sergent... et
+ces pauvres jeunes soldats que je chourinais... qui ne se défendaient
+pas, et qui en mourant me regardaient d'un air si doux... si doux...
+qu'ils avaient l'air de me plaindre... Oh! monseigneur! C'est à devenir
+fou!...
+
+Et le malheureux cacha sa tête dans ses mains avec un mouvement
+convulsif.
+
+--Allons, calmez-vous.
+
+--Excusez-moi, monseigneur, mais maintenant la vue du sang... d'un
+couteau... je ne pourrais la supporter... À chaque instant ça
+réveillerait mes rêves que je commençais à oublier... Avoir tous les
+jours les mains ou les pieds dans le sang... égorger de pauvres bêtes...
+qui ne se défendent pas... Oh! non, non, je ne pourrais pas...
+J'aimerais mieux être aveugle, comme le Maître d'école, que d'être
+réduit à ce métier.
+
+Il est impossible de peindre l'énergie du geste, de l'accent, de la
+physionomie du Chourineur en s'exprimant ainsi.
+
+Rodolphe se sentait profondément ému. Il était satisfait de l'horrible
+impression que la vue du sang avait causée à son protégé.
+
+Un moment chez le Chourineur, la bête sauvage, l'instinct sanguinaire
+avait vaincu l'homme; mais le remords avait vaincu l'instinct. Cela
+était beau, cela était un grand enseignement.
+
+Il faut le dire à la louange de Rodolphe, il n'avait pas désespéré de ce
+mouvement. Sa volonté, non le hasard, avait amené la scène de la
+tuerie.
+
+--Pardonnez-moi, monseigneur, dit timidement le Chourineur, je
+récompense bien mal vos bontés pour moi... mais...
+
+--Loin de là... vous comblez mes voeux... Pourtant, je l'avoue, je
+n'étais pas certain de trouver chez vous cette sainte exaltation du
+remords.
+
+--Comment, monseigneur?
+
+--Écoutez, dit Rodolphe, voici quelle avait été ma pensée: j'avais
+choisi pour vous l'état de boucher, parce que vos goûts, vos instincts
+vous y portaient...
+
+--Hélas! monseigneur, c'est vrai... Sans ce que vous savez, ça aurait
+été mon bonheur... je le disais encore tantôt à M. Murph.
+
+--Je le savais... aussi, mon pauvre Francoeur, le bien nommé, si vous
+aviez accepté l'offre que je vous faisais... et vous le pouviez sans
+perdre de mon estime, tout ce qui est ici vous appartenait, je payais
+une dette sacrée... je vous retirais d'une position pénible, je
+constituais en vous un bon et frappant et salutaire exemple... et je
+continuais de m'intéresser à votre avenir. Si, au contraire, la vue du
+sang que vous vous apprêtiez à verser machinalement vous rappelait votre
+crime; si un soulèvement involontaire me prouvait que le remords
+veillait toujours au fond de votre âme, mes vues pour vous changeaient;
+car l'état que je vous offrais devenait un supplice de chaque jour...
+
+--Oh! c'est bien vrai, monsieur Rodolphe, un supplice horrible.
+
+--Maintenant voici ce que je vous propose; vous accepterez, je le crois,
+car j'ai agi d'après cette certitude. Une personne qui possède beaucoup
+de propriétés en Algérie m'a cédé pour vous (il n'y a plus du moins qu'à
+signer l'acte) une vaste ferme destinée à l'élève des bestiaux. Les
+terres qui en dépendent sont très-fertiles et en pleine exploitation;
+mais, je ne vous le cache pas, connaissant votre courage et le besoin où
+vous êtes de l'exercer, j'ai conditionnellement acquis ces biens,
+quoiqu'ils fussent situés sur les limites de l'Atlas, c'est-à-dire aux
+avant-postes, et exposés à de fréquentes attaques des Arabes... il faut
+être là au moins autant soldat que cultivateur; c'est à la fois une
+redoute et une métairie. L'homme qui fait valoir cette habitation en
+l'absence du propriétaire vous mettrait au fait de tout; il est, dit-on,
+honnête et dévoué; vous le garderiez auprès de vous tant qu'il vous
+serait nécessaire. Une fois établi là, non-seulement vous pourriez
+augmenter votre aisance par le travail et par l'intelligence, mais
+rendre de vrais services au pays par votre courage. Les colons se
+forment en milice. L'étendue de votre propriété, le nombre des
+tenanciers qui en dépendent vous rendraient le chef d'une troupe armée
+assez considérable. Disciplinée, électrisée par votre bravoure, elle
+pourrait être d'une extrême utilité pour protéger les propriétés éparses
+dans la plaine. Je vous le répète, j'ai choisi cela malgré le danger, ou
+plutôt à cause du danger, parce que je voulais utiliser votre
+intrépidité naturelle; parce que, tout en ayant expié, presque racheté
+un grand crime, votre réhabilitation sera plus noble, plus entière, plus
+héroïque, si elle s'achève au milieu des périls d'un pays indompté qu'au
+milieu des paisibles habitudes d'une petite ville. Si je ne vous ai pas
+d'abord offert cette position, c'est qu'il était plus que probable que
+l'autre vous satisferait; et celle-ci est si aventureuse que je ne
+voulais pas vous exposer sans vous laisser ce choix... Il en est temps
+encore, si cet établissement ne vous convient pas, dites-le-moi
+franchement, nous chercherons autre chose... sinon demain tout sera
+signé; je vous remettrai les titres de votre propriété... et vous irez à
+Alger avec une personne désignée par l'ancien propriétaire de la
+métairie pour vous mettre en possession des biens... Il vous sera dû
+deux années de fermage; vous les toucherez en arrivant. La terre
+rapporte trois mille francs; travaillez, améliorez, soyez actif,
+vigilant, et vous accroîtrez facilement votre bien-être et celui des
+colons que vous serez à même de secourir; car, je n'en doute pas, vous
+vous montrerez toujours charitable, généreux; vous vous rappellerez
+qu'être riche, c'est donner beaucoup... Quoique éloigné de vous, je ne
+vous perdrai pas de vue. Je n'oublierai jamais que moi et mon meilleur
+ami nous vous devons la vie. L'unique preuve d'attachement et de
+reconnaissance que je vous demande est d'apprendre assez vite à lire et
+à écrire pour pouvoir m'instruire régulièrement une fois par semaine de
+ce que vous faites, et vous adresser directement à moi si vous avez
+besoin de conseil ou d'appui...
+
+Il est inutile de peindre les transports et la joie du Chourineur.
+
+Son caractère et ses instincts sont assez connus du lecteur pour que
+l'on comprenne qu'aucune proposition ne pouvait lui convenir davantage.
+
+Le lendemain, en effet, le Chourineur partait pour Alger.
+
+
+
+
+IV
+
+Recherches
+
+
+La maison que possédait Rodolphe dans l'allée des Veuves n'était pas le
+lieu de sa résidence ordinaire. Il habitait un des plus grands hôtels du
+faubourg Saint-Germain, situé à l'extrémité de la rue Plumet.
+
+Pour éviter les honneurs dus à son rang souverain, il avait gardé
+l'incognito depuis son arrivée à Paris, son chargé d'affaires près de la
+cour de France ayant annoncé que son maître rendrait les visites
+officielles indispensables sous les nom et titres de comte de Duren.
+
+Grâce à cet usage, fréquent dans les cours du Nord, un prince voyage
+avec autant de liberté que d'agrément et échappe aux ennuis d'une
+représentation gênante.
+
+Malgré son transparent incognito, Rodolphe tenait, ainsi qu'il
+convenait, un grand état de maison. Nous introduirons le lecteur dans
+l'hôtel de la rue Plumet, le lendemain du départ du Chourineur pour
+l'Algérie.
+
+Dix heures du matin venaient de sonner.
+
+Au milieu d'une grande pièce située au rez-de-chaussée, et précédant le
+cabinet de travail de Rodolphe, Murph, assis devant un bureau, cachetait
+plusieurs dépêches.
+
+Un huissier vêtu de noir, portant au cou une chaîne d'argent, ouvrit les
+deux battants de la porte du salon d'attente et annonça:
+
+--Son excellence le baron de Graün!
+
+Murph, sans se déranger de son occupation, salua le baron d'un geste à
+la fois cordial et familier.
+
+--Monsieur le chargé d'affaires..., dit-il en souriant, veuillez vous
+chauffer, je suis à vous dans l'instant.
+
+--Sir Walter Murph, secrétaire intime de Son Altesse Sérénissime...
+j'attendrai vos ordres, répondit gaiement M. de Graün; et il fit en
+plaisantant un profond et respectueux salut au digne squire.
+
+Le baron avait cinquante ans environ, des cheveux gris, rares,
+légèrement poudrés et crêpés. Son menton, un peu saillant, disparaissait
+à demi dans une haute cravate de mousseline très-empesée et d'une
+blancheur éblouissante. Sa physionomie était remplie de finesse, sa
+tournure de distinction, et sous les verres de ses besicles d'or
+brillait un regard aussi malin que pénétrant. Quoiqu'il fût dix heures
+du matin, M. de Graün portait un habit noir: l'étiquette le voulait
+ainsi; un ruban rayé de plusieurs couleurs tranchantes était noué à sa
+boutonnière. Il posa son chapeau sur un fauteuil et s'approcha de la
+cheminée pendant que Murph continuait son travail.
+
+--Son Altesse a sans doute veillé une partie de la nuit, mon cher Murph,
+car votre correspondance me paraît considérable.
+
+--Monseigneur s'est couché ce matin à six heures. Il a écrit entre
+autres une lettre de huit pages au grand maréchal, et il m'en a dicté
+une non moins longue pour le chef du conseil suprême.
+
+--Attendrai-je le lever de Son Altesse pour lui faire part des
+renseignements que j'apporte?
+
+--Non, mon cher baron... Monseigneur a ordonné qu'on ne l'éveillât pas
+avant deux ou trois heures de l'après-midi; il désire que vous fassiez
+partir ce matin ces dépêches par un courrier spécial, au lieu d'attendre
+à lundi. Vous me confierez les renseignements que vous avez recueillis,
+et j'en rendrai compte à monseigneur à son réveil: tels sont ses ordres.
+
+--À merveille! Son Altesse sera, je crois, satisfaite de ce que j'ai à
+lui apprendre. Mais, mon cher Murph, j'espère que l'envoi de ce courrier
+n'est pas d'un mauvais augure. Les dernières dépêches que j'ai eu
+l'honneur de transmettre, à Son Altesse...
+
+--Annonçaient que tout allait au mieux _là-bas_; et c'est justement
+parce que monseigneur tient à exprimer le plus tôt possible son
+contentement au chef du conseil suprême et au grand maréchal, qu'il
+désire que vous expédiez ce courrier aujourd'hui même.
+
+--Je reconnais là Son Altesse... S'il s'agissait d'une réprimande, elle
+ne se hâterait pas ainsi; du reste, il n'y a qu'une voix sur la ferme et
+habile administration de nos gouvernants par intérim. C'est tout simple,
+ajouta le baron en souriant; la montre était excellente et parfaitement
+réglée par notre maître, il ne s'agissait que de la monter
+ponctuellement pour que sa marche invariable et sûre continuât
+d'indiquer chaque jour l'emploi de chaque heure et de chacun. L'ordre
+dans le gouvernement produit toujours la confiance et la tranquillité
+chez le peuple; c'est ce qui m'explique les bonnes nouvelles que vous me
+donnez.
+
+--Et ici, rien de nouveau, cher baron? Rien n'a été ébruité?... Nos
+mystérieuses aventures...
+
+--Sont complètement ignorées. Depuis l'arrivée de monseigneur à Paris,
+on s'est habitué à ne le voir que très-rarement chez le peu de personnes
+qu'il s'était fait présenter; on croit qu'il aime beaucoup la retraite,
+qu'il fait de fréquentes excursions dans les environs de Paris. Son
+Altesse s'est sagement débarrassée pour quelque temps du chambellan et
+de l'aide de camp qu'elle avait amenés d'Allemagne.
+
+--Et qui nous eussent été des témoins fort incommodes.
+
+--Ainsi, à l'exception de la comtesse Sarah Mac-Gregor, de son frère Tom
+Seyton de Halsbury, et de Karl, leur âme damnée, personne n'est instruit
+des déguisements de Son Altesse; or, ni la comtesse, ni son frère, ni
+Karl n'ont d'intérêt à trahir ce secret.
+
+--Ah! mon cher baron, dit Murph, en souriant, quel malheur que cette
+maudite comtesse soit veuve maintenant!
+
+--Ne s'était-elle pas mariée en 1827 ou en 1828?
+
+--En 1827, peu de temps après la mort de cette malheureuse petite fille
+qui aurait maintenant seize ou dix-sept ans, et que monseigneur pleure
+encore chaque jour, sans en parler jamais.
+
+--Regrets d'autant plus concevables que Son Altesse n'a pas eu d'enfant
+de son mariage.
+
+--Aussi, tenez, mon cher baron, j'ai bien deviné qu'à part la pitié
+qu'inspire la pauvre Goualeuse, l'intérêt que monseigneur porte à cette
+malheureuse créature vient surtout de ce que la fille qu'il regrette si
+amèrement (tout en détestant la comtesse sa mère) aurait maintenant le
+même âge.
+
+--Il est réellement fatal que cette Sarah, dont on devait se croire pour
+toujours délivré, se retrouve libre justement dix-huit mois après que
+Son Altesse a perdu le modèle des épouses après quelques années de
+mariage. La comtesse se croit, j'en suis certain, favorisée du sort par
+ce double veuvage.
+
+--Et ses espérances insensées renaissent plus ardentes que jamais;
+pourtant elle sait que monseigneur a pour elle l'aversion la plus
+profonde, la plus méritée. N'a-t-elle pas été cause de... Ah! baron, dit
+Murph sans achever sa phrase, cette femme est funeste... Dieu veuille
+qu'elle ne nous amène pas d'autres malheurs!
+
+--Que peut-on craindre d'elle, mon cher Murph? Autrefois elle a eu sur
+monseigneur l'influence que prend toujours une femme adroite et
+intrigante sur un jeune homme qui aime pour la première fois et qui se
+trouve surtout dans les circonstances que vous savez; mais cette
+influence a été détruite par la découverte des indignes manoeuvres de
+cette créature, et surtout par le souvenir de l'événement épouvantable
+qu'elle a provoqué.
+
+--Plus bas, mon cher de Graün, plus bas, dit Murph. Hélas! nous sommes
+dans ce mois sinistre, et nous approchons de cette date non moins
+sinistre, le 13 janvier; je crains toujours pour monseigneur ce terrible
+anniversaire.
+
+--Pourtant, si une grande faute peut se faire pardonner par l'expiation,
+Son Altesse ne doit-elle pas être absoute?
+
+--De grâce, mon cher de Graün, ne parlons pas de cela, j'en serais
+attristé pour toute la journée.
+
+--Je vous dirais donc qu'à cette heure les visées de la comtesse Sarah
+sont absurdes, la mort de la pauvre petite fille dont vous parliez tout
+à l'heure a brisé le dernier lien qui pouvait encore attacher
+monseigneur à cette femme; elle est folle si elle persiste dans ses
+espérances.
+
+--Oui! mais c'est une dangereuse folle. Son frère, vous le savez,
+partage ses ambitieuses et opiniâtres imaginations, quoique ce digne
+couple ait à cette heure autant de raisons de désespérer qu'il en avait
+d'espérer il y a dix-huit ans.
+
+--Ah! que de malheurs a aussi causés dans ce temps-là l'infernal abbé
+Polidori par sa criminelle complaisance!
+
+--À propos de ce misérable, on m'a dit qu'il était ici depuis un an ou
+deux, plongé sans doute dans une profonde misère, ou se livrant à
+quelque ténébreuse industrie.
+
+--Quelle chute pour un homme de tant de savoir, de tant d'esprit, de
+tant d'intelligence!
+
+--Mais aussi d'une si abominable perversité... Fasse le ciel qu'il ne
+rencontre pas la comtesse! L'union de ces deux mauvais esprits serait
+bien dangereuse.
+
+--Encore une fois, mon cher Murph, l'intérêt même de la comtesse, si
+déraisonnable que soit son ambition, l'empêchera toujours de profiter du
+goût aventureux de monseigneur pour tenter quelque méchante action.
+
+--Je l'espère comme vous; cependant le hasard a déjoué je ne sais quelle
+proposition, détestable sans doute, que cette femme voulait faire au
+Maître d'école, cet affreux scélérat qui, à cette heure, hors d'état de
+nuire à personne, vit ignoré, peut-être repentant, chez d'honnêtes
+paysans du village de Saint-Mandé. Hélas! j'en suis convaincu, c'était
+surtout pour me venger de cet assassin que monseigneur, en lui
+infligeant un châtiment terrible, risquait de se mettre dans une
+position très-grave.
+
+--Grave! non, non, mon cher Murph; car enfin la question est celle-ci:
+un forçat évadé, un meurtrier reconnu, s'introduit chez vous et vous
+frappe d'un coup de poignard; vous pouvez le tuer par droit de légitime
+défense ou l'envoyer à l'échafaud; dans les deux cas ce scélérat est
+voué à la mort; maintenant, au lieu de le tuer ou de le jeter au
+bourreau, par un châtiment formidable mais mérité, vous mettez ce
+monstre hors d'état de nuire à la société. Qui vous accuserait? La
+justice se portera-t-elle partie civile contre vous en faveur d'un
+pareil bandit? Serez-vous condamnable pour avoir été moins loin que la
+loi ne vous permettait d'aller, pour avoir seulement privé de la vue
+celui que vous pouviez légalement tuer? Comment, pour défendre ma vie ou
+pour me venger d'un flagrant adultère, la société me reconnaît le droit
+de vie et de mort sur mon semblable, droit formidable, droit sans
+contrôle, sans appel, qui me constitue juge et bourreau, et je ne
+pourrais pas modifier à mon gré la peine capitale que j'aurais pu
+infliger impunément? Et surtout... surtout lorsqu'il s'agit du brigand
+dont nous parlons? Car, la question est là. Je laisse de côté notre
+position de prince souverain de la Confédération germanique. Je sais
+qu'en droit cela ne signifie rien; mais en fait il est des immunités
+forcées; d'ailleurs, supposez un tel procès soulevé contre monseigneur,
+que d'actions généreuses plaideraient pour lui! que d'aumônes, que de
+bienfaits alors révélés! Encore une fois, dans les conditions où elle se
+présente, supposez cette cause étrange appelée devant un tribunal, que
+pensez-vous qu'il arrive?
+
+--Monseigneur me l'a toujours dit: il accepterait l'accusation et ne
+profiterait en rien des immunités que sa position lui pourrait assurer.
+Mais qui ébruiterait ce malheureux événement? Vous savez l'inébranlable
+discrétion de David et des quatre serviteurs hongrois de la maison de
+l'allée des Veuves. Le Chourineur, que monseigneur a comblé, n'a pas dit
+un mot de l'exécution du Maître d'école, de peur de se trouver
+compromis. Avant son départ pour Alger, il m'a juré de garder le silence
+à ce sujet. Quant au brigand lui-même, il sait qu'aller se plaindre
+c'est porter sa tête au bourreau.
+
+--Enfin, monseigneur, ni vous, ni moi, ne parlerons, n'est-ce pas? Mon
+cher Murph, ce secret, pour être su de plusieurs personnes, n'en sera
+donc pas moins bien gardé. Au pis-aller, quelques contrariétés seules
+seraient à craindre; et encore de si nobles, de si grandes choses
+apparaîtraient au grand jour à propos de cette cause étrange, qu'une
+telle accusation, je le répète, serait un triomphe pour Son Altesse.
+
+--Vous me rassurez complètement. Mais vous m'apportez, dites-vous, les
+renseignements obtenus à l'aide des lettres trouvées sur le Maître
+d'école et des déclarations faites par la Chouette pendant son séjour à
+l'hôpital, dont elle est sortie depuis quelques jours, bien guérie de sa
+fracture à la jambe.
+
+--Voici ces renseignements, dit le baron en tirant un papier de sa
+poche. Ils sont relatifs aux recherches faites sur la naissance de la
+jeune fille appelée la Goualeuse, et sur le lieu de résidence actuelle
+de François Germain, fils du Maître d'école.
+
+--Voulez-vous me lire ces notes, mon cher de Graün? Je connais les
+intentions de monseigneur, je verrai si ces informations suffisent. Vous
+êtes toujours satisfait de votre agent?
+
+--C'est un homme précieux, plein d'intelligence, d'adresse et de
+discrétion. Je suis même parfois obligé de modérer son zèle, car, vous
+le savez, Son Altesse se réserve certains éclaircissements.
+
+--Et il ignore toujours la part que monseigneur a dans tout ceci?
+
+--Absolument. Ma position diplomatique sert d'excellent prétexte aux
+investigations dont je me charge. M. Badinot (notre homme s'appelle
+ainsi) a beaucoup d'entregent et des relations patentes ou occultes dans
+presque toutes les classes de la société; jadis avoué, forcé de vendre
+sa charge pour de graves abus de confiance, il n'en a pas moins conservé
+des notions très-exactes sur la fortune et sur la position de ses
+anciens clients; il sait maint secret dont il se glorifie effrontément
+d'avoir trafiqué; deux ou trois fois enrichi et ruiné dans les affaires,
+trop connu pour tenter de nouvelles spéculations, réduit au jour le jour
+par une foule de moyens plus ou moins illicites, c'est une espèce de
+Figaro assez curieux à entendre. Tant que son intérêt le lui commande,
+il appartient corps et âme à qui le paye, il n'a pas d'intérêt à nous
+tromper; je le fais d'ailleurs surveiller à son insu; nous n'avons donc
+aucune raison de nous défier de lui.
+
+--Les renseignements qu'il nous a déjà donnés étaient, du reste, fort
+exacts.
+
+--Il a de la probité à sa manière, et je vous assure, mon cher Murph,
+que M. Badinot est le type très-original d'une de ces existences
+mystérieuses que l'on ne rencontre et qui ne sont possibles qu'à Paris.
+Il amuserait fort Son Altesse s'il n'était pas nécessaire qu'il n'eût
+aucun rapport avec elle.
+
+--On pourrait augmenter la paye de M. Badinot; jugez-vous cette
+gratification nécessaire?
+
+--Cinq cents francs par mois et les faux frais... montant à peu près à
+la même somme, me paraissent suffisants; il semble content: nous verrons
+plus tard.
+
+--Et il n'a pas honte du métier qu'il fait?
+
+--Lui? Il s'en honore beaucoup au contraire; il ne manque jamais, en
+m'apportant ses rapports, de prendre un certain air important... je
+n'ose dire diplomatique; car le drôle fait semblant de croire qu'il
+s'agit d'affaires d'État et de s'émerveiller des rapports occultes qui
+peuvent exister entre les intérêts les plus divers et les destinées des
+empires. Oui, il a l'impudence de me dire quelquefois: «Que de
+complications inconnues au vulgaire dans le gouvernement d'un État! Qui
+dirait pourtant que les notes que je vous remets, monsieur le baron, ont
+sans doute leur part d'action dans les affaires de l'Europe!»
+
+--Allons, les coquins cherchent à faire illusion sur leur bassesse;
+c'est toujours flatteur pour les honnêtes gens. Mais ces notes, mon cher
+baron?
+
+--Les voici presque entièrement rédigées d'après le rapport de M.
+Badinot.
+
+--Je vous écoute.
+
+M. de Graün lut ce qui suit:
+
+ NOTE RELATIVE À FLEUR-DE-MARIE
+
+«Vers le commencement de l'année 1827, un homme appelé Pierre
+Tournemine, actuellement détenu au bagne de Rochefort pour crime de
+faux, a proposé à la femme Gervais, dite la Chouette, de se charger pour
+toujours d'une petite fille âgée de cinq ou six ans et de recevoir pour
+salaire la somme de mille francs une fois payée.»
+
+--Hélas! mon cher baron, dit Murph en interrompant M. de Graün...
+1827... c'est justement cette année-là que monseigneur a appris la mort
+de la malheureuse enfant qu'il regrette si douloureusement... Pour cette
+cause et pour bien d'autres, cette année a été funeste à notre maître.
+
+--Les heureuses années sont rares, mon pauvre Murph. Mais je continue:
+
+«Le marché conclu, l'enfant est resté avec cette femme pendant deux ans,
+au bout desquels, voulant échapper aux mauvais traitements dont elle
+l'accablait, la petite fille a disparu. La Chouette n'en avait pas
+entendu parler depuis plusieurs années, lorsqu'elle l'a revue pour la
+première fois dans un cabaret de la Cité, il y a environ six semaines.
+L'enfant, devenue jeune fille, portait alors le surnom de la Goualeuse.
+
+«Peu de jours après cette rencontre, le nommé Tournemine, que le Maître
+d'école a connu au bagne de Rochefort, avait fait remettre à Bras-Rouge
+(correspondant mystérieux et habituel des forçats détenus au bagne ou
+libérés) une lettre détaillée concernant l'enfant autrefois confié à la
+femme Gervais, dite la Chouette.
+
+«De cette lettre et des déclarations de la Chouette, il résulte qu'une
+Mme Séraphin, gouvernante d'un notaire nommé Jacques Ferrand, avait, en
+1827, chargé Tournemine de lui trouver une femme qui, pour la somme de
+mille francs, consentît à se charger d'un enfant de cinq ou six ans,
+qu'on voulait abandonner, ainsi qu'il a été dit plus haut.
+
+«La Chouette accepta cette proposition.
+
+«Le but de Tournemine, en adressant ces renseignements à Bras-Rouge,
+était de mettre ce dernier à même de faire rançonner Mme Séraphin par un
+tiers, en la menaçant d'ébruiter cette aventure depuis longtemps
+oubliée. Tournemine affirmait que cette Mme Séraphin n'était que la
+mandataire de personnages inconnus.
+
+«Bras-Rouge avait confié cette lettre à la Chouette, cette associée
+depuis quelque temps aux crimes du Maître d'école; ce qui explique
+comment ce renseignement se trouvait en possession du brigand, et
+comment, lors de sa rencontre avec la Goualeuse au cabaret du
+Lapin-Blanc, la Chouette, pour tourmenter Fleur-de-Marie, lui dit: «On a
+retrouvé tes parents, mais tu ne les connaîtras pas.»
+
+«La question était de savoir si la lettre de Tournemine concernant
+l'enfant autrefois remis par lui à la Chouette contenait la vérité.
+
+«On s'est informé de Mme Séraphin et du notaire Jacques Ferrand.
+
+«Tous deux existent.
+
+«Le notaire demeure rue du Sentier, n° 41; il passe pour austère et
+pieux, du moins il fréquente beaucoup les églises; il a dans la pratique
+des affaires une régularité excessive que l'on taxe de dureté; son étude
+est excellente; il vit avec une parcimonie qui approche de l'avarice;
+Mme Séraphin est toujours sa gouvernante.
+
+«M. Jacques Ferrand, qui était fort pauvre, a acheté sa charge trois
+cent cinquante mille francs; ces fonds lui ont été fournis sous bonne
+garantie par M. Charles Robert, officier supérieur de l'état-major de la
+garde nationale de Paris, très-beau jeune homme, fort à la mode dans un
+certain monde. Il partage avec le notaire le produit de son étude, qui
+est estimé cinquante mille francs environ, et ne se mêle en rien des
+affaires du notariat, bien entendu. Quelques médisants affirment que,
+par suite d'heureuses spéculations ou de coups de Bourse tentés de
+concert avec M. Charles Robert, le notaire serait à cette heure en
+mesure de rembourser le prix de sa charge; mais la réputation de M.
+Jacques Ferrand est si bien établie que l'on s'accorde à regarder ces
+bruits comme d'horribles calomnies. Il paraît donc certain que Mme
+Séraphin, gouvernante de ce saint homme, pourra fournir de précieux
+éclaircissements sur la naissance de la Goualeuse.»
+
+--À merveille! cher baron, dit Murph; il y a quelque apparence de
+réalité dans les déclarations de ce Tournemine. Peut-être
+trouverons-nous chez le notaire les moyens de découvrir les parents de
+cette malheureuse enfant. Maintenant avez-vous d'aussi bons
+renseignements sur le fils du Maître d'école?
+
+--Peut-être moins précis... ils sont pourtant assez satisfaisants.
+
+--Vraiment votre M. Badinot est un trésor.
+
+--Vous voyez que ce Bras-Rouge est la cheville ouvrière de tout ceci. M.
+Badinot, qui doit avoir quelques accointances avec la police, nous
+l'avait déjà signalé comme l'intermédiaire de plusieurs forçats lors des
+premières démarches de monseigneur pour retrouver le fils de Mme Georges
+Duresnel, femme infortunée de ce monstre de Maître d'école.
+
+--Sans doute; et c'est en allant chercher Bras-Rouge dans son bouge de
+la Cité, rue aux Fèves, n° 15, que monseigneur a rencontré le Chourineur
+et la Goualeuse. Son Altesse avait absolument voulu profiter de cette
+occasion pour visiter ces affreux repaires, pensant que peut-être elle
+trouverait là quelques malheureux à retirer de la fange. Ses
+pressentiments ne l'ont point trompée; mais au prix de quels dangers,
+mon Dieu!
+
+--Dangers que vous avez bravement partagés, mon cher Murph...
+
+--Ne suis-je pas pour cela charbonnier ordinaire de Son Altesse?
+répondit le squire en souriant.
+
+--Dites donc intrépide garde du corps, mon digne ami. Mais parler de
+votre courage et de votre dévouement, c'est une redite. Je continue donc
+mon rapport... Voici la note concernant François Germain, fils de Mme
+Georges et du Maître d'école, autrement dit Duresnel.
+
+
+
+
+V
+
+Renseignements sur François Germain
+
+
+M. de Graün continua:
+
+«Il y a environ dix-huit mois, un jeune homme, nommé François Germain,
+arriva à Paris venant de Nantes, où il était employé dans la maison du
+banquier Noël et compagnie.
+
+«Il résulte des aveux du Maître d'école et de plusieurs lettres trouvées
+sur lui que le scélérat auquel il avait confié son fils pour le
+pervertir, afin de l'employer un jour à de criminelles actions, dévoila
+cette horrible trame à ce jeune homme, en lui proposant de favoriser une
+tentative de vol et de faux que l'on voulait commettre au préjudice de
+la maison Noël et compagnie où travaillait François Germain.
+
+«Ce dernier repoussa cette offre avec indignation; mais, ne voulant pas
+dénoncer l'homme qui l'avait élevé, il écrivit une lettre anonyme à son
+patron, l'instruisit de l'espèce de complot que l'on tramait et quitta
+secrètement Nantes pour échapper à ceux qui avaient tenté de le rendre
+l'instrument et le complice de leurs crimes.
+
+«Ces misérables, apprenant le départ de Germain, vinrent à Paris,
+s'abouchèrent avec Bras-Rouge et se mirent à la poursuite du fils du
+Maître d'école, sans doute dans de sinistres intentions, puisque ce
+jeune homme connaissait leurs projets. Après de longues et nombreuses
+recherches, ils parvinrent à découvrir son adresse; il était trop tard:
+Germain, ayant quelques jours auparavant rencontré celui qui avait
+essayé de le corrompre, changea brusquement de demeure, devinant le
+motif qui amenait cet homme à Paris. Le fils du Maître d'école échappa
+ainsi encore une fois à ses persécuteurs.
+
+«Cependant, il y a six semaines environ, ceux-ci parvinrent à savoir
+qu'il demeurait rue du Temple, n° 17. Un soir, en rentrant chez lui, il
+manqua d'être victime d'un guet-apens (le Maître d'école avait caché
+cette circonstance à monseigneur).
+
+«Germain devina d'où partait le coup, quitta la rue du Temple, et on
+ignora de nouveau le lieu de sa résidence. Les recherches en étaient à
+ce point lorsque le Maître d'école fut puni de ses crimes.
+
+«C'est à ce point aussi que les recherches ont été reprises par l'ordre
+de monseigneur.
+
+«En voici le résultat:
+
+«François Germain a habité environ trois mois la maison de la rue du
+Temple, n° 17, maison d'ailleurs extrêmement curieuse par les moeurs et
+les industries de la plupart des gens qui l'habitent. Germain y était
+fort aimé pour son caractère gai, serviable et ouvert. Quoiqu'il parût
+vivre de revenus ou d'appointements très-modestes, il avait prodigué les
+soins les plus touchants à une famille d'indigents qui habitent les
+mansardes de cette maison. On s'est en vain informé rue du Temple de la
+nouvelle demeure de François Germain et de la profession qu'il exerçait;
+on suppose qu'il était employé dans quelque bureau ou maison de
+commerce, car il sortait le matin et rentrait le soir vers les dix
+heures.
+
+«La seule personne qui sache certainement où habite actuellement ce
+jeune homme est une locataire de la maison de la rue du Temple; cette
+jeune fille, qui paraissait intimement liée avec Germain, est une fort
+jolie grisette nommée Mlle Rigolette. Elle occupe une chambre voisine de
+celle où logeait Germain. Cette chambre, vacante depuis le départ de ce
+dernier, est à louer maintenant. C'est sous le prétexte de sa location
+que l'on s'est procuré les renseignements ultérieurs.»
+
+--Rigolette? dit tout à coup Murph, qui depuis quelques moments semblait
+réfléchir, Rigolette? Je connais ce nom-là!
+
+--Comment! sir Walter Murph, reprit le baron en riant, comment, digne et
+respectable père de famille, vous connaissez des grisettes?... Comment,
+le nom d'une Mlle Rigolette n'est pas nouveau pour vous! Ah! fi! fi!
+
+--Pardieu! monseigneur m'a mis à même d'avoir de si bizarres
+connaissances que vous n'aurez guère le droit de vous étonner de
+celle-là, baron. Mais attendez donc... Oui, maintenant... je me le
+rappelle parfaitement: monseigneur, en me racontant l'histoire de la
+Goualeuse, n'a pu s'empêcher de rire de ce nom grotesque de Rigolette.
+Autant qu'il m'en souvient, c'était celui d'une amie de prison de cette
+pauvre Fleur-de-Marie.
+
+--Eh bien, à cette heure, Mlle Rigolette peut nous devenir d'une
+excessive utilité. Je termine mon rapport:
+
+«Peut-être y aurait-il quelque avantage à louer la chambre vacante dans
+la maison de la rue du Temple. On n'avait pas l'ordre de pousser plus
+loin les investigations; mais, d'après quelques mots échappés à la
+portière, on a tout lieu de croire non-seulement qu'il serait possible
+de trouver dans cette maison des renseignements certains sur le fils du
+Maître d'école par l'intermédiaire de Mlle Rigolette, mais que
+monseigneur pourrait observer là des moeurs, des industries et surtout
+des misères dont il ne soupçonne pas l'existence.»
+
+
+
+
+VI
+
+Le marquis d'Harville
+
+
+--Ainsi vous le voyez, mon cher Murph, dit M. de Graün en finissant la
+lecture de ce rapport, qu'il remit au squire, d'après nos
+renseignements, c'est chez le notaire Jacques Ferrand qu'il faut
+chercher la trace des parents de la Goualeuse, et c'est à Mlle Rigolette
+qu'il faut demander où demeure maintenant François Germain. C'est déjà
+beaucoup, ce me semble, de savoir où chercher... ce qu'on cherche.
+
+--Sans doute, baron; de plus, monseigneur trouvera, j'en suis sûr, une
+ample moisson d'observations dans la maison dont on parle. Ce n'est pas
+tout encore: vous êtes-vous informé de ce qui concerne le marquis
+d'Harville?
+
+--Oui, et du moins quant à la question d'argent les craintes de Son
+Altesse ne sont pas fondées. M. Badinot affirme, et je le crois bien
+instruit, que la fortune du marquis n'a jamais été plus solide, plus
+sagement administrée.
+
+--Après avoir en vain cherché la cause du profond chagrin qui minait M.
+d'Harville, monseigneur s'était imaginé que peut-être le marquis
+éprouvait quelque embarras d'argent: il serait alors venu à son aide
+avec la mystérieuse délicatesse que vous lui connaissez... mais,
+puisqu'il s'est trompé dans ses conjectures, il lui faudra renoncer à
+trouver le mot de cette énigme avec d'autant plus de regret qu'il aime
+beaucoup M. d'Harville.
+
+--C'est tout simple, Son Altesse n'a jamais oublié tout ce que son père
+doit au père du marquis. Savez-vous, mon cher Murph, qu'en 1815, lors du
+remaniement des États de la Confédération germanique, le père de Son
+Altesse courait de grands risques d'élimination, à cause de son
+attachement connu, éprouvé pour Napoléon? Feu le vieux marquis
+d'Harville rendit, dans cette occasion, d'immenses services au père de
+notre maître, grâce à l'amitié dont l'honorait l'empereur Alexandre,
+amitié qui datait de l'émigration du marquis en Russie, et qui, invoquée
+par lui, eut une puissante influence dans les délibérations du congrès
+où se débattaient les intérêts des princes de la Confédération
+germanique.
+
+--Et voyez, baron, combien souvent les nobles actions s'enchaînent: en
+92, le père du marquis est proscrit; il trouva en Allemagne, auprès du
+père de monseigneur, l'hospitalité la plus généreuse; après un séjour de
+trois ans dans notre cour, il part pour la Russie, y mérite les bontés
+du tsar, et à l'aide de ces bontés il est à son tour très-utile au
+prince qui l'avait autrefois si noblement accueilli.
+
+--N'est-ce pas en 1815, pendant le séjour du vieux marquis d'Harville
+auprès du grand-duc alors régnant, que l'amitié de monseigneur et du
+jeune d'Harville a commencé?
+
+--Oui, ils ont conservé les plus doux souvenirs de cet heureux temps de
+leur jeunesse. Ce n'est pas tout: monseigneur a une si profonde
+reconnaissance pour la mémoire de l'homme dont l'amitié a été si utile à
+son père, que tous ceux qui appartiennent à la famille d'Harville ont
+droit à la bienveillance de Son Altesse. Ainsi c'est non moins à ses
+malheurs et à ses vertus qu'à cette parenté que la pauvre Mme Georges a
+dû les incessantes bontés de Son Altesse.
+
+--Mme Georges! La femme de Duresnel! Le forçat surnommé le Maître
+d'école? s'écria le baron.
+
+--Oui, la mère de ce François Germain que nous cherchons et que nous
+trouverons, je l'espère...
+
+--Elle est parente de M. d'Harville?
+
+--Elle était cousine de sa mère et son intime amie. Le vieux marquis
+avait pour Mme Georges l'amitié la plus dévouée.
+
+--Mais comment la famille d'Harville lui a-t-elle laissé épouser ce
+monstre de Duresnel, mon cher Murph?
+
+--Le père de cette infortunée, M. de Lagny, intendant du Languedoc avant
+la Révolution, possédait de grands biens; il échappa à la proscription.
+Aux premiers jours de calme qui suivirent cette terrible époque, il
+s'occupa de marier sa fille. Duresnel se présenta; il appartenait à une
+excellente famille parlementaire; il était riche; il cachait ses
+inclinations perverses sous des dehors hypocrites; il épousa Mlle de
+Lagny. Quelque temps dissimulés, les vices de cet homme se développèrent
+bientôt: dissipateur, joueur effréné, adonné à la plus basse crapule, il
+rendit sa femme très-malheureuse. Elle ne se plaignit pas, cacha ses
+chagrins et, après la mort de son père, se retira dans une terre qu'elle
+fit valoir pour se distraire. Bientôt son mari eut englouti leur fortune
+commune dans le jeu et dans la débauche; la propriété fut vendue. Alors
+elle emmena son fils et alla rejoindre sa parente la marquise
+d'Harville, qu'elle aimait comme sa soeur. Duresnel, ayant dévoré son
+patrimoine et les biens de sa femme, se trouva réduit aux expédients; il
+demanda au crime de nouvelles ressources, devint faussaire, voleur,
+assassin, fut condamné au bagne à perpétuité, enleva son fils à sa femme
+pour le confier à un misérable de sa trempe. Vous savez le reste.
+
+--Mais comment monseigneur a-t-il retrouvé Mme Duresnel?
+
+--Lorsque Duresnel fut jeté au bagne, sa femme, réduite à la plus
+profonde misère, prit le nom de Georges.
+
+--Dans cette cruelle position, elle ne s'est donc pas adressée à la
+marquise d'Harville, sa parente, sa meilleure amie?
+
+--La marquise était morte avant la condamnation de Duresnel, et depuis,
+par une honte invincible, jamais Mme Georges n'a osé se présenter à sa
+famille, qui aurait certainement eu pour elle des égards que méritaient
+tant d'infortunes. Pourtant... une seule fois, poussée à bout par la
+misère et par la maladie... elle se résolut à implorer les secours de M.
+d'Harville, le fils de sa meilleure amie... Ce fut ainsi que monseigneur
+la rencontra.
+
+--Comment donc?
+
+--Un jour il allait voir M. d'Harville; à quelques pas devant lui
+marchait une pauvre femme, vêtue misérablement, pâle, souffrante,
+abattue. Arrivée à la porte de l'hôtel d'Harville, au moment d'y
+frapper, après une longue hésitation, elle fit un brusque mouvement et
+revint sur ses pas, comme si le courage lui eût manqué. Très-étonné,
+monseigneur suivit cette femme, vivement intéressé par son air de
+douceur et de chagrin. Elle entra dans un logis de triste apparence.
+Monseigneur prit quelques renseignements sur elle: ils furent des plus
+honorables. Elle travaillait pour vivre, mais l'ouvrage et la santé lui
+manquaient: elle était réduite au plus affreux dénuement. Le lendemain
+j'allai chez elle avec monseigneur. Nous arrivâmes à temps pour
+l'empêcher de mourir de faim. «Après une longue maladie, où tous les
+soins lui furent prodigués, Mme Georges, dans sa reconnaissance, raconta
+sa vie à monseigneur, dont elle ne connaît encore ni le nom ni le rang,
+lui raconta, dis-je, sa vie, la condamnation de Duresnel et l'enlèvement
+de son fils.
+
+--Ce fut ainsi que Son Altesse apprit que Mme Georges appartenait à la
+famille d'Harville?
+
+--Oui, et, après cette explication, monseigneur, qui avait apprécié de
+plus en plus les qualités de Mme Georges, lui fit quitter Paris et
+l'établit à la ferme de Bouqueval, où elle est à cette heure avec la
+Goualeuse. Elle trouva dans cette paisible retraite, sinon le bonheur,
+du moins la tranquillité, et put se distraire de ses chagrins en gérant
+cette métairie... Autant pour ménager la douloureuse susceptibilité de
+Mme Georges que parce qu'il n'aime pas à ébruiter ses bienfaits,
+monseigneur a laissé ignorer à M. d'Harville qu'il avait retiré sa
+parente d'une affreuse détresse.
+
+--Je comprends maintenant le double intérêt de monseigneur à découvrir
+les traces du fils de cette pauvre femme.
+
+--Vous jugez aussi par là, mon cher baron, de l'affection que porte Son
+Altesse à toute cette famille, et combien vif est son chagrin de voir le
+jeune marquis si triste avec tant de raisons d'être heureux.
+
+--En effet, que manque-t-il à M. d'Harville? Il réunit tout, naissance,
+fortune, esprit, jeunesse; sa femme est charmante, aussi sage que
+belle...
+
+--Cela est vrai, et monseigneur n'a songé aux renseignements, dont nous
+venons de parler qu'après avoir en vain tâché de pénétrer la cause de la
+noire mélancolie de M. d'Harville; celui-ci s'est montré profondément
+touché des bontés de Son Altesse, mais il est toujours resté dans une
+complète réserve au sujet de sa tristesse. C'est peut-être une peine de
+coeur?
+
+--On le dit pourtant fort amoureux de sa femme; elle ne lui donne aucun
+motif de jalousie. Je la rencontre souvent dans le monde: elle est fort
+entourée, comme l'est toujours une jeune et charmante femme, mais sa
+réputation n'a jamais souffert la moindre atteinte.
+
+--Oui, le marquis se loue toujours beaucoup de sa femme... Il n'a eu
+qu'une très-petite discussion avec elle au sujet de la comtesse Sarah
+Mac-Gregor!
+
+--Elle la voit donc?
+
+--Par le plus malheureux hasard, le père du marquis d'Harville a connu,
+il y a dix-sept ou dix-huit ans, Sarah Seyton de Halsbury et son frère
+Tom, lors de leur séjour à Paris, où ils étaient patronnés par Mme
+l'ambassadrice d'Angleterre. Apprenant que le frère et la soeur se
+rendaient en Allemagne, le vieux marquis leur donna des lettres
+d'introduction pour le père de monseigneur, avec lequel il entretenait
+une correspondance suivie. Hélas! mon cher de Graün, peut-être sans
+cette recommandation bien des malheurs ne seraient pas arrivés, car
+monseigneur n'aurait sans doute pas connu cette femme. Enfin, lorsque la
+comtesse Sarah est revenue ici, sachant l'amitié de Son Altesse pour le
+marquis, elle s'est fait présenter à l'hôtel d'Harville, dans l'espoir
+d'y rencontrer monseigneur; car elle met autant d'acharnement à le
+poursuivre qu'il met de persistance à la fuir.
+
+--Se déguiser en homme pour relancer Son Altesse jusque dans la Cité!...
+Il n'y a qu'elle pour avoir des idées semblables.
+
+--Elle espérait peut-être par là toucher monseigneur, et le forcer à une
+entrevue qu'il a toujours refusée et évitée. Pour en revenir à Mme
+d'Harville, son mari, à qui monseigneur avait parlé de Sarah comme il
+convenait, a conseillé à sa femme de la voir le moins possible; mais la
+jeune marquise, séduite par les flatteries hypocrites de la comtesse,
+s'est un peu révoltée contre les avis de M. d'Harville. De là quelques
+petits dissentiments, qui du reste ne peuvent certainement pas causer le
+morne abattement du marquis.
+
+--Ah! les femmes... les femmes! mon cher Murph; je regrette beaucoup que
+Mme d'Harville se trouve en rapport avec cette Sarah... Cette jeune et
+charmante petite marquise ne peut que perdre au commerce d'une si
+diabolique créature.
+
+--À propos de créatures diaboliques, dit Murph, voici une dépêche
+relative à Cecily, l'indigne épouse du digne David.
+
+--Entre nous, mon cher Murph, cette audacieuse métisse[84] aurait bien
+mérité la terrible punition que son mari, le cher docteur nègre, a
+infligée au Maître d'école par ordre de monseigneur. Elle aussi a fait
+couler le sang, et sa corruption est épouvantable.
+
+--Et malgré cela si belle, si séduisante! Une âme perverse sous de
+gracieux dehors me cause toujours une double horreur.
+
+--Sous ce rapport, Cecily est doublement odieuse; mais j'espère que
+cette dépêche annule les derniers ordres donnés par monseigneur au sujet
+de cette misérable.
+
+--Au contraire... baron.
+
+--Monseigneur veut toujours qu'on l'aide à s'évader de la forteresse où
+elle avait été enfermée pour sa vie?
+
+--Oui.
+
+--Et que son prétendu ravisseur l'emmène en France? À Paris?
+
+--Oui, et bien plus... cette dépêche ordonne de hâter, autant que
+possible, l'évasion de Cecily et de la faire voyager assez rapidement
+pour qu'elle arrive ici au plus tard dans quinze jours.
+
+--Je m'y perds... Monseigneur avait toujours manifesté tant d'horreur
+pour elle!...
+
+--Et il en manifeste encore davantage, si cela est possible.
+
+--Et pourtant il la fait venir auprès de lui! Du reste, il sera toujours
+facile, comme l'a pensé Son Altesse, d'obtenir l'extradition de Cecily,
+si elle n'accomplit pas ce qu'il attend d'elle. On ordonne au fils du
+geôlier de la forteresse de Gerolstein d'enlever cette femme en feignant
+d'être épris d'elle; on lui donne toutes les facilités nécessaires pour
+accomplir ce projet. Mille fois heureuse de cette occasion de fuir, la
+métisse suit son ravisseur supposé, arrive à Paris; soit, mais elle
+reste toujours sous le coup de sa condamnation; c'est toujours une
+prisonnière évadée, et je suis parfaitement en mesure, dès qu'il plaira
+à monseigneur, de réclamer son extradition, de l'obtenir.
+
+--Qui vivra verra, mon cher de Graün: je vous prierai aussi, d'après
+l'ordre de monseigneur, d'écrire à notre chancellerie pour y demander,
+courrier par courrier, une copie légalisée de l'acte de mariage de
+David; car il s'est marié au palais ducal, en sa qualité d'officier de
+la maison de monseigneur.
+
+--En écrivant par le courrier d'aujourd'hui, nous aurons cet acte dans
+huit jours au plus tard.
+
+--Lorsque David a su par monseigneur la prochaine arrivée de Cecily, il
+en est resté pétrifié; puis s'est écrié: «J'espère que Votre Altesse ne
+m'obligera pas à voir ce monstre?--Soyez tranquille, a répondu
+monseigneur, vous ne la verrez pas... mais j'ai besoin d'elle pour
+certains projets.»
+
+--David s'est trouvé soulagé d'un poids énorme. Néanmoins, j'en suis
+sûr, de bien douloureux souvenirs s'éveillaient en lui.
+
+--Pauvre nègre!... il est capable de l'aimer toujours. On la dit encore
+si jolie!
+
+--Charmante... trop charmante... il faudrait l'oeil impitoyable d'un
+créole pour découvrir le _sang mêlé_ dans l'imperceptible nuance bistrée
+qui colore légèrement la couronne des ongles roses de cette métisse; nos
+fraîches beautés du Nord n'ont pas un teint plus transparent, une peau
+plus blanche, des cheveux d'un châtain plus doré.
+
+--J'étais en France lorsque monseigneur est revenu d'Amérique, ramenant
+David et Cecily; je sais que cet excellent homme est depuis cette époque
+attaché à Son Altesse par la plus vive reconnaissance, mais j'ai
+toujours ignoré par suite de quelle aventure il s'était voué au service
+de notre maître, et comment il avait épousé Cecily, que j'ai vue pour la
+première fois environ un an après son mariage; et Dieu sait le scandale
+qu'elle soulevait déjà!...
+
+--Je puis parfaitement vous instruire de ce que vous désirez savoir, mon
+cher baron; j'accompagnais monseigneur dans ce voyage d'Amérique où il a
+arraché David et la métisse au sort le plus affreux.
+
+--Vous êtes mille fois bon, mon cher Murph, je vous écoute, dit le
+baron.
+
+
+
+
+VII
+
+Histoire de David et de Cecily
+
+
+--M. Willis, riche planteur américain de la Floride, dit Murph, avait
+reconnu dans l'un de ses jeunes esclaves noirs, nommé David, attaché à
+l'infirmerie de son habitation, une intelligence très-remarquable, une
+commisération profonde et attentive pour les pauvres malades, auxquels
+il donnait avec amour les soins prescrits par les médecins et enfin une
+vocation si singulière pour l'étude de la botanique appliquée à la
+médecine, que, sans aucune instruction, il avait composé et classé une
+sorte de flore des plantes de l'habitation et de ses environs.
+L'exploitation de M. Willis, située sur le bord de la mer, était
+éloignée de quinze ou vingt lieues de la ville la plus prochaine; les
+médecins du pays, assez ignorants d'ailleurs, se dérangeaient
+difficilement, à cause des grandes distances et de l'incommodité des
+voies de communication. Voulant remédier à cet inconvénient si grave
+dans un pays sujet à de violentes épidémies, et avoir toujours un
+praticien habile, le colon eut l'idée d'envoyer David en France
+apprendre la chirurgie et la médecine. Enchanté de cette offre, le jeune
+Noir partit pour Paris; le planteur paya les frais de ses études, et, au
+bout de huit années d'un travail prodigieux, David, reçu docteur-médecin
+avec la plus grande distinction, revint en Amérique mettre son savoir à
+la disposition de son maître.
+
+--Mais David avait dû se regarder comme libre et émancipé de fait et de
+droit en mettant le pied en France.
+
+--Mais David est d'une loyauté rare, il avait promis à M. Willis de
+revenir; il revint. Puis il ne regardait pas pour ainsi dire comme
+sienne une instruction acquise avec l'argent de son maître. Et puis
+enfin il espérait pouvoir adoucir moralement et physiquement les
+souffrances des esclaves ses anciens compagnons. Il se promettait d'être
+non-seulement leur médecin, mais leur soutien, mais leur défenseur
+auprès du colon.
+
+--Il faut en effet être doué d'une probité rare et d'un saint amour de
+ses semblables pour retourner auprès d'un maître, après un séjour de
+huit années à Paris... au milieu de la jeunesse la plus démocratique de
+l'Europe.
+
+--Par ce trait... jugez de l'homme. Le voilà donc à la Floride, et, il
+faut le dire, traité par M. Willis avec considération et bonté, mangeant
+à sa table, logeant sous son toit; du reste, ce colon stupide, méchant,
+sensuel, despote, comme le sont quelques créoles, se crut très-généreux
+en donnant à David six cents francs de salaire. Au bout de quelques mois
+un typhus horrible se déclare sur l'habitation; M. Willis en est
+atteint, mais promptement guéri par les excellents soins de David. Sur
+trente nègres gravement malades, deux seulement périssent. M. Willis,
+enchanté des services de David, porte ses gages à mille deux cents
+francs; le médecin noir se trouvait le plus heureux du monde, ses frères
+le regardaient comme leur providence; il avait, très-difficilement il
+est vrai, obtenu du maître quelque amélioration à leur sort, il espérait
+mieux pour l'avenir, en attendant, il moralisait, il consolait ces
+pauvres gens, il les exhortait à la résignation; il leur parlait de
+Dieu, qui veille sur le nègre comme sur le Blanc; d'un autre monde, non
+plus peuplé de maîtres et d'esclaves, mais de justes et de méchants;
+d'une autre vie... éternelle celle-là, où les uns n'étaient plus le
+bétail, la chose des autres, mais où les victimes d'ici-bas étaient si
+heureuses qu'elles priaient dans le ciel pour leurs bourreaux... Que
+vous dirai-je? À ces malheureux qui, au contraire des autres hommes,
+comptent avec une joie amère les pas que chaque jour ils font vers la
+tombe... à ces malheureux qui n'espéraient que le néant, David fit
+espérer une liberté immortelle; leurs chaînes leur parurent alors moins
+lourdes, leurs travaux moins pénibles. David était leur idole. Une année
+environ se passa de la sorte. Parmi les plus jolies esclaves de cette
+habitation, on remarquait une métisse de quinze ans, nommée Cecily. M.
+Willis eut une fantaisie de sultan pour cette jeune fille; pour la
+première fois de sa vie peut-être il éprouva un refus, une résistance
+opiniâtre. Cecily aimait... elle aimait David, qui, pendant la dernière
+épidémie, l'avait soignée et sauvée avec un dévouement admirable; plus
+tard, l'amour, le plus chaste amour paya la dette de la reconnaissance.
+David avait des goûts trop délicats pour ébruiter son bonheur avant le
+jour où il pourrait épouser Cecily; il attendait qu'elle eût seize ans
+révolus. M. Willis, ignorant cette mutuelle affection, avait jeté
+superbement son mouchoir à la jolie métisse; celle-ci, tout éplorée,
+vint raconter à David les tentations brutales auxquelles elle avait à
+grand-peine échappé. Le Noir la rassure, et va sur-le-champ la demander
+en mariage à M. Willis.
+
+--Diable! mon cher Murph, j'ai bien peur de deviner la réponse du sultan
+américain... Il refusa?
+
+--Il refusa. Il avait, disait-il, du goût pour cette jeune fille; de sa
+vie il n'avait supporté les dédains d'une esclave: il voulait celle-là,
+il l'aurait. David choisirait une autre femme ou une autre maîtresse à
+son goût. Il y avait sur l'habitation dix capresses ou métisses aussi
+jolies que Cecily. David parla de son amour, que Cecily partageait
+depuis longtemps; le planteur haussa les épaules. David insista; ce fut
+en vain. Le créole eut l'imprudence de lui dire qu'il était d'un mauvais
+exemple de voir un maître céder à un esclave, et que, cet exemple, il ne
+le donnerait pas pour satisfaire à un caprice de David. Celui-ci
+supplia, le maître s'impatienta; David, rougissant de s'humilier
+davantage, parla d'un ton ferme des services qu'il rendait et de son
+désintéressement; car il se contentait du plus mince salaire. M. Willis,
+irrité, lui répondit avec mépris qu'il était mille fois trop bien traité
+pour un esclave. À ces mots, l'indignation de David éclata... Pour la
+première fois il parla en homme éclairé sur ses droits par un séjour de
+huit années en France. M. Willis, furieux, le traita d'esclave révolté,
+le menaça de la chaîne. David proféra quelques paroles amères et
+violentes... Deux heures après, attaché à un poteau, on le déchirait de
+coups de fouet, pendant qu'à sa vue on entraînait Cecily dans le sérail
+du planteur.
+
+--La conduite de ce planteur était stupide et effroyable... C'est
+l'absurdité dans la cruauté... Il avait besoin de cet homme, après
+tout...
+
+--Tellement besoin que, ce jour-là même, l'accès de fureur où il s'était
+mis, joint à l'ivresse où cette brute se plongeait chaque soir, lui
+donna une maladie inflammatoire des plus dangereuses, et dont les
+symptômes se déclarèrent avec la rapidité particulière à ces affections:
+le planteur se met au lit avec une fièvre horrible... Il envoie un
+exprès chercher un médecin; mais le médecin ne peut arriver à
+l'habitation avant trente-six heures...
+
+--Vraiment cette péripétie semble providentielle... La fatale position
+de cet homme était méritée...
+
+--Le mal faisait d'effrayants progrès... David seul pouvait sauver le
+colon; mais Willis, méfiant comme tous les scélérats, ne doutait pas que
+le Noir, pour se venger, ne l'empoisonnât dans une potion... car, après
+l'avoir battu de verges, on avait jeté David au cachot... Enfin,
+épouvanté de la marche de la maladie, brisé par la souffrance, pensant
+que, mourir pour mourir, il avait au moins une chance dans la générosité
+de son esclave, après de terribles hésitations Willis fit déchaîner
+David.
+
+--Et David sauva le planteur!
+
+--Pendant cinq jours et cinq nuits il le veilla comme il aurait veillé
+son père, combattant la maladie pas à pas avec un savoir, une habileté
+admirables; il finit par en triompher, à la profonde surprise du médecin
+qu'on avait fait appeler, et qui n'arriva que le second jour.
+
+--Et une fois rendu à la santé... le colon?
+
+--Ne voulant pas rougir devant son esclave qui l'écraserait à chaque
+instant de toute la hauteur de son admirable générosité, le colon, à
+l'aide d'un sacrifice énorme, parvint à attacher à son habitation le
+médecin qu'on avait été quérir, et David fut remis au cachot.
+
+--Cela est horrible, mais cela ne m'étonne pas: David eût été pour cet
+homme un remords vivant.
+
+--Cette conduite barbare n'était pas d'ailleurs seulement dictée par la
+vengeance et par la jalousie. Les Noirs de M. Willis aimaient David avec
+toute l'ardeur de la reconnaissance: il était pour eux le sauveur du
+corps et de l'âme. Ils savaient les soins qu'il avait prodigués au colon
+lors de la maladie de ce dernier... Aussi, sortant par miracle de
+l'abrutissante apathie où l'esclavage plonge ordinairement la créature,
+ces malheureux témoignèrent vivement leur indignation, ou plutôt de leur
+douleur, lorsqu'ils virent David déchiré à coups de fouet. M. Willis,
+exaspéré, crut découvrir dans cette manifestation le germe d'une
+révolte... Songeant à l'influence que David avait acquise sur les
+esclaves, il le crut capable de se mettre plus tard à la tête d'un
+soulèvement et de se venger alors de l'exécrable ingratitude de son
+maître... Cette crainte absurde fut un nouveau motif pour le colon
+d'accabler David de mauvais traitements et de le mettre hors d'état
+d'accomplir les sinistres desseins dont il le soupçonnait.
+
+--À ce point de vue d'une terreur farouche... cette conduite semble
+moins stupide, quoique tout aussi féroce.
+
+--Peu de temps après ces événements, nous arrivons en Amérique.
+Monseigneur avait affrété un brick danois à Saint-Thomas; nous visitions
+incognito toutes les habitations du littoral américain que nous
+côtoyions. Nous fûmes magnifiquement reçus par M. Willis. Le lendemain
+de notre arrivée, le soir, après boire, autant par excitation du vin que
+par forfanterie cynique, M. Willis nous raconta, avec d'horribles
+plaisanteries, l'histoire de David et de Cecily; car j'oubliais de vous
+dire qu'on avait fait aussi jeter cette malheureuse au cachot, pour la
+punir de ses premiers dédains. À cet affreux récit, Son Altesse crut que
+Willis se vantait ou qu'il était ivre... Cet homme était ivre, mais il
+ne se vantait pas. Pour dissiper son incrédulité, le colon se leva de
+table en commandant à un esclave de prendre une lanterne et de nous
+conduire au cachot de David.
+
+--Eh bien?
+
+--De ma vie je n'ai vu un spectacle aussi déchirant. Hâves, décharnés, à
+moitié nus, couverts de plaies, David et cette malheureuse fille,
+enchaînés par le milieu du corps, l'un à un bout du cachot, l'autre du
+côté opposé, ressemblaient à des spectres. La lanterne qui nous
+éclairait jetait sur ce tableau une teinte plus lugubre encore. David, à
+notre aspect, ne prononça pas un mot; son regard avait une effrayante
+fixité. Le colon lui dit avec une ironie cruelle:
+
+--Eh bien! docteur, comment vas-tu!... Toi qui es si savant... Sauve-toi
+donc!...
+
+Le Noir répondit par une parole et par un geste sublimes; il leva
+lentement la main droite, son index étendu vers le plafond; et, sans
+regarder le colon, d'un ton solennel il dit:
+
+--DIEU!
+
+Et il se tut.
+
+--_Dieu_? reprit le planteur en éclatant de rire; dis-lui donc, à Dieu,
+de venir t'arracher de mes mains! Je l'en défie!...
+
+Puis ce Willis, égaré par la fureur et par l'ivresse, montra le poing au
+ciel et s'écria en blasphémant:
+
+--Oui, je défie Dieu de m'enlever mes esclaves avant leur mort!... S'il
+ne le fait pas, je nie son existence!...
+
+--C'était un fou stupide!
+
+--Cela nous souleva le coeur de dégoût... monseigneur ne dit mot. Nous
+sortons du cachot... Cet antre était situé, ainsi que l'habitation, sur
+le bord de la mer. Nous retournons à bord de notre brick, mouillé à une
+très-petite distance. À une heure du matin, au moment où toute
+l'habitation était plongée dans le plus profond sommeil, monseigneur
+descend à terre avec huit hommes bien armés, va droit au cachot, le
+force, enlève David ainsi que Cecily. Les deux victimes sont
+transportées à bord sans qu'on se soit aperçu de notre expédition; puis
+monseigneur et moi nous nous rendons à la maison du planteur.
+
+«Bizarrerie étrange! Ces hommes torturent leurs esclaves et ne prennent
+contre eux aucune précaution: ils dorment fenêtres et portes ouvertes.
+Nous arrivons très-facilement à la chambre à coucher du planteur,
+intérieurement éclairée par une verrine. Celui-ci se dresse sur son
+séant, le cerveau encore alourdi par les fumées de l'ivresse.
+
+«Vous avez ce soir défié Dieu de vous enlever vos deux victimes avant
+leur mort? Il vous les enlève», dit monseigneur. Puis, prenant un sac
+que je portais et qui renfermait vingt-cinq mille francs en or, il le
+jeta sur le lit de cet homme et ajouta: «Voici qui vous indemnisera de
+la perte de vos deux esclaves. À votre violence qui tue j'oppose une
+violence qui sauve, Dieu jugera!...» Et nous disparaissons, laissant M.
+Willis stupéfait, immobile, se croyant sous l'impression d'un songe.
+Quelques minutes après, nous avions rejoint le brick et mis à la voile.
+
+--Il me semble, mon cher Murph, que Son Altesse indemnisait bien
+largement ce misérable de la perte de ses esclaves; car à la rigueur,
+David ne lui appartenait plus.
+
+--Nous avions à peu près calculé la dépense faite pour les études de ce
+dernier pendant huit ans, puis au moins triplé sa valeur et celle de
+Cecily comme simples esclaves. Notre conduite blessait le droit des
+gens, je le sais; mais si vous aviez vu dans quel horrible état se
+trouvaient ces malheureux presque agonisants, si vous aviez entendu ce
+défi sacrilège jeté à la face de Dieu par cet homme ivre de vin et de
+férocité, vous comprendriez que monseigneur ait voulu, comme il le dit
+dans cette occasion, «jouer un peu le rôle de la Providence».
+
+--Cela est tout aussi attaquable et aussi justiciable que la punition du
+Maître d'école, mon digne squire. Et cette aventure n'eut d'ailleurs pas
+de suite?
+
+--Elle n'en pouvait avoir aucune. Le brick était sous pavillon danois,
+l'incognito de Son Altesse sévèrement gardé; nous passions pour de
+riches Anglais. À qui M. Willis, s'il eût osé se plaindre, eût-il
+adressé ses réclamations? En fait, il nous avait dit lui-même, et le
+médecin de monseigneur le constata dans un procès-verbal, que les deux
+esclaves n'auraient pas vécu huit jours de plus dans cet affreux cachot.
+Il fallut les plus grands soins pour arracher Cecily à une mort presque
+certaine. Enfin ils revinrent à la vie. Depuis ce temps, David est resté
+attaché à monseigneur comme médecin, et il a pour lui le dévouement le
+plus profond.
+
+--David épousa sans doute Cecily, en arrivant en Europe?
+
+--Ce mariage, qui paraissait devoir être si heureux, se fit dans le
+temple du palais de monseigneur; mais, par un revirement extraordinaire,
+une fois en jouissance d'une position inespérée, oubliant tout ce que
+David avait souffert pour elle et ce qu'elle-même avait souffert pour
+lui, rougissant, dans ce monde nouveau, d'être mariée à un nègre,
+Cecily, séduite par un homme d'ailleurs horriblement dépravé, commit une
+première faute. On eût dit que la perversité naturelle de cette
+malheureuse, jusqu'alors endormie, n'attendait que ce dangereux ferment
+pour se développer avec une effroyable énergie. Vous savez le reste, le
+scandale de ses aventures. Après deux années de mariage, David, qui
+avait autant de confiance que d'amour, apprit toutes ces infamies: un
+coup de foudre l'arracha de sa profonde et aveugle sécurité.
+
+--Il voulut, dit-on, tuer sa femme?
+
+--Oui; mais, grâce aux instances de monseigneur, il consentit à ce
+qu'elle fût renfermée pour sa vie dans une forteresse. Et c'est cette
+prison que monseigneur vient d'ouvrir... à votre grand étonnement et au
+mien, je ne vous le cache pas, mon cher baron.
+
+--Franchement, la résolution de monseigneur m'étonne d'autant plus que
+le gouverneur de la forteresse a maintes fois prévenu Son Altesse que
+cette femme était indomptable; rien n'avait pu rompre ce caractère
+audacieux et endurci dans le vice, et, malgré cela, monseigneur persiste
+à la mander ici. Dans quel but? Pour quel motif?
+
+--Voilà, mon cher baron, ce que j'ignore comme vous. Mais il se fait
+tard. Son Altesse désire que votre courrier parte le plus tôt possible
+pour Gerolstein.
+
+--Avant deux heures il sera en route. Ainsi, mon cher Murph... à ce
+soir!
+
+--À ce soir?
+
+--Avez-vous donc oublié qu'il y a grand bal à l'ambassade de ***, et que
+Son Altesse doit y aller?
+
+--C'est juste; depuis l'absence du colonel Warner et du comte d'Harneim,
+j'oublie toujours que je remplis les fonctions de chambellan et d'aide
+de camp.
+
+--Mais à propos du comte et du colonel, quand nous reviennent-ils? Leurs
+missions sont-elles bientôt achevées?
+
+--Monseigneur, vous le savez, les tient éloignés le plus longtemps
+possible, pour avoir plus de solitude et de liberté. Quant à la mission
+que Son Altesse leur a donnée pour s'en débarrasser honnêtement, en les
+envoyant, l'un à Avignon, l'autre à Strasbourg, je vous la confierai un
+jour que nous serons tous deux d'humeur sombre; car je défierais le plus
+noir hypocondriaque de ne pas éclater de rire, non-seulement à cette
+confidence, mais à certains passages des dépêches de ces dignes
+gentilshommes, qui prennent leurs prétendues missions avec un incroyable
+sérieux.
+
+--Franchement, je n'ai jamais bien compris pourquoi Son Altesse avait
+placé le colonel et le comte dans son service particulier.
+
+--Comment! le colonel Warner n'est-il pas le type admirable du
+militaire? Y a-t-il, dans toute la Confédération germanique, une plus
+belle taille, de plus belles moustaches, une tournure plus martiale? Et
+lorsqu'il est sanglé, caparaçonné, bridé, empanaché, peut-on voir un
+plus triomphant, un plus glorieux, un plus fier, un plus bel... animal?
+
+--C'est vrai; mais cette beauté-là l'empêche justement d'avoir l'air
+excessivement spirituel.
+
+--Eh bien! Monseigneur dit que, grâce au colonel, il s'est habitué à
+trouver tolérables les gens les plus pesants du monde. Avant certaines
+audiences mortelles, il s'enferme une petite demi-heure avec le colonel,
+et il sort de là tout crâne, tout gaillard, et prêt à défier l'ennui en
+personne.
+
+--De même que le soldat romain, avant une marche forcée, se chaussait de
+sandales de plomb, afin de trouver toute fatigue légère en les quittant.
+J'apprécie maintenant l'utilité du colonel. Mais le comte d'Harneim?
+
+--Est aussi d'une grande utilité pour monseigneur: en entendant sans
+cesse bruire à ses côtés ce vieux hochet creux, brillant et sonore, en
+voyant cette bulle de savon si gonflée... de néant, si magnifiquement
+diaprée, qui représente le côté théâtral et puéril du pouvoir souverain,
+monseigneur sent plus vivement encore la vanité de ces pompes stériles,
+et, par contraste, il a souvent dû à la contemplation de l'inutile et
+miroitant chambellan les idées les plus sérieuses et les plus fécondes.
+
+--Du reste, il faut être juste, mon cher Murph, dans quelle cour
+trouverait-on, je vous prie, un plus parfait modèle du chambellan? Qui
+connaît mieux que cet excellent d'Harneim les innombrables règles et
+traditions de l'étiquette? Qui sait porter plus gravement une croix
+d'émail au cou et plus majestueusement une clef d'or au dos?
+
+--À propos, baron, monseigneur prétend que le dos d'un chambellan a une
+physionomie toute particulière: c'est, dit-il, une expression à la fois
+contrainte et révoltée, qui fait peine à voir; car, ô douleur! c'est au
+dos du chambellan que brille le signe symbolique de sa charge; et, selon
+monseigneur, ce digne d'Harneim semble toujours tenté de se présenter à
+reculons, pour que l'on juge tout de suite de son importance.
+
+--Le fait est que le sujet incessant des méditations du comte est la
+question de savoir par quelle fatale imagination on a placé la clef de
+chambellan derrière le dos; car, ainsi qu'il le dit très-sensément, avec
+une sorte de douleur courroucée: «Que diable! On n'ouvre pas une porte
+avec le dos, pourtant!»
+
+--Baron! le courrier, le courrier! dit Murph en montrant la pendule au
+baron.
+
+--Maudit homme, qui me fait causer! C'est votre faute. Présentez mes
+respects à Son Altesse, dit M. de Graün, en courant prendre son chapeau;
+et à ce soir, mon cher Murph.
+
+--À ce soir, mon cher baron; un peu tard, car je suis sûr que
+monseigneur voudra visiter aujourd'hui même la mystérieuse maison de la
+rue du Temple.
+
+
+
+
+VIII
+
+Une maison de la rue du Temple
+
+
+Afin d'utiliser les renseignements que le baron de Graün avait
+recueillis sur la Goualeuse et sur Germain, fils du Maître d'école,
+Rodolphe devait se rendre rue du Temple, et chez le notaire Jacques
+Ferrand:
+
+Chez celui-ci, pour tâcher d'obtenir de Mme Séraphin quelques indices
+sur la famille de Fleur-de-Marie.
+
+À la maison de la rue du Temple, récemment habitée par Germain, afin de
+tenter de découvrir la retraite de ce jeune homme par l'intermédiaire de
+Mlle Rigolette; tâche assez difficile, cette grisette sachant peut-être
+que le fils du Maître d'école avait le plus grand intérêt à laisser
+complètement ignorer sa nouvelle demeure.
+
+En louant dans la maison de la rue du Temple la chambre naguère occupée
+par Germain, Rodolphe facilitait ainsi ses recherches et se mettait à
+même d'observer de près les différentes classes de gens qui occupaient
+cette demeure.
+
+Le jour même de l'entretien du baron de Graün et de Murph, Rodolphe se
+rendit, vers les trois heures, à la rue du Temple, par une triste
+journée d'hiver.
+
+Située au centre d'un quartier marchand et populeux, cette maison
+n'offrait rien de particulier dans son aspect; elle se composait d'un
+rez-de-chaussée occupé par un rogomiste, et de quatre étages surmontés
+de mansardes.
+
+Une allée sombre, étroite, conduisait à une petite cour ou plutôt à une
+espèce de puits carré de cinq ou six pieds de large, complètement privé
+d'air, de lumière, réceptacle infect de toutes les immondices de la
+maison, qui y pleuvaient des étages supérieurs, car des lucarnes sans
+vitres s'ouvraient au-dessus du plomb de chaque palier.
+
+Au pied d'un escalier humide et noir, une lueur rougeâtre annonçait la
+loge du portier; loge enfumée par la combustion d'une lampe, nécessaire
+même en plein midi pour éclairer cet antre obscur où nous suivrons
+Rodolphe, à peu près vêtu en commis marchand non endimanché.
+
+Il portait un paletot de couleur douteuse, un chapeau quelque peu
+déformé, une cravate rouge, un parapluie et d'immenses socques
+articulés. Pour compléter l'illusion de son rôle, Rodolphe tenait sous
+le bras un grand rouleau d'étoffes soigneusement enveloppé.
+
+Il rentra chez le portier pour lui demander à visiter la chambre alors
+vacante.
+
+Un quinquet, placé derrière un globe de verre rempli d'eau qui lui sert
+de réflecteur, éclaire la loge. Au fond, on aperçoit un lit recouvert
+d'une courtepointe arlequin, formée d'une multitude de morceaux
+d'étoffes de toute espèce et de toute couleur; à gauche, une commode de
+noyer, dont le marbre supporte pour ornement:
+
+Un petit saint Jean de cire, avec son mouton blanc et sa perruque
+blonde, le tout placé sous une cage de verre étoilée, dont les fêlures
+sont ingénieusement consolidées par des bandes de papier bleu;
+
+Deux flambeaux de vieux plaqué rougi par le temps, et portant, au lieu
+de bougies, des oranges pailletées, sans doute récemment offertes à la
+portière comme cadeau du jour de l'an;
+
+Deux boîtes, l'une en paille de couleurs variées, l'autre recouverte de
+petits coquillages; ces deux objets d'art sentent leur maison de
+détention ou leur bagne d'une lieue[85]. (Espérons, pour la moralité du
+portier de la rue du Temple, que ce présent n'est pas un hommage de
+l'auteur.)
+
+Enfin, entre les deux boîtes, et sous un globe de pendule, on admire une
+petite paire de bottes à coeur, en maroquin rouge, véritables bottes de
+poupée, mais soigneusement et savamment travaillées, ouvrées et piquées.
+
+Ce chef-d'oeuvre, comme disaient les anciens artisans, joint à une
+abominable odeur de cire rance et à de fantastiques arabesques dessinées
+le long des murs avec une innombrable quantité de vieilles chaussures,
+annonce suffisamment que le portier de cette maison a travaillé dans le
+neuf avant de descendre jusqu'à la restauration des vieilles
+chaussures.
+
+Lorsque Rodolphe s'aventura dans ce bouge, M. Pipelet, le portier,
+momentanément absent, était représenté par Mme Pipelet. Celle-ci, placée
+près d'un poêle de fonte situé au milieu de la loge, semblait écouter
+gravement _chanter_ sa marmite (c'est l'expression consacrée).
+
+L'Hogarth français, Henri Monnier, a si admirablement stéréotypé la
+portière que nous nous contenterons de prier le lecteur, s'il veut se
+figurer Mme Pipelet, d'évoquer dans son souvenir la plus laide, la plus
+ridée, la plus bourgeonnée, la plus sordide, la plus dépenaillée, la
+plus hargneuse, la plus venimeuse des portières immortalisées par cet
+éminent artiste.
+
+Le seul trait que nous nous permettrons d'ajouter à cet idéal, qui ne
+peut manquer d'être une merveilleuse réalité, sera une bizarre coiffure
+composée d'une perruque à la Titus; perruque originairement blonde, mais
+nuancée par le temps d'une foule de tons roux et jaunâtres, bruns et
+fauves, qui émaillaient pour ainsi dire une confusion inextricable de
+mèches dures, roides, hérissées, emmêlées. Mme Pipelet n'abandonnait
+jamais cet unique et éternel ornement de son crâne sexagénaire.
+
+À la vue de Rodolphe, la portière prononça d'un ton rogue ces mots
+sacramentels:
+
+--Où allez-vous?
+
+--Madame, il y a, je crois, une chambre et un cabinet à louer dans cette
+maison? demanda Rodolphe en appuyant sur le mot madame, ce qui ne flatta
+pas médiocrement Mme Pipelet. Elle répondit moins aigrement:
+
+--Il y a une chambre à louer au quatrième, mais on ne peut pas la
+voir... Alfred est sorti...
+
+--Votre fils, sans doute, madame? Rentrera-t-il bientôt?
+
+--Non, monsieur, ce n'est pas mon fils, c'est mon mari!... Pourquoi donc
+Pipelet ne s'appellerait-il pas Alfred?
+
+--Il en a parfaitement le droit, madame; mais, si vous le permettez,
+j'attendrai un moment son retour. Je tiendrais à louer cette chambre, le
+quartier et la rue me conviennent; la maison me plaît, car elle me
+semble admirablement bien tenue. Pourtant, avant de visiter le logement
+que je désire occuper, je voudrais savoir si vous pouvez, madame, vous
+charger de mon ménage? J'ai l'habitude de ne jamais employer que les
+concierges, toutefois quand ils y consentent.
+
+Cette proposition, exprimée en termes si flatteurs: concierge!... gagna
+complètement Mme Pipelet; elle répondit:
+
+--Mais certainement, monsieur... Je ferai votre ménage... Je m'en
+honore, et pour six francs par mois vous serez servi comme un prince.
+
+--Va pour les six francs. Madame... votre nom?
+
+--Pomone-Fortunée-Anastasie Pipelet.
+
+--Eh bien! Madame Pipelet, je consens aux six francs par mois pour vos
+gages. Et si la chambre me convient... quel est son prix?
+
+--Avec le cabinet, cent cinquante francs, monsieur; pas un liard à
+rabattre... Le principal locataire est un chien... un chien qui tondrait
+sur un oeuf.
+
+--Et vous le nommez?
+
+--M. Bras-Rouge.
+
+Ce nom et les souvenirs qu'il éveillait firent tressaillir Rodolphe.
+
+--Vous dites, madame Pipelet, que le principal locataire se nomme?...
+
+--Eh bien... M. Bras-Rouge.
+
+--Et il demeure?
+
+--Rue aux Fèves; n° 13; il tient aussi un estaminet dans les fossés des
+Champs-Élysées.
+
+Il n'y avait plus à en douter, c'était le même homme... Cette rencontre
+semblait étrange à Rodolphe.
+
+--Si M. Bras-Rouge est le principal locataire, dit-il, quel est le
+propriétaire de la maison?
+
+--M. Bourdon; mais je n'ai jamais eu affaire qu'à M. Bras-Rouge.
+
+Voulant mettre la portière en confiance, Rodolphe reprit:
+
+--Tenez, ma chère madame Pipelet, je suis un peu fatigué; le froid m'a
+gelé... rendez-moi le service d'aller chez le rogomiste qui demeure dans
+la maison, vous me rapporterez un flacon de cassis et deux verres... ou
+plutôt trois verres, puisque votre mari va rentrer.
+
+Et il donna cent sous à cette femme.
+
+--Ah çà! monsieur, vous voulez donc que du premier mot on vous adore?
+s'écria la portière dont le nez bourgeonné sembla s'illuminer de tous
+les feux d'une bachique convoitise.
+
+--Oui, madame Pipelet, je veux être adoré.
+
+--Ça me chausse, ça me chausse; mais je n'apporterai que deux verres,
+moi et Alfred nous buvons toujours dans le même. Pauvre chéri, il est si
+friand pour ce qui est des femmes!!!
+
+--Allez, madame Pipelet, nous attendrons Alfred.
+
+--Ah çà, si quelqu'un vient... vous garderez la loge?
+
+--Soyez tranquille. La vieille sortit.
+
+Resté seul, Rodolphe réfléchit à cette bizarre circonstance qui le
+rapprochait de Bras-Rouge; il s'étonna seulement de ce que François
+Germain eût pu rester pendant trois mois dans cette maison avant d'être
+découvert par les complices du Maître d'école qui étaient en rapport
+avec Bras-Rouge.
+
+À ce moment, un facteur frappa aux carreaux de la loge, y passa le bras,
+tendit deux lettres en disant:--Trois sous!
+
+--Six sous, puisqu'il y a deux lettres, dit Rodolphe.
+
+--Une d'affranchie, répondit le facteur.
+
+Après avoir payé, Rodolphe regarda d'abord machinalement les deux
+lettres qu'on venait de lui remettre; mais bientôt elles lui semblèrent
+dignes d'un curieux examen.
+
+L'une, adressée à Mme Pipelet, exhalait à travers son enveloppe de
+papier satiné une forte odeur de sachet de peau d'Espagne. Sur son
+cachet de cire rouge, on voyait ces deux lettres: C. R., surmontées d'un
+casque et appuyées sur un support étoilé de la croix de la Légion
+d'honneur; l'adresse était tracée d'une main ferme. La prétention
+héraldique de ce casque et de cette croix fit sourire Rodolphe et le
+confirma dans l'idée que cette lettre n'était pas écrite par une femme.
+
+Mais quel était le correspondant musqué, blasonné... de Mme Pipelet?
+
+L'autre lettre, d'un papier gris commun, fermée avec un pain à cacheter
+picoté de coups d'épingle, était pour M. César Bradamanti, dentiste
+opérateur.
+
+Évidemment contrefaite, l'écriture de cette suscription se composait de
+lettres toutes majuscules.
+
+Fut-ce pressentiment, fantaisie de son imagination ou réalité, cette
+lettre parut à Rodolphe d'une triste apparence. Il remarqua quelques
+lettres de l'adresse à demi effacées dans un endroit où le papier
+fripait légèrement.
+
+Une larme était tombée là.
+
+Mme Pipelet rentra, portant le flacon de cassis et deux verres.
+
+--J'ai lambiné, n'est-ce pas, monsieur? Mais une fois qu'on est dans la
+boutique du père Joseph, il n'y a pas moyen d'en sortir. Ah! le vieux
+possédé!... Croiriez-vous qu'avec une femme d'âge comme moi, il conte
+encore la gaudriole?
+
+--Diable!... si Alfred savait cela?
+
+--Ne m'en parlez pas, le sang me tourne rien que d'y songer. Alfred est
+jaloux comme un Bédouin; et pourtant, de la part du père Joseph, c'est
+l'histoire de rire, en tout bien, tout honneur.
+
+--Voici deux lettres que le facteur a apportées, dit Rodolphe.
+
+--Ah! mon Dieu... faites excuse, monsieur... Et vous avez payé?
+
+--Oui.
+
+--Vous êtes bien bon. Alors je vas vous retenir ça sur la monnaie que je
+vous rapporte... Combien est-ce?
+
+--Trois sous, répondit Rodolphe en souriant du singulier mode de
+remboursement adopté par Mme Pipelet.
+
+--Comment! Trois sous?... C'est six sous, il y a deux lettres.
+
+--Je pourrais abuser de votre confiance en vous faisant retenir sur ma
+monnaie six sous au lieu de trois; mais j'en suis incapable, madame
+Pipelet... Une des deux lettres, qui vous est adressée, est affranchie.
+Et, sans être indiscret, je vous ferai observer que vous avez là un
+correspondant dont les billets doux sentent furieusement bon.
+
+--Voyons donc, dit la portière en prenant la lettre satinée. C'est, ma
+foi, vrai... ça a l'air d'un billet doux! Dites donc, monsieur, un
+billet doux! Ah! bien! par exemple... Quel est donc le polisson qui
+oserait?...
+
+--Et si Alfred s'était trouvé là, madame Pipelet?
+
+--Ne dites pas ça, ou je m'évanouis dans vos bras!
+
+--Je ne le dis plus, madame Pipelet!
+
+--Mais que je suis bête!... M'y voilà, dit la portière en haussant les
+épaules, je sais... je sais... c'est du commandant... Ah! quelle
+souleur[86] j'ai eue! Mais ça n'empêche pas de compter: voyons, c'est
+trois sous pour l'autre lettre, n'est-ce pas? Ainsi nous disions, quinze
+sous de cassis et trois sous de port de lettre que je retiens, ça fait
+dix-huit; dix-huit et deux que voilà font vingt, et quatre francs font
+cent sous; les bons comptes font les bons amis.
+
+--Et voilà vingt sous pour vous, madame Pipelet; vous avez une si
+miraculeuse manière de rembourser les avances qu'on a faites pour vous,
+que je tiens à l'encourager.
+
+--Vingt sous! Vous me donnez vingt sous!... Et pourquoi donc ça? s'écria
+Mme Pipelet d'un air à la fois alarmé et étonné de cette générosité
+fabuleuse.
+
+--Ce sera un à-compte sur le denier à Dieu, si je prends la chambre.
+
+--Comme ça, j'accepte; mais j'en préviendrai Alfred.
+
+--Certainement; mais voici l'autre lettre: elle est adressée à M. César
+Bradamanti.
+
+--Ah! oui... Le dentiste du troisième... Je vas la mettre dans la
+_botte_ aux lettres.
+
+Rodolphe crut avoir mal entendu, mais il vit Mme Pipelet jeter gravement
+la lettre dans une vieille botte à revers accrochée au mur. Rodolphe la
+regardait avec surprise.
+
+--Comment? lui dit-il, vous mettez cette lettre...
+
+--Eh bien! monsieur, je la mets dans la _botte_ aux lettres... Comme ça,
+rien ne s'égare; quand les locataires rentrent, Alfred ou moi nous
+secouons la botte, on fait le triage, et chacun a son poulet.
+
+--Votre maison est si parfaitement ordonnée, que cela me donne de plus
+en plus l'envie d'y demeurer; cette botte aux lettres surtout me ravit.
+
+--Mon Dieu, c'est bien simple, reprit modestement Mme Pipelet: Alfred
+avait cette vieille botte dépareillée; autant l'utiliser au service des
+locataires.
+
+Ce disant, la portière avait décacheté la lettre qui lui était adressée,
+elle la tournait en tout sens; après quelques moments d'embarras, elle
+dit à Rodolphe:
+
+--C'est toujours Alfred qui est chargé de lire, parce que je ne le sais
+pas. Est-ce que vous voudriez bien, monsieur... être pour moi comme est
+Alfred?
+
+--Pour lire cette lettre, volontiers, dit Rodolphe, très-curieux de
+connaître le correspondant de Mme Pipelet.
+
+Il lut ce qui suit sur un papier satiné, dans l'angle duquel on
+retrouvait le casque, les lettres C. R., le support héraldique et la
+croix d'honneur.
+
+«Demain vendredi, à onze heures, on fera grand feu dans les deux pièces,
+et on nettoiera bien les glaces et on ôtera les housses partout, en
+prenant bien garde d'écailler la dorure des meubles en époussetant.
+
+«Si par hasard je n'étais pas arrivé lorsqu'une dame viendra en fiacre,
+sur les une heure, me demander sous le nom de M. Charles, on la fera
+monter à l'appartement, dont on descendra la clef, qu'on me remettra
+lorsque j'arriverai moi-même.»
+
+Malgré la rédaction peu académique de ce billet, Rodolphe comprit
+parfaitement ce dont il s'agissait et dit à la portière:
+
+--Qui habite donc le premier étage?
+
+La vieille approcha son doigt jaune et ridé de sa lèvre pendante et
+répondit avec un malicieux ricanement.
+
+--_Motus_... c'est des intrigues de femme.
+
+--Je vous demande cela, ma chère madame Pipelet... parce qu'avant de
+loger dans une maison... on désire savoir...
+
+--C'est tout simple... dis-moi qui tu plantes... je te dirai qui tu
+plais, n'est-ce pas?
+
+--J'allais vous le dire.
+
+--Du reste, je peux bien vous communiquer ce que je sais là-dessus, ça
+ne sera pas long... Il y a environ six semaines, un tapissier est venu
+ici, a examiné le premier, qui était à louer, a demandé le prix, et le
+lendemain il est revenu avec un beau jeune homme blond, petites
+moustaches, croix d'honneur, beau linge. Le tapissier l'appelait...
+commandant.
+
+--C'est donc un militaire?
+
+--Militaire! reprit Mme Pipelet en haussant les épaules, allons donc!
+c'est comme si Alfred s'intitulait concierge.
+
+--Comment?
+
+--Il est tout bonnement de la garde nationale, dans l'état-major; le
+tapissier l'appelait commandant pour le flatter... de même que ça flatte
+Alfred quand on l'appelle concierge. Enfin, quand le commandant (nous ne
+le connaissons que sous ce nom-là) a eu tout vu, il a dit au tapissier:
+«C'est bon, ça me convient, arrangez ça, voyez le propriétaire.--Oui,
+commandant, qu'a dit l'autre...»--Et le lendemain le tapissier a signé
+le bail en son nom, à lui, tapissier, avec M. Bras-Rouge, lui a payé six
+mois d'avance, parce qu'il paraît que le jeune homme ne veut pas être
+connu. Tout de suite après, les ouvriers sont venus tout démolir au
+premier; ils ont apporté des essophas, des rideaux en soie, des glaces
+dorées, des meubles superbes; aussi c'est beau comme dans un café des
+boulevards! Sans compter des tapis partout, et si épais et si doux qu'on
+dirait qu'on marche sur des bêtes... Quand ç'a été fini, le commandant
+est revenu pour voir tout ça; il a dit à Alfred: «Pouvez-vous vous
+charger d'entretenir cet appartement, où je ne viendrai pas souvent, d'y
+faire du feu de temps en temps, et de tout préparer pour me recevoir
+quand je vous l'écrirai par la petite poste?--Oui, commandant, lui dit
+ce flatteur d'Alfred.--Et combien me prendrez-vous pour ça?--Vingt
+francs par moi, commandant.--Vingt francs! Allons donc! vous plaisantez,
+portier.»--Et voilà ce beau fils à marchander comme un ladre, à carotter
+le pauvre monde. Voyez donc, pour une ou deux malheureuses pièces de
+cent sous, quand il a fait des dépenses abominables pour un appartement
+qu'il n'habite pas! Enfin, à force de batailler, nous avons obtenu douze
+francs. Douze francs! Dites donc, si ça ne fait pas suer!... Commandant
+de deux liards, va! Quelle différence avec vous, monsieur! ajouta la
+portière en s'adressant à Rodolphe d'un air agréable, vous ne vous
+faites pas appeler commandant, vous n'avez l'air de rien du tout, et
+vous êtes convenu avec moi de six francs du premier mot.
+
+--Et depuis, ce jeune homme est-il revenu?
+
+--Vous allez voir, c'est ça qui est le plus drôle; il paraît qu'on le
+fait joliment droguer, le commandant. Il a déjà écrit trois fois, comme
+aujourd'hui, d'allumer le feu, d'arranger tout, qu'il viendrait une
+dame. Ah! bien oui! Va-t'en voir s'ils viennent!
+
+--Personne n'a paru?
+
+--Écoutez donc. La première des trois fois, le commandant est arrivé
+tout flambant, chantonnant entre ses dents et faisant le gros dos; il a
+attendu deux bonnes heures... personne; quand il a repassé devant la
+loge, nous le guettions, nous deux Pipelet, pour voir sa mine et le
+vexer en lui parlant. «Commandant, il n'est pas venu du tout, du tout de
+petite dame vous demander, que je lui dis.--C'est bon, c'est bon!» qu'il
+me répond, l'air tout honteux et tout furieux, et il part dare-dare, en
+se rongeant les ongles de colère. La seconde fois, avant qu'il n'arrive,
+un commissionnaire apporte une petite lettre adressée à M. Charles; je
+me doute bien que c'est encore flambé pour cette fois-là; nous en
+faisions des gorges chaudes avec Pipelet, quand le commandant arrive:
+«Commandant, que je dis en mettant le revers de ma main gauche à ma
+perruque, comme une vraie troupière, voilà une lettre; il paraît qu'il y
+a encore une contremarche aujourd'hui!» Il me regarde, fier comme
+Artaban, ouvre la lettre, la lit, devient rouge comme une écrevisse;
+puis il nous dit, en faisant semblant de ne pas être contrarié: «Je
+savais bien qu'on ne viendrait pas; je suis venu pour vous recommander
+de tout bien surveiller.» C'était pas vrai; c'était pour nous cacher
+qu'on le faisait aller qu'il nous disait cela; et là-dessus il s'en va
+en tortillant et en chantant du bout des dents; mais il était joliment
+vexé, allez... C'est bien fait, c'est bien fait, commandant de deux
+liards! Ça t'apprendra à ne donner que douze francs par mois pour ton
+ménage.
+
+--Et la troisième fois?
+
+--Ah! la troisième fois j'ai bien cru que c'était pour de bon. Le
+commandant arrive sur son trente-six; les yeux lui sortaient de la tête,
+tant il paraissait content et sûr de son affaire. Bien beau jeune homme
+tout de même... et bien mis, et flairant comme une civette... Il ne
+posait pas à terre, tant il était gonflé... Il prend la clef et nous
+dit, en montant chez lui, d'un air goguenard et rengorgé, comme pour se
+revenger des autres fois: «Vous préviendrez cette dame que la porte est
+tout contre...» Bon! nous deux Pipelet, nous étions si curieux de voir
+la petite dame, quoique nous n'y comptions pas beaucoup, que nous
+sortons de notre loge pour nous mettre à l'affût sur le pas de la porte
+de l'allée. Cette fois-là, un petit fiacre bleu, à stores baissés,
+s'arrête devant chez nous. «Bon! c'est elle, que je dis à Alfred...
+Retirons-nous un peu pour ne pas l'effaroucher.» Le cocher ouvre la
+portière. Alors nous voyons une petite dame avec un manchon sur les
+genoux et un voile noir qui lui cachait la figure, sans compter son
+mouchoir qu'elle tenait sur sa bouche, car elle avait l'air de pleurer;
+mais voilà-t-il pas qu'une fois le marchepied baissé, au lieu de
+descendre, la dame dit quelques mots au cocher, qui, tout étonné,
+referme la portière.
+
+--Cette femme n'est pas descendue?
+
+--Non, monsieur; elle s'est rejetée dans le fond de la voiture en
+mettant ses mains sur ses yeux. Moi je me précipite, et, avant que le
+cocher ait remonté sur son siège, je lui dis: «Eh bien mon brave, vous
+vous en retournez donc?--Oui, qu'il me dit.--Et où ça? que je lui
+demande.--D'où je viens.--Et d'où venez-vous?--De la rue
+Saint-Dominique, au coin de la rue Belle-Chasse.»
+
+À ces mots, Rodolphe tressaillit.
+
+Le marquis d'Harville, un de ses meilleurs amis, qu'une vive mélancolie
+accablait depuis quelques temps, ainsi que nous l'avons dit, demeurait
+rue Saint-Dominique, au coin de la rue Belle-Chasse.
+
+Était-ce la marquise d'Harville qui courait ainsi à sa perte? Son mari
+avait-il des soupçons sur son inconduite? son inconduite... seule cause
+peut-être du chagrin dont il semblait dévoré.
+
+Ces doutes se pressaient en foule à la pensée de Rodolphe. Cependant il
+connaissait la société intime de la marquise, et il ne se rappelait pas
+y avoir jamais vu quelqu'un qui ressemblât au commandant. La jeune femme
+dont il s'agissait pouvait, après tout, avoir pris un fiacre en cet
+endroit sans demeurer dans cette rue, rien ne prouvait à Rodolphe que ce
+fût la marquise. Néanmoins il conserva de vagues et pénibles soupçons.
+
+Son air inquiet et absorbé n'avait pas échappé à la portière.
+
+--Eh bien! monsieur, à quoi pensez-vous donc? lui dit-elle.
+
+--Je cherche pour quelle raison cette femme qui était venue jusqu'à
+cette porte... a changé tout à coup d'avis...
+
+--Que voulez-vous, monsieur, une idée, une frayeur, une superstition.
+Nous autres, pauvres femmes, nous sommes si faibles, si poltronnes, dit
+l'horrible portière d'un air timide et effarouché. Il me semble que si
+j'avais été comme ça en catimini faire des traits à Alfred, j'aurais été
+obligée de reprendre mon élan je ne sais pas combien de fois. Mais
+jamais, au grand jamais! Pauvre chéri! Il n'y a pas un habitant de la
+terre qui puisse se vanter...
+
+--Je vous crois, madame Pipelet... Mais cette jeune femme...
+
+--Je ne sais pas si elle était jeune; on ne voyait pas le bout de son
+nez. Toujours est-il qu'elle repart comme elle était venue, sans tambour
+ni trompette. On nous aurait donné dix francs à nous deux Alfred, que
+nous n'aurions pas été plus contents.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--En songeant à la mine qu'allait faire le commandant, il devait y avoir
+de quoi crever de rire, bien sûr. D'abord, au lieu d'aller lui dire tout
+de suite que la dame était repartie, nous le laissons droguer et
+marronner une bonne heure. Alors je monte: je n'avais que mes chaussons
+de lisière à mes pauvres pieds; j'arrive à la porte qui était tout
+contre. Je la pousse, elle crie; l'escalier est noir comme un four,
+l'entrée de l'appartement aussi. Voilà qu'au moment où j'entre, le
+commandant me prend dans ses bras en me disant d'un ton câlin: «Mon
+Dieu, mon ange, comme tu viens tard!...»
+
+Malgré la gravité des pensées qui le dominaient, Rodolphe ne put
+s'empêcher de rire, surtout en voyant la grotesque perruque et
+l'abominable figure ridée, bourgeonnée, de l'héroïne de ce quiproquo
+ridicule.
+
+Mme Pipelet reprit, avec une hilarité grimaçante qui la rendait plus
+hideuse encore:
+
+--Eh, eh, eh! en voilà une bonne! Mais vous allez voir. Moi je ne
+réponds rien, je retiens mon haleine, je m'abandonne au commandant; mais
+tout à coup le voilà qui s'écrie, en me repoussant, le grossier, d'un
+air aussi dégoûté que s'il avait touché une araignée: «Mais qui diable
+est donc là?--C'est moi, commandant, Mme Pipelet, la portière, c'est
+pour cela que vous devriez bien taire vos mains, ne pas me prendre la
+taille, ni m'appeler votre ange, ni me dire que je viens trop tard. Si
+Alfred avait été là pourtant?--Que voulez-vous? me dit-il
+furieux.--Commandant, la petite dame vient de venir en fiacre.--Eh bien!
+faites-la donc monter; vous êtes stupide; ne vous ai-je pas dit de la
+faire monter?»--Je le laisse aller, je le laisse aller. «Oui,
+commandant, c'est vrai, vous m'avez dit de la faire monter.--Eh
+bien?--C'est que la petite dame...--Mais parlez donc!--C'est que la
+petite dame est repartie.--Allons, vous aurez dit ou fait quelque
+bêtise! s'écria-t-il encore plus furieux.--Non, commandant, la petite
+dame n'a pas descendu du fiacre: quand le cocher a ouvert la portière,
+elle lui a dit de la remmener d'où elle était venue.--La voiture ne doit
+pas être loin! s'écrie le commandant en se précipitant vers la
+porte.--Ah bien! oui! il y a plus d'une heure qu'elle est partie, que je
+lui réponds.--Une heure! une heure! Et pourquoi avez-vous autant tardé à
+me prévenir? s'écrie-t-il avec un redoublement de colère.--Dame... parce
+que nous craignions que ça vous contrarie trop de n'avoir pas encore
+fait vos frais cette fois-ci.»--Attrape! que je me dis, mirliflor, ça
+t'apprendra à avoir eu mal au coeur quand tu m'as touchée. «Sortez
+d'ici, vous ne faites et ne dites que des sottises!» s'écrie-t-il avec
+rage, en défaisant sa robe de chambre à la tartare et en jetant par
+terre son bonnet grec de velours brodé d'or... Beau bonnet tout de
+même... Et la robe de chambre donc! ça crevait les yeux; le commandant
+avait l'air d'un ver luisant...
+
+--Et depuis, ni lui ni cette dame ne sont revenus?
+
+--Non; mais attendez donc la fin de l'histoire, dit Mme Pipelet.
+
+
+
+
+IX
+
+Les trois étages
+
+
+--La fin de l'histoire, la voilà, reprit Mme Pipelet. Je dégringole
+retrouver Alfred. Justement il y avait dans notre loge la portière du n°
+19 et l'écaillère qui perche à la porte du rogomiste; je leur raconte,
+comme quoi le commandant m'avait appelée son ange et m'avait pris la
+taille. En voilà des rires! et Alfred, quoiqu'il soit bien mélan... oui,
+mélancolique, comme il appelle ça, quoiqu'il soit bien mélancolique
+depuis les traits de ce monstre de Cabrion.
+
+Rodolphe regarda la portière avec étonnement.
+
+--Oui, un jour, quand nous serons plus amis, vous saurez cela. Enfin
+tant il y a qu'Alfred, malgré sa mélancolie, se met à m'appeler son
+ange. À ce moment le commandant sort de chez lui et ferme sa porte pour
+s'en aller; mais comme il nous entendait rire, il n'ose plus descendre,
+de peur que nous nous moquions de lui, car il ne pouvait pas s'empêcher
+de passer devant la loge. Nous devinons le coup, et voilà l'écaillère
+qui, de sa grosse voix, se met à crier: «Pipelet, tu viens bien tard,
+mon ange!» Là-dessus le commandant rentre chez lui et ferme sa porte
+avec un bruit affreux, en vrai rageur qu'il est, car cet homme-là doit
+être rageur comme un tigre... il a le bout du nez blanc... Finalement il
+a ouvert plus de dix fois sa porte pour écouter s'il y avait toujours du
+monde à la loge. Il y en avait toujours, nous ne bougions pas. À la fin,
+voyant qu'on ne s'en allait pas, il a pris son parti, est descendu
+quatre à quatre, m'a jeté sa clef sans rien dire, et s'est ensauvé tout
+furieux au milieu de nos éclats de rire, et pendant que l'écaillère
+disait encore: «Tu viens bien tard, mon ange!»
+
+--Mais vous vous exposiez à ce que le commandant ne vous employât plus.
+
+--Ah bien! oui! Il n'oserait pas. Nous le tenons. Nous savons où demeure
+sa _margot_; et s'il nous disait quelque chose nous le menacerions
+d'éventer la mèche. Et puis, pour ses mauvais douze francs, qui est-ce
+qui se chargerait de son ménage! Une femme du dehors? Nous lui rendrions
+la vie trop dure, à celle-là. Mauvais ladre, va! Enfin, monsieur,
+croiriez-vous qu'il a eu la petitesse de regarder à son bois, et
+d'éplucher le nombre de bûches qu'on a dû brûler en l'attendant? C'est
+quelque parvenu, bien sûr, quelque rien du tout enrichi. Ça vous a une
+tête de seigneur et un corps de gueux; ça dépense par ci, ça lésine par
+là. Je ne lui veux pas d'autre mal; mais ça m'amuse drôlement que sa
+particulière le fasse aller. Je parie que demain ce sera encore la même
+chose. Je vas prévenir l'écaillère qui était ici l'autre fois; ça nous
+amusera. Si la petite dame vient, nous verrons si c'est une brunette ou
+une blondinette, et si elle est gentille. Dites donc, monsieur, quand on
+songe qu'il y a un benêt de mari là-dessous! C'est joliment farce,
+n'est-ce pas? Mais ça le regarde, ce pauvre cher homme. Enfin demain
+nous verrons la petite dame; et, malgré son voile, il faudra bien
+qu'elle baisse joliment le nez pour que nous ne sachions pas de quelle
+couleur sont ses yeux. En voilà encore une _double de pas honteuse_!
+comme on dit dans mon pays; ça vient chez un homme, et ça fait la frime
+d'avoir peur. Mais pardon, excuse, que je retire ma marmite de dessus le
+feu; elle a fini de chanter: C'est que le fricot demande à être mangé.
+C'est du gras-double, ça va égayer tant soit peu Alfred, car, comme il
+le dit lui-même: pour du gras-double il trahirait la France... sa belle
+France!... ce vieux chéri.
+
+Pendant que Mme Pipelet s'occupait de ce détail ménager, Rodolphe se
+livrait à de tristes réflexions.
+
+La femme dont il s'agissait (que ce fût ou non la marquise d'Harville)
+avait sans doute hésité, longtemps combattu avant d'accorder un premier
+et un second rendez-vous; puis, effrayée des suites de son imprudence,
+un remords salutaire l'avait probablement empêchée d'accomplir cette
+dangereuse promesse.
+
+Enfin, cédant à un irrésistible entraînement, elle arrive éplorée,
+agitée de mille craintes, jusqu'au seuil de cette maison; mais, au
+moment de se perdre à jamais, la voix du devoir se fait entendre: elle
+échappe encore une fois au déshonneur.
+
+Et pour qui brave-t-elle tant de honte, tant de danger!
+
+Rodolphe connaissait le monde et le coeur humain; il préjugea presque
+sûrement le caractère du commandant d'après quelques traits ébauchés par
+la portière avec une naïveté grossière.
+
+N'était-ce pas un homme assez niaisement orgueilleux pour tirer vanité
+de l'appellation d'un grade absolument insignifiant au point de vue
+militaire; un homme assez dénué de tact pour ne pas s'envelopper du plus
+profond incognito, afin d'entourer d'un mystère impénétrable les
+coupables démarches d'une femme qui risquait tout pour lui; un homme
+enfin si sot et si ladre qu'il ne comprenait pas que, pour ménager
+quelques louis, il exposait sa maîtresse aux insolentes et ignobles
+railleries des gens de cette maison!
+
+Ainsi, le lendemain, poussée par une fatale influence, mais sentant
+l'immensité de sa faute, n'ayant pour se soutenir au milieu de ses
+terribles angoisses que sa foi aveugle dans la discrétion, dans
+l'honneur de l'homme à qui elle donne plus que sa vie, cette malheureuse
+jeune femme viendrait à ce rendez-vous, palpitante, éperdue; et il lui
+faudrait supporter les regards curieux et effrontés de quelques
+misérables, peut-être entendre leurs plaisanteries immondes.
+
+Quelle honte! Quelle leçon! Quel réveil pour une femme égarée, qui
+jusqu'alors n'aurait vécu que des plus charmantes, des plus poétiques
+illusions de l'amour!
+
+Et l'homme pour qui elle affronte tant d'opprobre, tant de périls,
+sera-t-il au moins touché des déchirantes anxiétés qu'il cause?
+
+Non...
+
+Pauvre femme! La passion l'aveugle et la jette une dernière fois au bord
+de l'abîme. Un courageux effort de vertu la sauve encore. Que ressentira
+cet homme à la pensée de cette lutte douloureuse et sainte?
+
+Il ressentira du dépit, de la colère, de la rage, en songeant qu'il
+s'est dérangé trois fois pour rien, et que sa sotte fatuité est
+gravement compromise... aux yeux de son portier...
+
+Enfin, dernier trait d'insigne et grossière maladresse: cet homme parle
+de telle sorte, s'habille de telle sorte pour cette première entrevue,
+qu'il doit faire mourir de confusion et de honte une femme déjà écrasée
+sous le poids de la confusion et de la honte!
+
+«Oh! pensait Rodolphe, quel terrible enseignement si cette femme (qui
+m'est inconnue, je l'espère) avait pu entendre dans quels termes hideux
+on parlait d'une démarche coupable sans doute, mais qui lui coûtait tant
+d'amour, tant de larmes, tant de terreurs, tant de remords!»
+
+Et puis, en songeant que la marquise d'Harville pouvait être la triste
+héroïne de cette aventure, Rodolphe se demandait par quelle aberration,
+par quelle fatalité M. d'Harville, jeune, spirituel, dévoué, généreux et
+surtout tendrement épris de sa femme, pouvait être sacrifié à un autre
+nécessairement niais, avare, égoïste et ridicule. La marquise
+s'était-elle donc seulement éprise de la figure de cet homme, que l'on
+disait très-beau?
+
+Rodolphe connaissait cependant Mme d'Harville pour une femme de coeur,
+d'esprit et de goût, d'un caractère plein d'élévation; jamais le moindre
+propos n'avait effleuré sa réputation. Où avait-elle connu cet homme?
+Rodolphe la voyait assez fréquemment, et il ne se souvenait pas d'avoir
+rencontré personne à l'hôtel d'Harville qui lui rappelât le commandant.
+Après de mûres réflexions, il finit presque par se persuader qu'il ne
+s'agissait pas de la marquise.
+
+Mme Pipelet, ayant accompli ses devoirs culinaires, reprit son entretien
+avec Rodolphe.
+
+--Qui habite le second? demanda-t-il à la portière.
+
+--C'est la mère Burette, une fière femme pour les cartes. Elle lit dans
+votre main comme dans un livre. Il y a des personnes très-comme il faut
+qui viennent chez elle pour se faire dire la bonne aventure... et elle
+gagne plus d'argent qu'elle n'est grosse. Et pourtant ce n'est qu'un de
+ses métiers, d'être devineresse.
+
+--Que fait-elle donc encore?
+
+--Elle tient comme qui dirait un petit _mont_[87] bourgeois.
+
+--Comment!
+
+--Je vous dis ça parce que vous êtes jeune homme, et que ça ne peut que
+vous fortifier dans l'idée de devenir notre locataire.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Une supposition: nous voilà bientôt dans les jours gras, la saison où
+poussent les pierrettes et les débardeurs, les turcs et les sauvages;
+dans cette saison-là les plus calés sont quelquefois gênés... Eh bien!
+c'est toujours commode d'avoir une ressource dans sa maison, au lieu
+d'être obligé de courir chez _ma tante_, où c'est bien plus humiliant,
+car on y va au vu et au su de tout le gouvernement.
+
+--Chez votre tante? Elle prête donc sur gages?
+
+--Comment, vous ne savez pas?... Allez donc, allez donc, farceur... Vous
+faites l'innocent à votre âge!
+
+--Je fais l'innocent! En quoi, madame Pipelet?
+
+--En me demandant si c'est ma tante qui prête sur gages.
+
+--Parce que...
+
+--Parce que tous les jeunes gens en âge de raison savent qu'aller mettre
+quelque chose au mont de piété ça se dit _aller chez ma tante_.
+
+--Ah! je comprends... la locataire du second prête aussi sur gages?
+
+--Allons donc, monsieur le sournois, certainement qu'elle prête sur
+gages, et moins cher qu'au grand mont... Et puis, c'est pas embrouillé
+du tout; on n'est pas embarrassé d'un tas de paperasses, de
+reconnaissances, de chiffres... du tout, du tout. Une supposition: on
+apporte à la mère Burette une chemise qui vaut trois francs: elle vous
+prête dix sous, au bout de huit jours vous lui en rapportez vingt, sinon
+elle garde la chemise. Comme c'est simple, hein? Toujours des comptes
+ronds! Un enfant comprendrait ça.
+
+--C'est fort clair, en effet; mais je croyais qu'il était défendu de
+prêter ainsi sur gages.
+
+--Ah! ah! ah! s'écria Mme Pipelet en riant aux éclats, vous sortez donc
+de votre village, jeune homme?... Pardon, je vous parle comme si je
+serais votre mère et que vous seriez mon enfant.
+
+--Vous êtes bien bonne.
+
+--Sans doute que c'est défendu de prêter sur gages; mais, si on ne
+faisait que ce qui est permis, dites donc, on resterait joliment souvent
+les bras croisés. La mère Burette n'écrit pas, ne donne pas de reçu, il
+n'y a pas de preuves contre elle, elle se moque de la police. C'est
+joliment drôle, allez, les _bazards_ qu'on voit porter chez elle. Vous
+ne croiriez pas sur quoi elle prête quelquefois? Je l'ai vue prêter sur
+un perroquet gris qui jurait bien comme un possédé, le gredin.
+
+--Sur un perroquet? Mais quelle valeur?...
+
+--Attendez donc... il était connu: c'était le perroquet de la veuve d'un
+facteur qui demeure ici près, rue Sainte-Avoye, Mme d'Herbelot; on
+savait qu'elle tenait autant à son perroquet qu'à sa peau; la mère
+Burette lui a dit: «Je vous prête dix francs sur votre bête; mais si
+dans huit jours, à midi, je n'ai pas mes vingt francs...»
+
+--Ses dix francs.
+
+--Avec les intérêts ça faisait juste vingt francs; toujours des comptes
+ronds. «Si je n'ai pas mes vingt francs et les frais de nourriture, je
+donne à Jacquot une petite salade de persil, assaisonnée de l'arsenic.»
+Elle connaissait bien sa pratique, allez. Avec cette peur-là, la mère
+Burette a eu ses vingt francs au bout de sept jours, et Mme d'Herbelot a
+remporté sa vilaine bête, qui perforait toute la journée des F., des S.
+et des B., que ça en faisait rougir Alfred, qui est très-bégueule. C'est
+tout simple, son père était curé... dans la Révolution, vous savez... il
+y a des curés qui ont épousé des religieuses.
+
+--Et la mère Burette n'a pas d'autre métier, je suppose?
+
+--Elle n'en a pas d'autre, si vous voulez. Pourtant, je ne sais pas trop
+ce que c'est qu'une espèce de manigance qu'elle tripote quelquefois dans
+une petite chambre où personne n'entre, excepté M. Bras-Rouge et une
+vieille borgnesse qu'on appelle la Chouette.
+
+Rodolphe regarda la portière avec étonnement.
+
+Celle-ci, en interprétant la surprise de son futur locataire, lui dit:
+
+--C'est un drôle de nom, n'est-ce pas, la Chouette?
+
+--Oui... et cette femme vient souvent ici?
+
+--Elle n'avait pas paru depuis six semaines; mais avant-hier nous
+l'avons vue; elle boitait un peu.
+
+--Et que vient-elle faire chez cette diseuse de bonne aventure?
+
+--Voilà ce que je ne sais pas; du moins, quant à la manigance de la
+petite chambre dont je vous parle, où la Chouette entre seule avec M.
+Bras-Rouge et la mère Burette, j'ai seulement remarqué que ces jours-là
+la borgnesse apporte toujours un paquet dans son cabas, et M. Bras-Rouge
+un paquet sous son manteau, et qu'ils ne remportent jamais rien.
+
+--Et ces paquets, que contiennent-ils?
+
+--Je n'en sais rien de rien, sinon qu'ils font avec ça une ratatouille
+du diable; car on sent comme une odeur de soufre, de charbon et d'étain
+fondu en passant sur l'escalier; et puis on les entend souffler,
+souffler, souffler... comme des forgerons. Bien sûr que la mère Burette
+manigance par rapport à la bonne aventure ou à la magie... du moins
+c'est ce que m'a dit M. César Bradamanti, le locataire du troisième.
+Voilà un particulier que ce M. César! Quand je dis un particulier, c'est
+un Italien, quoiqu'il parle français aussi bien que vous et moi, sauf
+qu'il a beaucoup d'accent; mais c'est égal, voilà un savant! Et qui
+connaît les simples, et qui vous arrache les dents, pas pour de
+l'argent, mais pour l'honneur. Oui, monsieur, pour le pur honneur. Vous
+auriez six mauvaises dents, et il le dit lui-même à qui veut l'entendre,
+il vous arracherait les cinq premières pour rien, il ne vous ferait
+jamais payer que la sixième. Ça n'est pas sa faute si vous n'avez que la
+sixième.
+
+--C'est généreux!
+
+--Il vend par là-dessus une eau très-bonne qui empêche les cheveux de
+tomber, guérit les maux d'yeux, les cors aux pieds, les faiblesses
+d'estomac, et détruit les rats sans arsenic.
+
+--Cette même eau guérit les faiblesses d'estomac?...
+
+--Cette même eau.
+
+--Elle détruit aussi les rats?
+
+--Sans en manquer un, parce que ce qui est très-sain à l'homme est
+très-malsain aux animaux.
+
+--C'est juste, madame Pipelet, je n'avais pas songé à cela.
+
+--Et la preuve que c'est une très-bonne eau, c'est qu'elle est faite
+avec des simples que M. César a récoltés dans les montagnes du Liban, du
+côté de chez les espèces d'Américains d'où il a aussi amené son cheval
+qui a l'air d'un tigre; il est tout blanc, picoté de taches baies.
+Tenez, quand M. César Bradamanti est monté sur sa bête avec son habit
+rouge à revers jaunes et son chapeau à plumet, on payerait pour le voir;
+car, parlant par respect, il ressemble à Judas Iscariote avec sa grande
+barbe rousse. Depuis un mois il a engagé le fils à M. Bras-Rouge, le
+petit Tortillard, qu'il a habillé comme qui dirait en troubadour, avec
+une toque noire, une collerette et une jaquette abricot; il bat du
+tambour à l'entour de M. César pour attirer les pratiques, sans compter
+que le petit soigne le cheval tigré du dentiste.
+
+--Il me semble que le fils de votre principal locataire remplit là un
+emploi bien modeste.
+
+--Son père dit qu'il veut lui faire manger de la vache enragée, à cet
+enfant; que sans ça il finirait sur un échafaud. Au fait, c'est bien le
+plus malin singe... et méchant, il a fait plus d'un tour à ce pauvre M.
+César Bradamanti, qui est la crème des honnêtes gens. Vu qu'il a guéri
+Alfred d'un rhumatisme, nous le portons dans notre coeur. Eh bien!
+monsieur, il y a des gens assez dénaturés pour... mais non, ça fait
+dresser les cheveux sur la tête. Alfred dit que si c'était vrai il y
+aurait cas de galères.
+
+--Mais encore?
+
+--Ah! je n'ose pas, je n'oserai jamais.
+
+--N'en parlons plus.
+
+--C'est que... foi d'honnête femme, dire ça à un jeune homme...
+
+--N'en parlons plus, madame Pipelet.
+
+--Au fait, comme vous serez notre locataire, il vaut mieux que vous
+soyez prévenu que c'est des mensonges. Vous êtes, n'est-ce pas, en
+position de faire amitié et société avec M. Bradamanti; si vous aviez
+cru à ces bruits-là, ça vous aurait peut-être dégoûté de sa
+connaissance.
+
+--Parlez, je vous écoute.
+
+--On dit que quand... des fois une jeune fille a fait une sottise...
+vous comprenez... n'est-ce pas? et qu'elle en craint les suites...
+
+--Eh bien?
+
+--Tenez, voilà que je n'ose plus...
+
+--Mais encore?
+
+--Non; d'ailleurs, c'est des bêtises...
+
+--Dites toujours.
+
+--Des mensonges.
+
+--Dites toujours.
+
+--C'est des mauvaises langues.
+
+--Mais encore?
+
+--Des gens qui sont jaloux du cheval tigré de M. César.
+
+--À la bonne heure; mais enfin que disent-ils?
+
+--Ça me fait honte.
+
+--Mais quel rapport y a-t-il entre une petite fille qui a fait une faute
+et le charlatan?
+
+--Je ne dis pas que ça soit vrai!
+
+--Mais au nom du ciel, quoi donc? s'écria Rodolphe, impatienté des
+réticences bizarres de Mme Pipelet.
+
+--Écoutez, jeune homme, reprit la portière d'un air solennel, vous me
+jurez sur l'honneur de ne jamais répéter ça à personne.
+
+--Quand je saurai ce que c'est, je vous ferai, oui ou non, ce serment.
+
+--Si je vous dis ça, ce n'est pas à cause des six francs que vous m'avez
+promis, ni à cause du cassis...
+
+--Bien, bien.
+
+--C'est à cause de la confiance que vous m'inspirez.
+
+--Soit.
+
+--Et pour servir ce pauvre M. César Bradamanti en le disculpant.
+
+--Votre intention est excellente, je n'en doute pas; eh bien?
+
+--On dit donc... mais que ça ne sorte pas de la loge, au moins.
+
+--Certainement; l'on dit donc...
+
+--Allons, voilà que je n'ose plus encore une fois. Mais, tenez, je vas
+vous dire ça à l'oreille, ça me fera moins d'effet... Dites donc, comme
+je suis enfant, hein?
+
+Et la vieille murmura tout bas quelques mots à Rodolphe, qui tressaillit
+d'épouvante.
+
+--Oh! mais c'est affreux! s'écria-t-il en se levant par un mouvement
+machinal, et regardant autour de lui presque avec terreur, comme si
+cette maison eût été maudite. Mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-il à
+demi-voix dans une stupeur douloureuse, de si abominables crimes
+sont-ils donc possibles! Et cette hideuse vieille qui est presque
+indifférente à l'horrible révélation qu'elle vient de me faire!
+
+La portière n'entendit pas Rodolphe et reprit en continuant de s'occuper
+de son ménage:
+
+--N'est-ce pas que c'est un tas de mauvaises langues? Comment! Un homme
+qui a guéri Alfred d'un rhumatisme, un homme qui a ramené un cheval
+tigré du Liban, un homme qui vous propose de vous arracher cinq dents
+gratis sur six, un homme qui a des certificats de toute l'Europe, et qui
+paye son terme rubis sur l'ongle. Ah bien! oui... plutôt la mort que de
+croire ça!
+
+Pendant que Mme Pipelet manifestait son indignation contre les
+calomniateurs, Rodolphe se rappelait la lettre adressée à ce charlatan,
+lettre écrite sur gros papier, d'une écriture contrefaite et à moitié
+effacée par les traces d'une larme.
+
+Dans cette larme, dans cette lettre mystérieuse adressée à cet homme,
+Rodolphe vit un drame...
+
+Un terrible drame.
+
+Un pressentiment involontaire lui disait que les bruits atroces qui
+couraient sur l'Italien étaient fondés.
+
+--Tenez, voilà Alfred, s'écria la portière; il vous dira comme moi que
+c'est des méchantes langues qui accusent d'horreurs ce pauvre M. César
+Bradamanti, qui l'a guéri d'un rhumatisme.
+
+
+
+
+X
+
+Monsieur Pipelet
+
+
+Nous rappellerons au lecteur que ces faits se passaient en 1838.
+
+M. Pipelet entra dans la loge d'un air grave, magistral; il avait
+soixante ans environ, un nez énorme, un embonpoint respectable, une
+grosse figure taillée et enluminée à la façon des bonshommes
+casse-noisettes de Nuremberg. Ce masque étrange était coiffé d'un
+chapeau tromblon à larges bords, roussi de vétusté.
+
+Alfred, qui ne quittait pas plus ce chapeau que sa femme ne quittait sa
+perruque fantastique, se prélassait dans un vieil habit vert à basques
+immenses, aux revers pour ainsi dire plombés de souillures, tant ils
+paraissaient çà et là d'un gris luisant. Malgré son chapeau tromblon et
+son habit vert, qui n'étaient pas sans un certain cérémonial, M. Pipelet
+n'avait pas déposé le modeste emblème de son métier: un tablier de cuir
+dessinait son triangle fauve sur un long gilet diapré d'autant de
+couleurs que la courtepointe arlequin de Mme Pipelet.
+
+Le salut que le portier fit à Rodolphe ne manqua pas d'une certaine
+affabilité; mais, hélas! le sourire de cet homme était bien amer.
+
+On y lisait l'expression d'une profonde mélancolie, ainsi que Mme
+Pipelet l'avait dit à Rodolphe.
+
+--Alfred, monsieur est un locataire pour la chambre et le cabinet du
+quatrième, dit Mme Pipelet en présentant Rodolphe à Alfred, et nous
+t'avons attendu pour boire un verre de cassis qu'il a fait venir.
+
+Cette attention délicate mit à l'instant M. Pipelet en confiance avec
+Rodolphe; le portier porta la main au rebord antérieur de son chapeau et
+dit d'une voix de basse digne d'un chantre de cathédrale:
+
+--Nous vous satisferons, monsieur, comme portiers, de même que vous nous
+satisferez comme locataire; qui se ressemble s'assemble.
+
+Puis, s'interrompant, M. Pipelet dit à Rodolphe avec anxiété:
+
+--À moins pourtant, monsieur, que vous ne soyez peintre.
+
+--Non, je suis commis marchand.
+
+--Alors, monsieur, à vous rendre mes humbles devoirs. Je félicite la
+nature de ne pas vous avoir fait naître l'égal de ces monstres
+d'artistes!
+
+--Les artistes... des monstres? demanda Rodolphe.
+
+M. Pipelet, au lieu de répondre, leva ses deux mains au plafond de sa
+loge et fit entendre une sorte de gémissement courroucé.
+
+--C'est les peintres qui ont empoisonné la vie d'Alfred. C'est eux qui
+lui ont fait la mélancolie dont je vous parlais, dit tout bas Mme
+Pipelet à Rodolphe. Puis elle reprit plus haut et d'un ton caressant:
+Allons, Alfred, sois raisonnable, ne pense pas à ce polisson-là... tu
+vas te faire du mal, tu ne pourras pas dîner.
+
+--Non, j'aurai du courage et de la raison, répondit M. Pipelet avec une
+dignité triste et résignée. Il m'a fait bien du mal: il a été mon
+persécuteur, mon bourreau, pendant bien longtemps; mais maintenant je le
+méprise. Les peintres, ajouta-t-il en se tournant vers Rodolphe, ah!
+monsieur, c'est la peste d'une maison, c'est son bacchanal, c'est sa
+ruine.
+
+--Vous avez logé un peintre?
+
+--Hélas! oui, monsieur, nous en avons logé un! dit M. Pipelet avec
+amertume, un peintre qui s'appelait Cabrion, encore!
+
+À ce souvenir, malgré son apparente modération, le portier ferma
+convulsivement les poings.
+
+--Était-ce le dernier locataire qui a occupé la chambre que je viens
+louer? demanda Rodolphe.
+
+--Non, non, le dernier locataire était un brave, un digne jeune homme,
+nommé M. Germain; mais avant lui c'était Cabrion. Ah! monsieur, depuis
+son départ, ce Cabrion a manqué me rendre fou, hébété.
+
+--L'auriez-vous regretté à ce point? demanda Rodolphe.
+
+--Cabrion, regretté! reprit le portier avec stupeur; regretter Cabrion!
+Mais figurez-vous donc, monsieur, que M. Bras-Rouge lui a payé deux
+termes pour le faire déguerpir d'ici; car on avait été assez malheureux
+pour lui faire un bail. Quel garnement! Vous n'avez pas une idée,
+monsieur, des horribles tours qu'il nous a joués à nous et aux
+locataires. Pour ne parler que d'un seul de ces tours, il n'y a pas un
+instrument à vent dont il n'ait fait bassement son complice pour
+démoraliser les locataires! Oui, monsieur, depuis le cor de chasse
+jusqu'au serpent, monsieur! Il a abusé de tout, poussant la vilenie
+jusqu'à jouer faux, et exprès, la même note pendant des heures entières.
+C'était à en devenir fou. On a fait plus de vingt pétitions au principal
+locataire, M. Bras-Rouge, pour qu'il chassât ce gueux-là. Enfin,
+monsieur, on y parvint en lui payant deux termes... C'est drôle,
+n'est-ce pas? un locataire à qui on paye deux termes; mais on lui en
+aurait payé trois pour s'en dépêtrer. Il part... Vous croyez peut-être
+que c'est fini du Cabrion? Vous allez voir! Le lendemain, à onze heures
+du soir, j'étais couché. Pan, pan, pan! Je tire le cordon. On vient à la
+loge. «Bonsoir portier, dit une voix, voulez-vous me donner une mèche de
+vos cheveux, s'il vous plaît?» Mon épouse me dit «C'est quelqu'un qui se
+trompe de porte!» Et je réponds à l'inconnu: «Ce n'est pas ici; voyez à
+côté.--Pourtant c'est bien ici le n° 17? Le portier s'appelle bien
+Pipelet? reprend la voix.--Oui, que je dis, je m'appelle bien
+Pipelet.--Eh bien: Pipelet mon ami, je viens vous demander une mèche de
+vos cheveux pour Cabrion; c'est son idée, il y tient, il en veut.»
+
+M. Pipelet regarda Rodolphe en secouant la tête et en se croisant les
+bras dans une attitude sculpturale.
+
+--Vous comprenez, monsieur? C'est à moi, son ennemi mortel, à moi qu'il
+avait abreuvé d'outrages, qu'il venait impudemment demander une mèche de
+mes cheveux, une faveur que les dames refusent même quelquefois à leur
+bien-aimé!
+
+--Encore si ce Cabrion avait été bon locataire comme M. Germain! reprit
+Rodolphe avec un sang-froid imperturbable.
+
+--Eût-il été bon locataire, je ne lui aurais pas davantage accordé cette
+mèche, dit majestueusement l'homme au chapeau tromblon; ce n'est ni dans
+mes principes ni dans mes habitudes; mais je me serais fait un devoir,
+une loi, de la lui refuser poliment.
+
+--Ce n'est pas tout, reprit la portière; figurez-vous, monsieur, que
+depuis ce jour-là, le matin, le soir, la nuit, à toute heure, cet
+affreux Cabrion avait déchaîné une nuée de rapins qui venaient ici l'un
+après l'autre demander à Alfred une mèche de ses cheveux, toujours pour
+Cabrion!
+
+--Et vous pensez si j'ai cédé! dit M. Pipelet d'un air déterminé, on
+m'aurait plutôt traîné à l'échafaud, monsieur! Après trois ou quatre
+mois d'opiniâtreté de leur part, de résistance de la mienne, mon énergie
+a triomphé de l'acharnement de ces misérables. Ils ont vu qu'ils
+s'attaquaient à une barre de fer, et ils ont été bien forcés de renoncer
+à leurs insolentes prétentions. Mais c'est égal, monsieur, j'ai été
+frappé là. (Alfred porta la main à son coeur.) J'aurais eu commis des
+crimes affreux que je n'aurais pas eu un sommeil plus bourrelé. À chaque
+instant je me réveillais en sursaut, croyant entendre la voix de ce
+damné Cabrion. Je me défiais de tout le monde: dans chacun je supposais
+un ennemi; je perdais mon aménité. Je ne pouvais voir une figure
+étrangère se présenter au carreau de la loge sans frémir en pensant que
+c'était peut-être quelqu'un de la bande à Cabrion. Et même encore
+maintenant, monsieur, je suis soupçonneux, renfrogné, sombre, épilogueur
+comme un malfaiteur... je crains d'épanouir mon âme à la moindre
+nouvelle connaissance, de peur d'y voir surgir quelques-uns de la bande
+à Cabrion; je n'ai de goût à rien.
+
+Ici Mme Pipelet porta son index à son oeil gauche, comme pour essuyer
+une larme, et fit un signe de tête affirmatif.
+
+Alfred continua d'un ton de plus en plus lamentable:
+
+--Enfin je me recroqueville sur moi-même, et c'est ainsi que je vois
+couler le fleuve de la vie. Avais-je tort, monsieur de vous dire que cet
+infernal Cabrion avait empoisonné mon existence?
+
+Et M. Pipelet, poussant un profond soupir, inclina son chapeau tromblon
+sous le poids de cette immense infortune.
+
+--Je conçois maintenant que vous n'aimiez pas les peintres, dit
+Rodolphe; mais du moins ce M. Germain dont vous parlez vous a dédommagé
+de M. Cabrion!
+
+--Oh! oui, monsieur; voilà un bon et digne jeune homme, franc comme
+l'or, serviable et pas fier, et gai, mais d'une bonne gaieté qui ne
+faisait de mal à personne, au lieu d'être insolent et goguenard comme ce
+Cabrion que Dieu confonde!
+
+--Allons, calmez-vous, mon cher monsieur Pipelet, ne prononcez pas ce
+nom-là. Et maintenant quel est le propriétaire assez heureux pour
+posséder M. Germain, cette perle des locataires?
+
+--Ni vu ni connu... personne ne sait ni ne saura où demeure à cette
+heure M. Germain. Quand je dis personne... excepté Mlle Rigolette.
+
+--Et qu'est-ce que Mlle Rigolette? demanda Rodolphe.
+
+--Une petite ouvrière, l'autre locataire du quatrième, reprit Mme
+Pipelet. Voilà une autre perle, payant son terme d'avance, et si
+proprette dans sa chambrette, et si gentille pour tout le monde, et si
+gaie... Un véritable oiseau du bon Dieu, pour être avenante et joyeuse!
+Avec ça travailleuse comme un petit castor, gagnant quelquefois jusqu'à
+ses deux francs par jour, mais dame avec bien du mal!
+
+--Mais comment Mlle Rigolette est-elle la seule qui sache la demeure de
+M. Germain?
+
+--Quand il a quitté la maison, reprit Mme Pipelet, il nous a dit: «Je
+n'attends pas de lettres; mais, si par hasard il m'en arrivait, vous les
+remettriez à Mlle Rigolette.» Et en ça elle était digne de sa confiance,
+quand même la lettre serait chargée; n'est-ce pas, Alfred?
+
+--Le fait est qu'il n'y aurait rien à dire sur le compte de Mlle
+Rigolette, dit sévèrement le portier, si elle n'avait pas eu la
+faiblesse de se laisser cajoler par cet infâme Cabrion.
+
+--Pour ce qui est de ça, Alfred, reprit la portière, tu sais bien que ce
+n'est pas la faute de Mlle Rigolette, ça tient au local; car ç'a été
+tout de même avec le commis voyageur qui occupait la chambre avant
+Cabrion, comme après ce méchant peintre ç'a été M. Germain qui la
+cajolait; encore une fois, ça ne peut être autrement, ça tient au local.
+
+--Ainsi, dit Rodolphe, les locataires de la chambre que je veux louer
+font nécessairement la cour à Mlle Rigolette?
+
+--Nécessairement, monsieur; vous allez comprendre ça. On est voisin avec
+Mlle Rigolette, les deux chambres se touchent; eh bien! entre
+jeunesse... c'est une lumière à allumer, un peu de braise à emprunter,
+ou bien de l'eau. Oh! quant à l'eau, on est sûr d'en trouver chez Mlle
+Rigolette, elle n'en manque jamais: c'est son luxe, c'est un vrai petit
+canard. Dès qu'elle a un moment, elle est tout de suite à laver ses
+carreaux, son foyer. Aussi c'est toujours si propre chez elle!... vous
+verrez ça.
+
+--Ainsi M. Germain, eu égard à la localité, a donc été, comme vous
+dites, bon voisin avec Mlle Rigolette?
+
+--Oui, monsieur, et c'est le cas de dire qu'ils étaient nés l'un pour
+l'autre. Si gentils, si jeunes, ils faisaient plaisir à voir descendre
+les escaliers le dimanche, le seul jour de congé à ces pauvres enfants!
+elle bien attifée d'un joli bonnet et d'une jolie robe à vingt-cinq sous
+l'aune, qu'elle se fait elle-même, mais qui lui allait comme à une
+petite reine; lui, mis en vrai muscadin!
+
+--Et M. Germain n'a plus revu Mlle Rigolette depuis qu'il a quitté cette
+maison?
+
+--Non, monsieur, à moins que ça ne soit le dimanche, car les autres
+jours Mlle Rigolette n'a pas le temps de penser aux amoureux, allez!
+Elle se lève à cinq ou six heures, et travaille jusqu'à dix ou
+quelquefois onze heures du soir; elle ne quitte jamais sa chambre,
+excepté le matin pour aller acheter la provision pour elle et ses deux
+serins, et à eux trois ils ne mangent guère, allez! Qu'est-ce qu'il leur
+faut? Deux sous de lait, un peu de pain, du mouron, de la salade, du
+millet, et de la belle eau claire; ce qui ne les empêche pas de babiller
+et de gazouiller tous les trois, la petite et ses deux oiseaux, que
+c'est une bénédiction!... Avec ça, bonne et charitable en ce qu'elle
+peut, c'est-à-dire de son temps de sommeil et de ses soins, car, en
+travaillant quelquefois plus de douze heures par jour, c'est tout juste
+si elle gagne de quoi vivre... Tenez, ces malheureux des mansardes, que
+M. Bras-Rouge va mettre sur le pavé pas plus tard que dans trois ou
+quatre jours, Mlle Rigolette et M. Germain ont veillé leurs enfants
+pendant plusieurs nuits!
+
+--Il y a donc une famille malheureuse ici?
+
+--Malheureuse, monsieur! Dieu de Dieu! Je le crois bien. Cinq enfants en
+bas âge, la mère au lit, presque mourante, la grand'mère idiote; et pour
+nourrir tout ça un homme qui ne mange pas du pain tout son soûl en
+trimant comme un nègre; car c'est un fameux ouvrier! Trois heures de
+sommeil sur vingt-quatre, voilà tout ce qu'il prend, et encore quel
+sommeil!... quand on est réveillé par des enfants qui crient: «Du pain!»
+par une femme malade qui gémit sur sa paillasse, ou par la vieille
+idiote qui se met quelquefois à rugir comme une louve... de faim aussi,
+car elle n'a pas plus de raison qu'une bête. Quand elle a trop envie de
+manger, on l'entend des escaliers, elle hurle.
+
+--Ah! c'est affreux! s'écria Rodolphe; et personne ne les secourt?
+
+--Dame! monsieur, on fait ce qu'on peut entre pauvres gens. Depuis que
+le commandant me donne ses douze francs par mois pour faire son ménage,
+je mets le pot-au-feu une fois la semaine, et ces malheureux d'en haut
+ont du bouillon. Mlle Rigolette prend sur ses nuits, et dame! ça lui
+coûte toujours de l'éclairage, pour faire, avec des rognures d'étoffes,
+des brassières et des béguins aux petits... Ce pauvre M. Germain,
+qu'était pas bien calé non plus, faisait semblant de recevoir de temps
+en temps quelques bonnes bouteilles de vin de chez lui, et Morel (c'est
+le nom de l'ouvrier) buvait un ou deux fameux coups qui le réchauffaient
+et lui mettaient pour un moment du coeur au ventre.
+
+--Et le charlatan ne faisait-il rien pour ces pauvres gens?
+
+--M. Bradamanti? dit le portier; il m'a guéri de mon rhumatisme, c'est
+vrai, je le vénère; mais dès ce jour-là j'ai dit à mon épouse:
+«Anastasie, M. Bradamanti...» Hum! hum! te l'ai-je dit, Anastasie?
+
+--C'est vrai, tu me l'as dit, mais il aime à rire, cet homme! Du moins à
+sa manière, car il ne desserre pas les dents pour cela.
+
+--Qu'a-t-il donc fait?
+
+--Voilà, monsieur. Quand je lui ai parlé de la misère des Morel, à
+propos de ce qu'il se plaignait que la vieille idiote avait hurlé de
+faim toute la nuit, et que lui, ça l'avait empêché de dormir, il m'a
+dit: «Puisqu'ils sont si malheureux, s'ils ont des dents à arracher, je
+ne leur ferai pas même payer la sixième, et je leur donnerai une
+bouteille de mon eau à moitié prix.»
+
+--Eh bien! s'écria M. Pipelet, quoiqu'il m'ait guéri de mon rhumatisme,
+je maintiens que c'est une plaisanterie indécente. Mais il n'en fait
+jamais d'autres... et encore si elles n'étaient qu'indécentes!
+
+--Songe donc, Alfred, qu'il est italien, et que c'est peut-être la
+manière de plaisanter chez eux.
+
+--Décidément, madame Pipelet, dit Rodolphe, j'ai mauvaise opinion de cet
+homme, et je ne ferai pas, comme vous dites, ni amitié ni société avec
+lui... Et la prêteuse sur gages a-t-elle été plus charitable?
+
+--Hum! dans le prix de M. Bradamanti, dit la portière: elle leur a prêté
+sur leurs pauvres hardes... Tout y a passé, jusqu'à leur dernier
+matelas... C'est pas l'embarras, ils n'en ont jamais eu que deux.
+
+--Et maintenant elle ne les aide pas?
+
+--La mère Burette? Ah bien! oui; elle est aussi chiche dans son espèce
+que son amoureux dans la sienne; car, dites donc, M. Bras-Rouge et la
+mère Burette..., ajouta la portière avec un clignement d'yeux et un
+hochement de tête extraordinairement malicieux.
+
+--Vraiment! dit Rodolphe.
+
+--Je crois bien... à mort!... Et allez donc! Les étés de la Saint-Martin
+sont aussi chauds que les autres, n'est-ce pas, vieux chéri?
+
+M. Pipelet, pour toute réponse, agita mélancoliquement son chapeau
+tromblon.
+
+Depuis que Mme Pipelet avait fait montre d'un sentiment de charité à
+l'égard des malheureux des mansardes, elle semblait moins repoussante à
+Rodolphe.
+
+--Et quel est l'état de ce pauvre ouvrier?
+
+--Lapidaire en faux; il travaille à la pièce, et tant, tant qu'il s'est
+contrefait à ce métier-là; vous le verrez... Après tout, un homme est un
+homme, et il ne peut que ce qu'il peut, n'est-ce pas? Et, quand il faut
+donner la pâtée à une famille de sept personnes, sans se compter, il y a
+du tirage! Et encore sa fille aînée l'aide de ce qu'elle peut, et ça
+n'est guère.
+
+--Et quel âge a cette fille?
+
+--Dix-sept ans, et belle, belle... comme le jour; elle est servante chez
+un vieux grigou, riche à acheter Paris, un notaire, M. Jacques Ferrand.
+
+--M. Jacques Ferrand? dit Rodolphe étonné de cette nouvelle rencontre,
+car c'était chez ce notaire, ou du moins près de sa gouvernante, qu'il
+devait prendre les renseignements relatifs à la Goualeuse. M. Jacques
+Ferrand qui demeure rue du Sentier? reprit-il.
+
+--Juste!... Vous le connaissez?
+
+--Il est notaire de la maison de commerce à laquelle j'appartiens.
+
+--Eh bien! alors vous devez savoir que c'est un fameux fesse-mathieu,
+mais, faut être juste, honnête et dévot... tous les dimanches à la messe
+et à vêpres, faisant ses pâques et allant à confesse; s'il fricote, ne
+fricotant jamais qu'avec des prêtres, buvant l'eau bénite, dévorant le
+pain bénit... un saint homme, quoi! La caisse d'épargne des petites gens
+qui placent leurs économies chez lui! Mais dame! avare et dur à cuire
+pour les autres comme pour lui-même. Voilà dix-huit mois que cette
+pauvre Louise, la fille du lapidaire, est servante chez lui. C'est un
+agneau pour la douceur, un cheval pour le travail. Elle fait tout là, et
+dix-huit francs de gages, ni plus ni moins; elle garde six francs par
+mois, pour s'entretenir, et donne le reste à sa famille: c'est toujours
+ça; mais quand il faut que sept personnes rongent là-dessus!...
+
+--Mais le travail du père, s'il est laborieux?
+
+--S'il est laborieux! C'est un homme qui de sa vie n'a été _bu_; c'est
+rangé, c'est doux comme un Jésus; ça ne demanderait au bon Dieu pour
+toute récompense que de faire durer les jours quarante-huit heures, pour
+pouvoir gagner un peu plus de pain pour sa marmaille.
+
+--Son travail lui rapporte donc bien peu!
+
+--Il a été alité pendant trois mois, et c'est ce qui l'a arriéré; sa
+femme s'est abîmé la santé en le soignant, et à cette heure elle est
+moribonde; c'est pendant ces trois mois qu'il a fallu vivre avec les
+douze francs de Louise, et avec ce qu'ils ont emprunté sur gages à la
+mère Burette, et aussi quelques écus que lui a prêtés la courtière en
+pierres fausses pour qui il travaille. Mais huit personnes! J'en reviens
+toujours là, et si vous voyiez leur bouge!... Mais, tenez, monsieur, ne
+parlons pas de ça, voilà notre dîner cuit, et, rien que de penser à leur
+mansarde, ça me tourne l'estomac. Heureusement M. Bras-Rouge va en
+débarrasser la maison. Quand je dis heureusement, ça n'est pas par
+méchanceté, au moins. Mais, puisqu'il faut qu'ils soient malheureux, ces
+pauvres Morel, et que nous n'y pouvons rien, autant qu'ils aillent être
+malheureux ailleurs. C'est un crève-coeur de moins.
+
+--Mais, si on les chasse d'ici, où iront-ils?
+
+--Dame! je ne sais pas, moi.
+
+--Et combien peut-il gagner par jour, ce pauvre ouvrier?
+
+--S'il n'était pas obligé de soigner sa mère, sa femme et les enfants,
+il gagnerait bien quatre à cinq francs, parce qu'il s'acharne; mais,
+comme il perd les trois quarts de son temps à faire le ménage, c'est au
+plus s'il gagne quarante sous.
+
+--En effet, c'est bien peu. Pauvres gens!
+
+--Oui, pauvres gens, allez! c'est bien dit. Mais il y en a tant de
+pauvres gens, que, puisqu'on n'y peut rien, il faut bien s'en consoler,
+n'est-ce pas, Alfred? Mais, à propos de consoler, et le cassis, nous ne
+lui disons rien?
+
+--Franchement, madame Pipelet, ce que vous m'avez raconté là m'a serré
+le coeur; vous boirez à ma santé avec M. Pipelet.
+
+--Vous êtes bien honnête, monsieur, dit le portier; mais voulez-vous
+toujours voir la chambre d'en haut?
+
+--Volontiers; si elle me convient, je vous donnerai le denier à Dieu.
+
+Le portier sortit de son antre. Rodolphe le suivit.
+
+
+
+
+XI
+
+Les quatre étages
+
+
+L'escalier sombre, humide, paraissait encore plus obscur par cette
+triste journée d'hiver.
+
+L'entrée de chacun des appartements de cette maison offrait pour ainsi
+dire à l'oeil de l'observateur une physionomie particulière.
+
+Ainsi la porte du logis qui servait de petite maison au commandant était
+fraîchement peinte d'une couleur brune veinée imitant le palissandre; un
+bouton de cuivre doré étincelait à la serrure, et un beau cordon de
+sonnette à houppe de soie rouge contrastait avec la sordide vétusté des
+murailles.
+
+La porte du second étage, habité par la devineresse, prêteuse sur gages,
+présentait un aspect plus singulier: un hibou empaillé, oiseau
+suprêmement symbolique et cabalistique, était cloué par les pattes et
+par les ailes au-dessus du chambranle; un petit guichet, grillagé de fil
+de fer, permettait d'examiner les visiteurs avant d'ouvrir.
+
+La demeure du charlatan italien, que l'on soupçonnait d'exercer un
+épouvantable métier, se distinguait aussi par son entrée bizarre.
+
+Son nom se lisait tracé avec des dents de cheval incrustées dans une
+espèce de tableau de bois noir appliqué sur la porte.
+
+Au lieu de se terminer classiquement par une patte de lièvre, ou par un
+pied de chevreuil, le cordon de sonnette s'attachait à un avant-bras et
+à une main de singe momifiés.
+
+Ce bras desséché, cette petite main à cinq doigts articulés par
+phalanges et terminés par des ongles, étaient hideux à voir.
+
+On eût dit la main d'un enfant.
+
+Au moment où Rodolphe passait devant cette porte, qui lui parut
+sinistre, il lui sembla entendre quelques sanglots étouffés; puis tout à
+coup un cri douloureux, convulsif, horrible, un cri paraissant arraché
+du fond des entrailles, retentit dans le silence de cette maison.
+
+Rodolphe tressaillit.
+
+Par un mouvement plus rapide que la pensée, il courut à la porte et
+sonna violemment.
+
+--Qu'avez-vous, monsieur? dit le portier surpris.
+
+--Ce cri, dit Rodolphe, vous ne l'avez donc pas entendu?
+
+--Si, monsieur. C'est sans doute quelque pratique à qui M. César
+Bradamanti arrache une dent, peut-être deux.
+
+Cette explication était vraisemblable; pourtant elle ne satisfit pas
+Rodolphe.
+
+Le cri terrible qu'il venait d'entendre ne lui semblait pas seulement
+une exclamation de douleur physique; mais aussi, si cela peut se dire,
+un cri de douleur morale.
+
+Son coup de sonnette avait été d'une extrême violence.
+
+On n'y répondit pas d'abord.
+
+Plusieurs portes se fermèrent coup sur coup; puis, derrière la vitre
+d'un oeil-de-boeuf placé près de la porte, et sur lequel Rodolphe
+attachait machinalement son regard, il vit confusément apparaître une
+figure décharnée, d'une pâleur cadavéreuse; une forêt de cheveux roux et
+grisonnants couronnait ce hideux visage, qui se terminait par une longue
+barbe de la même couleur que la chevelure.
+
+Cette vision disparut au bout d'une seconde.
+
+Rodolphe resta pétrifié.
+
+Pendant le peu de temps que dura cette apparition, il avait cru
+reconnaître certains traits bien caractéristiques de cet homme.
+
+Ces yeux verts et brillants comme l'aigue-marine sous leurs gros
+sourcils fauves et hérissés, cette pâleur livide, ce nez mince,
+saillant, recourbé en bec d'aigle, et dont les narines, bizarrement
+dilatées et échancrées, laissaient voir une partie de la cloison nasale,
+lui rappelaient d'une manière frappante un certain abbé Polidori, dont
+le nom avait été maudit par Murph durant son entretien avec le baron de
+Graün.
+
+Quoique Rodolphe n'eût pas vu l'abbé Polidori depuis seize ou dix-sept
+ans, il avait mille raisons pour ne pas l'oublier; mais ce qui déroutait
+ses souvenirs, mais ce qui le faisait douter de l'identité de ces deux
+personnages, c'est que le prêtre qu'il croyait retrouver sous le nom de
+ce charlatan à barbe et à cheveux roux était très-brun.
+
+Si Rodolphe (en supposant que ses soupçons fussent fondés) ne s'étonnait
+pas d'ailleurs de voir un homme revêtu d'un caractère sacré, un homme
+dont il connaissait la haute intelligence, le vaste savoir, le rare
+esprit, tomber à ce point de dégradation, peut-être d'infamie, c'est
+qu'il savait que ce rare esprit, que cette haute intelligence, que ce
+vaste savoir, s'alliaient à une perversité si profonde, à une conduite
+si déréglée, à des penchants si crapuleux, et surtout à une telle
+forfanterie de cynique et sanglant mépris des hommes et des choses, que
+cet homme, réduit à une misère méritée, avait pu, nous dirons presque
+avait dû chercher les ressources les moins honorables, et trouver une
+sorte de satisfaction ironique et sacrilège à se voir, lui,
+véritablement distingué par les dons de l'esprit, lui, revêtu d'un
+caractère sacré, exercer ce vil métier d'impudent bateleur.
+
+Mais, nous le répétons, quoiqu'il eût quitté l'abbé Polidori dans la
+force de l'âge, et que celui-ci dût avoir l'âge du charlatan, il y avait
+entre ces deux personnages certaines différences si notables que
+Rodolphe doutait extrêmement de leur identité; néanmoins il dit à M.
+Pipelet:
+
+--Est-ce qu'il y a longtemps que M. Bradamanti habite cette maison?
+
+--Mais environ un an, monsieur. Oui, c'est ça, il est venu pour le terme
+de janvier. C'est un locataire exact; il m'a guéri d'un fameux
+rhumatisme... Mais, comme je vous le disais tout à l'heure, il a un
+défaut: c'est d'être trop gouailleur, il ne respecte rien dans ses
+propos.
+
+--Comment cela?
+
+--Enfin, monsieur, dit gravement M. Pipelet, je ne suis pas une rosière,
+mais il y a rire et rire.
+
+--Il est donc fort gai?
+
+--Ce n'est pas qu'il soit gai; au contraire, il a l'air d'un mort; mais
+il ne rit jamais de la bouche... il rit toujours en paroles; il n'y a
+pour lui ni père ni mère, ni Dieu ni diable, il plaisante de tout, même
+de son eau, monsieur, même de sa propre eau! Mais je ne vous le cache
+pas, ces plaisanteries-là quelquefois me font peur, me donnent la chair
+de poule. Quand il a resté un quart d'heure à jaboter indécemment, dans
+la loge, sur les femmes à peine voilées des différents pays sauvages
+qu'il a parcourus, et que je me retrouve seul à seul avec Anastasie, eh
+bien! monsieur, moi qui, depuis trente-sept ans, ai pris l'habitude, me
+suis fait une loi de la chérir... Anastasie... eh bien! il me semble que
+je la chéris moins. Vous allez rire... mais quelquefois encore, quand M.
+César est parti, après m'avoir parlé des festins des princes auxquels il
+a assisté pour les voir essayer les dents qu'il leur avait posées, eh
+bien! il me semble que mon manger est amer, je n'ai plus faim. Enfin
+j'aime mon état, monsieur, et je m'en honore. J'aurais pu être
+cordonnier comme un tas d'ambitieux, mais je crois rendre autant de
+service en ressemelant les vieilles chaussures. Eh bien! monsieur, il y
+a des jours où ce diable de M. César, avec ses railleries, me ferait
+regretter de n'être pas bottier, ma parole d'honneur! Et puis enfin...
+il a une manière de parler des dames sauvages qu'il a connues... Tenez,
+monsieur, je vous le répète, je ne suis pas rosière, mais quelquefois,
+saperlotte! je deviens pourpre, ajouta M. Pipelet d'un air de chasteté
+révoltée.
+
+--Et Mme Pipelet tolère cela?
+
+--Anastasie est folle de l'esprit, et M. César, malgré son mauvais ton,
+en a certainement beaucoup; aussi elle lui passe tout.
+
+--Elle m'a aussi parlé de certains bruits horribles...
+
+--Elle vous a parlé?...
+
+--Soyez tranquille, je suis discret.
+
+--Eh bien! monsieur, ce bruit-là, je n'y crois pas, je n'y croirai
+jamais, et pourtant je ne peux m'empêcher d'y penser, et ça augmente le
+drôle d'effet que me produisent les plaisanteries de M. Bradamanti.
+Enfin, monsieur, pour tout dire, bien certainement je hais M. Cabrion...
+c'est une haine que j'emporterai dans la tombe. Eh bien! quelquefois il
+me semble que j'aimerais encore mieux les ignobles farces qu'il avait
+l'effronterie de faire dans la maison, que les plaisanteries que nous
+débite M. César de son air pince-sans-rire, en bridant ses lèvres par un
+mouvement disgracieux qui me rappelle toujours l'agonie de mon oncle
+Rousselot, qui en râlant bridait ses lèvres tout comme M. Bradamanti.
+
+Quelques mots de M. Pipelet sur la perpétuelle ironie avec laquelle le
+charlatan parlait de tout et de tous, et flétrissait les joies les plus
+modestes par ses railleries amères, confirmaient assez les premiers
+soupçons de Rodolphe; car l'abbé, lorsqu'il déposait son masque
+d'hypocrisie, avait toujours affecté le scepticisme le plus audacieux et
+le plus révoltant.
+
+Bien décidé à éclaircir ses doutes, la présence de ce prêtre dans cette
+maison pouvant le gêner, se sentant de plus en plus disposé à
+interpréter d'une manière lugubre le cri terrible dont il avait été si
+frappé, Rodolphe suivit le portier à l'étage supérieur, où se trouvait
+la chambre qu'il voulait louer.
+
+Le logis de Mlle Rigolette, voisin de cette chambre, était facile à
+reconnaître, grâce à une charmante galanterie du peintre, l'ennemi
+mortel de M. Pipelet.
+
+Une demi-douzaine de petits Amours joufflus, très-facilement et
+très-spirituellement peints dans le goût de Watteau, se groupaient
+autour d'une espèce de cartouche, et portaient allégoriquement, l'un un
+dé à coudre, l'autre une paire de ciseaux, celui-là un fer à repasser,
+celui-ci un petit miroir de toilette; au milieu du cartouche, sur un
+fond bleu clair, on lisait en lettres roses: _Mademoiselle Rigolette,
+couturière._ Le tout était encadré dans une guirlande de fleurs qui se
+détachait à merveille du fond vert céladon de la porte.
+
+Ce petit panneau était fort joli et formait encore un contraste frappant
+avec la laideur de l'escalier.
+
+Au risque d'irriter les plaies saignantes d'Alfred, Rodolphe lui dit, en
+montrant la porte de Mlle Rigolette:
+
+--Ceci est sans doute l'ouvrage de M. Cabrion?
+
+--Oui, monsieur, il s'est permis d'abîmer la peinture de cette porte
+avec ces indécents barbouillages d'enfants tout nus, qu'il appelle des
+Amours. Sans les supplications de Mlle Rigolette et la faiblesse de M.
+Bras-Rouge, j'aurais gratté tout cela ainsi que cette palette dont le
+même monstre a obstrué la porte de _votre_ chambre.
+
+En effet, une palette chargée de couleurs, paraissant suspendue à un
+clou, était peinte sur la porte en manière de trompe-l'oeil.
+
+Rodolphe suivit le portier dans cette chambre, assez spacieuse, précédée
+d'un petit cabinet, et éclairée par deux fenêtres qui ouvraient sur la
+rue du Temple; quelques ébauches fantastiques, peintes sur la seconde
+porte par M. Cabrion, avaient été scrupuleusement respectées par M.
+Germain.
+
+Rodolphe avait trop de motifs d'habiter cette maison pour ne pas arrêter
+ce logement; il donna donc modestement quarante sous au portier et lui
+dit:
+
+--Cette chambre me convient parfaitement, voici le denier à Dieu; demain
+j'enverrai des meubles. Il n'est pas nécessaire, n'est-ce pas, que je
+voie le principal locataire, M. Bras-Rouge?
+
+--Non, monsieur, il ne vient ici que de loin en loin, excepté pour les
+manigances de la mère Burette... C'est toujours avec moi que l'on traite
+directement; je vous demanderai seulement votre nom.
+
+--Rodolphe.
+
+--Rodolphe... qui?
+
+--Rodolphe tout court, monsieur Pipelet.
+
+--C'est différent, monsieur; ce n'est pas par curiosité que j'insistais:
+les noms et les volontés sont libres.
+
+--Dites-moi, monsieur Pipelet, est-ce que demain je ne devrais pas,
+comme nouveau voisin, aller demander aux Morel si je ne peux pas leur
+être bon à quelque chose, puisque mon prédécesseur, M. Germain, les
+aidait aussi selon ses moyens?
+
+--Si, monsieur, cela se peut; il est vrai que ça ne leur servira pas à
+grand-chose, puisqu'on les chasse; mais ça les flattera toujours.
+
+Puis, comme frappé d'une idée subite, M. Pipelet s'écria, en regardant
+son locataire d'un air fier et malicieux:
+
+--Je comprends, je comprends; c'est un commencement pour finir par aller
+aussi faire le bon voisin chez la petite voisine d'à côté.
+
+--Mais j'y compte bien.
+
+--Il n'y a pas de mal à ça, monsieur, c'est l'usage; et, tenez, je suis
+sûr que Mlle Rigolette a entendu qu'on visitait la chambre, et qu'elle
+est aux aguets pour nous voir descendre. Je vais faire du bruit exprès
+en tournant la clef; regardez bien en passant sur le carré.
+
+En effet, Rodolphe s'aperçut que la porte si gracieusement enjolivée
+d'Amours Watteau était entrebâillée, et il distingua vaguement, par
+l'étroite ouverture, le bout relevé d'un petit nez couleur de rose et un
+grand oeil noir vif et curieux; mais, comme il ralentissait le pas, la
+porte se ferma brusquement.
+
+--Quand je vous disais qu'elle nous guettait! reprit le portier; puis il
+ajouta: Pardon, excuse, monsieur!... je vas à mon petit observatoire.
+
+--Qu'est-ce que cela?
+
+--Au haut de cette échelle, il y a le palier où s'ouvre la porte de la
+mansarde des Morel, et derrière un des lambris il se trouve un petit
+trou noir où je mets des fouillis. Comme le mur est très-lézardé, quand
+je suis dans mon trou, je vois chez eux et je les entends comme si j'y
+étais. Ça n'est pas que je les espionne, juste ciel! Mais enfin je vais
+quelquefois les regarder comme on va à un mélodrame bien noir. Et en
+redescendant dans ma loge, je me trouve comme dans un palais. Mais,
+dites donc, monsieur, si le coeur vous en dit, avant qu'ils ne
+partent... C'est triste, mais c'est curieux; car, quand ils vous voient,
+ils sont comme des sauvages, ça les gêne.
+
+--Vous êtes bien bon, monsieur Pipelet, un autre jour, demain peut-être,
+je profiterai de votre offre.
+
+--À votre aise, monsieur; mais il faut que je monte à mon observatoire,
+car j'ai besoin d'un morceau de basane. Si vous voulez toujours
+descendre, monsieur, je vous rejoins.
+
+Et M. Pipelet commença sur l'échelle qui conduisait aux mansardes une
+ascension assez périlleuse pour son âge.
+
+Rodolphe jetait un dernier coup d'oeil sur la porte de Mlle Rigolette,
+en songeant que cette jeune fille, l'ancienne connaissance de la pauvre
+Goualeuse, connaissait sans doute la retraite du fils du Maître d'école,
+lorsqu'il entendit, à l'étage inférieur, quelqu'un sortir de chez le
+charlatan; il reconnut le pas léger d'une femme, et distingua le
+bruissement d'une robe de soie. Rodolphe s'arrêta un moment par
+discrétion.
+
+Lorsqu'il n'entendit plus rien il descendit.
+
+Arrivé au second étage, il vit et ramassa un mouchoir sur les dernières
+marches; il appartenait sans doute à la personne qui sortait du logis du
+charlatan.
+
+Rodolphe s'approcha d'une des étroites fenêtres qui éclairaient le carré
+et examina ce mouchoir, magnifiquement garni de dentelles; il portait
+brodés, dans un de ses angles, un L et un N surmontés d'une couronne
+ducale.
+
+Ce mouchoir était littéralement trempé de larmes.
+
+La première pensée de Rodolphe fut de se hâter afin de pouvoir rendre ce
+mouchoir à la personne qui l'avait perdu; mais il réfléchit que cette
+démarche ressemblerait peut-être, dans cette circonstance, à un
+mouvement d'inconvenante curiosité; il le garda, se trouvant ainsi, sans
+le vouloir, sur la trace d'une mystérieuse et sans doute sinistre
+aventure.
+
+En arrivant chez la portière, il lui dit:
+
+--Est-ce qu'il ne vient pas de descendre une femme?
+
+--Non, monsieur. C'est une belle dame, grande et mince, avec un voile
+noir. Elle sort de chez M. César. Le petit Tortillard avait été chercher
+un fiacre, où elle vient de monter. Ce qui m'étonne, c'est que ce petit
+gueux-là s'est assis derrière le fiacre, peut-être pour voir où va cette
+dame; car il est curieux comme une pie et vif comme un furet, malgré son
+pied bot.
+
+«Ainsi, pensa Rodolphe, le nom et l'adresse de cette femme seront
+peut-être connus de ce charlatan, dans le cas où il aurait ordonné à
+Tortillard de suivre l'inconnue.»
+
+--Eh bien! monsieur, la chambre vous convient-elle? demanda la
+portière.
+
+--Elle me convient beaucoup; je l'ai arrêtée, et demain j'enverrai mes
+meubles.
+
+--Que le bon Dieu vous bénisse d'avoir passé devant notre porte,
+monsieur! Nous aurons un fameux locataire de plus. Vous avez l'air bon
+enfant, Pipelet vous aimera tout de suite. Vous le ferez rire comme
+faisait M. Germain, qui avait toujours une farce à lui dire; car il ne
+demande qu'à rire, ce pauvre cher homme: aussi je pense qu'avant un mois
+vous ferez une paire d'amis.
+
+--Allons, vous me flattez, madame Pipelet.
+
+--Pas du tout; ce que je vous dis là c'est comme si je vous ouvrais mon
+coeur. Et si vous êtes gentil pour Alfred je serai reconnaissante: vous
+verrez votre petit ménage; je suis un lion pour la propreté; et, si vous
+voulez dîner chez vous le dimanche, je vous fricoterai des choses dont
+vous vous lécherez les pouces.
+
+--C'est convenu, madame Pipelet, vous ferez mon ménage; demain on vous
+apportera des meubles, et je viendrai surveiller mon emménagement.
+
+Rodolphe sortit.
+
+Les résultats de sa visite à la maison de la rue du Temple étaient assez
+importants, et pour la solution du mystère qu'il voulait découvrir, et
+pour la noble curiosité avec laquelle il cherchait l'occasion de faire
+le bien et d'empêcher le mal.
+
+Tels étaient les résultats:
+
+Mlle Rigolette savait nécessairement la nouvelle demeure de François
+Germain, fils du Maître d'école;
+
+Une jeune femme, qui, selon quelques apparences, pouvait malheureusement
+être la marquise d'Harville, avait donné au commandant pour le lendemain
+un nouveau rendez-vous qui la perdrait peut-être à jamais;
+
+Et, pour mille raisons, Rodolphe portait le plus vif intérêt à M.
+d'Harville, dont le repos, l'honneur, semblaient si cruellement
+compromis;
+
+Un artisan honnête et laborieux, écrasé par la plus affreuse misère,
+allait être, lui et sa famille, jeté sur le pavé par l'intermédiaire de
+Bras-Rouge;
+
+Enfin, Rodolphe avait involontairement découvert quelques traces d'une
+aventure dont le charlatan César Bradamanti (peut-être l'abbé Polidori)
+et une femme qui appartenait sans doute au plus grand monde étaient les
+principaux acteurs;
+
+De plus, la Chouette, récemment sortie de l'hôpital où elle était entrée
+après la scène de l'allée des Veuves, avait des intelligences suspectes
+avec Mme Burette, devineresse et prêteuse sur gages, qui occupait le
+second étage de la maison.
+
+Ayant recueilli ces divers renseignements, Rodolphe rentra chez lui, rue
+Plumet, remettant au lendemain sa visite au notaire Jacques Ferrand.
+
+Le soir même, comme on le sait, Rodolphe devait se rendre à un grand bal
+à l'ambassade de ***.
+
+Avant de suivre notre héros dans cette nouvelle excursion, nous
+jetterons un coup d'oeil rétrospectif sur Tom et sur Sarah, personnages
+importants de cette histoire.
+
+
+
+
+XII
+
+Tom et Sarah
+
+
+Sarah Seyton, alors veuve du comte Mac-Gregor, et âgée de trente-sept à
+trente-huit ans, était d'une excellente famille écossaise, et fille d'un
+baronnet, gentilhomme campagnard.
+
+D'une beauté accomplie, orpheline à dix-sept ans, Sarah avait quitté
+l'Écosse avec son frère Tom Seyton de Halsbury.
+
+Les absurdes prédictions d'une vieille Highlandaise, sa nourrice,
+avaient exalté presque jusqu'à la démence les deux vices capitaux de
+Sarah, l'orgueil et l'ambition, en lui promettant, avec une incroyable
+persistance de conviction, les plus hautes destinées... pourquoi ne pas
+le dire? une destinée souveraine!
+
+La jeune Écossaise s'était rendue à l'évidence des prédictions de sa
+nourrice et se redisait sans cesse, pour corroborer sa foi ambitieuse,
+qu'une devineresse avait aussi promis une couronne à la belle et
+excellente créole qui s'assit un jour sur le trône de France, et qui fut
+reine par la grâce et par la bonté, comme d'autres le sont par la
+grandeur et par la majesté.
+
+Chose étrange! Tom Seyton, aussi superstitieux que sa soeur,
+encourageait ses folles espérances, et avait résolu de consacrer sa vie
+à la réalisation du rêve de Sarah, de ce rêve aussi éblouissant
+qu'insensé.
+
+Néanmoins le frère et la soeur n'étaient pas assez aveugles pour croire
+rigoureusement à la prédiction de la Highlandaise, et pour viser
+absolument à un trône de premier ordre, dans leur magnifique dédain des
+royautés secondaires ou des principautés régnantes; non, pourvu que la
+belle Écossaise ceignît un jour son front impérieux d'une couronne
+souveraine, le couple orgueilleux fermerait les yeux sur l'importance
+des possessions de cette Couronne.
+
+À l'aide de _l'Almanach de Gotha_ pour l'an de grâce 1819, Tom Seyton
+dressa, au moment de quitter l'Écosse, une sorte de tableau synoptique
+par rang d'âge de tous les rois et altesses souveraines de l'Europe
+alors à marier.
+
+Bien que fort absurde, l'ambition du frère et de la soeur était pure de
+tout moyen honteux; Tom devait aider Sarah à ourdir la trame conjugale
+où elle espérait enlacer un porte-couronne quelconque. Tom devait être
+de moitié dans toutes les ruses, dans toutes les intrigues qui
+pourraient amener ce résultat; mais il aurait tué sa soeur, plutôt que
+de voir en elle la maîtresse d'un prince, même avec la certitude d'un
+mariage réparateur.
+
+L'espèce d'inventaire matrimonial qui résulta des recherches de Tom et
+de Sarah dans _l'Almanach de Gotha_ fut satisfaisant.
+
+La Confédération germanique fournissait surtout un nombreux contingent
+de jeunes souverains présomptifs. Sarah était protestante; Tom
+n'ignorait pas la facilité du mariage allemand dit de la main gauche,
+mariage légitime d'ailleurs, auquel il se serait à la dernière extrémité
+résigné pour sa soeur. Il fut donc résolu entre elle et lui d'aller
+d'abord en Allemagne commencer cette _pipée_.
+
+Si ce projet paraît improbable, ces espérances insensées, nous
+répondrons d'abord qu'une ambition effrénée, encore exagérée par une
+superstitieuse croyance, se pique rarement d'être raisonnable dans ses
+visées, et n'est guère tentée que de l'impossible; pourtant, en se
+rappelant certains faits contemporains, depuis d'augustes et
+respectables mariages morganatiques entre souverains et sujettes jusqu'à
+l'amoureuse odyssée de miss Pénélope et du prince de Capoue, on ne peut
+refuser quelque probabilité d'heureux succès aux imaginations de Tom et
+de Sarah.
+
+Nous ajouterons que celle-ci joignait à une merveilleuse beauté de rares
+dispositions pour les talents les plus variés, et une puissance de
+séduction d'autant plus dangereuse qu'avec une âme sèche et dure, un
+esprit adroit et méchant, une dissimulation profonde, un caractère
+opiniâtre et absolu, elle réunissait toutes les apparences d'une nature
+généreuse, ardente et passionnée.
+
+Au physique, son organisation mentait aussi perfidement qu'au moral.
+
+Ses grands yeux noirs, tour à tour étincelants et langoureux sous leurs
+sourcils d'ébène, pouvaient feindre les embrasements de la volupté; et
+pourtant les brûlantes aspirations de l'amour ne devaient jamais faire
+battre son sein glacé; aucune surprise du coeur ou des sens ne devait
+déranger les impitoyables calculs de cette femme rusée, égoïste et
+ambitieuse.
+
+En arrivant sur le continent, Sarah, d'après les conseils de son frère,
+ne voulut pas commencer ses entreprises, avant d'avoir fait un séjour à
+Paris, où elle désirait polir son éducation et assouplir sa roideur
+britannique dans le commerce d'une société pleine d'élégance,
+d'agréments et de liberté de bon goût.
+
+Sarah fut introduite dans le meilleur et dans le plus grand monde, grâce
+à quelques lettres de recommandation et au bienveillant patronage de Mme
+l'ambassadrice d'Angleterre et du vieux marquis d'Harville, qui avait
+connu en Angleterre le père de Tom et de Sarah.
+
+Les personnes fausses, froides, réfléchies, s'assimilent avec une
+promptitude merveilleuse le langage et les manières les plus opposés à
+leur caractère: chez elles tout est dehors, surface, apparence, vernis,
+écorce; dès qu'on les pénètre, dès qu'on les devine, elles sont perdues;
+aussi l'espèce d'instinct de conservation dont elles sont douées les
+rend éminemment propres au déguisement moral. Elles se griment et se
+costument avec la prestesse et l'habileté d'un comédien consommé.
+
+C'est dire qu'après six mois de séjour à Paris, Sarah aurait pu lutter
+avec la Parisienne la plus parisienne du monde, pour la grâce piquante
+de son esprit, le charme de sa gaieté, l'ingénuité de ses coquetteries
+et la naïveté provocante de son regard à la fois chaste et passionné.
+
+Trouvant sa soeur suffisamment _armée_, Tom partit avec elle pour
+l'Allemagne, muni d'excellentes lettres d'introduction.
+
+Le premier État de la Confédération germanique qui se trouvait sur
+l'itinéraire de Sarah était le grand-duché de Gerolstein, ainsi désigné
+dans le diplomatique et infaillible _Almanach de Gotha_ pour l'année
+1819.
+
+ GÉNÉALOGIE DES SOUVERAINS DE L'EUROPE ET DE LEUR FAMILLE
+
+ GEROLSTEIN
+
+Grand-duc: MAXIMILIEN-RODOLPHE, né le 10 décembre 1764. Succède à son
+père CHARLES-FRÉDÉRIK-RODOLPHE, le 21 avril 1785.--Veuf, janvier 1808,
+de LOUISE, fille du prince JEAN-AUGUSTE DE BURGLEN.
+
+Fils: GUSTAVE-RODOLPHE, né le 17 avril 1803.
+
+Mère: Grande-duchesse JUDITH, douairière, veuve du Grand-duc père
+CHARLES-FRÉDÉRIK-RODOLPHE, le 21 avril 1785.
+
+Tom, avec assez de sens, avait d'abord inscrit sur sa liste les plus
+jeunes des princes qu'il convoitait pour beaux-frères, pensant que
+l'extrême jeunesse est de bien plus facile séduction qu'un âge mûr.
+D'ailleurs, nous l'avons dit, Tom et Sarah avaient été particulièrement
+recommandés au grand-duc régnant de Gerolstein par le vieux marquis
+d'Harville, engoué, comme tout le monde, de Sarah, dont il ne pouvait
+assez admirer la beauté, la grâce et le charmant naturel.
+
+Il est inutile de dire que l'héritier présomptif du grand-duché de
+Gerolstein était Gustave-Rodolphe; il avait dix-huit ans à peine lorsque
+Tom et Sarah furent présentés à son père.
+
+L'arrivée de la jeune Écossaise fut un événement dans cette petite cour
+allemande, calme, simple, sérieuse, et pour ainsi dire patriarcale. Le
+grand-duc, le meilleur des hommes, gouvernait ses États avec une fermeté
+sage et une bonté paternelle; rien de plus matériellement, de plus
+moralement heureux que cette principauté; sa population laborieuse et
+grave, sobre et pieuse, offrait le type idéal du caractère allemand.
+
+Ces braves gens jouissaient d'un bonheur si profond, ils étaient si
+complètement satisfaits de leur condition, que la sollicitude éclairée
+du grand-duc avait eu peu à faire pour les préserver de la manie des
+innovations constitutionnelles.
+
+Quant aux modernes découvertes, quant aux idées pratiques qui pouvaient
+avoir une influence salutaire sur le bien-être et sur la moralisation du
+peuple, le grand-duc s'en informait et les appliquait incessamment, ses
+résidents auprès des différentes puissances de l'Europe n'ayant pour
+ainsi dire d'autre mission que celle de tenir leur maître au courant de
+tous les progrès de la science au point de vue d'utilité publique et
+pratique.
+
+Nous l'avons dit, le grand-duc ressentait autant d'affection que de
+reconnaissance pour le vieux marquis d'Harville, qui lui avait rendu, en
+1815, d'immenses services; aussi, grâce à la recommandation de ce
+dernier, Tom et Sarah Seyton de Halsbury furent accueillis à la cour de
+Gerolstein avec une distinction et une bonté très-particulières.
+
+Quinze jours après son arrivée, Sarah, douée d'un profond esprit
+d'observation, avait facilement pénétré le caractère ferme, loyal et
+ouvert du grand-duc; avant de séduire le fils, chose immanquable, elle
+avait sagement voulu s'assurer des dispositions du père. Celui-ci
+paraissait aimer si follement son fils Rodolphe qu'un moment Sarah le
+crut capable de consentir à une mésalliance plutôt que de voir ce fils
+chéri éternellement malheureux. Mais bientôt l'Écossaise fut convaincue
+que ce père si tendre ne se départirait jamais de certains principes, de
+certaines idées sur les devoirs des princes.
+
+Ce n'était pas de sa part orgueil: c'était conscience, raison, dignité.
+
+Or, un homme de cette trempe énergique, d'autant plus affectueux et bon
+qu'il est plus ferme et plus fort, ne concède jamais rien de ce qui
+touche à sa conscience, à sa raison, à sa dignité.
+
+Sarah fut sur le point de renoncer à son entreprise, en présence de ces
+obstacles presque insurmontables; mais réfléchissant que, par
+compensation, Rodolphe était très-jeune, qu'on vantait généralement sa
+douceur, sa bonté, son caractère à la fois timide et rêveur, elle crut
+le jeune prince faible, irrésolu; elle persista donc dans son projet et
+dans ses espérances.
+
+À cette occasion, sa conduite et celle de son frère furent un
+chef-d'oeuvre d'habileté.
+
+La jeune fille sut se concilier tout le monde, et surtout les personnes
+qui auraient pu être jalouses ou envieuses de ses avantages; elle fit
+oublier sa beauté, ses grâces, par la simplicité modeste dont elle les
+voila. Bientôt elle devint l'idole non-seulement du grand-duc, mais de
+sa mère, la grande-duchesse Judith douairière, qui, malgré, ou à cause
+de ses quatre-vingt-dix ans, aimait à la folie tout ce qui était jeune
+et charmant.
+
+Plusieurs fois Tom et Sarah parlèrent de leur départ. Jamais le
+souverain de Gerolstein ne voulut y consentir; et, pour s'attacher tout
+à fait le frère et la soeur, il pria le baronnet Tom Seyton de Halsbury
+d'accepter l'emploi vacant de premier écuyer, et il supplia Sarah de ne
+pas quitter la grande-duchesse Judith, qui ne pouvait plus se passer
+d'elle.
+
+Après de nombreuses hésitations, combattues par les plus pressantes
+influences, Tom et Sarah acceptèrent ces brillantes propositions et
+s'établirent à la cour de Gerolstein, où ils étaient arrivés depuis deux
+mois.
+
+Sarah, excellente musicienne, sachant le goût de la grande-duchesse pour
+les vieux maîtres, et entre autres pour Gluck, fit venir l'oeuvre de cet
+homme illustre, et fascina la vieille princesse par son inépuisable
+complaisance et par le talent remarquable avec lequel elle lui chantait
+ces anciens airs, d'une beauté si simple, si expressive.
+
+Tom, de son côté, sut se rendre très-utile dans l'emploi que le
+grand-duc lui avait confié. L'Écossais connaissait parfaitement les
+chevaux; il avait beaucoup d'ordre et de fermeté: en peu de temps il
+transforma presque complètement le service des écuries du grand-duc,
+service que la négligence et la routine avaient presque désorganisé.
+
+Le frère et la soeur furent bientôt également aimés, fêtés, choyés dans
+cette cour. La préférence du maître commande les préférences
+secondaires. Sarah avait d'ailleurs besoin, pour ses futurs projets, de
+trop de points d'appui pour ne pas employer son habile séduction à se
+faire des partisans. Son hypocrisie, revêtue des formes les plus
+attrayantes, trompa facilement la plupart de ces loyales Allemandes, et
+l'affection générale consacra bientôt l'excessive bienveillance du
+grand-duc.
+
+Voici donc notre couple établi à la cour de Gerolstein, parfaitement et
+honorablement posé, sans qu'il ait été un moment question de Rodolphe.
+Par un hasard heureux, quelques jours après l'arrivée de Sarah, ce
+dernier était parti pour une inspection de troupes avec un aide de camp
+et le fidèle Murph.
+
+Cette absence, doublement favorable aux vues de Sarah, lui permit de
+disposer à son aise les principaux fils de la trame qu'elle ourdissait,
+sans être gênée par la présence du jeune prince, dont l'admiration trop
+marquée aurait peut-être éveillé les craintes du grand-duc.
+
+Au contraire, en l'absence de son fils, il ne songea malheureusement pas
+qu'il venait d'admettre dans son intimité une jeune fille d'une rare
+beauté, d'un esprit charmant, qui devait se trouver avec Rodolphe à
+chaque instant du jour.
+
+Sarah resta intérieurement insensible à cet accueil si touchant, si
+généreux, à cette noble confiance avec laquelle on l'introduisait au
+coeur de cette famille souveraine.
+
+Ni cette jeune fille ni son frère ne reculèrent un moment devant leurs
+mauvais desseins; ils venaient sciemment apporter le trouble et le
+chagrin dans cette cour paisible et heureuse. Ils calculaient froidement
+les résultats probables des cruelles divisions qu'ils allaient semer
+entre un père et un fils jusqu'alors tendrement unis.
+
+
+
+
+XIII
+
+Sir Walter Murph et l'abbé Polidori
+
+
+Rodolphe, pendant son enfance, avait été d'une complexion très-frêle.
+Son père fit ce raisonnement, bizarre en apparence, au fond très-sensé:
+
+«Les gentilshommes campagnards anglais sont généralement remarquables
+par une santé robuste. Ces avantages tiennent beaucoup à leur éducation
+physique: simple, rude, agreste, elle développe leur vigueur. Rodolphe
+va sortir des mains des femmes; son tempérament est délicat; peut-être,
+en habituant cet enfant à vivre comme le fils d'un fermier anglais (sauf
+quelques ménagements), fortifierai-je sa constitution.»
+
+Le grand-duc fit chercher en Angleterre un homme digne et capable de
+diriger cette sorte d'éducation physique: sir Walter Murph, athlétique
+spécimen du gentilhomme campagnard du Yorkshire, fut chargé de ce soin
+important. La direction qu'il donna au jeune prince répondit
+parfaitement aux vues du grand-duc.
+
+Murph et son élève habitèrent pendant plusieurs années une charmante
+ferme située au milieu des champs et des bois, à quelques lieues de la
+ville de Gerolstein, dans la position la plus pittoresque et la plus
+salubre.
+
+Rodolphe, libre de toute étiquette, s'occupant avec Murph de travaux
+agricoles proportionnés à son âge, vécut donc de la vie sobre, mâle et
+régulière des champs, ayant pour plaisirs et pour distractions des
+exercices violents, la lutte, le pugilat, l'équitation, la chasse.
+
+Au milieu de l'air pur des prés, des bois et des montagnes, le jeune
+prince sembla se transformer, poussa vigoureux comme un jeune chêne; sa
+pâleur un peu maladive fit place aux brillantes couleurs de la santé:
+quoique toujours svelte et nerveux, il sortit victorieux des plus rudes
+fatigues; l'adresse, l'énergie, le courage suppléant à ce qui lui
+manquait de puissance musculaire, il put bientôt lutter avec avantage
+contre des jeunes gens beaucoup plus âgés que lui; il avait alors
+environ quinze ou seize ans.
+
+Son éducation scientifique s'était nécessairement ressentie de la
+préférence donnée à l'éducation physique: Rodolphe savait fort peu de
+chose; mais le grand-duc pensait sagement que, pour demander beaucoup à
+l'esprit, il faut que l'esprit soit soutenu par une forte organisation
+physique; alors, quoique tardivement fécondées par l'instruction, les
+facultés intellectuelles offrent de prompts résultats.
+
+Le bon Walter Murph n'était pas savant; il ne put donner à Rodolphe que
+quelques connaissances premières; mais personne mieux que lui ne pouvait
+inspirer à son élève la conscience de ce qui était juste, loyal,
+généreux; l'horreur de ce qui était bas, lâche, misérable.
+
+Ces haines, ces admirations énergiques et salutaires s'enracinèrent pour
+toujours dans l'âme de Rodolphe; plus tard ces principes furent
+violemment ébranlés par les orages des passions, mais jamais ils ne
+furent arrachés de son coeur. La foudre frappe, sillonne et brise un
+arbre solidement et profondément planté, mais la sève bout toujours dans
+ses racines, mille verts rameaux rejaillissent bientôt de ce tronc qui
+paraissait desséché.
+
+Murph donna donc à Rodolphe, si cela peut se dire, la santé du corps et
+celle de l'âme; il le rendit robuste, agile et hardi, sympathique à ce
+qui était bon et bien, antipathique à ce qui était méchant et mauvais.
+
+Sa tâche ainsi admirablement remplie, le squire, appelé en Angleterre
+par de graves intérêts, quitta l'Allemagne pour quelque temps, au grand
+chagrin de Rodolphe, qui l'aimait tendrement.
+
+Murph devait revenir se fixer définitivement à Gerolstein avec sa
+famille, lorsque quelques affaires fort importantes pour lui seraient
+terminées. Il espérait que son absence durerait au plus une année.
+
+Rassuré sur la santé de son fils, le grand-duc songea sérieusement à
+l'instruction de cet enfant chéri.
+
+Un certain abbé César Polidori, philosophe renommé, médecin distingué,
+historien érudit, savant versé dans l'étude des sciences exactes et
+physiques, fut chargé de cultiver, de féconder le sol riche mais vierge,
+si parfaitement préparé par Murph.
+
+Cette fois le choix du grand-duc fut bien malheureux, ou plutôt sa
+religion fut cruellement trompée par la personne qui lui présenta l'abbé
+et le lui fit accepter, lui prêtre catholique, comme précepteur d'un
+prince protestant. Cette innovation parut à beaucoup de gens une
+énormité, et généralement d'un funeste présage pour l'éducation de
+Rodolphe.
+
+Le hasard ou plutôt l'abominable caractère de l'abbé réalisa une partie
+de ces tristes prédictions.
+
+Impie, fourbe, hypocrite, contempteur sacrilège de ce qu'il y a de plus
+sacré parmi les hommes, plein de ruse et d'adresse, dissimulant la plus
+dangereuse immoralité, le plus effrayant scepticisme, sous une écorce
+austère et pieuse, exagérant une fausse humilité chrétienne pour voiler
+sa souplesse insinuante, de même qu'il affectait une bienveillance
+expansive, un optimisme ingénu, pour cacher la perfidie de ses
+flatteries intéressées; connaissant profondément les hommes, ou plutôt
+n'ayant expérimenté que les mauvais côtés, que les honteuses passions de
+l'humanité, l'abbé Polidori était le plus détestable mentor que l'on pût
+donner à un jeune homme.
+
+Rodolphe, abandonnant avec un extrême regret la vie indépendante,
+animée, qu'il avait menée jusqu'alors auprès de Murph, pour aller pâlir
+sur des livres et se soumettre aux cérémonieux usages de la cour de son
+père, prit d'abord l'abbé en aversion.
+
+Cela devait être.
+
+En quittant son élève, le pauvre squire l'avait comparé, non sans
+raison, à un jeune poulain sauvage, plein de grâce et de feu, que l'on
+enlevait aux belles prairies où il s'ébattait libre et joyeux, pour
+aller le soumettre au frein, à l'éperon, et lui apprendre à modérer, à
+utiliser des forces qu'il n'avait jusqu'alors employées que pour courir,
+que pour bondir à son caprice.
+
+Rodolphe commença par déclarer à l'abbé qu'il ne se sentait aucune
+vocation pour l'étude, qu'il avait avant tout besoin d'exercer ses bras
+et ses jambes, de respirer l'air des champs, de courir les bois et les
+montagnes, un bon fusil et un bon cheval lui semblant d'ailleurs
+préférables aux plus beaux livres de la terre.
+
+Le prêtre répondit à son élève qu'il n'y avait en effet rien de plus
+fastidieux que l'étude, mais que rien n'était plus grossier que les
+plaisirs qu'il préférait à l'étude, plaisirs parfaitement dignes d'un
+stupide fermier allemand. Et l'abbé de faire un tableau si bouffon, si
+railleur de cette existence simple et agreste, que pour la première fois
+Rodolphe fut honteux de s'être trouvé si heureux; alors il demanda
+naïvement au prêtre à quoi l'on pouvait passer son temps si l'on
+n'aimait ni l'étude, ni la chasse, ni la vie libre des champs.
+
+L'abbé lui répondit mystérieusement que plus tard il l'en instruirait.
+
+Sous un autre point de vue, les espérances de ce prêtre étaient aussi
+ambitieuses que celles de Sarah.
+
+Quoique le grand-duché de Gerolstein ne fût qu'un État secondaire,
+l'abbé s'était imaginé d'en être un jour le Richelieu, et de dresser
+Rodolphe au rôle de prince fainéant.
+
+Il commença donc par tâcher de se rendre agréable à son élève et de lui
+faire oublier Murph à force de condescendance et d'obséquiosité.
+Rodolphe continuant d'être récalcitrant à l'endroit de la science,
+l'abbé dissimula au grand-duc la répugnance du jeune prince pour
+l'étude, vanta au contraire son assiduité, ses étonnants progrès; et
+quelques interrogatoires concertés d'avance entre lui et Rodolphe, mais
+qui semblaient très-improvisés, entretinrent le grand-duc (il faut le
+dire, fort peu lettré) dans son aveuglement et dans sa confiance.
+
+Peu à peu l'éloignement que le prêtre avait d'abord inspiré à Rodolphe
+se changea de la part du jeune prince en une familiarité cavalière
+très-différente du sérieux attachement qu'il portait à Murph.
+
+Peu à peu Rodolphe se trouva lié à l'abbé (quoique pour des causes fort
+innocentes) par l'espèce de solidarité qui unit deux complices. Il
+devait tôt ou tard mépriser un homme du caractère et de l'âge de ce
+prêtre, qui mentait indignement pour excuser la paresse de son élève.
+
+L'abbé savait cela.
+
+Mais il savait aussi que, si l'on ne s'éloigne pas tout d'abord avec
+dégoût des êtres corrompus, on s'habitue malgré soi et peu à peu à leur
+esprit, souvent attrayant, et qu'insensiblement on en vient à entendre
+sans honte et sans indignation railler et flétrir ce qu'on vénérait
+jadis.
+
+L'abbé était du reste trop fin pour heurter de front certaines nobles
+convictions de Rodolphe, fruit de l'éducation de Murph. Après avoir
+redoublé de railleries sur la grossièreté des passe-temps des premières
+années de son élève, le prêtre, déposant à demi son masque d'austérité,
+avait vivement éveillé sa curiosité par des demi-confidences sur
+l'existence enchanteresse de certains princes des temps passés; enfin,
+cédant aux instances de Rodolphe, après des ménagements infinis et
+d'assez vives plaisanteries sur la gravité cérémonieuse de la cour du
+grand-duc, l'abbé avait enflammé l'imagination du jeune prince aux
+récits exagérés et ardemment colorés des plaisirs et des galanteries qui
+avaient illustré les règnes de Louis XIV, du Régent, et surtout de Louis
+XV, le héros de César Polidori.
+
+Il affirmait à ce malheureux enfant, qui l'écoutait avec une avidité
+funeste, que les voluptés, même excessives, loin de démoraliser un
+prince heureusement doué, le rendaient souvent au contraire clément et
+généreux, par cette raison que les belles âmes ne sont jamais mieux
+prédisposées à la bienveillance et à l'affectuosité que par le bonheur.
+
+Louis XV le Bien-Aimé était une preuve irrécusable de cette assertion.
+
+Et puis, disait l'abbé, que de grands hommes des temps anciens et
+modernes avaient largement sacrifié à l'épicurisme le plus raffiné...
+depuis Alcibiade jusqu'à Maurice de Saxe, depuis Antoine jusqu'au grand
+Condé, depuis César jusqu'à Vendôme!
+
+De tels entretiens devaient exercer d'effroyables ravages dans une âme
+jeune, ardente et vierge; de plus, l'abbé traduisait éloquemment à son
+élève des odes d'Horace où ce rare génie exaltait avec le charme le plus
+entraînant les molles délices d'une vie tout entière vouée à l'amour et
+à des sensualités exquises. Pourtant, çà et là, pour masquer le danger
+de ces théories et satisfaire à ce qu'il y avait de foncièrement
+généreux dans le caractère de Rodolphe, l'abbé le berçait des utopies
+les plus charmantes. À l'entendre, un prince intelligemment voluptueux
+pouvait améliorer les hommes par le plaisir, les moraliser par le
+bonheur, et amener les plus incrédules au sentiment religieux, en
+exaltant leur gratitude envers le Créateur, qui, dans l'ordre matériel,
+comblait l'homme de jouissances avec une inépuisable prodigalité.
+
+Jouir de tout et toujours, c'était, selon l'abbé, glorifier Dieu dans sa
+magnificence et dans l'éternité de ses dons.
+
+Ces théories portèrent leurs fruits.
+
+Au milieu de cette cour régulière et vertueuse, habituée, par l'exemple
+du maître, aux honnêtes plaisirs, aux innocentes distractions, Rodolphe,
+instruit par l'abbé, rêvait déjà les folles nuits de Versailles, les
+orgies de Choisy, les violentes voluptés du Parc-aux-Cerfs, et aussi çà
+et là, par contraste, quelques amours romanesques.
+
+L'abbé n'avait pas manqué non plus de démontrer à Rodolphe qu'un prince
+de la Confédération germanique ne pouvait avoir d'autre prétention
+militaire que celle d'envoyer son contingent à la Diète.
+
+D'ailleurs, l'esprit du temps n'était plus à la guerre.
+
+Couler délicieusement et paresseusement ses jours au milieu des femmes
+et des raffinements du luxe, se reposer tour à tour de l'enivrement des
+plaisirs sensuels par les délicieuses récréations des arts, chercher
+parfois dans la chasse, non pas en sauvage Nemrod, mais en intelligent
+épicurien, ces fatigues passagères qui doublent le charme de l'indolence
+et de la paresse, telle était, selon l'abbé, la seule vie possible pour
+un prince qui (comble de bonheur!) trouvait un Premier ministre capable
+de se vouer courageusement au fastidieux et lourd fardeau des affaires
+de l'État.
+
+Rodolphe, en se laissant aller à des suppositions qui n'avaient rien de
+criminel parce qu'elles ne sortaient pas du cercle des probabilités
+fatales, se proposait, lorsque Dieu rappellerait à lui le grand-duc son
+père, de se vouer à cette vie que l'abbé Polidori lui peignait sous de
+si chaudes et de si riantes couleurs, et de prendre ce prêtre pour
+Premier ministre.
+
+Nous le répétons, Rodolphe aimait tendrement son père, et il l'eût
+profondément regretté, quoique sa mort lui eût permis de faire le
+Sardanapale au petit pied. Il est inutile de dire que le jeune prince
+gardait le plus profond secret sur les malheureuses espérances qui
+fermentaient en lui.
+
+Sachant que les héros de prédilection du grand-duc étaient
+Gustave-Adolphe, Charles XII et le grand Frédéric (Maximilien-Rodolphe
+avait l'honneur d'appartenir de très-près à la maison royale de
+Brandebourg), Rodolphe pensait avec raison que son père, qui professait
+une admiration profonde pour ces rois-capitaines toujours bottés et
+éperonnés, chevauchant et guerroyant, regarderait son fils comme perdu
+s'il le croyait capable de vouloir remplacer dans sa cour la gravité
+tudesque par les moeurs faciles et licencieuses de la Régence. Un an,
+dix-huit mois se passèrent ainsi; Murph n'était pas encore de retour,
+quoiqu'il annonçât prochainement son arrivée.
+
+Sa première répugnance vaincue par l'obséquiosité de l'abbé, Rodolphe
+profita des enseignements scientifiques de son précepteur et acquit
+sinon une instruction très-étendue, au moins des connaissances
+superficielles, qui, jointes à un esprit naturel, vif et sage, lui
+permettaient de passer pour beaucoup plus instruit qu'il ne l'était
+réellement et de faire le plus grand honneur aux soins de l'abbé.
+
+Murph revint d'Angleterre avec sa famille et pleura de joie en
+embrassant son ancien élève.
+
+Au bout de quelques jours, sans pouvoir pénétrer la raison d'un
+changement qui l'affligeait profondément, le digne squire trouva
+Rodolphe froid, contraint envers lui, et presque ironique lorsqu'il lui
+rappela leur vie rude et agreste.
+
+Certain de la bonté naturelle du coeur du jeune prince, averti par un
+secret pressentiment, Murph le crut momentanément perverti par la
+pernicieuse influence de l'abbé Polidori qu'il détestait d'instinct, et
+qu'il se promettait d'observer attentivement.
+
+De son côté, le prêtre, vivement contrarié du retour de Murph, dont il
+redoutait la franchise, le bon sens et la pénétration, n'eut qu'une
+seule pensée, celle de perdre le gentilhomme dans l'esprit de Rodolphe.
+
+C'est à cette époque que Tom et Sarah furent présentés et accueillis à
+la cour de Gerolstein avec la plus extrême distinction.
+
+Quelque temps avant leur arrivée, Rodolphe était parti avec un aide de
+camp et Murph pour inspecter les troupes de quelques garnisons. Cette
+excursion étant toute militaire, le grand-duc avait jugé convenable que
+l'abbé ne fût pas de ce voyage. Le prêtre, à son grand regret, vif Murph
+reprendre pour quelques jours ses anciennes fonctions auprès du jeune
+prince.
+
+Le squire comptait beaucoup sur cette occasion de s'éclairer tout à fait
+sur la cause du refroidissement de Rodolphe. Malheureusement celui-ci,
+déjà savant dans l'art de dissimuler, et croyant dangereux de laisser
+pénétrer ses projets d'avenir par son ancien mentor, fut pour lui d'une
+cordialité charmante, feignit de regretter beaucoup le temps de sa
+première jeunesse et ses rustiques plaisirs, et le rassura presque
+complètement.
+
+Nous disons presque, car certains dévouements sont doués d'un admirable
+instinct. Malgré les témoignages d'affection que lui donnait le jeune
+prince, Murph pressentait vaguement qu'il y avait un secret entre eux
+deux; en vain il voulut éclaircir ses soupçons, ses tentatives
+échouèrent devant la précoce duplicité de Rodolphe.
+
+Pendant ce voyage, l'abbé n'était pas resté oisif.
+
+Les intrigants se devinent ou se reconnaissent à certains signes
+mystérieux qui leur permettent de s'observer jusqu'à ce que leur intérêt
+les décide à une alliance ou à une hostilité déclarée.
+
+Quelques jours après l'établissement de Sarah et de son frère à la cour
+du grand-duc, Tom était particulièrement lié avec l'abbé Polidori.
+
+Ce prêtre s'avouait à lui-même, avec un odieux cynisme, qu'il avait une
+affinité naturelle, presque involontaire, pour les fourbes et pour les
+méchants; ainsi, disait-il, sans deviner positivement le but où
+tendaient Tom et Sarah, il s'était trouvé attiré vers eux par une
+sympathie trop vive pour ne pas leur supposer quelque dessein
+diabolique.
+
+Quelques questions de Tom Seyton sur le caractère et les antécédents de
+Rodolphe, questions sans portée pour un homme moins en éveil que l'abbé,
+l'éclairèrent tout à coup sur les tendances du frère et de la soeur;
+seulement il ne crut pas à la jeune Écossaise des vues à la fois si
+honnêtes et si ambitieuses.
+
+La venue de cette charmante fille parut à l'abbé un coup du sort.
+Rodolphe avait l'imagination enflammée d'amoureuses chimères; Sarah
+devait être la réalité ravissante qui remplacerait tant de songes
+charmants; car, pensait l'abbé, avant d'arriver au choix dans le plaisir
+et à la variété dans la volupté, on commence presque toujours par un
+attachement unique et romanesque. Louis XIV et Louis XV n'ont été
+peut-être fidèles qu'à Marie Mancini et à Rosette d'Arey.
+
+Selon l'abbé, il en serait ainsi de Rodolphe et de la belle Écossaise.
+Celle-ci prendrait sans doute une immense influence sur un coeur soumis
+au charme enchanteur d'un premier amour. Diriger, exploiter cette
+influence et s'en servir pour perdre Murph à jamais, tel fut le plan de
+l'abbé.
+
+En homme habile, il fit parfaitement entendre aux deux ambitieux qu'il
+faudrait compter avec lui, étant seul responsable auprès du grand-duc de
+la vie privée du jeune prince.
+
+Ce n'était pas tout, il fallait se défier d'un ancien précepteur de ce
+dernier qui l'accompagnait alors dans une inspection militaire; cet
+homme rude, grossier, hérissé de préjugés absurdes, avait eu autrefois
+une grande autorité sur l'esprit de Rodolphe et pouvait devenir un
+surveillant dangereux; et, loin d'excuser ou de tolérer les folles et
+charmantes erreurs de la jeunesse, il se regarderait comme obligé de les
+dénoncer à la sévère morale du grand-duc.
+
+Tom et Sarah comprirent à demi-mot, quoiqu'ils n'eussent en rien
+instruit l'abbé de leurs secrets desseins. Au retour de Rodolphe et du
+squire, tous trois, rassemblés par leur intérêt commun, s'étaient
+tacitement ligués contre Murph, leur ennemi le plus redoutable.
+
+
+
+
+XIV
+
+Un premier amour
+
+
+À son retour, Rodolphe, voyant chaque jour Sarah, en devint follement
+épris. Bientôt elle lui avoua qu'elle partageait son amour, quoiqu'il
+dût, prévoyait-elle, leur causer de violents chagrins. Ils ne pouvaient
+jamais être heureux; une trop grande distance les séparait. Aussi
+recommanda-t-elle à Rodolphe la plus profonde discrétion, de peur
+d'éveiller les soupçons du grand-duc, qui serait inexorable et les
+priverait de leur seul bonheur, celui de se voir chaque jour.
+
+Rodolphe promit de s'observer et de cacher son amour. L'Écossaise était
+trop ambitieuse, trop sûre d'elle-même, pour se compromettre et se
+trahir aux yeux de la cour. Le jeune prince sentait aussi le besoin de
+la dissimulation; il imita la prudence de Sarah. L'amoureux secret fut
+parfaitement gardé pendant quelque temps.
+
+Lorsque le frère et la soeur virent la passion effrénée de Rodolphe
+arrivée à son paroxysme, et son exaltation croissante, plus difficile à
+contenir de jour en jour, sur le point d'éclater et de tout perdre, ils
+portèrent le grand coup.
+
+Le caractère de l'abbé autorisant cette confidence, d'ailleurs toute de
+moralité, Tom lui fit les premières ouvertures sur la nécessité d'un
+mariage entre Rodolphe et Sarah: sinon, ajoutait-il très-sincèrement,
+lui et sa soeur quitteraient immédiatement Gerolstein. Sarah partageait
+l'amour du prince, mais elle préférait la mort au déshonneur et ne
+pouvait être que la femme de Son Altesse.
+
+Ces prétentions stupéfièrent le prêtre; il n'avait jamais cru Sarah si
+audacieusement ambitieuse. Un tel mariage, entouré de difficultés sans
+nombre, de dangers de toute sorte, parut impossible à l'abbé; il dit
+franchement à Tom les raisons pour lesquelles le grand-duc ne
+consentirait jamais à une telle union.
+
+Tom accepta ces raisons, en reconnut l'importance; mais il proposa,
+comme un _mezzo termine_ qui pouvait tout concilier, un mariage secret
+bien en règle et seulement déclaré après la mort du grand-duc régnant.
+
+Sarah était de noble et ancienne maison; une telle union ne manquait pas
+de précédents. Tom donnait à l'abbé, et conséquemment au prince, huit
+jours pour se décider: sa soeur ne supporterait pas plus longtemps les
+cruelles angoisses de l'incertitude; s'il lui fallait renoncer à l'amour
+de Rodolphe, elle prendrait cette douloureuse résolution le plus
+promptement possible.
+
+Afin de motiver le brusque départ qui s'ensuivrait alors, Tom avait, en
+tout cas, adressé, disait-il, à un de ses amis d'Angleterre une lettre
+qui devait être mise à la poste à Londres et renvoyée en Allemagne;
+cette lettre contiendrait des motifs de retour assez puissants pour que
+Tom et Sarah se dissent absolument obligés de quitter pour quelque temps
+la cour du grand-duc.
+
+Cette fois du moins l'abbé, servi par sa mauvaise opinion de l'humanité,
+devina la vérité.
+
+Cherchant toujours une arrière-pensée aux sentiments les plus honnêtes,
+lorsqu'il sut que Sarah voulait légitimer son amour par un mariage, il
+vit là une preuve non de vertu, mais d'ambition: à peine aurait-il cru
+au désintéressement de la jeune fille si elle eût sacrifié son honneur à
+Rodolphe ainsi qu'il l'en avait crue capable, lui supposant seulement
+l'intention d'être la maîtresse de son élève. Selon les principes de
+l'abbé, se marchander, faire la part du devoir, c'était ne pas aimer.
+«Faible et froid amour, disait-il, que celui qui s'inquiète du ciel et
+de la terre!»
+
+Certain de ne pas se tromper sur les vues de Sarah, l'abbé demeura fort
+perplexe. Après tout, le voeu qu'exprimait Tom au nom de sa soeur était
+des plus honorables. Que demandait-il? ou une séparation, ou une union
+légitime.
+
+Malgré son cynisme, le prêtre n'eût pas osé s'étonner aux yeux de Tom
+des honorables motifs qui semblaient dicter la conduite de ce dernier,
+et lui dire crûment que lui et sa soeur avaient habilement manoeuvré
+pour amener le prince à un mariage disproportionné.
+
+L'abbé avait trois partis à prendre:
+
+Avertir le grand-duc de ce complot matrimonial,
+
+Ouvrir les yeux de Rodolphe sur les manoeuvres de Tom et Sarah,
+
+Prêter les mains à ce mariage.
+
+Mais:
+
+Prévenir le grand-duc, c'était s'aliéner à tout jamais l'héritier
+présomptif de la couronne.
+
+Éclairer Rodolphe sur les vues intéressées de Sarah, c'était s'exposer à
+être reçu comme on l'est toujours par un amoureux lorsqu'on vient lui
+déprécier l'objet aimé; et puis quel terrible coup pour la vanité ou
+pour le coeur du prince!... lui révéler que c'était surtout sa position
+souveraine qu'on voulait épouser; et puis enfin, chose étrange! lui
+prêtre, viendrait blâmer la conduite d'une jeune fille qui voulait
+rester pure et n'accorder qu'à son époux les droits d'un amant?
+
+En se prêtant au contraire à ce mariage, l'abbé s'attachait le prince et
+sa femme par un lien de reconnaissance profonde, ou du moins par la
+solidarité d'un acte dangereux.
+
+Sans doute tout pouvait se découvrir, et il s'exposait alors à la colère
+du grand-duc; mais le mariage serait conclu, l'union valable, l'orage
+passerait, et le futur souverain de Gerolstein se trouverait d'autant
+plus lié envers l'abbé que celui-ci aurait couru plus de danger à son
+service.
+
+Après de mûres réflexions, l'abbé se décida donc à servir Sarah;
+néanmoins avec une certaine restriction dont nous parlerons plus tard.
+
+La passion de Rodolphe était arrivée à sa dernière période; violemment
+exaspéré par la contrainte et par les habilissimes séductions de Sarah,
+qui semblait souffrir encore plus que lui des obstacles insurmontables
+que l'honneur et le devoir mettaient à leur félicité, quelques jours de
+plus, le jeune prince se trahissait.
+
+Qu'on y songe, c'était un premier amour, un amour aussi ardent que naïf,
+aussi confiant que passionné; pour l'exciter, Sarah avait déployé les
+ressources infernales de la coquetterie la plus raffinée. Non, jamais
+les émotions vierges d'un jeune homme plein de coeur, d'imagination et
+de flamme, ne furent plus longuement, plus savamment excitées; jamais
+femme ne fut plus dangereusement attrayante que Sarah. Tour à tour
+folâtre et triste, chaste et passionnée, pudique et provocante: ses
+grands yeux noirs, langoureux et brûlants, allumèrent dans l'âme
+effervescente de Rodolphe un feu inextinguible.
+
+Lorsque l'abbé lui proposa de ne plus jamais voir cette fille enivrante,
+ou de la posséder par un mariage secret, Rodolphe sauta au cou du
+prêtre, l'appela son sauveur, son ami, son père. Le temple et le
+ministre eussent été là que le jeune prince eût épousé à l'instant.
+
+L'abbé voulut, pour cause, se charger de tout.
+
+Il trouva un ministre, des témoins; et l'union (dont toutes les
+formalités furent soigneusement surveillées et vérifiées par Tom) fut
+secrètement célébrée pendant une courte absence du grand-duc, appelé à
+une conférence de la Diète germanique.
+
+Les prédictions de la montagnarde Écossaise étaient réalisées: Sarah
+épousait l'héritier d'une couronne.
+
+Sans amortir les feux de son amour, la possession rendit Rodolphe plus
+circonspect et calma cette violence qui aurait pu compromettre le secret
+de sa passion pour Sarah. Le jeune couple, protégé par Tom et par
+l'abbé, s'entendit si bien, mit tant de réserve dans ses relations,
+qu'elles échappèrent à tous les yeux.
+
+Pendant les trois premiers mois de son mariage, Rodolphe fut le plus
+heureux des hommes; lorsque, la réflexion succédant à l'entraînement, il
+contempla sa position de sang-froid, il ne regretta pas de s'être
+enchaîné à Sarah par un lien indissoluble; il renonça sans regrets pour
+l'avenir à cette vie galante, voluptueuse, efféminée, qu'il avait
+d'abord si ardemment rêvée, et il fit avec Sarah les plus beaux projets
+du monde sur leur règne futur.
+
+Dans ces lointaines hypothèses, le rôle de Premier ministre, que l'abbé
+s'était destiné _in petto_, diminuait beaucoup d'importance: Sarah se
+réservait ces fonctions gouvernementales; trop impérieuse pour ne pas
+ambitionner le pouvoir et la domination, elle espérait régner à la place
+de Rodolphe.
+
+Un événement impatiemment attendu par Sarah changea bientôt ce calme en
+tempête.
+
+Elle devint mère.
+
+Alors se manifestèrent chez cette femme des exigences toutes nouvelles
+et effrayantes pour Rodolphe; elle lui déclara, en fondant en larmes
+hypocrites, qu'elle ne pouvait plus supporter la contrainte où elle
+vivait, contrainte que sa grossesse rendait plus pénible encore.
+
+Dans cette extrémité, elle proposait résolument à Rodolphe de tout
+avouer au grand-duc: il s'était, ainsi que la grande-duchesse
+douairière, de plus en plus affectionné à Sarah. Sans doute, ajoutait
+celle-ci, il s'indignerait d'abord, s'emporterait; mais il aimait si
+tendrement, si aveuglément son fils; il avait pour elle, Sarah, tant
+d'affection, que le courroux paternel s'apaiserait peu à peu, et elle
+prendrait enfin à la cour de Gerolstein le rang qui lui appartenait, si
+cela se peut dire, doublement, puisqu'elle allait donner un enfant à
+l'héritier présomptif du grand-duc.
+
+Cette prétention épouvanta Rodolphe: il connaissait le profond
+attachement de son père pour lui, mais il connaissait aussi
+l'inflexibilité des principes du grand-duc à l'endroit des devoirs de
+prince.
+
+À toutes ses objections, Sarah répondait impitoyablement:
+
+--Je suis votre femme devant Dieu et devant les hommes. Dans quelque
+temps je ne pourrai plus cacher ma grossesse; je ne veux plus rougir
+d'une position dont je suis au contraire si fière, et dont je puis me
+glorifier tout haut.
+
+La paternité avait redoublé la tendresse de Rodolphe pour Sarah. Placé
+entre le désir d'accéder à ses voeux et la crainte du courroux de son
+père, il éprouvait d'affreux déchirements. Tom prenait le parti de sa
+soeur.
+
+--Le mariage est indissoluble, disait-il à son sérénissime beau-frère.
+Le grand-duc peut vous exiler de sa cour, vous et votre femme; rien de
+plus. Or il vous aime trop pour se résoudre à une pareille mesure; il
+préférera tolérer ce qu'il n'aura pu empêcher.
+
+Ces raisonnements, fort justes d'ailleurs, ne calmaient pas les anxiétés
+de Rodolphe. Sur ces entrefaites, Tom fut chargé par le grand-duc
+d'aller visiter plusieurs haras d'Autriche. Cette mission, qu'il ne
+pouvait refuser, ne devait le retenir que quinze jours au plus; il
+partit, à son grand regret, dans un moment très-décisif pour sa soeur.
+
+Celle-ci fut à la fois chagrine et satisfaite de l'éloignement de son
+frère; elle perdait l'appui de ses conseils, mais aussi, dans le cas où
+tout se découvrirait, il serait à l'abri de la colère du grand-duc.
+
+Sarah devait tenir Tom au courant, jour par jour, des différentes phases
+d'une affaire si importante pour tous deux. Afin de correspondre plus
+sûrement et plus secrètement, ils convinrent d'un chiffre.
+
+Cette précaution seule prouve que Sarah avait à entretenir son frère
+d'autre chose que de son amour pour Rodolphe. En effet, cette femme
+égoïste, froide, ambitieuse, n'avait pas senti se fondre les glaces de
+son coeur à l'embrasement de l'amour passionné qu'elle avait allumé.
+
+La maternité ne fut pour elle qu'un moyen d'action de plus sur Rodolphe
+et n'attendrit pas même cette âme d'airain. La jeunesse, le fol amour,
+l'inexpérience de ce prince presque enfant, si perfidement attiré dans
+une position inextricable, lui inspiraient à peine de l'intérêt; dans
+ses intimes confidences à Tom, elle se plaignait avec dédain et amertume
+de la faiblesse de cet adolescent qui tremblait devant le plus paterne
+des princes allemands, _qui vivait bien longtemps_!
+
+En un mot, cette correspondance entre le frère et la soeur dévoilait
+clairement leur égoïsme intéressé, leurs ambitieux calculs, leur
+impatience presque homicide, et mettait à nu les ressorts de cette trame
+ténébreuse couronnée par le mariage de Rodolphe.
+
+Peu de jours après le départ de Tom, Sarah se trouvait au cercle de la
+grande-duchesse douairière.
+
+Plusieurs femmes la regardaient d'un air étonné et chuchotaient avec
+leurs voisines.
+
+La grande-duchesse Judith, malgré ses quatre-vingt-dix ans, avait
+l'oreille fine et la vue bonne: ce petit manège ne lui échappa pas. Elle
+fit signe à une des dames de son service de venir auprès d'elle et
+apprit ainsi que l'on trouvait Mlle Sarah Seyton de Halsbury moins
+svelte, moins élancée que d'habitude.
+
+La vieille princesse adorait sa jeune protégée; elle eût répondu à Dieu
+de la vertu de Sarah. Indignée de la méchanceté de ces observations,
+elle haussa les épaules et dit tout haut, du bout du salon où elle se
+tenait:
+
+--Ma chère Sarah, écoutez!
+
+Sarah se leva.
+
+Il lui fallut traverser le cercle pour arriver auprès de la princesse,
+qui voulait, dans une intention toute bienveillante et par le seul fait
+de cette traversée, confondre les calomniateurs, et leur prouver
+victorieusement que la taille de sa protégée n'avait rien perdu de sa
+finesse et de sa grâce.
+
+Hélas! l'ennemie la plus perfide n'eût pas mieux imaginé que n'imagina
+l'excellente princesse, dans son désir de défendre sa protégée.
+
+Celle-ci vint à elle. Il fallut le respect qu'on portait à la
+grande-duchesse pour comprimer un murmure de surprise et d'indignation
+lorsque la jeune fille traversa le cercle.
+
+Les gens les moins clairvoyants s'aperçurent de ce que Sarah ne voulait
+pas cacher plus longtemps, car sa grossesse aurait pu se dissimuler
+encore; mais l'ambitieuse femme avait ménagé cet éclat, afin de forcer
+Rodolphe à déclarer son mariage.
+
+La grande-duchesse, ne se rendant pourtant pas encore à l'évidence, dit
+tout bas à Sarah:
+
+--Ma chère enfant, vous êtes aujourd'hui affreusement habillée. Vous qui
+avez une taille à tenir dans les dix doigts, vous n'êtes plus
+reconnaissable.
+
+Nous raconterons plus tard les suites de cette découverte, qui amena de
+grands et terribles événements. Mais nous dirons dès à présent ce que le
+lecteur a sans doute déjà deviné, que la Goualeuse, que Fleur-de-Marie,
+était le fruit de ce malheureux mariage, était enfin la fille de Sarah
+et de Rodolphe, et que tous deux la croyaient morte.
+
+On n'a pas oublié que Rodolphe, après avoir visité la maison de la rue
+du Temple, était rentré chez lui et qu'il devait le soir même se rendre
+à un bal donné par Mme l'ambassadrice de ***.
+
+C'est à cette fête que nous suivrons Son Altesse le grand-duc régnant de
+Gerolstein, Gustave-Rodolphe, voyageant en France sous le nom de comte
+de Duren.
+
+
+
+
+XV
+
+Le bal
+
+
+À onze heures du soir, un suisse en grande livrée ouvrit la porte d'un
+hôtel de la rue Plumet, pour laisser sortir une magnifique berline bleue
+attelée de deux superbes chevaux gris à tous crins, et de la plus grande
+taille; sur le siège à large housse frangée de crépines de soie se
+carrait un énorme cocher, rendu plus énorme encore par une pelisse bleue
+fourrée, à collet-pèlerine de martre, couturée d'argent sur toutes les
+tailles, et cuirassée de brandebourgs; derrière le carrosse un valet de
+pied gigantesque et poudré, vêtu d'une livrée bleue, jonquille et
+argent, accostait un chasseur aux moustaches formidables, galonné comme
+un tambour-major, et dont le chapeau, largement bordé, était à demi
+caché par une touffe de plumes jaunes et bleues.
+
+Les lanternes jetaient une vive clarté dans l'intérieur de cette voiture
+doublée de satin; l'on pouvait y voir Rodolphe, assis à droite, ayant à
+sa gauche le baron de Graün, et devant lui le fidèle Murph.
+
+Par déférence pour le souverain que représentait l'ambassadeur chez
+lequel il se rendait au bal, Rodolphe portait seulement sur son habit la
+plaque diamantée de l'ordre de ***.
+
+Le ruban orange et la croix d'émail de grand-commandeur de l'Aigle d'or
+de Gerolstein pendaient au cou de sir Walter Murph; le baron de Graün
+était décoré des mêmes insignes. On ne parle que pour mémoire d'une
+innombrable quantité de croix de tous pays qui se balançaient à une
+chaîne d'or placée entre les deux premières boutonnières de son habit.
+
+--Je suis tout heureux, dit Rodolphe, des bonnes nouvelles que Mme
+Georges me donne sur ma pauvre petite protégée de la ferme de Bouqueval;
+les soins de David ont fait merveille. Sans la tristesse qui accable
+cette malheureuse enfant, elle va mieux. Et à propos de la Goualeuse,
+avouez, sir Walter Murph, ajouta Rodolphe en souriant, que si l'une de
+vos mauvaises connaissances de la Cité vous voyait ainsi déguisé,
+vaillant charbonnier, elle serait furieusement étonnée.
+
+--Mais je crois, monseigneur, que Votre Altesse causerait la même
+surprise si elle voulait aller ce soir rue du Temple faire une visite
+d'amitié à Mme Pipelet, dans l'intention d'égayer un peu la mélancolie
+de ce pauvre Alfred, qui ne demande qu'à vous aimer, ainsi qu'a dit
+cette estimable portière à Votre Altesse.
+
+--Monseigneur nous a si parfaitement dépeint Alfred avec son majestueux
+habit vert, son air doctoral et son inamovible chapeau tromblon, dit le
+baron, que je crois le voir trôner dans sa loge obscure et enfumée. Du
+reste, Votre Altesse est, j'ose l'espérer, satisfaite des indications de
+mon agent secret. Cette maison de la rue du Temple a complètement
+répondu à l'attente de monseigneur?
+
+--Oui, dit Rodolphe; j'ai même trouvé là plus que je n'attendais. Puis,
+après un moment de triste silence, et pour chasser l'idée pénible que
+lui causaient ses craintes au sujet de la marquise Harville, il reprit
+d'un ton plus gai: Je n'ose avouer cette puérilité, mais je trouve assez
+de piquant dans ces contrastes: un jour peintre en éventails,
+m'attablant dans un bouge de la rue aux Fèves; ce matin, commis marchand
+offrant un verre de cassis à Mme Pipelet; et ce soir un des privilégiés,
+par la grâce de Dieu, qui règnent sur ce bas monde. L'homme aux quarante
+écus disait _mes rentes_ tout comme un millionnaire, ajouta Rodolphe en
+manière de parenthèse et d'allusion au peu d'étendue de ses États.
+
+--Mais bien des millionnaires, monseigneur, n'auraient pas le rare,
+l'admirable bon sens de l'homme aux quarante écus, dit le baron.
+
+--Ah! mon cher de Graün, vous êtes trop bon, mille fois trop bon; vous
+me comblez, reprit Rodolphe en feignant un air à la fois ravi et
+embarrassé, pendant que le baron regardait Murph en homme qui s'aperçoit
+trop tard qu'il a dit une sottise. En vérité, reprit Rodolphe avec un
+sérieux imperturbable, je ne sais, mon cher de Graün, comment
+reconnaître la bonne opinion que vous voulez bien avoir de moi, et
+surtout comment vous rendre la pareille.
+
+--Monseigneur, je vous en supplie, ne prenez pas cette peine, dit le
+baron, qui avait un moment oublié que Rodolphe se vengeait toujours des
+flatteries, dont il avait horreur, par des railleries impitoyables.
+
+--Comment donc, baron! Mais je ne veux pas être en reste avec vous;
+voici malheureusement tout ce que je puis vous offrir pour le moment:
+d'honneur, c'est tout au plus si vous avez vingt ans, l'Antinoüs n'a pas
+des traits plus enchanteurs que les vôtres.
+
+--Ah! monseigneur, grâce!
+
+--Regardez donc, Murph: l'Apollon du Belvédère a-t-il des formes à la
+fois plus sveltes, plus élégantes et plus juvéniles?
+
+--Monseigneur, il y avait si longtemps que cela ne m'était arrivé.
+
+--Et ce manteau de pourpre, comme il lui sied bien!
+
+--Monseigneur, je me corrigerai!
+
+--Et ce cercle d'or qui retient, sans les cacher, les boucles de sa
+belle chevelure noire qui flotte sur son cou divin.
+
+--Ah! monseigneur, grâce, grâce, je me repens, dit le malheureux
+diplomate avec une expression de désespoir comique. (On n'a pas oublié
+qu'il avait cinquante ans, les cheveux gris, crêpés et poudrés, une
+haute cravate blanche, le visage maigre, et des besicles d'or.)
+
+--Vrai Dieu! Murph, il ne lui manque qu'un carquois d'argent sur les
+épaules et un arc à la main pour avoir l'air du vainqueur du serpent
+Python!
+
+--Pardon pour lui, monseigneur; ne l'accablez pas sous le poids de cette
+mythologie, dit le squire en riant; je suis caution auprès de Votre
+Altesse que de longtemps il ne s'avisera plus de dire une flatterie,
+puisque dans le nouveau vocabulaire de Gerolstein le mot vérité se
+traduit ainsi.
+
+--Comment! toi aussi, vieux Murph? À ce moment tu oses...
+
+--Monseigneur, ce pauvre de Graün m'afflige; je désire partager sa
+punition.
+
+--Monsieur mon charbonnier ordinaire, voilà un dévouement à l'amitié qui
+vous honore. Mais, sérieusement, mon cher de Graün, comment oubliez-vous
+que je ne permets la flatterie qu'à Harneim et à ses pareils? Car, il
+faut être équitable, ils ne sauraient dire autre chose: c'est le ramage
+de leur plumage; mais un homme de votre goût et de votre esprit, fi,
+baron!
+
+--Eh bien! monseigneur, dit résolument le baron, il y a beaucoup
+d'orgueil, que Votre Altesse me pardonne! dans votre aversion pour la
+louange!
+
+--À la bonne heure, baron, j'aime mieux cela! expliquez-vous.
+
+--Eh bien! monseigneur, c'est absolument comme si une très-jolie femme
+disait à un de ses admirateurs: «Mon Dieu! je sais que je suis
+charmante; votre approbation est parfaitement vaine et fastidieuse. À
+quoi bon affirmer l'évidence? S'en va-t-on crier par les rues: Le soleil
+éclaire!»
+
+--Ceci est plus adroit, baron, et plus dangereux; aussi, pour varier
+votre supplice, je vous avouerai que cet infernal abbé Polidori n'eût
+pas trouvé mieux pour dissimuler le poison de la flatterie.
+
+--Monseigneur, je me tais.
+
+--Ainsi Votre Altesse, dit sérieusement Murph cette fois, ne doute plus
+maintenant que ce ne soit l'abbé qu'elle ait retrouvé sous les traits du
+charlatan?
+
+--Je n'en doute plus, puisque vous avez été prévenu qu'il était à Paris
+depuis quelque temps.
+
+--J'avais oublié, ou plutôt omis de vous parler de lui, monseigneur, dit
+tristement Murph, parce que je sais combien le souvenir de ce prêtre est
+odieux à Votre Altesse.
+
+Les traits de Rodolphe s'assombrirent de nouveau; et, plongé dans de
+tristes réflexions, il garda le silence jusqu'au moment où la voiture
+entra dans la cour de l'ambassade.
+
+Toutes les fenêtres de cet immense hôtel brillaient éclairées dans la
+nuit noire; une haie de laquais en grande livrée s'étendait depuis le
+péristyle et les antichambres jusqu'aux salons d'attente, où se
+trouvaient les valets de chambre: c'était un luxe imposant et royal.
+
+M. le comte *** et Mme la comtesse *** avaient eu le soin de se tenir
+dans leur premier salon de réception jusqu'à l'arrivée de Rodolphe. Il
+entra bientôt, suivi de Murph et de M. de Graün.
+
+Rodolphe était alors âgé de trente-six ans: mais, quoiqu'il approchât du
+déclin de la vie, la parfaite régularité de ses traits, nous l'avons
+dit, peut-être trop beaux pour un homme, l'air de dignité affable
+répandu dans toute sa personne, l'auraient toujours rendu extrêmement
+remarquable, lors même que ces avantages n'eussent pas été rehaussés de
+l'auguste éclat de son rang.
+
+Lorsqu'il parut dans le premier salon de l'ambassade, il semblait
+transformé; ce n'était plus la physionomie tapageuse, la démarche alerte
+et hardie du peintre d'éventails vainqueur du Chourineur; ce n'était
+plus le commis goguenard qui sympathisait si gaiement aux infortunes de
+Mme Pipelet...
+
+C'était un prince dans l'idéalité poétique du mot.
+
+Rodolphe porte la tête haute et fière; ses cheveux châtains,
+naturellement bouclés, encadrent son front large, noble et ouvert; son
+regard est empli de douceur et de dignité; s'il parle à quelqu'un avec
+la spirituelle bienveillance qui lui est naturelle, son sourire, plein
+de charme et de finesse, laisse voir des dents d'émail que la teinte
+foncée de sa légère moustache rend plus éblouissantes encore; ses
+favoris bruns, encadrant l'ovale parfait de son visage pâle, descendent
+jusqu'au bas de son menton à fossette et un peu saillant.
+
+Rodolphe est vêtu très-simplement. Sa cravate et son gilet sont blancs;
+un habit bleu boutonné très-haut, et au côté gauche duquel brille une
+plaque de diamants, dessine sa taille, aussi fine qu'élégante et souple;
+enfin quelque chose de mâle, de résolu dans son attitude, corrige ce
+qu'il y a peut-être de trop agréable dans ce gracieux ensemble.
+
+Rodolphe allait si peu dans le monde, il avait l'air si prince, que son
+arrivée produisit une certaine sensation; tous les regards s'arrêtèrent
+sur lui lorsqu'il parut dans le premier salon de l'ambassade, accompagné
+de Murph et du baron de Graün, qui se tenaient à quelques pas derrière
+lui!
+
+Un attaché, chargé de surveiller sa venue, alla aussitôt en avertir la
+comtesse ***; celle-ci, ainsi que son mari, s'avança au-devant de
+Rodolphe en lui disant:
+
+--Je ne sais comment exprimer à Votre Altesse toute ma reconnaissance
+pour la faveur dont elle daigne nous honorer aujourd'hui.
+
+--Vous savez, madame l'ambassadrice, que je suis toujours très-empressé
+de vous faire ma cour, et très-heureux de pouvoir dire à M.
+l'ambassadeur combien je lui suis affectionné; car nous sommes
+d'anciennes connaissances, monsieur le comte.
+
+--Votre Altesse est trop bonne de vouloir bien se le rappeler, et de me
+donner un nouveau motif de ne jamais oublier ses bontés.
+
+--Je vous assure, monsieur le comte, que ce n'est pas ma faute si
+certains souvenirs me sont toujours présents; j'ai le bonheur de ne
+garder la mémoire que de ce qui m'a été très-agréable.
+
+--Mais Votre Altesse est merveilleusement douée, dit en souriant la
+comtesse de ***.
+
+--N'est-ce pas, madame? Ainsi, dans bien des années, j'aurai, je
+l'espère, le plaisir de vous rappeler ce jour, et le goût, l'élégance
+extrêmes qui président à ce bal... Car, franchement, je puis vous dire
+cela tout bas, il n'y a que vous qui sachiez donner des fêtes.
+
+--Monseigneur...!
+
+--Et ce n'est pas tout; dites-moi donc, monsieur l'ambassadeur, pourquoi
+les femmes me paraissent toujours plus jolies ici qu'ailleurs.
+
+--C'est que Votre Altesse étend jusqu'à elles la bienveillance dont elle
+nous comble.
+
+--Permettez-moi de ne pas être de votre avis, monsieur le comte; je
+crois que cela dépend absolument de madame l'ambassadrice.
+
+--Votre Altesse voudrait-elle avoir la bonté de m'expliquer ce prodige?
+dit la comtesse en souriant.
+
+--Mais c'est tout simple, madame: vous savez accueillir toutes ces
+belles dames avec une urbanité si parfaite, avec une grâce si exquise,
+vous leur dites à chacune un mot si charmant et si flatteur, que celles
+qui ne méritent pas tout à fait... tout à fait cette louange si aimable,
+dit Rodolphe en souriant avec malice, sont d'autant plus radieuses
+d'être distinguées par vous, tandis que celles qui la méritent sont non
+moins radieuses d'être appréciées par vous. Ces innocentes satisfactions
+épanouissent toutes les physionomies; le bonheur rend attrayantes les
+moins agréables, et voilà pourquoi, madame la comtesse, les femmes
+semblent toujours plus jolies chez vous qu'ailleurs. Je suis sûr que M.
+l'ambassadeur dira comme moi.
+
+--Votre Altesse me donne de trop bonnes raisons de penser comme elle
+pour que je ne m'y rende pas.
+
+--Et moi, monseigneur, dit la comtesse de ***, au risque de devenir
+aussi jolie que les belles dames qui ne méritent pas tout à fait... tout
+à fait les louanges qu'on leur donne, j'accepte la flatteuse explication
+de Votre Altesse avec autant de reconnaissance et de plaisir que si
+c'était une vérité.
+
+--Pour vous convaincre, madame, que rien n'est plus réel, faisons
+quelques observations à propos des effets de la louange sur la
+physionomie.
+
+--Ah! monseigneur, ce serait un piège horrible, dit en riant la comtesse
+de ***.
+
+--Allons, madame l'ambassadrice, je renonce à mon projet, mais à une
+condition, c'est que vous me permettrez de vous offrir un moment mon
+bras. On m'a parlé d'un jardin de fleurs vraiment féerique au mois de
+janvier... Est-ce que vous seriez assez bonne pour me conduire à cette
+merveille des _Mille et Une Nuits_?
+
+--Avec le plus grand plaisir, monseigneur; mais on a fait un récit
+très-exagéré à Votre Altesse. Elle va d'ailleurs en juger, à moins que
+son indulgence habituelle ne l'abuse.
+
+Rodolphe offrit son bras à l'ambassadrice, et entra avec elle dans les
+autres salons, pendant que le comte de *** s'entretenait avec le baron
+de Graün et Murph, qu'il connaissait depuis longtemps.
+
+
+
+
+XVI
+
+Le jardin d'hiver
+
+
+Rien en effet de plus féerique, de plus digne des _Mille et Une Nuits_,
+que le jardin dont Rodolphe avait parlé à Mme la comtesse de ***.
+
+Qu'on se figure, aboutissant à une longue et splendide galerie, un
+emplacement de quarante toises de longueur sur trente de largeur; une
+cage vitrée, d'une extrême légèreté et façonnée en voûte, recouvre à une
+hauteur de cinquante pieds environ ce parallélogramme; ses murailles,
+recouvertes d'une infinité de glaces sur lesquelles se croisent les
+petits losanges verts d'un treillage de joncs à mailles très-serrées,
+ressemblent à un berceau à jour, grâce à la réflexion de la lumière sur
+les miroirs; une palissade d'orangers, aussi gros que ceux des
+Tuileries, et de camélias de même force, les premiers chargés de fruits
+brillants comme autant de pommes d'or sur un feuillage d'un vert lustré,
+les seconds émaillés de fleurs pourpres, blanches et roses, tapisse
+toute l'étendue de ces murs.
+
+Ceci est la clôture de ce jardin.
+
+Cinq ou six énormes massifs d'arbres et d'arbustes de l'Inde ou des
+tropiques, plantés dans de profonds encaissements de terre de bruyère,
+sont environnés d'allées marbrées d'une charmante mosaïque de
+coquillage, et assez larges pour que deux ou trois personnes puissent
+s'y promener de front.
+
+Il est impossible de peindre l'effet que produisait en plein hiver, et
+pour ainsi dire au milieu d'un bal, cette riche et brillante végétation
+exotique.
+
+Ici des bananiers énormes atteignent presque les vitres de la voûte, et
+mêlent leurs larges palmes d'un vert lustré aux feuilles lancéolées des
+grands magnoliers, dont quelques-uns sont déjà couverts de grosses
+fleurs aussi odorantes que magnifiques: de leur calice en forme de
+cloche, pourpre au-dehors, argenté en dedans, s'élancent des étamines
+d'or; plus loin, des palmiers, des dattiers du Levant, des lataniers
+rouges, des figuiers de l'Inde, tous robustes, vivaces, feuillus,
+complètent ces immenses massifs de verdure: verdure crue, lustrée,
+brillante comme celle de tous les végétaux des tropiques qui semblent
+emprunter l'éclat de l'émeraude, tant les feuilles de ces arbres,
+épaisses, charnues, vernissées, sont revêtues de teintes étincelantes et
+métalliques.
+
+Le long des treillages, entre les orangers, parmi les massifs, enlacées
+d'un arbre à l'autre, ici en guirlandes de feuilles et de fleurs, là
+contournées en spirales, plus loin mêlées en réseaux inextricables,
+courent, serpentent, grimpent jusqu'au faîte de la voûte vitrée, une
+innombrable quantité de plantes sarmenteuses; les grenadilles ailées,
+les passiflores aux larges fleurs de pourpre striées d'azur et
+couronnées d'une aigrette d'un violet noir, retombent du faîte de la
+voûte comme de colossales guirlandes, et semblent vouloir y remonter en
+jetant leurs vrilles délicates aux flèches des gigantesques aloès.
+
+Ailleurs un bignonia[88] de l'Inde, aux longs calices d'un jaune soufre,
+au feuillage léger, est entouré d'un stéphanotis aux fleurs charnues et
+blanches qui répandent une senteur suave; ces deux lianes ainsi enlacées
+festonnent de leur frange verte à clochettes d'or et d'argent les
+feuilles immenses et veloutées d'un figuier de l'Inde.
+
+Plus loin enfin jaillissent et retombent en cascade végétale et diaprée
+une innombrable quantité de tiges d'asclépiades dont les feuilles et les
+ombrelles de quinze ou vingt fleurs étoilées sont si épaisses, si
+polies, qu'on dirait des bouquets d'émail rose entourés de petites
+feuilles de porcelaine verte.
+
+Les bordures des massifs se composent de bruyères du Cap, de tulipes du
+Thol, de narcisses de Constantinople, d'hyacinthes de Perse, de
+cyclamens, d'iris, qui forment une sorte de tapis naturel où toutes les
+couleurs, toutes les nuances se confondent de la manière la plus
+splendide.
+
+Des lanternes chinoises d'une soie transparente, les unes d'un bleu, les
+autres d'un rose très-pâle, çà et là à demi cachées par le feuillage,
+éclairent ce jardin.
+
+Il est impossible de rendre la lueur mystérieuse et douce qui résultait
+du mélange de ces deux nuances; lueur charmante, fantastique, qui tenait
+de la limpidité bleuâtre d'une belle nuit d'été légèrement rosée par les
+reflets vermeils d'une aurore boréale.
+
+On arrivait à cette immense serre chaude, surbaissée de deux ou trois
+pieds, par une longue galerie éblouissante d'or, de glaces, de cristaux,
+de lumières. Cette flamboyante clarté encadrait, pour ainsi dire, la
+pénombre où se dessinaient vaguement les grands arbres du jardin
+d'hiver, que l'on apercevait à travers une large baie à demi fermée par
+deux hautes portières de velours cramoisi.
+
+On eût dit une gigantesque fenêtre ouverte sur quelque beau paysage
+d'Asie pendant la sérénité d'une nuit crépusculaire.
+
+Vue du fond du jardin, où étaient disposés d'immenses divans sous un
+dôme de feuillage et de fleurs, la galerie offrait un contraste inverse
+avec la douce obscurité de la serre.
+
+C'était au loin une espèce de brume lumineuse, dorée, sur laquelle
+étincelaient, miroitaient, comme une broderie vivante, les couleurs
+éclatantes et variées des robes de femmes, et les scintillations
+prismatiques des pierreries et des diamants.
+
+Les sons de l'orchestre, affaiblis par la distance et par le sourd et
+joyeux bourdonnement de la galerie, venaient mélodieusement mourir dans
+le feuillage immobile des grands arbres exotiques.
+
+Involontairement, on parlait à voix basse dans ce jardin, on y entendait
+à peine le bruit léger des pas et le frôlement des robes de satin; cet
+air à la fois léger, tiède et embaumé des mille suaves senteurs des
+plantes aromatiques, cette musique vague, lointaine, jetaient tous les
+sens dans une douce et molle quiétude.
+
+Certes, deux amants nouvellement épris et heureux, assis sur la soie
+dans quelque coin ombreux de cet éden, enivrés d'amour, d'harmonie et de
+parfum, ne pouvaient trouver un cadre plus enchanteur pour leur passion
+ardente et encore à son aurore; car, hélas! un ou deux mois de bonheur
+paisible et assuré changent si maussadement deux amants en froids époux!
+
+En arrivant dans ce ravissant jardin d'hiver, Rodolphe ne put retenir
+une exclamation de surprise et dit à l'ambassadrice:
+
+--En vérité, madame, je n'aurais pas cru une telle merveille possible.
+Ce n'est plus seulement un grand luxe joint à un goût exquis, c'est de
+la poésie en action; au lieu d'écrire comme un poëte, de peindre comme
+un grand peintre, vous créez ce qu'ils oseraient à peine rêver.
+
+--Votre Altesse est mille fois trop bonne.
+
+--Franchement, avouez que celui qui saurait rendre fidèlement ce tableau
+enchanteur avec son charme de couleurs et de contrastes, là-bas ce
+tumulte éblouissant, ici cette délicieuse retraite, avouez, madame, que
+celui-là, peintre ou poëte, ferait une oeuvre admirable, et cela
+seulement en reproduisant la vôtre.
+
+--Les louanges que l'indulgence de Votre Altesse lui inspire sont
+d'autant plus dangereuses qu'on ne peut s'empêcher d'être charmé de leur
+esprit, et qu'on les écoute malgré soi avec un plaisir extrême. Mais
+regardez donc, monseigneur, quelle charmante jeune femme! Votre Altesse
+m'accordera du moins que la marquise d'Harville doit être jolie partout.
+N'est-elle pas ravissante de grâce? Ne gagne-t-elle pas encore au
+contraste de la sévère beauté qui l'accompagne?
+
+La comtesse Sarah Mac-Gregor et la marquise d'Harville descendaient en
+ce moment les quelques marches qui de la galerie conduisaient au jardin
+d'hiver.
+
+
+
+
+XVII
+
+Le rendez-vous
+
+
+Les louanges adressées à Mme d'Harville par l'ambassadrice n'étaient pas
+exagérées.
+
+Rien ne saurait donner une idée de cette figure enchanteresse, où
+s'épanouissait alors toute la fleur d'une délicate beauté; beauté
+d'autant plus rare qu'elle résidait moins encore dans la régularité des
+traits que dans le charme inexprimable de la physionomie de la marquise,
+dont le charmant visage se voilait, pour ainsi dire, modestement sous
+une touchante expression de bonté.
+
+Nous insistons sur ce dernier mot, parce que d'ordinaire ce n'est pas
+précisément la bonté qui prédomine dans la physionomie d'une jeune femme
+de vingt ans, belle, spirituelle, recherchée, adulée, comme l'était Mme
+d'Harville. Aussi se sentait-on singulièrement intéressé par le
+contraste de cette douceur ineffable avec les succès dont jouissait Mme
+d'Harville, sans compter les avantages de naissance, de nom et de
+fortune qu'elle réunissait.
+
+Nous essayerons de faire comprendre toute notre pensée.
+
+Trop digne, trop éminemment douée pour aller coquettement au-devant des
+hommages, Mme d'Harville se montrait cependant aussi affectueusement
+reconnaissante de ceux qu'on lui rendait que si elle les eût à peine
+mérités; elle n'en était pas fière, mais heureuse; indifférente aux
+louanges, mais très-sensible à la bienveillance, elle distinguait
+parfaitement la flatterie de la sympathie.
+
+Son esprit juste, fin, parfois malin sans méchanceté, poursuivait
+surtout d'une raillerie inoffensive ces gens ravis d'eux-mêmes, toujours
+occupés d'attirer l'attention, de mettre constamment en évidence leur
+figure radieuse d'une foule de sots bonheurs et bouffie d'une foule de
+sots orgueils... «Gens, disait plaisamment Mme d'Harville, qui toute
+leur vie ont l'air de danser le cavalier seul en face d'un miroir
+invisible, auquel ils sourient complaisamment.»
+
+Un caractère à la fois timide et presque fier dans sa réserve inspirait
+au contraire à Mme d'Harville un intérêt certain.
+
+Ces quelques mots aideront pour ainsi dire à l'intelligence de la beauté
+de la marquise.
+
+Son teint d'une éblouissante pureté se nuançait du plus frais incarnat;
+de longues boucles de cheveux châtain clair effleuraient ses épaules
+arrondies, fermes et lustrées comme un beau marbre blanc. On peindrait
+difficilement l'angélique beauté de ses grands yeux gris, frangés de
+longs cils noirs. Sa bouche vermeille, d'une mansuétude adorable, était
+à ses yeux charmants ce que sa parole ineffable et touchante était à son
+regard mélancolique et doux. Nous ne parlerons ni de sa taille
+accomplie, ni de l'exquise distinction de toute sa personne. Elle
+portait une robe de crêpe blanc, garnie de camélias roses naturels et de
+feuilles du même arbuste, parmi lesquelles les diamants, à demi cachés
+çà et là, brillaient comme autant de gouttes d'étincelante rosée; une
+guirlande semblable était placée avec grâce sur son front pur et blanc.
+
+Le genre de beauté de la comtesse Sarah Mac-Gregor faisait encore valoir
+la marquise d'Harville.
+
+Âgée de trente-cinq ans environ, Sarah paraissait à peine en avoir
+trente. Rien ne semble plus sain au corps que le froid égoïsme; on se
+conserve longtemps frais dans cette glace.
+
+Certaines âmes sèches, dures, inaltérables aux émotions qui usent le
+coeur, flétrissent les traits, ne ressentent jamais que les déconvenues
+de l'orgueil ou les mécomptes de l'ambition déçue; ces chagrins n'ont
+qu'une faible réaction sur le physique.
+
+La conservation de Sarah prouvait ce que nous avançons.
+
+Sauf un léger embonpoint qui donnait à sa taille, plus grande mais moins
+svelte que celle de Mme d'Harville, une grâce voluptueuse, Sarah
+brillait d'un éclat tout juvénile; peu de regards pouvaient soutenir le
+feu trompeur de ses yeux ardents et noirs; ses lèvres humides et rouges
+(menteuses à demi) exprimaient la résolution de la sensualité. Le réseau
+bleuâtre des veines de ses tempes et de son cou apparaissait sous la
+blancheur lactée de sa peau transparente et fine.
+
+La comtesse Mac-Gregor portait une robe de moire paille sous une tunique
+de crêpe de la même couleur; une simple couronne de feuilles naturelles
+de pyrrhus d'un vert émeraude ceignait sa tête et s'harmonisait à
+merveille avec ses bandeaux de cheveux noirs comme de l'encre, et
+séparés sur son front qui surmontait un nez aquilin à narines ouvertes.
+Cette coiffure sévère donnait un cachet antique au profil impérieux et
+passionné de cette femme.
+
+Beaucoup de gens, dupes de leur figure, voient une irrésistible vocation
+dans le caractère de leur physionomie. L'un se trouve l'air
+excessivement guerrier, il guerroie; l'autre rimeur, il rime;
+conspirateur, il conspire; politique, il politique; prédicateur, il
+prêche. Sarah se trouvait, non sans raison, un air parfaitement royal;
+elle dut accepter les prédictions à demi réalisées de la Highlandaise et
+persister dans sa croyance à une destinée souveraine.
+
+La marquise et Sarah avaient aperçu Rodolphe dans le jardin d'hiver, au
+moment où elles y descendaient; mais le prince parut ne pas les voir,
+car il se trouvait au détour d'une allée lorsque les deux femmes
+arrivèrent.
+
+--Le prince est si occupé de l'ambassadrice, dit Mme d'Harville à Sarah,
+qu'il n'a pas fait attention à nous...
+
+--Ne croyez pas cela, ma chère Clémence, répondit la comtesse, qui était
+tout à fait dans l'intimité de Mme d'Harville; le prince nous a au
+contraire parfaitement vues; mais je lui ai fait peur... Sa bouderie
+dure toujours.
+
+--Moins que jamais je comprends son opiniâtreté à vous éviter: souvent
+je lui ai reproché l'étrangeté de sa conduite envers vous... une
+ancienne amie. «La comtesse Sarah et moi nous sommes ennemis mortels,
+m'a-t-il répondu en plaisantant; j'ai fait voeu de ne jamais lui parler;
+et il faut, a-t-il ajouté, que ce voeu soit bien sacré pour que je me
+prive de l'entretien d'une personne si aimable.» Aussi, ma chère Sarah,
+toute singulière que m'ait paru cette réponse, j'ai bien été obligée de
+m'en contenter[89].
+
+--Je vous assure que la cause de cette brouillerie mortelle,
+demi-plaisante, demi-sérieuse, est pourtant des plus innocentes; si un
+tiers n'y était pas intéressé, depuis longtemps je vous aurais confié ce
+grand secret... Mais qu'avez-vous donc, ma chère enfant? Vous paraissez
+préoccupée.
+
+--Ce n'est rien... tout à l'heure il faisait si chaud dans la galerie,
+que j'ai ressenti un peu de migraine; asseyons-nous un moment ici...
+cela se passera... je l'espère.
+
+--Vous avez raison; tenez, voilà justement un coin bien obscur, vous
+serez là parfaitement à l'abri de ceux que votre absence va désoler...,
+ajouta Sarah en souriant et en appuyant sur ces mots.
+
+Toutes deux s'assirent sur un divan.
+
+--J'ai dit _ceux_ que votre absence va désoler, ma chère Clémence... Ne
+me savez-vous pas gré de ma discrétion?
+
+La jeune femme rougit légèrement, baissa la tête et ne répondit rien.
+
+--Combien vous êtes peu raisonnable! lui dit Sarah d'un ton de reproche
+amical. N'avez-vous pas confiance en moi, enfant? Sans doute, enfant: je
+suis d'un âge à vous appeler ma fille.
+
+--Moi, manquer de confiance envers vous! dit la marquise à Sarah avec
+tristesse; ne vous ai-je pas dit au contraire ce que je n'aurais jamais
+dû m'avouer à moi-même?
+
+--À merveille. Eh bien! voyons... parlons de lui: vous avez donc juré de
+le désespérer jusqu'à la mort?
+
+--Ah! s'écria Mme d'Harville avec effroi, que dites-vous?
+
+--Vous ne le connaissez pas encore, pauvre chère enfant... C'est un
+homme d'une énergie froide, pour qui la vie est peu de chose. Il a
+toujours été si malheureux... et l'on dirait que vous prenez encore
+plaisir à le torturer!
+
+--Pensez-vous cela, mon Dieu!
+
+--C'est sans le vouloir, peut-être; mais cela est... Oh! si vous saviez
+combien ceux qu'une longue infortune a accablés sont douloureusement
+susceptibles et impressionnables! Tenez, tout à l'heure, j'ai vu deux
+grosses larmes rouler dans ses yeux.
+
+--Il serait vrai?
+
+--Sans doute... Et cela au milieu d'un bal; et cela au risque d'être
+perdu de ridicule si l'on s'apercevait de cet amer chagrin. Savez-vous
+qu'il faut bien aimer pour souffrir ainsi... et surtout pour ne pas
+songer à cacher au monde que l'on souffre ainsi!...
+
+--De grâce, ne me parlez pas de cela, reprit Mme d'Harville d'une voix
+émue; vous me faites un mal horrible... Je ne connais que trop cette
+expression de souffrance à la fois si douce et si résignée... Hélas!
+c'est la pitié qu'il m'inspirait qui m'a perdue..., dit involontairement
+Mme d'Harville.
+
+Sarah parut ne pas avoir compris la portée de ce dernier mot et reprit:
+
+--Quelle exagération!... perdue pour être en coquetterie avec un homme
+qui pousse même la discrétion et la réserve jusqu'à ne pas se faire
+présenter à votre mari, de peur de vous compromettre! M. Charles Robert
+n'est-il pas un homme rempli d'honneur, de délicatesse et de coeur? Si
+je le défends avec cette chaleur, c'est que vous l'avez connu et surtout
+vu chez moi, et qu'il a pour vous autant de respect que d'attachement...
+
+--Je n'ai jamais douté de ses nobles qualités, vous m'avez toujours dit
+tant de bien de lui!... Mais, vous le savez, ce sont surtout ses
+malheurs qui l'ont rendu intéressant à mes yeux.
+
+--Et combien il mérite et justifie cet intérêt! Avouez-le. Et puis
+d'ailleurs comment un si admirable visage ne serait-il pas l'image de
+l'âme? Avec sa haute et belle taille, il me rappelle les preux des temps
+chevaleresques. Je l'ai vu une fois en uniforme: il était impossible
+d'avoir un plus grand air. Certes, si la noblesse se mesurait au mérite
+et à la figure, au lieu d'être simplement M. Charles Robert, il serait
+duc et pair. Ne représenterait-il pas merveilleusement bien un des plus
+grands noms de France?
+
+--Vous n'ignorez pas que la noblesse de naissance me touche peu, vous
+qui me reprochez parfois d'être une républicaine, dit Mme d'Harville en
+souriant.
+
+--Certes, j'ai toujours pensé, comme vous, que M. Charles Robert n'avait
+pas besoin de titres pour être aimable; et puis quel talent! quelle voix
+charmante! De quelle ressource il nous a été dans nos concerts intimes
+du matin! Vous souvenez-vous? La première fois que vous avez chanté
+ensemble, quelle expression il mettait dans son duo avec vous! quelle
+émotion!...
+
+--Tenez, je vous en prie, dit Mme d'Harville après un long silence,
+changeons de conversation.
+
+--Pourquoi?
+
+--Cela m'attriste profondément, ce que vous m'avez dit tout à l'heure de
+son air désespéré.
+
+--Je vous assure que, dans l'excès du chagrin, un caractère aussi
+passionné peut chercher dans la mort un terme à...
+
+--Oh! je vous en prie, taisez-vous! taisez-vous! dit Mme d'Harville, en
+interrompant Sarah, cette pensée m'est déjà venue...
+
+Puis, après un assez long silence, la marquise dit:
+
+--Encore une fois, parlons d'autre chose... de votre ennemi mortel,
+ajouta-t-elle avec une gaieté affectée; parlons du prince, que je
+n'avais pas vu depuis longtemps. Savez-vous qu'il est toujours charmant,
+quoique presque roi? Toute républicaine que je suis, je trouve qu'il y a
+peu d'hommes aussi agréables que lui.
+
+Sarah jeta à la dérobée un regard scruteur et soupçonneux sur Mme
+d'Harville et reprit gaiement:
+
+--Avouez, chère Clémence, que vous êtes très-capricieuse. Je vous ai
+connu des alternatives d'admiration et d'aversion singulière pour le
+prince; il y a quelques mois, lors de son arrivée ici, vous en étiez
+tellement fanatique, qu'entre nous... j'ai craint un moment pour le
+repos de votre coeur.
+
+--Grâce à vous du moins, dit Mme d'Harville en souriant, mon admiration
+n'a pas été de longue durée; vous avez si bien joué le rôle d'ennemie
+mortelle; vous m'avez fait de telles révélations sur le prince... que,
+je l'avoue, l'éloignement a remplacé le fanatisme qui vous faisait
+craindre pour le repos de mon coeur: repos que votre ennemi ne songeait
+d'ailleurs guère à troubler; car, peu de temps avant vos révélations, le
+prince, tout en continuant de voir intimement mon mari, avait presque
+cessé de m'honorer de ses visites.
+
+--À propos! Et votre mari, est-il ici ce soir? dit Sarah.
+
+--Non, il n'a pas désiré sortir, répondit Mme d'Harville avec embarras.
+
+--Il va de moins en moins dans le monde, ce me semble?
+
+--Oui... quelquefois il préfère rester chez lui.
+
+La marquise était visiblement embarrassée; Sarah s'en aperçut et
+continua:
+
+--La dernière fois que je l'ai vu, il m'a semblé plus pâle qu'à
+l'ordinaire.
+
+--Oui... il a été un peu souffrant...
+
+--Tenez, ma chère Clémence, voulez-vous que je sois franche?
+
+--Je vous en prie.
+
+--Quand il s'agit de votre mari, vous êtes souvent dans un état
+d'anxiété singulière.
+
+--Moi... Quelle folie!
+
+--Quelquefois, en parlant de lui, et cela bien malgré vous, votre
+physionomie exprime... mon Dieu! comment vous dirai-je cela?... (et
+Sarah appuya sur les mots suivants en ayant l'air de vouloir lire
+jusqu'au fond du coeur de Clémence:) Oui, votre physionomie exprime une
+sorte... de répugnance craintive...
+
+Les traits impassibles de Mme d'Harville défièrent d'abord le regard
+inquisiteur de Sarah; pourtant celle-ci s'aperçut d'un léger tremblement
+nerveux, mais presque insensible, qui agita un instant la lèvre
+inférieure de la jeune femme.
+
+Ne voulant pas pousser plus loin ses investigations et surtout éveiller
+la défiance de son amie, la comtesse se hâta d'ajouter, pour donner le
+change à la marquise:
+
+--Oui, une répugnance craintive, comme celle qu'inspire ordinairement un
+jaloux bourru...
+
+À cette interprétation, le léger mouvement convulsif de la lèvre de Mme
+d'Harville cessa; elle parut soulagée d'un poids énorme et répondit:
+
+--Mais non, M. d'Harville n'est ni bourru ni jaloux... Puis, cherchant
+sans doute le prétexte de rompre une conversation qui lui pesait, elle
+s'écria tout à coup: Ah! mon Dieu, voici cet insupportable duc de
+Lucenay, un des amis de mon mari... Pourvu qu'il ne nous aperçoive pas!
+D'où sort-il donc? Je le croyais à mille lieues d'ici!
+
+--En effet, on le disait parti pour un voyage d'un an ou deux en Orient;
+il y a cinq mois à peine qu'il a quitté Paris. Voilà une brusque arrivée
+qui a dû singulièrement contrarier la duchesse de Lucenay, quoique le
+duc ne soit guère gênant, dit Sarah avec un sourire méchant. Elle ne
+sera d'ailleurs pas seule à maudire ce fâcheux retour... M. de
+Saint-Remy partagera son chagrin.
+
+--Ne soyez donc pas médisante, ma chère Sarah; dites que ce retour sera
+fâcheux... pour tout le monde... M. de Lucenay est assez désagréable
+pour que vous généralisiez votre reproche.
+
+--Médisante! non, certes; je ne suis en cela qu'un écho. On dit encore
+que M. de Saint-Remy, modèle des élégants, qui a ébloui tout Paris de
+son faste, est à peu près ruiné, quoique son train diminue à peine; il
+est vrai que Mme de Lucenay est puissamment riche...
+
+--Ah! quelle horreur!...
+
+--Encore une fois, je ne suis qu'un écho... Ah! mon Dieu! le duc nous a
+vues. Il vient, il faut se résigner. C'est désolant: je ne sais rien au
+monde de plus insupportable que cet homme; il est souvent de si mauvaise
+compagnie, il rit si haut de ses sottises, il est si bruyant qu'il en
+est étourdissant; si vous tenez à votre flacon ou à votre éventail,
+défendez-les courageusement contre lui, car il a encore l'inconvénient
+de briser tout ce qu'il touche, et cela de l'air le plus badin et le
+plus satisfait du monde.
+
+Appartenant à une des plus grandes maisons de France, jeune encore,
+d'une figure qui n'eût pas été désagréable sans la longueur grotesque et
+démesurée de son nez, M. le duc de Lucenay joignait à une turbulence et
+à une agitation perpétuelles des éclats de voix et de rire si
+retentissants, des propos souvent d'un goût si détestable, des attitudes
+d'une désinvolture si cavalière et si inattendue, qu'il fallait à chaque
+instant se rappeler son nom pour ne pas s'étonner de le voir au milieu
+de la société la plus distinguée de Paris, et pour comprendre que l'on
+tolérait ses excentricités de gestes et de langage, auxquelles
+l'habitude avait d'ailleurs assuré une sorte de prescription ou
+d'impunité. On le fuyait comme la peste, quoiqu'il ne manquât pas
+d'ailleurs d'un certain esprit qui pointait çà et là à travers la plus
+incroyable exubérance de paroles. C'était un de ces êtres vengeurs, aux
+mains desquels on souhaitait toujours de voir tomber les gens ridicules
+ou haïssables.
+
+Mme de Lucenay, une des femmes les plus agréables et encore des plus à
+la mode de Paris, malgré ses trente ans sonnés, avait fait souvent
+parler d'elle: mais on excusait presque la légèreté de sa conduite en
+songeant aux insupportables bizarreries de M. de Lucenay.
+
+Un dernier trait de ce caractère fâcheux, c'était une intempérance et un
+cynisme d'expressions inouïs à propos d'indispositions saugrenues ou
+d'infirmités impossibles ou absurdes qu'il s'amusait à vous supposer et
+dont il vous plaignait tout haut devant cent personnes. Parfaitement
+brave d'ailleurs, et allant au-devant des conséquences de ses mauvaises
+plaisanteries, il avait donné ou reçu de nombreux coups d'épée sans se
+corriger davantage.
+
+Ceci posé, nous ferons retentir aux oreilles du lecteur la voix aigre et
+perçante de M. de Lucenay, qui, du plus loin qu'il aperçut Mme
+d'Harville et Sarah, se mit à crier:
+
+--Eh bien! eh bien! qu'est-ce que c'est que ça? Qu'est-ce que je vois
+là? Comment! la plus jolie femme du bal qui se tient à l'écart, est-ce
+que c'est permis? Faut-il que je revienne des antipodes pour faire
+cesser un tel scandale? D'abord, si vous continuez de vous dérober à
+l'admiration générale, marquise, je crie comme un brûlé, je crie à la
+disparition du plus charmant ornement de cette fête!
+
+Et, pour péroraison, M. de Lucenay se jeta pour ainsi dire à la renverse
+à côté de la marquise, sur le divan; après quoi il croisa sa jambe
+gauche sur sa cuisse droite, et prit son pied dans sa main.
+
+--Comment, monsieur, vous voilà déjà de retour de Constantinople! dit
+Mme d'Harville en se reculant avec impatience.
+
+--Déjà! Vous dites là ce que ma femme a pensé, j'en suis sûr; car elle
+n'a pas voulu m'accompagner ce soir dans ma rentrée dans le monde.
+Revenez donc surprendre vos amis pour être reçu comme ça!
+
+--C'est tout simple; il vous était si facile de rester aimable...
+là-bas..., dit Mme d'Harville avec un demi-sourire.
+
+--C'est-à-dire de rester absent, n'est-ce pas? C'est une horreur, c'est
+une infamie, ce que vous dites là! s'écria M. de Lucenay en décroisant
+ses jambes et en frappant sur son chapeau comme sur un tambour de
+basque.
+
+--Pour l'amour du ciel, M. de Lucenay, ne criez pas si haut et
+tenez-vous tranquille, ou vous allez nous faire quitter la place, dit
+Mme d'Harville avec humeur.
+
+--Quitter la place! Ça serait donc pour me donner votre bras et aller
+faire un tour dans la galerie?
+
+--Avec vous? Certainement non. Voyons, je vous prie, ne touchez pas à ce
+bouquet; de grâce, laissez aussi cet éventail, vous allez le briser,
+selon votre habitude...
+
+--Si ce n'est que ça, j'en ai cassé plus d'un, allez! Surtout un
+magnifique chinois que Mme de Vaudémont avait donné à ma femme.
+
+En disant ces rassurantes paroles, M. de Lucenay tracassait dans un
+réseau de plantes grimpantes qu'il tirait à lui par petites secousses.
+Il finit par les détacher de l'arbre qui les soutenait; elles tombèrent,
+et le duc s'en trouva pour ainsi dire couronné.
+
+Alors ce furent des éclats de rire si glapissants, si fous, si
+étourdissants, que Mme d'Harville eût fui cet incommode et fâcheux
+personnage, si elle n'eût pas aperçu M. Charles Robert (le commandant,
+comme disait Mme Pipelet) qui s'avançait à l'autre extrémité de l'allée.
+La jeune femme craignait de paraître ainsi aller à sa rencontre, et
+resta auprès de M. de Lucenay.
+
+--Dites donc, madame Mac-Gregor, je devais joliment avoir l'air d'un
+dieu Pan, d'une naïade, d'un Sylvain, d'un sauvage sous ce feuillage?
+dit M. de Lucenay en s'adressant à Sarah, auprès de laquelle il alla
+brusquement s'étaler. À propos de sauvage, il faut que je vous raconte
+une histoire outrageusement inconvenante... Figurez-vous qu'à Otaïti...
+
+--Monsieur le duc! lui dit Sarah d'un ton glacial.
+
+--Eh bien! non, je ne vous dirai pas mon histoire; je la garde pour Mme
+de Fonbonne que voilà.
+
+C'était une grosse petite femme de cinquante ans, très-prétentieuse et
+très-ridicule, dont le menton touchait la gorge, et qui montrait
+toujours le blanc de ses gros yeux en parlant de son âme, des langueurs
+de son âme, des besoins de son âme, des aspirations de son âme. Elle
+portait ce soir-là un affreux turban d'étoffe de couleur de cuivre, avec
+un semis de dessins verts.
+
+--Je le garde pour Mme de Fonbonne, s'écria le duc.
+
+--De quoi s'agit-il donc, monsieur le duc? dit Mme de Fonbonne, en
+minaudant, en roucoulant et en commençant à faire les yeux blancs, comme
+dit le peuple.
+
+--Il s'agit, madame, d'une histoire horriblement inconvenante, indécente
+et incongrue.
+
+--Ah! mon Dieu! Et qui est-ce qui oserait? Qui est-ce qui se
+permettrait?
+
+--Moi, madame; ça ferait rougir un vieux Chamboran. Mais je connais
+votre goût... Écoutez-moi ça...
+
+--Monsieur...!
+
+--Eh bien! non, vous ne la saurez pas, mon histoire, au fait! Parce
+qu'après tout, vous qui vous mettez toujours si bien, avec tant de goût,
+avec tant d'élégance, vous avez ce soir un turban qui, permettez-moi de
+vous le dire, ressemble, ma parole d'honneur, à une vieille tourtière
+rongée de vert-de-gris.
+
+Et le duc de rire aux éclats.
+
+--Si vous êtes revenu d'Orient pour recommencer vos absurdes
+plaisanteries, qu'on vous passe parce que vous êtes à moitié fou, dit la
+grosse femme irritée, on regrettera fort votre retour, monsieur.
+
+Et elle s'éloigna majestueusement.
+
+--Il faut que je me tienne à quatre pour ne pas aller la décoiffer,
+cette vilaine précieuse, dit M. de Lucenay, mais je la respecte, elle
+est orpheline... Ah! ah! ah!... et de rire de nouveau. Tiens! M. Charles
+Robert! reprit M. de Lucenay. Je l'ai rencontré aux eaux des Pyrénées...
+C'est un éblouissant garçon, il chante comme un cygne. Vous allez voir,
+marquise, comme je vais l'intriguer. Voulez-vous que je vous le
+présente?
+
+--Tenez-vous en repos et laissez-nous tranquilles, dit Sarah.
+
+Pendant que M. Charles Robert s'avançait lentement, ayant l'air
+d'admirer les fleurs de la serre, M. de Lucenay avait manoeuvré assez
+habilement pour s'emparer du flacon de Sarah, et il s'occupait en
+silence et avec un soin extrême de démantibuler le bouchon de ce bijou.
+
+M. Charles Robert s'avançait toujours; sa grande taille était
+parfaitement proportionnée, ses traits d'une irréprochable pureté, sa
+mise d'une suprême élégance; cependant son visage, sa tournure
+manquaient de charme, de grâce, de distinction; sa démarche était roide
+et gênée, ses mains et ses pieds, gros et vulgaires. Lorsqu'il aperçut
+Mme d'Harville, la régulière nullité de ses traits s'effaça tout à coup
+sous une expression de mélancolie profonde beaucoup trop subite pour
+n'être pas feinte; néanmoins ce semblant était parfait. M. Robert avait
+l'air si affreusement malheureux, si naturellement désolé lorsqu'il
+s'approcha de Mme d'Harville, que celle-ci ne put s'empêcher de songer
+aux sinistres paroles de Sarah sur les excès auxquels le désespoir
+aurait pu le porter.
+
+--Eh! bonjour donc, mon cher monsieur! lui dit M. de Lucenay en
+l'arrêtant au passage, je n'ai pas eu le plaisir de vous voir depuis
+notre rencontre aux eaux. Mais qu'est-ce que vous avez donc? Mais comme
+vous avez l'air souffrant!
+
+Ici M. Charles Robert jeta un long et mélancolique regard sur Mme
+d'Harville, et répondit au duc, d'une voix plaintivement accentuée:
+
+--En effet, monsieur, je suis souffrant...
+
+--Mon Dieu, mon Dieu, vous ne pouvez donc pas vous débarrasser de votre
+pituite? lui demanda M. de Lucenay avec l'air du plus sérieux intérêt.
+
+Cette question était si saugrenue, si absurde, qu'un moment M. Charles
+Robert resta stupéfait, abasourdi; puis, le rouge de la colère lui
+montant au front, il dit d'un voix ferme et brève à M. de Lucenay:
+
+--Puisque vous prenez tant d'intérêt à ma santé, monsieur, j'espère que
+vous viendrez savoir demain de mes nouvelles?
+
+--Comment donc, mon cher monsieur... mais certainement, j'enverrai...,
+dit le duc avec hauteur.
+
+M. Charles Robert fit un demi-salut et s'éloigna.
+
+--Ce qu'il y a de fameux, c'est qu'il n'a pas plus de pituite que le
+Grand-Turc, dit M. de Lucenay en se renversant de nouveau près de Sarah,
+à moins que je n'aie deviné sans le savoir. Dites donc, madame
+Mac-Gregor, est-ce qu'il vous fait l'effet d'avoir la pituite, ce
+monsieur?
+
+Sarah tourna brusquement le dos à M. de Lucenay sans lui répondre
+davantage.
+
+Tout ceci s'était passé très-rapidement.
+
+Sarah avait difficilement contenu un éclat de rire.
+
+Mme d'Harville avait affreusement souffert en songeant à l'atroce
+position d'un homme qui se voit interpellé si ridiculement devant une
+femme qu'il aime; elle était épouvantée en songeant qu'un duel pouvait
+avoir lieu; alors, entraînée par un sentiment de pitié irrésistible,
+elle se leva brusquement, prit le bras de Sarah, rejoignit M. Charles
+Robert qui ne se possédait pas de rage, et lui dit tout bas en passant
+près de lui:
+
+--Demain, à une heure... j'irai...
+
+Puis elle regagna la galerie avec la comtesse et quitta le bal.
+
+
+
+
+XVIII
+
+Tu viens bien tard, mon ange!
+
+
+Rodolphe, en se rendant à cette fête pour remplir un devoir de
+convenance, voulait aussi tâcher de découvrir si ses craintes au sujet
+de Mme d'Harville étaient fondées et si elle était réellement l'héroïne
+du récit de Mme Pipelet.
+
+Après avoir quitté le jardin d'hiver avec la comtesse de ***, Rodolphe
+avait parcouru en vain plusieurs salons, dans l'espoir de rencontrer Mme
+d'Harville seule. Il revenait à la serre chaude lorsque, un moment
+arrêté sur la première marche de l'escalier, il fut témoin de la scène
+rapide qui se passa entre Mme d'Harville et M. Charles Robert après la
+détestable plaisanterie du duc de Lucenay. Rodolphe surprit un échange
+de regards très-significatifs. Un secret pressentiment lui dit que ce
+grand et beau jeune homme était le commandant. Voulant s'en assurer il
+rentra dans la galerie.
+
+Une valse allait commencer; au bout de quelques minutes, il vit M.
+Charles Robert debout dans l'embrasure d'une porte. Il paraissait
+doublement satisfait, et de sa réponse à M. de Lucenay (M. Charles
+Robert était fort brave, malgré ses ridicules), et du rendez-vous que
+lui avait donné Mme d'Harville pour le lendemain, bien certain cette
+fois qu'elle n'y manquerait pas.
+
+Rodolphe alla trouver Murph.
+
+--Tu vois bien ce jeune homme blond, au milieu de ce groupe là-bas?
+
+--Ce grand monsieur qui a l'air si content de lui-même? Oui,
+monseigneur.
+
+--Tâche d'approcher assez près de lui pour pouvoir dire tout bas, sans
+qu'il te voie et de façon à ce que lui seul t'entende, ces mots: «Tu
+viens bien tard, mon ange!»
+
+Le squire regarda Rodolphe d'un air stupéfait.
+
+--Sérieusement, monseigneur?
+
+--Sérieusement. S'il se retourne à ces mots, garde ce magnifique
+sang-froid que j'ai si souvent admiré, afin que ce monsieur ne puisse
+découvrir qui a prononcé ces paroles.
+
+--Je n'y comprends rien, monseigneur; mais j'obéis.
+
+Le digne Murph, avant la fin de la valse, était parvenu à se placer
+immédiatement derrière M. Charles Robert.
+
+Rodolphe, parfaitement posté pour ne rien perdre de l'effet de cette
+expérience, suivit attentivement Murph des yeux; au bout d'une seconde,
+M. Charles Robert se retourna brusquement d'un air stupéfait.
+
+Le squire, impassible, ne sourcilla pas; certes, ce grand homme chauve,
+d'une figure imposante et grave, fut le dernier que le commandant
+soupçonna d'avoir prononcé ces mots, qui lui rappelaient le désagréable
+quiproquo dont Mme Pipelet avait été la cause et l'héroïne.
+
+La valse finie, Murph revint trouver Rodolphe.
+
+--Eh bien! monseigneur, ce jeune homme s'est retourné comme si je
+l'avais mordu. Ces mots sont donc magiques?
+
+--Ils sont magiques, mon vieux Murph; ils m'ont découvert ce que je
+voulais savoir.
+
+Rodolphe n'avait plus qu'à plaindre Mme d'Harville d'une erreur d'autant
+plus dangereuse qu'il pressentait vaguement que Sarah en était complice
+ou confidente. À cette découverte, il ressenti un coup douloureux; il ne
+douta plus de la cause des chagrins de M. d'Harville, qu'il aimait
+tendrement: la jalousie les causait sans doute; sa femme, douée de
+qualités charmantes, se sacrifiait à un homme qui ne le méritait pas.
+Maître d'un secret surpris par hasard, incapable d'en abuser, ne pouvant
+rien tenter pour éclairer Mme d'Harville, qui d'ailleurs cédait à
+l'entraînement aveugle de la passion, Rodolphe se voyait condamné à
+rester le témoin impassible de la perte de cette jeune femme.
+
+Il fut tiré de ces réflexions par M. de Graün.
+
+--Si votre Altesse veut m'accorder un moment d'entretien dans le petit
+salon du fond, où il n'y a personne, j'aurai l'honneur de lui rendre
+compte des renseignements qu'elle m'a ordonné de prendre.
+
+Rodolphe suivit M. de Graün.
+
+--La seule duchesse au nom de laquelle puissent se rapporter les
+initiales N et L est Mme la duchesse de Lucenay, née de Noirmont, dit le
+baron, elle n'est pas ici ce soir. Je viens de voir son mari, M. de
+Lucenay, parti il y a cinq mois pour un voyage d'Orient qui devait durer
+plus d'une année; il est revenu subitement il y a deux ou trois jours.
+
+On se souvient que, dans sa visite à la maison de la rue du Temple,
+Rodolphe avait trouvé, sur le pallier même de l'appartement du
+charlatan, César Bradamanti, un mouchoir trempé de larmes, richement
+garni de dentelles, et dans l'angle duquel il avait remarqué les lettres
+N et L surmontées d'une couronne ducale. D'après son ordre, mais
+ignorant ces circonstances, M. de Graün s'était informé du nom des
+duchesses actuellement à Paris, et il avait obtenu les renseignements
+dont nous venons de parler.
+
+Rodolphe comprit tout.
+
+Il n'avait aucune raison de s'intéresser à Mme de Lucenay, mais il ne
+put s'empêcher de frémir en songeant que si elle avait réellement rendu
+visite au charlatan, ce misérable, qui n'était autre que l'abbé
+Polidori, possédait le nom de cette femme, qu'il avait fait suivre par
+Tortillard, et qu'il pouvait affreusement abuser du terrible secret qui
+mettait la duchesse dans sa dépendance.
+
+--Le hasard est quelquefois bien singulier, Monseigneur, reprit M. de
+Graün.
+
+--Comment cela?
+
+--Au moment où M. de Grangeneuve venait de me donner ces renseignements
+sur M. et sur Mme de Lucenay, en ajoutant assez malignement que le
+retour imprévu de M. de Lucenay avait dû contrarier beaucoup la duchesse
+et un fort joli jeune homme, le plus merveilleux élégant de Paris, le
+vicomte de Saint-Remy, M. l'ambassadeur m'a demandé si je croyais que
+Votre Altesse lui permettrait de lui présenter le vicomte, qui se trouve
+ici; il vient d'être attaché à la légation de Gerolstein et il serait
+trop heureux de cette occasion de faire sa cour à Votre Altesse.
+
+Rodolphe ne put réprimer un mouvement d'impatience et dit:
+
+--Voilà qui m'est infiniment désagréable... mais je ne puis refuser...
+Allons, dites au comte de *** de me présenter M. de Saint-Remy.
+
+Malgré sa mauvaise humeur, Rodolphe savait trop son métier de prince
+pour manquer d'affabilité dans cette occasion. D'ailleurs, l'on donnait
+M. de Saint-Remy pour amant à la duchesse de Lucenay, et cette
+circonstance piquait assez la curiosité de Rodolphe.
+
+Le vicomte de Saint-Remy s'approcha, conduit par le comte de M. de
+Saint-Remy était un charmant jeune homme de vingt-cinq ans, mince,
+svelte, de la tournure la plus distinguée, de la physionomie la plus
+avenante; il avait le teint fort brun, mais de ce brun velouté,
+transparent et couleur d'ambre, remarquable dans les portraits de
+Murillo; ses cheveux noirs à reflet bleuâtre, séparés par une raie
+au-dessus de la tempe gauche, très-lisses sur le front, se bouclaient
+autour de son visage et laissaient à peine voir le lobe incolore des
+oreilles; le noir foncé de ses prunelles se découpait brillamment sur le
+globe de l'oeil, qui, au lieu d'être blanc, se nacrait de cette nuance
+légèrement azurée qui donne au regard des Indiens une expression si
+charmante. Par un caprice de la nature, l'épaisseur soyeuse de sa
+moustache contrastait avec l'imberbe juvénilité de son menton et de ses
+joues, aussi unies que celles d'une jeune fille; il portait par
+coquetterie une cravate de satin noir très-basse, qui laissait voir
+l'attache élégante de son cou, digne du jeune flûteur antique.
+
+Une seule perle rattachait les longs plis de sa cravate, perle d'un prix
+inestimable par sa grosseur, la pureté de sa forme et l'éclat de son
+orient, si vif qu'une opale n'eût pas été plus splendidement irisée.
+D'un goût parfait, la mise de M. de Saint-Remy s'harmonisait à merveille
+avec ce bijou d'une magnifique simplicité.
+
+On ne pouvait jamais oublier la figure et la personne de M. de
+Saint-Remy, tant il sortait du type ordinaire des élégants.
+
+Son luxe de voiture et de chevaux était extrême; grand et beau joueur,
+le total de son livre de paris de course s'élevait toujours annuellement
+à deux ou trois mille louis. On citait sa maison de la rue de Chaillot
+comme un modèle d'élégante somptuosité; on faisait chez lui une chère
+exquise, et ensuite on jouait un jeu d'enfer, où il perdait souvent des
+sommes considérables avec l'insouciance la plus hospitalière; et
+pourtant on savait certainement que le patrimoine du vicomte était
+dissipé depuis longtemps.
+
+Pour expliquer ses prodigalités incompréhensibles, les envieux ou les
+méchants parlaient, ainsi que l'avait fait Sarah, des grands biens de la
+duchesse de Lucenay; mais ils oubliaient qu'à part la vileté de cette
+supposition, M. de Lucenay avait naturellement un contrôle sur la
+fortune de sa femme, et que M. de Saint-Remy dépensait au moins
+cinquante mille écus ou deux cent mille francs par an. D'autres
+parlaient d'usuriers imprudents, car M. de Saint-Remy n'attendait plus
+d'héritage. D'autres, enfin le disaient TROP heureux sur le _turf_[90],
+et parlaient tout bas _d'entraîneurs_ et de _jockeys_ corrompus par lui
+pour faire perdre les chevaux contre lesquels il avait parié beaucoup
+d'argent... mais le plus grand nombre des gens du monde s'inquiétaient
+peu des moyens auxquels M. de Saint-Remy avait recours pour subvenir à
+son faste.
+
+Il appartenait par sa naissance au meilleur et au plus grand monde; il
+était gai, brave, spirituel, bon compagnon, facile à vivre; il donnait
+d'excellents dîners de garçons et tenait ensuite tous les enjeux qu'on
+lui proposait. Que fallait-il de plus?
+
+Les femmes l'adoraient; on nombrait à peine ses triomphes de toutes
+sortes; il était jeune et beau, galant et magnifique dans toutes les
+occasions où un homme peut l'être avec des femmes du monde; enfin,
+l'engouement était tel que l'obscurité dont il entourait la source du
+pactole où il puisait à pleines mains jetait même sur sa vie un certain
+charme mystérieux; on disait, en souriant insoucieusement: «Il faut que
+ce diable de Saint-Remy ait trouvé la pierre philosophale!»
+
+En apprenant qu'il s'était fait attacher à la légation de France près le
+grand-duc de Gerolstein, d'autres personnes avaient pensé que M. de
+Saint-Remy voulait faire une retraite honorable.
+
+Le comte de *** dit à Rodolphe, en lui présentant M. de Saint-Remy:
+
+--J'ai l'honneur de présenter à Votre Altesse M. le vicomte de
+Saint-Remy, attaché à la légation de Gerolstein.
+
+Le vicomte salua profondément et dit à Rodolphe:
+
+--Votre Altesse daignera-t-elle excuser l'impatience que j'éprouve de
+lui faire ma cour? J'ai peut-être eu trop hâte de jouir d'un bonheur
+auquel j'attachais tant de prix.
+
+--Je serai, monsieur, très-satisfait de vous revoir à Gerolstein...
+Comptez-vous y aller bientôt?
+
+--Le séjour de Votre Altesse à Paris me rend moins empressé de partir.
+
+--Le paisible contraste de nos cours allemandes vous étonnera beaucoup,
+monsieur, habitué que vous êtes à la vie de Paris.
+
+--J'ose assurer à Votre Altesse que la bienveillance qu'elle daigne me
+témoigner, et qu'elle voudra peut-être bien me continuer, m'empêcherait
+seule de jamais regretter Paris.
+
+--Il ne dépendra pas de moi, monsieur, que vous pensiez toujours ainsi
+pendant le temps que vous passerez à Gerolstein.
+
+Et Rodolphe fit une légère inclination de tête qui annonçait à M. de
+Saint-Remy que la présentation était terminée.
+
+Le vicomte salua profondément et se retira.
+
+Rodolphe était très-physionomiste, et sujet à des sympathies ou à des
+aversions presque toujours justifiées. Après le peu de mots échangés
+avec M. de Saint-Remy, sans pouvoir s'en expliquer la cause, il éprouva
+pour lui une sorte d'éloignement involontaire. Il lui trouvait quelque
+chose de perfidement rusé dans le regard, et une physionomie dangereuse.
+
+Nous retrouverons M. de Saint-Remy dans des circonstances qui
+contrasteront bien terriblement avec la brillante position qu'il
+occupait lors de sa présentation à Rodolphe; l'on jugera de la réalité
+des pressentiments de ce dernier.
+
+Cette présentation terminée, Rodolphe réfléchissant aux bizarres
+rencontres que le hasard avait amenées, descendit au jardin d'hiver.
+L'heure du souper était arrivée, les salons devenaient presque déserts;
+le lieu le plus reculé de la serre chaude se trouvait au bout d'un
+massif, à l'angle de deux murailles qu'un énorme bananier, entouré de
+plantes grimpantes, cachait presque entièrement; une petite porte de
+service, masquée par le treillage, et conduisant à la salle du buffet
+par un long corridor, était restée entr'ouverte, non loin de cet arbre
+feuillu.
+
+Abrité par ce paravent de verdure, Rodolphe s'assit en cet endroit. Il
+était depuis quelques moments plongés dans une rêverie profonde, lorsque
+son nom, prononcé par une voix bien connue, le fit tressaillir.
+
+Sarah, assise de l'autre côté du massif qui cachait entièrement
+Rodolphe, causait en anglais avec son frère Tom.
+
+Tom était vêtu de noir. Quoiqu'il n'eût que quelques années de plus que
+Sarah, ses cheveux étaient presque blancs; son visage annonçait une
+volonté froide, mais opiniâtre; son accent était bref et tranchant, son
+regard sombre, sa voix creuse. Cet homme devait être rongé par un grand
+chagrin ou par une grande haine.
+
+Rodolphe écouta attentivement l'entretien suivant:
+
+--La marquise est allée un instant au bal du baron de Nerval; elle s'est
+heureusement retirée sans pouvoir parler à Rodolphe, qui la cherchait;
+car je crains toujours l'influence qu'il exerce sur elle, influence que
+j'ai eu tant de peine à combattre et à détruire en partie. Enfin cette
+rivale, que j'ai toujours redoutée par pressentiment, et qui plus tard
+pouvait tant gêner mes projets... cette rivale sera perdue demain...
+Écoutez-moi, ceci est grave, Tom...
+
+--Vous vous trompez, jamais Rodolphe n'a songé à la marquise.
+
+--Il est temps maintenant de vous donner quelques explications à ce
+sujet... Beaucoup de choses se sont passées pendant votre dernier
+voyage... et, comme il faut agir plus tôt que je ne pensais... ce soir
+même, en sortant d'ici, cet entretien est indispensable... Heureusement,
+nous sommes seuls.
+
+--Je vous écoute.
+
+--Avant d'avoir vu Rodolphe, cette femme, j'en suis sûre, n'avait jamais
+aimé... Je ne sais pour quelle raison elle éprouve un invincible
+éloignement pour son mari, qui l'adore. Il y a là un mystère que j'ai
+voulu en vain pénétrer. La présence de Rodolphe avait excité dans le
+coeur de Clémence mille émotions nouvelles. J'étouffai cet amour
+naissant par des révélations accablantes sur le prince. Mais le besoin
+d'aimer était éveillé chez la marquise; rencontrant chez moi ce Charles
+Robert, elle a été frappée de sa beauté, frappée comme on l'est à la vue
+d'un tableau; cet homme est malheureusement aussi niais que beau, mais
+il a quelque chose de touchant dans le regard. J'exaltai la noblesse de
+son âme, l'élévation de son caractère. Je savais la bonté naturelle de
+Mme d'Harville; je colorai M. Robert des malheurs les plus intéressants;
+je lui recommandai d'être toujours mortellement triste, de ne procéder
+que par soupirs et par hélas! et avant toutes choses de parler peu. Il a
+suivi mes conseils. Grâce à son talent de chanteur, à sa figure, et
+surtout à son apparence de tristesse incurable, il s'est fait à peu près
+aimer de Mme d'Harville, qui a ainsi donné le change à ce besoin d'aimer
+que la vue de Rodolphe avait seule éveillé en elle. Comprenez-vous,
+maintenant?
+
+--Parfaitement; continuez.
+
+--Robert et Mme d'Harville ne se voyaient intimement que chez moi; deux
+fois la semaine nous faisions de la musique à nous trois, le matin. Le
+beau ténébreux soupirait, disait quelques tendres mots à voix basse; il
+glissa deux ou trois billets. Je craignais encore plus sa prose que ses
+paroles; mais une femme est toujours indulgente pour les premières
+déclarations qu'elle reçoit; celles de mon protégé ne lui nuisirent pas;
+l'important pour lui était d'obtenir un rendez-vous. Cette petite
+marquise avait plus de principes que d'amour, ou plutôt elle n'avait pas
+assez d'amour pour oublier ses principes... À son insu, il existait
+toujours au fond de son coeur un souvenir de Rodolphe qui veillait pour
+ainsi dire sur elle et combattait ce faible penchant pour M. Charles
+Robert... penchant beaucoup plus factice que réel, mais entretenu par
+son vif intérêt pour les malheurs imaginaires de M. Charles Robert, et
+par l'exagération incessante de mes louanges à l'égard de cet Apollon
+sans cervelle. Enfin, Clémence, vaincue par l'air profondément désespéré
+de son malheureux adorateur, se décida un jour à lui accorder ce
+rendez-vous si désiré.
+
+--Vous avait-elle donc faite sa confidente?
+
+--Elle m'avait avoué son attachement pour Charles Robert, voilà tout. Je
+ne fis rien pour en savoir davantage; cela m'eût gênée... Mais lui, ravi
+de bonheur ou plutôt d'orgueil, me fit part de son bonheur, sans me dire
+pourtant le jour ni le lieu du rendez-vous.
+
+--Comment l'avez vous connu?
+
+--Karl, par mon ordre, alla le lendemain et le surlendemain de
+très-bonne heure s'embusquer à la porte de M. Robert et le suivit. Le
+second jour, vers midi, notre amoureux prit en fiacre le chemin d'un
+quartier perdu, rue du Temple... Il descendit dans une maison de
+mauvaise apparence; il y resta une heure et demie environ, puis s'en
+alla. Karl attendit longtemps pour voir si personne ne sortirait après
+Charles Robert. Personne ne sortit: la marquise avait manqué à sa
+promesse. Je le sus le lendemain par l'amoureux, aussi courroucé que
+désappointé. Je lui conseillai de redoubler de désespoir. La pitié de
+Clémence s'émut encore; nouveau rendez-vous, mais aussi vain que le
+premier. Une dernière fois cependant elle vint jusqu'à la porte: c'était
+un progrès. Vous voyez combien cette femme lutte... Et pourquoi? Parce
+que, j'en suis sûre, et c'est ce qui cause ma haine elle a toujours au
+fond du coeur, et à son insu, une pensée pour Rodolphe, qui semble aussi
+la protéger. Enfin, ce soir la marquise a donné à ce Robert un
+rendez-vous pour demain; cette fois, je n'en doute pas, elle s'y rendra.
+Le duc de Lucenay a si grossièrement ridiculisé ce jeune homme que la
+marquise, bouleversée de l'humiliation de son amant, lui a accordé par
+pitié ce qu'elle ne lui eût peut-être pas accordé sans cela. Cette fois,
+je vous le répète, elle tiendra sa promesse.
+
+--Quels sont vos projets?
+
+--Cette femme obéit à une sorte d'intérêt charitable exalté, mais non
+pas à l'amour; Charles Robert est si peu fait pour comprendre la
+délicatesse du sentiment qui, ce soir, a dicté la résolution de la
+marquise, que demain il voudra profiter de ce rendez-vous, et il se
+perdra complètement dans l'esprit de Clémence, qui se résigne à cette
+compromettante démarche sans entraînement, sans passion et seulement par
+pitié. En un mot, je n'en doute pas, elle se rend là pour faire acte de
+courageux intérêt, mais parfaitement calme et bien sûre de ne pas
+oublier un moment ses devoirs. Le Charles Robert ne concevra pas cela,
+la marquise le prendra en aversion; et, son illusion détruite, elle
+retombera sous l'influence de ses souvenirs de Rodolphe, qui, j'en suis
+sûre, couvent toujours au fond de son coeur.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! je veux qu'elle soit à jamais perdue pour Rodolphe. Il
+aurait, je n'en doute pas, moi, trahi tôt ou tard l'amitié de M.
+d'Harville en répondant à l'amour de Clémence; mais il prendra celle-ci
+en horreur s'il la sait coupable d'une faute dont il n'aura pas été
+l'objet; c'est un crime impardonnable pour un homme. Enfin, prétextant
+de l'affection qui le lie à M. d'Harville, il ne reverra jamais cette
+femme, qui aura si indignement trompé cet ami qu'il aime tant.
+
+--C'est donc le mari que vous voulez prévenir?...
+
+--Oui, et ce soir même, sauf votre avis, du moins. D'après ce que m'a
+dit Clémence, il a de vagues soupçons, sans savoir sur qui les fixer. Il
+est minuit, nous allons quitter le bal; vous descendrez au premier café
+venu, vous écrirez à M. d'Harville que sa femme se rend demain, à une
+heure, rue du Temple, n° 17, pour une entrevue amoureuse. Il est jaloux:
+il surprendra Clémence; vous devinez le reste!
+
+--C'est une abominable action, dit froidement le gentilhomme.
+
+--Vous êtes scrupuleux, Tom?
+
+--Tout à l'heure je ferai ce que vous désirez; mais je vous répète que
+c'est une abominable action.
+
+--Vous consentez néanmoins?
+
+--Oui... ce soir M. d'Harville sera instruit de tout. Et... mais... il
+me semble qu'il y a quelqu'un là, derrière ce massif! dit tout à coup
+Tom en s'interrompant et en parlant à voix basse. J'ai cru entendre
+remuer.
+
+--Voyez donc, dit Sarah avec inquiétude.
+
+Tom se leva, fit le tour du massif, et ne vit personne.
+
+Rodolphe venait de disparaître par la petite porte dont nous avons
+parlé.
+
+--Je me suis trompé, dit Tom en revenant, il n'y a personne.
+
+--C'est ce qu'il me semblait...
+
+--Écoutez, Sarah, je ne crois pas cette femme aussi dangereuse que vous
+le pensez pour l'avenir de votre projet; Rodolphe a certains principes
+qu'il n'enfreindra jamais. La jeune fille qu'il a conduite à cette
+ferme, il y a six semaines, lui déguisé en ouvrier; cette créature qu'il
+entoure de soins, à laquelle on donne une éducation choisie, et qu'il a
+été visiter plusieurs fois, m'inspire des craintes plus fondées. Nous
+ignorons qui elle est, quoiqu'elle semble appartenir à une classe
+obscure de la société. Mais la rare beauté dont elle est douée, dit-on,
+le déguisement que Rodolphe a pris pour la conduire dans ce village,
+l'intérêt croissant qu'il lui porte, tout prouve que cette affection
+n'est pas sans importance. Aussi j'ai été au-devant de vos désirs. Pour
+écarter cet autre obstacle, plus réel, je crois, il a fallu agir avec
+une extrême prudence, nous bien renseigner sur les gens de la ferme et
+les habitudes de cette jeune fille... Ces renseignements, je les ai; le
+moment d'agir est venu; le hasard m'a renvoyé cette horrible vieille qui
+avait gardé mon adresse. Ses relations avec des gens de l'espèce du
+brigand qui nous a attaqués lors de notre excursion dans la Cité nous
+serviront puissamment. Tout est prévu... il n'y aura aucune preuve
+contre nous... Et d'ailleurs, si cette créature, comme il y paraît,
+appartient à la classe ouvrière, elle n'hésitera pas entre nos offres et
+le sort même brillant qu'elle peut rêver, car le prince a gardé le plus
+profond incognito. Enfin demain cette question sera résolue, sinon...
+nous verrons...
+
+--Ces deux obstacles écartés... Tom... alors notre grand projet...
+
+--Il offre des difficultés, mais il peut réussir.
+
+--Avouez qu'il aura une heureuse chance de plus, si nous l'exécutons au
+moment où Rodolphe sera doublement accablé par le scandale de la
+conduite de Mme d'Harville et par la disparition de cette créature à
+laquelle il s'intéresse tant.
+
+--Je le crois... Mais si ce dernier espoir nous échappe encore... alors
+je serai libre..., dit Tom en regardant Sarah d'un air sombre.
+
+--Vous serez libre!...
+
+--Vous ne renouvellerez plus les prières qui, deux fois, ont malgré moi
+suspendu ma vengeance! Puis, montrant d'un regard le crêpe qui entourait
+son chapeau et les gants noirs qui entouraient ses mains, Tom ajouta, en
+souriant d'un air sinistre:
+
+--J'attends toujours, moi... Vous savez bien que je porte ce deuil
+depuis seize ans... et que je ne le quitterai que si...
+
+Sarah, dont les traits exprimaient une crainte involontaire, se hâta
+d'interrompre son frère et lui dit avec anxiété:
+
+--Je vous dis que vous serez libre... Tom... car alors cette confiance
+profonde qui jusqu'ici m'a soutenue dans des circonstances si diverses,
+parce qu'elle a été justifiée au delà de la prévision humaine... m'aura
+tout à fait abandonnée. Mais jusque-là il n'est pas de danger si mince
+en apparence que je ne veuille écarter à tout prix... Le succès dépend
+souvent des plus petites causes... Des obstacles peu graves peut-être se
+trouvent sur mon chemin au moment où j'approche du but; je veux avoir le
+champ libre, je les briserai. Mes moyens sont odieux, soit!... Ai-je été
+ménagée, moi? s'écria Sarah en élevant involontairement la voix.
+
+--Silence! On revient du souper, dit Tom. Puisque vous croyez utile de
+prévenir le marquis d'Harville du rendez-vous de demain, partons... il
+est tard.
+
+--L'heure avancée de la nuit à laquelle lui sera donné cet avis en
+prouvera l'importance.
+
+Tom et Sarah sortirent du bal de l'ambassadrice de ***.
+
+
+
+
+XIX
+
+Les rendez-vous
+
+
+Voulant à tout prix avertir Mme d'Harville du danger qu'elle courait,
+Rodolphe, parti de l'ambassade sans attendre la fin de l'entretien de
+Tom et de Sarah, ignorait le complot tramé par eux contre Fleur-de-Marie
+et le péril imminent qui menaçait cette jeune fille.
+
+Malgré son zèle, Rodolphe ne put malheureusement sauver la marquise,
+comme il l'espérait.
+
+Celle-ci, en sortant de l'ambassade, devait par convenance paraître un
+moment chez Mme de Nerval; mais, vaincue par les émotions qui
+l'agitaient, Mme d'Harville n'eut pas le courage d'aller à cette seconde
+fête et rentra chez elle.
+
+Ce contretemps perdit tout.
+
+M. de Graün, ainsi que presque toutes les personnes de la société de la
+comtesse ***, était invité chez Mme de Nerval. Rodolphe l'y conduisit
+rapidement, avec ordre de chercher Mme d'Harville dans le bal, et de la
+prévenir que le prince, désirant lui dire le soir même quelques mots du
+plus grand intérêt, se trouverait à pied devant l'hôtel d'Harville, et
+qu'il s'approcherait de la voiture de la marquise pour lui parler à sa
+portière pendant que ses gens attendraient l'ouverture de la porte
+cochère.
+
+Après beaucoup de temps perdu à chercher Mme d'Harville dans ce bal, le
+baron revint... Elle n'y avait pas paru.
+
+Rodolphe fut au désespoir; il avait sagement pensé qu'il fallait avant
+tout avertir la marquise de la trahison dont on voulait la rendre
+victime; car alors la délation de Sarah, qu'il ne pouvait empêcher,
+passerait pour une indigne calomnie. Il était trop tard... Cette lettre
+infâme était parvenue au marquis à une heure après minuit.
+
+Le lendemain matin, M. d'Harville se promenait lentement dans sa chambre
+à coucher, meublée avec une élégante simplicité et seulement ornée d'une
+panoplie d'armes modernes et d'une étagère garnie de livres.
+
+Le lit n'avait pas été défait, pourtant la courtepointe de soie pendait
+en lambeaux; une chaise et une petite table d'ébène à pieds tors étaient
+renversées près de la cheminée; ailleurs on voyait sur le tapis les
+débris d'un verre de cristal, des bougies à demi écrasées et un flambeau
+à deux branches qui avait roulé au loin.
+
+Ce désordre semblait causé par une lutte violente.
+
+M. d'Harville avait trente ans environ, une figure mâle et caractérisée,
+d'une expression ordinairement agréable et douce, mais alors contractée,
+pâle, violacée; il portait ses habits de la veille; son cou était nu,
+son gilet ouvert; sa chemise déchirée paraissait tachée çà et là de
+quelques gouttes de sang; ses cheveux bruns, ordinairement bouclés,
+retombaient roides et emmêlés sur son front livide.
+
+Après avoir encore longtemps marché, les bras croisés, la tête basse, le
+regard fixe et rouge, M. d'Harville s'arrêta brusquement devant son
+foyer éteint, malgré la forte gelée survenue pendant la nuit. Il prit
+sur le marbre de la cheminée cette lettre, qu'il relut, avec une
+dévorante attention, à la clarté blafarde de ce jour d'hiver:
+
+«Demain à une heure, votre femme doit se rendre rue du Temple, n° 17,
+pour une amoureuse entrevue. Suivez-la, et vous saurez tout... Heureux
+époux!»
+
+À mesure qu'il lisait ces mots, déjà tant de fois lus pourtant... ses
+lèvres, bleuies par le froid, semblaient convulsivement épeler lettre
+par lettre ce funeste billet.
+
+À ce moment la porte s'ouvrit, un valet de chambre entra.
+
+Ce serviteur, déjà vieux, avait les cheveux gris, une figure honnête et
+bonne.
+
+Le marquis retourna brusquement la tête sans changer de position, tenant
+toujours la lettre entre ses deux mains.
+
+--Que veux-tu? dit-il durement au domestique.
+
+Celui-ci, au lieu de répondre, contemplait d'un air de stupeur
+douloureuse le désordre de la chambre; puis, regardant attentivement son
+maître, il s'écria:
+
+--Du sang à votre chemise... Mon Dieu! mon Dieu! monsieur, vous vous
+serez blessé! Vous étiez seul, pourquoi ne m'avez-vous pas sonné comme à
+l'ordinaire, lorsque vous avez ressenti les...?
+
+--Va-t'en!
+
+--Mais, monsieur le marquis, vous n'y pensez pas, votre feu est éteint,
+il fait ici un froid mortel, et surtout après votre...
+
+--Te tairas-tu? Laisse-moi!
+
+--Mais, monsieur le marquis, reprit le valet de chambre tout tremblant,
+vous avez donné ordre à M. Doublet d'être ici ce matin à dix heures et
+demie; il est dix heures et demie, et il est là avec le notaire.
+
+--C'est juste, dit amèrement le marquis en reprenant son sang-froid.
+Quand on est riche, il faut songer aux affaires. C'est si beau, la
+fortune.
+
+Puis il ajouta:
+
+--Fais entrer M. Doublet dans mon cabinet.
+
+--Il y est, monsieur le marquis.
+
+--Donne-moi de quoi m'habiller. Tout à l'heure je sortirai.
+
+--Mais, monsieur le marquis...
+
+--Fais ce que je te dis, Joseph, dit M. d'Harville d'un ton plus doux.
+
+Puis il ajouta:
+
+--Est-on déjà entré chez ma femme?
+
+--Je ne crois pas que Mme la marquise ait encore sonné.
+
+--On me préviendra dès qu'elle sonnera.
+
+--Oui, monsieur le marquis.
+
+--Dis à Philippe de venir t'aider: tu n'en finiras pas!
+
+--Mais, monsieur, attendez que j'aie un peu rangé ici, répondit
+tristement Joseph. On s'apercevrait de ce désordre, et l'on ne
+comprendrait pas ce qui a pu arriver cette nuit à monsieur le marquis.
+
+--Et si l'on comprenait... ce serait bien hideux, n'est-ce pas? reprit
+M. d'Harville d'un ton de raillerie douloureuse.
+
+--Ah! monsieur, s'écria Joseph, Dieu merci, personne ne se doute...
+
+--Personne?... Non, personne! répondit le marquis d'un air sombre.
+
+Pendant que Joseph s'occupait de réparer le désordre de la chambre de
+son maître, celui-ci alla droit à la panoplie dont nous avons parlé,
+examina attentivement pendant quelques minutes les armes qui la
+composaient, fit un geste de satisfaction sinistre et dit à Joseph:
+
+--Je suis sûr que tu as oublié de faire nettoyer mes fusils qui sont
+là-haut dans mon nécessaire de chasse?
+
+--Monsieur le marquis ne m'en a pas parlé..., dit Joseph d'un air
+étonné.
+
+--Si, mais tu l'as oublié.
+
+--Je proteste à monsieur le marquis...
+
+--Ils doivent être dans un bel état!
+
+--Il y a un mois à peine qu'on les a rapportés de chez l'armurier.
+
+--Il n'importe; dès que je serai habillé, va me chercher ce nécessaire,
+j'irai peut-être à la chasse demain ou après, je veux examiner ces
+fusils.
+
+--Je les descendrai tout à l'heure.
+
+La chambre remise en ordre, un second valet de chambre vint aider
+Joseph.
+
+La toilette terminée, le marquis entra dans le cabinet où l'attendaient
+M. Doublet, son intendant, et un clerc de notaire.
+
+--C'est l'acte que l'on vient lire à M. le marquis, dit l'intendant; il
+ne reste plus qu'à le signer.
+
+--Vous l'avez lu, monsieur Doublet?
+
+--Oui, monsieur le marquis.
+
+--En ce cas, cela suffit... je signe.
+
+Il signa, le clerc sortit.
+
+--Moyennant cette acquisition, monsieur le marquis, dit M. Doublet d'un
+air triomphant, votre revenu financier, en belles et bonnes terres, ne
+va pas à moins de cent vingt-six mille francs en sacs. Savez-vous que
+cela est rare, monsieur le marquis, un revenu de cent vingt-six mille
+francs en terres?
+
+--Je suis un homme bien heureux, n'est-ce pas, monsieur Doublet? Cent
+vingt-six mille francs de rente en terres! Il n'y a pas de félicité
+pareille!
+
+--Sans compter le portefeuille de monsieur le marquis... sans
+compter...
+
+--Certainement, et sans compter... tant d'autres bonheurs encore!
+
+--Dieu soit loué! monsieur le marquis, car il ne vous manque rien:
+jeunesse, richesse, bonté, santé... tous les bonheurs réunis, enfin; et
+parmi eux, dit M. Doublet en souriant agréablement, ou plutôt à leur
+tête, je mets celui d'être l'époux de Mme la marquise et d'avoir une
+charmante petite fille qui ressemble à un chérubin.
+
+M. d'Harville jeta un regard sinistre sur l'intendant.
+
+Nous renonçons à peindre l'expression de sauvage ironie avec laquelle il
+dit à M. Doublet, en lui frappant familièrement sur l'épaule:
+
+--Avec cent vingt-six mille francs de rente en terres et une femme comme
+la mienne... et un enfant qui ressemble à un chérubin... il ne reste
+plus rien à désirer, n'est-ce pas?
+
+--Eh! eh! monsieur le marquis, répondit naïvement l'intendant, il reste
+à désirer de vivre le plus longtemps possible, pour marier mademoiselle
+votre fille et être grand-père. Arriver à être grand-père, c'est ce que
+je souhaite à monsieur le marquis, comme à Mme la marquise d'être
+grand'mère et arrière-grand'mère.
+
+--Ce bon M. Doublet qui songe à Philémon et Baucis. Il est toujours
+plein d'à-propos.
+
+--Monsieur le marquis est trop bon. Il n'a rien à m'ordonner?
+
+--Rien. Ah! si, pourtant. Combien avez-vous en caisse?
+
+--Dix-neuf mille trois cents et quelques francs pour le courant,
+monsieur le marquis, sans compter l'argent déposé à la banque.
+
+--Vous m'apporterez ce matin dix mille francs en or et vous les
+remettrez à Joseph si je suis sorti.
+
+--Ce matin?
+
+--Ce matin.
+
+--Dans une heure les fonds seront ici. Monsieur le marquis n'a plus rien
+à me dire?
+
+--Non, monsieur Doublet.
+
+--Cent vingt-six mille francs de rente en sacs, en sacs! répéta
+l'intendant en s'en allant. C'est un beau jour pour moi que celui-ci; je
+craignais tant que cette ferme si à notre convenance ne nous
+échappât!... Votre serviteur, monsieur le marquis.
+
+--Au revoir, monsieur Doublet.
+
+À peine l'intendant fut-il sorti que M. d'Harville tomba sur un fauteuil
+avec accablement; il appuya ses deux coudes sur son bureau, et cacha sa
+figure dans ses mains.
+
+Pour la première fois depuis qu'il avait reçu la lettre fatale de Sarah,
+il put pleurer.
+
+--Oh! disait-il, cruelle dérision de la destinée qui m'a fait riche!...
+Que mettre dans ce cadre d'or, maintenant? Ma honte! L'infamie de
+Clémence!... infamie qu'un éclat va faire rejaillir peut-être jusque sur
+le front de ma fille! Cet éclat... dois-je m'y résoudre, ou dois-je
+avoir pitié de...
+
+Puis, se levant, l'oeil étincelant, les dents convulsivement serrées, il
+s'écria d'une voix sourde:
+
+--Non, non! du sang, du sang! Le terrible sauve du ridicule! Je
+comprends maintenant son aversion... la misérable!
+
+Puis, s'arrêtant tout à coup, comme atterré par une réflexion soudaine,
+il reprit d'une voix sourde:
+
+--Son aversion... oh! je sais bien ce qui la cause: je lui fais horreur,
+je l'épouvante!
+
+Et après un long silence:
+
+--Mais est-ce ma faute, à moi? Faut-il qu'elle me trompe pour cela? Au
+lieu de haine, n'est-ce pas la pitié que je mérite? reprit-il en
+s'animant par degrés. Non, non, du sang!... tous deux, tous deux!... car
+elle lui a sans doute _tout dit_ à L'AUTRE.
+
+Cette pensée redoubla la fureur du marquis.
+
+Il leva ses deux poings crispés vers le ciel; puis, passant sa main
+brûlante sur ses yeux, et sentant la nécessité de rester calme devant
+ses gens, il rentra dans sa chambre à coucher avec une apparente
+tranquillité: il y trouva Joseph.
+
+--Eh bien! les fusils?
+
+--Les voilà, monsieur le marquis; ils sont en parfait état.
+
+--Je vais m'en assurer. Ma femme a-t-elle sonné?
+
+--Je ne sais pas, monsieur le marquis.
+
+--Va t'en informer.
+
+Le valet de chambre sortit.
+
+M. d'Harville se hâta de prendre dans la boîte à fusils une petite poire
+à poudre, quelques balles, des capsules; puis il referma le nécessaire
+et garda la clef. Il alla ensuite à la panoplie, y prit une paire de
+pistolets de Manton de demi-grandeur, les chargea et les fit facilement
+entrer dans les poches de sa longue redingote de matin.
+
+À ce moment Joseph rentra.
+
+--Monsieur, on peut entrer chez Mme la marquise.
+
+--Est-ce que Mme d'Harville a demandé sa voiture?
+
+--Non, monsieur le marquis; Mlle Juliette a dit devant moi au cocher de
+Mme la marquise qui venait demander les ordres pour la matinée que comme
+il faisait froid et sec, madame sortait à pied... si elle sortait.
+
+--Très-bien. Ah! j'oubliais: si je vais à la chasse, ce sera demain ou
+après. Dis à Williams de visiter le petit briska vert ce matin même; tu
+m'entends?
+
+--Oui, monsieur le marquis. Vous ne voulez pas votre canne?
+
+--Non. N'y a-t-il pas une place de fiacres ici près?
+
+--Tout près, au coin de la rue de Lille.
+
+Après un moment d'hésitation et de silence, le marquis reprit:
+
+--Va demander à Mlle Juliette si Mme d'Harville est visible.
+
+Joseph sortit.
+
+--Allons... c'est un spectacle comme un autre. Oui, je veux aller chez
+elle et observer le masque doucereux et perfide sous lequel cette infâme
+rêve sans doute l'adultère de tout à l'heure; j'écouterai sa bouche
+mentir pendant que je lirai le crime dans son coeur déjà vicié. Oui,
+cela est curieux... voir comment vous regarde, vous parle et vous répond
+une femme qui, l'instant d'après, va souiller votre nom d'une de ces
+taches ridicules et horribles qu'on ne lave qu'avec des flots de sang.
+Fou que je suis! Elle me regardera, comme toujours, le sourire aux
+lèvres, la candeur au front! Elle me regardera comme elle regarde sa
+fille en la baisant au front et en lui faisant prier Dieu. Le regard...
+le miroir de l'âme (et il haussa les épaules avec mépris)! plus il est
+doux et pudique, plus il est faux et corrompu! Elle le prouve... et j'y
+ai été pris comme un sot. Ô rage! Avec quel froid et insolent mépris
+elle devait me contempler à travers ce miroir imposteur, lorsqu'au
+moment peut-être où elle allait trouver _l'autre_... je la comblais de
+preuves d'estime et de tendresse... je lui parlais comme à une jeune
+mère chaste et sérieuse, en qui j'avais mis l'espoir de toute ma vie.
+Non! non! s'écria M. d'Harville en sentant sa fureur s'augmenter, non!
+je ne la verrai pas, je ne veux pas la voir... ni ma fille non plus...
+je me trahirais, je compromettrais ma vengeance.
+
+En sortant de chez lui, au lieu d'entrer chez Mme d'Harville, il dit
+seulement à la femme de chambre de la marquise:
+
+--Vous direz à Mme d'Harville que je désirais lui parler ce matin, mais
+que je suis obligé de sortir pour un moment; si par hasard il lui
+convenait de déjeuner avec moi, je serai rentré vers midi; sinon qu'elle
+ne s'occupe pas de moi.
+
+«Pensant que je vais rentrer, elle se croira beaucoup plus libre», se
+dit M. d'Harville. Et il se rendit à la place de fiacres voisine de sa
+maison.
+
+--Cocher, à l'heure!
+
+--Oui, bourgeois, il est onze heures et demie. Où allons-nous?
+
+--Rue de Belle-Chasse, au coin de la rue Saint-Dominique, le long du mur
+d'un jardin qui se trouve là... tu attendras.
+
+--Oui, bourgeois.
+
+M. d'Harville baissa les stores. Le fiacre partit et arriva bientôt
+presque en face de la maison du marquis. De cet endroit, personne ne
+pouvait sortir de chez lui sans qu'il le vît.
+
+Le rendez-vous accordé par sa femme était pour une heure; l'oeil
+ardemment fixé sur la porte de sa demeure, il attendit.
+
+Sa pensée était entraînée par un torrent de colères si effrayantes et si
+vertigineuses que le temps lui semblait passer avec une incroyable
+rapidité.
+
+Midi sonnait à Saint-Thomas-d'Aquin, lorsque la porte de l'hôtel
+d'Harville s'ouvrit lentement, et la marquise sortit.
+
+--Déjà!... Ah! quelle attention! Elle craint de faire attendre
+l'autre!... se dit le marquis avec une ironie farouche.
+
+Le froid était vif, le pavé sec.
+
+Clémence portait un chapeau noir recouvert d'un voile de blonde de la
+même couleur, et une douillette de soie raisin de Corinthe; son immense
+châle de cachemire bleu foncé retombait jusqu'au volant de sa robe,
+qu'elle releva légèrement et gracieusement pour traverser la rue.
+
+Grâce à ce mouvement, on vit jusqu'à la cheville son petit pied étroit
+et cambré, merveilleusement chaussé d'une bottine de satin turc.
+
+Chose étrange, malgré les terribles idées qui le bouleversaient, M.
+d'Harville remarqua dans ce moment le pied de sa femme, qui ne lui avait
+jamais paru plus coquet et plus joli. Cette vue exaspéra sa fureur; il
+sentit jusqu'au vif les morsures aiguës de la jalousie sensuelle... il
+vit l'autre à genoux, portant avec ivresse ce pied charmant à ses
+lèvres. En une seconde, toutes les ardentes folies de l'amour, de
+l'amour passionné, se peignirent à sa pensée en traits de flamme.
+
+Et alors, pour la première fois de sa vie, il ressentit au coeur une
+affreuse douleur physique, un élancement profond, incisif, pénétrant,
+qui lui arracha un cri sourd. Jusqu'alors son âme seule avait souffert,
+parce que jusqu'alors il n'avait songé qu'à la sainteté des devoirs
+outragés.
+
+Son impression fut si cruelle qu'il put à peine dissimuler l'altération
+de sa voix pour parler au cocher, en soulevant à demi le store.
+
+--Tu vois bien cette dame en châle bleu et en chapeau noir, qui marche
+le long du mur?
+
+--Oui, bourgeois.
+
+--Marche au pas, et suis-la... Si elle va à la place des fiacres où je
+t'ai pris, arrête-toi, et suis la voiture où elle montera.
+
+--Oui, bourgeois... Tiens, tiens, c'est amusant!
+
+Mme d'Harville se rendit en effet à la place des fiacres et monta dans
+une de ces voitures.
+
+Le cocher de M. d'Harville la suivit.
+
+Les deux fiacres partirent.
+
+Au bout de quelque temps, au grand étonnement du marquis, son cocher
+prit le chemin de l'église de Saint-Thomas-d'Aquin, et bientôt il
+s'arrêta.
+
+--Eh bien! que fais-tu?
+
+--Bourgeois, la dame vient de descendre à l'église... Sapristi!... jolie
+petite jambe tout de même... C'est très-amusant.
+
+Mille pensées diverses agitèrent M. d'Harville; il crut d'abord que sa
+femme, remarquant qu'on la suivait, voulait dérouter les poursuites.
+Puis il songea que peut-être la lettre qu'il avait reçue était une
+calomnie indigne... Si Clémence était coupable, à quoi bon cette fausse
+apparence de piété? N'était-ce pas une dérision sacrilège?
+
+Un moment M. d'Harville eut une lueur d'espoir, tant il y avait de
+contraste entre cette apparente piété et la démarche dont il accusait sa
+femme.
+
+Cette consolante illusion ne dura pas longtemps.
+
+Son cocher se pencha et lui dit:
+
+--Bourgeois, la petite dame remonte en voiture.
+
+--Suis-la...
+
+--Oui, bourgeois! Très-amusant! très-amusant!...
+
+Le fiacre gagna les quais, l'Hôtel-de-Ville, la rue Sainte-Avoye, et
+enfin la rue du Temple.
+
+--Bourgeois, dit le cocher en se retournant vers M. d'Harville, le
+camarade vient d'arrêter au n° 17, nous sommes au 13, faut-il arrêter
+aussi?
+
+--Oui!...
+
+--Bourgeois, la petite dame vient d'entrer dans l'allée du n° 17.
+
+--Ouvre-moi.
+
+--Oui, bourgeois...
+
+Quelques secondes après, M. d'Harville entrait dans l'allée sur les pas
+de sa femme.
+
+
+
+
+XX
+
+Un ange
+
+
+Attirés par la curiosité, Mme Pipelet, Alfred et l'écaillère étaient
+groupés sur le seuil de la porte de la loge.
+
+L'escalier était si sombre qu'en arrivant du dehors on ne pouvait
+l'apercevoir; la marquise, obligée de s'adresser à Mme Pipelet, lui dit
+d'une voix altérée, presque défaillante:
+
+--M. Charles... madame?...
+
+--Monsieur... qui? répéta la vieille, feignant de n'avoir pas entendu,
+afin de donner le temps à son mari et à l'écaillère d'examiner les
+traits de la malheureuse femme à travers son voile.
+
+--Je demande... M. Charles... madame, répéta Clémence d'une voix
+tremblante, et en baissant la tête pour tâcher de dérober ses traits aux
+regards qui l'examinaient avec une insolente curiosité.
+
+--Ah! M. Charles! à la bonne heure... vous parlez si bas que je n'avais
+pas entendu... Eh bien! ma petite dame, puisque vous allez chez M.
+Charles, beau jeune homme tout de même... montez tout droit, c'est la
+porte en face.
+
+La marquise, accablée de confusion, mit le pied sur la première marche.
+
+--Eh! eh! eh! ajouta la vieille en ricanant, il paraît que c'est pour
+tout de bon aujourd'hui. Vive la noce! et allez donc!
+
+--Ça n'empêche pas qu'il est amateur, le commandant, reprit l'écaillère,
+elle n'est pas piquée des vers, sa Margot...
+
+S'il ne lui avait pas fallu passer de nouveau devant la loge où se
+tenaient ces créatures, Mme d'Harville, mourant de honte et de frayeur,
+serait redescendue à l'instant même. Elle fit un dernier effort et
+arriva sur le palier.
+
+Quelle fut sa stupeur!... Elle se trouva face à face avec Rodolphe, qui,
+lui mettant une bourse dans la main, lui dit précipitamment:
+
+--Votre mari sait tout, il vous suit...
+
+À ce moment on entendit la voix aigre de Mme Pipelet s'écrier:
+
+--Où allez-vous, monsieur?
+
+--C'est lui! dit Rodolphe; et il ajouta rapidement, en poussant pour
+ainsi dire Mme d'Harville vers l'escalier du second étage: Montez au
+cinquième; vous veniez secourir une famille malheureuse; ils s'appellent
+Morel...
+
+--Monsieur, vous me passerez sur le corps plutôt que de monter sans dire
+où vous allez! s'écria Mme Pipelet en barrant le passage à M.
+d'Harville.
+
+Voyant, du bout de l'allée, sa femme parler à la portière, il s'était
+aussi arrêté un moment.
+
+--Je suis avec cette dame... qui vient d'entrer, dit le marquis.
+
+--C'est différent, alors passez.
+
+Ayant entendu un bruit inusité, M. Charles Robert entrebâilla sa porte.
+Rodolphe entra brusquement chez le commandant et s'y renferma avec lui
+au moment où M. d'Harville arrivait sur le palier. Rodolphe craignant,
+malgré l'obscurité, d'être reconnu par le marquis, avait profité de
+cette occasion de lui échapper sûrement.
+
+M. Charles Robert, magnifiquement vêtu de sa robe de chambre à ramages
+et de son bonnet de velours brodé, resta stupéfait à la vue de Rodolphe,
+qu'il n'avait pas aperçu la veille à l'ambassade, et qui était en ce
+moment vêtu plus que modestement.
+
+--Monsieur, que signifie?
+
+--Silence, dit Rodolphe à voix basse, et avec une telle expression
+d'angoisse que M. Charles Robert se tut.
+
+Un bruit violent, comme celui d'un corps qui tombe et qui roule sur
+plusieurs degrés, retentit dans le silence de l'escalier.
+
+--Le malheureux l'a tuée! s'écria Rodolphe.
+
+--Tuée!... qui? Mais que se passe-t-il donc ici? dit M. Charles Robert à
+voix basse et en pâlissant.
+
+Sans lui répondre, Rodolphe entr'ouvrit la porte.
+
+Il vit descendre en se hâtant et en boitant le petit Tortillard; il
+tenait à la main la bourse de soie rouge que Rodolphe venait de donner à
+Mme d'Harville.
+
+Tortillard disparut.
+
+On entendit le pas léger de Mme d'Harville et les pas plus pesants de
+son mari, qui continuait de la suivre aux étages supérieurs.
+
+Ne comprenant pas comment Tortillard avait cette bourse en sa
+possession, mais un peu rassuré, Rodolphe dit à M. Robert:
+
+--Ne sortez pas d'ici, vous avez failli tout perdre...
+
+--Mais enfin, monsieur, reprit M. Robert d'un ton impatient et
+courroucé, me direz-vous ce que cela signifie? Qui vous êtes et de quel
+droit?...
+
+--Cela signifie, monsieur, que M. d'Harville sait tout, qu'il a suivi sa
+femme jusqu'à votre porte, et qu'il la suit là-haut!
+
+--Ah! mon Dieu, mon Dieu! s'écria Charles Robert en joignant les mains
+avec épouvante. Mais qu'est-ce qu'elle va faire là-haut?
+
+--Peu vous importe; restez chez vous et ne sortez pas avant que la
+portière vous avertisse.
+
+Laissant M. Robert aussi effrayé que stupéfait, Rodolphe descendit à la
+loge.
+
+--Eh bien! dites donc, s'écria Mme Pipelet d'un air rayonnant, ça
+chauffe, ça chauffe! Il y a un monsieur qui suit la petite dame. C'est
+sans doute le mari, le _jaunet_; j'ai deviné ça tout de suite, je l'ai
+fait monter. Il va se massacrer avec le commandant, ça fera du bruit
+dans le quartier, on fera queue pour venir voir la maison comme on a été
+voir le n° 36, où il s'est commis un _assassin_.
+
+--Ma chère madame Pipelet, voulez-vous me rendre un grand service? (Et
+Rodolphe mit cinq louis dans la main de la portière.) Lorsque cette
+petite dame va descendre... demandez-lui comment vont les pauvres Morel;
+dites-lui qu'elle fait une bonne oeuvre en les secourant, ainsi qu'elle
+l'avait promis en venant prendre des informations sur eux.
+
+Mme Pipelet regardait l'argent et Rodolphe avec stupeur.
+
+--Comment... monsieur, cet or... c'est pour moi?... et cette petite
+dame... elle n'est donc pas chez le commandant?
+
+--Le monsieur qui la suit est le mari. Avertie à temps, la pauvre femme
+a pu monter chez les Morel, à qui elle a l'air d'apporter des secours;
+comprenez-vous?
+
+--Si je comprends!... Il faut que je vous aide à enfoncer le mari... ça
+me va... comme un gant!... Eh! eh! eh! on dirait que je n'ai fait que ça
+toute ma vie... dites donc!...
+
+Ici on vit le chapeau tromblon de M. Pipelet se redresser brusquement
+dans la pénombre de la loge.
+
+--Anastasie, dit gravement Alfred, voilà que tu ne respectes rien du
+tout sur la terre, comme M. César Bradamanti; il est des choses qu'on ne
+doit jamais mécaniser, même dans le charme de l'intimité...
+
+--Voyons, voyons, vieux chéri, ne fais pas la bégueule et les yeux en
+boule de loto... tu vois bien que je plaisante. Est-ce que tu ne sais
+pas qu'il n'y a personne au monde qui puisse se vanter de... Enfin
+suffit... Si j'oblige cette jeunesse, c'est pour obliger notre nouveau
+locataire qui est si bon. Puis, se retournant vers Rodolphe: Vous allez
+me voir travailler!... voulez-vous rester là dans le coin derrière le
+rideau?... Tenez, justement je les entends.
+
+Rodolphe se hâta de se cacher.
+
+M. et Mme d'Harville descendaient. Le marquis donnait le bras à sa
+femme.
+
+Lorsqu'ils arrivèrent en face de la loge, les traits de M. d'Harville
+exprimaient un bonheur profond, mêlé d'étonnement et de confusion.
+
+Clémence était calme et pâle.
+
+--Eh bien! ma bonne petite dame..., s'écria Mme Pipelet en sortant de sa
+loge, vous les avez vus, ces pauvres Morel? J'espère que ça fend le
+coeur? Ah! mon Dieu! c'est une bien bonne oeuvre que vous faites là...
+Je vous l'avais dit qu'ils étaient fameusement à plaindre, la dernière
+fois que vous êtes venue aux informations! Soyez tranquille, allez, vous
+n'en ferez jamais assez pour de si braves gens... n'est-ce pas, Alfred?
+
+Alfred, dont la pruderie et la droiture naturelle se révoltaient à
+l'idée d'entrer dans ce complot anticonjugal, répondit vaguement par une
+sorte de grognement négatif.
+
+Mme Pipelet reprit:
+
+--Alfred a sa crampe au pylore, c'est ce qui fait qu'on ne l'entend pas;
+sans cela il vous dirait, comme moi, que ces pauvres gens vont bien
+prier le bon Dieu pour vous, ma digne dame!
+
+M. d'Harville regardait sa femme avec admiration et répétait:
+
+--Un ange! un ange! Oh! la calomnie!
+
+--Un ange? Vous avez raison, monsieur, et un bon ange du bon Dieu
+encore!
+
+--Mon ami, partons, dit Mme d'Harville, qui souffrait horriblement de la
+contrainte qu'elle s'imposait depuis son entrée dans cette maison; elle
+sentait ses forces à bout.
+
+--Partons, dit le marquis.
+
+Il ajouta, au moment de sortir de l'allée:
+
+--Clémence, j'ai bien besoin de pardon et de pitié!...
+
+--Qui n'en a pas besoin? dit la jeune femme avec un soupir.
+
+Rodolphe sortit de sa retraite, profondément ému de cette scène de
+terreur mélangée de ridicule et de grossièreté, dénoûment bizarre d'un
+drame mystérieux qui avait soulevé tant de passions diverses.
+
+--Eh bien! dit Mme Pipelet, j'espère que je l'ai joliment fait aller, le
+jaunet? Il mettrait maintenant sa femme sous cloche... Pauvre cher
+homme... Et vos meubles, monsieur Rodolphe, on ne les a pas apportés.
+
+--Je vais m'en occuper... Vous pouvez maintenant avertir le commandant
+qu'il peut descendre...
+
+--C'est vrai... Dites donc, en voilà une farce!... Il paraît qu'il a
+loué son appartement pour le roi de Prusse... C'est bien fait... avec
+ses mauvais douze francs par mois...
+
+Rodolphe sortit.
+
+--Dis donc, Alfred, dit Mme Pipelet, au tour du commandant,
+maintenant... Je vais joliment rire!
+
+Et elle monta chez M. Charles Robert: elle sonna; il ouvrit.
+
+--Commandant (et Anastasie porta militairement le dos de sa main à sa
+perruque), je viens vous déprisonner... Ils sont partis bras dessus bras
+dessous, le mari et la femme, à votre nez et à votre barbe. C'est égal,
+vous en réchappez d'une belle... grâce à M. Rodolphe; vous lui devez une
+fière chandelle!...
+
+--C'est ce monsieur mince, à moustaches, qui est M. Rodolphe?
+
+--Lui-même.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cet homme-là?
+
+--Cet homme-là..., s'écria Mme Pipelet d'un air courroucé, il en vaut
+bien un autre! deux autres! C'est un commis voyageur, locataire de la
+maison, qui n'a qu'une pièce et qui ne lésine pas, lui... il m'a donné
+six francs pour son ménage; six francs et du premier coup... encore! six
+francs sans marchander!
+
+--C'est bon... c'est bon... tenez, voilà la clef.
+
+--Faudra-t-il faire du feu demain, commandant?
+
+--Non!
+
+--Et après-demain?
+
+--Non! non!
+
+--Eh bien! commandant, vous souvenez-vous? Je vous l'avais bien dit que
+vous ne feriez pas vos frais.
+
+M. Charles Robert jeta un regard méprisant sur la portière et sortit, ne
+pouvant comprendre comment un commis voyageur, M. Rodolphe, s'était
+trouvé instruit de son rendez-vous avec la marquise d'Harville.
+
+Au moment où il sortit de l'allée, il se rencontra avec le petit
+Tortillard qui arrivait clopinant.
+
+--Te voilà, mauvais sujet, dit Mme Pipelet.
+
+--La borgnesse n'est pas venue me chercher? demanda l'enfant à la
+portière, sans lui répondre.
+
+--La Chouette? Non, vilain monstre. Pourquoi donc qu'elle viendrait te
+chercher?
+
+--Tiens, pour me mener à la campagne, donc! dit Tortillard en se
+balançant à la porte de la loge.
+
+--Et ton maître?
+
+--Mon père a demandé à M. Bradamanti de me donner congé aujourd'hui...
+pour aller à la campagne... à la campagne... à la campagne..., psalmodia
+le fils de Bras-Rouge en chantonnant et en tambourinant sur les carreaux
+de la loge.
+
+--Veux-tu finir, scélérat... tu vas casser mes vitres! Mais voilà un
+fiacre.
+
+--Ah! ben! c'est la Chouette, dit l'enfant; quel bonheur d'aller en
+voiture!
+
+En effet, à travers la glace, et sur le store rouge opposé, on vit se
+dessiner le profil glabre et terreux de la borgnesse.
+
+Elle fit signe à Tortillard, il accourut.
+
+Le cocher lui ouvrit la portière, il monta dans le fiacre.
+
+La Chouette n'était pas seule.
+
+Dans l'autre coin de la voiture, enveloppé dans un vieux manteau à
+collet fourré, les traits à demi cachés par un bonnet de soie noire qui
+tombait sur ses sourcils... on apercevait le _Maître d'école_.
+
+Ses paupières rouges laissaient voir, pour ainsi dire, _deux yeux
+blancs_, immobiles, sans prunelles, et qui rendaient plus effrayant
+encore son visage couturé, que le froid marbrait de cicatrices violâtres
+et livides...
+
+--Allons, _môme_, couche-toi sur les _arpions_ de mon homme, tu lui
+tiendras chaud, dit la borgnesse à Tortillard, qui s'accroupit comme un
+chien entre les jambes du Maître d'école et de la Chouette.
+
+--Maintenant, dit le cocher du fiacre, à la _gernaffle_[91] de
+Bouqueval! n'est-ce pas, la Chouette? Tu verras que je sais _trimbaler
+une voite_[92].
+
+--Et surtout _riffaude ton gaye_[93], dit le Maître d'école.
+
+--Sois tranquille, _sans-mirettes_[94], il _défouraillera_[95] jusqu'à
+la traviole[96].
+
+--Veux-tu que je te donne une _médecine_[97]? dit le Maître d'école.
+
+--Laquelle? répond le cocher.
+
+--_Prends de l'air_ en passant devant les _sondeurs_[98]; ils pourraient
+te reconnaître, tu as été longtemps rôdeur des barrières.
+
+--J'ouvrirai l'oeil, dit l'autre en montant sur son siège.
+
+Si nous rapportons ce hideux langage, c'est qu'il prouve que le cocher
+improvisé était un brigand, digne compagnon du Maître d'école.
+
+La voiture quitta la rue du Temple.
+
+Deux heures après, à la tombée du jour, ce fiacre, renfermant le Maître
+d'école, la Chouette et Tortillard, s'arrêta devant une croix de bois
+marquant l'embranchement d'un chemin creux et désert qui conduisait à la
+ferme de Bouqueval, où se trouvait la Goualeuse, sous la protection de
+Mme Georges.
+
+
+
+
+XXI
+
+Idylle
+
+
+Cinq heures sonnaient à l'église du petit village de Bouqueval; le froid
+était vif, le ciel clair; le soleil s'abaissant lentement derrière les
+grands bois effeuillés qui couronnent les hauteurs d'Écouen, empourprait
+l'horizon et jetait ses rayons pâles et obliques sur les vastes plaines
+durcies par la gelée.
+
+Aux champs, chaque saison offre presque toujours des aspects charmants.
+
+Tantôt la neige éblouissante change la campagne en d'immenses paysages
+d'albâtre qui déploient leurs splendeurs immaculées sur un ciel d'un
+gris rose.
+
+Alors, quelquefois à la brune, gravissant la colline ou descendant la
+vallée, le fermier attardé rentre au logis: cheval, manteau, chapeau,
+tout est couvert de neige; âpre est la froidure, glaciale est la bise,
+sombre est la nuit qui s'avance; mais là-bas, au milieu des arbres
+dépouillés, les petites fenêtres de la ferme sont gaiement éclairées; sa
+haute cheminée de briques jette au ciel une épaisse colonne de fumée qui
+dit au métayer qu'on attend: foyer pétillant, souper rustique; puis
+après, veillée babillarde, nuit paisible et chaude, pendant que le vent
+siffle au-dehors et que les chiens des métairies éparses dans la plaine
+aboient et se répondent au loin.
+
+Tantôt, dès le matin, le givre suspend aux arbres ses girandoles de
+cristal que le soleil d'hiver fait scintiller de l'éclat diamanté du
+prisme; la terre de labour humide et grasse est creusée de longs sillons
+où gîte le lièvre fauve, où courent allègrement les perdrix grises.
+
+Çà et là on entend le tintement mélancolique de la clochette du
+_maître-bélier_ d'un grand troupeau de moutons répandu sur les pentes
+vertes et gazonnées des chemins creux; pendant que, bien enveloppé de sa
+mante grise à raies noires, le berger, assis au pied d'un arbre, chante
+en tressant un panier de joncs.
+
+Quelquefois la scène s'anime: l'écho renvoie les sons affaiblis du cor
+et les cris de la meute; un daim effaré franchit tout à coup la lisière
+de la forêt, débouche dans la plaine en fuyant d'effroi et va se perdre
+à l'horizon au milieu d'autres taillis.
+
+Les trompes, les aboiements se rapprochent; des chiens blancs et orangés
+sortent à leur tour de la futaie; ils courent sur la terre brune, ils
+courent sur les guérets en friche; le nez collé à la voie, ils suivent,
+en criant, les traces du daim. À leur suite viennent les chasseurs vêtus
+de rouge, courbés sur l'encolure de leurs chevaux rapides, ils animent
+la meute à cor et à cri! Ce tourbillon éclatant passe comme la foudre;
+le bruit s'amoindrit, peu à peu tout se tait: chiens, chevaux, chasseurs
+disparaissent au loin dans le bois où s'est réfugié le daim.
+
+Alors le calme renaît, alors le profond silence des grandes plaines, la
+tranquillité des grands horizons ne sont plus interrompus que par le
+chant monotone du berger.
+
+Ces tableaux, ces sites, champêtres abondaient aux environs du village
+de Bouqueval, situé, malgré sa proximité de Paris, dans une sorte de
+désert auquel on ne pouvait arriver que par des chemins de traverse.
+
+Cachée pendant l'été au milieu des arbres, comme un nid dans le
+feuillage, la ferme où était retirée la Goualeuse apparaissait alors
+tout entière et sans voile de verdure.
+
+Le cours de la petite rivière, glacée par le froid, ressemblait à un
+long ruban d'argent mal déroulé au milieu des prés toujours verts, à
+travers lesquels de belles vaches paissaient lentement en regagnant leur
+étable. Ramenées par les approches du soir, les volées de pigeons
+s'abattaient successivement sur le faîte aigu du colombier; les noyers
+immenses qui, pendant l'été, ombrageaient la cour et les bâtiments de la
+ferme, alors dépouillés de leurs feuilles, laissaient voir les toits de
+tuiles et de chaume veloutés de mousse couleur d'émeraude.
+
+Une lourde charrette traînée par trois chevaux vigoureux, trapus, à
+crinière épaisse, à robe lustrée, aux colliers bleus garnis de grelots
+et de houppes de laine rouge, rapportait des gerbes de blé provenant
+d'une des meules de la plaine. Cette pesante voiture arrivait dans la
+cour par la porte charretière, tandis qu'un nombreux troupeau de moutons
+se pressait à l'une des entrées latérales.
+
+Bêtes et gens semblaient impatients d'échapper à la froidure de la nuit
+et de goûter les douceurs du repos; les chevaux hennirent joyeusement à
+la vue de l'écurie, les moutons bêlèrent en assiégeant la porte des
+chaudes bergeries, les laboureurs jetèrent un coup d'oeil affamé à
+travers les fenêtres de la cuisine du rez-de-chaussée, où l'on préparait
+un souper pantagruélique.
+
+Il régnait dans cette ferme un ordre rare, extrême, une propreté
+minutieuse, inaccoutumée.
+
+Au lieu d'être couverts de boue sèche, çà et là épars et exposés aux
+intempéries des saisons, les herses, charrues, rouleaux et autres
+instruments aratoires, dont quelques-uns étaient d'invention toute
+nouvelle, s'alignaient, propres et peints, sous un vaste hangar où les
+charretiers venaient aussi ranger avec symétrie les harnais de leurs
+chevaux; vaste, nette, bien plantée, la cour sablée n'offrait pas à la
+vue ces monceaux de fumier, ces flaques d'eau croupissante qui déparent
+les plus belles exploitations de la Beauce ou de la Brie; la basse-cour,
+entourée d'un treillage vert, renfermait et recevait toute la gent
+emplumée qui rentrait le soir par une petite porte s'ouvrant sur les
+champs.
+
+Sans nous appesantir sur de plus grands détails, nous dirons qu'en
+toutes choses cette ferme passait à bon droit dans le pays pour une
+ferme _modèle_, autant par l'ordre qu'on y avait établi et l'excellence
+de son agriculture et de ses récoltes que par le bonheur et la moralité
+du nombreux personnel qui faisait valoir ces terres.
+
+Nous dirons tout à l'heure la cause de cette supériorité si prospère; en
+attendant, nous conduirons le lecteur à la porte treillagée de la
+basse-cour, qui ne le cédait en rien à la ferme par l'élégance champêtre
+de ses juchoirs, de ses poulaillers et de son petit canal encaissé de
+pierres de roche où coulait incessamment une eau vive et limpide alors
+soigneusement débarrassée des glaçons qui pouvaient l'obstruer.
+
+Une espèce de révolution se fit tout à coup parmi les habitants ailés de
+cette basse-cour: les poules quittèrent leurs perchoirs en caquetant,
+les dindons gloussèrent, les pintades glapirent, les pigeons
+abandonnèrent le toit du colombier et s'abattirent sur le sable en
+roucoulant.
+
+L'arrivée de Fleur-de-Marie causait toutes ces folles gaietés.
+
+Greuze ou Watteau n'auraient jamais rêvé un aussi charmant modèle, si
+les joues de la pauvre Goualeuse eussent été plus rondes et plus
+vermeilles; pourtant, malgré sa pâleur, malgré l'ovale amaigri de sa
+figure, l'expression de ses traits, l'ensemble de sa personne, la grâce
+de son attitude eussent encore été dignes d'exercer les pinceaux des
+grands peintres que nous avons nommés.
+
+Le petit bonnet rond de Fleur-de-Marie découvrait son front et son
+bandeau de cheveux blonds; comme presque toutes les paysannes des
+environs de Paris, par-dessus ce bonnet, dont on voyait toujours le fond
+et les barbes, elle portait posé à plat, et attaché derrière sa tête
+avec deux épingles, un large mouchoir d'indienne rouge dont les bouts
+flottants retombaient carrément sur ses épaules; coiffure pittoresque et
+gracieuse, que la Suisse et l'Italie devaient nous envier.
+
+Un fichu de batiste blanche, croisé sur son sein, était à demi caché par
+le haut et large bavolet de son tablier de toile bise; un corsage en
+gros drap bleu à manches justes dessinait sa taille fine et tranchait
+sur son épaisse jupe de futaine grise rayée de brun; des bas bien blancs
+et des souliers à cothurnes cachés dans des petits sabots noirs, garnis
+sur le cou-de-pied d'un carré de peau d'agneau, complétaient ce costume
+d'une simplicité rustique, auquel le charme naturel de Fleur-de-Marie
+donnait une grâce extrême.
+
+Tenant d'une main son tablier, relevé par les deux coins, elle y puisait
+des poignées de grain qu'elle distribuait à la foule ailée dont elle
+était entourée.
+
+Un joli pigeon d'une blancheur argentée, au bec et aux pieds de pourpre,
+plus audacieux et plus familier que ses compagnons, après avoir voltigé
+quelque temps autour de Fleur-de-Marie, s'abattit enfin sur son épaule.
+
+La jeune fille, sans doute accoutumée à ces façons cavalières, ne
+discontinua pas de jeter son grain à pleines mains; mais, tournant à
+demi son doux visage d'un profil enchanteur, elle leva un peu la tête et
+tendit en souriant ses lèvres roses au petit bec rose de son ami. Les
+derniers rayons du soleil couchant jetaient un reflet d'or pâle sur ce
+tableau naïf.
+
+
+
+
+XXII
+
+Inquiétudes
+
+
+Pendant que la Goualeuse s'occupait de ces soins champêtres, Mme Georges
+et l'abbé Laporte, curé de Bouqueval, assis au coin du feu dans le petit
+salon de la ferme, parlaient de Fleur-de-Marie, sujet d'entretien
+toujours intéressant pour eux.
+
+Le vieux curé, pensif, recueilli, la tête basse et les coudes appuyés
+sur ses genoux, étendait machinalement devant le foyer ses deux mains
+tremblantes.
+
+Mme Georges, occupée d'un travail de couture, regardait l'abbé de temps
+à autre et paraissait attendre qu'il lui répondît.
+
+Après un moment de silence:
+
+--Vous avez raison, madame Georges, il faudra prévenir M. Rodolphe; s'il
+interroge Marie, elle lui est si reconnaissante qu'elle avouera
+peut-être à son bienfaiteur ce qu'elle nous cache...
+
+--N'est-il pas vrai, monsieur le curé? Alors, ce soir même j'écrirai à
+l'adresse qu'il m'a donnée, allée des Veuves...
+
+--Pauvre enfant! reprit l'abbé; elle devrait se trouver si heureuse...
+Quel chagrin peut donc la miner à cette heure?
+
+--Rien ne la peut distraire de cette tristesse, monsieur le curé... pas
+même l'application qu'elle met à l'étude...
+
+--Elle a véritablement fait des progrès extraordinaires depuis le peu de
+temps que nous nous occupons de son éducation.
+
+--N'est-ce pas, monsieur l'abbé? Apprendre à lire et à écrire presque
+couramment, et savoir assez compter pour m'aider à tenir les livres de
+la ferme! Et puis cette chère petite me seconde si activement en toutes
+choses que j'en suis à la fois touchée et émerveillée. Ne s'est-elle
+pas, presque malgré moi, fatiguée de manière à m'inquiéter sur sa santé?
+
+--Heureusement ce médecin nègre nous a rassurés sur les suites de cette
+toux légère qui nous effrayait.
+
+--Il est si bon, ce M. David! Il s'intéressait tant à elle! Mon Dieu,
+comme tous ceux qui la connaissent. Ici, chacun la chérit et la
+respecte. Cela n'est pas étonnant, puisque, grâce aux vues généreuses et
+élevées de M. Rodolphe, les gens de cette métairie sont l'élite des
+meilleurs sujets du pays. Mais les êtres les plus grossiers, les plus
+indifférents, ressentiraient l'attrait de cette douceur à la fois
+angélique et craintive qui a toujours l'air de demander grâce.
+Malheureuse enfant! Comme si elle était seule coupable!
+
+L'abbé reprit après quelques minutes de réflexions:
+
+--Ne m'avez-vous pas dit que la tristesse de Marie datait pour ainsi
+dire du séjour que Mme Dubreuil, la fermière de M. le duc de Lucenay à
+Arnouville, avait fait ici, lors des fêtes de la Toussaint?
+
+--Oui, monsieur le curé, j'ai cru le remarquer, et pourtant Mme
+Dubreuil, et surtout sa fille Clara, modèle de candeur et de bonté, ont
+subi comme tout le monde le charme de Marie; toutes deux l'accablent
+journellement de marques d'amitié; vous le savez, le dimanche nos amis
+d'Arnouville viennent ici, ou bien nous allons chez eux. Eh bien! l'on
+dirait que chaque visite augmente la mélancolie de notre chère enfant,
+quoique Clara l'aime déjà comme une soeur.
+
+--En vérité, madame Georges, c'est un mystère étrange. Quelle peut être
+la cause de ce chagrin caché? Elle devrait se trouver si heureuse! Entre
+sa vie présente et sa vie passée, il y a la différence de l'enfer au
+paradis. On ne saurait l'accuser d'ingratitude.
+
+--Elle! grand Dieu!... elle... si tendrement reconnaissante de nos
+soins! Elle chez qui nous avons toujours trouvé des instincts d'une si
+rare délicatesse! Cette pauvre petite ne fait-elle pas tout ce qu'elle
+peut afin de gagner pour ainsi dire sa vie? Ne tâche-t-elle pas de
+compenser par les services qu'elle rend l'hospitalité qu'on lui donne?
+Ce n'est pas tout; excepté le dimanche, où j'exige qu'elle s'habille
+avec un peu de recherche pour m'accompagner à l'église, elle a voulu
+porter des vêtements aussi grossiers que ceux des filles de campagne, et
+malgré cela il existe en elle une distinction, une grâce si naturelles,
+qu'elle est encore charmante sous ces habits, n'est-ce pas, monsieur le
+curé?
+
+--Ah! que je reconnais bien là l'orgueil maternel! dit le vieux prêtre
+en souriant.
+
+À ces mots, les yeux de Mme Georges se remplirent de larmes: elle
+pensait à son fils.
+
+L'abbé devina la cause de son émotion et lui dit:
+
+--Courage! Dieu vous a envoyé cette pauvre enfant pour vous aider à
+attendre le moment où vous retrouverez votre fils. Et puis un lien sacré
+vous attachera bientôt à Marie: une marraine, lorsqu'elle comprend bien
+sa mission, c'est presque une mère. Quant à M. Rodolphe, il lui a donné,
+pour ainsi dire, la vie de l'âme en la retirant de l'abîme... d'avance
+il a rempli ses devoirs de parrain.
+
+--La trouvez-vous suffisamment instruite pour lui accorder ce sacrement,
+que l'infortunée n'a sans doute pas encore reçu?
+
+--Tout à l'heure en m'en retournant avec elle au presbytère, je la
+préviendrai que cette cérémonie se fera probablement dans quinze jours.
+
+--Peut-être, monsieur le curé, présiderez-vous un jour une autre
+cérémonie aussi bien douce et bien grave...
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Si Marie était aimée autant qu'elle le mérite, si elle distinguait un
+brave et honnête homme, pourquoi ne se marierait-elle pas?
+
+L'abbé secoua tristement la tête et répondit:
+
+--La marier! Songez-y donc, madame Georges, la vérité ordonnera de tout
+dire à celui qui voudrait épouser Marie... Et quel homme, malgré ma
+caution et la vôtre, affronterait le passé qui a souillé la jeunesse de
+cette malheureuse enfant! Personne ne voudra d'elle.
+
+--Mais M. Rodolphe est si généreux! Il fera pour sa protégée plus qu'il
+n'a fait encore... Une dot...
+
+--Hélas dit le curé en interrompant Mme Georges, malheur à Marie, si la
+cupidité doit seule apaiser les scrupules de celui qui l'épousera! Elle
+serait vouée au sort le plus pénible; de cruelles récriminations
+suivraient bientôt une telle union.
+
+--Vous avez raison, monsieur l'abbé, cela serait horrible. Ah! quel
+malheureux avenir lui est donc réservé!
+
+--Elle a de grandes fautes à expier, dit gravement le curé.
+
+--Mon Dieu! monsieur l'abbé, abandonnée si jeune, sans ressources, sans
+appui, presque sans notions du bien et du mal, entraînée malgré elle
+dans la voie du vice comment n'aurait-elle pas failli?
+
+--Le bon sens moral aurait dû la soutenir, l'éclairer; et d'ailleurs
+a-t-elle tâché d'échapper à cet horrible sort? Les âmes charitables
+sont-elles donc si rares à Paris?
+
+--Non, sans doute; mais où aller les chercher? Avant que d'en découvrir
+une, que de refus, que d'indifférence! Et puis, pour Marie il ne
+s'agissait pas d'une aumône passagère, mais d'un intérêt continu qui
+l'eût mise à même de gagner honorablement sa vie... Bien des mères sans
+doute auraient eu pitié d'elle, mais il fallait avoir le bonheur de les
+rencontrer. Ah! croyez-moi, j'ai connu la misère... À moins d'un hasard
+providentiel semblable à celui qui, hélas! trop tard, a fait connaître
+Marie à M. Rodolphe; à moins, dis-je, d'un de ces hasards, les
+malheureux, presque toujours brutalement repoussés à leurs premières
+demandes, croient la pitié introuvable, et pressés par la faim... la
+faim si impérieuse, ils cherchent souvent dans le vice des ressources
+qu'ils désespèrent d'obtenir dans la commisération.
+
+À ce moment, la Goualeuse entra dans le salon.
+
+--D'où venez-vous, mon enfant? lui demanda Mme Georges avec intérêt.
+
+--De visiter le fruitier, madame, après avoir fermé les portes de la
+basse-cour. Les fruits sont très-bien conservés, sauf quelques-uns que
+j'ai ôtés.
+
+--Pourquoi n'avez-vous pas dit à Claudine de faire cette besogne, Marie?
+Vous vous serez encore fatiguée.
+
+--Non, non, madame, je me plais tant dans mon fruitier, cette bonne
+odeur de fruits mûrs est si douce!
+
+--Il faudra, monsieur le curé, que vous visitiez un jour le fruitier de
+Marie, dit Mme Georges. Vous ne vous figurez pas avec quel goût elle l'a
+arrangé: des guirlandes de raisin séparent chaque espèce de fruits, et
+ceux-ci sont encore divisés en compartiments par des bordures de mousse.
+
+--Oh! monsieur le curé, je suis sûre que vous serez content, dit
+ingénument la Goualeuse. Vous verrez comme la mousse fait un joli effet
+autour des pommes bien rouges ou des belles poires couleur d'or. Il y a
+surtout des pommes d'api qui sont si gentilles, qui ont de si charmantes
+couleurs roses et blanches qu'elles ont l'air de petites têtes de
+chérubins dans un nid de mousse verte, ajouta la jeune fille avec
+l'exaltation de l'artiste pour son oeuvre. Le curé regarda Mme Georges
+en souriant et dit à Fleur-de-Marie:
+
+--J'ai admiré la laiterie que vous dirigez, mon enfant; elle ferait
+l'envie de la ménagère la plus difficile; un de ces jours j'irai aussi
+admirer votre fruitier, et ces belles pommes rouges, et ces belles
+poires couleur d'or, et surtout ces jolies pommes-chérubins dans leur
+lit de mousse. Mais voici le soleil tout à l'heure couché; vous n'aurez
+que le temps de me conduire au presbytère et de revenir ici avant la
+nuit... Prenez votre mante et partons, mon enfant... Mais au fait, j'y
+songe, le froid est bien vif; restez, quelqu'un de la ferme
+m'accompagnera.
+
+--Ah! monsieur le curé, vous la rendriez malheureuse, dit Mme Georges,
+elle est si contente de vous reconduire ainsi chaque soir!
+
+--Monsieur le curé, ajouta la Goualeuse en levant sur le prêtre ses
+grands yeux bleus et timides, je croirais que vous n'êtes pas content de
+moi, si vous ne me permettiez pas de vous accompagner comme d'habitude.
+
+--Moi? Pauvre enfant... prenez donc vite, vite, votre mante alors, et
+enveloppez-vous bien.
+
+Fleur-de-Marie se hâta de jeter sur ses épaules une sorte de pelisse à
+capuchon en grosse étoffe de laine blanchâtre bordée d'un ruban de
+velours noir et offrit son bras au curé.
+
+--Heureusement, dit celui-ci, qu'il n'y a pas loin et que la route est
+sûre...
+
+--Comme il est un peu plus tard aujourd'hui que les autres jours, reprit
+Mme Georges, voulez-vous que quelqu'un de la ferme aille avec vous,
+Marie?
+
+--On me prendrait pour une peureuse..., dit Marie en souriant. Merci,
+madame, ne dérangez personne pour moi; il n'y a pas un quart d'heure de
+chemin d'ici au presbytère, je serai de retour avant la nuit.
+
+--Je n'insiste pas, car jamais, Dieu merci! on n'a entendu parler de
+vagabonds dans ce pays.
+
+--Sans cela, je n'accepterais pas le bras de cette chère enfant, dit le
+curé, quoiqu'il me soit d'un grand secours.
+
+Bientôt l'abbé quitta la ferme appuyé sur le bras de Fleur-de-Marie, qui
+réglait son pas léger sur la marche lente et pénible du vieillard.
+
+Quelques minutes après, le prêtre et la Goualeuse arrivèrent auprès du
+chemin creux où étaient embusqués le Maître d'école, la Chouette et
+Tortillard.
+
+_Fin de la deuxième partie_
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+NOTES:
+
+
+[Note 1: Chourineur: donneur de coups de couteau. (Nous n'abuserons pas
+longtemps de cet affreux langage d'argot, nous en donnerons seulement
+quelques spécimens caractéristiques.)]
+
+[Note 2: La Chanteuse.]
+
+[Note 3: L'eau-de-vie.]
+
+[Note 4: Si ta bourse est vide.]
+
+[Note 5: Je te crève les yeux avec mes ciseaux.]
+
+[Note 6: Du sang répandu.]
+
+[Note 7: Je suis un bandit qui n'est pas un poltron.]
+
+[Note 8: Que je te tue.]
+
+[Note 9: Sous le réverbère.]
+
+[Note 10: Je m'avoue vaincu, j'en ai assez.]
+
+[Note 11: Agi en traître.]
+
+[Note 12: Dieu.]
+
+[Note 13: Les prêtres.]
+
+[Note 14: Tu parles argot.]
+
+[Note 15: Voleur.]
+
+[Note 16: Donné des coups de couteau à un homme.]
+
+[Note 17: Aux galères.]
+
+[Note 18: Aux juges.]
+
+[Note 19: Volé.]
+
+[Note 20: Boire.]
+
+[Note 21: Souper.]
+
+[Note 22: La tête.]
+
+[Note 23: Sa nouvelle femme.]
+
+[Note 24: Mouchard.]
+
+[Note 25: Dénoncer mes pratiques.]
+
+[Note 26: Assassins.]
+
+[Note 27: Tu bois donc toujours de l'eau-de-vie?]
+
+[Note 28: J'aime mieux jeûner et avoir des savates (des philosophes) aux
+pieds que d'être sans eau-de-vie dans le gosier et sans tabac dans ma
+pipe.]
+
+[Note 29: Est-ce que tu ne vas pas nous chanter une de tes chansons?]
+
+[Note 30: Un arlequin est un ramassis de viande, de poisson et de toutes
+sortes de restes provenant de la desserte de la table des domestiques
+des grandes maisons. Nous sommes honteux de ces détails, mais ils
+concourent à l'ensemble de ces moeurs étranges.]
+
+[Note 31: Mon bourgeois, mon maître.]
+
+[Note 32: La paille.]
+
+[Note 33: Nous prions les lecteurs qui trouveraient cette cruauté
+exagérée de se rappeler les condamnations presque quotidiennes rendues
+contre des êtres féroces qui battent et blessent des enfants; des pères,
+des mères n'ont pas été étrangers à ces abominables traitements.]
+
+[Note 34: Je l'assassinerais.]
+
+[Note 35: Je la tue.]
+
+[Note 36: Cabriolet de place à quatre roues.]
+
+[Note 37: Qu'il est condamné à mort.]
+
+[Note 38: Et qu'il sera exécuté.]
+
+[Note 39: Pieds.]
+
+[Note 40: Vieillir.]
+
+[Note 41: Dans le corbillard du cocher des morts.]
+
+[Note 42: Ne vient pas.]
+
+[Note 43: Le camarade.]
+
+[Note 44: Ne l'ait pas assassiné pour lui voler sa part du butin.]
+
+[Note 45: Qui avons préparé, ménagé le vol.]
+
+[Note 46: Vagabondé.]
+
+[Note 47: Dieu. N'est-il pas étrange et significatif que le nom de Dieu
+se trouve jusque dans cette langue corrompue?]
+
+[Note 48: J'ai jeûné.]
+
+[Note 49: Je tue.]
+
+[Note 50: On me met en jugement, et je suis condamné à mort.]
+
+[Note 51: Aux galères au lieu d'avoir été exécuté.]
+
+[Note 52: Avocat.]
+
+[Note 53: À l'échafaud.]
+
+[Note 54: Le bourreau.]
+
+[Note 55: Les juges.]
+
+[Note 56: Forçats.]
+
+[Note 57: Forçat à perpétuité.]
+
+[Note 58: Dieu.]
+
+[Note 59: Le diable.]
+
+[Note 60: La mort.]
+
+[Note 61: Mouchards.]
+
+[Note 62: Voleur.]
+
+[Note 63: Le commissaire.]
+
+[Note 64: Diminutif de _fourloureur_: assassin.]
+
+[Note 65: Le diable.]
+
+[Note 66: Des gens riches.]
+
+[Note 67: D'autorité.]
+
+[Note 68: Que vous ne parlez pas argot.]
+
+[Note 69: Hommes simples.]
+
+[Note 70: Camarade.]
+
+[Note 71: Les victimes.]
+
+[Note 72: Perdus.]
+
+[Note 73: S'il nous était permis d'entrer dans des détails devant
+lesquels nous reculons, nous prouverions que ce servage existe, que les
+lois de la police sont ainsi faites, qu'une malheureuse créature,
+souvent vendue par ses proches et jetée dans un abîme d'infamie, est
+pour ainsi dire à jamais condamnée à y vivre; que son repentir, que ses
+remords sont vains, et qu'il lui est presque matériellement impossible
+de sortir de cette fange. (Voir le précieux ouvrage du Dr
+Parent-Duchâtelet, oeuvre d'un philosophe et d'un grand homme de bien.)]
+
+[Note 74: Célèbre professeur de savate.]
+
+[Note 75: Poignard.]
+
+[Note 76: Me tendre un piège.]
+
+[Note 77: Boiteux.]
+
+[Note 78: Le dessous des pieds doublé en bois.]
+
+[Note 79: Qui a préparé le vol.]
+
+[Note 80: Forçat libéré.]
+
+[Note 81: Espionner.]
+
+[Note 82: Le diable.]
+
+[Note 83: Crie: prends garde.]
+
+[Note 84: Créole issue d'un Blanc et d'une quarteronne esclave. Les
+métisses ne diffèrent des Blanches que par quelques signes
+imperceptibles.]
+
+[Note 85: Les forçats et les détenus s'occupent presque exclusivement de
+la fabrication de ces boîtes.]
+
+[Note 86: Frayeur. (_Note du correcteur--ELG._)]
+
+[Note 87: Mont de piété.]
+
+[Note 88: Arbrisseau grimpant. (_Note du correcteur--ELG._)]
+
+[Note 89: L'amour de Rodolphe pour Sarah, et les événements qui
+succédèrent à cet amour, remontant à dix-sept ou dix-huit ans, étaient
+complètement ignorés dans le monde, Sarah et Rodolphe ayant autant
+d'intérêt l'un que l'autre à les cacher.]
+
+[Note 90: Turf, terrain de course où s'engagent les paris.]
+
+[Note 91: À la ferme.]
+
+[Note 92: Conduire une voiture.]
+
+[Note 93: Chauffe ton cheval.]
+
+[Note 94: Sans yeux. (OEil, _mirette_: encore un mot presque gracieux
+dans cet épouvantable vocabulaire!)]
+
+[Note 95: Il courra.]
+
+[Note 96: Jusqu'à la traverse.]
+
+[Note 97: Un conseil. Donneur de conseil: médecin.]
+
+[Note 98: Va vite en passant devant les commis de la barrière.]
+
+
+
+
+
+
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+
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Literary Archive Foundation
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+works.
+
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+The Project Gutenberg EBook of Les mystères de Paris, Tome I, by Eugène Sue
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Les mystères de Paris, Tome I
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+Author: Eugène Sue
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+Release Date: July 27, 2006 [EBook #18921]
+[Last updated on January 8, 2007]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTÈRES DE PARIS, TOME I ***
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+<h2>Eug&egrave;ne Sue</h2>
+
+<h1>LES MYST&Egrave;RES DE PARIS</h1>
+
+<h3>Tome I</h3>
+
+<h3>(1842&mdash;1843)</h3>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h3><a name="table" id="table"></a>Table des mati&egrave;res</h3>
+<h3>PREMI&Egrave;RE PARTIE.</h3>
+<table summary="table" cellspacing="2" cellpadding="2">
+<tr><td align="right"><b>I</b></td><td align="left"><a href="#I">&mdash;<b> Le tapis-franc.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>II</b></td><td align="left"><a href="#II">&mdash;<b> L'ogresse.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>III</b></td><td align="left"><a href="#III">&mdash;<b> Histoire de la Goualeuse.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>IV</b></td><td align="left"><a href="#IV">&mdash;<b> Histoire du Chourineur.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>V</b></td><td align="left"><a href="#V">&mdash;<b> L'arrestation.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>VI</b></td><td align="left"><a href="#VI">&mdash;<b> Thomas Seyton et la comtesse Sarah.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>VII</b></td><td align="left"><a href="#VII">&mdash;<b> La bourse ou la vie.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>VIII</b></td><td align="left"><a href="#VIII">&mdash;<b> Promenade.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>IX</b></td><td align="left"><a href="#IX">&mdash;<b> La surprise.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>X</b></td><td align="left"><a href="#X">&mdash;<b> La ferme.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XI</b></td><td align="left"><a href="#XI">&mdash;<b> Les souhaits.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XII</b></td><td align="left"><a href="#XII">&mdash;<b> La ferme.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XIII</b></td><td align="left"><a href="#XIII">&mdash;<b> Murph et Rodolphe.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XIV</b></td><td align="left"><a href="#XIV">&mdash;<b> Les adieux.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XV</b></td><td align="left"><a href="#XV">&mdash;<b> Le rendez-vous.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XVI</b></td><td align="left"><a href="#XVI">&mdash;<b> Pr&eacute;paratifs.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XVII</b></td><td align="left"><a href="#XVII">&mdash;<b> Le C&oelig;ur-Saignant</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XVIII</b></td><td align="left"><a href="#XVIII">&mdash;<b> Le caveau.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XIX</b></td><td align="left"><a href="#XIX">&mdash;<b> Le garde-malade.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XX</b></td><td align="left"><a href="#XX">&mdash;<b> R&eacute;cit du Chourineur.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XXI</b></td><td align="left"><a href="#XXI">&mdash;<b> La punition.</b></a></td></tr>
+</table>
+<h3><a name="tablea" id="tablea"></a>DEUXI&Egrave;ME PARTIE.</h3>
+<table summary="table" cellspacing="2" cellpadding="2">
+
+<tr><td align="right"><b>I</b></td><td align="left"><a href="#Ia">&mdash;<b> L'&Icirc;le-Adam.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>II</b></td><td align="left"><a href="#IIa">&mdash;<b> R&eacute;compense.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>III</b></td><td align="left"><a href="#IIIa">&mdash;<b> Le d&eacute;part</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>IV</b></td><td align="left"><a href="#IVa">&mdash;<b> Recherches.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>V</b></td><td align="left"><a href="#Va">&mdash;<b> Renseignements sur Fran&ccedil;ois Germain.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>VI</b></td><td align="left"><a href="#VIa">&mdash;<b> Le marquis d'Harville.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>VII</b></td><td align="left"><a href="#VIIa">&mdash;<b> Histoire de David et de Cecily.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>VIII</b></td><td align="left"><a href="#VIIIa">&mdash;<b> Une maison de la rue du Temple.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>IX</b></td><td align="left"><a href="#IXa">&mdash;<b> Les trois &eacute;tages.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>X</b></td><td align="left"><a href="#Xa">&mdash;<b> Monsieur Pipelet</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XI</b></td><td align="left"><a href="#XIa">&mdash;<b> Les quatre &eacute;tages.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XII</b></td><td align="left"><a href="#XIIa">&mdash;<b> Tom et Sarah.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XIII</b></td><td align="left"><a href="#XIIIa">&mdash;<b> Sir Walter Murph et l'abb&eacute; Polidori</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XIV</b></td><td align="left"><a href="#XIVa">&mdash;<b> Un premier amour.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XV</b></td><td align="left"><a href="#XVa">&mdash;<b> Le bal.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XVI</b></td><td align="left"><a href="#XVIa">&mdash;<b> Le jardin d'hiver.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XVII</b></td><td align="left"><a href="#XVIIa">&mdash;<b> Le rendez-vous.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XVIII</b></td><td align="left"><a href="#XVIIIa">&mdash;<b> Tu viens bien tard, mon ange!</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XIX</b></td><td align="left"><a href="#XIXa">&mdash;<b> Les rendez-vous.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XX</b></td><td align="left"><a href="#XXa">&mdash;<b> Un ange.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XXI</b></td><td align="left"><a href="#XXIa">&mdash;<b> Idylle.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XXII</b></td><td align="left"><a href="#XXIIa">&mdash;<b> Inqui&eacute;tudes.</b></a></td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h2>PREMI&Egrave;RE PARTIE</h2>
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le tapis-franc..</a></h3>
+
+
+<p>Un <i>tapis-franc</i>, en argot de vol et de meurtre, signifie un estaminet
+ou un cabaret du plus bas &eacute;tage.</p>
+
+<p>Un repris de justice, qui, dans cette langue immonde, s'appelle un
+<i>ogre</i>, ou une femme de m&ecirc;me d&eacute;gradation, qui s'appelle une <i>ogresse</i>,
+tiennent ordinairement ces tavernes, hant&eacute;es par le rebut de la
+population parisienne; for&ccedil;ats lib&eacute;r&eacute;s, escrocs, voleurs, assassins y
+abondent.</p>
+
+<p>Un crime a-t-il &eacute;t&eacute; commis, la police jette, si cela se peut dire, son
+filet dans cette fange; presque toujours elle y prend les coupables.</p>
+
+<p>Ce d&eacute;but annonce au lecteur qu'il doit assister &agrave; de sinistres sc&egrave;nes;
+s'il y consent, il p&eacute;n&eacute;trera dans des r&eacute;gions horribles, inconnues; des
+types hideux, effrayants, fourmilleront dans ces cloaques impurs comme
+les reptiles dans les marais.</p>
+
+<p>Tout le monde a lu les admirables pages dans lesquelles Cooper, le
+Walter Scott am&eacute;ricain, a trac&eacute; les m&oelig;urs f&eacute;roces des sauvages, leur
+langue pittoresque, po&eacute;tique, les mille ruses &agrave; l'aide desquelles ils
+fuient ou poursuivent leurs ennemis.</p>
+
+<p>On a fr&eacute;mi pour les colons et pour les habitants des villes, en songeant
+que si pr&egrave;s d'eux vivaient et r&ocirc;daient ces tribus barbares, que leurs
+habitudes sanguinaires rejetaient si loin de la civilisation.</p>
+
+<p>Nous allons essayer de mettre sous les yeux du lecteur quelques &eacute;pisodes
+de la vie d'autres barbares aussi en dehors de la civilisation que les
+sauvages peuplades si bien peintes par Cooper.</p>
+
+<p>Seulement les barbares dont nous parlons sont au milieu de nous; nous
+pouvons les coudoyer en nous aventurant dans les repaires o&ugrave; ils vivent,
+o&ugrave; ils se rassemblent pour concerter le meurtre, le vol, pour se
+partager enfin les d&eacute;pouilles de leurs victimes.</p>
+
+<p>Ces hommes ont des m&oelig;urs &agrave; eux, des femmes &agrave; eux, un langage &agrave; eux,
+langage myst&eacute;rieux, rempli d'images funestes, de m&eacute;taphores d&eacute;gouttantes
+de sang.</p>
+
+<p>Comme les sauvages, enfin, ces gens s'appellent g&eacute;n&eacute;ralement entre eux
+par des surnoms emprunt&eacute;s &agrave; leur &eacute;nergie, &agrave; leur cruaut&eacute;, &agrave; certains
+avantages ou &agrave; certaines difformit&eacute;s physiques.</p>
+
+<p>Nous abordons avec une double d&eacute;fiance quelques-unes des sc&egrave;nes de ce
+r&eacute;cit.</p>
+
+<p>Nous craignons d'abord qu'on ne nous accuse de rechercher des &eacute;pisodes
+repoussants, et, une fois m&ecirc;me cette licence admise, qu'on ne nous
+trouve au-dessous de la t&acirc;che qu'impose la reproduction fid&egrave;le,
+vigoureuse, hardie, de ces m&oelig;urs excentriques.</p>
+
+<p>En &eacute;crivant ces passages dont nous sommes presque effray&eacute;, nous n'avons
+pu &eacute;chapper &agrave; une sorte de serrement de c&oelig;ur... nous n'oserions dire de
+douloureuse anxi&eacute;t&eacute;... de peur de pr&eacute;tention ridicule.</p>
+
+<p>En songeant que peut-&ecirc;tre nos lecteurs &eacute;prouveraient le m&ecirc;me
+ressentiment, nous nous sommes demand&eacute; s'il fallait nous arr&ecirc;ter ou
+pers&eacute;v&eacute;rer dans la voie o&ugrave; nous nous engagions, si de pareils tableaux
+devaient &ecirc;tre mis sous les yeux du lecteur.</p>
+
+<p>Nous sommes presque rest&eacute; dans le doute; sans l'imp&eacute;rieuse exigence de
+la narration, nous regretterions d'avoir plac&eacute; en si horrible lieu
+l'explosion du r&eacute;cit qu'on va lire. Pourtant nous comptons un peu sur
+l'esp&egrave;ce de curiosit&eacute; craintive qu'excitent quelquefois les spectacles
+terribles.</p>
+
+<p>Et puis encore nous croyons &agrave; la puissance des contrastes.</p>
+
+<p>Sous ce point de vue de l'art, il est peut-&ecirc;tre bon de reproduire
+certains caract&egrave;res, certaines existences, certaines figures, dont les
+couleurs sombre, &eacute;nergiques, peut-&ecirc;tre m&ecirc;me crues, serviront de
+repoussoir, d'opposition &agrave; des sc&egrave;nes d'un tout autre genre.</p>
+
+<p>Le lecteur, pr&eacute;venu de l'excursion que nous lui proposons d'entreprendre
+parmi les naturels de cette race infernale qui peuple les prisons, les
+bagnes, et dont le sang rougit les &eacute;chafauds... le lecteur voudra
+peut-&ecirc;tre bien nous suivre. Sans doute cette investigation sera nouvelle
+pour lui; h&acirc;tons-nous de l'avertir d'abord que, s'il pose d'abord le
+pied sur le dernier &eacute;chelon de l'&eacute;chelle sociale, &agrave; mesure que le r&eacute;cit
+marchera, l'atmosph&egrave;re s'&eacute;purera de plus en plus.</p>
+
+<p>Le 13 d&eacute;cembre 1838, par une soir&eacute;e pluvieuse et froide, un homme d'une
+taille athl&eacute;tique, v&ecirc;tu d'une mauvaise blouse, traversa le pont au
+Change et s'enfon&ccedil;a dans la Cit&eacute;, d&eacute;dale de rues obscures, &eacute;troites,
+tortueuses, qui s'&eacute;tend depuis le Palais de Justice jusqu'&agrave; Notre-Dame.</p>
+
+<p>Le quartier du Palais de Justice, tr&egrave;s-circonscrit, tr&egrave;s-surveill&eacute;, sert
+pourtant d'asile ou de rendez-vous aux malfaiteurs de Paris. N'est-il
+pas &eacute;trange, ou plut&ocirc;t fatal, qu'une irr&eacute;sistible attraction fasse
+toujours graviter ces criminels autour du formidable tribunal qui les
+condamne &agrave; la prison, au bagne, &agrave; l'&eacute;chafaud!</p>
+
+<p>Cette nuit-l&agrave;, donc, le vent s'engouffrait violemment dans les esp&egrave;ces
+de ruelles de ce lugubre quartier; la lueur blafarde, vacillante, des
+r&eacute;verb&egrave;res agit&eacute;s par la bise, se refl&eacute;tait dans le ruisseau d'eau
+noir&acirc;tre qui coulait au milieu des pav&eacute;s fangeux.</p>
+
+<p>Les maisons, couleur de boue, &eacute;taient perc&eacute;es de quelques rares fen&ecirc;tres
+aux ch&acirc;ssis vermoulus et presque sans carreaux. De noires, d'infectes
+all&eacute;es conduisaient &agrave; des escaliers plus noirs, plus infects encore, et
+si perpendiculaires, que l'on pouvait &agrave; peine les gravir &agrave; l'aide d'une
+corde &agrave; puits fix&eacute;e aux murailles humides par des crampons de fer.</p>
+
+<p>Le rez-de-chauss&eacute;e de quelques-unes de ces maisons &eacute;tait occup&eacute; par des
+&eacute;talages de charbonniers, de tripiers ou de revendeurs de mauvaises
+viandes.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; le peu de valeur de ces denr&eacute;es, la devanture de presque toutes
+ces mis&eacute;rables boutiques &eacute;tait grillag&eacute;e de fer, tant les marchands
+redoutaient les audacieux voleurs de ce quartier.</p>
+
+<p>L'homme dont nous parlons, en entrant dans la rue aux F&egrave;ves, situ&eacute;e au
+centre de la Cit&eacute;, ralentit beaucoup sa marche: il se sentait sur son
+terrain.</p>
+
+<p>La nuit &eacute;tait profonde, l'eau tombait &agrave; torrents, de fortes rafales de
+vent et de pluie fouettaient les murailles.</p>
+
+<p>Dix heures sonnaient dans le lointain &agrave; l'horloge du Palais de Justice.</p>
+
+<p>Des femmes embusqu&eacute;es sous des porches vo&ucirc;t&eacute;s, obscurs, profonds comme
+des cavernes, chantaient &agrave; demi-voix quelques refrains populaires.</p>
+
+<p>Une de ces cr&eacute;atures &eacute;tait sans doute connue de l'homme dont nous
+parlons; car, s'arr&ecirc;tant brusquement devant elle, il la saisit par le
+bras.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, Chourineur<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
+
+<p>Cet homme, repris de justice, avait &eacute;t&eacute; ainsi surnomm&eacute; au bagne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi, la Goualeuse<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, dit l'homme en blouse; tu vas me payer
+l'<i>eau d'aff</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, ou je te fais danser sans violons!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas d'argent, r&eacute;pondit la femme en tremblant; car cet homme
+inspirait une grande terreur dans le quartier.</p>
+
+<p>&mdash;Si ta <i>filoche</i> est &agrave; <i>jeun</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>, <i>l'ogresse</i> du tapis-franc te fera
+cr&eacute;dit sur ta bonne mine.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! je lui dois le loyer des v&ecirc;tements que je porte...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu raisonnes? s'&eacute;cria le Chourineur. Et il donna dans l'ombre et
+au hasard un si violent coup de poing &agrave; cette malheureuse, qu'elle
+poussa un cri de douleur aigu.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a n'est rien que &ccedil;a, ma fille; c'est pour t'avertir...</p>
+
+<p>&Agrave; peine le brigand avait-il dit ces mots, qu'il s'&eacute;cria avec un
+effroyable jurement:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis piqu&eacute; &agrave; l'aileron; tu m'as &eacute;gratign&eacute; avec tes ciseaux. Et
+furieux, il se pr&eacute;cipita &agrave; la poursuite de la Goualeuse dans l'all&eacute;e
+noire.</p>
+
+<p>&mdash;N'approche pas, ou je te cr&egrave;ve les <i>ardents</i> avec mes <i>fauchants</i> <a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>,
+dit-elle d'un ton d&eacute;cid&eacute;. Je ne t'avais rien fait, pourquoi m'as-tu
+battue?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais te dire &ccedil;a, s'&eacute;cria le bandit en s'avan&ccedil;ant toujours dans
+l'obscurit&eacute;. Ah! je te tiens! et tu vas la danser! ajouta-t-il en
+saisissant dans ses larges et fortes mains un poignet mince et fr&ecirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi qui vas danser! dit une voix m&acirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Un homme! Est-ce toi, Bras-Rouge? r&eacute;ponds donc et ne serre pas si
+fort... j'entre dans l'all&eacute;e de ta maison... &ccedil;a peut bien &ecirc;tre toi...</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a n'est pas Bras-Rouge, dit la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, puisque &ccedil;a n'est pas un ami, il va y avoir du <i>raisin&eacute;</i><a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> <i>par
+terre</i>, s'&eacute;cria le Chourineur. Mais &agrave; qui donc la petite patte que je
+tiens l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la pareille de celle-ci.</p>
+
+<p>Sous la peau d&eacute;licate et douce de cette main qui vint le saisir
+brusquement &agrave; la gorge, le Chourineur sentit se tendre des nerfs et des
+muscles d'acier.</p>
+
+<p>La Goualeuse, r&eacute;fugi&eacute;e au fond de l'all&eacute;e, avait lestement grimp&eacute;
+plusieurs marches; elle s'arr&ecirc;ta un moment, et s'&eacute;cria en s'adressant &agrave;
+son d&eacute;fenseur inconnu:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci, monsieur, d'avoir pris mon parti. Le Chourineur m'a battue
+parce que je ne voulais pas lui payer d'eau-de-vie. Je me suis reveng&eacute;e,
+mais je n'ai pu lui faire grand mal avec mes petits ciseaux. Maintenant
+je suis en s&ucirc;ret&eacute;, laissez-le; prenez bien garde &agrave; vous, c'est le
+Chourineur.</p>
+
+<p>L'effroi qu'inspirait cet homme &eacute;tait bien grand.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous ne m'entendez donc pas? Je vous dis que c'est le Chourineur!
+r&eacute;p&eacute;ta la Goualeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi je suis un <i>ferlampier</i> qui n'est pas <i>frileux</i><a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, dit
+l'inconnu.</p>
+
+<p>Puis tout se tut.</p>
+
+<p>On entendit pendant quelques secondes le bruit d'une lutte acharn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu veux donc que je t'<i>escarpe</i><a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>? s'&eacute;cria le bandit en faisant
+un violent effort pour se d&eacute;barrasser de son adversaire, qu'il trouvait
+d'une vigueur extraordinaire. Bon, bon, tu vas payer pour la Goualeuse
+et pour toi, ajouta-t-il en grin&ccedil;ant les dents.</p>
+
+<p>&mdash;Payer en monnaie de coups de poing, oui, r&eacute;pondit l'inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu ne l&acirc;ches pas ma cravate, je te mange le nez, murmura le
+Chourineur d'une voix &eacute;touff&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai le nez trop petit, mon homme, et tu n'y vois pas clair!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, viens sous le <i>pendu glac&eacute;</i><a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, reprit l'inconnu, nous nous y regarderons le blanc des yeux.</p>
+
+<p>Et, se pr&eacute;cipitant sur le Chourineur, qu'il tenait toujours au collet,
+il le fit reculer jusqu'&agrave; la porte de l'all&eacute;e et le poussa violemment
+dans la rue, &agrave; peine &eacute;clair&eacute;e par la lueur du r&eacute;verb&egrave;re.</p>
+
+<p>Le bandit tr&eacute;bucha; mais, se raffermissant aussit&ocirc;t, il s'&eacute;lan&ccedil;a avec
+furie contre l'inconnu, dont la taille tr&egrave;s-svelte et tr&egrave;s-mince ne
+semblait pas annoncer la force incroyable qu'il d&eacute;ployait.</p>
+
+<p>Le Chourineur, quoique d'une constitution athl&eacute;tique et de premi&egrave;re
+habilet&eacute; dans une sorte de pugilat appel&eacute; vulgairement la <i>savate</i>,
+trouva, comme on dit, son <i>ma&icirc;tre</i>.</p>
+
+<p>L'inconnu lui <i>passa la jambe</i> (sorte de croc-en-jambe) avec une
+dext&eacute;rit&eacute; merveilleuse, et le renversa deux fois.</p>
+
+<p>Ne voulant pas encore reconna&icirc;tre la sup&eacute;riorit&eacute; de son adversaire, le
+Chourineur revint &agrave; la charge en rugissant de col&egrave;re.</p>
+
+<p>Alors le d&eacute;fenseur de la Goualeuse, changeant brusquement de m&eacute;thode,
+fit pleuvoir sur la t&ecirc;te du bandit une gr&ecirc;le de coups de poing aussi
+rudement assen&eacute;s qu'avec un gantelet de fer.</p>
+
+<p>Ces coups de poing, dignes de l'envie et de l'admiration de Jack Turner,
+l'un des plus fameux boxeurs de Londres, &eacute;taient d'ailleurs si en dehors
+des r&egrave;gles de la savate, que le Chourineur en fut doublement &eacute;tourdi;
+pour la troisi&egrave;me fois le brigand tomba comme un b&oelig;uf sur le pav&eacute; en
+murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Mon linge est lav&eacute;</i><a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p>
+
+<p>&mdash;S'il renonce, ne l'achevez pas, ayez piti&eacute; de lui! dit la Goualeuse,
+qui pendant cette rixe s'&eacute;tait hasard&eacute;e sur le seuil de l'all&eacute;e de la
+maison de Bras-Rouge. Puis elle ajouta avec &eacute;tonnement: Mais qui
+&ecirc;tes-vous donc? Except&eacute; le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, il n'y a personne, depuis la
+rue Saint-&Eacute;loi jusqu'&agrave; Notre-Dame, capable de battre le Chourineur. Je
+vous remercie bien, monsieur; h&eacute;las! sans vous il m'assommait.</p>
+
+<p>L'inconnu, au lieu de r&eacute;pondre &agrave; cette femme, &eacute;coutait attentivement sa
+voix.</p>
+
+<p>Jamais timbre plus doux, plus frais, plus argentin, ne s'&eacute;tait fait
+entendre &agrave; son oreille; il t&acirc;cha de distinguer les traits de la
+Goualeuse: il ne put y parvenir, la nuit &eacute;tait trop sombre, la clart&eacute; du
+r&eacute;verb&egrave;re &eacute;tait trop p&acirc;le.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s &ecirc;tre rest&eacute; quelques minutes sans mouvement, le Chourineur remua la
+jambe, les bras, et enfin se leva sur son s&eacute;ant.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde! s'&eacute;cria la Goualeuse en se r&eacute;fugiant de nouveau dans
+l'all&eacute;e et en tirant son protecteur par le bras, prenez garde, il va
+peut-&ecirc;tre vouloir se revenger!</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, ma fille, s'il en veut encore, j'ai de quoi le
+servir.</p>
+
+<p>Le brigand entendit ces mots.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai la coloquinte en bringues, dit-il &agrave; l'inconnu. Pour aujourd'hui
+j'en ai assez, je n'en mangerai plus; une autre fois je ne dis pas, si
+je te retrouve.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu n'es pas content? est-ce que tu te plains? s'&eacute;cria
+l'inconnu d'un ton mena&ccedil;ant. Est-ce que j'ai <i>macarone</i><a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je ne me plains pas: tu es un cadet qui a de l'<i>atout</i>, dit
+le brigand d'un ton bourru, mais avec cette sorte de consid&eacute;ration
+respectueuse que la force physique impose toujours aux gens de cette
+esp&egrave;ce. Tu m'as rinc&eacute;; et, except&eacute; le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, qui mangerait
+trois Alcides &agrave; son d&eacute;jeuner, personne jusqu'&agrave; cette heure ne peut se
+vanter de me mettre le pied sur la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s?... j'ai trouv&eacute; mon ma&icirc;tre, voil&agrave; tout. Tu auras le tien un jour
+ou l'autre, t&ocirc;t ou tard... tout le monde trouve le sien... &Agrave; d&eacute;faut
+d'hommes, il y a toujours bien le <i>meg</i> des <i>megs</i><a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>, comme disent les
+<i>sangliers</i><a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>. Ce qui est s&ucirc;r, c'est que, maintenant que tu as mis
+le Chourineur sous tes pieds, tu peux faire les quatre cents coups dans
+la Cit&eacute;. Toutes les filles d'amour seront tes esclaves: <i>ogres</i> et
+<i>ogresses</i> n'oseront pas refuser de te faire cr&eacute;dit. Ah &ccedil;&agrave;! mais qui
+es-tu donc?... tu <i>d&eacute;vides le jars</i><a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a> comme p&egrave;re et m&egrave;re! Si tu es
+<i>grinche</i><a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>, je ne suis pas ton homme. J'ai <i>chourin&eacute;</i><a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>, c'est
+vrai; parce que, quand le sang me monte aux yeux, j'y vois rouge, et il
+faut que je frappe... mais j'ai pay&eacute; mes chourinades en allant quinze
+ans au pr&eacute;<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>. Mon temps est fini, je ne dois rien aux <i>curieux</i><a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>,
+et je n'ai jamais <i>grinch&eacute;</i><a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>: demande &agrave; la Goualeuse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, ce n'est pas un voleur, dit celle-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, viens boire un verre <i>d'eau d'aff</i>, et tu me conna&icirc;tras, dit
+l'inconnu; allons, sans rancune.</p>
+
+<p>&mdash;C'est honn&ecirc;te de ta part... Tu es mon ma&icirc;tre, je le reconnais, tu sais
+rudement jouer des poignets... il y a eu surtout la gr&ecirc;le de coups de
+poing de la fin... Tonnerre! comme &ccedil;a me pleuvait sur la boule! je n'ai
+jamais rien vu de pareil... comme c'&eacute;tait festonn&eacute;! &ccedil;a allait comme un
+marteau de forge. C'est un nouveau jeu... faudra me l'apprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Je recommencerai quand tu voudras.</p>
+
+<p>&mdash;Pas sur moi, toujours, dis donc; eh! pas sur moi. J'en ai encore des
+&eacute;blouissements. Mais tu connais donc Bras-Rouge, que tu &eacute;tais dans
+l'all&eacute;e de sa maison?</p>
+
+<p>&mdash;Bras-Rouge! dit l'inconnu surpris de cette question; je ne sais pas ce
+que tu veux dire; il n'y a pas que Bras-Rouge qui habite cette maison,
+sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, mon homme... Bras-Rouge a ses raisons pour ne pas aimer les
+voisins, dit le Chourineur en souriant d'un air singulier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! tant mieux pour lui, reprit l'inconnu, qui semblait ne pas
+vouloir continuer la conversation &agrave; ce sujet. Je ne connais pas plus
+Bras-Rouge que Bras-Noir; il pleuvait, j'&eacute;tais entr&eacute; un moment dans
+cette all&eacute;e pour me mettre &agrave; l'abri: tu as voulu battre cette pauvre
+fille, je t'ai battu, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste: d'ailleurs tes affaires ne me regardent pas; tous ceux
+qui ont besoin de Bras-Rouge ne vont pas le dire &agrave; Rome. N'en parlons
+plus.</p>
+
+<p>Puis, s'adressant &agrave; la Goualeuse:</p>
+
+<p>&mdash;Foi d'homme, tu es une bonne fille; je t'ai donn&eacute; une calotte, tu m'as
+rendu un coup de ciseaux, c'&eacute;tait de jeu; mais, ce qui est gentil de ta
+part, c'est que tu n'as pas aguich&eacute; cet enrag&eacute;-l&agrave; contre moi, quand je
+n'en voulais plus. Tu viendras boire avec nous! c'est monsieur qui paye.
+&Agrave; propos de &ccedil;a, mon brave, dit-il &agrave; l'inconnu, si, au lieu d'aller
+<i>pitancher</i><a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a> de l'<i>eau d'aff</i>, nous allions nous <i>refaire de sorgue</i>
+<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a> chez l'ogresse du Lapin-Blanc: c'est un tapis-franc.</p>
+
+<p>&mdash;Tope, je paye &agrave; souper. Veux-tu venir, la Goualeuse? dit l'inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'avais bien faim, r&eacute;pondit-elle: mais de voir des batteries &ccedil;a
+m'&eacute;c&oelig;ure, je n'ai plus d'app&eacute;tit.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! &ccedil;a te viendra en mangeant, dit le Chourineur; et la cuisine
+est fameuse au Lapin-Blanc.</p>
+
+<p>Les trois personnages, alors en parfaite intelligence, se dirig&egrave;rent
+vers la taverne.</p>
+
+<p>Pendant la lutte du Chourineur et de l'inconnu, un charbonnier d'une
+taille colossale, embusqu&eacute; dans une autre all&eacute;e, avait observ&eacute; avec
+anxi&eacute;t&eacute; les chances du combat, sans toutefois, ainsi qu'on l'a vu,
+pr&ecirc;ter le moindre secours &agrave; l'un des deux adversaires.</p>
+
+<p>Lorsque l'inconnu, le Chourineur et la Goualeuse se dirig&egrave;rent vers la
+taverne, le charbonnier les suivit.</p>
+
+<p>Le bandit et la Goualeuse entr&egrave;rent les premiers dans le tapis-franc;
+l'inconnu les suivait, lorsque le charbonnier s'approcha et lui dit tout
+bas en anglais et d'un ton de respectueuse remontrance:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, prenez bien garde!</p>
+
+<p>L'inconnu haussa les &eacute;paules et rejoignit ses compagnons. Le charbonnier
+ne s'&eacute;loigna pas de la porte du cabaret; pr&ecirc;tant l'oreille avec
+attention, il regardait de temps &agrave; autre au travers d'un petit jour
+pratiqu&eacute; dans l'&eacute;paisse couche de blanc d'Espagne dont les vitres de ces
+repaires sont toujours enduites int&eacute;rieurement.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">L'ogresse.</a></h3>
+
+
+<p>Le cabaret du Lapin-Blanc est situ&eacute; vers le milieu de la rue aux F&egrave;ves.
+Cette taverne occupe le rez-de-chauss&eacute;e d'une haute maison dont la
+fa&ccedil;ade se compose de deux fen&ecirc;tres dites &agrave; <i>guillotine</i>.</p>
+
+<p>Au-dessus de la porte d'une sombre all&eacute;e vo&ucirc;t&eacute;e se balance une lanterne
+oblongue dont la vitre f&ecirc;l&eacute;e porte ces mots &eacute;crits en lettres rouges:
+&laquo;Ici on loge &agrave; la nuit.&raquo;</p>
+
+<p>Le Chourineur, l'inconnu et la Goualeuse entr&egrave;rent dans la taverne.</p>
+
+<p>C'est une vaste salle basse, au plafond enfum&eacute;, ray&eacute; de solives noires,
+&eacute;clair&eacute;e par la lumi&egrave;re rouge&acirc;tre d'un mauvais quinquet. Les murs,
+recr&eacute;pis &agrave; la chaux, sont couverts &ccedil;&agrave; et l&agrave; de dessins grossiers ou de
+sentences en termes d'argot.</p>
+
+<p>Le sol battu, salp&ecirc;tr&eacute;, est impr&eacute;gn&eacute; de boue: une brass&eacute;e de paille est
+d&eacute;pos&eacute;e, en guise de tapis, au pied du comptoir de l'ogresse, situ&eacute; &agrave;
+droite de la porte et au-dessous du quinquet.</p>
+
+<p>De chaque c&ocirc;t&eacute; de cette salle, il y a six tables; d'un bout elles sont
+scell&eacute;es au mur, ainsi que les bancs qui les accompagnent. Au fond une
+porte donne dans une cuisine; &agrave; droite, pr&egrave;s du comptoir, existe une
+sortie sur l'all&eacute;e qui conduit aux taudis o&ugrave; l'on couche &agrave; trois sous la
+nuit.</p>
+
+<p>Maintenant quelques mots de l'ogresse et de ses h&ocirc;tes.</p>
+
+<p>L'ogresse s'appelle la m&egrave;re Ponisse; sa triple profession consiste &agrave;
+loger, &agrave; tenir un cabaret, et &agrave; louer des v&ecirc;tements aux mis&eacute;rables
+cr&eacute;atures qui pullulent dans ces rues immondes.</p>
+
+<p>L'ogresse a quarante ans environ. Elle est grande, robuste, corpulente,
+haute en couleur et quelque peu barbue. Sa voix rauque, virile, ses gros
+bras, ses larges mains, annoncent une force peu commune; elle porte sur
+son bonnet un vieux foulard rouge et jaune; un ch&acirc;le de poil de lapin se
+croise sur sa poitrine et se noue derri&egrave;re son dos; sa robe de laine
+verte laisse voir des sabots noirs souvent incendi&eacute;s par sa
+chaufferette; enfin le teint de l'ogresse est cuivr&eacute;, enflamm&eacute; par
+l'abus des liqueurs fortes.</p>
+
+<p>Le comptoir, plaqu&eacute; de plomb, est garni de brocs cercl&eacute;s de fer et de
+diff&eacute;rentes mesures d'&eacute;tain; sur une tablette attach&eacute;e au mur, on voit
+plusieurs flacons de verre fa&ccedil;onn&eacute;s de mani&egrave;re &agrave; repr&eacute;senter la figure
+en pied de l'empereur.</p>
+
+<p>Ces bouteilles renferment des breuvages frelat&eacute;s de couleur rose et
+verte, connus sous le nom de <i>parfait-amour</i> et de <i>consolation</i>.</p>
+
+<p>Enfin, un gros chat noir &agrave; prunelles jaunes, accroupi pr&egrave;s de l'ogresse,
+semble le d&eacute;mon familier de ce lieu.</p>
+
+<p>Par un contraste qui semblerait impossible si l'on ne savait que l'&acirc;me
+humaine est un ab&icirc;me imp&eacute;n&eacute;trable... une sainte branche de buis de
+P&acirc;ques, achet&eacute;e &agrave; l'&eacute;glise par l'ogresse, &eacute;tait plac&eacute;e derri&egrave;re la bo&icirc;te
+d'une ancienne pendule &agrave; coucou.</p>
+
+<p>Deux hommes &agrave; figure sinistre, &agrave; barbe h&eacute;riss&eacute;e, v&ecirc;tus presque de
+haillons, touchaient &agrave; peine au broc de vin qu'on leur avait servi, ils
+parlaient &agrave; voix basse d'un air inquiet.</p>
+
+<p>L'un d'eux surtout, tr&egrave;s-p&acirc;le, presque livide, rabattait souvent jusque
+sur ses sourcils un mauvais bonnet grec dont il &eacute;tait coiff&eacute;; il tenait
+sa main gauche presque toujours cach&eacute;e, ayant soin de la dissimuler,
+autant que possible, lorsqu'il &eacute;tait oblig&eacute; de s'en servir.</p>
+
+<p>Plus loin s'attablait un jeune homme de seize ans &agrave; peine, &agrave; la figure
+imberbe, h&acirc;ve, creuse, plomb&eacute;e, au regard &eacute;teint; ses longs cheveux
+noirs flottaient autour de son cou; cet adolescent, type du vice
+pr&eacute;coce, fumait une courte pipe blanche. Le dos appuy&eacute; au mur, les deux
+mains dans les poches de sa blouse, les jambes &eacute;tendues sur le banc, il
+ne quittait sa pipe que pour boire &agrave; m&ecirc;me d'une canette d'eau-de-vie
+plac&eacute;e devant lui.</p>
+
+<p>Les autres habitu&eacute;s du tapis-franc, hommes ou femmes, n'offraient rien
+de remarquable, leurs physionomies &eacute;taient f&eacute;roces ou abruties, leur
+gaiet&eacute; grossi&egrave;re ou licencieuse, leur silence sombre ou stupide.</p>
+
+<p>Tels &eacute;taient les h&ocirc;tes du tapis-franc lorsque l'inconnu, le Chourineur
+et la Goualeuse y entr&egrave;rent.</p>
+
+<p>Ces trois derniers personnages jouent un r&ocirc;le trop important dans ce
+r&eacute;cit, leurs figures sont trop caract&eacute;ris&eacute;es, pour que nous ne les
+mettions pas en relief.</p>
+
+<p>Le Chourineur, homme de haute taille et de constitution athl&eacute;tique, a
+des cheveux d'un blond p&acirc;le tirant sur le blanc, des sourcils &eacute;pais et
+d'&eacute;normes favoris d'un roux ardent.</p>
+
+<p>Le h&acirc;le, la mis&egrave;re, les rudes labeurs du bagne ont bronz&eacute; son teint de
+cette couleur sombre, oliv&acirc;tre, pour ainsi dire, particuli&egrave;re aux
+for&ccedil;ats.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; son terrible surnom, les traits de cet homme expriment plut&ocirc;t une
+sorte d'audace brutale que la f&eacute;rocit&eacute;; quoique la partie post&eacute;rieure de
+son cr&acirc;ne, singuli&egrave;rement d&eacute;velopp&eacute;e, annonce la pr&eacute;dominance des
+app&eacute;tits meurtriers et charnels.</p>
+
+<p>Le Chourineur porte une mauvaise blouse bleue, un pantalon de gros
+velours primitivement vert, et dont on ne peut distinguer la couleur
+sous l'&eacute;paisse couche de boue qui le couvre.</p>
+
+<p>Par une anomalie &eacute;trange, les traits de la Goualeuse offrent un de ces
+types ang&eacute;liques et candides qui conservent leur id&eacute;alit&eacute; m&ecirc;me au milieu
+de la d&eacute;pravation, comme si la cr&eacute;ature &eacute;tait impuissante &agrave; effacer par
+ses vices la noble empreinte que Dieu a mise au front de quelques &ecirc;tres
+privil&eacute;gi&eacute;s.</p>
+
+<p>La Goualeuse avait seize ans et demi.</p>
+
+<p>Le front le plus pur, le plus blanc, surmontait son visage d'un ovale
+parfait; une frange de cils, tellement longs qu'ils frisaient un peu,
+voilait &agrave; demi ses grands yeux bleus. Le duvet de la premi&egrave;re jeunesse
+veloutait ses joues rondes et vermeilles. Sa petite bouche purpurine,
+son nez fin et droit, son menton &agrave; fossette, &eacute;taient d'une adorable
+suavit&eacute; de lignes. De chaque c&ocirc;t&eacute; de ses tempes satin&eacute;es, une natte de
+cheveux d'un blond cendr&eacute; magnifique descendait en s'arrondissant
+jusqu'au milieu de la joue, remontait derri&egrave;re l'oreille dont on
+apercevait le lobe d'ivoire ros&eacute;, puis disparaissait sous les plis
+serr&eacute;s d'un grand mouchoir de cotonnade &agrave; carreaux bleus, et nou&eacute;, comme
+on dit vulgairement, en <i>marmotte</i>.</p>
+
+<p>Un collier de grains de corail entourait son cou d'une beaut&eacute; et d'une
+blancheur &eacute;blouissantes. Sa robe d'al&eacute;pine brune, beaucoup trop large,
+laissait deviner une taille fine, souple et ronde comme un jonc. Un
+mauvais petit ch&acirc;le orange, &agrave; franges vertes, se croisait sur son sein.</p>
+
+<p>Le charme de la voix de la Goualeuse avait frapp&eacute; son d&eacute;fenseur inconnu.
+En effet, cette voix douce, vibrante, harmonieuse, avait un attrait si
+irr&eacute;sistible, que la tourbe de sc&eacute;l&eacute;rats et de femmes perdues au milieu
+desquels vivait cette jeune fille la suppliaient souvent de chanter,
+l'&eacute;coutaient avec ravissement et l'avaient surnomm&eacute;e la <i>Goualeuse</i> (la
+chanteuse).</p>
+
+<p>La Goualeuse avait re&ccedil;u un autre surnom, d&ucirc; sans doute &agrave; la candeur
+virginale de ses traits...</p>
+
+<p>On l'appelait encore <i>Fleur-de-Marie</i>, mots qui en argot signifient la
+<i>Vierge</i>.</p>
+
+<p>Pourrons-nous faire comprendre au lecteur notre singuli&egrave;re impression,
+lorsqu'au milieu de ce vocabulaire inf&acirc;me, o&ugrave; les mots qui signifient le
+vol, le sang, le meurtre, sont encore plus hideux et plus effrayants que
+les hideuses et effrayantes choses qu'ils expriment, lorsque nous avons,
+disons-nous, surpris cette m&eacute;taphore d'une po&eacute;sie si douce, si
+tendrement pieuse: <i>Fleur-de-Marie</i>?</p>
+
+<p>Ne dirait-on pas un beau lis &eacute;levant la neige odorante de son calice
+immacul&eacute; au milieu d'un champ de carnage?</p>
+
+<p>Bizarre contraste, &eacute;trange hasard! Les inventeurs de cette &eacute;pouvantable
+langue se sont ainsi &eacute;lev&eacute;s jusqu'&agrave; une sainte po&eacute;sie! Ils ont pr&ecirc;t&eacute; un
+charme de plus &agrave; la chaste pens&eacute;e qu'ils voulaient exprimer!</p>
+
+<p>Ces r&eacute;flexions n'am&egrave;nent-elles pas &agrave; croire, en songeant ainsi &agrave;
+d'autres contrastes qui rompent souvent l'horrible monotonie des
+existences les plus criminelles, que certains principes de moralit&eacute;, de
+pi&eacute;t&eacute;, pour ainsi dire inn&eacute;s, jettent encore quelquefois &ccedil;&agrave; et l&agrave; de
+vives lueurs dans les &acirc;mes les plus t&eacute;n&eacute;breuses? Les sc&eacute;l&eacute;rats <i>tout
+d'une pi&egrave;ce</i> sont des ph&eacute;nom&egrave;nes assez rares.</p>
+
+<p>Le d&eacute;fenseur de la Goualeuse (nous nommerons cet inconnu Rodolphe)
+paraissait &acirc;g&eacute; de trente &agrave; trente-six ans; sa taille moyenne, svelte,
+parfaitement proportionn&eacute;e, ne semblait pas annoncer la vigueur
+surprenante que cet homme venait de d&eacute;ployer dans sa lutte avec
+l'athl&eacute;tique Chourineur.</p>
+
+<p>Il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; tr&egrave;s-difficile d'assigner un caract&egrave;re certain &agrave; la
+physionomie de Rodolphe; elle r&eacute;unissait les contrastes les plus
+bizarres.</p>
+
+<p>Ses traits &eacute;taient r&eacute;guli&egrave;rement beaux, trop beaux peut-&ecirc;tre pour un
+homme.</p>
+
+<p>Son teint d'une p&acirc;leur d&eacute;licate, ses grands yeux d'un brun orang&eacute;,
+presque toujours &agrave; demi ferm&eacute;s et entour&eacute;s d'une l&eacute;g&egrave;re aur&eacute;ole d'azur,
+sa d&eacute;marche nonchalante, son regard distrait, son sourire ironique,
+semblaient annoncer un homme blas&eacute;, dont la constitution &eacute;tait sinon
+d&eacute;labr&eacute;e, du moins affaiblie par les aristocratiques exc&egrave;s d'une vie
+opulente.</p>
+
+<p>Et pourtant, de sa main &eacute;l&eacute;gante et blanche, Rodolphe venait de
+terrasser un des bandits les plus robustes, les plus redout&eacute;s de ce
+quartier de bandits.</p>
+
+<p>Nous disons <i>aristocratiques exc&egrave;s</i>, parce que l'ivresse d'un vin
+g&eacute;n&eacute;reux diff&egrave;re compl&egrave;tement de l'ivresse d'un affreux breuvage
+frelat&eacute;; parce qu'en un mot, aux yeux de l'observateur, les exc&egrave;s
+diff&egrave;rent de sympt&ocirc;mes comme ils diff&egrave;rent de nature et d'esp&egrave;ce.</p>
+
+<p>Certains plis du front de Rodolphe r&eacute;v&eacute;laient le penseur profond,
+l'homme essentiellement contemplatif... et pourtant la fermet&eacute; des
+contours de sa bouche, son port de t&ecirc;te quelquefois imp&eacute;rieux et hardi,
+d&eacute;celaient alors l'homme d'action dont la force physique, dont l'audace,
+exercent toujours sur la foule un irr&eacute;sistible ascendant.</p>
+
+<p>Souvent son regard se chargeait d'une triste m&eacute;lancolie, et tout ce que
+la commis&eacute;ration a de plus secourable, tout ce que la piti&eacute; a de plus
+touchant, se peignait sur son visage. D'autres fois, au contraire, le
+regard de Rodolphe devenait dur, m&eacute;chant; ses traits exprimaient tant de
+d&eacute;dain et de cruaut&eacute; qu'on ne pouvait le croire capable de ressentir
+aucune &eacute;motion douce.</p>
+
+<p>La suite de ce r&eacute;cit montrera quel ordre de faits ou d'id&eacute;es excitait
+chez lui des passions si contraires.</p>
+
+<p>Dans sa lutte avec le Chourineur, Rodolphe n'avait t&eacute;moign&eacute; ni col&egrave;re ni
+haine contre cet adversaire indigne de lui. Confiant dans sa force, dans
+son adresse, dans son agilit&eacute;, il n'avait eu qu'un m&eacute;pris railleur pour
+l'esp&egrave;ce de b&ecirc;te brute qu'il venait de terrasser.</p>
+
+<p>Pour achever le portrait de Rodolphe, nous dirons que ses cheveux
+&eacute;taient ch&acirc;tain clair, de la m&ecirc;me nuance que ses sourcils noblement
+arqu&eacute;s et que sa petite moustache fine et soyeuse; son menton un peu
+saillant &eacute;tait soigneusement ras&eacute;.</p>
+
+<p>Du reste, les mani&egrave;res et le langage qu'il affectait avec une incroyable
+aisance donnaient &agrave; Rodolphe une compl&egrave;te ressemblance avec les h&ocirc;tes de
+l'ogresse. Son cou svelte, aussi &eacute;l&eacute;gamment model&eacute; que celui du Bacchus
+indien, &eacute;tait entour&eacute; d'une cravate noire nou&eacute;e n&eacute;gligemment, et dont
+les bouts retombaient sur le collet de sa blouse bleue, d'une nuance
+blanch&acirc;tre annon&ccedil;ant la v&eacute;tust&eacute;. Une double rang&eacute;e de clous armait ses
+gros souliers. Enfin, sauf ses mains d'une distinction rare, rien ne le
+distinguait mat&eacute;riellement des h&ocirc;tes du tapis-franc; tandis que son air
+de r&eacute;solution, et, pour ainsi dire, d'audacieuse s&eacute;r&eacute;nit&eacute;, mettait entre
+eux et lui une distance &eacute;norme.</p>
+
+<p>En entrant dans le tapis-franc, le Chourineur, posant une de ses larges
+mains velues sur l'&eacute;paule de Rodolphe, s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Salut au ma&icirc;tre du Chourineur!... Oui, les amis, ce cadet-l&agrave; vient de
+me rincer... Avis aux amateurs qui auraient l'id&eacute;e de se faire casser
+les reins ou crever la <i>sorbonne</i><a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>, en comptant le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole
+qui, cette fois-ci, trouvera son ma&icirc;tre... J'en r&eacute;ponds et je le parie!</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, depuis l'ogresse jusqu'au dernier des habitu&eacute;s du
+tapis-franc, tous regard&egrave;rent le vainqueur du Chourineur avec un respect
+craintif.</p>
+
+<p>Les uns recul&egrave;rent leurs verres et leurs brocs au bout de la table
+qu'ils occupaient, s'empressant de faire une place &agrave; Rodolphe, dans le
+cas o&ugrave; il aurait voulu se placer &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'eux; d'autres s'approch&egrave;rent
+du Chourineur pour lui demander &agrave; voix basse quelques d&eacute;tails sur cet
+inconnu qui d&eacute;butait si victorieusement dans le <i>monde</i>.</p>
+
+<p>L'ogresse, enfin, avait adress&eacute; &agrave; Rodolphe l'un de ses plus gracieux
+sourires. Chose inou&iuml;e, exorbitante, fabuleuse dans les fastes du
+Lapin-Blanc, elle s'&eacute;tait lev&eacute;e de son comptoir pour venir prendre les
+ordres de Rodolphe et savoir ce qu'il fallait servir &agrave; sa <i>soci&eacute;t&eacute;</i>,
+attention que l'ogresse n'avait jamais eue pour le fameux Ma&icirc;tre
+d'&eacute;cole, terrible sc&eacute;l&eacute;rat qui faisait trembler le Chourineur lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Un des deux hommes &agrave; figure sinistre que nous avons signal&eacute;s (celui qui,
+tr&egrave;s-p&acirc;le, cachait sa main gauche et rabattait toujours son bonnet grec
+sur son front) se pencha vers l'ogresse, qui essuyait soigneusement la
+table de Rodolphe, et lui dit d'une voix enrou&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole n'est pas venu aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit la m&egrave;re Ponisse.</p>
+
+<p>&mdash;Et hier?</p>
+
+<p>&mdash;Il est venu.</p>
+
+<p>&mdash;Avec sa nouvelle <i>largue</i><a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>?</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;a! est-ce que tu me prends pour un <i>raille</i><a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>, avec des
+drogueries? Est-ce que tu crois que je vais <i>manger</i> mes pratiques sur
+<i>l'orgue</i><a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>? dit l'ogresse d'une voix brutale.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai rendez-vous ce soir avec le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, r&eacute;p&eacute;ta le brigand,
+nous avons des affaires ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a doit &ecirc;tre du propre, vos affaires, tas <i>d'escarpes</i><a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a> que vous
+&ecirc;tes!</p>
+
+<p>&mdash;Escarpes! r&eacute;p&eacute;ta le bandit d'un air irrit&eacute;, c'est les escarpes qui te
+font vivre!</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! vas-tu me donner la paix! s'&eacute;cria l'ogresse d'un air mena&ccedil;ant,
+en levant sur le questionneur le broc qu'elle tenait &agrave; la main.</p>
+
+<p>L'homme se remit &agrave; sa place en grommelant.</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie, entrant dans la taverne de l'ogresse sur les pas du
+Chourineur, avait &eacute;chang&eacute; un signe de t&ecirc;te amical avec l'adolescent &agrave;
+figure fl&eacute;trie.</p>
+
+<p>Le Chourineur dit &agrave; ce dernier:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! Barbillon, tu <i>pitanches</i> donc toujours de l'<i>eau d'aff</i><a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours! j'aime mieux faire la <i>tortue</i> et avoir des <i>philosophes</i>
+aux <i>arpions</i> que d'&ecirc;tre sans <i>eau d'aff</i> dans l'<i>avaloir</i> et sans
+<i>tr&eacute;foin</i> dans ma <i>chiffarde</i><a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>, dit le jeune homme d'une voix cass&eacute;e,
+sans changer de position et en lan&ccedil;ant d'&eacute;normes bouff&eacute;es de tabac.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, m&egrave;re Ponisse, dit la Goualeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, Fleur-de-Marie, r&eacute;pondit l'ogresse en s'approchant de la
+jeune fille pour inspecter les v&ecirc;tements qui couvraient la malheureuse
+et qu'elle lui avait lou&eacute;s.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cet examen, elle lui dit avec une sorte de satisfaction bourrue:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un plaisir de te louer des effets, &agrave; toi... tu es propre comme
+une petite chatte... aussi je n'aurais pas confi&eacute; ce joli ch&acirc;le orange &agrave;
+des canailles comme la Tourneuse ou la T&ecirc;te-de-Mort. Mais aussi c'est
+moi qui t'ai <i>&eacute;duqu&eacute;e</i> depuis ta sortie de prison... et il faut &ecirc;tre
+juste, il n'y a pas un meilleur sujet que toi dans toute la Cit&eacute;.</p>
+
+<p>La Goualeuse baissa la t&ecirc;te et ne parut nullement fi&egrave;re des louanges de
+l'ogresse.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! dit Rodolphe, vous avez du buis b&eacute;nit sur votre coucou, la
+m&egrave;re?</p>
+
+<p>Et il montra du doigt le saint rameau plac&eacute; derri&egrave;re la vielle horloge.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, faut-il pas vivre comme des pa&iuml;ens! r&eacute;pondit na&iuml;vement
+l'horrible femme.</p>
+
+<p>Puis, s'adressant &agrave; Fleur-de-Marie, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, la Goualeuse, est-ce que tu ne vas pas nous <i>goualer</i> une de
+tes <i>goualantes</i><a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>?</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s souper, m&egrave;re Ponisse, dit le Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que je vais vous servir, mon brave? dit l'ogresse &agrave;
+Rodolphe, dont elle voulait se faire bien venir et peut-&ecirc;tre au besoin
+acheter le soutien.</p>
+
+<p>&mdash;Demandez au Chourineur, la m&egrave;re; il r&eacute;gale; moi, je paye.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit l'ogresse en se tournant vers le bandit, qu'est-ce que tu
+veux &agrave; souper, mauvais chien?</p>
+
+<p>&mdash;Deux doubles <i>cholettes</i> de <i>tortu</i> &agrave; douze, un <i>arlequin</i> et trois
+cro&ucirc;tons de <i>lartif</i> bien tendre (deux litres de vin &agrave; douze sous, trois
+cro&ucirc;tons de pain tr&egrave;s-tendre) et un <i>arlequin</i><a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>, dit le Chourineur,
+apr&egrave;s avoir un moment m&eacute;dit&eacute; sur la composition de ce <i>menu</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que tu es toujours un fameux <i>licheur</i> et que tu as toujours
+une passion pour les <i>arlequins</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! maintenant, la Goualeuse, dit le Chourineur, as-tu faim?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu autre chose qu'un <i>arlequin</i>, ma fille? dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non... ma faim a pass&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Mais regarde donc <i>mon ma&icirc;tre</i>... ma fille! dit le Chourineur en riant
+d'un gros rire et indiquant Rodolphe du regard. Est-ce que tu n'oses pas
+le reluquer?</p>
+
+<p>La Goualeuse rougit et baissa les yeux sans r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>Au bout de quelques moments, l'ogresse vint elle-m&ecirc;me placer sur la
+table de Rodolphe un broc de vin, un pain et l'<i>arlequin</i>, dont nous
+n'essayerons pas de donner une id&eacute;e au lecteur, mais que le Chourineur
+sembla trouver parfaitement de son go&ucirc;t, car il s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Quel plat! Dieu de Dieu!... quel plat! C'est comme un omnibus! Il y en
+a pour tous les go&ucirc;ts, pour ceux qui font gras et pour ceux qui font
+maigre, pour ceux qui aiment le sucre et ceux qui aiment le poivre...
+Des pilons de volaille, des queues de poisson, des os de c&ocirc;telette, des
+cro&ucirc;tes de p&acirc;t&eacute;, de la friture, du fromage, des l&eacute;gumes, des t&ecirc;tes de
+b&eacute;casse, du biscuit et de la salade. Mais mange donc, la Goualeuse...
+c'est du soign&eacute;... Est-ce que tu as noc&eacute; aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Noc&eacute;! ah bien oui! J'ai mang&eacute; ce matin comme toujours, mon sou de lait
+et mon sou de pain.</p>
+
+<p>L'entr&eacute;e d'un nouveau personnage dans le cabaret interrompit toutes les
+conversations et fit lever toutes les t&ecirc;tes.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme entre les deux &acirc;ges, alerte et robuste, portant veste
+et casquette, parfaitement au fait des usages du tapis-franc; il employa
+le langage familier &agrave; ses h&ocirc;tes pour demander &agrave; souper.</p>
+
+<p>Quoique cet &eacute;tranger ne f&ucirc;t pas un des habitu&eacute;s du tapis-franc, on ne
+fit bient&ocirc;t plus attention &agrave; lui: il &eacute;tait <i>jug&eacute;</i>.</p>
+
+<p>Pour reconna&icirc;tre leurs pareils, les bandits, comme les honn&ecirc;tes gens,
+ont un coup d'&oelig;il s&ucirc;r.</p>
+
+<p>Ce nouvel arrivant s'&eacute;tait plac&eacute; de fa&ccedil;on &agrave; pouvoir observer les deux
+individus &agrave; figure sinistre dont l'un avait demand&eacute; le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole.
+Il ne les quittait pas du regard; mais, par leur position, ceux-ci ne
+pouvaient s'apercevoir de la surveillance dont ils &eacute;taient l'objet.</p>
+
+<p>Les conversations, un moment interrompues, reprirent leur cours. Malgr&eacute;
+son audace, le Chourineur t&eacute;moignait une sorte de d&eacute;f&eacute;rence &agrave; Rodolphe;
+il n'osait pas le tutoyer.</p>
+
+<p>Cet homme ne respectait pas les lois, mais il respectait la force.</p>
+
+<p>&mdash;Foi d'homme! dit-il &agrave; Rodolphe, quoique j'aie eu ma danse, je suis
+tout de m&ecirc;me flatt&eacute; de vous avoir rencontr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que tu trouves l'<i>arlequin</i> de ton go&ucirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord... et puis parce que je grille de vous voir vous crocher avec
+le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, lui qui m'a toujours rinc&eacute;... le voir rinc&eacute; &agrave; son
+tour... &ccedil;a me flattera...</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;, est-ce que tu crois que pour t'amuser je vais sauter comme un
+bouledogue sur le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais il sautera sur vous d&egrave;s qu'il entendra dire que vous &ecirc;tes
+plus fort que lui, r&eacute;pondit le Chourineur en se frottant les mains.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai encore assez de monnaie pour lui donner sa paye! dit
+nonchalamment Rodolphe; puis il reprit: Ah &ccedil;&agrave;, il fait un temps de
+chien... si nous demandions un pot <i>d'eau d'aff</i> avec du sucre, &ccedil;a
+mettrait peut-&ecirc;tre la Goualeuse en train de chanter...</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a me va, dit le Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour faire connaissance nous nous dirons qui nous sommes, ajouta
+Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;L'Albinos, dit Chourineur, <i>fagot affranchi</i> (for&ccedil;at lib&eacute;r&eacute;),
+d&eacute;bardeur de bois flott&eacute; au quai Saint-Paul, gel&eacute; pendant l'hiver, r&ocirc;ti
+pendant l'&eacute;t&eacute;, voil&agrave; mon caract&egrave;re, dit le convive de Rodolphe en
+faisant le salut militaire avec sa main gauche. Ah &ccedil;&agrave;, ajouta-t-il, et
+vous, mon ma&icirc;tre, c'est la premi&egrave;re fois qu'on vous voit dans la Cit&eacute;...
+C'est pas pour vous le reprocher, mais vous y &ecirc;tes entr&eacute; cr&acirc;nement sur
+mon cr&acirc;ne et tambour battant sur ma peau. Nom d'un nom, quel
+roulement!... surtout les coups de poing de la fin... J'en reviens
+toujours l&agrave;, comme <i>c'&eacute;tait fignol&eacute;</i>!... Mais vous avez un autre m&eacute;tier
+que de rincer le Chourineur?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis peintre en &eacute;ventails! et je m'appelle Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Peintre en &eacute;ventails! C'est donc &ccedil;a que vous avez les mains si
+blanches, dit le Chourineur. C'est &eacute;gal, si tous vos camarades sont
+comme vous, il para&icirc;t qu'il faut &ecirc;tre pas mal fort pour faire cet
+&eacute;tat-l&agrave;... Mais puisque vous &ecirc;tes ouvrier, et sans doute un honn&ecirc;te
+ouvrier... pourquoi venez-vous dans un tapis-franc, o&ugrave; il n'y a que des
+<i>grinches</i>, des <i>escarpes</i> ou des <i>fagots affranchis</i> comme moi, et qui
+ne peuvent aller ailleurs?</p>
+
+<p>&mdash;Je viens ici, parce que j'aime la bonne soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Hum!... hum!... dit le Chourineur en secouant la t&ecirc;te d'un air de
+doute. Je vous ai trouv&eacute; dans l'all&eacute;e de Bras-Rouge; enfin... suffit...
+Vous dites que vous ne le connaissez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu vas m'ennuyer encore longtemps avec ton Bras-Rouge, que
+l'enfer confonde... si &ccedil;a pla&icirc;t &agrave; Lucifer!...</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, mon ma&icirc;tre, vous vous d&eacute;fiez peut-&ecirc;tre de moi, et vous n'avez
+pas tort... Mais, si vous voulez, je vous raconterai mon histoire... &agrave;
+condition que vous m'apprendrez &agrave; donner les coups de poing qui ont &eacute;t&eacute;
+le bouquet de ma racl&eacute;e... j'y tiens.</p>
+
+<p>&mdash;J'y consens, Chourineur, tu me diras ton histoire... et la Goualeuse
+dira aussi la sienne.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a va, reprit le Chourineur... Il fait un temps &agrave; ne pas mettre un
+sergent de ville dehors... &ccedil;a nous amusera... Veux-tu, la Goualeuse?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien; mais &ccedil;a ne sera pas long, dit Fleur-de-Marie...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous nous direz la v&ocirc;tre, camarade Rodolphe? ajouta le Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je commencerai...</p>
+
+<p>&mdash;Peintre d'&eacute;ventails, dit la Goualeuse, c'est un bien joli m&eacute;tier.</p>
+
+<p>&mdash;Et combien gagnez-vous, &agrave; vous &eacute;reinter &agrave; &ccedil;a? dit le Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis &agrave; ma t&acirc;che, r&eacute;pondit Rodolphe; mes bonnes journ&eacute;es vont &agrave;
+quatre francs, quelquefois &agrave; cinq, mais dans l'&eacute;t&eacute;, parce que les jours
+sont longs.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous fl&acirc;nez souvent, gueusard?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tant que j'ai de l'argent: d'abord six sous pour ma nuit dans mon
+garni.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez, monseigneur... vous couchez &agrave; six sous, vous! dit le
+Chourineur en portant la main &agrave; son bonnet...</p>
+
+<p>Ce mot <i>monseigneur</i>, dit ironiquement par le Chourineur, fit sourire
+imperceptiblement Rodolphe, qui reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je tiens &agrave; mes aises et &agrave; la propret&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;En voil&agrave; un pair de France! un banquier! un riche! s'&eacute;cria le
+Chourineur, il couche &agrave; six.</p>
+
+<p>&mdash;Avec &ccedil;a, continua Rodolphe, quatre sous de tabac, &ccedil;a fait dix; quatre
+sous &agrave; d&eacute;jeuner, quatorze; quinze sous &agrave; d&icirc;ner; un ou deux sous
+d'eau-de-vie, &ccedil;a me fait dans les environs de trente <i>ronds</i> (sous) par
+jour. Je n'ai pas besoin de travailler toute la semaine; le reste du
+temps je fais la noce.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre famille? dit la Goualeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Le chol&eacute;ra l'a mang&eacute;e, reprit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'ils &eacute;taient, vos parents? demanda la Goualeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Fripiers sous les piliers des Halles, n&eacute;gociants en vieux chiffons.</p>
+
+<p>&mdash;Et combien que vous avez vendu leur fonds? dit le Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais trop jeune, c'est mon tuteur, qui l'a vendu; quand j'ai &eacute;t&eacute;
+<i>major</i>, je lui ai red&ucirc; trente francs... Voil&agrave; mon h&eacute;ritage.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre ma&icirc;tre fabricant, &agrave; cette heure? demanda le Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;Mon <i>singe</i><a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>? Il s'appelle M. Borel, rue des Bourdonnais, b&ecirc;te...
+mais brutal:... voleur... mais avare; il aime autant se faire crever un
+&oelig;il que faire la paye aux ouvriers. Voil&agrave; son signalement; s'il
+s'&eacute;gare, laissez-le se perdre, ne le ramenez pas &agrave; sa fabrique. J'ai &eacute;t&eacute;
+apprenti chez lui depuis l'&acirc;ge de quinze ans, j'ai eu un bon num&eacute;ro &agrave; la
+conscription; je demeure rue de la Juiverie, au quatri&egrave;me sur le devant;
+je m'appelle Rodolphe Durand... Voil&agrave; mon histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, &agrave; ton tour, la Goualeuse, dit le Chourineur; je garde mon
+histoire pour la bonne bouche.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Histoire de la Goualeuse.</a></h3>
+
+
+<p>&mdash;Commen&ccedil;ons d'abord par le commencement, dit le Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... tes parents? reprit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne les connais pas, dit Fleur-de-Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bah! fit le Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;Ni vus, ni connus; n&eacute;e sous un chou, comme on dit aux enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, c'est dr&ocirc;le, la Goualeuse!... nous sommes de la m&ecirc;me famille...</p>
+
+<p>&mdash;Toi aussi, Chourineur?</p>
+
+<p>&mdash;Orphelin du pav&eacute; de Paris, tout comme toi, ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce qui t'a &eacute;lev&eacute;e, la Goualeuse? demanda Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas... Du plus loin qu'il m'en souvient, je crois, sept &agrave;
+huit ans, j'&eacute;tais avec une vieille borgnesse qu'on appelait la
+Chouette... parce qu'elle avait un nez crochu, un &oelig;il vert tout rond,
+et qu'elle ressemblait &agrave; une chouette qui aurait un &oelig;il crev&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... ah!... Ah!... Je la vois d'ici, la Chouette! s'&eacute;cria le
+Chourineur en riant.</p>
+
+<p>&mdash;La borgnesse, reprit Fleur-de-Marie, me faisait vendre, le soir, du
+sucre d'orge sur le Pont-Neuf; mani&egrave;re de demander l'aum&ocirc;ne... Quand je
+n'apportais pas au moins dix sous en rentrant, la Chouette me battait au
+lieu de me donner &agrave; souper.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, ma fille, dit le Chourineur, un coup de pied en guise de
+pain, avec des calottes pour mettre dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, oui...</p>
+
+<p>&mdash;Et tu es s&ucirc;re que cette femme n'&eacute;tait pas ta m&egrave;re? demanda Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis s&ucirc;re, la Chouette me l'a assez reproch&eacute;, d'&ecirc;tre sans p&egrave;re et
+m&egrave;re; elle me disait toujours qu'elle m'avait ramass&eacute;e dans la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, reprit le Chourineur, tu avais une danse pour fricot, quand tu
+ne faisais pas une recette de dix sous?</p>
+
+<p>&mdash;Un verre d'eau par l&agrave;-dessus, et j'allais grelotter toute la nuit dans
+une paillasse &eacute;tendue par terre et o&ugrave; la borgnesse avait fait un trou
+pour me fourrer... Tenez, on croit comme &ccedil;a que la paille est chaude; eh
+bien on se trompe.</p>
+
+<p>&mdash;La <i>plume de Beauce</i><a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>! s'&eacute;cria le Chourineur, tu as raison, ma
+fille, c'est une vraie gel&eacute;e; le fumier vaudrait cent fois mieux! Mais
+on fait sa t&ecirc;te, on dit: C'est canaille... &ccedil;'a &eacute;t&eacute; port&eacute;!</p>
+
+<p>Cette plaisanterie fit sourire Fleur-de-Marie qui continua:</p>
+
+<p>&mdash;Le lendemain matin la borgnesse me donnait la m&ecirc;me ration pour
+d&eacute;jeuner que pour souper, et je m'en allais &agrave; Montfaucon chercher des
+vers de terre pour amorcer le poisson; car dans le jour la Chouette
+tenait sa boutique de lignes &agrave; p&ecirc;cher sous le pont Notre-Dame... Pour un
+enfant de sept ans qui meurt de faim et de froid, il y a loin, allez...
+de la rue de la Mortellerie &agrave; Montfaucon.</p>
+
+<p>&mdash;L'exercice t'a fait pousser droite comme un jonc, ma fille; faut pas
+te plaindre de &ccedil;a, dit le Chourineur battant le briquet pour allumer sa
+pipe.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, je revenais &eacute;reint&eacute;e avec un plein panier de vers. Alors, sur
+le midi, la Chouette me donnait un bon morceau de pain, et je ne
+laissais pas la mie, je t'en r&eacute;ponds.</p>
+
+<p>&mdash;De ne pas manger, &ccedil;a t'a rendu la taille fine comme une gu&ecirc;pe, ma
+fille: faut pas te plaindre de &ccedil;a, dit le Chourineur en aspirant
+bruyamment quelques bouff&eacute;es de tabac. Mais qu'est-ce que vous avez
+donc, camarade? Non, je veux dire ma&icirc;tre Rodolphe? Vous avez l'air tout
+chose... Est-ce parce que c'te jeunesse a eu de la mis&egrave;re? Tiens... nous
+en avons tous eu de la mis&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je te d&eacute;fie bien d'avoir &eacute;t&eacute; aussi malheureux que moi, Chourineur,
+dit Fleur-de-Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, la Goualeuse!... Mais figure-toi donc, ma fille, que t'&eacute;tais
+comme une reine aupr&egrave;s de moi! Au moins, quand tu &eacute;tais petite, tu
+couchais sur de la paille et tu mangeais du pain... Moi, je couchais les
+bonnes nuits dans les fours &agrave; pl&acirc;tre de Clichy, en vrai <i>gou&eacute;peur</i>
+(vagabond), et je me restaurais avec des feuilles de chou que je
+ramassais au coin des bornes; mais, le plus souvent, comme il y avait
+trop loin pour aller aux fours &agrave; pl&acirc;tre de Clichy, vu que la fringale me
+cassait les jambes, je me couchais sous les grosses pierres du Louvre...
+et l'hiver j'avais des draps blancs... quand il tombait de la neige.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, un homme, c'est bien plus dur; mais une pauvre petite fille,
+dit Fleur-de-Marie; avec &ccedil;a, j'&eacute;tais grosse comme une mauviette.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te rappelles &ccedil;a, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien: quand la Chouette me battait, je tombais toujours du
+premier coup; alors elle se mettait &agrave; tr&eacute;pigner sur moi en criant:
+&laquo;Cette petite gueuse-l&agrave;! elle n'a pas pour deux liards de force: &ccedil;a ne
+peut pas seulement supporter deux calottes.&raquo; Et puis elle m'appelait la
+P&eacute;griotte; j'ai pas eu d'autre nom, &ccedil;'a &eacute;t&eacute; mon bapt&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme moi, j'ai eu le bapt&ecirc;me des chiens perdus: on m'appelait
+chose... machin... ou l'Albinos. C'est &eacute;tonnant, comme nous nous
+ressemblons, ma fille, dit le Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Fleur-de-Marie, qui s'adressait presque toujours &agrave; cet
+homme; ressentant malgr&eacute; elle une sorte de honte en pr&eacute;sence de
+Rodolphe, elle osait &agrave; peine lever les yeux, quoiqu'il par&ucirc;t appartenir
+&agrave; l'esp&egrave;ce de gens avec lesquels elle vivait habituellement.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand tu avais &eacute;t&eacute; chercher des vers pour la Chouette, qu'est-ce
+que tu faisais? demanda le Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;La borgnesse m'envoyait mendier autour d'elle jusqu'&agrave; la nuit; car le
+soir elle allait faire de la friture sur le Pont-Neuf. Dame! &agrave; cette
+heure-l&agrave;, mon morceau de pain &eacute;tait bien loin: mais si j'avais le
+malheur de demander &agrave; manger &agrave; la Chouette, elle me battait en me
+disant: &laquo;Fais dix sous d'aum&ocirc;ne, P&eacute;griotte, et tu auras &agrave; souper!&raquo;
+Alors, moi, comme j'avais bien faim, et qu'elle me faisait mal, je
+pleurais toutes les larmes de mon corps. La borgnesse me passait mon
+petit &eacute;ventaire de sucre d'orge au cou, et elle me plantait sur le
+Pont-Neuf. Comme je sanglotais! et que je grelottais de froid et de
+faim!...</p>
+
+<p>&mdash;Toujours comme toi, ma fille, dit le Chourineur en interrompant la
+Goualeuse; on ne croirait pas &ccedil;a... mais la faim fait grelotter autant
+que le froid.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, je restais sur le Pont-Neuf jusqu'&agrave; onze heures du soir, ma
+boutique de sucre d'orge au cou et pleurant bien fort. De me voir
+pleurer... souvent &ccedil;a touchait les passants, et quelquefois on me
+donnait jusqu'&agrave; dix, jusqu'&agrave; quinze sous, que je rendais &agrave; la Chouette.</p>
+
+<p>&mdash;Fameuse soir&eacute;e pour une mauviette!</p>
+
+<p>&mdash;Mais voil&agrave;-t-il pas que la borgnesse, qui voyait &ccedil;a...</p>
+
+<p>&mdash;D'un &oelig;il, dit le Chourineur en riant.</p>
+
+<p>&mdash;D'un &oelig;il, si tu veux, puisqu'elle n'en avait qu'un; ne voil&agrave;-t-il pas
+que la borgnesse prend le pli de me donner toujours des coups avant de
+me mettre en faction sur le Pont-Neuf, afin de me faire pleurer devant
+les passants et d'augmenter ainsi ma recette.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'&eacute;tait pas d&eacute;j&agrave; si b&ecirc;te!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tu crois &ccedil;a, toi, Chourineur? J'ai fini par m'endurcir aux coups;
+je voyais que la Chouette rageait quand je ne pleurais pas: alors, pour
+me venger d'elle, plus elle me faisait de mal, plus je riais; et le
+soir, au lieu de sangloter en vendant mes sucres d'orge, je chantais
+comme une alouette, quoique je n'en eusse gu&egrave;re envie... de chanter.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc... des sucres d'orge... c'est &ccedil;a qui devait te faire envie,
+ma pauvre Goualeuse!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je crois bien, Chourineur; mais je n'en avais jamais go&ucirc;t&eacute;;
+c'&eacute;tait mon ambition... et c'est cette ambition qui m'a perdue, tu vas
+voir comment. Un jour, en revenant de mes vers, des gamins m'avaient
+battue et vol&eacute; mon panier. Je rentre, je savais ce qui m'attendait, je
+re&ccedil;ois ma paye et pas de pain. Le soir, avant d'aller au pont, la
+borgnesse, furieuse de ce que je n'avais pas &eacute;trenn&eacute; la veille, au lieu
+de me donner des coups comme d'habitude pour me mettre en train de
+pleurer, me martyrise jusqu'au sang en m'arrachant des cheveux du c&ocirc;t&eacute;
+des tempes, o&ugrave; c'est le plus sensible.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! &ccedil;a c'est trop fort! s'&eacute;cria le bandit en frappant du poing
+sur la table et en fron&ccedil;ant les sourcils. Battre un enfant, bon... mais
+le martyriser, c'est trop fort!</p>
+
+<p>Rodolphe avait attentivement &eacute;cout&eacute; le r&eacute;cit de Fleur-de-Marie; il
+regarda le Chourineur avec &eacute;tonnement. Cet &eacute;clair de sensibilit&eacute; le
+surprenait.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu donc, Chourineur? lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j'ai! Comment! &ccedil;a ne vous fait rien, &agrave; vous? Ce monstre de
+Chouette qui martyrise cet enfant! Vous &ecirc;tes donc aussi dur que vos
+poings!</p>
+
+<p>&mdash;Continue, ma fille, dit Rodolphe &agrave; Fleur-de-Marie, sans r&eacute;pondre &agrave;
+l'interpellation du Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous disais donc que la Chouette me martyrisait pour me faire
+pleurer: moi, &ccedil;a me butte; pour la faire end&ecirc;ver, je me mets &agrave; rire, et
+je m'en vas au pont avec mes sucres d'orge. La borgnesse &eacute;tait &agrave; sa
+po&ecirc;le... De temps en temps, elle me montrait le poing. Alors, au lieu de
+pleurer, je chantais plus fort: avec tout &ccedil;a, j'avais une faim, une
+faim! Depuis six mois que je portais des sucres d'orge, je n'en avais
+jamais go&ucirc;t&eacute; un... Ma foi! ce jour-l&agrave;, je n'y tiens pas... Autant par
+faim que pour faire enrager la Chouette, je prends un sucre d'orge et je
+le mange.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, ma fille!</p>
+
+<p>&mdash;J'en mange deux.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! Vive la charte!!!</p>
+
+<p>&mdash;Dame! je trouvais &ccedil;a bon, mais ne voil&agrave;-t-il pas une marchande
+d'oranges qui se met &agrave; crier &agrave; la borgnesse: &laquo;Dis donc, la Chouette...
+P&eacute;griotte mange ton fonds.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tonnerre! &ccedil;a va chauffer... &ccedil;a va chauffer, dit le Chourineur
+singuli&egrave;rement int&eacute;ress&eacute;. Pauvre petit rat! quel tremblement quand la
+Chouette s'est aper&ccedil;ue de &ccedil;a, hein!</p>
+
+<p>&mdash;Comment t'es-tu tir&eacute;e de l&agrave;, ma pauvre Goualeuse? dit Rodolphe aussi
+int&eacute;ress&eacute; que le Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dame! &ccedil;'a &eacute;t&eacute; dur; seulement, ce qu'il y avait de dr&ocirc;le, ajouta
+Fleur-de-Marie en riant, c'est que la borgnesse, tout en enrageant de me
+voir manger ses sucres d'orge, ne pouvait pas quitter sa po&ecirc;le, car sa
+friture &eacute;tait bouillante.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... ah!... ah!... c'est vrai. En voil&agrave; une position difficile!
+s'&eacute;cria le Chourineur en riant aux &eacute;clats.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir partag&eacute; l'hilarit&eacute; du bandit, Fleur-de-Marie reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! moi, en pensant aux coups qui m'attendaient, je me dis: Tant
+pis! je ne serai pas plus battue pour trois que pour un. Je prends un
+troisi&egrave;me b&acirc;ton, et avant de le manger, comme la Chouette me mena&ccedil;ait
+encore de loin avec sa grande fourchette de fer... aussi vrai que voil&agrave;
+une assiette, je lui montre le sucre d'orge et je le croque &agrave; son nez.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! ma fille!... &Ccedil;a m'explique ton coup de ciseaux de tout &agrave;
+l'heure... Allons... allons, je te l'ai dit, tu as de <i>l'atout</i> (du
+courage). Mais la Chouette a d&ucirc; t'&eacute;corcher vive apr&egrave;s ce coup-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Sa friture finie, elle vient &agrave; moi... On m'avait donn&eacute; trois sous
+d'aum&ocirc;ne et j'avais mang&eacute; pour six... Quand la borgnesse m'a prise par
+la main pour m'emmener, j'ai cru que j'allais tomber sur la place, tant
+j'avais peur, je me rappelle &ccedil;a comme si j'y &eacute;tais... car justement
+c'&eacute;tait dans le temps du jour de l'an. Tu sais, il y a toujours des
+boutiques de joujoux sur le Pont-Neuf: toute la soir&eacute;e j'en avais eu des
+&eacute;blouissements... rien qu'&agrave; regarder toutes ces belles poup&eacute;es, tous ces
+beaux petits m&eacute;nages... tu penses, pour un enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Et tu n'avais jamais eu de joujoux, Goualeuse? dit le Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! es-tu b&ecirc;te, va... Qui est-ce qui m'en aurait donn&eacute;? Enfin, la
+soir&eacute;e finit: quoiqu'en plein hiver, je n'avais qu'une mauvaise guenille
+de robe de toile, ni bas, ni chemise, et des sabots aux pieds! il n'y
+avait pas de quoi &eacute;touffer, n'est-ce pas? Eh bien, quand ma borgnesse
+m'a pris la main, je suis devenue tout en nage. Ce qui m'effrayait le
+plus, c'est qu'au lieu de jurer, de temp&ecirc;ter, sa Chouette ne faisait que
+marronner tout le long du chemin entre ses dents... Seulement, elle ne
+me l&acirc;chait pas, et me faisait marcher si vite, si vite, qu'avec mes
+petites jambes j'&eacute;tais oblig&eacute;e de courir pour la suivre. En courant,
+j'avais perdu un de mes sabots: je n'osais pas le lui dire; je l'ai
+suivie tout de m&ecirc;me avec un pied nu... En arrivant, je l'avais tout en
+sang.</p>
+
+<p>&mdash;La mauvaise chienne de borgnesse! s'&eacute;cria le Chourineur en frappant de
+nouveau sur la table avec col&egrave;re; &ccedil;a me fait un dr&ocirc;le d'effet de penser
+&agrave; cette enfant qui trotte apr&egrave;s cette vieille voleuse, avec son pauvre
+petit pied tout saignant.</p>
+
+<p>&mdash;Nous perchions dans un grenier de la rue de la Mortellerie: &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+la porte de l'all&eacute;e, il y avait un rogomiste: la Chouette y entra en me
+tenant toujours par la main. L&agrave;, elle but une demi-chopine d'eau-de-vie
+sur le comptoir.</p>
+
+<p>&mdash;Morbleu! je ne la boirais pas, moi, sans &ecirc;tre so&ucirc;l comme une grive.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait la ration de la borgnesse; aussi elle se couchait toujours
+dans les bringues-zingues. C'est peut-&ecirc;tre pour cela qu'elle me battait
+tant. Enfin, nous montons chez nous; je n'&eacute;tais pas &agrave; la noce, je t'en
+r&eacute;ponds. Nous arrivons: la Chouette ferme la porte &agrave; double tour; je me
+jette &agrave; ses genoux en lui demandant bien pardon d'avoir mang&eacute; ses sucres
+d'orge. Elle ne r&eacute;pond pas, et je l'entends marmotter en marchant dans
+la chambre: &laquo;Qu'est-ce donc que je vas lui faire ce soir, &agrave; cette
+P&eacute;griotte, &agrave; cette voleuse de sucre d'orge?... Voyons, qu'est-ce donc
+que je vas lui faire?&raquo; Et elle s'arr&ecirc;tait pour me regarder en roulant
+son &oelig;il vert. Moi, j'&eacute;tais toujours &agrave; genoux. Tout d'un coup, la
+borgnesse va &agrave; une planche et y prend une paire de tenailles.</p>
+
+<p>&mdash;Des tenailles! s'&eacute;cria le Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, des tenailles.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour quoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pour te frapper? dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Pour te pincer? dit le Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien, oui!</p>
+
+<p>&mdash;Pour t'arracher les cheveux?</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y &ecirc;tes pas: donnez-vous votre langue aux chiens?</p>
+
+<p>&mdash;Je la donne.</p>
+
+<p>&mdash;Nous la donnons.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'&eacute;tait pour m'arracher une dent<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>!</p>
+
+<p>Le Chourineur poussa un tel blasph&egrave;me, et l'accompagna d'impr&eacute;cations si
+furieuses, que tous les h&ocirc;tes du tapis-franc se retourn&egrave;rent avec
+&eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'est-ce qu'il a donc? dit la Goualeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j'ai?... Mais je l'<i>escarperais</i><a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a> si je la tenais, la
+borgnesse!... O&ugrave; est-elle? dis-le moi. O&ugrave; est-elle? Si je la trouve, je
+la <i>refroidis</i><a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>!</p>
+
+<p>Et le regard du bandit s'injecta de sang.</p>
+
+<p>Rodolphe avait partag&eacute; l'horreur du Chourineur pour la cruaut&eacute; de la
+borgnesse; mais il se demandait par quel ph&eacute;nom&egrave;ne un assassin entrait
+en fureur en entendant raconter qu'une m&eacute;chante vieille femme avait
+voulu, par m&eacute;chancet&eacute;, arracher une dent &agrave; un enfant.</p>
+
+<p>Nous croyons ce sentiment de piti&eacute; possible, m&ecirc;me probable, chez une
+nature pourtant f&eacute;roce.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle te l'a arrach&eacute;e ta dent, ma pauvre petite, cette vieille
+mis&eacute;rable? demanda Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien, qu'elle me l'a arrach&eacute;e!... et pas du premier coup
+encore! Mon Dieu! y a-t-elle travaill&eacute;! Elle me tenait la t&ecirc;te entre les
+genoux comme dans un &eacute;tau. Enfin, moiti&eacute; avec les tenailles, moiti&eacute; avec
+ses doigts, elle m'a tir&eacute; cette dent: et puis elle m'a dit, pour
+m'effrayer, bien s&ucirc;r: &laquo;Maintenant, je t'en arracherai une comme &ccedil;a tous
+les jours, P&eacute;griotte; et, quand tu n'auras plus de dents, je te ficherai
+&agrave; l'eau: tu seras mang&eacute;e par les poissons; y se revengeront sur toi de
+ce que tu as &eacute;t&eacute; chercher des vers pour les prendre.&raquo; Je me souviens de
+&ccedil;a, parce que &ccedil;a me paraissait injuste... Tiens, comme si c'&eacute;tait pour
+mon plaisir que j'allais aux vers!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la gueuse! casser, arracher les dents &agrave; une pauvre petite enfant!
+s'&eacute;cria le Chourineur avec un redoublement de fureur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, apr&egrave;s? Est-ce qu'il y para&icirc;t maintenant, voyons? dit
+Fleur-de-Marie.</p>
+
+<p>Et elle entr'ouvrit en souriant une de ses l&egrave;vres roses, en montrant
+deux rang&eacute;es de petites dents blanches comme des perles.</p>
+
+<p>&Eacute;tait-ce insouciance, oubli, g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; instinctive de la part de cette
+malheureuse cr&eacute;ature? Rodolphe remarqua qu'il n'y eut pas dans son r&eacute;cit
+un seul mot de haine contre la femme atroce qui l'avait martyris&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, apr&egrave;s, qu'as-tu fait? reprit le Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, j'en ai eu assez comme &ccedil;a. Le lendemain, au lieu d'aller aux
+vers, je me suis sauv&eacute;e du c&ocirc;t&eacute; du Panth&eacute;on. J'ai march&eacute; toute la
+journ&eacute;e de ce c&ocirc;t&eacute;-l&agrave;, tant j'avais peur de la Chouette. J'aurais &eacute;t&eacute; au
+bout du monde plut&ocirc;t que de retomber dans ses griffes.</p>
+
+<p>&laquo;Comme je me trouvais dans des quartiers perdus, je n'avais rencontr&eacute;
+personne &agrave; qui demander l'aum&ocirc;ne, et puis je n'aurais pas os&eacute;. Pendant
+la nuit, j'avais couch&eacute; dans un chantier, sous des piles de bois.
+J'&eacute;tais grosse comme un rat; en me glissant sous une vieille porte, je
+m'&eacute;tais nich&eacute;e au milieu d'un tas d'&eacute;corces. La faim me d&eacute;vorait:
+j'essayai de m&acirc;cher un peu de pelure de bois pour tromper ma fringale,
+mais je ne pouvais pas: je n'ai pu mordre un peu que sur l'&eacute;corce de
+bouleau: c'&eacute;tait plus tendre. Par l&agrave;-dessus je me suis endormie. Au
+jour, entendant du bruit, je me suis encore plus enfonc&eacute;e sous la pile
+de bois. Il y faisait presque chaud, comme dans une cave. Si j'avais eu
+&agrave; manger, je n'aurais jamais mieux &eacute;t&eacute; de l'hiver.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait comme moi dans un four &agrave; pl&acirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'osais pas sortir du chantier, je me figurais que la Chouette me
+cherchait partout pour m'arracher les dents et me jeter aux poissons, et
+qu'elle saurait bien me rattraper si je bougeais de l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, ne m'en parle plus de cette vieille gueuse-l&agrave;, tu me fais
+monter le sang aux yeux!</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, le deuxi&egrave;me jour, j'avais encore m&acirc;ch&eacute; un peu d'&eacute;corce de
+bouleau et je commen&ccedil;ais &agrave; m'endormir, lorsque j'entends aboyer un gros
+chien. &Ccedil;a me r&eacute;veille en sursaut. J'&eacute;coute... Le chien aboyait toujours
+en se rapprochant de la pile de bois. Voil&agrave; une autre frayeur qui me
+galope: heureusement le chien, je ne sais pourquoi, n'osait pas
+avancer... mais tu vas rire, Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;Avec toi, il y a toujours &agrave; rire... tu es une brave fille, tout de
+m&ecirc;me. Tiens, vois-tu, maintenant, foi d'homme, je suis f&acirc;ch&eacute; de t'avoir
+battue.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne m'aurais-tu pas battue? je n'ai personne pour me
+d&eacute;fendre...</p>
+
+<p>&mdash;Et moi? dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes bien bon, monsieur Rodolphe, mais le Chourineur ne savait
+pas que vous seriez l&agrave;... ni moi non plus...</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal, j'en suis pour ce que j'ai dit... je suis f&acirc;ch&eacute; de t'avoir
+battue, reprit le Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;Continue ton histoire, mon enfant, reprit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais blottie sous la pile de bois, lorsque j'entends un chien
+aboyer. Pendant que le chien jappait, une grosse voix se met &agrave; dire:
+&laquo;Mon chien aboie! il y a quelqu'un de cach&eacute; dans ce chantier.&raquo; &laquo;C'est
+des voleurs&raquo;, reprend une autre voix... Et &laquo;kiss! kiss!&raquo; les voil&agrave; &agrave;
+agacer leur chien en lui criant: &laquo;Pille! pille!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Le chien accourt sur moi, j'ai peur d'&ecirc;tre mordue, et je me mets &agrave;
+crier de toutes mes forces. &laquo;Tiens! dit la voix, on dirait les cris d'un
+enfant...&raquo; On rappelle le chien, on va chercher une lanterne; je sors de
+mon trou, je me trouve en face d'un gros homme et d'un gar&ccedil;on en blouse.
+&laquo;Qu'est-ce que tu fais dans mon chantier, petite voleuse?&raquo; me dit ce
+gros homme d'un air mena&ccedil;ant. &laquo;Mon bon monsieur, je n'ai pas mang&eacute;
+depuis deux jours; je me suis sauv&eacute;e de chez la Chouette, qui m'a
+arrach&eacute; une dent et voulait me jeter aux poissons; ne sachant o&ugrave;
+coucher, j'ai pass&eacute; par-dessous votre porte, j'ai dormi la nuit dans vos
+&eacute;corces, sous vos piles de bois, ne croyant faire de mal &agrave; personne.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave;-t-il pas le marchand qui se met &agrave; dire &agrave; son gar&ccedil;on: &laquo;&mdash;Je ne
+suis pas dupe de &ccedil;a, c'est une petite voleuse, elle vient me voler mes
+b&ucirc;ches.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le vieux pann&eacute;! le vieux pl&acirc;tras! s'&eacute;cria le Chourineur. Voler ses
+b&ucirc;ches; et t'avais huit ans!</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait une b&ecirc;tise... car son gar&ccedil;on lui r&eacute;pondit: &laquo;Voler vos b&ucirc;ches,
+bourgeois? Et comment donc qu'elle ferait? Elle n'est pas tant si grosse
+que la plus petite de vos b&ucirc;ches.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;T'as raison, dit le marchand de bois; mais si elle ne vient pas pour
+son compte, c'est tout de m&ecirc;me. Les voleurs ont comme &ccedil;a des enfants
+qu'ils envoient espionner et se cacher, pour ouvrir la porte aux autres.
+Il faut la mener chez le commissaire.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la fichue b&ecirc;te de marchand de bois...</p>
+
+<p>&mdash;On me m&egrave;ne chez le commissaire. Je d&eacute;file mon chapelet; je m'accuse
+d'&ecirc;tre vagabonde; on m'envoie en prison; je suis cit&eacute;e &agrave; la
+correctionnelle; condamn&eacute;e, toujours comme vagabonde, &agrave; rester jusqu'&agrave;
+seize ans dans une maison de correction. Je remercie bien les juges de
+leur bont&eacute;... Dame!... tu penses, dans la prison... j'avais &agrave; manger; on
+ne me battait pas, c'&eacute;tait pour moi un paradis aupr&egrave;s du grenier de la
+Chouette. De plus, en prison, j'ai appris &agrave; coudre. Mais voil&agrave; le
+malheur! j'&eacute;tais paresseuse et fl&acirc;neuse; j'aimais mieux chanter que
+travailler, surtout quand je voyais le soleil... Oh! quand il faisait
+bien beau dans la cour de la ge&ocirc;le, je ne pouvais pas me retenir de
+chanter... et alors... comme c'est dr&ocirc;le... &agrave; force de chanter, il me
+semblait que je n'&eacute;tais plus prisonni&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire, ma fille, que tu es un vrai rossignol de naissance, dit
+Rodolphe en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes bien honn&ecirc;te, monsieur Rodolphe; c'est depuis ce temps-l&agrave;
+qu'on m'a appel&eacute;e la Goualeuse au lieu de la P&eacute;griotte. Enfin j'attrape
+mes seize ans, je sors de prison... Voil&agrave; qu'&agrave; la porte je trouve
+l'ogresse d'ici et deux ou trois vieilles femmes qui &eacute;taient quelquefois
+venues voir mes camarades prisonni&egrave;res, et qui m'avaient toujours dit
+que, le jour de ma sortie, elles auraient de l'ouvrage &agrave; me donner.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bon! bon! j'y suis, dit le Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Mon dauphin, mon bel ange, ma belle petite, me dirent l'ogresse et
+les vieilles... voulez-vous venir loger chez nous? Nous vous donnerons
+de belles robes, et vous n'aurez qu'&agrave; vous amuser.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Tu sens bien, Chourineur, qu'on n'a pas &eacute;t&eacute; huit ans en prison sans
+savoir ce que parler veut dire. Je les envoie promener, ces vieilles
+embaucheuses. Je me dis: &laquo;Je sais bien coudre, j'ai trois cents francs
+devant moi, de la jeunesse...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Et de la jolie jeunesse... ma fille! dit le Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; huit ans que je suis en prison, je vas jouir un peu de la vie,
+&ccedil;a ne fait de mal &agrave; personne; l'ouvrage viendra quand l'argent me
+manquera... Et je me mets &agrave; faire danser mes trois cents francs. &Ccedil;'a &eacute;t&eacute;
+mon grand tort, ajouta Fleur-de-Marie avec un soupir; j'aurais d&ucirc;, avant
+tout, m'assurer de l'ouvrage... mais je n'avais personne pour me
+conseiller... Enfin, ce qui est fait est fait... Je me mets donc &agrave;
+d&eacute;penser mon argent. D'abord j'ach&egrave;te des fleurs pour mettre tout plein
+ma chambre; j'aime tant les fleurs! et puis j'ach&egrave;te une robe, un beau
+ch&acirc;le, et je vais me promener au bois de Boulogne &agrave; &acirc;ne, &agrave; Saint-Germain
+aussi &agrave; &acirc;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Avec un amoureux, ma fille? dit le Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, non: je voulais &ecirc;tre ma ma&icirc;tresse. Je faisais mes parties avec
+une de mes camarades de prison qui avait &eacute;t&eacute; aux Enfants-Trouv&eacute;s, une
+bien bonne fille; on l'appelait Rigolette, parce qu'elle riait
+toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Rigolette! Rigolette! je ne connais pas &ccedil;a, dit le Chourineur, en
+ayant l'air d'interroger ses souvenirs.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien que tu ne la connais pas! Elle est bien honn&ecirc;te,
+Rigolette; c'est une tr&egrave;s-bonne ouvri&egrave;re; maintenant elle gagne au moins
+vingt-cinq sous par jour; elle a un petit m&eacute;nage &agrave; elle... Aussi je n'ai
+jamais os&eacute; la revoir. Enfin, &agrave; force de faire danser mon argent, il ne
+me restait plus que quarante-trois francs.</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait acheter un fonds de bijouterie avec &ccedil;a, dit le Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! j'ai mieux fait que &ccedil;a... J'avais pour blanchisseuse une femme
+appel&eacute;e la Lorraine, la brebis du bon Dieu; elle &eacute;tait alors grosse &agrave;
+pleine ceinture, avec &ccedil;a toujours les pieds et les mains dans l'eau &agrave;
+son bateau! Tu juges! Ne pouvant plus travailler, elle avait demand&eacute; &agrave;
+entrer &agrave; la Bourbe; il n'y avait plus de place, on l'avait refus&eacute;e, elle
+ne gagnait plus rien. La voil&agrave; pr&egrave;s d'accoucher, n'ayant pas seulement
+de quoi payer un lit dans un garni! Heureusement elle rencontra par
+hasard, un soir, au coin du pont Notre-Dame, la femme &agrave; Goubin, qui se
+cachait depuis quatre jours dans la cave d'une maison qu'on d&eacute;molissait
+derri&egrave;re l'H&ocirc;tel-Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! pourquoi donc qu'elle se cachait dans le jour, la femme &agrave; Goubin?</p>
+
+<p>&mdash;Pour se sauver de son homme, qui voulait la tuer! Elle ne sortait qu'&agrave;
+la nuit pour aller acheter son pain. C'est comme &ccedil;a qu'elle avait
+rencontr&eacute; la pauvre Lorraine, qui ne savait plus o&ugrave; donner de la t&ecirc;te,
+car elle s'attendait &agrave; accoucher d'un moment &agrave; l'autre... Voyant &ccedil;a, la
+femme Goubin l'avait emmen&eacute;e dans la cave o&ugrave; elle se cachait. C'&eacute;tait
+toujours un asile.</p>
+
+<p>&mdash;Attends donc, attends donc, la femme &agrave; Goubin, c'est Helmina? dit le
+Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, une brave fille, r&eacute;pondit la Goualeuse... une couturi&egrave;re qui
+avait travaill&eacute; pour moi et pour Rigolette... Dame, elle a fait ce
+qu'elle a pu en donnant la moiti&eacute; de sa cave, de sa paille et de son
+pain &agrave; la Lorraine, qui est accouch&eacute;e d'un pauvre petit enfant; et pas
+seulement une couverture, rien que de la paille!... Voyant &ccedil;a, la femme
+&agrave; Goubin n'y tient pas; au risque de se faire assassiner par son homme
+qui la cherchait partout, elle sort en plein jour de sa cave et elle
+vient me trouver. Elle savait que j'avais encore un petit peu d'argent,
+et que je n'&eacute;tais pas m&eacute;chante; justement j'allais monter en <i>milord</i>
+<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a> avec Rigolette; nous voulions finir mes quarante-trois francs, nous
+faire mener &agrave; la campagne, dans les champs... j'aime tant les champs,
+les arbres... les pr&eacute;s... Mais, bah! quand Helmina me raconte le malheur
+de la Lorraine, je renvoie le <i>milord</i>, je cours &agrave; ma chambre prendre ce
+que j'avais de linge, mon matelas, ma couverture, je fais mettre &ccedil;a sur
+le dos d'un commissionnaire, et je trotte &agrave; la cave avec la femme &agrave;
+Goubin... Ah! fallait voir comme elle &eacute;tait contente, la pauvre
+Lorraine! Nous l'avions veill&eacute;e nous deux, Helmina; quand elle a pu se
+lever, je l'ai aid&eacute;e du reste de mon argent jusqu'&agrave; ce qu'elle ait pu se
+remettre &agrave; son bateau. Maintenant elle gagne sa vie; mais je ne puis pas
+venir &agrave; bout de lui faire donner ma note de blanchissage! Je vois bien
+qu'elle veut s'acquitter comme &ccedil;a! D'abord... si &ccedil;a continue, je lui
+&ocirc;terai ma pratique..., dit la Goualeuse d'un air important.</p>
+
+<p>&mdash;Et la femme &agrave; Goubin? demanda le Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! tu ne sais pas? dit la Goualeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Non, quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la malheureuse!... Goubin ne l'a pas manqu&eacute;e! Trois coups de
+couteau entre les deux &eacute;paules! On lui avait dit qu'elle r&ocirc;dait du c&ocirc;t&eacute;
+de l'H&ocirc;tel-Dieu; et un soir, comme elle sortait de sa cave pour aller
+chercher du lait pour la Lorraine, il l'a tu&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc pour &ccedil;a qu'il a <i>une fi&egrave;vre c&eacute;r&eacute;brale</i><a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>, et qu'il sera,
+dit-on, <i>fauch&eacute;</i><a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a> dans huit jours? dit le Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, dit la Goualeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand tu as eu donn&eacute; ton argent &agrave; la Lorraine, qu'as-tu fait, ma
+fille? dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Dame, alors j'ai cherch&eacute; de l'ouvrage. Je savais tr&egrave;s-bien coudre;
+j'avais bon courage, je n'&eacute;tais pas embarrass&eacute;e; j'entre dans une
+boutique de ling&egrave;re de la rue Saint-Martin. Pour ne tromper personne, je
+dis que je sors de prison depuis deux mois, et que j'ai bonne envie de
+travailler: on me montre la porte. Je demande de l'ouvrage &agrave; emporter;
+on me dit que je me moque du monde en demandant qu'on me confie
+seulement une chemise. Comme je m'en retournais bien triste... j'ai
+rencontr&eacute; l'ogresse et une des vieilles qui &eacute;taient toujours apr&egrave;s moi
+depuis ma sortie de prison... Je ne savais plus comment vivre... Elles
+m'ont emmen&eacute;e... elles m'ont fait boire de l'eau-de-vie... Et voil&agrave;...</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, dit le Chourineur: je te connais maintenant comme si
+j'&eacute;tais tes p&egrave;re et m&egrave;re et que tu n'aurais jamais quitt&eacute; mon giron. Eh
+bien! voil&agrave;, j'esp&egrave;re, une confession.</p>
+
+<p>&mdash;On dirait que &ccedil;a t'attriste, ma fille, d'avoir racont&eacute; ta vie, dit
+Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est que &ccedil;a me chagrine de regarder ainsi derri&egrave;re moi; depuis
+mon enfance, c'est la premi&egrave;re fois qu'il m'arrive de me rappeler toutes
+ces choses-l&agrave; &agrave; la fois... et &ccedil;a n'est pas gai... n'est-ce pas,
+Chourineur?</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a, dit celui-ci avec ironie, tu regrettes peut-&ecirc;tre d'avoir pas
+&eacute;t&eacute; fille de cuisine dans une gargote, ou domestique chez de vieilles
+b&ecirc;tes &agrave; soigner les leurs?</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal... &ccedil;a doit &ecirc;tre bon d'&ecirc;tre honn&ecirc;te..., dit Fleur-de-Marie
+avec un soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Honn&ecirc;te! oh!... c'te b&ecirc;te!... s'&eacute;cria le bandit avec un bruyant &eacute;clat
+de rire. Honn&ecirc;te!... Et pourquoi pas rosi&egrave;re tout de suite, pour honorer
+tes p&egrave;re et m&egrave;re que tu ne connais pas?</p>
+
+<p>La figure de la jeune fille avait perdu depuis quelques moments
+l'expression d'insouciance qui la caract&eacute;risait. Elle dit au
+Chourineur:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, Chourineur, je ne suis pas pleurnicheuse... Mon p&egrave;re ou ma m&egrave;re
+m'ont jet&eacute;e au coin de la borne comme un petit chien qu'on a de trop; je
+ne leur en veux pas; ils n'avaient pas sans doute de quoi se nourrir
+eux-m&ecirc;mes! &Ccedil;a n'emp&ecirc;che pas, vois-tu, Chourineur, qu'il y a des sorts
+plus heureux que le mien.</p>
+
+<p>&mdash;Toi? mais qu'est-ce donc qu'il te faut? T'es flambante comme une
+V&eacute;nus; t'as pas dix-sept ans; tu chantes comme un rossignol; tu as l'air
+d'une vierge, on t'appelle Fleur-de-Marie, et tu te plains! Mais
+qu'est-ce que tu diras donc quand tu auras une chaufferette sous les
+<i>arpions</i><a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>, et une teignasse en chinchilla, comme voil&agrave; l'ogresse!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne viendrai jamais &agrave; cet &acirc;ge-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre que tu auras un brevet d'invention pour ne pas <i>bivarder</i>
+<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>!</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais je n'aurai pas la vie si dure! j'ai d&eacute;j&agrave; une mauvaise toux!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bon! je te vois d'ici dans le <i>mannequin du trimbaleur des
+refroidis</i><a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>. Es-tu b&ecirc;te... va!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que &ccedil;a te prend souvent, ces id&eacute;es-l&agrave;, Goualeuse? dit
+Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Quelquefois... Tenez, monsieur Rodolphe, vous comprenez peut-&ecirc;tre &ccedil;a,
+vous: le matin, quand je vais acheter mon sou de lait &agrave; la laiti&egrave;re au
+coin de la rue de la Vieille-Draperie, et que je la vois s'en retourner
+dans sa petite charrette avec son &acirc;ne, elle me fait bien souvent envie,
+allez... Je me dis: Elle s'en va dans la campagne, au bon air, dans sa
+maison, dans sa famille... et moi je remonte toute seule dans le chenil
+de l'ogresse, o&ugrave; on ne voit pas clair en plein midi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! sois honn&ecirc;te, ma fille, fais-en la farce... sois honn&ecirc;te dit
+le Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;Honn&ecirc;te! mon Dieu! et avec quoi donc veux-tu que je sois honn&ecirc;te! Les
+habits que je porte appartiennent &agrave; l'ogresse; je lui dois pour mon
+garni et pour ma nourriture... je ne puis bouger d'ici... elle me ferait
+arr&ecirc;ter comme voleuse... Je lui appartiens... il faut que je
+m'acquitte...</p>
+
+<p>En pronon&ccedil;ant ces derni&egrave;res et horribles paroles, la malheureuse ne put
+s'emp&ecirc;cher de frissonner.</p>
+
+<p>&mdash;Alors reste comme tu es, et ne te compare plus &agrave; une campagnarde, dit
+le Chourineur. Est-ce que tu deviens folle? Mais songe donc que toi tu
+brilles dans la capitale, tandis que la laiti&egrave;re s'en va faire la
+bouillie &agrave; ses moutards, traire ses vaches, chercher de l'herbe pour ses
+lapins, et recevoir une racl&eacute;e de son mari quand il sort du cabaret. En
+voil&agrave; une de ces destin&eacute;es qui peut se vanter d'&ecirc;tre... flatteuse!</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; boire, Chourineur, dit brusquement Fleur-de-Marie apr&egrave;s un assez
+long silence; et elle tendit son verre. Non, pas de vin, de
+l'eau-de-vie... c'est plus fort, dit-elle de sa voix douce, en &eacute;cartant
+le broc de vin que le Chourineur approchait de son verre.</p>
+
+<p>&mdash;De l'eau-de-vie! &agrave; la bonne heure! Voil&agrave; comme je t'aime, ma fille;
+t'es cr&acirc;ne! dit cet homme, sans comprendre le mouvement de la jeune
+fille et sans remarquer une larme qui vint trembler au bout des cils de
+la Goualeuse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dommage que l'eau-de-vie soit si mauvaise &agrave; boire... car &ccedil;a
+&eacute;tourdit bien..., dit Fleur-de-Marie en remettant son verre sur la table
+apr&egrave;s avoir bu avec autant de r&eacute;pugnance que de d&eacute;go&ucirc;t.</p>
+
+<p>Rodolphe avait &eacute;cout&eacute; ce r&eacute;cit d'une triste na&iuml;vet&eacute; avec un int&eacute;r&ecirc;t
+croissant. La mis&egrave;re, l'abandon, plus que ses mauvais penchants, avaient
+perdu cette mis&eacute;rable jeune fille.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Histoire du Chourineur.</a></h3>
+
+
+<p>Le lecteur n'a pas oubli&eacute; que deux des h&ocirc;tes du tapis-franc &eacute;taient
+attentivement observ&eacute;s par un troisi&egrave;me personnage r&eacute;cemment arriv&eacute; dans
+le cabaret.</p>
+
+<p>L'un de ces deux hommes, on l'a dit, portait un bonnet grec, cachait
+toujours sa main gauche, et avait instamment demand&eacute; &agrave; l'ogresse si le
+Ma&icirc;tre d'&eacute;cole n'&eacute;tait pas encore venu.</p>
+
+<p>Pendant le r&eacute;cit de la Goualeuse, qu'ils ne pouvaient entendre, ces deux
+hommes s'&eacute;taient plusieurs fois parl&eacute; &agrave; voix basse, en regardant du c&ocirc;t&eacute;
+de la porte avec anxi&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Celui qui portait un bonnet grec dit &agrave; son camarade:</p>
+
+<p>&mdash;Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole <i>n'aboute</i> pas<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>; pourvu que le zig<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a> ne l'ait
+pas <i>escarp&eacute; &agrave; la capahut</i><a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a serait flambant pour nous qui avons nourri le <i>poupard</i><a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>! reprit
+l'autre.</p>
+
+<p>Le nouveau venu, qui observait ces deux hommes, &eacute;tait plac&eacute; trop loin
+d'eux pour que leurs derni&egrave;res paroles arrivassent jusqu'&agrave; lui; apr&egrave;s
+avoir plusieurs fois tr&egrave;s-adroitement consult&eacute; un petit papier cach&eacute;
+dans le fond de sa casquette, il parut satisfait de ses remarques, se
+leva de table et dit &agrave; l'ogresse, qui sommeillait dans son comptoir, les
+pieds sur sa chaufferette, son gros chat noir sur ses genoux:</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, m&egrave;re Ponisse, je vais rentrer tout de suite; veille &agrave; mon
+broc et &agrave; mon assiette... car il faut se d&eacute;fier des francs licheurs.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, mon homme, dit la m&egrave;re Ponisse, si ton assiette est
+vide et ton broc aussi, on n'y touchera pas.</p>
+
+<p>L'homme se prit &agrave; rire de la plaisanterie de l'ogresse et disparut sans
+que son d&eacute;part f&ucirc;t remarqu&eacute;.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; cet homme sortit, Rodolphe aper&ccedil;ut dans la rue le
+charbonnier &agrave; figure noire et &agrave; taille colossale dont nous avons parl&eacute;;
+avant que la porte f&ucirc;t referm&eacute;e, Rodolphe eut le temps de manifester par
+un geste d'impatience combien lui &eacute;tait importune l'esp&egrave;ce de
+surveillance protectrice du charbonnier; mais ce dernier, sans tenir
+compte de la contrari&eacute;t&eacute; de Rodolphe, ne quitta pas les abords du
+tapis-franc.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; le verre d'eau-de-vie qu'elle avait bu, la Goualeuse ne
+retrouvait pas sa gaiet&eacute;; sous l'influence de cet excitant, sa
+physionomie devenait au contraire de plus en plus triste: le dos appuy&eacute;
+au mur, la t&ecirc;te baiss&eacute;e sur sa poitrine, ses grands yeux bleus errant
+machinalement autour d'elle, la malheureuse cr&eacute;ature semblait accabl&eacute;e
+des plus sombres pens&eacute;es.</p>
+
+<p>Deux ou trois fois Fleur-de-Marie, rencontrant le regard fixe de
+Rodolphe, avait d&eacute;tourn&eacute; la vue; elle ne se rendait pas compte de
+l'impression que lui causait cet inconnu. G&ecirc;n&eacute;e, oppress&eacute;e par sa
+pr&eacute;sence, elle se reprochait de se montrer si peu reconnaissante envers
+celui qui l'avait arrach&eacute;e des mains du Chourineur; elle regrettait
+presque d'avoir si sinc&egrave;rement racont&eacute; sa vie devant Rodolphe.</p>
+
+<p>Le Chourineur, au contraire, se trouvait fort en gaiet&eacute;; &agrave; lui seul il
+avait d&eacute;vor&eacute; l'<i>arlequin</i>; le vin et l'eau-de-vie le rendaient
+tr&egrave;s-communicatif; la honte d'avoir trouv&eacute; <i>son ma&icirc;tre</i>, comme il
+disait, s'&eacute;tait effac&eacute;e devant les g&eacute;n&eacute;reux proc&eacute;d&eacute;s de Rodolphe, et il
+lui reconnaissait d'ailleurs une si grande sup&eacute;riorit&eacute; que son
+humiliation avait fait place &agrave; un sentiment qui tenait de l'admiration,
+de la crainte et du respect.</p>
+
+<p>Cette absence de rancune, la sauvage franchise avec laquelle il avouait
+avoir tu&eacute; et avoir &eacute;t&eacute; justement puni, l'orgueil f&eacute;roce avec lequel il
+se d&eacute;fendait d'avoir jamais vol&eacute;, prouvaient au moins que, malgr&eacute; ses
+crimes, le Chourineur n'&eacute;tait pas un &ecirc;tre compl&egrave;tement endurci.</p>
+
+<p>Cette nuance n'avait pas &eacute;chapp&eacute; &agrave; la sagacit&eacute; de Rodolphe; il attendait
+curieusement le r&eacute;cit du Chourineur.</p>
+
+<p>L'ambition de l'homme est si insatiable, si bizarre dans ses pr&eacute;tentions
+infinies, que Rodolphe d&eacute;sirait l'arriv&eacute;e du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, de ce
+brigand terrible qu'il venait presque de d&eacute;tr&ocirc;ner. Il engagea donc le
+Chourineur &agrave; tromper son impatience par la narration de ses aventures.</p>
+
+<p>&mdash;Allons... mon gar&ccedil;on, lui dit-il, nous t'&eacute;coutons.</p>
+
+<p>Le Chourineur vida son verre et commen&ccedil;a ainsi:</p>
+
+<p>&mdash;Toi, ma pauvre Goualeuse, t'as au moins &eacute;t&eacute; recueillie par la
+Chouette, que l'enfer confonde! tu as eu un g&icirc;te jusqu'au moment o&ugrave; l'on
+t'a emprisonn&eacute;e comme vagabonde... Moi, je ne me rappelle pas avoir
+couch&eacute; dans ce qui s'appelle un lit avant dix-neuf ans... bel &acirc;ge o&ugrave; je
+me suis fait troupier.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as servi, Chourineur? dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Trois ans; mais &ccedil;a viendra tout &agrave; l'heure. Les pierres du Louvre, les
+fours &agrave; pl&acirc;tre de Clichy et les carri&egrave;res de Montrouge, voil&agrave; les h&ocirc;tels
+de ma jeunesse. Vous voyez, j'avais maison &agrave; Paris et &agrave; la campagne,
+rien que &ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel m&eacute;tier faisais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, mon ma&icirc;tre... j'ai comme un brouillard d'avoir <i>gou&eacute;p&eacute;</i><a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>
+dans mon enfance avec un vieux chiffonnier qui m'assommait de coups de
+croc. Faut que &ccedil;a soit vrai, car je n'ai jamais pu rencontrer un de ces
+cupidons &agrave; carquois d'osier sans avoir envie de tomber dessus: preuve
+qu'ils avaient d&ucirc; me battre dans mon enfance. Mon premier m&eacute;tier a &eacute;t&eacute;
+d'aider les &eacute;quarisseurs &agrave; &eacute;gorger les chevaux &agrave; Montfaucon... J'avais
+dix ou douze ans. Quand j'ai commenc&eacute; &agrave; chouriner ces pauvres vieilles
+b&ecirc;tes, &ccedil;a me faisait une esp&egrave;ce d'effet: au bout d'un mois, je n'y
+pensais plus; au contraire, je prenais go&ucirc;t &agrave; mon &eacute;tat. Il n'y avait
+personne pour avoir des couteaux affil&eacute;s et aiguis&eacute;s comme les miens...
+&Ccedil;a donnait envie de s'en servir, quoi! Quand j'avais &eacute;gorg&eacute; mes b&ecirc;tes,
+on me jetait pour ma peine un morceau de la culotte d'un cheval mort de
+maladie, car ceux qu'on abattait se vendaient aux fricoteurs du quartier
+de l'&Eacute;cole-de-M&eacute;decine, qui en faisaient du b&oelig;uf, du mouton, du veau,
+du gibier, au go&ucirc;t des personnes... Ah! mais c'est que, lorsque j'avais
+attrap&eacute; mon lopin de chair de cheval, le roi n'&eacute;tait pas mon ma&icirc;tre, au
+moins! Je m'ensauvais avec &ccedil;a dans mon four &agrave; pl&acirc;tre, comme un loup dans
+sa tani&egrave;re; et l&agrave;, avec la permission des chaufourniers, je faisais sur
+les charbons, une grillade soign&eacute;e. Quand les chaufourniers ne
+travaillaient pas, j'allais ramasser du bois sec &agrave; Romainville, je
+battais le briquet, et je faisais mon r&ocirc;ti au coin d'un des murs du
+charnier. Dame! c'&eacute;tait saignant et presque cru: mais de cette
+mani&egrave;re-l&agrave;, je ne mangeais pas toujours la m&ecirc;me chose.</p>
+
+<p>&mdash;Et ton nom? Comment t'appelait-on? dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais les cheveux encore plus couleur de filasse que maintenant, le
+sang me portait toujours aux yeux; eu &eacute;gard &agrave; &ccedil;a, on m'appelait
+l'Albinos. Les Albinos sont les lapins blancs des hommes, et ils ont les
+yeux rouges, ajouta gravement le Chourineur, en mani&egrave;re de parenth&egrave;se
+physiologique.</p>
+
+<p>&mdash;Et tes parents, ta famille?</p>
+
+<p>&mdash;Mes parents? Log&eacute;s au m&ecirc;me num&eacute;ro que ceux de la Goualeuse... Lieu de
+ma naissance? Le premier coin de n'importe quelle rue, la borne &agrave; gauche
+ou &agrave; droite, en descendant ou en remontant vers le ruisseau.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as maudit ton p&egrave;re et ta m&egrave;re de t'avoir abandonn&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a m'aurait fait une belle jambe!... Mais c'est &eacute;gal, ils m'ont jou&eacute;
+une vilaine farce en me mettant au monde... Je ne m'en plaindrais pas,
+si encore ils m'avaient fait comme le <i>meg des megs</i><a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a> devrait faire
+les gueux, c'est-&agrave;-dire sans froid, ni faim, ni soif; &ccedil;a ne lui
+co&ucirc;terait rien, et &ccedil;a co&ucirc;terait pas tant aux gueux d'&ecirc;tre honn&ecirc;tes.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as eu faim, tu as eu froid, et tu n'as pas vol&eacute;, Chourineur?</p>
+
+<p>&mdash;Non! et pourtant j'ai eu bien de la mis&egrave;re, allez... J'ai <i>fait la
+tortue</i><a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a> quelquefois pendant deux jours, et plus souvent qu'&agrave;
+mon tour... Eh bien! je n'ai pas vol&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Par peur de la prison?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'te garce! dit le Chourineur en haussant les &eacute;paules et riant aux
+&eacute;clats. J'aurais donc pas vol&eacute; du pain <i>par peur d'avoir du pain</i>?...
+Honn&ecirc;te, je crevais de faim; voleur on m'aurait nourri en prison!...
+Non, je n'ai pas vol&eacute; parce que... parce que... enfin parce que ce n'est
+pas dans mon id&eacute;e de voler.</p>
+
+<p>Cette r&eacute;ponse v&eacute;ritablement belle, et dont le Chourineur ne comprit pas
+la port&eacute;e, &eacute;tonna profond&eacute;ment Rodolphe.</p>
+
+<p>Il sentit que le pauvre qui restait honn&ecirc;te au milieu des plus cruelles
+privations &eacute;tait doublement respectable, puisque la punition du crime
+pouvait devenir pour lui une ressource assur&eacute;e.</p>
+
+<p>Rodolphe tendit la main &agrave; ce malheureux sauvage de la civilisation, que
+la mis&egrave;re n'avait pas absolument perdu.</p>
+
+<p>Le Chourineur regarda son amphitryon avec &eacute;tonnement, presque avec
+respect; &agrave; peine il osa toucher la main qu'on lui offrait. Il pressentit
+qu'entre lui et Rodolphe il y avait un ab&icirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien! lui dit Rodolphe, tu as encore du c&oelig;ur et de l'honneur...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! je n'en sais rien, dit le Chourineur tout &eacute;mu; mais ce que
+vous me dites l&agrave;... voyez-vous... jamais je n'avais rien senti de
+pareil... Ce qu'il y a de s&ucirc;r, c'est que &ccedil;a... et les coups de poing de
+la fin de ma racl&eacute;e... qui &eacute;taient si bien festonn&eacute;s, et qui auraient pu
+ne finir que demain, tandis qu'au contraire vous me payez &agrave; souper... et
+vous me dites des choses... Enfin suffit, c'est &agrave; la vie et &agrave; la mort,
+vous pouvez compter sur le Chourineur.</p>
+
+<p>Rodolphe reprit plus froidement, ne voulant pas laisser deviner
+l'&eacute;motion qu'il ressentait:</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu rest&eacute; longtemps aide-&eacute;quarisseur?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien... D'abord &ccedil;a avait commenc&eacute; par m'&eacute;c&oelig;urer d'&eacute;gorger
+ces pauvres vieilles b&ecirc;tes... apr&egrave;s, &ccedil;a m'avait amus&eacute;; mais quand j'ai
+eu dans les environs de seize ans et que ma voix a mu&eacute;, est-ce que &ccedil;a
+n'est pas devenu pour moi une rage, une passion que de chouriner! J'en
+perdais le boire et le manger... je ne pensais qu'&agrave; &ccedil;a!... Il fallait me
+voir au milieu de l'<i>ouvrage</i>: &agrave; part un vieux pantalon de toile,
+j'&eacute;tais tout nu. Quand, mon grand couteau bien aiguis&eacute; &agrave; la main,
+j'avais autour de moi (je ne me vante pas) jusqu'&agrave; quinze et vingt
+chevaux qui faisaient queue pour attendre leur tour... tonnerre! quand
+je me mettais &agrave; les &eacute;gorger, je ne sais pas ce qui me prenait... c'&eacute;tait
+comme une furie; les oreilles me bourdonnaient! je voyais rouge, tout
+rouge, et je chourinais... et je chourinais... et je chourinais jusqu'&agrave;
+ce que le couteau me f&ucirc;t tomb&eacute; des mains! Tonnerre! c'&eacute;tait une
+jouissance! J'aurais &eacute;t&eacute; millionnaire que j'aurais pay&eacute; pour faire ce
+m&eacute;tier-l&agrave;...</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qui t'aura donn&eacute; l'habitude de chouriner, dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a se peut bien; mais, quand j'ai eu seize ans, cette rage-l&agrave; a fini
+par devenir si forte qu'une fois en train de chouriner je devenais comme
+fou, et je g&acirc;tais l'ouvrage... Oui, j'ab&icirc;mais les peaux &agrave; force d'y
+donner des coups de couteau &agrave; tort et &agrave; travers. Finalement, on m'a mis
+&agrave; la porte du charnier. J'ai voulu m'employer chez les bouchers: j'ai
+toujours eu du go&ucirc;t pour cet &eacute;tat-l&agrave;... Ah bien, oui! ils ont fait les
+fiers! ils m'ont m&eacute;pris&eacute; comme des bottiers m&eacute;priseraient des savetiers.
+Voyant &ccedil;a, et d'ailleurs ma rage de chouriner s'&eacute;tant pass&eacute;e avec mes
+seize ans, j'ai cherch&eacute; mon pain ailleurs... et je ne l'ai pas trouv&eacute;
+tout de suite; alors souvent j'ai <i>fait la tortue</i>. Enfin, j'ai
+travaill&eacute; dans les carri&egrave;res de Montrouge. Mais au bout de deux ans &ccedil;a
+m'a sci&eacute; de faire toujours l'&eacute;cureuil dans les grandes roues pour tirer
+la pierre, moyennant vingt sous par jour. J'&eacute;tais grand et fort, je me
+suis engag&eacute; dans un r&eacute;giment. On m'a demand&eacute; mon nom, mon &acirc;ge et mes
+papiers. Mon nom? l'Albinos; mon &acirc;ge? voyez ma barbe; mes papiers? voil&agrave;
+le certificat de mon ma&icirc;tre carrier. Je pouvais faire un grenadier
+soign&eacute;, on m'a enr&ocirc;l&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Avec ta force, ton courage et ta manie de chouriner, s'il y avait eu
+la guerre, dans ce temps-l&agrave;, tu serais peut-&ecirc;tre devenu officier.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! &agrave; qui le dites-vous. Chouriner des Anglais ou des Prussiens,
+&ccedil;a m'aurait bien autrement flatt&eacute; que de chouriner des rosses... Mais
+voil&agrave; le malheur, il n'y avait pas de guerre, et il y avait la
+discipline. Un apprenti essaye de communiquer une racl&eacute;e &agrave; son
+bourgeois, c'est bien: s'il est le plus faible, il la re&ccedil;oit; s'il est
+le plus fort, il la donne: on le met &agrave; la porte, quelquefois au violon,
+il n'en est que &ccedil;a. Dans le militaire, c'est autre chose. Un jour mon
+sergent me bouscule pour me faire ob&eacute;ir plus vite; il avait raison, car
+je faisais le clampin: &ccedil;a m'emb&ecirc;te, je regimbe; il me pousse, je le
+pousse; il me prend au collet, je lui envoie un coup de poing. On tombe
+sur moi; alors la rage me prend, le sang me monte aux yeux, j'y vois
+rouge... j'avais mon couteau &agrave; la main, j'&eacute;tais de cuisine, et allez
+donc! je me mets &agrave; chouriner... &agrave; chouriner... comme &agrave; l'abattoir.
+<i>J'entaille</i><a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a> le sergent, je blesse deux soldats!... une vraie
+boucherie! onze coups de couteau &agrave; eux trois, oui, onze!... du sang, du
+sang comme dans un charnier!</p>
+
+<p>Le brigand baissa la t&ecirc;te d'un air sombre, hagard, et resta un moment
+silencieux.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quoi penses-tu, Chourineur? dit Rodolphe l'observant avec int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; rien, &agrave; rien, reprit-il brusquement. Puis il reprit avec sa brutale
+insouciance: Enfin on m'empoigne, on me met sur la <i>planche au pain</i>, et
+<i>j'ai une fi&egrave;vre c&eacute;r&eacute;brale</i>.<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>.</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'es donc sauv&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais j'ai &eacute;t&eacute; quinze ans au pr&eacute; au lieu d'&ecirc;tre <i>fauch&eacute;</i><a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>.
+J'ai oubli&eacute; de vous dire qu'au r&eacute;giment j'avais rep&ecirc;ch&eacute; deux camarades
+qui se noyaient dans la Seine; nous &eacute;tions en garnison &agrave; Melun. Une
+autre fois, vous allez rire et dire que je suis un amphibie au feu et &agrave;
+l'eau, sauveur pour hommes et pour femmes! une autre fois, &eacute;tant en
+garnison &agrave; Rouen, toutes maisons de bois, de vraies cassines, le feu
+prend &agrave; un quartier; &ccedil;a br&ucirc;lait comme des allumettes; je suis de corv&eacute;e
+pour l'incendie; nous arrivons au feu; on me crie qu'il y a une vieille
+femme, qui ne peut pas descendre de sa chambre qui commen&ccedil;ait &agrave;
+chauffer: j'y cours. Tonnerre! oui, &ccedil;a chauffait... car &ccedil;a me rappelait
+mes fours &agrave; pl&acirc;tre dans les bons jours; finalement je sauve la vieille.
+Mon <i>rat de prison</i><a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a> s'est tant tortill&eacute; des quatre pattes et de la
+langue qu'il a fait changer ma peine; au lieu d'aller &agrave; l'<i>abbaye de
+Monte-&agrave;-regret</i><a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>, j'en ai eu pour quinze ann&eacute;es de pr&eacute;. Quand j'ai vu
+que je ne serais pas tu&eacute;, mon premier mouvement a &eacute;t&eacute; de sauter sur mon
+bavard pour l'&eacute;trangler. Vous comprenez &ccedil;a, mon ma&icirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Tu regrettais de voir ta peine commu&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... &agrave; ceux qui jouent du couteau, le couteau de <i>Charlot</i><a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>,
+c'est juste; &agrave; ceux qui volent, des fers aux pattes, chacun son lot.
+Mais vous forcer &agrave; vivre quand on a assassin&eacute;, tenez, les <i>curieux</i><a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>
+ne savent pas la chose que &ccedil;a vous fait dans les premiers temps.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as donc eu des remords, Chourineur?</p>
+
+<p>&mdash;Des remords! Non, puisque j'ai fait mon temps, dit le sauvage; mais
+autrement il ne se passait presque pas de nuit o&ugrave; je ne visse, en
+mani&egrave;re de cauchemar, le sergent et les soldats que j'ai chourin&eacute;s,
+c'est-&agrave;-dire ils n'&eacute;taient pas seuls, ajouta le brigand avec une sorte
+de terreur; ils &eacute;taient des dizaines, des centaines, des milliers &agrave;
+attendre leur tour dans une esp&egrave;ce d'abattoir, comme les chevaux que
+j'&eacute;gorgeais &agrave; Montfaucon attendaient leur tour aussi. Alors je voyais
+rouge, et je commen&ccedil;ais &agrave; chouriner... &agrave; chouriner sur ces hommes, comme
+autrefois sur les chevaux. Mais, plus je chourinais de soldats, plus il
+en revenait. Et en mourant ils me regardaient d'un air si doux, si doux
+que je me maudissais de les tuer; mais je ne pouvais pas m'en emp&ecirc;cher.
+Ce n'&eacute;tait pas tout... je n'ai jamais eu de fr&egrave;re, et il se faisait que
+tous ces gens que j'&eacute;gorgeais &eacute;taient mes fr&egrave;res... et des fr&egrave;res pour
+qui je me serais mis au feu. &Agrave; la fin, quand je n'en pouvais plus, je
+m'&eacute;veillais tout tremp&eacute; d'une sueur aussi froide que de la neige fondue.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait un vilain r&ecirc;ve, Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, allez. Eh bien! dans les premiers temps que j'&eacute;tais au pr&eacute;,
+toutes les nuits je l'avais... ce r&ecirc;ve-l&agrave;. Voyez-vous, c'&eacute;tait &agrave; en
+devenir fou ou enrag&eacute;. Aussi deux fois j'ai essay&eacute; de me tuer, une fois
+en avalant du vert-de-gris, l'autre fois en voulant m'&eacute;trangler avec une
+cha&icirc;ne; mais je suis fort comme un taureau. Le vert-de-gris m'a donn&eacute;
+soif, voil&agrave; tout. Quant au tour de cha&icirc;ne que je m'&eacute;tais pass&eacute; au cou,
+&ccedil;a m'a fait une cravate bleue naturelle. Apr&egrave;s cela, l'habitude de vivre
+a repris le dessus, mes cauchemars sont devenus plus rares, et j'ai fait
+comme les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Tu &eacute;tais &agrave; bonne &eacute;cole pour apprendre &agrave; voler.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais le go&ucirc;t n'y &eacute;tait pas. Les autres <i>fagots</i><a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a> me blaguaient
+l&agrave;-dessus, mais je les assommais &agrave; coups de cha&icirc;ne. C'est comme &ccedil;a que
+j'ai connu le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole... mais pour celui-l&agrave; respect aux poignets!
+il m'a donn&eacute; ma paye comme vous me l'avez donn&eacute;e tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc un for&ccedil;at lib&eacute;r&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire, il &eacute;tait <i>fagot &agrave; perte de vue</i><a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>, mais il s'est
+lib&eacute;r&eacute; lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Il est &eacute;vad&eacute;? On ne le d&eacute;nonce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas moi qui le d&eacute;noncerai, toujours, j'aurais l'air de le
+craindre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment la police ne le d&eacute;couvre-t-elle pas? Est-ce qu'on n'a pas son
+signalement?</p>
+
+<p>&mdash;Son signalement! Ah bien, oui! il y a longtemps qu'il a effac&eacute; de sa
+frimousse celui que le <i>meg des megs</i><a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a> y avait mis. Maintenant, il
+n'y a que le <i>boulanger qui met les &acirc;mes au four</i><a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a> qui pourrait le
+reconna&icirc;tre, le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole.</p>
+
+<p>&mdash;De quelle mani&egrave;re s'y est-il pris?</p>
+
+<p>&mdash;Il a commenc&eacute; par se rogner le nez, qu'il avait long d'une aune; par
+l&agrave;-dessus il s'est d&eacute;barbouill&eacute; avec du vitriol.</p>
+
+<p>&mdash;Tu plaisantes?</p>
+
+<p>&mdash;S'il vient ce soir, vous le verrez; il avait un grand nez de
+perroquet, maintenant il est aussi camard... que la <i>carline</i><a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>, sans
+compter qu'il a des l&egrave;vres grosses comme le poing, et un visage olive
+aussi coutur&eacute; que la veste d'un chiffonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Il est &agrave; ce point m&eacute;connaissable!</p>
+
+<p>&mdash;Depuis six mois qu'il s'est &eacute;chapp&eacute; de Rochefort, les <i>railles</i><a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a>
+l'ont cent fois rencontr&eacute; sans le reconna&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi &eacute;tait-il au bagne?</p>
+
+<p>&mdash;Pour avoir &eacute;t&eacute; faussaire, voleur et assassin. On l'appelle le Ma&icirc;tre
+d'&eacute;cole parce qu'il a une &eacute;criture superbe et qu'il est tr&egrave;s-savant.</p>
+
+<p>&mdash;Et il est redout&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne le sera plus quand vous l'aurez rinc&eacute; comme vous m'avez rinc&eacute;.
+Et, tonnerre!!! je serais curieux de voir &ccedil;a!</p>
+
+<p>&mdash;Que fait-il pour vivre?</p>
+
+<p>&mdash;On dit qu'il s'est vant&eacute; d'avoir tu&eacute; et d&eacute;valis&eacute;, il y a trois
+semaines, un marchand de b&oelig;ufs sur la route de Poissy.</p>
+
+<p>&mdash;On l'arr&ecirc;tera t&ocirc;t ou tard.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra qu'on soit plus de deux pour &ccedil;a, car il porte toujours sous
+sa blouse, deux pistolets charg&eacute;s et un poignard. Charlot l'attend, il
+ne sera fauch&eacute; qu'une fois. Il tuera tout ce qu'il pourra tuer pour
+s'&eacute;chapper. Oh! il ne s'en cache pas; et, comme il est deux fois fort
+comme vous et moi, on aura du mal &agrave; l'abattre.</p>
+
+<p>&mdash;Et en sortant du bagne qu'as-tu fait, Chourineur?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai &eacute;t&eacute; me proposer au ma&icirc;tre d&eacute;bardeur du quai Saint-Paul, et j'y
+gagne ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, puisque, apr&egrave;s tout, tu n'es pas <i>grinche</i><a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>, pourquoi vis-tu
+dans la Cit&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; voulez-vous que je vive? Qui est-ce qui voudrait fr&eacute;quenter un
+repris de justice? Et puis je m'ennuie tout seul, moi; j'aime la
+soci&eacute;t&eacute;, et ici je vis avec mes pareils. Je me cogne quelquefois... On
+me craint comme le feu dans la Cit&eacute;, et le <i>quart d'&oelig;il</i><a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a> n'a rien &agrave;
+me dire, sauf pour les batteries, qui me valent quelquefois vingt-quatre
+heures de violon.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que tu gagnes par jour?</p>
+
+<p>&mdash;Trente-cinq sous. &Ccedil;a durera tant que j'aurai des bras; quand je n'en
+aurai plus, je prendrai un crochet et un carquois d'osier, comme le
+vieux chiffonnier que je vois dans les brouillards de mon enfance.</p>
+
+<p>&mdash;Avec tout &ccedil;a tu n'es pas malheureux?</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a des pires que moi, bien s&ucirc;r; sans mes r&ecirc;ves du sergent et
+des soldats &eacute;gorg&eacute;s, r&ecirc;ves que j'ai encore souvent, je pourrais
+tranquillement crever comme un autre au coin d'une borne ou &agrave; l'h&ocirc;pital;
+mais ce r&ecirc;ve... Tenez... nom de nom! je n'aime pas &agrave; penser &agrave; &ccedil;a, dit le
+Chourineur.</p>
+
+<p>Et il vida sur un coin de la table le fourneau de sa pipe.</p>
+
+<p>La Goualeuse avait &eacute;cout&eacute; le Chourineur avec distraction, elle semblait
+absorb&eacute;e dans une r&ecirc;verie douloureuse.</p>
+
+<p>Rodolphe lui-m&ecirc;me restait pensif.</p>
+
+<p>Les deux r&eacute;cits qu'il venait d'entendre &eacute;veillaient en lui des id&eacute;es
+nouvelles.</p>
+
+<p>Un incident tragique vint rappeler &agrave; ces trois personnages dans quel
+lieu ils se trouvaient.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">L'arrestation.</a></h3>
+
+
+<p>L'homme qui &eacute;tait sorti un moment, apr&egrave;s avoir recommand&eacute; &agrave; l'ogresse
+son broc et son assiette, revint bient&ocirc;t, accompagn&eacute; d'un autre
+personnage &agrave; larges &eacute;paules, &agrave; figure &eacute;nergique.</p>
+
+<p>Il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; un hasard de se rencontrer comme &ccedil;a, Borel! Entre donc, nous
+boirons un verre de vin.</p>
+
+<p>Le Chourineur dit tout bas &agrave; Rodolphe et &agrave; la Goualeuse, en leur
+montrant le nouveau venu:</p>
+
+<p>&mdash;Il va y avoir de la gr&ecirc;le... c'est un raille. Attention!</p>
+
+<p>Les deux bandits, dont l'un, coiff&eacute; d'un bonnet grec enfonc&eacute; jusque sur
+ses sourcils, avait demand&eacute; plusieurs fois le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole,
+&eacute;chang&egrave;rent un coup d'&oelig;il rapide, se lev&egrave;rent simultan&eacute;ment de table et
+se dirig&egrave;rent vers la porte; mais les deux agents se jet&egrave;rent sur eux en
+poussant un cri particulier.</p>
+
+<p>Une lutte terrible s'engagea.</p>
+
+<p>La porte de la taverne s'ouvrit; d'autres agents se pr&eacute;cipit&egrave;rent dans
+la salle, et l'on vit briller au dehors les fusils des gendarmes.</p>
+
+<p>Profitant du tumulte, le charbonnier dont nous avons parl&eacute; s'avan&ccedil;a
+jusqu'au seuil du tapis-franc, et, rencontrant par hasard le regard de
+Rodolphe, il porta &agrave; ses l&egrave;vres l'index de la main droite.</p>
+
+<p>Rodolphe, d'un geste aussi rapide qu'imp&eacute;rieux, lui ordonna de
+s'&eacute;loigner; puis il continua d'observer ce qui se passait dans la
+taverne.</p>
+
+<p>L'homme au bonnet grec poussait des hurlements de rage; &agrave; demi &eacute;tendu
+sur la table, il faisait des soubresauts si d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s que trois hommes
+le contenaient &agrave; peine.</p>
+
+<p>An&eacute;anti, morne, la figure livide, les l&egrave;vres blanches, la m&acirc;choire
+inf&eacute;rieure tombante et convulsivement agit&eacute;e, son compagnon ne fit
+aucune r&eacute;sistance, il tendit de lui-m&ecirc;me ses mains aux menottes.</p>
+
+<p>L'ogresse, assise dans son comptoir et habitu&eacute;e &agrave; de pareilles sc&egrave;nes,
+restait impassible, les mains dans les poches de son tablier.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'ils ont donc fait, ces deux hommes, mon bon monsieur
+Borel? demanda-t-elle &agrave; un des agents qu'elle connaissait.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont assassin&eacute; hier une vieille femme dans la rue Saint-Christophe,
+pour d&eacute;valiser sa chambre. Avant de mourir, la malheureuse a dit qu'elle
+avait mordu l'un des meurtriers &agrave; la main. On avait l'&oelig;il sur ces deux
+sc&eacute;l&eacute;rats; mon camarade est venu tout &agrave; l'heure s'assurer de leur
+identit&eacute;, et les voil&agrave; pinc&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement qu'ils m'ont pay&eacute; d'avance leur chopine, dit l'ogresse.
+Vous ne voulez rien prendre, monsieur Borel? un verre de parfait-amour,
+de consolation?</p>
+
+<p>&mdash;Merci, m&egrave;re Ponisse; il faut que j'enfourne ces brigands-l&agrave;. En voil&agrave;
+un qui regimbe encore!...</p>
+
+<p>En effet, l'assassin au bonnet grec se d&eacute;battait avec rage. Lorsqu'il
+s'agit de le mettre dans un fiacre qui attendait dans la rue, il se
+d&eacute;fendit tellement qu'il fallut le porter.</p>
+
+<p>Son complice, saisi d'un tremblement nerveux, pouvait &agrave; peine se
+soutenir: ses l&egrave;vres violettes remuaient comme s'il e&ucirc;t parl&eacute;... On jeta
+cette masse inerte dans la voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! m&egrave;re Ponisse, dit l'agent, d&eacute;fiez-vous de Bras-Rouge; il est
+malin, il pourrait vous compromettre.</p>
+
+<p>&mdash;Bras-Rouge! il y a des semaines qu'on ne l'a vu dans le quartier,
+monsieur Borel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toujours quand il est quelque part... qu'on ne l'y voit pas,
+vous savez bien &ccedil;a... Mais n'acceptez de lui en garde ou en consignation
+aucun paquet, aucun ballot: ce serait du recel.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, monsieur Borel, j'ai aussi peur de Bras-Rouge que du
+diable. On ne sait jamais o&ugrave; il va ni d'o&ugrave; il vient. La derni&egrave;re fois
+que je l'ai vu, il m'a dit qu'il arrivait d'Allemagne.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, je vous pr&eacute;viens... faites-y attention.</p>
+
+<p>Avant de quitter le tapis-franc, l'agent regarda attentivement les
+autres buveurs, et il dit au Chourineur, d'un ton presque affectueux:</p>
+
+<p>&mdash;Te voil&agrave;, mauvais sujet? il y a longtemps qu'on n'a entendu parler de
+toi! Tu n'as pas eu de batteries? Tu deviens donc sage?</p>
+
+<p>&mdash;Sage comme une image, monsieur Borel; vous savez que je ne casse gu&egrave;re
+la t&ecirc;te qu'&agrave; ceux qui me le demandent.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne te manquerait plus que cela, de provoquer les autres, fort comme
+tu es!</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; pourtant mon ma&icirc;tre, monsieur Borel, dit le Chourineur en
+mettant la main sur l'&eacute;paule de Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! je ne le connais pas, celui-l&agrave;, dit l'agent, en examinant
+Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous ne ferons pas connaissance, mon camarade, r&eacute;pondit celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Je le d&eacute;sire pour vous, mon gar&ccedil;on, dit l'agent. Puis, s'adressant &agrave;
+l'ogresse: Bonsoir, m&egrave;re Ponisse: c'est une vraie sourici&egrave;re que votre
+tapis-franc, voil&agrave; le troisi&egrave;me assassin que j'y prends.</p>
+
+<p>&mdash;Et j'esp&egrave;re bien que ce ne sera pas le dernier, monsieur Borel; c'est
+bien &agrave; votre service..., dit gracieusement l'ogresse en s'inclinant avec
+d&eacute;f&eacute;rence.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le d&eacute;part de l'agent de police, le jeune homme &agrave; figure plomb&eacute;e,
+qui fumait en buvant de l'eau-de-vie, rechargea sa pipe, et dit, d'une
+voix enrou&eacute;e, au Chourineur:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu n'as pas reconnu le bonnet grec? c'est l'homme &agrave; la
+Boulotte, c'est V&eacute;lu. Quand j'ai vu entrer les agents, j'ai dit: &laquo;Il y a
+quelque chose&raquo;; avec &ccedil;a que V&eacute;lu cachait toujours sa main sous la table.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout de m&ecirc;me heureux pour le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole qu'il ne se soit pas
+trouv&eacute; l&agrave;, reprit l'ogresse. Le bonnet grec l'a demand&eacute; plusieurs fois
+pour des affaires qu'ils ont ensemble... Mais je ne <i>mangerai</i> jamais
+mes pratiques. Qu'on les arr&ecirc;te, bon... chacun son m&eacute;tier... mais je ne
+les vends pas... Tiens, quand on parle du loup on en voit la queue,
+ajouta l'ogresse au moment o&ugrave; un homme et une femme entraient dans le
+cabaret; voil&agrave; justement le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole et <i>sa largue</i> (sa femme).</p>
+
+<p>Une sorte de fr&eacute;missement de terreur courut parmi les h&ocirc;tes du
+tapis-franc.</p>
+
+<p>Rodolphe lui-m&ecirc;me, malgr&eacute; son intr&eacute;pidit&eacute; naturelle, ne put vaincre une
+l&eacute;g&egrave;re &eacute;motion &agrave; la vue de ce redoutable brigand, qu'il contempla
+pendant quelques instants avec une curiosit&eacute; m&ecirc;l&eacute;e d'horreur.</p>
+
+<p>Le Chourineur avait dit vrai, le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole s'&eacute;tait affreusement
+mutil&eacute;.</p>
+
+<p>On ne pouvait voir quelque chose de plus &eacute;pouvantable que le visage de
+ce brigand. Sa figure &eacute;tait sillonn&eacute;e en tous sens de cicatrices
+profondes, livides; l'action corrosive du vitriol avait boursoufl&eacute; ses
+l&egrave;vres; les cartilages du nez ayant &eacute;t&eacute; coup&eacute;s, deux trous difformes
+rempla&ccedil;aient les narines. Ses yeux gris, tr&egrave;s-clairs, tr&egrave;s-petits,
+tr&egrave;s-ronds, &eacute;tincelaient de f&eacute;rocit&eacute;; son front, aplati comme celui d'un
+tigre, disparaissait &agrave; demi sous une casquette de fourrure &agrave; longs poils
+fauves... on e&ucirc;t dit la crini&egrave;re du monstre.</p>
+
+<p>Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole n'avait gu&egrave;re plus de cinq pieds deux ou trois pouces;
+sa t&ecirc;te, d&eacute;mesur&eacute;ment grosse, &eacute;tait enfonc&eacute;e entre ses deux &eacute;paules
+larges, &eacute;lev&eacute;es, puissantes, charnues, qui se dessinaient m&ecirc;me sous les
+plis flottants de sa blouse de toile &eacute;crue; il avait les bras longs,
+musculeux; les mains courtes, grosses et velues jusqu'&agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; des
+doigts; ses jambes &eacute;taient un peu arqu&eacute;es, mais leurs mollets &eacute;normes
+annon&ccedil;aient une force athl&eacute;tique.</p>
+
+<p>Cet homme offrait, en un mot, l'exag&eacute;ration de ce qu'il y a de court, de
+trapu, de ramass&eacute; dans le type de l'Hercule Farn&egrave;se.</p>
+
+<p>Quant &agrave; l'expression de f&eacute;rocit&eacute; qui &eacute;clatait sur ce masque affreux,
+quant &agrave; ce regard inquiet, mobile, ardent comme celui d'une b&ecirc;te
+sauvage, il faut renoncer &agrave; les peindre.</p>
+
+<p>La femme qui accompagnait le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole &eacute;tait vieille, assez
+proprement v&ecirc;tue d'une robe brune, d'un tartan &agrave; carreaux rouges et
+noirs, et d'un bonnet blanc.</p>
+
+<p>Rodolphe la voyait de profil; son &oelig;il vert et rond, son nez crochu, ses
+l&egrave;vres minces, son menton saillant, sa physionomie &agrave; la fois m&eacute;chante et
+rus&eacute;e, lui rappel&egrave;rent la Chouette.</p>
+
+<p>Il allait faire part de cette observation &agrave; la Goualeuse, lorsqu'en
+levant les yeux sur la jeune fille il la vit p&acirc;lir; elle regardait avec
+une terreur muette la hideuse compagne du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole; enfin,
+saisissant le bras de Rodolphe, d'une main tremblante, Fleur-de-Marie
+lui dit &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;La Chouette! mon Dieu!... la Chouette... la borgnesse!</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, &eacute;changeant quelques paroles &agrave; voix basse
+avec un des habitu&eacute;s du tapis-franc, s'avan&ccedil;a lentement vers la table o&ugrave;
+s'attablaient Rodolphe, la Goualeuse et le Chourineur.</p>
+
+<p>Alors, s'adressant &agrave; Fleur-de-Marie, d'une voix rauque et creuse comme
+le rugissement d'un tigre:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! dis donc, la belle blonde, tu vas quitter ces deux <i>mufles</i> et
+t'en venir avec moi...</p>
+
+<p>La Goualeuse ne r&eacute;pondit rien, se serra contre Rodolphe; ses dents se
+choquaient d'effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi... je ne serai pas jalouse, dit l'horrible Chouette en riant
+aux &eacute;clats.</p>
+
+<p>Elle ne reconnaissait pas encore dans la Goualeuse la P&eacute;griotte, sa
+victime.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;, petite, est-ce que tu ne m'entends pas? dit le monstre en
+s'avan&ccedil;ant. Si tu ne viens pas, je t'&eacute;borgne pour faire le pendant de la
+Chouette. Et toi, l'homme &agrave; moustache... (il s'adressait &agrave; Rodolphe), si
+tu ne me jettes pas cette blonde par-dessus la table... je te cr&egrave;ve...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, mon Dieu! d&eacute;fendez-moi! s'&eacute;cria la Goualeuse &agrave; Rodolphe, en
+joignant les mains. Puis, r&eacute;fl&eacute;chissant qu'elle allait l'exposer &agrave; un
+grand danger, elle reprit &agrave; voix basse: Non, non, ne bougez pas,
+monsieur Rodolphe; s'il approche, je crierai au secours, et, de peur
+d'un esclandre qui attirerait la police, l'ogresse prendra mon parti.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, ma fille, dit Rodolphe en regardant intr&eacute;pidement le
+Ma&icirc;tre d'&eacute;cole. Tu es &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi, tu n'en bougeras pas; et comme ce
+hideux animal te fait mal au c&oelig;ur et &agrave; moi aussi, je vais le porter
+dans la rue...</p>
+
+<p>&mdash;Toi? dit le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole.</p>
+
+<p>&mdash;Moi!!!... reprit Rodolphe.</p>
+
+<p>Et malgr&eacute; les efforts de la Goualeuse, il se leva de table.</p>
+
+<p>Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole recula d'un pas au terrible aspect de la physionomie
+de Rodolphe. Fleur-de-Marie et le Chourineur furent aussi frapp&eacute;s de
+l'expression de m&eacute;chancet&eacute;, de rage diabolique qui, en ce moment,
+contracta la noble figure de leur compagnon: il devint m&eacute;connaissable.
+Dans sa lutte contre le Chourineur, il s'&eacute;tait montr&eacute; d&eacute;daigneux et
+railleur; mais face &agrave; face avec le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, il semblait poss&eacute;d&eacute;
+d'une haine f&eacute;roce: ses pupilles, dilat&eacute;es par la fureur, luisaient d'un
+&eacute;clat &eacute;trange.</p>
+
+<p>Certains regards ont une puissance magn&eacute;tique irr&eacute;sistible: quelques
+duellistes c&eacute;l&egrave;bres doivent, dit-on, leurs sanglants triomphes &agrave; cette
+action fascinatrice de leur regard, qui d&eacute;moralise, qui atterre leurs
+adversaires.</p>
+
+<p>Rodolphe &eacute;tait dou&eacute; de cet effrayant coup d'&oelig;il fixe, per&ccedil;ant, qui
+&eacute;pouvante, et que ceux qu'il obs&egrave;de ne peuvent &eacute;viter... Ce regard les
+trouble, les domine; ils le ressentent presque physiquement, et, malgr&eacute;
+eux, ils le recherchent... ils ne peuvent en d&eacute;tacher leur vue.</p>
+
+<p>Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole tressaillit, recula encore d'un pas, et, ne se fiant
+plus &agrave; sa force prodigieuse, il chercha sous sa blouse le manche de son
+poignard.</p>
+
+<p>Un meurtre e&ucirc;t peut-&ecirc;tre ensanglant&eacute; le tapis-franc si la Chouette,
+saisissant le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole par le bras, ne se f&ucirc;t &eacute;cri&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Minute... minute... <i>Fourline</i><a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>, laisse-moi dire un mot... Tu
+mangeras ces deux mufles tout &agrave; l'heure, ils ne t'&eacute;chapperont pas...</p>
+
+<p>Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole regarda la borgnesse avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>Depuis quelques minutes la Chouette observait Fleur-de-Marie avec une
+attention croissante, cherchant &agrave; rassembler ses souvenirs.</p>
+
+<p>Enfin elle ne conserva plus le moindre doute: elle reconnut la
+Goualeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible! s'&eacute;cria la borgnesse en joignant les mains avec
+&eacute;tonnement, c'est la P&eacute;griotte, la voleuse de sucres d'orge. Mais d'o&ugrave;
+donc que tu sors? c'est donc le <i>boulanger</i><a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a> qui t'envoie!
+ajouta-t-elle en montrant le poing &agrave; la jeune fille. Tu retomberas donc
+toujours sous ma griffe? Sois tranquille, si je ne t'arrache plus de
+dents, je t'arracherai toutes les larmes de ton corps. Ah! vas-tu
+<i>rager</i>! Tu ne sais donc pas? je connais tes parents... Le Ma&icirc;tre
+d'&eacute;cole a vu au pr&eacute; l'homme qui t'avait donn&eacute;e &agrave; moi quand tu &eacute;tais
+toute petite... Il lui a dit le nom de ta m&egrave;re... C'est des <i>daims
+hupp&eacute;s</i><a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a>, tes parents...</p>
+
+<p>&mdash;Mes parents! vous les connaissez?... s'&eacute;cria Fleur-de-Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon homme sait le nom de ta m&egrave;re... mais je lui arracherai plut&ocirc;t
+la langue que de le laisser te le dire... Il a encore vu hier celui qui
+t'a amen&eacute;e dans mon chenil, parce qu'on ne payait plus sa femme, qui
+t'avait nourrie... car elle ne tenait gu&egrave;re &agrave; toi, ta m&egrave;re, elle aurait
+autant aim&eacute; te savoir crev&eacute;e, bien s&ucirc;r... Mais c'est &eacute;gal, si tu savais
+son nom maintenant, tu pourrais joliment la ran&ccedil;onner, ma petite
+b&acirc;tarde... L'homme que je te dis a des papiers... oui, P&eacute;griotte, il a
+des lettres de ta m&egrave;re... et s'il ne s'en sert pas, c'est qu'il a des
+raisons pour &ccedil;a... Hein! tu rages... tu pleures, P&eacute;griotte... Eh bien,
+non, tu ne la conna&icirc;tras pas, ta m&egrave;re... Tu ne la conna&icirc;tras pas.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime autant qu'elle me croie morte..., dit Fleur-de-Marie en
+essuyant ses yeux.</p>
+
+<p>Rodolphe, oubliant le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, avait attentivement &eacute;cout&eacute; la
+Chouette, dont le r&eacute;cit l'int&eacute;ressait.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le brigand n'&eacute;tant plus sous l'influence du regard de
+Rodolphe avait repris courage; il ne pouvait croire que ce jeune homme,
+de taille moyenne et svelte, f&ucirc;t en &eacute;tat de se mesurer avec lui; s&ucirc;r de
+sa force hercul&eacute;enne, il s'approcha du d&eacute;fenseur de la Goualeuse et dit
+&agrave; la Chouette avec autorit&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Assez bavard&eacute; comme &ccedil;a... Je veux d&eacute;visager ce beau mufle-l&agrave; et lui
+d&eacute;foncer la frimousse... pour que la belle blonde me trouve plus gentil
+que lui.</p>
+
+<p>D'un bond Rodolphe sauta par-dessus la table.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde &agrave; mes assiettes! r&eacute;p&eacute;ta l'ogresse.</p>
+
+<p>Et le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole se mit en d&eacute;fense, les deux mains en avant, le haut
+du corps en arri&egrave;re, bien camp&eacute; sur ses robustes reins, et pour ainsi
+dire arc-bout&eacute; sur une de ses jambes &eacute;normes... qui ressemblait &agrave; un
+balustre de pierre.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; Rodolphe s'&eacute;lan&ccedil;ait sur lui, la porte du tapis-franc
+s'ouvrit violemment; le charbonnier dont nous avons parl&eacute;, et qui avait
+presque six pieds de haut, se pr&eacute;cipita dans la salle, &eacute;carta rudement
+le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, s'approcha de Rodolphe et lui dit en anglais &agrave;
+l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, Tom et Sarah... ils sont au bout de la rue.</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots myst&eacute;rieux, Rodolphe fit un mouvement de col&egrave;re, jeta un
+louis sur le comptoir de l'ogresse et courut vers la porte.</p>
+
+<p>Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole tenta de s'opposer au passage de Rodolphe; mais
+celui-ci, se retournant, lui d&eacute;tacha au milieu du visage deux coups de
+poing si rudement assen&eacute;s que le taureau chancela tout &eacute;tourdi et tomba
+pesamment &agrave; demi renvers&eacute; sur une table.</p>
+
+<p>&mdash;Vive la Charte! je reconnais l&agrave; mes coups de poing de la fin, s'&eacute;cria
+le Chourineur. Encore quelques le&ccedil;ons comme &ccedil;a, et je les saurai...</p>
+
+<p>Revenu &agrave; lui au bout de quelques secondes, le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole s'&eacute;lan&ccedil;a &agrave;
+la poursuite de Rodolphe.</p>
+
+<p>Ce dernier avait disparu avec le charbonnier dans le sombre d&eacute;dale des
+rues de la Cit&eacute;; il &eacute;tait impossible de le rejoindre.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole rentrait &eacute;cumant de rage, deux hommes,
+accourant du c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute; &agrave; celui par lequel Rodolphe avait disparu, se
+pr&eacute;cipit&egrave;rent dans le tapis-franc, essouffl&eacute;s, comme s'ils eussent fait
+rapidement une longue course.</p>
+
+<p>Leur premier mouvement fut de jeter les yeux de c&ocirc;t&eacute; et d'autre dans la
+taverne.</p>
+
+<p>&mdash;Malheur sur moi! dit l'un, il nous &eacute;chappe encore!...</p>
+
+<p>&mdash;Patience!... les jours ont vingt-quatre heures, et la vie est longue,
+r&eacute;pondit l'autre personnage.</p>
+
+<p>Ces deux nouveaux venus s'exprimaient en anglais.</p>
+
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Thomas Seyton et la comtesse Sarah.</a></h3>
+
+
+<p>Les deux personnages qui venaient d'entrer dans le tapis-franc
+appartenaient &agrave; une classe beaucoup plus &eacute;lev&eacute;e que celle des habitu&eacute;s
+de cette taverne.</p>
+
+<p>L'un, grand, &eacute;lanc&eacute;, avait des cheveux presque blanc, les sourcils et
+les favoris noirs, une figure osseuse et brune, l'air dur, s&eacute;v&egrave;re. &Agrave; son
+chapeau rond on voyait un cr&ecirc;pe; sa longue redingote noire se boutonnait
+jusqu'au cou; il portait, par-dessus son pantalon de drap gris collant,
+des bottes autrefois appel&eacute;es &agrave; la Suwarow.</p>
+
+<p>Son compagnon, de tr&egrave;s-petite taille, aussi v&ecirc;tu de deuil, &eacute;tait p&acirc;le et
+beau. Ses longs cheveux, ses sourcils et ses yeux d'un noir fonc&eacute;
+faisaient ressortir la blancheur mate de son visage; &agrave; sa d&eacute;marche, &agrave; sa
+taille, &agrave; la d&eacute;licatesse de ses traits, il &eacute;tait facile de reconna&icirc;tre
+dans ce personnage une femme d&eacute;guis&eacute;e en homme.</p>
+
+<p>&mdash;Tom, demandez &agrave; boire, et interrogez ces gens-l&agrave; sur <i>lui</i>, dit Sarah,
+toujours en anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sarah, r&eacute;pondit l'homme &agrave; cheveux blancs et &agrave; sourcils noirs.</p>
+
+<p>S'asseyant &agrave; une table pendant que Sarah s'essuyait le front, il dit &agrave;
+l'ogresse en tr&egrave;s-bon fran&ccedil;ais et presque sans aucun accent:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, faites-nous donner quelque chose &agrave; boire, s'il vous pla&icirc;t.</p>
+
+<p>L'entr&eacute;e de ces deux personnes dans le tapis-franc avait vivement excit&eacute;
+l'attention; leurs costumes, leurs mani&egrave;res, annon&ccedil;aient qu'ils ne
+fr&eacute;quentaient jamais ces ignobles tavernes. &Agrave; leur physionomie inqui&egrave;te,
+affair&eacute;e, on devinait que des motifs importants les amenaient dans ce
+quartier.</p>
+
+<p>Le Chourineur, le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole et la Chouette les consid&eacute;raient avec
+une avide curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>La Goualeuse, &eacute;pouvant&eacute;e de sa rencontre avec la borgnesse, redoutant
+les menaces du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, qui voulait l'emmener avec lui, profita
+de l'inattention de ces deux mis&eacute;rables, se glissa par la porte rest&eacute;e
+entr'ouverte et sortit du cabaret.</p>
+
+<p>Le Chourineur et le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, dans leur position respective,
+n'avaient aucun int&eacute;r&ecirc;t &agrave; &eacute;lever de nouvelles rixes.</p>
+
+<p>Surprise de l'apparition d'h&ocirc;tes si nouveaux, l'ogresse partageait
+l'attention g&eacute;n&eacute;rale. Tom lui dit une seconde fois avec impatience:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons demand&eacute; quelque chose &agrave; boire, madame; ayez la bont&eacute; de
+nous servir.</p>
+
+<p>La m&egrave;re Ponisse, flatt&eacute;e de cette courtoisie, se leva de son comptoir,
+vint gracieusement s'appuyer &agrave; la table de Tom, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous un litre de vin ou une bouteille cachet&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-nous une bouteille de vin, des verres et de l'eau.</p>
+
+<p>L'ogresse servit; Tom lui jeta cent sous, et, refusant la monnaie
+qu'elle voulait lui rendre:</p>
+
+<p>&mdash;Gardez cela pour vous, notre h&ocirc;tesse, et acceptez un verre de vin avec
+nous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes bien honn&ecirc;te, monsieur, dit la m&egrave;re Ponisse en regardant Tom
+avec plus d'&eacute;tonnement que de reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Mais dites-moi, reprit celui-ci, nous avions donn&eacute; rendez-vous &agrave; un de
+nos camarades dans un cabaret de cette rue; nous nous sommes peut-&ecirc;tre
+tromp&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici le Lapin-Blanc, pour vous servir, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela, dit Tom en faisant un signe d'intelligence &agrave; Sarah.
+Oui, c'est bien au Lapin-Blanc qu'il devait nous attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Et il n'y a pas deux Lapin-Blanc dans la rue, dit orgueilleusement
+l'ogresse. Mais comment &eacute;tait-il, votre camarade?</p>
+
+<p>&mdash;Grand et mince, cheveux et moustaches ch&acirc;tain clair, dit Tom.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc, attendez donc, c'est mon homme de tout &agrave; l'heure; un
+charbonnier d'une tr&egrave;s-grande taille est venu le chercher, et ils sont
+partis ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont eux, dit Tom.</p>
+
+<p>&mdash;Et ils &eacute;taient seuls ici? demanda Sarah.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire, le charbonnier n'est venu qu'un moment, votre autre
+camarade a soup&eacute; ici avec la Goualeuse et le Chourineur; et du regard
+l'ogresse d&eacute;signa celui des convives de Rodolphe qui &eacute;tait rest&eacute; dans le
+cabaret.</p>
+
+<p>Tom et Sarah se retourn&egrave;rent vers le Chourineur.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques minutes d'examen, Sarah dit en anglais &agrave; son compagnon:</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Karl avait perdu les traces de Rodolphe &agrave; l'entr&eacute;e de ces rues
+obscures. Voyant Murph, d&eacute;guis&eacute; en charbonnier, r&ocirc;der autour de ce
+cabaret et venir sans cesse regarder au travers des vitres, il s'est
+dout&eacute; de quelque chose et il est venu nous avertir.</p>
+
+<p>Pendant cette conversation, tenue &agrave; voix basse et en langue &eacute;trang&egrave;re,
+le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole disait tout bas &agrave; la Chouette en regardant Tom et
+Sarah:</p>
+
+<p>&mdash;Le grand maigre a d&eacute;gain&eacute; cent sous &agrave; l'ogresse. Il est bient&ocirc;t
+minuit; il pleut, il vente: quand ils vont sortir, nous les suivrons;
+j'&eacute;tourdirai le grand et je lui prendrai son argent. Il est avec une
+femme, il n'osera pas souffler.</p>
+
+<p>&mdash;Si la petite crie &agrave; la garde, j'ai mon vitriol dans ma poche, je lui
+casserai la bouteille sur la figure, dit la borgnesse; il faut toujours
+donner &agrave; boire aux enfants pour les emp&ecirc;cher de crier. Puis elle ajouta:
+Dis donc, Fourline, la premi&egrave;re fois que nous trouverons la P&eacute;griotte,
+faudra l'emmener <i>d'autor</i><a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>. Une fois que nous la tiendrons chez
+nous, nous lui frotterons le museau avec mon vitriol, &ccedil;a fait qu'elle ne
+fera plus la fi&egrave;re avec sa jolie frimousse...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, la Chouette, je finirai par t'&eacute;pouser, dit le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole;
+tu n'as pas ta pareille pour l'adresse et le courage... La nuit du
+marchand de b&oelig;ufs, je t'ai jug&eacute;e... j'ai dit: &laquo;Voil&agrave; ma femme: elle
+travaillera mieux qu'un homme.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir r&eacute;fl&eacute;chi un moment, Sarah dit &agrave; Tom en lui indiquant le
+Chourineur:</p>
+
+<p>&mdash;Si nous interrogions cet homme sur Rodolphe, peut-&ecirc;tre saurions-nous
+ce qui l'am&egrave;ne ici.</p>
+
+<p>&mdash;Essayons, dit Tom. Puis, s'adressant au Chourineur:&mdash;Camarade, nous
+devions retrouver dans ce cabaret un de nos amis; il y a soup&eacute; avec
+vous; puisque vous le connaissez, dites-nous si vous savez o&ugrave; il est
+all&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je le connais parce qu'il m'a rinc&eacute; il y a deux heures en d&eacute;fendant la
+Goualeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne l'aviez jamais vu?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais... Nous nous sommes rencontr&eacute;s dans l'all&eacute;e de la maison de
+Bras-Rouge.</p>
+
+<p>&mdash;L'h&ocirc;tesse! encore une bouteille cachet&eacute;e, et du meilleur, dit Tom.</p>
+
+<p>Sarah et lui avaient &agrave; peine tremp&eacute; leurs l&egrave;vres dans leurs verres
+encore pleins; la m&egrave;re Ponisse, pour faire honneur sans doute &agrave; sa
+propre cave, avait plusieurs fois vid&eacute; le sien.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous nous servirez sur la table de monsieur, s'il veut bien le
+permettre, ajouta Tom en allant se mettre avec Sarah &agrave; c&ocirc;t&eacute; du
+Chourineur, aussi &eacute;tonn&eacute; que flatt&eacute; de cette politesse.</p>
+
+<p>Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole et la Chouette causaient toujours &agrave; voix basse de
+leurs sinistres projets.</p>
+
+<p>La bouteille servie, Tom et Sarah attabl&eacute;s avec le Chourineur et
+l'ogresse, qui avait regard&eacute; une seconde invitation comme superflue,
+l'entretien continua.</p>
+
+<p>&mdash;Vous nous disiez donc, mon brave, que vous aviez rencontr&eacute; notre
+camarade Rodolphe dans la maison de Bras-Rouge? dit Tom en trinquant
+avec le Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon brave, r&eacute;pondit celui-ci en vidant lestement son verre.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; un singulier nom... Bras-Rouge! Qu'est-ce que c'est que ce
+Bras-Rouge?</p>
+
+<p>&mdash;Il <i>pastique la maltouze</i>, dit n&eacute;gligemment le Chourineur; puis il
+ajouta: Voil&agrave; de fameux vin, m&egrave;re Ponisse!</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour &ccedil;a qu'il ne faut pas laisser votre verre vide, mon brave,
+reprit Tom en versant de nouveau &agrave; boire au Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; votre sant&eacute;, dit celui-ci, et &agrave; celle de votre petit ami qui...
+enfin suffit... Si ma tante &eacute;tait un homme, &ccedil;a serait mon oncle, comme
+dit le proverbe... Allons donc, farceur, je m'entends!</p>
+
+<p>Sarah rougit imperceptiblement.</p>
+
+<p>Tom continua:&mdash;Je n'ai pas bien compris ce que vous m'avez dit sur ce
+Bras-Rouge. Rodolphe sortait de chez lui, sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit que Bras-Rouge <i>pastiquait la maltouze</i>. Tom regarda le
+Chourineur avec surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que &ccedil;a veut dire, <i>pastiquer la mal</i>... Comment dites-vous
+cela?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Pastiquer la maltouze</i>, faire la contrebande, donc! Il para&icirc;t que
+vous ne <i>d&eacute;videz pas le jars</i><a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>?</p>
+
+<p>&mdash;Mon brave, je ne vous comprends plus.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis: Vous ne parlez donc pas argot comme monsieur Rodolphe?</p>
+
+<p>&mdash;Argot? dit Tom en regardant Sarah d'un air surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, vous &ecirc;tes des <i>sinves</i><a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a> ...mais le camarade Rodolphe est
+un fameux <i>zig</i><a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a>, lui: tout peintre en &eacute;ventails qu'il est, il m'en
+remontrerait &agrave; moi-m&ecirc;me pour l'argot... Eh bien, puisque vous ne parlez
+pas ce beau langage-l&agrave;, je vous dis en bon fran&ccedil;ais que le Bras-Rouge
+est contrebandier: je le dis sans tra&icirc;trise... car il ne s'en cache pas,
+il s'en vante au nez des gabelous: mais cherche, et attrape si tu peux,
+car Bras-Rouge est malin.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que Rodolphe allait faire chez cet homme? demanda Sarah.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, monsieur... ou madame, &agrave; votre choix, je n'en sais rien de
+rien, aussi vrai que je bois ce verre de vin. Ce soir, je voulais battre
+la Goualeuse; j'avais tort: c'&eacute;tait une bonne fille; elle s'enfonce dans
+l'all&eacute;e de la maison de Bras-Rouge, je la poursuis... c'&eacute;tait noir comme
+le diable; au lieu d'empoigner la Goualeuse, je tombe sur ma&icirc;tre
+Rodolphe, qui me donne ma paye, et d'une fi&egrave;re force... oh! oui... il y
+avait surtout les coups de poing de la fin... tonnerre! c'&eacute;tait-il bien
+festonn&eacute;! il m'a promis de me montrer ce coup-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Et Bras-Rouge, quel homme est-ce? demanda Tom. Quelle esp&egrave;ce de
+marchandises vend-il?</p>
+
+<p>&mdash;Bras-Rouge? dame! il vend tout ce qu'il est d&eacute;fendu de vendre, il fait
+tout ce qu'il est d&eacute;fendu de faire. Voil&agrave; sa partie et son n&eacute;goce.
+N'est-ce pas, m&egrave;re Ponisse?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est un cadet qui a le fil, dit l'ogresse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh il met les gabelous joliment dedans, reprit le Chourineur. On a
+descendu plus de vingt fois dans sa cassine, jamais on n'a rien trouv&eacute;,
+pourtant il en sort souvent avec ses ballots.</p>
+
+<p>&mdash;C'est malin! dit l'ogresse; on dit qu'il a chez lui une cachette qui
+descend &agrave; un puits qui m&egrave;ne aux catacombes.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a n'emp&ecirc;che pas qu'on ne l'a jamais trouv&eacute;e, sa cachette; il faudra
+d&eacute;molir sa cassine pour en venir &agrave; bout, dit le Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est le num&eacute;ro de la maison de Bras-Rouge?</p>
+
+<p>&mdash;N&deg; 13, rue des F&egrave;ves: Bras-Rouge, marchand de tout ce qu'on veut...
+C'est connu dans la Cit&eacute;, dit le Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais &eacute;crire cette adresse sur mon carnet; si nous ne trouvons pas
+Rodolphe, je t&acirc;cherai d'avoir des informations sur lui chez M.
+Bras-Rouge, reprit Tom. Et il inscrivit le nom de la rue et le num&eacute;ro du
+contrebandier.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous pouvez vous vanter d'avoir, dans ma&icirc;tre Rodolphe, un ami
+solide..., dit le Chourineur, et un bon enfant... Sans le charbonnier il
+allait se donner un coup de peigne avec le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole qui est l&agrave;-bas
+dans son coin avec la Chouette... Tonnerre! faut que je me tienne &agrave;
+quatre pour ne pas l'exterminer, cette vieille sorci&egrave;re, quand je pense
+&agrave; ce qu'elle a fait &agrave; la Goualeuse... Mais patience... un coup de poing
+n'est jamais perdu, comme dit c't'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Rodolphe vous a battu? vous devez le ha&iuml;r! dit Sarah.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, ha&iuml;r un homme qui se d&eacute;ploie comme &ccedil;a! plus souvent! Au fait,
+c'est dr&ocirc;le... Tenez, v'l&agrave; le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole qui m'a battu, et &ccedil;a me
+r&eacute;jouirait de le voir &eacute;trangler... M. Rodolphe, qui m'a battu et m&ecirc;me
+plus fort... c'est tout le contraire: je ne lui veux que du bien. Enfin,
+il me semble que je me mettrais au feu pour lui, et je ne le connais que
+de ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites &ccedil;a parce que nous sommes ses amis, mon brave.</p>
+
+<p>&mdash;Non, tonnerre! non, foi d'homme!... Voyez-vous, il a pour lui les
+coups de poing de la fin... dont il n'est pas plus fier qu'un enfant: il
+n'y a pas l&agrave; &agrave; dire... c'est un ma&icirc;tre, un ma&icirc;tre fini... Et puis il
+vous dit des mots... des choses qui vous remettent le c&oelig;ur au ventre:
+puis enfin, quand il vous regarde... il a dans les yeux quelques
+chose... Tenez, j'ai &eacute;t&eacute; troupier... avec un chef <i>pareil</i>...
+voyez-vous, on mangeait la lune et les &eacute;toiles.</p>
+
+<p>Tom et Sarah se regard&egrave;rent en silence.</p>
+
+<p>&mdash;Cette incroyable puissance de domination le suivrait-elle donc partout
+et toujours? dit am&egrave;rement Sarah.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... jusqu'&agrave; ce que nous ayons conjur&eacute; le charme..., reprit Tom.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et quoi qu'il arrive, il le faut, il le faut, dit Sarah en
+passant sa main sur son front comme pour chasser un souvenir p&eacute;nible.</p>
+
+<p>Minuit sonna &agrave; l'H&ocirc;tel de Ville.</p>
+
+<p>Le quinquet de la taverne ne jetait plus qu'une lueur douteuse.</p>
+
+<p>&Agrave; l'exception du Chourineur et de ses deux convives, du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole
+et de la Chouette, tous les habitu&eacute;s du tapis-franc s'&eacute;taient peu &agrave; peu
+retir&eacute;s.</p>
+
+<p>Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole dit tout bas &agrave; la Chouette:</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons nous cacher dans l'all&eacute;e en face, nous verrons sortir les
+<i>messi&egrave;res</i><a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>, et nous les suivrons. S'ils vont &agrave; gauche, nous les
+attendrons dans le recoin de la rue Saint-&Eacute;loi: s'ils vont &agrave; droite,
+nous les attendrons dans les d&eacute;molitions, du c&ocirc;t&eacute; de la triperie, il y a
+l&agrave; un grand trou: j'ai mon id&eacute;e.</p>
+
+<p>Et le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole et la Chouette se dirig&egrave;rent vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne <i>pitanchez</i> donc rien ce soir? leur dit l'ogresse.</p>
+
+<p>&mdash;Non, m&egrave;re Ponisse... Nous &eacute;tions entr&eacute;s pour nous mettre &agrave; l'abri, dit
+le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole. Et il sortit avec la Chouette.</p>
+
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La bourse ou la vie.</a></h3>
+
+
+<p>Au bruit que fit la porte en se fermant, Tom et Sarah sortirent de leur
+r&ecirc;verie; ils se lev&egrave;rent et remerci&egrave;rent le Chourineur des
+renseignements qu'il leur avait donn&eacute;s: celui-ci leur inspirait moins de
+confiance depuis qu'il avait vulgairement, mais sinc&egrave;rement exprim&eacute; sa
+grossi&egrave;re admiration pour Rodolphe.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; le Chourineur sortit, le vent redoublait de violence, la
+pluie tombait &agrave; torrents.</p>
+
+<p>Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole et la Chouette, embusqu&eacute;s dans une all&eacute;e qui faisait
+face au tapis-franc, virent le Chourineur s'&eacute;loigner du c&ocirc;t&eacute; de la rue
+o&ugrave; se trouvait une maison en d&eacute;molition. Bient&ocirc;t ses pas, un peu
+alourdis par ses fr&eacute;quentes libations de la soir&eacute;e, se perdirent au
+milieu des sifflements du vent et du bruit de la pluie qui fouettait les
+murailles.</p>
+
+<p>Tom et Sarah sortirent de la taverne malgr&eacute; la tourmente, et prirent une
+direction oppos&eacute;e &agrave; celle du Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont <i>enflaqu&eacute;s</i><a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>, dit tout bas le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole &agrave; la
+Chouette; d&eacute;bouche ton vitriol: attention!</p>
+
+<p>&mdash;Otons nos souliers, ils ne nous entendront pas marcher derri&egrave;re eux,
+dit la Chouette.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, la Chouette, toujours raison, je n'aurais pas pens&eacute; &agrave;
+&ccedil;a: faisons patte de velours.</p>
+
+<p>Le hideux couple &ocirc;ta ses chaussures et se glissa dans l'ombre en rasant
+les maisons...</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; ce stratag&egrave;me, le bruit des pas de la Chouette et du Ma&icirc;tre
+d'&eacute;cole fut tellement amorti qu'ils suivirent Tom et Sarah presque &agrave; les
+toucher sans que ceux-ci les entendissent.</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement notre fiacre est au coin de la rue, dit Tom; car la pluie
+va nous tremper. N'avez-vous pas froid, Sarah?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre apprendrons-nous quelque chose par le contrebandier, par ce
+Bras-Rouge, dit Sarah pensive sans r&eacute;pondre &agrave; la question de Tom.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup celui-ci s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>Ils n'&eacute;taient qu'&agrave; une petite distance de l'endroit d&eacute;sign&eacute; par le
+Ma&icirc;tre d'&eacute;cole pour commettre son crime.</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis tromp&eacute; de rue, dit Tom, il fallait prendre &agrave; gauche en
+sortant du cabaret; nous devons passer devant une maison en d&eacute;molition
+pour retrouver notre fiacre. Retournons sur nos pas.</p>
+
+<p>Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole et la Chouette se jet&egrave;rent dans l'embrasure d'une
+porte pour n'&ecirc;tre pas aper&ccedil;us de Tom et de Sarah, qui les coudoy&egrave;rent
+presque.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait j'aime mieux qu'ils aillent du c&ocirc;t&eacute; des d&eacute;combres, dit tout
+bas le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole; si le <i>messi&egrave;re</i> regimbe... j'ai mon id&eacute;e.</p>
+
+<p>Tom et Sarah, apr&egrave;s avoir de nouveau pass&eacute; devant le tapis-franc,
+arriv&egrave;rent pr&egrave;s d'une maison en ruine.</p>
+
+<p>Cette masure &eacute;tant &agrave; moiti&eacute; d&eacute;molie, ses caves d&eacute;couvertes formaient une
+esp&egrave;ce de gouffre le long duquel la rue se prolongeait en cet endroit.</p>
+
+<p>Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole bondit avec la vigueur et la souplesse d'un tigre;
+d'une de ses larges mains il saisit Tom &agrave; la gorge et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ton argent ou je te jette dans ce trou.</p>
+
+<p>Et le brigand, repoussant Tom en arri&egrave;re, lui fit perdre l'&eacute;quilibre,
+d'une main le retint pour ainsi dire suspendu au-dessus de la profonde
+excavation, tandis que de l'autre main il saisit le bras de Sarah comme
+dans un &eacute;tau.</p>
+
+<p>Avant que Tom e&ucirc;t fait un mouvement, la Chouette le d&eacute;valisa avec une
+dext&eacute;rit&eacute; merveilleuse.</p>
+
+<p>Sarah ne cria pas, ne chercha pas &agrave; se d&eacute;battre; elle dit d'une voix
+calme:</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-leur votre bourse, Tom. Et s'adressant au brigand: Nous ne
+crierons pas, ne nous faites pas de mal.</p>
+
+<p>La Chouette, apr&egrave;s avoir scrupuleusement fouill&eacute; les poches des deux
+victimes de ce guet-apens, dit &agrave; Sarah:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons tes mains, s'il y a des bagues. Non, dit la vieille femme en
+grommelant. Tu n'as donc personne pour te donner des anneaux?... quelle
+mis&egrave;re!</p>
+
+<p>Le sang-froid de Tom ne se d&eacute;mentit pas pendant cette sc&egrave;ne aussi rapide
+qu'impr&eacute;vue.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous faire un march&eacute;? Mon portefeuille contient des papiers qui
+vous seront inutiles; rapportez-le-moi, et demain je vous donne
+vingt-cinq louis, dit Tom au Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, dont la main l'&eacute;treignait
+moins rudement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pour nous tendre une sourici&egrave;re! r&eacute;pondit le brigand. Allons,
+file sans regarder derri&egrave;re toi. Tu as du bonheur d'en &ecirc;tre quitte pour
+si peu.</p>
+
+<p>&mdash;Un moment, dit la Chouette; s'il est gentil, il aura son portefeuille;
+il y a un moyen. Puis s'adressant &agrave; Tom: Vous connaissez la plaine
+Saint-Denis?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous o&ugrave; est Saint-Ouen?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;En face de Saint-Ouen, au bout du chemin de la R&eacute;volte, la plaine est
+plate; &agrave; travers champs, on y voit de loin; venez-y demain matin tout
+seul, aboulez l'argent, vous m'y trouverez avec le portefeuille,
+donnant, donnant, je vous le rendrai.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il te fera pincer, la Chouette!</p>
+
+<p>&mdash;Pas si b&ecirc;te! il n'y a pas m&egrave;che... on voit de trop loin. Je n'ai qu'un
+&oelig;il... mais il est bon: si le <i>messi&egrave;re</i> vient avec quelqu'un, il ne
+trouvera plus personne, j'aurai d&eacute;m&eacute;nag&eacute;.</p>
+
+<p>Sarah parut frapp&eacute;e d'une id&eacute;e subite; elle dit au brigand:</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu gagner de l'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu vu dans le cabaret d'o&ugrave; nous sortons, car maintenant je te
+reconnais, as-tu vu l'homme que le charbonnier est venu chercher?</p>
+
+<p>&mdash;Un mince &agrave; moustaches? Oui, j'allais manger un morceau de ce mufle-l&agrave;;
+mais il ne m'a pas donn&eacute; le temps... il m'a &eacute;tourdi de deux coups de
+poing et m'a renvers&eacute; sur une table... C'est la premi&egrave;re fois que cela
+m'arrive... Oh! je m'en vengerai!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il s'agit de lui, dit Sarah.</p>
+
+<p>&mdash;De lui? s'&eacute;cria le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole. Donnez-moi mille francs, je vous le
+tue...</p>
+
+<p>&mdash;Sarah! s'&eacute;cria Tom avec &eacute;pouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Mis&eacute;rable! il ne s'agit pas de le tuer..., dit Sarah au Ma&icirc;tre
+d'&eacute;cole.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi donc, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Venez demain &agrave; la plaine Saint-Denis, vous y trouverez mon compagnon,
+reprit-elle; vous verrez bien qu'il est seul; il vous dira ce qu'il faut
+faire. Ce n'est pas mille francs, mais deux mille francs que je vous
+donnerai... si vous r&eacute;ussissez.</p>
+
+<p>&mdash;Fourline, dit tout bas la Chouette au Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, il y a de
+l'argent &agrave; gagner; c'est <i>des daims hupp&eacute;s</i> qui veulent monter un coup &agrave;
+un ennemi; cet ennemi, c'est ce gueux que tu voulais crever... Faut y
+aller: j'irais, moi, &agrave; ta place... Deux mille balles! mon homme, &ccedil;a en
+vaut la peine.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ma femme ira, dit le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole; vous lui direz ce qu'il
+y a &agrave; faire, et je verrai.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, demain &agrave; une heure.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Dans la plaine Saint-Denis.</p>
+
+<p>&mdash;Dans la plaine Saint-Denis.</p>
+
+<p>&mdash;Entre Saint-Ouen et le chemin de la R&eacute;volte, au bout de la route.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dit.</p>
+
+<p>&mdash;Et je vous rapporterai votre portefeuille.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous aurez les cinq cents francs promis, et un &agrave;-compte sur l'autre
+affaire si vous &ecirc;tes raisonnable.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant allez &agrave; droite, nous &agrave; gauche; ne nous suivez pas, sinon...</p>
+
+<p>Et le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole et la Chouette s'&eacute;loign&egrave;rent rapidement.</p>
+
+<p>&mdash;Le d&eacute;mon nous est venu en aide, dit Sarah; ce bandit peut nous servir.</p>
+
+<p>&mdash;Sarah, maintenant j'ai peur..., dit Tom.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je n'ai pas peur. J'esp&egrave;re, au contraire... Mais, venez, venez,
+je me reconnais; le fiacre ne doit pas &ecirc;tre loin.</p>
+
+<p>Et les deux personnages se dirig&egrave;rent &agrave; grands pas vers le parvis
+Notre-Dame.</p>
+
+<p>Un t&eacute;moin invisible avait assist&eacute; &agrave; cette sc&egrave;ne. C'&eacute;tait le Chourineur,
+qui s'&eacute;tait tapi dans les d&eacute;combres pour se mettre &agrave; l'abri de la pluie.</p>
+
+<p>La proposition que fit Sarah au brigand, relativement &agrave; Rodolphe,
+int&eacute;ressa vivement le Chourineur; effray&eacute; des p&eacute;rils qui mena&ccedil;aient son
+nouvel ami, il regretta de ne pouvoir l'en garantir. Sa haine contre le
+Ma&icirc;tre d'&eacute;cole et contre la Chouette fut peut-&ecirc;tre pour quelque chose
+dans ce bon sentiment.</p>
+
+<p>Le Chourineur se r&eacute;solut d'avertir Rodolphe du danger qu'il courait;
+mais comment y parvenir? Il avait oubli&eacute; l'adresse du soi-disant peintre
+en &eacute;ventails. Peut-&ecirc;tre Rodolphe ne reviendrait-il pas au tapis-franc;
+comment le trouver?</p>
+
+<p>En faisant ces r&eacute;flexions, le Chourineur avait machinalement suivi Tom
+et Sarah; il les vit monter dans un fiacre qui les attendait devant le
+parvis Notre-Dame.</p>
+
+<p>Le fiacre partit.</p>
+
+<p>Une id&eacute;e lumineuse vint au Chourineur; il monta derri&egrave;re cette voiture.</p>
+
+<p>&Agrave; une heure du matin, ce fiacre s'arr&ecirc;ta sur le boulevard de
+l'Observatoire, et Tom et Sarah disparurent dans une des ruelles qui
+aboutissent &agrave; cet endroit.</p>
+
+<p>La nuit &eacute;tait noire, le Chourineur ne put signaler aucun indice qui lui
+serv&icirc;t &agrave; reconna&icirc;tre plus pr&eacute;cis&eacute;ment, le lendemain, les lieux o&ugrave; il se
+trouvait. Alors, avec une sagacit&eacute; de sauvage, il tira son couteau de sa
+poche, fit une large et profonde entaille &agrave; un des arbres aupr&egrave;s
+desquels s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e la voiture. Puis il regagna son g&icirc;te, dont il
+s'&eacute;tait consid&eacute;rablement &eacute;loign&eacute;.</p>
+
+<p>Pour la premi&egrave;re fois depuis longtemps le Chourineur go&ucirc;ta dans son
+taudis un sommeil profond, qui ne fut pas interrompu par l'horrible
+vision de l'abattoir aux sergents, comme il disait dans son rude
+langage.</p>
+
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Promenade.</a></h3>
+
+
+<p>Le lendemain de la soir&eacute;e o&ugrave; s'&eacute;taient pass&eacute;s les diff&eacute;rents &eacute;v&eacute;nements
+que nous venons de raconter, un radieux soleil d'automne brillait au
+milieu d'un ciel pur; la tourmente de la nuit avait cess&eacute;. Quoique
+toujours obscurci par la hauteur des maisons, le hideux quartier o&ugrave; le
+lecteur nous a suivi semblait moins horrible, vu &agrave; la clart&eacute; d'un beau
+jour.</p>
+
+<p>Soit que Rodolphe ne craign&icirc;t plus la rencontre des deux personnes qu'il
+avait &eacute;vit&eacute;es la veille, soit qu'il la brav&acirc;t, vers les onze heures du
+matin il entra dans la rue aux F&egrave;ves, et se dirigea vers la taverne de
+l'ogresse.</p>
+
+<p>Rodolphe &eacute;tait toujours habill&eacute; en ouvrier, mais on remarquait dans ses
+v&ecirc;tements une certaine recherche; sa blouse neuve, ouverte sur la
+poitrine, laissait voir sa chemise de laine rouge, ferm&eacute;e par plusieurs
+boutons d'argent; le col d'une autre chemise de toile blanche se
+rabattait sur sa cravate de soie noire, n&eacute;gligemment nou&eacute;e autour de son
+cou; de sa casquette de velours bleu de ciel, &agrave; visi&egrave;re vernie,
+s'&eacute;chappaient quelques boucles de cheveux ch&acirc;tains; des bottes
+parfaitement cir&eacute;es, rempla&ccedil;ant les gros souliers ferr&eacute;s de la veille,
+mettaient en valeur un pied charmant, qui paraissait d'autant plus petit
+qu'il sortait d'un large pantalon de velours olive.</p>
+
+<p>Ce costume ne nuisait en rien &agrave; l'&eacute;l&eacute;gance de la tournure de Rodolphe,
+rare m&eacute;lange de gr&acirc;ce, de souplesse et de force.</p>
+
+<p>Nos habits sont tellement laids qu'on ne peut que gagner &agrave; les quitter,
+m&ecirc;me pour les v&ecirc;tements les plus vulgaires.</p>
+
+<p>L'ogresse se pr&eacute;lassait sur le seuil du tapis-franc lorsque Rodolphe s'y
+pr&eacute;senta.</p>
+
+<p>&mdash;Votre servante, jeune homme! Vous venez sans doute chercher la monnaie
+de vos vingt francs! dit-elle avec une sorte de d&eacute;f&eacute;rence, n'osant pas
+oublier que la veille le vainqueur du Chourineur lui avait jet&eacute; un louis
+sur son comptoir; il vous revient dix-sept livres dix sous... &Ccedil;a n'est
+pas tout... On est venu vous demander hier: un grand monsieur, bien
+couvert; il avait aux jambes des bottes &agrave; c&oelig;ur, comme un tambour-major
+en bourgeois, et au bras une petite femme d&eacute;guis&eacute;e en homme. Ils ont bu
+du <i>cachet&eacute;</i> avec le Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ils ont bu avec le Chourineur! Et que lui ont-ils dit?</p>
+
+<p>&mdash;Quand je dis qu'ils ont bu, je me trompe, ils n'ont fait que tremper
+leurs l&egrave;vres dans leurs verres; et...</p>
+
+<p>&mdash;Je te demande ce qu'ils ont dit au Chourineur?</p>
+
+<p>&mdash;Ils lui ont parl&eacute; de choses et d'autres, quoi! De Bras-Rouge, de la
+pluie et du beau temps.</p>
+
+<p>&mdash;Ils connaissent Bras-Rouge?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, le Chourineur leur a expliqu&eacute; qui c'&eacute;tait... et comment
+vous l'aviez battu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, il ne s'agit pas de &ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;Vous demandez votre monnaie?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... et j'emm&egrave;nerai la Goualeuse passer la journ&eacute;e &agrave; la campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! impossible, &ccedil;a, mon gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'a qu'&agrave; ne pas revenir? Ses nippes sont &agrave; moi, sans compter
+qu'elle me doit encore deux cent vingt francs pour finir de s'acquitter
+de sa nourriture et de son logement, depuis que je l'ai prise chez moi;
+si elle n'&eacute;tait pas honn&ecirc;te comme elle l'est, je ne la laisserais pas
+aller plus loin que le coin de la rue, au moins.</p>
+
+<p>&mdash;La Goualeuse te doit deux cent vingt francs?</p>
+
+<p>&mdash;Deux cent vingt francs dix sous... Mais qu'est-ce que &ccedil;a vous fait,
+mon gar&ccedil;on? Ne dirait-on pas que vous allez les payer? Faites donc le
+milord!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit Rodolphe en jetant onze louis sur l'&eacute;tain du comptoir de
+l'ogresse. Maintenant, combien vaut la d&eacute;froque que tu lui loues?</p>
+
+<p>La vieille, &eacute;bahie, examinait les louis l'un apr&egrave;s l'autre d'un air de
+doute et de d&eacute;fiance.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;, crois-tu que je te donne de la fausse monnaie? Envoie changer
+cet or, et finissons... Combien vaut la d&eacute;froque que tu loues &agrave; cette
+malheureuse?</p>
+
+<p>L'ogresse, partag&eacute;e entre le d&eacute;sir de faire une bonne affaire,
+l'&eacute;tonnement de voir un ouvrier poss&eacute;der autant d'argent, la crainte
+d'&ecirc;tre dup&eacute;e, et l'espoir de gagner davantage encore, l'ogresse garda un
+moment le silence, puis elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ses hardes valent au moins... cent francs.</p>
+
+<p>&mdash;De pareilles guenilles! allons donc! Tu garderas la monnaie d'hier et
+je te donnerai encore un louis, rien de plus. Se laisser ran&ccedil;onner par
+toi, c'est voler les pauvres qui ont droit &agrave; des aum&ocirc;nes.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon gar&ccedil;on, je garde mes hardes: la Goualeuse ne sortira pas
+d'ici: je suis libre de vendre mes effets ce que je veux.</p>
+
+<p>&mdash;Que Lucifer te br&ucirc;le un jour selon tes m&eacute;rites! Voil&agrave; ton argent, va
+me chercher la Goualeuse.</p>
+
+<p>L'ogresse empocha l'or, pensant que l'ouvrier avait commis un vol ou
+fait un h&eacute;ritage, et lui dit, avec un ignoble sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, mon fils, ne monteriez-vous pas chercher vous-m&ecirc;me la
+Goualeuse!... Cela lui ferait plaisir... car, foi de m&egrave;re Ponisse, hier
+elle vous reluquait joliment!</p>
+
+<p>&mdash;Va la chercher et dis-lui que je l'emm&egrave;nerai &agrave; la campagne... rien de
+plus. Surtout qu'elle ne sache pas que je t'ai pay&eacute; sa dette.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Que t'importe?</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, &ccedil;a m'est &eacute;gal, j'aime mieux qu'elle se croie encore sous ma
+coupe.</p>
+
+<p>&mdash;Te tairas-tu! Monteras-tu!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quel air m&eacute;chant! Je plains ceux &agrave; qui vous en voulez... Allons,
+j'y vais... j'y vais...</p>
+
+<p>Et l'ogresse monta.</p>
+
+<p>Quelques minutes apr&egrave;s, elle redescendit.</p>
+
+<p>&mdash;La Goualeuse ne voulait pas me croire; elle est devenue cramoisie
+quand elle a su que vous &eacute;tiez l&agrave;... Mais quand je lui ai dit que je lui
+permettais de passer la journ&eacute;e &agrave; la campagne, j'ai cru qu'elle devenait
+folle; pour la premi&egrave;re fois de sa vie, elle a eu envie de me sauter au
+cou.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait la joie de te quitter.</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie entra dans ce moment, v&ecirc;tue comme la veille: robe
+d'al&eacute;pine brune, ch&acirc;le orang&eacute; nou&eacute; derri&egrave;re le dos, marmotte &agrave; carreaux
+rouges laissant voir seulement deux grosses nattes de cheveux blonds.</p>
+
+<p>Elle rougit en reconnaissant Rodolphe, et baissa les yeux d'un air
+confus.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous venir passer la journ&eacute;e &agrave; la campagne avec moi, mon
+enfant? dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Bien volontiers, monsieur Rodolphe, dit la Goualeuse, puisque madame
+le permet.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'y autorise, ma petite chatte, par rapport &agrave; ta bonne conduite...
+dont tu fais l'ornement... Allons, viens m'embrasser.</p>
+
+<p>Et la m&eacute;g&egrave;re tendit &agrave; Fleur-de-Marie son visage couperos&eacute;.</p>
+
+<p>La malheureuse, surmontant sa r&eacute;pugnance, approcha son front des l&egrave;vres
+de l'ogresse; mais d'un violent coup de coude Rodolphe repoussa la
+vieille dans son comptoir, prit le bras de Fleur-de-Marie et sortit du
+tapis-franc au bruit des mal&eacute;dictions de la m&egrave;re Ponisse.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, monsieur Rodolphe, dit la Goualeuse, l'ogresse va vous
+jeter quelque chose &agrave; la t&ecirc;te, elle est si m&eacute;chante!</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, mon enfant. Mais qu'avez-vous? Vous semblez
+embarrass&eacute;e... triste? &Ecirc;tes-vous f&acirc;ch&eacute;e de venir avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire... mais... mais vous me donnez le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes ouvrier... quelqu'un peut dire &agrave; votre bourgeois qu'on vous
+a rencontr&eacute; avec moi... &ccedil;a vous fera du tort. Les ma&icirc;tres n'aiment pas
+que leurs ouvriers se d&eacute;rangent.</p>
+
+<p>Et la Goualeuse d&eacute;gagea doucement son bras de celui de Rodolphe, en
+ajoutant:</p>
+
+<p>&mdash;Allez tout seul... je vous suivrai jusqu'&agrave; la barri&egrave;re. Une fois dans
+les champs, je reviendrai aupr&egrave;s de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, dit Rodolphe, touch&eacute; de cette d&eacute;licatesse, et,
+reprenant le bras de Fleur-de-Marie: Mon bourgeois ne demeure pas dans
+le quartier, et puis d'ailleurs nous allons trouver un fiacre sur le
+quai aux Fleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez, monsieur Rodolphe; je vous disais cela pour ne pas
+vous faire arriver de la peine...</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, et je vous en remercie. Mais, franchement, vous est-il
+&eacute;gal d'aller &agrave; la campagne dans un endroit ou dans un autre?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a m'est &eacute;gal, monsieur Rodolphe, pourvu que ce soit &agrave; la campagne...
+Il fait si beau... le grand air est si bon &agrave; respirer! Savez-vous que
+voil&agrave; cinq mois que je n'ai pas &eacute;t&eacute; plus loin que le march&eacute; aux Fleurs?
+Et encore, si l'ogresse me permettait de sortir de la Cit&eacute;, c'est
+qu'elle avait confiance en moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand vous veniez &agrave; ce march&eacute;, c'&eacute;tait pour acheter des fleurs?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non; je n'avais pas d'argent; je venais seulement les voir,
+respirer leur bonne odeur... Pendant la demi-heure que l'ogresse me
+laissait passer sur le quai les jours de march&eacute;, j'&eacute;tais si contente que
+j'oubliais tout.</p>
+
+<p>&mdash;Et en rentrant chez l'ogresse... dans ces vilaines rues?</p>
+
+<p>&mdash;Je revenais plus triste que je n'&eacute;tais partie... et je renfon&ccedil;ais mes
+larmes pour ne pas &ecirc;tre battue! Tenez... au march&eacute;... ce qui me faisait
+envie, oh! bien envie, c'&eacute;tait de voir des petites ouvri&egrave;res bien
+proprettes, qui s'en allaient toutes gaies, avec un beau pot de fleurs
+dans leurs bras.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis s&ucirc;r que si vous aviez eu seulement quelques fleurs sur votre
+fen&ecirc;tre, cela vous aurait tenu compagnie?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien vrai ce que vous dites l&agrave;, monsieur Rodolphe! Figurez-vous
+qu'un jour l'ogresse, &agrave; sa f&ecirc;te, sachant mon go&ucirc;t, m'avait donn&eacute; un
+petit rosier. Si vous saviez comme j'&eacute;tais heureuse! Je ne m'ennuyais
+plus, allez! Je ne faisais que regarder mon rosier... Je m'amusais &agrave;
+compter ses feuilles, ses fleurs... Mais l'air est si mauvais dans la
+Cit&eacute; qu'au bout de deux jours, il a commenc&eacute; &agrave; jaunir Alors... Mais vous
+allez vous moquer de moi, monsieur Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, continuez.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors, j'ai demand&eacute; &agrave; l'ogresse la permission de sortir et
+d'aller promener mon rosier... oui... comme j'aurais promen&eacute; un enfant.
+Je l'emportais au quai, je me figurais que d'&ecirc;tre avec les autres
+fleurs, dans ce bon air frais et embaum&eacute;, &ccedil;a lui faisait du bien; je
+trempais ses pauvres feuilles fl&eacute;tries dans la belle eau de la fontaine,
+et puis, pour le ressuyer, je le mettais un bon quart d'heure au
+soleil... Cher petit rosier, il n'en voyait jamais de soleil, dans la
+Cit&eacute;, car dans notre rue il ne descend pas plus bas que le toit... Enfin
+je rentrais... Eh bien! je vous assure, monsieur Rodolphe, que, gr&acirc;ce &agrave;
+ces promenades, mon rosier a peut-&ecirc;tre v&eacute;cu dix jours de plus qu'il
+n'aurait v&eacute;cu sans cela.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous crois; mais quand il est mort, &ccedil;'a &eacute;t&eacute; une grande perte pour
+vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai pleur&eacute;, &ccedil;'a &eacute;t&eacute; un vrai chagrin... Et tenez, monsieur
+Rodolphe, puisque vous comprenez qu'on aime les fleurs, je peux bien
+vous dire &ccedil;a. Eh bien! je lui avais aussi comme de la reconnaissance...
+de... Ah! pour cette fois vous allez vous moquer de moi...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! j'aime... j'adore les fleurs; ainsi je comprends toutes les
+folies qu'elles font faire ou qu'elles inspirent.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je lui &eacute;tais reconnaissante, &agrave; ce pauvre rosier, de fleurir
+si gentiment pour moi... quoique... enfin... malgr&eacute; ce que j'&eacute;tais.</p>
+
+<p>Et la Goualeuse baissa la t&ecirc;te et devint pourpre de honte...</p>
+
+<p>&mdash;Malheureuse enfant! Avec cette conscience de votre horrible position,
+vous avez d&ucirc; souvent...</p>
+
+<p>&mdash;Avoir envie d'en finir, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe? dit la
+Goualeuse en interrompant son compagnon; oh! oui, allez, plus d'une fois
+j'ai regard&eacute; la Seine par-dessus le parapet... mais apr&egrave;s je regardais
+les fleurs, le soleil... Alors je me disais: &laquo;La rivi&egrave;re sera toujours
+l&agrave;; je n'ai pas dix-sept ans... qui sait?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous disiez <i>Qui sait</i>?... vous esp&eacute;riez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'esp&eacute;riez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas... j'esp&eacute;rais... oui, j'esp&eacute;rais presque malgr&eacute; moi...
+Dans ces moments-l&agrave;, il me semblait que mon sort n'&eacute;tait pas m&eacute;rit&eacute;,
+qu'il y avait en moi quelque chose de bon. Je me disais: &laquo;On m'a bien
+tourment&eacute;e; mais au moins, je n'ai jamais fait de mal &agrave; personne... Si
+j'avais eu quelqu'un pour me conseiller, je ne serais pas o&ugrave; j'en
+suis!...&raquo; Alors, &ccedil;a chassait un peu ma tristesse... Apr&egrave;s, il faut dire
+que ces pens&eacute;es-l&agrave; m'&eacute;taient surtout venues &agrave; la suite de la perte de
+mon rosier, ajouta la Goualeuse d'un air solennel qui fit sourire
+Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours ce grand chagrin...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... tenez, le voil&agrave;.</p>
+
+<p>Et la Goualeuse tira de sa poche un petit paquet de bois soigneusement
+coup&eacute; et attach&eacute; avec une faveur rose.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez conserv&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien... c'est tout ce que je poss&egrave;de au monde.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous n'avez rien &agrave; vous?</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce collier de corail?</p>
+
+<p>&mdash;C'est &agrave; l'ogresse.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous ne poss&eacute;dez pas un chiffon, un bonnet, un mouchoir?</p>
+
+<p>&mdash;Non, rien... rien... que les branches s&egrave;ches de mon pauvre rosier.
+C'est pour cela que j'y tiens tant...</p>
+
+<p>&Agrave; chaque mot, l'&eacute;tonnement de Rodolphe redoublait; il ne pouvait
+comprendre cet &eacute;pouvantable esclavage, cette horrible vente du corps et
+de l'&acirc;me pour un abri sordide, quelques haillons et une nourriture
+immonde<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>.</p>
+
+<p>Rodolphe et la Goualeuse arriv&egrave;rent au quai aux Fleurs: un fiacre les
+attendait. Rodolphe y fit monter la Goualeuse; il monta apr&egrave;s elle et
+dit au cocher:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Saint-Denis... Je dirai plus tard le chemin qu'il faudra prendre.</p>
+
+<p>La voiture partit: le soleil &eacute;tait radieux, le ciel sans nuages, le
+froid un peu piquant; l'air circulait vif et frais &agrave; travers l'ouverture
+des glaces baiss&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! un manteau de femme! dit la Goualeuse en remarquant qu'elle
+s'&eacute;tait assise sur ce v&ecirc;tement qu'elle n'avait pas aper&ccedil;u.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est pour vous, mon enfant: je l'ai pris dans la crainte que
+vous n'ayez froid; enveloppez-vous bien.</p>
+
+<p>Peu habitu&eacute;e &agrave; ces pr&eacute;venances, la pauvre fille regarda Rodolphe avec
+surprise. L'esp&egrave;ce d'intimidation que ce dernier lui causait augmentait
+encore, ainsi qu'une tristesse vague, dont elle ne se rendait plus
+compte.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! Monsieur Rodolphe, comme vous &ecirc;tes bon! &Ccedil;a me rend honteuse.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je suis bon?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais... il me semble que vous ne parlez plus maintenant comme
+hier, que vous &ecirc;tes tout autre...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Fleur-de-Marie, qu'aimez-vous mieux, que je sois le Rodolphe
+d'hier, ou le Rodolphe d'aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous aime bien mieux comme maintenant... Pourtant, hier il me
+semblait que j'&eacute;tais plus votre &eacute;gale...</p>
+
+<p>Puis, se reprenant aussit&ocirc;t, craignant d'avoir humili&eacute; Rodolphe, elle
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Quand je dis votre &eacute;gale... monsieur Rodolphe, je sais bien que cela
+ne peut pas &ecirc;tre...</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une chose qui m'&eacute;tonne en vous, Fleur-de-Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc, monsieur Rodolphe?</p>
+
+<p>&mdash;Vous semblez oublier ce que la Chouette vous a dit hier de vos
+parents... qu'elle connaissait votre m&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je n'ai pas oubli&eacute; cela... J'y ai pens&eacute; cette nuit... et j'ai bien
+pleur&eacute;... mais je suis s&ucirc;re que cela n'est pas vrai... la borgnesse aura
+invent&eacute; cette histoire pour me faire de la peine...</p>
+
+<p>&mdash;Il se peut que la Chouette soit mieux instruite que vous ne le croyez.
+Si cela &eacute;tait, ne seriez-vous pas heureuse de retrouver votre m&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! monsieur Rodolphe! Si ma m&egrave;re ne m'a jamais aim&eacute;e... &agrave; quoi bon
+la retrouver?... Elle ne voudra pas seulement me voir... Si elle m'a
+aim&eacute;e... quelle honte je lui ferais!... Elle en mourrait peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Si votre m&egrave;re vous a aim&eacute;e, Fleur-de-Marie, elle vous plaindra, elle
+vous pardonnera, elle vous aimera encore... Si elle vous a d&eacute;laiss&eacute;e...
+en voyant &agrave; quel sort affreux son abandon vous a r&eacute;duite... sa honte
+vous vengera.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quoi &ccedil;a sert-il de se venger? Et puis, si je me vengeais, il me
+semble que je n'aurais plus le droit de me trouver malheureuse... Et
+souvent cela me console...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez peut-&ecirc;tre raison... N'en parlons plus...</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, la voiture arrivait pr&egrave;s de Saint-Ouen, &agrave; l'embranchement
+de la route de Saint-Denis et du chemin de la R&eacute;volte.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; la monotonie du paysage, Fleur-de-Marie fut si transport&eacute;e de
+voir des <i>champs</i>, comme elle disait, qu'oubliant les tristes pens&eacute;es
+que le souvenir de la Chouette venait d'&eacute;veiller en elle, son charmant
+visage s'&eacute;panouit. Elle se pencha &agrave; la porti&egrave;re en battant des mains et
+s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Rodolphe, quel bonheur!... de l'herbe! des champs! Si vous
+vouliez me permettre de descendre... il fait si beau!... J'aimerais tant
+&agrave; courir dans ces prairies...</p>
+
+<p>&mdash;Courons, mon enfant... Cocher, arr&ecirc;te!</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Vous aussi, monsieur Rodolphe?</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi... Je m'en fais une f&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Quel bonheur!! monsieur Rodolphe!!</p>
+
+<p>Et Rodolphe et la Goualeuse de se prendre par la main et de courir &agrave;
+perdre haleine dans une vaste pi&egrave;ce de regain tardif, r&eacute;cemment fauch&eacute;.</p>
+
+<p>Dire les bonds, les petits cris joyeux, le ravissement de
+Fleur-de-Marie, serait impossible. Pauvre gazelle si longtemps
+prisonni&egrave;re, elle aspirait le grand air avec ivresse. Elle allait,
+venait, s'arr&ecirc;tait, repartait avec de nouveaux transports.</p>
+
+<p>&Agrave; la vue de plusieurs touffes de p&acirc;querettes et de quelques boutons d'or
+&eacute;pargn&eacute;s par les premi&egrave;res gel&eacute;es blanches, la Goualeuse ne put retenir
+de nouvelles exclamations de plaisir; elle ne laissa pas une de ces
+petites fleurs, et glana tout le pr&eacute;.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir ainsi couru au milieu des champs, lass&eacute;e vite, car elle
+avait perdu l'habitude de l'exercice, la jeune fille, s'arr&ecirc;tant pour
+reprendre haleine, s'assit sur un tronc d'arbre renvers&eacute; au bord d'un
+foss&eacute; profond.</p>
+
+<p>Le teint transparent et blanc de Fleur-de-Marie, ordinairement un peu
+p&acirc;le, se nuan&ccedil;ait des plus vives couleurs. Ses grands yeux bleus
+brillaient doucement; sa bouche vermeille, haletante, laissait voir deux
+rang&eacute;es de perles humides, son sein battait sous son vieux petit ch&acirc;le
+orange; elle appuyait une de ses mains sur son c&oelig;ur pour en comprimer
+les pulsations, tandis que, de l'autre main, elle tendait &agrave; Rodolphe le
+bouquet de fleurs des champs qu'elle avait cueilli.</p>
+
+<p>Rien de plus charmant que l'expression de joie innocente et pure qui
+rayonnait sur cette physionomie candide.</p>
+
+<p>Lorsque Fleur-de-Marie put parler, elle dit &agrave; Rodolphe, avec un accent
+de f&eacute;licit&eacute; profonde, de reconnaissance presque religieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Que le bon Dieu est bon de nous donner un si beau jour!</p>
+
+<p>Une larme vint aux yeux de Rodolphe en entendant cette pauvre cr&eacute;ature
+abandonn&eacute;e, m&eacute;pris&eacute;e, perdue, sans asile et sans pain, jeter un cri de
+bonheur et de gratitude ineffable envers le Cr&eacute;ateur, parce qu'elle
+jouissait d'un rayon de soleil et de la vue d'une prairie.</p>
+
+<p>Rodolphe fut tir&eacute; de sa contemplation par un incident impr&eacute;vu.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La surprise.</a></h3>
+
+
+<p>Nous l'avons dit, la Goualeuse s'&eacute;tait assise sur un tronc d'arbre
+renvers&eacute; au bord d'un foss&eacute; profond.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup un homme, se dressant du fond de cette excavation, secoua la
+liti&egrave;re sous laquelle il s'&eacute;tait tapi, et poussa un &eacute;clat de rire
+formidable.</p>
+
+<p>La Goualeuse se retourna en jetant un cri d'effroi.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;N'aie pas peur, ma fille, reprit le Chourineur en voyant la frayeur de
+la jeune fille, qui se r&eacute;fugia aupr&egrave;s de son compagnon. Voil&agrave; une
+fameuse rencontre, hein! Ma&icirc;tre Rodolphe, vous ne vous attendiez pas &agrave;
+cela? Ni moi non plus... Puis il ajouta d'un ton s&eacute;rieux: Tenez,
+ma&icirc;tre... voyez-vous, on dira ce qu'on voudra... mais il y a quelque
+chose en l'air... l&agrave;-haut... au-dessus de nos t&ecirc;tes... Le <i>meg des megs</i>
+est un malin, il me fait l'effet de dire &agrave; l'homme: &laquo;Va comme je te
+pousse...&raquo; vu qu'il vous a pouss&eacute; ici, ce qui est diablement &eacute;tonnant!</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu l&agrave;? dit Rodolphe tr&egrave;s-surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Je veille au grain pour vous, mon ma&icirc;tre... Mais, tonnerre! quelle
+bonne farce que vous veniez justement dans les environs de ma maison de
+campagne... Tenez, il y a quelque chose: d&eacute;cid&eacute;ment, il y a quelque
+chose.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, encore une fois, que fais-tu l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; l'heure vous le saurez, donnez-moi seulement le temps de
+percher sur votre observatoire &agrave; un cheval.</p>
+
+<p>Et le Chourineur courut vers le fiacre arr&ecirc;t&eacute; &agrave; peu de distance, jeta &ccedil;&agrave;
+et l&agrave; sur la plaine immense un coup d'&oelig;il per&ccedil;ant, et revint prestement
+rejoindre Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;M'expliqueras-tu ce que tout cela signifie?</p>
+
+<p>&mdash;Patience! patience, ma&icirc;tre! Encore un mot. Quelle heure est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Midi et demi, dit Rodolphe en consultant sa montre.</p>
+
+<p>&mdash;Bon... nous avons le temps. La Chouette ne sera ici que dans une
+demi-heure.</p>
+
+<p>&mdash;La Chouette! s'&eacute;cri&egrave;rent &agrave; la fois Rodolphe et la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, la Chouette. En deux mots, ma&icirc;tre, voil&agrave; l'histoire: hier, quand
+vous avez eu quitt&eacute; le tapis-franc, il est venu...</p>
+
+<p>&mdash;Un homme d'une grande taille avec une femme habill&eacute;e en homme; ils
+m'ont demand&eacute;, je sais cela. Ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite, ils m'ont pay&eacute; &agrave; boire, et ont voulu me faire jaspiner sur
+votre compte. Moi, je n'ai rien voulu dire... vu que vous ne m'avez pas
+communiqu&eacute; autre chose que la racl&eacute;e dont vous m'avez fait la
+politesse... je ne savais rien de plus de vos secrets. Apr&egrave;s &ccedil;a,
+j'aurais su quelque chose, &ccedil;a aurait &eacute;t&eacute; tout de m&ecirc;me. C'est entre nous
+&agrave; la vie &agrave; la mort, ma&icirc;tre Rodolphe. Que le diable me br&ucirc;le si je sais
+pourquoi je me sens pour vous comme qui dirait l'attachement d'un
+bouledogue pour son ma&icirc;tre; mais c'est &eacute;gal, &ccedil;a est. C'est plus fort que
+moi, je ne m'en m&ecirc;le plus... &ccedil;a vous regarde, arrangez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je te remercie, mon gar&ccedil;on, mais continue.</p>
+
+<p>&mdash;Le grand monsieur et la petite femme habill&eacute;e en homme, voyant qu'ils
+ne tiraient rien de moi, sont sortis de chez l'ogresse, et moi aussi;
+eux du c&ocirc;t&eacute; du Palais de Justice, moi du c&ocirc;t&eacute; de Notre-Dame. Arriv&eacute; au
+bout de la rue, je commence &agrave; m'apercevoir qu'il tombait par trop de
+hallebardes... une pluie de d&eacute;luge! Il y avait tout proche une maison en
+d&eacute;molition. Je me dis: &laquo;Si l'averse dure longtemps, je dormirai aussi
+bien l&agrave; que dans mon garni.&raquo; Je me laisse couler dans une esp&egrave;ce de cave
+o&ugrave; j'&eacute;tais &agrave; couvert; je fais mon lit d'une vieille poutre, mon oreiller
+d'un pl&acirc;tras, et me voil&agrave; couch&eacute; comme un roi.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s, apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Nous avions bu ensemble, ma&icirc;tre Rodolphe; j'avais encore bu avec le
+grand et la petite habill&eacute;e en homme: c'est pour vous dire que j'avais
+la t&ecirc;te un peu lourde... avec &ccedil;a il n'y a rien qui me berce comme le
+bruit de la pluie qui tombe. Je commence donc &agrave; roupiller. Il n'y avait
+pas, je crois, longtemps que je <i>pion&ccedil;ais</i>, quand un bruit m'&eacute;veille en
+sursaut: c'&eacute;tait le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole qui causait comme qui dirait
+<i>amicalement</i> avec un autre. J'&eacute;coute... tonnerre! Qu'est-ce que je
+reconnais? La voix du grand qui &eacute;tait venu au tapis-franc avec la petite
+habill&eacute;e en homme!</p>
+
+<p>&mdash;Ils causaient avec le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole et la Chouette? dit Rodolphe
+stup&eacute;fait.</p>
+
+<p>&mdash;Avec le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole et la Chouette. Ils causaient de se retrouver
+le lendemain.</p>
+
+<p>&mdash;C'est aujourd'hui! dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; une heure.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dans un instant.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'embranchement de la route de Saint-Denis et de la R&eacute;volte.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici!</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous dites, ma&icirc;tre Rodolphe, c'est ici!</p>
+
+<p>&mdash;Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole! Prenez garde, monsieur Rodolphe!... s'&eacute;cria
+Fleur-de-Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Calme-toi, ma fille... lui ne doit pas venir... mais seulement la
+Chouette.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cet homme a-t-il pu se mettre en rapport avec ces deux
+mis&eacute;rables? dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais, ma foi, rien. Apr&egrave;s &ccedil;a, ma&icirc;tre, peut-&ecirc;tre que je ne me
+serai &eacute;veill&eacute; qu'&agrave; la fin de la chose; car le grand parlait de ravoir
+son portefeuille que la Chouette doit lui rapporter ici... en &eacute;change de
+cinq cents francs. Faut croire que le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole avait commenc&eacute; par
+les voler, et que c'est apr&egrave;s qu'ils se seront mis &agrave; causer de bonne
+amiti&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est &eacute;trange!</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! &ccedil;a m'effraye pour vous, monsieur Rodolphe, dit
+Fleur-de-Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Ma&icirc;tre Rodolphe n'est pas un enfant, ma fille; mais, comme tu dis, &ccedil;a
+pourrait chauffer pour lui, et me voil&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Continue, mon gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;Le grand et la petite ont promis deux mille francs au Ma&icirc;tre d'&eacute;cole,
+pour vous faire... je ne sais pas quoi. C'est la Chouette qui doit venir
+ici tout &agrave; l'heure rapporter le portefeuille, et savoir de quoi il
+retourne, pour aller le redire au Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, qui se charge du
+reste.</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie tressaillit. Rodolphe sourit d&eacute;daigneusement.</p>
+
+<p>&mdash;Deux mille francs pour vous faire quelque chose, ma&icirc;tre Rodolphe! &Ccedil;a
+me fait penser (sans comparaison) que lorsque je vois afficher cinq
+cents francs de r&eacute;compense pour un chien perdu, je me dis modestement &agrave;
+moi-m&ecirc;me: &laquo;Tu te perdrais, animal, qu'on ne donnerait pas seulement cent
+sous pour te ravoir.&raquo; Deux mille francs pour vous faire quelque chose!
+Qui &ecirc;tes-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je te l'apprendrai tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Suffit, ma&icirc;tre... Quand j'ai entendu cette proposition faite &agrave; la
+Chouette, je me dis: &laquo;Il faut que je sache o&ugrave; perchent ces richards qui
+veulent l&acirc;cher le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole aux trousses de M. Rodolphe, &ccedil;a peut
+servir.&raquo; Quand ils s'&eacute;loignent, je sors de mes d&eacute;combres, je les suis &agrave;
+pas de loup; le grand et la petite rejoignent un fiacre au parvis
+Notre-Dame; ils montent dedans, moi derri&egrave;re, et nous arrivons boulevard
+de l'Observatoire. Il faisait noir comme dans un four, je ne pouvais
+rien voir; j'entaille un arbre pour m'y reconna&icirc;tre le lendemain.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-bien, mon gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;Ce matin j'y suis retourn&eacute;. &Agrave; dix pas de mon arbre, j'ai vu une ruelle
+ferm&eacute;e par une barri&egrave;re; dans la boue de la ruelle, des petits pas et
+des grands pas: au bout de la ruelle, une maison... Le nid du grand et
+de la petite doit &ecirc;tre l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon brave... Tu me rends, sans t'en douter, un grand service.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, excuse! ma&icirc;tre Rodolphe, je m'en doutais, c'est pour cela que
+je l'ai fait.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, mon gar&ccedil;on, et je voudrais pouvoir r&eacute;compenser ton service
+autrement que par un remerciement: malheureusement je ne suis qu'un
+pauvre diable d'ouvrier... quoiqu'on donne, comme tu dis, deux mille
+francs pour me faire quelque chose. Je vais t'expliquer cela.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, si &ccedil;a vous amuse, sinon &ccedil;a m'est &eacute;gal. On vous monte un coup, je
+m'y oppose... Le reste ne me regarde pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je devine ce qu'ils veulent. &Eacute;coute-moi bien: j'ai un secret pour
+tailler l'ivoire des &eacute;ventails &agrave; la m&eacute;canique; mais ce secret ne
+m'appartient pas &agrave; moi seul; j'attends mon associ&eacute; pour mettre ce
+proc&eacute;d&eacute; en pratique, et c'est s&ucirc;rement du mod&egrave;le de la machine que j'ai
+chez moi qu'on veut s'emparer &agrave; tout prix: car il y a beaucoup d'argent
+&agrave; gagner avec cette d&eacute;couverte.</p>
+
+<p>&mdash;Le grand et la petite sont donc...?</p>
+
+<p>&mdash;Des fabricants chez qui j'ai travaill&eacute;, et &agrave; qui je n'ai pas voulu
+donner mon secret.</p>
+
+<p>Cette explication parut satisfaisante au Chourineur, dont l'intelligence
+n'&eacute;tait pas singuli&egrave;rement d&eacute;velopp&eacute;e, et il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends maintenant. Voyez-vous, les gueusards! Et ils n'ont pas
+seulement le courage de faire leurs mauvais coups eux-m&ecirc;mes. Mais, pour
+en finir, voil&agrave; ce que je me suis dit ce matin: &laquo;Je sais le rendez-vous
+de la Chouette et du grand, je vais aller les attendre, j'ai de bonnes
+jambes: mon ma&icirc;tre d&eacute;bardeur m'attendra, tant pis...&raquo; J'arrive ici: je
+vois ce trou, je vais prendre une brass&eacute;e de fumier l&agrave;-bas, je me cache
+jusqu'au bout du nez, et j'attends la Chouette. Mais voil&agrave;-t-il pas que
+vous d&eacute;boulez dans la plaine, et que cette pauvre Goualeuse vient
+justement s'asseoir au bord de mon parc; alors, ma foi, j'ai voulu vous
+faire une farce, et j'ai cri&eacute; comme un br&ucirc;l&eacute; en sortant de ma liti&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, quel est ton dessein?</p>
+
+<p>&mdash;Attendre la Chouette, qui, bien s&ucirc;r, arrivera la premi&egrave;re: t&acirc;cher
+d'entendre ce qu'elle dira au grand, parce que cela peut vous servir. Il
+n'y a que ce tronc d'arbre-l&agrave; renvers&eacute; dans ce champ; de cet endroit on
+voit partout dans la plaine, c'est comme fait expr&egrave;s pour s'y asseoir.
+Le rendez-vous de la Chouette est &agrave; quatre pas, &agrave; l'embranchement de la
+route; il y a &agrave; parier qu'ils viendront s'asseoir ici. S'ils n'y
+viennent pas, si je ne peux rien entendre... quand ils seront s&eacute;par&eacute;s,
+je tombe sur la Chouette, &ccedil;a sera toujours &ccedil;a; je lui paye ce que je lui
+dois pour la dent de la Goualeuse, et je lui tords le cou jusqu'&agrave; ce
+qu'elle me dise le nom des parents de la pauvre fille... Qu'est-ce que
+vous dites de mon id&eacute;e, ma&icirc;tre Rodolphe?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a du bon, mon gar&ccedil;on; mais il faut corriger quelque chose &agrave; ton
+plan.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! d'abord, Chourineur, ne vous faites pas de mauvaise querelle pour
+moi. Si vous battez la Chouette, le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole...</p>
+
+<p>&mdash;Assez, ma fille. La Chouette me passera par les mains. Tonnerre! C'est
+justement parce qu'elle a le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole pour la d&eacute;fendre que je
+doublerai la dose.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, mon gar&ccedil;on, j'ai un meilleur moyen de venger la Goualeuse des
+m&eacute;chancet&eacute;s de la Chouette. Je te dirai cela plus tard. Quant &agrave; pr&eacute;sent,
+dit Rodolphe en s'&eacute;loignant de quelques pas de la Goualeuse, et en
+baissant la voix, quant &agrave; pr&eacute;sent, veux-tu me rendre un vrai service?...</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, ma&icirc;tre Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;La Chouette ne te conna&icirc;t pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vue hier pour la premi&egrave;re fois au tapis-franc.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; ce qu'il faudra que tu fasses. Tu te cacheras d'abord; mais
+lorsque tu la verras pr&egrave;s d'ici, tu sortiras de ton trou...</p>
+
+<p>&mdash;Pour lui tordre le cou?...</p>
+
+<p>&mdash;Non... plus tard! Aujourd'hui il faut seulement l'emp&ecirc;cher de parler
+avec le grand. Voyant quelqu'un avec elle, il n'osera pas approcher.
+S'il approche, ne la quitte pas d'une minute... Il ne pourra pas lui
+faire ses propositions, devant toi.</p>
+
+<p>&mdash;Si l'homme me trouve curieux, j'en fais mon affaire. &Ccedil;a n'est ni un
+Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, ni un ma&icirc;tre Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais le bourgeois, il ne se frottera pas &agrave; toi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Je suis la Chouette comme son ombre. L'homme ne dit pas un
+mot que je ne l'entende, et il finit par filer...</p>
+
+<p>&mdash;S'ils conviennent d'un autre rendez-vous, tu le sauras, puisque tu ne
+les quittes pas. D'ailleurs ta pr&eacute;sence suffira pour &eacute;loigner le
+bourgeois.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon. Apr&egrave;s, je donne une tourn&eacute;e &agrave; la Chouette?... Je tiens &agrave;
+&ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore. La borgnesse ne sait pas si tu es voleur ou non?</p>
+
+<p>&mdash;Non; &agrave; moins que le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole lui ait dit que c'&eacute;tait pas dans
+mon id&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;S'il lui a dit, tu auras l'air d'avoir chang&eacute; de principes.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Toi!</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! monsieur Rodolphe. Mais dites donc... Hum! hum! &Ccedil;a ne me va
+gu&egrave;re, cette farce-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne feras que ce que tu voudras. Tu verras bien si je te propose une
+infamie...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour &ccedil;a, je suis tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu as raison.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, ma&icirc;tre... j'ob&eacute;irai.</p>
+
+<p>&mdash;Une fois l'homme &eacute;loign&eacute;, tu t&acirc;cheras d'amadouer la Chouette.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? Cette vieille gueuse... J'aimerais mieux me battre avec le Ma&icirc;tre
+d'&eacute;cole. Je ne sais pas seulement comme je ferai pour ne pas lui sauter
+tout de suite sur le casaquin.</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu perdrais tout.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce qu'il faut donc que je fasse?</p>
+
+<p>&mdash;La Chouette sera furieuse de la bonne aubaine qu'elle aura manqu&eacute;e; tu
+t&acirc;cheras de la calmer en lui disant que tu sais un bon coup &agrave; faire; que
+tu es l&agrave; pour attendre ton complice, et que, si le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole veut
+en &ecirc;tre, il y a beaucoup d'or &agrave; gagner.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens... tiens...</p>
+
+<p>&mdash;Au bout d'une heure d'attente, tu lui diras: &laquo;Mon camarade, ne vient
+pas, c'est remis...&raquo; et tu prendras rendez-vous avec la Chouette et le
+Ma&icirc;tre d'&eacute;cole... pour demain de bonne heure. Tu comprends?</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce soir, tu te trouveras, &agrave; dix heures, au coin des Champs-&Eacute;lys&eacute;es
+et de l'all&eacute;e des Veuves; je t'y rejoindrai et je te dirai le reste.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est un pi&egrave;ge, prenez garde! Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole est malin... Vous
+l'avez battu: au moindre doute, il est capable de vous tuer.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! c'est farce... mais vous faites de moi ce que vous voulez.
+C'est pas l'embarras, quelque chose me dit qu'il y a un bouillon &agrave; boire
+pour le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole et pour la Chouette. Pourtant... un mot encore,
+monsieur Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Parle.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas que je vous croie susceptible de tendre une sourici&egrave;re au
+Ma&icirc;tre d'&eacute;cole pour le faire pincer par la police. C'est un gueux fini,
+qui m&eacute;rite cent fois la mort; mais le faire arr&ecirc;ter... c'est pas ma
+partie.</p>
+
+<p>&mdash;Ni la mienne, mon gar&ccedil;on. Mais j'ai un compte &agrave; r&eacute;gler avec lui et
+avec la Chouette, puisqu'ils complotent avec les gens qui m'en veulent,
+et, &agrave; nous deux, nous en viendrons &agrave; bout, si tu m'aides.</p>
+
+<p>&mdash;Oh bien! alors, comme le m&acirc;le ne vaut pas mieux que la femelle, j'en
+suis.</p>
+
+<p>&mdash;Et si nous r&eacute;ussissons, ajouta Rodolphe d'un ton s&eacute;rieux, presque
+solennel, qui frappa le Chourineur, tu seras aussi fier que lorsque tu
+as sauv&eacute; du feu et de l'eau l'homme et la femme qui te doivent la vie!</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous dites &ccedil;a, ma&icirc;tre Rodolphe! Je ne vous ai jamais vu ce
+regard-l&agrave;... Mais vite, vite, s'&eacute;crie le Chourineur, j'aper&ccedil;ois l&agrave;-bas,
+l&agrave;-bas, un point blanc: &ccedil;a doit &ecirc;tre le b&eacute;guin de la Chouette. Partez,
+je me remets dans mon trou.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce soir, &agrave; dix heures...</p>
+
+<p>&mdash;Au coin de l'all&eacute;e des Veuves et des Champs-&Eacute;lys&eacute;es, c'est dit.</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie n'avait pas entendu cette derni&egrave;re partie de l'entretien
+du Chourineur et de Rodolphe. Elle remonta en fiacre avec son compagnon
+de voyage.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La ferme.</a></h3>
+
+
+<p>Apr&egrave;s son entretien avec le Chourineur, Rodolphe resta quelques moments
+pr&eacute;occup&eacute;, pensif.</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie, n'osant interrompre le silence de son compagnon, le
+regardait tristement.</p>
+
+<p>Rodolphe, relevant la t&ecirc;te, lui dit en souriant avec bont&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quoi pensez-vous, mon enfant? La rencontre du Chourineur vous a &eacute;t&eacute;
+d&eacute;sagr&eacute;able, n'est-ce pas? Nous &eacute;tions si gais!</p>
+
+<p>&mdash;C'est au contraire un bien pour nous, monsieur Rodolphe, puisque le
+Chourineur pourra vous &ecirc;tre utile.</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme ne passait-il pas, parmi les habitu&eacute;s du tapis-franc, pour
+avoir encore quelques bons sentiments?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, monsieur Rodolphe... Avant la sc&egrave;ne d'hier, je l'avais vu
+souvent, je lui avais &agrave; peine parl&eacute;... Je le croyais aussi m&eacute;chant que
+les autres...</p>
+
+<p>&mdash;Ne pensons plus &agrave; tout cela, ma petite Fleur-de-Marie. J'aurais du
+malheur si je vous attristais, moi qui justement voulais vous faire
+passer une bonne journ&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je suis bien heureuse! Il y a si longtemps que je ne suis sortie
+de Paris!</p>
+
+<p>&mdash;Depuis vos parties en milord, avec Rigolette.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui... monsieur Rodolphe. C'&eacute;tait au printemps... mais,
+quoique nous soyons presque en hiver, &ccedil;a me fait tout autant de plaisir.
+Quel beau soleil il fait!... Voyez donc ces petits nuages roses
+l&agrave;-bas... l&agrave;-bas... et cette colline!... avec ces jolies maisons
+blanches au milieu des arbres... Comme il y a encore des feuilles! C'est
+&eacute;tonnant au mois de novembre, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe? Mais &agrave;
+Paris les feuilles tombent si vite... Et l&agrave;-bas... cette vol&eacute;e de
+pigeons... les voil&agrave; qui s'abattent sur le toit d'un moulin... &Agrave; la
+campagne on ne se lasse pas de regarder, tout est amusant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est plaisir de voir combien vous &ecirc;tes sensible &agrave; ces riens qui font
+le charme de l'aspect de la campagne, Fleur-de-Marie.</p>
+
+<p>En effet, &agrave; mesure que la jeune fille contemplait le tableau calme et
+riant qui se d&eacute;roulait autour d'elle, sa physionomie s'&eacute;panouissait de
+nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Et l&agrave;-bas, ce feu de chaume dans les terres labour&eacute;es, la belle fum&eacute;e
+blanche qui monte au ciel... et cette charrue avec ses deux bons chevaux
+gris... Si j'&eacute;tais homme, comme j'aimerais l'&eacute;tat de laboureur!... &Ecirc;tre
+au milieu d'une plaine bien silencieuse, &agrave; suivre sa charrue... en
+voyant bien loin de grands bois, par un temps comme aujourd'hui, par
+exemple!... C'est pour le coup que &ccedil;a vous donnerait envie de chanter de
+ces chansons un peu tristes, qui vous font venir les larmes aux yeux...
+comme <i>Genevi&egrave;ve de Brabant</i>. Est-ce que vous connaissez la chanson de
+<i>Genevi&egrave;ve de Brabant</i>, monsieur Rodolphe?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon enfant; mais si vous &ecirc;tes gentille, vous me la chanterez une
+fois arriv&eacute;s &agrave; la ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Quel bonheur! Nous allons &agrave; une ferme, monsieur Rodolphe?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, &agrave; une ferme tenue par ma nourrice, bonne et digne femme qui m'a
+&eacute;lev&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous pourrons avoir du lait? s'&eacute;cria la Goualeuse en frappant dans
+ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Fi donc! du lait... de l'excellente cr&egrave;me, s'il vous pla&icirc;t, et du
+beurre que la fermi&egrave;re fera devant nous, et des &oelig;ufs tout frais.</p>
+
+<p>&mdash;Que nous irons d&eacute;nicher nous-m&ecirc;mes?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement...</p>
+
+<p>&mdash;Et nous irons voir les vaches dans l'&eacute;table?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous irons aussi dans la laiterie?</p>
+
+<p>&mdash;Aussi dans la laiterie.</p>
+
+<p>&mdash;Et au pigeonnier?</p>
+
+<p>&mdash;Et au pigeonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tenez, monsieur Rodolphe, c'est &agrave; n'y pas croire... Comme je vais
+m'amuser! Quelle bonne journ&eacute;e!... quelle bonne journ&eacute;e! s'&eacute;cria la
+jeune fille toute joyeuse.</p>
+
+<p>Puis, par un brusque revirement de pens&eacute;e, la malheureuse, songeant
+qu'apr&egrave;s ces heures de libert&eacute; pass&eacute;es &agrave; la campagne, elle rentrerait
+dans son bouge infect, cacha sa t&ecirc;te dans ses mains et fondit en
+larmes.</p>
+
+<p>Rodolphe, surpris, dit &agrave; la Goualeuse:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, Fleur-de-Marie, qui vous chagrine?</p>
+
+<p>&mdash;Rien... rien, monsieur Rodolphe. (Et elle essuya ses yeux en t&acirc;chant
+de sourire.) Pardon, si je m'attriste... n'y faites pas attention... je
+n'ai rien, je vous jure... c'est une id&eacute;e... je vais &ecirc;tre gaie...</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous &eacute;tiez si joyeuse tout &agrave; l'heure!</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour &ccedil;a..., r&eacute;pondit na&iuml;vement Fleur-de-Marie en levant sur
+Rodolphe ses yeux encore humides de larmes.</p>
+
+<p>Ces mots &eacute;clair&egrave;rent Rodolphe; il devina tout.</p>
+
+<p>Voulant chasser l'humeur sombre de la jeune fille, il lui dit en
+souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Je parie que vous pensiez &agrave; votre rosier? Vous regrettez, j'en suis
+s&ucirc;r, de ne pouvoir lui faire partager notre promenade &agrave; la ferme...
+Pauvre rosier! Vous auriez &eacute;t&eacute; capable de lui faire manger aussi un peu
+de cr&egrave;me!!</p>
+
+<p>La Goualeuse prit le pr&eacute;texte de cette plaisanterie pour sourire: peu &agrave;
+peu ce l&eacute;ger nuage de tristesse s'effa&ccedil;a de son esprit; elle ne pensa
+qu'&agrave; jouir du pr&eacute;sent et &agrave; s'&eacute;tourdir sur l'avenir.</p>
+
+<p>La voiture arrivait pr&egrave;s de Saint-Denis, la haute fl&egrave;che de l'&eacute;glise se
+voyait au loin.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le beau clocher! s'&eacute;cria la Goualeuse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le clocher de Saint-Denis, une &eacute;glise superbe... Voulez-vous la
+voir? nous ferons arr&ecirc;ter le fiacre.</p>
+
+<p>La Goualeuse baissa les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis que je suis chez l'ogresse, je ne suis point entr&eacute;e dans une
+&eacute;glise; je n'ai pas os&eacute;. &Agrave; la prison, au contraire, j'aimais tant &agrave;
+chanter &agrave; la messe! Et, &agrave; la F&ecirc;te-Dieu, nous faisions de si beaux
+bouquets d'autel!</p>
+
+<p>&mdash;Mais Dieu est bon et cl&eacute;ment: pourquoi craindre de le prier, d'entrer
+dans une &eacute;glise?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, non... monsieur Rodolphe... ce serait comme une impi&eacute;t&eacute;...
+C'est bien assez d'offenser le bon Dieu autrement.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un moment de silence, Rodolphe dit &agrave; la Goualeuse:</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'&agrave; pr&eacute;sent avez-vous aim&eacute; quelqu'un?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, monsieur Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez vu les gens qui fr&eacute;quentaient le tapis-franc... Et puis,
+pour aimer, il faut &ecirc;tre honn&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Ne d&eacute;pendre que de soi... Mais tenez, si &ccedil;a vous est &eacute;gal, monsieur
+Rodolphe, je vous en prie, ne parlons pas de &ccedil;a...</p>
+
+<p>&mdash;Soit, Fleur-de-Marie, parlons d'autre chose... Mais qu'avez-vous &agrave; me
+regarder ainsi? Voil&agrave; encore vos beaux yeux pleins de larmes. Vous ai-je
+chagrin&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! au contraire; mais vous &ecirc;tes si bon pour moi que cela me donne
+envie de pleurer... et puis vous ne me tutoyez pas... et puis, enfin, on
+dirait que vous ne m'avez emmen&eacute;e que pour mon plaisir &agrave; moi, tant vous
+avez l'air content de me voir heureuse. Non content de m'avoir d&eacute;fendue
+hier... vous me faites passer aujourd'hui une pareille journ&eacute;e avec
+vous...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, vous &ecirc;tes heureuse?</p>
+
+<p>&mdash;D'ici &agrave; bien longtemps je n'oublierai ce bonheur-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est si rare, le bonheur!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, bien rare...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, moi, &agrave; d&eacute;faut de ce que je n'ai pas, je m'amuse quelquefois &agrave;
+r&ecirc;ver ce que je voudrais avoir, &agrave; me dire: &laquo;Voil&agrave; ce que je d&eacute;sirerais
+&ecirc;tre... voil&agrave; la fortune que j'ambitionnerais...&raquo; Et vous,
+Fleur-de-Marie, quelquefois ne faites-vous pas aussi de ces r&ecirc;ves-l&agrave;, de
+beaux ch&acirc;teaux en Espagne?</p>
+
+<p>&mdash;Autrefois, oui, en prison; avant d'entrer chez l'ogresse, je passais
+ma vie &agrave; &ccedil;a et &agrave; chanter; mais depuis, c'est plus rare... Et vous,
+monsieur Rodolphe, qu'est-ce que vous ambitionneriez donc?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je voudrais &ecirc;tre riche, tr&egrave;s-riche... avoir des domestiques, des
+&eacute;quipages, un h&ocirc;tel, aller dans un beau monde, tous les jours au
+spectacle. Et vous, Fleur-de-Marie?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je ne serais pas si difficile: de quoi payer l'ogresse, quelque
+argent d'avance pour avoir le temps de trouver de l'ouvrage, une
+gentille chambre bien propre d'o&ugrave; je verrais des arbres en travaillant.</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup de fleurs sur votre fen&ecirc;tre...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bien s&ucirc;r... Habiter la campagne, si &ccedil;a se pouvait, et voil&agrave;
+tout...</p>
+
+<p>&mdash;Une petite chambre, de l'ouvrage, c'est le n&eacute;cessaire; mais quand on
+n'a qu'&agrave; d&eacute;sirer, on peut bien se permettre le superflu... Est-ce que
+vous ne voudriez pas avoir des voitures, des diamants, de belles
+toilettes?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en voudrais pas tant... Ma libert&eacute;, vivre &agrave; la campagne, et &ecirc;tre
+s&ucirc;re de ne pas mourir &agrave; l'h&ocirc;pital... Oh! cela surtout... ne pas mourir
+l&agrave;!... Tenez, monsieur Rodolphe, souvent cette pens&eacute;e-l&agrave; me vient...
+elle est affreuse!</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! nous autres pauvres gens...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas pour la mis&egrave;re... que je dis cela... Mais apr&egrave;s... quand
+on est morte...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez donc pas ce que l'on fait de vous apr&egrave;s, monsieur
+Rodolphe?</p>
+
+<p>&mdash;Non...</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une jeune fille que j'avais connue en prison... elle est morte
+&agrave; l'h&ocirc;pital... on a abandonn&eacute; son corps aux chirurgiens..., murmura la
+malheureuse en frissonnant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est horrible!!! Comment, malheureuse enfant, vous avez souvent
+de ces sinistres pens&eacute;es?...</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous &eacute;tonne, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe, que j'aie de la
+honte... pour apr&egrave;s ma mort... H&eacute;las! mon Dieu... on ne m'a laiss&eacute; que
+celle-l&agrave;...</p>
+
+<p>Ces douloureuses et am&egrave;res paroles frapp&egrave;rent Rodolphe.</p>
+
+<p>Il cacha sa t&ecirc;te dans ses mains en fr&eacute;missant: il songeait &agrave; la fatalit&eacute;
+qui s'&eacute;tait appesantie sur Fleur-de-Marie... Il songeait &agrave; la m&egrave;re de
+cette cr&eacute;ature pauvre... Sa m&egrave;re... elle &eacute;tait heureuse, riche, honor&eacute;e,
+peut-&ecirc;tre...</p>
+
+<p>Honor&eacute;e... riche... heureuse... et son enfant, qu'elle avait sans doute
+atrocement sacrifi&eacute;e &agrave; la honte, avait quitt&eacute; le grenier de la Chouette
+pour la prison, la prison pour l'antre de l'ogresse; de cet antre elle
+pouvait aller mourir sur le grabat d'un h&ocirc;pital... et apr&egrave;s sa mort...</p>
+
+<p>Cela &eacute;tait &eacute;pouvantable.</p>
+
+<p>La pauvre Goualeuse, voyant l'air sombre de son compagnon, lui dit
+tristement:</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, monsieur Rodolphe, je ne devrais pas avoir de ces
+id&eacute;es-l&agrave;... Vous m'emmenez avec vous pour &ecirc;tre joyeuse, et je vous dis
+toujours des choses si tristes... si tristes! Mon Dieu, je ne sais pas
+comment cela se fait, c'est malgr&eacute; moi... Je n'ai jamais &eacute;t&eacute; plus
+heureuse qu'aujourd'hui; et pourtant &agrave; chaque instant les larmes me
+viennent aux yeux... Vous ne m'en voulez pas, dites, monsieur Rodolphe?
+D'ailleurs... vous voyez? cette tristesse s'en va... comme elle est
+venue... bien vite. Tenez, maintenant... je n'y songe d&eacute;j&agrave; plus... Je
+serai raisonnable... Tenez, monsieur Rodolphe... regardez mes yeux...</p>
+
+<p>Et Fleur-de-Marie, apr&egrave;s avoir deux ou trois fois ferm&eacute; ses yeux pour en
+chasser une larme rebelle, les ouvrit tout grands... bien grands, et
+regarda Rodolphe avec une na&iuml;vet&eacute; charmante.</p>
+
+<p>&mdash;Fleur-de-Marie, je vous en prie, ne vous contraignez pas... Soyez
+gaie, si vous avez envie d'&ecirc;tre gaie... triste, s'il vous pla&icirc;t d'&ecirc;tre
+triste. Mon Dieu, moi qui vous parle, quelquefois j'ai comme vous des
+id&eacute;es sombres... Je serais tr&egrave;s-malheureux de feindre une joie que je ne
+ressentirais pas...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, monsieur Rodolphe, vous &ecirc;tes triste aussi quelquefois?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; mon avenir n'est gu&egrave;re plus beau que le v&ocirc;tre... Je suis
+sans p&egrave;re ni m&egrave;re... que demain je tombe malade, comment vivre? Je
+d&eacute;pense ce que je gagne au jour le jour.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, c'est un tort, voyez-vous... un grand tort, monsieur Rodolphe, dit
+la Goualeuse d'un ton de grave remontrance qui fit sourire Rodolphe,
+vous devriez mettre &agrave; la caisse d'&eacute;pargne... Moi, tout mon mauvais sort
+est venu de ce que je n'ai pas &eacute;conomis&eacute; mon argent... Avec deux cents
+francs devant lui, un ouvrier n'est jamais aux crochets de personne,
+jamais embarrass&eacute;... et c'est bien souvent l'embarras qui vous conseille
+mal.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est tr&egrave;s-sage, tr&egrave;s-sens&eacute;, ma bonne petite m&eacute;nag&egrave;re. Mais deux
+cents francs... comment amasser deux cents francs?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur Rodolphe, c'est bien simple: faisons un peu votre
+compte; vous allez voir... Vous gagnez, n'est-ce pas, quelquefois
+jusqu'&agrave; cinq francs par jour?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, quand je travaille.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut travailler tous les jours. &Ecirc;tes-vous donc si &agrave; plaindre? Un
+joli &eacute;tat comme le v&ocirc;tre... peintre en &eacute;ventails... mais &ccedil;a devrait &ecirc;tre
+pour vous un plaisir... Tenez, vous n'&ecirc;tes pas raisonnable, monsieur
+Rodolphe!... ajouta la Goualeuse d'un ton s&eacute;v&egrave;re. Un ouvrier peut vivre,
+mais tr&egrave;s-bien vivre avec trois francs; il vous reste donc quarante
+sous, au bout d'un mois soixante francs d'&eacute;conomie... Soixante francs
+par mois... mais c'est une somme!</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais c'est si bon de fl&acirc;ner, de ne rien faire!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Rodolphe, encore une fois, vous n'avez pas plus de raison
+qu'un enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je serai raisonnable, petite grondeuse; vous me donnez de
+bonnes id&eacute;es... Je n'avais pas song&eacute; &agrave; cela...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? dit la jeune fille en frappant dans ses mains, avec joie. Si
+vous saviez combien vous me rendez contente!... Vous &eacute;conomiserez
+quarante sous par jour! Bien vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Allons... j'&eacute;conomiserai quarante sous par jour, dit Rodolphe en
+souriant malgr&eacute; lui.</p>
+
+<p>&mdash;Bien vrai? Bien vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le promets...</p>
+
+<p>&mdash;Vous verrez comme vous serez fier aux premi&egrave;res &eacute;conomies que vous
+aurez faites... Et puis ce n'est pas tout... si vous voulez me promettre
+de ne pas vous f&acirc;cher...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que j'ai l'air bien m&eacute;chant?</p>
+
+<p>&mdash;Non, certainement... mais je ne sais pas si je dois...</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez tout me dire, Fleur-de-Marie...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! enfin, vous qui... on voit &ccedil;a, &ecirc;tes au-dessus de votre
+&eacute;tat... comment est-ce que vous fr&eacute;quentez des cabarets comme celui de
+l'ogresse?</p>
+
+<p>&mdash;Si je n'&eacute;tais pas venu dans le tapis-franc, je n'aurais pas le plaisir
+d'aller &agrave; la campagne aujourd'hui avec vous, Fleur-de-Marie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien vrai, mais c'est &eacute;gal, monsieur Rodolphe... Tenez, je suis
+aussi heureuse que possible de ma journ&eacute;e, eh bien! je renoncerais de
+bon c&oelig;ur &agrave; en passer une pareille si cela pouvait vous faire du tort...</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, puisque vous m'avez donn&eacute; d'excellents conseils de
+m&eacute;nage.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous les suivrez?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai promis, parole d'honneur. J'&eacute;conomiserai au moins
+quarante sous par jour...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Les souhaits.</a></h3>
+
+
+<p>&Agrave; ce moment, Rodolphe dit au cocher, qui avait d&eacute;pass&eacute; le village de
+Sarcelles:</p>
+
+<p>&mdash;Prends le premier chemin &agrave; droite, tu traverseras Villiers-le-Bel, et
+puis &agrave; gauche, toujours tout droit.</p>
+
+<p>Puis, s'adressant &agrave; la Goualeuse:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant que vous &ecirc;tes contente de moi, Fleur-de-Marie, nous pouvons
+nous amuser, comme nous le disions tout &agrave; l'heure, &agrave; faire des ch&acirc;teaux
+en Espagne. &Ccedil;a ne co&ucirc;te pas cher, vous ne me reprocherez pas ces
+d&eacute;penses-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Non... Voyons, faisons votre ch&acirc;teau en Espagne.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord... le v&ocirc;tre, Fleur-de-Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons si vous devinerez mon go&ucirc;t, monsieur Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Essayons... Je suppose que cette route-ci... je dis celle-ci parce que
+nous y sommes...</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, il ne faut pas aller chercher si loin.</p>
+
+<p>&mdash;Je suppose donc que cette route-ci nous m&egrave;ne &agrave; un charmant village,
+tr&egrave;s-&eacute;loign&eacute; de la grande route.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est bien plus tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Il est b&acirc;ti &agrave; mi-c&ocirc;te et entrem&ecirc;l&eacute; de beaucoup d'arbres.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a tout aupr&egrave;s une petite rivi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Justement... une petite rivi&egrave;re. &Agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; du village on voit une
+jolie ferme; d'un c&ocirc;t&eacute; de la maison il y a un verger, de l'autre un beau
+jardin rempli de fleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois &ccedil;a d'ici, monsieur Rodolphe!</p>
+
+<p>&mdash;Au rez-de-chauss&eacute;e une vaste cuisine pour les gens de la ferme, et une
+salle &agrave; manger pour la fermi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;La maison a des persiennes vertes... C'est si gai, n'est-ce pas,
+monsieur Rodolphe?</p>
+
+<p>&mdash;Des persiennes vertes... je suis de votre avis... il n'y a rien de
+plus gai que des persiennes vertes... Naturellement la fermi&egrave;re serait
+votre tante.</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement... et ce serait une bien bonne femme.</p>
+
+<p>&mdash;Excellente: elle vous aimerait comme une m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne tante! &Ccedil;a doit &ecirc;tre si bon d'&ecirc;tre aim&eacute;e par quelqu'un!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous l'aimeriez bien aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'&eacute;cria Fleur-de-Marie en joignant les mains et en levant les yeux
+avec une expression de bonheur indicible &agrave; rendre; oh! oui, je
+l'aimerais; et puis je l'aiderais &agrave; travailler, &agrave; coudre, &agrave; ranger le
+linge, &agrave; blanchir, &agrave; serrer les fruits pour l'hiver, &agrave; tout le m&eacute;nage,
+enfin... Elle ne se plaindrait pas de ma paresse, je vous en r&eacute;ponds!...
+Le matin...</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc, Fleur-de-Marie... &ecirc;tes-vous impatiente!... que je
+finisse de vous peindre la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, allez, monsieur le peintre, on voit bien que vous avez
+l'habitude de peindre de jolis paysages sur vos &eacute;ventails, dit la
+Goualeuse en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Petite babillarde... laissez-moi donc achever ma maison...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, je babille; mais c'est si amusant... Monsieur Rodolphe, je
+vous &eacute;coute, finissez la maison de la fermi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Votre chambre est au premier.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chambre! Quel bonheur! Voyons ma chambre, voyons.</p>
+
+<p>Et la jeune fille se pressa contre Rodolphe, ses grands yeux bien
+ouverts, bien curieux.</p>
+
+<p>&mdash;Votre chambre a deux fen&ecirc;tres qui donnent sur le jardin de fleurs et
+sur un pr&eacute; au bas duquel coule la petite rivi&egrave;re. De l'autre c&ocirc;t&eacute; de la
+petite rivi&egrave;re s'&eacute;l&egrave;ve un coteau tout plant&eacute; de vieux ch&acirc;taigniers, au
+milieu desquels on aper&ccedil;oit le clocher de l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>&mdash;Que c'est donc joli!... Que c'est donc joli, monsieur Rodolphe! &Ccedil;a
+donne envie d'y &ecirc;tre!</p>
+
+<p>&mdash;Trois ou quatre belles vaches paissent dans la prairie, qui est
+s&eacute;par&eacute;e du jardin par une haie d'aub&eacute;pine.</p>
+
+<p>&mdash;Et de ma fen&ecirc;tre je vois les vaches?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a une qui sera ma favorite, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe?
+Je lui ferai un beau collier avec une clochette, et je l'habituerai &agrave;
+venir manger dans ma main.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'y manquera pas. Elle est toute blanche, toute jeune; elle
+s'appelle Musette.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le joli nom! Cette pauvre Musette, comme je l'aime!</p>
+
+<p>&mdash;Finissons votre chambre, Fleur-de-Marie; elle est tendue d'une jolie
+toile perse, avec les rideaux pareils; un grand rosier et un &eacute;norme
+ch&egrave;vrefeuille couvrent les murs de la ferme de ce c&ocirc;t&eacute;-l&agrave; et entourent
+vos crois&eacute;es, de fa&ccedil;on que tous les matins vous n'avez qu'&agrave; allonger la
+main pour cueillir un beau bouquet de roses et de ch&egrave;vrefeuille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Rodolphe, quel bon peintre vous &ecirc;tes!</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, voici comme vous passez votre journ&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons ma journ&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Votre bonne tante vient d'abord vous &eacute;veiller en vous baisant
+tendrement au front; elle vous apporte un bol de lait bien chaud, parce
+que votre poitrine est faible, pauvre enfant! Vous vous levez; vous
+allez faire un tour dans la ferme, voir Musette, les poulets, vos amis
+les pigeons, les fleurs du jardin. &Agrave; neuf heures, arrive votre ma&icirc;tre
+d'&eacute;criture.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ma&icirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Vous sentez bien qu'il faut apprendre &agrave; lire, &agrave; &eacute;crire et &agrave; compter,
+pour pouvoir aider votre tante &agrave; tenir ses livres de fermage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, monsieur Rodolphe, je ne pense &agrave; rien... il faut bien que
+j'apprenne &agrave; &eacute;crire pour aider ma tante, dit s&eacute;rieusement la pauvre
+fille, tellement absorb&eacute;e par la riante peinture de cette vie paisible
+qu'elle croyait &agrave; ses r&eacute;alit&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s votre le&ccedil;on, vous travaillez au linge de la maison, ou vous vous
+brodez un joli bonnet &agrave; la paysanne... Sur les deux heures vous
+travaillez &agrave; votre &eacute;criture, et puis vous allez avec votre tante faire
+une bonne promenade, voir les moissonneurs dans l'&eacute;t&eacute;, les laboureurs
+dans l'automne: vous vous fatiguez bien, et vous rapportez une belle
+poign&eacute;e d'herbes des champs, choisies par vous pour votre ch&egrave;re Musette.</p>
+
+<p>&mdash;Car nous revenons par la prairie, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute: il y a un pont de bois sur la rivi&egrave;re. Au retour, il est,
+ma foi, bien six ou sept heures: dans ce temps-ci un bon feu bien gai
+flambe dans la grande cuisine de la ferme; vous allez vous y r&eacute;chauffer
+et causer un moment avec les braves gens qui soupent en rentrant du
+labour. Ensuite vous d&icirc;nez avec votre tante. Quelquefois le cur&eacute; ou un
+des vieux amis de la maison se met &agrave; table avec vous. Apr&egrave;s cela, vous
+lisez ou vous travaillez pendant que votre tante fait sa partie de
+cartes. &Agrave; dix heures, elle vous baise au front, vous remontez chez vous:
+et le lendemain matin c'est &agrave; recommencer...</p>
+
+<p>&mdash;On vivrait cent ans comme cela, monsieur Rodolphe, sans penser &agrave;
+s'ennuyer un moment...</p>
+
+<p>&mdash;Mais cela n'est rien. Et les dimanches! Et les jours de f&ecirc;tes!</p>
+
+<p>&mdash;Ces jours-l&agrave;, monsieur Rodolphe?</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous faites belle, vous mettez une jolie robe &agrave; la paysanne, avec
+&ccedil;a de charmants bonnets ronds qui vous vont &agrave; ravir; vous montez en
+carriole d'osier avec votre tante et Jacques, le gar&ccedil;on de ferme, pour
+aller &agrave; la grand-messe du village; apr&egrave;s, dans l'&eacute;t&eacute;, vous ne manquez
+pas d'assister, avec votre tante, &agrave; toutes les f&ecirc;tes des paroisses
+voisines. Vous &ecirc;tes si gentille, si douce, si bonne m&eacute;nag&egrave;re, votre
+tante vous aime tant, le cur&eacute; rend de vous un si bon t&eacute;moignage, que
+tous les jeunes fermiers des environs veulent vous faire danser, parce
+que c'est comme cela que commencent toujours les mariages... Aussi, peu
+&agrave; peu vous en remarquez un... et...</p>
+
+<p>Rodolphe, &eacute;tonn&eacute; du silence de la Goualeuse, la regarda.</p>
+
+<p>La malheureuse fille &eacute;touffait &agrave; grand-peine ses sanglots.</p>
+
+<p>Un moment abus&eacute;e par les paroles de Rodolphe, elle avait oubli&eacute; le
+pr&eacute;sent, et le contraste de ce pr&eacute;sent avec le r&ecirc;ve d'une existence
+douce et riante lui rappelait l'horreur de sa position.</p>
+
+<p>&mdash;Fleur-de-Marie, qu'avez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Rodolphe, sans le vouloir, vous m'avez fait bien du
+chagrin... j'ai cru un instant &agrave; ce paradis...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, pauvre enfant, ce paradis existe... tenez, regardez... Cocher,
+arr&ecirc;te!</p>
+
+<p>La voiture s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>La Goualeuse releva machinalement la t&ecirc;te. Elle se trouvait au sommet
+d'une petite colline. Quel fut son &eacute;tonnement, sa stupeur! Le joli
+village b&acirc;ti &agrave; mi-c&ocirc;te, la ferme, la prairie, les belles vaches, la
+petite rivi&egrave;re, la ch&acirc;taigneraie, l'&eacute;glise dans le lointain, le tableau
+&eacute;tait sous ses yeux... rien n'y manquait, jusqu'&agrave; Musette, belle g&eacute;nisse
+blanche, future favorite de la Goualeuse.</p>
+
+<p>Ce charmant paysage &eacute;tait &eacute;clair&eacute; par un beau soleil de novembre... Les
+feuilles jaunes et pourpres des ch&acirc;taigniers les couvraient encore et se
+d&eacute;coupaient sur l'azur du ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Fleur-de-Marie, que dites-vous? Suis-je bon peintre? dit
+Rodolphe en souriant.</p>
+
+<p>La Goualeuse le regardait avec une surprise m&ecirc;l&eacute;e d'inqui&eacute;tude. Cela lui
+semblait presque surnaturel.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se fait-il, monsieur Rodolphe?... Mais, mon Dieu, est-ce un
+r&ecirc;ve? &Ccedil;a me fait presque peur... Comment! ce que vous m'avez dit...</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus simple, mon enfant... La fermi&egrave;re est ma nourrice, j'ai
+&eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; ici... Je lui ai &eacute;crit ce matin de tr&egrave;s-bonne heure que je
+viendrais la voir: je peignais d'apr&egrave;s nature.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai, monsieur Rodolphe! dit la Goualeuse avec un profond
+soupir.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#table">XII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La ferme.</a></h3>
+
+
+<p>La ferme o&ugrave; Rodolphe conduisait Fleur-de-Marie &eacute;tait situ&eacute;e en dehors et
+&agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; du village de Bouqueval, petite paroisse solitaire,
+ignor&eacute;e, enfonc&eacute;e dans les terres, et &eacute;loign&eacute;e d'&Eacute;couen d'environ deux
+lieues.</p>
+
+<p>Le fiacre, suivant les indications de Rodolphe, descendit un chemin
+rapide et entra dans une longue avenue bord&eacute;e de cerisiers et de
+pommiers.</p>
+
+<p>La voiture roulait sans bruit sur un tapis de ce gazon fin et ras dont
+la plupart des routes vicinales sont ordinairement couvertes.</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie, silencieuse, triste, restait, malgr&eacute; ses efforts, sous
+une impression douloureuse, que Rodolphe se reprochait presque d'avoir
+caus&eacute;e.</p>
+
+<p>Au bout de quelques minutes, la voiture passa devant la grande porte de
+la cour de la ferme, continua son chemin le long d'une &eacute;paisse charmille
+et s'arr&ecirc;ta en face d'un petit porche de bois rustique &agrave; demi cach&eacute; sous
+un vigoureux cep de vigne aux feuilles empourpr&eacute;es par l'automne.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voici arriv&eacute;s, Fleur-de-Marie, dit Rodolphe, &ecirc;tes-vous contente?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur Rodolphe... pourtant il me semble &agrave; pr&eacute;sent que je vais
+avoir honte devant la fermi&egrave;re; je n'oserai jamais la regarder...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela, mon enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, monsieur Rodolphe, elle ne me conna&icirc;t pas. Et la
+Goualeuse &eacute;touffa un soupir.</p>
+
+<p>On avait sans doute guett&eacute; l'arriv&eacute;e du fiacre de Rodolphe.</p>
+
+<p>Le cocher ouvrait la porti&egrave;re, lorsqu'une femme de cinquante ans
+environ, v&ecirc;tue comme le sont les riches fermi&egrave;res des environs de Paris,
+ayant une physionomie &agrave; la fois triste et douce, parut sous le porche et
+s'avan&ccedil;a au-devant de Rodolphe avec un respectueux empressement.</p>
+
+<p>La Goualeuse devint pourpre et descendit de voiture apr&egrave;s un moment
+d'h&eacute;sitation...</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, ma bonne madame Georges..., dit Rodolphe &agrave; la fermi&egrave;re; vous
+le voyez, je suis exact...</p>
+
+<p>Puis, se retournant vers le cocher et lui mettant de l'argent dans la
+main:</p>
+
+<p>&mdash;Tu peux t'en retourner &agrave; Paris.</p>
+
+<p>Le cocher, petit homme trapu, avait son chapeau enfonc&eacute; sur les yeux et
+la figure presque enti&egrave;rement cach&eacute;e par le collet fourr&eacute; de son
+carrick: il empocha l'argent, ne r&eacute;pondit rien, remonta sur son si&egrave;ge,
+fouetta son cheval et disparut rapidement dans l'all&eacute;e verte.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s une si longue course, ce cocher muet est bien press&eacute; de s'en
+aller..., pensa d'abord Rodolphe. Bah! il n'est que deux heures; il veut
+&ecirc;tre assez t&ocirc;t de retour &agrave; Paris pour pouvoir utiliser le restant de sa
+journ&eacute;e.</p>
+
+<p>Et Rodolphe n'attacha aucune importance &agrave; sa premi&egrave;re observation.</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie s'approcha de lui, l'air inquiet, troubl&eacute;, presque
+alarm&eacute;, et lui dit tout bas, de mani&egrave;re &agrave; ne pas &ecirc;tre entendue de M<sup>me</sup>
+Georges:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! monsieur Rodolphe, pardon... Vous renvoyez la voiture...
+Mais l'ogresse, h&eacute;las!... Il faut que je retourne chez elle ce soir...
+sinon... elle me regardera comme une voleuse... Mes habits lui
+appartiennent... et je lui dois...</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, mon enfant, c'est &agrave; moi &agrave; vous demander pardon.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! et de quoi?</p>
+
+<p>&mdash;De ne pas vous avoir dit plus t&ocirc;t que vous ne deviez plus rien &agrave;
+l'ogresse, et que vous pouviez quitter ces ignobles v&ecirc;tements pour
+d'autres que ma bonne M<sup>me</sup> Georges va vous donner. Elle en a &agrave; peu pr&egrave;s
+de votre taille, elle voudra bien vous pr&ecirc;ter de quoi vous habiller.
+Vous le voyez, elle commence d&eacute;j&agrave; son r&ocirc;le de tante.</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie croyait r&ecirc;ver; elle regardait tour &agrave; tour la fermi&egrave;re et
+Rodolphe, ne pouvant croire &agrave; ce qu'elle entendait.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, dit-elle la voix palpitante d'&eacute;motion, je ne retournerai plus
+&agrave; Paris? je pourrai rester ici? Madame me le permettra?... ce serait
+possible, ce ch&acirc;teau en Espagne de tant&ocirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait cette ferme... le voil&agrave; r&eacute;alis&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, ce serait trop beau, trop heureux.</p>
+
+<p>&mdash;On n'a jamais trop de bonheur, Fleur-de-Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par piti&eacute;, monsieur Rodolphe, ne me trompez pas, cela me ferait
+bien mal.</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&egrave;re enfant, croyez-moi, dit Rodolphe d'une voix toujours
+affectueuse, mais avec un accent de dignit&eacute; que Fleur-de-Marie ne lui
+connaissait pas encore; oui, vous pouvez, si cela vous convient, mener
+d&egrave;s aujourd'hui, aupr&egrave;s de M<sup>me</sup> Georges, cette vie paisible dont tout &agrave;
+l'heure le tableau vous enchantait. Quoique M<sup>me</sup> Georges ne soit pas
+votre tante, elle aura pour vous, lorsqu'elle vous conna&icirc;tra, le plus
+tendre int&eacute;r&ecirc;t; vous passerez m&ecirc;me pour sa ni&egrave;ce aux yeux des gens de la
+ferme; ce petit mensonge rendra votre position plus convenable. Encore
+une fois, si cela vous pla&icirc;t, Fleur-de-Marie, vous pourrez r&eacute;aliser
+votre r&ecirc;ve de tant&ocirc;t. D&egrave;s que vous serez habill&eacute;e en petite fermi&egrave;re,
+ajouta-t-il en souriant, nous vous m&egrave;nerons voir votre future favorite,
+Musette, jolie g&eacute;nisse blanche qui n'attend plus que le collier que vous
+lui avez promis. Nous irons aussi donner un coup d'&oelig;il &agrave; vos amis les
+pigeons, et puis &agrave; la laiterie; nous parcourrons enfin toute la ferme:
+je tiens &agrave; remplir ma promesse.</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie joignit les mains avec force. La surprise, la joie, la
+reconnaissance, le respect se peignirent sur sa ravissante figure; ses
+yeux se noy&egrave;rent de larmes, elle s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Rodolphe, vous &ecirc;tes donc un ange du bon Dieu, que vous faites
+tant de bien aux malheureux sans les conna&icirc;tre, et que vous les d&eacute;livrez
+de la honte et de la mis&egrave;re!!!</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre enfant, r&eacute;pondit Rodolphe avec un sourire de m&eacute;lancolie
+profonde et d'ineffable bont&eacute;, quoique bien jeune, j'ai dans ma vie d&eacute;j&agrave;
+souffert; cela vous explique ma compassion pour ceux qui souffrent.
+Fleur-de-Marie, ou plut&ocirc;t Marie, allez avec M<sup>me</sup> Georges. Oui, Marie,
+gardez d&eacute;sormais ce nom, doux et joli comme vous! Avant mon d&eacute;part, nous
+causerons ensemble, et je vous quitterai bien heureux de vous savoir
+heureuse.</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie ne r&eacute;pondit rien, s'approcha de Rodolphe, fl&eacute;chit &agrave; demi
+les genoux, et prit sa main et la porta respectueusement &agrave; ses l&egrave;vres
+avec un mouvement rempli de gr&acirc;ce et de modestie.</p>
+
+<p>Puis elle suivit M<sup>me</sup> Georges, qui la contemplait avec un int&eacute;r&ecirc;t
+profond.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#table">XIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Murph et Rodolphe.</a></h3>
+
+
+<p>Rodolphe se dirigea vers la cour de la ferme et y trouva l'homme de
+grande taille qui, la veille, d&eacute;guis&eacute; en charbonnier, &eacute;tait venu
+l'avertir de l'arriv&eacute;e de Tom et de Sarah.</p>
+
+<p>Murph, tel est le nom de ce personnage, avait cinquante ans environ;
+quelques m&egrave;ches blanches argentaient deux petites touffes de cheveux
+d'un blond vif qui frisaient de chaque c&ocirc;t&eacute; de son cr&acirc;ne presque
+enti&egrave;rement chauve: son visage large, color&eacute;, &eacute;tait compl&egrave;tement ras&eacute;,
+sauf des favoris tr&egrave;s-courts, d'un blond ardent, qui ne d&eacute;passaient pas
+le niveau de l'oreille, et s'arrondissaient en croissant sur ses joues
+rebondies. Malgr&eacute; son &acirc;ge et son embonpoint, Murph &eacute;tait alerte et
+robuste. Sa physionomie, quoique flegmatique, &eacute;tait &agrave; la fois
+bienveillante et r&eacute;solue; il portait une cravate blanche, un grand gilet
+et un long habit noir &agrave; larges basques sa culotte, d'un gris verd&acirc;tre,
+&eacute;tait de m&ecirc;me &eacute;toffe que ses gu&ecirc;tres &agrave; boutons de nacre, ne rejoignant
+pas tout &agrave; fait ses jarreti&egrave;res. Elles laissaient apercevoir ses bas de
+voyage, en laine &eacute;crue.</p>
+
+<p>L'habillement et la m&acirc;le tournure de Murph rappelaient le type parfait
+de ce que les Anglais appellent le gentilhomme fermier. H&acirc;tons-nous
+d'ajouter que Murph &eacute;tait Anglais gentilhomme (squire), mais non
+fermier.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; Rodolphe entra dans la cour, Murph remettait dans la poche
+d'une petite cal&egrave;che de voyage une paire de pistolets qu'il venait de
+soigneusement essuyer.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; qui diable en as-tu avec tes pistolets? lui dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Cela me regarde, monseigneur, dit Murph en descendant du marchepied.
+Faites vos affaires, je fais les miennes.</p>
+
+<p>&mdash;Pour quelle heure as-tu command&eacute; les chevaux?</p>
+
+<p>&mdash;Selon vos ordres, &agrave; la nuit tombante.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es arriv&eacute; ce matin?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; huit heures. M<sup>me</sup> Georges a eu le loisir de tout pr&eacute;parer.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as de l'humeur... Est-ce que tu n'es pas content de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le suis que trop, monseigneur... que trop. Un jour ou l'autre...
+enfin, le danger... c'est votre vie.</p>
+
+<p>&mdash;Il te sied bien de parler! Si je te laissais faire, il n'y aurait de
+p&eacute;ril que pour toi et...</p>
+
+<p>&mdash;Et quand vous feriez le bien sans risquer votre vie, o&ugrave; serait le
+grand mal, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; serait le grand plaisir, ma&icirc;tre Murph?</p>
+
+<p>&mdash;Vous, dit le squire en haussant les &eacute;paules, vous dans de pareilles
+tavernes!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que vous voil&agrave; bien, vous autres John Bull, avec vos scrupules
+aristocratiques! croyant les grands seigneurs d'une essence sup&eacute;rieure &agrave;
+la v&ocirc;tre, pauvres moutons, fiers de vos bouchers!!!</p>
+
+<p>&mdash;Si vous &eacute;tiez anglais, monseigneur, vous comprendriez cela... on
+honore qui honore. D'ailleurs, je serais Turc, Chinois ou Am&eacute;ricain, que
+je trouverais encore que vous avez eu tort de vous exposer ainsi. Hier
+soir, dans cette abominable rue de la Cit&eacute;, en allant pour d&eacute;terrer avec
+vous ce Bras-Rouge, que l'enfer confonde! il m'a fallu la crainte de
+vous irriter, de vous d&eacute;sob&eacute;ir, pour m'emp&ecirc;cher d'aller vous secourir
+dans votre lutte contre le bandit que vous avez trouv&eacute; dans l'all&eacute;e de
+ce bouge.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire, monsieur Murph, que vous doutez de ma force et de mon
+courage!</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement vous m'avez cent fois mis &agrave; m&ecirc;me de ne douter ni de
+l'un ni de l'autre. Gr&acirc;ce &agrave; Dieu, Crabb de Ramsgate vous a appris &agrave;
+boxer; Lacour de Paris<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a> vous a enseign&eacute; la canne, le chausson, et par
+curiosit&eacute; l'argot; le fameux Bertrand vous a appris l'escrime, et dans
+vos essais contre ces professeurs vous avez eu souvent l'avantage. Vous
+tuez les hirondelles au vol avec un pistolet de munition, vous avez des
+muscles d'acier; quoique svelte et mince, vous me battriez aussi
+facilement qu'un cheval de course battrait un cheval de brasseur... Cela
+est vrai.</p>
+
+<p>Rodolphe avait complaisamment &eacute;cout&eacute; cette &eacute;num&eacute;ration de ses qualit&eacute;s
+de gladiateur; il reprit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors que crains-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je maintiens, monseigneur, qu'il n'est pas convenable que vous pr&ecirc;tiez
+le collet au premier goujat venu. Je ne vous dis pas cela &agrave; cause de
+l'inconv&eacute;nient qu'il y a pour un honorable gentilhomme de ma
+connaissance &agrave; se noircir la figure avec du charbon et &agrave; avoir l'air
+d'un diable: malgr&eacute; mes cheveux gris, mon embonpoint et ma gravit&eacute;, je
+me d&eacute;guiserais en danseur de corde, si cela pouvait vous servir; mais
+j'en suis pour ce que j'ai dit.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je le sais bien, vieux Murph, lorsqu'une id&eacute;e est riv&eacute;e sous ton
+cr&acirc;ne de fer, lorsque le d&eacute;vouement est implant&eacute; dans ton ferme et
+vaillant c&oelig;ur, le d&eacute;mon userait ses dents et ses ongles &agrave; les en
+retirer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me flattez, monseigneur, vous m&eacute;ditez quelque...</p>
+
+<p>&mdash;Ne te g&ecirc;ne pas.</p>
+
+<p>&mdash;Quelque folie, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre Murph, tu prends mal ton temps pour me sermonner.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis dans un de mes meilleurs moments d'orgueil et de bonheur... je
+suis ici...</p>
+
+<p>&mdash;Dans un endroit o&ugrave; vous avez fait du bien?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un lieu de refuge contre tes hom&eacute;lies, c'est mon Temple-Bar...</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi, o&ugrave; diable voulez-vous que je vous prenne,
+monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Ma&icirc;tre Murph, vous me flattez, vous voulez m'emp&ecirc;cher de faire quelque
+folie.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, il y a des folies pour lesquelles je suis indulgent.</p>
+
+<p>&mdash;Les folies d'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, car, apr&egrave;s tout, avec pr&egrave;s de deux millions de revenu...</p>
+
+<p>&mdash;On est souvent bien g&ecirc;n&eacute;, mon pauvre Murph.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; qui le dites-vous, monseigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant il y a des plaisirs si vifs, si purs, si profonds, qui
+co&ucirc;tent si peu! Qu'y a-t-il de comparable &agrave; ce que j'ai &eacute;prouv&eacute; tout &agrave;
+l'heure, lorsque cette malheureuse cr&eacute;ature s'est vue en s&ucirc;ret&eacute; ici, et
+que dans sa reconnaissance elle m'a bais&eacute; la main? Ce n'est pas tout:
+mon bonheur a un long avenir: demain, apr&egrave;s-demain, pendant bien des
+jours, enfin, je pourrai songer avec d&eacute;lices &agrave; ce qu'&eacute;prouvera cette
+pauvre enfant en se r&eacute;veillant dans cette tranquille retraite, aupr&egrave;s de
+cette excellente M<sup>me</sup> Georges, qui l'aimera tendrement; car le malheur
+est sympathique au malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour M<sup>me</sup> Georges, jamais bienfaits n'ont &eacute;t&eacute; mieux plac&eacute;s. Noble,
+courageuse femme!... un ange de vertu, un ange! Je m'&eacute;meus rarement, et
+je me suis &eacute;mu aux malheurs de M<sup>me</sup> Georges... Mais votre nouvelle
+prot&eacute;g&eacute;e!... Tenez, ne parlons pas de cela, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, Murph?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, vous faites ce que bon vous semble.</p>
+
+<p>&mdash;Je fais ce qui est juste, dit Rodolphe avec une nuance d'impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui est juste... selon vous.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui est juste devant Dieu et devant ma conscience, reprit
+s&eacute;v&egrave;rement Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, monseigneur, nous ne nous entendrons pas. Je vous le r&eacute;p&egrave;te, ne
+parlons plus de cela.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je vous ordonne de parler! s'&eacute;cria imp&eacute;rieusement Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me suis jamais expos&eacute; &agrave; ce que monseigneur m'ordonn&acirc;t de me
+taire: j'esp&egrave;re qu'il ne m'ordonnera pas de parler, r&eacute;pondit fi&egrave;rement
+Murph.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Murph!!! s'&eacute;cria Rodolphe avec un accent d'irritation
+croissante.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous le savez, monsieur, je n'aime pas les r&eacute;ticences.</p>
+
+<p>&mdash;Il me convient d'avoir des r&eacute;ticences, dit brusquement Murph.</p>
+
+<p>&mdash;Apprenez, monsieur, que si je descends avec vous jusqu'&agrave; la
+familiarit&eacute;, c'est &agrave; condition que vous vous &eacute;l&egrave;verez jusqu'&agrave; la
+franchise.</p>
+
+<p>Il est impossible de peindre la hauteur souveraine de la physionomie de
+Rodolphe en pronon&ccedil;ant ces derni&egrave;res paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, j'ai cinquante ans, je suis gentilhomme; vous ne devez
+pas me parler ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous!</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous!</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, il est indigne de forcer un homme de c&oelig;ur &agrave; se souvenir
+des services qu'il a rendus.</p>
+
+<p>&mdash;Tes services? Est-ce que je ne les paye pas de toutes fa&ccedil;ons?</p>
+
+<p>Il faut le dire, Rodolphe n'avait pas attach&eacute; &agrave; ces mots cruels un sens
+humiliant qui pla&ccedil;&acirc;t Murph dans la position d'un mercenaire;
+malheureusement celui-ci les interpr&eacute;ta de la sorte. Il devint pourpre
+de honte, porta ses deux poings crisp&eacute;s &agrave; son front chauve avec une
+expression de douloureuse indignation; puis tout &agrave; coup, par un
+revirement subit, jetant les yeux sur Rodolphe, dont la noble figure
+&eacute;tait alors contract&eacute;e, enlaidie par la violence d'un d&eacute;dain farouche,
+Murph &eacute;touffa un soupir, regarda le jeune homme avec une sorte de tendre
+commis&eacute;ration, et lui dit d'une voix &eacute;mue:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, revenez &agrave; vous, vous n'&ecirc;tes pas raisonnable.</p>
+
+<p>Ces mots mirent le comble &agrave; l'irritation de Rodolphe; son regard brilla
+d'un &eacute;clat sauvage; ses l&egrave;vres blanchirent, et, s'avan&ccedil;ant vers Murph
+avec un geste de menace, il s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Oses-tu bien...!</p>
+
+<p>Murph se recula, et dit vivement, comme malgr&eacute; lui:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, monseigneur, SOUVENEZ-VOUS DU 13 JANVIER!</p>
+
+<p>Ces mots produisirent un effet magique sur Rodolphe. Son visage, crisp&eacute;
+par la col&egrave;re, se d&eacute;tendit.</p>
+
+<p>Il regarda fixement Murph, baissa la t&ecirc;te; puis, apr&egrave;s un moment de
+silence, il murmura d'une voix alt&eacute;r&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, vous &ecirc;tes cruel... Je croyais pourtant!... Et vous
+encore!... Vous!...</p>
+
+<p>Rodolphe ne put achever, sa voix s'&eacute;teignit; il tomba sur un banc de
+pierre et cacha sa t&ecirc;te dans ses deux mains.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, s'&eacute;cria Murph d&eacute;sol&eacute;, mon bon seigneur, pardonnez-moi,
+pardonnez &agrave; votre vieux et fid&egrave;le Murph! Ce n'est que pouss&eacute; &agrave; bout, et
+craignant, h&eacute;las! non pour moi, mais pour vous, les suites de votre
+emportement, que j'ai dit cela... Je l'ai dit sans col&egrave;re, sans
+reproche, je l'ai dit malgr&eacute; moi et avec compassion. Monseigneur, j'ai
+eu tort d'&ecirc;tre susceptible... Mon Dieu! qui doit conna&icirc;tre votre
+caract&egrave;re, si ce n'est moi, moi qui ne vous ai pas quitt&eacute; depuis votre
+enfance! De gr&acirc;ce, dites que vous me pardonnez de vous avoir rappel&eacute; ce
+jour funeste... H&eacute;las que d'expiations n'avez-vous pas...</p>
+
+<p>Rodolphe releva la t&ecirc;te; il &eacute;tait tr&egrave;s-p&acirc;le. Il dit &agrave; son compagnon
+d'une voix douce et triste:</p>
+
+<p>&mdash;Assez, assez, mon vieil ami, je te remercie d'avoir &eacute;teint d'un mot ce
+fatal emportement; je ne te fais pas d'excuses, moi, des duret&eacute;s que
+j'ai dites; tu sais bien qu'il y a loin du c&oelig;ur aux l&egrave;vres, comme
+disent les bonnes gens de chez nous. J'&eacute;tais fou, ne parlons plus de
+cela.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! maintenant vous voil&agrave; triste pour longtemps... Suis-je assez
+malheureux!... Je ne d&eacute;sire rien tant que de vous voir sortir de votre
+humeur sombre et je vous y replonge par ma sotte susceptibilit&eacute;.
+Mordieu! &agrave; quoi sert d'&ecirc;tre honn&ecirc;te homme et d'avoir des cheveux gris,
+si ce n'est &agrave; endurer patiemment mes reproches qu'on ne m&eacute;rite pas!</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, reprit Murph avec une exaltation comique, car elle
+contrastait avec son flegme habituel, mais non, il faut sans doute qu'on
+me flatte &agrave; la journ&eacute;e, qu'on me dise: &laquo;Monsieur Murph, vous &ecirc;tes le
+mod&egrave;le des serviteurs; Monsieur Murph, il n'y a pas de fid&eacute;lit&eacute; pareille
+&agrave; la v&ocirc;tre; monsieur Murph, vous &ecirc;tes un homme admirable; monsieur
+Murph! diable, peste! oh! oh! qu'il est beau, monsieur Murph! brave
+Murph!&raquo; Allons, vieux perroquet, fais donc gratter ta t&ecirc;te grise!!!</p>
+
+<p>Puis, se ressouvenant des affectueuses paroles que Rodolphe lui avait
+dites au commencement de la conversation, il s'&eacute;cria avec un
+redoublement de violence grotesque:</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est qu'il m'avait appel&eacute; son bon, son vieux, son fid&egrave;le
+Murph!... Et moi qui vais comme un rustre, pour une boutade
+involontaire! &agrave; mon &acirc;ge... Mordieu!... c'est &agrave; s'arracher les cheveux.</p>
+
+<p>Et le digne gentilhomme porta ses deux mains &agrave; ses tempes.</p>
+
+<p>Ces mots et ce geste &eacute;taient chez lui le signe du d&eacute;sespoir arriv&eacute; &agrave; son
+paroxysme. Malheureusement ou heureusement pour Murph, il &eacute;tait presque
+compl&egrave;tement chauve, ce qui rendait cette manifestation capillaire
+tr&egrave;s-inoffensive, et cela &agrave; son grand et sinc&egrave;re regret; car lorsque
+l'action succ&eacute;dait &agrave; la parole, c'est-&agrave;-dire lorsque ses doigts crisp&eacute;s
+ne rencontraient que la surface de son cr&acirc;ne, luisante et polie comme du
+marbre, le digne squire &eacute;tait confus et honteux de sa pr&eacute;somption, il se
+regardait comme un h&acirc;bleur, comme un fanfaron. H&acirc;tons-nous de dire, pour
+disculper Murph de tout soup&ccedil;on de forfanterie, qu'il avait poss&eacute;d&eacute; la
+chevelure la plus &eacute;paisse, la plus dor&eacute;e qui e&ucirc;t jamais orn&eacute; le cr&acirc;ne
+d'un gentilhomme du Yorkshire.</p>
+
+<p>Ordinairement le d&eacute;sappointement de Murph &agrave; l'endroit de sa chevelure
+amusait beaucoup Rodolphe; mais ses pens&eacute;es &eacute;taient alors graves,
+douloureuses. Pourtant, ne voulant pas augmenter les regrets de son
+compagnon, il lui dit en souriant avec douceur:</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute-moi, bon Murph: tu paraissais louer sans r&eacute;serve le bien que
+j'ai fait &agrave; M<sup>me</sup> Georges...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Et t'&eacute;tonner de mon int&eacute;r&ecirc;t pour cette pauvre fille perdue?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, de gr&acirc;ce... j'ai eu tort... j'ai eu tort...</p>
+
+<p>&mdash;Non... Je le con&ccedil;ois, les apparences ont pu te tromper... Seulement,
+comme tu connais ma vie... comme tu m'aides avec autant de fid&eacute;lit&eacute; que
+de courage dans la t&acirc;che que j'ai entreprise... il est de ton devoir ou,
+si tu l'aimes mieux, de ma reconnaissance, de te convaincre que je
+n'agis pas l&eacute;g&egrave;rement...</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Tu connais mes id&eacute;es au sujet du bien que l'homme peut faire. Secourir
+d'honorables infortunes qui se plaignent, c'est bien. S'enqu&eacute;rir de ceux
+qui luttent avec honneur, avec &eacute;nergie, et leur venir en aide,
+quelquefois &agrave; leur insu... pr&eacute;venir &agrave; temps la mis&egrave;re ou la tentation,
+qui m&egrave;nent au crime... c'est mieux. R&eacute;habiliter &agrave; leurs propres yeux,
+rendre tout &agrave; fait honn&ecirc;tes et bons ceux qui ont conserv&eacute; purs quelques
+g&eacute;n&eacute;reux sentiments au milieu du m&eacute;pris qui les fl&eacute;trit, de la mis&egrave;re
+qui les ronge, de la corruption qui les entoure, et pour cela braver,
+soi, le contact de cette mis&egrave;re, de cette corruption, de cette fange...
+c'est mieux encore. Poursuivre d'une haine vigoureuse, d'une vengeance
+implacable, le vice, l'infamie, le crime, qu'ils rampent dans la boue ou
+qu'ils tr&ocirc;nent sur la soie, c'est justice... Mais secourir aveugl&eacute;ment
+une mis&egrave;re m&eacute;rit&eacute;e, mais d&eacute;grader l'aum&ocirc;ne et la piti&eacute;, mais prostituer
+ces chastes et pieuses consolatrices de mon &acirc;me bless&eacute;e... les
+prostituer &agrave; des &ecirc;tres indignes, inf&acirc;mes, cela serait horrible, impie,
+sacril&egrave;ge. Ce serait faire douter de Dieu. Et celui qui donne doit y
+faire croire.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je n'ai pas voulu dire que vous aviez indignement plac&eacute;
+vos bienfaits.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un mot, mon vieil ami. M<sup>me</sup> Georges et la pauvre fille que je
+lui ai confi&eacute;e sont parties des deux points extr&ecirc;mes pour tomber dans un
+ab&icirc;me commun... le malheur. L'une, heureuse, riche, aim&eacute;e, honor&eacute;e,
+dou&eacute;e de toutes les vertus, a vu son existence fl&eacute;trie, bris&eacute;e, an&eacute;antie
+par le sc&eacute;l&eacute;rat hypocrite auquel d'aveugles parents l'avaient mari&eacute;e...
+Je le dis avec joie, sans moi la malheureuse femme expirait de mis&egrave;re et
+de besoin; car la honte l'emp&ecirc;chait de s'adresser &agrave; personne.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur, lorsque nous sommes arriv&eacute;s dans cette mansarde,
+quelle effroyable pauvret&eacute;! C'&eacute;tait affreux... affreux!... Et lorsque
+apr&egrave;s sa longue maladie elle s'est pour ainsi dire r&eacute;veill&eacute;e ici, dans
+cette maison si calme, quelle surprise! quelle reconnaissance! Vous avez
+raison, monseigneur, voir secourir de telles infortunes, cela fait
+croire &agrave; Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est honorer Dieu que de les secourir; je le reconnais, rien n'est
+plus c&eacute;leste que la vertu sereine et r&eacute;fl&eacute;chie, rien n'est plus
+respectable qu'une femme comme M<sup>me</sup> Georges, qui, &eacute;lev&eacute;e par une m&egrave;re
+pieuse et bonne dans une intelligente observance de tous les devoirs,
+n'y a jamais failli... jamais! et a vaillamment travers&eacute; les plus
+effroyables &eacute;preuves. Mais n'est-ce pas aussi honorer Dieu, dans ce
+qu'il a de plus divin, que de retirer de la fange une de ces rares
+natures qu'il s'est complu &agrave; douer?... Ne m&eacute;rite-t-elle pas aussi piti&eacute;,
+int&eacute;r&ecirc;t, respect... oui, respect, la malheureuse enfant qui, abandonn&eacute;e
+&agrave; son seul instinct; qui, tortur&eacute;e, emprisonn&eacute;e, avilie, souill&eacute;e, a
+saintement conserv&eacute;, au fond de son c&oelig;ur, les nobles germes que Dieu y
+avait sem&eacute;s? Si tu l'avais entendue, cette pauvre cr&eacute;ature, au premier
+mot d'int&eacute;r&ecirc;t que je lui ai dit, &agrave; la premi&egrave;re parole honn&ecirc;te et amie
+qu'elle ait entendue, comme les plus charmants instincts, les go&ucirc;ts les
+plus purs, les pens&eacute;es les plus d&eacute;licates, les plus po&eacute;tiques, se sont
+&eacute;veill&eacute;s en foule dans son &acirc;me ing&eacute;nue, de m&ecirc;me qu'au printemps les
+mille fleurs sauvages des prairies &eacute;closent au moindre rayon de
+soleil... sans le savoir! Dans cet entretien d'une heure avec un pauvre
+ouvrier, j'ai d&eacute;couvert dans Fleur-de-Marie des tr&eacute;sors de bont&eacute;, de
+gr&acirc;ce, de sagesse, oui, de sagesse, mon vieux Murph. Un sourire m'est
+venu aux l&egrave;vres et une larme m'est venue aux yeux, lorsque dans son
+gentil babil, rempli de raison, elle m'a prouv&eacute; que je devais &eacute;conomiser
+quarante sous par jour, pour &ecirc;tre au-dessus des besoins et des mauvaises
+tentations. Pauvre petite, elle disait cela d'un ton si s&eacute;rieux, si
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute;! elle &eacute;prouvait une si douce satisfaction &agrave; me donner un sage
+conseil, une si douce joie &agrave; m'entendre promettre que je le suivrais!...
+J'&eacute;tais &eacute;mu... oh! &eacute;mu jusqu'aux larmes, je te l'ai dit... Et l'on
+m'accuse d'&ecirc;tre blas&eacute;, dur, inflexible... Oh! non, non, gr&acirc;ce &agrave; Dieu!
+quelquefois je sens encore mon c&oelig;ur battre ardent et g&eacute;n&eacute;reux... Mais
+toi-m&ecirc;me tu es attendri, mon vieil ami... Allons, Fleur-de-Marie ne sera
+pas jalouse de M<sup>me</sup> Georges, tu t'int&eacute;resses aussi &agrave; son sort.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, monseigneur... Ce trait de vous faire &eacute;conomiser quarante
+sous par jour... vous croyant ouvrier... au lieu de vous engager &agrave; faire
+de la d&eacute;pense pour elle... oui, ce trait-l&agrave; me touche plus qu'il ne
+devrait peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand je songe que cette enfant a une m&egrave;re riche, honor&eacute;e, dit-on,
+qui l'a indignement abandonn&eacute;e... Oh! si cela est... je le saurai, je
+l'esp&egrave;re... et je te dirai comment. Oh! si cela est! malheur... malheur
+&agrave; cette femme! elle aura une terrible expiation &agrave; subir... Murph,
+Murph... jamais je ne me suis senti des &eacute;lans de haine plus implacable
+qu'en songeant &agrave; cette femme que je ne connais pas. Tu le sais, Murph...
+tu le sais... certaines vengeances me sont bien ch&egrave;res... certaines
+souffrances bien pr&eacute;cieuses... j'ai bien soif de certaines larmes!</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! monseigneur, dit Murph, afflig&eacute; de l'expression d'infernale
+m&eacute;chancet&eacute; qui se peignait sur les traits de Rodolphe en parlant ainsi,
+je le sais, ceux qui m&eacute;ritent int&eacute;r&ecirc;t et compassion ont souvent dit de
+vous: &laquo;C'est donc un bon ange!&raquo; Ceux qui m&eacute;ritent m&eacute;pris et haine se
+sont &eacute;cri&eacute;s, en vous maudissant, dans leur d&eacute;sespoir: &laquo;C'est donc le
+d&eacute;mon!...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, voici M<sup>me</sup> Georges et Marie... Fais tout pr&eacute;parer pour notre
+d&eacute;part; il faut &ecirc;tre &agrave; Paris de bonne heure.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#table">XIV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Les adieux.</a></h3>
+
+
+<p>Marie (d&eacute;sormais nous donnerons ce nom &agrave; la Goualeuse), gr&acirc;ce aux soins
+de M<sup>me</sup> Georges, n'&eacute;tait plus reconnaissable.</p>
+
+<p>Un joli bonnet rond &agrave; la paysanne et deux &eacute;pais bandeaux de cheveux
+blonds encadraient la figure virginale de la jeune fille. Un ample fichu
+de mousseline blanche se croisait sur son sein et disparaissait &agrave; demi
+sous la haute bavette carr&eacute;e d'un petit tablier de taffetas changeant,
+dont les reflets bleus et roses miroitaient sur le fond sombre d'une
+robe carm&eacute;lite qui semblait avoir &eacute;t&eacute; faite pour Marie.</p>
+
+<p>Sa physionomie &eacute;tait profond&eacute;ment recueillie; certaines f&eacute;licit&eacute;s
+jettent l'&acirc;me dans une ineffable tristesse, dans une sainte m&eacute;lancolie.</p>
+
+<p>Rodolphe ne fut pas surpris de la gravit&eacute; de Marie, il s'y attendait.
+Joyeuse et babillarde, il aurait eu d'elle une id&eacute;e moins &eacute;lev&eacute;e.</p>
+
+<p>Avec un tact parfait, il ne lui fit pas le moindre compliment sur sa
+beaut&eacute;, qui brillait pourtant ainsi du plus pur &eacute;clat.</p>
+
+<p>Rodolphe sentait qu'il y avait quelque chose de solennel, d'auguste,
+dans cette esp&egrave;ce de r&eacute;demption d'une &acirc;me arrach&eacute;e au vice.</p>
+
+<p>On voyait sur les traits s&eacute;rieux et r&eacute;sign&eacute;s de M<sup>me</sup> Georges la trace de
+longues souffrances, de profonds chagrins; elle regardait Marie avec une
+mansu&eacute;tude, une compassion presque maternelle, tant la gr&acirc;ce et la
+douceur de cette jeune fille &eacute;taient sympathiques.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; mon enfant... qui vient vous remercier de vos bont&eacute;s, monsieur
+Rodolphe, dit M<sup>me</sup> Georges en pr&eacute;sentant Marie &agrave; Rodolphe.</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots de &laquo;mon enfant&raquo;, la Goualeuse tourna lentement ses grands
+yeux vers sa protectrice et la contempla pendant quelques moments avec
+une expression de reconnaissance inexprimable.</p>
+
+<p>&mdash;Merci pour Marie, ma ch&egrave;re madame Georges; elle est digne de ce tendre
+int&eacute;r&ecirc;t... et elle le m&eacute;ritera toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Rodolphe, dit Marie d'une voix tremblante, vous comprenez...
+n'est-ce pas, que je ne trouve rien &agrave; vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Votre &eacute;motion me dit tout, Marie...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! elle sent combien le bonheur qui lui arrive est providentiel, dit
+M<sup>me</sup> Georges attendrie. Son premier mouvement, en entrant dans ma
+chambre, a &eacute;t&eacute; de se jeter &agrave; genoux devant mon crucifix.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que maintenant gr&acirc;ce &agrave; vous, monsieur Rodolphe... j'ose
+prier..., dit Marie en regardant son ami.</p>
+
+<p>Murph se retourna brusquement: son flegme d'Anglais, sa dignit&eacute; de
+squire, ne lui permettaient pas de laisser voir &agrave; quel point le
+touchaient les simples paroles de Marie.</p>
+
+<p>Rodolphe dit &agrave; la jeune fille:</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, j'aurais &agrave; causer avec M<sup>me</sup> Georges... Mon ami Murph vous
+conduira dans la ferme... et vous fera faire connaissance avec vos
+futurs prot&eacute;g&eacute;s... Nous vous rejoindrons tout &agrave; l'heure... Eh bien!
+Murph... Murph, tu ne m'entends pas?...</p>
+
+<p>Le bon gentilhomme tournait alors le dos et feignait de se moucher avec
+un bruit, un retentissement formidables; il remit son mouchoir dans sa
+poche, enfon&ccedil;a son chapeau sur ses yeux et, se retournant &agrave; demi, il
+offrit son bras &agrave; Marie.</p>
+
+<p>Murph avait si habilement man&oelig;uvr&eacute; que ni Rodolphe ni M<sup>me</sup> Georges ne
+purent apercevoir son visage. Prenant le bras de la jeune fille, il se
+dirigea rapidement vers les b&acirc;timents de la ferme, en marchant si vite
+que, pour le suivre, la Goualeuse fut oblig&eacute;e de courir, comme elle
+courait dans son enfance apr&egrave;s la Chouette.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! madame Georges, que pensez-vous de Marie? dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Rodolphe, je vous l'ai dit: &agrave; peine entr&eacute;e dans ma chambre...
+voyant mon christ, elle a couru s'agenouiller... Il m'est impossible de
+vous exprimer tout ce qu'il y a de spontan&eacute;, de naturellement religieux
+dans ce mouvement. J'ai compris &agrave; l'instant que son &acirc;me n'&eacute;tait pas
+d&eacute;grad&eacute;e. Et puis, monsieur Rodolphe, l'expression de sa reconnaissance
+pour vous n'a rien d'exag&eacute;r&eacute;, d'emphatique; elle n'en est que plus
+sinc&egrave;re. Encore un mot qui vous prouvera combien l'instinct religieux
+est puissant en elle; je lui ai dit: &laquo;Vous avez d&ucirc; &ecirc;tre bien &eacute;tonn&eacute;e,
+bien heureuse, lorsque M. Rodolphe vous a annonc&eacute; que vous resteriez ici
+d&eacute;sormais?... Quelle profonde impression cela a d&ucirc; vous causer!...
+&laquo;&mdash;Oh! oui, m'a-t-elle r&eacute;pondu; quand M. Rodolphe m'a dit cela, alors je
+ne sais ce qui s'est pass&eacute; en moi tout &agrave; coup; mais j'ai &eacute;prouv&eacute;
+l'esp&egrave;ce de bonheur pieux, de saint respect que j'&eacute;prouvais lorsque
+j'entrais dans une &eacute;glise... quand je pouvais y entrer, a-t-elle ajout&eacute;,
+car vous savez, madame...&raquo; Je ne l'ai pas laiss&eacute;e achever en voyant sa
+figure se couvrir de honte.&mdash;Je sais, mon enfant... et je vous
+appellerai toujours mon enfant... si vous le voulez bien... je sais que
+vous avez beaucoup souffert: mais Dieu b&eacute;nit ceux qui l'aiment et ceux
+qui le craignent... ceux qui ont &eacute;t&eacute; malheureux et ceux qui se
+repentent...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ma bonne madame Georges, je suis doublement content de ce que
+j'ai fait. Cette pauvre fille vous int&eacute;ressera... Vous n'aurez qu'&agrave;
+semer pour recueillir; vous avez devin&eacute; juste, ses instincts sont
+excellents.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui m'a encore touch&eacute;e, monsieur Rodolphe, c'est qu'elle ne s'est
+pas permis la moindre question sur vous, quoique sa curiosit&eacute; d&ucirc;t &ecirc;tre
+bien excit&eacute;e. Frapp&eacute;e de cette r&eacute;serve pleine de d&eacute;licatesse, je voulus
+savoir si elle en avait la conscience. Je lui dis:&mdash;Vous devez &ecirc;tre bien
+curieuse de savoir quel est votre myst&eacute;rieux bienfaiteur? &laquo;&mdash;Je le
+sais... me r&eacute;pondit-elle avec une na&iuml;vet&eacute; charmante, il s'appelle mon
+bienfaiteur.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc vous l'aimerez? Excellente femme, sa compagnie vous sera
+douce... Elle occupera du moins votre c&oelig;ur...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je m'occuperai d'elle comme je me serais occup&eacute;e de <i>lui</i>, dit
+M<sup>me</sup> Georges d'une voix d&eacute;chirante.</p>
+
+<p>Rodolphe lui prit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, ne vous d&eacute;couragez pas encore... Si nos recherches ont
+&eacute;t&eacute; vaines jusqu'ici, peut-&ecirc;tre un jour...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Georges secoua tristement la t&ecirc;te et dit am&egrave;rement:</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre fils aurait vingt ans maintenant...</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc qu'il a cet &acirc;ge.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu vous entende et vous exauce, monsieur Rodolphe!</p>
+
+<p>&mdash;Il m'exaucera... je l'esp&egrave;re bien... Hier j'&eacute;tais all&eacute; (mais en vain)
+chercher un certain dr&ocirc;le surnomm&eacute; Bras-Rouge, qui pouvait peut-&ecirc;tre,
+m'avait-on dit, me renseigner sur votre fils. En descendant de chez
+Bras-Rouge, &agrave; la suite d'une rixe, j'ai rencontr&eacute; cette malheureuse
+enfant...</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! tant mieux!... au moins votre bonne r&eacute;solution pour moi vous a
+mis sur la voie d'une nouvelle infortune, monsieur Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis longtemps d'ailleurs je voulais explorer ces classes
+mis&eacute;rables... presque certain qu'il y avait l&agrave; aussi quelques &acirc;mes &agrave;
+enlever au vieux Satan, que je m'amuse &agrave; contrecarrer souvent, ajouta
+Rodolphe en souriant, et &agrave; qui je d&eacute;robe quelquefois ses meilleurs
+morceaux. Puis il reprit d'un ton plus s&eacute;rieux: Vous n'avez aucune
+nouvelle de Rochefort?</p>
+
+<p>&mdash;Aucune, dit M<sup>me</sup> Georges &agrave; voix basse en tressaillant.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux! ce monstre aura trouv&eacute; la mort dans les bancs de vase en
+cherchant &agrave; s'&eacute;vader. Son signalement est assez r&eacute;pandu; c'est un
+sc&eacute;l&eacute;rat assez redoutable pour qu'on ait mis toute l'activit&eacute; possible &agrave;
+le d&eacute;couvrir; et, depuis six mois environ qu'il est sorti du ba...</p>
+
+<p>Rodolphe s'arr&ecirc;ta au moment de prononcer ce terrible mot.</p>
+
+<p>&mdash;Du bagne! oh! dites-le... du bagne! s'&eacute;cria la malheureuse femme avec
+horreur et d'une voix presque &eacute;gar&eacute;e. Le p&egrave;re de mon fils!... Ah! si ce
+malheureux enfant vit encore... si, comme moi, il n'a pas chang&eacute; de nom,
+quelle honte! Et cela n'est rien encore... Son p&egrave;re a peut-&ecirc;tre tenu son
+horrible promesse. Ah! monsieur Rodolphe, pardonnez-moi; mais, malgr&eacute;
+vos bienfaits, je suis encore bien malheureuse!</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre femme, calmez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Quelquefois il me prend d'horribles frayeurs. Je me figure que mon
+mari s'est &eacute;chapp&eacute; sain et sauf de Rochefort; qu'il me cherche pour me
+tuer comme il a peut-&ecirc;tre tu&eacute; notre enfant. Car enfin, qu'en a-t-il
+fait? qu'en a-t-il fait?</p>
+
+<p>&mdash;Ce myst&egrave;re est le tombeau de mon esprit, dit Rodolphe d'un air pensif.
+Dans quel int&eacute;r&ecirc;t ce mis&eacute;rable a-t-il emport&eacute; votre fils, lorsqu'il y a
+quinze ans, m'avez-vous dit, il a tent&eacute; de passer en pays &eacute;tranger? Un
+enfant de cet &acirc;ge ne pouvait qu'embarrasser sa fuite.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! monsieur Rodolphe, lorsque mon mari (la malheureuse frissonna
+en pronon&ccedil;ant ce mot), arr&ecirc;t&eacute; sur la fronti&egrave;re, a &eacute;t&eacute; ramen&eacute; &agrave; Paris et
+jet&eacute; dans la prison o&ugrave; l'on m'a permis de p&eacute;n&eacute;trer, ne m'a-t-il pas dit
+ces horribles paroles: &laquo;J'ai emport&eacute; ton enfant parce que tu l'aimes, et
+que c'est un moyen de te forcer de m'envoyer de l'argent, dont il
+profitera ou ne profitera pas... &ccedil;a me regarde. Qu'il vive ou qu'il
+meure, peu t'importe; mais s'il vit, il sera entre bonnes mains; tu
+boiras la honte du fils comme tu as bu la honte du p&egrave;re.&raquo; H&eacute;las! un mois
+apr&egrave;s, mon mari &eacute;tait condamn&eacute; pour la vie. Depuis, les instances, les
+pri&egrave;res dont mes lettres &eacute;taient remplies, tout a &eacute;t&eacute; vain; je n'ai rien
+pu savoir sur le sort de cet enfant... Ah! monsieur Rodolphe, mon fils,
+o&ugrave; est-il &agrave; pr&eacute;sent? Ces &eacute;pouvantables paroles me reviennent toujours &agrave;
+la pens&eacute;e: &laquo;Tu boiras la honte du fils comme tu as bu celle du p&egrave;re!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce serait une atrocit&eacute; inexplicable; pourquoi vicier, corrompre
+ce malheureux enfant? pourquoi surtout vous l'enlever?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit, monsieur Rodolphe, pour me forcer &agrave; lui envoyer de
+l'argent; quoiqu'il m'ait ruin&eacute;e, il me restait quelques derni&egrave;res
+ressources qui s'&eacute;puis&egrave;rent ainsi. Malgr&eacute; sa sc&eacute;l&eacute;ratesse, je ne pouvais
+croire qu'il n'employ&acirc;t au moins une partie de cette somme &agrave; faire
+&eacute;lever ce malheureux enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre fils n'avait aucun signe, aucun indice qui p&ucirc;t servir &agrave; le
+faire reconna&icirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Aucun autre que celui dont je vous ai parl&eacute;, monsieur Rodolphe: un
+petit saint-esprit sculpt&eacute; en lapis-lazuli, attach&eacute; &agrave; son cou par une
+petite cha&icirc;nette d'argent. Cette relique, b&eacute;nie par le saint-p&egrave;re,
+venait de ma m&egrave;re; elle l'avait port&eacute;e &eacute;tant petite, et y attachait une
+grande v&eacute;n&eacute;ration. Je l'avais aussi port&eacute;e: je l'avais mise au cou de
+mon fils! H&eacute;las! ce talisman a perdu sa vertu.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait, bonne m&egrave;re? Dieu est tout-puissant.</p>
+
+<p>&mdash;La Providence ne m'a-t-elle pas plac&eacute;e sur votre chemin, monsieur
+Rodolphe?</p>
+
+<p>&mdash;Trop tard, ma bonne madame Georges, trop tard. Je vous aurais &eacute;pargn&eacute;
+peut-&ecirc;tre bien des ann&eacute;es de chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Rodolphe, ne m'avez-vous pas combl&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;En quoi? J'ai achet&eacute; cette ferme. Au temps de votre prosp&eacute;rit&eacute;, vous
+faisiez, par go&ucirc;t, valoir vos biens; vous avez consenti &agrave; me servir de
+r&eacute;gisseur; gr&acirc;ce &agrave; vos soins excellents, &agrave; votre intelligente activit&eacute;,
+cette m&eacute;tairie me rapporte...</p>
+
+<p>&mdash;Vous rapporte, monsieur? dit M<sup>me</sup> Georges interrompant Rodolphe;
+n'est-ce pas moi qui paye le fermage &agrave; notre bon abb&eacute; Laporte? et cette
+somme n'est-elle pas, selon vos ordres, distribu&eacute;e par lui en aum&ocirc;nes?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! n'est-ce pas un excellent rapport? Mais vous avez fait
+pr&eacute;venir ce cher abb&eacute; de mon arriv&eacute;e, n'est-ce pas? Je tiens &agrave; lui
+recommander ma prot&eacute;g&eacute;e. Il a re&ccedil;u ma lettre?</p>
+
+<p>&mdash;M. Murph la lui a port&eacute;e ce matin en arrivant.</p>
+
+<p>&mdash;Dans cette lettre, je racontais, en peu de mots, &agrave; notre bon cur&eacute;,
+l'histoire de cette pauvre enfant. Je n'&eacute;tais pas certain de pouvoir
+venir aujourd'hui; dans ce cas, Murph vous aurait amen&eacute; Marie.</p>
+
+<p>Un valet de ferme interrompit cet entretien, qui avait eu lieu dans le
+jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, M. le cur&eacute; vous attend.</p>
+
+<p>&mdash;Les chevaux de poste sont-ils arriv&eacute;s, mon gar&ccedil;on? dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur Rodolphe; on attelle.</p>
+
+<p>Et le valet quitta le jardin.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Georges, le cur&eacute; et les habitants de la ferme ne connaissaient le
+protecteur de Fleur-de-Marie que sous le nom de M. Rodolphe.</p>
+
+<p>La discr&eacute;tion de Murph &eacute;tait imp&eacute;n&eacute;trable; autant il mettait de
+ponctualit&eacute; &agrave; <i>monseigneuriser</i> Rodolphe dans le t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te, autant
+devant les &eacute;trangers il avait soin de ne jamais l'appeler autrement que
+M. Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;J'oubliais de vous pr&eacute;venir, ma ch&egrave;re madame Georges, dit Rodolphe en
+regagnant la maison, que Marie a, je crois, la poitrine faible; les
+privations, la mis&egrave;re, ont alt&eacute;r&eacute; sa sant&eacute;. Ce matin, au grand jour,
+j'ai &eacute;t&eacute; frapp&eacute; de sa p&acirc;leur, quoique ses joues fussent color&eacute;es d'un
+rose vif; ses yeux aussi m'ont paru briller d'un &eacute;clat un peu f&eacute;brile.
+Il lui faudra de grands soins.</p>
+
+<p>&mdash;Comptez sur moi, monsieur Rodolphe. Mais, Dieu merci! il n'y a rien de
+grave. &Agrave; cet &acirc;ge, &agrave; la campagne... au bon air, avec du repos, du
+bonheur, elle se remettra vite.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois; mais il n'importe: je ne me fie pas &agrave; vos m&eacute;decins de
+campagne... Je dirai &agrave; Murph d'amener ici un docteur habile, et il
+indiquera le meilleur r&eacute;gime &agrave; suivre. Vous me donnerez souvent des
+nouvelles de Marie. Dans quelque temps, lorsqu'elle sera bien repos&eacute;e,
+bien calm&eacute;e, nous songerons &agrave; son avenir. Peut-&ecirc;tre vaudrait-il mieux
+pour elle de rester toujours aupr&egrave;s de vous... si son caract&egrave;re et sa
+conduite vous conviennent.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait mon d&eacute;sir, monsieur Rodolphe; elle me tiendrait lieu de
+l'enfant que je regrette tous les jours.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, esp&eacute;rons pour vous, esp&eacute;rons pour elle.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; Rodolphe et M<sup>me</sup> Georges approchaient de la ferme, Murph et
+Marie arrivaient de leur c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Marie &eacute;tait anim&eacute;e par la promenade. Rodolphe fit remarquer &agrave; M<sup>me</sup>
+Georges la coloration des pommettes de la jeune fille, couleurs vives,
+circonscrites, qui contrastaient beaucoup avec la blancheur d&eacute;licate de
+son teint.</p>
+
+<p>Le digne gentilhomme abandonna le bras de la Goualeuse, et vint dire &agrave;
+l'oreille de Rodolphe, d'un air presque confus:</p>
+
+<p>&mdash;Cette petite fille m'a ensorcel&eacute;; je ne sais pas maintenant qui
+m'int&eacute;resse le plus, d'elle ou de M<sup>me</sup> Georges. J'&eacute;tais une b&ecirc;te sauvage
+et f&eacute;roce.</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'arrache pas les cheveux pour cela, vieux Murph, dit Rodolphe en
+souriant et en serrant la main du squire.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Georges, s'appuyant sur le bras de Marie, entra avec elle dans le
+petit salon du rez-de-chauss&eacute;e, o&ugrave; attendait l'abb&eacute; Laporte.</p>
+
+<p>Murph alla veiller aux pr&eacute;paratifs du d&eacute;part.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Georges, Marie, Rodolphe et le cur&eacute; rest&egrave;rent seuls.</p>
+
+<p>Simple, mais tr&egrave;s-confortable, ce petit salon &eacute;tait tendu et meubl&eacute; de
+toile de perse, comme le reste de la maison, d'ailleurs exactement
+d&eacute;peinte &agrave; la Goualeuse par Rodolphe.</p>
+
+<p>Un &eacute;pais tapis couvrait le plancher, un bon feu flambait dans l'&acirc;tre, et
+deux &eacute;normes bouquets de reines-marguerites de toutes couleurs, plac&eacute;s
+dans deux vases de cristal, r&eacute;pandaient dans cette pi&egrave;ce leur l&eacute;g&egrave;re
+odeur balsamique.</p>
+
+<p>&Agrave; travers les persiennes vertes &agrave; demi ferm&eacute;es, on voyait la prairie, la
+petite rivi&egrave;re, et au del&agrave; le coteau plant&eacute; de ch&acirc;taigniers.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Laporte, assis aupr&egrave;s de la chemin&eacute;e, avait quatre-vingts ans
+pass&eacute;s; depuis les derniers jours de la R&eacute;volution il desservait cette
+pauvre paroisse.</p>
+
+<p>On ne pouvait rien voir de plus v&eacute;n&eacute;rable, de plus doucement imposant
+que sa physionomie s&eacute;nile, amaigrie et un peu souffrante, encadr&eacute;e de
+longs cheveux blancs qui tombaient sur le collet de sa soutane noire,
+rapi&eacute;c&eacute;e en plus d'un endroit; l'abb&eacute; aimant mieux, disait-il, habiller
+deux ou trois pauvres enfants d'un bon drap bien chaud, que de faire le
+muguet, c'est-&agrave;-dire garder ses soutanes moins de deux ou trois ans.</p>
+
+<p>Le bon abb&eacute; &eacute;tait si vieux, si vieux, que ses mains tremblaient
+toujours; il y avait quelque chose de touchant dans ce mouvement: aussi,
+lorsque quelquefois il les &eacute;levait en parlant, on e&ucirc;t dit qu'il
+b&eacute;nissait.</p>
+
+<p>Rodolphe observait Marie avec int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+
+<p>S'il l'e&ucirc;t moins connue, ou plut&ocirc;t moins devin&eacute;e, il se f&ucirc;t peut-&ecirc;tre
+&eacute;tonn&eacute; de la voir approcher de l'abb&eacute; avec une sorte de pieuse
+s&eacute;r&eacute;nit&eacute;.</p>
+
+<p>L'admirable instinct de Marie lui disait que la honte finit o&ugrave; le
+repentir et l'expiation commencent.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abb&eacute;, dit respectueusement Rodolphe, M<sup>me</sup> Georges veut bien
+se charger de cette jeune fille, pour laquelle je vous demande vos
+bont&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Elle y a droit, monsieur, comme tous ceux qui viennent &agrave; nous. La
+cl&eacute;mence de Dieu est in&eacute;puisable, ma ch&egrave;re enfant... il vous l'a prouv&eacute;
+en ne vous abandonnant pas... dans de bien douloureuses &eacute;preuves... Je
+sais tout. (Et il prit la main de Marie dans ses mains tremblantes et
+v&eacute;n&eacute;rables.) L'homme g&eacute;n&eacute;reux qui vous a sauv&eacute;e a r&eacute;alis&eacute; cette parole
+de l'&Eacute;criture: &laquo;Le Seigneur est pr&egrave;s de ceux qui l'invoquent; il
+accomplira les d&eacute;sirs de ceux qui le redoutent; il &eacute;coutera leurs cris
+et les sauvera.&raquo; Maintenant, m&eacute;ritez ses bont&eacute;s par votre conduite; vous
+me trouverez toujours pour vous encourager, pour vous soutenir... dans
+la bonne voie o&ugrave; vous entrez. Vous aurez dans M<sup>me</sup> Georges un exemple de
+tous les jours, en moi un conseil vigilant. Le Seigneur terminera son
+&oelig;uvre.</p>
+
+<p>&mdash;Et je le prierai pour ceux qui ont eu piti&eacute; de moi, et qui m'ont
+ramen&eacute;e &agrave; lui, mon p&egrave;re, dit la Goualeuse.</p>
+
+<p>Par un mouvement presque involontaire, elle se jeta &agrave; genoux devant le
+pr&ecirc;tre. L'&eacute;motion &eacute;tait trop forte, les sanglots l'&eacute;touffaient. M<sup>me</sup>
+Georges, Rodolphe, l'abb&eacute;... &eacute;taient profond&eacute;ment touch&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Relevez-vous, ma ch&egrave;re enfant, dit le cur&eacute;, vous m&eacute;riterez bient&ocirc;t...
+l'absolution de grandes fautes dont vous avez &eacute;t&eacute; plut&ocirc;t victime que
+coupable; car, pour parler encore avec le proph&egrave;te: &laquo;Le Seigneur
+soutient tous ceux qui sont pr&egrave;s de tomber, et il rel&egrave;ve tous ceux qu'on
+accable.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Marie, lui dit Rodolphe en lui donnant une petite croix d'or,
+dite &agrave; la Jeannette, attach&eacute;e &agrave; un ruban de velours noir. Il
+ajouta:&mdash;Gardez cette petite croix en souvenir de moi; j'y ai fait
+graver ce matin la date du jour de votre d&eacute;livrance... de votre
+r&eacute;demption. Bient&ocirc;t je reviendrai vous voir.</p>
+
+<p>Marie porta la croix &agrave; ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Murph, &agrave; ce moment, ouvrit la porte du salon.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Rodolphe, les chevaux sont pr&ecirc;ts.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mon p&egrave;re; adieu, ma bonne madame Georges... Je vous recommande
+votre enfant. Encore adieu, Marie.</p>
+
+<p>Le v&eacute;n&eacute;rable pr&ecirc;tre, appuy&eacute; sur le bras de M<sup>me</sup> Georges et de la
+Goualeuse, qui soutenaient ses pas chancelants, sortit du salon pour
+voir partir Rodolphe.</p>
+
+<p>Les derniers rayons du soleil coloraient vivement ce groupe int&eacute;ressant
+et triste:</p>
+
+<p>Un vieux pr&ecirc;tre, symbole de charit&eacute;, de pardon et d'esp&eacute;rance &eacute;ternelle;</p>
+
+<p>Une femme &eacute;prouv&eacute;e par toutes les douleurs qui peuvent accabler une
+&eacute;pouse, une m&egrave;re;</p>
+
+<p>Une jeune fille sortant &agrave; peine de l'enfance, nagu&egrave;re jet&eacute;e dans l'ab&icirc;me
+du vice par la mis&egrave;re et par l'inf&acirc;me obsession du crime.</p>
+
+<p>Rodolphe monta en voiture; Murph prit place &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>Les chevaux partirent au galop.</p>
+
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XV" id="XV"></a><a href="#table">XV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le rendez-vous.</a></h3>
+
+
+<p>Le lendemain du jour o&ugrave; il avait confi&eacute; la Goualeuse aux soins de M<sup>me</sup>
+Georges, Rodolphe, toujours v&ecirc;tu en ouvrier, se trouvait &agrave; midi pr&eacute;cis &agrave;
+la porte du cabaret le Panier-Fleuri, situ&eacute; non loin de la barri&egrave;re de
+Bercy.</p>
+
+<p>La veille, &agrave; dix heures du soir, le Chourineur s'&eacute;tait exactement trouv&eacute;
+au rendez-vous que lui avait assign&eacute; Rodolphe. La suite de ce r&eacute;cit fera
+conna&icirc;tre le r&eacute;sultat de ce rendez-vous.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait donc midi. Il pleuvait &agrave; torrents; la Seine, gonfl&eacute;e par des
+pluies presque continuelles, avait atteint une hauteur &eacute;norme et
+inondait une partie du quai.</p>
+
+<p>Rodolphe regardait de temps &agrave; autre avec impatience du c&ocirc;t&eacute; de la
+barri&egrave;re; enfin, avisant au loin un homme et une femme qui s'avan&ccedil;aient
+abrit&eacute;s par un parapluie, il reconnut la Chouette et le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole.</p>
+
+<p>Ces deux personnages &eacute;taient compl&egrave;tement m&eacute;tamorphos&eacute;s: le brigand
+avait abandonn&eacute; ses m&eacute;chants habits et son air de brutalit&eacute; f&eacute;roce; il
+portait une longue redingote de castorine verte et un chapeau rond; sa
+cravate et sa chemise &eacute;taient d'une extr&ecirc;me blancheur. Sans
+l'&eacute;pouvantable hideur de ses traits et le fauve &eacute;clat de son regard,
+toujours ardent et mobile, on e&ucirc;t pris cet homme, &agrave; sa d&eacute;marche
+paisible, assur&eacute;e, pour un honn&ecirc;te bourgeois.</p>
+
+<p>La borgnesse, aussi endimanch&eacute;e, portait un bonnet blanc, un grand ch&acirc;le
+en bourre de soie, fa&ccedil;on cachemire, et tenait &agrave; la main un vaste cabas.</p>
+
+<p>La pluie avait un moment cess&eacute;; Rodolphe surmonta un moment de d&eacute;go&ucirc;t et
+marcha droit au couple affreux.</p>
+
+<p>&Agrave; l'argot du tapis-franc le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole avait substitu&eacute; un langage
+presque recherch&eacute;, qui paraissait d'autant plus horrible qu'il annon&ccedil;ait
+un esprit cultiv&eacute; et qu'il contrastait avec les forfanteries
+sanguinaires de ce brigand.</p>
+
+<p>Lorsque Rodolphe s'approcha de lui, le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole le salua
+profond&eacute;ment; la Chouette fit la r&eacute;v&eacute;rence.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur... votre tr&egrave;s-humble serviteur..., dit le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole. &Agrave;
+vous rendre mes devoirs, enchant&eacute; de faire... ou plut&ocirc;t de refaire votre
+connaissance... car avant-hier vous m'avez octroy&eacute; deux coups de poing &agrave;
+assommer un rhinoc&eacute;ros. Mais ne parlons pas de cela maintenant: c'&eacute;tait
+une plaisanterie de votre part, j'en suis s&ucirc;r... une simple
+plaisanterie. N'y pensons plus... de graves int&eacute;r&ecirc;ts nous rassemblent.
+J'ai vu hier soir, &agrave; onze heures, le Chourineur au tapis-franc; je lui
+ai donn&eacute; rendez-vous ici ce matin, dans le cas o&ugrave; il voudrait &ecirc;tre notre
+collaborateur; mais il para&icirc;t qu'il refuse d&eacute;cid&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;Vous acceptez donc!</p>
+
+<p>&mdash;Si vous vouliez, monsieur... Votre nom?</p>
+
+<p>&mdash;Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Rodolphe... nous entrerions au Panier-Fleuri... ni moi ni
+madame nous n'avons d&eacute;jeun&eacute;... Nous parlerions de nos petites affaires
+en cassant une cro&ucirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers.</p>
+
+<p>&mdash;Nous pouvons toujours causer en marchant. Vous et le Chourineur devez
+sans reproche un d&eacute;dommagement &agrave; ma femme et &agrave; moi... Vous nous avez
+fait perdre plus de deux mille francs. La Chouette avait rendez-vous,
+pr&egrave;s de Saint-Ouen, avec un grand monsieur en deuil qui &eacute;tait venu vous
+demander l'autre soir au tapis-franc; il proposait deux mille francs
+pour vous faire quelque chose... Le Chourineur m'a &agrave; peu pr&egrave;s expliqu&eacute;
+cela... Mais j'y pense, Finette, dit le brigand, va choisir un cabinet
+au Panier-Fleuri et commander le d&eacute;jeuner: des c&ocirc;telettes, un morceau de
+veau, une salade et deux bouteilles de Beaune premi&egrave;re; nous te
+rejoignons.</p>
+
+<p>La Chouette n'avait pas un instant quitt&eacute; Rodolphe du regard; elle
+partit apr&egrave;s avoir &eacute;chang&eacute; un coup d'&oelig;il avec le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole.
+Celui-ci reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous disais donc, monsieur Rodolphe, que le Chourineur m'avait
+&eacute;difi&eacute; sur cette proposition de deux mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que &ccedil;a signifie, <i>&eacute;difier</i>?</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste... ce langage est un peu ambitieux pour vous; je voulais
+dire que le Chourineur m'avait &agrave; peu pr&egrave;s appris ce que voulait de vous
+ce grand monsieur en deuil, avec ses deux mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien...</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a n'est pas d&eacute;j&agrave; si bien, jeune homme; car le Chourineur ayant
+rencontr&eacute; hier matin la Chouette pr&egrave;s de Saint-Ouen, il ne l'a pas
+quitt&eacute;e d'une semelle d&egrave;s qu'il a vu arriver le grand monsieur en deuil;
+de sorte que celui-ci n'a pas os&eacute; approcher. C'est donc deux mille
+francs qu'il faut que vous me fassiez regagner, sans compter cinq cents
+francs pour un portefeuille que nous devions rendre, mais que nous
+n'aurions pas d'ailleurs rendu, inspection faite des papiers qui nous
+ont paru valoir mieux que &ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;Il contient donc de grandes valeurs?</p>
+
+<p>&mdash;Il contient des papiers qui m'ont paru fort curieux, quoique la
+plupart soient &eacute;crits en anglais; et je les garde l&agrave;, dit le brigand en
+frappant sur la poche de c&ocirc;t&eacute; de sa redingote.</p>
+
+<p>En apprenant que le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole avait encore les papiers saisis
+l'avant-veille sur Tom, Rodolphe fut tr&egrave;s-satisfait; ils &eacute;taient pour
+lui d'une haute importance. Ses instructions au Chourineur n'avaient pas
+eu d'autre but que d'emp&ecirc;cher Tom de s'approcher de la Chouette;
+celui-ci garderait alors le portefeuille, et Rodolphe esp&eacute;rait s'en
+rendre possesseur.</p>
+
+<p>&mdash;Je garde donc ces papiers comme une poire pour la soif, dit le
+brigand; car j'ai trouv&eacute; l'adresse du monsieur en deuil, et, d'une fa&ccedil;on
+ou d'une autre, je le reverrai.</p>
+
+<p>&mdash;Nous pourrons faire affaire si vous voulez; si notre coup r&eacute;ussit, je
+vous ach&egrave;terai ces papiers, moi qui connais l'homme; &ccedil;a me va mieux qu'&agrave;
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons... Mais d'abord revenons &agrave; nos moutons.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! donc, j'avais propos&eacute; une affaire superbe au Chourineur; il
+avait d'abord accept&eacute;, puis il s'est d&eacute;dit.</p>
+
+<p>&mdash;Il a toujours eu des id&eacute;es singuli&egrave;res...</p>
+
+<p>&mdash;Mais en se d&eacute;disant il m'a observ&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Il vous a fait observer...</p>
+
+<p>&mdash;Diable... vous &ecirc;tes &agrave; cheval sur la grammaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, c'est mon &eacute;tat.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a fait observer que s'il ne mangeait pas <i>de pain rouge</i> il ne
+fallait pas en d&eacute;go&ucirc;ter les autres; et que vous pourriez me donner un
+coup de main.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourrais-je savoir, sans indiscr&eacute;tion, pourquoi vous aviez donn&eacute;
+rendez-vous au Chourineur hier matin &agrave; Saint-Ouen? Ce qui lui a procur&eacute;
+l'avantage de rencontrer la Chouette? Il a &eacute;t&eacute; embarrass&eacute; pour me
+r&eacute;pondre &agrave; ce sujet.</p>
+
+<p>Rodolphe se mordit imperceptiblement les l&egrave;vres et r&eacute;pondit en haussant
+les &eacute;paules:</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien, je ne lui avais dit mon projet qu'&agrave; moiti&eacute;... vous
+comprenez... ne sachant pas s'il &eacute;tait tout &agrave; fait d&eacute;cid&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait plus prudent...</p>
+
+<p>&mdash;D'autant plus prudent que j'avais deux cordes &agrave; mon arc.</p>
+
+<p>&mdash;Ah, bah!</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes un homme de pr&eacute;caution... Vous aviez donc donn&eacute; rendez-vous
+au Chourineur &agrave; Saint-Ouen pour...</p>
+
+<p>Rodolphe, apr&egrave;s un moment d'h&eacute;sitation, eut le bonheur de trouver une
+fable vraisemblable pour couvrir la maladresse du Chourineur; il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Voici l'affaire... Le coup que je propose est tr&egrave;s-bon, parce que le
+ma&icirc;tre de la maison en question est &agrave; la campagne... toute ma peur &eacute;tait
+qu'il revienne. Pour &ecirc;tre tranquille, je me dis: &laquo;Je n'ai qu'une chose &agrave;
+faire...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait de vous assurer de la pr&eacute;sence r&eacute;elle dudit ma&icirc;tre &agrave; la
+campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous dites... Je pars donc pour Pierrefitte, o&ugrave; est sa maison de
+campagne... j'ai ma cousine, domestique l&agrave;... vous comprenez!</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, mon gaillard. Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Ma cousine m'a dit que son ma&icirc;tre ne revenait &agrave; Paris
+qu'apr&egrave;s-demain...</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s-demain?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-bien. Mais j'en reviens &agrave; ma question... Pourquoi donner
+rendez-vous au Chourineur &agrave; Saint-Ouen?</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'&ecirc;tes pas intelligent... Combien y a-t-il de Pierrefitte &agrave;
+Saint-Ouen?</p>
+
+<p>&mdash;Une lieue environ.</p>
+
+<p>&mdash;Et de Saint-Ouen &agrave; Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Autant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? Si je n'avais trouv&eacute; personne &agrave; Pierrefitte, c'est-&agrave;-dire la
+maison d&eacute;serte... il y avait l&agrave; aussi un bon coup &agrave; faire... moins bon
+qu'&agrave; Paris, mais passable... Je revenais &agrave; Saint-Ouen rechercher le
+Chourineur qui m'attendait. Nous retournions &agrave; Pierrefitte par un chemin
+de traverse que je connais, et...</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends. Si, au contraire, le coup &eacute;tait pour Paris...?</p>
+
+<p>&mdash;Nous gagnions la barri&egrave;re de l'&Eacute;toile par le chemin de la R&eacute;volte, et
+de l&agrave; &agrave; l'all&eacute;e des Veuves...</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a qu'un pas... c'est tout simple. &Agrave; Saint-Ouen vous &eacute;tiez &agrave;
+cheval sur vos deux op&eacute;rations... cela &eacute;tait fort adroit. Maintenant je
+m'explique la pr&eacute;sence du Chourineur &agrave; Saint-Ouen... Nous disons donc
+que la maison de l'all&eacute;e des Veuves sera inhabit&eacute;e jusqu'&agrave; apr&egrave;s-demain.</p>
+
+<p>&mdash;Inhabit&eacute;e... sauf le portier.</p>
+
+<p>&mdash;Bien entendu... Et c'est une op&eacute;ration avantageuse?</p>
+
+<p>&mdash;Ma cousine m'a parl&eacute; de soixante mille francs en or dans le cabinet de
+son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous connaissez les &ecirc;tres?</p>
+
+<p>&mdash;Comme ma poche... ma cousine est l&agrave; depuis un an... et c'est &agrave; force
+de l'entendre parler des sommes que son ma&icirc;tre retire de la banque pour
+les placer autrement que l'id&eacute;e m'est venue... Comme le portier est
+vigoureux, j'en avais parl&eacute; au Chourineur... Il avait, apr&egrave;s bien des
+fa&ccedil;ons, consenti... mais il a rechign&eacute;... Du reste, il n'est pas capable
+de vendre un ami.</p>
+
+<p>&mdash;Non, il a du bon... Mais nous voici arriv&eacute;s. Je ne sais pas si vous
+&ecirc;tes comme moi, mais l'air du matin m'a donn&eacute; de l'app&eacute;tit...</p>
+
+<p>La Chouette &eacute;tait sur le seuil de la porte du cabaret.</p>
+
+<p>&mdash;Par ici, dit-elle, par ici!... J'ai command&eacute; notre d&eacute;jeuner.</p>
+
+<p>Rodolphe voulut faire passer le brigand devant lui; il avait pour cela
+ses raisons... mais le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole mit tant d'instance &agrave; se d&eacute;fendre
+de cette politesse que Rodolphe passa d'abord.</p>
+
+<p>Avant de se mettre &agrave; table, le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole frappa l&eacute;g&egrave;rement sur
+l'une et l'autre des cloisons, afin de s'assurer de leur &eacute;paisseur et de
+leur sonorit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'aurons pas besoin de parler trop bas, dit-il, la cloison n'est
+pas mince. On nous servira tout d'un coup, et nous ne serons pas
+d&eacute;rang&eacute;s dans notre conversation.</p>
+
+<p>Une servante de cabaret apporta le d&eacute;jeuner.</p>
+
+<p>Avant que la porte f&ucirc;t ferm&eacute;e, Rodolphe vit le charbonnier Murph
+gravement attabl&eacute; dans un cabinet voisin.</p>
+
+<p>La chambre o&ugrave; se passait la sc&egrave;ne que nous d&eacute;crivons &eacute;tait longue,
+&eacute;troite, et &eacute;clair&eacute;e par une fen&ecirc;tre qui donnait sur la rue et faisait
+face &agrave; la porte.</p>
+
+<p>La Chouette tournait le dos &agrave; cette crois&eacute;e, le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole &eacute;tait
+d'un c&ocirc;t&eacute; de la table, Rodolphe de l'autre.</p>
+
+<p>La servante sortie, le brigand se leva, prit son couvert et alla
+s'asseoir &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Rodolphe de fa&ccedil;on &agrave; lui masquer la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Nous causerons mieux, dit-il, et nous n'aurons pas besoin de parler si
+haut...</p>
+
+<p>&mdash;Et puis vous voulez vous mettre entre la porte et moi pour m'emp&ecirc;cher
+de sortir..., r&eacute;pliqua froidement Rodolphe.</p>
+
+<p>Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole fit un signe affirmatif; puis, tirant &agrave; demi de la
+poche de c&ocirc;t&eacute; de sa redingote un long stylet rond et gros comme une
+forte plume d'oie, emmanch&eacute; dans une poign&eacute;e de bois qui disparaissait
+sous ses doigts velus:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez &ccedil;a?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Avis aux amateurs.</p>
+
+<p>Et, fron&ccedil;ant ses sourcils par un mouvement qui rida son front large et
+plat comme celui d'un tigre, il fit un geste significatif.</p>
+
+<p>&mdash;Et fiez-vous &agrave; moi. J'ai affil&eacute; le <i>surin</i><a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a> de mon homme, ajouta la
+Chouette.</p>
+
+<p>Rodolphe, avec une merveilleuse aisance, mit la main sous sa blouse, et
+en tira un pistolet &agrave; deux coups, le fit voir au Ma&icirc;tre d'&eacute;cole et le
+remit dans sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes faits pour nous entendre, dit le brigand; mais vous ne
+m'entendez pas... Je vais supposer l'impossible... Si on venait
+m'arr&ecirc;ter, que vous m'ayez ou non tendu la sourici&egrave;re... je vous
+refroidirais!</p>
+
+<p>Et il jeta un regard f&eacute;roce sur Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Tandis que moi je saute sur lui, pour t'aider, Fourline! s'&eacute;cria la
+Chouette.</p>
+
+<p>Rodolphe ne r&eacute;pondit rien, haussa les &eacute;paules, se versa un verre de vin
+et le but.</p>
+
+<p>Ce sang-froid imposa au Ma&icirc;tre d'&eacute;cole.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous pr&eacute;venais seulement.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien! renfoncez votre lardoire dans votre poche, il n'y a pas
+ici de poulet &agrave; larder. Je suis un vieux coq, et j'ai de bons ergots,
+mon homme, dit Rodolphe. Maintenant, parlons affaires...</p>
+
+<p>&mdash;Parlons affaires... mais ne dites pas de mal de ma lardoire. &Ccedil;a ne
+fait pas de bruit, &ccedil;a ne d&eacute;range personne...</p>
+
+<p>&mdash;Et on fait de l'ouvrage bien propre, n'est-ce pas, Fourline? ajouta la
+Chouette.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos, dit Rodolphe &agrave; la Chouette, est-ce que c'est vrai que vous
+connaissez les parents de la Goualeuse?</p>
+
+<p>&mdash;Mon homme a mis dans le portefeuille du grand <i>messi&egrave;re</i> en noir deux
+lettres qui parlent de &ccedil;a... Mais elle ne les verra pas, la petite
+<i>gironde</i>... Je lui arracherais plut&ocirc;t les yeux de ma propre main... Oh!
+quand je la retrouverai au tapis-franc, son compte sera bon...</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! Finette, nous parlons, nous parlons, et les affaires ne
+marchent pas.</p>
+
+<p>&mdash;On peut <i>jaspiner</i> devant elle? demanda Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;En toute confiance; elle est &eacute;prouv&eacute;e et pourra nous &ecirc;tre d'un grand
+secours pour faire le guet, prendre des informations, receler, vendre,
+etc.; elle a toutes les qualit&eacute;s d'une excellente femme de m&eacute;nage...
+Bonne Finette! ajouta le brigand en tendant la main &agrave; l'horrible
+vieille, vous n'avez pas d'id&eacute;e des services qu'elle m'a rendus... Mais
+si tu &ocirc;tais ton ch&acirc;le, Finette, tu pourrais avoir froid en sortant...
+mets-le sur la chaise avec ton cabas...</p>
+
+<p>La Chouette se d&eacute;barrassa de son ch&acirc;le.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; sa pr&eacute;sence d'esprit et l'empire qu'il avait sur lui-m&ecirc;me,
+Rodolphe ne put retenir un mouvement de surprise en voyant, suspendu par
+un anneau d'argent &agrave; une grosse cha&icirc;ne de similor que la vieille avait
+au cou, un petit saint-esprit de lapis-lazuli, en tout conforme &agrave; la
+description de celui que le fils de M<sup>me</sup> Georges portait &agrave; son cou lors
+de sa disparition.</p>
+
+<p>&Agrave; cette d&eacute;couverte, une id&eacute;e subite vint &agrave; l'esprit de Rodolphe. Selon
+le Chourineur, le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, &eacute;vad&eacute; du bagne depuis six mois, avait
+mis en d&eacute;faut toutes les recherches de la police en se d&eacute;figurant... et
+depuis six mois le mari de M<sup>me</sup> Georges avait disparu du bagne, sans
+qu'on s&ucirc;t ce qu'il &eacute;tait devenu.</p>
+
+<p>&Agrave; cet &eacute;trange rapprochement, Rodolphe songea que le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole
+pouvait bien &ecirc;tre le mari de cette infortun&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce mis&eacute;rable avait appartenu &agrave; la classe ais&eacute;e de la soci&eacute;t&eacute;... et le
+Ma&icirc;tre d'&eacute;cole s'exprimait en termes choisis.</p>
+
+<p>Un souvenir en &eacute;veille un autre: Rodolphe se rappela encore que M<sup>me</sup>
+Georges lui ayant un jour racont&eacute;, en fr&eacute;missant, l'arrestation de son
+mari, parla de la r&eacute;sistance d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e de ce monstre, qui fut sur le
+point de s'&eacute;chapper, gr&acirc;ce &agrave; sa force hercul&eacute;enne...</p>
+
+<p>Si ce brigand &eacute;tait le mari de M<sup>me</sup> Georges, il devait conna&icirc;tre le sort
+de son fils. De plus, le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole conservait quelques papiers
+relatifs &agrave; la naissance de la Goualeuse dans le portefeuille vol&eacute; par
+lui sur l'&eacute;tranger connu sous le nom de Tom.</p>
+
+<p>Rodolphe avait donc de nouveaux et graves motifs de pers&eacute;v&eacute;rer dans ses
+projets.</p>
+
+<p>Heureusement sa pr&eacute;occupation &eacute;chappa au brigand, fort occup&eacute; de servir
+la Chouette.</p>
+
+<p>Rodolphe dit &agrave; la borgnesse:</p>
+
+<p>&mdash;Morbleu!... vous avez l&agrave; une belle cha&icirc;ne...</p>
+
+<p>&mdash;Belle... et pas ch&egrave;re..., dit en riant la vieille. C'est du faux
+<i>orient</i>, en attendant que mon homme m'en donne une de vrai...</p>
+
+<p>&mdash;Cela d&eacute;pendra de monsieur, Finette... si nous faisons une bonne
+affaire, sois tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;tonnant comme c'est bien imit&eacute;, poursuivit Rodolphe. Et au
+bout... qu'est-ce donc que cette petite chose bleue?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un cadeau de mon homme, en attendant qu'il me donne une
+<i>toquante</i>... n'est-ce pas, Fourline?</p>
+
+<p>Rodolphe voyait ses soup&ccedil;ons &agrave; demi confirm&eacute;s. Il attendait avec anxi&eacute;t&eacute;
+la r&eacute;ponse du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole. Celui-ci r&eacute;pondit tout en mangeant:</p>
+
+<p>&mdash;Et il faudra garder &ccedil;a malgr&eacute; la toquante, Finette... c'est un
+talisman... &ccedil;a porte bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Un talisman? dit n&eacute;gligemment Rodolphe. Vous croyez aux talismans,
+vous? Et o&ugrave; diable avez-vous trouv&eacute; celui-l&agrave;?... Donnez-moi donc
+l'adresse de la fabrique.</p>
+
+<p>&mdash;On n'en fait plus, mon cher monsieur, la boutique est ferm&eacute;e... Tel
+que vous le voyez, ce bijou-l&agrave; remonte &agrave; une haute antiquit&eacute;... &agrave; trois
+g&eacute;n&eacute;rations... J'y tiens beaucoup, c'est une tradition de famille,
+ajouta-t-il avec un hideux sourire. C'est pour cela que je l'ai donn&eacute; &agrave;
+Finette... pour lui porter bonheur dans les entreprises o&ugrave; elle me
+seconde avec beaucoup d'habilet&eacute;... Vous la verrez &agrave; l'ouvrage, vous la
+verrez... si nous faisons ensemble quelque op&eacute;ration <i>commerciale</i>...
+Mais, pour en revenir &agrave; nos moutons... vous dites donc que dans l'all&eacute;e
+des Veuves...</p>
+
+<p>&mdash;Il y a, num&eacute;ro 17, une maison habit&eacute;e par un richard... il
+s'appelle... monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne commettrai pas l'indiscr&eacute;tion de demander son nom... Il y a,
+dites-vous, soixante mille francs en or dans un cabinet?</p>
+
+<p>&mdash;Soixante mille francs en or! s'&eacute;cria la Chouette. Rodolphe fit un
+signe de t&ecirc;te affirmatif.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous connaissez les &ecirc;tres de cette maison? dit le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-bien.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'entr&eacute;e est difficile?</p>
+
+<p>&mdash;Un mur de sept pieds du c&ocirc;t&eacute; de l'all&eacute;e des Veuves, un jardin, les
+fen&ecirc;tres de plain-pied, la maison n'a qu'un rez-de-chauss&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Et il n'y a qu'un portier pour garder ce tr&eacute;sor?</p>
+
+<p>&mdash;Oui!</p>
+
+<p>&mdash;Et quel serait votre plan de campagne, jeune homme? demanda
+n&eacute;gligemment le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout simple... Monter par-dessus le mur, crocheter la porte de
+la maison ou forcer les volets en dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Et si le portier s'&eacute;veille? dit le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole en regardant
+fixement le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera de sa faute, dit celui-ci avec un... geste significatif. Eh
+bien! &ccedil;a vous convient-il?</p>
+
+<p>&mdash;Vous sentez bien que je ne puis pas vous r&eacute;pondre avant d'avoir tout
+examin&eacute; par moi-m&ecirc;me, c'est-&agrave;-dire avec l'aide de ma femme; mais si tout
+ce que vous me dites est exact, cela me semble bon &agrave; prendre tout
+chaud... ce soir.</p>
+
+<p>Et le brigand regarda fixement Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir... impossible, r&eacute;pondit froidement celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, puisque le bourgeois ne revient qu'apr&egrave;s-demain?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais moi, je ne puis pas ce soir...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? Eh bien! moi, je ne puis pas demain.</p>
+
+<p>&mdash;Pour quelle raison?</p>
+
+<p>&mdash;Pour celle qui vous emp&ecirc;che d'agir ce soir..., dit le brigand en
+ricanant.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un moment de r&eacute;flexion, Rodolphe reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! &agrave; la bonne heure... va pour ce soir. O&ugrave; nous
+retrouverons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Nous retrouver? Nous ne nous quitterons pas, dit le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quoi bon nous quitter? Si le temps s'&eacute;claircit un peu, nous irons en
+nous promenant donner un coup d'&oelig;il jusqu'&agrave; l'all&eacute;e des Veuves; vous
+verrez comment ma femme sait travailler. Ceci fait, nous reviendrons
+faire un cent de piquet et manger un morceau dans une cave des
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es... que je connais... tout pr&egrave;s de la rivi&egrave;re; et, comme
+l'all&eacute;e des Veuves est d&eacute;serte de bonne heure, nous nous y acheminerons
+vers les dix heures.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, &agrave; neuf heures, je vous rejoindrai.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous ou non faire l'affaire ensemble?</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ne nous quittons pas avant ce soir... sinon...</p>
+
+<p>&mdash;Sinon?</p>
+
+<p>&mdash;Je croirais que vous voulez me <i>donner un pont &agrave; faucher</i><a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a>, et que
+c'est pour &ccedil;a que vous voulez vous en aller...</p>
+
+<p>&mdash;Si je veux vous tendre un pi&egrave;ge... qui m'emp&ecirc;che de vous le tendre ce
+soir?</p>
+
+<p>&mdash;Tout... Vous ne vous attendiez pas &agrave; ce que je vous proposerais
+l'affaire si t&ocirc;t. Et, en ne nous quittant pas, vous ne pourrez pr&eacute;venir
+personne...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous d&eacute;fiez de moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Infiniment... mais comme il peut y avoir du vrai dans ce que vous
+m'offrez, et que la moiti&eacute; de soixante mille francs vaut la peine d'une
+d&eacute;marche... je veux bien la tenter; mais ce soir ou jamais... Si ce
+n'est jamais, je saurai &agrave; quoi m'en tenir sur vous... et je vous
+servirai &agrave; mon tour... un jour ou l'autre, un plat de mon m&eacute;tier...</p>
+
+<p>&mdash;Et je vous rendrai votre politesse... comptez-y.</p>
+
+<p>&mdash;Tout &ccedil;a, c'est des b&ecirc;tises! dit la Chouette. Je pense comme Fourline:
+ce soir, ou rien.</p>
+
+<p>Rodolphe se trouvait dans une anxi&eacute;t&eacute; cruelle: s'il laissait &eacute;chapper
+cette occasion de s'emparer du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, il ne la retrouverait
+sans doute jamais; ce brigand, d&eacute;sormais sur ses gardes, ou peut-&ecirc;tre
+reconnu, arr&ecirc;t&eacute; et reconduit au bagne, emporterait avec lui les secrets
+que Rodolphe avait tant d'int&eacute;r&ecirc;t &agrave; savoir.</p>
+
+<p>Se confiant au hasard, &agrave; son adresse et &agrave; son courage, il dit au Ma&icirc;tre
+d'&eacute;cole:</p>
+
+<p>&mdash;J'y consens, nous ne nous quitterons pas d'ici &agrave; ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je suis votre homme... Mais voici bient&ocirc;t deux heures... D'ici
+&agrave; l'all&eacute;e des Veuves il y a loin; il pleut &agrave; verse; payons l'&eacute;cot, et
+prenons un fiacre.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous prenons un fiacre, je pourrai bien auparavant fumer un cigare.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, dit le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, Finette ne craint pas l'odeur du
+tabac.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je vais aller chercher des cigares, dit Rodolphe en se
+levant.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous donnez pas cette peine, dit le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, en l'arr&ecirc;tant,
+Finette ira...</p>
+
+<p>Rodolphe se rassit.</p>
+
+<p>Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute; son dessein.</p>
+
+<p>La Chouette sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle bonne m&eacute;nag&egrave;re j'ai l&agrave;, hein! dit le sc&eacute;l&eacute;rat, et si
+complaisante! Elle se jetterait dans le feu pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos de feu, il ne fait mordieu pas chaud ici, dit, Rodolphe en
+cachant ses deux mains sous sa blouse.</p>
+
+<p>Alors, tout en continuant la conversation avec le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, il
+prit un crayon et un morceau de papier dans la poche de son gilet, et,
+sans qu'on p&ucirc;t l'apercevoir, il &eacute;crivit quelques mots &agrave; la h&acirc;te, ayant
+soin d'&eacute;carter les lettres pour ne pas les confondre, car il &eacute;crivait
+sous sa blouse et sans y voir.</p>
+
+<p>Ce billet soustrait &agrave; la p&eacute;n&eacute;tration du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, il s'agissait de
+le faire parvenir &agrave; son adresse.</p>
+
+<p>Rodolphe se leva, s'approcha machinalement de la fen&ecirc;tre et se mit &agrave;
+chantonner entre ses dents en s'accompagnant sur les vitres.</p>
+
+<p>Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole vint regarder par cette crois&eacute;e et dit n&eacute;gligemment &agrave;
+Rodolphe:</p>
+
+<p>&mdash;Quel air jouez-vous donc l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Je joue... <i>Tu n'auras pas ma rose</i>.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un tr&egrave;s-joli air... Je voulais seulement voir s'il ferait assez
+d'effet sur les passants pour les engager &agrave; se retourner.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas cette pr&eacute;tention-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tort, jeune homme; car vous tambouriniez de premi&egrave;re force
+sur les carreaux. Mais, j'y songe... le gardien de cette maison de
+l'all&eacute;e des Veuves est peut-&ecirc;tre un gaillard d&eacute;termin&eacute;... S'il
+regimbe... vous n'avez qu'un pistolet... et c'est bien bruyant, tandis
+qu'un outil comme cela (et il fit voir &agrave; Rodolphe le manche de son
+poignard) &ccedil;a ne fait pas de tapage... &ccedil;a ne d&eacute;range personne...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous pr&eacute;tendriez l'assassiner? s'&eacute;cria Rodolphe. Si vous
+&ecirc;tes dans ces id&eacute;es-l&agrave;... n'y pensons plus... il n'y a rien de fait...
+ne comptez pas sur moi...</p>
+
+<p>&mdash;Mais s'il s'&eacute;veille?</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous sauverons...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure, je vous avais mal compris; il vaut mieux convenir de
+tout... avant... Ainsi il s'agira d'un simple vol avec escalade et
+effraction...</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus...</p>
+
+<p>&mdash;Va comme il est dit...</p>
+
+<p>&laquo;Et comme je ne te quitterai pas d'une seconde, pensa Rodolphe, je
+t'emp&ecirc;cherai bien de r&eacute;pandre le sang.&raquo;</p>
+
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVI" id="XVI"></a><a href="#table">XVI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Pr&eacute;paratifs.</a></h3>
+
+
+<p>La Chouette rentra dans le cabinet apportant du tabac.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble qu'il ne pleut plus, dit Rodolphe, en allumant son
+cigare; si nous allions chercher le fiacre nous-m&ecirc;mes?... &Ccedil;a nous
+d&eacute;gourdirait les jambes.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, il ne pleut plus? reprit le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, vous &ecirc;tes donc
+aveugle?... Est-ce que vous croyez que je vais exposer Finette &agrave;
+s'enrhumer?... Risquer une vie si pr&eacute;cieuse... et ab&icirc;mer son beau ch&acirc;le
+neuf?...</p>
+
+<p>&mdash;T'as raison, mon homme, il fait un temps de chien!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! la servante va venir... en la payant nous lui dirons d'aller
+nous chercher une voiture, reprit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; ce que vous avez dit de plus judicieux, jeune homme. Nous
+pourrons aller fl&acirc;ner du c&ocirc;t&eacute; de l'all&eacute;e des Veuves.</p>
+
+<p>La servante entra. Rodolphe lui donna cent sous.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Monsieur... vous abusez... je ne souffrirai pas..., s'&eacute;cria le
+Ma&icirc;tre d'&eacute;cole.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!... chacun son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Je me soumets donc... mais &agrave; la condition que je vous offrirai quelque
+chose tant&ocirc;t dans un petit cabaret des Champs-&Eacute;lys&eacute;es... que je
+connais... un excellent endroit.</p>
+
+<p>&mdash;Bien... bien... j'accepte.</p>
+
+<p>La servante pay&eacute;e, on descendit. Rodolphe voulut passer le dernier, par
+politesse pour la Chouette. Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole ne le souffrit pas et le
+suivit de tr&egrave;s-pr&egrave;s, observant ses moindres mouvements.</p>
+
+<p>Le traiteur tenait aussi un d&eacute;bit de vin. Parmi plusieurs consommateurs
+un charbonnier, &agrave; la figure noircie, son large chapeau enfonc&eacute; sur les
+yeux, soldait sa d&eacute;pense au comptoir, lorsque nos trois personnages
+parurent.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; l'attentive surveillance du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole et de la borgnesse,
+Rodolphe, qui marchait devant le hideux couple, &eacute;changea un rapide et
+imperceptible regard avec Murph.</p>
+
+<p>La porti&egrave;re du fiacre &eacute;tait ouverte; Rodolphe, s'arr&ecirc;ta, d&eacute;cid&eacute; cette
+fois &agrave; monter le dernier; car le charbonnier s'&eacute;tait insensiblement
+rapproch&eacute; de lui.</p>
+
+<p>En effet, la Chouette passa la premi&egrave;re, mais apr&egrave;s beaucoup de fa&ccedil;ons:
+Rodolphe fut oblig&eacute; de la suivre, car le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole lui dit &agrave;
+l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez donc que je me d&eacute;fie d&eacute;cid&eacute;ment de vous?</p>
+
+<p>Rodolphe mont&eacute;, le charbonnier s'avan&ccedil;a en sifflant sur le seuil de la
+porte, et regarda Rodolphe d'un air surpris et inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; faut-il aller, bourgeois? demanda le cocher.</p>
+
+<p>Rodolphe r&eacute;pondit &agrave; voix haute:</p>
+
+<p>&mdash;All&eacute;e des...</p>
+
+<p>&mdash;Des Acacias, au bois de Boulogne, s'&eacute;cria le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole en
+l'interrompant; puis il ajouta: Et on vous payera bien, cocher.</p>
+
+<p>La porti&egrave;re se referma.</p>
+
+<p>&mdash;Comment diable dites-vous o&ugrave; nous allons devant ces badauds! reprit le
+Ma&icirc;tre d'&eacute;cole. Que demain tout soit d&eacute;couvert, un pareil indice peut
+nous perdre! Ah! jeune homme, jeune homme, vous &ecirc;tes bien imprudent!</p>
+
+<p>La voiture commen&ccedil;ait &agrave; marcher, Rodolphe r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, je n'avais pas song&eacute; &agrave; cela. Mais avec mon cigare je vais
+vous enfumer comme des harengs; si nous ouvrions une des glaces?</p>
+
+<p>Et Rodolphe, joignant l'action &agrave; la parole, laissa tr&egrave;s-adroitement
+tomber en dehors de la voiture le petit papier ploy&eacute; tr&egrave;s-mince, sur
+lequel il avait eu le temps d'&eacute;crire &agrave; la h&acirc;te et sous sa blouse
+quelques mots au crayon.</p>
+
+<p>Le coup d'&oelig;il du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole &eacute;tait si per&ccedil;ant que, malgr&eacute;
+l'impassibilit&eacute; de la physionomie de Rodolphe, le brigand y d&eacute;m&ecirc;la sans
+doute une rapide expression de triomphe, car, passant la t&ecirc;te par la
+porti&egrave;re, il cria au cocher:</p>
+
+<p>&mdash;Tapez... tapez! il y a quelqu'un derri&egrave;re votre voiture.</p>
+
+<p>Rodolphe fr&eacute;mit, mais il joignit ses cris &agrave; ceux de son compagnon.</p>
+
+<p>La voiture s'arr&ecirc;ta. Le cocher monta sur son si&egrave;ge, regarda et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, bourgeois, il n'y a personne.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! je veux m'en assurer, r&eacute;pondit le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole en sautant
+dans la rue.</p>
+
+<p>Il ne vit personne, il n'aper&ccedil;ut rien. Depuis que Rodolphe avait jet&eacute;
+son billet par la porti&egrave;re, le fiacre avait fait quelques pas.</p>
+
+<p>Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole crut s'&ecirc;tre tromp&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez rire, dit-il en remontant, je ne sais pourquoi je m'&eacute;tais
+imagin&eacute; que quelqu'un nous suivait.</p>
+
+<p>Le fiacre prit &agrave; ce moment une rue transversale.</p>
+
+<p>La voiture disparue, Murph, qui ne l'avait pas quitt&eacute;e des yeux et qui
+s'&eacute;tait aper&ccedil;u de la man&oelig;uvre de Rodolphe, accourut et ramassa le petit
+billet cach&eacute; dans un creux form&eacute; par l'&eacute;cartement de deux pav&eacute;s.</p>
+
+<p>Au bout d'un quart d'heure, le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole dit au fiacre:</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, cocher, nous avons chang&eacute; d'id&eacute;e: place de la Madeleine!</p>
+
+<p>Rodolphe le regarda avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, jeune homme; de cette place on peut aller &agrave; mille endroits
+diff&eacute;rents. Si l'on voulait nous inqui&eacute;ter, la d&eacute;position du fiacre ne
+serait d'aucune utilit&eacute;.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; le fiacre approchait de la barri&egrave;re, un homme de haute
+taille, v&ecirc;tu d'une longue redingote blanch&acirc;tre, ayant son chapeau
+enfonc&eacute; sur ses yeux et paraissant fort brun de figure, passa rapidement
+sur la route, courb&eacute; sur l'encolure d'un grand et magnifique cheval de
+chasse d'une vitesse de trot extraordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; beau cheval bon cavalier! dit Rodolphe en se penchant &agrave; la porti&egrave;re
+et suivant Murph des yeux. Quel train va ce gros homme... Avez-vous vu?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! il a pass&eacute; si vite, dit le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, que je n'ai pas
+remarqu&eacute;.</p>
+
+<p>Rodolphe dissimula parfaitement sa joie: Murph avait d&eacute;chiffr&eacute; les
+signes presque hi&eacute;roglyphiques de son billet. Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, certain
+que le fiacre n'&eacute;tait pas suivi, se rassura, et voulant imiter la
+Chouette, qui sommeillait ou plut&ocirc;t qui avait l'air de sommeiller, il
+dit &agrave; Rodolphe:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, jeune homme, mais le mouvement de la voiture me fait
+toujours un singulier effet: cela m'endort comme un enfant...</p>
+
+<p>Le brigand, &agrave; l'abri de ce faux sommeil, se proposait d'examiner si la
+physionomie de son compagnon ne trahirait aucune &eacute;motion.</p>
+
+<p>Rodolphe &eacute;venta cette ruse et r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis lev&eacute; de bonne heure; j'ai sommeil, je vais faire comme
+vous...</p>
+
+<p>Et il ferma les yeux.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t la respiration sonore du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole et de la Chouette, qui
+ronflaient &agrave; l'unisson, tromp&egrave;rent si compl&egrave;tement Rodolphe, que,
+croyant ses compagnons profond&eacute;ment endormis, il entr'ouvrit les
+paupi&egrave;res.</p>
+
+<p>Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole et la Chouette, malgr&eacute; leurs ronflements sonores,
+avaient les yeux ouverts, et &eacute;changeaient quelques signes myst&eacute;rieux au
+moyen de leurs doigts bizarrement plac&eacute;s ou pli&eacute;s sur la paume de leurs
+mains.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup ce langage symbolique cessa. Le brigand, s'apercevant sans
+doute &agrave; un signe presque imperceptible que Rodolphe ne dormait pas,
+s'&eacute;cria en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! camarade, vous &eacute;prouvez donc les amis, vous?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a ne doit pas vous &eacute;tonner, vous ronflez les yeux ouverts.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, c'est diff&eacute;rent, jeune homme, je suis somnambule.</p>
+
+<p>Le fiacre s'arr&ecirc;ta place de la Madeleine.</p>
+
+<p>La pluie avait un moment cess&eacute;; mais les nuages, chass&eacute;s par la violence
+du vent, &eacute;taient si noirs, si bas, qu'il faisait d&eacute;j&agrave; presque nuit.</p>
+
+<p>Rodolphe, la Chouette et le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole se dirig&egrave;rent vers le
+Cours-la-Reine.</p>
+
+<p>&mdash;Jeune homme, j'ai une id&eacute;e qui n'est pas mauvaise, dit le brigand.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;De m'assurer si tout ce que vous nous avez dit de l'int&eacute;rieur de la
+maison de l'all&eacute;e des Veuves est exact.</p>
+
+<p>&mdash;Voudriez-vous y aller maintenant sous un pr&eacute;texte quelconque? &Ccedil;a
+&eacute;veillerait les soup&ccedil;ons.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas assez innocent pour &ccedil;a, jeune homme; mais pourquoi
+a-t-on une femme qui s'appelle Finette?</p>
+
+<p>La Chouette redressa la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;La voyez-vous, jeune homme? On dirait un cheval de trompette qui
+entend sonner la charge.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez l'envoyer en &eacute;claireuse?</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous dites.</p>
+
+<p>&mdash;N&deg; 17, all&eacute;e des Veuves, n'est-ce pas, mon homme? s'&eacute;cria la Chouette
+dans son impatience. Sois tranquille, je n'ai qu'un &oelig;il, mais il est
+bon.</p>
+
+<p>&mdash;La voyez-vous, jeune homme, la voyez-vous? Elle br&ucirc;le d&eacute;j&agrave; d'y &ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle s'y prend adroitement pour entrer, je ne trouve pas votre id&eacute;e
+mauvaise.</p>
+
+<p>&mdash;Garde le parapluie, Fourline... Dans une demi-heure je suis ici, et tu
+verras ce que je sais faire, s'&eacute;cria la Chouette.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, Finette, nous allons descendre au C&oelig;ur-Saignant, c'est &agrave;
+deux pas d'ici. Si le petit <i>Tortillard</i><a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a> est l&agrave;, tu l'emm&egrave;neras avec
+toi; il restera en dehors de la porte &agrave; faire le guet pendant que tu
+entreras.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison; il est fin comme renard, ce petit Tortillard; il n'a pas
+dix ans, et c'est lui qui l'autre jour...</p>
+
+<p>Un signe du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole interrompit la Chouette.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que le C&oelig;ur-Saignant? Voil&agrave; une dr&ocirc;le d'enseigne pour un
+cabaret, demanda Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra vous en plaindre au cabaretier.</p>
+
+<p>&mdash;Comment s'appelle-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Le cabaretier du C&oelig;ur-Saignant?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne demande pas le nom de ses pratiques.</p>
+
+<p>&mdash;Mais encore...</p>
+
+<p>&mdash;Appelez-le comme vous voudrez, Pierre, Thomas, Christophe ou Barnab&eacute;,
+il r&eacute;pondra toujours. Mais nous voici arriv&eacute;s, et bien &agrave; temps, car
+l'averse recommence, et la rivi&egrave;re, comme elle gronde! on dirait un
+torrent... regardez donc! Encore deux jours de pluie, et l'eau d&eacute;passera
+les arches du pont.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites que nous voici arriv&eacute;s... O&ugrave; diable est donc le cabaret? Je
+ne vois pas de maison ici!</p>
+
+<p>&mdash;Si vous regardez autour de vous, bien s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; voulez-vous que je regarde?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; vos pieds.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; mes pieds?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; cela?</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, l&agrave;... voyez-vous le toit? Prenez garde de marcher dessus.</p>
+
+<p>Rodolphe n'avait pas, en effet, remarqu&eacute; un de ces cabarets souterrains
+que l'on voyait, il y a quelques ann&eacute;es encore, dans certains endroits
+des Champs-&Eacute;lys&eacute;es, et notamment pr&egrave;s le Cours-la-Reine.</p>
+
+<p>Un escalier creus&eacute; dans la terre humide et grasse conduisait au fond de
+cette esp&egrave;ce de large foss&eacute;; &agrave; l'un de ses pans, coup&eacute;s &agrave; pic,
+s'adossait une masure basse, sordide, l&eacute;zard&eacute;e: son toit, recouvert de
+tuiles moussues, s'&eacute;levait &agrave; peine au niveau du sol o&ugrave; se trouvait
+Rodolphe; deux ou trois huttes en planches vermoulues, servant de
+cellier, de hangar, de cabane &agrave; lapins, faisaient suite &agrave; ce mis&eacute;rable
+bouge.</p>
+
+<p>Une all&eacute;e tr&egrave;s-&eacute;troite, traversant le foss&eacute; dans sa longueur, conduisait
+de l'escalier &agrave; la porte de la maison; le reste du terrain disparaissait
+sous un berceau de treillage qui abritait deux rang&eacute;es de tables
+grossi&egrave;res plant&eacute;es dans le sol.</p>
+
+<p>Le vent faisait tristement grincer sur ses gonds une m&eacute;chante plaque de
+t&ocirc;le: &agrave; travers la rouille qui la couvrait on distinguait encore un
+c&oelig;ur rouge perc&eacute; d'un trait. L'enseigne se balan&ccedil;ait &agrave; un poteau dress&eacute;
+au-dessus de cet antre, v&eacute;ritable terrier humain.</p>
+
+<p>Une brume &eacute;paisse, humide, se joignait &agrave; la pluie; la nuit approchait.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous de cet h&ocirc;tel, jeune homme? reprit le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole.</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce aux averses qui tombent depuis quinze jours... &ccedil;a ne doit pas
+&ecirc;tre trop humide pour un &eacute;tang, il doit y avoir une belle p&ecirc;che...
+Allons, passez.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant; il faut que je sache si l'h&ocirc;te est l&agrave;. Attention.</p>
+
+<p>Et le brigand, fr&ocirc;lant avec force sa langue contre son palais, fit
+entendre un cri singulier, une esp&egrave;ce de roulement guttural, sonore et
+prolong&eacute;, que l'on pourrait accentuer ainsi:</p>
+
+<p>&mdash;Prrrrr!!</p>
+
+<p>Un cri pareil sortit des profondeurs de la masure.</p>
+
+<p>&mdash;Il y est, dit le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole. Pardon, jeune homme... Respect aux
+dames; laissez passer la Chouette, je vous suis. Prenez garde de tomber,
+c'est glissant.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVII" id="XVII"></a><a href="#table">XVII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le C&oelig;ur-Saignant.</a></h3>
+
+
+<p>L'h&ocirc;te du C&oelig;ur-Saignant, apr&egrave;s avoir r&eacute;pondu au signal du Ma&icirc;tre
+d'&eacute;cole, avan&ccedil;a civilement jusqu'au seuil de sa porte.</p>
+
+<p>Ce personnage, que Rodolphe avait &eacute;t&eacute; chercher dans la Cit&eacute;, et qu'il ne
+devait pas encore conna&icirc;tre sous son vrai nom ou plut&ocirc;t son surnom
+habituel, &eacute;tait Bras-Rouge.</p>
+
+<p>Petit et gr&ecirc;le, ch&eacute;tif et d&eacute;bile, cet homme pouvait avoir cinquante ans
+environ. Sa physionomie tenait &agrave; la fois de la fouine et du rat; son nez
+pointu, son menton fuyant, ses pommettes osseuses, ses petits yeux
+noirs, vifs, per&ccedil;ants, donnaient &agrave; ses traits une inimitable expression
+de ruse, de finesse et d'intelligence. Une vieille perruque blonde, ou
+plut&ocirc;t jaune comme son teint bilieux, pos&eacute;e sur le sommet de son cr&acirc;ne,
+laissait voir sa nuque grisonnante. Il portait une veste ronde et un de
+ces longs tabliers noir&acirc;tres dont se servent les gar&ccedil;ons marchands de
+vin.</p>
+
+<p>Nos trois personnages avaient &agrave; peine descendu la derni&egrave;re marche de
+l'escalier qu'un enfant de dix ans au plus, tr&egrave;s-petit, l'air fin, mais
+maladif, boiteux et un peu contrefait, vint rejoindre Bras-Rouge, auquel
+il ressemblait d'une mani&egrave;re si frappante qu'on ne pouvait le
+m&eacute;conna&icirc;tre pour son fils.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le m&ecirc;me regard p&eacute;n&eacute;trant et astucieux; le front de l'enfant
+disparaissait &agrave; demi sous une for&ecirc;t de cheveux jaun&acirc;tres, durs et roides
+comme des crins. Un pantalon marron et une blouse sangl&eacute;e d'une ceinture
+de cuir, compl&eacute;taient le costume de Tortillard, ainsi nomm&eacute; &agrave; cause de
+son infirmit&eacute;; il se tenait &agrave; c&ocirc;t&eacute; de son p&egrave;re, debout sur sa bonne
+jambe, comme un h&eacute;ron au bord d'un marais.</p>
+
+<p>&mdash;Justement voil&agrave; le <i>m&ocirc;me</i>, dit le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole. Finette, le temps
+presse, la nuit vient, il faut profiter de ce qui reste de jour.</p>
+
+<p>&mdash;T'as raison, mon homme, je vas demander le moutard &agrave; son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, vieux, dit Bras-Rouge en s'adressant au Ma&icirc;tre d'&eacute;cole d'une
+petite voix de fausset, aigre et aigu&euml;; qu'est-ce qu'il y a pour ton
+service?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a que tu vas pr&ecirc;ter ton gamin &agrave; ma femme pendant un quart
+d'heure; elle a ici pr&egrave;s perdu quelque chose, il l'aidera &agrave; chercher.</p>
+
+<p>Bras-Rouge cligna de l'&oelig;il, fit un signe d'intelligence au Ma&icirc;tre
+d'&eacute;cole et dit &agrave; son fils:</p>
+
+<p>&mdash;Tortillard, suis madame.</p>
+
+<p>Le hideux enfant, attir&eacute; par la laideur et par l'air m&eacute;chant de la
+Chouette, comme d'autres sont charm&eacute;s par un ext&eacute;rieur bienveillant,
+accourut en boitant prendre la main de la borgnesse.</p>
+
+<p>&mdash;Amour de petit momaque, va! Voil&agrave; un enfant, dit Finette, comme &ccedil;a
+vient tout de suite &agrave; vous! C'est pas comme la petite P&eacute;griotte, qui
+avait toujours l'air d'avoir mal au c&oelig;ur quand elle m'approchait, cette
+petite mendiante!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, d&eacute;p&ecirc;che-toi, Finette, ouvre l'&oelig;il et veille au grain. Je
+t'attends ici.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sera pas long. Passe devant, Tortillard!</p>
+
+<p>Et la borgnesse et le petit boiteux gravirent le glissant escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Finette, prends donc le parapluie, cria le brigand.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a me g&ecirc;nerait, mon homme, r&eacute;pondit la vieille, qui disparut bient&ocirc;t
+avec Tortillard au milieu des vapeurs amoncel&eacute;es par le cr&eacute;puscule, et
+des tristes murmures du vent qui agitait les branches noires et
+d&eacute;pouill&eacute;es des grands ormes des Champs-&Eacute;lys&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Entrons, dit Rodolphe.</p>
+
+<p>Il lui fallut se baisser pour passer sous la porte de ce cabaret, divis&eacute;
+en deux salles. Dans l'une, on voit un comptoir et un billard en mauvais
+&eacute;tat; dans l'autre, des tables et des chaises de jardin, autrefois
+peintes en vert. Deux crois&eacute;es &eacute;troites, aux carreaux f&ecirc;l&eacute;s, couverts de
+toiles d'araign&eacute;e, &eacute;clairent &agrave; peine ces pi&egrave;ces aux murailles verd&acirc;tres,
+salp&ecirc;tr&eacute;es par l'humidit&eacute;.</p>
+
+<p>Rodolphe est rest&eacute; seul une minute &agrave; peine; Bras-Rouge et le Ma&icirc;tre
+d'&eacute;cole ont eu le temps d'&eacute;changer rapidement quelques mots et quelques
+signes myst&eacute;rieux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous boirez un verre de bi&egrave;re ou un verre d'eau-de-vie en attendant
+Finette? dit le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je n'ai pas soif.</p>
+
+<p>&mdash;Chacun son go&ucirc;t. Moi, je boirai un verre d'eau-de-vie, reprit le
+brigand. Et il s'assit &agrave; une des petites tables vertes de la seconde
+pi&egrave;ce.</p>
+
+<p>L'obscurit&eacute; commen&ccedil;ait &agrave; envahir tellement ce repaire qu'il &eacute;tait
+impossible de voir, dans un des angles de la seconde chambre, l'entr&eacute;e
+b&eacute;ante d'une de ces caves auxquelles on descend par une trappe &agrave; deux
+battants, dont l'un reste toujours ouvert pour la commodit&eacute; du service.</p>
+
+<p>La table o&ugrave; s'assit le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole &eacute;tait toute proche de ce trou noir
+et profond, auquel il tournait le dos et qu'il cachait compl&egrave;tement aux
+yeux de Rodolphe.</p>
+
+<p>Ce dernier regardait &agrave; travers les fen&ecirc;tres, pour se donner une
+contenance et dissimuler sa pr&eacute;occupation. La vue de Murph se rendant en
+toute h&acirc;te &agrave; l'all&eacute;e des Veuves ne le rassurait pas compl&egrave;tement; il
+craignait que le digne squire n'e&ucirc;t pas compris toute la signification
+de son billet forc&eacute;ment si laconique qui ne contenait que ces mots:
+&laquo;Pour ce soir dix heures.&raquo;</p>
+
+<p>Bien r&eacute;solu de ne pas se rendre &agrave; l'all&eacute;e des Veuves avant ce moment, et
+de ne pas quitter le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole jusque-l&agrave;, il tremblait n&eacute;anmoins de
+perdre cette unique occasion de poss&eacute;der les secrets qu'il avait tant
+d'int&eacute;r&ecirc;t &agrave; conna&icirc;tre. Quoiqu'il f&ucirc;t tr&egrave;s-vigoureux et bien arm&eacute;, il
+devait lutter de ruse avec un meurtrier redoutable et capable de tout.</p>
+
+<p>Faut-il le dire? telle &eacute;tait la trempe &eacute;nergique de ce caract&egrave;re
+bizarre, avide d'&eacute;motions nerveuses et violentes, que Rodolphe trouvait
+une sorte de charme terrible dans les inqui&eacute;tudes et dans les obstacles
+qui venaient entraver le plan combin&eacute; la veille avec son fid&egrave;le Murph et
+le Chourineur.</p>
+
+<p>Ne voulant pas n&eacute;anmoins se laisser p&eacute;n&eacute;trer, il vint s'asseoir &agrave; la
+table du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole et demanda un verre par contenance.</p>
+
+<p>Bras-Rouge, depuis quelques mots &eacute;chang&eacute;s &agrave; voix basse avec le brigand,
+consid&eacute;rait Rodolphe d'un air curieux, sardonique et m&eacute;fiant.</p>
+
+<p>&mdash;M'est avis, jeune homme, dit le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, que si ma femme nous
+apprend que les personnes que nous voulons voir sont chez elles, nous
+pourrons aller leur faire notre visite sur les huit heures?</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait trop t&ocirc;t de deux heures, dit Rodolphe, &ccedil;a les g&ecirc;nerait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! entre amis on ne fait pas de fa&ccedil;ons.</p>
+
+<p>&mdash;Je les connais; je vous r&eacute;p&egrave;te qu'il ne faut pas y aller avant dix
+heures.</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tes-vous ent&ecirc;t&eacute;, jeune homme!</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon id&eacute;e, et que le diable me br&ucirc;le si je bouge d'ici avant dix
+heures!</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous g&ecirc;nez pas, je ne ferme jamais mon &eacute;tablissement avant minuit,
+dit Bras-Rouge de sa voix de fausset. C'est le moment o&ugrave; arrivent mes
+meilleures pratiques, et mes voisins ne se plaignent pas du bruit que
+l'on fait chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut consentir &agrave; tout ce que vous voulez, jeune homme, reprit le
+Ma&icirc;tre d'&eacute;cole. Soit, nous ne partirons qu'&agrave; dix heures pour notre
+visite.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; la Chouette! dit Bras-Rouge en entendant et en r&eacute;pondant un cri
+d'appel semblable &agrave; celui que le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole avait pouss&eacute; avant de
+descendre dans la maison souterraine.</p>
+
+<p>Une minute apr&egrave;s, la Chouette entra seule dans le billard.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a y est, mon homme, c'est empaum&eacute;! s'&eacute;cria la borgnesse en entrant.</p>
+
+<p>Bras-Rouge se retira discr&egrave;tement sans demander des nouvelles de
+Tortillard, qu'il ne s'attendait probablement pas &agrave; revoir encore.</p>
+
+<p>Les v&ecirc;tements de la vieille ruisselaient d'eau; elle s'assit en face de
+Rodolphe et du brigand.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole.</p>
+
+<p>&mdash;Ce gar&ccedil;on a dit vrai jusqu'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous! s'&eacute;cria Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez la Chouette s'expliquer, jeune homme. Voyons, va, Finette.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis arriv&eacute;e au n&deg; 17 en laissant Tortillard blotti dans un trou et
+aux aguets. Il faisait encore jour. J'ai carillonn&eacute; &agrave; une petite porte
+b&acirc;tarde, gonds en dehors, deux pouces de jour sous le seuil, enfin rien
+du tout. Je sonne, le gardien m'ouvre: c'est un grand, gros homme, dans
+les cinquante ans, l'air endormi et bon enfant, favoris roux, en
+croissant, t&ecirc;te chauve... Avant de sonner, j'avais mis mon bonnet dans
+ma poche pour avoir l'air d'&ecirc;tre une voisine. D&egrave;s que j'aper&ccedil;ois le
+gardien, je me mets &agrave; pleurnicher de toutes mes forces, en criant que
+j'ai perdu ma perruche, Cocotte, une petite b&ecirc;te que j'adore. Je dis que
+je demeure avenue de Marb&oelig;uf, et que de jardin en jardin je poursuis
+Cocotte. Enfin je supplie le monsieur de me laisser chercher ma b&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! dit le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole d'un air d'orgueilleuse satisfaction en
+montrant Finette, quelle femme!</p>
+
+<p>&mdash;C'est tr&egrave;s-adroit, dit Rodolphe; mais ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Le gardien me permet de chercher ma b&ecirc;te, et me voil&agrave; trottant dans le
+jardin en appelant: &laquo;Cocotte! Cocotte!&raquo;, en regardant en l'air et de
+tous les c&ocirc;t&eacute;s, pour bien tout voir... En dedans des murs, reprit la
+vieille en continuant de d&eacute;tailler le logis, en dedans des murs, partout
+du treillage, v&eacute;ritable escalier; au coin du mur, &agrave; gauche, un pin fait
+comme une &eacute;chelle, une femme en couches y descendrait. La maison a six
+fen&ecirc;tres au rez-de-chauss&eacute;e, pas d'autre &eacute;tage, quatre soupiraux de cave
+sans barres. Les fen&ecirc;tres du rez-de-chauss&eacute;e se ferment &agrave; volets, loquet
+par le bas, g&acirc;chette par le haut; peser sur la plinthe, tirer le fil de
+fer...</p>
+
+<p>&mdash;Un zest..., dit le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, et c'est ouvert.</p>
+
+<p>La Chouette continua:</p>
+
+<p>&mdash;La porte d'entr&eacute;e vitr&eacute;e, deux persiennes en dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Pour m&eacute;moire, dit le brigand.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a, c'est absolument comme si on y &eacute;tait, dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; gauche, reprit la Chouette, pr&egrave;s de la cour, un puits: la corde peut
+servir, parce que l&agrave; il n'y a pas de treillage au mur, dans le cas o&ugrave; la
+retraite serait bouch&eacute;e du c&ocirc;t&eacute; de la porte... En entrant dans la
+maison...</p>
+
+<p>&mdash;Tu es entr&eacute;e dans la maison? Elle y est entr&eacute;e! jeune homme, dit le
+Ma&icirc;tre d'&eacute;cole avec orgueil.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, j'y suis entr&eacute;e. Ne trouvant pas Cocotte, j'avais tant
+g&eacute;mi que j'ai fait comme si je m'&eacute;tais &eacute;poumon&eacute;e; j'ai demand&eacute; au
+gardien la permission de m'asseoir sur le pas de sa porte; le brave
+homme m'a dit d'entrer, m'a offert un verre d'eau et de vin. &laquo;Un simple
+verre d'eau, ai-je dit, un simple verre d'eau, mon bon monsieur.&raquo; Alors,
+il m'a fait entrer dans l'antichambre... tapis partout: bonne
+pr&eacute;caution, on n'entend ni marcher, ni les &eacute;clats des vitres, s'il
+fallait <i>faire</i> un carreau; &agrave; droite et &agrave; gauche, portes et serrures &agrave;
+becs-de-cane. &Ccedil;a ouvre en soufflant dessus... Au fond, une forte porte,
+ferm&eacute;e &agrave; clef; une tournure de caisse... &ccedil;a sentait l'argent!... J'avais
+ma cire dans mon cabas...</p>
+
+<p>&mdash;Elle avait sa cire, jeune homme... elle ne marche jamais sans sa
+cire!... dit le brigand.</p>
+
+<p>La Chouette continua:</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait m'approcher de la porte qui sentait l'argent. Alors, j'ai
+fait comme s'il me prenait une quinte si forte que j'&eacute;tais oblig&eacute;e de
+m'appuyer sur le mur. En m'entendant tousser, le gardien a dit: &laquo;Je vas
+vous mettre un morceau de sucre.&raquo; Il a probablement cherch&eacute; une cuiller,
+car j'ai entendu rire de l'argenterie... argenterie dans la pi&egrave;ce &agrave; main
+droite... n'oublie pas &ccedil;a, Fourline. Enfin, tout en toussant, tout en
+geignant, je m'&eacute;tais approch&eacute;e de la porte du fond... j'avais ma cire
+dans la paume de ma main... je me suis appuy&eacute;e sur la serrure, comme si
+de rien n'&eacute;tait. Voil&agrave; l'empreinte. Si &ccedil;a ne sert pas aujourd'hui, &ccedil;a
+servira un autre jour.</p>
+
+<p>Et la Chouette donna au brigand un morceau de cire jaune o&ugrave; l'on voyait
+parfaitement l'empreinte.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a fait que vous allez nous dire si c'est bien la porte de la caisse,
+dit la Chouette.</p>
+
+<p>&mdash;Justement! c'est l&agrave; o&ugrave; est l'argent, reprit Rodolphe.</p>
+
+<p>Et il se dit tout bas: &laquo;Murph a-t-il donc &eacute;t&eacute; dupe de cette vieille
+mis&eacute;rable? Cela se peut; il ne s'attend &agrave; &ecirc;tre attaqu&eacute; qu'&agrave; dix
+heures... &agrave; cette heure-l&agrave;, toutes ses pr&eacute;cautions seront prises.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout l'argent n'est pas l&agrave;! reprit la Chouette, dont l'&oelig;il vert
+&eacute;tincela. En m'approchant des fen&ecirc;tres, toujours pour chercher Cocotte,
+j'ai vu dans une des chambres, &agrave; gauche de la porte, des sacs d'&eacute;cus sur
+un bureau... Je les ai vus comme je te vois, mon homme... Il y en avait
+au moins une douzaine.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est Tortillard? dit brusquement le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole.</p>
+
+<p>&mdash;Il est toujours dans son trou... &agrave; deux pas de la porte du jardin...
+Il voit dans l'ombre comme les chats. Il n'y a que cette entr&eacute;e-l&agrave; au n&deg;
+17; lorsque nous irons, il nous avertira si quelqu'un est venu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon.</p>
+
+<p>&Agrave; peine avait-il prononc&eacute; ces mots que le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole se rua sur
+Rodolphe &agrave; l'improviste, le saisit &agrave; la gorge et le pr&eacute;cipita dans la
+cave qui &eacute;tait b&eacute;ante derri&egrave;re la table.</p>
+
+<p>Cette attaque fut si prompte, si inattendue, si vigoureuse, que Rodolphe
+n'avait pu ni la pr&eacute;voir ni l'&eacute;viter.</p>
+
+<p>La Chouette, effray&eacute;e, poussa un cri per&ccedil;ant, car elle n'avait pas vu
+d'abord le r&eacute;sultat de cette lutte d'un instant.</p>
+
+<p>Lorsque le bruit du corps de Rodolphe roulant sur les degr&eacute;s eut cess&eacute;,
+le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, qui connaissait parfaitement les &ecirc;tres souterrains de
+cette maison, descendit lentement dans la cave en pr&ecirc;tant l'oreille avec
+attention.</p>
+
+<p>&mdash;Fourline... d&eacute;fie-toi!... cria la borgnesse en se penchant &agrave;
+l'ouverture de la trappe. Tire ton poignard.</p>
+
+<p>Le brigand ne r&eacute;pondit pas et disparut.</p>
+
+<p>D'abord on n'entendit rien; mais, au bout de quelques instants, le bruit
+lointain d'une porte rouill&eacute;e qui criait sur ses gonds r&eacute;sonna
+sourdement dans les profondeurs de la cave, et il se fit un nouveau
+silence.</p>
+
+<p>L'obscurit&eacute; &eacute;tait compl&egrave;te.</p>
+
+<p>La Chouette fouilla dans son cabas, fit p&eacute;tiller une allumette chimique
+et alluma une petite bougie dont la lueur se r&eacute;pandit dans cette lugubre
+salle.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment-l&agrave;, la figure monstrueuse du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole apparut &agrave;
+l'ouverture de la trappe.</p>
+
+<p>La Chouette ne put retenir une exclamation d'effroi &agrave; la vue de cette
+t&ecirc;te p&acirc;le, coutur&eacute;e, mutil&eacute;e, horrible, aux yeux presque
+phosphorescents, qui semblait ramper sur le sol au milieu des
+t&eacute;n&egrave;bres... que la clart&eacute; de la bougie dissipait &agrave; peine.</p>
+
+<p>Remise de son &eacute;motion, la vieille s'&eacute;cria avec une sorte d'&eacute;pouvantable
+flatterie:</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il que tu sois affreux, Fourline! tu m'as fait peur... &agrave; moi!</p>
+
+<p>&mdash;Vite, vite, &agrave; l'all&eacute;e des Veuves, dit le brigand en assujettissant les
+deux battants de la trappe avec une barre de fer; dans une heure
+peut-&ecirc;tre il sera trop tard! Si c'est une sourici&egrave;re, elle n'est pas
+encore tendue... si &ccedil;a n'en est pas une, nous ferons le coup nous seuls.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a><a href="#table">XVIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le caveau.</a></h3>
+
+
+<p>Sous le coup de son horrible chute, Rodolphe &eacute;tait rest&eacute; &eacute;vanoui, sans
+mouvement, au bas de l'escalier de la cave.</p>
+
+<p>Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, le tra&icirc;nant jusqu'&agrave; l'entr&eacute;e d'un second caveau
+beaucoup plus profond, l'y avait descendu et enferm&eacute; au moyen d'une
+porte &eacute;paisse garnie de ferrures; puis il avait rejoint la Chouette,
+pour aller avec elle commettre un vol, peut-&ecirc;tre un assassinat, dans
+l'all&eacute;e des Veuves.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure environ, Rodolphe reprit peu &agrave; peu ses sens.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait couch&eacute; par terre, au milieu d'&eacute;paisses t&eacute;n&egrave;bres; il &eacute;tendit ses
+bras autour de lui et toucha des degr&eacute;s de pierre. Ressentant &agrave; ses
+pieds une vive impression de fra&icirc;cheur, il y porta la main... C'&eacute;tait
+une flaque d'eau.</p>
+
+<p>D'un effort violent il parvint &agrave; s'asseoir sur la derni&egrave;re marche de
+l'escalier; son &eacute;tourdissement se dissipait peu &agrave; peu, il fit quelques
+mouvements. Heureusement aucun de ses membres n'&eacute;tait fractur&eacute;. Il
+&eacute;couta... il n'entendit rien... rien qu'une esp&egrave;ce de petit clapotement
+sourd, faible, mais continu.</p>
+
+<p>D'abord il n'en soup&ccedil;onna pas la cause.</p>
+
+<p>&Agrave; mesure que sa pens&eacute;e s'&eacute;veillait plus lucide, les circonstances de la
+surprise dont il avait &eacute;t&eacute; la victime se retra&ccedil;aient &agrave; son esprit, mais
+incompl&egrave;tement, mais avec lenteur... Il &eacute;tait sur le point de rassembler
+tous ses souvenirs, lorsqu'il ressentit aux pieds une nouvelle
+impression de fra&icirc;cheur: il se baissa, t&acirc;ta; il avait de l'eau jusqu'&agrave;
+la cheville.</p>
+
+<p>Et, au milieu du morne silence qui l'environnait, il entendit plus
+distinctement encore le petit clapotement sourd, faible, continu.</p>
+
+<p>Cette fois, il en comprit la cause: l'eau envahissait le caveau... La
+crue de la Seine &eacute;tait formidable, et ce lieu souterrain se trouvait au
+niveau du fleuve...</p>
+
+<p>Ce danger rappela tout &agrave; fait Rodolphe &agrave; lui-m&ecirc;me; prompt comme
+l'&eacute;clair, il gravit l'humide escalier. Arriv&eacute; au fa&icirc;te, il se heurta
+contre une porte; en vain il voulut l'&eacute;branler, elle resta immobile sur
+ses gonds de fer.</p>
+
+<p>Dans cette position d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, son premier cri fut pour Murph.</p>
+
+<p>&mdash;S'il n'est pas sur ses gardes, ce monstre va l'assassiner... et c'est
+moi, s'&eacute;cria-t-il, moi qui aurai caus&eacute; sa mort!... Pauvre Murph!...</p>
+
+<p>Cette cruelle pens&eacute;e exasp&eacute;ra les forces de Rodolphe; s'arc-boutant sur
+ses pieds et courbant les &eacute;paules, il s'&eacute;puisa en efforts inou&iuml;s contre
+la porte... il ne lui imprima pas le plus l&eacute;ger &eacute;branlement.</p>
+
+<p>Esp&eacute;rant trouver un levier dans le caveau, il redescendit; &agrave;
+l'avant-derni&egrave;re marche, deux ou trois corps ronds, &eacute;lastiques,
+roul&egrave;rent et fuirent sous ses pieds: c'&eacute;taient des rats que l'eau
+chassait de leurs retraites.</p>
+
+<p>Rodolphe parcourut la cave &agrave; t&acirc;tons, en tous sens, ayant de l'eau
+jusqu'&agrave; mi-jambe; il ne trouva rien. Il remonta lentement l'escalier,
+dans un sombre d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>Il compta les marches: il y en avait treize; trois &eacute;taient d&eacute;j&agrave;
+submerg&eacute;es.</p>
+
+<p>Treize! nombre fatal!... Dans certaines positions, les esprits les plus
+fermes ne sont pas &agrave; l'abri des id&eacute;es superstitieuses; il vit dans ce
+nombre un mauvais pr&eacute;sage. Le sort possible de Murph lui revint &agrave; la
+pens&eacute;e. Il chercha en vain quelque ouverture entre le sol et la porte,
+dont l'humidit&eacute; avait sans doute gonfl&eacute; le bois, car il joignait
+herm&eacute;tiquement la terre humide et grasse.</p>
+
+<p>Rodolphe poussa des cris violents, croyant qu'ils parviendraient
+peut-&ecirc;tre jusqu'aux h&ocirc;tes du cabaret, et puis il &eacute;couta.</p>
+
+<p>Il n'entendit rien, rien que le petit clapotement sourd, faible,
+continu, de l'eau qui toujours montait, montait, montait.</p>
+
+<p>Rodolphe s'assit avec accablement, le dos appuy&eacute; contre la porte; il
+pleura sur son ami, qui se d&eacute;battait peut-&ecirc;tre alors sous le couteau
+d'un assassin.</p>
+
+<p>Bien am&egrave;rement alors il regretta ses imprudents et audacieux projets,
+quoique leur motif f&ucirc;t g&eacute;n&eacute;reux. Il se rappelait avec d&eacute;chirement mille
+preuves de d&eacute;vouement de Murph, qui, riche, honor&eacute;, avait quitt&eacute; une
+femme, un enfant bien-aim&eacute;, ses int&eacute;r&ecirc;ts les plus chers, pour suivre et
+aider Rodolphe dans la vaillante mais &eacute;trange expiation que celui-ci
+s'imposait.</p>
+
+<p>L'eau montait toujours... il n'y avait plus que cinq marches &agrave; sec. En
+se levant debout pr&egrave;s de la porte, Rodolphe de son front touchait &agrave; la
+vo&ucirc;te. Il pouvait calculer le temps que durerait son agonie. Cette mort
+&eacute;tait lente, muette, affreuse.</p>
+
+<p>Il se souvint du pistolet qu'il avait sur lui. Au risque de se mutiler
+en tirant contre la porte &agrave; br&ucirc;le-bourre, il pourrait peut-&ecirc;tre la
+renverser. Malheur!... malheur!... dans cette chute, cette arme avait
+&eacute;t&eacute; perdue ou enlev&eacute;e par le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole.</p>
+
+<p>Sans ses craintes pour Murph, Rodolphe e&ucirc;t attendu la mort avec
+s&eacute;r&eacute;nit&eacute;... Il avait beaucoup v&eacute;cu... il avait ardemment aim&eacute;... il
+avait fait du bien, il aurait voulu en faire davantage. Dieu le savait!
+Ne murmurant pas contre l'arr&ecirc;t qui le frappait, il vit dans cette
+destin&eacute;e une juste punition d'une fatale action non encore expi&eacute;e; ses
+pens&eacute;es s'&eacute;levaient, grandissaient avec le p&eacute;ril.</p>
+
+<p>Un nouveau supplice vint &eacute;prouver la r&eacute;signation de Rodolphe.</p>
+
+<p>Les rats, chass&eacute;s par l'eau, s'&eacute;taient r&eacute;fugi&eacute;s de degr&eacute; en degr&eacute;, ne
+trouvant pas d'issue. Pouvant difficilement gravir une porte ou un mur
+perpendiculaire, ils grimp&egrave;rent le long des v&ecirc;tements de Rodolphe.
+Lorsqu'il les sentit fourmiller sur lui, son d&eacute;go&ucirc;t, son horreur furent
+indicibles... Il voulut les chasser, les morsures aigu&euml;s et froides
+ensanglant&egrave;rent ses mains; dans sa chute, sa blouse et sa veste
+s'&eacute;taient ouvertes, il sentit sur sa poitrine nue l'impression de pattes
+glac&eacute;es et d'un corps velu. Il jetait au loin ces animaux immondes,
+apr&egrave;s les avoir arrach&eacute;s de ses habits; mais ils revenaient &agrave; la nage.</p>
+
+<p>Rodolphe poussa de nouveaux cris, on ne l'entendit pas... Dans peu
+d'instants il ne pourrait plus crier, l'eau avait atteint la hauteur de
+son cou, bient&ocirc;t elle arriverait jusqu'&agrave; sa bouche.</p>
+
+<p>L'air, refoul&eacute;, commen&ccedil;ait &agrave; manquer dans cet espace &eacute;troit. Les
+premiers sympt&ocirc;mes de l'asphyxie accabl&egrave;rent Rodolphe; les art&egrave;res de
+ses tempes battirent avec violence, il eut des vertiges, il allait
+mourir. Il donna une derni&egrave;re pens&eacute;e &agrave; Murph et &eacute;leva son &acirc;me &agrave; Dieu...
+non pour qu'il l'arrach&acirc;t au danger, mais pour qu'il agr&eacute;&acirc;t ses
+souffrances.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment supr&ecirc;me, sur le point de quitter, non-seulement tout ce qui
+fait la vie heureuse, brillante, envi&eacute;e, mais encore un titre presque
+royal, un pouvoir souverain... forc&eacute; de renoncer &agrave; une entreprise qui,
+en satisfaisant ses deux instincts passionn&eacute;s: l'amour du bien et la
+haine des m&eacute;chants, pouvait lui &ecirc;tre un jour compt&eacute;e pour la remise de
+ses fautes; pr&ecirc;t &agrave; p&eacute;rir d'une mort effroyable... Rodolphe n'eut pas un
+de ces mouvements de rage, de fr&eacute;n&eacute;sie impuissante pendant lesquels les
+&acirc;mes faibles accusent ou maudissent tour &agrave; tour les hommes, le destin et
+Dieu.</p>
+
+<p>Non: tant que sa pens&eacute;e demeura lucide, Rodolphe supporta son sort avec
+soumission, avec respect... Lorsque l'agonie obscurcit ses id&eacute;es,
+absolument livr&eacute; &agrave; l'instinct vital, il se d&eacute;battit, si cela peut dire,
+physiquement, mais non moralement, contre la mort.</p>
+
+<p>Le vertige emportait la pens&eacute;e de Rodolphe dans son rapide et effrayant
+tourbillon; l'eau bouillonnait &agrave; ses oreilles; il croyait se sentir
+tournoyer sur lui-m&ecirc;me; la derni&egrave;re lueur de sa raison allait
+s'&eacute;teindre, lorsque des pas pr&eacute;cipit&eacute;s et un bruit de voix retentirent
+aupr&egrave;s de la porte de la cave.</p>
+
+<p>L'esp&eacute;rance ranima ses forces expirantes; par une supr&ecirc;me tension
+d'esprit, il put saisir ces mots, les derniers qu'il entendit et qu'il
+comprit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu le vois bien, il n'y a personne.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! c'est vrai..., r&eacute;pondit tristement la voix du Chourineur. Et
+les pas s'&eacute;loign&egrave;rent.</p>
+
+<p>Rodolphe, an&eacute;anti, n'eut pas la force de se soutenir davantage, il
+glissa le long de l'escalier.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, la porte du caveau s'ouvrit brusquement en dehors; l'eau
+contenue dans le souterrain s'&eacute;chappa comme par l'ouverture d'une
+&eacute;cluse... et le Chourineur put saisir les deux bras de Rodolphe qui, &agrave;
+demi noy&eacute;, se cramponnait encore au seuil de la porte par un mouvement
+convulsif.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIX" id="XIX"></a><a href="#table">XIX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le garde-malade.</a></h3>
+
+
+<p>Arrach&eacute; &agrave; une mort certaine par le Chourineur, et transport&eacute; dans la
+maison de l'all&eacute;e des Veuves explor&eacute;e par la Chouette avant la tentative
+du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, Rodolphe est couch&eacute; dans une chambre confortablement
+meubl&eacute;e; un grand feu brille dans la chemin&eacute;e, une lampe plac&eacute;e sur une
+commode r&eacute;pand une vive clart&eacute; dans l'appartement; le lit de Rodolphe,
+entour&eacute; d'&eacute;pais rideaux de damas vert, reste dans l'obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>Un n&egrave;gre de moyenne taille, &agrave; cheveux et sourcils blancs, v&ecirc;tu avec
+recherche et portant un ruban orange et vert &agrave; la boutonni&egrave;re de son
+habit bleu, tient &agrave; la main gauche une montre d'or &agrave; secondes, et qu'il
+semble consulter en comptant de sa main droite les pulsations du pouls
+de Rodolphe.</p>
+
+<p>Ce Noir est triste, pensif; il regarde Rodolphe endormi avec
+l'expression de la plus tendre sollicitude.</p>
+
+<p>Le Chourineur, v&ecirc;tu de haillons, souill&eacute; de boue, est immobile au pied
+du lit; il a les bras pendants et les mains crois&eacute;es; sa barbe rousse
+est longue; son &eacute;paisse chevelure couleur de filasse est en d&eacute;sordre et
+imbib&eacute;e d'eau; ses gros traits sont durs, bronz&eacute;s; pourtant sous cette
+laide et rude &eacute;corce perce une ineffable expression d'int&eacute;r&ecirc;t et de
+piti&eacute;... Osant &agrave; peine respirer, il ne soul&egrave;ve qu'avec contrainte sa
+large poitrine; inquiet de l'attitude m&eacute;ditative du docteur n&egrave;gre,
+redoutant un f&acirc;cheux pronostic, il se hasarde &agrave; faire &agrave; voix basse cette
+r&eacute;flexion philosophique en contemplant Rodolphe:</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce qui dirait pourtant, &agrave; le voir faible comme &ccedil;a, que c'est
+lui qui m'a si cr&acirc;nement festonn&eacute; les coups de poing de la fin!... Il ne
+sera pas longtemps &agrave; reprendre ses forces... n'est-ce pas, monsieur le
+m&eacute;decin? Foi d'homme, je voudrais bien qu'il me tambourin&acirc;t sa
+convalescence sur le dos... &ccedil;a le secouerait... n'est-ce pas, monsieur
+le m&eacute;decin?</p>
+
+<p>Le Noir, sans r&eacute;pondre, fit un l&eacute;ger signe de la main.</p>
+
+<p>Le Chourineur resta muet.</p>
+
+<p>&mdash;La potion? dit le Noir.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t le Chourineur, qui avait respectueusement laiss&eacute; ses souliers
+ferr&eacute;s &agrave; la porte, alla vers la commode en marchant sur le bout des
+orteils le plus l&eacute;g&egrave;rement possible; mais cela avec des contorsions
+d'enjambements, des balancements de bras, des renflements de dos et
+d'&eacute;paules, qui eussent paru fort plaisants dans toute autre
+circonstance.</p>
+
+<p>Le pauvre diable avait l'air de vouloir ramener toute sa pesanteur dans
+la partie de lui-m&ecirc;me qui ne touchait pas le sol; ce qui, malgr&eacute; le
+tapis, n'emp&ecirc;chait pas le parquet de g&eacute;mir sous la pesante stature du
+Chourineur. Malheureusement, dans son ardeur de bien faire et de peur de
+laisser &eacute;chapper la fiole diaphane qu'il apportait pr&eacute;cieusement, il en
+serra tellement le goulot dans sa large main que le flacon se brisa, et
+la potion inonda le tapis.</p>
+
+<p>&Agrave; la vue de ce m&eacute;fait, le Chourineur resta immobile une de ses grosses
+jambes en l'air, les orteils nerveusement contract&eacute;s et regardant
+alternativement, d'un air confus, et le docteur et le goulot qui lui
+restait &agrave; la main.</p>
+
+<p>&mdash;Diable de maladroit! s'&eacute;cria le n&egrave;gre avec impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre d'imb&eacute;cile! s'&eacute;cria le Chourineur en s'apostrophant lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! reprit l'Esculape en regardant la commode, heureusement vous vous
+&ecirc;tes tromp&eacute;, je voulais l'autre fiole...</p>
+
+<p>&mdash;La petite rouge&acirc;tre? dit bien bas le malencontreux garde-malade.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute... il n'y a que celle-l&agrave;.</p>
+
+<p>Le Chourineur, en tournant prestement sur ses talons par une vieille
+habitude militaire, &eacute;crasa les d&eacute;bris du flacon: des pieds plus d&eacute;licats
+eussent &eacute;t&eacute; cruellement d&eacute;chir&eacute;s; mais l'ex-d&eacute;bardeur devait &agrave; la
+sp&eacute;cialit&eacute; de sa profession une paire de sandales naturelles, dures
+comme le sabot d'un cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez donc garde, vous allez vous blesser! s'&eacute;cria le m&eacute;decin.</p>
+
+<p>Le Chourineur ne fit pas l'ombre d'attention &agrave; cette recommandation.
+Profond&eacute;ment pr&eacute;occup&eacute; de sa nouvelle mission, dont il voulait se tirer
+&agrave; sa gloire afin de faire oublier sa premi&egrave;re maladresse, il fallut voir
+avec quelle d&eacute;licatesse, avec quelle l&eacute;g&egrave;ret&eacute;, avec quel scrupule,
+&eacute;cartant ses deux gros doigts, il saisit le mince cristal... Un papillon
+n'e&ucirc;t pas laiss&eacute; un atome de la poussi&egrave;re dor&eacute;e de ses ailes entre le
+pouce et l'index du Chourineur.</p>
+
+<p>Le docteur noir fr&eacute;mit d'un nouvel accident qui pouvait arriver par
+exc&egrave;s de pr&eacute;caution. Heureusement la potion &eacute;vita cet &eacute;cueil.</p>
+
+<p>Le Chourineur, en s'approchant du lit, broya de nouveau sous ses pieds
+ce qui restait de l'autre flacon.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, malheureux, vous voulez donc vous estropier? dit le docteur &agrave;
+voix basse.</p>
+
+<p>Le Chourineur le regarda tout surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! de quoi m'estropier, monsieur le m&eacute;decin?</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; deux fois que vous marchez sur du verre.</p>
+
+<p>&mdash;Si ce n'est que &ccedil;a, ne faites pas attention... J'ai le dessous des
+<i>arpions</i> doubl&eacute; en <i>cuir de brouette</i><a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a>.</p>
+
+<p>&mdash;Une petite cuiller! dit le docteur.</p>
+
+<p>Le Chourineur recommen&ccedil;a ses &eacute;volutions <i>sylphidiques</i> et apporta ce que
+le docteur lui demandait.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques cuiller&eacute;es de cette potion, Rodolphe fit un mouvement et
+agita faiblement les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! bien! il sort de sa torpeur, dit le m&eacute;decin. La saign&eacute;e l'a
+soulag&eacute;, bient&ocirc;t il sera hors d'affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Sauv&eacute;! bravo! vive la Charte! s'&eacute;cria le Chourineur dans l'explosion
+de sa joie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tenez-vous donc tranquille!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le m&eacute;decin.</p>
+
+<p>&mdash;Le pouls se r&egrave;gle... &Agrave; merveille... &agrave; merveille!</p>
+
+<p>&mdash;Et le pauvre ami de M. Rodolphe, monsieur le m&eacute;decin. Tonnerre! quand
+il va savoir! Heureusement que...</p>
+
+<p>&mdash;Silence!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le m&eacute;decin.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur le...</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous donc; vous m'inqui&eacute;tez en r&ocirc;dant toujours autour de moi,
+cela me distrait. Voyons, asseyez-vous!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le m&eacute;decin, je suis aussi malpropre qu'une b&ucirc;che de bois
+flott&eacute;e qu'on va d&eacute;barder de son train, je salirais les meubles.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, asseyez-vous par terre.</p>
+
+<p>&mdash;Je salirais le tapis.</p>
+
+<p>&mdash;Faites comme vous voudrez; mais, au nom du ciel, restez en repos, dit
+le docteur avec impatience; et, se plongeant dans un fauteuil, il appuya
+son front sur ses mains.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un moment de cogitation profonde, le Chourineur, moins par besoin
+de se reposer que pour ob&eacute;ir au m&eacute;decin, prit une chaise avec les plus
+grandes pr&eacute;cautions, et la renversa d'un air parfaitement satisfait, le
+dossier sur le tapis, dans l'honn&ecirc;te intention de s'asseoir proprement
+et modestement sur les b&acirc;tons ant&eacute;rieurs, afin de ne rien salir... ce
+qu'il fit avec toute sorte de m&eacute;nagements d&eacute;licats.</p>
+
+<p>Malheureusement le Chourineur connaissait peu les lois du levier et de
+la pond&eacute;ration des corps: la chaise bascula; le malheureux, par un
+mouvement involontaire, tendit les bras en avant, renversa un gu&eacute;ridon
+charg&eacute; d'un plateau, d'une tasse et d'une th&eacute;i&egrave;re.</p>
+
+<p>&Agrave; ce bruit formidable, le docteur n&egrave;gre releva la t&ecirc;te en bondissant sur
+son fauteuil.</p>
+
+<p>Rodolphe, r&eacute;veill&eacute; en sursaut, se dressa sur son s&eacute;ant, regarda autour
+de lui avec anxi&eacute;t&eacute;, rassembla ses id&eacute;es et s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Murph! o&ugrave; est Murph?</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre Altesse se rassure, dit respectueusement le Noir, il y a
+beaucoup d'espoir.</p>
+
+<p>&mdash;Il est bless&eacute;? s'&eacute;cria Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est-il?... je veux le voir.</p>
+
+<p>Et Rodolphe essaya de se lever; mais il retomba vaincu par la douleur
+des contusions dont il ressentait alors le contrecoup.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on me porte &agrave; l'instant aupr&egrave;s de Murph, puisque je ne puis pas
+marcher! s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, il repose... Il serait dangereux &agrave; cette heure de lui
+causer une vive &eacute;motion.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous me trompez! il est mort... Il est mort assassin&eacute;!... Et c'est
+moi... c'est moi qui en suis cause! s'&eacute;cria Rodolphe d'une voix
+d&eacute;chirante, en levant les mains au ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur sait que je suis incapable de mentir... Je lui affirme sur
+l'honneur que M. Murph est vivant... assez gri&egrave;vement bless&eacute;, il est
+vrai, mais il a des chances de gu&eacute;rison presque certaines.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me dites cela pour me pr&eacute;parer &agrave; quelque affreuse nouvelle. Il
+est sans doute dans un &eacute;tat d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur...</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis s&ucirc;r... vous me trompez... Je veux &agrave; l'instant qu'on me porte
+aupr&egrave;s de lui... La vue d'un ami est toujours salutaire...</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, monseigneur, je vous affirme sur l'honneur qu'&agrave; moins
+d'accidents improbables M. Murph peut &ecirc;tre bient&ocirc;t convalescent.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai, bien vrai! mon cher David?</p>
+
+<p>&mdash;Bien vrai, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, vous savez ma consid&eacute;ration pour vous; depuis que vous
+appartenez &agrave; ma maison, vous avez toujours eu ma confiance... jamais je
+n'ai mis votre rare savoir en doute... mais pour l'amour du ciel, si une
+consultation est n&eacute;cessaire...</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;'a &eacute;t&eacute; ma premi&egrave;re pens&eacute;e, monseigneur. Quant &agrave; pr&eacute;sent, une
+consultation est absolument inutile, vous pouvez me croire... et puis,
+d'ailleurs, je n'ai pas voulu introduire d'&eacute;trangers ici avant de savoir
+si vos ordres d'hier...</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment tout ceci est-il arriv&eacute;? dit Rodolphe en interrompant le
+Noir; qui m'a tir&eacute; de ce caveau o&ugrave; je me noyais?... J'ai un souvenir
+confus d'avoir entendu le Chourineur; me serais-je tromp&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! ce brave homme peut tout vous apprendre, monseigneur, car il
+a tout fait.</p>
+
+<p>&mdash;Mais o&ugrave; est-il? o&ugrave; est-il?</p>
+
+<p>Le docteur chercha des yeux le garde-malade improvis&eacute;, qui, confus de sa
+chute, s'&eacute;tait r&eacute;fugi&eacute; derri&egrave;re le rideau du lit.</p>
+
+<p>&mdash;Le voici, dit le m&eacute;decin, il a l'air tout honteux.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, avance donc, mon brave! dit Rodolphe en tendant la main &agrave; son
+sauveur.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XX" id="XX"></a><a href="#table">XX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">R&eacute;cit du Chourineur.</a></h3>
+
+
+<p>La confusion du Chourineur &eacute;tait d'autant plus profonde, qu'il venait
+d'entendre le m&eacute;decin noir appeler Rodolphe <i>monseigneur</i> &agrave; plusieurs
+reprises.</p>
+
+<p>&mdash;Mais approche donc... donne-moi ta main! dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur... non, je voulais dire monseigneur... mais...</p>
+
+<p>&mdash;Appelle-moi monsieur Rodolphe, comme toujours... J'aime mieux cela.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi je serai moins g&ecirc;n&eacute;... Mais, pour ma main, excusez...
+j'ai fait tant d'ouvrage depuis tant&ocirc;t...</p>
+
+<p>Et il avan&ccedil;a timidement sa main noire et calleuse.</p>
+
+<p>Rodolphe la serra cordialement.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, assieds-toi et raconte-moi tout... comment as-tu d&eacute;couvert la
+cave?... Mais j'y songe, le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole?</p>
+
+<p>&mdash;Il est en s&ucirc;ret&eacute;, dit le m&eacute;decin noir.</p>
+
+<p>&mdash;Ficel&eacute;s comme deux carottes de tabac... lui et la Chouette... Vu la
+figure qu'ils doivent se faire s'ils se regardent, ils doivent joliment
+se r&eacute;pugner &agrave; l'heure qu'il est.</p>
+
+<p>&mdash;Et mon pauvre Murph! Mon Dieu, j'y pense seulement maintenant! David,
+o&ugrave; a-t-il &eacute;t&eacute; bless&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Au c&ocirc;t&eacute; droit, monseigneur... heureusement vers la derni&egrave;re fausse
+c&ocirc;te...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il me faudra une vengeance terrible, terrible!... David! je compte
+sur vous.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur le sait, je suis &agrave; lui &acirc;me et corps, r&eacute;pondit froidement
+le Noir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment es-tu arriv&eacute; &agrave; temps, mon brave? dit Rodolphe au
+Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous vouliez, monseign... non, monsieur Rodolphe... je commencerais
+par le commencement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison; je t'&eacute;coute.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez qu'hier soir vous m'avez dit, en revenant de la campagne,
+o&ugrave; vous &eacute;tiez all&eacute; avec la pauvre Goualeuse: &laquo;T&acirc;che de trouver le Ma&icirc;tre
+d'&eacute;cole dans la Cit&eacute;; tu lui diras que tu sais un bon coup &agrave; faire, que
+tu ne veux pas en &ecirc;tre; mais que s'il veut ta place il n'a qu'&agrave; se
+trouver demain (c'&eacute;tait ce matin) &agrave; la barri&egrave;re de Bercy, au
+Panier-Fleuri, et que l&agrave; il verrait celui qui a <i>nourri le poupard</i><a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-bien!</p>
+
+<p>&mdash;En vous quittant, je trotte &agrave; la Cit&eacute;... Je vas chez l'ogresse: pas de
+Ma&icirc;tre d'&eacute;cole; je fais la rue Saint-&Eacute;loi, la rue aux F&egrave;ves, la rue de
+la Vieille-Draperie... personne... Enfin je l'empaume avec cette limace
+de Chouette au parvis Notre-Dame, chez un petit tailleur, revendeur,
+receleur et voleur; ils voulaient flamber avec l'argent vol&eacute; du grand
+monsieur en deuil qui voulait vous faire quelque chose; ils achetaient
+des d&eacute;froques d'hasard. La Chouette marchandait un ch&acirc;le rouge... Vieux
+monstre!... Je d&eacute;vide <i>mon chapelet</i> au Ma&icirc;tre d'&eacute;cole: il me dit que &ccedil;a
+lui va, et qu'il sera au rendez-vous. Bon! Ce matin, selon vos ordres
+d'hier, j'accours ici vous rendre la r&eacute;ponse... Vous me dites: &laquo;Mon
+gar&ccedil;on, reviens demain matin avant le jour, tu passeras la journ&eacute;e dans
+la maison, et le soir... tu verras quelque chose qui en vaut la
+peine...&raquo; Vous ne m'en jaspinez pas plus; mais j'en comprends
+d'avantage. Je me dis: &laquo;C'est un coup mont&eacute; pour faire une farce au
+Ma&icirc;tre d'&eacute;cole demain, en l'amor&ccedil;ant pour une affaire. C'est un vrai
+sc&eacute;l&eacute;rat... Il a assassin&eacute; le marchand de b&oelig;ufs... J'en suis...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Et mon tort a &eacute;t&eacute; de ne pas tout te dire, mon gar&ccedil;on... Cet affreux
+malheur ne serait peut-&ecirc;tre pas arriv&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a vous regardait, monsieur Rodolphe; ce qui me regardait, moi,
+c'&eacute;tait de vous servir... parce qu'enfin... je ne sais comment &ccedil;a se
+fait, je vous l'ai d&eacute;j&agrave; dit, je me sens comme votre bouledogue; enfin...
+suffit... Je dis donc: &laquo;C'est demain la noce, aujourd'hui j'ai cong&eacute;, M.
+Rodolphe m'a pay&eacute; les deux journ&eacute;es que j'ai perdues, et deux autres
+d'avance, car voil&agrave; trois jours que je ne parais pas chez mon ma&icirc;tre
+d&eacute;bardeur, et, n'&eacute;tant pas millionnaire, le travail... c'est mon pain.&raquo;
+Je m'ajoute: &laquo;Tiens, au fait, M. Rodolphe me paye mon temps, mon temps
+lui appartient, je vas l'employer pour lui.&raquo; &Ccedil;a me donne l'id&eacute;e que
+voil&agrave;: &laquo;Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole est malin, il doit craindre une sourici&egrave;re. M.
+Rodolphe lui proposera la chose pour demain, c'est vrai; mais le gueux
+est capable de venir dans la journ&eacute;e fl&acirc;ner par ici pour reconna&icirc;tre les
+alentours et, s'il se d&eacute;fie de M. Rodolphe, d'amener un autre <i>grinche</i>,
+ou bien encore de dire: &Agrave; demain, et de faire le coup pour son compte
+aujourd'hui.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Tu as devin&eacute; juste... c'est ce qui est arriv&eacute;... Et la Providence a
+voulu que je te doive la vie!</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;tonnant, monsieur Rodolphe, comme depuis que je vous connais il
+m'aboule des choses qui ont l'air de se manigancer l&agrave;-haut! Et puis j'ai
+des id&eacute;es que je n'avais jamais eues, depuis que vous m'avez dit: &laquo;Mon
+gar&ccedil;on, il y a en toi du c&oelig;ur et de l'honneur.&raquo; Du c&oelig;ur! de l'honneur!
+tonnerre! ces mots-l&agrave; vous remuent quelque chose dans le ventre. Allez,
+monsieur Rodolphe, quand on est habitu&eacute; &agrave; s'entendre crier au loup, au
+chien enrag&eacute;! quand on veut seulement approcher des honn&ecirc;tes gens...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, tu as depuis quelques jours des pens&eacute;es nouvelles pour toi?</p>
+
+<p>&mdash;Bien s&ucirc;r, monsieur Rodolphe. Tenez, je me disais encore: Maintenant,
+je conna&icirc;trais quelqu'un qui aurait fait un mauvais coup... la boisson,
+la col&egrave;re... enfin... n'importe quoi... je lui dirais: &laquo;Mon homme, tu as
+fait un mauvais coup, c'est bon... Mais c'est pas tout &ccedil;a; ce n'est pas
+pour le roi de Prusse que le bon Dieu compose les gens qui se noient,
+qui r&ocirc;tissent ou qui cr&egrave;vent de faim; tu vas me faire l'amiti&eacute;, si tu
+gagnes quarante sous, d'en donner vingt &agrave; des pauvres vieux, ou &agrave; des
+petits enfants; enfin &agrave; ceux qui, plus malheureux que toi, n'ont ni pain
+ni force... et surtout n'oublie pas, mon homme, que s'il y a quelqu'un &agrave;
+sauver en risquant sa peau &agrave; coup s&ucirc;r, c'est actuellement ton n&eacute;goce!
+Moyennant &ccedil;a, et que tu ne recommences pas tes b&ecirc;tises, tu me trouveras
+toujours...&raquo; Mais, pardon, monsieur Rodolphe, je bavarde... et vous &ecirc;tes
+curieux...</p>
+
+<p>&mdash;Non; j'aime &agrave; entendre parler ainsi. Et puis je ne saurai que trop t&ocirc;t
+comment est arriv&eacute; l'horrible malheur dont mon pauvre Murph a &eacute;t&eacute; la
+victime... Je me croyais certain de ne pas quitter le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole
+d'un pas, d'une minute, durant cette dangereuse entreprise... Alors il
+m'e&ucirc;t tu&eacute; mille fois... avant que de toucher &agrave; Murph. H&eacute;las! le sort en
+a d&eacute;cid&eacute; autrement... Continue, mon gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;Voulant donc employer mon temps pour vous, monsieur Rodolphe, je me
+dis: &laquo;Faut aller m'embosser quelque part d'o&ugrave; je puisse voir les murs,
+la porte du jardin, il n'y a que cette entr&eacute;e-l&agrave;... Si je trouve un bon
+coin... il pleut, j'y resterai toute la journ&eacute;e, toute la nuit surtout,
+et demain matin je serai tout port&eacute;...&raquo; Je m'&eacute;tais dit &ccedil;a sur le coup de
+deux heures, &agrave; Batignolles, o&ugrave; j'avais &eacute;t&eacute; manger un morceau en vous
+quittant, monsieur Rodolphe... Je reviens aux Champs-&Eacute;lys&eacute;es... Je
+cherche &agrave; me nicher... Qu'est-ce que je vois? Un petit bouchon &agrave; dix pas
+de votre porte... Je m'&eacute;tablis au rez-de-chauss&eacute;e, pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre,
+je demande un litre et un quarteron de noix, disant que j'attends des
+amis... un bossu et une grande femme, &ccedil;a a l'air plus naturel. Je
+m'installe, et me voil&agrave; &agrave; d&eacute;visager votre porte... Il pleuvait, le
+tremblement; personne ne passait, la nuit venait...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Rodolphe en interrompant le Chourineur, pourquoi n'es-tu pas
+all&eacute; chez moi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez dit de revenir le lendemain matin, monsieur Rodolphe... Je
+n'ai pas os&eacute; revenir avant. J'aurais eu l'air de faire le c&acirc;lin, le
+<i>brosseur</i>, comme disent les troupiers. Apr&egrave;s tout, je sais ce que je
+suis, un <i>fagot affranchi</i><a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>, et quand quelqu'un comme vous est avec
+moi comme vous &ecirc;tes, monsieur Rodolphe... il ne faut pas aller &agrave; lui que
+s'il vous dit: &laquo;Viens!&raquo; Apr&egrave;s &ccedil;a, je verrais une araign&eacute;e sur le collet
+de votre habit que je vous l'&ocirc;terais et je l'&eacute;craserais sans vous en
+demander la permission... Vous comprenez?... J'&eacute;tais donc &agrave; la fen&ecirc;tre
+du bouchon, cassant mes noix et buvant ma piquette, lorsqu'&agrave; travers le
+brouillard je vois d&eacute;bouler la Chouette avec le <i>m&ocirc;me</i> &agrave; Bras-Rouge, le
+petit Tortillard...</p>
+
+<p>&mdash;Bras-Rouge! Il est donc le ma&icirc;tre du cabaret souterrain des
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es? s'&eacute;cria Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur Rodolphe; vous ne le saviez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je croyais qu'il demeurait dans la Cit&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Il y demeure aussi... il demeure partout, Bras-Rouge... C'est un fin
+et fier gueux, allez, avec sa perruque jaune et son nez pointu...
+Finalement, quand je vois d&eacute;bouler la Chouette et Tortillard, je me dis:
+&laquo;Bon, &ccedil;a va chauffer!&raquo; En effet, Tortillard se blottit dans un des
+foss&eacute;s de l'all&eacute;e, en face de votre porte, comme s'il se mettait &agrave;
+l'abri de l'ond&eacute;e, et il fait la taupe... La Chouette, elle, &ocirc;te son
+bonnet, le met dans sa poche et sonne &agrave; la porte. Ce pauvre M. Murph,
+votre ami, vient ouvrir &agrave; la borgnesse; et la voil&agrave; qui fait ses grands
+bras en courant dans le jardin. Je donnais en moi-m&ecirc;me ma langue aux
+chiens de ne pouvoir deviner ce que venait faire la Chouette... Enfin
+elle ressort, remet son bonnet, dit deux mots &agrave; Tortillard, qui rentre
+dans son trou; et elle d&eacute;tale... Je me continue: &laquo;Minute!... ne nous
+embrouillons pas. Tortillard est venu avec la Chouette; le Ma&icirc;tre
+d'&eacute;cole et M. Rodolphe sont donc chez Bras-Rouge. La Chouette est venue
+<i>battre l'antif</i><a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a> dans la maison; ils vont donc faire le coup ce
+soir. S'ils font le coup ce soir, M. Rodolphe, qui croit qu'il se fera
+demain, est donc enfonc&eacute;. Si M. Rodolphe est enfonc&eacute;, je dois aller chez
+Bras-Rouge voir de quoi il retourne; oui, mais si pendant ce temps-l&agrave; le
+Ma&icirc;tre d'&eacute;cole arrive... c'est juste. Alors, tant pis, je vais entrer
+dans la maison et dire &agrave; M. Murph: &laquo;M&eacute;fiez-vous&raquo;. Oui, mais cette petite
+vermine de Tortillard est pr&egrave;s de la porte, il m'entendra sonner, il me
+verra, il donnera l'&eacute;veil &agrave; la Chouette; si elle revient... &ccedil;a g&acirc;tera
+tout... d'autant plus que M. Rodolphe s'est peut-&ecirc;tre arrang&eacute; autrement
+pour ce soir...&raquo; Tonnerre! ces oui et ces non me papillotaient dans la
+cervelle... J'&eacute;tais abruti, je n'y voyais plus que du feu... je ne
+savais que faire; je me dis: &laquo;Je vais sortir, le grand air me
+conseillera peut-&ecirc;tre&raquo; Je sors... il me conseille, j'&ocirc;te ma blouse et ma
+cravate, je vas au foss&eacute; de Tortillard, je prends le moutard par la peau
+du dos; il a beau gigoter, m'&eacute;gratigner et piailler... je l'entortille
+dans ma blouse comme dans un sac, j'en noue un bout avec les manches,
+l'autre avec ma cravate, il pouvait respirer; je prends le paquet sous
+mon bras, je vois pr&egrave;s de l&agrave; un jardin mara&icirc;cher entour&eacute; d'un petit mur;
+je jette Tortillard au milieu d'un plant de carottes; il grognait sourd
+comme un cochon de lait, mais &agrave; deux pas on ne l'entendait pas... Je
+file, il &eacute;tait temps! Je grimpe sur un des grands arbres de l'all&eacute;e,
+juste en face votre porte, au-dessus du foss&eacute; de Tortillard. Dix minutes
+apr&egrave;s j'entends marcher; il pleuvait toujours. Il faisait si noir... si
+noir, que le <i>boulanger</i><a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a> aurait march&eacute; sur sa queue... J'&eacute;coute:
+c'&eacute;tait la Chouette: &laquo;Tortillard... Tortillard...&raquo; qu'elle dit tout bas.
+Oui, cherche ton Tortillard! &laquo;Il pleut, le <i>m&ocirc;me</i> se sera lass&eacute;
+d'attendre, dit le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, en jurant. Si je l'attrape, je
+l'&eacute;corche!!!</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Fourline, prends garde, reprit la Chouette, peut-&ecirc;tre qu'il sera venu
+nous pr&eacute;venir de quelque chose. Si c'&eacute;tait une sourici&egrave;re!... L'autre ne
+voulait faire le coup qu'&agrave; dix heures.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est pour &ccedil;a, r&eacute;pond le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, il n'en est que sept. Tu as
+vu l'argent... Qui ne risque rien n'a rien; donne-moi la pince et le
+ciseau froid.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ces instruments? demanda Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Ils venaient de chez Bras-Rouge; oh! il a une maison bien mont&eacute;e. En
+un rien la porte est forc&eacute;e. &laquo;Reste-l&agrave;, dit le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole &agrave; la
+Chouette; attention, et <i>crible &agrave; la grive</i><a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a> si tu entends quelque
+chose.&mdash;Passe ton <i>surin</i> dans une boutonni&egrave;re de ton gilet, pour
+pouvoir le tirer tout de suite&raquo;, dit la borgnesse. Et le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole
+entre dans le jardin. Je me dis tout de suite: &laquo;M. Rodolphe n'est pas
+l&agrave;; il est mort ou vivant dans ce moment-ci; je n'y peux rien, mais les
+amis de nos amis sont nos...&raquo; Oh! non; pardon, Monseigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Va, va. Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Je me dis: &laquo;Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole peut assassiner M. Murph, l'ami &agrave;
+Rodolphe, qui ne s'attend &agrave; rien. C'est l&agrave; o&ugrave; &ccedil;a chauffe d'abord.&raquo; Je
+saute de mon arbre, je tombe sur la Chouette: je l'&eacute;tourdis de deux
+coups de poing... choisis... Elle tombe sans souffler... J'entre dans le
+jardin... Tonnerre! monsieur Rodolphe!... c'&eacute;tait trop tard...</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Murph!!...</p>
+
+<p>&mdash;Entendant du bruit &agrave; la porte, il &eacute;tait sans doute sorti du vestibule;
+il se roulait avec le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole sur le petit perron; d&eacute;j&agrave; bless&eacute;,
+il tenait toujours ferme, sans crier au secours. Brave homme! il est
+comme les bons chiens: &laquo;Des coups de dent, pas de coups de gueule&raquo;, que
+je me dis... et je me jette &agrave; pile ou face sur tous les deux, en
+empoignant le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole par une gigue, c'&eacute;tait le seul morceau de
+disponible pour le moment.</p>
+
+<p>&laquo;Vive la Charte! c'est moi! le Chourineur! Part &agrave; deux, monsieur Murph!</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ah! brigand! mais d'o&ugrave; sors-tu donc? me crie le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole,
+&eacute;tourdi de &ccedil;a.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Curieux, va!&raquo; que je lui r&eacute;ponds en lui tenaillant une de ses jambes
+entre mes genoux, et en lui empoignant un aileron: c'&eacute;tait celui du
+poignard, c'&eacute;tait le bon.</p>
+
+<p>&laquo;Et... Rodolphe?&raquo; me crie M. Murph, tout en m'aidant.</p>
+
+<p>&mdash;Brave, excellent homme! murmura Rodolphe avec douleur.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Je n'en sais rien, que je r&eacute;ponds. Ce gueux-l&agrave; l'a peut-&ecirc;tre tu&eacute;.&raquo; Et
+je redouble sur le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, qui t&acirc;chait de me larder avec son
+poignard; mais j'&eacute;tais couch&eacute; la poitrine sur son bras, il n'avait que
+le poignet de libre. &laquo;Vous &ecirc;tes donc tout seul? que je dis &agrave; M. Murph,
+en continuant de nous d&eacute;battre avec le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Il y a du monde pr&egrave;s d'ici, mais on ne m'entendrait pas crier.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Est-ce loin?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Il y en a pour dix minutes.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Crions au secours, s'il y a des passants, ils viendront nous aider.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Non; puisque nous le tenons, il faut le garder ici... Mais je me sens
+faible... je suis bless&eacute;, me dit M. Murph.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Tonnerre! alors... courez chercher du secours, si vous en avez le
+temps. Je t&acirc;cherai de le retenir; &ocirc;tez-lui son couteau, aidez-moi
+seulement &agrave; me battre sur lui; quoiqu'il soit deux fois fort comme moi,
+je m'en charge, une fois que je l'aurai accroch&eacute;.&raquo; Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole ne
+disait rien, on ne l'entendait que souffler comme un b&oelig;uf; mais,
+tonnerre!!! quels efforts. M. Murph n'avait pas pu lui arracher son
+poignard, la poigne de cet homme-l&agrave; c'est un &eacute;tau. Enfin, en pesant
+toujours de tout mon corps sur son bras droit, je lui passe mes deux
+mains derri&egrave;re le cou et je les joins... comme si je voulais
+l'embrasser. De le crocher comme &ccedil;a, c'&eacute;tait mon ambition, alors je dis
+&agrave; Murph: &laquo;D&eacute;p&ecirc;chez-vous... je vous attends. Si vous avez quelqu'un de
+trop, faite ramasser la Chouette derri&egrave;re la porte du jardin, je l'ai
+engourdie.&raquo; Je reste seul avec le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole. Il savait ce qui
+l'attendait.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne le savait pas!... ni toi non plus, mon brave, dit Rodolphe d'un
+air sombre, les traits contract&eacute;s par cette expression dure, presque
+f&eacute;roce, dont nous avons parl&eacute;.</p>
+
+<p>Le Chourineur, &eacute;tonn&eacute;, dit &agrave; Rodolphe:</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais que le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole se doutait de ce qui l'attendait;
+car, tonnerre! c'est pas pour me vanter... mais il y a eu un moment o&ugrave;
+je n'&eacute;tais pas &agrave; la noce. Nous &eacute;tions moiti&eacute; par terre, moiti&eacute; sur la
+derni&egrave;re dalle du perron... J'avais mes bras autour de son cou... ma
+joue contre sa joue. J'entendais ses dents grincer. Il faisait noir...
+il pleuvait toujours, et la lampe rest&eacute;e dans le vestibule, nous
+&eacute;clairait un peu. J'avais pass&eacute; une de ses jambes dans les miennes.
+Malgr&eacute; &ccedil;a, il avait les reins si forts qu'il nous soulevait tous les
+deux &agrave; un pied de terre. Il voulait me mordre, mais il ne pouvait pas.
+Jamais je ne m'&eacute;tais senti si vigoureux. Tonnerre! le c&oelig;ur me battait,
+mais dans un bon endroit. Je me disais: &laquo;Je suis comme quelqu'un qui
+s'accrocherait &agrave; un chien enrag&eacute; pour l'emp&ecirc;cher de se jeter sur le
+monde.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Laisse-moi me sauver, et je ne te ferai rien, me dit le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ah! tu es l&acirc;che! que je lui dis; ton courage n'est donc que ta force?
+Tu n'aurais pas os&eacute; assassiner le marchand de b&oelig;ufs de Poissy pour le
+voler s'il avait &eacute;t&eacute; seulement aussi fort que moi, hein!</p>
+
+<p>&mdash;Non, me dit-il, mais je vais te tuer comme lui.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;En disant &ccedil;a, il fit un haut-le-corps violent, en roidissant les
+jambes en m&ecirc;me temps, qu'il me jeta de c&ocirc;t&eacute;; mais j'avais toujours mes
+mains crois&eacute;es sous sa t&ecirc;te, et son bras droit sous moi. Une fois qu'il
+a eu les deux jambes libres, il s'en est solidement servi. &Ccedil;a lui a
+donn&eacute; de l'&eacute;lan. Il m'a retourn&eacute; &agrave; demi. Si je n'avais pas tenu bon le
+bras du poignard, j'&eacute;tais fini. Dans ce moment-l&agrave;, mon poignet gauche a
+port&eacute; &agrave; faux; j'ai &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de desserrer les doigts. &Ccedil;a se g&acirc;tait. Je
+me dis: &laquo;Je suis dessous, il est dessus; il va me tuer. C'est &eacute;gal,
+j'aime mieux ma place que la sienne... M. Rodolphe m'a dit que j'avais
+du c&oelig;ur et de l'honneur. Je sens que c'est vrai.&raquo; J'en &eacute;tais l&agrave;, quand
+j'aper&ccedil;ois la Chouette tout debout sur le perron... avec son &oelig;il rond
+et son ch&acirc;le rouge. Tonnerre! j'ai cru avoir le cauchemar. &laquo;Finette! lui
+crie le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, j'ai laiss&eacute; tomber le couteau; ramasse-le...
+l&agrave;... sous lui... et frappe... dans le dos, entre les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Attends, attends, Fourline, que je m'y reconnaisse...&raquo; Et voil&agrave; la
+chouette qui tourne... qui tourne autour de nous comme un oiseau de
+malheur qu'elle &eacute;tait. Enfin elle voit le poignard... veut sauter
+dessus. J'&eacute;tais &agrave; plat ventre, je lui envoie un coup de talon dans
+l'estomac, je la renverse; mais elle se l&egrave;ve et s'acharne. Je n'en
+pouvais plus; je me cramponnais encore au Ma&icirc;tre d'&eacute;cole; mais il me
+donnait en dessous des coups si forts dans la m&acirc;choire que j'allais tout
+l&acirc;cher. Je commen&ccedil;ais &agrave; m'&eacute;tourdir... lorsque je vois trois ou quatre
+gaillards arm&eacute;s qui d&eacute;gringolent le perron... et M. Murph, tout p&acirc;le, se
+soutenant &agrave; peine sur M. le m&eacute;decin. On empoigne le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole et la
+Chouette, et ils sont ficel&eacute;s. C'&eacute;tait pas tout, &ccedil;a. Il me fallait M.
+Rodolphe. Je saute sur la Chouette, je me souviens de la dent de la
+pauvre Goualeuse, je lui empoigne le bras, et je le lui tords en lui
+disant: &laquo;O&ugrave; est M. Rodolphe?&raquo; Elle tient bon. Au second tour, elle me
+crie: &laquo;Chez Bras-Rouge, dans la cave, au C&oelig;ur-Saignant.&raquo; Bon. En
+passant, je veux prendre Tortillard dans sa planche de carottes; c'&eacute;tait
+mon chemin. Je regarde... il n'y avait plus rien que ma blouse. Il
+l'avait rong&eacute;e avec ses dents. J'arrive au C&oelig;ur-Saignant, je saute &agrave; la
+gorge de Bras-Rouge. &laquo;O&ugrave; est le jeune homme qui est venu ici ce soir
+avec le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ne me serre pas si fort, je vais te le dire; on a voulu lui faire une
+farce, on l'a enferm&eacute; dans ma cave; nous allons lui ouvrir.&raquo; Nous
+descendons... personne: &laquo;Il sera sorti pendant que j'avais le dos
+tourn&eacute;, dit Bras-Rouge; tu vois bien qu'il n'y a personne.&raquo; Je m'en
+allais tout triste, lorsqu'&agrave; la lueur de la lanterne je vois une autre
+porte. J'y cours, je tire &agrave; moi, je re&ccedil;ois comme qui dirait un fameux
+seau d'eau sur la boule. Je vois vos deux pauvres bras en l'air. Je vous
+rep&ecirc;che et je vous rapporte ici sur mon dos, vu qu'il n'y avait personne
+pour aller chercher un fiacre. Voil&agrave;, monsieur Rodolphe, et je puis
+dire, sans me vanter, que je suis fi&egrave;rement content...</p>
+
+<p>&mdash;Mon gar&ccedil;on, je te dois la vie... c'est une dette... je l'acquitterai,
+sois-en s&ucirc;r, et de toutes les fa&ccedil;ons... tu as tant de c&oelig;ur... que tu
+partageras le sentiment qui m'anime &agrave; cette heure... je ressens une
+affreuse inqui&eacute;tude pour l'ami que tu as, si vaillamment sauv&eacute;, et un
+besoin de vengeance f&eacute;roce contre celui qui a failli vous tuer tous
+deux.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends &ccedil;a, monsieur Rodolphe... sauter sur vous en tra&icirc;tre, vous
+jeter dans un cave et vous porter &eacute;vanoui dans un caveau pour vous
+noyer, &ccedil;a m&eacute;rite ce qui revient au Ma&icirc;tre d'&eacute;cole... il m'a avou&eacute; qu'il
+avait assassin&eacute; le marchand de b&oelig;ufs. Je ne suis pas capon, mais,
+tonnerre! j'irais cette fois de bon c&oelig;ur chercher la garde pour le
+faire empoigner, le brigand!</p>
+
+<p>&mdash;David, voulez-vous aller savoir des nouvelles de Murph! dit Rodolphe
+sans r&eacute;pondre au Chourineur. Vous reviendrez ensuite.</p>
+
+<p>Le Noir sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu o&ugrave; est le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, mon gar&ccedil;on?</p>
+
+<p>&mdash;Dans une salle basse avec la Chouette. Vous allez envoyer chercher la
+garde, monsieur Rodolphe?</p>
+
+<p>&mdash;Non...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous voudriez le l&acirc;cher? Ah! monsieur Rodolphe, pas de ces
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;s-l&agrave;. J'en reviens &agrave; ce que j'ai dit, c'est un chien enrag&eacute;.
+Prenez garde aux passants!</p>
+
+<p>&mdash;Il ne mordra plus personne... rassure-toi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez donc le renfermer quelque part?</p>
+
+<p>&mdash;Non! dans une demi-heure il sortira d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Sans gendarmes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>&mdash;Comment! il sortira d'ici libre?</p>
+
+<p>&mdash;Libre...</p>
+
+<p>&mdash;Et tout seul?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tout seul...</p>
+
+<p>&mdash;Mais il ira...?</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; il voudra, dit Rodolphe en interrompant le Chourineur avec un
+sourire qui l'&eacute;pouvanta...</p>
+
+<p>Le Noir rentra.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! David... et Murph...?</p>
+
+<p>&mdash;Il sommeille, monseigneur, dit tristement le m&eacute;decin. La respiration
+est toujours... oppress&eacute;e...</p>
+
+<p>&mdash;Toujours du danger?</p>
+
+<p>&mdash;Sa position... est tr&egrave;s-grave, monseigneur... Pourtant, il faut
+esp&eacute;rer...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Murph! vengeance!... vengeance!... s'&eacute;cria Rodolphe avec une
+fureur froide et concentr&eacute;e. Puis il ajouta: David... un mot...</p>
+
+<p>Et il parla tout bas &agrave; l'oreille du Noir.</p>
+
+<p>Celui-ci tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous h&eacute;sitez? lui dit Rodolphe. Je vous ai pourtant souvent entretenu
+de cette id&eacute;e... Le moment de l'appliquer est venu...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'h&eacute;site pas, monseigneur... Cette id&eacute;e, je l'approuve... elle
+renferme toute une r&eacute;forme p&eacute;nale digne de l'examen des grands
+criminalistes, car cette peine serait &agrave; la fois... simple... terrible...
+et juste... Dans ce cas-ci, elle est applicable. Sans nombrer les crimes
+qui ont jet&eacute; ce brigand au bagne pour sa vie... il a commis trois
+meurtres... le marchand de b&oelig;ufs... Murph... et vous, c'est justice...</p>
+
+<p>&mdash;Et il aura encore devant lui l'horizon sans bornes du repentir, ajouta
+Rodolphe. Bien, David... vous me comprenez...</p>
+
+<p>&mdash;Nous concourrons &agrave; la m&ecirc;me &oelig;uvre... monseigneur...</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un moment de silence, Rodolphe ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite cinq mille francs lui suffiront-ils, David?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Mon gar&ccedil;on, dit Rodolphe au Chourineur &eacute;bahi, j'ai deux mots &agrave; dire &agrave;
+monsieur. Pendant ce temps-l&agrave;, va dans la chambre &agrave; c&ocirc;t&eacute;... tu trouveras
+un grand portefeuille rouge sur un bureau; tu y prendras cinq billets de
+mille francs que tu m'apporteras...</p>
+
+<p>&mdash;Et pour qui ces cinq mille francs? s'&eacute;cria involontairement le
+Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;Pour le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole... et tu diras en m&ecirc;me temps qu'on l'am&egrave;ne
+ici...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXI" id="XXI"></a><a href="#table">XXI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La punition.</a></h3>
+
+
+<p>La sc&egrave;ne se passe dans un salon tendu de rouge, brillamment &eacute;clair&eacute;.</p>
+
+<p>Rodolphe, rev&ecirc;tu d'une longue robe de chambre de velours noir, qui
+augmente encore la p&acirc;leur de sa figure, est assis devant une grande
+table recouverte d'un tapis. Sur cette table on voit deux portefeuilles,
+celui qui a &eacute;t&eacute; vol&eacute; &agrave; Tom par le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole dans la Cit&eacute;, et celui
+qui appartient &agrave; ce brigand; la cha&icirc;ne de similor de la Chouette, &agrave;
+laquelle est suspendu le petit saint-esprit de lapis-lazuli, le stylet
+encore ensanglant&eacute; qui a frapp&eacute; Murph, la pince de fer qui a servi &agrave;
+l'effraction de la porte, et enfin les cinq billets de mille francs que
+le Chourineur a &eacute;t&eacute; chercher dans une pi&egrave;ce voisine.</p>
+
+<p>Le docteur n&egrave;gre est assis d'un c&ocirc;t&eacute; de la table, le Chourineur de
+l'autre.</p>
+
+<p>Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, &eacute;troitement garrott&eacute;, hors d'&eacute;tat de faire un
+mouvement, est plac&eacute; dans un grand fauteuil &agrave; roulettes, au milieu du
+salon.</p>
+
+<p>Les gens qui ont apport&eacute; cet homme se sont retir&eacute;s.</p>
+
+<p>Rodolphe, le docteur, le Chourineur et l'assassin restent seuls.</p>
+
+<p>Rodolphe n'est plus irrit&eacute;: il reste calme, triste, recueilli; il va
+accomplir une mission solennelle et formidable.</p>
+
+<p>Le docteur est pensif.</p>
+
+<p>Le Chourineur ressent une crainte vague; il ne peut d&eacute;tacher son regard
+du regard de Rodolphe.</p>
+
+<p>Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole est livide... il a peur...</p>
+
+<p>Une arrestation l&eacute;gale lui e&ucirc;t paru moins redoutable peut-&ecirc;tre, son
+audace ne l'e&ucirc;t pas abandonn&eacute; devant un tribunal ordinaire; mais tout ce
+qui l'entoure le surprend, l'effraye; il est au pouvoir de Rodolphe,
+qu'il consid&eacute;rait comme un artisan capable de le trahir ou de faiblir &agrave;
+l'heure du crime, et qu'il a voulu sacrifier &agrave; ce soup&ccedil;on et &agrave; l'espoir
+de profiter seul du vol...</p>
+
+<p>Et &agrave; cette heure Rodolphe lui appara&icirc;t terrible et imposant comme la
+justice.</p>
+
+<p>Le plus profond silence r&egrave;gne au-dehors. Seulement l'on entend le bruit
+de la pluie qui tombe... tombe du toit sur le pav&eacute;.</p>
+
+<p>Rodolphe s'adresse au Ma&icirc;tre d'&eacute;cole:</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;chapp&eacute; du bagne de Rochefort o&ugrave; vous aviez &eacute;t&eacute; condamn&eacute; &agrave;
+perp&eacute;tuit&eacute;... pour crime de faux, de vol et de meurtre... vous &ecirc;tes
+Anselme Duresnel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est faux; qu'on me le prouve! dit le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole d'une voix
+alt&eacute;r&eacute;e, en jetant autour de lui son regard fauve et inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'&eacute;cria le Chourineur, nous n'&eacute;tions pas ensemble &agrave;
+Rochefort?</p>
+
+<p>Rodolphe fit un signe au Chourineur, qui se tut.</p>
+
+<p>Rodolphe continua:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes Anselme Duresnel... vous en conviendrez plus tard... vous
+avez assassin&eacute; et vol&eacute; un marchand de bestiaux sur la route de Poissy.</p>
+
+<p>&mdash;C'est faux!</p>
+
+<p>&mdash;Vous en conviendrez plus tard.</p>
+
+<p>Le brigand regarda Rodolphe avec surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Cette nuit, vous vous &ecirc;tes introduit ici pour voler; vous avez
+poignard&eacute; le ma&icirc;tre de cette maison...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui m'avez propos&eacute; ce vol, dit le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole en
+reprenant un peu d'assurance; on m'a attaqu&eacute;... je me suis d&eacute;fendu.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme que vous avez frapp&eacute; ne vous a pas attaqu&eacute;... il &eacute;tait sans
+armes! Je vous ai propos&eacute; ce vol... c'est vrai... je vous dirai tout &agrave;
+l'heure dans quel but. La veille, apr&egrave;s avoir d&eacute;valis&eacute; un homme et une
+femme dans la Cit&eacute;, apr&egrave;s leur avoir vol&eacute; le portefeuille que voici,
+vous leur avez offert de me tuer, pour mille francs!...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai entendu! s'&eacute;cria le Chourineur.</p>
+
+<p>Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole lui lan&ccedil;a un regard de haine f&eacute;roce.</p>
+
+<p>Rodolphe reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, vous n'aviez pas besoin d'&ecirc;tre tent&eacute; par moi pour faire
+le mal!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'&ecirc;tes pas juge d'instruction, je ne vous r&eacute;pondrai plus...</p>
+
+<p>&mdash;Voici pourquoi je vous ai propos&eacute; ce vol. Je vous savais &eacute;vad&eacute; du
+bagne... Vous connaissiez les parents d'une infortun&eacute;e dont la Chouette,
+votre complice, a presque caus&eacute; tous les malheurs... Je voulais vous
+attirer ici par l'app&acirc;t d'un vol, seul app&acirc;t capable de vous s&eacute;duire.
+Une fois en mon pouvoir, je vous laissais le choix ou d'&ecirc;tre mis entre
+les mains de la justice, qui vous faisait payer de votre t&ecirc;te
+l'assassinat du marchand de bestiaux...</p>
+
+<p>&mdash;C'est faux! ce n'est pas moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ou d'&ecirc;tre conduit hors de France, par mes soins, et dans un lieu de
+r&eacute;clusion perp&eacute;tuelle, mais &agrave; la condition que vous me donneriez les
+renseignements que je voulais avoir. Vous &eacute;tiez condamn&eacute; &agrave; perp&eacute;tuit&eacute;,
+vous aviez rompu votre ban. En m'emparant de vous, en vous mettant
+d&eacute;sormais dans l'impossibilit&eacute; de nuire, je servais la soci&eacute;t&eacute;, et par
+vos aveux je trouvais moyen de rendre peut-&ecirc;tre une famille &agrave; une pauvre
+cr&eacute;ature plus malheureuse encore que coupable. Tel &eacute;tait d'abord mon
+projet; il n'&eacute;tait pas l&eacute;gal; mais, par votre &eacute;vasion et par vos
+nouveaux crimes, vous &ecirc;tes hors la loi... Hier, une r&eacute;v&eacute;lation
+providentielle m'a appris votre v&eacute;ritable nom.</p>
+
+<p>&mdash;C'est faux! je ne m'appelle pas Duresnel.</p>
+
+<p>Rodolphe prit sur la table la cha&icirc;ne de la Chouette, et, montrant au
+Ma&icirc;tre d'&eacute;cole le petit saint-esprit de lapis-lazuli:</p>
+
+<p>&mdash;Sacril&egrave;ge! s'&eacute;cria Rodolphe d'une voix mena&ccedil;ante. Vous avez prostitu&eacute;
+&agrave; une cr&eacute;ature inf&acirc;me cette relique sainte... trois fois sainte... car
+votre enfant tenait ce don pieux de sa m&egrave;re et de son a&iuml;eule!</p>
+
+<p>Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, stup&eacute;fait de cette d&eacute;couverte, baissa la t&ecirc;te sans
+r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;Hier j'ai appris que vous aviez enlev&eacute; votre fils &agrave; sa m&egrave;re il y a
+quinze ans, et que vous seul poss&eacute;diez le secret de son existence; ce
+nouveau m&eacute;fait m'a &eacute;t&eacute; un motif de plus de m'assurer de vous; sans
+parler de ce qui m'est personnel... ce n'est pas cela que je venge...
+Cette nuit vous avez encore une fois vers&eacute; le sang sans provocation.
+L'homme que vous avez assassin&eacute; est venu &agrave; vous avec confiance, ne
+soup&ccedil;onnant pas votre rage sanguinaire. Il vous a demand&eacute; ce que vous
+vouliez. &laquo;Ton argent et ta vie!...&raquo; et vous l'avez frapp&eacute; d'un coup de
+poignard.</p>
+
+<p>&mdash;Tel a &eacute;t&eacute; le r&eacute;cit de M. Murph lorsque je lui ai donn&eacute; les premiers
+secours, dit le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est faux, il a menti.</p>
+
+<p>&mdash;Murph ne ment jamais, dit froidement Rodolphe. Vos crimes demandent
+une r&eacute;paration &eacute;clatante. Vous vous &ecirc;tes introduit &agrave; main arm&eacute;e dans ce
+jardin, vous avez poignard&eacute; un homme pour le voler. Vous avez commis un
+autre meurtre... Vous allez mourir ici... Par piti&eacute; pour votre femme et
+pour votre fils, on vous sauvera la honte de l'&eacute;chafaud... On dira que
+vous avez &eacute;t&eacute; tu&eacute; dans une attaque &agrave; main arm&eacute;e... Pr&eacute;parez-vous... les
+armes sont charg&eacute;es.</p>
+
+<p>La physionomie de Rodolphe &eacute;tait implacable...</p>
+
+<p>Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole avait remarqu&eacute; dans une pi&egrave;ce pr&eacute;c&eacute;dente deux hommes
+arm&eacute;s de carabines... Son nom &eacute;tait connu: il pensa en effet qu'on
+allait se d&eacute;barrasser de lui pour ensevelir dans l'ombre ses derniers
+crimes et sauver ce nouvel opprobre &agrave; sa famille.</p>
+
+<p>Comme ses pareils, cet homme &eacute;tait aussi l&acirc;che que f&eacute;roce. Croyant son
+heure arriv&eacute;e, il trembla convulsivement; ses l&egrave;vres blanchirent; d'une
+voix strangul&eacute;e il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de gr&acirc;ce pour vous, dit Rodolphe. Si l'on ne vous br&ucirc;le
+pas la cervelle ici, l'&eacute;chafaud vous attend...</p>
+
+<p>&mdash;J'aime mieux l'&eacute;chafaud... Je vivrai au moins deux ou trois mois
+encore... Qu'est-ce que cela vous fait, puisque je serai puni
+ensuite!... Gr&acirc;ce!... gr&acirc;ce!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais votre femme... mais votre fils... ils portent votre nom...</p>
+
+<p>&mdash;Mon nom est d&eacute;j&agrave; d&eacute;shonor&eacute;... Quand je ne devrais vivre que huit
+jours, gr&acirc;ce!...</p>
+
+<p>&mdash;Pas m&ecirc;me ce m&eacute;pris de la vie qu'on trouve quelquefois chez les grands
+criminels! dit Rodolphe avec d&eacute;go&ucirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs la loi d&eacute;fend de se faire justice soi-m&ecirc;me, reprit le
+Ma&icirc;tre d'&eacute;cole avec assurance.</p>
+
+<p>&mdash;La loi! s'&eacute;cria Rodolphe, la loi!... Vous osez invoquer la loi, vous
+qui depuis vingt ans vivez en r&eacute;volte ouverte et arm&eacute;e contre la
+soci&eacute;t&eacute;?</p>
+
+<p>Le brigand baissa la t&ecirc;te sans r&eacute;pondre, puis il dit d'un ton humble:</p>
+
+<p>&mdash;Au moins laissez-moi vivre, par piti&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Me direz-vous o&ugrave; est votre fils?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui... Je vous dirai tout ce que j'en sais.</p>
+
+<p>&mdash;Me direz-vous quels sont les parents de cette jeune fille dont
+l'enfance a &eacute;t&eacute; tortur&eacute;e par la Chouette?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a l&agrave;, dans mon portefeuille, des papiers qui vous mettront sur
+leur trace. Il para&icirc;t que sa m&egrave;re est une grande dame.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est votre fils?</p>
+
+<p>&mdash;Vous me laisserez vivre?</p>
+
+<p>&mdash;Confessez tout d'abord...</p>
+
+<p>&mdash;C'est que quand vous saurez..., dit le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole avec
+h&eacute;sitation.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as tu&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je l'ai confi&eacute; &agrave; un de mes complices qui, lorsque j'ai &eacute;t&eacute;
+arr&ecirc;t&eacute;, a pu s'&eacute;vader.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en a-t-il fait?</p>
+
+<p>&mdash;Il l'a &eacute;lev&eacute;; il lui a donn&eacute; les connaissances n&eacute;cessaires pour entrer
+dans le commerce, afin de nous servir et... Mais je ne dirai pas le
+reste, &agrave; moins que vous ne me promettiez de ne pas me tuer.</p>
+
+<p>&mdash;Des conditions, mis&eacute;rable!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! non, non; mais piti&eacute;; faites-moi seulement arr&ecirc;ter comme
+coupable du crime d'aujourd'hui; ne parlez pas de l'autre. Laissez-moi
+la chance de sauver ma t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux donc vivre?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, oui; qui sait? On ne peut pas pr&eacute;voir ce qui arrive, dit
+involontairement le brigand.</p>
+
+<p>Il songeait d&eacute;j&agrave; &agrave; la possibilit&eacute; d'une nouvelle &eacute;vasion.</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux vivre &agrave; tout prix... vivre?</p>
+
+<p>&mdash;Mais vivre... quand ce serait &agrave; la cha&icirc;ne! pour un mois, pour huit
+jours... Oh! que je ne meure pas &agrave; l'instant...</p>
+
+<p>&mdash;Confesse tous tes crimes, tu vivras.</p>
+
+<p>&mdash;Je vivrai! oh! bien vrai? je vivrai?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, par piti&eacute;, pour ta femme, pour ton fils, je veux te donner un
+sage conseil: meurs aujourd'hui, meurs...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, non, ne revenez pas sur votre promesse, laissez-moi vivre,
+l'existence la plus affreuse, la plus &eacute;pouvantable, n'est rien aupr&egrave;s de
+la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le veux?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, oui...</p>
+
+<p>&mdash;Tu le veux?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne m'en plaindrai jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Et ton fils, qu'en as-tu fait?</p>
+
+<p>&mdash;Cet ami dont je vous parle lui avait fait apprendre la tenue des
+livres pour le mettre dans une maison de banque, afin qu'il p&ucirc;t nous
+renseigner... &agrave; certains &eacute;gards. C'&eacute;tait convenu entre nous. Quoiqu'&agrave;
+Rochefort, et en attendant mon &eacute;vasion, je dirigeais le plan de cette
+entreprise, nous correspondions par chiffres.</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme m'&eacute;pouvante! s'&eacute;cria Rodolphe en fr&eacute;missant; il est des
+crimes que je ne soup&ccedil;onnais pas. Avoue... avoue... pourquoi voulais-tu
+faire entrer ton fils chez un banquier?</p>
+
+<p>&mdash;Pour... vous entendez bien... &eacute;tant d'accord avec nous... sans le
+para&icirc;tre... inspirer de la confiance au banquier... nous seconder...
+et...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! son fils, son fils! s'&eacute;cria Rodolphe avec une
+douloureuse horreur, en cachant sa t&ecirc;te dans ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il ne s'agissait que de faux! s'&eacute;cria le brigand; et encore,
+quand on lui a r&eacute;v&eacute;l&eacute; ce qu'on attendait de lui, mon fils s'est
+indign&eacute;... Apr&egrave;s une sc&egrave;ne violente avec la personne qui l'avait &eacute;lev&eacute;
+pour nos projets, il a disparu... Il y a dix-huit mois de cela...
+Depuis, on ne sait pas ce qu'il est devenu... Vous verrez l&agrave;, dans mon
+portefeuille, l'indication des d&eacute;marches que cette personne a tent&eacute;es
+pour le retrouver, dans la crainte qu'il ne d&eacute;non&ccedil;&acirc;t l'association; mais
+on a perdu ses traces &agrave; Paris. La derni&egrave;re maison qu'il a habit&eacute;e &eacute;tait
+rue du Temple, n&deg; 14, sous le nom de Fran&ccedil;ois Germain; l'adresse est
+aussi dans mon portefeuille. Vous voyez, j'ai tout dit, tout... Tenez
+votre promesse, faites-moi seulement arr&ecirc;ter pour le vol de ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Et le marchand de bestiaux de Poissy?</p>
+
+<p>&mdash;Il est impossible que cela se d&eacute;couvre, il n'y a pas de preuves. Je
+veux bien vous l'avouer &agrave; vous, pour montrer ma bonne volont&eacute;; mais
+devant le juge je nierais...</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'avoues donc?</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais dans la mis&egrave;re, je ne savais comment vivre... C'est la
+Chouette qui m'a conseill&eacute;... Maintenant je me repens... vous le voyez,
+puisque j'avoue... Ah! si vous &eacute;tiez assez g&eacute;n&eacute;reux pour ne pas me
+livrer &agrave; la justice, je vous donnerais ma parole d'honneur de ne pas
+recommencer.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vivras... et je ne te livrerai pas a la justice.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me pardonnez? s'&eacute;cria le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, ne croyant pas &agrave; ce
+qu'il entendait; vous me pardonnez?</p>
+
+<p>&mdash;Je te juge... et je te punis! s'&eacute;cria Rodolphe d'une voix tonnante. Je
+ne te livrerai pas &agrave; la justice, parce que tu irais au bagne ou &agrave;
+l'&eacute;chafaud, et il ne faut pas cela... non, il ne le faut pas... Au
+bagne! pour dominer encore cette tourbe par ta force et par ta
+sc&eacute;l&eacute;ratesse! pour satisfaire encore tes instincts d'oppression
+brutale!... pour &ecirc;tre abhorr&eacute;, redout&eacute; de tous; car le crime a son
+orgueil, et tu te r&eacute;jouis dans ta monstruosit&eacute;!... Au bagne! non, non:
+ton corps de fer d&eacute;fie les labeurs de la chiourme et le b&acirc;ton des
+argousins. Et puis les cha&icirc;nes se brisent, les murs se percent, les
+remparts s'escaladent; et quelque jour encore tu romprais ton ban pour
+te jeter de nouveau sur la soci&eacute;t&eacute; comme une b&ecirc;te f&eacute;roce enrag&eacute;e,
+marquant ton passage par la rapine et par le meurtre... car rien n'est &agrave;
+l'abri de ta force d'Hercule et de ton couteau; et il ne faut pas que
+cela soit... non il ne le faut pas! Puisque au bagne tu briserais ta
+cha&icirc;ne... pour garantir la soci&eacute;t&eacute; de ta rage, que faire? Te livrer au
+bourreau?</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est donc ma mort que vous voulez? s'&eacute;cria le brigand, c'est
+donc ma mort?</p>
+
+<p>&mdash;La mort! ne l'esp&egrave;re pas... Tu es si l&acirc;che, tu la crains tant... la
+mort... que jamais tu ne la croirais imminente! Dans ton acharnement &agrave;
+vivre, dans ton esp&eacute;rance obstin&eacute;e, tu &eacute;chapperais aux angoisses de sa
+formidable approche! Esp&eacute;rance stupide, insens&eacute;e!... il n'importe...
+elle te voilerait l'horreur expiatrice du supplice; tu n'y croirais que
+sous l'ongle du bourreau! Et alors, abruti par la terreur, ce ne serait
+plus qu'une masse inerte, insensible, qu'on offrirait en holocauste aux
+m&acirc;nes de tes victimes... Cela ne se peut pas... tu aurais cru te sauver
+jusqu'&agrave; la derni&egrave;re minute... toi, monstre... esp&eacute;rer? Comment!
+l'esp&eacute;rance viendrait suspendre ses doux et consolants mirages aux murs
+de ton cabanon... jusqu'&agrave; ce que la mort ait terni ta prunelle?...
+Allons donc!... le vieux Satan rirait trop!... Si tu ne te repens pas...
+je ne veux plus que tu esp&egrave;res dans cette vie, moi...</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce que j'ai fait &agrave; cet homme?... Qui est-il? Que veut-il
+de moi? O&ugrave; suis-je?... s'&eacute;cria le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole presque dans le d&eacute;lire.</p>
+
+<p>Rodolphe continua:</p>
+
+<p>&mdash;Si au contraire tu bravais effront&eacute;ment la mort, il ne faudrait pas
+non plus te livrer au supplice... Pour toi l'&eacute;chafaud serait un sanglant
+tr&eacute;teau o&ugrave;, comme tant d'autres, tu ferais parade de ta f&eacute;rocit&eacute;... o&ugrave;,
+insouciant d'une vie mis&eacute;rable, tu damnerais ton &acirc;me dans un dernier
+blasph&egrave;me!... Il ne faut pas cela non plus... Il n'est pas bon au peuple
+de voir le condamn&eacute; badiner avec le couperet, narguer le bourreau et
+souffler en ricanant sur la divine &eacute;tincelle que le Cr&eacute;ateur a mise en
+nous... C'est quelque chose de sacr&eacute; que le salut d'une &acirc;me. Tout crime
+s'expie et se rach&egrave;te, a dit le Sauveur, mais pour qui veut sinc&egrave;rement
+expiation et repentir. Du tribunal &agrave; l'&eacute;chafaud le trajet est trop
+court. Il ne faut pas que tu meures ainsi.</p>
+
+<p>Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole &eacute;tait an&eacute;anti... Pour la premi&egrave;re fois de sa vie, il y
+eut quelque chose qu'il redouta plus que la mort... Cette crainte vague
+&eacute;tait horrible...</p>
+
+<p>Le docteur n&egrave;gre et le Chourineur regardaient Rodolphe avec angoisse,
+ils &eacute;coutaient en fr&eacute;missant cet accent sonore, tranchant, impitoyable
+comme le fer d'une hache; ils sentaient leur c&oelig;ur se serrer
+douloureusement.</p>
+
+<p>Rodolphe continua:</p>
+
+<p>&mdash;Anselme Duresnel, tu n'iras donc pas au bagne... tu ne mourras donc
+pas...</p>
+
+<p>&mdash;Mais que voulez-vous de moi? C'est donc l'enfer qui vous envoie?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute..., dit Rodolphe en se levant d'un air solennel et en donnant &agrave;
+son geste une autorit&eacute; mena&ccedil;ante: Tu as criminellement abus&eacute; de ta
+force... je paralyserai ta force... Les plus vigoureux tremblaient
+devant toi... tu trembleras devant les plus faibles... Assassin... tu as
+plong&eacute; des cr&eacute;atures de Dieu dans la nuit &eacute;ternelle... les t&eacute;n&egrave;bres de
+l'&eacute;ternit&eacute; commenceront pour toi dans cette vie... aujourd'hui... tout &agrave;
+l'heure... Ta punition enfin &eacute;galera tes crimes... Mais, ajouta Rodolphe
+avec une sorte de piti&eacute; douloureuse, cette punition &eacute;pouvantable te
+laissera du moins l'horizon sans bornes de l'expiation... Je serais
+aussi criminel que toi si, en te punissant, je ne satisfaisais qu'une
+vengeance, si juste qu'elle f&ucirc;t... Loin d'&ecirc;tre st&eacute;rile comme la mort...
+ta punition doit &ecirc;tre f&eacute;conde; loin de te damner... elle te peut
+racheter... Si pour te mettre hors d'&eacute;tat de nuire... je te d&eacute;poss&egrave;de &agrave;
+jamais des splendeurs de la cr&eacute;ation... si je te plonge dans une nuit
+imp&eacute;n&eacute;trable... seul... avec le souvenir de tes forfaits... c'est pour
+que tu contemples incessamment leur &eacute;normit&eacute;... Oui... pour toujours
+isol&eacute; du monde ext&eacute;rieur, tu seras forc&eacute; de regarder toujours en toi...
+et alors, je l'esp&egrave;re, ton front bronz&eacute; par l'infamie rougira de
+honte... ton &acirc;me endurcie par la f&eacute;rocit&eacute;... corrod&eacute;e par le crime...
+s'amollira par la commis&eacute;ration... Chacune de tes paroles est un
+blasph&egrave;me... chacune de tes paroles sera une pri&egrave;re... Tu es audacieux
+et cruel parce que tu es fort... tu seras doux et humble parce que tu
+seras faible... Ton c&oelig;ur est ferm&eacute; au repentir... un jour tu pleureras
+tes victimes... Tu as d&eacute;grad&eacute; l'intelligence que Dieu avait mise en toi,
+tu l'as r&eacute;duite &agrave; des instincts de rapine et de meurtre... d'homme tu
+t'es fait b&ecirc;te sauvage... un jour ton intelligence se retrempera par le
+remords, se rel&egrave;vera par l'expiation... Tu n'as pas m&ecirc;me respect&eacute; ce que
+respectent les b&ecirc;tes sauvages... leurs femelles et leurs petits... Apr&egrave;s
+une longue vie consacr&eacute;e &agrave; la r&eacute;demption de tes crimes, ta derni&egrave;re
+pri&egrave;re sera pour supplier Dieu de t'accorder le bonheur inesp&eacute;r&eacute; de
+mourir entre ta femme et ton fils.</p>
+
+<p>En disant ces derni&egrave;res paroles, la voix de Rodolphe s'&eacute;tait tristement
+&eacute;mue.</p>
+
+<p>Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole ne ressentait presque plus de terreur... Il crut que
+Rodolphe avait voulu l'effrayer avant que d'arriver &agrave; cette moralit&eacute;.
+Presque rassur&eacute; par la douceur de l'accent de son juge, le brigand,
+d'autant plus insolent qu'il &eacute;tait moins effray&eacute;, dit avec un rire
+grossier:</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;, devinons-nous des charades, ou sommes-nous au cat&eacute;chisme,
+ici?...</p>
+
+<p>Le Noir regarda Rodolphe avec inqui&eacute;tude; il s'attendait &agrave; un acc&egrave;s de
+fureur de sa part.</p>
+
+<p>Il n'en fut rien... le jeune homme secoua la t&ecirc;te avec une ineffable
+expression de tristesse et dit au docteur:</p>
+
+<p>&mdash;Faites, David... Que Dieu me punisse seul si je me trompe!...</p>
+
+<p>Et Rodolphe cacha sa figure dans ses deux mains...</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots: &laquo;Faites, David!&raquo;, le n&egrave;gre sonna.</p>
+
+<p>Deux hommes v&ecirc;tus de noir entr&egrave;rent. D'un signe le docteur leur montra
+la porte d'un cabinet lat&eacute;ral.</p>
+
+<p>Les deux hommes y roul&egrave;rent le fauteuil o&ugrave; le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole &eacute;tait
+garrott&eacute; de fa&ccedil;on &agrave; ne pouvoir faire aucun mouvement. La t&ecirc;te &eacute;tait
+fix&eacute;e au dossier par une &eacute;charpe qui entourait le cou et les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Assujettissez le front au fauteuil avec un mouchoir, et b&acirc;illonnez-le
+avec un autre, dit David sans entrer dans le cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez donc m'&eacute;gorger maintenant?... gr&acirc;ce!... dit le Ma&icirc;tre
+d'&eacute;cole, gr&acirc;ce!... et...</p>
+
+<p>Puis l'on n'entendit plus rien qu'un murmure confus. Les deux hommes
+reparurent... Le docteur leur fit un signe, ils sortirent.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur?... dit une derni&egrave;re fois le Noir &agrave; Rodolphe, d'un air
+interrogatif.</p>
+
+<p>&mdash;Faites, r&eacute;pondit Rodolphe sans changer de position.</p>
+
+<p>David entra lentement dans le cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Rodolphe, j'ai peur, dit le Chourineur tout p&acirc;le et d'une
+voix tremblante. Monsieur Rodolphe, parlez-moi donc... j'ai peur...
+est-ce que je r&ecirc;ve?... Mais qu'est-ce donc qu'il lui fait, au Ma&icirc;tre
+d'&eacute;cole, le n&egrave;gre? Monsieur Rodolphe, on n'entend rien... &Ccedil;a me fait
+plus peur encore.</p>
+
+<p>David sortit du cabinet; il &eacute;tait p&acirc;le comme le sont les n&egrave;gres.</p>
+
+<p>Ses l&egrave;vres &eacute;taient blanches.</p>
+
+<p>Il sonna.</p>
+
+<p>Les deux hommes reparurent.</p>
+
+<p>&mdash;Ramenez le fauteuil.</p>
+
+<p>On ramena le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole.</p>
+
+<p>&mdash;Otez-lui son b&acirc;illon.</p>
+
+<p>On le lui &ocirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez donc me mettre &agrave; la torture?... s'&eacute;cria le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole
+avec plus de col&egrave;re que de douleur. Pourquoi vous &ecirc;tes-vous amus&eacute; &agrave; me
+piquer les yeux ainsi?... Vous m'avez fait mal... Est-ce pour me
+martyriser encore dans l'ombre que vous avez &eacute;teint les lumi&egrave;res ici
+comme l&agrave;-dedans?...</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence effrayant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes aveugle, dit enfin David d'une voix &eacute;mue.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a n'est pas vrai! &ccedil;a n'est pas possible! Vous avez fait la nuit
+expr&egrave;s!... s'&eacute;cria le brigand en faisant de violents efforts sur son
+fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Otez-lui ses liens, qu'il se l&egrave;ve, qu'il marche, dit Rodolphe.</p>
+
+<p>Les deux hommes firent tomber les liens du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole.</p>
+
+<p>Il se leva brusquement, fit un pas en tendant ses mains devant lui, puis
+retomba dans le fauteuil en levant les bras au ciel.</p>
+
+<p>&mdash;David, donnez-lui ce portefeuille, dit Rodolphe.</p>
+
+<p>Le n&egrave;gre mit dans les mains tremblantes du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole un petit
+portefeuille.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a dans ce portefeuille assez d'argent pour t'assurer un abri...
+et du pain... jusqu'&agrave; la fin de tes jours dans quelque solitude.
+Maintenant tu es libre... va-t'en... et repens-toi... le Seigneur est
+mis&eacute;ricordieux!</p>
+
+<p>&mdash;Aveugle! r&eacute;p&eacute;ta le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole en tenant machinalement le
+portefeuille &agrave; sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez les portes... qu'il parte! dit Rodolphe.</p>
+
+<p>On ouvrit les portes avec fracas.</p>
+
+<p>&mdash;Aveugle! aveugle! aveugle!!! r&eacute;p&eacute;ta le brigand an&eacute;anti. Mon Dieu!
+c'est donc vrai!</p>
+
+<p>&mdash;Tu es libre, tu as de l'argent, va-t'en!</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne puis m'en aller... moi! Comment voulez-vous que je fasse?
+Je n'y vois plus!! s'&eacute;cria-t-il avec d&eacute;sespoir. Mais c'est un crime
+affreux que d'abuser ainsi de sa force pour...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un crime affreux d'abuser de sa force! r&eacute;p&eacute;ta Rodolphe en
+l'interrompant d'une voix solennelle. Et toi, qu'en as-tu fait, de ta
+force?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! la mort... Oui, j'aurais pr&eacute;f&eacute;r&eacute; la mort! s'&eacute;cria le Ma&icirc;tre
+d'&eacute;cole. &Ecirc;tre &agrave; la merci de tout le monde, avoir peur de tout! Un enfant
+me battrait maintenant! Que faire? Mon Dieu! que faire?</p>
+
+<p>&mdash;Tu as de l'argent.</p>
+
+<p>&mdash;On me le volera! dit le brigand.</p>
+
+<p>&mdash;On te le volera! Entends-tu ces mots... que tu dis avec crainte, toi
+qui as vol&eacute;? Va-t'en!</p>
+
+<p>&mdash;Pour l'amour de Dieu, dit le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole d'un air suppliant, que
+quelqu'un me conduise! Comment vais-je faire dans les rues?... Ah!
+tuez-moi! venez, tuez-moi! je vous le demande, par piti&eacute;... tuez-moi!</p>
+
+<p>&mdash;Non, un jour tu te repentiras.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, jamais je ne me repentirai! s'&eacute;cria le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole avec
+rage. Oh! je me vengerai! Allez... je me vengerai!...</p>
+
+<p>Et, grin&ccedil;ant les dents de rage, il se pr&eacute;cipita hors du fauteuil, les
+poings ferm&eacute;s et mena&ccedil;ants.</p>
+
+<p>Au premier pas qu'il fit, il tr&eacute;bucha.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je ne pourrai pas!... et &ecirc;tre si fort pourtant! Ah! je suis
+bien &agrave; plaindre... Personne n'a piti&eacute; de moi, personne.</p>
+
+<p>Et il pleura.</p>
+
+<p>Il est impossible de peindre l'effroi, la stupeur du Chourineur pendant
+cette sc&egrave;ne terrible: sa sauvage et rude figure exprimait la compassion.
+Il s'approcha de Rodolphe et lui dit &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Rodolphe, il n'a peut-&ecirc;tre que ce qu'il m&eacute;rite... c'est un
+fameux sc&eacute;l&eacute;rat! Il a aussi voulu me tuer tant&ocirc;t; mais maintenant il est
+aveugle, il pleure. Tenez, tonnerre! il me fait de la peine... il ne
+sait comment s'en aller. Il peut se faire &eacute;craser dans les rues.
+Voulez-vous que je le conduise quelque part o&ugrave; il pourra &ecirc;tre tranquille
+au moins?</p>
+
+<p>&mdash;Bien..., dit Rodolphe, &eacute;mu de cette g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; et prenant la main du
+Chourineur; bien, va...</p>
+
+<p>Le Chourineur s'approcha du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole et lui mit la main sur
+l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>Le brigand tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui me touche? dit-il d'une voix sourde.</p>
+
+<p>&mdash;Moi...</p>
+
+<p>&mdash;Qui, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Le Chourineur.</p>
+
+<p>&mdash;Tu viens aussi te venger, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne sais comment sortir!... Prends mon bras... Je vais te conduire.</p>
+
+<p>&mdash;Toi! toi!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tu me fais de la peine... maintenant; viens!</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux donc me tendre un pi&egrave;ge?</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais bien que je ne suis pas l&acirc;che... je n'abuserai pas de ton
+malheur. Allons, partons, il fait jour.</p>
+
+<p>&mdash;Il fait jour!!! ah! Je ne verrai plus jamais quand il fera jour, moi
+s'&eacute;cria le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole.</p>
+
+<p>Rodolphe ne put supporter davantage cette sc&egrave;ne, il rentra brusquement,
+suivi de David, en faisant signe aux deux domestiques de s'&eacute;loigner.</p>
+
+<p>Le Chourineur et le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole rest&egrave;rent seuls.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vrai qu'il y a de l'argent dans le portefeuille qu'on m'a
+donn&eacute;? dit le brigand, apr&egrave;s un long silence.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'y ai mis moi-m&ecirc;me cinq mille francs. Avec cela tu peux te
+placer en pension quelque part, dans quelque coin, &agrave; la campagne, pour
+le restant de tes jours... ou bien veux-tu que je te conduise chez
+l'ogresse?</p>
+
+<p>&mdash;Non, elle me volerait.</p>
+
+<p>&mdash;Chez Bras-Rouge?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'empoisonnerait pour me voler!</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; veux-tu donc que je te conduise?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas. Tu n'es pas voleur, toi, Chourineur. Tiens, cache bien
+mon portefeuille dans ma veste, que la Chouette ne le voie pas, elle me
+d&eacute;valiserait.</p>
+
+<p>&mdash;La Chouette? on l'a port&eacute;e &agrave; l'hospice Beaujon. En me d&eacute;battant contre
+vous deux, cette nuit, je lui ai <i>d&eacute;form&eacute;</i> une jambe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce que je vais devenir? mon Dieu! qu'est-ce que je vais
+devenir? avec ce rideau noir, l&agrave;, l&agrave; toujours devant moi! Et sur ce
+rideau noir si je voyais para&icirc;tre les figures p&acirc;les et mortes de ceux...</p>
+
+<p>Il tressaillit et dit d'une voix sourde au Chourineur:</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme de cette nuit, est-ce qu'il est mort?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux!</p>
+
+<p>Et le brigand resta quelque temps silencieux; puis tout &agrave; coup il
+s'&eacute;cria en bondissant de rage:</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant toi, Chourineur, qui me vaux cela! Brigand... sans toi
+je refroidissais l'homme et j'emportais l'argent. Si je suis aveugle,
+c'est ta faute! Oui, c'est ta faute!</p>
+
+<p>&mdash;Ne pense plus &agrave; cela, c'est malsain pour toi. Voyons, viens-tu, oui ou
+non?... Je suis fatigu&eacute;, je veux dormir. C'est assez noc&eacute; comme &ccedil;a.
+Demain je retourne &agrave; mon train de bois. Je vas te conduire o&ugrave; tu
+voudras, j'irai me coucher apr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne sais o&ugrave; aller, moi. Dans mon garni... je n'ose pas... il
+faudrait dire...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! &eacute;coute; veux-tu, pour un jour ou deux, venir dans mon chenil?
+Je te trouverai peut-&ecirc;tre bien des braves gens qui, ne sachant pas qui
+tu es, te prendront en pension chez eux comme un infirme. Tiens... il y
+a justement un homme du port Saint-Nicolas, que je connais, dont la m&egrave;re
+habite Saint-Mand&eacute;; une digne femme, qui n'est pas heureuse. Peut-&ecirc;tre
+bien qu'elle pourrait se charger de toi... Viens-tu, oui ou non?</p>
+
+<p>&mdash;On peut se fier &agrave; toi, Chourineur. Je n'ai pas peur d'aller chez toi
+avec mon argent. Tu n'as jamais vol&eacute;, toi... tu n'es pas m&eacute;chant, tu es
+g&eacute;n&eacute;reux.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, c'est bon, assez d'&eacute;pitaphes comme &ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je suis reconnaissant de ce que tu veux bien faire pour moi,
+Chourineur. Tu es sans haine et sans rancune, toi..., dit le brigand
+avec humilit&eacute;, tu vaux mieux que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! je le crois bien; M. Rodolphe m'a dit que j'avais du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quel est-il donc, cet homme? Ce n'est pas un homme, s'&eacute;cria le
+Ma&icirc;tre d'&eacute;cole avec un redoublement de fureur d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, c'est un
+bourreau, un monstre!</p>
+
+<p>Le Chourineur haussa les &eacute;paules et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Partons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons chez toi, n'est-ce pas, Chourineur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas de rancune de cette nuit, tu me le jures, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu es s&ucirc;r qu'il n'est pas mort... <i>l'homme</i>?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a sera toujours celui-l&agrave; de moins, dit le brigand d'une voix sourde.</p>
+
+<p>Et, s'appuyant sur le bras du Chourineur, il quitta la maison de l'all&eacute;e
+des Veuves.</p>
+
+<h3><i>Fin de la premi&egrave;re partie</i></h3>
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>DEUXI&Egrave;ME PARTIE</h2>
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Ia" id="Ia"></a><a href="#tablea">I</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">L'&Icirc;le-Adam.</a></h3>
+
+
+<p>Un mois s'&eacute;tait pass&eacute; depuis les &eacute;v&eacute;nements dont nous avons parl&eacute;. Nous
+conduirons le lecteur dans la petite ville de l'&Icirc;le-Adam, situ&eacute;e dans
+une position ravissante, au bord de la rivi&egrave;re de l'Oise, au pied d'une
+for&ecirc;t.</p>
+
+<p>Les plus petits faits deviennent des &eacute;v&eacute;nements en province. Aussi, les
+oisifs de l'&Icirc;le-Adam, qui se promenaient ce matin-l&agrave; sur la place de
+l'&Eacute;glise, se pr&eacute;occupaient-ils beaucoup de savoir quand arriverait
+l'acqu&eacute;reur du plus beau fonds de boucherie de la ville tout r&eacute;cemment
+c&eacute;d&eacute; par la veuve Dumont, &agrave; laquelle il appartenait.</p>
+
+<p>Sans doute l'acqu&eacute;reur &eacute;tait riche: car il avait fait splendidement
+peindre et d&eacute;corer la boutique. Depuis trois semaines, les ouvriers
+avaient travaill&eacute; jour et nuit. Une belle grille de bronze, rehauss&eacute;e
+d'or, s'&eacute;tendait sur toute l'ouverture de l'&eacute;tal, et le fermait en
+laissant circuler l'air. De chaque c&ocirc;t&eacute; de la grille s'&eacute;levaient de
+larges pilastres, surmont&eacute;s de deux grosses t&ecirc;tes de taureaux &agrave; cornes
+dor&eacute;es; ils soutenaient le vaste entablement destin&eacute; &agrave; recevoir
+l'enseigne de la boutique. Le reste de la maison, compos&eacute; d'un &eacute;tage,
+avait &eacute;t&eacute; peint d'une couleur de pierre; les persiennes, d'un gris
+clair. Les travaux &eacute;taient termin&eacute;s, sauf le placement de l'enseigne,
+impatiemment attendu par les oisifs, tr&egrave;s-d&eacute;sireux de conna&icirc;tre le nom
+du successeur de la veuve.</p>
+
+<p>Enfin les ouvriers apport&egrave;rent un grand tableau, et les curieux purent
+lire, en lettres dor&eacute;es sur un fond noir: <i>Franc&oelig;ur, marchand boucher</i>.</p>
+
+<p>La curiosit&eacute; des oisifs de l'&Icirc;le-Adam ne fut qu'en partie satisfaite par
+ce renseignement. Quel &eacute;tait ce M. Franc&oelig;ur? Un des plus impatients
+alla s'en informer aupr&egrave;s du gar&ccedil;on boucher, qui, l'air joyeux et
+ouvert, s'occupait activement des derniers soins de l'&eacute;talage.</p>
+
+<p>Le gar&ccedil;on, interrog&eacute; sur son ma&icirc;tre, M. Franc&oelig;ur, r&eacute;pondit qu'il ne le
+connaissait pas encore, car il avait fait acheter ce fonds par
+procuration; mais le gar&ccedil;on ne doutait pas que son <i>bourgeois</i> ne fit
+tous ses efforts pour m&eacute;riter la pratique de MM. les bourgeois de
+l'&Icirc;le-Adam.</p>
+
+<p>Ce petit compliment, fait d'un air avenant et cordial, joint &agrave;
+l'excellente tenue de la boutique, disposa les curieux en faveur de M.
+Franc&oelig;ur; plusieurs m&ecirc;me promirent &agrave; l'instant leur pratique &agrave; son
+gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>La maison avait une porte charreti&egrave;re ouvrant sur la rue de l'&Eacute;glise.</p>
+
+<p>Deux heures apr&egrave;s l'ouverture de la boutique, une carriole d'osier toute
+neuve, attel&eacute;e d'un bon et vigoureux cheval percheron, entra dans la
+cour de la boucherie; deux hommes descendirent de cette voiture.</p>
+
+<p>L'un &eacute;tait Murph, compl&egrave;tement gu&eacute;ri de sa blessure, quoiqu'il f&ucirc;t
+encore p&acirc;le; l'autre &eacute;tait le Chourineur.</p>
+
+<p>Au risque de r&eacute;p&eacute;ter une vulgarit&eacute;, nous dirons que le prestige de
+l'habit est si puissant que l'h&ocirc;te des tavernes de la Cit&eacute; &eacute;tait presque
+m&eacute;connaissable sous les v&ecirc;tements qu'il portait. Sa physionomie avait
+subi la m&ecirc;me m&eacute;tamorphose; il avait d&eacute;pouill&eacute; avec ses haillons son air
+sauvage, brutal et turbulent; &agrave; le voir marcher ses deux mains dans les
+poches de sa longue et chaude redingote de castorine couleur noisette,
+son menton fra&icirc;chement ras&eacute; enfoui dans une cravate blanche &agrave; coins
+brod&eacute;s, on l'e&ucirc;t pris pour le bourgeois le plus inoffensif du monde.</p>
+
+<p>Murph attacha la longe du licou du cheval &agrave; un anneau de fer scell&eacute; dans
+le mur, fit signe au Chourineur de le suivre; ils entr&egrave;rent dans une
+jolie salle basse, meubl&eacute;e en noyer, qui formait l'arri&egrave;re-boutique; les
+deux fen&ecirc;tres donnaient sur la cour, o&ugrave; le cheval piaffait d'impatience.
+Murph paraissait &ecirc;tre chez lui, car il ouvrit une armoire, il prit une
+bouteille d'eau-de-vie, un verre, et dit au Chourineur:</p>
+
+<p>&mdash;Le froid &eacute;tant vif ce matin, mon gar&ccedil;on, vous boirez bien un verre
+d'eau-de-vie?</p>
+
+<p>&mdash;Si cela vous est &eacute;gal, monsieur Murph... je ne boirai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous refusez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je suis trop content; et la joie, &ccedil;a r&eacute;chauffe. Apr&egrave;s &ccedil;a, quand
+je dis content... peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Hier, vous venez me trouver sur le port Saint-Nicolas, o&ugrave; je d&eacute;bardais
+cr&acirc;nement pour me r&eacute;chauffer. Je ne vous avais pas vu depuis la nuit...
+o&ugrave; le N&egrave;gre &agrave; cheveux blancs avait aveugl&eacute; le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole. C'&eacute;tait la
+premi&egrave;re chose qu'il n'ait pas vol&eacute;, c'est vrai... mais enfin...
+tonnerre! &ccedil;a m'a remu&eacute;. Et M. Rodolphe, quelle figure! Lui qui avait
+l'air si bon enfant, il m'a fait peur dans ce moment-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien... Apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez donc dit: &laquo;Bonjour, Chourineur.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Bonjour, monsieur Murph. Vous voil&agrave; donc debout?... Tant mieux,
+tonnerre!... tant mieux. Et M. Rodolphe?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Il a &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de partir quelques jours apr&egrave;s l'affaire de l'all&eacute;e
+des Veuves, et il vous a oubli&eacute;, mon gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Eh bien, monsieur Murph, que je vous r&eacute;ponds, si M. Rodolphe m'a
+oubli&eacute;, vrai... &ccedil;a me fait de la peine.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais dire, mon brave, qu'il avait oubli&eacute; de r&eacute;compenser vos
+services; mais il en gardera toujours le souvenir.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, monsieur Murph, ces paroles-l&agrave; m'ont ragaillardi tout de
+suite... Tonnerre! moi, je ne l'oublierai pas, allez!... Il m'a dit que
+j'avais du c&oelig;ur et de l'honneur... enfin, suffit.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, mon gar&ccedil;on, monseigneur est parti sans laisser
+d'ordre &agrave; votre sujet: moi, je ne poss&egrave;de rien que ce que me donne
+monseigneur: je ne puis reconna&icirc;tre comme je le voudrais... tout ce que
+je vous dois pour ma part.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! monsieur Murph, vous plaisantez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi diable, aussi, n'&ecirc;tes-vous pas revenu &agrave; l'all&eacute;e des
+Veuves apr&egrave;s cette nuit fatale? Monseigneur ne serait pas parti sans
+songer &agrave; vous.</p>
+
+<p>&mdash;Dame... M. Rodolphe ne m'a pas fait demander. J'ai cru qu'il n'avait
+plus besoin de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous deviez bien penser qu'il avait au moins besoin de vous
+t&eacute;moigner sa reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous m'avez dit que M. Rodolphe ne m'avait pas oubli&eacute;,
+monsieur Murph!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, bien; allons, n'en parlons plus. Seulement j'ai eu beaucoup de
+peine &agrave; vous trouver... Vous n'allez donc plus chez l'ogresse?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;C'est des id&eacute;es &agrave; moi... des b&ecirc;tises.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure; mais revenons &agrave; ce que vous me disiez.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quoi, monsieur Murph?</p>
+
+<p>&mdash;Vous me disiez: &laquo;Je suis content de vous avoir rencontr&eacute;; et encore,
+content... peut-&ecirc;tre.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;M'y voil&agrave;, monsieur Murph. Hier, en venant &agrave; mon train de bois, vous
+m'avez dit: &laquo;Mon gar&ccedil;on, je ne suis pas riche, mais je puis vous faire
+avoir une place o&ugrave; vous aurez moins de mal que sur le port, et o&ugrave; vous
+gagnerez quatre francs par jour.&raquo; Quatre francs par jour... vive la
+Charte! Je n'y pouvais croire: paye d'adjudant-sous-officier! Je vous
+r&eacute;ponds: &laquo;&Ccedil;a me va, monsieur Murph.&mdash;Mais, que vous me dites, il ne
+faudra pas que vous soyez fait comme un gueux, car &ccedil;a effrayerait les
+bourgeois o&ugrave; je vous m&egrave;ne.&raquo; Je vous r&eacute;ponds: &laquo;Je n'ai pas de quoi me
+faire autrement.&raquo; Vous me dites: &laquo;Venez au Temple.&raquo; Je vous suis; je
+choisis ce qu'il y a de plus flambant chez la m&egrave;re Hubart, vous
+m'avancez de quoi payer, et, en un quart d'heure, je suis ficel&eacute; comme
+un propri&eacute;taire ou comme un dentiste. Vous me donnez rendez-vous pour ce
+matin &agrave; la porte Saint-Denis, au point du jour; je vous y trouve avec
+votre carriole, et nous voici.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'y a-t-il &agrave; regretter pour vous dans tout cela?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a... que, d'&ecirc;tre bien mis, voyez-vous, monsieur Murph, &ccedil;a g&acirc;te,
+et que, quand je reprendrai mon vieux bourgeron et mes guenilles, &ccedil;a me
+fera un effet. Et puis... gagner quatre francs par jour, moi qui n'en
+gagnais que deux... et &ccedil;a tout d'un coup... &ccedil;a me fait l'effet d'&ecirc;tre
+trop beau, et de ne pouvoir pas durer; et j'aimerais mieux coucher toute
+ma vie sur la m&eacute;chante paillasse de mon garni, que de coucher cinq ou
+six nuits dans un bon lit. Voil&agrave; mon caract&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne manque pas de raison. Mais il vaudrait mieux toujours coucher
+dans un bon lit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est clair, il vaut mieux avoir du pain tout son so&ucirc;l que de crever
+de faim. Ah &ccedil;&agrave;! c'est donc une boucherie ici? dit le Chourineur en
+pr&ecirc;tant l'oreille aux coups de couperet du gar&ccedil;on, et en entrevoyant des
+quartiers de b&oelig;uf &agrave; travers les rideaux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon brave; elle appartient &agrave; un de mes amis. Pendant que mon
+cheval souffle, voulez-vous la visiter?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, oui; &ccedil;a me rappelle ma jeunesse... si ce n'est que j'avais
+Montfaucon pour abattoir et de vieilles rosses pour b&eacute;tail. C'est dr&ocirc;le
+si j'avais eu de quoi, c'est un &eacute;tat que j'aurais tout de m&ecirc;me bien
+aim&eacute;, que celui de boucher! S'en aller sur un bon bidet acheter des
+bestiaux dans les foires, revenir chez soi au coin de son feu, se
+chauffer si l'on a froid, se s&eacute;cher si l'on est mouill&eacute;, trouver la
+m&eacute;nag&egrave;re, une bonne grosse maman fra&icirc;che et r&eacute;jouie avec une tap&eacute;e
+d'enfants qui vous fouillent dans vos sacoches pour voir si vous leur
+rapportez quelque chose. Et puis le matin, dans l'abattoir, empoigner un
+b&oelig;uf par les cornes... quand il est m&eacute;chant surtout, nom de nom... il
+faut qu'il soit m&eacute;chant... le mettre &agrave; l'anneau, l'abattre, le d&eacute;pecer,
+le parer... Tonnerre! &ccedil;a aurait &eacute;t&eacute; mon ambition, comme &agrave; la Goualeuse
+de manger du sucre d'orge quand elle &eacute;tait petite... &Agrave; propos de cette
+pauvre fille, monsieur Murph, en ne la voyant plus revenir chez
+l'ogresse, je me suis bien dout&eacute; que M. Rodolphe l'avait tir&eacute;e de l&agrave;.
+Tenez, &ccedil;a, c'est une bonne action, monsieur Murph. Pauvre fille! &ccedil;a ne
+demandait pas &agrave; mal faire... C'&eacute;tait si jeune! Et plus tard...
+l'habitude... Enfin M. Rodolphe a bien fait.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis de votre avis. Mais voulez-vous venir visiter la boutique, en
+attendant que notre cheval ait souffl&eacute;?</p>
+
+<p>Le Chourineur et Murph entr&egrave;rent dans la boutique, puis ils all&egrave;rent
+voir l'&eacute;table, o&ugrave; &eacute;taient renferm&eacute;s trois b&oelig;ufs magnifiques et une
+vingtaine de moutons; puis l'&eacute;curie, la remise, la tuerie, les greniers
+et les d&eacute;pendances de cette maison, tenue avec un soin, une propret&eacute;,
+qui annon&ccedil;aient l'ordre et l'aisance.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils eurent tout vu, sauf l'&eacute;tage sup&eacute;rieur:</p>
+
+<p>&mdash;Avouez, dit Murph, que mon ami est un gaillard bien heureux. Cette
+maison et ce fonds sont &agrave; lui; sans compter un millier d'&eacute;cus roulants
+pour son commerce. Avec cela, trente-huit ans, fort comme un taureau,
+d'une sant&eacute; de fer, le go&ucirc;t de son &eacute;tat. Le brave et honn&ecirc;te gar&ccedil;on que
+vous avez vu en bas le remplace avec beaucoup d'intelligence, quand il
+va en foire acheter des bestiaux. Encore une fois, n'est-il pas bien
+heureux, mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dame, oui, monsieur Murph. Mais que voulez-vous? il y a des
+heureux et des malheureux; quand je pense que je vas gagner quatre
+francs par jour, et qu'il y en a qui ne gagnent que moiti&eacute;, ou moins...</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous monter voir le reste de la maison?</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, monsieur Murph.</p>
+
+<p>&mdash;Justement le bourgeois qui doit vous employer est l&agrave;-haut.</p>
+
+<p>&mdash;Le bourgeois qui doit m'employer?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, pourquoi donc que vous ne me l'avez pas dit plus t&ocirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous expliquerai cela plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Un moment, dit le Chourineur d'un air triste et embarrass&eacute;, en
+arr&ecirc;tant Murph par le bras; &eacute;coutez, je dois vous dire une chose... que
+M. Rodolphe ne vous a peut-&ecirc;tre pas dite... mais que je ne dois pas
+cacher au bourgeois qui veut m'employer... parce que, si cela le
+d&eacute;go&ucirc;te, autant que ce soit tout de suite qu'apr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!</p>
+
+<p>&mdash;Que je suis repris de justice... que j'ai &eacute;t&eacute; au bagne..., dit le
+Chourineur d'une voix sourde.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Murph.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'ai jamais fait de tort &agrave; personne! s'&eacute;cria le Chourineur, et
+je cr&egrave;verais plut&ocirc;t de faim que de voler... Mais j'ai fait pis que
+voler, ajouta le Chourineur en baissant la t&ecirc;te, j'ai tu&eacute;... par
+col&egrave;re... Enfin, ce n'est pas tout &ccedil;a, reprit-il apr&egrave;s un moment de
+silence, les bourgeois ne veulent jamais employer un for&ccedil;at; ils ont
+raison, c'est pas l&agrave; qu'on couronne des rosi&egrave;res. C'est ce qui m'a
+toujours emp&ecirc;ch&eacute; de trouver de l'ouvrage ailleurs que sur les ports, &agrave;
+d&eacute;barder des trains de bois; car j'ai toujours dit, en me pr&eacute;sentant
+pour travailler: Voici, voil&agrave;... en voulez-vous? N'en voulez-vous pas?
+J'aime mieux &ecirc;tre refus&eacute; tout de suite que d&eacute;couvert plus tard... C'est
+pour vous dire que je vais tout d&eacute;goiser au bourgeois. Vous le
+connaissez: s'il doit me refuser, &eacute;vitez-moi &ccedil;a en me le disant, et je
+vais tourner les talons.</p>
+
+<p>&mdash;Venez toujours, dit Murph.</p>
+
+<p>Le Chourineur suivit Murph; ils mont&egrave;rent un escalier: une porte
+s'ouvrit, tous deux se trouv&egrave;rent en pr&eacute;sence de Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon Murph... laisse-nous, dit Rodolphe.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IIa" id="IIa"></a><a href="#tablea">II</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">R&eacute;compense.</a></h3>
+
+
+<p>&mdash;Vive la Charte! je suis cr&acirc;nement content de vous retrouver, monsieur
+Rodolphe, ou plut&ocirc;t monseigneur, s'&eacute;cria le Chourineur.</p>
+
+<p>Il &eacute;prouvait une v&eacute;ritable joie &agrave; revoir Rodolphe; car les c&oelig;urs
+g&eacute;n&eacute;reux s'attachent autant par les services qu'ils rendent que par ceux
+qu'ils re&ccedil;oivent.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mon gar&ccedil;on; je suis aussi ravi de vous voir.</p>
+
+<p>&mdash;Farceur de M. Murph! qui disait que vous &eacute;tiez parti. Mais tenez,
+monseigneur...</p>
+
+<p>&mdash;Appelez-moi monsieur Rodolphe, j'aime mieux &ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur Rodolphe... pardon de n'avoir pas &eacute;t&eacute; vous revoir
+apr&egrave;s la nuit du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole... Je sens maintenant que j'ai fait une
+impolitesse; mais enfin, vous ne m'en voudrez pas, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous la pardonne, dit Rodolphe en souriant.</p>
+
+<p>Puis il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Murph vous a fait voir cette maison?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur Rodolphe; belle habitation, belle boutique; c'est cossu,
+soign&eacute;. &Agrave; propos de cossu, c'est moi qui vas l'&ecirc;tre, monsieur Rodolphe:
+quatre francs par jour, que M. Murph me fait gagner... quatre francs!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mieux que cela &agrave; vous proposer, mon gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mieux... sans vous commander, c'est difficile. Quatre francs par
+jour!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mieux &agrave; vous proposer, vous dis-je: car cette maison, ce qu'elle
+contient, cette boutique et mille &eacute;cus que voici dans ce portefeuille,
+tout cela vous appartient.</p>
+
+<p>Le Chourineur sourit d'un air stupide, aplatit son castor &agrave; longs poils
+entre ses deux genoux, qu'il serrait convulsivement, et ne comprit pas
+ce que Rodolphe lui disait, quoique ses paroles fussent tr&egrave;s-claires.</p>
+
+<p>Celui-ci reprit avec bont&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Je con&ccedil;ois votre surprise; mais je vous le r&eacute;p&egrave;te, cette maison et cet
+argent sont &agrave; vous, sont votre propri&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Le Chourineur devint pourpre, passa sa main calleuse sur son front
+baign&eacute; de sueur et balbutia d'une voix alt&eacute;r&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est-&agrave;-dire... c'est-&agrave;-dire... ma propri&eacute;t&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, votre propri&eacute;t&eacute;, puisque je vous donne tout cela. Comprenez-vous!
+je vous le donne, &agrave; vous...</p>
+
+<p>Le Chourineur s'agita sur sa chaise, se gratta la t&ecirc;te, toussa, baissa
+les yeux et ne r&eacute;pondit pas. Il sentait le fil de ses id&eacute;es lui
+&eacute;chapper. Il entendait parfaitement ce que lui disait Rodolphe, et c'est
+justement pour cela qu'il ne pouvait croire &agrave; ce qu'il entendait. Entre
+la mis&egrave;re profonde, la d&eacute;gradation o&ugrave; il avait toujours v&eacute;cu, et la
+position que lui assurait Rodolphe, il y avait un ab&icirc;me que le service
+qu'il avait rendu &agrave; Rodolphe ne comblait m&ecirc;me pas.</p>
+
+<p>Ne h&acirc;tant pas le moment o&ugrave; son prot&eacute;g&eacute; ouvrirait enfin les yeux &agrave; la
+r&eacute;alit&eacute;, Rodolphe jouissait avec d&eacute;lices de cette stupeur, de cet
+&eacute;tourdissement du bonheur.</p>
+
+<p>Il voyait, avec un m&eacute;lange de joie et d'amertume indicibles, que, chez
+certains hommes, l'habitude de la souffrance et du malheur est telle que
+leur raison se refuse &agrave; admettre la possibilit&eacute; d'un avenir qui serait,
+pour un grand nombre, une existence tr&egrave;s-peu enviable.</p>
+
+<p>&laquo;Certes, pensait-il, si l'homme a jamais, &agrave; l'instar de Prom&eacute;th&eacute;e, ravi
+quelque rayon de la divinit&eacute;, c'est dans ces moments o&ugrave; il fait (qu'on
+pardonne ce blasph&egrave;me!) ce que la Providence devrait faire de temps &agrave;
+autre pour l'&eacute;dification du monde: prouver aux bons et aux m&eacute;chants
+qu'il y a r&eacute;compense pour les uns, punition pour les autres.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir encore un peu joui du bienheureux h&eacute;b&eacute;tement du Chourineur,
+Rodolphe continua:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je vous donne vous semble donc bien au del&agrave; de vos esp&eacute;rances?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur! dit le Chourineur en se levant brusquement, vous me
+proposez cette maison et beaucoup d'argent... pour me tenter; mais je ne
+peux pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pouvez pas, quoi? dit Rodolphe avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>Le visage du Chourineur s'anima, sa honte cessa; il dit d'une voix
+ferme:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas pour m'engager &agrave; voler, que vous m'offrez tant d'argent,
+je le sais bien. D'ailleurs, je n'ai jamais vol&eacute; de ma vie... C'est
+peut-&ecirc;tre pour tuer... mais j'ai bien assez du r&ecirc;ve du sergent! ajouta
+le Chourineur d'une voix sombre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les malheureux! s'&eacute;cria Rodolphe avec amertume. La compassion
+qu'on leur t&eacute;moigne est-elle donc rare &agrave; ce point qu'ils ne peuvent
+s'expliquer la lib&eacute;ralit&eacute; que par le crime?</p>
+
+<p>Puis, s'adressant au Chourineur, il lui dit d'un ton plein de douceur:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me jugez mal... vous vous trompez; je n'exigerai rien de vous que
+d'honorable. Ce que je vous donne, je vous le donne parce que vous le
+m&eacute;ritez.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! s'&eacute;cria le Chourineur, dont les &eacute;bahissements recommenc&egrave;rent, je
+le m&eacute;rite, et comment?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire: sans notions du bien et du mal, abandonn&eacute; &agrave; vos
+instincts sauvages, renferm&eacute; pendant quinze ans au bagne avec les plus
+affreux sc&eacute;l&eacute;rats, press&eacute; par la mis&egrave;re et par la faim, forc&eacute;, par votre
+fl&eacute;trissure et par la r&eacute;probation des honn&ecirc;tes gens, &agrave; continuer &agrave;
+fr&eacute;quenter la lie des malfaiteurs, non-seulement vous &ecirc;tes rest&eacute; probe,
+mais le remords de votre crime a surv&eacute;cu &agrave; l'expiation que la justice
+humaine vous avait impos&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce langage simple et noble fut une nouvelle source d'&eacute;tonnement pour le
+Chourineur. Il regardait Rodolphe avec un respect m&ecirc;l&eacute; de crainte et de
+reconnaissance. Mais il ne pouvait encore se rendre &agrave; l'&eacute;vidence.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, monsieur Rodolphe, parce que vous m'avez battu, parce que,
+vous croyant ouvrier comme moi, puisque vous parliez argot comme p&egrave;re et
+m&egrave;re, je vous ai racont&eacute; ma vie entre deux verres de vin, et qu'apr&egrave;s &ccedil;a
+je vous ai emp&ecirc;ch&eacute; de vous noyer... Vous, comment? Enfin, moi... une
+maison... de l'argent... moi comme un bourgeois... Tenez, monsieur
+Rodolphe, encore une fois, c'est pas possible.</p>
+
+<p>&mdash;Me croyant un des v&ocirc;tres, vous m'avez racont&eacute; votre vie naturellement
+et sans feinte, sans cacher ce qu'il y avait eu de coupable ou de
+g&eacute;n&eacute;reux. Je vous ai jug&eacute;... bien jug&eacute;, et il me pla&icirc;t de vous
+r&eacute;compenser.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur Rodolphe, &ccedil;a ne se peut pas. Non, enfin, il y a de
+pauvres ouvriers qui toute leur vie ont &eacute;t&eacute; honn&ecirc;tes, et qui...</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, et j'ai peut-&ecirc;tre fait pour plusieurs de ceux-l&agrave; plus que
+je ne fais pour vous. Mais si l'homme qui vit honn&ecirc;te au milieu des gens
+honn&ecirc;tes, encourag&eacute; par leur estime, m&eacute;rite int&eacute;r&ecirc;t et appui, celui qui,
+malgr&eacute; l'&eacute;loignement des gens de bien, reste honn&ecirc;te au milieu des plus
+abominables sc&eacute;l&eacute;rats de la terre, celui-l&agrave; aussi m&eacute;rite int&eacute;r&ecirc;t et
+appui. D'ailleurs, ce n'est pas tout: vous m'avez sauv&eacute; la vie, vous
+l'avez aussi sauv&eacute;e &agrave; Murph, mon ami le plus cher. Ce que je fais pour
+vous m'est donc autant dict&eacute; par la reconnaissance personnelle que par
+le d&eacute;sir de retirer de la fange une bonne et forte nature qui s'est
+&eacute;gar&eacute;e, mais non perdue... Et ce n'est pas tout.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc que j'ai encore fait, monsieur Rodolphe?</p>
+
+<p>Rodolphe lui prit cordialement la main et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Rempli de commis&eacute;ration pour le malheur d'un homme qui auparavant
+avait voulu vous tuer, vous lui avez offert votre appui; vous lui avez
+m&ecirc;me donn&eacute; asile dans votre pauvre demeure, impasse Notre-Dame, n&deg; 9.</p>
+
+<p>&mdash;Vous saviez o&ugrave; je demeurais, monsieur Rodolphe?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous oubliez les services que vous m'avez rendus, je ne les
+oublie pas, moi. Lorsque vous avez quitt&eacute; ma maison, on vous a suivi; on
+vous a vu rentrer chez vous avec le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole.</p>
+
+<p>&mdash;Mais M. Murph m'avait dit que vous ne saviez pas o&ugrave; je demeurais,
+monsieur Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais tenter sur vous une derni&egrave;re &eacute;preuve, je voulais savoir si
+vous aviez le d&eacute;sint&eacute;ressement de la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;. En effet, apr&egrave;s votre
+g&eacute;n&eacute;reuse action, vous &ecirc;tes retourn&eacute; &agrave; vos rudes labeurs de chaque jour,
+ne demandant rien, n'esp&eacute;rant rien, n'ayant pas m&ecirc;me un mot d'amertume
+pour bl&acirc;mer l'apparente ingratitude avec laquelle je m&eacute;connaissais vos
+services; et quand hier Murph vous a propos&eacute; une occupation un peu mieux
+r&eacute;tribu&eacute;e que votre travail habituel, vous avez accept&eacute; avec joie, avec
+reconnaissance!</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez donc, monsieur Rodolphe, pour ce qui est de &ccedil;a, quatre francs
+par jour sont toujours quatre francs par jour. Quant au service que je
+vous ai rendu, c'est plut&ocirc;t moi qui vous en remercie.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, monsieur Rodolphe, ajouta-t-il d'un air triste, il m'est
+encore revenu des choses... car, depuis que je vous connais et que vous
+m'avez dit ces deux mots: &laquo;Tu as encore du COEUR et de l'HONNEUR&raquo;, c'est
+&eacute;tonnant comme je r&eacute;fl&eacute;chis. C'est tout de m&ecirc;me dr&ocirc;le que deux mots,
+deux seuls mots, produisent &ccedil;a. Mais au fait, semez deux petits grains
+de bl&eacute; de rien du tout dans la terre, et il va pousser de grands &eacute;pis.</p>
+
+<p>Cette comparaison juste, presque po&eacute;tique, frappa Rodolphe. En effet,
+deux mots, mais deux mots puissants et magiques pour ceux qui les
+comprennent, avaient presque subitement d&eacute;velopp&eacute; dans cette nature
+&eacute;nergique les bons et g&eacute;n&eacute;reux instincts qui existaient en germe.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, monseigneur, reprit le Chourineur, j'ai sauv&eacute; M. Rodolphe
+et un peu M. Murph, c'est vrai, mais j'en sauverais des centaines, des
+milliers, que &ccedil;a ne rendrait pas la vie &agrave; ceux...</p>
+
+<p>Et le Chourineur baissa la t&ecirc;te d'un air sombre.</p>
+
+<p>&mdash;Ce remords est salutaire, mais une bonne action est toujours compt&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, dans ce que vous avez dit au Ma&icirc;tre d'&eacute;cole sur les
+meurtriers, monsieur Rodolphe, il y avait des choses qui pouvaient
+m'aller, en bien comme en mal.</p>
+
+<p>Voulant rompre le cours des pens&eacute;es du Chourineur, Rodolphe lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui avez plac&eacute; le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole &agrave; Saint-Mand&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur Rodolphe... Il m'avait fait changer ses billets pour de
+l'or et acheter une ceinture que je lui ai cousue sur lui... Nous avons
+mis son quibus l&agrave;-dedans, et bon voyage! Il est en pension pour trente
+sous par jour, chez de bien bonnes gens &agrave; qui &ccedil;a fait une petite
+douceur.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra que vous me rendiez encore un service, mon gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, monsieur Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Dans quelques jours vous irez le trouver... avec ce papier: c'est le
+titre d'une place &agrave; perp&eacute;tuit&eacute; aux Bons-Pauvres. Il donnera quatre mille
+cinq cents francs, et il sera admis pour sa vie &agrave; la pr&eacute;sentation de ce
+titre: c'est convenu, tout arrang&eacute;. J'ai r&eacute;fl&eacute;chi que cela vaudrait
+mieux. Il s'assurera ainsi un abri et du pain pour le restant de ses
+jours, et il n'aura qu'&agrave; songer au repentir. Je regrette m&ecirc;me de ne lui
+avoir pas de suite donn&eacute; cette entr&eacute;e, au lieu d'une somme qui peut &ecirc;tre
+dissip&eacute;e ou vol&eacute;e; mais il m'inspirait une telle horreur que je voulais
+avant tout &ecirc;tre d&eacute;livr&eacute; de sa pr&eacute;sence. Vous lui ferez donc cette offre
+et vous le conduirez &agrave; l'hospice. Si par hasard il refuse, nous verrons
+&agrave; agir autrement. Il est donc convenu que vous irez le trouver?</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait avec plaisir, monsieur Rodolphe, que je vous rendrais ce
+service, comme vous dites, mais je ne sais pas si je serai libre. M.
+Murph m'a engag&eacute; avec un bourgeois pour quatre francs par jour.</p>
+
+<p>Rodolphe regarda le Chourineur avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Et votre boutique? Et votre maison?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, monsieur Rodolphe, ne vous moquez pas d'un pauvre diable. Vous
+vous &ecirc;tes d&eacute;j&agrave; assez amus&eacute; &agrave; m'&eacute;prouver, comme vous dites. Votre maison
+et votre boutique, c'est une chanson sur le m&ecirc;me air. Vous vous &ecirc;tes
+dit: &laquo;Voyons donc si cet animal de Chourineur sera assez coq d'Inde pour
+se figurer que...&raquo; Assez, assez, monsieur Rodolphe. Vous &ecirc;tes un
+jovial... fini!</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Tout &agrave; l'heure ne vous ai-je pas expliqu&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Pour donner de la couleur &agrave; la chose... connu... et, foi d'homme, j'y
+avais un brin mordu. Fallait-il &ecirc;tre buse!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon gar&ccedil;on, vous &ecirc;tes fou!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, monseigneur. Tenez, parlez-moi de M. Murph. Quoique &ccedil;a soit
+d&eacute;j&agrave; cr&acirc;nement &eacute;tonnant, quatre francs par jour, &agrave; la rigueur &ccedil;a se
+con&ccedil;oit; mais une maison, une boutique, de l'argent en masse, quelle
+farce! Tonnerre, quelle farce!</p>
+
+<p>Et il se mit &agrave; rire d'un gros rire bruyant et sinc&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Mais encore, une fois...</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, monseigneur, franchement vous m'avez d'abord un petit peu mis
+dedans; c'est quand je me suis dit: &laquo;M. Rodolphe est un gaillard comme
+il n'y en a pas beaucoup, il a peut-&ecirc;tre quelque chose &agrave; envoyer
+chercher chez le <i>boulanger</i>, il me donne la commission, et il veut me
+graisser la patte pour que je ne craigne pas le roussi.&raquo; Mais apr&egrave;s &ccedil;a
+j'ai r&eacute;fl&eacute;chi que j'avais tort de penser &ccedil;a de vous, et c'est l&agrave; o&ugrave; j'ai
+vu que vous me montiez une farce; car si j'&eacute;tais assez Job pour croire
+que vous me donnez toute une fortune pour rien de rien, c'est pour le
+coup, monseigneur, que vous diriez: &laquo;Pauvre Chourineur, va! Tu me fais
+de la peine... tu es donc malade?&raquo;</p>
+
+<p>Rodolphe commen&ccedil;ait &agrave; &ecirc;tre assez embarrass&eacute; de convaincre le Chourineur.
+Il lui dit d'un ton grave et imposant, presque s&eacute;v&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne plaisante jamais avec la reconnaissance et l'int&eacute;r&ecirc;t que
+m'inspire une noble conduite... Je vous l'ai dit, cette maison et cet
+argent sont &agrave; vous, c'est moi qui vous les donne. Et, puisque vous
+h&eacute;sitez &agrave; me croire, puisque vous me forcez de vous faire un serment, je
+vous jure sur l'honneur que tout ceci vous appartient, et que je vous le
+donne pour les raisons que je vous ai dites.</p>
+
+<p>&Agrave; cet accent ferme, digne; &agrave; l'expression s&eacute;rieuse des traits de
+Rodolphe, le Chourineur ne douta plus de la v&eacute;rit&eacute;. Pendant quelques
+moments il le regarda en silence, puis il lui dit sans emphase et d'une
+voix profond&eacute;ment &eacute;mue:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous crois, monseigneur, et je vous remercie bien. Un pauvre homme
+comme moi ne sait pas faire de phrases. Encore une fois, tenez, je vous
+remercie bien. Tout ce que je peux vous dire, voyez-vous, c'est que je
+ne refuserai jamais un secours aux malheureux, parce que la faim et la
+mis&egrave;re, c'est des ogresses dans le genre de celles qui ont embauch&eacute;
+cette pauvre Goualeuse, et qu'une fois dans l'&eacute;gout, tout le monde n'a
+pas la poigne assez forte pour s'en retirer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pouviez mieux me remercier, mon gar&ccedil;on... vous me comprenez.
+Vous trouverez dans ce secr&eacute;taire les titres de cette propri&eacute;t&eacute;, acquise
+pour vous au nom de M. Franc&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;M. Franc&oelig;ur?</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas de nom, je vous donne celui-l&agrave;. Il est d'un bon
+pr&eacute;sage. Vous l'honorerez, j'en suis s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je vous le promets.</p>
+
+<p>&mdash;Courage, mon gar&ccedil;on! Vous pouvez m'aider dans une bonne &oelig;uvre.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Vous; aux yeux du monde vous serez un vivant et salutaire exemple.
+L'heureuse position que la Providence vous fait prouvera que les gens
+tomb&eacute;s bien bas peuvent encore se relever et beaucoup esp&eacute;rer lorsqu'ils
+se repentent et qu'ils conservent pures quelques saillantes qualit&eacute;s. En
+vous voyant heureux, parce qu'apr&egrave;s avoir commis une criminelle action,
+expi&eacute;e par une punition terrible, vous &ecirc;tes rest&eacute; probe, courageux,
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;, ceux qui auront failli t&acirc;cheront de devenir meilleurs. Je
+veux qu'on n'ignore rien de votre pass&eacute;. T&ocirc;t ou tard on le conna&icirc;trait;
+il vaut mieux aller au-devant d'une r&eacute;v&eacute;lation. Tout &agrave; l'heure donc,
+j'irai trouver avec vous le maire de cette commune; je me suis inform&eacute;
+de lui; c'est un homme digne de concourir &agrave; mon &oelig;uvre. Je me nommerai
+et je serai votre caution; et, pour &eacute;tablir d&egrave;s &agrave; pr&eacute;sent des relations
+honorables entre vous et les deux personnes qui repr&eacute;sentent moralement
+la soci&eacute;t&eacute; de cette ville, j'assurerai pendant deux ans une somme
+mensuelle de mille francs destin&eacute;e aux pauvres; chaque mois je vous
+enverrai cette somme, dont l'emploi sera r&eacute;gl&eacute; par vous, par le maire et
+par le cur&eacute;. Si l'un d'eux conservait les moindres scrupules &agrave; se mettre
+en rapport avec vous, ce scrupule s'effacerait devant les exigences de
+la charit&eacute;. Ces relations une fois assur&eacute;es, il d&eacute;pendra de vous de
+m&eacute;riter l'estime de ces gens recommandables, et vous n'y manquerez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je vous comprends. Ce n'est pas moi, le Chourineur, &agrave; qui
+vous faites tout ce bien, c'est aux malheureux qui, comme moi, se sont
+trouv&eacute;s dans la peine, dans le crime, et qui en sont sortis, comme vous
+dites, avec du c&oelig;ur et de l'honneur. Sauf votre respect, c'est comme
+dans l'arm&eacute;e: quand tout un bataillon a donn&eacute; &agrave; mort, on ne peut pas
+d&eacute;corer tout le monde, il n'y a que quatre croix pour cinq cents braves;
+mais ceux qui n'ont pas l'&eacute;toile se disent: &laquo;Bon, je l'aurai une autre
+fois&raquo;, et l'autre fois ils chargent plus &agrave; mort encore.</p>
+
+<p>Rodolphe &eacute;coutait son prot&eacute;g&eacute; avec bonheur. En rendant &agrave; cet homme
+l'estime de soi, en le relevant &agrave; ses propres yeux, en lui donnant pour
+ainsi dire la conscience de sa valeur, il avait presque instantan&eacute;ment
+d&eacute;velopp&eacute; dans son c&oelig;ur et dans son esprit des r&eacute;flexions remplies de
+sens, d'honorabilit&eacute;, on dirait presque de d&eacute;licatesse.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous me dites l&agrave;, Franc&oelig;ur, reprit Rodolphe, est une nouvelle
+mani&egrave;re de me prouver votre reconnaissance, je vous en sais gr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, monseigneur, car je serais bien embarrass&eacute; de vous la
+prouver autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant allons visiter votre maison; mon vieux Murph s'est donn&eacute; ce
+plaisir, et je veux l'avoir aussi.</p>
+
+<p>Rodolphe et le Chourineur descendirent.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; ils entraient dans la cour, le gar&ccedil;on, s'adressant au
+Chourineur, lui dit respectueusement:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque c'est vous qui &ecirc;tes le bourgeois, monsieur Franc&oelig;ur, je viens
+vous dire que la pratique donne. Il n'y a plus de c&ocirc;telettes ni de
+gigots, et il faudrait saigner un ou deux moutons tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! dit Rodolphe au Chourineur, voici une belle occasion
+d'exercer votre talent... et je veux en avoir l'&eacute;trenne... le grand air
+m'a donn&eacute; de l'app&eacute;tit, et je go&ucirc;terai de vos c&ocirc;telettes, bien qu'un peu
+dures, je le crains.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes bien bon, monsieur Rodolphe, dit le Chourineur d'un air
+joyeux; vous me flattez; je vas faire de mon mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il mener deux moutons &agrave; la tuerie, bourgeois? dit le gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et apporte un couteau bien aiguis&eacute;, pas trop fin de tranchant, et
+fort de dos.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai votre affaire, bourgeois, soyez tranquille... c'est &agrave; se raser
+avec. Tenez.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! monsieur Rodolphe, dit le Chourineur en &ocirc;tant sa redingote
+avec empressement et en relevant les manches de sa chemise qui
+laissaient voir ses bras d'athl&egrave;te. &Ccedil;a me rappelle ma jeunesse et
+l'abattoir; vous allez voir comme je taille l&agrave;-dedans... Nom de nom, je
+voudrais d&eacute;j&agrave; y &ecirc;tre! Ton couteau, gar&ccedil;on, ton couteau! C'est &ccedil;a... tu
+t'y entends. Voil&agrave; une lame! Qui est-ce qui en veut?... Tonnerre! avec
+un chourin comme &ccedil;a je mangerais un taureau furieux.</p>
+
+<p>Et le Chourineur brandit le couteau. Ses yeux commen&ccedil;aient &agrave; s'injecter
+de sang; la b&ecirc;te reprenait le dessus; l'instinct, l'app&eacute;tit sanguinaire
+reparaissait dans toute son effrayante &eacute;nergie.</p>
+
+<p>La tuerie &eacute;tait dans la cour.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une pi&egrave;ce vo&ucirc;t&eacute;e, sombre, dall&eacute;e de pierres et &eacute;clair&eacute;e de haut
+par une &eacute;troite ouverture. Le gar&ccedil;on conduisit un des moutons jusqu'&agrave; la
+porte.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il le passer &agrave; l'anneau, bourgeois?</p>
+
+<p>&mdash;L'attacher, tonnerre!... Et ces genoux-l&agrave;! Sois tranquille, je le
+serrerai l&agrave;-dedans comme dans un &eacute;tau. Donne-moi la b&ecirc;te et retourne &agrave;
+la boutique.</p>
+
+<p>Le gar&ccedil;on rentra.</p>
+
+<p>Rodolphe resta seul avec le Chourineur; il l'examinait avec attention,
+presque avec anxi&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, &agrave; l'ouvrage! lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et &ccedil;a ne sera pas long, tonnerre! Vous allez voir si je manie le
+couteau. Les mains me br&ucirc;lent, &ccedil;a me bourdonne aux oreilles... Les
+tempes me battent comme quand j'allais y voir rouge... Avance ici,
+toi... eh! Madelon, que je te chourine &agrave; mort!</p>
+
+<p>Et les yeux brillants d'un &eacute;clat sauvage, ne s'apercevant plus de la
+pr&eacute;sence de Rodolphe, il souleva la brebis sans efforts, et d'un bond il
+l'emporta dans la tuerie avec une joie f&eacute;roce.</p>
+
+<p>On e&ucirc;t dit d'un loup se sauvant dans sa tani&egrave;re avec sa proie.</p>
+
+<p>Rodolphe le suivit, s'appuya sur un des ais de la porte qu'il ferma.</p>
+
+<p>La tuerie &eacute;tait sombre; un vif rayon de lumi&egrave;re, tombant d'aplomb,
+&eacute;clairait &agrave; la Rembrandt la rude figure du Chourineur, ses cheveux blond
+p&acirc;le et ses favoris roux. Courb&eacute; en deux, tenant aux dents un long
+couteau qui brillait dans le clair-obscur, il attirait la brebis entre
+ses genoux. Lorsqu'il l'y eut assujettie, il la prit par la t&ecirc;te, lui
+fit tendre le cou et l'&eacute;gorgea.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; la brebis senti la lame, elle poussa un petit b&ecirc;lement
+doux, plaintif, tourna son regard mourant vers le Chourineur, et deux
+jets de sang frapp&egrave;rent le tueur au visage.</p>
+
+<p>Ce cri, ce regard, ce sang dont il d&eacute;gouttait caus&egrave;rent une &eacute;pouvantable
+impression &agrave; cet homme. Son couteau lui tomba des mains, sa figure
+devint livide, contract&eacute;e, effrayante sous le sang qui la couvrait; ses
+yeux s'arrondirent, ses cheveux se h&eacute;riss&egrave;rent; puis, reculant tout &agrave;
+coup avec horreur, il s'&eacute;cria, d'une voix &eacute;touff&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le sergent! le sergent!</p>
+
+<p>Rodolphe courut &agrave; lui.</p>
+
+<p>&mdash;Reviens &agrave; toi, mon gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;... l&agrave;... le sergent..., r&eacute;p&eacute;ta le Chourineur, en se reculant pas &agrave;
+pas, l'&oelig;il fixe, hagard, et montrant du doigt quelque fant&ocirc;me
+invisible. Puis, poussant un cri effroyable comme si le spectre l'e&ucirc;t
+touch&eacute;, il se pr&eacute;cipita au fond de la tuerie, dans l'endroit le plus
+noir, et l&agrave;, se jetant la face, la poitrine, les bras contre le mur,
+comme s'il e&ucirc;t voulu le renverser pour &eacute;chapper &agrave; une horrible vision,
+il r&eacute;p&eacute;tait encore d'une voix sourde et convulsive:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le sergent!... le sergent!... le sergent!...</p>
+
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IIIa" id="IIIa"></a><a href="#tablea">III</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Le d&eacute;part.</a></h3>
+
+
+<p>Gr&acirc;ce au soin de Murph et de Rodolphe, qui calm&egrave;rent &agrave; grand-peine son
+agitation, le Chourineur revint compl&egrave;tement &agrave; lui apr&egrave;s une longue
+crise.</p>
+
+<p>Il se trouvait seul avec Rodolphe dans une des pi&egrave;ces du premier &eacute;tage
+de la boucherie.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit-il avec abattement, vous avez &eacute;t&eacute; bien bon pour
+moi... mais tenez, voyez-vous, j'aimerais mieux &ecirc;tre mille fois plus
+malheureux encore que je ne l'ai &eacute;t&eacute; que d'accepter l'&eacute;tat que vous me
+proposez...</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;fl&eacute;chissez... pourtant.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, monseigneur... quand j'ai entendu le cri de cette pauvre b&ecirc;te
+qui ne se d&eacute;fendait pas... quand j'ai senti son sang me sauter &agrave; la
+figure... un sang chaud... qui avait l'air d'&ecirc;tre en vie... Oh! vous ne
+savez pas ce que c'est... alors, j'ai revu mon r&ecirc;ve... le sergent... et
+ces pauvres jeunes soldats que je chourinais... qui ne se d&eacute;fendaient
+pas, et qui en mourant me regardaient d'un air si doux... si doux...
+qu'ils avaient l'air de me plaindre... Oh! monseigneur! C'est &agrave; devenir
+fou!...</p>
+
+<p>Et le malheureux cacha sa t&ecirc;te dans ses mains avec un mouvement
+convulsif.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, calmez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, monseigneur, mais maintenant la vue du sang... d'un
+couteau... je ne pourrais la supporter... &Agrave; chaque instant &ccedil;a
+r&eacute;veillerait mes r&ecirc;ves que je commen&ccedil;ais &agrave; oublier... Avoir tous les
+jours les mains ou les pieds dans le sang... &eacute;gorger de pauvres b&ecirc;tes...
+qui ne se d&eacute;fendent pas... Oh! non, non, je ne pourrais pas...
+J'aimerais mieux &ecirc;tre aveugle, comme le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, que d'&ecirc;tre
+r&eacute;duit &agrave; ce m&eacute;tier.</p>
+
+<p>Il est impossible de peindre l'&eacute;nergie du geste, de l'accent, de la
+physionomie du Chourineur en s'exprimant ainsi.</p>
+
+<p>Rodolphe se sentait profond&eacute;ment &eacute;mu. Il &eacute;tait satisfait de l'horrible
+impression que la vue du sang avait caus&eacute;e &agrave; son prot&eacute;g&eacute;.</p>
+
+<p>Un moment chez le Chourineur, la b&ecirc;te sauvage, l'instinct sanguinaire
+avait vaincu l'homme; mais le remords avait vaincu l'instinct. Cela
+&eacute;tait beau, cela &eacute;tait un grand enseignement.</p>
+
+<p>Il faut le dire &agrave; la louange de Rodolphe, il n'avait pas d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de ce
+mouvement. Sa volont&eacute;, non le hasard, avait amen&eacute; la sc&egrave;ne de la
+tuerie.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, monseigneur, dit timidement le Chourineur, je
+r&eacute;compense bien mal vos bont&eacute;s pour moi... mais...</p>
+
+<p>&mdash;Loin de l&agrave;... vous comblez mes v&oelig;ux... Pourtant, je l'avoue, je
+n'&eacute;tais pas certain de trouver chez vous cette sainte exaltation du
+remords.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, dit Rodolphe, voici quelle avait &eacute;t&eacute; ma pens&eacute;e: j'avais
+choisi pour vous l'&eacute;tat de boucher, parce que vos go&ucirc;ts, vos instincts
+vous y portaient...</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! monseigneur, c'est vrai... Sans ce que vous savez, &ccedil;a aurait
+&eacute;t&eacute; mon bonheur... je le disais encore tant&ocirc;t &agrave; M. Murph.</p>
+
+<p>&mdash;Je le savais... aussi, mon pauvre Franc&oelig;ur, le bien nomm&eacute;, si vous
+aviez accept&eacute; l'offre que je vous faisais... et vous le pouviez sans
+perdre de mon estime, tout ce qui est ici vous appartenait, je payais
+une dette sacr&eacute;e... je vous retirais d'une position p&eacute;nible, je
+constituais en vous un bon et frappant et salutaire exemple... et je
+continuais de m'int&eacute;resser &agrave; votre avenir. Si, au contraire, la vue du
+sang que vous vous appr&ecirc;tiez &agrave; verser machinalement vous rappelait votre
+crime; si un soul&egrave;vement involontaire me prouvait que le remords
+veillait toujours au fond de votre &acirc;me, mes vues pour vous changeaient;
+car l'&eacute;tat que je vous offrais devenait un supplice de chaque jour...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est bien vrai, monsieur Rodolphe, un supplice horrible.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant voici ce que je vous propose; vous accepterez, je le crois,
+car j'ai agi d'apr&egrave;s cette certitude. Une personne qui poss&egrave;de beaucoup
+de propri&eacute;t&eacute;s en Alg&eacute;rie m'a c&eacute;d&eacute; pour vous (il n'y a plus du moins qu'&agrave;
+signer l'acte) une vaste ferme destin&eacute;e &agrave; l'&eacute;l&egrave;ve des bestiaux. Les
+terres qui en d&eacute;pendent sont tr&egrave;s-fertiles et en pleine exploitation;
+mais, je ne vous le cache pas, connaissant votre courage et le besoin o&ugrave;
+vous &ecirc;tes de l'exercer, j'ai conditionnellement acquis ces biens,
+quoiqu'ils fussent situ&eacute;s sur les limites de l'Atlas, c'est-&agrave;-dire aux
+avant-postes, et expos&eacute;s &agrave; de fr&eacute;quentes attaques des Arabes... il faut
+&ecirc;tre l&agrave; au moins autant soldat que cultivateur; c'est &agrave; la fois une
+redoute et une m&eacute;tairie. L'homme qui fait valoir cette habitation en
+l'absence du propri&eacute;taire vous mettrait au fait de tout; il est, dit-on,
+honn&ecirc;te et d&eacute;vou&eacute;; vous le garderiez aupr&egrave;s de vous tant qu'il vous
+serait n&eacute;cessaire. Une fois &eacute;tabli l&agrave;, non-seulement vous pourriez
+augmenter votre aisance par le travail et par l'intelligence, mais
+rendre de vrais services au pays par votre courage. Les colons se
+forment en milice. L'&eacute;tendue de votre propri&eacute;t&eacute;, le nombre des
+tenanciers qui en d&eacute;pendent vous rendraient le chef d'une troupe arm&eacute;e
+assez consid&eacute;rable. Disciplin&eacute;e, &eacute;lectris&eacute;e par votre bravoure, elle
+pourrait &ecirc;tre d'une extr&ecirc;me utilit&eacute; pour prot&eacute;ger les propri&eacute;t&eacute;s &eacute;parses
+dans la plaine. Je vous le r&eacute;p&egrave;te, j'ai choisi cela malgr&eacute; le danger, ou
+plut&ocirc;t &agrave; cause du danger, parce que je voulais utiliser votre
+intr&eacute;pidit&eacute; naturelle; parce que, tout en ayant expi&eacute;, presque rachet&eacute;
+un grand crime, votre r&eacute;habilitation sera plus noble, plus enti&egrave;re, plus
+h&eacute;ro&iuml;que, si elle s'ach&egrave;ve au milieu des p&eacute;rils d'un pays indompt&eacute; qu'au
+milieu des paisibles habitudes d'une petite ville. Si je ne vous ai pas
+d'abord offert cette position, c'est qu'il &eacute;tait plus que probable que
+l'autre vous satisferait; et celle-ci est si aventureuse que je ne
+voulais pas vous exposer sans vous laisser ce choix... Il en est temps
+encore, si cet &eacute;tablissement ne vous convient pas, dites-le-moi
+franchement, nous chercherons autre chose... sinon demain tout sera
+sign&eacute;; je vous remettrai les titres de votre propri&eacute;t&eacute;... et vous irez &agrave;
+Alger avec une personne d&eacute;sign&eacute;e par l'ancien propri&eacute;taire de la
+m&eacute;tairie pour vous mettre en possession des biens... Il vous sera d&ucirc;
+deux ann&eacute;es de fermage; vous les toucherez en arrivant. La terre
+rapporte trois mille francs; travaillez, am&eacute;liorez, soyez actif,
+vigilant, et vous accro&icirc;trez facilement votre bien-&ecirc;tre et celui des
+colons que vous serez &agrave; m&ecirc;me de secourir; car, je n'en doute pas, vous
+vous montrerez toujours charitable, g&eacute;n&eacute;reux; vous vous rappellerez
+qu'&ecirc;tre riche, c'est donner beaucoup... Quoique &eacute;loign&eacute; de vous, je ne
+vous perdrai pas de vue. Je n'oublierai jamais que moi et mon meilleur
+ami nous vous devons la vie. L'unique preuve d'attachement et de
+reconnaissance que je vous demande est d'apprendre assez vite &agrave; lire et
+&agrave; &eacute;crire pour pouvoir m'instruire r&eacute;guli&egrave;rement une fois par semaine de
+ce que vous faites, et vous adresser directement &agrave; moi si vous avez
+besoin de conseil ou d'appui...</p>
+
+<p>Il est inutile de peindre les transports et la joie du Chourineur.</p>
+
+<p>Son caract&egrave;re et ses instincts sont assez connus du lecteur pour que
+l'on comprenne qu'aucune proposition ne pouvait lui convenir davantage.</p>
+
+<p>Le lendemain, en effet, le Chourineur partait pour Alger.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IVa" id="IVa"></a><a href="#tablea">IV</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Recherches.</a></h3>
+
+
+<p>La maison que poss&eacute;dait Rodolphe dans l'all&eacute;e des Veuves n'&eacute;tait pas le
+lieu de sa r&eacute;sidence ordinaire. Il habitait un des plus grands h&ocirc;tels du
+faubourg Saint-Germain, situ&eacute; &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de la rue Plumet.</p>
+
+<p>Pour &eacute;viter les honneurs dus &agrave; son rang souverain, il avait gard&eacute;
+l'incognito depuis son arriv&eacute;e &agrave; Paris, son charg&eacute; d'affaires pr&egrave;s de la
+cour de France ayant annonc&eacute; que son ma&icirc;tre rendrait les visites
+officielles indispensables sous les nom et titres de comte de Duren.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; cet usage, fr&eacute;quent dans les cours du Nord, un prince voyage
+avec autant de libert&eacute; que d'agr&eacute;ment et &eacute;chappe aux ennuis d'une
+repr&eacute;sentation g&ecirc;nante.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; son transparent incognito, Rodolphe tenait, ainsi qu'il
+convenait, un grand &eacute;tat de maison. Nous introduirons le lecteur dans
+l'h&ocirc;tel de la rue Plumet, le lendemain du d&eacute;part du Chourineur pour
+l'Alg&eacute;rie.</p>
+
+<p>Dix heures du matin venaient de sonner.</p>
+
+<p>Au milieu d'une grande pi&egrave;ce situ&eacute;e au rez-de-chauss&eacute;e, et pr&eacute;c&eacute;dant le
+cabinet de travail de Rodolphe, Murph, assis devant un bureau, cachetait
+plusieurs d&eacute;p&ecirc;ches.</p>
+
+<p>Un huissier v&ecirc;tu de noir, portant au cou une cha&icirc;ne d'argent, ouvrit les
+deux battants de la porte du salon d'attente et annon&ccedil;a:</p>
+
+<p>&mdash;Son excellence le baron de Gra&uuml;n!</p>
+
+<p>Murph, sans se d&eacute;ranger de son occupation, salua le baron d'un geste &agrave;
+la fois cordial et familier.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le charg&eacute; d'affaires..., dit-il en souriant, veuillez vous
+chauffer, je suis &agrave; vous dans l'instant.</p>
+
+<p>&mdash;Sir Walter Murph, secr&eacute;taire intime de Son Altesse S&eacute;r&eacute;nissime...
+j'attendrai vos ordres, r&eacute;pondit gaiement M. de Gra&uuml;n; et il fit en
+plaisantant un profond et respectueux salut au digne squire.</p>
+
+<p>Le baron avait cinquante ans environ, des cheveux gris, rares,
+l&eacute;g&egrave;rement poudr&eacute;s et cr&ecirc;p&eacute;s. Son menton, un peu saillant, disparaissait
+&agrave; demi dans une haute cravate de mousseline tr&egrave;s-empes&eacute;e et d'une
+blancheur &eacute;blouissante. Sa physionomie &eacute;tait remplie de finesse, sa
+tournure de distinction, et sous les verres de ses besicles d'or
+brillait un regard aussi malin que p&eacute;n&eacute;trant. Quoiqu'il f&ucirc;t dix heures
+du matin, M. de Gra&uuml;n portait un habit noir: l'&eacute;tiquette le voulait
+ainsi; un ruban ray&eacute; de plusieurs couleurs tranchantes &eacute;tait nou&eacute; &agrave; sa
+boutonni&egrave;re. Il posa son chapeau sur un fauteuil et s'approcha de la
+chemin&eacute;e pendant que Murph continuait son travail.</p>
+
+<p>&mdash;Son Altesse a sans doute veill&eacute; une partie de la nuit, mon cher Murph,
+car votre correspondance me para&icirc;t consid&eacute;rable.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur s'est couch&eacute; ce matin &agrave; six heures. Il a &eacute;crit entre
+autres une lettre de huit pages au grand mar&eacute;chal, et il m'en a dict&eacute;
+une non moins longue pour le chef du conseil supr&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Attendrai-je le lever de Son Altesse pour lui faire part des
+renseignements que j'apporte?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon cher baron... Monseigneur a ordonn&eacute; qu'on ne l'&eacute;veill&acirc;t pas
+avant deux ou trois heures de l'apr&egrave;s-midi; il d&eacute;sire que vous fassiez
+partir ce matin ces d&eacute;p&ecirc;ches par un courrier sp&eacute;cial, au lieu d'attendre
+&agrave; lundi. Vous me confierez les renseignements que vous avez recueillis,
+et j'en rendrai compte &agrave; monseigneur &agrave; son r&eacute;veil: tels sont ses ordres.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; merveille! Son Altesse sera, je crois, satisfaite de ce que j'ai &agrave;
+lui apprendre. Mais, mon cher Murph, j'esp&egrave;re que l'envoi de ce courrier
+n'est pas d'un mauvais augure. Les derni&egrave;res d&eacute;p&ecirc;ches que j'ai eu
+l'honneur de transmettre, &agrave; Son Altesse...</p>
+
+<p>&mdash;Annon&ccedil;aient que tout allait au mieux <i>l&agrave;-bas</i>; et c'est justement
+parce que monseigneur tient &agrave; exprimer le plus t&ocirc;t possible son
+contentement au chef du conseil supr&ecirc;me et au grand mar&eacute;chal, qu'il
+d&eacute;sire que vous exp&eacute;diez ce courrier aujourd'hui m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Je reconnais l&agrave; Son Altesse... S'il s'agissait d'une r&eacute;primande, elle
+ne se h&acirc;terait pas ainsi; du reste, il n'y a qu'une voix sur la ferme et
+habile administration de nos gouvernants par int&eacute;rim. C'est tout simple,
+ajouta le baron en souriant; la montre &eacute;tait excellente et parfaitement
+r&eacute;gl&eacute;e par notre ma&icirc;tre, il ne s'agissait que de la monter
+ponctuellement pour que sa marche invariable et s&ucirc;re continu&acirc;t
+d'indiquer chaque jour l'emploi de chaque heure et de chacun. L'ordre
+dans le gouvernement produit toujours la confiance et la tranquillit&eacute;
+chez le peuple; c'est ce qui m'explique les bonnes nouvelles que vous me
+donnez.</p>
+
+<p>&mdash;Et ici, rien de nouveau, cher baron? Rien n'a &eacute;t&eacute; &eacute;bruit&eacute;?... Nos
+myst&eacute;rieuses aventures...</p>
+
+<p>&mdash;Sont compl&egrave;tement ignor&eacute;es. Depuis l'arriv&eacute;e de monseigneur &agrave; Paris,
+on s'est habitu&eacute; &agrave; ne le voir que tr&egrave;s-rarement chez le peu de personnes
+qu'il s'&eacute;tait fait pr&eacute;senter; on croit qu'il aime beaucoup la retraite,
+qu'il fait de fr&eacute;quentes excursions dans les environs de Paris. Son
+Altesse s'est sagement d&eacute;barrass&eacute;e pour quelque temps du chambellan et
+de l'aide de camp qu'elle avait amen&eacute;s d'Allemagne.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui nous eussent &eacute;t&eacute; des t&eacute;moins fort incommodes.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, &agrave; l'exception de la comtesse Sarah Mac-Gregor, de son fr&egrave;re Tom
+Seyton de Halsbury, et de Karl, leur &acirc;me damn&eacute;e, personne n'est instruit
+des d&eacute;guisements de Son Altesse; or, ni la comtesse, ni son fr&egrave;re, ni
+Karl n'ont d'int&eacute;r&ecirc;t &agrave; trahir ce secret.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher baron, dit Murph, en souriant, quel malheur que cette
+maudite comtesse soit veuve maintenant!</p>
+
+<p>&mdash;Ne s'&eacute;tait-elle pas mari&eacute;e en 1827 ou en 1828?</p>
+
+<p>&mdash;En 1827, peu de temps apr&egrave;s la mort de cette malheureuse petite fille
+qui aurait maintenant seize ou dix-sept ans, et que monseigneur pleure
+encore chaque jour, sans en parler jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Regrets d'autant plus concevables que Son Altesse n'a pas eu d'enfant
+de son mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, tenez, mon cher baron, j'ai bien devin&eacute; qu'&agrave; part la piti&eacute;
+qu'inspire la pauvre Goualeuse, l'int&eacute;r&ecirc;t que monseigneur porte &agrave; cette
+malheureuse cr&eacute;ature vient surtout de ce que la fille qu'il regrette si
+am&egrave;rement (tout en d&eacute;testant la comtesse sa m&egrave;re) aurait maintenant le
+m&ecirc;me &acirc;ge.</p>
+
+<p>&mdash;Il est r&eacute;ellement fatal que cette Sarah, dont on devait se croire pour
+toujours d&eacute;livr&eacute;, se retrouve libre justement dix-huit mois apr&egrave;s que
+Son Altesse a perdu le mod&egrave;le des &eacute;pouses apr&egrave;s quelques ann&eacute;es de
+mariage. La comtesse se croit, j'en suis certain, favoris&eacute;e du sort par
+ce double veuvage.</p>
+
+<p>&mdash;Et ses esp&eacute;rances insens&eacute;es renaissent plus ardentes que jamais;
+pourtant elle sait que monseigneur a pour elle l'aversion la plus
+profonde, la plus m&eacute;rit&eacute;e. N'a-t-elle pas &eacute;t&eacute; cause de... Ah! baron, dit
+Murph sans achever sa phrase, cette femme est funeste... Dieu veuille
+qu'elle ne nous am&egrave;ne pas d'autres malheurs!</p>
+
+<p>&mdash;Que peut-on craindre d'elle, mon cher Murph? Autrefois elle a eu sur
+monseigneur l'influence que prend toujours une femme adroite et
+intrigante sur un jeune homme qui aime pour la premi&egrave;re fois et qui se
+trouve surtout dans les circonstances que vous savez; mais cette
+influence a &eacute;t&eacute; d&eacute;truite par la d&eacute;couverte des indignes man&oelig;uvres de
+cette cr&eacute;ature, et surtout par le souvenir de l'&eacute;v&eacute;nement &eacute;pouvantable
+qu'elle a provoqu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Plus bas, mon cher de Gra&uuml;n, plus bas, dit Murph. H&eacute;las! nous sommes
+dans ce mois sinistre, et nous approchons de cette date non moins
+sinistre, le 13 janvier; je crains toujours pour monseigneur ce terrible
+anniversaire.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, si une grande faute peut se faire pardonner par l'expiation,
+Son Altesse ne doit-elle pas &ecirc;tre absoute?</p>
+
+<p>&mdash;De gr&acirc;ce, mon cher de Gra&uuml;n, ne parlons pas de cela, j'en serais
+attrist&eacute; pour toute la journ&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dirais donc qu'&agrave; cette heure les vis&eacute;es de la comtesse Sarah
+sont absurdes, la mort de la pauvre petite fille dont vous parliez tout
+&agrave; l'heure a bris&eacute; le dernier lien qui pouvait encore attacher
+monseigneur &agrave; cette femme; elle est folle si elle persiste dans ses
+esp&eacute;rances.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! mais c'est une dangereuse folle. Son fr&egrave;re, vous le savez,
+partage ses ambitieuses et opini&acirc;tres imaginations, quoique ce digne
+couple ait &agrave; cette heure autant de raisons de d&eacute;sesp&eacute;rer qu'il en avait
+d'esp&eacute;rer il y a dix-huit ans.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! que de malheurs a aussi caus&eacute;s dans ce temps-l&agrave; l'infernal abb&eacute;
+Polidori par sa criminelle complaisance!</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos de ce mis&eacute;rable, on m'a dit qu'il &eacute;tait ici depuis un an ou
+deux, plong&eacute; sans doute dans une profonde mis&egrave;re, ou se livrant &agrave;
+quelque t&eacute;n&eacute;breuse industrie.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle chute pour un homme de tant de savoir, de tant d'esprit, de
+tant d'intelligence!</p>
+
+<p>&mdash;Mais aussi d'une si abominable perversit&eacute;... Fasse le ciel qu'il ne
+rencontre pas la comtesse! L'union de ces deux mauvais esprits serait
+bien dangereuse.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, mon cher Murph, l'int&eacute;r&ecirc;t m&ecirc;me de la comtesse, si
+d&eacute;raisonnable que soit son ambition, l'emp&ecirc;chera toujours de profiter du
+go&ucirc;t aventureux de monseigneur pour tenter quelque m&eacute;chante action.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'esp&egrave;re comme vous; cependant le hasard a d&eacute;jou&eacute; je ne sais quelle
+proposition, d&eacute;testable sans doute, que cette femme voulait faire au
+Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, cet affreux sc&eacute;l&eacute;rat qui, &agrave; cette heure, hors d'&eacute;tat de
+nuire &agrave; personne, vit ignor&eacute;, peut-&ecirc;tre repentant, chez d'honn&ecirc;tes
+paysans du village de Saint-Mand&eacute;. H&eacute;las! j'en suis convaincu, c'&eacute;tait
+surtout pour me venger de cet assassin que monseigneur, en lui
+infligeant un ch&acirc;timent terrible, risquait de se mettre dans une
+position tr&egrave;s-grave.</p>
+
+<p>&mdash;Grave! non, non, mon cher Murph; car enfin la question est celle-ci:
+un for&ccedil;at &eacute;vad&eacute;, un meurtrier reconnu, s'introduit chez vous et vous
+frappe d'un coup de poignard; vous pouvez le tuer par droit de l&eacute;gitime
+d&eacute;fense ou l'envoyer &agrave; l'&eacute;chafaud; dans les deux cas ce sc&eacute;l&eacute;rat est
+vou&eacute; &agrave; la mort; maintenant, au lieu de le tuer ou de le jeter au
+bourreau, par un ch&acirc;timent formidable mais m&eacute;rit&eacute;, vous mettez ce
+monstre hors d'&eacute;tat de nuire &agrave; la soci&eacute;t&eacute;. Qui vous accuserait? La
+justice se portera-t-elle partie civile contre vous en faveur d'un
+pareil bandit? Serez-vous condamnable pour avoir &eacute;t&eacute; moins loin que la
+loi ne vous permettait d'aller, pour avoir seulement priv&eacute; de la vue
+celui que vous pouviez l&eacute;galement tuer? Comment, pour d&eacute;fendre ma vie ou
+pour me venger d'un flagrant adult&egrave;re, la soci&eacute;t&eacute; me reconna&icirc;t le droit
+de vie et de mort sur mon semblable, droit formidable, droit sans
+contr&ocirc;le, sans appel, qui me constitue juge et bourreau, et je ne
+pourrais pas modifier &agrave; mon gr&eacute; la peine capitale que j'aurais pu
+infliger impun&eacute;ment? Et surtout... surtout lorsqu'il s'agit du brigand
+dont nous parlons? Car, la question est l&agrave;. Je laisse de c&ocirc;t&eacute; notre
+position de prince souverain de la Conf&eacute;d&eacute;ration germanique. Je sais
+qu'en droit cela ne signifie rien; mais en fait il est des immunit&eacute;s
+forc&eacute;es; d'ailleurs, supposez un tel proc&egrave;s soulev&eacute; contre monseigneur,
+que d'actions g&eacute;n&eacute;reuses plaideraient pour lui! que d'aum&ocirc;nes, que de
+bienfaits alors r&eacute;v&eacute;l&eacute;s! Encore une fois, dans les conditions o&ugrave; elle se
+pr&eacute;sente, supposez cette cause &eacute;trange appel&eacute;e devant un tribunal, que
+pensez-vous qu'il arrive?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur me l'a toujours dit: il accepterait l'accusation et ne
+profiterait en rien des immunit&eacute;s que sa position lui pourrait assurer.
+Mais qui &eacute;bruiterait ce malheureux &eacute;v&eacute;nement? Vous savez l'in&eacute;branlable
+discr&eacute;tion de David et des quatre serviteurs hongrois de la maison de
+l'all&eacute;e des Veuves. Le Chourineur, que monseigneur a combl&eacute;, n'a pas dit
+un mot de l'ex&eacute;cution du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, de peur de se trouver
+compromis. Avant son d&eacute;part pour Alger, il m'a jur&eacute; de garder le silence
+&agrave; ce sujet. Quant au brigand lui-m&ecirc;me, il sait qu'aller se plaindre
+c'est porter sa t&ecirc;te au bourreau.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, monseigneur, ni vous, ni moi, ne parlerons, n'est-ce pas? Mon
+cher Murph, ce secret, pour &ecirc;tre su de plusieurs personnes, n'en sera
+donc pas moins bien gard&eacute;. Au pis-aller, quelques contrari&eacute;t&eacute;s seules
+seraient &agrave; craindre; et encore de si nobles, de si grandes choses
+appara&icirc;traient au grand jour &agrave; propos de cette cause &eacute;trange, qu'une
+telle accusation, je le r&eacute;p&egrave;te, serait un triomphe pour Son Altesse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me rassurez compl&egrave;tement. Mais vous m'apportez, dites-vous, les
+renseignements obtenus &agrave; l'aide des lettres trouv&eacute;es sur le Ma&icirc;tre
+d'&eacute;cole et des d&eacute;clarations faites par la Chouette pendant son s&eacute;jour &agrave;
+l'h&ocirc;pital, dont elle est sortie depuis quelques jours, bien gu&eacute;rie de sa
+fracture &agrave; la jambe.</p>
+
+<p>&mdash;Voici ces renseignements, dit le baron en tirant un papier de sa
+poche. Ils sont relatifs aux recherches faites sur la naissance de la
+jeune fille appel&eacute;e la Goualeuse, et sur le lieu de r&eacute;sidence actuelle
+de Fran&ccedil;ois Germain, fils du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me lire ces notes, mon cher de Gra&uuml;n? Je connais les
+intentions de monseigneur, je verrai si ces informations suffisent. Vous
+&ecirc;tes toujours satisfait de votre agent?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un homme pr&eacute;cieux, plein d'intelligence, d'adresse et de
+discr&eacute;tion. Je suis m&ecirc;me parfois oblig&eacute; de mod&eacute;rer son z&egrave;le, car, vous
+le savez, Son Altesse se r&eacute;serve certains &eacute;claircissements.</p>
+
+<p>&mdash;Et il ignore toujours la part que monseigneur a dans tout ceci?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument. Ma position diplomatique sert d'excellent pr&eacute;texte aux
+investigations dont je me charge. M. Badinot (notre homme s'appelle
+ainsi) a beaucoup d'entregent et des relations patentes ou occultes dans
+presque toutes les classes de la soci&eacute;t&eacute;; jadis avou&eacute;, forc&eacute; de vendre
+sa charge pour de graves abus de confiance, il n'en a pas moins conserv&eacute;
+des notions tr&egrave;s-exactes sur la fortune et sur la position de ses
+anciens clients; il sait maint secret dont il se glorifie effront&eacute;ment
+d'avoir trafiqu&eacute;; deux ou trois fois enrichi et ruin&eacute; dans les affaires,
+trop connu pour tenter de nouvelles sp&eacute;culations, r&eacute;duit au jour le jour
+par une foule de moyens plus ou moins illicites, c'est une esp&egrave;ce de
+Figaro assez curieux &agrave; entendre. Tant que son int&eacute;r&ecirc;t le lui commande,
+il appartient corps et &acirc;me &agrave; qui le paye, il n'a pas d'int&eacute;r&ecirc;t &agrave; nous
+tromper; je le fais d'ailleurs surveiller &agrave; son insu; nous n'avons donc
+aucune raison de nous d&eacute;fier de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Les renseignements qu'il nous a d&eacute;j&agrave; donn&eacute;s &eacute;taient, du reste, fort
+exacts.</p>
+
+<p>&mdash;Il a de la probit&eacute; &agrave; sa mani&egrave;re, et je vous assure, mon cher Murph,
+que M. Badinot est le type tr&egrave;s-original d'une de ces existences
+myst&eacute;rieuses que l'on ne rencontre et qui ne sont possibles qu'&agrave; Paris.
+Il amuserait fort Son Altesse s'il n'&eacute;tait pas n&eacute;cessaire qu'il n'e&ucirc;t
+aucun rapport avec elle.</p>
+
+<p>&mdash;On pourrait augmenter la paye de M. Badinot; jugez-vous cette
+gratification n&eacute;cessaire?</p>
+
+<p>&mdash;Cinq cents francs par mois et les faux frais... montant &agrave; peu pr&egrave;s &agrave;
+la m&ecirc;me somme, me paraissent suffisants; il semble content: nous verrons
+plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Et il n'a pas honte du m&eacute;tier qu'il fait?</p>
+
+<p>&mdash;Lui? Il s'en honore beaucoup au contraire; il ne manque jamais, en
+m'apportant ses rapports, de prendre un certain air important... je
+n'ose dire diplomatique; car le dr&ocirc;le fait semblant de croire qu'il
+s'agit d'affaires d'&Eacute;tat et de s'&eacute;merveiller des rapports occultes qui
+peuvent exister entre les int&eacute;r&ecirc;ts les plus divers et les destin&eacute;es des
+empires. Oui, il a l'impudence de me dire quelquefois: &laquo;Que de
+complications inconnues au vulgaire dans le gouvernement d'un &Eacute;tat! Qui
+dirait pourtant que les notes que je vous remets, monsieur le baron, ont
+sans doute leur part d'action dans les affaires de l'Europe!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Allons, les coquins cherchent &agrave; faire illusion sur leur bassesse;
+c'est toujours flatteur pour les honn&ecirc;tes gens. Mais ces notes, mon cher
+baron?</p>
+
+<p>&mdash;Les voici presque enti&egrave;rement r&eacute;dig&eacute;es d'apr&egrave;s le rapport de M.
+Badinot.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous &eacute;coute.</p>
+
+<p>M. de Gra&uuml;n lut ce qui suit:</p>
+
+<p class="center">NOTE RELATIVE &Agrave; FLEUR-DE-MARIE</p>
+
+<p>&laquo;Vers le commencement de l'ann&eacute;e 1827, un homme appel&eacute; Pierre
+Tournemine, actuellement d&eacute;tenu au bagne de Rochefort pour crime de
+faux, a propos&eacute; &agrave; la femme Gervais, dite la Chouette, de se charger pour
+toujours d'une petite fille &acirc;g&eacute;e de cinq ou six ans et de recevoir pour
+salaire la somme de mille francs une fois pay&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! mon cher baron, dit Murph en interrompant M. de Gra&uuml;n...
+1827... c'est justement cette ann&eacute;e-l&agrave; que monseigneur a appris la mort
+de la malheureuse enfant qu'il regrette si douloureusement... Pour cette
+cause et pour bien d'autres, cette ann&eacute;e a &eacute;t&eacute; funeste &agrave; notre ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Les heureuses ann&eacute;es sont rares, mon pauvre Murph. Mais je continue:</p>
+
+<p>&laquo;Le march&eacute; conclu, l'enfant est rest&eacute; avec cette femme pendant deux ans,
+au bout desquels, voulant &eacute;chapper aux mauvais traitements dont elle
+l'accablait, la petite fille a disparu. La Chouette n'en avait pas
+entendu parler depuis plusieurs ann&eacute;es, lorsqu'elle l'a revue pour la
+premi&egrave;re fois dans un cabaret de la Cit&eacute;, il y a environ six semaines.
+L'enfant, devenue jeune fille, portait alors le surnom de la Goualeuse.</p>
+
+<p>&laquo;Peu de jours apr&egrave;s cette rencontre, le nomm&eacute; Tournemine, que le Ma&icirc;tre
+d'&eacute;cole a connu au bagne de Rochefort, avait fait remettre &agrave; Bras-Rouge
+(correspondant myst&eacute;rieux et habituel des for&ccedil;ats d&eacute;tenus au bagne ou
+lib&eacute;r&eacute;s) une lettre d&eacute;taill&eacute;e concernant l'enfant autrefois confi&eacute; &agrave; la
+femme Gervais, dite la Chouette.</p>
+
+<p>&laquo;De cette lettre et des d&eacute;clarations de la Chouette, il r&eacute;sulte qu'une
+M<sup>me</sup> S&eacute;raphin, gouvernante d'un notaire nomm&eacute; Jacques Ferrand, avait, en
+1827, charg&eacute; Tournemine de lui trouver une femme qui, pour la somme de
+mille francs, consent&icirc;t &agrave; se charger d'un enfant de cinq ou six ans,
+qu'on voulait abandonner, ainsi qu'il a &eacute;t&eacute; dit plus haut.</p>
+
+<p>&laquo;La Chouette accepta cette proposition.</p>
+
+<p>&laquo;Le but de Tournemine, en adressant ces renseignements &agrave; Bras-Rouge,
+&eacute;tait de mettre ce dernier &agrave; m&ecirc;me de faire ran&ccedil;onner M<sup>me</sup> S&eacute;raphin par un
+tiers, en la mena&ccedil;ant d'&eacute;bruiter cette aventure depuis longtemps
+oubli&eacute;e. Tournemine affirmait que cette M<sup>me</sup> S&eacute;raphin n'&eacute;tait que la
+mandataire de personnages inconnus.</p>
+
+<p>&laquo;Bras-Rouge avait confi&eacute; cette lettre &agrave; la Chouette, cette associ&eacute;e
+depuis quelque temps aux crimes du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole; ce qui explique
+comment ce renseignement se trouvait en possession du brigand, et
+comment, lors de sa rencontre avec la Goualeuse au cabaret du
+Lapin-Blanc, la Chouette, pour tourmenter Fleur-de-Marie, lui dit: &laquo;On a
+retrouv&eacute; tes parents, mais tu ne les conna&icirc;tras pas.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;La question &eacute;tait de savoir si la lettre de Tournemine concernant
+l'enfant autrefois remis par lui &agrave; la Chouette contenait la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;On s'est inform&eacute; de M<sup>me</sup> S&eacute;raphin et du notaire Jacques Ferrand.</p>
+
+<p>&laquo;Tous deux existent.</p>
+
+<p>&laquo;Le notaire demeure rue du Sentier, n&deg; 41; il passe pour aust&egrave;re et
+pieux, du moins il fr&eacute;quente beaucoup les &eacute;glises; il a dans la pratique
+des affaires une r&eacute;gularit&eacute; excessive que l'on taxe de duret&eacute;; son &eacute;tude
+est excellente; il vit avec une parcimonie qui approche de l'avarice;
+M<sup>me</sup> S&eacute;raphin est toujours sa gouvernante.</p>
+
+<p>&laquo;M. Jacques Ferrand, qui &eacute;tait fort pauvre, a achet&eacute; sa charge trois
+cent cinquante mille francs; ces fonds lui ont &eacute;t&eacute; fournis sous bonne
+garantie par M. Charles Robert, officier sup&eacute;rieur de l'&eacute;tat-major de la
+garde nationale de Paris, tr&egrave;s-beau jeune homme, fort &agrave; la mode dans un
+certain monde. Il partage avec le notaire le produit de son &eacute;tude, qui
+est estim&eacute; cinquante mille francs environ, et ne se m&ecirc;le en rien des
+affaires du notariat, bien entendu. Quelques m&eacute;disants affirment que,
+par suite d'heureuses sp&eacute;culations ou de coups de Bourse tent&eacute;s de
+concert avec M. Charles Robert, le notaire serait &agrave; cette heure en
+mesure de rembourser le prix de sa charge; mais la r&eacute;putation de M.
+Jacques Ferrand est si bien &eacute;tablie que l'on s'accorde &agrave; regarder ces
+bruits comme d'horribles calomnies. Il para&icirc;t donc certain que M<sup>me</sup>
+S&eacute;raphin, gouvernante de ce saint homme, pourra fournir de pr&eacute;cieux
+&eacute;claircissements sur la naissance de la Goualeuse.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; merveille! cher baron, dit Murph; il y a quelque apparence de
+r&eacute;alit&eacute; dans les d&eacute;clarations de ce Tournemine. Peut-&ecirc;tre
+trouverons-nous chez le notaire les moyens de d&eacute;couvrir les parents de
+cette malheureuse enfant. Maintenant avez-vous d'aussi bons
+renseignements sur le fils du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre moins pr&eacute;cis... ils sont pourtant assez satisfaisants.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment votre M. Badinot est un tr&eacute;sor.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez que ce Bras-Rouge est la cheville ouvri&egrave;re de tout ceci. M.
+Badinot, qui doit avoir quelques accointances avec la police, nous
+l'avait d&eacute;j&agrave; signal&eacute; comme l'interm&eacute;diaire de plusieurs for&ccedil;ats lors des
+premi&egrave;res d&eacute;marches de monseigneur pour retrouver le fils de M<sup>me</sup> Georges
+Duresnel, femme infortun&eacute;e de ce monstre de Ma&icirc;tre d'&eacute;cole.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; et c'est en allant chercher Bras-Rouge dans son bouge de
+la Cit&eacute;, rue aux F&egrave;ves, n&deg; 15, que monseigneur a rencontr&eacute; le Chourineur
+et la Goualeuse. Son Altesse avait absolument voulu profiter de cette
+occasion pour visiter ces affreux repaires, pensant que peut-&ecirc;tre elle
+trouverait l&agrave; quelques malheureux &agrave; retirer de la fange. Ses
+pressentiments ne l'ont point tromp&eacute;e; mais au prix de quels dangers,
+mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Dangers que vous avez bravement partag&eacute;s, mon cher Murph...</p>
+
+<p>&mdash;Ne suis-je pas pour cela charbonnier ordinaire de Son Altesse?
+r&eacute;pondit le squire en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc intr&eacute;pide garde du corps, mon digne ami. Mais parler de
+votre courage et de votre d&eacute;vouement, c'est une redite. Je continue donc
+mon rapport... Voici la note concernant Fran&ccedil;ois Germain, fils de M<sup>me</sup>
+Georges et du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, autrement dit Duresnel.</p>
+
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Va" id="Va"></a><a href="#tablea">V</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Renseignements sur Fran&ccedil;ois Germain.</a></h3>
+
+
+<p>M. de Gra&uuml;n continua:</p>
+
+<p>&laquo;Il y a environ dix-huit mois, un jeune homme, nomm&eacute; Fran&ccedil;ois Germain,
+arriva &agrave; Paris venant de Nantes, o&ugrave; il &eacute;tait employ&eacute; dans la maison du
+banquier No&euml;l et compagnie.</p>
+
+<p>&laquo;Il r&eacute;sulte des aveux du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole et de plusieurs lettres trouv&eacute;es
+sur lui que le sc&eacute;l&eacute;rat auquel il avait confi&eacute; son fils pour le
+pervertir, afin de l'employer un jour &agrave; de criminelles actions, d&eacute;voila
+cette horrible trame &agrave; ce jeune homme, en lui proposant de favoriser une
+tentative de vol et de faux que l'on voulait commettre au pr&eacute;judice de
+la maison No&euml;l et compagnie o&ugrave; travaillait Fran&ccedil;ois Germain.</p>
+
+<p>&laquo;Ce dernier repoussa cette offre avec indignation; mais, ne voulant pas
+d&eacute;noncer l'homme qui l'avait &eacute;lev&eacute;, il &eacute;crivit une lettre anonyme &agrave; son
+patron, l'instruisit de l'esp&egrave;ce de complot que l'on tramait et quitta
+secr&egrave;tement Nantes pour &eacute;chapper &agrave; ceux qui avaient tent&eacute; de le rendre
+l'instrument et le complice de leurs crimes.</p>
+
+<p>&laquo;Ces mis&eacute;rables, apprenant le d&eacute;part de Germain, vinrent &agrave; Paris,
+s'abouch&egrave;rent avec Bras-Rouge et se mirent &agrave; la poursuite du fils du
+Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, sans doute dans de sinistres intentions, puisque ce
+jeune homme connaissait leurs projets. Apr&egrave;s de longues et nombreuses
+recherches, ils parvinrent &agrave; d&eacute;couvrir son adresse; il &eacute;tait trop tard:
+Germain, ayant quelques jours auparavant rencontr&eacute; celui qui avait
+essay&eacute; de le corrompre, changea brusquement de demeure, devinant le
+motif qui amenait cet homme &agrave; Paris. Le fils du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole &eacute;chappa
+ainsi encore une fois &agrave; ses pers&eacute;cuteurs.</p>
+
+<p>&laquo;Cependant, il y a six semaines environ, ceux-ci parvinrent &agrave; savoir
+qu'il demeurait rue du Temple, n&deg; 17. Un soir, en rentrant chez lui, il
+manqua d'&ecirc;tre victime d'un guet-apens (le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole avait cach&eacute;
+cette circonstance &agrave; monseigneur).</p>
+
+<p>&laquo;Germain devina d'o&ugrave; partait le coup, quitta la rue du Temple, et on
+ignora de nouveau le lieu de sa r&eacute;sidence. Les recherches en &eacute;taient &agrave;
+ce point lorsque le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole fut puni de ses crimes.</p>
+
+<p>&laquo;C'est &agrave; ce point aussi que les recherches ont &eacute;t&eacute; reprises par l'ordre
+de monseigneur.</p>
+
+<p>&laquo;En voici le r&eacute;sultat:</p>
+
+<p>&laquo;Fran&ccedil;ois Germain a habit&eacute; environ trois mois la maison de la rue du
+Temple, n&deg; 17, maison d'ailleurs extr&ecirc;mement curieuse par les m&oelig;urs et
+les industries de la plupart des gens qui l'habitent. Germain y &eacute;tait
+fort aim&eacute; pour son caract&egrave;re gai, serviable et ouvert. Quoiqu'il par&ucirc;t
+vivre de revenus ou d'appointements tr&egrave;s-modestes, il avait prodigu&eacute; les
+soins les plus touchants &agrave; une famille d'indigents qui habitent les
+mansardes de cette maison. On s'est en vain inform&eacute; rue du Temple de la
+nouvelle demeure de Fran&ccedil;ois Germain et de la profession qu'il exer&ccedil;ait;
+on suppose qu'il &eacute;tait employ&eacute; dans quelque bureau ou maison de
+commerce, car il sortait le matin et rentrait le soir vers les dix
+heures.</p>
+
+<p>&laquo;La seule personne qui sache certainement o&ugrave; habite actuellement ce
+jeune homme est une locataire de la maison de la rue du Temple; cette
+jeune fille, qui paraissait intimement li&eacute;e avec Germain, est une fort
+jolie grisette nomm&eacute;e M<sup>lle</sup> Rigolette. Elle occupe une chambre voisine de
+celle o&ugrave; logeait Germain. Cette chambre, vacante depuis le d&eacute;part de ce
+dernier, est &agrave; louer maintenant. C'est sous le pr&eacute;texte de sa location
+que l'on s'est procur&eacute; les renseignements ult&eacute;rieurs.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Rigolette? dit tout &agrave; coup Murph, qui depuis quelques moments semblait
+r&eacute;fl&eacute;chir, Rigolette? Je connais ce nom-l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Comment! sir Walter Murph, reprit le baron en riant, comment, digne et
+respectable p&egrave;re de famille, vous connaissez des grisettes?... Comment,
+le nom d'une M<sup>lle</sup> Rigolette n'est pas nouveau pour vous! Ah! fi! fi!</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! monseigneur m'a mis &agrave; m&ecirc;me d'avoir de si bizarres
+connaissances que vous n'aurez gu&egrave;re le droit de vous &eacute;tonner de
+celle-l&agrave;, baron. Mais attendez donc... Oui, maintenant... je me le
+rappelle parfaitement: monseigneur, en me racontant l'histoire de la
+Goualeuse, n'a pu s'emp&ecirc;cher de rire de ce nom grotesque de Rigolette.
+Autant qu'il m'en souvient, c'&eacute;tait celui d'une amie de prison de cette
+pauvre Fleur-de-Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, &agrave; cette heure, M<sup>lle</sup> Rigolette peut nous devenir d'une
+excessive utilit&eacute;. Je termine mon rapport:</p>
+
+<p>&laquo;Peut-&ecirc;tre y aurait-il quelque avantage &agrave; louer la chambre vacante dans
+la maison de la rue du Temple. On n'avait pas l'ordre de pousser plus
+loin les investigations; mais, d'apr&egrave;s quelques mots &eacute;chapp&eacute;s &agrave; la
+porti&egrave;re, on a tout lieu de croire non-seulement qu'il serait possible
+de trouver dans cette maison des renseignements certains sur le fils du
+Ma&icirc;tre d'&eacute;cole par l'interm&eacute;diaire de M<sup>lle</sup> Rigolette, mais que
+monseigneur pourrait observer l&agrave; des m&oelig;urs, des industries et surtout
+des mis&egrave;res dont il ne soup&ccedil;onne pas l'existence.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIa" id="VIa"></a><a href="#tablea">VI</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Le marquis d'Harville.</a></h3>
+
+
+<p>&mdash;Ainsi vous le voyez, mon cher Murph, dit M. de Gra&uuml;n en finissant la
+lecture de ce rapport, qu'il remit au squire, d'apr&egrave;s nos
+renseignements, c'est chez le notaire Jacques Ferrand qu'il faut
+chercher la trace des parents de la Goualeuse, et c'est &agrave; M<sup>lle</sup> Rigolette
+qu'il faut demander o&ugrave; demeure maintenant Fran&ccedil;ois Germain. C'est d&eacute;j&agrave;
+beaucoup, ce me semble, de savoir o&ugrave; chercher... ce qu'on cherche.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, baron; de plus, monseigneur trouvera, j'en suis s&ucirc;r, une
+ample moisson d'observations dans la maison dont on parle. Ce n'est pas
+tout encore: vous &ecirc;tes-vous inform&eacute; de ce qui concerne le marquis
+d'Harville?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et du moins quant &agrave; la question d'argent les craintes de Son
+Altesse ne sont pas fond&eacute;es. M. Badinot affirme, et je le crois bien
+instruit, que la fortune du marquis n'a jamais &eacute;t&eacute; plus solide, plus
+sagement administr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s avoir en vain cherch&eacute; la cause du profond chagrin qui minait M.
+d'Harville, monseigneur s'&eacute;tait imagin&eacute; que peut-&ecirc;tre le marquis
+&eacute;prouvait quelque embarras d'argent: il serait alors venu &agrave; son aide
+avec la myst&eacute;rieuse d&eacute;licatesse que vous lui connaissez... mais,
+puisqu'il s'est tromp&eacute; dans ses conjectures, il lui faudra renoncer &agrave;
+trouver le mot de cette &eacute;nigme avec d'autant plus de regret qu'il aime
+beaucoup M. d'Harville.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout simple, Son Altesse n'a jamais oubli&eacute; tout ce que son p&egrave;re
+doit au p&egrave;re du marquis. Savez-vous, mon cher Murph, qu'en 1815, lors du
+remaniement des &Eacute;tats de la Conf&eacute;d&eacute;ration germanique, le p&egrave;re de Son
+Altesse courait de grands risques d'&eacute;limination, &agrave; cause de son
+attachement connu, &eacute;prouv&eacute; pour Napol&eacute;on? Feu le vieux marquis
+d'Harville rendit, dans cette occasion, d'immenses services au p&egrave;re de
+notre ma&icirc;tre, gr&acirc;ce &agrave; l'amiti&eacute; dont l'honorait l'empereur Alexandre,
+amiti&eacute; qui datait de l'&eacute;migration du marquis en Russie, et qui, invoqu&eacute;e
+par lui, eut une puissante influence dans les d&eacute;lib&eacute;rations du congr&egrave;s
+o&ugrave; se d&eacute;battaient les int&eacute;r&ecirc;ts des princes de la Conf&eacute;d&eacute;ration
+germanique.</p>
+
+<p>&mdash;Et voyez, baron, combien souvent les nobles actions s'encha&icirc;nent: en
+92, le p&egrave;re du marquis est proscrit; il trouva en Allemagne, aupr&egrave;s du
+p&egrave;re de monseigneur, l'hospitalit&eacute; la plus g&eacute;n&eacute;reuse; apr&egrave;s un s&eacute;jour de
+trois ans dans notre cour, il part pour la Russie, y m&eacute;rite les bont&eacute;s
+du tsar, et &agrave; l'aide de ces bont&eacute;s il est &agrave; son tour tr&egrave;s-utile au
+prince qui l'avait autrefois si noblement accueilli.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas en 1815, pendant le s&eacute;jour du vieux marquis d'Harville
+aupr&egrave;s du grand-duc alors r&eacute;gnant, que l'amiti&eacute; de monseigneur et du
+jeune d'Harville a commenc&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ils ont conserv&eacute; les plus doux souvenirs de cet heureux temps de
+leur jeunesse. Ce n'est pas tout: monseigneur a une si profonde
+reconnaissance pour la m&eacute;moire de l'homme dont l'amiti&eacute; a &eacute;t&eacute; si utile &agrave;
+son p&egrave;re, que tous ceux qui appartiennent &agrave; la famille d'Harville ont
+droit &agrave; la bienveillance de Son Altesse. Ainsi c'est non moins &agrave; ses
+malheurs et &agrave; ses vertus qu'&agrave; cette parent&eacute; que la pauvre M<sup>me</sup> Georges a
+d&ucirc; les incessantes bont&eacute;s de Son Altesse.</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>me</sup> Georges! La femme de Duresnel! Le for&ccedil;at surnomm&eacute; le Ma&icirc;tre
+d'&eacute;cole? s'&eacute;cria le baron.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, la m&egrave;re de ce Fran&ccedil;ois Germain que nous cherchons et que nous
+trouverons, je l'esp&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Elle est parente de M. d'Harville?</p>
+
+<p>&mdash;Elle &eacute;tait cousine de sa m&egrave;re et son intime amie. Le vieux marquis
+avait pour M<sup>me</sup> Georges l'amiti&eacute; la plus d&eacute;vou&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment la famille d'Harville lui a-t-elle laiss&eacute; &eacute;pouser ce
+monstre de Duresnel, mon cher Murph?</p>
+
+<p>&mdash;Le p&egrave;re de cette infortun&eacute;e, M. de Lagny, intendant du Languedoc avant
+la R&eacute;volution, poss&eacute;dait de grands biens; il &eacute;chappa &agrave; la proscription.
+Aux premiers jours de calme qui suivirent cette terrible &eacute;poque, il
+s'occupa de marier sa fille. Duresnel se pr&eacute;senta; il appartenait &agrave; une
+excellente famille parlementaire; il &eacute;tait riche; il cachait ses
+inclinations perverses sous des dehors hypocrites; il &eacute;pousa M<sup>lle</sup> de
+Lagny. Quelque temps dissimul&eacute;s, les vices de cet homme se d&eacute;velopp&egrave;rent
+bient&ocirc;t: dissipateur, joueur effr&eacute;n&eacute;, adonn&eacute; &agrave; la plus basse crapule, il
+rendit sa femme tr&egrave;s-malheureuse. Elle ne se plaignit pas, cacha ses
+chagrins et, apr&egrave;s la mort de son p&egrave;re, se retira dans une terre qu'elle
+fit valoir pour se distraire. Bient&ocirc;t son mari eut englouti leur fortune
+commune dans le jeu et dans la d&eacute;bauche; la propri&eacute;t&eacute; fut vendue. Alors
+elle emmena son fils et alla rejoindre sa parente la marquise
+d'Harville, qu'elle aimait comme sa s&oelig;ur. Duresnel, ayant d&eacute;vor&eacute; son
+patrimoine et les biens de sa femme, se trouva r&eacute;duit aux exp&eacute;dients; il
+demanda au crime de nouvelles ressources, devint faussaire, voleur,
+assassin, fut condamn&eacute; au bagne &agrave; perp&eacute;tuit&eacute;, enleva son fils &agrave; sa femme
+pour le confier &agrave; un mis&eacute;rable de sa trempe. Vous savez le reste.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment monseigneur a-t-il retrouv&eacute; M<sup>me</sup> Duresnel?</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque Duresnel fut jet&eacute; au bagne, sa femme, r&eacute;duite &agrave; la plus
+profonde mis&egrave;re, prit le nom de Georges.</p>
+
+<p>&mdash;Dans cette cruelle position, elle ne s'est donc pas adress&eacute;e &agrave; la
+marquise d'Harville, sa parente, sa meilleure amie?</p>
+
+<p>&mdash;La marquise &eacute;tait morte avant la condamnation de Duresnel, et depuis,
+par une honte invincible, jamais M<sup>me</sup> Georges n'a os&eacute; se pr&eacute;senter &agrave; sa
+famille, qui aurait certainement eu pour elle des &eacute;gards que m&eacute;ritaient
+tant d'infortunes. Pourtant... une seule fois, pouss&eacute;e &agrave; bout par la
+mis&egrave;re et par la maladie... elle se r&eacute;solut &agrave; implorer les secours de M.
+d'Harville, le fils de sa meilleure amie... Ce fut ainsi que monseigneur
+la rencontra.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc?</p>
+
+<p>&mdash;Un jour il allait voir M. d'Harville; &agrave; quelques pas devant lui
+marchait une pauvre femme, v&ecirc;tue mis&eacute;rablement, p&acirc;le, souffrante,
+abattue. Arriv&eacute;e &agrave; la porte de l'h&ocirc;tel d'Harville, au moment d'y
+frapper, apr&egrave;s une longue h&eacute;sitation, elle fit un brusque mouvement et
+revint sur ses pas, comme si le courage lui e&ucirc;t manqu&eacute;. Tr&egrave;s-&eacute;tonn&eacute;,
+monseigneur suivit cette femme, vivement int&eacute;ress&eacute; par son air de
+douceur et de chagrin. Elle entra dans un logis de triste apparence.
+Monseigneur prit quelques renseignements sur elle: ils furent des plus
+honorables. Elle travaillait pour vivre, mais l'ouvrage et la sant&eacute; lui
+manquaient: elle &eacute;tait r&eacute;duite au plus affreux d&eacute;nuement. Le lendemain
+j'allai chez elle avec monseigneur. Nous arriv&acirc;mes &agrave; temps pour
+l'emp&ecirc;cher de mourir de faim. &laquo;Apr&egrave;s une longue maladie, o&ugrave; tous les
+soins lui furent prodigu&eacute;s, M<sup>me</sup> Georges, dans sa reconnaissance, raconta
+sa vie &agrave; monseigneur, dont elle ne conna&icirc;t encore ni le nom ni le rang,
+lui raconta, dis-je, sa vie, la condamnation de Duresnel et l'enl&egrave;vement
+de son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Ce fut ainsi que Son Altesse apprit que M<sup>me</sup> Georges appartenait &agrave; la
+famille d'Harville?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et, apr&egrave;s cette explication, monseigneur, qui avait appr&eacute;ci&eacute; de
+plus en plus les qualit&eacute;s de M<sup>me</sup> Georges, lui fit quitter Paris et
+l'&eacute;tablit &agrave; la ferme de Bouqueval, o&ugrave; elle est &agrave; cette heure avec la
+Goualeuse. Elle trouva dans cette paisible retraite, sinon le bonheur,
+du moins la tranquillit&eacute;, et put se distraire de ses chagrins en g&eacute;rant
+cette m&eacute;tairie... Autant pour m&eacute;nager la douloureuse susceptibilit&eacute; de
+M<sup>me</sup> Georges que parce qu'il n'aime pas &agrave; &eacute;bruiter ses bienfaits,
+monseigneur a laiss&eacute; ignorer &agrave; M. d'Harville qu'il avait retir&eacute; sa
+parente d'une affreuse d&eacute;tresse.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends maintenant le double int&eacute;r&ecirc;t de monseigneur &agrave; d&eacute;couvrir
+les traces du fils de cette pauvre femme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous jugez aussi par l&agrave;, mon cher baron, de l'affection que porte Son
+Altesse &agrave; toute cette famille, et combien vif est son chagrin de voir le
+jeune marquis si triste avec tant de raisons d'&ecirc;tre heureux.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, que manque-t-il &agrave; M. d'Harville? Il r&eacute;unit tout, naissance,
+fortune, esprit, jeunesse; sa femme est charmante, aussi sage que
+belle...</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai, et monseigneur n'a song&eacute; aux renseignements, dont nous
+venons de parler qu'apr&egrave;s avoir en vain t&acirc;ch&eacute; de p&eacute;n&eacute;trer la cause de la
+noire m&eacute;lancolie de M. d'Harville; celui-ci s'est montr&eacute; profond&eacute;ment
+touch&eacute; des bont&eacute;s de Son Altesse, mais il est toujours rest&eacute; dans une
+compl&egrave;te r&eacute;serve au sujet de sa tristesse. C'est peut-&ecirc;tre une peine de
+c&oelig;ur?</p>
+
+<p>&mdash;On le dit pourtant fort amoureux de sa femme; elle ne lui donne aucun
+motif de jalousie. Je la rencontre souvent dans le monde: elle est fort
+entour&eacute;e, comme l'est toujours une jeune et charmante femme, mais sa
+r&eacute;putation n'a jamais souffert la moindre atteinte.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, le marquis se loue toujours beaucoup de sa femme... Il n'a eu
+qu'une tr&egrave;s-petite discussion avec elle au sujet de la comtesse Sarah
+Mac-Gregor!</p>
+
+<p>&mdash;Elle la voit donc?</p>
+
+<p>&mdash;Par le plus malheureux hasard, le p&egrave;re du marquis d'Harville a connu,
+il y a dix-sept ou dix-huit ans, Sarah Seyton de Halsbury et son fr&egrave;re
+Tom, lors de leur s&eacute;jour &agrave; Paris, o&ugrave; ils &eacute;taient patronn&eacute;s par M<sup>me</sup>
+l'ambassadrice d'Angleterre. Apprenant que le fr&egrave;re et la s&oelig;ur se
+rendaient en Allemagne, le vieux marquis leur donna des lettres
+d'introduction pour le p&egrave;re de monseigneur, avec lequel il entretenait
+une correspondance suivie. H&eacute;las! mon cher de Gra&uuml;n, peut-&ecirc;tre sans
+cette recommandation bien des malheurs ne seraient pas arriv&eacute;s, car
+monseigneur n'aurait sans doute pas connu cette femme. Enfin, lorsque la
+comtesse Sarah est revenue ici, sachant l'amiti&eacute; de Son Altesse pour le
+marquis, elle s'est fait pr&eacute;senter &agrave; l'h&ocirc;tel d'Harville, dans l'espoir
+d'y rencontrer monseigneur; car elle met autant d'acharnement &agrave; le
+poursuivre qu'il met de persistance &agrave; la fuir.</p>
+
+<p>&mdash;Se d&eacute;guiser en homme pour relancer Son Altesse jusque dans la Cit&eacute;!...
+Il n'y a qu'elle pour avoir des id&eacute;es semblables.</p>
+
+<p>&mdash;Elle esp&eacute;rait peut-&ecirc;tre par l&agrave; toucher monseigneur, et le forcer &agrave; une
+entrevue qu'il a toujours refus&eacute;e et &eacute;vit&eacute;e. Pour en revenir &agrave; M<sup>me</sup>
+d'Harville, son mari, &agrave; qui monseigneur avait parl&eacute; de Sarah comme il
+convenait, a conseill&eacute; &agrave; sa femme de la voir le moins possible; mais la
+jeune marquise, s&eacute;duite par les flatteries hypocrites de la comtesse,
+s'est un peu r&eacute;volt&eacute;e contre les avis de M. d'Harville. De l&agrave; quelques
+petits dissentiments, qui du reste ne peuvent certainement pas causer le
+morne abattement du marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les femmes... les femmes! mon cher Murph; je regrette beaucoup que
+M<sup>me</sup> d'Harville se trouve en rapport avec cette Sarah... Cette jeune et
+charmante petite marquise ne peut que perdre au commerce d'une si
+diabolique cr&eacute;ature.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos de cr&eacute;atures diaboliques, dit Murph, voici une d&eacute;p&ecirc;che
+relative &agrave; Cecily, l'indigne &eacute;pouse du digne David.</p>
+
+<p>&mdash;Entre nous, mon cher Murph, cette audacieuse m&eacute;tisse<a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a> aurait bien
+m&eacute;rit&eacute; la terrible punition que son mari, le cher docteur n&egrave;gre, a
+inflig&eacute;e au Ma&icirc;tre d'&eacute;cole par ordre de monseigneur. Elle aussi a fait
+couler le sang, et sa corruption est &eacute;pouvantable.</p>
+
+<p>&mdash;Et malgr&eacute; cela si belle, si s&eacute;duisante! Une &acirc;me perverse sous de
+gracieux dehors me cause toujours une double horreur.</p>
+
+<p>&mdash;Sous ce rapport, Cecily est doublement odieuse; mais j'esp&egrave;re que
+cette d&eacute;p&ecirc;che annule les derniers ordres donn&eacute;s par monseigneur au sujet
+de cette mis&eacute;rable.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire... baron.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur veut toujours qu'on l'aide &agrave; s'&eacute;vader de la forteresse o&ugrave;
+elle avait &eacute;t&eacute; enferm&eacute;e pour sa vie?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et que son pr&eacute;tendu ravisseur l'emm&egrave;ne en France? &Agrave; Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et bien plus... cette d&eacute;p&ecirc;che ordonne de h&acirc;ter, autant que
+possible, l'&eacute;vasion de Cecily et de la faire voyager assez rapidement
+pour qu'elle arrive ici au plus tard dans quinze jours.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'y perds... Monseigneur avait toujours manifest&eacute; tant d'horreur
+pour elle!...</p>
+
+<p>&mdash;Et il en manifeste encore davantage, si cela est possible.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant il la fait venir aupr&egrave;s de lui! Du reste, il sera toujours
+facile, comme l'a pens&eacute; Son Altesse, d'obtenir l'extradition de Cecily,
+si elle n'accomplit pas ce qu'il attend d'elle. On ordonne au fils du
+ge&ocirc;lier de la forteresse de Gerolstein d'enlever cette femme en feignant
+d'&ecirc;tre &eacute;pris d'elle; on lui donne toutes les facilit&eacute;s n&eacute;cessaires pour
+accomplir ce projet. Mille fois heureuse de cette occasion de fuir, la
+m&eacute;tisse suit son ravisseur suppos&eacute;, arrive &agrave; Paris; soit, mais elle
+reste toujours sous le coup de sa condamnation; c'est toujours une
+prisonni&egrave;re &eacute;vad&eacute;e, et je suis parfaitement en mesure, d&egrave;s qu'il plaira
+&agrave; monseigneur, de r&eacute;clamer son extradition, de l'obtenir.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vivra verra, mon cher de Gra&uuml;n: je vous prierai aussi, d'apr&egrave;s
+l'ordre de monseigneur, d'&eacute;crire &agrave; notre chancellerie pour y demander,
+courrier par courrier, une copie l&eacute;galis&eacute;e de l'acte de mariage de
+David; car il s'est mari&eacute; au palais ducal, en sa qualit&eacute; d'officier de
+la maison de monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;En &eacute;crivant par le courrier d'aujourd'hui, nous aurons cet acte dans
+huit jours au plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque David a su par monseigneur la prochaine arriv&eacute;e de Cecily, il
+en est rest&eacute; p&eacute;trifi&eacute;; puis s'est &eacute;cri&eacute;: &laquo;J'esp&egrave;re que Votre Altesse ne
+m'obligera pas &agrave; voir ce monstre?&mdash;Soyez tranquille, a r&eacute;pondu
+monseigneur, vous ne la verrez pas... mais j'ai besoin d'elle pour
+certains projets.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;David s'est trouv&eacute; soulag&eacute; d'un poids &eacute;norme. N&eacute;anmoins, j'en suis
+s&ucirc;r, de bien douloureux souvenirs s'&eacute;veillaient en lui.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre n&egrave;gre!... il est capable de l'aimer toujours. On la dit encore
+si jolie!</p>
+
+<p>&mdash;Charmante... trop charmante... il faudrait l'&oelig;il impitoyable d'un
+cr&eacute;ole pour d&eacute;couvrir le <i>sang m&ecirc;l&eacute;</i> dans l'imperceptible nuance bistr&eacute;e
+qui colore l&eacute;g&egrave;rement la couronne des ongles roses de cette m&eacute;tisse; nos
+fra&icirc;ches beaut&eacute;s du Nord n'ont pas un teint plus transparent, une peau
+plus blanche, des cheveux d'un ch&acirc;tain plus dor&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais en France lorsque monseigneur est revenu d'Am&eacute;rique, ramenant
+David et Cecily; je sais que cet excellent homme est depuis cette &eacute;poque
+attach&eacute; &agrave; Son Altesse par la plus vive reconnaissance, mais j'ai
+toujours ignor&eacute; par suite de quelle aventure il s'&eacute;tait vou&eacute; au service
+de notre ma&icirc;tre, et comment il avait &eacute;pous&eacute; Cecily, que j'ai vue pour la
+premi&egrave;re fois environ un an apr&egrave;s son mariage; et Dieu sait le scandale
+qu'elle soulevait d&eacute;j&agrave;!...</p>
+
+<p>&mdash;Je puis parfaitement vous instruire de ce que vous d&eacute;sirez savoir, mon
+cher baron; j'accompagnais monseigneur dans ce voyage d'Am&eacute;rique o&ugrave; il a
+arrach&eacute; David et la m&eacute;tisse au sort le plus affreux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes mille fois bon, mon cher Murph, je vous &eacute;coute, dit le
+baron.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIIa" id="VIIa"></a><a href="#tablea">VII</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Histoire de David et de Cecily.</a></h3>
+
+
+<p>&mdash;M. Willis, riche planteur am&eacute;ricain de la Floride, dit Murph, avait
+reconnu dans l'un de ses jeunes esclaves noirs, nomm&eacute; David, attach&eacute; &agrave;
+l'infirmerie de son habitation, une intelligence tr&egrave;s-remarquable, une
+commis&eacute;ration profonde et attentive pour les pauvres malades, auxquels
+il donnait avec amour les soins prescrits par les m&eacute;decins et enfin une
+vocation si singuli&egrave;re pour l'&eacute;tude de la botanique appliqu&eacute;e &agrave; la
+m&eacute;decine, que, sans aucune instruction, il avait compos&eacute; et class&eacute; une
+sorte de flore des plantes de l'habitation et de ses environs.
+L'exploitation de M. Willis, situ&eacute;e sur le bord de la mer, &eacute;tait
+&eacute;loign&eacute;e de quinze ou vingt lieues de la ville la plus prochaine; les
+m&eacute;decins du pays, assez ignorants d'ailleurs, se d&eacute;rangeaient
+difficilement, &agrave; cause des grandes distances et de l'incommodit&eacute; des
+voies de communication. Voulant rem&eacute;dier &agrave; cet inconv&eacute;nient si grave
+dans un pays sujet &agrave; de violentes &eacute;pid&eacute;mies, et avoir toujours un
+praticien habile, le colon eut l'id&eacute;e d'envoyer David en France
+apprendre la chirurgie et la m&eacute;decine. Enchant&eacute; de cette offre, le jeune
+Noir partit pour Paris; le planteur paya les frais de ses &eacute;tudes, et, au
+bout de huit ann&eacute;es d'un travail prodigieux, David, re&ccedil;u docteur-m&eacute;decin
+avec la plus grande distinction, revint en Am&eacute;rique mettre son savoir &agrave;
+la disposition de son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais David avait d&ucirc; se regarder comme libre et &eacute;mancip&eacute; de fait et de
+droit en mettant le pied en France.</p>
+
+<p>&mdash;Mais David est d'une loyaut&eacute; rare, il avait promis &agrave; M. Willis de
+revenir; il revint. Puis il ne regardait pas pour ainsi dire comme
+sienne une instruction acquise avec l'argent de son ma&icirc;tre. Et puis
+enfin il esp&eacute;rait pouvoir adoucir moralement et physiquement les
+souffrances des esclaves ses anciens compagnons. Il se promettait d'&ecirc;tre
+non-seulement leur m&eacute;decin, mais leur soutien, mais leur d&eacute;fenseur
+aupr&egrave;s du colon.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut en effet &ecirc;tre dou&eacute; d'une probit&eacute; rare et d'un saint amour de
+ses semblables pour retourner aupr&egrave;s d'un ma&icirc;tre, apr&egrave;s un s&eacute;jour de
+huit ann&eacute;es &agrave; Paris... au milieu de la jeunesse la plus d&eacute;mocratique de
+l'Europe.</p>
+
+<p>&mdash;Par ce trait... jugez de l'homme. Le voil&agrave; donc &agrave; la Floride, et, il
+faut le dire, trait&eacute; par M. Willis avec consid&eacute;ration et bont&eacute;, mangeant
+&agrave; sa table, logeant sous son toit; du reste, ce colon stupide, m&eacute;chant,
+sensuel, despote, comme le sont quelques cr&eacute;oles, se crut tr&egrave;s-g&eacute;n&eacute;reux
+en donnant &agrave; David six cents francs de salaire. Au bout de quelques mois
+un typhus horrible se d&eacute;clare sur l'habitation; M. Willis en est
+atteint, mais promptement gu&eacute;ri par les excellents soins de David. Sur
+trente n&egrave;gres gravement malades, deux seulement p&eacute;rissent. M. Willis,
+enchant&eacute; des services de David, porte ses gages &agrave; mille deux cents
+francs; le m&eacute;decin noir se trouvait le plus heureux du monde, ses fr&egrave;res
+le regardaient comme leur providence; il avait, tr&egrave;s-difficilement il
+est vrai, obtenu du ma&icirc;tre quelque am&eacute;lioration &agrave; leur sort, il esp&eacute;rait
+mieux pour l'avenir, en attendant, il moralisait, il consolait ces
+pauvres gens, il les exhortait &agrave; la r&eacute;signation; il leur parlait de
+Dieu, qui veille sur le n&egrave;gre comme sur le Blanc; d'un autre monde, non
+plus peupl&eacute; de ma&icirc;tres et d'esclaves, mais de justes et de m&eacute;chants;
+d'une autre vie... &eacute;ternelle celle-l&agrave;, o&ugrave; les uns n'&eacute;taient plus le
+b&eacute;tail, la chose des autres, mais o&ugrave; les victimes d'ici-bas &eacute;taient si
+heureuses qu'elles priaient dans le ciel pour leurs bourreaux... Que
+vous dirai-je? &Agrave; ces malheureux qui, au contraire des autres hommes,
+comptent avec une joie am&egrave;re les pas que chaque jour ils font vers la
+tombe... &agrave; ces malheureux qui n'esp&eacute;raient que le n&eacute;ant, David fit
+esp&eacute;rer une libert&eacute; immortelle; leurs cha&icirc;nes leur parurent alors moins
+lourdes, leurs travaux moins p&eacute;nibles. David &eacute;tait leur idole. Une ann&eacute;e
+environ se passa de la sorte. Parmi les plus jolies esclaves de cette
+habitation, on remarquait une m&eacute;tisse de quinze ans, nomm&eacute;e Cecily. M.
+Willis eut une fantaisie de sultan pour cette jeune fille; pour la
+premi&egrave;re fois de sa vie peut-&ecirc;tre il &eacute;prouva un refus, une r&eacute;sistance
+opini&acirc;tre. Cecily aimait... elle aimait David, qui, pendant la derni&egrave;re
+&eacute;pid&eacute;mie, l'avait soign&eacute;e et sauv&eacute;e avec un d&eacute;vouement admirable; plus
+tard, l'amour, le plus chaste amour paya la dette de la reconnaissance.
+David avait des go&ucirc;ts trop d&eacute;licats pour &eacute;bruiter son bonheur avant le
+jour o&ugrave; il pourrait &eacute;pouser Cecily; il attendait qu'elle e&ucirc;t seize ans
+r&eacute;volus. M. Willis, ignorant cette mutuelle affection, avait jet&eacute;
+superbement son mouchoir &agrave; la jolie m&eacute;tisse; celle-ci, tout &eacute;plor&eacute;e,
+vint raconter &agrave; David les tentations brutales auxquelles elle avait &agrave;
+grand-peine &eacute;chapp&eacute;. Le Noir la rassure, et va sur-le-champ la demander
+en mariage &agrave; M. Willis.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! mon cher Murph, j'ai bien peur de deviner la r&eacute;ponse du sultan
+am&eacute;ricain... Il refusa?</p>
+
+<p>&mdash;Il refusa. Il avait, disait-il, du go&ucirc;t pour cette jeune fille; de sa
+vie il n'avait support&eacute; les d&eacute;dains d'une esclave: il voulait celle-l&agrave;,
+il l'aurait. David choisirait une autre femme ou une autre ma&icirc;tresse &agrave;
+son go&ucirc;t. Il y avait sur l'habitation dix capresses ou m&eacute;tisses aussi
+jolies que Cecily. David parla de son amour, que Cecily partageait
+depuis longtemps; le planteur haussa les &eacute;paules. David insista; ce fut
+en vain. Le cr&eacute;ole eut l'imprudence de lui dire qu'il &eacute;tait d'un mauvais
+exemple de voir un ma&icirc;tre c&eacute;der &agrave; un esclave, et que, cet exemple, il ne
+le donnerait pas pour satisfaire &agrave; un caprice de David. Celui-ci
+supplia, le ma&icirc;tre s'impatienta; David, rougissant de s'humilier
+davantage, parla d'un ton ferme des services qu'il rendait et de son
+d&eacute;sint&eacute;ressement; car il se contentait du plus mince salaire. M. Willis,
+irrit&eacute;, lui r&eacute;pondit avec m&eacute;pris qu'il &eacute;tait mille fois trop bien trait&eacute;
+pour un esclave. &Agrave; ces mots, l'indignation de David &eacute;clata... Pour la
+premi&egrave;re fois il parla en homme &eacute;clair&eacute; sur ses droits par un s&eacute;jour de
+huit ann&eacute;es en France. M. Willis, furieux, le traita d'esclave r&eacute;volt&eacute;,
+le mena&ccedil;a de la cha&icirc;ne. David prof&eacute;ra quelques paroles am&egrave;res et
+violentes... Deux heures apr&egrave;s, attach&eacute; &agrave; un poteau, on le d&eacute;chirait de
+coups de fouet, pendant qu'&agrave; sa vue on entra&icirc;nait Cecily dans le s&eacute;rail
+du planteur.</p>
+
+<p>&mdash;La conduite de ce planteur &eacute;tait stupide et effroyable... C'est
+l'absurdit&eacute; dans la cruaut&eacute;... Il avait besoin de cet homme, apr&egrave;s
+tout...</p>
+
+<p>&mdash;Tellement besoin que, ce jour-l&agrave; m&ecirc;me, l'acc&egrave;s de fureur o&ugrave; il s'&eacute;tait
+mis, joint &agrave; l'ivresse o&ugrave; cette brute se plongeait chaque soir, lui
+donna une maladie inflammatoire des plus dangereuses, et dont les
+sympt&ocirc;mes se d&eacute;clar&egrave;rent avec la rapidit&eacute; particuli&egrave;re &agrave; ces affections:
+le planteur se met au lit avec une fi&egrave;vre horrible... Il envoie un
+expr&egrave;s chercher un m&eacute;decin; mais le m&eacute;decin ne peut arriver &agrave;
+l'habitation avant trente-six heures...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment cette p&eacute;rip&eacute;tie semble providentielle... La fatale position
+de cet homme &eacute;tait m&eacute;rit&eacute;e...</p>
+
+<p>&mdash;Le mal faisait d'effrayants progr&egrave;s... David seul pouvait sauver le
+colon; mais Willis, m&eacute;fiant comme tous les sc&eacute;l&eacute;rats, ne doutait pas que
+le Noir, pour se venger, ne l'empoisonn&acirc;t dans une potion... car, apr&egrave;s
+l'avoir battu de verges, on avait jet&eacute; David au cachot... Enfin,
+&eacute;pouvant&eacute; de la marche de la maladie, bris&eacute; par la souffrance, pensant
+que, mourir pour mourir, il avait au moins une chance dans la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;
+de son esclave, apr&egrave;s de terribles h&eacute;sitations Willis fit d&eacute;cha&icirc;ner
+David.</p>
+
+<p>&mdash;Et David sauva le planteur!</p>
+
+<p>&mdash;Pendant cinq jours et cinq nuits il le veilla comme il aurait veill&eacute;
+son p&egrave;re, combattant la maladie pas &agrave; pas avec un savoir, une habilet&eacute;
+admirables; il finit par en triompher, &agrave; la profonde surprise du m&eacute;decin
+qu'on avait fait appeler, et qui n'arriva que le second jour.</p>
+
+<p>&mdash;Et une fois rendu &agrave; la sant&eacute;... le colon?</p>
+
+<p>&mdash;Ne voulant pas rougir devant son esclave qui l'&eacute;craserait &agrave; chaque
+instant de toute la hauteur de son admirable g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, le colon, &agrave;
+l'aide d'un sacrifice &eacute;norme, parvint &agrave; attacher &agrave; son habitation le
+m&eacute;decin qu'on avait &eacute;t&eacute; qu&eacute;rir, et David fut remis au cachot.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est horrible, mais cela ne m'&eacute;tonne pas: David e&ucirc;t &eacute;t&eacute; pour cet
+homme un remords vivant.</p>
+
+<p>&mdash;Cette conduite barbare n'&eacute;tait pas d'ailleurs seulement dict&eacute;e par la
+vengeance et par la jalousie. Les Noirs de M. Willis aimaient David avec
+toute l'ardeur de la reconnaissance: il &eacute;tait pour eux le sauveur du
+corps et de l'&acirc;me. Ils savaient les soins qu'il avait prodigu&eacute;s au colon
+lors de la maladie de ce dernier... Aussi, sortant par miracle de
+l'abrutissante apathie o&ugrave; l'esclavage plonge ordinairement la cr&eacute;ature,
+ces malheureux t&eacute;moign&egrave;rent vivement leur indignation, ou plut&ocirc;t de leur
+douleur, lorsqu'ils virent David d&eacute;chir&eacute; &agrave; coups de fouet. M. Willis,
+exasp&eacute;r&eacute;, crut d&eacute;couvrir dans cette manifestation le germe d'une
+r&eacute;volte... Songeant &agrave; l'influence que David avait acquise sur les
+esclaves, il le crut capable de se mettre plus tard &agrave; la t&ecirc;te d'un
+soul&egrave;vement et de se venger alors de l'ex&eacute;crable ingratitude de son
+ma&icirc;tre... Cette crainte absurde fut un nouveau motif pour le colon
+d'accabler David de mauvais traitements et de le mettre hors d'&eacute;tat
+d'accomplir les sinistres desseins dont il le soup&ccedil;onnait.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; ce point de vue d'une terreur farouche... cette conduite semble
+moins stupide, quoique tout aussi f&eacute;roce.</p>
+
+<p>&mdash;Peu de temps apr&egrave;s ces &eacute;v&eacute;nements, nous arrivons en Am&eacute;rique.
+Monseigneur avait affr&eacute;t&eacute; un brick danois &agrave; Saint-Thomas; nous visitions
+incognito toutes les habitations du littoral am&eacute;ricain que nous
+c&ocirc;toyions. Nous f&ucirc;mes magnifiquement re&ccedil;us par M. Willis. Le lendemain
+de notre arriv&eacute;e, le soir, apr&egrave;s boire, autant par excitation du vin que
+par forfanterie cynique, M. Willis nous raconta, avec d'horribles
+plaisanteries, l'histoire de David et de Cecily; car j'oubliais de vous
+dire qu'on avait fait aussi jeter cette malheureuse au cachot, pour la
+punir de ses premiers d&eacute;dains. &Agrave; cet affreux r&eacute;cit, Son Altesse crut que
+Willis se vantait ou qu'il &eacute;tait ivre... Cet homme &eacute;tait ivre, mais il
+ne se vantait pas. Pour dissiper son incr&eacute;dulit&eacute;, le colon se leva de
+table en commandant &agrave; un esclave de prendre une lanterne et de nous
+conduire au cachot de David.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;De ma vie je n'ai vu un spectacle aussi d&eacute;chirant. H&acirc;ves, d&eacute;charn&eacute;s, &agrave;
+moiti&eacute; nus, couverts de plaies, David et cette malheureuse fille,
+encha&icirc;n&eacute;s par le milieu du corps, l'un &agrave; un bout du cachot, l'autre du
+c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute;, ressemblaient &agrave; des spectres. La lanterne qui nous
+&eacute;clairait jetait sur ce tableau une teinte plus lugubre encore. David, &agrave;
+notre aspect, ne pronon&ccedil;a pas un mot; son regard avait une effrayante
+fixit&eacute;. Le colon lui dit avec une ironie cruelle:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! docteur, comment vas-tu!... Toi qui es si savant... Sauve-toi
+donc!...</p>
+
+<p>Le Noir r&eacute;pondit par une parole et par un geste sublimes; il leva
+lentement la main droite, son index &eacute;tendu vers le plafond; et, sans
+regarder le colon, d'un ton solennel il dit:</p>
+
+<p>&mdash;DIEU!</p>
+
+<p>Et il se tut.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Dieu</i>? reprit le planteur en &eacute;clatant de rire; dis-lui donc, &agrave; Dieu,
+de venir t'arracher de mes mains! Je l'en d&eacute;fie!...</p>
+
+<p>Puis ce Willis, &eacute;gar&eacute; par la fureur et par l'ivresse, montra le poing au
+ciel et s'&eacute;cria en blasph&eacute;mant:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je d&eacute;fie Dieu de m'enlever mes esclaves avant leur mort!... S'il
+ne le fait pas, je nie son existence!...</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait un fou stupide!</p>
+
+<p>&mdash;Cela nous souleva le c&oelig;ur de d&eacute;go&ucirc;t... monseigneur ne dit mot. Nous
+sortons du cachot... Cet antre &eacute;tait situ&eacute;, ainsi que l'habitation, sur
+le bord de la mer. Nous retournons &agrave; bord de notre brick, mouill&eacute; &agrave; une
+tr&egrave;s-petite distance. &Agrave; une heure du matin, au moment o&ugrave; toute
+l'habitation &eacute;tait plong&eacute;e dans le plus profond sommeil, monseigneur
+descend &agrave; terre avec huit hommes bien arm&eacute;s, va droit au cachot, le
+force, enl&egrave;ve David ainsi que Cecily. Les deux victimes sont
+transport&eacute;es &agrave; bord sans qu'on se soit aper&ccedil;u de notre exp&eacute;dition; puis
+monseigneur et moi nous nous rendons &agrave; la maison du planteur.</p>
+
+<p>&laquo;Bizarrerie &eacute;trange! Ces hommes torturent leurs esclaves et ne prennent
+contre eux aucune pr&eacute;caution: ils dorment fen&ecirc;tres et portes ouvertes.
+Nous arrivons tr&egrave;s-facilement &agrave; la chambre &agrave; coucher du planteur,
+int&eacute;rieurement &eacute;clair&eacute;e par une verrine. Celui-ci se dresse sur son
+s&eacute;ant, le cerveau encore alourdi par les fum&eacute;es de l'ivresse.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez ce soir d&eacute;fi&eacute; Dieu de vous enlever vos deux victimes avant
+leur mort? Il vous les enl&egrave;ve&raquo;, dit monseigneur. Puis, prenant un sac
+que je portais et qui renfermait vingt-cinq mille francs en or, il le
+jeta sur le lit de cet homme et ajouta: &laquo;Voici qui vous indemnisera de
+la perte de vos deux esclaves. &Agrave; votre violence qui tue j'oppose une
+violence qui sauve, Dieu jugera!...&raquo; Et nous disparaissons, laissant M.
+Willis stup&eacute;fait, immobile, se croyant sous l'impression d'un songe.
+Quelques minutes apr&egrave;s, nous avions rejoint le brick et mis &agrave; la voile.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, mon cher Murph, que Son Altesse indemnisait bien
+largement ce mis&eacute;rable de la perte de ses esclaves; car &agrave; la rigueur,
+David ne lui appartenait plus.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avions &agrave; peu pr&egrave;s calcul&eacute; la d&eacute;pense faite pour les &eacute;tudes de ce
+dernier pendant huit ans, puis au moins tripl&eacute; sa valeur et celle de
+Cecily comme simples esclaves. Notre conduite blessait le droit des
+gens, je le sais; mais si vous aviez vu dans quel horrible &eacute;tat se
+trouvaient ces malheureux presque agonisants, si vous aviez entendu ce
+d&eacute;fi sacril&egrave;ge jet&eacute; &agrave; la face de Dieu par cet homme ivre de vin et de
+f&eacute;rocit&eacute;, vous comprendriez que monseigneur ait voulu, comme il le dit
+dans cette occasion, &laquo;jouer un peu le r&ocirc;le de la Providence&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est tout aussi attaquable et aussi justiciable que la punition du
+Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, mon digne squire. Et cette aventure n'eut d'ailleurs pas
+de suite?</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'en pouvait avoir aucune. Le brick &eacute;tait sous pavillon danois,
+l'incognito de Son Altesse s&eacute;v&egrave;rement gard&eacute;; nous passions pour de
+riches Anglais. &Agrave; qui M. Willis, s'il e&ucirc;t os&eacute; se plaindre, e&ucirc;t-il
+adress&eacute; ses r&eacute;clamations? En fait, il nous avait dit lui-m&ecirc;me, et le
+m&eacute;decin de monseigneur le constata dans un proc&egrave;s-verbal, que les deux
+esclaves n'auraient pas v&eacute;cu huit jours de plus dans cet affreux cachot.
+Il fallut les plus grands soins pour arracher Cecily &agrave; une mort presque
+certaine. Enfin ils revinrent &agrave; la vie. Depuis ce temps, David est rest&eacute;
+attach&eacute; &agrave; monseigneur comme m&eacute;decin, et il a pour lui le d&eacute;vouement le
+plus profond.</p>
+
+<p>&mdash;David &eacute;pousa sans doute Cecily, en arrivant en Europe?</p>
+
+<p>&mdash;Ce mariage, qui paraissait devoir &ecirc;tre si heureux, se fit dans le
+temple du palais de monseigneur; mais, par un revirement extraordinaire,
+une fois en jouissance d'une position inesp&eacute;r&eacute;e, oubliant tout ce que
+David avait souffert pour elle et ce qu'elle-m&ecirc;me avait souffert pour
+lui, rougissant, dans ce monde nouveau, d'&ecirc;tre mari&eacute;e &agrave; un n&egrave;gre,
+Cecily, s&eacute;duite par un homme d'ailleurs horriblement d&eacute;prav&eacute;, commit une
+premi&egrave;re faute. On e&ucirc;t dit que la perversit&eacute; naturelle de cette
+malheureuse, jusqu'alors endormie, n'attendait que ce dangereux ferment
+pour se d&eacute;velopper avec une effroyable &eacute;nergie. Vous savez le reste, le
+scandale de ses aventures. Apr&egrave;s deux ann&eacute;es de mariage, David, qui
+avait autant de confiance que d'amour, apprit toutes ces infamies: un
+coup de foudre l'arracha de sa profonde et aveugle s&eacute;curit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il voulut, dit-on, tuer sa femme?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais, gr&acirc;ce aux instances de monseigneur, il consentit &agrave; ce
+qu'elle f&ucirc;t renferm&eacute;e pour sa vie dans une forteresse. Et c'est cette
+prison que monseigneur vient d'ouvrir... &agrave; votre grand &eacute;tonnement et au
+mien, je ne vous le cache pas, mon cher baron.</p>
+
+<p>&mdash;Franchement, la r&eacute;solution de monseigneur m'&eacute;tonne d'autant plus que
+le gouverneur de la forteresse a maintes fois pr&eacute;venu Son Altesse que
+cette femme &eacute;tait indomptable; rien n'avait pu rompre ce caract&egrave;re
+audacieux et endurci dans le vice, et, malgr&eacute; cela, monseigneur persiste
+&agrave; la mander ici. Dans quel but? Pour quel motif?</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, mon cher baron, ce que j'ignore comme vous. Mais il se fait
+tard. Son Altesse d&eacute;sire que votre courrier parte le plus t&ocirc;t possible
+pour Gerolstein.</p>
+
+<p>&mdash;Avant deux heures il sera en route. Ainsi, mon cher Murph... &agrave; ce
+soir!</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous donc oubli&eacute; qu'il y a grand bal &agrave; l'ambassade de ***, et que
+Son Altesse doit y aller?</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste; depuis l'absence du colonel Warner et du comte d'Harneim,
+j'oublie toujours que je remplis les fonctions de chambellan et d'aide
+de camp.</p>
+
+<p>&mdash;Mais &agrave; propos du comte et du colonel, quand nous reviennent-ils? Leurs
+missions sont-elles bient&ocirc;t achev&eacute;es?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, vous le savez, les tient &eacute;loign&eacute;s le plus longtemps
+possible, pour avoir plus de solitude et de libert&eacute;. Quant &agrave; la mission
+que Son Altesse leur a donn&eacute;e pour s'en d&eacute;barrasser honn&ecirc;tement, en les
+envoyant, l'un &agrave; Avignon, l'autre &agrave; Strasbourg, je vous la confierai un
+jour que nous serons tous deux d'humeur sombre; car je d&eacute;fierais le plus
+noir hypocondriaque de ne pas &eacute;clater de rire, non-seulement &agrave; cette
+confidence, mais &agrave; certains passages des d&eacute;p&ecirc;ches de ces dignes
+gentilshommes, qui prennent leurs pr&eacute;tendues missions avec un incroyable
+s&eacute;rieux.</p>
+
+<p>&mdash;Franchement, je n'ai jamais bien compris pourquoi Son Altesse avait
+plac&eacute; le colonel et le comte dans son service particulier.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! le colonel Warner n'est-il pas le type admirable du
+militaire? Y a-t-il, dans toute la Conf&eacute;d&eacute;ration germanique, une plus
+belle taille, de plus belles moustaches, une tournure plus martiale? Et
+lorsqu'il est sangl&eacute;, capara&ccedil;onn&eacute;, brid&eacute;, empanach&eacute;, peut-on voir un
+plus triomphant, un plus glorieux, un plus fier, un plus bel... animal?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai; mais cette beaut&eacute;-l&agrave; l'emp&ecirc;che justement d'avoir l'air
+excessivement spirituel.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Monseigneur dit que, gr&acirc;ce au colonel, il s'est habitu&eacute; &agrave;
+trouver tol&eacute;rables les gens les plus pesants du monde. Avant certaines
+audiences mortelles, il s'enferme une petite demi-heure avec le colonel,
+et il sort de l&agrave; tout cr&acirc;ne, tout gaillard, et pr&ecirc;t &agrave; d&eacute;fier l'ennui en
+personne.</p>
+
+<p>&mdash;De m&ecirc;me que le soldat romain, avant une marche forc&eacute;e, se chaussait de
+sandales de plomb, afin de trouver toute fatigue l&eacute;g&egrave;re en les quittant.
+J'appr&eacute;cie maintenant l'utilit&eacute; du colonel. Mais le comte d'Harneim?</p>
+
+<p>&mdash;Est aussi d'une grande utilit&eacute; pour monseigneur: en entendant sans
+cesse bruire &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s ce vieux hochet creux, brillant et sonore, en
+voyant cette bulle de savon si gonfl&eacute;e... de n&eacute;ant, si magnifiquement
+diapr&eacute;e, qui repr&eacute;sente le c&ocirc;t&eacute; th&eacute;&acirc;tral et pu&eacute;ril du pouvoir souverain,
+monseigneur sent plus vivement encore la vanit&eacute; de ces pompes st&eacute;riles,
+et, par contraste, il a souvent d&ucirc; &agrave; la contemplation de l'inutile et
+miroitant chambellan les id&eacute;es les plus s&eacute;rieuses et les plus f&eacute;condes.</p>
+
+<p>&mdash;Du reste, il faut &ecirc;tre juste, mon cher Murph, dans quelle cour
+trouverait-on, je vous prie, un plus parfait mod&egrave;le du chambellan? Qui
+conna&icirc;t mieux que cet excellent d'Harneim les innombrables r&egrave;gles et
+traditions de l'&eacute;tiquette? Qui sait porter plus gravement une croix
+d'&eacute;mail au cou et plus majestueusement une clef d'or au dos?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos, baron, monseigneur pr&eacute;tend que le dos d'un chambellan a une
+physionomie toute particuli&egrave;re: c'est, dit-il, une expression &agrave; la fois
+contrainte et r&eacute;volt&eacute;e, qui fait peine &agrave; voir; car, &ocirc; douleur! c'est au
+dos du chambellan que brille le signe symbolique de sa charge; et, selon
+monseigneur, ce digne d'Harneim semble toujours tent&eacute; de se pr&eacute;senter &agrave;
+reculons, pour que l'on juge tout de suite de son importance.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est que le sujet incessant des m&eacute;ditations du comte est la
+question de savoir par quelle fatale imagination on a plac&eacute; la clef de
+chambellan derri&egrave;re le dos; car, ainsi qu'il le dit tr&egrave;s-sens&eacute;ment, avec
+une sorte de douleur courrouc&eacute;e: &laquo;Que diable! On n'ouvre pas une porte
+avec le dos, pourtant!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Baron! le courrier, le courrier! dit Murph en montrant la pendule au
+baron.</p>
+
+<p>&mdash;Maudit homme, qui me fait causer! C'est votre faute. Pr&eacute;sentez mes
+respects &agrave; Son Altesse, dit M. de Gra&uuml;n, en courant prendre son chapeau;
+et &agrave; ce soir, mon cher Murph.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; ce soir, mon cher baron; un peu tard, car je suis s&ucirc;r que
+monseigneur voudra visiter aujourd'hui m&ecirc;me la myst&eacute;rieuse maison de la
+rue du Temple.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIIIa" id="VIIIa"></a><a href="#tablea">VIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Une maison de la rue du Temple.</a></h3>
+
+
+<p>Afin d'utiliser les renseignements que le baron de Gra&uuml;n avait
+recueillis sur la Goualeuse et sur Germain, fils du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole,
+Rodolphe devait se rendre rue du Temple, et chez le notaire Jacques
+Ferrand:</p>
+
+<p>Chez celui-ci, pour t&acirc;cher d'obtenir de M<sup>me</sup> S&eacute;raphin quelques indices
+sur la famille de Fleur-de-Marie.</p>
+
+<p>&Agrave; la maison de la rue du Temple, r&eacute;cemment habit&eacute;e par Germain, afin de
+tenter de d&eacute;couvrir la retraite de ce jeune homme par l'interm&eacute;diaire de
+M<sup>lle</sup> Rigolette; t&acirc;che assez difficile, cette grisette sachant peut-&ecirc;tre
+que le fils du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole avait le plus grand int&eacute;r&ecirc;t &agrave; laisser
+compl&egrave;tement ignorer sa nouvelle demeure.</p>
+
+<p>En louant dans la maison de la rue du Temple la chambre nagu&egrave;re occup&eacute;e
+par Germain, Rodolphe facilitait ainsi ses recherches et se mettait &agrave;
+m&ecirc;me d'observer de pr&egrave;s les diff&eacute;rentes classes de gens qui occupaient
+cette demeure.</p>
+
+<p>Le jour m&ecirc;me de l'entretien du baron de Gra&uuml;n et de Murph, Rodolphe se
+rendit, vers les trois heures, &agrave; la rue du Temple, par une triste
+journ&eacute;e d'hiver.</p>
+
+<p>Situ&eacute;e au centre d'un quartier marchand et populeux, cette maison
+n'offrait rien de particulier dans son aspect; elle se composait d'un
+rez-de-chauss&eacute;e occup&eacute; par un rogomiste, et de quatre &eacute;tages surmont&eacute;s
+de mansardes.</p>
+
+<p>Une all&eacute;e sombre, &eacute;troite, conduisait &agrave; une petite cour ou plut&ocirc;t &agrave; une
+esp&egrave;ce de puits carr&eacute; de cinq ou six pieds de large, compl&egrave;tement priv&eacute;
+d'air, de lumi&egrave;re, r&eacute;ceptacle infect de toutes les immondices de la
+maison, qui y pleuvaient des &eacute;tages sup&eacute;rieurs, car des lucarnes sans
+vitres s'ouvraient au-dessus du plomb de chaque palier.</p>
+
+<p>Au pied d'un escalier humide et noir, une lueur rouge&acirc;tre annon&ccedil;ait la
+loge du portier; loge enfum&eacute;e par la combustion d'une lampe, n&eacute;cessaire
+m&ecirc;me en plein midi pour &eacute;clairer cet antre obscur o&ugrave; nous suivrons
+Rodolphe, &agrave; peu pr&egrave;s v&ecirc;tu en commis marchand non endimanch&eacute;.</p>
+
+<p>Il portait un paletot de couleur douteuse, un chapeau quelque peu
+d&eacute;form&eacute;, une cravate rouge, un parapluie et d'immenses socques
+articul&eacute;s. Pour compl&eacute;ter l'illusion de son r&ocirc;le, Rodolphe tenait sous
+le bras un grand rouleau d'&eacute;toffes soigneusement envelopp&eacute;.</p>
+
+<p>Il rentra chez le portier pour lui demander &agrave; visiter la chambre alors
+vacante.</p>
+
+<p>Un quinquet, plac&eacute; derri&egrave;re un globe de verre rempli d'eau qui lui sert
+de r&eacute;flecteur, &eacute;claire la loge. Au fond, on aper&ccedil;oit un lit recouvert
+d'une courtepointe arlequin, form&eacute;e d'une multitude de morceaux
+d'&eacute;toffes de toute esp&egrave;ce et de toute couleur; &agrave; gauche, une commode de
+noyer, dont le marbre supporte pour ornement:</p>
+
+<p>Un petit saint Jean de cire, avec son mouton blanc et sa perruque
+blonde, le tout plac&eacute; sous une cage de verre &eacute;toil&eacute;e, dont les f&ecirc;lures
+sont ing&eacute;nieusement consolid&eacute;es par des bandes de papier bleu;</p>
+
+<p>Deux flambeaux de vieux plaqu&eacute; rougi par le temps, et portant, au lieu
+de bougies, des oranges paillet&eacute;es, sans doute r&eacute;cemment offertes &agrave; la
+porti&egrave;re comme cadeau du jour de l'an;</p>
+
+<p>Deux bo&icirc;tes, l'une en paille de couleurs vari&eacute;es, l'autre recouverte de
+petits coquillages; ces deux objets d'art sentent leur maison de
+d&eacute;tention ou leur bagne d'une lieue<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a>. (Esp&eacute;rons, pour la moralit&eacute; du
+portier de la rue du Temple, que ce pr&eacute;sent n'est pas un hommage de
+l'auteur.)</p>
+
+<p>Enfin, entre les deux bo&icirc;tes, et sous un globe de pendule, on admire une
+petite paire de bottes &agrave; c&oelig;ur, en maroquin rouge, v&eacute;ritables bottes de
+poup&eacute;e, mais soigneusement et savamment travaill&eacute;es, ouvr&eacute;es et piqu&eacute;es.</p>
+
+<p>Ce chef-d'&oelig;uvre, comme disaient les anciens artisans, joint &agrave; une
+abominable odeur de cire rance et &agrave; de fantastiques arabesques dessin&eacute;es
+le long des murs avec une innombrable quantit&eacute; de vieilles chaussures,
+annonce suffisamment que le portier de cette maison a travaill&eacute; dans le
+neuf avant de descendre jusqu'&agrave; la restauration des vieilles
+chaussures.</p>
+
+<p>Lorsque Rodolphe s'aventura dans ce bouge, M. Pipelet, le portier,
+momentan&eacute;ment absent, &eacute;tait repr&eacute;sent&eacute; par M<sup>me</sup> Pipelet. Celle-ci, plac&eacute;e
+pr&egrave;s d'un po&ecirc;le de fonte situ&eacute; au milieu de la loge, semblait &eacute;couter
+gravement <i>chanter</i> sa marmite (c'est l'expression consacr&eacute;e).</p>
+
+<p>L'Hogarth fran&ccedil;ais, Henri Monnier, a si admirablement st&eacute;r&eacute;otyp&eacute; la
+porti&egrave;re que nous nous contenterons de prier le lecteur, s'il veut se
+figurer M<sup>me</sup> Pipelet, d'&eacute;voquer dans son souvenir la plus laide, la plus
+rid&eacute;e, la plus bourgeonn&eacute;e, la plus sordide, la plus d&eacute;penaill&eacute;e, la
+plus hargneuse, la plus venimeuse des porti&egrave;res immortalis&eacute;es par cet
+&eacute;minent artiste.</p>
+
+<p>Le seul trait que nous nous permettrons d'ajouter &agrave; cet id&eacute;al, qui ne
+peut manquer d'&ecirc;tre une merveilleuse r&eacute;alit&eacute;, sera une bizarre coiffure
+compos&eacute;e d'une perruque &agrave; la Titus; perruque originairement blonde, mais
+nuanc&eacute;e par le temps d'une foule de tons roux et jaun&acirc;tres, bruns et
+fauves, qui &eacute;maillaient pour ainsi dire une confusion inextricable de
+m&egrave;ches dures, roides, h&eacute;riss&eacute;es, emm&ecirc;l&eacute;es. M<sup>me</sup> Pipelet n'abandonnait
+jamais cet unique et &eacute;ternel ornement de son cr&acirc;ne sexag&eacute;naire.</p>
+
+<p>&Agrave; la vue de Rodolphe, la porti&egrave;re pronon&ccedil;a d'un ton rogue ces mots
+sacramentels:</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; allez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, il y a, je crois, une chambre et un cabinet &agrave; louer dans cette
+maison? demanda Rodolphe en appuyant sur le mot madame, ce qui ne flatta
+pas m&eacute;diocrement M<sup>me</sup> Pipelet. Elle r&eacute;pondit moins aigrement:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une chambre &agrave; louer au quatri&egrave;me, mais on ne peut pas la
+voir... Alfred est sorti...</p>
+
+<p>&mdash;Votre fils, sans doute, madame? Rentrera-t-il bient&ocirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, ce n'est pas mon fils, c'est mon mari!... Pourquoi donc
+Pipelet ne s'appellerait-il pas Alfred?</p>
+
+<p>&mdash;Il en a parfaitement le droit, madame; mais, si vous le permettez,
+j'attendrai un moment son retour. Je tiendrais &agrave; louer cette chambre, le
+quartier et la rue me conviennent; la maison me pla&icirc;t, car elle me
+semble admirablement bien tenue. Pourtant, avant de visiter le logement
+que je d&eacute;sire occuper, je voudrais savoir si vous pouvez, madame, vous
+charger de mon m&eacute;nage? J'ai l'habitude de ne jamais employer que les
+concierges, toutefois quand ils y consentent.</p>
+
+<p>Cette proposition, exprim&eacute;e en termes si flatteurs: concierge!... gagna
+compl&egrave;tement M<sup>me</sup> Pipelet; elle r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais certainement, monsieur... Je ferai votre m&eacute;nage... Je m'en
+honore, et pour six francs par mois vous serez servi comme un prince.</p>
+
+<p>&mdash;Va pour les six francs. Madame... votre nom?</p>
+
+<p>&mdash;Pomone-Fortun&eacute;e-Anastasie Pipelet.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Madame Pipelet, je consens aux six francs par mois pour vos
+gages. Et si la chambre me convient... quel est son prix?</p>
+
+<p>&mdash;Avec le cabinet, cent cinquante francs, monsieur; pas un liard &agrave;
+rabattre... Le principal locataire est un chien... un chien qui tondrait
+sur un &oelig;uf.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous le nommez?</p>
+
+<p>&mdash;M. Bras-Rouge.</p>
+
+<p>Ce nom et les souvenirs qu'il &eacute;veillait firent tressaillir Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites, madame Pipelet, que le principal locataire se nomme?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien... M. Bras-Rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Et il demeure?</p>
+
+<p>&mdash;Rue aux F&egrave;ves; n&deg; 13; il tient aussi un estaminet dans les foss&eacute;s des
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus &agrave; en douter, c'&eacute;tait le m&ecirc;me homme... Cette rencontre
+semblait &eacute;trange &agrave; Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Si M. Bras-Rouge est le principal locataire, dit-il, quel est le
+propri&eacute;taire de la maison?</p>
+
+<p>&mdash;M. Bourdon; mais je n'ai jamais eu affaire qu'&agrave; M. Bras-Rouge.</p>
+
+<p>Voulant mettre la porti&egrave;re en confiance, Rodolphe reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, ma ch&egrave;re madame Pipelet, je suis un peu fatigu&eacute;; le froid m'a
+gel&eacute;... rendez-moi le service d'aller chez le rogomiste qui demeure dans
+la maison, vous me rapporterez un flacon de cassis et deux verres... ou
+plut&ocirc;t trois verres, puisque votre mari va rentrer.</p>
+
+<p>Et il donna cent sous &agrave; cette femme.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! monsieur, vous voulez donc que du premier mot on vous adore?
+s'&eacute;cria la porti&egrave;re dont le nez bourgeonn&eacute; sembla s'illuminer de tous
+les feux d'une bachique convoitise.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame Pipelet, je veux &ecirc;tre ador&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a me chausse, &ccedil;a me chausse; mais je n'apporterai que deux verres,
+moi et Alfred nous buvons toujours dans le m&ecirc;me. Pauvre ch&eacute;ri, il est si
+friand pour ce qui est des femmes!!!</p>
+
+<p>&mdash;Allez, madame Pipelet, nous attendrons Alfred.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;, si quelqu'un vient... vous garderez la loge?</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille. La vieille sortit.</p>
+
+<p>Rest&eacute; seul, Rodolphe r&eacute;fl&eacute;chit &agrave; cette bizarre circonstance qui le
+rapprochait de Bras-Rouge; il s'&eacute;tonna seulement de ce que Fran&ccedil;ois
+Germain e&ucirc;t pu rester pendant trois mois dans cette maison avant d'&ecirc;tre
+d&eacute;couvert par les complices du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole qui &eacute;taient en rapport
+avec Bras-Rouge.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, un facteur frappa aux carreaux de la loge, y passa le bras,
+tendit deux lettres en disant:&mdash;Trois sous!</p>
+
+<p>&mdash;Six sous, puisqu'il y a deux lettres, dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Une d'affranchie, r&eacute;pondit le facteur.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir pay&eacute;, Rodolphe regarda d'abord machinalement les deux
+lettres qu'on venait de lui remettre; mais bient&ocirc;t elles lui sembl&egrave;rent
+dignes d'un curieux examen.</p>
+
+<p>L'une, adress&eacute;e &agrave; M<sup>me</sup> Pipelet, exhalait &agrave; travers son enveloppe de
+papier satin&eacute; une forte odeur de sachet de peau d'Espagne. Sur son
+cachet de cire rouge, on voyait ces deux lettres: C. R., surmont&eacute;es d'un
+casque et appuy&eacute;es sur un support &eacute;toil&eacute; de la croix de la L&eacute;gion
+d'honneur; l'adresse &eacute;tait trac&eacute;e d'une main ferme. La pr&eacute;tention
+h&eacute;raldique de ce casque et de cette croix fit sourire Rodolphe et le
+confirma dans l'id&eacute;e que cette lettre n'&eacute;tait pas &eacute;crite par une femme.</p>
+
+<p>Mais quel &eacute;tait le correspondant musqu&eacute;, blasonn&eacute;... de M<sup>me</sup> Pipelet?</p>
+
+<p>L'autre lettre, d'un papier gris commun, ferm&eacute;e avec un pain &agrave; cacheter
+picot&eacute; de coups d'&eacute;pingle, &eacute;tait pour M. C&eacute;sar Bradamanti, dentiste
+op&eacute;rateur.</p>
+
+<p>&Eacute;videmment contrefaite, l'&eacute;criture de cette suscription se composait de
+lettres toutes majuscules.</p>
+
+<p>Fut-ce pressentiment, fantaisie de son imagination ou r&eacute;alit&eacute;, cette
+lettre parut &agrave; Rodolphe d'une triste apparence. Il remarqua quelques
+lettres de l'adresse &agrave; demi effac&eacute;es dans un endroit o&ugrave; le papier
+fripait l&eacute;g&egrave;rement.</p>
+
+<p>Une larme &eacute;tait tomb&eacute;e l&agrave;.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Pipelet rentra, portant le flacon de cassis et deux verres.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai lambin&eacute;, n'est-ce pas, monsieur? Mais une fois qu'on est dans la
+boutique du p&egrave;re Joseph, il n'y a pas moyen d'en sortir. Ah! le vieux
+poss&eacute;d&eacute;!... Croiriez-vous qu'avec une femme d'&acirc;ge comme moi, il conte
+encore la gaudriole?</p>
+
+<p>&mdash;Diable!... si Alfred savait cela?</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'en parlez pas, le sang me tourne rien que d'y songer. Alfred est
+jaloux comme un B&eacute;douin; et pourtant, de la part du p&egrave;re Joseph, c'est
+l'histoire de rire, en tout bien, tout honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Voici deux lettres que le facteur a apport&eacute;es, dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu... faites excuse, monsieur... Et vous avez pay&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes bien bon. Alors je vas vous retenir &ccedil;a sur la monnaie que je
+vous rapporte... Combien est-ce?</p>
+
+<p>&mdash;Trois sous, r&eacute;pondit Rodolphe en souriant du singulier mode de
+remboursement adopt&eacute; par M<sup>me</sup> Pipelet.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Trois sous?... C'est six sous, il y a deux lettres.</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrais abuser de votre confiance en vous faisant retenir sur ma
+monnaie six sous au lieu de trois; mais j'en suis incapable, madame
+Pipelet... Une des deux lettres, qui vous est adress&eacute;e, est affranchie.
+Et, sans &ecirc;tre indiscret, je vous ferai observer que vous avez l&agrave; un
+correspondant dont les billets doux sentent furieusement bon.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons donc, dit la porti&egrave;re en prenant la lettre satin&eacute;e. C'est, ma
+foi, vrai... &ccedil;a a l'air d'un billet doux! Dites donc, monsieur, un
+billet doux! Ah! bien! par exemple... Quel est donc le polisson qui
+oserait?...</p>
+
+<p>&mdash;Et si Alfred s'&eacute;tait trouv&eacute; l&agrave;, madame Pipelet?</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites pas &ccedil;a, ou je m'&eacute;vanouis dans vos bras!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le dis plus, madame Pipelet!</p>
+
+<p>&mdash;Mais que je suis b&ecirc;te!... M'y voil&agrave;, dit la porti&egrave;re en haussant les
+&eacute;paules, je sais... je sais... c'est du commandant... Ah! quelle
+souleur<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a> j'ai eue! Mais &ccedil;a n'emp&ecirc;che pas de compter: voyons, c'est
+trois sous pour l'autre lettre, n'est-ce pas? Ainsi nous disions, quinze
+sous de cassis et trois sous de port de lettre que je retiens, &ccedil;a fait
+dix-huit; dix-huit et deux que voil&agrave; font vingt, et quatre francs font
+cent sous; les bons comptes font les bons amis.</p>
+
+<p>&mdash;Et voil&agrave; vingt sous pour vous, madame Pipelet; vous avez une si
+miraculeuse mani&egrave;re de rembourser les avances qu'on a faites pour vous,
+que je tiens &agrave; l'encourager.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt sous! Vous me donnez vingt sous!... Et pourquoi donc &ccedil;a? s'&eacute;cria
+M<sup>me</sup> Pipelet d'un air &agrave; la fois alarm&eacute; et &eacute;tonn&eacute; de cette g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;
+fabuleuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera un &agrave;-compte sur le denier &agrave; Dieu, si je prends la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Comme &ccedil;a, j'accepte; mais j'en pr&eacute;viendrai Alfred.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement; mais voici l'autre lettre: elle est adress&eacute;e &agrave; M. C&eacute;sar
+Bradamanti.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui... Le dentiste du troisi&egrave;me... Je vas la mettre dans la
+<i>botte</i> aux lettres.</p>
+
+<p>Rodolphe crut avoir mal entendu, mais il vit M<sup>me</sup> Pipelet jeter gravement
+la lettre dans une vieille botte &agrave; revers accroch&eacute;e au mur. Rodolphe la
+regardait avec surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? lui dit-il, vous mettez cette lettre...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, je la mets dans la <i>botte</i> aux lettres... Comme &ccedil;a,
+rien ne s'&eacute;gare; quand les locataires rentrent, Alfred ou moi nous
+secouons la botte, on fait le triage, et chacun a son poulet.</p>
+
+<p>&mdash;Votre maison est si parfaitement ordonn&eacute;e, que cela me donne de plus
+en plus l'envie d'y demeurer; cette botte aux lettres surtout me ravit.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, c'est bien simple, reprit modestement M<sup>me</sup> Pipelet: Alfred
+avait cette vieille botte d&eacute;pareill&eacute;e; autant l'utiliser au service des
+locataires.</p>
+
+<p>Ce disant, la porti&egrave;re avait d&eacute;cachet&eacute; la lettre qui lui &eacute;tait adress&eacute;e,
+elle la tournait en tout sens; apr&egrave;s quelques moments d'embarras, elle
+dit &agrave; Rodolphe:</p>
+
+<p>&mdash;C'est toujours Alfred qui est charg&eacute; de lire, parce que je ne le sais
+pas. Est-ce que vous voudriez bien, monsieur... &ecirc;tre pour moi comme est
+Alfred?</p>
+
+<p>&mdash;Pour lire cette lettre, volontiers, dit Rodolphe, tr&egrave;s-curieux de
+conna&icirc;tre le correspondant de M<sup>me</sup> Pipelet.</p>
+
+<p>Il lut ce qui suit sur un papier satin&eacute;, dans l'angle duquel on
+retrouvait le casque, les lettres C. R., le support h&eacute;raldique et la
+croix d'honneur.</p>
+
+<p>&laquo;Demain vendredi, &agrave; onze heures, on fera grand feu dans les deux pi&egrave;ces,
+et on nettoiera bien les glaces et on &ocirc;tera les housses partout, en
+prenant bien garde d'&eacute;cailler la dorure des meubles en &eacute;poussetant.</p>
+
+<p>&laquo;Si par hasard je n'&eacute;tais pas arriv&eacute; lorsqu'une dame viendra en fiacre,
+sur les une heure, me demander sous le nom de M. Charles, on la fera
+monter &agrave; l'appartement, dont on descendra la clef, qu'on me remettra
+lorsque j'arriverai moi-m&ecirc;me.&raquo;</p>
+
+<p>Malgr&eacute; la r&eacute;daction peu acad&eacute;mique de ce billet, Rodolphe comprit
+parfaitement ce dont il s'agissait et dit &agrave; la porti&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Qui habite donc le premier &eacute;tage?</p>
+
+<p>La vieille approcha son doigt jaune et rid&eacute; de sa l&egrave;vre pendante et
+r&eacute;pondit avec un malicieux ricanement.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Motus</i>... c'est des intrigues de femme.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande cela, ma ch&egrave;re madame Pipelet... parce qu'avant de
+loger dans une maison... on d&eacute;sire savoir...</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout simple... dis-moi qui tu plantes... je te dirai qui tu
+plais, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;J'allais vous le dire.</p>
+
+<p>&mdash;Du reste, je peux bien vous communiquer ce que je sais l&agrave;-dessus, &ccedil;a
+ne sera pas long... Il y a environ six semaines, un tapissier est venu
+ici, a examin&eacute; le premier, qui &eacute;tait &agrave; louer, a demand&eacute; le prix, et le
+lendemain il est revenu avec un beau jeune homme blond, petites
+moustaches, croix d'honneur, beau linge. Le tapissier l'appelait...
+commandant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc un militaire?</p>
+
+<p>&mdash;Militaire! reprit M<sup>me</sup> Pipelet en haussant les &eacute;paules, allons donc!
+c'est comme si Alfred s'intitulait concierge.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Il est tout bonnement de la garde nationale, dans l'&eacute;tat-major; le
+tapissier l'appelait commandant pour le flatter... de m&ecirc;me que &ccedil;a flatte
+Alfred quand on l'appelle concierge. Enfin, quand le commandant (nous ne
+le connaissons que sous ce nom-l&agrave;) a eu tout vu, il a dit au tapissier:
+&laquo;C'est bon, &ccedil;a me convient, arrangez &ccedil;a, voyez le propri&eacute;taire.&mdash;Oui,
+commandant, qu'a dit l'autre...&raquo;&mdash;Et le lendemain le tapissier a sign&eacute;
+le bail en son nom, &agrave; lui, tapissier, avec M. Bras-Rouge, lui a pay&eacute; six
+mois d'avance, parce qu'il para&icirc;t que le jeune homme ne veut pas &ecirc;tre
+connu. Tout de suite apr&egrave;s, les ouvriers sont venus tout d&eacute;molir au
+premier; ils ont apport&eacute; des essophas, des rideaux en soie, des glaces
+dor&eacute;es, des meubles superbes; aussi c'est beau comme dans un caf&eacute; des
+boulevards! Sans compter des tapis partout, et si &eacute;pais et si doux qu'on
+dirait qu'on marche sur des b&ecirc;tes... Quand &ccedil;'a &eacute;t&eacute; fini, le commandant
+est revenu pour voir tout &ccedil;a; il a dit &agrave; Alfred: &laquo;Pouvez-vous vous
+charger d'entretenir cet appartement, o&ugrave; je ne viendrai pas souvent, d'y
+faire du feu de temps en temps, et de tout pr&eacute;parer pour me recevoir
+quand je vous l'&eacute;crirai par la petite poste?&mdash;Oui, commandant, lui dit
+ce flatteur d'Alfred.&mdash;Et combien me prendrez-vous pour &ccedil;a?&mdash;Vingt
+francs par moi, commandant.&mdash;Vingt francs! Allons donc! vous plaisantez,
+portier.&raquo;&mdash;Et voil&agrave; ce beau fils &agrave; marchander comme un ladre, &agrave; carotter
+le pauvre monde. Voyez donc, pour une ou deux malheureuses pi&egrave;ces de
+cent sous, quand il a fait des d&eacute;penses abominables pour un appartement
+qu'il n'habite pas! Enfin, &agrave; force de batailler, nous avons obtenu douze
+francs. Douze francs! Dites donc, si &ccedil;a ne fait pas suer!... Commandant
+de deux liards, va! Quelle diff&eacute;rence avec vous, monsieur! ajouta la
+porti&egrave;re en s'adressant &agrave; Rodolphe d'un air agr&eacute;able, vous ne vous
+faites pas appeler commandant, vous n'avez l'air de rien du tout, et
+vous &ecirc;tes convenu avec moi de six francs du premier mot.</p>
+
+<p>&mdash;Et depuis, ce jeune homme est-il revenu?</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez voir, c'est &ccedil;a qui est le plus dr&ocirc;le; il para&icirc;t qu'on le
+fait joliment droguer, le commandant. Il a d&eacute;j&agrave; &eacute;crit trois fois, comme
+aujourd'hui, d'allumer le feu, d'arranger tout, qu'il viendrait une
+dame. Ah! bien oui! Va-t'en voir s'ils viennent!</p>
+
+<p>&mdash;Personne n'a paru?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez donc. La premi&egrave;re des trois fois, le commandant est arriv&eacute;
+tout flambant, chantonnant entre ses dents et faisant le gros dos; il a
+attendu deux bonnes heures... personne; quand il a repass&eacute; devant la
+loge, nous le guettions, nous deux Pipelet, pour voir sa mine et le
+vexer en lui parlant. &laquo;Commandant, il n'est pas venu du tout, du tout de
+petite dame vous demander, que je lui dis.&mdash;C'est bon, c'est bon!&raquo; qu'il
+me r&eacute;pond, l'air tout honteux et tout furieux, et il part dare-dare, en
+se rongeant les ongles de col&egrave;re. La seconde fois, avant qu'il n'arrive,
+un commissionnaire apporte une petite lettre adress&eacute;e &agrave; M. Charles; je
+me doute bien que c'est encore flamb&eacute; pour cette fois-l&agrave;; nous en
+faisions des gorges chaudes avec Pipelet, quand le commandant arrive:
+&laquo;Commandant, que je dis en mettant le revers de ma main gauche &agrave; ma
+perruque, comme une vraie troupi&egrave;re, voil&agrave; une lettre; il para&icirc;t qu'il y
+a encore une contremarche aujourd'hui!&raquo; Il me regarde, fier comme
+Artaban, ouvre la lettre, la lit, devient rouge comme une &eacute;crevisse;
+puis il nous dit, en faisant semblant de ne pas &ecirc;tre contrari&eacute;: &laquo;Je
+savais bien qu'on ne viendrait pas; je suis venu pour vous recommander
+de tout bien surveiller.&raquo; C'&eacute;tait pas vrai; c'&eacute;tait pour nous cacher
+qu'on le faisait aller qu'il nous disait cela; et l&agrave;-dessus il s'en va
+en tortillant et en chantant du bout des dents; mais il &eacute;tait joliment
+vex&eacute;, allez... C'est bien fait, c'est bien fait, commandant de deux
+liards! &Ccedil;a t'apprendra &agrave; ne donner que douze francs par mois pour ton
+m&eacute;nage.</p>
+
+<p>&mdash;Et la troisi&egrave;me fois?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la troisi&egrave;me fois j'ai bien cru que c'&eacute;tait pour de bon. Le
+commandant arrive sur son trente-six; les yeux lui sortaient de la t&ecirc;te,
+tant il paraissait content et s&ucirc;r de son affaire. Bien beau jeune homme
+tout de m&ecirc;me... et bien mis, et flairant comme une civette... Il ne
+posait pas &agrave; terre, tant il &eacute;tait gonfl&eacute;... Il prend la clef et nous
+dit, en montant chez lui, d'un air goguenard et rengorg&eacute;, comme pour se
+revenger des autres fois: &laquo;Vous pr&eacute;viendrez cette dame que la porte est
+tout contre...&raquo; Bon! nous deux Pipelet, nous &eacute;tions si curieux de voir
+la petite dame, quoique nous n'y comptions pas beaucoup, que nous
+sortons de notre loge pour nous mettre &agrave; l'aff&ucirc;t sur le pas de la porte
+de l'all&eacute;e. Cette fois-l&agrave;, un petit fiacre bleu, &agrave; stores baiss&eacute;s,
+s'arr&ecirc;te devant chez nous. &laquo;Bon! c'est elle, que je dis &agrave; Alfred...
+Retirons-nous un peu pour ne pas l'effaroucher.&raquo; Le cocher ouvre la
+porti&egrave;re. Alors nous voyons une petite dame avec un manchon sur les
+genoux et un voile noir qui lui cachait la figure, sans compter son
+mouchoir qu'elle tenait sur sa bouche, car elle avait l'air de pleurer;
+mais voil&agrave;-t-il pas qu'une fois le marchepied baiss&eacute;, au lieu de
+descendre, la dame dit quelques mots au cocher, qui, tout &eacute;tonn&eacute;,
+referme la porti&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Cette femme n'est pas descendue?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur; elle s'est rejet&eacute;e dans le fond de la voiture en
+mettant ses mains sur ses yeux. Moi je me pr&eacute;cipite, et, avant que le
+cocher ait remont&eacute; sur son si&egrave;ge, je lui dis: &laquo;Eh bien mon brave, vous
+vous en retournez donc?&mdash;Oui, qu'il me dit.&mdash;Et o&ugrave; &ccedil;a? que je lui
+demande.&mdash;D'o&ugrave; je viens.&mdash;Et d'o&ugrave; venez-vous?&mdash;De la rue
+Saint-Dominique, au coin de la rue Belle-Chasse.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, Rodolphe tressaillit.</p>
+
+<p>Le marquis d'Harville, un de ses meilleurs amis, qu'une vive m&eacute;lancolie
+accablait depuis quelques temps, ainsi que nous l'avons dit, demeurait
+rue Saint-Dominique, au coin de la rue Belle-Chasse.</p>
+
+<p>&Eacute;tait-ce la marquise d'Harville qui courait ainsi &agrave; sa perte? Son mari
+avait-il des soup&ccedil;ons sur son inconduite? son inconduite... seule cause
+peut-&ecirc;tre du chagrin dont il semblait d&eacute;vor&eacute;.</p>
+
+<p>Ces doutes se pressaient en foule &agrave; la pens&eacute;e de Rodolphe. Cependant il
+connaissait la soci&eacute;t&eacute; intime de la marquise, et il ne se rappelait pas
+y avoir jamais vu quelqu'un qui ressembl&acirc;t au commandant. La jeune femme
+dont il s'agissait pouvait, apr&egrave;s tout, avoir pris un fiacre en cet
+endroit sans demeurer dans cette rue, rien ne prouvait &agrave; Rodolphe que ce
+f&ucirc;t la marquise. N&eacute;anmoins il conserva de vagues et p&eacute;nibles soup&ccedil;ons.</p>
+
+<p>Son air inquiet et absorb&eacute; n'avait pas &eacute;chapp&eacute; &agrave; la porti&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, &agrave; quoi pensez-vous donc? lui dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je cherche pour quelle raison cette femme qui &eacute;tait venue jusqu'&agrave;
+cette porte... a chang&eacute; tout &agrave; coup d'avis...</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, monsieur, une id&eacute;e, une frayeur, une superstition.
+Nous autres, pauvres femmes, nous sommes si faibles, si poltronnes, dit
+l'horrible porti&egrave;re d'un air timide et effarouch&eacute;. Il me semble que si
+j'avais &eacute;t&eacute; comme &ccedil;a en catimini faire des traits &agrave; Alfred, j'aurais &eacute;t&eacute;
+oblig&eacute;e de reprendre mon &eacute;lan je ne sais pas combien de fois. Mais
+jamais, au grand jamais! Pauvre ch&eacute;ri! Il n'y a pas un habitant de la
+terre qui puisse se vanter...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous crois, madame Pipelet... Mais cette jeune femme...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas si elle &eacute;tait jeune; on ne voyait pas le bout de son
+nez. Toujours est-il qu'elle repart comme elle &eacute;tait venue, sans tambour
+ni trompette. On nous aurait donn&eacute; dix francs &agrave; nous deux Alfred, que
+nous n'aurions pas &eacute;t&eacute; plus contents.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;En songeant &agrave; la mine qu'allait faire le commandant, il devait y avoir
+de quoi crever de rire, bien s&ucirc;r. D'abord, au lieu d'aller lui dire tout
+de suite que la dame &eacute;tait repartie, nous le laissons droguer et
+marronner une bonne heure. Alors je monte: je n'avais que mes chaussons
+de lisi&egrave;re &agrave; mes pauvres pieds; j'arrive &agrave; la porte qui &eacute;tait tout
+contre. Je la pousse, elle crie; l'escalier est noir comme un four,
+l'entr&eacute;e de l'appartement aussi. Voil&agrave; qu'au moment o&ugrave; j'entre, le
+commandant me prend dans ses bras en me disant d'un ton c&acirc;lin: &laquo;Mon
+Dieu, mon ange, comme tu viens tard!...&raquo;</p>
+
+<p>Malgr&eacute; la gravit&eacute; des pens&eacute;es qui le dominaient, Rodolphe ne put
+s'emp&ecirc;cher de rire, surtout en voyant la grotesque perruque et
+l'abominable figure rid&eacute;e, bourgeonn&eacute;e, de l'h&eacute;ro&iuml;ne de ce quiproquo
+ridicule.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Pipelet reprit, avec une hilarit&eacute; grima&ccedil;ante qui la rendait plus
+hideuse encore:</p>
+
+<p>&mdash;Eh, eh, eh! en voil&agrave; une bonne! Mais vous allez voir. Moi je ne
+r&eacute;ponds rien, je retiens mon haleine, je m'abandonne au commandant; mais
+tout &agrave; coup le voil&agrave; qui s'&eacute;crie, en me repoussant, le grossier, d'un
+air aussi d&eacute;go&ucirc;t&eacute; que s'il avait touch&eacute; une araign&eacute;e: &laquo;Mais qui diable
+est donc l&agrave;?&mdash;C'est moi, commandant, M<sup>me</sup> Pipelet, la porti&egrave;re, c'est
+pour cela que vous devriez bien taire vos mains, ne pas me prendre la
+taille, ni m'appeler votre ange, ni me dire que je viens trop tard. Si
+Alfred avait &eacute;t&eacute; l&agrave; pourtant?&mdash;Que voulez-vous? me dit-il
+furieux.&mdash;Commandant, la petite dame vient de venir en fiacre.&mdash;Eh bien!
+faites-la donc monter; vous &ecirc;tes stupide; ne vous ai-je pas dit de la
+faire monter?&raquo;&mdash;Je le laisse aller, je le laisse aller. &laquo;Oui,
+commandant, c'est vrai, vous m'avez dit de la faire monter.&mdash;Eh
+bien?&mdash;C'est que la petite dame...&mdash;Mais parlez donc!&mdash;C'est que la
+petite dame est repartie.&mdash;Allons, vous aurez dit ou fait quelque
+b&ecirc;tise! s'&eacute;cria-t-il encore plus furieux.&mdash;Non, commandant, la petite
+dame n'a pas descendu du fiacre: quand le cocher a ouvert la porti&egrave;re,
+elle lui a dit de la remmener d'o&ugrave; elle &eacute;tait venue.&mdash;La voiture ne doit
+pas &ecirc;tre loin! s'&eacute;crie le commandant en se pr&eacute;cipitant vers la
+porte.&mdash;Ah bien! oui! il y a plus d'une heure qu'elle est partie, que je
+lui r&eacute;ponds.&mdash;Une heure! une heure! Et pourquoi avez-vous autant tard&eacute; &agrave;
+me pr&eacute;venir? s'&eacute;crie-t-il avec un redoublement de col&egrave;re.&mdash;Dame... parce
+que nous craignions que &ccedil;a vous contrarie trop de n'avoir pas encore
+fait vos frais cette fois-ci.&raquo;&mdash;Attrape! que je me dis, mirliflor, &ccedil;a
+t'apprendra &agrave; avoir eu mal au c&oelig;ur quand tu m'as touch&eacute;e. &laquo;Sortez
+d'ici, vous ne faites et ne dites que des sottises!&raquo; s'&eacute;crie-t-il avec
+rage, en d&eacute;faisant sa robe de chambre &agrave; la tartare et en jetant par
+terre son bonnet grec de velours brod&eacute; d'or... Beau bonnet tout de
+m&ecirc;me... Et la robe de chambre donc! &ccedil;a crevait les yeux; le commandant
+avait l'air d'un ver luisant...</p>
+
+<p>&mdash;Et depuis, ni lui ni cette dame ne sont revenus?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais attendez donc la fin de l'histoire, dit M<sup>me</sup> Pipelet.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IXa" id="IXa"></a><a href="#tablea">IX</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Les trois &eacute;tages.</a></h3>
+
+
+<p>&mdash;La fin de l'histoire, la voil&agrave;, reprit M<sup>me</sup> Pipelet. Je d&eacute;gringole
+retrouver Alfred. Justement il y avait dans notre loge la porti&egrave;re du n&deg;
+19 et l'&eacute;caill&egrave;re qui perche &agrave; la porte du rogomiste; je leur raconte,
+comme quoi le commandant m'avait appel&eacute;e son ange et m'avait pris la
+taille. En voil&agrave; des rires! et Alfred, quoiqu'il soit bien m&eacute;lan... oui,
+m&eacute;lancolique, comme il appelle &ccedil;a, quoiqu'il soit bien m&eacute;lancolique
+depuis les traits de ce monstre de Cabrion.</p>
+
+<p>Rodolphe regarda la porti&egrave;re avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un jour, quand nous serons plus amis, vous saurez cela. Enfin
+tant il y a qu'Alfred, malgr&eacute; sa m&eacute;lancolie, se met &agrave; m'appeler son
+ange. &Agrave; ce moment le commandant sort de chez lui et ferme sa porte pour
+s'en aller; mais comme il nous entendait rire, il n'ose plus descendre,
+de peur que nous nous moquions de lui, car il ne pouvait pas s'emp&ecirc;cher
+de passer devant la loge. Nous devinons le coup, et voil&agrave; l'&eacute;caill&egrave;re
+qui, de sa grosse voix, se met &agrave; crier: &laquo;Pipelet, tu viens bien tard,
+mon ange!&raquo; L&agrave;-dessus le commandant rentre chez lui et ferme sa porte
+avec un bruit affreux, en vrai rageur qu'il est, car cet homme-l&agrave; doit
+&ecirc;tre rageur comme un tigre... il a le bout du nez blanc... Finalement il
+a ouvert plus de dix fois sa porte pour &eacute;couter s'il y avait toujours du
+monde &agrave; la loge. Il y en avait toujours, nous ne bougions pas. &Agrave; la fin,
+voyant qu'on ne s'en allait pas, il a pris son parti, est descendu
+quatre &agrave; quatre, m'a jet&eacute; sa clef sans rien dire, et s'est ensauv&eacute; tout
+furieux au milieu de nos &eacute;clats de rire, et pendant que l'&eacute;caill&egrave;re
+disait encore: &laquo;Tu viens bien tard, mon ange!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous vous exposiez &agrave; ce que le commandant ne vous employ&acirc;t plus.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien! oui! Il n'oserait pas. Nous le tenons. Nous savons o&ugrave; demeure
+sa <i>margot</i>; et s'il nous disait quelque chose nous le menacerions
+d'&eacute;venter la m&egrave;che. Et puis, pour ses mauvais douze francs, qui est-ce
+qui se chargerait de son m&eacute;nage! Une femme du dehors? Nous lui rendrions
+la vie trop dure, &agrave; celle-l&agrave;. Mauvais ladre, va! Enfin, monsieur,
+croiriez-vous qu'il a eu la petitesse de regarder &agrave; son bois, et
+d'&eacute;plucher le nombre de b&ucirc;ches qu'on a d&ucirc; br&ucirc;ler en l'attendant? C'est
+quelque parvenu, bien s&ucirc;r, quelque rien du tout enrichi. &Ccedil;a vous a une
+t&ecirc;te de seigneur et un corps de gueux; &ccedil;a d&eacute;pense par ci, &ccedil;a l&eacute;sine par
+l&agrave;. Je ne lui veux pas d'autre mal; mais &ccedil;a m'amuse dr&ocirc;lement que sa
+particuli&egrave;re le fasse aller. Je parie que demain ce sera encore la m&ecirc;me
+chose. Je vas pr&eacute;venir l'&eacute;caill&egrave;re qui &eacute;tait ici l'autre fois; &ccedil;a nous
+amusera. Si la petite dame vient, nous verrons si c'est une brunette ou
+une blondinette, et si elle est gentille. Dites donc, monsieur, quand on
+songe qu'il y a un ben&ecirc;t de mari l&agrave;-dessous! C'est joliment farce,
+n'est-ce pas? Mais &ccedil;a le regarde, ce pauvre cher homme. Enfin demain
+nous verrons la petite dame; et, malgr&eacute; son voile, il faudra bien
+qu'elle baisse joliment le nez pour que nous ne sachions pas de quelle
+couleur sont ses yeux. En voil&agrave; encore une <i>double de pas honteuse</i>!
+comme on dit dans mon pays; &ccedil;a vient chez un homme, et &ccedil;a fait la frime
+d'avoir peur. Mais pardon, excuse, que je retire ma marmite de dessus le
+feu; elle a fini de chanter: C'est que le fricot demande &agrave; &ecirc;tre mang&eacute;.
+C'est du gras-double, &ccedil;a va &eacute;gayer tant soit peu Alfred, car, comme il
+le dit lui-m&ecirc;me: pour du gras-double il trahirait la France... sa belle
+France!... ce vieux ch&eacute;ri.</p>
+
+<p>Pendant que M<sup>me</sup> Pipelet s'occupait de ce d&eacute;tail m&eacute;nager, Rodolphe se
+livrait &agrave; de tristes r&eacute;flexions.</p>
+
+<p>La femme dont il s'agissait (que ce f&ucirc;t ou non la marquise d'Harville)
+avait sans doute h&eacute;sit&eacute;, longtemps combattu avant d'accorder un premier
+et un second rendez-vous; puis, effray&eacute;e des suites de son imprudence,
+un remords salutaire l'avait probablement emp&ecirc;ch&eacute;e d'accomplir cette
+dangereuse promesse.</p>
+
+<p>Enfin, c&eacute;dant &agrave; un irr&eacute;sistible entra&icirc;nement, elle arrive &eacute;plor&eacute;e,
+agit&eacute;e de mille craintes, jusqu'au seuil de cette maison; mais, au
+moment de se perdre &agrave; jamais, la voix du devoir se fait entendre: elle
+&eacute;chappe encore une fois au d&eacute;shonneur.</p>
+
+<p>Et pour qui brave-t-elle tant de honte, tant de danger!</p>
+
+<p>Rodolphe connaissait le monde et le c&oelig;ur humain; il pr&eacute;jugea presque
+s&ucirc;rement le caract&egrave;re du commandant d'apr&egrave;s quelques traits &eacute;bauch&eacute;s par
+la porti&egrave;re avec une na&iuml;vet&eacute; grossi&egrave;re.</p>
+
+<p>N'&eacute;tait-ce pas un homme assez niaisement orgueilleux pour tirer vanit&eacute;
+de l'appellation d'un grade absolument insignifiant au point de vue
+militaire; un homme assez d&eacute;nu&eacute; de tact pour ne pas s'envelopper du plus
+profond incognito, afin d'entourer d'un myst&egrave;re imp&eacute;n&eacute;trable les
+coupables d&eacute;marches d'une femme qui risquait tout pour lui; un homme
+enfin si sot et si ladre qu'il ne comprenait pas que, pour m&eacute;nager
+quelques louis, il exposait sa ma&icirc;tresse aux insolentes et ignobles
+railleries des gens de cette maison!</p>
+
+<p>Ainsi, le lendemain, pouss&eacute;e par une fatale influence, mais sentant
+l'immensit&eacute; de sa faute, n'ayant pour se soutenir au milieu de ses
+terribles angoisses que sa foi aveugle dans la discr&eacute;tion, dans
+l'honneur de l'homme &agrave; qui elle donne plus que sa vie, cette malheureuse
+jeune femme viendrait &agrave; ce rendez-vous, palpitante, &eacute;perdue; et il lui
+faudrait supporter les regards curieux et effront&eacute;s de quelques
+mis&eacute;rables, peut-&ecirc;tre entendre leurs plaisanteries immondes.</p>
+
+<p>Quelle honte! Quelle le&ccedil;on! Quel r&eacute;veil pour une femme &eacute;gar&eacute;e, qui
+jusqu'alors n'aurait v&eacute;cu que des plus charmantes, des plus po&eacute;tiques
+illusions de l'amour!</p>
+
+<p>Et l'homme pour qui elle affronte tant d'opprobre, tant de p&eacute;rils,
+sera-t-il au moins touch&eacute; des d&eacute;chirantes anxi&eacute;t&eacute;s qu'il cause?</p>
+
+<p>Non...</p>
+
+<p>Pauvre femme! La passion l'aveugle et la jette une derni&egrave;re fois au bord
+de l'ab&icirc;me. Un courageux effort de vertu la sauve encore. Que ressentira
+cet homme &agrave; la pens&eacute;e de cette lutte douloureuse et sainte?</p>
+
+<p>Il ressentira du d&eacute;pit, de la col&egrave;re, de la rage, en songeant qu'il
+s'est d&eacute;rang&eacute; trois fois pour rien, et que sa sotte fatuit&eacute; est
+gravement compromise... aux yeux de son portier...</p>
+
+<p>Enfin, dernier trait d'insigne et grossi&egrave;re maladresse: cet homme parle
+de telle sorte, s'habille de telle sorte pour cette premi&egrave;re entrevue,
+qu'il doit faire mourir de confusion et de honte une femme d&eacute;j&agrave; &eacute;cras&eacute;e
+sous le poids de la confusion et de la honte!</p>
+
+<p>&laquo;Oh! pensait Rodolphe, quel terrible enseignement si cette femme (qui
+m'est inconnue, je l'esp&egrave;re) avait pu entendre dans quels termes hideux
+on parlait d'une d&eacute;marche coupable sans doute, mais qui lui co&ucirc;tait tant
+d'amour, tant de larmes, tant de terreurs, tant de remords!&raquo;</p>
+
+<p>Et puis, en songeant que la marquise d'Harville pouvait &ecirc;tre la triste
+h&eacute;ro&iuml;ne de cette aventure, Rodolphe se demandait par quelle aberration,
+par quelle fatalit&eacute; M. d'Harville, jeune, spirituel, d&eacute;vou&eacute;, g&eacute;n&eacute;reux et
+surtout tendrement &eacute;pris de sa femme, pouvait &ecirc;tre sacrifi&eacute; &agrave; un autre
+n&eacute;cessairement niais, avare, &eacute;go&iuml;ste et ridicule. La marquise
+s'&eacute;tait-elle donc seulement &eacute;prise de la figure de cet homme, que l'on
+disait tr&egrave;s-beau?</p>
+
+<p>Rodolphe connaissait cependant M<sup>me</sup> d'Harville pour une femme de c&oelig;ur,
+d'esprit et de go&ucirc;t, d'un caract&egrave;re plein d'&eacute;l&eacute;vation; jamais le moindre
+propos n'avait effleur&eacute; sa r&eacute;putation. O&ugrave; avait-elle connu cet homme?
+Rodolphe la voyait assez fr&eacute;quemment, et il ne se souvenait pas d'avoir
+rencontr&eacute; personne &agrave; l'h&ocirc;tel d'Harville qui lui rappel&acirc;t le commandant.
+Apr&egrave;s de m&ucirc;res r&eacute;flexions, il finit presque par se persuader qu'il ne
+s'agissait pas de la marquise.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Pipelet, ayant accompli ses devoirs culinaires, reprit son entretien
+avec Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Qui habite le second? demanda-t-il &agrave; la porti&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la m&egrave;re Burette, une fi&egrave;re femme pour les cartes. Elle lit dans
+votre main comme dans un livre. Il y a des personnes tr&egrave;s-comme il faut
+qui viennent chez elle pour se faire dire la bonne aventure... et elle
+gagne plus d'argent qu'elle n'est grosse. Et pourtant ce n'est qu'un de
+ses m&eacute;tiers, d'&ecirc;tre devineresse.</p>
+
+<p>&mdash;Que fait-elle donc encore?</p>
+
+<p>&mdash;Elle tient comme qui dirait un petit <i>mont</i><a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a> bourgeois.</p>
+
+<p>&mdash;Comment!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis &ccedil;a parce que vous &ecirc;tes jeune homme, et que &ccedil;a ne peut que
+vous fortifier dans l'id&eacute;e de devenir notre locataire.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Une supposition: nous voil&agrave; bient&ocirc;t dans les jours gras, la saison o&ugrave;
+poussent les pierrettes et les d&eacute;bardeurs, les turcs et les sauvages;
+dans cette saison-l&agrave; les plus cal&eacute;s sont quelquefois g&ecirc;n&eacute;s... Eh bien!
+c'est toujours commode d'avoir une ressource dans sa maison, au lieu
+d'&ecirc;tre oblig&eacute; de courir chez <i>ma tante</i>, o&ugrave; c'est bien plus humiliant,
+car on y va au vu et au su de tout le gouvernement.</p>
+
+<p>&mdash;Chez votre tante? Elle pr&ecirc;te donc sur gages?</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous ne savez pas?... Allez donc, allez donc, farceur... Vous
+faites l'innocent &agrave; votre &acirc;ge!</p>
+
+<p>&mdash;Je fais l'innocent! En quoi, madame Pipelet?</p>
+
+<p>&mdash;En me demandant si c'est ma tante qui pr&ecirc;te sur gages.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que tous les jeunes gens en &acirc;ge de raison savent qu'aller mettre
+quelque chose au mont de pi&eacute;t&eacute; &ccedil;a se dit <i>aller chez ma tante</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je comprends... la locataire du second pr&ecirc;te aussi sur gages?</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, monsieur le sournois, certainement qu'elle pr&ecirc;te sur
+gages, et moins cher qu'au grand mont... Et puis, c'est pas embrouill&eacute;
+du tout; on n'est pas embarrass&eacute; d'un tas de paperasses, de
+reconnaissances, de chiffres... du tout, du tout. Une supposition: on
+apporte &agrave; la m&egrave;re Burette une chemise qui vaut trois francs: elle vous
+pr&ecirc;te dix sous, au bout de huit jours vous lui en rapportez vingt, sinon
+elle garde la chemise. Comme c'est simple, hein? Toujours des comptes
+ronds! Un enfant comprendrait &ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fort clair, en effet; mais je croyais qu'il &eacute;tait d&eacute;fendu de
+pr&ecirc;ter ainsi sur gages.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ah! s'&eacute;cria M<sup>me</sup> Pipelet en riant aux &eacute;clats, vous sortez donc
+de votre village, jeune homme?... Pardon, je vous parle comme si je
+serais votre m&egrave;re et que vous seriez mon enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes bien bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute que c'est d&eacute;fendu de pr&ecirc;ter sur gages; mais, si on ne
+faisait que ce qui est permis, dites donc, on resterait joliment souvent
+les bras crois&eacute;s. La m&egrave;re Burette n'&eacute;crit pas, ne donne pas de re&ccedil;u, il
+n'y a pas de preuves contre elle, elle se moque de la police. C'est
+joliment dr&ocirc;le, allez, les <i>bazards</i> qu'on voit porter chez elle. Vous
+ne croiriez pas sur quoi elle pr&ecirc;te quelquefois? Je l'ai vue pr&ecirc;ter sur
+un perroquet gris qui jurait bien comme un poss&eacute;d&eacute;, le gredin.</p>
+
+<p>&mdash;Sur un perroquet? Mais quelle valeur?...</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc... il &eacute;tait connu: c'&eacute;tait le perroquet de la veuve d'un
+facteur qui demeure ici pr&egrave;s, rue Sainte-Avoye, M<sup>me</sup> d'Herbelot; on
+savait qu'elle tenait autant &agrave; son perroquet qu'&agrave; sa peau; la m&egrave;re
+Burette lui a dit: &laquo;Je vous pr&ecirc;te dix francs sur votre b&ecirc;te; mais si
+dans huit jours, &agrave; midi, je n'ai pas mes vingt francs...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ses dix francs.</p>
+
+<p>&mdash;Avec les int&eacute;r&ecirc;ts &ccedil;a faisait juste vingt francs; toujours des comptes
+ronds. &laquo;Si je n'ai pas mes vingt francs et les frais de nourriture, je
+donne &agrave; Jacquot une petite salade de persil, assaisonn&eacute;e de l'arsenic.&raquo;
+Elle connaissait bien sa pratique, allez. Avec cette peur-l&agrave;, la m&egrave;re
+Burette a eu ses vingt francs au bout de sept jours, et M<sup>me</sup> d'Herbelot a
+remport&eacute; sa vilaine b&ecirc;te, qui perforait toute la journ&eacute;e des F., des S.
+et des B., que &ccedil;a en faisait rougir Alfred, qui est tr&egrave;s-b&eacute;gueule. C'est
+tout simple, son p&egrave;re &eacute;tait cur&eacute;... dans la R&eacute;volution, vous savez... il
+y a des cur&eacute;s qui ont &eacute;pous&eacute; des religieuses.</p>
+
+<p>&mdash;Et la m&egrave;re Burette n'a pas d'autre m&eacute;tier, je suppose?</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'en a pas d'autre, si vous voulez. Pourtant, je ne sais pas trop
+ce que c'est qu'une esp&egrave;ce de manigance qu'elle tripote quelquefois dans
+une petite chambre o&ugrave; personne n'entre, except&eacute; M. Bras-Rouge et une
+vieille borgnesse qu'on appelle la Chouette.</p>
+
+<p>Rodolphe regarda la porti&egrave;re avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>Celle-ci, en interpr&eacute;tant la surprise de son futur locataire, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un dr&ocirc;le de nom, n'est-ce pas, la Chouette?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... et cette femme vient souvent ici?</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'avait pas paru depuis six semaines; mais avant-hier nous
+l'avons vue; elle boitait un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Et que vient-elle faire chez cette diseuse de bonne aventure?</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; ce que je ne sais pas; du moins, quant &agrave; la manigance de la
+petite chambre dont je vous parle, o&ugrave; la Chouette entre seule avec M.
+Bras-Rouge et la m&egrave;re Burette, j'ai seulement remarqu&eacute; que ces jours-l&agrave;
+la borgnesse apporte toujours un paquet dans son cabas, et M. Bras-Rouge
+un paquet sous son manteau, et qu'ils ne remportent jamais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Et ces paquets, que contiennent-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien de rien, sinon qu'ils font avec &ccedil;a une ratatouille
+du diable; car on sent comme une odeur de soufre, de charbon et d'&eacute;tain
+fondu en passant sur l'escalier; et puis on les entend souffler,
+souffler, souffler... comme des forgerons. Bien s&ucirc;r que la m&egrave;re Burette
+manigance par rapport &agrave; la bonne aventure ou &agrave; la magie... du moins
+c'est ce que m'a dit M. C&eacute;sar Bradamanti, le locataire du troisi&egrave;me.
+Voil&agrave; un particulier que ce M. C&eacute;sar! Quand je dis un particulier, c'est
+un Italien, quoiqu'il parle fran&ccedil;ais aussi bien que vous et moi, sauf
+qu'il a beaucoup d'accent; mais c'est &eacute;gal, voil&agrave; un savant! Et qui
+conna&icirc;t les simples, et qui vous arrache les dents, pas pour de
+l'argent, mais pour l'honneur. Oui, monsieur, pour le pur honneur. Vous
+auriez six mauvaises dents, et il le dit lui-m&ecirc;me &agrave; qui veut l'entendre,
+il vous arracherait les cinq premi&egrave;res pour rien, il ne vous ferait
+jamais payer que la sixi&egrave;me. &Ccedil;a n'est pas sa faute si vous n'avez que la
+sixi&egrave;me.</p>
+
+<p>&mdash;C'est g&eacute;n&eacute;reux!</p>
+
+<p>&mdash;Il vend par l&agrave;-dessus une eau tr&egrave;s-bonne qui emp&ecirc;che les cheveux de
+tomber, gu&eacute;rit les maux d'yeux, les cors aux pieds, les faiblesses
+d'estomac, et d&eacute;truit les rats sans arsenic.</p>
+
+<p>&mdash;Cette m&ecirc;me eau gu&eacute;rit les faiblesses d'estomac?...</p>
+
+<p>&mdash;Cette m&ecirc;me eau.</p>
+
+<p>&mdash;Elle d&eacute;truit aussi les rats?</p>
+
+<p>&mdash;Sans en manquer un, parce que ce qui est tr&egrave;s-sain &agrave; l'homme est
+tr&egrave;s-malsain aux animaux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, madame Pipelet, je n'avais pas song&eacute; &agrave; cela.</p>
+
+<p>&mdash;Et la preuve que c'est une tr&egrave;s-bonne eau, c'est qu'elle est faite
+avec des simples que M. C&eacute;sar a r&eacute;colt&eacute;s dans les montagnes du Liban, du
+c&ocirc;t&eacute; de chez les esp&egrave;ces d'Am&eacute;ricains d'o&ugrave; il a aussi amen&eacute; son cheval
+qui a l'air d'un tigre; il est tout blanc, picot&eacute; de taches baies.
+Tenez, quand M. C&eacute;sar Bradamanti est mont&eacute; sur sa b&ecirc;te avec son habit
+rouge &agrave; revers jaunes et son chapeau &agrave; plumet, on payerait pour le voir;
+car, parlant par respect, il ressemble &agrave; Judas Iscariote avec sa grande
+barbe rousse. Depuis un mois il a engag&eacute; le fils &agrave; M. Bras-Rouge, le
+petit Tortillard, qu'il a habill&eacute; comme qui dirait en troubadour, avec
+une toque noire, une collerette et une jaquette abricot; il bat du
+tambour &agrave; l'entour de M. C&eacute;sar pour attirer les pratiques, sans compter
+que le petit soigne le cheval tigr&eacute; du dentiste.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que le fils de votre principal locataire remplit l&agrave; un
+emploi bien modeste.</p>
+
+<p>&mdash;Son p&egrave;re dit qu'il veut lui faire manger de la vache enrag&eacute;e, &agrave; cet
+enfant; que sans &ccedil;a il finirait sur un &eacute;chafaud. Au fait, c'est bien le
+plus malin singe... et m&eacute;chant, il a fait plus d'un tour &agrave; ce pauvre M.
+C&eacute;sar Bradamanti, qui est la cr&egrave;me des honn&ecirc;tes gens. Vu qu'il a gu&eacute;ri
+Alfred d'un rhumatisme, nous le portons dans notre c&oelig;ur. Eh bien!
+monsieur, il y a des gens assez d&eacute;natur&eacute;s pour... mais non, &ccedil;a fait
+dresser les cheveux sur la t&ecirc;te. Alfred dit que si c'&eacute;tait vrai il y
+aurait cas de gal&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Mais encore?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je n'ose pas, je n'oserai jamais.</p>
+
+<p>&mdash;N'en parlons plus.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que... foi d'honn&ecirc;te femme, dire &ccedil;a &agrave; un jeune homme...</p>
+
+<p>&mdash;N'en parlons plus, madame Pipelet.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, comme vous serez notre locataire, il vaut mieux que vous
+soyez pr&eacute;venu que c'est des mensonges. Vous &ecirc;tes, n'est-ce pas, en
+position de faire amiti&eacute; et soci&eacute;t&eacute; avec M. Bradamanti; si vous aviez
+cru &agrave; ces bruits-l&agrave;, &ccedil;a vous aurait peut-&ecirc;tre d&eacute;go&ucirc;t&eacute; de sa
+connaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, je vous &eacute;coute.</p>
+
+<p>&mdash;On dit que quand... des fois une jeune fille a fait une sottise...
+vous comprenez... n'est-ce pas? et qu'elle en craint les suites...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, voil&agrave; que je n'ose plus...</p>
+
+<p>&mdash;Mais encore?</p>
+
+<p>&mdash;Non; d'ailleurs, c'est des b&ecirc;tises...</p>
+
+<p>&mdash;Dites toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Des mensonges.</p>
+
+<p>&mdash;Dites toujours.</p>
+
+<p>&mdash;C'est des mauvaises langues.</p>
+
+<p>&mdash;Mais encore?</p>
+
+<p>&mdash;Des gens qui sont jaloux du cheval tigr&eacute; de M. C&eacute;sar.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure; mais enfin que disent-ils?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a me fait honte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quel rapport y a-t-il entre une petite fille qui a fait une faute
+et le charlatan?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas que &ccedil;a soit vrai!</p>
+
+<p>&mdash;Mais au nom du ciel, quoi donc? s'&eacute;cria Rodolphe, impatient&eacute; des
+r&eacute;ticences bizarres de M<sup>me</sup> Pipelet.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, jeune homme, reprit la porti&egrave;re d'un air solennel, vous me
+jurez sur l'honneur de ne jamais r&eacute;p&eacute;ter &ccedil;a &agrave; personne.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je saurai ce que c'est, je vous ferai, oui ou non, ce serment.</p>
+
+<p>&mdash;Si je vous dis &ccedil;a, ce n'est pas &agrave; cause des six francs que vous m'avez
+promis, ni &agrave; cause du cassis...</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &agrave; cause de la confiance que vous m'inspirez.</p>
+
+<p>&mdash;Soit.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour servir ce pauvre M. C&eacute;sar Bradamanti en le disculpant.</p>
+
+<p>&mdash;Votre intention est excellente, je n'en doute pas; eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;On dit donc... mais que &ccedil;a ne sorte pas de la loge, au moins.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement; l'on dit donc...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, voil&agrave; que je n'ose plus encore une fois. Mais, tenez, je vas
+vous dire &ccedil;a &agrave; l'oreille, &ccedil;a me fera moins d'effet... Dites donc, comme
+je suis enfant, hein?</p>
+
+<p>Et la vieille murmura tout bas quelques mots &agrave; Rodolphe, qui tressaillit
+d'&eacute;pouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais c'est affreux! s'&eacute;cria-t-il en se levant par un mouvement
+machinal, et regardant autour de lui presque avec terreur, comme si
+cette maison e&ucirc;t &eacute;t&eacute; maudite. Mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-il &agrave;
+demi-voix dans une stupeur douloureuse, de si abominables crimes
+sont-ils donc possibles! Et cette hideuse vieille qui est presque
+indiff&eacute;rente &agrave; l'horrible r&eacute;v&eacute;lation qu'elle vient de me faire!</p>
+
+<p>La porti&egrave;re n'entendit pas Rodolphe et reprit en continuant de s'occuper
+de son m&eacute;nage:</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas que c'est un tas de mauvaises langues? Comment! Un homme
+qui a gu&eacute;ri Alfred d'un rhumatisme, un homme qui a ramen&eacute; un cheval
+tigr&eacute; du Liban, un homme qui vous propose de vous arracher cinq dents
+gratis sur six, un homme qui a des certificats de toute l'Europe, et qui
+paye son terme rubis sur l'ongle. Ah bien! oui... plut&ocirc;t la mort que de
+croire &ccedil;a!</p>
+
+<p>Pendant que M<sup>me</sup> Pipelet manifestait son indignation contre les
+calomniateurs, Rodolphe se rappelait la lettre adress&eacute;e &agrave; ce charlatan,
+lettre &eacute;crite sur gros papier, d'une &eacute;criture contrefaite et &agrave; moiti&eacute;
+effac&eacute;e par les traces d'une larme.</p>
+
+<p>Dans cette larme, dans cette lettre myst&eacute;rieuse adress&eacute;e &agrave; cet homme,
+Rodolphe vit un drame...</p>
+
+<p>Un terrible drame.</p>
+
+<p>Un pressentiment involontaire lui disait que les bruits atroces qui
+couraient sur l'Italien &eacute;taient fond&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, voil&agrave; Alfred, s'&eacute;cria la porti&egrave;re; il vous dira comme moi que
+c'est des m&eacute;chantes langues qui accusent d'horreurs ce pauvre M. C&eacute;sar
+Bradamanti, qui l'a gu&eacute;ri d'un rhumatisme.</p>
+
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Xa" id="Xa"></a><a href="#tablea">X</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Monsieur Pipelet.</a></h3>
+
+
+<p>Nous rappellerons au lecteur que ces faits se passaient en 1838.</p>
+
+<p>M. Pipelet entra dans la loge d'un air grave, magistral; il avait
+soixante ans environ, un nez &eacute;norme, un embonpoint respectable, une
+grosse figure taill&eacute;e et enlumin&eacute;e &agrave; la fa&ccedil;on des bonshommes
+casse-noisettes de Nuremberg. Ce masque &eacute;trange &eacute;tait coiff&eacute; d'un
+chapeau tromblon &agrave; larges bords, roussi de v&eacute;tust&eacute;.</p>
+
+<p>Alfred, qui ne quittait pas plus ce chapeau que sa femme ne quittait sa
+perruque fantastique, se pr&eacute;lassait dans un vieil habit vert &agrave; basques
+immenses, aux revers pour ainsi dire plomb&eacute;s de souillures, tant ils
+paraissaient &ccedil;&agrave; et l&agrave; d'un gris luisant. Malgr&eacute; son chapeau tromblon et
+son habit vert, qui n'&eacute;taient pas sans un certain c&eacute;r&eacute;monial, M. Pipelet
+n'avait pas d&eacute;pos&eacute; le modeste embl&egrave;me de son m&eacute;tier: un tablier de cuir
+dessinait son triangle fauve sur un long gilet diapr&eacute; d'autant de
+couleurs que la courtepointe arlequin de M<sup>me</sup> Pipelet.</p>
+
+<p>Le salut que le portier fit &agrave; Rodolphe ne manqua pas d'une certaine
+affabilit&eacute;; mais, h&eacute;las! le sourire de cet homme &eacute;tait bien amer.</p>
+
+<p>On y lisait l'expression d'une profonde m&eacute;lancolie, ainsi que M<sup>me</sup>
+Pipelet l'avait dit &agrave; Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Alfred, monsieur est un locataire pour la chambre et le cabinet du
+quatri&egrave;me, dit M<sup>me</sup> Pipelet en pr&eacute;sentant Rodolphe &agrave; Alfred, et nous
+t'avons attendu pour boire un verre de cassis qu'il a fait venir.</p>
+
+<p>Cette attention d&eacute;licate mit &agrave; l'instant M. Pipelet en confiance avec
+Rodolphe; le portier porta la main au rebord ant&eacute;rieur de son chapeau et
+dit d'une voix de basse digne d'un chantre de cath&eacute;drale:</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous satisferons, monsieur, comme portiers, de m&ecirc;me que vous nous
+satisferez comme locataire; qui se ressemble s'assemble.</p>
+
+<p>Puis, s'interrompant, M. Pipelet dit &agrave; Rodolphe avec anxi&eacute;t&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moins pourtant, monsieur, que vous ne soyez peintre.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je suis commis marchand.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, monsieur, &agrave; vous rendre mes humbles devoirs. Je f&eacute;licite la
+nature de ne pas vous avoir fait na&icirc;tre l'&eacute;gal de ces monstres
+d'artistes!</p>
+
+<p>&mdash;Les artistes... des monstres? demanda Rodolphe.</p>
+
+<p>M. Pipelet, au lieu de r&eacute;pondre, leva ses deux mains au plafond de sa
+loge et fit entendre une sorte de g&eacute;missement courrouc&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est les peintres qui ont empoisonn&eacute; la vie d'Alfred. C'est eux qui
+lui ont fait la m&eacute;lancolie dont je vous parlais, dit tout bas M<sup>me</sup>
+Pipelet &agrave; Rodolphe. Puis elle reprit plus haut et d'un ton caressant:
+Allons, Alfred, sois raisonnable, ne pense pas &agrave; ce polisson-l&agrave;... tu
+vas te faire du mal, tu ne pourras pas d&icirc;ner.</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'aurai du courage et de la raison, r&eacute;pondit M. Pipelet avec une
+dignit&eacute; triste et r&eacute;sign&eacute;e. Il m'a fait bien du mal: il a &eacute;t&eacute; mon
+pers&eacute;cuteur, mon bourreau, pendant bien longtemps; mais maintenant je le
+m&eacute;prise. Les peintres, ajouta-t-il en se tournant vers Rodolphe, ah!
+monsieur, c'est la peste d'une maison, c'est son bacchanal, c'est sa
+ruine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez log&eacute; un peintre?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! oui, monsieur, nous en avons log&eacute; un! dit M. Pipelet avec
+amertume, un peintre qui s'appelait Cabrion, encore!</p>
+
+<p>&Agrave; ce souvenir, malgr&eacute; son apparente mod&eacute;ration, le portier ferma
+convulsivement les poings.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;tait-ce le dernier locataire qui a occup&eacute; la chambre que je viens
+louer? demanda Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, le dernier locataire &eacute;tait un brave, un digne jeune homme,
+nomm&eacute; M. Germain; mais avant lui c'&eacute;tait Cabrion. Ah! monsieur, depuis
+son d&eacute;part, ce Cabrion a manqu&eacute; me rendre fou, h&eacute;b&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;L'auriez-vous regrett&eacute; &agrave; ce point? demanda Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Cabrion, regrett&eacute;! reprit le portier avec stupeur; regretter Cabrion!
+Mais figurez-vous donc, monsieur, que M. Bras-Rouge lui a pay&eacute; deux
+termes pour le faire d&eacute;guerpir d'ici; car on avait &eacute;t&eacute; assez malheureux
+pour lui faire un bail. Quel garnement! Vous n'avez pas une id&eacute;e,
+monsieur, des horribles tours qu'il nous a jou&eacute;s &agrave; nous et aux
+locataires. Pour ne parler que d'un seul de ces tours, il n'y a pas un
+instrument &agrave; vent dont il n'ait fait bassement son complice pour
+d&eacute;moraliser les locataires! Oui, monsieur, depuis le cor de chasse
+jusqu'au serpent, monsieur! Il a abus&eacute; de tout, poussant la vilenie
+jusqu'&agrave; jouer faux, et expr&egrave;s, la m&ecirc;me note pendant des heures enti&egrave;res.
+C'&eacute;tait &agrave; en devenir fou. On a fait plus de vingt p&eacute;titions au principal
+locataire, M. Bras-Rouge, pour qu'il chass&acirc;t ce gueux-l&agrave;. Enfin,
+monsieur, on y parvint en lui payant deux termes... C'est dr&ocirc;le,
+n'est-ce pas? un locataire &agrave; qui on paye deux termes; mais on lui en
+aurait pay&eacute; trois pour s'en d&eacute;p&ecirc;trer. Il part... Vous croyez peut-&ecirc;tre
+que c'est fini du Cabrion? Vous allez voir! Le lendemain, &agrave; onze heures
+du soir, j'&eacute;tais couch&eacute;. Pan, pan, pan! Je tire le cordon. On vient &agrave; la
+loge. &laquo;Bonsoir portier, dit une voix, voulez-vous me donner une m&egrave;che de
+vos cheveux, s'il vous pla&icirc;t?&raquo; Mon &eacute;pouse me dit &laquo;C'est quelqu'un qui se
+trompe de porte!&raquo; Et je r&eacute;ponds &agrave; l'inconnu: &laquo;Ce n'est pas ici; voyez &agrave;
+c&ocirc;t&eacute;.&mdash;Pourtant c'est bien ici le n&deg; 17? Le portier s'appelle bien
+Pipelet? reprend la voix.&mdash;Oui, que je dis, je m'appelle bien
+Pipelet.&mdash;Eh bien: Pipelet mon ami, je viens vous demander une m&egrave;che de
+vos cheveux pour Cabrion; c'est son id&eacute;e, il y tient, il en veut.&raquo;</p>
+
+<p>M. Pipelet regarda Rodolphe en secouant la t&ecirc;te et en se croisant les
+bras dans une attitude sculpturale.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez, monsieur? C'est &agrave; moi, son ennemi mortel, &agrave; moi qu'il
+avait abreuv&eacute; d'outrages, qu'il venait impudemment demander une m&egrave;che de
+mes cheveux, une faveur que les dames refusent m&ecirc;me quelquefois &agrave; leur
+bien-aim&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Encore si ce Cabrion avait &eacute;t&eacute; bon locataire comme M. Germain! reprit
+Rodolphe avec un sang-froid imperturbable.</p>
+
+<p>&mdash;E&ucirc;t-il &eacute;t&eacute; bon locataire, je ne lui aurais pas davantage accord&eacute; cette
+m&egrave;che, dit majestueusement l'homme au chapeau tromblon; ce n'est ni dans
+mes principes ni dans mes habitudes; mais je me serais fait un devoir,
+une loi, de la lui refuser poliment.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout, reprit la porti&egrave;re; figurez-vous, monsieur, que
+depuis ce jour-l&agrave;, le matin, le soir, la nuit, &agrave; toute heure, cet
+affreux Cabrion avait d&eacute;cha&icirc;n&eacute; une nu&eacute;e de rapins qui venaient ici l'un
+apr&egrave;s l'autre demander &agrave; Alfred une m&egrave;che de ses cheveux, toujours pour
+Cabrion!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous pensez si j'ai c&eacute;d&eacute;! dit M. Pipelet d'un air d&eacute;termin&eacute;, on
+m'aurait plut&ocirc;t tra&icirc;n&eacute; &agrave; l'&eacute;chafaud, monsieur! Apr&egrave;s trois ou quatre
+mois d'opini&acirc;tret&eacute; de leur part, de r&eacute;sistance de la mienne, mon &eacute;nergie
+a triomph&eacute; de l'acharnement de ces mis&eacute;rables. Ils ont vu qu'ils
+s'attaquaient &agrave; une barre de fer, et ils ont &eacute;t&eacute; bien forc&eacute;s de renoncer
+&agrave; leurs insolentes pr&eacute;tentions. Mais c'est &eacute;gal, monsieur, j'ai &eacute;t&eacute;
+frapp&eacute; l&agrave;. (Alfred porta la main &agrave; son c&oelig;ur.) J'aurais eu commis des
+crimes affreux que je n'aurais pas eu un sommeil plus bourrel&eacute;. &Agrave; chaque
+instant je me r&eacute;veillais en sursaut, croyant entendre la voix de ce
+damn&eacute; Cabrion. Je me d&eacute;fiais de tout le monde: dans chacun je supposais
+un ennemi; je perdais mon am&eacute;nit&eacute;. Je ne pouvais voir une figure
+&eacute;trang&egrave;re se pr&eacute;senter au carreau de la loge sans fr&eacute;mir en pensant que
+c'&eacute;tait peut-&ecirc;tre quelqu'un de la bande &agrave; Cabrion. Et m&ecirc;me encore
+maintenant, monsieur, je suis soup&ccedil;onneux, renfrogn&eacute;, sombre, &eacute;pilogueur
+comme un malfaiteur... je crains d'&eacute;panouir mon &acirc;me &agrave; la moindre
+nouvelle connaissance, de peur d'y voir surgir quelques-uns de la bande
+&agrave; Cabrion; je n'ai de go&ucirc;t &agrave; rien.</p>
+
+<p>Ici M<sup>me</sup> Pipelet porta son index &agrave; son &oelig;il gauche, comme pour essuyer
+une larme, et fit un signe de t&ecirc;te affirmatif.</p>
+
+<p>Alfred continua d'un ton de plus en plus lamentable:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin je me recroqueville sur moi-m&ecirc;me, et c'est ainsi que je vois
+couler le fleuve de la vie. Avais-je tort, monsieur de vous dire que cet
+infernal Cabrion avait empoisonn&eacute; mon existence?</p>
+
+<p>Et M. Pipelet, poussant un profond soupir, inclina son chapeau tromblon
+sous le poids de cette immense infortune.</p>
+
+<p>&mdash;Je con&ccedil;ois maintenant que vous n'aimiez pas les peintres, dit
+Rodolphe; mais du moins ce M. Germain dont vous parlez vous a d&eacute;dommag&eacute;
+de M. Cabrion!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, monsieur; voil&agrave; un bon et digne jeune homme, franc comme
+l'or, serviable et pas fier, et gai, mais d'une bonne gaiet&eacute; qui ne
+faisait de mal &agrave; personne, au lieu d'&ecirc;tre insolent et goguenard comme ce
+Cabrion que Dieu confonde!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, calmez-vous, mon cher monsieur Pipelet, ne prononcez pas ce
+nom-l&agrave;. Et maintenant quel est le propri&eacute;taire assez heureux pour
+poss&eacute;der M. Germain, cette perle des locataires?</p>
+
+<p>&mdash;Ni vu ni connu... personne ne sait ni ne saura o&ugrave; demeure &agrave; cette
+heure M. Germain. Quand je dis personne... except&eacute; M<sup>lle</sup> Rigolette.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que M<sup>lle</sup> Rigolette? demanda Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Une petite ouvri&egrave;re, l'autre locataire du quatri&egrave;me, reprit M<sup>me</sup>
+Pipelet. Voil&agrave; une autre perle, payant son terme d'avance, et si
+proprette dans sa chambrette, et si gentille pour tout le monde, et si
+gaie... Un v&eacute;ritable oiseau du bon Dieu, pour &ecirc;tre avenante et joyeuse!
+Avec &ccedil;a travailleuse comme un petit castor, gagnant quelquefois jusqu'&agrave;
+ses deux francs par jour, mais dame avec bien du mal!</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment M<sup>lle</sup> Rigolette est-elle la seule qui sache la demeure de
+M. Germain?</p>
+
+<p>&mdash;Quand il a quitt&eacute; la maison, reprit M<sup>me</sup> Pipelet, il nous a dit: &laquo;Je
+n'attends pas de lettres; mais, si par hasard il m'en arrivait, vous les
+remettriez &agrave; M<sup>lle</sup> Rigolette.&raquo; Et en &ccedil;a elle &eacute;tait digne de sa confiance,
+quand m&ecirc;me la lettre serait charg&eacute;e; n'est-ce pas, Alfred?</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est qu'il n'y aurait rien &agrave; dire sur le compte de M<sup>lle</sup>
+Rigolette, dit s&eacute;v&egrave;rement le portier, si elle n'avait pas eu la
+faiblesse de se laisser cajoler par cet inf&acirc;me Cabrion.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ce qui est de &ccedil;a, Alfred, reprit la porti&egrave;re, tu sais bien que ce
+n'est pas la faute de M<sup>lle</sup> Rigolette, &ccedil;a tient au local; car &ccedil;'a &eacute;t&eacute;
+tout de m&ecirc;me avec le commis voyageur qui occupait la chambre avant
+Cabrion, comme apr&egrave;s ce m&eacute;chant peintre &ccedil;'a &eacute;t&eacute; M. Germain qui la
+cajolait; encore une fois, &ccedil;a ne peut &ecirc;tre autrement, &ccedil;a tient au local.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit Rodolphe, les locataires de la chambre que je veux louer
+font n&eacute;cessairement la cour &agrave; M<sup>lle</sup> Rigolette?</p>
+
+<p>&mdash;N&eacute;cessairement, monsieur; vous allez comprendre &ccedil;a. On est voisin avec
+M<sup>lle</sup> Rigolette, les deux chambres se touchent; eh bien! entre
+jeunesse... c'est une lumi&egrave;re &agrave; allumer, un peu de braise &agrave; emprunter,
+ou bien de l'eau. Oh! quant &agrave; l'eau, on est s&ucirc;r d'en trouver chez M<sup>lle</sup>
+Rigolette, elle n'en manque jamais: c'est son luxe, c'est un vrai petit
+canard. D&egrave;s qu'elle a un moment, elle est tout de suite &agrave; laver ses
+carreaux, son foyer. Aussi c'est toujours si propre chez elle!... vous
+verrez &ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi M. Germain, eu &eacute;gard &agrave; la localit&eacute;, a donc &eacute;t&eacute;, comme vous
+dites, bon voisin avec M<sup>lle</sup> Rigolette?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, et c'est le cas de dire qu'ils &eacute;taient n&eacute;s l'un pour
+l'autre. Si gentils, si jeunes, ils faisaient plaisir &agrave; voir descendre
+les escaliers le dimanche, le seul jour de cong&eacute; &agrave; ces pauvres enfants!
+elle bien attif&eacute;e d'un joli bonnet et d'une jolie robe &agrave; vingt-cinq sous
+l'aune, qu'elle se fait elle-m&ecirc;me, mais qui lui allait comme &agrave; une
+petite reine; lui, mis en vrai muscadin!</p>
+
+<p>&mdash;Et M. Germain n'a plus revu M<sup>lle</sup> Rigolette depuis qu'il a quitt&eacute; cette
+maison?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, &agrave; moins que &ccedil;a ne soit le dimanche, car les autres
+jours M<sup>lle</sup> Rigolette n'a pas le temps de penser aux amoureux, allez!
+Elle se l&egrave;ve &agrave; cinq ou six heures, et travaille jusqu'&agrave; dix ou
+quelquefois onze heures du soir; elle ne quitte jamais sa chambre,
+except&eacute; le matin pour aller acheter la provision pour elle et ses deux
+serins, et &agrave; eux trois ils ne mangent gu&egrave;re, allez! Qu'est-ce qu'il leur
+faut? Deux sous de lait, un peu de pain, du mouron, de la salade, du
+millet, et de la belle eau claire; ce qui ne les emp&ecirc;che pas de babiller
+et de gazouiller tous les trois, la petite et ses deux oiseaux, que
+c'est une b&eacute;n&eacute;diction!... Avec &ccedil;a, bonne et charitable en ce qu'elle
+peut, c'est-&agrave;-dire de son temps de sommeil et de ses soins, car, en
+travaillant quelquefois plus de douze heures par jour, c'est tout juste
+si elle gagne de quoi vivre... Tenez, ces malheureux des mansardes, que
+M. Bras-Rouge va mettre sur le pav&eacute; pas plus tard que dans trois ou
+quatre jours, M<sup>lle</sup> Rigolette et M. Germain ont veill&eacute; leurs enfants
+pendant plusieurs nuits!</p>
+
+<p>&mdash;Il y a donc une famille malheureuse ici?</p>
+
+<p>&mdash;Malheureuse, monsieur! Dieu de Dieu! Je le crois bien. Cinq enfants en
+bas &acirc;ge, la m&egrave;re au lit, presque mourante, la grand'm&egrave;re idiote; et pour
+nourrir tout &ccedil;a un homme qui ne mange pas du pain tout son so&ucirc;l en
+trimant comme un n&egrave;gre; car c'est un fameux ouvrier! Trois heures de
+sommeil sur vingt-quatre, voil&agrave; tout ce qu'il prend, et encore quel
+sommeil!... quand on est r&eacute;veill&eacute; par des enfants qui crient: &laquo;Du pain!&raquo;
+par une femme malade qui g&eacute;mit sur sa paillasse, ou par la vieille
+idiote qui se met quelquefois &agrave; rugir comme une louve... de faim aussi,
+car elle n'a pas plus de raison qu'une b&ecirc;te. Quand elle a trop envie de
+manger, on l'entend des escaliers, elle hurle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est affreux! s'&eacute;cria Rodolphe; et personne ne les secourt?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! monsieur, on fait ce qu'on peut entre pauvres gens. Depuis que
+le commandant me donne ses douze francs par mois pour faire son m&eacute;nage,
+je mets le pot-au-feu une fois la semaine, et ces malheureux d'en haut
+ont du bouillon. M<sup>lle</sup> Rigolette prend sur ses nuits, et dame! &ccedil;a lui
+co&ucirc;te toujours de l'&eacute;clairage, pour faire, avec des rognures d'&eacute;toffes,
+des brassi&egrave;res et des b&eacute;guins aux petits... Ce pauvre M. Germain,
+qu'&eacute;tait pas bien cal&eacute; non plus, faisait semblant de recevoir de temps
+en temps quelques bonnes bouteilles de vin de chez lui, et Morel (c'est
+le nom de l'ouvrier) buvait un ou deux fameux coups qui le r&eacute;chauffaient
+et lui mettaient pour un moment du c&oelig;ur au ventre.</p>
+
+<p>&mdash;Et le charlatan ne faisait-il rien pour ces pauvres gens?</p>
+
+<p>&mdash;M. Bradamanti? dit le portier; il m'a gu&eacute;ri de mon rhumatisme, c'est
+vrai, je le v&eacute;n&egrave;re; mais d&egrave;s ce jour-l&agrave; j'ai dit &agrave; mon &eacute;pouse:
+&laquo;Anastasie, M. Bradamanti...&raquo; Hum! hum! te l'ai-je dit, Anastasie?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, tu me l'as dit, mais il aime &agrave; rire, cet homme! Du moins &agrave;
+sa mani&egrave;re, car il ne desserre pas les dents pour cela.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-il donc fait?</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, monsieur. Quand je lui ai parl&eacute; de la mis&egrave;re des Morel, &agrave;
+propos de ce qu'il se plaignait que la vieille idiote avait hurl&eacute; de
+faim toute la nuit, et que lui, &ccedil;a l'avait emp&ecirc;ch&eacute; de dormir, il m'a
+dit: &laquo;Puisqu'ils sont si malheureux, s'ils ont des dents &agrave; arracher, je
+ne leur ferai pas m&ecirc;me payer la sixi&egrave;me, et je leur donnerai une
+bouteille de mon eau &agrave; moiti&eacute; prix.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! s'&eacute;cria M. Pipelet, quoiqu'il m'ait gu&eacute;ri de mon rhumatisme,
+je maintiens que c'est une plaisanterie ind&eacute;cente. Mais il n'en fait
+jamais d'autres... et encore si elles n'&eacute;taient qu'ind&eacute;centes!</p>
+
+<p>&mdash;Songe donc, Alfred, qu'il est italien, et que c'est peut-&ecirc;tre la
+mani&egrave;re de plaisanter chez eux.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;cid&eacute;ment, madame Pipelet, dit Rodolphe, j'ai mauvaise opinion de cet
+homme, et je ne ferai pas, comme vous dites, ni amiti&eacute; ni soci&eacute;t&eacute; avec
+lui... Et la pr&ecirc;teuse sur gages a-t-elle &eacute;t&eacute; plus charitable?</p>
+
+<p>&mdash;Hum! dans le prix de M. Bradamanti, dit la porti&egrave;re: elle leur a pr&ecirc;t&eacute;
+sur leurs pauvres hardes... Tout y a pass&eacute;, jusqu'&agrave; leur dernier
+matelas... C'est pas l'embarras, ils n'en ont jamais eu que deux.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant elle ne les aide pas?</p>
+
+<p>&mdash;La m&egrave;re Burette? Ah bien! oui; elle est aussi chiche dans son esp&egrave;ce
+que son amoureux dans la sienne; car, dites donc, M. Bras-Rouge et la
+m&egrave;re Burette..., ajouta la porti&egrave;re avec un clignement d'yeux et un
+hochement de t&ecirc;te extraordinairement malicieux.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien... &agrave; mort!... Et allez donc! Les &eacute;t&eacute;s de la Saint-Martin
+sont aussi chauds que les autres, n'est-ce pas, vieux ch&eacute;ri?</p>
+
+<p>M. Pipelet, pour toute r&eacute;ponse, agita m&eacute;lancoliquement son chapeau
+tromblon.</p>
+
+<p>Depuis que M<sup>me</sup> Pipelet avait fait montre d'un sentiment de charit&eacute; &agrave;
+l'&eacute;gard des malheureux des mansardes, elle semblait moins repoussante &agrave;
+Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est l'&eacute;tat de ce pauvre ouvrier?</p>
+
+<p>&mdash;Lapidaire en faux; il travaille &agrave; la pi&egrave;ce, et tant, tant qu'il s'est
+contrefait &agrave; ce m&eacute;tier-l&agrave;; vous le verrez... Apr&egrave;s tout, un homme est un
+homme, et il ne peut que ce qu'il peut, n'est-ce pas? Et, quand il faut
+donner la p&acirc;t&eacute;e &agrave; une famille de sept personnes, sans se compter, il y a
+du tirage! Et encore sa fille a&icirc;n&eacute;e l'aide de ce qu'elle peut, et &ccedil;a
+n'est gu&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel &acirc;ge a cette fille?</p>
+
+<p>&mdash;Dix-sept ans, et belle, belle... comme le jour; elle est servante chez
+un vieux grigou, riche &agrave; acheter Paris, un notaire, M. Jacques Ferrand.</p>
+
+<p>&mdash;M. Jacques Ferrand? dit Rodolphe &eacute;tonn&eacute; de cette nouvelle rencontre,
+car c'&eacute;tait chez ce notaire, ou du moins pr&egrave;s de sa gouvernante, qu'il
+devait prendre les renseignements relatifs &agrave; la Goualeuse. M. Jacques
+Ferrand qui demeure rue du Sentier? reprit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Juste!... Vous le connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;Il est notaire de la maison de commerce &agrave; laquelle j'appartiens.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors vous devez savoir que c'est un fameux fesse-mathieu,
+mais, faut &ecirc;tre juste, honn&ecirc;te et d&eacute;vot... tous les dimanches &agrave; la messe
+et &agrave; v&ecirc;pres, faisant ses p&acirc;ques et allant &agrave; confesse; s'il fricote, ne
+fricotant jamais qu'avec des pr&ecirc;tres, buvant l'eau b&eacute;nite, d&eacute;vorant le
+pain b&eacute;nit... un saint homme, quoi! La caisse d'&eacute;pargne des petites gens
+qui placent leurs &eacute;conomies chez lui! Mais dame! avare et dur &agrave; cuire
+pour les autres comme pour lui-m&ecirc;me. Voil&agrave; dix-huit mois que cette
+pauvre Louise, la fille du lapidaire, est servante chez lui. C'est un
+agneau pour la douceur, un cheval pour le travail. Elle fait tout l&agrave;, et
+dix-huit francs de gages, ni plus ni moins; elle garde six francs par
+mois, pour s'entretenir, et donne le reste &agrave; sa famille: c'est toujours
+&ccedil;a; mais quand il faut que sept personnes rongent l&agrave;-dessus!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais le travail du p&egrave;re, s'il est laborieux?</p>
+
+<p>&mdash;S'il est laborieux! C'est un homme qui de sa vie n'a &eacute;t&eacute; <i>bu</i>; c'est
+rang&eacute;, c'est doux comme un J&eacute;sus; &ccedil;a ne demanderait au bon Dieu pour
+toute r&eacute;compense que de faire durer les jours quarante-huit heures, pour
+pouvoir gagner un peu plus de pain pour sa marmaille.</p>
+
+<p>&mdash;Son travail lui rapporte donc bien peu!</p>
+
+<p>&mdash;Il a &eacute;t&eacute; alit&eacute; pendant trois mois, et c'est ce qui l'a arri&eacute;r&eacute;; sa
+femme s'est ab&icirc;m&eacute; la sant&eacute; en le soignant, et &agrave; cette heure elle est
+moribonde; c'est pendant ces trois mois qu'il a fallu vivre avec les
+douze francs de Louise, et avec ce qu'ils ont emprunt&eacute; sur gages &agrave; la
+m&egrave;re Burette, et aussi quelques &eacute;cus que lui a pr&ecirc;t&eacute;s la courti&egrave;re en
+pierres fausses pour qui il travaille. Mais huit personnes! J'en reviens
+toujours l&agrave;, et si vous voyiez leur bouge!... Mais, tenez, monsieur, ne
+parlons pas de &ccedil;a, voil&agrave; notre d&icirc;ner cuit, et, rien que de penser &agrave; leur
+mansarde, &ccedil;a me tourne l'estomac. Heureusement M. Bras-Rouge va en
+d&eacute;barrasser la maison. Quand je dis heureusement, &ccedil;a n'est pas par
+m&eacute;chancet&eacute;, au moins. Mais, puisqu'il faut qu'ils soient malheureux, ces
+pauvres Morel, et que nous n'y pouvons rien, autant qu'ils aillent &ecirc;tre
+malheureux ailleurs. C'est un cr&egrave;ve-c&oelig;ur de moins.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, si on les chasse d'ici, o&ugrave; iront-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! je ne sais pas, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et combien peut-il gagner par jour, ce pauvre ouvrier?</p>
+
+<p>&mdash;S'il n'&eacute;tait pas oblig&eacute; de soigner sa m&egrave;re, sa femme et les enfants,
+il gagnerait bien quatre &agrave; cinq francs, parce qu'il s'acharne; mais,
+comme il perd les trois quarts de son temps &agrave; faire le m&eacute;nage, c'est au
+plus s'il gagne quarante sous.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, c'est bien peu. Pauvres gens!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pauvres gens, allez! c'est bien dit. Mais il y en a tant de
+pauvres gens, que, puisqu'on n'y peut rien, il faut bien s'en consoler,
+n'est-ce pas, Alfred? Mais, &agrave; propos de consoler, et le cassis, nous ne
+lui disons rien?</p>
+
+<p>&mdash;Franchement, madame Pipelet, ce que vous m'avez racont&eacute; l&agrave; m'a serr&eacute;
+le c&oelig;ur; vous boirez &agrave; ma sant&eacute; avec M. Pipelet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes bien honn&ecirc;te, monsieur, dit le portier; mais voulez-vous
+toujours voir la chambre d'en haut?</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers; si elle me convient, je vous donnerai le denier &agrave; Dieu.</p>
+
+<p>Le portier sortit de son antre. Rodolphe le suivit.</p>
+
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIa" id="XIa"></a><a href="#tablea">XI</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Les quatre &eacute;tages.</a></h3>
+
+
+<p>L'escalier sombre, humide, paraissait encore plus obscur par cette
+triste journ&eacute;e d'hiver.</p>
+
+<p>L'entr&eacute;e de chacun des appartements de cette maison offrait pour ainsi
+dire &agrave; l'&oelig;il de l'observateur une physionomie particuli&egrave;re.</p>
+
+<p>Ainsi la porte du logis qui servait de petite maison au commandant &eacute;tait
+fra&icirc;chement peinte d'une couleur brune vein&eacute;e imitant le palissandre; un
+bouton de cuivre dor&eacute; &eacute;tincelait &agrave; la serrure, et un beau cordon de
+sonnette &agrave; houppe de soie rouge contrastait avec la sordide v&eacute;tust&eacute; des
+murailles.</p>
+
+<p>La porte du second &eacute;tage, habit&eacute; par la devineresse, pr&ecirc;teuse sur gages,
+pr&eacute;sentait un aspect plus singulier: un hibou empaill&eacute;, oiseau
+supr&ecirc;mement symbolique et cabalistique, &eacute;tait clou&eacute; par les pattes et
+par les ailes au-dessus du chambranle; un petit guichet, grillag&eacute; de fil
+de fer, permettait d'examiner les visiteurs avant d'ouvrir.</p>
+
+<p>La demeure du charlatan italien, que l'on soup&ccedil;onnait d'exercer un
+&eacute;pouvantable m&eacute;tier, se distinguait aussi par son entr&eacute;e bizarre.</p>
+
+<p>Son nom se lisait trac&eacute; avec des dents de cheval incrust&eacute;es dans une
+esp&egrave;ce de tableau de bois noir appliqu&eacute; sur la porte.</p>
+
+<p>Au lieu de se terminer classiquement par une patte de li&egrave;vre, ou par un
+pied de chevreuil, le cordon de sonnette s'attachait &agrave; un avant-bras et
+&agrave; une main de singe momifi&eacute;s.</p>
+
+<p>Ce bras dess&eacute;ch&eacute;, cette petite main &agrave; cinq doigts articul&eacute;s par
+phalanges et termin&eacute;s par des ongles, &eacute;taient hideux &agrave; voir.</p>
+
+<p>On e&ucirc;t dit la main d'un enfant.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; Rodolphe passait devant cette porte, qui lui parut
+sinistre, il lui sembla entendre quelques sanglots &eacute;touff&eacute;s; puis tout &agrave;
+coup un cri douloureux, convulsif, horrible, un cri paraissant arrach&eacute;
+du fond des entrailles, retentit dans le silence de cette maison.</p>
+
+<p>Rodolphe tressaillit.</p>
+
+<p>Par un mouvement plus rapide que la pens&eacute;e, il courut &agrave; la porte et
+sonna violemment.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, monsieur? dit le portier surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Ce cri, dit Rodolphe, vous ne l'avez donc pas entendu?</p>
+
+<p>&mdash;Si, monsieur. C'est sans doute quelque pratique &agrave; qui M. C&eacute;sar
+Bradamanti arrache une dent, peut-&ecirc;tre deux.</p>
+
+<p>Cette explication &eacute;tait vraisemblable; pourtant elle ne satisfit pas
+Rodolphe.</p>
+
+<p>Le cri terrible qu'il venait d'entendre ne lui semblait pas seulement
+une exclamation de douleur physique; mais aussi, si cela peut se dire,
+un cri de douleur morale.</p>
+
+<p>Son coup de sonnette avait &eacute;t&eacute; d'une extr&ecirc;me violence.</p>
+
+<p>On n'y r&eacute;pondit pas d'abord.</p>
+
+<p>Plusieurs portes se ferm&egrave;rent coup sur coup; puis, derri&egrave;re la vitre
+d'un &oelig;il-de-b&oelig;uf plac&eacute; pr&egrave;s de la porte, et sur lequel Rodolphe
+attachait machinalement son regard, il vit confus&eacute;ment appara&icirc;tre une
+figure d&eacute;charn&eacute;e, d'une p&acirc;leur cadav&eacute;reuse; une for&ecirc;t de cheveux roux et
+grisonnants couronnait ce hideux visage, qui se terminait par une longue
+barbe de la m&ecirc;me couleur que la chevelure.</p>
+
+<p>Cette vision disparut au bout d'une seconde.</p>
+
+<p>Rodolphe resta p&eacute;trifi&eacute;.</p>
+
+<p>Pendant le peu de temps que dura cette apparition, il avait cru
+reconna&icirc;tre certains traits bien caract&eacute;ristiques de cet homme.</p>
+
+<p>Ces yeux verts et brillants comme l'aigue-marine sous leurs gros
+sourcils fauves et h&eacute;riss&eacute;s, cette p&acirc;leur livide, ce nez mince,
+saillant, recourb&eacute; en bec d'aigle, et dont les narines, bizarrement
+dilat&eacute;es et &eacute;chancr&eacute;es, laissaient voir une partie de la cloison nasale,
+lui rappelaient d'une mani&egrave;re frappante un certain abb&eacute; Polidori, dont
+le nom avait &eacute;t&eacute; maudit par Murph durant son entretien avec le baron de
+Gra&uuml;n.</p>
+
+<p>Quoique Rodolphe n'e&ucirc;t pas vu l'abb&eacute; Polidori depuis seize ou dix-sept
+ans, il avait mille raisons pour ne pas l'oublier; mais ce qui d&eacute;routait
+ses souvenirs, mais ce qui le faisait douter de l'identit&eacute; de ces deux
+personnages, c'est que le pr&ecirc;tre qu'il croyait retrouver sous le nom de
+ce charlatan &agrave; barbe et &agrave; cheveux roux &eacute;tait tr&egrave;s-brun.</p>
+
+<p>Si Rodolphe (en supposant que ses soup&ccedil;ons fussent fond&eacute;s) ne s'&eacute;tonnait
+pas d'ailleurs de voir un homme rev&ecirc;tu d'un caract&egrave;re sacr&eacute;, un homme
+dont il connaissait la haute intelligence, le vaste savoir, le rare
+esprit, tomber &agrave; ce point de d&eacute;gradation, peut-&ecirc;tre d'infamie, c'est
+qu'il savait que ce rare esprit, que cette haute intelligence, que ce
+vaste savoir, s'alliaient &agrave; une perversit&eacute; si profonde, &agrave; une conduite
+si d&eacute;r&eacute;gl&eacute;e, &agrave; des penchants si crapuleux, et surtout &agrave; une telle
+forfanterie de cynique et sanglant m&eacute;pris des hommes et des choses, que
+cet homme, r&eacute;duit &agrave; une mis&egrave;re m&eacute;rit&eacute;e, avait pu, nous dirons presque
+avait d&ucirc; chercher les ressources les moins honorables, et trouver une
+sorte de satisfaction ironique et sacril&egrave;ge &agrave; se voir, lui,
+v&eacute;ritablement distingu&eacute; par les dons de l'esprit, lui, rev&ecirc;tu d'un
+caract&egrave;re sacr&eacute;, exercer ce vil m&eacute;tier d'impudent bateleur.</p>
+
+<p>Mais, nous le r&eacute;p&eacute;tons, quoiqu'il e&ucirc;t quitt&eacute; l'abb&eacute; Polidori dans la
+force de l'&acirc;ge, et que celui-ci d&ucirc;t avoir l'&acirc;ge du charlatan, il y avait
+entre ces deux personnages certaines diff&eacute;rences si notables que
+Rodolphe doutait extr&ecirc;mement de leur identit&eacute;; n&eacute;anmoins il dit &agrave; M.
+Pipelet:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il y a longtemps que M. Bradamanti habite cette maison?</p>
+
+<p>&mdash;Mais environ un an, monsieur. Oui, c'est &ccedil;a, il est venu pour le terme
+de janvier. C'est un locataire exact; il m'a gu&eacute;ri d'un fameux
+rhumatisme... Mais, comme je vous le disais tout &agrave; l'heure, il a un
+d&eacute;faut: c'est d'&ecirc;tre trop gouailleur, il ne respecte rien dans ses
+propos.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, monsieur, dit gravement M. Pipelet, je ne suis pas une rosi&egrave;re,
+mais il y a rire et rire.</p>
+
+<p>&mdash;Il est donc fort gai?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas qu'il soit gai; au contraire, il a l'air d'un mort; mais
+il ne rit jamais de la bouche... il rit toujours en paroles; il n'y a
+pour lui ni p&egrave;re ni m&egrave;re, ni Dieu ni diable, il plaisante de tout, m&ecirc;me
+de son eau, monsieur, m&ecirc;me de sa propre eau! Mais je ne vous le cache
+pas, ces plaisanteries-l&agrave; quelquefois me font peur, me donnent la chair
+de poule. Quand il a rest&eacute; un quart d'heure &agrave; jaboter ind&eacute;cemment, dans
+la loge, sur les femmes &agrave; peine voil&eacute;es des diff&eacute;rents pays sauvages
+qu'il a parcourus, et que je me retrouve seul &agrave; seul avec Anastasie, eh
+bien! monsieur, moi qui, depuis trente-sept ans, ai pris l'habitude, me
+suis fait une loi de la ch&eacute;rir... Anastasie... eh bien! il me semble que
+je la ch&eacute;ris moins. Vous allez rire... mais quelquefois encore, quand M.
+C&eacute;sar est parti, apr&egrave;s m'avoir parl&eacute; des festins des princes auxquels il
+a assist&eacute; pour les voir essayer les dents qu'il leur avait pos&eacute;es, eh
+bien! il me semble que mon manger est amer, je n'ai plus faim. Enfin
+j'aime mon &eacute;tat, monsieur, et je m'en honore. J'aurais pu &ecirc;tre
+cordonnier comme un tas d'ambitieux, mais je crois rendre autant de
+service en ressemelant les vieilles chaussures. Eh bien! monsieur, il y
+a des jours o&ugrave; ce diable de M. C&eacute;sar, avec ses railleries, me ferait
+regretter de n'&ecirc;tre pas bottier, ma parole d'honneur! Et puis enfin...
+il a une mani&egrave;re de parler des dames sauvages qu'il a connues... Tenez,
+monsieur, je vous le r&eacute;p&egrave;te, je ne suis pas rosi&egrave;re, mais quelquefois,
+saperlotte! je deviens pourpre, ajouta M. Pipelet d'un air de chastet&eacute;
+r&eacute;volt&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Et M<sup>me</sup> Pipelet tol&egrave;re cela?</p>
+
+<p>&mdash;Anastasie est folle de l'esprit, et M. C&eacute;sar, malgr&eacute; son mauvais ton,
+en a certainement beaucoup; aussi elle lui passe tout.</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a aussi parl&eacute; de certains bruits horribles...</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous a parl&eacute;?...</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, je suis discret.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, ce bruit-l&agrave;, je n'y crois pas, je n'y croirai
+jamais, et pourtant je ne peux m'emp&ecirc;cher d'y penser, et &ccedil;a augmente le
+dr&ocirc;le d'effet que me produisent les plaisanteries de M. Bradamanti.
+Enfin, monsieur, pour tout dire, bien certainement je hais M. Cabrion...
+c'est une haine que j'emporterai dans la tombe. Eh bien! quelquefois il
+me semble que j'aimerais encore mieux les ignobles farces qu'il avait
+l'effronterie de faire dans la maison, que les plaisanteries que nous
+d&eacute;bite M. C&eacute;sar de son air pince-sans-rire, en bridant ses l&egrave;vres par un
+mouvement disgracieux qui me rappelle toujours l'agonie de mon oncle
+Rousselot, qui en r&acirc;lant bridait ses l&egrave;vres tout comme M. Bradamanti.</p>
+
+<p>Quelques mots de M. Pipelet sur la perp&eacute;tuelle ironie avec laquelle le
+charlatan parlait de tout et de tous, et fl&eacute;trissait les joies les plus
+modestes par ses railleries am&egrave;res, confirmaient assez les premiers
+soup&ccedil;ons de Rodolphe; car l'abb&eacute;, lorsqu'il d&eacute;posait son masque
+d'hypocrisie, avait toujours affect&eacute; le scepticisme le plus audacieux et
+le plus r&eacute;voltant.</p>
+
+<p>Bien d&eacute;cid&eacute; &agrave; &eacute;claircir ses doutes, la pr&eacute;sence de ce pr&ecirc;tre dans cette
+maison pouvant le g&ecirc;ner, se sentant de plus en plus dispos&eacute; &agrave;
+interpr&eacute;ter d'une mani&egrave;re lugubre le cri terrible dont il avait &eacute;t&eacute; si
+frapp&eacute;, Rodolphe suivit le portier &agrave; l'&eacute;tage sup&eacute;rieur, o&ugrave; se trouvait
+la chambre qu'il voulait louer.</p>
+
+<p>Le logis de M<sup>lle</sup> Rigolette, voisin de cette chambre, &eacute;tait facile &agrave;
+reconna&icirc;tre, gr&acirc;ce &agrave; une charmante galanterie du peintre, l'ennemi
+mortel de M. Pipelet.</p>
+
+<p>Une demi-douzaine de petits Amours joufflus, tr&egrave;s-facilement et
+tr&egrave;s-spirituellement peints dans le go&ucirc;t de Watteau, se groupaient
+autour d'une esp&egrave;ce de cartouche, et portaient all&eacute;goriquement, l'un un
+d&eacute; &agrave; coudre, l'autre une paire de ciseaux, celui-l&agrave; un fer &agrave; repasser,
+celui-ci un petit miroir de toilette; au milieu du cartouche, sur un
+fond bleu clair, on lisait en lettres roses: <i>Mademoiselle Rigolette,
+couturi&egrave;re.</i> Le tout &eacute;tait encadr&eacute; dans une guirlande de fleurs qui se
+d&eacute;tachait &agrave; merveille du fond vert c&eacute;ladon de la porte.</p>
+
+<p>Ce petit panneau &eacute;tait fort joli et formait encore un contraste frappant
+avec la laideur de l'escalier.</p>
+
+<p>Au risque d'irriter les plaies saignantes d'Alfred, Rodolphe lui dit, en
+montrant la porte de M<sup>lle</sup> Rigolette:</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est sans doute l'ouvrage de M. Cabrion?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, il s'est permis d'ab&icirc;mer la peinture de cette porte
+avec ces ind&eacute;cents barbouillages d'enfants tout nus, qu'il appelle des
+Amours. Sans les supplications de M<sup>lle</sup> Rigolette et la faiblesse de M.
+Bras-Rouge, j'aurais gratt&eacute; tout cela ainsi que cette palette dont le
+m&ecirc;me monstre a obstru&eacute; la porte de <i>votre</i> chambre.</p>
+
+<p>En effet, une palette charg&eacute;e de couleurs, paraissant suspendue &agrave; un
+clou, &eacute;tait peinte sur la porte en mani&egrave;re de trompe-l'&oelig;il.</p>
+
+<p>Rodolphe suivit le portier dans cette chambre, assez spacieuse, pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e
+d'un petit cabinet, et &eacute;clair&eacute;e par deux fen&ecirc;tres qui ouvraient sur la
+rue du Temple; quelques &eacute;bauches fantastiques, peintes sur la seconde
+porte par M. Cabrion, avaient &eacute;t&eacute; scrupuleusement respect&eacute;es par M.
+Germain.</p>
+
+<p>Rodolphe avait trop de motifs d'habiter cette maison pour ne pas arr&ecirc;ter
+ce logement; il donna donc modestement quarante sous au portier et lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Cette chambre me convient parfaitement, voici le denier &agrave; Dieu; demain
+j'enverrai des meubles. Il n'est pas n&eacute;cessaire, n'est-ce pas, que je
+voie le principal locataire, M. Bras-Rouge?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, il ne vient ici que de loin en loin, except&eacute; pour les
+manigances de la m&egrave;re Burette... C'est toujours avec moi que l'on traite
+directement; je vous demanderai seulement votre nom.</p>
+
+<p>&mdash;Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Rodolphe... qui?</p>
+
+<p>&mdash;Rodolphe tout court, monsieur Pipelet.</p>
+
+<p>&mdash;C'est diff&eacute;rent, monsieur; ce n'est pas par curiosit&eacute; que j'insistais:
+les noms et les volont&eacute;s sont libres.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi, monsieur Pipelet, est-ce que demain je ne devrais pas,
+comme nouveau voisin, aller demander aux Morel si je ne peux pas leur
+&ecirc;tre bon &agrave; quelque chose, puisque mon pr&eacute;d&eacute;cesseur, M. Germain, les
+aidait aussi selon ses moyens?</p>
+
+<p>&mdash;Si, monsieur, cela se peut; il est vrai que &ccedil;a ne leur servira pas &agrave;
+grand-chose, puisqu'on les chasse; mais &ccedil;a les flattera toujours.</p>
+
+<p>Puis, comme frapp&eacute; d'une id&eacute;e subite, M. Pipelet s'&eacute;cria, en regardant
+son locataire d'un air fier et malicieux:</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, je comprends; c'est un commencement pour finir par aller
+aussi faire le bon voisin chez la petite voisine d'&agrave; c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'y compte bien.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de mal &agrave; &ccedil;a, monsieur, c'est l'usage; et, tenez, je suis
+s&ucirc;r que M<sup>lle</sup> Rigolette a entendu qu'on visitait la chambre, et qu'elle
+est aux aguets pour nous voir descendre. Je vais faire du bruit expr&egrave;s
+en tournant la clef; regardez bien en passant sur le carr&eacute;.</p>
+
+<p>En effet, Rodolphe s'aper&ccedil;ut que la porte si gracieusement enjoliv&eacute;e
+d'Amours Watteau &eacute;tait entreb&acirc;ill&eacute;e, et il distingua vaguement, par
+l'&eacute;troite ouverture, le bout relev&eacute; d'un petit nez couleur de rose et un
+grand &oelig;il noir vif et curieux; mais, comme il ralentissait le pas, la
+porte se ferma brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je vous disais qu'elle nous guettait! reprit le portier; puis il
+ajouta: Pardon, excuse, monsieur!... je vas &agrave; mon petit observatoire.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela?</p>
+
+<p>&mdash;Au haut de cette &eacute;chelle, il y a le palier o&ugrave; s'ouvre la porte de la
+mansarde des Morel, et derri&egrave;re un des lambris il se trouve un petit
+trou noir o&ugrave; je mets des fouillis. Comme le mur est tr&egrave;s-l&eacute;zard&eacute;, quand
+je suis dans mon trou, je vois chez eux et je les entends comme si j'y
+&eacute;tais. &Ccedil;a n'est pas que je les espionne, juste ciel! Mais enfin je vais
+quelquefois les regarder comme on va &agrave; un m&eacute;lodrame bien noir. Et en
+redescendant dans ma loge, je me trouve comme dans un palais. Mais,
+dites donc, monsieur, si le c&oelig;ur vous en dit, avant qu'ils ne
+partent... C'est triste, mais c'est curieux; car, quand ils vous voient,
+ils sont comme des sauvages, &ccedil;a les g&ecirc;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes bien bon, monsieur Pipelet, un autre jour, demain peut-&ecirc;tre,
+je profiterai de votre offre.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; votre aise, monsieur; mais il faut que je monte &agrave; mon observatoire,
+car j'ai besoin d'un morceau de basane. Si vous voulez toujours
+descendre, monsieur, je vous rejoins.</p>
+
+<p>Et M. Pipelet commen&ccedil;a sur l'&eacute;chelle qui conduisait aux mansardes une
+ascension assez p&eacute;rilleuse pour son &acirc;ge.</p>
+
+<p>Rodolphe jetait un dernier coup d'&oelig;il sur la porte de M<sup>lle</sup> Rigolette,
+en songeant que cette jeune fille, l'ancienne connaissance de la pauvre
+Goualeuse, connaissait sans doute la retraite du fils du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole,
+lorsqu'il entendit, &agrave; l'&eacute;tage inf&eacute;rieur, quelqu'un sortir de chez le
+charlatan; il reconnut le pas l&eacute;ger d'une femme, et distingua le
+bruissement d'une robe de soie. Rodolphe s'arr&ecirc;ta un moment par
+discr&eacute;tion.</p>
+
+<p>Lorsqu'il n'entendit plus rien il descendit.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; au second &eacute;tage, il vit et ramassa un mouchoir sur les derni&egrave;res
+marches; il appartenait sans doute &agrave; la personne qui sortait du logis du
+charlatan.</p>
+
+<p>Rodolphe s'approcha d'une des &eacute;troites fen&ecirc;tres qui &eacute;clairaient le carr&eacute;
+et examina ce mouchoir, magnifiquement garni de dentelles; il portait
+brod&eacute;s, dans un de ses angles, un L et un N surmont&eacute;s d'une couronne
+ducale.</p>
+
+<p>Ce mouchoir &eacute;tait litt&eacute;ralement tremp&eacute; de larmes.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re pens&eacute;e de Rodolphe fut de se h&acirc;ter afin de pouvoir rendre ce
+mouchoir &agrave; la personne qui l'avait perdu; mais il r&eacute;fl&eacute;chit que cette
+d&eacute;marche ressemblerait peut-&ecirc;tre, dans cette circonstance, &agrave; un
+mouvement d'inconvenante curiosit&eacute;; il le garda, se trouvant ainsi, sans
+le vouloir, sur la trace d'une myst&eacute;rieuse et sans doute sinistre
+aventure.</p>
+
+<p>En arrivant chez la porti&egrave;re, il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il ne vient pas de descendre une femme?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur. C'est une belle dame, grande et mince, avec un voile
+noir. Elle sort de chez M. C&eacute;sar. Le petit Tortillard avait &eacute;t&eacute; chercher
+un fiacre, o&ugrave; elle vient de monter. Ce qui m'&eacute;tonne, c'est que ce petit
+gueux-l&agrave; s'est assis derri&egrave;re le fiacre, peut-&ecirc;tre pour voir o&ugrave; va cette
+dame; car il est curieux comme une pie et vif comme un furet, malgr&eacute; son
+pied bot.</p>
+
+<p>&laquo;Ainsi, pensa Rodolphe, le nom et l'adresse de cette femme seront
+peut-&ecirc;tre connus de ce charlatan, dans le cas o&ugrave; il aurait ordonn&eacute; &agrave;
+Tortillard de suivre l'inconnue.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, la chambre vous convient-elle? demanda la
+porti&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Elle me convient beaucoup; je l'ai arr&ecirc;t&eacute;e, et demain j'enverrai mes
+meubles.</p>
+
+<p>&mdash;Que le bon Dieu vous b&eacute;nisse d'avoir pass&eacute; devant notre porte,
+monsieur! Nous aurons un fameux locataire de plus. Vous avez l'air bon
+enfant, Pipelet vous aimera tout de suite. Vous le ferez rire comme
+faisait M. Germain, qui avait toujours une farce &agrave; lui dire; car il ne
+demande qu'&agrave; rire, ce pauvre cher homme: aussi je pense qu'avant un mois
+vous ferez une paire d'amis.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, vous me flattez, madame Pipelet.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout; ce que je vous dis l&agrave; c'est comme si je vous ouvrais mon
+c&oelig;ur. Et si vous &ecirc;tes gentil pour Alfred je serai reconnaissante: vous
+verrez votre petit m&eacute;nage; je suis un lion pour la propret&eacute;; et, si vous
+voulez d&icirc;ner chez vous le dimanche, je vous fricoterai des choses dont
+vous vous l&eacute;cherez les pouces.</p>
+
+<p>&mdash;C'est convenu, madame Pipelet, vous ferez mon m&eacute;nage; demain on vous
+apportera des meubles, et je viendrai surveiller mon emm&eacute;nagement.</p>
+
+<p>Rodolphe sortit.</p>
+
+<p>Les r&eacute;sultats de sa visite &agrave; la maison de la rue du Temple &eacute;taient assez
+importants, et pour la solution du myst&egrave;re qu'il voulait d&eacute;couvrir, et
+pour la noble curiosit&eacute; avec laquelle il cherchait l'occasion de faire
+le bien et d'emp&ecirc;cher le mal.</p>
+
+<p>Tels &eacute;taient les r&eacute;sultats:</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Rigolette savait n&eacute;cessairement la nouvelle demeure de Fran&ccedil;ois
+Germain, fils du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole;</p>
+
+<p>Une jeune femme, qui, selon quelques apparences, pouvait malheureusement
+&ecirc;tre la marquise d'Harville, avait donn&eacute; au commandant pour le lendemain
+un nouveau rendez-vous qui la perdrait peut-&ecirc;tre &agrave; jamais;</p>
+
+<p>Et, pour mille raisons, Rodolphe portait le plus vif int&eacute;r&ecirc;t &agrave; M.
+d'Harville, dont le repos, l'honneur, semblaient si cruellement
+compromis;</p>
+
+<p>Un artisan honn&ecirc;te et laborieux, &eacute;cras&eacute; par la plus affreuse mis&egrave;re,
+allait &ecirc;tre, lui et sa famille, jet&eacute; sur le pav&eacute; par l'interm&eacute;diaire de
+Bras-Rouge;</p>
+
+<p>Enfin, Rodolphe avait involontairement d&eacute;couvert quelques traces d'une
+aventure dont le charlatan C&eacute;sar Bradamanti (peut-&ecirc;tre l'abb&eacute; Polidori)
+et une femme qui appartenait sans doute au plus grand monde &eacute;taient les
+principaux acteurs;</p>
+
+<p>De plus, la Chouette, r&eacute;cemment sortie de l'h&ocirc;pital o&ugrave; elle &eacute;tait entr&eacute;e
+apr&egrave;s la sc&egrave;ne de l'all&eacute;e des Veuves, avait des intelligences suspectes
+avec M<sup>me</sup> Burette, devineresse et pr&ecirc;teuse sur gages, qui occupait le
+second &eacute;tage de la maison.</p>
+
+<p>Ayant recueilli ces divers renseignements, Rodolphe rentra chez lui, rue
+Plumet, remettant au lendemain sa visite au notaire Jacques Ferrand.</p>
+
+<p>Le soir m&ecirc;me, comme on le sait, Rodolphe devait se rendre &agrave; un grand bal
+&agrave; l'ambassade de ***.</p>
+
+<p>Avant de suivre notre h&eacute;ros dans cette nouvelle excursion, nous
+jetterons un coup d'&oelig;il r&eacute;trospectif sur Tom et sur Sarah, personnages
+importants de cette histoire.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIIa" id="XIIa"></a><a href="#tablea">XII</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Tom et Sarah.</a></h3>
+
+
+<p>Sarah Seyton, alors veuve du comte Mac-Gregor, et &acirc;g&eacute;e de trente-sept &agrave;
+trente-huit ans, &eacute;tait d'une excellente famille &eacute;cossaise, et fille d'un
+baronnet, gentilhomme campagnard.</p>
+
+<p>D'une beaut&eacute; accomplie, orpheline &agrave; dix-sept ans, Sarah avait quitt&eacute;
+l'&Eacute;cosse avec son fr&egrave;re Tom Seyton de Halsbury.</p>
+
+<p>Les absurdes pr&eacute;dictions d'une vieille Highlandaise, sa nourrice,
+avaient exalt&eacute; presque jusqu'&agrave; la d&eacute;mence les deux vices capitaux de
+Sarah, l'orgueil et l'ambition, en lui promettant, avec une incroyable
+persistance de conviction, les plus hautes destin&eacute;es... pourquoi ne pas
+le dire? une destin&eacute;e souveraine!</p>
+
+<p>La jeune &Eacute;cossaise s'&eacute;tait rendue &agrave; l'&eacute;vidence des pr&eacute;dictions de sa
+nourrice et se redisait sans cesse, pour corroborer sa foi ambitieuse,
+qu'une devineresse avait aussi promis une couronne &agrave; la belle et
+excellente cr&eacute;ole qui s'assit un jour sur le tr&ocirc;ne de France, et qui fut
+reine par la gr&acirc;ce et par la bont&eacute;, comme d'autres le sont par la
+grandeur et par la majest&eacute;.</p>
+
+<p>Chose &eacute;trange! Tom Seyton, aussi superstitieux que sa s&oelig;ur,
+encourageait ses folles esp&eacute;rances, et avait r&eacute;solu de consacrer sa vie
+&agrave; la r&eacute;alisation du r&ecirc;ve de Sarah, de ce r&ecirc;ve aussi &eacute;blouissant
+qu'insens&eacute;.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins le fr&egrave;re et la s&oelig;ur n'&eacute;taient pas assez aveugles pour croire
+rigoureusement &agrave; la pr&eacute;diction de la Highlandaise, et pour viser
+absolument &agrave; un tr&ocirc;ne de premier ordre, dans leur magnifique d&eacute;dain des
+royaut&eacute;s secondaires ou des principaut&eacute;s r&eacute;gnantes; non, pourvu que la
+belle &Eacute;cossaise ceign&icirc;t un jour son front imp&eacute;rieux d'une couronne
+souveraine, le couple orgueilleux fermerait les yeux sur l'importance
+des possessions de cette Couronne.</p>
+
+<p>&Agrave; l'aide de <i>l'Almanach de Gotha</i> pour l'an de gr&acirc;ce 1819, Tom Seyton
+dressa, au moment de quitter l'&Eacute;cosse, une sorte de tableau synoptique
+par rang d'&acirc;ge de tous les rois et altesses souveraines de l'Europe
+alors &agrave; marier.</p>
+
+<p>Bien que fort absurde, l'ambition du fr&egrave;re et de la s&oelig;ur &eacute;tait pure de
+tout moyen honteux; Tom devait aider Sarah &agrave; ourdir la trame conjugale
+o&ugrave; elle esp&eacute;rait enlacer un porte-couronne quelconque. Tom devait &ecirc;tre
+de moiti&eacute; dans toutes les ruses, dans toutes les intrigues qui
+pourraient amener ce r&eacute;sultat; mais il aurait tu&eacute; sa s&oelig;ur, plut&ocirc;t que
+de voir en elle la ma&icirc;tresse d'un prince, m&ecirc;me avec la certitude d'un
+mariage r&eacute;parateur.</p>
+
+<p>L'esp&egrave;ce d'inventaire matrimonial qui r&eacute;sulta des recherches de Tom et
+de Sarah dans <i>l'Almanach de Gotha</i> fut satisfaisant.</p>
+
+<p>La Conf&eacute;d&eacute;ration germanique fournissait surtout un nombreux contingent
+de jeunes souverains pr&eacute;somptifs. Sarah &eacute;tait protestante; Tom
+n'ignorait pas la facilit&eacute; du mariage allemand dit de la main gauche,
+mariage l&eacute;gitime d'ailleurs, auquel il se serait &agrave; la derni&egrave;re extr&eacute;mit&eacute;
+r&eacute;sign&eacute; pour sa s&oelig;ur. Il fut donc r&eacute;solu entre elle et lui d'aller
+d'abord en Allemagne commencer cette <i>pip&eacute;e</i>.</p>
+
+<p>Si ce projet para&icirc;t improbable, ces esp&eacute;rances insens&eacute;es, nous
+r&eacute;pondrons d'abord qu'une ambition effr&eacute;n&eacute;e, encore exag&eacute;r&eacute;e par une
+superstitieuse croyance, se pique rarement d'&ecirc;tre raisonnable dans ses
+vis&eacute;es, et n'est gu&egrave;re tent&eacute;e que de l'impossible; pourtant, en se
+rappelant certains faits contemporains, depuis d'augustes et
+respectables mariages morganatiques entre souverains et sujettes jusqu'&agrave;
+l'amoureuse odyss&eacute;e de miss P&eacute;n&eacute;lope et du prince de Capoue, on ne peut
+refuser quelque probabilit&eacute; d'heureux succ&egrave;s aux imaginations de Tom et
+de Sarah.</p>
+
+<p>Nous ajouterons que celle-ci joignait &agrave; une merveilleuse beaut&eacute; de rares
+dispositions pour les talents les plus vari&eacute;s, et une puissance de
+s&eacute;duction d'autant plus dangereuse qu'avec une &acirc;me s&egrave;che et dure, un
+esprit adroit et m&eacute;chant, une dissimulation profonde, un caract&egrave;re
+opini&acirc;tre et absolu, elle r&eacute;unissait toutes les apparences d'une nature
+g&eacute;n&eacute;reuse, ardente et passionn&eacute;e.</p>
+
+<p>Au physique, son organisation mentait aussi perfidement qu'au moral.</p>
+
+<p>Ses grands yeux noirs, tour &agrave; tour &eacute;tincelants et langoureux sous leurs
+sourcils d'&eacute;b&egrave;ne, pouvaient feindre les embrasements de la volupt&eacute;; et
+pourtant les br&ucirc;lantes aspirations de l'amour ne devaient jamais faire
+battre son sein glac&eacute;; aucune surprise du c&oelig;ur ou des sens ne devait
+d&eacute;ranger les impitoyables calculs de cette femme rus&eacute;e, &eacute;go&iuml;ste et
+ambitieuse.</p>
+
+<p>En arrivant sur le continent, Sarah, d'apr&egrave;s les conseils de son fr&egrave;re,
+ne voulut pas commencer ses entreprises, avant d'avoir fait un s&eacute;jour &agrave;
+Paris, o&ugrave; elle d&eacute;sirait polir son &eacute;ducation et assouplir sa roideur
+britannique dans le commerce d'une soci&eacute;t&eacute; pleine d'&eacute;l&eacute;gance,
+d'agr&eacute;ments et de libert&eacute; de bon go&ucirc;t.</p>
+
+<p>Sarah fut introduite dans le meilleur et dans le plus grand monde, gr&acirc;ce
+&agrave; quelques lettres de recommandation et au bienveillant patronage de M<sup>me</sup>
+l'ambassadrice d'Angleterre et du vieux marquis d'Harville, qui avait
+connu en Angleterre le p&egrave;re de Tom et de Sarah.</p>
+
+<p>Les personnes fausses, froides, r&eacute;fl&eacute;chies, s'assimilent avec une
+promptitude merveilleuse le langage et les mani&egrave;res les plus oppos&eacute;s &agrave;
+leur caract&egrave;re: chez elles tout est dehors, surface, apparence, vernis,
+&eacute;corce; d&egrave;s qu'on les p&eacute;n&egrave;tre, d&egrave;s qu'on les devine, elles sont perdues;
+aussi l'esp&egrave;ce d'instinct de conservation dont elles sont dou&eacute;es les
+rend &eacute;minemment propres au d&eacute;guisement moral. Elles se griment et se
+costument avec la prestesse et l'habilet&eacute; d'un com&eacute;dien consomm&eacute;.</p>
+
+<p>C'est dire qu'apr&egrave;s six mois de s&eacute;jour &agrave; Paris, Sarah aurait pu lutter
+avec la Parisienne la plus parisienne du monde, pour la gr&acirc;ce piquante
+de son esprit, le charme de sa gaiet&eacute;, l'ing&eacute;nuit&eacute; de ses coquetteries
+et la na&iuml;vet&eacute; provocante de son regard &agrave; la fois chaste et passionn&eacute;.</p>
+
+<p>Trouvant sa s&oelig;ur suffisamment <i>arm&eacute;e</i>, Tom partit avec elle pour
+l'Allemagne, muni d'excellentes lettres d'introduction.</p>
+
+<p>Le premier &Eacute;tat de la Conf&eacute;d&eacute;ration germanique qui se trouvait sur
+l'itin&eacute;raire de Sarah &eacute;tait le grand-duch&eacute; de Gerolstein, ainsi d&eacute;sign&eacute;
+dans le diplomatique et infaillible <i>Almanach de Gotha</i> pour l'ann&eacute;e
+1819.</p>
+
+<p class="center">
+G&Eacute;N&Eacute;ALOGIE DES SOUVERAINS DE L'EUROPE ET DE LEUR FAMILLE<br /><br />
+GEROLSTEIN</p>
+
+<p>Grand-duc: MAXIMILIEN-RODOLPHE, n&eacute; le 10 d&eacute;cembre 1764. Succ&egrave;de &agrave; son
+p&egrave;re CHARLES-FR&Eacute;D&Eacute;RIK-RODOLPHE, le 21 avril 1785.&mdash;Veuf, janvier 1808,
+de LOUISE, fille du prince JEAN-AUGUSTE DE BURGLEN.</p>
+
+<p>Fils: GUSTAVE-RODOLPHE, n&eacute; le 17 avril 1803.</p>
+
+<p>M&egrave;re: Grande-duchesse JUDITH, douairi&egrave;re, veuve du Grand-duc p&egrave;re
+CHARLES-FR&Eacute;D&Eacute;RIK-RODOLPHE, le 21 avril 1785.</p>
+
+<p>Tom, avec assez de sens, avait d'abord inscrit sur sa liste les plus
+jeunes des princes qu'il convoitait pour beaux-fr&egrave;res, pensant que
+l'extr&ecirc;me jeunesse est de bien plus facile s&eacute;duction qu'un &acirc;ge m&ucirc;r.
+D'ailleurs, nous l'avons dit, Tom et Sarah avaient &eacute;t&eacute; particuli&egrave;rement
+recommand&eacute;s au grand-duc r&eacute;gnant de Gerolstein par le vieux marquis
+d'Harville, engou&eacute;, comme tout le monde, de Sarah, dont il ne pouvait
+assez admirer la beaut&eacute;, la gr&acirc;ce et le charmant naturel.</p>
+
+<p>Il est inutile de dire que l'h&eacute;ritier pr&eacute;somptif du grand-duch&eacute; de
+Gerolstein &eacute;tait Gustave-Rodolphe; il avait dix-huit ans &agrave; peine lorsque
+Tom et Sarah furent pr&eacute;sent&eacute;s &agrave; son p&egrave;re.</p>
+
+<p>L'arriv&eacute;e de la jeune &Eacute;cossaise fut un &eacute;v&eacute;nement dans cette petite cour
+allemande, calme, simple, s&eacute;rieuse, et pour ainsi dire patriarcale. Le
+grand-duc, le meilleur des hommes, gouvernait ses &Eacute;tats avec une fermet&eacute;
+sage et une bont&eacute; paternelle; rien de plus mat&eacute;riellement, de plus
+moralement heureux que cette principaut&eacute;; sa population laborieuse et
+grave, sobre et pieuse, offrait le type id&eacute;al du caract&egrave;re allemand.</p>
+
+<p>Ces braves gens jouissaient d'un bonheur si profond, ils &eacute;taient si
+compl&egrave;tement satisfaits de leur condition, que la sollicitude &eacute;clair&eacute;e
+du grand-duc avait eu peu &agrave; faire pour les pr&eacute;server de la manie des
+innovations constitutionnelles.</p>
+
+<p>Quant aux modernes d&eacute;couvertes, quant aux id&eacute;es pratiques qui pouvaient
+avoir une influence salutaire sur le bien-&ecirc;tre et sur la moralisation du
+peuple, le grand-duc s'en informait et les appliquait incessamment, ses
+r&eacute;sidents aupr&egrave;s des diff&eacute;rentes puissances de l'Europe n'ayant pour
+ainsi dire d'autre mission que celle de tenir leur ma&icirc;tre au courant de
+tous les progr&egrave;s de la science au point de vue d'utilit&eacute; publique et
+pratique.</p>
+
+<p>Nous l'avons dit, le grand-duc ressentait autant d'affection que de
+reconnaissance pour le vieux marquis d'Harville, qui lui avait rendu, en
+1815, d'immenses services; aussi, gr&acirc;ce &agrave; la recommandation de ce
+dernier, Tom et Sarah Seyton de Halsbury furent accueillis &agrave; la cour de
+Gerolstein avec une distinction et une bont&eacute; tr&egrave;s-particuli&egrave;res.</p>
+
+<p>Quinze jours apr&egrave;s son arriv&eacute;e, Sarah, dou&eacute;e d'un profond esprit
+d'observation, avait facilement p&eacute;n&eacute;tr&eacute; le caract&egrave;re ferme, loyal et
+ouvert du grand-duc; avant de s&eacute;duire le fils, chose immanquable, elle
+avait sagement voulu s'assurer des dispositions du p&egrave;re. Celui-ci
+paraissait aimer si follement son fils Rodolphe qu'un moment Sarah le
+crut capable de consentir &agrave; une m&eacute;salliance plut&ocirc;t que de voir ce fils
+ch&eacute;ri &eacute;ternellement malheureux. Mais bient&ocirc;t l'&Eacute;cossaise fut convaincue
+que ce p&egrave;re si tendre ne se d&eacute;partirait jamais de certains principes, de
+certaines id&eacute;es sur les devoirs des princes.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas de sa part orgueil: c'&eacute;tait conscience, raison, dignit&eacute;.</p>
+
+<p>Or, un homme de cette trempe &eacute;nergique, d'autant plus affectueux et bon
+qu'il est plus ferme et plus fort, ne conc&egrave;de jamais rien de ce qui
+touche &agrave; sa conscience, &agrave; sa raison, &agrave; sa dignit&eacute;.</p>
+
+<p>Sarah fut sur le point de renoncer &agrave; son entreprise, en pr&eacute;sence de ces
+obstacles presque insurmontables; mais r&eacute;fl&eacute;chissant que, par
+compensation, Rodolphe &eacute;tait tr&egrave;s-jeune, qu'on vantait g&eacute;n&eacute;ralement sa
+douceur, sa bont&eacute;, son caract&egrave;re &agrave; la fois timide et r&ecirc;veur, elle crut
+le jeune prince faible, irr&eacute;solu; elle persista donc dans son projet et
+dans ses esp&eacute;rances.</p>
+
+<p>&Agrave; cette occasion, sa conduite et celle de son fr&egrave;re furent un
+chef-d'&oelig;uvre d'habilet&eacute;.</p>
+
+<p>La jeune fille sut se concilier tout le monde, et surtout les personnes
+qui auraient pu &ecirc;tre jalouses ou envieuses de ses avantages; elle fit
+oublier sa beaut&eacute;, ses gr&acirc;ces, par la simplicit&eacute; modeste dont elle les
+voila. Bient&ocirc;t elle devint l'idole non-seulement du grand-duc, mais de
+sa m&egrave;re, la grande-duchesse Judith douairi&egrave;re, qui, malgr&eacute;, ou &agrave; cause
+de ses quatre-vingt-dix ans, aimait &agrave; la folie tout ce qui &eacute;tait jeune
+et charmant.</p>
+
+<p>Plusieurs fois Tom et Sarah parl&egrave;rent de leur d&eacute;part. Jamais le
+souverain de Gerolstein ne voulut y consentir; et, pour s'attacher tout
+&agrave; fait le fr&egrave;re et la s&oelig;ur, il pria le baronnet Tom Seyton de Halsbury
+d'accepter l'emploi vacant de premier &eacute;cuyer, et il supplia Sarah de ne
+pas quitter la grande-duchesse Judith, qui ne pouvait plus se passer
+d'elle.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s de nombreuses h&eacute;sitations, combattues par les plus pressantes
+influences, Tom et Sarah accept&egrave;rent ces brillantes propositions et
+s'&eacute;tablirent &agrave; la cour de Gerolstein, o&ugrave; ils &eacute;taient arriv&eacute;s depuis deux
+mois.</p>
+
+<p>Sarah, excellente musicienne, sachant le go&ucirc;t de la grande-duchesse pour
+les vieux ma&icirc;tres, et entre autres pour Gluck, fit venir l'&oelig;uvre de cet
+homme illustre, et fascina la vieille princesse par son in&eacute;puisable
+complaisance et par le talent remarquable avec lequel elle lui chantait
+ces anciens airs, d'une beaut&eacute; si simple, si expressive.</p>
+
+<p>Tom, de son c&ocirc;t&eacute;, sut se rendre tr&egrave;s-utile dans l'emploi que le
+grand-duc lui avait confi&eacute;. L'&Eacute;cossais connaissait parfaitement les
+chevaux; il avait beaucoup d'ordre et de fermet&eacute;: en peu de temps il
+transforma presque compl&egrave;tement le service des &eacute;curies du grand-duc,
+service que la n&eacute;gligence et la routine avaient presque d&eacute;sorganis&eacute;.</p>
+
+<p>Le fr&egrave;re et la s&oelig;ur furent bient&ocirc;t &eacute;galement aim&eacute;s, f&ecirc;t&eacute;s, choy&eacute;s dans
+cette cour. La pr&eacute;f&eacute;rence du ma&icirc;tre commande les pr&eacute;f&eacute;rences
+secondaires. Sarah avait d'ailleurs besoin, pour ses futurs projets, de
+trop de points d'appui pour ne pas employer son habile s&eacute;duction &agrave; se
+faire des partisans. Son hypocrisie, rev&ecirc;tue des formes les plus
+attrayantes, trompa facilement la plupart de ces loyales Allemandes, et
+l'affection g&eacute;n&eacute;rale consacra bient&ocirc;t l'excessive bienveillance du
+grand-duc.</p>
+
+<p>Voici donc notre couple &eacute;tabli &agrave; la cour de Gerolstein, parfaitement et
+honorablement pos&eacute;, sans qu'il ait &eacute;t&eacute; un moment question de Rodolphe.
+Par un hasard heureux, quelques jours apr&egrave;s l'arriv&eacute;e de Sarah, ce
+dernier &eacute;tait parti pour une inspection de troupes avec un aide de camp
+et le fid&egrave;le Murph.</p>
+
+<p>Cette absence, doublement favorable aux vues de Sarah, lui permit de
+disposer &agrave; son aise les principaux fils de la trame qu'elle ourdissait,
+sans &ecirc;tre g&ecirc;n&eacute;e par la pr&eacute;sence du jeune prince, dont l'admiration trop
+marqu&eacute;e aurait peut-&ecirc;tre &eacute;veill&eacute; les craintes du grand-duc.</p>
+
+<p>Au contraire, en l'absence de son fils, il ne songea malheureusement pas
+qu'il venait d'admettre dans son intimit&eacute; une jeune fille d'une rare
+beaut&eacute;, d'un esprit charmant, qui devait se trouver avec Rodolphe &agrave;
+chaque instant du jour.</p>
+
+<p>Sarah resta int&eacute;rieurement insensible &agrave; cet accueil si touchant, si
+g&eacute;n&eacute;reux, &agrave; cette noble confiance avec laquelle on l'introduisait au
+c&oelig;ur de cette famille souveraine.</p>
+
+<p>Ni cette jeune fille ni son fr&egrave;re ne recul&egrave;rent un moment devant leurs
+mauvais desseins; ils venaient sciemment apporter le trouble et le
+chagrin dans cette cour paisible et heureuse. Ils calculaient froidement
+les r&eacute;sultats probables des cruelles divisions qu'ils allaient semer
+entre un p&egrave;re et un fils jusqu'alors tendrement unis.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIIIa" id="XIIIa"></a><a href="#tablea">XIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Sir Walter Murph et l'abb&eacute; Polidori.</a></h3>
+
+
+<p>Rodolphe, pendant son enfance, avait &eacute;t&eacute; d'une complexion tr&egrave;s-fr&ecirc;le.
+Son p&egrave;re fit ce raisonnement, bizarre en apparence, au fond tr&egrave;s-sens&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Les gentilshommes campagnards anglais sont g&eacute;n&eacute;ralement remarquables
+par une sant&eacute; robuste. Ces avantages tiennent beaucoup &agrave; leur &eacute;ducation
+physique: simple, rude, agreste, elle d&eacute;veloppe leur vigueur. Rodolphe
+va sortir des mains des femmes; son temp&eacute;rament est d&eacute;licat; peut-&ecirc;tre,
+en habituant cet enfant &agrave; vivre comme le fils d'un fermier anglais (sauf
+quelques m&eacute;nagements), fortifierai-je sa constitution.&raquo;</p>
+
+<p>Le grand-duc fit chercher en Angleterre un homme digne et capable de
+diriger cette sorte d'&eacute;ducation physique: sir Walter Murph, athl&eacute;tique
+sp&eacute;cimen du gentilhomme campagnard du Yorkshire, fut charg&eacute; de ce soin
+important. La direction qu'il donna au jeune prince r&eacute;pondit
+parfaitement aux vues du grand-duc.</p>
+
+<p>Murph et son &eacute;l&egrave;ve habit&egrave;rent pendant plusieurs ann&eacute;es une charmante
+ferme situ&eacute;e au milieu des champs et des bois, &agrave; quelques lieues de la
+ville de Gerolstein, dans la position la plus pittoresque et la plus
+salubre.</p>
+
+<p>Rodolphe, libre de toute &eacute;tiquette, s'occupant avec Murph de travaux
+agricoles proportionn&eacute;s &agrave; son &acirc;ge, v&eacute;cut donc de la vie sobre, m&acirc;le et
+r&eacute;guli&egrave;re des champs, ayant pour plaisirs et pour distractions des
+exercices violents, la lutte, le pugilat, l'&eacute;quitation, la chasse.</p>
+
+<p>Au milieu de l'air pur des pr&eacute;s, des bois et des montagnes, le jeune
+prince sembla se transformer, poussa vigoureux comme un jeune ch&ecirc;ne; sa
+p&acirc;leur un peu maladive fit place aux brillantes couleurs de la sant&eacute;:
+quoique toujours svelte et nerveux, il sortit victorieux des plus rudes
+fatigues; l'adresse, l'&eacute;nergie, le courage suppl&eacute;ant &agrave; ce qui lui
+manquait de puissance musculaire, il put bient&ocirc;t lutter avec avantage
+contre des jeunes gens beaucoup plus &acirc;g&eacute;s que lui; il avait alors
+environ quinze ou seize ans.</p>
+
+<p>Son &eacute;ducation scientifique s'&eacute;tait n&eacute;cessairement ressentie de la
+pr&eacute;f&eacute;rence donn&eacute;e &agrave; l'&eacute;ducation physique: Rodolphe savait fort peu de
+chose; mais le grand-duc pensait sagement que, pour demander beaucoup &agrave;
+l'esprit, il faut que l'esprit soit soutenu par une forte organisation
+physique; alors, quoique tardivement f&eacute;cond&eacute;es par l'instruction, les
+facult&eacute;s intellectuelles offrent de prompts r&eacute;sultats.</p>
+
+<p>Le bon Walter Murph n'&eacute;tait pas savant; il ne put donner &agrave; Rodolphe que
+quelques connaissances premi&egrave;res; mais personne mieux que lui ne pouvait
+inspirer &agrave; son &eacute;l&egrave;ve la conscience de ce qui &eacute;tait juste, loyal,
+g&eacute;n&eacute;reux; l'horreur de ce qui &eacute;tait bas, l&acirc;che, mis&eacute;rable.</p>
+
+<p>Ces haines, ces admirations &eacute;nergiques et salutaires s'enracin&egrave;rent pour
+toujours dans l'&acirc;me de Rodolphe; plus tard ces principes furent
+violemment &eacute;branl&eacute;s par les orages des passions, mais jamais ils ne
+furent arrach&eacute;s de son c&oelig;ur. La foudre frappe, sillonne et brise un
+arbre solidement et profond&eacute;ment plant&eacute;, mais la s&egrave;ve bout toujours dans
+ses racines, mille verts rameaux rejaillissent bient&ocirc;t de ce tronc qui
+paraissait dess&eacute;ch&eacute;.</p>
+
+<p>Murph donna donc &agrave; Rodolphe, si cela peut se dire, la sant&eacute; du corps et
+celle de l'&acirc;me; il le rendit robuste, agile et hardi, sympathique &agrave; ce
+qui &eacute;tait bon et bien, antipathique &agrave; ce qui &eacute;tait m&eacute;chant et mauvais.</p>
+
+<p>Sa t&acirc;che ainsi admirablement remplie, le squire, appel&eacute; en Angleterre
+par de graves int&eacute;r&ecirc;ts, quitta l'Allemagne pour quelque temps, au grand
+chagrin de Rodolphe, qui l'aimait tendrement.</p>
+
+<p>Murph devait revenir se fixer d&eacute;finitivement &agrave; Gerolstein avec sa
+famille, lorsque quelques affaires fort importantes pour lui seraient
+termin&eacute;es. Il esp&eacute;rait que son absence durerait au plus une ann&eacute;e.</p>
+
+<p>Rassur&eacute; sur la sant&eacute; de son fils, le grand-duc songea s&eacute;rieusement &agrave;
+l'instruction de cet enfant ch&eacute;ri.</p>
+
+<p>Un certain abb&eacute; C&eacute;sar Polidori, philosophe renomm&eacute;, m&eacute;decin distingu&eacute;,
+historien &eacute;rudit, savant vers&eacute; dans l'&eacute;tude des sciences exactes et
+physiques, fut charg&eacute; de cultiver, de f&eacute;conder le sol riche mais vierge,
+si parfaitement pr&eacute;par&eacute; par Murph.</p>
+
+<p>Cette fois le choix du grand-duc fut bien malheureux, ou plut&ocirc;t sa
+religion fut cruellement tromp&eacute;e par la personne qui lui pr&eacute;senta l'abb&eacute;
+et le lui fit accepter, lui pr&ecirc;tre catholique, comme pr&eacute;cepteur d'un
+prince protestant. Cette innovation parut &agrave; beaucoup de gens une
+&eacute;normit&eacute;, et g&eacute;n&eacute;ralement d'un funeste pr&eacute;sage pour l'&eacute;ducation de
+Rodolphe.</p>
+
+<p>Le hasard ou plut&ocirc;t l'abominable caract&egrave;re de l'abb&eacute; r&eacute;alisa une partie
+de ces tristes pr&eacute;dictions.</p>
+
+<p>Impie, fourbe, hypocrite, contempteur sacril&egrave;ge de ce qu'il y a de plus
+sacr&eacute; parmi les hommes, plein de ruse et d'adresse, dissimulant la plus
+dangereuse immoralit&eacute;, le plus effrayant scepticisme, sous une &eacute;corce
+aust&egrave;re et pieuse, exag&eacute;rant une fausse humilit&eacute; chr&eacute;tienne pour voiler
+sa souplesse insinuante, de m&ecirc;me qu'il affectait une bienveillance
+expansive, un optimisme ing&eacute;nu, pour cacher la perfidie de ses
+flatteries int&eacute;ress&eacute;es; connaissant profond&eacute;ment les hommes, ou plut&ocirc;t
+n'ayant exp&eacute;riment&eacute; que les mauvais c&ocirc;t&eacute;s, que les honteuses passions de
+l'humanit&eacute;, l'abb&eacute; Polidori &eacute;tait le plus d&eacute;testable mentor que l'on p&ucirc;t
+donner &agrave; un jeune homme.</p>
+
+<p>Rodolphe, abandonnant avec un extr&ecirc;me regret la vie ind&eacute;pendante,
+anim&eacute;e, qu'il avait men&eacute;e jusqu'alors aupr&egrave;s de Murph, pour aller p&acirc;lir
+sur des livres et se soumettre aux c&eacute;r&eacute;monieux usages de la cour de son
+p&egrave;re, prit d'abord l'abb&eacute; en aversion.</p>
+
+<p>Cela devait &ecirc;tre.</p>
+
+<p>En quittant son &eacute;l&egrave;ve, le pauvre squire l'avait compar&eacute;, non sans
+raison, &agrave; un jeune poulain sauvage, plein de gr&acirc;ce et de feu, que l'on
+enlevait aux belles prairies o&ugrave; il s'&eacute;battait libre et joyeux, pour
+aller le soumettre au frein, &agrave; l'&eacute;peron, et lui apprendre &agrave; mod&eacute;rer, &agrave;
+utiliser des forces qu'il n'avait jusqu'alors employ&eacute;es que pour courir,
+que pour bondir &agrave; son caprice.</p>
+
+<p>Rodolphe commen&ccedil;a par d&eacute;clarer &agrave; l'abb&eacute; qu'il ne se sentait aucune
+vocation pour l'&eacute;tude, qu'il avait avant tout besoin d'exercer ses bras
+et ses jambes, de respirer l'air des champs, de courir les bois et les
+montagnes, un bon fusil et un bon cheval lui semblant d'ailleurs
+pr&eacute;f&eacute;rables aux plus beaux livres de la terre.</p>
+
+<p>Le pr&ecirc;tre r&eacute;pondit &agrave; son &eacute;l&egrave;ve qu'il n'y avait en effet rien de plus
+fastidieux que l'&eacute;tude, mais que rien n'&eacute;tait plus grossier que les
+plaisirs qu'il pr&eacute;f&eacute;rait &agrave; l'&eacute;tude, plaisirs parfaitement dignes d'un
+stupide fermier allemand. Et l'abb&eacute; de faire un tableau si bouffon, si
+railleur de cette existence simple et agreste, que pour la premi&egrave;re fois
+Rodolphe fut honteux de s'&ecirc;tre trouv&eacute; si heureux; alors il demanda
+na&iuml;vement au pr&ecirc;tre &agrave; quoi l'on pouvait passer son temps si l'on
+n'aimait ni l'&eacute;tude, ni la chasse, ni la vie libre des champs.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; lui r&eacute;pondit myst&eacute;rieusement que plus tard il l'en instruirait.</p>
+
+<p>Sous un autre point de vue, les esp&eacute;rances de ce pr&ecirc;tre &eacute;taient aussi
+ambitieuses que celles de Sarah.</p>
+
+<p>Quoique le grand-duch&eacute; de Gerolstein ne f&ucirc;t qu'un &Eacute;tat secondaire,
+l'abb&eacute; s'&eacute;tait imagin&eacute; d'en &ecirc;tre un jour le Richelieu, et de dresser
+Rodolphe au r&ocirc;le de prince fain&eacute;ant.</p>
+
+<p>Il commen&ccedil;a donc par t&acirc;cher de se rendre agr&eacute;able &agrave; son &eacute;l&egrave;ve et de lui
+faire oublier Murph &agrave; force de condescendance et d'obs&eacute;quiosit&eacute;.
+Rodolphe continuant d'&ecirc;tre r&eacute;calcitrant &agrave; l'endroit de la science,
+l'abb&eacute; dissimula au grand-duc la r&eacute;pugnance du jeune prince pour
+l'&eacute;tude, vanta au contraire son assiduit&eacute;, ses &eacute;tonnants progr&egrave;s; et
+quelques interrogatoires concert&eacute;s d'avance entre lui et Rodolphe, mais
+qui semblaient tr&egrave;s-improvis&eacute;s, entretinrent le grand-duc (il faut le
+dire, fort peu lettr&eacute;) dans son aveuglement et dans sa confiance.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu l'&eacute;loignement que le pr&ecirc;tre avait d'abord inspir&eacute; &agrave; Rodolphe
+se changea de la part du jeune prince en une familiarit&eacute; cavali&egrave;re
+tr&egrave;s-diff&eacute;rente du s&eacute;rieux attachement qu'il portait &agrave; Murph.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu Rodolphe se trouva li&eacute; &agrave; l'abb&eacute; (quoique pour des causes fort
+innocentes) par l'esp&egrave;ce de solidarit&eacute; qui unit deux complices. Il
+devait t&ocirc;t ou tard m&eacute;priser un homme du caract&egrave;re et de l'&acirc;ge de ce
+pr&ecirc;tre, qui mentait indignement pour excuser la paresse de son &eacute;l&egrave;ve.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; savait cela.</p>
+
+<p>Mais il savait aussi que, si l'on ne s'&eacute;loigne pas tout d'abord avec
+d&eacute;go&ucirc;t des &ecirc;tres corrompus, on s'habitue malgr&eacute; soi et peu &agrave; peu &agrave; leur
+esprit, souvent attrayant, et qu'insensiblement on en vient &agrave; entendre
+sans honte et sans indignation railler et fl&eacute;trir ce qu'on v&eacute;n&eacute;rait
+jadis.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; &eacute;tait du reste trop fin pour heurter de front certaines nobles
+convictions de Rodolphe, fruit de l'&eacute;ducation de Murph. Apr&egrave;s avoir
+redoubl&eacute; de railleries sur la grossi&egrave;ret&eacute; des passe-temps des premi&egrave;res
+ann&eacute;es de son &eacute;l&egrave;ve, le pr&ecirc;tre, d&eacute;posant &agrave; demi son masque d'aust&eacute;rit&eacute;,
+avait vivement &eacute;veill&eacute; sa curiosit&eacute; par des demi-confidences sur
+l'existence enchanteresse de certains princes des temps pass&eacute;s; enfin,
+c&eacute;dant aux instances de Rodolphe, apr&egrave;s des m&eacute;nagements infinis et
+d'assez vives plaisanteries sur la gravit&eacute; c&eacute;r&eacute;monieuse de la cour du
+grand-duc, l'abb&eacute; avait enflamm&eacute; l'imagination du jeune prince aux
+r&eacute;cits exag&eacute;r&eacute;s et ardemment color&eacute;s des plaisirs et des galanteries qui
+avaient illustr&eacute; les r&egrave;gnes de Louis XIV, du R&eacute;gent, et surtout de Louis
+XV, le h&eacute;ros de C&eacute;sar Polidori.</p>
+
+<p>Il affirmait &agrave; ce malheureux enfant, qui l'&eacute;coutait avec une avidit&eacute;
+funeste, que les volupt&eacute;s, m&ecirc;me excessives, loin de d&eacute;moraliser un
+prince heureusement dou&eacute;, le rendaient souvent au contraire cl&eacute;ment et
+g&eacute;n&eacute;reux, par cette raison que les belles &acirc;mes ne sont jamais mieux
+pr&eacute;dispos&eacute;es &agrave; la bienveillance et &agrave; l'affectuosit&eacute; que par le bonheur.</p>
+
+<p>Louis XV le Bien-Aim&eacute; &eacute;tait une preuve irr&eacute;cusable de cette assertion.</p>
+
+<p>Et puis, disait l'abb&eacute;, que de grands hommes des temps anciens et
+modernes avaient largement sacrifi&eacute; &agrave; l'&eacute;picurisme le plus raffin&eacute;...
+depuis Alcibiade jusqu'&agrave; Maurice de Saxe, depuis Antoine jusqu'au grand
+Cond&eacute;, depuis C&eacute;sar jusqu'&agrave; Vend&ocirc;me!</p>
+
+<p>De tels entretiens devaient exercer d'effroyables ravages dans une &acirc;me
+jeune, ardente et vierge; de plus, l'abb&eacute; traduisait &eacute;loquemment &agrave; son
+&eacute;l&egrave;ve des odes d'Horace o&ugrave; ce rare g&eacute;nie exaltait avec le charme le plus
+entra&icirc;nant les molles d&eacute;lices d'une vie tout enti&egrave;re vou&eacute;e &agrave; l'amour et
+&agrave; des sensualit&eacute;s exquises. Pourtant, &ccedil;&agrave; et l&agrave;, pour masquer le danger
+de ces th&eacute;ories et satisfaire &agrave; ce qu'il y avait de fonci&egrave;rement
+g&eacute;n&eacute;reux dans le caract&egrave;re de Rodolphe, l'abb&eacute; le ber&ccedil;ait des utopies
+les plus charmantes. &Agrave; l'entendre, un prince intelligemment voluptueux
+pouvait am&eacute;liorer les hommes par le plaisir, les moraliser par le
+bonheur, et amener les plus incr&eacute;dules au sentiment religieux, en
+exaltant leur gratitude envers le Cr&eacute;ateur, qui, dans l'ordre mat&eacute;riel,
+comblait l'homme de jouissances avec une in&eacute;puisable prodigalit&eacute;.</p>
+
+<p>Jouir de tout et toujours, c'&eacute;tait, selon l'abb&eacute;, glorifier Dieu dans sa
+magnificence et dans l'&eacute;ternit&eacute; de ses dons.</p>
+
+<p>Ces th&eacute;ories port&egrave;rent leurs fruits.</p>
+
+<p>Au milieu de cette cour r&eacute;guli&egrave;re et vertueuse, habitu&eacute;e, par l'exemple
+du ma&icirc;tre, aux honn&ecirc;tes plaisirs, aux innocentes distractions, Rodolphe,
+instruit par l'abb&eacute;, r&ecirc;vait d&eacute;j&agrave; les folles nuits de Versailles, les
+orgies de Choisy, les violentes volupt&eacute;s du Parc-aux-Cerfs, et aussi &ccedil;&agrave;
+et l&agrave;, par contraste, quelques amours romanesques.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; n'avait pas manqu&eacute; non plus de d&eacute;montrer &agrave; Rodolphe qu'un prince
+de la Conf&eacute;d&eacute;ration germanique ne pouvait avoir d'autre pr&eacute;tention
+militaire que celle d'envoyer son contingent &agrave; la Di&egrave;te.</p>
+
+<p>D'ailleurs, l'esprit du temps n'&eacute;tait plus &agrave; la guerre.</p>
+
+<p>Couler d&eacute;licieusement et paresseusement ses jours au milieu des femmes
+et des raffinements du luxe, se reposer tour &agrave; tour de l'enivrement des
+plaisirs sensuels par les d&eacute;licieuses r&eacute;cr&eacute;ations des arts, chercher
+parfois dans la chasse, non pas en sauvage Nemrod, mais en intelligent
+&eacute;picurien, ces fatigues passag&egrave;res qui doublent le charme de l'indolence
+et de la paresse, telle &eacute;tait, selon l'abb&eacute;, la seule vie possible pour
+un prince qui (comble de bonheur!) trouvait un Premier ministre capable
+de se vouer courageusement au fastidieux et lourd fardeau des affaires
+de l'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>Rodolphe, en se laissant aller &agrave; des suppositions qui n'avaient rien de
+criminel parce qu'elles ne sortaient pas du cercle des probabilit&eacute;s
+fatales, se proposait, lorsque Dieu rappellerait &agrave; lui le grand-duc son
+p&egrave;re, de se vouer &agrave; cette vie que l'abb&eacute; Polidori lui peignait sous de
+si chaudes et de si riantes couleurs, et de prendre ce pr&ecirc;tre pour
+Premier ministre.</p>
+
+<p>Nous le r&eacute;p&eacute;tons, Rodolphe aimait tendrement son p&egrave;re, et il l'e&ucirc;t
+profond&eacute;ment regrett&eacute;, quoique sa mort lui e&ucirc;t permis de faire le
+Sardanapale au petit pied. Il est inutile de dire que le jeune prince
+gardait le plus profond secret sur les malheureuses esp&eacute;rances qui
+fermentaient en lui.</p>
+
+<p>Sachant que les h&eacute;ros de pr&eacute;dilection du grand-duc &eacute;taient
+Gustave-Adolphe, Charles XII et le grand Fr&eacute;d&eacute;ric (Maximilien-Rodolphe
+avait l'honneur d'appartenir de tr&egrave;s-pr&egrave;s &agrave; la maison royale de
+Brandebourg), Rodolphe pensait avec raison que son p&egrave;re, qui professait
+une admiration profonde pour ces rois-capitaines toujours bott&eacute;s et
+&eacute;peronn&eacute;s, chevauchant et guerroyant, regarderait son fils comme perdu
+s'il le croyait capable de vouloir remplacer dans sa cour la gravit&eacute;
+tudesque par les m&oelig;urs faciles et licencieuses de la R&eacute;gence. Un an,
+dix-huit mois se pass&egrave;rent ainsi; Murph n'&eacute;tait pas encore de retour,
+quoiqu'il annon&ccedil;&acirc;t prochainement son arriv&eacute;e.</p>
+
+<p>Sa premi&egrave;re r&eacute;pugnance vaincue par l'obs&eacute;quiosit&eacute; de l'abb&eacute;, Rodolphe
+profita des enseignements scientifiques de son pr&eacute;cepteur et acquit
+sinon une instruction tr&egrave;s-&eacute;tendue, au moins des connaissances
+superficielles, qui, jointes &agrave; un esprit naturel, vif et sage, lui
+permettaient de passer pour beaucoup plus instruit qu'il ne l'&eacute;tait
+r&eacute;ellement et de faire le plus grand honneur aux soins de l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>Murph revint d'Angleterre avec sa famille et pleura de joie en
+embrassant son ancien &eacute;l&egrave;ve.</p>
+
+<p>Au bout de quelques jours, sans pouvoir p&eacute;n&eacute;trer la raison d'un
+changement qui l'affligeait profond&eacute;ment, le digne squire trouva
+Rodolphe froid, contraint envers lui, et presque ironique lorsqu'il lui
+rappela leur vie rude et agreste.</p>
+
+<p>Certain de la bont&eacute; naturelle du c&oelig;ur du jeune prince, averti par un
+secret pressentiment, Murph le crut momentan&eacute;ment perverti par la
+pernicieuse influence de l'abb&eacute; Polidori qu'il d&eacute;testait d'instinct, et
+qu'il se promettait d'observer attentivement.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, le pr&ecirc;tre, vivement contrari&eacute; du retour de Murph, dont il
+redoutait la franchise, le bon sens et la p&eacute;n&eacute;tration, n'eut qu'une
+seule pens&eacute;e, celle de perdre le gentilhomme dans l'esprit de Rodolphe.</p>
+
+<p>C'est &agrave; cette &eacute;poque que Tom et Sarah furent pr&eacute;sent&eacute;s et accueillis &agrave;
+la cour de Gerolstein avec la plus extr&ecirc;me distinction.</p>
+
+<p>Quelque temps avant leur arriv&eacute;e, Rodolphe &eacute;tait parti avec un aide de
+camp et Murph pour inspecter les troupes de quelques garnisons. Cette
+excursion &eacute;tant toute militaire, le grand-duc avait jug&eacute; convenable que
+l'abb&eacute; ne f&ucirc;t pas de ce voyage. Le pr&ecirc;tre, &agrave; son grand regret, vif Murph
+reprendre pour quelques jours ses anciennes fonctions aupr&egrave;s du jeune
+prince.</p>
+
+<p>Le squire comptait beaucoup sur cette occasion de s'&eacute;clairer tout &agrave; fait
+sur la cause du refroidissement de Rodolphe. Malheureusement celui-ci,
+d&eacute;j&agrave; savant dans l'art de dissimuler, et croyant dangereux de laisser
+p&eacute;n&eacute;trer ses projets d'avenir par son ancien mentor, fut pour lui d'une
+cordialit&eacute; charmante, feignit de regretter beaucoup le temps de sa
+premi&egrave;re jeunesse et ses rustiques plaisirs, et le rassura presque
+compl&egrave;tement.</p>
+
+<p>Nous disons presque, car certains d&eacute;vouements sont dou&eacute;s d'un admirable
+instinct. Malgr&eacute; les t&eacute;moignages d'affection que lui donnait le jeune
+prince, Murph pressentait vaguement qu'il y avait un secret entre eux
+deux; en vain il voulut &eacute;claircir ses soup&ccedil;ons, ses tentatives
+&eacute;chou&egrave;rent devant la pr&eacute;coce duplicit&eacute; de Rodolphe.</p>
+
+<p>Pendant ce voyage, l'abb&eacute; n'&eacute;tait pas rest&eacute; oisif.</p>
+
+<p>Les intrigants se devinent ou se reconnaissent &agrave; certains signes
+myst&eacute;rieux qui leur permettent de s'observer jusqu'&agrave; ce que leur int&eacute;r&ecirc;t
+les d&eacute;cide &agrave; une alliance ou &agrave; une hostilit&eacute; d&eacute;clar&eacute;e.</p>
+
+<p>Quelques jours apr&egrave;s l'&eacute;tablissement de Sarah et de son fr&egrave;re &agrave; la cour
+du grand-duc, Tom &eacute;tait particuli&egrave;rement li&eacute; avec l'abb&eacute; Polidori.</p>
+
+<p>Ce pr&ecirc;tre s'avouait &agrave; lui-m&ecirc;me, avec un odieux cynisme, qu'il avait une
+affinit&eacute; naturelle, presque involontaire, pour les fourbes et pour les
+m&eacute;chants; ainsi, disait-il, sans deviner positivement le but o&ugrave;
+tendaient Tom et Sarah, il s'&eacute;tait trouv&eacute; attir&eacute; vers eux par une
+sympathie trop vive pour ne pas leur supposer quelque dessein
+diabolique.</p>
+
+<p>Quelques questions de Tom Seyton sur le caract&egrave;re et les ant&eacute;c&eacute;dents de
+Rodolphe, questions sans port&eacute;e pour un homme moins en &eacute;veil que l'abb&eacute;,
+l'&eacute;clair&egrave;rent tout &agrave; coup sur les tendances du fr&egrave;re et de la s&oelig;ur;
+seulement il ne crut pas &agrave; la jeune &Eacute;cossaise des vues &agrave; la fois si
+honn&ecirc;tes et si ambitieuses.</p>
+
+<p>La venue de cette charmante fille parut &agrave; l'abb&eacute; un coup du sort.
+Rodolphe avait l'imagination enflamm&eacute;e d'amoureuses chim&egrave;res; Sarah
+devait &ecirc;tre la r&eacute;alit&eacute; ravissante qui remplacerait tant de songes
+charmants; car, pensait l'abb&eacute;, avant d'arriver au choix dans le plaisir
+et &agrave; la vari&eacute;t&eacute; dans la volupt&eacute;, on commence presque toujours par un
+attachement unique et romanesque. Louis XIV et Louis XV n'ont &eacute;t&eacute;
+peut-&ecirc;tre fid&egrave;les qu'&agrave; Marie Mancini et &agrave; Rosette d'Arey.</p>
+
+<p>Selon l'abb&eacute;, il en serait ainsi de Rodolphe et de la belle &Eacute;cossaise.
+Celle-ci prendrait sans doute une immense influence sur un c&oelig;ur soumis
+au charme enchanteur d'un premier amour. Diriger, exploiter cette
+influence et s'en servir pour perdre Murph &agrave; jamais, tel fut le plan de
+l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>En homme habile, il fit parfaitement entendre aux deux ambitieux qu'il
+faudrait compter avec lui, &eacute;tant seul responsable aupr&egrave;s du grand-duc de
+la vie priv&eacute;e du jeune prince.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas tout, il fallait se d&eacute;fier d'un ancien pr&eacute;cepteur de ce
+dernier qui l'accompagnait alors dans une inspection militaire; cet
+homme rude, grossier, h&eacute;riss&eacute; de pr&eacute;jug&eacute;s absurdes, avait eu autrefois
+une grande autorit&eacute; sur l'esprit de Rodolphe et pouvait devenir un
+surveillant dangereux; et, loin d'excuser ou de tol&eacute;rer les folles et
+charmantes erreurs de la jeunesse, il se regarderait comme oblig&eacute; de les
+d&eacute;noncer &agrave; la s&eacute;v&egrave;re morale du grand-duc.</p>
+
+<p>Tom et Sarah comprirent &agrave; demi-mot, quoiqu'ils n'eussent en rien
+instruit l'abb&eacute; de leurs secrets desseins. Au retour de Rodolphe et du
+squire, tous trois, rassembl&eacute;s par leur int&eacute;r&ecirc;t commun, s'&eacute;taient
+tacitement ligu&eacute;s contre Murph, leur ennemi le plus redoutable.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIVa" id="XIVa"></a><a href="#tablea">XIV</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Un premier amour.</a></h3>
+
+
+<p>&Agrave; son retour, Rodolphe, voyant chaque jour Sarah, en devint follement
+&eacute;pris. Bient&ocirc;t elle lui avoua qu'elle partageait son amour, quoiqu'il
+d&ucirc;t, pr&eacute;voyait-elle, leur causer de violents chagrins. Ils ne pouvaient
+jamais &ecirc;tre heureux; une trop grande distance les s&eacute;parait. Aussi
+recommanda-t-elle &agrave; Rodolphe la plus profonde discr&eacute;tion, de peur
+d'&eacute;veiller les soup&ccedil;ons du grand-duc, qui serait inexorable et les
+priverait de leur seul bonheur, celui de se voir chaque jour.</p>
+
+<p>Rodolphe promit de s'observer et de cacher son amour. L'&Eacute;cossaise &eacute;tait
+trop ambitieuse, trop s&ucirc;re d'elle-m&ecirc;me, pour se compromettre et se
+trahir aux yeux de la cour. Le jeune prince sentait aussi le besoin de
+la dissimulation; il imita la prudence de Sarah. L'amoureux secret fut
+parfaitement gard&eacute; pendant quelque temps.</p>
+
+<p>Lorsque le fr&egrave;re et la s&oelig;ur virent la passion effr&eacute;n&eacute;e de Rodolphe
+arriv&eacute;e &agrave; son paroxysme, et son exaltation croissante, plus difficile &agrave;
+contenir de jour en jour, sur le point d'&eacute;clater et de tout perdre, ils
+port&egrave;rent le grand coup.</p>
+
+<p>Le caract&egrave;re de l'abb&eacute; autorisant cette confidence, d'ailleurs toute de
+moralit&eacute;, Tom lui fit les premi&egrave;res ouvertures sur la n&eacute;cessit&eacute; d'un
+mariage entre Rodolphe et Sarah: sinon, ajoutait-il tr&egrave;s-sinc&egrave;rement,
+lui et sa s&oelig;ur quitteraient imm&eacute;diatement Gerolstein. Sarah partageait
+l'amour du prince, mais elle pr&eacute;f&eacute;rait la mort au d&eacute;shonneur et ne
+pouvait &ecirc;tre que la femme de Son Altesse.</p>
+
+<p>Ces pr&eacute;tentions stup&eacute;fi&egrave;rent le pr&ecirc;tre; il n'avait jamais cru Sarah si
+audacieusement ambitieuse. Un tel mariage, entour&eacute; de difficult&eacute;s sans
+nombre, de dangers de toute sorte, parut impossible &agrave; l'abb&eacute;; il dit
+franchement &agrave; Tom les raisons pour lesquelles le grand-duc ne
+consentirait jamais &agrave; une telle union.</p>
+
+<p>Tom accepta ces raisons, en reconnut l'importance; mais il proposa,
+comme un <i>mezzo termine</i> qui pouvait tout concilier, un mariage secret
+bien en r&egrave;gle et seulement d&eacute;clar&eacute; apr&egrave;s la mort du grand-duc r&eacute;gnant.</p>
+
+<p>Sarah &eacute;tait de noble et ancienne maison; une telle union ne manquait pas
+de pr&eacute;c&eacute;dents. Tom donnait &agrave; l'abb&eacute;, et cons&eacute;quemment au prince, huit
+jours pour se d&eacute;cider: sa s&oelig;ur ne supporterait pas plus longtemps les
+cruelles angoisses de l'incertitude; s'il lui fallait renoncer &agrave; l'amour
+de Rodolphe, elle prendrait cette douloureuse r&eacute;solution le plus
+promptement possible.</p>
+
+<p>Afin de motiver le brusque d&eacute;part qui s'ensuivrait alors, Tom avait, en
+tout cas, adress&eacute;, disait-il, &agrave; un de ses amis d'Angleterre une lettre
+qui devait &ecirc;tre mise &agrave; la poste &agrave; Londres et renvoy&eacute;e en Allemagne;
+cette lettre contiendrait des motifs de retour assez puissants pour que
+Tom et Sarah se dissent absolument oblig&eacute;s de quitter pour quelque temps
+la cour du grand-duc.</p>
+
+<p>Cette fois du moins l'abb&eacute;, servi par sa mauvaise opinion de l'humanit&eacute;,
+devina la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Cherchant toujours une arri&egrave;re-pens&eacute;e aux sentiments les plus honn&ecirc;tes,
+lorsqu'il sut que Sarah voulait l&eacute;gitimer son amour par un mariage, il
+vit l&agrave; une preuve non de vertu, mais d'ambition: &agrave; peine aurait-il cru
+au d&eacute;sint&eacute;ressement de la jeune fille si elle e&ucirc;t sacrifi&eacute; son honneur &agrave;
+Rodolphe ainsi qu'il l'en avait crue capable, lui supposant seulement
+l'intention d'&ecirc;tre la ma&icirc;tresse de son &eacute;l&egrave;ve. Selon les principes de
+l'abb&eacute;, se marchander, faire la part du devoir, c'&eacute;tait ne pas aimer.
+&laquo;Faible et froid amour, disait-il, que celui qui s'inqui&egrave;te du ciel et
+de la terre!&raquo;</p>
+
+<p>Certain de ne pas se tromper sur les vues de Sarah, l'abb&eacute; demeura fort
+perplexe. Apr&egrave;s tout, le v&oelig;u qu'exprimait Tom au nom de sa s&oelig;ur &eacute;tait
+des plus honorables. Que demandait-il? ou une s&eacute;paration, ou une union
+l&eacute;gitime.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; son cynisme, le pr&ecirc;tre n'e&ucirc;t pas os&eacute; s'&eacute;tonner aux yeux de Tom
+des honorables motifs qui semblaient dicter la conduite de ce dernier,
+et lui dire cr&ucirc;ment que lui et sa s&oelig;ur avaient habilement man&oelig;uvr&eacute;
+pour amener le prince &agrave; un mariage disproportionn&eacute;.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; avait trois partis &agrave; prendre:</p>
+
+<p>Avertir le grand-duc de ce complot matrimonial,</p>
+
+<p>Ouvrir les yeux de Rodolphe sur les man&oelig;uvres de Tom et Sarah,</p>
+
+<p>Pr&ecirc;ter les mains &agrave; ce mariage.</p>
+
+<p>Mais:</p>
+
+<p>Pr&eacute;venir le grand-duc, c'&eacute;tait s'ali&eacute;ner &agrave; tout jamais l'h&eacute;ritier
+pr&eacute;somptif de la couronne.</p>
+
+<p>&Eacute;clairer Rodolphe sur les vues int&eacute;ress&eacute;es de Sarah, c'&eacute;tait s'exposer &agrave;
+&ecirc;tre re&ccedil;u comme on l'est toujours par un amoureux lorsqu'on vient lui
+d&eacute;pr&eacute;cier l'objet aim&eacute;; et puis quel terrible coup pour la vanit&eacute; ou
+pour le c&oelig;ur du prince!... lui r&eacute;v&eacute;ler que c'&eacute;tait surtout sa position
+souveraine qu'on voulait &eacute;pouser; et puis enfin, chose &eacute;trange! lui
+pr&ecirc;tre, viendrait bl&acirc;mer la conduite d'une jeune fille qui voulait
+rester pure et n'accorder qu'&agrave; son &eacute;poux les droits d'un amant?</p>
+
+<p>En se pr&ecirc;tant au contraire &agrave; ce mariage, l'abb&eacute; s'attachait le prince et
+sa femme par un lien de reconnaissance profonde, ou du moins par la
+solidarit&eacute; d'un acte dangereux.</p>
+
+<p>Sans doute tout pouvait se d&eacute;couvrir, et il s'exposait alors &agrave; la col&egrave;re
+du grand-duc; mais le mariage serait conclu, l'union valable, l'orage
+passerait, et le futur souverain de Gerolstein se trouverait d'autant
+plus li&eacute; envers l'abb&eacute; que celui-ci aurait couru plus de danger &agrave; son
+service.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s de m&ucirc;res r&eacute;flexions, l'abb&eacute; se d&eacute;cida donc &agrave; servir Sarah;
+n&eacute;anmoins avec une certaine restriction dont nous parlerons plus tard.</p>
+
+<p>La passion de Rodolphe &eacute;tait arriv&eacute;e &agrave; sa derni&egrave;re p&eacute;riode; violemment
+exasp&eacute;r&eacute; par la contrainte et par les habilissimes s&eacute;ductions de Sarah,
+qui semblait souffrir encore plus que lui des obstacles insurmontables
+que l'honneur et le devoir mettaient &agrave; leur f&eacute;licit&eacute;, quelques jours de
+plus, le jeune prince se trahissait.</p>
+
+<p>Qu'on y songe, c'&eacute;tait un premier amour, un amour aussi ardent que na&iuml;f,
+aussi confiant que passionn&eacute;; pour l'exciter, Sarah avait d&eacute;ploy&eacute; les
+ressources infernales de la coquetterie la plus raffin&eacute;e. Non, jamais
+les &eacute;motions vierges d'un jeune homme plein de c&oelig;ur, d'imagination et
+de flamme, ne furent plus longuement, plus savamment excit&eacute;es; jamais
+femme ne fut plus dangereusement attrayante que Sarah. Tour &agrave; tour
+fol&acirc;tre et triste, chaste et passionn&eacute;e, pudique et provocante: ses
+grands yeux noirs, langoureux et br&ucirc;lants, allum&egrave;rent dans l'&acirc;me
+effervescente de Rodolphe un feu inextinguible.</p>
+
+<p>Lorsque l'abb&eacute; lui proposa de ne plus jamais voir cette fille enivrante,
+ou de la poss&eacute;der par un mariage secret, Rodolphe sauta au cou du
+pr&ecirc;tre, l'appela son sauveur, son ami, son p&egrave;re. Le temple et le
+ministre eussent &eacute;t&eacute; l&agrave; que le jeune prince e&ucirc;t &eacute;pous&eacute; &agrave; l'instant.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; voulut, pour cause, se charger de tout.</p>
+
+<p>Il trouva un ministre, des t&eacute;moins; et l'union (dont toutes les
+formalit&eacute;s furent soigneusement surveill&eacute;es et v&eacute;rifi&eacute;es par Tom) fut
+secr&egrave;tement c&eacute;l&eacute;br&eacute;e pendant une courte absence du grand-duc, appel&eacute; &agrave;
+une conf&eacute;rence de la Di&egrave;te germanique.</p>
+
+<p>Les pr&eacute;dictions de la montagnarde &Eacute;cossaise &eacute;taient r&eacute;alis&eacute;es: Sarah
+&eacute;pousait l'h&eacute;ritier d'une couronne.</p>
+
+<p>Sans amortir les feux de son amour, la possession rendit Rodolphe plus
+circonspect et calma cette violence qui aurait pu compromettre le secret
+de sa passion pour Sarah. Le jeune couple, prot&eacute;g&eacute; par Tom et par
+l'abb&eacute;, s'entendit si bien, mit tant de r&eacute;serve dans ses relations,
+qu'elles &eacute;chapp&egrave;rent &agrave; tous les yeux.</p>
+
+<p>Pendant les trois premiers mois de son mariage, Rodolphe fut le plus
+heureux des hommes; lorsque, la r&eacute;flexion succ&eacute;dant &agrave; l'entra&icirc;nement, il
+contempla sa position de sang-froid, il ne regretta pas de s'&ecirc;tre
+encha&icirc;n&eacute; &agrave; Sarah par un lien indissoluble; il renon&ccedil;a sans regrets pour
+l'avenir &agrave; cette vie galante, voluptueuse, eff&eacute;min&eacute;e, qu'il avait
+d'abord si ardemment r&ecirc;v&eacute;e, et il fit avec Sarah les plus beaux projets
+du monde sur leur r&egrave;gne futur.</p>
+
+<p>Dans ces lointaines hypoth&egrave;ses, le r&ocirc;le de Premier ministre, que l'abb&eacute;
+s'&eacute;tait destin&eacute; <i>in petto</i>, diminuait beaucoup d'importance: Sarah se
+r&eacute;servait ces fonctions gouvernementales; trop imp&eacute;rieuse pour ne pas
+ambitionner le pouvoir et la domination, elle esp&eacute;rait r&eacute;gner &agrave; la place
+de Rodolphe.</p>
+
+<p>Un &eacute;v&eacute;nement impatiemment attendu par Sarah changea bient&ocirc;t ce calme en
+temp&ecirc;te.</p>
+
+<p>Elle devint m&egrave;re.</p>
+
+<p>Alors se manifest&egrave;rent chez cette femme des exigences toutes nouvelles
+et effrayantes pour Rodolphe; elle lui d&eacute;clara, en fondant en larmes
+hypocrites, qu'elle ne pouvait plus supporter la contrainte o&ugrave; elle
+vivait, contrainte que sa grossesse rendait plus p&eacute;nible encore.</p>
+
+<p>Dans cette extr&eacute;mit&eacute;, elle proposait r&eacute;solument &agrave; Rodolphe de tout
+avouer au grand-duc: il s'&eacute;tait, ainsi que la grande-duchesse
+douairi&egrave;re, de plus en plus affectionn&eacute; &agrave; Sarah. Sans doute, ajoutait
+celle-ci, il s'indignerait d'abord, s'emporterait; mais il aimait si
+tendrement, si aveugl&eacute;ment son fils; il avait pour elle, Sarah, tant
+d'affection, que le courroux paternel s'apaiserait peu &agrave; peu, et elle
+prendrait enfin &agrave; la cour de Gerolstein le rang qui lui appartenait, si
+cela se peut dire, doublement, puisqu'elle allait donner un enfant &agrave;
+l'h&eacute;ritier pr&eacute;somptif du grand-duc.</p>
+
+<p>Cette pr&eacute;tention &eacute;pouvanta Rodolphe: il connaissait le profond
+attachement de son p&egrave;re pour lui, mais il connaissait aussi
+l'inflexibilit&eacute; des principes du grand-duc &agrave; l'endroit des devoirs de
+prince.</p>
+
+<p>&Agrave; toutes ses objections, Sarah r&eacute;pondait impitoyablement:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis votre femme devant Dieu et devant les hommes. Dans quelque
+temps je ne pourrai plus cacher ma grossesse; je ne veux plus rougir
+d'une position dont je suis au contraire si fi&egrave;re, et dont je puis me
+glorifier tout haut.</p>
+
+<p>La paternit&eacute; avait redoubl&eacute; la tendresse de Rodolphe pour Sarah. Plac&eacute;
+entre le d&eacute;sir d'acc&eacute;der &agrave; ses v&oelig;ux et la crainte du courroux de son
+p&egrave;re, il &eacute;prouvait d'affreux d&eacute;chirements. Tom prenait le parti de sa
+s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Le mariage est indissoluble, disait-il &agrave; son s&eacute;r&eacute;nissime beau-fr&egrave;re.
+Le grand-duc peut vous exiler de sa cour, vous et votre femme; rien de
+plus. Or il vous aime trop pour se r&eacute;soudre &agrave; une pareille mesure; il
+pr&eacute;f&eacute;rera tol&eacute;rer ce qu'il n'aura pu emp&ecirc;cher.</p>
+
+<p>Ces raisonnements, fort justes d'ailleurs, ne calmaient pas les anxi&eacute;t&eacute;s
+de Rodolphe. Sur ces entrefaites, Tom fut charg&eacute; par le grand-duc
+d'aller visiter plusieurs haras d'Autriche. Cette mission, qu'il ne
+pouvait refuser, ne devait le retenir que quinze jours au plus; il
+partit, &agrave; son grand regret, dans un moment tr&egrave;s-d&eacute;cisif pour sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Celle-ci fut &agrave; la fois chagrine et satisfaite de l'&eacute;loignement de son
+fr&egrave;re; elle perdait l'appui de ses conseils, mais aussi, dans le cas o&ugrave;
+tout se d&eacute;couvrirait, il serait &agrave; l'abri de la col&egrave;re du grand-duc.</p>
+
+<p>Sarah devait tenir Tom au courant, jour par jour, des diff&eacute;rentes phases
+d'une affaire si importante pour tous deux. Afin de correspondre plus
+s&ucirc;rement et plus secr&egrave;tement, ils convinrent d'un chiffre.</p>
+
+<p>Cette pr&eacute;caution seule prouve que Sarah avait &agrave; entretenir son fr&egrave;re
+d'autre chose que de son amour pour Rodolphe. En effet, cette femme
+&eacute;go&iuml;ste, froide, ambitieuse, n'avait pas senti se fondre les glaces de
+son c&oelig;ur &agrave; l'embrasement de l'amour passionn&eacute; qu'elle avait allum&eacute;.</p>
+
+<p>La maternit&eacute; ne fut pour elle qu'un moyen d'action de plus sur Rodolphe
+et n'attendrit pas m&ecirc;me cette &acirc;me d'airain. La jeunesse, le fol amour,
+l'inexp&eacute;rience de ce prince presque enfant, si perfidement attir&eacute; dans
+une position inextricable, lui inspiraient &agrave; peine de l'int&eacute;r&ecirc;t; dans
+ses intimes confidences &agrave; Tom, elle se plaignait avec d&eacute;dain et amertume
+de la faiblesse de cet adolescent qui tremblait devant le plus paterne
+des princes allemands, <i>qui vivait bien longtemps</i>!</p>
+
+<p>En un mot, cette correspondance entre le fr&egrave;re et la s&oelig;ur d&eacute;voilait
+clairement leur &eacute;go&iuml;sme int&eacute;ress&eacute;, leurs ambitieux calculs, leur
+impatience presque homicide, et mettait &agrave; nu les ressorts de cette trame
+t&eacute;n&eacute;breuse couronn&eacute;e par le mariage de Rodolphe.</p>
+
+<p>Peu de jours apr&egrave;s le d&eacute;part de Tom, Sarah se trouvait au cercle de la
+grande-duchesse douairi&egrave;re.</p>
+
+<p>Plusieurs femmes la regardaient d'un air &eacute;tonn&eacute; et chuchotaient avec
+leurs voisines.</p>
+
+<p>La grande-duchesse Judith, malgr&eacute; ses quatre-vingt-dix ans, avait
+l'oreille fine et la vue bonne: ce petit man&egrave;ge ne lui &eacute;chappa pas. Elle
+fit signe &agrave; une des dames de son service de venir aupr&egrave;s d'elle et
+apprit ainsi que l'on trouvait M<sup>lle</sup> Sarah Seyton de Halsbury moins
+svelte, moins &eacute;lanc&eacute;e que d'habitude.</p>
+
+<p>La vieille princesse adorait sa jeune prot&eacute;g&eacute;e; elle e&ucirc;t r&eacute;pondu &agrave; Dieu
+de la vertu de Sarah. Indign&eacute;e de la m&eacute;chancet&eacute; de ces observations,
+elle haussa les &eacute;paules et dit tout haut, du bout du salon o&ugrave; elle se
+tenait:</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&egrave;re Sarah, &eacute;coutez!</p>
+
+<p>Sarah se leva.</p>
+
+<p>Il lui fallut traverser le cercle pour arriver aupr&egrave;s de la princesse,
+qui voulait, dans une intention toute bienveillante et par le seul fait
+de cette travers&eacute;e, confondre les calomniateurs, et leur prouver
+victorieusement que la taille de sa prot&eacute;g&eacute;e n'avait rien perdu de sa
+finesse et de sa gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>H&eacute;las! l'ennemie la plus perfide n'e&ucirc;t pas mieux imagin&eacute; que n'imagina
+l'excellente princesse, dans son d&eacute;sir de d&eacute;fendre sa prot&eacute;g&eacute;e.</p>
+
+<p>Celle-ci vint &agrave; elle. Il fallut le respect qu'on portait &agrave; la
+grande-duchesse pour comprimer un murmure de surprise et d'indignation
+lorsque la jeune fille traversa le cercle.</p>
+
+<p>Les gens les moins clairvoyants s'aper&ccedil;urent de ce que Sarah ne voulait
+pas cacher plus longtemps, car sa grossesse aurait pu se dissimuler
+encore; mais l'ambitieuse femme avait m&eacute;nag&eacute; cet &eacute;clat, afin de forcer
+Rodolphe &agrave; d&eacute;clarer son mariage.</p>
+
+<p>La grande-duchesse, ne se rendant pourtant pas encore &agrave; l'&eacute;vidence, dit
+tout bas &agrave; Sarah:</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&egrave;re enfant, vous &ecirc;tes aujourd'hui affreusement habill&eacute;e. Vous qui
+avez une taille &agrave; tenir dans les dix doigts, vous n'&ecirc;tes plus
+reconnaissable.</p>
+
+<p>Nous raconterons plus tard les suites de cette d&eacute;couverte, qui amena de
+grands et terribles &eacute;v&eacute;nements. Mais nous dirons d&egrave;s &agrave; pr&eacute;sent ce que le
+lecteur a sans doute d&eacute;j&agrave; devin&eacute;, que la Goualeuse, que Fleur-de-Marie,
+&eacute;tait le fruit de ce malheureux mariage, &eacute;tait enfin la fille de Sarah
+et de Rodolphe, et que tous deux la croyaient morte.</p>
+
+<p>On n'a pas oubli&eacute; que Rodolphe, apr&egrave;s avoir visit&eacute; la maison de la rue
+du Temple, &eacute;tait rentr&eacute; chez lui et qu'il devait le soir m&ecirc;me se rendre
+&agrave; un bal donn&eacute; par M<sup>me</sup> l'ambassadrice de ***.</p>
+
+<p>C'est &agrave; cette f&ecirc;te que nous suivrons Son Altesse le grand-duc r&eacute;gnant de
+Gerolstein, Gustave-Rodolphe, voyageant en France sous le nom de comte
+de Duren.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVa" id="XVa"></a><a href="#tablea">XV</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Le bal.</a></h3>
+
+
+<p>&Agrave; onze heures du soir, un suisse en grande livr&eacute;e ouvrit la porte d'un
+h&ocirc;tel de la rue Plumet, pour laisser sortir une magnifique berline bleue
+attel&eacute;e de deux superbes chevaux gris &agrave; tous crins, et de la plus grande
+taille; sur le si&egrave;ge &agrave; large housse frang&eacute;e de cr&eacute;pines de soie se
+carrait un &eacute;norme cocher, rendu plus &eacute;norme encore par une pelisse bleue
+fourr&eacute;e, &agrave; collet-p&egrave;lerine de martre, coutur&eacute;e d'argent sur toutes les
+tailles, et cuirass&eacute;e de brandebourgs; derri&egrave;re le carrosse un valet de
+pied gigantesque et poudr&eacute;, v&ecirc;tu d'une livr&eacute;e bleue, jonquille et
+argent, accostait un chasseur aux moustaches formidables, galonn&eacute; comme
+un tambour-major, et dont le chapeau, largement bord&eacute;, &eacute;tait &agrave; demi
+cach&eacute; par une touffe de plumes jaunes et bleues.</p>
+
+<p>Les lanternes jetaient une vive clart&eacute; dans l'int&eacute;rieur de cette voiture
+doubl&eacute;e de satin; l'on pouvait y voir Rodolphe, assis &agrave; droite, ayant &agrave;
+sa gauche le baron de Gra&uuml;n, et devant lui le fid&egrave;le Murph.</p>
+
+<p>Par d&eacute;f&eacute;rence pour le souverain que repr&eacute;sentait l'ambassadeur chez
+lequel il se rendait au bal, Rodolphe portait seulement sur son habit la
+plaque diamant&eacute;e de l'ordre de ***.</p>
+
+<p>Le ruban orange et la croix d'&eacute;mail de grand-commandeur de l'Aigle d'or
+de Gerolstein pendaient au cou de sir Walter Murph; le baron de Gra&uuml;n
+&eacute;tait d&eacute;cor&eacute; des m&ecirc;mes insignes. On ne parle que pour m&eacute;moire d'une
+innombrable quantit&eacute; de croix de tous pays qui se balan&ccedil;aient &agrave; une
+cha&icirc;ne d'or plac&eacute;e entre les deux premi&egrave;res boutonni&egrave;res de son habit.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis tout heureux, dit Rodolphe, des bonnes nouvelles que M<sup>me</sup>
+Georges me donne sur ma pauvre petite prot&eacute;g&eacute;e de la ferme de Bouqueval;
+les soins de David ont fait merveille. Sans la tristesse qui accable
+cette malheureuse enfant, elle va mieux. Et &agrave; propos de la Goualeuse,
+avouez, sir Walter Murph, ajouta Rodolphe en souriant, que si l'une de
+vos mauvaises connaissances de la Cit&eacute; vous voyait ainsi d&eacute;guis&eacute;,
+vaillant charbonnier, elle serait furieusement &eacute;tonn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je crois, monseigneur, que Votre Altesse causerait la m&ecirc;me
+surprise si elle voulait aller ce soir rue du Temple faire une visite
+d'amiti&eacute; &agrave; M<sup>me</sup> Pipelet, dans l'intention d'&eacute;gayer un peu la m&eacute;lancolie
+de ce pauvre Alfred, qui ne demande qu'&agrave; vous aimer, ainsi qu'a dit
+cette estimable porti&egrave;re &agrave; Votre Altesse.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur nous a si parfaitement d&eacute;peint Alfred avec son majestueux
+habit vert, son air doctoral et son inamovible chapeau tromblon, dit le
+baron, que je crois le voir tr&ocirc;ner dans sa loge obscure et enfum&eacute;e. Du
+reste, Votre Altesse est, j'ose l'esp&eacute;rer, satisfaite des indications de
+mon agent secret. Cette maison de la rue du Temple a compl&egrave;tement
+r&eacute;pondu &agrave; l'attente de monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Rodolphe; j'ai m&ecirc;me trouv&eacute; l&agrave; plus que je n'attendais. Puis,
+apr&egrave;s un moment de triste silence, et pour chasser l'id&eacute;e p&eacute;nible que
+lui causaient ses craintes au sujet de la marquise Harville, il reprit
+d'un ton plus gai: Je n'ose avouer cette pu&eacute;rilit&eacute;, mais je trouve assez
+de piquant dans ces contrastes: un jour peintre en &eacute;ventails,
+m'attablant dans un bouge de la rue aux F&egrave;ves; ce matin, commis marchand
+offrant un verre de cassis &agrave; M<sup>me</sup> Pipelet; et ce soir un des privil&eacute;gi&eacute;s,
+par la gr&acirc;ce de Dieu, qui r&egrave;gnent sur ce bas monde. L'homme aux quarante
+&eacute;cus disait <i>mes rentes</i> tout comme un millionnaire, ajouta Rodolphe en
+mani&egrave;re de parenth&egrave;se et d'allusion au peu d'&eacute;tendue de ses &Eacute;tats.</p>
+
+<p>&mdash;Mais bien des millionnaires, monseigneur, n'auraient pas le rare,
+l'admirable bon sens de l'homme aux quarante &eacute;cus, dit le baron.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher de Gra&uuml;n, vous &ecirc;tes trop bon, mille fois trop bon; vous
+me comblez, reprit Rodolphe en feignant un air &agrave; la fois ravi et
+embarrass&eacute;, pendant que le baron regardait Murph en homme qui s'aper&ccedil;oit
+trop tard qu'il a dit une sottise. En v&eacute;rit&eacute;, reprit Rodolphe avec un
+s&eacute;rieux imperturbable, je ne sais, mon cher de Gra&uuml;n, comment
+reconna&icirc;tre la bonne opinion que vous voulez bien avoir de moi, et
+surtout comment vous rendre la pareille.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je vous en supplie, ne prenez pas cette peine, dit le
+baron, qui avait un moment oubli&eacute; que Rodolphe se vengeait toujours des
+flatteries, dont il avait horreur, par des railleries impitoyables.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc, baron! Mais je ne veux pas &ecirc;tre en reste avec vous;
+voici malheureusement tout ce que je puis vous offrir pour le moment:
+d'honneur, c'est tout au plus si vous avez vingt ans, l'Antino&uuml;s n'a pas
+des traits plus enchanteurs que les v&ocirc;tres.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur, gr&acirc;ce!</p>
+
+<p>&mdash;Regardez donc, Murph: l'Apollon du Belv&eacute;d&egrave;re a-t-il des formes &agrave; la
+fois plus sveltes, plus &eacute;l&eacute;gantes et plus juv&eacute;niles?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, il y avait si longtemps que cela ne m'&eacute;tait arriv&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce manteau de pourpre, comme il lui sied bien!</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je me corrigerai!</p>
+
+<p>&mdash;Et ce cercle d'or qui retient, sans les cacher, les boucles de sa
+belle chevelure noire qui flotte sur son cou divin.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur, gr&acirc;ce, gr&acirc;ce, je me repens, dit le malheureux
+diplomate avec une expression de d&eacute;sespoir comique. (On n'a pas oubli&eacute;
+qu'il avait cinquante ans, les cheveux gris, cr&ecirc;p&eacute;s et poudr&eacute;s, une
+haute cravate blanche, le visage maigre, et des besicles d'or.)</p>
+
+<p>&mdash;Vrai Dieu! Murph, il ne lui manque qu'un carquois d'argent sur les
+&eacute;paules et un arc &agrave; la main pour avoir l'air du vainqueur du serpent
+Python!</p>
+
+<p>&mdash;Pardon pour lui, monseigneur; ne l'accablez pas sous le poids de cette
+mythologie, dit le squire en riant; je suis caution aupr&egrave;s de Votre
+Altesse que de longtemps il ne s'avisera plus de dire une flatterie,
+puisque dans le nouveau vocabulaire de Gerolstein le mot v&eacute;rit&eacute; se
+traduit ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! toi aussi, vieux Murph? &Agrave; ce moment tu oses...</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, ce pauvre de Gra&uuml;n m'afflige; je d&eacute;sire partager sa
+punition.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur mon charbonnier ordinaire, voil&agrave; un d&eacute;vouement &agrave; l'amiti&eacute; qui
+vous honore. Mais, s&eacute;rieusement, mon cher de Gra&uuml;n, comment oubliez-vous
+que je ne permets la flatterie qu'&agrave; Harneim et &agrave; ses pareils? Car, il
+faut &ecirc;tre &eacute;quitable, ils ne sauraient dire autre chose: c'est le ramage
+de leur plumage; mais un homme de votre go&ucirc;t et de votre esprit, fi,
+baron!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monseigneur, dit r&eacute;solument le baron, il y a beaucoup
+d'orgueil, que Votre Altesse me pardonne! dans votre aversion pour la
+louange!</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure, baron, j'aime mieux cela! expliquez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monseigneur, c'est absolument comme si une tr&egrave;s-jolie femme
+disait &agrave; un de ses admirateurs: &laquo;Mon Dieu! je sais que je suis
+charmante; votre approbation est parfaitement vaine et fastidieuse. &Agrave;
+quoi bon affirmer l'&eacute;vidence? S'en va-t-on crier par les rues: Le soleil
+&eacute;claire!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est plus adroit, baron, et plus dangereux; aussi, pour varier
+votre supplice, je vous avouerai que cet infernal abb&eacute; Polidori n'e&ucirc;t
+pas trouv&eacute; mieux pour dissimuler le poison de la flatterie.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je me tais.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi Votre Altesse, dit s&eacute;rieusement Murph cette fois, ne doute plus
+maintenant que ce ne soit l'abb&eacute; qu'elle ait retrouv&eacute; sous les traits du
+charlatan?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en doute plus, puisque vous avez &eacute;t&eacute; pr&eacute;venu qu'il &eacute;tait &agrave; Paris
+depuis quelque temps.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais oubli&eacute;, ou plut&ocirc;t omis de vous parler de lui, monseigneur, dit
+tristement Murph, parce que je sais combien le souvenir de ce pr&ecirc;tre est
+odieux &agrave; Votre Altesse.</p>
+
+<p>Les traits de Rodolphe s'assombrirent de nouveau; et, plong&eacute; dans de
+tristes r&eacute;flexions, il garda le silence jusqu'au moment o&ugrave; la voiture
+entra dans la cour de l'ambassade.</p>
+
+<p>Toutes les fen&ecirc;tres de cet immense h&ocirc;tel brillaient &eacute;clair&eacute;es dans la
+nuit noire; une haie de laquais en grande livr&eacute;e s'&eacute;tendait depuis le
+p&eacute;ristyle et les antichambres jusqu'aux salons d'attente, o&ugrave; se
+trouvaient les valets de chambre: c'&eacute;tait un luxe imposant et royal.</p>
+
+<p>M. le comte *** et M<sup>me</sup> la comtesse *** avaient eu le soin de se tenir
+dans leur premier salon de r&eacute;ception jusqu'&agrave; l'arriv&eacute;e de Rodolphe. Il
+entra bient&ocirc;t, suivi de Murph et de M. de Gra&uuml;n.</p>
+
+<p>Rodolphe &eacute;tait alors &acirc;g&eacute; de trente-six ans: mais, quoiqu'il approch&acirc;t du
+d&eacute;clin de la vie, la parfaite r&eacute;gularit&eacute; de ses traits, nous l'avons
+dit, peut-&ecirc;tre trop beaux pour un homme, l'air de dignit&eacute; affable
+r&eacute;pandu dans toute sa personne, l'auraient toujours rendu extr&ecirc;mement
+remarquable, lors m&ecirc;me que ces avantages n'eussent pas &eacute;t&eacute; rehauss&eacute;s de
+l'auguste &eacute;clat de son rang.</p>
+
+<p>Lorsqu'il parut dans le premier salon de l'ambassade, il semblait
+transform&eacute;; ce n'&eacute;tait plus la physionomie tapageuse, la d&eacute;marche alerte
+et hardie du peintre d'&eacute;ventails vainqueur du Chourineur; ce n'&eacute;tait
+plus le commis goguenard qui sympathisait si gaiement aux infortunes de
+M<sup>me</sup> Pipelet...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un prince dans l'id&eacute;alit&eacute; po&eacute;tique du mot.</p>
+
+<p>Rodolphe porte la t&ecirc;te haute et fi&egrave;re; ses cheveux ch&acirc;tains,
+naturellement boucl&eacute;s, encadrent son front large, noble et ouvert; son
+regard est empli de douceur et de dignit&eacute;; s'il parle &agrave; quelqu'un avec
+la spirituelle bienveillance qui lui est naturelle, son sourire, plein
+de charme et de finesse, laisse voir des dents d'&eacute;mail que la teinte
+fonc&eacute;e de sa l&eacute;g&egrave;re moustache rend plus &eacute;blouissantes encore; ses
+favoris bruns, encadrant l'ovale parfait de son visage p&acirc;le, descendent
+jusqu'au bas de son menton &agrave; fossette et un peu saillant.</p>
+
+<p>Rodolphe est v&ecirc;tu tr&egrave;s-simplement. Sa cravate et son gilet sont blancs;
+un habit bleu boutonn&eacute; tr&egrave;s-haut, et au c&ocirc;t&eacute; gauche duquel brille une
+plaque de diamants, dessine sa taille, aussi fine qu'&eacute;l&eacute;gante et souple;
+enfin quelque chose de m&acirc;le, de r&eacute;solu dans son attitude, corrige ce
+qu'il y a peut-&ecirc;tre de trop agr&eacute;able dans ce gracieux ensemble.</p>
+
+<p>Rodolphe allait si peu dans le monde, il avait l'air si prince, que son
+arriv&eacute;e produisit une certaine sensation; tous les regards s'arr&ecirc;t&egrave;rent
+sur lui lorsqu'il parut dans le premier salon de l'ambassade, accompagn&eacute;
+de Murph et du baron de Gra&uuml;n, qui se tenaient &agrave; quelques pas derri&egrave;re
+lui!</p>
+
+<p>Un attach&eacute;, charg&eacute; de surveiller sa venue, alla aussit&ocirc;t en avertir la
+comtesse ***; celle-ci, ainsi que son mari, s'avan&ccedil;a au-devant de
+Rodolphe en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais comment exprimer &agrave; Votre Altesse toute ma reconnaissance
+pour la faveur dont elle daigne nous honorer aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, madame l'ambassadrice, que je suis toujours tr&egrave;s-empress&eacute;
+de vous faire ma cour, et tr&egrave;s-heureux de pouvoir dire &agrave; M.
+l'ambassadeur combien je lui suis affectionn&eacute;; car nous sommes
+d'anciennes connaissances, monsieur le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse est trop bonne de vouloir bien se le rappeler, et de me
+donner un nouveau motif de ne jamais oublier ses bont&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, monsieur le comte, que ce n'est pas ma faute si
+certains souvenirs me sont toujours pr&eacute;sents; j'ai le bonheur de ne
+garder la m&eacute;moire que de ce qui m'a &eacute;t&eacute; tr&egrave;s-agr&eacute;able.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Votre Altesse est merveilleusement dou&eacute;e, dit en souriant la
+comtesse de ***.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, madame? Ainsi, dans bien des ann&eacute;es, j'aurai, je
+l'esp&egrave;re, le plaisir de vous rappeler ce jour, et le go&ucirc;t, l'&eacute;l&eacute;gance
+extr&ecirc;mes qui pr&eacute;sident &agrave; ce bal... Car, franchement, je puis vous dire
+cela tout bas, il n'y a que vous qui sachiez donner des f&ecirc;tes.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur...!</p>
+
+<p>&mdash;Et ce n'est pas tout; dites-moi donc, monsieur l'ambassadeur, pourquoi
+les femmes me paraissent toujours plus jolies ici qu'ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que Votre Altesse &eacute;tend jusqu'&agrave; elles la bienveillance dont elle
+nous comble.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de ne pas &ecirc;tre de votre avis, monsieur le comte; je
+crois que cela d&eacute;pend absolument de madame l'ambassadrice.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse voudrait-elle avoir la bont&eacute; de m'expliquer ce prodige?
+dit la comtesse en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est tout simple, madame: vous savez accueillir toutes ces
+belles dames avec une urbanit&eacute; si parfaite, avec une gr&acirc;ce si exquise,
+vous leur dites &agrave; chacune un mot si charmant et si flatteur, que celles
+qui ne m&eacute;ritent pas tout &agrave; fait... tout &agrave; fait cette louange si aimable,
+dit Rodolphe en souriant avec malice, sont d'autant plus radieuses
+d'&ecirc;tre distingu&eacute;es par vous, tandis que celles qui la m&eacute;ritent sont non
+moins radieuses d'&ecirc;tre appr&eacute;ci&eacute;es par vous. Ces innocentes satisfactions
+&eacute;panouissent toutes les physionomies; le bonheur rend attrayantes les
+moins agr&eacute;ables, et voil&agrave; pourquoi, madame la comtesse, les femmes
+semblent toujours plus jolies chez vous qu'ailleurs. Je suis s&ucirc;r que M.
+l'ambassadeur dira comme moi.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse me donne de trop bonnes raisons de penser comme elle
+pour que je ne m'y rende pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, monseigneur, dit la comtesse de ***, au risque de devenir
+aussi jolie que les belles dames qui ne m&eacute;ritent pas tout &agrave; fait... tout
+&agrave; fait les louanges qu'on leur donne, j'accepte la flatteuse explication
+de Votre Altesse avec autant de reconnaissance et de plaisir que si
+c'&eacute;tait une v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous convaincre, madame, que rien n'est plus r&eacute;el, faisons
+quelques observations &agrave; propos des effets de la louange sur la
+physionomie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur, ce serait un pi&egrave;ge horrible, dit en riant la comtesse
+de ***.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, madame l'ambassadrice, je renonce &agrave; mon projet, mais &agrave; une
+condition, c'est que vous me permettrez de vous offrir un moment mon
+bras. On m'a parl&eacute; d'un jardin de fleurs vraiment f&eacute;erique au mois de
+janvier... Est-ce que vous seriez assez bonne pour me conduire &agrave; cette
+merveille des <i>Mille et Une Nuits</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Avec le plus grand plaisir, monseigneur; mais on a fait un r&eacute;cit
+tr&egrave;s-exag&eacute;r&eacute; &agrave; Votre Altesse. Elle va d'ailleurs en juger, &agrave; moins que
+son indulgence habituelle ne l'abuse.</p>
+
+<p>Rodolphe offrit son bras &agrave; l'ambassadrice, et entra avec elle dans les
+autres salons, pendant que le comte de *** s'entretenait avec le baron
+de Gra&uuml;n et Murph, qu'il connaissait depuis longtemps.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVIa" id="XVIa"></a><a href="#tablea">XVI</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Le jardin d'hiver.</a></h3>
+
+
+<p>Rien en effet de plus f&eacute;erique, de plus digne des <i>Mille et Une Nuits</i>,
+que le jardin dont Rodolphe avait parl&eacute; &agrave; M<sup>me</sup> la comtesse de ***.</p>
+
+<p>Qu'on se figure, aboutissant &agrave; une longue et splendide galerie, un
+emplacement de quarante toises de longueur sur trente de largeur; une
+cage vitr&eacute;e, d'une extr&ecirc;me l&eacute;g&egrave;ret&eacute; et fa&ccedil;onn&eacute;e en vo&ucirc;te, recouvre &agrave; une
+hauteur de cinquante pieds environ ce parall&eacute;logramme; ses murailles,
+recouvertes d'une infinit&eacute; de glaces sur lesquelles se croisent les
+petits losanges verts d'un treillage de joncs &agrave; mailles tr&egrave;s-serr&eacute;es,
+ressemblent &agrave; un berceau &agrave; jour, gr&acirc;ce &agrave; la r&eacute;flexion de la lumi&egrave;re sur
+les miroirs; une palissade d'orangers, aussi gros que ceux des
+Tuileries, et de cam&eacute;lias de m&ecirc;me force, les premiers charg&eacute;s de fruits
+brillants comme autant de pommes d'or sur un feuillage d'un vert lustr&eacute;,
+les seconds &eacute;maill&eacute;s de fleurs pourpres, blanches et roses, tapisse
+toute l'&eacute;tendue de ces murs.</p>
+
+<p>Ceci est la cl&ocirc;ture de ce jardin.</p>
+
+<p>Cinq ou six &eacute;normes massifs d'arbres et d'arbustes de l'Inde ou des
+tropiques, plant&eacute;s dans de profonds encaissements de terre de bruy&egrave;re,
+sont environn&eacute;s d'all&eacute;es marbr&eacute;es d'une charmante mosa&iuml;que de
+coquillage, et assez larges pour que deux ou trois personnes puissent
+s'y promener de front.</p>
+
+<p>Il est impossible de peindre l'effet que produisait en plein hiver, et
+pour ainsi dire au milieu d'un bal, cette riche et brillante v&eacute;g&eacute;tation
+exotique.</p>
+
+<p>Ici des bananiers &eacute;normes atteignent presque les vitres de la vo&ucirc;te, et
+m&ecirc;lent leurs larges palmes d'un vert lustr&eacute; aux feuilles lanc&eacute;ol&eacute;es des
+grands magnoliers, dont quelques-uns sont d&eacute;j&agrave; couverts de grosses
+fleurs aussi odorantes que magnifiques: de leur calice en forme de
+cloche, pourpre au-dehors, argent&eacute; en dedans, s'&eacute;lancent des &eacute;tamines
+d'or; plus loin, des palmiers, des dattiers du Levant, des lataniers
+rouges, des figuiers de l'Inde, tous robustes, vivaces, feuillus,
+compl&egrave;tent ces immenses massifs de verdure: verdure crue, lustr&eacute;e,
+brillante comme celle de tous les v&eacute;g&eacute;taux des tropiques qui semblent
+emprunter l'&eacute;clat de l'&eacute;meraude, tant les feuilles de ces arbres,
+&eacute;paisses, charnues, verniss&eacute;es, sont rev&ecirc;tues de teintes &eacute;tincelantes et
+m&eacute;talliques.</p>
+
+<p>Le long des treillages, entre les orangers, parmi les massifs, enlac&eacute;es
+d'un arbre &agrave; l'autre, ici en guirlandes de feuilles et de fleurs, l&agrave;
+contourn&eacute;es en spirales, plus loin m&ecirc;l&eacute;es en r&eacute;seaux inextricables,
+courent, serpentent, grimpent jusqu'au fa&icirc;te de la vo&ucirc;te vitr&eacute;e, une
+innombrable quantit&eacute; de plantes sarmenteuses; les grenadilles ail&eacute;es,
+les passiflores aux larges fleurs de pourpre stri&eacute;es d'azur et
+couronn&eacute;es d'une aigrette d'un violet noir, retombent du fa&icirc;te de la
+vo&ucirc;te comme de colossales guirlandes, et semblent vouloir y remonter en
+jetant leurs vrilles d&eacute;licates aux fl&egrave;ches des gigantesques alo&egrave;s.</p>
+
+<p>Ailleurs un bignonia<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a> de l'Inde, aux longs calices d'un jaune soufre,
+au feuillage l&eacute;ger, est entour&eacute; d'un st&eacute;phanotis aux fleurs charnues et
+blanches qui r&eacute;pandent une senteur suave; ces deux lianes ainsi enlac&eacute;es
+festonnent de leur frange verte &agrave; clochettes d'or et d'argent les
+feuilles immenses et velout&eacute;es d'un figuier de l'Inde.</p>
+
+<p>Plus loin enfin jaillissent et retombent en cascade v&eacute;g&eacute;tale et diapr&eacute;e
+une innombrable quantit&eacute; de tiges d'ascl&eacute;piades dont les feuilles et les
+ombrelles de quinze ou vingt fleurs &eacute;toil&eacute;es sont si &eacute;paisses, si
+polies, qu'on dirait des bouquets d'&eacute;mail rose entour&eacute;s de petites
+feuilles de porcelaine verte.</p>
+
+<p>Les bordures des massifs se composent de bruy&egrave;res du Cap, de tulipes du
+Thol, de narcisses de Constantinople, d'hyacinthes de Perse, de
+cyclamens, d'iris, qui forment une sorte de tapis naturel o&ugrave; toutes les
+couleurs, toutes les nuances se confondent de la mani&egrave;re la plus
+splendide.</p>
+
+<p>Des lanternes chinoises d'une soie transparente, les unes d'un bleu, les
+autres d'un rose tr&egrave;s-p&acirc;le, &ccedil;&agrave; et l&agrave; &agrave; demi cach&eacute;es par le feuillage,
+&eacute;clairent ce jardin.</p>
+
+<p>Il est impossible de rendre la lueur myst&eacute;rieuse et douce qui r&eacute;sultait
+du m&eacute;lange de ces deux nuances; lueur charmante, fantastique, qui tenait
+de la limpidit&eacute; bleu&acirc;tre d'une belle nuit d'&eacute;t&eacute; l&eacute;g&egrave;rement ros&eacute;e par les
+reflets vermeils d'une aurore bor&eacute;ale.</p>
+
+<p>On arrivait &agrave; cette immense serre chaude, surbaiss&eacute;e de deux ou trois
+pieds, par une longue galerie &eacute;blouissante d'or, de glaces, de cristaux,
+de lumi&egrave;res. Cette flamboyante clart&eacute; encadrait, pour ainsi dire, la
+p&eacute;nombre o&ugrave; se dessinaient vaguement les grands arbres du jardin
+d'hiver, que l'on apercevait &agrave; travers une large baie &agrave; demi ferm&eacute;e par
+deux hautes porti&egrave;res de velours cramoisi.</p>
+
+<p>On e&ucirc;t dit une gigantesque fen&ecirc;tre ouverte sur quelque beau paysage
+d'Asie pendant la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; d'une nuit cr&eacute;pusculaire.</p>
+
+<p>Vue du fond du jardin, o&ugrave; &eacute;taient dispos&eacute;s d'immenses divans sous un
+d&ocirc;me de feuillage et de fleurs, la galerie offrait un contraste inverse
+avec la douce obscurit&eacute; de la serre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait au loin une esp&egrave;ce de brume lumineuse, dor&eacute;e, sur laquelle
+&eacute;tincelaient, miroitaient, comme une broderie vivante, les couleurs
+&eacute;clatantes et vari&eacute;es des robes de femmes, et les scintillations
+prismatiques des pierreries et des diamants.</p>
+
+<p>Les sons de l'orchestre, affaiblis par la distance et par le sourd et
+joyeux bourdonnement de la galerie, venaient m&eacute;lodieusement mourir dans
+le feuillage immobile des grands arbres exotiques.</p>
+
+<p>Involontairement, on parlait &agrave; voix basse dans ce jardin, on y entendait
+&agrave; peine le bruit l&eacute;ger des pas et le fr&ocirc;lement des robes de satin; cet
+air &agrave; la fois l&eacute;ger, ti&egrave;de et embaum&eacute; des mille suaves senteurs des
+plantes aromatiques, cette musique vague, lointaine, jetaient tous les
+sens dans une douce et molle qui&eacute;tude.</p>
+
+<p>Certes, deux amants nouvellement &eacute;pris et heureux, assis sur la soie
+dans quelque coin ombreux de cet &eacute;den, enivr&eacute;s d'amour, d'harmonie et de
+parfum, ne pouvaient trouver un cadre plus enchanteur pour leur passion
+ardente et encore &agrave; son aurore; car, h&eacute;las! un ou deux mois de bonheur
+paisible et assur&eacute; changent si maussadement deux amants en froids &eacute;poux!</p>
+
+<p>En arrivant dans ce ravissant jardin d'hiver, Rodolphe ne put retenir
+une exclamation de surprise et dit &agrave; l'ambassadrice:</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, madame, je n'aurais pas cru une telle merveille possible.
+Ce n'est plus seulement un grand luxe joint &agrave; un go&ucirc;t exquis, c'est de
+la po&eacute;sie en action; au lieu d'&eacute;crire comme un po&euml;te, de peindre comme
+un grand peintre, vous cr&eacute;ez ce qu'ils oseraient &agrave; peine r&ecirc;ver.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse est mille fois trop bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Franchement, avouez que celui qui saurait rendre fid&egrave;lement ce tableau
+enchanteur avec son charme de couleurs et de contrastes, l&agrave;-bas ce
+tumulte &eacute;blouissant, ici cette d&eacute;licieuse retraite, avouez, madame, que
+celui-l&agrave;, peintre ou po&euml;te, ferait une &oelig;uvre admirable, et cela
+seulement en reproduisant la v&ocirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Les louanges que l'indulgence de Votre Altesse lui inspire sont
+d'autant plus dangereuses qu'on ne peut s'emp&ecirc;cher d'&ecirc;tre charm&eacute; de leur
+esprit, et qu'on les &eacute;coute malgr&eacute; soi avec un plaisir extr&ecirc;me. Mais
+regardez donc, monseigneur, quelle charmante jeune femme! Votre Altesse
+m'accordera du moins que la marquise d'Harville doit &ecirc;tre jolie partout.
+N'est-elle pas ravissante de gr&acirc;ce? Ne gagne-t-elle pas encore au
+contraste de la s&eacute;v&egrave;re beaut&eacute; qui l'accompagne?</p>
+
+<p>La comtesse Sarah Mac-Gregor et la marquise d'Harville descendaient en
+ce moment les quelques marches qui de la galerie conduisaient au jardin
+d'hiver.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVIIa" id="XVIIa"></a><a href="#tablea">XVII</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Le rendez-vous.</a></h3>
+
+
+<p>Les louanges adress&eacute;es &agrave; M<sup>me</sup> d'Harville par l'ambassadrice n'&eacute;taient pas
+exag&eacute;r&eacute;es.</p>
+
+<p>Rien ne saurait donner une id&eacute;e de cette figure enchanteresse, o&ugrave;
+s'&eacute;panouissait alors toute la fleur d'une d&eacute;licate beaut&eacute;; beaut&eacute;
+d'autant plus rare qu'elle r&eacute;sidait moins encore dans la r&eacute;gularit&eacute; des
+traits que dans le charme inexprimable de la physionomie de la marquise,
+dont le charmant visage se voilait, pour ainsi dire, modestement sous
+une touchante expression de bont&eacute;.</p>
+
+<p>Nous insistons sur ce dernier mot, parce que d'ordinaire ce n'est pas
+pr&eacute;cis&eacute;ment la bont&eacute; qui pr&eacute;domine dans la physionomie d'une jeune femme
+de vingt ans, belle, spirituelle, recherch&eacute;e, adul&eacute;e, comme l'&eacute;tait M<sup>me</sup>
+d'Harville. Aussi se sentait-on singuli&egrave;rement int&eacute;ress&eacute; par le
+contraste de cette douceur ineffable avec les succ&egrave;s dont jouissait M<sup>me</sup>
+d'Harville, sans compter les avantages de naissance, de nom et de
+fortune qu'elle r&eacute;unissait.</p>
+
+<p>Nous essayerons de faire comprendre toute notre pens&eacute;e.</p>
+
+<p>Trop digne, trop &eacute;minemment dou&eacute;e pour aller coquettement au-devant des
+hommages, M<sup>me</sup> d'Harville se montrait cependant aussi affectueusement
+reconnaissante de ceux qu'on lui rendait que si elle les e&ucirc;t &agrave; peine
+m&eacute;rit&eacute;s; elle n'en &eacute;tait pas fi&egrave;re, mais heureuse; indiff&eacute;rente aux
+louanges, mais tr&egrave;s-sensible &agrave; la bienveillance, elle distinguait
+parfaitement la flatterie de la sympathie.</p>
+
+<p>Son esprit juste, fin, parfois malin sans m&eacute;chancet&eacute;, poursuivait
+surtout d'une raillerie inoffensive ces gens ravis d'eux-m&ecirc;mes, toujours
+occup&eacute;s d'attirer l'attention, de mettre constamment en &eacute;vidence leur
+figure radieuse d'une foule de sots bonheurs et bouffie d'une foule de
+sots orgueils... &laquo;Gens, disait plaisamment M<sup>me</sup> d'Harville, qui toute
+leur vie ont l'air de danser le cavalier seul en face d'un miroir
+invisible, auquel ils sourient complaisamment.&raquo;</p>
+
+<p>Un caract&egrave;re &agrave; la fois timide et presque fier dans sa r&eacute;serve inspirait
+au contraire &agrave; M<sup>me</sup> d'Harville un int&eacute;r&ecirc;t certain.</p>
+
+<p>Ces quelques mots aideront pour ainsi dire &agrave; l'intelligence de la beaut&eacute;
+de la marquise.</p>
+
+<p>Son teint d'une &eacute;blouissante puret&eacute; se nuan&ccedil;ait du plus frais incarnat;
+de longues boucles de cheveux ch&acirc;tain clair effleuraient ses &eacute;paules
+arrondies, fermes et lustr&eacute;es comme un beau marbre blanc. On peindrait
+difficilement l'ang&eacute;lique beaut&eacute; de ses grands yeux gris, frang&eacute;s de
+longs cils noirs. Sa bouche vermeille, d'une mansu&eacute;tude adorable, &eacute;tait
+&agrave; ses yeux charmants ce que sa parole ineffable et touchante &eacute;tait &agrave; son
+regard m&eacute;lancolique et doux. Nous ne parlerons ni de sa taille
+accomplie, ni de l'exquise distinction de toute sa personne. Elle
+portait une robe de cr&ecirc;pe blanc, garnie de cam&eacute;lias roses naturels et de
+feuilles du m&ecirc;me arbuste, parmi lesquelles les diamants, &agrave; demi cach&eacute;s
+&ccedil;&agrave; et l&agrave;, brillaient comme autant de gouttes d'&eacute;tincelante ros&eacute;e; une
+guirlande semblable &eacute;tait plac&eacute;e avec gr&acirc;ce sur son front pur et blanc.</p>
+
+<p>Le genre de beaut&eacute; de la comtesse Sarah Mac-Gregor faisait encore valoir
+la marquise d'Harville.</p>
+
+<p>&Acirc;g&eacute;e de trente-cinq ans environ, Sarah paraissait &agrave; peine en avoir
+trente. Rien ne semble plus sain au corps que le froid &eacute;go&iuml;sme; on se
+conserve longtemps frais dans cette glace.</p>
+
+<p>Certaines &acirc;mes s&egrave;ches, dures, inalt&eacute;rables aux &eacute;motions qui usent le
+c&oelig;ur, fl&eacute;trissent les traits, ne ressentent jamais que les d&eacute;convenues
+de l'orgueil ou les m&eacute;comptes de l'ambition d&eacute;&ccedil;ue; ces chagrins n'ont
+qu'une faible r&eacute;action sur le physique.</p>
+
+<p>La conservation de Sarah prouvait ce que nous avan&ccedil;ons.</p>
+
+<p>Sauf un l&eacute;ger embonpoint qui donnait &agrave; sa taille, plus grande mais moins
+svelte que celle de M<sup>me</sup> d'Harville, une gr&acirc;ce voluptueuse, Sarah
+brillait d'un &eacute;clat tout juv&eacute;nile; peu de regards pouvaient soutenir le
+feu trompeur de ses yeux ardents et noirs; ses l&egrave;vres humides et rouges
+(menteuses &agrave; demi) exprimaient la r&eacute;solution de la sensualit&eacute;. Le r&eacute;seau
+bleu&acirc;tre des veines de ses tempes et de son cou apparaissait sous la
+blancheur lact&eacute;e de sa peau transparente et fine.</p>
+
+<p>La comtesse Mac-Gregor portait une robe de moire paille sous une tunique
+de cr&ecirc;pe de la m&ecirc;me couleur; une simple couronne de feuilles naturelles
+de pyrrhus d'un vert &eacute;meraude ceignait sa t&ecirc;te et s'harmonisait &agrave;
+merveille avec ses bandeaux de cheveux noirs comme de l'encre, et
+s&eacute;par&eacute;s sur son front qui surmontait un nez aquilin &agrave; narines ouvertes.
+Cette coiffure s&eacute;v&egrave;re donnait un cachet antique au profil imp&eacute;rieux et
+passionn&eacute; de cette femme.</p>
+
+<p>Beaucoup de gens, dupes de leur figure, voient une irr&eacute;sistible vocation
+dans le caract&egrave;re de leur physionomie. L'un se trouve l'air
+excessivement guerrier, il guerroie; l'autre rimeur, il rime;
+conspirateur, il conspire; politique, il politique; pr&eacute;dicateur, il
+pr&ecirc;che. Sarah se trouvait, non sans raison, un air parfaitement royal;
+elle dut accepter les pr&eacute;dictions &agrave; demi r&eacute;alis&eacute;es de la Highlandaise et
+persister dans sa croyance &agrave; une destin&eacute;e souveraine.</p>
+
+<p>La marquise et Sarah avaient aper&ccedil;u Rodolphe dans le jardin d'hiver, au
+moment o&ugrave; elles y descendaient; mais le prince parut ne pas les voir,
+car il se trouvait au d&eacute;tour d'une all&eacute;e lorsque les deux femmes
+arriv&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Le prince est si occup&eacute; de l'ambassadrice, dit M<sup>me</sup> d'Harville &agrave; Sarah,
+qu'il n'a pas fait attention &agrave; nous...</p>
+
+<p>&mdash;Ne croyez pas cela, ma ch&egrave;re Cl&eacute;mence, r&eacute;pondit la comtesse, qui &eacute;tait
+tout &agrave; fait dans l'intimit&eacute; de M<sup>me</sup> d'Harville; le prince nous a au
+contraire parfaitement vues; mais je lui ai fait peur... Sa bouderie
+dure toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Moins que jamais je comprends son opini&acirc;tret&eacute; &agrave; vous &eacute;viter: souvent
+je lui ai reproch&eacute; l'&eacute;tranget&eacute; de sa conduite envers vous... une
+ancienne amie. &laquo;La comtesse Sarah et moi nous sommes ennemis mortels,
+m'a-t-il r&eacute;pondu en plaisantant; j'ai fait v&oelig;u de ne jamais lui parler;
+et il faut, a-t-il ajout&eacute;, que ce v&oelig;u soit bien sacr&eacute; pour que je me
+prive de l'entretien d'une personne si aimable.&raquo; Aussi, ma ch&egrave;re Sarah,
+toute singuli&egrave;re que m'ait paru cette r&eacute;ponse, j'ai bien &eacute;t&eacute; oblig&eacute;e de
+m'en contenter<a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a>.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure que la cause de cette brouillerie mortelle,
+demi-plaisante, demi-s&eacute;rieuse, est pourtant des plus innocentes; si un
+tiers n'y &eacute;tait pas int&eacute;ress&eacute;, depuis longtemps je vous aurais confi&eacute; ce
+grand secret... Mais qu'avez-vous donc, ma ch&egrave;re enfant? Vous paraissez
+pr&eacute;occup&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien... tout &agrave; l'heure il faisait si chaud dans la galerie,
+que j'ai ressenti un peu de migraine; asseyons-nous un moment ici...
+cela se passera... je l'esp&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison; tenez, voil&agrave; justement un coin bien obscur, vous
+serez l&agrave; parfaitement &agrave; l'abri de ceux que votre absence va d&eacute;soler...,
+ajouta Sarah en souriant et en appuyant sur ces mots.</p>
+
+<p>Toutes deux s'assirent sur un divan.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit <i>ceux</i> que votre absence va d&eacute;soler, ma ch&egrave;re Cl&eacute;mence... Ne
+me savez-vous pas gr&eacute; de ma discr&eacute;tion?</p>
+
+<p>La jeune femme rougit l&eacute;g&egrave;rement, baissa la t&ecirc;te et ne r&eacute;pondit rien.</p>
+
+<p>&mdash;Combien vous &ecirc;tes peu raisonnable! lui dit Sarah d'un ton de reproche
+amical. N'avez-vous pas confiance en moi, enfant? Sans doute, enfant: je
+suis d'un &acirc;ge &agrave; vous appeler ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, manquer de confiance envers vous! dit la marquise &agrave; Sarah avec
+tristesse; ne vous ai-je pas dit au contraire ce que je n'aurais jamais
+d&ucirc; m'avouer &agrave; moi-m&ecirc;me?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; merveille. Eh bien! voyons... parlons de lui: vous avez donc jur&eacute; de
+le d&eacute;sesp&eacute;rer jusqu'&agrave; la mort?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria M<sup>me</sup> d'Harville avec effroi, que dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le connaissez pas encore, pauvre ch&egrave;re enfant... C'est un
+homme d'une &eacute;nergie froide, pour qui la vie est peu de chose. Il a
+toujours &eacute;t&eacute; si malheureux... et l'on dirait que vous prenez encore
+plaisir &agrave; le torturer!</p>
+
+<p>&mdash;Pensez-vous cela, mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;C'est sans le vouloir, peut-&ecirc;tre; mais cela est... Oh! si vous saviez
+combien ceux qu'une longue infortune a accabl&eacute;s sont douloureusement
+susceptibles et impressionnables! Tenez, tout &agrave; l'heure, j'ai vu deux
+grosses larmes rouler dans ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Il serait vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute... Et cela au milieu d'un bal; et cela au risque d'&ecirc;tre
+perdu de ridicule si l'on s'apercevait de cet amer chagrin. Savez-vous
+qu'il faut bien aimer pour souffrir ainsi... et surtout pour ne pas
+songer &agrave; cacher au monde que l'on souffre ainsi!...</p>
+
+<p>&mdash;De gr&acirc;ce, ne me parlez pas de cela, reprit M<sup>me</sup> d'Harville d'une voix
+&eacute;mue; vous me faites un mal horrible... Je ne connais que trop cette
+expression de souffrance &agrave; la fois si douce et si r&eacute;sign&eacute;e... H&eacute;las!
+c'est la piti&eacute; qu'il m'inspirait qui m'a perdue..., dit involontairement
+M<sup>me</sup> d'Harville.</p>
+
+<p>Sarah parut ne pas avoir compris la port&eacute;e de ce dernier mot et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle exag&eacute;ration!... perdue pour &ecirc;tre en coquetterie avec un homme
+qui pousse m&ecirc;me la discr&eacute;tion et la r&eacute;serve jusqu'&agrave; ne pas se faire
+pr&eacute;senter &agrave; votre mari, de peur de vous compromettre! M. Charles Robert
+n'est-il pas un homme rempli d'honneur, de d&eacute;licatesse et de c&oelig;ur? Si
+je le d&eacute;fends avec cette chaleur, c'est que vous l'avez connu et surtout
+vu chez moi, et qu'il a pour vous autant de respect que d'attachement...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais dout&eacute; de ses nobles qualit&eacute;s, vous m'avez toujours dit
+tant de bien de lui!... Mais, vous le savez, ce sont surtout ses
+malheurs qui l'ont rendu int&eacute;ressant &agrave; mes yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Et combien il m&eacute;rite et justifie cet int&eacute;r&ecirc;t! Avouez-le. Et puis
+d'ailleurs comment un si admirable visage ne serait-il pas l'image de
+l'&acirc;me? Avec sa haute et belle taille, il me rappelle les preux des temps
+chevaleresques. Je l'ai vu une fois en uniforme: il &eacute;tait impossible
+d'avoir un plus grand air. Certes, si la noblesse se mesurait au m&eacute;rite
+et &agrave; la figure, au lieu d'&ecirc;tre simplement M. Charles Robert, il serait
+duc et pair. Ne repr&eacute;senterait-il pas merveilleusement bien un des plus
+grands noms de France?</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'ignorez pas que la noblesse de naissance me touche peu, vous
+qui me reprochez parfois d'&ecirc;tre une r&eacute;publicaine, dit M<sup>me</sup> d'Harville en
+souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, j'ai toujours pens&eacute;, comme vous, que M. Charles Robert n'avait
+pas besoin de titres pour &ecirc;tre aimable; et puis quel talent! quelle voix
+charmante! De quelle ressource il nous a &eacute;t&eacute; dans nos concerts intimes
+du matin! Vous souvenez-vous? La premi&egrave;re fois que vous avez chant&eacute;
+ensemble, quelle expression il mettait dans son duo avec vous! quelle
+&eacute;motion!...</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, je vous en prie, dit M<sup>me</sup> d'Harville apr&egrave;s un long silence,
+changeons de conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Cela m'attriste profond&eacute;ment, ce que vous m'avez dit tout &agrave; l'heure de
+son air d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure que, dans l'exc&egrave;s du chagrin, un caract&egrave;re aussi
+passionn&eacute; peut chercher dans la mort un terme &agrave;...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vous en prie, taisez-vous! taisez-vous! dit M<sup>me</sup> d'Harville, en
+interrompant Sarah, cette pens&eacute;e m'est d&eacute;j&agrave; venue...</p>
+
+<p>Puis, apr&egrave;s un assez long silence, la marquise dit:</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, parlons d'autre chose... de votre ennemi mortel,
+ajouta-t-elle avec une gaiet&eacute; affect&eacute;e; parlons du prince, que je
+n'avais pas vu depuis longtemps. Savez-vous qu'il est toujours charmant,
+quoique presque roi? Toute r&eacute;publicaine que je suis, je trouve qu'il y a
+peu d'hommes aussi agr&eacute;ables que lui.</p>
+
+<p>Sarah jeta &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e un regard scruteur et soup&ccedil;onneux sur M<sup>me</sup>
+d'Harville et reprit gaiement:</p>
+
+<p>&mdash;Avouez, ch&egrave;re Cl&eacute;mence, que vous &ecirc;tes tr&egrave;s-capricieuse. Je vous ai
+connu des alternatives d'admiration et d'aversion singuli&egrave;re pour le
+prince; il y a quelques mois, lors de son arriv&eacute;e ici, vous en &eacute;tiez
+tellement fanatique, qu'entre nous... j'ai craint un moment pour le
+repos de votre c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce &agrave; vous du moins, dit M<sup>me</sup> d'Harville en souriant, mon admiration
+n'a pas &eacute;t&eacute; de longue dur&eacute;e; vous avez si bien jou&eacute; le r&ocirc;le d'ennemie
+mortelle; vous m'avez fait de telles r&eacute;v&eacute;lations sur le prince... que,
+je l'avoue, l'&eacute;loignement a remplac&eacute; le fanatisme qui vous faisait
+craindre pour le repos de mon c&oelig;ur: repos que votre ennemi ne songeait
+d'ailleurs gu&egrave;re &agrave; troubler; car, peu de temps avant vos r&eacute;v&eacute;lations, le
+prince, tout en continuant de voir intimement mon mari, avait presque
+cess&eacute; de m'honorer de ses visites.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos! Et votre mari, est-il ici ce soir? dit Sarah.</p>
+
+<p>&mdash;Non, il n'a pas d&eacute;sir&eacute; sortir, r&eacute;pondit M<sup>me</sup> d'Harville avec embarras.</p>
+
+<p>&mdash;Il va de moins en moins dans le monde, ce me semble?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... quelquefois il pr&eacute;f&egrave;re rester chez lui.</p>
+
+<p>La marquise &eacute;tait visiblement embarrass&eacute;e; Sarah s'en aper&ccedil;ut et
+continua:</p>
+
+<p>&mdash;La derni&egrave;re fois que je l'ai vu, il m'a sembl&eacute; plus p&acirc;le qu'&agrave;
+l'ordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... il a &eacute;t&eacute; un peu souffrant...</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, ma ch&egrave;re Cl&eacute;mence, voulez-vous que je sois franche?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie.</p>
+
+<p>&mdash;Quand il s'agit de votre mari, vous &ecirc;tes souvent dans un &eacute;tat
+d'anxi&eacute;t&eacute; singuli&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Moi... Quelle folie!</p>
+
+<p>&mdash;Quelquefois, en parlant de lui, et cela bien malgr&eacute; vous, votre
+physionomie exprime... mon Dieu! comment vous dirai-je cela?... (et
+Sarah appuya sur les mots suivants en ayant l'air de vouloir lire
+jusqu'au fond du c&oelig;ur de Cl&eacute;mence:) Oui, votre physionomie exprime une
+sorte... de r&eacute;pugnance craintive...</p>
+
+<p>Les traits impassibles de M<sup>me</sup> d'Harville d&eacute;fi&egrave;rent d'abord le regard
+inquisiteur de Sarah; pourtant celle-ci s'aper&ccedil;ut d'un l&eacute;ger tremblement
+nerveux, mais presque insensible, qui agita un instant la l&egrave;vre
+inf&eacute;rieure de la jeune femme.</p>
+
+<p>Ne voulant pas pousser plus loin ses investigations et surtout &eacute;veiller
+la d&eacute;fiance de son amie, la comtesse se h&acirc;ta d'ajouter, pour donner le
+change &agrave; la marquise:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, une r&eacute;pugnance craintive, comme celle qu'inspire ordinairement un
+jaloux bourru...</p>
+
+<p>&Agrave; cette interpr&eacute;tation, le l&eacute;ger mouvement convulsif de la l&egrave;vre de M<sup>me</sup>
+d'Harville cessa; elle parut soulag&eacute;e d'un poids &eacute;norme et r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, M. d'Harville n'est ni bourru ni jaloux... Puis, cherchant
+sans doute le pr&eacute;texte de rompre une conversation qui lui pesait, elle
+s'&eacute;cria tout &agrave; coup: Ah! mon Dieu, voici cet insupportable duc de
+Lucenay, un des amis de mon mari... Pourvu qu'il ne nous aper&ccedil;oive pas!
+D'o&ugrave; sort-il donc? Je le croyais &agrave; mille lieues d'ici!</p>
+
+<p>&mdash;En effet, on le disait parti pour un voyage d'un an ou deux en Orient;
+il y a cinq mois &agrave; peine qu'il a quitt&eacute; Paris. Voil&agrave; une brusque arriv&eacute;e
+qui a d&ucirc; singuli&egrave;rement contrarier la duchesse de Lucenay, quoique le
+duc ne soit gu&egrave;re g&ecirc;nant, dit Sarah avec un sourire m&eacute;chant. Elle ne
+sera d'ailleurs pas seule &agrave; maudire ce f&acirc;cheux retour... M. de
+Saint-Remy partagera son chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Ne soyez donc pas m&eacute;disante, ma ch&egrave;re Sarah; dites que ce retour sera
+f&acirc;cheux... pour tout le monde... M. de Lucenay est assez d&eacute;sagr&eacute;able
+pour que vous g&eacute;n&eacute;ralisiez votre reproche.</p>
+
+<p>&mdash;M&eacute;disante! non, certes; je ne suis en cela qu'un &eacute;cho. On dit encore
+que M. de Saint-Remy, mod&egrave;le des &eacute;l&eacute;gants, qui a &eacute;bloui tout Paris de
+son faste, est &agrave; peu pr&egrave;s ruin&eacute;, quoique son train diminue &agrave; peine; il
+est vrai que M<sup>me</sup> de Lucenay est puissamment riche...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quelle horreur!...</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, je ne suis qu'un &eacute;cho... Ah! mon Dieu! le duc nous a
+vues. Il vient, il faut se r&eacute;signer. C'est d&eacute;solant: je ne sais rien au
+monde de plus insupportable que cet homme; il est souvent de si mauvaise
+compagnie, il rit si haut de ses sottises, il est si bruyant qu'il en
+est &eacute;tourdissant; si vous tenez &agrave; votre flacon ou &agrave; votre &eacute;ventail,
+d&eacute;fendez-les courageusement contre lui, car il a encore l'inconv&eacute;nient
+de briser tout ce qu'il touche, et cela de l'air le plus badin et le
+plus satisfait du monde.</p>
+
+<p>Appartenant &agrave; une des plus grandes maisons de France, jeune encore,
+d'une figure qui n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; d&eacute;sagr&eacute;able sans la longueur grotesque et
+d&eacute;mesur&eacute;e de son nez, M. le duc de Lucenay joignait &agrave; une turbulence et
+&agrave; une agitation perp&eacute;tuelles des &eacute;clats de voix et de rire si
+retentissants, des propos souvent d'un go&ucirc;t si d&eacute;testable, des attitudes
+d'une d&eacute;sinvolture si cavali&egrave;re et si inattendue, qu'il fallait &agrave; chaque
+instant se rappeler son nom pour ne pas s'&eacute;tonner de le voir au milieu
+de la soci&eacute;t&eacute; la plus distingu&eacute;e de Paris, et pour comprendre que l'on
+tol&eacute;rait ses excentricit&eacute;s de gestes et de langage, auxquelles
+l'habitude avait d'ailleurs assur&eacute; une sorte de prescription ou
+d'impunit&eacute;. On le fuyait comme la peste, quoiqu'il ne manqu&acirc;t pas
+d'ailleurs d'un certain esprit qui pointait &ccedil;&agrave; et l&agrave; &agrave; travers la plus
+incroyable exub&eacute;rance de paroles. C'&eacute;tait un de ces &ecirc;tres vengeurs, aux
+mains desquels on souhaitait toujours de voir tomber les gens ridicules
+ou ha&iuml;ssables.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Lucenay, une des femmes les plus agr&eacute;ables et encore des plus &agrave;
+la mode de Paris, malgr&eacute; ses trente ans sonn&eacute;s, avait fait souvent
+parler d'elle: mais on excusait presque la l&eacute;g&egrave;ret&eacute; de sa conduite en
+songeant aux insupportables bizarreries de M. de Lucenay.</p>
+
+<p>Un dernier trait de ce caract&egrave;re f&acirc;cheux, c'&eacute;tait une intemp&eacute;rance et un
+cynisme d'expressions inou&iuml;s &agrave; propos d'indispositions saugrenues ou
+d'infirmit&eacute;s impossibles ou absurdes qu'il s'amusait &agrave; vous supposer et
+dont il vous plaignait tout haut devant cent personnes. Parfaitement
+brave d'ailleurs, et allant au-devant des cons&eacute;quences de ses mauvaises
+plaisanteries, il avait donn&eacute; ou re&ccedil;u de nombreux coups d'&eacute;p&eacute;e sans se
+corriger davantage.</p>
+
+<p>Ceci pos&eacute;, nous ferons retentir aux oreilles du lecteur la voix aigre et
+per&ccedil;ante de M. de Lucenay, qui, du plus loin qu'il aper&ccedil;ut M<sup>me</sup>
+d'Harville et Sarah, se mit &agrave; crier:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! eh bien! qu'est-ce que c'est que &ccedil;a? Qu'est-ce que je vois
+l&agrave;? Comment! la plus jolie femme du bal qui se tient &agrave; l'&eacute;cart, est-ce
+que c'est permis? Faut-il que je revienne des antipodes pour faire
+cesser un tel scandale? D'abord, si vous continuez de vous d&eacute;rober &agrave;
+l'admiration g&eacute;n&eacute;rale, marquise, je crie comme un br&ucirc;l&eacute;, je crie &agrave; la
+disparition du plus charmant ornement de cette f&ecirc;te!</p>
+
+<p>Et, pour p&eacute;roraison, M. de Lucenay se jeta pour ainsi dire &agrave; la renverse
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; de la marquise, sur le divan; apr&egrave;s quoi il croisa sa jambe
+gauche sur sa cuisse droite, et prit son pied dans sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, monsieur, vous voil&agrave; d&eacute;j&agrave; de retour de Constantinople! dit
+M<sup>me</sup> d'Harville en se reculant avec impatience.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;j&agrave;! Vous dites l&agrave; ce que ma femme a pens&eacute;, j'en suis s&ucirc;r; car elle
+n'a pas voulu m'accompagner ce soir dans ma rentr&eacute;e dans le monde.
+Revenez donc surprendre vos amis pour &ecirc;tre re&ccedil;u comme &ccedil;a!</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout simple; il vous &eacute;tait si facile de rester aimable...
+l&agrave;-bas..., dit M<sup>me</sup> d'Harville avec un demi-sourire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire de rester absent, n'est-ce pas? C'est une horreur, c'est
+une infamie, ce que vous dites l&agrave;! s'&eacute;cria M. de Lucenay en d&eacute;croisant
+ses jambes et en frappant sur son chapeau comme sur un tambour de
+basque.</p>
+
+<p>&mdash;Pour l'amour du ciel, M. de Lucenay, ne criez pas si haut et
+tenez-vous tranquille, ou vous allez nous faire quitter la place, dit
+M<sup>me</sup> d'Harville avec humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Quitter la place! &Ccedil;a serait donc pour me donner votre bras et aller
+faire un tour dans la galerie?</p>
+
+<p>&mdash;Avec vous? Certainement non. Voyons, je vous prie, ne touchez pas &agrave; ce
+bouquet; de gr&acirc;ce, laissez aussi cet &eacute;ventail, vous allez le briser,
+selon votre habitude...</p>
+
+<p>&mdash;Si ce n'est que &ccedil;a, j'en ai cass&eacute; plus d'un, allez! Surtout un
+magnifique chinois que M<sup>me</sup> de Vaud&eacute;mont avait donn&eacute; &agrave; ma femme.</p>
+
+<p>En disant ces rassurantes paroles, M. de Lucenay tracassait dans un
+r&eacute;seau de plantes grimpantes qu'il tirait &agrave; lui par petites secousses.
+Il finit par les d&eacute;tacher de l'arbre qui les soutenait; elles tomb&egrave;rent,
+et le duc s'en trouva pour ainsi dire couronn&eacute;.</p>
+
+<p>Alors ce furent des &eacute;clats de rire si glapissants, si fous, si
+&eacute;tourdissants, que M<sup>me</sup> d'Harville e&ucirc;t fui cet incommode et f&acirc;cheux
+personnage, si elle n'e&ucirc;t pas aper&ccedil;u M. Charles Robert (le commandant,
+comme disait M<sup>me</sup> Pipelet) qui s'avan&ccedil;ait &agrave; l'autre extr&eacute;mit&eacute; de l'all&eacute;e.
+La jeune femme craignait de para&icirc;tre ainsi aller &agrave; sa rencontre, et
+resta aupr&egrave;s de M. de Lucenay.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, madame Mac-Gregor, je devais joliment avoir l'air d'un
+dieu Pan, d'une na&iuml;ade, d'un Sylvain, d'un sauvage sous ce feuillage?
+dit M. de Lucenay en s'adressant &agrave; Sarah, aupr&egrave;s de laquelle il alla
+brusquement s'&eacute;taler. &Agrave; propos de sauvage, il faut que je vous raconte
+une histoire outrageusement inconvenante... Figurez-vous qu'&agrave; Ota&iuml;ti...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc! lui dit Sarah d'un ton glacial.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! non, je ne vous dirai pas mon histoire; je la garde pour M<sup>me</sup>
+de Fonbonne que voil&agrave;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une grosse petite femme de cinquante ans, tr&egrave;s-pr&eacute;tentieuse et
+tr&egrave;s-ridicule, dont le menton touchait la gorge, et qui montrait
+toujours le blanc de ses gros yeux en parlant de son &acirc;me, des langueurs
+de son &acirc;me, des besoins de son &acirc;me, des aspirations de son &acirc;me. Elle
+portait ce soir-l&agrave; un affreux turban d'&eacute;toffe de couleur de cuivre, avec
+un semis de dessins verts.</p>
+
+<p>&mdash;Je le garde pour M<sup>me</sup> de Fonbonne, s'&eacute;cria le duc.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi s'agit-il donc, monsieur le duc? dit M<sup>me</sup> de Fonbonne, en
+minaudant, en roucoulant et en commen&ccedil;ant &agrave; faire les yeux blancs, comme
+dit le peuple.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit, madame, d'une histoire horriblement inconvenante, ind&eacute;cente
+et incongrue.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! Et qui est-ce qui oserait? Qui est-ce qui se
+permettrait?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, madame; &ccedil;a ferait rougir un vieux Chamboran. Mais je connais
+votre go&ucirc;t... &Eacute;coutez-moi &ccedil;a...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur...!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! non, vous ne la saurez pas, mon histoire, au fait! Parce
+qu'apr&egrave;s tout, vous qui vous mettez toujours si bien, avec tant de go&ucirc;t,
+avec tant d'&eacute;l&eacute;gance, vous avez ce soir un turban qui, permettez-moi de
+vous le dire, ressemble, ma parole d'honneur, &agrave; une vieille tourti&egrave;re
+rong&eacute;e de vert-de-gris.</p>
+
+<p>Et le duc de rire aux &eacute;clats.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous &ecirc;tes revenu d'Orient pour recommencer vos absurdes
+plaisanteries, qu'on vous passe parce que vous &ecirc;tes &agrave; moiti&eacute; fou, dit la
+grosse femme irrit&eacute;e, on regrettera fort votre retour, monsieur.</p>
+
+<p>Et elle s'&eacute;loigna majestueusement.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je me tienne &agrave; quatre pour ne pas aller la d&eacute;coiffer,
+cette vilaine pr&eacute;cieuse, dit M. de Lucenay, mais je la respecte, elle
+est orpheline... Ah! ah! ah!... et de rire de nouveau. Tiens! M. Charles
+Robert! reprit M. de Lucenay. Je l'ai rencontr&eacute; aux eaux des Pyr&eacute;n&eacute;es...
+C'est un &eacute;blouissant gar&ccedil;on, il chante comme un cygne. Vous allez voir,
+marquise, comme je vais l'intriguer. Voulez-vous que je vous le
+pr&eacute;sente?</p>
+
+<p>&mdash;Tenez-vous en repos et laissez-nous tranquilles, dit Sarah.</p>
+
+<p>Pendant que M. Charles Robert s'avan&ccedil;ait lentement, ayant l'air
+d'admirer les fleurs de la serre, M. de Lucenay avait man&oelig;uvr&eacute; assez
+habilement pour s'emparer du flacon de Sarah, et il s'occupait en
+silence et avec un soin extr&ecirc;me de d&eacute;mantibuler le bouchon de ce bijou.</p>
+
+<p>M. Charles Robert s'avan&ccedil;ait toujours; sa grande taille &eacute;tait
+parfaitement proportionn&eacute;e, ses traits d'une irr&eacute;prochable puret&eacute;, sa
+mise d'une supr&ecirc;me &eacute;l&eacute;gance; cependant son visage, sa tournure
+manquaient de charme, de gr&acirc;ce, de distinction; sa d&eacute;marche &eacute;tait roide
+et g&ecirc;n&eacute;e, ses mains et ses pieds, gros et vulgaires. Lorsqu'il aper&ccedil;ut
+M<sup>me</sup> d'Harville, la r&eacute;guli&egrave;re nullit&eacute; de ses traits s'effa&ccedil;a tout &agrave; coup
+sous une expression de m&eacute;lancolie profonde beaucoup trop subite pour
+n'&ecirc;tre pas feinte; n&eacute;anmoins ce semblant &eacute;tait parfait. M. Robert avait
+l'air si affreusement malheureux, si naturellement d&eacute;sol&eacute; lorsqu'il
+s'approcha de M<sup>me</sup> d'Harville, que celle-ci ne put s'emp&ecirc;cher de songer
+aux sinistres paroles de Sarah sur les exc&egrave;s auxquels le d&eacute;sespoir
+aurait pu le porter.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! bonjour donc, mon cher monsieur! lui dit M. de Lucenay en
+l'arr&ecirc;tant au passage, je n'ai pas eu le plaisir de vous voir depuis
+notre rencontre aux eaux. Mais qu'est-ce que vous avez donc? Mais comme
+vous avez l'air souffrant!</p>
+
+<p>Ici M. Charles Robert jeta un long et m&eacute;lancolique regard sur M<sup>me</sup>
+d'Harville, et r&eacute;pondit au duc, d'une voix plaintivement accentu&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;En effet, monsieur, je suis souffrant...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, mon Dieu, vous ne pouvez donc pas vous d&eacute;barrasser de votre
+pituite? lui demanda M. de Lucenay avec l'air du plus s&eacute;rieux int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+
+<p>Cette question &eacute;tait si saugrenue, si absurde, qu'un moment M. Charles
+Robert resta stup&eacute;fait, abasourdi; puis, le rouge de la col&egrave;re lui
+montant au front, il dit d'un voix ferme et br&egrave;ve &agrave; M. de Lucenay:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous prenez tant d'int&eacute;r&ecirc;t &agrave; ma sant&eacute;, monsieur, j'esp&egrave;re que
+vous viendrez savoir demain de mes nouvelles?</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc, mon cher monsieur... mais certainement, j'enverrai...,
+dit le duc avec hauteur.</p>
+
+<p>M. Charles Robert fit un demi-salut et s'&eacute;loigna.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a de fameux, c'est qu'il n'a pas plus de pituite que le
+Grand-Turc, dit M. de Lucenay en se renversant de nouveau pr&egrave;s de Sarah,
+&agrave; moins que je n'aie devin&eacute; sans le savoir. Dites donc, madame
+Mac-Gregor, est-ce qu'il vous fait l'effet d'avoir la pituite, ce
+monsieur?</p>
+
+<p>Sarah tourna brusquement le dos &agrave; M. de Lucenay sans lui r&eacute;pondre
+davantage.</p>
+
+<p>Tout ceci s'&eacute;tait pass&eacute; tr&egrave;s-rapidement.</p>
+
+<p>Sarah avait difficilement contenu un &eacute;clat de rire.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d'Harville avait affreusement souffert en songeant &agrave; l'atroce
+position d'un homme qui se voit interpell&eacute; si ridiculement devant une
+femme qu'il aime; elle &eacute;tait &eacute;pouvant&eacute;e en songeant qu'un duel pouvait
+avoir lieu; alors, entra&icirc;n&eacute;e par un sentiment de piti&eacute; irr&eacute;sistible,
+elle se leva brusquement, prit le bras de Sarah, rejoignit M. Charles
+Robert qui ne se poss&eacute;dait pas de rage, et lui dit tout bas en passant
+pr&egrave;s de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Demain, &agrave; une heure... j'irai...</p>
+
+<p>Puis elle regagna la galerie avec la comtesse et quitta le bal.</p>
+
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVIIIa" id="XVIIIa"></a><a href="#tablea">XVIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Tu viens bien tard, mon ange!</a></h3>
+
+
+<p>Rodolphe, en se rendant &agrave; cette f&ecirc;te pour remplir un devoir de
+convenance, voulait aussi t&acirc;cher de d&eacute;couvrir si ses craintes au sujet
+de M<sup>me</sup> d'Harville &eacute;taient fond&eacute;es et si elle &eacute;tait r&eacute;ellement l'h&eacute;ro&iuml;ne
+du r&eacute;cit de M<sup>me</sup> Pipelet.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir quitt&eacute; le jardin d'hiver avec la comtesse de ***, Rodolphe
+avait parcouru en vain plusieurs salons, dans l'espoir de rencontrer M<sup>me</sup>
+d'Harville seule. Il revenait &agrave; la serre chaude lorsque, un moment
+arr&ecirc;t&eacute; sur la premi&egrave;re marche de l'escalier, il fut t&eacute;moin de la sc&egrave;ne
+rapide qui se passa entre M<sup>me</sup> d'Harville et M. Charles Robert apr&egrave;s la
+d&eacute;testable plaisanterie du duc de Lucenay. Rodolphe surprit un &eacute;change
+de regards tr&egrave;s-significatifs. Un secret pressentiment lui dit que ce
+grand et beau jeune homme &eacute;tait le commandant. Voulant s'en assurer il
+rentra dans la galerie.</p>
+
+<p>Une valse allait commencer; au bout de quelques minutes, il vit M.
+Charles Robert debout dans l'embrasure d'une porte. Il paraissait
+doublement satisfait, et de sa r&eacute;ponse &agrave; M. de Lucenay (M. Charles
+Robert &eacute;tait fort brave, malgr&eacute; ses ridicules), et du rendez-vous que
+lui avait donn&eacute; M<sup>me</sup> d'Harville pour le lendemain, bien certain cette
+fois qu'elle n'y manquerait pas.</p>
+
+<p>Rodolphe alla trouver Murph.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien ce jeune homme blond, au milieu de ce groupe l&agrave;-bas?</p>
+
+<p>&mdash;Ce grand monsieur qui a l'air si content de lui-m&ecirc;me? Oui,
+monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;T&acirc;che d'approcher assez pr&egrave;s de lui pour pouvoir dire tout bas, sans
+qu'il te voie et de fa&ccedil;on &agrave; ce que lui seul t'entende, ces mots: &laquo;Tu
+viens bien tard, mon ange!&raquo;</p>
+
+<p>Le squire regarda Rodolphe d'un air stup&eacute;fait.</p>
+
+<p>&mdash;S&eacute;rieusement, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;S&eacute;rieusement. S'il se retourne &agrave; ces mots, garde ce magnifique
+sang-froid que j'ai si souvent admir&eacute;, afin que ce monsieur ne puisse
+d&eacute;couvrir qui a prononc&eacute; ces paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y comprends rien, monseigneur; mais j'ob&eacute;is.</p>
+
+<p>Le digne Murph, avant la fin de la valse, &eacute;tait parvenu &agrave; se placer
+imm&eacute;diatement derri&egrave;re M. Charles Robert.</p>
+
+<p>Rodolphe, parfaitement post&eacute; pour ne rien perdre de l'effet de cette
+exp&eacute;rience, suivit attentivement Murph des yeux; au bout d'une seconde,
+M. Charles Robert se retourna brusquement d'un air stup&eacute;fait.</p>
+
+<p>Le squire, impassible, ne sourcilla pas; certes, ce grand homme chauve,
+d'une figure imposante et grave, fut le dernier que le commandant
+soup&ccedil;onna d'avoir prononc&eacute; ces mots, qui lui rappelaient le d&eacute;sagr&eacute;able
+quiproquo dont M<sup>me</sup> Pipelet avait &eacute;t&eacute; la cause et l'h&eacute;ro&iuml;ne.</p>
+
+<p>La valse finie, Murph revint trouver Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monseigneur, ce jeune homme s'est retourn&eacute; comme si je
+l'avais mordu. Ces mots sont donc magiques?</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont magiques, mon vieux Murph; ils m'ont d&eacute;couvert ce que je
+voulais savoir.</p>
+
+<p>Rodolphe n'avait plus qu'&agrave; plaindre M<sup>me</sup> d'Harville d'une erreur d'autant
+plus dangereuse qu'il pressentait vaguement que Sarah en &eacute;tait complice
+ou confidente. &Agrave; cette d&eacute;couverte, il ressenti un coup douloureux; il ne
+douta plus de la cause des chagrins de M. d'Harville, qu'il aimait
+tendrement: la jalousie les causait sans doute; sa femme, dou&eacute;e de
+qualit&eacute;s charmantes, se sacrifiait &agrave; un homme qui ne le m&eacute;ritait pas.
+Ma&icirc;tre d'un secret surpris par hasard, incapable d'en abuser, ne pouvant
+rien tenter pour &eacute;clairer M<sup>me</sup> d'Harville, qui d'ailleurs c&eacute;dait &agrave;
+l'entra&icirc;nement aveugle de la passion, Rodolphe se voyait condamn&eacute; &agrave;
+rester le t&eacute;moin impassible de la perte de cette jeune femme.</p>
+
+<p>Il fut tir&eacute; de ces r&eacute;flexions par M. de Gra&uuml;n.</p>
+
+<p>&mdash;Si votre Altesse veut m'accorder un moment d'entretien dans le petit
+salon du fond, o&ugrave; il n'y a personne, j'aurai l'honneur de lui rendre
+compte des renseignements qu'elle m'a ordonn&eacute; de prendre.</p>
+
+<p>Rodolphe suivit M. de Gra&uuml;n.</p>
+
+<p>&mdash;La seule duchesse au nom de laquelle puissent se rapporter les
+initiales N et L est M<sup>me</sup> la duchesse de Lucenay, n&eacute;e de Noirmont, dit le
+baron, elle n'est pas ici ce soir. Je viens de voir son mari, M. de
+Lucenay, parti il y a cinq mois pour un voyage d'Orient qui devait durer
+plus d'une ann&eacute;e; il est revenu subitement il y a deux ou trois jours.</p>
+
+<p>On se souvient que, dans sa visite &agrave; la maison de la rue du Temple,
+Rodolphe avait trouv&eacute;, sur le pallier m&ecirc;me de l'appartement du
+charlatan, C&eacute;sar Bradamanti, un mouchoir tremp&eacute; de larmes, richement
+garni de dentelles, et dans l'angle duquel il avait remarqu&eacute; les lettres
+N et L surmont&eacute;es d'une couronne ducale. D'apr&egrave;s son ordre, mais
+ignorant ces circonstances, M. de Gra&uuml;n s'&eacute;tait inform&eacute; du nom des
+duchesses actuellement &agrave; Paris, et il avait obtenu les renseignements
+dont nous venons de parler.</p>
+
+<p>Rodolphe comprit tout.</p>
+
+<p>Il n'avait aucune raison de s'int&eacute;resser &agrave; M<sup>me</sup> de Lucenay, mais il ne
+put s'emp&ecirc;cher de fr&eacute;mir en songeant que si elle avait r&eacute;ellement rendu
+visite au charlatan, ce mis&eacute;rable, qui n'&eacute;tait autre que l'abb&eacute;
+Polidori, poss&eacute;dait le nom de cette femme, qu'il avait fait suivre par
+Tortillard, et qu'il pouvait affreusement abuser du terrible secret qui
+mettait la duchesse dans sa d&eacute;pendance.</p>
+
+<p>&mdash;Le hasard est quelquefois bien singulier, Monseigneur, reprit M. de
+Gra&uuml;n.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Au moment o&ugrave; M. de Grangeneuve venait de me donner ces renseignements
+sur M. et sur M<sup>me</sup> de Lucenay, en ajoutant assez malignement que le
+retour impr&eacute;vu de M. de Lucenay avait d&ucirc; contrarier beaucoup la duchesse
+et un fort joli jeune homme, le plus merveilleux &eacute;l&eacute;gant de Paris, le
+vicomte de Saint-Remy, M. l'ambassadeur m'a demand&eacute; si je croyais que
+Votre Altesse lui permettrait de lui pr&eacute;senter le vicomte, qui se trouve
+ici; il vient d'&ecirc;tre attach&eacute; &agrave; la l&eacute;gation de Gerolstein et il serait
+trop heureux de cette occasion de faire sa cour &agrave; Votre Altesse.</p>
+
+<p>Rodolphe ne put r&eacute;primer un mouvement d'impatience et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui m'est infiniment d&eacute;sagr&eacute;able... mais je ne puis refuser...
+Allons, dites au comte de *** de me pr&eacute;senter M. de Saint-Remy.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; sa mauvaise humeur, Rodolphe savait trop son m&eacute;tier de prince
+pour manquer d'affabilit&eacute; dans cette occasion. D'ailleurs, l'on donnait
+M. de Saint-Remy pour amant &agrave; la duchesse de Lucenay, et cette
+circonstance piquait assez la curiosit&eacute; de Rodolphe.</p>
+
+<p>Le vicomte de Saint-Remy s'approcha, conduit par le comte de M. de
+Saint-Remy &eacute;tait un charmant jeune homme de vingt-cinq ans, mince,
+svelte, de la tournure la plus distingu&eacute;e, de la physionomie la plus
+avenante; il avait le teint fort brun, mais de ce brun velout&eacute;,
+transparent et couleur d'ambre, remarquable dans les portraits de
+Murillo; ses cheveux noirs &agrave; reflet bleu&acirc;tre, s&eacute;par&eacute;s par une raie
+au-dessus de la tempe gauche, tr&egrave;s-lisses sur le front, se bouclaient
+autour de son visage et laissaient &agrave; peine voir le lobe incolore des
+oreilles; le noir fonc&eacute; de ses prunelles se d&eacute;coupait brillamment sur le
+globe de l'&oelig;il, qui, au lieu d'&ecirc;tre blanc, se nacrait de cette nuance
+l&eacute;g&egrave;rement azur&eacute;e qui donne au regard des Indiens une expression si
+charmante. Par un caprice de la nature, l'&eacute;paisseur soyeuse de sa
+moustache contrastait avec l'imberbe juv&eacute;nilit&eacute; de son menton et de ses
+joues, aussi unies que celles d'une jeune fille; il portait par
+coquetterie une cravate de satin noir tr&egrave;s-basse, qui laissait voir
+l'attache &eacute;l&eacute;gante de son cou, digne du jeune fl&ucirc;teur antique.</p>
+
+<p>Une seule perle rattachait les longs plis de sa cravate, perle d'un prix
+inestimable par sa grosseur, la puret&eacute; de sa forme et l'&eacute;clat de son
+orient, si vif qu'une opale n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; plus splendidement iris&eacute;e.
+D'un go&ucirc;t parfait, la mise de M. de Saint-Remy s'harmonisait &agrave; merveille
+avec ce bijou d'une magnifique simplicit&eacute;.</p>
+
+<p>On ne pouvait jamais oublier la figure et la personne de M. de
+Saint-Remy, tant il sortait du type ordinaire des &eacute;l&eacute;gants.</p>
+
+<p>Son luxe de voiture et de chevaux &eacute;tait extr&ecirc;me; grand et beau joueur,
+le total de son livre de paris de course s'&eacute;levait toujours annuellement
+&agrave; deux ou trois mille louis. On citait sa maison de la rue de Chaillot
+comme un mod&egrave;le d'&eacute;l&eacute;gante somptuosit&eacute;; on faisait chez lui une ch&egrave;re
+exquise, et ensuite on jouait un jeu d'enfer, o&ugrave; il perdait souvent des
+sommes consid&eacute;rables avec l'insouciance la plus hospitali&egrave;re; et
+pourtant on savait certainement que le patrimoine du vicomte &eacute;tait
+dissip&eacute; depuis longtemps.</p>
+
+<p>Pour expliquer ses prodigalit&eacute;s incompr&eacute;hensibles, les envieux ou les
+m&eacute;chants parlaient, ainsi que l'avait fait Sarah, des grands biens de la
+duchesse de Lucenay; mais ils oubliaient qu'&agrave; part la vilet&eacute; de cette
+supposition, M. de Lucenay avait naturellement un contr&ocirc;le sur la
+fortune de sa femme, et que M. de Saint-Remy d&eacute;pensait au moins
+cinquante mille &eacute;cus ou deux cent mille francs par an. D'autres
+parlaient d'usuriers imprudents, car M. de Saint-Remy n'attendait plus
+d'h&eacute;ritage. D'autres, enfin le disaient TROP heureux sur le <i>turf</i><a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>,
+et parlaient tout bas <i>d'entra&icirc;neurs</i> et de <i>jockeys</i> corrompus par lui
+pour faire perdre les chevaux contre lesquels il avait pari&eacute; beaucoup
+d'argent... mais le plus grand nombre des gens du monde s'inqui&eacute;taient
+peu des moyens auxquels M. de Saint-Remy avait recours pour subvenir &agrave;
+son faste.</p>
+
+<p>Il appartenait par sa naissance au meilleur et au plus grand monde; il
+&eacute;tait gai, brave, spirituel, bon compagnon, facile &agrave; vivre; il donnait
+d'excellents d&icirc;ners de gar&ccedil;ons et tenait ensuite tous les enjeux qu'on
+lui proposait. Que fallait-il de plus?</p>
+
+<p>Les femmes l'adoraient; on nombrait &agrave; peine ses triomphes de toutes
+sortes; il &eacute;tait jeune et beau, galant et magnifique dans toutes les
+occasions o&ugrave; un homme peut l'&ecirc;tre avec des femmes du monde; enfin,
+l'engouement &eacute;tait tel que l'obscurit&eacute; dont il entourait la source du
+pactole o&ugrave; il puisait &agrave; pleines mains jetait m&ecirc;me sur sa vie un certain
+charme myst&eacute;rieux; on disait, en souriant insoucieusement: &laquo;Il faut que
+ce diable de Saint-Remy ait trouv&eacute; la pierre philosophale!&raquo;</p>
+
+<p>En apprenant qu'il s'&eacute;tait fait attacher &agrave; la l&eacute;gation de France pr&egrave;s le
+grand-duc de Gerolstein, d'autres personnes avaient pens&eacute; que M. de
+Saint-Remy voulait faire une retraite honorable.</p>
+
+<p>Le comte de *** dit &agrave; Rodolphe, en lui pr&eacute;sentant M. de Saint-Remy:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai l'honneur de pr&eacute;senter &agrave; Votre Altesse M. le vicomte de
+Saint-Remy, attach&eacute; &agrave; la l&eacute;gation de Gerolstein.</p>
+
+<p>Le vicomte salua profond&eacute;ment et dit &agrave; Rodolphe:</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse daignera-t-elle excuser l'impatience que j'&eacute;prouve de
+lui faire ma cour? J'ai peut-&ecirc;tre eu trop h&acirc;te de jouir d'un bonheur
+auquel j'attachais tant de prix.</p>
+
+<p>&mdash;Je serai, monsieur, tr&egrave;s-satisfait de vous revoir &agrave; Gerolstein...
+Comptez-vous y aller bient&ocirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;Le s&eacute;jour de Votre Altesse &agrave; Paris me rend moins empress&eacute; de partir.</p>
+
+<p>&mdash;Le paisible contraste de nos cours allemandes vous &eacute;tonnera beaucoup,
+monsieur, habitu&eacute; que vous &ecirc;tes &agrave; la vie de Paris.</p>
+
+<p>&mdash;J'ose assurer &agrave; Votre Altesse que la bienveillance qu'elle daigne me
+t&eacute;moigner, et qu'elle voudra peut-&ecirc;tre bien me continuer, m'emp&ecirc;cherait
+seule de jamais regretter Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne d&eacute;pendra pas de moi, monsieur, que vous pensiez toujours ainsi
+pendant le temps que vous passerez &agrave; Gerolstein.</p>
+
+<p>Et Rodolphe fit une l&eacute;g&egrave;re inclination de t&ecirc;te qui annon&ccedil;ait &agrave; M. de
+Saint-Remy que la pr&eacute;sentation &eacute;tait termin&eacute;e.</p>
+
+<p>Le vicomte salua profond&eacute;ment et se retira.</p>
+
+<p>Rodolphe &eacute;tait tr&egrave;s-physionomiste, et sujet &agrave; des sympathies ou &agrave; des
+aversions presque toujours justifi&eacute;es. Apr&egrave;s le peu de mots &eacute;chang&eacute;s
+avec M. de Saint-Remy, sans pouvoir s'en expliquer la cause, il &eacute;prouva
+pour lui une sorte d'&eacute;loignement involontaire. Il lui trouvait quelque
+chose de perfidement rus&eacute; dans le regard, et une physionomie dangereuse.</p>
+
+<p>Nous retrouverons M. de Saint-Remy dans des circonstances qui
+contrasteront bien terriblement avec la brillante position qu'il
+occupait lors de sa pr&eacute;sentation &agrave; Rodolphe; l'on jugera de la r&eacute;alit&eacute;
+des pressentiments de ce dernier.</p>
+
+<p>Cette pr&eacute;sentation termin&eacute;e, Rodolphe r&eacute;fl&eacute;chissant aux bizarres
+rencontres que le hasard avait amen&eacute;es, descendit au jardin d'hiver.
+L'heure du souper &eacute;tait arriv&eacute;e, les salons devenaient presque d&eacute;serts;
+le lieu le plus recul&eacute; de la serre chaude se trouvait au bout d'un
+massif, &agrave; l'angle de deux murailles qu'un &eacute;norme bananier, entour&eacute; de
+plantes grimpantes, cachait presque enti&egrave;rement; une petite porte de
+service, masqu&eacute;e par le treillage, et conduisant &agrave; la salle du buffet
+par un long corridor, &eacute;tait rest&eacute;e entr'ouverte, non loin de cet arbre
+feuillu.</p>
+
+<p>Abrit&eacute; par ce paravent de verdure, Rodolphe s'assit en cet endroit. Il
+&eacute;tait depuis quelques moments plong&eacute;s dans une r&ecirc;verie profonde, lorsque
+son nom, prononc&eacute; par une voix bien connue, le fit tressaillir.</p>
+
+<p>Sarah, assise de l'autre c&ocirc;t&eacute; du massif qui cachait enti&egrave;rement
+Rodolphe, causait en anglais avec son fr&egrave;re Tom.</p>
+
+<p>Tom &eacute;tait v&ecirc;tu de noir. Quoiqu'il n'e&ucirc;t que quelques ann&eacute;es de plus que
+Sarah, ses cheveux &eacute;taient presque blancs; son visage annon&ccedil;ait une
+volont&eacute; froide, mais opini&acirc;tre; son accent &eacute;tait bref et tranchant, son
+regard sombre, sa voix creuse. Cet homme devait &ecirc;tre rong&eacute; par un grand
+chagrin ou par une grande haine.</p>
+
+<p>Rodolphe &eacute;couta attentivement l'entretien suivant:</p>
+
+<p>&mdash;La marquise est all&eacute;e un instant au bal du baron de Nerval; elle s'est
+heureusement retir&eacute;e sans pouvoir parler &agrave; Rodolphe, qui la cherchait;
+car je crains toujours l'influence qu'il exerce sur elle, influence que
+j'ai eu tant de peine &agrave; combattre et &agrave; d&eacute;truire en partie. Enfin cette
+rivale, que j'ai toujours redout&eacute;e par pressentiment, et qui plus tard
+pouvait tant g&ecirc;ner mes projets... cette rivale sera perdue demain...
+&Eacute;coutez-moi, ceci est grave, Tom...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, jamais Rodolphe n'a song&eacute; &agrave; la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Il est temps maintenant de vous donner quelques explications &agrave; ce
+sujet... Beaucoup de choses se sont pass&eacute;es pendant votre dernier
+voyage... et, comme il faut agir plus t&ocirc;t que je ne pensais... ce soir
+m&ecirc;me, en sortant d'ici, cet entretien est indispensable... Heureusement,
+nous sommes seuls.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous &eacute;coute.</p>
+
+<p>&mdash;Avant d'avoir vu Rodolphe, cette femme, j'en suis s&ucirc;re, n'avait jamais
+aim&eacute;... Je ne sais pour quelle raison elle &eacute;prouve un invincible
+&eacute;loignement pour son mari, qui l'adore. Il y a l&agrave; un myst&egrave;re que j'ai
+voulu en vain p&eacute;n&eacute;trer. La pr&eacute;sence de Rodolphe avait excit&eacute; dans le
+c&oelig;ur de Cl&eacute;mence mille &eacute;motions nouvelles. J'&eacute;touffai cet amour
+naissant par des r&eacute;v&eacute;lations accablantes sur le prince. Mais le besoin
+d'aimer &eacute;tait &eacute;veill&eacute; chez la marquise; rencontrant chez moi ce Charles
+Robert, elle a &eacute;t&eacute; frapp&eacute;e de sa beaut&eacute;, frapp&eacute;e comme on l'est &agrave; la vue
+d'un tableau; cet homme est malheureusement aussi niais que beau, mais
+il a quelque chose de touchant dans le regard. J'exaltai la noblesse de
+son &acirc;me, l'&eacute;l&eacute;vation de son caract&egrave;re. Je savais la bont&eacute; naturelle de
+M<sup>me</sup> d'Harville; je colorai M. Robert des malheurs les plus int&eacute;ressants;
+je lui recommandai d'&ecirc;tre toujours mortellement triste, de ne proc&eacute;der
+que par soupirs et par h&eacute;las! et avant toutes choses de parler peu. Il a
+suivi mes conseils. Gr&acirc;ce &agrave; son talent de chanteur, &agrave; sa figure, et
+surtout &agrave; son apparence de tristesse incurable, il s'est fait &agrave; peu pr&egrave;s
+aimer de M<sup>me</sup> d'Harville, qui a ainsi donn&eacute; le change &agrave; ce besoin d'aimer
+que la vue de Rodolphe avait seule &eacute;veill&eacute; en elle. Comprenez-vous,
+maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement; continuez.</p>
+
+<p>&mdash;Robert et M<sup>me</sup> d'Harville ne se voyaient intimement que chez moi; deux
+fois la semaine nous faisions de la musique &agrave; nous trois, le matin. Le
+beau t&eacute;n&eacute;breux soupirait, disait quelques tendres mots &agrave; voix basse; il
+glissa deux ou trois billets. Je craignais encore plus sa prose que ses
+paroles; mais une femme est toujours indulgente pour les premi&egrave;res
+d&eacute;clarations qu'elle re&ccedil;oit; celles de mon prot&eacute;g&eacute; ne lui nuisirent pas;
+l'important pour lui &eacute;tait d'obtenir un rendez-vous. Cette petite
+marquise avait plus de principes que d'amour, ou plut&ocirc;t elle n'avait pas
+assez d'amour pour oublier ses principes... &Agrave; son insu, il existait
+toujours au fond de son c&oelig;ur un souvenir de Rodolphe qui veillait pour
+ainsi dire sur elle et combattait ce faible penchant pour M. Charles
+Robert... penchant beaucoup plus factice que r&eacute;el, mais entretenu par
+son vif int&eacute;r&ecirc;t pour les malheurs imaginaires de M. Charles Robert, et
+par l'exag&eacute;ration incessante de mes louanges &agrave; l'&eacute;gard de cet Apollon
+sans cervelle. Enfin, Cl&eacute;mence, vaincue par l'air profond&eacute;ment d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;
+de son malheureux adorateur, se d&eacute;cida un jour &agrave; lui accorder ce
+rendez-vous si d&eacute;sir&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avait-elle donc faite sa confidente?</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'avait avou&eacute; son attachement pour Charles Robert, voil&agrave; tout. Je
+ne fis rien pour en savoir davantage; cela m'e&ucirc;t g&ecirc;n&eacute;e... Mais lui, ravi
+de bonheur ou plut&ocirc;t d'orgueil, me fit part de son bonheur, sans me dire
+pourtant le jour ni le lieu du rendez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Comment l'avez vous connu?</p>
+
+<p>&mdash;Karl, par mon ordre, alla le lendemain et le surlendemain de
+tr&egrave;s-bonne heure s'embusquer &agrave; la porte de M. Robert et le suivit. Le
+second jour, vers midi, notre amoureux prit en fiacre le chemin d'un
+quartier perdu, rue du Temple... Il descendit dans une maison de
+mauvaise apparence; il y resta une heure et demie environ, puis s'en
+alla. Karl attendit longtemps pour voir si personne ne sortirait apr&egrave;s
+Charles Robert. Personne ne sortit: la marquise avait manqu&eacute; &agrave; sa
+promesse. Je le sus le lendemain par l'amoureux, aussi courrouc&eacute; que
+d&eacute;sappoint&eacute;. Je lui conseillai de redoubler de d&eacute;sespoir. La piti&eacute; de
+Cl&eacute;mence s'&eacute;mut encore; nouveau rendez-vous, mais aussi vain que le
+premier. Une derni&egrave;re fois cependant elle vint jusqu'&agrave; la porte: c'&eacute;tait
+un progr&egrave;s. Vous voyez combien cette femme lutte... Et pourquoi? Parce
+que, j'en suis s&ucirc;re, et c'est ce qui cause ma haine elle a toujours au
+fond du c&oelig;ur, et &agrave; son insu, une pens&eacute;e pour Rodolphe, qui semble aussi
+la prot&eacute;ger. Enfin, ce soir la marquise a donn&eacute; &agrave; ce Robert un
+rendez-vous pour demain; cette fois, je n'en doute pas, elle s'y rendra.
+Le duc de Lucenay a si grossi&egrave;rement ridiculis&eacute; ce jeune homme que la
+marquise, boulevers&eacute;e de l'humiliation de son amant, lui a accord&eacute; par
+piti&eacute; ce qu'elle ne lui e&ucirc;t peut-&ecirc;tre pas accord&eacute; sans cela. Cette fois,
+je vous le r&eacute;p&egrave;te, elle tiendra sa promesse.</p>
+
+<p>&mdash;Quels sont vos projets?</p>
+
+<p>&mdash;Cette femme ob&eacute;it &agrave; une sorte d'int&eacute;r&ecirc;t charitable exalt&eacute;, mais non
+pas &agrave; l'amour; Charles Robert est si peu fait pour comprendre la
+d&eacute;licatesse du sentiment qui, ce soir, a dict&eacute; la r&eacute;solution de la
+marquise, que demain il voudra profiter de ce rendez-vous, et il se
+perdra compl&egrave;tement dans l'esprit de Cl&eacute;mence, qui se r&eacute;signe &agrave; cette
+compromettante d&eacute;marche sans entra&icirc;nement, sans passion et seulement par
+piti&eacute;. En un mot, je n'en doute pas, elle se rend l&agrave; pour faire acte de
+courageux int&eacute;r&ecirc;t, mais parfaitement calme et bien s&ucirc;re de ne pas
+oublier un moment ses devoirs. Le Charles Robert ne concevra pas cela,
+la marquise le prendra en aversion; et, son illusion d&eacute;truite, elle
+retombera sous l'influence de ses souvenirs de Rodolphe, qui, j'en suis
+s&ucirc;re, couvent toujours au fond de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je veux qu'elle soit &agrave; jamais perdue pour Rodolphe. Il
+aurait, je n'en doute pas, moi, trahi t&ocirc;t ou tard l'amiti&eacute; de M.
+d'Harville en r&eacute;pondant &agrave; l'amour de Cl&eacute;mence; mais il prendra celle-ci
+en horreur s'il la sait coupable d'une faute dont il n'aura pas &eacute;t&eacute;
+l'objet; c'est un crime impardonnable pour un homme. Enfin, pr&eacute;textant
+de l'affection qui le lie &agrave; M. d'Harville, il ne reverra jamais cette
+femme, qui aura si indignement tromp&eacute; cet ami qu'il aime tant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc le mari que vous voulez pr&eacute;venir?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et ce soir m&ecirc;me, sauf votre avis, du moins. D'apr&egrave;s ce que m'a
+dit Cl&eacute;mence, il a de vagues soup&ccedil;ons, sans savoir sur qui les fixer. Il
+est minuit, nous allons quitter le bal; vous descendrez au premier caf&eacute;
+venu, vous &eacute;crirez &agrave; M. d'Harville que sa femme se rend demain, &agrave; une
+heure, rue du Temple, n&deg; 17, pour une entrevue amoureuse. Il est jaloux:
+il surprendra Cl&eacute;mence; vous devinez le reste!</p>
+
+<p>&mdash;C'est une abominable action, dit froidement le gentilhomme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes scrupuleux, Tom?</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; l'heure je ferai ce que vous d&eacute;sirez; mais je vous r&eacute;p&egrave;te que
+c'est une abominable action.</p>
+
+<p>&mdash;Vous consentez n&eacute;anmoins?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... ce soir M. d'Harville sera instruit de tout. Et... mais... il
+me semble qu'il y a quelqu'un l&agrave;, derri&egrave;re ce massif! dit tout &agrave; coup
+Tom en s'interrompant et en parlant &agrave; voix basse. J'ai cru entendre
+remuer.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez donc, dit Sarah avec inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>Tom se leva, fit le tour du massif, et ne vit personne.</p>
+
+<p>Rodolphe venait de dispara&icirc;tre par la petite porte dont nous avons
+parl&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis tromp&eacute;, dit Tom en revenant, il n'y a personne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qu'il me semblait...</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, Sarah, je ne crois pas cette femme aussi dangereuse que vous
+le pensez pour l'avenir de votre projet; Rodolphe a certains principes
+qu'il n'enfreindra jamais. La jeune fille qu'il a conduite &agrave; cette
+ferme, il y a six semaines, lui d&eacute;guis&eacute; en ouvrier; cette cr&eacute;ature qu'il
+entoure de soins, &agrave; laquelle on donne une &eacute;ducation choisie, et qu'il a
+&eacute;t&eacute; visiter plusieurs fois, m'inspire des craintes plus fond&eacute;es. Nous
+ignorons qui elle est, quoiqu'elle semble appartenir &agrave; une classe
+obscure de la soci&eacute;t&eacute;. Mais la rare beaut&eacute; dont elle est dou&eacute;e, dit-on,
+le d&eacute;guisement que Rodolphe a pris pour la conduire dans ce village,
+l'int&eacute;r&ecirc;t croissant qu'il lui porte, tout prouve que cette affection
+n'est pas sans importance. Aussi j'ai &eacute;t&eacute; au-devant de vos d&eacute;sirs. Pour
+&eacute;carter cet autre obstacle, plus r&eacute;el, je crois, il a fallu agir avec
+une extr&ecirc;me prudence, nous bien renseigner sur les gens de la ferme et
+les habitudes de cette jeune fille... Ces renseignements, je les ai; le
+moment d'agir est venu; le hasard m'a renvoy&eacute; cette horrible vieille qui
+avait gard&eacute; mon adresse. Ses relations avec des gens de l'esp&egrave;ce du
+brigand qui nous a attaqu&eacute;s lors de notre excursion dans la Cit&eacute; nous
+serviront puissamment. Tout est pr&eacute;vu... il n'y aura aucune preuve
+contre nous... Et d'ailleurs, si cette cr&eacute;ature, comme il y para&icirc;t,
+appartient &agrave; la classe ouvri&egrave;re, elle n'h&eacute;sitera pas entre nos offres et
+le sort m&ecirc;me brillant qu'elle peut r&ecirc;ver, car le prince a gard&eacute; le plus
+profond incognito. Enfin demain cette question sera r&eacute;solue, sinon...
+nous verrons...</p>
+
+<p>&mdash;Ces deux obstacles &eacute;cart&eacute;s... Tom... alors notre grand projet...</p>
+
+<p>&mdash;Il offre des difficult&eacute;s, mais il peut r&eacute;ussir.</p>
+
+<p>&mdash;Avouez qu'il aura une heureuse chance de plus, si nous l'ex&eacute;cutons au
+moment o&ugrave; Rodolphe sera doublement accabl&eacute; par le scandale de la
+conduite de M<sup>me</sup> d'Harville et par la disparition de cette cr&eacute;ature &agrave;
+laquelle il s'int&eacute;resse tant.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois... Mais si ce dernier espoir nous &eacute;chappe encore... alors
+je serai libre..., dit Tom en regardant Sarah d'un air sombre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez libre!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne renouvellerez plus les pri&egrave;res qui, deux fois, ont malgr&eacute; moi
+suspendu ma vengeance! Puis, montrant d'un regard le cr&ecirc;pe qui entourait
+son chapeau et les gants noirs qui entouraient ses mains, Tom ajouta, en
+souriant d'un air sinistre:</p>
+
+<p>&mdash;J'attends toujours, moi... Vous savez bien que je porte ce deuil
+depuis seize ans... et que je ne le quitterai que si...</p>
+
+<p>Sarah, dont les traits exprimaient une crainte involontaire, se h&acirc;ta
+d'interrompre son fr&egrave;re et lui dit avec anxi&eacute;t&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que vous serez libre... Tom... car alors cette confiance
+profonde qui jusqu'ici m'a soutenue dans des circonstances si diverses,
+parce qu'elle a &eacute;t&eacute; justifi&eacute;e au del&agrave; de la pr&eacute;vision humaine... m'aura
+tout &agrave; fait abandonn&eacute;e. Mais jusque-l&agrave; il n'est pas de danger si mince
+en apparence que je ne veuille &eacute;carter &agrave; tout prix... Le succ&egrave;s d&eacute;pend
+souvent des plus petites causes... Des obstacles peu graves peut-&ecirc;tre se
+trouvent sur mon chemin au moment o&ugrave; j'approche du but; je veux avoir le
+champ libre, je les briserai. Mes moyens sont odieux, soit!... Ai-je &eacute;t&eacute;
+m&eacute;nag&eacute;e, moi? s'&eacute;cria Sarah en &eacute;levant involontairement la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! On revient du souper, dit Tom. Puisque vous croyez utile de
+pr&eacute;venir le marquis d'Harville du rendez-vous de demain, partons... il
+est tard.</p>
+
+<p>&mdash;L'heure avanc&eacute;e de la nuit &agrave; laquelle lui sera donn&eacute; cet avis en
+prouvera l'importance.</p>
+
+<p>Tom et Sarah sortirent du bal de l'ambassadrice de ***.</p>
+
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIXa" id="XIXa"></a><a href="#tablea">XIX</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Les rendez-vous.</a></h3>
+
+
+<p>Voulant &agrave; tout prix avertir M<sup>me</sup> d'Harville du danger qu'elle courait,
+Rodolphe, parti de l'ambassade sans attendre la fin de l'entretien de
+Tom et de Sarah, ignorait le complot tram&eacute; par eux contre Fleur-de-Marie
+et le p&eacute;ril imminent qui mena&ccedil;ait cette jeune fille.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; son z&egrave;le, Rodolphe ne put malheureusement sauver la marquise,
+comme il l'esp&eacute;rait.</p>
+
+<p>Celle-ci, en sortant de l'ambassade, devait par convenance para&icirc;tre un
+moment chez M<sup>me</sup> de Nerval; mais, vaincue par les &eacute;motions qui
+l'agitaient, M<sup>me</sup> d'Harville n'eut pas le courage d'aller &agrave; cette seconde
+f&ecirc;te et rentra chez elle.</p>
+
+<p>Ce contretemps perdit tout.</p>
+
+<p>M. de Gra&uuml;n, ainsi que presque toutes les personnes de la soci&eacute;t&eacute; de la
+comtesse ***, &eacute;tait invit&eacute; chez M<sup>me</sup> de Nerval. Rodolphe l'y conduisit
+rapidement, avec ordre de chercher M<sup>me</sup> d'Harville dans le bal, et de la
+pr&eacute;venir que le prince, d&eacute;sirant lui dire le soir m&ecirc;me quelques mots du
+plus grand int&eacute;r&ecirc;t, se trouverait &agrave; pied devant l'h&ocirc;tel d'Harville, et
+qu'il s'approcherait de la voiture de la marquise pour lui parler &agrave; sa
+porti&egrave;re pendant que ses gens attendraient l'ouverture de la porte
+coch&egrave;re.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s beaucoup de temps perdu &agrave; chercher M<sup>me</sup> d'Harville dans ce bal, le
+baron revint... Elle n'y avait pas paru.</p>
+
+<p>Rodolphe fut au d&eacute;sespoir; il avait sagement pens&eacute; qu'il fallait avant
+tout avertir la marquise de la trahison dont on voulait la rendre
+victime; car alors la d&eacute;lation de Sarah, qu'il ne pouvait emp&ecirc;cher,
+passerait pour une indigne calomnie. Il &eacute;tait trop tard... Cette lettre
+inf&acirc;me &eacute;tait parvenue au marquis &agrave; une heure apr&egrave;s minuit.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, M. d'Harville se promenait lentement dans sa chambre
+&agrave; coucher, meubl&eacute;e avec une &eacute;l&eacute;gante simplicit&eacute; et seulement orn&eacute;e d'une
+panoplie d'armes modernes et d'une &eacute;tag&egrave;re garnie de livres.</p>
+
+<p>Le lit n'avait pas &eacute;t&eacute; d&eacute;fait, pourtant la courtepointe de soie pendait
+en lambeaux; une chaise et une petite table d'&eacute;b&egrave;ne &agrave; pieds tors &eacute;taient
+renvers&eacute;es pr&egrave;s de la chemin&eacute;e; ailleurs on voyait sur le tapis les
+d&eacute;bris d'un verre de cristal, des bougies &agrave; demi &eacute;cras&eacute;es et un flambeau
+&agrave; deux branches qui avait roul&eacute; au loin.</p>
+
+<p>Ce d&eacute;sordre semblait caus&eacute; par une lutte violente.</p>
+
+<p>M. d'Harville avait trente ans environ, une figure m&acirc;le et caract&eacute;ris&eacute;e,
+d'une expression ordinairement agr&eacute;able et douce, mais alors contract&eacute;e,
+p&acirc;le, violac&eacute;e; il portait ses habits de la veille; son cou &eacute;tait nu,
+son gilet ouvert; sa chemise d&eacute;chir&eacute;e paraissait tach&eacute;e &ccedil;&agrave; et l&agrave; de
+quelques gouttes de sang; ses cheveux bruns, ordinairement boucl&eacute;s,
+retombaient roides et emm&ecirc;l&eacute;s sur son front livide.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir encore longtemps march&eacute;, les bras crois&eacute;s, la t&ecirc;te basse, le
+regard fixe et rouge, M. d'Harville s'arr&ecirc;ta brusquement devant son
+foyer &eacute;teint, malgr&eacute; la forte gel&eacute;e survenue pendant la nuit. Il prit
+sur le marbre de la chemin&eacute;e cette lettre, qu'il relut, avec une
+d&eacute;vorante attention, &agrave; la clart&eacute; blafarde de ce jour d'hiver:</p>
+
+<p>&laquo;Demain &agrave; une heure, votre femme doit se rendre rue du Temple, n&deg; 17,
+pour une amoureuse entrevue. Suivez-la, et vous saurez tout... Heureux
+&eacute;poux!&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; mesure qu'il lisait ces mots, d&eacute;j&agrave; tant de fois lus pourtant... ses
+l&egrave;vres, bleuies par le froid, semblaient convulsivement &eacute;peler lettre
+par lettre ce funeste billet.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment la porte s'ouvrit, un valet de chambre entra.</p>
+
+<p>Ce serviteur, d&eacute;j&agrave; vieux, avait les cheveux gris, une figure honn&ecirc;te et
+bonne.</p>
+
+<p>Le marquis retourna brusquement la t&ecirc;te sans changer de position, tenant
+toujours la lettre entre ses deux mains.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu? dit-il durement au domestique.</p>
+
+<p>Celui-ci, au lieu de r&eacute;pondre, contemplait d'un air de stupeur
+douloureuse le d&eacute;sordre de la chambre; puis, regardant attentivement son
+ma&icirc;tre, il s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Du sang &agrave; votre chemise... Mon Dieu! mon Dieu! monsieur, vous vous
+serez bless&eacute;! Vous &eacute;tiez seul, pourquoi ne m'avez-vous pas sonn&eacute; comme &agrave;
+l'ordinaire, lorsque vous avez ressenti les...?</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur le marquis, vous n'y pensez pas, votre feu est &eacute;teint,
+il fait ici un froid mortel, et surtout apr&egrave;s votre...</p>
+
+<p>&mdash;Te tairas-tu? Laisse-moi!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur le marquis, reprit le valet de chambre tout tremblant,
+vous avez donn&eacute; ordre &agrave; M. Doublet d'&ecirc;tre ici ce matin &agrave; dix heures et
+demie; il est dix heures et demie, et il est l&agrave; avec le notaire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, dit am&egrave;rement le marquis en reprenant son sang-froid.
+Quand on est riche, il faut songer aux affaires. C'est si beau, la
+fortune.</p>
+
+<p>Puis il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Fais entrer M. Doublet dans mon cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;Il y est, monsieur le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi de quoi m'habiller. Tout &agrave; l'heure je sortirai.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur le marquis...</p>
+
+<p>&mdash;Fais ce que je te dis, Joseph, dit M. d'Harville d'un ton plus doux.</p>
+
+<p>Puis il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Est-on d&eacute;j&agrave; entr&eacute; chez ma femme?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas que M<sup>me</sup> la marquise ait encore sonn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;On me pr&eacute;viendra d&egrave;s qu'elle sonnera.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Dis &agrave; Philippe de venir t'aider: tu n'en finiras pas!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, attendez que j'aie un peu rang&eacute; ici, r&eacute;pondit
+tristement Joseph. On s'apercevrait de ce d&eacute;sordre, et l'on ne
+comprendrait pas ce qui a pu arriver cette nuit &agrave; monsieur le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Et si l'on comprenait... ce serait bien hideux, n'est-ce pas? reprit
+M. d'Harville d'un ton de raillerie douloureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, s'&eacute;cria Joseph, Dieu merci, personne ne se doute...</p>
+
+<p>&mdash;Personne?... Non, personne! r&eacute;pondit le marquis d'un air sombre.</p>
+
+<p>Pendant que Joseph s'occupait de r&eacute;parer le d&eacute;sordre de la chambre de
+son ma&icirc;tre, celui-ci alla droit &agrave; la panoplie dont nous avons parl&eacute;,
+examina attentivement pendant quelques minutes les armes qui la
+composaient, fit un geste de satisfaction sinistre et dit &agrave; Joseph:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis s&ucirc;r que tu as oubli&eacute; de faire nettoyer mes fusils qui sont
+l&agrave;-haut dans mon n&eacute;cessaire de chasse?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le marquis ne m'en a pas parl&eacute;..., dit Joseph d'un air
+&eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Si, mais tu l'as oubli&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je proteste &agrave; monsieur le marquis...</p>
+
+<p>&mdash;Ils doivent &ecirc;tre dans un bel &eacute;tat!</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un mois &agrave; peine qu'on les a rapport&eacute;s de chez l'armurier.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'importe; d&egrave;s que je serai habill&eacute;, va me chercher ce n&eacute;cessaire,
+j'irai peut-&ecirc;tre &agrave; la chasse demain ou apr&egrave;s, je veux examiner ces
+fusils.</p>
+
+<p>&mdash;Je les descendrai tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>La chambre remise en ordre, un second valet de chambre vint aider
+Joseph.</p>
+
+<p>La toilette termin&eacute;e, le marquis entra dans le cabinet o&ugrave; l'attendaient
+M. Doublet, son intendant, et un clerc de notaire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'acte que l'on vient lire &agrave; M. le marquis, dit l'intendant; il
+ne reste plus qu'&agrave; le signer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez lu, monsieur Doublet?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, cela suffit... je signe.</p>
+
+<p>Il signa, le clerc sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Moyennant cette acquisition, monsieur le marquis, dit M. Doublet d'un
+air triomphant, votre revenu financier, en belles et bonnes terres, ne
+va pas &agrave; moins de cent vingt-six mille francs en sacs. Savez-vous que
+cela est rare, monsieur le marquis, un revenu de cent vingt-six mille
+francs en terres?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un homme bien heureux, n'est-ce pas, monsieur Doublet? Cent
+vingt-six mille francs de rente en terres! Il n'y a pas de f&eacute;licit&eacute;
+pareille!</p>
+
+<p>&mdash;Sans compter le portefeuille de monsieur le marquis... sans
+compter...</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, et sans compter... tant d'autres bonheurs encore!</p>
+
+<p>&mdash;Dieu soit lou&eacute;! monsieur le marquis, car il ne vous manque rien:
+jeunesse, richesse, bont&eacute;, sant&eacute;... tous les bonheurs r&eacute;unis, enfin; et
+parmi eux, dit M. Doublet en souriant agr&eacute;ablement, ou plut&ocirc;t &agrave; leur
+t&ecirc;te, je mets celui d'&ecirc;tre l'&eacute;poux de M<sup>me</sup> la marquise et d'avoir une
+charmante petite fille qui ressemble &agrave; un ch&eacute;rubin.</p>
+
+<p>M. d'Harville jeta un regard sinistre sur l'intendant.</p>
+
+<p>Nous renon&ccedil;ons &agrave; peindre l'expression de sauvage ironie avec laquelle il
+dit &agrave; M. Doublet, en lui frappant famili&egrave;rement sur l'&eacute;paule:</p>
+
+<p>&mdash;Avec cent vingt-six mille francs de rente en terres et une femme comme
+la mienne... et un enfant qui ressemble &agrave; un ch&eacute;rubin... il ne reste
+plus rien &agrave; d&eacute;sirer, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! monsieur le marquis, r&eacute;pondit na&iuml;vement l'intendant, il reste
+&agrave; d&eacute;sirer de vivre le plus longtemps possible, pour marier mademoiselle
+votre fille et &ecirc;tre grand-p&egrave;re. Arriver &agrave; &ecirc;tre grand-p&egrave;re, c'est ce que
+je souhaite &agrave; monsieur le marquis, comme &agrave; M<sup>me</sup> la marquise d'&ecirc;tre
+grand'm&egrave;re et arri&egrave;re-grand'm&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Ce bon M. Doublet qui songe &agrave; Phil&eacute;mon et Baucis. Il est toujours
+plein d'&agrave;-propos.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le marquis est trop bon. Il n'a rien &agrave; m'ordonner?</p>
+
+<p>&mdash;Rien. Ah! si, pourtant. Combien avez-vous en caisse?</p>
+
+<p>&mdash;Dix-neuf mille trois cents et quelques francs pour le courant,
+monsieur le marquis, sans compter l'argent d&eacute;pos&eacute; &agrave; la banque.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'apporterez ce matin dix mille francs en or et vous les
+remettrez &agrave; Joseph si je suis sorti.</p>
+
+<p>&mdash;Ce matin?</p>
+
+<p>&mdash;Ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;Dans une heure les fonds seront ici. Monsieur le marquis n'a plus rien
+&agrave; me dire?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur Doublet.</p>
+
+<p>&mdash;Cent vingt-six mille francs de rente en sacs, en sacs! r&eacute;p&eacute;ta
+l'intendant en s'en allant. C'est un beau jour pour moi que celui-ci; je
+craignais tant que cette ferme si &agrave; notre convenance ne nous
+&eacute;chapp&acirc;t!... Votre serviteur, monsieur le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, monsieur Doublet.</p>
+
+<p>&Agrave; peine l'intendant fut-il sorti que M. d'Harville tomba sur un fauteuil
+avec accablement; il appuya ses deux coudes sur son bureau, et cacha sa
+figure dans ses mains.</p>
+
+<p>Pour la premi&egrave;re fois depuis qu'il avait re&ccedil;u la lettre fatale de Sarah,
+il put pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! disait-il, cruelle d&eacute;rision de la destin&eacute;e qui m'a fait riche!...
+Que mettre dans ce cadre d'or, maintenant? Ma honte! L'infamie de
+Cl&eacute;mence!... infamie qu'un &eacute;clat va faire rejaillir peut-&ecirc;tre jusque sur
+le front de ma fille! Cet &eacute;clat... dois-je m'y r&eacute;soudre, ou dois-je
+avoir piti&eacute; de...</p>
+
+<p>Puis, se levant, l'&oelig;il &eacute;tincelant, les dents convulsivement serr&eacute;es, il
+s'&eacute;cria d'une voix sourde:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! du sang, du sang! Le terrible sauve du ridicule! Je
+comprends maintenant son aversion... la mis&eacute;rable!</p>
+
+<p>Puis, s'arr&ecirc;tant tout &agrave; coup, comme atterr&eacute; par une r&eacute;flexion soudaine,
+il reprit d'une voix sourde:</p>
+
+<p>&mdash;Son aversion... oh! je sais bien ce qui la cause: je lui fais horreur,
+je l'&eacute;pouvante!</p>
+
+<p>Et apr&egrave;s un long silence:</p>
+
+<p>&mdash;Mais est-ce ma faute, &agrave; moi? Faut-il qu'elle me trompe pour cela? Au
+lieu de haine, n'est-ce pas la piti&eacute; que je m&eacute;rite? reprit-il en
+s'animant par degr&eacute;s. Non, non, du sang!... tous deux, tous deux!... car
+elle lui a sans doute <i>tout dit</i> &agrave; L'AUTRE.</p>
+
+<p>Cette pens&eacute;e redoubla la fureur du marquis.</p>
+
+<p>Il leva ses deux poings crisp&eacute;s vers le ciel; puis, passant sa main
+br&ucirc;lante sur ses yeux, et sentant la n&eacute;cessit&eacute; de rester calme devant
+ses gens, il rentra dans sa chambre &agrave; coucher avec une apparente
+tranquillit&eacute;: il y trouva Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! les fusils?</p>
+
+<p>&mdash;Les voil&agrave;, monsieur le marquis; ils sont en parfait &eacute;tat.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais m'en assurer. Ma femme a-t-elle sonn&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, monsieur le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Va t'en informer.</p>
+
+<p>Le valet de chambre sortit.</p>
+
+<p>M. d'Harville se h&acirc;ta de prendre dans la bo&icirc;te &agrave; fusils une petite poire
+&agrave; poudre, quelques balles, des capsules; puis il referma le n&eacute;cessaire
+et garda la clef. Il alla ensuite &agrave; la panoplie, y prit une paire de
+pistolets de Manton de demi-grandeur, les chargea et les fit facilement
+entrer dans les poches de sa longue redingote de matin.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment Joseph rentra.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, on peut entrer chez M<sup>me</sup> la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que M<sup>me</sup> d'Harville a demand&eacute; sa voiture?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur le marquis; M<sup>lle</sup> Juliette a dit devant moi au cocher de
+M<sup>me</sup> la marquise qui venait demander les ordres pour la matin&eacute;e que comme
+il faisait froid et sec, madame sortait &agrave; pied... si elle sortait.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-bien. Ah! j'oubliais: si je vais &agrave; la chasse, ce sera demain ou
+apr&egrave;s. Dis &agrave; Williams de visiter le petit briska vert ce matin m&ecirc;me; tu
+m'entends?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le marquis. Vous ne voulez pas votre canne?</p>
+
+<p>&mdash;Non. N'y a-t-il pas une place de fiacres ici pr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Tout pr&egrave;s, au coin de la rue de Lille.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un moment d'h&eacute;sitation et de silence, le marquis reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Va demander &agrave; M<sup>lle</sup> Juliette si M<sup>me</sup> d'Harville est visible.</p>
+
+<p>Joseph sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Allons... c'est un spectacle comme un autre. Oui, je veux aller chez
+elle et observer le masque doucereux et perfide sous lequel cette inf&acirc;me
+r&ecirc;ve sans doute l'adult&egrave;re de tout &agrave; l'heure; j'&eacute;couterai sa bouche
+mentir pendant que je lirai le crime dans son c&oelig;ur d&eacute;j&agrave; vici&eacute;. Oui,
+cela est curieux... voir comment vous regarde, vous parle et vous r&eacute;pond
+une femme qui, l'instant d'apr&egrave;s, va souiller votre nom d'une de ces
+taches ridicules et horribles qu'on ne lave qu'avec des flots de sang.
+Fou que je suis! Elle me regardera, comme toujours, le sourire aux
+l&egrave;vres, la candeur au front! Elle me regardera comme elle regarde sa
+fille en la baisant au front et en lui faisant prier Dieu. Le regard...
+le miroir de l'&acirc;me (et il haussa les &eacute;paules avec m&eacute;pris)! plus il est
+doux et pudique, plus il est faux et corrompu! Elle le prouve... et j'y
+ai &eacute;t&eacute; pris comme un sot. &Ocirc; rage! Avec quel froid et insolent m&eacute;pris
+elle devait me contempler &agrave; travers ce miroir imposteur, lorsqu'au
+moment peut-&ecirc;tre o&ugrave; elle allait trouver <i>l'autre</i>... je la comblais de
+preuves d'estime et de tendresse... je lui parlais comme &agrave; une jeune
+m&egrave;re chaste et s&eacute;rieuse, en qui j'avais mis l'espoir de toute ma vie.
+Non! non! s'&eacute;cria M. d'Harville en sentant sa fureur s'augmenter, non!
+je ne la verrai pas, je ne veux pas la voir... ni ma fille non plus...
+je me trahirais, je compromettrais ma vengeance.</p>
+
+<p>En sortant de chez lui, au lieu d'entrer chez M<sup>me</sup> d'Harville, il dit
+seulement &agrave; la femme de chambre de la marquise:</p>
+
+<p>&mdash;Vous direz &agrave; M<sup>me</sup> d'Harville que je d&eacute;sirais lui parler ce matin, mais
+que je suis oblig&eacute; de sortir pour un moment; si par hasard il lui
+convenait de d&eacute;jeuner avec moi, je serai rentr&eacute; vers midi; sinon qu'elle
+ne s'occupe pas de moi.</p>
+
+<p>&laquo;Pensant que je vais rentrer, elle se croira beaucoup plus libre&raquo;, se
+dit M. d'Harville. Et il se rendit &agrave; la place de fiacres voisine de sa
+maison.</p>
+
+<p>&mdash;Cocher, &agrave; l'heure!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, bourgeois, il est onze heures et demie. O&ugrave; allons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Rue de Belle-Chasse, au coin de la rue Saint-Dominique, le long du mur
+d'un jardin qui se trouve l&agrave;... tu attendras.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, bourgeois.</p>
+
+<p>M. d'Harville baissa les stores. Le fiacre partit et arriva bient&ocirc;t
+presque en face de la maison du marquis. De cet endroit, personne ne
+pouvait sortir de chez lui sans qu'il le v&icirc;t.</p>
+
+<p>Le rendez-vous accord&eacute; par sa femme &eacute;tait pour une heure; l'&oelig;il
+ardemment fix&eacute; sur la porte de sa demeure, il attendit.</p>
+
+<p>Sa pens&eacute;e &eacute;tait entra&icirc;n&eacute;e par un torrent de col&egrave;res si effrayantes et si
+vertigineuses que le temps lui semblait passer avec une incroyable
+rapidit&eacute;.</p>
+
+<p>Midi sonnait &agrave; Saint-Thomas-d'Aquin, lorsque la porte de l'h&ocirc;tel
+d'Harville s'ouvrit lentement, et la marquise sortit.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;j&agrave;!... Ah! quelle attention! Elle craint de faire attendre
+l'autre!... se dit le marquis avec une ironie farouche.</p>
+
+<p>Le froid &eacute;tait vif, le pav&eacute; sec.</p>
+
+<p>Cl&eacute;mence portait un chapeau noir recouvert d'un voile de blonde de la
+m&ecirc;me couleur, et une douillette de soie raisin de Corinthe; son immense
+ch&acirc;le de cachemire bleu fonc&eacute; retombait jusqu'au volant de sa robe,
+qu'elle releva l&eacute;g&egrave;rement et gracieusement pour traverser la rue.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; ce mouvement, on vit jusqu'&agrave; la cheville son petit pied &eacute;troit
+et cambr&eacute;, merveilleusement chauss&eacute; d'une bottine de satin turc.</p>
+
+<p>Chose &eacute;trange, malgr&eacute; les terribles id&eacute;es qui le bouleversaient, M.
+d'Harville remarqua dans ce moment le pied de sa femme, qui ne lui avait
+jamais paru plus coquet et plus joli. Cette vue exasp&eacute;ra sa fureur; il
+sentit jusqu'au vif les morsures aigu&euml;s de la jalousie sensuelle... il
+vit l'autre &agrave; genoux, portant avec ivresse ce pied charmant &agrave; ses
+l&egrave;vres. En une seconde, toutes les ardentes folies de l'amour, de
+l'amour passionn&eacute;, se peignirent &agrave; sa pens&eacute;e en traits de flamme.</p>
+
+<p>Et alors, pour la premi&egrave;re fois de sa vie, il ressentit au c&oelig;ur une
+affreuse douleur physique, un &eacute;lancement profond, incisif, p&eacute;n&eacute;trant,
+qui lui arracha un cri sourd. Jusqu'alors son &acirc;me seule avait souffert,
+parce que jusqu'alors il n'avait song&eacute; qu'&agrave; la saintet&eacute; des devoirs
+outrag&eacute;s.</p>
+
+<p>Son impression fut si cruelle qu'il put &agrave; peine dissimuler l'alt&eacute;ration
+de sa voix pour parler au cocher, en soulevant &agrave; demi le store.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien cette dame en ch&acirc;le bleu et en chapeau noir, qui marche
+le long du mur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, bourgeois.</p>
+
+<p>&mdash;Marche au pas, et suis-la... Si elle va &agrave; la place des fiacres o&ugrave; je
+t'ai pris, arr&ecirc;te-toi, et suis la voiture o&ugrave; elle montera.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, bourgeois... Tiens, tiens, c'est amusant!</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d'Harville se rendit en effet &agrave; la place des fiacres et monta dans
+une de ces voitures.</p>
+
+<p>Le cocher de M. d'Harville la suivit.</p>
+
+<p>Les deux fiacres partirent.</p>
+
+<p>Au bout de quelque temps, au grand &eacute;tonnement du marquis, son cocher
+prit le chemin de l'&eacute;glise de Saint-Thomas-d'Aquin, et bient&ocirc;t il
+s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que fais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Bourgeois, la dame vient de descendre &agrave; l'&eacute;glise... Sapristi!... jolie
+petite jambe tout de m&ecirc;me... C'est tr&egrave;s-amusant.</p>
+
+<p>Mille pens&eacute;es diverses agit&egrave;rent M. d'Harville; il crut d'abord que sa
+femme, remarquant qu'on la suivait, voulait d&eacute;router les poursuites.
+Puis il songea que peut-&ecirc;tre la lettre qu'il avait re&ccedil;ue &eacute;tait une
+calomnie indigne... Si Cl&eacute;mence &eacute;tait coupable, &agrave; quoi bon cette fausse
+apparence de pi&eacute;t&eacute;? N'&eacute;tait-ce pas une d&eacute;rision sacril&egrave;ge?</p>
+
+<p>Un moment M. d'Harville eut une lueur d'espoir, tant il y avait de
+contraste entre cette apparente pi&eacute;t&eacute; et la d&eacute;marche dont il accusait sa
+femme.</p>
+
+<p>Cette consolante illusion ne dura pas longtemps.</p>
+
+<p>Son cocher se pencha et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Bourgeois, la petite dame remonte en voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Suis-la...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, bourgeois! Tr&egrave;s-amusant! tr&egrave;s-amusant!...</p>
+
+<p>Le fiacre gagna les quais, l'H&ocirc;tel-de-Ville, la rue Sainte-Avoye, et
+enfin la rue du Temple.</p>
+
+<p>&mdash;Bourgeois, dit le cocher en se retournant vers M. d'Harville, le
+camarade vient d'arr&ecirc;ter au n&deg; 17, nous sommes au 13, faut-il arr&ecirc;ter
+aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui!...</p>
+
+<p>&mdash;Bourgeois, la petite dame vient d'entrer dans l'all&eacute;e du n&deg; 17.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvre-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, bourgeois...</p>
+
+<p>Quelques secondes apr&egrave;s, M. d'Harville entrait dans l'all&eacute;e sur les pas
+de sa femme.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXa" id="XXa"></a><a href="#tablea">XX</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Un ange.</a></h3>
+
+
+<p>Attir&eacute;s par la curiosit&eacute;, M<sup>me</sup> Pipelet, Alfred et l'&eacute;caill&egrave;re &eacute;taient
+group&eacute;s sur le seuil de la porte de la loge.</p>
+
+<p>L'escalier &eacute;tait si sombre qu'en arrivant du dehors on ne pouvait
+l'apercevoir; la marquise, oblig&eacute;e de s'adresser &agrave; M<sup>me</sup> Pipelet, lui dit
+d'une voix alt&eacute;r&eacute;e, presque d&eacute;faillante:</p>
+
+<p>&mdash;M. Charles... madame?...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur... qui? r&eacute;p&eacute;ta la vieille, feignant de n'avoir pas entendu,
+afin de donner le temps &agrave; son mari et &agrave; l'&eacute;caill&egrave;re d'examiner les
+traits de la malheureuse femme &agrave; travers son voile.</p>
+
+<p>&mdash;Je demande... M. Charles... madame, r&eacute;p&eacute;ta Cl&eacute;mence d'une voix
+tremblante, et en baissant la t&ecirc;te pour t&acirc;cher de d&eacute;rober ses traits aux
+regards qui l'examinaient avec une insolente curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! M. Charles! &agrave; la bonne heure... vous parlez si bas que je n'avais
+pas entendu... Eh bien! ma petite dame, puisque vous allez chez M.
+Charles, beau jeune homme tout de m&ecirc;me... montez tout droit, c'est la
+porte en face.</p>
+
+<p>La marquise, accabl&eacute;e de confusion, mit le pied sur la premi&egrave;re marche.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! eh! ajouta la vieille en ricanant, il para&icirc;t que c'est pour
+tout de bon aujourd'hui. Vive la noce! et allez donc!</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a n'emp&ecirc;che pas qu'il est amateur, le commandant, reprit l'&eacute;caill&egrave;re,
+elle n'est pas piqu&eacute;e des vers, sa Margot...</p>
+
+<p>S'il ne lui avait pas fallu passer de nouveau devant la loge o&ugrave; se
+tenaient ces cr&eacute;atures, M<sup>me</sup> d'Harville, mourant de honte et de frayeur,
+serait redescendue &agrave; l'instant m&ecirc;me. Elle fit un dernier effort et
+arriva sur le palier.</p>
+
+<p>Quelle fut sa stupeur!... Elle se trouva face &agrave; face avec Rodolphe, qui,
+lui mettant une bourse dans la main, lui dit pr&eacute;cipitamment:</p>
+
+<p>&mdash;Votre mari sait tout, il vous suit...</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment on entendit la voix aigre de M<sup>me</sup> Pipelet s'&eacute;crier:</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; allez-vous, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui! dit Rodolphe; et il ajouta rapidement, en poussant pour
+ainsi dire M<sup>me</sup> d'Harville vers l'escalier du second &eacute;tage: Montez au
+cinqui&egrave;me; vous veniez secourir une famille malheureuse; ils s'appellent
+Morel...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, vous me passerez sur le corps plut&ocirc;t que de monter sans dire
+o&ugrave; vous allez! s'&eacute;cria M<sup>me</sup> Pipelet en barrant le passage &agrave; M.
+d'Harville.</p>
+
+<p>Voyant, du bout de l'all&eacute;e, sa femme parler &agrave; la porti&egrave;re, il s'&eacute;tait
+aussi arr&ecirc;t&eacute; un moment.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis avec cette dame... qui vient d'entrer, dit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;C'est diff&eacute;rent, alors passez.</p>
+
+<p>Ayant entendu un bruit inusit&eacute;, M. Charles Robert entreb&acirc;illa sa porte.
+Rodolphe entra brusquement chez le commandant et s'y renferma avec lui
+au moment o&ugrave; M. d'Harville arrivait sur le palier. Rodolphe craignant,
+malgr&eacute; l'obscurit&eacute;, d'&ecirc;tre reconnu par le marquis, avait profit&eacute; de
+cette occasion de lui &eacute;chapper s&ucirc;rement.</p>
+
+<p>M. Charles Robert, magnifiquement v&ecirc;tu de sa robe de chambre &agrave; ramages
+et de son bonnet de velours brod&eacute;, resta stup&eacute;fait &agrave; la vue de Rodolphe,
+qu'il n'avait pas aper&ccedil;u la veille &agrave; l'ambassade, et qui &eacute;tait en ce
+moment v&ecirc;tu plus que modestement.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, que signifie?</p>
+
+<p>&mdash;Silence, dit Rodolphe &agrave; voix basse, et avec une telle expression
+d'angoisse que M. Charles Robert se tut.</p>
+
+<p>Un bruit violent, comme celui d'un corps qui tombe et qui roule sur
+plusieurs degr&eacute;s, retentit dans le silence de l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Le malheureux l'a tu&eacute;e! s'&eacute;cria Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Tu&eacute;e!... qui? Mais que se passe-t-il donc ici? dit M. Charles Robert &agrave;
+voix basse et en p&acirc;lissant.</p>
+
+<p>Sans lui r&eacute;pondre, Rodolphe entr'ouvrit la porte.</p>
+
+<p>Il vit descendre en se h&acirc;tant et en boitant le petit Tortillard; il
+tenait &agrave; la main la bourse de soie rouge que Rodolphe venait de donner &agrave;
+M<sup>me</sup> d'Harville.</p>
+
+<p>Tortillard disparut.</p>
+
+<p>On entendit le pas l&eacute;ger de M<sup>me</sup> d'Harville et les pas plus pesants de
+son mari, qui continuait de la suivre aux &eacute;tages sup&eacute;rieurs.</p>
+
+<p>Ne comprenant pas comment Tortillard avait cette bourse en sa
+possession, mais un peu rassur&eacute;, Rodolphe dit &agrave; M. Robert:</p>
+
+<p>&mdash;Ne sortez pas d'ici, vous avez failli tout perdre...</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, monsieur, reprit M. Robert d'un ton impatient et
+courrouc&eacute;, me direz-vous ce que cela signifie? Qui vous &ecirc;tes et de quel
+droit?...</p>
+
+<p>&mdash;Cela signifie, monsieur, que M. d'Harville sait tout, qu'il a suivi sa
+femme jusqu'&agrave; votre porte, et qu'il la suit l&agrave;-haut!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu, mon Dieu! s'&eacute;cria Charles Robert en joignant les mains
+avec &eacute;pouvante. Mais qu'est-ce qu'elle va faire l&agrave;-haut?</p>
+
+<p>&mdash;Peu vous importe; restez chez vous et ne sortez pas avant que la
+porti&egrave;re vous avertisse.</p>
+
+<p>Laissant M. Robert aussi effray&eacute; que stup&eacute;fait, Rodolphe descendit &agrave; la
+loge.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dites donc, s'&eacute;cria M<sup>me</sup> Pipelet d'un air rayonnant, &ccedil;a
+chauffe, &ccedil;a chauffe! Il y a un monsieur qui suit la petite dame. C'est
+sans doute le mari, le <i>jaunet</i>; j'ai devin&eacute; &ccedil;a tout de suite, je l'ai
+fait monter. Il va se massacrer avec le commandant, &ccedil;a fera du bruit
+dans le quartier, on fera queue pour venir voir la maison comme on a &eacute;t&eacute;
+voir le n&deg; 36, o&ugrave; il s'est commis un <i>assassin</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&egrave;re madame Pipelet, voulez-vous me rendre un grand service? (Et
+Rodolphe mit cinq louis dans la main de la porti&egrave;re.) Lorsque cette
+petite dame va descendre... demandez-lui comment vont les pauvres Morel;
+dites-lui qu'elle fait une bonne &oelig;uvre en les secourant, ainsi qu'elle
+l'avait promis en venant prendre des informations sur eux.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Pipelet regardait l'argent et Rodolphe avec stupeur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment... monsieur, cet or... c'est pour moi?... et cette petite
+dame... elle n'est donc pas chez le commandant?</p>
+
+<p>&mdash;Le monsieur qui la suit est le mari. Avertie &agrave; temps, la pauvre femme
+a pu monter chez les Morel, &agrave; qui elle a l'air d'apporter des secours;
+comprenez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Si je comprends!... Il faut que je vous aide &agrave; enfoncer le mari... &ccedil;a
+me va... comme un gant!... Eh! eh! eh! on dirait que je n'ai fait que &ccedil;a
+toute ma vie... dites donc!...</p>
+
+<p>Ici on vit le chapeau tromblon de M. Pipelet se redresser brusquement
+dans la p&eacute;nombre de la loge.</p>
+
+<p>&mdash;Anastasie, dit gravement Alfred, voil&agrave; que tu ne respectes rien du
+tout sur la terre, comme M. C&eacute;sar Bradamanti; il est des choses qu'on ne
+doit jamais m&eacute;caniser, m&ecirc;me dans le charme de l'intimit&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, voyons, vieux ch&eacute;ri, ne fais pas la b&eacute;gueule et les yeux en
+boule de loto... tu vois bien que je plaisante. Est-ce que tu ne sais
+pas qu'il n'y a personne au monde qui puisse se vanter de... Enfin
+suffit... Si j'oblige cette jeunesse, c'est pour obliger notre nouveau
+locataire qui est si bon. Puis, se retournant vers Rodolphe: Vous allez
+me voir travailler!... voulez-vous rester l&agrave; dans le coin derri&egrave;re le
+rideau?... Tenez, justement je les entends.</p>
+
+<p>Rodolphe se h&acirc;ta de se cacher.</p>
+
+<p>M. et M<sup>me</sup> d'Harville descendaient. Le marquis donnait le bras &agrave; sa
+femme.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils arriv&egrave;rent en face de la loge, les traits de M. d'Harville
+exprimaient un bonheur profond, m&ecirc;l&eacute; d'&eacute;tonnement et de confusion.</p>
+
+<p>Cl&eacute;mence &eacute;tait calme et p&acirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ma bonne petite dame..., s'&eacute;cria M<sup>me</sup> Pipelet en sortant de sa
+loge, vous les avez vus, ces pauvres Morel? J'esp&egrave;re que &ccedil;a fend le
+c&oelig;ur? Ah! mon Dieu! c'est une bien bonne &oelig;uvre que vous faites l&agrave;...
+Je vous l'avais dit qu'ils &eacute;taient fameusement &agrave; plaindre, la derni&egrave;re
+fois que vous &ecirc;tes venue aux informations! Soyez tranquille, allez, vous
+n'en ferez jamais assez pour de si braves gens... n'est-ce pas, Alfred?</p>
+
+<p>Alfred, dont la pruderie et la droiture naturelle se r&eacute;voltaient &agrave;
+l'id&eacute;e d'entrer dans ce complot anticonjugal, r&eacute;pondit vaguement par une
+sorte de grognement n&eacute;gatif.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Pipelet reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Alfred a sa crampe au pylore, c'est ce qui fait qu'on ne l'entend pas;
+sans cela il vous dirait, comme moi, que ces pauvres gens vont bien
+prier le bon Dieu pour vous, ma digne dame!</p>
+
+<p>M. d'Harville regardait sa femme avec admiration et r&eacute;p&eacute;tait:</p>
+
+<p>&mdash;Un ange! un ange! Oh! la calomnie!</p>
+
+<p>&mdash;Un ange? Vous avez raison, monsieur, et un bon ange du bon Dieu
+encore!</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, partons, dit M<sup>me</sup> d'Harville, qui souffrait horriblement de la
+contrainte qu'elle s'imposait depuis son entr&eacute;e dans cette maison; elle
+sentait ses forces &agrave; bout.</p>
+
+<p>&mdash;Partons, dit le marquis.</p>
+
+<p>Il ajouta, au moment de sortir de l'all&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Cl&eacute;mence, j'ai bien besoin de pardon et de piti&eacute;!...</p>
+
+<p>&mdash;Qui n'en a pas besoin? dit la jeune femme avec un soupir.</p>
+
+<p>Rodolphe sortit de sa retraite, profond&eacute;ment &eacute;mu de cette sc&egrave;ne de
+terreur m&eacute;lang&eacute;e de ridicule et de grossi&egrave;ret&eacute;, d&eacute;no&ucirc;ment bizarre d'un
+drame myst&eacute;rieux qui avait soulev&eacute; tant de passions diverses.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit M<sup>me</sup> Pipelet, j'esp&egrave;re que je l'ai joliment fait aller, le
+jaunet? Il mettrait maintenant sa femme sous cloche... Pauvre cher
+homme... Et vos meubles, monsieur Rodolphe, on ne les a pas apport&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais m'en occuper... Vous pouvez maintenant avertir le commandant
+qu'il peut descendre...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai... Dites donc, en voil&agrave; une farce!... Il para&icirc;t qu'il a
+lou&eacute; son appartement pour le roi de Prusse... C'est bien fait... avec
+ses mauvais douze francs par mois...</p>
+
+<p>Rodolphe sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, Alfred, dit M<sup>me</sup> Pipelet, au tour du commandant,
+maintenant... Je vais joliment rire!</p>
+
+<p>Et elle monta chez M. Charles Robert: elle sonna; il ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Commandant (et Anastasie porta militairement le dos de sa main &agrave; sa
+perruque), je viens vous d&eacute;prisonner... Ils sont partis bras dessus bras
+dessous, le mari et la femme, &agrave; votre nez et &agrave; votre barbe. C'est &eacute;gal,
+vous en r&eacute;chappez d'une belle... gr&acirc;ce &agrave; M. Rodolphe; vous lui devez une
+fi&egrave;re chandelle!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce monsieur mince, &agrave; moustaches, qui est M. Rodolphe?</p>
+
+<p>&mdash;Lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que cet homme-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme-l&agrave;..., s'&eacute;cria M<sup>me</sup> Pipelet d'un air courrouc&eacute;, il en vaut
+bien un autre! deux autres! C'est un commis voyageur, locataire de la
+maison, qui n'a qu'une pi&egrave;ce et qui ne l&eacute;sine pas, lui... il m'a donn&eacute;
+six francs pour son m&eacute;nage; six francs et du premier coup... encore! six
+francs sans marchander!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon... c'est bon... tenez, voil&agrave; la clef.</p>
+
+<p>&mdash;Faudra-t-il faire du feu demain, commandant?</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>&mdash;Et apr&egrave;s-demain?</p>
+
+<p>&mdash;Non! non!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! commandant, vous souvenez-vous? Je vous l'avais bien dit que
+vous ne feriez pas vos frais.</p>
+
+<p>M. Charles Robert jeta un regard m&eacute;prisant sur la porti&egrave;re et sortit, ne
+pouvant comprendre comment un commis voyageur, M. Rodolphe, s'&eacute;tait
+trouv&eacute; instruit de son rendez-vous avec la marquise d'Harville.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; il sortit de l'all&eacute;e, il se rencontra avec le petit
+Tortillard qui arrivait clopinant.</p>
+
+<p>&mdash;Te voil&agrave;, mauvais sujet, dit M<sup>me</sup> Pipelet.</p>
+
+<p>&mdash;La borgnesse n'est pas venue me chercher? demanda l'enfant &agrave; la
+porti&egrave;re, sans lui r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;La Chouette? Non, vilain monstre. Pourquoi donc qu'elle viendrait te
+chercher?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, pour me mener &agrave; la campagne, donc! dit Tortillard en se
+balan&ccedil;ant &agrave; la porte de la loge.</p>
+
+<p>&mdash;Et ton ma&icirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re a demand&eacute; &agrave; M. Bradamanti de me donner cong&eacute; aujourd'hui...
+pour aller &agrave; la campagne... &agrave; la campagne... &agrave; la campagne..., psalmodia
+le fils de Bras-Rouge en chantonnant et en tambourinant sur les carreaux
+de la loge.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu finir, sc&eacute;l&eacute;rat... tu vas casser mes vitres! Mais voil&agrave; un
+fiacre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ben! c'est la Chouette, dit l'enfant; quel bonheur d'aller en
+voiture!</p>
+
+<p>En effet, &agrave; travers la glace, et sur le store rouge oppos&eacute;, on vit se
+dessiner le profil glabre et terreux de la borgnesse.</p>
+
+<p>Elle fit signe &agrave; Tortillard, il accourut.</p>
+
+<p>Le cocher lui ouvrit la porti&egrave;re, il monta dans le fiacre.</p>
+
+<p>La Chouette n'&eacute;tait pas seule.</p>
+
+<p>Dans l'autre coin de la voiture, envelopp&eacute; dans un vieux manteau &agrave;
+collet fourr&eacute;, les traits &agrave; demi cach&eacute;s par un bonnet de soie noire qui
+tombait sur ses sourcils... on apercevait le <i>Ma&icirc;tre d'&eacute;cole</i>.</p>
+
+<p>Ses paupi&egrave;res rouges laissaient voir, pour ainsi dire, <i>deux yeux
+blancs</i>, immobiles, sans prunelles, et qui rendaient plus effrayant
+encore son visage coutur&eacute;, que le froid marbrait de cicatrices viol&acirc;tres
+et livides...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, <i>m&ocirc;me</i>, couche-toi sur les <i>arpions</i> de mon homme, tu lui
+tiendras chaud, dit la borgnesse &agrave; Tortillard, qui s'accroupit comme un
+chien entre les jambes du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole et de la Chouette.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit le cocher du fiacre, &agrave; la <i>gernaffle</i><a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a> de
+Bouqueval! n'est-ce pas, la Chouette? Tu verras que je sais <i>trimbaler
+une voite</i><a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a>.</p>
+
+<p>&mdash;Et surtout <i>riffaude ton gaye</i><a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a>, dit le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, <i>sans-mirettes</i><a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a>, il <i>d&eacute;fouraillera</i><a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a> jusqu'&agrave;
+la traviole<a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a>.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que je te donne une <i>m&eacute;decine</i><a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a>? dit le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle? r&eacute;pond le cocher.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Prends de l'air</i> en passant devant les <i>sondeurs</i><a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a>; ils pourraient
+te reconna&icirc;tre, tu as &eacute;t&eacute; longtemps r&ocirc;deur des barri&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;J'ouvrirai l'&oelig;il, dit l'autre en montant sur son si&egrave;ge.</p>
+
+<p>Si nous rapportons ce hideux langage, c'est qu'il prouve que le cocher
+improvis&eacute; &eacute;tait un brigand, digne compagnon du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole.</p>
+
+<p>La voiture quitta la rue du Temple.</p>
+
+<p>Deux heures apr&egrave;s, &agrave; la tomb&eacute;e du jour, ce fiacre, renfermant le Ma&icirc;tre
+d'&eacute;cole, la Chouette et Tortillard, s'arr&ecirc;ta devant une croix de bois
+marquant l'embranchement d'un chemin creux et d&eacute;sert qui conduisait &agrave; la
+ferme de Bouqueval, o&ugrave; se trouvait la Goualeuse, sous la protection de
+M<sup>me</sup> Georges.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIa" id="XXIa"></a><a href="#tablea">XXI</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Idylle.</a></h3>
+
+
+<p>Cinq heures sonnaient &agrave; l'&eacute;glise du petit village de Bouqueval; le froid
+&eacute;tait vif, le ciel clair; le soleil s'abaissant lentement derri&egrave;re les
+grands bois effeuill&eacute;s qui couronnent les hauteurs d'&Eacute;couen, empourprait
+l'horizon et jetait ses rayons p&acirc;les et obliques sur les vastes plaines
+durcies par la gel&eacute;e.</p>
+
+<p>Aux champs, chaque saison offre presque toujours des aspects charmants.</p>
+
+<p>Tant&ocirc;t la neige &eacute;blouissante change la campagne en d'immenses paysages
+d'alb&acirc;tre qui d&eacute;ploient leurs splendeurs immacul&eacute;es sur un ciel d'un
+gris rose.</p>
+
+<p>Alors, quelquefois &agrave; la brune, gravissant la colline ou descendant la
+vall&eacute;e, le fermier attard&eacute; rentre au logis: cheval, manteau, chapeau,
+tout est couvert de neige; &acirc;pre est la froidure, glaciale est la bise,
+sombre est la nuit qui s'avance; mais l&agrave;-bas, au milieu des arbres
+d&eacute;pouill&eacute;s, les petites fen&ecirc;tres de la ferme sont gaiement &eacute;clair&eacute;es; sa
+haute chemin&eacute;e de briques jette au ciel une &eacute;paisse colonne de fum&eacute;e qui
+dit au m&eacute;tayer qu'on attend: foyer p&eacute;tillant, souper rustique; puis
+apr&egrave;s, veill&eacute;e babillarde, nuit paisible et chaude, pendant que le vent
+siffle au-dehors et que les chiens des m&eacute;tairies &eacute;parses dans la plaine
+aboient et se r&eacute;pondent au loin.</p>
+
+<p>Tant&ocirc;t, d&egrave;s le matin, le givre suspend aux arbres ses girandoles de
+cristal que le soleil d'hiver fait scintiller de l'&eacute;clat diamant&eacute; du
+prisme; la terre de labour humide et grasse est creus&eacute;e de longs sillons
+o&ugrave; g&icirc;te le li&egrave;vre fauve, o&ugrave; courent all&egrave;grement les perdrix grises.</p>
+
+<p>&Ccedil;&agrave; et l&agrave; on entend le tintement m&eacute;lancolique de la clochette du
+<i>ma&icirc;tre-b&eacute;lier</i> d'un grand troupeau de moutons r&eacute;pandu sur les pentes
+vertes et gazonn&eacute;es des chemins creux; pendant que, bien envelopp&eacute; de sa
+mante grise &agrave; raies noires, le berger, assis au pied d'un arbre, chante
+en tressant un panier de joncs.</p>
+
+<p>Quelquefois la sc&egrave;ne s'anime: l'&eacute;cho renvoie les sons affaiblis du cor
+et les cris de la meute; un daim effar&eacute; franchit tout &agrave; coup la lisi&egrave;re
+de la for&ecirc;t, d&eacute;bouche dans la plaine en fuyant d'effroi et va se perdre
+&agrave; l'horizon au milieu d'autres taillis.</p>
+
+<p>Les trompes, les aboiements se rapprochent; des chiens blancs et orang&eacute;s
+sortent &agrave; leur tour de la futaie; ils courent sur la terre brune, ils
+courent sur les gu&eacute;rets en friche; le nez coll&eacute; &agrave; la voie, ils suivent,
+en criant, les traces du daim. &Agrave; leur suite viennent les chasseurs v&ecirc;tus
+de rouge, courb&eacute;s sur l'encolure de leurs chevaux rapides, ils animent
+la meute &agrave; cor et &agrave; cri! Ce tourbillon &eacute;clatant passe comme la foudre;
+le bruit s'amoindrit, peu &agrave; peu tout se tait: chiens, chevaux, chasseurs
+disparaissent au loin dans le bois o&ugrave; s'est r&eacute;fugi&eacute; le daim.</p>
+
+<p>Alors le calme rena&icirc;t, alors le profond silence des grandes plaines, la
+tranquillit&eacute; des grands horizons ne sont plus interrompus que par le
+chant monotone du berger.</p>
+
+<p>Ces tableaux, ces sites, champ&ecirc;tres abondaient aux environs du village
+de Bouqueval, situ&eacute;, malgr&eacute; sa proximit&eacute; de Paris, dans une sorte de
+d&eacute;sert auquel on ne pouvait arriver que par des chemins de traverse.</p>
+
+<p>Cach&eacute;e pendant l'&eacute;t&eacute; au milieu des arbres, comme un nid dans le
+feuillage, la ferme o&ugrave; &eacute;tait retir&eacute;e la Goualeuse apparaissait alors
+tout enti&egrave;re et sans voile de verdure.</p>
+
+<p>Le cours de la petite rivi&egrave;re, glac&eacute;e par le froid, ressemblait &agrave; un
+long ruban d'argent mal d&eacute;roul&eacute; au milieu des pr&eacute;s toujours verts, &agrave;
+travers lesquels de belles vaches paissaient lentement en regagnant leur
+&eacute;table. Ramen&eacute;es par les approches du soir, les vol&eacute;es de pigeons
+s'abattaient successivement sur le fa&icirc;te aigu du colombier; les noyers
+immenses qui, pendant l'&eacute;t&eacute;, ombrageaient la cour et les b&acirc;timents de la
+ferme, alors d&eacute;pouill&eacute;s de leurs feuilles, laissaient voir les toits de
+tuiles et de chaume velout&eacute;s de mousse couleur d'&eacute;meraude.</p>
+
+<p>Une lourde charrette tra&icirc;n&eacute;e par trois chevaux vigoureux, trapus, &agrave;
+crini&egrave;re &eacute;paisse, &agrave; robe lustr&eacute;e, aux colliers bleus garnis de grelots
+et de houppes de laine rouge, rapportait des gerbes de bl&eacute; provenant
+d'une des meules de la plaine. Cette pesante voiture arrivait dans la
+cour par la porte charreti&egrave;re, tandis qu'un nombreux troupeau de moutons
+se pressait &agrave; l'une des entr&eacute;es lat&eacute;rales.</p>
+
+<p>B&ecirc;tes et gens semblaient impatients d'&eacute;chapper &agrave; la froidure de la nuit
+et de go&ucirc;ter les douceurs du repos; les chevaux hennirent joyeusement &agrave;
+la vue de l'&eacute;curie, les moutons b&ecirc;l&egrave;rent en assi&eacute;geant la porte des
+chaudes bergeries, les laboureurs jet&egrave;rent un coup d'&oelig;il affam&eacute; &agrave;
+travers les fen&ecirc;tres de la cuisine du rez-de-chauss&eacute;e, o&ugrave; l'on pr&eacute;parait
+un souper pantagru&eacute;lique.</p>
+
+<p>Il r&eacute;gnait dans cette ferme un ordre rare, extr&ecirc;me, une propret&eacute;
+minutieuse, inaccoutum&eacute;e.</p>
+
+<p>Au lieu d'&ecirc;tre couverts de boue s&egrave;che, &ccedil;&agrave; et l&agrave; &eacute;pars et expos&eacute;s aux
+intemp&eacute;ries des saisons, les herses, charrues, rouleaux et autres
+instruments aratoires, dont quelques-uns &eacute;taient d'invention toute
+nouvelle, s'alignaient, propres et peints, sous un vaste hangar o&ugrave; les
+charretiers venaient aussi ranger avec sym&eacute;trie les harnais de leurs
+chevaux; vaste, nette, bien plant&eacute;e, la cour sabl&eacute;e n'offrait pas &agrave; la
+vue ces monceaux de fumier, ces flaques d'eau croupissante qui d&eacute;parent
+les plus belles exploitations de la Beauce ou de la Brie; la basse-cour,
+entour&eacute;e d'un treillage vert, renfermait et recevait toute la gent
+emplum&eacute;e qui rentrait le soir par une petite porte s'ouvrant sur les
+champs.</p>
+
+<p>Sans nous appesantir sur de plus grands d&eacute;tails, nous dirons qu'en
+toutes choses cette ferme passait &agrave; bon droit dans le pays pour une
+ferme <i>mod&egrave;le</i>, autant par l'ordre qu'on y avait &eacute;tabli et l'excellence
+de son agriculture et de ses r&eacute;coltes que par le bonheur et la moralit&eacute;
+du nombreux personnel qui faisait valoir ces terres.</p>
+
+<p>Nous dirons tout &agrave; l'heure la cause de cette sup&eacute;riorit&eacute; si prosp&egrave;re; en
+attendant, nous conduirons le lecteur &agrave; la porte treillag&eacute;e de la
+basse-cour, qui ne le c&eacute;dait en rien &agrave; la ferme par l'&eacute;l&eacute;gance champ&ecirc;tre
+de ses juchoirs, de ses poulaillers et de son petit canal encaiss&eacute; de
+pierres de roche o&ugrave; coulait incessamment une eau vive et limpide alors
+soigneusement d&eacute;barrass&eacute;e des gla&ccedil;ons qui pouvaient l'obstruer.</p>
+
+<p>Une esp&egrave;ce de r&eacute;volution se fit tout &agrave; coup parmi les habitants ail&eacute;s de
+cette basse-cour: les poules quitt&egrave;rent leurs perchoirs en caquetant,
+les dindons glouss&egrave;rent, les pintades glapirent, les pigeons
+abandonn&egrave;rent le toit du colombier et s'abattirent sur le sable en
+roucoulant.</p>
+
+<p>L'arriv&eacute;e de Fleur-de-Marie causait toutes ces folles gaiet&eacute;s.</p>
+
+<p>Greuze ou Watteau n'auraient jamais r&ecirc;v&eacute; un aussi charmant mod&egrave;le, si
+les joues de la pauvre Goualeuse eussent &eacute;t&eacute; plus rondes et plus
+vermeilles; pourtant, malgr&eacute; sa p&acirc;leur, malgr&eacute; l'ovale amaigri de sa
+figure, l'expression de ses traits, l'ensemble de sa personne, la gr&acirc;ce
+de son attitude eussent encore &eacute;t&eacute; dignes d'exercer les pinceaux des
+grands peintres que nous avons nomm&eacute;s.</p>
+
+<p>Le petit bonnet rond de Fleur-de-Marie d&eacute;couvrait son front et son
+bandeau de cheveux blonds; comme presque toutes les paysannes des
+environs de Paris, par-dessus ce bonnet, dont on voyait toujours le fond
+et les barbes, elle portait pos&eacute; &agrave; plat, et attach&eacute; derri&egrave;re sa t&ecirc;te
+avec deux &eacute;pingles, un large mouchoir d'indienne rouge dont les bouts
+flottants retombaient carr&eacute;ment sur ses &eacute;paules; coiffure pittoresque et
+gracieuse, que la Suisse et l'Italie devaient nous envier.</p>
+
+<p>Un fichu de batiste blanche, crois&eacute; sur son sein, &eacute;tait &agrave; demi cach&eacute; par
+le haut et large bavolet de son tablier de toile bise; un corsage en
+gros drap bleu &agrave; manches justes dessinait sa taille fine et tranchait
+sur son &eacute;paisse jupe de futaine grise ray&eacute;e de brun; des bas bien blancs
+et des souliers &agrave; cothurnes cach&eacute;s dans des petits sabots noirs, garnis
+sur le cou-de-pied d'un carr&eacute; de peau d'agneau, compl&eacute;taient ce costume
+d'une simplicit&eacute; rustique, auquel le charme naturel de Fleur-de-Marie
+donnait une gr&acirc;ce extr&ecirc;me.</p>
+
+<p>Tenant d'une main son tablier, relev&eacute; par les deux coins, elle y puisait
+des poign&eacute;es de grain qu'elle distribuait &agrave; la foule ail&eacute;e dont elle
+&eacute;tait entour&eacute;e.</p>
+
+<p>Un joli pigeon d'une blancheur argent&eacute;e, au bec et aux pieds de pourpre,
+plus audacieux et plus familier que ses compagnons, apr&egrave;s avoir voltig&eacute;
+quelque temps autour de Fleur-de-Marie, s'abattit enfin sur son &eacute;paule.</p>
+
+<p>La jeune fille, sans doute accoutum&eacute;e &agrave; ces fa&ccedil;ons cavali&egrave;res, ne
+discontinua pas de jeter son grain &agrave; pleines mains; mais, tournant &agrave;
+demi son doux visage d'un profil enchanteur, elle leva un peu la t&ecirc;te et
+tendit en souriant ses l&egrave;vres roses au petit bec rose de son ami. Les
+derniers rayons du soleil couchant jetaient un reflet d'or p&acirc;le sur ce
+tableau na&iuml;f.</p>
+
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIIa" id="XXIIa"></a><a href="#tablea">XXII</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Inqui&eacute;tudes.</a></h3>
+
+
+<p>Pendant que la Goualeuse s'occupait de ces soins champ&ecirc;tres, M<sup>me</sup> Georges
+et l'abb&eacute; Laporte, cur&eacute; de Bouqueval, assis au coin du feu dans le petit
+salon de la ferme, parlaient de Fleur-de-Marie, sujet d'entretien
+toujours int&eacute;ressant pour eux.</p>
+
+<p>Le vieux cur&eacute;, pensif, recueilli, la t&ecirc;te basse et les coudes appuy&eacute;s
+sur ses genoux, &eacute;tendait machinalement devant le foyer ses deux mains
+tremblantes.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Georges, occup&eacute;e d'un travail de couture, regardait l'abb&eacute; de temps
+&agrave; autre et paraissait attendre qu'il lui r&eacute;pond&icirc;t.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un moment de silence:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, madame Georges, il faudra pr&eacute;venir M. Rodolphe; s'il
+interroge Marie, elle lui est si reconnaissante qu'elle avouera
+peut-&ecirc;tre &agrave; son bienfaiteur ce qu'elle nous cache...</p>
+
+<p>&mdash;N'est-il pas vrai, monsieur le cur&eacute;? Alors, ce soir m&ecirc;me j'&eacute;crirai &agrave;
+l'adresse qu'il m'a donn&eacute;e, all&eacute;e des Veuves...</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant! reprit l'abb&eacute;; elle devrait se trouver si heureuse...
+Quel chagrin peut donc la miner &agrave; cette heure?</p>
+
+<p>&mdash;Rien ne la peut distraire de cette tristesse, monsieur le cur&eacute;... pas
+m&ecirc;me l'application qu'elle met &agrave; l'&eacute;tude...</p>
+
+<p>&mdash;Elle a v&eacute;ritablement fait des progr&egrave;s extraordinaires depuis le peu de
+temps que nous nous occupons de son &eacute;ducation.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, monsieur l'abb&eacute;? Apprendre &agrave; lire et &agrave; &eacute;crire presque
+couramment, et savoir assez compter pour m'aider &agrave; tenir les livres de
+la ferme! Et puis cette ch&egrave;re petite me seconde si activement en toutes
+choses que j'en suis &agrave; la fois touch&eacute;e et &eacute;merveill&eacute;e. Ne s'est-elle
+pas, presque malgr&eacute; moi, fatigu&eacute;e de mani&egrave;re &agrave; m'inqui&eacute;ter sur sa sant&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement ce m&eacute;decin n&egrave;gre nous a rassur&eacute;s sur les suites de cette
+toux l&eacute;g&egrave;re qui nous effrayait.</p>
+
+<p>&mdash;Il est si bon, ce M. David! Il s'int&eacute;ressait tant &agrave; elle! Mon Dieu,
+comme tous ceux qui la connaissent. Ici, chacun la ch&eacute;rit et la
+respecte. Cela n'est pas &eacute;tonnant, puisque, gr&acirc;ce aux vues g&eacute;n&eacute;reuses et
+&eacute;lev&eacute;es de M. Rodolphe, les gens de cette m&eacute;tairie sont l'&eacute;lite des
+meilleurs sujets du pays. Mais les &ecirc;tres les plus grossiers, les plus
+indiff&eacute;rents, ressentiraient l'attrait de cette douceur &agrave; la fois
+ang&eacute;lique et craintive qui a toujours l'air de demander gr&acirc;ce.
+Malheureuse enfant! Comme si elle &eacute;tait seule coupable!</p>
+
+<p>L'abb&eacute; reprit apr&egrave;s quelques minutes de r&eacute;flexions:</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'avez-vous pas dit que la tristesse de Marie datait pour ainsi
+dire du s&eacute;jour que M<sup>me</sup> Dubreuil, la fermi&egrave;re de M. le duc de Lucenay &agrave;
+Arnouville, avait fait ici, lors des f&ecirc;tes de la Toussaint?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le cur&eacute;, j'ai cru le remarquer, et pourtant M<sup>me</sup>
+Dubreuil, et surtout sa fille Clara, mod&egrave;le de candeur et de bont&eacute;, ont
+subi comme tout le monde le charme de Marie; toutes deux l'accablent
+journellement de marques d'amiti&eacute;; vous le savez, le dimanche nos amis
+d'Arnouville viennent ici, ou bien nous allons chez eux. Eh bien! l'on
+dirait que chaque visite augmente la m&eacute;lancolie de notre ch&egrave;re enfant,
+quoique Clara l'aime d&eacute;j&agrave; comme une s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, madame Georges, c'est un myst&egrave;re &eacute;trange. Quelle peut &ecirc;tre
+la cause de ce chagrin cach&eacute;? Elle devrait se trouver si heureuse! Entre
+sa vie pr&eacute;sente et sa vie pass&eacute;e, il y a la diff&eacute;rence de l'enfer au
+paradis. On ne saurait l'accuser d'ingratitude.</p>
+
+<p>&mdash;Elle! grand Dieu!... elle... si tendrement reconnaissante de nos
+soins! Elle chez qui nous avons toujours trouv&eacute; des instincts d'une si
+rare d&eacute;licatesse! Cette pauvre petite ne fait-elle pas tout ce qu'elle
+peut afin de gagner pour ainsi dire sa vie? Ne t&acirc;che-t-elle pas de
+compenser par les services qu'elle rend l'hospitalit&eacute; qu'on lui donne?
+Ce n'est pas tout; except&eacute; le dimanche, o&ugrave; j'exige qu'elle s'habille
+avec un peu de recherche pour m'accompagner &agrave; l'&eacute;glise, elle a voulu
+porter des v&ecirc;tements aussi grossiers que ceux des filles de campagne, et
+malgr&eacute; cela il existe en elle une distinction, une gr&acirc;ce si naturelles,
+qu'elle est encore charmante sous ces habits, n'est-ce pas, monsieur le
+cur&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! que je reconnais bien l&agrave; l'orgueil maternel! dit le vieux pr&ecirc;tre
+en souriant.</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, les yeux de M<sup>me</sup> Georges se remplirent de larmes: elle
+pensait &agrave; son fils.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; devina la cause de son &eacute;motion et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Courage! Dieu vous a envoy&eacute; cette pauvre enfant pour vous aider &agrave;
+attendre le moment o&ugrave; vous retrouverez votre fils. Et puis un lien sacr&eacute;
+vous attachera bient&ocirc;t &agrave; Marie: une marraine, lorsqu'elle comprend bien
+sa mission, c'est presque une m&egrave;re. Quant &agrave; M. Rodolphe, il lui a donn&eacute;,
+pour ainsi dire, la vie de l'&acirc;me en la retirant de l'ab&icirc;me... d'avance
+il a rempli ses devoirs de parrain.</p>
+
+<p>&mdash;La trouvez-vous suffisamment instruite pour lui accorder ce sacrement,
+que l'infortun&eacute;e n'a sans doute pas encore re&ccedil;u?</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; l'heure en m'en retournant avec elle au presbyt&egrave;re, je la
+pr&eacute;viendrai que cette c&eacute;r&eacute;monie se fera probablement dans quinze jours.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre, monsieur le cur&eacute;, pr&eacute;siderez-vous un jour une autre
+c&eacute;r&eacute;monie aussi bien douce et bien grave...</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Si Marie &eacute;tait aim&eacute;e autant qu'elle le m&eacute;rite, si elle distinguait un
+brave et honn&ecirc;te homme, pourquoi ne se marierait-elle pas?</p>
+
+<p>L'abb&eacute; secoua tristement la t&ecirc;te et r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;La marier! Songez-y donc, madame Georges, la v&eacute;rit&eacute; ordonnera de tout
+dire &agrave; celui qui voudrait &eacute;pouser Marie... Et quel homme, malgr&eacute; ma
+caution et la v&ocirc;tre, affronterait le pass&eacute; qui a souill&eacute; la jeunesse de
+cette malheureuse enfant! Personne ne voudra d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais M. Rodolphe est si g&eacute;n&eacute;reux! Il fera pour sa prot&eacute;g&eacute;e plus qu'il
+n'a fait encore... Une dot...</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las dit le cur&eacute; en interrompant M<sup>me</sup> Georges, malheur &agrave; Marie, si la
+cupidit&eacute; doit seule apaiser les scrupules de celui qui l'&eacute;pousera! Elle
+serait vou&eacute;e au sort le plus p&eacute;nible; de cruelles r&eacute;criminations
+suivraient bient&ocirc;t une telle union.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, monsieur l'abb&eacute;, cela serait horrible. Ah! quel
+malheureux avenir lui est donc r&eacute;serv&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Elle a de grandes fautes &agrave; expier, dit gravement le cur&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! monsieur l'abb&eacute;, abandonn&eacute;e si jeune, sans ressources, sans
+appui, presque sans notions du bien et du mal, entra&icirc;n&eacute;e malgr&eacute; elle
+dans la voie du vice comment n'aurait-elle pas failli?</p>
+
+<p>&mdash;Le bon sens moral aurait d&ucirc; la soutenir, l'&eacute;clairer; et d'ailleurs
+a-t-elle t&acirc;ch&eacute; d'&eacute;chapper &agrave; cet horrible sort? Les &acirc;mes charitables
+sont-elles donc si rares &agrave; Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Non, sans doute; mais o&ugrave; aller les chercher? Avant que d'en d&eacute;couvrir
+une, que de refus, que d'indiff&eacute;rence! Et puis, pour Marie il ne
+s'agissait pas d'une aum&ocirc;ne passag&egrave;re, mais d'un int&eacute;r&ecirc;t continu qui
+l'e&ucirc;t mise &agrave; m&ecirc;me de gagner honorablement sa vie... Bien des m&egrave;res sans
+doute auraient eu piti&eacute; d'elle, mais il fallait avoir le bonheur de les
+rencontrer. Ah! croyez-moi, j'ai connu la mis&egrave;re... &Agrave; moins d'un hasard
+providentiel semblable &agrave; celui qui, h&eacute;las! trop tard, a fait conna&icirc;tre
+Marie &agrave; M. Rodolphe; &agrave; moins, dis-je, d'un de ces hasards, les
+malheureux, presque toujours brutalement repouss&eacute;s &agrave; leurs premi&egrave;res
+demandes, croient la piti&eacute; introuvable, et press&eacute;s par la faim... la
+faim si imp&eacute;rieuse, ils cherchent souvent dans le vice des ressources
+qu'ils d&eacute;sesp&egrave;rent d'obtenir dans la commis&eacute;ration.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, la Goualeuse entra dans le salon.</p>
+
+<p>&mdash;D'o&ugrave; venez-vous, mon enfant? lui demanda M<sup>me</sup> Georges avec int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;De visiter le fruitier, madame, apr&egrave;s avoir ferm&eacute; les portes de la
+basse-cour. Les fruits sont tr&egrave;s-bien conserv&eacute;s, sauf quelques-uns que
+j'ai &ocirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'avez-vous pas dit &agrave; Claudine de faire cette besogne, Marie?
+Vous vous serez encore fatigu&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, madame, je me plais tant dans mon fruitier, cette bonne
+odeur de fruits m&ucirc;rs est si douce!</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra, monsieur le cur&eacute;, que vous visitiez un jour le fruitier de
+Marie, dit M<sup>me</sup> Georges. Vous ne vous figurez pas avec quel go&ucirc;t elle l'a
+arrang&eacute;: des guirlandes de raisin s&eacute;parent chaque esp&egrave;ce de fruits, et
+ceux-ci sont encore divis&eacute;s en compartiments par des bordures de mousse.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur le cur&eacute;, je suis s&ucirc;re que vous serez content, dit
+ing&eacute;nument la Goualeuse. Vous verrez comme la mousse fait un joli effet
+autour des pommes bien rouges ou des belles poires couleur d'or. Il y a
+surtout des pommes d'api qui sont si gentilles, qui ont de si charmantes
+couleurs roses et blanches qu'elles ont l'air de petites t&ecirc;tes de
+ch&eacute;rubins dans un nid de mousse verte, ajouta la jeune fille avec
+l'exaltation de l'artiste pour son &oelig;uvre. Le cur&eacute; regarda M<sup>me</sup> Georges
+en souriant et dit &agrave; Fleur-de-Marie:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai admir&eacute; la laiterie que vous dirigez, mon enfant; elle ferait
+l'envie de la m&eacute;nag&egrave;re la plus difficile; un de ces jours j'irai aussi
+admirer votre fruitier, et ces belles pommes rouges, et ces belles
+poires couleur d'or, et surtout ces jolies pommes-ch&eacute;rubins dans leur
+lit de mousse. Mais voici le soleil tout &agrave; l'heure couch&eacute;; vous n'aurez
+que le temps de me conduire au presbyt&egrave;re et de revenir ici avant la
+nuit... Prenez votre mante et partons, mon enfant... Mais au fait, j'y
+songe, le froid est bien vif; restez, quelqu'un de la ferme
+m'accompagnera.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur le cur&eacute;, vous la rendriez malheureuse, dit M<sup>me</sup> Georges,
+elle est si contente de vous reconduire ainsi chaque soir!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le cur&eacute;, ajouta la Goualeuse en levant sur le pr&ecirc;tre ses
+grands yeux bleus et timides, je croirais que vous n'&ecirc;tes pas content de
+moi, si vous ne me permettiez pas de vous accompagner comme d'habitude.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? Pauvre enfant... prenez donc vite, vite, votre mante alors, et
+enveloppez-vous bien.</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie se h&acirc;ta de jeter sur ses &eacute;paules une sorte de pelisse &agrave;
+capuchon en grosse &eacute;toffe de laine blanch&acirc;tre bord&eacute;e d'un ruban de
+velours noir et offrit son bras au cur&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement, dit celui-ci, qu'il n'y a pas loin et que la route est
+s&ucirc;re...</p>
+
+<p>&mdash;Comme il est un peu plus tard aujourd'hui que les autres jours, reprit
+M<sup>me</sup> Georges, voulez-vous que quelqu'un de la ferme aille avec vous,
+Marie?</p>
+
+<p>&mdash;On me prendrait pour une peureuse..., dit Marie en souriant. Merci,
+madame, ne d&eacute;rangez personne pour moi; il n'y a pas un quart d'heure de
+chemin d'ici au presbyt&egrave;re, je serai de retour avant la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'insiste pas, car jamais, Dieu merci! on n'a entendu parler de
+vagabonds dans ce pays.</p>
+
+<p>&mdash;Sans cela, je n'accepterais pas le bras de cette ch&egrave;re enfant, dit le
+cur&eacute;, quoiqu'il me soit d'un grand secours.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t l'abb&eacute; quitta la ferme appuy&eacute; sur le bras de Fleur-de-Marie, qui
+r&eacute;glait son pas l&eacute;ger sur la marche lente et p&eacute;nible du vieillard.</p>
+
+<p>Quelques minutes apr&egrave;s, le pr&ecirc;tre et la Goualeuse arriv&egrave;rent aupr&egrave;s du
+chemin creux o&ugrave; &eacute;taient embusqu&eacute;s le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, la Chouette et
+Tortillard.</p>
+
+<h3><i>Fin de la deuxi&egrave;me partie</i></h3>
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a>
+Chourineur: donneur de coups de couteau. (Nous n'abuserons pas
+longtemps de cet affreux langage d'argot, nous en donnerons seulement
+quelques spécimens caractéristiques.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> La Chanteuse.</p></div>
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> L'eau-de-vie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Si ta bourse est vide.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Je te crève les yeux avec mes ciseaux.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Du sang répandu.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Je suis un bandit qui n'est pas un poltron.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Que je te tue.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Sous le réverbère.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Je m'avoue vaincu, j'en ai assez.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Agi en traître.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Dieu.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Les prêtres.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Tu parles argot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Voleur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Donné des coups de couteau à un homme.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Aux galères.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Aux juges.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Volé.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Boire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Souper.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> La tête.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Sa nouvelle femme.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Mouchard.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Dénoncer mes pratiques.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Assassins.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Tu bois donc toujours de l'eau-de-vie?</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> J'aime mieux jeûner et avoir des savates (des philosophes) aux pieds que d'être sans eau-de-vie dans le gosier et sans tabac dans ma
+pipe.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Est-ce que tu ne vas pas nous chanter une de tes chansons?</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Un arlequin est un ramassis de viande, de poisson et de toutes
+sortes de restes provenant de la desserte de la table des domestiques
+des grandes maisons. Nous sommes honteux de ces détails, mais ils
+concourent à l'ensemble de ces m&oelig;urs étranges.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Mon bourgeois, mon maître.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> La paille.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Nous prions les lecteurs qui trouveraient cette cruauté exagérée de
+se rappeler les condamnations presque quotidiennes rendues contre des
+êtres féroces qui battent et blessent des enfants; des pères, des mères
+n'ont pas été étrangers à ces abominables traitements.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Je l'assassinerais.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Je la tue.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Cabriolet de place à quatre roues.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Qu'il est condamné à mort.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Et qu'il sera exécuté.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Pieds.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Vieillir.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Dans le corbillard du cocher des morts.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Ne vient pas.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> Le camarade.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Ne l'ait pas assassiné pour lui voler sa part du butin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Qui avons préparé, ménagé le vol.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Vagabondé.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Dieu. N'est-il pas étrange et significatif que le nom de Dieu se
+trouve jusque dans cette langue corrompue?</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> J'ai jeûné.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Je tue.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> On me met en jugement, et je suis condamné à mort.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> Aux galères au lieu d'avoir été exécuté.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Avocat.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> À l'échafaud.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Le bourreau.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Les juges.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> Forçats.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Forçat à perpétuité.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Dieu.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> Le diable.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> La mort.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> Mouchards.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> Voleur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> Le commissaire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> Diminutif de <i>fourloureur</i>: assassin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Le diable.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> Des gens riches.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> D'autorité.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> Que vous ne parlez pas argot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Hommes simples.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> Camarade.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> Les victimes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> Perdus.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> S'il nous était permis d'entrer dans des détails devant lesquels
+nous reculons, nous prouverions que ce servage existe, que les lois de
+la police sont ainsi faites, qu'une malheureuse créature, souvent vendue
+par ses proches et jetée dans un abîme d'infamie, est pour ainsi dire à
+jamais condamnée à y vivre; que son repentir, que ses remords sont
+vains, et qu'il lui est presque matériellement impossible de sortir de
+cette fange. (Voir le précieux ouvrage du Dr Parent-Duchâtelet, &oelig;uvre
+d'un philosophe et d'un grand homme de bien.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> Célèbre professeur de savate.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> Poignard.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> Me tendre un piège.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> Boiteux.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> Le dessous des pieds doublé en bois.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> Qui a préparé le vol.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> Forçat libéré.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> Espionner.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> Le diable.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> Crie: prends garde.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> Créole issue d'un Blanc et d'une quarteronne esclave. Les métisses
+ne diffèrent des Blanches que par quelques signes imperceptibles.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> Les forçats et les détenus s'occupent presque exclusivement de la
+fabrication de ces boîtes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> Frayeur. (<i>Note du correcteur--ELG.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> Mont de piété.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> Arbrisseau grimpant. (<i>Note du correcteur--ELG.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> L'amour de Rodolphe pour Sarah, et les événements qui succédèrent à
+cet amour, remontant à dix-sept ou dix-huit ans, étaient complètement
+ignorés dans le monde, Sarah et Rodolphe ayant autant d'intérêt l'un que
+l'autre à les cacher.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> Turf, terrain de course où s'engagent les paris.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> À la ferme.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> Conduire une voiture.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> Chauffe ton cheval.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> Sans yeux. (&OElig;il, <i>mirette</i>: encore un mot presque gracieux dans
+cet épouvantable vocabulaire!)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> Il courra.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> Jusqu'à la traverse.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> Un conseil. Donneur de conseil: médecin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> Va vite en passant devant les commis de la barrière.</p></div>
+</div>
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+<pre>
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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